diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 13875-0.txt | 10234 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13875-8.txt | 10627 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13875-8.zip | bin | 0 -> 193287 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/13875.txt | 10627 | ||||
| -rw-r--r-- | old/13875.zip | bin | 0 -> 189907 bytes |
8 files changed, 31504 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/13875-0.txt b/13875-0.txt new file mode 100644 index 0000000..75cb413 --- /dev/null +++ b/13875-0.txt @@ -0,0 +1,10234 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13875 *** + +GEORGE SAND + + +CORRESPONDANCE + +1812-1876 + +IV + +PARIS + +CALMANN LÉVY, +ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES +3, RUE AUBER, 3 + +1883 + + + + + +CCCLXX + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE + + Nohant, 3 janvier 1854. + +Ma chère mignonne, je reçois ta lettre de nouvel an; j'étais bien sûre +que tu penserais à moi, et je t'embrasse mille fois, en te souhaitant +aussi tous les biens de ce monde, les vrais: le bonheur domestique, les +bons amis, et un peu d'aisance en travaillant. Je vois que, pour le +moment, tu vis comme une reine, au milieu des gâteries d'une excellente +et charmante famille. Je te vois courant en traîneau, emmaillotée +de fourrures princières et croyant rêver. Je vois aussi M. George +écarquillant les yeux devant son arbre de Noël. Je te dirai que cette +fête, perdue en France, s'est conservée à la Châtre; ce qui prouve +encore une fois que le Berry est la croûte aux traditions. Nini, qui est +avec moi depuis mon retour de Paris, a été invitée à passer les fêtes de +Noël chez Angèle, qui a un joli garçon du même âge que Nini, un +George aussi, qu'elle a adopté pour son petit mari et dont elle est +positivement folle. Elle a donc vu l'arbre merveilleux et elle ne tarit +pas sur ce chapitre. + +Oui, j'avais reçu ta lettre à Paris, ma chère fille, et mon retard à te +répondre est tout de ma faute: j'ai quitté Paris si enrhumée, que j'en +étais imbécile. Arrivée ici, j'ai travaillé, jardiné et si bien rempli +mon temps, que, fatiguée le soir d'avoir écrit ou pioché la terre toute +la journée, j'allais me coucher, remettant mes lettres au lendemain. + +Depuis que nous sommes littéralement enterrés sous la neige,--on en a +rarement vu autant, dans ce pays-ci, que cette année!--je me fatigue +encore davantage, pour combattre le froid, qui me rend ordinairement +malade, et dont je triomphe par une santé comme je ne l'ai jamais eue. +Plus de migraines, plus de douleurs, rien. Je dois cela à la fureur du +jardinage, que je poursuis jusque dans les temps impossibles. En ce +moment, je balaye la neige et je fais des forteresses avec Maurice; car +tu sauras que Maurice a eu la gentillesse de venir avec Solange, par le +temps le plus affreux, un ouragan, des tourbillons et du verglas, pour +passer le jour de l'an avec moi et faire cette veillée que tu connais, +où l'on se saute _au cou_, sur le coup de minuit, en échangeant des +petits cadeaux. Ce jour heureux a été cependant bien attristé par la +mort du pauvre Planet. + +Mes enfants sont encore avec moi pour quelques jours, et je pense +que Solange remmènera Nini, qui est devenue charmante, sauf quelques +caprices. Elle est si drôle, qu'on la gâte malgré soi. Nous avons bien +pensé à toi, chère fille, en nous embrassant tous. Aussi suis-je chargée +de mille embrassades pour toi; mais je pense qu'on ne me laissera pas +fermer ma lettre sans te les offrir directement. Notre petit Lambert +n'est pas là , malheureusement, lui qui est le plus spirituel de la +société. + +Bonsoir, mon enfant chéri. J'embrasse Georget sur ses grosses joues +roses et je le charge d'embrasser pour moi les beaux enfants de +Marie[1]. + +Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sûre qu'on t'aime ici de +loin comme de près. + + [1] Belle-soeur de madame de Bertholdi. + + + + +CCCLXXI + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 16 janvier 1854 + +Mon cher gros, + +Je sais que Solange t'avait écrit une lettre de folies au jour de l'an. +Si je ne m'en suis pas mêlée, c'est qu'en dépit de l'arrivée et de la +présence de mes enfants, j'avais le coeur triste. Nous avons perdu, +en effet, le meilleur de notre groupe d'amis; le plus dévoué, le plus +généreux, le plus actif Berrichon qui ait existé, je crois. + +Je te remercie, mon cher vieux, de tes souhaits de nouvel an, je n'ai +pas besoin de te dire que je te souhaite aussi la meilleure destinée +possible en ce triste monde, où nous ne sommes pas toujours sur des +roses et où il faut courage, travail, patience et volonté; _résignation_ +surtout! car nous avons beau faire, quand la mort frappe sur ceux que +nous aimons, _la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles!_ + +Je n'ai pas de nouvelles de l'affaire du pauvre Defressine[1]. Demande à +M. Bixio si le prince s'en occupe et s'il y peut quelque chose. + +Tu nous avais promis, de par ta science agricole et économique, que le +blé n'augmenterait pas. Il augmente affreusement et il y a beaucoup de +misère ici. Heureusement, le froid n'a pas persisté; car nous étions +au bout de nos fagots, et les pauvres faisaient triste mine. Le bois +augmente toujours et, qui pis est, il est rare. Nous sommes obligés d'en +abattre pour nous chauffer et de le brûler vert. + +Voyons, je m'imaginais, que, depuis que tu faisais dans un journal +savant, nous n'allions plus manger que des ananas et des oranges; que le +vin allait pousser sur les tuiles des toits et le pain tout cuit dans +les champs. Je vois bien que tu es un gros paresseux et que tu laisses +tout aller à la diable. + +Aucante, que j'attendais hier pour mettre sa lettre dans la mienne, me +dit ce soir qu'il t'a répondu au sujet des livres: ainsi je n'ai plus à +te parler que de tes chutes, qui me paraissent trop multipliées, et je +commence à craindre une démolition. Tâche donc de faire vite fortune, +afin d'aller toujours en voiture, et surtout de venir nous voir. + +Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures +par jour, avec Nini à côté de moi, piochant et brouettant aussi. +Cela m'abrutit beaucoup, et la preuve, c'est que, tout en bêchant et +ratissant, je me mets à faire des vers. Les premiers que je livrerai à +la publicité me sont venus à propos de ce pauvre cher Planet, et je les +ai faits tout en bêchant et en pleurant. Je ne les fais imprimer que +dans le journal d'Arnaud[2], n'ayant plus _l'Éclaireur_, hélas! et j'en +interdis la reproduction; car je ne me pique pas de savoir faire de bons +vers, et je ne voudrais pas, à propos d'une tristesse sérieuse et vraie, +servir d'aliment à une discussion littéraire. Je les ai faits pour moi +d'abord, et puis je me suis dit que, la police ayant interdit aux amis +du cher mort de prononcer un mot d'éloge privé sur sa tombe, une petite +poésie où il n'y a pas la moindre allusion politique remplacerait, +autant que possible, l'hommage du coeur qu'il n'a pas été permis de lui +décerner. + +Je t'enverrai cela, tu le donneras à ceux de ses plus proches amis que +tu connais, en les prévenant bien que cela n'a pas la prétention d'être +autre chose qu'un _ex-voto_. Bonsoir, mon cher vieux; écris-nous +souvent. Nous t'embrassons de coeur. + + [1] Déporté à Lambessa après le coup d'État de 1851. + [2] Le directeur de l'_Écho de l'Indre_. + + + + +CCCLXXII + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 31 janvier 1854. + +Cher enfant, + +Tu m'en écris bien court! J'espère que tu te portes bien et que tu +t'amuses, et tu sais, au reste, que j'aime mieux trois lignes que rien. + +Moi, je ne te dis pas grand'chose non plus, parce que je ne fais rien +que tu ne saches par coeur, et que ma vie est si uniforme, si semblable +tous les jours à la veille, que tu peux te dire, à toutes les heures, ce +qui se passe à Nohant, et de quoi je m'occupe. + +Mon Trianon devient colossal et _Teverino_[1] a pris cinq actes. Je +remets au net et j'avance. Je me porte bien, sauf un peu d'excitation de +nerfs qui m'empêche de m'endormir bien. + +Nous avons été voir la comédie bourgeoise pour les pauvres, à la Châtre. +C'est trop mauvais. Duvernet et Eugénie sont directeurs de cette troupe. +Ça ne leur fait pas honneur. + +Il pleut depuis deux jours; jusque-là , il a fait beau et chaud le jour, +froid la nuit, ce qui constitue un hiver excellent. Le jardinier a +planté, dans un carré du jardin, un verger magnifique. Patureau est +revenu planter sa vigne, qui sera aussi un modèle de vigne. Il y a +émulation. Nini dit toutes les bêtises du monde et se porte comme un +charme. + +Nous avons une tradition pour toi. Quand on veut avoir un bon chien de +garde, _on le pile_. Connais-tu ça? Voici comme on procède: + +Auguste le charpentier, qui est sorcier et pileux de chiens, s'est +rendu, par une nuit noire, chez Millochau, à la prière de ce dernier, +pour piler son chien. La nuit était si noire, qu'Auguste passa à quatre +pattes sur le pont pour ne pas se noyer, dit-il; mais cela faisait +peut-être bien partie de la conjuration, il ne l'avoue pas. Le chien +avait trois ou quatre jours. Il ne faut pas qu'il ait vu clair quand on +le soumet à l'opération, on le met dans un mortier et on le pile avec un +pilon. Auguste dit qu'on ne lui fait pas grand mal; mais je crois bien +qu'il le broie et que, par son art, il le ressuscite. Tout en le pilant, +il lui dit trois fois cette formule: + + Mon bon chien, je te pile. + Tu ne connaîtras ni voisin ni voisine. + Hormis moi qui te pile.» + +Je continue l'histoire du chien à Millochau. Ledit chien devint si +méchant, c'est-à -dire si _bon_, qu'il dévorait bêtes et gens. Excepté +Auguste, il ne connaissait personne; mais, comme il allait étrangler les +moutons jusque dans la bergerie, on fut obligé de le tuer. Il paraît +qu'Auguste l'avait pilé un peu plus qu'il ne fallait. + +Je t'envoie une lettre pour Dumas. Tâche qu'il la reçoive en personne, +car je crains pour les cinquante francs que je lui ai adressés[2]. Il y +a un désordre affreux, je crois, dans son administration. + +Je vois que _Mauprat_ finit sa carrière au moment où ton théâtre de +marionnettes commence la sienne. Nous serons arrivés, je crois, à +soixante représentations. C'est un succès honorable et voila tout. Dis +donc à Vaëz[3] de m'écrire ce qui est advenu de M. de Pleumartin[4]. +Un avoué du nom de Pleumartin, habitant le Poitou, a réclamé contre la +pièce et le roman. Je l'ai adressé à Vaëz et je n'en ai plus entendu +parler. + +Bonsoir, mon vieux. Je te _bige_. + + [1] Pièce jouée au Gymnase, en 1854, sous le titre de _Flaminio_. + [2] Sans doute pour quelqu'une des souscriptions ouvertes par le + journal _le Mousquetaire_. + [3] Directeur de l'Odéon. + [4] Homonyme d'un personnage dont il est question dans _Mauprat_. + + + + +CCCLXXIII + +AU MÊME + + Nohant, 19 février 1854. + +Mon cher enfant, + +Tu t'amuses, tu _bourines_ [1] dans le domaine des arts: c'est bien, +c'est le meilleur genre de plaisir et celui qui laisse quelque chose. +Pourtant n'y absorbe pas tout ton temps. Donne quelques heures de ta +journée à la peinture, que tu me parais bien négliger, puisque tu ne +m'en parles pas. Aie des amis et rassemble-les autour de toi pour la +récréation de l'esprit; mais ne leur laisse pas prendre toutes les +heures du jour, car il ne t'en resterait plus pour piocher avec un peu +de réflexion pour ton compte. + +La guerre va paralyser pendant quelque temps notre édition. Elle se vend +très peu et celle de Hugo pas du tout. Hetzel s'en inquiète. Moi, je +crois que, ou l'on ne fera pas la guerre, ou bien, dès qu'elle sera en +train, les affaires reprendront leur cours inévitable, comme il arrive +toujours après une panique bourgeoise. Ne néglige donc pas tes dessins. +Voilà encore une dernière livraison qui est bien rendue et dont les +compositions sont jolies excepté _le Centaure_[2], qui n'est pas manqué, +mais dont tu aurais pu tirer quelque chose de plus jeune et de plus +poétique. Mais songe à apprendre _à peindre_ et fais des tableaux, +puisque tu es à Paris principalement pour y trouver toutes les +ressources et facilités qui te manquent ici. Je sais bien que les bruits +de guerre rendront les tableaux plus difficiles encore à placer que les +éditions à quatre sous. Mais ce resserrement des dépenses de luxe, et la +constipation générale n'ont jamais de durée, et, quand on a de l'ouvrage +fait, il n'est pas à faire le jour où l'occasion arrive d'en tirer +profit. Enfin mets de l'équilibre dans ta vie. Je ne dis pas que tu en +manques, je n'en sais rien; je te dis cela pour le cas où l'amusement +l'emporterait un peu trop sur l'utile. + +Tu vas donc devenir _auteur dramatique_? C'est pour le coup que le père +Aulard te traitera _d'homme de lettres_ sur ton passeport. Je +désirerais que la nouvelle troupe de pantomime réussît: c'est si joli à +ressusciter! Si tu peux faire qu'il n'y ait pas qu'un seul rôle dans ces +sortes d'ouvrages, mais que tous les types soient habillés, costumés, +et passables comme talent, ce sera un grand progrès, et Paul Legrand en +ressortira beaucoup mieux. J'aurais préféré que tu lui fisses _le Noir +et le Blanc_. Si je ne me trompe pas, c'est là que le Pierrot avait +quelque chose de dramatique, que tu as assez bien rendu. Le talent de +Legrand est le drame. Dans le comique, il est très bouffon, mais peu +distingué, et, pour faire oublier Deburau père, pour écraser le fils, +qui sans avoir grand talent, a de la distinction dans l'aspect, il +faudrait déployer les qualités que ne cherchait pas le père et que +n'aura jamais le fils; ces qualités saisissantes, touchantes et +effrayantes que la pantomime bouffonne ne donne pas souvent, mais qu'il +faudrait trouver, tout en restant dans le cadre burlesque. Legrand a ces +qualités-là à un très haut degré. Si on les utilise, on aura du succès +avec lui, et il aura, lui, une grande vogue. + +Si tu veux que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de +costumes, dis-le nous. Mais vite, car _le printemps s'avance_, malgré la +neige et la glace qui jouissent de leur reste, et j'espère bien que le +beau temps te ramènera au bercail, bien vide sans toi. + +Je me demande comment vous avez pu arranger votre théâtre, plus petit +que celui d'ici, pour être vu de tant de spectateurs. Il est vrai que +ton atelier est en longueur. + +Je vas tout à fait bien, sans cependant pouvoir rouler ma tête entre mes +épaules comme celle d'Arlequin. C'est un exercice qui m'est bien défendu +pour quelque temps encore, et je n'ose pas me remettre à jardiner avant +qu'il fasse beau. Ce manque de mouvement m'écoeure un peu. Mais je +travaille. J'ai repris ma pièce d'un bout à l'autre, et j'ai bon espoir. + +Bonsoir, mon cher Bouli; je te _bige_ mille fois, Nini aussi. Je ne +t'ai pas dit que le jardinier était parti pour cause de querelles et +d'insociabilité!... + + [1] _Bouriner_, perdre son temps en ayant l'air de s'occuper. + [2] Composition destinée à illustrer une édition du _Centaure_ de + Maurice de Guérin, publiée par George Sand, avec une étude sur + cette oeuvre. + + + + +CCCLXXIV + +AU MÊME + + Nohant, 11 mars 1854. + +Ta lettre m'a fait grand plaisir, mon petit vieux chat. Ne t'inquiète +pas de mes _bobos_: je me fais plaindre, parce que je suis comme une âme +en peine quand je ne peux pas bien travailler. + +J'achève ma grande pièce en cinq actes pour la seconde fois. La première +version ne m'avait pas satisfaite; c'est fini: je vais aviser à autre +chose. Je ne donnerai pas dans le _micmac_ des arrangements de _Nello_ +en mousquetaire, c'est insensé. Dumas m'en a écrit lui-même, je lui +réponds. + +Si les bourgeons t'amènent, ce sera bientôt, Dieu merci! car les voilà +qui poussent. Il fait une chaleur écrasante dans le jour. Nous avons été +hier, Solange, Nini et moi, dans le ravin du Magnier, tout le long du +petit ruisseau. Nous étions en sueur comme en plein été. Bonsoir, mon +enfant; je te _bige_ mille fois. + + + + +CCCLXXV + +A M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE EN MER + + Nohant, 3 juin 1854. + +Dans l'impossibilité de s'écrire à coeur ouvert, de se parler des choses +de la vie et de la famille, on peut au moins s'envoyer un mot de +temps en temps, et celui-ci est pour vous dire que mon affection est +inaltérable, comme ma muette préoccupation incessante et fidèle. + +J'ai de vos nouvelles de plusieurs côtés, je sais que votre âme est +inébranlable et votre coeur toujours calme et généreux. Je pense à vous +quand je pense à Dieu, qui vous aime, c'est vous dire que j'y pense +souvent. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXXVI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS[1] + + Nohant, 16 juillet 1854. + +Mon cher prince, + +Vous m'avez dit de vous écrire, je n'ose pas trop, vous devez avoir si +peu le temps de lire! Mais voilà deux lignes pour vous dire que je vous +aime toujours et que je pense à vous plus que vous ne pouvez penser à +moi. C'est tout simple, vous agissez et nous regardons. Vous êtes dans +la fièvre de la vie, et nous sommes dans le recueillement de l'attente. + +On m'écrit de Belle-Isle, et vous devinez bien qui: «On m'accuse de +chauvinisme, parce que je fais des voeux pour que nos petits soldats +entrent à Moscou et à Pétersbourg, et pour la mission que notre cher +pays est toujours chargé de remplir dans le monde.» + +Il y a là , dans les fers, une âme de héros qui prie comme moi tout +naïvement, et avec qui je suis fière d'être d'accord. + +Mais nous sommes malheureux comme les pierres, de ne rien savoir que +par des journaux auxquels on ne peut se fier, et d'attendre souvent si +longtemps des nouvelles contradictoires. Quoi qu'il arrive, je ne peux +pas ne pas espérer. Je ne peux pas me persuader que les Russes nous +battront jamais. Ni vous non plus, n'est-ce pas? + +Mon fils me dit tous les jours que, si je n'étais pas une mère si +_bête_, il aurait demandé à vous suivre. Mais, moi, je n'ai que ce +fils-là , et comment ferais-je pour m'en passer? + +Vous savez que nous avons un été abominable et que, si les pluies ne +cessent pas, nous aurons la famine! Ah! nous voilà sautant sur des +cordes bien tendues! + +C'est vous autres qui en tenez le bout, là -bas. Quant à l'issue que vous +souhaitez, la résurrection de la Pologne et de toutes les victimes dont +on ne paraît pas s'occuper, elle viendra peut-être fatalement. Dieu est +grand et Mahomet n'est pas son seul prophète. + +Mais voilà plus de deux lignes. Pardon et adieu, chère Altesse +impériale, toujours citoyen quand même et plus que jamais, puisque vous +voilà soldat de la France. Comme tel, recevez tous les respects qui vous +sont dus, sans préjudice de toute l'affection que je vous conserve pour +vous-même. + +GEORGE SAND. + + [1] Reçue au camp de Jeffalik, près Varna, le 5 août 1854. + + + + +CCCLXXVII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 16 juillet 1854. + +Ne soyez pas inquiet de moi, mon cher enfant. Je me porte assez bien, +je travaille, je reçois plusieurs amis; c'est l'époque où la maison +se remplit. Je ravale d'un air gai de lourds chagrins qui me viennent +toujours d'où vous savez. On m'a repris ma petite-fille qui faisait +toute ma joie. Et encore, si c'était pour son bien! Mais les montagnes +de douleurs qui noircissent ce côté de mon horizon seraient trop hautes, +trop tristes à vous montrer. Et puis je n'en ai pas le courage, et plus +je vois que je n'y peux rien, plus j'en souffre, plus j'ai besoin d'y +penser sans rien dire. + +Autour de moi, on est heureux, c'est tout ce que je demande pour me +réconcilier avec la vie; et j'ai du travail, c'est tout ce qu'on peut +demander aux hommes pour accepter un lien avec leur société maudite et +infortunée. + +Je n'ai rien reçu de vous, mon enfant; si vous m'avez fait un envoi, +il s'est égaré. Cela arrive souvent de Toulon à Nohant. Envoyez donc +toujours dans une lettre et ne vous inquiétez pas du port. J'en paye +tant pour des envois qui m'embêtent, que je suis dédommagée quand je +paye ce qui me plaît et m'intéresse. + +Oui, oui, sauvez-vous à la campagne si le choléra vous menace. Quand +même il ne devrait pas vous atteindre, du moment qu'il vous effraye, +ce ne serait pas vivre que de vouloir le braver: et donnez-moi de vos +nouvelles souvent, quelque paresseuse que je sois à vous écrire. + +Si vous n'étiez pas si loin et si le voyage n'était pas si cher, je vous +dirais: «Venez à Nohant.» Mais, en outre, il y fait un temps qui vous +désespérerait tout à fait; car il nous désespère un peu, nous autres +qui sommes moins difficiles. Depuis deux mois, nous n'avons pas eu deux +jours de soleil, et la terre est si trempée de pluie, qu'on ne peut pas +sortir des chemins. Cela gêne bien Maurice, qui avait repris fureur +à l'entomologie; et cela nous menace de la famine, si ça continue. +Jusqu'ici, nos moissons n'ont pas encore trop souffert, mais il est +temps que ça finisse. Elles commencent à courber trop la tête; et, si +une fois elles se couchent dans la boue, une dernière averse perdra +tout. Le revenu de Nohant est si peu de chose, que la perte de nos blés +ne serait pas un échec irréparable; mais, si le désastre est général, +comme tout se tient, les arts seront aussi infructueux que la terre, et +je ne sais pas avec quoi nous donnerons à manger aux gens qui mourront +de faim. Décidément, le ciel est fâché et le soleil ne veut plus de nous +sur ce coin de l'univers. + +Vous m'avez envoyé des vers d'un de vos amis pour lesquels je ne peux +pas être aussi indulgente que vous. Il m'en a envoyé aussi de son côté, +et je n'ai pas répondu. Que voulez-vous! je ne sais pas mentir: je +trouve cela affreusement maniéré, sous une affectation de fausse +simplicité, et si décousu, si jeté au hasard de la fourchette, que c'est +incompréhensible. Pourquoi d'ailleurs m'envoyer cela? Je n'y peux rien. + +Pourtant, il me peine de chagriner un de vos amis, et, comme je ne suis +pas forcée de le désespérer par ma franchise, j'aime mieux me taire. +Arrangez-vous pour lui dire que je suis si occupée, que je reçois tant +de vers, tant de prose... C'est la vérité. Cela arrive tous les jours, +comme des avalanches, de tous les coins du monde; et il y a si peu +de choses lisibles pour mes pauvres yeux, calligraphiquement et +intellectuellement parlant! Pour m'achever, votre ami écrit comme pour +un myope, et je suis presbyte. + +Faites des vers, vous, à la bonne heure. Je ne peux pas aimer ceux de +tout le monde, et c'est un peu votre faute. + +Bonsoir, mon cher enfant. Embrassez pour moi Désirée et Solange, comme +je vous embrasse, de tout mon coeur maternel. + + + + +CCCLXXVIII + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 31 juillet 1854. + +Mon pauvre gros, + +Es-tu de retour de ton triste voyage? As-tu de meilleures espérances +pour ton pauvre vieux père? As-tu rapporté un peu de tranquillité, ou +encore plus de chagrin? Ta santé est-elle moins détraquée après tout +cela? + +Ta lettre nous a bien attristés et nous te le disons tous, comme nous +faisons des voeux tous pour toi, et pour une existence moins accablée et +moins éprouvée. Il ne faut pourtant pas voir en noir comme tu fais. +Le départ des chers vieux parents, qui vont, comme tu dis, au repos +éternel, est une loi de la nature; et, quant à toi qui es jeune et qui +as le devoir d'être courageux, tu n'as pas le droit de désespérer de +Dieu et des hommes. Pense que tu as des amis, mon cher vieux, et qu'un +temps viendra où, plus libre et mieux portant, tu seras content de les +retrouver et de te retrouver toi-même en possession d'une vie plus +heureuse. + +Nous avons bien du regret de ne t'avoir pas pu arrêter un moment dans ta +route. Écris-nous; nous sommes impatients tous d'avoir de tes nouvelles. + +G. SAND. + + + + +CCCLXXIX + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 11 août 1854, + +Mon cher enfant, je vous remercie de m'écrire, et je vous écris aussi, +bien que ce ne soit qu'un mot, pour que vous ne soyez pas inquiet +de nous: Nous avons aussi le voisinage du choléra. Il sévit assez +sérieusement à Châteauroux. Peut-être ne viendra-t-il pas jusqu'ici. Il +ne faudrait pourtant pas trop s'y fier; mais je n'en suis pas frappée +et effrayée comme vous l'êtes, et permettez-moi de vous dire qu'il faut +combattre un peu cette préoccupation qui pourrait être nuisible, si +vous étiez atteint même d'un léger mal. Tant d'autres dangers roulent +incessamment sur nos têtes, qu'un de plus ne devrait pas assumer sur lui +nos angoisses. Je suis bien d'avis qu'il faut s'y soustraire autant +que possible et reculer devant le péril qui se particularise, à cause +surtout de ceux que nous aimons. Mais, quand on a fait ce qu'on peut +et ce qu'on doit, il faut attendre la destinée avec calme. Quand le +tonnerre gronde, on fait bien de ne pas se mettre sous les grands +arbres. Mais, une fois en plein champ, il faut se dire qu'on a toutes +les chances, sauf une, pour qu'il ne vous atteigne pas. Vous me direz +que cette chance, grande comme la main, est aussi importante dans le +domaine de l'inconnu, du hasard, que la surface entière du globe. Eh +bien, alors, n'y pensons pas pour nous-mêmes, puisqu'un aérolithe peut +tout aussi bien tomber sur nous du fond d'un ciel pur. + +Écrivez-moi et dites-moi quand même vos idées noires, si vous ne pouvez +les surmonter. J'aime mieux cela que votre silence. Les journaux nous +disent que le fléau se retire de vous. Mais je ne crois pas absolument à +ce qui est imprimé. + +Voilà bien un autre choléra en Espagne! Encore une fois, la glace est +brisée; mais le peuple en sortira-t-il plus heureux? Avant un mois, +Espartero bombardera ces bonnes villes qui l'appellent comme un sauveur +et qui ont déjà oublié ses bombes à peine refroidies! C'est partout +et toujours la même histoire qui recommence, et c'est à dégoûter des +articles de foi, dans quelque sens qu'on les envisage. + +J'ai eu beaucoup de chagrin et d'inquiétude pour ma fille, qui se +croyait fort malade et qui m'envoyait presque ses derniers adieux. Son +médecin m'écrit qu'elle n'a presque rien et que je me tienne tranquille. + +J'embrasse Solange et Désirée. Mille tendresses d'ici, toujours. + + + + +CCCLXXX + +A M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE EN MER + + Nohant, le 5 octobre 1854. + +Dieu soit béni pour avoir envoyé au dictateur cette bonne pensée, cette +pensée de justice; car toute pensée de cette nature émane de la volonté +de Dieu? Votre lettre, votre fragment de lettre cité dans les journaux +est une pensée divine aussi; car Dieu veut qu'en dépit des erreurs de +point de vue et des haines de parti, et de tous, les griefs fondés ou +non, nous aimions la patrie. Comment n'aimerions-nous pas la nôtre, +qui représente, à travers toutes les vicissitudes, les idées les plus +avancées, de l'univers? Où est donc, _ailleurs_, le maître absolu qui +sentirait qu'un patriotisme héroïque, inébranlable, dans le sein d'un +homme enchaîné, est une raison plus forte que la raison d'État? Il faut +gouverner des Français pour avoir cette lueur, de vérité, au milieu de +l'enivrement du pouvoir. + +Acceptez, quoi qu'on vous dise; car il est des gens qui vous crieront +de refuser, j'en suis sûre. Vous serez forcé, d'ailleurs! La prison ne +reprend pas les victimes volontaires. Mais va-t-on vous conseiller +de quitter la France? Non, ne le faites pas. Vous êtes libre sans +conditions, cela est dit officiellement. Je ne pense pas qu'il y ait une +porte de derrière pour vous exiler après cette parole? + +Restez donc en France, si les pouvoirs de second ordre ne vous chassent +pas. Ils ne l'oseront pas, j'espère. + +Restez avec nous; on s'amoindrit à l'étranger, on voit faux, on +s'aigrit; on arrive, par nostalgie, à maudire la patrie ingrate, et, +par là , on devient ingrat soi-même. Venez à nous qui avons soif de vous +voir; rappelez-vous ce rêve doux et déchirant que je faisais encore, +pendant que vous étiez en jugement à Bourges: je vous appelais à Nohant, +je voulais vous y garder longtemps, refaire votre santé ébranlée, et +vous demander de me donner, à moi, cette santé morale qui ne vous a +jamais abandonné. Venez, venez! dans huit ou dix jours, je serai à Paris +pour une quinzaine, et je veux, de là , vous ramener à Nohant. Je vous y +verrai, n'est-ce pas, tout de suite, à Paris? Écrivez-moi un mot, que je +sache où vous êtes. Moi, je demeure rue Racine, 3, près l'Odéon. + +Il y aura des misérables, peut-être, qui diront que vous avez fait +agir pour obtenir votre liberté. Oui, il y a, en tout temps, des +calomniateurs, des lâches qui haïssent par instinct la candeur et la +vertu. J'espère que vous n'allez pas vous occuper de cette fange. Moi, +je me tiens sur la brèche pour cracher dessus; j'ai une lettre, une +dernière lettre de vous, où vous me dites ce qu'il y a dans celle que +l'empereur a lue. Je l'ai baisée avec respect, cette lettre qui +me confirmait dans mon sentiment intime et profond de la patrie. +Gardons-le, ce sentiment; défendons-le contre la hideuse joie d'une +_partie_ de notre _parti_. Rappelons-nous que l'on a tué la République +en disant: «_Tout!_ les Cosaques même, plutôt que le socialisme!» +Affrontons avec courage ceux qui disent aujourd'hui: «_Tout!_ les +Cosaques mêmes, plutôt que l'Empire.» Et, si l'on nous dit que nous +trahissons notre foi, tenez, rions-en, il n'y a pas autre chose à +faire!--Mais, si vous ne pouvez pas en rire, vous dont le noble coeur a +tant saigné, acceptez ceci comme un martyre de plus. Dieu vous rendra un +jour la justice que vous refusent les hommes. + +J'attends avec impatience un mot de vous; si vous aviez vu comme Maurice +était rayonnant en m'apportant cette nouvelle, ce matin, à mon réveil! +Quelle joie dans la maison, même pour ceux qui ne vous connaissent pas! + +Si vous n'avez pas le temps d'écrire, faites-moi donner avis de ce que +vous faites, par quelque ami. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXXXI + +AU MÊME + + Paris, 28 octobre 1854 + +Mon ami, + +Vous vous calomniez quand vous dites: «J'ai agi dans un moment de +surprise, en songeant plutôt à mes intérêts propres qu'à ceux de la +cause.» + +Non, ce n'est pas comme cela: vous avez cru sacrifier encore une fois +votre vie et votre repos à l'intérêt moral de la cause. Moi, j'aurais +eu, _j'avais_ une autre appréciation de cet intérêt. Votre action n'en +est pas moins pure et moins belle. Mais laissez-moi vous dire mon +sentiment. Il y a les belles actions, et les bonnes actions. La charité +peut faire taire l'honneur même. Je ne dis pas le véritable honneur, +celui qu'on garde intact et serein au fond de la conscience, mais +l'honneur visible et brillant, l'honneur à l'état d'oeuvre d'art et de +gloire historique. Cet honneur-là , de même que celui du coeur, s'est +emparé de votre existence. Vous êtes déjà passé à l'état de figure +historique et vous représentez, de nos jours, le type du _héros_, perdu +dans notre triste société. + +Laissez-moi pourtant défendre la charité, cette vertu toute religieuse, +toute intérieure, toute secrète peut-être, dont l'histoire ne parlera +pas et qu'elle pourra même méconnaître absolument. Eh bien, selon moi, +la charité vous criait: «Restez, taisez-vous! acceptez cette grâce; +votre fierté chevaleresque rive les fers et les verrous des cachots. +Elle condamne à l'exil éternel les proscrits de Décembre, à la mendicité +ou à la misère dont on meurt, sans se plaindre, des familles entières, +des familles nombreuses.» + +Ah! vous avez vécu dans votre force et dans votre sainteté! vous n'avez +pas vu pleurer les femmes et les enfants? + +Dans ce cruel parti dont nous sommes, on blâme, on flétrit les pères de +famille qui demandent à revenir gagner le pain de leurs enfants, cela +est odieux. J'en ai vu rentrer, de ces malheureux, qui ont mieux aimé +jurer de ne jamais s'occuper de politique sous l'Empire que d'abandonner +leurs fils à la honte de la mendicité et leurs filles à celle de la +prostitution; car vous savez bien que le résultat de l'extrême détresse; +c'est la mort ou l'infamie. + +Ces farouches politiques! Ils exigeaient que tous leurs frères fussent +des saints! En avaient-ils le droit? Vous seul peut-être aviez ce +droit-là ! mais l'a-t-on jamais? je ne me suis pas senti l'avoir, moi; +j'ai fait _rentrer_ ou _sortir_ tant que j'ai pu: rentrer ceux que +l'exil eût tués, sortir ceux qui en restant eussent été immolés. J'ai pu +bien peu; je ne sais pas si on me le reproche, si quelques rigoristes le +trouvent mauvais; ah! cela m'est bien égal! Je ne méprise pas les hommes +qui ne sont pas des héros et des saints. Il me faudrait mépriser trop +de gens, et moi-même, dont les entrailles ne peuvent pas s'endurcir au +spectacle de la souffrance. + +Et puis, je ne suis pas bien sûre que ceux qui ont sacrifié leur +activité, leur carrière, leur avenir politique, leur réputation même, +n'aient pas été, en certaines circonstances, les vrais saints et les +vrais martyrs. L'intolérance et le soupçon, l'orgueil et le mépris, +voilà de tristes chemins pour marcher vers le temple de la Fraternité! + +Et puis encore, je vous disais, je crois, que toute bonne pensée vient +de Dieu. S'il en envoie à nos adversaires, devons-nous y répondre par +le dédain? si nous le faisons, quand reviendront-elles, ces pensées de +justice et de réparation? Nous ne voulons pas que ce joug devienne moins +lourd. Nous sommes fiers, de la force de nos fronts, nous ne songeons +pas aux faibles qui succombent! + +Vous allez me trouver trop _femme_, je le sens bien. Mais je suis femme, +et je ne peux pas en rougir, devant vous surtout, qui avez tant de +tendresse et de piété dans le coeur. + +Maintenant, vais-je trop loin dans l'amour de l'abnégation, et, vous, +avez-vous été trop loin dans l'amour de votre propre dignité? Que Dieu, +qui sait nos intentions pures, pardonne à celui de nous qui se trompe. +Dans un monde plus brillant et plus _libre_, comme ceux que nous promet +Jean Reynaud, nous verrons plus clair et nous agirons avec plus de +certitude. Le but pour nous dans ce purgatoire qu'il nous attribue, +c'est d'agir selon nos forces et nos croyances, de manière à pouvoir +monter toujours. + +J'ai à cet égard une sérénité d'espérance qui m'a toujours soutenue ou +consolée, et je vous donne rendez-vous avec confiance dans un +astre mieux éclairé, où nous reparlerons-de ces petits événements +d'aujourd'hui qui nous paraissent si grands. + +Nous reverrons-nous dans celui-ci? Je l'ignore. Mille choses disent oui, +mille autres choses disent non. Si nous avions pu causer à Nohant, je +vous aurais dit le livre que vous avez à faire et que vous ferez quand +même, lorsqu'un peu de calme et de repos vous aura fait apparaître dans +son ensemble et dans sa signification le résumé de votre propre mission. + +Ce livre, j'y pensais le jour où j'ai appris votre délivrance. Je vous +entendais me dire: «Je ne suis pas un écrivain de métier, je ne suis pas +un assembleur de paroles.» Et je vous répondais, dans mon rêve: «Vous le +ferez à Nohant; je l'écrirai sous votre dictée, et il remplira le monde +d'une grande pensée et d'une utile leçon.» Il y a un point de vue plus +vaste et plus humain que l'étroite piété de Silvio Pellico. Et le nôtre, +nous eussions pu le dire sans être condamnés ni poursuivis par aucun +gouvernement, tant nous eussions été dans des vérités supérieures à +toute société et à nous-mêmes. + +Vous ferez ce livre, je le répète. Vous le ferez autrement; je regrette +seulement de ne vous pas apporter la part d'inspiration qui nous fût +venue en commun. + +Adieu, mon ami; je n'ai pas le temps de vous en dire davantage +aujourd'hui. Je vis dans le mouvement du théâtre en ce moment-ci. Il me +tarde de retourner à mon silence de Nohant. J'y serai dans peu de jours; +c'est là que vous pourrez toujours m'écrire. Ne me laissez pas ignorer +ce que vous devenez. + +A vous. + +G. SAND. + + + + +CCCLXXXII + +AU MÊME + + Nohant, 27 novembre 1854. + +Mon ami, + +Vous êtes bon; oui, _bon!_ ce qui est être grand plus que ceux qui ne +sont que grands. Je vous ai presque grondé, et vous me répondez, avec la +douceur d'un enfant, que j'ai eu raison. Il n'y a qu'une seule chose, +qu'un seul point, où je puisse avoir la raison _absolue_ pour moi. C'est +quand je m'afflige et me désole de ne pas vous voir. Je ne vous écris +pas aujourd'hui: mon Maurice vient d'être non dangereusement, mais assez +cruellement malade. Il va bien; mais, moi, je suis lasse, lasse, et je +me trouve dans un arriéré de travail effrayant. + +Où que vous soyez, écrivez-moi quelquefois. À présent que vous êtes un +peu plus à vous-même qu'en prison, causons de loin; mais, au moins, +causons de temps en temps. + +Où que vous soyez, après avoir repris à la vie physique, dont vous devez +avoir besoin sans vous en rendre compte, lisez et écrivez. Vous avez de +bonnes choses à nous dire, même en dehors de ce vain monde des faits. +Votre âme a monté plus haut que les nôtres, et ces _romans_ que vous +avez faits, entre ciel et terre dans les rêveries de la prison, vous +nous les devez. + +Adieu, pour cette nuit de fatigue. Je suis à vous de coeur et d'esprit. + +G. SAND. + +30 _novembre_. Emile, occupé pour Maurice d'une copie assez longue, ne +m'a remis que ce soir la lettre que j'attendais pour vous envoyer la +mienne. Je me vois donc quelques instants de calme pour vous redire que +je pense à vous souvent; oui, bien souvent! Dans toutes les émotions, +chagrin ou contentement, réflexion ou lecture, chaque fois que mon âme +travaille, languit ou s'élève, je me compose un ciel, c'est-à -dire, +selon Jean Reynaud, une terre, un monde, où j'espère aller, et tout de +suite j'y appelle ceux de ce monde-ci que je veux et compte y retrouver. +Et puis, dans les épreuves véritables, je pense aussi aux devoirs de +cette vie où nous sommes, et votre patience, votre vertu (pardonnez-moi +un mot vieilli, mais toujours bon), se présentent devant moi pour me +donner de la volonté. Vous avez été bien malheureux, mon ami, et, +pourtant, il me semble qu'au fond du coeur vous êtes le plus heureux des +hommes, parce que vous avez la conscience la plus pure et l'équilibre le +plus divin. Vous avez la certitude d'une récompense là -haut, tandis que, +nous autres, nous n'avons que l'espoir d'un dédommagement. + +Je vous demande pardon pour la lettre prolixe d'Émile. Il est prolixe, +c'est sa nature, en écrivant. Il ne vous entretient que de nos malades, +comme si c'était bien intéressant. Il ne se dit pas assez que vous +recevez trop de lettres et que vous y répondez trop fidèlement.--La +seule chose bonne de sa lettre, c'est la _conversion_ qu'il vous doit, +et dont il n'est pas encore bien rempli; car il ne me l'a fait savoir +qu'en me permettant de lire l'aveu qu'il en fait. Nous avions des +_querelles_ sur ce sujet, et il en avait surtout avec Maurice, qui +brûlait d'aller là -bas, et qui y aurait été, sans la crainte de mon +désespoir _en dedans_. Je ne l'aurais pourtant pas empêché de suivre son +idée, qui était à la fois _artistique_ et patriotique. Mais j'aurais +bien souffert!--Voilà que je fais comme Émile, et que je vous entretiens +de _nous_. Rien de tout cela ne vaut la peine d'être dit. + +Quand c'est à vous que je parle, je voudrais n'avoir à vous entretenir +que de choses divines. J'en ai pourtant l'esprit tout plein, et je veux, +un jour ou l'autre, faire un livre là -dessus que je vous dédierai. Je +travaille comme un nègre pour de l'argent; il en faut pour les autres. +Mais ce devoir-là est bien lourd! Quand donc, mon Dieu, aurai-je un an à +moi, pour faire un livre qui ne me rapportera rien? + +Encore adieu. Maurice, bien portant, vous embrasse, et vous déclare +qu'il n'a pas eu la gale, mais tout bonnement une _urticaire_. + + + + +CCCLXXXIII + +A M. CHARLES JACQUE, A BARBIZON. + + Nohant, 7 janvier 1855. + +_Ils_ et _elles_ sont arrivés ce soir bien vivants, et je ne peux +pas vous dépeindre la scène d'étonnement et d'admiration de toute la +famille, bêtes et autres, à la vue de ces superbes animaux. + +Quand tout cela ne donnerait ni oeufs ni poulets, c'est tellement beau +à voir, qu'on se le payerait encore avec plaisir. On a tout de suite +installé la compagnie dans son domicile et mis à l'engrais toute la +valetaille, indigne de frayer avec pareille seigneurie. Vos instructions +vont être affichées à toutes les portes de l'établissement, et j'aurai +le plaisir d'y veiller; car ce monde-là en vaut la peine. + +Que de remerciements je vous dois, monsieur, pour tant de soins et +d'obligeance! C'est si aimable à vous et si fort sans gêne de ma part, +que je ne sais comment vous dire combien je vous sais gré d'avoir +pris cet embarras! Je ne croyais pas que vous seriez forcé de veiller +vous-même à tout ce détail, et je vois que vous avez choisi de main de +maître et surveillé cet envoi avec une complaisance tout amicale. Merci +donc mille fois; mais je ne me tiens pas quitte. + +J'aime bien les poules que vous expédiez; j'aime encore mieux celles que +vous faites; mais j'aimerais mieux encore vous voir à Nohant mettre +le nez dans notre famille, parce que je suis sûre que vous vous y +trouveriez bien, et qu'une fois venu, vous y reviendriez. Vous me +l'aviez promis, et je ne compte pas vous laisser tranquille que vous ne +teniez parole. + +Maurice vous envoie toutes ses poignées de main et remerciements; car +il était comme un enfant devant l'ouverture de ce panier plein de +merveilles, et tous ces grands airs de prisonniers orgueilleux qui +relevaient leurs aigrettes en nous regardant de travers. + +Veuillez croire à toutes mes sympathies et sentiments vrais pour vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXXXIV + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 7 février 1855. + +Je vous remercie bien cordialement, monsieur, et de l'envoi de cette +relique, et des bonnes et vraies paroles que vous savez me dire. Je ne +peux pas encore parler de cette douleur, elle m'étouffe toujours et j'en +dirais trop! + +Le plus affreux; c'est qu'on me l'a tuée, ma pauvre enfant[1], tuée de +toute façon. Ah! monsieur, sauvez la vôtre, ne la laissez pas sortir de +l'infirmerie, et, quand elle sera guérie, ôtez-la de cette pension où +la malpropreté est sordide. Les parents ne laissent pas si facilement +mourir leurs enfants quand ils les ont auprès d'eux. Ils ne se fatiguent +pas d'une longue convalescence à surveiller, les parents qui sont de +vrais parents. + +Il y en a qui sont fous et qui croient qu'un enfant est une chose qu'on +peut négliger et oublier. Ma pauvre fille n'eût pas laissé mourir la +sienne, et moi aussi, je suis bien sûre que je l'aurais sauvée! Je n'ai +pas l'honneur de vous connaître, monsieur, mais je suis bien touchée de +ce que vous me dites. + +Merci mille fois! je fais des voeux bien tendres et bien sincères pour +votre chère petite. Ma fille vous remercie aussi. + +GEORGE SAND. + + [1] Sa petite-fille Jeanne Clésinger. + + + + +CCCLXXXV + +A ÉDOUARD CHARTON, A PARIS + + Nohant, 14 février 1855. + +Cher ami, + +Je vous ai laissé souffrant. Êtes-vous mieux? Parlez-moi de vous. Il y +a bien longtemps que je veux vous écrire. J'allais vous adresser une +longue lettre sur le beau livre dont nous parlions ensemble. Je l'avais +lu[1]. Mais que de chagrins m'ont frappée tout à coup! d'abord j'ai +perdu deux de mes amis, et faut-il être assez malheureux pour avoir à le +dire, cela n'était rien! J'ai perdu subitement cette petite-fille que +j'adorais, ma Jeanne dont je vous avais parlé et dont l'absence, vous le +savez, m'était _si_ cruelle. J'allais la ravoir, le tribunal me l'avait +confiée. Le père résistait par amour-propre: sans M. B..., qu'une haine +sournoise, instinctive, non motivée sur des faits que je sache, mais +ancienne et tenace, excitait contre moi, ce père m'eût de lui-même +ramené l'enfant. Il le voulait, il l'avait voulu. L'avocat--le +conseil--ne voulait pas. Ils appelaient donc du jugement, et ce jugement +n'était pas exécutoire sur-le-champ. J'écrivais en vain à ce dur et +froid avocat que ma pauvre petite était mal soignée, triste et comme +consternée dans cette pension où il l'avait mise, lui! Et, pendant ces +pourparlers, le père faisait sortir sa fille, en plein janvier, sans +s'apercevoir qu'elle était en robe d'été. Le soir, il la ramène malade +à la pension et s'en va chasser loin de Paris, on ne sait où. L'enfant +avait la scarlatine. Elle en guérit très vite, mais le médecin de la +pension juge qu'elle peut sortir de l'infirmerie. Il faut au moins +quarante jours de soins extrêmes et d'atmosphère égale. On n'en a pas +tenu compte. On a appelé sa mère et on a consenti à lui laisser soigner +l'enfant quand on l'a vue perdue. Elle est morte dans ses bras en +souriant et en parlant, étouffée par une enflure générale, sans se +douter qu'elle fût malade, mais frappée de je ne sais quelle divination +et disant d'un air tranquille: «Non, va, ma petite maman, je n'irai +pas à Nohant, je ne sortirai pas d'ici, moi!»--Ma pauvre fille me l'a +apportée, elle est à Nohant!--Elle a de la force et de la santé, Dieu +merci; moi, j'ai eu du courage, je devais en avoir; mais, maintenant +que tout est calmé, _arrangé_, et que la vie recommence avec cet enfant +supprimé de ma vie..., je ne peux pas vous dire ce qui se passe en moi, +et je crois qu'il vaut mieux ne pas le dire.--Ce que je veux vous dire, +c'est que le livre m'a fait du bien, lui et Leibnitz. Je savais tout +cela, je n'aurais pas pu le dire, je ne saurais pas l'établir, mais j'en +étais sûre et j'en suis sûre. Je vois la vie future et éternelle devant +moi comme une certitude, comme une lumière dans l'éclat de laquelle les +objets sont insaisissables; mais la lumière y est, c'est tout ce qu'il +me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien +qu'elle est mieux que dans ce triste monde, où elle a été la victime des +méchants et des insensés. Je sais bien que je la retrouverai et qu'elle +me reconnaîtra, quand même elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus. +Elle était une partie de moi-même, et cela ne peut être changé. Mais ces +beaux livres qui excitent notre soif de partir ont leur côté dangereux. +On se sent partir avec eux, on s'en va sur leurs ailes, et il faudrait +savoir rester tout le temps qu'on doit rester ici. J'en ai bien la +volonté; le devoir est si clairement tracé, qu'il n'y a pas de révolte +possible; mais je sens mon âme qui s'en va malgré moi. Elle ne se +détache pas de mes autres enfants ni de mes amis. Elle voudrait suffire +à sa tâche et donner encore du bonheur aux autres. Mais plus elle voit +ce qu'il y a au delà de la vie de ce monde, plus elle se sépare de la +volonté, qui se trouve insuffisante. Je dis l'âme, faute de savoir dire +ce que c'est qui me quitte; car la volonté ne devrait pas être quelque +chose en dehors de l'âme; mais la volonté ne retient pourtant pas l'âme +quand l'heure est venue. + +Ne répondez pas à tout cela, cher ami; si mes enfants, qui lisent +quelquefois mes lettres au hasard, me savaient si ébranlée, ils +s'affecteraient trop. Je veux, pour vivre avec eux le plus longtemps +possible, faire tout ce qui me sera possible. J'irai avec mon fils +passer le mois prochain dans le Midi pour me guérir d'un état +d'étouffement qui a augmenté et qui n'a rien de sérieux cependant. + +Je passerai quatre ou cinq jours à Paris au commencement de mars, pour +prendre mon passeport. Je ne veux voir personne; mais vous, cependant, +je voudrais bien vous voir et vous charger de dire à l'auteur de _Ciel +et Terre_ tout ce que je ne vous dis pas ici, troublée que je suis trop +personnellement, et justement à cause de cette question de vie et de +mort qui est là . C'est un des plus beaux livres qui soient sortis de +l'esprit humain. + +Il m'avait jetée dans une joie extraordinaire. Je voulais faire un +volume pour le louer comme je le sens.--Je le ferai plus tard, si je +peux me remettre à écrire. Mais, entre nous soit dit, je ne suis pas +sûre que ce côté de la vie me revienne jamais. Je ne vis plus du tout de +moi ni en moi, ma vie avait passé dans cette petite fille depuis deux +ans. Elle m'a emporté tant de choses, que je ne sais pas ce qui me +reste, et je n'ai pas encore le courage d'y regarder. Je ne regarde que +ses poupées, ses joujoux, ses livres, son petit jardin que nous faisions +ensemble, sa brouette, son petit arrosoir, son bonnet, ses petits +ouvrages, ses gants, tout ce qui était resté autour de moi, l'attendant. +Je regarde et je touche tout cela, hébétée, et me demandant si j'aurai +mon bon sens, le jour où je comprendrai enfin qu'elle ne reviendra pas +et que c'est elle qu'on vient d'enterrer sous mes yeux. + +Vous voyez, je retombe toujours dans mon déchirement. Voilà pourquoi +je ne peux écrire presque à personne. Il y a peu de coeurs que je ne +fatiguerais pas, ou que je ne ferais pas trop souffrir. Je vous parle, à +vous, parce que vous êtes comme moi à moitié dans l'autre vie, et, pour +le moment, j'espère avec la bienfaisante placidité que j'avais naguère, +quand je n'étais pas si fatiguée d'attendre.--Mais vous aviez le corps +malade. Dites-moi donc que vous êtes mieux, avant que je quitte Nohant. +Vous avez une grande ressource: c'est de pouvoir vivre à l'habitude +dans le monde des idées où je vois trop en poète, c'est-à -dire avec +ma sensibilité plus qu'avec mon raisonnement. Vous avez une lucidité +soutenue dans ce monde-là , il me semble. C'est là qu'il faudrait pouvoir +toujours regarder, sans préoccupation des soucis inévitables de la vie +matérielle, des devoirs qui excèdent quelquefois nos forces, et sans +ces déchirements d'entrailles que rien ne peut apaiser. C'est une loi +providentielle à coup sûr que la tendresse folle des mères; mais la +Providence est bien dure à l'homme, à la femme surtout. Cher ami, adieu; +je suis à vous de coeur et d'esprit. + +G. SAND + + [1] _Terre et Ciel_, par Jean Reynaud. + + + + +CCCLXXXVI. + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE + + Nohant, 14 février 1855. + +Ma chère mignonne, si je ne t'écris pas, tu sais que ce n'est pas trop +ma faute. Je suis toujours malade, étouffée, j'ai des douleurs partout, +je ne peux pas travailler, je ne peux pas me consoler. + +J'ai eu le courage qu'il fallait, dans les premiers moments; à présent, +je paye ce courage-là en détail par une fatigue extrême. + +Je ne veux pas m'y abandonner cependant. Maurice veut que j'aille passer +le mois de mars a Nice ou à Gênes, et je le lui ai promis. + +Je suis désolée de ces rhumes de Bertholdi qui t'inquiètent tant. On +peut tousser bien longtemps, sans qu'il y ait rien de grave; mais je +sais par expérience combien cela fatigue, combien cela porte sur les +nerfs, à soi-même et aux autres. Certainement, il faudrait pouvoir fuir +ce froid de Lunéville, comme je vais fuir les souvenirs trop amers et +trop cruels de ma maison, toute pleine de cette enfant. Mais que faire? +La gêne est l'obstacle à tout. Il faudra que je revienne presque tout de +suite travailler, et, quand Bertholdi s'absente, c'est la même chose. Ce +ne sont pas quelques jours de repos qu'il lui faudrait. C'est toute une +vie plus douce. Comment et de qui l'obtenir? + +Tu ne m'as pas dit si Georget avait bien supporté son voyage, et s'il +avait repris les belles couleurs qu'il, avait un peu perdues ici. Aie +bien soin de lui et ne t'en sépare qu'à bonnes enseignes. + +Solange est à Paris mieux portante et plus tranquille du côté de ses +affaires. Son père s'exécute un peu avec elle, son mari pas du tout. +Elle pensait pouvoir t'être utile, et, sans notre malheur, je suis sûre +qu'elle aurait fait son possible. Elle y reviendra certainement quand +elle pourra sortir et se montrer un peu. + +Embrasse toute ta chère maison pour moi: George, Charles et Marie, à qui +je n'ai pas la force d'écrire. Je n'écris plus à personne, je ne peux +pas. Chaque fois que je parle de moi, même pour dire un mot, je me sens +comme prise de fièvre pour toute la journée; c'est un état maladif +certainement et qui passera. Ne t'en inquiète pas, j'y fais et j'y ferai +mon possible. Je t'embrasse de toute mon âme. Ah! ma pauvre enfant, que +je voudrais te donner autant de bonheur que j'ai de peine! + + + + +CCCLXXXVII + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 24 février 1855. + +Cher enfant, + +Je commence par te dire que, puisque tu n'es, pas enrhumé, tout va bien +pour moi. Aie soin de ta petite personne comme j'ai soin de la mienne, +puisqu'il ne s'agit pas de nous regarder comme de simples mortels, +mais comme de très précieux voyageurs allant à la découverte de la +Méditerranée. + +Quant à Montigny, je vois bien qu'il veut refaire toutes mes pièces. Il +y a pourtant une observation à faire, c'est que toutes les pièces qu'on +ne m'a pas fait changer: _le Champi_, _Claudie_, _Victorine_, _le _Démon +du foyer_, _le Pressoir_, ont eu un vrai succès, tandis que les autres +sont tombées ou ont eu un court succès. Je n'ai jamais vu que les idées +des autres m'aient amené le public, tandis que mes hardiesses ont passé +malgré tout. + +Et quelles hardiesses! Trop d'idéal, voilà mon grand vice devant les +directeurs de théâtre. + +J'écouterai sans discussion ce que me dira Montigny, j'écouterai ses +projets d'_amélioration_, et, si je vois qu'il faille changer le fond de +la pièce, je la reprendrai; cette fois, j'y suis bien, décidée. Je suis +lasse du théâtre d'abord, et puis encore plus lasse des hésitations où +l'on me jette sur moi-même. Je suis ce que je suis. _Yo soy quien soy_. +Ma manière et mon sentiment sont à moi. Si le public des théâtres n'en +veut pas, soit, il est le maître; mais je suis maître aussi de mes +propres tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera forcé +d'avaler au coin de son feu. + +Rien de nouveau ici: temps assez doux, Trianon devenu lac, ordres donnés +pour le jardin en notre absence, comptes de cuisine, rangement de +papiers, correction d'épreuves. Tout cela n'est pas fort intéressant, +surtout quand je ne te vois pas aller et venir, entrer et sortir, et +jeter, à travers tout cela, les profondes réflexions et les lumineux +aperçus de _tes sciences_. + +Bonsoir donc, cher mignon; je me replonge dans les paperasses et +t'embrasse de toute mon âme. Le capitaine d'Arpentigny te _colle_ ses +amitiés. Émile _se paye_ de copier _le Diable aux champs_. + + + + +CCCLXXXVIII + +A MADEMOISELLE LEMOYER DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 27 février 1855. + +Mademoiselle, + +Je vous conseille et vous prie, même, puisque vous avez la bonté de +compter sur ma vive sympathie pour vous, de quitter le milieu où vous +souffrez tant, et d'aller vivre à Paris; vous y trouverez les nobles +distractions dont une âme comme la vôtre a besoin, la musique, les arts +et des relations que votre intelligence élevée et votre coeur généreux +sauront vite créer. + +Si le catholicisme vous est nécessaire, vous rencontrerez certainement +un directeur de conscience assez éclairé pour vous guérir de cette +maladie des scrupules, que je connais bien, et que j'ai subie dans ma +jeunesse assez cruellement pour vous comprendre et vous plaindre. Non, +il ne faut pas qu'une âme comme la vôtre succombé à ces vaines terreurs. +Il faut vous relever par de fortes et saines lectures. Je suis trop +ignorante pour vous les indiquer; mais écrivez à M. Jean Reynaud, +envoyez-lui ma lettre, si vous voulez. Il saura par là que je vous +connais et que votre besoin de secours intellectuel n'est pas une +frivole inquiétude. + +Oui, je vous connais sans vous avoir vue; mais n'y a-t-il pas bientôt +dix ans que vous m'écrivez ces grandes lettres où, au milieu des +contradictions et des troubles d'une pensée ardente, j'ai toujours +trouvé, votre bonté si entière, si spontanée, si naïve, et votre +jugement si généreux et si droit en tout ce qui est essentiel! + +Demandez-lui de vous indiquer des livres qui vous sauvent, et, faites +mieux, quittez cette solitude où vous vous consumez, où ce qui vous +entoure vous laisse et vous _rend_ encore plus seule, je le vois bien. +Je ne connais pas assez M. Jean Reynaud pour vous adresser à lui, sans +qu'il vous connaisse. Mais faites-vous connaître à lui; son livre m'a +fait un grand bien, à moi aussi, et j'avais grand besoin de trouver, +dans la haute science d'un esprit de premier ordre, la confirmation +raisonnée de tous mes instincts; car mon courage a été bien éprouvé +dernièrement! + +J'ai perdu une enfant adorable et adorée, la fille de ma pauvre fille. +Je viens d'être malade, ce qui m'a empêchée de vous répondre, et, +maintenant, je suis encore si délabrée, que mon fils, mon cher fils, +m'emmène voyager un peu. Je pars dans deux jours. Dans deux mois, je +serai de retour à Nohant, où vous m'en verrez, j'espère, de meilleures +nouvelles de vous. Avant de rentrer ici, je passerai quelque jours +probablement à Paris. Si vous réalisez votre tentation d'y aller +demeurer, faites-le-moi savoir à Paris, dans les premiers jours de mai. + +Pardonnez-moi de vous répondre si peu, je suis brisée encore, mais _je +crois_. Je suis sûre de retrouver mon enfant dans un meilleur monde; +et, vous dont le coeur est si pur, vous devez être sûre aussi de votre +avenir. Douter de la bonté de Dieu est une faiblesse de notre nature. +Mettez toutes les forces de votre esprit à croire à cette bonté, et vous +sentirez qu'elle a son reflet en vous-même. + +N'ayez pas peur de la mort: c'est un bien bon refuge, allez, et, quand +on le comprend, le courage consiste à ne pas la désirer trop. + +À vous de coeur toujours, chère âme en peine. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXXXIX + +A M. EUGÈNE LAMBERT, A PARIS + + Frascati, mars 1855. + +Mon cher Lambruche, + +Tout va bien, Maurice nous a donné quelque inquiétude, non pas à cause +de la maladie qu'il a eue, mais à cause de celle qu'il aurait pu avoir. +Heureusement, il a passé à côté, grâce à un bien bon médecin, excellent +homme par-dessus le marché. Il y a eu nécessairement pour nous un peu +de spleen à Rome. Cinq ou six jours dans une chambre d'auberge, c'est +triste. + +D'ailleurs, Rome, à bien des égards, est une vraie _balançoire_; il faut +être ingriste pour aimer et admirer tout, et pour ne pas se dire, au +bout de trois jours, que ce qu'on a à voir est absolument pareil à ce +qu'on a déjà vu sous le rapport de l'aspect, du caractère, de la couleur +et du sentiment des choses. Ensuite, on peut entrer dans le détail des +ruines, des palais, des musées, etc., et, là , c'est l'infini; car il +y en a tant, tant, tant, que la vie d'un amateur peut bien n'y pas +suffire. Mais, quand on n'est qu'_artiste_, c'est-à -dire voulant vivre +de sa propre vie, après s'être un peu imprégné des choses extérieures, +on ne trouve pas son compte dans cette ville du passé, où tout est mort; +même ce que l'on suppose encore vivant. + +C'est curieux, c'est beau, c'est intéressant, c'est étonnant; mais c'est +trop mort, et il faudrait savoir sur le bout des doigts, non seulement +ce fameux livre de _Rome au siècle d'Auguste_, mais encore l'histoire de +Rome à toutes les époques de son existence; il faudrait vivre là -dedans, +l'esprit tendu, la mémoire mirobolante et l'imagination éteinte. + +Il fut un temps, _sous l'Empire_, où l'on s'asseyait _sur le tronçon +d'une colonne_, pour méditer sur les ruines de Palmyre; c'était la +mode, tout le monde méditait. On a tant médité, que c'est devenu fort +_embêtant_ et que l'on aime mieux vivre. Or, quand on a passé plusieurs +journées à regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des +_colombarium_, on voudrait bien sortir un peu de là et voir la nature. +Mais, à Rome, la nature se traduit en torrents de pluie jusqu'à ce que, +tout d'un coup, viennent la chaleur écrasante et le mauvais air. La +ville est immonde de laideur et de saleté! c'est la Châtre centuplée en +grandeur; car c'est immense et orné de monuments anciens et nouveaux qui +vous cassent le nez et les yeux à chaque pas, sans vous réjouir, parce +qu'ils sont étouffés et gâtés par des amas de bâtisses informes et +misérables. On dit qu'il faut voir cela au soleil; je ne dis pas non, +mais il me semble que le soleil ne peut pas raccommoder ce qui est +hideux. + +La campagne de Rome si vantée est, en effet, d'une immensité singulière, +mais si nue, si plate, si déserte, si monotone, si triste, des lieues de +pays en prairies, dans tous les sens, qu'il y a de quoi se brûler le peu +de cervelle qu'on a conservé après avoir vu la ville. MAIS! mais, quand +on est sorti de cette immensité plate, quand on arrive au pied des +montagnes, c'est autre chose. On entre dans le paradis, dans le +troisième ciel. C'est là que nous sommes. Nous avons amené Maurice, +encore tout détraqué, avant-hier, et, bien que nous n'ayons pas encore +eu un rayon de vrai soleil, le voilà tout gaillard et passant la journée +sur ses jambes. + +Le lieu où nous sommes est si beau, si étrange, si curieux, si sublime +et si joli en même temps, que j'en aurai pour toute une saison à te +raconter. Réjouis-toi donc de notre fortune présente; car nous sommes +enfin payés de nos fatigues et de nos déceptions, payés avec usure. Tu +peux lire ma lettre à Solange. Tu sauras comment nous sommes campés; +mais nos promenades, rien ne peut en donner l'idée. C'est à chaque pas +une découverte. Aujourd'hui, par exemple, nous avons passé la journée +dans un immense palais entièrement abandonné au haut d'une colline. J'ai +pensé à toi, mon petit Lambert. + +Ah! qu'on serait heureux d'être riche et d'associer tous ses enfants aux +vrais plaisirs que l'on rencontre. Que de souterrains, que de fleurs, +que de ruisseaux, de cascades, d'arbres monstrueux, de ruines, de cours +abandonnées, de rocailles brisées, de statues sans nez, d'herbes folles, +de mosaïques couvertes de gazon et d'asphodèles! C'est à en rêver; et +des galeries et des escaliers sans fin qui s'en vont du ciel au fond de +la terre, un tas de constructions inexplicables, les vestiges d'un luxe +insensé ensevelis sous la misère; et tout cela au sommet d'un panorama +de montagnes, de terres, de mers à donner le vertige. C'est trop beau. + +Sur ce, bonsoir, mon Lambert; nous pensons rester ici une quinzaine, et, +quand nous serons décidés sur la suite du voyage, nous te donnerons de +nos nouvelles. Je t'embrasse de la part des petits camarades et de la +mienne. Au revoir au mois de mai. + +Pense à nous. + +G. SAND. + + + + +CCCXC + +A M. JULES NÉRAUD, A LA CHÂTRE + + Frascati, 14 avril 1855 + +Cher ami, + +Nous sommes à Frascati depuis quinze jours et voulons y rester encore +une semaine. Maurice, après avoir été assez souffrant au début de notre +installation, va si bien, qu'il ne songe qu'à manger, dormir et courir. +Je suis ce régime pour mon compte et je m'en trouve assez bien, +physiquement parlant. Quant au cerveau, c'est une atrophie complète. Se +lever matin, faire cinq ou six lieues à pied tous les jours, rentrer +affamée, tomber de sommeil après un affreux dîner de gargote que +l'appétit fait trouver bon, je vous laisse à penser si c'est là une +vie intéressante. Pourtant j'amasse, sans trop m'en apercevoir, des +souvenirs qui m'intéresseront plus tard, quand j'aurai le loisir de +songer à ce qui ne fait que passer devant moi maintenant. + +C'est un admirable pays que nous parcourons, et bien digne de remarque +pour _s'ancrer_ dans les opinions qu'on y apporte d'ailleurs. La nature +y est belle, surtout _jolie_; car ne croyez pas un mot de la grandeur et +de la sublimité des aspects de Rome et de ses environs. Pour qui a +vu autre chose, c'est tout petit; mais c'est d'un coquet ravissant. +Entendons-nous pourtant, c'est le petit dans le grand; car cette +campagne romaine, tout unie, est immense comme une mer environnée de +montagnes. Mais les détails, les ruines, les palais, les églises, les +collines, les lacs, les jardins, tout cela paraît hors de proportion +avec la scène qui les continue. + +Pour nous autres, c'est une manière de vivre très récréative, que de +courir toute la journée dans la solitude et de découvrir nous-mêmes le +pays. Les guides sont ennuyeux et ne connaissent pas les chemins. Nous +nous en passons. Enfin vous pouvez vous figurer notre existence, vous +qui savez tout ce qu'il y a pour nous dans une promenade à Crevant ou +au bois de Boulaize. Maintenant nous ramassons des plantes et nous +attrapons des papillons sur les ruines de Tusculum, autour du lac +Régille, que sais-je? Les noms sont plus pompeux que les choses, mais +les choses sont charmantes, voilà ce qui est certain. + +Nous avons eu un temps affreux pour l'Italie, beaucoup de pluie dehors +et beaucoup de froid _à la maison_; car la température extérieure, +quelque privée de soleil qu'elle soit, est toujours assez douce, et les +appartements seuls sont inhabitables en cette saison. Ils sont immenses, +voûtés, stuqués, peints à fresque, disposés en tout pour l'été. Rien ne +ferme et le peu de cheminée qu'on a ne sait pas chauffer. Depuis trois +jours seulement, nous avons un beau soleil, du matin au soir; mais nous +avons couru par tous les temps. + +Le jour de Pâques a été aussi un beau jour très chaud; nous l'avons +passé à Rome, où nous avons reçu la bénédiction _urbi et orbi_. C'est +une cérémonie très vantée, mais qui n'est pas mise en scène avec art. Le +goût français manque à toute chose, ici comme ailleurs. La nature s'en +moque. Elle nous prodigue les fleurs que l'on cultive dans nos jardins +avec respect. Ici, en plein désert, on marche sur le réséda, sur les +narcisses, sur les cyclamens et mille autre fleurs adorables dont je +vous fais grâce, à vous qui ne connaissez que les tulipes. + +Et puis je ne veux pas vous raconter d'avance tout ce dont nous +bavarderons à satiété à Nohant; car, ici, tout est différent, depuis _a_ +jusqu'à _z_, de ce qui est chez nous. Hommes et bêtes, coutumes, idées, +besoins, terre, plantes, air, c'est un autre monde. Je ne sens pas la +puissance de séduction de ce pays autant qu'on me l'avait annoncé. Trop +de choses sont en désaccord avec notre manière de voir et de sentir; +mais je reconnais qu'il est bon de l'avoir vu, ne fût-ce que pour aimer +davantage cette douce France au ciel gris, où les hommes, si peu hommes +qu'ils soient, sont encore plus hommes que partout ailleurs. + +Sur ce, bonsoir, mon vieux. Je tombe de sommeil. J'ai reçu, ce soir, +votre lettre du 4 avril. Vous vous étonnez du temps qu'elles mettent à +voyager, les lettres! Ah bien, je m'étonne, moi, du contraire, à présent +que je vois comment sont arrangées ici les choses les plus simples de +la vie matérielle. Ne vous désolez pas de la perte de l'aigle[1]. Je le +regrette sans doute; mais, quand on reçoit des nouvelles de tout son +monde, après les malheurs qui nous ont frappés dans notre nid, on +s'estime heureux de n'avoir perdu de nouveau qu'une bestiole de la +ménagerie... + +Nous vous chargeons de toutes nos amitiés pour la maisonnée. Quant à nos +amis, à qui vous voulez bien donner de nos nouvelles, je vous remercie +encore plus. J'ai toujours le projet d'écrire à tous, et je n'ai pas +trouvé encore un jour de lucidité, au milieu de cette fatigue où je +me jette. Elle est véritablement excessive; mais je crois que je m'en +trouverai bien; car je fais des progrès étonnants dans l'art de grimper. +Je vais tous les jours à une lieue, au moins, et souvent à une lieue +et demie au-dessus de la mer. C'est quelque chose, au bout des jambes. +Maurice recueille beaucoup d'insectes et fait beaucoup de dessins. Moi, +j'allège ma démarche, déjà peu légère, d'un tas de pierres dont je +remplis ma sacoche. Je voudrais tout ramasser; tout est curieux. En +quelque désert qu'on se trouve, on marche sur des fragments de marbre +d'Asie et d'Afrique, restes d'une splendeur disparue, et dont, en bien +des endroits, les plus savants antiquaires sont embarrassés d'expliquer +la présence. + +Bonsoir encore, mon bonhomme. Écrivez encore à Gênes, si vous écrivez; +car c'est toujours par là que nous repasserons vers la fin du mois. A +vous de coeur. + + [1] Un aigle noir apprivoisé qui avait pris sa volée. + + + + +CCCXCI + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE + + La Spezzia, 9 mai 1855. + +Cher ami, + +Je ne sais pas si vous recevrez ma lettre avant mon embrassade; car je +viens seulement de recevoir la vôtre et la douloureuse nouvelle qu'elle +m'apporte[1]. Certainement, c'est un coup bien sensible qui vient encore +me frapper, après tant d'autres. Sommes-nous malheureux depuis quelques +années, mes pauvres enfants! La vie générale tuée en nous et autour de +nous, Dieu aurait dû nous laisser au moins la vie personnelle, celle +de la famille et de l'amitié. Et cependant tout nous quitte à la fois! +C'est pour un monde meilleur qu'ils s'en vont, je n'en doute pas, j'en +doute moins que jamais; mais que toutes ces séparations sont navrantes +pour ceux qui restent! + +J'étais tout à l'heure au bord de la mer, dans un endroit délicieux, des +rochers couverts de pins, et des fleurs superbes croissant en liberté +jusque dans le sable de la grève. Pendant que mes enfants étaient à +quelque distance, j'occupais ma promenade, comme à l'ordinaire, à +ramasser des plantes. Voilà deux mois qu'à chaque individu nouveau pour +mes yeux, je le place dans un livre exprès, en me disant que mon pauvre +ami m'en apprendra le nom, et je recueille chaque plante en double pour +lui en donner un exemplaire, comme j'avais fait dans un autre voyage. +Ainsi, à chaque moment, cent fois le jour, depuis deux mois, je pense à +lui et je me l'imagine herborisant comme autrefois à mes côtés. Eh bien, +dans ce moment, dans cette occupation même, à laquelle mon souvenir +l'associait, votre lettre m'est remise et j'apprends que je ne le +reverrai plus! + +Au moment de quitter Nohant, j'avais fait un grand rangement de papiers, +et je crois vous avoir dit que j'avais retrouvé et relu toutes +ses lettres; c'étaient des chefs-d'oeuvre d'esprit, de poésie, +d'intelligence claire et de sentiment coloré de la nature. Je me disais +que quand j'aurais deux mois de loisir, je ferais un triage, et qu'avec +sa permission, je les publierais dans la _suite_ de mes _Mémoires_. + +Cette lecture m'avait fait repasser dix ans de ma vie, dont il avait +enregistré les petits événements avec sa grâce et son heureuse +philosophie. C'était donc comme un pressentiment d'une séparation +prochaine, ce rapprochement de ma pensée avec la sienne, après des +années d'une tranquille séparation de fait; car je ne le voyais presque +plus, ses habitudes et ses goûts le retenant chez lui comme moi chez +moi. Mais je ne m'apercevais pas de cela; je le sentais tout près et +je me disais qu'à toute heure, je pouvais le voir, lui écrire ou lui +parler. Il a toujours été pour moi le plus sage et le plus réconfortant +ami possible. + +Vous dites bien, le voilà heureux et en possession d'une science sans +mystères et de jouissances durables; relativement au triste monde où +nous passons cette vie d'un jour, si confuse, si incertaine et si +troublée; son sort est digne d'envie, j'en suis certaine. Mais nous! Mon +coeur est brisé autant de la douleur de ma pauvre Angèle[2] que de +la mienne propre. Pauvre chère enfant, que de déchirements répétés! +Dites-lui combien je l'aime, surtout depuis la tendresse qu'elle a eue +pour ma pauvre Nini et pour les larmes qu'elle lui a données! Hélas! +je ne peux rien faire pour elle que de la chérir. Nous ne pouvons nous +épargner les uns aux autres ces mortelles douleurs. Si on le pouvait, en +se donnant soi-même à la place de ceux que la mort veut prendre! + +Maurice me charge de lui dire, ainsi qu'à vous, combien il est affecté +pour sa part (car ce pauvre ami avait été paternel pour son enfance) et +pour celle qu'il prend à votre chagrin. Le pauvre enfant avait depuis +hier seulement votre lettre, et je lui voyais quelque chose de triste, +sans oser l'interroger. J'étais un peu malade, et il n'a voulu +m'apprendre la vérité que ce matin; c'était dans un des plus beaux +endroits de la terre, et il me semble que cette âme fraternelle est +venue me parler là et chercher elle-même à me consoler de son départ. +Combien de fois il m'avait parlé de la mort! Il fut un temps où il +partageait mes croyances en l'autre vie, et où, dans des heures de +spleen, car il en avait dans son intarissable gaieté, il me disait et +m'écrivait qu'il viendrait me parler dans le parfum de quelque fleur. + +Vous m'apprenez que Fleury est venu au pays; y est il encore? aurai-je +la consolation de l'y trouver? Je pars d'ici demain pour Gênes, de là +tout de suite pour Marseille, et je pense être à Paris le 15 mai. Je +n'y resterai que le temps de faire l'indispensable de mes affaires, et +j'espère être chez nous le 20. + +Au revoir donc, mes chers enfants bien-aimés. Je vous embrasse de coeur. + + [1] La mort de Jules Néraud (le Malgache). + [2] Madame Angèle Périgois, fille de Jules Néraud. + + + + +CCCXCII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS + + Nohant, 12 juillet 1855. + +Chère Altesse impériale, + +On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Félix +Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu déjà vous +intéresser. C'est le plus honnête homme de la terre et qui n'a qu'un +défaut, celui d'écrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'être +dévoué avec enthousiasme à un gouvernement qui, à l'exemple de tant +d'autres, ne récompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de +côté ceux dont il est sûr. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du +monde sous tous les régimes; mais la persécution, envers les siens, +c'est du luxe. + +Tâchez de faire réparer cette injustice et de dédommager ce digne et +excellent homme, qui a dépensé tout son petit avoir pour les pauvres de +sa commune. Il est capable, archicapable d'être un excellent préfet, +et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un +sous-préfet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il +me dit qu'il vous a même écrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et +sans partialité pour lui, je le recommande à votre attention, à votre +équité, et à cette bonté que je connais si bien. + +À vous de coeur, vous le permettez toujours. + +GEORGE SAND. + +Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande +perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulièrement connue. + + + + +CCCXCIII + +A M. *** + + Nohant, 23 juillet 1855. + +Monsieur, + +Il ne m'a pas été possible de prendre plus tôt connaissance de votre +lettre. Après l'avoir lue, j'ai fermé le manuscrit sans le lire. Je ne +donne pas de conseils, ce n'est pas mon état, et j'ai juré de ne jamais +être le juge d'une oeuvre inédite, n'ayant jamais pu dire la vérité à un +poète sans le fâcher, quand je contrariais ses espérances. Je ne doute, +monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincérité en vous parlant +ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir littéraire, +il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous +affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez imposé. + +J'aime mieux ne pas savoir à quoi m'en tenir, et refermer désormais tous +les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand +nombre, qu'avec toute la bonne volonté du monde, je ne pourrais jamais +suffire à en prendre connaissance. + +Ne vous découragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux, +vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le +dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les +condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous éclairer et +que c'est un des devoirs les plus délicats, et les plus pénibles de +l'amitié. + +Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués. + +GEORGE SAND. + +Le paquet cacheté est dans mon bureau à votre adresse. Si je dois vous +le renvoyer, veuillez écrire un mot à M. Manceau, à Nohant, et, pour +simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon +absence, veuillez lui réclamer le numéro 104. + + + + +CCCXCIV + +A MADAME ARNOULD PLESSY, A PARIS + + Nohant, 20 août 1855. + +Chère belle et bonne que vous êtes, je ne vous tiens pas quitte de +Nohant, et, puisqu'on me joue décidément à l'Odéon le mois prochain, +j'irai vous réclamer pour une plus longue vacance si vous êtes libre. Je +viens de finir mon ennuyeux roman et je vais penser à notre _Lys_. +N'en parlez encore que vaguement; car, tant que je n'en serai pas bien +contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre +jours, j'en ai besoin, et puis je m'y mettrai tout entière. + +Vous dites que vous ferez mes affaires: quel joli homme d'affaires! Et +pourquoi sont-ils tous si laids? + +C'est probablement pour cela que j'aime si peu à m'occuper des miennes. +Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis _exigeante_, vous lui +direz ce que vous voudrez. Il m'avait offert jadis _tout ce que je +voudrais_. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour +_Flaminio_, et faire engager Bocage pour _Favilla._ C'est pourquoi j'ai +dit: «Rien, pas d'argent; faites seulement ce que je vous demande.» + +Maintenant, puisqu'ils ne l'ont pas fait, je demanderai la prime qu'on +donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m'en rapporterai à ce +qu'on me dira par vous. + +Mais tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de faire que les +bonnes parties de la pièce restent et que celles dont, malgré votre +jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n'ai pas été +satisfaite, s'en aillent franchement. + +Envoyez à votre frère tous mes regrets et toutes mes sympathies. + +Recevez les hommages de mon fils, et, quant à moi, croyez-moi bien à +vous de coeur et d'esprit. + +GEORGE SAND. + +_Molière_ est tout à vous aussi. Je serais bien contente de vous voir +jouer cela. Tâchez de jouer quelque chose quand je serai à Paris. + +Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah! je +pense qu'il faut arranger _Molière_ aussi... Ce sera fait. + + + + + +CCCXCV + +A LA MÊME + + Nohant, 4 septembre 1855. + +Ma chère belle et bonne, + +Ce n'est plus la pièce que vous savez. Vous me l'aviez fait _l'aimer_; +mais, en la relisant seule, j'ai trouvé de si grandes révolutions à y +introduire, que j'ai remis cela paresseusement à l'année prochaine. Et +puis j'ai pensé à vous et à toute sorte de choses, et j'ai fait une +autre pièce en cinq actes où je n'aurai pas besoin d'acteurs en dehors +de ceux que je connais au Théâtre-Français. + +Nous verrons à remanier _le Lys_ quand Bocage y viendra naturellement et +de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais être +_cause_ qu'un artiste fût enlevé à Montigny, que j'aime de tout mon +coeur, et, quand même je ne serais qu'une cause passive, je suis sûre +que je lui ferais de la peine. + +D'ailleurs et avant tout, me voilà dans un autre sujet qui me plaît et +m'amuse, où votre personnage est dix fois mieux développé et plus fait +pour vous; où Bressant serait tout à fait l'homme qu'il me faut, et où +madame Allan nous resterait dans un rôle qu'elle fera comique et où elle +restera _belle_; car j'étais chagrine de la vieillir. + +J'irai à Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la pièce. Elle ne +sera pas encore écrite. Le dialogue est pour moi la seconde façon; car, +du gros manuscrit que j'ai là sous la main, il ne restera que ce qui +doit rester. Je demanderai à M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai +comme quoi le manque de parole du ministère à propos de _Flaminio, +autorisé_ en cinq actes et non toléré en quatre, puisqu'on m'a fait +afficher un prologue et trois actes, m'est resté sur le coeur, non pas +comme une rancune, je ne connais pas ça, mais comme une méfiance des +gracieusetés qu'on appelle eau bénite de cour. + +Nous conviendrons de quelque chose sérieusement; car je ne veux pas +faire un gros travail _ad hoc_ pour le Théâtre-Français pour _m'ouïr +dire_ que l'on a changé d'idée. Rien n'est plus contrariant que d'écrire +pour certains artistes, et d'être forcé d'adapter ensuite la forme aux +qualités d'autres artistes, qui ne sont jamais les mêmes qualités. Je +m'occuperai aussi de _Molière_, M. Doucet me dira par quoi l'on préfère +commencer. Moi, je préfère que l'on commence par _Françoise_; c'est +ainsi, jusqu'à nouvel ordre, que j'intitule mon nouvel essai. + +A vous de coeur, ma bien charmante héroïne. Aimez-moi comme je vous aime +et comme je vous comprends. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCXCVI + +A M. PAULIN LIMAYRAC, A PARIS[1] + + Nohant, septembre 1855. + +Si mon _collaborateur_ se place à ce point de vue, il lui sera facile +d'extraire, de tous les faits qu'il voudra bien me présenter, la moelle +qui peut être mise sur mon pain. Il y a dix mille manières d'être +impressionné. Je n'en ai qu'une, parce que, malgré moi, mon esprit est +un peu plus absolu que mon caractère. Sera-ce un inconvénient dans un +ouvrage de ce genre? Je ne le crois pas. Un petit exposé de principes +bien simples et bien naïfs, mais invariables, une fois admis, notre +travail doit s'en trouver éclairci et soutenu sans trop de défaillance +d'un bout à l'autre. + +En partant de ces idées, nous avons, c'est-à -dire vous avez à chercher, +dans chaque histoire d'amour illustre, d'abord le milieu social, +intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractère +particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de +leur amour, puis les faits, le but atteint ou manqué, le résultat bon +ou mauvais; car nous ne nous gênerons pas trop avec eux, et nous +raconterons peut-être de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile +à l'excellence de notre théorie, par la critique qu'il nous conviendra +d'en faire. Vous avez à fouiller dans les bibliothèques, dans les écrits +de ceux qui ont écrit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de +madame Duchâtelet, comme dans les sonnets de Pétrarque, et, là , vous ne +prendrez que les points culminants qui éclaireront l'application de ma +théorie. Exemple: Voltaire et madame Duchâtelet s'aimaient-ils par le +coeur, par les sens et par l'intelligence? Je pense, moi, qu'ils ne +s'aimaient que par l'intelligence. Voilà pourquoi leur amour était +incomplet. Mais c'était encore quelque chose que de s'aimer sur le haut +de ces belles régions, et le mariage de deux esprits supérieurs vaut +bien la peine qu'on s'en occupe, qu'on l'analyse et qu'on en voie les +résultats. + +Agnès Sorel, comment aima-t-elle son royal amant? Commença-t-elle comme +une Jeanne d'Arc, par le patriotisme? ou bien les sens et le coeur (soit +l'un ou l'autre seulement) furent-ils si émus et si possédés par le roi, +que l'enthousiasme prit naissance dans l'âme de cette femme, comme une +révélation? Honneur à _l'amour_, en ce cas! Je sais peu l'histoire +d'Agnès, je ne sais rien, absolument rien, en fait d'histoire, j'ai la +mémoire d'une linotte; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus +bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire: «C'est l'amour qui a +révélé le patriotisme à Agnès;» ou bien: «C'est le patriotisme qui lui a +inspiré l'amour.» + +Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire +berrichons, sur la _Saurette_. C'est son nom, qui vient de _sauret_ (en +berrichon: _sans oreilles_); on dit encore, chez nous, un chien _sauret_ +(qui a les oreilles coupées). Voici les vers: + + Gentille Agnès, plus de los tu mérites, + La cause étant de France recouvrer, + Que ce que peut dedans un cloître ouvrer. + Close nonain, ou bien dévot ermite. + +C'est là une digression. Revenons à notre histoire. + +Marie Stuart! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons à +moraliser. Et, dans l'antiquité, que de choses belles ou curieuses à +mettre en ordre ou en relief! + +Quelle sera votre part de travail, je l'ignore encore. Je me suis +engagée sur l'honneur à tout rédiger. Vous voyez que mes éditeurs sont +des imbéciles; mais ils sont tous comme ça. Pourtant, si j'ai des +millions de pattes de mouche à tracer, je crois que vous aurez de la +besogne aussi. Je n'ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m'en +procurer dans ma province; je ne peux pas m'installer à Paris, il faudra +donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque +biographie, et des extraits des livres, lettres ou poésies à citer. Ne +vous donnez pas la peine de conclure ni de rédiger avec le moindre soin. +Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j'ai +besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l'esprit +des passions est quelquefois disséminé et veut être péché à la ligne +dans un étang), il faudra emprunter l'ouvrage à la Bibliothèque et me +l'envoyer. Pourvu qu'il soit en français, car je n'entends guère autre +chose couramment! Si on peut suppléer à l'envoi des livres par des +extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste à mes frais. + +Le plan historique de l'ouvrage sera votre affaire, j'en suis absolument +incapable à première vue, d'autant plus que je n'ai plus d'yeux pour +lire moi-même. C'est donc à vous, jeune et valide, de récapituler, dans +l'ordre chronologique, l'histoire de l'amour, et de choisir tout ce qui +vaut la peine d'être honorablement cité. + +Pour ceux dont nous découvrirons peu de chose dans la nuit des temps, +nous ferons court, nous réservant de faire long à mesure que nous +avancerons dans la lumière des temps les plus rapproches de nous, les +plus intéressants à coup sûr. Vous ferez ce petit plan. à loisir; car +nous n'avons pas à commencer avant six mois au moins. Il faut que +j'achève mes _Mémoires._ Nous verrons à indiquer, dans certaines +biographies, celles qui auront servi d'intermédiaire, et cela nous +permettra de parler de quelques amours plus connus que bons à connaître, +pour leur donner du pied au derrière. + +Vous voyez que vous aurez un lien à établir et à m'indiquer. Vous +supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses, +dépenses et fatigues; car, pour être amusant (je le crois tel), ce +travail ne sera peut-être pas si léger que les éditeurs le supposent, et +je me charge de vos intérêts, puisque vous voulez bien avoir confiance +en moi. + + [1] Un éditeur de Paris, M. Philippe Collier, avait traité avec George + Sand pour qu'elle lui fit une série d'ouvrages portant le titre + général de _les Amants illustres_. Afin de rendre le travail plus + facile à l'auteur, qui, à cette époque, restait à Nohant presque + toute l'année, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin + Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes + les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac + ayant bientôt renoncé à la tâche, qui lui paraissait trop lourde, + le traité fut rompu de gré à gré entre les parties. _Evenor et + Leucippe_ (premier titre de _les Amours de l'âge d'or)_ fut seul + écrit par George Sand, et donné à l'éditeur comme compensation. + + + + +CCCXCVII + +A M. JULES JANIN, A PASSY + + Paris, 1er octobre 1855. + +Mon cher confrère, + +Je vous appelle ainsi parce que vous êtes auteur et que je peux être +critique à l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous +trouviez mauvais tout ce que j'écris pour le théâtre, et _Maître +Favilla_ particulièrement, c'est votre droit, et personne ne le +conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes littéraires de +mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voilà qui n'est pas +équitable, et c'est à quoi j'ai le droit et le devoir de répondre. + +Le procès de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le +résumé de plusieurs autres, le voici: George Sand fait l'apothéose de +l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien, +au comédien, au poète; fi du bourgeois! honte et malédiction sur le +bourgeois! Voilà un artiste qui passe, ôtez votre chapeau; voilà un +bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres. + +Je vous répondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fâche si fort: +_Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine._ Par conséquent je ne hais +pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui haïssez +les artistes, et votre critique le proclame. + +Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans _le Mariage de +Victorine_, la donnée de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de +noble, s'est fait négociant, et qui a puisé là , dans le travail, dans la +libéralité, dans la probité, dans la sagesse, dans la modestie, toute +l'humble et véritable gloire d'un caractère que Sedaine résumait par +ce mot: _Philosophe sans le savoir._--Dans la même pièce, la femme, la +fille et le fils de Vanderke sont des êtres aimants, sincères et bons. + +Je n'ai rien dérangé aux types du maître et je me suis plu à développer +celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit +bourgeois aussi, un modèle de désintéressement et de fidélité. Enfin +j'ai créé celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple +commis, qui n'est ni ridicule ni haïssable, vous l'avez dit vous-même. + +_Le Mariage de Victorine_ est donc une pièce prise, en pleine +bourgeoisie et une apothéose modeste mais franche des vertus propres à +cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs. + +Dans _les Vacances de Pandolphe_, le personnage principal est un +professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope +bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aimé. + +Dans _le Pressoir_, ce sont des artisans. Vous les avez trouvés trop +vertueux, trop dévoués, trop intelligents. Et pourtant, à propos de +_Flaminio_, où il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard: +«Artiste, à la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un +des noms grecs de Minerve.» + +Je n'ai pas lu ce que vous avez écrit sur _Mauprat._ Là , il n'y a ni +bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porté le réquisitoire de +votre éloquence indignée. + +Nous voici à _Favilla_. C'est bien, en effet, maintenant et _pour la +première fois_ qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous +a plu de faire une analyse infidèle de ma pièce, vous armant d'une +première version qui a été imprimée et _non publiée_ en Belgique. + +Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la pièce représentée et +publiée, et vous racontez, vous citez celle qui n'a été ni publiée ni +représentée. Ce procédé de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni +envers le public, ni envers vous-même mon cher confrère, et si vous +n'étiez gravement affecté, ce que je regrette et déplore sans en savoir +la cause, vous n'agiriez pas ainsi. + +Que je n'aie pas été satisfaite de ma pièce de _la Baronnie de +Muhldorf[1],_ cela est certain, puisque je l'ai refaite à peu près +entière; que le caractère du bourgeois Keller y fût trop durement accusé +au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai changé ce +caractère, essentiellement. + +Je dis _au point de vue de l'art;_ car, au point de vue moral, la +bourgeoisie n'était pas là plus gravement offensée qu'elle ne l'est dans +_Maître Favilla._ Eussé-je fait du père Keller un monstre, le fils +Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et même, dans ma première +ébauche, ce dernier personnage était plus développé et plus actif. + +Aucun de mes coreligionnaires à moi (car je suis de la religion de +l'égalité chrétienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'eût reproché +de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et généreux. Pourquoi +ceux qui professent la doctrine de l'autorité par la richesse +eussent-ils trouvé mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur fût +présenté? Quelle _haine_ veut-on chercher dans les enseignements de +l'art? Sommes-nous au temps de _Tartufe_, où il n'était point permis de +montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps même de _Tartufe_, les +vrais chrétiens ne voyaient dans ce scélérat qu'une ombre favorable à la +vraie lumière. Je serais tentée de croire, mon cher confrère, que vous +ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers +plus au sérieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me +forcer d'embrasser sa défense. + +J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma première esquisse du +bourgeois Keller m'avait paru trop sèchement dessinée. C'était une +figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet général +doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il +ne plaît à votre charité fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux +qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en +semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes +sympathiques à ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris +aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est à tout prendre que +ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile +puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas +distinguer à première vue une honnête femme d'une bohémienne, ne +pas vouloir manger tout son revenu en aumônes ou en libéralités +seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hésiter à une fille +qui n'a rien que ses beaux yeux! Voilà , en effet, une _condamnation_ du +bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amère, bien systématique! +La haine systématique, voilà le reproche que je repousse, mon cher +confrère; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un +tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps, +n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir à cette race du sentiment et de +l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comédien affichée par vous +à propos de _Flaminio_, vous qui avez découvert et illustré l'illustre +paillasse Deburau? Qui donc vous a blessé ainsi, et pourquoi reniez-vous +votre destinée, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le théâtre? +Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec +vous-même, en vous citant à vous-même; mais ce n'est pas pour lutter +contre votre judiciaire artistique que je vous écris, c'est pour vous +dire: Laissez tomber sous vos pieds ces dépits qui vous troublent, et ne +commettez pas d'injustices volontaires, quant à la morale des choses. Ma +morale, à moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrêts +irréfléchis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois +pour toutes, que je vous la dise. + +C'est une moralité du coeur, qui m'est venue surtout avec l'âge. Ceci +n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment très +profond et très salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux +autres en tout temps et en tout lieu, derrière les coulisses d'un +théâtre comme au comptoir d'une boutique, à la clarté, du soleil qui +éclaire les doux rêves du poète comme à celle de la lampe qui éclaire +les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du spéculateur ou +du critique. Voyez-vous, mon cher confrère, vous avez trop veillé à +cette lampe pour connaître les hommes: vous ne connaissez plus que +le papier écrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez +prononcer que sur la forme. Là , en fait de forme, vous ayez été souvent +un maître. Nourri de belles lectures et brillant d'érudition, vous +avez écrit des pages exquises quand vous étiez, sans passion et, sans +prévention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver à +être un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites +de la critique en artiste, avec des émotions, des boutades, des accès de +poésie et des accès de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je +talent que vous avez--quand vous ne vous pressez pas trop--désarme le +jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'écrie à +chaque page: «Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de théâtre et +de poésie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il +dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type, +est sage, équitable et conséquent. A celui-ci le lourd marteau de la +logique; à l'autre la marotte brillante de la fantaisie.» + +Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en +classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en rêveurs, +en bohémiens, en sages, en fous, et même en riches et en pauvres. Toutes +ces démarcations étaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons +gardé la tradition dans nos façons de parler, c'est par habitude. +Ouvrons, les yeux sur la société présente. Dans ces dernières agitations +politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins +se sont brouillés comme les cartes se brouillent dans les mains du grand +joueur qui est le progrès. + +Oui, le progrès quand même est toujours plus rapide au milieu du trouble +qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les +miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien à voir ici. + +Il s'est fait un grand ébranlement dans les moeurs et dans les idées. +Est-ce que vous n'avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le +ciel vaciller sur nos têtes, rêveur et fantaisiste que vous êtes? Ne +voyez-vous pas que les choses et les hommes ont changé? La fortune +aveugle et passive n'a-t-elle pas déraillé comme une machine qu'aucune +main humaine ne peut gouverner? Qui sont les riches et qui sont les +pauvres, selon vous, aujourd'hui? Selon vous, les riches sont les +sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voilà une erreur qui vous +abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs. +Le travail, le commerce, l'économie, le calcul, la raison, c'étaient là , +en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de +succès et de sécurité. A présent, c'est le hasard, la mode, la vogue, +l'audace, la _chance_, qui seules décident des destinées du riche. Le +bourgeois que notre mémoire a embaumé et que votre imagination veut +faire revivre n'existe plus. Ce bourgeois-là , qui compte, chaque soir, +les honnêtes et modestes profits du travail de sa journée, qui ne joue +pas à la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les délirantes spéculations +de la grande industrie, il ne s'appelle plus le bourgeois. Il est le +peuple, et il n'y a entre lui et l'artisan--que vous avez bien raison +d'estimer et de respecter--que la différence d'un peu plus ou d'un +peu moins d'activité, d'invention et d'ambition. Que dis-je! entre +le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu'il ne sait ni ne peut +féconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse +péniblement une aisance sans cesse inquiétée par l'absence de crédit, il +n'y a pas grande différence de plainte et de désir à l'heure qu'il est. +Tout cela, c'est le peuple, le laboureur comme le commerçant, comme +l'artiste, comme tous ceux qui n'ont pas mis la main survies gros lots, +Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla. + +Ce ne sont pas là désormais des contrastes ennemis: ce sont des hommes +qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui espèrent; ce +sont des frères et des égaux qui peuvent bien encore se quereller et se +méconnaître, mais qui sont à la veille de s'entendre, parce que, chez +eux, toute l'aristocratie est dans l'intelligence et dans la vertu, que +la vertu joue du violon, ou que l'intelligence aune de la toile. Comment +et pourquoi voulez-vous qu'un poète _haïsse_ celui-ci ou celui-là , parmi +ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms +propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le passé, dans le présent ou +dans l'avenir? + +Ce que le poète haïrait et réprouverait, s'il était privé de raison ou +de charité, c'est la spéculation, ce jeu terrible qui fait et défait les +existences au profit les unes des autres, à ce point que, tous les vingt +ans (je parle d'autrefois, désormais ce sera bien plus vite fait), la +propriété change de propriétaires sur le sol de la France. Oui, la +spéculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et +des passions, cette ennemie de l'idéal et du rêve, cette _réaliste_ par +excellence, qui pousse les hommes à l'activité fiévreuse du succès et +qui dédaigne également les contemplations de l'artiste, les labeurs +érudits du critique, les systèmes du philosophe et les aspirations +religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science +seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois désormais, dans +cette société qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses +nouvelles. Mais, si l'on y réfléchit, cette race ardente, qui envahit +rapidement toutes les forces morales et physiques de notre époque, n'est +pas une classe à part, ce n'est même pas une race distincte. C'est comme +l'Église du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en +trouve chez les poètes comme chez les épiciers, chez les laïques comme +chez les prêtres, au sommet de la société comme dans ses régions les +plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune, +où tout au moins pour échapper à la gène, il ne s'agit plus de +travailler à une tâche patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du +négoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le +mécanisme des banques et le calcul des éventualités financières, de +tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systématiser les +chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est +devenu l'âme de la société moderne. + +Ce serait là , à coup sûr, un beau sujet de déclamation, pour ceux qui +n'entendent rien à ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais, +si l'on s'élève au-dessus de ses propres intérêts froissés dans cette +lutte, si l'on se détache du sentiment personnel pour considérer la +marche du torrent économique et le but, chez les artistes comme chez les +politiques, vers lequel ses flots se précipitent, on est frappé de voir +le salut général au bout de cette carrière ouverte à l'individualisme +effréné. + +On voit les capitaux s'élancer vers les conquêtes merveilleuses de +l'industrie, et se mettre forcément, fatalement, au service du génie +des découvertes. On voit le principe d'association se dégager comme, le +soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de +l'humanité et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs, +délivrés du métier de bêtes de somme et appelés a des occupations plus +intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme, +votre bête de l'Apocalypse, mon cher confrère, se faire place et +devenir la société européenne, quelles que soient les formes apparentes +d'égalité ou d'autorité, de république, de dictature ou d'autocratie +qu'il plaise aux nations d'inscrire en tète de leurs constitutions +actuelles et futures. + +Telle est la force de la solidarité des intérêts, qu'aucune volonté +individuelle ne peut désormais entraver sa marche prodigieuse et que ni +guerres ni révolutions ne sauraient détruire ses conquêtes. Certainement +les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique, +menacent à toute heure l'humanité, détruiront encore des fortunes, des +existences, des projets, cela me semble inévitable; mais ce qui est +acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les +spéculateurs sont devenus intelligents, ils ont profité des travaux +d'économie politique et sociale que tout un siècle a vus éclore. Ils +s'en servent à leur profit et, en général, peut-être uniquement en vue +de leur profit; mais ils s'en servent, tout est là . La civilisation y +trouvera son compte quand la lumière sera plus répandue et le but plus +éclatant. + +En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de désastres; +je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui +me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette +transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la liberté d'approfondir +ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette +lettre, l'art et les artistes,--l'art qui est notre profession à vous +et à moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrère,--il me +semble que notre mandat serait de lutter contre l'excès de prosaïsme +qui envahit forcément le monde, et, tout en laissant passer ces flots +troublés qui s'épureront tôt ou tard, de sauver quelques perles ou tout +au moins quelques fleurs entraînées par l'orage. + +Où avez-vous l'esprit, où avez-vous le coeur, vous qui, comme moi, +depuis tantôt vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste, +de fulminer toutes ces imprécations contre le poète, le peintre, le +musicien, le comédien, contre tous les amants de l'idéal? + + [1] Titre primitif de _Maître Favilla_. + + + + +CCCXCVIII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 21 novembre 1855. + +Ma belle mignonne, + +J'ai été, et je suis encore toute malade; mais il ne faut pas le dire +parce que ça m'attirerait trente lettres d'amis effrayés plus qu'il +ne faut. Ce n'était qu'un rhume; mais les rhumes ont chez moi un +_caractère_ nerveux, d'un bien méchant caractère. Ils m'étouffent +littéralement. Enfin, ça va un peu mieux; mais j'ai été retardée. La +pièce était finie[1], et dans la main du copiste; je l'ai arrêtée pour +la retoucher. De corrections en corrections, j'ai gagné quelque chose +de mieux, et le copiste (Émile) se relance de nouveau dans l'écriture +moulée! C'est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette +méditation, ralentie sinon obstruée par le rhume, et je vous écris tout +de suite avant d'aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j'espère, +au milieu d'un nouveau succès; je ne me rappelle déjà plus de qui est +cette _Joconde_. Est-ce celle de Léonard de Vinci? Vous êtes tout au +moins aussi belle, et je suis sûre que l'on vous adore sous cet aspect +comme sous tous les autres. + +Je pense aller à Paris avec mon gros pataud de manuscrit à la fin du +mois. C'est assez tôt, n'est-ce pas? Si c'est trop tôt pour que je serve +à quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la pièce, si +besoin est. Faut-il que j'écrive à M. Doucet pour lui dire où j'en +suis? Compte-t-il sur moi? Est-ce dans ses mains qu'après vous avoir +communiqué mon oeuvre, ainsi qu'à madame Allan (car, avant tout, il faut +que vous me guidiez dans la distribution), je dois déposer le manuscrit? + +M'ayez-vous trouvé un lecteur? car, pour moi, je n'en connais pas. + +Régnier a un assez bon rôle dans ladite pièce: consentirait-il à lire? +Je le lui demanderai; il me semble qu'il doit bien lire, mais je n'en +sais rien. + +Ne vous attendez pas à un rôle brillant, ma mignonne. C'est bon et +tendre, c'est sincère, ça pleure et ça rit comme vous quand vous ne +jouez pas. Mais j'ai peur que ce ne soit de l'eau claire pour ceux qui +aiment le champagne. + +La pièce est longue; votre rôle ne l'est, pas, bien qu'il soit l'âme et +le motif de la pièce. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c'est +un rôle développé, mais _qui reçoit la leçon_, et lui, habitué à +toujours plaire, à toujours vaincre, il se trouvera peut-être trop +sacrifié à la moralité de la chose. L'autre monsieur de la pièce sera +plus aimé du public; peut-être voudra-t-il faire celui-là ; mais il n'y +sera pas aussi bien dans ses qualités que dans l'autre, qui, en somme, +est le premier _de la chose_. Madame Allan sera, je crois, contente, +puisqu'elle veut être bête, cette chère femme. C'est elle qui sera le +montant et la gaieté de la pièce. Provost n'a pas un long rôle, mais je +le crois pas mal dessiné; en voudra-t-il? Enfin, j'aurai besoin de deux +autres comiques moins conditionnés, mais assez délicats à choisir pour +ne rien compromettre. + +A présent, la pièce vaut-elle quelque chose ou rien du tout? Je ne sais +pas, vous me le direz; car, à force d'y regarder, je n'y vois plus +goutte. La recevra-t-on? ça n'est pas sûr: on a peut-être dit non +d'avance. + +Ah! j'oubliais: mademoiselle Dubois a du talent, n'est-ce pas? son rôle +est des plus importants. J'ai reçu la prime. Je vous remercie d'avoir +été un si joli homme d'affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant, +je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille +à moi, que vous êtes. + +GEORGE SAND. + + [1] _L'Irrésolu,_ joué au Gymnase, sous le titre de _Françoise_. + + + + +CCCXCIX + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 26 novembre 1855. + +Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je +ne demande qu'à vous être agréable, et j'ai déjà destiné un de mes rôles +à mademoiselle Dubois, que vous m'avez recommandée l'année dernière. Je +ne connais pas M. Bâche[1], je ne l'ai jamais vu. Si vous ne l'avez pas +recommandé par complaisance et si vous vous intéressez véritablement à +lui, vous voilà forcé de me répondre; car je vous demande: Est-il grand, +petit, gros, jeune, vieux, gai, sérieux? Ferait-il, par exemple, un +grand seigneur louche de regard et de caractère, ou un valet fripon? +Aurait-il la prétention d'un grand rôle ou en accepterait-il un petit? +Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l'originalité? + +Vous me faites compliment de _Favilla_; moi, je ne vous ai pas vu depuis +_le Demi-Monde;_ vous n'étiez pas à Paris, je crois, quand j'ai vu la +pièce. C'est un chef-d'oeuvre d'habileté, d'esprit et d'observation. +C'est bien un progrès comme science du théâtre et de la vie, et pourtant +j'aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j'aime les pièces où je +pleure. J'aime le drame plus que la comédie, et, comme une bonne femme, +je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la +jeune fille du _Demi-Monde_ fût si peu développée après avoir été si +bien posée, et que cette scélérate, si vraie, d'ailleurs et si bien +jouée, fût le personnage absorbant de la pièce. Je sais bien qu'après +avoir fait la Dame aux Camélias intéressante, vous deviez faire le +revers de la médaille. L'art veut ces études impartiales et ces +contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n'est pas une critique que je +fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques +dans le genre nouveau, dans la manière d'aujourd'hui, comme votre père +est le premier dans le genre d'hier. Moi, je suis du genre d'avant-hier +ou d'après-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m'amuse à ce que je +fais; mais je m'amuse encore mieux à ce que vous faites, et vos pièces +sont pour moi des événements de coeur et d'esprit. Me ferez-vous pleurer +la prochaine fois? Si vous êtes dans cette veine-là , je vous promets de +ne, pas m'en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je +vais à Paris? C'est que vous n'avez pas le temps de me savoir là , et +que, moi, je n'ai pas le temps de savoir si vous y êtes. C'est ici +que vous devriez venir me voir, à Nohant. Vous auriez le temps d'y +travailler et nous aurions les heures de récréation pour causer. Prenez +donc ce parti-là un de ces jours, si vous m'aimez un peu, moi qui vous +aime tant. Je vous envoie aussi les amitiés de Maurice, et je vous prie +de dire mes tendresses à votre père. Pourquoi ne voit-on rien de lui? +on aurait besoin de cela. Le drame héroïque n'a fini que parce que les +maîtres l'ont quitté. Si vous me répondez et que vous ayez des nouvelles +_fraîches_ de Montigny, donnez-m'en. Et ce pauvre Villars, nous l'avons +tué en ne lui donnant pas les premiers rôles. Mais est-ce notre faute? + +GEORGE SAND. + + [1] Bâche le comédien. + + + + +CD + +A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS + + Paris, 9 janvier 1856. + +M. de Girardin me dit que je ne serai pas refusée. Donc, je m'enhardis, +monsieur, à vous demander de venir dîner, avec lui et madame Arnould, +chez moi, vendredi prochain, à six heures. Quand je dis chez moi, c'est +une métaphore: je n'ai pas de chez moi à Paris; mais, pourvu qu'on dîne +ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C'est un +prétexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir +bien en être dupe, et de me dire _oui_. + +GEORGE SAND. +De chez M. de Girardin. + + + + +CDI + +AU MÊME + + Paris, + +Je viens de remercier Théophile Gautier de son bon article, et je vous +remercie aussi du vôtre, cher monsieur[1]. Je passe par-dessus un +scrupule de conscience qui m'a toujours empêchée de remercier la +_critique._ Mais, comme vous comprenez d'où venait ce scrupule, vous +comprendrez également pourquoi il disparaît vis-à -vis de vous. + +Il y a une sotte fierté dont on est accusé par ceux qui n'en ont pas +d'autre; il y en a une vraie sur laquelle ne se méprennent pas les +caractères élevés. C'est pourquoi je vous dis avec confiance que je me +sens encouragée par votre sympathie et que j'en suis reconnaissante. + +Si la répétition générale de _Comme il vous plaira_ vous inspire un peu +d'intérêt, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir; + +Bien à vous, + +GEORGE SAND. + + [1] Sur _Françoise_. + + + + +CDII + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY + + Paris, 13 avril 1856. + +Chère fille, c'est moi qui te trouve oublieuse! sans Eugénie, je +n'aurais eu qu'une fois de tes nouvelles depuis ton retour à Brinon. Ce +n'est pas parce que je ne te réponds pas (tu sais trop la vie que je +mène ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres +comment tu te portes. Tu n'as que trop de temps pour écrire, tu écris +à tout le monde, tu fais même des mariages, et, moi, tu me plantes là . +C'est donc toi, petite fille, qui es grondée, pour t'apprendre à me +grogner comme tu fais. + +Quant au mariage en question, je crois qu'il est très bien assorti +et qu'il sera heureux. Je l'ai appris avec grand plaisir, et je m'en +réjouis pour les deux familles. + +Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici; ils +t'auraient dit, bécasse, que je ne t'oubliais pas et que nous avions +énormément parlé de toi. + +Je t'écris ce soir en revenant du Théâtre-Français. On vient déjouer mon +_Comme il vous plaira_, tiré et imité de Shakspeare. + +La pièce a été médiocrement jouée par la plupart des acteurs. Les décors +et les costumes splendides, le public très hostile, composé de tous les +ennemis de la maison et du dehors. Néanmoins, le succès s'est imposé +sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a +triomphé plus que je n'y comptais. Moi, j'ai trouvé le public bête et +froid; mais tout le monde dit qu'il a été très chaud pour un public de +première représentation à ce théâtre, et tous mes amis sont enchantés. + +_Françoise_ va très bien et le succès augmente tous les jours. + +Bonsoir, chère fille; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de +trois pièces que j'ai fait jouer depuis quatre mois. + +Je t'embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget; je pars pour +Nohant a la fin de la semaine prochaine. Écris-moi là . + + + + +CDIII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 1er mai 1856. + +Chère mignonne, + +Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma +grande fille. Je sais bien qu'elle joue souvent et que, par conséquent, +elle n'est pas malade; mais cela ne me dit pas si le coeur est +mélancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je +vous adresse. Je sais comme les questions sont indélicates, quand +elles ne sont pas bêtes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans +curiosité d'esprit, j'ai l'inquiétude du coeur, et que, sans savoir le +remède à vos accès de spleen, je voudrais pouvoir le trouver. + +Mais il n'y en a pas de radical en ce monde: nous sommes tous tristes ou +soucieux plus ou moins. + +J'ai retrouvé ici avec délices la campagne, l'air, les conditions +tranquilles et logiques pour l'artiste, et l'amour de l'art plus que +jamais, malgré les luttes, les fatigues, les mécomptes dans le passé et +dans l'avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant; +mais ce que j'ai retrouvé aussi, c'est la présence de cette enfant qui, +ici, ne me semble jamais possible à oublier. Dans cette maison, dans ce +jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces +jours. Je la vois partout, et cette illusion-la ramène des déchirements +continuels. Dieu est bon quand même: il l'a reprise pour son bonheur, à +elle, et nous nous reverrons tous un peu plus tôt, un peu plus tard. + +On m'écrit que vous êtes toujours belle et ravissante dans Célia[1], je +ne suis pas en peine de cela. + +Soyez heureuse, d'ailleurs, autant qu'on peut l'être quand on est comme +vous dans le _corps d'élite._ On y reçoit-plus de blessures que dans les +autres régiments; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce +qu'on le comprend mieux que le vulgaire. + +Bonsoir, chère fille; dites toutes mes tendresses à qui de droit, et +puis au criocère Ciceri[2] et au bon Charles-Edmond et à Croquignolet[3] +quand vous le verrez. Viendrez-vous à Nohant cette année? Tachez, et +aimez-nous. Je vous embrasse tendrement. + +Votre _second_ amoureux, puisque Cicéri est le premier dans les +vétérans, vous baise humblement les sandales. + +Emile est à Paris, et je lui ai dit d'aller, non pas vous embrasser de +ma part, ça ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et +tâcher de vous voir, ne fût-ce qu'une minute, pour me parler de vous. +Bonsoir, chère; écrivez quelques lignes. + + [1] De _Comme il vous plaira_. + [2] Cicéri, le peintre décorateur. + [3] Mathieu Plessy, frère de madame Arnould Plessy. + + + + +CDIV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 23 juillet 1856. + +Cher enfant, + +Je suis à Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepte ma +fille, qui n'est guère vaillante. Elle a été très malade à Paris et elle +est venue se guérir ici. J'espère que ce sera bientôt fait: pourtant, si +ce n'était pas fini à l'automne, je l'emmènerais voyager. Où? Je n'ose +plus vous dire que ce serait de votre côté, bien que ce soit toujours +là que ma pensée se reporte; mais je vous ai tant manqué de parole, ou, +pour mieux dire, j'ai tant manqué à mes espérances, que je ne veux plus +fixer de but à mes courses. + +Celle que je méditais l'hiver dernier s'est résolue en quelques jours +d'avril dans la forêt de Fontainebleau, une des plus belles choses du +monde, il est vrai, mais si près de Paris, qu'on n'appelle même pas cela +une promenade. J'aspire pourtant toujours à l'_absence._ L'absence pour +moi, c'est le petit coin où je me reposerais de toute affaire, de tout +souci, de toute relation, ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute +responsabilité de ma propre existence. C'est ce que j'avais trouvé, +l'autre année, à Frascati pendant trois semaines, et à la Spezzia +pendant huit jours. C'est là ce que je demande au bon Dieu de retrouver +pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature +pittoresque; rêve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de +suite sans se laisser attraper. + +Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici à l'improviste; car, si +les jours de liberté se présentaient, je les prendrais aux cheveux et il +serait fâcheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours +un peu d'avance. Je suis-contente de vous savoir utilement occupé et en +possession d'un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde +de la voir et de l'embrasser, ainsi que sa mère. + +J'attends tous les travaux que vous m'annoncez, et je vous félicite du +bon courage qui vous soutient. Ici, l'on se soutient aussi, chacun dans +son travail, même ma pauvre patraque de Solange, qui s'est mis en tête +de faire des vers, et qui arrivera peut-être à en faire d'assez jolis. + +Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d'amitiés et +de poignées de main. J'y joins mes tendres et maternelles bénédictions. + + + + +CDV + +A M. CHAULES DUVERNET, A LA CHATRE. + + Nohant, novembre 1856. + +L'empreinte n'est pas assez nette ou le cachet est trop usé pour qu'il +soit possible de le décrire avec certitude. Voici ce que je crois y +voir: + +Deux écussons d'argent accolés, sous une couronne de comte. + +Écusson dextre: + +D'argent au lion léopardé (c'est-à -dire qui marche), soutenant un +écussonnet où paraît un agneau passant (c'est-à -dire marchant) sur une +_plaine_ ou champagne. Cet écusson est d'enquerre, c'est-à -dire métal +sur métal, ce qui est peu usité. La champagne est un meuble rare en +armoiries. La position de l'écussonnet et sa forme sont aussi très +insolites. Ces armes pourraient bien être de fantaisie. + +L'écusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques. + +Chevron de gueules (c'est-à -dire de pourpre) sur champ d'argent, +accompagné de trois rosés tigées et feuillées, et surmonté en chef d'un +meuble qui paraît être un soleil, dit soleil de midi, parce qu'il est en +haut et au milieu de l'écu. + +La couronne de comte ne signifie rien. Il paraît qu'au XVIIIe siècle, +tout le monde se la lâchait; car mon grand-père Dupin, qui n'avait aucun +titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d'argent en champ +d'azur.--Mais le chevron est une marque de très ancienne noblesse. Il +fait partie de ce que l'on appelle, en blason, les _pièces honorables_. +Il désigne soit un étrier, soit une barrière de tournoi; on n'est pas +d'accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie. + +Si ce que j'appelle l'écussonnet de l'écusson dextre était un gros +besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les +besants (corruption de bysantins) étaient des pièces de monnaie de +Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais +beaucoup plus petits que ton écussonnet. Si cet écussonnet était un +besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant +sur le tout dû tout. + +J'espère que voilà une érudition et une science! ça ne coûte pas cher et +ça s'oublie, Dieu merci, aussi vite que ça s'apprend. + +Mille tendresses et embrassades à Eugénie. A Bientôt. + + + + +CDVI + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE + + Nohant, 20 décembre 1856. + +Cher enfant, merci pour ce précieux manuscrit qui ne me donnera pourtant +pas le courage d'écrire l'histoire du Berry. Il faut être riche pour +faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par conséquent, +les éditeurs ne les achètent pas. Il faut les publier à ses frais et ne +pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser +de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de +moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman +sur un moment quelconque de ce passé qui a son intérêt. + +Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandée; +demain ou après-demain, j'espère être moins dérangée. + +C'est bien beau, le parc de Sainte-Sévère! Il y a un coin de rochers et +de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une +véritable majesté. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec +Angèle quand il fera un rayon de soleil. + +A vous de coeur, mes chers enfants. + +GEORGE SAND. + + + + +CDVII + +A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS + + Nohant, 29 février 1857. + +Je n'ai fait que dire la vérité et vous m'en remerciez. Mais c'est à moi +de vous remercier du bon secours que m'a apporté votre Guide, dans ma +dernière pérégrination. Vous me promettez de venir à Nohant: vous voyez +qu'en toute chose, je reste votre obligée. Ne vous attendez pourtant +pas à trouver une _belle résidence_. C'est la chose la plus humble, au +contraire, que ma retraite; mais vous y serez reçu de bon coeur et cela +vaut mieux que tout. + +J'ai votre _Allemagne du Nord_ et je ne compte guère sur mon étourdi de +fils pour prendre, chez Hachette, l'_Allemagne du Sud_. Vous seriez bien +aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'_Italie_; car +celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits +illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu +la bonté de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien +faits sont précieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour +consulter à toute heure, et vous faites là un travail des plus utiles +et des plus intéressants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand +gré. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous +renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon +grain de sable. Tout à vous de coeur. + +GEORGE SAND. + +Vos _Histoires de l'art_ sont admirablement bien faites; voilà une chose +qui manquait! ne craignez pas d'étendre, un peu, quand vous y êtes, la +partie géologique, minéralogique, botanique, etc. Cela intéresse même +ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend à observer. + + + + +CDVIII + +A M. CALAMATTA, A BRUXELLES + + Nohant, 6 avril 1857. + +Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisée, ta forme, ton grand +peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te +passe ton goût d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec +ceux qui ont leur puissance (une véritable puissance) dans leur point de +vue. Je serais bien fâchée de les ébranler, si je le pouvais, et, comme +je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, à moi, sont le droit de +ma thèse, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la +thèse contraire. + +Des coups de bâton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux +blagueur qui ne viens jamais les chercher. + +Quant à ce que je devais dire sur les martyrs de la cause, je l'ai dit; +mais cela doit rester dans le tiroir jusqu'à nouvel ordre. Tu crois donc +que l'on est libre de dire quelque chose? Je te trouve beau, toi avec +tes mains dans tes poches, sur le pavé de Bruxelles! J'ai essayé, au +dernier chapitre du roman[1], de faire pressentir quelque chose de ma +pensée; mais il n'est pas dit encore que cela passe. + +Trois lignes sur Lamennais ont été coupées à propos des capucins de +Frascati, chez lesquels il avait demeuré, et pourtant _la Presse_ fait +son possible pour laisser vivre le rédacteur; _ma_ nous sommes dans le +royaume de la mort! + +Donc, puisque l'on ne peut parler de ce qui, à Rome, est muet, paralysé, +invisible, il faut éreinter Rome, ce que l'on en voit, ce que l'on y +cultive, la saleté, la paresse, l'infamie. Il ne faut faire grâce à +rien, pas même aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux +artistes, sans entrailles, sans réflexion, sans coeur, qui vous disent: +«Qu'est-ce que ça fait, les prêtres et les mendiants? ça a du caractère, +c'est en harmonie, avec les ruines, on est très heureux ici, on admire +la pierre, on oublie les hommes.» + +Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolérer dans +le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux +cracher sur le peuple qui s'agenouille devant les cardinaux. Puisque +c'est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en! celui +dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu'un prend, grâce à moi, +Rome, telle qu'elle est aujourd'hui, en horreur et en dégoût, j'aurai +fait quelque chose. J'en dirais bien autant de nous, si on me laissait +faire; mais on a les mains, liées, et je n'insiste jamais pour que +d'autres s'exposent à ma place. + +Et puis, d'ailleurs, nous autres Français, nous ne sommes jamais si +laids qu'un peuple dévot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous +grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l'on +a fait de Rome? _Chi lo sa?_ peut-être! Mais nous n'y sommes pas. + +Il est donc bon de dire ce qu'on devient quand on retombe sous la +soutane, et j'ai très bien fait de le dire à tout prix. Cela doit fâcher +des coeurs italiens; s'ils réfléchissent, ils doivent m'approuver. + + [1] _La Daniella_. + + + + +CDIX + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 16 avril, 1857. + +Tu n'es qu'un ignoble _pôtu_[1], un agriculteur, un capitaliste, un +écrivassier, un décoré, un membre de l'Institut; Lambert n'est qu'un +lapin, un chou, un renard pendu, une volaille étripée. Vous ne valez +pas deux liards à vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par +Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres, +enfin un parfait gentilhomme, pour que l'un de vous daigne se souvenir +que j'existe. Enfin, vous n'aimez que vos ventres et vous avez le coeur +mangé aux vers. + +Ce n'est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous +méritez que je ne pense plus jamais à vous. + +Je suis bien contente que l'on s'arrache ton livre; mais on ne se +l'arrache pas à Nohant; car il n'a pas daigné y arriver. J'ai répondu à +M. Grenier; son poème est très remarquable. Moi, je vois dans le Juif +errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au +moyen âge, avec ses immortels cinq-sous qui ne s'épuisent jamais, son +activité, sa dureté de coeur pour quiconque n'est pas de sa race, et en +train de devenir le roi du monde et de tuer Jésus-Christ, c'est-à -dire +l'idéal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans +cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs Israélites le +prêchent déjà . Ils ne se trompent pas. + +Bonsoir, gros misérable! je vais aller à Paris à la fin du mois. Si j'ai +l'honneur de vous y voir, je vous promets une dégelée solide. + +GEORGE SAND. + + [1] Pataud. + + + + +CDX + +A M, CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 13 juin 1857. + +Cher ami, ce n'est pas un _roman historique,_ c'est un roman d'époque +et de couleur du temps de Louis XIII[1]. Le roman historique promet des +faits sérieux, des personnages importants, des récits de grandes choses. +Ce n'est pas là ce que je fais, et ce titre, annoncé dans _la Presse_, +promettrait des aventures plus graves que celles que je mets en scène. +Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que +je vous explique, sans périphrase trop longue, faites, je vous prie, +retrancher de l'annonce le mot _historique_. Il vaut mieux tenir plus +qu'on ne promet que de promettre plus qu'on ne tiendra. J'ai fait la +chose à mon point de vue, et j'ai beaucoup cherché pour rester dans +l'exactitude historique des moindres coutumes, idées et manières d'agir +du temps qui me sert de cadre. Je n'ai pas rattaché ma fable à un point +historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas +un roman de Walter Scott. On n'en fait plus! + +Que devenez-vous? Et la petite fillette? + +Venez-vous bientôt nous voir? mon amie de la rue des Saints-Pères +est-elle triste ou malade[2]? Je n'ai pas de ses nouvelles depuis pas +mal de jours, et, quand elle se tait, je n'ose pas trop l'interroger. + +Bonsoir, cher; à vous de coeur. + +G. SAND. + + [1] _Les Beaux Messieurs de Bois-Doré._ + [2] Madame Arnould-Plessy. + + + + +CDXI + +A M. + + Gargilesse, juillet 1857. + +Cher monsieur, + +Voulez-vous qu'en ma qualité d'ignorant paysagiste, je vous apporte mon +contingent d'observations, anonymes, bien entendu, excepté pour vous? + +Au bord de la Creuse, à cinq lieues d'Argenton, vers le midi, nous avons +dû voir le soleil un peu plus occulté que vous ne l'avez vu à Paris. +Nous faisions une assez longue promenade à pied dans un des plus +adorables coins de la France. Le ravin où coule la Creuse est bordé en +cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux +élevés, soutenus de schistes redressés sur de puissantes assises de +gneiss et de granit pittoresquement disloques. Une splendide végétation +perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantôt agitée, +bouillonne parmi leurs débris, tantôt, limpide et unie, les reflète +comme un miroir. + +De la petite église de Ceaulmont, perchée au plus haut des rochers, la +vue plonge dans ces profonds méandres adorablement composés, et s'étend +au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu'aux montagnes de la +Marche. + +Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les +plus favorables pour observer l'effet pittoresque de l'occultation du +soleil, sur une grande étendue de ciel et de terrains. Nous étions là +juste au moment où le phénomène s'est produit le plus complet, et le +ciel chargé de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir à +l'oeil nu, à vingt reprises différentes, le mince croissant qui semblait +courir dans les nuées chassées par des courants supérieurs assez forts. +Ce croissant ressemblait tellement à celui de la lune, que les paysans, +étonnés, croyaient le voir à la place du soleil sans trop s'inquiéter de +ce que le soleil lui-même était devenu: A ce moment-là , les nuages, +qui s'étaient amoncelés comme un orage, se sont rapidement étendus +en _stratus_ légers, et la campagne a pris un ton particulier assez +semblable à celui de l'aube, avec cette différence bien sensible et qui +constitue l'originalité du spectacle, qu'au crépuscule du matin ou du +soir, les horizons du ciel se colorent du côté du soleil et que ceux de +la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le zénith; +tandis que, durant l'éclipsé, la nuit semblait se faire et venir à nous +de toutes les profondeurs de l'horizon pour se dissiper vers le sommet +de la voûte céleste. Ainsi les lointains étaient indécis et entièrement +décolorés, sans que les objets rapprochés fussent sensiblement altérés. +Quand le croissant solaire se dégageait des nuages, il suffisait même +à projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d'une +assez vive lumière sur nos têtes avec l'éloignement obstiné des +lointains offrait un aspect de la nature très insolite et très frappant. + +L'un de nous, qui a la vue particulièrement longue et nette, a observé +plus faiblement, mais avec conviction, ce que j'avais pu constater avec +lui lors de la dernière éclipse, ce que je n'ai pu saisir cette fois-ci, +ayant un peu trop regardé le soleil à l'oeil nu. Cette observation, que +je n'ai vue consignée nulle part, consiste en ceci: que le spectre +du croissant solaire s'est trouvé représenté un nombre de fois +considérable, d'une manière très fugitive mais très sensible pourtant, +sur les différentes couches de nuages qui l'environnent. + +À plusieurs reprises, la personne qui a renouvelé hier cette observation +a cru voir le soleil apparaître faiblement à une place où il n'était +pas, et immédiatement se transporter à une autre place, jusqu'à ce +qu'une apparition réelle redressât l'erreur produite par cette sorte de +_parélie_ que je ne me charge nullement d'expliquer. + +Nous n'avons pas vu les fleurs se fermer: la plupart ne se sont aperçues +de rien. Pourtant, comme l'un de nous prétendait que les liserons se +fermaient, j'ai attentivement regardé une fleur de liseron-vrille qui +était à mes pieds et je l'ai vue plisser sensiblement, sa corolle. Le +fait n'a pas été général: un rossignol a lancé une roulade vive et +unique à l'heure précise marquée pour l'apogée du phénomène. Les +rossignols ne disent plus mot chez nous dans ce moment de l'année. + +Les coqs ont aussi jeté beaucoup de fanfares simultanées de tous les +points habités de la campagne; mais aucun autre animal n'a donné signe +d'étonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder +en l'air ne se sont aperçus de rien; d'où je conclus que notre père le +soleil peut nous retirer les cinq sixièmes de sa lumière sans que la +terre s'en ressente beaucoup. + +Ce qui est plus étonnant que tout cela, et ce que la science ne peut +pas nous expliquer, c'est le froid inouï de ce mois de juillet. Nous +commençons à savoir les lois qui régissent les astres placés à des +distances fabuleuses de notre pauvre petite planète. Mais nous ne savons +rien des causes de perturbation de notre atmosphère, de ce milieu qui +est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir +soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre à des +prévisions tant soit peu certaines. + +M. Babinet ne nous avait-il pas fait espérer un été brûlant? Le +ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes +observations. Il serait bien temps que la science pût être illuminée de +quelque soudaine découverte en ce genre, découverte dont les résultats +immédiats auraient tant d'influence sur notre destinée. La fourmi, «que +ne surprend jamais l'orage»; la taupe, dont les villes souterraines +bravent les intempéries de la surface; le rat des champs, qui ne manque +jamais de faire la provision d'hiver en temps utile; les oiseaux +émigrants, qui semblent doués d'un sens divinatoire; en sauraient-ils +plus long que nous à mille égards? + +A vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup à la terreur des animaux, +même durant une éclipse totale de soleil. Je les crois avertis par +l'instinct du peu de durée du phénomène. + + + + +CDXII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 15 août 1857. + +Cher enfant, + +Ne donnez jamais les lettres des défunts que l'on vous demande. Cela +cache, en général, des spéculations. Celles qui sont honnêtes (comme +les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick) +n'aboutissent pas, et risquent, pour tout résultat, de vous priver de +vos autographes qui s'égarent. Ces essais n'aboutissent pas, par la +raison que les parents, héritiers, ou amis exécuteurs testamentaires, +réclament le monopole de ces publications. C'est leur droit. Ils +l'exercent tantôt par cupidité, tantôt par respect véritable pour la +mémoire du défunt. En effet, si le défunt revenait, il ne serait pas +toujours très content de voir publier entièrement des lettres qu'il n'a +pas destinées au public. On est donc obligé de tronquer. Eh bien, cela +n'est pas très facile. Les gens qui publient demandent, à ceux qui +cèdent leurs lettres, d'avoir l'autographe entre les mains, se disant +responsables de l'authenticité de ces lettres. Dès ce moment, vous êtes +à leur discrétion. S'ils publient ce que vous ne voulez pas, à qui vous +en prendrez-vous? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s'expose +à des tracasseries judiciaires fort désagréables. + +Dans mon souvenir, les lettres de Béranger à vous sont aigres-douces +pour moi. Celles qu'il m'a écrites sur vous sont méchantes pour vous. Il +était méchant d'esprit et de langue, bien que le coeur fût noble et la +conduite noble dans tout ce qui avait rapport à lui-même. Il savait +donner et ne pas recevoir. C'était une grande science dans sa position; +mais il était bien flatteur et bien perfide là où il ne risquait rien, +et il abusait souvent du respect religieux que l'on avait pour son +génie, pour son âge et pour sa probité. Le pauvre Eugène Sue, mort si +jeune, avait un bien autre coeur! + +Vos vers sur sainte Solange sont très beaux et charmants. Mais vous +travaillez dans la prose du gagne-pain avec douleur, je le vois. Non, +pourtant: je vois aussi que vous êtes courageux et que vous sentez la +consolation du devoir accompli. Que voulez-vous! la vie est comme ça. +Béranger n'avait pas de famille à nourrir et à contenter. Il a été +heureux dans le repos. Il n'y faut point songer pour nous. + +Bonsoir, chers enfants, et à vous de coeur. + + + + +CDXIII + +A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS + + Nohant, 18 août 1857. + +Je vous remercie, monsieur, pour mon fils absent. Je vais lui envoyer, +au fond des chênes-lièges où il me fait soupirer après son retour, votre +gracieux encouragement, et je vous remercie, pour mon compte, des bonnes +lignes que vous lui avez consacrées. Je suis bien contente que vous ayez +remarqué ses progrès et que vous ayez si délicatement senti le caractère +de sa jeune individualité. + +Je suis contente aussi de trouver l'occasion de vous remercier pour tous +ces beaux et bons articles que vous nous faites lire. À quand, un livre +historique? On voudrait lire l'histoire à travers votre imagination si +vive et votre raison si saine et si droite. + +Rappelez-moi, je vous en prie, au bon souvenir de Théo. J'espère que lui +aussi pensera à encourager mon jeune peintre. Peut-être l'a-t-il déjà +fait. Mais _le Moniteur_ n'arrive pas jusqu'à nous. Dites-lui qu'avec +ou sans cela, je lui envoie toutes mes amitiés, et veuillez recevoir +l'expression de mes sentiments distingués et affectueux. + +G. SAND. + + + + +CDXIV + +A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE + + Nohant, 6 octobre 1857. + +Madame, + +La féconde et gracieuse protection que Votre Majesté accorde aux +artistes me donne la confiance de m'adresser à Elle, en cette qualité, +pour appeler les effets de sa généreuse bonté sur une famille qui en est +digne. + +Le grand nom dramatique de Marie Dorval protège cette famille et prie +pour elle. M. Luguet a épousé la fille de-cette célèbre artiste; il est +lui-même artiste de talent, et honnête homme. Sa Majesté l'empereur a +daigné l'encourager dernièrement à Plombières. M. Luguet a cinq enfants, +et nulle autre ressource que son travail quotidien. + +Mais ce qui touchera surtout le bon coeur de Votre Majesté, c'est un +aperçu des nombreuses charités de Marie Dorval, morte pauvre, après une +vie de gloire et de fatigue. + +Outre que ses grands succès au théâtre ont versé plus de cent mille +francs aux hospices, madame Dorval (dame de charité de Toulouse) a fondé +plusieurs lits dans les hôpitaux de Lyon, Bordeaux, Montpellier, et une +des crèches du faubourg Saint-Antoine. Il y a là plusieurs lits sous le +patronage de saint Georges, en mémoire d'un petit-fils adoré auquel la +pauvre femme ne put survivre. + +Si Votre Majesté daigne dire un mot, le second petit-fils de madame +Dorval, Jacques Luguet, recevra, dans un lycée, le développement d'une +belle intelligence et d'un heureux naturel. Ce sera un bienfait de plus +dans la précieuse vie de Votre Majesté, et, j'ose en répondre, un de +ceux qui inspireront la plus profonde reconnaissance et produiront les +meilleurs fruits. + +C'est à la mère que les mères osent s'adresser. Ce titre sacré, que le +Ciel a béni dans Votre Majesté, ajoute l'espoir et la foi au profond +respect avec lequel on l'invoque et avec lequel j'ai l'honneur d'être, +de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXV + +A LA MÊME + + Nohant, 30 octobre 1857. + +Madame, + +La réponse que Votre Majesté a daigné faire a une demande digne de son +intérêt est telle que nous l'attendions de son exquise bonté. Nous vous +disions que la grande artiste qui est partie de ce monde-ci pour un +monde meilleur prie maintenant pour le bonheur maternel de l'illustre et +douce protectrice de ses enfants. + +Nous n'osons pas nous permettre de remercier Votre Majesté; car elle +a fait le bien pour le bien et sans se demander si la reconnaissance +qu'elle mérite sera de quelque valeur; mais nous osons lui dire qu'elle +a fait des heureux de plus, parce que nous croyons que là est la seule +récompense dont elle se préoccupe. + +C'est dans ces sentiments respectueux et profonds qu'au nom de la +famille Luguet et au mien. + +J'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté la très humble et très +reconnaissante servante. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXVI + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 29 novembre 1857. + +Cher ami, + +Avant de vous parler d'affaires, je veux vous dire que je me suis enfin +mise, ces jours-ci, à lire votre relation du grand voyage, et que, sans +aucun compliment ni prévention d'amitié, j'en ai été ravie. J'avais peur +d'entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n'ai pas +voulu seulement l'ouvrir avant d'être sûre que je n'aurais plus une +comédie de trois actes à faire toutes les semaines pour le théâtre de +Nohant. Je suis tranquille à présent et je vous suis à travers les +banquises; c'est fait de main de maître, je vous assure. C'est prompt, +c'est gai, c'est effrayant, et c'est d'un charmant français comme style +et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours où l'on va fumer et +écouter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui +peut vous broyer, est un détail bien senti, émouvant comme un récit de +Cooper et plus artiste. Je vas vous suivre en Suède, où, précisément, +j'ai posé mon nouveau roman. J'ai feuilleté un peu, avant de lire bien, +cette partie du livre. Je vois que vous n'avez pas été en Dalécarlie, +où j'ai planté ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en +français, en italien ou en anglais (je ne sais pas d'autre langue), +un ouvrage sur cette partie de la Suède, et un peu de détails sur son +histoire au XVIIIe siècle, sous Frédéric-Adolphe, le mari d'Ulrique de +Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le prêter. Ou indiquez-moi +quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette époque;--ou enfin +faites-moi un petit précis de quelques pages, si vous avez cela dans la +mémoire. + +Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de découragement; vous +avez réellement un très solide et très beau talent, et avec cela une +facilité miraculeuse; car l'ouvrage est énorme et traite de tout; une +mémoire étonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particulière, +d'avoir pu _le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir_. +Je n'en ferais certes pas autant. Je m'endors le cerveau à regarder une +mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus +intéressantes. Croyez que votre livre est bon et que je m'y connais +assez pour en être sûre en vous le disant.--Donc, si vous avez de très +belles facultés, vous ne devez jamais vous décourager. Vous aurez autant +de peines et de malheurs qu'un imbécile et vous les sentirez plus +vivement; mais, tout en étant beaucoup plus blessé de la vie que le +vulgaire à grosse écorce, vous aurez cette énorme compensation qu'il n'a +pas: le travail intelligent, _attrayant_, comme disent les fouriéristes. + +Parlons d'affaires; ce sera bientôt fait. Vous prendrez le temps qu'il +vous faudra pour la publication nouvelle; vous me donnerez seulement +quelque argent si je viens à en avoir besoin, en échange du manuscrit. + +Voici le titre, sauf votre avis: _Christian Waldo._ Vous me direz que +Waldo n'est pas un nom suédois; c'est possible, mais c'est, là justement +l'histoire. Ce nom intrigue, même celui qui le porte. Annoncez, si vous +voulez, que le roman se passe au XVIIIe siècle, afin qu'on ne croie pas +qu'il s'agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois. Ou +bien encore, le roman peut s'appeler, si vous croyez le titre alléchant: +_le Château des Étoiles._ C'est un _Stelleborg_ de fantaisie +qu'un personnage s'est bâti en Dalécarlie, à l'imitation de celui +d'Uraniemborg dans l'île de Haven. Dans ce château, il se passé des +choses bizarres. Espérons qu'elles seront amusantes; je crois, toute +réflexion faite, que ce titre plaira mieux: Décidez. N'annoncez pas une +peinture de la Suède ni du XVIIIe siècle; car le cadre réel sera moins +étudié que celui de _Bois-Doré._ J'y ferai de mon mieux; mais c'est +surtout un roman romanesque que je fais cette fois. + +Vous me dites qu'Alexandre m'aime beaucoup: il a raison. Moi, je l'aime +comme si je l'avais mis dans ce monde. J'adore les natures droites, +tranquilles, sereines et fortes qui ont l'intellect en harmonie parfaite +avec leur organisation. C'est très rare; c'est même un nouveau type dans +l'humanité littéraire, qui, jusqu'à ce jour, n'a pu être ainsi par la +faute probablement du milieu social. _L'artiste jaloux,_ c'est-à -dire +méchant et infortuné, est presque synonyme d'_artiste_. Dumas le père +est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils +a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce siècle de +grandes orgies d'intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde +moitié de siècle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j'en suis +sûre, vaudra plus que la première. + +Soyez donc calmé; cher ami; je n'ai pas d'effluve magnétique; mais je +_crois_, sans illusion désormais, et c'est tout le secret de ma petite +force. Vous pouvez l'avoir bien plus grande et vous l'aurez, en sentant +que ce monde marche comme il doit marcher, et que vous poussez aussi à +la bonne roue. Amitiés de mes enfants. + +G. SAND. + + + + +CDXVII + +AU MÊME + + Nohant, 8 décembre 1857. + +Mes pressentiments n'étaient donc que trop fondés. Je ne sais si c'est +un malheur pour l'avenir de _la Presse,_ je ne le crois pas[1]. Mais ce +qui m'inquiète, c'est votre position, que vous semblez regarder comme +compromise dans la bagarre. Je ne peux même pas me livrer à des +suppositions, ne sachant pas quelle part d'influence votre ami de +Bellevue[2] a dans l'affaire. + +Si ce n'est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi; +mais, en me répondant ou ne me répondant pas sur ce point, ne me laissez +pas ignorer ce qui vous intéresse personnellement et en quoi, par +hasard, du fond de ma Thébaïde, je pourrais vous être utile. Ce serait +une joie pour moi d'en trouver l'occasion pour la saisir aux cheveux, et +je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui +nous effleure souvent à notre insu, comme celle des comètes. + +Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi; car j'ai contribué, +dans le passé, à la fatale somme des _avertissements_. La punition de +_la Daniella_ tombe à présent sur les reins de _Bois-Doré,_ qui doivent +être cassés par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se +reprend guère d'amitié pour une chose interrompue. + +Mais tout ça n'empêche pas que l'article de Peyrat ne soit bien, et je +trouve la rigueur très maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le +serment? et _la Presse_ ne va-t-elle pas retrouver des abonnés au lieu +d'en perdre? + +Vous êtes bien l'obligeance personnifiée, d'avoir pensé à mes bouquins +en dépit des ennuis, des inquiétudes et du mal de tète. Envoyez-moi des +ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet +donné. _Il me faut une couleur locale de la Dalécarlie au_ XVIIIe +_siècle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la +campagne sous les deux règnes qui précèdent celui de Gustave III._ Je +ferai bien cette couleur avec les événements; mais je n'en sais pas le +détail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou +peu s'en faut, l'affaire _des chapeaux et des bonnets_. + +J'ai les travaux de Marmier publiés dans les vingt-cinq premières années +de la _Revue des Deux Mondes_; mais ce que je cherche ne s'y trouve pas. +Si son _Histoire de la Scandinavie_ ne traite que des temps anciens, +elle ne me tirera pas d'affaire. Décidez et faites comme pour vous. +Surtout faites vite, à condition que vous ne serez pas malade; et +retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander à la caisse +de M. Rouy[3]: car il m'est redû pas mal sur _Bois-Doré_ et je suis dans +une petite crise financière qui n'est pas sans exemple dans mon budget +annuel. Je pense que ma demande ne sera pas considérée comme une +méfiance, je suis à mille lieues de cela. C'est tout simplement force +majeure dans mes affaires personnelles. + +Autre chose, à présent! si vous n'êtes plus tenu par le collier, et que +vous puissiez considérer ce temps d'arrêt comme un temps de vacances, +venez le passer chez nous; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous +avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu. + +Encore autre chose. Je vous ai envoyé l'article sur madame Allart. Comme +il s'agit de lui être utile, nous n'attendrons pas, n'est-il pas vrai, +la réapparition de _la Presse_! Si vous en avez l'occasion, faites +passer cet article _ailleurs_, le plus tôt que l'on pourra. + + [1] La publication de _la Daniella_ dans _la Presse_ avait valu à ce + journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857; + et, un troisième et dernier lui ayant été donné pour un article de + M. Alphonse Peyrat, au mois de décembre de la même année, cette + feuille se trouvait dès lors exposée à une suspension sans forme + de procès. + [2] Le prince Napoléon (Jérôme). + [3] Caissier du journal _la Presse_. + + + + +CDXVIII + +A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE + + Nohant, 9 décembre 1857. + +Madame, + +Votre Majesté accueillera toujours avec bonté, je le sais, tous le +savent, l'idée de mettre le baume, sur les blessures humaines et +sociales. Une mesure de rigueur légale vient de frapper le journal _la +Presse_, en décrétant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui +exploitent ces vastes entreprises ont peut-être le moyen d'en subir les +accidents; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans +la rédaction, et surtout les _mille ouvriers_ employés à la partie +matérielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein +hiver sur le pavé, sont-ils coupables et doivent-ils être punis? + +Ils sont punis, cependant, pour un article où une grande partie des +lecteurs n'avait vu que le conseil donné aux députés de prêter serment +au gouvernement de l'empereur. Mais, quelle que soit la fatalité de +l'éternel malentendu qui préside aux choses de ce monde, ce n'est pas +un plaidoyer pour la presse politique que je viens mettre aux pieds de +Votre Majesté. + +Ce n'est pas une requête au nom de l'écrivain, cause du fait; c'est +encore moins une réclamation en tant que collaboration littéraire à +ce journal: je ne me permettrais jamais d'entretenir Votre Majesté +d'intérêts aussi minimes que les miens. + +Mais le châtiment tombe sur des travailleurs étrangers au fait +incriminé, et peut-être très dévoués, pour la plupart, à la main qui les +frappe. J'ose donc dire à Votre Majesté que, la loi ayant été appliquée +et l'autorité satisfaite, là pourraient commencer le rôle de la douceur +et le bienfait de la clémence. + +En faisant grâce, Leurs Majestés n'annuleraient pas l'effet politique et +légal produit par la décision du pouvoir exécutif. Elles en effaceraient +généreusement les conséquences funestes pour ceux-là seuls qui les +subissent réellement, les employés et les ouvriers du journal, tous +innocents à coup sur. + +Que Votre Majesté daigne agréer encore, avec l'expression de ma vive +reconnaissance pour sa touchante bonté, celle des sentiments respectueux +avec lesquels j'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté, la très +humble et très obéissante servante. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXIX + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME), + +A PARIS + + Nohant, 17 décembre 1857 + +Oui, monseigneur, vous avez raison, et, comme toujours, vous voyez les +choses de haut. Il ne s'agit pas tant de réussir que de faire ce que +l'on doit, et on n'est jamais mortifié d'échouer, quand on n'a songé +qu'à se risquer pour les autres. Comme toujours aussi, vous avez été +bon; que Dieu se charge du reste! + +Ce qui vous rend triste, cher prince, c'est le mal d'un génie comprimé. +Sans chercher à qui la faute, ni quelle sera l'issue, je me demande ce +qui peut occuper le présent d'un être jeune et dans toute sa force, +à qui le véritable emploi de cette force n'a pas été donné par les +circonstances. Je m'imagine que les études scientifiques et surtout de +philosophie scientifique, auxquelles vous vous intéressez, et que _vous +savez_, sans en faire montre, pourraient vous devoir une somme de +progrès. Les membres de votre famille qui se sont adonnés à la science +n'ont pas été les moins utiles, et ne seront pas les moins illustres, +dans le jugement de l'avenir. Peut-être, aussi, n'ont-ils pas été les +plus malheureux. + +Je vous vois et je vous envie la possession de trois grandes richesses: +les facultés, le loisir, la jeunesse, sans parler de l'argent nécessaire +pour les recherches et les explorations, moyen matériel qui manque à +tant de généreuses intelligences. Je sais que vous travaillez beaucoup +et que vous apprenez toujours; mais pourquoi n'attacheriez-vous pas +votre nom à des travaux que vous feriez exécuter sous vos yeux et dont +vous seriez l'âme, parce que vous auriez l'initiative de la recherche, +et la pensée mère de la philosophie de _la chose_? Je ne parle pas de +systèmes particuliers, c'est trop se livrer à la critique; dans votre +situation, vous ne le pouvez pas; mais il y a, dans toutes les sciences, +des points de vue bien établis et bien constatés, que tout regard +intelligent et toute main puissante peuvent élargir, au grand profit des +connaissances humaines. Ce que l'on appelle vulgairement _les travaux_ +est, je crois, d'un si puissant intérêt, que l'on y oublie tous les +soucis de la vie réelle. + +Car, en somme, la question, pour vous qui n'avez pas le bonheur d'être +frivole et vain, c'est de respirer dans l'air qui convient à de larges +poumons et de vous mettre, en dépit du sort et des hommes, dans une +sphère qui développe l'intelligence au lieu de l'étouffer. Il y a, je +crois, trois points nécessaires à l'extension complète de la vie: c'est +d'aimer au moins également quelqu'un, quelque chose, et soi-même en vue +de cette chose et de cette personne. J'ai remarqué et j'ai éprouvé que, +quand cet équilibre est rompu, on arrive à trop s'aimer soi-même ou à ne +pas s'aimer assez. Ce qui doit vous manquer, en raison du milieu où le +sort vous a placé, c'est le _quelque chose,_ la passion satisfaite d'un +but intellectuel, et ce quelque chose, en somme, c'est l'humanité, +puisque c'est pour elle qu'on travaille. + +J'ai tant de respect et d'enthousiasme pour les sciences naturelles, +dont je ne sais pas le premier mot, mais qui me donnent des battements +de coeur et des éblouissements de joie quand, par hasard, j'en saisis +quelques notions à ma portée, que je ne saurais vous parler de cela +comme d'un _pis aller_ dans l'emploi de votre activité intérieure. + +Peut-être, un jour, des événements que nul ne peut prévoir vous +traceront-ils une autre route. Et peut-être aussi, en vous surprenant +dans celle-là , ne vous causeront-ils que regret et contrariété; car +notre appréciation de la vie change avec les situations qu'elle nous +présente, et bien des choses arrivent, que nous avions cru devoir +souhaiter, et que nous voudrions pouvoir repousser, parce que nous les +jugeons mieux et les connaissons davantage. Si je me permets de vous +écrire tout cela, c'est parce qu'en lisant votre voyage dans le Nord, +je me suis mise à penser à vous, encore plus qu'au Nord, dont mon +imagination était cependant très _allumée_. + +Je vous voyais, intrépide et entêté, dans les dangers et les souffrances +de cette exploration, et je me demandais: «A qui diable en avait-il, +avec cette île de Jean-Mayen, qu'il voulait conquérir sur la stupide et +impassible banquise?» L'aventure est racontée, par Edmond d'une manière +charmante. On y est avec vous, et, à travers la gaieté de sa narration +et le bon goût de sa réserve, on vous sent là et on vous voit lutter +contre la matière avec beaucoup de nerf et de _furia francese_. + +Mais, encore une fois, à qui en aviez-vous? Vous saviez bien, +monseigneur, que l'éternel hiver des régions polaires ne connaît pas les +princes, et ne veut pas ranger ses bataillons flottants pour leur ouvrir +le passage. + +Dans ce moment-là , vous aimiez donc passionnément le but, non pas l'île +de Jean-Mayen, qui ne me paraît pas devoir être un paradis terrestre, +mais le fait scientifique dont vous cherchiez à vous emparer. Or, si +vous avez de telles aptitudes de volonté, pourquoi faut-il qu'elles ne +reçoivent leur développement que dans des situations exceptionnelles, +comme les grands voyages et les grands périls? Je ne dis pas de mal des +voyages et des dangers, c'est la poésie de la chose; mais pourquoi tant +d'explorations dans le monde de la science, que l'on peut faire au coin +du feu, ne sont-elles pas réglées par vous de manière à vous donner, +_à toute heure_, les émotions vives de la découverte, et les joies +sérieuses de la conquête, en même temps que vous en feriez profiter tout +le monde? + +Voilà , cher Altesse Impériale, ce que vous soumet votre humble amie +du désert, occupée du désir de vous voir apprécié de tous comme +d'elle-même, et, avant tout, désireuse de vous voir trouver en vous-même +la force et les satisfactions que d'autres ont cherchées dans le hasard, +en jouant leur âme à pile ou face. + +Merci de vos bonnes lettres et croyez-moi bien à vous de coeur +sérieusement et sincèrement. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXX + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 9 janvier 1858. + +Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement +Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide; +mais je dis avec tout le monde que c'est un grand coup de plus porté à +l'art, c'est-à -dire au sens du beau, et à cet idéal qui, sous toutes les +formes, nous est aussi nécessaire que le bien et le bon. + +Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous +dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle +avait monté plus haut qu'aucune artiste dramatique de son temps. +Qu'importe à présent que, dans la vie privée, elle ait trop cherché +la réalité? On pouvait s'en affliger quand on la voyait de près; mais +toutes les individualités ont le point de vue qui leur est propre: +derrière la rampe, elle était prêtresse et déesse. Dans la coulisse, +elle quittait sa divinité, et cela ne l'empêchait pas d'être souvent +bonne en tant que femme; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien +de lui garder un bon souvenir. + +Oui, je vous promets _le Château des Étoiles_[1] (par parenthèse, il +m'amuse beaucoup à griffonner; est-ce bon signe?), si ça peut vous être +utile; je le promets _à vous_, pas à d'autres. Si vous quittez, je ne +reste pas. Mais vous savez que je serai obligée de vous demander de +l'argent, tout l'argent peut-être, en vous livrant le manuscrit; quelle +que soit l'époque rapprochée où il sera prêt. Voyez si c'est possible; +car, pour moi, le contraire de ce possible serait l'impossible. + +Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et _ça ne peut pas être +autrement_, et _ça n'est, pas ma faute;_ si bien que je n'ai pas pu +acheter un manteau et une robe d'hiver cette année, parce que l'accident +de _la Presse_ a dérangé mon _ordre;_ ordre très réel dans ce que les +avares appellent mon désordre. Je sais me priver moi-même et de tout, +même quelquefois du nécessaire; mais je ne veux pas qu'un chat s'en +ressente et s'en aperçoive autour de moi. + +Ainsi voilà , entre nous: faites que l'on soit de parole; on en a manqué +pour _Bois-Doré,_ et j'ai attendu un reliquat de compte qui m'aurait +permis de me vêtir en raison de la froidure; et surtout d'en vêtir +d'autres qui n'ont pas, comme moi, la ressource d'acheter une couverture +de laine en guise de ouate et de soie. + +Donc, grâce à la couverture de laine, je m'emballe demain matin pour +faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses +petites cascades glacées. C'est votre faute si je gèle; à force de lire +_le Groenland_, je me suis amourachée des glaciers, des nuits polaires, +des tempêtes et des banquises. + +Bonsoir. + +GEORGE SAND. + + [1] Premier titre de _l'Homme de neige_. + + + + +CDXXI + +A MAURICE SAND A PARIS + + Nohant, 14 janvier 1858. + +Cher Bouli, + +Nous arrivons de Gargilesse. Partis ce matin à onze heures de l'hôtel +Malesset, nous étions ici à six pour dîner, après avoir passé trois +heures chez Vergne à Beauregard. + +J'ai trouvé ta lettre en arrivant ici, et c'est le complément de notre +charmant voyage: sauf ton diable de rhume qui m'ennuie! Certainement +change ton poêle, envoie-le promener et laisse guérir ton rhume avant de +te remettre dans les habits minces et les souliers idem. Et, quand tu +seras guéri, ne vis pas trop renfermé: c'est la cause de tous ces rhumes +qui se renouvellent chaque fois que tu prends l'air. Ne te fais pas une +vie et une santé à la Delacroix. Prends-lui autre chose, _si tu peux_. +Et, à propos, l'as-tu vu, et comment va-t-il? Non, tu ne l'as pas vu, +puisque tu es claquemuré forcément; mais va le voir quand tu sortiras. +Qu'il te reçoive ou non, donne-lui signe de vie et d'intérêt. + +Donc, que je te parle de Gargilesse. _La Baronnette_[1] nous a menti +_comme de coutume_. Nous sommes partis par un brouillard noir et un +verglas superbe, Manceau jurant que le soleil allait se montrer; mais +plus nous allions, plus le brouillard s'épaississait; si bien que nous +sommes arrivés à la descente du Pin, voyant tout juste à nous conduire. +Mais, tout d'un coup, la Creuse, glacée et non glacée par endroits, +cascadant et cabriolant à travers ses barrages de glace, et coulant au +milieu, tandis que ses bords blancs étaient soudés aux rives, s'est +montrée devant nous tout isolée du paysage, si bien que, si nous +n'avions pas su ce que c'était, nous aurions cru voir un mur tout droit, +de je ne sais quel marbre gris et blanc avec un mouvement fantastique. + +Et puis un peu plus loin, sur le brouillard gris noir de la rivière, +on voyait des bouffées de brouillard blanc, comme si le ciel, un ciel +d'orage, était descendu sous l'horizon. C'était superbe en somme: ça +donnait l'idée de l'Écosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient +des vallées, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux +allumés. Il faisait très doux. Henri[2] conduisait le cheval par la +bride sur le chemin tout rayé de glace, et je m'endormais en rêvant que +j'étais dans les Highlands. Arrivée à Gargilesse, je trouvai la maison +chaude, propre, commode au possible, toute petite qu'elle est; des +lits excellents, des armoires, des toilettes, enfin toutes les aises +possibles. La petite salle à manger de l'auberge est charmante, aussi +propre qu'un cabinet de restaurant propre, bonne cuisine. On a des +petites lanternes pour rentrer chez soi, et le village est beaucoup +moins sale qu'une rue de Paris, pour les pieds. + +Le lendemain, demi-brouillard et pas de soleil. Mais la terre assez +sèche et l'air assez doux. Promenade de deux heures, travail à la maison +et bésigue le soir. Le surlendemain, c'est-à -dire hier, même temps, +promenade de cinq heures. Nous avons passé sur l'autre rive et suivi +toutes les hauteurs, montant et descendant sans cesse. Nous avons +escaladé les crêtes des rochers vis-à -vis de l'endroit où nous avions +fait la friture au bord de l'eau. Là , il a fallu s'arrêter: la Creuse a +mangé le chemin. + +Enfin, ce matin, nous sommes partis par un soleil magnifique et un temps +assez froid. Somme toute, comme dit M. Letac[3], soleil ou non, hiver +ou été, le pays est toujours ravissant. Il est même plus beau en hiver, +plus vaste et mieux dessiné. Les silhouettes d'arbres et de rochers ont +plus de sérieux, le village est plus pittoresque, les petites cascades +glacées sont très amusantes. + +Nous avons vu la maison de Vergne[4], très amusante aussi, boîte à +compartiments; l'endroit est très joli. Je n'ai pas eu froid, je +me porte bien, voilà . Le pays est abrité et doux. Les sommets sont +_sibériens_, mais on n'y reste pas. + +Bonsoir, mon fanfan; dis-moi aussi ce que tu fais et ce que tu vois. + + [1] Le baromètre. + [2] Henri Sylvain, cocher de George Sand. + [3] Peintre décorateur, alors à Nohant. + [4] Le docteur Évariste Vergne, de Cluis. + + + + +CDXXII + +AU MÊME + + Nohant, 15 janvier 1858. + +J'ai oublié hier de te raconter le plus bel incident de notre voyage. Où +étais-tu pour consigner cette scène dans nos archives de la charge? Ça +n'est pas drôle à raconter, et c'était si drôle à voir, que j'en ris +encore en me le rappelant. Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain +veut allonger un coup de fouet à un gros cochon qui se trouvait sur le +chemin; la mèche du fouet s'enroule et se noue à la queue du cochon, qui +veut se sauver en faisant _coin coin!_ Sylvain tire, le cochon tire de +son côté. + +Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir +suivre la voiture; mais il est le plus fort, Sylvain est obligé de +lâcher prise: le cochon effaré s'enfuit, emportant le fouet. Nous +voilà obligés de courir après. Le cochon se sauve jusqu'au fond de sa +porcherie. La femme à qui il appartient court après, nous faisant des +excuses et des remerciements, on ne sait pas pourquoi. Le fouet était si +bien noué, que la femme, ne voulant pas le casser, tirait et dévissait +la queue de son cochon, en disant d'un air pénétré: «Vlà une chose +_émaginante!_» Sylvain, sur son siège, tout penaud et humilié, je crois, +de mon fou rire, jurait tous les _nom de Dieu_ de son vocabulaire. Au +bord du chemin, un grand paysan sec, pâle, grave, malade, je pense, +disait dans une attitude de philosophe en méditation: «Vlà une chose +qu'on voit pas souvent!» + +Et les femmes, sur leur porte, répétaient en choeur, d'un air ébahi: +«C'est-il _émaginant, c'te chouse-là !_ ça s'est jamais vu! j'compte +qu'on _zen verra pus jamais!_ C'est pour te dire aussi qu'avec la grande +voiture et les deux chevaux jusqu'à Cluis, où Henri, envoyé de la +veille, nous attend avec la petite voiture et la jument _camuse_, on +peut faire la route assez vite et sans avoir très froid. Nous avions +donné rendez-vous à Sylvain pour venir nous attendre à Cluis, au retour. +Ne crois donc pas que je ne me dorlote pas, malgré mes escapades. C'est +tout de même gentil, d'avoir été sur la pointe du Capucin le 12 janvier. +Il nous reste à voir ça dans les grandes eaux, ce doit être très beau +aussi. Je t'ai bien regretté. Il y avait dans le brouillard des choses +superbes, qu'on ne peut pas expliquer et qu'il faut voir soi-même. +C'était drôle aussi de voir les enfants, les chiens et les chèvres +traverser la Creuse gelée dans les endroits les plus profonds qui +résistent au dégel, pendant qu'à deux pas de là , elle bouillonne sur les +écluses pour passer ensuite sous ces glaces. Comme elle passe aussi +un peu dessus, les figures ont leur reflet très net dans cette petite +couche d'eau étendue sur la glace, et on croirait que tout cela marche +sur l'eau. Ces traversées d'enfants et de troupeaux au milieu du dégel +n'en sont pas moins dangereuses et assez effrayantes à voir. Les chiens +n'y font pas attention. Les petits moutards frappent la glace à coups de +sabot par bravade quand on les regarde. Les chèvres, arrivées au milieu +du courant, sont prises de frayeur et ne veulent ni avancer ni reculer. +Les moindres bruits, dans le brouillard du ravin et sur la Creuse prise, +ont une sonorité incroyable; d'une demi-lieue, on entend distinctement +une parole, ou un claquement de fouet. + + + + +CDXXIII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 10 janvier 1858. + +Cher ami, + +J'allais t'écrire quand j'ai reçu ta lettre. Moi aussi, je m'inquiétais +d'être si longtemps sans nouvelles de toi et de vous tous. Je vois que, +Dieu merci, tu prends patience avec une infirmité que je crois toujours +passagère, et qui cédera à la prolongation d'un bon régime et d'une +bonne santé. Tu reconnais que, depuis longtemps, tu négligeais l'état +général, et il faut bien qu'il se consolide un peu, avant que l'effet +partiel se produise. + +Tu auras gagné à cette cruelle épreuve de reconnaître le dévouement des +tiens et ton propre courage, plus que tu n'avais encore eu l'occasion de +le faire. Ce n'est pas une banalité creuse que le proverbe: «A quelque +chose malheur est bon.» Il est fait pour les coeurs d'élite qui le +comprennent, et le tien est de ceux-là . J'ai vu comme Eugénie et tes +enfants s'efforçaient délicatement d'en faire une vérité pour toi. Si +un temps d'ennui et de privations vaillamment supporté par toi, et +tendrement adouci par ta famille, doit servir à resserrer encore des +liens si doux, je suis sûre que tu en sortiras plus heureux encore que +tu ne l'étais auparavant. + +Sois sûr aussi que tous tes amis se préoccupent de toi vivement et que, +si tu les entendais parler de toi entre eux, tu verrais combien ils te +sont attachés. Au reste, nous sommes tous d'accord avec ton médecin pour +croire fermement qu'une fatigue ne peut pas produire un mal qui résiste +au repos. + +Je vois qu'on s'amuse autour de toi et que tu diriges toujours, en vrai +_Boccaferri[1]_ les amusements et les projets de la famille. Combien je +regrette d'être clouée au travail et de ne pouvoir aller vous applaudir! + +Mais chacun a ses liens bien serrés par moments! Je griffonne toujours +pour arriver à des jours de liberté qui s'envolent trop vite quand je +les tiens. C'est l'histoire de tous ceux qui tirent leur revenu de leur +industrie. + +Dans mes soirées d'hiver, j'ai entrepris l'éducation de la petite Marie, +celle qui jouait la comédie avec nous. De laveuse de vaisselle qu'elle +était, je l'ai élevée d'emblée à la dignité de femme de charge, que sa +bonne cervelle la rend très propre à remplir. Mais un grand obstacle, +c'était de ne pas savoir lire. Ce grand obstacle n'existe plus. En +trente leçons d'une demi-heure chacune, total quinze heures en un mois, +elle a lu lentement, mais parfaitement, toutes les difficultés de la +langue. Ce miracle est dû à l'admirable méthode Laffore, appliquée par +moi avec une douceur absolue sur une intelligence parfaitement nette. +Elle commence à essayer d'écrire et je prétends lui enseigner en même +temps le français. Elle sait déjà très bien ce que c'est qu'un verbe, et +comment il faut lire la fin des mots en _ent. Ils aiment ordinairement_, +etc. Quand tu auras des petits-enfants, je te communiquerai cette +méthode, que j'ai encore simplifiée et qui se comprend en un quart +d'heure. + +Il a fait un temps inouï de chaleur et de soleil. Nous avons de la +pluie aujourd'hui, après une sécheresse qui commençait à inquiéter nos +jardiniers. Je pense que vos bords de la Loire sont plus brumeux que +Nohant et le Coudray, qui ne peuvent attraper les nuages que par le bout +de la queue. + +Maurice est à Paris, lancé aussi dans les comédies de salon. Il paraît +que c'est la fureur à présent. Mais il n'a pas une petite besogne; car +il est investi aussi du rôle d'auteur de ces bluettes. En outre, il a +chez lui un théâtre de marionnettes et donne des soirées d'artistes. + +Paris est comme galvanisé aux approches d'on ne sait quelles crises +politiques ou financières que les pessimistes voient en noir. Ce stupide +et féroce _attentat_ a produit son inévitable effet. On a serré la +mécanique, et ce n'est pas le moyen de faire tourner les roues. Je crois +qu'il eût été beaucoup plus habile de montrer beaucoup de confiance à +une nation dont la majorité (et même l'opposition) éprouve un extrême +dégoût pour l'assassinat. Enfin le monde suit toujours les mêmes +chemins, et les mêmes fautes se recommencent dans tous les partis. +Espérons que les moeurs s'adouciront; je ne fais point de voeux pour la +nuance Orsini et Compagnie. Quand on pense que l'on pouvait avoir là un +de ses enfants écharpé par la mitraille, on ne plaint pas ceux, dont le +procès va s'instruire. Je voudrais bien savoir ce que diraient certaines +mères de famille trop spartiates de notre connaissance, si elles +recevaient une aussi cruelle leçon. + +D'ailleurs, toute conscience humaine se révolte contre le meurtre qui +sort de dessous terre. Batailles dans les rues, guerres civiles, émeutes +et coups d'État, c'est de la lutte de part et d'autre, et, comme dit la +chanson berrichonne: + + Y va voir qui veut, + En revient qui peut. + +Mais ces foudres qui rampent et qui sont de véritables guets-apens au +coin d'un bois, Dieu merci, la France ne les aime pas. + +Bonsoir, mon cher vieux. Embrasse pour moi toute la chère famille, et +dis-leur à tous combien je les aime. Je n'ai pas encore lu _le Fils +naturel_ de «mon fils»; car c'est ainsi que j'appelle et que s'intitule +avec moi l'auteur. C'est une belle, riche et généreuse nature, un +excellent enfant et un vrai talent. Sa pièce a-t-elle les défauts que +tu as trouvés à une première lecture? Toute chose a ses taches: les +tableaux de Raphaël en ont; leur plus grand défaut, à mes yeux, est même +de n'en avoir pas toujours assez, parce que je crois que, dans les arts, +le premier rang n'est pas à ce qui a le moins de défauts, mais à ce qui +a (nonobstant les défauts) le plus de qualités. On pourrait encore dire +ainsi: peu de qualités et peu de défauts, oeuvre sans valeur; beaucoup +de défauts avec beaucoup de qualités, oeuvre de mérite. + +Oui, j'ai été à Gargilesse par les jours les plus froids de janvier. +A midi, zéro à Nohant; deux degrés et demi au-dessous de zéro à +Gargilesse. Nous avons marché sur la Creuse gelée, c'était superbe. + + [1] Personnage du _Château des Désertes_. + + + + +CDXXIV + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 25 janvier 1858. + +Cher ami, + +Je reçois des épreuves du libraire qui imprime _Bois-Doré;_ ce doit être +la partie qui n'a pas été composée par _la Presse_ et corrigée par moi. +Comme ce libraire m'envoie deux exemplaires de ladite épreuve, je les +ai corrigées toutes deux et je vous en envoie une, afin que vous n'ayez +plus à vous en tourmenter. Pourtant, si fait, il faut que vous voyiez si +la fin de ce que j'ai corrigé pour _la Presse_ il y a deux mois, et le +commencement de ce que je vous envoie aujourd'hui s'accordent bien. + +Je m'étonne de n'avoir pas de vos nouvelles. Où en sommes-nous de nos +derniers accords sur _le Château des Étoiles?_ Je sais bien que tout ce +qui dépend de vous à mon égard sera accordé. Mais êtes-vous toujours le +maître? + +J'avance beaucoup dans mon travail et je crains de vous arriver trop +vite dans ma demande d'argent. Pourtant comment faire? Il est bien +entendu que, si cela ne se peut pas, vous me le direz bientôt et vous +n'en annoncerez pas moins un roman de moi, que je vous ferai plus tard, +quand vous en aurez besoin. + +Bonsoir et bonne santé. Maurice m'a dit que vous faisiez une pantomime. +Diable! monsieur, vous allez sur mes brisées! j'en ai fait beaucoup +autrefois. Mais j'ai été dépassée par d'autres auteurs sur le théâtre de +Nohant. Je retiens la vôtre: nous vous la jouerons quand vous viendrez +ici. + +A vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXV + +AU MÊME + + Nohant, 30 janvier 1858. + +Je suis contente, enchantée que vous soyez réinstallé à votre +feuilleton. L'horizon que vous avez vu en noir s'est éclairci et tous +vos amis en sont contents, moi surtout. + +Quant au _Château des Étoiles_, ça ne peut pas s'arranger comme ça. +Comment passerais-je l'été avec deux mille francs? Rappelez-vous Nohant: +il y a du monde et de la dépense! Pour m'arranger du budget que vous +m'offrez, il faudrait aller vivre à Gargilesse; ce qui ne serait pas +très désagréable, mais ce qui n'est possible que dans mes courts moments +de vie de garçon. Donc, cherchez un autre problème, cher ami, ou +dites-moi de chercher un autre titre à annoncer dans _la Presse_. +J'aurai largement le temps de vous faire un roman pour l'époque où vous +en aurez besoin, et je pense, d'ici à une quinzaine, vous dire mon +titre. + +Voilà , quant au _Château_ en question, l'ultimatum non de ma volonté, +mais de ma caisse. Livraison dans un mois ou six semaines et payement +intégral comptant (approximatif, bien entendu, sauf à nous tenir +mutuellement compte de la différence d'une petite somme). Publication +en septembre, en octobre au plus tard. Et cet arrangement m'est encore +onéreux, il retarde la vente au libraire de tout le temps qui va +s'écouler avant la publication dans le journal. C'est là tout le +sacrifice que je veux faire au plaisir très grand et très réel de +n'avoir affaire qu'à vous. + +En vous disant mes exigences, je sens bien qu'elles peuvent paraître +excessives à _la Presse_. Donc, je n'insiste que pour vous dire que je +voudrais bien faire autrement et que je ne peux pas. Répondez-moi donc +tout de suite, cette fois; car je reçois des offres, et il ne m'est pas +possible de ne pas y répondre dans peu de jours. + +Bonsoir, cher ami. _L'attentat_ me chagrine beaucoup: il va faire +redoubler de rigueur contre une foule de gens qui n'y ont pas plus +trempé que vous et moi. C'est ainsi que l'histoire humaine suit son +cours toujours dans les mêmes errements et les mêmes fatalités. + +A vous de coeur. Vous avez reçu les épreuves, n'est-ce pas? + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXVI + +AU MÊME + + Nohant, 18 février 1858. + +Cher ami, puisque _la Presse_ a publié le titre du _Château des +Étoiles_, dans le premier numéro de sa réapparition, et avant que nous +ayons pu nous entendre définitivement sur l'époque du payement, je ne +veux pas vous donner un démenti, et il faut conserver ce titre. J'en ai +donné un autre au roman actuel; avec de légères modifications, il n'y +sera plus question d'_étoiles._ Je vais donc en disposer, conformément +à votre entretien avec Emile Aucante, et conformément à son désir, vous +laisser le titre que vous avez annoncé. Annoncez donc; vous aurez le +roman l'automne prochain, si vous êtes toujours à _la Presse_. La fin +des _Bois-Doré_ a-t-elle satisfait le public? vos abonnés avaient-ils +repris goût à ces pauvres abandonnés depuis deux mois? c'est douteux. +Moi, ici, je ne sais rien et n'ai le temps de rien savoir. + +Il me semble que _la Presse_ se tire assez habilement de la situation +qui lui est faite et que Guéroult et M. Castille ne manquent pas de +_savoir-dire._ Vous voyez souvent Guéroult, je présume; faites-lui +toutes mes amitiés; c'est un de mes anciens _bons camarades_. + +Si vous voyez madame Arnould, dites-lui que je crois qu'elle ne m'aime +plus, car elle ne me donne pas signe de vie. + +Bonsoir, cher ami; je suis contente de la solution que j'ai pu trouver +pour nos _titres_ de roman. Ça arrange tout. A vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXVII + +A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS + + Nohant, 3 mars 1858. + +Quelqu'un vous dit-il, cher monsieur, ce que je vais vous dire? +Peut-être que non. Ces Parisiens sont si blasés sur leurs richesses; ils +sont d'ailleurs distraits par tant d'événements non littéraires et ils +ont si peu le temps de vivre, qu'ils prennent leur plaisir sans songer +à le signaler. Moi, au fond de ma solitude, je ne suis pas sans +préoccupation et sans soucis; mais, enfin, j'ai le temps de savoir ce +que je lis et je peux prendre celui de le dire sur un bout de papier à +ceux que je n'ai pas le plaisir de voir autour de moi. + +Donc, je veux vous dire que vos feuilletons me paraissent de plus en +plus des chefs-d'oeuvre comme fond et comme forme. Ce ne sont pas des +feuilletons, ce sont des écrits sérieux à méditer, des choses pleines de +choses à chaque ligne, et dont la forme un peu débarrassée du trop grand +luxe d'épithètes qui en gênait autrefois l'allure, devient incisive, +claire et frappante, sans cesser d'être d'un brillant à éblouir. Le +dernier article, sur _la Fille du millionnaire_, m'a paru valoir un gros +livre. Moi qui ne joue pas à la Bourse et qui ne fais pas de pièce, j'ai +été aussi intéressée à votre démonstration que si j'étais l'auteur ou le +millionnaire. + +Déjà vous aviez émis des idées très lumineuses sur ce sujet à propos de +_la Bourse_ de Ponsard: vous voyez que je vous suis. Je ne connais pas +assez le mécanisme de l'argent pour savoir si vous soutenez une thèse +qui ne prête en rien à la réplique; mais, telle qu'elle est, elle est +d'une clarté, d'une vigueur qui mérite l'examen des esprits les plus +sérieux et qui doit laisser une page importante dans l'histoire +économique. + +Quand vous touchez à l'histoire, du reste, sous quelque aspect que ce +soit, vous esquissez et peignez de main de maître. Il y a là le grand +dessin et la grande couleur. J'espère toujours que vous nous ferez un +livre entier, un livre d'histoire; il le faut! nous n'avons plus de ces +historiens qui étaient en même temps des modèles de forme et qui étaient +aussi bien de grands poètes que d'utiles chroniqueurs. Il y a de très +grands talents; Louis Blanc est le plus beau de forme, parmi les jeunes. +Mais on peut encore autrement, et vous montrez une individualité si +belle, que c'est un devoir de vous le dire. On ne se connaît jamais bien +soi-même, peut-être ne savez-vous pas le prix des perles que vous donnez +aux abonnés. + +Ne me répondez pas, c'est toujours ennuyeux et embarrassant de répondre +à des éloges. Les miens ne veulent pas de remerciement, ils sont trop +sincères pour cela. Prenez que vous m'avez rencontrée dans une allée de +jardin et que nous avons causé cinq minutes. + +Tout à vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXVIII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME) + + Nohant, 12 mars 1858. + +Chère Altesse impériale, + +J'ai reçu amicalement votre envoyé. Je ne savais rien: je n'aurais pas +voulu que mon pauvre ami s'adressât à vous qui avez tant à faire et qui +faites plus que vous ne pouvez. Cependant, puisque ce brave coeur à eu +confiance dans le vôtre, sans connaître votre situation, vous n'avez pas +voulu qu'il eût espéré en vain et vous êtes un ange, voilà qui est bien +certain. Vous placez, du reste, votre confiance dans un bien digne +homme, vous le sauvez d'une situation où l'a mis son inépuisable +charité, et sur laquelle spéculaient de mauvaises gens. Il en est comme +fou de reconnaissance et de joie, et, moi, j'en suis profondément +attendrie; car, bien que vous lui disiez que c'est tout simple, je +sais bien que les questions d'argent ne sont pas simples du tout en ce +moment, dans quelque proportion qu'elles nous touchent. Tenez, vraiment +vous êtes un être que l'on doit chérir autant qu'on l'estime, et la +manière dont vous faites les choses est sublime de simplicité, puisque, +vous voulez que ce soit simple absolument. + +Moi, je vous remercie pour mon compte: vous m'ôtez un des gros chagrins +de ma pauvreté; car je voulais racheter le petit avoir de mon pauvre +vieux voisin pour le lui laisser, et je ne pouvais pas! + +Soyez-en donc béni et croyez que je vous en aime davantage, si c'est +possible. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXIX + +AU MÊME + + Nohant, 25 mars 1858. + +Chère Altesse impériale, + +Je suis navrée du résultat général encore plus que de mes peines +personnelles. Mais, en suivant votre devise: «Faire ce qu'on doit sans +regretter sa peine et sans connaître le dépit d'échouer,» je sentais +bien d'avance qu'il ne fallait pas espérer, et que les mauvais conseils +étaient trop nombreux autour de celui dont l'état est d'être abusé. Je +vous ai encore écrit hier; c'est ce matin seulement que j'ai reçu votre +lettre et celle de l'empereur. + +Il n'y a donc plus rien à faire. Tout ce qui était possible, vous +l'avez fait. Dieu vous en tiendra compte. Il vous en tient compte déjà , +puisqu'il vous rend votre excellent père, votre meilleur ami. C'est la +pensée qui m'est venue tout de suite, en suivant dans les journaux +les bulletins de sa santé. Je me suis dit que, pendant ces jours +d'inquiétude, vous aviez pensé à ceux qui souffraient, et que cela vous +avait porté bonheur. + +Nos amis ont dû partir aujourd'hui. Comment? avec quels égards ou +quelles duretés? je ne le sais pas encore. Je ne peux pas aller auprès +d'eux leur serrer la main. On dirait que c'est une _manifestation_. Je +les crois résignés et courageux. Je suis sûre au moins d'une chose: +c'est qu'ils demandent à Dieu de les garder dans cette religion de +douceur et d'humanité quand même, qu'à travers tant de chagrins, nous +nous conseillons les uns aux autres depuis dix ans. Je n'ai pas pu leur +dire directement ce que vous avez tenté et affronté pour eux; mais ils +l'ont bien deviné, et leur coeur s'en souviendra dans l'exil. Ils sont +purs des projets subversifs et des trahisons dont on les accuse, c'est +là leur consolation. + +Et, toute la journée, tous les jours, j'ai parlé de vous, avec mon +fidèle tête-à -tête. Nous nous disions combien sont imprévues les +éventualités de ce monde, et, tout souffrant, tout comprimé, tout peiné +que vous êtes, nous ne vous désirions pas la funeste tâche d'avoir à +gouverner un jour une société quelconque, en quelque lieu du monde que +ce fût. + +C'est un accès de misanthropie bien naturel que de désespérer d'une +époque où on trouve tant de délateurs, de calomniateurs et de +persécuteurs. On se met à chercher sur la terre un coin où on ait la +liberté d'être honnête homme, et on est tenté d'aller, comme Alceste, le +chercher au milieu des bois. + +Enfin, prenez courage, vous qui êtes jeune, et qui verrez peut-être une +meilleure génération grandir sous vos yeux. Si quelque chose doit vous +réconforter, c'est que vous serez compris et aimé de tout ce qui vaut +encore quelque chose. + +Bien à vous de coeur et d'affection. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXX + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A TURIN [1] + + Nohant, 17 avril 1858. + +J'ai été bien contente d'avoir enfin de vos nouvelles, cher ami. +Donnez-m'en souvent, je n'y vois pas le moindre inconvénient pour moi; +il y en aurait, que je m'en soucierais peu. + +J'aspire à pouvoir m'en aller; le Piémont est mon Italie de +prédilection, et je vous envie d'être là . Vous vous étonnez sans doute +de mon spleen; il est réel et profond. Je sais bien que tout passe et +que les situations les plus tendues se détendent par leur excès même; +mais je vieillis, et, pour le peu d'années valides qui me restent, j'ai +soif de repos et de douceur dans les relations. Vous éprouvez déjà que +celles de là -bas sont plus cordiales et plus confiantes qu'elles ne +peuvent l'être chez nous désormais. Vous ressentirez chaque jour +davantage combien l'Italien du Nord est aimable, vivant et généreux. + +J'ai envoyé tout de suite votre lettre à Angèle et je l'ai vue ce soir: +elle revenait du Coudray. Soyez sûr que sa _vaillance_ est à la hauteur +des chagrins et du devoir de sa situation; elle est active et résolue. +Fallût-il beaucoup souffrir pour vous suivre, elle souffrirait sans +se plaindre. Mais, Dieu merci, si vous l'appelez, elle n'aura pas à +regretter le pays, du moins en tant que pays. On regrette toujours +ses amis; mais on en fait aisément de nouveaux à vos âges, et vous en +trouverez dans ce pays de liberté. Vos _fanfants_ auront, certes, un +meilleur climat qu'à la Châtre, et ils deviendront plus forts et plus +beaux encore sous ce beau ciel. Je parle comme si votre exil devait +durer longtemps, chose que je ne crois pas; mais je parle comme si +j'étais à votre place, parce que j'ai gardé du Piémont un si cher +souvenir, que, si je m'y installais une fois, il me semble que je n'en +voudrais plus revenir de sitôt. + +J'ai vu aussi, ce soir, les Duvernet, à qui j'ai fait part de votre +lettre. Charles a toujours l'espérance de guérir, et il semble, aux +prescriptions de son grand oculiste, qu'il y ait, en effet, une chance +encore à espérer. Dans tous les cas, il ne s'affecte pas autant que nous +le craignions. Il se distrait en dictant des opuscules littéraires qui +l'amusent. Il a pris très vite l'habitude de dicter, et c'est, pour lui, +un plaisir assez vif, et dont il parle avec feu. Il aime à faire lire +ses petites comédies, et, comme de juste, nous les écoutons avec +beaucoup d'intérêt et d'encouragement. + +J'ai reçu des nouvelles de Francoeur[2]. Il a fait, je crois, un rude +voyage. Mais enfin il respirait librement quand il m'a écrit, et son +moral n'était nullement affecté. Il était à Philippeville, ne sachant +encore où on le fixerait, et comptant trouver à travailler partout, vu +le bon accueil des populations. Les autres étaient aussi arrivés à bon +port. + +Courage, mon enfant! Souffrir est notre état, et il faut bien l'accepter +sans regret, puisque de certaines satisfactions de bourse et de ventre +ne sont pas de notre goût. La vie n'est pas arrangée pour que ceux qui +mettent l'esprit au-dessus de la matière ne souffrent pas: ce sont les +revenants-bons d'une situation que nous avons acceptée d'avance, le jour +où nous avons cru à l'esprit de Dieu agissant dans l'humanité; et nous +savions bien que nous serions payés dans ce monde en calomnies et en +actes de rigueur, tant que l'humanité repousserait Dieu. C'est là son +mal. Le genre humain est à la violence, aux attentats mutuels; et à ceux +qui les réprouvent et qui rêvent la fraternité, on répond: «Bah! ce +n'est pas possible, vous ne pouvez pas ne pas haïr.» + +Triste temps, mon Dieu! Mais perdrons-nous la foi? Non certes! ne nous +repentons jamais de n'avoir pas mérité ce que nous souffrons. C'est +dans une conscience solidement pieuse que nous trouverons le remède au +découragement, et je me bats contre la tristesse qui s'est emparée de +moi, en me disant à toute heure: «Qui peut m'empêcher d'aimer et de +croire?» + +Comptez, cher enfant, que l'éloignement ne changera pas le coeur de vos +amis et que le mien vous bénit tendrement et maternellement. + +G. SAND. + + [1] Alors en exil, par suite des proscriptions qui eurent lieu après + l'attentat d'Orsini. + [2] Jean Patureau, interné en Algérie. + + + + +CDXXXI + +AU MÊME + + Nohant, 23 avril 1858. + +Cher enfant, Angèle m'envoie votre lettre du.... sans date, celle où +vous exprimez de l'inquiétude et de l'impatience de n'avoir pas de nos +nouvelles. J'espère qu'à présent tout vous est arrivé et que, s'il y a +eu retard, la cause doit être attribuée par vous à toute autre chose que +la négligence. J'ai envoyé, il y a quelques jours, le lendemain de votre +lettre à moi, une longue lettre de moi pour vous à _Sol_[1]; l'avez-vous +reçue? Quant à Angèle, elle n'a fait, je crois, que vous écrire depuis +votre départ. Mais il fallait s'attendre à cette épreuve des premiers +envois. Quand on se sera bien assuré que vous ne vous entretenez pas de +politique, on laissera aller ses lettres. + +Soyez donc en repos, tout votre monde va bien et s'apprête, je pense, +à vous rejoindre. Personne ne vous oublie, on pense à vous et on vous +aime. _Sol_ s'apprête à partir le 26, dit-elle; elle est souffrante et +je l'engage bien à attendre deux ou trois jours de plus. Je ne sais si +elle m'écoutera. + +Le printemps est splendide ici, cette année. La nature semble se rire de +nos douleurs. Mais elle doit être encore plus belle là -bas. Vous ne me +parlez pas de l'aspect des environs. Je pense bien que vous n'avez pas +encore eu le temps de les parcourir; mais, de la ville, on voit, je +crois, le cadre des montagnes. Parlez-m'en et décrivez-le-moi un peu. +J'ai tant d'envie d'aller vous rejoindre! Mais je ne peux pas encore, +et toute la campagne que je vais faire se bornera, pour le moment, à +Gargilesse. Il n'y a rien de nouveau, que je sache, au pays; l'épidémie +quitte la ville et sévit à Saint-Martin. + +Francoeur est à Guelma, par Bone, province de Constantine, Algérie. +C'est l'adresse qu'il me donne comme définitive. Il a trouvé de +l'ouvrage tout de suite. Il est libre, _dans la commune;_ mais cette +commune est, dit-il, grande comme tout le département de l'Indre. Le +pays est admirable. Il paraît enthousiasmé de cette nature féconde, et +résigné avec la force d'âme que lui donne son inaltérable douceur. Artem +Plat est là aussi, et espère trouver de l'occupation comme médecin. Si +vous leur écrivez, vous leur ferez grand plaisir. + +Bonsoir, cher et bien-aimé enfant. Ne soyez plus inquiet. + +Remerciez pour moi le comte Alfieri des sympathies qu'il vous témoigne, +et madame Cornaro de celles qu'elle veut bien avoir pour moi. + + [1] Abréviatif de Solange. + + + + +CDXXXII + +AU MÊME + + Gargilesse, 30 mai 1858. + +Mon cher enfant, vous êtes bien aimable de m'écrire de bonnes longues +lettres, et, moi, je n'osais pas vous écrire, vous voyant écrasé de +correspondances; mais sachez bien, une fois pour toutes, que vous n'avez +à me répondre que quand vous avez le temps, quand c'est un plaisir et +non une fatigue. + +C'était de très bonne foi, et nullement pour vous dorer la pilule que je +vous enviais votre lieu d'exil. Dans mes souvenirs, ce pays est resté +un beau rêve, et puis je vois que je suis l'opposé de vous, en fait +de goûts pour la nature. J'ai la passion des grandes montagnes, et je +subis, depuis que je suis au monde, les plaines calcaires et la petite +végétation de chez nous avec une amitié réelle, mais très mélancolique. +Mon foie gémit dans cet air mou que nous respirons, et j'y deviens le +boeuf apathique qui travaille sans savoir pour qui et pour quoi. Quand +je peux sortir de là , ce qui est maintenant bien rare, quand je peux +voir des sommets neigeux et des précipices, je change de nature, mon +foie disparaît, mon travail s'éclaire en moi-même et je comprends +pourquoi je suis au monde. Je ne prétends pas expliquer le phénomène, +mais je l'éprouve si subit et si complet, que je ne peux pas le nier. + +Et puis j'ai la haine de la propriété territoriale, je m'attache tout au +plus à la maison et au jardin. Le champ, la plaine, la bruyère, tout ce +qui est plat m'assomme, surtout quand ce _plat_ m'appartient, quand je +me dis que c'est à moi, que je suis forcée de l'avoir, de le garder, de +le faire entourer d'épines, et d'en faire sortir le troupeau du +pauvre, sous peine d'être pauvre à mon tour; ce qui, dans de certaines +situations, entraîne inévitablement la déroute de l'honneur et du +devoir. + +Donc, je ne tiens pas à ma terre et à mon endroit, et, quand je suis sur +la terre et dans l'endroit des autres, je me sens plus légère et plus +dans ma nature, qui est d'appartenir à la nature, et non au lieu. Comme +je vous sais très poète, je m'imaginais donc que le grand pays, le +nouveau, la montagne, le parler que l'on ne comprend pas (musique +mystérieuse qui vous jette dans un monde de rêveries et vous fait croire +parfois qu'on entend des dialogues et des chants superbes, à la place +des plates réalités que l'on entendrait si on comprenait), je me +figurais enfin que tout cela vous étourdirait sur le chagrin des +séparations momentanées et sur la vive contrariété de laisser en place +les affaires personnelles, c'est-à -dire les devoirs domestiques. Mais +tout cela ne vous a pas distrait et vous vous laissez aller à la +nostalgie, sans songer que c'est nous, les _enfermés_ de France, qui +sommes les plus attrapés, puisqu'on fait la solitude autour de nous, en +nous disant: «Restez là ! vous n'avez pas mérité de partir....» + +Je reprends à Nohant (7 juin) cette lettre commencée et même finie +à Gargilesse, mais dont toute la fin est non avenue. Je voulais +l'_emporter_ à la Châtre; mais, mon séjour là -bas s'étant un peu +prolongé, j'ai voulu ne pas vous envoyer mon griffonnage avant d'avoir +vu Angèle et les petits, afin de vous parler d'eux, et de faire que ma +lettre vous soit agréable. Je les ai donc vus ce soir, ou hier soir +(car il est une heure du matin) et je les ai trouvés tous quatre beaux, +frais, rosés, gentils à croquer; Georges très drôle et faisant la +conversation d'une façon très comique. Il est trop mignon entre les deux +petites qu'il mène, chacune d'une main, dans les allées pleines de roses +de votre petit jardin. + +La jolie nièce[1] (fille de Valérie) était avec eux, gracieuse et +élégante comme toujours. Tout ce petit monde, si beau et si paré +(c'était la Fête-Dieu, je crois), me faisait penser qu'il y a des gens +plus navrés que vous, mon pauvre enfant! Vous reverrez tout cela, et, +moi, je n'élèverai plus rien sur mes genoux, que les enfants des autres. +Sol a fini la vie de ce côté, et Maurice semble ne vouloir jamais la +commencer. Et puis, d'ailleurs, aimerais-je les nouveaux comme j'aimais +celle[2] qui est allée si loin, si loin, que je ne la rejoindrai pas +dans ce monde? + +Mais parlons de vous et de cette Belgique où vous voilà , je le vois, +décidé tout à fait à aller. Angèle m'apprend que c'est arrangé. Donc, +adieu mes projets d'Italie; car je ne crois pas qu'on me permette +d'aller vous voir là -bas. Et puis ce milieu qui est enragé de _pouvoir_ +et qui n'est pas socialiste du tout, ne me va guère. Enfin, vous le +voulez! Vous avez sans doute de fortes raisons tout à fait en dehors de +la politique, et je m'imagine les deviner, et, si je devine bien, hélas! +vous n'avez peut-être pas tort. Ce qui me console, c'est que, si l'hiver +endommage les enfants, vous retournerez vite à Aix, où je m'imaginais +que vous seriez bien tout à fait. Ne vous fermez point cette porte +au moins, je vous en supplie! ne quittez pas M. de Cavour sans +remerciements et sans lui dire que des affaires personnelles vous +appellent ailleurs, mais que vous reviendrez probablement réclamer son +bon vouloir. Cela ne coûte rien et n'engage à rien. + +Bonsoir, mon cher enfant; j'espère avoir de vos nouvelles avant que vous +quittiez Turin, et je me hâte de fermer ma lettre pour qu'elle ne tourne +pas à l'_in-octavo_, et qu'elle vous parvienne avant votre départ. + +À vous bien tendrement. + + [1] Madame Tournier, petite-fille de Jules Néraud. + [2] Jeanne Clésinger, sa petite-fille. + + + + +CDXXXIII + +A MADEMOISELLE LEROYET DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 5 juin 1858. + +Il n'y a pas, je crois, d'âme plus généreuse et plus pure que la vôtre, +et elle ne serait pas sauvée! Ce dogme catholique vous tue, et, si je +vous dis qu'il faut en sortir, vous n'aurez peut-être plus ni amitié +pour moi, ni confiance. Pourtant, c'est ma conviction, le dogme de +l'enfer est une monstruosité, une imposture et une barbarie. Dieu, qui +nous a tracé la loi du progrès et qui nous y pousse malgré nous, nous +défend aujourd'hui de croire à la damnation éternelle; c'est une impiété +que de douter de sa miséricorde infinie et de croire qu'il ne pardonne +pas _toujours_, même aux plus grands coupables. + +Je vous croyais autrefois heureuse par la foi catholique, et les +croyances douces et tranquilles dans les belles âmes me paraissent si +sacrées, que je vous disais: «Allez à tel prêtre, ou à tel philosophe +chrétien, ou à tel ami qui vous semblera propre à vous rendre l'ancienne +sérénité où vos nobles sentiments ont pris naissance et force.» + +Mais voilà que le doute est entré en vous, et que la voix du prêtre vous +jette dans une sorte de vertige. Quittez le prêtre et allez à Dieu, qui +vous appelle, et qui juge apparemment que votre âme est assez éclairée +pour ne pouvoir plus supporter un intermédiaire sujet à erreur. + +Ou, si l'habitude, la convenance, le besoin des formules consacrées vous +lient à la pratique du culte, portez-y donc cet esprit de confiance, de +liberté et de véritable foi qui est en vous. Préservez-vous de cette +idée fixe qui vous ronge et qui vous éloigne de Dieu. Dieu ne veut pas +qu'on doute de soi-même, car c'est douter de lui. Votre pauvre Agathe +était bien touchante et vous avez été son ange gardien. Pour cela seul, +vous avez mérité que Dieu vous aime particulièrement et vous retire +de vos doutes; mais il faut aider à la grâce, et c'est ce que vous +ne faites pas quand vous laissez ces fantasmagories de néant et de +perdition vous envahir. C'est cela qui est coupable, et non pas les +actions de votre vie ni les élans de votre coeur. + +Je vous disais, il y a quelques années: _Allez à Paris!_ mais Paris est +devenu un gouffre de luxe et de vie factice, et vous avez laissé passer +du temps. Chaque année, a nos âges, rend plus pénible le changement de +régime et d'habitudes. Seulement vous devriez aller à Paris de temps en +temps, ne fut-ce que quelques jours chaque année. Vous aimez les arts, +la musique, tout cela vous serait bon et dissiperait ces vapeurs que la +vie monotone engendre fatalement. C'est de la distraction et l'oubli de +vous-même qu'il vous faut. + +Croyez bien, mademoiselle, que je suis reconnaissante et honorée de +votre amitié et que je vous suis sincèrement et fidèlement dévouée. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXXIV + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 10 juin 1858. + +Mon enfant, + +J'ai commencé ton album fantastique[1] et j'ai reçu tes dernières +lithographies. Il me faut savoir un dernier point: c'est si l'éditeur +et toi avez adopté un ordre de classement pour les sujets. Dans ce cas, +numérote de mémoire tes douze planches et envoie-moi cette liste. Sinon, +j'aimerais mieux classer moi-même pour donner de la variété et une +espèce de lien. Tu n'as pas répondu à Manceau pour les _fac-similé_[2] +sur lesquels il t'a écrit en te demandant réponse. Peut-être recules-tu +devant le temps qu'il juge nécessaire et qui manque chaque jour +davantage, à mesure que les pourparlers se prolongent. Moi, j'avoue que +je ne vous verrais pas tous deux, sans un peu d'effroi, entreprendre ce +piochage enragé, le couteau sur la gorge. Et puis, quoi qu'il en dise, +lui, je crains qu'en travaillant comme deux forçats, vous n'arriviez +pas; car il ne me paraît pas prévoir le chapitre des accidents, qu'il +faudrait toujours faire entrer en ligne de compte. Je ne crois pas qu'il +puisse faire toute la besogne sans ton aide, et ne seras-tu pas rebattu +de ce même travail dont tu _sors d'en prendre?_ + +Émile me dit que l'on cherche des combinaisons. Eh bien, puisque ce +n'est pas conclu, je pense aussi à ma part de travail. Je ne recule +pas, pour te rendre service, devant l'ennui des recherches et le peu de +plaisir de ce genre de récréation; mais, vu la quantité de texte que +l'on demande, je suis très inquiète, et crains de ne pas arriver à bien. +C'est déjà beaucoup qu'un album de moi, genre fantastique! Un second, +si le premier n'a pas grand succès comme texte, ne sera-t-il pas mal +accueilli? souviens-toi que le public m'a toujours assez peu secondée, +et souvent lâchée tout à fait, dans les tentatives que j'ai faites pour +sortir de mon genre. + +Il a beaucoup sifflé _Pandolphe_, qui nous paraissait gai et gentil, +et qu'il n'a pas trouvé amusant du tout. Cela ne m'a pas encouragée à +reprendre cette veine. Depuis huit jours, je ne fais que penser à ce que +je pourrai dire sur ces personnages[3], qu'il faudrait si bien trousser, +et je crois qu'il y faudrait un chic et une crânerie qui ne sont ni de +mon sexe ni de mon âge. C'est Théophile Gautier ou Saint-Victor qui +feraient le succès d'un pareil album. A leur défaut, Champfleury +vaudrait encore mieux que moi. Le _nom_ même vaudrait mieux. «Ah! un +album de Champfleury? ça va être amusant!--Tiens, un album de madame +Sand? Oh! madame Sand n'est pas gaie: ça va être aussi ennuyeux... que +_Pandolphe, Comme il vous plaira,_ etc. Ce n'est pas son affaire, les +masques!» + +J'entends cela d'ici, et, comme il ne s'agit pas de moi là dedans, que +j'enterrerais ton travail sous la chute du mien; j'en suis très inquiète +et je crains d'en être d'autant plus paralysée. Songes-y bien, la chose +faite par un autre coûterait moins cher,--grande considération pour +l'éditeur et pour toi!--et aurait, à coup sûr, beaucoup plus de succès. +Réponds-moi sur tout cela. Champfleury a donné sa clientèle à Émile. +Émile arrangerait ça tout de suite avec lui, ou avec Gautier, ce qui +vaudrait encore mieux. + +J'aime beaucoup les marins couverts de neige qui s'éventent avec leur +chapeau. Ici, voilà enfin de la fraîcheur et un peu de pluie; _beaucoup +de bruit pour rien_, c'est-à -dire quatre heures de tonnerre pour trois +gouttes d'eau. + +Bonsoir, mon Bouli; je te _bige_ mille fois. + + [1] Les _Légendes rustiques_. + [2] A propos des gravures de _Masques et Bouffons_. + [3] Ceux de _Masques et Bouffons_. + + + + +CDXXXV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 19 juin 1858. + +J'ai reçu _le Frère et la Soeur_[1], et cela m'a rappelé une grosse +rancune que j'ai eue et qui me revient contre les directeurs de +l'Odéon[2]; des amis pourtant, et de braves amis à tout autre égard, +mais qui, après m'avoir positivement promis _dix fois_ de faire jouer +cette pièce, n'ont jamais _su pouvoir_, tandis qu'ils se laissaient +imposer, par toute sorte de considérations de position et de +camaraderie, une foule d'oeuvres infiniment moins bonnes. Et leur +direction a fini sans qu'ils aient trouvé place pour cette chose si +courte et si facile à monter! Ils sont à l'Opéra maintenant. + +Enfin, voilà votre oeuvre imprimée! Merci de la dédicace, mon cher +enfant. Je trouve la pièce très améliorée, et, en ne me plaçant plus au +point de vue de la représentation, je retire ma critique et j'en trouve +la lecture très attrayante. Vos personnages causaient avec un peu trop +de recherche pour la scène. Dans un livre, c'est autre chose: on parle +comme on veut parler, et c'est cette grande liberté du livre, ce grand +esclavage de la mise en scène qui m'ont fait revenir au roman avec +plaisir, sauf à essayer plus tard de retourner au théâtre si le coeur +m'en dit. + +Il y a bien longtemps que je ne vous ai donné de nos nouvelles. Nous +avons eu de gros chagrins dans ce dernier coup de main qui nous a +encore jeté hors de France plus d'un de nos meilleurs amis, _coupables_ +apparemment de s'être tenus tranquilles.--J'en ai été malade de chagrin +et d'indignation.--Mais on ne doit pas parler de cela, si on veut que +les lettres parviennent. Je présume d'ailleurs que, chez vous, les +choses se sont passées de même. + +Maurice est encore à Paris, occupé de travaux que je donne au diable; +car j'ai faim et soif de le voir. Il va arriver j'espère... Sol... est +à Turin, où elle se remet très bien de sa santé détraquée. Emile est à +Paris, créateur d'une agence excellente, dont il devait vous envoyer +le prospectus. Vous ne m'en parlez pas; donc, je vous l'envoie et vous +engage à lui donner votre clientèle. Je pense qu'il réussira et qu'il +rendra de grands services aux artistes par son intelligence, son +honnêteté et sa connaissance des affaires. + +Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tendrement tous trois. Je suis +contente que _Christian Waldo[3]_ vous Amuse. + + [1] Pièce de Charles Poncy. + [2] Alphonse Royer et Gustave Waëz. + [3] _L'Homme de neige_. + + + + +CDXXXVI + +A M. FERRI-PISANI, A PARIS + + Nohant, 28 juin 1858. + +Monsieur, + +Je suis chargée par Maurice, qui s'honore de votre sympathie, de vous +parler d'une grande affaire que je viens de me faire expliquer par lui +et par une personne fondée pour en poursuivre la réalisation. + +C'est une très grande et importante question, qui déjà , je le présume, +est à l'étude entre vos mains, si vos fonctions auprès du prince +comportent maintenant, comme je l'espère, l'examen des questions vitales +de l'Algérie. Je crois donc qu'il est absolument inutile que je vous en +entretienne, d'autant que cinq minutes de votre attention sur les pièces +vous auront donné plus de lumière qu'un volume de moi. + +Cependant, si, au milieu du hourvari de l'installation et des +importunités des solliciteurs, cette affaire ne se présentait pas vite, +sous vos yeux, elle pourrait courir à la mauvaise solution qu'elle a +déjà subie et qu'il appartient au prince de ne pas sanctionner sans un +sévère examen. + +Il s'agit des intérêts d'une population entière, d'une illégalité à +ne pas consacrer, et des intérêts de l'État, engagés dans une dépense +inutile de beaucoup de millions. Donc, il s'agit, avant tout cela, des +intérêts moraux du prince et d'un des premiers devoirs de la mission +qu'il vient d'accepter. Voilà pourquoi j'ai pris tout de suite à coeur +cette question dès qu'elle m'a été exposée; et, comme il importe +beaucoup qu'elle soit une des premières qu'il examine, je vous demande +d'écouter, pendant dix minutes seulement, mon ami Émile Aucante, qui la +connaît à fond et qui sait parfaitement la résumer en peu de mots. C'est +un homme sérieux qui sait la valeur du temps et une conscience à l'abri +de toute préoccupation personnelle. Ce qu'il est chargé de demander est +un bienfait général, et non point une faveur particulière; c'est une +enquête, c'est un travail et une décision ministérielle; c'est le +redressement d'une erreur qui intéresse trente mille habitants de +l'Algérie. + +Les pièces ont été présentées à l'empereur, trop récemment pour avoir +obtenu une solution. Il dépendra peut-être de vous qu'elles ne subissent +pas l'agonie de leur numéro d'ordre, et qu'elles prennent la place qui +leur appartient par leur importance. + +Je vous demande pardon de ne pas mieux savoir me résumer moi-même, et de +vous dire cela en trop de mots. Mais il n'en faut qu'un pour vous dire +l'amitié qu'on se permet d'avoir ici pour vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXXVII + +A M. FRÉDÉRIC VILLOT, A PARIS + + Nohant, 4 septembre 1858. + +Cher monsieur, + +On me prie de faire passer sous les yeux de Son Altesse une nouvelle +note relative à l'affaire du chemin de fer de Blidah. Cette note me +paraît trop sérieuse pour ne pas être soumise à ses réflexions, et +j'espère que le grand événement administratif de la suppression du +gouvernement général va donner au prince la liberté de faire justice. + +Je me réjouis beaucoup, sous tous les rapports, de cette augmentation +nécessaire de son autorité. J'espère qu'il pensera à mes pauvres amis +littéralement _déportés_ en Afrique. Parlez-lui, je vous en supplie, +de _Patureau-Francoeur_, qu'il avait déjà sauvé, et que le farouche +ministère de la dernière réaction a exilé, interné en Afrique, dans un +climat impossible, où le plus courageux des ouvriers ne trouve pas à +gagner sa vie. Pendant ce temps, sa femme et ses cinq enfants meurent de +faim. Et c'est un homme d'élite, comme caractère et comme intelligence, +que ce Patureau. Il _haïssait_ l'attentat, il s'abstenait de toute +opinion d'ailleurs, ayant tout sacrifié au devoir de nourrir sa famille. +On l'a martyrisé dans un cachot, puis envoyé comme un ballot dans le +plus rigoureux exil, à Guelma. + +J'ai demandé au prince si je devais m'adresser au nouveau ministre ou à +l'empereur lui-même, pour obtenir que cet ouvrier _précieux_, cet ami +dévoué, nous fût rendu; ou, _tout au moins_, si on pouvait le faire +libre sur la terre d'Afrique, afin qu'il pût trouver de l'ouvrage et +faire venir sa famille auprès de lui. Le prince, ordinairement si exact +et si bon pour moi, ne m'a pas répondu. + +Je n'ose pas l'importuner. D'une part, il doit être très occupé; de +l'autre, je lui ai peut-être déplu, en lui disant que je resterais +l'amie d'une personne très affligée qui avait besoin, plus que jamais, +des consolations de l'amitié. Je faisais pourtant avec impartialité, +avec justice, je crois, la part des excès momentanés du dépit et du +chagrin. + +Je vous demande de m'éclairer sur ma situation auprès de Son Altesse. Je +n'affiche pas une sotte fierté; mais j'ai l'amitié discrète, et, quand +je crois m'apercevoir qu'elle ne l'est plus, je regarde comme un grand +service qu'on veuille bien me le dire. Rien ne me fâche, parce que ma +personnalité et mes intérêts ne sont jamais en jeu; mais j'avais mis mon +devoir à obtenir du prince le salut de mes amis malheureux et brisés: +c'est lui qu'il m'eût été doux de remercier et de faire bénir par leurs +familles. Je ne croyais donc pas être importune. J'espère encore, parce +que le prince a bien voulu dernièrement faire placer M. Gabelin, victime +d'une affreuse injustice. Je l'en ai remercié aussitôt que je l'ai +su. Mais je ne sais pas s'il reçoit les lettres qu'on lui adresse rue +Montaigne. + +Certes, je n'exige pas, pour avoir foi en lui, qu'il m'écrive quand il +n'en a pas le temps; mais priez-le de me faire savoir, _par un mot_, ce +que je dois tenter ou espérer pour mon pauvre Patureau. Et, si c'est +vous qui me transmettez ce mot, je serai doublement contente de recevoir +de vos nouvelles et un bon souvenir de votre amitié, sur laquelle, vous +voyez, je compte toujours. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXXVIII + +AU MÊME + + Nohant, 12 septembre 1858. + +Merci de votre bonne réponse, cher monsieur. Son Altesse a bien voulu, +par le même courrier, m'en confirmer les excellentes expressions. Je +vous dois et je vous porte cordialement de la reconnaissance pour votre +précieuse intervention à propos de mes amis. Mais vous voilà encore +forcé de me répondre trois lignes. Dans la note que vous m'avez envoyée +pour Patureau, je trouve une obscurité sur laquelle je voudrais +éclaircie, avant de conseiller à celui-ci une localité en Afrique. La +note dit bien: _En quelle partie de l'Algérie veut-il aller?_ mais, dans +l'offre généreuse de quarante-neuf hectares, il n'est pas dit qu'il peut +les demander n'importe dans quelle province. Puisque, sur les versants +du Ressalch, près Sidi-bel-Abbès, province d'Oran, il y a, d'après les +renseignements fournis par mon neveu[1], beaucoup de bonnes terres +disponibles, j'aurais conseillé à Patureau de s'y rendre, et de demander +de la terre par là , où mon neveu et lui, bien que ne se connaissant pas +encore, eussent pu se rendre utiles l'un à l'autre. Mais j'ignore si je +dois donner cet avis; cela dépendra du bon plaisir de Son Altesse, et je +vous demande ce mot d'explication, qui ne vous coûtera qu'une question à +faire et une réponse à transmettre. + +Je considérerai comme un grand bonheur pour Patureau de pouvoir +s'établir en Afrique, loin des passions de localité, et au sein d'une +grande nature qu'il est capable d'apprécier et de seconder. C'est une +véritable satisfaction de coeur que je dois là au prince et à vous, mon +très gracieux avocat; je vous en remercie bien, bien, et vous prie de +me pardonner mes redites. Pour tout le reste, merci encore, aussi et +toujours! Quand j'irai à Paris, me demandez-vous? mon exil n'est pas +volontaire. Mais la librairie agonise, et on ne peut pas se figurer la +gêne et le surcroît de travail de ceux qui vivent de leur plume. Il faut +dire cela en confidence à ses amis et qu'ils ne le redisent pas; car, +malgré l'exemple d'un grand poète, je n'admets pas que les poètes ne +sachent pas se résigner à manquer d'argent. N'est-ce pas leur état? Tout +le chagrin de l'exil serait l'oubli de ceux que l'on aime; mais, pour +votre part, vous me dites qu'il n'en sera pas ainsi, et je n'ai pas à me +plaindre, du reste, des bonnes âmes que j'ai rencontrées sur mon petit +chemin. + + [1] Oscar Cazamajou. + + + + +CDXXXIX + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 13 octobre 1858. + +Mon cher vieux, nous regrettons que tu n'aies pu rester davantage avec +nous. Tâche de t'affranchir pour qu'on te voie plus souvent. + +Lambert part vendredi. J'ai longuement causé avec lui. Il est fort +abattu. Je suis d'avis qu'il essaye le théâtre, _à condition_ qu'il ne +renoncera pas à la peinture. Je lui ai offert de rester ici tant qu'il +voudrait; mais il ne croit pas que cela lui soit utile. + +J'aime beaucoup l'idée des _vrais moutons_ sur la scène. Je présume +qu'on leur mettrait un petit sac sous la queue; car ces animaux-là +fonctionnent continuellement. Je n'aime pas le titre de _Georgine_ pour +une bergerie. Bref, je n'ai songé ni à cette pièce-là , ni à aucune +autre. Embrasse Plouvier pour nous. Dis-lui que nous espérions le voir +et qu'il devrait bien venir. Envoie-moi tout de suite le dictionnaire de +Landry. Dis à Emile de te le solder. + +Et des fleurs, envoies-en aussi; on les adore ici, et, moi, je m'abrutis +à les regarder. + +Je dis que je ne songe à aucune pièce. Si fait, je songe à un canevas +pour le théâtre de Nohant; car on s'est décidé à jouer _une fois_, quand +on serait arrivé à la moitié des gravures[1], c'est-à -dire dans quinze +jours; que n'es-tu là pour faire _l'enchanteur_ ou le _fort détachement +de bleus!_ + +Bonsoir, mon cher gros, tous les barbouilleurs t'embrassent, et moi +aussi. J'espérais te retrouver à table à déjeuner le jour de ton départ, +mais le Polonais[2] t'a enlevé! Ne sois pas trente-sept ans sans me +redonner de tes nouvelles. + +G. SAND. + + [1] Pour les _Masques et Bouffons_. + [2] Charles-Edmond. + + + + +CDXL + +A M. FERRI-PISANI, A PARIS + + Nohant, 21 octobre 1858. + +Cher monsieur, + +Je vous expédie un petit ballot contenant deux puffs ou poufs (Dieu +sait l'orthographe d'un pareil mot!) que je vous prie de confier à un +tapissier, lequel, sur votre commande, les montera à mes frais, avec +les franges assorties au meuble de _Bellevue_. Quand j'ai commencé ce +travail avec l'intention de l'offrir au prince, je ne savais pas qu'il +lui passerait par la tête d'avoir une maison d'Horace avenue Montaigne: +autrement, j'aurais composé tout ce qu'il y a de plus _romain_. Mais, +en terminant mon étude de fleurs au gros point, je me suis dit que des +fleurs sont toujours à leur place à la campagne. Seulement j'ai vu le +meuble de Bellevue couvert de housses, et je ne saurais pas dire à un +tapissier comment il faut monter mon ouvrage pour qu'il s'harmonise tant +soit peu avec le reste. Veuillez dire à Son Altesse; en lui faisant +agréer mon travail d'aiguille, que j'ai fait tous ces points en pensant +à lui et aux femmes de mes pauvres exilés dont il a séché les larmes. + +Je vous envoie la demande en concession de Patureau. C'est vous qui avez +bien voulu vous charger de faire expédier l'affaire le plus tôt +possible et je la mets sous vos auspices. J'espère que la formule de +_considération_ de mon pauvre vigneronne paraîtra pas irrespectueuse +au prince. C'est certainement ce que le brave homme a cru dire de plus +respectueux. C'est décidément à Jemmapes qu'il désire se fixer; mais il +eût fallu sans doute qu'il désignât la localité. Comment eût-il pu le +faire? on ne lui a pas permis de voir et de s'informer. On l'a réexpédié +en France tout de suite. Il a jeté, seulement en passant, un regard sur +un beau pays, et on lui a dit qu'il y avait là les dix-huit vingtièmes +des terres à concessionner. Que faut-il qu'il fasse pour mettre sa +demande en règle? + +Peut-être un mot de Son Altesse impériale, qui ordonnerait purement +et simplement un _très bon choix_ aux autorités locales compétentes, +suffirait-il pour abréger et lever la difficulté. On a dit à Patureau +qu'aux environs de Sidi-bel-Abbès (et il faut peut-être que vous sachiez +incidemment ce détail), une _masse_ de colons espagnols écartaient +à coups de couteau les colons français. Le renseignement paraissait +sérieux. Patureau, qui n'est pas _guerrier_, a donc reculé devant la +lutte; c'est pourquoi il n'a pas persisté dans le désir d'être le voisin +de mon neveu, l'ancien spahi, qui, lui, se moque des Espagnols comme des +Arabes. + +A cette demande de concession, je joins la demande du même Patureau au +ministre, que Son Altesse a promis de vouloir bien appuyer, à l'effet +d'un séjour de deux mois de notre exilé, dans sa famille. Si vous voulez +bien la faire remettre à M. Hubaine [1], je crois que c'est lui qui est +chargé de la faire tenir au ministre. + +Il me reste à vous parler de l'affaire Sarlande, dont vous avez promis +à Maurice et à moi de vouloir bien ne pas cesser de vous occuper. On +m'écrit que le tracé du chemin de fer d'Alger à Blidah et Oran, soutenu +par Sarlande, a été adopté. Je ne le crois pas encore, parce que, si +cela était, sachant combien je m'intéresse à lui, je suis sûre que vous +auriez eu l'obligeance gracieuse de me le faire savoir. Dans tous les +cas, je suis toute disposée, par la connaissance que j'ai du caractère +et de la position de M. Sarlande, à lui servir d'avocat auprès du prince +pour qu'il obtienne la concession de ce chemin de fer. On m'écrit aussi +qu'il y a de nombreux concurrents pour cette demande, voulant tous, +avant tout, qu'on leur garantisse _tout de suite_ l'intérêt de cinq pour +cent sur soixante millions, tandis que Sarlande, qui est un des notables +de l'Algérie, et qui a déjà fait plusieurs traités avec les chefs de +bureau du ministère, offre à l'État cet avantage, de ne demander la +garantie d'intérêts qu'au fur et à mesure de l'exécution des travaux. +Enfin, comme c'est grâce à la persévérante et intelligente réclamation +de M. Sarlande pour cette ligne, et pour les intérêts des populations +qu'il représente, qu'elle l'a emporté dans un esprit sérieux et attentif +comme celui du prince-ministre, je pense qu'il doit avoir bonne chance +auprès de Son Altesse impériale, si vous voulez bien encore lui servir +d'avocat et obtenir pour lui une audience de Son Altesse. + +Cependant, il se peut que Son Altesse ait disposé déjà de cette +concession, et vous me comprenez assez pour savoir qu'à aucun prix je ne +voudrais faire le métier d'importun, qui consiste à demander ce qui ne +peut être obtenu et à mettre une personne amie, si haut placée qu'elle +soit, dans l'ennuyeuse nécessité de dire non. + +Vous pouvez faire que je ne joue pas le rôle _d'ennuyeuse_ et que celui +_d'ennuyé_ soit épargné au prince, en me disant, courrier par courrier, +s'il est temps encore pour M. Sarlande de solliciter, et si son instance +pourrait être écoutée, vu que, dans le cas contraire, je pourrais +épargner aussi à mon client des démarches inutiles. M. Sarlande, +ancien avocat, s'exprime très clairement et est si bien au courant des +questions relatives à cette affaire et à l'Algérie en général, que, dans +tous les cas, Son Altesse ne perdrait pas son temps à l'écouter une +demi-heure. + +Pardonnez cette longue lettre: je suis un auteur à _longueurs_; mais ma +reconnaissance est aussi durable que mon style est _durant. Endurez-le_ +avec votre bienveillance ordinaire et croyez, cher monsieur, à mes +sentiments bien affectueux. + +Maurice vous prie d'agréer les siens, et, tous deux, nous vous prions +de ne pas nous oublier auprès de notre cousine de Champrosay[2], quand, +plus heureux que nous, vous la verrez. + +GEORGE SAND. + +Je joins à la demande de Patureau au ministre, la demande au même effet +qu'il a cru devoir adresser au préfet de l'Indre. Je pense que cette +demande renvoyée par le ministre audit préfet, aura du poids, tandis +qu'elle en perdra beaucoup en passant par mes mains. + + [1] Alors secrétaire du prince Napoléon. + [2] Madame Frédéric Villot. + + + + +CDXLI + +A M. EDOUARD CHARTON, A PARIS + + Nohant, 20 novembre 1858. + +Cher excellent coeur ami, je vois que vous prenez du souci de ce qui me +touche; merci mille fois!--Je ne connais pas le pamphlet Breuillard[1]. +Maurice et mes amis ont dit qu'il fallait poursuivre et j'ai été de leur +avis, en leur entendant dire qu'il y avait là injure personnelle et +calomnie à la vie privée. + +Mais je ne voulais que la réparation nécessaire à tout individu attaqué, +dont le silence pourrait être regardé comme un aveu des turpitudes qu'on +lui prête. D'autres amis ont cru qu'il fallait faire plus de bruit, +appeler à mon aide un grand avocat, avoir dans les journaux la +reproduction de son plaidoyer, etc. Je m'y suis refusée d'abord parce +que, _dans l'espèce,_ la reproduction est interdite, m'a-t-on dit, et +que le retentissement n'aurait pas eu lieu; ensuite parce que c'était +plus de bruit qu'il ne fallait, même en restreignant ce bruit à la +localité. J'ai prié mes amis de se consulter entre eux. Ils l'ont fait, +ils m'ont donné raison, on m'a désigné l'avoué et l'avocat. Ceux-ci ont +accepté le mandat offert; maintenant, si j'ai eu tort, il n'est plus +temps d'y revenir. + +Que vous dire de moi, maintenant, à propos de théâtre? je ne sais pas. +C'est un jour oui, et un jour non. Ai-je du talent pour cela? je ne +crois pas; j'ai cru qu'il m'en viendrait, je médis encore quelquefois, +sous mes cheveux gris, qu'il peut m'en venir. Mais on a tant dit le +contraire, que je n'en sais plus rien, et que j'en aurais peut-être en +pure perte. Si les auteurs sont rares et mauvais comme vous le dites, +c'est peut-être bien la faute du public, qui veut de mauvaises choses, +ou qui ne sait pas ce qu'il veut. Montigny m'écrivait dernièrement: «Que +faut-il faire pour le contenter? si on lui donne des choses littéraires, +il dit que c'est ennuyeux; si on lui donne des choses qui ne sont +qu'amusantes, il dit que ce n'est pas littéraire.» Le fait m'a paru +constant dans ces dernières années. On se plaignait de voir toujours la +même pièce; mais toute idée nouvelle était repoussée. Que faire? N'y pas +songerai écrire quand le coeur vous le dit. C'est ce que je ferai quand +même. + +Mon pauvre Maurice vient d'être très souffrant, moi par contre-coup. +Nous revoilà sur pied, lui au physique, moi au moral. + +Je lis la _Correspondance_ de Lamennais. Qu'est-ce que vous en dites, de +ce premier volume? Moi, j'ai besoin de faire un effort pour voir l'homme +de bien et de coeur à travers cet ultramontain passionné. Et pourtant +c'est bien le même homme placé à un autre point de vue que celui où nous +l'avons connu. Bonsoir, cher ami; à vous de coeur toujours. + +G. S. + + [1] Ce Breuillard était un inconnu de province qui avait publié contre + George Sand un écrit diffamatoire. + + + + +CDXLII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 9 décembre 1858. + +Ma bonne, bonne fille, + +Vous faites tout ce qu'il est possible pour cette sainte et chère +martyre[1]. Si cela n'arrivait pas assez vite, donnez, de ma part, ce +qu'il faut pour attendre, en même temps que vous donnerez pour vous, et +sans lui en parler. Cela, aura l'air d'être ajouté par le ministère au +premier envoi. Ah! quelle situation! quelle douleur! On n'ose pas penser +à soi-même quand on pense à _elle_! Pourtant c'est un grand chagrin pour +nous aussi. Nous l'aimions tendrement, lui [2], cet excellent coeur uni +à un si charmant caractère et à une si noble intelligence! C'était un +vrai ami, sans langueur et sans oubli dans son affection. Il ne se +passait guère de mois sans que je visse arriver sa bonne écriture ronde +et courante: des lettres courtes mais pleines, et parlant de sa femme +avec une telle adoration! Pauvre femme qui devait mourir avant lui! +C'était toute sa crainte, à lui. «Tous les chagrins, tous les déboires, +disait-il, pourvu qu'elle vive!»--Il est mort, et elle ne vivra pas! +Il faut bien croire que Dieu sait ce qu'il fait et que cette mort si +redoutée des hommes est une récompense quand elle n'est pas la fin d'une +expiation, couronne pour les bons, chaîne détachée pour les coupables. + +Oui, vous avez raison de prendre la paix pour devise, et pour idéal. +Mais ne l'espérons guère en ce monde, et méritons-la dans l'autre. Vous +êtes bonne, ma chère Sylvanie[3], vous courez à ceux qui souffrent et +pour eux. Vous méritez d'avoir sur cette terre plus de bonheur que toute +autre et je vous garantis que vous en trouverez au moins dans votre +coeur. + +Je vous embrasse tendrement. + +Voudrez-vous remettre ma lettre à cette pauvre femme, quand vous jugerez +qu'elle lui fera plus de bien que de mal? + +Mes enfants vous aiment. + +G. SAND + + [1] Madame Bignon, qui s'était fait connaître au théâtre sous le nom de + madame Albert. + [2] Bignon. + [3] Nom de baptême de madame Arnould-Plessy. + + + + +CDXLIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 17 décembre 1858. + +Cher enfant, j'ai envoyé tout de suite votre lettre à Patureau.--Vous +faites bien de lui dire tout ce qui peut le décider à rester; mais, moi, +je crois faire aussi bien en lui disant tout ce qui peut le décider à +partir. Sa sagesse pèsera le tout. Mais je suis aussi sûre que +possible qu'il profitera de la concession et des moyens qui lui sont +généreusement accordés de remplir ses devoirs de famille. Vous vous +faites difficilement une idées des impossibilités de son existence chez +nous. Outre les ennemis sans nombre que sa popularité, lui a créés à +une certaine époque, cette popularité qui existe plus que jamais, et à +laquelle il ne peut plus se soustraire, lui crée elle-même, des soucis +et des dangers toujours renaissants. Il n'est pas d'homme plus prudent +que lui, et pourtant il est fatalement condamné à des imprudences, un +jour ou l'autre. Et puis cette popularité lui crée des devoirs dont +beaucoup sont factices selon moi, sans cesser d'être impérieux. Les +services à rendre l'ont ruiné! Le temps perdu à écouter bien +des bavardages, et l'exil deux fois, l'ont forcé à des emprunts +considérables. Il peut se libérer en vendant tout ce qu'il a, mais, +après, il lui faudra redevenir simple journalier. Or les ennemis lui +refusent le travail. Que faire avec femme et enfants?--Et puis être +journalier à son âge, c'est très dur! Qu'une maladie l'arrête, c'est la +famine à la maison. Il fait son devoir en consacrant les dix années de +force qu'il a encore devant lui à assurer l'existence des siens et à +leur créer un avenir. Il a dû vous répondre. Je ne dois le revoir qu'au +jour de l'an. + +Bonsoir, mon cher enfant, et toutes nos tendresses à vous et chez vous. + + + + +CDXLIV + +AU MÊME + + Nohant, 28 décembre 1858. + +Enfin! tout est arrivé, _aujourd'hui seulement_, 28, à dix heures du +matin; et... consolez-vous: tout en bon état, les coquillages vivants! +notez bien ceci, que, si Toulon voulait en envoyer à Paris, ces +animaux-là se conservent et se moquent de notre climat, lequel, du +reste, est très doux depuis un mois de déluge. Nous avions renoncé à +recevoir ce malheureux envoi; nous pensions qu'il était égaré ou dévoré +par les commis du chemin de fer. + +C'est égal, il n'y a pas plus de conscience dans cette administration +que dans toutes les autres messageries. Tout pouvait arriver gâté, et +nous étions volés tout de même. Aviez-vous mis à la grande vitesse?--Et +puis, une autre fois, je ne crois pas qu'il faille payer d'avance le +port. On se moque d'un paquet payé; c'est le dernier dont on s'occupe. + +Mais oublions le chapitre, des désagréments. Nous avons mangé ce matin, +une partie des coquillages;--exquis! les moules moins fraîches que les +praires; mais tout le reste aussi frais que sortant de la mer et remuant +sous le couteau de l'ouvreuse. Cette amertume dont vous parlez est peu +sensible. Je crois que le temps écoulé hors de l'eau bonifie beaucoup ce +comestible. Avis aux Toulonnais! + +Les patates et les ignames sont, comme de juste, en état prospère; les +grenades et les citrons aussi; les oranges, un peu foulées; les raisins, +un peu salés par le voisinage des coquilles, mais on les met à l'air et +ils seront bons ce soir. Donc, compliments sans fin à l'emballeur, et +remerciements surtout; car vous vous êtes donné un mal affreux pour tout +cela, et, si j'avais pu prévoir que Toulon fût dans un bouleversement +pour les vivres, je n'aurais pas voulu vous faire tant courir pour le +_plaisir de gorge_. En berrichon, on dit _gueule_; ce qui est moins +élégant. + +Dites-moi ce que je vous dois pour toutes les choses que vous avez +achetées. Je ne veux pas que vous attendiez; car les truffes surtout, +c'est quelque chose. On est en train de chercher la plus belle volaille +de la cour pour la tuer. Pauvre bête! elle ne se doute pas de la gloire +à laquelle on la destine. Être truffée! quel honneur! mais comme elle +s'en passerait bien!--Je vous dirai, dans quelques jours, si vos truffes +sont aussi bonnes que belles, et si elles _enfoncent_ celles des autres +provinces du Midi. Merci encore, cher enfant, pour les renseignements +d'histoire naturelle des coquillages. Merci à Solange, merci à Désirée, +merci à vous tous qui vouliez m'envoyer toute votre terre de Chanaan. + +Vous voyez que les communications sont encore mal établies entre nous +par les chemins de fer. C'est à Lyon, je crois, que se fait le désordre, +à cause du transvasement des colis et de la ville à traverser _sans +ligne_. Patureau avait reçu votre lettre et s'informait tous les jours, +se levant à trois heures du matin, pour être à l'arrivée. Voilà des +_gueulardises_ qui ont coûté plus cher, en fait de peines, que ne vaut +la gourmandise; mais je ne veux pas dire plus qu'elles ne valent par +elles-mêmes; car elles ont leur prix et nous apportent, surtout, un +parfum de votre pays et de votre amitié. + +Nous sommes, pour deux jours, peut-être, en récréation, Maurice et moi. +Nous avons fini des travaux de patience et de persévérance: moi, des +recherches et des romans; Maurice, un gros livre sur la _commedia +dell'arte_. Savez-vous ce que c'est? Vous le saurez quand vous aurez lu +son ouvrage, qui est l'histoire de ce genre de théâtre, depuis les Grecs +jusqu'à nos jours; avec cinquante figures charmantes dessinées par lui +et gravées par Manceau. Maurice a écrit le texte en quatre mois, et +c'est un tour de force; car jamais histoire n'a été plus difficile à +repêcher dans un monde d'écrits, où il lui fallait chercher pour trouver +quelquefois deux lignes. Enfin, il a été récompensé de ses peines, +autant qu'un artiste peut l'être, en découvrant, dans le _fleuve +d'oubli_, un grand, poète oublié en Italie et inconnu en France[1]. +Mais ce poète-prosateur écrit dans une langue impossible. Tous ses +personnages parlent un dialecte différent: l'un le vénitien, l'autre +le bolonais, un autre le padouan, un autre le bergamasque, un autre +l'ancônais. + +Et tout cela, non comme on le parle maintenant, mais comme on le parlait +en 1520.--Jugez quel éblouissement quand nous avons vu arriver ces vieux +bouquins tant cherchés! Eh bien, la patience triomphe de tout; avec +notre peu d'italien et mes vagues souvenirs de vénitien, nous avons tant +lu et relu, tant réfléchi et tant comparé, que nous sommes arrivés à +comprendre et à traduire. Nous nous disions souvent que, si nous savions +votre dialecte, nous aurions lu peut-être cela couramment. D'autre part, +des Italiens consultés ne pouvaient pourtant déchiffrer une phrase. Un +Bolonais ne pouvait lire le bolonais et nous disait que nous cherchions +à retrouver une langue perdue.--Enfin, nous l'avons retrouvée, même +sans dictionnaire des dialectes; Maurice triomphait de tous ceux qui se +rapprochaient du Piémont, et moi de tous ceux qui se rapprochaient de +l'Adriatique. + +Voilà notre occupation de ces derniers temps. Je vous en ai fait part, +sachant que vous vous intéressez à tout ce que nous faisons. Et puis je +veux vous dire quelque chose qui vous fera peut-être plaisir et que vous +devez, je crois, penser aussi: c'est que me voilà convaincue, pour ma +part, que les dialectes sont beaucoup plus beaux que les langues. Ils +sont plus vrais, ils ne se prêtent pas à l'emphase, ils sont forcés +d'exprimer des idées nettes et simples, des sentiments énergiques, et +ils se prêtent, en revanche, à des manifestations plus étendues de la +pensée, par un luxe d'épithètes et de verbes dont les langues faites et +châtiées n'approchent pas. Vous devriez, quand vous aurez des moments à +perdre, faire quelques chansons dans votre dialecte, que je ne connais +pas du tout, mais qui doit avoir aussi ses beautés. Je sais bien, moi, +que j'aime beaucoup mieux le français que nos paysans parlaient il y a +trente ans, et que quelques vieillards de chez nous parlent encore bien, +que le français académique. + +Nous avons un temps affreux, des torrents d'eau, des coups de vent à +tout déraciner, mais pas de froid, et dès lors on travaille. J'ai fait +deux ou trois romans depuis ceux qui ont été publiés, et une comédie. +Tout cela ne fait pas de l'aisance. Mais le travail improductif au point +de vue matériel n'en est pas moins le travail, l'ami de l'âme, son plus +fort soutien. Maurice ne retirera peut-être pas quatre sous de son tour +de force, et il y a mis de sa santé, car il est très fatigué. Mais la +passion de piocher n'en est pas affaiblie, et cette passion-là , c'est la +récompense. Il n'y a de sûr en ce monde que ce qui se passe entre Dieu +et nous. + +Bonsoir, mon cher enfant. Merci encore merci cent fois pour votre +affection et celle de votre chère famille. On a déjà bu à votre santé à +tous, moi avec mon eau, qui n'est pas une insulte, puisqu'elle est pour +moi le vin le plus délicieux. + +A vous de coeur. + +Le père Aulard est dans la joie de votre sonnet. Gare à vous! il va vous +en pleuvoir qui ne seront pas aussi jolis. Patureau a reçu et médité vos +lettres. Mais, tout bien pesé, et grâce à l'espionnage dont on continue +à l'obséder, il est bien décidé à aller planter des patates en Algérie. +Le prince, qui est très bon, lui donne une petite somme pour couvrir les +premiers frais d'établissement. D'ailleurs, il n'est pas probable que +l'on permette à ce brave homme de rester ici. On refuse à tous les +autres de rentrer, même temporairement. + + [1] Angelo Beolco, dit le _Ruzzante._ + + + + +CDXLV + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 29 décembre 1858. + +Oui, certainement, ma belle et bonne, ce que vous avez pensé et écrit, +n'importe sur quoi, m'intéressera toujours vivement. Envoyez! + +J'ai reçu de madame Bignon une lettre digne d'un ange. Elle a un désir, +c'est de faire publier par souscription les cinq pièces que son mari a +faites et qui ont du mérite, je les connais. Elle me demande de faire +une préface, je suis tout à elle. + +D'autre part, Emile Aucante (qui me dit, par parenthèse, que vous avez +été excellente pour lui, ce dont je vous remercie) pense que cette +souscription ne sera pas couverte. Je ne crois pas qu'il ait raison. Il +me semble qu'elle le sera, ne fût-ce que par les acteurs de Paris. Je +les ai toujours vus généreux et spontanés dans ces sortes de choses, +et il s'agit peut-être d'un millier de francs à rassembler! Qu'en +dites-vous? Emile me donne, sur la position d'argent de cette pauvre +sainte femme, des détails moins rassurants que les vôtres. Elle n'a +peut-être pas voulu tout vous dire. Je crois que la représentation à son +bénéfice ne serait pas à perdre de vue. Il ne s'agit pas de lui faire +des rentes... Pauvre femme! elle ne peut pas vivre, mais d'empêcher que +la misère n'ajoute à l'horreur de son sort. Elle est pleine de foi et de +soumission. Oui, vraiment on en a canonisé qui ne la valaient pas! + +Et votre pauvre Eugène malade là -bas? Vous avez dû bien souffrir, chère +femme; mais vous êtes rassurée. Merci d'avance à lui pour le tabac qu'il +envoie et merci à votre amie, pour les belles pantoufles _tout en or_ +que j'ai reçues il y a deux jours. + +Maurice a fini son travail de bénédictin sur la comédie italienne. Il +va bientôt vous porter mes tendresses et vous dire que nous vous aimons +tendrement. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXLVI + +A M. OCTAVE FEUILLET, A PARIS + + Nohant, 18 février 1859. + +Il y a bien longtemps, monsieur, que je veux vous dire que j'aime votre +talent d'une affection toute particulière. Vous sachant fier et modeste, +je craignais de vous _effaroucher_. A présent que de grands succès +doivent vous avoir appris enfin tout ce que vous êtes, il me semble +que vous comprendrez mieux le besoin que j'éprouve de vous envoyer mes +applaudissements. Vivant loin de Paris, je n'ai pas pu voir _le Roman +d'un jeune homme pauvre_; mais j'ai fait venir la pièce et je l'ai lue à +un ancien ami à vous, qui est le mien depuis dix ans. Après cela, nous +avons parlé toute la journée de la pièce et de vous et j'ai voulu lire +aussi plusieurs proverbes ravissants qui m'avaient échappé. Nous avons +donc passé, avec vous, deux ou trois bonnes journées. On lit si bien à +la campagne, l'hiver, dans la vieille maison pleine de souvenirs, au +milieu de toutes ces choses et le coeur plein de tous ces sentiments que +vous peignez avec tant de charme et de tendre délicatesse! Après cela, +il est bien naturel qu'on veuille vous le dire et vous remercier de ces +heures exquises que l'on vous doit. Il y aurait de l'ingratitude à ne +pas le faire, n'est-ce pas? Et puis je suis de l'âge des grand'mères et +mon compliment peut bien ressembler à une bénédiction. Ce n'est donc +embarrassant ni pour vous ni pour moi. Je ne vous demande pas de m'en +savoir gré, mais je vous prie d'y croire comme à une parole sincère et +qui peut, entre mille autres, vous porter bonheur. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXLVII + +AU MÊME + + Nohant, 27 février 1859. + +Vous croyez que je vous ai répondu d'avance? Non. Je veux vous +remercier, moi, d'une lettre si bonne, si vraie, si affectueuse. Je ne +peux pas vous dire tout le bien qu'elle m'a fait. Je l'ai là , à côté de +moi, comme un talisman et un porte-bonheur. On a ses jours de spleen, +malgré le bonheur du coin du feu et des vieux amis. + +On voudrait, sans quitter cela, vivre de la vie d'artiste, c'est-à -dire +sentir que la religion de l'art, qui n'est que l'amour du vrai et du +bien, a encore des croyants, et il y en a si peu! Les uns arrivent au +scepticisme par l'expérience, les autres parce que, apparemment, leur +coeur est vide. On voit tous les jours des gens qui désertent et qui +renient jusqu'à leur mère. On se sent tout seul dans sa petite maison +avec les siens, comme Noé dans son arche, voguant sur les ténèbres et se +demandant parfois si le soleil est mort. Alors c'est bien bon de voir +arriver l'oiseau à la branche verte, et ce petit oiseau de mon jardin, +comme vous l'appelez, c'est l'oiseau de la vie et un vrai fils du ciel +éclairé et rallumé. + +Quand je remets de temps en temps les pieds sur la terre, lavée par ce +déluge des événements passés depuis dix ans, j'y retrouve tout le +mal d'auparavant avec un mal nouveau, une fièvre de je ne sais quoi, +toujours en vue de quelque chose de petit et d'égoïste, de jaloux, +de faux et de bas, qui se dissimulait autrefois et qui s'affiche +aujourd'hui. Et moi qui, dans la solitude, ai passé mon temps à tâcher +de devenir meilleure que cela, je me figure que je suis encore plus +seule dans cette foule inquiète et souffrante, à laquelle je ne trouve +rien à dire qui la console et la tranquillise, puisqu'elle a l'air de ne +plus rien comprendre. + +Mais je redeviens artiste dans mon coeur, je retrouve la foi et +l'espérance quand je vois une belle action ou une belle oeuvre remuer +encore la bonne fibre de l'humanité et l'idéal lutter avec gloire et +succès contre cette nuit qui monte de tous les points de l'horizon. +J'ai souffert pour mon compte, oui, bien souffert; mais, l'âge de +l'_impersonnalité_ étant venu, j'aurais connu le bonheur si j'avais vu +la génération meilleure autour de moi. Aussi mon coeur s'attache à tout +ce que je vois poindre ou grandir. J'ai vu déjà en vous l'un et l'autre, +et vous me dites que vous n'êtes plus très jeune: tant mieux, puisque +vous voilà mûri sans que le ver vous ait piqué. Les fruits sains sont +si rares! Et ils portent en eux la semence de la vie morale et +intellectuelle destinée à lutter contre les mauvais temps qui courent. + +Notre pauvre siècle, si grand par certains côtés, si misérable par +d'autres, vous comptera parmi les bons et les consolateurs, ceux qui +portent un flambeau et qui savent l'empêcher de s'éteindre. Votre lettre +me montre bien que vous avez le talent dans le coeur, c'est-à -dire là où +il doit être pour chauffer et flamber toujours. + +C'est un devoir de s'aimer quand on est sorti du même temple; +aimons-nous donc, nous qui ne sommes pas bêtes et mauvais. Croyons, à +la barbe des railleurs froids, que l'on peut vivre à plusieurs et se +réjouir d'une gloire, d'un bonheur, d'une force qui éclatent au bon +soleil de Dieu. Ne semble-t-il pas, quand on voit ou quand on lit une +belle chose, qu'on l'a faite soi-même et que cela n'est ni à lui, ni à +toi, ni à moi, mais à tous ceux qui en boivent ou qui s'y retrempent? + +Oui, voilà les vrais bonheurs de l'artiste: c'est de sentir cette vie +commune et féconde qui s'éteint en lui dès qu'il s'y refuse. Et il y a +pourtant des gens qui s'attristent et se découragent devant l'oeuvre des +autres et qui voudraient l'anéantir. Les malheureux ne savent pas que +c'est un suicide qu'ils accompliraient. Ils voudraient tarir la source, +sauf à mourir de soif à côté. + +J'irai à Paris à la fin de mars, je crois; y serez-vous, et +viendrez-vous me voir? Oui, n'est-ce pas? ou bien vous viendrez me +voir dans ma thébaïde, qui n'est qu'à dix heures de Paris? Laissez-moi +espérer cela; car, à Paris, on se voit en courant; et, en attendant, je +vous serre les mains de tout mon coeur. + +G. SAND. + + + + +CDXLVIII + +A M. LUDRE-CABILLAUD, AVOUÉ, A LA CHÂTRE + + Nohant, 20 février 1859 + +Merci, mon cher Ludre, de la consultation. Je garde encore votre livre +pendant quelques jours et je médite l'article, quand j'ai un moment de +loisir. J'y vois ce que vous dites; mais j'y vois aussi _l'esprit_ +des arrêts. Il est peut-être permis de publier quand ce n'est ni par +spéculation, ni en vue d'aucune délation ou vengeance, et quand les +lettres ne peuvent que faire honneur à celui qui les a écrites; enfin, +quand on n'y laisse rien qui puisse compromettre ou affliger personne, +et c'est ici le cas. Il est dit aussi qu'en cas exceptionnel, on peut se +trouver dans la nécessité de se défendre. Je vois que la loi, qui n'a +rien voulu fixer absolument, est très sage et que les décisions sont +dictées par le sentiment de la morale et de la délicatesse, _selon les +cas_. Je ne craindrais donc pas, dès à présent, de publier ces lettres, +si mes convenances personnelles m'y poussaient. On pourrait certainement +me faire un procès; mais je serais certaine de le gagner. Il faudrait +seulement pouvoir lancer brusquement la chose avant d'en être empêchée. +La chose faite, avec la réserve, l'annonce même, dans une préface, que +si, les héritiers de l'écrivain _non nommé, reconnaissent le style +et veulent voir les autographes_, on leur abandonnera le profit avec +empressement, je doute qu'ils pussent faire interdire la vente. Je crois +que cela peut se faire par moi pendant ma vie, ou après, par disposition +testamentaire. Si c'est pendant ma vie, je ne nommerai personne et le +public n'en comprendra que mieux. Si c'est après ma mort, on pourra +nommer. + +Que vous semble de mon idée? Je consulterai M. Delangle et d'autres, et +je vous dirai leur avis. + +J'irai voir votre gamin avec plaisir. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDXLIX + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 25 août 1859. + +Chère Altesse impériale, + +Je vous remercie de coeur: avec vous, on est obligé si vite et si bien, +qu'on est deux fois plus touché et reconnaissant. + +Oui, je devine tout ce que vous ne me dites pas, et j'ai souffert pour +vous. Mais le temps éclaire toutes choses et justice se fera. + +Pourtant, j'aurais été bien heureuse de vous voir et j'aurais besoin de +causer avec vous pour reprendre espérance et courage à propos de cette +pauvre Italie. J'ai une peur affreuse des conférences diplomatiques et +de ces fameuses _puissances_, qui se croient le droit de trancher +des questions de vie et de mort pour un peuple qu'elles regardaient +tranquillement mourir et qu'elles n'ont rien fait pour aider à +renaître,--tout au contraire! + +Vous avez une consolation: c'est que votre mission en Toscane a porté de +bons fruits; l'admirable unité des voeux, exprimés si noblement et si +habilement aussi, à reçu de vous, j'en suis sûre, une bonne impulsion +et de sages conseils. Nous vous sommes peut-être redevables aussi du +bienfait de l'amnistie. + +Bien qu'on affecte peut-être de ne pas vous écouter, je crois que ce que +vous savez dire en de certains moments laisse des traces. + +S'il en est ainsi, votre rôle est le plus beau de tous, puisque vous +faites le bien sans gloriole et sans intérêt personnel. + +Merci pour ce que vous me dites du préfet de Châteauroux, et merci +surtout de la bonne amitié que vous voulez bien me conserver. Comptez +sur un coeur très fidèle. + +GEORGE SAND. + + + + +CDL + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 7 décembre 1859. + +Eh bien, j'ai un joli fils, qui vient d'avoir encore un magnifique +succès et qui ne m'a pas écrit un petit mot, comme autrefois, pour me le +dire! Ce jeune favori de la Gloire sait que qui dit représentation, dit +triomphe, quand il s'agit de lui. + +Aussi n'était-ce pas de l'inquiétude, c'était de l'impatience que +j'avais de tenir mon petit mot de souvenir. Je l'attendais en me disant: +«C'est l'occasion, le jour et l'heure!» Mais monsieur a oublié sa +vieille amie. Fi, le vilain enfant! moi, je n'oublie pas de lui dire que +je suis heureuse quand même, que je l'embrasse et que je compte au moins +sur le premier exemplaire qui sortira du magasin. + +G. SAND. + +Maurice vient aussi d'avoir son petit succès avec un gros bouquin +de costumes et de recherches[1] que les éditeurs ne suffisent pas à +fournir. On vous envoie d'ici des bravos et des poignées de main en +attendant qu'on vous les porte. + + [1] _Masques et Bouffons_. + + + + +CDLI + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 18 décembre 1859. + +Cher ami, + +Ce changement de titre me contrarie: je n'aime pas à céder sans savoir +pourquoi. Mais c'est accompli, n'en parlons plus. Ce à quoi je ne puis +céder, c'est à laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, _non, +non, non_! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux +conventions que vous avez faites avec moi, j'aime mieux que l'on me +rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas à écrire dans les +journaux, bien au contraire! Les feuilletons conviennent mal à ma +manière et m'ôtent la moitié du succès que j'ai dans les revues et en +volume. Il n'y a pas assez d'accidents et de _surprises_ dans mes romans +pour que le lecteur s'amuse au déchiquetage de l'attente. Ce roman-ci, +particulièrement, a besoin d'être lu par chapitres _comme ils sont +chiffrés et coupés_, pas autrement. + +Donc, maintenez votre autorité et mon droit, ou bien ne commencez pas. +La _Revue des Deux Mondes_ est toute prête à me prendre l'ouvrage +aux mêmes conditions, et cela ne me portera aucun préjudice. Ayez la +conscience en paix sur ce point. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLII + +A M. DESPLANCHES + + Nohant, 26 décembre 1859. + +Oui, monsieur, j'aurai du courage. Je sais qu'il le faut; je ne m'étais +pas jetée dans la lutte par amour de la lutte, je ne la prévoyais même +pas. J'étais jeune et je me sentais artiste. J'ai vieilli en luttant, +toujours étonnée de la haine des autres, mais sentant chaque jour +davantage que, quand on croit, on ne peut plus reculer. Je le voudrais +en vain: la vérité est bien plus forte que moi, et même je suis +naturellement faible; mais je l'aime tant, la vérité, qu'elle me +pousse et me porte, et que tout ce qui n'est pas elle m'est à peu près +indifférent. + +Merci pour votre lettre. Elle est d'un grand coeur et d'un noble esprit. +Croyez-vous que de tels encouragements ne pèsent pas cent fois plus dans +ma vie que les injures des cagots? Merci encore, et à vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLIII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 7 janvier 1860. + +Mon vieux ami, + +Je te remercie d'avoir pensé à moi au nouvel an, et je t'envoie tous +mes voeux et toutes nos tendresses. Nohant félicite Nevers des grâces, +talents et vertus de monsieur ton petit-fils. C'est une grande +consolation que ce petit être apporte, en venant au monde, à travers +tant de peines qui vous ont frappé et que sa présence a le don d'alléger +sans qu'il s'en doute, lui qui n'a eu que celle de naître pour faire des +heureux. Dis à ma petite Berthe combien je me réjouis pour elle, et que +je lui promets d'admirer avec enthousiasme jusqu'au moindre pet de son +cher trésor! Je vois aussi Eugénie en extase et Cyprien en idiotisme +comme tu me les dépeins. J'attends la belle saison avec impatience pour +me joindre à ce concert d'adorations. + +Quels temps nous avons eus! froid de Sibérie, neige, chaleur de mai, +déluge, tempêtes à décorner les boeufs, éclairs et tonnerre, tout +cela dans un mois, c'est à croire le bon Dieu fou. Et, dans le monde +politique, il se fait aussi trente-six sortes de temps. Voilà notre +drôle de corps d'empereur qui abandonne son petit pape mignon, qui serre +l'Angleterre contre son coeur, et qui, après avoir convoqué l'Europe à +déjeuner, lui fait entendre que la marmite est renversée et qu'elle peut +rester chez elle. Tout cela ne me frappe pas d'admiration, bien que je +m'en réjouisse; mais il me semble que ce sont des solutions arrachées +par le caprice, et qu'il y a, dans tout cet imprévu, trop de bizarrerie. +Si c'est de la finasserie, ça ne vaut pas mieux. Du courage et de la +franchise dès le commencement des querelles eussent peut-être évité +la guerre. Un gouvernement qui a des principes et qui n'en change pas +toutes les semaines n'a pas besoin de tant de sang et d'argent pour se +faire respecter. C'est une politique de surprises qui fait le prestige +de ce règne. C'est drôle, mais ça n'est pas si fort que ça en a l'air. + +Au milieu de tout ça, je crains pour lui le poignard des jésuites, et je +désirerais pourtant qu'il y eût de leur part une tentative (avortée) qui +lui fît ouvrir les yeux tout à fait sur cette bonne petite Eglise, qu'il +a tant cajolée et qui l'a toujours payé de sa haine. + +Donne-moi quelquefois de vos nouvelles à tous, mon cher vieux. + +J'ai fini ton roman dans _l'Europe artiste_, et je l'ai trouvé très +amélioré comme style, et intéressant. + +Nous nous portons tous bien et nous vous envoyons à tous mille bonnes et +fidèles amitiés. + +G. SAND. + + + + +CDLIV + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 8 février 1860. + +Je sais enfin la légende de _l'homme sans tête_ de Launières et autres +lieux. Elle est très jolie. C'est dommage que nous ne l'ayons pas eue, +à l'article du _cornemuseux_ de tes légendes. Au reste, le fantastique +n'est pas encore mort chez nous. Les _hobbolds_ sont déchaînés. Ils sont +à Launières: ils emmènent les charrues qui sont dans les cours et vont +labourer, la nuit! Le diable est à Lalleu, dans la maison d'une femme +qui ne peut pas mettre de beurre dans sa soupe, sans que _quelque chose +de rouge_ s'élance du coin de son foyer pour cracher dans ladite soupe! +On a fait venir le curé pour exorciser. C'est, à coup sûr, une bête de +femme, qui s'est brouillée avec son _hobbold_ ou son _korigan_ et qui va +le mettre en fuite; malheur à elle! + +_Récit de la Tournite [1] sur le château de Briantes_. + +«Quand j'étais petite drôlesse, ma mère me racontait qu'il y avait eu, +dans les temps, un homme de Crevant, appelé Rendy, qui était fermier +au château de Briantes, et qui voulut tenter le diable en mangeant des +oeufs. + +--Qu'est-ce que c'est que tenter le diable en mangeant des oeufs? + +--_J'en sa rin_; l'histoire dit comme ça. Il s'en _allit_ tout seul dans +une grande chambre du _châtiau_, et il se mit de manger ses oeufs. +Quand ça fut au huitième, v'la le diable qui entre, habillé en +bourgeois, en monsieur _tout à noir_, avec un livre dans sa main qu'il +pose tout ouvert sur la table et s'en va. Rendy voit bien le livre, mais +il ne veut pas le regarder. + +--Sois tranquille, qu'il dit, ton sacré livre, j'y lirai pas! + +Et le v'la de manger le neuvième oeuf. + +Alors monsieur le diable _revenit_ tout en colère; il dit: + +--Tu y liras! + +Il le prend par le _chagnon_ du cou[2] et Rendy a lu ce qu'il y avait; +mais jamais il a voulu dire quoi que c'était, et le v'la qu'est tombé +tout _apiami[3],_ qu'on l'a cru mort. Le monde sont venu, ils l'ont fait +revenir; mais il a dit: + +--Jamais je ne mangerai le dixième oeuf! + +Tout en haut du château de Briantes, dit encore la Tournite, dans la +carcasse du grenier, y a-t-un trou qu'on n'en connaît pas le fond; on +y a mis des perches les unes au bout des autres, on n'a jamais pu y +_aboter_[4]. (C'est l'oubliette; je crois l'avoir vue.) + +Bien souvent on entendait la nuit, dans cet endroit-là , des voix, des +_beurmées_[5], des _alas! mon Dieu!_ tantôt comme de bestiaux, tantôt +comme du monde, et le monde du domaine aviont si peur, qu'ils avont +jamais voulu y monter. + +L'opinion de la Tournite est que les bêtes reviennent. Une nuit, elle +a entendu une ouaille qui _gémait_[6] sa porte. Elle s'est levée pour +voir, elle n'a rien vu. «_Vas putôt_ recouchée, ça _gémait_ encore.» +Elle connaissait bien que c'était une ouaille; mais elle n'a pas voulu y +retourner, parce que ça pouvait être une bête morte. + +Il y a encore une ouaille noire qui revient à la carrière de Camus, de +_tout temps_. Le père Bontemps l'a ramenée une nuit jusque chez lui et +l'a mise dans son écurie. «Ah oua! a n'y était pus le lendemain.» (Récit +de Gabriel. La Tournite affirme la vérité du fait.) + +La Tournite, étant toute petite, à Briantes (c'est son endroit), a +entendu une nuit _rebâter_[7] au-dessus de la chambre où elle était +toute seule avec sa mère. Sa mère l'y a f... une bonne giffle en lui +disant: + +--Taise-te! ça revient. + +Quand une _parsonne_ est morte dans une maison, s'il y a des abeilles et +qu'on ne mette pas vitement une _peille_[8] noire aux ruches, toutes les +abeilles meurent dans l'année. (Tournite.) + +Quant à la coutume de jeter toute l'eau qui est dans la chambre du mort, +elle existe toujours, mais je n'en peux pas savoir la cause. + +_Autre récit de la Tournite sur le château de Briantes, qui était des +plus hantés_. + +«Y avait, _dans les temps_, un jardinier qui voulait allumer du feu dans +une chambre d'en bas. Jamais il a pu. Toutes les chaises se mettaient +à sauter et à lui tomber sur le dos et à le battre jusqu'à ce qu'il +s'en-aille. Il y a essayé plus de cent fois, jamais il a pu! C'était la +chambre enragée, oui!» + +Dans tout cela, il y aurait des sujets pour l'illustration. Si tu +en fais, renvoie-moi cette note après, pour que je fasse l'article. +Hippolyte Beaucheron, le froid et grave cousin de Papet, a couché +dans la tour où la dame blanche revient la nuit de Noël. On a tiré +brusquement les rideaux de son lit sans qu'il vît personne! Il n'a +jamais voulu y recoucher. + + [1] Vieille Berrichonne, ancienne cuisinière de Nohant. + [2] Par la nuque. + [3] Près de rendre l'âme. + [4] Y arriver. + [5] Des beuglements. + [6] Gémissait. + [7] Faire du bruit. + [8] Un chiffon. + + + + +CDLV + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 11 février 1860. + +Cher ami, + +Il y a bien des jours que je veux vous répondre pour vous dire d'abord +que je suis contente que vous soyez reçu aux Français, puisque c'était +votre désir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes +et aimables que vous me disiez à propos de _Constance Verrier_. Et puis +aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans _la Presse_ une +page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes, +_archicalomnieuses_, Dieu merci! mais le temps m'a manqué soir et matin, +pour vous faire remerciement de cet appel à votre amitié. Voilà que je +trouve cette page insérée tout au long dans _la Presse_, et je pense que +c'est à vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur. + +Maurice m'écrit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche +toujours avec une passion tranquille, moitié habitude, moitié besoin +d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous +aimions tant à produire, nous autres gens du métier, et j'ai trouvé une +réponse _ingénieuse_, pour quelqu'un qui dormait déjà aux trois quarts: +C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme +nous l'avons souhaité ou prévu, et que, dans les histoires que nous +inventons, nous sommes maîtres des destinées de nos personnages. Nous +faisons avec eux le _métier de Dieu_, ce qui est très amusant, bien que +ce ne soit qu'un règne dans le monde des rêves. + +Sur ce, bonsoir et encore merci, et à vous de tout coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLVI + +A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 12 février 1860. + +Chère mademoiselle, + +Je voudrais me mettre à votre point de vue, et trouver, dans votre +croyance, une ancre de salut à vous indiquer. Mais je ne crois pas à +l'institution catholique, et toute forme arrêtée dans la pratique +du culte me semble un obstacle entre Dieu et l'âme qui se connaît. +Vous-même, vous vous révoltez contre l'efficacité du prêtre, puisque +vous n'en trouvez aucun qui vous console et vous rassure. + +Vous vous faites de Dieu une idée trop étroite et vous ne voyez en lui +qu'un juge façonné à l'image de l'homme. Cela m'étonne de la part d'un +grand coeur et d'un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau +soit malade; et, je vous l'ai dit souvent, vous devriez changer +momentanément de milieu, voyager un peu, aller à Paris, secouer enfin +cette mélancolie noire qui vous ronge et qui n'a rien d'agréable à la +Divinité, rien d'utile à vos semblables. + +Si c'est une vertu que de se tourmenter ainsi, ou du moins si c'est la +preuve d'une grande modestie de l'âme et d'un grand élan vers le Ciel, +vous avez assez souffert, vous vous êtes assez déchiré et mortifié le +coeur, pour être bien sûre, à présent, que tout est expié et que vous +ètes complètement purifiée de vos prétendues fautes, auxquelles je ne +crois pas du tout. + +Relevez-vous donc de cet abattement; car, fussiez-vous réellement très +criminelle, Dieu, source de toute bonté, ne veut pas qu'on doute de lui, +ni qu'on s'occupe tant de soi-même, lorsque la vie n'est pas trop longue +pour l'aimer et lui rendre grâce. Il serait plus religieux de contempler +l'idée de sa perfection que d'examiner notre propre faiblesse avec tant +de crainte et de sollicitude. + +Croyez-moi toujours bien reconnaissante de votre affection et bien +affligée de vos peines. + +GEORGE SAND. + + + + +CDLVII + +A MAURICE SAND, A GUILLERY + + Nohant, 16 mai 1860. + +Peut-être es-tu a Paris, ou en train d'y revenir. Tu y trouveras mes +lettres, et celles de ce soir te signalent l'heureuse arrivée de toutes +tes bêtes. + +J'ai d'abord donné les plantes au jardinier, avec les instructions +écrites et verbales. L'euphorbe n'est presque pas flétrie, et, au bout +du compte, ton emballage à _la Robinson dans son île_ était très bien +fait. + +La salamandre est très vivante. On voudrait en faire un bracelet, tant +elle est belle! par exemple, nous ne savons pas trop quoi lui donner à +manger. L'orthoptère dégingandée était d'une _telle pétulance_ (elle +s'était ennuyée en voyage), que nous n'en savions que faire. Enfin, +on l'a installée dans un bocal avec de la mousse, de l'herbe et des +mouches, et elle a déjeuné d'un grand appétit en leur suçant le derrière +jusqu'à la ceinture; après quoi, elle s'est curé les dents avec beaucoup +de soin, a nettoyé ses mains et s'est endormie à la renverse, sur un +écart impossible: les mains repliées sur le ventre ou sur le brin de +chaume qui lui en tient lieu, retroussant sa queue de poule d'une façon +triomphante. C'est bien la plus étrange créature qu'on puisse voir, et +je n'ai fait que regarder ses poses et sa chasse aux mouches. + +J'ai ensuite examiné les cailloux, qui ne manquent pas d'intérêt. Les +huîtres fossiles sont d'un bon numéro. Elles ne _s'étaugeaient_[1] pas +la coquille dans ce temps-là . Les pierres à bâtir sont des travertins. +J'ai passé deux heures à étiqueter avec soin et, demain, je rangerai +dans une case particulière. + +J'attends avec impatience la nouvelle de ton arrivée à Paris. + +Ludre ne m'a envoyé aucun renseignement; donc, je ne pense pas qu'il +faille compter les attendre à Paris, et tu les attendras d'ailleurs +moins chèrement et plus commodément ici. Le temps est si beau, le jardin +et la campagne sont si charmants, que je regrette les jours que tu en +perds. C'est un mois de mai _des dieux_, chaud, moite; du soleil, et, de +temps en temps, la nuit; puis, le matin, de belles ondées qui font tout +pousser et tout fleurir. Pas d'orages ici, bien qu'il y en ait eu de +terribles ailleurs. + +Aussi je n'ai pas eu le courage de me remettre au roman à corriger. Je +vis dans la nature, étude et contemplation, sans pouvoir m'en arracher. +Viens donc le plus tôt possible; car la floraison est à présent en +avance. + +Je te _bige_ mille fois, et j'aspire à savoir que tu as fait bonne +route. + + [1] Elles ne s'en privaient pas. + + + + +CDLVIII + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant; 26 mai 1860. + +Cher ami, + +Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui +endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle[1]. Tâchez +de songer à lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera +possible. Croyez donc bien que, de mon côté, je ferai tout mon possible +pour récompenser votre _vertu_, et même votre _sournoiserie_, qui me +paraît une amabilité de plus. + +J'espère que Maurice va bientôt venir me raconter vos découvertes +chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez +tiré, de votre fournaise du Théâtre-Français, un fort bon mets pour le +public. Calmez les impatiences inévitables du métier d'auteur assistant +aux répétitions. Cela est terrible, je le sais, surtout à ce théâtre, +où chacun en prend à son aise; mais, en somme, dites-vous que vous êtes +dans l'âge où ces agitations font vivre. + +Moi, je suis dans celui où l'on prise davantage la tranquillité; mais je +ne vous souhaite pas d'avoir la philosophie trop précoce. Les paysans +d'ici disent: «On a bien le temps d'être vieux!» + +Bonsoir et merci, et tout à vous de coeur. + +G. SAND. + + [1] Charles Duvernet. + + + + +CDLIX + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON. (JEROME), A PARIS + + Nohant, 27 juin 1860. + +Monseigneur et cher prince, + +Je suis bien vivement affectée du coup qui vous frappe. Quelque prévu +qu'il fût,--car vous me l'aviez comme annoncé, la dernière fois que je +vous ai vu,--je comprends que votre douleur doit être grande, sachant +combien vous aimiez cet excellent père. C'était aussi un digne homme, +brave, loyal et d'une âme généreuse. + +Vous devez à son souvenir d'être encore lui, c'est-à -dire de résister au +chagrin, aux découragements qui s'emparent du coeur dans ces terribles +séparations, et de tenir bien haut toujours le drapeau de la vie, il est +lourd, j'en conviens, et la main des plus forts s'engourdit souvent à le +porter! Mais vous avez, pour ne pas faiblir, entre mille autres dons de +Dieu, le souvenir de ce père si jaloux de votre bonheur. Vivre bien et +noblement est une dette que vous avez contractée envers lui et que vous +saurez acquitter en restant vous-même, dans le chagrin comme dans le +calme. + +Croyez que vos amis, vous sachant affligé si profondément, vous aiment +davantage. Mon fils se joint à moi pour vous le dire du fond du coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLX + +A M. JULES BOUCOIRAN, RÉDACTEUR EN CHEF DU _COURRIER DU GARD,_ A NÃŽMES + + Nohant, 31 juillet 1860. + +Cher vieux, + +C'est une joie toujours, ici, de recevoir de vos nouvelles. Tout le +monde va bien. Je me porte infiniment mieux depuis que je suis vieille +et je réponds vite à votre demande. + +Non, les ouvrages des vivants ne tombent jamais dans le domaine public, +et les héritiers en ont la propriété vingt ou trente ans encore après +eux. Mais tous mes ouvrages sont vendus aussitôt que faits, pour un +temps donné; car on ne gagne pas ses frais à éditer soi-même. La Société +des gens de lettres, dont je fais toujours partie, n'a le droit de +traiter que pour de très courts écrits. Au delà de cent mille lettres, +elle est liée et même je crois que ce chiffre a été réduit. + +Vous voyez que ni elle ni moi ne pouvons vous autoriser. Je vais écrire +aux éditeurs dont les ouvrages que vous désirez reproduire sont +la propriété temporaire, afin de savoir s'ils autoriseraient la +reproduction. Je doute qu'ils soient, gentils à ce point. Mais +peut-être, s'ils demandaient un prix minime pour vous accorder ce droit, +verriez-vous de l'avantage à en passer par là . Il est évident que, si +ces reproductions donnent une valeur au journal, c'est parce qu'elles ne +sont pas autorisées par leur _non-valeur_ commerciale. + +Maurice vous embrasse de tout son coeur et vous aime toujours. Il compte +bien vous envoyer son livre de _Masques et Bouffons_ aussitôt qu'il +pourra en avoir quelques exemplaires. C'est un ouvrage cher, à cause +des images, et son éditeur, pressé de vendre, le sert le dernier. +Je n'espère pas que vous réussissiez à le marier (Maurice, pas +son éditeur), si vous lui cherchez femme parmi les dévots et les +légitimistes. Je préférerais de beaucoup une famille protestante. Voyez +pourtant ce qu'on vous dira et faites-m'en part. Je désire bien qu'il +se décide et qu'il devienne père de famille. Si vous lui trouviez une +charmante personne, ayant des goûts sérieux, une figure agréable, de +l'intelligence, une famille honnête, qui ne prétendrait pas enchaîner +le jeune couple à ses idées et à ses habitudes autrement que par +l'affection, nous rabattrions bien des prétentions d'argent. + +Bonsoir, mon vieux enfant. Je vous écrirai dès que j'aurai une réponse +des éditeurs. + +A vous de coeur. + +GEORGE SAND. + +Quand vous verra-t-on? + + + + +CDLXI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, novembre 1860. + +Chère cousine, + +Je vous revois, dans mon souvenir, à travers un nuage; mais je n'ai pas +oublié que je vous ai vue un instant. Je n'avais pourtant pas ma +tête; car ce n'est que le lendemain ou le surlendemain que je me suis +retrouvée à Nohant. Jusque-là , j'étais dans une ruine, je ne sais où. +Vous m'avez certainement porté bonheur, et votre présence, vos souhaits, +votre coeur vivant et aimant, celui de mon Lucien[1], qui a été si +affectueux pour moi, qui a tant pleuré pour moi, à ce qu'on m'a dit, +tout cela s'est joint aux excellents soins de mon pauvre Maurice, et de +mon adorable petit vieux docteur Vergne. + +Vous m'avez donc tous ramenée à la vie. J'ai senti, sur mon lit +d'agonie, que vous ne vouliez pas que je mourusse, et j'ai secoué la +torpeur finale. + +Ainsi, au lieu de vous dire que je suis fâchée du triste voyage que +je vous ai fait faire, je vous en remercie; car je suis sûre que ma +destinée a voulu que vous vinssiez aider à me sauver. + +Je suis encore faible pour écrire; mais je veux vous dire que la force +m'est revenue pour vous aimer et vous embrasser de tout mon coeur, ainsi +que le cher cousin, et vos enfants, tous vos enfants, y compris Raoul, +que je me figure connaître, quoique je sache bien ne pas l'avoir vu. + +Maurice vous embrasse de toute son âme. + +Au revoir, chère belle cousine, à Paris et à Nohant. + +G. SAND. + + [1] Lucien Villot, fils de madame Villot. + + + + +CDLXII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 9 décembre 1860. + +Chère Altesse impériale, + +Voici l'exemplaire de l'ouvrage de mon fils que vous avez bien voulu +vous charger de faire agréer _al re galantuomo._ Si Maurice ne vous le +porte pas lui-même, c'est qu'il me soigne encore un peu. Je vous envoie +aussi la lettre qu'il a écrite à ce héros, dont il est justement +épris.--Le maudit héros! il m'a pourtant forcée, moi, d'abjurer l'idée +républicaine italique! Devant tant de patriotisme, de bravoure, de +loyauté et de simplicité (caractère de la vraie grandeur), les théories +ont tort, le coeur est pris; et c'est le coeur qui gouverne le monde on +a beau dire que les hommes ne valent rien, c'est le _sentiment_ qui fait +les vrais miracles de l'histoire. + +Mon fils avait écrit cette lettre et me l'avait remise il y a déjà +longtemps; mais le relieur a tardé à finir la reliure, et, alors, vous +avez été frappé d'un malheur que j'ai vivement ressenti pour vous et +avec vous. Je n'ai pas voulu vous importuner de cet envoi. Et puis est +venue ma maladie et l'imbécillité de la convalescence. D'ailleurs, +Victor-Emmanuel avait bien d'autres _chats à fouetter_, que d'ouvrir un +livre d'art pur et simple. Mais ce livre est un hommage rendu au génie +italien, et, parmi les plus humbles droits, il a celui d'être mis aux +pieds du libérateur de l'Italie. Un mot de vous expliquera et excusera +cette hardiesse. Je n'ai pas changé la date de la lettre de Maurice, +date qui témoigne d'un empressement non secondé jusqu'ici par les +circonstances. + +Quoique guérie, je n'ai pas la permission du médecin pour aller à Paris, +où je ne manque jamais de prendre la grippe, et je dois passer lévrier +et mars dans le Midi; je rêve les cistes et les bruyères en fleurs du +Piémont ou des frontières françaises; car ma passion du moment, c'est la +botanique. Si vous allez par là , courir après cette solitude qui fuit +les princes, vous êtes bien sûr de me rencontrer dans le coin le plus +champêtre et le plus retiré, vous aimant toujours d'un coeur sincère et +dévoué tendrement. + +GEORGE SAND. + + + + +CDLXIII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 11 décembre 1860. + +Cher enfant, + +Je veux vous demander quelle préparation de fer on vous administre. Le +fer est très à la mode et c'est bien vu. Mais les médecins ne sont pas +tous chimistes, et, en prescrivant le fer très à propos, ils ne savent +pas toujours, même les plus habiles en tant que médecins, sous quelle +forme il s'assimile avantageusement et réellement à notre économie, et +sous quelles autres, formes il charge l'estomac, s'y transforme _en +encre_ et ne s'assimile en aucune façon. J'ai un vieux ami, médecin et +chimiste, qui a l'emploi du fer et de diverses préparations à l'état +d'idée fixe, et qui a essayé et travaillé ce médicament durant des +années. J'ai fait avec lui des expériences nombreuses et _je sais_ qu'il +a raison de dire qu'une seule des préparations est toujours +assimilable et jamais nuisible. Pour abréger, voyez si vos recettes +portent:--_Tartr. fer. Potass. crist. en paillettes_.--Si oui, dormez +tranquille et comptez que le fer vous guérira;--si non, n'en abusez pas +et même n'en usez pas. Je sais bien que vous devez avoir les _princes de +la science_, comme on dit, dans votre manche. Mais peut-être les princes +n'ont-ils pas le loisir d'analyser minutieusement ces détails. Et, au +bout du compte, tout en vous soignant bien, ne vous soignez pas trop; le +grand remède sera une vie modérée en toute chose, pendant quelque temps; +beaucoup d'air pur et de campagne, et l'oubli du _moi_ le plus souvent +possible. + +Notre grand mal à nous autres, c'est l'excitation; mais il y a aussi +grand mal à vouloir la supprimer tout à fait; car nous ne sommes +point bâtis comme les oisifs ouïes positivistes, et l'absence totale +d'émotions, de travail, de fatigue même, nous jette dans l'atonie, qui +est le plus grand ennemi de notre organisation. + +On fait bien de nous retenir de temps en temps; mais les médecins et les +amis qui nous enchaînent à la médication et au calme absolu nous tuent +tout aussi bien que les chevaux qui nous emportent. + +Moi, j'ai le roi des médecins, un homme sans nom, mais qui sait ce que +c'est qu'une personne et une autre personne. Le lendemain du jour où +j'étais au plus mal, il m'a fait manger, j'avais faim. Le surlendemain, +il m'a permis de prendre du café, j'en ai l'habitude, et a consenti à me +laisser sortir du lit, dont j'ai horreur. Il m'a laissée causer, rire +et m'efforcer de secouer le mal. Il savait, il sait, je sais et je sens +aussi, depuis que j'existe, que, quand je pense à la maladie, je suis +malade. J'ai eu autrefois de forts accès d'hypocondrie tout à fait +contraires à ma nature, et c'était la faute des amis et des médecins, +qui m'ont gratifiée dix fois de maladies que je n'avais pas. Prenez +garde à cela. Vous me dites que vous êtes découragé et atteint. Ne le +dites qu'à moi, tant d'autres se réjouiraient, et ne laissez pas dire +que vous êtes malade sérieusement. Songez à tous ces jaloux que se +frotteraient les mains; les jaloux, c'est tout le monde. Ce ne sont pas +seulement les rivaux de métier, ce sont tous les paresseux, tous +les incapables, qui souffrent de voir une existence brillante et +triomphante. C'est le public tout entier, qui est ingrat et qui aime à +voir hésiter et souffrir ceux qu'il encensait hier et qu'il encensera +demain si le patient résiste. Vous avez souffert par le théâtre dans ces +derniers temps. Trop de tracasseries, d'incertitudes, d'impatiences, et +mille choses que je devine, sachant quel est le milieu et comment s'y +forgent les immenses contrariétés. Vous devez vous en affecter plus que +moi et plus que tout autre, parce que, après les plus grands succès +obtenus dans ce temps-ci, vous aviez le droit d'imposer votre pensée, +votre forme, toutes les exigences légitimes, toutes les hardiesses, +toute la souveraine liberté de votre talent. + +Vous avez trouvé l'obstacle aussitôt que les billets de banque ont un +peu diminué dans la caisse du théâtre, et vous voilà heurté à l'écueil +du siècle: l'argent. Votre talent a grandi; mais, si les recettes ont +baissé, la foi abandonne le directeur, et tous les intermédiaires dont +vous avez besoin pour révéler votre génie au public. Le public lui-même +s'étonne que vous grandissiez en maturité dans la science de la vie. Il +est routinier et les rapides progrès l'étourdissent. Il y résiste et les +combat tant qu'il peut. Pour peu qu'on le craigne, qu'on le ménage, il +croit être fort; mais, au fond, il est bon enfant et il vous reviendra, +aussi assidu et aussi passionné qu'auparavant si vous ne pliez pas. +Guérissez-vous, distrayez-vous surtout, oubliez un peu ces luttes +pénibles et, si vous laissez dire que vous êtes malade et découragé, que +ce soit pour jeter votre béquille un beau matin et lui montrer que vous +êtes plus fort que jamais. + +Voilà , cher fils, ce que, depuis quelques jours, je voulais vous dire; +mais je n'étais pas encore assez forte pour écrire plus d'une ou deux +pages. Venez me voir quand il fera moins mauvais et quand vous ne serez +plus si tenu par le traitement. Je compte aller dans le Midi en février. +Vous devriez en faire autant. Voyons, voyons, il faut retrouver cette +grande énergie physique et intellectuelle qui vous a inspiré de si +belles choses. + +Songez que vous avez été l'enfant gâté de la destinée et que vous l'êtes +encore; car vos moindres succès seraient des succès de premier ordre +pour les autres. + +Si vous vous sentez bas et affaibli, dites-vous que c'est peut-être +un bien; car, dans les bonnes organisations, ce sont des crises qui +présagent un _renouveau_ superbe. Patientez, traînez-vous en souriant, +et répétez-vous sans cesse: _Ça passera!_ + +Quand vous en serez bien convaincu, ce sera déjà aux trois quarts passé. + +Je vous embrasse tendrement. + +G. SAND. + + + + +CDLXIV + +M CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 20 décembre 1860. + +Cher enfant, + +Je vous remercie de vos bons renseignements. Pour le moment, je n'ai +aucun parti à prendre; le temps est trop froid pour que je parte. +D'ailleurs, ce n'est qu'au mois de février que mes travaux me le +permettront. + +Et puis vous avez le déluge en ce moment dans le Midi, et nous sommes +encore mieux dans noire nid bien chaud que sur les chemins. Je crois +pourtant que des circonstances particulières, en dehors des convenances +de localité, nous pousseront vers Monaco ou Menton. Mais rien n'est +décidé et nous vous verrons au moins quelques jours à Toulon. + +Ce qui est décidé, grâce à votre réponse sur les dépenses modérées à +faire dans ces régions, c'est que nous pourrons y aller, que nous irons +et que nous nous verrons enfin. + +Je me porte bien, tout à fait bien, à la condition de me tenir +chaudement et tranquille pendant quelques semaines encore. Je reprends +mon griffonnage et je suis dans une disposition très douce et très +calme. On a été si bon autour de moi durant ma maladie, que je serais +bien ingrate de ne pas me trouver bien d'être encore de ce monde. + +On vous embrasse ici et on se réjouit de l'espoir de vous embrasser +pour de vrai bientôt. Mes tendresses à votre chère famille et à vous +toujours. + +G. SAND. + + + + +CDLXV + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A NICE + + Nohant, 25 décembre 1860. + +Mon cher enfant, + +J'ai su vos cruelles mésaventures; mais, en somme, nous rendons tous +grâce à Dieu de ce que vous en avez été quittes pour la peur, et nous +aussi, effrayés rétrospectivement pour vous autres! Vous me trouverez +optimiste de dire: _quittes pour la peur_, puisque vous avez eu +contusions et blessures, surtout la pauvre bonne. Mais, quand on ne +se casse ni bras ni jambe en pareille affaire, on est encore heureux. +Rassurez donc Angèle en lui disant combien les accidents de voyage sont +rares, puisque tel touriste n'en a rencontré aucun dans toute sa vie; +celui qui vous a accroché est une garantie pour l'avenir. + +Et puis qu'est-ce que le danger des voyages? Le danger n'est-il pas +partout et à toute heure? n'ai-je pas été prise de maladie terrible pour +une promenade au clair de lune, par un temps superbe, dans mon jardin? +Du jour au lendemain, étranglée au milieu du bien-être; du calme, de la +gaieté, de la santé parfaite, j'étais à la mort. Est-ce à dire que +je n'irai plus dans mon jardin et que je ne regarderai plus la lune? +Disons-nous bien que nous tenons à un fil, et, cela dit, n'y songeons +plus, ou nous ne vivrons pas, par crainte de mourir. Je sais bien +qu'Angèle a peur pour vous et pour son enfant plus que pour elle-même; +mais ne la laissez pas devenir superstitieuse en croyant vous-même à des +guignons et à des pressentiments. Le danger perpétuel et sous toutes les +formes étant le milieu auquel nous ne pouvons échapper, il y a aussi un +miracle perpétuel bien plus remarquable et envers lequel nous sommes +affreusement ingrats, et, ce miracle, c'est que nous y échappons +souvent. Si j'étais auprès d'elle, je suis sûre que je lui ferais +oublier ces terreurs, qui sont une maladie de l'imagination. + +Malgré vos infortunes, je vous envie d'être là -bas, sous un beau ciel +et dans un pays _accidenté_. Vous ne me dites rien de votre santé; j'en +augure qu'elle est déjà meilleure et je me réjouis de ce que vous ne +soyez point à Rome dans cette saison. C'est un endroit malsain, où +l'hiver est froid et long, où l'on ne trouve aucun bien-être; un pays à +donner le spleen même aux escargots. Vous me teniez bien avec Nice; mais +Hyères est plus près, plus chaud, dit-on, et, je crois, moins cher! Vous +me faites frémir avec votre maison _tout entière_ pour mille francs par +mois: douze mille francs par an! Peste! je le crois bien! On me dit qu'à +Hyères je dépenserai mille francs par mois pour quatre personnes, la +nourriture, etc., tout compris, et que nous serons fort bien. Enfin, +nous verrons. Je vous écrirai de là au mois de février et peut-être vous +tenterai-je. Si vous ne venez pas nous rejoindre, nous irons toujours +vous voir; car nous comptons visiter tout ce littoral. + +Donnez-nous de vos nouvelles souvent, nous vous tiendrons au courant de +notre côté. + +J'embrasse la chère famille de tout coeur. + +A bientôt. + +G. SAND. + + + + +CDLXVI. + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Nohant, 27 décembre 1860. + +C'est moi, chère enfant, qui aurais voulu embrasser ta grand'mère avant +son départ. Mais, le froid était trop vif et on ne me permet pas encore +de m'y exposer aussi longtemps que le voyage, pourtant bien court, de +Nohant à la Châtre. A mon retour du Midi, ce printemps, j'irai à Paris +vous voir dans votre installation nouvelle, et j'espère trouver la bonne +maman bien habituée et bien acclimatée. + +Dis à tes parents de ne plus s'inquiéter du tout de moi. Je ne me +souviens plus d'avoir été malade, et je crois n'avoir plus aucun besoin +des précautions que l'on m'impose. Mais je m'y soumets pour ne pas +mécontenter des gens qui m'ont si bien soignée et à qui j'ai causé tant +d'inquiétude sans le savoir. Je vais donc encore passer un mois au coin +du feu, et tu seras bien aimable de m'y donner de vos nouvelles. + +Il me tarde de savoir que vous n'êtes pas mécontents de Paris et que +la grand'mère a bien supporté le voyage. Embrasse-la bien pour moi, ma +mignonne, ainsi que tes parents et Valentine; je les charge de te le +rendre de ma part. + +Ta marraine. + +G. SAND. + + + + +CDLXVII + +A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE + + Nohant, 20 janvier 1861. + +Chers enfants, + +Je ne suis pas encore en route, quoique toujours très décidée à partir, +et je voudrais bien avoir de vos nouvelles. Je me flatte que le temps, +moins dur, quel qu'il soit, que chez nous, vous aura été favorable à +l'un et à l'autre; mais je serais pourtant bien contente de le savoir. + +Quelques mécomptes que vous puissiez avoir sur le climat, sur le +logement, sur les agréments du Midi, soyez sûrs que vous avez bien fait +d'y aller. Nous avons ici six pouces de glace sur les eaux dormantes, +et, depuis plus de vingt jours, un froid sec et dur qui rendrait les +pierres malades. Maurice n'a pas eu le courage encore de sortir du nid +pour aller affronter la température de Paris. J'aspire pour lui, autant +que pour moi, maintenant, à trouver une veine de temps radouci qui nous +permette de traverser le centre et le _bas centre_ de la France sans +geler en route. Notre but est toujours en suspens. Nous consacrerons +quelques jours à tâter, à chercher, à interroger notre fantaisie, +espérant trouver moins cher qu'à Nice; car les détails que vous me +donnez dépassent de beaucoup mon budget. + +Je n'ai rien à vous dire, _du pays d'ici_ que vous ne sachiez mieux que +moi, sans doute, par des correspondances. Nous vivons tous blottis dans +nos cases, comme des marmottes faisant leur hibernation. Je relis le +_Cosmos_ en entier, et j'en fais encore plus de cas que la première +fois. Lisez-vous _la Mer_, de Michelet? c'est très beau, avec les +défauts que vous lui savez, incapable qu'il est de toucher à la +femme sans lui relever les cottes par-dessus la tête; mais, dans cet +ouvrage-ci, les qualités l'emportent. Dans le commencement, il y a un +vaste et magnifique sentiment de la grandeur, de la couleur et de la +vie. + +Je voudrais bien vous donner quelque nouvelle du consul Crescens; mais +je suis trop ignorante pour en avoir jamais entendu parler. + +Vous avez envie de voir les splendeurs de la papauté? Vous verrez trois +comparses mal costumés et une bande d'affreux Allemands prétendus +Suisses, dont le déguisement tombe en loques et dont les pieds infectent +Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir +la pauvre mascarade. Mais les monuments, les Italiens, les tableaux, à +la bonne heure! seulement il faut un an pour tout voir un peu sainement; +car les premières semaines ne sont qu'un vertige et un casse-tête. + +Écrivez quelques lignes, mes chers enfants! ceux d'ici se joignent à moi +pour vous embrasser et vous aimer. + +G. SAND. + + + + +CDLXVIII + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE + + Nohant, 14 février 1861. + +Je te remercie, mon cher vieux. Tu es le plus aimable des amis, tu +t'occupes de mon plaisir et de mon bien-être. Et puis tu me montes la +tête avec cette villa, et les collections, et ces personnes si aimables +et si intéressantes. J'ai envoyé ta lettre et tes renseignements à +Maurice, qui est déjà là -bas s'occupant de mon logement. Je pense qu'il +n'aura rien conclu encore. + +Je pars demain, regrettant de ne pas vous embrasser tous au passage. +Mais il faut que je profite de la présence de mon géologue[1] à +Montluçon pour voir les forges et les mines. Cela rentre dans mon état +de romancier, sans en avoir l'air[2]. + +Mille tendresses et amitiés â toi et à tout le cher, monde. + +G. SAND. + + [1] M. Léon Brothier, ingénieur civil. + [2] Elle préparait alors son roman de _la Ville noire_. + + + + +CDLXIX + +A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE + + Tamaris, 20 février 1861. + +Chers enfants, + +Nous sommes arrivés et nous voilà même installés à une demi-heure +(par mer) de Toulon, _en deçà _ et _non au delà _, par conséquent loin +d'Hyères, de Nice et de tout ce qui s'ensuit. Maurice, parti en +fourrier, a trouvé Hyères fort prosaïque, plein de figures de malades ou +d'Anglais, pas de _chez soi_, pas de solitude, rien aux alentours qui ne +fût très cher ou très incommode. Enfin il s'est rabattu sur la rade de +Toulon et il nous a trouvé, pour cinq cents francs (trois mois), les +trois quarts d'une petite maison de campagne _très bourgeoise_, mais +extrêmement propre, que le propriétaire, avoué à Toulon, n'habite pas en +ce moment et ne loue jamais. C'est un homme charmant, qui est venu +nous installer et qui est reparti ce matin. Nous sommes là depuis +vingt-quatre heures, par un temps de chien, mais dans un site admirable, +au bord de la grande mer, au pied des montagnes, et perchés nous-mêmes +sur une colline couverte de pins superbes qui nous cachent entièrement, +et qui encadrent les plus belles vues du monde. C'est une solitude +absolue, pas de curieux: les mauvais chemins nous protègent contre les +flâneurs, la vie est très bonne pourtant et très confortable, à cause du +voisinage d'une petite ville qu'on appelle _la Seyne_. Nous avons pris, +pour vingt-cinq francs par mois, une bonne cuisinière, brave fille; pour +_plus cher_, un homme de confiance que nous connaissons, et nous voilà +casés à merveille et très économiquement. Nous sommes, malgré le gâchis +du quart d'heure, dans un climat superbe, à l'extrême pointe méridionale +de la France, au milieu d'une flore tout africaine. + +Si vous devez faire une nouvelle campagne d'hiver dans ce beau pays, +nous vous adresserons à des amis qui vous aideront à trouver des +conditions de ce genre. Mais j'avoue qu'il nous eût été impossible de +les trouver nous-mêmes, sans le secours des dévoués de la localité; car +ce n'est pas ici un endroit de mode et d'exploitation. + +À présent, comment vous offrirai-je l'hospitalité? J'espérais que mon +avoué-propriétaire laisserait à ma disposition le reste de la maison, +qu'il n'habitera pas avant le mois de juin; mais il n'y a eu aucun moyen +de l'y décider, parce qu'il veut _pouvoir y venir_. Voilà ce que c'est +que d'avoir affaire à un homme qui ne spécule pas; cela a aussi son +inconvénient. Mais, si vous revenez par ce côté-ci, nous irons vous +chercher à Toulon, à l'hôtel de _la Croix d'or_, où l'on est très bien, +ou à Hyères, que nous voulons aller voir dès qu'il fera beau. Vous +viendrez passer une journée à notre ermitage et nous vous reconduirons +_par terre_, si vous craignez un quart d'heure de houle un peu forte. +Nos mauvais chemins n'offrent aucun danger; ils sont crottés, voilà +tout; mais deux jours de mistral les auront balayés. Tâchez de réaliser +mon espérance; ou, si vous prolongez votre séjour à Nice, c'est nous qui +irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie, à l'adresse de +_Charles Poncy, à Toulon._ + +Mille tendresses de coeur à vous, et baisers à Angèle. + +G. SAND. + + + + +CDLXX + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Tamaris, 24 février 1861. + +Golfe du Lazaret, à une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort +Napoléon. + +C'est une colline couverte de pins-parasols, d'une beauté et d'une +verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, séparé d'un côté de la +grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas +de notre escalier rustique. Au delà de la plage, la vraie mer brise avec +plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle. +La tête sur l'oreiller, quand, au matin, on ouvre un oeil, on voit +au loin le temps qu'il fait par la grosseur des lignes blanches que +marquent les lames. A droite, le golfe s'ouvre sur la rade de Toulon, +encadrée de ses hautes montagnes pelées, d'un gris rosé par le soleil +couchant. + +A droite, s'élève le cap Sicier, autre montagne très haute et d'une +belle découpure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une +partie de notre vue de face, s'étend une petite plaine bien cultivée, +une sorte de jardin habité. Derrière nous, le fort Napoléon sur une +colline boisée plus élevée que la nôtre et qui nous fait un premier +paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et +d'autres immenses montagnes derrière, second paravent, que dépasse en +troisième ligne la chaîne des Alpines du Dauphiné. + +Tout cela est d'un pittoresque, d'un déchiré, d'un doux, d'un brusque, +d'un suave, d'un vaste et d'un contrasté que ton imagination peut se +représenter avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c'est plus beau +que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance; car je n'avais rien +rêvé de pareil, et notre pauvre France, que l'on quitte toujours pour +chercher mieux, est peut-être ce qu'il y a de mieux. + +Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son +plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont +à peu près les seules plantes de nos climats que j'aie encore aperçues; +le reste est africain ou méridional extrême: cistes, lièges, yeuses, +arbousiers, lentisques, cytises épineux, tamarins, oliviers; pins +d'Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne +faut pourtant pas oublier la vigne et le blé parmi nos compatriotes; on +boit ici, à bon marché, du vin excellent. Le pain est bon; il y a peu de +poisson, mais le mouton et le boeuf sont passables. C'est le fond de +la nourriture avec les coquillages, très variés, mais généralement +détestables pour ceux qui n'aiment pas le goût de varech. + +La maison que nous habitons est petite mais très propre, et nous y +sommes seuls dans un désert apparent. Personne n'y vient et personne n'y +passe; mais, tout près de nous, il y a un petit port de mer appelé +_la Seyne_, qui est grand comme la Châtre et où notre factotum va +s'approvisionner tous les matins. De plus, il va à Toulon tous les jours +par un petit vapeur, moyennant trois sous. + +En outre du factotum mâle, nous avons une cuisinière naine, qui est une +excellente fille, et un âne nain, baudet d'Afrique appelé _Bou-Maza,_ +qui ne mange jamais que des fagots d'olivier sec et qui est devenu fou +aujourd'hui pour avoir avalé une poignée de foin. + +La maison coûte cinq cents francs pour trois mois, la cuisinière +vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au propriétaire, un +charmant avoué qui met tout par écuelles pour nous recevoir. Nous avons +chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle à manger, +un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos bêtes. Le +rez-de-chaussée, tu peux te le figurer: c'est la distribution du +Coudray[1]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques +et une étroite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline +inculte, rocailleuse, ombragée d'arbres superbes à travers les tiges +desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines. +Le sol est calcaire triasique el on y trouve une partie de nos coquilles +fossiles de Nohant et du Coudray. A deux pas, nous avons des granits et +des laves; toute la côte est très variée, par conséquent, de formes et +de couleurs. + +Le pays environnant est à la fois riant et sauvage. Quant au climat, il +est rude et superbe, varié et heurté comme le pays: des jours de pluie +diluvienne, des vents très rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le +nez, d'une belle couleur), des humidités suaves et chaudes; tout cela se +succédant avec rapidité, et ne rendant guère malade; car, avant-hier, +j'ai fait deux lieues à pied pour ma première promenade; hier, j'étais +dans mon lit avec la fièvre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce +matin, j'ai fait une lieue; ce soir, je me porte on ne peut mieux; je +n'ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n'en souffre plus. +Maurice a passé par les mêmes crises. + +Je reprends ma lettre pour l'expliquer comme quoi nous avons renoncé à +Hyères et à ses palais. Maurice y a été et a découvert que c'était une +jolie ville, plantée au beau milieu d'une plaine, loin de la mer, loin +des montagnes, loin des bois; une ville d'Anglais où il faut toujours +être sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous +convenir. C'était le cas d'aller voir Saint-Pierre des Horts; mais +Maurice a calculé que, lors même qu'on nous rabattrait énormément sur le +prix annoncé au prospectus, nous serions encore loin de compte. Il s'est +informé néanmoins. Il a su qu'il était à peu près impossible de s'y +nourrir sans avoir à son service des gens du pays, comme nous les avons +pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous +assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. Où +trouver cela à Hyères, pays de haute exploitation? et à qui demander de +se charger pour nous de tous ces détails? + +Le Midi n'est pas si facile à habiter qu'il s'en vante. Ici même, à deux +pas de tout, ça n'a pas été tout seul, et ça ne va pas encore à souhait. +Depuis deux jours, il pleut, et, quand il pleut, personne ne bouge; +Bou-Maza lui-même ne veut pas sortir de son écurie. On peut donc mourir +de faim chez soi, si on n'a pas pris ses précautions. Cela se conçoit +quand on a vu ce que c'est que les pluies des pays chauds. Comme ils +sont souvent à sec pendant six ou dix mois de suite et que pourtant +il tombe dans le Var; calcul fait, autant d'eau que dans les autres +départements français, tout crève à la fois, et, dans une minute, que +l'on soit âne ou chrétien, on est trempé comme une éponge. Et puis ça ne +s'arrête pas; il n'est pas question, comme chez nous, de _laisser passer +le nuage_. Le nuage ne passe pas, ou plutôt il passe toujours, et douze +heures d'affilée ne l'épuisent pas. + +Donc, nous nous sommes rabattus sur le plus proche voisinage de nos +amis, d'autant plus que le pays est beaucoup plus beau que tout ce qu'on +va chercher ailleurs. Ça ne nous empêchera pas d'aller visiter toute la +côte, par conséquent Hyères, quand il fera beau et qu'on pourra tenir la +mer. Nous nous réclamerons alors de ta protection pour voir Saint-Pierre +et ses beautés. Pour le moment, les navires que nous voyons passer en +pleine mer font si triste figure, que nous n'avons guère envie de nous +y fourrer; car, avec ce déluge, il y a un vent d'est à décorner les +boeufs. Aujourd'hui, le vent couvrait si bien le bruit du tonnerre, +qu'on ne pouvait pas les distinguer l'un de l'autre.--Ce soir, clair +de lune et tempête. La mer est en argent, mais pas riante, comme de +l'argent dans la poche d'un pauvre diable. + +Voilà notre bulletin, aussi complet que possible. Il nous faut le tien +et celui de la famille. Êtes-vous de retour au Coudray? Quel temps y +fait-il? Es-tu sorti de tes ennuis de procédure à Nevers? Le moutard +est-il toujours beau et _brave homme_? Et Berthe? et tout le monde? +Embrasse-les tous pour moi et présente-leur mes amitiés. À toi de coeur, +mon cher vieux. + +G. SAND. + + [1] Campagne de Charles Duvernet. + + + + +CDLXXI + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NÃŽMES + + Tamaris, 25 février 1861. + +Cher ami, + +Nous sommes arrivés, par un temps de chien (le 18 courant), à Toulon, +où Maurice, pressé de me trouver un gîte convenable aux environs, était +depuis huit jours, courant d'une campagne à l'autre, et par conséquent +ne pouvant songer à aller vous voir. Il a été à Hyères, il en est revenu +mécontent, ne trouvant rien là de possible pour mes goûts de solitude +et de vraie campagne. Il s'est rabattu sur la rade de Toulon et sur +les golfes voisins. Enfin, la veille de mon arrivée, il a trouvé une +maisonnette toute petite, mais bien propre, dans un pays _idéalement +beau_. Je ne vous en dis rien: vous verrez notre site et nos environs. +L'endroit s'appelle Tamaris. (Je m'y suis installée le 19.)--Mais, pour +y arriver, soit par mer, soit par terre, il faut quelques renseignements +locaux. Donc, quand vous viendrez nous voir, il faudra aller par le +chemin de fer jusqu'à Toulon. Là , vous irez trouver Charles Poncy, notre +ami, rue du Puits, n° 7. Il vous amènera ou vous fera conduire, et, en +même temps, il vous remettra ou vous fera remettre une clef au moyen de +laquelle vous aurez, chez nous, un gîte; car nous n'avons qu'une partie +de la maison; mais notre propriétaire, homme très aimable, nous a promis +une chambre d'ami dès que nous en aurions besoin. Voilà ! Nous n'avons +encore eu que deux jours de beau temps sur six. Ne venez pas sans que le +temps soit remis; car je ne pense pas que nous différions beaucoup de +température, sauf qu'ici nous avons des pluies insensées quand le ciel +s'y met, et nos chemins sont laids, notre horizon triste, notre campagne +maussade par conséquent. Il faut que nous puissions vous promener dans +le soleil. + +Sur ce, à bientôt, j'espère, cher enfant. Ce sera une joie de famille, +et, en attendant, on vous embrasse de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLXXII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Tamaris, 15 mars 1861. + +Mon cher vieux, + +Je t'adresse ma lettre à Nevers, bien que je pense que tu doives être +au Coudray; mais je me dis que, de Nevers, on te l'enverra exactement, +tandis que, du Coudray à Nevers, ce ne serait peut-être pas la même +chose. + +J'ai reçu la tienne, de lettre, et je suis heureuse de voir que ton +petit mioche te donne toutes les joies de la _grand'paternité,_--je +souligne! Voici, hélas! comment tout se compense et s'équilibre dans +le bien et dans le mal pour chacun de nous. Mes yeux voient des mers +d'azur, des montagnes superbes, des fleurs charmantes; mais ils ne +verront plus que le portrait de ma pauvre Nini, qui était la perle et la +fleur par excellence de ma vieillesse. Je ne la sentirai plus sur mes +genoux ni dans mes bras, je n'entendrai plus sa voix, je n'échangerai +plus rien avec elle en cette vie.--Résignons-nous; notre cause et notre +but nous sont, inconnus, mais ils sont l'oeuvre et le vouloir de Dieu. +Ils ne peuvent donc être mauvais, et tout, après la vie, doit être +dédommagement, puisque, dès cette vie, tout conduit à la notion de +l'équilibre et de la rémunération. + +Maurice a été à Hyères pour la seconde fois, un peu poussé par un dégoût +momentané du séjour de Tamaris, où le mistral souffle de temps en temps, +et plusieurs jours de suite avec une violence inouïe. J'étais assez +souffrante et il disait que si le climat d'Hyères était moins brutal, +il voulait m'y transporter. Mais il a trouvé que c'était la même chose, +alternative de bourrasques et de séries de jours admirables. + +Il a été voir M. Germain, dans son château, très pittoresque et très +beau, de Saint-Pierre des Horts. Le châtelain l'a très bien reçu et lui +a offert pour moi un beau logement à très bon marché, ce qui est fort +aimable. + +Mais je suis installée et c'est une assez grande affaire dans ce +pays, où, même aux portes des villes, les ressources et les moyens de +communication n'abondent pas. On va peu par terre, les chemins sont +assez négligés et décrivent nécessairement des courbes immenses autour +des golfes qui dentellent la côte. La mer est le seul vrai chemin, et, +quand elle est mauvaise, ce qui arrive souvent ce mois-ci, on est un peu +claquemuré. Nous avons surmonté tous ces petits ennuis du commencement, +en nous mettant au courant des habitudes et des ressources de la +localité et en nous attachant enfin un commissionnaire actif et +intelligent, après en avoir essayé deux qui étaient de charmants +garçons, mais peu dégourdis, moins dégourdis que des Berrichons, et +craignant la pluie comme des chats. Ici, pour le caractère et le +tempérament, il n'y a pas de milieu. Ils sont ou tout à fait _chiffes_, +ou tout à fait énergiques. Nicolas-Napoléon fait très bien notre +service; la cuisinière Rosine, une vraie guenon, chante et rit toujours. +L'âne va à la provision sans regimber; le chien nous prend pour ses +maîtres, et les poules me suivent comme à Nohant. + +On nous apporte d'excellents poissons de mer tout vivants; nous savons +maintenant qu'il n'en faut pas demander les jours de mistral; nous nous +sommes procuré beaucoup de tables; car, bien que notre Coudray maritime +soit suffisamment meublé quant au reste, les tables sont ici des meubles +de luxe. On ne lit pas, on n'écrit pas, on vient à la campagne pour se +promener et dormir. Nous sommes enfin bien casés, résignés aux tempêtes +et très dédommagés par la possibilité de travailler et par la beauté des +journées admirables qui succèdent aux ouragans. Le printemps se fait au +milieu de ces tempêtes comme si de rien n'était. Les solides pins d'Alep +au parasol majestueux et les lièges rugueux tendent le dos et ne rompent +pas; les plantes à feuilles persistantes s'en moquent également et +l'olivier n'en est ni plus ni moins pâle. Parmi ces insensibles, les +vraies plantes printanières commencent à sourire. Les tamarix et les +lentisques en boutons, les anémones lilas et pourpre jonchent la terre; +et les orchys fleurissent à l'ombre. + +J'ai trouvé dans un bois voisin _l'épipactis céphalante,_ qui n'est pas +de nos pays et qui, je crois, est assez rare partout. + +C'est une orchidée blanc de neige, avec une tache dorée sur le _labile_ +très jolie plante, élégante. J'ai été voir à Saint-Mandrier, qui est un +hospice de marine avec un beau jardin botanique, des palmiers et autres +exotiques très grands, des bosquets de poivriers couverts de leurs +jolies graines rouges, et des _sterculies_ dont l'odeur, exprimée par le +nom, n'est pas précisément celle de la rose. + +Tout cela est en dehors de mon récit sur le docteur Germain. Pour en +revenir à lui, Maurice, qui se flattait de voir ses riches collections +d'histoire naturelle, a eu le désappointement d'apprendre qu'elles +n'existaient que sur le prospectus; mais le personnage lui a paru tout +de même un savant sérieux et un homme de grande valeur. Je compte +certainement, le mois prochain, l'aller voir, lui et son château moyen +âge, dont Maurice m'a apporté de sa part plusieurs photographies. Cela +s'arrange d'autant mieux que ledit docteur est en ce moment en route +pour la Nièvre, où il passera huit ou dix jours. Il est possible qu'une +autre année, connaissant ce bon gîte de Saint-Pierre, j'aille y frapper +pour la saison. + +J'ai beaucoup travaillé au _lessivage_ de _Valvèdre_ depuis que je suis +ici. Je touche à la fin de ce gros travail. + +Bonsoir, cher vieux; voilà encore une longue causerie; mais je finis +brusquement faute de papier. Tendresses à vous tous et grandes amitiés +d'ici. + +G. SAND. + + + + +CDLXXIII + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Tamaris, 28 mars 1861. + +Chère cousine, + +Vous aurez reçu déjà une lettre de Lucien[1] qui a, par un heureux +hasard, vu tout de suite à Toulon, où il se trouvait hier avec Maurice +et Boucoiran (un de mes plus anciens et meilleurs amis), l'article du +_Moniteur_ concernant son père. Ils m'ont apporté cette bonne nouvelle; +le brave enfant était ravi et ç'a été fête à Tamaris. Il vous avait déjà +écrit, ce matin; il est parti pour Lestac. + +Maurice l'a accompagné un bon bout de chemin en wagon et l'a quitté pour +aller voir une ruine romaine perdue dans les sables du rivage. Il est +revenu ce soir à onze heures par des chemins bien noirs. Mais Lucien est +sur une des plus belles routes du monde et il nous a fait espérer qu'il +reviendrait passer encore deux jours avec nous; après quoi, il gagnera +Nîmes avec notre Boucoiran, qui l'aime déjà de tout son coeur et qui lui +montrera _ex professo_ tout ce qui pourra l'intéresser dans ce pays. + +Il va bien, votre cher enfant; il a couru comme un Basque avec ces +messieurs, bravant la tempête au bord de la mer, afin de voir déferler +les grandes lames. Il a fait, bon gré mal gré, de la botanique et de +l'entomologie. Il a appris une _patience_ qui est aussi difficile qu'un +problème de mathématiques. Il a mangé beaucoup de petits gâteaux et ne +s'est point passionné pour les coquillages de nos rêves qui ne valent +pas le diable. Il est toujours aussi charmant et aussi sympathique, et +son arrivée a été une véritable joie pour nous tous. + +Ma santé se remet. Le mistral a fait place à un temps plus doux; encore +quelques jours, et nous aurons, à ce qu'on nous assure, un temps +délicieux. Je crois que Maurice compte accompagner Lucien et Boucoiran +à Nîmes. Vous voyez qu'on n'est pas pressé de se quitter les uns les +autres et qu'on se reconduit pour être plus longtemps ensemble. + +Ce Boucoiran est l'ancien précepteur de Maurice; c'est un coeur d'or et +un homme du plus grand mérite, sachant énormément de choses; Lucien est +déjà avec lui comme avec un papa. + +Combien nous sommes heureux de ce qui concerne le vrai papa! nous nous +en tourmentions; nous en parlions à toute heure; mais je disais, moi: +«Si le prince s'en charge, ça réussira, car je ne connais pas de +meilleur ami.» J'espère que je le verrai lorsqu'il viendra à Toulon, où +on travaille à son yacht Si vous savez quelques jours d'avance l'époque +de son départ, vous serez bien aimable de me l'écrire pour que je ne +sois pas en tournée aux environs dans ce moment-là . + +Bonsoir, chère cousine; dormez sur les deux oreilles. Si votre cher +enfant nous revient, nous _le choierons_ comme de coutume. + +Je vous embrasse de coeur. + +G. SAND. + + [1] Lucien Villot, fils de madame Villot. + + + + +CDLXXIV + +A LA MÊME + + Tamaris, 19 avril 1861. + +Chère cousine, + +Votre cher enfant est parti il y a deux heures. Nous revenions d'une +longue promenade dans les montagnes, il a trouvé votre lettre à la +maison. Il a couru faire son paquet, et, quoiqu'il criât la faim depuis +deux heures, il est parti sans dîner, dans la voiture qui nous ramenait +de la promenade et où nous lui avons lancé une croûte de pain, un +morceau de jambon et une bouteille de vin. Mais, malgré tout cela, +sera-t-il arrivé à temps à Toulon pour le départ du chemin de fer? Nous +sommes à plus d'une lieue dans les terres et les chemins sont durs, les +_équipages_ de la localité ne vont pas vite, et les bateaux ne partent +pas après le coucher du soleil. Donc, s'il n'arrive pas avant ma lettre +ou en même temps, c'est qu'il aura eu un retard inévitable et aura été +forcé de coucher à Toulon. + +Ce cher enfant avait le coeur gros de quitter ce magnifique soleil et +cette vie à travers champs dans un pays splendide. Si son coeur le +rappelait près de vous et de son père, ses jambes et son cerveau +regrettaient l'animation des courses et la liberté du grand air; et +nous, il faut avouer que nous le retenions de jour en jour; car nous +l'aimons tendrement et c'était plaisir de le voir vivre à pleins poumons +dans ce climat énergique. Mais ni son coeur ni notre conscience n'ont +hésité devant l'appel sérieux que vous lui faisiez, et, tout abasourdis, +tout chagrins du grand vide qu'il nous laisse, nous ne l'avons pourtant +pas retenu davantage. C'est un enfant excellent, un coeur d'or, une vive +intelligence, et un corps qui grandit encore, qui a des inquiétudes dans +les pattes quand on le retient en place une heure, et qui a besoin de +sauter comme un poulain dans un pré. Encore un peu de temps de ces +gambades nécessaires, et il travaillera; car il a, pour cela, toutes les +aptitudes et toutes les facultés voulues. + +À son âge, Maurice ne pouvait guère non plus s'occuper. Les garçons ont +un développement plus tardif que nous. Il n'est devenu _piocheur_ qu'à +vingt-deux ou vingt-trois ans. Ne vous inquiétez donc pas de ce besoin +de flâner. Il vous aime tant d'ailleurs, il a tant de vénération tendre +pour son père, qu'il fera tout ce que vous exigerez. Enfin nous le +regrettons, nous désirons le revoir à Nohant, nous le chargeons bien +d'obtenir cette joie pour nous; mais nous voulons aussi que votre +volonté soit faite, _aujourd'hui et toujours_. + +Ce bon Lucien vous dira que j'ai été longtemps souffrante et patraque et +qu'il m'a souvent tenu compagnie finalement. Je suis presque tout à fait +bien à présent et nous avons pas mal couru dans ces derniers jours: quel +chagrin que vous soyez clouée à Paris, où il fait si triste et si froid, +quand une vingtaine d'heures de voyage peuvent vous transporter sous un +ciel bleu et chaud! Ce n'est pas que j'aime passionnément la Provence, +je lui préfère nos bords de la Creuse et nos fraîches montagnes +d'Auvergne; mais nous n'avons plus de printemps par là , et, ici, ça +existe encore. + +Bonsoir, chère cousine; embrassez pour moi le cousin, et recevez tous +les tendres respects de Maurice. + +G. SAND. + + + + +CDLXXV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Tamaris, 24 avril 1861. + +Cher enfant, + +Envoyez-moi deux ou trois feuilles de papier ministre, à _pétition_, +avec enveloppes _ad hoc_. Il faut écrire à l'impératrice sur ce +papier-là et je demande deux ou trois feuilles et enveloppes en cas de +_ratures_; car j'y suis sujette et il n'en faut pas trop. Envoyez-moi +aussi une ou deux enveloppes encore plus grandes pour contenir l'envoi +et le faire passer, par Damas-Hinard, secrétaire des commandements de +ladite souveraine. C'est un homme charmant, qui plaide les bonnes causes +auprès d'elle. + +Maintenant, cela ne réussira peut-être pas. J'ai déjà beaucoup demandé +pour des désastres semblables. On ne m'a pas encore refusé; essayons +encore. Je vais faire le résumé. Envoyez-moi le papier dans un petit +carton, pour que Nicolas ne m'apporte pas ça chiffonné et sali. + +Maintenant quelle somme faut-il demander? L'impératrice donnera de sa +bourse probablement. Espérons-le, car, si elle renvoie au ministère +de la marine, nous n'aurons que des paroles, et même peut-être moins. +Demandons-lui donc un secours, un mouvement de coeur, deux mille francs. +C'est peu, mais moins nous demanderons, plus sûrement nous obtiendrons. +Qu'en pensez vous? + +Je ne sais où vous prenez vos défauts, vos indiscrétions et toutes les +peurs que vous vous faites. Je ne sais rien de vos crimes, sinon que +vous mettez votre cravate en fou, ce qui m'est bien égal, et que vous +faites des calembours, ce qui me révolte de la part d'un poète. Fils +ingrat, vous vous amusez à jouer faux sur un stradivarius! sur cette +langue française, magnifique instrument que vous devriez tenir pour +sacré, puisqu'il a servi de manifestations à votre âme, à votre coeur +et à votre génie naturel! Qu'eussiez-vous fait avec l'instrument que +le ciel et les hommes ont donné à Mathéron[1]? Il dit: «Une +_seule-t-auberge, un chivau, le mer, la sable;_» et pourtant, il m'amuse +à entendre, parce qu'il parle comme il sait et comme il peut. Mais +savoir la musique à fond pour se délecter aux fausses notes! Vous n'êtes +qu'un ingrat et un impie. + +Après cela, s'il vous faut absolument ces affreux _couacs_ pour digérer, +je vous les pardonne, et, eussiez-vous mille autres vices, vous êtes si +bon, si aimant, si sûr et si vrai, que, tout en vous grognant, je vous +les passerais encore. + +La santé est meilleure. J'ai fait aujourd'hui une belle course sur les +hauteurs du cap Cépet; c'était magnifique et j'ai trouvé beaucoup de +plantes. + +Je vois avec chagrin que vous n'allez pas mieux et avec plaisir que vos +malades ont un peu de répit. Nous repartons demain à une heure, pour je +ne sais où, s'il fait beau. + +J'embrasse Désirée et les chères fillettes. Pauvre Anaïs, que de +chagrins, à la fois! Et ce pauvre naufragé, comment va-t-il? + +A vous de coeur et tendres amitiés d'ici. + +G. SAND. + + [1] Cocher de louage. + + + + +CDLXXVI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Tamaris, 11 mai 1861. + +Chère cousine, + +Vous êtes bonne comme un ange de vous occuper de moi si gracieusement et +de vous tourmenter de cette affaire qui me tourmente si peu[1]. Lucien +a dû vous dire pour combien de raisons très vraies et très logiques +j'aurais désiré qu'il ne fût pas question de moi. Je n'ai pas voulu +désavouer les amis qui m'avaient portée, d'autant plus que j'avais et +que j'ai encore la certitude qu'ils doivent échouer. + +J'ai trop fait la guerre aux hypocrites pour que le monde +_officiellement_ religieux me le pardonne. Et je ne souhaite pas être +pardonnée. J'aime bien mieux qu'on me repousse vers l'_enfer_, où ils +mettent tous les honnêtes gens. + +Mais, à propos de cette affaire de l'Académie, il en est une autre dont +je veux vous parler. Buloz, qui n'a pas toujours un style très clair, +m'écrit que quelqu'un est venu le trouver pour lui dire _de me sonder_ +pour savoir si j'accepterais de l'empereur un dédommagement offert d'une +façon honorable et équivalent au prix de l'Académie, dans le cas où il +ne me serait pas accordé. + +J'ai répondu que je ne désirais absolument rien; mais j'ai bien chargé +Buloz de présenter mon refus sous forme de remerciement très sincère et +très reconnaissant; or, comme une commission de cette nature, quelque +explicite et franche qu'elle soit peut, en passant par plusieurs +bouches, être dénaturée, je vous demande de voir le prince, qui est net +et vrai, lui, et de lui dire ceci: «Je ne mets aucune sotte fierté, +aucun esprit de parti, aucune nuance d'ingratitude à refuser un bienfait +de l'empereur. Si j'étais malade, infirme et dans la misère, je lui +demanderais peut-être pour moi ce que j'ai plusieurs fois demandé à +l'impératrice et aux ministres pour des malheureux. Mais je me porte +bien, je travaille et je n'ai pas de besoins. Il ne me paraîtrait pas +_honnête_ d'accepter une générosité à laquelle de plus à plaindre ont +des droits réels: si l'Académie me décerne le prix, je l'accepterai, +_non sans chagrin_, mais pour ne pas me _poser_ en fier-à -bras +littéraire et pour laisser donner une consécration extérieure à la +moralité de mes ouvrages prétendus immoraux. De cette façon, les +généreuses intentions de l'empereur à mon égard seront remplies. Si, +comme j'en suis bien sûre, je suis éliminée, je ne me regarderai pas +comme frustrée d'une somme d'argent que je n'ai pas désirée et dont je +suis toute dédommagée par l'intérêt que l'empereur veut bien me porter.» +Voilà ! + +À présent, je dis tout cela _au cas que_...; car j'ignore si Buloz a +bien compris ce qu'on lui a dit et s'il est vrai que l'empereur se soit +_ému_ de cette petite affaire. Buloz m'a dit que la princesse Mathilde +_se chargeait de tout_, sans plus d'explication. Si la princesse +Mathilde est seule en cause, le prince le saura et lui dira _tout ce que +dessus_, comme disent éloquemment les notaires. S'il me le conseille, +j'écrirai à cette excellente princesse pour la remercier, et à +l'empereur, s'il y a lieu. Ajoutez, pour le prince, que je l'aime de +toute mon âme, que j'irai visiter demain son _bateau_, dans la rade de +Toulon; car je vois bien qu'il ne viendra pas ici de sitôt, et il fait +bien de ne pas songer à la mer, qui est horrible et furieuse presque +continuellement. J'ai été hier, par une grosse houle, voir _l'Aigle_, +«galère capitane de Sa Majesté». C'est ravissant. Lucien a dû vous en +faire la description; car il l'a vue avant moi. + +Moi, je suis tourmentée parce que Maurice veut aller faire un tour en +Afrique. Il a bien raison et je serai contente qu'il voie ce pays; mais +j'ai peur qu'il ne veuille pas attendre la fin de ces tempêtes et ça va +m'inquiéter atrocement. Mais je ne le lui dis pas beaucoup; car il ne +faut pas rendre les enfants pusillanimes par contre-coup, ni gâter leurs +plaisirs par l'aveu de nos anxiétés. + +Voilà donc Lucien dans la botanique? L'heureux coquin, qui n'a pas autre +chose à faire, et qui a _un père comme il en a un_, pour le guider et +résoudre les abominables difficultés de la _spécification_! Ce n'est +pourtant pas là le fond, la philosophie de la science; mais c'est par là +qu'il faut passer, et c'est long, surtout avec la complication qu'y ont +fourrée et qu'y fourrent de plus en plus les _auteurs_. + +Dites à ce cher enfant, qu'il est né coiffé d'avoir toutes les facilités +sous la main, et que, s'il ne travaille pas, je ne lui donnerai pas les +échantillons des belles plantes que je mets en double pour lui dans mon +fagot. Dites-lui aussi que je suis retournée au _Revest_ et que j'y ai +trouvé des amours de fleurs. Dites-lui enfin que Marie perd toujours +son chapeau, que Mathéron dit toujours: _Une-t-auberge_; enfin que je +l'embrasse de tout mon coeur. + +Remerciez Augier et Ponsard, si vous les voyez; surtout le prince, qui +s'occupe aussi de moi avec le coeur que nous lui savons. + +Bonsoir, chère et bonne cousine; toutes mes tendresses au cousin et aux +chers enfants. + +G. SAND. + +Vous savez donc aussi la botaniqne, vous? vous savez donc tout? Exigez +que Lucien soit très ferré sur la _technologie_; ça l'ennuie, mais c'est +indispensable, et pas difficile quand on sait le latin. + + [1] Plusieurs membres de l'Académie française avaient mis sa + candidature en avant pour le prix Gobert. + + + + +CDLXXVII + +A MAURICE SAND, A ALGER + + Tamaris, 15 mai 1861. + +Cher enfant, + +J'ai reçu, ce matin, ta lettre de Marseille, et, ce soir, une lettre +d'Oscar, que je t'envoie. J'espère que tu auras eu un bon départ et une +bonne sortie des côtes; mais, en pleine mer, tu as dû trouver une forte +houle. La tempête a dû laisser encore là de l'agitation. Ici, temps +magnifique; hier et aujourd'hui, chaleur complète, quelques nuées +d'orage, quelques ondées, et pas un souffle de vent, pas même au bord du +golfe de la Seyne, cet endroit maudit qui nous a tant fait éternuer et +moucher. Calme plat à présent, la mer unie comme du satin aussi loin que +la vue peut s'étendre. C'est égal, je voudrais bien te savoir arrivé +sans ennui, sans retard, sans fatigue et par un beau soleil pour +poétiser ta première impression de cette terre nouvelle. + +Nous, nous avons été hier voir le _Ragas_. C'est à deux pas du dernier +moulin de la vallée de Dardenne; nous en étions à un quart de lieue +quand tu as dessiné le petit pont double à guirlandes de lierre. Mais +quel quart de lieue! Jamais tu n'aurais cru que ta pauvre mère pût +descendre à pic dans une gorge profonde et remonter de même sur un +sentier de chèvres. Mais _je m'en suis très bien tirée_, comme on dit à +la Châtre. Je n'ai pas fait un faux pas, et, malgré cette gymnastique, +violente pour mon âge mûr, je n'ai pas été du tout fatiguée. Il faisait +chaud, par exemple, dans cette crevasse de calcaire uni! Je ne sais pas +si tu auras plus chaud en Afrique. + +Le Ragas occupe le fond d'un amphithéâtre de cimes à pic, et dans le +flanc du rocher qui en occupe le point central s'ouvre une immense fente +noire tout encadrée de verdure. L'endroit est grandiose et charmant; +beaucoup de végétation sur ce chaos. Le gouffre a trois ou quatre cents +pieds de profondeur. Il y a encore vingt mètres d'eau en toute saison. +Après deux ou trois jours de forte pluie, tout le gouffre se remplit +et déborde par cette fente, d'où l'eau se précipite en torrent dans la +gorge et puis dans la Dardenne, dont nous avons vu le terrible lit à +sec; il n'avait pas assez, plu ces jours-ci pour que l'on pût même voir +l'eau au fond du gouffre. Ceci, avec les côtes du cap Sicier, est ce +que j'ai vu de plus _sérieux_ jusqu'à présent dans nos promenades. La +Dardenne était magnifique claire, ruisselante, bouillonnant en cascades +d'opéra dans les gradins de pierre des moulins, ces travaux des moines +qu'on pourrait prendre, s'ils étaient ailleurs et en ruine, pour des +amphithéâtres romains. + +Aujourd'hui, nous avons été à Sainte-Anne, au bout des gorges +d'Ollioules, et nous, avons découvert, _tout_ _seuls_, un endroit +délicieux et des masses de rochers en coupole, creusés en grotte comme +la montagne de Taormine pour les sépultures antiques. Ceci est pourtant +un simple _jeu de la nature_, comme disent les itinéraires. C'est +l'action du vent et de la pluie dans un grès friable qui tombe en sable +blanc et qu'on exploite, à l'entrée des gorges, pour faire des glaces. + +Il a passé un gros orage qui venait de la mer, j'ai pensé à toi! +Heureusement il n'a pas été méchant. + +Pourvu que tu sois content de ton Afrique! mais tu seras toujours +content d'y avoir été. + +L'impératrice m'a envoyé mille francs pour le père d'Anaïs. C'est très +aimable et la famille est enchantée. + +Bonsoir, mon enfant; je me porte bien, je t'aime. Je t'embrasse mille +fois. Écris-nous, ne serait-ce qu'un mot. + + + + +CDLXXVIII + +AU MÊME + + Tamaris, 22 mai 1861. + +Cher enfant, + +Je descendais hier de la cime du Coudon; partie à onze heures du matin, +je rentrais à onze heures du soir, quand j'ai trouvé ta lettre à la +maison. Juge si j'ai dîné ou soupé de bon appétit! Le coeur content me +faisait oublier les jambes, vexées d'une ascension de deux heures et +d'une descente d'une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais +quel endroit et quelle vue! On me disait que je verrais les montagnes +d'Afrique; mais je n'ai vu devant moi que la mer unie; comme un lac +incommensurable et tout à fait mystérieux à l'horizon. Le temps était +pourtant clair; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et +le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix +lieues de mer par-dessus la tête du cap Sicier. Mais d'Afrique point, et +je savais bien que c'était une blague provençale impossible. N'importe, +je t'ai appelé à travers l'espace, et je t'ai souhaité joie et santé. +J'étais là à six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus +petite brise contrariât mon allumette. Tu vois qu'il y a ici de beaux +jours, à la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la +mer, on trouve cette atmosphère calme. + +Je suis revenue en voiture (on fait la moitié du chemin avec un cheval +de charretier en _nenfort_), par un clair de lune splendide, sur une +route en zigzag des plus fantastiques. J'étais seule avec le bon +Mathéron, à qui j'avais confié la garde de mes vieux os. Il ne me quitte +pas à la promenade et a le plus grand soin de moi. + +J'ai grimpé avant-hier à Évenos. C'est le château noir en ruine qu'on +voit dans les gorges d'Ollioules; c'est très beau aussi, mais dans un +autre genre et moitié moins haut. Hier, par exemple, j'ai été _détemcée_ +en route par une foule de contretemps insignifiants et bêtes: deux +heures d'attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a égarés, +etc., etc. Rien de fâcheux; seulement un peu de lassitude aujourd'hui, +mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et, +j'espère, une autre année; si tu es content de l'Afrique, y aller avec +toi. Cette fois-ci, il faut retourner à Nohant pour n'être pas dans la +gêne avant qu'il soit peu. Nous partirons à la fin du mois au plus tard. +Écris-moi à Nohant. Si je vas à Chambéry, ce sera l'affaire de deux +ou trois jours seulement. C'est donc beau et curieux, cette Afrique? +Prends-en une bonne lampée, mais sans trop te fatiguer et sans coups de +soleil. On dit qu'ils sont dangereux là -bas. Ménage un peu mon Mauricot, +songe qu'il me le faut pour achever en paix ma vieille vie. Je te _bige_ +mille fois. + + + + +CDLXXXIX + + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Chambéry, 5 juin 1861. + +Mon cher enfant, + +Nous partons demain matin pour Lyon, Montluçon, Nohant. Nous nous +portons tous bien. Nous sommes, enchantés de la Savoie. Ce sont les +âpres beautés de la Provence, avec la verdure normande et les jolies +constructions suisses. Quand vous aurez huit jours à vous, il faut +prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l'autre bras, très +peu d'argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambéry est tout +près de chez vous), et vous verrez ce que c'est que des arbres et +pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire +qu'ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux! D'ailleurs, le terrain +est si mouvementé, que partout la vue est immense et belle toujours. +Vous trouvez dans les formes géologiques beaucoup de rapport avec les +approches de Montrieux, mais en grand et avec une végétation qui est une +vraie prodigalité de la nature. + +Nous avons couru toute la journée et tous les jours par une chaleur +étouffante, entremêlée d'orages et de pluies torrentielles. Mais pas un +souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice +serait satisfait. + +A présent, nous allons revoir nos grands horizons planes et notre +végétation, mesquine auprès de celle de Chambéry; mais nous retrouverons +notre _chez nous,_ et vous savez que c'est toujours bon. + +Ce que nous regretterons, ce sont les bons amis de Mer-Vive; mais nous +vous attendrons avant ou après les vacances, ou l'hiver ou le printemps +prochain. + +J'aspire à être à Nohant, pour avoir des nouvelles de Maurice, bien +certaine que, si vous en avez reçu après mon départ, vous me les aurez +expédiées chez moi. Je vous donnerai encore des miennes quand j'aurais +touché le port. + +Embrassez pour moi tendrement la bonne Désirée et vos deux charmantes +filles. Si vous rencontrez Mathéron, Nicolas et Rosine, dites-leur +que nous nous louons d'eux. Grâce à votre bon choix, nous avons eu la +satisfaction de n'avoir affaire qu'à des gens excellents, depuis les +patrons jusqu'aux serviteurs. C'est une grande chose. + +La mer était bien belle, Tamaris bien charmant, et, vous autres, vous +étiez des anges gardiens pour nous. Je ne reproche donc au _Var_ que +trop de vent, trop d'oliviers et trop de poussière. Mais ce n'est la +faute de personne et cela ne m'empêchera pas de lui garder un tendre +souvenir. + +Adieu encore, cher enfant, et à vous de coeur plus que jamais. + + + + +CDLXXX + +A M. MAURICE SAND, A ALGER + + Nohant, 8 juin 1861. + +Nous sommes rentrés aujourd'hui à Nohant à cinq heures, et je vas très +bien, mon cher enfant; je ne suis pas fatiguée, bien que la journée +d'hier, de Lyon à Montluçon, soit longue et fatigante. On ne reste +en chemin de fer que onze heures, mais on en perd trois à Moulins. +N'importe, nous voilà . Nous avons couché à Montluçon et déjeuné avec le +père Brothier, qui nous a beaucoup parlé de tes aquarelles. Il a été à +Paris voir l'Exposition, et il a vu foule autour de tes petits Romains. +_Le Constitutionnel_ en parle avec éloge. C'est le seul article que +j'aie encore trouvé sous ma main. Je te garderai ceux que je pourrai +récolter. + +J'ai reçu à Montluçon ta lettre du 28, Sylvain ayant eu l'esprit de me +l'apporter en venant me chercher avec la voiture. + +Je vois que tu vois du beau, du _n_° 1! Et, d'après tes indications, je +me représente assez bien ce qui te frappe. J'espère que tu n'as pas été +assez loin pour rencontrer (dans la province de Constantine) un orage de +grêle qui a tué des hommes et des animaux. Tu ne me dis pas comment tu +arpentes le pays: si c'est en voiture, à cheval, à pied, à autruche ou +à chameau. L'essentiel, c'est que tu te portes bien et que tu puisses +dire: _Magnifique! magnifique_! C'est une jouissance, n'est-ce pas, que +d'être aux premières loges du beau théâtre de la nature? J'en ai pris +une bonne goulée en Savoie. Il y a peut-être plus beau encore; mais +c'est si beau, qu'on ne songe à rien de mieux quand on y est. Il +faudra absolument que nous allions y passer un mois, un de ces futurs +printemps. C'est un très petit voyage en somme, et l'on y est très bien +sous tous les rapports. + +Nous y avons couru à travers de grandes averses qui réjouissent fort les +Savoyards, privés d'eau depuis deux mois. Nous arrivons ici, on crie la +même chose et voilà que la pluie tombe ce soir par torrents. C'est assez +singulier que nous soyons depuis Toulon (dix jours) à la poursuite de +gros orages qui filent devant nous et qui crèvent là où nous arrivons. + +Mais ici la pluie arrive trop tard. Après la gelée, la sécheresse a sévi +durement. Les foins, les blés, la vigne, les fruits, tout va mal, et +l'année sera mauvaise en produits. Notre pays n'a pas les ressources du +sol de la Savoie, qui semble se rire de tout, tant il est vigoureux. + +Le pauvre Berry m'a paru bien laid. Pourtant le jardin est frais et +feuillu, autant que j'ai pu en juger par la fenêtre. Il n'y a pas de +mal, d'ailleurs, à ne pas vivre au sein des merveilles de la création; +on y est bien plus sensible quand on va les chercher, et, dans ces +magnifiques endroits, je ne vois que gens blasés qui s'étonnent qu'on +admire leur milieu. + +La maison d'ici est propre et reluisante, la salle à manger toute +reblanchie et repeinte, fort appétissante, et j'aurai un cabinet de +travail très gentil. + +Bonsoir, mon enfant chéri; écris-moi toujours autant que tu pourras. Ça +me fait grand bien. + + + + +CDLXXXI + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A GENÈVE + + Nohant, 8 juin 1861. + +Cher fils, + +Je suis à Nohant depuis quelques heures. J'ai été absente quatre mois. +J'ai couru la Provence et la Savoie; la Savoie de Chambéry, un paradis! +Je me porte mieux que le Pont Neuf. Je suis brûlée du soleil comme +une brique. Je trouve le Berry petit, maigre, laid, mais toujours si +bonhomme! Faut-il n'aimer que ce qui est orné, campé, fier et superbe? +J'aime aussi ma vieille maison, et, contente d'avoir trotté sur la crête +des montagnes, je suis aise de revoir, mon pays plat et mes grands +horizons bleus. + +Voilà mon bulletin. Maurice s'est ennuyé, à Tamaris, de voir toujours la +mer sans la franchir. Il s'est envolé pour un mois en Afrique. J'ai de +ses nouvelles, il est _enthousiasmé_. Je l'attends pourtant bientôt. + +Parlons de vous. J'ai reçu votre bonne longue lettre à Tamaris (près +Toulon), et, de là , je vous ai répondu; vous n'avez donc pas reçu? Vous +me disiez d'écrire à Gênes. J'ai écrit à Gênes, et vous êtes sans doute +déjà beaucoup plus loin. Vous me parlez moins de votre santé dans la +lettre que je reçois aujourd'hui en rentrant chez moi, et qui est du 21 +mai. + +Vous me dites que vous allez un peu mieux. Un peu n'est pas assez. Mais +je ne peux pas croire que bientôt vous n'ayez pris le dessus; si jeune, +si bien organisé et si hautement doué, _vous voudrez et vous pourrez_. +Je vous attendrai à Nohant tout l'été, et, si vous tenez votre promesse, +je vous aimerai encore mieux, si c'est possible. Sur ce, je vas dormir +d'un beau somme; car j'ai beaucoup de chemins de fer et de coups de +sifflet, et de gares et de tunnels dans la boule; mais je n'ai pas voulu +me reposer avant de vous avoir embrassé maternellement de tout mon +coeur. + +G. SAND. + +Ah! j'oubliais de vous parler de l'Académie. Je ne sais pas pourquoi on +m'a mise au concours, ni pourquoi on ne m'a pas _couronnée_, ni pourquoi +on m'eût couronnée. Entre cet aréopage et moi, il y a un monde inconnu +de considérants, de _mais_, de _si_, de _parce que_ et de _quoique_ +auquel je n'entends et n'entendrai jamais rien. La conclusion, c'est que +tout ça m'est égal et que je vis dans une planète très gentille, toute +en fleurs, en rêves, où j'ai souffert, pleuré, aimé et béni le bon Dieu, +en somme; et où jamais on n'a entendu parler d'Académie ni de chagrins +littéraires. Vous comprenez bien ça, vous, mon enfant. + + + + +CDLXXXII + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 11 juin 1861. + +Chère cousine, + +Je suis à Nohant, bien contente de retrouver ma vieille maison +tranquille, et d'avoir vu, en courant, une partie de la Savoie, un +des plus beaux pays que je sache. Vous me donnez de grands regrets de +n'avoir pas attendu notre ami, mais je ne pouvais plus retarder mon +départ. Je vous envoie une lettre pour lui, puisque vous avez la bonté +de vous en charger et que vous savez où le prendre. + +J'aurais bien voulu l'entendre dire les belles choses qui vous ont +charmée; car j'aime à écouter, et, avec lui, on a tout profit. Son +succès parlementaire a étonné bien des gens qui se faisaient de lui une +fausse idée; mais ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui l'ont +entendu causer, qui ont pu être surpris de la force de son raisonnement +et du charme de sa parole. Il y a en lui de grandes facultés, de grandes +qualités et de grandes séductions. Pourquoi une entrave inconnue, venant +d'ailleurs, ou de quelques accès de secret découragement, rend-elle si +rare pour lui l'occasion de frapper de grands coups? Je ne sais quelle +chaîne engage souvent ce puissant et généreux esprit. Cela se perd pour +moi dans la nuit des considérations politiques. Quel malheur pour lui +et pour la France qu'il ne soit pas un simple publiciste ou un orateur +libre de parler en toute occasion! + +J'arrive chargée de plantes qui feront, j'espère, le bonheur de Lucien, +si ce petit gueux persévère dans la botanique. J'ai un immense rangement +à faire dans mes herbes; mais il y en a un bien pire à faire dans la +maison. J'avais un affreux cabinet de travail qui me donnait le +spleen, on m'en fait un nouveau, tout simple mais bien propret, où je +travaillerai avec plaisir. + +En attendant, je ne sais où fourrer ma personne, mes bouquins et mes +paperasses. Tout cela sera arrangé pour les vacances, et vous pourrez +vous asseoir dans mon atelier sans crainte d'être dévorée par les +souris. + +Maurice est toujours au delà des mers, enchanté de l'Algérie et me +chargeant de toutes ses tendresses pour vous et pour _son Lucien_. Et +moi, chère, je vous aime bien, et vous apprécie chaque jour davantage. + +G. SAND. + + + + +CDLXXXIII + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS. + + Nohant, 29 juin 1861. + +Monsieur et illustre professeur, + +Daignez permettre à un _jeune_ aspirant à la gloire littéraire de vous +offrir la dédicace d'un humble essai, bien indigne d'être mis à vos +sacrés pieds, et intitulé jadis _l'Homme de campagne_, aujourd'hui _la +Famille de Germandre_, devant paraître prochainement dans le _Journal +des Débats_. + +J'espère, Monsieur et illustre agronome, que vous ne vous opposerez pas +à ce que votre nom vénérable soit le passeport de mon faible essai; +veuillez donc agréer l'hommage du profond respect avec lequel j'ai +l'honneur d'être, + +L'AUTEUR _D'André._ + + + + +Mon cher vieux, + +Je ris un peu pour m'étourdir: Maurice est parti d'Alger avec le prince +et la princesse Clotilde pour Oran, Cadix, Lisbonne. Jusque-là , c'est +charmant, c'est délicieux; mais, de Lisbonne, il est question d'aller +en Amérique ou de revenir avec la princesse, à son choix et selon mon +consentement. Tu penses bien que je ne peux pas ne pas pousser à +ce voyage si avantageux pour Maurice en tant qu'instruction et +satisfaction, et opéré dans des conditions si belles; mais le coeur +_crie tout bas_. S'il se décide, comme c'est probable, il ne sera pas +de retour avant quatre ou cinq mois peut-être. Conte cela à Lambert, et +dis-lui que je compte sur vous deux pour les vacances; j'ai bien besoin +de vous autres pour ne pas m'attrister; mais, du côté de _Belleville_, +je compte leur écrire qu'en raison de l'absence de Maurice, on ne se +réunira pas cette année. + +J'ai vu Carabiac et Lina[1] partant pour Milan. + + [1] Calamatta et sa fille. + + + + +CDLXXXIV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 30 juin 1861. + +Cher enfant, + +Maurice me charge de vous dire qu'il est à Oran, sur le +_Jérôme-Napoléon_; que le prince l'a pris à Alger et l'emmène à Cadix, +Lisbonne et peut-être en Amérique; que, par conséquent, il n'est pas sur +le chemin de Toulon et n'ira pas vous voir de sitôt, mais qu'il pense à +vous tous et vous embrasse bien fraternellement. + +Ce cher enfant va donc courir le monde et je m'en réjouis, malgré un +peu de tristesse et d'inquiétude que je lui cache avec soin; car il +reviendrait plutôt que de m'affliger, et je ne veux pas qu'il perde une +si belle occasion pour voir du pays agréablement. + +Dites à tous nos amis où il est, et qu'il comptait bien aller les voir, +sans cet incident imprévu. Rappelez-moi aussi à tous les braves gens de +la-bas. + +Depuis notre arrivée, j'ai travaillé comme un diable. J'ai fini mon +roman, corrigé, expédié. Je suis à présent dans le rangement botanique, +et chaque plante du Midi que je revois me rappelle mes promenades, les +beaux endroits que je connais si bien, le Ragas, le Coudon, Montrieux, +les grès de Sainte-Anne, Dardenne, etc. Vous rappelez-vous, à Pierrefeu, +le bonhomme qui labourait des pierres, et les lentilles qui poussaient +quand même? et les _sans-feuilles_ que vous n'avez pas pu baptiser en +français, et les petites aspérules bleues que Solangette allait me +cueillir dans le champ voisin, et tous vos prétendus muguets, etc.?--Je +repasse tout cela et je leur fais la toilette. Il me semble qu'il y a +déjà longtemps que je vous ai quittés, tant le milieu d'ici, le climat, +la flore, les visages sont différents. L'accent provençal et son +compagnon intime le mistral manquent à notre existence. Je vois toujours +Bou-Maza dans les bras de Nicolas et je répète sa chanson favorite: + +Nicolas, demain ta fête! + +Et cette pauvre Léda? pourvu qu'à force de nous chercher, elle ne s'en +aille pas trop loin et ne soit pas tuée comme vagabonde dangereuse! si +elle avait l'esprit de venir jusqu'ici, je vous réponds qu'elle serait +bien reçue. + +Mais parlons de vous, cher enfant. La santé est-elle revenue pour +rester? Il est évident qu'il y avait débilitation et qu'il faut refaire +l'estomac. + +Et la pauvre Solange, est-elle toujours au ban de sa classe, à cause de +sa marraine? Oh! les vilaines gens que les prêtres d'aujourd'hui!... On +dit que le pape est mort et qu'on le cache. Que résulterait-il de cette +mort? Il eût bien dû passer à la place du pauvre Cavour! + +Que fait Désirée? est-elle toujours _bien fatiguée_? Êtes-vous à +Mer-Vive par cette chaleur? C'est une charmante femme que Désirée, une +figure angélique de douceur et de distinction. Vous dites quelquefois +qu'elle manque d'énergie: votre Solange en a pour deux, et il me semble +que c'est très bien arrangé comme ça par le bon Dieu.--Elles doivent +s'aimer d'autant plus qu'elles diffèrent, et la charmante Anaïs me +paraît un bien précieux dans la famille. + +Mais voilà trois heures du matin et j'espère que vous ronflez tous, +même vous, qui dormez si peu, mais qui ne vous amusez pas, j'espère, à +attendre le lever de la comète. Elle est un peu belle, n'est-ce pas? +Quelle queue!--Elle doit se lever du côté de Saint-Mandrier, être sur +Mer-Vive et Tamaris entre dix et onze heures du soir et se coucher +derrière les gorges d'Ollioules, même un peu plus à gauche. Dites-moi si +c'est comme ça. + +Nous ne l'avons vue que ce soir. Depuis huit jours, nous avons de la +pluie, à la grande joie des habitants, qui étaient à sec depuis deux +mois. Je vas me coucher. Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tous +quatre bien tendrement. + +Maurice a aujourd'hui trente-huit ans; moi, dans cinq jours, j'en aurai +cinquante-sept. Voilà deux journées que nous avons rarement passées, lui +et moi, sans nous embrasser. Solange, par compensation, est ici et vous +envoie tous ses compliments et amitiés. + + + + +CDLXXXV + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 2 juillet 1861. + +Mon cher gros, + +Calamatta m'a dit que l'on faisait courir un bruit que je t'autorise à +démentir à l'occasion. Ce bruit, c'est que l'empereur m'avait envoyé +vingt-cinq mille francs, en dédommagement du prix que m'a refusé +l'Académie. Cela n'est pas. Je sais que l'intention y était, sous forme +de vingt mille francs ou d'autre chose; on a été chargé de me demander +si j'acceptais. J'ai été reconnaissante de l'intention; mais j'ai refusé +de recevoir quoi que ce fût. + +Si, dans quelque journal, on prétendait le contraire, je te prierais de +m'en avertir, afin que je le démente officiellement. Avertis Emile de +cela, j'ai la tête à autre chose et je n'ai pas pensé, depuis huit +jours, à lui en donner avis. + + + + +CDLXXXVI + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 11 juillet 1861. + +Mon ami, + +J'apprends de Londres, par Pichon, que vous avez été récemment très +gravement indisposé. On pense que le climat de la Haye ne vous convient +pas. Pouvez-vous hésiter à chercher un ciel plus clément pour vous? +ne savez-vous pas ce que vos amis perdraient en vous perdant, et +croyez-vous ne rien devoir à nous tous qui vous aimons tant? Les +circonstances ont ralenti ou intercepté nos relations; mais vous n'êtes +pas de ceux qui doutent, et vous savez bien que mon coeur est toujours +tout à vous. + +J'envoie à Paris chez Pichon, qui y sera dans peu de jours, le premier +volume de l'_Histoire de ma vie_, qu'il m'avait retourné pour que je +pusse y écrire votre nom. Il y a bien longtemps que cet ouvrage, où je +vous ai consacré plusieurs pages, est chez lui, attendant l'occasion de +vous parvenir. + +Maurice voyage. Il doit être en route pour les États-Unis. Mais je ne +vous en dis pas moins que lui aussi vous aime, car je le sais. Combien +souvent nous avons parlé de vous! + +Je n'ose plus vous supplier de revenir en France, craignant de vous +blesser dans un parti pris, auquel pourtant votre état de santé +vous permettrait bien de vous soustraire, à présent qu'on doit vous +recommander l'air natal. Faites que j'aie au moins de vos nouvelles et +croyez à mon inaltérable affection. + +GEORGE SAND. + + + + +CDLXXXVII + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_ + + Nohant, 27 juillet 1861. + +Cher enfant, + +Je crois bien que je t'écris toujours pour rien. Tandis que tes lettres +sont en route pour Nohant, tu as tout le temps de dépasser la station +que tu m'indiques pour y répondre. J'envoie donc à tout hasard. Je t'ai +écrit bien des lettres que tu ne recevras peut-être jamais. Mais j'ai +reçu, ce matin, celle que tu m'écrivais des Açores. Que te voilà donc +loin, cher garçon! Et, à cette heure, combien de centaines de lieues de +plus! Enfin tu te portes bien, tu as beau temps, tu vois les choses les +plus curieuses et les plus intéressantes, je reçois tes lettres, je me +dis que tu es heureux et je m'arme de tout le courage possible pour ne +m'inquiéter de rien. Ma santé est très bonne, malgré un été affreux, +tout pareil à celui de l'année passée. Ta soeur vient de partir, elle a +passé un mois ici. Nous avons Alexandre Dumas fils et Bérengère. Nous +parlons bien de toi, comme tu peux croire. Je travaille toujours comme +un nègre. Tu sais que c'est preuve de santé. Je te _bige_ mille fois. + +L'Exposition est finie, les récompenses sont données; rien pour toi, ni +pour Lambert, ni pour Manceau. + +Je vas écrire à madame Villot pour tes aquarelles; mais je doute que son +mari y puisse quelque chose. Je te _bige_ encore; quand donc sera-ce +pour de vrai? Mais sois tranquille et ne t'inquiète pas. Je suis +raisonnable et si heureuse de ce qui te rend heureux! Dis au prince que +je lui ai écrit plusieurs fois pour toi. J'ai écrit aussi à Ferri. + + + + +CDLXXXVIII + +A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS + + Nohant, 6 août 1861. + +Cher Monsieur, + +J'ai reçu vos _Itinéraires_ et je vous remercie de votre bon souvenir. +Mes compliments plus que jamais sur ces excellents travaux, qu'on lit +encore au coin du feu comme des livres de voyage, après s'en être servi +comme de guides. Ce sont d'immenses recherches et de fatigantes études, +je le comprends. Tout honneur et mince profit. Mais l'honneur est +grand. Un gouvernement vraiment progressif encouragerait, aiderait ou +récompenserait de telles entreprises. _Ma!..._ + +Je suis heureuse d'apprendre que vous êtes mieux portant. Je suis à peu +près guérie après mille petites rechutes qui ne m'ont pas empêchée +de grimper sur toutes les montagnes de la Provence et de faire, en +compagnie de votre _Itinéraire_, une course de quelques jours en Savoie. +J'ai été ravie de ce pays-là . Si vous revenez quelque jour sur les +environs de Toulon, j'ai pris là bien des notes et j'y ai vu des choses +magnifiques, dont aucun _Itinéraire_ ne fait mention. + +Les gorges d'Ollioules seules sont connues. Mais combien d'autres scènes +plus étranges et plus grandioses à peu de distance. Mes notes sont à +votre service pour une autre édition. + +A vous de coeur; bon courage et bonne santé, et, si vous revoyagez, +souvenez-vous de l'auberge de Nohant. + +G. SAND. + +Je ne vous dis rien de la part de mon fils, vu que, de l'Afrique, il a +passé en Amérique! Mon Dieu, que c'est loin! + + + + +CDLXXXIX + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉRÔME-NAPOLÉON_ + + Nohant, 11 août 1861. + +Cher enfant, + +J'ai reçu ta lettre d'Halifax, et aujourd'hui madame Villot m'écrit que +votre navire a été rencontré par un bâtiment qui signale votre arrivée +à New-York. Elle me dit que l'on peut vous écrire encore une fois. Où? +elle ne me le dit pas plus que toi et je suis toujours réduite à écrire +au hasard, me désolant de l'inquiétude que tu peux avoir et ne sachant +pas si M. Hubaine t'a expédié mes lettres. Cette fois, j'envoie par +madame Villot. Peut-être, des huit ou dix lettres que je t'ai écrites, +en recevras-tu au moins une! + +Dieu veuille que tu ne sois pas inquiet, cher enfant! Je serais bien +fâchée de te gâter ce beau voyage par un tourment d'esprit. Je me porte +bien et je me défends de toute inquiétude pour mon compte, voulant que +tu me retrouves en bon état de santé morale et physique. Je reçois tes +lettres, qui me donnent du calme et du courage. Que de choses tu auras +vues! que de choses âme raconter! Je n'aime pas beaucoup les brouillards +où vous errez cinq ou six jours, par exemple! Enfin il faut qu'il y ait +de tout cela dans votre tournée d'aventures! Ce sont des souvenirs qui +s'amassent pour toi, et j'espère que tu en tiens _journal_, pour les +retrouver dans leur ordre, et me dire tout cela clairement. Je te suis +sur la carte; mais comme ce sera plus joli quand tu seras là pour me +tracer la route! Tu auras passé cette année par trente-sept sortes de +temps avec des saisons tout à l'envers. Pendant que tu avais froid à +Terre-Neuve, on cuisait ici, et, pendant que tu grillais en Afrique, +nous grelottions dans nos habits d'été. + +A présent, nous avons un été superbe et nous allons tous les jours à la +rivière. Dumas y allait matin et soir. Il est parti, et nous partons +nous-mêmes demain pour Gargilesse (deux ou trois jours). + +Nous n'avons rien de nouveau au pays. Dans la maison, rien de changé; +car le mariage du jardinier et de la cuisinière n'a rien modifié au +personnel. Je travaille toujours dans le même local, sauf qu'il est +propre et gentil et commode. Je fais toujours de la botanique quand j'ai +le temps. Nous avons eu Bérengère deux fois et elle reviendra encore. Il +y a du nouveau très étrange, très heureux pour elle dans sa vie. Je te +conterai ça. Solange est à Paris ou à Spa, on ne peut pas savoir. + +Madame Villot a reçu des lettres de New-York: j'espère en avoir une +de toi demain en passant à la Châtre. Les vieux Vergne sont venus la +semaine dernière et m'ont beaucoup parlé de toi. Tout le monde t'aime et +te _bige_. Et moi, cher enfant, je te _bige_ mille fois et je t'aime de +toute mon âme. + + + + +CDXC + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 11 août 1861. + +Chère cousine, + +Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez. J'espère en avoir aussi +demain, car cela m'arrive toujours le lendemain de votre avertissement +et vous êtes bien aimable et bien-bonne de me le donner toujours. +J'avais reçu une lettre d'Halifax et, jusque-là , Maurice n'avait rien +reçu de moi, il était assez inquiet. Je ne sais vraiment pas si M. +Hubaine s'occupe de lui expédier mes lettres, puisque Maurice me dit +que tout le monde en reçoit, excepté lui. Je vous en envoie donc une, +espérant que, par vous, elle arrivera, puisqu'il est écrit que vous me +portez bonheur! Vous savez sans doute qu'ils ont eu d'épais brouillards +et qu'ils ont dû s'arrêter deux ou trois fois le long de Terre-Neuve. +Maurice trouve pourtant qu'on voyage trop vite et que le prince traverse +tout comme un boulet de canon. Il n'a pas le temps de ramasser des +plantes et des insectes. Il est vrai qu'il me faisait le même reproche à +Toulon dans nos promenades, et Dieu sait si j'ai rien de commun avec les +allures d'un projectile! + +Nous avons reçu le manuscrit de Dumas, lequel Dumas est parti hier. Je +ne sais pas si nous pourrons jouer cela, à cause des costumes et de la +richesse du local qui nous manquent; ça demande réflexion. En attendant, +nous montons une petite pièce de moi qui va paraître dans la _Revue des +deux mondes_ et qui a été écrite pour le théâtre de Nohant. Lucien y +a un rôle; mais, comme il apprend plus vite que Marie et Auguste, il +suffira qu'il nous arrive le 20, ainsi que vous nous l'accordez. Il y a +sur le chantier une autre pièce où il aura un rôle très étendu. Il a une +si belle mémoire, qu'on peut en profiter. J'espère que le plaisir de +voir ce cher enfant et ceux d'ici, jeunes et vieux, s'amuser, me donnera +calme et patience pour attendre mon absent. + +A vous de coeur, chère cousine. + +G. SAND. + + + + +CDXCI + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 11 août 1861. + +Mon enfant, + +Nous avons reçu des lettres pour vous, que Marchal vous expédie avec +soin. Nous avons reçu aussi _le Roi et la Reine_. Nous ne pouvons pas +jouer ça: nous manquons de costumes, de local surtout pour des gens de +si haute volée. Nous vous renvoyons le manuscrit, pour que vous voyiez +vous-même si ça pourrait aller à la _Revue des deux mondes_. Cela +ne fait pas de doute pour moi, car c'est très joli. Mais peut-être +aviez-vous raison de penser qu'il vaudrait mieux y débuter par quelque +chose de plus important. La lettre de Buloz, qui était dans la mienne, +sans enveloppe, et que j'ai lue, doit vous engager un peu; car il y a +de la bonne foi et du vrai dans ce qu'il vous dit. Je ne vois pas +d'inconvénient à lui accorder la lecture de votre roman quand il _sera +fini_. Il n'est pas homme à le critiquer, quand même il n'oserait pas +le publier; c'est-à -dire qu'on peut compter sur sa discrétion, d'autant +plus qu'il a le désir de vous attirer et de se bien conduire avec vous. + +Nohant est si grand depuis votre départ, que nous nous sauvons pour +quelques jours dans la petite baraque de Gargilesse, où nous ne vous +oublierons pas pour cela; car nous parlons de vous, du matin au soir. +Nous nous questionnons pour savoir quand et comment vous serez vraiment +heureux, en dépit de tous vos bonheurs. Car c'est peut-être là tout le +mal, une âme rassasiée! mais ça se renouvelle, une âme, une âme _qu'est +pas ordinaire_, et nous invoquons sous toutes ses formes l'ange du +renouvellement. Nous ne sommes pas forts dans nos théories ni dans nos +imaginations; mais nous vous aimons, voilà ce qu'il y a de clair et de +sûr. + +Je ne sais si madame Villot vous a écrit. Elle ne me dit absolument +rien, sinon qu'elle a envoyé exprès à Paris une personne pour chercher +le _manuscrit_; c'est à vous de savoir si vous voulez le lui rendre au +cas où elle le redemanderait, ce que je ne crois pas d'après son silence +sur votre compte. Dans tous les cas, vous devriez faire faire une copie +pendant que vous tenez l'original. + +En attendant de vos nouvelles et la _repromesse_ de votre retour, nous +nous mettons deux pour vous embrasser tendrement. Marie vous fait une +belle révérence. + +G. SAND. + + + + +CDXCII + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_ + + Nohant, 1er septembre 1861. + +Je vois à tes lettres que, tout en rendant justice aux Américains, tu +éprouves parmi eux un étonnement mêlé de malaise, et que cette grande +question de la liberté individuelle, à laquelle tu n'avais peut-être pas +beaucoup réfléchi encore, se présente à toi grosse d'orages sur cette +terre de l'individualisme. Je ne sais pas ce que tu concluras à ton +retour; mais je peux te dire ce que je conclus dans mon coin en fermant +un très beau livre qui, pour moi, résume tout le coeur et toute +l'intelligence de l'Amérique. C'est le livre du pasteur américain +unitariste Channing. + +Peut-être vas-tu traverser trop vite la patrie de cet homme remarquable +pour entendre parler de lui ou du moins pour juger de l'influence qu'il +a pu exercer sur les esprits. Je dois donc te le résumer en deux mots: + +1° _La raison_, premier et principal guide de l'homme; + +2° _La liberté individuelle_, premier devoir et premier droit de +l'homme. + +Cela paraît sec, présenté ainsi, et tu seras très étonné, quand tu +liras ce philosophe, de trouver en lui un enthousiasme de charité +extraordinaire, une éloquence partant du coeur, enfin toutes les +qualités d'un véritable apôtre. + +Mais tu feras comme moi, tu voudras conclure, et tu verras, en +concluant, que cet homme sincère est un apôtre stérile et ce coeur d'or +un coeur qui se trompe. + +Channing prêche une seule et simple doctrine, l'Évangile. De là une +admirable et excellente tolérance. Lui protestant, il admet à sa +communion tous les dissidents, même les catholiques. Il ouvre le temple +unitaire de la foi et du salut éternel à tout homme, quel que soit son +culte, qui veut y entrer avec cette courte formule: «J'aime Dieu et mon +prochain, dans l'esprit du Christ.» + +Il n'exige pas que l'on croie à la divinité de Jésus si la raison s'y +refuse, et n'admet point qu'on raille celui dont la raison admet cette +divinité. Il veut que le plus croyant et le moins croyant s'aiment l'un +l'autre, tout en aimant Dieu, qu'ils ne se damnent pas, qu'ils ne se +contrarient pas, et que nul ne se mêle de leurs affaires. Si cela est +possible, rien de mieux; mais Channing a-t-il trouvé le chemin vers ce +temple de la raison et de la liberté soutenues par la foi? + +Certes, il dit tout ce qu'on peut dire de beau, de bon et de bien pour y +amener les hommes; mais il étend cette tolérance à tous les actes de +la vie civile et politique. Peu importe, selon lui, la forme, le nom, +l'essence du gouvernement. Aucune loi ne l'embarrasse; tout lui paraît +possible, si les hommes ont l'esprit de charité et l'esprit d'examen. +C'est vrai; mais; s'ils ne l'ont pas, il faudrait pourtant le leur +donner, et, depuis que le monde est monde, c'est par des institutions +qu'on a rêvé ou essayé de former les individus et d'élever le sens moral +des sociétés; depuis que le monde est monde, le niveau général a été +très au-dessous des conceptions des grands esprits qui ont entraîné et +enthousiasmé les masses. A preuve, tout d'abord, Jésus crucifié. + +D'ailleurs, à quoi bon des institutions? Si Channing est logique, il ne +fallait pas dire: «N'importe quelles institutions.» Il fallait aller +droit au fait et dire: «Aucune espèce d'institution.» + +Et tu vas voir qu'il le dit: + +«L'individu est plus que l'État. Il n'est pas fait pour se dévouer et +se sacrifier à l'État: c'est l'État qui doit se dévouer à lui et le +protéger; l'État n'est institué que pour garantir et respecter les +droits de l'individu.» + +Voilà donc la loi et les prophètes; voilà l'essence de l'unitarisme, et, +dans ce sens, unité ne signifie plus en religion le _Soyez tous en un_ +de Jésus-Christ; encore moins _l'unité_ politique et nationale que +poursuit l'Italie et que rêvent les autres nations asservies de +l'Europe. Cela signifie tout simplement: «Chacun pour soi et Dieu pour +tous!» Or je défie Dieu lui-même, Dieu qui est la logique même, d'être +pour deux partis contraires, à plus forte raison pour les milliards +de partis contraires qui divisent l'humanité, morcelée en milliards +d'individus. Heureusement Dieu nous voit de haut, Dieu sait attendre, +Dieu ne prend pas parti dans nos querelles et il est pour nous tous en +ce monde, en ce sens seulement qu'il est pour tous ceux qui cherchent sa +lumière. + +Quant à l'État, qui n'est-pas Dieu, il faut pourtant bien qu'il cherche +à imiter Dieu dans sa logique, sa patience, sa protection universelle, +sa douceur et sa prévoyante fécondité. Qu'il laisse toute la liberté +possible à l'individu et qu'il se dise à lui-même que c'est là un de ses +principaux devoirs, oui, certes!--mais il ne peut pas être Dieu; qu'il +s'appelle république, roi ou pape, il ne peut pas agir à la manière de +Dieu, qui nous attend dans l'éternité, et pour toute l'éternité. Il +ne peut abandonner les individus à l'impunité apparente où Dieu nous +laisse, et, comme il agit, lui, l'État, dans le temps et dans l'espace +limités, il n'a pas découvert, il ne découvrira pas le moyen de nous +laisser tous libres d'une manière absolue, à moins que nous ne soyons +tous parfaits. + +«Soyez-le! répondrait Channing. Aimez-vous les uns les autres.» + +Oui, cent fois oui! mais c'est commencer par la fin le beau roman de +l'avenir. D'autres protestants du passé, les hussites taborites, avaient +dit: «Un temps viendra où il n'y aura plus ni lois ni autorités dans la +ville sainte.» + +Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes à peine arrivés à la +première aube de notre existence intellectuelle et morale. L'Évangile de +saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons +les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous +n'aurons plus besoin de rois ni de papes, ni même de républiques. +Personne ne prêchera plus la loi, qui sera dans tous les coeurs; +personne ne commentera plus la Bible pour demander à son examen la règle +de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la _ville sainte_. + +Mais où est-elle? dans une autre planète, ou dans celle-ci? Pourquoi pas +dans une autre? Notre âme est libre, donc elle est immortelle et peut +aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci? Nous avons +la notion de la perfectibilité et nous pouvons transformer, diviniser +presque le monde où nos générations se succèdent en se léguant leurs +travaux et leurs conquêtes. + +Mais nous sommes loin du but, et, si l'idéal de Channing est beau et +grand, s'il est réalisable,--j'en suis persuadée,--il ne l'est pas par +la doctrine de l'individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience, +de tout mon coeur et de toute ma foi. + +Channing s'est trompé et beaucoup d'Européens, séduits par l'audace de +ce coeur optimiste, enthousiaste et léger, ont aimé cette tolérance +religieuse qui était l'oeuvre de notre XVIIIe siècle français. + + + + +CDXCIII + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 8 septembre 1861. + +Eh bien, bravo, mon bonhomme! c'était affreux de se condamner à vieillir +seul, et, d'ailleurs, tu trouves une personne de mérite; on en a +toujours quand on est aimé pour soi. Elle t'accepte, c'est qu'elle +t'aime aussi; elle n'a rien, mais tu travailles; tu te sens beaucoup de +dévouement et d'affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans +repos et sans égoïsme. Moi, j'approuve tout cela; c'est dans mes idées +et je voudrais que mon fils eût la sagesse d'en faire autant. J'aimerai +ta femme comme je t'aime tu peux y compter. Amène-la bientôt à Nohant, +où elle sera reçue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus +au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait +de toi un homme sérieux. Manceau t'embrasse et t'approuve; je ne parle +encore de ton mariage qu'à lui, ne sachant pas si tu veux qu'on le sache +dès à présent. + +Maurice doit être au Niagara ou au lac Supérieur, bien plus loin; il se +porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comédies; nous +n'avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouvé un emploi; +ni la famille Luguet: la pauvre Caroline a été bien malade et ne peut +bouger. Mais nous nous arrangerons tout de même et nous aurons, comme tu +vois, un appartement à ta disposition. + +A toi de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDXCIV + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_ + + Nohant, 22 septembre 1861. + +On dit que vous arriverez du 25 au 27! Je n'ai pas de tes nouvelles +depuis Cleveland, et juge si je suis impatiente de te savoir à Paris! Je +commence à être au bout de mon courage et à ne plus dormir. Cher enfant, +si tu ne viens pas tout de suite, écris-moi un mot de Paris. Je ne sais +pas du tout où vous débarquerez. Comme c'est effrayant; cette grande +traversée dont on ne peut rien savoir! + +Tâche de venir ici pour le 30 au matin. On joue la comédie le soir, on +serait si heureux! Et, si tu peux venir plus tôt, songe que j'ai été +bien sage de ne pas me désoler, mais que ma vaillance, à moi, menace de +faire naufrage au port. + +Je te _bige_ mille fois. + + + + +CDXCV + +A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE + + Nohant, 4 octobre 1861. + +Mon ami, + +On nous dit que votre santé, loin de s'améliorer, est devenue plus +mauvaise, et que votre médecin juge le climat de la Hollande très +pernicieux pour vous. Je dois vous dire, _à l'insu de votre soeur_, qu'à +cause d'elle, si ce n'est à cause de vous-même, vous feriez bien, vous +feriez votre _vrai devoir_, en rentrant en France. En vous laissant +mourir, vous la tuez; en revenant auprès d'elle, vous pouvez guérir tous +les deux. + +Il n'est pas possible que vous prononciez la condamnation d'une soeur +comme celle que Dieu vous a donnée. Laissez-moi vous dire que ce serait +sacrifier le coeur à la tête, le devoir au fanatisme, et que vos vrais +amis en seraient consternés. Revenez, la Providence vous en donnera la +force dès que vous aurez écouté et reconnu sa voix; vous savez; _ces +voix_ d'en haut font des miracles! + +A vous de toute mon âme. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXCVI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 10 octobre 1861. + +Chère cousine, + +Vous êtes bonne comme un ange de m'avoir donné cette bonne nouvelle. Ah! +pourvu qu'ils arrivent sans accident! Enfin je compte sur vous pour nous +porter bonheur, comme toujours. Oui, je vous attends le 24, avec tous +ceux de vos enfants que vous voudrez m'amener, et Lucien _absolument_! +La maison est toute à vous, je n'ai plus personne ici que Marie Lambert. + +Je vous embrasse tendrement. Poussez-moi Maurice en avant, le plus vite +possible; je deviens un peu folle. + +G. SAND. + +Dites au prince de ne pas nous refuser Lucien pour huit jours; vous +savez que nous avons une revanche à prendre avec le mélodrame, où il est +_indispensable_. Que de choses depuis un an, dans ma vie! Il faut que +nous fassions la paix avec la destinée, qui m'a si bien secouée de +toutes façons! + + + + +CDXCVII + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_ + + Nohant, 10 octobre 1861. + +Madame Villot m'écrit aujourd'hui que tu dois être au Havre aujourd'hui +10! que tu seras probablement à Paris le 11. + +Enfin! enfin! Qu'il me tarde de te savoir arrivé réellement et de te +voir, et de te _biger_! Peut-être auras-tu besoin de passer deux ou +trois jours à Paris. Fais-les les plus courts possible; car, depuis un +mois, je suis un peu bête. J'ai eu bien du courage jusque-là ; mais tu +sais que dans une course, les derniers moments, quand on approche du +but, sont les plus difficiles. Tu trouveras à Paris une autre lettre de +moi que je t'avais écrite, croyant que tu arriverais le 25. + +Mais j'ai reçu tes lettres de Saint-Louis, du Niagara et de New-York au +retour de Québec, et j'ai repris patience. Tu es bien gentil de m'avoir +écrit de partout. Ça m'a soutenue jusqu'à présent. Je t'espère au plus +tard le 15: nous jouons le 16 ou le 17 une comédie, de moi. Tu sauras +qu'à présent, les plus réussies de nos pièces vont dans la _Revue_; +après quoi, les théâtres me les demandent. Voilà ce que c'est que le +caprice des directeurs. + +Tu dois être las de la mer mon pauvre enfant, et avoir du roulis dans +les jambes; j'espère que vous aurez eu beau temps. Si tu ne tardes pas +trop à arriver, tu trouveras ici la chaleur du mois d'août, qui n'a pas +cessé de tout l'été. C'est un temps exceptionnel; nous sommes en habits +d'été. + +Que de choses tu vas avoir à me raconter! J'ai acheté une superbe carte +d'Amérique, où tu pourras retrouver et me faire suivre tout ton voyage. + +Je te _bige_ mille fois. Tout le monde est en fête. J'ai rêvé toute la +nuit que tu étais arrivé. + +Enfin! enfin! + + + + +CDXCVIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 20 octobre 1861. + +Enfin, Maurice est revenu sain et sauf et je le tiens depuis huit jours! +Il en a mis sept pour faire la traversée de Terre-Neuve à Brest. Il a +vu les grands lacs, la grande prairie, les sauvages, le Niagara, les +aurores boréales dans le Nord, les brumes de Terre-Neuve, les jardins +du Midi pleins de colibris, les champs de bataille, les camps des deux +armées, les forêts vierges, que sais-je! C'est une course au clocher, +mais, en somme, une course bien intéressante, et il est très content de +son voyage. + +Il est fort comme un Turc; il a passé brusquement par tous les climats +et tous les régimes, sans avoir la plus légère indisposition. + +Vous jugez si je suis contente, moi! Je commençais à manquer un peu de +courage et de force physique. Je me remets et je vais reprendre mon +travail. + +Et vous, vous avez bien trotté par cette chaleur! nous en avons eu aussi +une fière dose: 35 degrés centigrades à l'ombre pendant tout l'été et +encore 25 à présent; une sécheresse fâcheuse pour nos cultures; mais que +j'aime bien pour ma consommation personnelle; pas un souffle de vent, et +un ciel aussi bleu que le vôtre. + +J'ai reçu, par madame Trucy, de bonnes nouvelles de sa famille et de +Tamaris. Tout y va bien, même le cher Bou-Maza, dont vous nous avez fait +porter le deuil je ne sais pas pourquoi. + +Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais j'ai tant de monde +en septembre et en octobre, qu'il n'y a pas moyen de causer avec les +absents. La maison ne peut pas désemplir. Mais, en novembre, tout file +et on reprend les occupations raisonnables. + + + + +CDXCIX + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS, + + Nohant, 7 novembre 1861. + +Mon cher fils, + +Si ma dédicace vous fait plaisir[1], je suis assez remerciée par ce +fait-là , sans que vous me disiez un mot. Vous m'avez donné à Nohant un +gros baiser, ça disait tout. On veut que je sois un personnage. Moi, je +ne veux être que votre maman. Vous avez du coeur, puisque vous m'aimez, +et je ne vous demande que ça. Je ne me suis jamais aperçue de ma +_supériorité_ en quoi que ce soit, puisque je n'ai jamais pu faire ce +que j'ai conçu et rêvé, que d'une manière très inférieure à mon idée. On +ne me fera donc jamais croire, à moi, que j'en sais plus long que les +autres. Restée enfant à tant d'égards, ce que j'aime le mieux dans +les individualités de votre force, c'est leur bonhomie et leur doute +d'elles-mêmes. C'est, à mon sens, le principe de leur vitalité; car +celui qui se couronne de ses propres mains a donné son dernier mot. +S'il n'est pas fini, on peut du moins dire qu'il est achevé et qu'il +se soutiendra peut-être, mais qu'il n'ira pas au delà . Tâchons donc de +rester tout jeunes et tout tremblants jusqu'à la vieillesse, et de +nous imaginer, jusqu'à la veille de la mort, que nous ne faisons que +commencer la vie; c'est, je crois, le moyen d'acquérir toujours un peu, +non pas seulement en talent, mais aussi en affection et en bonheur +intérieur. + +Ce sentiment que _le tout_ est plus grand, plus beau, plus fort et +meilleur que nous, nous conserve dans ce beau rêve que vous appelez les +illusions de la jeunesse, et que j'appelle, moi, l'idéal, c'est-à -dire +la vue et le sens du vrai élevé par-dessus la vision du ciel rampant. +Je suis optimiste en dépit de tout ce qui m'a déchirée, c'est ma seule +qualité peut-être. Vous verrez qu'elle vous viendra. + +A votre âge, j'étais aussi tourmentée et plus malade que vous au moral +et au physique. Lasse de creuser les autres et moi-même, j'ai dit un +beau matin: «Tout ça m'est égal. L'univers est grand et beau. Tout ce +que nous croyons plein d'importance est si fugitif, que ce n'est pas la +peine d'y penser. Il n'y a dans la vie que deux ou trois choses +vraies et sérieuses, et ces choses-là , si claires et si faciles, sont +précisément celles que j'ai ignorées et dédaignées, _mea culpa!_--mais +j'ai été punie de ma bêtise, j'ai souffert autant qu'on peut souffrir, +je dois être pardonnée. Faisons la paix avec le bon Dieu.» + +Si j'avais eu de l'orgueil incurable, c'était fait de moi; mais j'avais +ce que vous avez, j'avais la notion du bien et du mal, chose devenue +très rare en ce temps-ci, et puis je ne m'adorais pas, et je me suis, +oubliée. Rien ne s'oppose en vous à la guérison: vous n'êtes pas vain, +vous n'êtes pas sot, vous n'êtes pas lâche, et, comme le succès, qui +malheureusement engendre très souvent ces trois vices, ne vous a pas +changé, _l'avenir est encore à vous_! Soyez-en sûr. Dans dix ans, vous +me direz que j'ai eu raison de croire en vous. + +Les Villot achèvent de partir lundi matin; dimanche soir, nous jouons +la pièce de _Ruzzante_. Demain, Marchal s'essaye aux marionnettes avec +Maurice. Nous tâcherons de le garder un peu, pour que vous le trouviez +encore ici; car nous vous espérons bientôt et même tout de suite. Hein? +Vous l'avez promis, on y compte, on vous attend. + +Ne nous oubliez pas auprès des châtelaines. + + [1] La dédicace du _Drac_. + + + + +D + +AU MÊME + + Nohant, 20 novembre 1861. + +Il y a des siècles que je n'ai causé avec mon _grand fils_. Il ne faut +pourtant pas qu'il croie que je l'oublie, et que je suis privée de le +voir sans murmurer. J'en veux aux amis qui vous empêchent de venir et +pourtant j'aime ceux qui vous aiment. Comment arranger ça? Le mieux est +de ne pas chercher à l'arranger; c'est l'unique solution des choses +insolubles, la destinée vient toujours s'en charger; mais je la +tourmente, cette destinée, pour qu'elle vous ramène ici. Nous avons +fini de jouer la comédie; Marie Lambert est retournée à son Gymnase, +et pourtant nous avons encore une velléité de _trucs_ et de pièces +fantastiques. + +Peut-être, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le +mois prochain), recommencerons-nous un peu nos bêtises. Nous espérons le +gai Lambert; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros +tourtereau avec sa pigeonne fluette et sérieuse. Nous ne les tenons que +pour huit jours. D'autres que vous ne connaissez pas vont et viennent. +Mais le grand regret, c'est d'être forcé de laisser partir votre gros +ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s'y est pris, mais il +s'est fait adorer de tout le monde, à commencer par moi. Il est vrai +qu'il nous a beaucoup gâtés. Il nous a fait, à tous nos portraits, +merveilleux, charmants comme dessin, et d'une ressemblance que les +portraits n'ont jamais eue. Il ne se doutait pas de ça, lui; il est tout +étonné d'avoir réussi. Il repart dans deux jours pour voir sa mère, qui +s'impatiente, et pour s'envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle +plus si vous étiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux +alsaciens. C'est très remarquable. Il ne connaît pas la peinture; mais +il dessine joliment bien. C'est un contraste à étudier que cette grosse +nature faisant si délicatement des choses si élégantes. Les Flamands +n'expliquent pas ça; car, s'ils ont le fini des détails, ils n'ont pas +la grâce des types. + +Que vous dirai-je de moi? Rien d'intéressant. J'ai flâné d'une manière +insensée, regardant la première page d'un roman commencé et me laissant +distraire par mille autres rêveries. Ça ne fait rien, le temps où l'on +s'amuse, _psychiquement_ parlant, n'est pas tout à fait perdu. On vous +attend pour retrouver un peu de sens commun _littéraire_. Je crois que +c'est _le Drac_ qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour +nous empêcher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre +côté, ça n'allait pas, le _Villemer_. A l'heure qu'il est, je suis sûre +que ça va très bien ou que ça a _rété_ très bien, et puis mal et puis +mieux. Il n'y a rien de plus changeant que le temps qu'il fait dans nos +cervelles d'auteur; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derrière +leurs nuages, ça n'est jamais inquiétant. + +Pourvu que vous reveniez bientôt, on est content et on se console de +tous les départs. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus à nous +et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse +en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous. + +G. SAND. + + + + +DI + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 1er décembre 1861. + +Mon ami, + +Calmez-vous et soignez-vous. Quelque décision que vous preniez, vous +savez bien qu'on vous chérit toujours. Ne m'écrivez pas maintenant: j'ai +vu, à votre écriture, que cela vous fatigue. N'établissez pas de combat +douloureux dans votre âme; reposez-vous, guérissez, et, quand vous +verrez bien clair devant vous, vous reviendrez, j'en suis sûre. Vous +êtes entre le devoir politique et le devoir du coeur. Vous mettez le +premier au-dessus de tout. Oui, quand il est net et bien tracé. Mais, +ici, il ne l'est pas, vous le reconnaîtrez si vous ne prenez conseil +que de la conscience, sans vous occuper de l'opinion, qui, d'ailleurs, +serait ici pour vous. + +Dieu vous donne force et guérison pour ceux qui vous aiment! Pour vous, +en quelque sphère de l'univers que vous soyez, vous y serez heureux et +calme; mais pensez un peu à nous, qui avons peut-être encore besoin de +vous. + +A vous bien tendrement et fraternellement. + +G. SAND. + + + + +DII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 7 décembre 1861. + +Mon cher ami, + +J'ai enfin trouvé une nuit de loisir pour lire ton roman. Je le trouve +bien; la copie qui, cette fois, est très bonne, m'a permis de le lire +sans fatigue. + +Le sujet est joli et bien soutenu. Les personnages se comportent bien +d'un bout à l'autre, et parlent plus naturellement que de coutume, sauf +la tirade descriptive du jeune abbé à sa tante, que je trouve hors +de place et détruisant la couleur simple et vraie de ces personnages +rustiques. On peut remédier à cet inconvénient en prenant un biais; par +exemple: «Emile voyait pour la première fois la poésie des choses qui +l'entouraient, le pré, le soleil, la rêverie;» tout ce que tu voudras, +mais c'est l'auteur qui parle; et puis tu ajouteras qu'il «exprimait à +sa tante toutes ces émotions nouvelles dans un langage plus poétique +et plus élevé que de coutume, dont elle fut frappée, et elle lui dit,» +etc., etc. + +Benoît est un excellent personnage que l'on aime et qu'il n'est pas +nécessaire de faire si laid. Laisse-le _pas beau_, mais sans accuser +trop sa disgrâce, puisqu'au bout du compte il épouse. J'approuve ses +boucles d'oreille et son parapluie; mais je trouve qu'il en abuse. Une +plaisanterie trop répétée n'est pas drôle à la lecture; trois rappels de +ce parapluie suffiraient: Enfin, quelques longueurs de développement à +faire disparaître, quelques négligences de style à revoir. + +Ne pas toucher aux combats intérieurs du jeune séminariste. Cette +partie-là est la meilleure. Tu vois que je ne critique aucunement le +fond; c'est ce que tu as fait de mieux conduit et de plus sagement +terminé; il y a de l'intérêt, de la vérité, et tous les personnages sont +bons. + +As-tu été en relations avec M. Nefftzer, qui était à _la Presse_ et qui +dirige à présent _le Temps_? Si tu ne lui as rien offert et rien envoyé, +je pourrais lui parler de ce roman avec un certain détail et le lui +proposer. + +Réponds-moi tout de suite. J'embrasse Eugénie et toi de tout coeur. + +G. SAND. + + + + +DIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 28 décembre 1861. + +Un mot seulement aujourd'hui, cher enfant. C'est le moment des masses de +lettres à lire et à écrire, pas toutes amusantes et on manque de temps +pour les meilleures. + +J'ai lu le poème, qui est très bon et très touchant. J'ai fait, sur le +chant cinquième, quelques observations que je recopierai au premier jour +pour vous les envoyer. Le temps des vers est fini, c'est vrai, et cela +n'est plus ni retentissant ni lucratif. Il n'y a plus que Victor Hugo +qui se fasse écouter. + +Mais, si vous pouvez encore vous faire éditer par souscription, il ne +peut nuire à votre réputation d'être lu et goûté par vos compatriotes, +et par le petit nombre de gens disséminés partout, qui s'intéressent +encore à la poésie. + +Pourtant, je vous dirai aussi qu'il ne convient peut-être plus à votre +position de demander des souscripteurs. C'est bien quand on est très +jeune et très pauvre. Plus tard, c'est moins bien. On peut dire au +poète: «Vous avez quelques sous d'économie, payez votre gloire.» + +Et je ne vous conseille pas d'entamer ces économies, avenir de votre +fille, pour payer la fumée d'un succès bien restreint et bien éphémère, +par le temps qui court. Achetez plutôt la barque, tout en chantant +la mer. Vos poésies ne perdront pas pour attendre. Ces mauvais jours +d'indifférence, vous êtes encore assez jeune pour les voir passer. + +Merci pour les souhaits; mon coeur vous les renvoie et vous bénit. + + +A SOLANGE PONCY + +Bonjour et bon an à ma bonne Désirée, et à ma chère Solangette. Vous +êtes bien gentilles de m'écrire; mais c'est bien laid à la petite maman +d'être malade. Heureusement, Solange va la ressusciter, au premier de +l'an, par de vives caresses et des souhaits charmants. Je bénis la mère +et la fille, moi, la grand'-mère, et je les embrasse de toute mon âme. + + +A ANAIS + +Merci, ma mignonne Anaïs, de votre bon souvenir. Je ne suis pas votre +bienfaitrice: je suis une amie qui vous est dévouée et qui vous prie de +l'aimer. Voilà tout. + +Une bonne poignée de main au cher père et à Baptistin, et bonne santé, +bonne chance à vous tous! + + + + +DIV + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME) A PARIS + + Nohant, 7 janvier 1862. + +Cher prince, + +Nous avons été heureux _plus que des rois_, de la bonne nouvelle +annoncée dans les journaux, et nous avons passé toute la journée à faire +des romans sur ce fils ou sur cette fille que le ciel vous promet. Venir +de vous, et du grand Napoléon aussi, par conséquent, de l'héroïque +Victor-Emmanuel et de sa fille, qu'on dit adorable, ce n'est pas une +petite chance, et on ne peut pas être un esprit ni un coeur comme tout +le monde. Pourvu que cet être-là ait une destinée assortie à sa valeur! +nous étions tous les trois à deviser en dînant, et nous nous sommes +lâché du vin de Champagne pour boire à sa santé et à son destin, et nous +avons dit toute sorte de choses que je ne veux pas vous redire dans une +lettre, mais que vous devinez bien. + +J'ai envoyé à Buloz la première partie du voyage de Maurice, qui ne +traite que du temps qu'il a passé seul à Alger; c'est amusant, mais sans +intérêt direct pour vous. Il achève la seconde partie, qui vous sera +envoyée avant d'être remise à Buloz; mais la première partie est +accompagnée d'une petite préface de moi que Buloz vous portera ou vous +enverra s'il n'est pas malade,--car il l'est continuellement,--et qu'il +n'imprimera qu'avec votre agrément. Si vous avez des observations à me +faire, vous m'écrirez avec votre belle et bonne franchise, et je vous +écouterai avec tout mon coeur. + +Une chose me contrarie bien quand je parle de vous hors de l'intimité, +c'est que vous soyez un grand personnage. Le monde est si sale et si +plat; qu'on ne peut pas supposer qu'on aime un prince pour lui-même, et +je suis forcée à une réserve que je n'aurais pas pour un camarade que +j'aimerais beaucoup moins. + +Ou bien, si on brave ces méprisables soupçons, comme, au bout du compte, +on doit le faire quand on est fort de sa droiture, on a l'air de le +faire par sotte vanité, et pour proclamer une amitié que les autres +envient. Vous verrez si j'ai su passer à travers ces écueils. +_Républicaine toujours!_ mais, convaincue que vous seriez le meilleur +chef d'une république, ou la _meilleure compensation_ à une république +impuissante à renaître, je me moque pour mon compte de l'accusation de +_trahison_ que quelques-uns ne m'épargnent pas; mais, à propos d'un +travail aussi jeune et aussi riant que celui de Maurice, je n'avais pas +à faire une profession de foi, à tous égards intempestive; je me suis +bornée à dire en deux mots que je vous aimais. + +Accusez-moi _d'un mot_ réception de cette lettre-ci; je vous dirai +pourquoi. J'ai à vous écrire au sujet de la _sûreté de mes lettres à +vous_. Ce sera pour un autre jour. + +Bonsoir, cher grand ami; mon Dieu, que je vous souhaite de bonheur! Et +comme vous aimerez votre enfant, vous qui avez si bien aimé votre père! + +G. SAND. + + + + +DV + +A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE + + Nohant, 8 janvier 1862. + +Mon ami, + +J'ai bien pensé à vous, et le jour de l'an encore plus que tous les +autres jours. J'avais besoin de vous écrire et de vous dire que, je vous +aime pour commencer saintement et dignement l'année. Mais la crainte de +vous fatiguer m'a retenue. L'écriture de votre dernière lettre était +altérée! + +Cette fois, je retrouve la sûreté de votre belle écriture; c'est la +première chose que je regarde, et vous me dites que vous êtes mieux! +Dieu m'a entendue, cette fois, car je l'ai bien prié pour vous. + +Un bonheur n'arrive pas seul: ma fille, dont j'étais inquiète aussi, va +mieux et n'a rien de bien grave. Maurice est près de moi et travaille à +des notes sur l'Amérique. Il a vu bien vite, mais assez sainement cette +fausse démocratie, qui, en proclamant l'égalité et la liberté, n'a +oublié qu'une chose, la fraternité, qui rend les deux autres richesses +stériles et même nuisibles. Sa position un peu officielle de _visiteur_ +l'oblige aux ménagements du savoir-vivre, mais ses réticences en +laissent assez deviner. + +Le niveau des coeurs et des intelligences est, à ce qu'il paraît, +encore plus abaissé là -bas que chez nous. Ils n'ont pas même l'instinct +militaire, qui, chez nous, sait faire des prodiges pour les bonnes +causes, quel que soit le drapeau. Enfin, il semble que Dieu se soit +retiré d'eux pour châtier le forfait de l'esclavage, non aboli dans les +préjugés et les moeurs. + +Soignez-vous patiemment et généreusement à cause de nous, mon digne et +cher ami, et, quand vous serez tout à fait bien, reprenez en vous-même +cette question d'exil volontaire auquel mon coeur ne peut se résigner, +pour _nous_. + +Mon fils vous envoie ses tendres voeux, et je n'ai pas besoin de vous +dire les miens. Je ne me plains de rien dans ma vie, puisque j'ai une +amitié comme la vôtre. + +GEORGE SAND. + + + + +DVI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 22 février 1862. + +Chère cousine, + +Ayez du courage pour ceux qui vous aiment! ayez-en plus que moi, qui +veux pourtant en avoir et qui retombe à chaque instant dans les larmes. +Il est plus heureux que nous pourtant, lui[1]! il a monté d'un degré +dans une phase plus épurée et moins douloureuse certainement que la +cruelle vie où nous nous traînons, où nous ne sommes heureux que par +l'affection, et où justement nous perdons la source de notre bonheur, +nos enfants, nos parents, nos amis, au moment où nous comptons le plus +qu'ils nous survivront. Ah! ce n'est vraiment pas vivre que d'être ainsi +tous les jours à trembler ou à pleurer, et il y a quelque chose de +mieux, ou bien tout n'est qu'un rêve, Dieu, la vie, et nous-mêmes. + +Croyons; comptons sur une justice et sur une bonté en dehors de notre +appréciation; moi, je ne pourrais pas ne pas croire; je sens si +profondément que le départ de cet adorable enfant ne lui a rien ôté de +mon affection et qu'il vit toujours pour moi, et auprès de moi, comme si +je le voyais! vous devez sentir cela encore plus que moi, vous sa +tendre mère. Il n'est donc pas parti, il ne nous a pas quittés. Il est +invisible pour nous; mais il nous aime toujours, en quelque lieu et sous +quelque forme qu'il existe. + +Nous lui devons autant, disparu, que nous lui devions quand il était là . +Aussi vous lui devez de vivre avec courage, de prendre soin de vous, +et de vous conserver jeune et forte pour soigner ce pauvre père +souffreteux, qui ne vit que parles soins de l'affection et son propre +courage. Et l'autre enfant, si beau et si bon, lui aussi, a besoin que +vous l'aimiez, et tant d'amis dévoués, et nous qui ne faisons qu'un +coeur avec vous dans cette mortelle douleur! + +Le prince en a été déchiré aussi; il m'a écrit une lettre désolée. Tout +le monde l'aimait, ce cher être, si aimable et si expansif. + +Maurice a été si bouleversé et si étouffé, que j'en ai été inquiète. +Bonne amie, épanchez-vous avec nous; parlez-nous de _lui_, de Frédéric, +de vous, et de Georges. + +Pleurez, ne vous retenez pas. N'ayez pas de courage et de réserve avec +nous; n'ayez de force que pour reprendre la vie de dévouement, et croyez +que nous sommes à vous, Maurice et moi, corps et âme. + +G. SAND. + + [1] Lucien Villot. + + + + +DVII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 21 février 1862. + +Cher ami, + +Tu sais quelle douleur nous a frappés. Tu connaissais peu cet enfant; +mais tu as dû souvent nous entendre dire que c'était un coeur d'or. Sous +le rapport de la tendresse, de l'expansion, de la franchise, il était +vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quittés, à Tamaris, nous +pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous +l'aimions tant et avec un excès de sensibilité puérile. + +Ce n'était pas une intelligence extraordinaire; du moins il ne se +faisait remarquer encore que par une facilité extraordinaire, et, comme +il avait une vitalité impétueuse et peu d'application à l'étude, on ne +savait s'il deviendrait où non un homme distingué. Il était _coeur_ +des pieds à la tête, on peut dire; si aimant et si aimable, qu'on ne +songeait pas à lui demander d'être autrement qu'il n'était. Il a eu une +mort atroce, et c'est une amertume de plus dans nos regrets; mort atroce +de souffrance, admirable de courage. Nous avons été brisés, ses pauvres +parents, Ferri, le prince; c'est une consternation. + +Mais je te parle de choses bien tristes; l'habitude de nous dire les uns +aux autres tout ce qui nous arrive fait que j'abuse un peu; ne sachant, +du reste, guère parler que de ce qui fait notre vie, et prenant +mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous +nous racontons nos événements domestiques, et ceci en est un grand et +profondément senti à Nohant. + +Tu dois avoir lu avec intérêt le discours de Napoléon à ces ganaches du +Sénat. C'est bon et bien à lui de tenir tête à cette réaction furieuse, +et de vouloir pousser l'Empire dans la voie du vrai. Mais l'Empire +entend-il de cette oreille? voilà la question! + +Maurice s'est jeté dans la géologie; mais il a eu gros à secouer. Il +pleure rarement et le chagrin l'étouffe. Il aimait Lucien comme son +enfant. J'ai dû lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin! je crois à +l'autre vie. Sans cela! Mais la justice infinie réside quelque part, et, +en étudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se +perd. L'âme, bien autrement précieuse que la matière, ne se perd donc +pas. + +Cher ami, embrasse pour moi Eugénie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta +chère famille. Donne-nous de vos nouvelles à tous et ne craignez pas +de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu'à ceux qui nous +quittent, nous aimons d'autant plus ceux qui nous restent. + +G. SAND. + + + + +DVIII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JÉRÔME), A PARIS + + Nohant, 25 février 1862. + +Oui, vous seul êtes franc et courageux dans cette officine d'hypocrisie. +Ne vous laissez pas effrayer de tous ces cris, marchez toujours, cher +prince, et soyez sûr que la vraie France est avec vous. Elle vous +tiendra compte de ces fureurs que vous soulevez, et votre place est déjà +marquée dans l'histoire du progrès comme un rayon de vérité perçant les +ténèbres. Nos coeurs vous suivent et le mien vous bénit. + +GEORGE SAND. + + + + +DIX + +AU MÊME + + Nohant, 26 février 1862. + +Merci pour le numéro du _Moniteur_ que vous avez eu la bonté de +m'envoyer. Je ne vous avais lu que tronqué dans les autres journaux, +quand je vous ai écrit hier au soir, et je vois que vous avez encore +mieux parlé que je ne croyais. Votre discours est beau autant qu'il +est bon, et, dans votre bouche, ces choses sont grandes et durables en +retentissement. Vous ouvrez une grande tranchée. + +_La pensée du règne_, comme on disait sous Louis-Philippe, vous y +suivra-t-elle? que de réserve timide et un peu lâche, que de puéril +modérantisme dans le talent _parleur_ des orateurs du gouvernement! + +L'empereur se fait admirer par sa prudence; mais peut-être croit-il +nécessaire d'en avoir plus qu'il ne faut, et je vois avec une profonde +inquiétude le développement effroyable de l'esprit clérical. Il ne sait +pas, il ne peut pas savoir à quel point le prêtre s'est glissé partout +et quelle hypocrisie s'est glissée aussi dans toutes les classes de +cette société enveloppée dans le réseau de la propagande papiste. Il ne +sent donc pas que cette faction ardente et tenace sape le terrain sous +lui, et que le peuple ne sait plus ce qu'il doit défendre et vouloir, +quand il entend son curé dire tout haut et prêcher presque dans chaque +village que l'Église est la seule puissance temporelle du siècle? Ne +serait-il pas temps de montrer qu'on peut braver le prêtre et ne pas +perdre la partie? Croyez ce que je vous dis, le peuple est convaincu en +ce moment que l'empereur est le plus faible et qu'il n'ose rien contre +les hommes du passé. Or vous savez la triste défaillance des masses, +quand elles croient voir défaillir le pouvoir quel qu'il soit. + +L'empereur a craint le socialisme, soit; à son point de vue, il devait +le craindre; mais, en le frappant trop fort et trop vite, il a élevé, +sur les ruines de ce parti, un parti bien autrement habile et bien +autrement redoutable, un parti _uni_ par l'esprit de caste et l'esprit +de corps, les _nobles_ et les _prêtres_; et malheureusement je ne vois +plus de contrepoids dans la bourgeoisie. + +Avec tous ses travers, la bourgeoisie avait son côté utile comme +prépondérance. + +Sceptique ou voltairienne, elle avait aussi son esprit de corps, sa +vanité de parvenu. Elle résistait au prêtre, elle narguait le noble, +dont elle était jalouse. Aujourd'hui, elle le flatte; on a relevé les +titres et montré des égards aux légitimistes dont on s'est entouré; vous +voyez si on les a conquis! Les bourgeois ont voulu alors être bien avec +les nobles, dont on avait relevé l'influence; les prêtres ont fait +l'office de conciliateurs. On s'est fait dévot pour avoir entrée dans +les salons légitimistes. Les fonctionnaires ont donné l'exemple; on +s'est salué et souri à la messe, et les femmes du _tiers_ se sont +précipitées avec ardeur dans la légitimité; car les femmes ne font rien +à demi. + +Depuis un an, tout cela a fait un progrès énorme, effrayant, dans les +provinces. Les prêtres font des mariages, ils font avoir des dots en +échange de la confession. On a poursuivi des sociétés secrètes qui +ne pouvaient rien, parce qu'on ne s'y entendait pas. La Société de +Saint-Vincent-de-Paul est très unie, elle marche comme un seul homme, +elle est la reine des sociétés secrètes. Elle a un pied partout, même +dans les écoles, et la moitié des étudiants qui ont sifflé About n'ont +pas sifflé le prétendu ami de l'empereur, mais l'ennemi bien avéré du +cardinal Antonelli; ce que je vous dis là , _je le sais_. + +Je crois qu'il est temps encore; mais, dans un an, il sera peut-être +trop tard. La France a besoin de croire à la force de ceux qui la +conduisent. On lui fait accepter les choses les plus inattendues par ce +prestige. Quand on hésite, quand on s'arrête, elle crie aussitôt qu'on +recule, elle le croit, et on est perdu. + +Il est bien étrange que, républicaine, je vous dise tout cela, cher +prince; peut-être ceux de mon parti, ou du moins peut-être quelques-uns +croient-ils qu'il faudrait dire _tant mieux_. Eh bien, ils se trompent, +ils ne peuvent relever la République et, sans s'en apercevoir, ils vont +droit à la Restauration. Alors nous revenons de cent ans en arrière: +l'Italie est perdue, la France avilie, et nous reprenons les charmants +traités de 1815! + +Si cela arrive de mon vivant, malgré le peu de forces qui me restera, +j'irai plutôt vivre avec vos amis les Hurons que de vivre dans les +parfums de la sacristie. + +Cher prince, vous êtes dans le vrai: l'Empire est perdu, si l'Italie est +abandonnée; car la question de l'avenir est tout entière. Vous l'avez +dit avec coeur, avec talent et avec conviction. Puissiez-vous être +entendu! Vous avez le vrai courage moral qui soulève toujours des +tempêtes, c'est une gloire dont je suis fière pour vous. + +GEORGE SAND. + + + + +DX + +MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 27 février 1862. + +Chère bonne amie, + +Je ne veux pas vous laisser reposer _de moi_. Je veux, vous tourmenter +de mes supplications, pour que vous surmontiez cette atroce douleur. + +L'oublier? non, jamais! aucun de nous ne veut oublier celui que nous +aimions tant. Mais il faut lui survivre avec énergie, afin que son autre +vie soit heureuse et que le lien éternel entre nous et lui ne soit pas +brisé. Se retrouver ailleurs est la récompense; pour la mériter, nous +devons faire marcher ensemble le courage et le souvenir, le regret +tendre et l'espérance vaillante; c'est ce que le vulgaire ne sait pas +faire, c'est ce que vous saurez faire, vous, intelligence d'élite. Cher +cousin Frédéric! il a besoin de vous, et ce pauvre bon Georges! quelle +désolation autour de vous, quelle solitude dans leur vie si vous perdiez +la force, le vouloir et la santé! Et cet excellent coeur si tendre, ce +digne Ferri qui faiblit! Ah! je le comprends bien, il y a des moments où +l'âme se déchire et se brise! mais pensons, aux autres, pensons toujours +au bien que nous pouvons leur faire; car, heureux ou malheureux, nous +avons toujours devant nous le devoir du dévouement qui reste le même, et +dont aucune souffrance, si amère qu'elle soit, ne nous dispense. + +Ah! comme _il_ était aimé! toutes les lettres que je reçois sont pleines +de lui. Jamais un homme si jeune n'a été si apprécié et si regretté; que +ce soit pour vous une sorte de consolation: il n'a connu de la vie que +ce qu'elle a de meilleur, l'affection qu'on éprouve et qu'on inspire. Je +vous embrasse tendrement tous, et mes enfants, encore aussi, vous disent +qu'ils vous aiment. + +G. SAND. + + + + +DXI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS + + Nohant, 5 mars 1862. + +Cher prince, + +Vous parlez avec un grand talent, ça ne m'étonne pas, moi, et je sais +que cette éloquence vous vient du coeur. Mais tous ces cafards, +comme ils vous en veulent! Est-ce qu'ils remporteront? est-ce qu'ils +représentent la France aux yeux de l'empereur? Vous avez bien fait de +protester d'avance contre l'hypocrite diplomatie du ministre-orateur. +Cela nous laisse un peu d'espoir. + +Au fond pourtant, je suis furieuse; vous ouvrez à _la pensée du règne_ +un courant qui peut tout sauver, et même tout laver dans l'histoire, et +on semble fermer volontairement les yeux! + +Mais je vous jure que l'Empire est perdu s'il continue à dormir ou à +trembler, pendant que les vieux pouvoirs s'éveillent et que les prêtres +travaillent. Tout le salut est en vous, en vous seul. Si la France est +aussi aveugle que le pouvoir, nous aurons un atroce 1815 et ce qui +s'ensuit. + +Est-ce que tous ces vieux généraux dévots ne sont pas vendus d'avance? + +Cher prince, allez toujours, tout le monde n'est pas ingrat. Le peuple +intelligent n'est pas encore corrompu. La France ne peut pas se +suicider. Que Dieu veille sur nous et qu'il soit toujours avec vous! + +G. SAND. + +Les _Débats_ disent avec raison que vous _parlez comme personne ne +parle_, je le crois bien! Vous seul croyez ce que vous dites. + + + + +DXII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 10 mars 1862. + +Vous êtes un bon fils d'aimer votre _maman_ et d'aimer ceux qui +l'aiment. Certainement ça me fait plaisir qu'on vous dise du bien de +moi, et qu'on en pense, quand _c'est des gens_ de coeur et de mérite +comme ceux dont vous me parlez. Est-ce que ce M. Rodrigues n'est pas le +frère d'Olinde Rodrigues, que j'ai beaucoup connu, et qui était dans +les bons israélites avancés et d'assez belle force en philosophie +progressiste? + +Je ne sais pas si vous avez remarqué qu'avec les juifs, il n'y a pas de +milieu: quand ils se mêlent d'être généreux et bons, ils le sont plus +que les croyants du Nouveau Testament. Je suis très touchée de ce +mariage d'E.H.... Voilà ce qui s'appelle faire du bien utile. Quand vous +reverrez ces bienveillants lecteurs de George Sand, vous leur direz que +des lecteurs comme eux me consolent de tant d'autres. + +Moi, j'ai essayé, ces jours-ci, de devenir aussi un lecteur de ce pauvre +romancier. Ça m'arrive tous les dix ou quinze ans de m'y remettre comme +étude sincère et aussi désintéressée que s'il s'agissait d'un autre, +puisque j'ai oublié jusqu'aux noms des personnages et que je n'ai que la +mémoire du sujet, sans rien retenir des moyens d'exécution. Je n'ai pas +été satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu _l'Homme de neige_ et +_le Château des Désertes_. Ce que j'en pense n'a pas grand intérêt à +rapporter; mais le phénomène que j'y cherchais et que j'y ai trouvé est +assez curieux et peut vous servir. + +Depuis un mois environ je ne m'étais occupée que d'histoire naturelle +avec Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou +moins barbares; dans mes rêves, je ne voyais que prismes rhomboïdes, +reflets chatoyants, cassure terne, cassure résineuse; et nous passions +des heures à nous demander: «Tiens-tu l'orthose?--Tiens-tu l'albite?» +et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en +mille et un cas minéralogiques. + +Si bien que, Maurice parti, cette étude qui, à deux, me passionnait, est +retombée pour moi dans l'étude des choses mortes. Et puis j'avais perdu +bien du temps et il fallait se remettre à son état. Mais, alors, votre +serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand était aussi absent de +lui-même que s'il fût passé à l'état fossile. Pas une idée d'abord, et +puis, les idées revenues, pas moyen d'écrire un mot. Je me suis rappelé +vos désespoirs de l'été dernier. Ah! c'était bien autre chose. Vous +n'êtes jamais tombé au point de ne pas pouvoir écrire trois lignes dans +une langue quelconque; vous ne vous êtes jamais promené dans un jardin +avec la monomanie insurmontable de ramasser tous les cailloux blancs +pour les comparer les uns aux autres. Alors j'ai pris un ou deux +romans de moi pour me rappeler que jadis--il y a six semaines +encore--j'écrivais des romans. D'abord je ne comprenais rien du tout. +Peu à peu, ça s'est éclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualités et +dans mes défauts; et j'ai repris possession de mon _moi_ littéraire. A +présent, c'est fini, en voilà pour, longtemps à ne pas me relire et à +fonctionner comme une eau qui court sans trop savoir ce qu'elle pourrait +refléter en s'arrêtant. + +Quand vous retomberez dans ces crises-là , relisez _le Régent Mutstel_, +et _la Dame aux perles;_ ou la première venue de vos pièces, et vous +vous repêcherez; car nous passons notre vie à nous noyer dans le prisme +changeant de la vie, et le petit rayon que nous pouvons avoir en propre +y disparaît bien facilement. Mais cela n'est pas mauvais, croyez-le. Se +relire souvent, s'examiner sans cesse, se connaître toujours serait un +supplice et une cause de stérilité. + +Croyez bien que le père Dumas n'a dû l'abondance de ses facultés qu'à +la dépense qu'il en a faite. Moi, j'ai des goûts innocents, aussi je ne +fais que des choses simples comme bonjour. Mais, pour lui qui porte un +monde d'événements, de héros, de traîtres, de magiciens, d'aventures, +lui qui est le drame en personne, croyez-vous que les goûts innocents ne +l'auraient pas éteint? Il lui a fallu des excès de vie pour renouveler +sans cesse un énorme foyer de vie. Vous ne le changerez pas en effet, et +vous porterez le poids de cette double gloire, la vôtre et la sienne. +La vôtre avec tous ses fruits, la sienne avec toutes ses épines. Que +voulez-vous! il a engendré vos grandes facultés, et il se croit quitte +envers vous. Vous avez voulu en faire un emploi plus logique: votre +_moi_ s'est prononcé là , et vous a emmené sur une autre voie où il ne +peut pas vous suivre. + +C'est un peu dur et difficile d'être forcé parfois de devenir le père +de son père. Il y faut le courage, la raison et le grand coeur que vous +avez. Ne le niez pas, ce grand coeur; il perce dans tout ce que vous +dites et dans tout ce que vous faites. Il vous gouverne à votre insu +peut-être, mais il vous gouverne, et, s'il vous crée des devoirs dont +beaucoup de gens ne s'embarrassent guère, il vous payera bien en +puissance vraie et en repos intérieur. + +Allez-y gaiement, allez-y toujours, et vous verrez plus tard! Tout +passe, jeunesse, passions, illusions et besoin de vivre; une seule chose +reste, la droiture du coeur. Cela ne vieillit pas et, tout au contraire, +le coeur est plus frais et plus fort à soixante ans qu'à trente, quand +on le laisse faire. + +Je ne vous ai pas remercié, c'est vrai, pour l'offre de votre bijou +d'appartement; je ne vous remercie pas, j'accepte pour le cas où +je n'aurais plus de gîte à Paris. Où serais-je mieux que chez mon +enfant?--Mais, pour un bon bout de temps encore, j'ai mon petit grenier +rue Racine et mes habitudes de quartier Latin. + +Je vous embrasse de tout mon coeur et je vous charge de tous mes bons +souvenirs pour les châtelaines. + +G. SAND. + + + + +DXIII + +A MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, A MILAN + + Paris, 31 mars 1862. + +Ma Lina chérie, + +Fiez-vous à nous, _fie-toi à lui_, et crois au bonheur. Il n'y en a +qu'un dans la vie, c'est d'aimer et d'être aimée. Nous sommes deux qui +n'aurons pas d'autre but et pas d'autre pensée que de te chérir et de te +gâter. Nous aimons ton père si tendrement aussi, que tous nos soins et +tous nos désirs seront pour le voir et le chercher, ou l'attirer ou le +retenir le plus possible. Il en a toujours été ainsi, tu le sais. Il y a +trente ans qu'il est un de nos meilleurs amis, et, à présent qu'il nous +confie ce qu'il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous +chérissons le plus et le mieux. Maurice enfant l'a aimé d'instinct; +homme, il l'a apprécié, et, quand il t'a vue, toi qui tiens tant de lui, +il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait à aucune autre. + +Et moi donc!--Je sens bien que je te serai une mère véritable; car j'ai +besoin d'une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur +des amis. + +Aime ta chère Italie, mon enfant, c'est la marque d'un généreux coeur. +Nous l'aimons aussi, nous, surtout depuis qu'elle s'est réveillée dans +ces crises d'héroïsme, et, puisque tu l'aimes passionnément, nous +l'aimerons ardemment. Ce n'est pas difficile ni méritoire, et, n'en +fût-elle pas digne comme elle l'est, nous l'aimerions encore parce que +tu l'aimes. Enfin, ma Lina chérie, ouvre-nous ton coeur, et tu verras +que le nôtre t'appartient, et que _celui_ dont j'ai plaidé la cause +auprès de ton père et de toi est digne de se charger de ton bonheur. +Nous avons traversé, Maurice et moi, bien des épreuves en nous tenant +toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l'un par +l'autre; mais toujours nous nous disions: «Où est celle qui nous +rendrait complètement forts et heureux?» Viens donc à nous, chère fille, +et sois bénie! Je t'embrasse de toute mon âme, et je pense jour et nuit +au moment qui nous réunira. A bientôt, j'espère! j'espère et je désire, +et je veux. + +Embrasse pour moi ton bien-aimé père. Remercie-le pour moi, comme je te +remercie d'avoir confiance en nous. + +G. SAND. + + + + +DXIV + +A M. MARGOLLÉ, A TOULON + + Paris, 6 avril 1862. + +Cher monsieur, + +J'ai reçu votre livre en quittant Nohant et j'en ai lu une partie en +chemin de fer. Mais, depuis que je suis ici, je n'ai pu l'achever. C'est +une vie désordonnée pour moi que ce Paris, où je ne puis m'appartenir un +instant. + +J'ai beau fuir le monde et ne vouloir aller nulle part, et vouloir me +renfermer dans l'intimité, je suis assiégée jusque sur l'escalier et +jusque dans mon fiacre. Et puis tant de choses à voir et à faire en +quinze jours, quand on ne vient à Paris que tous les deux ou trois ans! +Enfin j'achève mes corvées et je repars dans deux jours, et je vous +lirai et je reprends la seule vie qui me convienne, la vie d'étude et de +réflexion. Ce que j'ai lu est d'un grand intérêt et très beau de coeur +et de pensée. + +Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n'y en a pas d'autre. Toute +cette agitation politique qui règne ici est inféconde. A tous les étages +et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens +perchés sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns +avec effroi, les autres avec espérance, et tous se disant: «Que fait-il? +que va-t-il faire? que pense-t-il? que veut-il? quel mal ou quel bien va +sortir de lui? Questions insolubles!» Le peuple n'en sait pas davantage +sur ceux qu'il regarde d'en bas, il n'en sait guère plus sur lui-même. +Il attend et il s'inspirera du moment; et qu'importe ce qu'il fera, s'il +ne sait pas pourquoi il le fait? + +Instruisons-le sous toutes les formes. Le résultat de nos efforts est +peut-être fort éloigné, mais au moins il est sûr, et tout le reste est +inutile. + +Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous écrirai de +Nohant, et, en attendant, j'envoie à votre digne compagne, à votre +famille et à tous vos chers enfants mille tendres souvenirs. + +G. SAND. + + + + +DXV + +A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE + + Nohant, 3 mai 1862. + +Mon ami bien cher, + +Je suis, depuis longtemps déjà , sans nouvelles de vous. Pouvez-vous +m'en faire donner, si le travail d'écrire vous fatigue encore? +Dois-je espérer que vous êtes mieux, comme, votre dernière lettre me +l'annonçait? + +Moi, je veux vous annoncer le prochain mariage de mon fils avec la fille +de mon vieux et cher ami Calamatta. C'est une charmante enfant et un +esprit généreux. Cette union est un voeu de mon coeur enfin accompli. + +Vous partagerez ma joie, vous qui ne vivez que pour vos amis sans songer +à vous-même. Mais, s'il est possible, parlez-moi un peu de vous, sinon +pensez à moi et souhaitez du bonheur à mon cher fils. Le ciel, qui vous +aime, y aura égard! + +GEORGE SAND. + + + + +DXVI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS + + Nohant, 11 mai 1862. + +Cher prince, + +Êtes-vous encore à Paris? Je me hâte de vous remercier de toute mon âme +pour ma soeur, qui va, grâce à vous, se trouver heureuse. + +A présent, j'ai le coeur tout à fait libre de cette perplexité de +famille et je suis toute au bonheur de mes enfants, qui se marient dans +quelques jours. Ah! si vous ne partiez pas cette semaine, ce serait +si vite fait pour vous de venir, _incognito_, passer vingt-quatre +heures!--_Ma!_--peut-être seriez-vous un peu compromis par notre liberté +de conscience?--pas de prêtre! + +Nous sommes excommuniés, comme tous ceux qui, de fait ou d'intention, +ont souhaité l'unité de l'Italie et le triomphe de Victor-Emmanuel; +nous nous tenons pour chassés de l'Église. Mais ne le dites pas à +la princesse Clotilde! Il ne faut pas faire pleurer les anges. Elle +croit--nous ne croyons pas, nous autres,--à l'Église catholique. Nous +serions hypocrites d'y aller. + +Encore merci, et tâchez, s'il vous plaît, monseigneur, de nous délivrer +Rome. Calamatta nous dit ici que vous allez trouver en Italie des +transports d'affection et de reconnaissance. Ce voyage est pour nous une +grande espérance; car nous voilà tous très Italiens de coeur, et nous +vous aimons d'autant plus. + +Mais vous ne resterez pas longtemps? Est-ce que le moment où vous allez +être père n'approche pas? Que de joie chez nous quand nous saurons que +vous avez ce bonheur! + +GEORGE SAND. + + + + +DXVII + +A MADAME D'AGOULT, A PARIS + + Nohant, 7 juin 1862. + +Merci de votre bon petit mot, ma chère Marie. C'est bien aimable à vous +de vouloir que ces heureux jours qui me viennent soient complétés par un +souvenir et une félicitation de votre part. Quand on s'est franchement +aimés, je crois qu'on s'aime toujours, même pendant le temps où l'on +croit s'être oubliés. Moi, je ne sais plus trop ce qui s'est passé. + +La vie est toujours pour moi l'heure présente. Cette heure est telle +aujourd'hui, que vous pourriez lire dans mon coeur sans y rien trouver +qui vous afflige et vous inquiète. + +Donc à vous toujours! + +GEORGE. + + + + +DXVIII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS + + Nohant, 20 juillet 1862. + +Mon cher prince, + +J'arrive des bords de la Creuse, et j'apprends l'heureux événement; j'en +suis enchantée, vous le savez d'avance. + +La princesse est une brave mère de nourrir son enfant! Vous, il faut en +faire un homme, un vrai homme, de cet enfant-là . Vous serez un tendre +père, j'en suis sûre, parce que vous avez été un bon fils; mais +occupez-vous _vous-même_ de son éducation, et elle sera ce qu'elle doit +être pour un homme de l'avenir et non du passé. + +Vos amis comptent là -dessus et se réjouissent. Je ne peux pas vous dire +combien je pense à vous et combien je rêve de votre fils, vous êtes +content, cette fois? Dites-moi oui, et donnez-lui un baiser pour moi, au +nom du bon Dieu, le roi des rois, avec qui je ne suis pas trop mal. + +Il n'est pas encore question d'un bonheur comme ça chez nous. J'attends +_l'espérance_ avec impatience. Mes enfants sont chez mon mari à Nérac. +Il a été gravement malade; il est hors d'affaire, et mes enfants vont me +revenir. + +Je vous aime de tout mon coeur, toujours. + +GEORGE SAND. + + + + +DXIX + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Nohant, 7 août 1862. + +Ma chère mignonne, + +Je suis bien contente de l'embarras d'Hetzel[1] puisqu'il me procure une +charmante lettre de toi, et de bonnes nouvelles de vous toutes. J'ai vu +ton père hier et nous avons causé, comme tu penses, de tout ce qui vous +concerne, et de cette pauvre chère grand'mère qui est partie! + +Ma Lina, qui est de retour de son voyage et se propose de t'écrire +bientôt, a fait aussi mille questions sur vous à ton père. Et nous avons +dit beaucoup de mal de toi, comme tu penses! Nous avons grondé ton père +de ce qu'il ne te faisait pas courir un peu avec lui quand il vient chez +nous: ce serait si bon pour nous de te tenir ici! Mais il dit: «Cela +ne se peut pas, elle travaille, elle est forcée à des relations +continuelles pour ses travaux.» + +Un temps viendra peut-être où tu auras un peu de vacances, et Valentine +aussi, et alors ta petite maman n'aurait plus de raison d'être à Paris +quand le père aurait à venir en Berry. Vous prendriez Nohant pour +_centre d'opérations_, ton père faisant ses courses et promenades; vous, +le peu de visites que vous tenez à faire maintenant au pays, et vous +auriez chez nous le _home_ et la famille. + +Rien ici de changé essentiellement depuis les bons jours d'intimité +que nous y avons passés ensemble, sauf le grand bonheur d'avoir cette +adorable et adorée petite, immense compensation aux douleurs qui nous +ont tous frappés et aux adieux tant de fois répétés aux vivants et aux +morts. + +Laisse Lina et moi faire ce bon rêve de vous ravoir quelquefois près de +nous, quand de bonnes circonstances le permettront, et parlons de cette +_géométrie naturelle_, qui est une oeuvre charmante et bonne. Que les +lecteurs sont donc bêtes avec leur répulsion pour les mots! Enfin +cherchons: + + Avant nous. + L'oeuvre avant l'ouvrier. + Les formes primitives. + La science avant les savants. + L'artiste éternel. + Histoire de la forme. + La loi des formes naturelles. + +Tout cela ne vaut rien, et rien ne vaudra jamais le vrai titre, qui +était le seul juste. Il faut tâcher de persuader à Hetzel de le +conserver, ou il faut qu'il en trouve un bon. S'il refusait l'ouvrage, +il me semble que madame Pape-Carpentier trouverait à le placer +naturellement dans la _Bibliothèque utile_ de Leneveu, qui est un +excellent recueil, très répandu et très goûté. + +Bonsoir, chère fille; je t'embrasse, je vous embrasse tous bien fort. + +TA MARRAINE. + + [1] Qui cherchait un titre pour l'ouvrage d'abord intitulé _Evenor + et Leucippe_, et qui s'est définitivement appelé _les Amours de + l'âge d'or_. + + + + +DXX + +A MADAME D'AGOULT, A PARIS + + Nohant, 23 octobre 1862. + +Chère Marie, + +J'ai appris bien tard le malheur affreux qui vous a frappée. Je le +ressens vivement; et, qu'il soit tard où non pour vous le dire, je veux +que vous me comptiez au nombre de ceux que vos douleurs affecteront +toujours profondément. C'est dans ces tristes ébranlements de la vie que +l'on sent la durée des chaînes de l'affection et comme le réveil de +tout ce que le coeur avait mis en commun de joies et de peines. Vous +me félicitiez récemment d'avoir acquis une fille charmante, et vous en +perdez une accomplie[1]. + +Croyez que l'égoïsme naturel au bonheur s'arrête ici et que je souffre +de votre mal. Et puis qu'est-ce que le bonheur quand un jour imprévu +nous le brise? Qui peut compter sur le soleil de demain? Votre âme si +élevée, votre esprit, qui a touché aux plus hautes solutions de la +pensée, a sans doute puisé des forces suprêmes dans l'espoir confiant +d'une vie meilleure. Je n'ai donc rien à vous dire pour vous consoler +que vous ne sachiez mieux que moi. + +Ce que je vous apporte, c'est un grand respect pour vos larmes et une +grande tendresse pour vos déchirements. + +GEORGE. + + [1] Madame Emile Ollivier. + + + + +DXXI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS + + Nohant, 14 décembre 1862. + +Merci à vous, cher prince, pour la brochure que vous avez bien voulu me +faire envoyer. J'ai été un peu malade ces jours derniers. Je n'ai pu la +lire que cette nuit; tous ces documents sont très frappants et de la +plus grande utilité. Espérons qu'ils ajouteront leur poids à la somme de +réflexions que le public et le gouvernement devraient faire un peu moins +longues ou un peu moins _indifférentes_ au salut de l'Italie et de la +France. + +Devant l'envahissement du pouvoir clérical, il me semble que la France +est encore plus menacée que l'Italie. Est-ce une finesse de l'empereur +pour laisser constituer chez nous une Église gallicane pendant que celle +de Rome tomberait? Le jeu serait habile, mais périlleux. Le prêtre +peut bien ruser au plus fin, gallican ou non, et je ne vois pas ce que +l'honneur français gagne à remporter ce genre de victoires. + +Vous avez fait encore des vôtres, monseigneur! Vous avez couru, cette +année, la terre et la mer toujours avec des risques, des gros temps +et des aventures. Vous aimez cela, c'est bien, et on me dit que la +princesse Clotilde est aussi brave que vous. On me dit aussi que votre +fils devient superbe. Voilà des éléments de bonheur domestique. + +Mais êtes-vous rassuré sur nos publiques affaires? Il me semble que la +vie, à force d'être lente, s'éteint sous la cendre, aussi bien dans les +masses que sur les trônes. + +Tout mon petit nid vous envoie des respects pleins d'affection et de +dévouement. Maurice est touché de votre bon souvenir à l'endroit de la +brochure. Il se dispose à aller passer quelques jours dans le Midi chez +son père; après quoi, il ira à Paris avec sa chère et _parfaite_ petite +femme. Moi, je ne sais quand je sortirai de mon encrier pour respirer un +peu; ce que je sais, c'est que je vous aime toujours de tout mon coeur +et qu'il me tarde bien de vous revoir. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXII + +A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS + + Nohant, 29 janvier 1863. + +Mon cher enfant, + +Maillard m'a fait part du désir exprimé par la direction du Vaudeville +de joindre mon nom au vôtre sur l'affiche. Cela ne peut pas être, et, +tout en remerciant pour moi ces messieurs de ce qu'il y a d'obligeant +dans leur idée, dites-leur qu'à aucun titre je ne puis accepter la +_collaboration fictive_. Vous savez mieux que personne que je n'ai ni +fourni le sujet tel que vous l'avez conçu et exécuté, ni exécuté quoi +que ce soit dans la pièce. Les conseils que je vous ai donnés étaient +de ceux que le premier venu donne sous l'impression du moment, et se +réduisaient à faire ressortir un peu plus vos propres idées et votre +propre composition. D'ailleurs, je ne pourrais pas me prêter à cette +collaboration fictive, quand même je ne la rejetterais pas absolument en +principe. Des engagements personnels et particuliers s'y opposeraient +en ce moment. Voilà ce que je vous prie de répondre, ainsi que ce qui +précède, puisque c'est la vérité. + +La pièce est charmante et n'a pas besoin _d'appui._ Soyez tranquille et +gardez votre nom _tout seul_. Il faut bien que les noms commencent avant +de faire autorité. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +DXXIII + +A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 2 février 1863, + +«Ne rien mettre de son coeur dans ce qu'on écrit?» Je ne comprends pas +du tout, oh! mais du tout. Moi, il me semble qu'on ne peut pas y mettre +autre chose. Est-ce qu'on peut séparer son esprit de son coeur? est-ce +que c'est quelque chose de différent? est-ce que la sensation même peut +se limiter? est-ce que l'être peut se scinder? Enfin ne pas se donner +tout entier dans son oeuvre, me paraît aussi impossible que de pleurer +avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son +cerveau. Qu'est-ce que vous avez voulu dire? vous me répondrez quand +vous aurez le temps. + + + + +DXXIV + +A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS + + Nohant, 6 février 1863. + +Cher enfant, + +J'ai tenu conseil avec Lina et Maurice, et j'ai donné mon avis, qui a +été écouté. Nous vous savons tous gré, de votre bon coeur, qui voudrait +pouvoir nous dédier à tous la comédie que nous avons tous bercée avec +tendresse. Mais ni moi, ni Maurice, ni les autres, soyez-en sûr, ne +doutons de votre bonne affection, et il s'agit pour nous, avant tout, de +la pièce et de son succès. Ce n'est guère l'usage de dédier une pièce. +N'attirez donc pas l'attention du gros public sur mon nom et sur rien +qui rappelle Nohant. + +Assez d'envieux diront dans les petits coins, si la pièce a du succès, +que, puisqu'elle a été faite à Nohant, j'y ai mis la main. + +Les directeurs de théâtre le diront aussi, croyant faire du bien à la +pièce et se souciant, fort peu de faire du mal à l'auteur. + +Laissez cela se perdre dans les cancans de coulisses et croyez bien +que le public de la troisième représentation n'en saura rien du tout. +Inutile donc que les lecteurs en sachent davantage, et qu'une dédicace +les y fasse penser. + +Sur ce, merci de coeur pour Lina, Maurice et moi, et croyez que mon +conseil est bon. Il ne s'agit pas de plaire aux directeurs et aux +éditeurs, qui veulent toujours des noms _patronnés_ pour écouler leur +marchandise. Il s'agit de vous faire un nom indépendant contre vent et +marée. C'est plus difficile que d'avaler une tranche d'ananas. Allez-y +et ne craignez rien. + +Bonsoir, cher Almanzor, et bon courage! Amitiés de tous. Écrivez-nous +toujours quand vous avez le temps. + +G. SAND. + + + + +DXXV + +AU MÊME + + Nohant, 7 février 1863. + +Cher enfant, + +Nous sommes bien contents et bien heureux, tous! Compliments, amitiés, +joie de toute la famille. Je n'étais pas inquiète du tout, moi: je +savais qu'il y avait dans la pièce un fonds d'intérêt et d'émotion de +nature à être compris par tout le monde; et une moralité à ne choquer +personne, tout en restant assez forte pour faire réfléchir chacun. Quand +vous aurez ce fonds bien établi, secondé par les détails, vous serez +toujours certain d'avoir fait quelque chose qui en vaut la peine et qui +prouve au spectateur payant qu'il n'est pas volé. + +Pour le succès de vogue et d'argent, quel sera-t-il? nul ne peut le +savoir; cela dépend beaucoup de l'intelligence de la direction et de son +bon vouloir; et rarement les auteurs ont sujet d'être contents, parce +que les directeurs cherchent toujours l'argent dans le gros lot de +hasard, sauf à perdre le certain modeste de chaque jour. + +Attendez-vous à des misères, tout le monde est forcé d'en subir. +Surveillez vos premières représentations en ayant toujours dans la salle +quelques amis vrais et _chauds_, qui entraînent, à point et _à propos_, +le public incertain et distrait par nature. De tels amis intelligents et +dévoués sont rares. Si vous n'y pouvez rien, la chose se fera peut-être +d'elle-même. + +Dans quelques jours, le sort financier de la pièce sera décidé; vous +confierez alors vos intérêts à Émile, et vous reviendrez nous trouver +pour travailler au roman et passer tranquille ce charmant hiver qui nous +donne presque tous les jours ici du soleil, des jacinthes et de bonnes +promenades. + +Vous verrez Maurice un de ces jours avec sa femme; je ne sais ce qu'ils +resteront de jours ou de semaines à Paris; vous n'aurez pas besoin de +les attendre pour revenir à notre nid, qui est le vôtre. + +Tenez-nous au courant de la deuxième et de la troisième représentation, +qui ont aussi leur importance; et, si vous êtes content, pensez, cher +Almanzor, que nous le sommes bien aussi. + +G. SAND. + + + + +DXXVI + +A M. + + Nohant, 26 février 1863. + +Le christianisme est une vérité abstraite. Pour être une vérité +concrète, une vérité vraie, il lui faudrait avoir tenu compte des +notions que vous avez et que je n'ai pas besoin de vous indiquer. Le +christianisme n'est pas mensonge, il est vérité incomplète. Arme, de +progrès jadis, il est devenu outil de destruction. C'est un tombeau où +l'humanité enferme le peu qui lui reste de conscience et de lumière. +Ceci n'est pas la faute du pauvre docteur supplicié: c'est là faute de +ceux qui ont déifié sa mémoire. Vous direz mieux que moi ce que vous +savez avoir à dire, et ce que je crois savoir que vous direz. Vos +pages sont très belles, élevées et profondes, elles sont d'un esprit +supérieur, à la fois poétique et logicien. Que Dieu vous aide pour aller +au fond des choses sans vous égarer dans le grand abîme où l'on ne +pénètre plus que sur les ailes de l'hypothèse! + +Il faut là beaucoup de science du langage, et toutes les sciences de +détail doivent concourir à former la science des sciences. + +Moi qui ne sais rien, j'attends, et pourtant je permets à ma conscience +de juger ce qui se produit. C'est très hardi, à coup sûr; mais tout +esprit, si incomplet qu'il soit, a besoin de s'affirmer. + +La plus belle des hypothèses, celle qui aurait le droit de marquer une +nouvelle étape religieuse dans les conquêtes de l'avenir, serait celle +qui ferait concorder les besoins de l'intelligence et ceux du coeur avec +les résultats de l'expérience. Déjà de nobles travaux marchent dans ce +sens et je crois être sûre que vos questions amèneront une réponse de +vous-même à vous-même qui éclairera encore cette route nouvellement +ouverte. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXVII + + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS + + Nohant, 22 mars 1863. + +Mon grand ami, + +Vous seul êtes jeune et généreux, et brave! Vous seul aimez le vrai pour +lui-même; vous seul avez le génie du coeur; le seul qui soit vraiment +grand et sûr. Je vous estime et vous aime toujours de plus en plus, +cher noble coeur, flamme brillante au sein de ce banc de houille qu'on +appelle le Sénat; mais ce n'est pas de la houille, on ne peut pas +l'allumer. Ah! c'est un monde de glace et de ténèbres! Ils votent +la mort des peuples comme la chose la plus simple et la plus sage, +puisqu'ils se sentent morts eux-mêmes. Soyez fier de n'être pas aimé de +ces gens-là . Tout ce qui vit encore en France vous en tiendra compte. + +J'attends mon exemplaire, ne m'oubliez pas; car je n'ai que l'extrait +des journaux, et ce n'est pas assez. + +Mes enfants sont heureux de vous avoir vu. Ma chère petite fille, qui +est un enfant généreux, vous porte dans son coeur. Elle s'est trouvée +malade chez vous, pourtant; sa position _intéressante_ amène de petits +accidents peu graves, mais qui la forçaient de se sauver de partout +sans dire bonsoir; et Maurice, inquiet de la fréquence de ces +évanouissements, me l'a vite ramenée. Elle va bien, à présent. Tous +deux me chargent de leurs sentiments pour vous et je vous charge de nos +respects à tous pour la princesse. Votre fils est beau, très beau, à +ce qu'ils disent. Lina l'a regardé à pleins yeux, avec _émulation_. +Monseigneur, ne le laissez pas élever par les prêtres! + +A vous tous nos voeux et toute notre affection. + +G. SAND. + + + + +DXXVIII + +A M. EDMOND ABOUT, A PARIS + + Nohant, mars 1863. + +Que de talent vous avez! Dix fois plus, à coup sûr, que l'on ne vous +en reconnaît, bien qu'on vous en reconnaisse beaucoup. Pourquoi ne +montez-vous pas jusqu'au génie, que vous touchez, et que vous laissez +échapper à travers vos doigts. C'est parce que vous avez l'âme triste, +malade peut-être. On s'est beaucoup moqué de nos désespoirs d'il y a +trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous +ne pleurions. Vous voyez le monde de votre temps tel qu'il est, sans +vous demander si vous ne pourriez pas le rendre moins faible en vous +faisant plus fort que lui. Je suis persuadée que vous ne valez ni plus +ni moins que nous ne valions, abstraction faite du progrès de l'art, qui +se fait toujours et qui se fait encore pour les vieux comme pour les +jeunes; mais pourquoi ne pas vouloir nous dépasser? A cette grande bête +de désespérance que nous avions, a succédé, de par vous autres, une +réaction de vie qui étreint la réalité et qui devrait vous avoir fait +faire une véritable enjambée par-dessus nos têtes. + +Un de vous ne voudra-t-il pas la faire, et pourquoi ne serait-ce pas +vous? Nous en étions à peindre l'homme souffrant, le blessé de la vie. +Vous voulez peindre, ou vous peignez d'instinct l'homme ardent qui +regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter la coupe, la +remplit à pleins bords et l'avale. Mais cette coupe de force et de vie +vous tue; à preuve que tous les personnages de _Madelon_ sont morts à la +fin du drame, honteusement morts, sauf _Elle_, la personnification du +vice, toujours jeune et triomphant. + +Donc, quoi? le vice seul est une force, l'honneur et la vertu n'en sont +pas. Pas un ne résiste, et le seul vrai honnête homme, M. Honnoré, finit +par le suicide, ni plus ni moins que les héros de notre temps byronien. + +Pourquoi? dites! Ne croyez-vous pas qu'un homme puisse être assez fort +pour tout braver, tout subir et tout vaincre? pas un seul? pas même, +vous qui faites à bras tendu cette peinture de grand artiste, cette +merveille d'esprit, de vérité, de force, de couleur, de composition +et de dessin que vous intitulez _Madelon?_ Vous n'osez pas être cet +homme-là , ou rêver dans un beau livre que cet homme existe et qu'il +parle par votre plume, et qu'il agit par votre volonté, et qu'il +triomphe par votre conviction? Pourquoi donc, mon Dieu? Faut-il, pour +répandre l'idéal, se faire dévot et invoquer tous les mensonges du +catholicisme, quand il est si bien prouvé que l'homme est en âge d'être +par lui-même dès qu'il le voudra? + +Prenez garde, en vérité! Tous ces charmants jeunes gens auxquels le +jeune lecteur voudrait ressembler, sont des misérables. Toutes ces +femmes honnêtes sont des niaises, et si impuissantes à conjurer le mal, +qu'elles sont de trop sur la terre. Elles ne servent qu'à excuser les +maris infidèles par l'ennui qu'elles leur procurent. Il n'y a de logique +que Madelon. Si la nature humaine est ainsi faite autour d'elle, elle a +raison de la mépriser et de ne plus rougir de rien. + +Horrible conclusion d'un récit admirable de tous points et devant lequel +tout ce que l'on a de littérature dans l'esprit, s'incline sans réserve, +mais devant lequel aussi tout ce que l'on a d'honnêteté dans le coeur se +révolte douloureusement. + +Ne pensez pas que je ne comprenne point du tout ce que vous avez voulu +faire et que je ne voie pas le côté sain de cette violente étude. +Je sais que montrer et dévoiler les mauvais et les lâches est plus +instructif que la prédication et la lecture de la _Vie des Saints_. Je +conviendrai avec vous que, Feuillet et moi, nous faisons, chacun à notre +point de vue, des légendes plutôt que des romans de moeurs. Je ne vous +demande, moi, que de faire ce que nous ne savons pas faire; et, puisque +vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de cette société, de +susciter le sens de la force en le prenant justement dans le milieu que +vous montrez si vrai, et que vous avez si magnifiquement observé et +disséqué. + +Je vous demande, je vous supplie, à présent que vous venez de faire le +chef-d'oeuvre de la victoire du mal, de nous faire le chef-d'oeuvre du +réveil au bien. Montrez-nous un véritable homme de coeur écrasant ces +vermines, bravant ces luxures, méprisant avec une facilité logique et +simple cette sotte vanité de paraître fort dans l'absurde et puissant +dans l'abus de la vie; vous venez de prouver que cette vanité est +toujours souffletée par la nature qui se venge. + +Ayez le courage d'incarner la preuve du triomphe. Que les méchants +triomphent si vous voulez dans l'opinion. Inutile de farder le monde si +bête et si corrompu; mais que Job sur son fumier soit le plus beau et le +plus heureux de tous; si beau, que le jeune lecteur aime mieux être Job +que tous les autres. Ah! que ne puis-je! que n'ai-je votre âge et vos +forces! que ne sais-je tout ce que vous savez! + +Pourquoi _le Demi-Monde_ qui mettait à nu Madelon et ses dupes, et ses +complices; a-t-il captivé les plus récalcitrants à ce genre de peinture, +et moi toute la première? C'est parce qu'il y a auprès d'elle deux +hommes qui triomphent: l'un qui la démasque et l'autre qui la répudie, +sans que personne se venge. + +Pourquoi l'auteur du _Demi-Monde_ a-t-il le droit de tout dire et de +tout montrer? C'est parce qu'on sent en lui un grand instinct de lutte +contre ce torrent où il aurait pu être englouti. Il ne vous est pas +permis, avec cette magnifique puissance que vous avez, de ne pas faire +du bien. Il faut en faire. Il faut vous venger ainsi de tout le mal +qu'on vous a fait, faute de vous comprendre. C'est quelqu'un qui vous +a compris qui ose et qui doit vous dire cela, du fond d'un coeur mille +fois brisé et toujours heureux quand même. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXIX + +A M. + + Nohant, avril 1863. + +Oui, sans doute, monsieur, je me souviens et je lis votre livre. Vous +êtes un noble, vaste et généreux esprit. Mon fils partage vos idées; car +il s'est fait protestant avec sa femme, et compte élever ses enfants +dans la croyance avancée de la Réforme, dont vous êtes un des plus +éminents et des plus fervents apôtres. Mais, moi, tout en vous aimant +et vous admirant du meilleur de mon âme, je serai de moins en moins +chrétienne, je le sens, et, chaque jour, je sens aussi poindre une autre +lumière au delà de cet horizon de la vie vers lequel je marche avec une +tranquillité toujours croissante. + +Jésus n'est pas et ne pouvait pas être le dernier mot de la vérité +accordée à l'homme. Vous admettez ingénieusement qu'il a semé une vérité +progressive à développer. Mais le croyait-il, lui? Je ne le pense pas. +Il était l'homme de son temps, quoique l'homme le plus idéaliste de son +temps. + +D'ailleurs, est-il le seul à vénérer dans cette époque de renouvellement +moral et intellectuel qui s'est appelée le christianisme et qui a +été l'oeuvre de plusieurs hommes d'élite et de plusieurs siècles de +discussion? Ou, comme M. Renan le croit, Jésus a ignoré les doctrines +qui l'entouraient, et, original au suprême degré, il a été une vive et +puissante incarnation de la pensée qui planait sur son siècle; ou, comme +vous le croyez, monsieur, et comme je penche à le croire avec vous, il a +été _instruit_ et il n'est qu'un disciple plus pur et mieux doué que +ses maîtres. Il y a une troisième version qui ne me plaît pas et qui a +pourtant sa valeur: c'est qu'il n'a jamais existé de Jésus proprement +dit, et que sa vie n'est qu'un poème et une légende qui résume plusieurs +existences plus ou moins intéressantes, comme son Évangile ne serait +qu'un ensemble de versions plus ou moins authentiques d'une même +doctrine sujette à mille interprétations. Je crois que vous admettez la +possibilité de toutes ces choses; il faut bien l'admettre quand on n'a +pas de certitude et de preuve historique incontestable. + +Mais vous dites en vous-même: «Qu'importe, après tout, si nous avons +sauvé de tous ces naufrages de la réalité historique, une vérité +philosophique, une doctrine admirable?» Très bien, je pense comme vous; +mais je ne tiens pas à appeler christianisme cette doctrine, qui n'est +peut-être pas du tout celle du nommé Jésus, lequel n'a peut-être jamais +été crucifié; et je tiens encore moins à m'enthousiasmer pour un +personnage légendaire qui n'a pas la réalité de Platon, de Pythagore, +d'Aristote et de tous les grands esprits que nous savons avoir vécu +eux-mêmes, pensé, parlé, écrit ou souffert en personne. + +Remarquez que cette situation apocryphe, ou tout au moins douteuse, du +fondateur du christianisme ouvre la porte à des croyances tout à fait +contradictoires et que cette doctrine si belle a fait dans le monde +autant de mal que de bien, par la raison qu'elle part d'une sorte de +mythe. C'est un beau rayon dont le soleil est caché dans les nuages. +Platon, Pythagore et les autres fondateurs réels de doctrines ou de +méthodes bien définies n'ont jamais fait que du bien. Jésus a apporté +l'hypocrisie et la persécution dans la vie humaine et sociale, et cela +dure depuis dix-huit cents ans et plus; à l'heure qu'il est, nous sommes +plus que jamais persécutés en son nom, privés de liberté et traqués par +ses prêtres dans tous les replis de notre existence. Arrière donc +le Dieu Jésus! Aimons en philosophe cette charmante figure de roman +oriental; mais ne cherchons pas à faire croire à sa divinité ni à sa +presque divinité, pas plus qu'à sa réalité humaine. Nous ne savons rien +de lui, et nous voici en présence de l'oeuvre collective des apôtres, +qui souffre la critique à bien des égards. Libre à nous de choisir la +version qui nous plaît le mieux et de rebâtir chacun le temple de +la nouvelle Jérusalem selon les besoins de notre coeur, de notre +conscience, de notre raison ou de notre idéalisme. Mais n'appelons plus +cela une religion; car ce n'en a jamais été une. Ce n'a même pas été +une philosophie; c'est un idéal romanesque pour les uns, une grossière +superstition pour les autres. La part de la raison ne s'y trouve pas, et +la pratique en est aussi élastique, aussi vague que le texte. Ce qui est +quelque chose de réel et de fort, c'est le catholicisme. Mais, comme +c'est quelque chose d'odieux, je n'en veux pas davantage. + +Point d'insulte à Jésus. Il a pu être, et il a dû être grand et bon. +Mais cela ne suffit pas à des esprits sérieux pour chercher là toute la +lumière et toute la vérité. + +La vérité n'a jamais appartenu en propre à un homme, et aucun Dieu n'a +daigné nous la formuler. Elle est en nous tous, en quelques-uns plus +que dans la masse; mais tous peuvent chercher et trouver la somme de +sagesse, de vérité et de vertu qui est l'expression du temps où il vit. +L'homme veut tout définir, tout classer, tout nommer; voilà pourquoi +il lui plaît d'avoir des messies et des évangiles, mais ces +personnifications et ces dogmes lui ont toujours fait pour le moins +autant de mal que de bien. + +Il serait temps d'avoir des lumières qui ne fussent pas des torches +d'incendie. + + + + +DXXX + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 14 juillet 1863, au soir. + +Marc-Antoine Sand est né ce matin, anniversaire de la prise de la +Bastille. Il est grand et fort et il m'a regardée dans les yeux d'un air +attentif et délibéré, quand je l'ai reçu tout chaud dans mon tablier. +Je crois que nous nous connaissions déjà et il m'a eu l'air de vouloir +dire: «Tiens! c'est donc toi?» On l'a fourré dans un bain de vin de +Bordeaux, où il a gigoté avec une satisfaction marquée. Ce soir, il +tette avec voracité, et sa nourrice, qui n'est autre que sa petite +mère, est gaie comme un pinson. Nous avons tiré le petit canon et un +_pifferari_ d'Auvergne est venu lui faire entendre le plus primitif +des chants gaulois. Le père Maurice a pleuré comme un veau et le père +Calamatta comme une huître, à la vue de ce solide moutard! Tout le monde +est dans la joie: voilà ! Merci pour votre bonne lettre du 5 juillet; +réjouissez-vous avec nous, mon grand fils, et venez bientôt nous voir. + +G. SAND. + + + + +DXXXI + +A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG + + Nohant, 3 août 1863. + +Monsieur, + +Vos excellents discours nous ont beaucoup frappés, mon fils, ma +belle-fille et moi, et je vais tout de suite et sans préambule répondre +à votre bonne lettre en vous parlant à coeur ouvert. + +Mon fils s'est marié civilement l'année dernière. D'accord avec sa +femme, son beau-père et moi, il n'a pas fait consacrer religieusement +son mariage. L'Église catholique, dans laquelle nous sommes nés, +professe des dogmes et les corrobore de doctrines antisociales et +antihumaines qu'il nous est impossible d'admettre. Un cher petit garçon +est né de cette union, il y a quinze jours. Depuis que sa mère l'a conçu +et porté dans son sein, nous nous sommes demandé tous les trois s'il +serait élevé dans les vagues aspirations religieuses qui peuvent suffire +à l'âge de raison (à la condition de chercher la vérité dans des +conceptions mieux définies), ou si nous essayerions, dans le but de +le préparer à devenir un homme complet, de le rattacher à une foi +idéaliste, sentimentale et rationnelle. Mais où trouver cette foi assez +formulée de nos jours pour être mise à la portée d'un enfant? + +Nous songions au protestantisme, uniquement parce qu'il est une +protestation contre le joug romain; mais cela était loin de nous +satisfaire. Deux dogmes, l'un odieux, l'autre inadmissible, la divinité +de Jésus-Christ et la croyance au diable et à l'enfer, nous faisaient +reculer devant un progrès religieux qui n'avait pas encore eu la +franchise ou le courage de rejeter ces croyances. + +Vos sermons nous délivrent de ce scrupule, et mon fils, voulant que son +mariage et la naissance de son fils soient religieusement consacrés, +je n'ai plus d'objections à lui faire contre deux sacrements qui +attacheraient son union et sa paternité à votre communion. + +Mais, avant de me rendre entièrement, j'ai recours à votre loyauté avec +une absolue confiance, et je vous adresse une question. Faites-vous +encore partie de la communion intellectuelle de la Réforme? Persécuté et +renié probablement par l'anglicanisme, par le méthodisme, par une très +grande partie des diverses Églises, pouvez-vous dire que vous appartenez +à une notable partie des esprits éclairés du protestantisme? Si, à peu +près seul, vous avez levé un étendard de révolte, l'enfant que nous +mettrions sous l'égide de vos idées ne serait-il pas renié et réprouvé +chez les protestants, en dépit de son baptême parmi eux? On peut +s'aventurer pour soi-même dans les luttes du monde philosophique et +religieux; mais, quand on s'occupe de l'avenir d'un enfant, d'un être né +avec le droit sacré de la liberté, qui, dès que sa raison s'entr'ouvre, +a besoin de conseils et de direction, on doit non seulement chercher la +meilleure méthode à lui offrir, mais encore préparer à sa vie un milieu +moral, une solidarité, un foyer de fraternité, et quelque chose encore! +une rationalité religieuse, si je puis ainsi dire, un drapeau ayant +quelque autorité dans le monde. Il ne faut pas, ce me semble, que +l'adolescent puisse dire à son père catholique: «Vous m'avez lié à un +joug de mort!» ni à son père protestant: «Vous m'avez isolé au sein de +la liberté d'examen; vous m'avez enfermé dans une petite Église, sans +appui, et me voilà déjà dans la lutte quand j'ai à peine compris +pourquoi j'y suis!» + +Dans les deux cas, cet enfant pourrait ajouter: «Mieux valait ne me lier +à rien et m'élever selon votre inspiration dans l'absolue liberté où +vous viviez vous-même.» + +Mon fils et sa femme feront, en tout cas, ce qu'ils voudront, sans +qu'aucun nuage entre nous résulte jamais d'une dissidence qui n'est même +pas formulée encore; mais, ayant à donner ou à réserver mon opinion un +jour ou l'autre, je vous demande, à vous, monsieur, la réponse à mon +incertitude, qui vous sera dictée par votre conscience. + +Je ne connais pas le monde protestant. On me parle d'une Église tout à +fait nouvelle, ayant de l'avenir et faisant de nombreux prosélytes en +Italie particulièrement. Je vois, d'après ce que l'on me dit, que cette +Église part de vos principes et qu'il y a par le monde un souffle de +liberté religieuse qui unit un certain nombre d'esprits sérieux. Je +voudrais savoir si notre enfant aura dans la vie une véritable famille +à laquelle il n'aura peut-être jamais ni le désir ni l'occasion de +s'identifier,--car il faut prévoir l'âge où il ne voudrait suivre aucun +culte, et là s'arrêtera aussi l'autorité de la famille naturelle,--mais +de laquelle il pourrait dire avec fierté qu'il a été l'élève et le +citoyen. Nos petites Églises détachées du catholicisme, comme celle de +l'abbé Châtel, par exemple, ont toujours eu un caractère mesquin ou +impuissant. Celle que vous proclamez se rattache à une conception large +du christianisme et ne présente pas ces pauvretés. Mais où est-elle, +cette Église? Est-elle maudite par l'intolérance protestante? Lui +refuse-t-on son titre religieux? Se rattache-t-elle à des nuances qui +l'aident à se constituer comme une communauté importante offrant un +ensemble de vues, d'aspirations et d'efforts? + +Pardonnez-moi mon griffonnage, je ne sais pas recopier et j'aime mieux +vous envoyer ma première impression illisible et informe. Vous me +comprendrez par le coeur, qui sait tout déchiffrer. + +Je vous demande le secret jusqu'à ce que nous ayons vidé la question, +et vous prie de croire, monsieur, quelle qu'en soit l'issue, à mes +sentiments de fraternité véritable et profonde. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXXII + +A M. JOSEPH DESSAUER, A ISCHL (AUTRICHE) + + Nohant, 15 août 1863. + +Bon Chrishni, + +Je veux que vous trouviez une lettre de moi à Ischl, puisque vous ne +m'avez pas mise à même de vous répondre à Paris. + +Oui, ce sont d'heureux jours, que ceux où je vous ai retrouvé si +semblable à vous-même, à peine vieilli, pas changé, toujours aussi naïf, +aussi tendre et aussi aimable. Les oreilles ont dû vous sonner tout le +temps de votre voyage: car on n'a pas passé une heure ici sans dire: +«Bon Chrishni! cher brave homme! ami charmant! digne maestro! grand +artiste! etc., etc.»; chacun et tous à la fois, duo, trio, quatuor, +etc., _tutti, tutti:_ «Vive le bon Dessauer! le vrai _Favilla_!» Et, +le soir, les lettres mystérieuses apportées sur, la table par l'esprit +familier, les phrases musicales qu'on, croyait entendre en les lisant, +tout cela a été goûté, senti, et, tout en riant, on était attendri, on +vous sentait encore là . + +Eh! n'y êtes-vous pas toujours? est-ce que nous ne vivons que dans notre +corps? est-ce que nous n'habitons pas la lune et le soleil et toutes les +étoiles, dès que notre pensée nous y transporte? est-ce qu'on ne s'y +occupe pas de nous comme nous nous occupons d'eux, nous qui rêvons +toujours d'aller les y rejoindre? Eux? qui? ils disent la même chose +que nous, et, sans nous connaître, ils nous aiment. Et puis ne nous +connaissent-ils pas? Où est notre cher grand Delacroix à cette heure? +Mais où êtes-vous vous-même, à l'heure où je vous écris? sur quelle +route? dans quel véhicule? dans quelle disposition d'esprit? L'absence +et la mort ne diffèrent pas beaucoup; donc, on ne se quitte pas, on se +perd de vue; mais on sait bien que, n'importe où, on se retrouvera. +Aussi je ne dis jamais adieu dans le sens de «Dieu nous sépare!» je le +dis toujours dans le sens «Au revoir en Dieu, sur cette terre ou sur une +autre!» Est-ce que l'on ne fait pas de progrès tant qu'on veut vivre et +tant qu'on croit à l'idéal? est-ce que l'idéal ne sert qu'à cette vie +d'un jour ou deux sur la terre? Ne croyez pas cela. Nous emportons avec +nous ce que nous avons acquis, et nous l'emportons pour l'accroître dans +l'éternité. Qu'importe que, dans une ou deux de nos existences, nous +n'ayons pas été assez encouragés, si nous avons entretenu le feu sacré +en nous et dans les autres? Ne comptez pas pour rien ces heures où vous +donnez, avec votre âme, celle des grands maîtres à vos amis; tout cela, +c'est un échange, entre eux, vous et nous, de ce qu'il y a de meilleur +et de plus élevé dans le sanctuaire commun. + +Écrivez-nous, cher ami; dites-nous comment vous avez voyagé, comment +vous avez retrouvé les soeurs, la nièce, les montagnes, le pays du sel +et les montagnards artistes. + +Toute la famille d'ici vous embrasse: Maurice, que la mort de Delacroix +a beaucoup affecté, surtout par la pensée qu'il est mort sans famille +autour de lui; Lina, qui vous présenté son poupon à baiser; madame +Lambert qui ne cesse de parler de vous; son mari, qui vous étudie +rétrospectivement avec une sympathie délicate; Marie Lambert, qui pleure +pour un rien, mais qui aime beaucoup; Calamatta, qui ne dit plus rien +contre Delacroix et qui le regrette comme homme, sans l'avoir jamais +compris comme peintre. Voilà tout le monde... Non, il y a la grande +Marie, une nature d'élite sous sa blanche cornette; et tous vous aiment +et vous crient: «Revenez!» + +GEORGE SAND. + + + + +DXXXIII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 26 août 1863. + +Eh bien, mon cher lumineux fils, êtes-vous reposé de votre affreux +départ? On m'a dit que vous étiez parti _horriblement_, par la trahison +de l'imbécile qui fait le service. Il est si facile d'avoir une voiture +de louage à la Châtre, que nous sommes tous des niais de compter sur +autre chose, après tous les tours que nous a joués cette diligence. +Dites-en tous mes regrets à Gautier[1], et promettez-lui que cela +n'arrivera plus. Qu'il n'oublie pas que nous comptons qu'il reviendra et +qu'on l'avertira de ce qu'il y aura _d'instructif_ à voir pour la partie +matérielle, dans nos représentations. Remerciez-le pour moi et pour nous +tous de sa bonne visite. + +Quant à vous, cher fils, je ne vous remercie pas autrement qu'en vous +aimant d'autant plus que vous vous êtes dévoué pour moi. Grâce à vous, +je vois clair dans le travail, et je refais avec soin un scénario plus +développé. Je suis même étonnée d'avoir pour cela la mémoire que je n'ai +pas pour autre chose. Je me rappelle tout ce que vous m'avez dit comme +si c'était écrit. C'est un plaisir de vous voir composer et improviser +une pièce en causant. À présent que je relis cette carcasse, je suis +étonnée de sa logique et de la manière dont elle se tient. Allons, +vous n'êtes pas encore crétin, mon bonhomme, et vous avez un monde de +compositions et de succès dans la _trompette_. Je ne suis pas en peine +de vous: si vous n'allez pas plus vite, c'est que vous êtes paresseux. +Mais qu'est-ce que ça fait si ça vous plaît de l'être? Ce qui importe, +c'est que, quand vous travaillez une heure, vous travaillez comme cent. + +Tout mon monde vous envoie des amitiés en masse. Maurice n'est pas +encore revenu. + +Votre maman vous embrasse. + + [1] Théophile Gautier. + + + + +DXXXIV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 27 août 1863. + +Mes pauvres enfants! avoir tant travaillé et tant souffert pour rien! +Mais non, ce n'est pas pour rien, puisque vous avez adouci ses derniers +jours et prolongé, autant que possible, son illusion et son espérance. +Dieu vous en tiendra compte et elle aussi, dans un monde meilleur. + +Pauvre femme! si douce, si jeune encore et si belle de charme et de +distinction naturelle! Comme elle a langui et lutté! Elle est mieux où +elle est, n'en doutez pas.--Où que ce soit, elle vit et elle est en +Dieu. + +Chère Solange! sois la consolation de ton pauvre père, et que ton père +soit la tienne aussi. Nous vous aimons bien. + + + + +DXXXV + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS. + + Nohant, 1er octobre 1863, deux heures du matin. + +Mon cher fils, + +Votre lettre est d'un vrai amour de fils! Je dis donc adieu à mes +scrupules; je vois que vous avez raison, que vous m'aimez bien, et +qu'avec vous on peut avoir le coeur sur la main tout à fait. + +La Rounat est venu; on lui a lu la pièce, qui ne pourra passer que dans +l'hiver de 1864, parce que je ne veux pas la donner en plein printemps, +et qu'il a de l'encombrement jusque-là . Ça me laisse le temps de donner +encore plusieurs façons à mon labourage; car ce qu'on a lu jusqu'ici +n'est qu'un brouillon et j'y vois, chaque fois, des améliorations à +faire. Peut-être même remettrai-je la pièce en quatre actes; elle est +pleine en cinq, mais pas assez serrée à la fin. Ça m'amuse toujours. + +Dès que j'aurai fini les corrections, je vous enverrai le manuscrit, +pour que vous m'en indiquiez des masses, et, en attendant, je vous +embrasse, pour moi qui veille et pour tous ceux qui dorment. + +Votre maman. + + + + +DXXXVI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME) A PARIS + + Nohant, 19 novembre 1863. + +Mon cher prince, + +Vous devez me croire morte; mais vous avez tant couru, vous, que vous +n'auriez pas eu le temps de me lire. Vous avez bien travaillé pour +les arts, et pour l'industrie, et pour le progrès. Moi, j'ai fait une +comédie, c'est moins utile et moins intéressant. Que vous aurai-je +appris d'instructif, à vous qui savez tout? On me dit que vous voudriez +savoir ce que je pense de la _Vie de Jésus_. + +M. Renan a fait un peu descendre son héros dans mon esprit, d'un certain +côté, en le relevant pourtant de l'autre. J'aimais à me persuader que +Jésus ne s'était jamais cru Dieu, jamais proclamé fils de Dieu en +particulier, et que sa croyance à un Dieu vengeur et punisseur était +une surcharge apocryphe faite aux Évangiles. Voilà du moins les +interprétations que j'avais toujours acceptées et même cherchées; mais +M. Renan arrive avec des études et un examen plus approfondis, plus +compétents, plus forts. On n'a pas besoin d'être aussi savant que lui +pour sentir une vérité, un ensemble de réalités et d'appréciations +indiscutables dans son oeuvre. Ne fut-ce que par la couleur et la vie, +on est pénétré, en le lisant, d'une lumière plus nette sur le temps, sur +le milieu, sur l'homme. + +Je crois donc qu'il a mieux vu Jésus que nous ne l'avions entrevu +avant lui, et je l'accepte comme il nous le donne. Ce n'est plus un +philosophe, un savant, un sage, un génie, résumant en lui le meilleur +des philosophies et des sciences de son temps: c'est un rêveur, un +enthousiaste, un poète, un inspiré, un fanatique, un simple. Soit. Je +l'aime encore; mais comme il tient peu de place maintenant, pour moi, +dans l'histoire des idées! comme l'importance de son oeuvre personnelle +est diminuée! comme sa religion est désormais bien plus suscitée par +la chance des événements humains que par une de ces grandes nécessités +historiques que l'on est convenu, et un peu obligé, d'appeler +_providentielles_! + +Acceptons le vrai, quand bien même il nous surprend et change notre +point de vue. Voilà Jésus bien démoli! Tant pis pour lui! tant mieux +pour nous, peut-être. Sa religion est arrivée à faire autant de mal +pour le moins qu'elle avait fait de bien; et, comme--que ce soit ou non +l'avis de M. Renan--je suis persuadée, aujourd'hui, qu'elle ne peut plus +faire que du mal, je crois que M. Renan a fait le livre le plus utile +qui pût être fait en ce moment-ci. + +J'aurais beaucoup à dire sur les artifices du langage de M. Renan. Il +faut être courageux pour se plaindre d'une forme si admirablement belle. +Mais elle est trop séduisante et pas assez nette, quand elle s'efforce +de laisser un voile sur le degré, le mode de divinité qu'il faut +attribuer à Jésus. Il y a des traits de lumière vive dans l'ouvrage, +qui empêchent un esprit attentif de s'égarer. Mais il y a aussi trop +d'efforts charmants et puérils pour endormir la clairvoyance des esprits +prévenus, et pour sauver d'une main ce qu'il détruit de l'autre. Cela +tient non pas comme on l'a beaucoup dit; à un reflet de l'éducation du +séminaire, dont ce mâle talent n'aurait pas su se débarrasser,--je ne +crois pas cela,--mais à un engouement d'artiste pour son sujet. Il y a +du danger, peut-être de l'inconvénient, à être philosophe érudit, et +poète. Certainement cela fait un joli ensemble, et rare, dans une tête +humaine; mais, en de telles matières, l'enthousiasme met en péril la +logique, ou tout au moins la netteté des assertions. + +Avez-vous lu cinq ou six pages que M. Renan a publiées le mois dernier, +dans la _Revue des Deux-Mondes[1]?_ J'aime mieux cela que tout ce qu'il +a écrit jusqu'ici. C'est grand, grand! Je trouve bien quelque chose à +redire encore comme détail; mais c'est si grand, que je résiste peu et +que j'admire beaucoup. C'est moi qui voudrais bien avoir votre pensée +là -dessus, comme vous avez la mienne. Vous savez résumer, vous, +dites-la-moi dans votre concision merveilleuse. + +J'irai à Paris cet hiver. Je ne sais pas bien quand. Ma famille va bien. +Mon petit-fils est tout à fait gentil et bon garçon. On dit que votre +fils est superbe; il me tarde de le voir. Mon nid vous envoie tous ses +hommages, ainsi qu'à la princesse. + +Est-ce vrai qu'on fera la guerre? + +Ce qui est certain, cher prince, c'est que je vous aime toujours de tout +mon coeur. + +GEORGE SAND. + + [1] _Les Sciences de la nature et les Sciences historiques_, lettre à + M. Berthelot (_Dialogues et Fragments philosophiques_; Calmann + Lévy, 1876). + + + + +DXXXVII + +AU MÊME + + Nohant, 24 novembre 1863. + +Cher prince, + +Je vous autorise bien volontiers à donner copie de ma lettre à M. Renan; +mais ce n'est qu'une lettre, et je ne sais pas me résumer comme vous. +Mon jugement est très incomplet et ne va pas au fond des choses. Je suis +en train de lire Strauss, Salvador et la belle préface de M. Littré au +premier de ces deux ouvrages. Si j'avais lu cette préface plus tôt, +j'aurais mieux lu M. Renan. + +Votre jugement, à vous, est meilleur que le mien; je vous ai toujours +dit que vous étiez un très grand esprit qui ne tire pas parti de +lui-même. Vous ne voulez pas me croire, vous pourriez faire tout ce que +vous voudriez; mais vous êtes paresseux et prince, quel dommage! + +Je ne vous trouve pas rêveur, loin de là ; vous êtes plus dans le _vrai +total_, que M. Renan, M. Littré et Sainte-Beuve. Ils ont versé dans +l'ornière allemande.. Là est leur faiblesse. Ils ont plus de talent et +plus de génie que tous les Allemands modernes, et, en outre, ils sont +Français. Ils sont Français, c'est-à -dire qu'ils ont de l'esprit et +qu'ils sont artistes. Cette fantaisie de détruire l'immortalité de +l'âme, la véritable et progressive persistance du _moi_ est un péché de +lèse-philosophie française. Pour conserver tout ce que la foi a de pur +et de sublime, il faut le talent, le coeur et l'esprit français. Les +Allemands sont trop bêtes pour croire à autre chose qu'au matérialisme; +je regrette de voir leur influence sur ces beaux et grands esprits dont +la France serait encore plus fière s'ils étaient plus chauds et plus +hardis. + +Ah! si j'étais homme, si j'avais votre capacité, votre temps, vos +livres, votre âge, votre liberté, je voudrais faire une belle campagne, +non pas _contre_ ces grands esprits dont nous parlons: je les aime et +je les admire trop pour cela; mais, _à côté d'eux,_ puisant en eux +les trois quarts de ma force, et en moi, dans mon sentiment de +_l'impérissable_, la conclusion qui répondrait au coeur. + +Non, la conclusion, de MM. Renan et Littré ne suffit pas. Ressusciter +dans la postérité par la gloire, n'est pas une idée aussi désintéressée +qu'ils le disent. Leur devise est belle: «Travailler sans espoir de +récompense; la récompense est dans le bien qu'on fait.» + +Oui, à condition qu'on pourra le faire toujours et le recommencer +éternellement; le faire pendant une cinquantaine d'années, c'est se +contenter de trop peu, c'est se contenter d'un devoir trop vite fait. +Et puis, le spectacle et le sens du vrai et du beau est trop grand +pour qu'une vie suffise à le contempler et à le savourer. Ce défaut de +proportion serait un manque d'équilibre inadmissible. + +Oui, j'irai à Paris pour quelques jours seulement. Mais, _entre nous_, +je m'occupe d'arranger ma vie pour être un peu plus libre. Me voilà dans +ma soixantième année. C'est un chiffre rond et je sens un peu le besoin +de la locomotion pour mon tardif été de la Saint-Martin. + +Je serai bien heureuse de vous revoir à de moins longs +intervalles.--Nous restons quand même, c'est-à -dire malgré mes reproches +à la _tendance_ matérialiste de M. Renan, bien d'accord, vous et moi, +sur l'excellence et l'utilité de sa _Vie de Jésus_. S'il savait la +lettre que vous m'avez écrite, c'est celle-là qu'il voudrait, le +gourmand! + +À vous de coeur, mon cher prince, pour moi et mes enfants. + +G. SAND. + +Je suis dans une douleur inquiète aujourd'hui. Je vois, parmi les pendus +de Varsovie, le nom de Piotrowski, et je ne sais pas si c'est celui qui +s'était évadé miraculeusement de la Sibérie. Je le connaissais, c'était +un héros. Savez-vous si c'est lui? + + + + +DXXXVIII + +A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS + + Nohant, 28 décembre 1863. + +Je ne vous ai pas remercié du plaisir que m'a causé _Jean Baudry_. +J'espérais le voir jouer. Mais, mon, voyage à Paris étant retardé, je +me suis décidée à le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les +pièces qui réussissent perdent trop à la lecture, la plupart du temps. +Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre pièce est de celles qu'on +peut lire avec attendrissement et avec une satisfaction vraie. + +Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche à faire à +la manière dont vous l'avez déroulé et dénoué: c'est que la brave et +bonne Andrée ne se mette pas tout à coup à aimer Jean à la fin, et +qu'elle ne réponde pas à son dernier mot: «Oui, ramenez-le, car je +ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera;» ou bien: «Guérissez-le, +corrigez-le, et revenez sans lui.» + +Vous avez voulu que le sacrifice fut complet de la part de Jean. +Il l'était, ce me semble, sans ce dernier châtiment de partir sans +récompense. + +Vous me direz: «La femme n'est pas capable de ces choses-là .» Moi, je +dis: «Pourquoi pas?» Et je ne recule pas devant les bonnes grosses +moralités: un sentiment sublime est toujours fécond. Jean est sublime; +voilà que cette petite Andrée, qui ne l'aimait que d'amitié, se met à +l'aimer d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une +force inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi +ne pas lui montrer l'opération magnétique et divine sur la scène? Ce +serait plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: «La +vertu ne sert qu'à vous rendre malheureux.» + +Voilà ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ôte rien +à la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait +agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le +temps qui court. Je suis heureuse de votre succès. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXXIX + +A M. ÉMILE AUGIER. A CROISSY + + Nohant, 25 décembre 1863. + +Cher ami, + +Je vous envoie, pour vous faire rire un instant, une lettre-pétition qui +m'a été adressée; plus une lettre de vous que je vous restitue; plus une +lettre de moi à ce monsieur que je ne connais pas et à qui je n'aurais +pas répondu si vous ne l'eussiez jugé digne d'une réponse de vous. J'en +conclus qu'il y a peut-être en lui quelque chose de bon; mais, à coup +sûr, il est fou, et sa vanité le rend mauvais par moment. Si vous jugez +qu'au lieu de le ramener à la raison ma lettre doit lui donner un accès +de fièvre chaude, jetez le tout au feu. Sinon, jetez ma dite lettre à la +poste. + +Ceci a de bon que je vous sais occupé d'une nouvelle pièce. Tant mieux! +ne vous laissez pas distraire par les Schiller qui frappent à votre +porte. Il doit y en avoir beaucoup, si c'est comme chez moi. Ne vous +donnez pas la peine de me répondre, si vous êtes absorbé. Votre +prochaine pièce sera une bonne récompense de mes voeux d'amitié sincère. + +G. SAND. + + + + +A M** + + Nohant, 25 décembre 1863. + +Monsieur, + +Je suis franche, c'est pourquoi j'ai beaucoup d'ennemis. Je vois bien, +à votre indignation contre mon ami Augier, que, si je ne trouve pas que +vous soyez Schiller, vous m'accuserez de n'avoir pas de coeur. Soyez +donc mon ennemi tout de suite, si vous voulez. + +Je refuse l'honneur que vous me faites de me prendre pour arbitre. Je ne +rends pas de services sous le coup d'une menace, et ce n'est pas parce +que vous me traitez _d'impératrice_ que je perdrais le droit de vous +dire que vous n'êtes pas Schiller, et que je ne suis pas Goethe. Mais, +si vous êtes réellement Schiller, consolez-vous, vous n'avez besoin de +personne, vous ferez quelque jour un chef-d'oeuvre que l'on s'arrachera. +Il ne s'agît que de le faire; moi, cela ne m'est pas encore arrivé; on +ne s'arrache pas mes pièces, on m'en a refusé plus d'une, et je ne m'en +suis pas courroucée. Je me suis dit que je n'étais pas Goethe. + +Et puis, si vous êtes Schiller, pourquoi offrir vos pièces aux +Folies-Dramatiques, qui probablement refuseraient Schiller en personne, +sans pour cela l'insulter ni le méconnaître, mais par la seule raison +que son génie n'entrerait pas dans leur cadre? Présentez vous aux +théâtres vraiment littéraires, et qui sont subventionnés pour l'être, et +soyez sûr que, si vous leur apportez quelque chose de beau et de bon ils +l'accepteront avec empressement, à condition toutefois que ce soit dans +la forme voulue; car vous savez bien qu'on n'y peut jouer Schiller ni +Goethe qu'avec des arrangements considérables. + +Mais vous luttez, dites-vous, depuis treize ans. Eh bien, il est +probable que vous n'avez pas la spécialité du théâtre. Cherchez-en une +autre, on en a toujours une quand on veut s'interroger soi-même avec +courage et modestie. + +Courage donc, monsieur; je ne suis pas vindicative; je vous pardonne vos +compliments. + +G. SAND. + + + + +DXL + +A M. CHARLES PONCY, A VENISE + + Nohant, 28 décembre 1863. + +Cher enfant, + +Je vous remercie de votre bonne, longue et intéressante lettre, et de +vos souhaits du jour de l'an, que je vous renvoie de tout mon coeur, +ainsi qu'à votre chère Solange. + +Venise est donc finie? Pauvre Venise! mais rien ne finit et un jour +viendra où tout ce luxe de beauté perdue sera rajeuni et ressuscité. +Nous sommes dans le siècle du marteau qui abat et de la truelle qui +reconstruit. Vous me racontez on ne peut mieux tout ce que vous avez vu. +Cette vie errante, mais saine au corps et à l'esprit, a dû faire du bien +à Solange et je vous engage à ne pas vous en lasser trop vite. + +Puisque le pauvre nid est désolé encore, laissez l'herbe et les branches +pousser sur le seuil.--Quand vous reviendrez les écarter, les douloureux +souvenirs auront fait place à cette grave sérénité que la mort laisse +après elle dans les coeurs auxquels la conscience ne reproche rien. + +Mais il est inutile de vouloir hâter ce moment. La nature a droit aux +larmes. C'est un soulagement qu'elle exige en même temps qu'un noble +tribut qu'elle paye. Votre chère enfant reçoit par là un grand baptême. +Elle en appréciera plus tard l'effet salutaire et fortifiant. + +J'ai reçu toutes vos lettres.--J'ai partagé et ressenti toutes vos +émotions. Me voilà enfin sortie, pour quelques jours, d'une grande crise +de travail. Pour m'en distraire, je lis _Emerson_, que je ne connaissais +pas. C'est un philosophe américain, à la fois savant, poète, critique +et métaphysicien, un vaste cerveau un peu obscurci par trop de clartés +diverses, mais sublime, il n'y a pas à dire. + +Notre enfant est superbe et remarquablement aimable et gentil. Il a une +précocité extraordinaire et qui m'inquiète par moments: quelque chose +dans l'oeil qui n'est pas de son âge.--Mais je ne m'arrête pas à cette +remarque. La santé, la fraîcheur et l'embonpoint; en outre, la force +musculaire sont tout à fait rassurantes. La petite mère est bonne +nourrice et absolument dévouée à son petiot. Maurice est donc très +heureux et tout le monde vous embrasse tendrement. + + + + +DXLI + +A M. EUGÈNE CLERH, A PARIS + + Nohant, 31 décembre 1863. + +Mon cher enfant, + +Je vous remercie de votre charmant travail et de vos bons souhaits de +nouvelle année. Les petits services que j'ai pu vous rendre portent avec +eux leur récompense, puisque vous êtes digne qu'on s'intéresse à vous. +Votre excellente mère m'a écrit une aimable lettre dont je vous prie +de la bien remercier pour moi. Promettez-lui de ma part, ma constante +sollicitude pour vous; car vous serez toujours, je n'en doute pas, +raisonnable, laborieux et délicat comme je vous connais à présent. + +Soyez sûr, mon cher enfant, que nous faisons tous notre destinée. La +société est, dans tous les temps, un océan à traverser dans un sens ou +dans l'autre. Petit ou grand, il nous faut faire le voyage. La mer mange +un bon nombre de passagers; mais il ne faut pas s'occuper de cela, parce +qu'on meurt dans son lit tout aussi bien que dans les tempêtes. Il faut +s'occuper de bien naviguer si l'on a une barque, ou de bien nager si +l'on n'a que ses bras, et de ne pas être englouti par sa faute. + +Avec de l'honneur, du courage, et point de vices, un homme a beaucoup de +chances, et, outre la force qu'il puise en lui-même, il est à peu près +certain de rencontrer des gens qui l'aideront en le voyant s'aider; ceux +qui s'abandonnent sont infailliblement abandonnés; car la mer dont nous +parlons est dure pour tous, et chacun, étant forcé de penser à soi, +renonce tôt ou tard aux dévouements inutiles. + +Vous m'envoyez de jolies étrennes et je vous envoie un _sermon_ en +échange. Non, mon cher enfant, c'est un morceau de mon coeur, de mon +expérience et de ma conviction que je vous envoie. + +GEORGE SAND. + + + +FIN DU TOME QUATRIÈME + + +TABLE + +1854 + + CCCLXX. A madame Augustine de Bertholdi. 3 janvier. + CCCLXXI. A M. Victor Borie. 16 janvier. + CCCLXXII. A Maurice Sand. 31 janvier. + CCCLXXIII. Au même. 19 février. + CCCLXXIV. Au même. 11 mars. + CCCLXXV. A M. Armand Barbes. 3 juin. + CCCLXXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 16 juillet. + CCCLXXVII. A M. Charles Poncy. 16 juillet. +CCCLXXVIII. A M. Victor Borie. 31 juillet. + CCCLXXIX. A M. Charles Poney. 11 août. + CCCLXXX. A M. Armand Barbès. 5 octobre. + CCCLXXXI. Au même. 28 octobre. + CCCLXXXII. Au même 27 novembre. + +1855 + + CCCLXXXIII. A M. Charles Jacque. 7 janvier. + CCCLXXXIV. A M. Charles-Edmond. 16 février. + CCCLXXXV. A M Edouard Charlon. 14 février. + CCCLXXXVI. A madame Augustine de Bertholdi. 14 février. + CCCLXXXVII. A Maurice Sand. 24 février. +CCCLXXXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 27 février. + CCCLXXXIX. A M. Eugène Lambert. mars. + CCCXC. A M. Jules Néraud. 14 avril. + CCCXCI. A M Ernest Périgois. 9 mai. + CCCXCII. A S.M. le prince Napoléon (Jérôme). 12 juillet. + CCCXCIII. A M.***. 3 juillet. + CCCXCIV. A madame Arnould-Plessy. 20 Aout. + CCCXCV. A la même. 4 septembre. + CCCXCVII. A M. Jules Janin. 1er octobre. + CCCXCVIII. A madame Arnould-Plessy. 21 novembre. + CCCXCVIX. A M. Alexandre Dumas fils. 26 novembre. + +1856 + + CD. A M. Paul de Saint-Victor. 9 janvier. + CDI. Au même. 9 avril. + CDII. A madame Augustine de Bertholdi. 13 avril. + CDIII. A madame Arnould-Plessy. 1er mai. + CDIV. A M. Charles Poney. 23 juillet. + CDV. A M. Charles Duvernet. novembre. + CDVI. A M. Ernest Périgois. 20 décembre. + +1857 + + CDVII. A M. Adolphe Joanne. 29 février. + CDVIII. A M. Calamatta. 6 avril. + CDIX. A M. Victor Borie. 16 avril. + CDX. A M. Charles-Edmond. 13 juin. + CDXI. A M.***. juillet. + CDXII. A M. Charles Poncy. 15 août. + CDXIII. A M. Paul de Saint-Victor. 18 août. + CDXIV. A S. M. l'impératrice Eugénie. 6 octobre. + CDXV. A la même. 30 octobre. + CDXVI. A M. Charles-Edmond. 29 novembre. + CDXVII. Au même. 8 décembre. + CDXVIII. A S. M. l'impératrice Eugénie. 9 décembre. + CDXIX. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). décembre. + +1858 + + CDXX. A M. Charles-Edmond. 9 janvier. + CDXXI. A Maurice Sand. 14 janvier. + CDXXII. Au même. 15 janvier. + CDXXIII. A M. Charles Duvernet. 16 janvier. + CDXXIV. A M. Charles-Edmond. 25 janvier. + CDXXV. Au même. 30 janvier. + CDXXVI. Au même. 18 février. + CDXXVII. A M. Paul de Saint-Victor. 3 mars. + CDXXVIII. A. S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 12 mars. + CDXXIX. Au même. 25 mars. + CDXXX. A M. Ernest Périgois. 17 avril. + CDXXXI. Au même. 23 avril. + CDXXXII. Au même. 30 mai. + CDXXXIII. A. mademoiselle Leroyer de Chantepie. 5 juin. + CDXXXIV. A Maurice Sand. 10 juin. + CDXXXV. A M. Charles Poncy. 19 juin. + CDXXXVI. A M. Ferri-Pisani. 28 juin. + CDXXXVII. A M. Frédéric Villot. 4 septembre. + CDXXXVIII. Au même. 12 septembre. + CDXXXIX. A M. Victor Borie. 13 octobre. + CDXL. A M. Ferri-Pisani. 21 octobre. + CDXLI. A M. Édourd Charton. 20 novembre. + CDXLII. A madame Arnould-Plessy. 9 décembre. + CDXLIII. A M. Charles Poncy. 17 décembre. + CDXLIV. Au même. 28 décembre. + CDXLV. A madame Arnouîd-Plessy. 29 décembre. + +1859 + + CDXLVI. A M. Octave Feuillet. 19 février. + CDXLVII. Au même. 27 février. + CDXLVIII. A M. Ludre Gabillaud. 29 février. + CDXLIX. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 25 août. + CDL. A M. Alexandre Dumas fils. 7 décembre. + CDII. A.M. Charles-Edmond. 18 décembre. + CDLII. A M. Desplanches. 26 décembre. + +1860 + + CDLIII. A M. Charles Duvernet. 7 janvier. + CDLIV. A Maurice Sand. 8 février. + CDLV. A M. Charles-Edmond. 11 février. + CDLVI. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 12 février. + CDLVII. A Maurice Sand. 16 mai. + CDLVIII. A M. Charles-Edmond. 26 mai. + CDLIX. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 27 juin. + CDLX. A M. Jules Boucoiran. 31 juillet. + CDLXI. A madame Pauline Villot. novembre. + CDLXII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 9 décembre. + CDLXIII. A M. Alexandre Dumas fils. 11 décembre. + CDLXIV. A M. Charles Poncy. 20 décembre. + CDLXV. A M. Ernest Périgois. 25 décembre. + CDLXVI. A mademoiselle Nancy Fleury. 27 décembre. + +1861 + + CDLXVII. A M. et madame Ernest Périgois. 20 janvier. + CDLXVIII. A M. Charles Duvernet. 14 février. + CDLXIX. A. M. et madame Ernest Périgois. 20 février. + CDLXX. A M Charles Duvernet. 24 février. + CDLXXI. A M. Jules Boucoiran. 25 février. + CDLXXII. A M. Charles Duvernet. 15 mars. + CDLXXIII. A madame Pauline Villot. 11 mai. + CDLXXIV. A la même. 19 avril. + CDLXXV. A M. Charles Poncy. 24 avril. + CDLXXVI. A madame Pauline Villot. 11 mai. + CDLXXVII. A Maurice Sand. 15 mai. + CDLXXVIII. Au même. 22 mai. + CDLXXIX. A M. Charles Poncy. 5 juin. + CDLXXX. A Maurice Sand. 8 juin. + CDLXXXI. A M. Alexandre Dumas fils. 8 juin. + CDLXXXII. A madame Pauline Villot. 11 juin. + CDLXXXIII. A M. Victor Borie. 20 juin. + CDLXXXIV. A M. Charles Poncy. 30 juin. + CDLXXXV. A M. Victor Borie. 2 juillet. + CDLXXXVI. A M. Armand Barbes. 14 juillet. + CDLXXXVII. A Maurice Sand. 27 juillet. + CDLXXXVIII. A M. Adolphe Joanne. 6 août. + CDLXXXIX. A Maurice Sand. 11 août. + CDXC. A. madame Pauline Villot. 11 août. + CDXCI. A M. Alexandre Dumas fils. 11 août. + CDXCII. A Maurice Sand. 1er septembre. + CDXCIII. A M. Victor Borie. 8 septembre. + CDXCIV. A Maurice Sand. 22 septembre. + CDXCV. A M. Armand Barbes. 4 octobre. + CDXCVI. A madame Pauline Villot. 10 octobre. + CDXCVII. A Maurice Sand. 10 octobre. + CDXCVIII. A M. Charles Poney. 20 octobre. + CDXCIX. A M. Alexandre Dumas fils. 7 novembre. + D. Au même. 20 novembre. + DI. A M. Armand Barbes. 1st décembre. + DII. A M. Charles Duvernet. 7 décembre. + DIII. A M. Charles Poncy. 28 décembre. + +1862 + + DIV. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 7 janvier. + DV. A M. Armand Barbes. 8 janvier. + DVI. A madame Pauline Villot. 22 février. + DIII. A M. Charles Duvernet. 24 février. + DVIII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 25 février. + DIX. Au même. 26 février. + DX. A Madame Pauline Villot. 27 février. + DXI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 5 mars. + DXII. A M. Alexandre Dumas fils. 10 mars. + DXIII. A mademoiselle Lina Calamatla. 31 mars. + DXIV. A M. Marjollay. 6 avril. + DXV. A M. Armand Barbès. 3 mai. + DXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 11 mai. + DXVII. A madame d'Agoult. 7 juin. + DXVIII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 26 juillet. + DXIX. A mademoiselle Nancy Fleury. 7 août. + DXX. A madame d'Agoult. 23 octobre. + DXXI. A S-A. le prince Napoléon (Jérôme). 14 décembre. + +1863 + + DXXII. A M. Edouard Cadol. 29 janvier. + DXXIII. A M. Gustave Flaubert. 2 février. + DXXIV. A M. Edouard Cadol. 6 février. + DXXV. Au même. 7 février. + DXXVI. A M.***. 26 février. + DXXVII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 22 mars. + DXXVIII. A M. Edmond About. mars. + DXXIX. A M.***. avril. + DXXX. A M. Alexandre Dumas fils. 14 juillet. + DXXXI. A M. Leblois. 3 août. + DXXXII. A M. Joseph Dossauer. 15 août. + DXXXIII. A M. Alexandre Dumas fils. 26 août. + DXXXIV. A M. Charles Poncy. 27 août. + DXXXV. A M. Alexandre Dumas fils. 1st octobre. + DXXXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 19 novembre. + DXXXVII. Au même. 24 novembre. + DXXXVIII. A M. Auguste Vacquerie. 23 décembre. + DXXXIX. A M. Emile Augier. 25 décembre. + DXL. A M. Charles Poncy. 28 décembre. + DXLI. A M. Eugène Clerh. 31 décembre. + + +FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIÈME + + + + + +End of Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13875 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..5f853f5 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #13875 (https://www.gutenberg.org/ebooks/13875) diff --git a/old/13875-8.txt b/old/13875-8.txt new file mode 100644 index 0000000..1fdf4c6 --- /dev/null +++ b/old/13875-8.txt @@ -0,0 +1,10627 @@ +Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Correspondance, 1812-1876, Tome 4 + +Author: George Sand + +Release Date: October 29, 2004 [EBook #13875] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876, TOME 4 *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr., + + + + + + +GEORGE SAND + + +CORRESPONDANCE + +1812-1876 + +IV + +PARIS + +CALMANN LÉVY, +ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES +3, RUE AUBER, 3 + +1883 + + + + + +CCCLXX + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE + + Nohant, 3 janvier 1854. + +Ma chère mignonne, je reçois ta lettre de nouvel an; j'étais bien sûre +que tu penserais à moi, et je t'embrasse mille fois, en te souhaitant +aussi tous les biens de ce monde, les vrais: le bonheur domestique, les +bons amis, et un peu d'aisance en travaillant. Je vois que, pour le +moment, tu vis comme une reine, au milieu des gâteries d'une excellente +et charmante famille. Je te vois courant en traîneau, emmaillotée +de fourrures princières et croyant rêver. Je vois aussi M. George +écarquillant les yeux devant son arbre de Noël. Je te dirai que cette +fête, perdue en France, s'est conservée à la Châtre; ce qui prouve +encore une fois que le Berry est la croûte aux traditions. Nini, qui est +avec moi depuis mon retour de Paris, a été invitée à passer les fêtes de +Noël chez Angèle, qui a un joli garçon du même âge que Nini, un +George aussi, qu'elle a adopté pour son petit mari et dont elle est +positivement folle. Elle a donc vu l'arbre merveilleux et elle ne tarit +pas sur ce chapitre. + +Oui, j'avais reçu ta lettre à Paris, ma chère fille, et mon retard à te +répondre est tout de ma faute: j'ai quitté Paris si enrhumée, que j'en +étais imbécile. Arrivée ici, j'ai travaillé, jardiné et si bien rempli +mon temps, que, fatiguée le soir d'avoir écrit ou pioché la terre toute +la journée, j'allais me coucher, remettant mes lettres au lendemain. + +Depuis que nous sommes littéralement enterrés sous la neige,--on en a +rarement vu autant, dans ce pays-ci, que cette année!--je me fatigue +encore davantage, pour combattre le froid, qui me rend ordinairement +malade, et dont je triomphe par une santé comme je ne l'ai jamais eue. +Plus de migraines, plus de douleurs, rien. Je dois cela à la fureur du +jardinage, que je poursuis jusque dans les temps impossibles. En ce +moment, je balaye la neige et je fais des forteresses avec Maurice; car +tu sauras que Maurice a eu la gentillesse de venir avec Solange, par le +temps le plus affreux, un ouragan, des tourbillons et du verglas, pour +passer le jour de l'an avec moi et faire cette veillée que tu connais, +où l'on se saute _au cou_, sur le coup de minuit, en échangeant des +petits cadeaux. Ce jour heureux a été cependant bien attristé par la +mort du pauvre Planet. + +Mes enfants sont encore avec moi pour quelques jours, et je pense +que Solange remmènera Nini, qui est devenue charmante, sauf quelques +caprices. Elle est si drôle, qu'on la gâte malgré soi. Nous avons bien +pensé à toi, chère fille, en nous embrassant tous. Aussi suis-je chargée +de mille embrassades pour toi; mais je pense qu'on ne me laissera pas +fermer ma lettre sans te les offrir directement. Notre petit Lambert +n'est pas là, malheureusement, lui qui est le plus spirituel de la +société. + +Bonsoir, mon enfant chéri. J'embrasse Georget sur ses grosses joues +roses et je le charge d'embrasser pour moi les beaux enfants de +Marie[1]. + +Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sûre qu'on t'aime ici de +loin comme de près. + + [1] Belle-soeur de madame de Bertholdi. + + + + +CCCLXXI + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 16 janvier 1854 + +Mon cher gros, + +Je sais que Solange t'avait écrit une lettre de folies au jour de l'an. +Si je ne m'en suis pas mêlée, c'est qu'en dépit de l'arrivée et de la +présence de mes enfants, j'avais le coeur triste. Nous avons perdu, +en effet, le meilleur de notre groupe d'amis; le plus dévoué, le plus +généreux, le plus actif Berrichon qui ait existé, je crois. + +Je te remercie, mon cher vieux, de tes souhaits de nouvel an, je n'ai +pas besoin de te dire que je te souhaite aussi la meilleure destinée +possible en ce triste monde, où nous ne sommes pas toujours sur des +roses et où il faut courage, travail, patience et volonté; _résignation_ +surtout! car nous avons beau faire, quand la mort frappe sur ceux que +nous aimons, _la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles!_ + +Je n'ai pas de nouvelles de l'affaire du pauvre Defressine[1]. Demande à +M. Bixio si le prince s'en occupe et s'il y peut quelque chose. + +Tu nous avais promis, de par ta science agricole et économique, que le +blé n'augmenterait pas. Il augmente affreusement et il y a beaucoup de +misère ici. Heureusement, le froid n'a pas persisté; car nous étions +au bout de nos fagots, et les pauvres faisaient triste mine. Le bois +augmente toujours et, qui pis est, il est rare. Nous sommes obligés d'en +abattre pour nous chauffer et de le brûler vert. + +Voyons, je m'imaginais, que, depuis que tu faisais dans un journal +savant, nous n'allions plus manger que des ananas et des oranges; que le +vin allait pousser sur les tuiles des toits et le pain tout cuit dans +les champs. Je vois bien que tu es un gros paresseux et que tu laisses +tout aller à la diable. + +Aucante, que j'attendais hier pour mettre sa lettre dans la mienne, me +dit ce soir qu'il t'a répondu au sujet des livres: ainsi je n'ai plus à +te parler que de tes chutes, qui me paraissent trop multipliées, et je +commence à craindre une démolition. Tâche donc de faire vite fortune, +afin d'aller toujours en voiture, et surtout de venir nous voir. + +Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures +par jour, avec Nini à côté de moi, piochant et brouettant aussi. +Cela m'abrutit beaucoup, et la preuve, c'est que, tout en bêchant et +ratissant, je me mets à faire des vers. Les premiers que je livrerai à +la publicité me sont venus à propos de ce pauvre cher Planet, et je les +ai faits tout en bêchant et en pleurant. Je ne les fais imprimer que +dans le journal d'Arnaud[2], n'ayant plus _l'Éclaireur_, hélas! et j'en +interdis la reproduction; car je ne me pique pas de savoir faire de bons +vers, et je ne voudrais pas, à propos d'une tristesse sérieuse et vraie, +servir d'aliment à une discussion littéraire. Je les ai faits pour moi +d'abord, et puis je me suis dit que, la police ayant interdit aux amis +du cher mort de prononcer un mot d'éloge privé sur sa tombe, une petite +poésie où il n'y a pas la moindre allusion politique remplacerait, +autant que possible, l'hommage du coeur qu'il n'a pas été permis de lui +décerner. + +Je t'enverrai cela, tu le donneras à ceux de ses plus proches amis que +tu connais, en les prévenant bien que cela n'a pas la prétention d'être +autre chose qu'un _ex-voto_. Bonsoir, mon cher vieux; écris-nous +souvent. Nous t'embrassons de coeur. + + [1] Déporté à Lambessa après le coup d'État de 1851. + [2] Le directeur de l'_Écho de l'Indre_. + + + + +CCCLXXII + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 31 janvier 1854. + +Cher enfant, + +Tu m'en écris bien court! J'espère que tu te portes bien et que tu +t'amuses, et tu sais, au reste, que j'aime mieux trois lignes que rien. + +Moi, je ne te dis pas grand'chose non plus, parce que je ne fais rien +que tu ne saches par coeur, et que ma vie est si uniforme, si semblable +tous les jours à la veille, que tu peux te dire, à toutes les heures, ce +qui se passe à Nohant, et de quoi je m'occupe. + +Mon Trianon devient colossal et _Teverino_[1] a pris cinq actes. Je +remets au net et j'avance. Je me porte bien, sauf un peu d'excitation de +nerfs qui m'empêche de m'endormir bien. + +Nous avons été voir la comédie bourgeoise pour les pauvres, à la Châtre. +C'est trop mauvais. Duvernet et Eugénie sont directeurs de cette troupe. +Ça ne leur fait pas honneur. + +Il pleut depuis deux jours; jusque-là, il a fait beau et chaud le jour, +froid la nuit, ce qui constitue un hiver excellent. Le jardinier a +planté, dans un carré du jardin, un verger magnifique. Patureau est +revenu planter sa vigne, qui sera aussi un modèle de vigne. Il y a +émulation. Nini dit toutes les bêtises du monde et se porte comme un +charme. + +Nous avons une tradition pour toi. Quand on veut avoir un bon chien de +garde, _on le pile_. Connais-tu ça? Voici comme on procède: + +Auguste le charpentier, qui est sorcier et pileux de chiens, s'est +rendu, par une nuit noire, chez Millochau, à la prière de ce dernier, +pour piler son chien. La nuit était si noire, qu'Auguste passa à quatre +pattes sur le pont pour ne pas se noyer, dit-il; mais cela faisait +peut-être bien partie de la conjuration, il ne l'avoue pas. Le chien +avait trois ou quatre jours. Il ne faut pas qu'il ait vu clair quand on +le soumet à l'opération, on le met dans un mortier et on le pile avec un +pilon. Auguste dit qu'on ne lui fait pas grand mal; mais je crois bien +qu'il le broie et que, par son art, il le ressuscite. Tout en le pilant, +il lui dit trois fois cette formule: + + Mon bon chien, je te pile. + Tu ne connaîtras ni voisin ni voisine. + Hormis moi qui te pile.» + +Je continue l'histoire du chien à Millochau. Ledit chien devint si +méchant, c'est-à-dire si _bon_, qu'il dévorait bêtes et gens. Excepté +Auguste, il ne connaissait personne; mais, comme il allait étrangler les +moutons jusque dans la bergerie, on fut obligé de le tuer. Il paraît +qu'Auguste l'avait pilé un peu plus qu'il ne fallait. + +Je t'envoie une lettre pour Dumas. Tâche qu'il la reçoive en personne, +car je crains pour les cinquante francs que je lui ai adressés[2]. Il y +a un désordre affreux, je crois, dans son administration. + +Je vois que _Mauprat_ finit sa carrière au moment où ton théâtre de +marionnettes commence la sienne. Nous serons arrivés, je crois, à +soixante représentations. C'est un succès honorable et voila tout. Dis +donc à Vaëz[3] de m'écrire ce qui est advenu de M. de Pleumartin[4]. +Un avoué du nom de Pleumartin, habitant le Poitou, a réclamé contre la +pièce et le roman. Je l'ai adressé à Vaëz et je n'en ai plus entendu +parler. + +Bonsoir, mon vieux. Je te _bige_. + + [1] Pièce jouée au Gymnase, en 1854, sous le titre de _Flaminio_. + [2] Sans doute pour quelqu'une des souscriptions ouvertes par le + journal _le Mousquetaire_. + [3] Directeur de l'Odéon. + [4] Homonyme d'un personnage dont il est question dans _Mauprat_. + + + + +CCCLXXIII + +AU MÊME + + Nohant, 19 février 1854. + +Mon cher enfant, + +Tu t'amuses, tu _bourines_ [1] dans le domaine des arts: c'est bien, +c'est le meilleur genre de plaisir et celui qui laisse quelque chose. +Pourtant n'y absorbe pas tout ton temps. Donne quelques heures de ta +journée à la peinture, que tu me parais bien négliger, puisque tu ne +m'en parles pas. Aie des amis et rassemble-les autour de toi pour la +récréation de l'esprit; mais ne leur laisse pas prendre toutes les +heures du jour, car il ne t'en resterait plus pour piocher avec un peu +de réflexion pour ton compte. + +La guerre va paralyser pendant quelque temps notre édition. Elle se vend +très peu et celle de Hugo pas du tout. Hetzel s'en inquiète. Moi, je +crois que, ou l'on ne fera pas la guerre, ou bien, dès qu'elle sera en +train, les affaires reprendront leur cours inévitable, comme il arrive +toujours après une panique bourgeoise. Ne néglige donc pas tes dessins. +Voilà encore une dernière livraison qui est bien rendue et dont les +compositions sont jolies excepté _le Centaure_[2], qui n'est pas manqué, +mais dont tu aurais pu tirer quelque chose de plus jeune et de plus +poétique. Mais songe à apprendre _à peindre_ et fais des tableaux, +puisque tu es à Paris principalement pour y trouver toutes les +ressources et facilités qui te manquent ici. Je sais bien que les bruits +de guerre rendront les tableaux plus difficiles encore à placer que les +éditions à quatre sous. Mais ce resserrement des dépenses de luxe, et la +constipation générale n'ont jamais de durée, et, quand on a de l'ouvrage +fait, il n'est pas à faire le jour où l'occasion arrive d'en tirer +profit. Enfin mets de l'équilibre dans ta vie. Je ne dis pas que tu en +manques, je n'en sais rien; je te dis cela pour le cas où l'amusement +l'emporterait un peu trop sur l'utile. + +Tu vas donc devenir _auteur dramatique_? C'est pour le coup que le père +Aulard te traitera _d'homme de lettres_ sur ton passeport. Je +désirerais que la nouvelle troupe de pantomime réussît: c'est si joli à +ressusciter! Si tu peux faire qu'il n'y ait pas qu'un seul rôle dans ces +sortes d'ouvrages, mais que tous les types soient habillés, costumés, +et passables comme talent, ce sera un grand progrès, et Paul Legrand en +ressortira beaucoup mieux. J'aurais préféré que tu lui fisses _le Noir +et le Blanc_. Si je ne me trompe pas, c'est là que le Pierrot avait +quelque chose de dramatique, que tu as assez bien rendu. Le talent de +Legrand est le drame. Dans le comique, il est très bouffon, mais peu +distingué, et, pour faire oublier Deburau père, pour écraser le fils, +qui sans avoir grand talent, a de la distinction dans l'aspect, il +faudrait déployer les qualités que ne cherchait pas le père et que +n'aura jamais le fils; ces qualités saisissantes, touchantes et +effrayantes que la pantomime bouffonne ne donne pas souvent, mais qu'il +faudrait trouver, tout en restant dans le cadre burlesque. Legrand a ces +qualités-là à un très haut degré. Si on les utilise, on aura du succès +avec lui, et il aura, lui, une grande vogue. + +Si tu veux que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de +costumes, dis-le nous. Mais vite, car _le printemps s'avance_, malgré la +neige et la glace qui jouissent de leur reste, et j'espère bien que le +beau temps te ramènera au bercail, bien vide sans toi. + +Je me demande comment vous avez pu arranger votre théâtre, plus petit +que celui d'ici, pour être vu de tant de spectateurs. Il est vrai que +ton atelier est en longueur. + +Je vas tout à fait bien, sans cependant pouvoir rouler ma tête entre mes +épaules comme celle d'Arlequin. C'est un exercice qui m'est bien défendu +pour quelque temps encore, et je n'ose pas me remettre à jardiner avant +qu'il fasse beau. Ce manque de mouvement m'écoeure un peu. Mais je +travaille. J'ai repris ma pièce d'un bout à l'autre, et j'ai bon espoir. + +Bonsoir, mon cher Bouli; je te _bige_ mille fois, Nini aussi. Je ne +t'ai pas dit que le jardinier était parti pour cause de querelles et +d'insociabilité!... + + [1] _Bouriner_, perdre son temps en ayant l'air de s'occuper. + [2] Composition destinée à illustrer une édition du _Centaure_ de + Maurice de Guérin, publiée par George Sand, avec une étude sur + cette oeuvre. + + + + +CCCLXXIV + +AU MÊME + + Nohant, 11 mars 1854. + +Ta lettre m'a fait grand plaisir, mon petit vieux chat. Ne t'inquiète +pas de mes _bobos_: je me fais plaindre, parce que je suis comme une âme +en peine quand je ne peux pas bien travailler. + +J'achève ma grande pièce en cinq actes pour la seconde fois. La première +version ne m'avait pas satisfaite; c'est fini: je vais aviser à autre +chose. Je ne donnerai pas dans le _micmac_ des arrangements de _Nello_ +en mousquetaire, c'est insensé. Dumas m'en a écrit lui-même, je lui +réponds. + +Si les bourgeons t'amènent, ce sera bientôt, Dieu merci! car les voilà +qui poussent. Il fait une chaleur écrasante dans le jour. Nous avons été +hier, Solange, Nini et moi, dans le ravin du Magnier, tout le long du +petit ruisseau. Nous étions en sueur comme en plein été. Bonsoir, mon +enfant; je te _bige_ mille fois. + + + + +CCCLXXV + +A M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE EN MER + + Nohant, 3 juin 1854. + +Dans l'impossibilité de s'écrire à coeur ouvert, de se parler des choses +de la vie et de la famille, on peut au moins s'envoyer un mot de +temps en temps, et celui-ci est pour vous dire que mon affection est +inaltérable, comme ma muette préoccupation incessante et fidèle. + +J'ai de vos nouvelles de plusieurs côtés, je sais que votre âme est +inébranlable et votre coeur toujours calme et généreux. Je pense à vous +quand je pense à Dieu, qui vous aime, c'est vous dire que j'y pense +souvent. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXXVI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS[1] + + Nohant, 16 juillet 1854. + +Mon cher prince, + +Vous m'avez dit de vous écrire, je n'ose pas trop, vous devez avoir si +peu le temps de lire! Mais voilà deux lignes pour vous dire que je vous +aime toujours et que je pense à vous plus que vous ne pouvez penser à +moi. C'est tout simple, vous agissez et nous regardons. Vous êtes dans +la fièvre de la vie, et nous sommes dans le recueillement de l'attente. + +On m'écrit de Belle-Isle, et vous devinez bien qui: «On m'accuse de +chauvinisme, parce que je fais des voeux pour que nos petits soldats +entrent à Moscou et à Pétersbourg, et pour la mission que notre cher +pays est toujours chargé de remplir dans le monde.» + +Il y a là, dans les fers, une âme de héros qui prie comme moi tout +naïvement, et avec qui je suis fière d'être d'accord. + +Mais nous sommes malheureux comme les pierres, de ne rien savoir que +par des journaux auxquels on ne peut se fier, et d'attendre souvent si +longtemps des nouvelles contradictoires. Quoi qu'il arrive, je ne peux +pas ne pas espérer. Je ne peux pas me persuader que les Russes nous +battront jamais. Ni vous non plus, n'est-ce pas? + +Mon fils me dit tous les jours que, si je n'étais pas une mère si +_bête_, il aurait demandé à vous suivre. Mais, moi, je n'ai que ce +fils-là, et comment ferais-je pour m'en passer? + +Vous savez que nous avons un été abominable et que, si les pluies ne +cessent pas, nous aurons la famine! Ah! nous voilà sautant sur des +cordes bien tendues! + +C'est vous autres qui en tenez le bout, là-bas. Quant à l'issue que vous +souhaitez, la résurrection de la Pologne et de toutes les victimes dont +on ne paraît pas s'occuper, elle viendra peut-être fatalement. Dieu est +grand et Mahomet n'est pas son seul prophète. + +Mais voilà plus de deux lignes. Pardon et adieu, chère Altesse +impériale, toujours citoyen quand même et plus que jamais, puisque vous +voilà soldat de la France. Comme tel, recevez tous les respects qui vous +sont dus, sans préjudice de toute l'affection que je vous conserve pour +vous-même. + +GEORGE SAND. + + [1] Reçue au camp de Jeffalik, près Varna, le 5 août 1854. + + + + +CCCLXXVII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 16 juillet 1854. + +Ne soyez pas inquiet de moi, mon cher enfant. Je me porte assez bien, +je travaille, je reçois plusieurs amis; c'est l'époque où la maison +se remplit. Je ravale d'un air gai de lourds chagrins qui me viennent +toujours d'où vous savez. On m'a repris ma petite-fille qui faisait +toute ma joie. Et encore, si c'était pour son bien! Mais les montagnes +de douleurs qui noircissent ce côté de mon horizon seraient trop hautes, +trop tristes à vous montrer. Et puis je n'en ai pas le courage, et plus +je vois que je n'y peux rien, plus j'en souffre, plus j'ai besoin d'y +penser sans rien dire. + +Autour de moi, on est heureux, c'est tout ce que je demande pour me +réconcilier avec la vie; et j'ai du travail, c'est tout ce qu'on peut +demander aux hommes pour accepter un lien avec leur société maudite et +infortunée. + +Je n'ai rien reçu de vous, mon enfant; si vous m'avez fait un envoi, +il s'est égaré. Cela arrive souvent de Toulon à Nohant. Envoyez donc +toujours dans une lettre et ne vous inquiétez pas du port. J'en paye +tant pour des envois qui m'embêtent, que je suis dédommagée quand je +paye ce qui me plaît et m'intéresse. + +Oui, oui, sauvez-vous à la campagne si le choléra vous menace. Quand +même il ne devrait pas vous atteindre, du moment qu'il vous effraye, +ce ne serait pas vivre que de vouloir le braver: et donnez-moi de vos +nouvelles souvent, quelque paresseuse que je sois à vous écrire. + +Si vous n'étiez pas si loin et si le voyage n'était pas si cher, je vous +dirais: «Venez à Nohant.» Mais, en outre, il y fait un temps qui vous +désespérerait tout à fait; car il nous désespère un peu, nous autres +qui sommes moins difficiles. Depuis deux mois, nous n'avons pas eu deux +jours de soleil, et la terre est si trempée de pluie, qu'on ne peut pas +sortir des chemins. Cela gêne bien Maurice, qui avait repris fureur +à l'entomologie; et cela nous menace de la famine, si ça continue. +Jusqu'ici, nos moissons n'ont pas encore trop souffert, mais il est +temps que ça finisse. Elles commencent à courber trop la tête; et, si +une fois elles se couchent dans la boue, une dernière averse perdra +tout. Le revenu de Nohant est si peu de chose, que la perte de nos blés +ne serait pas un échec irréparable; mais, si le désastre est général, +comme tout se tient, les arts seront aussi infructueux que la terre, et +je ne sais pas avec quoi nous donnerons à manger aux gens qui mourront +de faim. Décidément, le ciel est fâché et le soleil ne veut plus de nous +sur ce coin de l'univers. + +Vous m'avez envoyé des vers d'un de vos amis pour lesquels je ne peux +pas être aussi indulgente que vous. Il m'en a envoyé aussi de son côté, +et je n'ai pas répondu. Que voulez-vous! je ne sais pas mentir: je +trouve cela affreusement maniéré, sous une affectation de fausse +simplicité, et si décousu, si jeté au hasard de la fourchette, que c'est +incompréhensible. Pourquoi d'ailleurs m'envoyer cela? Je n'y peux rien. + +Pourtant, il me peine de chagriner un de vos amis, et, comme je ne suis +pas forcée de le désespérer par ma franchise, j'aime mieux me taire. +Arrangez-vous pour lui dire que je suis si occupée, que je reçois tant +de vers, tant de prose... C'est la vérité. Cela arrive tous les jours, +comme des avalanches, de tous les coins du monde; et il y a si peu +de choses lisibles pour mes pauvres yeux, calligraphiquement et +intellectuellement parlant! Pour m'achever, votre ami écrit comme pour +un myope, et je suis presbyte. + +Faites des vers, vous, à la bonne heure. Je ne peux pas aimer ceux de +tout le monde, et c'est un peu votre faute. + +Bonsoir, mon cher enfant. Embrassez pour moi Désirée et Solange, comme +je vous embrasse, de tout mon coeur maternel. + + + + +CCCLXXVIII + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 31 juillet 1854. + +Mon pauvre gros, + +Es-tu de retour de ton triste voyage? As-tu de meilleures espérances +pour ton pauvre vieux père? As-tu rapporté un peu de tranquillité, ou +encore plus de chagrin? Ta santé est-elle moins détraquée après tout +cela? + +Ta lettre nous a bien attristés et nous te le disons tous, comme nous +faisons des voeux tous pour toi, et pour une existence moins accablée et +moins éprouvée. Il ne faut pourtant pas voir en noir comme tu fais. +Le départ des chers vieux parents, qui vont, comme tu dis, au repos +éternel, est une loi de la nature; et, quant à toi qui es jeune et qui +as le devoir d'être courageux, tu n'as pas le droit de désespérer de +Dieu et des hommes. Pense que tu as des amis, mon cher vieux, et qu'un +temps viendra où, plus libre et mieux portant, tu seras content de les +retrouver et de te retrouver toi-même en possession d'une vie plus +heureuse. + +Nous avons bien du regret de ne t'avoir pas pu arrêter un moment dans ta +route. Écris-nous; nous sommes impatients tous d'avoir de tes nouvelles. + +G. SAND. + + + + +CCCLXXIX + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 11 août 1854, + +Mon cher enfant, je vous remercie de m'écrire, et je vous écris aussi, +bien que ce ne soit qu'un mot, pour que vous ne soyez pas inquiet +de nous: Nous avons aussi le voisinage du choléra. Il sévit assez +sérieusement à Châteauroux. Peut-être ne viendra-t-il pas jusqu'ici. Il +ne faudrait pourtant pas trop s'y fier; mais je n'en suis pas frappée +et effrayée comme vous l'êtes, et permettez-moi de vous dire qu'il faut +combattre un peu cette préoccupation qui pourrait être nuisible, si +vous étiez atteint même d'un léger mal. Tant d'autres dangers roulent +incessamment sur nos têtes, qu'un de plus ne devrait pas assumer sur lui +nos angoisses. Je suis bien d'avis qu'il faut s'y soustraire autant +que possible et reculer devant le péril qui se particularise, à cause +surtout de ceux que nous aimons. Mais, quand on a fait ce qu'on peut +et ce qu'on doit, il faut attendre la destinée avec calme. Quand le +tonnerre gronde, on fait bien de ne pas se mettre sous les grands +arbres. Mais, une fois en plein champ, il faut se dire qu'on a toutes +les chances, sauf une, pour qu'il ne vous atteigne pas. Vous me direz +que cette chance, grande comme la main, est aussi importante dans le +domaine de l'inconnu, du hasard, que la surface entière du globe. Eh +bien, alors, n'y pensons pas pour nous-mêmes, puisqu'un aérolithe peut +tout aussi bien tomber sur nous du fond d'un ciel pur. + +Écrivez-moi et dites-moi quand même vos idées noires, si vous ne pouvez +les surmonter. J'aime mieux cela que votre silence. Les journaux nous +disent que le fléau se retire de vous. Mais je ne crois pas absolument à +ce qui est imprimé. + +Voilà bien un autre choléra en Espagne! Encore une fois, la glace est +brisée; mais le peuple en sortira-t-il plus heureux? Avant un mois, +Espartero bombardera ces bonnes villes qui l'appellent comme un sauveur +et qui ont déjà oublié ses bombes à peine refroidies! C'est partout +et toujours la même histoire qui recommence, et c'est à dégoûter des +articles de foi, dans quelque sens qu'on les envisage. + +J'ai eu beaucoup de chagrin et d'inquiétude pour ma fille, qui se +croyait fort malade et qui m'envoyait presque ses derniers adieux. Son +médecin m'écrit qu'elle n'a presque rien et que je me tienne tranquille. + +J'embrasse Solange et Désirée. Mille tendresses d'ici, toujours. + + + + +CCCLXXX + +A M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE EN MER + + Nohant, le 5 octobre 1854. + +Dieu soit béni pour avoir envoyé au dictateur cette bonne pensée, cette +pensée de justice; car toute pensée de cette nature émane de la volonté +de Dieu? Votre lettre, votre fragment de lettre cité dans les journaux +est une pensée divine aussi; car Dieu veut qu'en dépit des erreurs de +point de vue et des haines de parti, et de tous, les griefs fondés ou +non, nous aimions la patrie. Comment n'aimerions-nous pas la nôtre, +qui représente, à travers toutes les vicissitudes, les idées les plus +avancées, de l'univers? Où est donc, _ailleurs_, le maître absolu qui +sentirait qu'un patriotisme héroïque, inébranlable, dans le sein d'un +homme enchaîné, est une raison plus forte que la raison d'État? Il faut +gouverner des Français pour avoir cette lueur, de vérité, au milieu de +l'enivrement du pouvoir. + +Acceptez, quoi qu'on vous dise; car il est des gens qui vous crieront +de refuser, j'en suis sûre. Vous serez forcé, d'ailleurs! La prison ne +reprend pas les victimes volontaires. Mais va-t-on vous conseiller +de quitter la France? Non, ne le faites pas. Vous êtes libre sans +conditions, cela est dit officiellement. Je ne pense pas qu'il y ait une +porte de derrière pour vous exiler après cette parole? + +Restez donc en France, si les pouvoirs de second ordre ne vous chassent +pas. Ils ne l'oseront pas, j'espère. + +Restez avec nous; on s'amoindrit à l'étranger, on voit faux, on +s'aigrit; on arrive, par nostalgie, à maudire la patrie ingrate, et, +par là, on devient ingrat soi-même. Venez à nous qui avons soif de vous +voir; rappelez-vous ce rêve doux et déchirant que je faisais encore, +pendant que vous étiez en jugement à Bourges: je vous appelais à Nohant, +je voulais vous y garder longtemps, refaire votre santé ébranlée, et +vous demander de me donner, à moi, cette santé morale qui ne vous a +jamais abandonné. Venez, venez! dans huit ou dix jours, je serai à Paris +pour une quinzaine, et je veux, de là, vous ramener à Nohant. Je vous y +verrai, n'est-ce pas, tout de suite, à Paris? Écrivez-moi un mot, que je +sache où vous êtes. Moi, je demeure rue Racine, 3, près l'Odéon. + +Il y aura des misérables, peut-être, qui diront que vous avez fait +agir pour obtenir votre liberté. Oui, il y a, en tout temps, des +calomniateurs, des lâches qui haïssent par instinct la candeur et la +vertu. J'espère que vous n'allez pas vous occuper de cette fange. Moi, +je me tiens sur la brèche pour cracher dessus; j'ai une lettre, une +dernière lettre de vous, où vous me dites ce qu'il y a dans celle que +l'empereur a lue. Je l'ai baisée avec respect, cette lettre qui +me confirmait dans mon sentiment intime et profond de la patrie. +Gardons-le, ce sentiment; défendons-le contre la hideuse joie d'une +_partie_ de notre _parti_. Rappelons-nous que l'on a tué la République +en disant: «_Tout!_ les Cosaques même, plutôt que le socialisme!» +Affrontons avec courage ceux qui disent aujourd'hui: «_Tout!_ les +Cosaques mêmes, plutôt que l'Empire.» Et, si l'on nous dit que nous +trahissons notre foi, tenez, rions-en, il n'y a pas autre chose à +faire!--Mais, si vous ne pouvez pas en rire, vous dont le noble coeur a +tant saigné, acceptez ceci comme un martyre de plus. Dieu vous rendra un +jour la justice que vous refusent les hommes. + +J'attends avec impatience un mot de vous; si vous aviez vu comme Maurice +était rayonnant en m'apportant cette nouvelle, ce matin, à mon réveil! +Quelle joie dans la maison, même pour ceux qui ne vous connaissent pas! + +Si vous n'avez pas le temps d'écrire, faites-moi donner avis de ce que +vous faites, par quelque ami. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXXXI + +AU MÊME + + Paris, 28 octobre 1854 + +Mon ami, + +Vous vous calomniez quand vous dites: «J'ai agi dans un moment de +surprise, en songeant plutôt à mes intérêts propres qu'à ceux de la +cause.» + +Non, ce n'est pas comme cela: vous avez cru sacrifier encore une fois +votre vie et votre repos à l'intérêt moral de la cause. Moi, j'aurais +eu, _j'avais_ une autre appréciation de cet intérêt. Votre action n'en +est pas moins pure et moins belle. Mais laissez-moi vous dire mon +sentiment. Il y a les belles actions, et les bonnes actions. La charité +peut faire taire l'honneur même. Je ne dis pas le véritable honneur, +celui qu'on garde intact et serein au fond de la conscience, mais +l'honneur visible et brillant, l'honneur à l'état d'oeuvre d'art et de +gloire historique. Cet honneur-là, de même que celui du coeur, s'est +emparé de votre existence. Vous êtes déjà passé à l'état de figure +historique et vous représentez, de nos jours, le type du _héros_, perdu +dans notre triste société. + +Laissez-moi pourtant défendre la charité, cette vertu toute religieuse, +toute intérieure, toute secrète peut-être, dont l'histoire ne parlera +pas et qu'elle pourra même méconnaître absolument. Eh bien, selon moi, +la charité vous criait: «Restez, taisez-vous! acceptez cette grâce; +votre fierté chevaleresque rive les fers et les verrous des cachots. +Elle condamne à l'exil éternel les proscrits de Décembre, à la mendicité +ou à la misère dont on meurt, sans se plaindre, des familles entières, +des familles nombreuses.» + +Ah! vous avez vécu dans votre force et dans votre sainteté! vous n'avez +pas vu pleurer les femmes et les enfants? + +Dans ce cruel parti dont nous sommes, on blâme, on flétrit les pères de +famille qui demandent à revenir gagner le pain de leurs enfants, cela +est odieux. J'en ai vu rentrer, de ces malheureux, qui ont mieux aimé +jurer de ne jamais s'occuper de politique sous l'Empire que d'abandonner +leurs fils à la honte de la mendicité et leurs filles à celle de la +prostitution; car vous savez bien que le résultat de l'extrême détresse; +c'est la mort ou l'infamie. + +Ces farouches politiques! Ils exigeaient que tous leurs frères fussent +des saints! En avaient-ils le droit? Vous seul peut-être aviez ce +droit-là! mais l'a-t-on jamais? je ne me suis pas senti l'avoir, moi; +j'ai fait _rentrer_ ou _sortir_ tant que j'ai pu: rentrer ceux que +l'exil eût tués, sortir ceux qui en restant eussent été immolés. J'ai pu +bien peu; je ne sais pas si on me le reproche, si quelques rigoristes le +trouvent mauvais; ah! cela m'est bien égal! Je ne méprise pas les hommes +qui ne sont pas des héros et des saints. Il me faudrait mépriser trop +de gens, et moi-même, dont les entrailles ne peuvent pas s'endurcir au +spectacle de la souffrance. + +Et puis, je ne suis pas bien sûre que ceux qui ont sacrifié leur +activité, leur carrière, leur avenir politique, leur réputation même, +n'aient pas été, en certaines circonstances, les vrais saints et les +vrais martyrs. L'intolérance et le soupçon, l'orgueil et le mépris, +voilà de tristes chemins pour marcher vers le temple de la Fraternité! + +Et puis encore, je vous disais, je crois, que toute bonne pensée vient +de Dieu. S'il en envoie à nos adversaires, devons-nous y répondre par +le dédain? si nous le faisons, quand reviendront-elles, ces pensées de +justice et de réparation? Nous ne voulons pas que ce joug devienne moins +lourd. Nous sommes fiers, de la force de nos fronts, nous ne songeons +pas aux faibles qui succombent! + +Vous allez me trouver trop _femme_, je le sens bien. Mais je suis femme, +et je ne peux pas en rougir, devant vous surtout, qui avez tant de +tendresse et de piété dans le coeur. + +Maintenant, vais-je trop loin dans l'amour de l'abnégation, et, vous, +avez-vous été trop loin dans l'amour de votre propre dignité? Que Dieu, +qui sait nos intentions pures, pardonne à celui de nous qui se trompe. +Dans un monde plus brillant et plus _libre_, comme ceux que nous promet +Jean Reynaud, nous verrons plus clair et nous agirons avec plus de +certitude. Le but pour nous dans ce purgatoire qu'il nous attribue, +c'est d'agir selon nos forces et nos croyances, de manière à pouvoir +monter toujours. + +J'ai à cet égard une sérénité d'espérance qui m'a toujours soutenue ou +consolée, et je vous donne rendez-vous avec confiance dans un +astre mieux éclairé, où nous reparlerons-de ces petits événements +d'aujourd'hui qui nous paraissent si grands. + +Nous reverrons-nous dans celui-ci? Je l'ignore. Mille choses disent oui, +mille autres choses disent non. Si nous avions pu causer à Nohant, je +vous aurais dit le livre que vous avez à faire et que vous ferez quand +même, lorsqu'un peu de calme et de repos vous aura fait apparaître dans +son ensemble et dans sa signification le résumé de votre propre mission. + +Ce livre, j'y pensais le jour où j'ai appris votre délivrance. Je vous +entendais me dire: «Je ne suis pas un écrivain de métier, je ne suis pas +un assembleur de paroles.» Et je vous répondais, dans mon rêve: «Vous le +ferez à Nohant; je l'écrirai sous votre dictée, et il remplira le monde +d'une grande pensée et d'une utile leçon.» Il y a un point de vue plus +vaste et plus humain que l'étroite piété de Silvio Pellico. Et le nôtre, +nous eussions pu le dire sans être condamnés ni poursuivis par aucun +gouvernement, tant nous eussions été dans des vérités supérieures à +toute société et à nous-mêmes. + +Vous ferez ce livre, je le répète. Vous le ferez autrement; je regrette +seulement de ne vous pas apporter la part d'inspiration qui nous fût +venue en commun. + +Adieu, mon ami; je n'ai pas le temps de vous en dire davantage +aujourd'hui. Je vis dans le mouvement du théâtre en ce moment-ci. Il me +tarde de retourner à mon silence de Nohant. J'y serai dans peu de jours; +c'est là que vous pourrez toujours m'écrire. Ne me laissez pas ignorer +ce que vous devenez. + +A vous. + +G. SAND. + + + + +CCCLXXXII + +AU MÊME + + Nohant, 27 novembre 1854. + +Mon ami, + +Vous êtes bon; oui, _bon!_ ce qui est être grand plus que ceux qui ne +sont que grands. Je vous ai presque grondé, et vous me répondez, avec la +douceur d'un enfant, que j'ai eu raison. Il n'y a qu'une seule chose, +qu'un seul point, où je puisse avoir la raison _absolue_ pour moi. C'est +quand je m'afflige et me désole de ne pas vous voir. Je ne vous écris +pas aujourd'hui: mon Maurice vient d'être non dangereusement, mais assez +cruellement malade. Il va bien; mais, moi, je suis lasse, lasse, et je +me trouve dans un arriéré de travail effrayant. + +Où que vous soyez, écrivez-moi quelquefois. À présent que vous êtes un +peu plus à vous-même qu'en prison, causons de loin; mais, au moins, +causons de temps en temps. + +Où que vous soyez, après avoir repris à la vie physique, dont vous devez +avoir besoin sans vous en rendre compte, lisez et écrivez. Vous avez de +bonnes choses à nous dire, même en dehors de ce vain monde des faits. +Votre âme a monté plus haut que les nôtres, et ces _romans_ que vous +avez faits, entre ciel et terre dans les rêveries de la prison, vous +nous les devez. + +Adieu, pour cette nuit de fatigue. Je suis à vous de coeur et d'esprit. + +G. SAND. + +30 _novembre_. Emile, occupé pour Maurice d'une copie assez longue, ne +m'a remis que ce soir la lettre que j'attendais pour vous envoyer la +mienne. Je me vois donc quelques instants de calme pour vous redire que +je pense à vous souvent; oui, bien souvent! Dans toutes les émotions, +chagrin ou contentement, réflexion ou lecture, chaque fois que mon âme +travaille, languit ou s'élève, je me compose un ciel, c'est-à-dire, +selon Jean Reynaud, une terre, un monde, où j'espère aller, et tout de +suite j'y appelle ceux de ce monde-ci que je veux et compte y retrouver. +Et puis, dans les épreuves véritables, je pense aussi aux devoirs de +cette vie où nous sommes, et votre patience, votre vertu (pardonnez-moi +un mot vieilli, mais toujours bon), se présentent devant moi pour me +donner de la volonté. Vous avez été bien malheureux, mon ami, et, +pourtant, il me semble qu'au fond du coeur vous êtes le plus heureux des +hommes, parce que vous avez la conscience la plus pure et l'équilibre le +plus divin. Vous avez la certitude d'une récompense là-haut, tandis que, +nous autres, nous n'avons que l'espoir d'un dédommagement. + +Je vous demande pardon pour la lettre prolixe d'Émile. Il est prolixe, +c'est sa nature, en écrivant. Il ne vous entretient que de nos malades, +comme si c'était bien intéressant. Il ne se dit pas assez que vous +recevez trop de lettres et que vous y répondez trop fidèlement.--La +seule chose bonne de sa lettre, c'est la _conversion_ qu'il vous doit, +et dont il n'est pas encore bien rempli; car il ne me l'a fait savoir +qu'en me permettant de lire l'aveu qu'il en fait. Nous avions des +_querelles_ sur ce sujet, et il en avait surtout avec Maurice, qui +brûlait d'aller là-bas, et qui y aurait été, sans la crainte de mon +désespoir _en dedans_. Je ne l'aurais pourtant pas empêché de suivre son +idée, qui était à la fois _artistique_ et patriotique. Mais j'aurais +bien souffert!--Voilà que je fais comme Émile, et que je vous entretiens +de _nous_. Rien de tout cela ne vaut la peine d'être dit. + +Quand c'est à vous que je parle, je voudrais n'avoir à vous entretenir +que de choses divines. J'en ai pourtant l'esprit tout plein, et je veux, +un jour ou l'autre, faire un livre là-dessus que je vous dédierai. Je +travaille comme un nègre pour de l'argent; il en faut pour les autres. +Mais ce devoir-là est bien lourd! Quand donc, mon Dieu, aurai-je un an à +moi, pour faire un livre qui ne me rapportera rien? + +Encore adieu. Maurice, bien portant, vous embrasse, et vous déclare +qu'il n'a pas eu la gale, mais tout bonnement une _urticaire_. + + + + +CCCLXXXIII + +A M. CHARLES JACQUE, A BARBIZON. + + Nohant, 7 janvier 1855. + +_Ils_ et _elles_ sont arrivés ce soir bien vivants, et je ne peux +pas vous dépeindre la scène d'étonnement et d'admiration de toute la +famille, bêtes et autres, à la vue de ces superbes animaux. + +Quand tout cela ne donnerait ni oeufs ni poulets, c'est tellement beau +à voir, qu'on se le payerait encore avec plaisir. On a tout de suite +installé la compagnie dans son domicile et mis à l'engrais toute la +valetaille, indigne de frayer avec pareille seigneurie. Vos instructions +vont être affichées à toutes les portes de l'établissement, et j'aurai +le plaisir d'y veiller; car ce monde-là en vaut la peine. + +Que de remerciements je vous dois, monsieur, pour tant de soins et +d'obligeance! C'est si aimable à vous et si fort sans gêne de ma part, +que je ne sais comment vous dire combien je vous sais gré d'avoir +pris cet embarras! Je ne croyais pas que vous seriez forcé de veiller +vous-même à tout ce détail, et je vois que vous avez choisi de main de +maître et surveillé cet envoi avec une complaisance tout amicale. Merci +donc mille fois; mais je ne me tiens pas quitte. + +J'aime bien les poules que vous expédiez; j'aime encore mieux celles que +vous faites; mais j'aimerais mieux encore vous voir à Nohant mettre +le nez dans notre famille, parce que je suis sûre que vous vous y +trouveriez bien, et qu'une fois venu, vous y reviendriez. Vous me +l'aviez promis, et je ne compte pas vous laisser tranquille que vous ne +teniez parole. + +Maurice vous envoie toutes ses poignées de main et remerciements; car +il était comme un enfant devant l'ouverture de ce panier plein de +merveilles, et tous ces grands airs de prisonniers orgueilleux qui +relevaient leurs aigrettes en nous regardant de travers. + +Veuillez croire à toutes mes sympathies et sentiments vrais pour vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXXXIV + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 7 février 1855. + +Je vous remercie bien cordialement, monsieur, et de l'envoi de cette +relique, et des bonnes et vraies paroles que vous savez me dire. Je ne +peux pas encore parler de cette douleur, elle m'étouffe toujours et j'en +dirais trop! + +Le plus affreux; c'est qu'on me l'a tuée, ma pauvre enfant[1], tuée de +toute façon. Ah! monsieur, sauvez la vôtre, ne la laissez pas sortir de +l'infirmerie, et, quand elle sera guérie, ôtez-la de cette pension où +la malpropreté est sordide. Les parents ne laissent pas si facilement +mourir leurs enfants quand ils les ont auprès d'eux. Ils ne se fatiguent +pas d'une longue convalescence à surveiller, les parents qui sont de +vrais parents. + +Il y en a qui sont fous et qui croient qu'un enfant est une chose qu'on +peut négliger et oublier. Ma pauvre fille n'eût pas laissé mourir la +sienne, et moi aussi, je suis bien sûre que je l'aurais sauvée! Je n'ai +pas l'honneur de vous connaître, monsieur, mais je suis bien touchée de +ce que vous me dites. + +Merci mille fois! je fais des voeux bien tendres et bien sincères pour +votre chère petite. Ma fille vous remercie aussi. + +GEORGE SAND. + + [1] Sa petite-fille Jeanne Clésinger. + + + + +CCCLXXXV + +A ÉDOUARD CHARTON, A PARIS + + Nohant, 14 février 1855. + +Cher ami, + +Je vous ai laissé souffrant. Êtes-vous mieux? Parlez-moi de vous. Il y +a bien longtemps que je veux vous écrire. J'allais vous adresser une +longue lettre sur le beau livre dont nous parlions ensemble. Je l'avais +lu[1]. Mais que de chagrins m'ont frappée tout à coup! d'abord j'ai +perdu deux de mes amis, et faut-il être assez malheureux pour avoir à le +dire, cela n'était rien! J'ai perdu subitement cette petite-fille que +j'adorais, ma Jeanne dont je vous avais parlé et dont l'absence, vous le +savez, m'était _si_ cruelle. J'allais la ravoir, le tribunal me l'avait +confiée. Le père résistait par amour-propre: sans M. B..., qu'une haine +sournoise, instinctive, non motivée sur des faits que je sache, mais +ancienne et tenace, excitait contre moi, ce père m'eût de lui-même +ramené l'enfant. Il le voulait, il l'avait voulu. L'avocat--le +conseil--ne voulait pas. Ils appelaient donc du jugement, et ce jugement +n'était pas exécutoire sur-le-champ. J'écrivais en vain à ce dur et +froid avocat que ma pauvre petite était mal soignée, triste et comme +consternée dans cette pension où il l'avait mise, lui! Et, pendant ces +pourparlers, le père faisait sortir sa fille, en plein janvier, sans +s'apercevoir qu'elle était en robe d'été. Le soir, il la ramène malade +à la pension et s'en va chasser loin de Paris, on ne sait où. L'enfant +avait la scarlatine. Elle en guérit très vite, mais le médecin de la +pension juge qu'elle peut sortir de l'infirmerie. Il faut au moins +quarante jours de soins extrêmes et d'atmosphère égale. On n'en a pas +tenu compte. On a appelé sa mère et on a consenti à lui laisser soigner +l'enfant quand on l'a vue perdue. Elle est morte dans ses bras en +souriant et en parlant, étouffée par une enflure générale, sans se +douter qu'elle fût malade, mais frappée de je ne sais quelle divination +et disant d'un air tranquille: «Non, va, ma petite maman, je n'irai +pas à Nohant, je ne sortirai pas d'ici, moi!»--Ma pauvre fille me l'a +apportée, elle est à Nohant!--Elle a de la force et de la santé, Dieu +merci; moi, j'ai eu du courage, je devais en avoir; mais, maintenant +que tout est calmé, _arrangé_, et que la vie recommence avec cet enfant +supprimé de ma vie..., je ne peux pas vous dire ce qui se passe en moi, +et je crois qu'il vaut mieux ne pas le dire.--Ce que je veux vous dire, +c'est que le livre m'a fait du bien, lui et Leibnitz. Je savais tout +cela, je n'aurais pas pu le dire, je ne saurais pas l'établir, mais j'en +étais sûre et j'en suis sûre. Je vois la vie future et éternelle devant +moi comme une certitude, comme une lumière dans l'éclat de laquelle les +objets sont insaisissables; mais la lumière y est, c'est tout ce qu'il +me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien +qu'elle est mieux que dans ce triste monde, où elle a été la victime des +méchants et des insensés. Je sais bien que je la retrouverai et qu'elle +me reconnaîtra, quand même elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus. +Elle était une partie de moi-même, et cela ne peut être changé. Mais ces +beaux livres qui excitent notre soif de partir ont leur côté dangereux. +On se sent partir avec eux, on s'en va sur leurs ailes, et il faudrait +savoir rester tout le temps qu'on doit rester ici. J'en ai bien la +volonté; le devoir est si clairement tracé, qu'il n'y a pas de révolte +possible; mais je sens mon âme qui s'en va malgré moi. Elle ne se +détache pas de mes autres enfants ni de mes amis. Elle voudrait suffire +à sa tâche et donner encore du bonheur aux autres. Mais plus elle voit +ce qu'il y a au delà de la vie de ce monde, plus elle se sépare de la +volonté, qui se trouve insuffisante. Je dis l'âme, faute de savoir dire +ce que c'est qui me quitte; car la volonté ne devrait pas être quelque +chose en dehors de l'âme; mais la volonté ne retient pourtant pas l'âme +quand l'heure est venue. + +Ne répondez pas à tout cela, cher ami; si mes enfants, qui lisent +quelquefois mes lettres au hasard, me savaient si ébranlée, ils +s'affecteraient trop. Je veux, pour vivre avec eux le plus longtemps +possible, faire tout ce qui me sera possible. J'irai avec mon fils +passer le mois prochain dans le Midi pour me guérir d'un état +d'étouffement qui a augmenté et qui n'a rien de sérieux cependant. + +Je passerai quatre ou cinq jours à Paris au commencement de mars, pour +prendre mon passeport. Je ne veux voir personne; mais vous, cependant, +je voudrais bien vous voir et vous charger de dire à l'auteur de _Ciel +et Terre_ tout ce que je ne vous dis pas ici, troublée que je suis trop +personnellement, et justement à cause de cette question de vie et de +mort qui est là. C'est un des plus beaux livres qui soient sortis de +l'esprit humain. + +Il m'avait jetée dans une joie extraordinaire. Je voulais faire un +volume pour le louer comme je le sens.--Je le ferai plus tard, si je +peux me remettre à écrire. Mais, entre nous soit dit, je ne suis pas +sûre que ce côté de la vie me revienne jamais. Je ne vis plus du tout de +moi ni en moi, ma vie avait passé dans cette petite fille depuis deux +ans. Elle m'a emporté tant de choses, que je ne sais pas ce qui me +reste, et je n'ai pas encore le courage d'y regarder. Je ne regarde que +ses poupées, ses joujoux, ses livres, son petit jardin que nous faisions +ensemble, sa brouette, son petit arrosoir, son bonnet, ses petits +ouvrages, ses gants, tout ce qui était resté autour de moi, l'attendant. +Je regarde et je touche tout cela, hébétée, et me demandant si j'aurai +mon bon sens, le jour où je comprendrai enfin qu'elle ne reviendra pas +et que c'est elle qu'on vient d'enterrer sous mes yeux. + +Vous voyez, je retombe toujours dans mon déchirement. Voilà pourquoi +je ne peux écrire presque à personne. Il y a peu de coeurs que je ne +fatiguerais pas, ou que je ne ferais pas trop souffrir. Je vous parle, à +vous, parce que vous êtes comme moi à moitié dans l'autre vie, et, pour +le moment, j'espère avec la bienfaisante placidité que j'avais naguère, +quand je n'étais pas si fatiguée d'attendre.--Mais vous aviez le corps +malade. Dites-moi donc que vous êtes mieux, avant que je quitte Nohant. +Vous avez une grande ressource: c'est de pouvoir vivre à l'habitude +dans le monde des idées où je vois trop en poète, c'est-à-dire avec +ma sensibilité plus qu'avec mon raisonnement. Vous avez une lucidité +soutenue dans ce monde-là, il me semble. C'est là qu'il faudrait pouvoir +toujours regarder, sans préoccupation des soucis inévitables de la vie +matérielle, des devoirs qui excèdent quelquefois nos forces, et sans +ces déchirements d'entrailles que rien ne peut apaiser. C'est une loi +providentielle à coup sûr que la tendresse folle des mères; mais la +Providence est bien dure à l'homme, à la femme surtout. Cher ami, adieu; +je suis à vous de coeur et d'esprit. + +G. SAND + + [1] _Terre et Ciel_, par Jean Reynaud. + + + + +CCCLXXXVI. + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE + + Nohant, 14 février 1855. + +Ma chère mignonne, si je ne t'écris pas, tu sais que ce n'est pas trop +ma faute. Je suis toujours malade, étouffée, j'ai des douleurs partout, +je ne peux pas travailler, je ne peux pas me consoler. + +J'ai eu le courage qu'il fallait, dans les premiers moments; à présent, +je paye ce courage-là en détail par une fatigue extrême. + +Je ne veux pas m'y abandonner cependant. Maurice veut que j'aille passer +le mois de mars a Nice ou à Gênes, et je le lui ai promis. + +Je suis désolée de ces rhumes de Bertholdi qui t'inquiètent tant. On +peut tousser bien longtemps, sans qu'il y ait rien de grave; mais je +sais par expérience combien cela fatigue, combien cela porte sur les +nerfs, à soi-même et aux autres. Certainement, il faudrait pouvoir fuir +ce froid de Lunéville, comme je vais fuir les souvenirs trop amers et +trop cruels de ma maison, toute pleine de cette enfant. Mais que faire? +La gêne est l'obstacle à tout. Il faudra que je revienne presque tout de +suite travailler, et, quand Bertholdi s'absente, c'est la même chose. Ce +ne sont pas quelques jours de repos qu'il lui faudrait. C'est toute une +vie plus douce. Comment et de qui l'obtenir? + +Tu ne m'as pas dit si Georget avait bien supporté son voyage, et s'il +avait repris les belles couleurs qu'il, avait un peu perdues ici. Aie +bien soin de lui et ne t'en sépare qu'à bonnes enseignes. + +Solange est à Paris mieux portante et plus tranquille du côté de ses +affaires. Son père s'exécute un peu avec elle, son mari pas du tout. +Elle pensait pouvoir t'être utile, et, sans notre malheur, je suis sûre +qu'elle aurait fait son possible. Elle y reviendra certainement quand +elle pourra sortir et se montrer un peu. + +Embrasse toute ta chère maison pour moi: George, Charles et Marie, à qui +je n'ai pas la force d'écrire. Je n'écris plus à personne, je ne peux +pas. Chaque fois que je parle de moi, même pour dire un mot, je me sens +comme prise de fièvre pour toute la journée; c'est un état maladif +certainement et qui passera. Ne t'en inquiète pas, j'y fais et j'y ferai +mon possible. Je t'embrasse de toute mon âme. Ah! ma pauvre enfant, que +je voudrais te donner autant de bonheur que j'ai de peine! + + + + +CCCLXXXVII + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 24 février 1855. + +Cher enfant, + +Je commence par te dire que, puisque tu n'es, pas enrhumé, tout va bien +pour moi. Aie soin de ta petite personne comme j'ai soin de la mienne, +puisqu'il ne s'agit pas de nous regarder comme de simples mortels, +mais comme de très précieux voyageurs allant à la découverte de la +Méditerranée. + +Quant à Montigny, je vois bien qu'il veut refaire toutes mes pièces. Il +y a pourtant une observation à faire, c'est que toutes les pièces qu'on +ne m'a pas fait changer: _le Champi_, _Claudie_, _Victorine_, _le _Démon +du foyer_, _le Pressoir_, ont eu un vrai succès, tandis que les autres +sont tombées ou ont eu un court succès. Je n'ai jamais vu que les idées +des autres m'aient amené le public, tandis que mes hardiesses ont passé +malgré tout. + +Et quelles hardiesses! Trop d'idéal, voilà mon grand vice devant les +directeurs de théâtre. + +J'écouterai sans discussion ce que me dira Montigny, j'écouterai ses +projets d'_amélioration_, et, si je vois qu'il faille changer le fond de +la pièce, je la reprendrai; cette fois, j'y suis bien, décidée. Je suis +lasse du théâtre d'abord, et puis encore plus lasse des hésitations où +l'on me jette sur moi-même. Je suis ce que je suis. _Yo soy quien soy_. +Ma manière et mon sentiment sont à moi. Si le public des théâtres n'en +veut pas, soit, il est le maître; mais je suis maître aussi de mes +propres tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera forcé +d'avaler au coin de son feu. + +Rien de nouveau ici: temps assez doux, Trianon devenu lac, ordres donnés +pour le jardin en notre absence, comptes de cuisine, rangement de +papiers, correction d'épreuves. Tout cela n'est pas fort intéressant, +surtout quand je ne te vois pas aller et venir, entrer et sortir, et +jeter, à travers tout cela, les profondes réflexions et les lumineux +aperçus de _tes sciences_. + +Bonsoir donc, cher mignon; je me replonge dans les paperasses et +t'embrasse de toute mon âme. Le capitaine d'Arpentigny te _colle_ ses +amitiés. Émile _se paye_ de copier _le Diable aux champs_. + + + + +CCCLXXXVIII + +A MADEMOISELLE LEMOYER DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 27 février 1855. + +Mademoiselle, + +Je vous conseille et vous prie, même, puisque vous avez la bonté de +compter sur ma vive sympathie pour vous, de quitter le milieu où vous +souffrez tant, et d'aller vivre à Paris; vous y trouverez les nobles +distractions dont une âme comme la vôtre a besoin, la musique, les arts +et des relations que votre intelligence élevée et votre coeur généreux +sauront vite créer. + +Si le catholicisme vous est nécessaire, vous rencontrerez certainement +un directeur de conscience assez éclairé pour vous guérir de cette +maladie des scrupules, que je connais bien, et que j'ai subie dans ma +jeunesse assez cruellement pour vous comprendre et vous plaindre. Non, +il ne faut pas qu'une âme comme la vôtre succombé à ces vaines terreurs. +Il faut vous relever par de fortes et saines lectures. Je suis trop +ignorante pour vous les indiquer; mais écrivez à M. Jean Reynaud, +envoyez-lui ma lettre, si vous voulez. Il saura par là que je vous +connais et que votre besoin de secours intellectuel n'est pas une +frivole inquiétude. + +Oui, je vous connais sans vous avoir vue; mais n'y a-t-il pas bientôt +dix ans que vous m'écrivez ces grandes lettres où, au milieu des +contradictions et des troubles d'une pensée ardente, j'ai toujours +trouvé, votre bonté si entière, si spontanée, si naïve, et votre +jugement si généreux et si droit en tout ce qui est essentiel! + +Demandez-lui de vous indiquer des livres qui vous sauvent, et, faites +mieux, quittez cette solitude où vous vous consumez, où ce qui vous +entoure vous laisse et vous _rend_ encore plus seule, je le vois bien. +Je ne connais pas assez M. Jean Reynaud pour vous adresser à lui, sans +qu'il vous connaisse. Mais faites-vous connaître à lui; son livre m'a +fait un grand bien, à moi aussi, et j'avais grand besoin de trouver, +dans la haute science d'un esprit de premier ordre, la confirmation +raisonnée de tous mes instincts; car mon courage a été bien éprouvé +dernièrement! + +J'ai perdu une enfant adorable et adorée, la fille de ma pauvre fille. +Je viens d'être malade, ce qui m'a empêchée de vous répondre, et, +maintenant, je suis encore si délabrée, que mon fils, mon cher fils, +m'emmène voyager un peu. Je pars dans deux jours. Dans deux mois, je +serai de retour à Nohant, où vous m'en verrez, j'espère, de meilleures +nouvelles de vous. Avant de rentrer ici, je passerai quelque jours +probablement à Paris. Si vous réalisez votre tentation d'y aller +demeurer, faites-le-moi savoir à Paris, dans les premiers jours de mai. + +Pardonnez-moi de vous répondre si peu, je suis brisée encore, mais _je +crois_. Je suis sûre de retrouver mon enfant dans un meilleur monde; +et, vous dont le coeur est si pur, vous devez être sûre aussi de votre +avenir. Douter de la bonté de Dieu est une faiblesse de notre nature. +Mettez toutes les forces de votre esprit à croire à cette bonté, et vous +sentirez qu'elle a son reflet en vous-même. + +N'ayez pas peur de la mort: c'est un bien bon refuge, allez, et, quand +on le comprend, le courage consiste à ne pas la désirer trop. + +À vous de coeur toujours, chère âme en peine. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXXXIX + +A M. EUGÈNE LAMBERT, A PARIS + + Frascati, mars 1855. + +Mon cher Lambruche, + +Tout va bien, Maurice nous a donné quelque inquiétude, non pas à cause +de la maladie qu'il a eue, mais à cause de celle qu'il aurait pu avoir. +Heureusement, il a passé à côté, grâce à un bien bon médecin, excellent +homme par-dessus le marché. Il y a eu nécessairement pour nous un peu +de spleen à Rome. Cinq ou six jours dans une chambre d'auberge, c'est +triste. + +D'ailleurs, Rome, à bien des égards, est une vraie _balançoire_; il faut +être ingriste pour aimer et admirer tout, et pour ne pas se dire, au +bout de trois jours, que ce qu'on a à voir est absolument pareil à ce +qu'on a déjà vu sous le rapport de l'aspect, du caractère, de la couleur +et du sentiment des choses. Ensuite, on peut entrer dans le détail des +ruines, des palais, des musées, etc., et, là, c'est l'infini; car il +y en a tant, tant, tant, que la vie d'un amateur peut bien n'y pas +suffire. Mais, quand on n'est qu'_artiste_, c'est-à-dire voulant vivre +de sa propre vie, après s'être un peu imprégné des choses extérieures, +on ne trouve pas son compte dans cette ville du passé, où tout est mort; +même ce que l'on suppose encore vivant. + +C'est curieux, c'est beau, c'est intéressant, c'est étonnant; mais c'est +trop mort, et il faudrait savoir sur le bout des doigts, non seulement +ce fameux livre de _Rome au siècle d'Auguste_, mais encore l'histoire de +Rome à toutes les époques de son existence; il faudrait vivre là-dedans, +l'esprit tendu, la mémoire mirobolante et l'imagination éteinte. + +Il fut un temps, _sous l'Empire_, où l'on s'asseyait _sur le tronçon +d'une colonne_, pour méditer sur les ruines de Palmyre; c'était la +mode, tout le monde méditait. On a tant médité, que c'est devenu fort +_embêtant_ et que l'on aime mieux vivre. Or, quand on a passé plusieurs +journées à regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des +_colombarium_, on voudrait bien sortir un peu de là et voir la nature. +Mais, à Rome, la nature se traduit en torrents de pluie jusqu'à ce que, +tout d'un coup, viennent la chaleur écrasante et le mauvais air. La +ville est immonde de laideur et de saleté! c'est la Châtre centuplée en +grandeur; car c'est immense et orné de monuments anciens et nouveaux qui +vous cassent le nez et les yeux à chaque pas, sans vous réjouir, parce +qu'ils sont étouffés et gâtés par des amas de bâtisses informes et +misérables. On dit qu'il faut voir cela au soleil; je ne dis pas non, +mais il me semble que le soleil ne peut pas raccommoder ce qui est +hideux. + +La campagne de Rome si vantée est, en effet, d'une immensité singulière, +mais si nue, si plate, si déserte, si monotone, si triste, des lieues de +pays en prairies, dans tous les sens, qu'il y a de quoi se brûler le peu +de cervelle qu'on a conservé après avoir vu la ville. MAIS! mais, quand +on est sorti de cette immensité plate, quand on arrive au pied des +montagnes, c'est autre chose. On entre dans le paradis, dans le +troisième ciel. C'est là que nous sommes. Nous avons amené Maurice, +encore tout détraqué, avant-hier, et, bien que nous n'ayons pas encore +eu un rayon de vrai soleil, le voilà tout gaillard et passant la journée +sur ses jambes. + +Le lieu où nous sommes est si beau, si étrange, si curieux, si sublime +et si joli en même temps, que j'en aurai pour toute une saison à te +raconter. Réjouis-toi donc de notre fortune présente; car nous sommes +enfin payés de nos fatigues et de nos déceptions, payés avec usure. Tu +peux lire ma lettre à Solange. Tu sauras comment nous sommes campés; +mais nos promenades, rien ne peut en donner l'idée. C'est à chaque pas +une découverte. Aujourd'hui, par exemple, nous avons passé la journée +dans un immense palais entièrement abandonné au haut d'une colline. J'ai +pensé à toi, mon petit Lambert. + +Ah! qu'on serait heureux d'être riche et d'associer tous ses enfants aux +vrais plaisirs que l'on rencontre. Que de souterrains, que de fleurs, +que de ruisseaux, de cascades, d'arbres monstrueux, de ruines, de cours +abandonnées, de rocailles brisées, de statues sans nez, d'herbes folles, +de mosaïques couvertes de gazon et d'asphodèles! C'est à en rêver; et +des galeries et des escaliers sans fin qui s'en vont du ciel au fond de +la terre, un tas de constructions inexplicables, les vestiges d'un luxe +insensé ensevelis sous la misère; et tout cela au sommet d'un panorama +de montagnes, de terres, de mers à donner le vertige. C'est trop beau. + +Sur ce, bonsoir, mon Lambert; nous pensons rester ici une quinzaine, et, +quand nous serons décidés sur la suite du voyage, nous te donnerons de +nos nouvelles. Je t'embrasse de la part des petits camarades et de la +mienne. Au revoir au mois de mai. + +Pense à nous. + +G. SAND. + + + + +CCCXC + +A M. JULES NÉRAUD, A LA CHÂTRE + + Frascati, 14 avril 1855 + +Cher ami, + +Nous sommes à Frascati depuis quinze jours et voulons y rester encore +une semaine. Maurice, après avoir été assez souffrant au début de notre +installation, va si bien, qu'il ne songe qu'à manger, dormir et courir. +Je suis ce régime pour mon compte et je m'en trouve assez bien, +physiquement parlant. Quant au cerveau, c'est une atrophie complète. Se +lever matin, faire cinq ou six lieues à pied tous les jours, rentrer +affamée, tomber de sommeil après un affreux dîner de gargote que +l'appétit fait trouver bon, je vous laisse à penser si c'est là une +vie intéressante. Pourtant j'amasse, sans trop m'en apercevoir, des +souvenirs qui m'intéresseront plus tard, quand j'aurai le loisir de +songer à ce qui ne fait que passer devant moi maintenant. + +C'est un admirable pays que nous parcourons, et bien digne de remarque +pour _s'ancrer_ dans les opinions qu'on y apporte d'ailleurs. La nature +y est belle, surtout _jolie_; car ne croyez pas un mot de la grandeur et +de la sublimité des aspects de Rome et de ses environs. Pour qui a +vu autre chose, c'est tout petit; mais c'est d'un coquet ravissant. +Entendons-nous pourtant, c'est le petit dans le grand; car cette +campagne romaine, tout unie, est immense comme une mer environnée de +montagnes. Mais les détails, les ruines, les palais, les églises, les +collines, les lacs, les jardins, tout cela paraît hors de proportion +avec la scène qui les continue. + +Pour nous autres, c'est une manière de vivre très récréative, que de +courir toute la journée dans la solitude et de découvrir nous-mêmes le +pays. Les guides sont ennuyeux et ne connaissent pas les chemins. Nous +nous en passons. Enfin vous pouvez vous figurer notre existence, vous +qui savez tout ce qu'il y a pour nous dans une promenade à Crevant ou +au bois de Boulaize. Maintenant nous ramassons des plantes et nous +attrapons des papillons sur les ruines de Tusculum, autour du lac +Régille, que sais-je? Les noms sont plus pompeux que les choses, mais +les choses sont charmantes, voilà ce qui est certain. + +Nous avons eu un temps affreux pour l'Italie, beaucoup de pluie dehors +et beaucoup de froid _à la maison_; car la température extérieure, +quelque privée de soleil qu'elle soit, est toujours assez douce, et les +appartements seuls sont inhabitables en cette saison. Ils sont immenses, +voûtés, stuqués, peints à fresque, disposés en tout pour l'été. Rien ne +ferme et le peu de cheminée qu'on a ne sait pas chauffer. Depuis trois +jours seulement, nous avons un beau soleil, du matin au soir; mais nous +avons couru par tous les temps. + +Le jour de Pâques a été aussi un beau jour très chaud; nous l'avons +passé à Rome, où nous avons reçu la bénédiction _urbi et orbi_. C'est +une cérémonie très vantée, mais qui n'est pas mise en scène avec art. Le +goût français manque à toute chose, ici comme ailleurs. La nature s'en +moque. Elle nous prodigue les fleurs que l'on cultive dans nos jardins +avec respect. Ici, en plein désert, on marche sur le réséda, sur les +narcisses, sur les cyclamens et mille autre fleurs adorables dont je +vous fais grâce, à vous qui ne connaissez que les tulipes. + +Et puis je ne veux pas vous raconter d'avance tout ce dont nous +bavarderons à satiété à Nohant; car, ici, tout est différent, depuis _a_ +jusqu'à _z_, de ce qui est chez nous. Hommes et bêtes, coutumes, idées, +besoins, terre, plantes, air, c'est un autre monde. Je ne sens pas la +puissance de séduction de ce pays autant qu'on me l'avait annoncé. Trop +de choses sont en désaccord avec notre manière de voir et de sentir; +mais je reconnais qu'il est bon de l'avoir vu, ne fût-ce que pour aimer +davantage cette douce France au ciel gris, où les hommes, si peu hommes +qu'ils soient, sont encore plus hommes que partout ailleurs. + +Sur ce, bonsoir, mon vieux. Je tombe de sommeil. J'ai reçu, ce soir, +votre lettre du 4 avril. Vous vous étonnez du temps qu'elles mettent à +voyager, les lettres! Ah bien, je m'étonne, moi, du contraire, à présent +que je vois comment sont arrangées ici les choses les plus simples de +la vie matérielle. Ne vous désolez pas de la perte de l'aigle[1]. Je le +regrette sans doute; mais, quand on reçoit des nouvelles de tout son +monde, après les malheurs qui nous ont frappés dans notre nid, on +s'estime heureux de n'avoir perdu de nouveau qu'une bestiole de la +ménagerie... + +Nous vous chargeons de toutes nos amitiés pour la maisonnée. Quant à nos +amis, à qui vous voulez bien donner de nos nouvelles, je vous remercie +encore plus. J'ai toujours le projet d'écrire à tous, et je n'ai pas +trouvé encore un jour de lucidité, au milieu de cette fatigue où je +me jette. Elle est véritablement excessive; mais je crois que je m'en +trouverai bien; car je fais des progrès étonnants dans l'art de grimper. +Je vais tous les jours à une lieue, au moins, et souvent à une lieue +et demie au-dessus de la mer. C'est quelque chose, au bout des jambes. +Maurice recueille beaucoup d'insectes et fait beaucoup de dessins. Moi, +j'allège ma démarche, déjà peu légère, d'un tas de pierres dont je +remplis ma sacoche. Je voudrais tout ramasser; tout est curieux. En +quelque désert qu'on se trouve, on marche sur des fragments de marbre +d'Asie et d'Afrique, restes d'une splendeur disparue, et dont, en bien +des endroits, les plus savants antiquaires sont embarrassés d'expliquer +la présence. + +Bonsoir encore, mon bonhomme. Écrivez encore à Gênes, si vous écrivez; +car c'est toujours par là que nous repasserons vers la fin du mois. A +vous de coeur. + + [1] Un aigle noir apprivoisé qui avait pris sa volée. + + + + +CCCXCI + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE + + La Spezzia, 9 mai 1855. + +Cher ami, + +Je ne sais pas si vous recevrez ma lettre avant mon embrassade; car je +viens seulement de recevoir la vôtre et la douloureuse nouvelle qu'elle +m'apporte[1]. Certainement, c'est un coup bien sensible qui vient encore +me frapper, après tant d'autres. Sommes-nous malheureux depuis quelques +années, mes pauvres enfants! La vie générale tuée en nous et autour de +nous, Dieu aurait dû nous laisser au moins la vie personnelle, celle +de la famille et de l'amitié. Et cependant tout nous quitte à la fois! +C'est pour un monde meilleur qu'ils s'en vont, je n'en doute pas, j'en +doute moins que jamais; mais que toutes ces séparations sont navrantes +pour ceux qui restent! + +J'étais tout à l'heure au bord de la mer, dans un endroit délicieux, des +rochers couverts de pins, et des fleurs superbes croissant en liberté +jusque dans le sable de la grève. Pendant que mes enfants étaient à +quelque distance, j'occupais ma promenade, comme à l'ordinaire, à +ramasser des plantes. Voilà deux mois qu'à chaque individu nouveau pour +mes yeux, je le place dans un livre exprès, en me disant que mon pauvre +ami m'en apprendra le nom, et je recueille chaque plante en double pour +lui en donner un exemplaire, comme j'avais fait dans un autre voyage. +Ainsi, à chaque moment, cent fois le jour, depuis deux mois, je pense à +lui et je me l'imagine herborisant comme autrefois à mes côtés. Eh bien, +dans ce moment, dans cette occupation même, à laquelle mon souvenir +l'associait, votre lettre m'est remise et j'apprends que je ne le +reverrai plus! + +Au moment de quitter Nohant, j'avais fait un grand rangement de papiers, +et je crois vous avoir dit que j'avais retrouvé et relu toutes +ses lettres; c'étaient des chefs-d'oeuvre d'esprit, de poésie, +d'intelligence claire et de sentiment coloré de la nature. Je me disais +que quand j'aurais deux mois de loisir, je ferais un triage, et qu'avec +sa permission, je les publierais dans la _suite_ de mes _Mémoires_. + +Cette lecture m'avait fait repasser dix ans de ma vie, dont il avait +enregistré les petits événements avec sa grâce et son heureuse +philosophie. C'était donc comme un pressentiment d'une séparation +prochaine, ce rapprochement de ma pensée avec la sienne, après des +années d'une tranquille séparation de fait; car je ne le voyais presque +plus, ses habitudes et ses goûts le retenant chez lui comme moi chez +moi. Mais je ne m'apercevais pas de cela; je le sentais tout près et +je me disais qu'à toute heure, je pouvais le voir, lui écrire ou lui +parler. Il a toujours été pour moi le plus sage et le plus réconfortant +ami possible. + +Vous dites bien, le voilà heureux et en possession d'une science sans +mystères et de jouissances durables; relativement au triste monde où +nous passons cette vie d'un jour, si confuse, si incertaine et si +troublée; son sort est digne d'envie, j'en suis certaine. Mais nous! Mon +coeur est brisé autant de la douleur de ma pauvre Angèle[2] que de +la mienne propre. Pauvre chère enfant, que de déchirements répétés! +Dites-lui combien je l'aime, surtout depuis la tendresse qu'elle a eue +pour ma pauvre Nini et pour les larmes qu'elle lui a données! Hélas! +je ne peux rien faire pour elle que de la chérir. Nous ne pouvons nous +épargner les uns aux autres ces mortelles douleurs. Si on le pouvait, en +se donnant soi-même à la place de ceux que la mort veut prendre! + +Maurice me charge de lui dire, ainsi qu'à vous, combien il est affecté +pour sa part (car ce pauvre ami avait été paternel pour son enfance) et +pour celle qu'il prend à votre chagrin. Le pauvre enfant avait depuis +hier seulement votre lettre, et je lui voyais quelque chose de triste, +sans oser l'interroger. J'étais un peu malade, et il n'a voulu +m'apprendre la vérité que ce matin; c'était dans un des plus beaux +endroits de la terre, et il me semble que cette âme fraternelle est +venue me parler là et chercher elle-même à me consoler de son départ. +Combien de fois il m'avait parlé de la mort! Il fut un temps où il +partageait mes croyances en l'autre vie, et où, dans des heures de +spleen, car il en avait dans son intarissable gaieté, il me disait et +m'écrivait qu'il viendrait me parler dans le parfum de quelque fleur. + +Vous m'apprenez que Fleury est venu au pays; y est il encore? aurai-je +la consolation de l'y trouver? Je pars d'ici demain pour Gênes, de là +tout de suite pour Marseille, et je pense être à Paris le 15 mai. Je +n'y resterai que le temps de faire l'indispensable de mes affaires, et +j'espère être chez nous le 20. + +Au revoir donc, mes chers enfants bien-aimés. Je vous embrasse de coeur. + + [1] La mort de Jules Néraud (le Malgache). + [2] Madame Angèle Périgois, fille de Jules Néraud. + + + + +CCCXCII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS + + Nohant, 12 juillet 1855. + +Chère Altesse impériale, + +On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Félix +Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu déjà vous +intéresser. C'est le plus honnête homme de la terre et qui n'a qu'un +défaut, celui d'écrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'être +dévoué avec enthousiasme à un gouvernement qui, à l'exemple de tant +d'autres, ne récompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de +côté ceux dont il est sûr. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du +monde sous tous les régimes; mais la persécution, envers les siens, +c'est du luxe. + +Tâchez de faire réparer cette injustice et de dédommager ce digne et +excellent homme, qui a dépensé tout son petit avoir pour les pauvres de +sa commune. Il est capable, archicapable d'être un excellent préfet, +et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un +sous-préfet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il +me dit qu'il vous a même écrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et +sans partialité pour lui, je le recommande à votre attention, à votre +équité, et à cette bonté que je connais si bien. + +À vous de coeur, vous le permettez toujours. + +GEORGE SAND. + +Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande +perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulièrement connue. + + + + +CCCXCIII + +A M. *** + + Nohant, 23 juillet 1855. + +Monsieur, + +Il ne m'a pas été possible de prendre plus tôt connaissance de votre +lettre. Après l'avoir lue, j'ai fermé le manuscrit sans le lire. Je ne +donne pas de conseils, ce n'est pas mon état, et j'ai juré de ne jamais +être le juge d'une oeuvre inédite, n'ayant jamais pu dire la vérité à un +poète sans le fâcher, quand je contrariais ses espérances. Je ne doute, +monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincérité en vous parlant +ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir littéraire, +il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous +affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez imposé. + +J'aime mieux ne pas savoir à quoi m'en tenir, et refermer désormais tous +les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand +nombre, qu'avec toute la bonne volonté du monde, je ne pourrais jamais +suffire à en prendre connaissance. + +Ne vous découragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux, +vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le +dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les +condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous éclairer et +que c'est un des devoirs les plus délicats, et les plus pénibles de +l'amitié. + +Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués. + +GEORGE SAND. + +Le paquet cacheté est dans mon bureau à votre adresse. Si je dois vous +le renvoyer, veuillez écrire un mot à M. Manceau, à Nohant, et, pour +simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon +absence, veuillez lui réclamer le numéro 104. + + + + +CCCXCIV + +A MADAME ARNOULD PLESSY, A PARIS + + Nohant, 20 août 1855. + +Chère belle et bonne que vous êtes, je ne vous tiens pas quitte de +Nohant, et, puisqu'on me joue décidément à l'Odéon le mois prochain, +j'irai vous réclamer pour une plus longue vacance si vous êtes libre. Je +viens de finir mon ennuyeux roman et je vais penser à notre _Lys_. +N'en parlez encore que vaguement; car, tant que je n'en serai pas bien +contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre +jours, j'en ai besoin, et puis je m'y mettrai tout entière. + +Vous dites que vous ferez mes affaires: quel joli homme d'affaires! Et +pourquoi sont-ils tous si laids? + +C'est probablement pour cela que j'aime si peu à m'occuper des miennes. +Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis _exigeante_, vous lui +direz ce que vous voudrez. Il m'avait offert jadis _tout ce que je +voudrais_. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour +_Flaminio_, et faire engager Bocage pour _Favilla._ C'est pourquoi j'ai +dit: «Rien, pas d'argent; faites seulement ce que je vous demande.» + +Maintenant, puisqu'ils ne l'ont pas fait, je demanderai la prime qu'on +donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m'en rapporterai à ce +qu'on me dira par vous. + +Mais tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de faire que les +bonnes parties de la pièce restent et que celles dont, malgré votre +jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n'ai pas été +satisfaite, s'en aillent franchement. + +Envoyez à votre frère tous mes regrets et toutes mes sympathies. + +Recevez les hommages de mon fils, et, quant à moi, croyez-moi bien à +vous de coeur et d'esprit. + +GEORGE SAND. + +_Molière_ est tout à vous aussi. Je serais bien contente de vous voir +jouer cela. Tâchez de jouer quelque chose quand je serai à Paris. + +Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah! je +pense qu'il faut arranger _Molière_ aussi... Ce sera fait. + + + + + +CCCXCV + +A LA MÊME + + Nohant, 4 septembre 1855. + +Ma chère belle et bonne, + +Ce n'est plus la pièce que vous savez. Vous me l'aviez fait _l'aimer_; +mais, en la relisant seule, j'ai trouvé de si grandes révolutions à y +introduire, que j'ai remis cela paresseusement à l'année prochaine. Et +puis j'ai pensé à vous et à toute sorte de choses, et j'ai fait une +autre pièce en cinq actes où je n'aurai pas besoin d'acteurs en dehors +de ceux que je connais au Théâtre-Français. + +Nous verrons à remanier _le Lys_ quand Bocage y viendra naturellement et +de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais être +_cause_ qu'un artiste fût enlevé à Montigny, que j'aime de tout mon +coeur, et, quand même je ne serais qu'une cause passive, je suis sûre +que je lui ferais de la peine. + +D'ailleurs et avant tout, me voilà dans un autre sujet qui me plaît et +m'amuse, où votre personnage est dix fois mieux développé et plus fait +pour vous; où Bressant serait tout à fait l'homme qu'il me faut, et où +madame Allan nous resterait dans un rôle qu'elle fera comique et où elle +restera _belle_; car j'étais chagrine de la vieillir. + +J'irai à Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la pièce. Elle ne +sera pas encore écrite. Le dialogue est pour moi la seconde façon; car, +du gros manuscrit que j'ai là sous la main, il ne restera que ce qui +doit rester. Je demanderai à M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai +comme quoi le manque de parole du ministère à propos de _Flaminio, +autorisé_ en cinq actes et non toléré en quatre, puisqu'on m'a fait +afficher un prologue et trois actes, m'est resté sur le coeur, non pas +comme une rancune, je ne connais pas ça, mais comme une méfiance des +gracieusetés qu'on appelle eau bénite de cour. + +Nous conviendrons de quelque chose sérieusement; car je ne veux pas +faire un gros travail _ad hoc_ pour le Théâtre-Français pour _m'ouïr +dire_ que l'on a changé d'idée. Rien n'est plus contrariant que d'écrire +pour certains artistes, et d'être forcé d'adapter ensuite la forme aux +qualités d'autres artistes, qui ne sont jamais les mêmes qualités. Je +m'occuperai aussi de _Molière_, M. Doucet me dira par quoi l'on préfère +commencer. Moi, je préfère que l'on commence par _Françoise_; c'est +ainsi, jusqu'à nouvel ordre, que j'intitule mon nouvel essai. + +A vous de coeur, ma bien charmante héroïne. Aimez-moi comme je vous aime +et comme je vous comprends. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCXCVI + +A M. PAULIN LIMAYRAC, A PARIS[1] + + Nohant, septembre 1855. + +Si mon _collaborateur_ se place à ce point de vue, il lui sera facile +d'extraire, de tous les faits qu'il voudra bien me présenter, la moelle +qui peut être mise sur mon pain. Il y a dix mille manières d'être +impressionné. Je n'en ai qu'une, parce que, malgré moi, mon esprit est +un peu plus absolu que mon caractère. Sera-ce un inconvénient dans un +ouvrage de ce genre? Je ne le crois pas. Un petit exposé de principes +bien simples et bien naïfs, mais invariables, une fois admis, notre +travail doit s'en trouver éclairci et soutenu sans trop de défaillance +d'un bout à l'autre. + +En partant de ces idées, nous avons, c'est-à-dire vous avez à chercher, +dans chaque histoire d'amour illustre, d'abord le milieu social, +intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractère +particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de +leur amour, puis les faits, le but atteint ou manqué, le résultat bon +ou mauvais; car nous ne nous gênerons pas trop avec eux, et nous +raconterons peut-être de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile +à l'excellence de notre théorie, par la critique qu'il nous conviendra +d'en faire. Vous avez à fouiller dans les bibliothèques, dans les écrits +de ceux qui ont écrit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de +madame Duchâtelet, comme dans les sonnets de Pétrarque, et, là, vous ne +prendrez que les points culminants qui éclaireront l'application de ma +théorie. Exemple: Voltaire et madame Duchâtelet s'aimaient-ils par le +coeur, par les sens et par l'intelligence? Je pense, moi, qu'ils ne +s'aimaient que par l'intelligence. Voilà pourquoi leur amour était +incomplet. Mais c'était encore quelque chose que de s'aimer sur le haut +de ces belles régions, et le mariage de deux esprits supérieurs vaut +bien la peine qu'on s'en occupe, qu'on l'analyse et qu'on en voie les +résultats. + +Agnès Sorel, comment aima-t-elle son royal amant? Commença-t-elle comme +une Jeanne d'Arc, par le patriotisme? ou bien les sens et le coeur (soit +l'un ou l'autre seulement) furent-ils si émus et si possédés par le roi, +que l'enthousiasme prit naissance dans l'âme de cette femme, comme une +révélation? Honneur à _l'amour_, en ce cas! Je sais peu l'histoire +d'Agnès, je ne sais rien, absolument rien, en fait d'histoire, j'ai la +mémoire d'une linotte; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus +bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire: «C'est l'amour qui a +révélé le patriotisme à Agnès;» ou bien: «C'est le patriotisme qui lui a +inspiré l'amour.» + +Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire +berrichons, sur la _Saurette_. C'est son nom, qui vient de _sauret_ (en +berrichon: _sans oreilles_); on dit encore, chez nous, un chien _sauret_ +(qui a les oreilles coupées). Voici les vers: + + Gentille Agnès, plus de los tu mérites, + La cause étant de France recouvrer, + Que ce que peut dedans un cloître ouvrer. + Close nonain, ou bien dévot ermite. + +C'est là une digression. Revenons à notre histoire. + +Marie Stuart! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons à +moraliser. Et, dans l'antiquité, que de choses belles ou curieuses à +mettre en ordre ou en relief! + +Quelle sera votre part de travail, je l'ignore encore. Je me suis +engagée sur l'honneur à tout rédiger. Vous voyez que mes éditeurs sont +des imbéciles; mais ils sont tous comme ça. Pourtant, si j'ai des +millions de pattes de mouche à tracer, je crois que vous aurez de la +besogne aussi. Je n'ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m'en +procurer dans ma province; je ne peux pas m'installer à Paris, il faudra +donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque +biographie, et des extraits des livres, lettres ou poésies à citer. Ne +vous donnez pas la peine de conclure ni de rédiger avec le moindre soin. +Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j'ai +besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l'esprit +des passions est quelquefois disséminé et veut être péché à la ligne +dans un étang), il faudra emprunter l'ouvrage à la Bibliothèque et me +l'envoyer. Pourvu qu'il soit en français, car je n'entends guère autre +chose couramment! Si on peut suppléer à l'envoi des livres par des +extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste à mes frais. + +Le plan historique de l'ouvrage sera votre affaire, j'en suis absolument +incapable à première vue, d'autant plus que je n'ai plus d'yeux pour +lire moi-même. C'est donc à vous, jeune et valide, de récapituler, dans +l'ordre chronologique, l'histoire de l'amour, et de choisir tout ce qui +vaut la peine d'être honorablement cité. + +Pour ceux dont nous découvrirons peu de chose dans la nuit des temps, +nous ferons court, nous réservant de faire long à mesure que nous +avancerons dans la lumière des temps les plus rapproches de nous, les +plus intéressants à coup sûr. Vous ferez ce petit plan. à loisir; car +nous n'avons pas à commencer avant six mois au moins. Il faut que +j'achève mes _Mémoires._ Nous verrons à indiquer, dans certaines +biographies, celles qui auront servi d'intermédiaire, et cela nous +permettra de parler de quelques amours plus connus que bons à connaître, +pour leur donner du pied au derrière. + +Vous voyez que vous aurez un lien à établir et à m'indiquer. Vous +supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses, +dépenses et fatigues; car, pour être amusant (je le crois tel), ce +travail ne sera peut-être pas si léger que les éditeurs le supposent, et +je me charge de vos intérêts, puisque vous voulez bien avoir confiance +en moi. + + [1] Un éditeur de Paris, M. Philippe Collier, avait traité avec George + Sand pour qu'elle lui fit une série d'ouvrages portant le titre + général de _les Amants illustres_. Afin de rendre le travail plus + facile à l'auteur, qui, à cette époque, restait à Nohant presque + toute l'année, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin + Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes + les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac + ayant bientôt renoncé à la tâche, qui lui paraissait trop lourde, + le traité fut rompu de gré à gré entre les parties. _Evenor et + Leucippe_ (premier titre de _les Amours de l'âge d'or)_ fut seul + écrit par George Sand, et donné à l'éditeur comme compensation. + + + + +CCCXCVII + +A M. JULES JANIN, A PASSY + + Paris, 1er octobre 1855. + +Mon cher confrère, + +Je vous appelle ainsi parce que vous êtes auteur et que je peux être +critique à l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous +trouviez mauvais tout ce que j'écris pour le théâtre, et _Maître +Favilla_ particulièrement, c'est votre droit, et personne ne le +conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes littéraires de +mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voilà qui n'est pas +équitable, et c'est à quoi j'ai le droit et le devoir de répondre. + +Le procès de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le +résumé de plusieurs autres, le voici: George Sand fait l'apothéose de +l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien, +au comédien, au poète; fi du bourgeois! honte et malédiction sur le +bourgeois! Voilà un artiste qui passe, ôtez votre chapeau; voilà un +bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres. + +Je vous répondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fâche si fort: +_Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine._ Par conséquent je ne hais +pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui haïssez +les artistes, et votre critique le proclame. + +Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans _le Mariage de +Victorine_, la donnée de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de +noble, s'est fait négociant, et qui a puisé là, dans le travail, dans la +libéralité, dans la probité, dans la sagesse, dans la modestie, toute +l'humble et véritable gloire d'un caractère que Sedaine résumait par +ce mot: _Philosophe sans le savoir._--Dans la même pièce, la femme, la +fille et le fils de Vanderke sont des êtres aimants, sincères et bons. + +Je n'ai rien dérangé aux types du maître et je me suis plu à développer +celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit +bourgeois aussi, un modèle de désintéressement et de fidélité. Enfin +j'ai créé celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple +commis, qui n'est ni ridicule ni haïssable, vous l'avez dit vous-même. + +_Le Mariage de Victorine_ est donc une pièce prise, en pleine +bourgeoisie et une apothéose modeste mais franche des vertus propres à +cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs. + +Dans _les Vacances de Pandolphe_, le personnage principal est un +professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope +bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aimé. + +Dans _le Pressoir_, ce sont des artisans. Vous les avez trouvés trop +vertueux, trop dévoués, trop intelligents. Et pourtant, à propos de +_Flaminio_, où il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard: +«Artiste, à la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un +des noms grecs de Minerve.» + +Je n'ai pas lu ce que vous avez écrit sur _Mauprat._ Là, il n'y a ni +bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porté le réquisitoire de +votre éloquence indignée. + +Nous voici à _Favilla_. C'est bien, en effet, maintenant et _pour la +première fois_ qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous +a plu de faire une analyse infidèle de ma pièce, vous armant d'une +première version qui a été imprimée et _non publiée_ en Belgique. + +Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la pièce représentée et +publiée, et vous racontez, vous citez celle qui n'a été ni publiée ni +représentée. Ce procédé de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni +envers le public, ni envers vous-même mon cher confrère, et si vous +n'étiez gravement affecté, ce que je regrette et déplore sans en savoir +la cause, vous n'agiriez pas ainsi. + +Que je n'aie pas été satisfaite de ma pièce de _la Baronnie de +Muhldorf[1],_ cela est certain, puisque je l'ai refaite à peu près +entière; que le caractère du bourgeois Keller y fût trop durement accusé +au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai changé ce +caractère, essentiellement. + +Je dis _au point de vue de l'art;_ car, au point de vue moral, la +bourgeoisie n'était pas là plus gravement offensée qu'elle ne l'est dans +_Maître Favilla._ Eussé-je fait du père Keller un monstre, le fils +Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et même, dans ma première +ébauche, ce dernier personnage était plus développé et plus actif. + +Aucun de mes coreligionnaires à moi (car je suis de la religion de +l'égalité chrétienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'eût reproché +de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et généreux. Pourquoi +ceux qui professent la doctrine de l'autorité par la richesse +eussent-ils trouvé mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur fût +présenté? Quelle _haine_ veut-on chercher dans les enseignements de +l'art? Sommes-nous au temps de _Tartufe_, où il n'était point permis de +montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps même de _Tartufe_, les +vrais chrétiens ne voyaient dans ce scélérat qu'une ombre favorable à la +vraie lumière. Je serais tentée de croire, mon cher confrère, que vous +ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers +plus au sérieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me +forcer d'embrasser sa défense. + +J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma première esquisse du +bourgeois Keller m'avait paru trop sèchement dessinée. C'était une +figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet général +doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il +ne plaît à votre charité fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux +qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en +semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes +sympathiques à ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris +aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est à tout prendre que +ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile +puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas +distinguer à première vue une honnête femme d'une bohémienne, ne +pas vouloir manger tout son revenu en aumônes ou en libéralités +seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hésiter à une fille +qui n'a rien que ses beaux yeux! Voilà, en effet, une _condamnation_ du +bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amère, bien systématique! +La haine systématique, voilà le reproche que je repousse, mon cher +confrère; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un +tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps, +n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir à cette race du sentiment et de +l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comédien affichée par vous +à propos de _Flaminio_, vous qui avez découvert et illustré l'illustre +paillasse Deburau? Qui donc vous a blessé ainsi, et pourquoi reniez-vous +votre destinée, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le théâtre? +Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec +vous-même, en vous citant à vous-même; mais ce n'est pas pour lutter +contre votre judiciaire artistique que je vous écris, c'est pour vous +dire: Laissez tomber sous vos pieds ces dépits qui vous troublent, et ne +commettez pas d'injustices volontaires, quant à la morale des choses. Ma +morale, à moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrêts +irréfléchis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois +pour toutes, que je vous la dise. + +C'est une moralité du coeur, qui m'est venue surtout avec l'âge. Ceci +n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment très +profond et très salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux +autres en tout temps et en tout lieu, derrière les coulisses d'un +théâtre comme au comptoir d'une boutique, à la clarté, du soleil qui +éclaire les doux rêves du poète comme à celle de la lampe qui éclaire +les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du spéculateur ou +du critique. Voyez-vous, mon cher confrère, vous avez trop veillé à +cette lampe pour connaître les hommes: vous ne connaissez plus que +le papier écrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez +prononcer que sur la forme. Là, en fait de forme, vous ayez été souvent +un maître. Nourri de belles lectures et brillant d'érudition, vous +avez écrit des pages exquises quand vous étiez, sans passion et, sans +prévention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver à +être un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites +de la critique en artiste, avec des émotions, des boutades, des accès de +poésie et des accès de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je +talent que vous avez--quand vous ne vous pressez pas trop--désarme le +jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'écrie à +chaque page: «Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de théâtre et +de poésie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il +dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type, +est sage, équitable et conséquent. A celui-ci le lourd marteau de la +logique; à l'autre la marotte brillante de la fantaisie.» + +Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en +classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en rêveurs, +en bohémiens, en sages, en fous, et même en riches et en pauvres. Toutes +ces démarcations étaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons +gardé la tradition dans nos façons de parler, c'est par habitude. +Ouvrons, les yeux sur la société présente. Dans ces dernières agitations +politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins +se sont brouillés comme les cartes se brouillent dans les mains du grand +joueur qui est le progrès. + +Oui, le progrès quand même est toujours plus rapide au milieu du trouble +qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les +miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien à voir ici. + +Il s'est fait un grand ébranlement dans les moeurs et dans les idées. +Est-ce que vous n'avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le +ciel vaciller sur nos têtes, rêveur et fantaisiste que vous êtes? Ne +voyez-vous pas que les choses et les hommes ont changé? La fortune +aveugle et passive n'a-t-elle pas déraillé comme une machine qu'aucune +main humaine ne peut gouverner? Qui sont les riches et qui sont les +pauvres, selon vous, aujourd'hui? Selon vous, les riches sont les +sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voilà une erreur qui vous +abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs. +Le travail, le commerce, l'économie, le calcul, la raison, c'étaient là, +en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de +succès et de sécurité. A présent, c'est le hasard, la mode, la vogue, +l'audace, la _chance_, qui seules décident des destinées du riche. Le +bourgeois que notre mémoire a embaumé et que votre imagination veut +faire revivre n'existe plus. Ce bourgeois-là, qui compte, chaque soir, +les honnêtes et modestes profits du travail de sa journée, qui ne joue +pas à la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les délirantes spéculations +de la grande industrie, il ne s'appelle plus le bourgeois. Il est le +peuple, et il n'y a entre lui et l'artisan--que vous avez bien raison +d'estimer et de respecter--que la différence d'un peu plus ou d'un +peu moins d'activité, d'invention et d'ambition. Que dis-je! entre +le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu'il ne sait ni ne peut +féconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse +péniblement une aisance sans cesse inquiétée par l'absence de crédit, il +n'y a pas grande différence de plainte et de désir à l'heure qu'il est. +Tout cela, c'est le peuple, le laboureur comme le commerçant, comme +l'artiste, comme tous ceux qui n'ont pas mis la main survies gros lots, +Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla. + +Ce ne sont pas là désormais des contrastes ennemis: ce sont des hommes +qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui espèrent; ce +sont des frères et des égaux qui peuvent bien encore se quereller et se +méconnaître, mais qui sont à la veille de s'entendre, parce que, chez +eux, toute l'aristocratie est dans l'intelligence et dans la vertu, que +la vertu joue du violon, ou que l'intelligence aune de la toile. Comment +et pourquoi voulez-vous qu'un poète _haïsse_ celui-ci ou celui-là, parmi +ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms +propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le passé, dans le présent ou +dans l'avenir? + +Ce que le poète haïrait et réprouverait, s'il était privé de raison ou +de charité, c'est la spéculation, ce jeu terrible qui fait et défait les +existences au profit les unes des autres, à ce point que, tous les vingt +ans (je parle d'autrefois, désormais ce sera bien plus vite fait), la +propriété change de propriétaires sur le sol de la France. Oui, la +spéculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et +des passions, cette ennemie de l'idéal et du rêve, cette _réaliste_ par +excellence, qui pousse les hommes à l'activité fiévreuse du succès et +qui dédaigne également les contemplations de l'artiste, les labeurs +érudits du critique, les systèmes du philosophe et les aspirations +religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science +seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois désormais, dans +cette société qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses +nouvelles. Mais, si l'on y réfléchit, cette race ardente, qui envahit +rapidement toutes les forces morales et physiques de notre époque, n'est +pas une classe à part, ce n'est même pas une race distincte. C'est comme +l'Église du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en +trouve chez les poètes comme chez les épiciers, chez les laïques comme +chez les prêtres, au sommet de la société comme dans ses régions les +plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune, +où tout au moins pour échapper à la gène, il ne s'agit plus de +travailler à une tâche patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du +négoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le +mécanisme des banques et le calcul des éventualités financières, de +tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systématiser les +chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est +devenu l'âme de la société moderne. + +Ce serait là, à coup sûr, un beau sujet de déclamation, pour ceux qui +n'entendent rien à ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais, +si l'on s'élève au-dessus de ses propres intérêts froissés dans cette +lutte, si l'on se détache du sentiment personnel pour considérer la +marche du torrent économique et le but, chez les artistes comme chez les +politiques, vers lequel ses flots se précipitent, on est frappé de voir +le salut général au bout de cette carrière ouverte à l'individualisme +effréné. + +On voit les capitaux s'élancer vers les conquêtes merveilleuses de +l'industrie, et se mettre forcément, fatalement, au service du génie +des découvertes. On voit le principe d'association se dégager comme, le +soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de +l'humanité et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs, +délivrés du métier de bêtes de somme et appelés a des occupations plus +intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme, +votre bête de l'Apocalypse, mon cher confrère, se faire place et +devenir la société européenne, quelles que soient les formes apparentes +d'égalité ou d'autorité, de république, de dictature ou d'autocratie +qu'il plaise aux nations d'inscrire en tète de leurs constitutions +actuelles et futures. + +Telle est la force de la solidarité des intérêts, qu'aucune volonté +individuelle ne peut désormais entraver sa marche prodigieuse et que ni +guerres ni révolutions ne sauraient détruire ses conquêtes. Certainement +les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique, +menacent à toute heure l'humanité, détruiront encore des fortunes, des +existences, des projets, cela me semble inévitable; mais ce qui est +acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les +spéculateurs sont devenus intelligents, ils ont profité des travaux +d'économie politique et sociale que tout un siècle a vus éclore. Ils +s'en servent à leur profit et, en général, peut-être uniquement en vue +de leur profit; mais ils s'en servent, tout est là. La civilisation y +trouvera son compte quand la lumière sera plus répandue et le but plus +éclatant. + +En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de désastres; +je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui +me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette +transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la liberté d'approfondir +ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette +lettre, l'art et les artistes,--l'art qui est notre profession à vous +et à moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrère,--il me +semble que notre mandat serait de lutter contre l'excès de prosaïsme +qui envahit forcément le monde, et, tout en laissant passer ces flots +troublés qui s'épureront tôt ou tard, de sauver quelques perles ou tout +au moins quelques fleurs entraînées par l'orage. + +Où avez-vous l'esprit, où avez-vous le coeur, vous qui, comme moi, +depuis tantôt vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste, +de fulminer toutes ces imprécations contre le poète, le peintre, le +musicien, le comédien, contre tous les amants de l'idéal? + + [1] Titre primitif de _Maître Favilla_. + + + + +CCCXCVIII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 21 novembre 1855. + +Ma belle mignonne, + +J'ai été, et je suis encore toute malade; mais il ne faut pas le dire +parce que ça m'attirerait trente lettres d'amis effrayés plus qu'il +ne faut. Ce n'était qu'un rhume; mais les rhumes ont chez moi un +_caractère_ nerveux, d'un bien méchant caractère. Ils m'étouffent +littéralement. Enfin, ça va un peu mieux; mais j'ai été retardée. La +pièce était finie[1], et dans la main du copiste; je l'ai arrêtée pour +la retoucher. De corrections en corrections, j'ai gagné quelque chose +de mieux, et le copiste (Émile) se relance de nouveau dans l'écriture +moulée! C'est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette +méditation, ralentie sinon obstruée par le rhume, et je vous écris tout +de suite avant d'aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j'espère, +au milieu d'un nouveau succès; je ne me rappelle déjà plus de qui est +cette _Joconde_. Est-ce celle de Léonard de Vinci? Vous êtes tout au +moins aussi belle, et je suis sûre que l'on vous adore sous cet aspect +comme sous tous les autres. + +Je pense aller à Paris avec mon gros pataud de manuscrit à la fin du +mois. C'est assez tôt, n'est-ce pas? Si c'est trop tôt pour que je serve +à quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la pièce, si +besoin est. Faut-il que j'écrive à M. Doucet pour lui dire où j'en +suis? Compte-t-il sur moi? Est-ce dans ses mains qu'après vous avoir +communiqué mon oeuvre, ainsi qu'à madame Allan (car, avant tout, il faut +que vous me guidiez dans la distribution), je dois déposer le manuscrit? + +M'ayez-vous trouvé un lecteur? car, pour moi, je n'en connais pas. + +Régnier a un assez bon rôle dans ladite pièce: consentirait-il à lire? +Je le lui demanderai; il me semble qu'il doit bien lire, mais je n'en +sais rien. + +Ne vous attendez pas à un rôle brillant, ma mignonne. C'est bon et +tendre, c'est sincère, ça pleure et ça rit comme vous quand vous ne +jouez pas. Mais j'ai peur que ce ne soit de l'eau claire pour ceux qui +aiment le champagne. + +La pièce est longue; votre rôle ne l'est, pas, bien qu'il soit l'âme et +le motif de la pièce. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c'est +un rôle développé, mais _qui reçoit la leçon_, et lui, habitué à +toujours plaire, à toujours vaincre, il se trouvera peut-être trop +sacrifié à la moralité de la chose. L'autre monsieur de la pièce sera +plus aimé du public; peut-être voudra-t-il faire celui-là; mais il n'y +sera pas aussi bien dans ses qualités que dans l'autre, qui, en somme, +est le premier _de la chose_. Madame Allan sera, je crois, contente, +puisqu'elle veut être bête, cette chère femme. C'est elle qui sera le +montant et la gaieté de la pièce. Provost n'a pas un long rôle, mais je +le crois pas mal dessiné; en voudra-t-il? Enfin, j'aurai besoin de deux +autres comiques moins conditionnés, mais assez délicats à choisir pour +ne rien compromettre. + +A présent, la pièce vaut-elle quelque chose ou rien du tout? Je ne sais +pas, vous me le direz; car, à force d'y regarder, je n'y vois plus +goutte. La recevra-t-on? ça n'est pas sûr: on a peut-être dit non +d'avance. + +Ah! j'oubliais: mademoiselle Dubois a du talent, n'est-ce pas? son rôle +est des plus importants. J'ai reçu la prime. Je vous remercie d'avoir +été un si joli homme d'affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant, +je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille +à moi, que vous êtes. + +GEORGE SAND. + + [1] _L'Irrésolu,_ joué au Gymnase, sous le titre de _Françoise_. + + + + +CCCXCIX + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 26 novembre 1855. + +Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je +ne demande qu'à vous être agréable, et j'ai déjà destiné un de mes rôles +à mademoiselle Dubois, que vous m'avez recommandée l'année dernière. Je +ne connais pas M. Bâche[1], je ne l'ai jamais vu. Si vous ne l'avez pas +recommandé par complaisance et si vous vous intéressez véritablement à +lui, vous voilà forcé de me répondre; car je vous demande: Est-il grand, +petit, gros, jeune, vieux, gai, sérieux? Ferait-il, par exemple, un +grand seigneur louche de regard et de caractère, ou un valet fripon? +Aurait-il la prétention d'un grand rôle ou en accepterait-il un petit? +Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l'originalité? + +Vous me faites compliment de _Favilla_; moi, je ne vous ai pas vu depuis +_le Demi-Monde;_ vous n'étiez pas à Paris, je crois, quand j'ai vu la +pièce. C'est un chef-d'oeuvre d'habileté, d'esprit et d'observation. +C'est bien un progrès comme science du théâtre et de la vie, et pourtant +j'aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j'aime les pièces où je +pleure. J'aime le drame plus que la comédie, et, comme une bonne femme, +je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la +jeune fille du _Demi-Monde_ fût si peu développée après avoir été si +bien posée, et que cette scélérate, si vraie, d'ailleurs et si bien +jouée, fût le personnage absorbant de la pièce. Je sais bien qu'après +avoir fait la Dame aux Camélias intéressante, vous deviez faire le +revers de la médaille. L'art veut ces études impartiales et ces +contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n'est pas une critique que je +fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques +dans le genre nouveau, dans la manière d'aujourd'hui, comme votre père +est le premier dans le genre d'hier. Moi, je suis du genre d'avant-hier +ou d'après-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m'amuse à ce que je +fais; mais je m'amuse encore mieux à ce que vous faites, et vos pièces +sont pour moi des événements de coeur et d'esprit. Me ferez-vous pleurer +la prochaine fois? Si vous êtes dans cette veine-là, je vous promets de +ne, pas m'en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je +vais à Paris? C'est que vous n'avez pas le temps de me savoir là, et +que, moi, je n'ai pas le temps de savoir si vous y êtes. C'est ici +que vous devriez venir me voir, à Nohant. Vous auriez le temps d'y +travailler et nous aurions les heures de récréation pour causer. Prenez +donc ce parti-là un de ces jours, si vous m'aimez un peu, moi qui vous +aime tant. Je vous envoie aussi les amitiés de Maurice, et je vous prie +de dire mes tendresses à votre père. Pourquoi ne voit-on rien de lui? +on aurait besoin de cela. Le drame héroïque n'a fini que parce que les +maîtres l'ont quitté. Si vous me répondez et que vous ayez des nouvelles +_fraîches_ de Montigny, donnez-m'en. Et ce pauvre Villars, nous l'avons +tué en ne lui donnant pas les premiers rôles. Mais est-ce notre faute? + +GEORGE SAND. + + [1] Bâche le comédien. + + + + +CD + +A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS + + Paris, 9 janvier 1856. + +M. de Girardin me dit que je ne serai pas refusée. Donc, je m'enhardis, +monsieur, à vous demander de venir dîner, avec lui et madame Arnould, +chez moi, vendredi prochain, à six heures. Quand je dis chez moi, c'est +une métaphore: je n'ai pas de chez moi à Paris; mais, pourvu qu'on dîne +ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C'est un +prétexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir +bien en être dupe, et de me dire _oui_. + +GEORGE SAND. +De chez M. de Girardin. + + + + +CDI + +AU MÊME + + Paris, + +Je viens de remercier Théophile Gautier de son bon article, et je vous +remercie aussi du vôtre, cher monsieur[1]. Je passe par-dessus un +scrupule de conscience qui m'a toujours empêchée de remercier la +_critique._ Mais, comme vous comprenez d'où venait ce scrupule, vous +comprendrez également pourquoi il disparaît vis-à-vis de vous. + +Il y a une sotte fierté dont on est accusé par ceux qui n'en ont pas +d'autre; il y en a une vraie sur laquelle ne se méprennent pas les +caractères élevés. C'est pourquoi je vous dis avec confiance que je me +sens encouragée par votre sympathie et que j'en suis reconnaissante. + +Si la répétition générale de _Comme il vous plaira_ vous inspire un peu +d'intérêt, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir; + +Bien à vous, + +GEORGE SAND. + + [1] Sur _Françoise_. + + + + +CDII + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY + + Paris, 13 avril 1856. + +Chère fille, c'est moi qui te trouve oublieuse! sans Eugénie, je +n'aurais eu qu'une fois de tes nouvelles depuis ton retour à Brinon. Ce +n'est pas parce que je ne te réponds pas (tu sais trop la vie que je +mène ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres +comment tu te portes. Tu n'as que trop de temps pour écrire, tu écris +à tout le monde, tu fais même des mariages, et, moi, tu me plantes là. +C'est donc toi, petite fille, qui es grondée, pour t'apprendre à me +grogner comme tu fais. + +Quant au mariage en question, je crois qu'il est très bien assorti +et qu'il sera heureux. Je l'ai appris avec grand plaisir, et je m'en +réjouis pour les deux familles. + +Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici; ils +t'auraient dit, bécasse, que je ne t'oubliais pas et que nous avions +énormément parlé de toi. + +Je t'écris ce soir en revenant du Théâtre-Français. On vient déjouer mon +_Comme il vous plaira_, tiré et imité de Shakspeare. + +La pièce a été médiocrement jouée par la plupart des acteurs. Les décors +et les costumes splendides, le public très hostile, composé de tous les +ennemis de la maison et du dehors. Néanmoins, le succès s'est imposé +sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a +triomphé plus que je n'y comptais. Moi, j'ai trouvé le public bête et +froid; mais tout le monde dit qu'il a été très chaud pour un public de +première représentation à ce théâtre, et tous mes amis sont enchantés. + +_Françoise_ va très bien et le succès augmente tous les jours. + +Bonsoir, chère fille; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de +trois pièces que j'ai fait jouer depuis quatre mois. + +Je t'embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget; je pars pour +Nohant a la fin de la semaine prochaine. Écris-moi là. + + + + +CDIII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 1er mai 1856. + +Chère mignonne, + +Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma +grande fille. Je sais bien qu'elle joue souvent et que, par conséquent, +elle n'est pas malade; mais cela ne me dit pas si le coeur est +mélancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je +vous adresse. Je sais comme les questions sont indélicates, quand +elles ne sont pas bêtes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans +curiosité d'esprit, j'ai l'inquiétude du coeur, et que, sans savoir le +remède à vos accès de spleen, je voudrais pouvoir le trouver. + +Mais il n'y en a pas de radical en ce monde: nous sommes tous tristes ou +soucieux plus ou moins. + +J'ai retrouvé ici avec délices la campagne, l'air, les conditions +tranquilles et logiques pour l'artiste, et l'amour de l'art plus que +jamais, malgré les luttes, les fatigues, les mécomptes dans le passé et +dans l'avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant; +mais ce que j'ai retrouvé aussi, c'est la présence de cette enfant qui, +ici, ne me semble jamais possible à oublier. Dans cette maison, dans ce +jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces +jours. Je la vois partout, et cette illusion-la ramène des déchirements +continuels. Dieu est bon quand même: il l'a reprise pour son bonheur, à +elle, et nous nous reverrons tous un peu plus tôt, un peu plus tard. + +On m'écrit que vous êtes toujours belle et ravissante dans Célia[1], je +ne suis pas en peine de cela. + +Soyez heureuse, d'ailleurs, autant qu'on peut l'être quand on est comme +vous dans le _corps d'élite._ On y reçoit-plus de blessures que dans les +autres régiments; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce +qu'on le comprend mieux que le vulgaire. + +Bonsoir, chère fille; dites toutes mes tendresses à qui de droit, et +puis au criocère Ciceri[2] et au bon Charles-Edmond et à Croquignolet[3] +quand vous le verrez. Viendrez-vous à Nohant cette année? Tachez, et +aimez-nous. Je vous embrasse tendrement. + +Votre _second_ amoureux, puisque Cicéri est le premier dans les +vétérans, vous baise humblement les sandales. + +Emile est à Paris, et je lui ai dit d'aller, non pas vous embrasser de +ma part, ça ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et +tâcher de vous voir, ne fût-ce qu'une minute, pour me parler de vous. +Bonsoir, chère; écrivez quelques lignes. + + [1] De _Comme il vous plaira_. + [2] Cicéri, le peintre décorateur. + [3] Mathieu Plessy, frère de madame Arnould Plessy. + + + + +CDIV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 23 juillet 1856. + +Cher enfant, + +Je suis à Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepte ma +fille, qui n'est guère vaillante. Elle a été très malade à Paris et elle +est venue se guérir ici. J'espère que ce sera bientôt fait: pourtant, si +ce n'était pas fini à l'automne, je l'emmènerais voyager. Où? Je n'ose +plus vous dire que ce serait de votre côté, bien que ce soit toujours +là que ma pensée se reporte; mais je vous ai tant manqué de parole, ou, +pour mieux dire, j'ai tant manqué à mes espérances, que je ne veux plus +fixer de but à mes courses. + +Celle que je méditais l'hiver dernier s'est résolue en quelques jours +d'avril dans la forêt de Fontainebleau, une des plus belles choses du +monde, il est vrai, mais si près de Paris, qu'on n'appelle même pas cela +une promenade. J'aspire pourtant toujours à l'_absence._ L'absence pour +moi, c'est le petit coin où je me reposerais de toute affaire, de tout +souci, de toute relation, ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute +responsabilité de ma propre existence. C'est ce que j'avais trouvé, +l'autre année, à Frascati pendant trois semaines, et à la Spezzia +pendant huit jours. C'est là ce que je demande au bon Dieu de retrouver +pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature +pittoresque; rêve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de +suite sans se laisser attraper. + +Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici à l'improviste; car, si +les jours de liberté se présentaient, je les prendrais aux cheveux et il +serait fâcheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours +un peu d'avance. Je suis-contente de vous savoir utilement occupé et en +possession d'un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde +de la voir et de l'embrasser, ainsi que sa mère. + +J'attends tous les travaux que vous m'annoncez, et je vous félicite du +bon courage qui vous soutient. Ici, l'on se soutient aussi, chacun dans +son travail, même ma pauvre patraque de Solange, qui s'est mis en tête +de faire des vers, et qui arrivera peut-être à en faire d'assez jolis. + +Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d'amitiés et +de poignées de main. J'y joins mes tendres et maternelles bénédictions. + + + + +CDV + +A M. CHAULES DUVERNET, A LA CHATRE. + + Nohant, novembre 1856. + +L'empreinte n'est pas assez nette ou le cachet est trop usé pour qu'il +soit possible de le décrire avec certitude. Voici ce que je crois y +voir: + +Deux écussons d'argent accolés, sous une couronne de comte. + +Écusson dextre: + +D'argent au lion léopardé (c'est-à-dire qui marche), soutenant un +écussonnet où paraît un agneau passant (c'est-à-dire marchant) sur une +_plaine_ ou champagne. Cet écusson est d'enquerre, c'est-à-dire métal +sur métal, ce qui est peu usité. La champagne est un meuble rare en +armoiries. La position de l'écussonnet et sa forme sont aussi très +insolites. Ces armes pourraient bien être de fantaisie. + +L'écusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques. + +Chevron de gueules (c'est-à-dire de pourpre) sur champ d'argent, +accompagné de trois rosés tigées et feuillées, et surmonté en chef d'un +meuble qui paraît être un soleil, dit soleil de midi, parce qu'il est en +haut et au milieu de l'écu. + +La couronne de comte ne signifie rien. Il paraît qu'au XVIIIe siècle, +tout le monde se la lâchait; car mon grand-père Dupin, qui n'avait aucun +titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d'argent en champ +d'azur.--Mais le chevron est une marque de très ancienne noblesse. Il +fait partie de ce que l'on appelle, en blason, les _pièces honorables_. +Il désigne soit un étrier, soit une barrière de tournoi; on n'est pas +d'accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie. + +Si ce que j'appelle l'écussonnet de l'écusson dextre était un gros +besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les +besants (corruption de bysantins) étaient des pièces de monnaie de +Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais +beaucoup plus petits que ton écussonnet. Si cet écussonnet était un +besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant +sur le tout dû tout. + +J'espère que voilà une érudition et une science! ça ne coûte pas cher et +ça s'oublie, Dieu merci, aussi vite que ça s'apprend. + +Mille tendresses et embrassades à Eugénie. A Bientôt. + + + + +CDVI + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE + + Nohant, 20 décembre 1856. + +Cher enfant, merci pour ce précieux manuscrit qui ne me donnera pourtant +pas le courage d'écrire l'histoire du Berry. Il faut être riche pour +faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par conséquent, +les éditeurs ne les achètent pas. Il faut les publier à ses frais et ne +pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser +de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de +moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman +sur un moment quelconque de ce passé qui a son intérêt. + +Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandée; +demain ou après-demain, j'espère être moins dérangée. + +C'est bien beau, le parc de Sainte-Sévère! Il y a un coin de rochers et +de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une +véritable majesté. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec +Angèle quand il fera un rayon de soleil. + +A vous de coeur, mes chers enfants. + +GEORGE SAND. + + + + +CDVII + +A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS + + Nohant, 29 février 1857. + +Je n'ai fait que dire la vérité et vous m'en remerciez. Mais c'est à moi +de vous remercier du bon secours que m'a apporté votre Guide, dans ma +dernière pérégrination. Vous me promettez de venir à Nohant: vous voyez +qu'en toute chose, je reste votre obligée. Ne vous attendez pourtant +pas à trouver une _belle résidence_. C'est la chose la plus humble, au +contraire, que ma retraite; mais vous y serez reçu de bon coeur et cela +vaut mieux que tout. + +J'ai votre _Allemagne du Nord_ et je ne compte guère sur mon étourdi de +fils pour prendre, chez Hachette, l'_Allemagne du Sud_. Vous seriez bien +aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'_Italie_; car +celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits +illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu +la bonté de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien +faits sont précieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour +consulter à toute heure, et vous faites là un travail des plus utiles +et des plus intéressants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand +gré. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous +renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon +grain de sable. Tout à vous de coeur. + +GEORGE SAND. + +Vos _Histoires de l'art_ sont admirablement bien faites; voilà une chose +qui manquait! ne craignez pas d'étendre, un peu, quand vous y êtes, la +partie géologique, minéralogique, botanique, etc. Cela intéresse même +ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend à observer. + + + + +CDVIII + +A M. CALAMATTA, A BRUXELLES + + Nohant, 6 avril 1857. + +Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisée, ta forme, ton grand +peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te +passe ton goût d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec +ceux qui ont leur puissance (une véritable puissance) dans leur point de +vue. Je serais bien fâchée de les ébranler, si je le pouvais, et, comme +je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, à moi, sont le droit de +ma thèse, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la +thèse contraire. + +Des coups de bâton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux +blagueur qui ne viens jamais les chercher. + +Quant à ce que je devais dire sur les martyrs de la cause, je l'ai dit; +mais cela doit rester dans le tiroir jusqu'à nouvel ordre. Tu crois donc +que l'on est libre de dire quelque chose? Je te trouve beau, toi avec +tes mains dans tes poches, sur le pavé de Bruxelles! J'ai essayé, au +dernier chapitre du roman[1], de faire pressentir quelque chose de ma +pensée; mais il n'est pas dit encore que cela passe. + +Trois lignes sur Lamennais ont été coupées à propos des capucins de +Frascati, chez lesquels il avait demeuré, et pourtant _la Presse_ fait +son possible pour laisser vivre le rédacteur; _ma_ nous sommes dans le +royaume de la mort! + +Donc, puisque l'on ne peut parler de ce qui, à Rome, est muet, paralysé, +invisible, il faut éreinter Rome, ce que l'on en voit, ce que l'on y +cultive, la saleté, la paresse, l'infamie. Il ne faut faire grâce à +rien, pas même aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux +artistes, sans entrailles, sans réflexion, sans coeur, qui vous disent: +«Qu'est-ce que ça fait, les prêtres et les mendiants? ça a du caractère, +c'est en harmonie, avec les ruines, on est très heureux ici, on admire +la pierre, on oublie les hommes.» + +Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolérer dans +le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux +cracher sur le peuple qui s'agenouille devant les cardinaux. Puisque +c'est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en! celui +dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu'un prend, grâce à moi, +Rome, telle qu'elle est aujourd'hui, en horreur et en dégoût, j'aurai +fait quelque chose. J'en dirais bien autant de nous, si on me laissait +faire; mais on a les mains, liées, et je n'insiste jamais pour que +d'autres s'exposent à ma place. + +Et puis, d'ailleurs, nous autres Français, nous ne sommes jamais si +laids qu'un peuple dévot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous +grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l'on +a fait de Rome? _Chi lo sa?_ peut-être! Mais nous n'y sommes pas. + +Il est donc bon de dire ce qu'on devient quand on retombe sous la +soutane, et j'ai très bien fait de le dire à tout prix. Cela doit fâcher +des coeurs italiens; s'ils réfléchissent, ils doivent m'approuver. + + [1] _La Daniella_. + + + + +CDIX + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 16 avril, 1857. + +Tu n'es qu'un ignoble _pôtu_[1], un agriculteur, un capitaliste, un +écrivassier, un décoré, un membre de l'Institut; Lambert n'est qu'un +lapin, un chou, un renard pendu, une volaille étripée. Vous ne valez +pas deux liards à vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par +Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres, +enfin un parfait gentilhomme, pour que l'un de vous daigne se souvenir +que j'existe. Enfin, vous n'aimez que vos ventres et vous avez le coeur +mangé aux vers. + +Ce n'est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous +méritez que je ne pense plus jamais à vous. + +Je suis bien contente que l'on s'arrache ton livre; mais on ne se +l'arrache pas à Nohant; car il n'a pas daigné y arriver. J'ai répondu à +M. Grenier; son poème est très remarquable. Moi, je vois dans le Juif +errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au +moyen âge, avec ses immortels cinq-sous qui ne s'épuisent jamais, son +activité, sa dureté de coeur pour quiconque n'est pas de sa race, et en +train de devenir le roi du monde et de tuer Jésus-Christ, c'est-à-dire +l'idéal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans +cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs Israélites le +prêchent déjà. Ils ne se trompent pas. + +Bonsoir, gros misérable! je vais aller à Paris à la fin du mois. Si j'ai +l'honneur de vous y voir, je vous promets une dégelée solide. + +GEORGE SAND. + + [1] Pataud. + + + + +CDX + +A M, CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 13 juin 1857. + +Cher ami, ce n'est pas un _roman historique,_ c'est un roman d'époque +et de couleur du temps de Louis XIII[1]. Le roman historique promet des +faits sérieux, des personnages importants, des récits de grandes choses. +Ce n'est pas là ce que je fais, et ce titre, annoncé dans _la Presse_, +promettrait des aventures plus graves que celles que je mets en scène. +Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que +je vous explique, sans périphrase trop longue, faites, je vous prie, +retrancher de l'annonce le mot _historique_. Il vaut mieux tenir plus +qu'on ne promet que de promettre plus qu'on ne tiendra. J'ai fait la +chose à mon point de vue, et j'ai beaucoup cherché pour rester dans +l'exactitude historique des moindres coutumes, idées et manières d'agir +du temps qui me sert de cadre. Je n'ai pas rattaché ma fable à un point +historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas +un roman de Walter Scott. On n'en fait plus! + +Que devenez-vous? Et la petite fillette? + +Venez-vous bientôt nous voir? mon amie de la rue des Saints-Pères +est-elle triste ou malade[2]? Je n'ai pas de ses nouvelles depuis pas +mal de jours, et, quand elle se tait, je n'ose pas trop l'interroger. + +Bonsoir, cher; à vous de coeur. + +G. SAND. + + [1] _Les Beaux Messieurs de Bois-Doré._ + [2] Madame Arnould-Plessy. + + + + +CDXI + +A M. + + Gargilesse, juillet 1857. + +Cher monsieur, + +Voulez-vous qu'en ma qualité d'ignorant paysagiste, je vous apporte mon +contingent d'observations, anonymes, bien entendu, excepté pour vous? + +Au bord de la Creuse, à cinq lieues d'Argenton, vers le midi, nous avons +dû voir le soleil un peu plus occulté que vous ne l'avez vu à Paris. +Nous faisions une assez longue promenade à pied dans un des plus +adorables coins de la France. Le ravin où coule la Creuse est bordé en +cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux +élevés, soutenus de schistes redressés sur de puissantes assises de +gneiss et de granit pittoresquement disloques. Une splendide végétation +perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantôt agitée, +bouillonne parmi leurs débris, tantôt, limpide et unie, les reflète +comme un miroir. + +De la petite église de Ceaulmont, perchée au plus haut des rochers, la +vue plonge dans ces profonds méandres adorablement composés, et s'étend +au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu'aux montagnes de la +Marche. + +Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les +plus favorables pour observer l'effet pittoresque de l'occultation du +soleil, sur une grande étendue de ciel et de terrains. Nous étions là +juste au moment où le phénomène s'est produit le plus complet, et le +ciel chargé de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir à +l'oeil nu, à vingt reprises différentes, le mince croissant qui semblait +courir dans les nuées chassées par des courants supérieurs assez forts. +Ce croissant ressemblait tellement à celui de la lune, que les paysans, +étonnés, croyaient le voir à la place du soleil sans trop s'inquiéter de +ce que le soleil lui-même était devenu: A ce moment-là, les nuages, +qui s'étaient amoncelés comme un orage, se sont rapidement étendus +en _stratus_ légers, et la campagne a pris un ton particulier assez +semblable à celui de l'aube, avec cette différence bien sensible et qui +constitue l'originalité du spectacle, qu'au crépuscule du matin ou du +soir, les horizons du ciel se colorent du côté du soleil et que ceux de +la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le zénith; +tandis que, durant l'éclipsé, la nuit semblait se faire et venir à nous +de toutes les profondeurs de l'horizon pour se dissiper vers le sommet +de la voûte céleste. Ainsi les lointains étaient indécis et entièrement +décolorés, sans que les objets rapprochés fussent sensiblement altérés. +Quand le croissant solaire se dégageait des nuages, il suffisait même +à projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d'une +assez vive lumière sur nos têtes avec l'éloignement obstiné des +lointains offrait un aspect de la nature très insolite et très frappant. + +L'un de nous, qui a la vue particulièrement longue et nette, a observé +plus faiblement, mais avec conviction, ce que j'avais pu constater avec +lui lors de la dernière éclipse, ce que je n'ai pu saisir cette fois-ci, +ayant un peu trop regardé le soleil à l'oeil nu. Cette observation, que +je n'ai vue consignée nulle part, consiste en ceci: que le spectre +du croissant solaire s'est trouvé représenté un nombre de fois +considérable, d'une manière très fugitive mais très sensible pourtant, +sur les différentes couches de nuages qui l'environnent. + +À plusieurs reprises, la personne qui a renouvelé hier cette observation +a cru voir le soleil apparaître faiblement à une place où il n'était +pas, et immédiatement se transporter à une autre place, jusqu'à ce +qu'une apparition réelle redressât l'erreur produite par cette sorte de +_parélie_ que je ne me charge nullement d'expliquer. + +Nous n'avons pas vu les fleurs se fermer: la plupart ne se sont aperçues +de rien. Pourtant, comme l'un de nous prétendait que les liserons se +fermaient, j'ai attentivement regardé une fleur de liseron-vrille qui +était à mes pieds et je l'ai vue plisser sensiblement, sa corolle. Le +fait n'a pas été général: un rossignol a lancé une roulade vive et +unique à l'heure précise marquée pour l'apogée du phénomène. Les +rossignols ne disent plus mot chez nous dans ce moment de l'année. + +Les coqs ont aussi jeté beaucoup de fanfares simultanées de tous les +points habités de la campagne; mais aucun autre animal n'a donné signe +d'étonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder +en l'air ne se sont aperçus de rien; d'où je conclus que notre père le +soleil peut nous retirer les cinq sixièmes de sa lumière sans que la +terre s'en ressente beaucoup. + +Ce qui est plus étonnant que tout cela, et ce que la science ne peut +pas nous expliquer, c'est le froid inouï de ce mois de juillet. Nous +commençons à savoir les lois qui régissent les astres placés à des +distances fabuleuses de notre pauvre petite planète. Mais nous ne savons +rien des causes de perturbation de notre atmosphère, de ce milieu qui +est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir +soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre à des +prévisions tant soit peu certaines. + +M. Babinet ne nous avait-il pas fait espérer un été brûlant? Le +ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes +observations. Il serait bien temps que la science pût être illuminée de +quelque soudaine découverte en ce genre, découverte dont les résultats +immédiats auraient tant d'influence sur notre destinée. La fourmi, «que +ne surprend jamais l'orage»; la taupe, dont les villes souterraines +bravent les intempéries de la surface; le rat des champs, qui ne manque +jamais de faire la provision d'hiver en temps utile; les oiseaux +émigrants, qui semblent doués d'un sens divinatoire; en sauraient-ils +plus long que nous à mille égards? + +A vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup à la terreur des animaux, +même durant une éclipse totale de soleil. Je les crois avertis par +l'instinct du peu de durée du phénomène. + + + + +CDXII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 15 août 1857. + +Cher enfant, + +Ne donnez jamais les lettres des défunts que l'on vous demande. Cela +cache, en général, des spéculations. Celles qui sont honnêtes (comme +les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick) +n'aboutissent pas, et risquent, pour tout résultat, de vous priver de +vos autographes qui s'égarent. Ces essais n'aboutissent pas, par la +raison que les parents, héritiers, ou amis exécuteurs testamentaires, +réclament le monopole de ces publications. C'est leur droit. Ils +l'exercent tantôt par cupidité, tantôt par respect véritable pour la +mémoire du défunt. En effet, si le défunt revenait, il ne serait pas +toujours très content de voir publier entièrement des lettres qu'il n'a +pas destinées au public. On est donc obligé de tronquer. Eh bien, cela +n'est pas très facile. Les gens qui publient demandent, à ceux qui +cèdent leurs lettres, d'avoir l'autographe entre les mains, se disant +responsables de l'authenticité de ces lettres. Dès ce moment, vous êtes +à leur discrétion. S'ils publient ce que vous ne voulez pas, à qui vous +en prendrez-vous? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s'expose +à des tracasseries judiciaires fort désagréables. + +Dans mon souvenir, les lettres de Béranger à vous sont aigres-douces +pour moi. Celles qu'il m'a écrites sur vous sont méchantes pour vous. Il +était méchant d'esprit et de langue, bien que le coeur fût noble et la +conduite noble dans tout ce qui avait rapport à lui-même. Il savait +donner et ne pas recevoir. C'était une grande science dans sa position; +mais il était bien flatteur et bien perfide là où il ne risquait rien, +et il abusait souvent du respect religieux que l'on avait pour son +génie, pour son âge et pour sa probité. Le pauvre Eugène Sue, mort si +jeune, avait un bien autre coeur! + +Vos vers sur sainte Solange sont très beaux et charmants. Mais vous +travaillez dans la prose du gagne-pain avec douleur, je le vois. Non, +pourtant: je vois aussi que vous êtes courageux et que vous sentez la +consolation du devoir accompli. Que voulez-vous! la vie est comme ça. +Béranger n'avait pas de famille à nourrir et à contenter. Il a été +heureux dans le repos. Il n'y faut point songer pour nous. + +Bonsoir, chers enfants, et à vous de coeur. + + + + +CDXIII + +A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS + + Nohant, 18 août 1857. + +Je vous remercie, monsieur, pour mon fils absent. Je vais lui envoyer, +au fond des chênes-lièges où il me fait soupirer après son retour, votre +gracieux encouragement, et je vous remercie, pour mon compte, des bonnes +lignes que vous lui avez consacrées. Je suis bien contente que vous ayez +remarqué ses progrès et que vous ayez si délicatement senti le caractère +de sa jeune individualité. + +Je suis contente aussi de trouver l'occasion de vous remercier pour tous +ces beaux et bons articles que vous nous faites lire. À quand, un livre +historique? On voudrait lire l'histoire à travers votre imagination si +vive et votre raison si saine et si droite. + +Rappelez-moi, je vous en prie, au bon souvenir de Théo. J'espère que lui +aussi pensera à encourager mon jeune peintre. Peut-être l'a-t-il déjà +fait. Mais _le Moniteur_ n'arrive pas jusqu'à nous. Dites-lui qu'avec +ou sans cela, je lui envoie toutes mes amitiés, et veuillez recevoir +l'expression de mes sentiments distingués et affectueux. + +G. SAND. + + + + +CDXIV + +A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE + + Nohant, 6 octobre 1857. + +Madame, + +La féconde et gracieuse protection que Votre Majesté accorde aux +artistes me donne la confiance de m'adresser à Elle, en cette qualité, +pour appeler les effets de sa généreuse bonté sur une famille qui en est +digne. + +Le grand nom dramatique de Marie Dorval protège cette famille et prie +pour elle. M. Luguet a épousé la fille de-cette célèbre artiste; il est +lui-même artiste de talent, et honnête homme. Sa Majesté l'empereur a +daigné l'encourager dernièrement à Plombières. M. Luguet a cinq enfants, +et nulle autre ressource que son travail quotidien. + +Mais ce qui touchera surtout le bon coeur de Votre Majesté, c'est un +aperçu des nombreuses charités de Marie Dorval, morte pauvre, après une +vie de gloire et de fatigue. + +Outre que ses grands succès au théâtre ont versé plus de cent mille +francs aux hospices, madame Dorval (dame de charité de Toulouse) a fondé +plusieurs lits dans les hôpitaux de Lyon, Bordeaux, Montpellier, et une +des crèches du faubourg Saint-Antoine. Il y a là plusieurs lits sous le +patronage de saint Georges, en mémoire d'un petit-fils adoré auquel la +pauvre femme ne put survivre. + +Si Votre Majesté daigne dire un mot, le second petit-fils de madame +Dorval, Jacques Luguet, recevra, dans un lycée, le développement d'une +belle intelligence et d'un heureux naturel. Ce sera un bienfait de plus +dans la précieuse vie de Votre Majesté, et, j'ose en répondre, un de +ceux qui inspireront la plus profonde reconnaissance et produiront les +meilleurs fruits. + +C'est à la mère que les mères osent s'adresser. Ce titre sacré, que le +Ciel a béni dans Votre Majesté, ajoute l'espoir et la foi au profond +respect avec lequel on l'invoque et avec lequel j'ai l'honneur d'être, +de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXV + +A LA MÊME + + Nohant, 30 octobre 1857. + +Madame, + +La réponse que Votre Majesté a daigné faire a une demande digne de son +intérêt est telle que nous l'attendions de son exquise bonté. Nous vous +disions que la grande artiste qui est partie de ce monde-ci pour un +monde meilleur prie maintenant pour le bonheur maternel de l'illustre et +douce protectrice de ses enfants. + +Nous n'osons pas nous permettre de remercier Votre Majesté; car elle +a fait le bien pour le bien et sans se demander si la reconnaissance +qu'elle mérite sera de quelque valeur; mais nous osons lui dire qu'elle +a fait des heureux de plus, parce que nous croyons que là est la seule +récompense dont elle se préoccupe. + +C'est dans ces sentiments respectueux et profonds qu'au nom de la +famille Luguet et au mien. + +J'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté la très humble et très +reconnaissante servante. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXVI + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 29 novembre 1857. + +Cher ami, + +Avant de vous parler d'affaires, je veux vous dire que je me suis enfin +mise, ces jours-ci, à lire votre relation du grand voyage, et que, sans +aucun compliment ni prévention d'amitié, j'en ai été ravie. J'avais peur +d'entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n'ai pas +voulu seulement l'ouvrir avant d'être sûre que je n'aurais plus une +comédie de trois actes à faire toutes les semaines pour le théâtre de +Nohant. Je suis tranquille à présent et je vous suis à travers les +banquises; c'est fait de main de maître, je vous assure. C'est prompt, +c'est gai, c'est effrayant, et c'est d'un charmant français comme style +et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours où l'on va fumer et +écouter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui +peut vous broyer, est un détail bien senti, émouvant comme un récit de +Cooper et plus artiste. Je vas vous suivre en Suède, où, précisément, +j'ai posé mon nouveau roman. J'ai feuilleté un peu, avant de lire bien, +cette partie du livre. Je vois que vous n'avez pas été en Dalécarlie, +où j'ai planté ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en +français, en italien ou en anglais (je ne sais pas d'autre langue), +un ouvrage sur cette partie de la Suède, et un peu de détails sur son +histoire au XVIIIe siècle, sous Frédéric-Adolphe, le mari d'Ulrique de +Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le prêter. Ou indiquez-moi +quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette époque;--ou enfin +faites-moi un petit précis de quelques pages, si vous avez cela dans la +mémoire. + +Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de découragement; vous +avez réellement un très solide et très beau talent, et avec cela une +facilité miraculeuse; car l'ouvrage est énorme et traite de tout; une +mémoire étonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particulière, +d'avoir pu _le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir_. +Je n'en ferais certes pas autant. Je m'endors le cerveau à regarder une +mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus +intéressantes. Croyez que votre livre est bon et que je m'y connais +assez pour en être sûre en vous le disant.--Donc, si vous avez de très +belles facultés, vous ne devez jamais vous décourager. Vous aurez autant +de peines et de malheurs qu'un imbécile et vous les sentirez plus +vivement; mais, tout en étant beaucoup plus blessé de la vie que le +vulgaire à grosse écorce, vous aurez cette énorme compensation qu'il n'a +pas: le travail intelligent, _attrayant_, comme disent les fouriéristes. + +Parlons d'affaires; ce sera bientôt fait. Vous prendrez le temps qu'il +vous faudra pour la publication nouvelle; vous me donnerez seulement +quelque argent si je viens à en avoir besoin, en échange du manuscrit. + +Voici le titre, sauf votre avis: _Christian Waldo._ Vous me direz que +Waldo n'est pas un nom suédois; c'est possible, mais c'est, là justement +l'histoire. Ce nom intrigue, même celui qui le porte. Annoncez, si vous +voulez, que le roman se passe au XVIIIe siècle, afin qu'on ne croie pas +qu'il s'agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois. Ou +bien encore, le roman peut s'appeler, si vous croyez le titre alléchant: +_le Château des Étoiles._ C'est un _Stelleborg_ de fantaisie +qu'un personnage s'est bâti en Dalécarlie, à l'imitation de celui +d'Uraniemborg dans l'île de Haven. Dans ce château, il se passé des +choses bizarres. Espérons qu'elles seront amusantes; je crois, toute +réflexion faite, que ce titre plaira mieux: Décidez. N'annoncez pas une +peinture de la Suède ni du XVIIIe siècle; car le cadre réel sera moins +étudié que celui de _Bois-Doré._ J'y ferai de mon mieux; mais c'est +surtout un roman romanesque que je fais cette fois. + +Vous me dites qu'Alexandre m'aime beaucoup: il a raison. Moi, je l'aime +comme si je l'avais mis dans ce monde. J'adore les natures droites, +tranquilles, sereines et fortes qui ont l'intellect en harmonie parfaite +avec leur organisation. C'est très rare; c'est même un nouveau type dans +l'humanité littéraire, qui, jusqu'à ce jour, n'a pu être ainsi par la +faute probablement du milieu social. _L'artiste jaloux,_ c'est-à-dire +méchant et infortuné, est presque synonyme d'_artiste_. Dumas le père +est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils +a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce siècle de +grandes orgies d'intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde +moitié de siècle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j'en suis +sûre, vaudra plus que la première. + +Soyez donc calmé; cher ami; je n'ai pas d'effluve magnétique; mais je +_crois_, sans illusion désormais, et c'est tout le secret de ma petite +force. Vous pouvez l'avoir bien plus grande et vous l'aurez, en sentant +que ce monde marche comme il doit marcher, et que vous poussez aussi à +la bonne roue. Amitiés de mes enfants. + +G. SAND. + + + + +CDXVII + +AU MÊME + + Nohant, 8 décembre 1857. + +Mes pressentiments n'étaient donc que trop fondés. Je ne sais si c'est +un malheur pour l'avenir de _la Presse,_ je ne le crois pas[1]. Mais ce +qui m'inquiète, c'est votre position, que vous semblez regarder comme +compromise dans la bagarre. Je ne peux même pas me livrer à des +suppositions, ne sachant pas quelle part d'influence votre ami de +Bellevue[2] a dans l'affaire. + +Si ce n'est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi; +mais, en me répondant ou ne me répondant pas sur ce point, ne me laissez +pas ignorer ce qui vous intéresse personnellement et en quoi, par +hasard, du fond de ma Thébaïde, je pourrais vous être utile. Ce serait +une joie pour moi d'en trouver l'occasion pour la saisir aux cheveux, et +je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui +nous effleure souvent à notre insu, comme celle des comètes. + +Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi; car j'ai contribué, +dans le passé, à la fatale somme des _avertissements_. La punition de +_la Daniella_ tombe à présent sur les reins de _Bois-Doré,_ qui doivent +être cassés par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se +reprend guère d'amitié pour une chose interrompue. + +Mais tout ça n'empêche pas que l'article de Peyrat ne soit bien, et je +trouve la rigueur très maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le +serment? et _la Presse_ ne va-t-elle pas retrouver des abonnés au lieu +d'en perdre? + +Vous êtes bien l'obligeance personnifiée, d'avoir pensé à mes bouquins +en dépit des ennuis, des inquiétudes et du mal de tète. Envoyez-moi des +ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet +donné. _Il me faut une couleur locale de la Dalécarlie au_ XVIIIe +_siècle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la +campagne sous les deux règnes qui précèdent celui de Gustave III._ Je +ferai bien cette couleur avec les événements; mais je n'en sais pas le +détail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou +peu s'en faut, l'affaire _des chapeaux et des bonnets_. + +J'ai les travaux de Marmier publiés dans les vingt-cinq premières années +de la _Revue des Deux Mondes_; mais ce que je cherche ne s'y trouve pas. +Si son _Histoire de la Scandinavie_ ne traite que des temps anciens, +elle ne me tirera pas d'affaire. Décidez et faites comme pour vous. +Surtout faites vite, à condition que vous ne serez pas malade; et +retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander à la caisse +de M. Rouy[3]: car il m'est redû pas mal sur _Bois-Doré_ et je suis dans +une petite crise financière qui n'est pas sans exemple dans mon budget +annuel. Je pense que ma demande ne sera pas considérée comme une +méfiance, je suis à mille lieues de cela. C'est tout simplement force +majeure dans mes affaires personnelles. + +Autre chose, à présent! si vous n'êtes plus tenu par le collier, et que +vous puissiez considérer ce temps d'arrêt comme un temps de vacances, +venez le passer chez nous; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous +avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu. + +Encore autre chose. Je vous ai envoyé l'article sur madame Allart. Comme +il s'agit de lui être utile, nous n'attendrons pas, n'est-il pas vrai, +la réapparition de _la Presse_! Si vous en avez l'occasion, faites +passer cet article _ailleurs_, le plus tôt que l'on pourra. + + [1] La publication de _la Daniella_ dans _la Presse_ avait valu à ce + journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857; + et, un troisième et dernier lui ayant été donné pour un article de + M. Alphonse Peyrat, au mois de décembre de la même année, cette + feuille se trouvait dès lors exposée à une suspension sans forme + de procès. + [2] Le prince Napoléon (Jérôme). + [3] Caissier du journal _la Presse_. + + + + +CDXVIII + +A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE + + Nohant, 9 décembre 1857. + +Madame, + +Votre Majesté accueillera toujours avec bonté, je le sais, tous le +savent, l'idée de mettre le baume, sur les blessures humaines et +sociales. Une mesure de rigueur légale vient de frapper le journal _la +Presse_, en décrétant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui +exploitent ces vastes entreprises ont peut-être le moyen d'en subir les +accidents; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans +la rédaction, et surtout les _mille ouvriers_ employés à la partie +matérielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein +hiver sur le pavé, sont-ils coupables et doivent-ils être punis? + +Ils sont punis, cependant, pour un article où une grande partie des +lecteurs n'avait vu que le conseil donné aux députés de prêter serment +au gouvernement de l'empereur. Mais, quelle que soit la fatalité de +l'éternel malentendu qui préside aux choses de ce monde, ce n'est pas +un plaidoyer pour la presse politique que je viens mettre aux pieds de +Votre Majesté. + +Ce n'est pas une requête au nom de l'écrivain, cause du fait; c'est +encore moins une réclamation en tant que collaboration littéraire à +ce journal: je ne me permettrais jamais d'entretenir Votre Majesté +d'intérêts aussi minimes que les miens. + +Mais le châtiment tombe sur des travailleurs étrangers au fait +incriminé, et peut-être très dévoués, pour la plupart, à la main qui les +frappe. J'ose donc dire à Votre Majesté que, la loi ayant été appliquée +et l'autorité satisfaite, là pourraient commencer le rôle de la douceur +et le bienfait de la clémence. + +En faisant grâce, Leurs Majestés n'annuleraient pas l'effet politique et +légal produit par la décision du pouvoir exécutif. Elles en effaceraient +généreusement les conséquences funestes pour ceux-là seuls qui les +subissent réellement, les employés et les ouvriers du journal, tous +innocents à coup sur. + +Que Votre Majesté daigne agréer encore, avec l'expression de ma vive +reconnaissance pour sa touchante bonté, celle des sentiments respectueux +avec lesquels j'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté, la très +humble et très obéissante servante. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXIX + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME), + +A PARIS + + Nohant, 17 décembre 1857 + +Oui, monseigneur, vous avez raison, et, comme toujours, vous voyez les +choses de haut. Il ne s'agit pas tant de réussir que de faire ce que +l'on doit, et on n'est jamais mortifié d'échouer, quand on n'a songé +qu'à se risquer pour les autres. Comme toujours aussi, vous avez été +bon; que Dieu se charge du reste! + +Ce qui vous rend triste, cher prince, c'est le mal d'un génie comprimé. +Sans chercher à qui la faute, ni quelle sera l'issue, je me demande ce +qui peut occuper le présent d'un être jeune et dans toute sa force, +à qui le véritable emploi de cette force n'a pas été donné par les +circonstances. Je m'imagine que les études scientifiques et surtout de +philosophie scientifique, auxquelles vous vous intéressez, et que _vous +savez_, sans en faire montre, pourraient vous devoir une somme de +progrès. Les membres de votre famille qui se sont adonnés à la science +n'ont pas été les moins utiles, et ne seront pas les moins illustres, +dans le jugement de l'avenir. Peut-être, aussi, n'ont-ils pas été les +plus malheureux. + +Je vous vois et je vous envie la possession de trois grandes richesses: +les facultés, le loisir, la jeunesse, sans parler de l'argent nécessaire +pour les recherches et les explorations, moyen matériel qui manque à +tant de généreuses intelligences. Je sais que vous travaillez beaucoup +et que vous apprenez toujours; mais pourquoi n'attacheriez-vous pas +votre nom à des travaux que vous feriez exécuter sous vos yeux et dont +vous seriez l'âme, parce que vous auriez l'initiative de la recherche, +et la pensée mère de la philosophie de _la chose_? Je ne parle pas de +systèmes particuliers, c'est trop se livrer à la critique; dans votre +situation, vous ne le pouvez pas; mais il y a, dans toutes les sciences, +des points de vue bien établis et bien constatés, que tout regard +intelligent et toute main puissante peuvent élargir, au grand profit des +connaissances humaines. Ce que l'on appelle vulgairement _les travaux_ +est, je crois, d'un si puissant intérêt, que l'on y oublie tous les +soucis de la vie réelle. + +Car, en somme, la question, pour vous qui n'avez pas le bonheur d'être +frivole et vain, c'est de respirer dans l'air qui convient à de larges +poumons et de vous mettre, en dépit du sort et des hommes, dans une +sphère qui développe l'intelligence au lieu de l'étouffer. Il y a, je +crois, trois points nécessaires à l'extension complète de la vie: c'est +d'aimer au moins également quelqu'un, quelque chose, et soi-même en vue +de cette chose et de cette personne. J'ai remarqué et j'ai éprouvé que, +quand cet équilibre est rompu, on arrive à trop s'aimer soi-même ou à ne +pas s'aimer assez. Ce qui doit vous manquer, en raison du milieu où le +sort vous a placé, c'est le _quelque chose,_ la passion satisfaite d'un +but intellectuel, et ce quelque chose, en somme, c'est l'humanité, +puisque c'est pour elle qu'on travaille. + +J'ai tant de respect et d'enthousiasme pour les sciences naturelles, +dont je ne sais pas le premier mot, mais qui me donnent des battements +de coeur et des éblouissements de joie quand, par hasard, j'en saisis +quelques notions à ma portée, que je ne saurais vous parler de cela +comme d'un _pis aller_ dans l'emploi de votre activité intérieure. + +Peut-être, un jour, des événements que nul ne peut prévoir vous +traceront-ils une autre route. Et peut-être aussi, en vous surprenant +dans celle-là, ne vous causeront-ils que regret et contrariété; car +notre appréciation de la vie change avec les situations qu'elle nous +présente, et bien des choses arrivent, que nous avions cru devoir +souhaiter, et que nous voudrions pouvoir repousser, parce que nous les +jugeons mieux et les connaissons davantage. Si je me permets de vous +écrire tout cela, c'est parce qu'en lisant votre voyage dans le Nord, +je me suis mise à penser à vous, encore plus qu'au Nord, dont mon +imagination était cependant très _allumée_. + +Je vous voyais, intrépide et entêté, dans les dangers et les souffrances +de cette exploration, et je me demandais: «A qui diable en avait-il, +avec cette île de Jean-Mayen, qu'il voulait conquérir sur la stupide et +impassible banquise?» L'aventure est racontée, par Edmond d'une manière +charmante. On y est avec vous, et, à travers la gaieté de sa narration +et le bon goût de sa réserve, on vous sent là et on vous voit lutter +contre la matière avec beaucoup de nerf et de _furia francese_. + +Mais, encore une fois, à qui en aviez-vous? Vous saviez bien, +monseigneur, que l'éternel hiver des régions polaires ne connaît pas les +princes, et ne veut pas ranger ses bataillons flottants pour leur ouvrir +le passage. + +Dans ce moment-là, vous aimiez donc passionnément le but, non pas l'île +de Jean-Mayen, qui ne me paraît pas devoir être un paradis terrestre, +mais le fait scientifique dont vous cherchiez à vous emparer. Or, si +vous avez de telles aptitudes de volonté, pourquoi faut-il qu'elles ne +reçoivent leur développement que dans des situations exceptionnelles, +comme les grands voyages et les grands périls? Je ne dis pas de mal des +voyages et des dangers, c'est la poésie de la chose; mais pourquoi tant +d'explorations dans le monde de la science, que l'on peut faire au coin +du feu, ne sont-elles pas réglées par vous de manière à vous donner, +_à toute heure_, les émotions vives de la découverte, et les joies +sérieuses de la conquête, en même temps que vous en feriez profiter tout +le monde? + +Voilà, cher Altesse Impériale, ce que vous soumet votre humble amie +du désert, occupée du désir de vous voir apprécié de tous comme +d'elle-même, et, avant tout, désireuse de vous voir trouver en vous-même +la force et les satisfactions que d'autres ont cherchées dans le hasard, +en jouant leur âme à pile ou face. + +Merci de vos bonnes lettres et croyez-moi bien à vous de coeur +sérieusement et sincèrement. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXX + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 9 janvier 1858. + +Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement +Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide; +mais je dis avec tout le monde que c'est un grand coup de plus porté à +l'art, c'est-à-dire au sens du beau, et à cet idéal qui, sous toutes les +formes, nous est aussi nécessaire que le bien et le bon. + +Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous +dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle +avait monté plus haut qu'aucune artiste dramatique de son temps. +Qu'importe à présent que, dans la vie privée, elle ait trop cherché +la réalité? On pouvait s'en affliger quand on la voyait de près; mais +toutes les individualités ont le point de vue qui leur est propre: +derrière la rampe, elle était prêtresse et déesse. Dans la coulisse, +elle quittait sa divinité, et cela ne l'empêchait pas d'être souvent +bonne en tant que femme; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien +de lui garder un bon souvenir. + +Oui, je vous promets _le Château des Étoiles_[1] (par parenthèse, il +m'amuse beaucoup à griffonner; est-ce bon signe?), si ça peut vous être +utile; je le promets _à vous_, pas à d'autres. Si vous quittez, je ne +reste pas. Mais vous savez que je serai obligée de vous demander de +l'argent, tout l'argent peut-être, en vous livrant le manuscrit; quelle +que soit l'époque rapprochée où il sera prêt. Voyez si c'est possible; +car, pour moi, le contraire de ce possible serait l'impossible. + +Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et _ça ne peut pas être +autrement_, et _ça n'est, pas ma faute;_ si bien que je n'ai pas pu +acheter un manteau et une robe d'hiver cette année, parce que l'accident +de _la Presse_ a dérangé mon _ordre;_ ordre très réel dans ce que les +avares appellent mon désordre. Je sais me priver moi-même et de tout, +même quelquefois du nécessaire; mais je ne veux pas qu'un chat s'en +ressente et s'en aperçoive autour de moi. + +Ainsi voilà, entre nous: faites que l'on soit de parole; on en a manqué +pour _Bois-Doré,_ et j'ai attendu un reliquat de compte qui m'aurait +permis de me vêtir en raison de la froidure; et surtout d'en vêtir +d'autres qui n'ont pas, comme moi, la ressource d'acheter une couverture +de laine en guise de ouate et de soie. + +Donc, grâce à la couverture de laine, je m'emballe demain matin pour +faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses +petites cascades glacées. C'est votre faute si je gèle; à force de lire +_le Groenland_, je me suis amourachée des glaciers, des nuits polaires, +des tempêtes et des banquises. + +Bonsoir. + +GEORGE SAND. + + [1] Premier titre de _l'Homme de neige_. + + + + +CDXXI + +A MAURICE SAND A PARIS + + Nohant, 14 janvier 1858. + +Cher Bouli, + +Nous arrivons de Gargilesse. Partis ce matin à onze heures de l'hôtel +Malesset, nous étions ici à six pour dîner, après avoir passé trois +heures chez Vergne à Beauregard. + +J'ai trouvé ta lettre en arrivant ici, et c'est le complément de notre +charmant voyage: sauf ton diable de rhume qui m'ennuie! Certainement +change ton poêle, envoie-le promener et laisse guérir ton rhume avant de +te remettre dans les habits minces et les souliers idem. Et, quand tu +seras guéri, ne vis pas trop renfermé: c'est la cause de tous ces rhumes +qui se renouvellent chaque fois que tu prends l'air. Ne te fais pas une +vie et une santé à la Delacroix. Prends-lui autre chose, _si tu peux_. +Et, à propos, l'as-tu vu, et comment va-t-il? Non, tu ne l'as pas vu, +puisque tu es claquemuré forcément; mais va le voir quand tu sortiras. +Qu'il te reçoive ou non, donne-lui signe de vie et d'intérêt. + +Donc, que je te parle de Gargilesse. _La Baronnette_[1] nous a menti +_comme de coutume_. Nous sommes partis par un brouillard noir et un +verglas superbe, Manceau jurant que le soleil allait se montrer; mais +plus nous allions, plus le brouillard s'épaississait; si bien que nous +sommes arrivés à la descente du Pin, voyant tout juste à nous conduire. +Mais, tout d'un coup, la Creuse, glacée et non glacée par endroits, +cascadant et cabriolant à travers ses barrages de glace, et coulant au +milieu, tandis que ses bords blancs étaient soudés aux rives, s'est +montrée devant nous tout isolée du paysage, si bien que, si nous +n'avions pas su ce que c'était, nous aurions cru voir un mur tout droit, +de je ne sais quel marbre gris et blanc avec un mouvement fantastique. + +Et puis un peu plus loin, sur le brouillard gris noir de la rivière, +on voyait des bouffées de brouillard blanc, comme si le ciel, un ciel +d'orage, était descendu sous l'horizon. C'était superbe en somme: ça +donnait l'idée de l'Écosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient +des vallées, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux +allumés. Il faisait très doux. Henri[2] conduisait le cheval par la +bride sur le chemin tout rayé de glace, et je m'endormais en rêvant que +j'étais dans les Highlands. Arrivée à Gargilesse, je trouvai la maison +chaude, propre, commode au possible, toute petite qu'elle est; des +lits excellents, des armoires, des toilettes, enfin toutes les aises +possibles. La petite salle à manger de l'auberge est charmante, aussi +propre qu'un cabinet de restaurant propre, bonne cuisine. On a des +petites lanternes pour rentrer chez soi, et le village est beaucoup +moins sale qu'une rue de Paris, pour les pieds. + +Le lendemain, demi-brouillard et pas de soleil. Mais la terre assez +sèche et l'air assez doux. Promenade de deux heures, travail à la maison +et bésigue le soir. Le surlendemain, c'est-à-dire hier, même temps, +promenade de cinq heures. Nous avons passé sur l'autre rive et suivi +toutes les hauteurs, montant et descendant sans cesse. Nous avons +escaladé les crêtes des rochers vis-à-vis de l'endroit où nous avions +fait la friture au bord de l'eau. Là, il a fallu s'arrêter: la Creuse a +mangé le chemin. + +Enfin, ce matin, nous sommes partis par un soleil magnifique et un temps +assez froid. Somme toute, comme dit M. Letac[3], soleil ou non, hiver +ou été, le pays est toujours ravissant. Il est même plus beau en hiver, +plus vaste et mieux dessiné. Les silhouettes d'arbres et de rochers ont +plus de sérieux, le village est plus pittoresque, les petites cascades +glacées sont très amusantes. + +Nous avons vu la maison de Vergne[4], très amusante aussi, boîte à +compartiments; l'endroit est très joli. Je n'ai pas eu froid, je +me porte bien, voilà. Le pays est abrité et doux. Les sommets sont +_sibériens_, mais on n'y reste pas. + +Bonsoir, mon fanfan; dis-moi aussi ce que tu fais et ce que tu vois. + + [1] Le baromètre. + [2] Henri Sylvain, cocher de George Sand. + [3] Peintre décorateur, alors à Nohant. + [4] Le docteur Évariste Vergne, de Cluis. + + + + +CDXXII + +AU MÊME + + Nohant, 15 janvier 1858. + +J'ai oublié hier de te raconter le plus bel incident de notre voyage. Où +étais-tu pour consigner cette scène dans nos archives de la charge? Ça +n'est pas drôle à raconter, et c'était si drôle à voir, que j'en ris +encore en me le rappelant. Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain +veut allonger un coup de fouet à un gros cochon qui se trouvait sur le +chemin; la mèche du fouet s'enroule et se noue à la queue du cochon, qui +veut se sauver en faisant _coin coin!_ Sylvain tire, le cochon tire de +son côté. + +Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir +suivre la voiture; mais il est le plus fort, Sylvain est obligé de +lâcher prise: le cochon effaré s'enfuit, emportant le fouet. Nous +voilà obligés de courir après. Le cochon se sauve jusqu'au fond de sa +porcherie. La femme à qui il appartient court après, nous faisant des +excuses et des remerciements, on ne sait pas pourquoi. Le fouet était si +bien noué, que la femme, ne voulant pas le casser, tirait et dévissait +la queue de son cochon, en disant d'un air pénétré: «Vlà une chose +_émaginante!_» Sylvain, sur son siège, tout penaud et humilié, je crois, +de mon fou rire, jurait tous les _nom de Dieu_ de son vocabulaire. Au +bord du chemin, un grand paysan sec, pâle, grave, malade, je pense, +disait dans une attitude de philosophe en méditation: «Vlà une chose +qu'on voit pas souvent!» + +Et les femmes, sur leur porte, répétaient en choeur, d'un air ébahi: +«C'est-il _émaginant, c'te chouse-là!_ ça s'est jamais vu! j'compte +qu'on _zen verra pus jamais!_ C'est pour te dire aussi qu'avec la grande +voiture et les deux chevaux jusqu'à Cluis, où Henri, envoyé de la +veille, nous attend avec la petite voiture et la jument _camuse_, on +peut faire la route assez vite et sans avoir très froid. Nous avions +donné rendez-vous à Sylvain pour venir nous attendre à Cluis, au retour. +Ne crois donc pas que je ne me dorlote pas, malgré mes escapades. C'est +tout de même gentil, d'avoir été sur la pointe du Capucin le 12 janvier. +Il nous reste à voir ça dans les grandes eaux, ce doit être très beau +aussi. Je t'ai bien regretté. Il y avait dans le brouillard des choses +superbes, qu'on ne peut pas expliquer et qu'il faut voir soi-même. +C'était drôle aussi de voir les enfants, les chiens et les chèvres +traverser la Creuse gelée dans les endroits les plus profonds qui +résistent au dégel, pendant qu'à deux pas de là, elle bouillonne sur les +écluses pour passer ensuite sous ces glaces. Comme elle passe aussi +un peu dessus, les figures ont leur reflet très net dans cette petite +couche d'eau étendue sur la glace, et on croirait que tout cela marche +sur l'eau. Ces traversées d'enfants et de troupeaux au milieu du dégel +n'en sont pas moins dangereuses et assez effrayantes à voir. Les chiens +n'y font pas attention. Les petits moutards frappent la glace à coups de +sabot par bravade quand on les regarde. Les chèvres, arrivées au milieu +du courant, sont prises de frayeur et ne veulent ni avancer ni reculer. +Les moindres bruits, dans le brouillard du ravin et sur la Creuse prise, +ont une sonorité incroyable; d'une demi-lieue, on entend distinctement +une parole, ou un claquement de fouet. + + + + +CDXXIII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 10 janvier 1858. + +Cher ami, + +J'allais t'écrire quand j'ai reçu ta lettre. Moi aussi, je m'inquiétais +d'être si longtemps sans nouvelles de toi et de vous tous. Je vois que, +Dieu merci, tu prends patience avec une infirmité que je crois toujours +passagère, et qui cédera à la prolongation d'un bon régime et d'une +bonne santé. Tu reconnais que, depuis longtemps, tu négligeais l'état +général, et il faut bien qu'il se consolide un peu, avant que l'effet +partiel se produise. + +Tu auras gagné à cette cruelle épreuve de reconnaître le dévouement des +tiens et ton propre courage, plus que tu n'avais encore eu l'occasion de +le faire. Ce n'est pas une banalité creuse que le proverbe: «A quelque +chose malheur est bon.» Il est fait pour les coeurs d'élite qui le +comprennent, et le tien est de ceux-là. J'ai vu comme Eugénie et tes +enfants s'efforçaient délicatement d'en faire une vérité pour toi. Si +un temps d'ennui et de privations vaillamment supporté par toi, et +tendrement adouci par ta famille, doit servir à resserrer encore des +liens si doux, je suis sûre que tu en sortiras plus heureux encore que +tu ne l'étais auparavant. + +Sois sûr aussi que tous tes amis se préoccupent de toi vivement et que, +si tu les entendais parler de toi entre eux, tu verrais combien ils te +sont attachés. Au reste, nous sommes tous d'accord avec ton médecin pour +croire fermement qu'une fatigue ne peut pas produire un mal qui résiste +au repos. + +Je vois qu'on s'amuse autour de toi et que tu diriges toujours, en vrai +_Boccaferri[1]_ les amusements et les projets de la famille. Combien je +regrette d'être clouée au travail et de ne pouvoir aller vous applaudir! + +Mais chacun a ses liens bien serrés par moments! Je griffonne toujours +pour arriver à des jours de liberté qui s'envolent trop vite quand je +les tiens. C'est l'histoire de tous ceux qui tirent leur revenu de leur +industrie. + +Dans mes soirées d'hiver, j'ai entrepris l'éducation de la petite Marie, +celle qui jouait la comédie avec nous. De laveuse de vaisselle qu'elle +était, je l'ai élevée d'emblée à la dignité de femme de charge, que sa +bonne cervelle la rend très propre à remplir. Mais un grand obstacle, +c'était de ne pas savoir lire. Ce grand obstacle n'existe plus. En +trente leçons d'une demi-heure chacune, total quinze heures en un mois, +elle a lu lentement, mais parfaitement, toutes les difficultés de la +langue. Ce miracle est dû à l'admirable méthode Laffore, appliquée par +moi avec une douceur absolue sur une intelligence parfaitement nette. +Elle commence à essayer d'écrire et je prétends lui enseigner en même +temps le français. Elle sait déjà très bien ce que c'est qu'un verbe, et +comment il faut lire la fin des mots en _ent. Ils aiment ordinairement_, +etc. Quand tu auras des petits-enfants, je te communiquerai cette +méthode, que j'ai encore simplifiée et qui se comprend en un quart +d'heure. + +Il a fait un temps inouï de chaleur et de soleil. Nous avons de la +pluie aujourd'hui, après une sécheresse qui commençait à inquiéter nos +jardiniers. Je pense que vos bords de la Loire sont plus brumeux que +Nohant et le Coudray, qui ne peuvent attraper les nuages que par le bout +de la queue. + +Maurice est à Paris, lancé aussi dans les comédies de salon. Il paraît +que c'est la fureur à présent. Mais il n'a pas une petite besogne; car +il est investi aussi du rôle d'auteur de ces bluettes. En outre, il a +chez lui un théâtre de marionnettes et donne des soirées d'artistes. + +Paris est comme galvanisé aux approches d'on ne sait quelles crises +politiques ou financières que les pessimistes voient en noir. Ce stupide +et féroce _attentat_ a produit son inévitable effet. On a serré la +mécanique, et ce n'est pas le moyen de faire tourner les roues. Je crois +qu'il eût été beaucoup plus habile de montrer beaucoup de confiance à +une nation dont la majorité (et même l'opposition) éprouve un extrême +dégoût pour l'assassinat. Enfin le monde suit toujours les mêmes +chemins, et les mêmes fautes se recommencent dans tous les partis. +Espérons que les moeurs s'adouciront; je ne fais point de voeux pour la +nuance Orsini et Compagnie. Quand on pense que l'on pouvait avoir là un +de ses enfants écharpé par la mitraille, on ne plaint pas ceux, dont le +procès va s'instruire. Je voudrais bien savoir ce que diraient certaines +mères de famille trop spartiates de notre connaissance, si elles +recevaient une aussi cruelle leçon. + +D'ailleurs, toute conscience humaine se révolte contre le meurtre qui +sort de dessous terre. Batailles dans les rues, guerres civiles, émeutes +et coups d'État, c'est de la lutte de part et d'autre, et, comme dit la +chanson berrichonne: + + Y va voir qui veut, + En revient qui peut. + +Mais ces foudres qui rampent et qui sont de véritables guets-apens au +coin d'un bois, Dieu merci, la France ne les aime pas. + +Bonsoir, mon cher vieux. Embrasse pour moi toute la chère famille, et +dis-leur à tous combien je les aime. Je n'ai pas encore lu _le Fils +naturel_ de «mon fils»; car c'est ainsi que j'appelle et que s'intitule +avec moi l'auteur. C'est une belle, riche et généreuse nature, un +excellent enfant et un vrai talent. Sa pièce a-t-elle les défauts que +tu as trouvés à une première lecture? Toute chose a ses taches: les +tableaux de Raphaël en ont; leur plus grand défaut, à mes yeux, est même +de n'en avoir pas toujours assez, parce que je crois que, dans les arts, +le premier rang n'est pas à ce qui a le moins de défauts, mais à ce qui +a (nonobstant les défauts) le plus de qualités. On pourrait encore dire +ainsi: peu de qualités et peu de défauts, oeuvre sans valeur; beaucoup +de défauts avec beaucoup de qualités, oeuvre de mérite. + +Oui, j'ai été à Gargilesse par les jours les plus froids de janvier. +A midi, zéro à Nohant; deux degrés et demi au-dessous de zéro à +Gargilesse. Nous avons marché sur la Creuse gelée, c'était superbe. + + [1] Personnage du _Château des Désertes_. + + + + +CDXXIV + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 25 janvier 1858. + +Cher ami, + +Je reçois des épreuves du libraire qui imprime _Bois-Doré;_ ce doit être +la partie qui n'a pas été composée par _la Presse_ et corrigée par moi. +Comme ce libraire m'envoie deux exemplaires de ladite épreuve, je les +ai corrigées toutes deux et je vous en envoie une, afin que vous n'ayez +plus à vous en tourmenter. Pourtant, si fait, il faut que vous voyiez si +la fin de ce que j'ai corrigé pour _la Presse_ il y a deux mois, et le +commencement de ce que je vous envoie aujourd'hui s'accordent bien. + +Je m'étonne de n'avoir pas de vos nouvelles. Où en sommes-nous de nos +derniers accords sur _le Château des Étoiles?_ Je sais bien que tout ce +qui dépend de vous à mon égard sera accordé. Mais êtes-vous toujours le +maître? + +J'avance beaucoup dans mon travail et je crains de vous arriver trop +vite dans ma demande d'argent. Pourtant comment faire? Il est bien +entendu que, si cela ne se peut pas, vous me le direz bientôt et vous +n'en annoncerez pas moins un roman de moi, que je vous ferai plus tard, +quand vous en aurez besoin. + +Bonsoir et bonne santé. Maurice m'a dit que vous faisiez une pantomime. +Diable! monsieur, vous allez sur mes brisées! j'en ai fait beaucoup +autrefois. Mais j'ai été dépassée par d'autres auteurs sur le théâtre de +Nohant. Je retiens la vôtre: nous vous la jouerons quand vous viendrez +ici. + +A vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXV + +AU MÊME + + Nohant, 30 janvier 1858. + +Je suis contente, enchantée que vous soyez réinstallé à votre +feuilleton. L'horizon que vous avez vu en noir s'est éclairci et tous +vos amis en sont contents, moi surtout. + +Quant au _Château des Étoiles_, ça ne peut pas s'arranger comme ça. +Comment passerais-je l'été avec deux mille francs? Rappelez-vous Nohant: +il y a du monde et de la dépense! Pour m'arranger du budget que vous +m'offrez, il faudrait aller vivre à Gargilesse; ce qui ne serait pas +très désagréable, mais ce qui n'est possible que dans mes courts moments +de vie de garçon. Donc, cherchez un autre problème, cher ami, ou +dites-moi de chercher un autre titre à annoncer dans _la Presse_. +J'aurai largement le temps de vous faire un roman pour l'époque où vous +en aurez besoin, et je pense, d'ici à une quinzaine, vous dire mon +titre. + +Voilà, quant au _Château_ en question, l'ultimatum non de ma volonté, +mais de ma caisse. Livraison dans un mois ou six semaines et payement +intégral comptant (approximatif, bien entendu, sauf à nous tenir +mutuellement compte de la différence d'une petite somme). Publication +en septembre, en octobre au plus tard. Et cet arrangement m'est encore +onéreux, il retarde la vente au libraire de tout le temps qui va +s'écouler avant la publication dans le journal. C'est là tout le +sacrifice que je veux faire au plaisir très grand et très réel de +n'avoir affaire qu'à vous. + +En vous disant mes exigences, je sens bien qu'elles peuvent paraître +excessives à _la Presse_. Donc, je n'insiste que pour vous dire que je +voudrais bien faire autrement et que je ne peux pas. Répondez-moi donc +tout de suite, cette fois; car je reçois des offres, et il ne m'est pas +possible de ne pas y répondre dans peu de jours. + +Bonsoir, cher ami. _L'attentat_ me chagrine beaucoup: il va faire +redoubler de rigueur contre une foule de gens qui n'y ont pas plus +trempé que vous et moi. C'est ainsi que l'histoire humaine suit son +cours toujours dans les mêmes errements et les mêmes fatalités. + +A vous de coeur. Vous avez reçu les épreuves, n'est-ce pas? + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXVI + +AU MÊME + + Nohant, 18 février 1858. + +Cher ami, puisque _la Presse_ a publié le titre du _Château des +Étoiles_, dans le premier numéro de sa réapparition, et avant que nous +ayons pu nous entendre définitivement sur l'époque du payement, je ne +veux pas vous donner un démenti, et il faut conserver ce titre. J'en ai +donné un autre au roman actuel; avec de légères modifications, il n'y +sera plus question d'_étoiles._ Je vais donc en disposer, conformément +à votre entretien avec Emile Aucante, et conformément à son désir, vous +laisser le titre que vous avez annoncé. Annoncez donc; vous aurez le +roman l'automne prochain, si vous êtes toujours à _la Presse_. La fin +des _Bois-Doré_ a-t-elle satisfait le public? vos abonnés avaient-ils +repris goût à ces pauvres abandonnés depuis deux mois? c'est douteux. +Moi, ici, je ne sais rien et n'ai le temps de rien savoir. + +Il me semble que _la Presse_ se tire assez habilement de la situation +qui lui est faite et que Guéroult et M. Castille ne manquent pas de +_savoir-dire._ Vous voyez souvent Guéroult, je présume; faites-lui +toutes mes amitiés; c'est un de mes anciens _bons camarades_. + +Si vous voyez madame Arnould, dites-lui que je crois qu'elle ne m'aime +plus, car elle ne me donne pas signe de vie. + +Bonsoir, cher ami; je suis contente de la solution que j'ai pu trouver +pour nos _titres_ de roman. Ça arrange tout. A vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXVII + +A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS + + Nohant, 3 mars 1858. + +Quelqu'un vous dit-il, cher monsieur, ce que je vais vous dire? +Peut-être que non. Ces Parisiens sont si blasés sur leurs richesses; ils +sont d'ailleurs distraits par tant d'événements non littéraires et ils +ont si peu le temps de vivre, qu'ils prennent leur plaisir sans songer +à le signaler. Moi, au fond de ma solitude, je ne suis pas sans +préoccupation et sans soucis; mais, enfin, j'ai le temps de savoir ce +que je lis et je peux prendre celui de le dire sur un bout de papier à +ceux que je n'ai pas le plaisir de voir autour de moi. + +Donc, je veux vous dire que vos feuilletons me paraissent de plus en +plus des chefs-d'oeuvre comme fond et comme forme. Ce ne sont pas des +feuilletons, ce sont des écrits sérieux à méditer, des choses pleines de +choses à chaque ligne, et dont la forme un peu débarrassée du trop grand +luxe d'épithètes qui en gênait autrefois l'allure, devient incisive, +claire et frappante, sans cesser d'être d'un brillant à éblouir. Le +dernier article, sur _la Fille du millionnaire_, m'a paru valoir un gros +livre. Moi qui ne joue pas à la Bourse et qui ne fais pas de pièce, j'ai +été aussi intéressée à votre démonstration que si j'étais l'auteur ou le +millionnaire. + +Déjà vous aviez émis des idées très lumineuses sur ce sujet à propos de +_la Bourse_ de Ponsard: vous voyez que je vous suis. Je ne connais pas +assez le mécanisme de l'argent pour savoir si vous soutenez une thèse +qui ne prête en rien à la réplique; mais, telle qu'elle est, elle est +d'une clarté, d'une vigueur qui mérite l'examen des esprits les plus +sérieux et qui doit laisser une page importante dans l'histoire +économique. + +Quand vous touchez à l'histoire, du reste, sous quelque aspect que ce +soit, vous esquissez et peignez de main de maître. Il y a là le grand +dessin et la grande couleur. J'espère toujours que vous nous ferez un +livre entier, un livre d'histoire; il le faut! nous n'avons plus de ces +historiens qui étaient en même temps des modèles de forme et qui étaient +aussi bien de grands poètes que d'utiles chroniqueurs. Il y a de très +grands talents; Louis Blanc est le plus beau de forme, parmi les jeunes. +Mais on peut encore autrement, et vous montrez une individualité si +belle, que c'est un devoir de vous le dire. On ne se connaît jamais bien +soi-même, peut-être ne savez-vous pas le prix des perles que vous donnez +aux abonnés. + +Ne me répondez pas, c'est toujours ennuyeux et embarrassant de répondre +à des éloges. Les miens ne veulent pas de remerciement, ils sont trop +sincères pour cela. Prenez que vous m'avez rencontrée dans une allée de +jardin et que nous avons causé cinq minutes. + +Tout à vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXVIII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME) + + Nohant, 12 mars 1858. + +Chère Altesse impériale, + +J'ai reçu amicalement votre envoyé. Je ne savais rien: je n'aurais pas +voulu que mon pauvre ami s'adressât à vous qui avez tant à faire et qui +faites plus que vous ne pouvez. Cependant, puisque ce brave coeur à eu +confiance dans le vôtre, sans connaître votre situation, vous n'avez pas +voulu qu'il eût espéré en vain et vous êtes un ange, voilà qui est bien +certain. Vous placez, du reste, votre confiance dans un bien digne +homme, vous le sauvez d'une situation où l'a mis son inépuisable +charité, et sur laquelle spéculaient de mauvaises gens. Il en est comme +fou de reconnaissance et de joie, et, moi, j'en suis profondément +attendrie; car, bien que vous lui disiez que c'est tout simple, je +sais bien que les questions d'argent ne sont pas simples du tout en ce +moment, dans quelque proportion qu'elles nous touchent. Tenez, vraiment +vous êtes un être que l'on doit chérir autant qu'on l'estime, et la +manière dont vous faites les choses est sublime de simplicité, puisque, +vous voulez que ce soit simple absolument. + +Moi, je vous remercie pour mon compte: vous m'ôtez un des gros chagrins +de ma pauvreté; car je voulais racheter le petit avoir de mon pauvre +vieux voisin pour le lui laisser, et je ne pouvais pas! + +Soyez-en donc béni et croyez que je vous en aime davantage, si c'est +possible. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXIX + +AU MÊME + + Nohant, 25 mars 1858. + +Chère Altesse impériale, + +Je suis navrée du résultat général encore plus que de mes peines +personnelles. Mais, en suivant votre devise: «Faire ce qu'on doit sans +regretter sa peine et sans connaître le dépit d'échouer,» je sentais +bien d'avance qu'il ne fallait pas espérer, et que les mauvais conseils +étaient trop nombreux autour de celui dont l'état est d'être abusé. Je +vous ai encore écrit hier; c'est ce matin seulement que j'ai reçu votre +lettre et celle de l'empereur. + +Il n'y a donc plus rien à faire. Tout ce qui était possible, vous +l'avez fait. Dieu vous en tiendra compte. Il vous en tient compte déjà, +puisqu'il vous rend votre excellent père, votre meilleur ami. C'est la +pensée qui m'est venue tout de suite, en suivant dans les journaux +les bulletins de sa santé. Je me suis dit que, pendant ces jours +d'inquiétude, vous aviez pensé à ceux qui souffraient, et que cela vous +avait porté bonheur. + +Nos amis ont dû partir aujourd'hui. Comment? avec quels égards ou +quelles duretés? je ne le sais pas encore. Je ne peux pas aller auprès +d'eux leur serrer la main. On dirait que c'est une _manifestation_. Je +les crois résignés et courageux. Je suis sûre au moins d'une chose: +c'est qu'ils demandent à Dieu de les garder dans cette religion de +douceur et d'humanité quand même, qu'à travers tant de chagrins, nous +nous conseillons les uns aux autres depuis dix ans. Je n'ai pas pu leur +dire directement ce que vous avez tenté et affronté pour eux; mais ils +l'ont bien deviné, et leur coeur s'en souviendra dans l'exil. Ils sont +purs des projets subversifs et des trahisons dont on les accuse, c'est +là leur consolation. + +Et, toute la journée, tous les jours, j'ai parlé de vous, avec mon +fidèle tête-à-tête. Nous nous disions combien sont imprévues les +éventualités de ce monde, et, tout souffrant, tout comprimé, tout peiné +que vous êtes, nous ne vous désirions pas la funeste tâche d'avoir à +gouverner un jour une société quelconque, en quelque lieu du monde que +ce fût. + +C'est un accès de misanthropie bien naturel que de désespérer d'une +époque où on trouve tant de délateurs, de calomniateurs et de +persécuteurs. On se met à chercher sur la terre un coin où on ait la +liberté d'être honnête homme, et on est tenté d'aller, comme Alceste, le +chercher au milieu des bois. + +Enfin, prenez courage, vous qui êtes jeune, et qui verrez peut-être une +meilleure génération grandir sous vos yeux. Si quelque chose doit vous +réconforter, c'est que vous serez compris et aimé de tout ce qui vaut +encore quelque chose. + +Bien à vous de coeur et d'affection. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXX + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A TURIN [1] + + Nohant, 17 avril 1858. + +J'ai été bien contente d'avoir enfin de vos nouvelles, cher ami. +Donnez-m'en souvent, je n'y vois pas le moindre inconvénient pour moi; +il y en aurait, que je m'en soucierais peu. + +J'aspire à pouvoir m'en aller; le Piémont est mon Italie de +prédilection, et je vous envie d'être là. Vous vous étonnez sans doute +de mon spleen; il est réel et profond. Je sais bien que tout passe et +que les situations les plus tendues se détendent par leur excès même; +mais je vieillis, et, pour le peu d'années valides qui me restent, j'ai +soif de repos et de douceur dans les relations. Vous éprouvez déjà que +celles de là-bas sont plus cordiales et plus confiantes qu'elles ne +peuvent l'être chez nous désormais. Vous ressentirez chaque jour +davantage combien l'Italien du Nord est aimable, vivant et généreux. + +J'ai envoyé tout de suite votre lettre à Angèle et je l'ai vue ce soir: +elle revenait du Coudray. Soyez sûr que sa _vaillance_ est à la hauteur +des chagrins et du devoir de sa situation; elle est active et résolue. +Fallût-il beaucoup souffrir pour vous suivre, elle souffrirait sans +se plaindre. Mais, Dieu merci, si vous l'appelez, elle n'aura pas à +regretter le pays, du moins en tant que pays. On regrette toujours +ses amis; mais on en fait aisément de nouveaux à vos âges, et vous en +trouverez dans ce pays de liberté. Vos _fanfants_ auront, certes, un +meilleur climat qu'à la Châtre, et ils deviendront plus forts et plus +beaux encore sous ce beau ciel. Je parle comme si votre exil devait +durer longtemps, chose que je ne crois pas; mais je parle comme si +j'étais à votre place, parce que j'ai gardé du Piémont un si cher +souvenir, que, si je m'y installais une fois, il me semble que je n'en +voudrais plus revenir de sitôt. + +J'ai vu aussi, ce soir, les Duvernet, à qui j'ai fait part de votre +lettre. Charles a toujours l'espérance de guérir, et il semble, aux +prescriptions de son grand oculiste, qu'il y ait, en effet, une chance +encore à espérer. Dans tous les cas, il ne s'affecte pas autant que nous +le craignions. Il se distrait en dictant des opuscules littéraires qui +l'amusent. Il a pris très vite l'habitude de dicter, et c'est, pour lui, +un plaisir assez vif, et dont il parle avec feu. Il aime à faire lire +ses petites comédies, et, comme de juste, nous les écoutons avec +beaucoup d'intérêt et d'encouragement. + +J'ai reçu des nouvelles de Francoeur[2]. Il a fait, je crois, un rude +voyage. Mais enfin il respirait librement quand il m'a écrit, et son +moral n'était nullement affecté. Il était à Philippeville, ne sachant +encore où on le fixerait, et comptant trouver à travailler partout, vu +le bon accueil des populations. Les autres étaient aussi arrivés à bon +port. + +Courage, mon enfant! Souffrir est notre état, et il faut bien l'accepter +sans regret, puisque de certaines satisfactions de bourse et de ventre +ne sont pas de notre goût. La vie n'est pas arrangée pour que ceux qui +mettent l'esprit au-dessus de la matière ne souffrent pas: ce sont les +revenants-bons d'une situation que nous avons acceptée d'avance, le jour +où nous avons cru à l'esprit de Dieu agissant dans l'humanité; et nous +savions bien que nous serions payés dans ce monde en calomnies et en +actes de rigueur, tant que l'humanité repousserait Dieu. C'est là son +mal. Le genre humain est à la violence, aux attentats mutuels; et à ceux +qui les réprouvent et qui rêvent la fraternité, on répond: «Bah! ce +n'est pas possible, vous ne pouvez pas ne pas haïr.» + +Triste temps, mon Dieu! Mais perdrons-nous la foi? Non certes! ne nous +repentons jamais de n'avoir pas mérité ce que nous souffrons. C'est +dans une conscience solidement pieuse que nous trouverons le remède au +découragement, et je me bats contre la tristesse qui s'est emparée de +moi, en me disant à toute heure: «Qui peut m'empêcher d'aimer et de +croire?» + +Comptez, cher enfant, que l'éloignement ne changera pas le coeur de vos +amis et que le mien vous bénit tendrement et maternellement. + +G. SAND. + + [1] Alors en exil, par suite des proscriptions qui eurent lieu après + l'attentat d'Orsini. + [2] Jean Patureau, interné en Algérie. + + + + +CDXXXI + +AU MÊME + + Nohant, 23 avril 1858. + +Cher enfant, Angèle m'envoie votre lettre du.... sans date, celle où +vous exprimez de l'inquiétude et de l'impatience de n'avoir pas de nos +nouvelles. J'espère qu'à présent tout vous est arrivé et que, s'il y a +eu retard, la cause doit être attribuée par vous à toute autre chose que +la négligence. J'ai envoyé, il y a quelques jours, le lendemain de votre +lettre à moi, une longue lettre de moi pour vous à _Sol_[1]; l'avez-vous +reçue? Quant à Angèle, elle n'a fait, je crois, que vous écrire depuis +votre départ. Mais il fallait s'attendre à cette épreuve des premiers +envois. Quand on se sera bien assuré que vous ne vous entretenez pas de +politique, on laissera aller ses lettres. + +Soyez donc en repos, tout votre monde va bien et s'apprête, je pense, +à vous rejoindre. Personne ne vous oublie, on pense à vous et on vous +aime. _Sol_ s'apprête à partir le 26, dit-elle; elle est souffrante et +je l'engage bien à attendre deux ou trois jours de plus. Je ne sais si +elle m'écoutera. + +Le printemps est splendide ici, cette année. La nature semble se rire de +nos douleurs. Mais elle doit être encore plus belle là-bas. Vous ne me +parlez pas de l'aspect des environs. Je pense bien que vous n'avez pas +encore eu le temps de les parcourir; mais, de la ville, on voit, je +crois, le cadre des montagnes. Parlez-m'en et décrivez-le-moi un peu. +J'ai tant d'envie d'aller vous rejoindre! Mais je ne peux pas encore, +et toute la campagne que je vais faire se bornera, pour le moment, à +Gargilesse. Il n'y a rien de nouveau, que je sache, au pays; l'épidémie +quitte la ville et sévit à Saint-Martin. + +Francoeur est à Guelma, par Bone, province de Constantine, Algérie. +C'est l'adresse qu'il me donne comme définitive. Il a trouvé de +l'ouvrage tout de suite. Il est libre, _dans la commune;_ mais cette +commune est, dit-il, grande comme tout le département de l'Indre. Le +pays est admirable. Il paraît enthousiasmé de cette nature féconde, et +résigné avec la force d'âme que lui donne son inaltérable douceur. Artem +Plat est là aussi, et espère trouver de l'occupation comme médecin. Si +vous leur écrivez, vous leur ferez grand plaisir. + +Bonsoir, cher et bien-aimé enfant. Ne soyez plus inquiet. + +Remerciez pour moi le comte Alfieri des sympathies qu'il vous témoigne, +et madame Cornaro de celles qu'elle veut bien avoir pour moi. + + [1] Abréviatif de Solange. + + + + +CDXXXII + +AU MÊME + + Gargilesse, 30 mai 1858. + +Mon cher enfant, vous êtes bien aimable de m'écrire de bonnes longues +lettres, et, moi, je n'osais pas vous écrire, vous voyant écrasé de +correspondances; mais sachez bien, une fois pour toutes, que vous n'avez +à me répondre que quand vous avez le temps, quand c'est un plaisir et +non une fatigue. + +C'était de très bonne foi, et nullement pour vous dorer la pilule que je +vous enviais votre lieu d'exil. Dans mes souvenirs, ce pays est resté +un beau rêve, et puis je vois que je suis l'opposé de vous, en fait +de goûts pour la nature. J'ai la passion des grandes montagnes, et je +subis, depuis que je suis au monde, les plaines calcaires et la petite +végétation de chez nous avec une amitié réelle, mais très mélancolique. +Mon foie gémit dans cet air mou que nous respirons, et j'y deviens le +boeuf apathique qui travaille sans savoir pour qui et pour quoi. Quand +je peux sortir de là, ce qui est maintenant bien rare, quand je peux +voir des sommets neigeux et des précipices, je change de nature, mon +foie disparaît, mon travail s'éclaire en moi-même et je comprends +pourquoi je suis au monde. Je ne prétends pas expliquer le phénomène, +mais je l'éprouve si subit et si complet, que je ne peux pas le nier. + +Et puis j'ai la haine de la propriété territoriale, je m'attache tout au +plus à la maison et au jardin. Le champ, la plaine, la bruyère, tout ce +qui est plat m'assomme, surtout quand ce _plat_ m'appartient, quand je +me dis que c'est à moi, que je suis forcée de l'avoir, de le garder, de +le faire entourer d'épines, et d'en faire sortir le troupeau du +pauvre, sous peine d'être pauvre à mon tour; ce qui, dans de certaines +situations, entraîne inévitablement la déroute de l'honneur et du +devoir. + +Donc, je ne tiens pas à ma terre et à mon endroit, et, quand je suis sur +la terre et dans l'endroit des autres, je me sens plus légère et plus +dans ma nature, qui est d'appartenir à la nature, et non au lieu. Comme +je vous sais très poète, je m'imaginais donc que le grand pays, le +nouveau, la montagne, le parler que l'on ne comprend pas (musique +mystérieuse qui vous jette dans un monde de rêveries et vous fait croire +parfois qu'on entend des dialogues et des chants superbes, à la place +des plates réalités que l'on entendrait si on comprenait), je me +figurais enfin que tout cela vous étourdirait sur le chagrin des +séparations momentanées et sur la vive contrariété de laisser en place +les affaires personnelles, c'est-à-dire les devoirs domestiques. Mais +tout cela ne vous a pas distrait et vous vous laissez aller à la +nostalgie, sans songer que c'est nous, les _enfermés_ de France, qui +sommes les plus attrapés, puisqu'on fait la solitude autour de nous, en +nous disant: «Restez là! vous n'avez pas mérité de partir....» + +Je reprends à Nohant (7 juin) cette lettre commencée et même finie +à Gargilesse, mais dont toute la fin est non avenue. Je voulais +l'_emporter_ à la Châtre; mais, mon séjour là-bas s'étant un peu +prolongé, j'ai voulu ne pas vous envoyer mon griffonnage avant d'avoir +vu Angèle et les petits, afin de vous parler d'eux, et de faire que ma +lettre vous soit agréable. Je les ai donc vus ce soir, ou hier soir +(car il est une heure du matin) et je les ai trouvés tous quatre beaux, +frais, rosés, gentils à croquer; Georges très drôle et faisant la +conversation d'une façon très comique. Il est trop mignon entre les deux +petites qu'il mène, chacune d'une main, dans les allées pleines de roses +de votre petit jardin. + +La jolie nièce[1] (fille de Valérie) était avec eux, gracieuse et +élégante comme toujours. Tout ce petit monde, si beau et si paré +(c'était la Fête-Dieu, je crois), me faisait penser qu'il y a des gens +plus navrés que vous, mon pauvre enfant! Vous reverrez tout cela, et, +moi, je n'élèverai plus rien sur mes genoux, que les enfants des autres. +Sol a fini la vie de ce côté, et Maurice semble ne vouloir jamais la +commencer. Et puis, d'ailleurs, aimerais-je les nouveaux comme j'aimais +celle[2] qui est allée si loin, si loin, que je ne la rejoindrai pas +dans ce monde? + +Mais parlons de vous et de cette Belgique où vous voilà, je le vois, +décidé tout à fait à aller. Angèle m'apprend que c'est arrangé. Donc, +adieu mes projets d'Italie; car je ne crois pas qu'on me permette +d'aller vous voir là-bas. Et puis ce milieu qui est enragé de _pouvoir_ +et qui n'est pas socialiste du tout, ne me va guère. Enfin, vous le +voulez! Vous avez sans doute de fortes raisons tout à fait en dehors de +la politique, et je m'imagine les deviner, et, si je devine bien, hélas! +vous n'avez peut-être pas tort. Ce qui me console, c'est que, si l'hiver +endommage les enfants, vous retournerez vite à Aix, où je m'imaginais +que vous seriez bien tout à fait. Ne vous fermez point cette porte +au moins, je vous en supplie! ne quittez pas M. de Cavour sans +remerciements et sans lui dire que des affaires personnelles vous +appellent ailleurs, mais que vous reviendrez probablement réclamer son +bon vouloir. Cela ne coûte rien et n'engage à rien. + +Bonsoir, mon cher enfant; j'espère avoir de vos nouvelles avant que vous +quittiez Turin, et je me hâte de fermer ma lettre pour qu'elle ne tourne +pas à l'_in-octavo_, et qu'elle vous parvienne avant votre départ. + +À vous bien tendrement. + + [1] Madame Tournier, petite-fille de Jules Néraud. + [2] Jeanne Clésinger, sa petite-fille. + + + + +CDXXXIII + +A MADEMOISELLE LEROYET DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 5 juin 1858. + +Il n'y a pas, je crois, d'âme plus généreuse et plus pure que la vôtre, +et elle ne serait pas sauvée! Ce dogme catholique vous tue, et, si je +vous dis qu'il faut en sortir, vous n'aurez peut-être plus ni amitié +pour moi, ni confiance. Pourtant, c'est ma conviction, le dogme de +l'enfer est une monstruosité, une imposture et une barbarie. Dieu, qui +nous a tracé la loi du progrès et qui nous y pousse malgré nous, nous +défend aujourd'hui de croire à la damnation éternelle; c'est une impiété +que de douter de sa miséricorde infinie et de croire qu'il ne pardonne +pas _toujours_, même aux plus grands coupables. + +Je vous croyais autrefois heureuse par la foi catholique, et les +croyances douces et tranquilles dans les belles âmes me paraissent si +sacrées, que je vous disais: «Allez à tel prêtre, ou à tel philosophe +chrétien, ou à tel ami qui vous semblera propre à vous rendre l'ancienne +sérénité où vos nobles sentiments ont pris naissance et force.» + +Mais voilà que le doute est entré en vous, et que la voix du prêtre vous +jette dans une sorte de vertige. Quittez le prêtre et allez à Dieu, qui +vous appelle, et qui juge apparemment que votre âme est assez éclairée +pour ne pouvoir plus supporter un intermédiaire sujet à erreur. + +Ou, si l'habitude, la convenance, le besoin des formules consacrées vous +lient à la pratique du culte, portez-y donc cet esprit de confiance, de +liberté et de véritable foi qui est en vous. Préservez-vous de cette +idée fixe qui vous ronge et qui vous éloigne de Dieu. Dieu ne veut pas +qu'on doute de soi-même, car c'est douter de lui. Votre pauvre Agathe +était bien touchante et vous avez été son ange gardien. Pour cela seul, +vous avez mérité que Dieu vous aime particulièrement et vous retire +de vos doutes; mais il faut aider à la grâce, et c'est ce que vous +ne faites pas quand vous laissez ces fantasmagories de néant et de +perdition vous envahir. C'est cela qui est coupable, et non pas les +actions de votre vie ni les élans de votre coeur. + +Je vous disais, il y a quelques années: _Allez à Paris!_ mais Paris est +devenu un gouffre de luxe et de vie factice, et vous avez laissé passer +du temps. Chaque année, a nos âges, rend plus pénible le changement de +régime et d'habitudes. Seulement vous devriez aller à Paris de temps en +temps, ne fut-ce que quelques jours chaque année. Vous aimez les arts, +la musique, tout cela vous serait bon et dissiperait ces vapeurs que la +vie monotone engendre fatalement. C'est de la distraction et l'oubli de +vous-même qu'il vous faut. + +Croyez bien, mademoiselle, que je suis reconnaissante et honorée de +votre amitié et que je vous suis sincèrement et fidèlement dévouée. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXXIV + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 10 juin 1858. + +Mon enfant, + +J'ai commencé ton album fantastique[1] et j'ai reçu tes dernières +lithographies. Il me faut savoir un dernier point: c'est si l'éditeur +et toi avez adopté un ordre de classement pour les sujets. Dans ce cas, +numérote de mémoire tes douze planches et envoie-moi cette liste. Sinon, +j'aimerais mieux classer moi-même pour donner de la variété et une +espèce de lien. Tu n'as pas répondu à Manceau pour les _fac-similé_[2] +sur lesquels il t'a écrit en te demandant réponse. Peut-être recules-tu +devant le temps qu'il juge nécessaire et qui manque chaque jour +davantage, à mesure que les pourparlers se prolongent. Moi, j'avoue que +je ne vous verrais pas tous deux, sans un peu d'effroi, entreprendre ce +piochage enragé, le couteau sur la gorge. Et puis, quoi qu'il en dise, +lui, je crains qu'en travaillant comme deux forçats, vous n'arriviez +pas; car il ne me paraît pas prévoir le chapitre des accidents, qu'il +faudrait toujours faire entrer en ligne de compte. Je ne crois pas qu'il +puisse faire toute la besogne sans ton aide, et ne seras-tu pas rebattu +de ce même travail dont tu _sors d'en prendre?_ + +Émile me dit que l'on cherche des combinaisons. Eh bien, puisque ce +n'est pas conclu, je pense aussi à ma part de travail. Je ne recule +pas, pour te rendre service, devant l'ennui des recherches et le peu de +plaisir de ce genre de récréation; mais, vu la quantité de texte que +l'on demande, je suis très inquiète, et crains de ne pas arriver à bien. +C'est déjà beaucoup qu'un album de moi, genre fantastique! Un second, +si le premier n'a pas grand succès comme texte, ne sera-t-il pas mal +accueilli? souviens-toi que le public m'a toujours assez peu secondée, +et souvent lâchée tout à fait, dans les tentatives que j'ai faites pour +sortir de mon genre. + +Il a beaucoup sifflé _Pandolphe_, qui nous paraissait gai et gentil, +et qu'il n'a pas trouvé amusant du tout. Cela ne m'a pas encouragée à +reprendre cette veine. Depuis huit jours, je ne fais que penser à ce que +je pourrai dire sur ces personnages[3], qu'il faudrait si bien trousser, +et je crois qu'il y faudrait un chic et une crânerie qui ne sont ni de +mon sexe ni de mon âge. C'est Théophile Gautier ou Saint-Victor qui +feraient le succès d'un pareil album. A leur défaut, Champfleury +vaudrait encore mieux que moi. Le _nom_ même vaudrait mieux. «Ah! un +album de Champfleury? ça va être amusant!--Tiens, un album de madame +Sand? Oh! madame Sand n'est pas gaie: ça va être aussi ennuyeux... que +_Pandolphe, Comme il vous plaira,_ etc. Ce n'est pas son affaire, les +masques!» + +J'entends cela d'ici, et, comme il ne s'agit pas de moi là dedans, que +j'enterrerais ton travail sous la chute du mien; j'en suis très inquiète +et je crains d'en être d'autant plus paralysée. Songes-y bien, la chose +faite par un autre coûterait moins cher,--grande considération pour +l'éditeur et pour toi!--et aurait, à coup sûr, beaucoup plus de succès. +Réponds-moi sur tout cela. Champfleury a donné sa clientèle à Émile. +Émile arrangerait ça tout de suite avec lui, ou avec Gautier, ce qui +vaudrait encore mieux. + +J'aime beaucoup les marins couverts de neige qui s'éventent avec leur +chapeau. Ici, voilà enfin de la fraîcheur et un peu de pluie; _beaucoup +de bruit pour rien_, c'est-à-dire quatre heures de tonnerre pour trois +gouttes d'eau. + +Bonsoir, mon Bouli; je te _bige_ mille fois. + + [1] Les _Légendes rustiques_. + [2] A propos des gravures de _Masques et Bouffons_. + [3] Ceux de _Masques et Bouffons_. + + + + +CDXXXV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 19 juin 1858. + +J'ai reçu _le Frère et la Soeur_[1], et cela m'a rappelé une grosse +rancune que j'ai eue et qui me revient contre les directeurs de +l'Odéon[2]; des amis pourtant, et de braves amis à tout autre égard, +mais qui, après m'avoir positivement promis _dix fois_ de faire jouer +cette pièce, n'ont jamais _su pouvoir_, tandis qu'ils se laissaient +imposer, par toute sorte de considérations de position et de +camaraderie, une foule d'oeuvres infiniment moins bonnes. Et leur +direction a fini sans qu'ils aient trouvé place pour cette chose si +courte et si facile à monter! Ils sont à l'Opéra maintenant. + +Enfin, voilà votre oeuvre imprimée! Merci de la dédicace, mon cher +enfant. Je trouve la pièce très améliorée, et, en ne me plaçant plus au +point de vue de la représentation, je retire ma critique et j'en trouve +la lecture très attrayante. Vos personnages causaient avec un peu trop +de recherche pour la scène. Dans un livre, c'est autre chose: on parle +comme on veut parler, et c'est cette grande liberté du livre, ce grand +esclavage de la mise en scène qui m'ont fait revenir au roman avec +plaisir, sauf à essayer plus tard de retourner au théâtre si le coeur +m'en dit. + +Il y a bien longtemps que je ne vous ai donné de nos nouvelles. Nous +avons eu de gros chagrins dans ce dernier coup de main qui nous a +encore jeté hors de France plus d'un de nos meilleurs amis, _coupables_ +apparemment de s'être tenus tranquilles.--J'en ai été malade de chagrin +et d'indignation.--Mais on ne doit pas parler de cela, si on veut que +les lettres parviennent. Je présume d'ailleurs que, chez vous, les +choses se sont passées de même. + +Maurice est encore à Paris, occupé de travaux que je donne au diable; +car j'ai faim et soif de le voir. Il va arriver j'espère... Sol... est +à Turin, où elle se remet très bien de sa santé détraquée. Emile est à +Paris, créateur d'une agence excellente, dont il devait vous envoyer +le prospectus. Vous ne m'en parlez pas; donc, je vous l'envoie et vous +engage à lui donner votre clientèle. Je pense qu'il réussira et qu'il +rendra de grands services aux artistes par son intelligence, son +honnêteté et sa connaissance des affaires. + +Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tendrement tous trois. Je suis +contente que _Christian Waldo[3]_ vous Amuse. + + [1] Pièce de Charles Poncy. + [2] Alphonse Royer et Gustave Waëz. + [3] _L'Homme de neige_. + + + + +CDXXXVI + +A M. FERRI-PISANI, A PARIS + + Nohant, 28 juin 1858. + +Monsieur, + +Je suis chargée par Maurice, qui s'honore de votre sympathie, de vous +parler d'une grande affaire que je viens de me faire expliquer par lui +et par une personne fondée pour en poursuivre la réalisation. + +C'est une très grande et importante question, qui déjà, je le présume, +est à l'étude entre vos mains, si vos fonctions auprès du prince +comportent maintenant, comme je l'espère, l'examen des questions vitales +de l'Algérie. Je crois donc qu'il est absolument inutile que je vous en +entretienne, d'autant que cinq minutes de votre attention sur les pièces +vous auront donné plus de lumière qu'un volume de moi. + +Cependant, si, au milieu du hourvari de l'installation et des +importunités des solliciteurs, cette affaire ne se présentait pas vite, +sous vos yeux, elle pourrait courir à la mauvaise solution qu'elle a +déjà subie et qu'il appartient au prince de ne pas sanctionner sans un +sévère examen. + +Il s'agit des intérêts d'une population entière, d'une illégalité à +ne pas consacrer, et des intérêts de l'État, engagés dans une dépense +inutile de beaucoup de millions. Donc, il s'agit, avant tout cela, des +intérêts moraux du prince et d'un des premiers devoirs de la mission +qu'il vient d'accepter. Voilà pourquoi j'ai pris tout de suite à coeur +cette question dès qu'elle m'a été exposée; et, comme il importe +beaucoup qu'elle soit une des premières qu'il examine, je vous demande +d'écouter, pendant dix minutes seulement, mon ami Émile Aucante, qui la +connaît à fond et qui sait parfaitement la résumer en peu de mots. C'est +un homme sérieux qui sait la valeur du temps et une conscience à l'abri +de toute préoccupation personnelle. Ce qu'il est chargé de demander est +un bienfait général, et non point une faveur particulière; c'est une +enquête, c'est un travail et une décision ministérielle; c'est le +redressement d'une erreur qui intéresse trente mille habitants de +l'Algérie. + +Les pièces ont été présentées à l'empereur, trop récemment pour avoir +obtenu une solution. Il dépendra peut-être de vous qu'elles ne subissent +pas l'agonie de leur numéro d'ordre, et qu'elles prennent la place qui +leur appartient par leur importance. + +Je vous demande pardon de ne pas mieux savoir me résumer moi-même, et de +vous dire cela en trop de mots. Mais il n'en faut qu'un pour vous dire +l'amitié qu'on se permet d'avoir ici pour vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXXVII + +A M. FRÉDÉRIC VILLOT, A PARIS + + Nohant, 4 septembre 1858. + +Cher monsieur, + +On me prie de faire passer sous les yeux de Son Altesse une nouvelle +note relative à l'affaire du chemin de fer de Blidah. Cette note me +paraît trop sérieuse pour ne pas être soumise à ses réflexions, et +j'espère que le grand événement administratif de la suppression du +gouvernement général va donner au prince la liberté de faire justice. + +Je me réjouis beaucoup, sous tous les rapports, de cette augmentation +nécessaire de son autorité. J'espère qu'il pensera à mes pauvres amis +littéralement _déportés_ en Afrique. Parlez-lui, je vous en supplie, +de _Patureau-Francoeur_, qu'il avait déjà sauvé, et que le farouche +ministère de la dernière réaction a exilé, interné en Afrique, dans un +climat impossible, où le plus courageux des ouvriers ne trouve pas à +gagner sa vie. Pendant ce temps, sa femme et ses cinq enfants meurent de +faim. Et c'est un homme d'élite, comme caractère et comme intelligence, +que ce Patureau. Il _haïssait_ l'attentat, il s'abstenait de toute +opinion d'ailleurs, ayant tout sacrifié au devoir de nourrir sa famille. +On l'a martyrisé dans un cachot, puis envoyé comme un ballot dans le +plus rigoureux exil, à Guelma. + +J'ai demandé au prince si je devais m'adresser au nouveau ministre ou à +l'empereur lui-même, pour obtenir que cet ouvrier _précieux_, cet ami +dévoué, nous fût rendu; ou, _tout au moins_, si on pouvait le faire +libre sur la terre d'Afrique, afin qu'il pût trouver de l'ouvrage et +faire venir sa famille auprès de lui. Le prince, ordinairement si exact +et si bon pour moi, ne m'a pas répondu. + +Je n'ose pas l'importuner. D'une part, il doit être très occupé; de +l'autre, je lui ai peut-être déplu, en lui disant que je resterais +l'amie d'une personne très affligée qui avait besoin, plus que jamais, +des consolations de l'amitié. Je faisais pourtant avec impartialité, +avec justice, je crois, la part des excès momentanés du dépit et du +chagrin. + +Je vous demande de m'éclairer sur ma situation auprès de Son Altesse. Je +n'affiche pas une sotte fierté; mais j'ai l'amitié discrète, et, quand +je crois m'apercevoir qu'elle ne l'est plus, je regarde comme un grand +service qu'on veuille bien me le dire. Rien ne me fâche, parce que ma +personnalité et mes intérêts ne sont jamais en jeu; mais j'avais mis mon +devoir à obtenir du prince le salut de mes amis malheureux et brisés: +c'est lui qu'il m'eût été doux de remercier et de faire bénir par leurs +familles. Je ne croyais donc pas être importune. J'espère encore, parce +que le prince a bien voulu dernièrement faire placer M. Gabelin, victime +d'une affreuse injustice. Je l'en ai remercié aussitôt que je l'ai +su. Mais je ne sais pas s'il reçoit les lettres qu'on lui adresse rue +Montaigne. + +Certes, je n'exige pas, pour avoir foi en lui, qu'il m'écrive quand il +n'en a pas le temps; mais priez-le de me faire savoir, _par un mot_, ce +que je dois tenter ou espérer pour mon pauvre Patureau. Et, si c'est +vous qui me transmettez ce mot, je serai doublement contente de recevoir +de vos nouvelles et un bon souvenir de votre amitié, sur laquelle, vous +voyez, je compte toujours. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXXVIII + +AU MÊME + + Nohant, 12 septembre 1858. + +Merci de votre bonne réponse, cher monsieur. Son Altesse a bien voulu, +par le même courrier, m'en confirmer les excellentes expressions. Je +vous dois et je vous porte cordialement de la reconnaissance pour votre +précieuse intervention à propos de mes amis. Mais vous voilà encore +forcé de me répondre trois lignes. Dans la note que vous m'avez envoyée +pour Patureau, je trouve une obscurité sur laquelle je voudrais +éclaircie, avant de conseiller à celui-ci une localité en Afrique. La +note dit bien: _En quelle partie de l'Algérie veut-il aller?_ mais, dans +l'offre généreuse de quarante-neuf hectares, il n'est pas dit qu'il peut +les demander n'importe dans quelle province. Puisque, sur les versants +du Ressalch, près Sidi-bel-Abbès, province d'Oran, il y a, d'après les +renseignements fournis par mon neveu[1], beaucoup de bonnes terres +disponibles, j'aurais conseillé à Patureau de s'y rendre, et de demander +de la terre par là, où mon neveu et lui, bien que ne se connaissant pas +encore, eussent pu se rendre utiles l'un à l'autre. Mais j'ignore si je +dois donner cet avis; cela dépendra du bon plaisir de Son Altesse, et je +vous demande ce mot d'explication, qui ne vous coûtera qu'une question à +faire et une réponse à transmettre. + +Je considérerai comme un grand bonheur pour Patureau de pouvoir +s'établir en Afrique, loin des passions de localité, et au sein d'une +grande nature qu'il est capable d'apprécier et de seconder. C'est une +véritable satisfaction de coeur que je dois là au prince et à vous, mon +très gracieux avocat; je vous en remercie bien, bien, et vous prie de +me pardonner mes redites. Pour tout le reste, merci encore, aussi et +toujours! Quand j'irai à Paris, me demandez-vous? mon exil n'est pas +volontaire. Mais la librairie agonise, et on ne peut pas se figurer la +gêne et le surcroît de travail de ceux qui vivent de leur plume. Il faut +dire cela en confidence à ses amis et qu'ils ne le redisent pas; car, +malgré l'exemple d'un grand poète, je n'admets pas que les poètes ne +sachent pas se résigner à manquer d'argent. N'est-ce pas leur état? Tout +le chagrin de l'exil serait l'oubli de ceux que l'on aime; mais, pour +votre part, vous me dites qu'il n'en sera pas ainsi, et je n'ai pas à me +plaindre, du reste, des bonnes âmes que j'ai rencontrées sur mon petit +chemin. + + [1] Oscar Cazamajou. + + + + +CDXXXIX + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 13 octobre 1858. + +Mon cher vieux, nous regrettons que tu n'aies pu rester davantage avec +nous. Tâche de t'affranchir pour qu'on te voie plus souvent. + +Lambert part vendredi. J'ai longuement causé avec lui. Il est fort +abattu. Je suis d'avis qu'il essaye le théâtre, _à condition_ qu'il ne +renoncera pas à la peinture. Je lui ai offert de rester ici tant qu'il +voudrait; mais il ne croit pas que cela lui soit utile. + +J'aime beaucoup l'idée des _vrais moutons_ sur la scène. Je présume +qu'on leur mettrait un petit sac sous la queue; car ces animaux-là +fonctionnent continuellement. Je n'aime pas le titre de _Georgine_ pour +une bergerie. Bref, je n'ai songé ni à cette pièce-là, ni à aucune +autre. Embrasse Plouvier pour nous. Dis-lui que nous espérions le voir +et qu'il devrait bien venir. Envoie-moi tout de suite le dictionnaire de +Landry. Dis à Emile de te le solder. + +Et des fleurs, envoies-en aussi; on les adore ici, et, moi, je m'abrutis +à les regarder. + +Je dis que je ne songe à aucune pièce. Si fait, je songe à un canevas +pour le théâtre de Nohant; car on s'est décidé à jouer _une fois_, quand +on serait arrivé à la moitié des gravures[1], c'est-à-dire dans quinze +jours; que n'es-tu là pour faire _l'enchanteur_ ou le _fort détachement +de bleus!_ + +Bonsoir, mon cher gros, tous les barbouilleurs t'embrassent, et moi +aussi. J'espérais te retrouver à table à déjeuner le jour de ton départ, +mais le Polonais[2] t'a enlevé! Ne sois pas trente-sept ans sans me +redonner de tes nouvelles. + +G. SAND. + + [1] Pour les _Masques et Bouffons_. + [2] Charles-Edmond. + + + + +CDXL + +A M. FERRI-PISANI, A PARIS + + Nohant, 21 octobre 1858. + +Cher monsieur, + +Je vous expédie un petit ballot contenant deux puffs ou poufs (Dieu +sait l'orthographe d'un pareil mot!) que je vous prie de confier à un +tapissier, lequel, sur votre commande, les montera à mes frais, avec +les franges assorties au meuble de _Bellevue_. Quand j'ai commencé ce +travail avec l'intention de l'offrir au prince, je ne savais pas qu'il +lui passerait par la tête d'avoir une maison d'Horace avenue Montaigne: +autrement, j'aurais composé tout ce qu'il y a de plus _romain_. Mais, +en terminant mon étude de fleurs au gros point, je me suis dit que des +fleurs sont toujours à leur place à la campagne. Seulement j'ai vu le +meuble de Bellevue couvert de housses, et je ne saurais pas dire à un +tapissier comment il faut monter mon ouvrage pour qu'il s'harmonise tant +soit peu avec le reste. Veuillez dire à Son Altesse; en lui faisant +agréer mon travail d'aiguille, que j'ai fait tous ces points en pensant +à lui et aux femmes de mes pauvres exilés dont il a séché les larmes. + +Je vous envoie la demande en concession de Patureau. C'est vous qui avez +bien voulu vous charger de faire expédier l'affaire le plus tôt +possible et je la mets sous vos auspices. J'espère que la formule de +_considération_ de mon pauvre vigneronne paraîtra pas irrespectueuse +au prince. C'est certainement ce que le brave homme a cru dire de plus +respectueux. C'est décidément à Jemmapes qu'il désire se fixer; mais il +eût fallu sans doute qu'il désignât la localité. Comment eût-il pu le +faire? on ne lui a pas permis de voir et de s'informer. On l'a réexpédié +en France tout de suite. Il a jeté, seulement en passant, un regard sur +un beau pays, et on lui a dit qu'il y avait là les dix-huit vingtièmes +des terres à concessionner. Que faut-il qu'il fasse pour mettre sa +demande en règle? + +Peut-être un mot de Son Altesse impériale, qui ordonnerait purement +et simplement un _très bon choix_ aux autorités locales compétentes, +suffirait-il pour abréger et lever la difficulté. On a dit à Patureau +qu'aux environs de Sidi-bel-Abbès (et il faut peut-être que vous sachiez +incidemment ce détail), une _masse_ de colons espagnols écartaient +à coups de couteau les colons français. Le renseignement paraissait +sérieux. Patureau, qui n'est pas _guerrier_, a donc reculé devant la +lutte; c'est pourquoi il n'a pas persisté dans le désir d'être le voisin +de mon neveu, l'ancien spahi, qui, lui, se moque des Espagnols comme des +Arabes. + +A cette demande de concession, je joins la demande du même Patureau au +ministre, que Son Altesse a promis de vouloir bien appuyer, à l'effet +d'un séjour de deux mois de notre exilé, dans sa famille. Si vous voulez +bien la faire remettre à M. Hubaine [1], je crois que c'est lui qui est +chargé de la faire tenir au ministre. + +Il me reste à vous parler de l'affaire Sarlande, dont vous avez promis +à Maurice et à moi de vouloir bien ne pas cesser de vous occuper. On +m'écrit que le tracé du chemin de fer d'Alger à Blidah et Oran, soutenu +par Sarlande, a été adopté. Je ne le crois pas encore, parce que, si +cela était, sachant combien je m'intéresse à lui, je suis sûre que vous +auriez eu l'obligeance gracieuse de me le faire savoir. Dans tous les +cas, je suis toute disposée, par la connaissance que j'ai du caractère +et de la position de M. Sarlande, à lui servir d'avocat auprès du prince +pour qu'il obtienne la concession de ce chemin de fer. On m'écrit aussi +qu'il y a de nombreux concurrents pour cette demande, voulant tous, +avant tout, qu'on leur garantisse _tout de suite_ l'intérêt de cinq pour +cent sur soixante millions, tandis que Sarlande, qui est un des notables +de l'Algérie, et qui a déjà fait plusieurs traités avec les chefs de +bureau du ministère, offre à l'État cet avantage, de ne demander la +garantie d'intérêts qu'au fur et à mesure de l'exécution des travaux. +Enfin, comme c'est grâce à la persévérante et intelligente réclamation +de M. Sarlande pour cette ligne, et pour les intérêts des populations +qu'il représente, qu'elle l'a emporté dans un esprit sérieux et attentif +comme celui du prince-ministre, je pense qu'il doit avoir bonne chance +auprès de Son Altesse impériale, si vous voulez bien encore lui servir +d'avocat et obtenir pour lui une audience de Son Altesse. + +Cependant, il se peut que Son Altesse ait disposé déjà de cette +concession, et vous me comprenez assez pour savoir qu'à aucun prix je ne +voudrais faire le métier d'importun, qui consiste à demander ce qui ne +peut être obtenu et à mettre une personne amie, si haut placée qu'elle +soit, dans l'ennuyeuse nécessité de dire non. + +Vous pouvez faire que je ne joue pas le rôle _d'ennuyeuse_ et que celui +_d'ennuyé_ soit épargné au prince, en me disant, courrier par courrier, +s'il est temps encore pour M. Sarlande de solliciter, et si son instance +pourrait être écoutée, vu que, dans le cas contraire, je pourrais +épargner aussi à mon client des démarches inutiles. M. Sarlande, +ancien avocat, s'exprime très clairement et est si bien au courant des +questions relatives à cette affaire et à l'Algérie en général, que, dans +tous les cas, Son Altesse ne perdrait pas son temps à l'écouter une +demi-heure. + +Pardonnez cette longue lettre: je suis un auteur à _longueurs_; mais ma +reconnaissance est aussi durable que mon style est _durant. Endurez-le_ +avec votre bienveillance ordinaire et croyez, cher monsieur, à mes +sentiments bien affectueux. + +Maurice vous prie d'agréer les siens, et, tous deux, nous vous prions +de ne pas nous oublier auprès de notre cousine de Champrosay[2], quand, +plus heureux que nous, vous la verrez. + +GEORGE SAND. + +Je joins à la demande de Patureau au ministre, la demande au même effet +qu'il a cru devoir adresser au préfet de l'Indre. Je pense que cette +demande renvoyée par le ministre audit préfet, aura du poids, tandis +qu'elle en perdra beaucoup en passant par mes mains. + + [1] Alors secrétaire du prince Napoléon. + [2] Madame Frédéric Villot. + + + + +CDXLI + +A M. EDOUARD CHARTON, A PARIS + + Nohant, 20 novembre 1858. + +Cher excellent coeur ami, je vois que vous prenez du souci de ce qui me +touche; merci mille fois!--Je ne connais pas le pamphlet Breuillard[1]. +Maurice et mes amis ont dit qu'il fallait poursuivre et j'ai été de leur +avis, en leur entendant dire qu'il y avait là injure personnelle et +calomnie à la vie privée. + +Mais je ne voulais que la réparation nécessaire à tout individu attaqué, +dont le silence pourrait être regardé comme un aveu des turpitudes qu'on +lui prête. D'autres amis ont cru qu'il fallait faire plus de bruit, +appeler à mon aide un grand avocat, avoir dans les journaux la +reproduction de son plaidoyer, etc. Je m'y suis refusée d'abord parce +que, _dans l'espèce,_ la reproduction est interdite, m'a-t-on dit, et +que le retentissement n'aurait pas eu lieu; ensuite parce que c'était +plus de bruit qu'il ne fallait, même en restreignant ce bruit à la +localité. J'ai prié mes amis de se consulter entre eux. Ils l'ont fait, +ils m'ont donné raison, on m'a désigné l'avoué et l'avocat. Ceux-ci ont +accepté le mandat offert; maintenant, si j'ai eu tort, il n'est plus +temps d'y revenir. + +Que vous dire de moi, maintenant, à propos de théâtre? je ne sais pas. +C'est un jour oui, et un jour non. Ai-je du talent pour cela? je ne +crois pas; j'ai cru qu'il m'en viendrait, je médis encore quelquefois, +sous mes cheveux gris, qu'il peut m'en venir. Mais on a tant dit le +contraire, que je n'en sais plus rien, et que j'en aurais peut-être en +pure perte. Si les auteurs sont rares et mauvais comme vous le dites, +c'est peut-être bien la faute du public, qui veut de mauvaises choses, +ou qui ne sait pas ce qu'il veut. Montigny m'écrivait dernièrement: «Que +faut-il faire pour le contenter? si on lui donne des choses littéraires, +il dit que c'est ennuyeux; si on lui donne des choses qui ne sont +qu'amusantes, il dit que ce n'est pas littéraire.» Le fait m'a paru +constant dans ces dernières années. On se plaignait de voir toujours la +même pièce; mais toute idée nouvelle était repoussée. Que faire? N'y pas +songerai écrire quand le coeur vous le dit. C'est ce que je ferai quand +même. + +Mon pauvre Maurice vient d'être très souffrant, moi par contre-coup. +Nous revoilà sur pied, lui au physique, moi au moral. + +Je lis la _Correspondance_ de Lamennais. Qu'est-ce que vous en dites, de +ce premier volume? Moi, j'ai besoin de faire un effort pour voir l'homme +de bien et de coeur à travers cet ultramontain passionné. Et pourtant +c'est bien le même homme placé à un autre point de vue que celui où nous +l'avons connu. Bonsoir, cher ami; à vous de coeur toujours. + +G. S. + + [1] Ce Breuillard était un inconnu de province qui avait publié contre + George Sand un écrit diffamatoire. + + + + +CDXLII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 9 décembre 1858. + +Ma bonne, bonne fille, + +Vous faites tout ce qu'il est possible pour cette sainte et chère +martyre[1]. Si cela n'arrivait pas assez vite, donnez, de ma part, ce +qu'il faut pour attendre, en même temps que vous donnerez pour vous, et +sans lui en parler. Cela, aura l'air d'être ajouté par le ministère au +premier envoi. Ah! quelle situation! quelle douleur! On n'ose pas penser +à soi-même quand on pense à _elle_! Pourtant c'est un grand chagrin pour +nous aussi. Nous l'aimions tendrement, lui [2], cet excellent coeur uni +à un si charmant caractère et à une si noble intelligence! C'était un +vrai ami, sans langueur et sans oubli dans son affection. Il ne se +passait guère de mois sans que je visse arriver sa bonne écriture ronde +et courante: des lettres courtes mais pleines, et parlant de sa femme +avec une telle adoration! Pauvre femme qui devait mourir avant lui! +C'était toute sa crainte, à lui. «Tous les chagrins, tous les déboires, +disait-il, pourvu qu'elle vive!»--Il est mort, et elle ne vivra pas! +Il faut bien croire que Dieu sait ce qu'il fait et que cette mort si +redoutée des hommes est une récompense quand elle n'est pas la fin d'une +expiation, couronne pour les bons, chaîne détachée pour les coupables. + +Oui, vous avez raison de prendre la paix pour devise, et pour idéal. +Mais ne l'espérons guère en ce monde, et méritons-la dans l'autre. Vous +êtes bonne, ma chère Sylvanie[3], vous courez à ceux qui souffrent et +pour eux. Vous méritez d'avoir sur cette terre plus de bonheur que toute +autre et je vous garantis que vous en trouverez au moins dans votre +coeur. + +Je vous embrasse tendrement. + +Voudrez-vous remettre ma lettre à cette pauvre femme, quand vous jugerez +qu'elle lui fera plus de bien que de mal? + +Mes enfants vous aiment. + +G. SAND + + [1] Madame Bignon, qui s'était fait connaître au théâtre sous le nom de + madame Albert. + [2] Bignon. + [3] Nom de baptême de madame Arnould-Plessy. + + + + +CDXLIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 17 décembre 1858. + +Cher enfant, j'ai envoyé tout de suite votre lettre à Patureau.--Vous +faites bien de lui dire tout ce qui peut le décider à rester; mais, moi, +je crois faire aussi bien en lui disant tout ce qui peut le décider à +partir. Sa sagesse pèsera le tout. Mais je suis aussi sûre que +possible qu'il profitera de la concession et des moyens qui lui sont +généreusement accordés de remplir ses devoirs de famille. Vous vous +faites difficilement une idées des impossibilités de son existence chez +nous. Outre les ennemis sans nombre que sa popularité, lui a créés à +une certaine époque, cette popularité qui existe plus que jamais, et à +laquelle il ne peut plus se soustraire, lui crée elle-même, des soucis +et des dangers toujours renaissants. Il n'est pas d'homme plus prudent +que lui, et pourtant il est fatalement condamné à des imprudences, un +jour ou l'autre. Et puis cette popularité lui crée des devoirs dont +beaucoup sont factices selon moi, sans cesser d'être impérieux. Les +services à rendre l'ont ruiné! Le temps perdu à écouter bien +des bavardages, et l'exil deux fois, l'ont forcé à des emprunts +considérables. Il peut se libérer en vendant tout ce qu'il a, mais, +après, il lui faudra redevenir simple journalier. Or les ennemis lui +refusent le travail. Que faire avec femme et enfants?--Et puis être +journalier à son âge, c'est très dur! Qu'une maladie l'arrête, c'est la +famine à la maison. Il fait son devoir en consacrant les dix années de +force qu'il a encore devant lui à assurer l'existence des siens et à +leur créer un avenir. Il a dû vous répondre. Je ne dois le revoir qu'au +jour de l'an. + +Bonsoir, mon cher enfant, et toutes nos tendresses à vous et chez vous. + + + + +CDXLIV + +AU MÊME + + Nohant, 28 décembre 1858. + +Enfin! tout est arrivé, _aujourd'hui seulement_, 28, à dix heures du +matin; et... consolez-vous: tout en bon état, les coquillages vivants! +notez bien ceci, que, si Toulon voulait en envoyer à Paris, ces +animaux-là se conservent et se moquent de notre climat, lequel, du +reste, est très doux depuis un mois de déluge. Nous avions renoncé à +recevoir ce malheureux envoi; nous pensions qu'il était égaré ou dévoré +par les commis du chemin de fer. + +C'est égal, il n'y a pas plus de conscience dans cette administration +que dans toutes les autres messageries. Tout pouvait arriver gâté, et +nous étions volés tout de même. Aviez-vous mis à la grande vitesse?--Et +puis, une autre fois, je ne crois pas qu'il faille payer d'avance le +port. On se moque d'un paquet payé; c'est le dernier dont on s'occupe. + +Mais oublions le chapitre, des désagréments. Nous avons mangé ce matin, +une partie des coquillages;--exquis! les moules moins fraîches que les +praires; mais tout le reste aussi frais que sortant de la mer et remuant +sous le couteau de l'ouvreuse. Cette amertume dont vous parlez est peu +sensible. Je crois que le temps écoulé hors de l'eau bonifie beaucoup ce +comestible. Avis aux Toulonnais! + +Les patates et les ignames sont, comme de juste, en état prospère; les +grenades et les citrons aussi; les oranges, un peu foulées; les raisins, +un peu salés par le voisinage des coquilles, mais on les met à l'air et +ils seront bons ce soir. Donc, compliments sans fin à l'emballeur, et +remerciements surtout; car vous vous êtes donné un mal affreux pour tout +cela, et, si j'avais pu prévoir que Toulon fût dans un bouleversement +pour les vivres, je n'aurais pas voulu vous faire tant courir pour le +_plaisir de gorge_. En berrichon, on dit _gueule_; ce qui est moins +élégant. + +Dites-moi ce que je vous dois pour toutes les choses que vous avez +achetées. Je ne veux pas que vous attendiez; car les truffes surtout, +c'est quelque chose. On est en train de chercher la plus belle volaille +de la cour pour la tuer. Pauvre bête! elle ne se doute pas de la gloire +à laquelle on la destine. Être truffée! quel honneur! mais comme elle +s'en passerait bien!--Je vous dirai, dans quelques jours, si vos truffes +sont aussi bonnes que belles, et si elles _enfoncent_ celles des autres +provinces du Midi. Merci encore, cher enfant, pour les renseignements +d'histoire naturelle des coquillages. Merci à Solange, merci à Désirée, +merci à vous tous qui vouliez m'envoyer toute votre terre de Chanaan. + +Vous voyez que les communications sont encore mal établies entre nous +par les chemins de fer. C'est à Lyon, je crois, que se fait le désordre, +à cause du transvasement des colis et de la ville à traverser _sans +ligne_. Patureau avait reçu votre lettre et s'informait tous les jours, +se levant à trois heures du matin, pour être à l'arrivée. Voilà des +_gueulardises_ qui ont coûté plus cher, en fait de peines, que ne vaut +la gourmandise; mais je ne veux pas dire plus qu'elles ne valent par +elles-mêmes; car elles ont leur prix et nous apportent, surtout, un +parfum de votre pays et de votre amitié. + +Nous sommes, pour deux jours, peut-être, en récréation, Maurice et moi. +Nous avons fini des travaux de patience et de persévérance: moi, des +recherches et des romans; Maurice, un gros livre sur la _commedia +dell'arte_. Savez-vous ce que c'est? Vous le saurez quand vous aurez lu +son ouvrage, qui est l'histoire de ce genre de théâtre, depuis les Grecs +jusqu'à nos jours; avec cinquante figures charmantes dessinées par lui +et gravées par Manceau. Maurice a écrit le texte en quatre mois, et +c'est un tour de force; car jamais histoire n'a été plus difficile à +repêcher dans un monde d'écrits, où il lui fallait chercher pour trouver +quelquefois deux lignes. Enfin, il a été récompensé de ses peines, +autant qu'un artiste peut l'être, en découvrant, dans le _fleuve +d'oubli_, un grand, poète oublié en Italie et inconnu en France[1]. +Mais ce poète-prosateur écrit dans une langue impossible. Tous ses +personnages parlent un dialecte différent: l'un le vénitien, l'autre +le bolonais, un autre le padouan, un autre le bergamasque, un autre +l'ancônais. + +Et tout cela, non comme on le parle maintenant, mais comme on le parlait +en 1520.--Jugez quel éblouissement quand nous avons vu arriver ces vieux +bouquins tant cherchés! Eh bien, la patience triomphe de tout; avec +notre peu d'italien et mes vagues souvenirs de vénitien, nous avons tant +lu et relu, tant réfléchi et tant comparé, que nous sommes arrivés à +comprendre et à traduire. Nous nous disions souvent que, si nous savions +votre dialecte, nous aurions lu peut-être cela couramment. D'autre part, +des Italiens consultés ne pouvaient pourtant déchiffrer une phrase. Un +Bolonais ne pouvait lire le bolonais et nous disait que nous cherchions +à retrouver une langue perdue.--Enfin, nous l'avons retrouvée, même +sans dictionnaire des dialectes; Maurice triomphait de tous ceux qui se +rapprochaient du Piémont, et moi de tous ceux qui se rapprochaient de +l'Adriatique. + +Voilà notre occupation de ces derniers temps. Je vous en ai fait part, +sachant que vous vous intéressez à tout ce que nous faisons. Et puis je +veux vous dire quelque chose qui vous fera peut-être plaisir et que vous +devez, je crois, penser aussi: c'est que me voilà convaincue, pour ma +part, que les dialectes sont beaucoup plus beaux que les langues. Ils +sont plus vrais, ils ne se prêtent pas à l'emphase, ils sont forcés +d'exprimer des idées nettes et simples, des sentiments énergiques, et +ils se prêtent, en revanche, à des manifestations plus étendues de la +pensée, par un luxe d'épithètes et de verbes dont les langues faites et +châtiées n'approchent pas. Vous devriez, quand vous aurez des moments à +perdre, faire quelques chansons dans votre dialecte, que je ne connais +pas du tout, mais qui doit avoir aussi ses beautés. Je sais bien, moi, +que j'aime beaucoup mieux le français que nos paysans parlaient il y a +trente ans, et que quelques vieillards de chez nous parlent encore bien, +que le français académique. + +Nous avons un temps affreux, des torrents d'eau, des coups de vent à +tout déraciner, mais pas de froid, et dès lors on travaille. J'ai fait +deux ou trois romans depuis ceux qui ont été publiés, et une comédie. +Tout cela ne fait pas de l'aisance. Mais le travail improductif au point +de vue matériel n'en est pas moins le travail, l'ami de l'âme, son plus +fort soutien. Maurice ne retirera peut-être pas quatre sous de son tour +de force, et il y a mis de sa santé, car il est très fatigué. Mais la +passion de piocher n'en est pas affaiblie, et cette passion-là, c'est la +récompense. Il n'y a de sûr en ce monde que ce qui se passe entre Dieu +et nous. + +Bonsoir, mon cher enfant. Merci encore merci cent fois pour votre +affection et celle de votre chère famille. On a déjà bu à votre santé à +tous, moi avec mon eau, qui n'est pas une insulte, puisqu'elle est pour +moi le vin le plus délicieux. + +A vous de coeur. + +Le père Aulard est dans la joie de votre sonnet. Gare à vous! il va vous +en pleuvoir qui ne seront pas aussi jolis. Patureau a reçu et médité vos +lettres. Mais, tout bien pesé, et grâce à l'espionnage dont on continue +à l'obséder, il est bien décidé à aller planter des patates en Algérie. +Le prince, qui est très bon, lui donne une petite somme pour couvrir les +premiers frais d'établissement. D'ailleurs, il n'est pas probable que +l'on permette à ce brave homme de rester ici. On refuse à tous les +autres de rentrer, même temporairement. + + [1] Angelo Beolco, dit le _Ruzzante._ + + + + +CDXLV + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 29 décembre 1858. + +Oui, certainement, ma belle et bonne, ce que vous avez pensé et écrit, +n'importe sur quoi, m'intéressera toujours vivement. Envoyez! + +J'ai reçu de madame Bignon une lettre digne d'un ange. Elle a un désir, +c'est de faire publier par souscription les cinq pièces que son mari a +faites et qui ont du mérite, je les connais. Elle me demande de faire +une préface, je suis tout à elle. + +D'autre part, Emile Aucante (qui me dit, par parenthèse, que vous avez +été excellente pour lui, ce dont je vous remercie) pense que cette +souscription ne sera pas couverte. Je ne crois pas qu'il ait raison. Il +me semble qu'elle le sera, ne fût-ce que par les acteurs de Paris. Je +les ai toujours vus généreux et spontanés dans ces sortes de choses, +et il s'agit peut-être d'un millier de francs à rassembler! Qu'en +dites-vous? Emile me donne, sur la position d'argent de cette pauvre +sainte femme, des détails moins rassurants que les vôtres. Elle n'a +peut-être pas voulu tout vous dire. Je crois que la représentation à son +bénéfice ne serait pas à perdre de vue. Il ne s'agit pas de lui faire +des rentes... Pauvre femme! elle ne peut pas vivre, mais d'empêcher que +la misère n'ajoute à l'horreur de son sort. Elle est pleine de foi et de +soumission. Oui, vraiment on en a canonisé qui ne la valaient pas! + +Et votre pauvre Eugène malade là-bas? Vous avez dû bien souffrir, chère +femme; mais vous êtes rassurée. Merci d'avance à lui pour le tabac qu'il +envoie et merci à votre amie, pour les belles pantoufles _tout en or_ +que j'ai reçues il y a deux jours. + +Maurice a fini son travail de bénédictin sur la comédie italienne. Il +va bientôt vous porter mes tendresses et vous dire que nous vous aimons +tendrement. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXLVI + +A M. OCTAVE FEUILLET, A PARIS + + Nohant, 18 février 1859. + +Il y a bien longtemps, monsieur, que je veux vous dire que j'aime votre +talent d'une affection toute particulière. Vous sachant fier et modeste, +je craignais de vous _effaroucher_. A présent que de grands succès +doivent vous avoir appris enfin tout ce que vous êtes, il me semble +que vous comprendrez mieux le besoin que j'éprouve de vous envoyer mes +applaudissements. Vivant loin de Paris, je n'ai pas pu voir _le Roman +d'un jeune homme pauvre_; mais j'ai fait venir la pièce et je l'ai lue à +un ancien ami à vous, qui est le mien depuis dix ans. Après cela, nous +avons parlé toute la journée de la pièce et de vous et j'ai voulu lire +aussi plusieurs proverbes ravissants qui m'avaient échappé. Nous avons +donc passé, avec vous, deux ou trois bonnes journées. On lit si bien à +la campagne, l'hiver, dans la vieille maison pleine de souvenirs, au +milieu de toutes ces choses et le coeur plein de tous ces sentiments que +vous peignez avec tant de charme et de tendre délicatesse! Après cela, +il est bien naturel qu'on veuille vous le dire et vous remercier de ces +heures exquises que l'on vous doit. Il y aurait de l'ingratitude à ne +pas le faire, n'est-ce pas? Et puis je suis de l'âge des grand'mères et +mon compliment peut bien ressembler à une bénédiction. Ce n'est donc +embarrassant ni pour vous ni pour moi. Je ne vous demande pas de m'en +savoir gré, mais je vous prie d'y croire comme à une parole sincère et +qui peut, entre mille autres, vous porter bonheur. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXLVII + +AU MÊME + + Nohant, 27 février 1859. + +Vous croyez que je vous ai répondu d'avance? Non. Je veux vous +remercier, moi, d'une lettre si bonne, si vraie, si affectueuse. Je ne +peux pas vous dire tout le bien qu'elle m'a fait. Je l'ai là, à côté de +moi, comme un talisman et un porte-bonheur. On a ses jours de spleen, +malgré le bonheur du coin du feu et des vieux amis. + +On voudrait, sans quitter cela, vivre de la vie d'artiste, c'est-à-dire +sentir que la religion de l'art, qui n'est que l'amour du vrai et du +bien, a encore des croyants, et il y en a si peu! Les uns arrivent au +scepticisme par l'expérience, les autres parce que, apparemment, leur +coeur est vide. On voit tous les jours des gens qui désertent et qui +renient jusqu'à leur mère. On se sent tout seul dans sa petite maison +avec les siens, comme Noé dans son arche, voguant sur les ténèbres et se +demandant parfois si le soleil est mort. Alors c'est bien bon de voir +arriver l'oiseau à la branche verte, et ce petit oiseau de mon jardin, +comme vous l'appelez, c'est l'oiseau de la vie et un vrai fils du ciel +éclairé et rallumé. + +Quand je remets de temps en temps les pieds sur la terre, lavée par ce +déluge des événements passés depuis dix ans, j'y retrouve tout le +mal d'auparavant avec un mal nouveau, une fièvre de je ne sais quoi, +toujours en vue de quelque chose de petit et d'égoïste, de jaloux, +de faux et de bas, qui se dissimulait autrefois et qui s'affiche +aujourd'hui. Et moi qui, dans la solitude, ai passé mon temps à tâcher +de devenir meilleure que cela, je me figure que je suis encore plus +seule dans cette foule inquiète et souffrante, à laquelle je ne trouve +rien à dire qui la console et la tranquillise, puisqu'elle a l'air de ne +plus rien comprendre. + +Mais je redeviens artiste dans mon coeur, je retrouve la foi et +l'espérance quand je vois une belle action ou une belle oeuvre remuer +encore la bonne fibre de l'humanité et l'idéal lutter avec gloire et +succès contre cette nuit qui monte de tous les points de l'horizon. +J'ai souffert pour mon compte, oui, bien souffert; mais, l'âge de +l'_impersonnalité_ étant venu, j'aurais connu le bonheur si j'avais vu +la génération meilleure autour de moi. Aussi mon coeur s'attache à tout +ce que je vois poindre ou grandir. J'ai vu déjà en vous l'un et l'autre, +et vous me dites que vous n'êtes plus très jeune: tant mieux, puisque +vous voilà mûri sans que le ver vous ait piqué. Les fruits sains sont +si rares! Et ils portent en eux la semence de la vie morale et +intellectuelle destinée à lutter contre les mauvais temps qui courent. + +Notre pauvre siècle, si grand par certains côtés, si misérable par +d'autres, vous comptera parmi les bons et les consolateurs, ceux qui +portent un flambeau et qui savent l'empêcher de s'éteindre. Votre lettre +me montre bien que vous avez le talent dans le coeur, c'est-à-dire là où +il doit être pour chauffer et flamber toujours. + +C'est un devoir de s'aimer quand on est sorti du même temple; +aimons-nous donc, nous qui ne sommes pas bêtes et mauvais. Croyons, à +la barbe des railleurs froids, que l'on peut vivre à plusieurs et se +réjouir d'une gloire, d'un bonheur, d'une force qui éclatent au bon +soleil de Dieu. Ne semble-t-il pas, quand on voit ou quand on lit une +belle chose, qu'on l'a faite soi-même et que cela n'est ni à lui, ni à +toi, ni à moi, mais à tous ceux qui en boivent ou qui s'y retrempent? + +Oui, voilà les vrais bonheurs de l'artiste: c'est de sentir cette vie +commune et féconde qui s'éteint en lui dès qu'il s'y refuse. Et il y a +pourtant des gens qui s'attristent et se découragent devant l'oeuvre des +autres et qui voudraient l'anéantir. Les malheureux ne savent pas que +c'est un suicide qu'ils accompliraient. Ils voudraient tarir la source, +sauf à mourir de soif à côté. + +J'irai à Paris à la fin de mars, je crois; y serez-vous, et +viendrez-vous me voir? Oui, n'est-ce pas? ou bien vous viendrez me +voir dans ma thébaïde, qui n'est qu'à dix heures de Paris? Laissez-moi +espérer cela; car, à Paris, on se voit en courant; et, en attendant, je +vous serre les mains de tout mon coeur. + +G. SAND. + + + + +CDXLVIII + +A M. LUDRE-CABILLAUD, AVOUÉ, A LA CHÂTRE + + Nohant, 20 février 1859 + +Merci, mon cher Ludre, de la consultation. Je garde encore votre livre +pendant quelques jours et je médite l'article, quand j'ai un moment de +loisir. J'y vois ce que vous dites; mais j'y vois aussi _l'esprit_ +des arrêts. Il est peut-être permis de publier quand ce n'est ni par +spéculation, ni en vue d'aucune délation ou vengeance, et quand les +lettres ne peuvent que faire honneur à celui qui les a écrites; enfin, +quand on n'y laisse rien qui puisse compromettre ou affliger personne, +et c'est ici le cas. Il est dit aussi qu'en cas exceptionnel, on peut se +trouver dans la nécessité de se défendre. Je vois que la loi, qui n'a +rien voulu fixer absolument, est très sage et que les décisions sont +dictées par le sentiment de la morale et de la délicatesse, _selon les +cas_. Je ne craindrais donc pas, dès à présent, de publier ces lettres, +si mes convenances personnelles m'y poussaient. On pourrait certainement +me faire un procès; mais je serais certaine de le gagner. Il faudrait +seulement pouvoir lancer brusquement la chose avant d'en être empêchée. +La chose faite, avec la réserve, l'annonce même, dans une préface, que +si, les héritiers de l'écrivain _non nommé, reconnaissent le style +et veulent voir les autographes_, on leur abandonnera le profit avec +empressement, je doute qu'ils pussent faire interdire la vente. Je crois +que cela peut se faire par moi pendant ma vie, ou après, par disposition +testamentaire. Si c'est pendant ma vie, je ne nommerai personne et le +public n'en comprendra que mieux. Si c'est après ma mort, on pourra +nommer. + +Que vous semble de mon idée? Je consulterai M. Delangle et d'autres, et +je vous dirai leur avis. + +J'irai voir votre gamin avec plaisir. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDXLIX + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 25 août 1859. + +Chère Altesse impériale, + +Je vous remercie de coeur: avec vous, on est obligé si vite et si bien, +qu'on est deux fois plus touché et reconnaissant. + +Oui, je devine tout ce que vous ne me dites pas, et j'ai souffert pour +vous. Mais le temps éclaire toutes choses et justice se fera. + +Pourtant, j'aurais été bien heureuse de vous voir et j'aurais besoin de +causer avec vous pour reprendre espérance et courage à propos de cette +pauvre Italie. J'ai une peur affreuse des conférences diplomatiques et +de ces fameuses _puissances_, qui se croient le droit de trancher +des questions de vie et de mort pour un peuple qu'elles regardaient +tranquillement mourir et qu'elles n'ont rien fait pour aider à +renaître,--tout au contraire! + +Vous avez une consolation: c'est que votre mission en Toscane a porté de +bons fruits; l'admirable unité des voeux, exprimés si noblement et si +habilement aussi, à reçu de vous, j'en suis sûre, une bonne impulsion +et de sages conseils. Nous vous sommes peut-être redevables aussi du +bienfait de l'amnistie. + +Bien qu'on affecte peut-être de ne pas vous écouter, je crois que ce que +vous savez dire en de certains moments laisse des traces. + +S'il en est ainsi, votre rôle est le plus beau de tous, puisque vous +faites le bien sans gloriole et sans intérêt personnel. + +Merci pour ce que vous me dites du préfet de Châteauroux, et merci +surtout de la bonne amitié que vous voulez bien me conserver. Comptez +sur un coeur très fidèle. + +GEORGE SAND. + + + + +CDL + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 7 décembre 1859. + +Eh bien, j'ai un joli fils, qui vient d'avoir encore un magnifique +succès et qui ne m'a pas écrit un petit mot, comme autrefois, pour me le +dire! Ce jeune favori de la Gloire sait que qui dit représentation, dit +triomphe, quand il s'agit de lui. + +Aussi n'était-ce pas de l'inquiétude, c'était de l'impatience que +j'avais de tenir mon petit mot de souvenir. Je l'attendais en me disant: +«C'est l'occasion, le jour et l'heure!» Mais monsieur a oublié sa +vieille amie. Fi, le vilain enfant! moi, je n'oublie pas de lui dire que +je suis heureuse quand même, que je l'embrasse et que je compte au moins +sur le premier exemplaire qui sortira du magasin. + +G. SAND. + +Maurice vient aussi d'avoir son petit succès avec un gros bouquin +de costumes et de recherches[1] que les éditeurs ne suffisent pas à +fournir. On vous envoie d'ici des bravos et des poignées de main en +attendant qu'on vous les porte. + + [1] _Masques et Bouffons_. + + + + +CDLI + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 18 décembre 1859. + +Cher ami, + +Ce changement de titre me contrarie: je n'aime pas à céder sans savoir +pourquoi. Mais c'est accompli, n'en parlons plus. Ce à quoi je ne puis +céder, c'est à laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, _non, +non, non_! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux +conventions que vous avez faites avec moi, j'aime mieux que l'on me +rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas à écrire dans les +journaux, bien au contraire! Les feuilletons conviennent mal à ma +manière et m'ôtent la moitié du succès que j'ai dans les revues et en +volume. Il n'y a pas assez d'accidents et de _surprises_ dans mes romans +pour que le lecteur s'amuse au déchiquetage de l'attente. Ce roman-ci, +particulièrement, a besoin d'être lu par chapitres _comme ils sont +chiffrés et coupés_, pas autrement. + +Donc, maintenez votre autorité et mon droit, ou bien ne commencez pas. +La _Revue des Deux Mondes_ est toute prête à me prendre l'ouvrage +aux mêmes conditions, et cela ne me portera aucun préjudice. Ayez la +conscience en paix sur ce point. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLII + +A M. DESPLANCHES + + Nohant, 26 décembre 1859. + +Oui, monsieur, j'aurai du courage. Je sais qu'il le faut; je ne m'étais +pas jetée dans la lutte par amour de la lutte, je ne la prévoyais même +pas. J'étais jeune et je me sentais artiste. J'ai vieilli en luttant, +toujours étonnée de la haine des autres, mais sentant chaque jour +davantage que, quand on croit, on ne peut plus reculer. Je le voudrais +en vain: la vérité est bien plus forte que moi, et même je suis +naturellement faible; mais je l'aime tant, la vérité, qu'elle me +pousse et me porte, et que tout ce qui n'est pas elle m'est à peu près +indifférent. + +Merci pour votre lettre. Elle est d'un grand coeur et d'un noble esprit. +Croyez-vous que de tels encouragements ne pèsent pas cent fois plus dans +ma vie que les injures des cagots? Merci encore, et à vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLIII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 7 janvier 1860. + +Mon vieux ami, + +Je te remercie d'avoir pensé à moi au nouvel an, et je t'envoie tous +mes voeux et toutes nos tendresses. Nohant félicite Nevers des grâces, +talents et vertus de monsieur ton petit-fils. C'est une grande +consolation que ce petit être apporte, en venant au monde, à travers +tant de peines qui vous ont frappé et que sa présence a le don d'alléger +sans qu'il s'en doute, lui qui n'a eu que celle de naître pour faire des +heureux. Dis à ma petite Berthe combien je me réjouis pour elle, et que +je lui promets d'admirer avec enthousiasme jusqu'au moindre pet de son +cher trésor! Je vois aussi Eugénie en extase et Cyprien en idiotisme +comme tu me les dépeins. J'attends la belle saison avec impatience pour +me joindre à ce concert d'adorations. + +Quels temps nous avons eus! froid de Sibérie, neige, chaleur de mai, +déluge, tempêtes à décorner les boeufs, éclairs et tonnerre, tout +cela dans un mois, c'est à croire le bon Dieu fou. Et, dans le monde +politique, il se fait aussi trente-six sortes de temps. Voilà notre +drôle de corps d'empereur qui abandonne son petit pape mignon, qui serre +l'Angleterre contre son coeur, et qui, après avoir convoqué l'Europe à +déjeuner, lui fait entendre que la marmite est renversée et qu'elle peut +rester chez elle. Tout cela ne me frappe pas d'admiration, bien que je +m'en réjouisse; mais il me semble que ce sont des solutions arrachées +par le caprice, et qu'il y a, dans tout cet imprévu, trop de bizarrerie. +Si c'est de la finasserie, ça ne vaut pas mieux. Du courage et de la +franchise dès le commencement des querelles eussent peut-être évité +la guerre. Un gouvernement qui a des principes et qui n'en change pas +toutes les semaines n'a pas besoin de tant de sang et d'argent pour se +faire respecter. C'est une politique de surprises qui fait le prestige +de ce règne. C'est drôle, mais ça n'est pas si fort que ça en a l'air. + +Au milieu de tout ça, je crains pour lui le poignard des jésuites, et je +désirerais pourtant qu'il y eût de leur part une tentative (avortée) qui +lui fît ouvrir les yeux tout à fait sur cette bonne petite Eglise, qu'il +a tant cajolée et qui l'a toujours payé de sa haine. + +Donne-moi quelquefois de vos nouvelles à tous, mon cher vieux. + +J'ai fini ton roman dans _l'Europe artiste_, et je l'ai trouvé très +amélioré comme style, et intéressant. + +Nous nous portons tous bien et nous vous envoyons à tous mille bonnes et +fidèles amitiés. + +G. SAND. + + + + +CDLIV + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 8 février 1860. + +Je sais enfin la légende de _l'homme sans tête_ de Launières et autres +lieux. Elle est très jolie. C'est dommage que nous ne l'ayons pas eue, +à l'article du _cornemuseux_ de tes légendes. Au reste, le fantastique +n'est pas encore mort chez nous. Les _hobbolds_ sont déchaînés. Ils sont +à Launières: ils emmènent les charrues qui sont dans les cours et vont +labourer, la nuit! Le diable est à Lalleu, dans la maison d'une femme +qui ne peut pas mettre de beurre dans sa soupe, sans que _quelque chose +de rouge_ s'élance du coin de son foyer pour cracher dans ladite soupe! +On a fait venir le curé pour exorciser. C'est, à coup sûr, une bête de +femme, qui s'est brouillée avec son _hobbold_ ou son _korigan_ et qui va +le mettre en fuite; malheur à elle! + +_Récit de la Tournite [1] sur le château de Briantes_. + +«Quand j'étais petite drôlesse, ma mère me racontait qu'il y avait eu, +dans les temps, un homme de Crevant, appelé Rendy, qui était fermier +au château de Briantes, et qui voulut tenter le diable en mangeant des +oeufs. + +--Qu'est-ce que c'est que tenter le diable en mangeant des oeufs? + +--_J'en sa rin_; l'histoire dit comme ça. Il s'en _allit_ tout seul dans +une grande chambre du _châtiau_, et il se mit de manger ses oeufs. +Quand ça fut au huitième, v'la le diable qui entre, habillé en +bourgeois, en monsieur _tout à noir_, avec un livre dans sa main qu'il +pose tout ouvert sur la table et s'en va. Rendy voit bien le livre, mais +il ne veut pas le regarder. + +--Sois tranquille, qu'il dit, ton sacré livre, j'y lirai pas! + +Et le v'la de manger le neuvième oeuf. + +Alors monsieur le diable _revenit_ tout en colère; il dit: + +--Tu y liras! + +Il le prend par le _chagnon_ du cou[2] et Rendy a lu ce qu'il y avait; +mais jamais il a voulu dire quoi que c'était, et le v'la qu'est tombé +tout _apiami[3],_ qu'on l'a cru mort. Le monde sont venu, ils l'ont fait +revenir; mais il a dit: + +--Jamais je ne mangerai le dixième oeuf! + +Tout en haut du château de Briantes, dit encore la Tournite, dans la +carcasse du grenier, y a-t-un trou qu'on n'en connaît pas le fond; on +y a mis des perches les unes au bout des autres, on n'a jamais pu y +_aboter_[4]. (C'est l'oubliette; je crois l'avoir vue.) + +Bien souvent on entendait la nuit, dans cet endroit-là, des voix, des +_beurmées_[5], des _alas! mon Dieu!_ tantôt comme de bestiaux, tantôt +comme du monde, et le monde du domaine aviont si peur, qu'ils avont +jamais voulu y monter. + +L'opinion de la Tournite est que les bêtes reviennent. Une nuit, elle +a entendu une ouaille qui _gémait_[6] sa porte. Elle s'est levée pour +voir, elle n'a rien vu. «_Vas putôt_ recouchée, ça _gémait_ encore.» +Elle connaissait bien que c'était une ouaille; mais elle n'a pas voulu y +retourner, parce que ça pouvait être une bête morte. + +Il y a encore une ouaille noire qui revient à la carrière de Camus, de +_tout temps_. Le père Bontemps l'a ramenée une nuit jusque chez lui et +l'a mise dans son écurie. «Ah oua! a n'y était pus le lendemain.» (Récit +de Gabriel. La Tournite affirme la vérité du fait.) + +La Tournite, étant toute petite, à Briantes (c'est son endroit), a +entendu une nuit _rebâter_[7] au-dessus de la chambre où elle était +toute seule avec sa mère. Sa mère l'y a f... une bonne giffle en lui +disant: + +--Taise-te! ça revient. + +Quand une _parsonne_ est morte dans une maison, s'il y a des abeilles et +qu'on ne mette pas vitement une _peille_[8] noire aux ruches, toutes les +abeilles meurent dans l'année. (Tournite.) + +Quant à la coutume de jeter toute l'eau qui est dans la chambre du mort, +elle existe toujours, mais je n'en peux pas savoir la cause. + +_Autre récit de la Tournite sur le château de Briantes, qui était des +plus hantés_. + +«Y avait, _dans les temps_, un jardinier qui voulait allumer du feu dans +une chambre d'en bas. Jamais il a pu. Toutes les chaises se mettaient +à sauter et à lui tomber sur le dos et à le battre jusqu'à ce qu'il +s'en-aille. Il y a essayé plus de cent fois, jamais il a pu! C'était la +chambre enragée, oui!» + +Dans tout cela, il y aurait des sujets pour l'illustration. Si tu +en fais, renvoie-moi cette note après, pour que je fasse l'article. +Hippolyte Beaucheron, le froid et grave cousin de Papet, a couché +dans la tour où la dame blanche revient la nuit de Noël. On a tiré +brusquement les rideaux de son lit sans qu'il vît personne! Il n'a +jamais voulu y recoucher. + + [1] Vieille Berrichonne, ancienne cuisinière de Nohant. + [2] Par la nuque. + [3] Près de rendre l'âme. + [4] Y arriver. + [5] Des beuglements. + [6] Gémissait. + [7] Faire du bruit. + [8] Un chiffon. + + + + +CDLV + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 11 février 1860. + +Cher ami, + +Il y a bien des jours que je veux vous répondre pour vous dire d'abord +que je suis contente que vous soyez reçu aux Français, puisque c'était +votre désir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes +et aimables que vous me disiez à propos de _Constance Verrier_. Et puis +aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans _la Presse_ une +page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes, +_archicalomnieuses_, Dieu merci! mais le temps m'a manqué soir et matin, +pour vous faire remerciement de cet appel à votre amitié. Voilà que je +trouve cette page insérée tout au long dans _la Presse_, et je pense que +c'est à vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur. + +Maurice m'écrit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche +toujours avec une passion tranquille, moitié habitude, moitié besoin +d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous +aimions tant à produire, nous autres gens du métier, et j'ai trouvé une +réponse _ingénieuse_, pour quelqu'un qui dormait déjà aux trois quarts: +C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme +nous l'avons souhaité ou prévu, et que, dans les histoires que nous +inventons, nous sommes maîtres des destinées de nos personnages. Nous +faisons avec eux le _métier de Dieu_, ce qui est très amusant, bien que +ce ne soit qu'un règne dans le monde des rêves. + +Sur ce, bonsoir et encore merci, et à vous de tout coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLVI + +A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 12 février 1860. + +Chère mademoiselle, + +Je voudrais me mettre à votre point de vue, et trouver, dans votre +croyance, une ancre de salut à vous indiquer. Mais je ne crois pas à +l'institution catholique, et toute forme arrêtée dans la pratique +du culte me semble un obstacle entre Dieu et l'âme qui se connaît. +Vous-même, vous vous révoltez contre l'efficacité du prêtre, puisque +vous n'en trouvez aucun qui vous console et vous rassure. + +Vous vous faites de Dieu une idée trop étroite et vous ne voyez en lui +qu'un juge façonné à l'image de l'homme. Cela m'étonne de la part d'un +grand coeur et d'un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau +soit malade; et, je vous l'ai dit souvent, vous devriez changer +momentanément de milieu, voyager un peu, aller à Paris, secouer enfin +cette mélancolie noire qui vous ronge et qui n'a rien d'agréable à la +Divinité, rien d'utile à vos semblables. + +Si c'est une vertu que de se tourmenter ainsi, ou du moins si c'est la +preuve d'une grande modestie de l'âme et d'un grand élan vers le Ciel, +vous avez assez souffert, vous vous êtes assez déchiré et mortifié le +coeur, pour être bien sûre, à présent, que tout est expié et que vous +ètes complètement purifiée de vos prétendues fautes, auxquelles je ne +crois pas du tout. + +Relevez-vous donc de cet abattement; car, fussiez-vous réellement très +criminelle, Dieu, source de toute bonté, ne veut pas qu'on doute de lui, +ni qu'on s'occupe tant de soi-même, lorsque la vie n'est pas trop longue +pour l'aimer et lui rendre grâce. Il serait plus religieux de contempler +l'idée de sa perfection que d'examiner notre propre faiblesse avec tant +de crainte et de sollicitude. + +Croyez-moi toujours bien reconnaissante de votre affection et bien +affligée de vos peines. + +GEORGE SAND. + + + + +CDLVII + +A MAURICE SAND, A GUILLERY + + Nohant, 16 mai 1860. + +Peut-être es-tu a Paris, ou en train d'y revenir. Tu y trouveras mes +lettres, et celles de ce soir te signalent l'heureuse arrivée de toutes +tes bêtes. + +J'ai d'abord donné les plantes au jardinier, avec les instructions +écrites et verbales. L'euphorbe n'est presque pas flétrie, et, au bout +du compte, ton emballage à _la Robinson dans son île_ était très bien +fait. + +La salamandre est très vivante. On voudrait en faire un bracelet, tant +elle est belle! par exemple, nous ne savons pas trop quoi lui donner à +manger. L'orthoptère dégingandée était d'une _telle pétulance_ (elle +s'était ennuyée en voyage), que nous n'en savions que faire. Enfin, +on l'a installée dans un bocal avec de la mousse, de l'herbe et des +mouches, et elle a déjeuné d'un grand appétit en leur suçant le derrière +jusqu'à la ceinture; après quoi, elle s'est curé les dents avec beaucoup +de soin, a nettoyé ses mains et s'est endormie à la renverse, sur un +écart impossible: les mains repliées sur le ventre ou sur le brin de +chaume qui lui en tient lieu, retroussant sa queue de poule d'une façon +triomphante. C'est bien la plus étrange créature qu'on puisse voir, et +je n'ai fait que regarder ses poses et sa chasse aux mouches. + +J'ai ensuite examiné les cailloux, qui ne manquent pas d'intérêt. Les +huîtres fossiles sont d'un bon numéro. Elles ne _s'étaugeaient_[1] pas +la coquille dans ce temps-là. Les pierres à bâtir sont des travertins. +J'ai passé deux heures à étiqueter avec soin et, demain, je rangerai +dans une case particulière. + +J'attends avec impatience la nouvelle de ton arrivée à Paris. + +Ludre ne m'a envoyé aucun renseignement; donc, je ne pense pas qu'il +faille compter les attendre à Paris, et tu les attendras d'ailleurs +moins chèrement et plus commodément ici. Le temps est si beau, le jardin +et la campagne sont si charmants, que je regrette les jours que tu en +perds. C'est un mois de mai _des dieux_, chaud, moite; du soleil, et, de +temps en temps, la nuit; puis, le matin, de belles ondées qui font tout +pousser et tout fleurir. Pas d'orages ici, bien qu'il y en ait eu de +terribles ailleurs. + +Aussi je n'ai pas eu le courage de me remettre au roman à corriger. Je +vis dans la nature, étude et contemplation, sans pouvoir m'en arracher. +Viens donc le plus tôt possible; car la floraison est à présent en +avance. + +Je te _bige_ mille fois, et j'aspire à savoir que tu as fait bonne +route. + + [1] Elles ne s'en privaient pas. + + + + +CDLVIII + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant; 26 mai 1860. + +Cher ami, + +Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui +endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle[1]. Tâchez +de songer à lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera +possible. Croyez donc bien que, de mon côté, je ferai tout mon possible +pour récompenser votre _vertu_, et même votre _sournoiserie_, qui me +paraît une amabilité de plus. + +J'espère que Maurice va bientôt venir me raconter vos découvertes +chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez +tiré, de votre fournaise du Théâtre-Français, un fort bon mets pour le +public. Calmez les impatiences inévitables du métier d'auteur assistant +aux répétitions. Cela est terrible, je le sais, surtout à ce théâtre, +où chacun en prend à son aise; mais, en somme, dites-vous que vous êtes +dans l'âge où ces agitations font vivre. + +Moi, je suis dans celui où l'on prise davantage la tranquillité; mais je +ne vous souhaite pas d'avoir la philosophie trop précoce. Les paysans +d'ici disent: «On a bien le temps d'être vieux!» + +Bonsoir et merci, et tout à vous de coeur. + +G. SAND. + + [1] Charles Duvernet. + + + + +CDLIX + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON. (JEROME), A PARIS + + Nohant, 27 juin 1860. + +Monseigneur et cher prince, + +Je suis bien vivement affectée du coup qui vous frappe. Quelque prévu +qu'il fût,--car vous me l'aviez comme annoncé, la dernière fois que je +vous ai vu,--je comprends que votre douleur doit être grande, sachant +combien vous aimiez cet excellent père. C'était aussi un digne homme, +brave, loyal et d'une âme généreuse. + +Vous devez à son souvenir d'être encore lui, c'est-à-dire de résister au +chagrin, aux découragements qui s'emparent du coeur dans ces terribles +séparations, et de tenir bien haut toujours le drapeau de la vie, il est +lourd, j'en conviens, et la main des plus forts s'engourdit souvent à le +porter! Mais vous avez, pour ne pas faiblir, entre mille autres dons de +Dieu, le souvenir de ce père si jaloux de votre bonheur. Vivre bien et +noblement est une dette que vous avez contractée envers lui et que vous +saurez acquitter en restant vous-même, dans le chagrin comme dans le +calme. + +Croyez que vos amis, vous sachant affligé si profondément, vous aiment +davantage. Mon fils se joint à moi pour vous le dire du fond du coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLX + +A M. JULES BOUCOIRAN, RÉDACTEUR EN CHEF DU _COURRIER DU GARD,_ A NÎMES + + Nohant, 31 juillet 1860. + +Cher vieux, + +C'est une joie toujours, ici, de recevoir de vos nouvelles. Tout le +monde va bien. Je me porte infiniment mieux depuis que je suis vieille +et je réponds vite à votre demande. + +Non, les ouvrages des vivants ne tombent jamais dans le domaine public, +et les héritiers en ont la propriété vingt ou trente ans encore après +eux. Mais tous mes ouvrages sont vendus aussitôt que faits, pour un +temps donné; car on ne gagne pas ses frais à éditer soi-même. La Société +des gens de lettres, dont je fais toujours partie, n'a le droit de +traiter que pour de très courts écrits. Au delà de cent mille lettres, +elle est liée et même je crois que ce chiffre a été réduit. + +Vous voyez que ni elle ni moi ne pouvons vous autoriser. Je vais écrire +aux éditeurs dont les ouvrages que vous désirez reproduire sont +la propriété temporaire, afin de savoir s'ils autoriseraient la +reproduction. Je doute qu'ils soient, gentils à ce point. Mais +peut-être, s'ils demandaient un prix minime pour vous accorder ce droit, +verriez-vous de l'avantage à en passer par là. Il est évident que, si +ces reproductions donnent une valeur au journal, c'est parce qu'elles ne +sont pas autorisées par leur _non-valeur_ commerciale. + +Maurice vous embrasse de tout son coeur et vous aime toujours. Il compte +bien vous envoyer son livre de _Masques et Bouffons_ aussitôt qu'il +pourra en avoir quelques exemplaires. C'est un ouvrage cher, à cause +des images, et son éditeur, pressé de vendre, le sert le dernier. +Je n'espère pas que vous réussissiez à le marier (Maurice, pas +son éditeur), si vous lui cherchez femme parmi les dévots et les +légitimistes. Je préférerais de beaucoup une famille protestante. Voyez +pourtant ce qu'on vous dira et faites-m'en part. Je désire bien qu'il +se décide et qu'il devienne père de famille. Si vous lui trouviez une +charmante personne, ayant des goûts sérieux, une figure agréable, de +l'intelligence, une famille honnête, qui ne prétendrait pas enchaîner +le jeune couple à ses idées et à ses habitudes autrement que par +l'affection, nous rabattrions bien des prétentions d'argent. + +Bonsoir, mon vieux enfant. Je vous écrirai dès que j'aurai une réponse +des éditeurs. + +A vous de coeur. + +GEORGE SAND. + +Quand vous verra-t-on? + + + + +CDLXI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, novembre 1860. + +Chère cousine, + +Je vous revois, dans mon souvenir, à travers un nuage; mais je n'ai pas +oublié que je vous ai vue un instant. Je n'avais pourtant pas ma +tête; car ce n'est que le lendemain ou le surlendemain que je me suis +retrouvée à Nohant. Jusque-là, j'étais dans une ruine, je ne sais où. +Vous m'avez certainement porté bonheur, et votre présence, vos souhaits, +votre coeur vivant et aimant, celui de mon Lucien[1], qui a été si +affectueux pour moi, qui a tant pleuré pour moi, à ce qu'on m'a dit, +tout cela s'est joint aux excellents soins de mon pauvre Maurice, et de +mon adorable petit vieux docteur Vergne. + +Vous m'avez donc tous ramenée à la vie. J'ai senti, sur mon lit +d'agonie, que vous ne vouliez pas que je mourusse, et j'ai secoué la +torpeur finale. + +Ainsi, au lieu de vous dire que je suis fâchée du triste voyage que +je vous ai fait faire, je vous en remercie; car je suis sûre que ma +destinée a voulu que vous vinssiez aider à me sauver. + +Je suis encore faible pour écrire; mais je veux vous dire que la force +m'est revenue pour vous aimer et vous embrasser de tout mon coeur, ainsi +que le cher cousin, et vos enfants, tous vos enfants, y compris Raoul, +que je me figure connaître, quoique je sache bien ne pas l'avoir vu. + +Maurice vous embrasse de toute son âme. + +Au revoir, chère belle cousine, à Paris et à Nohant. + +G. SAND. + + [1] Lucien Villot, fils de madame Villot. + + + + +CDLXII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 9 décembre 1860. + +Chère Altesse impériale, + +Voici l'exemplaire de l'ouvrage de mon fils que vous avez bien voulu +vous charger de faire agréer _al re galantuomo._ Si Maurice ne vous le +porte pas lui-même, c'est qu'il me soigne encore un peu. Je vous envoie +aussi la lettre qu'il a écrite à ce héros, dont il est justement +épris.--Le maudit héros! il m'a pourtant forcée, moi, d'abjurer l'idée +républicaine italique! Devant tant de patriotisme, de bravoure, de +loyauté et de simplicité (caractère de la vraie grandeur), les théories +ont tort, le coeur est pris; et c'est le coeur qui gouverne le monde on +a beau dire que les hommes ne valent rien, c'est le _sentiment_ qui fait +les vrais miracles de l'histoire. + +Mon fils avait écrit cette lettre et me l'avait remise il y a déjà +longtemps; mais le relieur a tardé à finir la reliure, et, alors, vous +avez été frappé d'un malheur que j'ai vivement ressenti pour vous et +avec vous. Je n'ai pas voulu vous importuner de cet envoi. Et puis est +venue ma maladie et l'imbécillité de la convalescence. D'ailleurs, +Victor-Emmanuel avait bien d'autres _chats à fouetter_, que d'ouvrir un +livre d'art pur et simple. Mais ce livre est un hommage rendu au génie +italien, et, parmi les plus humbles droits, il a celui d'être mis aux +pieds du libérateur de l'Italie. Un mot de vous expliquera et excusera +cette hardiesse. Je n'ai pas changé la date de la lettre de Maurice, +date qui témoigne d'un empressement non secondé jusqu'ici par les +circonstances. + +Quoique guérie, je n'ai pas la permission du médecin pour aller à Paris, +où je ne manque jamais de prendre la grippe, et je dois passer lévrier +et mars dans le Midi; je rêve les cistes et les bruyères en fleurs du +Piémont ou des frontières françaises; car ma passion du moment, c'est la +botanique. Si vous allez par là, courir après cette solitude qui fuit +les princes, vous êtes bien sûr de me rencontrer dans le coin le plus +champêtre et le plus retiré, vous aimant toujours d'un coeur sincère et +dévoué tendrement. + +GEORGE SAND. + + + + +CDLXIII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 11 décembre 1860. + +Cher enfant, + +Je veux vous demander quelle préparation de fer on vous administre. Le +fer est très à la mode et c'est bien vu. Mais les médecins ne sont pas +tous chimistes, et, en prescrivant le fer très à propos, ils ne savent +pas toujours, même les plus habiles en tant que médecins, sous quelle +forme il s'assimile avantageusement et réellement à notre économie, et +sous quelles autres, formes il charge l'estomac, s'y transforme _en +encre_ et ne s'assimile en aucune façon. J'ai un vieux ami, médecin et +chimiste, qui a l'emploi du fer et de diverses préparations à l'état +d'idée fixe, et qui a essayé et travaillé ce médicament durant des +années. J'ai fait avec lui des expériences nombreuses et _je sais_ qu'il +a raison de dire qu'une seule des préparations est toujours +assimilable et jamais nuisible. Pour abréger, voyez si vos recettes +portent:--_Tartr. fer. Potass. crist. en paillettes_.--Si oui, dormez +tranquille et comptez que le fer vous guérira;--si non, n'en abusez pas +et même n'en usez pas. Je sais bien que vous devez avoir les _princes de +la science_, comme on dit, dans votre manche. Mais peut-être les princes +n'ont-ils pas le loisir d'analyser minutieusement ces détails. Et, au +bout du compte, tout en vous soignant bien, ne vous soignez pas trop; le +grand remède sera une vie modérée en toute chose, pendant quelque temps; +beaucoup d'air pur et de campagne, et l'oubli du _moi_ le plus souvent +possible. + +Notre grand mal à nous autres, c'est l'excitation; mais il y a aussi +grand mal à vouloir la supprimer tout à fait; car nous ne sommes +point bâtis comme les oisifs ouïes positivistes, et l'absence totale +d'émotions, de travail, de fatigue même, nous jette dans l'atonie, qui +est le plus grand ennemi de notre organisation. + +On fait bien de nous retenir de temps en temps; mais les médecins et les +amis qui nous enchaînent à la médication et au calme absolu nous tuent +tout aussi bien que les chevaux qui nous emportent. + +Moi, j'ai le roi des médecins, un homme sans nom, mais qui sait ce que +c'est qu'une personne et une autre personne. Le lendemain du jour où +j'étais au plus mal, il m'a fait manger, j'avais faim. Le surlendemain, +il m'a permis de prendre du café, j'en ai l'habitude, et a consenti à me +laisser sortir du lit, dont j'ai horreur. Il m'a laissée causer, rire +et m'efforcer de secouer le mal. Il savait, il sait, je sais et je sens +aussi, depuis que j'existe, que, quand je pense à la maladie, je suis +malade. J'ai eu autrefois de forts accès d'hypocondrie tout à fait +contraires à ma nature, et c'était la faute des amis et des médecins, +qui m'ont gratifiée dix fois de maladies que je n'avais pas. Prenez +garde à cela. Vous me dites que vous êtes découragé et atteint. Ne le +dites qu'à moi, tant d'autres se réjouiraient, et ne laissez pas dire +que vous êtes malade sérieusement. Songez à tous ces jaloux que se +frotteraient les mains; les jaloux, c'est tout le monde. Ce ne sont pas +seulement les rivaux de métier, ce sont tous les paresseux, tous +les incapables, qui souffrent de voir une existence brillante et +triomphante. C'est le public tout entier, qui est ingrat et qui aime à +voir hésiter et souffrir ceux qu'il encensait hier et qu'il encensera +demain si le patient résiste. Vous avez souffert par le théâtre dans ces +derniers temps. Trop de tracasseries, d'incertitudes, d'impatiences, et +mille choses que je devine, sachant quel est le milieu et comment s'y +forgent les immenses contrariétés. Vous devez vous en affecter plus que +moi et plus que tout autre, parce que, après les plus grands succès +obtenus dans ce temps-ci, vous aviez le droit d'imposer votre pensée, +votre forme, toutes les exigences légitimes, toutes les hardiesses, +toute la souveraine liberté de votre talent. + +Vous avez trouvé l'obstacle aussitôt que les billets de banque ont un +peu diminué dans la caisse du théâtre, et vous voilà heurté à l'écueil +du siècle: l'argent. Votre talent a grandi; mais, si les recettes ont +baissé, la foi abandonne le directeur, et tous les intermédiaires dont +vous avez besoin pour révéler votre génie au public. Le public lui-même +s'étonne que vous grandissiez en maturité dans la science de la vie. Il +est routinier et les rapides progrès l'étourdissent. Il y résiste et les +combat tant qu'il peut. Pour peu qu'on le craigne, qu'on le ménage, il +croit être fort; mais, au fond, il est bon enfant et il vous reviendra, +aussi assidu et aussi passionné qu'auparavant si vous ne pliez pas. +Guérissez-vous, distrayez-vous surtout, oubliez un peu ces luttes +pénibles et, si vous laissez dire que vous êtes malade et découragé, que +ce soit pour jeter votre béquille un beau matin et lui montrer que vous +êtes plus fort que jamais. + +Voilà, cher fils, ce que, depuis quelques jours, je voulais vous dire; +mais je n'étais pas encore assez forte pour écrire plus d'une ou deux +pages. Venez me voir quand il fera moins mauvais et quand vous ne serez +plus si tenu par le traitement. Je compte aller dans le Midi en février. +Vous devriez en faire autant. Voyons, voyons, il faut retrouver cette +grande énergie physique et intellectuelle qui vous a inspiré de si +belles choses. + +Songez que vous avez été l'enfant gâté de la destinée et que vous l'êtes +encore; car vos moindres succès seraient des succès de premier ordre +pour les autres. + +Si vous vous sentez bas et affaibli, dites-vous que c'est peut-être +un bien; car, dans les bonnes organisations, ce sont des crises qui +présagent un _renouveau_ superbe. Patientez, traînez-vous en souriant, +et répétez-vous sans cesse: _Ça passera!_ + +Quand vous en serez bien convaincu, ce sera déjà aux trois quarts passé. + +Je vous embrasse tendrement. + +G. SAND. + + + + +CDLXIV + +M CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 20 décembre 1860. + +Cher enfant, + +Je vous remercie de vos bons renseignements. Pour le moment, je n'ai +aucun parti à prendre; le temps est trop froid pour que je parte. +D'ailleurs, ce n'est qu'au mois de février que mes travaux me le +permettront. + +Et puis vous avez le déluge en ce moment dans le Midi, et nous sommes +encore mieux dans noire nid bien chaud que sur les chemins. Je crois +pourtant que des circonstances particulières, en dehors des convenances +de localité, nous pousseront vers Monaco ou Menton. Mais rien n'est +décidé et nous vous verrons au moins quelques jours à Toulon. + +Ce qui est décidé, grâce à votre réponse sur les dépenses modérées à +faire dans ces régions, c'est que nous pourrons y aller, que nous irons +et que nous nous verrons enfin. + +Je me porte bien, tout à fait bien, à la condition de me tenir +chaudement et tranquille pendant quelques semaines encore. Je reprends +mon griffonnage et je suis dans une disposition très douce et très +calme. On a été si bon autour de moi durant ma maladie, que je serais +bien ingrate de ne pas me trouver bien d'être encore de ce monde. + +On vous embrasse ici et on se réjouit de l'espoir de vous embrasser +pour de vrai bientôt. Mes tendresses à votre chère famille et à vous +toujours. + +G. SAND. + + + + +CDLXV + +A M. ERNEST PÉRIGOIS, A NICE + + Nohant, 25 décembre 1860. + +Mon cher enfant, + +J'ai su vos cruelles mésaventures; mais, en somme, nous rendons tous +grâce à Dieu de ce que vous en avez été quittes pour la peur, et nous +aussi, effrayés rétrospectivement pour vous autres! Vous me trouverez +optimiste de dire: _quittes pour la peur_, puisque vous avez eu +contusions et blessures, surtout la pauvre bonne. Mais, quand on ne +se casse ni bras ni jambe en pareille affaire, on est encore heureux. +Rassurez donc Angèle en lui disant combien les accidents de voyage sont +rares, puisque tel touriste n'en a rencontré aucun dans toute sa vie; +celui qui vous a accroché est une garantie pour l'avenir. + +Et puis qu'est-ce que le danger des voyages? Le danger n'est-il pas +partout et à toute heure? n'ai-je pas été prise de maladie terrible pour +une promenade au clair de lune, par un temps superbe, dans mon jardin? +Du jour au lendemain, étranglée au milieu du bien-être; du calme, de la +gaieté, de la santé parfaite, j'étais à la mort. Est-ce à dire que +je n'irai plus dans mon jardin et que je ne regarderai plus la lune? +Disons-nous bien que nous tenons à un fil, et, cela dit, n'y songeons +plus, ou nous ne vivrons pas, par crainte de mourir. Je sais bien +qu'Angèle a peur pour vous et pour son enfant plus que pour elle-même; +mais ne la laissez pas devenir superstitieuse en croyant vous-même à des +guignons et à des pressentiments. Le danger perpétuel et sous toutes les +formes étant le milieu auquel nous ne pouvons échapper, il y a aussi un +miracle perpétuel bien plus remarquable et envers lequel nous sommes +affreusement ingrats, et, ce miracle, c'est que nous y échappons +souvent. Si j'étais auprès d'elle, je suis sûre que je lui ferais +oublier ces terreurs, qui sont une maladie de l'imagination. + +Malgré vos infortunes, je vous envie d'être là-bas, sous un beau ciel +et dans un pays _accidenté_. Vous ne me dites rien de votre santé; j'en +augure qu'elle est déjà meilleure et je me réjouis de ce que vous ne +soyez point à Rome dans cette saison. C'est un endroit malsain, où +l'hiver est froid et long, où l'on ne trouve aucun bien-être; un pays à +donner le spleen même aux escargots. Vous me teniez bien avec Nice; mais +Hyères est plus près, plus chaud, dit-on, et, je crois, moins cher! Vous +me faites frémir avec votre maison _tout entière_ pour mille francs par +mois: douze mille francs par an! Peste! je le crois bien! On me dit qu'à +Hyères je dépenserai mille francs par mois pour quatre personnes, la +nourriture, etc., tout compris, et que nous serons fort bien. Enfin, +nous verrons. Je vous écrirai de là au mois de février et peut-être vous +tenterai-je. Si vous ne venez pas nous rejoindre, nous irons toujours +vous voir; car nous comptons visiter tout ce littoral. + +Donnez-nous de vos nouvelles souvent, nous vous tiendrons au courant de +notre côté. + +J'embrasse la chère famille de tout coeur. + +A bientôt. + +G. SAND. + + + + +CDLXVI. + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Nohant, 27 décembre 1860. + +C'est moi, chère enfant, qui aurais voulu embrasser ta grand'mère avant +son départ. Mais, le froid était trop vif et on ne me permet pas encore +de m'y exposer aussi longtemps que le voyage, pourtant bien court, de +Nohant à la Châtre. A mon retour du Midi, ce printemps, j'irai à Paris +vous voir dans votre installation nouvelle, et j'espère trouver la bonne +maman bien habituée et bien acclimatée. + +Dis à tes parents de ne plus s'inquiéter du tout de moi. Je ne me +souviens plus d'avoir été malade, et je crois n'avoir plus aucun besoin +des précautions que l'on m'impose. Mais je m'y soumets pour ne pas +mécontenter des gens qui m'ont si bien soignée et à qui j'ai causé tant +d'inquiétude sans le savoir. Je vais donc encore passer un mois au coin +du feu, et tu seras bien aimable de m'y donner de vos nouvelles. + +Il me tarde de savoir que vous n'êtes pas mécontents de Paris et que +la grand'mère a bien supporté le voyage. Embrasse-la bien pour moi, ma +mignonne, ainsi que tes parents et Valentine; je les charge de te le +rendre de ma part. + +Ta marraine. + +G. SAND. + + + + +CDLXVII + +A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE + + Nohant, 20 janvier 1861. + +Chers enfants, + +Je ne suis pas encore en route, quoique toujours très décidée à partir, +et je voudrais bien avoir de vos nouvelles. Je me flatte que le temps, +moins dur, quel qu'il soit, que chez nous, vous aura été favorable à +l'un et à l'autre; mais je serais pourtant bien contente de le savoir. + +Quelques mécomptes que vous puissiez avoir sur le climat, sur le +logement, sur les agréments du Midi, soyez sûrs que vous avez bien fait +d'y aller. Nous avons ici six pouces de glace sur les eaux dormantes, +et, depuis plus de vingt jours, un froid sec et dur qui rendrait les +pierres malades. Maurice n'a pas eu le courage encore de sortir du nid +pour aller affronter la température de Paris. J'aspire pour lui, autant +que pour moi, maintenant, à trouver une veine de temps radouci qui nous +permette de traverser le centre et le _bas centre_ de la France sans +geler en route. Notre but est toujours en suspens. Nous consacrerons +quelques jours à tâter, à chercher, à interroger notre fantaisie, +espérant trouver moins cher qu'à Nice; car les détails que vous me +donnez dépassent de beaucoup mon budget. + +Je n'ai rien à vous dire, _du pays d'ici_ que vous ne sachiez mieux que +moi, sans doute, par des correspondances. Nous vivons tous blottis dans +nos cases, comme des marmottes faisant leur hibernation. Je relis le +_Cosmos_ en entier, et j'en fais encore plus de cas que la première +fois. Lisez-vous _la Mer_, de Michelet? c'est très beau, avec les +défauts que vous lui savez, incapable qu'il est de toucher à la +femme sans lui relever les cottes par-dessus la tête; mais, dans cet +ouvrage-ci, les qualités l'emportent. Dans le commencement, il y a un +vaste et magnifique sentiment de la grandeur, de la couleur et de la +vie. + +Je voudrais bien vous donner quelque nouvelle du consul Crescens; mais +je suis trop ignorante pour en avoir jamais entendu parler. + +Vous avez envie de voir les splendeurs de la papauté? Vous verrez trois +comparses mal costumés et une bande d'affreux Allemands prétendus +Suisses, dont le déguisement tombe en loques et dont les pieds infectent +Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir +la pauvre mascarade. Mais les monuments, les Italiens, les tableaux, à +la bonne heure! seulement il faut un an pour tout voir un peu sainement; +car les premières semaines ne sont qu'un vertige et un casse-tête. + +Écrivez quelques lignes, mes chers enfants! ceux d'ici se joignent à moi +pour vous embrasser et vous aimer. + +G. SAND. + + + + +CDLXVIII + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE + + Nohant, 14 février 1861. + +Je te remercie, mon cher vieux. Tu es le plus aimable des amis, tu +t'occupes de mon plaisir et de mon bien-être. Et puis tu me montes la +tête avec cette villa, et les collections, et ces personnes si aimables +et si intéressantes. J'ai envoyé ta lettre et tes renseignements à +Maurice, qui est déjà là-bas s'occupant de mon logement. Je pense qu'il +n'aura rien conclu encore. + +Je pars demain, regrettant de ne pas vous embrasser tous au passage. +Mais il faut que je profite de la présence de mon géologue[1] à +Montluçon pour voir les forges et les mines. Cela rentre dans mon état +de romancier, sans en avoir l'air[2]. + +Mille tendresses et amitiés â toi et à tout le cher, monde. + +G. SAND. + + [1] M. Léon Brothier, ingénieur civil. + [2] Elle préparait alors son roman de _la Ville noire_. + + + + +CDLXIX + +A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE + + Tamaris, 20 février 1861. + +Chers enfants, + +Nous sommes arrivés et nous voilà même installés à une demi-heure +(par mer) de Toulon, _en deçà_ et _non au delà_, par conséquent loin +d'Hyères, de Nice et de tout ce qui s'ensuit. Maurice, parti en +fourrier, a trouvé Hyères fort prosaïque, plein de figures de malades ou +d'Anglais, pas de _chez soi_, pas de solitude, rien aux alentours qui ne +fût très cher ou très incommode. Enfin il s'est rabattu sur la rade de +Toulon et il nous a trouvé, pour cinq cents francs (trois mois), les +trois quarts d'une petite maison de campagne _très bourgeoise_, mais +extrêmement propre, que le propriétaire, avoué à Toulon, n'habite pas en +ce moment et ne loue jamais. C'est un homme charmant, qui est venu +nous installer et qui est reparti ce matin. Nous sommes là depuis +vingt-quatre heures, par un temps de chien, mais dans un site admirable, +au bord de la grande mer, au pied des montagnes, et perchés nous-mêmes +sur une colline couverte de pins superbes qui nous cachent entièrement, +et qui encadrent les plus belles vues du monde. C'est une solitude +absolue, pas de curieux: les mauvais chemins nous protègent contre les +flâneurs, la vie est très bonne pourtant et très confortable, à cause du +voisinage d'une petite ville qu'on appelle _la Seyne_. Nous avons pris, +pour vingt-cinq francs par mois, une bonne cuisinière, brave fille; pour +_plus cher_, un homme de confiance que nous connaissons, et nous voilà +casés à merveille et très économiquement. Nous sommes, malgré le gâchis +du quart d'heure, dans un climat superbe, à l'extrême pointe méridionale +de la France, au milieu d'une flore tout africaine. + +Si vous devez faire une nouvelle campagne d'hiver dans ce beau pays, +nous vous adresserons à des amis qui vous aideront à trouver des +conditions de ce genre. Mais j'avoue qu'il nous eût été impossible de +les trouver nous-mêmes, sans le secours des dévoués de la localité; car +ce n'est pas ici un endroit de mode et d'exploitation. + +À présent, comment vous offrirai-je l'hospitalité? J'espérais que mon +avoué-propriétaire laisserait à ma disposition le reste de la maison, +qu'il n'habitera pas avant le mois de juin; mais il n'y a eu aucun moyen +de l'y décider, parce qu'il veut _pouvoir y venir_. Voilà ce que c'est +que d'avoir affaire à un homme qui ne spécule pas; cela a aussi son +inconvénient. Mais, si vous revenez par ce côté-ci, nous irons vous +chercher à Toulon, à l'hôtel de _la Croix d'or_, où l'on est très bien, +ou à Hyères, que nous voulons aller voir dès qu'il fera beau. Vous +viendrez passer une journée à notre ermitage et nous vous reconduirons +_par terre_, si vous craignez un quart d'heure de houle un peu forte. +Nos mauvais chemins n'offrent aucun danger; ils sont crottés, voilà +tout; mais deux jours de mistral les auront balayés. Tâchez de réaliser +mon espérance; ou, si vous prolongez votre séjour à Nice, c'est nous qui +irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie, à l'adresse de +_Charles Poncy, à Toulon._ + +Mille tendresses de coeur à vous, et baisers à Angèle. + +G. SAND. + + + + +CDLXX + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Tamaris, 24 février 1861. + +Golfe du Lazaret, à une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort +Napoléon. + +C'est une colline couverte de pins-parasols, d'une beauté et d'une +verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, séparé d'un côté de la +grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas +de notre escalier rustique. Au delà de la plage, la vraie mer brise avec +plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle. +La tête sur l'oreiller, quand, au matin, on ouvre un oeil, on voit +au loin le temps qu'il fait par la grosseur des lignes blanches que +marquent les lames. A droite, le golfe s'ouvre sur la rade de Toulon, +encadrée de ses hautes montagnes pelées, d'un gris rosé par le soleil +couchant. + +A droite, s'élève le cap Sicier, autre montagne très haute et d'une +belle découpure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une +partie de notre vue de face, s'étend une petite plaine bien cultivée, +une sorte de jardin habité. Derrière nous, le fort Napoléon sur une +colline boisée plus élevée que la nôtre et qui nous fait un premier +paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et +d'autres immenses montagnes derrière, second paravent, que dépasse en +troisième ligne la chaîne des Alpines du Dauphiné. + +Tout cela est d'un pittoresque, d'un déchiré, d'un doux, d'un brusque, +d'un suave, d'un vaste et d'un contrasté que ton imagination peut se +représenter avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c'est plus beau +que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance; car je n'avais rien +rêvé de pareil, et notre pauvre France, que l'on quitte toujours pour +chercher mieux, est peut-être ce qu'il y a de mieux. + +Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son +plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont +à peu près les seules plantes de nos climats que j'aie encore aperçues; +le reste est africain ou méridional extrême: cistes, lièges, yeuses, +arbousiers, lentisques, cytises épineux, tamarins, oliviers; pins +d'Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne +faut pourtant pas oublier la vigne et le blé parmi nos compatriotes; on +boit ici, à bon marché, du vin excellent. Le pain est bon; il y a peu de +poisson, mais le mouton et le boeuf sont passables. C'est le fond de +la nourriture avec les coquillages, très variés, mais généralement +détestables pour ceux qui n'aiment pas le goût de varech. + +La maison que nous habitons est petite mais très propre, et nous y +sommes seuls dans un désert apparent. Personne n'y vient et personne n'y +passe; mais, tout près de nous, il y a un petit port de mer appelé +_la Seyne_, qui est grand comme la Châtre et où notre factotum va +s'approvisionner tous les matins. De plus, il va à Toulon tous les jours +par un petit vapeur, moyennant trois sous. + +En outre du factotum mâle, nous avons une cuisinière naine, qui est une +excellente fille, et un âne nain, baudet d'Afrique appelé _Bou-Maza,_ +qui ne mange jamais que des fagots d'olivier sec et qui est devenu fou +aujourd'hui pour avoir avalé une poignée de foin. + +La maison coûte cinq cents francs pour trois mois, la cuisinière +vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au propriétaire, un +charmant avoué qui met tout par écuelles pour nous recevoir. Nous avons +chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle à manger, +un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos bêtes. Le +rez-de-chaussée, tu peux te le figurer: c'est la distribution du +Coudray[1]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques +et une étroite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline +inculte, rocailleuse, ombragée d'arbres superbes à travers les tiges +desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines. +Le sol est calcaire triasique el on y trouve une partie de nos coquilles +fossiles de Nohant et du Coudray. A deux pas, nous avons des granits et +des laves; toute la côte est très variée, par conséquent, de formes et +de couleurs. + +Le pays environnant est à la fois riant et sauvage. Quant au climat, il +est rude et superbe, varié et heurté comme le pays: des jours de pluie +diluvienne, des vents très rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le +nez, d'une belle couleur), des humidités suaves et chaudes; tout cela se +succédant avec rapidité, et ne rendant guère malade; car, avant-hier, +j'ai fait deux lieues à pied pour ma première promenade; hier, j'étais +dans mon lit avec la fièvre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce +matin, j'ai fait une lieue; ce soir, je me porte on ne peut mieux; je +n'ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n'en souffre plus. +Maurice a passé par les mêmes crises. + +Je reprends ma lettre pour l'expliquer comme quoi nous avons renoncé à +Hyères et à ses palais. Maurice y a été et a découvert que c'était une +jolie ville, plantée au beau milieu d'une plaine, loin de la mer, loin +des montagnes, loin des bois; une ville d'Anglais où il faut toujours +être sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous +convenir. C'était le cas d'aller voir Saint-Pierre des Horts; mais +Maurice a calculé que, lors même qu'on nous rabattrait énormément sur le +prix annoncé au prospectus, nous serions encore loin de compte. Il s'est +informé néanmoins. Il a su qu'il était à peu près impossible de s'y +nourrir sans avoir à son service des gens du pays, comme nous les avons +pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous +assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. Où +trouver cela à Hyères, pays de haute exploitation? et à qui demander de +se charger pour nous de tous ces détails? + +Le Midi n'est pas si facile à habiter qu'il s'en vante. Ici même, à deux +pas de tout, ça n'a pas été tout seul, et ça ne va pas encore à souhait. +Depuis deux jours, il pleut, et, quand il pleut, personne ne bouge; +Bou-Maza lui-même ne veut pas sortir de son écurie. On peut donc mourir +de faim chez soi, si on n'a pas pris ses précautions. Cela se conçoit +quand on a vu ce que c'est que les pluies des pays chauds. Comme ils +sont souvent à sec pendant six ou dix mois de suite et que pourtant +il tombe dans le Var; calcul fait, autant d'eau que dans les autres +départements français, tout crève à la fois, et, dans une minute, que +l'on soit âne ou chrétien, on est trempé comme une éponge. Et puis ça ne +s'arrête pas; il n'est pas question, comme chez nous, de _laisser passer +le nuage_. Le nuage ne passe pas, ou plutôt il passe toujours, et douze +heures d'affilée ne l'épuisent pas. + +Donc, nous nous sommes rabattus sur le plus proche voisinage de nos +amis, d'autant plus que le pays est beaucoup plus beau que tout ce qu'on +va chercher ailleurs. Ça ne nous empêchera pas d'aller visiter toute la +côte, par conséquent Hyères, quand il fera beau et qu'on pourra tenir la +mer. Nous nous réclamerons alors de ta protection pour voir Saint-Pierre +et ses beautés. Pour le moment, les navires que nous voyons passer en +pleine mer font si triste figure, que nous n'avons guère envie de nous +y fourrer; car, avec ce déluge, il y a un vent d'est à décorner les +boeufs. Aujourd'hui, le vent couvrait si bien le bruit du tonnerre, +qu'on ne pouvait pas les distinguer l'un de l'autre.--Ce soir, clair +de lune et tempête. La mer est en argent, mais pas riante, comme de +l'argent dans la poche d'un pauvre diable. + +Voilà notre bulletin, aussi complet que possible. Il nous faut le tien +et celui de la famille. Êtes-vous de retour au Coudray? Quel temps y +fait-il? Es-tu sorti de tes ennuis de procédure à Nevers? Le moutard +est-il toujours beau et _brave homme_? Et Berthe? et tout le monde? +Embrasse-les tous pour moi et présente-leur mes amitiés. À toi de coeur, +mon cher vieux. + +G. SAND. + + [1] Campagne de Charles Duvernet. + + + + +CDLXXI + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NÎMES + + Tamaris, 25 février 1861. + +Cher ami, + +Nous sommes arrivés, par un temps de chien (le 18 courant), à Toulon, +où Maurice, pressé de me trouver un gîte convenable aux environs, était +depuis huit jours, courant d'une campagne à l'autre, et par conséquent +ne pouvant songer à aller vous voir. Il a été à Hyères, il en est revenu +mécontent, ne trouvant rien là de possible pour mes goûts de solitude +et de vraie campagne. Il s'est rabattu sur la rade de Toulon et sur +les golfes voisins. Enfin, la veille de mon arrivée, il a trouvé une +maisonnette toute petite, mais bien propre, dans un pays _idéalement +beau_. Je ne vous en dis rien: vous verrez notre site et nos environs. +L'endroit s'appelle Tamaris. (Je m'y suis installée le 19.)--Mais, pour +y arriver, soit par mer, soit par terre, il faut quelques renseignements +locaux. Donc, quand vous viendrez nous voir, il faudra aller par le +chemin de fer jusqu'à Toulon. Là, vous irez trouver Charles Poncy, notre +ami, rue du Puits, n° 7. Il vous amènera ou vous fera conduire, et, en +même temps, il vous remettra ou vous fera remettre une clef au moyen de +laquelle vous aurez, chez nous, un gîte; car nous n'avons qu'une partie +de la maison; mais notre propriétaire, homme très aimable, nous a promis +une chambre d'ami dès que nous en aurions besoin. Voilà! Nous n'avons +encore eu que deux jours de beau temps sur six. Ne venez pas sans que le +temps soit remis; car je ne pense pas que nous différions beaucoup de +température, sauf qu'ici nous avons des pluies insensées quand le ciel +s'y met, et nos chemins sont laids, notre horizon triste, notre campagne +maussade par conséquent. Il faut que nous puissions vous promener dans +le soleil. + +Sur ce, à bientôt, j'espère, cher enfant. Ce sera une joie de famille, +et, en attendant, on vous embrasse de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLXXII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Tamaris, 15 mars 1861. + +Mon cher vieux, + +Je t'adresse ma lettre à Nevers, bien que je pense que tu doives être +au Coudray; mais je me dis que, de Nevers, on te l'enverra exactement, +tandis que, du Coudray à Nevers, ce ne serait peut-être pas la même +chose. + +J'ai reçu la tienne, de lettre, et je suis heureuse de voir que ton +petit mioche te donne toutes les joies de la _grand'paternité,_--je +souligne! Voici, hélas! comment tout se compense et s'équilibre dans +le bien et dans le mal pour chacun de nous. Mes yeux voient des mers +d'azur, des montagnes superbes, des fleurs charmantes; mais ils ne +verront plus que le portrait de ma pauvre Nini, qui était la perle et la +fleur par excellence de ma vieillesse. Je ne la sentirai plus sur mes +genoux ni dans mes bras, je n'entendrai plus sa voix, je n'échangerai +plus rien avec elle en cette vie.--Résignons-nous; notre cause et notre +but nous sont, inconnus, mais ils sont l'oeuvre et le vouloir de Dieu. +Ils ne peuvent donc être mauvais, et tout, après la vie, doit être +dédommagement, puisque, dès cette vie, tout conduit à la notion de +l'équilibre et de la rémunération. + +Maurice a été à Hyères pour la seconde fois, un peu poussé par un dégoût +momentané du séjour de Tamaris, où le mistral souffle de temps en temps, +et plusieurs jours de suite avec une violence inouïe. J'étais assez +souffrante et il disait que si le climat d'Hyères était moins brutal, +il voulait m'y transporter. Mais il a trouvé que c'était la même chose, +alternative de bourrasques et de séries de jours admirables. + +Il a été voir M. Germain, dans son château, très pittoresque et très +beau, de Saint-Pierre des Horts. Le châtelain l'a très bien reçu et lui +a offert pour moi un beau logement à très bon marché, ce qui est fort +aimable. + +Mais je suis installée et c'est une assez grande affaire dans ce +pays, où, même aux portes des villes, les ressources et les moyens de +communication n'abondent pas. On va peu par terre, les chemins sont +assez négligés et décrivent nécessairement des courbes immenses autour +des golfes qui dentellent la côte. La mer est le seul vrai chemin, et, +quand elle est mauvaise, ce qui arrive souvent ce mois-ci, on est un peu +claquemuré. Nous avons surmonté tous ces petits ennuis du commencement, +en nous mettant au courant des habitudes et des ressources de la +localité et en nous attachant enfin un commissionnaire actif et +intelligent, après en avoir essayé deux qui étaient de charmants +garçons, mais peu dégourdis, moins dégourdis que des Berrichons, et +craignant la pluie comme des chats. Ici, pour le caractère et le +tempérament, il n'y a pas de milieu. Ils sont ou tout à fait _chiffes_, +ou tout à fait énergiques. Nicolas-Napoléon fait très bien notre +service; la cuisinière Rosine, une vraie guenon, chante et rit toujours. +L'âne va à la provision sans regimber; le chien nous prend pour ses +maîtres, et les poules me suivent comme à Nohant. + +On nous apporte d'excellents poissons de mer tout vivants; nous savons +maintenant qu'il n'en faut pas demander les jours de mistral; nous nous +sommes procuré beaucoup de tables; car, bien que notre Coudray maritime +soit suffisamment meublé quant au reste, les tables sont ici des meubles +de luxe. On ne lit pas, on n'écrit pas, on vient à la campagne pour se +promener et dormir. Nous sommes enfin bien casés, résignés aux tempêtes +et très dédommagés par la possibilité de travailler et par la beauté des +journées admirables qui succèdent aux ouragans. Le printemps se fait au +milieu de ces tempêtes comme si de rien n'était. Les solides pins d'Alep +au parasol majestueux et les lièges rugueux tendent le dos et ne rompent +pas; les plantes à feuilles persistantes s'en moquent également et +l'olivier n'en est ni plus ni moins pâle. Parmi ces insensibles, les +vraies plantes printanières commencent à sourire. Les tamarix et les +lentisques en boutons, les anémones lilas et pourpre jonchent la terre; +et les orchys fleurissent à l'ombre. + +J'ai trouvé dans un bois voisin _l'épipactis céphalante,_ qui n'est pas +de nos pays et qui, je crois, est assez rare partout. + +C'est une orchidée blanc de neige, avec une tache dorée sur le _labile_ +très jolie plante, élégante. J'ai été voir à Saint-Mandrier, qui est un +hospice de marine avec un beau jardin botanique, des palmiers et autres +exotiques très grands, des bosquets de poivriers couverts de leurs +jolies graines rouges, et des _sterculies_ dont l'odeur, exprimée par le +nom, n'est pas précisément celle de la rose. + +Tout cela est en dehors de mon récit sur le docteur Germain. Pour en +revenir à lui, Maurice, qui se flattait de voir ses riches collections +d'histoire naturelle, a eu le désappointement d'apprendre qu'elles +n'existaient que sur le prospectus; mais le personnage lui a paru tout +de même un savant sérieux et un homme de grande valeur. Je compte +certainement, le mois prochain, l'aller voir, lui et son château moyen +âge, dont Maurice m'a apporté de sa part plusieurs photographies. Cela +s'arrange d'autant mieux que ledit docteur est en ce moment en route +pour la Nièvre, où il passera huit ou dix jours. Il est possible qu'une +autre année, connaissant ce bon gîte de Saint-Pierre, j'aille y frapper +pour la saison. + +J'ai beaucoup travaillé au _lessivage_ de _Valvèdre_ depuis que je suis +ici. Je touche à la fin de ce gros travail. + +Bonsoir, cher vieux; voilà encore une longue causerie; mais je finis +brusquement faute de papier. Tendresses à vous tous et grandes amitiés +d'ici. + +G. SAND. + + + + +CDLXXIII + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Tamaris, 28 mars 1861. + +Chère cousine, + +Vous aurez reçu déjà une lettre de Lucien[1] qui a, par un heureux +hasard, vu tout de suite à Toulon, où il se trouvait hier avec Maurice +et Boucoiran (un de mes plus anciens et meilleurs amis), l'article du +_Moniteur_ concernant son père. Ils m'ont apporté cette bonne nouvelle; +le brave enfant était ravi et ç'a été fête à Tamaris. Il vous avait déjà +écrit, ce matin; il est parti pour Lestac. + +Maurice l'a accompagné un bon bout de chemin en wagon et l'a quitté pour +aller voir une ruine romaine perdue dans les sables du rivage. Il est +revenu ce soir à onze heures par des chemins bien noirs. Mais Lucien est +sur une des plus belles routes du monde et il nous a fait espérer qu'il +reviendrait passer encore deux jours avec nous; après quoi, il gagnera +Nîmes avec notre Boucoiran, qui l'aime déjà de tout son coeur et qui lui +montrera _ex professo_ tout ce qui pourra l'intéresser dans ce pays. + +Il va bien, votre cher enfant; il a couru comme un Basque avec ces +messieurs, bravant la tempête au bord de la mer, afin de voir déferler +les grandes lames. Il a fait, bon gré mal gré, de la botanique et de +l'entomologie. Il a appris une _patience_ qui est aussi difficile qu'un +problème de mathématiques. Il a mangé beaucoup de petits gâteaux et ne +s'est point passionné pour les coquillages de nos rêves qui ne valent +pas le diable. Il est toujours aussi charmant et aussi sympathique, et +son arrivée a été une véritable joie pour nous tous. + +Ma santé se remet. Le mistral a fait place à un temps plus doux; encore +quelques jours, et nous aurons, à ce qu'on nous assure, un temps +délicieux. Je crois que Maurice compte accompagner Lucien et Boucoiran +à Nîmes. Vous voyez qu'on n'est pas pressé de se quitter les uns les +autres et qu'on se reconduit pour être plus longtemps ensemble. + +Ce Boucoiran est l'ancien précepteur de Maurice; c'est un coeur d'or et +un homme du plus grand mérite, sachant énormément de choses; Lucien est +déjà avec lui comme avec un papa. + +Combien nous sommes heureux de ce qui concerne le vrai papa! nous nous +en tourmentions; nous en parlions à toute heure; mais je disais, moi: +«Si le prince s'en charge, ça réussira, car je ne connais pas de +meilleur ami.» J'espère que je le verrai lorsqu'il viendra à Toulon, où +on travaille à son yacht Si vous savez quelques jours d'avance l'époque +de son départ, vous serez bien aimable de me l'écrire pour que je ne +sois pas en tournée aux environs dans ce moment-là. + +Bonsoir, chère cousine; dormez sur les deux oreilles. Si votre cher +enfant nous revient, nous _le choierons_ comme de coutume. + +Je vous embrasse de coeur. + +G. SAND. + + [1] Lucien Villot, fils de madame Villot. + + + + +CDLXXIV + +A LA MÊME + + Tamaris, 19 avril 1861. + +Chère cousine, + +Votre cher enfant est parti il y a deux heures. Nous revenions d'une +longue promenade dans les montagnes, il a trouvé votre lettre à la +maison. Il a couru faire son paquet, et, quoiqu'il criât la faim depuis +deux heures, il est parti sans dîner, dans la voiture qui nous ramenait +de la promenade et où nous lui avons lancé une croûte de pain, un +morceau de jambon et une bouteille de vin. Mais, malgré tout cela, +sera-t-il arrivé à temps à Toulon pour le départ du chemin de fer? Nous +sommes à plus d'une lieue dans les terres et les chemins sont durs, les +_équipages_ de la localité ne vont pas vite, et les bateaux ne partent +pas après le coucher du soleil. Donc, s'il n'arrive pas avant ma lettre +ou en même temps, c'est qu'il aura eu un retard inévitable et aura été +forcé de coucher à Toulon. + +Ce cher enfant avait le coeur gros de quitter ce magnifique soleil et +cette vie à travers champs dans un pays splendide. Si son coeur le +rappelait près de vous et de son père, ses jambes et son cerveau +regrettaient l'animation des courses et la liberté du grand air; et +nous, il faut avouer que nous le retenions de jour en jour; car nous +l'aimons tendrement et c'était plaisir de le voir vivre à pleins poumons +dans ce climat énergique. Mais ni son coeur ni notre conscience n'ont +hésité devant l'appel sérieux que vous lui faisiez, et, tout abasourdis, +tout chagrins du grand vide qu'il nous laisse, nous ne l'avons pourtant +pas retenu davantage. C'est un enfant excellent, un coeur d'or, une vive +intelligence, et un corps qui grandit encore, qui a des inquiétudes dans +les pattes quand on le retient en place une heure, et qui a besoin de +sauter comme un poulain dans un pré. Encore un peu de temps de ces +gambades nécessaires, et il travaillera; car il a, pour cela, toutes les +aptitudes et toutes les facultés voulues. + +À son âge, Maurice ne pouvait guère non plus s'occuper. Les garçons ont +un développement plus tardif que nous. Il n'est devenu _piocheur_ qu'à +vingt-deux ou vingt-trois ans. Ne vous inquiétez donc pas de ce besoin +de flâner. Il vous aime tant d'ailleurs, il a tant de vénération tendre +pour son père, qu'il fera tout ce que vous exigerez. Enfin nous le +regrettons, nous désirons le revoir à Nohant, nous le chargeons bien +d'obtenir cette joie pour nous; mais nous voulons aussi que votre +volonté soit faite, _aujourd'hui et toujours_. + +Ce bon Lucien vous dira que j'ai été longtemps souffrante et patraque et +qu'il m'a souvent tenu compagnie finalement. Je suis presque tout à fait +bien à présent et nous avons pas mal couru dans ces derniers jours: quel +chagrin que vous soyez clouée à Paris, où il fait si triste et si froid, +quand une vingtaine d'heures de voyage peuvent vous transporter sous un +ciel bleu et chaud! Ce n'est pas que j'aime passionnément la Provence, +je lui préfère nos bords de la Creuse et nos fraîches montagnes +d'Auvergne; mais nous n'avons plus de printemps par là, et, ici, ça +existe encore. + +Bonsoir, chère cousine; embrassez pour moi le cousin, et recevez tous +les tendres respects de Maurice. + +G. SAND. + + + + +CDLXXV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Tamaris, 24 avril 1861. + +Cher enfant, + +Envoyez-moi deux ou trois feuilles de papier ministre, à _pétition_, +avec enveloppes _ad hoc_. Il faut écrire à l'impératrice sur ce +papier-là et je demande deux ou trois feuilles et enveloppes en cas de +_ratures_; car j'y suis sujette et il n'en faut pas trop. Envoyez-moi +aussi une ou deux enveloppes encore plus grandes pour contenir l'envoi +et le faire passer, par Damas-Hinard, secrétaire des commandements de +ladite souveraine. C'est un homme charmant, qui plaide les bonnes causes +auprès d'elle. + +Maintenant, cela ne réussira peut-être pas. J'ai déjà beaucoup demandé +pour des désastres semblables. On ne m'a pas encore refusé; essayons +encore. Je vais faire le résumé. Envoyez-moi le papier dans un petit +carton, pour que Nicolas ne m'apporte pas ça chiffonné et sali. + +Maintenant quelle somme faut-il demander? L'impératrice donnera de sa +bourse probablement. Espérons-le, car, si elle renvoie au ministère +de la marine, nous n'aurons que des paroles, et même peut-être moins. +Demandons-lui donc un secours, un mouvement de coeur, deux mille francs. +C'est peu, mais moins nous demanderons, plus sûrement nous obtiendrons. +Qu'en pensez vous? + +Je ne sais où vous prenez vos défauts, vos indiscrétions et toutes les +peurs que vous vous faites. Je ne sais rien de vos crimes, sinon que +vous mettez votre cravate en fou, ce qui m'est bien égal, et que vous +faites des calembours, ce qui me révolte de la part d'un poète. Fils +ingrat, vous vous amusez à jouer faux sur un stradivarius! sur cette +langue française, magnifique instrument que vous devriez tenir pour +sacré, puisqu'il a servi de manifestations à votre âme, à votre coeur +et à votre génie naturel! Qu'eussiez-vous fait avec l'instrument que +le ciel et les hommes ont donné à Mathéron[1]? Il dit: «Une +_seule-t-auberge, un chivau, le mer, la sable;_» et pourtant, il m'amuse +à entendre, parce qu'il parle comme il sait et comme il peut. Mais +savoir la musique à fond pour se délecter aux fausses notes! Vous n'êtes +qu'un ingrat et un impie. + +Après cela, s'il vous faut absolument ces affreux _couacs_ pour digérer, +je vous les pardonne, et, eussiez-vous mille autres vices, vous êtes si +bon, si aimant, si sûr et si vrai, que, tout en vous grognant, je vous +les passerais encore. + +La santé est meilleure. J'ai fait aujourd'hui une belle course sur les +hauteurs du cap Cépet; c'était magnifique et j'ai trouvé beaucoup de +plantes. + +Je vois avec chagrin que vous n'allez pas mieux et avec plaisir que vos +malades ont un peu de répit. Nous repartons demain à une heure, pour je +ne sais où, s'il fait beau. + +J'embrasse Désirée et les chères fillettes. Pauvre Anaïs, que de +chagrins, à la fois! Et ce pauvre naufragé, comment va-t-il? + +A vous de coeur et tendres amitiés d'ici. + +G. SAND. + + [1] Cocher de louage. + + + + +CDLXXVI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Tamaris, 11 mai 1861. + +Chère cousine, + +Vous êtes bonne comme un ange de vous occuper de moi si gracieusement et +de vous tourmenter de cette affaire qui me tourmente si peu[1]. Lucien +a dû vous dire pour combien de raisons très vraies et très logiques +j'aurais désiré qu'il ne fût pas question de moi. Je n'ai pas voulu +désavouer les amis qui m'avaient portée, d'autant plus que j'avais et +que j'ai encore la certitude qu'ils doivent échouer. + +J'ai trop fait la guerre aux hypocrites pour que le monde +_officiellement_ religieux me le pardonne. Et je ne souhaite pas être +pardonnée. J'aime bien mieux qu'on me repousse vers l'_enfer_, où ils +mettent tous les honnêtes gens. + +Mais, à propos de cette affaire de l'Académie, il en est une autre dont +je veux vous parler. Buloz, qui n'a pas toujours un style très clair, +m'écrit que quelqu'un est venu le trouver pour lui dire _de me sonder_ +pour savoir si j'accepterais de l'empereur un dédommagement offert d'une +façon honorable et équivalent au prix de l'Académie, dans le cas où il +ne me serait pas accordé. + +J'ai répondu que je ne désirais absolument rien; mais j'ai bien chargé +Buloz de présenter mon refus sous forme de remerciement très sincère et +très reconnaissant; or, comme une commission de cette nature, quelque +explicite et franche qu'elle soit peut, en passant par plusieurs +bouches, être dénaturée, je vous demande de voir le prince, qui est net +et vrai, lui, et de lui dire ceci: «Je ne mets aucune sotte fierté, +aucun esprit de parti, aucune nuance d'ingratitude à refuser un bienfait +de l'empereur. Si j'étais malade, infirme et dans la misère, je lui +demanderais peut-être pour moi ce que j'ai plusieurs fois demandé à +l'impératrice et aux ministres pour des malheureux. Mais je me porte +bien, je travaille et je n'ai pas de besoins. Il ne me paraîtrait pas +_honnête_ d'accepter une générosité à laquelle de plus à plaindre ont +des droits réels: si l'Académie me décerne le prix, je l'accepterai, +_non sans chagrin_, mais pour ne pas me _poser_ en fier-à-bras +littéraire et pour laisser donner une consécration extérieure à la +moralité de mes ouvrages prétendus immoraux. De cette façon, les +généreuses intentions de l'empereur à mon égard seront remplies. Si, +comme j'en suis bien sûre, je suis éliminée, je ne me regarderai pas +comme frustrée d'une somme d'argent que je n'ai pas désirée et dont je +suis toute dédommagée par l'intérêt que l'empereur veut bien me porter.» +Voilà! + +À présent, je dis tout cela _au cas que_...; car j'ignore si Buloz a +bien compris ce qu'on lui a dit et s'il est vrai que l'empereur se soit +_ému_ de cette petite affaire. Buloz m'a dit que la princesse Mathilde +_se chargeait de tout_, sans plus d'explication. Si la princesse +Mathilde est seule en cause, le prince le saura et lui dira _tout ce que +dessus_, comme disent éloquemment les notaires. S'il me le conseille, +j'écrirai à cette excellente princesse pour la remercier, et à +l'empereur, s'il y a lieu. Ajoutez, pour le prince, que je l'aime de +toute mon âme, que j'irai visiter demain son _bateau_, dans la rade de +Toulon; car je vois bien qu'il ne viendra pas ici de sitôt, et il fait +bien de ne pas songer à la mer, qui est horrible et furieuse presque +continuellement. J'ai été hier, par une grosse houle, voir _l'Aigle_, +«galère capitane de Sa Majesté». C'est ravissant. Lucien a dû vous en +faire la description; car il l'a vue avant moi. + +Moi, je suis tourmentée parce que Maurice veut aller faire un tour en +Afrique. Il a bien raison et je serai contente qu'il voie ce pays; mais +j'ai peur qu'il ne veuille pas attendre la fin de ces tempêtes et ça va +m'inquiéter atrocement. Mais je ne le lui dis pas beaucoup; car il ne +faut pas rendre les enfants pusillanimes par contre-coup, ni gâter leurs +plaisirs par l'aveu de nos anxiétés. + +Voilà donc Lucien dans la botanique? L'heureux coquin, qui n'a pas autre +chose à faire, et qui a _un père comme il en a un_, pour le guider et +résoudre les abominables difficultés de la _spécification_! Ce n'est +pourtant pas là le fond, la philosophie de la science; mais c'est par là +qu'il faut passer, et c'est long, surtout avec la complication qu'y ont +fourrée et qu'y fourrent de plus en plus les _auteurs_. + +Dites à ce cher enfant, qu'il est né coiffé d'avoir toutes les facilités +sous la main, et que, s'il ne travaille pas, je ne lui donnerai pas les +échantillons des belles plantes que je mets en double pour lui dans mon +fagot. Dites-lui aussi que je suis retournée au _Revest_ et que j'y ai +trouvé des amours de fleurs. Dites-lui enfin que Marie perd toujours +son chapeau, que Mathéron dit toujours: _Une-t-auberge_; enfin que je +l'embrasse de tout mon coeur. + +Remerciez Augier et Ponsard, si vous les voyez; surtout le prince, qui +s'occupe aussi de moi avec le coeur que nous lui savons. + +Bonsoir, chère et bonne cousine; toutes mes tendresses au cousin et aux +chers enfants. + +G. SAND. + +Vous savez donc aussi la botaniqne, vous? vous savez donc tout? Exigez +que Lucien soit très ferré sur la _technologie_; ça l'ennuie, mais c'est +indispensable, et pas difficile quand on sait le latin. + + [1] Plusieurs membres de l'Académie française avaient mis sa + candidature en avant pour le prix Gobert. + + + + +CDLXXVII + +A MAURICE SAND, A ALGER + + Tamaris, 15 mai 1861. + +Cher enfant, + +J'ai reçu, ce matin, ta lettre de Marseille, et, ce soir, une lettre +d'Oscar, que je t'envoie. J'espère que tu auras eu un bon départ et une +bonne sortie des côtes; mais, en pleine mer, tu as dû trouver une forte +houle. La tempête a dû laisser encore là de l'agitation. Ici, temps +magnifique; hier et aujourd'hui, chaleur complète, quelques nuées +d'orage, quelques ondées, et pas un souffle de vent, pas même au bord du +golfe de la Seyne, cet endroit maudit qui nous a tant fait éternuer et +moucher. Calme plat à présent, la mer unie comme du satin aussi loin que +la vue peut s'étendre. C'est égal, je voudrais bien te savoir arrivé +sans ennui, sans retard, sans fatigue et par un beau soleil pour +poétiser ta première impression de cette terre nouvelle. + +Nous, nous avons été hier voir le _Ragas_. C'est à deux pas du dernier +moulin de la vallée de Dardenne; nous en étions à un quart de lieue +quand tu as dessiné le petit pont double à guirlandes de lierre. Mais +quel quart de lieue! Jamais tu n'aurais cru que ta pauvre mère pût +descendre à pic dans une gorge profonde et remonter de même sur un +sentier de chèvres. Mais _je m'en suis très bien tirée_, comme on dit à +la Châtre. Je n'ai pas fait un faux pas, et, malgré cette gymnastique, +violente pour mon âge mûr, je n'ai pas été du tout fatiguée. Il faisait +chaud, par exemple, dans cette crevasse de calcaire uni! Je ne sais pas +si tu auras plus chaud en Afrique. + +Le Ragas occupe le fond d'un amphithéâtre de cimes à pic, et dans le +flanc du rocher qui en occupe le point central s'ouvre une immense fente +noire tout encadrée de verdure. L'endroit est grandiose et charmant; +beaucoup de végétation sur ce chaos. Le gouffre a trois ou quatre cents +pieds de profondeur. Il y a encore vingt mètres d'eau en toute saison. +Après deux ou trois jours de forte pluie, tout le gouffre se remplit +et déborde par cette fente, d'où l'eau se précipite en torrent dans la +gorge et puis dans la Dardenne, dont nous avons vu le terrible lit à +sec; il n'avait pas assez, plu ces jours-ci pour que l'on pût même voir +l'eau au fond du gouffre. Ceci, avec les côtes du cap Sicier, est ce +que j'ai vu de plus _sérieux_ jusqu'à présent dans nos promenades. La +Dardenne était magnifique claire, ruisselante, bouillonnant en cascades +d'opéra dans les gradins de pierre des moulins, ces travaux des moines +qu'on pourrait prendre, s'ils étaient ailleurs et en ruine, pour des +amphithéâtres romains. + +Aujourd'hui, nous avons été à Sainte-Anne, au bout des gorges +d'Ollioules, et nous, avons découvert, _tout_ _seuls_, un endroit +délicieux et des masses de rochers en coupole, creusés en grotte comme +la montagne de Taormine pour les sépultures antiques. Ceci est pourtant +un simple _jeu de la nature_, comme disent les itinéraires. C'est +l'action du vent et de la pluie dans un grès friable qui tombe en sable +blanc et qu'on exploite, à l'entrée des gorges, pour faire des glaces. + +Il a passé un gros orage qui venait de la mer, j'ai pensé à toi! +Heureusement il n'a pas été méchant. + +Pourvu que tu sois content de ton Afrique! mais tu seras toujours +content d'y avoir été. + +L'impératrice m'a envoyé mille francs pour le père d'Anaïs. C'est très +aimable et la famille est enchantée. + +Bonsoir, mon enfant; je me porte bien, je t'aime. Je t'embrasse mille +fois. Écris-nous, ne serait-ce qu'un mot. + + + + +CDLXXVIII + +AU MÊME + + Tamaris, 22 mai 1861. + +Cher enfant, + +Je descendais hier de la cime du Coudon; partie à onze heures du matin, +je rentrais à onze heures du soir, quand j'ai trouvé ta lettre à la +maison. Juge si j'ai dîné ou soupé de bon appétit! Le coeur content me +faisait oublier les jambes, vexées d'une ascension de deux heures et +d'une descente d'une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais +quel endroit et quelle vue! On me disait que je verrais les montagnes +d'Afrique; mais je n'ai vu devant moi que la mer unie; comme un lac +incommensurable et tout à fait mystérieux à l'horizon. Le temps était +pourtant clair; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et +le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix +lieues de mer par-dessus la tête du cap Sicier. Mais d'Afrique point, et +je savais bien que c'était une blague provençale impossible. N'importe, +je t'ai appelé à travers l'espace, et je t'ai souhaité joie et santé. +J'étais là à six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus +petite brise contrariât mon allumette. Tu vois qu'il y a ici de beaux +jours, à la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la +mer, on trouve cette atmosphère calme. + +Je suis revenue en voiture (on fait la moitié du chemin avec un cheval +de charretier en _nenfort_), par un clair de lune splendide, sur une +route en zigzag des plus fantastiques. J'étais seule avec le bon +Mathéron, à qui j'avais confié la garde de mes vieux os. Il ne me quitte +pas à la promenade et a le plus grand soin de moi. + +J'ai grimpé avant-hier à Évenos. C'est le château noir en ruine qu'on +voit dans les gorges d'Ollioules; c'est très beau aussi, mais dans un +autre genre et moitié moins haut. Hier, par exemple, j'ai été _détemcée_ +en route par une foule de contretemps insignifiants et bêtes: deux +heures d'attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a égarés, +etc., etc. Rien de fâcheux; seulement un peu de lassitude aujourd'hui, +mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et, +j'espère, une autre année; si tu es content de l'Afrique, y aller avec +toi. Cette fois-ci, il faut retourner à Nohant pour n'être pas dans la +gêne avant qu'il soit peu. Nous partirons à la fin du mois au plus tard. +Écris-moi à Nohant. Si je vas à Chambéry, ce sera l'affaire de deux +ou trois jours seulement. C'est donc beau et curieux, cette Afrique? +Prends-en une bonne lampée, mais sans trop te fatiguer et sans coups de +soleil. On dit qu'ils sont dangereux là-bas. Ménage un peu mon Mauricot, +songe qu'il me le faut pour achever en paix ma vieille vie. Je te _bige_ +mille fois. + + + + +CDLXXXIX + + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Chambéry, 5 juin 1861. + +Mon cher enfant, + +Nous partons demain matin pour Lyon, Montluçon, Nohant. Nous nous +portons tous bien. Nous sommes, enchantés de la Savoie. Ce sont les +âpres beautés de la Provence, avec la verdure normande et les jolies +constructions suisses. Quand vous aurez huit jours à vous, il faut +prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l'autre bras, très +peu d'argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambéry est tout +près de chez vous), et vous verrez ce que c'est que des arbres et +pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire +qu'ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux! D'ailleurs, le terrain +est si mouvementé, que partout la vue est immense et belle toujours. +Vous trouvez dans les formes géologiques beaucoup de rapport avec les +approches de Montrieux, mais en grand et avec une végétation qui est une +vraie prodigalité de la nature. + +Nous avons couru toute la journée et tous les jours par une chaleur +étouffante, entremêlée d'orages et de pluies torrentielles. Mais pas un +souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice +serait satisfait. + +A présent, nous allons revoir nos grands horizons planes et notre +végétation, mesquine auprès de celle de Chambéry; mais nous retrouverons +notre _chez nous,_ et vous savez que c'est toujours bon. + +Ce que nous regretterons, ce sont les bons amis de Mer-Vive; mais nous +vous attendrons avant ou après les vacances, ou l'hiver ou le printemps +prochain. + +J'aspire à être à Nohant, pour avoir des nouvelles de Maurice, bien +certaine que, si vous en avez reçu après mon départ, vous me les aurez +expédiées chez moi. Je vous donnerai encore des miennes quand j'aurais +touché le port. + +Embrassez pour moi tendrement la bonne Désirée et vos deux charmantes +filles. Si vous rencontrez Mathéron, Nicolas et Rosine, dites-leur +que nous nous louons d'eux. Grâce à votre bon choix, nous avons eu la +satisfaction de n'avoir affaire qu'à des gens excellents, depuis les +patrons jusqu'aux serviteurs. C'est une grande chose. + +La mer était bien belle, Tamaris bien charmant, et, vous autres, vous +étiez des anges gardiens pour nous. Je ne reproche donc au _Var_ que +trop de vent, trop d'oliviers et trop de poussière. Mais ce n'est la +faute de personne et cela ne m'empêchera pas de lui garder un tendre +souvenir. + +Adieu encore, cher enfant, et à vous de coeur plus que jamais. + + + + +CDLXXX + +A M. MAURICE SAND, A ALGER + + Nohant, 8 juin 1861. + +Nous sommes rentrés aujourd'hui à Nohant à cinq heures, et je vas très +bien, mon cher enfant; je ne suis pas fatiguée, bien que la journée +d'hier, de Lyon à Montluçon, soit longue et fatigante. On ne reste +en chemin de fer que onze heures, mais on en perd trois à Moulins. +N'importe, nous voilà. Nous avons couché à Montluçon et déjeuné avec le +père Brothier, qui nous a beaucoup parlé de tes aquarelles. Il a été à +Paris voir l'Exposition, et il a vu foule autour de tes petits Romains. +_Le Constitutionnel_ en parle avec éloge. C'est le seul article que +j'aie encore trouvé sous ma main. Je te garderai ceux que je pourrai +récolter. + +J'ai reçu à Montluçon ta lettre du 28, Sylvain ayant eu l'esprit de me +l'apporter en venant me chercher avec la voiture. + +Je vois que tu vois du beau, du _n_° 1! Et, d'après tes indications, je +me représente assez bien ce qui te frappe. J'espère que tu n'as pas été +assez loin pour rencontrer (dans la province de Constantine) un orage de +grêle qui a tué des hommes et des animaux. Tu ne me dis pas comment tu +arpentes le pays: si c'est en voiture, à cheval, à pied, à autruche ou +à chameau. L'essentiel, c'est que tu te portes bien et que tu puisses +dire: _Magnifique! magnifique_! C'est une jouissance, n'est-ce pas, que +d'être aux premières loges du beau théâtre de la nature? J'en ai pris +une bonne goulée en Savoie. Il y a peut-être plus beau encore; mais +c'est si beau, qu'on ne songe à rien de mieux quand on y est. Il +faudra absolument que nous allions y passer un mois, un de ces futurs +printemps. C'est un très petit voyage en somme, et l'on y est très bien +sous tous les rapports. + +Nous y avons couru à travers de grandes averses qui réjouissent fort les +Savoyards, privés d'eau depuis deux mois. Nous arrivons ici, on crie la +même chose et voilà que la pluie tombe ce soir par torrents. C'est assez +singulier que nous soyons depuis Toulon (dix jours) à la poursuite de +gros orages qui filent devant nous et qui crèvent là où nous arrivons. + +Mais ici la pluie arrive trop tard. Après la gelée, la sécheresse a sévi +durement. Les foins, les blés, la vigne, les fruits, tout va mal, et +l'année sera mauvaise en produits. Notre pays n'a pas les ressources du +sol de la Savoie, qui semble se rire de tout, tant il est vigoureux. + +Le pauvre Berry m'a paru bien laid. Pourtant le jardin est frais et +feuillu, autant que j'ai pu en juger par la fenêtre. Il n'y a pas de +mal, d'ailleurs, à ne pas vivre au sein des merveilles de la création; +on y est bien plus sensible quand on va les chercher, et, dans ces +magnifiques endroits, je ne vois que gens blasés qui s'étonnent qu'on +admire leur milieu. + +La maison d'ici est propre et reluisante, la salle à manger toute +reblanchie et repeinte, fort appétissante, et j'aurai un cabinet de +travail très gentil. + +Bonsoir, mon enfant chéri; écris-moi toujours autant que tu pourras. Ça +me fait grand bien. + + + + +CDLXXXI + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A GENÈVE + + Nohant, 8 juin 1861. + +Cher fils, + +Je suis à Nohant depuis quelques heures. J'ai été absente quatre mois. +J'ai couru la Provence et la Savoie; la Savoie de Chambéry, un paradis! +Je me porte mieux que le Pont Neuf. Je suis brûlée du soleil comme +une brique. Je trouve le Berry petit, maigre, laid, mais toujours si +bonhomme! Faut-il n'aimer que ce qui est orné, campé, fier et superbe? +J'aime aussi ma vieille maison, et, contente d'avoir trotté sur la crête +des montagnes, je suis aise de revoir, mon pays plat et mes grands +horizons bleus. + +Voilà mon bulletin. Maurice s'est ennuyé, à Tamaris, de voir toujours la +mer sans la franchir. Il s'est envolé pour un mois en Afrique. J'ai de +ses nouvelles, il est _enthousiasmé_. Je l'attends pourtant bientôt. + +Parlons de vous. J'ai reçu votre bonne longue lettre à Tamaris (près +Toulon), et, de là, je vous ai répondu; vous n'avez donc pas reçu? Vous +me disiez d'écrire à Gênes. J'ai écrit à Gênes, et vous êtes sans doute +déjà beaucoup plus loin. Vous me parlez moins de votre santé dans la +lettre que je reçois aujourd'hui en rentrant chez moi, et qui est du 21 +mai. + +Vous me dites que vous allez un peu mieux. Un peu n'est pas assez. Mais +je ne peux pas croire que bientôt vous n'ayez pris le dessus; si jeune, +si bien organisé et si hautement doué, _vous voudrez et vous pourrez_. +Je vous attendrai à Nohant tout l'été, et, si vous tenez votre promesse, +je vous aimerai encore mieux, si c'est possible. Sur ce, je vas dormir +d'un beau somme; car j'ai beaucoup de chemins de fer et de coups de +sifflet, et de gares et de tunnels dans la boule; mais je n'ai pas voulu +me reposer avant de vous avoir embrassé maternellement de tout mon +coeur. + +G. SAND. + +Ah! j'oubliais de vous parler de l'Académie. Je ne sais pas pourquoi on +m'a mise au concours, ni pourquoi on ne m'a pas _couronnée_, ni pourquoi +on m'eût couronnée. Entre cet aréopage et moi, il y a un monde inconnu +de considérants, de _mais_, de _si_, de _parce que_ et de _quoique_ +auquel je n'entends et n'entendrai jamais rien. La conclusion, c'est que +tout ça m'est égal et que je vis dans une planète très gentille, toute +en fleurs, en rêves, où j'ai souffert, pleuré, aimé et béni le bon Dieu, +en somme; et où jamais on n'a entendu parler d'Académie ni de chagrins +littéraires. Vous comprenez bien ça, vous, mon enfant. + + + + +CDLXXXII + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 11 juin 1861. + +Chère cousine, + +Je suis à Nohant, bien contente de retrouver ma vieille maison +tranquille, et d'avoir vu, en courant, une partie de la Savoie, un +des plus beaux pays que je sache. Vous me donnez de grands regrets de +n'avoir pas attendu notre ami, mais je ne pouvais plus retarder mon +départ. Je vous envoie une lettre pour lui, puisque vous avez la bonté +de vous en charger et que vous savez où le prendre. + +J'aurais bien voulu l'entendre dire les belles choses qui vous ont +charmée; car j'aime à écouter, et, avec lui, on a tout profit. Son +succès parlementaire a étonné bien des gens qui se faisaient de lui une +fausse idée; mais ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui l'ont +entendu causer, qui ont pu être surpris de la force de son raisonnement +et du charme de sa parole. Il y a en lui de grandes facultés, de grandes +qualités et de grandes séductions. Pourquoi une entrave inconnue, venant +d'ailleurs, ou de quelques accès de secret découragement, rend-elle si +rare pour lui l'occasion de frapper de grands coups? Je ne sais quelle +chaîne engage souvent ce puissant et généreux esprit. Cela se perd pour +moi dans la nuit des considérations politiques. Quel malheur pour lui +et pour la France qu'il ne soit pas un simple publiciste ou un orateur +libre de parler en toute occasion! + +J'arrive chargée de plantes qui feront, j'espère, le bonheur de Lucien, +si ce petit gueux persévère dans la botanique. J'ai un immense rangement +à faire dans mes herbes; mais il y en a un bien pire à faire dans la +maison. J'avais un affreux cabinet de travail qui me donnait le +spleen, on m'en fait un nouveau, tout simple mais bien propret, où je +travaillerai avec plaisir. + +En attendant, je ne sais où fourrer ma personne, mes bouquins et mes +paperasses. Tout cela sera arrangé pour les vacances, et vous pourrez +vous asseoir dans mon atelier sans crainte d'être dévorée par les +souris. + +Maurice est toujours au delà des mers, enchanté de l'Algérie et me +chargeant de toutes ses tendresses pour vous et pour _son Lucien_. Et +moi, chère, je vous aime bien, et vous apprécie chaque jour davantage. + +G. SAND. + + + + +CDLXXXIII + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS. + + Nohant, 29 juin 1861. + +Monsieur et illustre professeur, + +Daignez permettre à un _jeune_ aspirant à la gloire littéraire de vous +offrir la dédicace d'un humble essai, bien indigne d'être mis à vos +sacrés pieds, et intitulé jadis _l'Homme de campagne_, aujourd'hui _la +Famille de Germandre_, devant paraître prochainement dans le _Journal +des Débats_. + +J'espère, Monsieur et illustre agronome, que vous ne vous opposerez pas +à ce que votre nom vénérable soit le passeport de mon faible essai; +veuillez donc agréer l'hommage du profond respect avec lequel j'ai +l'honneur d'être, + +L'AUTEUR _D'André._ + + + + +Mon cher vieux, + +Je ris un peu pour m'étourdir: Maurice est parti d'Alger avec le prince +et la princesse Clotilde pour Oran, Cadix, Lisbonne. Jusque-là, c'est +charmant, c'est délicieux; mais, de Lisbonne, il est question d'aller +en Amérique ou de revenir avec la princesse, à son choix et selon mon +consentement. Tu penses bien que je ne peux pas ne pas pousser à +ce voyage si avantageux pour Maurice en tant qu'instruction et +satisfaction, et opéré dans des conditions si belles; mais le coeur +_crie tout bas_. S'il se décide, comme c'est probable, il ne sera pas +de retour avant quatre ou cinq mois peut-être. Conte cela à Lambert, et +dis-lui que je compte sur vous deux pour les vacances; j'ai bien besoin +de vous autres pour ne pas m'attrister; mais, du côté de _Belleville_, +je compte leur écrire qu'en raison de l'absence de Maurice, on ne se +réunira pas cette année. + +J'ai vu Carabiac et Lina[1] partant pour Milan. + + [1] Calamatta et sa fille. + + + + +CDLXXXIV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 30 juin 1861. + +Cher enfant, + +Maurice me charge de vous dire qu'il est à Oran, sur le +_Jérôme-Napoléon_; que le prince l'a pris à Alger et l'emmène à Cadix, +Lisbonne et peut-être en Amérique; que, par conséquent, il n'est pas sur +le chemin de Toulon et n'ira pas vous voir de sitôt, mais qu'il pense à +vous tous et vous embrasse bien fraternellement. + +Ce cher enfant va donc courir le monde et je m'en réjouis, malgré un +peu de tristesse et d'inquiétude que je lui cache avec soin; car il +reviendrait plutôt que de m'affliger, et je ne veux pas qu'il perde une +si belle occasion pour voir du pays agréablement. + +Dites à tous nos amis où il est, et qu'il comptait bien aller les voir, +sans cet incident imprévu. Rappelez-moi aussi à tous les braves gens de +la-bas. + +Depuis notre arrivée, j'ai travaillé comme un diable. J'ai fini mon +roman, corrigé, expédié. Je suis à présent dans le rangement botanique, +et chaque plante du Midi que je revois me rappelle mes promenades, les +beaux endroits que je connais si bien, le Ragas, le Coudon, Montrieux, +les grès de Sainte-Anne, Dardenne, etc. Vous rappelez-vous, à Pierrefeu, +le bonhomme qui labourait des pierres, et les lentilles qui poussaient +quand même? et les _sans-feuilles_ que vous n'avez pas pu baptiser en +français, et les petites aspérules bleues que Solangette allait me +cueillir dans le champ voisin, et tous vos prétendus muguets, etc.?--Je +repasse tout cela et je leur fais la toilette. Il me semble qu'il y a +déjà longtemps que je vous ai quittés, tant le milieu d'ici, le climat, +la flore, les visages sont différents. L'accent provençal et son +compagnon intime le mistral manquent à notre existence. Je vois toujours +Bou-Maza dans les bras de Nicolas et je répète sa chanson favorite: + +Nicolas, demain ta fête! + +Et cette pauvre Léda? pourvu qu'à force de nous chercher, elle ne s'en +aille pas trop loin et ne soit pas tuée comme vagabonde dangereuse! si +elle avait l'esprit de venir jusqu'ici, je vous réponds qu'elle serait +bien reçue. + +Mais parlons de vous, cher enfant. La santé est-elle revenue pour +rester? Il est évident qu'il y avait débilitation et qu'il faut refaire +l'estomac. + +Et la pauvre Solange, est-elle toujours au ban de sa classe, à cause de +sa marraine? Oh! les vilaines gens que les prêtres d'aujourd'hui!... On +dit que le pape est mort et qu'on le cache. Que résulterait-il de cette +mort? Il eût bien dû passer à la place du pauvre Cavour! + +Que fait Désirée? est-elle toujours _bien fatiguée_? Êtes-vous à +Mer-Vive par cette chaleur? C'est une charmante femme que Désirée, une +figure angélique de douceur et de distinction. Vous dites quelquefois +qu'elle manque d'énergie: votre Solange en a pour deux, et il me semble +que c'est très bien arrangé comme ça par le bon Dieu.--Elles doivent +s'aimer d'autant plus qu'elles diffèrent, et la charmante Anaïs me +paraît un bien précieux dans la famille. + +Mais voilà trois heures du matin et j'espère que vous ronflez tous, +même vous, qui dormez si peu, mais qui ne vous amusez pas, j'espère, à +attendre le lever de la comète. Elle est un peu belle, n'est-ce pas? +Quelle queue!--Elle doit se lever du côté de Saint-Mandrier, être sur +Mer-Vive et Tamaris entre dix et onze heures du soir et se coucher +derrière les gorges d'Ollioules, même un peu plus à gauche. Dites-moi si +c'est comme ça. + +Nous ne l'avons vue que ce soir. Depuis huit jours, nous avons de la +pluie, à la grande joie des habitants, qui étaient à sec depuis deux +mois. Je vas me coucher. Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tous +quatre bien tendrement. + +Maurice a aujourd'hui trente-huit ans; moi, dans cinq jours, j'en aurai +cinquante-sept. Voilà deux journées que nous avons rarement passées, lui +et moi, sans nous embrasser. Solange, par compensation, est ici et vous +envoie tous ses compliments et amitiés. + + + + +CDLXXXV + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 2 juillet 1861. + +Mon cher gros, + +Calamatta m'a dit que l'on faisait courir un bruit que je t'autorise à +démentir à l'occasion. Ce bruit, c'est que l'empereur m'avait envoyé +vingt-cinq mille francs, en dédommagement du prix que m'a refusé +l'Académie. Cela n'est pas. Je sais que l'intention y était, sous forme +de vingt mille francs ou d'autre chose; on a été chargé de me demander +si j'acceptais. J'ai été reconnaissante de l'intention; mais j'ai refusé +de recevoir quoi que ce fût. + +Si, dans quelque journal, on prétendait le contraire, je te prierais de +m'en avertir, afin que je le démente officiellement. Avertis Emile de +cela, j'ai la tête à autre chose et je n'ai pas pensé, depuis huit +jours, à lui en donner avis. + + + + +CDLXXXVI + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 11 juillet 1861. + +Mon ami, + +J'apprends de Londres, par Pichon, que vous avez été récemment très +gravement indisposé. On pense que le climat de la Haye ne vous convient +pas. Pouvez-vous hésiter à chercher un ciel plus clément pour vous? +ne savez-vous pas ce que vos amis perdraient en vous perdant, et +croyez-vous ne rien devoir à nous tous qui vous aimons tant? Les +circonstances ont ralenti ou intercepté nos relations; mais vous n'êtes +pas de ceux qui doutent, et vous savez bien que mon coeur est toujours +tout à vous. + +J'envoie à Paris chez Pichon, qui y sera dans peu de jours, le premier +volume de l'_Histoire de ma vie_, qu'il m'avait retourné pour que je +pusse y écrire votre nom. Il y a bien longtemps que cet ouvrage, où je +vous ai consacré plusieurs pages, est chez lui, attendant l'occasion de +vous parvenir. + +Maurice voyage. Il doit être en route pour les États-Unis. Mais je ne +vous en dis pas moins que lui aussi vous aime, car je le sais. Combien +souvent nous avons parlé de vous! + +Je n'ose plus vous supplier de revenir en France, craignant de vous +blesser dans un parti pris, auquel pourtant votre état de santé +vous permettrait bien de vous soustraire, à présent qu'on doit vous +recommander l'air natal. Faites que j'aie au moins de vos nouvelles et +croyez à mon inaltérable affection. + +GEORGE SAND. + + + + +CDLXXXVII + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_ + + Nohant, 27 juillet 1861. + +Cher enfant, + +Je crois bien que je t'écris toujours pour rien. Tandis que tes lettres +sont en route pour Nohant, tu as tout le temps de dépasser la station +que tu m'indiques pour y répondre. J'envoie donc à tout hasard. Je t'ai +écrit bien des lettres que tu ne recevras peut-être jamais. Mais j'ai +reçu, ce matin, celle que tu m'écrivais des Açores. Que te voilà donc +loin, cher garçon! Et, à cette heure, combien de centaines de lieues de +plus! Enfin tu te portes bien, tu as beau temps, tu vois les choses les +plus curieuses et les plus intéressantes, je reçois tes lettres, je me +dis que tu es heureux et je m'arme de tout le courage possible pour ne +m'inquiéter de rien. Ma santé est très bonne, malgré un été affreux, +tout pareil à celui de l'année passée. Ta soeur vient de partir, elle a +passé un mois ici. Nous avons Alexandre Dumas fils et Bérengère. Nous +parlons bien de toi, comme tu peux croire. Je travaille toujours comme +un nègre. Tu sais que c'est preuve de santé. Je te _bige_ mille fois. + +L'Exposition est finie, les récompenses sont données; rien pour toi, ni +pour Lambert, ni pour Manceau. + +Je vas écrire à madame Villot pour tes aquarelles; mais je doute que son +mari y puisse quelque chose. Je te _bige_ encore; quand donc sera-ce +pour de vrai? Mais sois tranquille et ne t'inquiète pas. Je suis +raisonnable et si heureuse de ce qui te rend heureux! Dis au prince que +je lui ai écrit plusieurs fois pour toi. J'ai écrit aussi à Ferri. + + + + +CDLXXXVIII + +A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS + + Nohant, 6 août 1861. + +Cher Monsieur, + +J'ai reçu vos _Itinéraires_ et je vous remercie de votre bon souvenir. +Mes compliments plus que jamais sur ces excellents travaux, qu'on lit +encore au coin du feu comme des livres de voyage, après s'en être servi +comme de guides. Ce sont d'immenses recherches et de fatigantes études, +je le comprends. Tout honneur et mince profit. Mais l'honneur est +grand. Un gouvernement vraiment progressif encouragerait, aiderait ou +récompenserait de telles entreprises. _Ma!..._ + +Je suis heureuse d'apprendre que vous êtes mieux portant. Je suis à peu +près guérie après mille petites rechutes qui ne m'ont pas empêchée +de grimper sur toutes les montagnes de la Provence et de faire, en +compagnie de votre _Itinéraire_, une course de quelques jours en Savoie. +J'ai été ravie de ce pays-là. Si vous revenez quelque jour sur les +environs de Toulon, j'ai pris là bien des notes et j'y ai vu des choses +magnifiques, dont aucun _Itinéraire_ ne fait mention. + +Les gorges d'Ollioules seules sont connues. Mais combien d'autres scènes +plus étranges et plus grandioses à peu de distance. Mes notes sont à +votre service pour une autre édition. + +A vous de coeur; bon courage et bonne santé, et, si vous revoyagez, +souvenez-vous de l'auberge de Nohant. + +G. SAND. + +Je ne vous dis rien de la part de mon fils, vu que, de l'Afrique, il a +passé en Amérique! Mon Dieu, que c'est loin! + + + + +CDLXXXIX + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉRÔME-NAPOLÉON_ + + Nohant, 11 août 1861. + +Cher enfant, + +J'ai reçu ta lettre d'Halifax, et aujourd'hui madame Villot m'écrit que +votre navire a été rencontré par un bâtiment qui signale votre arrivée +à New-York. Elle me dit que l'on peut vous écrire encore une fois. Où? +elle ne me le dit pas plus que toi et je suis toujours réduite à écrire +au hasard, me désolant de l'inquiétude que tu peux avoir et ne sachant +pas si M. Hubaine t'a expédié mes lettres. Cette fois, j'envoie par +madame Villot. Peut-être, des huit ou dix lettres que je t'ai écrites, +en recevras-tu au moins une! + +Dieu veuille que tu ne sois pas inquiet, cher enfant! Je serais bien +fâchée de te gâter ce beau voyage par un tourment d'esprit. Je me porte +bien et je me défends de toute inquiétude pour mon compte, voulant que +tu me retrouves en bon état de santé morale et physique. Je reçois tes +lettres, qui me donnent du calme et du courage. Que de choses tu auras +vues! que de choses âme raconter! Je n'aime pas beaucoup les brouillards +où vous errez cinq ou six jours, par exemple! Enfin il faut qu'il y ait +de tout cela dans votre tournée d'aventures! Ce sont des souvenirs qui +s'amassent pour toi, et j'espère que tu en tiens _journal_, pour les +retrouver dans leur ordre, et me dire tout cela clairement. Je te suis +sur la carte; mais comme ce sera plus joli quand tu seras là pour me +tracer la route! Tu auras passé cette année par trente-sept sortes de +temps avec des saisons tout à l'envers. Pendant que tu avais froid à +Terre-Neuve, on cuisait ici, et, pendant que tu grillais en Afrique, +nous grelottions dans nos habits d'été. + +A présent, nous avons un été superbe et nous allons tous les jours à la +rivière. Dumas y allait matin et soir. Il est parti, et nous partons +nous-mêmes demain pour Gargilesse (deux ou trois jours). + +Nous n'avons rien de nouveau au pays. Dans la maison, rien de changé; +car le mariage du jardinier et de la cuisinière n'a rien modifié au +personnel. Je travaille toujours dans le même local, sauf qu'il est +propre et gentil et commode. Je fais toujours de la botanique quand j'ai +le temps. Nous avons eu Bérengère deux fois et elle reviendra encore. Il +y a du nouveau très étrange, très heureux pour elle dans sa vie. Je te +conterai ça. Solange est à Paris ou à Spa, on ne peut pas savoir. + +Madame Villot a reçu des lettres de New-York: j'espère en avoir une +de toi demain en passant à la Châtre. Les vieux Vergne sont venus la +semaine dernière et m'ont beaucoup parlé de toi. Tout le monde t'aime et +te _bige_. Et moi, cher enfant, je te _bige_ mille fois et je t'aime de +toute mon âme. + + + + +CDXC + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 11 août 1861. + +Chère cousine, + +Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez. J'espère en avoir aussi +demain, car cela m'arrive toujours le lendemain de votre avertissement +et vous êtes bien aimable et bien-bonne de me le donner toujours. +J'avais reçu une lettre d'Halifax et, jusque-là, Maurice n'avait rien +reçu de moi, il était assez inquiet. Je ne sais vraiment pas si M. +Hubaine s'occupe de lui expédier mes lettres, puisque Maurice me dit +que tout le monde en reçoit, excepté lui. Je vous en envoie donc une, +espérant que, par vous, elle arrivera, puisqu'il est écrit que vous me +portez bonheur! Vous savez sans doute qu'ils ont eu d'épais brouillards +et qu'ils ont dû s'arrêter deux ou trois fois le long de Terre-Neuve. +Maurice trouve pourtant qu'on voyage trop vite et que le prince traverse +tout comme un boulet de canon. Il n'a pas le temps de ramasser des +plantes et des insectes. Il est vrai qu'il me faisait le même reproche à +Toulon dans nos promenades, et Dieu sait si j'ai rien de commun avec les +allures d'un projectile! + +Nous avons reçu le manuscrit de Dumas, lequel Dumas est parti hier. Je +ne sais pas si nous pourrons jouer cela, à cause des costumes et de la +richesse du local qui nous manquent; ça demande réflexion. En attendant, +nous montons une petite pièce de moi qui va paraître dans la _Revue des +deux mondes_ et qui a été écrite pour le théâtre de Nohant. Lucien y +a un rôle; mais, comme il apprend plus vite que Marie et Auguste, il +suffira qu'il nous arrive le 20, ainsi que vous nous l'accordez. Il y a +sur le chantier une autre pièce où il aura un rôle très étendu. Il a une +si belle mémoire, qu'on peut en profiter. J'espère que le plaisir de +voir ce cher enfant et ceux d'ici, jeunes et vieux, s'amuser, me donnera +calme et patience pour attendre mon absent. + +A vous de coeur, chère cousine. + +G. SAND. + + + + +CDXCI + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 11 août 1861. + +Mon enfant, + +Nous avons reçu des lettres pour vous, que Marchal vous expédie avec +soin. Nous avons reçu aussi _le Roi et la Reine_. Nous ne pouvons pas +jouer ça: nous manquons de costumes, de local surtout pour des gens de +si haute volée. Nous vous renvoyons le manuscrit, pour que vous voyiez +vous-même si ça pourrait aller à la _Revue des deux mondes_. Cela +ne fait pas de doute pour moi, car c'est très joli. Mais peut-être +aviez-vous raison de penser qu'il vaudrait mieux y débuter par quelque +chose de plus important. La lettre de Buloz, qui était dans la mienne, +sans enveloppe, et que j'ai lue, doit vous engager un peu; car il y a +de la bonne foi et du vrai dans ce qu'il vous dit. Je ne vois pas +d'inconvénient à lui accorder la lecture de votre roman quand il _sera +fini_. Il n'est pas homme à le critiquer, quand même il n'oserait pas +le publier; c'est-à-dire qu'on peut compter sur sa discrétion, d'autant +plus qu'il a le désir de vous attirer et de se bien conduire avec vous. + +Nohant est si grand depuis votre départ, que nous nous sauvons pour +quelques jours dans la petite baraque de Gargilesse, où nous ne vous +oublierons pas pour cela; car nous parlons de vous, du matin au soir. +Nous nous questionnons pour savoir quand et comment vous serez vraiment +heureux, en dépit de tous vos bonheurs. Car c'est peut-être là tout le +mal, une âme rassasiée! mais ça se renouvelle, une âme, une âme _qu'est +pas ordinaire_, et nous invoquons sous toutes ses formes l'ange du +renouvellement. Nous ne sommes pas forts dans nos théories ni dans nos +imaginations; mais nous vous aimons, voilà ce qu'il y a de clair et de +sûr. + +Je ne sais si madame Villot vous a écrit. Elle ne me dit absolument +rien, sinon qu'elle a envoyé exprès à Paris une personne pour chercher +le _manuscrit_; c'est à vous de savoir si vous voulez le lui rendre au +cas où elle le redemanderait, ce que je ne crois pas d'après son silence +sur votre compte. Dans tous les cas, vous devriez faire faire une copie +pendant que vous tenez l'original. + +En attendant de vos nouvelles et la _repromesse_ de votre retour, nous +nous mettons deux pour vous embrasser tendrement. Marie vous fait une +belle révérence. + +G. SAND. + + + + +CDXCII + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_ + + Nohant, 1er septembre 1861. + +Je vois à tes lettres que, tout en rendant justice aux Américains, tu +éprouves parmi eux un étonnement mêlé de malaise, et que cette grande +question de la liberté individuelle, à laquelle tu n'avais peut-être pas +beaucoup réfléchi encore, se présente à toi grosse d'orages sur cette +terre de l'individualisme. Je ne sais pas ce que tu concluras à ton +retour; mais je peux te dire ce que je conclus dans mon coin en fermant +un très beau livre qui, pour moi, résume tout le coeur et toute +l'intelligence de l'Amérique. C'est le livre du pasteur américain +unitariste Channing. + +Peut-être vas-tu traverser trop vite la patrie de cet homme remarquable +pour entendre parler de lui ou du moins pour juger de l'influence qu'il +a pu exercer sur les esprits. Je dois donc te le résumer en deux mots: + +1° _La raison_, premier et principal guide de l'homme; + +2° _La liberté individuelle_, premier devoir et premier droit de +l'homme. + +Cela paraît sec, présenté ainsi, et tu seras très étonné, quand tu +liras ce philosophe, de trouver en lui un enthousiasme de charité +extraordinaire, une éloquence partant du coeur, enfin toutes les +qualités d'un véritable apôtre. + +Mais tu feras comme moi, tu voudras conclure, et tu verras, en +concluant, que cet homme sincère est un apôtre stérile et ce coeur d'or +un coeur qui se trompe. + +Channing prêche une seule et simple doctrine, l'Évangile. De là une +admirable et excellente tolérance. Lui protestant, il admet à sa +communion tous les dissidents, même les catholiques. Il ouvre le temple +unitaire de la foi et du salut éternel à tout homme, quel que soit son +culte, qui veut y entrer avec cette courte formule: «J'aime Dieu et mon +prochain, dans l'esprit du Christ.» + +Il n'exige pas que l'on croie à la divinité de Jésus si la raison s'y +refuse, et n'admet point qu'on raille celui dont la raison admet cette +divinité. Il veut que le plus croyant et le moins croyant s'aiment l'un +l'autre, tout en aimant Dieu, qu'ils ne se damnent pas, qu'ils ne se +contrarient pas, et que nul ne se mêle de leurs affaires. Si cela est +possible, rien de mieux; mais Channing a-t-il trouvé le chemin vers ce +temple de la raison et de la liberté soutenues par la foi? + +Certes, il dit tout ce qu'on peut dire de beau, de bon et de bien pour y +amener les hommes; mais il étend cette tolérance à tous les actes de +la vie civile et politique. Peu importe, selon lui, la forme, le nom, +l'essence du gouvernement. Aucune loi ne l'embarrasse; tout lui paraît +possible, si les hommes ont l'esprit de charité et l'esprit d'examen. +C'est vrai; mais; s'ils ne l'ont pas, il faudrait pourtant le leur +donner, et, depuis que le monde est monde, c'est par des institutions +qu'on a rêvé ou essayé de former les individus et d'élever le sens moral +des sociétés; depuis que le monde est monde, le niveau général a été +très au-dessous des conceptions des grands esprits qui ont entraîné et +enthousiasmé les masses. A preuve, tout d'abord, Jésus crucifié. + +D'ailleurs, à quoi bon des institutions? Si Channing est logique, il ne +fallait pas dire: «N'importe quelles institutions.» Il fallait aller +droit au fait et dire: «Aucune espèce d'institution.» + +Et tu vas voir qu'il le dit: + +«L'individu est plus que l'État. Il n'est pas fait pour se dévouer et +se sacrifier à l'État: c'est l'État qui doit se dévouer à lui et le +protéger; l'État n'est institué que pour garantir et respecter les +droits de l'individu.» + +Voilà donc la loi et les prophètes; voilà l'essence de l'unitarisme, et, +dans ce sens, unité ne signifie plus en religion le _Soyez tous en un_ +de Jésus-Christ; encore moins _l'unité_ politique et nationale que +poursuit l'Italie et que rêvent les autres nations asservies de +l'Europe. Cela signifie tout simplement: «Chacun pour soi et Dieu pour +tous!» Or je défie Dieu lui-même, Dieu qui est la logique même, d'être +pour deux partis contraires, à plus forte raison pour les milliards +de partis contraires qui divisent l'humanité, morcelée en milliards +d'individus. Heureusement Dieu nous voit de haut, Dieu sait attendre, +Dieu ne prend pas parti dans nos querelles et il est pour nous tous en +ce monde, en ce sens seulement qu'il est pour tous ceux qui cherchent sa +lumière. + +Quant à l'État, qui n'est-pas Dieu, il faut pourtant bien qu'il cherche +à imiter Dieu dans sa logique, sa patience, sa protection universelle, +sa douceur et sa prévoyante fécondité. Qu'il laisse toute la liberté +possible à l'individu et qu'il se dise à lui-même que c'est là un de ses +principaux devoirs, oui, certes!--mais il ne peut pas être Dieu; qu'il +s'appelle république, roi ou pape, il ne peut pas agir à la manière de +Dieu, qui nous attend dans l'éternité, et pour toute l'éternité. Il +ne peut abandonner les individus à l'impunité apparente où Dieu nous +laisse, et, comme il agit, lui, l'État, dans le temps et dans l'espace +limités, il n'a pas découvert, il ne découvrira pas le moyen de nous +laisser tous libres d'une manière absolue, à moins que nous ne soyons +tous parfaits. + +«Soyez-le! répondrait Channing. Aimez-vous les uns les autres.» + +Oui, cent fois oui! mais c'est commencer par la fin le beau roman de +l'avenir. D'autres protestants du passé, les hussites taborites, avaient +dit: «Un temps viendra où il n'y aura plus ni lois ni autorités dans la +ville sainte.» + +Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes à peine arrivés à la +première aube de notre existence intellectuelle et morale. L'Évangile de +saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons +les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous +n'aurons plus besoin de rois ni de papes, ni même de républiques. +Personne ne prêchera plus la loi, qui sera dans tous les coeurs; +personne ne commentera plus la Bible pour demander à son examen la règle +de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la _ville sainte_. + +Mais où est-elle? dans une autre planète, ou dans celle-ci? Pourquoi pas +dans une autre? Notre âme est libre, donc elle est immortelle et peut +aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci? Nous avons +la notion de la perfectibilité et nous pouvons transformer, diviniser +presque le monde où nos générations se succèdent en se léguant leurs +travaux et leurs conquêtes. + +Mais nous sommes loin du but, et, si l'idéal de Channing est beau et +grand, s'il est réalisable,--j'en suis persuadée,--il ne l'est pas par +la doctrine de l'individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience, +de tout mon coeur et de toute ma foi. + +Channing s'est trompé et beaucoup d'Européens, séduits par l'audace de +ce coeur optimiste, enthousiaste et léger, ont aimé cette tolérance +religieuse qui était l'oeuvre de notre XVIIIe siècle français. + + + + +CDXCIII + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 8 septembre 1861. + +Eh bien, bravo, mon bonhomme! c'était affreux de se condamner à vieillir +seul, et, d'ailleurs, tu trouves une personne de mérite; on en a +toujours quand on est aimé pour soi. Elle t'accepte, c'est qu'elle +t'aime aussi; elle n'a rien, mais tu travailles; tu te sens beaucoup de +dévouement et d'affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans +repos et sans égoïsme. Moi, j'approuve tout cela; c'est dans mes idées +et je voudrais que mon fils eût la sagesse d'en faire autant. J'aimerai +ta femme comme je t'aime tu peux y compter. Amène-la bientôt à Nohant, +où elle sera reçue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus +au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait +de toi un homme sérieux. Manceau t'embrasse et t'approuve; je ne parle +encore de ton mariage qu'à lui, ne sachant pas si tu veux qu'on le sache +dès à présent. + +Maurice doit être au Niagara ou au lac Supérieur, bien plus loin; il se +porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comédies; nous +n'avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouvé un emploi; +ni la famille Luguet: la pauvre Caroline a été bien malade et ne peut +bouger. Mais nous nous arrangerons tout de même et nous aurons, comme tu +vois, un appartement à ta disposition. + +A toi de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDXCIV + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_ + + Nohant, 22 septembre 1861. + +On dit que vous arriverez du 25 au 27! Je n'ai pas de tes nouvelles +depuis Cleveland, et juge si je suis impatiente de te savoir à Paris! Je +commence à être au bout de mon courage et à ne plus dormir. Cher enfant, +si tu ne viens pas tout de suite, écris-moi un mot de Paris. Je ne sais +pas du tout où vous débarquerez. Comme c'est effrayant; cette grande +traversée dont on ne peut rien savoir! + +Tâche de venir ici pour le 30 au matin. On joue la comédie le soir, on +serait si heureux! Et, si tu peux venir plus tôt, songe que j'ai été +bien sage de ne pas me désoler, mais que ma vaillance, à moi, menace de +faire naufrage au port. + +Je te _bige_ mille fois. + + + + +CDXCV + +A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE + + Nohant, 4 octobre 1861. + +Mon ami, + +On nous dit que votre santé, loin de s'améliorer, est devenue plus +mauvaise, et que votre médecin juge le climat de la Hollande très +pernicieux pour vous. Je dois vous dire, _à l'insu de votre soeur_, qu'à +cause d'elle, si ce n'est à cause de vous-même, vous feriez bien, vous +feriez votre _vrai devoir_, en rentrant en France. En vous laissant +mourir, vous la tuez; en revenant auprès d'elle, vous pouvez guérir tous +les deux. + +Il n'est pas possible que vous prononciez la condamnation d'une soeur +comme celle que Dieu vous a donnée. Laissez-moi vous dire que ce serait +sacrifier le coeur à la tête, le devoir au fanatisme, et que vos vrais +amis en seraient consternés. Revenez, la Providence vous en donnera la +force dès que vous aurez écouté et reconnu sa voix; vous savez; _ces +voix_ d'en haut font des miracles! + +A vous de toute mon âme. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXCVI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 10 octobre 1861. + +Chère cousine, + +Vous êtes bonne comme un ange de m'avoir donné cette bonne nouvelle. Ah! +pourvu qu'ils arrivent sans accident! Enfin je compte sur vous pour nous +porter bonheur, comme toujours. Oui, je vous attends le 24, avec tous +ceux de vos enfants que vous voudrez m'amener, et Lucien _absolument_! +La maison est toute à vous, je n'ai plus personne ici que Marie Lambert. + +Je vous embrasse tendrement. Poussez-moi Maurice en avant, le plus vite +possible; je deviens un peu folle. + +G. SAND. + +Dites au prince de ne pas nous refuser Lucien pour huit jours; vous +savez que nous avons une revanche à prendre avec le mélodrame, où il est +_indispensable_. Que de choses depuis un an, dans ma vie! Il faut que +nous fassions la paix avec la destinée, qui m'a si bien secouée de +toutes façons! + + + + +CDXCVII + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_ + + Nohant, 10 octobre 1861. + +Madame Villot m'écrit aujourd'hui que tu dois être au Havre aujourd'hui +10! que tu seras probablement à Paris le 11. + +Enfin! enfin! Qu'il me tarde de te savoir arrivé réellement et de te +voir, et de te _biger_! Peut-être auras-tu besoin de passer deux ou +trois jours à Paris. Fais-les les plus courts possible; car, depuis un +mois, je suis un peu bête. J'ai eu bien du courage jusque-là; mais tu +sais que dans une course, les derniers moments, quand on approche du +but, sont les plus difficiles. Tu trouveras à Paris une autre lettre de +moi que je t'avais écrite, croyant que tu arriverais le 25. + +Mais j'ai reçu tes lettres de Saint-Louis, du Niagara et de New-York au +retour de Québec, et j'ai repris patience. Tu es bien gentil de m'avoir +écrit de partout. Ça m'a soutenue jusqu'à présent. Je t'espère au plus +tard le 15: nous jouons le 16 ou le 17 une comédie, de moi. Tu sauras +qu'à présent, les plus réussies de nos pièces vont dans la _Revue_; +après quoi, les théâtres me les demandent. Voilà ce que c'est que le +caprice des directeurs. + +Tu dois être las de la mer mon pauvre enfant, et avoir du roulis dans +les jambes; j'espère que vous aurez eu beau temps. Si tu ne tardes pas +trop à arriver, tu trouveras ici la chaleur du mois d'août, qui n'a pas +cessé de tout l'été. C'est un temps exceptionnel; nous sommes en habits +d'été. + +Que de choses tu vas avoir à me raconter! J'ai acheté une superbe carte +d'Amérique, où tu pourras retrouver et me faire suivre tout ton voyage. + +Je te _bige_ mille fois. Tout le monde est en fête. J'ai rêvé toute la +nuit que tu étais arrivé. + +Enfin! enfin! + + + + +CDXCVIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 20 octobre 1861. + +Enfin, Maurice est revenu sain et sauf et je le tiens depuis huit jours! +Il en a mis sept pour faire la traversée de Terre-Neuve à Brest. Il a +vu les grands lacs, la grande prairie, les sauvages, le Niagara, les +aurores boréales dans le Nord, les brumes de Terre-Neuve, les jardins +du Midi pleins de colibris, les champs de bataille, les camps des deux +armées, les forêts vierges, que sais-je! C'est une course au clocher, +mais, en somme, une course bien intéressante, et il est très content de +son voyage. + +Il est fort comme un Turc; il a passé brusquement par tous les climats +et tous les régimes, sans avoir la plus légère indisposition. + +Vous jugez si je suis contente, moi! Je commençais à manquer un peu de +courage et de force physique. Je me remets et je vais reprendre mon +travail. + +Et vous, vous avez bien trotté par cette chaleur! nous en avons eu aussi +une fière dose: 35 degrés centigrades à l'ombre pendant tout l'été et +encore 25 à présent; une sécheresse fâcheuse pour nos cultures; mais que +j'aime bien pour ma consommation personnelle; pas un souffle de vent, et +un ciel aussi bleu que le vôtre. + +J'ai reçu, par madame Trucy, de bonnes nouvelles de sa famille et de +Tamaris. Tout y va bien, même le cher Bou-Maza, dont vous nous avez fait +porter le deuil je ne sais pas pourquoi. + +Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais j'ai tant de monde +en septembre et en octobre, qu'il n'y a pas moyen de causer avec les +absents. La maison ne peut pas désemplir. Mais, en novembre, tout file +et on reprend les occupations raisonnables. + + + + +CDXCIX + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS, + + Nohant, 7 novembre 1861. + +Mon cher fils, + +Si ma dédicace vous fait plaisir[1], je suis assez remerciée par ce +fait-là, sans que vous me disiez un mot. Vous m'avez donné à Nohant un +gros baiser, ça disait tout. On veut que je sois un personnage. Moi, je +ne veux être que votre maman. Vous avez du coeur, puisque vous m'aimez, +et je ne vous demande que ça. Je ne me suis jamais aperçue de ma +_supériorité_ en quoi que ce soit, puisque je n'ai jamais pu faire ce +que j'ai conçu et rêvé, que d'une manière très inférieure à mon idée. On +ne me fera donc jamais croire, à moi, que j'en sais plus long que les +autres. Restée enfant à tant d'égards, ce que j'aime le mieux dans +les individualités de votre force, c'est leur bonhomie et leur doute +d'elles-mêmes. C'est, à mon sens, le principe de leur vitalité; car +celui qui se couronne de ses propres mains a donné son dernier mot. +S'il n'est pas fini, on peut du moins dire qu'il est achevé et qu'il +se soutiendra peut-être, mais qu'il n'ira pas au delà. Tâchons donc de +rester tout jeunes et tout tremblants jusqu'à la vieillesse, et de +nous imaginer, jusqu'à la veille de la mort, que nous ne faisons que +commencer la vie; c'est, je crois, le moyen d'acquérir toujours un peu, +non pas seulement en talent, mais aussi en affection et en bonheur +intérieur. + +Ce sentiment que _le tout_ est plus grand, plus beau, plus fort et +meilleur que nous, nous conserve dans ce beau rêve que vous appelez les +illusions de la jeunesse, et que j'appelle, moi, l'idéal, c'est-à-dire +la vue et le sens du vrai élevé par-dessus la vision du ciel rampant. +Je suis optimiste en dépit de tout ce qui m'a déchirée, c'est ma seule +qualité peut-être. Vous verrez qu'elle vous viendra. + +A votre âge, j'étais aussi tourmentée et plus malade que vous au moral +et au physique. Lasse de creuser les autres et moi-même, j'ai dit un +beau matin: «Tout ça m'est égal. L'univers est grand et beau. Tout ce +que nous croyons plein d'importance est si fugitif, que ce n'est pas la +peine d'y penser. Il n'y a dans la vie que deux ou trois choses +vraies et sérieuses, et ces choses-là, si claires et si faciles, sont +précisément celles que j'ai ignorées et dédaignées, _mea culpa!_--mais +j'ai été punie de ma bêtise, j'ai souffert autant qu'on peut souffrir, +je dois être pardonnée. Faisons la paix avec le bon Dieu.» + +Si j'avais eu de l'orgueil incurable, c'était fait de moi; mais j'avais +ce que vous avez, j'avais la notion du bien et du mal, chose devenue +très rare en ce temps-ci, et puis je ne m'adorais pas, et je me suis, +oubliée. Rien ne s'oppose en vous à la guérison: vous n'êtes pas vain, +vous n'êtes pas sot, vous n'êtes pas lâche, et, comme le succès, qui +malheureusement engendre très souvent ces trois vices, ne vous a pas +changé, _l'avenir est encore à vous_! Soyez-en sûr. Dans dix ans, vous +me direz que j'ai eu raison de croire en vous. + +Les Villot achèvent de partir lundi matin; dimanche soir, nous jouons +la pièce de _Ruzzante_. Demain, Marchal s'essaye aux marionnettes avec +Maurice. Nous tâcherons de le garder un peu, pour que vous le trouviez +encore ici; car nous vous espérons bientôt et même tout de suite. Hein? +Vous l'avez promis, on y compte, on vous attend. + +Ne nous oubliez pas auprès des châtelaines. + + [1] La dédicace du _Drac_. + + + + +D + +AU MÊME + + Nohant, 20 novembre 1861. + +Il y a des siècles que je n'ai causé avec mon _grand fils_. Il ne faut +pourtant pas qu'il croie que je l'oublie, et que je suis privée de le +voir sans murmurer. J'en veux aux amis qui vous empêchent de venir et +pourtant j'aime ceux qui vous aiment. Comment arranger ça? Le mieux est +de ne pas chercher à l'arranger; c'est l'unique solution des choses +insolubles, la destinée vient toujours s'en charger; mais je la +tourmente, cette destinée, pour qu'elle vous ramène ici. Nous avons +fini de jouer la comédie; Marie Lambert est retournée à son Gymnase, +et pourtant nous avons encore une velléité de _trucs_ et de pièces +fantastiques. + +Peut-être, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le +mois prochain), recommencerons-nous un peu nos bêtises. Nous espérons le +gai Lambert; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros +tourtereau avec sa pigeonne fluette et sérieuse. Nous ne les tenons que +pour huit jours. D'autres que vous ne connaissez pas vont et viennent. +Mais le grand regret, c'est d'être forcé de laisser partir votre gros +ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s'y est pris, mais il +s'est fait adorer de tout le monde, à commencer par moi. Il est vrai +qu'il nous a beaucoup gâtés. Il nous a fait, à tous nos portraits, +merveilleux, charmants comme dessin, et d'une ressemblance que les +portraits n'ont jamais eue. Il ne se doutait pas de ça, lui; il est tout +étonné d'avoir réussi. Il repart dans deux jours pour voir sa mère, qui +s'impatiente, et pour s'envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle +plus si vous étiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux +alsaciens. C'est très remarquable. Il ne connaît pas la peinture; mais +il dessine joliment bien. C'est un contraste à étudier que cette grosse +nature faisant si délicatement des choses si élégantes. Les Flamands +n'expliquent pas ça; car, s'ils ont le fini des détails, ils n'ont pas +la grâce des types. + +Que vous dirai-je de moi? Rien d'intéressant. J'ai flâné d'une manière +insensée, regardant la première page d'un roman commencé et me laissant +distraire par mille autres rêveries. Ça ne fait rien, le temps où l'on +s'amuse, _psychiquement_ parlant, n'est pas tout à fait perdu. On vous +attend pour retrouver un peu de sens commun _littéraire_. Je crois que +c'est _le Drac_ qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour +nous empêcher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre +côté, ça n'allait pas, le _Villemer_. A l'heure qu'il est, je suis sûre +que ça va très bien ou que ça a _rété_ très bien, et puis mal et puis +mieux. Il n'y a rien de plus changeant que le temps qu'il fait dans nos +cervelles d'auteur; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derrière +leurs nuages, ça n'est jamais inquiétant. + +Pourvu que vous reveniez bientôt, on est content et on se console de +tous les départs. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus à nous +et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse +en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous. + +G. SAND. + + + + +DI + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 1er décembre 1861. + +Mon ami, + +Calmez-vous et soignez-vous. Quelque décision que vous preniez, vous +savez bien qu'on vous chérit toujours. Ne m'écrivez pas maintenant: j'ai +vu, à votre écriture, que cela vous fatigue. N'établissez pas de combat +douloureux dans votre âme; reposez-vous, guérissez, et, quand vous +verrez bien clair devant vous, vous reviendrez, j'en suis sûre. Vous +êtes entre le devoir politique et le devoir du coeur. Vous mettez le +premier au-dessus de tout. Oui, quand il est net et bien tracé. Mais, +ici, il ne l'est pas, vous le reconnaîtrez si vous ne prenez conseil +que de la conscience, sans vous occuper de l'opinion, qui, d'ailleurs, +serait ici pour vous. + +Dieu vous donne force et guérison pour ceux qui vous aiment! Pour vous, +en quelque sphère de l'univers que vous soyez, vous y serez heureux et +calme; mais pensez un peu à nous, qui avons peut-être encore besoin de +vous. + +A vous bien tendrement et fraternellement. + +G. SAND. + + + + +DII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 7 décembre 1861. + +Mon cher ami, + +J'ai enfin trouvé une nuit de loisir pour lire ton roman. Je le trouve +bien; la copie qui, cette fois, est très bonne, m'a permis de le lire +sans fatigue. + +Le sujet est joli et bien soutenu. Les personnages se comportent bien +d'un bout à l'autre, et parlent plus naturellement que de coutume, sauf +la tirade descriptive du jeune abbé à sa tante, que je trouve hors +de place et détruisant la couleur simple et vraie de ces personnages +rustiques. On peut remédier à cet inconvénient en prenant un biais; par +exemple: «Emile voyait pour la première fois la poésie des choses qui +l'entouraient, le pré, le soleil, la rêverie;» tout ce que tu voudras, +mais c'est l'auteur qui parle; et puis tu ajouteras qu'il «exprimait à +sa tante toutes ces émotions nouvelles dans un langage plus poétique +et plus élevé que de coutume, dont elle fut frappée, et elle lui dit,» +etc., etc. + +Benoît est un excellent personnage que l'on aime et qu'il n'est pas +nécessaire de faire si laid. Laisse-le _pas beau_, mais sans accuser +trop sa disgrâce, puisqu'au bout du compte il épouse. J'approuve ses +boucles d'oreille et son parapluie; mais je trouve qu'il en abuse. Une +plaisanterie trop répétée n'est pas drôle à la lecture; trois rappels de +ce parapluie suffiraient: Enfin, quelques longueurs de développement à +faire disparaître, quelques négligences de style à revoir. + +Ne pas toucher aux combats intérieurs du jeune séminariste. Cette +partie-là est la meilleure. Tu vois que je ne critique aucunement le +fond; c'est ce que tu as fait de mieux conduit et de plus sagement +terminé; il y a de l'intérêt, de la vérité, et tous les personnages sont +bons. + +As-tu été en relations avec M. Nefftzer, qui était à _la Presse_ et qui +dirige à présent _le Temps_? Si tu ne lui as rien offert et rien envoyé, +je pourrais lui parler de ce roman avec un certain détail et le lui +proposer. + +Réponds-moi tout de suite. J'embrasse Eugénie et toi de tout coeur. + +G. SAND. + + + + +DIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 28 décembre 1861. + +Un mot seulement aujourd'hui, cher enfant. C'est le moment des masses de +lettres à lire et à écrire, pas toutes amusantes et on manque de temps +pour les meilleures. + +J'ai lu le poème, qui est très bon et très touchant. J'ai fait, sur le +chant cinquième, quelques observations que je recopierai au premier jour +pour vous les envoyer. Le temps des vers est fini, c'est vrai, et cela +n'est plus ni retentissant ni lucratif. Il n'y a plus que Victor Hugo +qui se fasse écouter. + +Mais, si vous pouvez encore vous faire éditer par souscription, il ne +peut nuire à votre réputation d'être lu et goûté par vos compatriotes, +et par le petit nombre de gens disséminés partout, qui s'intéressent +encore à la poésie. + +Pourtant, je vous dirai aussi qu'il ne convient peut-être plus à votre +position de demander des souscripteurs. C'est bien quand on est très +jeune et très pauvre. Plus tard, c'est moins bien. On peut dire au +poète: «Vous avez quelques sous d'économie, payez votre gloire.» + +Et je ne vous conseille pas d'entamer ces économies, avenir de votre +fille, pour payer la fumée d'un succès bien restreint et bien éphémère, +par le temps qui court. Achetez plutôt la barque, tout en chantant +la mer. Vos poésies ne perdront pas pour attendre. Ces mauvais jours +d'indifférence, vous êtes encore assez jeune pour les voir passer. + +Merci pour les souhaits; mon coeur vous les renvoie et vous bénit. + + +A SOLANGE PONCY + +Bonjour et bon an à ma bonne Désirée, et à ma chère Solangette. Vous +êtes bien gentilles de m'écrire; mais c'est bien laid à la petite maman +d'être malade. Heureusement, Solange va la ressusciter, au premier de +l'an, par de vives caresses et des souhaits charmants. Je bénis la mère +et la fille, moi, la grand'-mère, et je les embrasse de toute mon âme. + + +A ANAIS + +Merci, ma mignonne Anaïs, de votre bon souvenir. Je ne suis pas votre +bienfaitrice: je suis une amie qui vous est dévouée et qui vous prie de +l'aimer. Voilà tout. + +Une bonne poignée de main au cher père et à Baptistin, et bonne santé, +bonne chance à vous tous! + + + + +DIV + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME) A PARIS + + Nohant, 7 janvier 1862. + +Cher prince, + +Nous avons été heureux _plus que des rois_, de la bonne nouvelle +annoncée dans les journaux, et nous avons passé toute la journée à faire +des romans sur ce fils ou sur cette fille que le ciel vous promet. Venir +de vous, et du grand Napoléon aussi, par conséquent, de l'héroïque +Victor-Emmanuel et de sa fille, qu'on dit adorable, ce n'est pas une +petite chance, et on ne peut pas être un esprit ni un coeur comme tout +le monde. Pourvu que cet être-là ait une destinée assortie à sa valeur! +nous étions tous les trois à deviser en dînant, et nous nous sommes +lâché du vin de Champagne pour boire à sa santé et à son destin, et nous +avons dit toute sorte de choses que je ne veux pas vous redire dans une +lettre, mais que vous devinez bien. + +J'ai envoyé à Buloz la première partie du voyage de Maurice, qui ne +traite que du temps qu'il a passé seul à Alger; c'est amusant, mais sans +intérêt direct pour vous. Il achève la seconde partie, qui vous sera +envoyée avant d'être remise à Buloz; mais la première partie est +accompagnée d'une petite préface de moi que Buloz vous portera ou vous +enverra s'il n'est pas malade,--car il l'est continuellement,--et qu'il +n'imprimera qu'avec votre agrément. Si vous avez des observations à me +faire, vous m'écrirez avec votre belle et bonne franchise, et je vous +écouterai avec tout mon coeur. + +Une chose me contrarie bien quand je parle de vous hors de l'intimité, +c'est que vous soyez un grand personnage. Le monde est si sale et si +plat; qu'on ne peut pas supposer qu'on aime un prince pour lui-même, et +je suis forcée à une réserve que je n'aurais pas pour un camarade que +j'aimerais beaucoup moins. + +Ou bien, si on brave ces méprisables soupçons, comme, au bout du compte, +on doit le faire quand on est fort de sa droiture, on a l'air de le +faire par sotte vanité, et pour proclamer une amitié que les autres +envient. Vous verrez si j'ai su passer à travers ces écueils. +_Républicaine toujours!_ mais, convaincue que vous seriez le meilleur +chef d'une république, ou la _meilleure compensation_ à une république +impuissante à renaître, je me moque pour mon compte de l'accusation de +_trahison_ que quelques-uns ne m'épargnent pas; mais, à propos d'un +travail aussi jeune et aussi riant que celui de Maurice, je n'avais pas +à faire une profession de foi, à tous égards intempestive; je me suis +bornée à dire en deux mots que je vous aimais. + +Accusez-moi _d'un mot_ réception de cette lettre-ci; je vous dirai +pourquoi. J'ai à vous écrire au sujet de la _sûreté de mes lettres à +vous_. Ce sera pour un autre jour. + +Bonsoir, cher grand ami; mon Dieu, que je vous souhaite de bonheur! Et +comme vous aimerez votre enfant, vous qui avez si bien aimé votre père! + +G. SAND. + + + + +DV + +A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE + + Nohant, 8 janvier 1862. + +Mon ami, + +J'ai bien pensé à vous, et le jour de l'an encore plus que tous les +autres jours. J'avais besoin de vous écrire et de vous dire que, je vous +aime pour commencer saintement et dignement l'année. Mais la crainte de +vous fatiguer m'a retenue. L'écriture de votre dernière lettre était +altérée! + +Cette fois, je retrouve la sûreté de votre belle écriture; c'est la +première chose que je regarde, et vous me dites que vous êtes mieux! +Dieu m'a entendue, cette fois, car je l'ai bien prié pour vous. + +Un bonheur n'arrive pas seul: ma fille, dont j'étais inquiète aussi, va +mieux et n'a rien de bien grave. Maurice est près de moi et travaille à +des notes sur l'Amérique. Il a vu bien vite, mais assez sainement cette +fausse démocratie, qui, en proclamant l'égalité et la liberté, n'a +oublié qu'une chose, la fraternité, qui rend les deux autres richesses +stériles et même nuisibles. Sa position un peu officielle de _visiteur_ +l'oblige aux ménagements du savoir-vivre, mais ses réticences en +laissent assez deviner. + +Le niveau des coeurs et des intelligences est, à ce qu'il paraît, +encore plus abaissé là-bas que chez nous. Ils n'ont pas même l'instinct +militaire, qui, chez nous, sait faire des prodiges pour les bonnes +causes, quel que soit le drapeau. Enfin, il semble que Dieu se soit +retiré d'eux pour châtier le forfait de l'esclavage, non aboli dans les +préjugés et les moeurs. + +Soignez-vous patiemment et généreusement à cause de nous, mon digne et +cher ami, et, quand vous serez tout à fait bien, reprenez en vous-même +cette question d'exil volontaire auquel mon coeur ne peut se résigner, +pour _nous_. + +Mon fils vous envoie ses tendres voeux, et je n'ai pas besoin de vous +dire les miens. Je ne me plains de rien dans ma vie, puisque j'ai une +amitié comme la vôtre. + +GEORGE SAND. + + + + +DVI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 22 février 1862. + +Chère cousine, + +Ayez du courage pour ceux qui vous aiment! ayez-en plus que moi, qui +veux pourtant en avoir et qui retombe à chaque instant dans les larmes. +Il est plus heureux que nous pourtant, lui[1]! il a monté d'un degré +dans une phase plus épurée et moins douloureuse certainement que la +cruelle vie où nous nous traînons, où nous ne sommes heureux que par +l'affection, et où justement nous perdons la source de notre bonheur, +nos enfants, nos parents, nos amis, au moment où nous comptons le plus +qu'ils nous survivront. Ah! ce n'est vraiment pas vivre que d'être ainsi +tous les jours à trembler ou à pleurer, et il y a quelque chose de +mieux, ou bien tout n'est qu'un rêve, Dieu, la vie, et nous-mêmes. + +Croyons; comptons sur une justice et sur une bonté en dehors de notre +appréciation; moi, je ne pourrais pas ne pas croire; je sens si +profondément que le départ de cet adorable enfant ne lui a rien ôté de +mon affection et qu'il vit toujours pour moi, et auprès de moi, comme si +je le voyais! vous devez sentir cela encore plus que moi, vous sa +tendre mère. Il n'est donc pas parti, il ne nous a pas quittés. Il est +invisible pour nous; mais il nous aime toujours, en quelque lieu et sous +quelque forme qu'il existe. + +Nous lui devons autant, disparu, que nous lui devions quand il était là. +Aussi vous lui devez de vivre avec courage, de prendre soin de vous, +et de vous conserver jeune et forte pour soigner ce pauvre père +souffreteux, qui ne vit que parles soins de l'affection et son propre +courage. Et l'autre enfant, si beau et si bon, lui aussi, a besoin que +vous l'aimiez, et tant d'amis dévoués, et nous qui ne faisons qu'un +coeur avec vous dans cette mortelle douleur! + +Le prince en a été déchiré aussi; il m'a écrit une lettre désolée. Tout +le monde l'aimait, ce cher être, si aimable et si expansif. + +Maurice a été si bouleversé et si étouffé, que j'en ai été inquiète. +Bonne amie, épanchez-vous avec nous; parlez-nous de _lui_, de Frédéric, +de vous, et de Georges. + +Pleurez, ne vous retenez pas. N'ayez pas de courage et de réserve avec +nous; n'ayez de force que pour reprendre la vie de dévouement, et croyez +que nous sommes à vous, Maurice et moi, corps et âme. + +G. SAND. + + [1] Lucien Villot. + + + + +DVII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 21 février 1862. + +Cher ami, + +Tu sais quelle douleur nous a frappés. Tu connaissais peu cet enfant; +mais tu as dû souvent nous entendre dire que c'était un coeur d'or. Sous +le rapport de la tendresse, de l'expansion, de la franchise, il était +vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quittés, à Tamaris, nous +pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous +l'aimions tant et avec un excès de sensibilité puérile. + +Ce n'était pas une intelligence extraordinaire; du moins il ne se +faisait remarquer encore que par une facilité extraordinaire, et, comme +il avait une vitalité impétueuse et peu d'application à l'étude, on ne +savait s'il deviendrait où non un homme distingué. Il était _coeur_ +des pieds à la tête, on peut dire; si aimant et si aimable, qu'on ne +songeait pas à lui demander d'être autrement qu'il n'était. Il a eu une +mort atroce, et c'est une amertume de plus dans nos regrets; mort atroce +de souffrance, admirable de courage. Nous avons été brisés, ses pauvres +parents, Ferri, le prince; c'est une consternation. + +Mais je te parle de choses bien tristes; l'habitude de nous dire les uns +aux autres tout ce qui nous arrive fait que j'abuse un peu; ne sachant, +du reste, guère parler que de ce qui fait notre vie, et prenant +mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous +nous racontons nos événements domestiques, et ceci en est un grand et +profondément senti à Nohant. + +Tu dois avoir lu avec intérêt le discours de Napoléon à ces ganaches du +Sénat. C'est bon et bien à lui de tenir tête à cette réaction furieuse, +et de vouloir pousser l'Empire dans la voie du vrai. Mais l'Empire +entend-il de cette oreille? voilà la question! + +Maurice s'est jeté dans la géologie; mais il a eu gros à secouer. Il +pleure rarement et le chagrin l'étouffe. Il aimait Lucien comme son +enfant. J'ai dû lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin! je crois à +l'autre vie. Sans cela! Mais la justice infinie réside quelque part, et, +en étudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se +perd. L'âme, bien autrement précieuse que la matière, ne se perd donc +pas. + +Cher ami, embrasse pour moi Eugénie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta +chère famille. Donne-nous de vos nouvelles à tous et ne craignez pas +de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu'à ceux qui nous +quittent, nous aimons d'autant plus ceux qui nous restent. + +G. SAND. + + + + +DVIII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JÉRÔME), A PARIS + + Nohant, 25 février 1862. + +Oui, vous seul êtes franc et courageux dans cette officine d'hypocrisie. +Ne vous laissez pas effrayer de tous ces cris, marchez toujours, cher +prince, et soyez sûr que la vraie France est avec vous. Elle vous +tiendra compte de ces fureurs que vous soulevez, et votre place est déjà +marquée dans l'histoire du progrès comme un rayon de vérité perçant les +ténèbres. Nos coeurs vous suivent et le mien vous bénit. + +GEORGE SAND. + + + + +DIX + +AU MÊME + + Nohant, 26 février 1862. + +Merci pour le numéro du _Moniteur_ que vous avez eu la bonté de +m'envoyer. Je ne vous avais lu que tronqué dans les autres journaux, +quand je vous ai écrit hier au soir, et je vois que vous avez encore +mieux parlé que je ne croyais. Votre discours est beau autant qu'il +est bon, et, dans votre bouche, ces choses sont grandes et durables en +retentissement. Vous ouvrez une grande tranchée. + +_La pensée du règne_, comme on disait sous Louis-Philippe, vous y +suivra-t-elle? que de réserve timide et un peu lâche, que de puéril +modérantisme dans le talent _parleur_ des orateurs du gouvernement! + +L'empereur se fait admirer par sa prudence; mais peut-être croit-il +nécessaire d'en avoir plus qu'il ne faut, et je vois avec une profonde +inquiétude le développement effroyable de l'esprit clérical. Il ne sait +pas, il ne peut pas savoir à quel point le prêtre s'est glissé partout +et quelle hypocrisie s'est glissée aussi dans toutes les classes de +cette société enveloppée dans le réseau de la propagande papiste. Il ne +sent donc pas que cette faction ardente et tenace sape le terrain sous +lui, et que le peuple ne sait plus ce qu'il doit défendre et vouloir, +quand il entend son curé dire tout haut et prêcher presque dans chaque +village que l'Église est la seule puissance temporelle du siècle? Ne +serait-il pas temps de montrer qu'on peut braver le prêtre et ne pas +perdre la partie? Croyez ce que je vous dis, le peuple est convaincu en +ce moment que l'empereur est le plus faible et qu'il n'ose rien contre +les hommes du passé. Or vous savez la triste défaillance des masses, +quand elles croient voir défaillir le pouvoir quel qu'il soit. + +L'empereur a craint le socialisme, soit; à son point de vue, il devait +le craindre; mais, en le frappant trop fort et trop vite, il a élevé, +sur les ruines de ce parti, un parti bien autrement habile et bien +autrement redoutable, un parti _uni_ par l'esprit de caste et l'esprit +de corps, les _nobles_ et les _prêtres_; et malheureusement je ne vois +plus de contrepoids dans la bourgeoisie. + +Avec tous ses travers, la bourgeoisie avait son côté utile comme +prépondérance. + +Sceptique ou voltairienne, elle avait aussi son esprit de corps, sa +vanité de parvenu. Elle résistait au prêtre, elle narguait le noble, +dont elle était jalouse. Aujourd'hui, elle le flatte; on a relevé les +titres et montré des égards aux légitimistes dont on s'est entouré; vous +voyez si on les a conquis! Les bourgeois ont voulu alors être bien avec +les nobles, dont on avait relevé l'influence; les prêtres ont fait +l'office de conciliateurs. On s'est fait dévot pour avoir entrée dans +les salons légitimistes. Les fonctionnaires ont donné l'exemple; on +s'est salué et souri à la messe, et les femmes du _tiers_ se sont +précipitées avec ardeur dans la légitimité; car les femmes ne font rien +à demi. + +Depuis un an, tout cela a fait un progrès énorme, effrayant, dans les +provinces. Les prêtres font des mariages, ils font avoir des dots en +échange de la confession. On a poursuivi des sociétés secrètes qui +ne pouvaient rien, parce qu'on ne s'y entendait pas. La Société de +Saint-Vincent-de-Paul est très unie, elle marche comme un seul homme, +elle est la reine des sociétés secrètes. Elle a un pied partout, même +dans les écoles, et la moitié des étudiants qui ont sifflé About n'ont +pas sifflé le prétendu ami de l'empereur, mais l'ennemi bien avéré du +cardinal Antonelli; ce que je vous dis là, _je le sais_. + +Je crois qu'il est temps encore; mais, dans un an, il sera peut-être +trop tard. La France a besoin de croire à la force de ceux qui la +conduisent. On lui fait accepter les choses les plus inattendues par ce +prestige. Quand on hésite, quand on s'arrête, elle crie aussitôt qu'on +recule, elle le croit, et on est perdu. + +Il est bien étrange que, républicaine, je vous dise tout cela, cher +prince; peut-être ceux de mon parti, ou du moins peut-être quelques-uns +croient-ils qu'il faudrait dire _tant mieux_. Eh bien, ils se trompent, +ils ne peuvent relever la République et, sans s'en apercevoir, ils vont +droit à la Restauration. Alors nous revenons de cent ans en arrière: +l'Italie est perdue, la France avilie, et nous reprenons les charmants +traités de 1815! + +Si cela arrive de mon vivant, malgré le peu de forces qui me restera, +j'irai plutôt vivre avec vos amis les Hurons que de vivre dans les +parfums de la sacristie. + +Cher prince, vous êtes dans le vrai: l'Empire est perdu, si l'Italie est +abandonnée; car la question de l'avenir est tout entière. Vous l'avez +dit avec coeur, avec talent et avec conviction. Puissiez-vous être +entendu! Vous avez le vrai courage moral qui soulève toujours des +tempêtes, c'est une gloire dont je suis fière pour vous. + +GEORGE SAND. + + + + +DX + +MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 27 février 1862. + +Chère bonne amie, + +Je ne veux pas vous laisser reposer _de moi_. Je veux, vous tourmenter +de mes supplications, pour que vous surmontiez cette atroce douleur. + +L'oublier? non, jamais! aucun de nous ne veut oublier celui que nous +aimions tant. Mais il faut lui survivre avec énergie, afin que son autre +vie soit heureuse et que le lien éternel entre nous et lui ne soit pas +brisé. Se retrouver ailleurs est la récompense; pour la mériter, nous +devons faire marcher ensemble le courage et le souvenir, le regret +tendre et l'espérance vaillante; c'est ce que le vulgaire ne sait pas +faire, c'est ce que vous saurez faire, vous, intelligence d'élite. Cher +cousin Frédéric! il a besoin de vous, et ce pauvre bon Georges! quelle +désolation autour de vous, quelle solitude dans leur vie si vous perdiez +la force, le vouloir et la santé! Et cet excellent coeur si tendre, ce +digne Ferri qui faiblit! Ah! je le comprends bien, il y a des moments où +l'âme se déchire et se brise! mais pensons, aux autres, pensons toujours +au bien que nous pouvons leur faire; car, heureux ou malheureux, nous +avons toujours devant nous le devoir du dévouement qui reste le même, et +dont aucune souffrance, si amère qu'elle soit, ne nous dispense. + +Ah! comme _il_ était aimé! toutes les lettres que je reçois sont pleines +de lui. Jamais un homme si jeune n'a été si apprécié et si regretté; que +ce soit pour vous une sorte de consolation: il n'a connu de la vie que +ce qu'elle a de meilleur, l'affection qu'on éprouve et qu'on inspire. Je +vous embrasse tendrement tous, et mes enfants, encore aussi, vous disent +qu'ils vous aiment. + +G. SAND. + + + + +DXI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS + + Nohant, 5 mars 1862. + +Cher prince, + +Vous parlez avec un grand talent, ça ne m'étonne pas, moi, et je sais +que cette éloquence vous vient du coeur. Mais tous ces cafards, +comme ils vous en veulent! Est-ce qu'ils remporteront? est-ce qu'ils +représentent la France aux yeux de l'empereur? Vous avez bien fait de +protester d'avance contre l'hypocrite diplomatie du ministre-orateur. +Cela nous laisse un peu d'espoir. + +Au fond pourtant, je suis furieuse; vous ouvrez à _la pensée du règne_ +un courant qui peut tout sauver, et même tout laver dans l'histoire, et +on semble fermer volontairement les yeux! + +Mais je vous jure que l'Empire est perdu s'il continue à dormir ou à +trembler, pendant que les vieux pouvoirs s'éveillent et que les prêtres +travaillent. Tout le salut est en vous, en vous seul. Si la France est +aussi aveugle que le pouvoir, nous aurons un atroce 1815 et ce qui +s'ensuit. + +Est-ce que tous ces vieux généraux dévots ne sont pas vendus d'avance? + +Cher prince, allez toujours, tout le monde n'est pas ingrat. Le peuple +intelligent n'est pas encore corrompu. La France ne peut pas se +suicider. Que Dieu veille sur nous et qu'il soit toujours avec vous! + +G. SAND. + +Les _Débats_ disent avec raison que vous _parlez comme personne ne +parle_, je le crois bien! Vous seul croyez ce que vous dites. + + + + +DXII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 10 mars 1862. + +Vous êtes un bon fils d'aimer votre _maman_ et d'aimer ceux qui +l'aiment. Certainement ça me fait plaisir qu'on vous dise du bien de +moi, et qu'on en pense, quand _c'est des gens_ de coeur et de mérite +comme ceux dont vous me parlez. Est-ce que ce M. Rodrigues n'est pas le +frère d'Olinde Rodrigues, que j'ai beaucoup connu, et qui était dans +les bons israélites avancés et d'assez belle force en philosophie +progressiste? + +Je ne sais pas si vous avez remarqué qu'avec les juifs, il n'y a pas de +milieu: quand ils se mêlent d'être généreux et bons, ils le sont plus +que les croyants du Nouveau Testament. Je suis très touchée de ce +mariage d'E.H.... Voilà ce qui s'appelle faire du bien utile. Quand vous +reverrez ces bienveillants lecteurs de George Sand, vous leur direz que +des lecteurs comme eux me consolent de tant d'autres. + +Moi, j'ai essayé, ces jours-ci, de devenir aussi un lecteur de ce pauvre +romancier. Ça m'arrive tous les dix ou quinze ans de m'y remettre comme +étude sincère et aussi désintéressée que s'il s'agissait d'un autre, +puisque j'ai oublié jusqu'aux noms des personnages et que je n'ai que la +mémoire du sujet, sans rien retenir des moyens d'exécution. Je n'ai pas +été satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu _l'Homme de neige_ et +_le Château des Désertes_. Ce que j'en pense n'a pas grand intérêt à +rapporter; mais le phénomène que j'y cherchais et que j'y ai trouvé est +assez curieux et peut vous servir. + +Depuis un mois environ je ne m'étais occupée que d'histoire naturelle +avec Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou +moins barbares; dans mes rêves, je ne voyais que prismes rhomboïdes, +reflets chatoyants, cassure terne, cassure résineuse; et nous passions +des heures à nous demander: «Tiens-tu l'orthose?--Tiens-tu l'albite?» +et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en +mille et un cas minéralogiques. + +Si bien que, Maurice parti, cette étude qui, à deux, me passionnait, est +retombée pour moi dans l'étude des choses mortes. Et puis j'avais perdu +bien du temps et il fallait se remettre à son état. Mais, alors, votre +serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand était aussi absent de +lui-même que s'il fût passé à l'état fossile. Pas une idée d'abord, et +puis, les idées revenues, pas moyen d'écrire un mot. Je me suis rappelé +vos désespoirs de l'été dernier. Ah! c'était bien autre chose. Vous +n'êtes jamais tombé au point de ne pas pouvoir écrire trois lignes dans +une langue quelconque; vous ne vous êtes jamais promené dans un jardin +avec la monomanie insurmontable de ramasser tous les cailloux blancs +pour les comparer les uns aux autres. Alors j'ai pris un ou deux +romans de moi pour me rappeler que jadis--il y a six semaines +encore--j'écrivais des romans. D'abord je ne comprenais rien du tout. +Peu à peu, ça s'est éclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualités et +dans mes défauts; et j'ai repris possession de mon _moi_ littéraire. A +présent, c'est fini, en voilà pour, longtemps à ne pas me relire et à +fonctionner comme une eau qui court sans trop savoir ce qu'elle pourrait +refléter en s'arrêtant. + +Quand vous retomberez dans ces crises-là, relisez _le Régent Mutstel_, +et _la Dame aux perles;_ ou la première venue de vos pièces, et vous +vous repêcherez; car nous passons notre vie à nous noyer dans le prisme +changeant de la vie, et le petit rayon que nous pouvons avoir en propre +y disparaît bien facilement. Mais cela n'est pas mauvais, croyez-le. Se +relire souvent, s'examiner sans cesse, se connaître toujours serait un +supplice et une cause de stérilité. + +Croyez bien que le père Dumas n'a dû l'abondance de ses facultés qu'à +la dépense qu'il en a faite. Moi, j'ai des goûts innocents, aussi je ne +fais que des choses simples comme bonjour. Mais, pour lui qui porte un +monde d'événements, de héros, de traîtres, de magiciens, d'aventures, +lui qui est le drame en personne, croyez-vous que les goûts innocents ne +l'auraient pas éteint? Il lui a fallu des excès de vie pour renouveler +sans cesse un énorme foyer de vie. Vous ne le changerez pas en effet, et +vous porterez le poids de cette double gloire, la vôtre et la sienne. +La vôtre avec tous ses fruits, la sienne avec toutes ses épines. Que +voulez-vous! il a engendré vos grandes facultés, et il se croit quitte +envers vous. Vous avez voulu en faire un emploi plus logique: votre +_moi_ s'est prononcé là, et vous a emmené sur une autre voie où il ne +peut pas vous suivre. + +C'est un peu dur et difficile d'être forcé parfois de devenir le père +de son père. Il y faut le courage, la raison et le grand coeur que vous +avez. Ne le niez pas, ce grand coeur; il perce dans tout ce que vous +dites et dans tout ce que vous faites. Il vous gouverne à votre insu +peut-être, mais il vous gouverne, et, s'il vous crée des devoirs dont +beaucoup de gens ne s'embarrassent guère, il vous payera bien en +puissance vraie et en repos intérieur. + +Allez-y gaiement, allez-y toujours, et vous verrez plus tard! Tout +passe, jeunesse, passions, illusions et besoin de vivre; une seule chose +reste, la droiture du coeur. Cela ne vieillit pas et, tout au contraire, +le coeur est plus frais et plus fort à soixante ans qu'à trente, quand +on le laisse faire. + +Je ne vous ai pas remercié, c'est vrai, pour l'offre de votre bijou +d'appartement; je ne vous remercie pas, j'accepte pour le cas où +je n'aurais plus de gîte à Paris. Où serais-je mieux que chez mon +enfant?--Mais, pour un bon bout de temps encore, j'ai mon petit grenier +rue Racine et mes habitudes de quartier Latin. + +Je vous embrasse de tout mon coeur et je vous charge de tous mes bons +souvenirs pour les châtelaines. + +G. SAND. + + + + +DXIII + +A MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, A MILAN + + Paris, 31 mars 1862. + +Ma Lina chérie, + +Fiez-vous à nous, _fie-toi à lui_, et crois au bonheur. Il n'y en a +qu'un dans la vie, c'est d'aimer et d'être aimée. Nous sommes deux qui +n'aurons pas d'autre but et pas d'autre pensée que de te chérir et de te +gâter. Nous aimons ton père si tendrement aussi, que tous nos soins et +tous nos désirs seront pour le voir et le chercher, ou l'attirer ou le +retenir le plus possible. Il en a toujours été ainsi, tu le sais. Il y a +trente ans qu'il est un de nos meilleurs amis, et, à présent qu'il nous +confie ce qu'il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous +chérissons le plus et le mieux. Maurice enfant l'a aimé d'instinct; +homme, il l'a apprécié, et, quand il t'a vue, toi qui tiens tant de lui, +il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait à aucune autre. + +Et moi donc!--Je sens bien que je te serai une mère véritable; car j'ai +besoin d'une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur +des amis. + +Aime ta chère Italie, mon enfant, c'est la marque d'un généreux coeur. +Nous l'aimons aussi, nous, surtout depuis qu'elle s'est réveillée dans +ces crises d'héroïsme, et, puisque tu l'aimes passionnément, nous +l'aimerons ardemment. Ce n'est pas difficile ni méritoire, et, n'en +fût-elle pas digne comme elle l'est, nous l'aimerions encore parce que +tu l'aimes. Enfin, ma Lina chérie, ouvre-nous ton coeur, et tu verras +que le nôtre t'appartient, et que _celui_ dont j'ai plaidé la cause +auprès de ton père et de toi est digne de se charger de ton bonheur. +Nous avons traversé, Maurice et moi, bien des épreuves en nous tenant +toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l'un par +l'autre; mais toujours nous nous disions: «Où est celle qui nous +rendrait complètement forts et heureux?» Viens donc à nous, chère fille, +et sois bénie! Je t'embrasse de toute mon âme, et je pense jour et nuit +au moment qui nous réunira. A bientôt, j'espère! j'espère et je désire, +et je veux. + +Embrasse pour moi ton bien-aimé père. Remercie-le pour moi, comme je te +remercie d'avoir confiance en nous. + +G. SAND. + + + + +DXIV + +A M. MARGOLLÉ, A TOULON + + Paris, 6 avril 1862. + +Cher monsieur, + +J'ai reçu votre livre en quittant Nohant et j'en ai lu une partie en +chemin de fer. Mais, depuis que je suis ici, je n'ai pu l'achever. C'est +une vie désordonnée pour moi que ce Paris, où je ne puis m'appartenir un +instant. + +J'ai beau fuir le monde et ne vouloir aller nulle part, et vouloir me +renfermer dans l'intimité, je suis assiégée jusque sur l'escalier et +jusque dans mon fiacre. Et puis tant de choses à voir et à faire en +quinze jours, quand on ne vient à Paris que tous les deux ou trois ans! +Enfin j'achève mes corvées et je repars dans deux jours, et je vous +lirai et je reprends la seule vie qui me convienne, la vie d'étude et de +réflexion. Ce que j'ai lu est d'un grand intérêt et très beau de coeur +et de pensée. + +Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n'y en a pas d'autre. Toute +cette agitation politique qui règne ici est inféconde. A tous les étages +et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens +perchés sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns +avec effroi, les autres avec espérance, et tous se disant: «Que fait-il? +que va-t-il faire? que pense-t-il? que veut-il? quel mal ou quel bien va +sortir de lui? Questions insolubles!» Le peuple n'en sait pas davantage +sur ceux qu'il regarde d'en bas, il n'en sait guère plus sur lui-même. +Il attend et il s'inspirera du moment; et qu'importe ce qu'il fera, s'il +ne sait pas pourquoi il le fait? + +Instruisons-le sous toutes les formes. Le résultat de nos efforts est +peut-être fort éloigné, mais au moins il est sûr, et tout le reste est +inutile. + +Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous écrirai de +Nohant, et, en attendant, j'envoie à votre digne compagne, à votre +famille et à tous vos chers enfants mille tendres souvenirs. + +G. SAND. + + + + +DXV + +A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE + + Nohant, 3 mai 1862. + +Mon ami bien cher, + +Je suis, depuis longtemps déjà, sans nouvelles de vous. Pouvez-vous +m'en faire donner, si le travail d'écrire vous fatigue encore? +Dois-je espérer que vous êtes mieux, comme, votre dernière lettre me +l'annonçait? + +Moi, je veux vous annoncer le prochain mariage de mon fils avec la fille +de mon vieux et cher ami Calamatta. C'est une charmante enfant et un +esprit généreux. Cette union est un voeu de mon coeur enfin accompli. + +Vous partagerez ma joie, vous qui ne vivez que pour vos amis sans songer +à vous-même. Mais, s'il est possible, parlez-moi un peu de vous, sinon +pensez à moi et souhaitez du bonheur à mon cher fils. Le ciel, qui vous +aime, y aura égard! + +GEORGE SAND. + + + + +DXVI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS + + Nohant, 11 mai 1862. + +Cher prince, + +Êtes-vous encore à Paris? Je me hâte de vous remercier de toute mon âme +pour ma soeur, qui va, grâce à vous, se trouver heureuse. + +A présent, j'ai le coeur tout à fait libre de cette perplexité de +famille et je suis toute au bonheur de mes enfants, qui se marient dans +quelques jours. Ah! si vous ne partiez pas cette semaine, ce serait +si vite fait pour vous de venir, _incognito_, passer vingt-quatre +heures!--_Ma!_--peut-être seriez-vous un peu compromis par notre liberté +de conscience?--pas de prêtre! + +Nous sommes excommuniés, comme tous ceux qui, de fait ou d'intention, +ont souhaité l'unité de l'Italie et le triomphe de Victor-Emmanuel; +nous nous tenons pour chassés de l'Église. Mais ne le dites pas à +la princesse Clotilde! Il ne faut pas faire pleurer les anges. Elle +croit--nous ne croyons pas, nous autres,--à l'Église catholique. Nous +serions hypocrites d'y aller. + +Encore merci, et tâchez, s'il vous plaît, monseigneur, de nous délivrer +Rome. Calamatta nous dit ici que vous allez trouver en Italie des +transports d'affection et de reconnaissance. Ce voyage est pour nous une +grande espérance; car nous voilà tous très Italiens de coeur, et nous +vous aimons d'autant plus. + +Mais vous ne resterez pas longtemps? Est-ce que le moment où vous allez +être père n'approche pas? Que de joie chez nous quand nous saurons que +vous avez ce bonheur! + +GEORGE SAND. + + + + +DXVII + +A MADAME D'AGOULT, A PARIS + + Nohant, 7 juin 1862. + +Merci de votre bon petit mot, ma chère Marie. C'est bien aimable à vous +de vouloir que ces heureux jours qui me viennent soient complétés par un +souvenir et une félicitation de votre part. Quand on s'est franchement +aimés, je crois qu'on s'aime toujours, même pendant le temps où l'on +croit s'être oubliés. Moi, je ne sais plus trop ce qui s'est passé. + +La vie est toujours pour moi l'heure présente. Cette heure est telle +aujourd'hui, que vous pourriez lire dans mon coeur sans y rien trouver +qui vous afflige et vous inquiète. + +Donc à vous toujours! + +GEORGE. + + + + +DXVIII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS + + Nohant, 20 juillet 1862. + +Mon cher prince, + +J'arrive des bords de la Creuse, et j'apprends l'heureux événement; j'en +suis enchantée, vous le savez d'avance. + +La princesse est une brave mère de nourrir son enfant! Vous, il faut en +faire un homme, un vrai homme, de cet enfant-là. Vous serez un tendre +père, j'en suis sûre, parce que vous avez été un bon fils; mais +occupez-vous _vous-même_ de son éducation, et elle sera ce qu'elle doit +être pour un homme de l'avenir et non du passé. + +Vos amis comptent là-dessus et se réjouissent. Je ne peux pas vous dire +combien je pense à vous et combien je rêve de votre fils, vous êtes +content, cette fois? Dites-moi oui, et donnez-lui un baiser pour moi, au +nom du bon Dieu, le roi des rois, avec qui je ne suis pas trop mal. + +Il n'est pas encore question d'un bonheur comme ça chez nous. J'attends +_l'espérance_ avec impatience. Mes enfants sont chez mon mari à Nérac. +Il a été gravement malade; il est hors d'affaire, et mes enfants vont me +revenir. + +Je vous aime de tout mon coeur, toujours. + +GEORGE SAND. + + + + +DXIX + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Nohant, 7 août 1862. + +Ma chère mignonne, + +Je suis bien contente de l'embarras d'Hetzel[1] puisqu'il me procure une +charmante lettre de toi, et de bonnes nouvelles de vous toutes. J'ai vu +ton père hier et nous avons causé, comme tu penses, de tout ce qui vous +concerne, et de cette pauvre chère grand'mère qui est partie! + +Ma Lina, qui est de retour de son voyage et se propose de t'écrire +bientôt, a fait aussi mille questions sur vous à ton père. Et nous avons +dit beaucoup de mal de toi, comme tu penses! Nous avons grondé ton père +de ce qu'il ne te faisait pas courir un peu avec lui quand il vient chez +nous: ce serait si bon pour nous de te tenir ici! Mais il dit: «Cela +ne se peut pas, elle travaille, elle est forcée à des relations +continuelles pour ses travaux.» + +Un temps viendra peut-être où tu auras un peu de vacances, et Valentine +aussi, et alors ta petite maman n'aurait plus de raison d'être à Paris +quand le père aurait à venir en Berry. Vous prendriez Nohant pour +_centre d'opérations_, ton père faisant ses courses et promenades; vous, +le peu de visites que vous tenez à faire maintenant au pays, et vous +auriez chez nous le _home_ et la famille. + +Rien ici de changé essentiellement depuis les bons jours d'intimité +que nous y avons passés ensemble, sauf le grand bonheur d'avoir cette +adorable et adorée petite, immense compensation aux douleurs qui nous +ont tous frappés et aux adieux tant de fois répétés aux vivants et aux +morts. + +Laisse Lina et moi faire ce bon rêve de vous ravoir quelquefois près de +nous, quand de bonnes circonstances le permettront, et parlons de cette +_géométrie naturelle_, qui est une oeuvre charmante et bonne. Que les +lecteurs sont donc bêtes avec leur répulsion pour les mots! Enfin +cherchons: + + Avant nous. + L'oeuvre avant l'ouvrier. + Les formes primitives. + La science avant les savants. + L'artiste éternel. + Histoire de la forme. + La loi des formes naturelles. + +Tout cela ne vaut rien, et rien ne vaudra jamais le vrai titre, qui +était le seul juste. Il faut tâcher de persuader à Hetzel de le +conserver, ou il faut qu'il en trouve un bon. S'il refusait l'ouvrage, +il me semble que madame Pape-Carpentier trouverait à le placer +naturellement dans la _Bibliothèque utile_ de Leneveu, qui est un +excellent recueil, très répandu et très goûté. + +Bonsoir, chère fille; je t'embrasse, je vous embrasse tous bien fort. + +TA MARRAINE. + + [1] Qui cherchait un titre pour l'ouvrage d'abord intitulé _Evenor + et Leucippe_, et qui s'est définitivement appelé _les Amours de + l'âge d'or_. + + + + +DXX + +A MADAME D'AGOULT, A PARIS + + Nohant, 23 octobre 1862. + +Chère Marie, + +J'ai appris bien tard le malheur affreux qui vous a frappée. Je le +ressens vivement; et, qu'il soit tard où non pour vous le dire, je veux +que vous me comptiez au nombre de ceux que vos douleurs affecteront +toujours profondément. C'est dans ces tristes ébranlements de la vie que +l'on sent la durée des chaînes de l'affection et comme le réveil de +tout ce que le coeur avait mis en commun de joies et de peines. Vous +me félicitiez récemment d'avoir acquis une fille charmante, et vous en +perdez une accomplie[1]. + +Croyez que l'égoïsme naturel au bonheur s'arrête ici et que je souffre +de votre mal. Et puis qu'est-ce que le bonheur quand un jour imprévu +nous le brise? Qui peut compter sur le soleil de demain? Votre âme si +élevée, votre esprit, qui a touché aux plus hautes solutions de la +pensée, a sans doute puisé des forces suprêmes dans l'espoir confiant +d'une vie meilleure. Je n'ai donc rien à vous dire pour vous consoler +que vous ne sachiez mieux que moi. + +Ce que je vous apporte, c'est un grand respect pour vos larmes et une +grande tendresse pour vos déchirements. + +GEORGE. + + [1] Madame Emile Ollivier. + + + + +DXXI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS + + Nohant, 14 décembre 1862. + +Merci à vous, cher prince, pour la brochure que vous avez bien voulu me +faire envoyer. J'ai été un peu malade ces jours derniers. Je n'ai pu la +lire que cette nuit; tous ces documents sont très frappants et de la +plus grande utilité. Espérons qu'ils ajouteront leur poids à la somme de +réflexions que le public et le gouvernement devraient faire un peu moins +longues ou un peu moins _indifférentes_ au salut de l'Italie et de la +France. + +Devant l'envahissement du pouvoir clérical, il me semble que la France +est encore plus menacée que l'Italie. Est-ce une finesse de l'empereur +pour laisser constituer chez nous une Église gallicane pendant que celle +de Rome tomberait? Le jeu serait habile, mais périlleux. Le prêtre +peut bien ruser au plus fin, gallican ou non, et je ne vois pas ce que +l'honneur français gagne à remporter ce genre de victoires. + +Vous avez fait encore des vôtres, monseigneur! Vous avez couru, cette +année, la terre et la mer toujours avec des risques, des gros temps +et des aventures. Vous aimez cela, c'est bien, et on me dit que la +princesse Clotilde est aussi brave que vous. On me dit aussi que votre +fils devient superbe. Voilà des éléments de bonheur domestique. + +Mais êtes-vous rassuré sur nos publiques affaires? Il me semble que la +vie, à force d'être lente, s'éteint sous la cendre, aussi bien dans les +masses que sur les trônes. + +Tout mon petit nid vous envoie des respects pleins d'affection et de +dévouement. Maurice est touché de votre bon souvenir à l'endroit de la +brochure. Il se dispose à aller passer quelques jours dans le Midi chez +son père; après quoi, il ira à Paris avec sa chère et _parfaite_ petite +femme. Moi, je ne sais quand je sortirai de mon encrier pour respirer un +peu; ce que je sais, c'est que je vous aime toujours de tout mon coeur +et qu'il me tarde bien de vous revoir. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXII + +A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS + + Nohant, 29 janvier 1863. + +Mon cher enfant, + +Maillard m'a fait part du désir exprimé par la direction du Vaudeville +de joindre mon nom au vôtre sur l'affiche. Cela ne peut pas être, et, +tout en remerciant pour moi ces messieurs de ce qu'il y a d'obligeant +dans leur idée, dites-leur qu'à aucun titre je ne puis accepter la +_collaboration fictive_. Vous savez mieux que personne que je n'ai ni +fourni le sujet tel que vous l'avez conçu et exécuté, ni exécuté quoi +que ce soit dans la pièce. Les conseils que je vous ai donnés étaient +de ceux que le premier venu donne sous l'impression du moment, et se +réduisaient à faire ressortir un peu plus vos propres idées et votre +propre composition. D'ailleurs, je ne pourrais pas me prêter à cette +collaboration fictive, quand même je ne la rejetterais pas absolument en +principe. Des engagements personnels et particuliers s'y opposeraient +en ce moment. Voilà ce que je vous prie de répondre, ainsi que ce qui +précède, puisque c'est la vérité. + +La pièce est charmante et n'a pas besoin _d'appui._ Soyez tranquille et +gardez votre nom _tout seul_. Il faut bien que les noms commencent avant +de faire autorité. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +DXXIII + +A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 2 février 1863, + +«Ne rien mettre de son coeur dans ce qu'on écrit?» Je ne comprends pas +du tout, oh! mais du tout. Moi, il me semble qu'on ne peut pas y mettre +autre chose. Est-ce qu'on peut séparer son esprit de son coeur? est-ce +que c'est quelque chose de différent? est-ce que la sensation même peut +se limiter? est-ce que l'être peut se scinder? Enfin ne pas se donner +tout entier dans son oeuvre, me paraît aussi impossible que de pleurer +avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son +cerveau. Qu'est-ce que vous avez voulu dire? vous me répondrez quand +vous aurez le temps. + + + + +DXXIV + +A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS + + Nohant, 6 février 1863. + +Cher enfant, + +J'ai tenu conseil avec Lina et Maurice, et j'ai donné mon avis, qui a +été écouté. Nous vous savons tous gré, de votre bon coeur, qui voudrait +pouvoir nous dédier à tous la comédie que nous avons tous bercée avec +tendresse. Mais ni moi, ni Maurice, ni les autres, soyez-en sûr, ne +doutons de votre bonne affection, et il s'agit pour nous, avant tout, de +la pièce et de son succès. Ce n'est guère l'usage de dédier une pièce. +N'attirez donc pas l'attention du gros public sur mon nom et sur rien +qui rappelle Nohant. + +Assez d'envieux diront dans les petits coins, si la pièce a du succès, +que, puisqu'elle a été faite à Nohant, j'y ai mis la main. + +Les directeurs de théâtre le diront aussi, croyant faire du bien à la +pièce et se souciant, fort peu de faire du mal à l'auteur. + +Laissez cela se perdre dans les cancans de coulisses et croyez bien +que le public de la troisième représentation n'en saura rien du tout. +Inutile donc que les lecteurs en sachent davantage, et qu'une dédicace +les y fasse penser. + +Sur ce, merci de coeur pour Lina, Maurice et moi, et croyez que mon +conseil est bon. Il ne s'agit pas de plaire aux directeurs et aux +éditeurs, qui veulent toujours des noms _patronnés_ pour écouler leur +marchandise. Il s'agit de vous faire un nom indépendant contre vent et +marée. C'est plus difficile que d'avaler une tranche d'ananas. Allez-y +et ne craignez rien. + +Bonsoir, cher Almanzor, et bon courage! Amitiés de tous. Écrivez-nous +toujours quand vous avez le temps. + +G. SAND. + + + + +DXXV + +AU MÊME + + Nohant, 7 février 1863. + +Cher enfant, + +Nous sommes bien contents et bien heureux, tous! Compliments, amitiés, +joie de toute la famille. Je n'étais pas inquiète du tout, moi: je +savais qu'il y avait dans la pièce un fonds d'intérêt et d'émotion de +nature à être compris par tout le monde; et une moralité à ne choquer +personne, tout en restant assez forte pour faire réfléchir chacun. Quand +vous aurez ce fonds bien établi, secondé par les détails, vous serez +toujours certain d'avoir fait quelque chose qui en vaut la peine et qui +prouve au spectateur payant qu'il n'est pas volé. + +Pour le succès de vogue et d'argent, quel sera-t-il? nul ne peut le +savoir; cela dépend beaucoup de l'intelligence de la direction et de son +bon vouloir; et rarement les auteurs ont sujet d'être contents, parce +que les directeurs cherchent toujours l'argent dans le gros lot de +hasard, sauf à perdre le certain modeste de chaque jour. + +Attendez-vous à des misères, tout le monde est forcé d'en subir. +Surveillez vos premières représentations en ayant toujours dans la salle +quelques amis vrais et _chauds_, qui entraînent, à point et _à propos_, +le public incertain et distrait par nature. De tels amis intelligents et +dévoués sont rares. Si vous n'y pouvez rien, la chose se fera peut-être +d'elle-même. + +Dans quelques jours, le sort financier de la pièce sera décidé; vous +confierez alors vos intérêts à Émile, et vous reviendrez nous trouver +pour travailler au roman et passer tranquille ce charmant hiver qui nous +donne presque tous les jours ici du soleil, des jacinthes et de bonnes +promenades. + +Vous verrez Maurice un de ces jours avec sa femme; je ne sais ce qu'ils +resteront de jours ou de semaines à Paris; vous n'aurez pas besoin de +les attendre pour revenir à notre nid, qui est le vôtre. + +Tenez-nous au courant de la deuxième et de la troisième représentation, +qui ont aussi leur importance; et, si vous êtes content, pensez, cher +Almanzor, que nous le sommes bien aussi. + +G. SAND. + + + + +DXXVI + +A M. + + Nohant, 26 février 1863. + +Le christianisme est une vérité abstraite. Pour être une vérité +concrète, une vérité vraie, il lui faudrait avoir tenu compte des +notions que vous avez et que je n'ai pas besoin de vous indiquer. Le +christianisme n'est pas mensonge, il est vérité incomplète. Arme, de +progrès jadis, il est devenu outil de destruction. C'est un tombeau où +l'humanité enferme le peu qui lui reste de conscience et de lumière. +Ceci n'est pas la faute du pauvre docteur supplicié: c'est là faute de +ceux qui ont déifié sa mémoire. Vous direz mieux que moi ce que vous +savez avoir à dire, et ce que je crois savoir que vous direz. Vos +pages sont très belles, élevées et profondes, elles sont d'un esprit +supérieur, à la fois poétique et logicien. Que Dieu vous aide pour aller +au fond des choses sans vous égarer dans le grand abîme où l'on ne +pénètre plus que sur les ailes de l'hypothèse! + +Il faut là beaucoup de science du langage, et toutes les sciences de +détail doivent concourir à former la science des sciences. + +Moi qui ne sais rien, j'attends, et pourtant je permets à ma conscience +de juger ce qui se produit. C'est très hardi, à coup sûr; mais tout +esprit, si incomplet qu'il soit, a besoin de s'affirmer. + +La plus belle des hypothèses, celle qui aurait le droit de marquer une +nouvelle étape religieuse dans les conquêtes de l'avenir, serait celle +qui ferait concorder les besoins de l'intelligence et ceux du coeur avec +les résultats de l'expérience. Déjà de nobles travaux marchent dans ce +sens et je crois être sûre que vos questions amèneront une réponse de +vous-même à vous-même qui éclairera encore cette route nouvellement +ouverte. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXVII + + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS + + Nohant, 22 mars 1863. + +Mon grand ami, + +Vous seul êtes jeune et généreux, et brave! Vous seul aimez le vrai pour +lui-même; vous seul avez le génie du coeur; le seul qui soit vraiment +grand et sûr. Je vous estime et vous aime toujours de plus en plus, +cher noble coeur, flamme brillante au sein de ce banc de houille qu'on +appelle le Sénat; mais ce n'est pas de la houille, on ne peut pas +l'allumer. Ah! c'est un monde de glace et de ténèbres! Ils votent +la mort des peuples comme la chose la plus simple et la plus sage, +puisqu'ils se sentent morts eux-mêmes. Soyez fier de n'être pas aimé de +ces gens-là. Tout ce qui vit encore en France vous en tiendra compte. + +J'attends mon exemplaire, ne m'oubliez pas; car je n'ai que l'extrait +des journaux, et ce n'est pas assez. + +Mes enfants sont heureux de vous avoir vu. Ma chère petite fille, qui +est un enfant généreux, vous porte dans son coeur. Elle s'est trouvée +malade chez vous, pourtant; sa position _intéressante_ amène de petits +accidents peu graves, mais qui la forçaient de se sauver de partout +sans dire bonsoir; et Maurice, inquiet de la fréquence de ces +évanouissements, me l'a vite ramenée. Elle va bien, à présent. Tous +deux me chargent de leurs sentiments pour vous et je vous charge de nos +respects à tous pour la princesse. Votre fils est beau, très beau, à +ce qu'ils disent. Lina l'a regardé à pleins yeux, avec _émulation_. +Monseigneur, ne le laissez pas élever par les prêtres! + +A vous tous nos voeux et toute notre affection. + +G. SAND. + + + + +DXXVIII + +A M. EDMOND ABOUT, A PARIS + + Nohant, mars 1863. + +Que de talent vous avez! Dix fois plus, à coup sûr, que l'on ne vous +en reconnaît, bien qu'on vous en reconnaisse beaucoup. Pourquoi ne +montez-vous pas jusqu'au génie, que vous touchez, et que vous laissez +échapper à travers vos doigts. C'est parce que vous avez l'âme triste, +malade peut-être. On s'est beaucoup moqué de nos désespoirs d'il y a +trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous +ne pleurions. Vous voyez le monde de votre temps tel qu'il est, sans +vous demander si vous ne pourriez pas le rendre moins faible en vous +faisant plus fort que lui. Je suis persuadée que vous ne valez ni plus +ni moins que nous ne valions, abstraction faite du progrès de l'art, qui +se fait toujours et qui se fait encore pour les vieux comme pour les +jeunes; mais pourquoi ne pas vouloir nous dépasser? A cette grande bête +de désespérance que nous avions, a succédé, de par vous autres, une +réaction de vie qui étreint la réalité et qui devrait vous avoir fait +faire une véritable enjambée par-dessus nos têtes. + +Un de vous ne voudra-t-il pas la faire, et pourquoi ne serait-ce pas +vous? Nous en étions à peindre l'homme souffrant, le blessé de la vie. +Vous voulez peindre, ou vous peignez d'instinct l'homme ardent qui +regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter la coupe, la +remplit à pleins bords et l'avale. Mais cette coupe de force et de vie +vous tue; à preuve que tous les personnages de _Madelon_ sont morts à la +fin du drame, honteusement morts, sauf _Elle_, la personnification du +vice, toujours jeune et triomphant. + +Donc, quoi? le vice seul est une force, l'honneur et la vertu n'en sont +pas. Pas un ne résiste, et le seul vrai honnête homme, M. Honnoré, finit +par le suicide, ni plus ni moins que les héros de notre temps byronien. + +Pourquoi? dites! Ne croyez-vous pas qu'un homme puisse être assez fort +pour tout braver, tout subir et tout vaincre? pas un seul? pas même, +vous qui faites à bras tendu cette peinture de grand artiste, cette +merveille d'esprit, de vérité, de force, de couleur, de composition +et de dessin que vous intitulez _Madelon?_ Vous n'osez pas être cet +homme-là, ou rêver dans un beau livre que cet homme existe et qu'il +parle par votre plume, et qu'il agit par votre volonté, et qu'il +triomphe par votre conviction? Pourquoi donc, mon Dieu? Faut-il, pour +répandre l'idéal, se faire dévot et invoquer tous les mensonges du +catholicisme, quand il est si bien prouvé que l'homme est en âge d'être +par lui-même dès qu'il le voudra? + +Prenez garde, en vérité! Tous ces charmants jeunes gens auxquels le +jeune lecteur voudrait ressembler, sont des misérables. Toutes ces +femmes honnêtes sont des niaises, et si impuissantes à conjurer le mal, +qu'elles sont de trop sur la terre. Elles ne servent qu'à excuser les +maris infidèles par l'ennui qu'elles leur procurent. Il n'y a de logique +que Madelon. Si la nature humaine est ainsi faite autour d'elle, elle a +raison de la mépriser et de ne plus rougir de rien. + +Horrible conclusion d'un récit admirable de tous points et devant lequel +tout ce que l'on a de littérature dans l'esprit, s'incline sans réserve, +mais devant lequel aussi tout ce que l'on a d'honnêteté dans le coeur se +révolte douloureusement. + +Ne pensez pas que je ne comprenne point du tout ce que vous avez voulu +faire et que je ne voie pas le côté sain de cette violente étude. +Je sais que montrer et dévoiler les mauvais et les lâches est plus +instructif que la prédication et la lecture de la _Vie des Saints_. Je +conviendrai avec vous que, Feuillet et moi, nous faisons, chacun à notre +point de vue, des légendes plutôt que des romans de moeurs. Je ne vous +demande, moi, que de faire ce que nous ne savons pas faire; et, puisque +vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de cette société, de +susciter le sens de la force en le prenant justement dans le milieu que +vous montrez si vrai, et que vous avez si magnifiquement observé et +disséqué. + +Je vous demande, je vous supplie, à présent que vous venez de faire le +chef-d'oeuvre de la victoire du mal, de nous faire le chef-d'oeuvre du +réveil au bien. Montrez-nous un véritable homme de coeur écrasant ces +vermines, bravant ces luxures, méprisant avec une facilité logique et +simple cette sotte vanité de paraître fort dans l'absurde et puissant +dans l'abus de la vie; vous venez de prouver que cette vanité est +toujours souffletée par la nature qui se venge. + +Ayez le courage d'incarner la preuve du triomphe. Que les méchants +triomphent si vous voulez dans l'opinion. Inutile de farder le monde si +bête et si corrompu; mais que Job sur son fumier soit le plus beau et le +plus heureux de tous; si beau, que le jeune lecteur aime mieux être Job +que tous les autres. Ah! que ne puis-je! que n'ai-je votre âge et vos +forces! que ne sais-je tout ce que vous savez! + +Pourquoi _le Demi-Monde_ qui mettait à nu Madelon et ses dupes, et ses +complices; a-t-il captivé les plus récalcitrants à ce genre de peinture, +et moi toute la première? C'est parce qu'il y a auprès d'elle deux +hommes qui triomphent: l'un qui la démasque et l'autre qui la répudie, +sans que personne se venge. + +Pourquoi l'auteur du _Demi-Monde_ a-t-il le droit de tout dire et de +tout montrer? C'est parce qu'on sent en lui un grand instinct de lutte +contre ce torrent où il aurait pu être englouti. Il ne vous est pas +permis, avec cette magnifique puissance que vous avez, de ne pas faire +du bien. Il faut en faire. Il faut vous venger ainsi de tout le mal +qu'on vous a fait, faute de vous comprendre. C'est quelqu'un qui vous +a compris qui ose et qui doit vous dire cela, du fond d'un coeur mille +fois brisé et toujours heureux quand même. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXIX + +A M. + + Nohant, avril 1863. + +Oui, sans doute, monsieur, je me souviens et je lis votre livre. Vous +êtes un noble, vaste et généreux esprit. Mon fils partage vos idées; car +il s'est fait protestant avec sa femme, et compte élever ses enfants +dans la croyance avancée de la Réforme, dont vous êtes un des plus +éminents et des plus fervents apôtres. Mais, moi, tout en vous aimant +et vous admirant du meilleur de mon âme, je serai de moins en moins +chrétienne, je le sens, et, chaque jour, je sens aussi poindre une autre +lumière au delà de cet horizon de la vie vers lequel je marche avec une +tranquillité toujours croissante. + +Jésus n'est pas et ne pouvait pas être le dernier mot de la vérité +accordée à l'homme. Vous admettez ingénieusement qu'il a semé une vérité +progressive à développer. Mais le croyait-il, lui? Je ne le pense pas. +Il était l'homme de son temps, quoique l'homme le plus idéaliste de son +temps. + +D'ailleurs, est-il le seul à vénérer dans cette époque de renouvellement +moral et intellectuel qui s'est appelée le christianisme et qui a +été l'oeuvre de plusieurs hommes d'élite et de plusieurs siècles de +discussion? Ou, comme M. Renan le croit, Jésus a ignoré les doctrines +qui l'entouraient, et, original au suprême degré, il a été une vive et +puissante incarnation de la pensée qui planait sur son siècle; ou, comme +vous le croyez, monsieur, et comme je penche à le croire avec vous, il a +été _instruit_ et il n'est qu'un disciple plus pur et mieux doué que +ses maîtres. Il y a une troisième version qui ne me plaît pas et qui a +pourtant sa valeur: c'est qu'il n'a jamais existé de Jésus proprement +dit, et que sa vie n'est qu'un poème et une légende qui résume plusieurs +existences plus ou moins intéressantes, comme son Évangile ne serait +qu'un ensemble de versions plus ou moins authentiques d'une même +doctrine sujette à mille interprétations. Je crois que vous admettez la +possibilité de toutes ces choses; il faut bien l'admettre quand on n'a +pas de certitude et de preuve historique incontestable. + +Mais vous dites en vous-même: «Qu'importe, après tout, si nous avons +sauvé de tous ces naufrages de la réalité historique, une vérité +philosophique, une doctrine admirable?» Très bien, je pense comme vous; +mais je ne tiens pas à appeler christianisme cette doctrine, qui n'est +peut-être pas du tout celle du nommé Jésus, lequel n'a peut-être jamais +été crucifié; et je tiens encore moins à m'enthousiasmer pour un +personnage légendaire qui n'a pas la réalité de Platon, de Pythagore, +d'Aristote et de tous les grands esprits que nous savons avoir vécu +eux-mêmes, pensé, parlé, écrit ou souffert en personne. + +Remarquez que cette situation apocryphe, ou tout au moins douteuse, du +fondateur du christianisme ouvre la porte à des croyances tout à fait +contradictoires et que cette doctrine si belle a fait dans le monde +autant de mal que de bien, par la raison qu'elle part d'une sorte de +mythe. C'est un beau rayon dont le soleil est caché dans les nuages. +Platon, Pythagore et les autres fondateurs réels de doctrines ou de +méthodes bien définies n'ont jamais fait que du bien. Jésus a apporté +l'hypocrisie et la persécution dans la vie humaine et sociale, et cela +dure depuis dix-huit cents ans et plus; à l'heure qu'il est, nous sommes +plus que jamais persécutés en son nom, privés de liberté et traqués par +ses prêtres dans tous les replis de notre existence. Arrière donc +le Dieu Jésus! Aimons en philosophe cette charmante figure de roman +oriental; mais ne cherchons pas à faire croire à sa divinité ni à sa +presque divinité, pas plus qu'à sa réalité humaine. Nous ne savons rien +de lui, et nous voici en présence de l'oeuvre collective des apôtres, +qui souffre la critique à bien des égards. Libre à nous de choisir la +version qui nous plaît le mieux et de rebâtir chacun le temple de +la nouvelle Jérusalem selon les besoins de notre coeur, de notre +conscience, de notre raison ou de notre idéalisme. Mais n'appelons plus +cela une religion; car ce n'en a jamais été une. Ce n'a même pas été +une philosophie; c'est un idéal romanesque pour les uns, une grossière +superstition pour les autres. La part de la raison ne s'y trouve pas, et +la pratique en est aussi élastique, aussi vague que le texte. Ce qui est +quelque chose de réel et de fort, c'est le catholicisme. Mais, comme +c'est quelque chose d'odieux, je n'en veux pas davantage. + +Point d'insulte à Jésus. Il a pu être, et il a dû être grand et bon. +Mais cela ne suffit pas à des esprits sérieux pour chercher là toute la +lumière et toute la vérité. + +La vérité n'a jamais appartenu en propre à un homme, et aucun Dieu n'a +daigné nous la formuler. Elle est en nous tous, en quelques-uns plus +que dans la masse; mais tous peuvent chercher et trouver la somme de +sagesse, de vérité et de vertu qui est l'expression du temps où il vit. +L'homme veut tout définir, tout classer, tout nommer; voilà pourquoi +il lui plaît d'avoir des messies et des évangiles, mais ces +personnifications et ces dogmes lui ont toujours fait pour le moins +autant de mal que de bien. + +Il serait temps d'avoir des lumières qui ne fussent pas des torches +d'incendie. + + + + +DXXX + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 14 juillet 1863, au soir. + +Marc-Antoine Sand est né ce matin, anniversaire de la prise de la +Bastille. Il est grand et fort et il m'a regardée dans les yeux d'un air +attentif et délibéré, quand je l'ai reçu tout chaud dans mon tablier. +Je crois que nous nous connaissions déjà et il m'a eu l'air de vouloir +dire: «Tiens! c'est donc toi?» On l'a fourré dans un bain de vin de +Bordeaux, où il a gigoté avec une satisfaction marquée. Ce soir, il +tette avec voracité, et sa nourrice, qui n'est autre que sa petite +mère, est gaie comme un pinson. Nous avons tiré le petit canon et un +_pifferari_ d'Auvergne est venu lui faire entendre le plus primitif +des chants gaulois. Le père Maurice a pleuré comme un veau et le père +Calamatta comme une huître, à la vue de ce solide moutard! Tout le monde +est dans la joie: voilà! Merci pour votre bonne lettre du 5 juillet; +réjouissez-vous avec nous, mon grand fils, et venez bientôt nous voir. + +G. SAND. + + + + +DXXXI + +A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG + + Nohant, 3 août 1863. + +Monsieur, + +Vos excellents discours nous ont beaucoup frappés, mon fils, ma +belle-fille et moi, et je vais tout de suite et sans préambule répondre +à votre bonne lettre en vous parlant à coeur ouvert. + +Mon fils s'est marié civilement l'année dernière. D'accord avec sa +femme, son beau-père et moi, il n'a pas fait consacrer religieusement +son mariage. L'Église catholique, dans laquelle nous sommes nés, +professe des dogmes et les corrobore de doctrines antisociales et +antihumaines qu'il nous est impossible d'admettre. Un cher petit garçon +est né de cette union, il y a quinze jours. Depuis que sa mère l'a conçu +et porté dans son sein, nous nous sommes demandé tous les trois s'il +serait élevé dans les vagues aspirations religieuses qui peuvent suffire +à l'âge de raison (à la condition de chercher la vérité dans des +conceptions mieux définies), ou si nous essayerions, dans le but de +le préparer à devenir un homme complet, de le rattacher à une foi +idéaliste, sentimentale et rationnelle. Mais où trouver cette foi assez +formulée de nos jours pour être mise à la portée d'un enfant? + +Nous songions au protestantisme, uniquement parce qu'il est une +protestation contre le joug romain; mais cela était loin de nous +satisfaire. Deux dogmes, l'un odieux, l'autre inadmissible, la divinité +de Jésus-Christ et la croyance au diable et à l'enfer, nous faisaient +reculer devant un progrès religieux qui n'avait pas encore eu la +franchise ou le courage de rejeter ces croyances. + +Vos sermons nous délivrent de ce scrupule, et mon fils, voulant que son +mariage et la naissance de son fils soient religieusement consacrés, +je n'ai plus d'objections à lui faire contre deux sacrements qui +attacheraient son union et sa paternité à votre communion. + +Mais, avant de me rendre entièrement, j'ai recours à votre loyauté avec +une absolue confiance, et je vous adresse une question. Faites-vous +encore partie de la communion intellectuelle de la Réforme? Persécuté et +renié probablement par l'anglicanisme, par le méthodisme, par une très +grande partie des diverses Églises, pouvez-vous dire que vous appartenez +à une notable partie des esprits éclairés du protestantisme? Si, à peu +près seul, vous avez levé un étendard de révolte, l'enfant que nous +mettrions sous l'égide de vos idées ne serait-il pas renié et réprouvé +chez les protestants, en dépit de son baptême parmi eux? On peut +s'aventurer pour soi-même dans les luttes du monde philosophique et +religieux; mais, quand on s'occupe de l'avenir d'un enfant, d'un être né +avec le droit sacré de la liberté, qui, dès que sa raison s'entr'ouvre, +a besoin de conseils et de direction, on doit non seulement chercher la +meilleure méthode à lui offrir, mais encore préparer à sa vie un milieu +moral, une solidarité, un foyer de fraternité, et quelque chose encore! +une rationalité religieuse, si je puis ainsi dire, un drapeau ayant +quelque autorité dans le monde. Il ne faut pas, ce me semble, que +l'adolescent puisse dire à son père catholique: «Vous m'avez lié à un +joug de mort!» ni à son père protestant: «Vous m'avez isolé au sein de +la liberté d'examen; vous m'avez enfermé dans une petite Église, sans +appui, et me voilà déjà dans la lutte quand j'ai à peine compris +pourquoi j'y suis!» + +Dans les deux cas, cet enfant pourrait ajouter: «Mieux valait ne me lier +à rien et m'élever selon votre inspiration dans l'absolue liberté où +vous viviez vous-même.» + +Mon fils et sa femme feront, en tout cas, ce qu'ils voudront, sans +qu'aucun nuage entre nous résulte jamais d'une dissidence qui n'est même +pas formulée encore; mais, ayant à donner ou à réserver mon opinion un +jour ou l'autre, je vous demande, à vous, monsieur, la réponse à mon +incertitude, qui vous sera dictée par votre conscience. + +Je ne connais pas le monde protestant. On me parle d'une Église tout à +fait nouvelle, ayant de l'avenir et faisant de nombreux prosélytes en +Italie particulièrement. Je vois, d'après ce que l'on me dit, que cette +Église part de vos principes et qu'il y a par le monde un souffle de +liberté religieuse qui unit un certain nombre d'esprits sérieux. Je +voudrais savoir si notre enfant aura dans la vie une véritable famille +à laquelle il n'aura peut-être jamais ni le désir ni l'occasion de +s'identifier,--car il faut prévoir l'âge où il ne voudrait suivre aucun +culte, et là s'arrêtera aussi l'autorité de la famille naturelle,--mais +de laquelle il pourrait dire avec fierté qu'il a été l'élève et le +citoyen. Nos petites Églises détachées du catholicisme, comme celle de +l'abbé Châtel, par exemple, ont toujours eu un caractère mesquin ou +impuissant. Celle que vous proclamez se rattache à une conception large +du christianisme et ne présente pas ces pauvretés. Mais où est-elle, +cette Église? Est-elle maudite par l'intolérance protestante? Lui +refuse-t-on son titre religieux? Se rattache-t-elle à des nuances qui +l'aident à se constituer comme une communauté importante offrant un +ensemble de vues, d'aspirations et d'efforts? + +Pardonnez-moi mon griffonnage, je ne sais pas recopier et j'aime mieux +vous envoyer ma première impression illisible et informe. Vous me +comprendrez par le coeur, qui sait tout déchiffrer. + +Je vous demande le secret jusqu'à ce que nous ayons vidé la question, +et vous prie de croire, monsieur, quelle qu'en soit l'issue, à mes +sentiments de fraternité véritable et profonde. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXXII + +A M. JOSEPH DESSAUER, A ISCHL (AUTRICHE) + + Nohant, 15 août 1863. + +Bon Chrishni, + +Je veux que vous trouviez une lettre de moi à Ischl, puisque vous ne +m'avez pas mise à même de vous répondre à Paris. + +Oui, ce sont d'heureux jours, que ceux où je vous ai retrouvé si +semblable à vous-même, à peine vieilli, pas changé, toujours aussi naïf, +aussi tendre et aussi aimable. Les oreilles ont dû vous sonner tout le +temps de votre voyage: car on n'a pas passé une heure ici sans dire: +«Bon Chrishni! cher brave homme! ami charmant! digne maestro! grand +artiste! etc., etc.»; chacun et tous à la fois, duo, trio, quatuor, +etc., _tutti, tutti:_ «Vive le bon Dessauer! le vrai _Favilla_!» Et, +le soir, les lettres mystérieuses apportées sur, la table par l'esprit +familier, les phrases musicales qu'on, croyait entendre en les lisant, +tout cela a été goûté, senti, et, tout en riant, on était attendri, on +vous sentait encore là. + +Eh! n'y êtes-vous pas toujours? est-ce que nous ne vivons que dans notre +corps? est-ce que nous n'habitons pas la lune et le soleil et toutes les +étoiles, dès que notre pensée nous y transporte? est-ce qu'on ne s'y +occupe pas de nous comme nous nous occupons d'eux, nous qui rêvons +toujours d'aller les y rejoindre? Eux? qui? ils disent la même chose +que nous, et, sans nous connaître, ils nous aiment. Et puis ne nous +connaissent-ils pas? Où est notre cher grand Delacroix à cette heure? +Mais où êtes-vous vous-même, à l'heure où je vous écris? sur quelle +route? dans quel véhicule? dans quelle disposition d'esprit? L'absence +et la mort ne diffèrent pas beaucoup; donc, on ne se quitte pas, on se +perd de vue; mais on sait bien que, n'importe où, on se retrouvera. +Aussi je ne dis jamais adieu dans le sens de «Dieu nous sépare!» je le +dis toujours dans le sens «Au revoir en Dieu, sur cette terre ou sur une +autre!» Est-ce que l'on ne fait pas de progrès tant qu'on veut vivre et +tant qu'on croit à l'idéal? est-ce que l'idéal ne sert qu'à cette vie +d'un jour ou deux sur la terre? Ne croyez pas cela. Nous emportons avec +nous ce que nous avons acquis, et nous l'emportons pour l'accroître dans +l'éternité. Qu'importe que, dans une ou deux de nos existences, nous +n'ayons pas été assez encouragés, si nous avons entretenu le feu sacré +en nous et dans les autres? Ne comptez pas pour rien ces heures où vous +donnez, avec votre âme, celle des grands maîtres à vos amis; tout cela, +c'est un échange, entre eux, vous et nous, de ce qu'il y a de meilleur +et de plus élevé dans le sanctuaire commun. + +Écrivez-nous, cher ami; dites-nous comment vous avez voyagé, comment +vous avez retrouvé les soeurs, la nièce, les montagnes, le pays du sel +et les montagnards artistes. + +Toute la famille d'ici vous embrasse: Maurice, que la mort de Delacroix +a beaucoup affecté, surtout par la pensée qu'il est mort sans famille +autour de lui; Lina, qui vous présenté son poupon à baiser; madame +Lambert qui ne cesse de parler de vous; son mari, qui vous étudie +rétrospectivement avec une sympathie délicate; Marie Lambert, qui pleure +pour un rien, mais qui aime beaucoup; Calamatta, qui ne dit plus rien +contre Delacroix et qui le regrette comme homme, sans l'avoir jamais +compris comme peintre. Voilà tout le monde... Non, il y a la grande +Marie, une nature d'élite sous sa blanche cornette; et tous vous aiment +et vous crient: «Revenez!» + +GEORGE SAND. + + + + +DXXXIII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 26 août 1863. + +Eh bien, mon cher lumineux fils, êtes-vous reposé de votre affreux +départ? On m'a dit que vous étiez parti _horriblement_, par la trahison +de l'imbécile qui fait le service. Il est si facile d'avoir une voiture +de louage à la Châtre, que nous sommes tous des niais de compter sur +autre chose, après tous les tours que nous a joués cette diligence. +Dites-en tous mes regrets à Gautier[1], et promettez-lui que cela +n'arrivera plus. Qu'il n'oublie pas que nous comptons qu'il reviendra et +qu'on l'avertira de ce qu'il y aura _d'instructif_ à voir pour la partie +matérielle, dans nos représentations. Remerciez-le pour moi et pour nous +tous de sa bonne visite. + +Quant à vous, cher fils, je ne vous remercie pas autrement qu'en vous +aimant d'autant plus que vous vous êtes dévoué pour moi. Grâce à vous, +je vois clair dans le travail, et je refais avec soin un scénario plus +développé. Je suis même étonnée d'avoir pour cela la mémoire que je n'ai +pas pour autre chose. Je me rappelle tout ce que vous m'avez dit comme +si c'était écrit. C'est un plaisir de vous voir composer et improviser +une pièce en causant. À présent que je relis cette carcasse, je suis +étonnée de sa logique et de la manière dont elle se tient. Allons, +vous n'êtes pas encore crétin, mon bonhomme, et vous avez un monde de +compositions et de succès dans la _trompette_. Je ne suis pas en peine +de vous: si vous n'allez pas plus vite, c'est que vous êtes paresseux. +Mais qu'est-ce que ça fait si ça vous plaît de l'être? Ce qui importe, +c'est que, quand vous travaillez une heure, vous travaillez comme cent. + +Tout mon monde vous envoie des amitiés en masse. Maurice n'est pas +encore revenu. + +Votre maman vous embrasse. + + [1] Théophile Gautier. + + + + +DXXXIV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 27 août 1863. + +Mes pauvres enfants! avoir tant travaillé et tant souffert pour rien! +Mais non, ce n'est pas pour rien, puisque vous avez adouci ses derniers +jours et prolongé, autant que possible, son illusion et son espérance. +Dieu vous en tiendra compte et elle aussi, dans un monde meilleur. + +Pauvre femme! si douce, si jeune encore et si belle de charme et de +distinction naturelle! Comme elle a langui et lutté! Elle est mieux où +elle est, n'en doutez pas.--Où que ce soit, elle vit et elle est en +Dieu. + +Chère Solange! sois la consolation de ton pauvre père, et que ton père +soit la tienne aussi. Nous vous aimons bien. + + + + +DXXXV + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS. + + Nohant, 1er octobre 1863, deux heures du matin. + +Mon cher fils, + +Votre lettre est d'un vrai amour de fils! Je dis donc adieu à mes +scrupules; je vois que vous avez raison, que vous m'aimez bien, et +qu'avec vous on peut avoir le coeur sur la main tout à fait. + +La Rounat est venu; on lui a lu la pièce, qui ne pourra passer que dans +l'hiver de 1864, parce que je ne veux pas la donner en plein printemps, +et qu'il a de l'encombrement jusque-là. Ça me laisse le temps de donner +encore plusieurs façons à mon labourage; car ce qu'on a lu jusqu'ici +n'est qu'un brouillon et j'y vois, chaque fois, des améliorations à +faire. Peut-être même remettrai-je la pièce en quatre actes; elle est +pleine en cinq, mais pas assez serrée à la fin. Ça m'amuse toujours. + +Dès que j'aurai fini les corrections, je vous enverrai le manuscrit, +pour que vous m'en indiquiez des masses, et, en attendant, je vous +embrasse, pour moi qui veille et pour tous ceux qui dorment. + +Votre maman. + + + + +DXXXVI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME) A PARIS + + Nohant, 19 novembre 1863. + +Mon cher prince, + +Vous devez me croire morte; mais vous avez tant couru, vous, que vous +n'auriez pas eu le temps de me lire. Vous avez bien travaillé pour +les arts, et pour l'industrie, et pour le progrès. Moi, j'ai fait une +comédie, c'est moins utile et moins intéressant. Que vous aurai-je +appris d'instructif, à vous qui savez tout? On me dit que vous voudriez +savoir ce que je pense de la _Vie de Jésus_. + +M. Renan a fait un peu descendre son héros dans mon esprit, d'un certain +côté, en le relevant pourtant de l'autre. J'aimais à me persuader que +Jésus ne s'était jamais cru Dieu, jamais proclamé fils de Dieu en +particulier, et que sa croyance à un Dieu vengeur et punisseur était +une surcharge apocryphe faite aux Évangiles. Voilà du moins les +interprétations que j'avais toujours acceptées et même cherchées; mais +M. Renan arrive avec des études et un examen plus approfondis, plus +compétents, plus forts. On n'a pas besoin d'être aussi savant que lui +pour sentir une vérité, un ensemble de réalités et d'appréciations +indiscutables dans son oeuvre. Ne fut-ce que par la couleur et la vie, +on est pénétré, en le lisant, d'une lumière plus nette sur le temps, sur +le milieu, sur l'homme. + +Je crois donc qu'il a mieux vu Jésus que nous ne l'avions entrevu +avant lui, et je l'accepte comme il nous le donne. Ce n'est plus un +philosophe, un savant, un sage, un génie, résumant en lui le meilleur +des philosophies et des sciences de son temps: c'est un rêveur, un +enthousiaste, un poète, un inspiré, un fanatique, un simple. Soit. Je +l'aime encore; mais comme il tient peu de place maintenant, pour moi, +dans l'histoire des idées! comme l'importance de son oeuvre personnelle +est diminuée! comme sa religion est désormais bien plus suscitée par +la chance des événements humains que par une de ces grandes nécessités +historiques que l'on est convenu, et un peu obligé, d'appeler +_providentielles_! + +Acceptons le vrai, quand bien même il nous surprend et change notre +point de vue. Voilà Jésus bien démoli! Tant pis pour lui! tant mieux +pour nous, peut-être. Sa religion est arrivée à faire autant de mal +pour le moins qu'elle avait fait de bien; et, comme--que ce soit ou non +l'avis de M. Renan--je suis persuadée, aujourd'hui, qu'elle ne peut plus +faire que du mal, je crois que M. Renan a fait le livre le plus utile +qui pût être fait en ce moment-ci. + +J'aurais beaucoup à dire sur les artifices du langage de M. Renan. Il +faut être courageux pour se plaindre d'une forme si admirablement belle. +Mais elle est trop séduisante et pas assez nette, quand elle s'efforce +de laisser un voile sur le degré, le mode de divinité qu'il faut +attribuer à Jésus. Il y a des traits de lumière vive dans l'ouvrage, +qui empêchent un esprit attentif de s'égarer. Mais il y a aussi trop +d'efforts charmants et puérils pour endormir la clairvoyance des esprits +prévenus, et pour sauver d'une main ce qu'il détruit de l'autre. Cela +tient non pas comme on l'a beaucoup dit; à un reflet de l'éducation du +séminaire, dont ce mâle talent n'aurait pas su se débarrasser,--je ne +crois pas cela,--mais à un engouement d'artiste pour son sujet. Il y a +du danger, peut-être de l'inconvénient, à être philosophe érudit, et +poète. Certainement cela fait un joli ensemble, et rare, dans une tête +humaine; mais, en de telles matières, l'enthousiasme met en péril la +logique, ou tout au moins la netteté des assertions. + +Avez-vous lu cinq ou six pages que M. Renan a publiées le mois dernier, +dans la _Revue des Deux-Mondes[1]?_ J'aime mieux cela que tout ce qu'il +a écrit jusqu'ici. C'est grand, grand! Je trouve bien quelque chose à +redire encore comme détail; mais c'est si grand, que je résiste peu et +que j'admire beaucoup. C'est moi qui voudrais bien avoir votre pensée +là-dessus, comme vous avez la mienne. Vous savez résumer, vous, +dites-la-moi dans votre concision merveilleuse. + +J'irai à Paris cet hiver. Je ne sais pas bien quand. Ma famille va bien. +Mon petit-fils est tout à fait gentil et bon garçon. On dit que votre +fils est superbe; il me tarde de le voir. Mon nid vous envoie tous ses +hommages, ainsi qu'à la princesse. + +Est-ce vrai qu'on fera la guerre? + +Ce qui est certain, cher prince, c'est que je vous aime toujours de tout +mon coeur. + +GEORGE SAND. + + [1] _Les Sciences de la nature et les Sciences historiques_, lettre à + M. Berthelot (_Dialogues et Fragments philosophiques_; Calmann + Lévy, 1876). + + + + +DXXXVII + +AU MÊME + + Nohant, 24 novembre 1863. + +Cher prince, + +Je vous autorise bien volontiers à donner copie de ma lettre à M. Renan; +mais ce n'est qu'une lettre, et je ne sais pas me résumer comme vous. +Mon jugement est très incomplet et ne va pas au fond des choses. Je suis +en train de lire Strauss, Salvador et la belle préface de M. Littré au +premier de ces deux ouvrages. Si j'avais lu cette préface plus tôt, +j'aurais mieux lu M. Renan. + +Votre jugement, à vous, est meilleur que le mien; je vous ai toujours +dit que vous étiez un très grand esprit qui ne tire pas parti de +lui-même. Vous ne voulez pas me croire, vous pourriez faire tout ce que +vous voudriez; mais vous êtes paresseux et prince, quel dommage! + +Je ne vous trouve pas rêveur, loin de là; vous êtes plus dans le _vrai +total_, que M. Renan, M. Littré et Sainte-Beuve. Ils ont versé dans +l'ornière allemande.. Là est leur faiblesse. Ils ont plus de talent et +plus de génie que tous les Allemands modernes, et, en outre, ils sont +Français. Ils sont Français, c'est-à-dire qu'ils ont de l'esprit et +qu'ils sont artistes. Cette fantaisie de détruire l'immortalité de +l'âme, la véritable et progressive persistance du _moi_ est un péché de +lèse-philosophie française. Pour conserver tout ce que la foi a de pur +et de sublime, il faut le talent, le coeur et l'esprit français. Les +Allemands sont trop bêtes pour croire à autre chose qu'au matérialisme; +je regrette de voir leur influence sur ces beaux et grands esprits dont +la France serait encore plus fière s'ils étaient plus chauds et plus +hardis. + +Ah! si j'étais homme, si j'avais votre capacité, votre temps, vos +livres, votre âge, votre liberté, je voudrais faire une belle campagne, +non pas _contre_ ces grands esprits dont nous parlons: je les aime et +je les admire trop pour cela; mais, _à côté d'eux,_ puisant en eux +les trois quarts de ma force, et en moi, dans mon sentiment de +_l'impérissable_, la conclusion qui répondrait au coeur. + +Non, la conclusion, de MM. Renan et Littré ne suffit pas. Ressusciter +dans la postérité par la gloire, n'est pas une idée aussi désintéressée +qu'ils le disent. Leur devise est belle: «Travailler sans espoir de +récompense; la récompense est dans le bien qu'on fait.» + +Oui, à condition qu'on pourra le faire toujours et le recommencer +éternellement; le faire pendant une cinquantaine d'années, c'est se +contenter de trop peu, c'est se contenter d'un devoir trop vite fait. +Et puis, le spectacle et le sens du vrai et du beau est trop grand +pour qu'une vie suffise à le contempler et à le savourer. Ce défaut de +proportion serait un manque d'équilibre inadmissible. + +Oui, j'irai à Paris pour quelques jours seulement. Mais, _entre nous_, +je m'occupe d'arranger ma vie pour être un peu plus libre. Me voilà dans +ma soixantième année. C'est un chiffre rond et je sens un peu le besoin +de la locomotion pour mon tardif été de la Saint-Martin. + +Je serai bien heureuse de vous revoir à de moins longs +intervalles.--Nous restons quand même, c'est-à-dire malgré mes reproches +à la _tendance_ matérialiste de M. Renan, bien d'accord, vous et moi, +sur l'excellence et l'utilité de sa _Vie de Jésus_. S'il savait la +lettre que vous m'avez écrite, c'est celle-là qu'il voudrait, le +gourmand! + +À vous de coeur, mon cher prince, pour moi et mes enfants. + +G. SAND. + +Je suis dans une douleur inquiète aujourd'hui. Je vois, parmi les pendus +de Varsovie, le nom de Piotrowski, et je ne sais pas si c'est celui qui +s'était évadé miraculeusement de la Sibérie. Je le connaissais, c'était +un héros. Savez-vous si c'est lui? + + + + +DXXXVIII + +A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS + + Nohant, 28 décembre 1863. + +Je ne vous ai pas remercié du plaisir que m'a causé _Jean Baudry_. +J'espérais le voir jouer. Mais, mon, voyage à Paris étant retardé, je +me suis décidée à le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les +pièces qui réussissent perdent trop à la lecture, la plupart du temps. +Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre pièce est de celles qu'on +peut lire avec attendrissement et avec une satisfaction vraie. + +Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche à faire à +la manière dont vous l'avez déroulé et dénoué: c'est que la brave et +bonne Andrée ne se mette pas tout à coup à aimer Jean à la fin, et +qu'elle ne réponde pas à son dernier mot: «Oui, ramenez-le, car je +ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera;» ou bien: «Guérissez-le, +corrigez-le, et revenez sans lui.» + +Vous avez voulu que le sacrifice fut complet de la part de Jean. +Il l'était, ce me semble, sans ce dernier châtiment de partir sans +récompense. + +Vous me direz: «La femme n'est pas capable de ces choses-là.» Moi, je +dis: «Pourquoi pas?» Et je ne recule pas devant les bonnes grosses +moralités: un sentiment sublime est toujours fécond. Jean est sublime; +voilà que cette petite Andrée, qui ne l'aimait que d'amitié, se met à +l'aimer d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une +force inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi +ne pas lui montrer l'opération magnétique et divine sur la scène? Ce +serait plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: «La +vertu ne sert qu'à vous rendre malheureux.» + +Voilà ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ôte rien +à la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait +agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le +temps qui court. Je suis heureuse de votre succès. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXXIX + +A M. ÉMILE AUGIER. A CROISSY + + Nohant, 25 décembre 1863. + +Cher ami, + +Je vous envoie, pour vous faire rire un instant, une lettre-pétition qui +m'a été adressée; plus une lettre de vous que je vous restitue; plus une +lettre de moi à ce monsieur que je ne connais pas et à qui je n'aurais +pas répondu si vous ne l'eussiez jugé digne d'une réponse de vous. J'en +conclus qu'il y a peut-être en lui quelque chose de bon; mais, à coup +sûr, il est fou, et sa vanité le rend mauvais par moment. Si vous jugez +qu'au lieu de le ramener à la raison ma lettre doit lui donner un accès +de fièvre chaude, jetez le tout au feu. Sinon, jetez ma dite lettre à la +poste. + +Ceci a de bon que je vous sais occupé d'une nouvelle pièce. Tant mieux! +ne vous laissez pas distraire par les Schiller qui frappent à votre +porte. Il doit y en avoir beaucoup, si c'est comme chez moi. Ne vous +donnez pas la peine de me répondre, si vous êtes absorbé. Votre +prochaine pièce sera une bonne récompense de mes voeux d'amitié sincère. + +G. SAND. + + + + +A M** + + Nohant, 25 décembre 1863. + +Monsieur, + +Je suis franche, c'est pourquoi j'ai beaucoup d'ennemis. Je vois bien, +à votre indignation contre mon ami Augier, que, si je ne trouve pas que +vous soyez Schiller, vous m'accuserez de n'avoir pas de coeur. Soyez +donc mon ennemi tout de suite, si vous voulez. + +Je refuse l'honneur que vous me faites de me prendre pour arbitre. Je ne +rends pas de services sous le coup d'une menace, et ce n'est pas parce +que vous me traitez _d'impératrice_ que je perdrais le droit de vous +dire que vous n'êtes pas Schiller, et que je ne suis pas Goethe. Mais, +si vous êtes réellement Schiller, consolez-vous, vous n'avez besoin de +personne, vous ferez quelque jour un chef-d'oeuvre que l'on s'arrachera. +Il ne s'agît que de le faire; moi, cela ne m'est pas encore arrivé; on +ne s'arrache pas mes pièces, on m'en a refusé plus d'une, et je ne m'en +suis pas courroucée. Je me suis dit que je n'étais pas Goethe. + +Et puis, si vous êtes Schiller, pourquoi offrir vos pièces aux +Folies-Dramatiques, qui probablement refuseraient Schiller en personne, +sans pour cela l'insulter ni le méconnaître, mais par la seule raison +que son génie n'entrerait pas dans leur cadre? Présentez vous aux +théâtres vraiment littéraires, et qui sont subventionnés pour l'être, et +soyez sûr que, si vous leur apportez quelque chose de beau et de bon ils +l'accepteront avec empressement, à condition toutefois que ce soit dans +la forme voulue; car vous savez bien qu'on n'y peut jouer Schiller ni +Goethe qu'avec des arrangements considérables. + +Mais vous luttez, dites-vous, depuis treize ans. Eh bien, il est +probable que vous n'avez pas la spécialité du théâtre. Cherchez-en une +autre, on en a toujours une quand on veut s'interroger soi-même avec +courage et modestie. + +Courage donc, monsieur; je ne suis pas vindicative; je vous pardonne vos +compliments. + +G. SAND. + + + + +DXL + +A M. CHARLES PONCY, A VENISE + + Nohant, 28 décembre 1863. + +Cher enfant, + +Je vous remercie de votre bonne, longue et intéressante lettre, et de +vos souhaits du jour de l'an, que je vous renvoie de tout mon coeur, +ainsi qu'à votre chère Solange. + +Venise est donc finie? Pauvre Venise! mais rien ne finit et un jour +viendra où tout ce luxe de beauté perdue sera rajeuni et ressuscité. +Nous sommes dans le siècle du marteau qui abat et de la truelle qui +reconstruit. Vous me racontez on ne peut mieux tout ce que vous avez vu. +Cette vie errante, mais saine au corps et à l'esprit, a dû faire du bien +à Solange et je vous engage à ne pas vous en lasser trop vite. + +Puisque le pauvre nid est désolé encore, laissez l'herbe et les branches +pousser sur le seuil.--Quand vous reviendrez les écarter, les douloureux +souvenirs auront fait place à cette grave sérénité que la mort laisse +après elle dans les coeurs auxquels la conscience ne reproche rien. + +Mais il est inutile de vouloir hâter ce moment. La nature a droit aux +larmes. C'est un soulagement qu'elle exige en même temps qu'un noble +tribut qu'elle paye. Votre chère enfant reçoit par là un grand baptême. +Elle en appréciera plus tard l'effet salutaire et fortifiant. + +J'ai reçu toutes vos lettres.--J'ai partagé et ressenti toutes vos +émotions. Me voilà enfin sortie, pour quelques jours, d'une grande crise +de travail. Pour m'en distraire, je lis _Emerson_, que je ne connaissais +pas. C'est un philosophe américain, à la fois savant, poète, critique +et métaphysicien, un vaste cerveau un peu obscurci par trop de clartés +diverses, mais sublime, il n'y a pas à dire. + +Notre enfant est superbe et remarquablement aimable et gentil. Il a une +précocité extraordinaire et qui m'inquiète par moments: quelque chose +dans l'oeil qui n'est pas de son âge.--Mais je ne m'arrête pas à cette +remarque. La santé, la fraîcheur et l'embonpoint; en outre, la force +musculaire sont tout à fait rassurantes. La petite mère est bonne +nourrice et absolument dévouée à son petiot. Maurice est donc très +heureux et tout le monde vous embrasse tendrement. + + + + +DXLI + +A M. EUGÈNE CLERH, A PARIS + + Nohant, 31 décembre 1863. + +Mon cher enfant, + +Je vous remercie de votre charmant travail et de vos bons souhaits de +nouvelle année. Les petits services que j'ai pu vous rendre portent avec +eux leur récompense, puisque vous êtes digne qu'on s'intéresse à vous. +Votre excellente mère m'a écrit une aimable lettre dont je vous prie +de la bien remercier pour moi. Promettez-lui de ma part, ma constante +sollicitude pour vous; car vous serez toujours, je n'en doute pas, +raisonnable, laborieux et délicat comme je vous connais à présent. + +Soyez sûr, mon cher enfant, que nous faisons tous notre destinée. La +société est, dans tous les temps, un océan à traverser dans un sens ou +dans l'autre. Petit ou grand, il nous faut faire le voyage. La mer mange +un bon nombre de passagers; mais il ne faut pas s'occuper de cela, parce +qu'on meurt dans son lit tout aussi bien que dans les tempêtes. Il faut +s'occuper de bien naviguer si l'on a une barque, ou de bien nager si +l'on n'a que ses bras, et de ne pas être englouti par sa faute. + +Avec de l'honneur, du courage, et point de vices, un homme a beaucoup de +chances, et, outre la force qu'il puise en lui-même, il est à peu près +certain de rencontrer des gens qui l'aideront en le voyant s'aider; ceux +qui s'abandonnent sont infailliblement abandonnés; car la mer dont nous +parlons est dure pour tous, et chacun, étant forcé de penser à soi, +renonce tôt ou tard aux dévouements inutiles. + +Vous m'envoyez de jolies étrennes et je vous envoie un _sermon_ en +échange. Non, mon cher enfant, c'est un morceau de mon coeur, de mon +expérience et de ma conviction que je vous envoie. + +GEORGE SAND. + + + +FIN DU TOME QUATRIÈME + + +TABLE + +1854 + + CCCLXX. A madame Augustine de Bertholdi. 3 janvier. + CCCLXXI. A M. Victor Borie. 16 janvier. + CCCLXXII. A Maurice Sand. 31 janvier. + CCCLXXIII. Au même. 19 février. + CCCLXXIV. Au même. 11 mars. + CCCLXXV. A M. Armand Barbes. 3 juin. + CCCLXXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 16 juillet. + CCCLXXVII. A M. Charles Poncy. 16 juillet. +CCCLXXVIII. A M. Victor Borie. 31 juillet. + CCCLXXIX. A M. Charles Poney. 11 août. + CCCLXXX. A M. Armand Barbès. 5 octobre. + CCCLXXXI. Au même. 28 octobre. + CCCLXXXII. Au même 27 novembre. + +1855 + + CCCLXXXIII. A M. Charles Jacque. 7 janvier. + CCCLXXXIV. A M. Charles-Edmond. 16 février. + CCCLXXXV. A M Edouard Charlon. 14 février. + CCCLXXXVI. A madame Augustine de Bertholdi. 14 février. + CCCLXXXVII. A Maurice Sand. 24 février. +CCCLXXXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 27 février. + CCCLXXXIX. A M. Eugène Lambert. mars. + CCCXC. A M. Jules Néraud. 14 avril. + CCCXCI. A M Ernest Périgois. 9 mai. + CCCXCII. A S.M. le prince Napoléon (Jérôme). 12 juillet. + CCCXCIII. A M.***. 3 juillet. + CCCXCIV. A madame Arnould-Plessy. 20 Aout. + CCCXCV. A la même. 4 septembre. + CCCXCVII. A M. Jules Janin. 1er octobre. + CCCXCVIII. A madame Arnould-Plessy. 21 novembre. + CCCXCVIX. A M. Alexandre Dumas fils. 26 novembre. + +1856 + + CD. A M. Paul de Saint-Victor. 9 janvier. + CDI. Au même. 9 avril. + CDII. A madame Augustine de Bertholdi. 13 avril. + CDIII. A madame Arnould-Plessy. 1er mai. + CDIV. A M. Charles Poney. 23 juillet. + CDV. A M. Charles Duvernet. novembre. + CDVI. A M. Ernest Périgois. 20 décembre. + +1857 + + CDVII. A M. Adolphe Joanne. 29 février. + CDVIII. A M. Calamatta. 6 avril. + CDIX. A M. Victor Borie. 16 avril. + CDX. A M. Charles-Edmond. 13 juin. + CDXI. A M.***. juillet. + CDXII. A M. Charles Poncy. 15 août. + CDXIII. A M. Paul de Saint-Victor. 18 août. + CDXIV. A S. M. l'impératrice Eugénie. 6 octobre. + CDXV. A la même. 30 octobre. + CDXVI. A M. Charles-Edmond. 29 novembre. + CDXVII. Au même. 8 décembre. + CDXVIII. A S. M. l'impératrice Eugénie. 9 décembre. + CDXIX. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). décembre. + +1858 + + CDXX. A M. Charles-Edmond. 9 janvier. + CDXXI. A Maurice Sand. 14 janvier. + CDXXII. Au même. 15 janvier. + CDXXIII. A M. Charles Duvernet. 16 janvier. + CDXXIV. A M. Charles-Edmond. 25 janvier. + CDXXV. Au même. 30 janvier. + CDXXVI. Au même. 18 février. + CDXXVII. A M. Paul de Saint-Victor. 3 mars. + CDXXVIII. A. S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 12 mars. + CDXXIX. Au même. 25 mars. + CDXXX. A M. Ernest Périgois. 17 avril. + CDXXXI. Au même. 23 avril. + CDXXXII. Au même. 30 mai. + CDXXXIII. A. mademoiselle Leroyer de Chantepie. 5 juin. + CDXXXIV. A Maurice Sand. 10 juin. + CDXXXV. A M. Charles Poncy. 19 juin. + CDXXXVI. A M. Ferri-Pisani. 28 juin. + CDXXXVII. A M. Frédéric Villot. 4 septembre. + CDXXXVIII. Au même. 12 septembre. + CDXXXIX. A M. Victor Borie. 13 octobre. + CDXL. A M. Ferri-Pisani. 21 octobre. + CDXLI. A M. Édourd Charton. 20 novembre. + CDXLII. A madame Arnould-Plessy. 9 décembre. + CDXLIII. A M. Charles Poncy. 17 décembre. + CDXLIV. Au même. 28 décembre. + CDXLV. A madame Arnouîd-Plessy. 29 décembre. + +1859 + + CDXLVI. A M. Octave Feuillet. 19 février. + CDXLVII. Au même. 27 février. + CDXLVIII. A M. Ludre Gabillaud. 29 février. + CDXLIX. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 25 août. + CDL. A M. Alexandre Dumas fils. 7 décembre. + CDII. A.M. Charles-Edmond. 18 décembre. + CDLII. A M. Desplanches. 26 décembre. + +1860 + + CDLIII. A M. Charles Duvernet. 7 janvier. + CDLIV. A Maurice Sand. 8 février. + CDLV. A M. Charles-Edmond. 11 février. + CDLVI. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 12 février. + CDLVII. A Maurice Sand. 16 mai. + CDLVIII. A M. Charles-Edmond. 26 mai. + CDLIX. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 27 juin. + CDLX. A M. Jules Boucoiran. 31 juillet. + CDLXI. A madame Pauline Villot. novembre. + CDLXII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 9 décembre. + CDLXIII. A M. Alexandre Dumas fils. 11 décembre. + CDLXIV. A M. Charles Poncy. 20 décembre. + CDLXV. A M. Ernest Périgois. 25 décembre. + CDLXVI. A mademoiselle Nancy Fleury. 27 décembre. + +1861 + + CDLXVII. A M. et madame Ernest Périgois. 20 janvier. + CDLXVIII. A M. Charles Duvernet. 14 février. + CDLXIX. A. M. et madame Ernest Périgois. 20 février. + CDLXX. A M Charles Duvernet. 24 février. + CDLXXI. A M. Jules Boucoiran. 25 février. + CDLXXII. A M. Charles Duvernet. 15 mars. + CDLXXIII. A madame Pauline Villot. 11 mai. + CDLXXIV. A la même. 19 avril. + CDLXXV. A M. Charles Poncy. 24 avril. + CDLXXVI. A madame Pauline Villot. 11 mai. + CDLXXVII. A Maurice Sand. 15 mai. + CDLXXVIII. Au même. 22 mai. + CDLXXIX. A M. Charles Poncy. 5 juin. + CDLXXX. A Maurice Sand. 8 juin. + CDLXXXI. A M. Alexandre Dumas fils. 8 juin. + CDLXXXII. A madame Pauline Villot. 11 juin. + CDLXXXIII. A M. Victor Borie. 20 juin. + CDLXXXIV. A M. Charles Poncy. 30 juin. + CDLXXXV. A M. Victor Borie. 2 juillet. + CDLXXXVI. A M. Armand Barbes. 14 juillet. + CDLXXXVII. A Maurice Sand. 27 juillet. + CDLXXXVIII. A M. Adolphe Joanne. 6 août. + CDLXXXIX. A Maurice Sand. 11 août. + CDXC. A. madame Pauline Villot. 11 août. + CDXCI. A M. Alexandre Dumas fils. 11 août. + CDXCII. A Maurice Sand. 1er septembre. + CDXCIII. A M. Victor Borie. 8 septembre. + CDXCIV. A Maurice Sand. 22 septembre. + CDXCV. A M. Armand Barbes. 4 octobre. + CDXCVI. A madame Pauline Villot. 10 octobre. + CDXCVII. A Maurice Sand. 10 octobre. + CDXCVIII. A M. Charles Poney. 20 octobre. + CDXCIX. A M. Alexandre Dumas fils. 7 novembre. + D. Au même. 20 novembre. + DI. A M. Armand Barbes. 1st décembre. + DII. A M. Charles Duvernet. 7 décembre. + DIII. A M. Charles Poncy. 28 décembre. + +1862 + + DIV. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 7 janvier. + DV. A M. Armand Barbes. 8 janvier. + DVI. A madame Pauline Villot. 22 février. + DIII. A M. Charles Duvernet. 24 février. + DVIII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 25 février. + DIX. Au même. 26 février. + DX. A Madame Pauline Villot. 27 février. + DXI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 5 mars. + DXII. A M. Alexandre Dumas fils. 10 mars. + DXIII. A mademoiselle Lina Calamatla. 31 mars. + DXIV. A M. Marjollay. 6 avril. + DXV. A M. Armand Barbès. 3 mai. + DXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 11 mai. + DXVII. A madame d'Agoult. 7 juin. + DXVIII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 26 juillet. + DXIX. A mademoiselle Nancy Fleury. 7 août. + DXX. A madame d'Agoult. 23 octobre. + DXXI. A S-A. le prince Napoléon (Jérôme). 14 décembre. + +1863 + + DXXII. A M. Edouard Cadol. 29 janvier. + DXXIII. A M. Gustave Flaubert. 2 février. + DXXIV. A M. Edouard Cadol. 6 février. + DXXV. Au même. 7 février. + DXXVI. A M.***. 26 février. + DXXVII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 22 mars. + DXXVIII. A M. Edmond About. mars. + DXXIX. A M.***. avril. + DXXX. A M. Alexandre Dumas fils. 14 juillet. + DXXXI. A M. Leblois. 3 août. + DXXXII. A M. Joseph Dossauer. 15 août. + DXXXIII. A M. Alexandre Dumas fils. 26 août. + DXXXIV. A M. Charles Poncy. 27 août. + DXXXV. A M. Alexandre Dumas fils. 1st octobre. + DXXXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 19 novembre. + DXXXVII. Au même. 24 novembre. + DXXXVIII. A M. Auguste Vacquerie. 23 décembre. + DXXXIX. A M. Emile Augier. 25 décembre. + DXL. A M. Charles Poncy. 28 décembre. + DXLI. A M. Eugène Clerh. 31 décembre. + + +FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIÈME + + + + + +End of Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876, TOME 4 *** + +***** This file should be named 13875-8.txt or 13875-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/7/13875/ + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr., + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13875-8.zip b/old/13875-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cff0c98 --- /dev/null +++ b/old/13875-8.zip diff --git a/old/13875.txt b/old/13875.txt new file mode 100644 index 0000000..2012ce3 --- /dev/null +++ b/old/13875.txt @@ -0,0 +1,10627 @@ +Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Correspondance, 1812-1876, Tome 4 + +Author: George Sand + +Release Date: October 29, 2004 [EBook #13875] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876, TOME 4 *** + + + + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr., + + + + + + +GEORGE SAND + + +CORRESPONDANCE + +1812-1876 + +IV + +PARIS + +CALMANN LEVY, +EDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES +3, RUE AUBER, 3 + +1883 + + + + + +CCCLXX + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE + + Nohant, 3 janvier 1854. + +Ma chere mignonne, je recois ta lettre de nouvel an; j'etais bien sure +que tu penserais a moi, et je t'embrasse mille fois, en te souhaitant +aussi tous les biens de ce monde, les vrais: le bonheur domestique, les +bons amis, et un peu d'aisance en travaillant. Je vois que, pour le +moment, tu vis comme une reine, au milieu des gateries d'une excellente +et charmante famille. Je te vois courant en traineau, emmaillotee +de fourrures princieres et croyant rever. Je vois aussi M. George +ecarquillant les yeux devant son arbre de Noel. Je te dirai que cette +fete, perdue en France, s'est conservee a la Chatre; ce qui prouve +encore une fois que le Berry est la croute aux traditions. Nini, qui est +avec moi depuis mon retour de Paris, a ete invitee a passer les fetes de +Noel chez Angele, qui a un joli garcon du meme age que Nini, un +George aussi, qu'elle a adopte pour son petit mari et dont elle est +positivement folle. Elle a donc vu l'arbre merveilleux et elle ne tarit +pas sur ce chapitre. + +Oui, j'avais recu ta lettre a Paris, ma chere fille, et mon retard a te +repondre est tout de ma faute: j'ai quitte Paris si enrhumee, que j'en +etais imbecile. Arrivee ici, j'ai travaille, jardine et si bien rempli +mon temps, que, fatiguee le soir d'avoir ecrit ou pioche la terre toute +la journee, j'allais me coucher, remettant mes lettres au lendemain. + +Depuis que nous sommes litteralement enterres sous la neige,--on en a +rarement vu autant, dans ce pays-ci, que cette annee!--je me fatigue +encore davantage, pour combattre le froid, qui me rend ordinairement +malade, et dont je triomphe par une sante comme je ne l'ai jamais eue. +Plus de migraines, plus de douleurs, rien. Je dois cela a la fureur du +jardinage, que je poursuis jusque dans les temps impossibles. En ce +moment, je balaye la neige et je fais des forteresses avec Maurice; car +tu sauras que Maurice a eu la gentillesse de venir avec Solange, par le +temps le plus affreux, un ouragan, des tourbillons et du verglas, pour +passer le jour de l'an avec moi et faire cette veillee que tu connais, +ou l'on se saute _au cou_, sur le coup de minuit, en echangeant des +petits cadeaux. Ce jour heureux a ete cependant bien attriste par la +mort du pauvre Planet. + +Mes enfants sont encore avec moi pour quelques jours, et je pense +que Solange remmenera Nini, qui est devenue charmante, sauf quelques +caprices. Elle est si drole, qu'on la gate malgre soi. Nous avons bien +pense a toi, chere fille, en nous embrassant tous. Aussi suis-je chargee +de mille embrassades pour toi; mais je pense qu'on ne me laissera pas +fermer ma lettre sans te les offrir directement. Notre petit Lambert +n'est pas la, malheureusement, lui qui est le plus spirituel de la +societe. + +Bonsoir, mon enfant cheri. J'embrasse Georget sur ses grosses joues +roses et je le charge d'embrasser pour moi les beaux enfants de +Marie[1]. + +Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sure qu'on t'aime ici de +loin comme de pres. + + [1] Belle-soeur de madame de Bertholdi. + + + + +CCCLXXI + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 16 janvier 1854 + +Mon cher gros, + +Je sais que Solange t'avait ecrit une lettre de folies au jour de l'an. +Si je ne m'en suis pas melee, c'est qu'en depit de l'arrivee et de la +presence de mes enfants, j'avais le coeur triste. Nous avons perdu, +en effet, le meilleur de notre groupe d'amis; le plus devoue, le plus +genereux, le plus actif Berrichon qui ait existe, je crois. + +Je te remercie, mon cher vieux, de tes souhaits de nouvel an, je n'ai +pas besoin de te dire que je te souhaite aussi la meilleure destinee +possible en ce triste monde, ou nous ne sommes pas toujours sur des +roses et ou il faut courage, travail, patience et volonte; _resignation_ +surtout! car nous avons beau faire, quand la mort frappe sur ceux que +nous aimons, _la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles!_ + +Je n'ai pas de nouvelles de l'affaire du pauvre Defressine[1]. Demande a +M. Bixio si le prince s'en occupe et s'il y peut quelque chose. + +Tu nous avais promis, de par ta science agricole et economique, que le +ble n'augmenterait pas. Il augmente affreusement et il y a beaucoup de +misere ici. Heureusement, le froid n'a pas persiste; car nous etions +au bout de nos fagots, et les pauvres faisaient triste mine. Le bois +augmente toujours et, qui pis est, il est rare. Nous sommes obliges d'en +abattre pour nous chauffer et de le bruler vert. + +Voyons, je m'imaginais, que, depuis que tu faisais dans un journal +savant, nous n'allions plus manger que des ananas et des oranges; que le +vin allait pousser sur les tuiles des toits et le pain tout cuit dans +les champs. Je vois bien que tu es un gros paresseux et que tu laisses +tout aller a la diable. + +Aucante, que j'attendais hier pour mettre sa lettre dans la mienne, me +dit ce soir qu'il t'a repondu au sujet des livres: ainsi je n'ai plus a +te parler que de tes chutes, qui me paraissent trop multipliees, et je +commence a craindre une demolition. Tache donc de faire vite fortune, +afin d'aller toujours en voiture, et surtout de venir nous voir. + +Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures +par jour, avec Nini a cote de moi, piochant et brouettant aussi. +Cela m'abrutit beaucoup, et la preuve, c'est que, tout en bechant et +ratissant, je me mets a faire des vers. Les premiers que je livrerai a +la publicite me sont venus a propos de ce pauvre cher Planet, et je les +ai faits tout en bechant et en pleurant. Je ne les fais imprimer que +dans le journal d'Arnaud[2], n'ayant plus _l'Eclaireur_, helas! et j'en +interdis la reproduction; car je ne me pique pas de savoir faire de bons +vers, et je ne voudrais pas, a propos d'une tristesse serieuse et vraie, +servir d'aliment a une discussion litteraire. Je les ai faits pour moi +d'abord, et puis je me suis dit que, la police ayant interdit aux amis +du cher mort de prononcer un mot d'eloge prive sur sa tombe, une petite +poesie ou il n'y a pas la moindre allusion politique remplacerait, +autant que possible, l'hommage du coeur qu'il n'a pas ete permis de lui +decerner. + +Je t'enverrai cela, tu le donneras a ceux de ses plus proches amis que +tu connais, en les prevenant bien que cela n'a pas la pretention d'etre +autre chose qu'un _ex-voto_. Bonsoir, mon cher vieux; ecris-nous +souvent. Nous t'embrassons de coeur. + + [1] Deporte a Lambessa apres le coup d'Etat de 1851. + [2] Le directeur de l'_Echo de l'Indre_. + + + + +CCCLXXII + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 31 janvier 1854. + +Cher enfant, + +Tu m'en ecris bien court! J'espere que tu te portes bien et que tu +t'amuses, et tu sais, au reste, que j'aime mieux trois lignes que rien. + +Moi, je ne te dis pas grand'chose non plus, parce que je ne fais rien +que tu ne saches par coeur, et que ma vie est si uniforme, si semblable +tous les jours a la veille, que tu peux te dire, a toutes les heures, ce +qui se passe a Nohant, et de quoi je m'occupe. + +Mon Trianon devient colossal et _Teverino_[1] a pris cinq actes. Je +remets au net et j'avance. Je me porte bien, sauf un peu d'excitation de +nerfs qui m'empeche de m'endormir bien. + +Nous avons ete voir la comedie bourgeoise pour les pauvres, a la Chatre. +C'est trop mauvais. Duvernet et Eugenie sont directeurs de cette troupe. +Ca ne leur fait pas honneur. + +Il pleut depuis deux jours; jusque-la, il a fait beau et chaud le jour, +froid la nuit, ce qui constitue un hiver excellent. Le jardinier a +plante, dans un carre du jardin, un verger magnifique. Patureau est +revenu planter sa vigne, qui sera aussi un modele de vigne. Il y a +emulation. Nini dit toutes les betises du monde et se porte comme un +charme. + +Nous avons une tradition pour toi. Quand on veut avoir un bon chien de +garde, _on le pile_. Connais-tu ca? Voici comme on procede: + +Auguste le charpentier, qui est sorcier et pileux de chiens, s'est +rendu, par une nuit noire, chez Millochau, a la priere de ce dernier, +pour piler son chien. La nuit etait si noire, qu'Auguste passa a quatre +pattes sur le pont pour ne pas se noyer, dit-il; mais cela faisait +peut-etre bien partie de la conjuration, il ne l'avoue pas. Le chien +avait trois ou quatre jours. Il ne faut pas qu'il ait vu clair quand on +le soumet a l'operation, on le met dans un mortier et on le pile avec un +pilon. Auguste dit qu'on ne lui fait pas grand mal; mais je crois bien +qu'il le broie et que, par son art, il le ressuscite. Tout en le pilant, +il lui dit trois fois cette formule: + + Mon bon chien, je te pile. + Tu ne connaitras ni voisin ni voisine. + Hormis moi qui te pile." + +Je continue l'histoire du chien a Millochau. Ledit chien devint si +mechant, c'est-a-dire si _bon_, qu'il devorait betes et gens. Excepte +Auguste, il ne connaissait personne; mais, comme il allait etrangler les +moutons jusque dans la bergerie, on fut oblige de le tuer. Il parait +qu'Auguste l'avait pile un peu plus qu'il ne fallait. + +Je t'envoie une lettre pour Dumas. Tache qu'il la recoive en personne, +car je crains pour les cinquante francs que je lui ai adresses[2]. Il y +a un desordre affreux, je crois, dans son administration. + +Je vois que _Mauprat_ finit sa carriere au moment ou ton theatre de +marionnettes commence la sienne. Nous serons arrives, je crois, a +soixante representations. C'est un succes honorable et voila tout. Dis +donc a Vaez[3] de m'ecrire ce qui est advenu de M. de Pleumartin[4]. +Un avoue du nom de Pleumartin, habitant le Poitou, a reclame contre la +piece et le roman. Je l'ai adresse a Vaez et je n'en ai plus entendu +parler. + +Bonsoir, mon vieux. Je te _bige_. + + [1] Piece jouee au Gymnase, en 1854, sous le titre de _Flaminio_. + [2] Sans doute pour quelqu'une des souscriptions ouvertes par le + journal _le Mousquetaire_. + [3] Directeur de l'Odeon. + [4] Homonyme d'un personnage dont il est question dans _Mauprat_. + + + + +CCCLXXIII + +AU MEME + + Nohant, 19 fevrier 1854. + +Mon cher enfant, + +Tu t'amuses, tu _bourines_ [1] dans le domaine des arts: c'est bien, +c'est le meilleur genre de plaisir et celui qui laisse quelque chose. +Pourtant n'y absorbe pas tout ton temps. Donne quelques heures de ta +journee a la peinture, que tu me parais bien negliger, puisque tu ne +m'en parles pas. Aie des amis et rassemble-les autour de toi pour la +recreation de l'esprit; mais ne leur laisse pas prendre toutes les +heures du jour, car il ne t'en resterait plus pour piocher avec un peu +de reflexion pour ton compte. + +La guerre va paralyser pendant quelque temps notre edition. Elle se vend +tres peu et celle de Hugo pas du tout. Hetzel s'en inquiete. Moi, je +crois que, ou l'on ne fera pas la guerre, ou bien, des qu'elle sera en +train, les affaires reprendront leur cours inevitable, comme il arrive +toujours apres une panique bourgeoise. Ne neglige donc pas tes dessins. +Voila encore une derniere livraison qui est bien rendue et dont les +compositions sont jolies excepte _le Centaure_[2], qui n'est pas manque, +mais dont tu aurais pu tirer quelque chose de plus jeune et de plus +poetique. Mais songe a apprendre _a peindre_ et fais des tableaux, +puisque tu es a Paris principalement pour y trouver toutes les +ressources et facilites qui te manquent ici. Je sais bien que les bruits +de guerre rendront les tableaux plus difficiles encore a placer que les +editions a quatre sous. Mais ce resserrement des depenses de luxe, et la +constipation generale n'ont jamais de duree, et, quand on a de l'ouvrage +fait, il n'est pas a faire le jour ou l'occasion arrive d'en tirer +profit. Enfin mets de l'equilibre dans ta vie. Je ne dis pas que tu en +manques, je n'en sais rien; je te dis cela pour le cas ou l'amusement +l'emporterait un peu trop sur l'utile. + +Tu vas donc devenir _auteur dramatique_? C'est pour le coup que le pere +Aulard te traitera _d'homme de lettres_ sur ton passeport. Je +desirerais que la nouvelle troupe de pantomime reussit: c'est si joli a +ressusciter! Si tu peux faire qu'il n'y ait pas qu'un seul role dans ces +sortes d'ouvrages, mais que tous les types soient habilles, costumes, +et passables comme talent, ce sera un grand progres, et Paul Legrand en +ressortira beaucoup mieux. J'aurais prefere que tu lui fisses _le Noir +et le Blanc_. Si je ne me trompe pas, c'est la que le Pierrot avait +quelque chose de dramatique, que tu as assez bien rendu. Le talent de +Legrand est le drame. Dans le comique, il est tres bouffon, mais peu +distingue, et, pour faire oublier Deburau pere, pour ecraser le fils, +qui sans avoir grand talent, a de la distinction dans l'aspect, il +faudrait deployer les qualites que ne cherchait pas le pere et que +n'aura jamais le fils; ces qualites saisissantes, touchantes et +effrayantes que la pantomime bouffonne ne donne pas souvent, mais qu'il +faudrait trouver, tout en restant dans le cadre burlesque. Legrand a ces +qualites-la a un tres haut degre. Si on les utilise, on aura du succes +avec lui, et il aura, lui, une grande vogue. + +Si tu veux que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de +costumes, dis-le nous. Mais vite, car _le printemps s'avance_, malgre la +neige et la glace qui jouissent de leur reste, et j'espere bien que le +beau temps te ramenera au bercail, bien vide sans toi. + +Je me demande comment vous avez pu arranger votre theatre, plus petit +que celui d'ici, pour etre vu de tant de spectateurs. Il est vrai que +ton atelier est en longueur. + +Je vas tout a fait bien, sans cependant pouvoir rouler ma tete entre mes +epaules comme celle d'Arlequin. C'est un exercice qui m'est bien defendu +pour quelque temps encore, et je n'ose pas me remettre a jardiner avant +qu'il fasse beau. Ce manque de mouvement m'ecoeure un peu. Mais je +travaille. J'ai repris ma piece d'un bout a l'autre, et j'ai bon espoir. + +Bonsoir, mon cher Bouli; je te _bige_ mille fois, Nini aussi. Je ne +t'ai pas dit que le jardinier etait parti pour cause de querelles et +d'insociabilite!... + + [1] _Bouriner_, perdre son temps en ayant l'air de s'occuper. + [2] Composition destinee a illustrer une edition du _Centaure_ de + Maurice de Guerin, publiee par George Sand, avec une etude sur + cette oeuvre. + + + + +CCCLXXIV + +AU MEME + + Nohant, 11 mars 1854. + +Ta lettre m'a fait grand plaisir, mon petit vieux chat. Ne t'inquiete +pas de mes _bobos_: je me fais plaindre, parce que je suis comme une ame +en peine quand je ne peux pas bien travailler. + +J'acheve ma grande piece en cinq actes pour la seconde fois. La premiere +version ne m'avait pas satisfaite; c'est fini: je vais aviser a autre +chose. Je ne donnerai pas dans le _micmac_ des arrangements de _Nello_ +en mousquetaire, c'est insense. Dumas m'en a ecrit lui-meme, je lui +reponds. + +Si les bourgeons t'amenent, ce sera bientot, Dieu merci! car les voila +qui poussent. Il fait une chaleur ecrasante dans le jour. Nous avons ete +hier, Solange, Nini et moi, dans le ravin du Magnier, tout le long du +petit ruisseau. Nous etions en sueur comme en plein ete. Bonsoir, mon +enfant; je te _bige_ mille fois. + + + + +CCCLXXV + +A M. ARMAND BARBES, A BELLE-ISLE EN MER + + Nohant, 3 juin 1854. + +Dans l'impossibilite de s'ecrire a coeur ouvert, de se parler des choses +de la vie et de la famille, on peut au moins s'envoyer un mot de +temps en temps, et celui-ci est pour vous dire que mon affection est +inalterable, comme ma muette preoccupation incessante et fidele. + +J'ai de vos nouvelles de plusieurs cotes, je sais que votre ame est +inebranlable et votre coeur toujours calme et genereux. Je pense a vous +quand je pense a Dieu, qui vous aime, c'est vous dire que j'y pense +souvent. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXXVI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS[1] + + Nohant, 16 juillet 1854. + +Mon cher prince, + +Vous m'avez dit de vous ecrire, je n'ose pas trop, vous devez avoir si +peu le temps de lire! Mais voila deux lignes pour vous dire que je vous +aime toujours et que je pense a vous plus que vous ne pouvez penser a +moi. C'est tout simple, vous agissez et nous regardons. Vous etes dans +la fievre de la vie, et nous sommes dans le recueillement de l'attente. + +On m'ecrit de Belle-Isle, et vous devinez bien qui: "On m'accuse de +chauvinisme, parce que je fais des voeux pour que nos petits soldats +entrent a Moscou et a Petersbourg, et pour la mission que notre cher +pays est toujours charge de remplir dans le monde." + +Il y a la, dans les fers, une ame de heros qui prie comme moi tout +naivement, et avec qui je suis fiere d'etre d'accord. + +Mais nous sommes malheureux comme les pierres, de ne rien savoir que +par des journaux auxquels on ne peut se fier, et d'attendre souvent si +longtemps des nouvelles contradictoires. Quoi qu'il arrive, je ne peux +pas ne pas esperer. Je ne peux pas me persuader que les Russes nous +battront jamais. Ni vous non plus, n'est-ce pas? + +Mon fils me dit tous les jours que, si je n'etais pas une mere si +_bete_, il aurait demande a vous suivre. Mais, moi, je n'ai que ce +fils-la, et comment ferais-je pour m'en passer? + +Vous savez que nous avons un ete abominable et que, si les pluies ne +cessent pas, nous aurons la famine! Ah! nous voila sautant sur des +cordes bien tendues! + +C'est vous autres qui en tenez le bout, la-bas. Quant a l'issue que vous +souhaitez, la resurrection de la Pologne et de toutes les victimes dont +on ne parait pas s'occuper, elle viendra peut-etre fatalement. Dieu est +grand et Mahomet n'est pas son seul prophete. + +Mais voila plus de deux lignes. Pardon et adieu, chere Altesse +imperiale, toujours citoyen quand meme et plus que jamais, puisque vous +voila soldat de la France. Comme tel, recevez tous les respects qui vous +sont dus, sans prejudice de toute l'affection que je vous conserve pour +vous-meme. + +GEORGE SAND. + + [1] Recue au camp de Jeffalik, pres Varna, le 5 aout 1854. + + + + +CCCLXXVII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 16 juillet 1854. + +Ne soyez pas inquiet de moi, mon cher enfant. Je me porte assez bien, +je travaille, je recois plusieurs amis; c'est l'epoque ou la maison +se remplit. Je ravale d'un air gai de lourds chagrins qui me viennent +toujours d'ou vous savez. On m'a repris ma petite-fille qui faisait +toute ma joie. Et encore, si c'etait pour son bien! Mais les montagnes +de douleurs qui noircissent ce cote de mon horizon seraient trop hautes, +trop tristes a vous montrer. Et puis je n'en ai pas le courage, et plus +je vois que je n'y peux rien, plus j'en souffre, plus j'ai besoin d'y +penser sans rien dire. + +Autour de moi, on est heureux, c'est tout ce que je demande pour me +reconcilier avec la vie; et j'ai du travail, c'est tout ce qu'on peut +demander aux hommes pour accepter un lien avec leur societe maudite et +infortunee. + +Je n'ai rien recu de vous, mon enfant; si vous m'avez fait un envoi, +il s'est egare. Cela arrive souvent de Toulon a Nohant. Envoyez donc +toujours dans une lettre et ne vous inquietez pas du port. J'en paye +tant pour des envois qui m'embetent, que je suis dedommagee quand je +paye ce qui me plait et m'interesse. + +Oui, oui, sauvez-vous a la campagne si le cholera vous menace. Quand +meme il ne devrait pas vous atteindre, du moment qu'il vous effraye, +ce ne serait pas vivre que de vouloir le braver: et donnez-moi de vos +nouvelles souvent, quelque paresseuse que je sois a vous ecrire. + +Si vous n'etiez pas si loin et si le voyage n'etait pas si cher, je vous +dirais: "Venez a Nohant." Mais, en outre, il y fait un temps qui vous +desespererait tout a fait; car il nous desespere un peu, nous autres +qui sommes moins difficiles. Depuis deux mois, nous n'avons pas eu deux +jours de soleil, et la terre est si trempee de pluie, qu'on ne peut pas +sortir des chemins. Cela gene bien Maurice, qui avait repris fureur +a l'entomologie; et cela nous menace de la famine, si ca continue. +Jusqu'ici, nos moissons n'ont pas encore trop souffert, mais il est +temps que ca finisse. Elles commencent a courber trop la tete; et, si +une fois elles se couchent dans la boue, une derniere averse perdra +tout. Le revenu de Nohant est si peu de chose, que la perte de nos bles +ne serait pas un echec irreparable; mais, si le desastre est general, +comme tout se tient, les arts seront aussi infructueux que la terre, et +je ne sais pas avec quoi nous donnerons a manger aux gens qui mourront +de faim. Decidement, le ciel est fache et le soleil ne veut plus de nous +sur ce coin de l'univers. + +Vous m'avez envoye des vers d'un de vos amis pour lesquels je ne peux +pas etre aussi indulgente que vous. Il m'en a envoye aussi de son cote, +et je n'ai pas repondu. Que voulez-vous! je ne sais pas mentir: je +trouve cela affreusement maniere, sous une affectation de fausse +simplicite, et si decousu, si jete au hasard de la fourchette, que c'est +incomprehensible. Pourquoi d'ailleurs m'envoyer cela? Je n'y peux rien. + +Pourtant, il me peine de chagriner un de vos amis, et, comme je ne suis +pas forcee de le desesperer par ma franchise, j'aime mieux me taire. +Arrangez-vous pour lui dire que je suis si occupee, que je recois tant +de vers, tant de prose... C'est la verite. Cela arrive tous les jours, +comme des avalanches, de tous les coins du monde; et il y a si peu +de choses lisibles pour mes pauvres yeux, calligraphiquement et +intellectuellement parlant! Pour m'achever, votre ami ecrit comme pour +un myope, et je suis presbyte. + +Faites des vers, vous, a la bonne heure. Je ne peux pas aimer ceux de +tout le monde, et c'est un peu votre faute. + +Bonsoir, mon cher enfant. Embrassez pour moi Desiree et Solange, comme +je vous embrasse, de tout mon coeur maternel. + + + + +CCCLXXVIII + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 31 juillet 1854. + +Mon pauvre gros, + +Es-tu de retour de ton triste voyage? As-tu de meilleures esperances +pour ton pauvre vieux pere? As-tu rapporte un peu de tranquillite, ou +encore plus de chagrin? Ta sante est-elle moins detraquee apres tout +cela? + +Ta lettre nous a bien attristes et nous te le disons tous, comme nous +faisons des voeux tous pour toi, et pour une existence moins accablee et +moins eprouvee. Il ne faut pourtant pas voir en noir comme tu fais. +Le depart des chers vieux parents, qui vont, comme tu dis, au repos +eternel, est une loi de la nature; et, quant a toi qui es jeune et qui +as le devoir d'etre courageux, tu n'as pas le droit de desesperer de +Dieu et des hommes. Pense que tu as des amis, mon cher vieux, et qu'un +temps viendra ou, plus libre et mieux portant, tu seras content de les +retrouver et de te retrouver toi-meme en possession d'une vie plus +heureuse. + +Nous avons bien du regret de ne t'avoir pas pu arreter un moment dans ta +route. Ecris-nous; nous sommes impatients tous d'avoir de tes nouvelles. + +G. SAND. + + + + +CCCLXXIX + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 11 aout 1854, + +Mon cher enfant, je vous remercie de m'ecrire, et je vous ecris aussi, +bien que ce ne soit qu'un mot, pour que vous ne soyez pas inquiet +de nous: Nous avons aussi le voisinage du cholera. Il sevit assez +serieusement a Chateauroux. Peut-etre ne viendra-t-il pas jusqu'ici. Il +ne faudrait pourtant pas trop s'y fier; mais je n'en suis pas frappee +et effrayee comme vous l'etes, et permettez-moi de vous dire qu'il faut +combattre un peu cette preoccupation qui pourrait etre nuisible, si +vous etiez atteint meme d'un leger mal. Tant d'autres dangers roulent +incessamment sur nos tetes, qu'un de plus ne devrait pas assumer sur lui +nos angoisses. Je suis bien d'avis qu'il faut s'y soustraire autant +que possible et reculer devant le peril qui se particularise, a cause +surtout de ceux que nous aimons. Mais, quand on a fait ce qu'on peut +et ce qu'on doit, il faut attendre la destinee avec calme. Quand le +tonnerre gronde, on fait bien de ne pas se mettre sous les grands +arbres. Mais, une fois en plein champ, il faut se dire qu'on a toutes +les chances, sauf une, pour qu'il ne vous atteigne pas. Vous me direz +que cette chance, grande comme la main, est aussi importante dans le +domaine de l'inconnu, du hasard, que la surface entiere du globe. Eh +bien, alors, n'y pensons pas pour nous-memes, puisqu'un aerolithe peut +tout aussi bien tomber sur nous du fond d'un ciel pur. + +Ecrivez-moi et dites-moi quand meme vos idees noires, si vous ne pouvez +les surmonter. J'aime mieux cela que votre silence. Les journaux nous +disent que le fleau se retire de vous. Mais je ne crois pas absolument a +ce qui est imprime. + +Voila bien un autre cholera en Espagne! Encore une fois, la glace est +brisee; mais le peuple en sortira-t-il plus heureux? Avant un mois, +Espartero bombardera ces bonnes villes qui l'appellent comme un sauveur +et qui ont deja oublie ses bombes a peine refroidies! C'est partout +et toujours la meme histoire qui recommence, et c'est a degouter des +articles de foi, dans quelque sens qu'on les envisage. + +J'ai eu beaucoup de chagrin et d'inquietude pour ma fille, qui se +croyait fort malade et qui m'envoyait presque ses derniers adieux. Son +medecin m'ecrit qu'elle n'a presque rien et que je me tienne tranquille. + +J'embrasse Solange et Desiree. Mille tendresses d'ici, toujours. + + + + +CCCLXXX + +A M. ARMAND BARBES, A BELLE-ISLE EN MER + + Nohant, le 5 octobre 1854. + +Dieu soit beni pour avoir envoye au dictateur cette bonne pensee, cette +pensee de justice; car toute pensee de cette nature emane de la volonte +de Dieu? Votre lettre, votre fragment de lettre cite dans les journaux +est une pensee divine aussi; car Dieu veut qu'en depit des erreurs de +point de vue et des haines de parti, et de tous, les griefs fondes ou +non, nous aimions la patrie. Comment n'aimerions-nous pas la notre, +qui represente, a travers toutes les vicissitudes, les idees les plus +avancees, de l'univers? Ou est donc, _ailleurs_, le maitre absolu qui +sentirait qu'un patriotisme heroique, inebranlable, dans le sein d'un +homme enchaine, est une raison plus forte que la raison d'Etat? Il faut +gouverner des Francais pour avoir cette lueur, de verite, au milieu de +l'enivrement du pouvoir. + +Acceptez, quoi qu'on vous dise; car il est des gens qui vous crieront +de refuser, j'en suis sure. Vous serez force, d'ailleurs! La prison ne +reprend pas les victimes volontaires. Mais va-t-on vous conseiller +de quitter la France? Non, ne le faites pas. Vous etes libre sans +conditions, cela est dit officiellement. Je ne pense pas qu'il y ait une +porte de derriere pour vous exiler apres cette parole? + +Restez donc en France, si les pouvoirs de second ordre ne vous chassent +pas. Ils ne l'oseront pas, j'espere. + +Restez avec nous; on s'amoindrit a l'etranger, on voit faux, on +s'aigrit; on arrive, par nostalgie, a maudire la patrie ingrate, et, +par la, on devient ingrat soi-meme. Venez a nous qui avons soif de vous +voir; rappelez-vous ce reve doux et dechirant que je faisais encore, +pendant que vous etiez en jugement a Bourges: je vous appelais a Nohant, +je voulais vous y garder longtemps, refaire votre sante ebranlee, et +vous demander de me donner, a moi, cette sante morale qui ne vous a +jamais abandonne. Venez, venez! dans huit ou dix jours, je serai a Paris +pour une quinzaine, et je veux, de la, vous ramener a Nohant. Je vous y +verrai, n'est-ce pas, tout de suite, a Paris? Ecrivez-moi un mot, que je +sache ou vous etes. Moi, je demeure rue Racine, 3, pres l'Odeon. + +Il y aura des miserables, peut-etre, qui diront que vous avez fait +agir pour obtenir votre liberte. Oui, il y a, en tout temps, des +calomniateurs, des laches qui haissent par instinct la candeur et la +vertu. J'espere que vous n'allez pas vous occuper de cette fange. Moi, +je me tiens sur la breche pour cracher dessus; j'ai une lettre, une +derniere lettre de vous, ou vous me dites ce qu'il y a dans celle que +l'empereur a lue. Je l'ai baisee avec respect, cette lettre qui +me confirmait dans mon sentiment intime et profond de la patrie. +Gardons-le, ce sentiment; defendons-le contre la hideuse joie d'une +_partie_ de notre _parti_. Rappelons-nous que l'on a tue la Republique +en disant: "_Tout!_ les Cosaques meme, plutot que le socialisme!" +Affrontons avec courage ceux qui disent aujourd'hui: "_Tout!_ les +Cosaques memes, plutot que l'Empire." Et, si l'on nous dit que nous +trahissons notre foi, tenez, rions-en, il n'y a pas autre chose a +faire!--Mais, si vous ne pouvez pas en rire, vous dont le noble coeur a +tant saigne, acceptez ceci comme un martyre de plus. Dieu vous rendra un +jour la justice que vous refusent les hommes. + +J'attends avec impatience un mot de vous; si vous aviez vu comme Maurice +etait rayonnant en m'apportant cette nouvelle, ce matin, a mon reveil! +Quelle joie dans la maison, meme pour ceux qui ne vous connaissent pas! + +Si vous n'avez pas le temps d'ecrire, faites-moi donner avis de ce que +vous faites, par quelque ami. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXXXI + +AU MEME + + Paris, 28 octobre 1854 + +Mon ami, + +Vous vous calomniez quand vous dites: "J'ai agi dans un moment de +surprise, en songeant plutot a mes interets propres qu'a ceux de la +cause." + +Non, ce n'est pas comme cela: vous avez cru sacrifier encore une fois +votre vie et votre repos a l'interet moral de la cause. Moi, j'aurais +eu, _j'avais_ une autre appreciation de cet interet. Votre action n'en +est pas moins pure et moins belle. Mais laissez-moi vous dire mon +sentiment. Il y a les belles actions, et les bonnes actions. La charite +peut faire taire l'honneur meme. Je ne dis pas le veritable honneur, +celui qu'on garde intact et serein au fond de la conscience, mais +l'honneur visible et brillant, l'honneur a l'etat d'oeuvre d'art et de +gloire historique. Cet honneur-la, de meme que celui du coeur, s'est +empare de votre existence. Vous etes deja passe a l'etat de figure +historique et vous representez, de nos jours, le type du _heros_, perdu +dans notre triste societe. + +Laissez-moi pourtant defendre la charite, cette vertu toute religieuse, +toute interieure, toute secrete peut-etre, dont l'histoire ne parlera +pas et qu'elle pourra meme meconnaitre absolument. Eh bien, selon moi, +la charite vous criait: "Restez, taisez-vous! acceptez cette grace; +votre fierte chevaleresque rive les fers et les verrous des cachots. +Elle condamne a l'exil eternel les proscrits de Decembre, a la mendicite +ou a la misere dont on meurt, sans se plaindre, des familles entieres, +des familles nombreuses." + +Ah! vous avez vecu dans votre force et dans votre saintete! vous n'avez +pas vu pleurer les femmes et les enfants? + +Dans ce cruel parti dont nous sommes, on blame, on fletrit les peres de +famille qui demandent a revenir gagner le pain de leurs enfants, cela +est odieux. J'en ai vu rentrer, de ces malheureux, qui ont mieux aime +jurer de ne jamais s'occuper de politique sous l'Empire que d'abandonner +leurs fils a la honte de la mendicite et leurs filles a celle de la +prostitution; car vous savez bien que le resultat de l'extreme detresse; +c'est la mort ou l'infamie. + +Ces farouches politiques! Ils exigeaient que tous leurs freres fussent +des saints! En avaient-ils le droit? Vous seul peut-etre aviez ce +droit-la! mais l'a-t-on jamais? je ne me suis pas senti l'avoir, moi; +j'ai fait _rentrer_ ou _sortir_ tant que j'ai pu: rentrer ceux que +l'exil eut tues, sortir ceux qui en restant eussent ete immoles. J'ai pu +bien peu; je ne sais pas si on me le reproche, si quelques rigoristes le +trouvent mauvais; ah! cela m'est bien egal! Je ne meprise pas les hommes +qui ne sont pas des heros et des saints. Il me faudrait mepriser trop +de gens, et moi-meme, dont les entrailles ne peuvent pas s'endurcir au +spectacle de la souffrance. + +Et puis, je ne suis pas bien sure que ceux qui ont sacrifie leur +activite, leur carriere, leur avenir politique, leur reputation meme, +n'aient pas ete, en certaines circonstances, les vrais saints et les +vrais martyrs. L'intolerance et le soupcon, l'orgueil et le mepris, +voila de tristes chemins pour marcher vers le temple de la Fraternite! + +Et puis encore, je vous disais, je crois, que toute bonne pensee vient +de Dieu. S'il en envoie a nos adversaires, devons-nous y repondre par +le dedain? si nous le faisons, quand reviendront-elles, ces pensees de +justice et de reparation? Nous ne voulons pas que ce joug devienne moins +lourd. Nous sommes fiers, de la force de nos fronts, nous ne songeons +pas aux faibles qui succombent! + +Vous allez me trouver trop _femme_, je le sens bien. Mais je suis femme, +et je ne peux pas en rougir, devant vous surtout, qui avez tant de +tendresse et de piete dans le coeur. + +Maintenant, vais-je trop loin dans l'amour de l'abnegation, et, vous, +avez-vous ete trop loin dans l'amour de votre propre dignite? Que Dieu, +qui sait nos intentions pures, pardonne a celui de nous qui se trompe. +Dans un monde plus brillant et plus _libre_, comme ceux que nous promet +Jean Reynaud, nous verrons plus clair et nous agirons avec plus de +certitude. Le but pour nous dans ce purgatoire qu'il nous attribue, +c'est d'agir selon nos forces et nos croyances, de maniere a pouvoir +monter toujours. + +J'ai a cet egard une serenite d'esperance qui m'a toujours soutenue ou +consolee, et je vous donne rendez-vous avec confiance dans un +astre mieux eclaire, ou nous reparlerons-de ces petits evenements +d'aujourd'hui qui nous paraissent si grands. + +Nous reverrons-nous dans celui-ci? Je l'ignore. Mille choses disent oui, +mille autres choses disent non. Si nous avions pu causer a Nohant, je +vous aurais dit le livre que vous avez a faire et que vous ferez quand +meme, lorsqu'un peu de calme et de repos vous aura fait apparaitre dans +son ensemble et dans sa signification le resume de votre propre mission. + +Ce livre, j'y pensais le jour ou j'ai appris votre delivrance. Je vous +entendais me dire: "Je ne suis pas un ecrivain de metier, je ne suis pas +un assembleur de paroles." Et je vous repondais, dans mon reve: "Vous le +ferez a Nohant; je l'ecrirai sous votre dictee, et il remplira le monde +d'une grande pensee et d'une utile lecon." Il y a un point de vue plus +vaste et plus humain que l'etroite piete de Silvio Pellico. Et le notre, +nous eussions pu le dire sans etre condamnes ni poursuivis par aucun +gouvernement, tant nous eussions ete dans des verites superieures a +toute societe et a nous-memes. + +Vous ferez ce livre, je le repete. Vous le ferez autrement; je regrette +seulement de ne vous pas apporter la part d'inspiration qui nous fut +venue en commun. + +Adieu, mon ami; je n'ai pas le temps de vous en dire davantage +aujourd'hui. Je vis dans le mouvement du theatre en ce moment-ci. Il me +tarde de retourner a mon silence de Nohant. J'y serai dans peu de jours; +c'est la que vous pourrez toujours m'ecrire. Ne me laissez pas ignorer +ce que vous devenez. + +A vous. + +G. SAND. + + + + +CCCLXXXII + +AU MEME + + Nohant, 27 novembre 1854. + +Mon ami, + +Vous etes bon; oui, _bon!_ ce qui est etre grand plus que ceux qui ne +sont que grands. Je vous ai presque gronde, et vous me repondez, avec la +douceur d'un enfant, que j'ai eu raison. Il n'y a qu'une seule chose, +qu'un seul point, ou je puisse avoir la raison _absolue_ pour moi. C'est +quand je m'afflige et me desole de ne pas vous voir. Je ne vous ecris +pas aujourd'hui: mon Maurice vient d'etre non dangereusement, mais assez +cruellement malade. Il va bien; mais, moi, je suis lasse, lasse, et je +me trouve dans un arriere de travail effrayant. + +Ou que vous soyez, ecrivez-moi quelquefois. A present que vous etes un +peu plus a vous-meme qu'en prison, causons de loin; mais, au moins, +causons de temps en temps. + +Ou que vous soyez, apres avoir repris a la vie physique, dont vous devez +avoir besoin sans vous en rendre compte, lisez et ecrivez. Vous avez de +bonnes choses a nous dire, meme en dehors de ce vain monde des faits. +Votre ame a monte plus haut que les notres, et ces _romans_ que vous +avez faits, entre ciel et terre dans les reveries de la prison, vous +nous les devez. + +Adieu, pour cette nuit de fatigue. Je suis a vous de coeur et d'esprit. + +G. SAND. + +30 _novembre_. Emile, occupe pour Maurice d'une copie assez longue, ne +m'a remis que ce soir la lettre que j'attendais pour vous envoyer la +mienne. Je me vois donc quelques instants de calme pour vous redire que +je pense a vous souvent; oui, bien souvent! Dans toutes les emotions, +chagrin ou contentement, reflexion ou lecture, chaque fois que mon ame +travaille, languit ou s'eleve, je me compose un ciel, c'est-a-dire, +selon Jean Reynaud, une terre, un monde, ou j'espere aller, et tout de +suite j'y appelle ceux de ce monde-ci que je veux et compte y retrouver. +Et puis, dans les epreuves veritables, je pense aussi aux devoirs de +cette vie ou nous sommes, et votre patience, votre vertu (pardonnez-moi +un mot vieilli, mais toujours bon), se presentent devant moi pour me +donner de la volonte. Vous avez ete bien malheureux, mon ami, et, +pourtant, il me semble qu'au fond du coeur vous etes le plus heureux des +hommes, parce que vous avez la conscience la plus pure et l'equilibre le +plus divin. Vous avez la certitude d'une recompense la-haut, tandis que, +nous autres, nous n'avons que l'espoir d'un dedommagement. + +Je vous demande pardon pour la lettre prolixe d'Emile. Il est prolixe, +c'est sa nature, en ecrivant. Il ne vous entretient que de nos malades, +comme si c'etait bien interessant. Il ne se dit pas assez que vous +recevez trop de lettres et que vous y repondez trop fidelement.--La +seule chose bonne de sa lettre, c'est la _conversion_ qu'il vous doit, +et dont il n'est pas encore bien rempli; car il ne me l'a fait savoir +qu'en me permettant de lire l'aveu qu'il en fait. Nous avions des +_querelles_ sur ce sujet, et il en avait surtout avec Maurice, qui +brulait d'aller la-bas, et qui y aurait ete, sans la crainte de mon +desespoir _en dedans_. Je ne l'aurais pourtant pas empeche de suivre son +idee, qui etait a la fois _artistique_ et patriotique. Mais j'aurais +bien souffert!--Voila que je fais comme Emile, et que je vous entretiens +de _nous_. Rien de tout cela ne vaut la peine d'etre dit. + +Quand c'est a vous que je parle, je voudrais n'avoir a vous entretenir +que de choses divines. J'en ai pourtant l'esprit tout plein, et je veux, +un jour ou l'autre, faire un livre la-dessus que je vous dedierai. Je +travaille comme un negre pour de l'argent; il en faut pour les autres. +Mais ce devoir-la est bien lourd! Quand donc, mon Dieu, aurai-je un an a +moi, pour faire un livre qui ne me rapportera rien? + +Encore adieu. Maurice, bien portant, vous embrasse, et vous declare +qu'il n'a pas eu la gale, mais tout bonnement une _urticaire_. + + + + +CCCLXXXIII + +A M. CHARLES JACQUE, A BARBIZON. + + Nohant, 7 janvier 1855. + +_Ils_ et _elles_ sont arrives ce soir bien vivants, et je ne peux +pas vous depeindre la scene d'etonnement et d'admiration de toute la +famille, betes et autres, a la vue de ces superbes animaux. + +Quand tout cela ne donnerait ni oeufs ni poulets, c'est tellement beau +a voir, qu'on se le payerait encore avec plaisir. On a tout de suite +installe la compagnie dans son domicile et mis a l'engrais toute la +valetaille, indigne de frayer avec pareille seigneurie. Vos instructions +vont etre affichees a toutes les portes de l'etablissement, et j'aurai +le plaisir d'y veiller; car ce monde-la en vaut la peine. + +Que de remerciements je vous dois, monsieur, pour tant de soins et +d'obligeance! C'est si aimable a vous et si fort sans gene de ma part, +que je ne sais comment vous dire combien je vous sais gre d'avoir +pris cet embarras! Je ne croyais pas que vous seriez force de veiller +vous-meme a tout ce detail, et je vois que vous avez choisi de main de +maitre et surveille cet envoi avec une complaisance tout amicale. Merci +donc mille fois; mais je ne me tiens pas quitte. + +J'aime bien les poules que vous expediez; j'aime encore mieux celles que +vous faites; mais j'aimerais mieux encore vous voir a Nohant mettre +le nez dans notre famille, parce que je suis sure que vous vous y +trouveriez bien, et qu'une fois venu, vous y reviendriez. Vous me +l'aviez promis, et je ne compte pas vous laisser tranquille que vous ne +teniez parole. + +Maurice vous envoie toutes ses poignees de main et remerciements; car +il etait comme un enfant devant l'ouverture de ce panier plein de +merveilles, et tous ces grands airs de prisonniers orgueilleux qui +relevaient leurs aigrettes en nous regardant de travers. + +Veuillez croire a toutes mes sympathies et sentiments vrais pour vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXXXIV + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 7 fevrier 1855. + +Je vous remercie bien cordialement, monsieur, et de l'envoi de cette +relique, et des bonnes et vraies paroles que vous savez me dire. Je ne +peux pas encore parler de cette douleur, elle m'etouffe toujours et j'en +dirais trop! + +Le plus affreux; c'est qu'on me l'a tuee, ma pauvre enfant[1], tuee de +toute facon. Ah! monsieur, sauvez la votre, ne la laissez pas sortir de +l'infirmerie, et, quand elle sera guerie, otez-la de cette pension ou +la malproprete est sordide. Les parents ne laissent pas si facilement +mourir leurs enfants quand ils les ont aupres d'eux. Ils ne se fatiguent +pas d'une longue convalescence a surveiller, les parents qui sont de +vrais parents. + +Il y en a qui sont fous et qui croient qu'un enfant est une chose qu'on +peut negliger et oublier. Ma pauvre fille n'eut pas laisse mourir la +sienne, et moi aussi, je suis bien sure que je l'aurais sauvee! Je n'ai +pas l'honneur de vous connaitre, monsieur, mais je suis bien touchee de +ce que vous me dites. + +Merci mille fois! je fais des voeux bien tendres et bien sinceres pour +votre chere petite. Ma fille vous remercie aussi. + +GEORGE SAND. + + [1] Sa petite-fille Jeanne Clesinger. + + + + +CCCLXXXV + +A EDOUARD CHARTON, A PARIS + + Nohant, 14 fevrier 1855. + +Cher ami, + +Je vous ai laisse souffrant. Etes-vous mieux? Parlez-moi de vous. Il y +a bien longtemps que je veux vous ecrire. J'allais vous adresser une +longue lettre sur le beau livre dont nous parlions ensemble. Je l'avais +lu[1]. Mais que de chagrins m'ont frappee tout a coup! d'abord j'ai +perdu deux de mes amis, et faut-il etre assez malheureux pour avoir a le +dire, cela n'etait rien! J'ai perdu subitement cette petite-fille que +j'adorais, ma Jeanne dont je vous avais parle et dont l'absence, vous le +savez, m'etait _si_ cruelle. J'allais la ravoir, le tribunal me l'avait +confiee. Le pere resistait par amour-propre: sans M. B..., qu'une haine +sournoise, instinctive, non motivee sur des faits que je sache, mais +ancienne et tenace, excitait contre moi, ce pere m'eut de lui-meme +ramene l'enfant. Il le voulait, il l'avait voulu. L'avocat--le +conseil--ne voulait pas. Ils appelaient donc du jugement, et ce jugement +n'etait pas executoire sur-le-champ. J'ecrivais en vain a ce dur et +froid avocat que ma pauvre petite etait mal soignee, triste et comme +consternee dans cette pension ou il l'avait mise, lui! Et, pendant ces +pourparlers, le pere faisait sortir sa fille, en plein janvier, sans +s'apercevoir qu'elle etait en robe d'ete. Le soir, il la ramene malade +a la pension et s'en va chasser loin de Paris, on ne sait ou. L'enfant +avait la scarlatine. Elle en guerit tres vite, mais le medecin de la +pension juge qu'elle peut sortir de l'infirmerie. Il faut au moins +quarante jours de soins extremes et d'atmosphere egale. On n'en a pas +tenu compte. On a appele sa mere et on a consenti a lui laisser soigner +l'enfant quand on l'a vue perdue. Elle est morte dans ses bras en +souriant et en parlant, etouffee par une enflure generale, sans se +douter qu'elle fut malade, mais frappee de je ne sais quelle divination +et disant d'un air tranquille: "Non, va, ma petite maman, je n'irai +pas a Nohant, je ne sortirai pas d'ici, moi!"--Ma pauvre fille me l'a +apportee, elle est a Nohant!--Elle a de la force et de la sante, Dieu +merci; moi, j'ai eu du courage, je devais en avoir; mais, maintenant +que tout est calme, _arrange_, et que la vie recommence avec cet enfant +supprime de ma vie..., je ne peux pas vous dire ce qui se passe en moi, +et je crois qu'il vaut mieux ne pas le dire.--Ce que je veux vous dire, +c'est que le livre m'a fait du bien, lui et Leibnitz. Je savais tout +cela, je n'aurais pas pu le dire, je ne saurais pas l'etablir, mais j'en +etais sure et j'en suis sure. Je vois la vie future et eternelle devant +moi comme une certitude, comme une lumiere dans l'eclat de laquelle les +objets sont insaisissables; mais la lumiere y est, c'est tout ce qu'il +me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien +qu'elle est mieux que dans ce triste monde, ou elle a ete la victime des +mechants et des insenses. Je sais bien que je la retrouverai et qu'elle +me reconnaitra, quand meme elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus. +Elle etait une partie de moi-meme, et cela ne peut etre change. Mais ces +beaux livres qui excitent notre soif de partir ont leur cote dangereux. +On se sent partir avec eux, on s'en va sur leurs ailes, et il faudrait +savoir rester tout le temps qu'on doit rester ici. J'en ai bien la +volonte; le devoir est si clairement trace, qu'il n'y a pas de revolte +possible; mais je sens mon ame qui s'en va malgre moi. Elle ne se +detache pas de mes autres enfants ni de mes amis. Elle voudrait suffire +a sa tache et donner encore du bonheur aux autres. Mais plus elle voit +ce qu'il y a au dela de la vie de ce monde, plus elle se separe de la +volonte, qui se trouve insuffisante. Je dis l'ame, faute de savoir dire +ce que c'est qui me quitte; car la volonte ne devrait pas etre quelque +chose en dehors de l'ame; mais la volonte ne retient pourtant pas l'ame +quand l'heure est venue. + +Ne repondez pas a tout cela, cher ami; si mes enfants, qui lisent +quelquefois mes lettres au hasard, me savaient si ebranlee, ils +s'affecteraient trop. Je veux, pour vivre avec eux le plus longtemps +possible, faire tout ce qui me sera possible. J'irai avec mon fils +passer le mois prochain dans le Midi pour me guerir d'un etat +d'etouffement qui a augmente et qui n'a rien de serieux cependant. + +Je passerai quatre ou cinq jours a Paris au commencement de mars, pour +prendre mon passeport. Je ne veux voir personne; mais vous, cependant, +je voudrais bien vous voir et vous charger de dire a l'auteur de _Ciel +et Terre_ tout ce que je ne vous dis pas ici, troublee que je suis trop +personnellement, et justement a cause de cette question de vie et de +mort qui est la. C'est un des plus beaux livres qui soient sortis de +l'esprit humain. + +Il m'avait jetee dans une joie extraordinaire. Je voulais faire un +volume pour le louer comme je le sens.--Je le ferai plus tard, si je +peux me remettre a ecrire. Mais, entre nous soit dit, je ne suis pas +sure que ce cote de la vie me revienne jamais. Je ne vis plus du tout de +moi ni en moi, ma vie avait passe dans cette petite fille depuis deux +ans. Elle m'a emporte tant de choses, que je ne sais pas ce qui me +reste, et je n'ai pas encore le courage d'y regarder. Je ne regarde que +ses poupees, ses joujoux, ses livres, son petit jardin que nous faisions +ensemble, sa brouette, son petit arrosoir, son bonnet, ses petits +ouvrages, ses gants, tout ce qui etait reste autour de moi, l'attendant. +Je regarde et je touche tout cela, hebetee, et me demandant si j'aurai +mon bon sens, le jour ou je comprendrai enfin qu'elle ne reviendra pas +et que c'est elle qu'on vient d'enterrer sous mes yeux. + +Vous voyez, je retombe toujours dans mon dechirement. Voila pourquoi +je ne peux ecrire presque a personne. Il y a peu de coeurs que je ne +fatiguerais pas, ou que je ne ferais pas trop souffrir. Je vous parle, a +vous, parce que vous etes comme moi a moitie dans l'autre vie, et, pour +le moment, j'espere avec la bienfaisante placidite que j'avais naguere, +quand je n'etais pas si fatiguee d'attendre.--Mais vous aviez le corps +malade. Dites-moi donc que vous etes mieux, avant que je quitte Nohant. +Vous avez une grande ressource: c'est de pouvoir vivre a l'habitude +dans le monde des idees ou je vois trop en poete, c'est-a-dire avec +ma sensibilite plus qu'avec mon raisonnement. Vous avez une lucidite +soutenue dans ce monde-la, il me semble. C'est la qu'il faudrait pouvoir +toujours regarder, sans preoccupation des soucis inevitables de la vie +materielle, des devoirs qui excedent quelquefois nos forces, et sans +ces dechirements d'entrailles que rien ne peut apaiser. C'est une loi +providentielle a coup sur que la tendresse folle des meres; mais la +Providence est bien dure a l'homme, a la femme surtout. Cher ami, adieu; +je suis a vous de coeur et d'esprit. + +G. SAND + + [1] _Terre et Ciel_, par Jean Reynaud. + + + + +CCCLXXXVI. + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNEVILLE + + Nohant, 14 fevrier 1855. + +Ma chere mignonne, si je ne t'ecris pas, tu sais que ce n'est pas trop +ma faute. Je suis toujours malade, etouffee, j'ai des douleurs partout, +je ne peux pas travailler, je ne peux pas me consoler. + +J'ai eu le courage qu'il fallait, dans les premiers moments; a present, +je paye ce courage-la en detail par une fatigue extreme. + +Je ne veux pas m'y abandonner cependant. Maurice veut que j'aille passer +le mois de mars a Nice ou a Genes, et je le lui ai promis. + +Je suis desolee de ces rhumes de Bertholdi qui t'inquietent tant. On +peut tousser bien longtemps, sans qu'il y ait rien de grave; mais je +sais par experience combien cela fatigue, combien cela porte sur les +nerfs, a soi-meme et aux autres. Certainement, il faudrait pouvoir fuir +ce froid de Luneville, comme je vais fuir les souvenirs trop amers et +trop cruels de ma maison, toute pleine de cette enfant. Mais que faire? +La gene est l'obstacle a tout. Il faudra que je revienne presque tout de +suite travailler, et, quand Bertholdi s'absente, c'est la meme chose. Ce +ne sont pas quelques jours de repos qu'il lui faudrait. C'est toute une +vie plus douce. Comment et de qui l'obtenir? + +Tu ne m'as pas dit si Georget avait bien supporte son voyage, et s'il +avait repris les belles couleurs qu'il, avait un peu perdues ici. Aie +bien soin de lui et ne t'en separe qu'a bonnes enseignes. + +Solange est a Paris mieux portante et plus tranquille du cote de ses +affaires. Son pere s'execute un peu avec elle, son mari pas du tout. +Elle pensait pouvoir t'etre utile, et, sans notre malheur, je suis sure +qu'elle aurait fait son possible. Elle y reviendra certainement quand +elle pourra sortir et se montrer un peu. + +Embrasse toute ta chere maison pour moi: George, Charles et Marie, a qui +je n'ai pas la force d'ecrire. Je n'ecris plus a personne, je ne peux +pas. Chaque fois que je parle de moi, meme pour dire un mot, je me sens +comme prise de fievre pour toute la journee; c'est un etat maladif +certainement et qui passera. Ne t'en inquiete pas, j'y fais et j'y ferai +mon possible. Je t'embrasse de toute mon ame. Ah! ma pauvre enfant, que +je voudrais te donner autant de bonheur que j'ai de peine! + + + + +CCCLXXXVII + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 24 fevrier 1855. + +Cher enfant, + +Je commence par te dire que, puisque tu n'es, pas enrhume, tout va bien +pour moi. Aie soin de ta petite personne comme j'ai soin de la mienne, +puisqu'il ne s'agit pas de nous regarder comme de simples mortels, +mais comme de tres precieux voyageurs allant a la decouverte de la +Mediterranee. + +Quant a Montigny, je vois bien qu'il veut refaire toutes mes pieces. Il +y a pourtant une observation a faire, c'est que toutes les pieces qu'on +ne m'a pas fait changer: _le Champi_, _Claudie_, _Victorine_, _le _Demon +du foyer_, _le Pressoir_, ont eu un vrai succes, tandis que les autres +sont tombees ou ont eu un court succes. Je n'ai jamais vu que les idees +des autres m'aient amene le public, tandis que mes hardiesses ont passe +malgre tout. + +Et quelles hardiesses! Trop d'ideal, voila mon grand vice devant les +directeurs de theatre. + +J'ecouterai sans discussion ce que me dira Montigny, j'ecouterai ses +projets d'_amelioration_, et, si je vois qu'il faille changer le fond de +la piece, je la reprendrai; cette fois, j'y suis bien, decidee. Je suis +lasse du theatre d'abord, et puis encore plus lasse des hesitations ou +l'on me jette sur moi-meme. Je suis ce que je suis. _Yo soy quien soy_. +Ma maniere et mon sentiment sont a moi. Si le public des theatres n'en +veut pas, soit, il est le maitre; mais je suis maitre aussi de mes +propres tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera force +d'avaler au coin de son feu. + +Rien de nouveau ici: temps assez doux, Trianon devenu lac, ordres donnes +pour le jardin en notre absence, comptes de cuisine, rangement de +papiers, correction d'epreuves. Tout cela n'est pas fort interessant, +surtout quand je ne te vois pas aller et venir, entrer et sortir, et +jeter, a travers tout cela, les profondes reflexions et les lumineux +apercus de _tes sciences_. + +Bonsoir donc, cher mignon; je me replonge dans les paperasses et +t'embrasse de toute mon ame. Le capitaine d'Arpentigny te _colle_ ses +amities. Emile _se paye_ de copier _le Diable aux champs_. + + + + +CCCLXXXVIII + +A MADEMOISELLE LEMOYER DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 27 fevrier 1855. + +Mademoiselle, + +Je vous conseille et vous prie, meme, puisque vous avez la bonte de +compter sur ma vive sympathie pour vous, de quitter le milieu ou vous +souffrez tant, et d'aller vivre a Paris; vous y trouverez les nobles +distractions dont une ame comme la votre a besoin, la musique, les arts +et des relations que votre intelligence elevee et votre coeur genereux +sauront vite creer. + +Si le catholicisme vous est necessaire, vous rencontrerez certainement +un directeur de conscience assez eclaire pour vous guerir de cette +maladie des scrupules, que je connais bien, et que j'ai subie dans ma +jeunesse assez cruellement pour vous comprendre et vous plaindre. Non, +il ne faut pas qu'une ame comme la votre succombe a ces vaines terreurs. +Il faut vous relever par de fortes et saines lectures. Je suis trop +ignorante pour vous les indiquer; mais ecrivez a M. Jean Reynaud, +envoyez-lui ma lettre, si vous voulez. Il saura par la que je vous +connais et que votre besoin de secours intellectuel n'est pas une +frivole inquietude. + +Oui, je vous connais sans vous avoir vue; mais n'y a-t-il pas bientot +dix ans que vous m'ecrivez ces grandes lettres ou, au milieu des +contradictions et des troubles d'une pensee ardente, j'ai toujours +trouve, votre bonte si entiere, si spontanee, si naive, et votre +jugement si genereux et si droit en tout ce qui est essentiel! + +Demandez-lui de vous indiquer des livres qui vous sauvent, et, faites +mieux, quittez cette solitude ou vous vous consumez, ou ce qui vous +entoure vous laisse et vous _rend_ encore plus seule, je le vois bien. +Je ne connais pas assez M. Jean Reynaud pour vous adresser a lui, sans +qu'il vous connaisse. Mais faites-vous connaitre a lui; son livre m'a +fait un grand bien, a moi aussi, et j'avais grand besoin de trouver, +dans la haute science d'un esprit de premier ordre, la confirmation +raisonnee de tous mes instincts; car mon courage a ete bien eprouve +dernierement! + +J'ai perdu une enfant adorable et adoree, la fille de ma pauvre fille. +Je viens d'etre malade, ce qui m'a empechee de vous repondre, et, +maintenant, je suis encore si delabree, que mon fils, mon cher fils, +m'emmene voyager un peu. Je pars dans deux jours. Dans deux mois, je +serai de retour a Nohant, ou vous m'en verrez, j'espere, de meilleures +nouvelles de vous. Avant de rentrer ici, je passerai quelque jours +probablement a Paris. Si vous realisez votre tentation d'y aller +demeurer, faites-le-moi savoir a Paris, dans les premiers jours de mai. + +Pardonnez-moi de vous repondre si peu, je suis brisee encore, mais _je +crois_. Je suis sure de retrouver mon enfant dans un meilleur monde; +et, vous dont le coeur est si pur, vous devez etre sure aussi de votre +avenir. Douter de la bonte de Dieu est une faiblesse de notre nature. +Mettez toutes les forces de votre esprit a croire a cette bonte, et vous +sentirez qu'elle a son reflet en vous-meme. + +N'ayez pas peur de la mort: c'est un bien bon refuge, allez, et, quand +on le comprend, le courage consiste a ne pas la desirer trop. + +A vous de coeur toujours, chere ame en peine. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCLXXXIX + +A M. EUGENE LAMBERT, A PARIS + + Frascati, mars 1855. + +Mon cher Lambruche, + +Tout va bien, Maurice nous a donne quelque inquietude, non pas a cause +de la maladie qu'il a eue, mais a cause de celle qu'il aurait pu avoir. +Heureusement, il a passe a cote, grace a un bien bon medecin, excellent +homme par-dessus le marche. Il y a eu necessairement pour nous un peu +de spleen a Rome. Cinq ou six jours dans une chambre d'auberge, c'est +triste. + +D'ailleurs, Rome, a bien des egards, est une vraie _balancoire_; il faut +etre ingriste pour aimer et admirer tout, et pour ne pas se dire, au +bout de trois jours, que ce qu'on a a voir est absolument pareil a ce +qu'on a deja vu sous le rapport de l'aspect, du caractere, de la couleur +et du sentiment des choses. Ensuite, on peut entrer dans le detail des +ruines, des palais, des musees, etc., et, la, c'est l'infini; car il +y en a tant, tant, tant, que la vie d'un amateur peut bien n'y pas +suffire. Mais, quand on n'est qu'_artiste_, c'est-a-dire voulant vivre +de sa propre vie, apres s'etre un peu impregne des choses exterieures, +on ne trouve pas son compte dans cette ville du passe, ou tout est mort; +meme ce que l'on suppose encore vivant. + +C'est curieux, c'est beau, c'est interessant, c'est etonnant; mais c'est +trop mort, et il faudrait savoir sur le bout des doigts, non seulement +ce fameux livre de _Rome au siecle d'Auguste_, mais encore l'histoire de +Rome a toutes les epoques de son existence; il faudrait vivre la-dedans, +l'esprit tendu, la memoire mirobolante et l'imagination eteinte. + +Il fut un temps, _sous l'Empire_, ou l'on s'asseyait _sur le troncon +d'une colonne_, pour mediter sur les ruines de Palmyre; c'etait la +mode, tout le monde meditait. On a tant medite, que c'est devenu fort +_embetant_ et que l'on aime mieux vivre. Or, quand on a passe plusieurs +journees a regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des +_colombarium_, on voudrait bien sortir un peu de la et voir la nature. +Mais, a Rome, la nature se traduit en torrents de pluie jusqu'a ce que, +tout d'un coup, viennent la chaleur ecrasante et le mauvais air. La +ville est immonde de laideur et de salete! c'est la Chatre centuplee en +grandeur; car c'est immense et orne de monuments anciens et nouveaux qui +vous cassent le nez et les yeux a chaque pas, sans vous rejouir, parce +qu'ils sont etouffes et gates par des amas de batisses informes et +miserables. On dit qu'il faut voir cela au soleil; je ne dis pas non, +mais il me semble que le soleil ne peut pas raccommoder ce qui est +hideux. + +La campagne de Rome si vantee est, en effet, d'une immensite singuliere, +mais si nue, si plate, si deserte, si monotone, si triste, des lieues de +pays en prairies, dans tous les sens, qu'il y a de quoi se bruler le peu +de cervelle qu'on a conserve apres avoir vu la ville. MAIS! mais, quand +on est sorti de cette immensite plate, quand on arrive au pied des +montagnes, c'est autre chose. On entre dans le paradis, dans le +troisieme ciel. C'est la que nous sommes. Nous avons amene Maurice, +encore tout detraque, avant-hier, et, bien que nous n'ayons pas encore +eu un rayon de vrai soleil, le voila tout gaillard et passant la journee +sur ses jambes. + +Le lieu ou nous sommes est si beau, si etrange, si curieux, si sublime +et si joli en meme temps, que j'en aurai pour toute une saison a te +raconter. Rejouis-toi donc de notre fortune presente; car nous sommes +enfin payes de nos fatigues et de nos deceptions, payes avec usure. Tu +peux lire ma lettre a Solange. Tu sauras comment nous sommes campes; +mais nos promenades, rien ne peut en donner l'idee. C'est a chaque pas +une decouverte. Aujourd'hui, par exemple, nous avons passe la journee +dans un immense palais entierement abandonne au haut d'une colline. J'ai +pense a toi, mon petit Lambert. + +Ah! qu'on serait heureux d'etre riche et d'associer tous ses enfants aux +vrais plaisirs que l'on rencontre. Que de souterrains, que de fleurs, +que de ruisseaux, de cascades, d'arbres monstrueux, de ruines, de cours +abandonnees, de rocailles brisees, de statues sans nez, d'herbes folles, +de mosaiques couvertes de gazon et d'asphodeles! C'est a en rever; et +des galeries et des escaliers sans fin qui s'en vont du ciel au fond de +la terre, un tas de constructions inexplicables, les vestiges d'un luxe +insense ensevelis sous la misere; et tout cela au sommet d'un panorama +de montagnes, de terres, de mers a donner le vertige. C'est trop beau. + +Sur ce, bonsoir, mon Lambert; nous pensons rester ici une quinzaine, et, +quand nous serons decides sur la suite du voyage, nous te donnerons de +nos nouvelles. Je t'embrasse de la part des petits camarades et de la +mienne. Au revoir au mois de mai. + +Pense a nous. + +G. SAND. + + + + +CCCXC + +A M. JULES NERAUD, A LA CHATRE + + Frascati, 14 avril 1855 + +Cher ami, + +Nous sommes a Frascati depuis quinze jours et voulons y rester encore +une semaine. Maurice, apres avoir ete assez souffrant au debut de notre +installation, va si bien, qu'il ne songe qu'a manger, dormir et courir. +Je suis ce regime pour mon compte et je m'en trouve assez bien, +physiquement parlant. Quant au cerveau, c'est une atrophie complete. Se +lever matin, faire cinq ou six lieues a pied tous les jours, rentrer +affamee, tomber de sommeil apres un affreux diner de gargote que +l'appetit fait trouver bon, je vous laisse a penser si c'est la une +vie interessante. Pourtant j'amasse, sans trop m'en apercevoir, des +souvenirs qui m'interesseront plus tard, quand j'aurai le loisir de +songer a ce qui ne fait que passer devant moi maintenant. + +C'est un admirable pays que nous parcourons, et bien digne de remarque +pour _s'ancrer_ dans les opinions qu'on y apporte d'ailleurs. La nature +y est belle, surtout _jolie_; car ne croyez pas un mot de la grandeur et +de la sublimite des aspects de Rome et de ses environs. Pour qui a +vu autre chose, c'est tout petit; mais c'est d'un coquet ravissant. +Entendons-nous pourtant, c'est le petit dans le grand; car cette +campagne romaine, tout unie, est immense comme une mer environnee de +montagnes. Mais les details, les ruines, les palais, les eglises, les +collines, les lacs, les jardins, tout cela parait hors de proportion +avec la scene qui les continue. + +Pour nous autres, c'est une maniere de vivre tres recreative, que de +courir toute la journee dans la solitude et de decouvrir nous-memes le +pays. Les guides sont ennuyeux et ne connaissent pas les chemins. Nous +nous en passons. Enfin vous pouvez vous figurer notre existence, vous +qui savez tout ce qu'il y a pour nous dans une promenade a Crevant ou +au bois de Boulaize. Maintenant nous ramassons des plantes et nous +attrapons des papillons sur les ruines de Tusculum, autour du lac +Regille, que sais-je? Les noms sont plus pompeux que les choses, mais +les choses sont charmantes, voila ce qui est certain. + +Nous avons eu un temps affreux pour l'Italie, beaucoup de pluie dehors +et beaucoup de froid _a la maison_; car la temperature exterieure, +quelque privee de soleil qu'elle soit, est toujours assez douce, et les +appartements seuls sont inhabitables en cette saison. Ils sont immenses, +voutes, stuques, peints a fresque, disposes en tout pour l'ete. Rien ne +ferme et le peu de cheminee qu'on a ne sait pas chauffer. Depuis trois +jours seulement, nous avons un beau soleil, du matin au soir; mais nous +avons couru par tous les temps. + +Le jour de Paques a ete aussi un beau jour tres chaud; nous l'avons +passe a Rome, ou nous avons recu la benediction _urbi et orbi_. C'est +une ceremonie tres vantee, mais qui n'est pas mise en scene avec art. Le +gout francais manque a toute chose, ici comme ailleurs. La nature s'en +moque. Elle nous prodigue les fleurs que l'on cultive dans nos jardins +avec respect. Ici, en plein desert, on marche sur le reseda, sur les +narcisses, sur les cyclamens et mille autre fleurs adorables dont je +vous fais grace, a vous qui ne connaissez que les tulipes. + +Et puis je ne veux pas vous raconter d'avance tout ce dont nous +bavarderons a satiete a Nohant; car, ici, tout est different, depuis _a_ +jusqu'a _z_, de ce qui est chez nous. Hommes et betes, coutumes, idees, +besoins, terre, plantes, air, c'est un autre monde. Je ne sens pas la +puissance de seduction de ce pays autant qu'on me l'avait annonce. Trop +de choses sont en desaccord avec notre maniere de voir et de sentir; +mais je reconnais qu'il est bon de l'avoir vu, ne fut-ce que pour aimer +davantage cette douce France au ciel gris, ou les hommes, si peu hommes +qu'ils soient, sont encore plus hommes que partout ailleurs. + +Sur ce, bonsoir, mon vieux. Je tombe de sommeil. J'ai recu, ce soir, +votre lettre du 4 avril. Vous vous etonnez du temps qu'elles mettent a +voyager, les lettres! Ah bien, je m'etonne, moi, du contraire, a present +que je vois comment sont arrangees ici les choses les plus simples de +la vie materielle. Ne vous desolez pas de la perte de l'aigle[1]. Je le +regrette sans doute; mais, quand on recoit des nouvelles de tout son +monde, apres les malheurs qui nous ont frappes dans notre nid, on +s'estime heureux de n'avoir perdu de nouveau qu'une bestiole de la +menagerie... + +Nous vous chargeons de toutes nos amities pour la maisonnee. Quant a nos +amis, a qui vous voulez bien donner de nos nouvelles, je vous remercie +encore plus. J'ai toujours le projet d'ecrire a tous, et je n'ai pas +trouve encore un jour de lucidite, au milieu de cette fatigue ou je +me jette. Elle est veritablement excessive; mais je crois que je m'en +trouverai bien; car je fais des progres etonnants dans l'art de grimper. +Je vais tous les jours a une lieue, au moins, et souvent a une lieue +et demie au-dessus de la mer. C'est quelque chose, au bout des jambes. +Maurice recueille beaucoup d'insectes et fait beaucoup de dessins. Moi, +j'allege ma demarche, deja peu legere, d'un tas de pierres dont je +remplis ma sacoche. Je voudrais tout ramasser; tout est curieux. En +quelque desert qu'on se trouve, on marche sur des fragments de marbre +d'Asie et d'Afrique, restes d'une splendeur disparue, et dont, en bien +des endroits, les plus savants antiquaires sont embarrasses d'expliquer +la presence. + +Bonsoir encore, mon bonhomme. Ecrivez encore a Genes, si vous ecrivez; +car c'est toujours par la que nous repasserons vers la fin du mois. A +vous de coeur. + + [1] Un aigle noir apprivoise qui avait pris sa volee. + + + + +CCCXCI + +A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE + + La Spezzia, 9 mai 1855. + +Cher ami, + +Je ne sais pas si vous recevrez ma lettre avant mon embrassade; car je +viens seulement de recevoir la votre et la douloureuse nouvelle qu'elle +m'apporte[1]. Certainement, c'est un coup bien sensible qui vient encore +me frapper, apres tant d'autres. Sommes-nous malheureux depuis quelques +annees, mes pauvres enfants! La vie generale tuee en nous et autour de +nous, Dieu aurait du nous laisser au moins la vie personnelle, celle +de la famille et de l'amitie. Et cependant tout nous quitte a la fois! +C'est pour un monde meilleur qu'ils s'en vont, je n'en doute pas, j'en +doute moins que jamais; mais que toutes ces separations sont navrantes +pour ceux qui restent! + +J'etais tout a l'heure au bord de la mer, dans un endroit delicieux, des +rochers couverts de pins, et des fleurs superbes croissant en liberte +jusque dans le sable de la greve. Pendant que mes enfants etaient a +quelque distance, j'occupais ma promenade, comme a l'ordinaire, a +ramasser des plantes. Voila deux mois qu'a chaque individu nouveau pour +mes yeux, je le place dans un livre expres, en me disant que mon pauvre +ami m'en apprendra le nom, et je recueille chaque plante en double pour +lui en donner un exemplaire, comme j'avais fait dans un autre voyage. +Ainsi, a chaque moment, cent fois le jour, depuis deux mois, je pense a +lui et je me l'imagine herborisant comme autrefois a mes cotes. Eh bien, +dans ce moment, dans cette occupation meme, a laquelle mon souvenir +l'associait, votre lettre m'est remise et j'apprends que je ne le +reverrai plus! + +Au moment de quitter Nohant, j'avais fait un grand rangement de papiers, +et je crois vous avoir dit que j'avais retrouve et relu toutes +ses lettres; c'etaient des chefs-d'oeuvre d'esprit, de poesie, +d'intelligence claire et de sentiment colore de la nature. Je me disais +que quand j'aurais deux mois de loisir, je ferais un triage, et qu'avec +sa permission, je les publierais dans la _suite_ de mes _Memoires_. + +Cette lecture m'avait fait repasser dix ans de ma vie, dont il avait +enregistre les petits evenements avec sa grace et son heureuse +philosophie. C'etait donc comme un pressentiment d'une separation +prochaine, ce rapprochement de ma pensee avec la sienne, apres des +annees d'une tranquille separation de fait; car je ne le voyais presque +plus, ses habitudes et ses gouts le retenant chez lui comme moi chez +moi. Mais je ne m'apercevais pas de cela; je le sentais tout pres et +je me disais qu'a toute heure, je pouvais le voir, lui ecrire ou lui +parler. Il a toujours ete pour moi le plus sage et le plus reconfortant +ami possible. + +Vous dites bien, le voila heureux et en possession d'une science sans +mysteres et de jouissances durables; relativement au triste monde ou +nous passons cette vie d'un jour, si confuse, si incertaine et si +troublee; son sort est digne d'envie, j'en suis certaine. Mais nous! Mon +coeur est brise autant de la douleur de ma pauvre Angele[2] que de +la mienne propre. Pauvre chere enfant, que de dechirements repetes! +Dites-lui combien je l'aime, surtout depuis la tendresse qu'elle a eue +pour ma pauvre Nini et pour les larmes qu'elle lui a donnees! Helas! +je ne peux rien faire pour elle que de la cherir. Nous ne pouvons nous +epargner les uns aux autres ces mortelles douleurs. Si on le pouvait, en +se donnant soi-meme a la place de ceux que la mort veut prendre! + +Maurice me charge de lui dire, ainsi qu'a vous, combien il est affecte +pour sa part (car ce pauvre ami avait ete paternel pour son enfance) et +pour celle qu'il prend a votre chagrin. Le pauvre enfant avait depuis +hier seulement votre lettre, et je lui voyais quelque chose de triste, +sans oser l'interroger. J'etais un peu malade, et il n'a voulu +m'apprendre la verite que ce matin; c'etait dans un des plus beaux +endroits de la terre, et il me semble que cette ame fraternelle est +venue me parler la et chercher elle-meme a me consoler de son depart. +Combien de fois il m'avait parle de la mort! Il fut un temps ou il +partageait mes croyances en l'autre vie, et ou, dans des heures de +spleen, car il en avait dans son intarissable gaiete, il me disait et +m'ecrivait qu'il viendrait me parler dans le parfum de quelque fleur. + +Vous m'apprenez que Fleury est venu au pays; y est il encore? aurai-je +la consolation de l'y trouver? Je pars d'ici demain pour Genes, de la +tout de suite pour Marseille, et je pense etre a Paris le 15 mai. Je +n'y resterai que le temps de faire l'indispensable de mes affaires, et +j'espere etre chez nous le 20. + +Au revoir donc, mes chers enfants bien-aimes. Je vous embrasse de coeur. + + [1] La mort de Jules Neraud (le Malgache). + [2] Madame Angele Perigois, fille de Jules Neraud. + + + + +CCCXCII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 12 juillet 1855. + +Chere Altesse imperiale, + +On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Felix +Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu deja vous +interesser. C'est le plus honnete homme de la terre et qui n'a qu'un +defaut, celui d'ecrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'etre +devoue avec enthousiasme a un gouvernement qui, a l'exemple de tant +d'autres, ne recompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de +cote ceux dont il est sur. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du +monde sous tous les regimes; mais la persecution, envers les siens, +c'est du luxe. + +Tachez de faire reparer cette injustice et de dedommager ce digne et +excellent homme, qui a depense tout son petit avoir pour les pauvres de +sa commune. Il est capable, archicapable d'etre un excellent prefet, +et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un +sous-prefet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il +me dit qu'il vous a meme ecrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et +sans partialite pour lui, je le recommande a votre attention, a votre +equite, et a cette bonte que je connais si bien. + +A vous de coeur, vous le permettez toujours. + +GEORGE SAND. + +Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande +perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulierement connue. + + + + +CCCXCIII + +A M. *** + + Nohant, 23 juillet 1855. + +Monsieur, + +Il ne m'a pas ete possible de prendre plus tot connaissance de votre +lettre. Apres l'avoir lue, j'ai ferme le manuscrit sans le lire. Je ne +donne pas de conseils, ce n'est pas mon etat, et j'ai jure de ne jamais +etre le juge d'une oeuvre inedite, n'ayant jamais pu dire la verite a un +poete sans le facher, quand je contrariais ses esperances. Je ne doute, +monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincerite en vous parlant +ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir litteraire, +il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous +affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez impose. + +J'aime mieux ne pas savoir a quoi m'en tenir, et refermer desormais tous +les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand +nombre, qu'avec toute la bonne volonte du monde, je ne pourrais jamais +suffire a en prendre connaissance. + +Ne vous decouragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux, +vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le +dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les +condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous eclairer et +que c'est un des devoirs les plus delicats, et les plus penibles de +l'amitie. + +Agreez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingues. + +GEORGE SAND. + +Le paquet cachete est dans mon bureau a votre adresse. Si je dois vous +le renvoyer, veuillez ecrire un mot a M. Manceau, a Nohant, et, pour +simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon +absence, veuillez lui reclamer le numero 104. + + + + +CCCXCIV + +A MADAME ARNOULD PLESSY, A PARIS + + Nohant, 20 aout 1855. + +Chere belle et bonne que vous etes, je ne vous tiens pas quitte de +Nohant, et, puisqu'on me joue decidement a l'Odeon le mois prochain, +j'irai vous reclamer pour une plus longue vacance si vous etes libre. Je +viens de finir mon ennuyeux roman et je vais penser a notre _Lys_. +N'en parlez encore que vaguement; car, tant que je n'en serai pas bien +contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre +jours, j'en ai besoin, et puis je m'y mettrai tout entiere. + +Vous dites que vous ferez mes affaires: quel joli homme d'affaires! Et +pourquoi sont-ils tous si laids? + +C'est probablement pour cela que j'aime si peu a m'occuper des miennes. +Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis _exigeante_, vous lui +direz ce que vous voudrez. Il m'avait offert jadis _tout ce que je +voudrais_. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour +_Flaminio_, et faire engager Bocage pour _Favilla._ C'est pourquoi j'ai +dit: "Rien, pas d'argent; faites seulement ce que je vous demande." + +Maintenant, puisqu'ils ne l'ont pas fait, je demanderai la prime qu'on +donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m'en rapporterai a ce +qu'on me dira par vous. + +Mais tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de faire que les +bonnes parties de la piece restent et que celles dont, malgre votre +jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n'ai pas ete +satisfaite, s'en aillent franchement. + +Envoyez a votre frere tous mes regrets et toutes mes sympathies. + +Recevez les hommages de mon fils, et, quant a moi, croyez-moi bien a +vous de coeur et d'esprit. + +GEORGE SAND. + +_Moliere_ est tout a vous aussi. Je serais bien contente de vous voir +jouer cela. Tachez de jouer quelque chose quand je serai a Paris. + +Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah! je +pense qu'il faut arranger _Moliere_ aussi... Ce sera fait. + + + + + +CCCXCV + +A LA MEME + + Nohant, 4 septembre 1855. + +Ma chere belle et bonne, + +Ce n'est plus la piece que vous savez. Vous me l'aviez fait _l'aimer_; +mais, en la relisant seule, j'ai trouve de si grandes revolutions a y +introduire, que j'ai remis cela paresseusement a l'annee prochaine. Et +puis j'ai pense a vous et a toute sorte de choses, et j'ai fait une +autre piece en cinq actes ou je n'aurai pas besoin d'acteurs en dehors +de ceux que je connais au Theatre-Francais. + +Nous verrons a remanier _le Lys_ quand Bocage y viendra naturellement et +de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais etre +_cause_ qu'un artiste fut enleve a Montigny, que j'aime de tout mon +coeur, et, quand meme je ne serais qu'une cause passive, je suis sure +que je lui ferais de la peine. + +D'ailleurs et avant tout, me voila dans un autre sujet qui me plait et +m'amuse, ou votre personnage est dix fois mieux developpe et plus fait +pour vous; ou Bressant serait tout a fait l'homme qu'il me faut, et ou +madame Allan nous resterait dans un role qu'elle fera comique et ou elle +restera _belle_; car j'etais chagrine de la vieillir. + +J'irai a Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la piece. Elle ne +sera pas encore ecrite. Le dialogue est pour moi la seconde facon; car, +du gros manuscrit que j'ai la sous la main, il ne restera que ce qui +doit rester. Je demanderai a M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai +comme quoi le manque de parole du ministere a propos de _Flaminio, +autorise_ en cinq actes et non tolere en quatre, puisqu'on m'a fait +afficher un prologue et trois actes, m'est reste sur le coeur, non pas +comme une rancune, je ne connais pas ca, mais comme une mefiance des +gracieusetes qu'on appelle eau benite de cour. + +Nous conviendrons de quelque chose serieusement; car je ne veux pas +faire un gros travail _ad hoc_ pour le Theatre-Francais pour _m'ouir +dire_ que l'on a change d'idee. Rien n'est plus contrariant que d'ecrire +pour certains artistes, et d'etre force d'adapter ensuite la forme aux +qualites d'autres artistes, qui ne sont jamais les memes qualites. Je +m'occuperai aussi de _Moliere_, M. Doucet me dira par quoi l'on prefere +commencer. Moi, je prefere que l'on commence par _Francoise_; c'est +ainsi, jusqu'a nouvel ordre, que j'intitule mon nouvel essai. + +A vous de coeur, ma bien charmante heroine. Aimez-moi comme je vous aime +et comme je vous comprends. + +GEORGE SAND. + + + + +CCCXCVI + +A M. PAULIN LIMAYRAC, A PARIS[1] + + Nohant, septembre 1855. + +Si mon _collaborateur_ se place a ce point de vue, il lui sera facile +d'extraire, de tous les faits qu'il voudra bien me presenter, la moelle +qui peut etre mise sur mon pain. Il y a dix mille manieres d'etre +impressionne. Je n'en ai qu'une, parce que, malgre moi, mon esprit est +un peu plus absolu que mon caractere. Sera-ce un inconvenient dans un +ouvrage de ce genre? Je ne le crois pas. Un petit expose de principes +bien simples et bien naifs, mais invariables, une fois admis, notre +travail doit s'en trouver eclairci et soutenu sans trop de defaillance +d'un bout a l'autre. + +En partant de ces idees, nous avons, c'est-a-dire vous avez a chercher, +dans chaque histoire d'amour illustre, d'abord le milieu social, +intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractere +particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de +leur amour, puis les faits, le but atteint ou manque, le resultat bon +ou mauvais; car nous ne nous generons pas trop avec eux, et nous +raconterons peut-etre de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile +a l'excellence de notre theorie, par la critique qu'il nous conviendra +d'en faire. Vous avez a fouiller dans les bibliotheques, dans les ecrits +de ceux qui ont ecrit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de +madame Duchatelet, comme dans les sonnets de Petrarque, et, la, vous ne +prendrez que les points culminants qui eclaireront l'application de ma +theorie. Exemple: Voltaire et madame Duchatelet s'aimaient-ils par le +coeur, par les sens et par l'intelligence? Je pense, moi, qu'ils ne +s'aimaient que par l'intelligence. Voila pourquoi leur amour etait +incomplet. Mais c'etait encore quelque chose que de s'aimer sur le haut +de ces belles regions, et le mariage de deux esprits superieurs vaut +bien la peine qu'on s'en occupe, qu'on l'analyse et qu'on en voie les +resultats. + +Agnes Sorel, comment aima-t-elle son royal amant? Commenca-t-elle comme +une Jeanne d'Arc, par le patriotisme? ou bien les sens et le coeur (soit +l'un ou l'autre seulement) furent-ils si emus et si possedes par le roi, +que l'enthousiasme prit naissance dans l'ame de cette femme, comme une +revelation? Honneur a _l'amour_, en ce cas! Je sais peu l'histoire +d'Agnes, je ne sais rien, absolument rien, en fait d'histoire, j'ai la +memoire d'une linotte; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus +bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire: "C'est l'amour qui a +revele le patriotisme a Agnes;" ou bien: "C'est le patriotisme qui lui a +inspire l'amour." + +Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire +berrichons, sur la _Saurette_. C'est son nom, qui vient de _sauret_ (en +berrichon: _sans oreilles_); on dit encore, chez nous, un chien _sauret_ +(qui a les oreilles coupees). Voici les vers: + + Gentille Agnes, plus de los tu merites, + La cause etant de France recouvrer, + Que ce que peut dedans un cloitre ouvrer. + Close nonain, ou bien devot ermite. + +C'est la une digression. Revenons a notre histoire. + +Marie Stuart! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons a +moraliser. Et, dans l'antiquite, que de choses belles ou curieuses a +mettre en ordre ou en relief! + +Quelle sera votre part de travail, je l'ignore encore. Je me suis +engagee sur l'honneur a tout rediger. Vous voyez que mes editeurs sont +des imbeciles; mais ils sont tous comme ca. Pourtant, si j'ai des +millions de pattes de mouche a tracer, je crois que vous aurez de la +besogne aussi. Je n'ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m'en +procurer dans ma province; je ne peux pas m'installer a Paris, il faudra +donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque +biographie, et des extraits des livres, lettres ou poesies a citer. Ne +vous donnez pas la peine de conclure ni de rediger avec le moindre soin. +Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j'ai +besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l'esprit +des passions est quelquefois dissemine et veut etre peche a la ligne +dans un etang), il faudra emprunter l'ouvrage a la Bibliotheque et me +l'envoyer. Pourvu qu'il soit en francais, car je n'entends guere autre +chose couramment! Si on peut suppleer a l'envoi des livres par des +extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste a mes frais. + +Le plan historique de l'ouvrage sera votre affaire, j'en suis absolument +incapable a premiere vue, d'autant plus que je n'ai plus d'yeux pour +lire moi-meme. C'est donc a vous, jeune et valide, de recapituler, dans +l'ordre chronologique, l'histoire de l'amour, et de choisir tout ce qui +vaut la peine d'etre honorablement cite. + +Pour ceux dont nous decouvrirons peu de chose dans la nuit des temps, +nous ferons court, nous reservant de faire long a mesure que nous +avancerons dans la lumiere des temps les plus rapproches de nous, les +plus interessants a coup sur. Vous ferez ce petit plan. a loisir; car +nous n'avons pas a commencer avant six mois au moins. Il faut que +j'acheve mes _Memoires._ Nous verrons a indiquer, dans certaines +biographies, celles qui auront servi d'intermediaire, et cela nous +permettra de parler de quelques amours plus connus que bons a connaitre, +pour leur donner du pied au derriere. + +Vous voyez que vous aurez un lien a etablir et a m'indiquer. Vous +supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses, +depenses et fatigues; car, pour etre amusant (je le crois tel), ce +travail ne sera peut-etre pas si leger que les editeurs le supposent, et +je me charge de vos interets, puisque vous voulez bien avoir confiance +en moi. + + [1] Un editeur de Paris, M. Philippe Collier, avait traite avec George + Sand pour qu'elle lui fit une serie d'ouvrages portant le titre + general de _les Amants illustres_. Afin de rendre le travail plus + facile a l'auteur, qui, a cette epoque, restait a Nohant presque + toute l'annee, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin + Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes + les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac + ayant bientot renonce a la tache, qui lui paraissait trop lourde, + le traite fut rompu de gre a gre entre les parties. _Evenor et + Leucippe_ (premier titre de _les Amours de l'age d'or)_ fut seul + ecrit par George Sand, et donne a l'editeur comme compensation. + + + + +CCCXCVII + +A M. JULES JANIN, A PASSY + + Paris, 1er octobre 1855. + +Mon cher confrere, + +Je vous appelle ainsi parce que vous etes auteur et que je peux etre +critique a l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous +trouviez mauvais tout ce que j'ecris pour le theatre, et _Maitre +Favilla_ particulierement, c'est votre droit, et personne ne le +conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes litteraires de +mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voila qui n'est pas +equitable, et c'est a quoi j'ai le droit et le devoir de repondre. + +Le proces de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le +resume de plusieurs autres, le voici: George Sand fait l'apotheose de +l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien, +au comedien, au poete; fi du bourgeois! honte et malediction sur le +bourgeois! Voila un artiste qui passe, otez votre chapeau; voila un +bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres. + +Je vous repondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fache si fort: +_Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine._ Par consequent je ne hais +pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui haissez +les artistes, et votre critique le proclame. + +Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans _le Mariage de +Victorine_, la donnee de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de +noble, s'est fait negociant, et qui a puise la, dans le travail, dans la +liberalite, dans la probite, dans la sagesse, dans la modestie, toute +l'humble et veritable gloire d'un caractere que Sedaine resumait par +ce mot: _Philosophe sans le savoir._--Dans la meme piece, la femme, la +fille et le fils de Vanderke sont des etres aimants, sinceres et bons. + +Je n'ai rien derange aux types du maitre et je me suis plu a developper +celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit +bourgeois aussi, un modele de desinteressement et de fidelite. Enfin +j'ai cree celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple +commis, qui n'est ni ridicule ni haissable, vous l'avez dit vous-meme. + +_Le Mariage de Victorine_ est donc une piece prise, en pleine +bourgeoisie et une apotheose modeste mais franche des vertus propres a +cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs. + +Dans _les Vacances de Pandolphe_, le personnage principal est un +professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope +bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aime. + +Dans _le Pressoir_, ce sont des artisans. Vous les avez trouves trop +vertueux, trop devoues, trop intelligents. Et pourtant, a propos de +_Flaminio_, ou il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard: +"Artiste, a la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un +des noms grecs de Minerve." + +Je n'ai pas lu ce que vous avez ecrit sur _Mauprat._ La, il n'y a ni +bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porte le requisitoire de +votre eloquence indignee. + +Nous voici a _Favilla_. C'est bien, en effet, maintenant et _pour la +premiere fois_ qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous +a plu de faire une analyse infidele de ma piece, vous armant d'une +premiere version qui a ete imprimee et _non publiee_ en Belgique. + +Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la piece representee et +publiee, et vous racontez, vous citez celle qui n'a ete ni publiee ni +representee. Ce procede de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni +envers le public, ni envers vous-meme mon cher confrere, et si vous +n'etiez gravement affecte, ce que je regrette et deplore sans en savoir +la cause, vous n'agiriez pas ainsi. + +Que je n'aie pas ete satisfaite de ma piece de _la Baronnie de +Muhldorf[1],_ cela est certain, puisque je l'ai refaite a peu pres +entiere; que le caractere du bourgeois Keller y fut trop durement accuse +au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai change ce +caractere, essentiellement. + +Je dis _au point de vue de l'art;_ car, au point de vue moral, la +bourgeoisie n'etait pas la plus gravement offensee qu'elle ne l'est dans +_Maitre Favilla._ Eusse-je fait du pere Keller un monstre, le fils +Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et meme, dans ma premiere +ebauche, ce dernier personnage etait plus developpe et plus actif. + +Aucun de mes coreligionnaires a moi (car je suis de la religion de +l'egalite chretienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'eut reproche +de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et genereux. Pourquoi +ceux qui professent la doctrine de l'autorite par la richesse +eussent-ils trouve mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur fut +presente? Quelle _haine_ veut-on chercher dans les enseignements de +l'art? Sommes-nous au temps de _Tartufe_, ou il n'etait point permis de +montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps meme de _Tartufe_, les +vrais chretiens ne voyaient dans ce scelerat qu'une ombre favorable a la +vraie lumiere. Je serais tentee de croire, mon cher confrere, que vous +ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers +plus au serieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me +forcer d'embrasser sa defense. + +J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma premiere esquisse du +bourgeois Keller m'avait paru trop sechement dessinee. C'etait une +figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet general +doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il +ne plait a votre charite fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux +qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en +semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes +sympathiques a ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris +aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est a tout prendre que +ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile +puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas +distinguer a premiere vue une honnete femme d'une bohemienne, ne +pas vouloir manger tout son revenu en aumones ou en liberalites +seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hesiter a une fille +qui n'a rien que ses beaux yeux! Voila, en effet, une _condamnation_ du +bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amere, bien systematique! +La haine systematique, voila le reproche que je repousse, mon cher +confrere; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un +tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps, +n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir a cette race du sentiment et de +l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comedien affichee par vous +a propos de _Flaminio_, vous qui avez decouvert et illustre l'illustre +paillasse Deburau? Qui donc vous a blesse ainsi, et pourquoi reniez-vous +votre destinee, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le theatre? +Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec +vous-meme, en vous citant a vous-meme; mais ce n'est pas pour lutter +contre votre judiciaire artistique que je vous ecris, c'est pour vous +dire: Laissez tomber sous vos pieds ces depits qui vous troublent, et ne +commettez pas d'injustices volontaires, quant a la morale des choses. Ma +morale, a moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrets +irreflechis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois +pour toutes, que je vous la dise. + +C'est une moralite du coeur, qui m'est venue surtout avec l'age. Ceci +n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment tres +profond et tres salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux +autres en tout temps et en tout lieu, derriere les coulisses d'un +theatre comme au comptoir d'une boutique, a la clarte, du soleil qui +eclaire les doux reves du poete comme a celle de la lampe qui eclaire +les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du speculateur ou +du critique. Voyez-vous, mon cher confrere, vous avez trop veille a +cette lampe pour connaitre les hommes: vous ne connaissez plus que +le papier ecrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez +prononcer que sur la forme. La, en fait de forme, vous ayez ete souvent +un maitre. Nourri de belles lectures et brillant d'erudition, vous +avez ecrit des pages exquises quand vous etiez, sans passion et, sans +prevention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver a +etre un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites +de la critique en artiste, avec des emotions, des boutades, des acces de +poesie et des acces de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je +talent que vous avez--quand vous ne vous pressez pas trop--desarme le +jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'ecrie a +chaque page: "Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de theatre et +de poesie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il +dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type, +est sage, equitable et consequent. A celui-ci le lourd marteau de la +logique; a l'autre la marotte brillante de la fantaisie." + +Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en +classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en reveurs, +en bohemiens, en sages, en fous, et meme en riches et en pauvres. Toutes +ces demarcations etaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons +garde la tradition dans nos facons de parler, c'est par habitude. +Ouvrons, les yeux sur la societe presente. Dans ces dernieres agitations +politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins +se sont brouilles comme les cartes se brouillent dans les mains du grand +joueur qui est le progres. + +Oui, le progres quand meme est toujours plus rapide au milieu du trouble +qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les +miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien a voir ici. + +Il s'est fait un grand ebranlement dans les moeurs et dans les idees. +Est-ce que vous n'avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le +ciel vaciller sur nos tetes, reveur et fantaisiste que vous etes? Ne +voyez-vous pas que les choses et les hommes ont change? La fortune +aveugle et passive n'a-t-elle pas deraille comme une machine qu'aucune +main humaine ne peut gouverner? Qui sont les riches et qui sont les +pauvres, selon vous, aujourd'hui? Selon vous, les riches sont les +sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voila une erreur qui vous +abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs. +Le travail, le commerce, l'economie, le calcul, la raison, c'etaient la, +en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de +succes et de securite. A present, c'est le hasard, la mode, la vogue, +l'audace, la _chance_, qui seules decident des destinees du riche. Le +bourgeois que notre memoire a embaume et que votre imagination veut +faire revivre n'existe plus. Ce bourgeois-la, qui compte, chaque soir, +les honnetes et modestes profits du travail de sa journee, qui ne joue +pas a la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les delirantes speculations +de la grande industrie, il ne s'appelle plus le bourgeois. Il est le +peuple, et il n'y a entre lui et l'artisan--que vous avez bien raison +d'estimer et de respecter--que la difference d'un peu plus ou d'un +peu moins d'activite, d'invention et d'ambition. Que dis-je! entre +le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu'il ne sait ni ne peut +feconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse +peniblement une aisance sans cesse inquietee par l'absence de credit, il +n'y a pas grande difference de plainte et de desir a l'heure qu'il est. +Tout cela, c'est le peuple, le laboureur comme le commercant, comme +l'artiste, comme tous ceux qui n'ont pas mis la main survies gros lots, +Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla. + +Ce ne sont pas la desormais des contrastes ennemis: ce sont des hommes +qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui esperent; ce +sont des freres et des egaux qui peuvent bien encore se quereller et se +meconnaitre, mais qui sont a la veille de s'entendre, parce que, chez +eux, toute l'aristocratie est dans l'intelligence et dans la vertu, que +la vertu joue du violon, ou que l'intelligence aune de la toile. Comment +et pourquoi voulez-vous qu'un poete _haisse_ celui-ci ou celui-la, parmi +ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms +propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le passe, dans le present ou +dans l'avenir? + +Ce que le poete hairait et reprouverait, s'il etait prive de raison ou +de charite, c'est la speculation, ce jeu terrible qui fait et defait les +existences au profit les unes des autres, a ce point que, tous les vingt +ans (je parle d'autrefois, desormais ce sera bien plus vite fait), la +propriete change de proprietaires sur le sol de la France. Oui, la +speculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et +des passions, cette ennemie de l'ideal et du reve, cette _realiste_ par +excellence, qui pousse les hommes a l'activite fievreuse du succes et +qui dedaigne egalement les contemplations de l'artiste, les labeurs +erudits du critique, les systemes du philosophe et les aspirations +religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science +seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois desormais, dans +cette societe qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses +nouvelles. Mais, si l'on y reflechit, cette race ardente, qui envahit +rapidement toutes les forces morales et physiques de notre epoque, n'est +pas une classe a part, ce n'est meme pas une race distincte. C'est comme +l'Eglise du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en +trouve chez les poetes comme chez les epiciers, chez les laiques comme +chez les pretres, au sommet de la societe comme dans ses regions les +plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune, +ou tout au moins pour echapper a la gene, il ne s'agit plus de +travailler a une tache patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du +negoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le +mecanisme des banques et le calcul des eventualites financieres, de +tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systematiser les +chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est +devenu l'ame de la societe moderne. + +Ce serait la, a coup sur, un beau sujet de declamation, pour ceux qui +n'entendent rien a ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais, +si l'on s'eleve au-dessus de ses propres interets froisses dans cette +lutte, si l'on se detache du sentiment personnel pour considerer la +marche du torrent economique et le but, chez les artistes comme chez les +politiques, vers lequel ses flots se precipitent, on est frappe de voir +le salut general au bout de cette carriere ouverte a l'individualisme +effrene. + +On voit les capitaux s'elancer vers les conquetes merveilleuses de +l'industrie, et se mettre forcement, fatalement, au service du genie +des decouvertes. On voit le principe d'association se degager comme, le +soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de +l'humanite et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs, +delivres du metier de betes de somme et appeles a des occupations plus +intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme, +votre bete de l'Apocalypse, mon cher confrere, se faire place et +devenir la societe europeenne, quelles que soient les formes apparentes +d'egalite ou d'autorite, de republique, de dictature ou d'autocratie +qu'il plaise aux nations d'inscrire en tete de leurs constitutions +actuelles et futures. + +Telle est la force de la solidarite des interets, qu'aucune volonte +individuelle ne peut desormais entraver sa marche prodigieuse et que ni +guerres ni revolutions ne sauraient detruire ses conquetes. Certainement +les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique, +menacent a toute heure l'humanite, detruiront encore des fortunes, des +existences, des projets, cela me semble inevitable; mais ce qui est +acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les +speculateurs sont devenus intelligents, ils ont profite des travaux +d'economie politique et sociale que tout un siecle a vus eclore. Ils +s'en servent a leur profit et, en general, peut-etre uniquement en vue +de leur profit; mais ils s'en servent, tout est la. La civilisation y +trouvera son compte quand la lumiere sera plus repandue et le but plus +eclatant. + +En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de desastres; +je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui +me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette +transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la liberte d'approfondir +ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette +lettre, l'art et les artistes,--l'art qui est notre profession a vous +et a moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrere,--il me +semble que notre mandat serait de lutter contre l'exces de prosaisme +qui envahit forcement le monde, et, tout en laissant passer ces flots +troubles qui s'epureront tot ou tard, de sauver quelques perles ou tout +au moins quelques fleurs entrainees par l'orage. + +Ou avez-vous l'esprit, ou avez-vous le coeur, vous qui, comme moi, +depuis tantot vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste, +de fulminer toutes ces imprecations contre le poete, le peintre, le +musicien, le comedien, contre tous les amants de l'ideal? + + [1] Titre primitif de _Maitre Favilla_. + + + + +CCCXCVIII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 21 novembre 1855. + +Ma belle mignonne, + +J'ai ete, et je suis encore toute malade; mais il ne faut pas le dire +parce que ca m'attirerait trente lettres d'amis effrayes plus qu'il +ne faut. Ce n'etait qu'un rhume; mais les rhumes ont chez moi un +_caractere_ nerveux, d'un bien mechant caractere. Ils m'etouffent +litteralement. Enfin, ca va un peu mieux; mais j'ai ete retardee. La +piece etait finie[1], et dans la main du copiste; je l'ai arretee pour +la retoucher. De corrections en corrections, j'ai gagne quelque chose +de mieux, et le copiste (Emile) se relance de nouveau dans l'ecriture +moulee! C'est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette +meditation, ralentie sinon obstruee par le rhume, et je vous ecris tout +de suite avant d'aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j'espere, +au milieu d'un nouveau succes; je ne me rappelle deja plus de qui est +cette _Joconde_. Est-ce celle de Leonard de Vinci? Vous etes tout au +moins aussi belle, et je suis sure que l'on vous adore sous cet aspect +comme sous tous les autres. + +Je pense aller a Paris avec mon gros pataud de manuscrit a la fin du +mois. C'est assez tot, n'est-ce pas? Si c'est trop tot pour que je serve +a quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la piece, si +besoin est. Faut-il que j'ecrive a M. Doucet pour lui dire ou j'en +suis? Compte-t-il sur moi? Est-ce dans ses mains qu'apres vous avoir +communique mon oeuvre, ainsi qu'a madame Allan (car, avant tout, il faut +que vous me guidiez dans la distribution), je dois deposer le manuscrit? + +M'ayez-vous trouve un lecteur? car, pour moi, je n'en connais pas. + +Regnier a un assez bon role dans ladite piece: consentirait-il a lire? +Je le lui demanderai; il me semble qu'il doit bien lire, mais je n'en +sais rien. + +Ne vous attendez pas a un role brillant, ma mignonne. C'est bon et +tendre, c'est sincere, ca pleure et ca rit comme vous quand vous ne +jouez pas. Mais j'ai peur que ce ne soit de l'eau claire pour ceux qui +aiment le champagne. + +La piece est longue; votre role ne l'est, pas, bien qu'il soit l'ame et +le motif de la piece. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c'est +un role developpe, mais _qui recoit la lecon_, et lui, habitue a +toujours plaire, a toujours vaincre, il se trouvera peut-etre trop +sacrifie a la moralite de la chose. L'autre monsieur de la piece sera +plus aime du public; peut-etre voudra-t-il faire celui-la; mais il n'y +sera pas aussi bien dans ses qualites que dans l'autre, qui, en somme, +est le premier _de la chose_. Madame Allan sera, je crois, contente, +puisqu'elle veut etre bete, cette chere femme. C'est elle qui sera le +montant et la gaiete de la piece. Provost n'a pas un long role, mais je +le crois pas mal dessine; en voudra-t-il? Enfin, j'aurai besoin de deux +autres comiques moins conditionnes, mais assez delicats a choisir pour +ne rien compromettre. + +A present, la piece vaut-elle quelque chose ou rien du tout? Je ne sais +pas, vous me le direz; car, a force d'y regarder, je n'y vois plus +goutte. La recevra-t-on? ca n'est pas sur: on a peut-etre dit non +d'avance. + +Ah! j'oubliais: mademoiselle Dubois a du talent, n'est-ce pas? son role +est des plus importants. J'ai recu la prime. Je vous remercie d'avoir +ete un si joli homme d'affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant, +je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille +a moi, que vous etes. + +GEORGE SAND. + + [1] _L'Irresolu,_ joue au Gymnase, sous le titre de _Francoise_. + + + + +CCCXCIX + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 26 novembre 1855. + +Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je +ne demande qu'a vous etre agreable, et j'ai deja destine un de mes roles +a mademoiselle Dubois, que vous m'avez recommandee l'annee derniere. Je +ne connais pas M. Bache[1], je ne l'ai jamais vu. Si vous ne l'avez pas +recommande par complaisance et si vous vous interessez veritablement a +lui, vous voila force de me repondre; car je vous demande: Est-il grand, +petit, gros, jeune, vieux, gai, serieux? Ferait-il, par exemple, un +grand seigneur louche de regard et de caractere, ou un valet fripon? +Aurait-il la pretention d'un grand role ou en accepterait-il un petit? +Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l'originalite? + +Vous me faites compliment de _Favilla_; moi, je ne vous ai pas vu depuis +_le Demi-Monde;_ vous n'etiez pas a Paris, je crois, quand j'ai vu la +piece. C'est un chef-d'oeuvre d'habilete, d'esprit et d'observation. +C'est bien un progres comme science du theatre et de la vie, et pourtant +j'aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j'aime les pieces ou je +pleure. J'aime le drame plus que la comedie, et, comme une bonne femme, +je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la +jeune fille du _Demi-Monde_ fut si peu developpee apres avoir ete si +bien posee, et que cette scelerate, si vraie, d'ailleurs et si bien +jouee, fut le personnage absorbant de la piece. Je sais bien qu'apres +avoir fait la Dame aux Camelias interessante, vous deviez faire le +revers de la medaille. L'art veut ces etudes impartiales et ces +contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n'est pas une critique que je +fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques +dans le genre nouveau, dans la maniere d'aujourd'hui, comme votre pere +est le premier dans le genre d'hier. Moi, je suis du genre d'avant-hier +ou d'apres-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m'amuse a ce que je +fais; mais je m'amuse encore mieux a ce que vous faites, et vos pieces +sont pour moi des evenements de coeur et d'esprit. Me ferez-vous pleurer +la prochaine fois? Si vous etes dans cette veine-la, je vous promets de +ne, pas m'en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je +vais a Paris? C'est que vous n'avez pas le temps de me savoir la, et +que, moi, je n'ai pas le temps de savoir si vous y etes. C'est ici +que vous devriez venir me voir, a Nohant. Vous auriez le temps d'y +travailler et nous aurions les heures de recreation pour causer. Prenez +donc ce parti-la un de ces jours, si vous m'aimez un peu, moi qui vous +aime tant. Je vous envoie aussi les amities de Maurice, et je vous prie +de dire mes tendresses a votre pere. Pourquoi ne voit-on rien de lui? +on aurait besoin de cela. Le drame heroique n'a fini que parce que les +maitres l'ont quitte. Si vous me repondez et que vous ayez des nouvelles +_fraiches_ de Montigny, donnez-m'en. Et ce pauvre Villars, nous l'avons +tue en ne lui donnant pas les premiers roles. Mais est-ce notre faute? + +GEORGE SAND. + + [1] Bache le comedien. + + + + +CD + +A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS + + Paris, 9 janvier 1856. + +M. de Girardin me dit que je ne serai pas refusee. Donc, je m'enhardis, +monsieur, a vous demander de venir diner, avec lui et madame Arnould, +chez moi, vendredi prochain, a six heures. Quand je dis chez moi, c'est +une metaphore: je n'ai pas de chez moi a Paris; mais, pourvu qu'on dine +ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C'est un +pretexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir +bien en etre dupe, et de me dire _oui_. + +GEORGE SAND. +De chez M. de Girardin. + + + + +CDI + +AU MEME + + Paris, + +Je viens de remercier Theophile Gautier de son bon article, et je vous +remercie aussi du votre, cher monsieur[1]. Je passe par-dessus un +scrupule de conscience qui m'a toujours empechee de remercier la +_critique._ Mais, comme vous comprenez d'ou venait ce scrupule, vous +comprendrez egalement pourquoi il disparait vis-a-vis de vous. + +Il y a une sotte fierte dont on est accuse par ceux qui n'en ont pas +d'autre; il y en a une vraie sur laquelle ne se meprennent pas les +caracteres eleves. C'est pourquoi je vous dis avec confiance que je me +sens encouragee par votre sympathie et que j'en suis reconnaissante. + +Si la repetition generale de _Comme il vous plaira_ vous inspire un peu +d'interet, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir; + +Bien a vous, + +GEORGE SAND. + + [1] Sur _Francoise_. + + + + +CDII + +A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY + + Paris, 13 avril 1856. + +Chere fille, c'est moi qui te trouve oublieuse! sans Eugenie, je +n'aurais eu qu'une fois de tes nouvelles depuis ton retour a Brinon. Ce +n'est pas parce que je ne te reponds pas (tu sais trop la vie que je +mene ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres +comment tu te portes. Tu n'as que trop de temps pour ecrire, tu ecris +a tout le monde, tu fais meme des mariages, et, moi, tu me plantes la. +C'est donc toi, petite fille, qui es grondee, pour t'apprendre a me +grogner comme tu fais. + +Quant au mariage en question, je crois qu'il est tres bien assorti +et qu'il sera heureux. Je l'ai appris avec grand plaisir, et je m'en +rejouis pour les deux familles. + +Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici; ils +t'auraient dit, becasse, que je ne t'oubliais pas et que nous avions +enormement parle de toi. + +Je t'ecris ce soir en revenant du Theatre-Francais. On vient dejouer mon +_Comme il vous plaira_, tire et imite de Shakspeare. + +La piece a ete mediocrement jouee par la plupart des acteurs. Les decors +et les costumes splendides, le public tres hostile, compose de tous les +ennemis de la maison et du dehors. Neanmoins, le succes s'est impose +sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a +triomphe plus que je n'y comptais. Moi, j'ai trouve le public bete et +froid; mais tout le monde dit qu'il a ete tres chaud pour un public de +premiere representation a ce theatre, et tous mes amis sont enchantes. + +_Francoise_ va tres bien et le succes augmente tous les jours. + +Bonsoir, chere fille; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de +trois pieces que j'ai fait jouer depuis quatre mois. + +Je t'embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget; je pars pour +Nohant a la fin de la semaine prochaine. Ecris-moi la. + + + + +CDIII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 1er mai 1856. + +Chere mignonne, + +Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma +grande fille. Je sais bien qu'elle joue souvent et que, par consequent, +elle n'est pas malade; mais cela ne me dit pas si le coeur est +melancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je +vous adresse. Je sais comme les questions sont indelicates, quand +elles ne sont pas betes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans +curiosite d'esprit, j'ai l'inquietude du coeur, et que, sans savoir le +remede a vos acces de spleen, je voudrais pouvoir le trouver. + +Mais il n'y en a pas de radical en ce monde: nous sommes tous tristes ou +soucieux plus ou moins. + +J'ai retrouve ici avec delices la campagne, l'air, les conditions +tranquilles et logiques pour l'artiste, et l'amour de l'art plus que +jamais, malgre les luttes, les fatigues, les mecomptes dans le passe et +dans l'avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant; +mais ce que j'ai retrouve aussi, c'est la presence de cette enfant qui, +ici, ne me semble jamais possible a oublier. Dans cette maison, dans ce +jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces +jours. Je la vois partout, et cette illusion-la ramene des dechirements +continuels. Dieu est bon quand meme: il l'a reprise pour son bonheur, a +elle, et nous nous reverrons tous un peu plus tot, un peu plus tard. + +On m'ecrit que vous etes toujours belle et ravissante dans Celia[1], je +ne suis pas en peine de cela. + +Soyez heureuse, d'ailleurs, autant qu'on peut l'etre quand on est comme +vous dans le _corps d'elite._ On y recoit-plus de blessures que dans les +autres regiments; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce +qu'on le comprend mieux que le vulgaire. + +Bonsoir, chere fille; dites toutes mes tendresses a qui de droit, et +puis au criocere Ciceri[2] et au bon Charles-Edmond et a Croquignolet[3] +quand vous le verrez. Viendrez-vous a Nohant cette annee? Tachez, et +aimez-nous. Je vous embrasse tendrement. + +Votre _second_ amoureux, puisque Ciceri est le premier dans les +veterans, vous baise humblement les sandales. + +Emile est a Paris, et je lui ai dit d'aller, non pas vous embrasser de +ma part, ca ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et +tacher de vous voir, ne fut-ce qu'une minute, pour me parler de vous. +Bonsoir, chere; ecrivez quelques lignes. + + [1] De _Comme il vous plaira_. + [2] Ciceri, le peintre decorateur. + [3] Mathieu Plessy, frere de madame Arnould Plessy. + + + + +CDIV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 23 juillet 1856. + +Cher enfant, + +Je suis a Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepte ma +fille, qui n'est guere vaillante. Elle a ete tres malade a Paris et elle +est venue se guerir ici. J'espere que ce sera bientot fait: pourtant, si +ce n'etait pas fini a l'automne, je l'emmenerais voyager. Ou? Je n'ose +plus vous dire que ce serait de votre cote, bien que ce soit toujours +la que ma pensee se reporte; mais je vous ai tant manque de parole, ou, +pour mieux dire, j'ai tant manque a mes esperances, que je ne veux plus +fixer de but a mes courses. + +Celle que je meditais l'hiver dernier s'est resolue en quelques jours +d'avril dans la foret de Fontainebleau, une des plus belles choses du +monde, il est vrai, mais si pres de Paris, qu'on n'appelle meme pas cela +une promenade. J'aspire pourtant toujours a l'_absence._ L'absence pour +moi, c'est le petit coin ou je me reposerais de toute affaire, de tout +souci, de toute relation, ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute +responsabilite de ma propre existence. C'est ce que j'avais trouve, +l'autre annee, a Frascati pendant trois semaines, et a la Spezzia +pendant huit jours. C'est la ce que je demande au bon Dieu de retrouver +pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature +pittoresque; reve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de +suite sans se laisser attraper. + +Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici a l'improviste; car, si +les jours de liberte se presentaient, je les prendrais aux cheveux et il +serait facheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours +un peu d'avance. Je suis-contente de vous savoir utilement occupe et en +possession d'un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde +de la voir et de l'embrasser, ainsi que sa mere. + +J'attends tous les travaux que vous m'annoncez, et je vous felicite du +bon courage qui vous soutient. Ici, l'on se soutient aussi, chacun dans +son travail, meme ma pauvre patraque de Solange, qui s'est mis en tete +de faire des vers, et qui arrivera peut-etre a en faire d'assez jolis. + +Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d'amities et +de poignees de main. J'y joins mes tendres et maternelles benedictions. + + + + +CDV + +A M. CHAULES DUVERNET, A LA CHATRE. + + Nohant, novembre 1856. + +L'empreinte n'est pas assez nette ou le cachet est trop use pour qu'il +soit possible de le decrire avec certitude. Voici ce que je crois y +voir: + +Deux ecussons d'argent accoles, sous une couronne de comte. + +Ecusson dextre: + +D'argent au lion leoparde (c'est-a-dire qui marche), soutenant un +ecussonnet ou parait un agneau passant (c'est-a-dire marchant) sur une +_plaine_ ou champagne. Cet ecusson est d'enquerre, c'est-a-dire metal +sur metal, ce qui est peu usite. La champagne est un meuble rare en +armoiries. La position de l'ecussonnet et sa forme sont aussi tres +insolites. Ces armes pourraient bien etre de fantaisie. + +L'ecusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques. + +Chevron de gueules (c'est-a-dire de pourpre) sur champ d'argent, +accompagne de trois roses tigees et feuillees, et surmonte en chef d'un +meuble qui parait etre un soleil, dit soleil de midi, parce qu'il est en +haut et au milieu de l'ecu. + +La couronne de comte ne signifie rien. Il parait qu'au XVIIIe siecle, +tout le monde se la lachait; car mon grand-pere Dupin, qui n'avait aucun +titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d'argent en champ +d'azur.--Mais le chevron est une marque de tres ancienne noblesse. Il +fait partie de ce que l'on appelle, en blason, les _pieces honorables_. +Il designe soit un etrier, soit une barriere de tournoi; on n'est pas +d'accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie. + +Si ce que j'appelle l'ecussonnet de l'ecusson dextre etait un gros +besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les +besants (corruption de bysantins) etaient des pieces de monnaie de +Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais +beaucoup plus petits que ton ecussonnet. Si cet ecussonnet etait un +besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant +sur le tout du tout. + +J'espere que voila une erudition et une science! ca ne coute pas cher et +ca s'oublie, Dieu merci, aussi vite que ca s'apprend. + +Mille tendresses et embrassades a Eugenie. A Bientot. + + + + +CDVI + +A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE + + Nohant, 20 decembre 1856. + +Cher enfant, merci pour ce precieux manuscrit qui ne me donnera pourtant +pas le courage d'ecrire l'histoire du Berry. Il faut etre riche pour +faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par consequent, +les editeurs ne les achetent pas. Il faut les publier a ses frais et ne +pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser +de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de +moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman +sur un moment quelconque de ce passe qui a son interet. + +Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandee; +demain ou apres-demain, j'espere etre moins derangee. + +C'est bien beau, le parc de Sainte-Severe! Il y a un coin de rochers et +de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une +veritable majeste. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec +Angele quand il fera un rayon de soleil. + +A vous de coeur, mes chers enfants. + +GEORGE SAND. + + + + +CDVII + +A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS + + Nohant, 29 fevrier 1857. + +Je n'ai fait que dire la verite et vous m'en remerciez. Mais c'est a moi +de vous remercier du bon secours que m'a apporte votre Guide, dans ma +derniere peregrination. Vous me promettez de venir a Nohant: vous voyez +qu'en toute chose, je reste votre obligee. Ne vous attendez pourtant +pas a trouver une _belle residence_. C'est la chose la plus humble, au +contraire, que ma retraite; mais vous y serez recu de bon coeur et cela +vaut mieux que tout. + +J'ai votre _Allemagne du Nord_ et je ne compte guere sur mon etourdi de +fils pour prendre, chez Hachette, l'_Allemagne du Sud_. Vous seriez bien +aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'_Italie_; car +celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits +illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu +la bonte de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien +faits sont precieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour +consulter a toute heure, et vous faites la un travail des plus utiles +et des plus interessants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand +gre. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous +renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon +grain de sable. Tout a vous de coeur. + +GEORGE SAND. + +Vos _Histoires de l'art_ sont admirablement bien faites; voila une chose +qui manquait! ne craignez pas d'etendre, un peu, quand vous y etes, la +partie geologique, mineralogique, botanique, etc. Cela interesse meme +ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend a observer. + + + + +CDVIII + +A M. CALAMATTA, A BRUXELLES + + Nohant, 6 avril 1857. + +Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisee, ta forme, ton grand +peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te +passe ton gout d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec +ceux qui ont leur puissance (une veritable puissance) dans leur point de +vue. Je serais bien fachee de les ebranler, si je le pouvais, et, comme +je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, a moi, sont le droit de +ma these, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la +these contraire. + +Des coups de baton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux +blagueur qui ne viens jamais les chercher. + +Quant a ce que je devais dire sur les martyrs de la cause, je l'ai dit; +mais cela doit rester dans le tiroir jusqu'a nouvel ordre. Tu crois donc +que l'on est libre de dire quelque chose? Je te trouve beau, toi avec +tes mains dans tes poches, sur le pave de Bruxelles! J'ai essaye, au +dernier chapitre du roman[1], de faire pressentir quelque chose de ma +pensee; mais il n'est pas dit encore que cela passe. + +Trois lignes sur Lamennais ont ete coupees a propos des capucins de +Frascati, chez lesquels il avait demeure, et pourtant _la Presse_ fait +son possible pour laisser vivre le redacteur; _ma_ nous sommes dans le +royaume de la mort! + +Donc, puisque l'on ne peut parler de ce qui, a Rome, est muet, paralyse, +invisible, il faut ereinter Rome, ce que l'on en voit, ce que l'on y +cultive, la salete, la paresse, l'infamie. Il ne faut faire grace a +rien, pas meme aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux +artistes, sans entrailles, sans reflexion, sans coeur, qui vous disent: +"Qu'est-ce que ca fait, les pretres et les mendiants? ca a du caractere, +c'est en harmonie, avec les ruines, on est tres heureux ici, on admire +la pierre, on oublie les hommes." + +Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolerer dans +le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux +cracher sur le peuple qui s'agenouille devant les cardinaux. Puisque +c'est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en! celui +dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu'un prend, grace a moi, +Rome, telle qu'elle est aujourd'hui, en horreur et en degout, j'aurai +fait quelque chose. J'en dirais bien autant de nous, si on me laissait +faire; mais on a les mains, liees, et je n'insiste jamais pour que +d'autres s'exposent a ma place. + +Et puis, d'ailleurs, nous autres Francais, nous ne sommes jamais si +laids qu'un peuple devot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous +grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l'on +a fait de Rome? _Chi lo sa?_ peut-etre! Mais nous n'y sommes pas. + +Il est donc bon de dire ce qu'on devient quand on retombe sous la +soutane, et j'ai tres bien fait de le dire a tout prix. Cela doit facher +des coeurs italiens; s'ils reflechissent, ils doivent m'approuver. + + [1] _La Daniella_. + + + + +CDIX + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 16 avril, 1857. + +Tu n'es qu'un ignoble _potu_[1], un agriculteur, un capitaliste, un +ecrivassier, un decore, un membre de l'Institut; Lambert n'est qu'un +lapin, un chou, un renard pendu, une volaille etripee. Vous ne valez +pas deux liards a vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par +Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres, +enfin un parfait gentilhomme, pour que l'un de vous daigne se souvenir +que j'existe. Enfin, vous n'aimez que vos ventres et vous avez le coeur +mange aux vers. + +Ce n'est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous +meritez que je ne pense plus jamais a vous. + +Je suis bien contente que l'on s'arrache ton livre; mais on ne se +l'arrache pas a Nohant; car il n'a pas daigne y arriver. J'ai repondu a +M. Grenier; son poeme est tres remarquable. Moi, je vois dans le Juif +errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au +moyen age, avec ses immortels cinq-sous qui ne s'epuisent jamais, son +activite, sa durete de coeur pour quiconque n'est pas de sa race, et en +train de devenir le roi du monde et de tuer Jesus-Christ, c'est-a-dire +l'ideal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans +cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs Israelites le +prechent deja. Ils ne se trompent pas. + +Bonsoir, gros miserable! je vais aller a Paris a la fin du mois. Si j'ai +l'honneur de vous y voir, je vous promets une degelee solide. + +GEORGE SAND. + + [1] Pataud. + + + + +CDX + +A M, CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 13 juin 1857. + +Cher ami, ce n'est pas un _roman historique,_ c'est un roman d'epoque +et de couleur du temps de Louis XIII[1]. Le roman historique promet des +faits serieux, des personnages importants, des recits de grandes choses. +Ce n'est pas la ce que je fais, et ce titre, annonce dans _la Presse_, +promettrait des aventures plus graves que celles que je mets en scene. +Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que +je vous explique, sans periphrase trop longue, faites, je vous prie, +retrancher de l'annonce le mot _historique_. Il vaut mieux tenir plus +qu'on ne promet que de promettre plus qu'on ne tiendra. J'ai fait la +chose a mon point de vue, et j'ai beaucoup cherche pour rester dans +l'exactitude historique des moindres coutumes, idees et manieres d'agir +du temps qui me sert de cadre. Je n'ai pas rattache ma fable a un point +historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas +un roman de Walter Scott. On n'en fait plus! + +Que devenez-vous? Et la petite fillette? + +Venez-vous bientot nous voir? mon amie de la rue des Saints-Peres +est-elle triste ou malade[2]? Je n'ai pas de ses nouvelles depuis pas +mal de jours, et, quand elle se tait, je n'ose pas trop l'interroger. + +Bonsoir, cher; a vous de coeur. + +G. SAND. + + [1] _Les Beaux Messieurs de Bois-Dore._ + [2] Madame Arnould-Plessy. + + + + +CDXI + +A M. + + Gargilesse, juillet 1857. + +Cher monsieur, + +Voulez-vous qu'en ma qualite d'ignorant paysagiste, je vous apporte mon +contingent d'observations, anonymes, bien entendu, excepte pour vous? + +Au bord de la Creuse, a cinq lieues d'Argenton, vers le midi, nous avons +du voir le soleil un peu plus occulte que vous ne l'avez vu a Paris. +Nous faisions une assez longue promenade a pied dans un des plus +adorables coins de la France. Le ravin ou coule la Creuse est borde en +cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux +eleves, soutenus de schistes redresses sur de puissantes assises de +gneiss et de granit pittoresquement disloques. Une splendide vegetation +perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantot agitee, +bouillonne parmi leurs debris, tantot, limpide et unie, les reflete +comme un miroir. + +De la petite eglise de Ceaulmont, perchee au plus haut des rochers, la +vue plonge dans ces profonds meandres adorablement composes, et s'etend +au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu'aux montagnes de la +Marche. + +Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les +plus favorables pour observer l'effet pittoresque de l'occultation du +soleil, sur une grande etendue de ciel et de terrains. Nous etions la +juste au moment ou le phenomene s'est produit le plus complet, et le +ciel charge de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir a +l'oeil nu, a vingt reprises differentes, le mince croissant qui semblait +courir dans les nuees chassees par des courants superieurs assez forts. +Ce croissant ressemblait tellement a celui de la lune, que les paysans, +etonnes, croyaient le voir a la place du soleil sans trop s'inquieter de +ce que le soleil lui-meme etait devenu: A ce moment-la, les nuages, +qui s'etaient amonceles comme un orage, se sont rapidement etendus +en _stratus_ legers, et la campagne a pris un ton particulier assez +semblable a celui de l'aube, avec cette difference bien sensible et qui +constitue l'originalite du spectacle, qu'au crepuscule du matin ou du +soir, les horizons du ciel se colorent du cote du soleil et que ceux de +la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le zenith; +tandis que, durant l'eclipse, la nuit semblait se faire et venir a nous +de toutes les profondeurs de l'horizon pour se dissiper vers le sommet +de la voute celeste. Ainsi les lointains etaient indecis et entierement +decolores, sans que les objets rapproches fussent sensiblement alteres. +Quand le croissant solaire se degageait des nuages, il suffisait meme +a projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d'une +assez vive lumiere sur nos tetes avec l'eloignement obstine des +lointains offrait un aspect de la nature tres insolite et tres frappant. + +L'un de nous, qui a la vue particulierement longue et nette, a observe +plus faiblement, mais avec conviction, ce que j'avais pu constater avec +lui lors de la derniere eclipse, ce que je n'ai pu saisir cette fois-ci, +ayant un peu trop regarde le soleil a l'oeil nu. Cette observation, que +je n'ai vue consignee nulle part, consiste en ceci: que le spectre +du croissant solaire s'est trouve represente un nombre de fois +considerable, d'une maniere tres fugitive mais tres sensible pourtant, +sur les differentes couches de nuages qui l'environnent. + +A plusieurs reprises, la personne qui a renouvele hier cette observation +a cru voir le soleil apparaitre faiblement a une place ou il n'etait +pas, et immediatement se transporter a une autre place, jusqu'a ce +qu'une apparition reelle redressat l'erreur produite par cette sorte de +_parelie_ que je ne me charge nullement d'expliquer. + +Nous n'avons pas vu les fleurs se fermer: la plupart ne se sont apercues +de rien. Pourtant, comme l'un de nous pretendait que les liserons se +fermaient, j'ai attentivement regarde une fleur de liseron-vrille qui +etait a mes pieds et je l'ai vue plisser sensiblement, sa corolle. Le +fait n'a pas ete general: un rossignol a lance une roulade vive et +unique a l'heure precise marquee pour l'apogee du phenomene. Les +rossignols ne disent plus mot chez nous dans ce moment de l'annee. + +Les coqs ont aussi jete beaucoup de fanfares simultanees de tous les +points habites de la campagne; mais aucun autre animal n'a donne signe +d'etonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder +en l'air ne se sont apercus de rien; d'ou je conclus que notre pere le +soleil peut nous retirer les cinq sixiemes de sa lumiere sans que la +terre s'en ressente beaucoup. + +Ce qui est plus etonnant que tout cela, et ce que la science ne peut +pas nous expliquer, c'est le froid inoui de ce mois de juillet. Nous +commencons a savoir les lois qui regissent les astres places a des +distances fabuleuses de notre pauvre petite planete. Mais nous ne savons +rien des causes de perturbation de notre atmosphere, de ce milieu qui +est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir +soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre a des +previsions tant soit peu certaines. + +M. Babinet ne nous avait-il pas fait esperer un ete brulant? Le +ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes +observations. Il serait bien temps que la science put etre illuminee de +quelque soudaine decouverte en ce genre, decouverte dont les resultats +immediats auraient tant d'influence sur notre destinee. La fourmi, "que +ne surprend jamais l'orage"; la taupe, dont les villes souterraines +bravent les intemperies de la surface; le rat des champs, qui ne manque +jamais de faire la provision d'hiver en temps utile; les oiseaux +emigrants, qui semblent doues d'un sens divinatoire; en sauraient-ils +plus long que nous a mille egards? + +A vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup a la terreur des animaux, +meme durant une eclipse totale de soleil. Je les crois avertis par +l'instinct du peu de duree du phenomene. + + + + +CDXII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 15 aout 1857. + +Cher enfant, + +Ne donnez jamais les lettres des defunts que l'on vous demande. Cela +cache, en general, des speculations. Celles qui sont honnetes (comme +les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick) +n'aboutissent pas, et risquent, pour tout resultat, de vous priver de +vos autographes qui s'egarent. Ces essais n'aboutissent pas, par la +raison que les parents, heritiers, ou amis executeurs testamentaires, +reclament le monopole de ces publications. C'est leur droit. Ils +l'exercent tantot par cupidite, tantot par respect veritable pour la +memoire du defunt. En effet, si le defunt revenait, il ne serait pas +toujours tres content de voir publier entierement des lettres qu'il n'a +pas destinees au public. On est donc oblige de tronquer. Eh bien, cela +n'est pas tres facile. Les gens qui publient demandent, a ceux qui +cedent leurs lettres, d'avoir l'autographe entre les mains, se disant +responsables de l'authenticite de ces lettres. Des ce moment, vous etes +a leur discretion. S'ils publient ce que vous ne voulez pas, a qui vous +en prendrez-vous? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s'expose +a des tracasseries judiciaires fort desagreables. + +Dans mon souvenir, les lettres de Beranger a vous sont aigres-douces +pour moi. Celles qu'il m'a ecrites sur vous sont mechantes pour vous. Il +etait mechant d'esprit et de langue, bien que le coeur fut noble et la +conduite noble dans tout ce qui avait rapport a lui-meme. Il savait +donner et ne pas recevoir. C'etait une grande science dans sa position; +mais il etait bien flatteur et bien perfide la ou il ne risquait rien, +et il abusait souvent du respect religieux que l'on avait pour son +genie, pour son age et pour sa probite. Le pauvre Eugene Sue, mort si +jeune, avait un bien autre coeur! + +Vos vers sur sainte Solange sont tres beaux et charmants. Mais vous +travaillez dans la prose du gagne-pain avec douleur, je le vois. Non, +pourtant: je vois aussi que vous etes courageux et que vous sentez la +consolation du devoir accompli. Que voulez-vous! la vie est comme ca. +Beranger n'avait pas de famille a nourrir et a contenter. Il a ete +heureux dans le repos. Il n'y faut point songer pour nous. + +Bonsoir, chers enfants, et a vous de coeur. + + + + +CDXIII + +A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS + + Nohant, 18 aout 1857. + +Je vous remercie, monsieur, pour mon fils absent. Je vais lui envoyer, +au fond des chenes-lieges ou il me fait soupirer apres son retour, votre +gracieux encouragement, et je vous remercie, pour mon compte, des bonnes +lignes que vous lui avez consacrees. Je suis bien contente que vous ayez +remarque ses progres et que vous ayez si delicatement senti le caractere +de sa jeune individualite. + +Je suis contente aussi de trouver l'occasion de vous remercier pour tous +ces beaux et bons articles que vous nous faites lire. A quand, un livre +historique? On voudrait lire l'histoire a travers votre imagination si +vive et votre raison si saine et si droite. + +Rappelez-moi, je vous en prie, au bon souvenir de Theo. J'espere que lui +aussi pensera a encourager mon jeune peintre. Peut-etre l'a-t-il deja +fait. Mais _le Moniteur_ n'arrive pas jusqu'a nous. Dites-lui qu'avec +ou sans cela, je lui envoie toutes mes amities, et veuillez recevoir +l'expression de mes sentiments distingues et affectueux. + +G. SAND. + + + + +CDXIV + +A SA MAJESTE L'IMPERATRICE EUGENIE + + Nohant, 6 octobre 1857. + +Madame, + +La feconde et gracieuse protection que Votre Majeste accorde aux +artistes me donne la confiance de m'adresser a Elle, en cette qualite, +pour appeler les effets de sa genereuse bonte sur une famille qui en est +digne. + +Le grand nom dramatique de Marie Dorval protege cette famille et prie +pour elle. M. Luguet a epouse la fille de-cette celebre artiste; il est +lui-meme artiste de talent, et honnete homme. Sa Majeste l'empereur a +daigne l'encourager dernierement a Plombieres. M. Luguet a cinq enfants, +et nulle autre ressource que son travail quotidien. + +Mais ce qui touchera surtout le bon coeur de Votre Majeste, c'est un +apercu des nombreuses charites de Marie Dorval, morte pauvre, apres une +vie de gloire et de fatigue. + +Outre que ses grands succes au theatre ont verse plus de cent mille +francs aux hospices, madame Dorval (dame de charite de Toulouse) a fonde +plusieurs lits dans les hopitaux de Lyon, Bordeaux, Montpellier, et une +des creches du faubourg Saint-Antoine. Il y a la plusieurs lits sous le +patronage de saint Georges, en memoire d'un petit-fils adore auquel la +pauvre femme ne put survivre. + +Si Votre Majeste daigne dire un mot, le second petit-fils de madame +Dorval, Jacques Luguet, recevra, dans un lycee, le developpement d'une +belle intelligence et d'un heureux naturel. Ce sera un bienfait de plus +dans la precieuse vie de Votre Majeste, et, j'ose en repondre, un de +ceux qui inspireront la plus profonde reconnaissance et produiront les +meilleurs fruits. + +C'est a la mere que les meres osent s'adresser. Ce titre sacre, que le +Ciel a beni dans Votre Majeste, ajoute l'espoir et la foi au profond +respect avec lequel on l'invoque et avec lequel j'ai l'honneur d'etre, +de Votre Majeste, la tres humble et tres obeissante servante. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXV + +A LA MEME + + Nohant, 30 octobre 1857. + +Madame, + +La reponse que Votre Majeste a daigne faire a une demande digne de son +interet est telle que nous l'attendions de son exquise bonte. Nous vous +disions que la grande artiste qui est partie de ce monde-ci pour un +monde meilleur prie maintenant pour le bonheur maternel de l'illustre et +douce protectrice de ses enfants. + +Nous n'osons pas nous permettre de remercier Votre Majeste; car elle +a fait le bien pour le bien et sans se demander si la reconnaissance +qu'elle merite sera de quelque valeur; mais nous osons lui dire qu'elle +a fait des heureux de plus, parce que nous croyons que la est la seule +recompense dont elle se preoccupe. + +C'est dans ces sentiments respectueux et profonds qu'au nom de la +famille Luguet et au mien. + +J'ai l'honneur d'etre, madame, de Votre Majeste la tres humble et tres +reconnaissante servante. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXVI + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 29 novembre 1857. + +Cher ami, + +Avant de vous parler d'affaires, je veux vous dire que je me suis enfin +mise, ces jours-ci, a lire votre relation du grand voyage, et que, sans +aucun compliment ni prevention d'amitie, j'en ai ete ravie. J'avais peur +d'entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n'ai pas +voulu seulement l'ouvrir avant d'etre sure que je n'aurais plus une +comedie de trois actes a faire toutes les semaines pour le theatre de +Nohant. Je suis tranquille a present et je vous suis a travers les +banquises; c'est fait de main de maitre, je vous assure. C'est prompt, +c'est gai, c'est effrayant, et c'est d'un charmant francais comme style +et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours ou l'on va fumer et +ecouter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui +peut vous broyer, est un detail bien senti, emouvant comme un recit de +Cooper et plus artiste. Je vas vous suivre en Suede, ou, precisement, +j'ai pose mon nouveau roman. J'ai feuillete un peu, avant de lire bien, +cette partie du livre. Je vois que vous n'avez pas ete en Dalecarlie, +ou j'ai plante ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en +francais, en italien ou en anglais (je ne sais pas d'autre langue), +un ouvrage sur cette partie de la Suede, et un peu de details sur son +histoire au XVIIIe siecle, sous Frederic-Adolphe, le mari d'Ulrique de +Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le preter. Ou indiquez-moi +quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette epoque;--ou enfin +faites-moi un petit precis de quelques pages, si vous avez cela dans la +memoire. + +Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de decouragement; vous +avez reellement un tres solide et tres beau talent, et avec cela une +facilite miraculeuse; car l'ouvrage est enorme et traite de tout; une +memoire etonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particuliere, +d'avoir pu _le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir_. +Je n'en ferais certes pas autant. Je m'endors le cerveau a regarder une +mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus +interessantes. Croyez que votre livre est bon et que je m'y connais +assez pour en etre sure en vous le disant.--Donc, si vous avez de tres +belles facultes, vous ne devez jamais vous decourager. Vous aurez autant +de peines et de malheurs qu'un imbecile et vous les sentirez plus +vivement; mais, tout en etant beaucoup plus blesse de la vie que le +vulgaire a grosse ecorce, vous aurez cette enorme compensation qu'il n'a +pas: le travail intelligent, _attrayant_, comme disent les fourieristes. + +Parlons d'affaires; ce sera bientot fait. Vous prendrez le temps qu'il +vous faudra pour la publication nouvelle; vous me donnerez seulement +quelque argent si je viens a en avoir besoin, en echange du manuscrit. + +Voici le titre, sauf votre avis: _Christian Waldo._ Vous me direz que +Waldo n'est pas un nom suedois; c'est possible, mais c'est, la justement +l'histoire. Ce nom intrigue, meme celui qui le porte. Annoncez, si vous +voulez, que le roman se passe au XVIIIe siecle, afin qu'on ne croie pas +qu'il s'agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois. Ou +bien encore, le roman peut s'appeler, si vous croyez le titre allechant: +_le Chateau des Etoiles._ C'est un _Stelleborg_ de fantaisie +qu'un personnage s'est bati en Dalecarlie, a l'imitation de celui +d'Uraniemborg dans l'ile de Haven. Dans ce chateau, il se passe des +choses bizarres. Esperons qu'elles seront amusantes; je crois, toute +reflexion faite, que ce titre plaira mieux: Decidez. N'annoncez pas une +peinture de la Suede ni du XVIIIe siecle; car le cadre reel sera moins +etudie que celui de _Bois-Dore._ J'y ferai de mon mieux; mais c'est +surtout un roman romanesque que je fais cette fois. + +Vous me dites qu'Alexandre m'aime beaucoup: il a raison. Moi, je l'aime +comme si je l'avais mis dans ce monde. J'adore les natures droites, +tranquilles, sereines et fortes qui ont l'intellect en harmonie parfaite +avec leur organisation. C'est tres rare; c'est meme un nouveau type dans +l'humanite litteraire, qui, jusqu'a ce jour, n'a pu etre ainsi par la +faute probablement du milieu social. _L'artiste jaloux,_ c'est-a-dire +mechant et infortune, est presque synonyme d'_artiste_. Dumas le pere +est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils +a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce siecle de +grandes orgies d'intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde +moitie de siecle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j'en suis +sure, vaudra plus que la premiere. + +Soyez donc calme; cher ami; je n'ai pas d'effluve magnetique; mais je +_crois_, sans illusion desormais, et c'est tout le secret de ma petite +force. Vous pouvez l'avoir bien plus grande et vous l'aurez, en sentant +que ce monde marche comme il doit marcher, et que vous poussez aussi a +la bonne roue. Amities de mes enfants. + +G. SAND. + + + + +CDXVII + +AU MEME + + Nohant, 8 decembre 1857. + +Mes pressentiments n'etaient donc que trop fondes. Je ne sais si c'est +un malheur pour l'avenir de _la Presse,_ je ne le crois pas[1]. Mais ce +qui m'inquiete, c'est votre position, que vous semblez regarder comme +compromise dans la bagarre. Je ne peux meme pas me livrer a des +suppositions, ne sachant pas quelle part d'influence votre ami de +Bellevue[2] a dans l'affaire. + +Si ce n'est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi; +mais, en me repondant ou ne me repondant pas sur ce point, ne me laissez +pas ignorer ce qui vous interesse personnellement et en quoi, par +hasard, du fond de ma Thebaide, je pourrais vous etre utile. Ce serait +une joie pour moi d'en trouver l'occasion pour la saisir aux cheveux, et +je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui +nous effleure souvent a notre insu, comme celle des cometes. + +Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi; car j'ai contribue, +dans le passe, a la fatale somme des _avertissements_. La punition de +_la Daniella_ tombe a present sur les reins de _Bois-Dore,_ qui doivent +etre casses par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se +reprend guere d'amitie pour une chose interrompue. + +Mais tout ca n'empeche pas que l'article de Peyrat ne soit bien, et je +trouve la rigueur tres maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le +serment? et _la Presse_ ne va-t-elle pas retrouver des abonnes au lieu +d'en perdre? + +Vous etes bien l'obligeance personnifiee, d'avoir pense a mes bouquins +en depit des ennuis, des inquietudes et du mal de tete. Envoyez-moi des +ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet +donne. _Il me faut une couleur locale de la Dalecarlie au_ XVIIIe +_siecle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la +campagne sous les deux regnes qui precedent celui de Gustave III._ Je +ferai bien cette couleur avec les evenements; mais je n'en sais pas le +detail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou +peu s'en faut, l'affaire _des chapeaux et des bonnets_. + +J'ai les travaux de Marmier publies dans les vingt-cinq premieres annees +de la _Revue des Deux Mondes_; mais ce que je cherche ne s'y trouve pas. +Si son _Histoire de la Scandinavie_ ne traite que des temps anciens, +elle ne me tirera pas d'affaire. Decidez et faites comme pour vous. +Surtout faites vite, a condition que vous ne serez pas malade; et +retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander a la caisse +de M. Rouy[3]: car il m'est redu pas mal sur _Bois-Dore_ et je suis dans +une petite crise financiere qui n'est pas sans exemple dans mon budget +annuel. Je pense que ma demande ne sera pas consideree comme une +mefiance, je suis a mille lieues de cela. C'est tout simplement force +majeure dans mes affaires personnelles. + +Autre chose, a present! si vous n'etes plus tenu par le collier, et que +vous puissiez considerer ce temps d'arret comme un temps de vacances, +venez le passer chez nous; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous +avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu. + +Encore autre chose. Je vous ai envoye l'article sur madame Allart. Comme +il s'agit de lui etre utile, nous n'attendrons pas, n'est-il pas vrai, +la reapparition de _la Presse_! Si vous en avez l'occasion, faites +passer cet article _ailleurs_, le plus tot que l'on pourra. + + [1] La publication de _la Daniella_ dans _la Presse_ avait valu a ce + journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857; + et, un troisieme et dernier lui ayant ete donne pour un article de + M. Alphonse Peyrat, au mois de decembre de la meme annee, cette + feuille se trouvait des lors exposee a une suspension sans forme + de proces. + [2] Le prince Napoleon (Jerome). + [3] Caissier du journal _la Presse_. + + + + +CDXVIII + +A SA MAJESTE L'IMPERATRICE EUGENIE + + Nohant, 9 decembre 1857. + +Madame, + +Votre Majeste accueillera toujours avec bonte, je le sais, tous le +savent, l'idee de mettre le baume, sur les blessures humaines et +sociales. Une mesure de rigueur legale vient de frapper le journal _la +Presse_, en decretant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui +exploitent ces vastes entreprises ont peut-etre le moyen d'en subir les +accidents; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans +la redaction, et surtout les _mille ouvriers_ employes a la partie +materielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein +hiver sur le pave, sont-ils coupables et doivent-ils etre punis? + +Ils sont punis, cependant, pour un article ou une grande partie des +lecteurs n'avait vu que le conseil donne aux deputes de preter serment +au gouvernement de l'empereur. Mais, quelle que soit la fatalite de +l'eternel malentendu qui preside aux choses de ce monde, ce n'est pas +un plaidoyer pour la presse politique que je viens mettre aux pieds de +Votre Majeste. + +Ce n'est pas une requete au nom de l'ecrivain, cause du fait; c'est +encore moins une reclamation en tant que collaboration litteraire a +ce journal: je ne me permettrais jamais d'entretenir Votre Majeste +d'interets aussi minimes que les miens. + +Mais le chatiment tombe sur des travailleurs etrangers au fait +incrimine, et peut-etre tres devoues, pour la plupart, a la main qui les +frappe. J'ose donc dire a Votre Majeste que, la loi ayant ete appliquee +et l'autorite satisfaite, la pourraient commencer le role de la douceur +et le bienfait de la clemence. + +En faisant grace, Leurs Majestes n'annuleraient pas l'effet politique et +legal produit par la decision du pouvoir executif. Elles en effaceraient +genereusement les consequences funestes pour ceux-la seuls qui les +subissent reellement, les employes et les ouvriers du journal, tous +innocents a coup sur. + +Que Votre Majeste daigne agreer encore, avec l'expression de ma vive +reconnaissance pour sa touchante bonte, celle des sentiments respectueux +avec lesquels j'ai l'honneur d'etre, madame, de Votre Majeste, la tres +humble et tres obeissante servante. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXIX + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), + +A PARIS + + Nohant, 17 decembre 1857 + +Oui, monseigneur, vous avez raison, et, comme toujours, vous voyez les +choses de haut. Il ne s'agit pas tant de reussir que de faire ce que +l'on doit, et on n'est jamais mortifie d'echouer, quand on n'a songe +qu'a se risquer pour les autres. Comme toujours aussi, vous avez ete +bon; que Dieu se charge du reste! + +Ce qui vous rend triste, cher prince, c'est le mal d'un genie comprime. +Sans chercher a qui la faute, ni quelle sera l'issue, je me demande ce +qui peut occuper le present d'un etre jeune et dans toute sa force, +a qui le veritable emploi de cette force n'a pas ete donne par les +circonstances. Je m'imagine que les etudes scientifiques et surtout de +philosophie scientifique, auxquelles vous vous interessez, et que _vous +savez_, sans en faire montre, pourraient vous devoir une somme de +progres. Les membres de votre famille qui se sont adonnes a la science +n'ont pas ete les moins utiles, et ne seront pas les moins illustres, +dans le jugement de l'avenir. Peut-etre, aussi, n'ont-ils pas ete les +plus malheureux. + +Je vous vois et je vous envie la possession de trois grandes richesses: +les facultes, le loisir, la jeunesse, sans parler de l'argent necessaire +pour les recherches et les explorations, moyen materiel qui manque a +tant de genereuses intelligences. Je sais que vous travaillez beaucoup +et que vous apprenez toujours; mais pourquoi n'attacheriez-vous pas +votre nom a des travaux que vous feriez executer sous vos yeux et dont +vous seriez l'ame, parce que vous auriez l'initiative de la recherche, +et la pensee mere de la philosophie de _la chose_? Je ne parle pas de +systemes particuliers, c'est trop se livrer a la critique; dans votre +situation, vous ne le pouvez pas; mais il y a, dans toutes les sciences, +des points de vue bien etablis et bien constates, que tout regard +intelligent et toute main puissante peuvent elargir, au grand profit des +connaissances humaines. Ce que l'on appelle vulgairement _les travaux_ +est, je crois, d'un si puissant interet, que l'on y oublie tous les +soucis de la vie reelle. + +Car, en somme, la question, pour vous qui n'avez pas le bonheur d'etre +frivole et vain, c'est de respirer dans l'air qui convient a de larges +poumons et de vous mettre, en depit du sort et des hommes, dans une +sphere qui developpe l'intelligence au lieu de l'etouffer. Il y a, je +crois, trois points necessaires a l'extension complete de la vie: c'est +d'aimer au moins egalement quelqu'un, quelque chose, et soi-meme en vue +de cette chose et de cette personne. J'ai remarque et j'ai eprouve que, +quand cet equilibre est rompu, on arrive a trop s'aimer soi-meme ou a ne +pas s'aimer assez. Ce qui doit vous manquer, en raison du milieu ou le +sort vous a place, c'est le _quelque chose,_ la passion satisfaite d'un +but intellectuel, et ce quelque chose, en somme, c'est l'humanite, +puisque c'est pour elle qu'on travaille. + +J'ai tant de respect et d'enthousiasme pour les sciences naturelles, +dont je ne sais pas le premier mot, mais qui me donnent des battements +de coeur et des eblouissements de joie quand, par hasard, j'en saisis +quelques notions a ma portee, que je ne saurais vous parler de cela +comme d'un _pis aller_ dans l'emploi de votre activite interieure. + +Peut-etre, un jour, des evenements que nul ne peut prevoir vous +traceront-ils une autre route. Et peut-etre aussi, en vous surprenant +dans celle-la, ne vous causeront-ils que regret et contrariete; car +notre appreciation de la vie change avec les situations qu'elle nous +presente, et bien des choses arrivent, que nous avions cru devoir +souhaiter, et que nous voudrions pouvoir repousser, parce que nous les +jugeons mieux et les connaissons davantage. Si je me permets de vous +ecrire tout cela, c'est parce qu'en lisant votre voyage dans le Nord, +je me suis mise a penser a vous, encore plus qu'au Nord, dont mon +imagination etait cependant tres _allumee_. + +Je vous voyais, intrepide et entete, dans les dangers et les souffrances +de cette exploration, et je me demandais: "A qui diable en avait-il, +avec cette ile de Jean-Mayen, qu'il voulait conquerir sur la stupide et +impassible banquise?" L'aventure est racontee, par Edmond d'une maniere +charmante. On y est avec vous, et, a travers la gaiete de sa narration +et le bon gout de sa reserve, on vous sent la et on vous voit lutter +contre la matiere avec beaucoup de nerf et de _furia francese_. + +Mais, encore une fois, a qui en aviez-vous? Vous saviez bien, +monseigneur, que l'eternel hiver des regions polaires ne connait pas les +princes, et ne veut pas ranger ses bataillons flottants pour leur ouvrir +le passage. + +Dans ce moment-la, vous aimiez donc passionnement le but, non pas l'ile +de Jean-Mayen, qui ne me parait pas devoir etre un paradis terrestre, +mais le fait scientifique dont vous cherchiez a vous emparer. Or, si +vous avez de telles aptitudes de volonte, pourquoi faut-il qu'elles ne +recoivent leur developpement que dans des situations exceptionnelles, +comme les grands voyages et les grands perils? Je ne dis pas de mal des +voyages et des dangers, c'est la poesie de la chose; mais pourquoi tant +d'explorations dans le monde de la science, que l'on peut faire au coin +du feu, ne sont-elles pas reglees par vous de maniere a vous donner, +_a toute heure_, les emotions vives de la decouverte, et les joies +serieuses de la conquete, en meme temps que vous en feriez profiter tout +le monde? + +Voila, cher Altesse Imperiale, ce que vous soumet votre humble amie +du desert, occupee du desir de vous voir apprecie de tous comme +d'elle-meme, et, avant tout, desireuse de vous voir trouver en vous-meme +la force et les satisfactions que d'autres ont cherchees dans le hasard, +en jouant leur ame a pile ou face. + +Merci de vos bonnes lettres et croyez-moi bien a vous de coeur +serieusement et sincerement. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXX + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 9 janvier 1858. + +Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement +Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide; +mais je dis avec tout le monde que c'est un grand coup de plus porte a +l'art, c'est-a-dire au sens du beau, et a cet ideal qui, sous toutes les +formes, nous est aussi necessaire que le bien et le bon. + +Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous +dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle +avait monte plus haut qu'aucune artiste dramatique de son temps. +Qu'importe a present que, dans la vie privee, elle ait trop cherche +la realite? On pouvait s'en affliger quand on la voyait de pres; mais +toutes les individualites ont le point de vue qui leur est propre: +derriere la rampe, elle etait pretresse et deesse. Dans la coulisse, +elle quittait sa divinite, et cela ne l'empechait pas d'etre souvent +bonne en tant que femme; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien +de lui garder un bon souvenir. + +Oui, je vous promets _le Chateau des Etoiles_[1] (par parenthese, il +m'amuse beaucoup a griffonner; est-ce bon signe?), si ca peut vous etre +utile; je le promets _a vous_, pas a d'autres. Si vous quittez, je ne +reste pas. Mais vous savez que je serai obligee de vous demander de +l'argent, tout l'argent peut-etre, en vous livrant le manuscrit; quelle +que soit l'epoque rapprochee ou il sera pret. Voyez si c'est possible; +car, pour moi, le contraire de ce possible serait l'impossible. + +Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et _ca ne peut pas etre +autrement_, et _ca n'est, pas ma faute;_ si bien que je n'ai pas pu +acheter un manteau et une robe d'hiver cette annee, parce que l'accident +de _la Presse_ a derange mon _ordre;_ ordre tres reel dans ce que les +avares appellent mon desordre. Je sais me priver moi-meme et de tout, +meme quelquefois du necessaire; mais je ne veux pas qu'un chat s'en +ressente et s'en apercoive autour de moi. + +Ainsi voila, entre nous: faites que l'on soit de parole; on en a manque +pour _Bois-Dore,_ et j'ai attendu un reliquat de compte qui m'aurait +permis de me vetir en raison de la froidure; et surtout d'en vetir +d'autres qui n'ont pas, comme moi, la ressource d'acheter une couverture +de laine en guise de ouate et de soie. + +Donc, grace a la couverture de laine, je m'emballe demain matin pour +faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses +petites cascades glacees. C'est votre faute si je gele; a force de lire +_le Groenland_, je me suis amourachee des glaciers, des nuits polaires, +des tempetes et des banquises. + +Bonsoir. + +GEORGE SAND. + + [1] Premier titre de _l'Homme de neige_. + + + + +CDXXI + +A MAURICE SAND A PARIS + + Nohant, 14 janvier 1858. + +Cher Bouli, + +Nous arrivons de Gargilesse. Partis ce matin a onze heures de l'hotel +Malesset, nous etions ici a six pour diner, apres avoir passe trois +heures chez Vergne a Beauregard. + +J'ai trouve ta lettre en arrivant ici, et c'est le complement de notre +charmant voyage: sauf ton diable de rhume qui m'ennuie! Certainement +change ton poele, envoie-le promener et laisse guerir ton rhume avant de +te remettre dans les habits minces et les souliers idem. Et, quand tu +seras gueri, ne vis pas trop renferme: c'est la cause de tous ces rhumes +qui se renouvellent chaque fois que tu prends l'air. Ne te fais pas une +vie et une sante a la Delacroix. Prends-lui autre chose, _si tu peux_. +Et, a propos, l'as-tu vu, et comment va-t-il? Non, tu ne l'as pas vu, +puisque tu es claquemure forcement; mais va le voir quand tu sortiras. +Qu'il te recoive ou non, donne-lui signe de vie et d'interet. + +Donc, que je te parle de Gargilesse. _La Baronnette_[1] nous a menti +_comme de coutume_. Nous sommes partis par un brouillard noir et un +verglas superbe, Manceau jurant que le soleil allait se montrer; mais +plus nous allions, plus le brouillard s'epaississait; si bien que nous +sommes arrives a la descente du Pin, voyant tout juste a nous conduire. +Mais, tout d'un coup, la Creuse, glacee et non glacee par endroits, +cascadant et cabriolant a travers ses barrages de glace, et coulant au +milieu, tandis que ses bords blancs etaient soudes aux rives, s'est +montree devant nous tout isolee du paysage, si bien que, si nous +n'avions pas su ce que c'etait, nous aurions cru voir un mur tout droit, +de je ne sais quel marbre gris et blanc avec un mouvement fantastique. + +Et puis un peu plus loin, sur le brouillard gris noir de la riviere, +on voyait des bouffees de brouillard blanc, comme si le ciel, un ciel +d'orage, etait descendu sous l'horizon. C'etait superbe en somme: ca +donnait l'idee de l'Ecosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient +des vallees, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux +allumes. Il faisait tres doux. Henri[2] conduisait le cheval par la +bride sur le chemin tout raye de glace, et je m'endormais en revant que +j'etais dans les Highlands. Arrivee a Gargilesse, je trouvai la maison +chaude, propre, commode au possible, toute petite qu'elle est; des +lits excellents, des armoires, des toilettes, enfin toutes les aises +possibles. La petite salle a manger de l'auberge est charmante, aussi +propre qu'un cabinet de restaurant propre, bonne cuisine. On a des +petites lanternes pour rentrer chez soi, et le village est beaucoup +moins sale qu'une rue de Paris, pour les pieds. + +Le lendemain, demi-brouillard et pas de soleil. Mais la terre assez +seche et l'air assez doux. Promenade de deux heures, travail a la maison +et besigue le soir. Le surlendemain, c'est-a-dire hier, meme temps, +promenade de cinq heures. Nous avons passe sur l'autre rive et suivi +toutes les hauteurs, montant et descendant sans cesse. Nous avons +escalade les cretes des rochers vis-a-vis de l'endroit ou nous avions +fait la friture au bord de l'eau. La, il a fallu s'arreter: la Creuse a +mange le chemin. + +Enfin, ce matin, nous sommes partis par un soleil magnifique et un temps +assez froid. Somme toute, comme dit M. Letac[3], soleil ou non, hiver +ou ete, le pays est toujours ravissant. Il est meme plus beau en hiver, +plus vaste et mieux dessine. Les silhouettes d'arbres et de rochers ont +plus de serieux, le village est plus pittoresque, les petites cascades +glacees sont tres amusantes. + +Nous avons vu la maison de Vergne[4], tres amusante aussi, boite a +compartiments; l'endroit est tres joli. Je n'ai pas eu froid, je +me porte bien, voila. Le pays est abrite et doux. Les sommets sont +_siberiens_, mais on n'y reste pas. + +Bonsoir, mon fanfan; dis-moi aussi ce que tu fais et ce que tu vois. + + [1] Le barometre. + [2] Henri Sylvain, cocher de George Sand. + [3] Peintre decorateur, alors a Nohant. + [4] Le docteur Evariste Vergne, de Cluis. + + + + +CDXXII + +AU MEME + + Nohant, 15 janvier 1858. + +J'ai oublie hier de te raconter le plus bel incident de notre voyage. Ou +etais-tu pour consigner cette scene dans nos archives de la charge? Ca +n'est pas drole a raconter, et c'etait si drole a voir, que j'en ris +encore en me le rappelant. Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain +veut allonger un coup de fouet a un gros cochon qui se trouvait sur le +chemin; la meche du fouet s'enroule et se noue a la queue du cochon, qui +veut se sauver en faisant _coin coin!_ Sylvain tire, le cochon tire de +son cote. + +Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir +suivre la voiture; mais il est le plus fort, Sylvain est oblige de +lacher prise: le cochon effare s'enfuit, emportant le fouet. Nous +voila obliges de courir apres. Le cochon se sauve jusqu'au fond de sa +porcherie. La femme a qui il appartient court apres, nous faisant des +excuses et des remerciements, on ne sait pas pourquoi. Le fouet etait si +bien noue, que la femme, ne voulant pas le casser, tirait et devissait +la queue de son cochon, en disant d'un air penetre: "Vla une chose +_emaginante!_" Sylvain, sur son siege, tout penaud et humilie, je crois, +de mon fou rire, jurait tous les _nom de Dieu_ de son vocabulaire. Au +bord du chemin, un grand paysan sec, pale, grave, malade, je pense, +disait dans une attitude de philosophe en meditation: "Vla une chose +qu'on voit pas souvent!" + +Et les femmes, sur leur porte, repetaient en choeur, d'un air ebahi: +"C'est-il _emaginant, c'te chouse-la!_ ca s'est jamais vu! j'compte +qu'on _zen verra pus jamais!_ C'est pour te dire aussi qu'avec la grande +voiture et les deux chevaux jusqu'a Cluis, ou Henri, envoye de la +veille, nous attend avec la petite voiture et la jument _camuse_, on +peut faire la route assez vite et sans avoir tres froid. Nous avions +donne rendez-vous a Sylvain pour venir nous attendre a Cluis, au retour. +Ne crois donc pas que je ne me dorlote pas, malgre mes escapades. C'est +tout de meme gentil, d'avoir ete sur la pointe du Capucin le 12 janvier. +Il nous reste a voir ca dans les grandes eaux, ce doit etre tres beau +aussi. Je t'ai bien regrette. Il y avait dans le brouillard des choses +superbes, qu'on ne peut pas expliquer et qu'il faut voir soi-meme. +C'etait drole aussi de voir les enfants, les chiens et les chevres +traverser la Creuse gelee dans les endroits les plus profonds qui +resistent au degel, pendant qu'a deux pas de la, elle bouillonne sur les +ecluses pour passer ensuite sous ces glaces. Comme elle passe aussi +un peu dessus, les figures ont leur reflet tres net dans cette petite +couche d'eau etendue sur la glace, et on croirait que tout cela marche +sur l'eau. Ces traversees d'enfants et de troupeaux au milieu du degel +n'en sont pas moins dangereuses et assez effrayantes a voir. Les chiens +n'y font pas attention. Les petits moutards frappent la glace a coups de +sabot par bravade quand on les regarde. Les chevres, arrivees au milieu +du courant, sont prises de frayeur et ne veulent ni avancer ni reculer. +Les moindres bruits, dans le brouillard du ravin et sur la Creuse prise, +ont une sonorite incroyable; d'une demi-lieue, on entend distinctement +une parole, ou un claquement de fouet. + + + + +CDXXIII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 10 janvier 1858. + +Cher ami, + +J'allais t'ecrire quand j'ai recu ta lettre. Moi aussi, je m'inquietais +d'etre si longtemps sans nouvelles de toi et de vous tous. Je vois que, +Dieu merci, tu prends patience avec une infirmite que je crois toujours +passagere, et qui cedera a la prolongation d'un bon regime et d'une +bonne sante. Tu reconnais que, depuis longtemps, tu negligeais l'etat +general, et il faut bien qu'il se consolide un peu, avant que l'effet +partiel se produise. + +Tu auras gagne a cette cruelle epreuve de reconnaitre le devouement des +tiens et ton propre courage, plus que tu n'avais encore eu l'occasion de +le faire. Ce n'est pas une banalite creuse que le proverbe: "A quelque +chose malheur est bon." Il est fait pour les coeurs d'elite qui le +comprennent, et le tien est de ceux-la. J'ai vu comme Eugenie et tes +enfants s'efforcaient delicatement d'en faire une verite pour toi. Si +un temps d'ennui et de privations vaillamment supporte par toi, et +tendrement adouci par ta famille, doit servir a resserrer encore des +liens si doux, je suis sure que tu en sortiras plus heureux encore que +tu ne l'etais auparavant. + +Sois sur aussi que tous tes amis se preoccupent de toi vivement et que, +si tu les entendais parler de toi entre eux, tu verrais combien ils te +sont attaches. Au reste, nous sommes tous d'accord avec ton medecin pour +croire fermement qu'une fatigue ne peut pas produire un mal qui resiste +au repos. + +Je vois qu'on s'amuse autour de toi et que tu diriges toujours, en vrai +_Boccaferri[1]_ les amusements et les projets de la famille. Combien je +regrette d'etre clouee au travail et de ne pouvoir aller vous applaudir! + +Mais chacun a ses liens bien serres par moments! Je griffonne toujours +pour arriver a des jours de liberte qui s'envolent trop vite quand je +les tiens. C'est l'histoire de tous ceux qui tirent leur revenu de leur +industrie. + +Dans mes soirees d'hiver, j'ai entrepris l'education de la petite Marie, +celle qui jouait la comedie avec nous. De laveuse de vaisselle qu'elle +etait, je l'ai elevee d'emblee a la dignite de femme de charge, que sa +bonne cervelle la rend tres propre a remplir. Mais un grand obstacle, +c'etait de ne pas savoir lire. Ce grand obstacle n'existe plus. En +trente lecons d'une demi-heure chacune, total quinze heures en un mois, +elle a lu lentement, mais parfaitement, toutes les difficultes de la +langue. Ce miracle est du a l'admirable methode Laffore, appliquee par +moi avec une douceur absolue sur une intelligence parfaitement nette. +Elle commence a essayer d'ecrire et je pretends lui enseigner en meme +temps le francais. Elle sait deja tres bien ce que c'est qu'un verbe, et +comment il faut lire la fin des mots en _ent. Ils aiment ordinairement_, +etc. Quand tu auras des petits-enfants, je te communiquerai cette +methode, que j'ai encore simplifiee et qui se comprend en un quart +d'heure. + +Il a fait un temps inoui de chaleur et de soleil. Nous avons de la +pluie aujourd'hui, apres une secheresse qui commencait a inquieter nos +jardiniers. Je pense que vos bords de la Loire sont plus brumeux que +Nohant et le Coudray, qui ne peuvent attraper les nuages que par le bout +de la queue. + +Maurice est a Paris, lance aussi dans les comedies de salon. Il parait +que c'est la fureur a present. Mais il n'a pas une petite besogne; car +il est investi aussi du role d'auteur de ces bluettes. En outre, il a +chez lui un theatre de marionnettes et donne des soirees d'artistes. + +Paris est comme galvanise aux approches d'on ne sait quelles crises +politiques ou financieres que les pessimistes voient en noir. Ce stupide +et feroce _attentat_ a produit son inevitable effet. On a serre la +mecanique, et ce n'est pas le moyen de faire tourner les roues. Je crois +qu'il eut ete beaucoup plus habile de montrer beaucoup de confiance a +une nation dont la majorite (et meme l'opposition) eprouve un extreme +degout pour l'assassinat. Enfin le monde suit toujours les memes +chemins, et les memes fautes se recommencent dans tous les partis. +Esperons que les moeurs s'adouciront; je ne fais point de voeux pour la +nuance Orsini et Compagnie. Quand on pense que l'on pouvait avoir la un +de ses enfants echarpe par la mitraille, on ne plaint pas ceux, dont le +proces va s'instruire. Je voudrais bien savoir ce que diraient certaines +meres de famille trop spartiates de notre connaissance, si elles +recevaient une aussi cruelle lecon. + +D'ailleurs, toute conscience humaine se revolte contre le meurtre qui +sort de dessous terre. Batailles dans les rues, guerres civiles, emeutes +et coups d'Etat, c'est de la lutte de part et d'autre, et, comme dit la +chanson berrichonne: + + Y va voir qui veut, + En revient qui peut. + +Mais ces foudres qui rampent et qui sont de veritables guets-apens au +coin d'un bois, Dieu merci, la France ne les aime pas. + +Bonsoir, mon cher vieux. Embrasse pour moi toute la chere famille, et +dis-leur a tous combien je les aime. Je n'ai pas encore lu _le Fils +naturel_ de "mon fils"; car c'est ainsi que j'appelle et que s'intitule +avec moi l'auteur. C'est une belle, riche et genereuse nature, un +excellent enfant et un vrai talent. Sa piece a-t-elle les defauts que +tu as trouves a une premiere lecture? Toute chose a ses taches: les +tableaux de Raphael en ont; leur plus grand defaut, a mes yeux, est meme +de n'en avoir pas toujours assez, parce que je crois que, dans les arts, +le premier rang n'est pas a ce qui a le moins de defauts, mais a ce qui +a (nonobstant les defauts) le plus de qualites. On pourrait encore dire +ainsi: peu de qualites et peu de defauts, oeuvre sans valeur; beaucoup +de defauts avec beaucoup de qualites, oeuvre de merite. + +Oui, j'ai ete a Gargilesse par les jours les plus froids de janvier. +A midi, zero a Nohant; deux degres et demi au-dessous de zero a +Gargilesse. Nous avons marche sur la Creuse gelee, c'etait superbe. + + [1] Personnage du _Chateau des Desertes_. + + + + +CDXXIV + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 25 janvier 1858. + +Cher ami, + +Je recois des epreuves du libraire qui imprime _Bois-Dore;_ ce doit etre +la partie qui n'a pas ete composee par _la Presse_ et corrigee par moi. +Comme ce libraire m'envoie deux exemplaires de ladite epreuve, je les +ai corrigees toutes deux et je vous en envoie une, afin que vous n'ayez +plus a vous en tourmenter. Pourtant, si fait, il faut que vous voyiez si +la fin de ce que j'ai corrige pour _la Presse_ il y a deux mois, et le +commencement de ce que je vous envoie aujourd'hui s'accordent bien. + +Je m'etonne de n'avoir pas de vos nouvelles. Ou en sommes-nous de nos +derniers accords sur _le Chateau des Etoiles?_ Je sais bien que tout ce +qui depend de vous a mon egard sera accorde. Mais etes-vous toujours le +maitre? + +J'avance beaucoup dans mon travail et je crains de vous arriver trop +vite dans ma demande d'argent. Pourtant comment faire? Il est bien +entendu que, si cela ne se peut pas, vous me le direz bientot et vous +n'en annoncerez pas moins un roman de moi, que je vous ferai plus tard, +quand vous en aurez besoin. + +Bonsoir et bonne sante. Maurice m'a dit que vous faisiez une pantomime. +Diable! monsieur, vous allez sur mes brisees! j'en ai fait beaucoup +autrefois. Mais j'ai ete depassee par d'autres auteurs sur le theatre de +Nohant. Je retiens la votre: nous vous la jouerons quand vous viendrez +ici. + +A vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXV + +AU MEME + + Nohant, 30 janvier 1858. + +Je suis contente, enchantee que vous soyez reinstalle a votre +feuilleton. L'horizon que vous avez vu en noir s'est eclairci et tous +vos amis en sont contents, moi surtout. + +Quant au _Chateau des Etoiles_, ca ne peut pas s'arranger comme ca. +Comment passerais-je l'ete avec deux mille francs? Rappelez-vous Nohant: +il y a du monde et de la depense! Pour m'arranger du budget que vous +m'offrez, il faudrait aller vivre a Gargilesse; ce qui ne serait pas +tres desagreable, mais ce qui n'est possible que dans mes courts moments +de vie de garcon. Donc, cherchez un autre probleme, cher ami, ou +dites-moi de chercher un autre titre a annoncer dans _la Presse_. +J'aurai largement le temps de vous faire un roman pour l'epoque ou vous +en aurez besoin, et je pense, d'ici a une quinzaine, vous dire mon +titre. + +Voila, quant au _Chateau_ en question, l'ultimatum non de ma volonte, +mais de ma caisse. Livraison dans un mois ou six semaines et payement +integral comptant (approximatif, bien entendu, sauf a nous tenir +mutuellement compte de la difference d'une petite somme). Publication +en septembre, en octobre au plus tard. Et cet arrangement m'est encore +onereux, il retarde la vente au libraire de tout le temps qui va +s'ecouler avant la publication dans le journal. C'est la tout le +sacrifice que je veux faire au plaisir tres grand et tres reel de +n'avoir affaire qu'a vous. + +En vous disant mes exigences, je sens bien qu'elles peuvent paraitre +excessives a _la Presse_. Donc, je n'insiste que pour vous dire que je +voudrais bien faire autrement et que je ne peux pas. Repondez-moi donc +tout de suite, cette fois; car je recois des offres, et il ne m'est pas +possible de ne pas y repondre dans peu de jours. + +Bonsoir, cher ami. _L'attentat_ me chagrine beaucoup: il va faire +redoubler de rigueur contre une foule de gens qui n'y ont pas plus +trempe que vous et moi. C'est ainsi que l'histoire humaine suit son +cours toujours dans les memes errements et les memes fatalites. + +A vous de coeur. Vous avez recu les epreuves, n'est-ce pas? + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXVI + +AU MEME + + Nohant, 18 fevrier 1858. + +Cher ami, puisque _la Presse_ a publie le titre du _Chateau des +Etoiles_, dans le premier numero de sa reapparition, et avant que nous +ayons pu nous entendre definitivement sur l'epoque du payement, je ne +veux pas vous donner un dementi, et il faut conserver ce titre. J'en ai +donne un autre au roman actuel; avec de legeres modifications, il n'y +sera plus question d'_etoiles._ Je vais donc en disposer, conformement +a votre entretien avec Emile Aucante, et conformement a son desir, vous +laisser le titre que vous avez annonce. Annoncez donc; vous aurez le +roman l'automne prochain, si vous etes toujours a _la Presse_. La fin +des _Bois-Dore_ a-t-elle satisfait le public? vos abonnes avaient-ils +repris gout a ces pauvres abandonnes depuis deux mois? c'est douteux. +Moi, ici, je ne sais rien et n'ai le temps de rien savoir. + +Il me semble que _la Presse_ se tire assez habilement de la situation +qui lui est faite et que Gueroult et M. Castille ne manquent pas de +_savoir-dire._ Vous voyez souvent Gueroult, je presume; faites-lui +toutes mes amities; c'est un de mes anciens _bons camarades_. + +Si vous voyez madame Arnould, dites-lui que je crois qu'elle ne m'aime +plus, car elle ne me donne pas signe de vie. + +Bonsoir, cher ami; je suis contente de la solution que j'ai pu trouver +pour nos _titres_ de roman. Ca arrange tout. A vous de coeur. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXVII + +A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS + + Nohant, 3 mars 1858. + +Quelqu'un vous dit-il, cher monsieur, ce que je vais vous dire? +Peut-etre que non. Ces Parisiens sont si blases sur leurs richesses; ils +sont d'ailleurs distraits par tant d'evenements non litteraires et ils +ont si peu le temps de vivre, qu'ils prennent leur plaisir sans songer +a le signaler. Moi, au fond de ma solitude, je ne suis pas sans +preoccupation et sans soucis; mais, enfin, j'ai le temps de savoir ce +que je lis et je peux prendre celui de le dire sur un bout de papier a +ceux que je n'ai pas le plaisir de voir autour de moi. + +Donc, je veux vous dire que vos feuilletons me paraissent de plus en +plus des chefs-d'oeuvre comme fond et comme forme. Ce ne sont pas des +feuilletons, ce sont des ecrits serieux a mediter, des choses pleines de +choses a chaque ligne, et dont la forme un peu debarrassee du trop grand +luxe d'epithetes qui en genait autrefois l'allure, devient incisive, +claire et frappante, sans cesser d'etre d'un brillant a eblouir. Le +dernier article, sur _la Fille du millionnaire_, m'a paru valoir un gros +livre. Moi qui ne joue pas a la Bourse et qui ne fais pas de piece, j'ai +ete aussi interessee a votre demonstration que si j'etais l'auteur ou le +millionnaire. + +Deja vous aviez emis des idees tres lumineuses sur ce sujet a propos de +_la Bourse_ de Ponsard: vous voyez que je vous suis. Je ne connais pas +assez le mecanisme de l'argent pour savoir si vous soutenez une these +qui ne prete en rien a la replique; mais, telle qu'elle est, elle est +d'une clarte, d'une vigueur qui merite l'examen des esprits les plus +serieux et qui doit laisser une page importante dans l'histoire +economique. + +Quand vous touchez a l'histoire, du reste, sous quelque aspect que ce +soit, vous esquissez et peignez de main de maitre. Il y a la le grand +dessin et la grande couleur. J'espere toujours que vous nous ferez un +livre entier, un livre d'histoire; il le faut! nous n'avons plus de ces +historiens qui etaient en meme temps des modeles de forme et qui etaient +aussi bien de grands poetes que d'utiles chroniqueurs. Il y a de tres +grands talents; Louis Blanc est le plus beau de forme, parmi les jeunes. +Mais on peut encore autrement, et vous montrez une individualite si +belle, que c'est un devoir de vous le dire. On ne se connait jamais bien +soi-meme, peut-etre ne savez-vous pas le prix des perles que vous donnez +aux abonnes. + +Ne me repondez pas, c'est toujours ennuyeux et embarrassant de repondre +a des eloges. Les miens ne veulent pas de remerciement, ils sont trop +sinceres pour cela. Prenez que vous m'avez rencontree dans une allee de +jardin et que nous avons cause cinq minutes. + +Tout a vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXVIII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME) + + Nohant, 12 mars 1858. + +Chere Altesse imperiale, + +J'ai recu amicalement votre envoye. Je ne savais rien: je n'aurais pas +voulu que mon pauvre ami s'adressat a vous qui avez tant a faire et qui +faites plus que vous ne pouvez. Cependant, puisque ce brave coeur a eu +confiance dans le votre, sans connaitre votre situation, vous n'avez pas +voulu qu'il eut espere en vain et vous etes un ange, voila qui est bien +certain. Vous placez, du reste, votre confiance dans un bien digne +homme, vous le sauvez d'une situation ou l'a mis son inepuisable +charite, et sur laquelle speculaient de mauvaises gens. Il en est comme +fou de reconnaissance et de joie, et, moi, j'en suis profondement +attendrie; car, bien que vous lui disiez que c'est tout simple, je +sais bien que les questions d'argent ne sont pas simples du tout en ce +moment, dans quelque proportion qu'elles nous touchent. Tenez, vraiment +vous etes un etre que l'on doit cherir autant qu'on l'estime, et la +maniere dont vous faites les choses est sublime de simplicite, puisque, +vous voulez que ce soit simple absolument. + +Moi, je vous remercie pour mon compte: vous m'otez un des gros chagrins +de ma pauvrete; car je voulais racheter le petit avoir de mon pauvre +vieux voisin pour le lui laisser, et je ne pouvais pas! + +Soyez-en donc beni et croyez que je vous en aime davantage, si c'est +possible. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXIX + +AU MEME + + Nohant, 25 mars 1858. + +Chere Altesse imperiale, + +Je suis navree du resultat general encore plus que de mes peines +personnelles. Mais, en suivant votre devise: "Faire ce qu'on doit sans +regretter sa peine et sans connaitre le depit d'echouer," je sentais +bien d'avance qu'il ne fallait pas esperer, et que les mauvais conseils +etaient trop nombreux autour de celui dont l'etat est d'etre abuse. Je +vous ai encore ecrit hier; c'est ce matin seulement que j'ai recu votre +lettre et celle de l'empereur. + +Il n'y a donc plus rien a faire. Tout ce qui etait possible, vous +l'avez fait. Dieu vous en tiendra compte. Il vous en tient compte deja, +puisqu'il vous rend votre excellent pere, votre meilleur ami. C'est la +pensee qui m'est venue tout de suite, en suivant dans les journaux +les bulletins de sa sante. Je me suis dit que, pendant ces jours +d'inquietude, vous aviez pense a ceux qui souffraient, et que cela vous +avait porte bonheur. + +Nos amis ont du partir aujourd'hui. Comment? avec quels egards ou +quelles duretes? je ne le sais pas encore. Je ne peux pas aller aupres +d'eux leur serrer la main. On dirait que c'est une _manifestation_. Je +les crois resignes et courageux. Je suis sure au moins d'une chose: +c'est qu'ils demandent a Dieu de les garder dans cette religion de +douceur et d'humanite quand meme, qu'a travers tant de chagrins, nous +nous conseillons les uns aux autres depuis dix ans. Je n'ai pas pu leur +dire directement ce que vous avez tente et affronte pour eux; mais ils +l'ont bien devine, et leur coeur s'en souviendra dans l'exil. Ils sont +purs des projets subversifs et des trahisons dont on les accuse, c'est +la leur consolation. + +Et, toute la journee, tous les jours, j'ai parle de vous, avec mon +fidele tete-a-tete. Nous nous disions combien sont imprevues les +eventualites de ce monde, et, tout souffrant, tout comprime, tout peine +que vous etes, nous ne vous desirions pas la funeste tache d'avoir a +gouverner un jour une societe quelconque, en quelque lieu du monde que +ce fut. + +C'est un acces de misanthropie bien naturel que de desesperer d'une +epoque ou on trouve tant de delateurs, de calomniateurs et de +persecuteurs. On se met a chercher sur la terre un coin ou on ait la +liberte d'etre honnete homme, et on est tente d'aller, comme Alceste, le +chercher au milieu des bois. + +Enfin, prenez courage, vous qui etes jeune, et qui verrez peut-etre une +meilleure generation grandir sous vos yeux. Si quelque chose doit vous +reconforter, c'est que vous serez compris et aime de tout ce qui vaut +encore quelque chose. + +Bien a vous de coeur et d'affection. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXX + +A M. ERNEST PERIGOIS, A TURIN [1] + + Nohant, 17 avril 1858. + +J'ai ete bien contente d'avoir enfin de vos nouvelles, cher ami. +Donnez-m'en souvent, je n'y vois pas le moindre inconvenient pour moi; +il y en aurait, que je m'en soucierais peu. + +J'aspire a pouvoir m'en aller; le Piemont est mon Italie de +predilection, et je vous envie d'etre la. Vous vous etonnez sans doute +de mon spleen; il est reel et profond. Je sais bien que tout passe et +que les situations les plus tendues se detendent par leur exces meme; +mais je vieillis, et, pour le peu d'annees valides qui me restent, j'ai +soif de repos et de douceur dans les relations. Vous eprouvez deja que +celles de la-bas sont plus cordiales et plus confiantes qu'elles ne +peuvent l'etre chez nous desormais. Vous ressentirez chaque jour +davantage combien l'Italien du Nord est aimable, vivant et genereux. + +J'ai envoye tout de suite votre lettre a Angele et je l'ai vue ce soir: +elle revenait du Coudray. Soyez sur que sa _vaillance_ est a la hauteur +des chagrins et du devoir de sa situation; elle est active et resolue. +Fallut-il beaucoup souffrir pour vous suivre, elle souffrirait sans +se plaindre. Mais, Dieu merci, si vous l'appelez, elle n'aura pas a +regretter le pays, du moins en tant que pays. On regrette toujours +ses amis; mais on en fait aisement de nouveaux a vos ages, et vous en +trouverez dans ce pays de liberte. Vos _fanfants_ auront, certes, un +meilleur climat qu'a la Chatre, et ils deviendront plus forts et plus +beaux encore sous ce beau ciel. Je parle comme si votre exil devait +durer longtemps, chose que je ne crois pas; mais je parle comme si +j'etais a votre place, parce que j'ai garde du Piemont un si cher +souvenir, que, si je m'y installais une fois, il me semble que je n'en +voudrais plus revenir de sitot. + +J'ai vu aussi, ce soir, les Duvernet, a qui j'ai fait part de votre +lettre. Charles a toujours l'esperance de guerir, et il semble, aux +prescriptions de son grand oculiste, qu'il y ait, en effet, une chance +encore a esperer. Dans tous les cas, il ne s'affecte pas autant que nous +le craignions. Il se distrait en dictant des opuscules litteraires qui +l'amusent. Il a pris tres vite l'habitude de dicter, et c'est, pour lui, +un plaisir assez vif, et dont il parle avec feu. Il aime a faire lire +ses petites comedies, et, comme de juste, nous les ecoutons avec +beaucoup d'interet et d'encouragement. + +J'ai recu des nouvelles de Francoeur[2]. Il a fait, je crois, un rude +voyage. Mais enfin il respirait librement quand il m'a ecrit, et son +moral n'etait nullement affecte. Il etait a Philippeville, ne sachant +encore ou on le fixerait, et comptant trouver a travailler partout, vu +le bon accueil des populations. Les autres etaient aussi arrives a bon +port. + +Courage, mon enfant! Souffrir est notre etat, et il faut bien l'accepter +sans regret, puisque de certaines satisfactions de bourse et de ventre +ne sont pas de notre gout. La vie n'est pas arrangee pour que ceux qui +mettent l'esprit au-dessus de la matiere ne souffrent pas: ce sont les +revenants-bons d'une situation que nous avons acceptee d'avance, le jour +ou nous avons cru a l'esprit de Dieu agissant dans l'humanite; et nous +savions bien que nous serions payes dans ce monde en calomnies et en +actes de rigueur, tant que l'humanite repousserait Dieu. C'est la son +mal. Le genre humain est a la violence, aux attentats mutuels; et a ceux +qui les reprouvent et qui revent la fraternite, on repond: "Bah! ce +n'est pas possible, vous ne pouvez pas ne pas hair." + +Triste temps, mon Dieu! Mais perdrons-nous la foi? Non certes! ne nous +repentons jamais de n'avoir pas merite ce que nous souffrons. C'est +dans une conscience solidement pieuse que nous trouverons le remede au +decouragement, et je me bats contre la tristesse qui s'est emparee de +moi, en me disant a toute heure: "Qui peut m'empecher d'aimer et de +croire?" + +Comptez, cher enfant, que l'eloignement ne changera pas le coeur de vos +amis et que le mien vous benit tendrement et maternellement. + +G. SAND. + + [1] Alors en exil, par suite des proscriptions qui eurent lieu apres + l'attentat d'Orsini. + [2] Jean Patureau, interne en Algerie. + + + + +CDXXXI + +AU MEME + + Nohant, 23 avril 1858. + +Cher enfant, Angele m'envoie votre lettre du.... sans date, celle ou +vous exprimez de l'inquietude et de l'impatience de n'avoir pas de nos +nouvelles. J'espere qu'a present tout vous est arrive et que, s'il y a +eu retard, la cause doit etre attribuee par vous a toute autre chose que +la negligence. J'ai envoye, il y a quelques jours, le lendemain de votre +lettre a moi, une longue lettre de moi pour vous a _Sol_[1]; l'avez-vous +recue? Quant a Angele, elle n'a fait, je crois, que vous ecrire depuis +votre depart. Mais il fallait s'attendre a cette epreuve des premiers +envois. Quand on se sera bien assure que vous ne vous entretenez pas de +politique, on laissera aller ses lettres. + +Soyez donc en repos, tout votre monde va bien et s'apprete, je pense, +a vous rejoindre. Personne ne vous oublie, on pense a vous et on vous +aime. _Sol_ s'apprete a partir le 26, dit-elle; elle est souffrante et +je l'engage bien a attendre deux ou trois jours de plus. Je ne sais si +elle m'ecoutera. + +Le printemps est splendide ici, cette annee. La nature semble se rire de +nos douleurs. Mais elle doit etre encore plus belle la-bas. Vous ne me +parlez pas de l'aspect des environs. Je pense bien que vous n'avez pas +encore eu le temps de les parcourir; mais, de la ville, on voit, je +crois, le cadre des montagnes. Parlez-m'en et decrivez-le-moi un peu. +J'ai tant d'envie d'aller vous rejoindre! Mais je ne peux pas encore, +et toute la campagne que je vais faire se bornera, pour le moment, a +Gargilesse. Il n'y a rien de nouveau, que je sache, au pays; l'epidemie +quitte la ville et sevit a Saint-Martin. + +Francoeur est a Guelma, par Bone, province de Constantine, Algerie. +C'est l'adresse qu'il me donne comme definitive. Il a trouve de +l'ouvrage tout de suite. Il est libre, _dans la commune;_ mais cette +commune est, dit-il, grande comme tout le departement de l'Indre. Le +pays est admirable. Il parait enthousiasme de cette nature feconde, et +resigne avec la force d'ame que lui donne son inalterable douceur. Artem +Plat est la aussi, et espere trouver de l'occupation comme medecin. Si +vous leur ecrivez, vous leur ferez grand plaisir. + +Bonsoir, cher et bien-aime enfant. Ne soyez plus inquiet. + +Remerciez pour moi le comte Alfieri des sympathies qu'il vous temoigne, +et madame Cornaro de celles qu'elle veut bien avoir pour moi. + + [1] Abreviatif de Solange. + + + + +CDXXXII + +AU MEME + + Gargilesse, 30 mai 1858. + +Mon cher enfant, vous etes bien aimable de m'ecrire de bonnes longues +lettres, et, moi, je n'osais pas vous ecrire, vous voyant ecrase de +correspondances; mais sachez bien, une fois pour toutes, que vous n'avez +a me repondre que quand vous avez le temps, quand c'est un plaisir et +non une fatigue. + +C'etait de tres bonne foi, et nullement pour vous dorer la pilule que je +vous enviais votre lieu d'exil. Dans mes souvenirs, ce pays est reste +un beau reve, et puis je vois que je suis l'oppose de vous, en fait +de gouts pour la nature. J'ai la passion des grandes montagnes, et je +subis, depuis que je suis au monde, les plaines calcaires et la petite +vegetation de chez nous avec une amitie reelle, mais tres melancolique. +Mon foie gemit dans cet air mou que nous respirons, et j'y deviens le +boeuf apathique qui travaille sans savoir pour qui et pour quoi. Quand +je peux sortir de la, ce qui est maintenant bien rare, quand je peux +voir des sommets neigeux et des precipices, je change de nature, mon +foie disparait, mon travail s'eclaire en moi-meme et je comprends +pourquoi je suis au monde. Je ne pretends pas expliquer le phenomene, +mais je l'eprouve si subit et si complet, que je ne peux pas le nier. + +Et puis j'ai la haine de la propriete territoriale, je m'attache tout au +plus a la maison et au jardin. Le champ, la plaine, la bruyere, tout ce +qui est plat m'assomme, surtout quand ce _plat_ m'appartient, quand je +me dis que c'est a moi, que je suis forcee de l'avoir, de le garder, de +le faire entourer d'epines, et d'en faire sortir le troupeau du +pauvre, sous peine d'etre pauvre a mon tour; ce qui, dans de certaines +situations, entraine inevitablement la deroute de l'honneur et du +devoir. + +Donc, je ne tiens pas a ma terre et a mon endroit, et, quand je suis sur +la terre et dans l'endroit des autres, je me sens plus legere et plus +dans ma nature, qui est d'appartenir a la nature, et non au lieu. Comme +je vous sais tres poete, je m'imaginais donc que le grand pays, le +nouveau, la montagne, le parler que l'on ne comprend pas (musique +mysterieuse qui vous jette dans un monde de reveries et vous fait croire +parfois qu'on entend des dialogues et des chants superbes, a la place +des plates realites que l'on entendrait si on comprenait), je me +figurais enfin que tout cela vous etourdirait sur le chagrin des +separations momentanees et sur la vive contrariete de laisser en place +les affaires personnelles, c'est-a-dire les devoirs domestiques. Mais +tout cela ne vous a pas distrait et vous vous laissez aller a la +nostalgie, sans songer que c'est nous, les _enfermes_ de France, qui +sommes les plus attrapes, puisqu'on fait la solitude autour de nous, en +nous disant: "Restez la! vous n'avez pas merite de partir...." + +Je reprends a Nohant (7 juin) cette lettre commencee et meme finie +a Gargilesse, mais dont toute la fin est non avenue. Je voulais +l'_emporter_ a la Chatre; mais, mon sejour la-bas s'etant un peu +prolonge, j'ai voulu ne pas vous envoyer mon griffonnage avant d'avoir +vu Angele et les petits, afin de vous parler d'eux, et de faire que ma +lettre vous soit agreable. Je les ai donc vus ce soir, ou hier soir +(car il est une heure du matin) et je les ai trouves tous quatre beaux, +frais, roses, gentils a croquer; Georges tres drole et faisant la +conversation d'une facon tres comique. Il est trop mignon entre les deux +petites qu'il mene, chacune d'une main, dans les allees pleines de roses +de votre petit jardin. + +La jolie niece[1] (fille de Valerie) etait avec eux, gracieuse et +elegante comme toujours. Tout ce petit monde, si beau et si pare +(c'etait la Fete-Dieu, je crois), me faisait penser qu'il y a des gens +plus navres que vous, mon pauvre enfant! Vous reverrez tout cela, et, +moi, je n'eleverai plus rien sur mes genoux, que les enfants des autres. +Sol a fini la vie de ce cote, et Maurice semble ne vouloir jamais la +commencer. Et puis, d'ailleurs, aimerais-je les nouveaux comme j'aimais +celle[2] qui est allee si loin, si loin, que je ne la rejoindrai pas +dans ce monde? + +Mais parlons de vous et de cette Belgique ou vous voila, je le vois, +decide tout a fait a aller. Angele m'apprend que c'est arrange. Donc, +adieu mes projets d'Italie; car je ne crois pas qu'on me permette +d'aller vous voir la-bas. Et puis ce milieu qui est enrage de _pouvoir_ +et qui n'est pas socialiste du tout, ne me va guere. Enfin, vous le +voulez! Vous avez sans doute de fortes raisons tout a fait en dehors de +la politique, et je m'imagine les deviner, et, si je devine bien, helas! +vous n'avez peut-etre pas tort. Ce qui me console, c'est que, si l'hiver +endommage les enfants, vous retournerez vite a Aix, ou je m'imaginais +que vous seriez bien tout a fait. Ne vous fermez point cette porte +au moins, je vous en supplie! ne quittez pas M. de Cavour sans +remerciements et sans lui dire que des affaires personnelles vous +appellent ailleurs, mais que vous reviendrez probablement reclamer son +bon vouloir. Cela ne coute rien et n'engage a rien. + +Bonsoir, mon cher enfant; j'espere avoir de vos nouvelles avant que vous +quittiez Turin, et je me hate de fermer ma lettre pour qu'elle ne tourne +pas a l'_in-octavo_, et qu'elle vous parvienne avant votre depart. + +A vous bien tendrement. + + [1] Madame Tournier, petite-fille de Jules Neraud. + [2] Jeanne Clesinger, sa petite-fille. + + + + +CDXXXIII + +A MADEMOISELLE LEROYET DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 5 juin 1858. + +Il n'y a pas, je crois, d'ame plus genereuse et plus pure que la votre, +et elle ne serait pas sauvee! Ce dogme catholique vous tue, et, si je +vous dis qu'il faut en sortir, vous n'aurez peut-etre plus ni amitie +pour moi, ni confiance. Pourtant, c'est ma conviction, le dogme de +l'enfer est une monstruosite, une imposture et une barbarie. Dieu, qui +nous a trace la loi du progres et qui nous y pousse malgre nous, nous +defend aujourd'hui de croire a la damnation eternelle; c'est une impiete +que de douter de sa misericorde infinie et de croire qu'il ne pardonne +pas _toujours_, meme aux plus grands coupables. + +Je vous croyais autrefois heureuse par la foi catholique, et les +croyances douces et tranquilles dans les belles ames me paraissent si +sacrees, que je vous disais: "Allez a tel pretre, ou a tel philosophe +chretien, ou a tel ami qui vous semblera propre a vous rendre l'ancienne +serenite ou vos nobles sentiments ont pris naissance et force." + +Mais voila que le doute est entre en vous, et que la voix du pretre vous +jette dans une sorte de vertige. Quittez le pretre et allez a Dieu, qui +vous appelle, et qui juge apparemment que votre ame est assez eclairee +pour ne pouvoir plus supporter un intermediaire sujet a erreur. + +Ou, si l'habitude, la convenance, le besoin des formules consacrees vous +lient a la pratique du culte, portez-y donc cet esprit de confiance, de +liberte et de veritable foi qui est en vous. Preservez-vous de cette +idee fixe qui vous ronge et qui vous eloigne de Dieu. Dieu ne veut pas +qu'on doute de soi-meme, car c'est douter de lui. Votre pauvre Agathe +etait bien touchante et vous avez ete son ange gardien. Pour cela seul, +vous avez merite que Dieu vous aime particulierement et vous retire +de vos doutes; mais il faut aider a la grace, et c'est ce que vous +ne faites pas quand vous laissez ces fantasmagories de neant et de +perdition vous envahir. C'est cela qui est coupable, et non pas les +actions de votre vie ni les elans de votre coeur. + +Je vous disais, il y a quelques annees: _Allez a Paris!_ mais Paris est +devenu un gouffre de luxe et de vie factice, et vous avez laisse passer +du temps. Chaque annee, a nos ages, rend plus penible le changement de +regime et d'habitudes. Seulement vous devriez aller a Paris de temps en +temps, ne fut-ce que quelques jours chaque annee. Vous aimez les arts, +la musique, tout cela vous serait bon et dissiperait ces vapeurs que la +vie monotone engendre fatalement. C'est de la distraction et l'oubli de +vous-meme qu'il vous faut. + +Croyez bien, mademoiselle, que je suis reconnaissante et honoree de +votre amitie et que je vous suis sincerement et fidelement devouee. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXXIV + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 10 juin 1858. + +Mon enfant, + +J'ai commence ton album fantastique[1] et j'ai recu tes dernieres +lithographies. Il me faut savoir un dernier point: c'est si l'editeur +et toi avez adopte un ordre de classement pour les sujets. Dans ce cas, +numerote de memoire tes douze planches et envoie-moi cette liste. Sinon, +j'aimerais mieux classer moi-meme pour donner de la variete et une +espece de lien. Tu n'as pas repondu a Manceau pour les _fac-simile_[2] +sur lesquels il t'a ecrit en te demandant reponse. Peut-etre recules-tu +devant le temps qu'il juge necessaire et qui manque chaque jour +davantage, a mesure que les pourparlers se prolongent. Moi, j'avoue que +je ne vous verrais pas tous deux, sans un peu d'effroi, entreprendre ce +piochage enrage, le couteau sur la gorge. Et puis, quoi qu'il en dise, +lui, je crains qu'en travaillant comme deux forcats, vous n'arriviez +pas; car il ne me parait pas prevoir le chapitre des accidents, qu'il +faudrait toujours faire entrer en ligne de compte. Je ne crois pas qu'il +puisse faire toute la besogne sans ton aide, et ne seras-tu pas rebattu +de ce meme travail dont tu _sors d'en prendre?_ + +Emile me dit que l'on cherche des combinaisons. Eh bien, puisque ce +n'est pas conclu, je pense aussi a ma part de travail. Je ne recule +pas, pour te rendre service, devant l'ennui des recherches et le peu de +plaisir de ce genre de recreation; mais, vu la quantite de texte que +l'on demande, je suis tres inquiete, et crains de ne pas arriver a bien. +C'est deja beaucoup qu'un album de moi, genre fantastique! Un second, +si le premier n'a pas grand succes comme texte, ne sera-t-il pas mal +accueilli? souviens-toi que le public m'a toujours assez peu secondee, +et souvent lachee tout a fait, dans les tentatives que j'ai faites pour +sortir de mon genre. + +Il a beaucoup siffle _Pandolphe_, qui nous paraissait gai et gentil, +et qu'il n'a pas trouve amusant du tout. Cela ne m'a pas encouragee a +reprendre cette veine. Depuis huit jours, je ne fais que penser a ce que +je pourrai dire sur ces personnages[3], qu'il faudrait si bien trousser, +et je crois qu'il y faudrait un chic et une cranerie qui ne sont ni de +mon sexe ni de mon age. C'est Theophile Gautier ou Saint-Victor qui +feraient le succes d'un pareil album. A leur defaut, Champfleury +vaudrait encore mieux que moi. Le _nom_ meme vaudrait mieux. "Ah! un +album de Champfleury? ca va etre amusant!--Tiens, un album de madame +Sand? Oh! madame Sand n'est pas gaie: ca va etre aussi ennuyeux... que +_Pandolphe, Comme il vous plaira,_ etc. Ce n'est pas son affaire, les +masques!" + +J'entends cela d'ici, et, comme il ne s'agit pas de moi la dedans, que +j'enterrerais ton travail sous la chute du mien; j'en suis tres inquiete +et je crains d'en etre d'autant plus paralysee. Songes-y bien, la chose +faite par un autre couterait moins cher,--grande consideration pour +l'editeur et pour toi!--et aurait, a coup sur, beaucoup plus de succes. +Reponds-moi sur tout cela. Champfleury a donne sa clientele a Emile. +Emile arrangerait ca tout de suite avec lui, ou avec Gautier, ce qui +vaudrait encore mieux. + +J'aime beaucoup les marins couverts de neige qui s'eventent avec leur +chapeau. Ici, voila enfin de la fraicheur et un peu de pluie; _beaucoup +de bruit pour rien_, c'est-a-dire quatre heures de tonnerre pour trois +gouttes d'eau. + +Bonsoir, mon Bouli; je te _bige_ mille fois. + + [1] Les _Legendes rustiques_. + [2] A propos des gravures de _Masques et Bouffons_. + [3] Ceux de _Masques et Bouffons_. + + + + +CDXXXV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 19 juin 1858. + +J'ai recu _le Frere et la Soeur_[1], et cela m'a rappele une grosse +rancune que j'ai eue et qui me revient contre les directeurs de +l'Odeon[2]; des amis pourtant, et de braves amis a tout autre egard, +mais qui, apres m'avoir positivement promis _dix fois_ de faire jouer +cette piece, n'ont jamais _su pouvoir_, tandis qu'ils se laissaient +imposer, par toute sorte de considerations de position et de +camaraderie, une foule d'oeuvres infiniment moins bonnes. Et leur +direction a fini sans qu'ils aient trouve place pour cette chose si +courte et si facile a monter! Ils sont a l'Opera maintenant. + +Enfin, voila votre oeuvre imprimee! Merci de la dedicace, mon cher +enfant. Je trouve la piece tres amelioree, et, en ne me placant plus au +point de vue de la representation, je retire ma critique et j'en trouve +la lecture tres attrayante. Vos personnages causaient avec un peu trop +de recherche pour la scene. Dans un livre, c'est autre chose: on parle +comme on veut parler, et c'est cette grande liberte du livre, ce grand +esclavage de la mise en scene qui m'ont fait revenir au roman avec +plaisir, sauf a essayer plus tard de retourner au theatre si le coeur +m'en dit. + +Il y a bien longtemps que je ne vous ai donne de nos nouvelles. Nous +avons eu de gros chagrins dans ce dernier coup de main qui nous a +encore jete hors de France plus d'un de nos meilleurs amis, _coupables_ +apparemment de s'etre tenus tranquilles.--J'en ai ete malade de chagrin +et d'indignation.--Mais on ne doit pas parler de cela, si on veut que +les lettres parviennent. Je presume d'ailleurs que, chez vous, les +choses se sont passees de meme. + +Maurice est encore a Paris, occupe de travaux que je donne au diable; +car j'ai faim et soif de le voir. Il va arriver j'espere... Sol... est +a Turin, ou elle se remet tres bien de sa sante detraquee. Emile est a +Paris, createur d'une agence excellente, dont il devait vous envoyer +le prospectus. Vous ne m'en parlez pas; donc, je vous l'envoie et vous +engage a lui donner votre clientele. Je pense qu'il reussira et qu'il +rendra de grands services aux artistes par son intelligence, son +honnetete et sa connaissance des affaires. + +Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tendrement tous trois. Je suis +contente que _Christian Waldo[3]_ vous Amuse. + + [1] Piece de Charles Poncy. + [2] Alphonse Royer et Gustave Waez. + [3] _L'Homme de neige_. + + + + +CDXXXVI + +A M. FERRI-PISANI, A PARIS + + Nohant, 28 juin 1858. + +Monsieur, + +Je suis chargee par Maurice, qui s'honore de votre sympathie, de vous +parler d'une grande affaire que je viens de me faire expliquer par lui +et par une personne fondee pour en poursuivre la realisation. + +C'est une tres grande et importante question, qui deja, je le presume, +est a l'etude entre vos mains, si vos fonctions aupres du prince +comportent maintenant, comme je l'espere, l'examen des questions vitales +de l'Algerie. Je crois donc qu'il est absolument inutile que je vous en +entretienne, d'autant que cinq minutes de votre attention sur les pieces +vous auront donne plus de lumiere qu'un volume de moi. + +Cependant, si, au milieu du hourvari de l'installation et des +importunites des solliciteurs, cette affaire ne se presentait pas vite, +sous vos yeux, elle pourrait courir a la mauvaise solution qu'elle a +deja subie et qu'il appartient au prince de ne pas sanctionner sans un +severe examen. + +Il s'agit des interets d'une population entiere, d'une illegalite a +ne pas consacrer, et des interets de l'Etat, engages dans une depense +inutile de beaucoup de millions. Donc, il s'agit, avant tout cela, des +interets moraux du prince et d'un des premiers devoirs de la mission +qu'il vient d'accepter. Voila pourquoi j'ai pris tout de suite a coeur +cette question des qu'elle m'a ete exposee; et, comme il importe +beaucoup qu'elle soit une des premieres qu'il examine, je vous demande +d'ecouter, pendant dix minutes seulement, mon ami Emile Aucante, qui la +connait a fond et qui sait parfaitement la resumer en peu de mots. C'est +un homme serieux qui sait la valeur du temps et une conscience a l'abri +de toute preoccupation personnelle. Ce qu'il est charge de demander est +un bienfait general, et non point une faveur particuliere; c'est une +enquete, c'est un travail et une decision ministerielle; c'est le +redressement d'une erreur qui interesse trente mille habitants de +l'Algerie. + +Les pieces ont ete presentees a l'empereur, trop recemment pour avoir +obtenu une solution. Il dependra peut-etre de vous qu'elles ne subissent +pas l'agonie de leur numero d'ordre, et qu'elles prennent la place qui +leur appartient par leur importance. + +Je vous demande pardon de ne pas mieux savoir me resumer moi-meme, et de +vous dire cela en trop de mots. Mais il n'en faut qu'un pour vous dire +l'amitie qu'on se permet d'avoir ici pour vous. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXXVII + +A M. FREDERIC VILLOT, A PARIS + + Nohant, 4 septembre 1858. + +Cher monsieur, + +On me prie de faire passer sous les yeux de Son Altesse une nouvelle +note relative a l'affaire du chemin de fer de Blidah. Cette note me +parait trop serieuse pour ne pas etre soumise a ses reflexions, et +j'espere que le grand evenement administratif de la suppression du +gouvernement general va donner au prince la liberte de faire justice. + +Je me rejouis beaucoup, sous tous les rapports, de cette augmentation +necessaire de son autorite. J'espere qu'il pensera a mes pauvres amis +litteralement _deportes_ en Afrique. Parlez-lui, je vous en supplie, +de _Patureau-Francoeur_, qu'il avait deja sauve, et que le farouche +ministere de la derniere reaction a exile, interne en Afrique, dans un +climat impossible, ou le plus courageux des ouvriers ne trouve pas a +gagner sa vie. Pendant ce temps, sa femme et ses cinq enfants meurent de +faim. Et c'est un homme d'elite, comme caractere et comme intelligence, +que ce Patureau. Il _haissait_ l'attentat, il s'abstenait de toute +opinion d'ailleurs, ayant tout sacrifie au devoir de nourrir sa famille. +On l'a martyrise dans un cachot, puis envoye comme un ballot dans le +plus rigoureux exil, a Guelma. + +J'ai demande au prince si je devais m'adresser au nouveau ministre ou a +l'empereur lui-meme, pour obtenir que cet ouvrier _precieux_, cet ami +devoue, nous fut rendu; ou, _tout au moins_, si on pouvait le faire +libre sur la terre d'Afrique, afin qu'il put trouver de l'ouvrage et +faire venir sa famille aupres de lui. Le prince, ordinairement si exact +et si bon pour moi, ne m'a pas repondu. + +Je n'ose pas l'importuner. D'une part, il doit etre tres occupe; de +l'autre, je lui ai peut-etre deplu, en lui disant que je resterais +l'amie d'une personne tres affligee qui avait besoin, plus que jamais, +des consolations de l'amitie. Je faisais pourtant avec impartialite, +avec justice, je crois, la part des exces momentanes du depit et du +chagrin. + +Je vous demande de m'eclairer sur ma situation aupres de Son Altesse. Je +n'affiche pas une sotte fierte; mais j'ai l'amitie discrete, et, quand +je crois m'apercevoir qu'elle ne l'est plus, je regarde comme un grand +service qu'on veuille bien me le dire. Rien ne me fache, parce que ma +personnalite et mes interets ne sont jamais en jeu; mais j'avais mis mon +devoir a obtenir du prince le salut de mes amis malheureux et brises: +c'est lui qu'il m'eut ete doux de remercier et de faire benir par leurs +familles. Je ne croyais donc pas etre importune. J'espere encore, parce +que le prince a bien voulu dernierement faire placer M. Gabelin, victime +d'une affreuse injustice. Je l'en ai remercie aussitot que je l'ai +su. Mais je ne sais pas s'il recoit les lettres qu'on lui adresse rue +Montaigne. + +Certes, je n'exige pas, pour avoir foi en lui, qu'il m'ecrive quand il +n'en a pas le temps; mais priez-le de me faire savoir, _par un mot_, ce +que je dois tenter ou esperer pour mon pauvre Patureau. Et, si c'est +vous qui me transmettez ce mot, je serai doublement contente de recevoir +de vos nouvelles et un bon souvenir de votre amitie, sur laquelle, vous +voyez, je compte toujours. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXXXVIII + +AU MEME + + Nohant, 12 septembre 1858. + +Merci de votre bonne reponse, cher monsieur. Son Altesse a bien voulu, +par le meme courrier, m'en confirmer les excellentes expressions. Je +vous dois et je vous porte cordialement de la reconnaissance pour votre +precieuse intervention a propos de mes amis. Mais vous voila encore +force de me repondre trois lignes. Dans la note que vous m'avez envoyee +pour Patureau, je trouve une obscurite sur laquelle je voudrais +eclaircie, avant de conseiller a celui-ci une localite en Afrique. La +note dit bien: _En quelle partie de l'Algerie veut-il aller?_ mais, dans +l'offre genereuse de quarante-neuf hectares, il n'est pas dit qu'il peut +les demander n'importe dans quelle province. Puisque, sur les versants +du Ressalch, pres Sidi-bel-Abbes, province d'Oran, il y a, d'apres les +renseignements fournis par mon neveu[1], beaucoup de bonnes terres +disponibles, j'aurais conseille a Patureau de s'y rendre, et de demander +de la terre par la, ou mon neveu et lui, bien que ne se connaissant pas +encore, eussent pu se rendre utiles l'un a l'autre. Mais j'ignore si je +dois donner cet avis; cela dependra du bon plaisir de Son Altesse, et je +vous demande ce mot d'explication, qui ne vous coutera qu'une question a +faire et une reponse a transmettre. + +Je considererai comme un grand bonheur pour Patureau de pouvoir +s'etablir en Afrique, loin des passions de localite, et au sein d'une +grande nature qu'il est capable d'apprecier et de seconder. C'est une +veritable satisfaction de coeur que je dois la au prince et a vous, mon +tres gracieux avocat; je vous en remercie bien, bien, et vous prie de +me pardonner mes redites. Pour tout le reste, merci encore, aussi et +toujours! Quand j'irai a Paris, me demandez-vous? mon exil n'est pas +volontaire. Mais la librairie agonise, et on ne peut pas se figurer la +gene et le surcroit de travail de ceux qui vivent de leur plume. Il faut +dire cela en confidence a ses amis et qu'ils ne le redisent pas; car, +malgre l'exemple d'un grand poete, je n'admets pas que les poetes ne +sachent pas se resigner a manquer d'argent. N'est-ce pas leur etat? Tout +le chagrin de l'exil serait l'oubli de ceux que l'on aime; mais, pour +votre part, vous me dites qu'il n'en sera pas ainsi, et je n'ai pas a me +plaindre, du reste, des bonnes ames que j'ai rencontrees sur mon petit +chemin. + + [1] Oscar Cazamajou. + + + + +CDXXXIX + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 13 octobre 1858. + +Mon cher vieux, nous regrettons que tu n'aies pu rester davantage avec +nous. Tache de t'affranchir pour qu'on te voie plus souvent. + +Lambert part vendredi. J'ai longuement cause avec lui. Il est fort +abattu. Je suis d'avis qu'il essaye le theatre, _a condition_ qu'il ne +renoncera pas a la peinture. Je lui ai offert de rester ici tant qu'il +voudrait; mais il ne croit pas que cela lui soit utile. + +J'aime beaucoup l'idee des _vrais moutons_ sur la scene. Je presume +qu'on leur mettrait un petit sac sous la queue; car ces animaux-la +fonctionnent continuellement. Je n'aime pas le titre de _Georgine_ pour +une bergerie. Bref, je n'ai songe ni a cette piece-la, ni a aucune +autre. Embrasse Plouvier pour nous. Dis-lui que nous esperions le voir +et qu'il devrait bien venir. Envoie-moi tout de suite le dictionnaire de +Landry. Dis a Emile de te le solder. + +Et des fleurs, envoies-en aussi; on les adore ici, et, moi, je m'abrutis +a les regarder. + +Je dis que je ne songe a aucune piece. Si fait, je songe a un canevas +pour le theatre de Nohant; car on s'est decide a jouer _une fois_, quand +on serait arrive a la moitie des gravures[1], c'est-a-dire dans quinze +jours; que n'es-tu la pour faire _l'enchanteur_ ou le _fort detachement +de bleus!_ + +Bonsoir, mon cher gros, tous les barbouilleurs t'embrassent, et moi +aussi. J'esperais te retrouver a table a dejeuner le jour de ton depart, +mais le Polonais[2] t'a enleve! Ne sois pas trente-sept ans sans me +redonner de tes nouvelles. + +G. SAND. + + [1] Pour les _Masques et Bouffons_. + [2] Charles-Edmond. + + + + +CDXL + +A M. FERRI-PISANI, A PARIS + + Nohant, 21 octobre 1858. + +Cher monsieur, + +Je vous expedie un petit ballot contenant deux puffs ou poufs (Dieu +sait l'orthographe d'un pareil mot!) que je vous prie de confier a un +tapissier, lequel, sur votre commande, les montera a mes frais, avec +les franges assorties au meuble de _Bellevue_. Quand j'ai commence ce +travail avec l'intention de l'offrir au prince, je ne savais pas qu'il +lui passerait par la tete d'avoir une maison d'Horace avenue Montaigne: +autrement, j'aurais compose tout ce qu'il y a de plus _romain_. Mais, +en terminant mon etude de fleurs au gros point, je me suis dit que des +fleurs sont toujours a leur place a la campagne. Seulement j'ai vu le +meuble de Bellevue couvert de housses, et je ne saurais pas dire a un +tapissier comment il faut monter mon ouvrage pour qu'il s'harmonise tant +soit peu avec le reste. Veuillez dire a Son Altesse; en lui faisant +agreer mon travail d'aiguille, que j'ai fait tous ces points en pensant +a lui et aux femmes de mes pauvres exiles dont il a seche les larmes. + +Je vous envoie la demande en concession de Patureau. C'est vous qui avez +bien voulu vous charger de faire expedier l'affaire le plus tot +possible et je la mets sous vos auspices. J'espere que la formule de +_consideration_ de mon pauvre vigneronne paraitra pas irrespectueuse +au prince. C'est certainement ce que le brave homme a cru dire de plus +respectueux. C'est decidement a Jemmapes qu'il desire se fixer; mais il +eut fallu sans doute qu'il designat la localite. Comment eut-il pu le +faire? on ne lui a pas permis de voir et de s'informer. On l'a reexpedie +en France tout de suite. Il a jete, seulement en passant, un regard sur +un beau pays, et on lui a dit qu'il y avait la les dix-huit vingtiemes +des terres a concessionner. Que faut-il qu'il fasse pour mettre sa +demande en regle? + +Peut-etre un mot de Son Altesse imperiale, qui ordonnerait purement +et simplement un _tres bon choix_ aux autorites locales competentes, +suffirait-il pour abreger et lever la difficulte. On a dit a Patureau +qu'aux environs de Sidi-bel-Abbes (et il faut peut-etre que vous sachiez +incidemment ce detail), une _masse_ de colons espagnols ecartaient +a coups de couteau les colons francais. Le renseignement paraissait +serieux. Patureau, qui n'est pas _guerrier_, a donc recule devant la +lutte; c'est pourquoi il n'a pas persiste dans le desir d'etre le voisin +de mon neveu, l'ancien spahi, qui, lui, se moque des Espagnols comme des +Arabes. + +A cette demande de concession, je joins la demande du meme Patureau au +ministre, que Son Altesse a promis de vouloir bien appuyer, a l'effet +d'un sejour de deux mois de notre exile, dans sa famille. Si vous voulez +bien la faire remettre a M. Hubaine [1], je crois que c'est lui qui est +charge de la faire tenir au ministre. + +Il me reste a vous parler de l'affaire Sarlande, dont vous avez promis +a Maurice et a moi de vouloir bien ne pas cesser de vous occuper. On +m'ecrit que le trace du chemin de fer d'Alger a Blidah et Oran, soutenu +par Sarlande, a ete adopte. Je ne le crois pas encore, parce que, si +cela etait, sachant combien je m'interesse a lui, je suis sure que vous +auriez eu l'obligeance gracieuse de me le faire savoir. Dans tous les +cas, je suis toute disposee, par la connaissance que j'ai du caractere +et de la position de M. Sarlande, a lui servir d'avocat aupres du prince +pour qu'il obtienne la concession de ce chemin de fer. On m'ecrit aussi +qu'il y a de nombreux concurrents pour cette demande, voulant tous, +avant tout, qu'on leur garantisse _tout de suite_ l'interet de cinq pour +cent sur soixante millions, tandis que Sarlande, qui est un des notables +de l'Algerie, et qui a deja fait plusieurs traites avec les chefs de +bureau du ministere, offre a l'Etat cet avantage, de ne demander la +garantie d'interets qu'au fur et a mesure de l'execution des travaux. +Enfin, comme c'est grace a la perseverante et intelligente reclamation +de M. Sarlande pour cette ligne, et pour les interets des populations +qu'il represente, qu'elle l'a emporte dans un esprit serieux et attentif +comme celui du prince-ministre, je pense qu'il doit avoir bonne chance +aupres de Son Altesse imperiale, si vous voulez bien encore lui servir +d'avocat et obtenir pour lui une audience de Son Altesse. + +Cependant, il se peut que Son Altesse ait dispose deja de cette +concession, et vous me comprenez assez pour savoir qu'a aucun prix je ne +voudrais faire le metier d'importun, qui consiste a demander ce qui ne +peut etre obtenu et a mettre une personne amie, si haut placee qu'elle +soit, dans l'ennuyeuse necessite de dire non. + +Vous pouvez faire que je ne joue pas le role _d'ennuyeuse_ et que celui +_d'ennuye_ soit epargne au prince, en me disant, courrier par courrier, +s'il est temps encore pour M. Sarlande de solliciter, et si son instance +pourrait etre ecoutee, vu que, dans le cas contraire, je pourrais +epargner aussi a mon client des demarches inutiles. M. Sarlande, +ancien avocat, s'exprime tres clairement et est si bien au courant des +questions relatives a cette affaire et a l'Algerie en general, que, dans +tous les cas, Son Altesse ne perdrait pas son temps a l'ecouter une +demi-heure. + +Pardonnez cette longue lettre: je suis un auteur a _longueurs_; mais ma +reconnaissance est aussi durable que mon style est _durant. Endurez-le_ +avec votre bienveillance ordinaire et croyez, cher monsieur, a mes +sentiments bien affectueux. + +Maurice vous prie d'agreer les siens, et, tous deux, nous vous prions +de ne pas nous oublier aupres de notre cousine de Champrosay[2], quand, +plus heureux que nous, vous la verrez. + +GEORGE SAND. + +Je joins a la demande de Patureau au ministre, la demande au meme effet +qu'il a cru devoir adresser au prefet de l'Indre. Je pense que cette +demande renvoyee par le ministre audit prefet, aura du poids, tandis +qu'elle en perdra beaucoup en passant par mes mains. + + [1] Alors secretaire du prince Napoleon. + [2] Madame Frederic Villot. + + + + +CDXLI + +A M. EDOUARD CHARTON, A PARIS + + Nohant, 20 novembre 1858. + +Cher excellent coeur ami, je vois que vous prenez du souci de ce qui me +touche; merci mille fois!--Je ne connais pas le pamphlet Breuillard[1]. +Maurice et mes amis ont dit qu'il fallait poursuivre et j'ai ete de leur +avis, en leur entendant dire qu'il y avait la injure personnelle et +calomnie a la vie privee. + +Mais je ne voulais que la reparation necessaire a tout individu attaque, +dont le silence pourrait etre regarde comme un aveu des turpitudes qu'on +lui prete. D'autres amis ont cru qu'il fallait faire plus de bruit, +appeler a mon aide un grand avocat, avoir dans les journaux la +reproduction de son plaidoyer, etc. Je m'y suis refusee d'abord parce +que, _dans l'espece,_ la reproduction est interdite, m'a-t-on dit, et +que le retentissement n'aurait pas eu lieu; ensuite parce que c'etait +plus de bruit qu'il ne fallait, meme en restreignant ce bruit a la +localite. J'ai prie mes amis de se consulter entre eux. Ils l'ont fait, +ils m'ont donne raison, on m'a designe l'avoue et l'avocat. Ceux-ci ont +accepte le mandat offert; maintenant, si j'ai eu tort, il n'est plus +temps d'y revenir. + +Que vous dire de moi, maintenant, a propos de theatre? je ne sais pas. +C'est un jour oui, et un jour non. Ai-je du talent pour cela? je ne +crois pas; j'ai cru qu'il m'en viendrait, je medis encore quelquefois, +sous mes cheveux gris, qu'il peut m'en venir. Mais on a tant dit le +contraire, que je n'en sais plus rien, et que j'en aurais peut-etre en +pure perte. Si les auteurs sont rares et mauvais comme vous le dites, +c'est peut-etre bien la faute du public, qui veut de mauvaises choses, +ou qui ne sait pas ce qu'il veut. Montigny m'ecrivait dernierement: "Que +faut-il faire pour le contenter? si on lui donne des choses litteraires, +il dit que c'est ennuyeux; si on lui donne des choses qui ne sont +qu'amusantes, il dit que ce n'est pas litteraire." Le fait m'a paru +constant dans ces dernieres annees. On se plaignait de voir toujours la +meme piece; mais toute idee nouvelle etait repoussee. Que faire? N'y pas +songerai ecrire quand le coeur vous le dit. C'est ce que je ferai quand +meme. + +Mon pauvre Maurice vient d'etre tres souffrant, moi par contre-coup. +Nous revoila sur pied, lui au physique, moi au moral. + +Je lis la _Correspondance_ de Lamennais. Qu'est-ce que vous en dites, de +ce premier volume? Moi, j'ai besoin de faire un effort pour voir l'homme +de bien et de coeur a travers cet ultramontain passionne. Et pourtant +c'est bien le meme homme place a un autre point de vue que celui ou nous +l'avons connu. Bonsoir, cher ami; a vous de coeur toujours. + +G. S. + + [1] Ce Breuillard etait un inconnu de province qui avait publie contre + George Sand un ecrit diffamatoire. + + + + +CDXLII + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 9 decembre 1858. + +Ma bonne, bonne fille, + +Vous faites tout ce qu'il est possible pour cette sainte et chere +martyre[1]. Si cela n'arrivait pas assez vite, donnez, de ma part, ce +qu'il faut pour attendre, en meme temps que vous donnerez pour vous, et +sans lui en parler. Cela, aura l'air d'etre ajoute par le ministere au +premier envoi. Ah! quelle situation! quelle douleur! On n'ose pas penser +a soi-meme quand on pense a _elle_! Pourtant c'est un grand chagrin pour +nous aussi. Nous l'aimions tendrement, lui [2], cet excellent coeur uni +a un si charmant caractere et a une si noble intelligence! C'etait un +vrai ami, sans langueur et sans oubli dans son affection. Il ne se +passait guere de mois sans que je visse arriver sa bonne ecriture ronde +et courante: des lettres courtes mais pleines, et parlant de sa femme +avec une telle adoration! Pauvre femme qui devait mourir avant lui! +C'etait toute sa crainte, a lui. "Tous les chagrins, tous les deboires, +disait-il, pourvu qu'elle vive!"--Il est mort, et elle ne vivra pas! +Il faut bien croire que Dieu sait ce qu'il fait et que cette mort si +redoutee des hommes est une recompense quand elle n'est pas la fin d'une +expiation, couronne pour les bons, chaine detachee pour les coupables. + +Oui, vous avez raison de prendre la paix pour devise, et pour ideal. +Mais ne l'esperons guere en ce monde, et meritons-la dans l'autre. Vous +etes bonne, ma chere Sylvanie[3], vous courez a ceux qui souffrent et +pour eux. Vous meritez d'avoir sur cette terre plus de bonheur que toute +autre et je vous garantis que vous en trouverez au moins dans votre +coeur. + +Je vous embrasse tendrement. + +Voudrez-vous remettre ma lettre a cette pauvre femme, quand vous jugerez +qu'elle lui fera plus de bien que de mal? + +Mes enfants vous aiment. + +G. SAND + + [1] Madame Bignon, qui s'etait fait connaitre au theatre sous le nom de + madame Albert. + [2] Bignon. + [3] Nom de bapteme de madame Arnould-Plessy. + + + + +CDXLIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 17 decembre 1858. + +Cher enfant, j'ai envoye tout de suite votre lettre a Patureau.--Vous +faites bien de lui dire tout ce qui peut le decider a rester; mais, moi, +je crois faire aussi bien en lui disant tout ce qui peut le decider a +partir. Sa sagesse pesera le tout. Mais je suis aussi sure que +possible qu'il profitera de la concession et des moyens qui lui sont +genereusement accordes de remplir ses devoirs de famille. Vous vous +faites difficilement une idees des impossibilites de son existence chez +nous. Outre les ennemis sans nombre que sa popularite, lui a crees a +une certaine epoque, cette popularite qui existe plus que jamais, et a +laquelle il ne peut plus se soustraire, lui cree elle-meme, des soucis +et des dangers toujours renaissants. Il n'est pas d'homme plus prudent +que lui, et pourtant il est fatalement condamne a des imprudences, un +jour ou l'autre. Et puis cette popularite lui cree des devoirs dont +beaucoup sont factices selon moi, sans cesser d'etre imperieux. Les +services a rendre l'ont ruine! Le temps perdu a ecouter bien +des bavardages, et l'exil deux fois, l'ont force a des emprunts +considerables. Il peut se liberer en vendant tout ce qu'il a, mais, +apres, il lui faudra redevenir simple journalier. Or les ennemis lui +refusent le travail. Que faire avec femme et enfants?--Et puis etre +journalier a son age, c'est tres dur! Qu'une maladie l'arrete, c'est la +famine a la maison. Il fait son devoir en consacrant les dix annees de +force qu'il a encore devant lui a assurer l'existence des siens et a +leur creer un avenir. Il a du vous repondre. Je ne dois le revoir qu'au +jour de l'an. + +Bonsoir, mon cher enfant, et toutes nos tendresses a vous et chez vous. + + + + +CDXLIV + +AU MEME + + Nohant, 28 decembre 1858. + +Enfin! tout est arrive, _aujourd'hui seulement_, 28, a dix heures du +matin; et... consolez-vous: tout en bon etat, les coquillages vivants! +notez bien ceci, que, si Toulon voulait en envoyer a Paris, ces +animaux-la se conservent et se moquent de notre climat, lequel, du +reste, est tres doux depuis un mois de deluge. Nous avions renonce a +recevoir ce malheureux envoi; nous pensions qu'il etait egare ou devore +par les commis du chemin de fer. + +C'est egal, il n'y a pas plus de conscience dans cette administration +que dans toutes les autres messageries. Tout pouvait arriver gate, et +nous etions voles tout de meme. Aviez-vous mis a la grande vitesse?--Et +puis, une autre fois, je ne crois pas qu'il faille payer d'avance le +port. On se moque d'un paquet paye; c'est le dernier dont on s'occupe. + +Mais oublions le chapitre, des desagrements. Nous avons mange ce matin, +une partie des coquillages;--exquis! les moules moins fraiches que les +praires; mais tout le reste aussi frais que sortant de la mer et remuant +sous le couteau de l'ouvreuse. Cette amertume dont vous parlez est peu +sensible. Je crois que le temps ecoule hors de l'eau bonifie beaucoup ce +comestible. Avis aux Toulonnais! + +Les patates et les ignames sont, comme de juste, en etat prospere; les +grenades et les citrons aussi; les oranges, un peu foulees; les raisins, +un peu sales par le voisinage des coquilles, mais on les met a l'air et +ils seront bons ce soir. Donc, compliments sans fin a l'emballeur, et +remerciements surtout; car vous vous etes donne un mal affreux pour tout +cela, et, si j'avais pu prevoir que Toulon fut dans un bouleversement +pour les vivres, je n'aurais pas voulu vous faire tant courir pour le +_plaisir de gorge_. En berrichon, on dit _gueule_; ce qui est moins +elegant. + +Dites-moi ce que je vous dois pour toutes les choses que vous avez +achetees. Je ne veux pas que vous attendiez; car les truffes surtout, +c'est quelque chose. On est en train de chercher la plus belle volaille +de la cour pour la tuer. Pauvre bete! elle ne se doute pas de la gloire +a laquelle on la destine. Etre truffee! quel honneur! mais comme elle +s'en passerait bien!--Je vous dirai, dans quelques jours, si vos truffes +sont aussi bonnes que belles, et si elles _enfoncent_ celles des autres +provinces du Midi. Merci encore, cher enfant, pour les renseignements +d'histoire naturelle des coquillages. Merci a Solange, merci a Desiree, +merci a vous tous qui vouliez m'envoyer toute votre terre de Chanaan. + +Vous voyez que les communications sont encore mal etablies entre nous +par les chemins de fer. C'est a Lyon, je crois, que se fait le desordre, +a cause du transvasement des colis et de la ville a traverser _sans +ligne_. Patureau avait recu votre lettre et s'informait tous les jours, +se levant a trois heures du matin, pour etre a l'arrivee. Voila des +_gueulardises_ qui ont coute plus cher, en fait de peines, que ne vaut +la gourmandise; mais je ne veux pas dire plus qu'elles ne valent par +elles-memes; car elles ont leur prix et nous apportent, surtout, un +parfum de votre pays et de votre amitie. + +Nous sommes, pour deux jours, peut-etre, en recreation, Maurice et moi. +Nous avons fini des travaux de patience et de perseverance: moi, des +recherches et des romans; Maurice, un gros livre sur la _commedia +dell'arte_. Savez-vous ce que c'est? Vous le saurez quand vous aurez lu +son ouvrage, qui est l'histoire de ce genre de theatre, depuis les Grecs +jusqu'a nos jours; avec cinquante figures charmantes dessinees par lui +et gravees par Manceau. Maurice a ecrit le texte en quatre mois, et +c'est un tour de force; car jamais histoire n'a ete plus difficile a +repecher dans un monde d'ecrits, ou il lui fallait chercher pour trouver +quelquefois deux lignes. Enfin, il a ete recompense de ses peines, +autant qu'un artiste peut l'etre, en decouvrant, dans le _fleuve +d'oubli_, un grand, poete oublie en Italie et inconnu en France[1]. +Mais ce poete-prosateur ecrit dans une langue impossible. Tous ses +personnages parlent un dialecte different: l'un le venitien, l'autre +le bolonais, un autre le padouan, un autre le bergamasque, un autre +l'anconais. + +Et tout cela, non comme on le parle maintenant, mais comme on le parlait +en 1520.--Jugez quel eblouissement quand nous avons vu arriver ces vieux +bouquins tant cherches! Eh bien, la patience triomphe de tout; avec +notre peu d'italien et mes vagues souvenirs de venitien, nous avons tant +lu et relu, tant reflechi et tant compare, que nous sommes arrives a +comprendre et a traduire. Nous nous disions souvent que, si nous savions +votre dialecte, nous aurions lu peut-etre cela couramment. D'autre part, +des Italiens consultes ne pouvaient pourtant dechiffrer une phrase. Un +Bolonais ne pouvait lire le bolonais et nous disait que nous cherchions +a retrouver une langue perdue.--Enfin, nous l'avons retrouvee, meme +sans dictionnaire des dialectes; Maurice triomphait de tous ceux qui se +rapprochaient du Piemont, et moi de tous ceux qui se rapprochaient de +l'Adriatique. + +Voila notre occupation de ces derniers temps. Je vous en ai fait part, +sachant que vous vous interessez a tout ce que nous faisons. Et puis je +veux vous dire quelque chose qui vous fera peut-etre plaisir et que vous +devez, je crois, penser aussi: c'est que me voila convaincue, pour ma +part, que les dialectes sont beaucoup plus beaux que les langues. Ils +sont plus vrais, ils ne se pretent pas a l'emphase, ils sont forces +d'exprimer des idees nettes et simples, des sentiments energiques, et +ils se pretent, en revanche, a des manifestations plus etendues de la +pensee, par un luxe d'epithetes et de verbes dont les langues faites et +chatiees n'approchent pas. Vous devriez, quand vous aurez des moments a +perdre, faire quelques chansons dans votre dialecte, que je ne connais +pas du tout, mais qui doit avoir aussi ses beautes. Je sais bien, moi, +que j'aime beaucoup mieux le francais que nos paysans parlaient il y a +trente ans, et que quelques vieillards de chez nous parlent encore bien, +que le francais academique. + +Nous avons un temps affreux, des torrents d'eau, des coups de vent a +tout deraciner, mais pas de froid, et des lors on travaille. J'ai fait +deux ou trois romans depuis ceux qui ont ete publies, et une comedie. +Tout cela ne fait pas de l'aisance. Mais le travail improductif au point +de vue materiel n'en est pas moins le travail, l'ami de l'ame, son plus +fort soutien. Maurice ne retirera peut-etre pas quatre sous de son tour +de force, et il y a mis de sa sante, car il est tres fatigue. Mais la +passion de piocher n'en est pas affaiblie, et cette passion-la, c'est la +recompense. Il n'y a de sur en ce monde que ce qui se passe entre Dieu +et nous. + +Bonsoir, mon cher enfant. Merci encore merci cent fois pour votre +affection et celle de votre chere famille. On a deja bu a votre sante a +tous, moi avec mon eau, qui n'est pas une insulte, puisqu'elle est pour +moi le vin le plus delicieux. + +A vous de coeur. + +Le pere Aulard est dans la joie de votre sonnet. Gare a vous! il va vous +en pleuvoir qui ne seront pas aussi jolis. Patureau a recu et medite vos +lettres. Mais, tout bien pese, et grace a l'espionnage dont on continue +a l'obseder, il est bien decide a aller planter des patates en Algerie. +Le prince, qui est tres bon, lui donne une petite somme pour couvrir les +premiers frais d'etablissement. D'ailleurs, il n'est pas probable que +l'on permette a ce brave homme de rester ici. On refuse a tous les +autres de rentrer, meme temporairement. + + [1] Angelo Beolco, dit le _Ruzzante._ + + + + +CDXLV + +A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS + + Nohant, 29 decembre 1858. + +Oui, certainement, ma belle et bonne, ce que vous avez pense et ecrit, +n'importe sur quoi, m'interessera toujours vivement. Envoyez! + +J'ai recu de madame Bignon une lettre digne d'un ange. Elle a un desir, +c'est de faire publier par souscription les cinq pieces que son mari a +faites et qui ont du merite, je les connais. Elle me demande de faire +une preface, je suis tout a elle. + +D'autre part, Emile Aucante (qui me dit, par parenthese, que vous avez +ete excellente pour lui, ce dont je vous remercie) pense que cette +souscription ne sera pas couverte. Je ne crois pas qu'il ait raison. Il +me semble qu'elle le sera, ne fut-ce que par les acteurs de Paris. Je +les ai toujours vus genereux et spontanes dans ces sortes de choses, +et il s'agit peut-etre d'un millier de francs a rassembler! Qu'en +dites-vous? Emile me donne, sur la position d'argent de cette pauvre +sainte femme, des details moins rassurants que les votres. Elle n'a +peut-etre pas voulu tout vous dire. Je crois que la representation a son +benefice ne serait pas a perdre de vue. Il ne s'agit pas de lui faire +des rentes... Pauvre femme! elle ne peut pas vivre, mais d'empecher que +la misere n'ajoute a l'horreur de son sort. Elle est pleine de foi et de +soumission. Oui, vraiment on en a canonise qui ne la valaient pas! + +Et votre pauvre Eugene malade la-bas? Vous avez du bien souffrir, chere +femme; mais vous etes rassuree. Merci d'avance a lui pour le tabac qu'il +envoie et merci a votre amie, pour les belles pantoufles _tout en or_ +que j'ai recues il y a deux jours. + +Maurice a fini son travail de benedictin sur la comedie italienne. Il +va bientot vous porter mes tendresses et vous dire que nous vous aimons +tendrement. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXLVI + +A M. OCTAVE FEUILLET, A PARIS + + Nohant, 18 fevrier 1859. + +Il y a bien longtemps, monsieur, que je veux vous dire que j'aime votre +talent d'une affection toute particuliere. Vous sachant fier et modeste, +je craignais de vous _effaroucher_. A present que de grands succes +doivent vous avoir appris enfin tout ce que vous etes, il me semble +que vous comprendrez mieux le besoin que j'eprouve de vous envoyer mes +applaudissements. Vivant loin de Paris, je n'ai pas pu voir _le Roman +d'un jeune homme pauvre_; mais j'ai fait venir la piece et je l'ai lue a +un ancien ami a vous, qui est le mien depuis dix ans. Apres cela, nous +avons parle toute la journee de la piece et de vous et j'ai voulu lire +aussi plusieurs proverbes ravissants qui m'avaient echappe. Nous avons +donc passe, avec vous, deux ou trois bonnes journees. On lit si bien a +la campagne, l'hiver, dans la vieille maison pleine de souvenirs, au +milieu de toutes ces choses et le coeur plein de tous ces sentiments que +vous peignez avec tant de charme et de tendre delicatesse! Apres cela, +il est bien naturel qu'on veuille vous le dire et vous remercier de ces +heures exquises que l'on vous doit. Il y aurait de l'ingratitude a ne +pas le faire, n'est-ce pas? Et puis je suis de l'age des grand'meres et +mon compliment peut bien ressembler a une benediction. Ce n'est donc +embarrassant ni pour vous ni pour moi. Je ne vous demande pas de m'en +savoir gre, mais je vous prie d'y croire comme a une parole sincere et +qui peut, entre mille autres, vous porter bonheur. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXLVII + +AU MEME + + Nohant, 27 fevrier 1859. + +Vous croyez que je vous ai repondu d'avance? Non. Je veux vous +remercier, moi, d'une lettre si bonne, si vraie, si affectueuse. Je ne +peux pas vous dire tout le bien qu'elle m'a fait. Je l'ai la, a cote de +moi, comme un talisman et un porte-bonheur. On a ses jours de spleen, +malgre le bonheur du coin du feu et des vieux amis. + +On voudrait, sans quitter cela, vivre de la vie d'artiste, c'est-a-dire +sentir que la religion de l'art, qui n'est que l'amour du vrai et du +bien, a encore des croyants, et il y en a si peu! Les uns arrivent au +scepticisme par l'experience, les autres parce que, apparemment, leur +coeur est vide. On voit tous les jours des gens qui desertent et qui +renient jusqu'a leur mere. On se sent tout seul dans sa petite maison +avec les siens, comme Noe dans son arche, voguant sur les tenebres et se +demandant parfois si le soleil est mort. Alors c'est bien bon de voir +arriver l'oiseau a la branche verte, et ce petit oiseau de mon jardin, +comme vous l'appelez, c'est l'oiseau de la vie et un vrai fils du ciel +eclaire et rallume. + +Quand je remets de temps en temps les pieds sur la terre, lavee par ce +deluge des evenements passes depuis dix ans, j'y retrouve tout le +mal d'auparavant avec un mal nouveau, une fievre de je ne sais quoi, +toujours en vue de quelque chose de petit et d'egoiste, de jaloux, +de faux et de bas, qui se dissimulait autrefois et qui s'affiche +aujourd'hui. Et moi qui, dans la solitude, ai passe mon temps a tacher +de devenir meilleure que cela, je me figure que je suis encore plus +seule dans cette foule inquiete et souffrante, a laquelle je ne trouve +rien a dire qui la console et la tranquillise, puisqu'elle a l'air de ne +plus rien comprendre. + +Mais je redeviens artiste dans mon coeur, je retrouve la foi et +l'esperance quand je vois une belle action ou une belle oeuvre remuer +encore la bonne fibre de l'humanite et l'ideal lutter avec gloire et +succes contre cette nuit qui monte de tous les points de l'horizon. +J'ai souffert pour mon compte, oui, bien souffert; mais, l'age de +l'_impersonnalite_ etant venu, j'aurais connu le bonheur si j'avais vu +la generation meilleure autour de moi. Aussi mon coeur s'attache a tout +ce que je vois poindre ou grandir. J'ai vu deja en vous l'un et l'autre, +et vous me dites que vous n'etes plus tres jeune: tant mieux, puisque +vous voila muri sans que le ver vous ait pique. Les fruits sains sont +si rares! Et ils portent en eux la semence de la vie morale et +intellectuelle destinee a lutter contre les mauvais temps qui courent. + +Notre pauvre siecle, si grand par certains cotes, si miserable par +d'autres, vous comptera parmi les bons et les consolateurs, ceux qui +portent un flambeau et qui savent l'empecher de s'eteindre. Votre lettre +me montre bien que vous avez le talent dans le coeur, c'est-a-dire la ou +il doit etre pour chauffer et flamber toujours. + +C'est un devoir de s'aimer quand on est sorti du meme temple; +aimons-nous donc, nous qui ne sommes pas betes et mauvais. Croyons, a +la barbe des railleurs froids, que l'on peut vivre a plusieurs et se +rejouir d'une gloire, d'un bonheur, d'une force qui eclatent au bon +soleil de Dieu. Ne semble-t-il pas, quand on voit ou quand on lit une +belle chose, qu'on l'a faite soi-meme et que cela n'est ni a lui, ni a +toi, ni a moi, mais a tous ceux qui en boivent ou qui s'y retrempent? + +Oui, voila les vrais bonheurs de l'artiste: c'est de sentir cette vie +commune et feconde qui s'eteint en lui des qu'il s'y refuse. Et il y a +pourtant des gens qui s'attristent et se decouragent devant l'oeuvre des +autres et qui voudraient l'aneantir. Les malheureux ne savent pas que +c'est un suicide qu'ils accompliraient. Ils voudraient tarir la source, +sauf a mourir de soif a cote. + +J'irai a Paris a la fin de mars, je crois; y serez-vous, et +viendrez-vous me voir? Oui, n'est-ce pas? ou bien vous viendrez me +voir dans ma thebaide, qui n'est qu'a dix heures de Paris? Laissez-moi +esperer cela; car, a Paris, on se voit en courant; et, en attendant, je +vous serre les mains de tout mon coeur. + +G. SAND. + + + + +CDXLVIII + +A M. LUDRE-CABILLAUD, AVOUE, A LA CHATRE + + Nohant, 20 fevrier 1859 + +Merci, mon cher Ludre, de la consultation. Je garde encore votre livre +pendant quelques jours et je medite l'article, quand j'ai un moment de +loisir. J'y vois ce que vous dites; mais j'y vois aussi _l'esprit_ +des arrets. Il est peut-etre permis de publier quand ce n'est ni par +speculation, ni en vue d'aucune delation ou vengeance, et quand les +lettres ne peuvent que faire honneur a celui qui les a ecrites; enfin, +quand on n'y laisse rien qui puisse compromettre ou affliger personne, +et c'est ici le cas. Il est dit aussi qu'en cas exceptionnel, on peut se +trouver dans la necessite de se defendre. Je vois que la loi, qui n'a +rien voulu fixer absolument, est tres sage et que les decisions sont +dictees par le sentiment de la morale et de la delicatesse, _selon les +cas_. Je ne craindrais donc pas, des a present, de publier ces lettres, +si mes convenances personnelles m'y poussaient. On pourrait certainement +me faire un proces; mais je serais certaine de le gagner. Il faudrait +seulement pouvoir lancer brusquement la chose avant d'en etre empechee. +La chose faite, avec la reserve, l'annonce meme, dans une preface, que +si, les heritiers de l'ecrivain _non nomme, reconnaissent le style +et veulent voir les autographes_, on leur abandonnera le profit avec +empressement, je doute qu'ils pussent faire interdire la vente. Je crois +que cela peut se faire par moi pendant ma vie, ou apres, par disposition +testamentaire. Si c'est pendant ma vie, je ne nommerai personne et le +public n'en comprendra que mieux. Si c'est apres ma mort, on pourra +nommer. + +Que vous semble de mon idee? Je consulterai M. Delangle et d'autres, et +je vous dirai leur avis. + +J'irai voir votre gamin avec plaisir. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDXLIX + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 25 aout 1859. + +Chere Altesse imperiale, + +Je vous remercie de coeur: avec vous, on est oblige si vite et si bien, +qu'on est deux fois plus touche et reconnaissant. + +Oui, je devine tout ce que vous ne me dites pas, et j'ai souffert pour +vous. Mais le temps eclaire toutes choses et justice se fera. + +Pourtant, j'aurais ete bien heureuse de vous voir et j'aurais besoin de +causer avec vous pour reprendre esperance et courage a propos de cette +pauvre Italie. J'ai une peur affreuse des conferences diplomatiques et +de ces fameuses _puissances_, qui se croient le droit de trancher +des questions de vie et de mort pour un peuple qu'elles regardaient +tranquillement mourir et qu'elles n'ont rien fait pour aider a +renaitre,--tout au contraire! + +Vous avez une consolation: c'est que votre mission en Toscane a porte de +bons fruits; l'admirable unite des voeux, exprimes si noblement et si +habilement aussi, a recu de vous, j'en suis sure, une bonne impulsion +et de sages conseils. Nous vous sommes peut-etre redevables aussi du +bienfait de l'amnistie. + +Bien qu'on affecte peut-etre de ne pas vous ecouter, je crois que ce que +vous savez dire en de certains moments laisse des traces. + +S'il en est ainsi, votre role est le plus beau de tous, puisque vous +faites le bien sans gloriole et sans interet personnel. + +Merci pour ce que vous me dites du prefet de Chateauroux, et merci +surtout de la bonne amitie que vous voulez bien me conserver. Comptez +sur un coeur tres fidele. + +GEORGE SAND. + + + + +CDL + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 7 decembre 1859. + +Eh bien, j'ai un joli fils, qui vient d'avoir encore un magnifique +succes et qui ne m'a pas ecrit un petit mot, comme autrefois, pour me le +dire! Ce jeune favori de la Gloire sait que qui dit representation, dit +triomphe, quand il s'agit de lui. + +Aussi n'etait-ce pas de l'inquietude, c'etait de l'impatience que +j'avais de tenir mon petit mot de souvenir. Je l'attendais en me disant: +"C'est l'occasion, le jour et l'heure!" Mais monsieur a oublie sa +vieille amie. Fi, le vilain enfant! moi, je n'oublie pas de lui dire que +je suis heureuse quand meme, que je l'embrasse et que je compte au moins +sur le premier exemplaire qui sortira du magasin. + +G. SAND. + +Maurice vient aussi d'avoir son petit succes avec un gros bouquin +de costumes et de recherches[1] que les editeurs ne suffisent pas a +fournir. On vous envoie d'ici des bravos et des poignees de main en +attendant qu'on vous les porte. + + [1] _Masques et Bouffons_. + + + + +CDLI + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 18 decembre 1859. + +Cher ami, + +Ce changement de titre me contrarie: je n'aime pas a ceder sans savoir +pourquoi. Mais c'est accompli, n'en parlons plus. Ce a quoi je ne puis +ceder, c'est a laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, _non, +non, non_! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux +conventions que vous avez faites avec moi, j'aime mieux que l'on me +rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas a ecrire dans les +journaux, bien au contraire! Les feuilletons conviennent mal a ma +maniere et m'otent la moitie du succes que j'ai dans les revues et en +volume. Il n'y a pas assez d'accidents et de _surprises_ dans mes romans +pour que le lecteur s'amuse au dechiquetage de l'attente. Ce roman-ci, +particulierement, a besoin d'etre lu par chapitres _comme ils sont +chiffres et coupes_, pas autrement. + +Donc, maintenez votre autorite et mon droit, ou bien ne commencez pas. +La _Revue des Deux Mondes_ est toute prete a me prendre l'ouvrage +aux memes conditions, et cela ne me portera aucun prejudice. Ayez la +conscience en paix sur ce point. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLII + +A M. DESPLANCHES + + Nohant, 26 decembre 1859. + +Oui, monsieur, j'aurai du courage. Je sais qu'il le faut; je ne m'etais +pas jetee dans la lutte par amour de la lutte, je ne la prevoyais meme +pas. J'etais jeune et je me sentais artiste. J'ai vieilli en luttant, +toujours etonnee de la haine des autres, mais sentant chaque jour +davantage que, quand on croit, on ne peut plus reculer. Je le voudrais +en vain: la verite est bien plus forte que moi, et meme je suis +naturellement faible; mais je l'aime tant, la verite, qu'elle me +pousse et me porte, et que tout ce qui n'est pas elle m'est a peu pres +indifferent. + +Merci pour votre lettre. Elle est d'un grand coeur et d'un noble esprit. +Croyez-vous que de tels encouragements ne pesent pas cent fois plus dans +ma vie que les injures des cagots? Merci encore, et a vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLIII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 7 janvier 1860. + +Mon vieux ami, + +Je te remercie d'avoir pense a moi au nouvel an, et je t'envoie tous +mes voeux et toutes nos tendresses. Nohant felicite Nevers des graces, +talents et vertus de monsieur ton petit-fils. C'est une grande +consolation que ce petit etre apporte, en venant au monde, a travers +tant de peines qui vous ont frappe et que sa presence a le don d'alleger +sans qu'il s'en doute, lui qui n'a eu que celle de naitre pour faire des +heureux. Dis a ma petite Berthe combien je me rejouis pour elle, et que +je lui promets d'admirer avec enthousiasme jusqu'au moindre pet de son +cher tresor! Je vois aussi Eugenie en extase et Cyprien en idiotisme +comme tu me les depeins. J'attends la belle saison avec impatience pour +me joindre a ce concert d'adorations. + +Quels temps nous avons eus! froid de Siberie, neige, chaleur de mai, +deluge, tempetes a decorner les boeufs, eclairs et tonnerre, tout +cela dans un mois, c'est a croire le bon Dieu fou. Et, dans le monde +politique, il se fait aussi trente-six sortes de temps. Voila notre +drole de corps d'empereur qui abandonne son petit pape mignon, qui serre +l'Angleterre contre son coeur, et qui, apres avoir convoque l'Europe a +dejeuner, lui fait entendre que la marmite est renversee et qu'elle peut +rester chez elle. Tout cela ne me frappe pas d'admiration, bien que je +m'en rejouisse; mais il me semble que ce sont des solutions arrachees +par le caprice, et qu'il y a, dans tout cet imprevu, trop de bizarrerie. +Si c'est de la finasserie, ca ne vaut pas mieux. Du courage et de la +franchise des le commencement des querelles eussent peut-etre evite +la guerre. Un gouvernement qui a des principes et qui n'en change pas +toutes les semaines n'a pas besoin de tant de sang et d'argent pour se +faire respecter. C'est une politique de surprises qui fait le prestige +de ce regne. C'est drole, mais ca n'est pas si fort que ca en a l'air. + +Au milieu de tout ca, je crains pour lui le poignard des jesuites, et je +desirerais pourtant qu'il y eut de leur part une tentative (avortee) qui +lui fit ouvrir les yeux tout a fait sur cette bonne petite Eglise, qu'il +a tant cajolee et qui l'a toujours paye de sa haine. + +Donne-moi quelquefois de vos nouvelles a tous, mon cher vieux. + +J'ai fini ton roman dans _l'Europe artiste_, et je l'ai trouve tres +ameliore comme style, et interessant. + +Nous nous portons tous bien et nous vous envoyons a tous mille bonnes et +fideles amities. + +G. SAND. + + + + +CDLIV + +A MAURICE SAND, A PARIS + + Nohant, 8 fevrier 1860. + +Je sais enfin la legende de _l'homme sans tete_ de Launieres et autres +lieux. Elle est tres jolie. C'est dommage que nous ne l'ayons pas eue, +a l'article du _cornemuseux_ de tes legendes. Au reste, le fantastique +n'est pas encore mort chez nous. Les _hobbolds_ sont dechaines. Ils sont +a Launieres: ils emmenent les charrues qui sont dans les cours et vont +labourer, la nuit! Le diable est a Lalleu, dans la maison d'une femme +qui ne peut pas mettre de beurre dans sa soupe, sans que _quelque chose +de rouge_ s'elance du coin de son foyer pour cracher dans ladite soupe! +On a fait venir le cure pour exorciser. C'est, a coup sur, une bete de +femme, qui s'est brouillee avec son _hobbold_ ou son _korigan_ et qui va +le mettre en fuite; malheur a elle! + +_Recit de la Tournite [1] sur le chateau de Briantes_. + +"Quand j'etais petite drolesse, ma mere me racontait qu'il y avait eu, +dans les temps, un homme de Crevant, appele Rendy, qui etait fermier +au chateau de Briantes, et qui voulut tenter le diable en mangeant des +oeufs. + +--Qu'est-ce que c'est que tenter le diable en mangeant des oeufs? + +--_J'en sa rin_; l'histoire dit comme ca. Il s'en _allit_ tout seul dans +une grande chambre du _chatiau_, et il se mit de manger ses oeufs. +Quand ca fut au huitieme, v'la le diable qui entre, habille en +bourgeois, en monsieur _tout a noir_, avec un livre dans sa main qu'il +pose tout ouvert sur la table et s'en va. Rendy voit bien le livre, mais +il ne veut pas le regarder. + +--Sois tranquille, qu'il dit, ton sacre livre, j'y lirai pas! + +Et le v'la de manger le neuvieme oeuf. + +Alors monsieur le diable _revenit_ tout en colere; il dit: + +--Tu y liras! + +Il le prend par le _chagnon_ du cou[2] et Rendy a lu ce qu'il y avait; +mais jamais il a voulu dire quoi que c'etait, et le v'la qu'est tombe +tout _apiami[3],_ qu'on l'a cru mort. Le monde sont venu, ils l'ont fait +revenir; mais il a dit: + +--Jamais je ne mangerai le dixieme oeuf! + +Tout en haut du chateau de Briantes, dit encore la Tournite, dans la +carcasse du grenier, y a-t-un trou qu'on n'en connait pas le fond; on +y a mis des perches les unes au bout des autres, on n'a jamais pu y +_aboter_[4]. (C'est l'oubliette; je crois l'avoir vue.) + +Bien souvent on entendait la nuit, dans cet endroit-la, des voix, des +_beurmees_[5], des _alas! mon Dieu!_ tantot comme de bestiaux, tantot +comme du monde, et le monde du domaine aviont si peur, qu'ils avont +jamais voulu y monter. + +L'opinion de la Tournite est que les betes reviennent. Une nuit, elle +a entendu une ouaille qui _gemait_[6] sa porte. Elle s'est levee pour +voir, elle n'a rien vu. "_Vas putot_ recouchee, ca _gemait_ encore." +Elle connaissait bien que c'etait une ouaille; mais elle n'a pas voulu y +retourner, parce que ca pouvait etre une bete morte. + +Il y a encore une ouaille noire qui revient a la carriere de Camus, de +_tout temps_. Le pere Bontemps l'a ramenee une nuit jusque chez lui et +l'a mise dans son ecurie. "Ah oua! a n'y etait pus le lendemain." (Recit +de Gabriel. La Tournite affirme la verite du fait.) + +La Tournite, etant toute petite, a Briantes (c'est son endroit), a +entendu une nuit _rebater_[7] au-dessus de la chambre ou elle etait +toute seule avec sa mere. Sa mere l'y a f... une bonne giffle en lui +disant: + +--Taise-te! ca revient. + +Quand une _parsonne_ est morte dans une maison, s'il y a des abeilles et +qu'on ne mette pas vitement une _peille_[8] noire aux ruches, toutes les +abeilles meurent dans l'annee. (Tournite.) + +Quant a la coutume de jeter toute l'eau qui est dans la chambre du mort, +elle existe toujours, mais je n'en peux pas savoir la cause. + +_Autre recit de la Tournite sur le chateau de Briantes, qui etait des +plus hantes_. + +"Y avait, _dans les temps_, un jardinier qui voulait allumer du feu dans +une chambre d'en bas. Jamais il a pu. Toutes les chaises se mettaient +a sauter et a lui tomber sur le dos et a le battre jusqu'a ce qu'il +s'en-aille. Il y a essaye plus de cent fois, jamais il a pu! C'etait la +chambre enragee, oui!" + +Dans tout cela, il y aurait des sujets pour l'illustration. Si tu +en fais, renvoie-moi cette note apres, pour que je fasse l'article. +Hippolyte Beaucheron, le froid et grave cousin de Papet, a couche +dans la tour ou la dame blanche revient la nuit de Noel. On a tire +brusquement les rideaux de son lit sans qu'il vit personne! Il n'a +jamais voulu y recoucher. + + [1] Vieille Berrichonne, ancienne cuisiniere de Nohant. + [2] Par la nuque. + [3] Pres de rendre l'ame. + [4] Y arriver. + [5] Des beuglements. + [6] Gemissait. + [7] Faire du bruit. + [8] Un chiffon. + + + + +CDLV + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant, 11 fevrier 1860. + +Cher ami, + +Il y a bien des jours que je veux vous repondre pour vous dire d'abord +que je suis contente que vous soyez recu aux Francais, puisque c'etait +votre desir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes +et aimables que vous me disiez a propos de _Constance Verrier_. Et puis +aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans _la Presse_ une +page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes, +_archicalomnieuses_, Dieu merci! mais le temps m'a manque soir et matin, +pour vous faire remerciement de cet appel a votre amitie. Voila que je +trouve cette page inseree tout au long dans _la Presse_, et je pense que +c'est a vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur. + +Maurice m'ecrit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche +toujours avec une passion tranquille, moitie habitude, moitie besoin +d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous +aimions tant a produire, nous autres gens du metier, et j'ai trouve une +reponse _ingenieuse_, pour quelqu'un qui dormait deja aux trois quarts: +C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme +nous l'avons souhaite ou prevu, et que, dans les histoires que nous +inventons, nous sommes maitres des destinees de nos personnages. Nous +faisons avec eux le _metier de Dieu_, ce qui est tres amusant, bien que +ce ne soit qu'un regne dans le monde des reves. + +Sur ce, bonsoir et encore merci, et a vous de tout coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLVI + +A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS + + Nohant, 12 fevrier 1860. + +Chere mademoiselle, + +Je voudrais me mettre a votre point de vue, et trouver, dans votre +croyance, une ancre de salut a vous indiquer. Mais je ne crois pas a +l'institution catholique, et toute forme arretee dans la pratique +du culte me semble un obstacle entre Dieu et l'ame qui se connait. +Vous-meme, vous vous revoltez contre l'efficacite du pretre, puisque +vous n'en trouvez aucun qui vous console et vous rassure. + +Vous vous faites de Dieu une idee trop etroite et vous ne voyez en lui +qu'un juge faconne a l'image de l'homme. Cela m'etonne de la part d'un +grand coeur et d'un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau +soit malade; et, je vous l'ai dit souvent, vous devriez changer +momentanement de milieu, voyager un peu, aller a Paris, secouer enfin +cette melancolie noire qui vous ronge et qui n'a rien d'agreable a la +Divinite, rien d'utile a vos semblables. + +Si c'est une vertu que de se tourmenter ainsi, ou du moins si c'est la +preuve d'une grande modestie de l'ame et d'un grand elan vers le Ciel, +vous avez assez souffert, vous vous etes assez dechire et mortifie le +coeur, pour etre bien sure, a present, que tout est expie et que vous +etes completement purifiee de vos pretendues fautes, auxquelles je ne +crois pas du tout. + +Relevez-vous donc de cet abattement; car, fussiez-vous reellement tres +criminelle, Dieu, source de toute bonte, ne veut pas qu'on doute de lui, +ni qu'on s'occupe tant de soi-meme, lorsque la vie n'est pas trop longue +pour l'aimer et lui rendre grace. Il serait plus religieux de contempler +l'idee de sa perfection que d'examiner notre propre faiblesse avec tant +de crainte et de sollicitude. + +Croyez-moi toujours bien reconnaissante de votre affection et bien +affligee de vos peines. + +GEORGE SAND. + + + + +CDLVII + +A MAURICE SAND, A GUILLERY + + Nohant, 16 mai 1860. + +Peut-etre es-tu a Paris, ou en train d'y revenir. Tu y trouveras mes +lettres, et celles de ce soir te signalent l'heureuse arrivee de toutes +tes betes. + +J'ai d'abord donne les plantes au jardinier, avec les instructions +ecrites et verbales. L'euphorbe n'est presque pas fletrie, et, au bout +du compte, ton emballage a _la Robinson dans son ile_ etait tres bien +fait. + +La salamandre est tres vivante. On voudrait en faire un bracelet, tant +elle est belle! par exemple, nous ne savons pas trop quoi lui donner a +manger. L'orthoptere degingandee etait d'une _telle petulance_ (elle +s'etait ennuyee en voyage), que nous n'en savions que faire. Enfin, +on l'a installee dans un bocal avec de la mousse, de l'herbe et des +mouches, et elle a dejeune d'un grand appetit en leur sucant le derriere +jusqu'a la ceinture; apres quoi, elle s'est cure les dents avec beaucoup +de soin, a nettoye ses mains et s'est endormie a la renverse, sur un +ecart impossible: les mains repliees sur le ventre ou sur le brin de +chaume qui lui en tient lieu, retroussant sa queue de poule d'une facon +triomphante. C'est bien la plus etrange creature qu'on puisse voir, et +je n'ai fait que regarder ses poses et sa chasse aux mouches. + +J'ai ensuite examine les cailloux, qui ne manquent pas d'interet. Les +huitres fossiles sont d'un bon numero. Elles ne _s'etaugeaient_[1] pas +la coquille dans ce temps-la. Les pierres a batir sont des travertins. +J'ai passe deux heures a etiqueter avec soin et, demain, je rangerai +dans une case particuliere. + +J'attends avec impatience la nouvelle de ton arrivee a Paris. + +Ludre ne m'a envoye aucun renseignement; donc, je ne pense pas qu'il +faille compter les attendre a Paris, et tu les attendras d'ailleurs +moins cherement et plus commodement ici. Le temps est si beau, le jardin +et la campagne sont si charmants, que je regrette les jours que tu en +perds. C'est un mois de mai _des dieux_, chaud, moite; du soleil, et, de +temps en temps, la nuit; puis, le matin, de belles ondees qui font tout +pousser et tout fleurir. Pas d'orages ici, bien qu'il y en ait eu de +terribles ailleurs. + +Aussi je n'ai pas eu le courage de me remettre au roman a corriger. Je +vis dans la nature, etude et contemplation, sans pouvoir m'en arracher. +Viens donc le plus tot possible; car la floraison est a present en +avance. + +Je te _bige_ mille fois, et j'aspire a savoir que tu as fait bonne +route. + + [1] Elles ne s'en privaient pas. + + + + +CDLVIII + +A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS + + Nohant; 26 mai 1860. + +Cher ami, + +Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui +endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle[1]. Tachez +de songer a lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera +possible. Croyez donc bien que, de mon cote, je ferai tout mon possible +pour recompenser votre _vertu_, et meme votre _sournoiserie_, qui me +parait une amabilite de plus. + +J'espere que Maurice va bientot venir me raconter vos decouvertes +chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez +tire, de votre fournaise du Theatre-Francais, un fort bon mets pour le +public. Calmez les impatiences inevitables du metier d'auteur assistant +aux repetitions. Cela est terrible, je le sais, surtout a ce theatre, +ou chacun en prend a son aise; mais, en somme, dites-vous que vous etes +dans l'age ou ces agitations font vivre. + +Moi, je suis dans celui ou l'on prise davantage la tranquillite; mais je +ne vous souhaite pas d'avoir la philosophie trop precoce. Les paysans +d'ici disent: "On a bien le temps d'etre vieux!" + +Bonsoir et merci, et tout a vous de coeur. + +G. SAND. + + [1] Charles Duvernet. + + + + +CDLIX + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON. (JEROME), A PARIS + + Nohant, 27 juin 1860. + +Monseigneur et cher prince, + +Je suis bien vivement affectee du coup qui vous frappe. Quelque prevu +qu'il fut,--car vous me l'aviez comme annonce, la derniere fois que je +vous ai vu,--je comprends que votre douleur doit etre grande, sachant +combien vous aimiez cet excellent pere. C'etait aussi un digne homme, +brave, loyal et d'une ame genereuse. + +Vous devez a son souvenir d'etre encore lui, c'est-a-dire de resister au +chagrin, aux decouragements qui s'emparent du coeur dans ces terribles +separations, et de tenir bien haut toujours le drapeau de la vie, il est +lourd, j'en conviens, et la main des plus forts s'engourdit souvent a le +porter! Mais vous avez, pour ne pas faiblir, entre mille autres dons de +Dieu, le souvenir de ce pere si jaloux de votre bonheur. Vivre bien et +noblement est une dette que vous avez contractee envers lui et que vous +saurez acquitter en restant vous-meme, dans le chagrin comme dans le +calme. + +Croyez que vos amis, vous sachant afflige si profondement, vous aiment +davantage. Mon fils se joint a moi pour vous le dire du fond du coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLX + +A M. JULES BOUCOIRAN, REDACTEUR EN CHEF DU _COURRIER DU GARD,_ A NIMES + + Nohant, 31 juillet 1860. + +Cher vieux, + +C'est une joie toujours, ici, de recevoir de vos nouvelles. Tout le +monde va bien. Je me porte infiniment mieux depuis que je suis vieille +et je reponds vite a votre demande. + +Non, les ouvrages des vivants ne tombent jamais dans le domaine public, +et les heritiers en ont la propriete vingt ou trente ans encore apres +eux. Mais tous mes ouvrages sont vendus aussitot que faits, pour un +temps donne; car on ne gagne pas ses frais a editer soi-meme. La Societe +des gens de lettres, dont je fais toujours partie, n'a le droit de +traiter que pour de tres courts ecrits. Au dela de cent mille lettres, +elle est liee et meme je crois que ce chiffre a ete reduit. + +Vous voyez que ni elle ni moi ne pouvons vous autoriser. Je vais ecrire +aux editeurs dont les ouvrages que vous desirez reproduire sont +la propriete temporaire, afin de savoir s'ils autoriseraient la +reproduction. Je doute qu'ils soient, gentils a ce point. Mais +peut-etre, s'ils demandaient un prix minime pour vous accorder ce droit, +verriez-vous de l'avantage a en passer par la. Il est evident que, si +ces reproductions donnent une valeur au journal, c'est parce qu'elles ne +sont pas autorisees par leur _non-valeur_ commerciale. + +Maurice vous embrasse de tout son coeur et vous aime toujours. Il compte +bien vous envoyer son livre de _Masques et Bouffons_ aussitot qu'il +pourra en avoir quelques exemplaires. C'est un ouvrage cher, a cause +des images, et son editeur, presse de vendre, le sert le dernier. +Je n'espere pas que vous reussissiez a le marier (Maurice, pas +son editeur), si vous lui cherchez femme parmi les devots et les +legitimistes. Je prefererais de beaucoup une famille protestante. Voyez +pourtant ce qu'on vous dira et faites-m'en part. Je desire bien qu'il +se decide et qu'il devienne pere de famille. Si vous lui trouviez une +charmante personne, ayant des gouts serieux, une figure agreable, de +l'intelligence, une famille honnete, qui ne pretendrait pas enchainer +le jeune couple a ses idees et a ses habitudes autrement que par +l'affection, nous rabattrions bien des pretentions d'argent. + +Bonsoir, mon vieux enfant. Je vous ecrirai des que j'aurai une reponse +des editeurs. + +A vous de coeur. + +GEORGE SAND. + +Quand vous verra-t-on? + + + + +CDLXI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, novembre 1860. + +Chere cousine, + +Je vous revois, dans mon souvenir, a travers un nuage; mais je n'ai pas +oublie que je vous ai vue un instant. Je n'avais pourtant pas ma +tete; car ce n'est que le lendemain ou le surlendemain que je me suis +retrouvee a Nohant. Jusque-la, j'etais dans une ruine, je ne sais ou. +Vous m'avez certainement porte bonheur, et votre presence, vos souhaits, +votre coeur vivant et aimant, celui de mon Lucien[1], qui a ete si +affectueux pour moi, qui a tant pleure pour moi, a ce qu'on m'a dit, +tout cela s'est joint aux excellents soins de mon pauvre Maurice, et de +mon adorable petit vieux docteur Vergne. + +Vous m'avez donc tous ramenee a la vie. J'ai senti, sur mon lit +d'agonie, que vous ne vouliez pas que je mourusse, et j'ai secoue la +torpeur finale. + +Ainsi, au lieu de vous dire que je suis fachee du triste voyage que +je vous ai fait faire, je vous en remercie; car je suis sure que ma +destinee a voulu que vous vinssiez aider a me sauver. + +Je suis encore faible pour ecrire; mais je veux vous dire que la force +m'est revenue pour vous aimer et vous embrasser de tout mon coeur, ainsi +que le cher cousin, et vos enfants, tous vos enfants, y compris Raoul, +que je me figure connaitre, quoique je sache bien ne pas l'avoir vu. + +Maurice vous embrasse de toute son ame. + +Au revoir, chere belle cousine, a Paris et a Nohant. + +G. SAND. + + [1] Lucien Villot, fils de madame Villot. + + + + +CDLXII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 9 decembre 1860. + +Chere Altesse imperiale, + +Voici l'exemplaire de l'ouvrage de mon fils que vous avez bien voulu +vous charger de faire agreer _al re galantuomo._ Si Maurice ne vous le +porte pas lui-meme, c'est qu'il me soigne encore un peu. Je vous envoie +aussi la lettre qu'il a ecrite a ce heros, dont il est justement +epris.--Le maudit heros! il m'a pourtant forcee, moi, d'abjurer l'idee +republicaine italique! Devant tant de patriotisme, de bravoure, de +loyaute et de simplicite (caractere de la vraie grandeur), les theories +ont tort, le coeur est pris; et c'est le coeur qui gouverne le monde on +a beau dire que les hommes ne valent rien, c'est le _sentiment_ qui fait +les vrais miracles de l'histoire. + +Mon fils avait ecrit cette lettre et me l'avait remise il y a deja +longtemps; mais le relieur a tarde a finir la reliure, et, alors, vous +avez ete frappe d'un malheur que j'ai vivement ressenti pour vous et +avec vous. Je n'ai pas voulu vous importuner de cet envoi. Et puis est +venue ma maladie et l'imbecillite de la convalescence. D'ailleurs, +Victor-Emmanuel avait bien d'autres _chats a fouetter_, que d'ouvrir un +livre d'art pur et simple. Mais ce livre est un hommage rendu au genie +italien, et, parmi les plus humbles droits, il a celui d'etre mis aux +pieds du liberateur de l'Italie. Un mot de vous expliquera et excusera +cette hardiesse. Je n'ai pas change la date de la lettre de Maurice, +date qui temoigne d'un empressement non seconde jusqu'ici par les +circonstances. + +Quoique guerie, je n'ai pas la permission du medecin pour aller a Paris, +ou je ne manque jamais de prendre la grippe, et je dois passer levrier +et mars dans le Midi; je reve les cistes et les bruyeres en fleurs du +Piemont ou des frontieres francaises; car ma passion du moment, c'est la +botanique. Si vous allez par la, courir apres cette solitude qui fuit +les princes, vous etes bien sur de me rencontrer dans le coin le plus +champetre et le plus retire, vous aimant toujours d'un coeur sincere et +devoue tendrement. + +GEORGE SAND. + + + + +CDLXIII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 11 decembre 1860. + +Cher enfant, + +Je veux vous demander quelle preparation de fer on vous administre. Le +fer est tres a la mode et c'est bien vu. Mais les medecins ne sont pas +tous chimistes, et, en prescrivant le fer tres a propos, ils ne savent +pas toujours, meme les plus habiles en tant que medecins, sous quelle +forme il s'assimile avantageusement et reellement a notre economie, et +sous quelles autres, formes il charge l'estomac, s'y transforme _en +encre_ et ne s'assimile en aucune facon. J'ai un vieux ami, medecin et +chimiste, qui a l'emploi du fer et de diverses preparations a l'etat +d'idee fixe, et qui a essaye et travaille ce medicament durant des +annees. J'ai fait avec lui des experiences nombreuses et _je sais_ qu'il +a raison de dire qu'une seule des preparations est toujours +assimilable et jamais nuisible. Pour abreger, voyez si vos recettes +portent:--_Tartr. fer. Potass. crist. en paillettes_.--Si oui, dormez +tranquille et comptez que le fer vous guerira;--si non, n'en abusez pas +et meme n'en usez pas. Je sais bien que vous devez avoir les _princes de +la science_, comme on dit, dans votre manche. Mais peut-etre les princes +n'ont-ils pas le loisir d'analyser minutieusement ces details. Et, au +bout du compte, tout en vous soignant bien, ne vous soignez pas trop; le +grand remede sera une vie moderee en toute chose, pendant quelque temps; +beaucoup d'air pur et de campagne, et l'oubli du _moi_ le plus souvent +possible. + +Notre grand mal a nous autres, c'est l'excitation; mais il y a aussi +grand mal a vouloir la supprimer tout a fait; car nous ne sommes +point batis comme les oisifs ouies positivistes, et l'absence totale +d'emotions, de travail, de fatigue meme, nous jette dans l'atonie, qui +est le plus grand ennemi de notre organisation. + +On fait bien de nous retenir de temps en temps; mais les medecins et les +amis qui nous enchainent a la medication et au calme absolu nous tuent +tout aussi bien que les chevaux qui nous emportent. + +Moi, j'ai le roi des medecins, un homme sans nom, mais qui sait ce que +c'est qu'une personne et une autre personne. Le lendemain du jour ou +j'etais au plus mal, il m'a fait manger, j'avais faim. Le surlendemain, +il m'a permis de prendre du cafe, j'en ai l'habitude, et a consenti a me +laisser sortir du lit, dont j'ai horreur. Il m'a laissee causer, rire +et m'efforcer de secouer le mal. Il savait, il sait, je sais et je sens +aussi, depuis que j'existe, que, quand je pense a la maladie, je suis +malade. J'ai eu autrefois de forts acces d'hypocondrie tout a fait +contraires a ma nature, et c'etait la faute des amis et des medecins, +qui m'ont gratifiee dix fois de maladies que je n'avais pas. Prenez +garde a cela. Vous me dites que vous etes decourage et atteint. Ne le +dites qu'a moi, tant d'autres se rejouiraient, et ne laissez pas dire +que vous etes malade serieusement. Songez a tous ces jaloux que se +frotteraient les mains; les jaloux, c'est tout le monde. Ce ne sont pas +seulement les rivaux de metier, ce sont tous les paresseux, tous +les incapables, qui souffrent de voir une existence brillante et +triomphante. C'est le public tout entier, qui est ingrat et qui aime a +voir hesiter et souffrir ceux qu'il encensait hier et qu'il encensera +demain si le patient resiste. Vous avez souffert par le theatre dans ces +derniers temps. Trop de tracasseries, d'incertitudes, d'impatiences, et +mille choses que je devine, sachant quel est le milieu et comment s'y +forgent les immenses contrarietes. Vous devez vous en affecter plus que +moi et plus que tout autre, parce que, apres les plus grands succes +obtenus dans ce temps-ci, vous aviez le droit d'imposer votre pensee, +votre forme, toutes les exigences legitimes, toutes les hardiesses, +toute la souveraine liberte de votre talent. + +Vous avez trouve l'obstacle aussitot que les billets de banque ont un +peu diminue dans la caisse du theatre, et vous voila heurte a l'ecueil +du siecle: l'argent. Votre talent a grandi; mais, si les recettes ont +baisse, la foi abandonne le directeur, et tous les intermediaires dont +vous avez besoin pour reveler votre genie au public. Le public lui-meme +s'etonne que vous grandissiez en maturite dans la science de la vie. Il +est routinier et les rapides progres l'etourdissent. Il y resiste et les +combat tant qu'il peut. Pour peu qu'on le craigne, qu'on le menage, il +croit etre fort; mais, au fond, il est bon enfant et il vous reviendra, +aussi assidu et aussi passionne qu'auparavant si vous ne pliez pas. +Guerissez-vous, distrayez-vous surtout, oubliez un peu ces luttes +penibles et, si vous laissez dire que vous etes malade et decourage, que +ce soit pour jeter votre bequille un beau matin et lui montrer que vous +etes plus fort que jamais. + +Voila, cher fils, ce que, depuis quelques jours, je voulais vous dire; +mais je n'etais pas encore assez forte pour ecrire plus d'une ou deux +pages. Venez me voir quand il fera moins mauvais et quand vous ne serez +plus si tenu par le traitement. Je compte aller dans le Midi en fevrier. +Vous devriez en faire autant. Voyons, voyons, il faut retrouver cette +grande energie physique et intellectuelle qui vous a inspire de si +belles choses. + +Songez que vous avez ete l'enfant gate de la destinee et que vous l'etes +encore; car vos moindres succes seraient des succes de premier ordre +pour les autres. + +Si vous vous sentez bas et affaibli, dites-vous que c'est peut-etre +un bien; car, dans les bonnes organisations, ce sont des crises qui +presagent un _renouveau_ superbe. Patientez, trainez-vous en souriant, +et repetez-vous sans cesse: _Ca passera!_ + +Quand vous en serez bien convaincu, ce sera deja aux trois quarts passe. + +Je vous embrasse tendrement. + +G. SAND. + + + + +CDLXIV + +M CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 20 decembre 1860. + +Cher enfant, + +Je vous remercie de vos bons renseignements. Pour le moment, je n'ai +aucun parti a prendre; le temps est trop froid pour que je parte. +D'ailleurs, ce n'est qu'au mois de fevrier que mes travaux me le +permettront. + +Et puis vous avez le deluge en ce moment dans le Midi, et nous sommes +encore mieux dans noire nid bien chaud que sur les chemins. Je crois +pourtant que des circonstances particulieres, en dehors des convenances +de localite, nous pousseront vers Monaco ou Menton. Mais rien n'est +decide et nous vous verrons au moins quelques jours a Toulon. + +Ce qui est decide, grace a votre reponse sur les depenses moderees a +faire dans ces regions, c'est que nous pourrons y aller, que nous irons +et que nous nous verrons enfin. + +Je me porte bien, tout a fait bien, a la condition de me tenir +chaudement et tranquille pendant quelques semaines encore. Je reprends +mon griffonnage et je suis dans une disposition tres douce et tres +calme. On a ete si bon autour de moi durant ma maladie, que je serais +bien ingrate de ne pas me trouver bien d'etre encore de ce monde. + +On vous embrasse ici et on se rejouit de l'espoir de vous embrasser +pour de vrai bientot. Mes tendresses a votre chere famille et a vous +toujours. + +G. SAND. + + + + +CDLXV + +A M. ERNEST PERIGOIS, A NICE + + Nohant, 25 decembre 1860. + +Mon cher enfant, + +J'ai su vos cruelles mesaventures; mais, en somme, nous rendons tous +grace a Dieu de ce que vous en avez ete quittes pour la peur, et nous +aussi, effrayes retrospectivement pour vous autres! Vous me trouverez +optimiste de dire: _quittes pour la peur_, puisque vous avez eu +contusions et blessures, surtout la pauvre bonne. Mais, quand on ne +se casse ni bras ni jambe en pareille affaire, on est encore heureux. +Rassurez donc Angele en lui disant combien les accidents de voyage sont +rares, puisque tel touriste n'en a rencontre aucun dans toute sa vie; +celui qui vous a accroche est une garantie pour l'avenir. + +Et puis qu'est-ce que le danger des voyages? Le danger n'est-il pas +partout et a toute heure? n'ai-je pas ete prise de maladie terrible pour +une promenade au clair de lune, par un temps superbe, dans mon jardin? +Du jour au lendemain, etranglee au milieu du bien-etre; du calme, de la +gaiete, de la sante parfaite, j'etais a la mort. Est-ce a dire que +je n'irai plus dans mon jardin et que je ne regarderai plus la lune? +Disons-nous bien que nous tenons a un fil, et, cela dit, n'y songeons +plus, ou nous ne vivrons pas, par crainte de mourir. Je sais bien +qu'Angele a peur pour vous et pour son enfant plus que pour elle-meme; +mais ne la laissez pas devenir superstitieuse en croyant vous-meme a des +guignons et a des pressentiments. Le danger perpetuel et sous toutes les +formes etant le milieu auquel nous ne pouvons echapper, il y a aussi un +miracle perpetuel bien plus remarquable et envers lequel nous sommes +affreusement ingrats, et, ce miracle, c'est que nous y echappons +souvent. Si j'etais aupres d'elle, je suis sure que je lui ferais +oublier ces terreurs, qui sont une maladie de l'imagination. + +Malgre vos infortunes, je vous envie d'etre la-bas, sous un beau ciel +et dans un pays _accidente_. Vous ne me dites rien de votre sante; j'en +augure qu'elle est deja meilleure et je me rejouis de ce que vous ne +soyez point a Rome dans cette saison. C'est un endroit malsain, ou +l'hiver est froid et long, ou l'on ne trouve aucun bien-etre; un pays a +donner le spleen meme aux escargots. Vous me teniez bien avec Nice; mais +Hyeres est plus pres, plus chaud, dit-on, et, je crois, moins cher! Vous +me faites fremir avec votre maison _tout entiere_ pour mille francs par +mois: douze mille francs par an! Peste! je le crois bien! On me dit qu'a +Hyeres je depenserai mille francs par mois pour quatre personnes, la +nourriture, etc., tout compris, et que nous serons fort bien. Enfin, +nous verrons. Je vous ecrirai de la au mois de fevrier et peut-etre vous +tenterai-je. Si vous ne venez pas nous rejoindre, nous irons toujours +vous voir; car nous comptons visiter tout ce littoral. + +Donnez-nous de vos nouvelles souvent, nous vous tiendrons au courant de +notre cote. + +J'embrasse la chere famille de tout coeur. + +A bientot. + +G. SAND. + + + + +CDLXVI. + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Nohant, 27 decembre 1860. + +C'est moi, chere enfant, qui aurais voulu embrasser ta grand'mere avant +son depart. Mais, le froid etait trop vif et on ne me permet pas encore +de m'y exposer aussi longtemps que le voyage, pourtant bien court, de +Nohant a la Chatre. A mon retour du Midi, ce printemps, j'irai a Paris +vous voir dans votre installation nouvelle, et j'espere trouver la bonne +maman bien habituee et bien acclimatee. + +Dis a tes parents de ne plus s'inquieter du tout de moi. Je ne me +souviens plus d'avoir ete malade, et je crois n'avoir plus aucun besoin +des precautions que l'on m'impose. Mais je m'y soumets pour ne pas +mecontenter des gens qui m'ont si bien soignee et a qui j'ai cause tant +d'inquietude sans le savoir. Je vais donc encore passer un mois au coin +du feu, et tu seras bien aimable de m'y donner de vos nouvelles. + +Il me tarde de savoir que vous n'etes pas mecontents de Paris et que +la grand'mere a bien supporte le voyage. Embrasse-la bien pour moi, ma +mignonne, ainsi que tes parents et Valentine; je les charge de te le +rendre de ma part. + +Ta marraine. + +G. SAND. + + + + +CDLXVII + +A M. ET MADAME ERNEST PERIGOIS, A NICE + + Nohant, 20 janvier 1861. + +Chers enfants, + +Je ne suis pas encore en route, quoique toujours tres decidee a partir, +et je voudrais bien avoir de vos nouvelles. Je me flatte que le temps, +moins dur, quel qu'il soit, que chez nous, vous aura ete favorable a +l'un et a l'autre; mais je serais pourtant bien contente de le savoir. + +Quelques mecomptes que vous puissiez avoir sur le climat, sur le +logement, sur les agrements du Midi, soyez surs que vous avez bien fait +d'y aller. Nous avons ici six pouces de glace sur les eaux dormantes, +et, depuis plus de vingt jours, un froid sec et dur qui rendrait les +pierres malades. Maurice n'a pas eu le courage encore de sortir du nid +pour aller affronter la temperature de Paris. J'aspire pour lui, autant +que pour moi, maintenant, a trouver une veine de temps radouci qui nous +permette de traverser le centre et le _bas centre_ de la France sans +geler en route. Notre but est toujours en suspens. Nous consacrerons +quelques jours a tater, a chercher, a interroger notre fantaisie, +esperant trouver moins cher qu'a Nice; car les details que vous me +donnez depassent de beaucoup mon budget. + +Je n'ai rien a vous dire, _du pays d'ici_ que vous ne sachiez mieux que +moi, sans doute, par des correspondances. Nous vivons tous blottis dans +nos cases, comme des marmottes faisant leur hibernation. Je relis le +_Cosmos_ en entier, et j'en fais encore plus de cas que la premiere +fois. Lisez-vous _la Mer_, de Michelet? c'est tres beau, avec les +defauts que vous lui savez, incapable qu'il est de toucher a la +femme sans lui relever les cottes par-dessus la tete; mais, dans cet +ouvrage-ci, les qualites l'emportent. Dans le commencement, il y a un +vaste et magnifique sentiment de la grandeur, de la couleur et de la +vie. + +Je voudrais bien vous donner quelque nouvelle du consul Crescens; mais +je suis trop ignorante pour en avoir jamais entendu parler. + +Vous avez envie de voir les splendeurs de la papaute? Vous verrez trois +comparses mal costumes et une bande d'affreux Allemands pretendus +Suisses, dont le deguisement tombe en loques et dont les pieds infectent +Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir +la pauvre mascarade. Mais les monuments, les Italiens, les tableaux, a +la bonne heure! seulement il faut un an pour tout voir un peu sainement; +car les premieres semaines ne sont qu'un vertige et un casse-tete. + +Ecrivez quelques lignes, mes chers enfants! ceux d'ici se joignent a moi +pour vous embrasser et vous aimer. + +G. SAND. + + + + +CDLXVIII + +A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE + + Nohant, 14 fevrier 1861. + +Je te remercie, mon cher vieux. Tu es le plus aimable des amis, tu +t'occupes de mon plaisir et de mon bien-etre. Et puis tu me montes la +tete avec cette villa, et les collections, et ces personnes si aimables +et si interessantes. J'ai envoye ta lettre et tes renseignements a +Maurice, qui est deja la-bas s'occupant de mon logement. Je pense qu'il +n'aura rien conclu encore. + +Je pars demain, regrettant de ne pas vous embrasser tous au passage. +Mais il faut que je profite de la presence de mon geologue[1] a +Montlucon pour voir les forges et les mines. Cela rentre dans mon etat +de romancier, sans en avoir l'air[2]. + +Mille tendresses et amities a toi et a tout le cher, monde. + +G. SAND. + + [1] M. Leon Brothier, ingenieur civil. + [2] Elle preparait alors son roman de _la Ville noire_. + + + + +CDLXIX + +A M. ET MADAME ERNEST PERIGOIS, A NICE + + Tamaris, 20 fevrier 1861. + +Chers enfants, + +Nous sommes arrives et nous voila meme installes a une demi-heure +(par mer) de Toulon, _en deca_ et _non au dela_, par consequent loin +d'Hyeres, de Nice et de tout ce qui s'ensuit. Maurice, parti en +fourrier, a trouve Hyeres fort prosaique, plein de figures de malades ou +d'Anglais, pas de _chez soi_, pas de solitude, rien aux alentours qui ne +fut tres cher ou tres incommode. Enfin il s'est rabattu sur la rade de +Toulon et il nous a trouve, pour cinq cents francs (trois mois), les +trois quarts d'une petite maison de campagne _tres bourgeoise_, mais +extremement propre, que le proprietaire, avoue a Toulon, n'habite pas en +ce moment et ne loue jamais. C'est un homme charmant, qui est venu +nous installer et qui est reparti ce matin. Nous sommes la depuis +vingt-quatre heures, par un temps de chien, mais dans un site admirable, +au bord de la grande mer, au pied des montagnes, et perches nous-memes +sur une colline couverte de pins superbes qui nous cachent entierement, +et qui encadrent les plus belles vues du monde. C'est une solitude +absolue, pas de curieux: les mauvais chemins nous protegent contre les +flaneurs, la vie est tres bonne pourtant et tres confortable, a cause du +voisinage d'une petite ville qu'on appelle _la Seyne_. Nous avons pris, +pour vingt-cinq francs par mois, une bonne cuisiniere, brave fille; pour +_plus cher_, un homme de confiance que nous connaissons, et nous voila +cases a merveille et tres economiquement. Nous sommes, malgre le gachis +du quart d'heure, dans un climat superbe, a l'extreme pointe meridionale +de la France, au milieu d'une flore tout africaine. + +Si vous devez faire une nouvelle campagne d'hiver dans ce beau pays, +nous vous adresserons a des amis qui vous aideront a trouver des +conditions de ce genre. Mais j'avoue qu'il nous eut ete impossible de +les trouver nous-memes, sans le secours des devoues de la localite; car +ce n'est pas ici un endroit de mode et d'exploitation. + +A present, comment vous offrirai-je l'hospitalite? J'esperais que mon +avoue-proprietaire laisserait a ma disposition le reste de la maison, +qu'il n'habitera pas avant le mois de juin; mais il n'y a eu aucun moyen +de l'y decider, parce qu'il veut _pouvoir y venir_. Voila ce que c'est +que d'avoir affaire a un homme qui ne specule pas; cela a aussi son +inconvenient. Mais, si vous revenez par ce cote-ci, nous irons vous +chercher a Toulon, a l'hotel de _la Croix d'or_, ou l'on est tres bien, +ou a Hyeres, que nous voulons aller voir des qu'il fera beau. Vous +viendrez passer une journee a notre ermitage et nous vous reconduirons +_par terre_, si vous craignez un quart d'heure de houle un peu forte. +Nos mauvais chemins n'offrent aucun danger; ils sont crottes, voila +tout; mais deux jours de mistral les auront balayes. Tachez de realiser +mon esperance; ou, si vous prolongez votre sejour a Nice, c'est nous qui +irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie, a l'adresse de +_Charles Poncy, a Toulon._ + +Mille tendresses de coeur a vous, et baisers a Angele. + +G. SAND. + + + + +CDLXX + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Tamaris, 24 fevrier 1861. + +Golfe du Lazaret, a une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort +Napoleon. + +C'est une colline couverte de pins-parasols, d'une beaute et d'une +verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, separe d'un cote de la +grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas +de notre escalier rustique. Au dela de la plage, la vraie mer brise avec +plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle. +La tete sur l'oreiller, quand, au matin, on ouvre un oeil, on voit +au loin le temps qu'il fait par la grosseur des lignes blanches que +marquent les lames. A droite, le golfe s'ouvre sur la rade de Toulon, +encadree de ses hautes montagnes pelees, d'un gris rose par le soleil +couchant. + +A droite, s'eleve le cap Sicier, autre montagne tres haute et d'une +belle decoupure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une +partie de notre vue de face, s'etend une petite plaine bien cultivee, +une sorte de jardin habite. Derriere nous, le fort Napoleon sur une +colline boisee plus elevee que la notre et qui nous fait un premier +paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et +d'autres immenses montagnes derriere, second paravent, que depasse en +troisieme ligne la chaine des Alpines du Dauphine. + +Tout cela est d'un pittoresque, d'un dechire, d'un doux, d'un brusque, +d'un suave, d'un vaste et d'un contraste que ton imagination peut se +representer avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c'est plus beau +que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance; car je n'avais rien +reve de pareil, et notre pauvre France, que l'on quitte toujours pour +chercher mieux, est peut-etre ce qu'il y a de mieux. + +Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son +plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont +a peu pres les seules plantes de nos climats que j'aie encore apercues; +le reste est africain ou meridional extreme: cistes, lieges, yeuses, +arbousiers, lentisques, cytises epineux, tamarins, oliviers; pins +d'Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne +faut pourtant pas oublier la vigne et le ble parmi nos compatriotes; on +boit ici, a bon marche, du vin excellent. Le pain est bon; il y a peu de +poisson, mais le mouton et le boeuf sont passables. C'est le fond de +la nourriture avec les coquillages, tres varies, mais generalement +detestables pour ceux qui n'aiment pas le gout de varech. + +La maison que nous habitons est petite mais tres propre, et nous y +sommes seuls dans un desert apparent. Personne n'y vient et personne n'y +passe; mais, tout pres de nous, il y a un petit port de mer appele +_la Seyne_, qui est grand comme la Chatre et ou notre factotum va +s'approvisionner tous les matins. De plus, il va a Toulon tous les jours +par un petit vapeur, moyennant trois sous. + +En outre du factotum male, nous avons une cuisiniere naine, qui est une +excellente fille, et un ane nain, baudet d'Afrique appele _Bou-Maza,_ +qui ne mange jamais que des fagots d'olivier sec et qui est devenu fou +aujourd'hui pour avoir avale une poignee de foin. + +La maison coute cinq cents francs pour trois mois, la cuisiniere +vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au proprietaire, un +charmant avoue qui met tout par ecuelles pour nous recevoir. Nous avons +chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle a manger, +un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos betes. Le +rez-de-chaussee, tu peux te le figurer: c'est la distribution du +Coudray[1]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques +et une etroite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline +inculte, rocailleuse, ombragee d'arbres superbes a travers les tiges +desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines. +Le sol est calcaire triasique el on y trouve une partie de nos coquilles +fossiles de Nohant et du Coudray. A deux pas, nous avons des granits et +des laves; toute la cote est tres variee, par consequent, de formes et +de couleurs. + +Le pays environnant est a la fois riant et sauvage. Quant au climat, il +est rude et superbe, varie et heurte comme le pays: des jours de pluie +diluvienne, des vents tres rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le +nez, d'une belle couleur), des humidites suaves et chaudes; tout cela se +succedant avec rapidite, et ne rendant guere malade; car, avant-hier, +j'ai fait deux lieues a pied pour ma premiere promenade; hier, j'etais +dans mon lit avec la fievre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce +matin, j'ai fait une lieue; ce soir, je me porte on ne peut mieux; je +n'ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n'en souffre plus. +Maurice a passe par les memes crises. + +Je reprends ma lettre pour l'expliquer comme quoi nous avons renonce a +Hyeres et a ses palais. Maurice y a ete et a decouvert que c'etait une +jolie ville, plantee au beau milieu d'une plaine, loin de la mer, loin +des montagnes, loin des bois; une ville d'Anglais ou il faut toujours +etre sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous +convenir. C'etait le cas d'aller voir Saint-Pierre des Horts; mais +Maurice a calcule que, lors meme qu'on nous rabattrait enormement sur le +prix annonce au prospectus, nous serions encore loin de compte. Il s'est +informe neanmoins. Il a su qu'il etait a peu pres impossible de s'y +nourrir sans avoir a son service des gens du pays, comme nous les avons +pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous +assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. Ou +trouver cela a Hyeres, pays de haute exploitation? et a qui demander de +se charger pour nous de tous ces details? + +Le Midi n'est pas si facile a habiter qu'il s'en vante. Ici meme, a deux +pas de tout, ca n'a pas ete tout seul, et ca ne va pas encore a souhait. +Depuis deux jours, il pleut, et, quand il pleut, personne ne bouge; +Bou-Maza lui-meme ne veut pas sortir de son ecurie. On peut donc mourir +de faim chez soi, si on n'a pas pris ses precautions. Cela se concoit +quand on a vu ce que c'est que les pluies des pays chauds. Comme ils +sont souvent a sec pendant six ou dix mois de suite et que pourtant +il tombe dans le Var; calcul fait, autant d'eau que dans les autres +departements francais, tout creve a la fois, et, dans une minute, que +l'on soit ane ou chretien, on est trempe comme une eponge. Et puis ca ne +s'arrete pas; il n'est pas question, comme chez nous, de _laisser passer +le nuage_. Le nuage ne passe pas, ou plutot il passe toujours, et douze +heures d'affilee ne l'epuisent pas. + +Donc, nous nous sommes rabattus sur le plus proche voisinage de nos +amis, d'autant plus que le pays est beaucoup plus beau que tout ce qu'on +va chercher ailleurs. Ca ne nous empechera pas d'aller visiter toute la +cote, par consequent Hyeres, quand il fera beau et qu'on pourra tenir la +mer. Nous nous reclamerons alors de ta protection pour voir Saint-Pierre +et ses beautes. Pour le moment, les navires que nous voyons passer en +pleine mer font si triste figure, que nous n'avons guere envie de nous +y fourrer; car, avec ce deluge, il y a un vent d'est a decorner les +boeufs. Aujourd'hui, le vent couvrait si bien le bruit du tonnerre, +qu'on ne pouvait pas les distinguer l'un de l'autre.--Ce soir, clair +de lune et tempete. La mer est en argent, mais pas riante, comme de +l'argent dans la poche d'un pauvre diable. + +Voila notre bulletin, aussi complet que possible. Il nous faut le tien +et celui de la famille. Etes-vous de retour au Coudray? Quel temps y +fait-il? Es-tu sorti de tes ennuis de procedure a Nevers? Le moutard +est-il toujours beau et _brave homme_? Et Berthe? et tout le monde? +Embrasse-les tous pour moi et presente-leur mes amities. A toi de coeur, +mon cher vieux. + +G. SAND. + + [1] Campagne de Charles Duvernet. + + + + +CDLXXI + +A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES + + Tamaris, 25 fevrier 1861. + +Cher ami, + +Nous sommes arrives, par un temps de chien (le 18 courant), a Toulon, +ou Maurice, presse de me trouver un gite convenable aux environs, etait +depuis huit jours, courant d'une campagne a l'autre, et par consequent +ne pouvant songer a aller vous voir. Il a ete a Hyeres, il en est revenu +mecontent, ne trouvant rien la de possible pour mes gouts de solitude +et de vraie campagne. Il s'est rabattu sur la rade de Toulon et sur +les golfes voisins. Enfin, la veille de mon arrivee, il a trouve une +maisonnette toute petite, mais bien propre, dans un pays _idealement +beau_. Je ne vous en dis rien: vous verrez notre site et nos environs. +L'endroit s'appelle Tamaris. (Je m'y suis installee le 19.)--Mais, pour +y arriver, soit par mer, soit par terre, il faut quelques renseignements +locaux. Donc, quand vous viendrez nous voir, il faudra aller par le +chemin de fer jusqu'a Toulon. La, vous irez trouver Charles Poncy, notre +ami, rue du Puits, n deg. 7. Il vous amenera ou vous fera conduire, et, en +meme temps, il vous remettra ou vous fera remettre une clef au moyen de +laquelle vous aurez, chez nous, un gite; car nous n'avons qu'une partie +de la maison; mais notre proprietaire, homme tres aimable, nous a promis +une chambre d'ami des que nous en aurions besoin. Voila! Nous n'avons +encore eu que deux jours de beau temps sur six. Ne venez pas sans que le +temps soit remis; car je ne pense pas que nous differions beaucoup de +temperature, sauf qu'ici nous avons des pluies insensees quand le ciel +s'y met, et nos chemins sont laids, notre horizon triste, notre campagne +maussade par consequent. Il faut que nous puissions vous promener dans +le soleil. + +Sur ce, a bientot, j'espere, cher enfant. Ce sera une joie de famille, +et, en attendant, on vous embrasse de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDLXXII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Tamaris, 15 mars 1861. + +Mon cher vieux, + +Je t'adresse ma lettre a Nevers, bien que je pense que tu doives etre +au Coudray; mais je me dis que, de Nevers, on te l'enverra exactement, +tandis que, du Coudray a Nevers, ce ne serait peut-etre pas la meme +chose. + +J'ai recu la tienne, de lettre, et je suis heureuse de voir que ton +petit mioche te donne toutes les joies de la _grand'paternite,_--je +souligne! Voici, helas! comment tout se compense et s'equilibre dans +le bien et dans le mal pour chacun de nous. Mes yeux voient des mers +d'azur, des montagnes superbes, des fleurs charmantes; mais ils ne +verront plus que le portrait de ma pauvre Nini, qui etait la perle et la +fleur par excellence de ma vieillesse. Je ne la sentirai plus sur mes +genoux ni dans mes bras, je n'entendrai plus sa voix, je n'echangerai +plus rien avec elle en cette vie.--Resignons-nous; notre cause et notre +but nous sont, inconnus, mais ils sont l'oeuvre et le vouloir de Dieu. +Ils ne peuvent donc etre mauvais, et tout, apres la vie, doit etre +dedommagement, puisque, des cette vie, tout conduit a la notion de +l'equilibre et de la remuneration. + +Maurice a ete a Hyeres pour la seconde fois, un peu pousse par un degout +momentane du sejour de Tamaris, ou le mistral souffle de temps en temps, +et plusieurs jours de suite avec une violence inouie. J'etais assez +souffrante et il disait que si le climat d'Hyeres etait moins brutal, +il voulait m'y transporter. Mais il a trouve que c'etait la meme chose, +alternative de bourrasques et de series de jours admirables. + +Il a ete voir M. Germain, dans son chateau, tres pittoresque et tres +beau, de Saint-Pierre des Horts. Le chatelain l'a tres bien recu et lui +a offert pour moi un beau logement a tres bon marche, ce qui est fort +aimable. + +Mais je suis installee et c'est une assez grande affaire dans ce +pays, ou, meme aux portes des villes, les ressources et les moyens de +communication n'abondent pas. On va peu par terre, les chemins sont +assez negliges et decrivent necessairement des courbes immenses autour +des golfes qui dentellent la cote. La mer est le seul vrai chemin, et, +quand elle est mauvaise, ce qui arrive souvent ce mois-ci, on est un peu +claquemure. Nous avons surmonte tous ces petits ennuis du commencement, +en nous mettant au courant des habitudes et des ressources de la +localite et en nous attachant enfin un commissionnaire actif et +intelligent, apres en avoir essaye deux qui etaient de charmants +garcons, mais peu degourdis, moins degourdis que des Berrichons, et +craignant la pluie comme des chats. Ici, pour le caractere et le +temperament, il n'y a pas de milieu. Ils sont ou tout a fait _chiffes_, +ou tout a fait energiques. Nicolas-Napoleon fait tres bien notre +service; la cuisiniere Rosine, une vraie guenon, chante et rit toujours. +L'ane va a la provision sans regimber; le chien nous prend pour ses +maitres, et les poules me suivent comme a Nohant. + +On nous apporte d'excellents poissons de mer tout vivants; nous savons +maintenant qu'il n'en faut pas demander les jours de mistral; nous nous +sommes procure beaucoup de tables; car, bien que notre Coudray maritime +soit suffisamment meuble quant au reste, les tables sont ici des meubles +de luxe. On ne lit pas, on n'ecrit pas, on vient a la campagne pour se +promener et dormir. Nous sommes enfin bien cases, resignes aux tempetes +et tres dedommages par la possibilite de travailler et par la beaute des +journees admirables qui succedent aux ouragans. Le printemps se fait au +milieu de ces tempetes comme si de rien n'etait. Les solides pins d'Alep +au parasol majestueux et les lieges rugueux tendent le dos et ne rompent +pas; les plantes a feuilles persistantes s'en moquent egalement et +l'olivier n'en est ni plus ni moins pale. Parmi ces insensibles, les +vraies plantes printanieres commencent a sourire. Les tamarix et les +lentisques en boutons, les anemones lilas et pourpre jonchent la terre; +et les orchys fleurissent a l'ombre. + +J'ai trouve dans un bois voisin _l'epipactis cephalante,_ qui n'est pas +de nos pays et qui, je crois, est assez rare partout. + +C'est une orchidee blanc de neige, avec une tache doree sur le _labile_ +tres jolie plante, elegante. J'ai ete voir a Saint-Mandrier, qui est un +hospice de marine avec un beau jardin botanique, des palmiers et autres +exotiques tres grands, des bosquets de poivriers couverts de leurs +jolies graines rouges, et des _sterculies_ dont l'odeur, exprimee par le +nom, n'est pas precisement celle de la rose. + +Tout cela est en dehors de mon recit sur le docteur Germain. Pour en +revenir a lui, Maurice, qui se flattait de voir ses riches collections +d'histoire naturelle, a eu le desappointement d'apprendre qu'elles +n'existaient que sur le prospectus; mais le personnage lui a paru tout +de meme un savant serieux et un homme de grande valeur. Je compte +certainement, le mois prochain, l'aller voir, lui et son chateau moyen +age, dont Maurice m'a apporte de sa part plusieurs photographies. Cela +s'arrange d'autant mieux que ledit docteur est en ce moment en route +pour la Nievre, ou il passera huit ou dix jours. Il est possible qu'une +autre annee, connaissant ce bon gite de Saint-Pierre, j'aille y frapper +pour la saison. + +J'ai beaucoup travaille au _lessivage_ de _Valvedre_ depuis que je suis +ici. Je touche a la fin de ce gros travail. + +Bonsoir, cher vieux; voila encore une longue causerie; mais je finis +brusquement faute de papier. Tendresses a vous tous et grandes amities +d'ici. + +G. SAND. + + + + +CDLXXIII + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Tamaris, 28 mars 1861. + +Chere cousine, + +Vous aurez recu deja une lettre de Lucien[1] qui a, par un heureux +hasard, vu tout de suite a Toulon, ou il se trouvait hier avec Maurice +et Boucoiran (un de mes plus anciens et meilleurs amis), l'article du +_Moniteur_ concernant son pere. Ils m'ont apporte cette bonne nouvelle; +le brave enfant etait ravi et c'a ete fete a Tamaris. Il vous avait deja +ecrit, ce matin; il est parti pour Lestac. + +Maurice l'a accompagne un bon bout de chemin en wagon et l'a quitte pour +aller voir une ruine romaine perdue dans les sables du rivage. Il est +revenu ce soir a onze heures par des chemins bien noirs. Mais Lucien est +sur une des plus belles routes du monde et il nous a fait esperer qu'il +reviendrait passer encore deux jours avec nous; apres quoi, il gagnera +Nimes avec notre Boucoiran, qui l'aime deja de tout son coeur et qui lui +montrera _ex professo_ tout ce qui pourra l'interesser dans ce pays. + +Il va bien, votre cher enfant; il a couru comme un Basque avec ces +messieurs, bravant la tempete au bord de la mer, afin de voir deferler +les grandes lames. Il a fait, bon gre mal gre, de la botanique et de +l'entomologie. Il a appris une _patience_ qui est aussi difficile qu'un +probleme de mathematiques. Il a mange beaucoup de petits gateaux et ne +s'est point passionne pour les coquillages de nos reves qui ne valent +pas le diable. Il est toujours aussi charmant et aussi sympathique, et +son arrivee a ete une veritable joie pour nous tous. + +Ma sante se remet. Le mistral a fait place a un temps plus doux; encore +quelques jours, et nous aurons, a ce qu'on nous assure, un temps +delicieux. Je crois que Maurice compte accompagner Lucien et Boucoiran +a Nimes. Vous voyez qu'on n'est pas presse de se quitter les uns les +autres et qu'on se reconduit pour etre plus longtemps ensemble. + +Ce Boucoiran est l'ancien precepteur de Maurice; c'est un coeur d'or et +un homme du plus grand merite, sachant enormement de choses; Lucien est +deja avec lui comme avec un papa. + +Combien nous sommes heureux de ce qui concerne le vrai papa! nous nous +en tourmentions; nous en parlions a toute heure; mais je disais, moi: +"Si le prince s'en charge, ca reussira, car je ne connais pas de +meilleur ami." J'espere que je le verrai lorsqu'il viendra a Toulon, ou +on travaille a son yacht Si vous savez quelques jours d'avance l'epoque +de son depart, vous serez bien aimable de me l'ecrire pour que je ne +sois pas en tournee aux environs dans ce moment-la. + +Bonsoir, chere cousine; dormez sur les deux oreilles. Si votre cher +enfant nous revient, nous _le choierons_ comme de coutume. + +Je vous embrasse de coeur. + +G. SAND. + + [1] Lucien Villot, fils de madame Villot. + + + + +CDLXXIV + +A LA MEME + + Tamaris, 19 avril 1861. + +Chere cousine, + +Votre cher enfant est parti il y a deux heures. Nous revenions d'une +longue promenade dans les montagnes, il a trouve votre lettre a la +maison. Il a couru faire son paquet, et, quoiqu'il criat la faim depuis +deux heures, il est parti sans diner, dans la voiture qui nous ramenait +de la promenade et ou nous lui avons lance une croute de pain, un +morceau de jambon et une bouteille de vin. Mais, malgre tout cela, +sera-t-il arrive a temps a Toulon pour le depart du chemin de fer? Nous +sommes a plus d'une lieue dans les terres et les chemins sont durs, les +_equipages_ de la localite ne vont pas vite, et les bateaux ne partent +pas apres le coucher du soleil. Donc, s'il n'arrive pas avant ma lettre +ou en meme temps, c'est qu'il aura eu un retard inevitable et aura ete +force de coucher a Toulon. + +Ce cher enfant avait le coeur gros de quitter ce magnifique soleil et +cette vie a travers champs dans un pays splendide. Si son coeur le +rappelait pres de vous et de son pere, ses jambes et son cerveau +regrettaient l'animation des courses et la liberte du grand air; et +nous, il faut avouer que nous le retenions de jour en jour; car nous +l'aimons tendrement et c'etait plaisir de le voir vivre a pleins poumons +dans ce climat energique. Mais ni son coeur ni notre conscience n'ont +hesite devant l'appel serieux que vous lui faisiez, et, tout abasourdis, +tout chagrins du grand vide qu'il nous laisse, nous ne l'avons pourtant +pas retenu davantage. C'est un enfant excellent, un coeur d'or, une vive +intelligence, et un corps qui grandit encore, qui a des inquietudes dans +les pattes quand on le retient en place une heure, et qui a besoin de +sauter comme un poulain dans un pre. Encore un peu de temps de ces +gambades necessaires, et il travaillera; car il a, pour cela, toutes les +aptitudes et toutes les facultes voulues. + +A son age, Maurice ne pouvait guere non plus s'occuper. Les garcons ont +un developpement plus tardif que nous. Il n'est devenu _piocheur_ qu'a +vingt-deux ou vingt-trois ans. Ne vous inquietez donc pas de ce besoin +de flaner. Il vous aime tant d'ailleurs, il a tant de veneration tendre +pour son pere, qu'il fera tout ce que vous exigerez. Enfin nous le +regrettons, nous desirons le revoir a Nohant, nous le chargeons bien +d'obtenir cette joie pour nous; mais nous voulons aussi que votre +volonte soit faite, _aujourd'hui et toujours_. + +Ce bon Lucien vous dira que j'ai ete longtemps souffrante et patraque et +qu'il m'a souvent tenu compagnie finalement. Je suis presque tout a fait +bien a present et nous avons pas mal couru dans ces derniers jours: quel +chagrin que vous soyez clouee a Paris, ou il fait si triste et si froid, +quand une vingtaine d'heures de voyage peuvent vous transporter sous un +ciel bleu et chaud! Ce n'est pas que j'aime passionnement la Provence, +je lui prefere nos bords de la Creuse et nos fraiches montagnes +d'Auvergne; mais nous n'avons plus de printemps par la, et, ici, ca +existe encore. + +Bonsoir, chere cousine; embrassez pour moi le cousin, et recevez tous +les tendres respects de Maurice. + +G. SAND. + + + + +CDLXXV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Tamaris, 24 avril 1861. + +Cher enfant, + +Envoyez-moi deux ou trois feuilles de papier ministre, a _petition_, +avec enveloppes _ad hoc_. Il faut ecrire a l'imperatrice sur ce +papier-la et je demande deux ou trois feuilles et enveloppes en cas de +_ratures_; car j'y suis sujette et il n'en faut pas trop. Envoyez-moi +aussi une ou deux enveloppes encore plus grandes pour contenir l'envoi +et le faire passer, par Damas-Hinard, secretaire des commandements de +ladite souveraine. C'est un homme charmant, qui plaide les bonnes causes +aupres d'elle. + +Maintenant, cela ne reussira peut-etre pas. J'ai deja beaucoup demande +pour des desastres semblables. On ne m'a pas encore refuse; essayons +encore. Je vais faire le resume. Envoyez-moi le papier dans un petit +carton, pour que Nicolas ne m'apporte pas ca chiffonne et sali. + +Maintenant quelle somme faut-il demander? L'imperatrice donnera de sa +bourse probablement. Esperons-le, car, si elle renvoie au ministere +de la marine, nous n'aurons que des paroles, et meme peut-etre moins. +Demandons-lui donc un secours, un mouvement de coeur, deux mille francs. +C'est peu, mais moins nous demanderons, plus surement nous obtiendrons. +Qu'en pensez vous? + +Je ne sais ou vous prenez vos defauts, vos indiscretions et toutes les +peurs que vous vous faites. Je ne sais rien de vos crimes, sinon que +vous mettez votre cravate en fou, ce qui m'est bien egal, et que vous +faites des calembours, ce qui me revolte de la part d'un poete. Fils +ingrat, vous vous amusez a jouer faux sur un stradivarius! sur cette +langue francaise, magnifique instrument que vous devriez tenir pour +sacre, puisqu'il a servi de manifestations a votre ame, a votre coeur +et a votre genie naturel! Qu'eussiez-vous fait avec l'instrument que +le ciel et les hommes ont donne a Matheron[1]? Il dit: "Une +_seule-t-auberge, un chivau, le mer, la sable;_" et pourtant, il m'amuse +a entendre, parce qu'il parle comme il sait et comme il peut. Mais +savoir la musique a fond pour se delecter aux fausses notes! Vous n'etes +qu'un ingrat et un impie. + +Apres cela, s'il vous faut absolument ces affreux _couacs_ pour digerer, +je vous les pardonne, et, eussiez-vous mille autres vices, vous etes si +bon, si aimant, si sur et si vrai, que, tout en vous grognant, je vous +les passerais encore. + +La sante est meilleure. J'ai fait aujourd'hui une belle course sur les +hauteurs du cap Cepet; c'etait magnifique et j'ai trouve beaucoup de +plantes. + +Je vois avec chagrin que vous n'allez pas mieux et avec plaisir que vos +malades ont un peu de repit. Nous repartons demain a une heure, pour je +ne sais ou, s'il fait beau. + +J'embrasse Desiree et les cheres fillettes. Pauvre Anais, que de +chagrins, a la fois! Et ce pauvre naufrage, comment va-t-il? + +A vous de coeur et tendres amities d'ici. + +G. SAND. + + [1] Cocher de louage. + + + + +CDLXXVI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Tamaris, 11 mai 1861. + +Chere cousine, + +Vous etes bonne comme un ange de vous occuper de moi si gracieusement et +de vous tourmenter de cette affaire qui me tourmente si peu[1]. Lucien +a du vous dire pour combien de raisons tres vraies et tres logiques +j'aurais desire qu'il ne fut pas question de moi. Je n'ai pas voulu +desavouer les amis qui m'avaient portee, d'autant plus que j'avais et +que j'ai encore la certitude qu'ils doivent echouer. + +J'ai trop fait la guerre aux hypocrites pour que le monde +_officiellement_ religieux me le pardonne. Et je ne souhaite pas etre +pardonnee. J'aime bien mieux qu'on me repousse vers l'_enfer_, ou ils +mettent tous les honnetes gens. + +Mais, a propos de cette affaire de l'Academie, il en est une autre dont +je veux vous parler. Buloz, qui n'a pas toujours un style tres clair, +m'ecrit que quelqu'un est venu le trouver pour lui dire _de me sonder_ +pour savoir si j'accepterais de l'empereur un dedommagement offert d'une +facon honorable et equivalent au prix de l'Academie, dans le cas ou il +ne me serait pas accorde. + +J'ai repondu que je ne desirais absolument rien; mais j'ai bien charge +Buloz de presenter mon refus sous forme de remerciement tres sincere et +tres reconnaissant; or, comme une commission de cette nature, quelque +explicite et franche qu'elle soit peut, en passant par plusieurs +bouches, etre denaturee, je vous demande de voir le prince, qui est net +et vrai, lui, et de lui dire ceci: "Je ne mets aucune sotte fierte, +aucun esprit de parti, aucune nuance d'ingratitude a refuser un bienfait +de l'empereur. Si j'etais malade, infirme et dans la misere, je lui +demanderais peut-etre pour moi ce que j'ai plusieurs fois demande a +l'imperatrice et aux ministres pour des malheureux. Mais je me porte +bien, je travaille et je n'ai pas de besoins. Il ne me paraitrait pas +_honnete_ d'accepter une generosite a laquelle de plus a plaindre ont +des droits reels: si l'Academie me decerne le prix, je l'accepterai, +_non sans chagrin_, mais pour ne pas me _poser_ en fier-a-bras +litteraire et pour laisser donner une consecration exterieure a la +moralite de mes ouvrages pretendus immoraux. De cette facon, les +genereuses intentions de l'empereur a mon egard seront remplies. Si, +comme j'en suis bien sure, je suis eliminee, je ne me regarderai pas +comme frustree d'une somme d'argent que je n'ai pas desiree et dont je +suis toute dedommagee par l'interet que l'empereur veut bien me porter." +Voila! + +A present, je dis tout cela _au cas que_...; car j'ignore si Buloz a +bien compris ce qu'on lui a dit et s'il est vrai que l'empereur se soit +_emu_ de cette petite affaire. Buloz m'a dit que la princesse Mathilde +_se chargeait de tout_, sans plus d'explication. Si la princesse +Mathilde est seule en cause, le prince le saura et lui dira _tout ce que +dessus_, comme disent eloquemment les notaires. S'il me le conseille, +j'ecrirai a cette excellente princesse pour la remercier, et a +l'empereur, s'il y a lieu. Ajoutez, pour le prince, que je l'aime de +toute mon ame, que j'irai visiter demain son _bateau_, dans la rade de +Toulon; car je vois bien qu'il ne viendra pas ici de sitot, et il fait +bien de ne pas songer a la mer, qui est horrible et furieuse presque +continuellement. J'ai ete hier, par une grosse houle, voir _l'Aigle_, +"galere capitane de Sa Majeste". C'est ravissant. Lucien a du vous en +faire la description; car il l'a vue avant moi. + +Moi, je suis tourmentee parce que Maurice veut aller faire un tour en +Afrique. Il a bien raison et je serai contente qu'il voie ce pays; mais +j'ai peur qu'il ne veuille pas attendre la fin de ces tempetes et ca va +m'inquieter atrocement. Mais je ne le lui dis pas beaucoup; car il ne +faut pas rendre les enfants pusillanimes par contre-coup, ni gater leurs +plaisirs par l'aveu de nos anxietes. + +Voila donc Lucien dans la botanique? L'heureux coquin, qui n'a pas autre +chose a faire, et qui a _un pere comme il en a un_, pour le guider et +resoudre les abominables difficultes de la _specification_! Ce n'est +pourtant pas la le fond, la philosophie de la science; mais c'est par la +qu'il faut passer, et c'est long, surtout avec la complication qu'y ont +fourree et qu'y fourrent de plus en plus les _auteurs_. + +Dites a ce cher enfant, qu'il est ne coiffe d'avoir toutes les facilites +sous la main, et que, s'il ne travaille pas, je ne lui donnerai pas les +echantillons des belles plantes que je mets en double pour lui dans mon +fagot. Dites-lui aussi que je suis retournee au _Revest_ et que j'y ai +trouve des amours de fleurs. Dites-lui enfin que Marie perd toujours +son chapeau, que Matheron dit toujours: _Une-t-auberge_; enfin que je +l'embrasse de tout mon coeur. + +Remerciez Augier et Ponsard, si vous les voyez; surtout le prince, qui +s'occupe aussi de moi avec le coeur que nous lui savons. + +Bonsoir, chere et bonne cousine; toutes mes tendresses au cousin et aux +chers enfants. + +G. SAND. + +Vous savez donc aussi la botaniqne, vous? vous savez donc tout? Exigez +que Lucien soit tres ferre sur la _technologie_; ca l'ennuie, mais c'est +indispensable, et pas difficile quand on sait le latin. + + [1] Plusieurs membres de l'Academie francaise avaient mis sa + candidature en avant pour le prix Gobert. + + + + +CDLXXVII + +A MAURICE SAND, A ALGER + + Tamaris, 15 mai 1861. + +Cher enfant, + +J'ai recu, ce matin, ta lettre de Marseille, et, ce soir, une lettre +d'Oscar, que je t'envoie. J'espere que tu auras eu un bon depart et une +bonne sortie des cotes; mais, en pleine mer, tu as du trouver une forte +houle. La tempete a du laisser encore la de l'agitation. Ici, temps +magnifique; hier et aujourd'hui, chaleur complete, quelques nuees +d'orage, quelques ondees, et pas un souffle de vent, pas meme au bord du +golfe de la Seyne, cet endroit maudit qui nous a tant fait eternuer et +moucher. Calme plat a present, la mer unie comme du satin aussi loin que +la vue peut s'etendre. C'est egal, je voudrais bien te savoir arrive +sans ennui, sans retard, sans fatigue et par un beau soleil pour +poetiser ta premiere impression de cette terre nouvelle. + +Nous, nous avons ete hier voir le _Ragas_. C'est a deux pas du dernier +moulin de la vallee de Dardenne; nous en etions a un quart de lieue +quand tu as dessine le petit pont double a guirlandes de lierre. Mais +quel quart de lieue! Jamais tu n'aurais cru que ta pauvre mere put +descendre a pic dans une gorge profonde et remonter de meme sur un +sentier de chevres. Mais _je m'en suis tres bien tiree_, comme on dit a +la Chatre. Je n'ai pas fait un faux pas, et, malgre cette gymnastique, +violente pour mon age mur, je n'ai pas ete du tout fatiguee. Il faisait +chaud, par exemple, dans cette crevasse de calcaire uni! Je ne sais pas +si tu auras plus chaud en Afrique. + +Le Ragas occupe le fond d'un amphitheatre de cimes a pic, et dans le +flanc du rocher qui en occupe le point central s'ouvre une immense fente +noire tout encadree de verdure. L'endroit est grandiose et charmant; +beaucoup de vegetation sur ce chaos. Le gouffre a trois ou quatre cents +pieds de profondeur. Il y a encore vingt metres d'eau en toute saison. +Apres deux ou trois jours de forte pluie, tout le gouffre se remplit +et deborde par cette fente, d'ou l'eau se precipite en torrent dans la +gorge et puis dans la Dardenne, dont nous avons vu le terrible lit a +sec; il n'avait pas assez, plu ces jours-ci pour que l'on put meme voir +l'eau au fond du gouffre. Ceci, avec les cotes du cap Sicier, est ce +que j'ai vu de plus _serieux_ jusqu'a present dans nos promenades. La +Dardenne etait magnifique claire, ruisselante, bouillonnant en cascades +d'opera dans les gradins de pierre des moulins, ces travaux des moines +qu'on pourrait prendre, s'ils etaient ailleurs et en ruine, pour des +amphitheatres romains. + +Aujourd'hui, nous avons ete a Sainte-Anne, au bout des gorges +d'Ollioules, et nous, avons decouvert, _tout_ _seuls_, un endroit +delicieux et des masses de rochers en coupole, creuses en grotte comme +la montagne de Taormine pour les sepultures antiques. Ceci est pourtant +un simple _jeu de la nature_, comme disent les itineraires. C'est +l'action du vent et de la pluie dans un gres friable qui tombe en sable +blanc et qu'on exploite, a l'entree des gorges, pour faire des glaces. + +Il a passe un gros orage qui venait de la mer, j'ai pense a toi! +Heureusement il n'a pas ete mechant. + +Pourvu que tu sois content de ton Afrique! mais tu seras toujours +content d'y avoir ete. + +L'imperatrice m'a envoye mille francs pour le pere d'Anais. C'est tres +aimable et la famille est enchantee. + +Bonsoir, mon enfant; je me porte bien, je t'aime. Je t'embrasse mille +fois. Ecris-nous, ne serait-ce qu'un mot. + + + + +CDLXXVIII + +AU MEME + + Tamaris, 22 mai 1861. + +Cher enfant, + +Je descendais hier de la cime du Coudon; partie a onze heures du matin, +je rentrais a onze heures du soir, quand j'ai trouve ta lettre a la +maison. Juge si j'ai dine ou soupe de bon appetit! Le coeur content me +faisait oublier les jambes, vexees d'une ascension de deux heures et +d'une descente d'une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais +quel endroit et quelle vue! On me disait que je verrais les montagnes +d'Afrique; mais je n'ai vu devant moi que la mer unie; comme un lac +incommensurable et tout a fait mysterieux a l'horizon. Le temps etait +pourtant clair; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et +le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix +lieues de mer par-dessus la tete du cap Sicier. Mais d'Afrique point, et +je savais bien que c'etait une blague provencale impossible. N'importe, +je t'ai appele a travers l'espace, et je t'ai souhaite joie et sante. +J'etais la a six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus +petite brise contrariat mon allumette. Tu vois qu'il y a ici de beaux +jours, a la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la +mer, on trouve cette atmosphere calme. + +Je suis revenue en voiture (on fait la moitie du chemin avec un cheval +de charretier en _nenfort_), par un clair de lune splendide, sur une +route en zigzag des plus fantastiques. J'etais seule avec le bon +Matheron, a qui j'avais confie la garde de mes vieux os. Il ne me quitte +pas a la promenade et a le plus grand soin de moi. + +J'ai grimpe avant-hier a Evenos. C'est le chateau noir en ruine qu'on +voit dans les gorges d'Ollioules; c'est tres beau aussi, mais dans un +autre genre et moitie moins haut. Hier, par exemple, j'ai ete _detemcee_ +en route par une foule de contretemps insignifiants et betes: deux +heures d'attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a egares, +etc., etc. Rien de facheux; seulement un peu de lassitude aujourd'hui, +mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et, +j'espere, une autre annee; si tu es content de l'Afrique, y aller avec +toi. Cette fois-ci, il faut retourner a Nohant pour n'etre pas dans la +gene avant qu'il soit peu. Nous partirons a la fin du mois au plus tard. +Ecris-moi a Nohant. Si je vas a Chambery, ce sera l'affaire de deux +ou trois jours seulement. C'est donc beau et curieux, cette Afrique? +Prends-en une bonne lampee, mais sans trop te fatiguer et sans coups de +soleil. On dit qu'ils sont dangereux la-bas. Menage un peu mon Mauricot, +songe qu'il me le faut pour achever en paix ma vieille vie. Je te _bige_ +mille fois. + + + + +CDLXXXIX + + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Chambery, 5 juin 1861. + +Mon cher enfant, + +Nous partons demain matin pour Lyon, Montlucon, Nohant. Nous nous +portons tous bien. Nous sommes, enchantes de la Savoie. Ce sont les +apres beautes de la Provence, avec la verdure normande et les jolies +constructions suisses. Quand vous aurez huit jours a vous, il faut +prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l'autre bras, tres +peu d'argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambery est tout +pres de chez vous), et vous verrez ce que c'est que des arbres et +pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire +qu'ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux! D'ailleurs, le terrain +est si mouvemente, que partout la vue est immense et belle toujours. +Vous trouvez dans les formes geologiques beaucoup de rapport avec les +approches de Montrieux, mais en grand et avec une vegetation qui est une +vraie prodigalite de la nature. + +Nous avons couru toute la journee et tous les jours par une chaleur +etouffante, entremelee d'orages et de pluies torrentielles. Mais pas un +souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice +serait satisfait. + +A present, nous allons revoir nos grands horizons planes et notre +vegetation, mesquine aupres de celle de Chambery; mais nous retrouverons +notre _chez nous,_ et vous savez que c'est toujours bon. + +Ce que nous regretterons, ce sont les bons amis de Mer-Vive; mais nous +vous attendrons avant ou apres les vacances, ou l'hiver ou le printemps +prochain. + +J'aspire a etre a Nohant, pour avoir des nouvelles de Maurice, bien +certaine que, si vous en avez recu apres mon depart, vous me les aurez +expediees chez moi. Je vous donnerai encore des miennes quand j'aurais +touche le port. + +Embrassez pour moi tendrement la bonne Desiree et vos deux charmantes +filles. Si vous rencontrez Matheron, Nicolas et Rosine, dites-leur +que nous nous louons d'eux. Grace a votre bon choix, nous avons eu la +satisfaction de n'avoir affaire qu'a des gens excellents, depuis les +patrons jusqu'aux serviteurs. C'est une grande chose. + +La mer etait bien belle, Tamaris bien charmant, et, vous autres, vous +etiez des anges gardiens pour nous. Je ne reproche donc au _Var_ que +trop de vent, trop d'oliviers et trop de poussiere. Mais ce n'est la +faute de personne et cela ne m'empechera pas de lui garder un tendre +souvenir. + +Adieu encore, cher enfant, et a vous de coeur plus que jamais. + + + + +CDLXXX + +A M. MAURICE SAND, A ALGER + + Nohant, 8 juin 1861. + +Nous sommes rentres aujourd'hui a Nohant a cinq heures, et je vas tres +bien, mon cher enfant; je ne suis pas fatiguee, bien que la journee +d'hier, de Lyon a Montlucon, soit longue et fatigante. On ne reste +en chemin de fer que onze heures, mais on en perd trois a Moulins. +N'importe, nous voila. Nous avons couche a Montlucon et dejeune avec le +pere Brothier, qui nous a beaucoup parle de tes aquarelles. Il a ete a +Paris voir l'Exposition, et il a vu foule autour de tes petits Romains. +_Le Constitutionnel_ en parle avec eloge. C'est le seul article que +j'aie encore trouve sous ma main. Je te garderai ceux que je pourrai +recolter. + +J'ai recu a Montlucon ta lettre du 28, Sylvain ayant eu l'esprit de me +l'apporter en venant me chercher avec la voiture. + +Je vois que tu vois du beau, du _n_ deg. 1! Et, d'apres tes indications, je +me represente assez bien ce qui te frappe. J'espere que tu n'as pas ete +assez loin pour rencontrer (dans la province de Constantine) un orage de +grele qui a tue des hommes et des animaux. Tu ne me dis pas comment tu +arpentes le pays: si c'est en voiture, a cheval, a pied, a autruche ou +a chameau. L'essentiel, c'est que tu te portes bien et que tu puisses +dire: _Magnifique! magnifique_! C'est une jouissance, n'est-ce pas, que +d'etre aux premieres loges du beau theatre de la nature? J'en ai pris +une bonne goulee en Savoie. Il y a peut-etre plus beau encore; mais +c'est si beau, qu'on ne songe a rien de mieux quand on y est. Il +faudra absolument que nous allions y passer un mois, un de ces futurs +printemps. C'est un tres petit voyage en somme, et l'on y est tres bien +sous tous les rapports. + +Nous y avons couru a travers de grandes averses qui rejouissent fort les +Savoyards, prives d'eau depuis deux mois. Nous arrivons ici, on crie la +meme chose et voila que la pluie tombe ce soir par torrents. C'est assez +singulier que nous soyons depuis Toulon (dix jours) a la poursuite de +gros orages qui filent devant nous et qui crevent la ou nous arrivons. + +Mais ici la pluie arrive trop tard. Apres la gelee, la secheresse a sevi +durement. Les foins, les bles, la vigne, les fruits, tout va mal, et +l'annee sera mauvaise en produits. Notre pays n'a pas les ressources du +sol de la Savoie, qui semble se rire de tout, tant il est vigoureux. + +Le pauvre Berry m'a paru bien laid. Pourtant le jardin est frais et +feuillu, autant que j'ai pu en juger par la fenetre. Il n'y a pas de +mal, d'ailleurs, a ne pas vivre au sein des merveilles de la creation; +on y est bien plus sensible quand on va les chercher, et, dans ces +magnifiques endroits, je ne vois que gens blases qui s'etonnent qu'on +admire leur milieu. + +La maison d'ici est propre et reluisante, la salle a manger toute +reblanchie et repeinte, fort appetissante, et j'aurai un cabinet de +travail tres gentil. + +Bonsoir, mon enfant cheri; ecris-moi toujours autant que tu pourras. Ca +me fait grand bien. + + + + +CDLXXXI + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A GENEVE + + Nohant, 8 juin 1861. + +Cher fils, + +Je suis a Nohant depuis quelques heures. J'ai ete absente quatre mois. +J'ai couru la Provence et la Savoie; la Savoie de Chambery, un paradis! +Je me porte mieux que le Pont Neuf. Je suis brulee du soleil comme +une brique. Je trouve le Berry petit, maigre, laid, mais toujours si +bonhomme! Faut-il n'aimer que ce qui est orne, campe, fier et superbe? +J'aime aussi ma vieille maison, et, contente d'avoir trotte sur la crete +des montagnes, je suis aise de revoir, mon pays plat et mes grands +horizons bleus. + +Voila mon bulletin. Maurice s'est ennuye, a Tamaris, de voir toujours la +mer sans la franchir. Il s'est envole pour un mois en Afrique. J'ai de +ses nouvelles, il est _enthousiasme_. Je l'attends pourtant bientot. + +Parlons de vous. J'ai recu votre bonne longue lettre a Tamaris (pres +Toulon), et, de la, je vous ai repondu; vous n'avez donc pas recu? Vous +me disiez d'ecrire a Genes. J'ai ecrit a Genes, et vous etes sans doute +deja beaucoup plus loin. Vous me parlez moins de votre sante dans la +lettre que je recois aujourd'hui en rentrant chez moi, et qui est du 21 +mai. + +Vous me dites que vous allez un peu mieux. Un peu n'est pas assez. Mais +je ne peux pas croire que bientot vous n'ayez pris le dessus; si jeune, +si bien organise et si hautement doue, _vous voudrez et vous pourrez_. +Je vous attendrai a Nohant tout l'ete, et, si vous tenez votre promesse, +je vous aimerai encore mieux, si c'est possible. Sur ce, je vas dormir +d'un beau somme; car j'ai beaucoup de chemins de fer et de coups de +sifflet, et de gares et de tunnels dans la boule; mais je n'ai pas voulu +me reposer avant de vous avoir embrasse maternellement de tout mon +coeur. + +G. SAND. + +Ah! j'oubliais de vous parler de l'Academie. Je ne sais pas pourquoi on +m'a mise au concours, ni pourquoi on ne m'a pas _couronnee_, ni pourquoi +on m'eut couronnee. Entre cet areopage et moi, il y a un monde inconnu +de considerants, de _mais_, de _si_, de _parce que_ et de _quoique_ +auquel je n'entends et n'entendrai jamais rien. La conclusion, c'est que +tout ca m'est egal et que je vis dans une planete tres gentille, toute +en fleurs, en reves, ou j'ai souffert, pleure, aime et beni le bon Dieu, +en somme; et ou jamais on n'a entendu parler d'Academie ni de chagrins +litteraires. Vous comprenez bien ca, vous, mon enfant. + + + + +CDLXXXII + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 11 juin 1861. + +Chere cousine, + +Je suis a Nohant, bien contente de retrouver ma vieille maison +tranquille, et d'avoir vu, en courant, une partie de la Savoie, un +des plus beaux pays que je sache. Vous me donnez de grands regrets de +n'avoir pas attendu notre ami, mais je ne pouvais plus retarder mon +depart. Je vous envoie une lettre pour lui, puisque vous avez la bonte +de vous en charger et que vous savez ou le prendre. + +J'aurais bien voulu l'entendre dire les belles choses qui vous ont +charmee; car j'aime a ecouter, et, avec lui, on a tout profit. Son +succes parlementaire a etonne bien des gens qui se faisaient de lui une +fausse idee; mais ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui l'ont +entendu causer, qui ont pu etre surpris de la force de son raisonnement +et du charme de sa parole. Il y a en lui de grandes facultes, de grandes +qualites et de grandes seductions. Pourquoi une entrave inconnue, venant +d'ailleurs, ou de quelques acces de secret decouragement, rend-elle si +rare pour lui l'occasion de frapper de grands coups? Je ne sais quelle +chaine engage souvent ce puissant et genereux esprit. Cela se perd pour +moi dans la nuit des considerations politiques. Quel malheur pour lui +et pour la France qu'il ne soit pas un simple publiciste ou un orateur +libre de parler en toute occasion! + +J'arrive chargee de plantes qui feront, j'espere, le bonheur de Lucien, +si ce petit gueux persevere dans la botanique. J'ai un immense rangement +a faire dans mes herbes; mais il y en a un bien pire a faire dans la +maison. J'avais un affreux cabinet de travail qui me donnait le +spleen, on m'en fait un nouveau, tout simple mais bien propret, ou je +travaillerai avec plaisir. + +En attendant, je ne sais ou fourrer ma personne, mes bouquins et mes +paperasses. Tout cela sera arrange pour les vacances, et vous pourrez +vous asseoir dans mon atelier sans crainte d'etre devoree par les +souris. + +Maurice est toujours au dela des mers, enchante de l'Algerie et me +chargeant de toutes ses tendresses pour vous et pour _son Lucien_. Et +moi, chere, je vous aime bien, et vous apprecie chaque jour davantage. + +G. SAND. + + + + +CDLXXXIII + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS. + + Nohant, 29 juin 1861. + +Monsieur et illustre professeur, + +Daignez permettre a un _jeune_ aspirant a la gloire litteraire de vous +offrir la dedicace d'un humble essai, bien indigne d'etre mis a vos +sacres pieds, et intitule jadis _l'Homme de campagne_, aujourd'hui _la +Famille de Germandre_, devant paraitre prochainement dans le _Journal +des Debats_. + +J'espere, Monsieur et illustre agronome, que vous ne vous opposerez pas +a ce que votre nom venerable soit le passeport de mon faible essai; +veuillez donc agreer l'hommage du profond respect avec lequel j'ai +l'honneur d'etre, + +L'AUTEUR _D'Andre._ + + + + +Mon cher vieux, + +Je ris un peu pour m'etourdir: Maurice est parti d'Alger avec le prince +et la princesse Clotilde pour Oran, Cadix, Lisbonne. Jusque-la, c'est +charmant, c'est delicieux; mais, de Lisbonne, il est question d'aller +en Amerique ou de revenir avec la princesse, a son choix et selon mon +consentement. Tu penses bien que je ne peux pas ne pas pousser a +ce voyage si avantageux pour Maurice en tant qu'instruction et +satisfaction, et opere dans des conditions si belles; mais le coeur +_crie tout bas_. S'il se decide, comme c'est probable, il ne sera pas +de retour avant quatre ou cinq mois peut-etre. Conte cela a Lambert, et +dis-lui que je compte sur vous deux pour les vacances; j'ai bien besoin +de vous autres pour ne pas m'attrister; mais, du cote de _Belleville_, +je compte leur ecrire qu'en raison de l'absence de Maurice, on ne se +reunira pas cette annee. + +J'ai vu Carabiac et Lina[1] partant pour Milan. + + [1] Calamatta et sa fille. + + + + +CDLXXXIV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 30 juin 1861. + +Cher enfant, + +Maurice me charge de vous dire qu'il est a Oran, sur le +_Jerome-Napoleon_; que le prince l'a pris a Alger et l'emmene a Cadix, +Lisbonne et peut-etre en Amerique; que, par consequent, il n'est pas sur +le chemin de Toulon et n'ira pas vous voir de sitot, mais qu'il pense a +vous tous et vous embrasse bien fraternellement. + +Ce cher enfant va donc courir le monde et je m'en rejouis, malgre un +peu de tristesse et d'inquietude que je lui cache avec soin; car il +reviendrait plutot que de m'affliger, et je ne veux pas qu'il perde une +si belle occasion pour voir du pays agreablement. + +Dites a tous nos amis ou il est, et qu'il comptait bien aller les voir, +sans cet incident imprevu. Rappelez-moi aussi a tous les braves gens de +la-bas. + +Depuis notre arrivee, j'ai travaille comme un diable. J'ai fini mon +roman, corrige, expedie. Je suis a present dans le rangement botanique, +et chaque plante du Midi que je revois me rappelle mes promenades, les +beaux endroits que je connais si bien, le Ragas, le Coudon, Montrieux, +les gres de Sainte-Anne, Dardenne, etc. Vous rappelez-vous, a Pierrefeu, +le bonhomme qui labourait des pierres, et les lentilles qui poussaient +quand meme? et les _sans-feuilles_ que vous n'avez pas pu baptiser en +francais, et les petites asperules bleues que Solangette allait me +cueillir dans le champ voisin, et tous vos pretendus muguets, etc.?--Je +repasse tout cela et je leur fais la toilette. Il me semble qu'il y a +deja longtemps que je vous ai quittes, tant le milieu d'ici, le climat, +la flore, les visages sont differents. L'accent provencal et son +compagnon intime le mistral manquent a notre existence. Je vois toujours +Bou-Maza dans les bras de Nicolas et je repete sa chanson favorite: + +Nicolas, demain ta fete! + +Et cette pauvre Leda? pourvu qu'a force de nous chercher, elle ne s'en +aille pas trop loin et ne soit pas tuee comme vagabonde dangereuse! si +elle avait l'esprit de venir jusqu'ici, je vous reponds qu'elle serait +bien recue. + +Mais parlons de vous, cher enfant. La sante est-elle revenue pour +rester? Il est evident qu'il y avait debilitation et qu'il faut refaire +l'estomac. + +Et la pauvre Solange, est-elle toujours au ban de sa classe, a cause de +sa marraine? Oh! les vilaines gens que les pretres d'aujourd'hui!... On +dit que le pape est mort et qu'on le cache. Que resulterait-il de cette +mort? Il eut bien du passer a la place du pauvre Cavour! + +Que fait Desiree? est-elle toujours _bien fatiguee_? Etes-vous a +Mer-Vive par cette chaleur? C'est une charmante femme que Desiree, une +figure angelique de douceur et de distinction. Vous dites quelquefois +qu'elle manque d'energie: votre Solange en a pour deux, et il me semble +que c'est tres bien arrange comme ca par le bon Dieu.--Elles doivent +s'aimer d'autant plus qu'elles different, et la charmante Anais me +parait un bien precieux dans la famille. + +Mais voila trois heures du matin et j'espere que vous ronflez tous, +meme vous, qui dormez si peu, mais qui ne vous amusez pas, j'espere, a +attendre le lever de la comete. Elle est un peu belle, n'est-ce pas? +Quelle queue!--Elle doit se lever du cote de Saint-Mandrier, etre sur +Mer-Vive et Tamaris entre dix et onze heures du soir et se coucher +derriere les gorges d'Ollioules, meme un peu plus a gauche. Dites-moi si +c'est comme ca. + +Nous ne l'avons vue que ce soir. Depuis huit jours, nous avons de la +pluie, a la grande joie des habitants, qui etaient a sec depuis deux +mois. Je vas me coucher. Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tous +quatre bien tendrement. + +Maurice a aujourd'hui trente-huit ans; moi, dans cinq jours, j'en aurai +cinquante-sept. Voila deux journees que nous avons rarement passees, lui +et moi, sans nous embrasser. Solange, par compensation, est ici et vous +envoie tous ses compliments et amities. + + + + +CDLXXXV + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 2 juillet 1861. + +Mon cher gros, + +Calamatta m'a dit que l'on faisait courir un bruit que je t'autorise a +dementir a l'occasion. Ce bruit, c'est que l'empereur m'avait envoye +vingt-cinq mille francs, en dedommagement du prix que m'a refuse +l'Academie. Cela n'est pas. Je sais que l'intention y etait, sous forme +de vingt mille francs ou d'autre chose; on a ete charge de me demander +si j'acceptais. J'ai ete reconnaissante de l'intention; mais j'ai refuse +de recevoir quoi que ce fut. + +Si, dans quelque journal, on pretendait le contraire, je te prierais de +m'en avertir, afin que je le demente officiellement. Avertis Emile de +cela, j'ai la tete a autre chose et je n'ai pas pense, depuis huit +jours, a lui en donner avis. + + + + +CDLXXXVI + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 11 juillet 1861. + +Mon ami, + +J'apprends de Londres, par Pichon, que vous avez ete recemment tres +gravement indispose. On pense que le climat de la Haye ne vous convient +pas. Pouvez-vous hesiter a chercher un ciel plus clement pour vous? +ne savez-vous pas ce que vos amis perdraient en vous perdant, et +croyez-vous ne rien devoir a nous tous qui vous aimons tant? Les +circonstances ont ralenti ou intercepte nos relations; mais vous n'etes +pas de ceux qui doutent, et vous savez bien que mon coeur est toujours +tout a vous. + +J'envoie a Paris chez Pichon, qui y sera dans peu de jours, le premier +volume de l'_Histoire de ma vie_, qu'il m'avait retourne pour que je +pusse y ecrire votre nom. Il y a bien longtemps que cet ouvrage, ou je +vous ai consacre plusieurs pages, est chez lui, attendant l'occasion de +vous parvenir. + +Maurice voyage. Il doit etre en route pour les Etats-Unis. Mais je ne +vous en dis pas moins que lui aussi vous aime, car je le sais. Combien +souvent nous avons parle de vous! + +Je n'ose plus vous supplier de revenir en France, craignant de vous +blesser dans un parti pris, auquel pourtant votre etat de sante +vous permettrait bien de vous soustraire, a present qu'on doit vous +recommander l'air natal. Faites que j'aie au moins de vos nouvelles et +croyez a mon inalterable affection. + +GEORGE SAND. + + + + +CDLXXXVII + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_ + + Nohant, 27 juillet 1861. + +Cher enfant, + +Je crois bien que je t'ecris toujours pour rien. Tandis que tes lettres +sont en route pour Nohant, tu as tout le temps de depasser la station +que tu m'indiques pour y repondre. J'envoie donc a tout hasard. Je t'ai +ecrit bien des lettres que tu ne recevras peut-etre jamais. Mais j'ai +recu, ce matin, celle que tu m'ecrivais des Acores. Que te voila donc +loin, cher garcon! Et, a cette heure, combien de centaines de lieues de +plus! Enfin tu te portes bien, tu as beau temps, tu vois les choses les +plus curieuses et les plus interessantes, je recois tes lettres, je me +dis que tu es heureux et je m'arme de tout le courage possible pour ne +m'inquieter de rien. Ma sante est tres bonne, malgre un ete affreux, +tout pareil a celui de l'annee passee. Ta soeur vient de partir, elle a +passe un mois ici. Nous avons Alexandre Dumas fils et Berengere. Nous +parlons bien de toi, comme tu peux croire. Je travaille toujours comme +un negre. Tu sais que c'est preuve de sante. Je te _bige_ mille fois. + +L'Exposition est finie, les recompenses sont donnees; rien pour toi, ni +pour Lambert, ni pour Manceau. + +Je vas ecrire a madame Villot pour tes aquarelles; mais je doute que son +mari y puisse quelque chose. Je te _bige_ encore; quand donc sera-ce +pour de vrai? Mais sois tranquille et ne t'inquiete pas. Je suis +raisonnable et si heureuse de ce qui te rend heureux! Dis au prince que +je lui ai ecrit plusieurs fois pour toi. J'ai ecrit aussi a Ferri. + + + + +CDLXXXVIII + +A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS + + Nohant, 6 aout 1861. + +Cher Monsieur, + +J'ai recu vos _Itineraires_ et je vous remercie de votre bon souvenir. +Mes compliments plus que jamais sur ces excellents travaux, qu'on lit +encore au coin du feu comme des livres de voyage, apres s'en etre servi +comme de guides. Ce sont d'immenses recherches et de fatigantes etudes, +je le comprends. Tout honneur et mince profit. Mais l'honneur est +grand. Un gouvernement vraiment progressif encouragerait, aiderait ou +recompenserait de telles entreprises. _Ma!..._ + +Je suis heureuse d'apprendre que vous etes mieux portant. Je suis a peu +pres guerie apres mille petites rechutes qui ne m'ont pas empechee +de grimper sur toutes les montagnes de la Provence et de faire, en +compagnie de votre _Itineraire_, une course de quelques jours en Savoie. +J'ai ete ravie de ce pays-la. Si vous revenez quelque jour sur les +environs de Toulon, j'ai pris la bien des notes et j'y ai vu des choses +magnifiques, dont aucun _Itineraire_ ne fait mention. + +Les gorges d'Ollioules seules sont connues. Mais combien d'autres scenes +plus etranges et plus grandioses a peu de distance. Mes notes sont a +votre service pour une autre edition. + +A vous de coeur; bon courage et bonne sante, et, si vous revoyagez, +souvenez-vous de l'auberge de Nohant. + +G. SAND. + +Je ne vous dis rien de la part de mon fils, vu que, de l'Afrique, il a +passe en Amerique! Mon Dieu, que c'est loin! + + + + +CDLXXXIX + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_ + + Nohant, 11 aout 1861. + +Cher enfant, + +J'ai recu ta lettre d'Halifax, et aujourd'hui madame Villot m'ecrit que +votre navire a ete rencontre par un batiment qui signale votre arrivee +a New-York. Elle me dit que l'on peut vous ecrire encore une fois. Ou? +elle ne me le dit pas plus que toi et je suis toujours reduite a ecrire +au hasard, me desolant de l'inquietude que tu peux avoir et ne sachant +pas si M. Hubaine t'a expedie mes lettres. Cette fois, j'envoie par +madame Villot. Peut-etre, des huit ou dix lettres que je t'ai ecrites, +en recevras-tu au moins une! + +Dieu veuille que tu ne sois pas inquiet, cher enfant! Je serais bien +fachee de te gater ce beau voyage par un tourment d'esprit. Je me porte +bien et je me defends de toute inquietude pour mon compte, voulant que +tu me retrouves en bon etat de sante morale et physique. Je recois tes +lettres, qui me donnent du calme et du courage. Que de choses tu auras +vues! que de choses ame raconter! Je n'aime pas beaucoup les brouillards +ou vous errez cinq ou six jours, par exemple! Enfin il faut qu'il y ait +de tout cela dans votre tournee d'aventures! Ce sont des souvenirs qui +s'amassent pour toi, et j'espere que tu en tiens _journal_, pour les +retrouver dans leur ordre, et me dire tout cela clairement. Je te suis +sur la carte; mais comme ce sera plus joli quand tu seras la pour me +tracer la route! Tu auras passe cette annee par trente-sept sortes de +temps avec des saisons tout a l'envers. Pendant que tu avais froid a +Terre-Neuve, on cuisait ici, et, pendant que tu grillais en Afrique, +nous grelottions dans nos habits d'ete. + +A present, nous avons un ete superbe et nous allons tous les jours a la +riviere. Dumas y allait matin et soir. Il est parti, et nous partons +nous-memes demain pour Gargilesse (deux ou trois jours). + +Nous n'avons rien de nouveau au pays. Dans la maison, rien de change; +car le mariage du jardinier et de la cuisiniere n'a rien modifie au +personnel. Je travaille toujours dans le meme local, sauf qu'il est +propre et gentil et commode. Je fais toujours de la botanique quand j'ai +le temps. Nous avons eu Berengere deux fois et elle reviendra encore. Il +y a du nouveau tres etrange, tres heureux pour elle dans sa vie. Je te +conterai ca. Solange est a Paris ou a Spa, on ne peut pas savoir. + +Madame Villot a recu des lettres de New-York: j'espere en avoir une +de toi demain en passant a la Chatre. Les vieux Vergne sont venus la +semaine derniere et m'ont beaucoup parle de toi. Tout le monde t'aime et +te _bige_. Et moi, cher enfant, je te _bige_ mille fois et je t'aime de +toute mon ame. + + + + +CDXC + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 11 aout 1861. + +Chere cousine, + +Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez. J'espere en avoir aussi +demain, car cela m'arrive toujours le lendemain de votre avertissement +et vous etes bien aimable et bien-bonne de me le donner toujours. +J'avais recu une lettre d'Halifax et, jusque-la, Maurice n'avait rien +recu de moi, il etait assez inquiet. Je ne sais vraiment pas si M. +Hubaine s'occupe de lui expedier mes lettres, puisque Maurice me dit +que tout le monde en recoit, excepte lui. Je vous en envoie donc une, +esperant que, par vous, elle arrivera, puisqu'il est ecrit que vous me +portez bonheur! Vous savez sans doute qu'ils ont eu d'epais brouillards +et qu'ils ont du s'arreter deux ou trois fois le long de Terre-Neuve. +Maurice trouve pourtant qu'on voyage trop vite et que le prince traverse +tout comme un boulet de canon. Il n'a pas le temps de ramasser des +plantes et des insectes. Il est vrai qu'il me faisait le meme reproche a +Toulon dans nos promenades, et Dieu sait si j'ai rien de commun avec les +allures d'un projectile! + +Nous avons recu le manuscrit de Dumas, lequel Dumas est parti hier. Je +ne sais pas si nous pourrons jouer cela, a cause des costumes et de la +richesse du local qui nous manquent; ca demande reflexion. En attendant, +nous montons une petite piece de moi qui va paraitre dans la _Revue des +deux mondes_ et qui a ete ecrite pour le theatre de Nohant. Lucien y +a un role; mais, comme il apprend plus vite que Marie et Auguste, il +suffira qu'il nous arrive le 20, ainsi que vous nous l'accordez. Il y a +sur le chantier une autre piece ou il aura un role tres etendu. Il a une +si belle memoire, qu'on peut en profiter. J'espere que le plaisir de +voir ce cher enfant et ceux d'ici, jeunes et vieux, s'amuser, me donnera +calme et patience pour attendre mon absent. + +A vous de coeur, chere cousine. + +G. SAND. + + + + +CDXCI + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 11 aout 1861. + +Mon enfant, + +Nous avons recu des lettres pour vous, que Marchal vous expedie avec +soin. Nous avons recu aussi _le Roi et la Reine_. Nous ne pouvons pas +jouer ca: nous manquons de costumes, de local surtout pour des gens de +si haute volee. Nous vous renvoyons le manuscrit, pour que vous voyiez +vous-meme si ca pourrait aller a la _Revue des deux mondes_. Cela +ne fait pas de doute pour moi, car c'est tres joli. Mais peut-etre +aviez-vous raison de penser qu'il vaudrait mieux y debuter par quelque +chose de plus important. La lettre de Buloz, qui etait dans la mienne, +sans enveloppe, et que j'ai lue, doit vous engager un peu; car il y a +de la bonne foi et du vrai dans ce qu'il vous dit. Je ne vois pas +d'inconvenient a lui accorder la lecture de votre roman quand il _sera +fini_. Il n'est pas homme a le critiquer, quand meme il n'oserait pas +le publier; c'est-a-dire qu'on peut compter sur sa discretion, d'autant +plus qu'il a le desir de vous attirer et de se bien conduire avec vous. + +Nohant est si grand depuis votre depart, que nous nous sauvons pour +quelques jours dans la petite baraque de Gargilesse, ou nous ne vous +oublierons pas pour cela; car nous parlons de vous, du matin au soir. +Nous nous questionnons pour savoir quand et comment vous serez vraiment +heureux, en depit de tous vos bonheurs. Car c'est peut-etre la tout le +mal, une ame rassasiee! mais ca se renouvelle, une ame, une ame _qu'est +pas ordinaire_, et nous invoquons sous toutes ses formes l'ange du +renouvellement. Nous ne sommes pas forts dans nos theories ni dans nos +imaginations; mais nous vous aimons, voila ce qu'il y a de clair et de +sur. + +Je ne sais si madame Villot vous a ecrit. Elle ne me dit absolument +rien, sinon qu'elle a envoye expres a Paris une personne pour chercher +le _manuscrit_; c'est a vous de savoir si vous voulez le lui rendre au +cas ou elle le redemanderait, ce que je ne crois pas d'apres son silence +sur votre compte. Dans tous les cas, vous devriez faire faire une copie +pendant que vous tenez l'original. + +En attendant de vos nouvelles et la _repromesse_ de votre retour, nous +nous mettons deux pour vous embrasser tendrement. Marie vous fait une +belle reverence. + +G. SAND. + + + + +CDXCII + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_ + + Nohant, 1er septembre 1861. + +Je vois a tes lettres que, tout en rendant justice aux Americains, tu +eprouves parmi eux un etonnement mele de malaise, et que cette grande +question de la liberte individuelle, a laquelle tu n'avais peut-etre pas +beaucoup reflechi encore, se presente a toi grosse d'orages sur cette +terre de l'individualisme. Je ne sais pas ce que tu concluras a ton +retour; mais je peux te dire ce que je conclus dans mon coin en fermant +un tres beau livre qui, pour moi, resume tout le coeur et toute +l'intelligence de l'Amerique. C'est le livre du pasteur americain +unitariste Channing. + +Peut-etre vas-tu traverser trop vite la patrie de cet homme remarquable +pour entendre parler de lui ou du moins pour juger de l'influence qu'il +a pu exercer sur les esprits. Je dois donc te le resumer en deux mots: + +1 deg. _La raison_, premier et principal guide de l'homme; + +2 deg. _La liberte individuelle_, premier devoir et premier droit de +l'homme. + +Cela parait sec, presente ainsi, et tu seras tres etonne, quand tu +liras ce philosophe, de trouver en lui un enthousiasme de charite +extraordinaire, une eloquence partant du coeur, enfin toutes les +qualites d'un veritable apotre. + +Mais tu feras comme moi, tu voudras conclure, et tu verras, en +concluant, que cet homme sincere est un apotre sterile et ce coeur d'or +un coeur qui se trompe. + +Channing preche une seule et simple doctrine, l'Evangile. De la une +admirable et excellente tolerance. Lui protestant, il admet a sa +communion tous les dissidents, meme les catholiques. Il ouvre le temple +unitaire de la foi et du salut eternel a tout homme, quel que soit son +culte, qui veut y entrer avec cette courte formule: "J'aime Dieu et mon +prochain, dans l'esprit du Christ." + +Il n'exige pas que l'on croie a la divinite de Jesus si la raison s'y +refuse, et n'admet point qu'on raille celui dont la raison admet cette +divinite. Il veut que le plus croyant et le moins croyant s'aiment l'un +l'autre, tout en aimant Dieu, qu'ils ne se damnent pas, qu'ils ne se +contrarient pas, et que nul ne se mele de leurs affaires. Si cela est +possible, rien de mieux; mais Channing a-t-il trouve le chemin vers ce +temple de la raison et de la liberte soutenues par la foi? + +Certes, il dit tout ce qu'on peut dire de beau, de bon et de bien pour y +amener les hommes; mais il etend cette tolerance a tous les actes de +la vie civile et politique. Peu importe, selon lui, la forme, le nom, +l'essence du gouvernement. Aucune loi ne l'embarrasse; tout lui parait +possible, si les hommes ont l'esprit de charite et l'esprit d'examen. +C'est vrai; mais; s'ils ne l'ont pas, il faudrait pourtant le leur +donner, et, depuis que le monde est monde, c'est par des institutions +qu'on a reve ou essaye de former les individus et d'elever le sens moral +des societes; depuis que le monde est monde, le niveau general a ete +tres au-dessous des conceptions des grands esprits qui ont entraine et +enthousiasme les masses. A preuve, tout d'abord, Jesus crucifie. + +D'ailleurs, a quoi bon des institutions? Si Channing est logique, il ne +fallait pas dire: "N'importe quelles institutions." Il fallait aller +droit au fait et dire: "Aucune espece d'institution." + +Et tu vas voir qu'il le dit: + +"L'individu est plus que l'Etat. Il n'est pas fait pour se devouer et +se sacrifier a l'Etat: c'est l'Etat qui doit se devouer a lui et le +proteger; l'Etat n'est institue que pour garantir et respecter les +droits de l'individu." + +Voila donc la loi et les prophetes; voila l'essence de l'unitarisme, et, +dans ce sens, unite ne signifie plus en religion le _Soyez tous en un_ +de Jesus-Christ; encore moins _l'unite_ politique et nationale que +poursuit l'Italie et que revent les autres nations asservies de +l'Europe. Cela signifie tout simplement: "Chacun pour soi et Dieu pour +tous!" Or je defie Dieu lui-meme, Dieu qui est la logique meme, d'etre +pour deux partis contraires, a plus forte raison pour les milliards +de partis contraires qui divisent l'humanite, morcelee en milliards +d'individus. Heureusement Dieu nous voit de haut, Dieu sait attendre, +Dieu ne prend pas parti dans nos querelles et il est pour nous tous en +ce monde, en ce sens seulement qu'il est pour tous ceux qui cherchent sa +lumiere. + +Quant a l'Etat, qui n'est-pas Dieu, il faut pourtant bien qu'il cherche +a imiter Dieu dans sa logique, sa patience, sa protection universelle, +sa douceur et sa prevoyante fecondite. Qu'il laisse toute la liberte +possible a l'individu et qu'il se dise a lui-meme que c'est la un de ses +principaux devoirs, oui, certes!--mais il ne peut pas etre Dieu; qu'il +s'appelle republique, roi ou pape, il ne peut pas agir a la maniere de +Dieu, qui nous attend dans l'eternite, et pour toute l'eternite. Il +ne peut abandonner les individus a l'impunite apparente ou Dieu nous +laisse, et, comme il agit, lui, l'Etat, dans le temps et dans l'espace +limites, il n'a pas decouvert, il ne decouvrira pas le moyen de nous +laisser tous libres d'une maniere absolue, a moins que nous ne soyons +tous parfaits. + +"Soyez-le! repondrait Channing. Aimez-vous les uns les autres." + +Oui, cent fois oui! mais c'est commencer par la fin le beau roman de +l'avenir. D'autres protestants du passe, les hussites taborites, avaient +dit: "Un temps viendra ou il n'y aura plus ni lois ni autorites dans la +ville sainte." + +Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes a peine arrives a la +premiere aube de notre existence intellectuelle et morale. L'Evangile de +saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons +les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous +n'aurons plus besoin de rois ni de papes, ni meme de republiques. +Personne ne prechera plus la loi, qui sera dans tous les coeurs; +personne ne commentera plus la Bible pour demander a son examen la regle +de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la _ville sainte_. + +Mais ou est-elle? dans une autre planete, ou dans celle-ci? Pourquoi pas +dans une autre? Notre ame est libre, donc elle est immortelle et peut +aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci? Nous avons +la notion de la perfectibilite et nous pouvons transformer, diviniser +presque le monde ou nos generations se succedent en se leguant leurs +travaux et leurs conquetes. + +Mais nous sommes loin du but, et, si l'ideal de Channing est beau et +grand, s'il est realisable,--j'en suis persuadee,--il ne l'est pas par +la doctrine de l'individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience, +de tout mon coeur et de toute ma foi. + +Channing s'est trompe et beaucoup d'Europeens, seduits par l'audace de +ce coeur optimiste, enthousiaste et leger, ont aime cette tolerance +religieuse qui etait l'oeuvre de notre XVIIIe siecle francais. + + + + +CDXCIII + +A M. VICTOR BORIE, A PARIS + + Nohant, 8 septembre 1861. + +Eh bien, bravo, mon bonhomme! c'etait affreux de se condamner a vieillir +seul, et, d'ailleurs, tu trouves une personne de merite; on en a +toujours quand on est aime pour soi. Elle t'accepte, c'est qu'elle +t'aime aussi; elle n'a rien, mais tu travailles; tu te sens beaucoup de +devouement et d'affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans +repos et sans egoisme. Moi, j'approuve tout cela; c'est dans mes idees +et je voudrais que mon fils eut la sagesse d'en faire autant. J'aimerai +ta femme comme je t'aime tu peux y compter. Amene-la bientot a Nohant, +ou elle sera recue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus +au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait +de toi un homme serieux. Manceau t'embrasse et t'approuve; je ne parle +encore de ton mariage qu'a lui, ne sachant pas si tu veux qu'on le sache +des a present. + +Maurice doit etre au Niagara ou au lac Superieur, bien plus loin; il se +porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comedies; nous +n'avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouve un emploi; +ni la famille Luguet: la pauvre Caroline a ete bien malade et ne peut +bouger. Mais nous nous arrangerons tout de meme et nous aurons, comme tu +vois, un appartement a ta disposition. + +A toi de coeur. + +G. SAND. + + + + +CDXCIV + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_ + + Nohant, 22 septembre 1861. + +On dit que vous arriverez du 25 au 27! Je n'ai pas de tes nouvelles +depuis Cleveland, et juge si je suis impatiente de te savoir a Paris! Je +commence a etre au bout de mon courage et a ne plus dormir. Cher enfant, +si tu ne viens pas tout de suite, ecris-moi un mot de Paris. Je ne sais +pas du tout ou vous debarquerez. Comme c'est effrayant; cette grande +traversee dont on ne peut rien savoir! + +Tache de venir ici pour le 30 au matin. On joue la comedie le soir, on +serait si heureux! Et, si tu peux venir plus tot, songe que j'ai ete +bien sage de ne pas me desoler, mais que ma vaillance, a moi, menace de +faire naufrage au port. + +Je te _bige_ mille fois. + + + + +CDXCV + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 4 octobre 1861. + +Mon ami, + +On nous dit que votre sante, loin de s'ameliorer, est devenue plus +mauvaise, et que votre medecin juge le climat de la Hollande tres +pernicieux pour vous. Je dois vous dire, _a l'insu de votre soeur_, qu'a +cause d'elle, si ce n'est a cause de vous-meme, vous feriez bien, vous +feriez votre _vrai devoir_, en rentrant en France. En vous laissant +mourir, vous la tuez; en revenant aupres d'elle, vous pouvez guerir tous +les deux. + +Il n'est pas possible que vous prononciez la condamnation d'une soeur +comme celle que Dieu vous a donnee. Laissez-moi vous dire que ce serait +sacrifier le coeur a la tete, le devoir au fanatisme, et que vos vrais +amis en seraient consternes. Revenez, la Providence vous en donnera la +force des que vous aurez ecoute et reconnu sa voix; vous savez; _ces +voix_ d'en haut font des miracles! + +A vous de toute mon ame. + +GEORGE SAND. + + + + +CDXCVI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 10 octobre 1861. + +Chere cousine, + +Vous etes bonne comme un ange de m'avoir donne cette bonne nouvelle. Ah! +pourvu qu'ils arrivent sans accident! Enfin je compte sur vous pour nous +porter bonheur, comme toujours. Oui, je vous attends le 24, avec tous +ceux de vos enfants que vous voudrez m'amener, et Lucien _absolument_! +La maison est toute a vous, je n'ai plus personne ici que Marie Lambert. + +Je vous embrasse tendrement. Poussez-moi Maurice en avant, le plus vite +possible; je deviens un peu folle. + +G. SAND. + +Dites au prince de ne pas nous refuser Lucien pour huit jours; vous +savez que nous avons une revanche a prendre avec le melodrame, ou il est +_indispensable_. Que de choses depuis un an, dans ma vie! Il faut que +nous fassions la paix avec la destinee, qui m'a si bien secouee de +toutes facons! + + + + +CDXCVII + +A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_ + + Nohant, 10 octobre 1861. + +Madame Villot m'ecrit aujourd'hui que tu dois etre au Havre aujourd'hui +10! que tu seras probablement a Paris le 11. + +Enfin! enfin! Qu'il me tarde de te savoir arrive reellement et de te +voir, et de te _biger_! Peut-etre auras-tu besoin de passer deux ou +trois jours a Paris. Fais-les les plus courts possible; car, depuis un +mois, je suis un peu bete. J'ai eu bien du courage jusque-la; mais tu +sais que dans une course, les derniers moments, quand on approche du +but, sont les plus difficiles. Tu trouveras a Paris une autre lettre de +moi que je t'avais ecrite, croyant que tu arriverais le 25. + +Mais j'ai recu tes lettres de Saint-Louis, du Niagara et de New-York au +retour de Quebec, et j'ai repris patience. Tu es bien gentil de m'avoir +ecrit de partout. Ca m'a soutenue jusqu'a present. Je t'espere au plus +tard le 15: nous jouons le 16 ou le 17 une comedie, de moi. Tu sauras +qu'a present, les plus reussies de nos pieces vont dans la _Revue_; +apres quoi, les theatres me les demandent. Voila ce que c'est que le +caprice des directeurs. + +Tu dois etre las de la mer mon pauvre enfant, et avoir du roulis dans +les jambes; j'espere que vous aurez eu beau temps. Si tu ne tardes pas +trop a arriver, tu trouveras ici la chaleur du mois d'aout, qui n'a pas +cesse de tout l'ete. C'est un temps exceptionnel; nous sommes en habits +d'ete. + +Que de choses tu vas avoir a me raconter! J'ai achete une superbe carte +d'Amerique, ou tu pourras retrouver et me faire suivre tout ton voyage. + +Je te _bige_ mille fois. Tout le monde est en fete. J'ai reve toute la +nuit que tu etais arrive. + +Enfin! enfin! + + + + +CDXCVIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 20 octobre 1861. + +Enfin, Maurice est revenu sain et sauf et je le tiens depuis huit jours! +Il en a mis sept pour faire la traversee de Terre-Neuve a Brest. Il a +vu les grands lacs, la grande prairie, les sauvages, le Niagara, les +aurores boreales dans le Nord, les brumes de Terre-Neuve, les jardins +du Midi pleins de colibris, les champs de bataille, les camps des deux +armees, les forets vierges, que sais-je! C'est une course au clocher, +mais, en somme, une course bien interessante, et il est tres content de +son voyage. + +Il est fort comme un Turc; il a passe brusquement par tous les climats +et tous les regimes, sans avoir la plus legere indisposition. + +Vous jugez si je suis contente, moi! Je commencais a manquer un peu de +courage et de force physique. Je me remets et je vais reprendre mon +travail. + +Et vous, vous avez bien trotte par cette chaleur! nous en avons eu aussi +une fiere dose: 35 degres centigrades a l'ombre pendant tout l'ete et +encore 25 a present; une secheresse facheuse pour nos cultures; mais que +j'aime bien pour ma consommation personnelle; pas un souffle de vent, et +un ciel aussi bleu que le votre. + +J'ai recu, par madame Trucy, de bonnes nouvelles de sa famille et de +Tamaris. Tout y va bien, meme le cher Bou-Maza, dont vous nous avez fait +porter le deuil je ne sais pas pourquoi. + +Il y a bien longtemps que je veux vous ecrire; mais j'ai tant de monde +en septembre et en octobre, qu'il n'y a pas moyen de causer avec les +absents. La maison ne peut pas desemplir. Mais, en novembre, tout file +et on reprend les occupations raisonnables. + + + + +CDXCIX + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS, + + Nohant, 7 novembre 1861. + +Mon cher fils, + +Si ma dedicace vous fait plaisir[1], je suis assez remerciee par ce +fait-la, sans que vous me disiez un mot. Vous m'avez donne a Nohant un +gros baiser, ca disait tout. On veut que je sois un personnage. Moi, je +ne veux etre que votre maman. Vous avez du coeur, puisque vous m'aimez, +et je ne vous demande que ca. Je ne me suis jamais apercue de ma +_superiorite_ en quoi que ce soit, puisque je n'ai jamais pu faire ce +que j'ai concu et reve, que d'une maniere tres inferieure a mon idee. On +ne me fera donc jamais croire, a moi, que j'en sais plus long que les +autres. Restee enfant a tant d'egards, ce que j'aime le mieux dans +les individualites de votre force, c'est leur bonhomie et leur doute +d'elles-memes. C'est, a mon sens, le principe de leur vitalite; car +celui qui se couronne de ses propres mains a donne son dernier mot. +S'il n'est pas fini, on peut du moins dire qu'il est acheve et qu'il +se soutiendra peut-etre, mais qu'il n'ira pas au dela. Tachons donc de +rester tout jeunes et tout tremblants jusqu'a la vieillesse, et de +nous imaginer, jusqu'a la veille de la mort, que nous ne faisons que +commencer la vie; c'est, je crois, le moyen d'acquerir toujours un peu, +non pas seulement en talent, mais aussi en affection et en bonheur +interieur. + +Ce sentiment que _le tout_ est plus grand, plus beau, plus fort et +meilleur que nous, nous conserve dans ce beau reve que vous appelez les +illusions de la jeunesse, et que j'appelle, moi, l'ideal, c'est-a-dire +la vue et le sens du vrai eleve par-dessus la vision du ciel rampant. +Je suis optimiste en depit de tout ce qui m'a dechiree, c'est ma seule +qualite peut-etre. Vous verrez qu'elle vous viendra. + +A votre age, j'etais aussi tourmentee et plus malade que vous au moral +et au physique. Lasse de creuser les autres et moi-meme, j'ai dit un +beau matin: "Tout ca m'est egal. L'univers est grand et beau. Tout ce +que nous croyons plein d'importance est si fugitif, que ce n'est pas la +peine d'y penser. Il n'y a dans la vie que deux ou trois choses +vraies et serieuses, et ces choses-la, si claires et si faciles, sont +precisement celles que j'ai ignorees et dedaignees, _mea culpa!_--mais +j'ai ete punie de ma betise, j'ai souffert autant qu'on peut souffrir, +je dois etre pardonnee. Faisons la paix avec le bon Dieu." + +Si j'avais eu de l'orgueil incurable, c'etait fait de moi; mais j'avais +ce que vous avez, j'avais la notion du bien et du mal, chose devenue +tres rare en ce temps-ci, et puis je ne m'adorais pas, et je me suis, +oubliee. Rien ne s'oppose en vous a la guerison: vous n'etes pas vain, +vous n'etes pas sot, vous n'etes pas lache, et, comme le succes, qui +malheureusement engendre tres souvent ces trois vices, ne vous a pas +change, _l'avenir est encore a vous_! Soyez-en sur. Dans dix ans, vous +me direz que j'ai eu raison de croire en vous. + +Les Villot achevent de partir lundi matin; dimanche soir, nous jouons +la piece de _Ruzzante_. Demain, Marchal s'essaye aux marionnettes avec +Maurice. Nous tacherons de le garder un peu, pour que vous le trouviez +encore ici; car nous vous esperons bientot et meme tout de suite. Hein? +Vous l'avez promis, on y compte, on vous attend. + +Ne nous oubliez pas aupres des chatelaines. + + [1] La dedicace du _Drac_. + + + + +D + +AU MEME + + Nohant, 20 novembre 1861. + +Il y a des siecles que je n'ai cause avec mon _grand fils_. Il ne faut +pourtant pas qu'il croie que je l'oublie, et que je suis privee de le +voir sans murmurer. J'en veux aux amis qui vous empechent de venir et +pourtant j'aime ceux qui vous aiment. Comment arranger ca? Le mieux est +de ne pas chercher a l'arranger; c'est l'unique solution des choses +insolubles, la destinee vient toujours s'en charger; mais je la +tourmente, cette destinee, pour qu'elle vous ramene ici. Nous avons +fini de jouer la comedie; Marie Lambert est retournee a son Gymnase, +et pourtant nous avons encore une velleite de _trucs_ et de pieces +fantastiques. + +Peut-etre, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le +mois prochain), recommencerons-nous un peu nos betises. Nous esperons le +gai Lambert; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros +tourtereau avec sa pigeonne fluette et serieuse. Nous ne les tenons que +pour huit jours. D'autres que vous ne connaissez pas vont et viennent. +Mais le grand regret, c'est d'etre force de laisser partir votre gros +ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s'y est pris, mais il +s'est fait adorer de tout le monde, a commencer par moi. Il est vrai +qu'il nous a beaucoup gates. Il nous a fait, a tous nos portraits, +merveilleux, charmants comme dessin, et d'une ressemblance que les +portraits n'ont jamais eue. Il ne se doutait pas de ca, lui; il est tout +etonne d'avoir reussi. Il repart dans deux jours pour voir sa mere, qui +s'impatiente, et pour s'envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle +plus si vous etiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux +alsaciens. C'est tres remarquable. Il ne connait pas la peinture; mais +il dessine joliment bien. C'est un contraste a etudier que cette grosse +nature faisant si delicatement des choses si elegantes. Les Flamands +n'expliquent pas ca; car, s'ils ont le fini des details, ils n'ont pas +la grace des types. + +Que vous dirai-je de moi? Rien d'interessant. J'ai flane d'une maniere +insensee, regardant la premiere page d'un roman commence et me laissant +distraire par mille autres reveries. Ca ne fait rien, le temps ou l'on +s'amuse, _psychiquement_ parlant, n'est pas tout a fait perdu. On vous +attend pour retrouver un peu de sens commun _litteraire_. Je crois que +c'est _le Drac_ qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour +nous empecher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre +cote, ca n'allait pas, le _Villemer_. A l'heure qu'il est, je suis sure +que ca va tres bien ou que ca a _rete_ tres bien, et puis mal et puis +mieux. Il n'y a rien de plus changeant que le temps qu'il fait dans nos +cervelles d'auteur; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derriere +leurs nuages, ca n'est jamais inquietant. + +Pourvu que vous reveniez bientot, on est content et on se console de +tous les departs. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus a nous +et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse +en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous. + +G. SAND. + + + + +DI + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 1er decembre 1861. + +Mon ami, + +Calmez-vous et soignez-vous. Quelque decision que vous preniez, vous +savez bien qu'on vous cherit toujours. Ne m'ecrivez pas maintenant: j'ai +vu, a votre ecriture, que cela vous fatigue. N'etablissez pas de combat +douloureux dans votre ame; reposez-vous, guerissez, et, quand vous +verrez bien clair devant vous, vous reviendrez, j'en suis sure. Vous +etes entre le devoir politique et le devoir du coeur. Vous mettez le +premier au-dessus de tout. Oui, quand il est net et bien trace. Mais, +ici, il ne l'est pas, vous le reconnaitrez si vous ne prenez conseil +que de la conscience, sans vous occuper de l'opinion, qui, d'ailleurs, +serait ici pour vous. + +Dieu vous donne force et guerison pour ceux qui vous aiment! Pour vous, +en quelque sphere de l'univers que vous soyez, vous y serez heureux et +calme; mais pensez un peu a nous, qui avons peut-etre encore besoin de +vous. + +A vous bien tendrement et fraternellement. + +G. SAND. + + + + +DII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 7 decembre 1861. + +Mon cher ami, + +J'ai enfin trouve une nuit de loisir pour lire ton roman. Je le trouve +bien; la copie qui, cette fois, est tres bonne, m'a permis de le lire +sans fatigue. + +Le sujet est joli et bien soutenu. Les personnages se comportent bien +d'un bout a l'autre, et parlent plus naturellement que de coutume, sauf +la tirade descriptive du jeune abbe a sa tante, que je trouve hors +de place et detruisant la couleur simple et vraie de ces personnages +rustiques. On peut remedier a cet inconvenient en prenant un biais; par +exemple: "Emile voyait pour la premiere fois la poesie des choses qui +l'entouraient, le pre, le soleil, la reverie;" tout ce que tu voudras, +mais c'est l'auteur qui parle; et puis tu ajouteras qu'il "exprimait a +sa tante toutes ces emotions nouvelles dans un langage plus poetique +et plus eleve que de coutume, dont elle fut frappee, et elle lui dit," +etc., etc. + +Benoit est un excellent personnage que l'on aime et qu'il n'est pas +necessaire de faire si laid. Laisse-le _pas beau_, mais sans accuser +trop sa disgrace, puisqu'au bout du compte il epouse. J'approuve ses +boucles d'oreille et son parapluie; mais je trouve qu'il en abuse. Une +plaisanterie trop repetee n'est pas drole a la lecture; trois rappels de +ce parapluie suffiraient: Enfin, quelques longueurs de developpement a +faire disparaitre, quelques negligences de style a revoir. + +Ne pas toucher aux combats interieurs du jeune seminariste. Cette +partie-la est la meilleure. Tu vois que je ne critique aucunement le +fond; c'est ce que tu as fait de mieux conduit et de plus sagement +termine; il y a de l'interet, de la verite, et tous les personnages sont +bons. + +As-tu ete en relations avec M. Nefftzer, qui etait a _la Presse_ et qui +dirige a present _le Temps_? Si tu ne lui as rien offert et rien envoye, +je pourrais lui parler de ce roman avec un certain detail et le lui +proposer. + +Reponds-moi tout de suite. J'embrasse Eugenie et toi de tout coeur. + +G. SAND. + + + + +DIII + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 28 decembre 1861. + +Un mot seulement aujourd'hui, cher enfant. C'est le moment des masses de +lettres a lire et a ecrire, pas toutes amusantes et on manque de temps +pour les meilleures. + +J'ai lu le poeme, qui est tres bon et tres touchant. J'ai fait, sur le +chant cinquieme, quelques observations que je recopierai au premier jour +pour vous les envoyer. Le temps des vers est fini, c'est vrai, et cela +n'est plus ni retentissant ni lucratif. Il n'y a plus que Victor Hugo +qui se fasse ecouter. + +Mais, si vous pouvez encore vous faire editer par souscription, il ne +peut nuire a votre reputation d'etre lu et goute par vos compatriotes, +et par le petit nombre de gens dissemines partout, qui s'interessent +encore a la poesie. + +Pourtant, je vous dirai aussi qu'il ne convient peut-etre plus a votre +position de demander des souscripteurs. C'est bien quand on est tres +jeune et tres pauvre. Plus tard, c'est moins bien. On peut dire au +poete: "Vous avez quelques sous d'economie, payez votre gloire." + +Et je ne vous conseille pas d'entamer ces economies, avenir de votre +fille, pour payer la fumee d'un succes bien restreint et bien ephemere, +par le temps qui court. Achetez plutot la barque, tout en chantant +la mer. Vos poesies ne perdront pas pour attendre. Ces mauvais jours +d'indifference, vous etes encore assez jeune pour les voir passer. + +Merci pour les souhaits; mon coeur vous les renvoie et vous benit. + + +A SOLANGE PONCY + +Bonjour et bon an a ma bonne Desiree, et a ma chere Solangette. Vous +etes bien gentilles de m'ecrire; mais c'est bien laid a la petite maman +d'etre malade. Heureusement, Solange va la ressusciter, au premier de +l'an, par de vives caresses et des souhaits charmants. Je benis la mere +et la fille, moi, la grand'-mere, et je les embrasse de toute mon ame. + + +A ANAIS + +Merci, ma mignonne Anais, de votre bon souvenir. Je ne suis pas votre +bienfaitrice: je suis une amie qui vous est devouee et qui vous prie de +l'aimer. Voila tout. + +Une bonne poignee de main au cher pere et a Baptistin, et bonne sante, +bonne chance a vous tous! + + + + +DIV + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME) A PARIS + + Nohant, 7 janvier 1862. + +Cher prince, + +Nous avons ete heureux _plus que des rois_, de la bonne nouvelle +annoncee dans les journaux, et nous avons passe toute la journee a faire +des romans sur ce fils ou sur cette fille que le ciel vous promet. Venir +de vous, et du grand Napoleon aussi, par consequent, de l'heroique +Victor-Emmanuel et de sa fille, qu'on dit adorable, ce n'est pas une +petite chance, et on ne peut pas etre un esprit ni un coeur comme tout +le monde. Pourvu que cet etre-la ait une destinee assortie a sa valeur! +nous etions tous les trois a deviser en dinant, et nous nous sommes +lache du vin de Champagne pour boire a sa sante et a son destin, et nous +avons dit toute sorte de choses que je ne veux pas vous redire dans une +lettre, mais que vous devinez bien. + +J'ai envoye a Buloz la premiere partie du voyage de Maurice, qui ne +traite que du temps qu'il a passe seul a Alger; c'est amusant, mais sans +interet direct pour vous. Il acheve la seconde partie, qui vous sera +envoyee avant d'etre remise a Buloz; mais la premiere partie est +accompagnee d'une petite preface de moi que Buloz vous portera ou vous +enverra s'il n'est pas malade,--car il l'est continuellement,--et qu'il +n'imprimera qu'avec votre agrement. Si vous avez des observations a me +faire, vous m'ecrirez avec votre belle et bonne franchise, et je vous +ecouterai avec tout mon coeur. + +Une chose me contrarie bien quand je parle de vous hors de l'intimite, +c'est que vous soyez un grand personnage. Le monde est si sale et si +plat; qu'on ne peut pas supposer qu'on aime un prince pour lui-meme, et +je suis forcee a une reserve que je n'aurais pas pour un camarade que +j'aimerais beaucoup moins. + +Ou bien, si on brave ces meprisables soupcons, comme, au bout du compte, +on doit le faire quand on est fort de sa droiture, on a l'air de le +faire par sotte vanite, et pour proclamer une amitie que les autres +envient. Vous verrez si j'ai su passer a travers ces ecueils. +_Republicaine toujours!_ mais, convaincue que vous seriez le meilleur +chef d'une republique, ou la _meilleure compensation_ a une republique +impuissante a renaitre, je me moque pour mon compte de l'accusation de +_trahison_ que quelques-uns ne m'epargnent pas; mais, a propos d'un +travail aussi jeune et aussi riant que celui de Maurice, je n'avais pas +a faire une profession de foi, a tous egards intempestive; je me suis +bornee a dire en deux mots que je vous aimais. + +Accusez-moi _d'un mot_ reception de cette lettre-ci; je vous dirai +pourquoi. J'ai a vous ecrire au sujet de la _surete de mes lettres a +vous_. Ce sera pour un autre jour. + +Bonsoir, cher grand ami; mon Dieu, que je vous souhaite de bonheur! Et +comme vous aimerez votre enfant, vous qui avez si bien aime votre pere! + +G. SAND. + + + + +DV + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 8 janvier 1862. + +Mon ami, + +J'ai bien pense a vous, et le jour de l'an encore plus que tous les +autres jours. J'avais besoin de vous ecrire et de vous dire que, je vous +aime pour commencer saintement et dignement l'annee. Mais la crainte de +vous fatiguer m'a retenue. L'ecriture de votre derniere lettre etait +alteree! + +Cette fois, je retrouve la surete de votre belle ecriture; c'est la +premiere chose que je regarde, et vous me dites que vous etes mieux! +Dieu m'a entendue, cette fois, car je l'ai bien prie pour vous. + +Un bonheur n'arrive pas seul: ma fille, dont j'etais inquiete aussi, va +mieux et n'a rien de bien grave. Maurice est pres de moi et travaille a +des notes sur l'Amerique. Il a vu bien vite, mais assez sainement cette +fausse democratie, qui, en proclamant l'egalite et la liberte, n'a +oublie qu'une chose, la fraternite, qui rend les deux autres richesses +steriles et meme nuisibles. Sa position un peu officielle de _visiteur_ +l'oblige aux menagements du savoir-vivre, mais ses reticences en +laissent assez deviner. + +Le niveau des coeurs et des intelligences est, a ce qu'il parait, +encore plus abaisse la-bas que chez nous. Ils n'ont pas meme l'instinct +militaire, qui, chez nous, sait faire des prodiges pour les bonnes +causes, quel que soit le drapeau. Enfin, il semble que Dieu se soit +retire d'eux pour chatier le forfait de l'esclavage, non aboli dans les +prejuges et les moeurs. + +Soignez-vous patiemment et genereusement a cause de nous, mon digne et +cher ami, et, quand vous serez tout a fait bien, reprenez en vous-meme +cette question d'exil volontaire auquel mon coeur ne peut se resigner, +pour _nous_. + +Mon fils vous envoie ses tendres voeux, et je n'ai pas besoin de vous +dire les miens. Je ne me plains de rien dans ma vie, puisque j'ai une +amitie comme la votre. + +GEORGE SAND. + + + + +DVI + +A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 22 fevrier 1862. + +Chere cousine, + +Ayez du courage pour ceux qui vous aiment! ayez-en plus que moi, qui +veux pourtant en avoir et qui retombe a chaque instant dans les larmes. +Il est plus heureux que nous pourtant, lui[1]! il a monte d'un degre +dans une phase plus epuree et moins douloureuse certainement que la +cruelle vie ou nous nous trainons, ou nous ne sommes heureux que par +l'affection, et ou justement nous perdons la source de notre bonheur, +nos enfants, nos parents, nos amis, au moment ou nous comptons le plus +qu'ils nous survivront. Ah! ce n'est vraiment pas vivre que d'etre ainsi +tous les jours a trembler ou a pleurer, et il y a quelque chose de +mieux, ou bien tout n'est qu'un reve, Dieu, la vie, et nous-memes. + +Croyons; comptons sur une justice et sur une bonte en dehors de notre +appreciation; moi, je ne pourrais pas ne pas croire; je sens si +profondement que le depart de cet adorable enfant ne lui a rien ote de +mon affection et qu'il vit toujours pour moi, et aupres de moi, comme si +je le voyais! vous devez sentir cela encore plus que moi, vous sa +tendre mere. Il n'est donc pas parti, il ne nous a pas quittes. Il est +invisible pour nous; mais il nous aime toujours, en quelque lieu et sous +quelque forme qu'il existe. + +Nous lui devons autant, disparu, que nous lui devions quand il etait la. +Aussi vous lui devez de vivre avec courage, de prendre soin de vous, +et de vous conserver jeune et forte pour soigner ce pauvre pere +souffreteux, qui ne vit que parles soins de l'affection et son propre +courage. Et l'autre enfant, si beau et si bon, lui aussi, a besoin que +vous l'aimiez, et tant d'amis devoues, et nous qui ne faisons qu'un +coeur avec vous dans cette mortelle douleur! + +Le prince en a ete dechire aussi; il m'a ecrit une lettre desolee. Tout +le monde l'aimait, ce cher etre, si aimable et si expansif. + +Maurice a ete si bouleverse et si etouffe, que j'en ai ete inquiete. +Bonne amie, epanchez-vous avec nous; parlez-nous de _lui_, de Frederic, +de vous, et de Georges. + +Pleurez, ne vous retenez pas. N'ayez pas de courage et de reserve avec +nous; n'ayez de force que pour reprendre la vie de devouement, et croyez +que nous sommes a vous, Maurice et moi, corps et ame. + +G. SAND. + + [1] Lucien Villot. + + + + +DVII + +A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS + + Nohant, 21 fevrier 1862. + +Cher ami, + +Tu sais quelle douleur nous a frappes. Tu connaissais peu cet enfant; +mais tu as du souvent nous entendre dire que c'etait un coeur d'or. Sous +le rapport de la tendresse, de l'expansion, de la franchise, il etait +vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quittes, a Tamaris, nous +pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous +l'aimions tant et avec un exces de sensibilite puerile. + +Ce n'etait pas une intelligence extraordinaire; du moins il ne se +faisait remarquer encore que par une facilite extraordinaire, et, comme +il avait une vitalite impetueuse et peu d'application a l'etude, on ne +savait s'il deviendrait ou non un homme distingue. Il etait _coeur_ +des pieds a la tete, on peut dire; si aimant et si aimable, qu'on ne +songeait pas a lui demander d'etre autrement qu'il n'etait. Il a eu une +mort atroce, et c'est une amertume de plus dans nos regrets; mort atroce +de souffrance, admirable de courage. Nous avons ete brises, ses pauvres +parents, Ferri, le prince; c'est une consternation. + +Mais je te parle de choses bien tristes; l'habitude de nous dire les uns +aux autres tout ce qui nous arrive fait que j'abuse un peu; ne sachant, +du reste, guere parler que de ce qui fait notre vie, et prenant +mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous +nous racontons nos evenements domestiques, et ceci en est un grand et +profondement senti a Nohant. + +Tu dois avoir lu avec interet le discours de Napoleon a ces ganaches du +Senat. C'est bon et bien a lui de tenir tete a cette reaction furieuse, +et de vouloir pousser l'Empire dans la voie du vrai. Mais l'Empire +entend-il de cette oreille? voila la question! + +Maurice s'est jete dans la geologie; mais il a eu gros a secouer. Il +pleure rarement et le chagrin l'etouffe. Il aimait Lucien comme son +enfant. J'ai du lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin! je crois a +l'autre vie. Sans cela! Mais la justice infinie reside quelque part, et, +en etudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se +perd. L'ame, bien autrement precieuse que la matiere, ne se perd donc +pas. + +Cher ami, embrasse pour moi Eugenie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta +chere famille. Donne-nous de vos nouvelles a tous et ne craignez pas +de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu'a ceux qui nous +quittent, nous aimons d'autant plus ceux qui nous restent. + +G. SAND. + + + + +DVIII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 25 fevrier 1862. + +Oui, vous seul etes franc et courageux dans cette officine d'hypocrisie. +Ne vous laissez pas effrayer de tous ces cris, marchez toujours, cher +prince, et soyez sur que la vraie France est avec vous. Elle vous +tiendra compte de ces fureurs que vous soulevez, et votre place est deja +marquee dans l'histoire du progres comme un rayon de verite percant les +tenebres. Nos coeurs vous suivent et le mien vous benit. + +GEORGE SAND. + + + + +DIX + +AU MEME + + Nohant, 26 fevrier 1862. + +Merci pour le numero du _Moniteur_ que vous avez eu la bonte de +m'envoyer. Je ne vous avais lu que tronque dans les autres journaux, +quand je vous ai ecrit hier au soir, et je vois que vous avez encore +mieux parle que je ne croyais. Votre discours est beau autant qu'il +est bon, et, dans votre bouche, ces choses sont grandes et durables en +retentissement. Vous ouvrez une grande tranchee. + +_La pensee du regne_, comme on disait sous Louis-Philippe, vous y +suivra-t-elle? que de reserve timide et un peu lache, que de pueril +moderantisme dans le talent _parleur_ des orateurs du gouvernement! + +L'empereur se fait admirer par sa prudence; mais peut-etre croit-il +necessaire d'en avoir plus qu'il ne faut, et je vois avec une profonde +inquietude le developpement effroyable de l'esprit clerical. Il ne sait +pas, il ne peut pas savoir a quel point le pretre s'est glisse partout +et quelle hypocrisie s'est glissee aussi dans toutes les classes de +cette societe enveloppee dans le reseau de la propagande papiste. Il ne +sent donc pas que cette faction ardente et tenace sape le terrain sous +lui, et que le peuple ne sait plus ce qu'il doit defendre et vouloir, +quand il entend son cure dire tout haut et precher presque dans chaque +village que l'Eglise est la seule puissance temporelle du siecle? Ne +serait-il pas temps de montrer qu'on peut braver le pretre et ne pas +perdre la partie? Croyez ce que je vous dis, le peuple est convaincu en +ce moment que l'empereur est le plus faible et qu'il n'ose rien contre +les hommes du passe. Or vous savez la triste defaillance des masses, +quand elles croient voir defaillir le pouvoir quel qu'il soit. + +L'empereur a craint le socialisme, soit; a son point de vue, il devait +le craindre; mais, en le frappant trop fort et trop vite, il a eleve, +sur les ruines de ce parti, un parti bien autrement habile et bien +autrement redoutable, un parti _uni_ par l'esprit de caste et l'esprit +de corps, les _nobles_ et les _pretres_; et malheureusement je ne vois +plus de contrepoids dans la bourgeoisie. + +Avec tous ses travers, la bourgeoisie avait son cote utile comme +preponderance. + +Sceptique ou voltairienne, elle avait aussi son esprit de corps, sa +vanite de parvenu. Elle resistait au pretre, elle narguait le noble, +dont elle etait jalouse. Aujourd'hui, elle le flatte; on a releve les +titres et montre des egards aux legitimistes dont on s'est entoure; vous +voyez si on les a conquis! Les bourgeois ont voulu alors etre bien avec +les nobles, dont on avait releve l'influence; les pretres ont fait +l'office de conciliateurs. On s'est fait devot pour avoir entree dans +les salons legitimistes. Les fonctionnaires ont donne l'exemple; on +s'est salue et souri a la messe, et les femmes du _tiers_ se sont +precipitees avec ardeur dans la legitimite; car les femmes ne font rien +a demi. + +Depuis un an, tout cela a fait un progres enorme, effrayant, dans les +provinces. Les pretres font des mariages, ils font avoir des dots en +echange de la confession. On a poursuivi des societes secretes qui +ne pouvaient rien, parce qu'on ne s'y entendait pas. La Societe de +Saint-Vincent-de-Paul est tres unie, elle marche comme un seul homme, +elle est la reine des societes secretes. Elle a un pied partout, meme +dans les ecoles, et la moitie des etudiants qui ont siffle About n'ont +pas siffle le pretendu ami de l'empereur, mais l'ennemi bien avere du +cardinal Antonelli; ce que je vous dis la, _je le sais_. + +Je crois qu'il est temps encore; mais, dans un an, il sera peut-etre +trop tard. La France a besoin de croire a la force de ceux qui la +conduisent. On lui fait accepter les choses les plus inattendues par ce +prestige. Quand on hesite, quand on s'arrete, elle crie aussitot qu'on +recule, elle le croit, et on est perdu. + +Il est bien etrange que, republicaine, je vous dise tout cela, cher +prince; peut-etre ceux de mon parti, ou du moins peut-etre quelques-uns +croient-ils qu'il faudrait dire _tant mieux_. Eh bien, ils se trompent, +ils ne peuvent relever la Republique et, sans s'en apercevoir, ils vont +droit a la Restauration. Alors nous revenons de cent ans en arriere: +l'Italie est perdue, la France avilie, et nous reprenons les charmants +traites de 1815! + +Si cela arrive de mon vivant, malgre le peu de forces qui me restera, +j'irai plutot vivre avec vos amis les Hurons que de vivre dans les +parfums de la sacristie. + +Cher prince, vous etes dans le vrai: l'Empire est perdu, si l'Italie est +abandonnee; car la question de l'avenir est tout entiere. Vous l'avez +dit avec coeur, avec talent et avec conviction. Puissiez-vous etre +entendu! Vous avez le vrai courage moral qui souleve toujours des +tempetes, c'est une gloire dont je suis fiere pour vous. + +GEORGE SAND. + + + + +DX + +MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS + + Nohant, 27 fevrier 1862. + +Chere bonne amie, + +Je ne veux pas vous laisser reposer _de moi_. Je veux, vous tourmenter +de mes supplications, pour que vous surmontiez cette atroce douleur. + +L'oublier? non, jamais! aucun de nous ne veut oublier celui que nous +aimions tant. Mais il faut lui survivre avec energie, afin que son autre +vie soit heureuse et que le lien eternel entre nous et lui ne soit pas +brise. Se retrouver ailleurs est la recompense; pour la meriter, nous +devons faire marcher ensemble le courage et le souvenir, le regret +tendre et l'esperance vaillante; c'est ce que le vulgaire ne sait pas +faire, c'est ce que vous saurez faire, vous, intelligence d'elite. Cher +cousin Frederic! il a besoin de vous, et ce pauvre bon Georges! quelle +desolation autour de vous, quelle solitude dans leur vie si vous perdiez +la force, le vouloir et la sante! Et cet excellent coeur si tendre, ce +digne Ferri qui faiblit! Ah! je le comprends bien, il y a des moments ou +l'ame se dechire et se brise! mais pensons, aux autres, pensons toujours +au bien que nous pouvons leur faire; car, heureux ou malheureux, nous +avons toujours devant nous le devoir du devouement qui reste le meme, et +dont aucune souffrance, si amere qu'elle soit, ne nous dispense. + +Ah! comme _il_ etait aime! toutes les lettres que je recois sont pleines +de lui. Jamais un homme si jeune n'a ete si apprecie et si regrette; que +ce soit pour vous une sorte de consolation: il n'a connu de la vie que +ce qu'elle a de meilleur, l'affection qu'on eprouve et qu'on inspire. Je +vous embrasse tendrement tous, et mes enfants, encore aussi, vous disent +qu'ils vous aiment. + +G. SAND. + + + + +DXI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 5 mars 1862. + +Cher prince, + +Vous parlez avec un grand talent, ca ne m'etonne pas, moi, et je sais +que cette eloquence vous vient du coeur. Mais tous ces cafards, +comme ils vous en veulent! Est-ce qu'ils remporteront? est-ce qu'ils +representent la France aux yeux de l'empereur? Vous avez bien fait de +protester d'avance contre l'hypocrite diplomatie du ministre-orateur. +Cela nous laisse un peu d'espoir. + +Au fond pourtant, je suis furieuse; vous ouvrez a _la pensee du regne_ +un courant qui peut tout sauver, et meme tout laver dans l'histoire, et +on semble fermer volontairement les yeux! + +Mais je vous jure que l'Empire est perdu s'il continue a dormir ou a +trembler, pendant que les vieux pouvoirs s'eveillent et que les pretres +travaillent. Tout le salut est en vous, en vous seul. Si la France est +aussi aveugle que le pouvoir, nous aurons un atroce 1815 et ce qui +s'ensuit. + +Est-ce que tous ces vieux generaux devots ne sont pas vendus d'avance? + +Cher prince, allez toujours, tout le monde n'est pas ingrat. Le peuple +intelligent n'est pas encore corrompu. La France ne peut pas se +suicider. Que Dieu veille sur nous et qu'il soit toujours avec vous! + +G. SAND. + +Les _Debats_ disent avec raison que vous _parlez comme personne ne +parle_, je le crois bien! Vous seul croyez ce que vous dites. + + + + +DXII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 10 mars 1862. + +Vous etes un bon fils d'aimer votre _maman_ et d'aimer ceux qui +l'aiment. Certainement ca me fait plaisir qu'on vous dise du bien de +moi, et qu'on en pense, quand _c'est des gens_ de coeur et de merite +comme ceux dont vous me parlez. Est-ce que ce M. Rodrigues n'est pas le +frere d'Olinde Rodrigues, que j'ai beaucoup connu, et qui etait dans +les bons israelites avances et d'assez belle force en philosophie +progressiste? + +Je ne sais pas si vous avez remarque qu'avec les juifs, il n'y a pas de +milieu: quand ils se melent d'etre genereux et bons, ils le sont plus +que les croyants du Nouveau Testament. Je suis tres touchee de ce +mariage d'E.H.... Voila ce qui s'appelle faire du bien utile. Quand vous +reverrez ces bienveillants lecteurs de George Sand, vous leur direz que +des lecteurs comme eux me consolent de tant d'autres. + +Moi, j'ai essaye, ces jours-ci, de devenir aussi un lecteur de ce pauvre +romancier. Ca m'arrive tous les dix ou quinze ans de m'y remettre comme +etude sincere et aussi desinteressee que s'il s'agissait d'un autre, +puisque j'ai oublie jusqu'aux noms des personnages et que je n'ai que la +memoire du sujet, sans rien retenir des moyens d'execution. Je n'ai pas +ete satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu _l'Homme de neige_ et +_le Chateau des Desertes_. Ce que j'en pense n'a pas grand interet a +rapporter; mais le phenomene que j'y cherchais et que j'y ai trouve est +assez curieux et peut vous servir. + +Depuis un mois environ je ne m'etais occupee que d'histoire naturelle +avec Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou +moins barbares; dans mes reves, je ne voyais que prismes rhomboides, +reflets chatoyants, cassure terne, cassure resineuse; et nous passions +des heures a nous demander: "Tiens-tu l'orthose?--Tiens-tu l'albite?" +et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en +mille et un cas mineralogiques. + +Si bien que, Maurice parti, cette etude qui, a deux, me passionnait, est +retombee pour moi dans l'etude des choses mortes. Et puis j'avais perdu +bien du temps et il fallait se remettre a son etat. Mais, alors, votre +serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand etait aussi absent de +lui-meme que s'il fut passe a l'etat fossile. Pas une idee d'abord, et +puis, les idees revenues, pas moyen d'ecrire un mot. Je me suis rappele +vos desespoirs de l'ete dernier. Ah! c'etait bien autre chose. Vous +n'etes jamais tombe au point de ne pas pouvoir ecrire trois lignes dans +une langue quelconque; vous ne vous etes jamais promene dans un jardin +avec la monomanie insurmontable de ramasser tous les cailloux blancs +pour les comparer les uns aux autres. Alors j'ai pris un ou deux +romans de moi pour me rappeler que jadis--il y a six semaines +encore--j'ecrivais des romans. D'abord je ne comprenais rien du tout. +Peu a peu, ca s'est eclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualites et +dans mes defauts; et j'ai repris possession de mon _moi_ litteraire. A +present, c'est fini, en voila pour, longtemps a ne pas me relire et a +fonctionner comme une eau qui court sans trop savoir ce qu'elle pourrait +refleter en s'arretant. + +Quand vous retomberez dans ces crises-la, relisez _le Regent Mutstel_, +et _la Dame aux perles;_ ou la premiere venue de vos pieces, et vous +vous repecherez; car nous passons notre vie a nous noyer dans le prisme +changeant de la vie, et le petit rayon que nous pouvons avoir en propre +y disparait bien facilement. Mais cela n'est pas mauvais, croyez-le. Se +relire souvent, s'examiner sans cesse, se connaitre toujours serait un +supplice et une cause de sterilite. + +Croyez bien que le pere Dumas n'a du l'abondance de ses facultes qu'a +la depense qu'il en a faite. Moi, j'ai des gouts innocents, aussi je ne +fais que des choses simples comme bonjour. Mais, pour lui qui porte un +monde d'evenements, de heros, de traitres, de magiciens, d'aventures, +lui qui est le drame en personne, croyez-vous que les gouts innocents ne +l'auraient pas eteint? Il lui a fallu des exces de vie pour renouveler +sans cesse un enorme foyer de vie. Vous ne le changerez pas en effet, et +vous porterez le poids de cette double gloire, la votre et la sienne. +La votre avec tous ses fruits, la sienne avec toutes ses epines. Que +voulez-vous! il a engendre vos grandes facultes, et il se croit quitte +envers vous. Vous avez voulu en faire un emploi plus logique: votre +_moi_ s'est prononce la, et vous a emmene sur une autre voie ou il ne +peut pas vous suivre. + +C'est un peu dur et difficile d'etre force parfois de devenir le pere +de son pere. Il y faut le courage, la raison et le grand coeur que vous +avez. Ne le niez pas, ce grand coeur; il perce dans tout ce que vous +dites et dans tout ce que vous faites. Il vous gouverne a votre insu +peut-etre, mais il vous gouverne, et, s'il vous cree des devoirs dont +beaucoup de gens ne s'embarrassent guere, il vous payera bien en +puissance vraie et en repos interieur. + +Allez-y gaiement, allez-y toujours, et vous verrez plus tard! Tout +passe, jeunesse, passions, illusions et besoin de vivre; une seule chose +reste, la droiture du coeur. Cela ne vieillit pas et, tout au contraire, +le coeur est plus frais et plus fort a soixante ans qu'a trente, quand +on le laisse faire. + +Je ne vous ai pas remercie, c'est vrai, pour l'offre de votre bijou +d'appartement; je ne vous remercie pas, j'accepte pour le cas ou +je n'aurais plus de gite a Paris. Ou serais-je mieux que chez mon +enfant?--Mais, pour un bon bout de temps encore, j'ai mon petit grenier +rue Racine et mes habitudes de quartier Latin. + +Je vous embrasse de tout mon coeur et je vous charge de tous mes bons +souvenirs pour les chatelaines. + +G. SAND. + + + + +DXIII + +A MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, A MILAN + + Paris, 31 mars 1862. + +Ma Lina cherie, + +Fiez-vous a nous, _fie-toi a lui_, et crois au bonheur. Il n'y en a +qu'un dans la vie, c'est d'aimer et d'etre aimee. Nous sommes deux qui +n'aurons pas d'autre but et pas d'autre pensee que de te cherir et de te +gater. Nous aimons ton pere si tendrement aussi, que tous nos soins et +tous nos desirs seront pour le voir et le chercher, ou l'attirer ou le +retenir le plus possible. Il en a toujours ete ainsi, tu le sais. Il y a +trente ans qu'il est un de nos meilleurs amis, et, a present qu'il nous +confie ce qu'il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous +cherissons le plus et le mieux. Maurice enfant l'a aime d'instinct; +homme, il l'a apprecie, et, quand il t'a vue, toi qui tiens tant de lui, +il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait a aucune autre. + +Et moi donc!--Je sens bien que je te serai une mere veritable; car j'ai +besoin d'une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur +des amis. + +Aime ta chere Italie, mon enfant, c'est la marque d'un genereux coeur. +Nous l'aimons aussi, nous, surtout depuis qu'elle s'est reveillee dans +ces crises d'heroisme, et, puisque tu l'aimes passionnement, nous +l'aimerons ardemment. Ce n'est pas difficile ni meritoire, et, n'en +fut-elle pas digne comme elle l'est, nous l'aimerions encore parce que +tu l'aimes. Enfin, ma Lina cherie, ouvre-nous ton coeur, et tu verras +que le notre t'appartient, et que _celui_ dont j'ai plaide la cause +aupres de ton pere et de toi est digne de se charger de ton bonheur. +Nous avons traverse, Maurice et moi, bien des epreuves en nous tenant +toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l'un par +l'autre; mais toujours nous nous disions: "Ou est celle qui nous +rendrait completement forts et heureux?" Viens donc a nous, chere fille, +et sois benie! Je t'embrasse de toute mon ame, et je pense jour et nuit +au moment qui nous reunira. A bientot, j'espere! j'espere et je desire, +et je veux. + +Embrasse pour moi ton bien-aime pere. Remercie-le pour moi, comme je te +remercie d'avoir confiance en nous. + +G. SAND. + + + + +DXIV + +A M. MARGOLLE, A TOULON + + Paris, 6 avril 1862. + +Cher monsieur, + +J'ai recu votre livre en quittant Nohant et j'en ai lu une partie en +chemin de fer. Mais, depuis que je suis ici, je n'ai pu l'achever. C'est +une vie desordonnee pour moi que ce Paris, ou je ne puis m'appartenir un +instant. + +J'ai beau fuir le monde et ne vouloir aller nulle part, et vouloir me +renfermer dans l'intimite, je suis assiegee jusque sur l'escalier et +jusque dans mon fiacre. Et puis tant de choses a voir et a faire en +quinze jours, quand on ne vient a Paris que tous les deux ou trois ans! +Enfin j'acheve mes corvees et je repars dans deux jours, et je vous +lirai et je reprends la seule vie qui me convienne, la vie d'etude et de +reflexion. Ce que j'ai lu est d'un grand interet et tres beau de coeur +et de pensee. + +Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n'y en a pas d'autre. Toute +cette agitation politique qui regne ici est infeconde. A tous les etages +et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens +perches sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns +avec effroi, les autres avec esperance, et tous se disant: "Que fait-il? +que va-t-il faire? que pense-t-il? que veut-il? quel mal ou quel bien va +sortir de lui? Questions insolubles!" Le peuple n'en sait pas davantage +sur ceux qu'il regarde d'en bas, il n'en sait guere plus sur lui-meme. +Il attend et il s'inspirera du moment; et qu'importe ce qu'il fera, s'il +ne sait pas pourquoi il le fait? + +Instruisons-le sous toutes les formes. Le resultat de nos efforts est +peut-etre fort eloigne, mais au moins il est sur, et tout le reste est +inutile. + +Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous ecrirai de +Nohant, et, en attendant, j'envoie a votre digne compagne, a votre +famille et a tous vos chers enfants mille tendres souvenirs. + +G. SAND. + + + + +DXV + +A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE + + Nohant, 3 mai 1862. + +Mon ami bien cher, + +Je suis, depuis longtemps deja, sans nouvelles de vous. Pouvez-vous +m'en faire donner, si le travail d'ecrire vous fatigue encore? +Dois-je esperer que vous etes mieux, comme, votre derniere lettre me +l'annoncait? + +Moi, je veux vous annoncer le prochain mariage de mon fils avec la fille +de mon vieux et cher ami Calamatta. C'est une charmante enfant et un +esprit genereux. Cette union est un voeu de mon coeur enfin accompli. + +Vous partagerez ma joie, vous qui ne vivez que pour vos amis sans songer +a vous-meme. Mais, s'il est possible, parlez-moi un peu de vous, sinon +pensez a moi et souhaitez du bonheur a mon cher fils. Le ciel, qui vous +aime, y aura egard! + +GEORGE SAND. + + + + +DXVI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 11 mai 1862. + +Cher prince, + +Etes-vous encore a Paris? Je me hate de vous remercier de toute mon ame +pour ma soeur, qui va, grace a vous, se trouver heureuse. + +A present, j'ai le coeur tout a fait libre de cette perplexite de +famille et je suis toute au bonheur de mes enfants, qui se marient dans +quelques jours. Ah! si vous ne partiez pas cette semaine, ce serait +si vite fait pour vous de venir, _incognito_, passer vingt-quatre +heures!--_Ma!_--peut-etre seriez-vous un peu compromis par notre liberte +de conscience?--pas de pretre! + +Nous sommes excommunies, comme tous ceux qui, de fait ou d'intention, +ont souhaite l'unite de l'Italie et le triomphe de Victor-Emmanuel; +nous nous tenons pour chasses de l'Eglise. Mais ne le dites pas a +la princesse Clotilde! Il ne faut pas faire pleurer les anges. Elle +croit--nous ne croyons pas, nous autres,--a l'Eglise catholique. Nous +serions hypocrites d'y aller. + +Encore merci, et tachez, s'il vous plait, monseigneur, de nous delivrer +Rome. Calamatta nous dit ici que vous allez trouver en Italie des +transports d'affection et de reconnaissance. Ce voyage est pour nous une +grande esperance; car nous voila tous tres Italiens de coeur, et nous +vous aimons d'autant plus. + +Mais vous ne resterez pas longtemps? Est-ce que le moment ou vous allez +etre pere n'approche pas? Que de joie chez nous quand nous saurons que +vous avez ce bonheur! + +GEORGE SAND. + + + + +DXVII + +A MADAME D'AGOULT, A PARIS + + Nohant, 7 juin 1862. + +Merci de votre bon petit mot, ma chere Marie. C'est bien aimable a vous +de vouloir que ces heureux jours qui me viennent soient completes par un +souvenir et une felicitation de votre part. Quand on s'est franchement +aimes, je crois qu'on s'aime toujours, meme pendant le temps ou l'on +croit s'etre oublies. Moi, je ne sais plus trop ce qui s'est passe. + +La vie est toujours pour moi l'heure presente. Cette heure est telle +aujourd'hui, que vous pourriez lire dans mon coeur sans y rien trouver +qui vous afflige et vous inquiete. + +Donc a vous toujours! + +GEORGE. + + + + +DXVIII + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 20 juillet 1862. + +Mon cher prince, + +J'arrive des bords de la Creuse, et j'apprends l'heureux evenement; j'en +suis enchantee, vous le savez d'avance. + +La princesse est une brave mere de nourrir son enfant! Vous, il faut en +faire un homme, un vrai homme, de cet enfant-la. Vous serez un tendre +pere, j'en suis sure, parce que vous avez ete un bon fils; mais +occupez-vous _vous-meme_ de son education, et elle sera ce qu'elle doit +etre pour un homme de l'avenir et non du passe. + +Vos amis comptent la-dessus et se rejouissent. Je ne peux pas vous dire +combien je pense a vous et combien je reve de votre fils, vous etes +content, cette fois? Dites-moi oui, et donnez-lui un baiser pour moi, au +nom du bon Dieu, le roi des rois, avec qui je ne suis pas trop mal. + +Il n'est pas encore question d'un bonheur comme ca chez nous. J'attends +_l'esperance_ avec impatience. Mes enfants sont chez mon mari a Nerac. +Il a ete gravement malade; il est hors d'affaire, et mes enfants vont me +revenir. + +Je vous aime de tout mon coeur, toujours. + +GEORGE SAND. + + + + +DXIX + +A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS + + Nohant, 7 aout 1862. + +Ma chere mignonne, + +Je suis bien contente de l'embarras d'Hetzel[1] puisqu'il me procure une +charmante lettre de toi, et de bonnes nouvelles de vous toutes. J'ai vu +ton pere hier et nous avons cause, comme tu penses, de tout ce qui vous +concerne, et de cette pauvre chere grand'mere qui est partie! + +Ma Lina, qui est de retour de son voyage et se propose de t'ecrire +bientot, a fait aussi mille questions sur vous a ton pere. Et nous avons +dit beaucoup de mal de toi, comme tu penses! Nous avons gronde ton pere +de ce qu'il ne te faisait pas courir un peu avec lui quand il vient chez +nous: ce serait si bon pour nous de te tenir ici! Mais il dit: "Cela +ne se peut pas, elle travaille, elle est forcee a des relations +continuelles pour ses travaux." + +Un temps viendra peut-etre ou tu auras un peu de vacances, et Valentine +aussi, et alors ta petite maman n'aurait plus de raison d'etre a Paris +quand le pere aurait a venir en Berry. Vous prendriez Nohant pour +_centre d'operations_, ton pere faisant ses courses et promenades; vous, +le peu de visites que vous tenez a faire maintenant au pays, et vous +auriez chez nous le _home_ et la famille. + +Rien ici de change essentiellement depuis les bons jours d'intimite +que nous y avons passes ensemble, sauf le grand bonheur d'avoir cette +adorable et adoree petite, immense compensation aux douleurs qui nous +ont tous frappes et aux adieux tant de fois repetes aux vivants et aux +morts. + +Laisse Lina et moi faire ce bon reve de vous ravoir quelquefois pres de +nous, quand de bonnes circonstances le permettront, et parlons de cette +_geometrie naturelle_, qui est une oeuvre charmante et bonne. Que les +lecteurs sont donc betes avec leur repulsion pour les mots! Enfin +cherchons: + + Avant nous. + L'oeuvre avant l'ouvrier. + Les formes primitives. + La science avant les savants. + L'artiste eternel. + Histoire de la forme. + La loi des formes naturelles. + +Tout cela ne vaut rien, et rien ne vaudra jamais le vrai titre, qui +etait le seul juste. Il faut tacher de persuader a Hetzel de le +conserver, ou il faut qu'il en trouve un bon. S'il refusait l'ouvrage, +il me semble que madame Pape-Carpentier trouverait a le placer +naturellement dans la _Bibliotheque utile_ de Leneveu, qui est un +excellent recueil, tres repandu et tres goute. + +Bonsoir, chere fille; je t'embrasse, je vous embrasse tous bien fort. + +TA MARRAINE. + + [1] Qui cherchait un titre pour l'ouvrage d'abord intitule _Evenor + et Leucippe_, et qui s'est definitivement appele _les Amours de + l'age d'or_. + + + + +DXX + +A MADAME D'AGOULT, A PARIS + + Nohant, 23 octobre 1862. + +Chere Marie, + +J'ai appris bien tard le malheur affreux qui vous a frappee. Je le +ressens vivement; et, qu'il soit tard ou non pour vous le dire, je veux +que vous me comptiez au nombre de ceux que vos douleurs affecteront +toujours profondement. C'est dans ces tristes ebranlements de la vie que +l'on sent la duree des chaines de l'affection et comme le reveil de +tout ce que le coeur avait mis en commun de joies et de peines. Vous +me felicitiez recemment d'avoir acquis une fille charmante, et vous en +perdez une accomplie[1]. + +Croyez que l'egoisme naturel au bonheur s'arrete ici et que je souffre +de votre mal. Et puis qu'est-ce que le bonheur quand un jour imprevu +nous le brise? Qui peut compter sur le soleil de demain? Votre ame si +elevee, votre esprit, qui a touche aux plus hautes solutions de la +pensee, a sans doute puise des forces supremes dans l'espoir confiant +d'une vie meilleure. Je n'ai donc rien a vous dire pour vous consoler +que vous ne sachiez mieux que moi. + +Ce que je vous apporte, c'est un grand respect pour vos larmes et une +grande tendresse pour vos dechirements. + +GEORGE. + + [1] Madame Emile Ollivier. + + + + +DXXI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 14 decembre 1862. + +Merci a vous, cher prince, pour la brochure que vous avez bien voulu me +faire envoyer. J'ai ete un peu malade ces jours derniers. Je n'ai pu la +lire que cette nuit; tous ces documents sont tres frappants et de la +plus grande utilite. Esperons qu'ils ajouteront leur poids a la somme de +reflexions que le public et le gouvernement devraient faire un peu moins +longues ou un peu moins _indifferentes_ au salut de l'Italie et de la +France. + +Devant l'envahissement du pouvoir clerical, il me semble que la France +est encore plus menacee que l'Italie. Est-ce une finesse de l'empereur +pour laisser constituer chez nous une Eglise gallicane pendant que celle +de Rome tomberait? Le jeu serait habile, mais perilleux. Le pretre +peut bien ruser au plus fin, gallican ou non, et je ne vois pas ce que +l'honneur francais gagne a remporter ce genre de victoires. + +Vous avez fait encore des votres, monseigneur! Vous avez couru, cette +annee, la terre et la mer toujours avec des risques, des gros temps +et des aventures. Vous aimez cela, c'est bien, et on me dit que la +princesse Clotilde est aussi brave que vous. On me dit aussi que votre +fils devient superbe. Voila des elements de bonheur domestique. + +Mais etes-vous rassure sur nos publiques affaires? Il me semble que la +vie, a force d'etre lente, s'eteint sous la cendre, aussi bien dans les +masses que sur les trones. + +Tout mon petit nid vous envoie des respects pleins d'affection et de +devouement. Maurice est touche de votre bon souvenir a l'endroit de la +brochure. Il se dispose a aller passer quelques jours dans le Midi chez +son pere; apres quoi, il ira a Paris avec sa chere et _parfaite_ petite +femme. Moi, je ne sais quand je sortirai de mon encrier pour respirer un +peu; ce que je sais, c'est que je vous aime toujours de tout mon coeur +et qu'il me tarde bien de vous revoir. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXII + +A M. EDOUARD CADOL, A PARIS + + Nohant, 29 janvier 1863. + +Mon cher enfant, + +Maillard m'a fait part du desir exprime par la direction du Vaudeville +de joindre mon nom au votre sur l'affiche. Cela ne peut pas etre, et, +tout en remerciant pour moi ces messieurs de ce qu'il y a d'obligeant +dans leur idee, dites-leur qu'a aucun titre je ne puis accepter la +_collaboration fictive_. Vous savez mieux que personne que je n'ai ni +fourni le sujet tel que vous l'avez concu et execute, ni execute quoi +que ce soit dans la piece. Les conseils que je vous ai donnes etaient +de ceux que le premier venu donne sous l'impression du moment, et se +reduisaient a faire ressortir un peu plus vos propres idees et votre +propre composition. D'ailleurs, je ne pourrais pas me preter a cette +collaboration fictive, quand meme je ne la rejetterais pas absolument en +principe. Des engagements personnels et particuliers s'y opposeraient +en ce moment. Voila ce que je vous prie de repondre, ainsi que ce qui +precede, puisque c'est la verite. + +La piece est charmante et n'a pas besoin _d'appui._ Soyez tranquille et +gardez votre nom _tout seul_. Il faut bien que les noms commencent avant +de faire autorite. + +A vous de coeur. + +G. SAND. + + + + +DXXIII + +A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS + + Nohant, 2 fevrier 1863, + +"Ne rien mettre de son coeur dans ce qu'on ecrit?" Je ne comprends pas +du tout, oh! mais du tout. Moi, il me semble qu'on ne peut pas y mettre +autre chose. Est-ce qu'on peut separer son esprit de son coeur? est-ce +que c'est quelque chose de different? est-ce que la sensation meme peut +se limiter? est-ce que l'etre peut se scinder? Enfin ne pas se donner +tout entier dans son oeuvre, me parait aussi impossible que de pleurer +avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son +cerveau. Qu'est-ce que vous avez voulu dire? vous me repondrez quand +vous aurez le temps. + + + + +DXXIV + +A M. EDOUARD CADOL, A PARIS + + Nohant, 6 fevrier 1863. + +Cher enfant, + +J'ai tenu conseil avec Lina et Maurice, et j'ai donne mon avis, qui a +ete ecoute. Nous vous savons tous gre, de votre bon coeur, qui voudrait +pouvoir nous dedier a tous la comedie que nous avons tous bercee avec +tendresse. Mais ni moi, ni Maurice, ni les autres, soyez-en sur, ne +doutons de votre bonne affection, et il s'agit pour nous, avant tout, de +la piece et de son succes. Ce n'est guere l'usage de dedier une piece. +N'attirez donc pas l'attention du gros public sur mon nom et sur rien +qui rappelle Nohant. + +Assez d'envieux diront dans les petits coins, si la piece a du succes, +que, puisqu'elle a ete faite a Nohant, j'y ai mis la main. + +Les directeurs de theatre le diront aussi, croyant faire du bien a la +piece et se souciant, fort peu de faire du mal a l'auteur. + +Laissez cela se perdre dans les cancans de coulisses et croyez bien +que le public de la troisieme representation n'en saura rien du tout. +Inutile donc que les lecteurs en sachent davantage, et qu'une dedicace +les y fasse penser. + +Sur ce, merci de coeur pour Lina, Maurice et moi, et croyez que mon +conseil est bon. Il ne s'agit pas de plaire aux directeurs et aux +editeurs, qui veulent toujours des noms _patronnes_ pour ecouler leur +marchandise. Il s'agit de vous faire un nom independant contre vent et +maree. C'est plus difficile que d'avaler une tranche d'ananas. Allez-y +et ne craignez rien. + +Bonsoir, cher Almanzor, et bon courage! Amities de tous. Ecrivez-nous +toujours quand vous avez le temps. + +G. SAND. + + + + +DXXV + +AU MEME + + Nohant, 7 fevrier 1863. + +Cher enfant, + +Nous sommes bien contents et bien heureux, tous! Compliments, amities, +joie de toute la famille. Je n'etais pas inquiete du tout, moi: je +savais qu'il y avait dans la piece un fonds d'interet et d'emotion de +nature a etre compris par tout le monde; et une moralite a ne choquer +personne, tout en restant assez forte pour faire reflechir chacun. Quand +vous aurez ce fonds bien etabli, seconde par les details, vous serez +toujours certain d'avoir fait quelque chose qui en vaut la peine et qui +prouve au spectateur payant qu'il n'est pas vole. + +Pour le succes de vogue et d'argent, quel sera-t-il? nul ne peut le +savoir; cela depend beaucoup de l'intelligence de la direction et de son +bon vouloir; et rarement les auteurs ont sujet d'etre contents, parce +que les directeurs cherchent toujours l'argent dans le gros lot de +hasard, sauf a perdre le certain modeste de chaque jour. + +Attendez-vous a des miseres, tout le monde est force d'en subir. +Surveillez vos premieres representations en ayant toujours dans la salle +quelques amis vrais et _chauds_, qui entrainent, a point et _a propos_, +le public incertain et distrait par nature. De tels amis intelligents et +devoues sont rares. Si vous n'y pouvez rien, la chose se fera peut-etre +d'elle-meme. + +Dans quelques jours, le sort financier de la piece sera decide; vous +confierez alors vos interets a Emile, et vous reviendrez nous trouver +pour travailler au roman et passer tranquille ce charmant hiver qui nous +donne presque tous les jours ici du soleil, des jacinthes et de bonnes +promenades. + +Vous verrez Maurice un de ces jours avec sa femme; je ne sais ce qu'ils +resteront de jours ou de semaines a Paris; vous n'aurez pas besoin de +les attendre pour revenir a notre nid, qui est le votre. + +Tenez-nous au courant de la deuxieme et de la troisieme representation, +qui ont aussi leur importance; et, si vous etes content, pensez, cher +Almanzor, que nous le sommes bien aussi. + +G. SAND. + + + + +DXXVI + +A M. + + Nohant, 26 fevrier 1863. + +Le christianisme est une verite abstraite. Pour etre une verite +concrete, une verite vraie, il lui faudrait avoir tenu compte des +notions que vous avez et que je n'ai pas besoin de vous indiquer. Le +christianisme n'est pas mensonge, il est verite incomplete. Arme, de +progres jadis, il est devenu outil de destruction. C'est un tombeau ou +l'humanite enferme le peu qui lui reste de conscience et de lumiere. +Ceci n'est pas la faute du pauvre docteur supplicie: c'est la faute de +ceux qui ont deifie sa memoire. Vous direz mieux que moi ce que vous +savez avoir a dire, et ce que je crois savoir que vous direz. Vos +pages sont tres belles, elevees et profondes, elles sont d'un esprit +superieur, a la fois poetique et logicien. Que Dieu vous aide pour aller +au fond des choses sans vous egarer dans le grand abime ou l'on ne +penetre plus que sur les ailes de l'hypothese! + +Il faut la beaucoup de science du langage, et toutes les sciences de +detail doivent concourir a former la science des sciences. + +Moi qui ne sais rien, j'attends, et pourtant je permets a ma conscience +de juger ce qui se produit. C'est tres hardi, a coup sur; mais tout +esprit, si incomplet qu'il soit, a besoin de s'affirmer. + +La plus belle des hypotheses, celle qui aurait le droit de marquer une +nouvelle etape religieuse dans les conquetes de l'avenir, serait celle +qui ferait concorder les besoins de l'intelligence et ceux du coeur avec +les resultats de l'experience. Deja de nobles travaux marchent dans ce +sens et je crois etre sure que vos questions ameneront une reponse de +vous-meme a vous-meme qui eclairera encore cette route nouvellement +ouverte. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXVII + + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS + + Nohant, 22 mars 1863. + +Mon grand ami, + +Vous seul etes jeune et genereux, et brave! Vous seul aimez le vrai pour +lui-meme; vous seul avez le genie du coeur; le seul qui soit vraiment +grand et sur. Je vous estime et vous aime toujours de plus en plus, +cher noble coeur, flamme brillante au sein de ce banc de houille qu'on +appelle le Senat; mais ce n'est pas de la houille, on ne peut pas +l'allumer. Ah! c'est un monde de glace et de tenebres! Ils votent +la mort des peuples comme la chose la plus simple et la plus sage, +puisqu'ils se sentent morts eux-memes. Soyez fier de n'etre pas aime de +ces gens-la. Tout ce qui vit encore en France vous en tiendra compte. + +J'attends mon exemplaire, ne m'oubliez pas; car je n'ai que l'extrait +des journaux, et ce n'est pas assez. + +Mes enfants sont heureux de vous avoir vu. Ma chere petite fille, qui +est un enfant genereux, vous porte dans son coeur. Elle s'est trouvee +malade chez vous, pourtant; sa position _interessante_ amene de petits +accidents peu graves, mais qui la forcaient de se sauver de partout +sans dire bonsoir; et Maurice, inquiet de la frequence de ces +evanouissements, me l'a vite ramenee. Elle va bien, a present. Tous +deux me chargent de leurs sentiments pour vous et je vous charge de nos +respects a tous pour la princesse. Votre fils est beau, tres beau, a +ce qu'ils disent. Lina l'a regarde a pleins yeux, avec _emulation_. +Monseigneur, ne le laissez pas elever par les pretres! + +A vous tous nos voeux et toute notre affection. + +G. SAND. + + + + +DXXVIII + +A M. EDMOND ABOUT, A PARIS + + Nohant, mars 1863. + +Que de talent vous avez! Dix fois plus, a coup sur, que l'on ne vous +en reconnait, bien qu'on vous en reconnaisse beaucoup. Pourquoi ne +montez-vous pas jusqu'au genie, que vous touchez, et que vous laissez +echapper a travers vos doigts. C'est parce que vous avez l'ame triste, +malade peut-etre. On s'est beaucoup moque de nos desespoirs d'il y a +trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous +ne pleurions. Vous voyez le monde de votre temps tel qu'il est, sans +vous demander si vous ne pourriez pas le rendre moins faible en vous +faisant plus fort que lui. Je suis persuadee que vous ne valez ni plus +ni moins que nous ne valions, abstraction faite du progres de l'art, qui +se fait toujours et qui se fait encore pour les vieux comme pour les +jeunes; mais pourquoi ne pas vouloir nous depasser? A cette grande bete +de desesperance que nous avions, a succede, de par vous autres, une +reaction de vie qui etreint la realite et qui devrait vous avoir fait +faire une veritable enjambee par-dessus nos tetes. + +Un de vous ne voudra-t-il pas la faire, et pourquoi ne serait-ce pas +vous? Nous en etions a peindre l'homme souffrant, le blesse de la vie. +Vous voulez peindre, ou vous peignez d'instinct l'homme ardent qui +regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter la coupe, la +remplit a pleins bords et l'avale. Mais cette coupe de force et de vie +vous tue; a preuve que tous les personnages de _Madelon_ sont morts a la +fin du drame, honteusement morts, sauf _Elle_, la personnification du +vice, toujours jeune et triomphant. + +Donc, quoi? le vice seul est une force, l'honneur et la vertu n'en sont +pas. Pas un ne resiste, et le seul vrai honnete homme, M. Honnore, finit +par le suicide, ni plus ni moins que les heros de notre temps byronien. + +Pourquoi? dites! Ne croyez-vous pas qu'un homme puisse etre assez fort +pour tout braver, tout subir et tout vaincre? pas un seul? pas meme, +vous qui faites a bras tendu cette peinture de grand artiste, cette +merveille d'esprit, de verite, de force, de couleur, de composition +et de dessin que vous intitulez _Madelon?_ Vous n'osez pas etre cet +homme-la, ou rever dans un beau livre que cet homme existe et qu'il +parle par votre plume, et qu'il agit par votre volonte, et qu'il +triomphe par votre conviction? Pourquoi donc, mon Dieu? Faut-il, pour +repandre l'ideal, se faire devot et invoquer tous les mensonges du +catholicisme, quand il est si bien prouve que l'homme est en age d'etre +par lui-meme des qu'il le voudra? + +Prenez garde, en verite! Tous ces charmants jeunes gens auxquels le +jeune lecteur voudrait ressembler, sont des miserables. Toutes ces +femmes honnetes sont des niaises, et si impuissantes a conjurer le mal, +qu'elles sont de trop sur la terre. Elles ne servent qu'a excuser les +maris infideles par l'ennui qu'elles leur procurent. Il n'y a de logique +que Madelon. Si la nature humaine est ainsi faite autour d'elle, elle a +raison de la mepriser et de ne plus rougir de rien. + +Horrible conclusion d'un recit admirable de tous points et devant lequel +tout ce que l'on a de litterature dans l'esprit, s'incline sans reserve, +mais devant lequel aussi tout ce que l'on a d'honnetete dans le coeur se +revolte douloureusement. + +Ne pensez pas que je ne comprenne point du tout ce que vous avez voulu +faire et que je ne voie pas le cote sain de cette violente etude. +Je sais que montrer et devoiler les mauvais et les laches est plus +instructif que la predication et la lecture de la _Vie des Saints_. Je +conviendrai avec vous que, Feuillet et moi, nous faisons, chacun a notre +point de vue, des legendes plutot que des romans de moeurs. Je ne vous +demande, moi, que de faire ce que nous ne savons pas faire; et, puisque +vous connaissez si bien les plaies et les lepres de cette societe, de +susciter le sens de la force en le prenant justement dans le milieu que +vous montrez si vrai, et que vous avez si magnifiquement observe et +disseque. + +Je vous demande, je vous supplie, a present que vous venez de faire le +chef-d'oeuvre de la victoire du mal, de nous faire le chef-d'oeuvre du +reveil au bien. Montrez-nous un veritable homme de coeur ecrasant ces +vermines, bravant ces luxures, meprisant avec une facilite logique et +simple cette sotte vanite de paraitre fort dans l'absurde et puissant +dans l'abus de la vie; vous venez de prouver que cette vanite est +toujours souffletee par la nature qui se venge. + +Ayez le courage d'incarner la preuve du triomphe. Que les mechants +triomphent si vous voulez dans l'opinion. Inutile de farder le monde si +bete et si corrompu; mais que Job sur son fumier soit le plus beau et le +plus heureux de tous; si beau, que le jeune lecteur aime mieux etre Job +que tous les autres. Ah! que ne puis-je! que n'ai-je votre age et vos +forces! que ne sais-je tout ce que vous savez! + +Pourquoi _le Demi-Monde_ qui mettait a nu Madelon et ses dupes, et ses +complices; a-t-il captive les plus recalcitrants a ce genre de peinture, +et moi toute la premiere? C'est parce qu'il y a aupres d'elle deux +hommes qui triomphent: l'un qui la demasque et l'autre qui la repudie, +sans que personne se venge. + +Pourquoi l'auteur du _Demi-Monde_ a-t-il le droit de tout dire et de +tout montrer? C'est parce qu'on sent en lui un grand instinct de lutte +contre ce torrent ou il aurait pu etre englouti. Il ne vous est pas +permis, avec cette magnifique puissance que vous avez, de ne pas faire +du bien. Il faut en faire. Il faut vous venger ainsi de tout le mal +qu'on vous a fait, faute de vous comprendre. C'est quelqu'un qui vous +a compris qui ose et qui doit vous dire cela, du fond d'un coeur mille +fois brise et toujours heureux quand meme. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXIX + +A M. + + Nohant, avril 1863. + +Oui, sans doute, monsieur, je me souviens et je lis votre livre. Vous +etes un noble, vaste et genereux esprit. Mon fils partage vos idees; car +il s'est fait protestant avec sa femme, et compte elever ses enfants +dans la croyance avancee de la Reforme, dont vous etes un des plus +eminents et des plus fervents apotres. Mais, moi, tout en vous aimant +et vous admirant du meilleur de mon ame, je serai de moins en moins +chretienne, je le sens, et, chaque jour, je sens aussi poindre une autre +lumiere au dela de cet horizon de la vie vers lequel je marche avec une +tranquillite toujours croissante. + +Jesus n'est pas et ne pouvait pas etre le dernier mot de la verite +accordee a l'homme. Vous admettez ingenieusement qu'il a seme une verite +progressive a developper. Mais le croyait-il, lui? Je ne le pense pas. +Il etait l'homme de son temps, quoique l'homme le plus idealiste de son +temps. + +D'ailleurs, est-il le seul a venerer dans cette epoque de renouvellement +moral et intellectuel qui s'est appelee le christianisme et qui a +ete l'oeuvre de plusieurs hommes d'elite et de plusieurs siecles de +discussion? Ou, comme M. Renan le croit, Jesus a ignore les doctrines +qui l'entouraient, et, original au supreme degre, il a ete une vive et +puissante incarnation de la pensee qui planait sur son siecle; ou, comme +vous le croyez, monsieur, et comme je penche a le croire avec vous, il a +ete _instruit_ et il n'est qu'un disciple plus pur et mieux doue que +ses maitres. Il y a une troisieme version qui ne me plait pas et qui a +pourtant sa valeur: c'est qu'il n'a jamais existe de Jesus proprement +dit, et que sa vie n'est qu'un poeme et une legende qui resume plusieurs +existences plus ou moins interessantes, comme son Evangile ne serait +qu'un ensemble de versions plus ou moins authentiques d'une meme +doctrine sujette a mille interpretations. Je crois que vous admettez la +possibilite de toutes ces choses; il faut bien l'admettre quand on n'a +pas de certitude et de preuve historique incontestable. + +Mais vous dites en vous-meme: "Qu'importe, apres tout, si nous avons +sauve de tous ces naufrages de la realite historique, une verite +philosophique, une doctrine admirable?" Tres bien, je pense comme vous; +mais je ne tiens pas a appeler christianisme cette doctrine, qui n'est +peut-etre pas du tout celle du nomme Jesus, lequel n'a peut-etre jamais +ete crucifie; et je tiens encore moins a m'enthousiasmer pour un +personnage legendaire qui n'a pas la realite de Platon, de Pythagore, +d'Aristote et de tous les grands esprits que nous savons avoir vecu +eux-memes, pense, parle, ecrit ou souffert en personne. + +Remarquez que cette situation apocryphe, ou tout au moins douteuse, du +fondateur du christianisme ouvre la porte a des croyances tout a fait +contradictoires et que cette doctrine si belle a fait dans le monde +autant de mal que de bien, par la raison qu'elle part d'une sorte de +mythe. C'est un beau rayon dont le soleil est cache dans les nuages. +Platon, Pythagore et les autres fondateurs reels de doctrines ou de +methodes bien definies n'ont jamais fait que du bien. Jesus a apporte +l'hypocrisie et la persecution dans la vie humaine et sociale, et cela +dure depuis dix-huit cents ans et plus; a l'heure qu'il est, nous sommes +plus que jamais persecutes en son nom, prives de liberte et traques par +ses pretres dans tous les replis de notre existence. Arriere donc +le Dieu Jesus! Aimons en philosophe cette charmante figure de roman +oriental; mais ne cherchons pas a faire croire a sa divinite ni a sa +presque divinite, pas plus qu'a sa realite humaine. Nous ne savons rien +de lui, et nous voici en presence de l'oeuvre collective des apotres, +qui souffre la critique a bien des egards. Libre a nous de choisir la +version qui nous plait le mieux et de rebatir chacun le temple de +la nouvelle Jerusalem selon les besoins de notre coeur, de notre +conscience, de notre raison ou de notre idealisme. Mais n'appelons plus +cela une religion; car ce n'en a jamais ete une. Ce n'a meme pas ete +une philosophie; c'est un ideal romanesque pour les uns, une grossiere +superstition pour les autres. La part de la raison ne s'y trouve pas, et +la pratique en est aussi elastique, aussi vague que le texte. Ce qui est +quelque chose de reel et de fort, c'est le catholicisme. Mais, comme +c'est quelque chose d'odieux, je n'en veux pas davantage. + +Point d'insulte a Jesus. Il a pu etre, et il a du etre grand et bon. +Mais cela ne suffit pas a des esprits serieux pour chercher la toute la +lumiere et toute la verite. + +La verite n'a jamais appartenu en propre a un homme, et aucun Dieu n'a +daigne nous la formuler. Elle est en nous tous, en quelques-uns plus +que dans la masse; mais tous peuvent chercher et trouver la somme de +sagesse, de verite et de vertu qui est l'expression du temps ou il vit. +L'homme veut tout definir, tout classer, tout nommer; voila pourquoi +il lui plait d'avoir des messies et des evangiles, mais ces +personnifications et ces dogmes lui ont toujours fait pour le moins +autant de mal que de bien. + +Il serait temps d'avoir des lumieres qui ne fussent pas des torches +d'incendie. + + + + +DXXX + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 14 juillet 1863, au soir. + +Marc-Antoine Sand est ne ce matin, anniversaire de la prise de la +Bastille. Il est grand et fort et il m'a regardee dans les yeux d'un air +attentif et delibere, quand je l'ai recu tout chaud dans mon tablier. +Je crois que nous nous connaissions deja et il m'a eu l'air de vouloir +dire: "Tiens! c'est donc toi?" On l'a fourre dans un bain de vin de +Bordeaux, ou il a gigote avec une satisfaction marquee. Ce soir, il +tette avec voracite, et sa nourrice, qui n'est autre que sa petite +mere, est gaie comme un pinson. Nous avons tire le petit canon et un +_pifferari_ d'Auvergne est venu lui faire entendre le plus primitif +des chants gaulois. Le pere Maurice a pleure comme un veau et le pere +Calamatta comme une huitre, a la vue de ce solide moutard! Tout le monde +est dans la joie: voila! Merci pour votre bonne lettre du 5 juillet; +rejouissez-vous avec nous, mon grand fils, et venez bientot nous voir. + +G. SAND. + + + + +DXXXI + +A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG + + Nohant, 3 aout 1863. + +Monsieur, + +Vos excellents discours nous ont beaucoup frappes, mon fils, ma +belle-fille et moi, et je vais tout de suite et sans preambule repondre +a votre bonne lettre en vous parlant a coeur ouvert. + +Mon fils s'est marie civilement l'annee derniere. D'accord avec sa +femme, son beau-pere et moi, il n'a pas fait consacrer religieusement +son mariage. L'Eglise catholique, dans laquelle nous sommes nes, +professe des dogmes et les corrobore de doctrines antisociales et +antihumaines qu'il nous est impossible d'admettre. Un cher petit garcon +est ne de cette union, il y a quinze jours. Depuis que sa mere l'a concu +et porte dans son sein, nous nous sommes demande tous les trois s'il +serait eleve dans les vagues aspirations religieuses qui peuvent suffire +a l'age de raison (a la condition de chercher la verite dans des +conceptions mieux definies), ou si nous essayerions, dans le but de +le preparer a devenir un homme complet, de le rattacher a une foi +idealiste, sentimentale et rationnelle. Mais ou trouver cette foi assez +formulee de nos jours pour etre mise a la portee d'un enfant? + +Nous songions au protestantisme, uniquement parce qu'il est une +protestation contre le joug romain; mais cela etait loin de nous +satisfaire. Deux dogmes, l'un odieux, l'autre inadmissible, la divinite +de Jesus-Christ et la croyance au diable et a l'enfer, nous faisaient +reculer devant un progres religieux qui n'avait pas encore eu la +franchise ou le courage de rejeter ces croyances. + +Vos sermons nous delivrent de ce scrupule, et mon fils, voulant que son +mariage et la naissance de son fils soient religieusement consacres, +je n'ai plus d'objections a lui faire contre deux sacrements qui +attacheraient son union et sa paternite a votre communion. + +Mais, avant de me rendre entierement, j'ai recours a votre loyaute avec +une absolue confiance, et je vous adresse une question. Faites-vous +encore partie de la communion intellectuelle de la Reforme? Persecute et +renie probablement par l'anglicanisme, par le methodisme, par une tres +grande partie des diverses Eglises, pouvez-vous dire que vous appartenez +a une notable partie des esprits eclaires du protestantisme? Si, a peu +pres seul, vous avez leve un etendard de revolte, l'enfant que nous +mettrions sous l'egide de vos idees ne serait-il pas renie et reprouve +chez les protestants, en depit de son bapteme parmi eux? On peut +s'aventurer pour soi-meme dans les luttes du monde philosophique et +religieux; mais, quand on s'occupe de l'avenir d'un enfant, d'un etre ne +avec le droit sacre de la liberte, qui, des que sa raison s'entr'ouvre, +a besoin de conseils et de direction, on doit non seulement chercher la +meilleure methode a lui offrir, mais encore preparer a sa vie un milieu +moral, une solidarite, un foyer de fraternite, et quelque chose encore! +une rationalite religieuse, si je puis ainsi dire, un drapeau ayant +quelque autorite dans le monde. Il ne faut pas, ce me semble, que +l'adolescent puisse dire a son pere catholique: "Vous m'avez lie a un +joug de mort!" ni a son pere protestant: "Vous m'avez isole au sein de +la liberte d'examen; vous m'avez enferme dans une petite Eglise, sans +appui, et me voila deja dans la lutte quand j'ai a peine compris +pourquoi j'y suis!" + +Dans les deux cas, cet enfant pourrait ajouter: "Mieux valait ne me lier +a rien et m'elever selon votre inspiration dans l'absolue liberte ou +vous viviez vous-meme." + +Mon fils et sa femme feront, en tout cas, ce qu'ils voudront, sans +qu'aucun nuage entre nous resulte jamais d'une dissidence qui n'est meme +pas formulee encore; mais, ayant a donner ou a reserver mon opinion un +jour ou l'autre, je vous demande, a vous, monsieur, la reponse a mon +incertitude, qui vous sera dictee par votre conscience. + +Je ne connais pas le monde protestant. On me parle d'une Eglise tout a +fait nouvelle, ayant de l'avenir et faisant de nombreux proselytes en +Italie particulierement. Je vois, d'apres ce que l'on me dit, que cette +Eglise part de vos principes et qu'il y a par le monde un souffle de +liberte religieuse qui unit un certain nombre d'esprits serieux. Je +voudrais savoir si notre enfant aura dans la vie une veritable famille +a laquelle il n'aura peut-etre jamais ni le desir ni l'occasion de +s'identifier,--car il faut prevoir l'age ou il ne voudrait suivre aucun +culte, et la s'arretera aussi l'autorite de la famille naturelle,--mais +de laquelle il pourrait dire avec fierte qu'il a ete l'eleve et le +citoyen. Nos petites Eglises detachees du catholicisme, comme celle de +l'abbe Chatel, par exemple, ont toujours eu un caractere mesquin ou +impuissant. Celle que vous proclamez se rattache a une conception large +du christianisme et ne presente pas ces pauvretes. Mais ou est-elle, +cette Eglise? Est-elle maudite par l'intolerance protestante? Lui +refuse-t-on son titre religieux? Se rattache-t-elle a des nuances qui +l'aident a se constituer comme une communaute importante offrant un +ensemble de vues, d'aspirations et d'efforts? + +Pardonnez-moi mon griffonnage, je ne sais pas recopier et j'aime mieux +vous envoyer ma premiere impression illisible et informe. Vous me +comprendrez par le coeur, qui sait tout dechiffrer. + +Je vous demande le secret jusqu'a ce que nous ayons vide la question, +et vous prie de croire, monsieur, quelle qu'en soit l'issue, a mes +sentiments de fraternite veritable et profonde. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXXII + +A M. JOSEPH DESSAUER, A ISCHL (AUTRICHE) + + Nohant, 15 aout 1863. + +Bon Chrishni, + +Je veux que vous trouviez une lettre de moi a Ischl, puisque vous ne +m'avez pas mise a meme de vous repondre a Paris. + +Oui, ce sont d'heureux jours, que ceux ou je vous ai retrouve si +semblable a vous-meme, a peine vieilli, pas change, toujours aussi naif, +aussi tendre et aussi aimable. Les oreilles ont du vous sonner tout le +temps de votre voyage: car on n'a pas passe une heure ici sans dire: +"Bon Chrishni! cher brave homme! ami charmant! digne maestro! grand +artiste! etc., etc."; chacun et tous a la fois, duo, trio, quatuor, +etc., _tutti, tutti:_ "Vive le bon Dessauer! le vrai _Favilla_!" Et, +le soir, les lettres mysterieuses apportees sur, la table par l'esprit +familier, les phrases musicales qu'on, croyait entendre en les lisant, +tout cela a ete goute, senti, et, tout en riant, on etait attendri, on +vous sentait encore la. + +Eh! n'y etes-vous pas toujours? est-ce que nous ne vivons que dans notre +corps? est-ce que nous n'habitons pas la lune et le soleil et toutes les +etoiles, des que notre pensee nous y transporte? est-ce qu'on ne s'y +occupe pas de nous comme nous nous occupons d'eux, nous qui revons +toujours d'aller les y rejoindre? Eux? qui? ils disent la meme chose +que nous, et, sans nous connaitre, ils nous aiment. Et puis ne nous +connaissent-ils pas? Ou est notre cher grand Delacroix a cette heure? +Mais ou etes-vous vous-meme, a l'heure ou je vous ecris? sur quelle +route? dans quel vehicule? dans quelle disposition d'esprit? L'absence +et la mort ne different pas beaucoup; donc, on ne se quitte pas, on se +perd de vue; mais on sait bien que, n'importe ou, on se retrouvera. +Aussi je ne dis jamais adieu dans le sens de "Dieu nous separe!" je le +dis toujours dans le sens "Au revoir en Dieu, sur cette terre ou sur une +autre!" Est-ce que l'on ne fait pas de progres tant qu'on veut vivre et +tant qu'on croit a l'ideal? est-ce que l'ideal ne sert qu'a cette vie +d'un jour ou deux sur la terre? Ne croyez pas cela. Nous emportons avec +nous ce que nous avons acquis, et nous l'emportons pour l'accroitre dans +l'eternite. Qu'importe que, dans une ou deux de nos existences, nous +n'ayons pas ete assez encourages, si nous avons entretenu le feu sacre +en nous et dans les autres? Ne comptez pas pour rien ces heures ou vous +donnez, avec votre ame, celle des grands maitres a vos amis; tout cela, +c'est un echange, entre eux, vous et nous, de ce qu'il y a de meilleur +et de plus eleve dans le sanctuaire commun. + +Ecrivez-nous, cher ami; dites-nous comment vous avez voyage, comment +vous avez retrouve les soeurs, la niece, les montagnes, le pays du sel +et les montagnards artistes. + +Toute la famille d'ici vous embrasse: Maurice, que la mort de Delacroix +a beaucoup affecte, surtout par la pensee qu'il est mort sans famille +autour de lui; Lina, qui vous presente son poupon a baiser; madame +Lambert qui ne cesse de parler de vous; son mari, qui vous etudie +retrospectivement avec une sympathie delicate; Marie Lambert, qui pleure +pour un rien, mais qui aime beaucoup; Calamatta, qui ne dit plus rien +contre Delacroix et qui le regrette comme homme, sans l'avoir jamais +compris comme peintre. Voila tout le monde... Non, il y a la grande +Marie, une nature d'elite sous sa blanche cornette; et tous vous aiment +et vous crient: "Revenez!" + +GEORGE SAND. + + + + +DXXXIII + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS + + Nohant, 26 aout 1863. + +Eh bien, mon cher lumineux fils, etes-vous repose de votre affreux +depart? On m'a dit que vous etiez parti _horriblement_, par la trahison +de l'imbecile qui fait le service. Il est si facile d'avoir une voiture +de louage a la Chatre, que nous sommes tous des niais de compter sur +autre chose, apres tous les tours que nous a joues cette diligence. +Dites-en tous mes regrets a Gautier[1], et promettez-lui que cela +n'arrivera plus. Qu'il n'oublie pas que nous comptons qu'il reviendra et +qu'on l'avertira de ce qu'il y aura _d'instructif_ a voir pour la partie +materielle, dans nos representations. Remerciez-le pour moi et pour nous +tous de sa bonne visite. + +Quant a vous, cher fils, je ne vous remercie pas autrement qu'en vous +aimant d'autant plus que vous vous etes devoue pour moi. Grace a vous, +je vois clair dans le travail, et je refais avec soin un scenario plus +developpe. Je suis meme etonnee d'avoir pour cela la memoire que je n'ai +pas pour autre chose. Je me rappelle tout ce que vous m'avez dit comme +si c'etait ecrit. C'est un plaisir de vous voir composer et improviser +une piece en causant. A present que je relis cette carcasse, je suis +etonnee de sa logique et de la maniere dont elle se tient. Allons, +vous n'etes pas encore cretin, mon bonhomme, et vous avez un monde de +compositions et de succes dans la _trompette_. Je ne suis pas en peine +de vous: si vous n'allez pas plus vite, c'est que vous etes paresseux. +Mais qu'est-ce que ca fait si ca vous plait de l'etre? Ce qui importe, +c'est que, quand vous travaillez une heure, vous travaillez comme cent. + +Tout mon monde vous envoie des amities en masse. Maurice n'est pas +encore revenu. + +Votre maman vous embrasse. + + [1] Theophile Gautier. + + + + +DXXXIV + +A M. CHARLES PONCY, A TOULON + + Nohant, 27 aout 1863. + +Mes pauvres enfants! avoir tant travaille et tant souffert pour rien! +Mais non, ce n'est pas pour rien, puisque vous avez adouci ses derniers +jours et prolonge, autant que possible, son illusion et son esperance. +Dieu vous en tiendra compte et elle aussi, dans un monde meilleur. + +Pauvre femme! si douce, si jeune encore et si belle de charme et de +distinction naturelle! Comme elle a langui et lutte! Elle est mieux ou +elle est, n'en doutez pas.--Ou que ce soit, elle vit et elle est en +Dieu. + +Chere Solange! sois la consolation de ton pauvre pere, et que ton pere +soit la tienne aussi. Nous vous aimons bien. + + + + +DXXXV + +A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS. + + Nohant, 1er octobre 1863, deux heures du matin. + +Mon cher fils, + +Votre lettre est d'un vrai amour de fils! Je dis donc adieu a mes +scrupules; je vois que vous avez raison, que vous m'aimez bien, et +qu'avec vous on peut avoir le coeur sur la main tout a fait. + +La Rounat est venu; on lui a lu la piece, qui ne pourra passer que dans +l'hiver de 1864, parce que je ne veux pas la donner en plein printemps, +et qu'il a de l'encombrement jusque-la. Ca me laisse le temps de donner +encore plusieurs facons a mon labourage; car ce qu'on a lu jusqu'ici +n'est qu'un brouillon et j'y vois, chaque fois, des ameliorations a +faire. Peut-etre meme remettrai-je la piece en quatre actes; elle est +pleine en cinq, mais pas assez serree a la fin. Ca m'amuse toujours. + +Des que j'aurai fini les corrections, je vous enverrai le manuscrit, +pour que vous m'en indiquiez des masses, et, en attendant, je vous +embrasse, pour moi qui veille et pour tous ceux qui dorment. + +Votre maman. + + + + +DXXXVI + +A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME) A PARIS + + Nohant, 19 novembre 1863. + +Mon cher prince, + +Vous devez me croire morte; mais vous avez tant couru, vous, que vous +n'auriez pas eu le temps de me lire. Vous avez bien travaille pour +les arts, et pour l'industrie, et pour le progres. Moi, j'ai fait une +comedie, c'est moins utile et moins interessant. Que vous aurai-je +appris d'instructif, a vous qui savez tout? On me dit que vous voudriez +savoir ce que je pense de la _Vie de Jesus_. + +M. Renan a fait un peu descendre son heros dans mon esprit, d'un certain +cote, en le relevant pourtant de l'autre. J'aimais a me persuader que +Jesus ne s'etait jamais cru Dieu, jamais proclame fils de Dieu en +particulier, et que sa croyance a un Dieu vengeur et punisseur etait +une surcharge apocryphe faite aux Evangiles. Voila du moins les +interpretations que j'avais toujours acceptees et meme cherchees; mais +M. Renan arrive avec des etudes et un examen plus approfondis, plus +competents, plus forts. On n'a pas besoin d'etre aussi savant que lui +pour sentir une verite, un ensemble de realites et d'appreciations +indiscutables dans son oeuvre. Ne fut-ce que par la couleur et la vie, +on est penetre, en le lisant, d'une lumiere plus nette sur le temps, sur +le milieu, sur l'homme. + +Je crois donc qu'il a mieux vu Jesus que nous ne l'avions entrevu +avant lui, et je l'accepte comme il nous le donne. Ce n'est plus un +philosophe, un savant, un sage, un genie, resumant en lui le meilleur +des philosophies et des sciences de son temps: c'est un reveur, un +enthousiaste, un poete, un inspire, un fanatique, un simple. Soit. Je +l'aime encore; mais comme il tient peu de place maintenant, pour moi, +dans l'histoire des idees! comme l'importance de son oeuvre personnelle +est diminuee! comme sa religion est desormais bien plus suscitee par +la chance des evenements humains que par une de ces grandes necessites +historiques que l'on est convenu, et un peu oblige, d'appeler +_providentielles_! + +Acceptons le vrai, quand bien meme il nous surprend et change notre +point de vue. Voila Jesus bien demoli! Tant pis pour lui! tant mieux +pour nous, peut-etre. Sa religion est arrivee a faire autant de mal +pour le moins qu'elle avait fait de bien; et, comme--que ce soit ou non +l'avis de M. Renan--je suis persuadee, aujourd'hui, qu'elle ne peut plus +faire que du mal, je crois que M. Renan a fait le livre le plus utile +qui put etre fait en ce moment-ci. + +J'aurais beaucoup a dire sur les artifices du langage de M. Renan. Il +faut etre courageux pour se plaindre d'une forme si admirablement belle. +Mais elle est trop seduisante et pas assez nette, quand elle s'efforce +de laisser un voile sur le degre, le mode de divinite qu'il faut +attribuer a Jesus. Il y a des traits de lumiere vive dans l'ouvrage, +qui empechent un esprit attentif de s'egarer. Mais il y a aussi trop +d'efforts charmants et puerils pour endormir la clairvoyance des esprits +prevenus, et pour sauver d'une main ce qu'il detruit de l'autre. Cela +tient non pas comme on l'a beaucoup dit; a un reflet de l'education du +seminaire, dont ce male talent n'aurait pas su se debarrasser,--je ne +crois pas cela,--mais a un engouement d'artiste pour son sujet. Il y a +du danger, peut-etre de l'inconvenient, a etre philosophe erudit, et +poete. Certainement cela fait un joli ensemble, et rare, dans une tete +humaine; mais, en de telles matieres, l'enthousiasme met en peril la +logique, ou tout au moins la nettete des assertions. + +Avez-vous lu cinq ou six pages que M. Renan a publiees le mois dernier, +dans la _Revue des Deux-Mondes[1]?_ J'aime mieux cela que tout ce qu'il +a ecrit jusqu'ici. C'est grand, grand! Je trouve bien quelque chose a +redire encore comme detail; mais c'est si grand, que je resiste peu et +que j'admire beaucoup. C'est moi qui voudrais bien avoir votre pensee +la-dessus, comme vous avez la mienne. Vous savez resumer, vous, +dites-la-moi dans votre concision merveilleuse. + +J'irai a Paris cet hiver. Je ne sais pas bien quand. Ma famille va bien. +Mon petit-fils est tout a fait gentil et bon garcon. On dit que votre +fils est superbe; il me tarde de le voir. Mon nid vous envoie tous ses +hommages, ainsi qu'a la princesse. + +Est-ce vrai qu'on fera la guerre? + +Ce qui est certain, cher prince, c'est que je vous aime toujours de tout +mon coeur. + +GEORGE SAND. + + [1] _Les Sciences de la nature et les Sciences historiques_, lettre a + M. Berthelot (_Dialogues et Fragments philosophiques_; Calmann + Levy, 1876). + + + + +DXXXVII + +AU MEME + + Nohant, 24 novembre 1863. + +Cher prince, + +Je vous autorise bien volontiers a donner copie de ma lettre a M. Renan; +mais ce n'est qu'une lettre, et je ne sais pas me resumer comme vous. +Mon jugement est tres incomplet et ne va pas au fond des choses. Je suis +en train de lire Strauss, Salvador et la belle preface de M. Littre au +premier de ces deux ouvrages. Si j'avais lu cette preface plus tot, +j'aurais mieux lu M. Renan. + +Votre jugement, a vous, est meilleur que le mien; je vous ai toujours +dit que vous etiez un tres grand esprit qui ne tire pas parti de +lui-meme. Vous ne voulez pas me croire, vous pourriez faire tout ce que +vous voudriez; mais vous etes paresseux et prince, quel dommage! + +Je ne vous trouve pas reveur, loin de la; vous etes plus dans le _vrai +total_, que M. Renan, M. Littre et Sainte-Beuve. Ils ont verse dans +l'orniere allemande.. La est leur faiblesse. Ils ont plus de talent et +plus de genie que tous les Allemands modernes, et, en outre, ils sont +Francais. Ils sont Francais, c'est-a-dire qu'ils ont de l'esprit et +qu'ils sont artistes. Cette fantaisie de detruire l'immortalite de +l'ame, la veritable et progressive persistance du _moi_ est un peche de +lese-philosophie francaise. Pour conserver tout ce que la foi a de pur +et de sublime, il faut le talent, le coeur et l'esprit francais. Les +Allemands sont trop betes pour croire a autre chose qu'au materialisme; +je regrette de voir leur influence sur ces beaux et grands esprits dont +la France serait encore plus fiere s'ils etaient plus chauds et plus +hardis. + +Ah! si j'etais homme, si j'avais votre capacite, votre temps, vos +livres, votre age, votre liberte, je voudrais faire une belle campagne, +non pas _contre_ ces grands esprits dont nous parlons: je les aime et +je les admire trop pour cela; mais, _a cote d'eux,_ puisant en eux +les trois quarts de ma force, et en moi, dans mon sentiment de +_l'imperissable_, la conclusion qui repondrait au coeur. + +Non, la conclusion, de MM. Renan et Littre ne suffit pas. Ressusciter +dans la posterite par la gloire, n'est pas une idee aussi desinteressee +qu'ils le disent. Leur devise est belle: "Travailler sans espoir de +recompense; la recompense est dans le bien qu'on fait." + +Oui, a condition qu'on pourra le faire toujours et le recommencer +eternellement; le faire pendant une cinquantaine d'annees, c'est se +contenter de trop peu, c'est se contenter d'un devoir trop vite fait. +Et puis, le spectacle et le sens du vrai et du beau est trop grand +pour qu'une vie suffise a le contempler et a le savourer. Ce defaut de +proportion serait un manque d'equilibre inadmissible. + +Oui, j'irai a Paris pour quelques jours seulement. Mais, _entre nous_, +je m'occupe d'arranger ma vie pour etre un peu plus libre. Me voila dans +ma soixantieme annee. C'est un chiffre rond et je sens un peu le besoin +de la locomotion pour mon tardif ete de la Saint-Martin. + +Je serai bien heureuse de vous revoir a de moins longs +intervalles.--Nous restons quand meme, c'est-a-dire malgre mes reproches +a la _tendance_ materialiste de M. Renan, bien d'accord, vous et moi, +sur l'excellence et l'utilite de sa _Vie de Jesus_. S'il savait la +lettre que vous m'avez ecrite, c'est celle-la qu'il voudrait, le +gourmand! + +A vous de coeur, mon cher prince, pour moi et mes enfants. + +G. SAND. + +Je suis dans une douleur inquiete aujourd'hui. Je vois, parmi les pendus +de Varsovie, le nom de Piotrowski, et je ne sais pas si c'est celui qui +s'etait evade miraculeusement de la Siberie. Je le connaissais, c'etait +un heros. Savez-vous si c'est lui? + + + + +DXXXVIII + +A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS + + Nohant, 28 decembre 1863. + +Je ne vous ai pas remercie du plaisir que m'a cause _Jean Baudry_. +J'esperais le voir jouer. Mais, mon, voyage a Paris etant retarde, je +me suis decidee a le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les +pieces qui reussissent perdent trop a la lecture, la plupart du temps. +Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre piece est de celles qu'on +peut lire avec attendrissement et avec une satisfaction vraie. + +Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche a faire a +la maniere dont vous l'avez deroule et denoue: c'est que la brave et +bonne Andree ne se mette pas tout a coup a aimer Jean a la fin, et +qu'elle ne reponde pas a son dernier mot: "Oui, ramenez-le, car je +ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera;" ou bien: "Guerissez-le, +corrigez-le, et revenez sans lui." + +Vous avez voulu que le sacrifice fut complet de la part de Jean. +Il l'etait, ce me semble, sans ce dernier chatiment de partir sans +recompense. + +Vous me direz: "La femme n'est pas capable de ces choses-la." Moi, je +dis: "Pourquoi pas?" Et je ne recule pas devant les bonnes grosses +moralites: un sentiment sublime est toujours fecond. Jean est sublime; +voila que cette petite Andree, qui ne l'aimait que d'amitie, se met a +l'aimer d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une +force inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi +ne pas lui montrer l'operation magnetique et divine sur la scene? Ce +serait plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: "La +vertu ne sert qu'a vous rendre malheureux." + +Voila ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ote rien +a la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait +agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le +temps qui court. Je suis heureuse de votre succes. + +GEORGE SAND. + + + + +DXXXIX + +A M. EMILE AUGIER. A CROISSY + + Nohant, 25 decembre 1863. + +Cher ami, + +Je vous envoie, pour vous faire rire un instant, une lettre-petition qui +m'a ete adressee; plus une lettre de vous que je vous restitue; plus une +lettre de moi a ce monsieur que je ne connais pas et a qui je n'aurais +pas repondu si vous ne l'eussiez juge digne d'une reponse de vous. J'en +conclus qu'il y a peut-etre en lui quelque chose de bon; mais, a coup +sur, il est fou, et sa vanite le rend mauvais par moment. Si vous jugez +qu'au lieu de le ramener a la raison ma lettre doit lui donner un acces +de fievre chaude, jetez le tout au feu. Sinon, jetez ma dite lettre a la +poste. + +Ceci a de bon que je vous sais occupe d'une nouvelle piece. Tant mieux! +ne vous laissez pas distraire par les Schiller qui frappent a votre +porte. Il doit y en avoir beaucoup, si c'est comme chez moi. Ne vous +donnez pas la peine de me repondre, si vous etes absorbe. Votre +prochaine piece sera une bonne recompense de mes voeux d'amitie sincere. + +G. SAND. + + + + +A M** + + Nohant, 25 decembre 1863. + +Monsieur, + +Je suis franche, c'est pourquoi j'ai beaucoup d'ennemis. Je vois bien, +a votre indignation contre mon ami Augier, que, si je ne trouve pas que +vous soyez Schiller, vous m'accuserez de n'avoir pas de coeur. Soyez +donc mon ennemi tout de suite, si vous voulez. + +Je refuse l'honneur que vous me faites de me prendre pour arbitre. Je ne +rends pas de services sous le coup d'une menace, et ce n'est pas parce +que vous me traitez _d'imperatrice_ que je perdrais le droit de vous +dire que vous n'etes pas Schiller, et que je ne suis pas Goethe. Mais, +si vous etes reellement Schiller, consolez-vous, vous n'avez besoin de +personne, vous ferez quelque jour un chef-d'oeuvre que l'on s'arrachera. +Il ne s'agit que de le faire; moi, cela ne m'est pas encore arrive; on +ne s'arrache pas mes pieces, on m'en a refuse plus d'une, et je ne m'en +suis pas courroucee. Je me suis dit que je n'etais pas Goethe. + +Et puis, si vous etes Schiller, pourquoi offrir vos pieces aux +Folies-Dramatiques, qui probablement refuseraient Schiller en personne, +sans pour cela l'insulter ni le meconnaitre, mais par la seule raison +que son genie n'entrerait pas dans leur cadre? Presentez vous aux +theatres vraiment litteraires, et qui sont subventionnes pour l'etre, et +soyez sur que, si vous leur apportez quelque chose de beau et de bon ils +l'accepteront avec empressement, a condition toutefois que ce soit dans +la forme voulue; car vous savez bien qu'on n'y peut jouer Schiller ni +Goethe qu'avec des arrangements considerables. + +Mais vous luttez, dites-vous, depuis treize ans. Eh bien, il est +probable que vous n'avez pas la specialite du theatre. Cherchez-en une +autre, on en a toujours une quand on veut s'interroger soi-meme avec +courage et modestie. + +Courage donc, monsieur; je ne suis pas vindicative; je vous pardonne vos +compliments. + +G. SAND. + + + + +DXL + +A M. CHARLES PONCY, A VENISE + + Nohant, 28 decembre 1863. + +Cher enfant, + +Je vous remercie de votre bonne, longue et interessante lettre, et de +vos souhaits du jour de l'an, que je vous renvoie de tout mon coeur, +ainsi qu'a votre chere Solange. + +Venise est donc finie? Pauvre Venise! mais rien ne finit et un jour +viendra ou tout ce luxe de beaute perdue sera rajeuni et ressuscite. +Nous sommes dans le siecle du marteau qui abat et de la truelle qui +reconstruit. Vous me racontez on ne peut mieux tout ce que vous avez vu. +Cette vie errante, mais saine au corps et a l'esprit, a du faire du bien +a Solange et je vous engage a ne pas vous en lasser trop vite. + +Puisque le pauvre nid est desole encore, laissez l'herbe et les branches +pousser sur le seuil.--Quand vous reviendrez les ecarter, les douloureux +souvenirs auront fait place a cette grave serenite que la mort laisse +apres elle dans les coeurs auxquels la conscience ne reproche rien. + +Mais il est inutile de vouloir hater ce moment. La nature a droit aux +larmes. C'est un soulagement qu'elle exige en meme temps qu'un noble +tribut qu'elle paye. Votre chere enfant recoit par la un grand bapteme. +Elle en appreciera plus tard l'effet salutaire et fortifiant. + +J'ai recu toutes vos lettres.--J'ai partage et ressenti toutes vos +emotions. Me voila enfin sortie, pour quelques jours, d'une grande crise +de travail. Pour m'en distraire, je lis _Emerson_, que je ne connaissais +pas. C'est un philosophe americain, a la fois savant, poete, critique +et metaphysicien, un vaste cerveau un peu obscurci par trop de clartes +diverses, mais sublime, il n'y a pas a dire. + +Notre enfant est superbe et remarquablement aimable et gentil. Il a une +precocite extraordinaire et qui m'inquiete par moments: quelque chose +dans l'oeil qui n'est pas de son age.--Mais je ne m'arrete pas a cette +remarque. La sante, la fraicheur et l'embonpoint; en outre, la force +musculaire sont tout a fait rassurantes. La petite mere est bonne +nourrice et absolument devouee a son petiot. Maurice est donc tres +heureux et tout le monde vous embrasse tendrement. + + + + +DXLI + +A M. EUGENE CLERH, A PARIS + + Nohant, 31 decembre 1863. + +Mon cher enfant, + +Je vous remercie de votre charmant travail et de vos bons souhaits de +nouvelle annee. Les petits services que j'ai pu vous rendre portent avec +eux leur recompense, puisque vous etes digne qu'on s'interesse a vous. +Votre excellente mere m'a ecrit une aimable lettre dont je vous prie +de la bien remercier pour moi. Promettez-lui de ma part, ma constante +sollicitude pour vous; car vous serez toujours, je n'en doute pas, +raisonnable, laborieux et delicat comme je vous connais a present. + +Soyez sur, mon cher enfant, que nous faisons tous notre destinee. La +societe est, dans tous les temps, un ocean a traverser dans un sens ou +dans l'autre. Petit ou grand, il nous faut faire le voyage. La mer mange +un bon nombre de passagers; mais il ne faut pas s'occuper de cela, parce +qu'on meurt dans son lit tout aussi bien que dans les tempetes. Il faut +s'occuper de bien naviguer si l'on a une barque, ou de bien nager si +l'on n'a que ses bras, et de ne pas etre englouti par sa faute. + +Avec de l'honneur, du courage, et point de vices, un homme a beaucoup de +chances, et, outre la force qu'il puise en lui-meme, il est a peu pres +certain de rencontrer des gens qui l'aideront en le voyant s'aider; ceux +qui s'abandonnent sont infailliblement abandonnes; car la mer dont nous +parlons est dure pour tous, et chacun, etant force de penser a soi, +renonce tot ou tard aux devouements inutiles. + +Vous m'envoyez de jolies etrennes et je vous envoie un _sermon_ en +echange. Non, mon cher enfant, c'est un morceau de mon coeur, de mon +experience et de ma conviction que je vous envoie. + +GEORGE SAND. + + + +FIN DU TOME QUATRIEME + + +TABLE + +1854 + + CCCLXX. A madame Augustine de Bertholdi. 3 janvier. + CCCLXXI. A M. Victor Borie. 16 janvier. + CCCLXXII. A Maurice Sand. 31 janvier. + CCCLXXIII. Au meme. 19 fevrier. + CCCLXXIV. Au meme. 11 mars. + CCCLXXV. A M. Armand Barbes. 3 juin. + CCCLXXVI. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 16 juillet. + CCCLXXVII. A M. Charles Poncy. 16 juillet. +CCCLXXVIII. A M. Victor Borie. 31 juillet. + CCCLXXIX. A M. Charles Poney. 11 aout. + CCCLXXX. A M. Armand Barbes. 5 octobre. + CCCLXXXI. Au meme. 28 octobre. + CCCLXXXII. Au meme 27 novembre. + +1855 + + CCCLXXXIII. A M. Charles Jacque. 7 janvier. + CCCLXXXIV. A M. Charles-Edmond. 16 fevrier. + CCCLXXXV. A M Edouard Charlon. 14 fevrier. + CCCLXXXVI. A madame Augustine de Bertholdi. 14 fevrier. + CCCLXXXVII. A Maurice Sand. 24 fevrier. +CCCLXXXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 27 fevrier. + CCCLXXXIX. A M. Eugene Lambert. mars. + CCCXC. A M. Jules Neraud. 14 avril. + CCCXCI. A M Ernest Perigois. 9 mai. + CCCXCII. A S.M. le prince Napoleon (Jerome). 12 juillet. + CCCXCIII. A M.***. 3 juillet. + CCCXCIV. A madame Arnould-Plessy. 20 Aout. + CCCXCV. A la meme. 4 septembre. + CCCXCVII. A M. Jules Janin. 1er octobre. + CCCXCVIII. A madame Arnould-Plessy. 21 novembre. + CCCXCVIX. A M. Alexandre Dumas fils. 26 novembre. + +1856 + + CD. A M. Paul de Saint-Victor. 9 janvier. + CDI. Au meme. 9 avril. + CDII. A madame Augustine de Bertholdi. 13 avril. + CDIII. A madame Arnould-Plessy. 1er mai. + CDIV. A M. Charles Poney. 23 juillet. + CDV. A M. Charles Duvernet. novembre. + CDVI. A M. Ernest Perigois. 20 decembre. + +1857 + + CDVII. A M. Adolphe Joanne. 29 fevrier. + CDVIII. A M. Calamatta. 6 avril. + CDIX. A M. Victor Borie. 16 avril. + CDX. A M. Charles-Edmond. 13 juin. + CDXI. A M.***. juillet. + CDXII. A M. Charles Poncy. 15 aout. + CDXIII. A M. Paul de Saint-Victor. 18 aout. + CDXIV. A S. M. l'imperatrice Eugenie. 6 octobre. + CDXV. A la meme. 30 octobre. + CDXVI. A M. Charles-Edmond. 29 novembre. + CDXVII. Au meme. 8 decembre. + CDXVIII. A S. M. l'imperatrice Eugenie. 9 decembre. + CDXIX. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). decembre. + +1858 + + CDXX. A M. Charles-Edmond. 9 janvier. + CDXXI. A Maurice Sand. 14 janvier. + CDXXII. Au meme. 15 janvier. + CDXXIII. A M. Charles Duvernet. 16 janvier. + CDXXIV. A M. Charles-Edmond. 25 janvier. + CDXXV. Au meme. 30 janvier. + CDXXVI. Au meme. 18 fevrier. + CDXXVII. A M. Paul de Saint-Victor. 3 mars. + CDXXVIII. A. S. A. le prince Napoleon (Jerome). 12 mars. + CDXXIX. Au meme. 25 mars. + CDXXX. A M. Ernest Perigois. 17 avril. + CDXXXI. Au meme. 23 avril. + CDXXXII. Au meme. 30 mai. + CDXXXIII. A. mademoiselle Leroyer de Chantepie. 5 juin. + CDXXXIV. A Maurice Sand. 10 juin. + CDXXXV. A M. Charles Poncy. 19 juin. + CDXXXVI. A M. Ferri-Pisani. 28 juin. + CDXXXVII. A M. Frederic Villot. 4 septembre. + CDXXXVIII. Au meme. 12 septembre. + CDXXXIX. A M. Victor Borie. 13 octobre. + CDXL. A M. Ferri-Pisani. 21 octobre. + CDXLI. A M. Edourd Charton. 20 novembre. + CDXLII. A madame Arnould-Plessy. 9 decembre. + CDXLIII. A M. Charles Poncy. 17 decembre. + CDXLIV. Au meme. 28 decembre. + CDXLV. A madame Arnouid-Plessy. 29 decembre. + +1859 + + CDXLVI. A M. Octave Feuillet. 19 fevrier. + CDXLVII. Au meme. 27 fevrier. + CDXLVIII. A M. Ludre Gabillaud. 29 fevrier. + CDXLIX. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 25 aout. + CDL. A M. Alexandre Dumas fils. 7 decembre. + CDII. A.M. Charles-Edmond. 18 decembre. + CDLII. A M. Desplanches. 26 decembre. + +1860 + + CDLIII. A M. Charles Duvernet. 7 janvier. + CDLIV. A Maurice Sand. 8 fevrier. + CDLV. A M. Charles-Edmond. 11 fevrier. + CDLVI. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 12 fevrier. + CDLVII. A Maurice Sand. 16 mai. + CDLVIII. A M. Charles-Edmond. 26 mai. + CDLIX. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 27 juin. + CDLX. A M. Jules Boucoiran. 31 juillet. + CDLXI. A madame Pauline Villot. novembre. + CDLXII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 9 decembre. + CDLXIII. A M. Alexandre Dumas fils. 11 decembre. + CDLXIV. A M. Charles Poncy. 20 decembre. + CDLXV. A M. Ernest Perigois. 25 decembre. + CDLXVI. A mademoiselle Nancy Fleury. 27 decembre. + +1861 + + CDLXVII. A M. et madame Ernest Perigois. 20 janvier. + CDLXVIII. A M. Charles Duvernet. 14 fevrier. + CDLXIX. A. M. et madame Ernest Perigois. 20 fevrier. + CDLXX. A M Charles Duvernet. 24 fevrier. + CDLXXI. A M. Jules Boucoiran. 25 fevrier. + CDLXXII. A M. Charles Duvernet. 15 mars. + CDLXXIII. A madame Pauline Villot. 11 mai. + CDLXXIV. A la meme. 19 avril. + CDLXXV. A M. Charles Poncy. 24 avril. + CDLXXVI. A madame Pauline Villot. 11 mai. + CDLXXVII. A Maurice Sand. 15 mai. + CDLXXVIII. Au meme. 22 mai. + CDLXXIX. A M. Charles Poncy. 5 juin. + CDLXXX. A Maurice Sand. 8 juin. + CDLXXXI. A M. Alexandre Dumas fils. 8 juin. + CDLXXXII. A madame Pauline Villot. 11 juin. + CDLXXXIII. A M. Victor Borie. 20 juin. + CDLXXXIV. A M. Charles Poncy. 30 juin. + CDLXXXV. A M. Victor Borie. 2 juillet. + CDLXXXVI. A M. Armand Barbes. 14 juillet. + CDLXXXVII. A Maurice Sand. 27 juillet. + CDLXXXVIII. A M. Adolphe Joanne. 6 aout. + CDLXXXIX. A Maurice Sand. 11 aout. + CDXC. A. madame Pauline Villot. 11 aout. + CDXCI. A M. Alexandre Dumas fils. 11 aout. + CDXCII. A Maurice Sand. 1er septembre. + CDXCIII. A M. Victor Borie. 8 septembre. + CDXCIV. A Maurice Sand. 22 septembre. + CDXCV. A M. Armand Barbes. 4 octobre. + CDXCVI. A madame Pauline Villot. 10 octobre. + CDXCVII. A Maurice Sand. 10 octobre. + CDXCVIII. A M. Charles Poney. 20 octobre. + CDXCIX. A M. Alexandre Dumas fils. 7 novembre. + D. Au meme. 20 novembre. + DI. A M. Armand Barbes. 1st decembre. + DII. A M. Charles Duvernet. 7 decembre. + DIII. A M. Charles Poncy. 28 decembre. + +1862 + + DIV. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 7 janvier. + DV. A M. Armand Barbes. 8 janvier. + DVI. A madame Pauline Villot. 22 fevrier. + DIII. A M. Charles Duvernet. 24 fevrier. + DVIII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 25 fevrier. + DIX. Au meme. 26 fevrier. + DX. A Madame Pauline Villot. 27 fevrier. + DXI. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 5 mars. + DXII. A M. Alexandre Dumas fils. 10 mars. + DXIII. A mademoiselle Lina Calamatla. 31 mars. + DXIV. A M. Marjollay. 6 avril. + DXV. A M. Armand Barbes. 3 mai. + DXVI. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 11 mai. + DXVII. A madame d'Agoult. 7 juin. + DXVIII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 26 juillet. + DXIX. A mademoiselle Nancy Fleury. 7 aout. + DXX. A madame d'Agoult. 23 octobre. + DXXI. A S-A. le prince Napoleon (Jerome). 14 decembre. + +1863 + + DXXII. A M. Edouard Cadol. 29 janvier. + DXXIII. A M. Gustave Flaubert. 2 fevrier. + DXXIV. A M. Edouard Cadol. 6 fevrier. + DXXV. Au meme. 7 fevrier. + DXXVI. A M.***. 26 fevrier. + DXXVII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 22 mars. + DXXVIII. A M. Edmond About. mars. + DXXIX. A M.***. avril. + DXXX. A M. Alexandre Dumas fils. 14 juillet. + DXXXI. A M. Leblois. 3 aout. + DXXXII. A M. Joseph Dossauer. 15 aout. + DXXXIII. A M. Alexandre Dumas fils. 26 aout. + DXXXIV. A M. Charles Poncy. 27 aout. + DXXXV. A M. Alexandre Dumas fils. 1st octobre. + DXXXVI. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 19 novembre. + DXXXVII. Au meme. 24 novembre. + DXXXVIII. A M. Auguste Vacquerie. 23 decembre. + DXXXIX. A M. Emile Augier. 25 decembre. + DXL. A M. Charles Poncy. 28 decembre. + DXLI. A M. Eugene Clerh. 31 decembre. + + +FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIEME + + + + + +End of Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876, TOME 4 *** + +***** This file should be named 13875.txt or 13875.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/8/7/13875/ + +Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading +Team. This file was produced from images generously made available +by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr., + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/13875.zip b/old/13875.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d636033 --- /dev/null +++ b/old/13875.zip |
