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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13875 ***
+
+GEORGE SAND
+
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+IV
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY,
+ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+3, RUE AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+
+
+CCCLXX
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE
+
+ Nohant, 3 janvier 1854.
+
+Ma chère mignonne, je reçois ta lettre de nouvel an; j'étais bien sûre
+que tu penserais à moi, et je t'embrasse mille fois, en te souhaitant
+aussi tous les biens de ce monde, les vrais: le bonheur domestique, les
+bons amis, et un peu d'aisance en travaillant. Je vois que, pour le
+moment, tu vis comme une reine, au milieu des gâteries d'une excellente
+et charmante famille. Je te vois courant en traîneau, emmaillotée
+de fourrures princières et croyant rêver. Je vois aussi M. George
+écarquillant les yeux devant son arbre de Noël. Je te dirai que cette
+fête, perdue en France, s'est conservée à la Châtre; ce qui prouve
+encore une fois que le Berry est la croûte aux traditions. Nini, qui est
+avec moi depuis mon retour de Paris, a été invitée à passer les fêtes de
+Noël chez Angèle, qui a un joli garçon du même âge que Nini, un
+George aussi, qu'elle a adopté pour son petit mari et dont elle est
+positivement folle. Elle a donc vu l'arbre merveilleux et elle ne tarit
+pas sur ce chapitre.
+
+Oui, j'avais reçu ta lettre à Paris, ma chère fille, et mon retard à te
+répondre est tout de ma faute: j'ai quitté Paris si enrhumée, que j'en
+étais imbécile. Arrivée ici, j'ai travaillé, jardiné et si bien rempli
+mon temps, que, fatiguée le soir d'avoir écrit ou pioché la terre toute
+la journée, j'allais me coucher, remettant mes lettres au lendemain.
+
+Depuis que nous sommes littéralement enterrés sous la neige,--on en a
+rarement vu autant, dans ce pays-ci, que cette année!--je me fatigue
+encore davantage, pour combattre le froid, qui me rend ordinairement
+malade, et dont je triomphe par une santé comme je ne l'ai jamais eue.
+Plus de migraines, plus de douleurs, rien. Je dois cela à la fureur du
+jardinage, que je poursuis jusque dans les temps impossibles. En ce
+moment, je balaye la neige et je fais des forteresses avec Maurice; car
+tu sauras que Maurice a eu la gentillesse de venir avec Solange, par le
+temps le plus affreux, un ouragan, des tourbillons et du verglas, pour
+passer le jour de l'an avec moi et faire cette veillée que tu connais,
+où l'on se saute _au cou_, sur le coup de minuit, en échangeant des
+petits cadeaux. Ce jour heureux a été cependant bien attristé par la
+mort du pauvre Planet.
+
+Mes enfants sont encore avec moi pour quelques jours, et je pense
+que Solange remmènera Nini, qui est devenue charmante, sauf quelques
+caprices. Elle est si drôle, qu'on la gâte malgré soi. Nous avons bien
+pensé à toi, chère fille, en nous embrassant tous. Aussi suis-je chargée
+de mille embrassades pour toi; mais je pense qu'on ne me laissera pas
+fermer ma lettre sans te les offrir directement. Notre petit Lambert
+n'est pas là, malheureusement, lui qui est le plus spirituel de la
+société.
+
+Bonsoir, mon enfant chéri. J'embrasse Georget sur ses grosses joues
+roses et je le charge d'embrasser pour moi les beaux enfants de
+Marie[1].
+
+Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sûre qu'on t'aime ici de
+loin comme de près.
+
+ [1] Belle-soeur de madame de Bertholdi.
+
+
+
+
+CCCLXXI
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 16 janvier 1854
+
+Mon cher gros,
+
+Je sais que Solange t'avait écrit une lettre de folies au jour de l'an.
+Si je ne m'en suis pas mêlée, c'est qu'en dépit de l'arrivée et de la
+présence de mes enfants, j'avais le coeur triste. Nous avons perdu,
+en effet, le meilleur de notre groupe d'amis; le plus dévoué, le plus
+généreux, le plus actif Berrichon qui ait existé, je crois.
+
+Je te remercie, mon cher vieux, de tes souhaits de nouvel an, je n'ai
+pas besoin de te dire que je te souhaite aussi la meilleure destinée
+possible en ce triste monde, où nous ne sommes pas toujours sur des
+roses et où il faut courage, travail, patience et volonté; _résignation_
+surtout! car nous avons beau faire, quand la mort frappe sur ceux que
+nous aimons, _la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles!_
+
+Je n'ai pas de nouvelles de l'affaire du pauvre Defressine[1]. Demande à
+M. Bixio si le prince s'en occupe et s'il y peut quelque chose.
+
+Tu nous avais promis, de par ta science agricole et économique, que le
+blé n'augmenterait pas. Il augmente affreusement et il y a beaucoup de
+misère ici. Heureusement, le froid n'a pas persisté; car nous étions
+au bout de nos fagots, et les pauvres faisaient triste mine. Le bois
+augmente toujours et, qui pis est, il est rare. Nous sommes obligés d'en
+abattre pour nous chauffer et de le brûler vert.
+
+Voyons, je m'imaginais, que, depuis que tu faisais dans un journal
+savant, nous n'allions plus manger que des ananas et des oranges; que le
+vin allait pousser sur les tuiles des toits et le pain tout cuit dans
+les champs. Je vois bien que tu es un gros paresseux et que tu laisses
+tout aller à la diable.
+
+Aucante, que j'attendais hier pour mettre sa lettre dans la mienne, me
+dit ce soir qu'il t'a répondu au sujet des livres: ainsi je n'ai plus à
+te parler que de tes chutes, qui me paraissent trop multipliées, et je
+commence à craindre une démolition. Tâche donc de faire vite fortune,
+afin d'aller toujours en voiture, et surtout de venir nous voir.
+
+Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures
+par jour, avec Nini à côté de moi, piochant et brouettant aussi.
+Cela m'abrutit beaucoup, et la preuve, c'est que, tout en bêchant et
+ratissant, je me mets à faire des vers. Les premiers que je livrerai à
+la publicité me sont venus à propos de ce pauvre cher Planet, et je les
+ai faits tout en bêchant et en pleurant. Je ne les fais imprimer que
+dans le journal d'Arnaud[2], n'ayant plus _l'Éclaireur_, hélas! et j'en
+interdis la reproduction; car je ne me pique pas de savoir faire de bons
+vers, et je ne voudrais pas, à propos d'une tristesse sérieuse et vraie,
+servir d'aliment à une discussion littéraire. Je les ai faits pour moi
+d'abord, et puis je me suis dit que, la police ayant interdit aux amis
+du cher mort de prononcer un mot d'éloge privé sur sa tombe, une petite
+poésie où il n'y a pas la moindre allusion politique remplacerait,
+autant que possible, l'hommage du coeur qu'il n'a pas été permis de lui
+décerner.
+
+Je t'enverrai cela, tu le donneras à ceux de ses plus proches amis que
+tu connais, en les prévenant bien que cela n'a pas la prétention d'être
+autre chose qu'un _ex-voto_. Bonsoir, mon cher vieux; écris-nous
+souvent. Nous t'embrassons de coeur.
+
+ [1] Déporté à Lambessa après le coup d'État de 1851.
+ [2] Le directeur de l'_Écho de l'Indre_.
+
+
+
+
+CCCLXXII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 31 janvier 1854.
+
+Cher enfant,
+
+Tu m'en écris bien court! J'espère que tu te portes bien et que tu
+t'amuses, et tu sais, au reste, que j'aime mieux trois lignes que rien.
+
+Moi, je ne te dis pas grand'chose non plus, parce que je ne fais rien
+que tu ne saches par coeur, et que ma vie est si uniforme, si semblable
+tous les jours à la veille, que tu peux te dire, à toutes les heures, ce
+qui se passe à Nohant, et de quoi je m'occupe.
+
+Mon Trianon devient colossal et _Teverino_[1] a pris cinq actes. Je
+remets au net et j'avance. Je me porte bien, sauf un peu d'excitation de
+nerfs qui m'empêche de m'endormir bien.
+
+Nous avons été voir la comédie bourgeoise pour les pauvres, à la Châtre.
+C'est trop mauvais. Duvernet et Eugénie sont directeurs de cette troupe.
+Ça ne leur fait pas honneur.
+
+Il pleut depuis deux jours; jusque-là, il a fait beau et chaud le jour,
+froid la nuit, ce qui constitue un hiver excellent. Le jardinier a
+planté, dans un carré du jardin, un verger magnifique. Patureau est
+revenu planter sa vigne, qui sera aussi un modèle de vigne. Il y a
+émulation. Nini dit toutes les bêtises du monde et se porte comme un
+charme.
+
+Nous avons une tradition pour toi. Quand on veut avoir un bon chien de
+garde, _on le pile_. Connais-tu ça? Voici comme on procède:
+
+Auguste le charpentier, qui est sorcier et pileux de chiens, s'est
+rendu, par une nuit noire, chez Millochau, à la prière de ce dernier,
+pour piler son chien. La nuit était si noire, qu'Auguste passa à quatre
+pattes sur le pont pour ne pas se noyer, dit-il; mais cela faisait
+peut-être bien partie de la conjuration, il ne l'avoue pas. Le chien
+avait trois ou quatre jours. Il ne faut pas qu'il ait vu clair quand on
+le soumet à l'opération, on le met dans un mortier et on le pile avec un
+pilon. Auguste dit qu'on ne lui fait pas grand mal; mais je crois bien
+qu'il le broie et que, par son art, il le ressuscite. Tout en le pilant,
+il lui dit trois fois cette formule:
+
+ Mon bon chien, je te pile.
+ Tu ne connaîtras ni voisin ni voisine.
+ Hormis moi qui te pile.»
+
+Je continue l'histoire du chien à Millochau. Ledit chien devint si
+méchant, c'est-à-dire si _bon_, qu'il dévorait bêtes et gens. Excepté
+Auguste, il ne connaissait personne; mais, comme il allait étrangler les
+moutons jusque dans la bergerie, on fut obligé de le tuer. Il paraît
+qu'Auguste l'avait pilé un peu plus qu'il ne fallait.
+
+Je t'envoie une lettre pour Dumas. Tâche qu'il la reçoive en personne,
+car je crains pour les cinquante francs que je lui ai adressés[2]. Il y
+a un désordre affreux, je crois, dans son administration.
+
+Je vois que _Mauprat_ finit sa carrière au moment où ton théâtre de
+marionnettes commence la sienne. Nous serons arrivés, je crois, à
+soixante représentations. C'est un succès honorable et voila tout. Dis
+donc à Vaëz[3] de m'écrire ce qui est advenu de M. de Pleumartin[4].
+Un avoué du nom de Pleumartin, habitant le Poitou, a réclamé contre la
+pièce et le roman. Je l'ai adressé à Vaëz et je n'en ai plus entendu
+parler.
+
+Bonsoir, mon vieux. Je te _bige_.
+
+ [1] Pièce jouée au Gymnase, en 1854, sous le titre de _Flaminio_.
+ [2] Sans doute pour quelqu'une des souscriptions ouvertes par le
+ journal _le Mousquetaire_.
+ [3] Directeur de l'Odéon.
+ [4] Homonyme d'un personnage dont il est question dans _Mauprat_.
+
+
+
+
+CCCLXXIII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 19 février 1854.
+
+Mon cher enfant,
+
+Tu t'amuses, tu _bourines_ [1] dans le domaine des arts: c'est bien,
+c'est le meilleur genre de plaisir et celui qui laisse quelque chose.
+Pourtant n'y absorbe pas tout ton temps. Donne quelques heures de ta
+journée à la peinture, que tu me parais bien négliger, puisque tu ne
+m'en parles pas. Aie des amis et rassemble-les autour de toi pour la
+récréation de l'esprit; mais ne leur laisse pas prendre toutes les
+heures du jour, car il ne t'en resterait plus pour piocher avec un peu
+de réflexion pour ton compte.
+
+La guerre va paralyser pendant quelque temps notre édition. Elle se vend
+très peu et celle de Hugo pas du tout. Hetzel s'en inquiète. Moi, je
+crois que, ou l'on ne fera pas la guerre, ou bien, dès qu'elle sera en
+train, les affaires reprendront leur cours inévitable, comme il arrive
+toujours après une panique bourgeoise. Ne néglige donc pas tes dessins.
+Voilà encore une dernière livraison qui est bien rendue et dont les
+compositions sont jolies excepté _le Centaure_[2], qui n'est pas manqué,
+mais dont tu aurais pu tirer quelque chose de plus jeune et de plus
+poétique. Mais songe à apprendre _à peindre_ et fais des tableaux,
+puisque tu es à Paris principalement pour y trouver toutes les
+ressources et facilités qui te manquent ici. Je sais bien que les bruits
+de guerre rendront les tableaux plus difficiles encore à placer que les
+éditions à quatre sous. Mais ce resserrement des dépenses de luxe, et la
+constipation générale n'ont jamais de durée, et, quand on a de l'ouvrage
+fait, il n'est pas à faire le jour où l'occasion arrive d'en tirer
+profit. Enfin mets de l'équilibre dans ta vie. Je ne dis pas que tu en
+manques, je n'en sais rien; je te dis cela pour le cas où l'amusement
+l'emporterait un peu trop sur l'utile.
+
+Tu vas donc devenir _auteur dramatique_? C'est pour le coup que le père
+Aulard te traitera _d'homme de lettres_ sur ton passeport. Je
+désirerais que la nouvelle troupe de pantomime réussît: c'est si joli à
+ressusciter! Si tu peux faire qu'il n'y ait pas qu'un seul rôle dans ces
+sortes d'ouvrages, mais que tous les types soient habillés, costumés,
+et passables comme talent, ce sera un grand progrès, et Paul Legrand en
+ressortira beaucoup mieux. J'aurais préféré que tu lui fisses _le Noir
+et le Blanc_. Si je ne me trompe pas, c'est là que le Pierrot avait
+quelque chose de dramatique, que tu as assez bien rendu. Le talent de
+Legrand est le drame. Dans le comique, il est très bouffon, mais peu
+distingué, et, pour faire oublier Deburau père, pour écraser le fils,
+qui sans avoir grand talent, a de la distinction dans l'aspect, il
+faudrait déployer les qualités que ne cherchait pas le père et que
+n'aura jamais le fils; ces qualités saisissantes, touchantes et
+effrayantes que la pantomime bouffonne ne donne pas souvent, mais qu'il
+faudrait trouver, tout en restant dans le cadre burlesque. Legrand a ces
+qualités-là à un très haut degré. Si on les utilise, on aura du succès
+avec lui, et il aura, lui, une grande vogue.
+
+Si tu veux que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de
+costumes, dis-le nous. Mais vite, car _le printemps s'avance_, malgré la
+neige et la glace qui jouissent de leur reste, et j'espère bien que le
+beau temps te ramènera au bercail, bien vide sans toi.
+
+Je me demande comment vous avez pu arranger votre théâtre, plus petit
+que celui d'ici, pour être vu de tant de spectateurs. Il est vrai que
+ton atelier est en longueur.
+
+Je vas tout à fait bien, sans cependant pouvoir rouler ma tête entre mes
+épaules comme celle d'Arlequin. C'est un exercice qui m'est bien défendu
+pour quelque temps encore, et je n'ose pas me remettre à jardiner avant
+qu'il fasse beau. Ce manque de mouvement m'écoeure un peu. Mais je
+travaille. J'ai repris ma pièce d'un bout à l'autre, et j'ai bon espoir.
+
+Bonsoir, mon cher Bouli; je te _bige_ mille fois, Nini aussi. Je ne
+t'ai pas dit que le jardinier était parti pour cause de querelles et
+d'insociabilité!...
+
+ [1] _Bouriner_, perdre son temps en ayant l'air de s'occuper.
+ [2] Composition destinée à illustrer une édition du _Centaure_ de
+ Maurice de Guérin, publiée par George Sand, avec une étude sur
+ cette oeuvre.
+
+
+
+
+CCCLXXIV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 11 mars 1854.
+
+Ta lettre m'a fait grand plaisir, mon petit vieux chat. Ne t'inquiète
+pas de mes _bobos_: je me fais plaindre, parce que je suis comme une âme
+en peine quand je ne peux pas bien travailler.
+
+J'achève ma grande pièce en cinq actes pour la seconde fois. La première
+version ne m'avait pas satisfaite; c'est fini: je vais aviser à autre
+chose. Je ne donnerai pas dans le _micmac_ des arrangements de _Nello_
+en mousquetaire, c'est insensé. Dumas m'en a écrit lui-même, je lui
+réponds.
+
+Si les bourgeons t'amènent, ce sera bientôt, Dieu merci! car les voilà
+qui poussent. Il fait une chaleur écrasante dans le jour. Nous avons été
+hier, Solange, Nini et moi, dans le ravin du Magnier, tout le long du
+petit ruisseau. Nous étions en sueur comme en plein été. Bonsoir, mon
+enfant; je te _bige_ mille fois.
+
+
+
+
+CCCLXXV
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE EN MER
+
+ Nohant, 3 juin 1854.
+
+Dans l'impossibilité de s'écrire à coeur ouvert, de se parler des choses
+de la vie et de la famille, on peut au moins s'envoyer un mot de
+temps en temps, et celui-ci est pour vous dire que mon affection est
+inaltérable, comme ma muette préoccupation incessante et fidèle.
+
+J'ai de vos nouvelles de plusieurs côtés, je sais que votre âme est
+inébranlable et votre coeur toujours calme et généreux. Je pense à vous
+quand je pense à Dieu, qui vous aime, c'est vous dire que j'y pense
+souvent.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXVI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS[1]
+
+ Nohant, 16 juillet 1854.
+
+Mon cher prince,
+
+Vous m'avez dit de vous écrire, je n'ose pas trop, vous devez avoir si
+peu le temps de lire! Mais voilà deux lignes pour vous dire que je vous
+aime toujours et que je pense à vous plus que vous ne pouvez penser à
+moi. C'est tout simple, vous agissez et nous regardons. Vous êtes dans
+la fièvre de la vie, et nous sommes dans le recueillement de l'attente.
+
+On m'écrit de Belle-Isle, et vous devinez bien qui: «On m'accuse de
+chauvinisme, parce que je fais des voeux pour que nos petits soldats
+entrent à Moscou et à Pétersbourg, et pour la mission que notre cher
+pays est toujours chargé de remplir dans le monde.»
+
+Il y a là, dans les fers, une âme de héros qui prie comme moi tout
+naïvement, et avec qui je suis fière d'être d'accord.
+
+Mais nous sommes malheureux comme les pierres, de ne rien savoir que
+par des journaux auxquels on ne peut se fier, et d'attendre souvent si
+longtemps des nouvelles contradictoires. Quoi qu'il arrive, je ne peux
+pas ne pas espérer. Je ne peux pas me persuader que les Russes nous
+battront jamais. Ni vous non plus, n'est-ce pas?
+
+Mon fils me dit tous les jours que, si je n'étais pas une mère si
+_bête_, il aurait demandé à vous suivre. Mais, moi, je n'ai que ce
+fils-là, et comment ferais-je pour m'en passer?
+
+Vous savez que nous avons un été abominable et que, si les pluies ne
+cessent pas, nous aurons la famine! Ah! nous voilà sautant sur des
+cordes bien tendues!
+
+C'est vous autres qui en tenez le bout, là-bas. Quant à l'issue que vous
+souhaitez, la résurrection de la Pologne et de toutes les victimes dont
+on ne paraît pas s'occuper, elle viendra peut-être fatalement. Dieu est
+grand et Mahomet n'est pas son seul prophète.
+
+Mais voilà plus de deux lignes. Pardon et adieu, chère Altesse
+impériale, toujours citoyen quand même et plus que jamais, puisque vous
+voilà soldat de la France. Comme tel, recevez tous les respects qui vous
+sont dus, sans préjudice de toute l'affection que je vous conserve pour
+vous-même.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Reçue au camp de Jeffalik, près Varna, le 5 août 1854.
+
+
+
+
+CCCLXXVII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 16 juillet 1854.
+
+Ne soyez pas inquiet de moi, mon cher enfant. Je me porte assez bien,
+je travaille, je reçois plusieurs amis; c'est l'époque où la maison
+se remplit. Je ravale d'un air gai de lourds chagrins qui me viennent
+toujours d'où vous savez. On m'a repris ma petite-fille qui faisait
+toute ma joie. Et encore, si c'était pour son bien! Mais les montagnes
+de douleurs qui noircissent ce côté de mon horizon seraient trop hautes,
+trop tristes à vous montrer. Et puis je n'en ai pas le courage, et plus
+je vois que je n'y peux rien, plus j'en souffre, plus j'ai besoin d'y
+penser sans rien dire.
+
+Autour de moi, on est heureux, c'est tout ce que je demande pour me
+réconcilier avec la vie; et j'ai du travail, c'est tout ce qu'on peut
+demander aux hommes pour accepter un lien avec leur société maudite et
+infortunée.
+
+Je n'ai rien reçu de vous, mon enfant; si vous m'avez fait un envoi,
+il s'est égaré. Cela arrive souvent de Toulon à Nohant. Envoyez donc
+toujours dans une lettre et ne vous inquiétez pas du port. J'en paye
+tant pour des envois qui m'embêtent, que je suis dédommagée quand je
+paye ce qui me plaît et m'intéresse.
+
+Oui, oui, sauvez-vous à la campagne si le choléra vous menace. Quand
+même il ne devrait pas vous atteindre, du moment qu'il vous effraye,
+ce ne serait pas vivre que de vouloir le braver: et donnez-moi de vos
+nouvelles souvent, quelque paresseuse que je sois à vous écrire.
+
+Si vous n'étiez pas si loin et si le voyage n'était pas si cher, je vous
+dirais: «Venez à Nohant.» Mais, en outre, il y fait un temps qui vous
+désespérerait tout à fait; car il nous désespère un peu, nous autres
+qui sommes moins difficiles. Depuis deux mois, nous n'avons pas eu deux
+jours de soleil, et la terre est si trempée de pluie, qu'on ne peut pas
+sortir des chemins. Cela gêne bien Maurice, qui avait repris fureur
+à l'entomologie; et cela nous menace de la famine, si ça continue.
+Jusqu'ici, nos moissons n'ont pas encore trop souffert, mais il est
+temps que ça finisse. Elles commencent à courber trop la tête; et, si
+une fois elles se couchent dans la boue, une dernière averse perdra
+tout. Le revenu de Nohant est si peu de chose, que la perte de nos blés
+ne serait pas un échec irréparable; mais, si le désastre est général,
+comme tout se tient, les arts seront aussi infructueux que la terre, et
+je ne sais pas avec quoi nous donnerons à manger aux gens qui mourront
+de faim. Décidément, le ciel est fâché et le soleil ne veut plus de nous
+sur ce coin de l'univers.
+
+Vous m'avez envoyé des vers d'un de vos amis pour lesquels je ne peux
+pas être aussi indulgente que vous. Il m'en a envoyé aussi de son côté,
+et je n'ai pas répondu. Que voulez-vous! je ne sais pas mentir: je
+trouve cela affreusement maniéré, sous une affectation de fausse
+simplicité, et si décousu, si jeté au hasard de la fourchette, que c'est
+incompréhensible. Pourquoi d'ailleurs m'envoyer cela? Je n'y peux rien.
+
+Pourtant, il me peine de chagriner un de vos amis, et, comme je ne suis
+pas forcée de le désespérer par ma franchise, j'aime mieux me taire.
+Arrangez-vous pour lui dire que je suis si occupée, que je reçois tant
+de vers, tant de prose... C'est la vérité. Cela arrive tous les jours,
+comme des avalanches, de tous les coins du monde; et il y a si peu
+de choses lisibles pour mes pauvres yeux, calligraphiquement et
+intellectuellement parlant! Pour m'achever, votre ami écrit comme pour
+un myope, et je suis presbyte.
+
+Faites des vers, vous, à la bonne heure. Je ne peux pas aimer ceux de
+tout le monde, et c'est un peu votre faute.
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Embrassez pour moi Désirée et Solange, comme
+je vous embrasse, de tout mon coeur maternel.
+
+
+
+
+CCCLXXVIII
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 31 juillet 1854.
+
+Mon pauvre gros,
+
+Es-tu de retour de ton triste voyage? As-tu de meilleures espérances
+pour ton pauvre vieux père? As-tu rapporté un peu de tranquillité, ou
+encore plus de chagrin? Ta santé est-elle moins détraquée après tout
+cela?
+
+Ta lettre nous a bien attristés et nous te le disons tous, comme nous
+faisons des voeux tous pour toi, et pour une existence moins accablée et
+moins éprouvée. Il ne faut pourtant pas voir en noir comme tu fais.
+Le départ des chers vieux parents, qui vont, comme tu dis, au repos
+éternel, est une loi de la nature; et, quant à toi qui es jeune et qui
+as le devoir d'être courageux, tu n'as pas le droit de désespérer de
+Dieu et des hommes. Pense que tu as des amis, mon cher vieux, et qu'un
+temps viendra où, plus libre et mieux portant, tu seras content de les
+retrouver et de te retrouver toi-même en possession d'une vie plus
+heureuse.
+
+Nous avons bien du regret de ne t'avoir pas pu arrêter un moment dans ta
+route. Écris-nous; nous sommes impatients tous d'avoir de tes nouvelles.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXIX
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 11 août 1854,
+
+Mon cher enfant, je vous remercie de m'écrire, et je vous écris aussi,
+bien que ce ne soit qu'un mot, pour que vous ne soyez pas inquiet
+de nous: Nous avons aussi le voisinage du choléra. Il sévit assez
+sérieusement à Châteauroux. Peut-être ne viendra-t-il pas jusqu'ici. Il
+ne faudrait pourtant pas trop s'y fier; mais je n'en suis pas frappée
+et effrayée comme vous l'êtes, et permettez-moi de vous dire qu'il faut
+combattre un peu cette préoccupation qui pourrait être nuisible, si
+vous étiez atteint même d'un léger mal. Tant d'autres dangers roulent
+incessamment sur nos têtes, qu'un de plus ne devrait pas assumer sur lui
+nos angoisses. Je suis bien d'avis qu'il faut s'y soustraire autant
+que possible et reculer devant le péril qui se particularise, à cause
+surtout de ceux que nous aimons. Mais, quand on a fait ce qu'on peut
+et ce qu'on doit, il faut attendre la destinée avec calme. Quand le
+tonnerre gronde, on fait bien de ne pas se mettre sous les grands
+arbres. Mais, une fois en plein champ, il faut se dire qu'on a toutes
+les chances, sauf une, pour qu'il ne vous atteigne pas. Vous me direz
+que cette chance, grande comme la main, est aussi importante dans le
+domaine de l'inconnu, du hasard, que la surface entière du globe. Eh
+bien, alors, n'y pensons pas pour nous-mêmes, puisqu'un aérolithe peut
+tout aussi bien tomber sur nous du fond d'un ciel pur.
+
+Écrivez-moi et dites-moi quand même vos idées noires, si vous ne pouvez
+les surmonter. J'aime mieux cela que votre silence. Les journaux nous
+disent que le fléau se retire de vous. Mais je ne crois pas absolument à
+ce qui est imprimé.
+
+Voilà bien un autre choléra en Espagne! Encore une fois, la glace est
+brisée; mais le peuple en sortira-t-il plus heureux? Avant un mois,
+Espartero bombardera ces bonnes villes qui l'appellent comme un sauveur
+et qui ont déjà oublié ses bombes à peine refroidies! C'est partout
+et toujours la même histoire qui recommence, et c'est à dégoûter des
+articles de foi, dans quelque sens qu'on les envisage.
+
+J'ai eu beaucoup de chagrin et d'inquiétude pour ma fille, qui se
+croyait fort malade et qui m'envoyait presque ses derniers adieux. Son
+médecin m'écrit qu'elle n'a presque rien et que je me tienne tranquille.
+
+J'embrasse Solange et Désirée. Mille tendresses d'ici, toujours.
+
+
+
+
+CCCLXXX
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE EN MER
+
+ Nohant, le 5 octobre 1854.
+
+Dieu soit béni pour avoir envoyé au dictateur cette bonne pensée, cette
+pensée de justice; car toute pensée de cette nature émane de la volonté
+de Dieu? Votre lettre, votre fragment de lettre cité dans les journaux
+est une pensée divine aussi; car Dieu veut qu'en dépit des erreurs de
+point de vue et des haines de parti, et de tous, les griefs fondés ou
+non, nous aimions la patrie. Comment n'aimerions-nous pas la nôtre,
+qui représente, à travers toutes les vicissitudes, les idées les plus
+avancées, de l'univers? Où est donc, _ailleurs_, le maître absolu qui
+sentirait qu'un patriotisme héroïque, inébranlable, dans le sein d'un
+homme enchaîné, est une raison plus forte que la raison d'État? Il faut
+gouverner des Français pour avoir cette lueur, de vérité, au milieu de
+l'enivrement du pouvoir.
+
+Acceptez, quoi qu'on vous dise; car il est des gens qui vous crieront
+de refuser, j'en suis sûre. Vous serez forcé, d'ailleurs! La prison ne
+reprend pas les victimes volontaires. Mais va-t-on vous conseiller
+de quitter la France? Non, ne le faites pas. Vous êtes libre sans
+conditions, cela est dit officiellement. Je ne pense pas qu'il y ait une
+porte de derrière pour vous exiler après cette parole?
+
+Restez donc en France, si les pouvoirs de second ordre ne vous chassent
+pas. Ils ne l'oseront pas, j'espère.
+
+Restez avec nous; on s'amoindrit à l'étranger, on voit faux, on
+s'aigrit; on arrive, par nostalgie, à maudire la patrie ingrate, et,
+par là, on devient ingrat soi-même. Venez à nous qui avons soif de vous
+voir; rappelez-vous ce rêve doux et déchirant que je faisais encore,
+pendant que vous étiez en jugement à Bourges: je vous appelais à Nohant,
+je voulais vous y garder longtemps, refaire votre santé ébranlée, et
+vous demander de me donner, à moi, cette santé morale qui ne vous a
+jamais abandonné. Venez, venez! dans huit ou dix jours, je serai à Paris
+pour une quinzaine, et je veux, de là, vous ramener à Nohant. Je vous y
+verrai, n'est-ce pas, tout de suite, à Paris? Écrivez-moi un mot, que je
+sache où vous êtes. Moi, je demeure rue Racine, 3, près l'Odéon.
+
+Il y aura des misérables, peut-être, qui diront que vous avez fait
+agir pour obtenir votre liberté. Oui, il y a, en tout temps, des
+calomniateurs, des lâches qui haïssent par instinct la candeur et la
+vertu. J'espère que vous n'allez pas vous occuper de cette fange. Moi,
+je me tiens sur la brèche pour cracher dessus; j'ai une lettre, une
+dernière lettre de vous, où vous me dites ce qu'il y a dans celle que
+l'empereur a lue. Je l'ai baisée avec respect, cette lettre qui
+me confirmait dans mon sentiment intime et profond de la patrie.
+Gardons-le, ce sentiment; défendons-le contre la hideuse joie d'une
+_partie_ de notre _parti_. Rappelons-nous que l'on a tué la République
+en disant: «_Tout!_ les Cosaques même, plutôt que le socialisme!»
+Affrontons avec courage ceux qui disent aujourd'hui: «_Tout!_ les
+Cosaques mêmes, plutôt que l'Empire.» Et, si l'on nous dit que nous
+trahissons notre foi, tenez, rions-en, il n'y a pas autre chose à
+faire!--Mais, si vous ne pouvez pas en rire, vous dont le noble coeur a
+tant saigné, acceptez ceci comme un martyre de plus. Dieu vous rendra un
+jour la justice que vous refusent les hommes.
+
+J'attends avec impatience un mot de vous; si vous aviez vu comme Maurice
+était rayonnant en m'apportant cette nouvelle, ce matin, à mon réveil!
+Quelle joie dans la maison, même pour ceux qui ne vous connaissent pas!
+
+Si vous n'avez pas le temps d'écrire, faites-moi donner avis de ce que
+vous faites, par quelque ami.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXXI
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 28 octobre 1854
+
+Mon ami,
+
+Vous vous calomniez quand vous dites: «J'ai agi dans un moment de
+surprise, en songeant plutôt à mes intérêts propres qu'à ceux de la
+cause.»
+
+Non, ce n'est pas comme cela: vous avez cru sacrifier encore une fois
+votre vie et votre repos à l'intérêt moral de la cause. Moi, j'aurais
+eu, _j'avais_ une autre appréciation de cet intérêt. Votre action n'en
+est pas moins pure et moins belle. Mais laissez-moi vous dire mon
+sentiment. Il y a les belles actions, et les bonnes actions. La charité
+peut faire taire l'honneur même. Je ne dis pas le véritable honneur,
+celui qu'on garde intact et serein au fond de la conscience, mais
+l'honneur visible et brillant, l'honneur à l'état d'oeuvre d'art et de
+gloire historique. Cet honneur-là, de même que celui du coeur, s'est
+emparé de votre existence. Vous êtes déjà passé à l'état de figure
+historique et vous représentez, de nos jours, le type du _héros_, perdu
+dans notre triste société.
+
+Laissez-moi pourtant défendre la charité, cette vertu toute religieuse,
+toute intérieure, toute secrète peut-être, dont l'histoire ne parlera
+pas et qu'elle pourra même méconnaître absolument. Eh bien, selon moi,
+la charité vous criait: «Restez, taisez-vous! acceptez cette grâce;
+votre fierté chevaleresque rive les fers et les verrous des cachots.
+Elle condamne à l'exil éternel les proscrits de Décembre, à la mendicité
+ou à la misère dont on meurt, sans se plaindre, des familles entières,
+des familles nombreuses.»
+
+Ah! vous avez vécu dans votre force et dans votre sainteté! vous n'avez
+pas vu pleurer les femmes et les enfants?
+
+Dans ce cruel parti dont nous sommes, on blâme, on flétrit les pères de
+famille qui demandent à revenir gagner le pain de leurs enfants, cela
+est odieux. J'en ai vu rentrer, de ces malheureux, qui ont mieux aimé
+jurer de ne jamais s'occuper de politique sous l'Empire que d'abandonner
+leurs fils à la honte de la mendicité et leurs filles à celle de la
+prostitution; car vous savez bien que le résultat de l'extrême détresse;
+c'est la mort ou l'infamie.
+
+Ces farouches politiques! Ils exigeaient que tous leurs frères fussent
+des saints! En avaient-ils le droit? Vous seul peut-être aviez ce
+droit-là! mais l'a-t-on jamais? je ne me suis pas senti l'avoir, moi;
+j'ai fait _rentrer_ ou _sortir_ tant que j'ai pu: rentrer ceux que
+l'exil eût tués, sortir ceux qui en restant eussent été immolés. J'ai pu
+bien peu; je ne sais pas si on me le reproche, si quelques rigoristes le
+trouvent mauvais; ah! cela m'est bien égal! Je ne méprise pas les hommes
+qui ne sont pas des héros et des saints. Il me faudrait mépriser trop
+de gens, et moi-même, dont les entrailles ne peuvent pas s'endurcir au
+spectacle de la souffrance.
+
+Et puis, je ne suis pas bien sûre que ceux qui ont sacrifié leur
+activité, leur carrière, leur avenir politique, leur réputation même,
+n'aient pas été, en certaines circonstances, les vrais saints et les
+vrais martyrs. L'intolérance et le soupçon, l'orgueil et le mépris,
+voilà de tristes chemins pour marcher vers le temple de la Fraternité!
+
+Et puis encore, je vous disais, je crois, que toute bonne pensée vient
+de Dieu. S'il en envoie à nos adversaires, devons-nous y répondre par
+le dédain? si nous le faisons, quand reviendront-elles, ces pensées de
+justice et de réparation? Nous ne voulons pas que ce joug devienne moins
+lourd. Nous sommes fiers, de la force de nos fronts, nous ne songeons
+pas aux faibles qui succombent!
+
+Vous allez me trouver trop _femme_, je le sens bien. Mais je suis femme,
+et je ne peux pas en rougir, devant vous surtout, qui avez tant de
+tendresse et de piété dans le coeur.
+
+Maintenant, vais-je trop loin dans l'amour de l'abnégation, et, vous,
+avez-vous été trop loin dans l'amour de votre propre dignité? Que Dieu,
+qui sait nos intentions pures, pardonne à celui de nous qui se trompe.
+Dans un monde plus brillant et plus _libre_, comme ceux que nous promet
+Jean Reynaud, nous verrons plus clair et nous agirons avec plus de
+certitude. Le but pour nous dans ce purgatoire qu'il nous attribue,
+c'est d'agir selon nos forces et nos croyances, de manière à pouvoir
+monter toujours.
+
+J'ai à cet égard une sérénité d'espérance qui m'a toujours soutenue ou
+consolée, et je vous donne rendez-vous avec confiance dans un
+astre mieux éclairé, où nous reparlerons-de ces petits événements
+d'aujourd'hui qui nous paraissent si grands.
+
+Nous reverrons-nous dans celui-ci? Je l'ignore. Mille choses disent oui,
+mille autres choses disent non. Si nous avions pu causer à Nohant, je
+vous aurais dit le livre que vous avez à faire et que vous ferez quand
+même, lorsqu'un peu de calme et de repos vous aura fait apparaître dans
+son ensemble et dans sa signification le résumé de votre propre mission.
+
+Ce livre, j'y pensais le jour où j'ai appris votre délivrance. Je vous
+entendais me dire: «Je ne suis pas un écrivain de métier, je ne suis pas
+un assembleur de paroles.» Et je vous répondais, dans mon rêve: «Vous le
+ferez à Nohant; je l'écrirai sous votre dictée, et il remplira le monde
+d'une grande pensée et d'une utile leçon.» Il y a un point de vue plus
+vaste et plus humain que l'étroite piété de Silvio Pellico. Et le nôtre,
+nous eussions pu le dire sans être condamnés ni poursuivis par aucun
+gouvernement, tant nous eussions été dans des vérités supérieures à
+toute société et à nous-mêmes.
+
+Vous ferez ce livre, je le répète. Vous le ferez autrement; je regrette
+seulement de ne vous pas apporter la part d'inspiration qui nous fût
+venue en commun.
+
+Adieu, mon ami; je n'ai pas le temps de vous en dire davantage
+aujourd'hui. Je vis dans le mouvement du théâtre en ce moment-ci. Il me
+tarde de retourner à mon silence de Nohant. J'y serai dans peu de jours;
+c'est là que vous pourrez toujours m'écrire. Ne me laissez pas ignorer
+ce que vous devenez.
+
+A vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXXII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 27 novembre 1854.
+
+Mon ami,
+
+Vous êtes bon; oui, _bon!_ ce qui est être grand plus que ceux qui ne
+sont que grands. Je vous ai presque grondé, et vous me répondez, avec la
+douceur d'un enfant, que j'ai eu raison. Il n'y a qu'une seule chose,
+qu'un seul point, où je puisse avoir la raison _absolue_ pour moi. C'est
+quand je m'afflige et me désole de ne pas vous voir. Je ne vous écris
+pas aujourd'hui: mon Maurice vient d'être non dangereusement, mais assez
+cruellement malade. Il va bien; mais, moi, je suis lasse, lasse, et je
+me trouve dans un arriéré de travail effrayant.
+
+Où que vous soyez, écrivez-moi quelquefois. À présent que vous êtes un
+peu plus à vous-même qu'en prison, causons de loin; mais, au moins,
+causons de temps en temps.
+
+Où que vous soyez, après avoir repris à la vie physique, dont vous devez
+avoir besoin sans vous en rendre compte, lisez et écrivez. Vous avez de
+bonnes choses à nous dire, même en dehors de ce vain monde des faits.
+Votre âme a monté plus haut que les nôtres, et ces _romans_ que vous
+avez faits, entre ciel et terre dans les rêveries de la prison, vous
+nous les devez.
+
+Adieu, pour cette nuit de fatigue. Je suis à vous de coeur et d'esprit.
+
+G. SAND.
+
+30 _novembre_. Emile, occupé pour Maurice d'une copie assez longue, ne
+m'a remis que ce soir la lettre que j'attendais pour vous envoyer la
+mienne. Je me vois donc quelques instants de calme pour vous redire que
+je pense à vous souvent; oui, bien souvent! Dans toutes les émotions,
+chagrin ou contentement, réflexion ou lecture, chaque fois que mon âme
+travaille, languit ou s'élève, je me compose un ciel, c'est-à-dire,
+selon Jean Reynaud, une terre, un monde, où j'espère aller, et tout de
+suite j'y appelle ceux de ce monde-ci que je veux et compte y retrouver.
+Et puis, dans les épreuves véritables, je pense aussi aux devoirs de
+cette vie où nous sommes, et votre patience, votre vertu (pardonnez-moi
+un mot vieilli, mais toujours bon), se présentent devant moi pour me
+donner de la volonté. Vous avez été bien malheureux, mon ami, et,
+pourtant, il me semble qu'au fond du coeur vous êtes le plus heureux des
+hommes, parce que vous avez la conscience la plus pure et l'équilibre le
+plus divin. Vous avez la certitude d'une récompense là-haut, tandis que,
+nous autres, nous n'avons que l'espoir d'un dédommagement.
+
+Je vous demande pardon pour la lettre prolixe d'Émile. Il est prolixe,
+c'est sa nature, en écrivant. Il ne vous entretient que de nos malades,
+comme si c'était bien intéressant. Il ne se dit pas assez que vous
+recevez trop de lettres et que vous y répondez trop fidèlement.--La
+seule chose bonne de sa lettre, c'est la _conversion_ qu'il vous doit,
+et dont il n'est pas encore bien rempli; car il ne me l'a fait savoir
+qu'en me permettant de lire l'aveu qu'il en fait. Nous avions des
+_querelles_ sur ce sujet, et il en avait surtout avec Maurice, qui
+brûlait d'aller là-bas, et qui y aurait été, sans la crainte de mon
+désespoir _en dedans_. Je ne l'aurais pourtant pas empêché de suivre son
+idée, qui était à la fois _artistique_ et patriotique. Mais j'aurais
+bien souffert!--Voilà que je fais comme Émile, et que je vous entretiens
+de _nous_. Rien de tout cela ne vaut la peine d'être dit.
+
+Quand c'est à vous que je parle, je voudrais n'avoir à vous entretenir
+que de choses divines. J'en ai pourtant l'esprit tout plein, et je veux,
+un jour ou l'autre, faire un livre là-dessus que je vous dédierai. Je
+travaille comme un nègre pour de l'argent; il en faut pour les autres.
+Mais ce devoir-là est bien lourd! Quand donc, mon Dieu, aurai-je un an à
+moi, pour faire un livre qui ne me rapportera rien?
+
+Encore adieu. Maurice, bien portant, vous embrasse, et vous déclare
+qu'il n'a pas eu la gale, mais tout bonnement une _urticaire_.
+
+
+
+
+CCCLXXXIII
+
+A M. CHARLES JACQUE, A BARBIZON.
+
+ Nohant, 7 janvier 1855.
+
+_Ils_ et _elles_ sont arrivés ce soir bien vivants, et je ne peux
+pas vous dépeindre la scène d'étonnement et d'admiration de toute la
+famille, bêtes et autres, à la vue de ces superbes animaux.
+
+Quand tout cela ne donnerait ni oeufs ni poulets, c'est tellement beau
+à voir, qu'on se le payerait encore avec plaisir. On a tout de suite
+installé la compagnie dans son domicile et mis à l'engrais toute la
+valetaille, indigne de frayer avec pareille seigneurie. Vos instructions
+vont être affichées à toutes les portes de l'établissement, et j'aurai
+le plaisir d'y veiller; car ce monde-là en vaut la peine.
+
+Que de remerciements je vous dois, monsieur, pour tant de soins et
+d'obligeance! C'est si aimable à vous et si fort sans gêne de ma part,
+que je ne sais comment vous dire combien je vous sais gré d'avoir
+pris cet embarras! Je ne croyais pas que vous seriez forcé de veiller
+vous-même à tout ce détail, et je vois que vous avez choisi de main de
+maître et surveillé cet envoi avec une complaisance tout amicale. Merci
+donc mille fois; mais je ne me tiens pas quitte.
+
+J'aime bien les poules que vous expédiez; j'aime encore mieux celles que
+vous faites; mais j'aimerais mieux encore vous voir à Nohant mettre
+le nez dans notre famille, parce que je suis sûre que vous vous y
+trouveriez bien, et qu'une fois venu, vous y reviendriez. Vous me
+l'aviez promis, et je ne compte pas vous laisser tranquille que vous ne
+teniez parole.
+
+Maurice vous envoie toutes ses poignées de main et remerciements; car
+il était comme un enfant devant l'ouverture de ce panier plein de
+merveilles, et tous ces grands airs de prisonniers orgueilleux qui
+relevaient leurs aigrettes en nous regardant de travers.
+
+Veuillez croire à toutes mes sympathies et sentiments vrais pour vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXXIV
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 7 février 1855.
+
+Je vous remercie bien cordialement, monsieur, et de l'envoi de cette
+relique, et des bonnes et vraies paroles que vous savez me dire. Je ne
+peux pas encore parler de cette douleur, elle m'étouffe toujours et j'en
+dirais trop!
+
+Le plus affreux; c'est qu'on me l'a tuée, ma pauvre enfant[1], tuée de
+toute façon. Ah! monsieur, sauvez la vôtre, ne la laissez pas sortir de
+l'infirmerie, et, quand elle sera guérie, ôtez-la de cette pension où
+la malpropreté est sordide. Les parents ne laissent pas si facilement
+mourir leurs enfants quand ils les ont auprès d'eux. Ils ne se fatiguent
+pas d'une longue convalescence à surveiller, les parents qui sont de
+vrais parents.
+
+Il y en a qui sont fous et qui croient qu'un enfant est une chose qu'on
+peut négliger et oublier. Ma pauvre fille n'eût pas laissé mourir la
+sienne, et moi aussi, je suis bien sûre que je l'aurais sauvée! Je n'ai
+pas l'honneur de vous connaître, monsieur, mais je suis bien touchée de
+ce que vous me dites.
+
+Merci mille fois! je fais des voeux bien tendres et bien sincères pour
+votre chère petite. Ma fille vous remercie aussi.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Sa petite-fille Jeanne Clésinger.
+
+
+
+
+CCCLXXXV
+
+A ÉDOUARD CHARTON, A PARIS
+
+ Nohant, 14 février 1855.
+
+Cher ami,
+
+Je vous ai laissé souffrant. Êtes-vous mieux? Parlez-moi de vous. Il y
+a bien longtemps que je veux vous écrire. J'allais vous adresser une
+longue lettre sur le beau livre dont nous parlions ensemble. Je l'avais
+lu[1]. Mais que de chagrins m'ont frappée tout à coup! d'abord j'ai
+perdu deux de mes amis, et faut-il être assez malheureux pour avoir à le
+dire, cela n'était rien! J'ai perdu subitement cette petite-fille que
+j'adorais, ma Jeanne dont je vous avais parlé et dont l'absence, vous le
+savez, m'était _si_ cruelle. J'allais la ravoir, le tribunal me l'avait
+confiée. Le père résistait par amour-propre: sans M. B..., qu'une haine
+sournoise, instinctive, non motivée sur des faits que je sache, mais
+ancienne et tenace, excitait contre moi, ce père m'eût de lui-même
+ramené l'enfant. Il le voulait, il l'avait voulu. L'avocat--le
+conseil--ne voulait pas. Ils appelaient donc du jugement, et ce jugement
+n'était pas exécutoire sur-le-champ. J'écrivais en vain à ce dur et
+froid avocat que ma pauvre petite était mal soignée, triste et comme
+consternée dans cette pension où il l'avait mise, lui! Et, pendant ces
+pourparlers, le père faisait sortir sa fille, en plein janvier, sans
+s'apercevoir qu'elle était en robe d'été. Le soir, il la ramène malade
+à la pension et s'en va chasser loin de Paris, on ne sait où. L'enfant
+avait la scarlatine. Elle en guérit très vite, mais le médecin de la
+pension juge qu'elle peut sortir de l'infirmerie. Il faut au moins
+quarante jours de soins extrêmes et d'atmosphère égale. On n'en a pas
+tenu compte. On a appelé sa mère et on a consenti à lui laisser soigner
+l'enfant quand on l'a vue perdue. Elle est morte dans ses bras en
+souriant et en parlant, étouffée par une enflure générale, sans se
+douter qu'elle fût malade, mais frappée de je ne sais quelle divination
+et disant d'un air tranquille: «Non, va, ma petite maman, je n'irai
+pas à Nohant, je ne sortirai pas d'ici, moi!»--Ma pauvre fille me l'a
+apportée, elle est à Nohant!--Elle a de la force et de la santé, Dieu
+merci; moi, j'ai eu du courage, je devais en avoir; mais, maintenant
+que tout est calmé, _arrangé_, et que la vie recommence avec cet enfant
+supprimé de ma vie..., je ne peux pas vous dire ce qui se passe en moi,
+et je crois qu'il vaut mieux ne pas le dire.--Ce que je veux vous dire,
+c'est que le livre m'a fait du bien, lui et Leibnitz. Je savais tout
+cela, je n'aurais pas pu le dire, je ne saurais pas l'établir, mais j'en
+étais sûre et j'en suis sûre. Je vois la vie future et éternelle devant
+moi comme une certitude, comme une lumière dans l'éclat de laquelle les
+objets sont insaisissables; mais la lumière y est, c'est tout ce qu'il
+me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien
+qu'elle est mieux que dans ce triste monde, où elle a été la victime des
+méchants et des insensés. Je sais bien que je la retrouverai et qu'elle
+me reconnaîtra, quand même elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus.
+Elle était une partie de moi-même, et cela ne peut être changé. Mais ces
+beaux livres qui excitent notre soif de partir ont leur côté dangereux.
+On se sent partir avec eux, on s'en va sur leurs ailes, et il faudrait
+savoir rester tout le temps qu'on doit rester ici. J'en ai bien la
+volonté; le devoir est si clairement tracé, qu'il n'y a pas de révolte
+possible; mais je sens mon âme qui s'en va malgré moi. Elle ne se
+détache pas de mes autres enfants ni de mes amis. Elle voudrait suffire
+à sa tâche et donner encore du bonheur aux autres. Mais plus elle voit
+ce qu'il y a au delà de la vie de ce monde, plus elle se sépare de la
+volonté, qui se trouve insuffisante. Je dis l'âme, faute de savoir dire
+ce que c'est qui me quitte; car la volonté ne devrait pas être quelque
+chose en dehors de l'âme; mais la volonté ne retient pourtant pas l'âme
+quand l'heure est venue.
+
+Ne répondez pas à tout cela, cher ami; si mes enfants, qui lisent
+quelquefois mes lettres au hasard, me savaient si ébranlée, ils
+s'affecteraient trop. Je veux, pour vivre avec eux le plus longtemps
+possible, faire tout ce qui me sera possible. J'irai avec mon fils
+passer le mois prochain dans le Midi pour me guérir d'un état
+d'étouffement qui a augmenté et qui n'a rien de sérieux cependant.
+
+Je passerai quatre ou cinq jours à Paris au commencement de mars, pour
+prendre mon passeport. Je ne veux voir personne; mais vous, cependant,
+je voudrais bien vous voir et vous charger de dire à l'auteur de _Ciel
+et Terre_ tout ce que je ne vous dis pas ici, troublée que je suis trop
+personnellement, et justement à cause de cette question de vie et de
+mort qui est là. C'est un des plus beaux livres qui soient sortis de
+l'esprit humain.
+
+Il m'avait jetée dans une joie extraordinaire. Je voulais faire un
+volume pour le louer comme je le sens.--Je le ferai plus tard, si je
+peux me remettre à écrire. Mais, entre nous soit dit, je ne suis pas
+sûre que ce côté de la vie me revienne jamais. Je ne vis plus du tout de
+moi ni en moi, ma vie avait passé dans cette petite fille depuis deux
+ans. Elle m'a emporté tant de choses, que je ne sais pas ce qui me
+reste, et je n'ai pas encore le courage d'y regarder. Je ne regarde que
+ses poupées, ses joujoux, ses livres, son petit jardin que nous faisions
+ensemble, sa brouette, son petit arrosoir, son bonnet, ses petits
+ouvrages, ses gants, tout ce qui était resté autour de moi, l'attendant.
+Je regarde et je touche tout cela, hébétée, et me demandant si j'aurai
+mon bon sens, le jour où je comprendrai enfin qu'elle ne reviendra pas
+et que c'est elle qu'on vient d'enterrer sous mes yeux.
+
+Vous voyez, je retombe toujours dans mon déchirement. Voilà pourquoi
+je ne peux écrire presque à personne. Il y a peu de coeurs que je ne
+fatiguerais pas, ou que je ne ferais pas trop souffrir. Je vous parle, à
+vous, parce que vous êtes comme moi à moitié dans l'autre vie, et, pour
+le moment, j'espère avec la bienfaisante placidité que j'avais naguère,
+quand je n'étais pas si fatiguée d'attendre.--Mais vous aviez le corps
+malade. Dites-moi donc que vous êtes mieux, avant que je quitte Nohant.
+Vous avez une grande ressource: c'est de pouvoir vivre à l'habitude
+dans le monde des idées où je vois trop en poète, c'est-à-dire avec
+ma sensibilité plus qu'avec mon raisonnement. Vous avez une lucidité
+soutenue dans ce monde-là, il me semble. C'est là qu'il faudrait pouvoir
+toujours regarder, sans préoccupation des soucis inévitables de la vie
+matérielle, des devoirs qui excèdent quelquefois nos forces, et sans
+ces déchirements d'entrailles que rien ne peut apaiser. C'est une loi
+providentielle à coup sûr que la tendresse folle des mères; mais la
+Providence est bien dure à l'homme, à la femme surtout. Cher ami, adieu;
+je suis à vous de coeur et d'esprit.
+
+G. SAND
+
+ [1] _Terre et Ciel_, par Jean Reynaud.
+
+
+
+
+CCCLXXXVI.
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE
+
+ Nohant, 14 février 1855.
+
+Ma chère mignonne, si je ne t'écris pas, tu sais que ce n'est pas trop
+ma faute. Je suis toujours malade, étouffée, j'ai des douleurs partout,
+je ne peux pas travailler, je ne peux pas me consoler.
+
+J'ai eu le courage qu'il fallait, dans les premiers moments; à présent,
+je paye ce courage-là en détail par une fatigue extrême.
+
+Je ne veux pas m'y abandonner cependant. Maurice veut que j'aille passer
+le mois de mars a Nice ou à Gênes, et je le lui ai promis.
+
+Je suis désolée de ces rhumes de Bertholdi qui t'inquiètent tant. On
+peut tousser bien longtemps, sans qu'il y ait rien de grave; mais je
+sais par expérience combien cela fatigue, combien cela porte sur les
+nerfs, à soi-même et aux autres. Certainement, il faudrait pouvoir fuir
+ce froid de Lunéville, comme je vais fuir les souvenirs trop amers et
+trop cruels de ma maison, toute pleine de cette enfant. Mais que faire?
+La gêne est l'obstacle à tout. Il faudra que je revienne presque tout de
+suite travailler, et, quand Bertholdi s'absente, c'est la même chose. Ce
+ne sont pas quelques jours de repos qu'il lui faudrait. C'est toute une
+vie plus douce. Comment et de qui l'obtenir?
+
+Tu ne m'as pas dit si Georget avait bien supporté son voyage, et s'il
+avait repris les belles couleurs qu'il, avait un peu perdues ici. Aie
+bien soin de lui et ne t'en sépare qu'à bonnes enseignes.
+
+Solange est à Paris mieux portante et plus tranquille du côté de ses
+affaires. Son père s'exécute un peu avec elle, son mari pas du tout.
+Elle pensait pouvoir t'être utile, et, sans notre malheur, je suis sûre
+qu'elle aurait fait son possible. Elle y reviendra certainement quand
+elle pourra sortir et se montrer un peu.
+
+Embrasse toute ta chère maison pour moi: George, Charles et Marie, à qui
+je n'ai pas la force d'écrire. Je n'écris plus à personne, je ne peux
+pas. Chaque fois que je parle de moi, même pour dire un mot, je me sens
+comme prise de fièvre pour toute la journée; c'est un état maladif
+certainement et qui passera. Ne t'en inquiète pas, j'y fais et j'y ferai
+mon possible. Je t'embrasse de toute mon âme. Ah! ma pauvre enfant, que
+je voudrais te donner autant de bonheur que j'ai de peine!
+
+
+
+
+CCCLXXXVII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 24 février 1855.
+
+Cher enfant,
+
+Je commence par te dire que, puisque tu n'es, pas enrhumé, tout va bien
+pour moi. Aie soin de ta petite personne comme j'ai soin de la mienne,
+puisqu'il ne s'agit pas de nous regarder comme de simples mortels,
+mais comme de très précieux voyageurs allant à la découverte de la
+Méditerranée.
+
+Quant à Montigny, je vois bien qu'il veut refaire toutes mes pièces. Il
+y a pourtant une observation à faire, c'est que toutes les pièces qu'on
+ne m'a pas fait changer: _le Champi_, _Claudie_, _Victorine_, _le _Démon
+du foyer_, _le Pressoir_, ont eu un vrai succès, tandis que les autres
+sont tombées ou ont eu un court succès. Je n'ai jamais vu que les idées
+des autres m'aient amené le public, tandis que mes hardiesses ont passé
+malgré tout.
+
+Et quelles hardiesses! Trop d'idéal, voilà mon grand vice devant les
+directeurs de théâtre.
+
+J'écouterai sans discussion ce que me dira Montigny, j'écouterai ses
+projets d'_amélioration_, et, si je vois qu'il faille changer le fond de
+la pièce, je la reprendrai; cette fois, j'y suis bien, décidée. Je suis
+lasse du théâtre d'abord, et puis encore plus lasse des hésitations où
+l'on me jette sur moi-même. Je suis ce que je suis. _Yo soy quien soy_.
+Ma manière et mon sentiment sont à moi. Si le public des théâtres n'en
+veut pas, soit, il est le maître; mais je suis maître aussi de mes
+propres tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera forcé
+d'avaler au coin de son feu.
+
+Rien de nouveau ici: temps assez doux, Trianon devenu lac, ordres donnés
+pour le jardin en notre absence, comptes de cuisine, rangement de
+papiers, correction d'épreuves. Tout cela n'est pas fort intéressant,
+surtout quand je ne te vois pas aller et venir, entrer et sortir, et
+jeter, à travers tout cela, les profondes réflexions et les lumineux
+aperçus de _tes sciences_.
+
+Bonsoir donc, cher mignon; je me replonge dans les paperasses et
+t'embrasse de toute mon âme. Le capitaine d'Arpentigny te _colle_ ses
+amitiés. Émile _se paye_ de copier _le Diable aux champs_.
+
+
+
+
+CCCLXXXVIII
+
+A MADEMOISELLE LEMOYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 27 février 1855.
+
+Mademoiselle,
+
+Je vous conseille et vous prie, même, puisque vous avez la bonté de
+compter sur ma vive sympathie pour vous, de quitter le milieu où vous
+souffrez tant, et d'aller vivre à Paris; vous y trouverez les nobles
+distractions dont une âme comme la vôtre a besoin, la musique, les arts
+et des relations que votre intelligence élevée et votre coeur généreux
+sauront vite créer.
+
+Si le catholicisme vous est nécessaire, vous rencontrerez certainement
+un directeur de conscience assez éclairé pour vous guérir de cette
+maladie des scrupules, que je connais bien, et que j'ai subie dans ma
+jeunesse assez cruellement pour vous comprendre et vous plaindre. Non,
+il ne faut pas qu'une âme comme la vôtre succombé à ces vaines terreurs.
+Il faut vous relever par de fortes et saines lectures. Je suis trop
+ignorante pour vous les indiquer; mais écrivez à M. Jean Reynaud,
+envoyez-lui ma lettre, si vous voulez. Il saura par là que je vous
+connais et que votre besoin de secours intellectuel n'est pas une
+frivole inquiétude.
+
+Oui, je vous connais sans vous avoir vue; mais n'y a-t-il pas bientôt
+dix ans que vous m'écrivez ces grandes lettres où, au milieu des
+contradictions et des troubles d'une pensée ardente, j'ai toujours
+trouvé, votre bonté si entière, si spontanée, si naïve, et votre
+jugement si généreux et si droit en tout ce qui est essentiel!
+
+Demandez-lui de vous indiquer des livres qui vous sauvent, et, faites
+mieux, quittez cette solitude où vous vous consumez, où ce qui vous
+entoure vous laisse et vous _rend_ encore plus seule, je le vois bien.
+Je ne connais pas assez M. Jean Reynaud pour vous adresser à lui, sans
+qu'il vous connaisse. Mais faites-vous connaître à lui; son livre m'a
+fait un grand bien, à moi aussi, et j'avais grand besoin de trouver,
+dans la haute science d'un esprit de premier ordre, la confirmation
+raisonnée de tous mes instincts; car mon courage a été bien éprouvé
+dernièrement!
+
+J'ai perdu une enfant adorable et adorée, la fille de ma pauvre fille.
+Je viens d'être malade, ce qui m'a empêchée de vous répondre, et,
+maintenant, je suis encore si délabrée, que mon fils, mon cher fils,
+m'emmène voyager un peu. Je pars dans deux jours. Dans deux mois, je
+serai de retour à Nohant, où vous m'en verrez, j'espère, de meilleures
+nouvelles de vous. Avant de rentrer ici, je passerai quelque jours
+probablement à Paris. Si vous réalisez votre tentation d'y aller
+demeurer, faites-le-moi savoir à Paris, dans les premiers jours de mai.
+
+Pardonnez-moi de vous répondre si peu, je suis brisée encore, mais _je
+crois_. Je suis sûre de retrouver mon enfant dans un meilleur monde;
+et, vous dont le coeur est si pur, vous devez être sûre aussi de votre
+avenir. Douter de la bonté de Dieu est une faiblesse de notre nature.
+Mettez toutes les forces de votre esprit à croire à cette bonté, et vous
+sentirez qu'elle a son reflet en vous-même.
+
+N'ayez pas peur de la mort: c'est un bien bon refuge, allez, et, quand
+on le comprend, le courage consiste à ne pas la désirer trop.
+
+À vous de coeur toujours, chère âme en peine.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXXIX
+
+A M. EUGÈNE LAMBERT, A PARIS
+
+ Frascati, mars 1855.
+
+Mon cher Lambruche,
+
+Tout va bien, Maurice nous a donné quelque inquiétude, non pas à cause
+de la maladie qu'il a eue, mais à cause de celle qu'il aurait pu avoir.
+Heureusement, il a passé à côté, grâce à un bien bon médecin, excellent
+homme par-dessus le marché. Il y a eu nécessairement pour nous un peu
+de spleen à Rome. Cinq ou six jours dans une chambre d'auberge, c'est
+triste.
+
+D'ailleurs, Rome, à bien des égards, est une vraie _balançoire_; il faut
+être ingriste pour aimer et admirer tout, et pour ne pas se dire, au
+bout de trois jours, que ce qu'on a à voir est absolument pareil à ce
+qu'on a déjà vu sous le rapport de l'aspect, du caractère, de la couleur
+et du sentiment des choses. Ensuite, on peut entrer dans le détail des
+ruines, des palais, des musées, etc., et, là, c'est l'infini; car il
+y en a tant, tant, tant, que la vie d'un amateur peut bien n'y pas
+suffire. Mais, quand on n'est qu'_artiste_, c'est-à-dire voulant vivre
+de sa propre vie, après s'être un peu imprégné des choses extérieures,
+on ne trouve pas son compte dans cette ville du passé, où tout est mort;
+même ce que l'on suppose encore vivant.
+
+C'est curieux, c'est beau, c'est intéressant, c'est étonnant; mais c'est
+trop mort, et il faudrait savoir sur le bout des doigts, non seulement
+ce fameux livre de _Rome au siècle d'Auguste_, mais encore l'histoire de
+Rome à toutes les époques de son existence; il faudrait vivre là-dedans,
+l'esprit tendu, la mémoire mirobolante et l'imagination éteinte.
+
+Il fut un temps, _sous l'Empire_, où l'on s'asseyait _sur le tronçon
+d'une colonne_, pour méditer sur les ruines de Palmyre; c'était la
+mode, tout le monde méditait. On a tant médité, que c'est devenu fort
+_embêtant_ et que l'on aime mieux vivre. Or, quand on a passé plusieurs
+journées à regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des
+_colombarium_, on voudrait bien sortir un peu de là et voir la nature.
+Mais, à Rome, la nature se traduit en torrents de pluie jusqu'à ce que,
+tout d'un coup, viennent la chaleur écrasante et le mauvais air. La
+ville est immonde de laideur et de saleté! c'est la Châtre centuplée en
+grandeur; car c'est immense et orné de monuments anciens et nouveaux qui
+vous cassent le nez et les yeux à chaque pas, sans vous réjouir, parce
+qu'ils sont étouffés et gâtés par des amas de bâtisses informes et
+misérables. On dit qu'il faut voir cela au soleil; je ne dis pas non,
+mais il me semble que le soleil ne peut pas raccommoder ce qui est
+hideux.
+
+La campagne de Rome si vantée est, en effet, d'une immensité singulière,
+mais si nue, si plate, si déserte, si monotone, si triste, des lieues de
+pays en prairies, dans tous les sens, qu'il y a de quoi se brûler le peu
+de cervelle qu'on a conservé après avoir vu la ville. MAIS! mais, quand
+on est sorti de cette immensité plate, quand on arrive au pied des
+montagnes, c'est autre chose. On entre dans le paradis, dans le
+troisième ciel. C'est là que nous sommes. Nous avons amené Maurice,
+encore tout détraqué, avant-hier, et, bien que nous n'ayons pas encore
+eu un rayon de vrai soleil, le voilà tout gaillard et passant la journée
+sur ses jambes.
+
+Le lieu où nous sommes est si beau, si étrange, si curieux, si sublime
+et si joli en même temps, que j'en aurai pour toute une saison à te
+raconter. Réjouis-toi donc de notre fortune présente; car nous sommes
+enfin payés de nos fatigues et de nos déceptions, payés avec usure. Tu
+peux lire ma lettre à Solange. Tu sauras comment nous sommes campés;
+mais nos promenades, rien ne peut en donner l'idée. C'est à chaque pas
+une découverte. Aujourd'hui, par exemple, nous avons passé la journée
+dans un immense palais entièrement abandonné au haut d'une colline. J'ai
+pensé à toi, mon petit Lambert.
+
+Ah! qu'on serait heureux d'être riche et d'associer tous ses enfants aux
+vrais plaisirs que l'on rencontre. Que de souterrains, que de fleurs,
+que de ruisseaux, de cascades, d'arbres monstrueux, de ruines, de cours
+abandonnées, de rocailles brisées, de statues sans nez, d'herbes folles,
+de mosaïques couvertes de gazon et d'asphodèles! C'est à en rêver; et
+des galeries et des escaliers sans fin qui s'en vont du ciel au fond de
+la terre, un tas de constructions inexplicables, les vestiges d'un luxe
+insensé ensevelis sous la misère; et tout cela au sommet d'un panorama
+de montagnes, de terres, de mers à donner le vertige. C'est trop beau.
+
+Sur ce, bonsoir, mon Lambert; nous pensons rester ici une quinzaine, et,
+quand nous serons décidés sur la suite du voyage, nous te donnerons de
+nos nouvelles. Je t'embrasse de la part des petits camarades et de la
+mienne. Au revoir au mois de mai.
+
+Pense à nous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCXC
+
+A M. JULES NÉRAUD, A LA CHÂTRE
+
+ Frascati, 14 avril 1855
+
+Cher ami,
+
+Nous sommes à Frascati depuis quinze jours et voulons y rester encore
+une semaine. Maurice, après avoir été assez souffrant au début de notre
+installation, va si bien, qu'il ne songe qu'à manger, dormir et courir.
+Je suis ce régime pour mon compte et je m'en trouve assez bien,
+physiquement parlant. Quant au cerveau, c'est une atrophie complète. Se
+lever matin, faire cinq ou six lieues à pied tous les jours, rentrer
+affamée, tomber de sommeil après un affreux dîner de gargote que
+l'appétit fait trouver bon, je vous laisse à penser si c'est là une
+vie intéressante. Pourtant j'amasse, sans trop m'en apercevoir, des
+souvenirs qui m'intéresseront plus tard, quand j'aurai le loisir de
+songer à ce qui ne fait que passer devant moi maintenant.
+
+C'est un admirable pays que nous parcourons, et bien digne de remarque
+pour _s'ancrer_ dans les opinions qu'on y apporte d'ailleurs. La nature
+y est belle, surtout _jolie_; car ne croyez pas un mot de la grandeur et
+de la sublimité des aspects de Rome et de ses environs. Pour qui a
+vu autre chose, c'est tout petit; mais c'est d'un coquet ravissant.
+Entendons-nous pourtant, c'est le petit dans le grand; car cette
+campagne romaine, tout unie, est immense comme une mer environnée de
+montagnes. Mais les détails, les ruines, les palais, les églises, les
+collines, les lacs, les jardins, tout cela paraît hors de proportion
+avec la scène qui les continue.
+
+Pour nous autres, c'est une manière de vivre très récréative, que de
+courir toute la journée dans la solitude et de découvrir nous-mêmes le
+pays. Les guides sont ennuyeux et ne connaissent pas les chemins. Nous
+nous en passons. Enfin vous pouvez vous figurer notre existence, vous
+qui savez tout ce qu'il y a pour nous dans une promenade à Crevant ou
+au bois de Boulaize. Maintenant nous ramassons des plantes et nous
+attrapons des papillons sur les ruines de Tusculum, autour du lac
+Régille, que sais-je? Les noms sont plus pompeux que les choses, mais
+les choses sont charmantes, voilà ce qui est certain.
+
+Nous avons eu un temps affreux pour l'Italie, beaucoup de pluie dehors
+et beaucoup de froid _à la maison_; car la température extérieure,
+quelque privée de soleil qu'elle soit, est toujours assez douce, et les
+appartements seuls sont inhabitables en cette saison. Ils sont immenses,
+voûtés, stuqués, peints à fresque, disposés en tout pour l'été. Rien ne
+ferme et le peu de cheminée qu'on a ne sait pas chauffer. Depuis trois
+jours seulement, nous avons un beau soleil, du matin au soir; mais nous
+avons couru par tous les temps.
+
+Le jour de Pâques a été aussi un beau jour très chaud; nous l'avons
+passé à Rome, où nous avons reçu la bénédiction _urbi et orbi_. C'est
+une cérémonie très vantée, mais qui n'est pas mise en scène avec art. Le
+goût français manque à toute chose, ici comme ailleurs. La nature s'en
+moque. Elle nous prodigue les fleurs que l'on cultive dans nos jardins
+avec respect. Ici, en plein désert, on marche sur le réséda, sur les
+narcisses, sur les cyclamens et mille autre fleurs adorables dont je
+vous fais grâce, à vous qui ne connaissez que les tulipes.
+
+Et puis je ne veux pas vous raconter d'avance tout ce dont nous
+bavarderons à satiété à Nohant; car, ici, tout est différent, depuis _a_
+jusqu'à _z_, de ce qui est chez nous. Hommes et bêtes, coutumes, idées,
+besoins, terre, plantes, air, c'est un autre monde. Je ne sens pas la
+puissance de séduction de ce pays autant qu'on me l'avait annoncé. Trop
+de choses sont en désaccord avec notre manière de voir et de sentir;
+mais je reconnais qu'il est bon de l'avoir vu, ne fût-ce que pour aimer
+davantage cette douce France au ciel gris, où les hommes, si peu hommes
+qu'ils soient, sont encore plus hommes que partout ailleurs.
+
+Sur ce, bonsoir, mon vieux. Je tombe de sommeil. J'ai reçu, ce soir,
+votre lettre du 4 avril. Vous vous étonnez du temps qu'elles mettent à
+voyager, les lettres! Ah bien, je m'étonne, moi, du contraire, à présent
+que je vois comment sont arrangées ici les choses les plus simples de
+la vie matérielle. Ne vous désolez pas de la perte de l'aigle[1]. Je le
+regrette sans doute; mais, quand on reçoit des nouvelles de tout son
+monde, après les malheurs qui nous ont frappés dans notre nid, on
+s'estime heureux de n'avoir perdu de nouveau qu'une bestiole de la
+ménagerie...
+
+Nous vous chargeons de toutes nos amitiés pour la maisonnée. Quant à nos
+amis, à qui vous voulez bien donner de nos nouvelles, je vous remercie
+encore plus. J'ai toujours le projet d'écrire à tous, et je n'ai pas
+trouvé encore un jour de lucidité, au milieu de cette fatigue où je
+me jette. Elle est véritablement excessive; mais je crois que je m'en
+trouverai bien; car je fais des progrès étonnants dans l'art de grimper.
+Je vais tous les jours à une lieue, au moins, et souvent à une lieue
+et demie au-dessus de la mer. C'est quelque chose, au bout des jambes.
+Maurice recueille beaucoup d'insectes et fait beaucoup de dessins. Moi,
+j'allège ma démarche, déjà peu légère, d'un tas de pierres dont je
+remplis ma sacoche. Je voudrais tout ramasser; tout est curieux. En
+quelque désert qu'on se trouve, on marche sur des fragments de marbre
+d'Asie et d'Afrique, restes d'une splendeur disparue, et dont, en bien
+des endroits, les plus savants antiquaires sont embarrassés d'expliquer
+la présence.
+
+Bonsoir encore, mon bonhomme. Écrivez encore à Gênes, si vous écrivez;
+car c'est toujours par là que nous repasserons vers la fin du mois. A
+vous de coeur.
+
+ [1] Un aigle noir apprivoisé qui avait pris sa volée.
+
+
+
+
+CCCXCI
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
+
+ La Spezzia, 9 mai 1855.
+
+Cher ami,
+
+Je ne sais pas si vous recevrez ma lettre avant mon embrassade; car je
+viens seulement de recevoir la vôtre et la douloureuse nouvelle qu'elle
+m'apporte[1]. Certainement, c'est un coup bien sensible qui vient encore
+me frapper, après tant d'autres. Sommes-nous malheureux depuis quelques
+années, mes pauvres enfants! La vie générale tuée en nous et autour de
+nous, Dieu aurait dû nous laisser au moins la vie personnelle, celle
+de la famille et de l'amitié. Et cependant tout nous quitte à la fois!
+C'est pour un monde meilleur qu'ils s'en vont, je n'en doute pas, j'en
+doute moins que jamais; mais que toutes ces séparations sont navrantes
+pour ceux qui restent!
+
+J'étais tout à l'heure au bord de la mer, dans un endroit délicieux, des
+rochers couverts de pins, et des fleurs superbes croissant en liberté
+jusque dans le sable de la grève. Pendant que mes enfants étaient à
+quelque distance, j'occupais ma promenade, comme à l'ordinaire, à
+ramasser des plantes. Voilà deux mois qu'à chaque individu nouveau pour
+mes yeux, je le place dans un livre exprès, en me disant que mon pauvre
+ami m'en apprendra le nom, et je recueille chaque plante en double pour
+lui en donner un exemplaire, comme j'avais fait dans un autre voyage.
+Ainsi, à chaque moment, cent fois le jour, depuis deux mois, je pense à
+lui et je me l'imagine herborisant comme autrefois à mes côtés. Eh bien,
+dans ce moment, dans cette occupation même, à laquelle mon souvenir
+l'associait, votre lettre m'est remise et j'apprends que je ne le
+reverrai plus!
+
+Au moment de quitter Nohant, j'avais fait un grand rangement de papiers,
+et je crois vous avoir dit que j'avais retrouvé et relu toutes
+ses lettres; c'étaient des chefs-d'oeuvre d'esprit, de poésie,
+d'intelligence claire et de sentiment coloré de la nature. Je me disais
+que quand j'aurais deux mois de loisir, je ferais un triage, et qu'avec
+sa permission, je les publierais dans la _suite_ de mes _Mémoires_.
+
+Cette lecture m'avait fait repasser dix ans de ma vie, dont il avait
+enregistré les petits événements avec sa grâce et son heureuse
+philosophie. C'était donc comme un pressentiment d'une séparation
+prochaine, ce rapprochement de ma pensée avec la sienne, après des
+années d'une tranquille séparation de fait; car je ne le voyais presque
+plus, ses habitudes et ses goûts le retenant chez lui comme moi chez
+moi. Mais je ne m'apercevais pas de cela; je le sentais tout près et
+je me disais qu'à toute heure, je pouvais le voir, lui écrire ou lui
+parler. Il a toujours été pour moi le plus sage et le plus réconfortant
+ami possible.
+
+Vous dites bien, le voilà heureux et en possession d'une science sans
+mystères et de jouissances durables; relativement au triste monde où
+nous passons cette vie d'un jour, si confuse, si incertaine et si
+troublée; son sort est digne d'envie, j'en suis certaine. Mais nous! Mon
+coeur est brisé autant de la douleur de ma pauvre Angèle[2] que de
+la mienne propre. Pauvre chère enfant, que de déchirements répétés!
+Dites-lui combien je l'aime, surtout depuis la tendresse qu'elle a eue
+pour ma pauvre Nini et pour les larmes qu'elle lui a données! Hélas!
+je ne peux rien faire pour elle que de la chérir. Nous ne pouvons nous
+épargner les uns aux autres ces mortelles douleurs. Si on le pouvait, en
+se donnant soi-même à la place de ceux que la mort veut prendre!
+
+Maurice me charge de lui dire, ainsi qu'à vous, combien il est affecté
+pour sa part (car ce pauvre ami avait été paternel pour son enfance) et
+pour celle qu'il prend à votre chagrin. Le pauvre enfant avait depuis
+hier seulement votre lettre, et je lui voyais quelque chose de triste,
+sans oser l'interroger. J'étais un peu malade, et il n'a voulu
+m'apprendre la vérité que ce matin; c'était dans un des plus beaux
+endroits de la terre, et il me semble que cette âme fraternelle est
+venue me parler là et chercher elle-même à me consoler de son départ.
+Combien de fois il m'avait parlé de la mort! Il fut un temps où il
+partageait mes croyances en l'autre vie, et où, dans des heures de
+spleen, car il en avait dans son intarissable gaieté, il me disait et
+m'écrivait qu'il viendrait me parler dans le parfum de quelque fleur.
+
+Vous m'apprenez que Fleury est venu au pays; y est il encore? aurai-je
+la consolation de l'y trouver? Je pars d'ici demain pour Gênes, de là
+tout de suite pour Marseille, et je pense être à Paris le 15 mai. Je
+n'y resterai que le temps de faire l'indispensable de mes affaires, et
+j'espère être chez nous le 20.
+
+Au revoir donc, mes chers enfants bien-aimés. Je vous embrasse de coeur.
+
+ [1] La mort de Jules Néraud (le Malgache).
+ [2] Madame Angèle Périgois, fille de Jules Néraud.
+
+
+
+
+CCCXCII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
+
+ Nohant, 12 juillet 1855.
+
+Chère Altesse impériale,
+
+On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Félix
+Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu déjà vous
+intéresser. C'est le plus honnête homme de la terre et qui n'a qu'un
+défaut, celui d'écrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'être
+dévoué avec enthousiasme à un gouvernement qui, à l'exemple de tant
+d'autres, ne récompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de
+côté ceux dont il est sûr. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du
+monde sous tous les régimes; mais la persécution, envers les siens,
+c'est du luxe.
+
+Tâchez de faire réparer cette injustice et de dédommager ce digne et
+excellent homme, qui a dépensé tout son petit avoir pour les pauvres de
+sa commune. Il est capable, archicapable d'être un excellent préfet,
+et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un
+sous-préfet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il
+me dit qu'il vous a même écrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et
+sans partialité pour lui, je le recommande à votre attention, à votre
+équité, et à cette bonté que je connais si bien.
+
+À vous de coeur, vous le permettez toujours.
+
+GEORGE SAND.
+
+Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande
+perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulièrement connue.
+
+
+
+
+CCCXCIII
+
+A M. ***
+
+ Nohant, 23 juillet 1855.
+
+Monsieur,
+
+Il ne m'a pas été possible de prendre plus tôt connaissance de votre
+lettre. Après l'avoir lue, j'ai fermé le manuscrit sans le lire. Je ne
+donne pas de conseils, ce n'est pas mon état, et j'ai juré de ne jamais
+être le juge d'une oeuvre inédite, n'ayant jamais pu dire la vérité à un
+poète sans le fâcher, quand je contrariais ses espérances. Je ne doute,
+monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincérité en vous parlant
+ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir littéraire,
+il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous
+affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez imposé.
+
+J'aime mieux ne pas savoir à quoi m'en tenir, et refermer désormais tous
+les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand
+nombre, qu'avec toute la bonne volonté du monde, je ne pourrais jamais
+suffire à en prendre connaissance.
+
+Ne vous découragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux,
+vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le
+dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les
+condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous éclairer et
+que c'est un des devoirs les plus délicats, et les plus pénibles de
+l'amitié.
+
+Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+Le paquet cacheté est dans mon bureau à votre adresse. Si je dois vous
+le renvoyer, veuillez écrire un mot à M. Manceau, à Nohant, et, pour
+simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon
+absence, veuillez lui réclamer le numéro 104.
+
+
+
+
+CCCXCIV
+
+A MADAME ARNOULD PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 20 août 1855.
+
+Chère belle et bonne que vous êtes, je ne vous tiens pas quitte de
+Nohant, et, puisqu'on me joue décidément à l'Odéon le mois prochain,
+j'irai vous réclamer pour une plus longue vacance si vous êtes libre. Je
+viens de finir mon ennuyeux roman et je vais penser à notre _Lys_.
+N'en parlez encore que vaguement; car, tant que je n'en serai pas bien
+contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre
+jours, j'en ai besoin, et puis je m'y mettrai tout entière.
+
+Vous dites que vous ferez mes affaires: quel joli homme d'affaires! Et
+pourquoi sont-ils tous si laids?
+
+C'est probablement pour cela que j'aime si peu à m'occuper des miennes.
+Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis _exigeante_, vous lui
+direz ce que vous voudrez. Il m'avait offert jadis _tout ce que je
+voudrais_. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour
+_Flaminio_, et faire engager Bocage pour _Favilla._ C'est pourquoi j'ai
+dit: «Rien, pas d'argent; faites seulement ce que je vous demande.»
+
+Maintenant, puisqu'ils ne l'ont pas fait, je demanderai la prime qu'on
+donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m'en rapporterai à ce
+qu'on me dira par vous.
+
+Mais tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de faire que les
+bonnes parties de la pièce restent et que celles dont, malgré votre
+jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n'ai pas été
+satisfaite, s'en aillent franchement.
+
+Envoyez à votre frère tous mes regrets et toutes mes sympathies.
+
+Recevez les hommages de mon fils, et, quant à moi, croyez-moi bien à
+vous de coeur et d'esprit.
+
+GEORGE SAND.
+
+_Molière_ est tout à vous aussi. Je serais bien contente de vous voir
+jouer cela. Tâchez de jouer quelque chose quand je serai à Paris.
+
+Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah! je
+pense qu'il faut arranger _Molière_ aussi... Ce sera fait.
+
+
+
+
+
+CCCXCV
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 4 septembre 1855.
+
+Ma chère belle et bonne,
+
+Ce n'est plus la pièce que vous savez. Vous me l'aviez fait _l'aimer_;
+mais, en la relisant seule, j'ai trouvé de si grandes révolutions à y
+introduire, que j'ai remis cela paresseusement à l'année prochaine. Et
+puis j'ai pensé à vous et à toute sorte de choses, et j'ai fait une
+autre pièce en cinq actes où je n'aurai pas besoin d'acteurs en dehors
+de ceux que je connais au Théâtre-Français.
+
+Nous verrons à remanier _le Lys_ quand Bocage y viendra naturellement et
+de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais être
+_cause_ qu'un artiste fût enlevé à Montigny, que j'aime de tout mon
+coeur, et, quand même je ne serais qu'une cause passive, je suis sûre
+que je lui ferais de la peine.
+
+D'ailleurs et avant tout, me voilà dans un autre sujet qui me plaît et
+m'amuse, où votre personnage est dix fois mieux développé et plus fait
+pour vous; où Bressant serait tout à fait l'homme qu'il me faut, et où
+madame Allan nous resterait dans un rôle qu'elle fera comique et où elle
+restera _belle_; car j'étais chagrine de la vieillir.
+
+J'irai à Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la pièce. Elle ne
+sera pas encore écrite. Le dialogue est pour moi la seconde façon; car,
+du gros manuscrit que j'ai là sous la main, il ne restera que ce qui
+doit rester. Je demanderai à M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai
+comme quoi le manque de parole du ministère à propos de _Flaminio,
+autorisé_ en cinq actes et non toléré en quatre, puisqu'on m'a fait
+afficher un prologue et trois actes, m'est resté sur le coeur, non pas
+comme une rancune, je ne connais pas ça, mais comme une méfiance des
+gracieusetés qu'on appelle eau bénite de cour.
+
+Nous conviendrons de quelque chose sérieusement; car je ne veux pas
+faire un gros travail _ad hoc_ pour le Théâtre-Français pour _m'ouïr
+dire_ que l'on a changé d'idée. Rien n'est plus contrariant que d'écrire
+pour certains artistes, et d'être forcé d'adapter ensuite la forme aux
+qualités d'autres artistes, qui ne sont jamais les mêmes qualités. Je
+m'occuperai aussi de _Molière_, M. Doucet me dira par quoi l'on préfère
+commencer. Moi, je préfère que l'on commence par _Françoise_; c'est
+ainsi, jusqu'à nouvel ordre, que j'intitule mon nouvel essai.
+
+A vous de coeur, ma bien charmante héroïne. Aimez-moi comme je vous aime
+et comme je vous comprends.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCXCVI
+
+A M. PAULIN LIMAYRAC, A PARIS[1]
+
+ Nohant, septembre 1855.
+
+Si mon _collaborateur_ se place à ce point de vue, il lui sera facile
+d'extraire, de tous les faits qu'il voudra bien me présenter, la moelle
+qui peut être mise sur mon pain. Il y a dix mille manières d'être
+impressionné. Je n'en ai qu'une, parce que, malgré moi, mon esprit est
+un peu plus absolu que mon caractère. Sera-ce un inconvénient dans un
+ouvrage de ce genre? Je ne le crois pas. Un petit exposé de principes
+bien simples et bien naïfs, mais invariables, une fois admis, notre
+travail doit s'en trouver éclairci et soutenu sans trop de défaillance
+d'un bout à l'autre.
+
+En partant de ces idées, nous avons, c'est-à-dire vous avez à chercher,
+dans chaque histoire d'amour illustre, d'abord le milieu social,
+intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractère
+particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de
+leur amour, puis les faits, le but atteint ou manqué, le résultat bon
+ou mauvais; car nous ne nous gênerons pas trop avec eux, et nous
+raconterons peut-être de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile
+à l'excellence de notre théorie, par la critique qu'il nous conviendra
+d'en faire. Vous avez à fouiller dans les bibliothèques, dans les écrits
+de ceux qui ont écrit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de
+madame Duchâtelet, comme dans les sonnets de Pétrarque, et, là, vous ne
+prendrez que les points culminants qui éclaireront l'application de ma
+théorie. Exemple: Voltaire et madame Duchâtelet s'aimaient-ils par le
+coeur, par les sens et par l'intelligence? Je pense, moi, qu'ils ne
+s'aimaient que par l'intelligence. Voilà pourquoi leur amour était
+incomplet. Mais c'était encore quelque chose que de s'aimer sur le haut
+de ces belles régions, et le mariage de deux esprits supérieurs vaut
+bien la peine qu'on s'en occupe, qu'on l'analyse et qu'on en voie les
+résultats.
+
+Agnès Sorel, comment aima-t-elle son royal amant? Commença-t-elle comme
+une Jeanne d'Arc, par le patriotisme? ou bien les sens et le coeur (soit
+l'un ou l'autre seulement) furent-ils si émus et si possédés par le roi,
+que l'enthousiasme prit naissance dans l'âme de cette femme, comme une
+révélation? Honneur à _l'amour_, en ce cas! Je sais peu l'histoire
+d'Agnès, je ne sais rien, absolument rien, en fait d'histoire, j'ai la
+mémoire d'une linotte; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus
+bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire: «C'est l'amour qui a
+révélé le patriotisme à Agnès;» ou bien: «C'est le patriotisme qui lui a
+inspiré l'amour.»
+
+Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire
+berrichons, sur la _Saurette_. C'est son nom, qui vient de _sauret_ (en
+berrichon: _sans oreilles_); on dit encore, chez nous, un chien _sauret_
+(qui a les oreilles coupées). Voici les vers:
+
+ Gentille Agnès, plus de los tu mérites,
+ La cause étant de France recouvrer,
+ Que ce que peut dedans un cloître ouvrer.
+ Close nonain, ou bien dévot ermite.
+
+C'est là une digression. Revenons à notre histoire.
+
+Marie Stuart! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons à
+moraliser. Et, dans l'antiquité, que de choses belles ou curieuses à
+mettre en ordre ou en relief!
+
+Quelle sera votre part de travail, je l'ignore encore. Je me suis
+engagée sur l'honneur à tout rédiger. Vous voyez que mes éditeurs sont
+des imbéciles; mais ils sont tous comme ça. Pourtant, si j'ai des
+millions de pattes de mouche à tracer, je crois que vous aurez de la
+besogne aussi. Je n'ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m'en
+procurer dans ma province; je ne peux pas m'installer à Paris, il faudra
+donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque
+biographie, et des extraits des livres, lettres ou poésies à citer. Ne
+vous donnez pas la peine de conclure ni de rédiger avec le moindre soin.
+Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j'ai
+besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l'esprit
+des passions est quelquefois disséminé et veut être péché à la ligne
+dans un étang), il faudra emprunter l'ouvrage à la Bibliothèque et me
+l'envoyer. Pourvu qu'il soit en français, car je n'entends guère autre
+chose couramment! Si on peut suppléer à l'envoi des livres par des
+extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste à mes frais.
+
+Le plan historique de l'ouvrage sera votre affaire, j'en suis absolument
+incapable à première vue, d'autant plus que je n'ai plus d'yeux pour
+lire moi-même. C'est donc à vous, jeune et valide, de récapituler, dans
+l'ordre chronologique, l'histoire de l'amour, et de choisir tout ce qui
+vaut la peine d'être honorablement cité.
+
+Pour ceux dont nous découvrirons peu de chose dans la nuit des temps,
+nous ferons court, nous réservant de faire long à mesure que nous
+avancerons dans la lumière des temps les plus rapproches de nous, les
+plus intéressants à coup sûr. Vous ferez ce petit plan. à loisir; car
+nous n'avons pas à commencer avant six mois au moins. Il faut que
+j'achève mes _Mémoires._ Nous verrons à indiquer, dans certaines
+biographies, celles qui auront servi d'intermédiaire, et cela nous
+permettra de parler de quelques amours plus connus que bons à connaître,
+pour leur donner du pied au derrière.
+
+Vous voyez que vous aurez un lien à établir et à m'indiquer. Vous
+supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses,
+dépenses et fatigues; car, pour être amusant (je le crois tel), ce
+travail ne sera peut-être pas si léger que les éditeurs le supposent, et
+je me charge de vos intérêts, puisque vous voulez bien avoir confiance
+en moi.
+
+ [1] Un éditeur de Paris, M. Philippe Collier, avait traité avec George
+ Sand pour qu'elle lui fit une série d'ouvrages portant le titre
+ général de _les Amants illustres_. Afin de rendre le travail plus
+ facile à l'auteur, qui, à cette époque, restait à Nohant presque
+ toute l'année, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin
+ Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes
+ les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac
+ ayant bientôt renoncé à la tâche, qui lui paraissait trop lourde,
+ le traité fut rompu de gré à gré entre les parties. _Evenor et
+ Leucippe_ (premier titre de _les Amours de l'âge d'or)_ fut seul
+ écrit par George Sand, et donné à l'éditeur comme compensation.
+
+
+
+
+CCCXCVII
+
+A M. JULES JANIN, A PASSY
+
+ Paris, 1er octobre 1855.
+
+Mon cher confrère,
+
+Je vous appelle ainsi parce que vous êtes auteur et que je peux être
+critique à l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous
+trouviez mauvais tout ce que j'écris pour le théâtre, et _Maître
+Favilla_ particulièrement, c'est votre droit, et personne ne le
+conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes littéraires de
+mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voilà qui n'est pas
+équitable, et c'est à quoi j'ai le droit et le devoir de répondre.
+
+Le procès de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le
+résumé de plusieurs autres, le voici: George Sand fait l'apothéose de
+l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien,
+au comédien, au poète; fi du bourgeois! honte et malédiction sur le
+bourgeois! Voilà un artiste qui passe, ôtez votre chapeau; voilà un
+bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres.
+
+Je vous répondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fâche si fort:
+_Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine._ Par conséquent je ne hais
+pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui haïssez
+les artistes, et votre critique le proclame.
+
+Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans _le Mariage de
+Victorine_, la donnée de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de
+noble, s'est fait négociant, et qui a puisé là, dans le travail, dans la
+libéralité, dans la probité, dans la sagesse, dans la modestie, toute
+l'humble et véritable gloire d'un caractère que Sedaine résumait par
+ce mot: _Philosophe sans le savoir._--Dans la même pièce, la femme, la
+fille et le fils de Vanderke sont des êtres aimants, sincères et bons.
+
+Je n'ai rien dérangé aux types du maître et je me suis plu à développer
+celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit
+bourgeois aussi, un modèle de désintéressement et de fidélité. Enfin
+j'ai créé celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple
+commis, qui n'est ni ridicule ni haïssable, vous l'avez dit vous-même.
+
+_Le Mariage de Victorine_ est donc une pièce prise, en pleine
+bourgeoisie et une apothéose modeste mais franche des vertus propres à
+cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs.
+
+Dans _les Vacances de Pandolphe_, le personnage principal est un
+professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope
+bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aimé.
+
+Dans _le Pressoir_, ce sont des artisans. Vous les avez trouvés trop
+vertueux, trop dévoués, trop intelligents. Et pourtant, à propos de
+_Flaminio_, où il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard:
+«Artiste, à la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un
+des noms grecs de Minerve.»
+
+Je n'ai pas lu ce que vous avez écrit sur _Mauprat._ Là, il n'y a ni
+bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porté le réquisitoire de
+votre éloquence indignée.
+
+Nous voici à _Favilla_. C'est bien, en effet, maintenant et _pour la
+première fois_ qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous
+a plu de faire une analyse infidèle de ma pièce, vous armant d'une
+première version qui a été imprimée et _non publiée_ en Belgique.
+
+Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la pièce représentée et
+publiée, et vous racontez, vous citez celle qui n'a été ni publiée ni
+représentée. Ce procédé de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni
+envers le public, ni envers vous-même mon cher confrère, et si vous
+n'étiez gravement affecté, ce que je regrette et déplore sans en savoir
+la cause, vous n'agiriez pas ainsi.
+
+Que je n'aie pas été satisfaite de ma pièce de _la Baronnie de
+Muhldorf[1],_ cela est certain, puisque je l'ai refaite à peu près
+entière; que le caractère du bourgeois Keller y fût trop durement accusé
+au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai changé ce
+caractère, essentiellement.
+
+Je dis _au point de vue de l'art;_ car, au point de vue moral, la
+bourgeoisie n'était pas là plus gravement offensée qu'elle ne l'est dans
+_Maître Favilla._ Eussé-je fait du père Keller un monstre, le fils
+Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et même, dans ma première
+ébauche, ce dernier personnage était plus développé et plus actif.
+
+Aucun de mes coreligionnaires à moi (car je suis de la religion de
+l'égalité chrétienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'eût reproché
+de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et généreux. Pourquoi
+ceux qui professent la doctrine de l'autorité par la richesse
+eussent-ils trouvé mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur fût
+présenté? Quelle _haine_ veut-on chercher dans les enseignements de
+l'art? Sommes-nous au temps de _Tartufe_, où il n'était point permis de
+montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps même de _Tartufe_, les
+vrais chrétiens ne voyaient dans ce scélérat qu'une ombre favorable à la
+vraie lumière. Je serais tentée de croire, mon cher confrère, que vous
+ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers
+plus au sérieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me
+forcer d'embrasser sa défense.
+
+J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma première esquisse du
+bourgeois Keller m'avait paru trop sèchement dessinée. C'était une
+figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet général
+doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il
+ne plaît à votre charité fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux
+qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en
+semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes
+sympathiques à ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris
+aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est à tout prendre que
+ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile
+puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas
+distinguer à première vue une honnête femme d'une bohémienne, ne
+pas vouloir manger tout son revenu en aumônes ou en libéralités
+seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hésiter à une fille
+qui n'a rien que ses beaux yeux! Voilà, en effet, une _condamnation_ du
+bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amère, bien systématique!
+La haine systématique, voilà le reproche que je repousse, mon cher
+confrère; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un
+tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps,
+n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir à cette race du sentiment et de
+l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comédien affichée par vous
+à propos de _Flaminio_, vous qui avez découvert et illustré l'illustre
+paillasse Deburau? Qui donc vous a blessé ainsi, et pourquoi reniez-vous
+votre destinée, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le théâtre?
+Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec
+vous-même, en vous citant à vous-même; mais ce n'est pas pour lutter
+contre votre judiciaire artistique que je vous écris, c'est pour vous
+dire: Laissez tomber sous vos pieds ces dépits qui vous troublent, et ne
+commettez pas d'injustices volontaires, quant à la morale des choses. Ma
+morale, à moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrêts
+irréfléchis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois
+pour toutes, que je vous la dise.
+
+C'est une moralité du coeur, qui m'est venue surtout avec l'âge. Ceci
+n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment très
+profond et très salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux
+autres en tout temps et en tout lieu, derrière les coulisses d'un
+théâtre comme au comptoir d'une boutique, à la clarté, du soleil qui
+éclaire les doux rêves du poète comme à celle de la lampe qui éclaire
+les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du spéculateur ou
+du critique. Voyez-vous, mon cher confrère, vous avez trop veillé à
+cette lampe pour connaître les hommes: vous ne connaissez plus que
+le papier écrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez
+prononcer que sur la forme. Là, en fait de forme, vous ayez été souvent
+un maître. Nourri de belles lectures et brillant d'érudition, vous
+avez écrit des pages exquises quand vous étiez, sans passion et, sans
+prévention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver à
+être un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites
+de la critique en artiste, avec des émotions, des boutades, des accès de
+poésie et des accès de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je
+talent que vous avez--quand vous ne vous pressez pas trop--désarme le
+jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'écrie à
+chaque page: «Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de théâtre et
+de poésie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il
+dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type,
+est sage, équitable et conséquent. A celui-ci le lourd marteau de la
+logique; à l'autre la marotte brillante de la fantaisie.»
+
+Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en
+classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en rêveurs,
+en bohémiens, en sages, en fous, et même en riches et en pauvres. Toutes
+ces démarcations étaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons
+gardé la tradition dans nos façons de parler, c'est par habitude.
+Ouvrons, les yeux sur la société présente. Dans ces dernières agitations
+politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins
+se sont brouillés comme les cartes se brouillent dans les mains du grand
+joueur qui est le progrès.
+
+Oui, le progrès quand même est toujours plus rapide au milieu du trouble
+qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les
+miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien à voir ici.
+
+Il s'est fait un grand ébranlement dans les moeurs et dans les idées.
+Est-ce que vous n'avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le
+ciel vaciller sur nos têtes, rêveur et fantaisiste que vous êtes? Ne
+voyez-vous pas que les choses et les hommes ont changé? La fortune
+aveugle et passive n'a-t-elle pas déraillé comme une machine qu'aucune
+main humaine ne peut gouverner? Qui sont les riches et qui sont les
+pauvres, selon vous, aujourd'hui? Selon vous, les riches sont les
+sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voilà une erreur qui vous
+abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs.
+Le travail, le commerce, l'économie, le calcul, la raison, c'étaient là,
+en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de
+succès et de sécurité. A présent, c'est le hasard, la mode, la vogue,
+l'audace, la _chance_, qui seules décident des destinées du riche. Le
+bourgeois que notre mémoire a embaumé et que votre imagination veut
+faire revivre n'existe plus. Ce bourgeois-là, qui compte, chaque soir,
+les honnêtes et modestes profits du travail de sa journée, qui ne joue
+pas à la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les délirantes spéculations
+de la grande industrie, il ne s'appelle plus le bourgeois. Il est le
+peuple, et il n'y a entre lui et l'artisan--que vous avez bien raison
+d'estimer et de respecter--que la différence d'un peu plus ou d'un
+peu moins d'activité, d'invention et d'ambition. Que dis-je! entre
+le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu'il ne sait ni ne peut
+féconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse
+péniblement une aisance sans cesse inquiétée par l'absence de crédit, il
+n'y a pas grande différence de plainte et de désir à l'heure qu'il est.
+Tout cela, c'est le peuple, le laboureur comme le commerçant, comme
+l'artiste, comme tous ceux qui n'ont pas mis la main survies gros lots,
+Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla.
+
+Ce ne sont pas là désormais des contrastes ennemis: ce sont des hommes
+qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui espèrent; ce
+sont des frères et des égaux qui peuvent bien encore se quereller et se
+méconnaître, mais qui sont à la veille de s'entendre, parce que, chez
+eux, toute l'aristocratie est dans l'intelligence et dans la vertu, que
+la vertu joue du violon, ou que l'intelligence aune de la toile. Comment
+et pourquoi voulez-vous qu'un poète _haïsse_ celui-ci ou celui-là, parmi
+ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms
+propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le passé, dans le présent ou
+dans l'avenir?
+
+Ce que le poète haïrait et réprouverait, s'il était privé de raison ou
+de charité, c'est la spéculation, ce jeu terrible qui fait et défait les
+existences au profit les unes des autres, à ce point que, tous les vingt
+ans (je parle d'autrefois, désormais ce sera bien plus vite fait), la
+propriété change de propriétaires sur le sol de la France. Oui, la
+spéculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et
+des passions, cette ennemie de l'idéal et du rêve, cette _réaliste_ par
+excellence, qui pousse les hommes à l'activité fiévreuse du succès et
+qui dédaigne également les contemplations de l'artiste, les labeurs
+érudits du critique, les systèmes du philosophe et les aspirations
+religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science
+seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois désormais, dans
+cette société qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses
+nouvelles. Mais, si l'on y réfléchit, cette race ardente, qui envahit
+rapidement toutes les forces morales et physiques de notre époque, n'est
+pas une classe à part, ce n'est même pas une race distincte. C'est comme
+l'Église du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en
+trouve chez les poètes comme chez les épiciers, chez les laïques comme
+chez les prêtres, au sommet de la société comme dans ses régions les
+plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune,
+où tout au moins pour échapper à la gène, il ne s'agit plus de
+travailler à une tâche patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du
+négoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le
+mécanisme des banques et le calcul des éventualités financières, de
+tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systématiser les
+chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est
+devenu l'âme de la société moderne.
+
+Ce serait là, à coup sûr, un beau sujet de déclamation, pour ceux qui
+n'entendent rien à ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais,
+si l'on s'élève au-dessus de ses propres intérêts froissés dans cette
+lutte, si l'on se détache du sentiment personnel pour considérer la
+marche du torrent économique et le but, chez les artistes comme chez les
+politiques, vers lequel ses flots se précipitent, on est frappé de voir
+le salut général au bout de cette carrière ouverte à l'individualisme
+effréné.
+
+On voit les capitaux s'élancer vers les conquêtes merveilleuses de
+l'industrie, et se mettre forcément, fatalement, au service du génie
+des découvertes. On voit le principe d'association se dégager comme, le
+soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de
+l'humanité et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs,
+délivrés du métier de bêtes de somme et appelés a des occupations plus
+intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme,
+votre bête de l'Apocalypse, mon cher confrère, se faire place et
+devenir la société européenne, quelles que soient les formes apparentes
+d'égalité ou d'autorité, de république, de dictature ou d'autocratie
+qu'il plaise aux nations d'inscrire en tète de leurs constitutions
+actuelles et futures.
+
+Telle est la force de la solidarité des intérêts, qu'aucune volonté
+individuelle ne peut désormais entraver sa marche prodigieuse et que ni
+guerres ni révolutions ne sauraient détruire ses conquêtes. Certainement
+les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique,
+menacent à toute heure l'humanité, détruiront encore des fortunes, des
+existences, des projets, cela me semble inévitable; mais ce qui est
+acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les
+spéculateurs sont devenus intelligents, ils ont profité des travaux
+d'économie politique et sociale que tout un siècle a vus éclore. Ils
+s'en servent à leur profit et, en général, peut-être uniquement en vue
+de leur profit; mais ils s'en servent, tout est là. La civilisation y
+trouvera son compte quand la lumière sera plus répandue et le but plus
+éclatant.
+
+En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de désastres;
+je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui
+me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette
+transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la liberté d'approfondir
+ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette
+lettre, l'art et les artistes,--l'art qui est notre profession à vous
+et à moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrère,--il me
+semble que notre mandat serait de lutter contre l'excès de prosaïsme
+qui envahit forcément le monde, et, tout en laissant passer ces flots
+troublés qui s'épureront tôt ou tard, de sauver quelques perles ou tout
+au moins quelques fleurs entraînées par l'orage.
+
+Où avez-vous l'esprit, où avez-vous le coeur, vous qui, comme moi,
+depuis tantôt vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste,
+de fulminer toutes ces imprécations contre le poète, le peintre, le
+musicien, le comédien, contre tous les amants de l'idéal?
+
+ [1] Titre primitif de _Maître Favilla_.
+
+
+
+
+CCCXCVIII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 21 novembre 1855.
+
+Ma belle mignonne,
+
+J'ai été, et je suis encore toute malade; mais il ne faut pas le dire
+parce que ça m'attirerait trente lettres d'amis effrayés plus qu'il
+ne faut. Ce n'était qu'un rhume; mais les rhumes ont chez moi un
+_caractère_ nerveux, d'un bien méchant caractère. Ils m'étouffent
+littéralement. Enfin, ça va un peu mieux; mais j'ai été retardée. La
+pièce était finie[1], et dans la main du copiste; je l'ai arrêtée pour
+la retoucher. De corrections en corrections, j'ai gagné quelque chose
+de mieux, et le copiste (Émile) se relance de nouveau dans l'écriture
+moulée! C'est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette
+méditation, ralentie sinon obstruée par le rhume, et je vous écris tout
+de suite avant d'aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j'espère,
+au milieu d'un nouveau succès; je ne me rappelle déjà plus de qui est
+cette _Joconde_. Est-ce celle de Léonard de Vinci? Vous êtes tout au
+moins aussi belle, et je suis sûre que l'on vous adore sous cet aspect
+comme sous tous les autres.
+
+Je pense aller à Paris avec mon gros pataud de manuscrit à la fin du
+mois. C'est assez tôt, n'est-ce pas? Si c'est trop tôt pour que je serve
+à quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la pièce, si
+besoin est. Faut-il que j'écrive à M. Doucet pour lui dire où j'en
+suis? Compte-t-il sur moi? Est-ce dans ses mains qu'après vous avoir
+communiqué mon oeuvre, ainsi qu'à madame Allan (car, avant tout, il faut
+que vous me guidiez dans la distribution), je dois déposer le manuscrit?
+
+M'ayez-vous trouvé un lecteur? car, pour moi, je n'en connais pas.
+
+Régnier a un assez bon rôle dans ladite pièce: consentirait-il à lire?
+Je le lui demanderai; il me semble qu'il doit bien lire, mais je n'en
+sais rien.
+
+Ne vous attendez pas à un rôle brillant, ma mignonne. C'est bon et
+tendre, c'est sincère, ça pleure et ça rit comme vous quand vous ne
+jouez pas. Mais j'ai peur que ce ne soit de l'eau claire pour ceux qui
+aiment le champagne.
+
+La pièce est longue; votre rôle ne l'est, pas, bien qu'il soit l'âme et
+le motif de la pièce. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c'est
+un rôle développé, mais _qui reçoit la leçon_, et lui, habitué à
+toujours plaire, à toujours vaincre, il se trouvera peut-être trop
+sacrifié à la moralité de la chose. L'autre monsieur de la pièce sera
+plus aimé du public; peut-être voudra-t-il faire celui-là; mais il n'y
+sera pas aussi bien dans ses qualités que dans l'autre, qui, en somme,
+est le premier _de la chose_. Madame Allan sera, je crois, contente,
+puisqu'elle veut être bête, cette chère femme. C'est elle qui sera le
+montant et la gaieté de la pièce. Provost n'a pas un long rôle, mais je
+le crois pas mal dessiné; en voudra-t-il? Enfin, j'aurai besoin de deux
+autres comiques moins conditionnés, mais assez délicats à choisir pour
+ne rien compromettre.
+
+A présent, la pièce vaut-elle quelque chose ou rien du tout? Je ne sais
+pas, vous me le direz; car, à force d'y regarder, je n'y vois plus
+goutte. La recevra-t-on? ça n'est pas sûr: on a peut-être dit non
+d'avance.
+
+Ah! j'oubliais: mademoiselle Dubois a du talent, n'est-ce pas? son rôle
+est des plus importants. J'ai reçu la prime. Je vous remercie d'avoir
+été un si joli homme d'affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant,
+je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille
+à moi, que vous êtes.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _L'Irrésolu,_ joué au Gymnase, sous le titre de _Françoise_.
+
+
+
+
+CCCXCIX
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 26 novembre 1855.
+
+Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je
+ne demande qu'à vous être agréable, et j'ai déjà destiné un de mes rôles
+à mademoiselle Dubois, que vous m'avez recommandée l'année dernière. Je
+ne connais pas M. Bâche[1], je ne l'ai jamais vu. Si vous ne l'avez pas
+recommandé par complaisance et si vous vous intéressez véritablement à
+lui, vous voilà forcé de me répondre; car je vous demande: Est-il grand,
+petit, gros, jeune, vieux, gai, sérieux? Ferait-il, par exemple, un
+grand seigneur louche de regard et de caractère, ou un valet fripon?
+Aurait-il la prétention d'un grand rôle ou en accepterait-il un petit?
+Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l'originalité?
+
+Vous me faites compliment de _Favilla_; moi, je ne vous ai pas vu depuis
+_le Demi-Monde;_ vous n'étiez pas à Paris, je crois, quand j'ai vu la
+pièce. C'est un chef-d'oeuvre d'habileté, d'esprit et d'observation.
+C'est bien un progrès comme science du théâtre et de la vie, et pourtant
+j'aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j'aime les pièces où je
+pleure. J'aime le drame plus que la comédie, et, comme une bonne femme,
+je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la
+jeune fille du _Demi-Monde_ fût si peu développée après avoir été si
+bien posée, et que cette scélérate, si vraie, d'ailleurs et si bien
+jouée, fût le personnage absorbant de la pièce. Je sais bien qu'après
+avoir fait la Dame aux Camélias intéressante, vous deviez faire le
+revers de la médaille. L'art veut ces études impartiales et ces
+contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n'est pas une critique que je
+fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques
+dans le genre nouveau, dans la manière d'aujourd'hui, comme votre père
+est le premier dans le genre d'hier. Moi, je suis du genre d'avant-hier
+ou d'après-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m'amuse à ce que je
+fais; mais je m'amuse encore mieux à ce que vous faites, et vos pièces
+sont pour moi des événements de coeur et d'esprit. Me ferez-vous pleurer
+la prochaine fois? Si vous êtes dans cette veine-là, je vous promets de
+ne, pas m'en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je
+vais à Paris? C'est que vous n'avez pas le temps de me savoir là, et
+que, moi, je n'ai pas le temps de savoir si vous y êtes. C'est ici
+que vous devriez venir me voir, à Nohant. Vous auriez le temps d'y
+travailler et nous aurions les heures de récréation pour causer. Prenez
+donc ce parti-là un de ces jours, si vous m'aimez un peu, moi qui vous
+aime tant. Je vous envoie aussi les amitiés de Maurice, et je vous prie
+de dire mes tendresses à votre père. Pourquoi ne voit-on rien de lui?
+on aurait besoin de cela. Le drame héroïque n'a fini que parce que les
+maîtres l'ont quitté. Si vous me répondez et que vous ayez des nouvelles
+_fraîches_ de Montigny, donnez-m'en. Et ce pauvre Villars, nous l'avons
+tué en ne lui donnant pas les premiers rôles. Mais est-ce notre faute?
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Bâche le comédien.
+
+
+
+
+CD
+
+A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
+
+ Paris, 9 janvier 1856.
+
+M. de Girardin me dit que je ne serai pas refusée. Donc, je m'enhardis,
+monsieur, à vous demander de venir dîner, avec lui et madame Arnould,
+chez moi, vendredi prochain, à six heures. Quand je dis chez moi, c'est
+une métaphore: je n'ai pas de chez moi à Paris; mais, pourvu qu'on dîne
+ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C'est un
+prétexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir
+bien en être dupe, et de me dire _oui_.
+
+GEORGE SAND.
+De chez M. de Girardin.
+
+
+
+
+CDI
+
+AU MÊME
+
+ Paris,
+
+Je viens de remercier Théophile Gautier de son bon article, et je vous
+remercie aussi du vôtre, cher monsieur[1]. Je passe par-dessus un
+scrupule de conscience qui m'a toujours empêchée de remercier la
+_critique._ Mais, comme vous comprenez d'où venait ce scrupule, vous
+comprendrez également pourquoi il disparaît vis-à-vis de vous.
+
+Il y a une sotte fierté dont on est accusé par ceux qui n'en ont pas
+d'autre; il y en a une vraie sur laquelle ne se méprennent pas les
+caractères élevés. C'est pourquoi je vous dis avec confiance que je me
+sens encouragée par votre sympathie et que j'en suis reconnaissante.
+
+Si la répétition générale de _Comme il vous plaira_ vous inspire un peu
+d'intérêt, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir;
+
+Bien à vous,
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Sur _Françoise_.
+
+
+
+
+CDII
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY
+
+ Paris, 13 avril 1856.
+
+Chère fille, c'est moi qui te trouve oublieuse! sans Eugénie, je
+n'aurais eu qu'une fois de tes nouvelles depuis ton retour à Brinon. Ce
+n'est pas parce que je ne te réponds pas (tu sais trop la vie que je
+mène ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres
+comment tu te portes. Tu n'as que trop de temps pour écrire, tu écris
+à tout le monde, tu fais même des mariages, et, moi, tu me plantes là.
+C'est donc toi, petite fille, qui es grondée, pour t'apprendre à me
+grogner comme tu fais.
+
+Quant au mariage en question, je crois qu'il est très bien assorti
+et qu'il sera heureux. Je l'ai appris avec grand plaisir, et je m'en
+réjouis pour les deux familles.
+
+Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici; ils
+t'auraient dit, bécasse, que je ne t'oubliais pas et que nous avions
+énormément parlé de toi.
+
+Je t'écris ce soir en revenant du Théâtre-Français. On vient déjouer mon
+_Comme il vous plaira_, tiré et imité de Shakspeare.
+
+La pièce a été médiocrement jouée par la plupart des acteurs. Les décors
+et les costumes splendides, le public très hostile, composé de tous les
+ennemis de la maison et du dehors. Néanmoins, le succès s'est imposé
+sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a
+triomphé plus que je n'y comptais. Moi, j'ai trouvé le public bête et
+froid; mais tout le monde dit qu'il a été très chaud pour un public de
+première représentation à ce théâtre, et tous mes amis sont enchantés.
+
+_Françoise_ va très bien et le succès augmente tous les jours.
+
+Bonsoir, chère fille; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de
+trois pièces que j'ai fait jouer depuis quatre mois.
+
+Je t'embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget; je pars pour
+Nohant a la fin de la semaine prochaine. Écris-moi là.
+
+
+
+
+CDIII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 1er mai 1856.
+
+Chère mignonne,
+
+Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma
+grande fille. Je sais bien qu'elle joue souvent et que, par conséquent,
+elle n'est pas malade; mais cela ne me dit pas si le coeur est
+mélancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je
+vous adresse. Je sais comme les questions sont indélicates, quand
+elles ne sont pas bêtes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans
+curiosité d'esprit, j'ai l'inquiétude du coeur, et que, sans savoir le
+remède à vos accès de spleen, je voudrais pouvoir le trouver.
+
+Mais il n'y en a pas de radical en ce monde: nous sommes tous tristes ou
+soucieux plus ou moins.
+
+J'ai retrouvé ici avec délices la campagne, l'air, les conditions
+tranquilles et logiques pour l'artiste, et l'amour de l'art plus que
+jamais, malgré les luttes, les fatigues, les mécomptes dans le passé et
+dans l'avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant;
+mais ce que j'ai retrouvé aussi, c'est la présence de cette enfant qui,
+ici, ne me semble jamais possible à oublier. Dans cette maison, dans ce
+jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces
+jours. Je la vois partout, et cette illusion-la ramène des déchirements
+continuels. Dieu est bon quand même: il l'a reprise pour son bonheur, à
+elle, et nous nous reverrons tous un peu plus tôt, un peu plus tard.
+
+On m'écrit que vous êtes toujours belle et ravissante dans Célia[1], je
+ne suis pas en peine de cela.
+
+Soyez heureuse, d'ailleurs, autant qu'on peut l'être quand on est comme
+vous dans le _corps d'élite._ On y reçoit-plus de blessures que dans les
+autres régiments; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce
+qu'on le comprend mieux que le vulgaire.
+
+Bonsoir, chère fille; dites toutes mes tendresses à qui de droit, et
+puis au criocère Ciceri[2] et au bon Charles-Edmond et à Croquignolet[3]
+quand vous le verrez. Viendrez-vous à Nohant cette année? Tachez, et
+aimez-nous. Je vous embrasse tendrement.
+
+Votre _second_ amoureux, puisque Cicéri est le premier dans les
+vétérans, vous baise humblement les sandales.
+
+Emile est à Paris, et je lui ai dit d'aller, non pas vous embrasser de
+ma part, ça ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et
+tâcher de vous voir, ne fût-ce qu'une minute, pour me parler de vous.
+Bonsoir, chère; écrivez quelques lignes.
+
+ [1] De _Comme il vous plaira_.
+ [2] Cicéri, le peintre décorateur.
+ [3] Mathieu Plessy, frère de madame Arnould Plessy.
+
+
+
+
+CDIV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 23 juillet 1856.
+
+Cher enfant,
+
+Je suis à Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepte ma
+fille, qui n'est guère vaillante. Elle a été très malade à Paris et elle
+est venue se guérir ici. J'espère que ce sera bientôt fait: pourtant, si
+ce n'était pas fini à l'automne, je l'emmènerais voyager. Où? Je n'ose
+plus vous dire que ce serait de votre côté, bien que ce soit toujours
+là que ma pensée se reporte; mais je vous ai tant manqué de parole, ou,
+pour mieux dire, j'ai tant manqué à mes espérances, que je ne veux plus
+fixer de but à mes courses.
+
+Celle que je méditais l'hiver dernier s'est résolue en quelques jours
+d'avril dans la forêt de Fontainebleau, une des plus belles choses du
+monde, il est vrai, mais si près de Paris, qu'on n'appelle même pas cela
+une promenade. J'aspire pourtant toujours à l'_absence._ L'absence pour
+moi, c'est le petit coin où je me reposerais de toute affaire, de tout
+souci, de toute relation, ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute
+responsabilité de ma propre existence. C'est ce que j'avais trouvé,
+l'autre année, à Frascati pendant trois semaines, et à la Spezzia
+pendant huit jours. C'est là ce que je demande au bon Dieu de retrouver
+pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature
+pittoresque; rêve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de
+suite sans se laisser attraper.
+
+Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici à l'improviste; car, si
+les jours de liberté se présentaient, je les prendrais aux cheveux et il
+serait fâcheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours
+un peu d'avance. Je suis-contente de vous savoir utilement occupé et en
+possession d'un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde
+de la voir et de l'embrasser, ainsi que sa mère.
+
+J'attends tous les travaux que vous m'annoncez, et je vous félicite du
+bon courage qui vous soutient. Ici, l'on se soutient aussi, chacun dans
+son travail, même ma pauvre patraque de Solange, qui s'est mis en tête
+de faire des vers, et qui arrivera peut-être à en faire d'assez jolis.
+
+Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d'amitiés et
+de poignées de main. J'y joins mes tendres et maternelles bénédictions.
+
+
+
+
+CDV
+
+A M. CHAULES DUVERNET, A LA CHATRE.
+
+ Nohant, novembre 1856.
+
+L'empreinte n'est pas assez nette ou le cachet est trop usé pour qu'il
+soit possible de le décrire avec certitude. Voici ce que je crois y
+voir:
+
+Deux écussons d'argent accolés, sous une couronne de comte.
+
+Écusson dextre:
+
+D'argent au lion léopardé (c'est-à-dire qui marche), soutenant un
+écussonnet où paraît un agneau passant (c'est-à-dire marchant) sur une
+_plaine_ ou champagne. Cet écusson est d'enquerre, c'est-à-dire métal
+sur métal, ce qui est peu usité. La champagne est un meuble rare en
+armoiries. La position de l'écussonnet et sa forme sont aussi très
+insolites. Ces armes pourraient bien être de fantaisie.
+
+L'écusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques.
+
+Chevron de gueules (c'est-à-dire de pourpre) sur champ d'argent,
+accompagné de trois rosés tigées et feuillées, et surmonté en chef d'un
+meuble qui paraît être un soleil, dit soleil de midi, parce qu'il est en
+haut et au milieu de l'écu.
+
+La couronne de comte ne signifie rien. Il paraît qu'au XVIIIe siècle,
+tout le monde se la lâchait; car mon grand-père Dupin, qui n'avait aucun
+titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d'argent en champ
+d'azur.--Mais le chevron est une marque de très ancienne noblesse. Il
+fait partie de ce que l'on appelle, en blason, les _pièces honorables_.
+Il désigne soit un étrier, soit une barrière de tournoi; on n'est pas
+d'accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie.
+
+Si ce que j'appelle l'écussonnet de l'écusson dextre était un gros
+besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les
+besants (corruption de bysantins) étaient des pièces de monnaie de
+Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais
+beaucoup plus petits que ton écussonnet. Si cet écussonnet était un
+besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant
+sur le tout dû tout.
+
+J'espère que voilà une érudition et une science! ça ne coûte pas cher et
+ça s'oublie, Dieu merci, aussi vite que ça s'apprend.
+
+Mille tendresses et embrassades à Eugénie. A Bientôt.
+
+
+
+
+CDVI
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, 20 décembre 1856.
+
+Cher enfant, merci pour ce précieux manuscrit qui ne me donnera pourtant
+pas le courage d'écrire l'histoire du Berry. Il faut être riche pour
+faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par conséquent,
+les éditeurs ne les achètent pas. Il faut les publier à ses frais et ne
+pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser
+de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de
+moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman
+sur un moment quelconque de ce passé qui a son intérêt.
+
+Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandée;
+demain ou après-demain, j'espère être moins dérangée.
+
+C'est bien beau, le parc de Sainte-Sévère! Il y a un coin de rochers et
+de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une
+véritable majesté. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec
+Angèle quand il fera un rayon de soleil.
+
+A vous de coeur, mes chers enfants.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDVII
+
+A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS
+
+ Nohant, 29 février 1857.
+
+Je n'ai fait que dire la vérité et vous m'en remerciez. Mais c'est à moi
+de vous remercier du bon secours que m'a apporté votre Guide, dans ma
+dernière pérégrination. Vous me promettez de venir à Nohant: vous voyez
+qu'en toute chose, je reste votre obligée. Ne vous attendez pourtant
+pas à trouver une _belle résidence_. C'est la chose la plus humble, au
+contraire, que ma retraite; mais vous y serez reçu de bon coeur et cela
+vaut mieux que tout.
+
+J'ai votre _Allemagne du Nord_ et je ne compte guère sur mon étourdi de
+fils pour prendre, chez Hachette, l'_Allemagne du Sud_. Vous seriez bien
+aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'_Italie_; car
+celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits
+illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu
+la bonté de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien
+faits sont précieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour
+consulter à toute heure, et vous faites là un travail des plus utiles
+et des plus intéressants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand
+gré. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous
+renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon
+grain de sable. Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+Vos _Histoires de l'art_ sont admirablement bien faites; voilà une chose
+qui manquait! ne craignez pas d'étendre, un peu, quand vous y êtes, la
+partie géologique, minéralogique, botanique, etc. Cela intéresse même
+ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend à observer.
+
+
+
+
+CDVIII
+
+A M. CALAMATTA, A BRUXELLES
+
+ Nohant, 6 avril 1857.
+
+Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisée, ta forme, ton grand
+peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te
+passe ton goût d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec
+ceux qui ont leur puissance (une véritable puissance) dans leur point de
+vue. Je serais bien fâchée de les ébranler, si je le pouvais, et, comme
+je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, à moi, sont le droit de
+ma thèse, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la
+thèse contraire.
+
+Des coups de bâton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux
+blagueur qui ne viens jamais les chercher.
+
+Quant à ce que je devais dire sur les martyrs de la cause, je l'ai dit;
+mais cela doit rester dans le tiroir jusqu'à nouvel ordre. Tu crois donc
+que l'on est libre de dire quelque chose? Je te trouve beau, toi avec
+tes mains dans tes poches, sur le pavé de Bruxelles! J'ai essayé, au
+dernier chapitre du roman[1], de faire pressentir quelque chose de ma
+pensée; mais il n'est pas dit encore que cela passe.
+
+Trois lignes sur Lamennais ont été coupées à propos des capucins de
+Frascati, chez lesquels il avait demeuré, et pourtant _la Presse_ fait
+son possible pour laisser vivre le rédacteur; _ma_ nous sommes dans le
+royaume de la mort!
+
+Donc, puisque l'on ne peut parler de ce qui, à Rome, est muet, paralysé,
+invisible, il faut éreinter Rome, ce que l'on en voit, ce que l'on y
+cultive, la saleté, la paresse, l'infamie. Il ne faut faire grâce à
+rien, pas même aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux
+artistes, sans entrailles, sans réflexion, sans coeur, qui vous disent:
+«Qu'est-ce que ça fait, les prêtres et les mendiants? ça a du caractère,
+c'est en harmonie, avec les ruines, on est très heureux ici, on admire
+la pierre, on oublie les hommes.»
+
+Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolérer dans
+le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux
+cracher sur le peuple qui s'agenouille devant les cardinaux. Puisque
+c'est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en! celui
+dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu'un prend, grâce à moi,
+Rome, telle qu'elle est aujourd'hui, en horreur et en dégoût, j'aurai
+fait quelque chose. J'en dirais bien autant de nous, si on me laissait
+faire; mais on a les mains, liées, et je n'insiste jamais pour que
+d'autres s'exposent à ma place.
+
+Et puis, d'ailleurs, nous autres Français, nous ne sommes jamais si
+laids qu'un peuple dévot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous
+grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l'on
+a fait de Rome? _Chi lo sa?_ peut-être! Mais nous n'y sommes pas.
+
+Il est donc bon de dire ce qu'on devient quand on retombe sous la
+soutane, et j'ai très bien fait de le dire à tout prix. Cela doit fâcher
+des coeurs italiens; s'ils réfléchissent, ils doivent m'approuver.
+
+ [1] _La Daniella_.
+
+
+
+
+CDIX
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 16 avril, 1857.
+
+Tu n'es qu'un ignoble _pôtu_[1], un agriculteur, un capitaliste, un
+écrivassier, un décoré, un membre de l'Institut; Lambert n'est qu'un
+lapin, un chou, un renard pendu, une volaille étripée. Vous ne valez
+pas deux liards à vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par
+Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres,
+enfin un parfait gentilhomme, pour que l'un de vous daigne se souvenir
+que j'existe. Enfin, vous n'aimez que vos ventres et vous avez le coeur
+mangé aux vers.
+
+Ce n'est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous
+méritez que je ne pense plus jamais à vous.
+
+Je suis bien contente que l'on s'arrache ton livre; mais on ne se
+l'arrache pas à Nohant; car il n'a pas daigné y arriver. J'ai répondu à
+M. Grenier; son poème est très remarquable. Moi, je vois dans le Juif
+errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au
+moyen âge, avec ses immortels cinq-sous qui ne s'épuisent jamais, son
+activité, sa dureté de coeur pour quiconque n'est pas de sa race, et en
+train de devenir le roi du monde et de tuer Jésus-Christ, c'est-à-dire
+l'idéal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans
+cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs Israélites le
+prêchent déjà. Ils ne se trompent pas.
+
+Bonsoir, gros misérable! je vais aller à Paris à la fin du mois. Si j'ai
+l'honneur de vous y voir, je vous promets une dégelée solide.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Pataud.
+
+
+
+
+CDX
+
+A M, CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 13 juin 1857.
+
+Cher ami, ce n'est pas un _roman historique,_ c'est un roman d'époque
+et de couleur du temps de Louis XIII[1]. Le roman historique promet des
+faits sérieux, des personnages importants, des récits de grandes choses.
+Ce n'est pas là ce que je fais, et ce titre, annoncé dans _la Presse_,
+promettrait des aventures plus graves que celles que je mets en scène.
+Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que
+je vous explique, sans périphrase trop longue, faites, je vous prie,
+retrancher de l'annonce le mot _historique_. Il vaut mieux tenir plus
+qu'on ne promet que de promettre plus qu'on ne tiendra. J'ai fait la
+chose à mon point de vue, et j'ai beaucoup cherché pour rester dans
+l'exactitude historique des moindres coutumes, idées et manières d'agir
+du temps qui me sert de cadre. Je n'ai pas rattaché ma fable à un point
+historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas
+un roman de Walter Scott. On n'en fait plus!
+
+Que devenez-vous? Et la petite fillette?
+
+Venez-vous bientôt nous voir? mon amie de la rue des Saints-Pères
+est-elle triste ou malade[2]? Je n'ai pas de ses nouvelles depuis pas
+mal de jours, et, quand elle se tait, je n'ose pas trop l'interroger.
+
+Bonsoir, cher; à vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _Les Beaux Messieurs de Bois-Doré._
+ [2] Madame Arnould-Plessy.
+
+
+
+
+CDXI
+
+A M.
+
+ Gargilesse, juillet 1857.
+
+Cher monsieur,
+
+Voulez-vous qu'en ma qualité d'ignorant paysagiste, je vous apporte mon
+contingent d'observations, anonymes, bien entendu, excepté pour vous?
+
+Au bord de la Creuse, à cinq lieues d'Argenton, vers le midi, nous avons
+dû voir le soleil un peu plus occulté que vous ne l'avez vu à Paris.
+Nous faisions une assez longue promenade à pied dans un des plus
+adorables coins de la France. Le ravin où coule la Creuse est bordé en
+cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux
+élevés, soutenus de schistes redressés sur de puissantes assises de
+gneiss et de granit pittoresquement disloques. Une splendide végétation
+perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantôt agitée,
+bouillonne parmi leurs débris, tantôt, limpide et unie, les reflète
+comme un miroir.
+
+De la petite église de Ceaulmont, perchée au plus haut des rochers, la
+vue plonge dans ces profonds méandres adorablement composés, et s'étend
+au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu'aux montagnes de la
+Marche.
+
+Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les
+plus favorables pour observer l'effet pittoresque de l'occultation du
+soleil, sur une grande étendue de ciel et de terrains. Nous étions là
+juste au moment où le phénomène s'est produit le plus complet, et le
+ciel chargé de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir à
+l'oeil nu, à vingt reprises différentes, le mince croissant qui semblait
+courir dans les nuées chassées par des courants supérieurs assez forts.
+Ce croissant ressemblait tellement à celui de la lune, que les paysans,
+étonnés, croyaient le voir à la place du soleil sans trop s'inquiéter de
+ce que le soleil lui-même était devenu: A ce moment-là, les nuages,
+qui s'étaient amoncelés comme un orage, se sont rapidement étendus
+en _stratus_ légers, et la campagne a pris un ton particulier assez
+semblable à celui de l'aube, avec cette différence bien sensible et qui
+constitue l'originalité du spectacle, qu'au crépuscule du matin ou du
+soir, les horizons du ciel se colorent du côté du soleil et que ceux de
+la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le zénith;
+tandis que, durant l'éclipsé, la nuit semblait se faire et venir à nous
+de toutes les profondeurs de l'horizon pour se dissiper vers le sommet
+de la voûte céleste. Ainsi les lointains étaient indécis et entièrement
+décolorés, sans que les objets rapprochés fussent sensiblement altérés.
+Quand le croissant solaire se dégageait des nuages, il suffisait même
+à projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d'une
+assez vive lumière sur nos têtes avec l'éloignement obstiné des
+lointains offrait un aspect de la nature très insolite et très frappant.
+
+L'un de nous, qui a la vue particulièrement longue et nette, a observé
+plus faiblement, mais avec conviction, ce que j'avais pu constater avec
+lui lors de la dernière éclipse, ce que je n'ai pu saisir cette fois-ci,
+ayant un peu trop regardé le soleil à l'oeil nu. Cette observation, que
+je n'ai vue consignée nulle part, consiste en ceci: que le spectre
+du croissant solaire s'est trouvé représenté un nombre de fois
+considérable, d'une manière très fugitive mais très sensible pourtant,
+sur les différentes couches de nuages qui l'environnent.
+
+À plusieurs reprises, la personne qui a renouvelé hier cette observation
+a cru voir le soleil apparaître faiblement à une place où il n'était
+pas, et immédiatement se transporter à une autre place, jusqu'à ce
+qu'une apparition réelle redressât l'erreur produite par cette sorte de
+_parélie_ que je ne me charge nullement d'expliquer.
+
+Nous n'avons pas vu les fleurs se fermer: la plupart ne se sont aperçues
+de rien. Pourtant, comme l'un de nous prétendait que les liserons se
+fermaient, j'ai attentivement regardé une fleur de liseron-vrille qui
+était à mes pieds et je l'ai vue plisser sensiblement, sa corolle. Le
+fait n'a pas été général: un rossignol a lancé une roulade vive et
+unique à l'heure précise marquée pour l'apogée du phénomène. Les
+rossignols ne disent plus mot chez nous dans ce moment de l'année.
+
+Les coqs ont aussi jeté beaucoup de fanfares simultanées de tous les
+points habités de la campagne; mais aucun autre animal n'a donné signe
+d'étonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder
+en l'air ne se sont aperçus de rien; d'où je conclus que notre père le
+soleil peut nous retirer les cinq sixièmes de sa lumière sans que la
+terre s'en ressente beaucoup.
+
+Ce qui est plus étonnant que tout cela, et ce que la science ne peut
+pas nous expliquer, c'est le froid inouï de ce mois de juillet. Nous
+commençons à savoir les lois qui régissent les astres placés à des
+distances fabuleuses de notre pauvre petite planète. Mais nous ne savons
+rien des causes de perturbation de notre atmosphère, de ce milieu qui
+est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir
+soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre à des
+prévisions tant soit peu certaines.
+
+M. Babinet ne nous avait-il pas fait espérer un été brûlant? Le
+ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes
+observations. Il serait bien temps que la science pût être illuminée de
+quelque soudaine découverte en ce genre, découverte dont les résultats
+immédiats auraient tant d'influence sur notre destinée. La fourmi, «que
+ne surprend jamais l'orage»; la taupe, dont les villes souterraines
+bravent les intempéries de la surface; le rat des champs, qui ne manque
+jamais de faire la provision d'hiver en temps utile; les oiseaux
+émigrants, qui semblent doués d'un sens divinatoire; en sauraient-ils
+plus long que nous à mille égards?
+
+A vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup à la terreur des animaux,
+même durant une éclipse totale de soleil. Je les crois avertis par
+l'instinct du peu de durée du phénomène.
+
+
+
+
+CDXII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 15 août 1857.
+
+Cher enfant,
+
+Ne donnez jamais les lettres des défunts que l'on vous demande. Cela
+cache, en général, des spéculations. Celles qui sont honnêtes (comme
+les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick)
+n'aboutissent pas, et risquent, pour tout résultat, de vous priver de
+vos autographes qui s'égarent. Ces essais n'aboutissent pas, par la
+raison que les parents, héritiers, ou amis exécuteurs testamentaires,
+réclament le monopole de ces publications. C'est leur droit. Ils
+l'exercent tantôt par cupidité, tantôt par respect véritable pour la
+mémoire du défunt. En effet, si le défunt revenait, il ne serait pas
+toujours très content de voir publier entièrement des lettres qu'il n'a
+pas destinées au public. On est donc obligé de tronquer. Eh bien, cela
+n'est pas très facile. Les gens qui publient demandent, à ceux qui
+cèdent leurs lettres, d'avoir l'autographe entre les mains, se disant
+responsables de l'authenticité de ces lettres. Dès ce moment, vous êtes
+à leur discrétion. S'ils publient ce que vous ne voulez pas, à qui vous
+en prendrez-vous? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s'expose
+à des tracasseries judiciaires fort désagréables.
+
+Dans mon souvenir, les lettres de Béranger à vous sont aigres-douces
+pour moi. Celles qu'il m'a écrites sur vous sont méchantes pour vous. Il
+était méchant d'esprit et de langue, bien que le coeur fût noble et la
+conduite noble dans tout ce qui avait rapport à lui-même. Il savait
+donner et ne pas recevoir. C'était une grande science dans sa position;
+mais il était bien flatteur et bien perfide là où il ne risquait rien,
+et il abusait souvent du respect religieux que l'on avait pour son
+génie, pour son âge et pour sa probité. Le pauvre Eugène Sue, mort si
+jeune, avait un bien autre coeur!
+
+Vos vers sur sainte Solange sont très beaux et charmants. Mais vous
+travaillez dans la prose du gagne-pain avec douleur, je le vois. Non,
+pourtant: je vois aussi que vous êtes courageux et que vous sentez la
+consolation du devoir accompli. Que voulez-vous! la vie est comme ça.
+Béranger n'avait pas de famille à nourrir et à contenter. Il a été
+heureux dans le repos. Il n'y faut point songer pour nous.
+
+Bonsoir, chers enfants, et à vous de coeur.
+
+
+
+
+CDXIII
+
+A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
+
+ Nohant, 18 août 1857.
+
+Je vous remercie, monsieur, pour mon fils absent. Je vais lui envoyer,
+au fond des chênes-lièges où il me fait soupirer après son retour, votre
+gracieux encouragement, et je vous remercie, pour mon compte, des bonnes
+lignes que vous lui avez consacrées. Je suis bien contente que vous ayez
+remarqué ses progrès et que vous ayez si délicatement senti le caractère
+de sa jeune individualité.
+
+Je suis contente aussi de trouver l'occasion de vous remercier pour tous
+ces beaux et bons articles que vous nous faites lire. À quand, un livre
+historique? On voudrait lire l'histoire à travers votre imagination si
+vive et votre raison si saine et si droite.
+
+Rappelez-moi, je vous en prie, au bon souvenir de Théo. J'espère que lui
+aussi pensera à encourager mon jeune peintre. Peut-être l'a-t-il déjà
+fait. Mais _le Moniteur_ n'arrive pas jusqu'à nous. Dites-lui qu'avec
+ou sans cela, je lui envoie toutes mes amitiés, et veuillez recevoir
+l'expression de mes sentiments distingués et affectueux.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXIV
+
+A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE
+
+ Nohant, 6 octobre 1857.
+
+Madame,
+
+La féconde et gracieuse protection que Votre Majesté accorde aux
+artistes me donne la confiance de m'adresser à Elle, en cette qualité,
+pour appeler les effets de sa généreuse bonté sur une famille qui en est
+digne.
+
+Le grand nom dramatique de Marie Dorval protège cette famille et prie
+pour elle. M. Luguet a épousé la fille de-cette célèbre artiste; il est
+lui-même artiste de talent, et honnête homme. Sa Majesté l'empereur a
+daigné l'encourager dernièrement à Plombières. M. Luguet a cinq enfants,
+et nulle autre ressource que son travail quotidien.
+
+Mais ce qui touchera surtout le bon coeur de Votre Majesté, c'est un
+aperçu des nombreuses charités de Marie Dorval, morte pauvre, après une
+vie de gloire et de fatigue.
+
+Outre que ses grands succès au théâtre ont versé plus de cent mille
+francs aux hospices, madame Dorval (dame de charité de Toulouse) a fondé
+plusieurs lits dans les hôpitaux de Lyon, Bordeaux, Montpellier, et une
+des crèches du faubourg Saint-Antoine. Il y a là plusieurs lits sous le
+patronage de saint Georges, en mémoire d'un petit-fils adoré auquel la
+pauvre femme ne put survivre.
+
+Si Votre Majesté daigne dire un mot, le second petit-fils de madame
+Dorval, Jacques Luguet, recevra, dans un lycée, le développement d'une
+belle intelligence et d'un heureux naturel. Ce sera un bienfait de plus
+dans la précieuse vie de Votre Majesté, et, j'ose en répondre, un de
+ceux qui inspireront la plus profonde reconnaissance et produiront les
+meilleurs fruits.
+
+C'est à la mère que les mères osent s'adresser. Ce titre sacré, que le
+Ciel a béni dans Votre Majesté, ajoute l'espoir et la foi au profond
+respect avec lequel on l'invoque et avec lequel j'ai l'honneur d'être,
+de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXV
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 30 octobre 1857.
+
+Madame,
+
+La réponse que Votre Majesté a daigné faire a une demande digne de son
+intérêt est telle que nous l'attendions de son exquise bonté. Nous vous
+disions que la grande artiste qui est partie de ce monde-ci pour un
+monde meilleur prie maintenant pour le bonheur maternel de l'illustre et
+douce protectrice de ses enfants.
+
+Nous n'osons pas nous permettre de remercier Votre Majesté; car elle
+a fait le bien pour le bien et sans se demander si la reconnaissance
+qu'elle mérite sera de quelque valeur; mais nous osons lui dire qu'elle
+a fait des heureux de plus, parce que nous croyons que là est la seule
+récompense dont elle se préoccupe.
+
+C'est dans ces sentiments respectueux et profonds qu'au nom de la
+famille Luguet et au mien.
+
+J'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté la très humble et très
+reconnaissante servante.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXVI
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 29 novembre 1857.
+
+Cher ami,
+
+Avant de vous parler d'affaires, je veux vous dire que je me suis enfin
+mise, ces jours-ci, à lire votre relation du grand voyage, et que, sans
+aucun compliment ni prévention d'amitié, j'en ai été ravie. J'avais peur
+d'entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n'ai pas
+voulu seulement l'ouvrir avant d'être sûre que je n'aurais plus une
+comédie de trois actes à faire toutes les semaines pour le théâtre de
+Nohant. Je suis tranquille à présent et je vous suis à travers les
+banquises; c'est fait de main de maître, je vous assure. C'est prompt,
+c'est gai, c'est effrayant, et c'est d'un charmant français comme style
+et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours où l'on va fumer et
+écouter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui
+peut vous broyer, est un détail bien senti, émouvant comme un récit de
+Cooper et plus artiste. Je vas vous suivre en Suède, où, précisément,
+j'ai posé mon nouveau roman. J'ai feuilleté un peu, avant de lire bien,
+cette partie du livre. Je vois que vous n'avez pas été en Dalécarlie,
+où j'ai planté ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en
+français, en italien ou en anglais (je ne sais pas d'autre langue),
+un ouvrage sur cette partie de la Suède, et un peu de détails sur son
+histoire au XVIIIe siècle, sous Frédéric-Adolphe, le mari d'Ulrique de
+Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le prêter. Ou indiquez-moi
+quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette époque;--ou enfin
+faites-moi un petit précis de quelques pages, si vous avez cela dans la
+mémoire.
+
+Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de découragement; vous
+avez réellement un très solide et très beau talent, et avec cela une
+facilité miraculeuse; car l'ouvrage est énorme et traite de tout; une
+mémoire étonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particulière,
+d'avoir pu _le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir_.
+Je n'en ferais certes pas autant. Je m'endors le cerveau à regarder une
+mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus
+intéressantes. Croyez que votre livre est bon et que je m'y connais
+assez pour en être sûre en vous le disant.--Donc, si vous avez de très
+belles facultés, vous ne devez jamais vous décourager. Vous aurez autant
+de peines et de malheurs qu'un imbécile et vous les sentirez plus
+vivement; mais, tout en étant beaucoup plus blessé de la vie que le
+vulgaire à grosse écorce, vous aurez cette énorme compensation qu'il n'a
+pas: le travail intelligent, _attrayant_, comme disent les fouriéristes.
+
+Parlons d'affaires; ce sera bientôt fait. Vous prendrez le temps qu'il
+vous faudra pour la publication nouvelle; vous me donnerez seulement
+quelque argent si je viens à en avoir besoin, en échange du manuscrit.
+
+Voici le titre, sauf votre avis: _Christian Waldo._ Vous me direz que
+Waldo n'est pas un nom suédois; c'est possible, mais c'est, là justement
+l'histoire. Ce nom intrigue, même celui qui le porte. Annoncez, si vous
+voulez, que le roman se passe au XVIIIe siècle, afin qu'on ne croie pas
+qu'il s'agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois. Ou
+bien encore, le roman peut s'appeler, si vous croyez le titre alléchant:
+_le Château des Étoiles._ C'est un _Stelleborg_ de fantaisie
+qu'un personnage s'est bâti en Dalécarlie, à l'imitation de celui
+d'Uraniemborg dans l'île de Haven. Dans ce château, il se passé des
+choses bizarres. Espérons qu'elles seront amusantes; je crois, toute
+réflexion faite, que ce titre plaira mieux: Décidez. N'annoncez pas une
+peinture de la Suède ni du XVIIIe siècle; car le cadre réel sera moins
+étudié que celui de _Bois-Doré._ J'y ferai de mon mieux; mais c'est
+surtout un roman romanesque que je fais cette fois.
+
+Vous me dites qu'Alexandre m'aime beaucoup: il a raison. Moi, je l'aime
+comme si je l'avais mis dans ce monde. J'adore les natures droites,
+tranquilles, sereines et fortes qui ont l'intellect en harmonie parfaite
+avec leur organisation. C'est très rare; c'est même un nouveau type dans
+l'humanité littéraire, qui, jusqu'à ce jour, n'a pu être ainsi par la
+faute probablement du milieu social. _L'artiste jaloux,_ c'est-à-dire
+méchant et infortuné, est presque synonyme d'_artiste_. Dumas le père
+est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils
+a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce siècle de
+grandes orgies d'intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde
+moitié de siècle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j'en suis
+sûre, vaudra plus que la première.
+
+Soyez donc calmé; cher ami; je n'ai pas d'effluve magnétique; mais je
+_crois_, sans illusion désormais, et c'est tout le secret de ma petite
+force. Vous pouvez l'avoir bien plus grande et vous l'aurez, en sentant
+que ce monde marche comme il doit marcher, et que vous poussez aussi à
+la bonne roue. Amitiés de mes enfants.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXVII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 8 décembre 1857.
+
+Mes pressentiments n'étaient donc que trop fondés. Je ne sais si c'est
+un malheur pour l'avenir de _la Presse,_ je ne le crois pas[1]. Mais ce
+qui m'inquiète, c'est votre position, que vous semblez regarder comme
+compromise dans la bagarre. Je ne peux même pas me livrer à des
+suppositions, ne sachant pas quelle part d'influence votre ami de
+Bellevue[2] a dans l'affaire.
+
+Si ce n'est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi;
+mais, en me répondant ou ne me répondant pas sur ce point, ne me laissez
+pas ignorer ce qui vous intéresse personnellement et en quoi, par
+hasard, du fond de ma Thébaïde, je pourrais vous être utile. Ce serait
+une joie pour moi d'en trouver l'occasion pour la saisir aux cheveux, et
+je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui
+nous effleure souvent à notre insu, comme celle des comètes.
+
+Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi; car j'ai contribué,
+dans le passé, à la fatale somme des _avertissements_. La punition de
+_la Daniella_ tombe à présent sur les reins de _Bois-Doré,_ qui doivent
+être cassés par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se
+reprend guère d'amitié pour une chose interrompue.
+
+Mais tout ça n'empêche pas que l'article de Peyrat ne soit bien, et je
+trouve la rigueur très maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le
+serment? et _la Presse_ ne va-t-elle pas retrouver des abonnés au lieu
+d'en perdre?
+
+Vous êtes bien l'obligeance personnifiée, d'avoir pensé à mes bouquins
+en dépit des ennuis, des inquiétudes et du mal de tète. Envoyez-moi des
+ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet
+donné. _Il me faut une couleur locale de la Dalécarlie au_ XVIIIe
+_siècle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la
+campagne sous les deux règnes qui précèdent celui de Gustave III._ Je
+ferai bien cette couleur avec les événements; mais je n'en sais pas le
+détail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou
+peu s'en faut, l'affaire _des chapeaux et des bonnets_.
+
+J'ai les travaux de Marmier publiés dans les vingt-cinq premières années
+de la _Revue des Deux Mondes_; mais ce que je cherche ne s'y trouve pas.
+Si son _Histoire de la Scandinavie_ ne traite que des temps anciens,
+elle ne me tirera pas d'affaire. Décidez et faites comme pour vous.
+Surtout faites vite, à condition que vous ne serez pas malade; et
+retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander à la caisse
+de M. Rouy[3]: car il m'est redû pas mal sur _Bois-Doré_ et je suis dans
+une petite crise financière qui n'est pas sans exemple dans mon budget
+annuel. Je pense que ma demande ne sera pas considérée comme une
+méfiance, je suis à mille lieues de cela. C'est tout simplement force
+majeure dans mes affaires personnelles.
+
+Autre chose, à présent! si vous n'êtes plus tenu par le collier, et que
+vous puissiez considérer ce temps d'arrêt comme un temps de vacances,
+venez le passer chez nous; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous
+avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu.
+
+Encore autre chose. Je vous ai envoyé l'article sur madame Allart. Comme
+il s'agit de lui être utile, nous n'attendrons pas, n'est-il pas vrai,
+la réapparition de _la Presse_! Si vous en avez l'occasion, faites
+passer cet article _ailleurs_, le plus tôt que l'on pourra.
+
+ [1] La publication de _la Daniella_ dans _la Presse_ avait valu à ce
+ journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857;
+ et, un troisième et dernier lui ayant été donné pour un article de
+ M. Alphonse Peyrat, au mois de décembre de la même année, cette
+ feuille se trouvait dès lors exposée à une suspension sans forme
+ de procès.
+ [2] Le prince Napoléon (Jérôme).
+ [3] Caissier du journal _la Presse_.
+
+
+
+
+CDXVIII
+
+A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE
+
+ Nohant, 9 décembre 1857.
+
+Madame,
+
+Votre Majesté accueillera toujours avec bonté, je le sais, tous le
+savent, l'idée de mettre le baume, sur les blessures humaines et
+sociales. Une mesure de rigueur légale vient de frapper le journal _la
+Presse_, en décrétant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui
+exploitent ces vastes entreprises ont peut-être le moyen d'en subir les
+accidents; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans
+la rédaction, et surtout les _mille ouvriers_ employés à la partie
+matérielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein
+hiver sur le pavé, sont-ils coupables et doivent-ils être punis?
+
+Ils sont punis, cependant, pour un article où une grande partie des
+lecteurs n'avait vu que le conseil donné aux députés de prêter serment
+au gouvernement de l'empereur. Mais, quelle que soit la fatalité de
+l'éternel malentendu qui préside aux choses de ce monde, ce n'est pas
+un plaidoyer pour la presse politique que je viens mettre aux pieds de
+Votre Majesté.
+
+Ce n'est pas une requête au nom de l'écrivain, cause du fait; c'est
+encore moins une réclamation en tant que collaboration littéraire à
+ce journal: je ne me permettrais jamais d'entretenir Votre Majesté
+d'intérêts aussi minimes que les miens.
+
+Mais le châtiment tombe sur des travailleurs étrangers au fait
+incriminé, et peut-être très dévoués, pour la plupart, à la main qui les
+frappe. J'ose donc dire à Votre Majesté que, la loi ayant été appliquée
+et l'autorité satisfaite, là pourraient commencer le rôle de la douceur
+et le bienfait de la clémence.
+
+En faisant grâce, Leurs Majestés n'annuleraient pas l'effet politique et
+légal produit par la décision du pouvoir exécutif. Elles en effaceraient
+généreusement les conséquences funestes pour ceux-là seuls qui les
+subissent réellement, les employés et les ouvriers du journal, tous
+innocents à coup sur.
+
+Que Votre Majesté daigne agréer encore, avec l'expression de ma vive
+reconnaissance pour sa touchante bonté, celle des sentiments respectueux
+avec lesquels j'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté, la très
+humble et très obéissante servante.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXIX
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME),
+
+A PARIS
+
+ Nohant, 17 décembre 1857
+
+Oui, monseigneur, vous avez raison, et, comme toujours, vous voyez les
+choses de haut. Il ne s'agit pas tant de réussir que de faire ce que
+l'on doit, et on n'est jamais mortifié d'échouer, quand on n'a songé
+qu'à se risquer pour les autres. Comme toujours aussi, vous avez été
+bon; que Dieu se charge du reste!
+
+Ce qui vous rend triste, cher prince, c'est le mal d'un génie comprimé.
+Sans chercher à qui la faute, ni quelle sera l'issue, je me demande ce
+qui peut occuper le présent d'un être jeune et dans toute sa force,
+à qui le véritable emploi de cette force n'a pas été donné par les
+circonstances. Je m'imagine que les études scientifiques et surtout de
+philosophie scientifique, auxquelles vous vous intéressez, et que _vous
+savez_, sans en faire montre, pourraient vous devoir une somme de
+progrès. Les membres de votre famille qui se sont adonnés à la science
+n'ont pas été les moins utiles, et ne seront pas les moins illustres,
+dans le jugement de l'avenir. Peut-être, aussi, n'ont-ils pas été les
+plus malheureux.
+
+Je vous vois et je vous envie la possession de trois grandes richesses:
+les facultés, le loisir, la jeunesse, sans parler de l'argent nécessaire
+pour les recherches et les explorations, moyen matériel qui manque à
+tant de généreuses intelligences. Je sais que vous travaillez beaucoup
+et que vous apprenez toujours; mais pourquoi n'attacheriez-vous pas
+votre nom à des travaux que vous feriez exécuter sous vos yeux et dont
+vous seriez l'âme, parce que vous auriez l'initiative de la recherche,
+et la pensée mère de la philosophie de _la chose_? Je ne parle pas de
+systèmes particuliers, c'est trop se livrer à la critique; dans votre
+situation, vous ne le pouvez pas; mais il y a, dans toutes les sciences,
+des points de vue bien établis et bien constatés, que tout regard
+intelligent et toute main puissante peuvent élargir, au grand profit des
+connaissances humaines. Ce que l'on appelle vulgairement _les travaux_
+est, je crois, d'un si puissant intérêt, que l'on y oublie tous les
+soucis de la vie réelle.
+
+Car, en somme, la question, pour vous qui n'avez pas le bonheur d'être
+frivole et vain, c'est de respirer dans l'air qui convient à de larges
+poumons et de vous mettre, en dépit du sort et des hommes, dans une
+sphère qui développe l'intelligence au lieu de l'étouffer. Il y a, je
+crois, trois points nécessaires à l'extension complète de la vie: c'est
+d'aimer au moins également quelqu'un, quelque chose, et soi-même en vue
+de cette chose et de cette personne. J'ai remarqué et j'ai éprouvé que,
+quand cet équilibre est rompu, on arrive à trop s'aimer soi-même ou à ne
+pas s'aimer assez. Ce qui doit vous manquer, en raison du milieu où le
+sort vous a placé, c'est le _quelque chose,_ la passion satisfaite d'un
+but intellectuel, et ce quelque chose, en somme, c'est l'humanité,
+puisque c'est pour elle qu'on travaille.
+
+J'ai tant de respect et d'enthousiasme pour les sciences naturelles,
+dont je ne sais pas le premier mot, mais qui me donnent des battements
+de coeur et des éblouissements de joie quand, par hasard, j'en saisis
+quelques notions à ma portée, que je ne saurais vous parler de cela
+comme d'un _pis aller_ dans l'emploi de votre activité intérieure.
+
+Peut-être, un jour, des événements que nul ne peut prévoir vous
+traceront-ils une autre route. Et peut-être aussi, en vous surprenant
+dans celle-là, ne vous causeront-ils que regret et contrariété; car
+notre appréciation de la vie change avec les situations qu'elle nous
+présente, et bien des choses arrivent, que nous avions cru devoir
+souhaiter, et que nous voudrions pouvoir repousser, parce que nous les
+jugeons mieux et les connaissons davantage. Si je me permets de vous
+écrire tout cela, c'est parce qu'en lisant votre voyage dans le Nord,
+je me suis mise à penser à vous, encore plus qu'au Nord, dont mon
+imagination était cependant très _allumée_.
+
+Je vous voyais, intrépide et entêté, dans les dangers et les souffrances
+de cette exploration, et je me demandais: «A qui diable en avait-il,
+avec cette île de Jean-Mayen, qu'il voulait conquérir sur la stupide et
+impassible banquise?» L'aventure est racontée, par Edmond d'une manière
+charmante. On y est avec vous, et, à travers la gaieté de sa narration
+et le bon goût de sa réserve, on vous sent là et on vous voit lutter
+contre la matière avec beaucoup de nerf et de _furia francese_.
+
+Mais, encore une fois, à qui en aviez-vous? Vous saviez bien,
+monseigneur, que l'éternel hiver des régions polaires ne connaît pas les
+princes, et ne veut pas ranger ses bataillons flottants pour leur ouvrir
+le passage.
+
+Dans ce moment-là, vous aimiez donc passionnément le but, non pas l'île
+de Jean-Mayen, qui ne me paraît pas devoir être un paradis terrestre,
+mais le fait scientifique dont vous cherchiez à vous emparer. Or, si
+vous avez de telles aptitudes de volonté, pourquoi faut-il qu'elles ne
+reçoivent leur développement que dans des situations exceptionnelles,
+comme les grands voyages et les grands périls? Je ne dis pas de mal des
+voyages et des dangers, c'est la poésie de la chose; mais pourquoi tant
+d'explorations dans le monde de la science, que l'on peut faire au coin
+du feu, ne sont-elles pas réglées par vous de manière à vous donner,
+_à toute heure_, les émotions vives de la découverte, et les joies
+sérieuses de la conquête, en même temps que vous en feriez profiter tout
+le monde?
+
+Voilà, cher Altesse Impériale, ce que vous soumet votre humble amie
+du désert, occupée du désir de vous voir apprécié de tous comme
+d'elle-même, et, avant tout, désireuse de vous voir trouver en vous-même
+la force et les satisfactions que d'autres ont cherchées dans le hasard,
+en jouant leur âme à pile ou face.
+
+Merci de vos bonnes lettres et croyez-moi bien à vous de coeur
+sérieusement et sincèrement.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXX
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 9 janvier 1858.
+
+Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement
+Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide;
+mais je dis avec tout le monde que c'est un grand coup de plus porté à
+l'art, c'est-à-dire au sens du beau, et à cet idéal qui, sous toutes les
+formes, nous est aussi nécessaire que le bien et le bon.
+
+Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous
+dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle
+avait monté plus haut qu'aucune artiste dramatique de son temps.
+Qu'importe à présent que, dans la vie privée, elle ait trop cherché
+la réalité? On pouvait s'en affliger quand on la voyait de près; mais
+toutes les individualités ont le point de vue qui leur est propre:
+derrière la rampe, elle était prêtresse et déesse. Dans la coulisse,
+elle quittait sa divinité, et cela ne l'empêchait pas d'être souvent
+bonne en tant que femme; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien
+de lui garder un bon souvenir.
+
+Oui, je vous promets _le Château des Étoiles_[1] (par parenthèse, il
+m'amuse beaucoup à griffonner; est-ce bon signe?), si ça peut vous être
+utile; je le promets _à vous_, pas à d'autres. Si vous quittez, je ne
+reste pas. Mais vous savez que je serai obligée de vous demander de
+l'argent, tout l'argent peut-être, en vous livrant le manuscrit; quelle
+que soit l'époque rapprochée où il sera prêt. Voyez si c'est possible;
+car, pour moi, le contraire de ce possible serait l'impossible.
+
+Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et _ça ne peut pas être
+autrement_, et _ça n'est, pas ma faute;_ si bien que je n'ai pas pu
+acheter un manteau et une robe d'hiver cette année, parce que l'accident
+de _la Presse_ a dérangé mon _ordre;_ ordre très réel dans ce que les
+avares appellent mon désordre. Je sais me priver moi-même et de tout,
+même quelquefois du nécessaire; mais je ne veux pas qu'un chat s'en
+ressente et s'en aperçoive autour de moi.
+
+Ainsi voilà, entre nous: faites que l'on soit de parole; on en a manqué
+pour _Bois-Doré,_ et j'ai attendu un reliquat de compte qui m'aurait
+permis de me vêtir en raison de la froidure; et surtout d'en vêtir
+d'autres qui n'ont pas, comme moi, la ressource d'acheter une couverture
+de laine en guise de ouate et de soie.
+
+Donc, grâce à la couverture de laine, je m'emballe demain matin pour
+faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses
+petites cascades glacées. C'est votre faute si je gèle; à force de lire
+_le Groenland_, je me suis amourachée des glaciers, des nuits polaires,
+des tempêtes et des banquises.
+
+Bonsoir.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Premier titre de _l'Homme de neige_.
+
+
+
+
+CDXXI
+
+A MAURICE SAND A PARIS
+
+ Nohant, 14 janvier 1858.
+
+Cher Bouli,
+
+Nous arrivons de Gargilesse. Partis ce matin à onze heures de l'hôtel
+Malesset, nous étions ici à six pour dîner, après avoir passé trois
+heures chez Vergne à Beauregard.
+
+J'ai trouvé ta lettre en arrivant ici, et c'est le complément de notre
+charmant voyage: sauf ton diable de rhume qui m'ennuie! Certainement
+change ton poêle, envoie-le promener et laisse guérir ton rhume avant de
+te remettre dans les habits minces et les souliers idem. Et, quand tu
+seras guéri, ne vis pas trop renfermé: c'est la cause de tous ces rhumes
+qui se renouvellent chaque fois que tu prends l'air. Ne te fais pas une
+vie et une santé à la Delacroix. Prends-lui autre chose, _si tu peux_.
+Et, à propos, l'as-tu vu, et comment va-t-il? Non, tu ne l'as pas vu,
+puisque tu es claquemuré forcément; mais va le voir quand tu sortiras.
+Qu'il te reçoive ou non, donne-lui signe de vie et d'intérêt.
+
+Donc, que je te parle de Gargilesse. _La Baronnette_[1] nous a menti
+_comme de coutume_. Nous sommes partis par un brouillard noir et un
+verglas superbe, Manceau jurant que le soleil allait se montrer; mais
+plus nous allions, plus le brouillard s'épaississait; si bien que nous
+sommes arrivés à la descente du Pin, voyant tout juste à nous conduire.
+Mais, tout d'un coup, la Creuse, glacée et non glacée par endroits,
+cascadant et cabriolant à travers ses barrages de glace, et coulant au
+milieu, tandis que ses bords blancs étaient soudés aux rives, s'est
+montrée devant nous tout isolée du paysage, si bien que, si nous
+n'avions pas su ce que c'était, nous aurions cru voir un mur tout droit,
+de je ne sais quel marbre gris et blanc avec un mouvement fantastique.
+
+Et puis un peu plus loin, sur le brouillard gris noir de la rivière,
+on voyait des bouffées de brouillard blanc, comme si le ciel, un ciel
+d'orage, était descendu sous l'horizon. C'était superbe en somme: ça
+donnait l'idée de l'Écosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient
+des vallées, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux
+allumés. Il faisait très doux. Henri[2] conduisait le cheval par la
+bride sur le chemin tout rayé de glace, et je m'endormais en rêvant que
+j'étais dans les Highlands. Arrivée à Gargilesse, je trouvai la maison
+chaude, propre, commode au possible, toute petite qu'elle est; des
+lits excellents, des armoires, des toilettes, enfin toutes les aises
+possibles. La petite salle à manger de l'auberge est charmante, aussi
+propre qu'un cabinet de restaurant propre, bonne cuisine. On a des
+petites lanternes pour rentrer chez soi, et le village est beaucoup
+moins sale qu'une rue de Paris, pour les pieds.
+
+Le lendemain, demi-brouillard et pas de soleil. Mais la terre assez
+sèche et l'air assez doux. Promenade de deux heures, travail à la maison
+et bésigue le soir. Le surlendemain, c'est-à-dire hier, même temps,
+promenade de cinq heures. Nous avons passé sur l'autre rive et suivi
+toutes les hauteurs, montant et descendant sans cesse. Nous avons
+escaladé les crêtes des rochers vis-à-vis de l'endroit où nous avions
+fait la friture au bord de l'eau. Là, il a fallu s'arrêter: la Creuse a
+mangé le chemin.
+
+Enfin, ce matin, nous sommes partis par un soleil magnifique et un temps
+assez froid. Somme toute, comme dit M. Letac[3], soleil ou non, hiver
+ou été, le pays est toujours ravissant. Il est même plus beau en hiver,
+plus vaste et mieux dessiné. Les silhouettes d'arbres et de rochers ont
+plus de sérieux, le village est plus pittoresque, les petites cascades
+glacées sont très amusantes.
+
+Nous avons vu la maison de Vergne[4], très amusante aussi, boîte à
+compartiments; l'endroit est très joli. Je n'ai pas eu froid, je
+me porte bien, voilà. Le pays est abrité et doux. Les sommets sont
+_sibériens_, mais on n'y reste pas.
+
+Bonsoir, mon fanfan; dis-moi aussi ce que tu fais et ce que tu vois.
+
+ [1] Le baromètre.
+ [2] Henri Sylvain, cocher de George Sand.
+ [3] Peintre décorateur, alors à Nohant.
+ [4] Le docteur Évariste Vergne, de Cluis.
+
+
+
+
+CDXXII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 15 janvier 1858.
+
+J'ai oublié hier de te raconter le plus bel incident de notre voyage. Où
+étais-tu pour consigner cette scène dans nos archives de la charge? Ça
+n'est pas drôle à raconter, et c'était si drôle à voir, que j'en ris
+encore en me le rappelant. Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain
+veut allonger un coup de fouet à un gros cochon qui se trouvait sur le
+chemin; la mèche du fouet s'enroule et se noue à la queue du cochon, qui
+veut se sauver en faisant _coin coin!_ Sylvain tire, le cochon tire de
+son côté.
+
+Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir
+suivre la voiture; mais il est le plus fort, Sylvain est obligé de
+lâcher prise: le cochon effaré s'enfuit, emportant le fouet. Nous
+voilà obligés de courir après. Le cochon se sauve jusqu'au fond de sa
+porcherie. La femme à qui il appartient court après, nous faisant des
+excuses et des remerciements, on ne sait pas pourquoi. Le fouet était si
+bien noué, que la femme, ne voulant pas le casser, tirait et dévissait
+la queue de son cochon, en disant d'un air pénétré: «Vlà une chose
+_émaginante!_» Sylvain, sur son siège, tout penaud et humilié, je crois,
+de mon fou rire, jurait tous les _nom de Dieu_ de son vocabulaire. Au
+bord du chemin, un grand paysan sec, pâle, grave, malade, je pense,
+disait dans une attitude de philosophe en méditation: «Vlà une chose
+qu'on voit pas souvent!»
+
+Et les femmes, sur leur porte, répétaient en choeur, d'un air ébahi:
+«C'est-il _émaginant, c'te chouse-là!_ ça s'est jamais vu! j'compte
+qu'on _zen verra pus jamais!_ C'est pour te dire aussi qu'avec la grande
+voiture et les deux chevaux jusqu'à Cluis, où Henri, envoyé de la
+veille, nous attend avec la petite voiture et la jument _camuse_, on
+peut faire la route assez vite et sans avoir très froid. Nous avions
+donné rendez-vous à Sylvain pour venir nous attendre à Cluis, au retour.
+Ne crois donc pas que je ne me dorlote pas, malgré mes escapades. C'est
+tout de même gentil, d'avoir été sur la pointe du Capucin le 12 janvier.
+Il nous reste à voir ça dans les grandes eaux, ce doit être très beau
+aussi. Je t'ai bien regretté. Il y avait dans le brouillard des choses
+superbes, qu'on ne peut pas expliquer et qu'il faut voir soi-même.
+C'était drôle aussi de voir les enfants, les chiens et les chèvres
+traverser la Creuse gelée dans les endroits les plus profonds qui
+résistent au dégel, pendant qu'à deux pas de là, elle bouillonne sur les
+écluses pour passer ensuite sous ces glaces. Comme elle passe aussi
+un peu dessus, les figures ont leur reflet très net dans cette petite
+couche d'eau étendue sur la glace, et on croirait que tout cela marche
+sur l'eau. Ces traversées d'enfants et de troupeaux au milieu du dégel
+n'en sont pas moins dangereuses et assez effrayantes à voir. Les chiens
+n'y font pas attention. Les petits moutards frappent la glace à coups de
+sabot par bravade quand on les regarde. Les chèvres, arrivées au milieu
+du courant, sont prises de frayeur et ne veulent ni avancer ni reculer.
+Les moindres bruits, dans le brouillard du ravin et sur la Creuse prise,
+ont une sonorité incroyable; d'une demi-lieue, on entend distinctement
+une parole, ou un claquement de fouet.
+
+
+
+
+CDXXIII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 10 janvier 1858.
+
+Cher ami,
+
+J'allais t'écrire quand j'ai reçu ta lettre. Moi aussi, je m'inquiétais
+d'être si longtemps sans nouvelles de toi et de vous tous. Je vois que,
+Dieu merci, tu prends patience avec une infirmité que je crois toujours
+passagère, et qui cédera à la prolongation d'un bon régime et d'une
+bonne santé. Tu reconnais que, depuis longtemps, tu négligeais l'état
+général, et il faut bien qu'il se consolide un peu, avant que l'effet
+partiel se produise.
+
+Tu auras gagné à cette cruelle épreuve de reconnaître le dévouement des
+tiens et ton propre courage, plus que tu n'avais encore eu l'occasion de
+le faire. Ce n'est pas une banalité creuse que le proverbe: «A quelque
+chose malheur est bon.» Il est fait pour les coeurs d'élite qui le
+comprennent, et le tien est de ceux-là. J'ai vu comme Eugénie et tes
+enfants s'efforçaient délicatement d'en faire une vérité pour toi. Si
+un temps d'ennui et de privations vaillamment supporté par toi, et
+tendrement adouci par ta famille, doit servir à resserrer encore des
+liens si doux, je suis sûre que tu en sortiras plus heureux encore que
+tu ne l'étais auparavant.
+
+Sois sûr aussi que tous tes amis se préoccupent de toi vivement et que,
+si tu les entendais parler de toi entre eux, tu verrais combien ils te
+sont attachés. Au reste, nous sommes tous d'accord avec ton médecin pour
+croire fermement qu'une fatigue ne peut pas produire un mal qui résiste
+au repos.
+
+Je vois qu'on s'amuse autour de toi et que tu diriges toujours, en vrai
+_Boccaferri[1]_ les amusements et les projets de la famille. Combien je
+regrette d'être clouée au travail et de ne pouvoir aller vous applaudir!
+
+Mais chacun a ses liens bien serrés par moments! Je griffonne toujours
+pour arriver à des jours de liberté qui s'envolent trop vite quand je
+les tiens. C'est l'histoire de tous ceux qui tirent leur revenu de leur
+industrie.
+
+Dans mes soirées d'hiver, j'ai entrepris l'éducation de la petite Marie,
+celle qui jouait la comédie avec nous. De laveuse de vaisselle qu'elle
+était, je l'ai élevée d'emblée à la dignité de femme de charge, que sa
+bonne cervelle la rend très propre à remplir. Mais un grand obstacle,
+c'était de ne pas savoir lire. Ce grand obstacle n'existe plus. En
+trente leçons d'une demi-heure chacune, total quinze heures en un mois,
+elle a lu lentement, mais parfaitement, toutes les difficultés de la
+langue. Ce miracle est dû à l'admirable méthode Laffore, appliquée par
+moi avec une douceur absolue sur une intelligence parfaitement nette.
+Elle commence à essayer d'écrire et je prétends lui enseigner en même
+temps le français. Elle sait déjà très bien ce que c'est qu'un verbe, et
+comment il faut lire la fin des mots en _ent. Ils aiment ordinairement_,
+etc. Quand tu auras des petits-enfants, je te communiquerai cette
+méthode, que j'ai encore simplifiée et qui se comprend en un quart
+d'heure.
+
+Il a fait un temps inouï de chaleur et de soleil. Nous avons de la
+pluie aujourd'hui, après une sécheresse qui commençait à inquiéter nos
+jardiniers. Je pense que vos bords de la Loire sont plus brumeux que
+Nohant et le Coudray, qui ne peuvent attraper les nuages que par le bout
+de la queue.
+
+Maurice est à Paris, lancé aussi dans les comédies de salon. Il paraît
+que c'est la fureur à présent. Mais il n'a pas une petite besogne; car
+il est investi aussi du rôle d'auteur de ces bluettes. En outre, il a
+chez lui un théâtre de marionnettes et donne des soirées d'artistes.
+
+Paris est comme galvanisé aux approches d'on ne sait quelles crises
+politiques ou financières que les pessimistes voient en noir. Ce stupide
+et féroce _attentat_ a produit son inévitable effet. On a serré la
+mécanique, et ce n'est pas le moyen de faire tourner les roues. Je crois
+qu'il eût été beaucoup plus habile de montrer beaucoup de confiance à
+une nation dont la majorité (et même l'opposition) éprouve un extrême
+dégoût pour l'assassinat. Enfin le monde suit toujours les mêmes
+chemins, et les mêmes fautes se recommencent dans tous les partis.
+Espérons que les moeurs s'adouciront; je ne fais point de voeux pour la
+nuance Orsini et Compagnie. Quand on pense que l'on pouvait avoir là un
+de ses enfants écharpé par la mitraille, on ne plaint pas ceux, dont le
+procès va s'instruire. Je voudrais bien savoir ce que diraient certaines
+mères de famille trop spartiates de notre connaissance, si elles
+recevaient une aussi cruelle leçon.
+
+D'ailleurs, toute conscience humaine se révolte contre le meurtre qui
+sort de dessous terre. Batailles dans les rues, guerres civiles, émeutes
+et coups d'État, c'est de la lutte de part et d'autre, et, comme dit la
+chanson berrichonne:
+
+ Y va voir qui veut,
+ En revient qui peut.
+
+Mais ces foudres qui rampent et qui sont de véritables guets-apens au
+coin d'un bois, Dieu merci, la France ne les aime pas.
+
+Bonsoir, mon cher vieux. Embrasse pour moi toute la chère famille, et
+dis-leur à tous combien je les aime. Je n'ai pas encore lu _le Fils
+naturel_ de «mon fils»; car c'est ainsi que j'appelle et que s'intitule
+avec moi l'auteur. C'est une belle, riche et généreuse nature, un
+excellent enfant et un vrai talent. Sa pièce a-t-elle les défauts que
+tu as trouvés à une première lecture? Toute chose a ses taches: les
+tableaux de Raphaël en ont; leur plus grand défaut, à mes yeux, est même
+de n'en avoir pas toujours assez, parce que je crois que, dans les arts,
+le premier rang n'est pas à ce qui a le moins de défauts, mais à ce qui
+a (nonobstant les défauts) le plus de qualités. On pourrait encore dire
+ainsi: peu de qualités et peu de défauts, oeuvre sans valeur; beaucoup
+de défauts avec beaucoup de qualités, oeuvre de mérite.
+
+Oui, j'ai été à Gargilesse par les jours les plus froids de janvier.
+A midi, zéro à Nohant; deux degrés et demi au-dessous de zéro à
+Gargilesse. Nous avons marché sur la Creuse gelée, c'était superbe.
+
+ [1] Personnage du _Château des Désertes_.
+
+
+
+
+CDXXIV
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 25 janvier 1858.
+
+Cher ami,
+
+Je reçois des épreuves du libraire qui imprime _Bois-Doré;_ ce doit être
+la partie qui n'a pas été composée par _la Presse_ et corrigée par moi.
+Comme ce libraire m'envoie deux exemplaires de ladite épreuve, je les
+ai corrigées toutes deux et je vous en envoie une, afin que vous n'ayez
+plus à vous en tourmenter. Pourtant, si fait, il faut que vous voyiez si
+la fin de ce que j'ai corrigé pour _la Presse_ il y a deux mois, et le
+commencement de ce que je vous envoie aujourd'hui s'accordent bien.
+
+Je m'étonne de n'avoir pas de vos nouvelles. Où en sommes-nous de nos
+derniers accords sur _le Château des Étoiles?_ Je sais bien que tout ce
+qui dépend de vous à mon égard sera accordé. Mais êtes-vous toujours le
+maître?
+
+J'avance beaucoup dans mon travail et je crains de vous arriver trop
+vite dans ma demande d'argent. Pourtant comment faire? Il est bien
+entendu que, si cela ne se peut pas, vous me le direz bientôt et vous
+n'en annoncerez pas moins un roman de moi, que je vous ferai plus tard,
+quand vous en aurez besoin.
+
+Bonsoir et bonne santé. Maurice m'a dit que vous faisiez une pantomime.
+Diable! monsieur, vous allez sur mes brisées! j'en ai fait beaucoup
+autrefois. Mais j'ai été dépassée par d'autres auteurs sur le théâtre de
+Nohant. Je retiens la vôtre: nous vous la jouerons quand vous viendrez
+ici.
+
+A vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 30 janvier 1858.
+
+Je suis contente, enchantée que vous soyez réinstallé à votre
+feuilleton. L'horizon que vous avez vu en noir s'est éclairci et tous
+vos amis en sont contents, moi surtout.
+
+Quant au _Château des Étoiles_, ça ne peut pas s'arranger comme ça.
+Comment passerais-je l'été avec deux mille francs? Rappelez-vous Nohant:
+il y a du monde et de la dépense! Pour m'arranger du budget que vous
+m'offrez, il faudrait aller vivre à Gargilesse; ce qui ne serait pas
+très désagréable, mais ce qui n'est possible que dans mes courts moments
+de vie de garçon. Donc, cherchez un autre problème, cher ami, ou
+dites-moi de chercher un autre titre à annoncer dans _la Presse_.
+J'aurai largement le temps de vous faire un roman pour l'époque où vous
+en aurez besoin, et je pense, d'ici à une quinzaine, vous dire mon
+titre.
+
+Voilà, quant au _Château_ en question, l'ultimatum non de ma volonté,
+mais de ma caisse. Livraison dans un mois ou six semaines et payement
+intégral comptant (approximatif, bien entendu, sauf à nous tenir
+mutuellement compte de la différence d'une petite somme). Publication
+en septembre, en octobre au plus tard. Et cet arrangement m'est encore
+onéreux, il retarde la vente au libraire de tout le temps qui va
+s'écouler avant la publication dans le journal. C'est là tout le
+sacrifice que je veux faire au plaisir très grand et très réel de
+n'avoir affaire qu'à vous.
+
+En vous disant mes exigences, je sens bien qu'elles peuvent paraître
+excessives à _la Presse_. Donc, je n'insiste que pour vous dire que je
+voudrais bien faire autrement et que je ne peux pas. Répondez-moi donc
+tout de suite, cette fois; car je reçois des offres, et il ne m'est pas
+possible de ne pas y répondre dans peu de jours.
+
+Bonsoir, cher ami. _L'attentat_ me chagrine beaucoup: il va faire
+redoubler de rigueur contre une foule de gens qui n'y ont pas plus
+trempé que vous et moi. C'est ainsi que l'histoire humaine suit son
+cours toujours dans les mêmes errements et les mêmes fatalités.
+
+A vous de coeur. Vous avez reçu les épreuves, n'est-ce pas?
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXVI
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 18 février 1858.
+
+Cher ami, puisque _la Presse_ a publié le titre du _Château des
+Étoiles_, dans le premier numéro de sa réapparition, et avant que nous
+ayons pu nous entendre définitivement sur l'époque du payement, je ne
+veux pas vous donner un démenti, et il faut conserver ce titre. J'en ai
+donné un autre au roman actuel; avec de légères modifications, il n'y
+sera plus question d'_étoiles._ Je vais donc en disposer, conformément
+à votre entretien avec Emile Aucante, et conformément à son désir, vous
+laisser le titre que vous avez annoncé. Annoncez donc; vous aurez le
+roman l'automne prochain, si vous êtes toujours à _la Presse_. La fin
+des _Bois-Doré_ a-t-elle satisfait le public? vos abonnés avaient-ils
+repris goût à ces pauvres abandonnés depuis deux mois? c'est douteux.
+Moi, ici, je ne sais rien et n'ai le temps de rien savoir.
+
+Il me semble que _la Presse_ se tire assez habilement de la situation
+qui lui est faite et que Guéroult et M. Castille ne manquent pas de
+_savoir-dire._ Vous voyez souvent Guéroult, je présume; faites-lui
+toutes mes amitiés; c'est un de mes anciens _bons camarades_.
+
+Si vous voyez madame Arnould, dites-lui que je crois qu'elle ne m'aime
+plus, car elle ne me donne pas signe de vie.
+
+Bonsoir, cher ami; je suis contente de la solution que j'ai pu trouver
+pour nos _titres_ de roman. Ça arrange tout. A vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXVII
+
+A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
+
+ Nohant, 3 mars 1858.
+
+Quelqu'un vous dit-il, cher monsieur, ce que je vais vous dire?
+Peut-être que non. Ces Parisiens sont si blasés sur leurs richesses; ils
+sont d'ailleurs distraits par tant d'événements non littéraires et ils
+ont si peu le temps de vivre, qu'ils prennent leur plaisir sans songer
+à le signaler. Moi, au fond de ma solitude, je ne suis pas sans
+préoccupation et sans soucis; mais, enfin, j'ai le temps de savoir ce
+que je lis et je peux prendre celui de le dire sur un bout de papier à
+ceux que je n'ai pas le plaisir de voir autour de moi.
+
+Donc, je veux vous dire que vos feuilletons me paraissent de plus en
+plus des chefs-d'oeuvre comme fond et comme forme. Ce ne sont pas des
+feuilletons, ce sont des écrits sérieux à méditer, des choses pleines de
+choses à chaque ligne, et dont la forme un peu débarrassée du trop grand
+luxe d'épithètes qui en gênait autrefois l'allure, devient incisive,
+claire et frappante, sans cesser d'être d'un brillant à éblouir. Le
+dernier article, sur _la Fille du millionnaire_, m'a paru valoir un gros
+livre. Moi qui ne joue pas à la Bourse et qui ne fais pas de pièce, j'ai
+été aussi intéressée à votre démonstration que si j'étais l'auteur ou le
+millionnaire.
+
+Déjà vous aviez émis des idées très lumineuses sur ce sujet à propos de
+_la Bourse_ de Ponsard: vous voyez que je vous suis. Je ne connais pas
+assez le mécanisme de l'argent pour savoir si vous soutenez une thèse
+qui ne prête en rien à la réplique; mais, telle qu'elle est, elle est
+d'une clarté, d'une vigueur qui mérite l'examen des esprits les plus
+sérieux et qui doit laisser une page importante dans l'histoire
+économique.
+
+Quand vous touchez à l'histoire, du reste, sous quelque aspect que ce
+soit, vous esquissez et peignez de main de maître. Il y a là le grand
+dessin et la grande couleur. J'espère toujours que vous nous ferez un
+livre entier, un livre d'histoire; il le faut! nous n'avons plus de ces
+historiens qui étaient en même temps des modèles de forme et qui étaient
+aussi bien de grands poètes que d'utiles chroniqueurs. Il y a de très
+grands talents; Louis Blanc est le plus beau de forme, parmi les jeunes.
+Mais on peut encore autrement, et vous montrez une individualité si
+belle, que c'est un devoir de vous le dire. On ne se connaît jamais bien
+soi-même, peut-être ne savez-vous pas le prix des perles que vous donnez
+aux abonnés.
+
+Ne me répondez pas, c'est toujours ennuyeux et embarrassant de répondre
+à des éloges. Les miens ne veulent pas de remerciement, ils sont trop
+sincères pour cela. Prenez que vous m'avez rencontrée dans une allée de
+jardin et que nous avons causé cinq minutes.
+
+Tout à vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME)
+
+ Nohant, 12 mars 1858.
+
+Chère Altesse impériale,
+
+J'ai reçu amicalement votre envoyé. Je ne savais rien: je n'aurais pas
+voulu que mon pauvre ami s'adressât à vous qui avez tant à faire et qui
+faites plus que vous ne pouvez. Cependant, puisque ce brave coeur à eu
+confiance dans le vôtre, sans connaître votre situation, vous n'avez pas
+voulu qu'il eût espéré en vain et vous êtes un ange, voilà qui est bien
+certain. Vous placez, du reste, votre confiance dans un bien digne
+homme, vous le sauvez d'une situation où l'a mis son inépuisable
+charité, et sur laquelle spéculaient de mauvaises gens. Il en est comme
+fou de reconnaissance et de joie, et, moi, j'en suis profondément
+attendrie; car, bien que vous lui disiez que c'est tout simple, je
+sais bien que les questions d'argent ne sont pas simples du tout en ce
+moment, dans quelque proportion qu'elles nous touchent. Tenez, vraiment
+vous êtes un être que l'on doit chérir autant qu'on l'estime, et la
+manière dont vous faites les choses est sublime de simplicité, puisque,
+vous voulez que ce soit simple absolument.
+
+Moi, je vous remercie pour mon compte: vous m'ôtez un des gros chagrins
+de ma pauvreté; car je voulais racheter le petit avoir de mon pauvre
+vieux voisin pour le lui laisser, et je ne pouvais pas!
+
+Soyez-en donc béni et croyez que je vous en aime davantage, si c'est
+possible.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXIX
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 25 mars 1858.
+
+Chère Altesse impériale,
+
+Je suis navrée du résultat général encore plus que de mes peines
+personnelles. Mais, en suivant votre devise: «Faire ce qu'on doit sans
+regretter sa peine et sans connaître le dépit d'échouer,» je sentais
+bien d'avance qu'il ne fallait pas espérer, et que les mauvais conseils
+étaient trop nombreux autour de celui dont l'état est d'être abusé. Je
+vous ai encore écrit hier; c'est ce matin seulement que j'ai reçu votre
+lettre et celle de l'empereur.
+
+Il n'y a donc plus rien à faire. Tout ce qui était possible, vous
+l'avez fait. Dieu vous en tiendra compte. Il vous en tient compte déjà,
+puisqu'il vous rend votre excellent père, votre meilleur ami. C'est la
+pensée qui m'est venue tout de suite, en suivant dans les journaux
+les bulletins de sa santé. Je me suis dit que, pendant ces jours
+d'inquiétude, vous aviez pensé à ceux qui souffraient, et que cela vous
+avait porté bonheur.
+
+Nos amis ont dû partir aujourd'hui. Comment? avec quels égards ou
+quelles duretés? je ne le sais pas encore. Je ne peux pas aller auprès
+d'eux leur serrer la main. On dirait que c'est une _manifestation_. Je
+les crois résignés et courageux. Je suis sûre au moins d'une chose:
+c'est qu'ils demandent à Dieu de les garder dans cette religion de
+douceur et d'humanité quand même, qu'à travers tant de chagrins, nous
+nous conseillons les uns aux autres depuis dix ans. Je n'ai pas pu leur
+dire directement ce que vous avez tenté et affronté pour eux; mais ils
+l'ont bien deviné, et leur coeur s'en souviendra dans l'exil. Ils sont
+purs des projets subversifs et des trahisons dont on les accuse, c'est
+là leur consolation.
+
+Et, toute la journée, tous les jours, j'ai parlé de vous, avec mon
+fidèle tête-à-tête. Nous nous disions combien sont imprévues les
+éventualités de ce monde, et, tout souffrant, tout comprimé, tout peiné
+que vous êtes, nous ne vous désirions pas la funeste tâche d'avoir à
+gouverner un jour une société quelconque, en quelque lieu du monde que
+ce fût.
+
+C'est un accès de misanthropie bien naturel que de désespérer d'une
+époque où on trouve tant de délateurs, de calomniateurs et de
+persécuteurs. On se met à chercher sur la terre un coin où on ait la
+liberté d'être honnête homme, et on est tenté d'aller, comme Alceste, le
+chercher au milieu des bois.
+
+Enfin, prenez courage, vous qui êtes jeune, et qui verrez peut-être une
+meilleure génération grandir sous vos yeux. Si quelque chose doit vous
+réconforter, c'est que vous serez compris et aimé de tout ce qui vaut
+encore quelque chose.
+
+Bien à vous de coeur et d'affection.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXX
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A TURIN [1]
+
+ Nohant, 17 avril 1858.
+
+J'ai été bien contente d'avoir enfin de vos nouvelles, cher ami.
+Donnez-m'en souvent, je n'y vois pas le moindre inconvénient pour moi;
+il y en aurait, que je m'en soucierais peu.
+
+J'aspire à pouvoir m'en aller; le Piémont est mon Italie de
+prédilection, et je vous envie d'être là. Vous vous étonnez sans doute
+de mon spleen; il est réel et profond. Je sais bien que tout passe et
+que les situations les plus tendues se détendent par leur excès même;
+mais je vieillis, et, pour le peu d'années valides qui me restent, j'ai
+soif de repos et de douceur dans les relations. Vous éprouvez déjà que
+celles de là-bas sont plus cordiales et plus confiantes qu'elles ne
+peuvent l'être chez nous désormais. Vous ressentirez chaque jour
+davantage combien l'Italien du Nord est aimable, vivant et généreux.
+
+J'ai envoyé tout de suite votre lettre à Angèle et je l'ai vue ce soir:
+elle revenait du Coudray. Soyez sûr que sa _vaillance_ est à la hauteur
+des chagrins et du devoir de sa situation; elle est active et résolue.
+Fallût-il beaucoup souffrir pour vous suivre, elle souffrirait sans
+se plaindre. Mais, Dieu merci, si vous l'appelez, elle n'aura pas à
+regretter le pays, du moins en tant que pays. On regrette toujours
+ses amis; mais on en fait aisément de nouveaux à vos âges, et vous en
+trouverez dans ce pays de liberté. Vos _fanfants_ auront, certes, un
+meilleur climat qu'à la Châtre, et ils deviendront plus forts et plus
+beaux encore sous ce beau ciel. Je parle comme si votre exil devait
+durer longtemps, chose que je ne crois pas; mais je parle comme si
+j'étais à votre place, parce que j'ai gardé du Piémont un si cher
+souvenir, que, si je m'y installais une fois, il me semble que je n'en
+voudrais plus revenir de sitôt.
+
+J'ai vu aussi, ce soir, les Duvernet, à qui j'ai fait part de votre
+lettre. Charles a toujours l'espérance de guérir, et il semble, aux
+prescriptions de son grand oculiste, qu'il y ait, en effet, une chance
+encore à espérer. Dans tous les cas, il ne s'affecte pas autant que nous
+le craignions. Il se distrait en dictant des opuscules littéraires qui
+l'amusent. Il a pris très vite l'habitude de dicter, et c'est, pour lui,
+un plaisir assez vif, et dont il parle avec feu. Il aime à faire lire
+ses petites comédies, et, comme de juste, nous les écoutons avec
+beaucoup d'intérêt et d'encouragement.
+
+J'ai reçu des nouvelles de Francoeur[2]. Il a fait, je crois, un rude
+voyage. Mais enfin il respirait librement quand il m'a écrit, et son
+moral n'était nullement affecté. Il était à Philippeville, ne sachant
+encore où on le fixerait, et comptant trouver à travailler partout, vu
+le bon accueil des populations. Les autres étaient aussi arrivés à bon
+port.
+
+Courage, mon enfant! Souffrir est notre état, et il faut bien l'accepter
+sans regret, puisque de certaines satisfactions de bourse et de ventre
+ne sont pas de notre goût. La vie n'est pas arrangée pour que ceux qui
+mettent l'esprit au-dessus de la matière ne souffrent pas: ce sont les
+revenants-bons d'une situation que nous avons acceptée d'avance, le jour
+où nous avons cru à l'esprit de Dieu agissant dans l'humanité; et nous
+savions bien que nous serions payés dans ce monde en calomnies et en
+actes de rigueur, tant que l'humanité repousserait Dieu. C'est là son
+mal. Le genre humain est à la violence, aux attentats mutuels; et à ceux
+qui les réprouvent et qui rêvent la fraternité, on répond: «Bah! ce
+n'est pas possible, vous ne pouvez pas ne pas haïr.»
+
+Triste temps, mon Dieu! Mais perdrons-nous la foi? Non certes! ne nous
+repentons jamais de n'avoir pas mérité ce que nous souffrons. C'est
+dans une conscience solidement pieuse que nous trouverons le remède au
+découragement, et je me bats contre la tristesse qui s'est emparée de
+moi, en me disant à toute heure: «Qui peut m'empêcher d'aimer et de
+croire?»
+
+Comptez, cher enfant, que l'éloignement ne changera pas le coeur de vos
+amis et que le mien vous bénit tendrement et maternellement.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Alors en exil, par suite des proscriptions qui eurent lieu après
+ l'attentat d'Orsini.
+ [2] Jean Patureau, interné en Algérie.
+
+
+
+
+CDXXXI
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 23 avril 1858.
+
+Cher enfant, Angèle m'envoie votre lettre du.... sans date, celle où
+vous exprimez de l'inquiétude et de l'impatience de n'avoir pas de nos
+nouvelles. J'espère qu'à présent tout vous est arrivé et que, s'il y a
+eu retard, la cause doit être attribuée par vous à toute autre chose que
+la négligence. J'ai envoyé, il y a quelques jours, le lendemain de votre
+lettre à moi, une longue lettre de moi pour vous à _Sol_[1]; l'avez-vous
+reçue? Quant à Angèle, elle n'a fait, je crois, que vous écrire depuis
+votre départ. Mais il fallait s'attendre à cette épreuve des premiers
+envois. Quand on se sera bien assuré que vous ne vous entretenez pas de
+politique, on laissera aller ses lettres.
+
+Soyez donc en repos, tout votre monde va bien et s'apprête, je pense,
+à vous rejoindre. Personne ne vous oublie, on pense à vous et on vous
+aime. _Sol_ s'apprête à partir le 26, dit-elle; elle est souffrante et
+je l'engage bien à attendre deux ou trois jours de plus. Je ne sais si
+elle m'écoutera.
+
+Le printemps est splendide ici, cette année. La nature semble se rire de
+nos douleurs. Mais elle doit être encore plus belle là-bas. Vous ne me
+parlez pas de l'aspect des environs. Je pense bien que vous n'avez pas
+encore eu le temps de les parcourir; mais, de la ville, on voit, je
+crois, le cadre des montagnes. Parlez-m'en et décrivez-le-moi un peu.
+J'ai tant d'envie d'aller vous rejoindre! Mais je ne peux pas encore,
+et toute la campagne que je vais faire se bornera, pour le moment, à
+Gargilesse. Il n'y a rien de nouveau, que je sache, au pays; l'épidémie
+quitte la ville et sévit à Saint-Martin.
+
+Francoeur est à Guelma, par Bone, province de Constantine, Algérie.
+C'est l'adresse qu'il me donne comme définitive. Il a trouvé de
+l'ouvrage tout de suite. Il est libre, _dans la commune;_ mais cette
+commune est, dit-il, grande comme tout le département de l'Indre. Le
+pays est admirable. Il paraît enthousiasmé de cette nature féconde, et
+résigné avec la force d'âme que lui donne son inaltérable douceur. Artem
+Plat est là aussi, et espère trouver de l'occupation comme médecin. Si
+vous leur écrivez, vous leur ferez grand plaisir.
+
+Bonsoir, cher et bien-aimé enfant. Ne soyez plus inquiet.
+
+Remerciez pour moi le comte Alfieri des sympathies qu'il vous témoigne,
+et madame Cornaro de celles qu'elle veut bien avoir pour moi.
+
+ [1] Abréviatif de Solange.
+
+
+
+
+CDXXXII
+
+AU MÊME
+
+ Gargilesse, 30 mai 1858.
+
+Mon cher enfant, vous êtes bien aimable de m'écrire de bonnes longues
+lettres, et, moi, je n'osais pas vous écrire, vous voyant écrasé de
+correspondances; mais sachez bien, une fois pour toutes, que vous n'avez
+à me répondre que quand vous avez le temps, quand c'est un plaisir et
+non une fatigue.
+
+C'était de très bonne foi, et nullement pour vous dorer la pilule que je
+vous enviais votre lieu d'exil. Dans mes souvenirs, ce pays est resté
+un beau rêve, et puis je vois que je suis l'opposé de vous, en fait
+de goûts pour la nature. J'ai la passion des grandes montagnes, et je
+subis, depuis que je suis au monde, les plaines calcaires et la petite
+végétation de chez nous avec une amitié réelle, mais très mélancolique.
+Mon foie gémit dans cet air mou que nous respirons, et j'y deviens le
+boeuf apathique qui travaille sans savoir pour qui et pour quoi. Quand
+je peux sortir de là, ce qui est maintenant bien rare, quand je peux
+voir des sommets neigeux et des précipices, je change de nature, mon
+foie disparaît, mon travail s'éclaire en moi-même et je comprends
+pourquoi je suis au monde. Je ne prétends pas expliquer le phénomène,
+mais je l'éprouve si subit et si complet, que je ne peux pas le nier.
+
+Et puis j'ai la haine de la propriété territoriale, je m'attache tout au
+plus à la maison et au jardin. Le champ, la plaine, la bruyère, tout ce
+qui est plat m'assomme, surtout quand ce _plat_ m'appartient, quand je
+me dis que c'est à moi, que je suis forcée de l'avoir, de le garder, de
+le faire entourer d'épines, et d'en faire sortir le troupeau du
+pauvre, sous peine d'être pauvre à mon tour; ce qui, dans de certaines
+situations, entraîne inévitablement la déroute de l'honneur et du
+devoir.
+
+Donc, je ne tiens pas à ma terre et à mon endroit, et, quand je suis sur
+la terre et dans l'endroit des autres, je me sens plus légère et plus
+dans ma nature, qui est d'appartenir à la nature, et non au lieu. Comme
+je vous sais très poète, je m'imaginais donc que le grand pays, le
+nouveau, la montagne, le parler que l'on ne comprend pas (musique
+mystérieuse qui vous jette dans un monde de rêveries et vous fait croire
+parfois qu'on entend des dialogues et des chants superbes, à la place
+des plates réalités que l'on entendrait si on comprenait), je me
+figurais enfin que tout cela vous étourdirait sur le chagrin des
+séparations momentanées et sur la vive contrariété de laisser en place
+les affaires personnelles, c'est-à-dire les devoirs domestiques. Mais
+tout cela ne vous a pas distrait et vous vous laissez aller à la
+nostalgie, sans songer que c'est nous, les _enfermés_ de France, qui
+sommes les plus attrapés, puisqu'on fait la solitude autour de nous, en
+nous disant: «Restez là! vous n'avez pas mérité de partir....»
+
+Je reprends à Nohant (7 juin) cette lettre commencée et même finie
+à Gargilesse, mais dont toute la fin est non avenue. Je voulais
+l'_emporter_ à la Châtre; mais, mon séjour là-bas s'étant un peu
+prolongé, j'ai voulu ne pas vous envoyer mon griffonnage avant d'avoir
+vu Angèle et les petits, afin de vous parler d'eux, et de faire que ma
+lettre vous soit agréable. Je les ai donc vus ce soir, ou hier soir
+(car il est une heure du matin) et je les ai trouvés tous quatre beaux,
+frais, rosés, gentils à croquer; Georges très drôle et faisant la
+conversation d'une façon très comique. Il est trop mignon entre les deux
+petites qu'il mène, chacune d'une main, dans les allées pleines de roses
+de votre petit jardin.
+
+La jolie nièce[1] (fille de Valérie) était avec eux, gracieuse et
+élégante comme toujours. Tout ce petit monde, si beau et si paré
+(c'était la Fête-Dieu, je crois), me faisait penser qu'il y a des gens
+plus navrés que vous, mon pauvre enfant! Vous reverrez tout cela, et,
+moi, je n'élèverai plus rien sur mes genoux, que les enfants des autres.
+Sol a fini la vie de ce côté, et Maurice semble ne vouloir jamais la
+commencer. Et puis, d'ailleurs, aimerais-je les nouveaux comme j'aimais
+celle[2] qui est allée si loin, si loin, que je ne la rejoindrai pas
+dans ce monde?
+
+Mais parlons de vous et de cette Belgique où vous voilà, je le vois,
+décidé tout à fait à aller. Angèle m'apprend que c'est arrangé. Donc,
+adieu mes projets d'Italie; car je ne crois pas qu'on me permette
+d'aller vous voir là-bas. Et puis ce milieu qui est enragé de _pouvoir_
+et qui n'est pas socialiste du tout, ne me va guère. Enfin, vous le
+voulez! Vous avez sans doute de fortes raisons tout à fait en dehors de
+la politique, et je m'imagine les deviner, et, si je devine bien, hélas!
+vous n'avez peut-être pas tort. Ce qui me console, c'est que, si l'hiver
+endommage les enfants, vous retournerez vite à Aix, où je m'imaginais
+que vous seriez bien tout à fait. Ne vous fermez point cette porte
+au moins, je vous en supplie! ne quittez pas M. de Cavour sans
+remerciements et sans lui dire que des affaires personnelles vous
+appellent ailleurs, mais que vous reviendrez probablement réclamer son
+bon vouloir. Cela ne coûte rien et n'engage à rien.
+
+Bonsoir, mon cher enfant; j'espère avoir de vos nouvelles avant que vous
+quittiez Turin, et je me hâte de fermer ma lettre pour qu'elle ne tourne
+pas à l'_in-octavo_, et qu'elle vous parvienne avant votre départ.
+
+À vous bien tendrement.
+
+ [1] Madame Tournier, petite-fille de Jules Néraud.
+ [2] Jeanne Clésinger, sa petite-fille.
+
+
+
+
+CDXXXIII
+
+A MADEMOISELLE LEROYET DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 5 juin 1858.
+
+Il n'y a pas, je crois, d'âme plus généreuse et plus pure que la vôtre,
+et elle ne serait pas sauvée! Ce dogme catholique vous tue, et, si je
+vous dis qu'il faut en sortir, vous n'aurez peut-être plus ni amitié
+pour moi, ni confiance. Pourtant, c'est ma conviction, le dogme de
+l'enfer est une monstruosité, une imposture et une barbarie. Dieu, qui
+nous a tracé la loi du progrès et qui nous y pousse malgré nous, nous
+défend aujourd'hui de croire à la damnation éternelle; c'est une impiété
+que de douter de sa miséricorde infinie et de croire qu'il ne pardonne
+pas _toujours_, même aux plus grands coupables.
+
+Je vous croyais autrefois heureuse par la foi catholique, et les
+croyances douces et tranquilles dans les belles âmes me paraissent si
+sacrées, que je vous disais: «Allez à tel prêtre, ou à tel philosophe
+chrétien, ou à tel ami qui vous semblera propre à vous rendre l'ancienne
+sérénité où vos nobles sentiments ont pris naissance et force.»
+
+Mais voilà que le doute est entré en vous, et que la voix du prêtre vous
+jette dans une sorte de vertige. Quittez le prêtre et allez à Dieu, qui
+vous appelle, et qui juge apparemment que votre âme est assez éclairée
+pour ne pouvoir plus supporter un intermédiaire sujet à erreur.
+
+Ou, si l'habitude, la convenance, le besoin des formules consacrées vous
+lient à la pratique du culte, portez-y donc cet esprit de confiance, de
+liberté et de véritable foi qui est en vous. Préservez-vous de cette
+idée fixe qui vous ronge et qui vous éloigne de Dieu. Dieu ne veut pas
+qu'on doute de soi-même, car c'est douter de lui. Votre pauvre Agathe
+était bien touchante et vous avez été son ange gardien. Pour cela seul,
+vous avez mérité que Dieu vous aime particulièrement et vous retire
+de vos doutes; mais il faut aider à la grâce, et c'est ce que vous
+ne faites pas quand vous laissez ces fantasmagories de néant et de
+perdition vous envahir. C'est cela qui est coupable, et non pas les
+actions de votre vie ni les élans de votre coeur.
+
+Je vous disais, il y a quelques années: _Allez à Paris!_ mais Paris est
+devenu un gouffre de luxe et de vie factice, et vous avez laissé passer
+du temps. Chaque année, a nos âges, rend plus pénible le changement de
+régime et d'habitudes. Seulement vous devriez aller à Paris de temps en
+temps, ne fut-ce que quelques jours chaque année. Vous aimez les arts,
+la musique, tout cela vous serait bon et dissiperait ces vapeurs que la
+vie monotone engendre fatalement. C'est de la distraction et l'oubli de
+vous-même qu'il vous faut.
+
+Croyez bien, mademoiselle, que je suis reconnaissante et honorée de
+votre amitié et que je vous suis sincèrement et fidèlement dévouée.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXXIV
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 10 juin 1858.
+
+Mon enfant,
+
+J'ai commencé ton album fantastique[1] et j'ai reçu tes dernières
+lithographies. Il me faut savoir un dernier point: c'est si l'éditeur
+et toi avez adopté un ordre de classement pour les sujets. Dans ce cas,
+numérote de mémoire tes douze planches et envoie-moi cette liste. Sinon,
+j'aimerais mieux classer moi-même pour donner de la variété et une
+espèce de lien. Tu n'as pas répondu à Manceau pour les _fac-similé_[2]
+sur lesquels il t'a écrit en te demandant réponse. Peut-être recules-tu
+devant le temps qu'il juge nécessaire et qui manque chaque jour
+davantage, à mesure que les pourparlers se prolongent. Moi, j'avoue que
+je ne vous verrais pas tous deux, sans un peu d'effroi, entreprendre ce
+piochage enragé, le couteau sur la gorge. Et puis, quoi qu'il en dise,
+lui, je crains qu'en travaillant comme deux forçats, vous n'arriviez
+pas; car il ne me paraît pas prévoir le chapitre des accidents, qu'il
+faudrait toujours faire entrer en ligne de compte. Je ne crois pas qu'il
+puisse faire toute la besogne sans ton aide, et ne seras-tu pas rebattu
+de ce même travail dont tu _sors d'en prendre?_
+
+Émile me dit que l'on cherche des combinaisons. Eh bien, puisque ce
+n'est pas conclu, je pense aussi à ma part de travail. Je ne recule
+pas, pour te rendre service, devant l'ennui des recherches et le peu de
+plaisir de ce genre de récréation; mais, vu la quantité de texte que
+l'on demande, je suis très inquiète, et crains de ne pas arriver à bien.
+C'est déjà beaucoup qu'un album de moi, genre fantastique! Un second,
+si le premier n'a pas grand succès comme texte, ne sera-t-il pas mal
+accueilli? souviens-toi que le public m'a toujours assez peu secondée,
+et souvent lâchée tout à fait, dans les tentatives que j'ai faites pour
+sortir de mon genre.
+
+Il a beaucoup sifflé _Pandolphe_, qui nous paraissait gai et gentil,
+et qu'il n'a pas trouvé amusant du tout. Cela ne m'a pas encouragée à
+reprendre cette veine. Depuis huit jours, je ne fais que penser à ce que
+je pourrai dire sur ces personnages[3], qu'il faudrait si bien trousser,
+et je crois qu'il y faudrait un chic et une crânerie qui ne sont ni de
+mon sexe ni de mon âge. C'est Théophile Gautier ou Saint-Victor qui
+feraient le succès d'un pareil album. A leur défaut, Champfleury
+vaudrait encore mieux que moi. Le _nom_ même vaudrait mieux. «Ah! un
+album de Champfleury? ça va être amusant!--Tiens, un album de madame
+Sand? Oh! madame Sand n'est pas gaie: ça va être aussi ennuyeux... que
+_Pandolphe, Comme il vous plaira,_ etc. Ce n'est pas son affaire, les
+masques!»
+
+J'entends cela d'ici, et, comme il ne s'agit pas de moi là dedans, que
+j'enterrerais ton travail sous la chute du mien; j'en suis très inquiète
+et je crains d'en être d'autant plus paralysée. Songes-y bien, la chose
+faite par un autre coûterait moins cher,--grande considération pour
+l'éditeur et pour toi!--et aurait, à coup sûr, beaucoup plus de succès.
+Réponds-moi sur tout cela. Champfleury a donné sa clientèle à Émile.
+Émile arrangerait ça tout de suite avec lui, ou avec Gautier, ce qui
+vaudrait encore mieux.
+
+J'aime beaucoup les marins couverts de neige qui s'éventent avec leur
+chapeau. Ici, voilà enfin de la fraîcheur et un peu de pluie; _beaucoup
+de bruit pour rien_, c'est-à-dire quatre heures de tonnerre pour trois
+gouttes d'eau.
+
+Bonsoir, mon Bouli; je te _bige_ mille fois.
+
+ [1] Les _Légendes rustiques_.
+ [2] A propos des gravures de _Masques et Bouffons_.
+ [3] Ceux de _Masques et Bouffons_.
+
+
+
+
+CDXXXV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 19 juin 1858.
+
+J'ai reçu _le Frère et la Soeur_[1], et cela m'a rappelé une grosse
+rancune que j'ai eue et qui me revient contre les directeurs de
+l'Odéon[2]; des amis pourtant, et de braves amis à tout autre égard,
+mais qui, après m'avoir positivement promis _dix fois_ de faire jouer
+cette pièce, n'ont jamais _su pouvoir_, tandis qu'ils se laissaient
+imposer, par toute sorte de considérations de position et de
+camaraderie, une foule d'oeuvres infiniment moins bonnes. Et leur
+direction a fini sans qu'ils aient trouvé place pour cette chose si
+courte et si facile à monter! Ils sont à l'Opéra maintenant.
+
+Enfin, voilà votre oeuvre imprimée! Merci de la dédicace, mon cher
+enfant. Je trouve la pièce très améliorée, et, en ne me plaçant plus au
+point de vue de la représentation, je retire ma critique et j'en trouve
+la lecture très attrayante. Vos personnages causaient avec un peu trop
+de recherche pour la scène. Dans un livre, c'est autre chose: on parle
+comme on veut parler, et c'est cette grande liberté du livre, ce grand
+esclavage de la mise en scène qui m'ont fait revenir au roman avec
+plaisir, sauf à essayer plus tard de retourner au théâtre si le coeur
+m'en dit.
+
+Il y a bien longtemps que je ne vous ai donné de nos nouvelles. Nous
+avons eu de gros chagrins dans ce dernier coup de main qui nous a
+encore jeté hors de France plus d'un de nos meilleurs amis, _coupables_
+apparemment de s'être tenus tranquilles.--J'en ai été malade de chagrin
+et d'indignation.--Mais on ne doit pas parler de cela, si on veut que
+les lettres parviennent. Je présume d'ailleurs que, chez vous, les
+choses se sont passées de même.
+
+Maurice est encore à Paris, occupé de travaux que je donne au diable;
+car j'ai faim et soif de le voir. Il va arriver j'espère... Sol... est
+à Turin, où elle se remet très bien de sa santé détraquée. Emile est à
+Paris, créateur d'une agence excellente, dont il devait vous envoyer
+le prospectus. Vous ne m'en parlez pas; donc, je vous l'envoie et vous
+engage à lui donner votre clientèle. Je pense qu'il réussira et qu'il
+rendra de grands services aux artistes par son intelligence, son
+honnêteté et sa connaissance des affaires.
+
+Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tendrement tous trois. Je suis
+contente que _Christian Waldo[3]_ vous Amuse.
+
+ [1] Pièce de Charles Poncy.
+ [2] Alphonse Royer et Gustave Waëz.
+ [3] _L'Homme de neige_.
+
+
+
+
+CDXXXVI
+
+A M. FERRI-PISANI, A PARIS
+
+ Nohant, 28 juin 1858.
+
+Monsieur,
+
+Je suis chargée par Maurice, qui s'honore de votre sympathie, de vous
+parler d'une grande affaire que je viens de me faire expliquer par lui
+et par une personne fondée pour en poursuivre la réalisation.
+
+C'est une très grande et importante question, qui déjà, je le présume,
+est à l'étude entre vos mains, si vos fonctions auprès du prince
+comportent maintenant, comme je l'espère, l'examen des questions vitales
+de l'Algérie. Je crois donc qu'il est absolument inutile que je vous en
+entretienne, d'autant que cinq minutes de votre attention sur les pièces
+vous auront donné plus de lumière qu'un volume de moi.
+
+Cependant, si, au milieu du hourvari de l'installation et des
+importunités des solliciteurs, cette affaire ne se présentait pas vite,
+sous vos yeux, elle pourrait courir à la mauvaise solution qu'elle a
+déjà subie et qu'il appartient au prince de ne pas sanctionner sans un
+sévère examen.
+
+Il s'agit des intérêts d'une population entière, d'une illégalité à
+ne pas consacrer, et des intérêts de l'État, engagés dans une dépense
+inutile de beaucoup de millions. Donc, il s'agit, avant tout cela, des
+intérêts moraux du prince et d'un des premiers devoirs de la mission
+qu'il vient d'accepter. Voilà pourquoi j'ai pris tout de suite à coeur
+cette question dès qu'elle m'a été exposée; et, comme il importe
+beaucoup qu'elle soit une des premières qu'il examine, je vous demande
+d'écouter, pendant dix minutes seulement, mon ami Émile Aucante, qui la
+connaît à fond et qui sait parfaitement la résumer en peu de mots. C'est
+un homme sérieux qui sait la valeur du temps et une conscience à l'abri
+de toute préoccupation personnelle. Ce qu'il est chargé de demander est
+un bienfait général, et non point une faveur particulière; c'est une
+enquête, c'est un travail et une décision ministérielle; c'est le
+redressement d'une erreur qui intéresse trente mille habitants de
+l'Algérie.
+
+Les pièces ont été présentées à l'empereur, trop récemment pour avoir
+obtenu une solution. Il dépendra peut-être de vous qu'elles ne subissent
+pas l'agonie de leur numéro d'ordre, et qu'elles prennent la place qui
+leur appartient par leur importance.
+
+Je vous demande pardon de ne pas mieux savoir me résumer moi-même, et de
+vous dire cela en trop de mots. Mais il n'en faut qu'un pour vous dire
+l'amitié qu'on se permet d'avoir ici pour vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXXVII
+
+A M. FRÉDÉRIC VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 4 septembre 1858.
+
+Cher monsieur,
+
+On me prie de faire passer sous les yeux de Son Altesse une nouvelle
+note relative à l'affaire du chemin de fer de Blidah. Cette note me
+paraît trop sérieuse pour ne pas être soumise à ses réflexions, et
+j'espère que le grand événement administratif de la suppression du
+gouvernement général va donner au prince la liberté de faire justice.
+
+Je me réjouis beaucoup, sous tous les rapports, de cette augmentation
+nécessaire de son autorité. J'espère qu'il pensera à mes pauvres amis
+littéralement _déportés_ en Afrique. Parlez-lui, je vous en supplie,
+de _Patureau-Francoeur_, qu'il avait déjà sauvé, et que le farouche
+ministère de la dernière réaction a exilé, interné en Afrique, dans un
+climat impossible, où le plus courageux des ouvriers ne trouve pas à
+gagner sa vie. Pendant ce temps, sa femme et ses cinq enfants meurent de
+faim. Et c'est un homme d'élite, comme caractère et comme intelligence,
+que ce Patureau. Il _haïssait_ l'attentat, il s'abstenait de toute
+opinion d'ailleurs, ayant tout sacrifié au devoir de nourrir sa famille.
+On l'a martyrisé dans un cachot, puis envoyé comme un ballot dans le
+plus rigoureux exil, à Guelma.
+
+J'ai demandé au prince si je devais m'adresser au nouveau ministre ou à
+l'empereur lui-même, pour obtenir que cet ouvrier _précieux_, cet ami
+dévoué, nous fût rendu; ou, _tout au moins_, si on pouvait le faire
+libre sur la terre d'Afrique, afin qu'il pût trouver de l'ouvrage et
+faire venir sa famille auprès de lui. Le prince, ordinairement si exact
+et si bon pour moi, ne m'a pas répondu.
+
+Je n'ose pas l'importuner. D'une part, il doit être très occupé; de
+l'autre, je lui ai peut-être déplu, en lui disant que je resterais
+l'amie d'une personne très affligée qui avait besoin, plus que jamais,
+des consolations de l'amitié. Je faisais pourtant avec impartialité,
+avec justice, je crois, la part des excès momentanés du dépit et du
+chagrin.
+
+Je vous demande de m'éclairer sur ma situation auprès de Son Altesse. Je
+n'affiche pas une sotte fierté; mais j'ai l'amitié discrète, et, quand
+je crois m'apercevoir qu'elle ne l'est plus, je regarde comme un grand
+service qu'on veuille bien me le dire. Rien ne me fâche, parce que ma
+personnalité et mes intérêts ne sont jamais en jeu; mais j'avais mis mon
+devoir à obtenir du prince le salut de mes amis malheureux et brisés:
+c'est lui qu'il m'eût été doux de remercier et de faire bénir par leurs
+familles. Je ne croyais donc pas être importune. J'espère encore, parce
+que le prince a bien voulu dernièrement faire placer M. Gabelin, victime
+d'une affreuse injustice. Je l'en ai remercié aussitôt que je l'ai
+su. Mais je ne sais pas s'il reçoit les lettres qu'on lui adresse rue
+Montaigne.
+
+Certes, je n'exige pas, pour avoir foi en lui, qu'il m'écrive quand il
+n'en a pas le temps; mais priez-le de me faire savoir, _par un mot_, ce
+que je dois tenter ou espérer pour mon pauvre Patureau. Et, si c'est
+vous qui me transmettez ce mot, je serai doublement contente de recevoir
+de vos nouvelles et un bon souvenir de votre amitié, sur laquelle, vous
+voyez, je compte toujours.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXXVIII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 12 septembre 1858.
+
+Merci de votre bonne réponse, cher monsieur. Son Altesse a bien voulu,
+par le même courrier, m'en confirmer les excellentes expressions. Je
+vous dois et je vous porte cordialement de la reconnaissance pour votre
+précieuse intervention à propos de mes amis. Mais vous voilà encore
+forcé de me répondre trois lignes. Dans la note que vous m'avez envoyée
+pour Patureau, je trouve une obscurité sur laquelle je voudrais
+éclaircie, avant de conseiller à celui-ci une localité en Afrique. La
+note dit bien: _En quelle partie de l'Algérie veut-il aller?_ mais, dans
+l'offre généreuse de quarante-neuf hectares, il n'est pas dit qu'il peut
+les demander n'importe dans quelle province. Puisque, sur les versants
+du Ressalch, près Sidi-bel-Abbès, province d'Oran, il y a, d'après les
+renseignements fournis par mon neveu[1], beaucoup de bonnes terres
+disponibles, j'aurais conseillé à Patureau de s'y rendre, et de demander
+de la terre par là, où mon neveu et lui, bien que ne se connaissant pas
+encore, eussent pu se rendre utiles l'un à l'autre. Mais j'ignore si je
+dois donner cet avis; cela dépendra du bon plaisir de Son Altesse, et je
+vous demande ce mot d'explication, qui ne vous coûtera qu'une question à
+faire et une réponse à transmettre.
+
+Je considérerai comme un grand bonheur pour Patureau de pouvoir
+s'établir en Afrique, loin des passions de localité, et au sein d'une
+grande nature qu'il est capable d'apprécier et de seconder. C'est une
+véritable satisfaction de coeur que je dois là au prince et à vous, mon
+très gracieux avocat; je vous en remercie bien, bien, et vous prie de
+me pardonner mes redites. Pour tout le reste, merci encore, aussi et
+toujours! Quand j'irai à Paris, me demandez-vous? mon exil n'est pas
+volontaire. Mais la librairie agonise, et on ne peut pas se figurer la
+gêne et le surcroît de travail de ceux qui vivent de leur plume. Il faut
+dire cela en confidence à ses amis et qu'ils ne le redisent pas; car,
+malgré l'exemple d'un grand poète, je n'admets pas que les poètes ne
+sachent pas se résigner à manquer d'argent. N'est-ce pas leur état? Tout
+le chagrin de l'exil serait l'oubli de ceux que l'on aime; mais, pour
+votre part, vous me dites qu'il n'en sera pas ainsi, et je n'ai pas à me
+plaindre, du reste, des bonnes âmes que j'ai rencontrées sur mon petit
+chemin.
+
+ [1] Oscar Cazamajou.
+
+
+
+
+CDXXXIX
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 13 octobre 1858.
+
+Mon cher vieux, nous regrettons que tu n'aies pu rester davantage avec
+nous. Tâche de t'affranchir pour qu'on te voie plus souvent.
+
+Lambert part vendredi. J'ai longuement causé avec lui. Il est fort
+abattu. Je suis d'avis qu'il essaye le théâtre, _à condition_ qu'il ne
+renoncera pas à la peinture. Je lui ai offert de rester ici tant qu'il
+voudrait; mais il ne croit pas que cela lui soit utile.
+
+J'aime beaucoup l'idée des _vrais moutons_ sur la scène. Je présume
+qu'on leur mettrait un petit sac sous la queue; car ces animaux-là
+fonctionnent continuellement. Je n'aime pas le titre de _Georgine_ pour
+une bergerie. Bref, je n'ai songé ni à cette pièce-là, ni à aucune
+autre. Embrasse Plouvier pour nous. Dis-lui que nous espérions le voir
+et qu'il devrait bien venir. Envoie-moi tout de suite le dictionnaire de
+Landry. Dis à Emile de te le solder.
+
+Et des fleurs, envoies-en aussi; on les adore ici, et, moi, je m'abrutis
+à les regarder.
+
+Je dis que je ne songe à aucune pièce. Si fait, je songe à un canevas
+pour le théâtre de Nohant; car on s'est décidé à jouer _une fois_, quand
+on serait arrivé à la moitié des gravures[1], c'est-à-dire dans quinze
+jours; que n'es-tu là pour faire _l'enchanteur_ ou le _fort détachement
+de bleus!_
+
+Bonsoir, mon cher gros, tous les barbouilleurs t'embrassent, et moi
+aussi. J'espérais te retrouver à table à déjeuner le jour de ton départ,
+mais le Polonais[2] t'a enlevé! Ne sois pas trente-sept ans sans me
+redonner de tes nouvelles.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Pour les _Masques et Bouffons_.
+ [2] Charles-Edmond.
+
+
+
+
+CDXL
+
+A M. FERRI-PISANI, A PARIS
+
+ Nohant, 21 octobre 1858.
+
+Cher monsieur,
+
+Je vous expédie un petit ballot contenant deux puffs ou poufs (Dieu
+sait l'orthographe d'un pareil mot!) que je vous prie de confier à un
+tapissier, lequel, sur votre commande, les montera à mes frais, avec
+les franges assorties au meuble de _Bellevue_. Quand j'ai commencé ce
+travail avec l'intention de l'offrir au prince, je ne savais pas qu'il
+lui passerait par la tête d'avoir une maison d'Horace avenue Montaigne:
+autrement, j'aurais composé tout ce qu'il y a de plus _romain_. Mais,
+en terminant mon étude de fleurs au gros point, je me suis dit que des
+fleurs sont toujours à leur place à la campagne. Seulement j'ai vu le
+meuble de Bellevue couvert de housses, et je ne saurais pas dire à un
+tapissier comment il faut monter mon ouvrage pour qu'il s'harmonise tant
+soit peu avec le reste. Veuillez dire à Son Altesse; en lui faisant
+agréer mon travail d'aiguille, que j'ai fait tous ces points en pensant
+à lui et aux femmes de mes pauvres exilés dont il a séché les larmes.
+
+Je vous envoie la demande en concession de Patureau. C'est vous qui avez
+bien voulu vous charger de faire expédier l'affaire le plus tôt
+possible et je la mets sous vos auspices. J'espère que la formule de
+_considération_ de mon pauvre vigneronne paraîtra pas irrespectueuse
+au prince. C'est certainement ce que le brave homme a cru dire de plus
+respectueux. C'est décidément à Jemmapes qu'il désire se fixer; mais il
+eût fallu sans doute qu'il désignât la localité. Comment eût-il pu le
+faire? on ne lui a pas permis de voir et de s'informer. On l'a réexpédié
+en France tout de suite. Il a jeté, seulement en passant, un regard sur
+un beau pays, et on lui a dit qu'il y avait là les dix-huit vingtièmes
+des terres à concessionner. Que faut-il qu'il fasse pour mettre sa
+demande en règle?
+
+Peut-être un mot de Son Altesse impériale, qui ordonnerait purement
+et simplement un _très bon choix_ aux autorités locales compétentes,
+suffirait-il pour abréger et lever la difficulté. On a dit à Patureau
+qu'aux environs de Sidi-bel-Abbès (et il faut peut-être que vous sachiez
+incidemment ce détail), une _masse_ de colons espagnols écartaient
+à coups de couteau les colons français. Le renseignement paraissait
+sérieux. Patureau, qui n'est pas _guerrier_, a donc reculé devant la
+lutte; c'est pourquoi il n'a pas persisté dans le désir d'être le voisin
+de mon neveu, l'ancien spahi, qui, lui, se moque des Espagnols comme des
+Arabes.
+
+A cette demande de concession, je joins la demande du même Patureau au
+ministre, que Son Altesse a promis de vouloir bien appuyer, à l'effet
+d'un séjour de deux mois de notre exilé, dans sa famille. Si vous voulez
+bien la faire remettre à M. Hubaine [1], je crois que c'est lui qui est
+chargé de la faire tenir au ministre.
+
+Il me reste à vous parler de l'affaire Sarlande, dont vous avez promis
+à Maurice et à moi de vouloir bien ne pas cesser de vous occuper. On
+m'écrit que le tracé du chemin de fer d'Alger à Blidah et Oran, soutenu
+par Sarlande, a été adopté. Je ne le crois pas encore, parce que, si
+cela était, sachant combien je m'intéresse à lui, je suis sûre que vous
+auriez eu l'obligeance gracieuse de me le faire savoir. Dans tous les
+cas, je suis toute disposée, par la connaissance que j'ai du caractère
+et de la position de M. Sarlande, à lui servir d'avocat auprès du prince
+pour qu'il obtienne la concession de ce chemin de fer. On m'écrit aussi
+qu'il y a de nombreux concurrents pour cette demande, voulant tous,
+avant tout, qu'on leur garantisse _tout de suite_ l'intérêt de cinq pour
+cent sur soixante millions, tandis que Sarlande, qui est un des notables
+de l'Algérie, et qui a déjà fait plusieurs traités avec les chefs de
+bureau du ministère, offre à l'État cet avantage, de ne demander la
+garantie d'intérêts qu'au fur et à mesure de l'exécution des travaux.
+Enfin, comme c'est grâce à la persévérante et intelligente réclamation
+de M. Sarlande pour cette ligne, et pour les intérêts des populations
+qu'il représente, qu'elle l'a emporté dans un esprit sérieux et attentif
+comme celui du prince-ministre, je pense qu'il doit avoir bonne chance
+auprès de Son Altesse impériale, si vous voulez bien encore lui servir
+d'avocat et obtenir pour lui une audience de Son Altesse.
+
+Cependant, il se peut que Son Altesse ait disposé déjà de cette
+concession, et vous me comprenez assez pour savoir qu'à aucun prix je ne
+voudrais faire le métier d'importun, qui consiste à demander ce qui ne
+peut être obtenu et à mettre une personne amie, si haut placée qu'elle
+soit, dans l'ennuyeuse nécessité de dire non.
+
+Vous pouvez faire que je ne joue pas le rôle _d'ennuyeuse_ et que celui
+_d'ennuyé_ soit épargné au prince, en me disant, courrier par courrier,
+s'il est temps encore pour M. Sarlande de solliciter, et si son instance
+pourrait être écoutée, vu que, dans le cas contraire, je pourrais
+épargner aussi à mon client des démarches inutiles. M. Sarlande,
+ancien avocat, s'exprime très clairement et est si bien au courant des
+questions relatives à cette affaire et à l'Algérie en général, que, dans
+tous les cas, Son Altesse ne perdrait pas son temps à l'écouter une
+demi-heure.
+
+Pardonnez cette longue lettre: je suis un auteur à _longueurs_; mais ma
+reconnaissance est aussi durable que mon style est _durant. Endurez-le_
+avec votre bienveillance ordinaire et croyez, cher monsieur, à mes
+sentiments bien affectueux.
+
+Maurice vous prie d'agréer les siens, et, tous deux, nous vous prions
+de ne pas nous oublier auprès de notre cousine de Champrosay[2], quand,
+plus heureux que nous, vous la verrez.
+
+GEORGE SAND.
+
+Je joins à la demande de Patureau au ministre, la demande au même effet
+qu'il a cru devoir adresser au préfet de l'Indre. Je pense que cette
+demande renvoyée par le ministre audit préfet, aura du poids, tandis
+qu'elle en perdra beaucoup en passant par mes mains.
+
+ [1] Alors secrétaire du prince Napoléon.
+ [2] Madame Frédéric Villot.
+
+
+
+
+CDXLI
+
+A M. EDOUARD CHARTON, A PARIS
+
+ Nohant, 20 novembre 1858.
+
+Cher excellent coeur ami, je vois que vous prenez du souci de ce qui me
+touche; merci mille fois!--Je ne connais pas le pamphlet Breuillard[1].
+Maurice et mes amis ont dit qu'il fallait poursuivre et j'ai été de leur
+avis, en leur entendant dire qu'il y avait là injure personnelle et
+calomnie à la vie privée.
+
+Mais je ne voulais que la réparation nécessaire à tout individu attaqué,
+dont le silence pourrait être regardé comme un aveu des turpitudes qu'on
+lui prête. D'autres amis ont cru qu'il fallait faire plus de bruit,
+appeler à mon aide un grand avocat, avoir dans les journaux la
+reproduction de son plaidoyer, etc. Je m'y suis refusée d'abord parce
+que, _dans l'espèce,_ la reproduction est interdite, m'a-t-on dit, et
+que le retentissement n'aurait pas eu lieu; ensuite parce que c'était
+plus de bruit qu'il ne fallait, même en restreignant ce bruit à la
+localité. J'ai prié mes amis de se consulter entre eux. Ils l'ont fait,
+ils m'ont donné raison, on m'a désigné l'avoué et l'avocat. Ceux-ci ont
+accepté le mandat offert; maintenant, si j'ai eu tort, il n'est plus
+temps d'y revenir.
+
+Que vous dire de moi, maintenant, à propos de théâtre? je ne sais pas.
+C'est un jour oui, et un jour non. Ai-je du talent pour cela? je ne
+crois pas; j'ai cru qu'il m'en viendrait, je médis encore quelquefois,
+sous mes cheveux gris, qu'il peut m'en venir. Mais on a tant dit le
+contraire, que je n'en sais plus rien, et que j'en aurais peut-être en
+pure perte. Si les auteurs sont rares et mauvais comme vous le dites,
+c'est peut-être bien la faute du public, qui veut de mauvaises choses,
+ou qui ne sait pas ce qu'il veut. Montigny m'écrivait dernièrement: «Que
+faut-il faire pour le contenter? si on lui donne des choses littéraires,
+il dit que c'est ennuyeux; si on lui donne des choses qui ne sont
+qu'amusantes, il dit que ce n'est pas littéraire.» Le fait m'a paru
+constant dans ces dernières années. On se plaignait de voir toujours la
+même pièce; mais toute idée nouvelle était repoussée. Que faire? N'y pas
+songerai écrire quand le coeur vous le dit. C'est ce que je ferai quand
+même.
+
+Mon pauvre Maurice vient d'être très souffrant, moi par contre-coup.
+Nous revoilà sur pied, lui au physique, moi au moral.
+
+Je lis la _Correspondance_ de Lamennais. Qu'est-ce que vous en dites, de
+ce premier volume? Moi, j'ai besoin de faire un effort pour voir l'homme
+de bien et de coeur à travers cet ultramontain passionné. Et pourtant
+c'est bien le même homme placé à un autre point de vue que celui où nous
+l'avons connu. Bonsoir, cher ami; à vous de coeur toujours.
+
+G. S.
+
+ [1] Ce Breuillard était un inconnu de province qui avait publié contre
+ George Sand un écrit diffamatoire.
+
+
+
+
+CDXLII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 9 décembre 1858.
+
+Ma bonne, bonne fille,
+
+Vous faites tout ce qu'il est possible pour cette sainte et chère
+martyre[1]. Si cela n'arrivait pas assez vite, donnez, de ma part, ce
+qu'il faut pour attendre, en même temps que vous donnerez pour vous, et
+sans lui en parler. Cela, aura l'air d'être ajouté par le ministère au
+premier envoi. Ah! quelle situation! quelle douleur! On n'ose pas penser
+à soi-même quand on pense à _elle_! Pourtant c'est un grand chagrin pour
+nous aussi. Nous l'aimions tendrement, lui [2], cet excellent coeur uni
+à un si charmant caractère et à une si noble intelligence! C'était un
+vrai ami, sans langueur et sans oubli dans son affection. Il ne se
+passait guère de mois sans que je visse arriver sa bonne écriture ronde
+et courante: des lettres courtes mais pleines, et parlant de sa femme
+avec une telle adoration! Pauvre femme qui devait mourir avant lui!
+C'était toute sa crainte, à lui. «Tous les chagrins, tous les déboires,
+disait-il, pourvu qu'elle vive!»--Il est mort, et elle ne vivra pas!
+Il faut bien croire que Dieu sait ce qu'il fait et que cette mort si
+redoutée des hommes est une récompense quand elle n'est pas la fin d'une
+expiation, couronne pour les bons, chaîne détachée pour les coupables.
+
+Oui, vous avez raison de prendre la paix pour devise, et pour idéal.
+Mais ne l'espérons guère en ce monde, et méritons-la dans l'autre. Vous
+êtes bonne, ma chère Sylvanie[3], vous courez à ceux qui souffrent et
+pour eux. Vous méritez d'avoir sur cette terre plus de bonheur que toute
+autre et je vous garantis que vous en trouverez au moins dans votre
+coeur.
+
+Je vous embrasse tendrement.
+
+Voudrez-vous remettre ma lettre à cette pauvre femme, quand vous jugerez
+qu'elle lui fera plus de bien que de mal?
+
+Mes enfants vous aiment.
+
+G. SAND
+
+ [1] Madame Bignon, qui s'était fait connaître au théâtre sous le nom de
+ madame Albert.
+ [2] Bignon.
+ [3] Nom de baptême de madame Arnould-Plessy.
+
+
+
+
+CDXLIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 17 décembre 1858.
+
+Cher enfant, j'ai envoyé tout de suite votre lettre à Patureau.--Vous
+faites bien de lui dire tout ce qui peut le décider à rester; mais, moi,
+je crois faire aussi bien en lui disant tout ce qui peut le décider à
+partir. Sa sagesse pèsera le tout. Mais je suis aussi sûre que
+possible qu'il profitera de la concession et des moyens qui lui sont
+généreusement accordés de remplir ses devoirs de famille. Vous vous
+faites difficilement une idées des impossibilités de son existence chez
+nous. Outre les ennemis sans nombre que sa popularité, lui a créés à
+une certaine époque, cette popularité qui existe plus que jamais, et à
+laquelle il ne peut plus se soustraire, lui crée elle-même, des soucis
+et des dangers toujours renaissants. Il n'est pas d'homme plus prudent
+que lui, et pourtant il est fatalement condamné à des imprudences, un
+jour ou l'autre. Et puis cette popularité lui crée des devoirs dont
+beaucoup sont factices selon moi, sans cesser d'être impérieux. Les
+services à rendre l'ont ruiné! Le temps perdu à écouter bien
+des bavardages, et l'exil deux fois, l'ont forcé à des emprunts
+considérables. Il peut se libérer en vendant tout ce qu'il a, mais,
+après, il lui faudra redevenir simple journalier. Or les ennemis lui
+refusent le travail. Que faire avec femme et enfants?--Et puis être
+journalier à son âge, c'est très dur! Qu'une maladie l'arrête, c'est la
+famine à la maison. Il fait son devoir en consacrant les dix années de
+force qu'il a encore devant lui à assurer l'existence des siens et à
+leur créer un avenir. Il a dû vous répondre. Je ne dois le revoir qu'au
+jour de l'an.
+
+Bonsoir, mon cher enfant, et toutes nos tendresses à vous et chez vous.
+
+
+
+
+CDXLIV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 28 décembre 1858.
+
+Enfin! tout est arrivé, _aujourd'hui seulement_, 28, à dix heures du
+matin; et... consolez-vous: tout en bon état, les coquillages vivants!
+notez bien ceci, que, si Toulon voulait en envoyer à Paris, ces
+animaux-là se conservent et se moquent de notre climat, lequel, du
+reste, est très doux depuis un mois de déluge. Nous avions renoncé à
+recevoir ce malheureux envoi; nous pensions qu'il était égaré ou dévoré
+par les commis du chemin de fer.
+
+C'est égal, il n'y a pas plus de conscience dans cette administration
+que dans toutes les autres messageries. Tout pouvait arriver gâté, et
+nous étions volés tout de même. Aviez-vous mis à la grande vitesse?--Et
+puis, une autre fois, je ne crois pas qu'il faille payer d'avance le
+port. On se moque d'un paquet payé; c'est le dernier dont on s'occupe.
+
+Mais oublions le chapitre, des désagréments. Nous avons mangé ce matin,
+une partie des coquillages;--exquis! les moules moins fraîches que les
+praires; mais tout le reste aussi frais que sortant de la mer et remuant
+sous le couteau de l'ouvreuse. Cette amertume dont vous parlez est peu
+sensible. Je crois que le temps écoulé hors de l'eau bonifie beaucoup ce
+comestible. Avis aux Toulonnais!
+
+Les patates et les ignames sont, comme de juste, en état prospère; les
+grenades et les citrons aussi; les oranges, un peu foulées; les raisins,
+un peu salés par le voisinage des coquilles, mais on les met à l'air et
+ils seront bons ce soir. Donc, compliments sans fin à l'emballeur, et
+remerciements surtout; car vous vous êtes donné un mal affreux pour tout
+cela, et, si j'avais pu prévoir que Toulon fût dans un bouleversement
+pour les vivres, je n'aurais pas voulu vous faire tant courir pour le
+_plaisir de gorge_. En berrichon, on dit _gueule_; ce qui est moins
+élégant.
+
+Dites-moi ce que je vous dois pour toutes les choses que vous avez
+achetées. Je ne veux pas que vous attendiez; car les truffes surtout,
+c'est quelque chose. On est en train de chercher la plus belle volaille
+de la cour pour la tuer. Pauvre bête! elle ne se doute pas de la gloire
+à laquelle on la destine. Être truffée! quel honneur! mais comme elle
+s'en passerait bien!--Je vous dirai, dans quelques jours, si vos truffes
+sont aussi bonnes que belles, et si elles _enfoncent_ celles des autres
+provinces du Midi. Merci encore, cher enfant, pour les renseignements
+d'histoire naturelle des coquillages. Merci à Solange, merci à Désirée,
+merci à vous tous qui vouliez m'envoyer toute votre terre de Chanaan.
+
+Vous voyez que les communications sont encore mal établies entre nous
+par les chemins de fer. C'est à Lyon, je crois, que se fait le désordre,
+à cause du transvasement des colis et de la ville à traverser _sans
+ligne_. Patureau avait reçu votre lettre et s'informait tous les jours,
+se levant à trois heures du matin, pour être à l'arrivée. Voilà des
+_gueulardises_ qui ont coûté plus cher, en fait de peines, que ne vaut
+la gourmandise; mais je ne veux pas dire plus qu'elles ne valent par
+elles-mêmes; car elles ont leur prix et nous apportent, surtout, un
+parfum de votre pays et de votre amitié.
+
+Nous sommes, pour deux jours, peut-être, en récréation, Maurice et moi.
+Nous avons fini des travaux de patience et de persévérance: moi, des
+recherches et des romans; Maurice, un gros livre sur la _commedia
+dell'arte_. Savez-vous ce que c'est? Vous le saurez quand vous aurez lu
+son ouvrage, qui est l'histoire de ce genre de théâtre, depuis les Grecs
+jusqu'à nos jours; avec cinquante figures charmantes dessinées par lui
+et gravées par Manceau. Maurice a écrit le texte en quatre mois, et
+c'est un tour de force; car jamais histoire n'a été plus difficile à
+repêcher dans un monde d'écrits, où il lui fallait chercher pour trouver
+quelquefois deux lignes. Enfin, il a été récompensé de ses peines,
+autant qu'un artiste peut l'être, en découvrant, dans le _fleuve
+d'oubli_, un grand, poète oublié en Italie et inconnu en France[1].
+Mais ce poète-prosateur écrit dans une langue impossible. Tous ses
+personnages parlent un dialecte différent: l'un le vénitien, l'autre
+le bolonais, un autre le padouan, un autre le bergamasque, un autre
+l'ancônais.
+
+Et tout cela, non comme on le parle maintenant, mais comme on le parlait
+en 1520.--Jugez quel éblouissement quand nous avons vu arriver ces vieux
+bouquins tant cherchés! Eh bien, la patience triomphe de tout; avec
+notre peu d'italien et mes vagues souvenirs de vénitien, nous avons tant
+lu et relu, tant réfléchi et tant comparé, que nous sommes arrivés à
+comprendre et à traduire. Nous nous disions souvent que, si nous savions
+votre dialecte, nous aurions lu peut-être cela couramment. D'autre part,
+des Italiens consultés ne pouvaient pourtant déchiffrer une phrase. Un
+Bolonais ne pouvait lire le bolonais et nous disait que nous cherchions
+à retrouver une langue perdue.--Enfin, nous l'avons retrouvée, même
+sans dictionnaire des dialectes; Maurice triomphait de tous ceux qui se
+rapprochaient du Piémont, et moi de tous ceux qui se rapprochaient de
+l'Adriatique.
+
+Voilà notre occupation de ces derniers temps. Je vous en ai fait part,
+sachant que vous vous intéressez à tout ce que nous faisons. Et puis je
+veux vous dire quelque chose qui vous fera peut-être plaisir et que vous
+devez, je crois, penser aussi: c'est que me voilà convaincue, pour ma
+part, que les dialectes sont beaucoup plus beaux que les langues. Ils
+sont plus vrais, ils ne se prêtent pas à l'emphase, ils sont forcés
+d'exprimer des idées nettes et simples, des sentiments énergiques, et
+ils se prêtent, en revanche, à des manifestations plus étendues de la
+pensée, par un luxe d'épithètes et de verbes dont les langues faites et
+châtiées n'approchent pas. Vous devriez, quand vous aurez des moments à
+perdre, faire quelques chansons dans votre dialecte, que je ne connais
+pas du tout, mais qui doit avoir aussi ses beautés. Je sais bien, moi,
+que j'aime beaucoup mieux le français que nos paysans parlaient il y a
+trente ans, et que quelques vieillards de chez nous parlent encore bien,
+que le français académique.
+
+Nous avons un temps affreux, des torrents d'eau, des coups de vent à
+tout déraciner, mais pas de froid, et dès lors on travaille. J'ai fait
+deux ou trois romans depuis ceux qui ont été publiés, et une comédie.
+Tout cela ne fait pas de l'aisance. Mais le travail improductif au point
+de vue matériel n'en est pas moins le travail, l'ami de l'âme, son plus
+fort soutien. Maurice ne retirera peut-être pas quatre sous de son tour
+de force, et il y a mis de sa santé, car il est très fatigué. Mais la
+passion de piocher n'en est pas affaiblie, et cette passion-là, c'est la
+récompense. Il n'y a de sûr en ce monde que ce qui se passe entre Dieu
+et nous.
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Merci encore merci cent fois pour votre
+affection et celle de votre chère famille. On a déjà bu à votre santé à
+tous, moi avec mon eau, qui n'est pas une insulte, puisqu'elle est pour
+moi le vin le plus délicieux.
+
+A vous de coeur.
+
+Le père Aulard est dans la joie de votre sonnet. Gare à vous! il va vous
+en pleuvoir qui ne seront pas aussi jolis. Patureau a reçu et médité vos
+lettres. Mais, tout bien pesé, et grâce à l'espionnage dont on continue
+à l'obséder, il est bien décidé à aller planter des patates en Algérie.
+Le prince, qui est très bon, lui donne une petite somme pour couvrir les
+premiers frais d'établissement. D'ailleurs, il n'est pas probable que
+l'on permette à ce brave homme de rester ici. On refuse à tous les
+autres de rentrer, même temporairement.
+
+ [1] Angelo Beolco, dit le _Ruzzante._
+
+
+
+
+CDXLV
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 29 décembre 1858.
+
+Oui, certainement, ma belle et bonne, ce que vous avez pensé et écrit,
+n'importe sur quoi, m'intéressera toujours vivement. Envoyez!
+
+J'ai reçu de madame Bignon une lettre digne d'un ange. Elle a un désir,
+c'est de faire publier par souscription les cinq pièces que son mari a
+faites et qui ont du mérite, je les connais. Elle me demande de faire
+une préface, je suis tout à elle.
+
+D'autre part, Emile Aucante (qui me dit, par parenthèse, que vous avez
+été excellente pour lui, ce dont je vous remercie) pense que cette
+souscription ne sera pas couverte. Je ne crois pas qu'il ait raison. Il
+me semble qu'elle le sera, ne fût-ce que par les acteurs de Paris. Je
+les ai toujours vus généreux et spontanés dans ces sortes de choses,
+et il s'agit peut-être d'un millier de francs à rassembler! Qu'en
+dites-vous? Emile me donne, sur la position d'argent de cette pauvre
+sainte femme, des détails moins rassurants que les vôtres. Elle n'a
+peut-être pas voulu tout vous dire. Je crois que la représentation à son
+bénéfice ne serait pas à perdre de vue. Il ne s'agit pas de lui faire
+des rentes... Pauvre femme! elle ne peut pas vivre, mais d'empêcher que
+la misère n'ajoute à l'horreur de son sort. Elle est pleine de foi et de
+soumission. Oui, vraiment on en a canonisé qui ne la valaient pas!
+
+Et votre pauvre Eugène malade là-bas? Vous avez dû bien souffrir, chère
+femme; mais vous êtes rassurée. Merci d'avance à lui pour le tabac qu'il
+envoie et merci à votre amie, pour les belles pantoufles _tout en or_
+que j'ai reçues il y a deux jours.
+
+Maurice a fini son travail de bénédictin sur la comédie italienne. Il
+va bientôt vous porter mes tendresses et vous dire que nous vous aimons
+tendrement.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXLVI
+
+A M. OCTAVE FEUILLET, A PARIS
+
+ Nohant, 18 février 1859.
+
+Il y a bien longtemps, monsieur, que je veux vous dire que j'aime votre
+talent d'une affection toute particulière. Vous sachant fier et modeste,
+je craignais de vous _effaroucher_. A présent que de grands succès
+doivent vous avoir appris enfin tout ce que vous êtes, il me semble
+que vous comprendrez mieux le besoin que j'éprouve de vous envoyer mes
+applaudissements. Vivant loin de Paris, je n'ai pas pu voir _le Roman
+d'un jeune homme pauvre_; mais j'ai fait venir la pièce et je l'ai lue à
+un ancien ami à vous, qui est le mien depuis dix ans. Après cela, nous
+avons parlé toute la journée de la pièce et de vous et j'ai voulu lire
+aussi plusieurs proverbes ravissants qui m'avaient échappé. Nous avons
+donc passé, avec vous, deux ou trois bonnes journées. On lit si bien à
+la campagne, l'hiver, dans la vieille maison pleine de souvenirs, au
+milieu de toutes ces choses et le coeur plein de tous ces sentiments que
+vous peignez avec tant de charme et de tendre délicatesse! Après cela,
+il est bien naturel qu'on veuille vous le dire et vous remercier de ces
+heures exquises que l'on vous doit. Il y aurait de l'ingratitude à ne
+pas le faire, n'est-ce pas? Et puis je suis de l'âge des grand'mères et
+mon compliment peut bien ressembler à une bénédiction. Ce n'est donc
+embarrassant ni pour vous ni pour moi. Je ne vous demande pas de m'en
+savoir gré, mais je vous prie d'y croire comme à une parole sincère et
+qui peut, entre mille autres, vous porter bonheur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXLVII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 27 février 1859.
+
+Vous croyez que je vous ai répondu d'avance? Non. Je veux vous
+remercier, moi, d'une lettre si bonne, si vraie, si affectueuse. Je ne
+peux pas vous dire tout le bien qu'elle m'a fait. Je l'ai là, à côté de
+moi, comme un talisman et un porte-bonheur. On a ses jours de spleen,
+malgré le bonheur du coin du feu et des vieux amis.
+
+On voudrait, sans quitter cela, vivre de la vie d'artiste, c'est-à-dire
+sentir que la religion de l'art, qui n'est que l'amour du vrai et du
+bien, a encore des croyants, et il y en a si peu! Les uns arrivent au
+scepticisme par l'expérience, les autres parce que, apparemment, leur
+coeur est vide. On voit tous les jours des gens qui désertent et qui
+renient jusqu'à leur mère. On se sent tout seul dans sa petite maison
+avec les siens, comme Noé dans son arche, voguant sur les ténèbres et se
+demandant parfois si le soleil est mort. Alors c'est bien bon de voir
+arriver l'oiseau à la branche verte, et ce petit oiseau de mon jardin,
+comme vous l'appelez, c'est l'oiseau de la vie et un vrai fils du ciel
+éclairé et rallumé.
+
+Quand je remets de temps en temps les pieds sur la terre, lavée par ce
+déluge des événements passés depuis dix ans, j'y retrouve tout le
+mal d'auparavant avec un mal nouveau, une fièvre de je ne sais quoi,
+toujours en vue de quelque chose de petit et d'égoïste, de jaloux,
+de faux et de bas, qui se dissimulait autrefois et qui s'affiche
+aujourd'hui. Et moi qui, dans la solitude, ai passé mon temps à tâcher
+de devenir meilleure que cela, je me figure que je suis encore plus
+seule dans cette foule inquiète et souffrante, à laquelle je ne trouve
+rien à dire qui la console et la tranquillise, puisqu'elle a l'air de ne
+plus rien comprendre.
+
+Mais je redeviens artiste dans mon coeur, je retrouve la foi et
+l'espérance quand je vois une belle action ou une belle oeuvre remuer
+encore la bonne fibre de l'humanité et l'idéal lutter avec gloire et
+succès contre cette nuit qui monte de tous les points de l'horizon.
+J'ai souffert pour mon compte, oui, bien souffert; mais, l'âge de
+l'_impersonnalité_ étant venu, j'aurais connu le bonheur si j'avais vu
+la génération meilleure autour de moi. Aussi mon coeur s'attache à tout
+ce que je vois poindre ou grandir. J'ai vu déjà en vous l'un et l'autre,
+et vous me dites que vous n'êtes plus très jeune: tant mieux, puisque
+vous voilà mûri sans que le ver vous ait piqué. Les fruits sains sont
+si rares! Et ils portent en eux la semence de la vie morale et
+intellectuelle destinée à lutter contre les mauvais temps qui courent.
+
+Notre pauvre siècle, si grand par certains côtés, si misérable par
+d'autres, vous comptera parmi les bons et les consolateurs, ceux qui
+portent un flambeau et qui savent l'empêcher de s'éteindre. Votre lettre
+me montre bien que vous avez le talent dans le coeur, c'est-à-dire là où
+il doit être pour chauffer et flamber toujours.
+
+C'est un devoir de s'aimer quand on est sorti du même temple;
+aimons-nous donc, nous qui ne sommes pas bêtes et mauvais. Croyons, à
+la barbe des railleurs froids, que l'on peut vivre à plusieurs et se
+réjouir d'une gloire, d'un bonheur, d'une force qui éclatent au bon
+soleil de Dieu. Ne semble-t-il pas, quand on voit ou quand on lit une
+belle chose, qu'on l'a faite soi-même et que cela n'est ni à lui, ni à
+toi, ni à moi, mais à tous ceux qui en boivent ou qui s'y retrempent?
+
+Oui, voilà les vrais bonheurs de l'artiste: c'est de sentir cette vie
+commune et féconde qui s'éteint en lui dès qu'il s'y refuse. Et il y a
+pourtant des gens qui s'attristent et se découragent devant l'oeuvre des
+autres et qui voudraient l'anéantir. Les malheureux ne savent pas que
+c'est un suicide qu'ils accompliraient. Ils voudraient tarir la source,
+sauf à mourir de soif à côté.
+
+J'irai à Paris à la fin de mars, je crois; y serez-vous, et
+viendrez-vous me voir? Oui, n'est-ce pas? ou bien vous viendrez me
+voir dans ma thébaïde, qui n'est qu'à dix heures de Paris? Laissez-moi
+espérer cela; car, à Paris, on se voit en courant; et, en attendant, je
+vous serre les mains de tout mon coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXLVIII
+
+A M. LUDRE-CABILLAUD, AVOUÉ, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, 20 février 1859
+
+Merci, mon cher Ludre, de la consultation. Je garde encore votre livre
+pendant quelques jours et je médite l'article, quand j'ai un moment de
+loisir. J'y vois ce que vous dites; mais j'y vois aussi _l'esprit_
+des arrêts. Il est peut-être permis de publier quand ce n'est ni par
+spéculation, ni en vue d'aucune délation ou vengeance, et quand les
+lettres ne peuvent que faire honneur à celui qui les a écrites; enfin,
+quand on n'y laisse rien qui puisse compromettre ou affliger personne,
+et c'est ici le cas. Il est dit aussi qu'en cas exceptionnel, on peut se
+trouver dans la nécessité de se défendre. Je vois que la loi, qui n'a
+rien voulu fixer absolument, est très sage et que les décisions sont
+dictées par le sentiment de la morale et de la délicatesse, _selon les
+cas_. Je ne craindrais donc pas, dès à présent, de publier ces lettres,
+si mes convenances personnelles m'y poussaient. On pourrait certainement
+me faire un procès; mais je serais certaine de le gagner. Il faudrait
+seulement pouvoir lancer brusquement la chose avant d'en être empêchée.
+La chose faite, avec la réserve, l'annonce même, dans une préface, que
+si, les héritiers de l'écrivain _non nommé, reconnaissent le style
+et veulent voir les autographes_, on leur abandonnera le profit avec
+empressement, je doute qu'ils pussent faire interdire la vente. Je crois
+que cela peut se faire par moi pendant ma vie, ou après, par disposition
+testamentaire. Si c'est pendant ma vie, je ne nommerai personne et le
+public n'en comprendra que mieux. Si c'est après ma mort, on pourra
+nommer.
+
+Que vous semble de mon idée? Je consulterai M. Delangle et d'autres, et
+je vous dirai leur avis.
+
+J'irai voir votre gamin avec plaisir.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXLIX
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 25 août 1859.
+
+Chère Altesse impériale,
+
+Je vous remercie de coeur: avec vous, on est obligé si vite et si bien,
+qu'on est deux fois plus touché et reconnaissant.
+
+Oui, je devine tout ce que vous ne me dites pas, et j'ai souffert pour
+vous. Mais le temps éclaire toutes choses et justice se fera.
+
+Pourtant, j'aurais été bien heureuse de vous voir et j'aurais besoin de
+causer avec vous pour reprendre espérance et courage à propos de cette
+pauvre Italie. J'ai une peur affreuse des conférences diplomatiques et
+de ces fameuses _puissances_, qui se croient le droit de trancher
+des questions de vie et de mort pour un peuple qu'elles regardaient
+tranquillement mourir et qu'elles n'ont rien fait pour aider à
+renaître,--tout au contraire!
+
+Vous avez une consolation: c'est que votre mission en Toscane a porté de
+bons fruits; l'admirable unité des voeux, exprimés si noblement et si
+habilement aussi, à reçu de vous, j'en suis sûre, une bonne impulsion
+et de sages conseils. Nous vous sommes peut-être redevables aussi du
+bienfait de l'amnistie.
+
+Bien qu'on affecte peut-être de ne pas vous écouter, je crois que ce que
+vous savez dire en de certains moments laisse des traces.
+
+S'il en est ainsi, votre rôle est le plus beau de tous, puisque vous
+faites le bien sans gloriole et sans intérêt personnel.
+
+Merci pour ce que vous me dites du préfet de Châteauroux, et merci
+surtout de la bonne amitié que vous voulez bien me conserver. Comptez
+sur un coeur très fidèle.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDL
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 7 décembre 1859.
+
+Eh bien, j'ai un joli fils, qui vient d'avoir encore un magnifique
+succès et qui ne m'a pas écrit un petit mot, comme autrefois, pour me le
+dire! Ce jeune favori de la Gloire sait que qui dit représentation, dit
+triomphe, quand il s'agit de lui.
+
+Aussi n'était-ce pas de l'inquiétude, c'était de l'impatience que
+j'avais de tenir mon petit mot de souvenir. Je l'attendais en me disant:
+«C'est l'occasion, le jour et l'heure!» Mais monsieur a oublié sa
+vieille amie. Fi, le vilain enfant! moi, je n'oublie pas de lui dire que
+je suis heureuse quand même, que je l'embrasse et que je compte au moins
+sur le premier exemplaire qui sortira du magasin.
+
+G. SAND.
+
+Maurice vient aussi d'avoir son petit succès avec un gros bouquin
+de costumes et de recherches[1] que les éditeurs ne suffisent pas à
+fournir. On vous envoie d'ici des bravos et des poignées de main en
+attendant qu'on vous les porte.
+
+ [1] _Masques et Bouffons_.
+
+
+
+
+CDLI
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 18 décembre 1859.
+
+Cher ami,
+
+Ce changement de titre me contrarie: je n'aime pas à céder sans savoir
+pourquoi. Mais c'est accompli, n'en parlons plus. Ce à quoi je ne puis
+céder, c'est à laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, _non,
+non, non_! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux
+conventions que vous avez faites avec moi, j'aime mieux que l'on me
+rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas à écrire dans les
+journaux, bien au contraire! Les feuilletons conviennent mal à ma
+manière et m'ôtent la moitié du succès que j'ai dans les revues et en
+volume. Il n'y a pas assez d'accidents et de _surprises_ dans mes romans
+pour que le lecteur s'amuse au déchiquetage de l'attente. Ce roman-ci,
+particulièrement, a besoin d'être lu par chapitres _comme ils sont
+chiffrés et coupés_, pas autrement.
+
+Donc, maintenez votre autorité et mon droit, ou bien ne commencez pas.
+La _Revue des Deux Mondes_ est toute prête à me prendre l'ouvrage
+aux mêmes conditions, et cela ne me portera aucun préjudice. Ayez la
+conscience en paix sur ce point.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLII
+
+A M. DESPLANCHES
+
+ Nohant, 26 décembre 1859.
+
+Oui, monsieur, j'aurai du courage. Je sais qu'il le faut; je ne m'étais
+pas jetée dans la lutte par amour de la lutte, je ne la prévoyais même
+pas. J'étais jeune et je me sentais artiste. J'ai vieilli en luttant,
+toujours étonnée de la haine des autres, mais sentant chaque jour
+davantage que, quand on croit, on ne peut plus reculer. Je le voudrais
+en vain: la vérité est bien plus forte que moi, et même je suis
+naturellement faible; mais je l'aime tant, la vérité, qu'elle me
+pousse et me porte, et que tout ce qui n'est pas elle m'est à peu près
+indifférent.
+
+Merci pour votre lettre. Elle est d'un grand coeur et d'un noble esprit.
+Croyez-vous que de tels encouragements ne pèsent pas cent fois plus dans
+ma vie que les injures des cagots? Merci encore, et à vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLIII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 7 janvier 1860.
+
+Mon vieux ami,
+
+Je te remercie d'avoir pensé à moi au nouvel an, et je t'envoie tous
+mes voeux et toutes nos tendresses. Nohant félicite Nevers des grâces,
+talents et vertus de monsieur ton petit-fils. C'est une grande
+consolation que ce petit être apporte, en venant au monde, à travers
+tant de peines qui vous ont frappé et que sa présence a le don d'alléger
+sans qu'il s'en doute, lui qui n'a eu que celle de naître pour faire des
+heureux. Dis à ma petite Berthe combien je me réjouis pour elle, et que
+je lui promets d'admirer avec enthousiasme jusqu'au moindre pet de son
+cher trésor! Je vois aussi Eugénie en extase et Cyprien en idiotisme
+comme tu me les dépeins. J'attends la belle saison avec impatience pour
+me joindre à ce concert d'adorations.
+
+Quels temps nous avons eus! froid de Sibérie, neige, chaleur de mai,
+déluge, tempêtes à décorner les boeufs, éclairs et tonnerre, tout
+cela dans un mois, c'est à croire le bon Dieu fou. Et, dans le monde
+politique, il se fait aussi trente-six sortes de temps. Voilà notre
+drôle de corps d'empereur qui abandonne son petit pape mignon, qui serre
+l'Angleterre contre son coeur, et qui, après avoir convoqué l'Europe à
+déjeuner, lui fait entendre que la marmite est renversée et qu'elle peut
+rester chez elle. Tout cela ne me frappe pas d'admiration, bien que je
+m'en réjouisse; mais il me semble que ce sont des solutions arrachées
+par le caprice, et qu'il y a, dans tout cet imprévu, trop de bizarrerie.
+Si c'est de la finasserie, ça ne vaut pas mieux. Du courage et de la
+franchise dès le commencement des querelles eussent peut-être évité
+la guerre. Un gouvernement qui a des principes et qui n'en change pas
+toutes les semaines n'a pas besoin de tant de sang et d'argent pour se
+faire respecter. C'est une politique de surprises qui fait le prestige
+de ce règne. C'est drôle, mais ça n'est pas si fort que ça en a l'air.
+
+Au milieu de tout ça, je crains pour lui le poignard des jésuites, et je
+désirerais pourtant qu'il y eût de leur part une tentative (avortée) qui
+lui fît ouvrir les yeux tout à fait sur cette bonne petite Eglise, qu'il
+a tant cajolée et qui l'a toujours payé de sa haine.
+
+Donne-moi quelquefois de vos nouvelles à tous, mon cher vieux.
+
+J'ai fini ton roman dans _l'Europe artiste_, et je l'ai trouvé très
+amélioré comme style, et intéressant.
+
+Nous nous portons tous bien et nous vous envoyons à tous mille bonnes et
+fidèles amitiés.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLIV
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 8 février 1860.
+
+Je sais enfin la légende de _l'homme sans tête_ de Launières et autres
+lieux. Elle est très jolie. C'est dommage que nous ne l'ayons pas eue,
+à l'article du _cornemuseux_ de tes légendes. Au reste, le fantastique
+n'est pas encore mort chez nous. Les _hobbolds_ sont déchaînés. Ils sont
+à Launières: ils emmènent les charrues qui sont dans les cours et vont
+labourer, la nuit! Le diable est à Lalleu, dans la maison d'une femme
+qui ne peut pas mettre de beurre dans sa soupe, sans que _quelque chose
+de rouge_ s'élance du coin de son foyer pour cracher dans ladite soupe!
+On a fait venir le curé pour exorciser. C'est, à coup sûr, une bête de
+femme, qui s'est brouillée avec son _hobbold_ ou son _korigan_ et qui va
+le mettre en fuite; malheur à elle!
+
+_Récit de la Tournite [1] sur le château de Briantes_.
+
+«Quand j'étais petite drôlesse, ma mère me racontait qu'il y avait eu,
+dans les temps, un homme de Crevant, appelé Rendy, qui était fermier
+au château de Briantes, et qui voulut tenter le diable en mangeant des
+oeufs.
+
+--Qu'est-ce que c'est que tenter le diable en mangeant des oeufs?
+
+--_J'en sa rin_; l'histoire dit comme ça. Il s'en _allit_ tout seul dans
+une grande chambre du _châtiau_, et il se mit de manger ses oeufs.
+Quand ça fut au huitième, v'la le diable qui entre, habillé en
+bourgeois, en monsieur _tout à noir_, avec un livre dans sa main qu'il
+pose tout ouvert sur la table et s'en va. Rendy voit bien le livre, mais
+il ne veut pas le regarder.
+
+--Sois tranquille, qu'il dit, ton sacré livre, j'y lirai pas!
+
+Et le v'la de manger le neuvième oeuf.
+
+Alors monsieur le diable _revenit_ tout en colère; il dit:
+
+--Tu y liras!
+
+Il le prend par le _chagnon_ du cou[2] et Rendy a lu ce qu'il y avait;
+mais jamais il a voulu dire quoi que c'était, et le v'la qu'est tombé
+tout _apiami[3],_ qu'on l'a cru mort. Le monde sont venu, ils l'ont fait
+revenir; mais il a dit:
+
+--Jamais je ne mangerai le dixième oeuf!
+
+Tout en haut du château de Briantes, dit encore la Tournite, dans la
+carcasse du grenier, y a-t-un trou qu'on n'en connaît pas le fond; on
+y a mis des perches les unes au bout des autres, on n'a jamais pu y
+_aboter_[4]. (C'est l'oubliette; je crois l'avoir vue.)
+
+Bien souvent on entendait la nuit, dans cet endroit-là, des voix, des
+_beurmées_[5], des _alas! mon Dieu!_ tantôt comme de bestiaux, tantôt
+comme du monde, et le monde du domaine aviont si peur, qu'ils avont
+jamais voulu y monter.
+
+L'opinion de la Tournite est que les bêtes reviennent. Une nuit, elle
+a entendu une ouaille qui _gémait_[6] sa porte. Elle s'est levée pour
+voir, elle n'a rien vu. «_Vas putôt_ recouchée, ça _gémait_ encore.»
+Elle connaissait bien que c'était une ouaille; mais elle n'a pas voulu y
+retourner, parce que ça pouvait être une bête morte.
+
+Il y a encore une ouaille noire qui revient à la carrière de Camus, de
+_tout temps_. Le père Bontemps l'a ramenée une nuit jusque chez lui et
+l'a mise dans son écurie. «Ah oua! a n'y était pus le lendemain.» (Récit
+de Gabriel. La Tournite affirme la vérité du fait.)
+
+La Tournite, étant toute petite, à Briantes (c'est son endroit), a
+entendu une nuit _rebâter_[7] au-dessus de la chambre où elle était
+toute seule avec sa mère. Sa mère l'y a f... une bonne giffle en lui
+disant:
+
+--Taise-te! ça revient.
+
+Quand une _parsonne_ est morte dans une maison, s'il y a des abeilles et
+qu'on ne mette pas vitement une _peille_[8] noire aux ruches, toutes les
+abeilles meurent dans l'année. (Tournite.)
+
+Quant à la coutume de jeter toute l'eau qui est dans la chambre du mort,
+elle existe toujours, mais je n'en peux pas savoir la cause.
+
+_Autre récit de la Tournite sur le château de Briantes, qui était des
+plus hantés_.
+
+«Y avait, _dans les temps_, un jardinier qui voulait allumer du feu dans
+une chambre d'en bas. Jamais il a pu. Toutes les chaises se mettaient
+à sauter et à lui tomber sur le dos et à le battre jusqu'à ce qu'il
+s'en-aille. Il y a essayé plus de cent fois, jamais il a pu! C'était la
+chambre enragée, oui!»
+
+Dans tout cela, il y aurait des sujets pour l'illustration. Si tu
+en fais, renvoie-moi cette note après, pour que je fasse l'article.
+Hippolyte Beaucheron, le froid et grave cousin de Papet, a couché
+dans la tour où la dame blanche revient la nuit de Noël. On a tiré
+brusquement les rideaux de son lit sans qu'il vît personne! Il n'a
+jamais voulu y recoucher.
+
+ [1] Vieille Berrichonne, ancienne cuisinière de Nohant.
+ [2] Par la nuque.
+ [3] Près de rendre l'âme.
+ [4] Y arriver.
+ [5] Des beuglements.
+ [6] Gémissait.
+ [7] Faire du bruit.
+ [8] Un chiffon.
+
+
+
+
+CDLV
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 11 février 1860.
+
+Cher ami,
+
+Il y a bien des jours que je veux vous répondre pour vous dire d'abord
+que je suis contente que vous soyez reçu aux Français, puisque c'était
+votre désir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes
+et aimables que vous me disiez à propos de _Constance Verrier_. Et puis
+aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans _la Presse_ une
+page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes,
+_archicalomnieuses_, Dieu merci! mais le temps m'a manqué soir et matin,
+pour vous faire remerciement de cet appel à votre amitié. Voilà que je
+trouve cette page insérée tout au long dans _la Presse_, et je pense que
+c'est à vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur.
+
+Maurice m'écrit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche
+toujours avec une passion tranquille, moitié habitude, moitié besoin
+d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous
+aimions tant à produire, nous autres gens du métier, et j'ai trouvé une
+réponse _ingénieuse_, pour quelqu'un qui dormait déjà aux trois quarts:
+C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme
+nous l'avons souhaité ou prévu, et que, dans les histoires que nous
+inventons, nous sommes maîtres des destinées de nos personnages. Nous
+faisons avec eux le _métier de Dieu_, ce qui est très amusant, bien que
+ce ne soit qu'un règne dans le monde des rêves.
+
+Sur ce, bonsoir et encore merci, et à vous de tout coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLVI
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 12 février 1860.
+
+Chère mademoiselle,
+
+Je voudrais me mettre à votre point de vue, et trouver, dans votre
+croyance, une ancre de salut à vous indiquer. Mais je ne crois pas à
+l'institution catholique, et toute forme arrêtée dans la pratique
+du culte me semble un obstacle entre Dieu et l'âme qui se connaît.
+Vous-même, vous vous révoltez contre l'efficacité du prêtre, puisque
+vous n'en trouvez aucun qui vous console et vous rassure.
+
+Vous vous faites de Dieu une idée trop étroite et vous ne voyez en lui
+qu'un juge façonné à l'image de l'homme. Cela m'étonne de la part d'un
+grand coeur et d'un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau
+soit malade; et, je vous l'ai dit souvent, vous devriez changer
+momentanément de milieu, voyager un peu, aller à Paris, secouer enfin
+cette mélancolie noire qui vous ronge et qui n'a rien d'agréable à la
+Divinité, rien d'utile à vos semblables.
+
+Si c'est une vertu que de se tourmenter ainsi, ou du moins si c'est la
+preuve d'une grande modestie de l'âme et d'un grand élan vers le Ciel,
+vous avez assez souffert, vous vous êtes assez déchiré et mortifié le
+coeur, pour être bien sûre, à présent, que tout est expié et que vous
+ètes complètement purifiée de vos prétendues fautes, auxquelles je ne
+crois pas du tout.
+
+Relevez-vous donc de cet abattement; car, fussiez-vous réellement très
+criminelle, Dieu, source de toute bonté, ne veut pas qu'on doute de lui,
+ni qu'on s'occupe tant de soi-même, lorsque la vie n'est pas trop longue
+pour l'aimer et lui rendre grâce. Il serait plus religieux de contempler
+l'idée de sa perfection que d'examiner notre propre faiblesse avec tant
+de crainte et de sollicitude.
+
+Croyez-moi toujours bien reconnaissante de votre affection et bien
+affligée de vos peines.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDLVII
+
+A MAURICE SAND, A GUILLERY
+
+ Nohant, 16 mai 1860.
+
+Peut-être es-tu a Paris, ou en train d'y revenir. Tu y trouveras mes
+lettres, et celles de ce soir te signalent l'heureuse arrivée de toutes
+tes bêtes.
+
+J'ai d'abord donné les plantes au jardinier, avec les instructions
+écrites et verbales. L'euphorbe n'est presque pas flétrie, et, au bout
+du compte, ton emballage à _la Robinson dans son île_ était très bien
+fait.
+
+La salamandre est très vivante. On voudrait en faire un bracelet, tant
+elle est belle! par exemple, nous ne savons pas trop quoi lui donner à
+manger. L'orthoptère dégingandée était d'une _telle pétulance_ (elle
+s'était ennuyée en voyage), que nous n'en savions que faire. Enfin,
+on l'a installée dans un bocal avec de la mousse, de l'herbe et des
+mouches, et elle a déjeuné d'un grand appétit en leur suçant le derrière
+jusqu'à la ceinture; après quoi, elle s'est curé les dents avec beaucoup
+de soin, a nettoyé ses mains et s'est endormie à la renverse, sur un
+écart impossible: les mains repliées sur le ventre ou sur le brin de
+chaume qui lui en tient lieu, retroussant sa queue de poule d'une façon
+triomphante. C'est bien la plus étrange créature qu'on puisse voir, et
+je n'ai fait que regarder ses poses et sa chasse aux mouches.
+
+J'ai ensuite examiné les cailloux, qui ne manquent pas d'intérêt. Les
+huîtres fossiles sont d'un bon numéro. Elles ne _s'étaugeaient_[1] pas
+la coquille dans ce temps-là. Les pierres à bâtir sont des travertins.
+J'ai passé deux heures à étiqueter avec soin et, demain, je rangerai
+dans une case particulière.
+
+J'attends avec impatience la nouvelle de ton arrivée à Paris.
+
+Ludre ne m'a envoyé aucun renseignement; donc, je ne pense pas qu'il
+faille compter les attendre à Paris, et tu les attendras d'ailleurs
+moins chèrement et plus commodément ici. Le temps est si beau, le jardin
+et la campagne sont si charmants, que je regrette les jours que tu en
+perds. C'est un mois de mai _des dieux_, chaud, moite; du soleil, et, de
+temps en temps, la nuit; puis, le matin, de belles ondées qui font tout
+pousser et tout fleurir. Pas d'orages ici, bien qu'il y en ait eu de
+terribles ailleurs.
+
+Aussi je n'ai pas eu le courage de me remettre au roman à corriger. Je
+vis dans la nature, étude et contemplation, sans pouvoir m'en arracher.
+Viens donc le plus tôt possible; car la floraison est à présent en
+avance.
+
+Je te _bige_ mille fois, et j'aspire à savoir que tu as fait bonne
+route.
+
+ [1] Elles ne s'en privaient pas.
+
+
+
+
+CDLVIII
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant; 26 mai 1860.
+
+Cher ami,
+
+Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui
+endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle[1]. Tâchez
+de songer à lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera
+possible. Croyez donc bien que, de mon côté, je ferai tout mon possible
+pour récompenser votre _vertu_, et même votre _sournoiserie_, qui me
+paraît une amabilité de plus.
+
+J'espère que Maurice va bientôt venir me raconter vos découvertes
+chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez
+tiré, de votre fournaise du Théâtre-Français, un fort bon mets pour le
+public. Calmez les impatiences inévitables du métier d'auteur assistant
+aux répétitions. Cela est terrible, je le sais, surtout à ce théâtre,
+où chacun en prend à son aise; mais, en somme, dites-vous que vous êtes
+dans l'âge où ces agitations font vivre.
+
+Moi, je suis dans celui où l'on prise davantage la tranquillité; mais je
+ne vous souhaite pas d'avoir la philosophie trop précoce. Les paysans
+d'ici disent: «On a bien le temps d'être vieux!»
+
+Bonsoir et merci, et tout à vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Charles Duvernet.
+
+
+
+
+CDLIX
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON. (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 27 juin 1860.
+
+Monseigneur et cher prince,
+
+Je suis bien vivement affectée du coup qui vous frappe. Quelque prévu
+qu'il fût,--car vous me l'aviez comme annoncé, la dernière fois que je
+vous ai vu,--je comprends que votre douleur doit être grande, sachant
+combien vous aimiez cet excellent père. C'était aussi un digne homme,
+brave, loyal et d'une âme généreuse.
+
+Vous devez à son souvenir d'être encore lui, c'est-à-dire de résister au
+chagrin, aux découragements qui s'emparent du coeur dans ces terribles
+séparations, et de tenir bien haut toujours le drapeau de la vie, il est
+lourd, j'en conviens, et la main des plus forts s'engourdit souvent à le
+porter! Mais vous avez, pour ne pas faiblir, entre mille autres dons de
+Dieu, le souvenir de ce père si jaloux de votre bonheur. Vivre bien et
+noblement est une dette que vous avez contractée envers lui et que vous
+saurez acquitter en restant vous-même, dans le chagrin comme dans le
+calme.
+
+Croyez que vos amis, vous sachant affligé si profondément, vous aiment
+davantage. Mon fils se joint à moi pour vous le dire du fond du coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, RÉDACTEUR EN CHEF DU _COURRIER DU GARD,_ A NÎMES
+
+ Nohant, 31 juillet 1860.
+
+Cher vieux,
+
+C'est une joie toujours, ici, de recevoir de vos nouvelles. Tout le
+monde va bien. Je me porte infiniment mieux depuis que je suis vieille
+et je réponds vite à votre demande.
+
+Non, les ouvrages des vivants ne tombent jamais dans le domaine public,
+et les héritiers en ont la propriété vingt ou trente ans encore après
+eux. Mais tous mes ouvrages sont vendus aussitôt que faits, pour un
+temps donné; car on ne gagne pas ses frais à éditer soi-même. La Société
+des gens de lettres, dont je fais toujours partie, n'a le droit de
+traiter que pour de très courts écrits. Au delà de cent mille lettres,
+elle est liée et même je crois que ce chiffre a été réduit.
+
+Vous voyez que ni elle ni moi ne pouvons vous autoriser. Je vais écrire
+aux éditeurs dont les ouvrages que vous désirez reproduire sont
+la propriété temporaire, afin de savoir s'ils autoriseraient la
+reproduction. Je doute qu'ils soient, gentils à ce point. Mais
+peut-être, s'ils demandaient un prix minime pour vous accorder ce droit,
+verriez-vous de l'avantage à en passer par là. Il est évident que, si
+ces reproductions donnent une valeur au journal, c'est parce qu'elles ne
+sont pas autorisées par leur _non-valeur_ commerciale.
+
+Maurice vous embrasse de tout son coeur et vous aime toujours. Il compte
+bien vous envoyer son livre de _Masques et Bouffons_ aussitôt qu'il
+pourra en avoir quelques exemplaires. C'est un ouvrage cher, à cause
+des images, et son éditeur, pressé de vendre, le sert le dernier.
+Je n'espère pas que vous réussissiez à le marier (Maurice, pas
+son éditeur), si vous lui cherchez femme parmi les dévots et les
+légitimistes. Je préférerais de beaucoup une famille protestante. Voyez
+pourtant ce qu'on vous dira et faites-m'en part. Je désire bien qu'il
+se décide et qu'il devienne père de famille. Si vous lui trouviez une
+charmante personne, ayant des goûts sérieux, une figure agréable, de
+l'intelligence, une famille honnête, qui ne prétendrait pas enchaîner
+le jeune couple à ses idées et à ses habitudes autrement que par
+l'affection, nous rabattrions bien des prétentions d'argent.
+
+Bonsoir, mon vieux enfant. Je vous écrirai dès que j'aurai une réponse
+des éditeurs.
+
+A vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+Quand vous verra-t-on?
+
+
+
+
+CDLXI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, novembre 1860.
+
+Chère cousine,
+
+Je vous revois, dans mon souvenir, à travers un nuage; mais je n'ai pas
+oublié que je vous ai vue un instant. Je n'avais pourtant pas ma
+tête; car ce n'est que le lendemain ou le surlendemain que je me suis
+retrouvée à Nohant. Jusque-là, j'étais dans une ruine, je ne sais où.
+Vous m'avez certainement porté bonheur, et votre présence, vos souhaits,
+votre coeur vivant et aimant, celui de mon Lucien[1], qui a été si
+affectueux pour moi, qui a tant pleuré pour moi, à ce qu'on m'a dit,
+tout cela s'est joint aux excellents soins de mon pauvre Maurice, et de
+mon adorable petit vieux docteur Vergne.
+
+Vous m'avez donc tous ramenée à la vie. J'ai senti, sur mon lit
+d'agonie, que vous ne vouliez pas que je mourusse, et j'ai secoué la
+torpeur finale.
+
+Ainsi, au lieu de vous dire que je suis fâchée du triste voyage que
+je vous ai fait faire, je vous en remercie; car je suis sûre que ma
+destinée a voulu que vous vinssiez aider à me sauver.
+
+Je suis encore faible pour écrire; mais je veux vous dire que la force
+m'est revenue pour vous aimer et vous embrasser de tout mon coeur, ainsi
+que le cher cousin, et vos enfants, tous vos enfants, y compris Raoul,
+que je me figure connaître, quoique je sache bien ne pas l'avoir vu.
+
+Maurice vous embrasse de toute son âme.
+
+Au revoir, chère belle cousine, à Paris et à Nohant.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Lucien Villot, fils de madame Villot.
+
+
+
+
+CDLXII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 9 décembre 1860.
+
+Chère Altesse impériale,
+
+Voici l'exemplaire de l'ouvrage de mon fils que vous avez bien voulu
+vous charger de faire agréer _al re galantuomo._ Si Maurice ne vous le
+porte pas lui-même, c'est qu'il me soigne encore un peu. Je vous envoie
+aussi la lettre qu'il a écrite à ce héros, dont il est justement
+épris.--Le maudit héros! il m'a pourtant forcée, moi, d'abjurer l'idée
+républicaine italique! Devant tant de patriotisme, de bravoure, de
+loyauté et de simplicité (caractère de la vraie grandeur), les théories
+ont tort, le coeur est pris; et c'est le coeur qui gouverne le monde on
+a beau dire que les hommes ne valent rien, c'est le _sentiment_ qui fait
+les vrais miracles de l'histoire.
+
+Mon fils avait écrit cette lettre et me l'avait remise il y a déjà
+longtemps; mais le relieur a tardé à finir la reliure, et, alors, vous
+avez été frappé d'un malheur que j'ai vivement ressenti pour vous et
+avec vous. Je n'ai pas voulu vous importuner de cet envoi. Et puis est
+venue ma maladie et l'imbécillité de la convalescence. D'ailleurs,
+Victor-Emmanuel avait bien d'autres _chats à fouetter_, que d'ouvrir un
+livre d'art pur et simple. Mais ce livre est un hommage rendu au génie
+italien, et, parmi les plus humbles droits, il a celui d'être mis aux
+pieds du libérateur de l'Italie. Un mot de vous expliquera et excusera
+cette hardiesse. Je n'ai pas changé la date de la lettre de Maurice,
+date qui témoigne d'un empressement non secondé jusqu'ici par les
+circonstances.
+
+Quoique guérie, je n'ai pas la permission du médecin pour aller à Paris,
+où je ne manque jamais de prendre la grippe, et je dois passer lévrier
+et mars dans le Midi; je rêve les cistes et les bruyères en fleurs du
+Piémont ou des frontières françaises; car ma passion du moment, c'est la
+botanique. Si vous allez par là, courir après cette solitude qui fuit
+les princes, vous êtes bien sûr de me rencontrer dans le coin le plus
+champêtre et le plus retiré, vous aimant toujours d'un coeur sincère et
+dévoué tendrement.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDLXIII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 11 décembre 1860.
+
+Cher enfant,
+
+Je veux vous demander quelle préparation de fer on vous administre. Le
+fer est très à la mode et c'est bien vu. Mais les médecins ne sont pas
+tous chimistes, et, en prescrivant le fer très à propos, ils ne savent
+pas toujours, même les plus habiles en tant que médecins, sous quelle
+forme il s'assimile avantageusement et réellement à notre économie, et
+sous quelles autres, formes il charge l'estomac, s'y transforme _en
+encre_ et ne s'assimile en aucune façon. J'ai un vieux ami, médecin et
+chimiste, qui a l'emploi du fer et de diverses préparations à l'état
+d'idée fixe, et qui a essayé et travaillé ce médicament durant des
+années. J'ai fait avec lui des expériences nombreuses et _je sais_ qu'il
+a raison de dire qu'une seule des préparations est toujours
+assimilable et jamais nuisible. Pour abréger, voyez si vos recettes
+portent:--_Tartr. fer. Potass. crist. en paillettes_.--Si oui, dormez
+tranquille et comptez que le fer vous guérira;--si non, n'en abusez pas
+et même n'en usez pas. Je sais bien que vous devez avoir les _princes de
+la science_, comme on dit, dans votre manche. Mais peut-être les princes
+n'ont-ils pas le loisir d'analyser minutieusement ces détails. Et, au
+bout du compte, tout en vous soignant bien, ne vous soignez pas trop; le
+grand remède sera une vie modérée en toute chose, pendant quelque temps;
+beaucoup d'air pur et de campagne, et l'oubli du _moi_ le plus souvent
+possible.
+
+Notre grand mal à nous autres, c'est l'excitation; mais il y a aussi
+grand mal à vouloir la supprimer tout à fait; car nous ne sommes
+point bâtis comme les oisifs ouïes positivistes, et l'absence totale
+d'émotions, de travail, de fatigue même, nous jette dans l'atonie, qui
+est le plus grand ennemi de notre organisation.
+
+On fait bien de nous retenir de temps en temps; mais les médecins et les
+amis qui nous enchaînent à la médication et au calme absolu nous tuent
+tout aussi bien que les chevaux qui nous emportent.
+
+Moi, j'ai le roi des médecins, un homme sans nom, mais qui sait ce que
+c'est qu'une personne et une autre personne. Le lendemain du jour où
+j'étais au plus mal, il m'a fait manger, j'avais faim. Le surlendemain,
+il m'a permis de prendre du café, j'en ai l'habitude, et a consenti à me
+laisser sortir du lit, dont j'ai horreur. Il m'a laissée causer, rire
+et m'efforcer de secouer le mal. Il savait, il sait, je sais et je sens
+aussi, depuis que j'existe, que, quand je pense à la maladie, je suis
+malade. J'ai eu autrefois de forts accès d'hypocondrie tout à fait
+contraires à ma nature, et c'était la faute des amis et des médecins,
+qui m'ont gratifiée dix fois de maladies que je n'avais pas. Prenez
+garde à cela. Vous me dites que vous êtes découragé et atteint. Ne le
+dites qu'à moi, tant d'autres se réjouiraient, et ne laissez pas dire
+que vous êtes malade sérieusement. Songez à tous ces jaloux que se
+frotteraient les mains; les jaloux, c'est tout le monde. Ce ne sont pas
+seulement les rivaux de métier, ce sont tous les paresseux, tous
+les incapables, qui souffrent de voir une existence brillante et
+triomphante. C'est le public tout entier, qui est ingrat et qui aime à
+voir hésiter et souffrir ceux qu'il encensait hier et qu'il encensera
+demain si le patient résiste. Vous avez souffert par le théâtre dans ces
+derniers temps. Trop de tracasseries, d'incertitudes, d'impatiences, et
+mille choses que je devine, sachant quel est le milieu et comment s'y
+forgent les immenses contrariétés. Vous devez vous en affecter plus que
+moi et plus que tout autre, parce que, après les plus grands succès
+obtenus dans ce temps-ci, vous aviez le droit d'imposer votre pensée,
+votre forme, toutes les exigences légitimes, toutes les hardiesses,
+toute la souveraine liberté de votre talent.
+
+Vous avez trouvé l'obstacle aussitôt que les billets de banque ont un
+peu diminué dans la caisse du théâtre, et vous voilà heurté à l'écueil
+du siècle: l'argent. Votre talent a grandi; mais, si les recettes ont
+baissé, la foi abandonne le directeur, et tous les intermédiaires dont
+vous avez besoin pour révéler votre génie au public. Le public lui-même
+s'étonne que vous grandissiez en maturité dans la science de la vie. Il
+est routinier et les rapides progrès l'étourdissent. Il y résiste et les
+combat tant qu'il peut. Pour peu qu'on le craigne, qu'on le ménage, il
+croit être fort; mais, au fond, il est bon enfant et il vous reviendra,
+aussi assidu et aussi passionné qu'auparavant si vous ne pliez pas.
+Guérissez-vous, distrayez-vous surtout, oubliez un peu ces luttes
+pénibles et, si vous laissez dire que vous êtes malade et découragé, que
+ce soit pour jeter votre béquille un beau matin et lui montrer que vous
+êtes plus fort que jamais.
+
+Voilà, cher fils, ce que, depuis quelques jours, je voulais vous dire;
+mais je n'étais pas encore assez forte pour écrire plus d'une ou deux
+pages. Venez me voir quand il fera moins mauvais et quand vous ne serez
+plus si tenu par le traitement. Je compte aller dans le Midi en février.
+Vous devriez en faire autant. Voyons, voyons, il faut retrouver cette
+grande énergie physique et intellectuelle qui vous a inspiré de si
+belles choses.
+
+Songez que vous avez été l'enfant gâté de la destinée et que vous l'êtes
+encore; car vos moindres succès seraient des succès de premier ordre
+pour les autres.
+
+Si vous vous sentez bas et affaibli, dites-vous que c'est peut-être
+un bien; car, dans les bonnes organisations, ce sont des crises qui
+présagent un _renouveau_ superbe. Patientez, traînez-vous en souriant,
+et répétez-vous sans cesse: _Ça passera!_
+
+Quand vous en serez bien convaincu, ce sera déjà aux trois quarts passé.
+
+Je vous embrasse tendrement.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXIV
+
+M CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 20 décembre 1860.
+
+Cher enfant,
+
+Je vous remercie de vos bons renseignements. Pour le moment, je n'ai
+aucun parti à prendre; le temps est trop froid pour que je parte.
+D'ailleurs, ce n'est qu'au mois de février que mes travaux me le
+permettront.
+
+Et puis vous avez le déluge en ce moment dans le Midi, et nous sommes
+encore mieux dans noire nid bien chaud que sur les chemins. Je crois
+pourtant que des circonstances particulières, en dehors des convenances
+de localité, nous pousseront vers Monaco ou Menton. Mais rien n'est
+décidé et nous vous verrons au moins quelques jours à Toulon.
+
+Ce qui est décidé, grâce à votre réponse sur les dépenses modérées à
+faire dans ces régions, c'est que nous pourrons y aller, que nous irons
+et que nous nous verrons enfin.
+
+Je me porte bien, tout à fait bien, à la condition de me tenir
+chaudement et tranquille pendant quelques semaines encore. Je reprends
+mon griffonnage et je suis dans une disposition très douce et très
+calme. On a été si bon autour de moi durant ma maladie, que je serais
+bien ingrate de ne pas me trouver bien d'être encore de ce monde.
+
+On vous embrasse ici et on se réjouit de l'espoir de vous embrasser
+pour de vrai bientôt. Mes tendresses à votre chère famille et à vous
+toujours.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXV
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A NICE
+
+ Nohant, 25 décembre 1860.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai su vos cruelles mésaventures; mais, en somme, nous rendons tous
+grâce à Dieu de ce que vous en avez été quittes pour la peur, et nous
+aussi, effrayés rétrospectivement pour vous autres! Vous me trouverez
+optimiste de dire: _quittes pour la peur_, puisque vous avez eu
+contusions et blessures, surtout la pauvre bonne. Mais, quand on ne
+se casse ni bras ni jambe en pareille affaire, on est encore heureux.
+Rassurez donc Angèle en lui disant combien les accidents de voyage sont
+rares, puisque tel touriste n'en a rencontré aucun dans toute sa vie;
+celui qui vous a accroché est une garantie pour l'avenir.
+
+Et puis qu'est-ce que le danger des voyages? Le danger n'est-il pas
+partout et à toute heure? n'ai-je pas été prise de maladie terrible pour
+une promenade au clair de lune, par un temps superbe, dans mon jardin?
+Du jour au lendemain, étranglée au milieu du bien-être; du calme, de la
+gaieté, de la santé parfaite, j'étais à la mort. Est-ce à dire que
+je n'irai plus dans mon jardin et que je ne regarderai plus la lune?
+Disons-nous bien que nous tenons à un fil, et, cela dit, n'y songeons
+plus, ou nous ne vivrons pas, par crainte de mourir. Je sais bien
+qu'Angèle a peur pour vous et pour son enfant plus que pour elle-même;
+mais ne la laissez pas devenir superstitieuse en croyant vous-même à des
+guignons et à des pressentiments. Le danger perpétuel et sous toutes les
+formes étant le milieu auquel nous ne pouvons échapper, il y a aussi un
+miracle perpétuel bien plus remarquable et envers lequel nous sommes
+affreusement ingrats, et, ce miracle, c'est que nous y échappons
+souvent. Si j'étais auprès d'elle, je suis sûre que je lui ferais
+oublier ces terreurs, qui sont une maladie de l'imagination.
+
+Malgré vos infortunes, je vous envie d'être là-bas, sous un beau ciel
+et dans un pays _accidenté_. Vous ne me dites rien de votre santé; j'en
+augure qu'elle est déjà meilleure et je me réjouis de ce que vous ne
+soyez point à Rome dans cette saison. C'est un endroit malsain, où
+l'hiver est froid et long, où l'on ne trouve aucun bien-être; un pays à
+donner le spleen même aux escargots. Vous me teniez bien avec Nice; mais
+Hyères est plus près, plus chaud, dit-on, et, je crois, moins cher! Vous
+me faites frémir avec votre maison _tout entière_ pour mille francs par
+mois: douze mille francs par an! Peste! je le crois bien! On me dit qu'à
+Hyères je dépenserai mille francs par mois pour quatre personnes, la
+nourriture, etc., tout compris, et que nous serons fort bien. Enfin,
+nous verrons. Je vous écrirai de là au mois de février et peut-être vous
+tenterai-je. Si vous ne venez pas nous rejoindre, nous irons toujours
+vous voir; car nous comptons visiter tout ce littoral.
+
+Donnez-nous de vos nouvelles souvent, nous vous tiendrons au courant de
+notre côté.
+
+J'embrasse la chère famille de tout coeur.
+
+A bientôt.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXVI.
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Nohant, 27 décembre 1860.
+
+C'est moi, chère enfant, qui aurais voulu embrasser ta grand'mère avant
+son départ. Mais, le froid était trop vif et on ne me permet pas encore
+de m'y exposer aussi longtemps que le voyage, pourtant bien court, de
+Nohant à la Châtre. A mon retour du Midi, ce printemps, j'irai à Paris
+vous voir dans votre installation nouvelle, et j'espère trouver la bonne
+maman bien habituée et bien acclimatée.
+
+Dis à tes parents de ne plus s'inquiéter du tout de moi. Je ne me
+souviens plus d'avoir été malade, et je crois n'avoir plus aucun besoin
+des précautions que l'on m'impose. Mais je m'y soumets pour ne pas
+mécontenter des gens qui m'ont si bien soignée et à qui j'ai causé tant
+d'inquiétude sans le savoir. Je vais donc encore passer un mois au coin
+du feu, et tu seras bien aimable de m'y donner de vos nouvelles.
+
+Il me tarde de savoir que vous n'êtes pas mécontents de Paris et que
+la grand'mère a bien supporté le voyage. Embrasse-la bien pour moi, ma
+mignonne, ainsi que tes parents et Valentine; je les charge de te le
+rendre de ma part.
+
+Ta marraine.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXVII
+
+A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE
+
+ Nohant, 20 janvier 1861.
+
+Chers enfants,
+
+Je ne suis pas encore en route, quoique toujours très décidée à partir,
+et je voudrais bien avoir de vos nouvelles. Je me flatte que le temps,
+moins dur, quel qu'il soit, que chez nous, vous aura été favorable à
+l'un et à l'autre; mais je serais pourtant bien contente de le savoir.
+
+Quelques mécomptes que vous puissiez avoir sur le climat, sur le
+logement, sur les agréments du Midi, soyez sûrs que vous avez bien fait
+d'y aller. Nous avons ici six pouces de glace sur les eaux dormantes,
+et, depuis plus de vingt jours, un froid sec et dur qui rendrait les
+pierres malades. Maurice n'a pas eu le courage encore de sortir du nid
+pour aller affronter la température de Paris. J'aspire pour lui, autant
+que pour moi, maintenant, à trouver une veine de temps radouci qui nous
+permette de traverser le centre et le _bas centre_ de la France sans
+geler en route. Notre but est toujours en suspens. Nous consacrerons
+quelques jours à tâter, à chercher, à interroger notre fantaisie,
+espérant trouver moins cher qu'à Nice; car les détails que vous me
+donnez dépassent de beaucoup mon budget.
+
+Je n'ai rien à vous dire, _du pays d'ici_ que vous ne sachiez mieux que
+moi, sans doute, par des correspondances. Nous vivons tous blottis dans
+nos cases, comme des marmottes faisant leur hibernation. Je relis le
+_Cosmos_ en entier, et j'en fais encore plus de cas que la première
+fois. Lisez-vous _la Mer_, de Michelet? c'est très beau, avec les
+défauts que vous lui savez, incapable qu'il est de toucher à la
+femme sans lui relever les cottes par-dessus la tête; mais, dans cet
+ouvrage-ci, les qualités l'emportent. Dans le commencement, il y a un
+vaste et magnifique sentiment de la grandeur, de la couleur et de la
+vie.
+
+Je voudrais bien vous donner quelque nouvelle du consul Crescens; mais
+je suis trop ignorante pour en avoir jamais entendu parler.
+
+Vous avez envie de voir les splendeurs de la papauté? Vous verrez trois
+comparses mal costumés et une bande d'affreux Allemands prétendus
+Suisses, dont le déguisement tombe en loques et dont les pieds infectent
+Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir
+la pauvre mascarade. Mais les monuments, les Italiens, les tableaux, à
+la bonne heure! seulement il faut un an pour tout voir un peu sainement;
+car les premières semaines ne sont qu'un vertige et un casse-tête.
+
+Écrivez quelques lignes, mes chers enfants! ceux d'ici se joignent à moi
+pour vous embrasser et vous aimer.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXVIII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, 14 février 1861.
+
+Je te remercie, mon cher vieux. Tu es le plus aimable des amis, tu
+t'occupes de mon plaisir et de mon bien-être. Et puis tu me montes la
+tête avec cette villa, et les collections, et ces personnes si aimables
+et si intéressantes. J'ai envoyé ta lettre et tes renseignements à
+Maurice, qui est déjà là-bas s'occupant de mon logement. Je pense qu'il
+n'aura rien conclu encore.
+
+Je pars demain, regrettant de ne pas vous embrasser tous au passage.
+Mais il faut que je profite de la présence de mon géologue[1] à
+Montluçon pour voir les forges et les mines. Cela rentre dans mon état
+de romancier, sans en avoir l'air[2].
+
+Mille tendresses et amitiés â toi et à tout le cher, monde.
+
+G. SAND.
+
+ [1] M. Léon Brothier, ingénieur civil.
+ [2] Elle préparait alors son roman de _la Ville noire_.
+
+
+
+
+CDLXIX
+
+A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE
+
+ Tamaris, 20 février 1861.
+
+Chers enfants,
+
+Nous sommes arrivés et nous voilà même installés à une demi-heure
+(par mer) de Toulon, _en deçà_ et _non au delà_, par conséquent loin
+d'Hyères, de Nice et de tout ce qui s'ensuit. Maurice, parti en
+fourrier, a trouvé Hyères fort prosaïque, plein de figures de malades ou
+d'Anglais, pas de _chez soi_, pas de solitude, rien aux alentours qui ne
+fût très cher ou très incommode. Enfin il s'est rabattu sur la rade de
+Toulon et il nous a trouvé, pour cinq cents francs (trois mois), les
+trois quarts d'une petite maison de campagne _très bourgeoise_, mais
+extrêmement propre, que le propriétaire, avoué à Toulon, n'habite pas en
+ce moment et ne loue jamais. C'est un homme charmant, qui est venu
+nous installer et qui est reparti ce matin. Nous sommes là depuis
+vingt-quatre heures, par un temps de chien, mais dans un site admirable,
+au bord de la grande mer, au pied des montagnes, et perchés nous-mêmes
+sur une colline couverte de pins superbes qui nous cachent entièrement,
+et qui encadrent les plus belles vues du monde. C'est une solitude
+absolue, pas de curieux: les mauvais chemins nous protègent contre les
+flâneurs, la vie est très bonne pourtant et très confortable, à cause du
+voisinage d'une petite ville qu'on appelle _la Seyne_. Nous avons pris,
+pour vingt-cinq francs par mois, une bonne cuisinière, brave fille; pour
+_plus cher_, un homme de confiance que nous connaissons, et nous voilà
+casés à merveille et très économiquement. Nous sommes, malgré le gâchis
+du quart d'heure, dans un climat superbe, à l'extrême pointe méridionale
+de la France, au milieu d'une flore tout africaine.
+
+Si vous devez faire une nouvelle campagne d'hiver dans ce beau pays,
+nous vous adresserons à des amis qui vous aideront à trouver des
+conditions de ce genre. Mais j'avoue qu'il nous eût été impossible de
+les trouver nous-mêmes, sans le secours des dévoués de la localité; car
+ce n'est pas ici un endroit de mode et d'exploitation.
+
+À présent, comment vous offrirai-je l'hospitalité? J'espérais que mon
+avoué-propriétaire laisserait à ma disposition le reste de la maison,
+qu'il n'habitera pas avant le mois de juin; mais il n'y a eu aucun moyen
+de l'y décider, parce qu'il veut _pouvoir y venir_. Voilà ce que c'est
+que d'avoir affaire à un homme qui ne spécule pas; cela a aussi son
+inconvénient. Mais, si vous revenez par ce côté-ci, nous irons vous
+chercher à Toulon, à l'hôtel de _la Croix d'or_, où l'on est très bien,
+ou à Hyères, que nous voulons aller voir dès qu'il fera beau. Vous
+viendrez passer une journée à notre ermitage et nous vous reconduirons
+_par terre_, si vous craignez un quart d'heure de houle un peu forte.
+Nos mauvais chemins n'offrent aucun danger; ils sont crottés, voilà
+tout; mais deux jours de mistral les auront balayés. Tâchez de réaliser
+mon espérance; ou, si vous prolongez votre séjour à Nice, c'est nous qui
+irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie, à l'adresse de
+_Charles Poncy, à Toulon._
+
+Mille tendresses de coeur à vous, et baisers à Angèle.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Tamaris, 24 février 1861.
+
+Golfe du Lazaret, à une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort
+Napoléon.
+
+C'est une colline couverte de pins-parasols, d'une beauté et d'une
+verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, séparé d'un côté de la
+grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas
+de notre escalier rustique. Au delà de la plage, la vraie mer brise avec
+plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle.
+La tête sur l'oreiller, quand, au matin, on ouvre un oeil, on voit
+au loin le temps qu'il fait par la grosseur des lignes blanches que
+marquent les lames. A droite, le golfe s'ouvre sur la rade de Toulon,
+encadrée de ses hautes montagnes pelées, d'un gris rosé par le soleil
+couchant.
+
+A droite, s'élève le cap Sicier, autre montagne très haute et d'une
+belle découpure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une
+partie de notre vue de face, s'étend une petite plaine bien cultivée,
+une sorte de jardin habité. Derrière nous, le fort Napoléon sur une
+colline boisée plus élevée que la nôtre et qui nous fait un premier
+paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et
+d'autres immenses montagnes derrière, second paravent, que dépasse en
+troisième ligne la chaîne des Alpines du Dauphiné.
+
+Tout cela est d'un pittoresque, d'un déchiré, d'un doux, d'un brusque,
+d'un suave, d'un vaste et d'un contrasté que ton imagination peut se
+représenter avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c'est plus beau
+que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance; car je n'avais rien
+rêvé de pareil, et notre pauvre France, que l'on quitte toujours pour
+chercher mieux, est peut-être ce qu'il y a de mieux.
+
+Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son
+plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont
+à peu près les seules plantes de nos climats que j'aie encore aperçues;
+le reste est africain ou méridional extrême: cistes, lièges, yeuses,
+arbousiers, lentisques, cytises épineux, tamarins, oliviers; pins
+d'Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne
+faut pourtant pas oublier la vigne et le blé parmi nos compatriotes; on
+boit ici, à bon marché, du vin excellent. Le pain est bon; il y a peu de
+poisson, mais le mouton et le boeuf sont passables. C'est le fond de
+la nourriture avec les coquillages, très variés, mais généralement
+détestables pour ceux qui n'aiment pas le goût de varech.
+
+La maison que nous habitons est petite mais très propre, et nous y
+sommes seuls dans un désert apparent. Personne n'y vient et personne n'y
+passe; mais, tout près de nous, il y a un petit port de mer appelé
+_la Seyne_, qui est grand comme la Châtre et où notre factotum va
+s'approvisionner tous les matins. De plus, il va à Toulon tous les jours
+par un petit vapeur, moyennant trois sous.
+
+En outre du factotum mâle, nous avons une cuisinière naine, qui est une
+excellente fille, et un âne nain, baudet d'Afrique appelé _Bou-Maza,_
+qui ne mange jamais que des fagots d'olivier sec et qui est devenu fou
+aujourd'hui pour avoir avalé une poignée de foin.
+
+La maison coûte cinq cents francs pour trois mois, la cuisinière
+vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au propriétaire, un
+charmant avoué qui met tout par écuelles pour nous recevoir. Nous avons
+chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle à manger,
+un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos bêtes. Le
+rez-de-chaussée, tu peux te le figurer: c'est la distribution du
+Coudray[1]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques
+et une étroite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline
+inculte, rocailleuse, ombragée d'arbres superbes à travers les tiges
+desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines.
+Le sol est calcaire triasique el on y trouve une partie de nos coquilles
+fossiles de Nohant et du Coudray. A deux pas, nous avons des granits et
+des laves; toute la côte est très variée, par conséquent, de formes et
+de couleurs.
+
+Le pays environnant est à la fois riant et sauvage. Quant au climat, il
+est rude et superbe, varié et heurté comme le pays: des jours de pluie
+diluvienne, des vents très rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le
+nez, d'une belle couleur), des humidités suaves et chaudes; tout cela se
+succédant avec rapidité, et ne rendant guère malade; car, avant-hier,
+j'ai fait deux lieues à pied pour ma première promenade; hier, j'étais
+dans mon lit avec la fièvre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce
+matin, j'ai fait une lieue; ce soir, je me porte on ne peut mieux; je
+n'ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n'en souffre plus.
+Maurice a passé par les mêmes crises.
+
+Je reprends ma lettre pour l'expliquer comme quoi nous avons renoncé à
+Hyères et à ses palais. Maurice y a été et a découvert que c'était une
+jolie ville, plantée au beau milieu d'une plaine, loin de la mer, loin
+des montagnes, loin des bois; une ville d'Anglais où il faut toujours
+être sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous
+convenir. C'était le cas d'aller voir Saint-Pierre des Horts; mais
+Maurice a calculé que, lors même qu'on nous rabattrait énormément sur le
+prix annoncé au prospectus, nous serions encore loin de compte. Il s'est
+informé néanmoins. Il a su qu'il était à peu près impossible de s'y
+nourrir sans avoir à son service des gens du pays, comme nous les avons
+pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous
+assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. Où
+trouver cela à Hyères, pays de haute exploitation? et à qui demander de
+se charger pour nous de tous ces détails?
+
+Le Midi n'est pas si facile à habiter qu'il s'en vante. Ici même, à deux
+pas de tout, ça n'a pas été tout seul, et ça ne va pas encore à souhait.
+Depuis deux jours, il pleut, et, quand il pleut, personne ne bouge;
+Bou-Maza lui-même ne veut pas sortir de son écurie. On peut donc mourir
+de faim chez soi, si on n'a pas pris ses précautions. Cela se conçoit
+quand on a vu ce que c'est que les pluies des pays chauds. Comme ils
+sont souvent à sec pendant six ou dix mois de suite et que pourtant
+il tombe dans le Var; calcul fait, autant d'eau que dans les autres
+départements français, tout crève à la fois, et, dans une minute, que
+l'on soit âne ou chrétien, on est trempé comme une éponge. Et puis ça ne
+s'arrête pas; il n'est pas question, comme chez nous, de _laisser passer
+le nuage_. Le nuage ne passe pas, ou plutôt il passe toujours, et douze
+heures d'affilée ne l'épuisent pas.
+
+Donc, nous nous sommes rabattus sur le plus proche voisinage de nos
+amis, d'autant plus que le pays est beaucoup plus beau que tout ce qu'on
+va chercher ailleurs. Ça ne nous empêchera pas d'aller visiter toute la
+côte, par conséquent Hyères, quand il fera beau et qu'on pourra tenir la
+mer. Nous nous réclamerons alors de ta protection pour voir Saint-Pierre
+et ses beautés. Pour le moment, les navires que nous voyons passer en
+pleine mer font si triste figure, que nous n'avons guère envie de nous
+y fourrer; car, avec ce déluge, il y a un vent d'est à décorner les
+boeufs. Aujourd'hui, le vent couvrait si bien le bruit du tonnerre,
+qu'on ne pouvait pas les distinguer l'un de l'autre.--Ce soir, clair
+de lune et tempête. La mer est en argent, mais pas riante, comme de
+l'argent dans la poche d'un pauvre diable.
+
+Voilà notre bulletin, aussi complet que possible. Il nous faut le tien
+et celui de la famille. Êtes-vous de retour au Coudray? Quel temps y
+fait-il? Es-tu sorti de tes ennuis de procédure à Nevers? Le moutard
+est-il toujours beau et _brave homme_? Et Berthe? et tout le monde?
+Embrasse-les tous pour moi et présente-leur mes amitiés. À toi de coeur,
+mon cher vieux.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Campagne de Charles Duvernet.
+
+
+
+
+CDLXXI
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NÃŽMES
+
+ Tamaris, 25 février 1861.
+
+Cher ami,
+
+Nous sommes arrivés, par un temps de chien (le 18 courant), à Toulon,
+où Maurice, pressé de me trouver un gîte convenable aux environs, était
+depuis huit jours, courant d'une campagne à l'autre, et par conséquent
+ne pouvant songer à aller vous voir. Il a été à Hyères, il en est revenu
+mécontent, ne trouvant rien là de possible pour mes goûts de solitude
+et de vraie campagne. Il s'est rabattu sur la rade de Toulon et sur
+les golfes voisins. Enfin, la veille de mon arrivée, il a trouvé une
+maisonnette toute petite, mais bien propre, dans un pays _idéalement
+beau_. Je ne vous en dis rien: vous verrez notre site et nos environs.
+L'endroit s'appelle Tamaris. (Je m'y suis installée le 19.)--Mais, pour
+y arriver, soit par mer, soit par terre, il faut quelques renseignements
+locaux. Donc, quand vous viendrez nous voir, il faudra aller par le
+chemin de fer jusqu'à Toulon. Là, vous irez trouver Charles Poncy, notre
+ami, rue du Puits, n° 7. Il vous amènera ou vous fera conduire, et, en
+même temps, il vous remettra ou vous fera remettre une clef au moyen de
+laquelle vous aurez, chez nous, un gîte; car nous n'avons qu'une partie
+de la maison; mais notre propriétaire, homme très aimable, nous a promis
+une chambre d'ami dès que nous en aurions besoin. Voilà! Nous n'avons
+encore eu que deux jours de beau temps sur six. Ne venez pas sans que le
+temps soit remis; car je ne pense pas que nous différions beaucoup de
+température, sauf qu'ici nous avons des pluies insensées quand le ciel
+s'y met, et nos chemins sont laids, notre horizon triste, notre campagne
+maussade par conséquent. Il faut que nous puissions vous promener dans
+le soleil.
+
+Sur ce, à bientôt, j'espère, cher enfant. Ce sera une joie de famille,
+et, en attendant, on vous embrasse de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXXII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Tamaris, 15 mars 1861.
+
+Mon cher vieux,
+
+Je t'adresse ma lettre à Nevers, bien que je pense que tu doives être
+au Coudray; mais je me dis que, de Nevers, on te l'enverra exactement,
+tandis que, du Coudray à Nevers, ce ne serait peut-être pas la même
+chose.
+
+J'ai reçu la tienne, de lettre, et je suis heureuse de voir que ton
+petit mioche te donne toutes les joies de la _grand'paternité,_--je
+souligne! Voici, hélas! comment tout se compense et s'équilibre dans
+le bien et dans le mal pour chacun de nous. Mes yeux voient des mers
+d'azur, des montagnes superbes, des fleurs charmantes; mais ils ne
+verront plus que le portrait de ma pauvre Nini, qui était la perle et la
+fleur par excellence de ma vieillesse. Je ne la sentirai plus sur mes
+genoux ni dans mes bras, je n'entendrai plus sa voix, je n'échangerai
+plus rien avec elle en cette vie.--Résignons-nous; notre cause et notre
+but nous sont, inconnus, mais ils sont l'oeuvre et le vouloir de Dieu.
+Ils ne peuvent donc être mauvais, et tout, après la vie, doit être
+dédommagement, puisque, dès cette vie, tout conduit à la notion de
+l'équilibre et de la rémunération.
+
+Maurice a été à Hyères pour la seconde fois, un peu poussé par un dégoût
+momentané du séjour de Tamaris, où le mistral souffle de temps en temps,
+et plusieurs jours de suite avec une violence inouïe. J'étais assez
+souffrante et il disait que si le climat d'Hyères était moins brutal,
+il voulait m'y transporter. Mais il a trouvé que c'était la même chose,
+alternative de bourrasques et de séries de jours admirables.
+
+Il a été voir M. Germain, dans son château, très pittoresque et très
+beau, de Saint-Pierre des Horts. Le châtelain l'a très bien reçu et lui
+a offert pour moi un beau logement à très bon marché, ce qui est fort
+aimable.
+
+Mais je suis installée et c'est une assez grande affaire dans ce
+pays, où, même aux portes des villes, les ressources et les moyens de
+communication n'abondent pas. On va peu par terre, les chemins sont
+assez négligés et décrivent nécessairement des courbes immenses autour
+des golfes qui dentellent la côte. La mer est le seul vrai chemin, et,
+quand elle est mauvaise, ce qui arrive souvent ce mois-ci, on est un peu
+claquemuré. Nous avons surmonté tous ces petits ennuis du commencement,
+en nous mettant au courant des habitudes et des ressources de la
+localité et en nous attachant enfin un commissionnaire actif et
+intelligent, après en avoir essayé deux qui étaient de charmants
+garçons, mais peu dégourdis, moins dégourdis que des Berrichons, et
+craignant la pluie comme des chats. Ici, pour le caractère et le
+tempérament, il n'y a pas de milieu. Ils sont ou tout à fait _chiffes_,
+ou tout à fait énergiques. Nicolas-Napoléon fait très bien notre
+service; la cuisinière Rosine, une vraie guenon, chante et rit toujours.
+L'âne va à la provision sans regimber; le chien nous prend pour ses
+maîtres, et les poules me suivent comme à Nohant.
+
+On nous apporte d'excellents poissons de mer tout vivants; nous savons
+maintenant qu'il n'en faut pas demander les jours de mistral; nous nous
+sommes procuré beaucoup de tables; car, bien que notre Coudray maritime
+soit suffisamment meublé quant au reste, les tables sont ici des meubles
+de luxe. On ne lit pas, on n'écrit pas, on vient à la campagne pour se
+promener et dormir. Nous sommes enfin bien casés, résignés aux tempêtes
+et très dédommagés par la possibilité de travailler et par la beauté des
+journées admirables qui succèdent aux ouragans. Le printemps se fait au
+milieu de ces tempêtes comme si de rien n'était. Les solides pins d'Alep
+au parasol majestueux et les lièges rugueux tendent le dos et ne rompent
+pas; les plantes à feuilles persistantes s'en moquent également et
+l'olivier n'en est ni plus ni moins pâle. Parmi ces insensibles, les
+vraies plantes printanières commencent à sourire. Les tamarix et les
+lentisques en boutons, les anémones lilas et pourpre jonchent la terre;
+et les orchys fleurissent à l'ombre.
+
+J'ai trouvé dans un bois voisin _l'épipactis céphalante,_ qui n'est pas
+de nos pays et qui, je crois, est assez rare partout.
+
+C'est une orchidée blanc de neige, avec une tache dorée sur le _labile_
+très jolie plante, élégante. J'ai été voir à Saint-Mandrier, qui est un
+hospice de marine avec un beau jardin botanique, des palmiers et autres
+exotiques très grands, des bosquets de poivriers couverts de leurs
+jolies graines rouges, et des _sterculies_ dont l'odeur, exprimée par le
+nom, n'est pas précisément celle de la rose.
+
+Tout cela est en dehors de mon récit sur le docteur Germain. Pour en
+revenir à lui, Maurice, qui se flattait de voir ses riches collections
+d'histoire naturelle, a eu le désappointement d'apprendre qu'elles
+n'existaient que sur le prospectus; mais le personnage lui a paru tout
+de même un savant sérieux et un homme de grande valeur. Je compte
+certainement, le mois prochain, l'aller voir, lui et son château moyen
+âge, dont Maurice m'a apporté de sa part plusieurs photographies. Cela
+s'arrange d'autant mieux que ledit docteur est en ce moment en route
+pour la Nièvre, où il passera huit ou dix jours. Il est possible qu'une
+autre année, connaissant ce bon gîte de Saint-Pierre, j'aille y frapper
+pour la saison.
+
+J'ai beaucoup travaillé au _lessivage_ de _Valvèdre_ depuis que je suis
+ici. Je touche à la fin de ce gros travail.
+
+Bonsoir, cher vieux; voilà encore une longue causerie; mais je finis
+brusquement faute de papier. Tendresses à vous tous et grandes amitiés
+d'ici.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXXIII
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Tamaris, 28 mars 1861.
+
+Chère cousine,
+
+Vous aurez reçu déjà une lettre de Lucien[1] qui a, par un heureux
+hasard, vu tout de suite à Toulon, où il se trouvait hier avec Maurice
+et Boucoiran (un de mes plus anciens et meilleurs amis), l'article du
+_Moniteur_ concernant son père. Ils m'ont apporté cette bonne nouvelle;
+le brave enfant était ravi et ç'a été fête à Tamaris. Il vous avait déjà
+écrit, ce matin; il est parti pour Lestac.
+
+Maurice l'a accompagné un bon bout de chemin en wagon et l'a quitté pour
+aller voir une ruine romaine perdue dans les sables du rivage. Il est
+revenu ce soir à onze heures par des chemins bien noirs. Mais Lucien est
+sur une des plus belles routes du monde et il nous a fait espérer qu'il
+reviendrait passer encore deux jours avec nous; après quoi, il gagnera
+Nîmes avec notre Boucoiran, qui l'aime déjà de tout son coeur et qui lui
+montrera _ex professo_ tout ce qui pourra l'intéresser dans ce pays.
+
+Il va bien, votre cher enfant; il a couru comme un Basque avec ces
+messieurs, bravant la tempête au bord de la mer, afin de voir déferler
+les grandes lames. Il a fait, bon gré mal gré, de la botanique et de
+l'entomologie. Il a appris une _patience_ qui est aussi difficile qu'un
+problème de mathématiques. Il a mangé beaucoup de petits gâteaux et ne
+s'est point passionné pour les coquillages de nos rêves qui ne valent
+pas le diable. Il est toujours aussi charmant et aussi sympathique, et
+son arrivée a été une véritable joie pour nous tous.
+
+Ma santé se remet. Le mistral a fait place à un temps plus doux; encore
+quelques jours, et nous aurons, à ce qu'on nous assure, un temps
+délicieux. Je crois que Maurice compte accompagner Lucien et Boucoiran
+à Nîmes. Vous voyez qu'on n'est pas pressé de se quitter les uns les
+autres et qu'on se reconduit pour être plus longtemps ensemble.
+
+Ce Boucoiran est l'ancien précepteur de Maurice; c'est un coeur d'or et
+un homme du plus grand mérite, sachant énormément de choses; Lucien est
+déjà avec lui comme avec un papa.
+
+Combien nous sommes heureux de ce qui concerne le vrai papa! nous nous
+en tourmentions; nous en parlions à toute heure; mais je disais, moi:
+«Si le prince s'en charge, ça réussira, car je ne connais pas de
+meilleur ami.» J'espère que je le verrai lorsqu'il viendra à Toulon, où
+on travaille à son yacht Si vous savez quelques jours d'avance l'époque
+de son départ, vous serez bien aimable de me l'écrire pour que je ne
+sois pas en tournée aux environs dans ce moment-là.
+
+Bonsoir, chère cousine; dormez sur les deux oreilles. Si votre cher
+enfant nous revient, nous _le choierons_ comme de coutume.
+
+Je vous embrasse de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Lucien Villot, fils de madame Villot.
+
+
+
+
+CDLXXIV
+
+A LA MÊME
+
+ Tamaris, 19 avril 1861.
+
+Chère cousine,
+
+Votre cher enfant est parti il y a deux heures. Nous revenions d'une
+longue promenade dans les montagnes, il a trouvé votre lettre à la
+maison. Il a couru faire son paquet, et, quoiqu'il criât la faim depuis
+deux heures, il est parti sans dîner, dans la voiture qui nous ramenait
+de la promenade et où nous lui avons lancé une croûte de pain, un
+morceau de jambon et une bouteille de vin. Mais, malgré tout cela,
+sera-t-il arrivé à temps à Toulon pour le départ du chemin de fer? Nous
+sommes à plus d'une lieue dans les terres et les chemins sont durs, les
+_équipages_ de la localité ne vont pas vite, et les bateaux ne partent
+pas après le coucher du soleil. Donc, s'il n'arrive pas avant ma lettre
+ou en même temps, c'est qu'il aura eu un retard inévitable et aura été
+forcé de coucher à Toulon.
+
+Ce cher enfant avait le coeur gros de quitter ce magnifique soleil et
+cette vie à travers champs dans un pays splendide. Si son coeur le
+rappelait près de vous et de son père, ses jambes et son cerveau
+regrettaient l'animation des courses et la liberté du grand air; et
+nous, il faut avouer que nous le retenions de jour en jour; car nous
+l'aimons tendrement et c'était plaisir de le voir vivre à pleins poumons
+dans ce climat énergique. Mais ni son coeur ni notre conscience n'ont
+hésité devant l'appel sérieux que vous lui faisiez, et, tout abasourdis,
+tout chagrins du grand vide qu'il nous laisse, nous ne l'avons pourtant
+pas retenu davantage. C'est un enfant excellent, un coeur d'or, une vive
+intelligence, et un corps qui grandit encore, qui a des inquiétudes dans
+les pattes quand on le retient en place une heure, et qui a besoin de
+sauter comme un poulain dans un pré. Encore un peu de temps de ces
+gambades nécessaires, et il travaillera; car il a, pour cela, toutes les
+aptitudes et toutes les facultés voulues.
+
+À son âge, Maurice ne pouvait guère non plus s'occuper. Les garçons ont
+un développement plus tardif que nous. Il n'est devenu _piocheur_ qu'à
+vingt-deux ou vingt-trois ans. Ne vous inquiétez donc pas de ce besoin
+de flâner. Il vous aime tant d'ailleurs, il a tant de vénération tendre
+pour son père, qu'il fera tout ce que vous exigerez. Enfin nous le
+regrettons, nous désirons le revoir à Nohant, nous le chargeons bien
+d'obtenir cette joie pour nous; mais nous voulons aussi que votre
+volonté soit faite, _aujourd'hui et toujours_.
+
+Ce bon Lucien vous dira que j'ai été longtemps souffrante et patraque et
+qu'il m'a souvent tenu compagnie finalement. Je suis presque tout à fait
+bien à présent et nous avons pas mal couru dans ces derniers jours: quel
+chagrin que vous soyez clouée à Paris, où il fait si triste et si froid,
+quand une vingtaine d'heures de voyage peuvent vous transporter sous un
+ciel bleu et chaud! Ce n'est pas que j'aime passionnément la Provence,
+je lui préfère nos bords de la Creuse et nos fraîches montagnes
+d'Auvergne; mais nous n'avons plus de printemps par là, et, ici, ça
+existe encore.
+
+Bonsoir, chère cousine; embrassez pour moi le cousin, et recevez tous
+les tendres respects de Maurice.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXXV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Tamaris, 24 avril 1861.
+
+Cher enfant,
+
+Envoyez-moi deux ou trois feuilles de papier ministre, à _pétition_,
+avec enveloppes _ad hoc_. Il faut écrire à l'impératrice sur ce
+papier-là et je demande deux ou trois feuilles et enveloppes en cas de
+_ratures_; car j'y suis sujette et il n'en faut pas trop. Envoyez-moi
+aussi une ou deux enveloppes encore plus grandes pour contenir l'envoi
+et le faire passer, par Damas-Hinard, secrétaire des commandements de
+ladite souveraine. C'est un homme charmant, qui plaide les bonnes causes
+auprès d'elle.
+
+Maintenant, cela ne réussira peut-être pas. J'ai déjà beaucoup demandé
+pour des désastres semblables. On ne m'a pas encore refusé; essayons
+encore. Je vais faire le résumé. Envoyez-moi le papier dans un petit
+carton, pour que Nicolas ne m'apporte pas ça chiffonné et sali.
+
+Maintenant quelle somme faut-il demander? L'impératrice donnera de sa
+bourse probablement. Espérons-le, car, si elle renvoie au ministère
+de la marine, nous n'aurons que des paroles, et même peut-être moins.
+Demandons-lui donc un secours, un mouvement de coeur, deux mille francs.
+C'est peu, mais moins nous demanderons, plus sûrement nous obtiendrons.
+Qu'en pensez vous?
+
+Je ne sais où vous prenez vos défauts, vos indiscrétions et toutes les
+peurs que vous vous faites. Je ne sais rien de vos crimes, sinon que
+vous mettez votre cravate en fou, ce qui m'est bien égal, et que vous
+faites des calembours, ce qui me révolte de la part d'un poète. Fils
+ingrat, vous vous amusez à jouer faux sur un stradivarius! sur cette
+langue française, magnifique instrument que vous devriez tenir pour
+sacré, puisqu'il a servi de manifestations à votre âme, à votre coeur
+et à votre génie naturel! Qu'eussiez-vous fait avec l'instrument que
+le ciel et les hommes ont donné à Mathéron[1]? Il dit: «Une
+_seule-t-auberge, un chivau, le mer, la sable;_» et pourtant, il m'amuse
+à entendre, parce qu'il parle comme il sait et comme il peut. Mais
+savoir la musique à fond pour se délecter aux fausses notes! Vous n'êtes
+qu'un ingrat et un impie.
+
+Après cela, s'il vous faut absolument ces affreux _couacs_ pour digérer,
+je vous les pardonne, et, eussiez-vous mille autres vices, vous êtes si
+bon, si aimant, si sûr et si vrai, que, tout en vous grognant, je vous
+les passerais encore.
+
+La santé est meilleure. J'ai fait aujourd'hui une belle course sur les
+hauteurs du cap Cépet; c'était magnifique et j'ai trouvé beaucoup de
+plantes.
+
+Je vois avec chagrin que vous n'allez pas mieux et avec plaisir que vos
+malades ont un peu de répit. Nous repartons demain à une heure, pour je
+ne sais où, s'il fait beau.
+
+J'embrasse Désirée et les chères fillettes. Pauvre Anaïs, que de
+chagrins, à la fois! Et ce pauvre naufragé, comment va-t-il?
+
+A vous de coeur et tendres amitiés d'ici.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Cocher de louage.
+
+
+
+
+CDLXXVI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Tamaris, 11 mai 1861.
+
+Chère cousine,
+
+Vous êtes bonne comme un ange de vous occuper de moi si gracieusement et
+de vous tourmenter de cette affaire qui me tourmente si peu[1]. Lucien
+a dû vous dire pour combien de raisons très vraies et très logiques
+j'aurais désiré qu'il ne fût pas question de moi. Je n'ai pas voulu
+désavouer les amis qui m'avaient portée, d'autant plus que j'avais et
+que j'ai encore la certitude qu'ils doivent échouer.
+
+J'ai trop fait la guerre aux hypocrites pour que le monde
+_officiellement_ religieux me le pardonne. Et je ne souhaite pas être
+pardonnée. J'aime bien mieux qu'on me repousse vers l'_enfer_, où ils
+mettent tous les honnêtes gens.
+
+Mais, à propos de cette affaire de l'Académie, il en est une autre dont
+je veux vous parler. Buloz, qui n'a pas toujours un style très clair,
+m'écrit que quelqu'un est venu le trouver pour lui dire _de me sonder_
+pour savoir si j'accepterais de l'empereur un dédommagement offert d'une
+façon honorable et équivalent au prix de l'Académie, dans le cas où il
+ne me serait pas accordé.
+
+J'ai répondu que je ne désirais absolument rien; mais j'ai bien chargé
+Buloz de présenter mon refus sous forme de remerciement très sincère et
+très reconnaissant; or, comme une commission de cette nature, quelque
+explicite et franche qu'elle soit peut, en passant par plusieurs
+bouches, être dénaturée, je vous demande de voir le prince, qui est net
+et vrai, lui, et de lui dire ceci: «Je ne mets aucune sotte fierté,
+aucun esprit de parti, aucune nuance d'ingratitude à refuser un bienfait
+de l'empereur. Si j'étais malade, infirme et dans la misère, je lui
+demanderais peut-être pour moi ce que j'ai plusieurs fois demandé à
+l'impératrice et aux ministres pour des malheureux. Mais je me porte
+bien, je travaille et je n'ai pas de besoins. Il ne me paraîtrait pas
+_honnête_ d'accepter une générosité à laquelle de plus à plaindre ont
+des droits réels: si l'Académie me décerne le prix, je l'accepterai,
+_non sans chagrin_, mais pour ne pas me _poser_ en fier-à-bras
+littéraire et pour laisser donner une consécration extérieure à la
+moralité de mes ouvrages prétendus immoraux. De cette façon, les
+généreuses intentions de l'empereur à mon égard seront remplies. Si,
+comme j'en suis bien sûre, je suis éliminée, je ne me regarderai pas
+comme frustrée d'une somme d'argent que je n'ai pas désirée et dont je
+suis toute dédommagée par l'intérêt que l'empereur veut bien me porter.»
+Voilà!
+
+À présent, je dis tout cela _au cas que_...; car j'ignore si Buloz a
+bien compris ce qu'on lui a dit et s'il est vrai que l'empereur se soit
+_ému_ de cette petite affaire. Buloz m'a dit que la princesse Mathilde
+_se chargeait de tout_, sans plus d'explication. Si la princesse
+Mathilde est seule en cause, le prince le saura et lui dira _tout ce que
+dessus_, comme disent éloquemment les notaires. S'il me le conseille,
+j'écrirai à cette excellente princesse pour la remercier, et à
+l'empereur, s'il y a lieu. Ajoutez, pour le prince, que je l'aime de
+toute mon âme, que j'irai visiter demain son _bateau_, dans la rade de
+Toulon; car je vois bien qu'il ne viendra pas ici de sitôt, et il fait
+bien de ne pas songer à la mer, qui est horrible et furieuse presque
+continuellement. J'ai été hier, par une grosse houle, voir _l'Aigle_,
+«galère capitane de Sa Majesté». C'est ravissant. Lucien a dû vous en
+faire la description; car il l'a vue avant moi.
+
+Moi, je suis tourmentée parce que Maurice veut aller faire un tour en
+Afrique. Il a bien raison et je serai contente qu'il voie ce pays; mais
+j'ai peur qu'il ne veuille pas attendre la fin de ces tempêtes et ça va
+m'inquiéter atrocement. Mais je ne le lui dis pas beaucoup; car il ne
+faut pas rendre les enfants pusillanimes par contre-coup, ni gâter leurs
+plaisirs par l'aveu de nos anxiétés.
+
+Voilà donc Lucien dans la botanique? L'heureux coquin, qui n'a pas autre
+chose à faire, et qui a _un père comme il en a un_, pour le guider et
+résoudre les abominables difficultés de la _spécification_! Ce n'est
+pourtant pas là le fond, la philosophie de la science; mais c'est par là
+qu'il faut passer, et c'est long, surtout avec la complication qu'y ont
+fourrée et qu'y fourrent de plus en plus les _auteurs_.
+
+Dites à ce cher enfant, qu'il est né coiffé d'avoir toutes les facilités
+sous la main, et que, s'il ne travaille pas, je ne lui donnerai pas les
+échantillons des belles plantes que je mets en double pour lui dans mon
+fagot. Dites-lui aussi que je suis retournée au _Revest_ et que j'y ai
+trouvé des amours de fleurs. Dites-lui enfin que Marie perd toujours
+son chapeau, que Mathéron dit toujours: _Une-t-auberge_; enfin que je
+l'embrasse de tout mon coeur.
+
+Remerciez Augier et Ponsard, si vous les voyez; surtout le prince, qui
+s'occupe aussi de moi avec le coeur que nous lui savons.
+
+Bonsoir, chère et bonne cousine; toutes mes tendresses au cousin et aux
+chers enfants.
+
+G. SAND.
+
+Vous savez donc aussi la botaniqne, vous? vous savez donc tout? Exigez
+que Lucien soit très ferré sur la _technologie_; ça l'ennuie, mais c'est
+indispensable, et pas difficile quand on sait le latin.
+
+ [1] Plusieurs membres de l'Académie française avaient mis sa
+ candidature en avant pour le prix Gobert.
+
+
+
+
+CDLXXVII
+
+A MAURICE SAND, A ALGER
+
+ Tamaris, 15 mai 1861.
+
+Cher enfant,
+
+J'ai reçu, ce matin, ta lettre de Marseille, et, ce soir, une lettre
+d'Oscar, que je t'envoie. J'espère que tu auras eu un bon départ et une
+bonne sortie des côtes; mais, en pleine mer, tu as dû trouver une forte
+houle. La tempête a dû laisser encore là de l'agitation. Ici, temps
+magnifique; hier et aujourd'hui, chaleur complète, quelques nuées
+d'orage, quelques ondées, et pas un souffle de vent, pas même au bord du
+golfe de la Seyne, cet endroit maudit qui nous a tant fait éternuer et
+moucher. Calme plat à présent, la mer unie comme du satin aussi loin que
+la vue peut s'étendre. C'est égal, je voudrais bien te savoir arrivé
+sans ennui, sans retard, sans fatigue et par un beau soleil pour
+poétiser ta première impression de cette terre nouvelle.
+
+Nous, nous avons été hier voir le _Ragas_. C'est à deux pas du dernier
+moulin de la vallée de Dardenne; nous en étions à un quart de lieue
+quand tu as dessiné le petit pont double à guirlandes de lierre. Mais
+quel quart de lieue! Jamais tu n'aurais cru que ta pauvre mère pût
+descendre à pic dans une gorge profonde et remonter de même sur un
+sentier de chèvres. Mais _je m'en suis très bien tirée_, comme on dit à
+la Châtre. Je n'ai pas fait un faux pas, et, malgré cette gymnastique,
+violente pour mon âge mûr, je n'ai pas été du tout fatiguée. Il faisait
+chaud, par exemple, dans cette crevasse de calcaire uni! Je ne sais pas
+si tu auras plus chaud en Afrique.
+
+Le Ragas occupe le fond d'un amphithéâtre de cimes à pic, et dans le
+flanc du rocher qui en occupe le point central s'ouvre une immense fente
+noire tout encadrée de verdure. L'endroit est grandiose et charmant;
+beaucoup de végétation sur ce chaos. Le gouffre a trois ou quatre cents
+pieds de profondeur. Il y a encore vingt mètres d'eau en toute saison.
+Après deux ou trois jours de forte pluie, tout le gouffre se remplit
+et déborde par cette fente, d'où l'eau se précipite en torrent dans la
+gorge et puis dans la Dardenne, dont nous avons vu le terrible lit à
+sec; il n'avait pas assez, plu ces jours-ci pour que l'on pût même voir
+l'eau au fond du gouffre. Ceci, avec les côtes du cap Sicier, est ce
+que j'ai vu de plus _sérieux_ jusqu'à présent dans nos promenades. La
+Dardenne était magnifique claire, ruisselante, bouillonnant en cascades
+d'opéra dans les gradins de pierre des moulins, ces travaux des moines
+qu'on pourrait prendre, s'ils étaient ailleurs et en ruine, pour des
+amphithéâtres romains.
+
+Aujourd'hui, nous avons été à Sainte-Anne, au bout des gorges
+d'Ollioules, et nous, avons découvert, _tout_ _seuls_, un endroit
+délicieux et des masses de rochers en coupole, creusés en grotte comme
+la montagne de Taormine pour les sépultures antiques. Ceci est pourtant
+un simple _jeu de la nature_, comme disent les itinéraires. C'est
+l'action du vent et de la pluie dans un grès friable qui tombe en sable
+blanc et qu'on exploite, à l'entrée des gorges, pour faire des glaces.
+
+Il a passé un gros orage qui venait de la mer, j'ai pensé à toi!
+Heureusement il n'a pas été méchant.
+
+Pourvu que tu sois content de ton Afrique! mais tu seras toujours
+content d'y avoir été.
+
+L'impératrice m'a envoyé mille francs pour le père d'Anaïs. C'est très
+aimable et la famille est enchantée.
+
+Bonsoir, mon enfant; je me porte bien, je t'aime. Je t'embrasse mille
+fois. Écris-nous, ne serait-ce qu'un mot.
+
+
+
+
+CDLXXVIII
+
+AU MÊME
+
+ Tamaris, 22 mai 1861.
+
+Cher enfant,
+
+Je descendais hier de la cime du Coudon; partie à onze heures du matin,
+je rentrais à onze heures du soir, quand j'ai trouvé ta lettre à la
+maison. Juge si j'ai dîné ou soupé de bon appétit! Le coeur content me
+faisait oublier les jambes, vexées d'une ascension de deux heures et
+d'une descente d'une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais
+quel endroit et quelle vue! On me disait que je verrais les montagnes
+d'Afrique; mais je n'ai vu devant moi que la mer unie; comme un lac
+incommensurable et tout à fait mystérieux à l'horizon. Le temps était
+pourtant clair; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et
+le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix
+lieues de mer par-dessus la tête du cap Sicier. Mais d'Afrique point, et
+je savais bien que c'était une blague provençale impossible. N'importe,
+je t'ai appelé à travers l'espace, et je t'ai souhaité joie et santé.
+J'étais là à six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus
+petite brise contrariât mon allumette. Tu vois qu'il y a ici de beaux
+jours, à la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la
+mer, on trouve cette atmosphère calme.
+
+Je suis revenue en voiture (on fait la moitié du chemin avec un cheval
+de charretier en _nenfort_), par un clair de lune splendide, sur une
+route en zigzag des plus fantastiques. J'étais seule avec le bon
+Mathéron, à qui j'avais confié la garde de mes vieux os. Il ne me quitte
+pas à la promenade et a le plus grand soin de moi.
+
+J'ai grimpé avant-hier à Évenos. C'est le château noir en ruine qu'on
+voit dans les gorges d'Ollioules; c'est très beau aussi, mais dans un
+autre genre et moitié moins haut. Hier, par exemple, j'ai été _détemcée_
+en route par une foule de contretemps insignifiants et bêtes: deux
+heures d'attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a égarés,
+etc., etc. Rien de fâcheux; seulement un peu de lassitude aujourd'hui,
+mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et,
+j'espère, une autre année; si tu es content de l'Afrique, y aller avec
+toi. Cette fois-ci, il faut retourner à Nohant pour n'être pas dans la
+gêne avant qu'il soit peu. Nous partirons à la fin du mois au plus tard.
+Écris-moi à Nohant. Si je vas à Chambéry, ce sera l'affaire de deux
+ou trois jours seulement. C'est donc beau et curieux, cette Afrique?
+Prends-en une bonne lampée, mais sans trop te fatiguer et sans coups de
+soleil. On dit qu'ils sont dangereux là-bas. Ménage un peu mon Mauricot,
+songe qu'il me le faut pour achever en paix ma vieille vie. Je te _bige_
+mille fois.
+
+
+
+
+CDLXXXIX
+
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Chambéry, 5 juin 1861.
+
+Mon cher enfant,
+
+Nous partons demain matin pour Lyon, Montluçon, Nohant. Nous nous
+portons tous bien. Nous sommes, enchantés de la Savoie. Ce sont les
+âpres beautés de la Provence, avec la verdure normande et les jolies
+constructions suisses. Quand vous aurez huit jours à vous, il faut
+prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l'autre bras, très
+peu d'argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambéry est tout
+près de chez vous), et vous verrez ce que c'est que des arbres et
+pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire
+qu'ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux! D'ailleurs, le terrain
+est si mouvementé, que partout la vue est immense et belle toujours.
+Vous trouvez dans les formes géologiques beaucoup de rapport avec les
+approches de Montrieux, mais en grand et avec une végétation qui est une
+vraie prodigalité de la nature.
+
+Nous avons couru toute la journée et tous les jours par une chaleur
+étouffante, entremêlée d'orages et de pluies torrentielles. Mais pas un
+souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice
+serait satisfait.
+
+A présent, nous allons revoir nos grands horizons planes et notre
+végétation, mesquine auprès de celle de Chambéry; mais nous retrouverons
+notre _chez nous,_ et vous savez que c'est toujours bon.
+
+Ce que nous regretterons, ce sont les bons amis de Mer-Vive; mais nous
+vous attendrons avant ou après les vacances, ou l'hiver ou le printemps
+prochain.
+
+J'aspire à être à Nohant, pour avoir des nouvelles de Maurice, bien
+certaine que, si vous en avez reçu après mon départ, vous me les aurez
+expédiées chez moi. Je vous donnerai encore des miennes quand j'aurais
+touché le port.
+
+Embrassez pour moi tendrement la bonne Désirée et vos deux charmantes
+filles. Si vous rencontrez Mathéron, Nicolas et Rosine, dites-leur
+que nous nous louons d'eux. Grâce à votre bon choix, nous avons eu la
+satisfaction de n'avoir affaire qu'à des gens excellents, depuis les
+patrons jusqu'aux serviteurs. C'est une grande chose.
+
+La mer était bien belle, Tamaris bien charmant, et, vous autres, vous
+étiez des anges gardiens pour nous. Je ne reproche donc au _Var_ que
+trop de vent, trop d'oliviers et trop de poussière. Mais ce n'est la
+faute de personne et cela ne m'empêchera pas de lui garder un tendre
+souvenir.
+
+Adieu encore, cher enfant, et à vous de coeur plus que jamais.
+
+
+
+
+CDLXXX
+
+A M. MAURICE SAND, A ALGER
+
+ Nohant, 8 juin 1861.
+
+Nous sommes rentrés aujourd'hui à Nohant à cinq heures, et je vas très
+bien, mon cher enfant; je ne suis pas fatiguée, bien que la journée
+d'hier, de Lyon à Montluçon, soit longue et fatigante. On ne reste
+en chemin de fer que onze heures, mais on en perd trois à Moulins.
+N'importe, nous voilà. Nous avons couché à Montluçon et déjeuné avec le
+père Brothier, qui nous a beaucoup parlé de tes aquarelles. Il a été à
+Paris voir l'Exposition, et il a vu foule autour de tes petits Romains.
+_Le Constitutionnel_ en parle avec éloge. C'est le seul article que
+j'aie encore trouvé sous ma main. Je te garderai ceux que je pourrai
+récolter.
+
+J'ai reçu à Montluçon ta lettre du 28, Sylvain ayant eu l'esprit de me
+l'apporter en venant me chercher avec la voiture.
+
+Je vois que tu vois du beau, du _n_° 1! Et, d'après tes indications, je
+me représente assez bien ce qui te frappe. J'espère que tu n'as pas été
+assez loin pour rencontrer (dans la province de Constantine) un orage de
+grêle qui a tué des hommes et des animaux. Tu ne me dis pas comment tu
+arpentes le pays: si c'est en voiture, à cheval, à pied, à autruche ou
+à chameau. L'essentiel, c'est que tu te portes bien et que tu puisses
+dire: _Magnifique! magnifique_! C'est une jouissance, n'est-ce pas, que
+d'être aux premières loges du beau théâtre de la nature? J'en ai pris
+une bonne goulée en Savoie. Il y a peut-être plus beau encore; mais
+c'est si beau, qu'on ne songe à rien de mieux quand on y est. Il
+faudra absolument que nous allions y passer un mois, un de ces futurs
+printemps. C'est un très petit voyage en somme, et l'on y est très bien
+sous tous les rapports.
+
+Nous y avons couru à travers de grandes averses qui réjouissent fort les
+Savoyards, privés d'eau depuis deux mois. Nous arrivons ici, on crie la
+même chose et voilà que la pluie tombe ce soir par torrents. C'est assez
+singulier que nous soyons depuis Toulon (dix jours) à la poursuite de
+gros orages qui filent devant nous et qui crèvent là où nous arrivons.
+
+Mais ici la pluie arrive trop tard. Après la gelée, la sécheresse a sévi
+durement. Les foins, les blés, la vigne, les fruits, tout va mal, et
+l'année sera mauvaise en produits. Notre pays n'a pas les ressources du
+sol de la Savoie, qui semble se rire de tout, tant il est vigoureux.
+
+Le pauvre Berry m'a paru bien laid. Pourtant le jardin est frais et
+feuillu, autant que j'ai pu en juger par la fenêtre. Il n'y a pas de
+mal, d'ailleurs, à ne pas vivre au sein des merveilles de la création;
+on y est bien plus sensible quand on va les chercher, et, dans ces
+magnifiques endroits, je ne vois que gens blasés qui s'étonnent qu'on
+admire leur milieu.
+
+La maison d'ici est propre et reluisante, la salle à manger toute
+reblanchie et repeinte, fort appétissante, et j'aurai un cabinet de
+travail très gentil.
+
+Bonsoir, mon enfant chéri; écris-moi toujours autant que tu pourras. Ça
+me fait grand bien.
+
+
+
+
+CDLXXXI
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A GENÈVE
+
+ Nohant, 8 juin 1861.
+
+Cher fils,
+
+Je suis à Nohant depuis quelques heures. J'ai été absente quatre mois.
+J'ai couru la Provence et la Savoie; la Savoie de Chambéry, un paradis!
+Je me porte mieux que le Pont Neuf. Je suis brûlée du soleil comme
+une brique. Je trouve le Berry petit, maigre, laid, mais toujours si
+bonhomme! Faut-il n'aimer que ce qui est orné, campé, fier et superbe?
+J'aime aussi ma vieille maison, et, contente d'avoir trotté sur la crête
+des montagnes, je suis aise de revoir, mon pays plat et mes grands
+horizons bleus.
+
+Voilà mon bulletin. Maurice s'est ennuyé, à Tamaris, de voir toujours la
+mer sans la franchir. Il s'est envolé pour un mois en Afrique. J'ai de
+ses nouvelles, il est _enthousiasmé_. Je l'attends pourtant bientôt.
+
+Parlons de vous. J'ai reçu votre bonne longue lettre à Tamaris (près
+Toulon), et, de là, je vous ai répondu; vous n'avez donc pas reçu? Vous
+me disiez d'écrire à Gênes. J'ai écrit à Gênes, et vous êtes sans doute
+déjà beaucoup plus loin. Vous me parlez moins de votre santé dans la
+lettre que je reçois aujourd'hui en rentrant chez moi, et qui est du 21
+mai.
+
+Vous me dites que vous allez un peu mieux. Un peu n'est pas assez. Mais
+je ne peux pas croire que bientôt vous n'ayez pris le dessus; si jeune,
+si bien organisé et si hautement doué, _vous voudrez et vous pourrez_.
+Je vous attendrai à Nohant tout l'été, et, si vous tenez votre promesse,
+je vous aimerai encore mieux, si c'est possible. Sur ce, je vas dormir
+d'un beau somme; car j'ai beaucoup de chemins de fer et de coups de
+sifflet, et de gares et de tunnels dans la boule; mais je n'ai pas voulu
+me reposer avant de vous avoir embrassé maternellement de tout mon
+coeur.
+
+G. SAND.
+
+Ah! j'oubliais de vous parler de l'Académie. Je ne sais pas pourquoi on
+m'a mise au concours, ni pourquoi on ne m'a pas _couronnée_, ni pourquoi
+on m'eût couronnée. Entre cet aréopage et moi, il y a un monde inconnu
+de considérants, de _mais_, de _si_, de _parce que_ et de _quoique_
+auquel je n'entends et n'entendrai jamais rien. La conclusion, c'est que
+tout ça m'est égal et que je vis dans une planète très gentille, toute
+en fleurs, en rêves, où j'ai souffert, pleuré, aimé et béni le bon Dieu,
+en somme; et où jamais on n'a entendu parler d'Académie ni de chagrins
+littéraires. Vous comprenez bien ça, vous, mon enfant.
+
+
+
+
+CDLXXXII
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 11 juin 1861.
+
+Chère cousine,
+
+Je suis à Nohant, bien contente de retrouver ma vieille maison
+tranquille, et d'avoir vu, en courant, une partie de la Savoie, un
+des plus beaux pays que je sache. Vous me donnez de grands regrets de
+n'avoir pas attendu notre ami, mais je ne pouvais plus retarder mon
+départ. Je vous envoie une lettre pour lui, puisque vous avez la bonté
+de vous en charger et que vous savez où le prendre.
+
+J'aurais bien voulu l'entendre dire les belles choses qui vous ont
+charmée; car j'aime à écouter, et, avec lui, on a tout profit. Son
+succès parlementaire a étonné bien des gens qui se faisaient de lui une
+fausse idée; mais ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui l'ont
+entendu causer, qui ont pu être surpris de la force de son raisonnement
+et du charme de sa parole. Il y a en lui de grandes facultés, de grandes
+qualités et de grandes séductions. Pourquoi une entrave inconnue, venant
+d'ailleurs, ou de quelques accès de secret découragement, rend-elle si
+rare pour lui l'occasion de frapper de grands coups? Je ne sais quelle
+chaîne engage souvent ce puissant et généreux esprit. Cela se perd pour
+moi dans la nuit des considérations politiques. Quel malheur pour lui
+et pour la France qu'il ne soit pas un simple publiciste ou un orateur
+libre de parler en toute occasion!
+
+J'arrive chargée de plantes qui feront, j'espère, le bonheur de Lucien,
+si ce petit gueux persévère dans la botanique. J'ai un immense rangement
+à faire dans mes herbes; mais il y en a un bien pire à faire dans la
+maison. J'avais un affreux cabinet de travail qui me donnait le
+spleen, on m'en fait un nouveau, tout simple mais bien propret, où je
+travaillerai avec plaisir.
+
+En attendant, je ne sais où fourrer ma personne, mes bouquins et mes
+paperasses. Tout cela sera arrangé pour les vacances, et vous pourrez
+vous asseoir dans mon atelier sans crainte d'être dévorée par les
+souris.
+
+Maurice est toujours au delà des mers, enchanté de l'Algérie et me
+chargeant de toutes ses tendresses pour vous et pour _son Lucien_. Et
+moi, chère, je vous aime bien, et vous apprécie chaque jour davantage.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXXXIII
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS.
+
+ Nohant, 29 juin 1861.
+
+Monsieur et illustre professeur,
+
+Daignez permettre à un _jeune_ aspirant à la gloire littéraire de vous
+offrir la dédicace d'un humble essai, bien indigne d'être mis à vos
+sacrés pieds, et intitulé jadis _l'Homme de campagne_, aujourd'hui _la
+Famille de Germandre_, devant paraître prochainement dans le _Journal
+des Débats_.
+
+J'espère, Monsieur et illustre agronome, que vous ne vous opposerez pas
+à ce que votre nom vénérable soit le passeport de mon faible essai;
+veuillez donc agréer l'hommage du profond respect avec lequel j'ai
+l'honneur d'être,
+
+L'AUTEUR _D'André._
+
+
+
+
+Mon cher vieux,
+
+Je ris un peu pour m'étourdir: Maurice est parti d'Alger avec le prince
+et la princesse Clotilde pour Oran, Cadix, Lisbonne. Jusque-là, c'est
+charmant, c'est délicieux; mais, de Lisbonne, il est question d'aller
+en Amérique ou de revenir avec la princesse, à son choix et selon mon
+consentement. Tu penses bien que je ne peux pas ne pas pousser à
+ce voyage si avantageux pour Maurice en tant qu'instruction et
+satisfaction, et opéré dans des conditions si belles; mais le coeur
+_crie tout bas_. S'il se décide, comme c'est probable, il ne sera pas
+de retour avant quatre ou cinq mois peut-être. Conte cela à Lambert, et
+dis-lui que je compte sur vous deux pour les vacances; j'ai bien besoin
+de vous autres pour ne pas m'attrister; mais, du côté de _Belleville_,
+je compte leur écrire qu'en raison de l'absence de Maurice, on ne se
+réunira pas cette année.
+
+J'ai vu Carabiac et Lina[1] partant pour Milan.
+
+ [1] Calamatta et sa fille.
+
+
+
+
+CDLXXXIV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 30 juin 1861.
+
+Cher enfant,
+
+Maurice me charge de vous dire qu'il est à Oran, sur le
+_Jérôme-Napoléon_; que le prince l'a pris à Alger et l'emmène à Cadix,
+Lisbonne et peut-être en Amérique; que, par conséquent, il n'est pas sur
+le chemin de Toulon et n'ira pas vous voir de sitôt, mais qu'il pense à
+vous tous et vous embrasse bien fraternellement.
+
+Ce cher enfant va donc courir le monde et je m'en réjouis, malgré un
+peu de tristesse et d'inquiétude que je lui cache avec soin; car il
+reviendrait plutôt que de m'affliger, et je ne veux pas qu'il perde une
+si belle occasion pour voir du pays agréablement.
+
+Dites à tous nos amis où il est, et qu'il comptait bien aller les voir,
+sans cet incident imprévu. Rappelez-moi aussi à tous les braves gens de
+la-bas.
+
+Depuis notre arrivée, j'ai travaillé comme un diable. J'ai fini mon
+roman, corrigé, expédié. Je suis à présent dans le rangement botanique,
+et chaque plante du Midi que je revois me rappelle mes promenades, les
+beaux endroits que je connais si bien, le Ragas, le Coudon, Montrieux,
+les grès de Sainte-Anne, Dardenne, etc. Vous rappelez-vous, à Pierrefeu,
+le bonhomme qui labourait des pierres, et les lentilles qui poussaient
+quand même? et les _sans-feuilles_ que vous n'avez pas pu baptiser en
+français, et les petites aspérules bleues que Solangette allait me
+cueillir dans le champ voisin, et tous vos prétendus muguets, etc.?--Je
+repasse tout cela et je leur fais la toilette. Il me semble qu'il y a
+déjà longtemps que je vous ai quittés, tant le milieu d'ici, le climat,
+la flore, les visages sont différents. L'accent provençal et son
+compagnon intime le mistral manquent à notre existence. Je vois toujours
+Bou-Maza dans les bras de Nicolas et je répète sa chanson favorite:
+
+Nicolas, demain ta fête!
+
+Et cette pauvre Léda? pourvu qu'à force de nous chercher, elle ne s'en
+aille pas trop loin et ne soit pas tuée comme vagabonde dangereuse! si
+elle avait l'esprit de venir jusqu'ici, je vous réponds qu'elle serait
+bien reçue.
+
+Mais parlons de vous, cher enfant. La santé est-elle revenue pour
+rester? Il est évident qu'il y avait débilitation et qu'il faut refaire
+l'estomac.
+
+Et la pauvre Solange, est-elle toujours au ban de sa classe, à cause de
+sa marraine? Oh! les vilaines gens que les prêtres d'aujourd'hui!... On
+dit que le pape est mort et qu'on le cache. Que résulterait-il de cette
+mort? Il eût bien dû passer à la place du pauvre Cavour!
+
+Que fait Désirée? est-elle toujours _bien fatiguée_? Êtes-vous à
+Mer-Vive par cette chaleur? C'est une charmante femme que Désirée, une
+figure angélique de douceur et de distinction. Vous dites quelquefois
+qu'elle manque d'énergie: votre Solange en a pour deux, et il me semble
+que c'est très bien arrangé comme ça par le bon Dieu.--Elles doivent
+s'aimer d'autant plus qu'elles diffèrent, et la charmante Anaïs me
+paraît un bien précieux dans la famille.
+
+Mais voilà trois heures du matin et j'espère que vous ronflez tous,
+même vous, qui dormez si peu, mais qui ne vous amusez pas, j'espère, à
+attendre le lever de la comète. Elle est un peu belle, n'est-ce pas?
+Quelle queue!--Elle doit se lever du côté de Saint-Mandrier, être sur
+Mer-Vive et Tamaris entre dix et onze heures du soir et se coucher
+derrière les gorges d'Ollioules, même un peu plus à gauche. Dites-moi si
+c'est comme ça.
+
+Nous ne l'avons vue que ce soir. Depuis huit jours, nous avons de la
+pluie, à la grande joie des habitants, qui étaient à sec depuis deux
+mois. Je vas me coucher. Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tous
+quatre bien tendrement.
+
+Maurice a aujourd'hui trente-huit ans; moi, dans cinq jours, j'en aurai
+cinquante-sept. Voilà deux journées que nous avons rarement passées, lui
+et moi, sans nous embrasser. Solange, par compensation, est ici et vous
+envoie tous ses compliments et amitiés.
+
+
+
+
+CDLXXXV
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 2 juillet 1861.
+
+Mon cher gros,
+
+Calamatta m'a dit que l'on faisait courir un bruit que je t'autorise à
+démentir à l'occasion. Ce bruit, c'est que l'empereur m'avait envoyé
+vingt-cinq mille francs, en dédommagement du prix que m'a refusé
+l'Académie. Cela n'est pas. Je sais que l'intention y était, sous forme
+de vingt mille francs ou d'autre chose; on a été chargé de me demander
+si j'acceptais. J'ai été reconnaissante de l'intention; mais j'ai refusé
+de recevoir quoi que ce fût.
+
+Si, dans quelque journal, on prétendait le contraire, je te prierais de
+m'en avertir, afin que je le démente officiellement. Avertis Emile de
+cela, j'ai la tête à autre chose et je n'ai pas pensé, depuis huit
+jours, à lui en donner avis.
+
+
+
+
+CDLXXXVI
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 11 juillet 1861.
+
+Mon ami,
+
+J'apprends de Londres, par Pichon, que vous avez été récemment très
+gravement indisposé. On pense que le climat de la Haye ne vous convient
+pas. Pouvez-vous hésiter à chercher un ciel plus clément pour vous?
+ne savez-vous pas ce que vos amis perdraient en vous perdant, et
+croyez-vous ne rien devoir à nous tous qui vous aimons tant? Les
+circonstances ont ralenti ou intercepté nos relations; mais vous n'êtes
+pas de ceux qui doutent, et vous savez bien que mon coeur est toujours
+tout à vous.
+
+J'envoie à Paris chez Pichon, qui y sera dans peu de jours, le premier
+volume de l'_Histoire de ma vie_, qu'il m'avait retourné pour que je
+pusse y écrire votre nom. Il y a bien longtemps que cet ouvrage, où je
+vous ai consacré plusieurs pages, est chez lui, attendant l'occasion de
+vous parvenir.
+
+Maurice voyage. Il doit être en route pour les États-Unis. Mais je ne
+vous en dis pas moins que lui aussi vous aime, car je le sais. Combien
+souvent nous avons parlé de vous!
+
+Je n'ose plus vous supplier de revenir en France, craignant de vous
+blesser dans un parti pris, auquel pourtant votre état de santé
+vous permettrait bien de vous soustraire, à présent qu'on doit vous
+recommander l'air natal. Faites que j'aie au moins de vos nouvelles et
+croyez à mon inaltérable affection.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDLXXXVII
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_
+
+ Nohant, 27 juillet 1861.
+
+Cher enfant,
+
+Je crois bien que je t'écris toujours pour rien. Tandis que tes lettres
+sont en route pour Nohant, tu as tout le temps de dépasser la station
+que tu m'indiques pour y répondre. J'envoie donc à tout hasard. Je t'ai
+écrit bien des lettres que tu ne recevras peut-être jamais. Mais j'ai
+reçu, ce matin, celle que tu m'écrivais des Açores. Que te voilà donc
+loin, cher garçon! Et, à cette heure, combien de centaines de lieues de
+plus! Enfin tu te portes bien, tu as beau temps, tu vois les choses les
+plus curieuses et les plus intéressantes, je reçois tes lettres, je me
+dis que tu es heureux et je m'arme de tout le courage possible pour ne
+m'inquiéter de rien. Ma santé est très bonne, malgré un été affreux,
+tout pareil à celui de l'année passée. Ta soeur vient de partir, elle a
+passé un mois ici. Nous avons Alexandre Dumas fils et Bérengère. Nous
+parlons bien de toi, comme tu peux croire. Je travaille toujours comme
+un nègre. Tu sais que c'est preuve de santé. Je te _bige_ mille fois.
+
+L'Exposition est finie, les récompenses sont données; rien pour toi, ni
+pour Lambert, ni pour Manceau.
+
+Je vas écrire à madame Villot pour tes aquarelles; mais je doute que son
+mari y puisse quelque chose. Je te _bige_ encore; quand donc sera-ce
+pour de vrai? Mais sois tranquille et ne t'inquiète pas. Je suis
+raisonnable et si heureuse de ce qui te rend heureux! Dis au prince que
+je lui ai écrit plusieurs fois pour toi. J'ai écrit aussi à Ferri.
+
+
+
+
+CDLXXXVIII
+
+A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS
+
+ Nohant, 6 août 1861.
+
+Cher Monsieur,
+
+J'ai reçu vos _Itinéraires_ et je vous remercie de votre bon souvenir.
+Mes compliments plus que jamais sur ces excellents travaux, qu'on lit
+encore au coin du feu comme des livres de voyage, après s'en être servi
+comme de guides. Ce sont d'immenses recherches et de fatigantes études,
+je le comprends. Tout honneur et mince profit. Mais l'honneur est
+grand. Un gouvernement vraiment progressif encouragerait, aiderait ou
+récompenserait de telles entreprises. _Ma!..._
+
+Je suis heureuse d'apprendre que vous êtes mieux portant. Je suis à peu
+près guérie après mille petites rechutes qui ne m'ont pas empêchée
+de grimper sur toutes les montagnes de la Provence et de faire, en
+compagnie de votre _Itinéraire_, une course de quelques jours en Savoie.
+J'ai été ravie de ce pays-là. Si vous revenez quelque jour sur les
+environs de Toulon, j'ai pris là bien des notes et j'y ai vu des choses
+magnifiques, dont aucun _Itinéraire_ ne fait mention.
+
+Les gorges d'Ollioules seules sont connues. Mais combien d'autres scènes
+plus étranges et plus grandioses à peu de distance. Mes notes sont à
+votre service pour une autre édition.
+
+A vous de coeur; bon courage et bonne santé, et, si vous revoyagez,
+souvenez-vous de l'auberge de Nohant.
+
+G. SAND.
+
+Je ne vous dis rien de la part de mon fils, vu que, de l'Afrique, il a
+passé en Amérique! Mon Dieu, que c'est loin!
+
+
+
+
+CDLXXXIX
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉRÔME-NAPOLÉON_
+
+ Nohant, 11 août 1861.
+
+Cher enfant,
+
+J'ai reçu ta lettre d'Halifax, et aujourd'hui madame Villot m'écrit que
+votre navire a été rencontré par un bâtiment qui signale votre arrivée
+à New-York. Elle me dit que l'on peut vous écrire encore une fois. Où?
+elle ne me le dit pas plus que toi et je suis toujours réduite à écrire
+au hasard, me désolant de l'inquiétude que tu peux avoir et ne sachant
+pas si M. Hubaine t'a expédié mes lettres. Cette fois, j'envoie par
+madame Villot. Peut-être, des huit ou dix lettres que je t'ai écrites,
+en recevras-tu au moins une!
+
+Dieu veuille que tu ne sois pas inquiet, cher enfant! Je serais bien
+fâchée de te gâter ce beau voyage par un tourment d'esprit. Je me porte
+bien et je me défends de toute inquiétude pour mon compte, voulant que
+tu me retrouves en bon état de santé morale et physique. Je reçois tes
+lettres, qui me donnent du calme et du courage. Que de choses tu auras
+vues! que de choses âme raconter! Je n'aime pas beaucoup les brouillards
+où vous errez cinq ou six jours, par exemple! Enfin il faut qu'il y ait
+de tout cela dans votre tournée d'aventures! Ce sont des souvenirs qui
+s'amassent pour toi, et j'espère que tu en tiens _journal_, pour les
+retrouver dans leur ordre, et me dire tout cela clairement. Je te suis
+sur la carte; mais comme ce sera plus joli quand tu seras là pour me
+tracer la route! Tu auras passé cette année par trente-sept sortes de
+temps avec des saisons tout à l'envers. Pendant que tu avais froid à
+Terre-Neuve, on cuisait ici, et, pendant que tu grillais en Afrique,
+nous grelottions dans nos habits d'été.
+
+A présent, nous avons un été superbe et nous allons tous les jours à la
+rivière. Dumas y allait matin et soir. Il est parti, et nous partons
+nous-mêmes demain pour Gargilesse (deux ou trois jours).
+
+Nous n'avons rien de nouveau au pays. Dans la maison, rien de changé;
+car le mariage du jardinier et de la cuisinière n'a rien modifié au
+personnel. Je travaille toujours dans le même local, sauf qu'il est
+propre et gentil et commode. Je fais toujours de la botanique quand j'ai
+le temps. Nous avons eu Bérengère deux fois et elle reviendra encore. Il
+y a du nouveau très étrange, très heureux pour elle dans sa vie. Je te
+conterai ça. Solange est à Paris ou à Spa, on ne peut pas savoir.
+
+Madame Villot a reçu des lettres de New-York: j'espère en avoir une
+de toi demain en passant à la Châtre. Les vieux Vergne sont venus la
+semaine dernière et m'ont beaucoup parlé de toi. Tout le monde t'aime et
+te _bige_. Et moi, cher enfant, je te _bige_ mille fois et je t'aime de
+toute mon âme.
+
+
+
+
+CDXC
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 11 août 1861.
+
+Chère cousine,
+
+Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez. J'espère en avoir aussi
+demain, car cela m'arrive toujours le lendemain de votre avertissement
+et vous êtes bien aimable et bien-bonne de me le donner toujours.
+J'avais reçu une lettre d'Halifax et, jusque-là, Maurice n'avait rien
+reçu de moi, il était assez inquiet. Je ne sais vraiment pas si M.
+Hubaine s'occupe de lui expédier mes lettres, puisque Maurice me dit
+que tout le monde en reçoit, excepté lui. Je vous en envoie donc une,
+espérant que, par vous, elle arrivera, puisqu'il est écrit que vous me
+portez bonheur! Vous savez sans doute qu'ils ont eu d'épais brouillards
+et qu'ils ont dû s'arrêter deux ou trois fois le long de Terre-Neuve.
+Maurice trouve pourtant qu'on voyage trop vite et que le prince traverse
+tout comme un boulet de canon. Il n'a pas le temps de ramasser des
+plantes et des insectes. Il est vrai qu'il me faisait le même reproche à
+Toulon dans nos promenades, et Dieu sait si j'ai rien de commun avec les
+allures d'un projectile!
+
+Nous avons reçu le manuscrit de Dumas, lequel Dumas est parti hier. Je
+ne sais pas si nous pourrons jouer cela, à cause des costumes et de la
+richesse du local qui nous manquent; ça demande réflexion. En attendant,
+nous montons une petite pièce de moi qui va paraître dans la _Revue des
+deux mondes_ et qui a été écrite pour le théâtre de Nohant. Lucien y
+a un rôle; mais, comme il apprend plus vite que Marie et Auguste, il
+suffira qu'il nous arrive le 20, ainsi que vous nous l'accordez. Il y a
+sur le chantier une autre pièce où il aura un rôle très étendu. Il a une
+si belle mémoire, qu'on peut en profiter. J'espère que le plaisir de
+voir ce cher enfant et ceux d'ici, jeunes et vieux, s'amuser, me donnera
+calme et patience pour attendre mon absent.
+
+A vous de coeur, chère cousine.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXCI
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 11 août 1861.
+
+Mon enfant,
+
+Nous avons reçu des lettres pour vous, que Marchal vous expédie avec
+soin. Nous avons reçu aussi _le Roi et la Reine_. Nous ne pouvons pas
+jouer ça: nous manquons de costumes, de local surtout pour des gens de
+si haute volée. Nous vous renvoyons le manuscrit, pour que vous voyiez
+vous-même si ça pourrait aller à la _Revue des deux mondes_. Cela
+ne fait pas de doute pour moi, car c'est très joli. Mais peut-être
+aviez-vous raison de penser qu'il vaudrait mieux y débuter par quelque
+chose de plus important. La lettre de Buloz, qui était dans la mienne,
+sans enveloppe, et que j'ai lue, doit vous engager un peu; car il y a
+de la bonne foi et du vrai dans ce qu'il vous dit. Je ne vois pas
+d'inconvénient à lui accorder la lecture de votre roman quand il _sera
+fini_. Il n'est pas homme à le critiquer, quand même il n'oserait pas
+le publier; c'est-à-dire qu'on peut compter sur sa discrétion, d'autant
+plus qu'il a le désir de vous attirer et de se bien conduire avec vous.
+
+Nohant est si grand depuis votre départ, que nous nous sauvons pour
+quelques jours dans la petite baraque de Gargilesse, où nous ne vous
+oublierons pas pour cela; car nous parlons de vous, du matin au soir.
+Nous nous questionnons pour savoir quand et comment vous serez vraiment
+heureux, en dépit de tous vos bonheurs. Car c'est peut-être là tout le
+mal, une âme rassasiée! mais ça se renouvelle, une âme, une âme _qu'est
+pas ordinaire_, et nous invoquons sous toutes ses formes l'ange du
+renouvellement. Nous ne sommes pas forts dans nos théories ni dans nos
+imaginations; mais nous vous aimons, voilà ce qu'il y a de clair et de
+sûr.
+
+Je ne sais si madame Villot vous a écrit. Elle ne me dit absolument
+rien, sinon qu'elle a envoyé exprès à Paris une personne pour chercher
+le _manuscrit_; c'est à vous de savoir si vous voulez le lui rendre au
+cas où elle le redemanderait, ce que je ne crois pas d'après son silence
+sur votre compte. Dans tous les cas, vous devriez faire faire une copie
+pendant que vous tenez l'original.
+
+En attendant de vos nouvelles et la _repromesse_ de votre retour, nous
+nous mettons deux pour vous embrasser tendrement. Marie vous fait une
+belle révérence.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXCII
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_
+
+ Nohant, 1er septembre 1861.
+
+Je vois à tes lettres que, tout en rendant justice aux Américains, tu
+éprouves parmi eux un étonnement mêlé de malaise, et que cette grande
+question de la liberté individuelle, à laquelle tu n'avais peut-être pas
+beaucoup réfléchi encore, se présente à toi grosse d'orages sur cette
+terre de l'individualisme. Je ne sais pas ce que tu concluras à ton
+retour; mais je peux te dire ce que je conclus dans mon coin en fermant
+un très beau livre qui, pour moi, résume tout le coeur et toute
+l'intelligence de l'Amérique. C'est le livre du pasteur américain
+unitariste Channing.
+
+Peut-être vas-tu traverser trop vite la patrie de cet homme remarquable
+pour entendre parler de lui ou du moins pour juger de l'influence qu'il
+a pu exercer sur les esprits. Je dois donc te le résumer en deux mots:
+
+1° _La raison_, premier et principal guide de l'homme;
+
+2° _La liberté individuelle_, premier devoir et premier droit de
+l'homme.
+
+Cela paraît sec, présenté ainsi, et tu seras très étonné, quand tu
+liras ce philosophe, de trouver en lui un enthousiasme de charité
+extraordinaire, une éloquence partant du coeur, enfin toutes les
+qualités d'un véritable apôtre.
+
+Mais tu feras comme moi, tu voudras conclure, et tu verras, en
+concluant, que cet homme sincère est un apôtre stérile et ce coeur d'or
+un coeur qui se trompe.
+
+Channing prêche une seule et simple doctrine, l'Évangile. De là une
+admirable et excellente tolérance. Lui protestant, il admet à sa
+communion tous les dissidents, même les catholiques. Il ouvre le temple
+unitaire de la foi et du salut éternel à tout homme, quel que soit son
+culte, qui veut y entrer avec cette courte formule: «J'aime Dieu et mon
+prochain, dans l'esprit du Christ.»
+
+Il n'exige pas que l'on croie à la divinité de Jésus si la raison s'y
+refuse, et n'admet point qu'on raille celui dont la raison admet cette
+divinité. Il veut que le plus croyant et le moins croyant s'aiment l'un
+l'autre, tout en aimant Dieu, qu'ils ne se damnent pas, qu'ils ne se
+contrarient pas, et que nul ne se mêle de leurs affaires. Si cela est
+possible, rien de mieux; mais Channing a-t-il trouvé le chemin vers ce
+temple de la raison et de la liberté soutenues par la foi?
+
+Certes, il dit tout ce qu'on peut dire de beau, de bon et de bien pour y
+amener les hommes; mais il étend cette tolérance à tous les actes de
+la vie civile et politique. Peu importe, selon lui, la forme, le nom,
+l'essence du gouvernement. Aucune loi ne l'embarrasse; tout lui paraît
+possible, si les hommes ont l'esprit de charité et l'esprit d'examen.
+C'est vrai; mais; s'ils ne l'ont pas, il faudrait pourtant le leur
+donner, et, depuis que le monde est monde, c'est par des institutions
+qu'on a rêvé ou essayé de former les individus et d'élever le sens moral
+des sociétés; depuis que le monde est monde, le niveau général a été
+très au-dessous des conceptions des grands esprits qui ont entraîné et
+enthousiasmé les masses. A preuve, tout d'abord, Jésus crucifié.
+
+D'ailleurs, à quoi bon des institutions? Si Channing est logique, il ne
+fallait pas dire: «N'importe quelles institutions.» Il fallait aller
+droit au fait et dire: «Aucune espèce d'institution.»
+
+Et tu vas voir qu'il le dit:
+
+«L'individu est plus que l'État. Il n'est pas fait pour se dévouer et
+se sacrifier à l'État: c'est l'État qui doit se dévouer à lui et le
+protéger; l'État n'est institué que pour garantir et respecter les
+droits de l'individu.»
+
+Voilà donc la loi et les prophètes; voilà l'essence de l'unitarisme, et,
+dans ce sens, unité ne signifie plus en religion le _Soyez tous en un_
+de Jésus-Christ; encore moins _l'unité_ politique et nationale que
+poursuit l'Italie et que rêvent les autres nations asservies de
+l'Europe. Cela signifie tout simplement: «Chacun pour soi et Dieu pour
+tous!» Or je défie Dieu lui-même, Dieu qui est la logique même, d'être
+pour deux partis contraires, à plus forte raison pour les milliards
+de partis contraires qui divisent l'humanité, morcelée en milliards
+d'individus. Heureusement Dieu nous voit de haut, Dieu sait attendre,
+Dieu ne prend pas parti dans nos querelles et il est pour nous tous en
+ce monde, en ce sens seulement qu'il est pour tous ceux qui cherchent sa
+lumière.
+
+Quant à l'État, qui n'est-pas Dieu, il faut pourtant bien qu'il cherche
+à imiter Dieu dans sa logique, sa patience, sa protection universelle,
+sa douceur et sa prévoyante fécondité. Qu'il laisse toute la liberté
+possible à l'individu et qu'il se dise à lui-même que c'est là un de ses
+principaux devoirs, oui, certes!--mais il ne peut pas être Dieu; qu'il
+s'appelle république, roi ou pape, il ne peut pas agir à la manière de
+Dieu, qui nous attend dans l'éternité, et pour toute l'éternité. Il
+ne peut abandonner les individus à l'impunité apparente où Dieu nous
+laisse, et, comme il agit, lui, l'État, dans le temps et dans l'espace
+limités, il n'a pas découvert, il ne découvrira pas le moyen de nous
+laisser tous libres d'une manière absolue, à moins que nous ne soyons
+tous parfaits.
+
+«Soyez-le! répondrait Channing. Aimez-vous les uns les autres.»
+
+Oui, cent fois oui! mais c'est commencer par la fin le beau roman de
+l'avenir. D'autres protestants du passé, les hussites taborites, avaient
+dit: «Un temps viendra où il n'y aura plus ni lois ni autorités dans la
+ville sainte.»
+
+Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes à peine arrivés à la
+première aube de notre existence intellectuelle et morale. L'Évangile de
+saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons
+les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous
+n'aurons plus besoin de rois ni de papes, ni même de républiques.
+Personne ne prêchera plus la loi, qui sera dans tous les coeurs;
+personne ne commentera plus la Bible pour demander à son examen la règle
+de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la _ville sainte_.
+
+Mais où est-elle? dans une autre planète, ou dans celle-ci? Pourquoi pas
+dans une autre? Notre âme est libre, donc elle est immortelle et peut
+aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci? Nous avons
+la notion de la perfectibilité et nous pouvons transformer, diviniser
+presque le monde où nos générations se succèdent en se léguant leurs
+travaux et leurs conquêtes.
+
+Mais nous sommes loin du but, et, si l'idéal de Channing est beau et
+grand, s'il est réalisable,--j'en suis persuadée,--il ne l'est pas par
+la doctrine de l'individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience,
+de tout mon coeur et de toute ma foi.
+
+Channing s'est trompé et beaucoup d'Européens, séduits par l'audace de
+ce coeur optimiste, enthousiaste et léger, ont aimé cette tolérance
+religieuse qui était l'oeuvre de notre XVIIIe siècle français.
+
+
+
+
+CDXCIII
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 8 septembre 1861.
+
+Eh bien, bravo, mon bonhomme! c'était affreux de se condamner à vieillir
+seul, et, d'ailleurs, tu trouves une personne de mérite; on en a
+toujours quand on est aimé pour soi. Elle t'accepte, c'est qu'elle
+t'aime aussi; elle n'a rien, mais tu travailles; tu te sens beaucoup de
+dévouement et d'affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans
+repos et sans égoïsme. Moi, j'approuve tout cela; c'est dans mes idées
+et je voudrais que mon fils eût la sagesse d'en faire autant. J'aimerai
+ta femme comme je t'aime tu peux y compter. Amène-la bientôt à Nohant,
+où elle sera reçue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus
+au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait
+de toi un homme sérieux. Manceau t'embrasse et t'approuve; je ne parle
+encore de ton mariage qu'à lui, ne sachant pas si tu veux qu'on le sache
+dès à présent.
+
+Maurice doit être au Niagara ou au lac Supérieur, bien plus loin; il se
+porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comédies; nous
+n'avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouvé un emploi;
+ni la famille Luguet: la pauvre Caroline a été bien malade et ne peut
+bouger. Mais nous nous arrangerons tout de même et nous aurons, comme tu
+vois, un appartement à ta disposition.
+
+A toi de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXCIV
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_
+
+ Nohant, 22 septembre 1861.
+
+On dit que vous arriverez du 25 au 27! Je n'ai pas de tes nouvelles
+depuis Cleveland, et juge si je suis impatiente de te savoir à Paris! Je
+commence à être au bout de mon courage et à ne plus dormir. Cher enfant,
+si tu ne viens pas tout de suite, écris-moi un mot de Paris. Je ne sais
+pas du tout où vous débarquerez. Comme c'est effrayant; cette grande
+traversée dont on ne peut rien savoir!
+
+Tâche de venir ici pour le 30 au matin. On joue la comédie le soir, on
+serait si heureux! Et, si tu peux venir plus tôt, songe que j'ai été
+bien sage de ne pas me désoler, mais que ma vaillance, à moi, menace de
+faire naufrage au port.
+
+Je te _bige_ mille fois.
+
+
+
+
+CDXCV
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
+
+ Nohant, 4 octobre 1861.
+
+Mon ami,
+
+On nous dit que votre santé, loin de s'améliorer, est devenue plus
+mauvaise, et que votre médecin juge le climat de la Hollande très
+pernicieux pour vous. Je dois vous dire, _à l'insu de votre soeur_, qu'à
+cause d'elle, si ce n'est à cause de vous-même, vous feriez bien, vous
+feriez votre _vrai devoir_, en rentrant en France. En vous laissant
+mourir, vous la tuez; en revenant auprès d'elle, vous pouvez guérir tous
+les deux.
+
+Il n'est pas possible que vous prononciez la condamnation d'une soeur
+comme celle que Dieu vous a donnée. Laissez-moi vous dire que ce serait
+sacrifier le coeur à la tête, le devoir au fanatisme, et que vos vrais
+amis en seraient consternés. Revenez, la Providence vous en donnera la
+force dès que vous aurez écouté et reconnu sa voix; vous savez; _ces
+voix_ d'en haut font des miracles!
+
+A vous de toute mon âme.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXCVI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 10 octobre 1861.
+
+Chère cousine,
+
+Vous êtes bonne comme un ange de m'avoir donné cette bonne nouvelle. Ah!
+pourvu qu'ils arrivent sans accident! Enfin je compte sur vous pour nous
+porter bonheur, comme toujours. Oui, je vous attends le 24, avec tous
+ceux de vos enfants que vous voudrez m'amener, et Lucien _absolument_!
+La maison est toute à vous, je n'ai plus personne ici que Marie Lambert.
+
+Je vous embrasse tendrement. Poussez-moi Maurice en avant, le plus vite
+possible; je deviens un peu folle.
+
+G. SAND.
+
+Dites au prince de ne pas nous refuser Lucien pour huit jours; vous
+savez que nous avons une revanche à prendre avec le mélodrame, où il est
+_indispensable_. Que de choses depuis un an, dans ma vie! Il faut que
+nous fassions la paix avec la destinée, qui m'a si bien secouée de
+toutes façons!
+
+
+
+
+CDXCVII
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_
+
+ Nohant, 10 octobre 1861.
+
+Madame Villot m'écrit aujourd'hui que tu dois être au Havre aujourd'hui
+10! que tu seras probablement à Paris le 11.
+
+Enfin! enfin! Qu'il me tarde de te savoir arrivé réellement et de te
+voir, et de te _biger_! Peut-être auras-tu besoin de passer deux ou
+trois jours à Paris. Fais-les les plus courts possible; car, depuis un
+mois, je suis un peu bête. J'ai eu bien du courage jusque-là; mais tu
+sais que dans une course, les derniers moments, quand on approche du
+but, sont les plus difficiles. Tu trouveras à Paris une autre lettre de
+moi que je t'avais écrite, croyant que tu arriverais le 25.
+
+Mais j'ai reçu tes lettres de Saint-Louis, du Niagara et de New-York au
+retour de Québec, et j'ai repris patience. Tu es bien gentil de m'avoir
+écrit de partout. Ça m'a soutenue jusqu'à présent. Je t'espère au plus
+tard le 15: nous jouons le 16 ou le 17 une comédie, de moi. Tu sauras
+qu'à présent, les plus réussies de nos pièces vont dans la _Revue_;
+après quoi, les théâtres me les demandent. Voilà ce que c'est que le
+caprice des directeurs.
+
+Tu dois être las de la mer mon pauvre enfant, et avoir du roulis dans
+les jambes; j'espère que vous aurez eu beau temps. Si tu ne tardes pas
+trop à arriver, tu trouveras ici la chaleur du mois d'août, qui n'a pas
+cessé de tout l'été. C'est un temps exceptionnel; nous sommes en habits
+d'été.
+
+Que de choses tu vas avoir à me raconter! J'ai acheté une superbe carte
+d'Amérique, où tu pourras retrouver et me faire suivre tout ton voyage.
+
+Je te _bige_ mille fois. Tout le monde est en fête. J'ai rêvé toute la
+nuit que tu étais arrivé.
+
+Enfin! enfin!
+
+
+
+
+CDXCVIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 20 octobre 1861.
+
+Enfin, Maurice est revenu sain et sauf et je le tiens depuis huit jours!
+Il en a mis sept pour faire la traversée de Terre-Neuve à Brest. Il a
+vu les grands lacs, la grande prairie, les sauvages, le Niagara, les
+aurores boréales dans le Nord, les brumes de Terre-Neuve, les jardins
+du Midi pleins de colibris, les champs de bataille, les camps des deux
+armées, les forêts vierges, que sais-je! C'est une course au clocher,
+mais, en somme, une course bien intéressante, et il est très content de
+son voyage.
+
+Il est fort comme un Turc; il a passé brusquement par tous les climats
+et tous les régimes, sans avoir la plus légère indisposition.
+
+Vous jugez si je suis contente, moi! Je commençais à manquer un peu de
+courage et de force physique. Je me remets et je vais reprendre mon
+travail.
+
+Et vous, vous avez bien trotté par cette chaleur! nous en avons eu aussi
+une fière dose: 35 degrés centigrades à l'ombre pendant tout l'été et
+encore 25 à présent; une sécheresse fâcheuse pour nos cultures; mais que
+j'aime bien pour ma consommation personnelle; pas un souffle de vent, et
+un ciel aussi bleu que le vôtre.
+
+J'ai reçu, par madame Trucy, de bonnes nouvelles de sa famille et de
+Tamaris. Tout y va bien, même le cher Bou-Maza, dont vous nous avez fait
+porter le deuil je ne sais pas pourquoi.
+
+Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais j'ai tant de monde
+en septembre et en octobre, qu'il n'y a pas moyen de causer avec les
+absents. La maison ne peut pas désemplir. Mais, en novembre, tout file
+et on reprend les occupations raisonnables.
+
+
+
+
+CDXCIX
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS,
+
+ Nohant, 7 novembre 1861.
+
+Mon cher fils,
+
+Si ma dédicace vous fait plaisir[1], je suis assez remerciée par ce
+fait-là, sans que vous me disiez un mot. Vous m'avez donné à Nohant un
+gros baiser, ça disait tout. On veut que je sois un personnage. Moi, je
+ne veux être que votre maman. Vous avez du coeur, puisque vous m'aimez,
+et je ne vous demande que ça. Je ne me suis jamais aperçue de ma
+_supériorité_ en quoi que ce soit, puisque je n'ai jamais pu faire ce
+que j'ai conçu et rêvé, que d'une manière très inférieure à mon idée. On
+ne me fera donc jamais croire, à moi, que j'en sais plus long que les
+autres. Restée enfant à tant d'égards, ce que j'aime le mieux dans
+les individualités de votre force, c'est leur bonhomie et leur doute
+d'elles-mêmes. C'est, à mon sens, le principe de leur vitalité; car
+celui qui se couronne de ses propres mains a donné son dernier mot.
+S'il n'est pas fini, on peut du moins dire qu'il est achevé et qu'il
+se soutiendra peut-être, mais qu'il n'ira pas au delà. Tâchons donc de
+rester tout jeunes et tout tremblants jusqu'à la vieillesse, et de
+nous imaginer, jusqu'à la veille de la mort, que nous ne faisons que
+commencer la vie; c'est, je crois, le moyen d'acquérir toujours un peu,
+non pas seulement en talent, mais aussi en affection et en bonheur
+intérieur.
+
+Ce sentiment que _le tout_ est plus grand, plus beau, plus fort et
+meilleur que nous, nous conserve dans ce beau rêve que vous appelez les
+illusions de la jeunesse, et que j'appelle, moi, l'idéal, c'est-à-dire
+la vue et le sens du vrai élevé par-dessus la vision du ciel rampant.
+Je suis optimiste en dépit de tout ce qui m'a déchirée, c'est ma seule
+qualité peut-être. Vous verrez qu'elle vous viendra.
+
+A votre âge, j'étais aussi tourmentée et plus malade que vous au moral
+et au physique. Lasse de creuser les autres et moi-même, j'ai dit un
+beau matin: «Tout ça m'est égal. L'univers est grand et beau. Tout ce
+que nous croyons plein d'importance est si fugitif, que ce n'est pas la
+peine d'y penser. Il n'y a dans la vie que deux ou trois choses
+vraies et sérieuses, et ces choses-là, si claires et si faciles, sont
+précisément celles que j'ai ignorées et dédaignées, _mea culpa!_--mais
+j'ai été punie de ma bêtise, j'ai souffert autant qu'on peut souffrir,
+je dois être pardonnée. Faisons la paix avec le bon Dieu.»
+
+Si j'avais eu de l'orgueil incurable, c'était fait de moi; mais j'avais
+ce que vous avez, j'avais la notion du bien et du mal, chose devenue
+très rare en ce temps-ci, et puis je ne m'adorais pas, et je me suis,
+oubliée. Rien ne s'oppose en vous à la guérison: vous n'êtes pas vain,
+vous n'êtes pas sot, vous n'êtes pas lâche, et, comme le succès, qui
+malheureusement engendre très souvent ces trois vices, ne vous a pas
+changé, _l'avenir est encore à vous_! Soyez-en sûr. Dans dix ans, vous
+me direz que j'ai eu raison de croire en vous.
+
+Les Villot achèvent de partir lundi matin; dimanche soir, nous jouons
+la pièce de _Ruzzante_. Demain, Marchal s'essaye aux marionnettes avec
+Maurice. Nous tâcherons de le garder un peu, pour que vous le trouviez
+encore ici; car nous vous espérons bientôt et même tout de suite. Hein?
+Vous l'avez promis, on y compte, on vous attend.
+
+Ne nous oubliez pas auprès des châtelaines.
+
+ [1] La dédicace du _Drac_.
+
+
+
+
+D
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 20 novembre 1861.
+
+Il y a des siècles que je n'ai causé avec mon _grand fils_. Il ne faut
+pourtant pas qu'il croie que je l'oublie, et que je suis privée de le
+voir sans murmurer. J'en veux aux amis qui vous empêchent de venir et
+pourtant j'aime ceux qui vous aiment. Comment arranger ça? Le mieux est
+de ne pas chercher à l'arranger; c'est l'unique solution des choses
+insolubles, la destinée vient toujours s'en charger; mais je la
+tourmente, cette destinée, pour qu'elle vous ramène ici. Nous avons
+fini de jouer la comédie; Marie Lambert est retournée à son Gymnase,
+et pourtant nous avons encore une velléité de _trucs_ et de pièces
+fantastiques.
+
+Peut-être, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le
+mois prochain), recommencerons-nous un peu nos bêtises. Nous espérons le
+gai Lambert; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros
+tourtereau avec sa pigeonne fluette et sérieuse. Nous ne les tenons que
+pour huit jours. D'autres que vous ne connaissez pas vont et viennent.
+Mais le grand regret, c'est d'être forcé de laisser partir votre gros
+ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s'y est pris, mais il
+s'est fait adorer de tout le monde, à commencer par moi. Il est vrai
+qu'il nous a beaucoup gâtés. Il nous a fait, à tous nos portraits,
+merveilleux, charmants comme dessin, et d'une ressemblance que les
+portraits n'ont jamais eue. Il ne se doutait pas de ça, lui; il est tout
+étonné d'avoir réussi. Il repart dans deux jours pour voir sa mère, qui
+s'impatiente, et pour s'envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle
+plus si vous étiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux
+alsaciens. C'est très remarquable. Il ne connaît pas la peinture; mais
+il dessine joliment bien. C'est un contraste à étudier que cette grosse
+nature faisant si délicatement des choses si élégantes. Les Flamands
+n'expliquent pas ça; car, s'ils ont le fini des détails, ils n'ont pas
+la grâce des types.
+
+Que vous dirai-je de moi? Rien d'intéressant. J'ai flâné d'une manière
+insensée, regardant la première page d'un roman commencé et me laissant
+distraire par mille autres rêveries. Ça ne fait rien, le temps où l'on
+s'amuse, _psychiquement_ parlant, n'est pas tout à fait perdu. On vous
+attend pour retrouver un peu de sens commun _littéraire_. Je crois que
+c'est _le Drac_ qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour
+nous empêcher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre
+côté, ça n'allait pas, le _Villemer_. A l'heure qu'il est, je suis sûre
+que ça va très bien ou que ça a _rété_ très bien, et puis mal et puis
+mieux. Il n'y a rien de plus changeant que le temps qu'il fait dans nos
+cervelles d'auteur; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derrière
+leurs nuages, ça n'est jamais inquiétant.
+
+Pourvu que vous reveniez bientôt, on est content et on se console de
+tous les départs. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus à nous
+et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse
+en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DI
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 1er décembre 1861.
+
+Mon ami,
+
+Calmez-vous et soignez-vous. Quelque décision que vous preniez, vous
+savez bien qu'on vous chérit toujours. Ne m'écrivez pas maintenant: j'ai
+vu, à votre écriture, que cela vous fatigue. N'établissez pas de combat
+douloureux dans votre âme; reposez-vous, guérissez, et, quand vous
+verrez bien clair devant vous, vous reviendrez, j'en suis sûre. Vous
+êtes entre le devoir politique et le devoir du coeur. Vous mettez le
+premier au-dessus de tout. Oui, quand il est net et bien tracé. Mais,
+ici, il ne l'est pas, vous le reconnaîtrez si vous ne prenez conseil
+que de la conscience, sans vous occuper de l'opinion, qui, d'ailleurs,
+serait ici pour vous.
+
+Dieu vous donne force et guérison pour ceux qui vous aiment! Pour vous,
+en quelque sphère de l'univers que vous soyez, vous y serez heureux et
+calme; mais pensez un peu à nous, qui avons peut-être encore besoin de
+vous.
+
+A vous bien tendrement et fraternellement.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 7 décembre 1861.
+
+Mon cher ami,
+
+J'ai enfin trouvé une nuit de loisir pour lire ton roman. Je le trouve
+bien; la copie qui, cette fois, est très bonne, m'a permis de le lire
+sans fatigue.
+
+Le sujet est joli et bien soutenu. Les personnages se comportent bien
+d'un bout à l'autre, et parlent plus naturellement que de coutume, sauf
+la tirade descriptive du jeune abbé à sa tante, que je trouve hors
+de place et détruisant la couleur simple et vraie de ces personnages
+rustiques. On peut remédier à cet inconvénient en prenant un biais; par
+exemple: «Emile voyait pour la première fois la poésie des choses qui
+l'entouraient, le pré, le soleil, la rêverie;» tout ce que tu voudras,
+mais c'est l'auteur qui parle; et puis tu ajouteras qu'il «exprimait à
+sa tante toutes ces émotions nouvelles dans un langage plus poétique
+et plus élevé que de coutume, dont elle fut frappée, et elle lui dit,»
+etc., etc.
+
+Benoît est un excellent personnage que l'on aime et qu'il n'est pas
+nécessaire de faire si laid. Laisse-le _pas beau_, mais sans accuser
+trop sa disgrâce, puisqu'au bout du compte il épouse. J'approuve ses
+boucles d'oreille et son parapluie; mais je trouve qu'il en abuse. Une
+plaisanterie trop répétée n'est pas drôle à la lecture; trois rappels de
+ce parapluie suffiraient: Enfin, quelques longueurs de développement à
+faire disparaître, quelques négligences de style à revoir.
+
+Ne pas toucher aux combats intérieurs du jeune séminariste. Cette
+partie-là est la meilleure. Tu vois que je ne critique aucunement le
+fond; c'est ce que tu as fait de mieux conduit et de plus sagement
+terminé; il y a de l'intérêt, de la vérité, et tous les personnages sont
+bons.
+
+As-tu été en relations avec M. Nefftzer, qui était à _la Presse_ et qui
+dirige à présent _le Temps_? Si tu ne lui as rien offert et rien envoyé,
+je pourrais lui parler de ce roman avec un certain détail et le lui
+proposer.
+
+Réponds-moi tout de suite. J'embrasse Eugénie et toi de tout coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 28 décembre 1861.
+
+Un mot seulement aujourd'hui, cher enfant. C'est le moment des masses de
+lettres à lire et à écrire, pas toutes amusantes et on manque de temps
+pour les meilleures.
+
+J'ai lu le poème, qui est très bon et très touchant. J'ai fait, sur le
+chant cinquième, quelques observations que je recopierai au premier jour
+pour vous les envoyer. Le temps des vers est fini, c'est vrai, et cela
+n'est plus ni retentissant ni lucratif. Il n'y a plus que Victor Hugo
+qui se fasse écouter.
+
+Mais, si vous pouvez encore vous faire éditer par souscription, il ne
+peut nuire à votre réputation d'être lu et goûté par vos compatriotes,
+et par le petit nombre de gens disséminés partout, qui s'intéressent
+encore à la poésie.
+
+Pourtant, je vous dirai aussi qu'il ne convient peut-être plus à votre
+position de demander des souscripteurs. C'est bien quand on est très
+jeune et très pauvre. Plus tard, c'est moins bien. On peut dire au
+poète: «Vous avez quelques sous d'économie, payez votre gloire.»
+
+Et je ne vous conseille pas d'entamer ces économies, avenir de votre
+fille, pour payer la fumée d'un succès bien restreint et bien éphémère,
+par le temps qui court. Achetez plutôt la barque, tout en chantant
+la mer. Vos poésies ne perdront pas pour attendre. Ces mauvais jours
+d'indifférence, vous êtes encore assez jeune pour les voir passer.
+
+Merci pour les souhaits; mon coeur vous les renvoie et vous bénit.
+
+
+A SOLANGE PONCY
+
+Bonjour et bon an à ma bonne Désirée, et à ma chère Solangette. Vous
+êtes bien gentilles de m'écrire; mais c'est bien laid à la petite maman
+d'être malade. Heureusement, Solange va la ressusciter, au premier de
+l'an, par de vives caresses et des souhaits charmants. Je bénis la mère
+et la fille, moi, la grand'-mère, et je les embrasse de toute mon âme.
+
+
+A ANAIS
+
+Merci, ma mignonne Anaïs, de votre bon souvenir. Je ne suis pas votre
+bienfaitrice: je suis une amie qui vous est dévouée et qui vous prie de
+l'aimer. Voilà tout.
+
+Une bonne poignée de main au cher père et à Baptistin, et bonne santé,
+bonne chance à vous tous!
+
+
+
+
+DIV
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME) A PARIS
+
+ Nohant, 7 janvier 1862.
+
+Cher prince,
+
+Nous avons été heureux _plus que des rois_, de la bonne nouvelle
+annoncée dans les journaux, et nous avons passé toute la journée à faire
+des romans sur ce fils ou sur cette fille que le ciel vous promet. Venir
+de vous, et du grand Napoléon aussi, par conséquent, de l'héroïque
+Victor-Emmanuel et de sa fille, qu'on dit adorable, ce n'est pas une
+petite chance, et on ne peut pas être un esprit ni un coeur comme tout
+le monde. Pourvu que cet être-là ait une destinée assortie à sa valeur!
+nous étions tous les trois à deviser en dînant, et nous nous sommes
+lâché du vin de Champagne pour boire à sa santé et à son destin, et nous
+avons dit toute sorte de choses que je ne veux pas vous redire dans une
+lettre, mais que vous devinez bien.
+
+J'ai envoyé à Buloz la première partie du voyage de Maurice, qui ne
+traite que du temps qu'il a passé seul à Alger; c'est amusant, mais sans
+intérêt direct pour vous. Il achève la seconde partie, qui vous sera
+envoyée avant d'être remise à Buloz; mais la première partie est
+accompagnée d'une petite préface de moi que Buloz vous portera ou vous
+enverra s'il n'est pas malade,--car il l'est continuellement,--et qu'il
+n'imprimera qu'avec votre agrément. Si vous avez des observations à me
+faire, vous m'écrirez avec votre belle et bonne franchise, et je vous
+écouterai avec tout mon coeur.
+
+Une chose me contrarie bien quand je parle de vous hors de l'intimité,
+c'est que vous soyez un grand personnage. Le monde est si sale et si
+plat; qu'on ne peut pas supposer qu'on aime un prince pour lui-même, et
+je suis forcée à une réserve que je n'aurais pas pour un camarade que
+j'aimerais beaucoup moins.
+
+Ou bien, si on brave ces méprisables soupçons, comme, au bout du compte,
+on doit le faire quand on est fort de sa droiture, on a l'air de le
+faire par sotte vanité, et pour proclamer une amitié que les autres
+envient. Vous verrez si j'ai su passer à travers ces écueils.
+_Républicaine toujours!_ mais, convaincue que vous seriez le meilleur
+chef d'une république, ou la _meilleure compensation_ à une république
+impuissante à renaître, je me moque pour mon compte de l'accusation de
+_trahison_ que quelques-uns ne m'épargnent pas; mais, à propos d'un
+travail aussi jeune et aussi riant que celui de Maurice, je n'avais pas
+à faire une profession de foi, à tous égards intempestive; je me suis
+bornée à dire en deux mots que je vous aimais.
+
+Accusez-moi _d'un mot_ réception de cette lettre-ci; je vous dirai
+pourquoi. J'ai à vous écrire au sujet de la _sûreté de mes lettres à
+vous_. Ce sera pour un autre jour.
+
+Bonsoir, cher grand ami; mon Dieu, que je vous souhaite de bonheur! Et
+comme vous aimerez votre enfant, vous qui avez si bien aimé votre père!
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DV
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
+
+ Nohant, 8 janvier 1862.
+
+Mon ami,
+
+J'ai bien pensé à vous, et le jour de l'an encore plus que tous les
+autres jours. J'avais besoin de vous écrire et de vous dire que, je vous
+aime pour commencer saintement et dignement l'année. Mais la crainte de
+vous fatiguer m'a retenue. L'écriture de votre dernière lettre était
+altérée!
+
+Cette fois, je retrouve la sûreté de votre belle écriture; c'est la
+première chose que je regarde, et vous me dites que vous êtes mieux!
+Dieu m'a entendue, cette fois, car je l'ai bien prié pour vous.
+
+Un bonheur n'arrive pas seul: ma fille, dont j'étais inquiète aussi, va
+mieux et n'a rien de bien grave. Maurice est près de moi et travaille à
+des notes sur l'Amérique. Il a vu bien vite, mais assez sainement cette
+fausse démocratie, qui, en proclamant l'égalité et la liberté, n'a
+oublié qu'une chose, la fraternité, qui rend les deux autres richesses
+stériles et même nuisibles. Sa position un peu officielle de _visiteur_
+l'oblige aux ménagements du savoir-vivre, mais ses réticences en
+laissent assez deviner.
+
+Le niveau des coeurs et des intelligences est, à ce qu'il paraît,
+encore plus abaissé là-bas que chez nous. Ils n'ont pas même l'instinct
+militaire, qui, chez nous, sait faire des prodiges pour les bonnes
+causes, quel que soit le drapeau. Enfin, il semble que Dieu se soit
+retiré d'eux pour châtier le forfait de l'esclavage, non aboli dans les
+préjugés et les moeurs.
+
+Soignez-vous patiemment et généreusement à cause de nous, mon digne et
+cher ami, et, quand vous serez tout à fait bien, reprenez en vous-même
+cette question d'exil volontaire auquel mon coeur ne peut se résigner,
+pour _nous_.
+
+Mon fils vous envoie ses tendres voeux, et je n'ai pas besoin de vous
+dire les miens. Je ne me plains de rien dans ma vie, puisque j'ai une
+amitié comme la vôtre.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DVI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 22 février 1862.
+
+Chère cousine,
+
+Ayez du courage pour ceux qui vous aiment! ayez-en plus que moi, qui
+veux pourtant en avoir et qui retombe à chaque instant dans les larmes.
+Il est plus heureux que nous pourtant, lui[1]! il a monté d'un degré
+dans une phase plus épurée et moins douloureuse certainement que la
+cruelle vie où nous nous traînons, où nous ne sommes heureux que par
+l'affection, et où justement nous perdons la source de notre bonheur,
+nos enfants, nos parents, nos amis, au moment où nous comptons le plus
+qu'ils nous survivront. Ah! ce n'est vraiment pas vivre que d'être ainsi
+tous les jours à trembler ou à pleurer, et il y a quelque chose de
+mieux, ou bien tout n'est qu'un rêve, Dieu, la vie, et nous-mêmes.
+
+Croyons; comptons sur une justice et sur une bonté en dehors de notre
+appréciation; moi, je ne pourrais pas ne pas croire; je sens si
+profondément que le départ de cet adorable enfant ne lui a rien ôté de
+mon affection et qu'il vit toujours pour moi, et auprès de moi, comme si
+je le voyais! vous devez sentir cela encore plus que moi, vous sa
+tendre mère. Il n'est donc pas parti, il ne nous a pas quittés. Il est
+invisible pour nous; mais il nous aime toujours, en quelque lieu et sous
+quelque forme qu'il existe.
+
+Nous lui devons autant, disparu, que nous lui devions quand il était là.
+Aussi vous lui devez de vivre avec courage, de prendre soin de vous,
+et de vous conserver jeune et forte pour soigner ce pauvre père
+souffreteux, qui ne vit que parles soins de l'affection et son propre
+courage. Et l'autre enfant, si beau et si bon, lui aussi, a besoin que
+vous l'aimiez, et tant d'amis dévoués, et nous qui ne faisons qu'un
+coeur avec vous dans cette mortelle douleur!
+
+Le prince en a été déchiré aussi; il m'a écrit une lettre désolée. Tout
+le monde l'aimait, ce cher être, si aimable et si expansif.
+
+Maurice a été si bouleversé et si étouffé, que j'en ai été inquiète.
+Bonne amie, épanchez-vous avec nous; parlez-nous de _lui_, de Frédéric,
+de vous, et de Georges.
+
+Pleurez, ne vous retenez pas. N'ayez pas de courage et de réserve avec
+nous; n'ayez de force que pour reprendre la vie de dévouement, et croyez
+que nous sommes à vous, Maurice et moi, corps et âme.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Lucien Villot.
+
+
+
+
+DVII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 21 février 1862.
+
+Cher ami,
+
+Tu sais quelle douleur nous a frappés. Tu connaissais peu cet enfant;
+mais tu as dû souvent nous entendre dire que c'était un coeur d'or. Sous
+le rapport de la tendresse, de l'expansion, de la franchise, il était
+vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quittés, à Tamaris, nous
+pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous
+l'aimions tant et avec un excès de sensibilité puérile.
+
+Ce n'était pas une intelligence extraordinaire; du moins il ne se
+faisait remarquer encore que par une facilité extraordinaire, et, comme
+il avait une vitalité impétueuse et peu d'application à l'étude, on ne
+savait s'il deviendrait où non un homme distingué. Il était _coeur_
+des pieds à la tête, on peut dire; si aimant et si aimable, qu'on ne
+songeait pas à lui demander d'être autrement qu'il n'était. Il a eu une
+mort atroce, et c'est une amertume de plus dans nos regrets; mort atroce
+de souffrance, admirable de courage. Nous avons été brisés, ses pauvres
+parents, Ferri, le prince; c'est une consternation.
+
+Mais je te parle de choses bien tristes; l'habitude de nous dire les uns
+aux autres tout ce qui nous arrive fait que j'abuse un peu; ne sachant,
+du reste, guère parler que de ce qui fait notre vie, et prenant
+mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous
+nous racontons nos événements domestiques, et ceci en est un grand et
+profondément senti à Nohant.
+
+Tu dois avoir lu avec intérêt le discours de Napoléon à ces ganaches du
+Sénat. C'est bon et bien à lui de tenir tête à cette réaction furieuse,
+et de vouloir pousser l'Empire dans la voie du vrai. Mais l'Empire
+entend-il de cette oreille? voilà la question!
+
+Maurice s'est jeté dans la géologie; mais il a eu gros à secouer. Il
+pleure rarement et le chagrin l'étouffe. Il aimait Lucien comme son
+enfant. J'ai dû lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin! je crois à
+l'autre vie. Sans cela! Mais la justice infinie réside quelque part, et,
+en étudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se
+perd. L'âme, bien autrement précieuse que la matière, ne se perd donc
+pas.
+
+Cher ami, embrasse pour moi Eugénie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta
+chère famille. Donne-nous de vos nouvelles à tous et ne craignez pas
+de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu'à ceux qui nous
+quittent, nous aimons d'autant plus ceux qui nous restent.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JÉRÔME), A PARIS
+
+ Nohant, 25 février 1862.
+
+Oui, vous seul êtes franc et courageux dans cette officine d'hypocrisie.
+Ne vous laissez pas effrayer de tous ces cris, marchez toujours, cher
+prince, et soyez sûr que la vraie France est avec vous. Elle vous
+tiendra compte de ces fureurs que vous soulevez, et votre place est déjà
+marquée dans l'histoire du progrès comme un rayon de vérité perçant les
+ténèbres. Nos coeurs vous suivent et le mien vous bénit.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DIX
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 26 février 1862.
+
+Merci pour le numéro du _Moniteur_ que vous avez eu la bonté de
+m'envoyer. Je ne vous avais lu que tronqué dans les autres journaux,
+quand je vous ai écrit hier au soir, et je vois que vous avez encore
+mieux parlé que je ne croyais. Votre discours est beau autant qu'il
+est bon, et, dans votre bouche, ces choses sont grandes et durables en
+retentissement. Vous ouvrez une grande tranchée.
+
+_La pensée du règne_, comme on disait sous Louis-Philippe, vous y
+suivra-t-elle? que de réserve timide et un peu lâche, que de puéril
+modérantisme dans le talent _parleur_ des orateurs du gouvernement!
+
+L'empereur se fait admirer par sa prudence; mais peut-être croit-il
+nécessaire d'en avoir plus qu'il ne faut, et je vois avec une profonde
+inquiétude le développement effroyable de l'esprit clérical. Il ne sait
+pas, il ne peut pas savoir à quel point le prêtre s'est glissé partout
+et quelle hypocrisie s'est glissée aussi dans toutes les classes de
+cette société enveloppée dans le réseau de la propagande papiste. Il ne
+sent donc pas que cette faction ardente et tenace sape le terrain sous
+lui, et que le peuple ne sait plus ce qu'il doit défendre et vouloir,
+quand il entend son curé dire tout haut et prêcher presque dans chaque
+village que l'Église est la seule puissance temporelle du siècle? Ne
+serait-il pas temps de montrer qu'on peut braver le prêtre et ne pas
+perdre la partie? Croyez ce que je vous dis, le peuple est convaincu en
+ce moment que l'empereur est le plus faible et qu'il n'ose rien contre
+les hommes du passé. Or vous savez la triste défaillance des masses,
+quand elles croient voir défaillir le pouvoir quel qu'il soit.
+
+L'empereur a craint le socialisme, soit; à son point de vue, il devait
+le craindre; mais, en le frappant trop fort et trop vite, il a élevé,
+sur les ruines de ce parti, un parti bien autrement habile et bien
+autrement redoutable, un parti _uni_ par l'esprit de caste et l'esprit
+de corps, les _nobles_ et les _prêtres_; et malheureusement je ne vois
+plus de contrepoids dans la bourgeoisie.
+
+Avec tous ses travers, la bourgeoisie avait son côté utile comme
+prépondérance.
+
+Sceptique ou voltairienne, elle avait aussi son esprit de corps, sa
+vanité de parvenu. Elle résistait au prêtre, elle narguait le noble,
+dont elle était jalouse. Aujourd'hui, elle le flatte; on a relevé les
+titres et montré des égards aux légitimistes dont on s'est entouré; vous
+voyez si on les a conquis! Les bourgeois ont voulu alors être bien avec
+les nobles, dont on avait relevé l'influence; les prêtres ont fait
+l'office de conciliateurs. On s'est fait dévot pour avoir entrée dans
+les salons légitimistes. Les fonctionnaires ont donné l'exemple; on
+s'est salué et souri à la messe, et les femmes du _tiers_ se sont
+précipitées avec ardeur dans la légitimité; car les femmes ne font rien
+à demi.
+
+Depuis un an, tout cela a fait un progrès énorme, effrayant, dans les
+provinces. Les prêtres font des mariages, ils font avoir des dots en
+échange de la confession. On a poursuivi des sociétés secrètes qui
+ne pouvaient rien, parce qu'on ne s'y entendait pas. La Société de
+Saint-Vincent-de-Paul est très unie, elle marche comme un seul homme,
+elle est la reine des sociétés secrètes. Elle a un pied partout, même
+dans les écoles, et la moitié des étudiants qui ont sifflé About n'ont
+pas sifflé le prétendu ami de l'empereur, mais l'ennemi bien avéré du
+cardinal Antonelli; ce que je vous dis là, _je le sais_.
+
+Je crois qu'il est temps encore; mais, dans un an, il sera peut-être
+trop tard. La France a besoin de croire à la force de ceux qui la
+conduisent. On lui fait accepter les choses les plus inattendues par ce
+prestige. Quand on hésite, quand on s'arrête, elle crie aussitôt qu'on
+recule, elle le croit, et on est perdu.
+
+Il est bien étrange que, républicaine, je vous dise tout cela, cher
+prince; peut-être ceux de mon parti, ou du moins peut-être quelques-uns
+croient-ils qu'il faudrait dire _tant mieux_. Eh bien, ils se trompent,
+ils ne peuvent relever la République et, sans s'en apercevoir, ils vont
+droit à la Restauration. Alors nous revenons de cent ans en arrière:
+l'Italie est perdue, la France avilie, et nous reprenons les charmants
+traités de 1815!
+
+Si cela arrive de mon vivant, malgré le peu de forces qui me restera,
+j'irai plutôt vivre avec vos amis les Hurons que de vivre dans les
+parfums de la sacristie.
+
+Cher prince, vous êtes dans le vrai: l'Empire est perdu, si l'Italie est
+abandonnée; car la question de l'avenir est tout entière. Vous l'avez
+dit avec coeur, avec talent et avec conviction. Puissiez-vous être
+entendu! Vous avez le vrai courage moral qui soulève toujours des
+tempêtes, c'est une gloire dont je suis fière pour vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DX
+
+MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 27 février 1862.
+
+Chère bonne amie,
+
+Je ne veux pas vous laisser reposer _de moi_. Je veux, vous tourmenter
+de mes supplications, pour que vous surmontiez cette atroce douleur.
+
+L'oublier? non, jamais! aucun de nous ne veut oublier celui que nous
+aimions tant. Mais il faut lui survivre avec énergie, afin que son autre
+vie soit heureuse et que le lien éternel entre nous et lui ne soit pas
+brisé. Se retrouver ailleurs est la récompense; pour la mériter, nous
+devons faire marcher ensemble le courage et le souvenir, le regret
+tendre et l'espérance vaillante; c'est ce que le vulgaire ne sait pas
+faire, c'est ce que vous saurez faire, vous, intelligence d'élite. Cher
+cousin Frédéric! il a besoin de vous, et ce pauvre bon Georges! quelle
+désolation autour de vous, quelle solitude dans leur vie si vous perdiez
+la force, le vouloir et la santé! Et cet excellent coeur si tendre, ce
+digne Ferri qui faiblit! Ah! je le comprends bien, il y a des moments où
+l'âme se déchire et se brise! mais pensons, aux autres, pensons toujours
+au bien que nous pouvons leur faire; car, heureux ou malheureux, nous
+avons toujours devant nous le devoir du dévouement qui reste le même, et
+dont aucune souffrance, si amère qu'elle soit, ne nous dispense.
+
+Ah! comme _il_ était aimé! toutes les lettres que je reçois sont pleines
+de lui. Jamais un homme si jeune n'a été si apprécié et si regretté; que
+ce soit pour vous une sorte de consolation: il n'a connu de la vie que
+ce qu'elle a de meilleur, l'affection qu'on éprouve et qu'on inspire. Je
+vous embrasse tendrement tous, et mes enfants, encore aussi, vous disent
+qu'ils vous aiment.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
+
+ Nohant, 5 mars 1862.
+
+Cher prince,
+
+Vous parlez avec un grand talent, ça ne m'étonne pas, moi, et je sais
+que cette éloquence vous vient du coeur. Mais tous ces cafards,
+comme ils vous en veulent! Est-ce qu'ils remporteront? est-ce qu'ils
+représentent la France aux yeux de l'empereur? Vous avez bien fait de
+protester d'avance contre l'hypocrite diplomatie du ministre-orateur.
+Cela nous laisse un peu d'espoir.
+
+Au fond pourtant, je suis furieuse; vous ouvrez à _la pensée du règne_
+un courant qui peut tout sauver, et même tout laver dans l'histoire, et
+on semble fermer volontairement les yeux!
+
+Mais je vous jure que l'Empire est perdu s'il continue à dormir ou à
+trembler, pendant que les vieux pouvoirs s'éveillent et que les prêtres
+travaillent. Tout le salut est en vous, en vous seul. Si la France est
+aussi aveugle que le pouvoir, nous aurons un atroce 1815 et ce qui
+s'ensuit.
+
+Est-ce que tous ces vieux généraux dévots ne sont pas vendus d'avance?
+
+Cher prince, allez toujours, tout le monde n'est pas ingrat. Le peuple
+intelligent n'est pas encore corrompu. La France ne peut pas se
+suicider. Que Dieu veille sur nous et qu'il soit toujours avec vous!
+
+G. SAND.
+
+Les _Débats_ disent avec raison que vous _parlez comme personne ne
+parle_, je le crois bien! Vous seul croyez ce que vous dites.
+
+
+
+
+DXII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 10 mars 1862.
+
+Vous êtes un bon fils d'aimer votre _maman_ et d'aimer ceux qui
+l'aiment. Certainement ça me fait plaisir qu'on vous dise du bien de
+moi, et qu'on en pense, quand _c'est des gens_ de coeur et de mérite
+comme ceux dont vous me parlez. Est-ce que ce M. Rodrigues n'est pas le
+frère d'Olinde Rodrigues, que j'ai beaucoup connu, et qui était dans
+les bons israélites avancés et d'assez belle force en philosophie
+progressiste?
+
+Je ne sais pas si vous avez remarqué qu'avec les juifs, il n'y a pas de
+milieu: quand ils se mêlent d'être généreux et bons, ils le sont plus
+que les croyants du Nouveau Testament. Je suis très touchée de ce
+mariage d'E.H.... Voilà ce qui s'appelle faire du bien utile. Quand vous
+reverrez ces bienveillants lecteurs de George Sand, vous leur direz que
+des lecteurs comme eux me consolent de tant d'autres.
+
+Moi, j'ai essayé, ces jours-ci, de devenir aussi un lecteur de ce pauvre
+romancier. Ça m'arrive tous les dix ou quinze ans de m'y remettre comme
+étude sincère et aussi désintéressée que s'il s'agissait d'un autre,
+puisque j'ai oublié jusqu'aux noms des personnages et que je n'ai que la
+mémoire du sujet, sans rien retenir des moyens d'exécution. Je n'ai pas
+été satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu _l'Homme de neige_ et
+_le Château des Désertes_. Ce que j'en pense n'a pas grand intérêt à
+rapporter; mais le phénomène que j'y cherchais et que j'y ai trouvé est
+assez curieux et peut vous servir.
+
+Depuis un mois environ je ne m'étais occupée que d'histoire naturelle
+avec Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou
+moins barbares; dans mes rêves, je ne voyais que prismes rhomboïdes,
+reflets chatoyants, cassure terne, cassure résineuse; et nous passions
+des heures à nous demander: «Tiens-tu l'orthose?--Tiens-tu l'albite?»
+et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en
+mille et un cas minéralogiques.
+
+Si bien que, Maurice parti, cette étude qui, à deux, me passionnait, est
+retombée pour moi dans l'étude des choses mortes. Et puis j'avais perdu
+bien du temps et il fallait se remettre à son état. Mais, alors, votre
+serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand était aussi absent de
+lui-même que s'il fût passé à l'état fossile. Pas une idée d'abord, et
+puis, les idées revenues, pas moyen d'écrire un mot. Je me suis rappelé
+vos désespoirs de l'été dernier. Ah! c'était bien autre chose. Vous
+n'êtes jamais tombé au point de ne pas pouvoir écrire trois lignes dans
+une langue quelconque; vous ne vous êtes jamais promené dans un jardin
+avec la monomanie insurmontable de ramasser tous les cailloux blancs
+pour les comparer les uns aux autres. Alors j'ai pris un ou deux
+romans de moi pour me rappeler que jadis--il y a six semaines
+encore--j'écrivais des romans. D'abord je ne comprenais rien du tout.
+Peu à peu, ça s'est éclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualités et
+dans mes défauts; et j'ai repris possession de mon _moi_ littéraire. A
+présent, c'est fini, en voilà pour, longtemps à ne pas me relire et à
+fonctionner comme une eau qui court sans trop savoir ce qu'elle pourrait
+refléter en s'arrêtant.
+
+Quand vous retomberez dans ces crises-là, relisez _le Régent Mutstel_,
+et _la Dame aux perles;_ ou la première venue de vos pièces, et vous
+vous repêcherez; car nous passons notre vie à nous noyer dans le prisme
+changeant de la vie, et le petit rayon que nous pouvons avoir en propre
+y disparaît bien facilement. Mais cela n'est pas mauvais, croyez-le. Se
+relire souvent, s'examiner sans cesse, se connaître toujours serait un
+supplice et une cause de stérilité.
+
+Croyez bien que le père Dumas n'a dû l'abondance de ses facultés qu'à
+la dépense qu'il en a faite. Moi, j'ai des goûts innocents, aussi je ne
+fais que des choses simples comme bonjour. Mais, pour lui qui porte un
+monde d'événements, de héros, de traîtres, de magiciens, d'aventures,
+lui qui est le drame en personne, croyez-vous que les goûts innocents ne
+l'auraient pas éteint? Il lui a fallu des excès de vie pour renouveler
+sans cesse un énorme foyer de vie. Vous ne le changerez pas en effet, et
+vous porterez le poids de cette double gloire, la vôtre et la sienne.
+La vôtre avec tous ses fruits, la sienne avec toutes ses épines. Que
+voulez-vous! il a engendré vos grandes facultés, et il se croit quitte
+envers vous. Vous avez voulu en faire un emploi plus logique: votre
+_moi_ s'est prononcé là, et vous a emmené sur une autre voie où il ne
+peut pas vous suivre.
+
+C'est un peu dur et difficile d'être forcé parfois de devenir le père
+de son père. Il y faut le courage, la raison et le grand coeur que vous
+avez. Ne le niez pas, ce grand coeur; il perce dans tout ce que vous
+dites et dans tout ce que vous faites. Il vous gouverne à votre insu
+peut-être, mais il vous gouverne, et, s'il vous crée des devoirs dont
+beaucoup de gens ne s'embarrassent guère, il vous payera bien en
+puissance vraie et en repos intérieur.
+
+Allez-y gaiement, allez-y toujours, et vous verrez plus tard! Tout
+passe, jeunesse, passions, illusions et besoin de vivre; une seule chose
+reste, la droiture du coeur. Cela ne vieillit pas et, tout au contraire,
+le coeur est plus frais et plus fort à soixante ans qu'à trente, quand
+on le laisse faire.
+
+Je ne vous ai pas remercié, c'est vrai, pour l'offre de votre bijou
+d'appartement; je ne vous remercie pas, j'accepte pour le cas où
+je n'aurais plus de gîte à Paris. Où serais-je mieux que chez mon
+enfant?--Mais, pour un bon bout de temps encore, j'ai mon petit grenier
+rue Racine et mes habitudes de quartier Latin.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur et je vous charge de tous mes bons
+souvenirs pour les châtelaines.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXIII
+
+A MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, A MILAN
+
+ Paris, 31 mars 1862.
+
+Ma Lina chérie,
+
+Fiez-vous à nous, _fie-toi à lui_, et crois au bonheur. Il n'y en a
+qu'un dans la vie, c'est d'aimer et d'être aimée. Nous sommes deux qui
+n'aurons pas d'autre but et pas d'autre pensée que de te chérir et de te
+gâter. Nous aimons ton père si tendrement aussi, que tous nos soins et
+tous nos désirs seront pour le voir et le chercher, ou l'attirer ou le
+retenir le plus possible. Il en a toujours été ainsi, tu le sais. Il y a
+trente ans qu'il est un de nos meilleurs amis, et, à présent qu'il nous
+confie ce qu'il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous
+chérissons le plus et le mieux. Maurice enfant l'a aimé d'instinct;
+homme, il l'a apprécié, et, quand il t'a vue, toi qui tiens tant de lui,
+il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait à aucune autre.
+
+Et moi donc!--Je sens bien que je te serai une mère véritable; car j'ai
+besoin d'une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur
+des amis.
+
+Aime ta chère Italie, mon enfant, c'est la marque d'un généreux coeur.
+Nous l'aimons aussi, nous, surtout depuis qu'elle s'est réveillée dans
+ces crises d'héroïsme, et, puisque tu l'aimes passionnément, nous
+l'aimerons ardemment. Ce n'est pas difficile ni méritoire, et, n'en
+fût-elle pas digne comme elle l'est, nous l'aimerions encore parce que
+tu l'aimes. Enfin, ma Lina chérie, ouvre-nous ton coeur, et tu verras
+que le nôtre t'appartient, et que _celui_ dont j'ai plaidé la cause
+auprès de ton père et de toi est digne de se charger de ton bonheur.
+Nous avons traversé, Maurice et moi, bien des épreuves en nous tenant
+toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l'un par
+l'autre; mais toujours nous nous disions: «Où est celle qui nous
+rendrait complètement forts et heureux?» Viens donc à nous, chère fille,
+et sois bénie! Je t'embrasse de toute mon âme, et je pense jour et nuit
+au moment qui nous réunira. A bientôt, j'espère! j'espère et je désire,
+et je veux.
+
+Embrasse pour moi ton bien-aimé père. Remercie-le pour moi, comme je te
+remercie d'avoir confiance en nous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXIV
+
+A M. MARGOLLÉ, A TOULON
+
+ Paris, 6 avril 1862.
+
+Cher monsieur,
+
+J'ai reçu votre livre en quittant Nohant et j'en ai lu une partie en
+chemin de fer. Mais, depuis que je suis ici, je n'ai pu l'achever. C'est
+une vie désordonnée pour moi que ce Paris, où je ne puis m'appartenir un
+instant.
+
+J'ai beau fuir le monde et ne vouloir aller nulle part, et vouloir me
+renfermer dans l'intimité, je suis assiégée jusque sur l'escalier et
+jusque dans mon fiacre. Et puis tant de choses à voir et à faire en
+quinze jours, quand on ne vient à Paris que tous les deux ou trois ans!
+Enfin j'achève mes corvées et je repars dans deux jours, et je vous
+lirai et je reprends la seule vie qui me convienne, la vie d'étude et de
+réflexion. Ce que j'ai lu est d'un grand intérêt et très beau de coeur
+et de pensée.
+
+Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n'y en a pas d'autre. Toute
+cette agitation politique qui règne ici est inféconde. A tous les étages
+et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens
+perchés sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns
+avec effroi, les autres avec espérance, et tous se disant: «Que fait-il?
+que va-t-il faire? que pense-t-il? que veut-il? quel mal ou quel bien va
+sortir de lui? Questions insolubles!» Le peuple n'en sait pas davantage
+sur ceux qu'il regarde d'en bas, il n'en sait guère plus sur lui-même.
+Il attend et il s'inspirera du moment; et qu'importe ce qu'il fera, s'il
+ne sait pas pourquoi il le fait?
+
+Instruisons-le sous toutes les formes. Le résultat de nos efforts est
+peut-être fort éloigné, mais au moins il est sûr, et tout le reste est
+inutile.
+
+Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous écrirai de
+Nohant, et, en attendant, j'envoie à votre digne compagne, à votre
+famille et à tous vos chers enfants mille tendres souvenirs.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXV
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
+
+ Nohant, 3 mai 1862.
+
+Mon ami bien cher,
+
+Je suis, depuis longtemps déjà, sans nouvelles de vous. Pouvez-vous
+m'en faire donner, si le travail d'écrire vous fatigue encore?
+Dois-je espérer que vous êtes mieux, comme, votre dernière lettre me
+l'annonçait?
+
+Moi, je veux vous annoncer le prochain mariage de mon fils avec la fille
+de mon vieux et cher ami Calamatta. C'est une charmante enfant et un
+esprit généreux. Cette union est un voeu de mon coeur enfin accompli.
+
+Vous partagerez ma joie, vous qui ne vivez que pour vos amis sans songer
+à vous-même. Mais, s'il est possible, parlez-moi un peu de vous, sinon
+pensez à moi et souhaitez du bonheur à mon cher fils. Le ciel, qui vous
+aime, y aura égard!
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXVI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
+
+ Nohant, 11 mai 1862.
+
+Cher prince,
+
+Êtes-vous encore à Paris? Je me hâte de vous remercier de toute mon âme
+pour ma soeur, qui va, grâce à vous, se trouver heureuse.
+
+A présent, j'ai le coeur tout à fait libre de cette perplexité de
+famille et je suis toute au bonheur de mes enfants, qui se marient dans
+quelques jours. Ah! si vous ne partiez pas cette semaine, ce serait
+si vite fait pour vous de venir, _incognito_, passer vingt-quatre
+heures!--_Ma!_--peut-être seriez-vous un peu compromis par notre liberté
+de conscience?--pas de prêtre!
+
+Nous sommes excommuniés, comme tous ceux qui, de fait ou d'intention,
+ont souhaité l'unité de l'Italie et le triomphe de Victor-Emmanuel;
+nous nous tenons pour chassés de l'Église. Mais ne le dites pas à
+la princesse Clotilde! Il ne faut pas faire pleurer les anges. Elle
+croit--nous ne croyons pas, nous autres,--à l'Église catholique. Nous
+serions hypocrites d'y aller.
+
+Encore merci, et tâchez, s'il vous plaît, monseigneur, de nous délivrer
+Rome. Calamatta nous dit ici que vous allez trouver en Italie des
+transports d'affection et de reconnaissance. Ce voyage est pour nous une
+grande espérance; car nous voilà tous très Italiens de coeur, et nous
+vous aimons d'autant plus.
+
+Mais vous ne resterez pas longtemps? Est-ce que le moment où vous allez
+être père n'approche pas? Que de joie chez nous quand nous saurons que
+vous avez ce bonheur!
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXVII
+
+A MADAME D'AGOULT, A PARIS
+
+ Nohant, 7 juin 1862.
+
+Merci de votre bon petit mot, ma chère Marie. C'est bien aimable à vous
+de vouloir que ces heureux jours qui me viennent soient complétés par un
+souvenir et une félicitation de votre part. Quand on s'est franchement
+aimés, je crois qu'on s'aime toujours, même pendant le temps où l'on
+croit s'être oubliés. Moi, je ne sais plus trop ce qui s'est passé.
+
+La vie est toujours pour moi l'heure présente. Cette heure est telle
+aujourd'hui, que vous pourriez lire dans mon coeur sans y rien trouver
+qui vous afflige et vous inquiète.
+
+Donc à vous toujours!
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+DXVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
+
+ Nohant, 20 juillet 1862.
+
+Mon cher prince,
+
+J'arrive des bords de la Creuse, et j'apprends l'heureux événement; j'en
+suis enchantée, vous le savez d'avance.
+
+La princesse est une brave mère de nourrir son enfant! Vous, il faut en
+faire un homme, un vrai homme, de cet enfant-là. Vous serez un tendre
+père, j'en suis sûre, parce que vous avez été un bon fils; mais
+occupez-vous _vous-même_ de son éducation, et elle sera ce qu'elle doit
+être pour un homme de l'avenir et non du passé.
+
+Vos amis comptent là-dessus et se réjouissent. Je ne peux pas vous dire
+combien je pense à vous et combien je rêve de votre fils, vous êtes
+content, cette fois? Dites-moi oui, et donnez-lui un baiser pour moi, au
+nom du bon Dieu, le roi des rois, avec qui je ne suis pas trop mal.
+
+Il n'est pas encore question d'un bonheur comme ça chez nous. J'attends
+_l'espérance_ avec impatience. Mes enfants sont chez mon mari à Nérac.
+Il a été gravement malade; il est hors d'affaire, et mes enfants vont me
+revenir.
+
+Je vous aime de tout mon coeur, toujours.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXIX
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Nohant, 7 août 1862.
+
+Ma chère mignonne,
+
+Je suis bien contente de l'embarras d'Hetzel[1] puisqu'il me procure une
+charmante lettre de toi, et de bonnes nouvelles de vous toutes. J'ai vu
+ton père hier et nous avons causé, comme tu penses, de tout ce qui vous
+concerne, et de cette pauvre chère grand'mère qui est partie!
+
+Ma Lina, qui est de retour de son voyage et se propose de t'écrire
+bientôt, a fait aussi mille questions sur vous à ton père. Et nous avons
+dit beaucoup de mal de toi, comme tu penses! Nous avons grondé ton père
+de ce qu'il ne te faisait pas courir un peu avec lui quand il vient chez
+nous: ce serait si bon pour nous de te tenir ici! Mais il dit: «Cela
+ne se peut pas, elle travaille, elle est forcée à des relations
+continuelles pour ses travaux.»
+
+Un temps viendra peut-être où tu auras un peu de vacances, et Valentine
+aussi, et alors ta petite maman n'aurait plus de raison d'être à Paris
+quand le père aurait à venir en Berry. Vous prendriez Nohant pour
+_centre d'opérations_, ton père faisant ses courses et promenades; vous,
+le peu de visites que vous tenez à faire maintenant au pays, et vous
+auriez chez nous le _home_ et la famille.
+
+Rien ici de changé essentiellement depuis les bons jours d'intimité
+que nous y avons passés ensemble, sauf le grand bonheur d'avoir cette
+adorable et adorée petite, immense compensation aux douleurs qui nous
+ont tous frappés et aux adieux tant de fois répétés aux vivants et aux
+morts.
+
+Laisse Lina et moi faire ce bon rêve de vous ravoir quelquefois près de
+nous, quand de bonnes circonstances le permettront, et parlons de cette
+_géométrie naturelle_, qui est une oeuvre charmante et bonne. Que les
+lecteurs sont donc bêtes avec leur répulsion pour les mots! Enfin
+cherchons:
+
+ Avant nous.
+ L'oeuvre avant l'ouvrier.
+ Les formes primitives.
+ La science avant les savants.
+ L'artiste éternel.
+ Histoire de la forme.
+ La loi des formes naturelles.
+
+Tout cela ne vaut rien, et rien ne vaudra jamais le vrai titre, qui
+était le seul juste. Il faut tâcher de persuader à Hetzel de le
+conserver, ou il faut qu'il en trouve un bon. S'il refusait l'ouvrage,
+il me semble que madame Pape-Carpentier trouverait à le placer
+naturellement dans la _Bibliothèque utile_ de Leneveu, qui est un
+excellent recueil, très répandu et très goûté.
+
+Bonsoir, chère fille; je t'embrasse, je vous embrasse tous bien fort.
+
+TA MARRAINE.
+
+ [1] Qui cherchait un titre pour l'ouvrage d'abord intitulé _Evenor
+ et Leucippe_, et qui s'est définitivement appelé _les Amours de
+ l'âge d'or_.
+
+
+
+
+DXX
+
+A MADAME D'AGOULT, A PARIS
+
+ Nohant, 23 octobre 1862.
+
+Chère Marie,
+
+J'ai appris bien tard le malheur affreux qui vous a frappée. Je le
+ressens vivement; et, qu'il soit tard où non pour vous le dire, je veux
+que vous me comptiez au nombre de ceux que vos douleurs affecteront
+toujours profondément. C'est dans ces tristes ébranlements de la vie que
+l'on sent la durée des chaînes de l'affection et comme le réveil de
+tout ce que le coeur avait mis en commun de joies et de peines. Vous
+me félicitiez récemment d'avoir acquis une fille charmante, et vous en
+perdez une accomplie[1].
+
+Croyez que l'égoïsme naturel au bonheur s'arrête ici et que je souffre
+de votre mal. Et puis qu'est-ce que le bonheur quand un jour imprévu
+nous le brise? Qui peut compter sur le soleil de demain? Votre âme si
+élevée, votre esprit, qui a touché aux plus hautes solutions de la
+pensée, a sans doute puisé des forces suprêmes dans l'espoir confiant
+d'une vie meilleure. Je n'ai donc rien à vous dire pour vous consoler
+que vous ne sachiez mieux que moi.
+
+Ce que je vous apporte, c'est un grand respect pour vos larmes et une
+grande tendresse pour vos déchirements.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Madame Emile Ollivier.
+
+
+
+
+DXXI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
+
+ Nohant, 14 décembre 1862.
+
+Merci à vous, cher prince, pour la brochure que vous avez bien voulu me
+faire envoyer. J'ai été un peu malade ces jours derniers. Je n'ai pu la
+lire que cette nuit; tous ces documents sont très frappants et de la
+plus grande utilité. Espérons qu'ils ajouteront leur poids à la somme de
+réflexions que le public et le gouvernement devraient faire un peu moins
+longues ou un peu moins _indifférentes_ au salut de l'Italie et de la
+France.
+
+Devant l'envahissement du pouvoir clérical, il me semble que la France
+est encore plus menacée que l'Italie. Est-ce une finesse de l'empereur
+pour laisser constituer chez nous une Église gallicane pendant que celle
+de Rome tomberait? Le jeu serait habile, mais périlleux. Le prêtre
+peut bien ruser au plus fin, gallican ou non, et je ne vois pas ce que
+l'honneur français gagne à remporter ce genre de victoires.
+
+Vous avez fait encore des vôtres, monseigneur! Vous avez couru, cette
+année, la terre et la mer toujours avec des risques, des gros temps
+et des aventures. Vous aimez cela, c'est bien, et on me dit que la
+princesse Clotilde est aussi brave que vous. On me dit aussi que votre
+fils devient superbe. Voilà des éléments de bonheur domestique.
+
+Mais êtes-vous rassuré sur nos publiques affaires? Il me semble que la
+vie, à force d'être lente, s'éteint sous la cendre, aussi bien dans les
+masses que sur les trônes.
+
+Tout mon petit nid vous envoie des respects pleins d'affection et de
+dévouement. Maurice est touché de votre bon souvenir à l'endroit de la
+brochure. Il se dispose à aller passer quelques jours dans le Midi chez
+son père; après quoi, il ira à Paris avec sa chère et _parfaite_ petite
+femme. Moi, je ne sais quand je sortirai de mon encrier pour respirer un
+peu; ce que je sais, c'est que je vous aime toujours de tout mon coeur
+et qu'il me tarde bien de vous revoir.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXII
+
+A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS
+
+ Nohant, 29 janvier 1863.
+
+Mon cher enfant,
+
+Maillard m'a fait part du désir exprimé par la direction du Vaudeville
+de joindre mon nom au vôtre sur l'affiche. Cela ne peut pas être, et,
+tout en remerciant pour moi ces messieurs de ce qu'il y a d'obligeant
+dans leur idée, dites-leur qu'à aucun titre je ne puis accepter la
+_collaboration fictive_. Vous savez mieux que personne que je n'ai ni
+fourni le sujet tel que vous l'avez conçu et exécuté, ni exécuté quoi
+que ce soit dans la pièce. Les conseils que je vous ai donnés étaient
+de ceux que le premier venu donne sous l'impression du moment, et se
+réduisaient à faire ressortir un peu plus vos propres idées et votre
+propre composition. D'ailleurs, je ne pourrais pas me prêter à cette
+collaboration fictive, quand même je ne la rejetterais pas absolument en
+principe. Des engagements personnels et particuliers s'y opposeraient
+en ce moment. Voilà ce que je vous prie de répondre, ainsi que ce qui
+précède, puisque c'est la vérité.
+
+La pièce est charmante et n'a pas besoin _d'appui._ Soyez tranquille et
+gardez votre nom _tout seul_. Il faut bien que les noms commencent avant
+de faire autorité.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXIII
+
+A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 2 février 1863,
+
+«Ne rien mettre de son coeur dans ce qu'on écrit?» Je ne comprends pas
+du tout, oh! mais du tout. Moi, il me semble qu'on ne peut pas y mettre
+autre chose. Est-ce qu'on peut séparer son esprit de son coeur? est-ce
+que c'est quelque chose de différent? est-ce que la sensation même peut
+se limiter? est-ce que l'être peut se scinder? Enfin ne pas se donner
+tout entier dans son oeuvre, me paraît aussi impossible que de pleurer
+avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son
+cerveau. Qu'est-ce que vous avez voulu dire? vous me répondrez quand
+vous aurez le temps.
+
+
+
+
+DXXIV
+
+A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS
+
+ Nohant, 6 février 1863.
+
+Cher enfant,
+
+J'ai tenu conseil avec Lina et Maurice, et j'ai donné mon avis, qui a
+été écouté. Nous vous savons tous gré, de votre bon coeur, qui voudrait
+pouvoir nous dédier à tous la comédie que nous avons tous bercée avec
+tendresse. Mais ni moi, ni Maurice, ni les autres, soyez-en sûr, ne
+doutons de votre bonne affection, et il s'agit pour nous, avant tout, de
+la pièce et de son succès. Ce n'est guère l'usage de dédier une pièce.
+N'attirez donc pas l'attention du gros public sur mon nom et sur rien
+qui rappelle Nohant.
+
+Assez d'envieux diront dans les petits coins, si la pièce a du succès,
+que, puisqu'elle a été faite à Nohant, j'y ai mis la main.
+
+Les directeurs de théâtre le diront aussi, croyant faire du bien à la
+pièce et se souciant, fort peu de faire du mal à l'auteur.
+
+Laissez cela se perdre dans les cancans de coulisses et croyez bien
+que le public de la troisième représentation n'en saura rien du tout.
+Inutile donc que les lecteurs en sachent davantage, et qu'une dédicace
+les y fasse penser.
+
+Sur ce, merci de coeur pour Lina, Maurice et moi, et croyez que mon
+conseil est bon. Il ne s'agit pas de plaire aux directeurs et aux
+éditeurs, qui veulent toujours des noms _patronnés_ pour écouler leur
+marchandise. Il s'agit de vous faire un nom indépendant contre vent et
+marée. C'est plus difficile que d'avaler une tranche d'ananas. Allez-y
+et ne craignez rien.
+
+Bonsoir, cher Almanzor, et bon courage! Amitiés de tous. Écrivez-nous
+toujours quand vous avez le temps.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 7 février 1863.
+
+Cher enfant,
+
+Nous sommes bien contents et bien heureux, tous! Compliments, amitiés,
+joie de toute la famille. Je n'étais pas inquiète du tout, moi: je
+savais qu'il y avait dans la pièce un fonds d'intérêt et d'émotion de
+nature à être compris par tout le monde; et une moralité à ne choquer
+personne, tout en restant assez forte pour faire réfléchir chacun. Quand
+vous aurez ce fonds bien établi, secondé par les détails, vous serez
+toujours certain d'avoir fait quelque chose qui en vaut la peine et qui
+prouve au spectateur payant qu'il n'est pas volé.
+
+Pour le succès de vogue et d'argent, quel sera-t-il? nul ne peut le
+savoir; cela dépend beaucoup de l'intelligence de la direction et de son
+bon vouloir; et rarement les auteurs ont sujet d'être contents, parce
+que les directeurs cherchent toujours l'argent dans le gros lot de
+hasard, sauf à perdre le certain modeste de chaque jour.
+
+Attendez-vous à des misères, tout le monde est forcé d'en subir.
+Surveillez vos premières représentations en ayant toujours dans la salle
+quelques amis vrais et _chauds_, qui entraînent, à point et _à propos_,
+le public incertain et distrait par nature. De tels amis intelligents et
+dévoués sont rares. Si vous n'y pouvez rien, la chose se fera peut-être
+d'elle-même.
+
+Dans quelques jours, le sort financier de la pièce sera décidé; vous
+confierez alors vos intérêts à Émile, et vous reviendrez nous trouver
+pour travailler au roman et passer tranquille ce charmant hiver qui nous
+donne presque tous les jours ici du soleil, des jacinthes et de bonnes
+promenades.
+
+Vous verrez Maurice un de ces jours avec sa femme; je ne sais ce qu'ils
+resteront de jours ou de semaines à Paris; vous n'aurez pas besoin de
+les attendre pour revenir à notre nid, qui est le vôtre.
+
+Tenez-nous au courant de la deuxième et de la troisième représentation,
+qui ont aussi leur importance; et, si vous êtes content, pensez, cher
+Almanzor, que nous le sommes bien aussi.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXVI
+
+A M.
+
+ Nohant, 26 février 1863.
+
+Le christianisme est une vérité abstraite. Pour être une vérité
+concrète, une vérité vraie, il lui faudrait avoir tenu compte des
+notions que vous avez et que je n'ai pas besoin de vous indiquer. Le
+christianisme n'est pas mensonge, il est vérité incomplète. Arme, de
+progrès jadis, il est devenu outil de destruction. C'est un tombeau où
+l'humanité enferme le peu qui lui reste de conscience et de lumière.
+Ceci n'est pas la faute du pauvre docteur supplicié: c'est là faute de
+ceux qui ont déifié sa mémoire. Vous direz mieux que moi ce que vous
+savez avoir à dire, et ce que je crois savoir que vous direz. Vos
+pages sont très belles, élevées et profondes, elles sont d'un esprit
+supérieur, à la fois poétique et logicien. Que Dieu vous aide pour aller
+au fond des choses sans vous égarer dans le grand abîme où l'on ne
+pénètre plus que sur les ailes de l'hypothèse!
+
+Il faut là beaucoup de science du langage, et toutes les sciences de
+détail doivent concourir à former la science des sciences.
+
+Moi qui ne sais rien, j'attends, et pourtant je permets à ma conscience
+de juger ce qui se produit. C'est très hardi, à coup sûr; mais tout
+esprit, si incomplet qu'il soit, a besoin de s'affirmer.
+
+La plus belle des hypothèses, celle qui aurait le droit de marquer une
+nouvelle étape religieuse dans les conquêtes de l'avenir, serait celle
+qui ferait concorder les besoins de l'intelligence et ceux du coeur avec
+les résultats de l'expérience. Déjà de nobles travaux marchent dans ce
+sens et je crois être sûre que vos questions amèneront une réponse de
+vous-même à vous-même qui éclairera encore cette route nouvellement
+ouverte.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXVII
+
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
+
+ Nohant, 22 mars 1863.
+
+Mon grand ami,
+
+Vous seul êtes jeune et généreux, et brave! Vous seul aimez le vrai pour
+lui-même; vous seul avez le génie du coeur; le seul qui soit vraiment
+grand et sûr. Je vous estime et vous aime toujours de plus en plus,
+cher noble coeur, flamme brillante au sein de ce banc de houille qu'on
+appelle le Sénat; mais ce n'est pas de la houille, on ne peut pas
+l'allumer. Ah! c'est un monde de glace et de ténèbres! Ils votent
+la mort des peuples comme la chose la plus simple et la plus sage,
+puisqu'ils se sentent morts eux-mêmes. Soyez fier de n'être pas aimé de
+ces gens-là. Tout ce qui vit encore en France vous en tiendra compte.
+
+J'attends mon exemplaire, ne m'oubliez pas; car je n'ai que l'extrait
+des journaux, et ce n'est pas assez.
+
+Mes enfants sont heureux de vous avoir vu. Ma chère petite fille, qui
+est un enfant généreux, vous porte dans son coeur. Elle s'est trouvée
+malade chez vous, pourtant; sa position _intéressante_ amène de petits
+accidents peu graves, mais qui la forçaient de se sauver de partout
+sans dire bonsoir; et Maurice, inquiet de la fréquence de ces
+évanouissements, me l'a vite ramenée. Elle va bien, à présent. Tous
+deux me chargent de leurs sentiments pour vous et je vous charge de nos
+respects à tous pour la princesse. Votre fils est beau, très beau, à
+ce qu'ils disent. Lina l'a regardé à pleins yeux, avec _émulation_.
+Monseigneur, ne le laissez pas élever par les prêtres!
+
+A vous tous nos voeux et toute notre affection.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXVIII
+
+A M. EDMOND ABOUT, A PARIS
+
+ Nohant, mars 1863.
+
+Que de talent vous avez! Dix fois plus, à coup sûr, que l'on ne vous
+en reconnaît, bien qu'on vous en reconnaisse beaucoup. Pourquoi ne
+montez-vous pas jusqu'au génie, que vous touchez, et que vous laissez
+échapper à travers vos doigts. C'est parce que vous avez l'âme triste,
+malade peut-être. On s'est beaucoup moqué de nos désespoirs d'il y a
+trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous
+ne pleurions. Vous voyez le monde de votre temps tel qu'il est, sans
+vous demander si vous ne pourriez pas le rendre moins faible en vous
+faisant plus fort que lui. Je suis persuadée que vous ne valez ni plus
+ni moins que nous ne valions, abstraction faite du progrès de l'art, qui
+se fait toujours et qui se fait encore pour les vieux comme pour les
+jeunes; mais pourquoi ne pas vouloir nous dépasser? A cette grande bête
+de désespérance que nous avions, a succédé, de par vous autres, une
+réaction de vie qui étreint la réalité et qui devrait vous avoir fait
+faire une véritable enjambée par-dessus nos têtes.
+
+Un de vous ne voudra-t-il pas la faire, et pourquoi ne serait-ce pas
+vous? Nous en étions à peindre l'homme souffrant, le blessé de la vie.
+Vous voulez peindre, ou vous peignez d'instinct l'homme ardent qui
+regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter la coupe, la
+remplit à pleins bords et l'avale. Mais cette coupe de force et de vie
+vous tue; à preuve que tous les personnages de _Madelon_ sont morts à la
+fin du drame, honteusement morts, sauf _Elle_, la personnification du
+vice, toujours jeune et triomphant.
+
+Donc, quoi? le vice seul est une force, l'honneur et la vertu n'en sont
+pas. Pas un ne résiste, et le seul vrai honnête homme, M. Honnoré, finit
+par le suicide, ni plus ni moins que les héros de notre temps byronien.
+
+Pourquoi? dites! Ne croyez-vous pas qu'un homme puisse être assez fort
+pour tout braver, tout subir et tout vaincre? pas un seul? pas même,
+vous qui faites à bras tendu cette peinture de grand artiste, cette
+merveille d'esprit, de vérité, de force, de couleur, de composition
+et de dessin que vous intitulez _Madelon?_ Vous n'osez pas être cet
+homme-là, ou rêver dans un beau livre que cet homme existe et qu'il
+parle par votre plume, et qu'il agit par votre volonté, et qu'il
+triomphe par votre conviction? Pourquoi donc, mon Dieu? Faut-il, pour
+répandre l'idéal, se faire dévot et invoquer tous les mensonges du
+catholicisme, quand il est si bien prouvé que l'homme est en âge d'être
+par lui-même dès qu'il le voudra?
+
+Prenez garde, en vérité! Tous ces charmants jeunes gens auxquels le
+jeune lecteur voudrait ressembler, sont des misérables. Toutes ces
+femmes honnêtes sont des niaises, et si impuissantes à conjurer le mal,
+qu'elles sont de trop sur la terre. Elles ne servent qu'à excuser les
+maris infidèles par l'ennui qu'elles leur procurent. Il n'y a de logique
+que Madelon. Si la nature humaine est ainsi faite autour d'elle, elle a
+raison de la mépriser et de ne plus rougir de rien.
+
+Horrible conclusion d'un récit admirable de tous points et devant lequel
+tout ce que l'on a de littérature dans l'esprit, s'incline sans réserve,
+mais devant lequel aussi tout ce que l'on a d'honnêteté dans le coeur se
+révolte douloureusement.
+
+Ne pensez pas que je ne comprenne point du tout ce que vous avez voulu
+faire et que je ne voie pas le côté sain de cette violente étude.
+Je sais que montrer et dévoiler les mauvais et les lâches est plus
+instructif que la prédication et la lecture de la _Vie des Saints_. Je
+conviendrai avec vous que, Feuillet et moi, nous faisons, chacun à notre
+point de vue, des légendes plutôt que des romans de moeurs. Je ne vous
+demande, moi, que de faire ce que nous ne savons pas faire; et, puisque
+vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de cette société, de
+susciter le sens de la force en le prenant justement dans le milieu que
+vous montrez si vrai, et que vous avez si magnifiquement observé et
+disséqué.
+
+Je vous demande, je vous supplie, à présent que vous venez de faire le
+chef-d'oeuvre de la victoire du mal, de nous faire le chef-d'oeuvre du
+réveil au bien. Montrez-nous un véritable homme de coeur écrasant ces
+vermines, bravant ces luxures, méprisant avec une facilité logique et
+simple cette sotte vanité de paraître fort dans l'absurde et puissant
+dans l'abus de la vie; vous venez de prouver que cette vanité est
+toujours souffletée par la nature qui se venge.
+
+Ayez le courage d'incarner la preuve du triomphe. Que les méchants
+triomphent si vous voulez dans l'opinion. Inutile de farder le monde si
+bête et si corrompu; mais que Job sur son fumier soit le plus beau et le
+plus heureux de tous; si beau, que le jeune lecteur aime mieux être Job
+que tous les autres. Ah! que ne puis-je! que n'ai-je votre âge et vos
+forces! que ne sais-je tout ce que vous savez!
+
+Pourquoi _le Demi-Monde_ qui mettait à nu Madelon et ses dupes, et ses
+complices; a-t-il captivé les plus récalcitrants à ce genre de peinture,
+et moi toute la première? C'est parce qu'il y a auprès d'elle deux
+hommes qui triomphent: l'un qui la démasque et l'autre qui la répudie,
+sans que personne se venge.
+
+Pourquoi l'auteur du _Demi-Monde_ a-t-il le droit de tout dire et de
+tout montrer? C'est parce qu'on sent en lui un grand instinct de lutte
+contre ce torrent où il aurait pu être englouti. Il ne vous est pas
+permis, avec cette magnifique puissance que vous avez, de ne pas faire
+du bien. Il faut en faire. Il faut vous venger ainsi de tout le mal
+qu'on vous a fait, faute de vous comprendre. C'est quelqu'un qui vous
+a compris qui ose et qui doit vous dire cela, du fond d'un coeur mille
+fois brisé et toujours heureux quand même.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXIX
+
+A M.
+
+ Nohant, avril 1863.
+
+Oui, sans doute, monsieur, je me souviens et je lis votre livre. Vous
+êtes un noble, vaste et généreux esprit. Mon fils partage vos idées; car
+il s'est fait protestant avec sa femme, et compte élever ses enfants
+dans la croyance avancée de la Réforme, dont vous êtes un des plus
+éminents et des plus fervents apôtres. Mais, moi, tout en vous aimant
+et vous admirant du meilleur de mon âme, je serai de moins en moins
+chrétienne, je le sens, et, chaque jour, je sens aussi poindre une autre
+lumière au delà de cet horizon de la vie vers lequel je marche avec une
+tranquillité toujours croissante.
+
+Jésus n'est pas et ne pouvait pas être le dernier mot de la vérité
+accordée à l'homme. Vous admettez ingénieusement qu'il a semé une vérité
+progressive à développer. Mais le croyait-il, lui? Je ne le pense pas.
+Il était l'homme de son temps, quoique l'homme le plus idéaliste de son
+temps.
+
+D'ailleurs, est-il le seul à vénérer dans cette époque de renouvellement
+moral et intellectuel qui s'est appelée le christianisme et qui a
+été l'oeuvre de plusieurs hommes d'élite et de plusieurs siècles de
+discussion? Ou, comme M. Renan le croit, Jésus a ignoré les doctrines
+qui l'entouraient, et, original au suprême degré, il a été une vive et
+puissante incarnation de la pensée qui planait sur son siècle; ou, comme
+vous le croyez, monsieur, et comme je penche à le croire avec vous, il a
+été _instruit_ et il n'est qu'un disciple plus pur et mieux doué que
+ses maîtres. Il y a une troisième version qui ne me plaît pas et qui a
+pourtant sa valeur: c'est qu'il n'a jamais existé de Jésus proprement
+dit, et que sa vie n'est qu'un poème et une légende qui résume plusieurs
+existences plus ou moins intéressantes, comme son Évangile ne serait
+qu'un ensemble de versions plus ou moins authentiques d'une même
+doctrine sujette à mille interprétations. Je crois que vous admettez la
+possibilité de toutes ces choses; il faut bien l'admettre quand on n'a
+pas de certitude et de preuve historique incontestable.
+
+Mais vous dites en vous-même: «Qu'importe, après tout, si nous avons
+sauvé de tous ces naufrages de la réalité historique, une vérité
+philosophique, une doctrine admirable?» Très bien, je pense comme vous;
+mais je ne tiens pas à appeler christianisme cette doctrine, qui n'est
+peut-être pas du tout celle du nommé Jésus, lequel n'a peut-être jamais
+été crucifié; et je tiens encore moins à m'enthousiasmer pour un
+personnage légendaire qui n'a pas la réalité de Platon, de Pythagore,
+d'Aristote et de tous les grands esprits que nous savons avoir vécu
+eux-mêmes, pensé, parlé, écrit ou souffert en personne.
+
+Remarquez que cette situation apocryphe, ou tout au moins douteuse, du
+fondateur du christianisme ouvre la porte à des croyances tout à fait
+contradictoires et que cette doctrine si belle a fait dans le monde
+autant de mal que de bien, par la raison qu'elle part d'une sorte de
+mythe. C'est un beau rayon dont le soleil est caché dans les nuages.
+Platon, Pythagore et les autres fondateurs réels de doctrines ou de
+méthodes bien définies n'ont jamais fait que du bien. Jésus a apporté
+l'hypocrisie et la persécution dans la vie humaine et sociale, et cela
+dure depuis dix-huit cents ans et plus; à l'heure qu'il est, nous sommes
+plus que jamais persécutés en son nom, privés de liberté et traqués par
+ses prêtres dans tous les replis de notre existence. Arrière donc
+le Dieu Jésus! Aimons en philosophe cette charmante figure de roman
+oriental; mais ne cherchons pas à faire croire à sa divinité ni à sa
+presque divinité, pas plus qu'à sa réalité humaine. Nous ne savons rien
+de lui, et nous voici en présence de l'oeuvre collective des apôtres,
+qui souffre la critique à bien des égards. Libre à nous de choisir la
+version qui nous plaît le mieux et de rebâtir chacun le temple de
+la nouvelle Jérusalem selon les besoins de notre coeur, de notre
+conscience, de notre raison ou de notre idéalisme. Mais n'appelons plus
+cela une religion; car ce n'en a jamais été une. Ce n'a même pas été
+une philosophie; c'est un idéal romanesque pour les uns, une grossière
+superstition pour les autres. La part de la raison ne s'y trouve pas, et
+la pratique en est aussi élastique, aussi vague que le texte. Ce qui est
+quelque chose de réel et de fort, c'est le catholicisme. Mais, comme
+c'est quelque chose d'odieux, je n'en veux pas davantage.
+
+Point d'insulte à Jésus. Il a pu être, et il a dû être grand et bon.
+Mais cela ne suffit pas à des esprits sérieux pour chercher là toute la
+lumière et toute la vérité.
+
+La vérité n'a jamais appartenu en propre à un homme, et aucun Dieu n'a
+daigné nous la formuler. Elle est en nous tous, en quelques-uns plus
+que dans la masse; mais tous peuvent chercher et trouver la somme de
+sagesse, de vérité et de vertu qui est l'expression du temps où il vit.
+L'homme veut tout définir, tout classer, tout nommer; voilà pourquoi
+il lui plaît d'avoir des messies et des évangiles, mais ces
+personnifications et ces dogmes lui ont toujours fait pour le moins
+autant de mal que de bien.
+
+Il serait temps d'avoir des lumières qui ne fussent pas des torches
+d'incendie.
+
+
+
+
+DXXX
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 14 juillet 1863, au soir.
+
+Marc-Antoine Sand est né ce matin, anniversaire de la prise de la
+Bastille. Il est grand et fort et il m'a regardée dans les yeux d'un air
+attentif et délibéré, quand je l'ai reçu tout chaud dans mon tablier.
+Je crois que nous nous connaissions déjà et il m'a eu l'air de vouloir
+dire: «Tiens! c'est donc toi?» On l'a fourré dans un bain de vin de
+Bordeaux, où il a gigoté avec une satisfaction marquée. Ce soir, il
+tette avec voracité, et sa nourrice, qui n'est autre que sa petite
+mère, est gaie comme un pinson. Nous avons tiré le petit canon et un
+_pifferari_ d'Auvergne est venu lui faire entendre le plus primitif
+des chants gaulois. Le père Maurice a pleuré comme un veau et le père
+Calamatta comme une huître, à la vue de ce solide moutard! Tout le monde
+est dans la joie: voilà! Merci pour votre bonne lettre du 5 juillet;
+réjouissez-vous avec nous, mon grand fils, et venez bientôt nous voir.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXXI
+
+A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG
+
+ Nohant, 3 août 1863.
+
+Monsieur,
+
+Vos excellents discours nous ont beaucoup frappés, mon fils, ma
+belle-fille et moi, et je vais tout de suite et sans préambule répondre
+à votre bonne lettre en vous parlant à coeur ouvert.
+
+Mon fils s'est marié civilement l'année dernière. D'accord avec sa
+femme, son beau-père et moi, il n'a pas fait consacrer religieusement
+son mariage. L'Église catholique, dans laquelle nous sommes nés,
+professe des dogmes et les corrobore de doctrines antisociales et
+antihumaines qu'il nous est impossible d'admettre. Un cher petit garçon
+est né de cette union, il y a quinze jours. Depuis que sa mère l'a conçu
+et porté dans son sein, nous nous sommes demandé tous les trois s'il
+serait élevé dans les vagues aspirations religieuses qui peuvent suffire
+à l'âge de raison (à la condition de chercher la vérité dans des
+conceptions mieux définies), ou si nous essayerions, dans le but de
+le préparer à devenir un homme complet, de le rattacher à une foi
+idéaliste, sentimentale et rationnelle. Mais où trouver cette foi assez
+formulée de nos jours pour être mise à la portée d'un enfant?
+
+Nous songions au protestantisme, uniquement parce qu'il est une
+protestation contre le joug romain; mais cela était loin de nous
+satisfaire. Deux dogmes, l'un odieux, l'autre inadmissible, la divinité
+de Jésus-Christ et la croyance au diable et à l'enfer, nous faisaient
+reculer devant un progrès religieux qui n'avait pas encore eu la
+franchise ou le courage de rejeter ces croyances.
+
+Vos sermons nous délivrent de ce scrupule, et mon fils, voulant que son
+mariage et la naissance de son fils soient religieusement consacrés,
+je n'ai plus d'objections à lui faire contre deux sacrements qui
+attacheraient son union et sa paternité à votre communion.
+
+Mais, avant de me rendre entièrement, j'ai recours à votre loyauté avec
+une absolue confiance, et je vous adresse une question. Faites-vous
+encore partie de la communion intellectuelle de la Réforme? Persécuté et
+renié probablement par l'anglicanisme, par le méthodisme, par une très
+grande partie des diverses Églises, pouvez-vous dire que vous appartenez
+à une notable partie des esprits éclairés du protestantisme? Si, à peu
+près seul, vous avez levé un étendard de révolte, l'enfant que nous
+mettrions sous l'égide de vos idées ne serait-il pas renié et réprouvé
+chez les protestants, en dépit de son baptême parmi eux? On peut
+s'aventurer pour soi-même dans les luttes du monde philosophique et
+religieux; mais, quand on s'occupe de l'avenir d'un enfant, d'un être né
+avec le droit sacré de la liberté, qui, dès que sa raison s'entr'ouvre,
+a besoin de conseils et de direction, on doit non seulement chercher la
+meilleure méthode à lui offrir, mais encore préparer à sa vie un milieu
+moral, une solidarité, un foyer de fraternité, et quelque chose encore!
+une rationalité religieuse, si je puis ainsi dire, un drapeau ayant
+quelque autorité dans le monde. Il ne faut pas, ce me semble, que
+l'adolescent puisse dire à son père catholique: «Vous m'avez lié à un
+joug de mort!» ni à son père protestant: «Vous m'avez isolé au sein de
+la liberté d'examen; vous m'avez enfermé dans une petite Église, sans
+appui, et me voilà déjà dans la lutte quand j'ai à peine compris
+pourquoi j'y suis!»
+
+Dans les deux cas, cet enfant pourrait ajouter: «Mieux valait ne me lier
+à rien et m'élever selon votre inspiration dans l'absolue liberté où
+vous viviez vous-même.»
+
+Mon fils et sa femme feront, en tout cas, ce qu'ils voudront, sans
+qu'aucun nuage entre nous résulte jamais d'une dissidence qui n'est même
+pas formulée encore; mais, ayant à donner ou à réserver mon opinion un
+jour ou l'autre, je vous demande, à vous, monsieur, la réponse à mon
+incertitude, qui vous sera dictée par votre conscience.
+
+Je ne connais pas le monde protestant. On me parle d'une Église tout à
+fait nouvelle, ayant de l'avenir et faisant de nombreux prosélytes en
+Italie particulièrement. Je vois, d'après ce que l'on me dit, que cette
+Église part de vos principes et qu'il y a par le monde un souffle de
+liberté religieuse qui unit un certain nombre d'esprits sérieux. Je
+voudrais savoir si notre enfant aura dans la vie une véritable famille
+à laquelle il n'aura peut-être jamais ni le désir ni l'occasion de
+s'identifier,--car il faut prévoir l'âge où il ne voudrait suivre aucun
+culte, et là s'arrêtera aussi l'autorité de la famille naturelle,--mais
+de laquelle il pourrait dire avec fierté qu'il a été l'élève et le
+citoyen. Nos petites Églises détachées du catholicisme, comme celle de
+l'abbé Châtel, par exemple, ont toujours eu un caractère mesquin ou
+impuissant. Celle que vous proclamez se rattache à une conception large
+du christianisme et ne présente pas ces pauvretés. Mais où est-elle,
+cette Église? Est-elle maudite par l'intolérance protestante? Lui
+refuse-t-on son titre religieux? Se rattache-t-elle à des nuances qui
+l'aident à se constituer comme une communauté importante offrant un
+ensemble de vues, d'aspirations et d'efforts?
+
+Pardonnez-moi mon griffonnage, je ne sais pas recopier et j'aime mieux
+vous envoyer ma première impression illisible et informe. Vous me
+comprendrez par le coeur, qui sait tout déchiffrer.
+
+Je vous demande le secret jusqu'à ce que nous ayons vidé la question,
+et vous prie de croire, monsieur, quelle qu'en soit l'issue, à mes
+sentiments de fraternité véritable et profonde.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXXII
+
+A M. JOSEPH DESSAUER, A ISCHL (AUTRICHE)
+
+ Nohant, 15 août 1863.
+
+Bon Chrishni,
+
+Je veux que vous trouviez une lettre de moi à Ischl, puisque vous ne
+m'avez pas mise à même de vous répondre à Paris.
+
+Oui, ce sont d'heureux jours, que ceux où je vous ai retrouvé si
+semblable à vous-même, à peine vieilli, pas changé, toujours aussi naïf,
+aussi tendre et aussi aimable. Les oreilles ont dû vous sonner tout le
+temps de votre voyage: car on n'a pas passé une heure ici sans dire:
+«Bon Chrishni! cher brave homme! ami charmant! digne maestro! grand
+artiste! etc., etc.»; chacun et tous à la fois, duo, trio, quatuor,
+etc., _tutti, tutti:_ «Vive le bon Dessauer! le vrai _Favilla_!» Et,
+le soir, les lettres mystérieuses apportées sur, la table par l'esprit
+familier, les phrases musicales qu'on, croyait entendre en les lisant,
+tout cela a été goûté, senti, et, tout en riant, on était attendri, on
+vous sentait encore là.
+
+Eh! n'y êtes-vous pas toujours? est-ce que nous ne vivons que dans notre
+corps? est-ce que nous n'habitons pas la lune et le soleil et toutes les
+étoiles, dès que notre pensée nous y transporte? est-ce qu'on ne s'y
+occupe pas de nous comme nous nous occupons d'eux, nous qui rêvons
+toujours d'aller les y rejoindre? Eux? qui? ils disent la même chose
+que nous, et, sans nous connaître, ils nous aiment. Et puis ne nous
+connaissent-ils pas? Où est notre cher grand Delacroix à cette heure?
+Mais où êtes-vous vous-même, à l'heure où je vous écris? sur quelle
+route? dans quel véhicule? dans quelle disposition d'esprit? L'absence
+et la mort ne diffèrent pas beaucoup; donc, on ne se quitte pas, on se
+perd de vue; mais on sait bien que, n'importe où, on se retrouvera.
+Aussi je ne dis jamais adieu dans le sens de «Dieu nous sépare!» je le
+dis toujours dans le sens «Au revoir en Dieu, sur cette terre ou sur une
+autre!» Est-ce que l'on ne fait pas de progrès tant qu'on veut vivre et
+tant qu'on croit à l'idéal? est-ce que l'idéal ne sert qu'à cette vie
+d'un jour ou deux sur la terre? Ne croyez pas cela. Nous emportons avec
+nous ce que nous avons acquis, et nous l'emportons pour l'accroître dans
+l'éternité. Qu'importe que, dans une ou deux de nos existences, nous
+n'ayons pas été assez encouragés, si nous avons entretenu le feu sacré
+en nous et dans les autres? Ne comptez pas pour rien ces heures où vous
+donnez, avec votre âme, celle des grands maîtres à vos amis; tout cela,
+c'est un échange, entre eux, vous et nous, de ce qu'il y a de meilleur
+et de plus élevé dans le sanctuaire commun.
+
+Écrivez-nous, cher ami; dites-nous comment vous avez voyagé, comment
+vous avez retrouvé les soeurs, la nièce, les montagnes, le pays du sel
+et les montagnards artistes.
+
+Toute la famille d'ici vous embrasse: Maurice, que la mort de Delacroix
+a beaucoup affecté, surtout par la pensée qu'il est mort sans famille
+autour de lui; Lina, qui vous présenté son poupon à baiser; madame
+Lambert qui ne cesse de parler de vous; son mari, qui vous étudie
+rétrospectivement avec une sympathie délicate; Marie Lambert, qui pleure
+pour un rien, mais qui aime beaucoup; Calamatta, qui ne dit plus rien
+contre Delacroix et qui le regrette comme homme, sans l'avoir jamais
+compris comme peintre. Voilà tout le monde... Non, il y a la grande
+Marie, une nature d'élite sous sa blanche cornette; et tous vous aiment
+et vous crient: «Revenez!»
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXXIII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 26 août 1863.
+
+Eh bien, mon cher lumineux fils, êtes-vous reposé de votre affreux
+départ? On m'a dit que vous étiez parti _horriblement_, par la trahison
+de l'imbécile qui fait le service. Il est si facile d'avoir une voiture
+de louage à la Châtre, que nous sommes tous des niais de compter sur
+autre chose, après tous les tours que nous a joués cette diligence.
+Dites-en tous mes regrets à Gautier[1], et promettez-lui que cela
+n'arrivera plus. Qu'il n'oublie pas que nous comptons qu'il reviendra et
+qu'on l'avertira de ce qu'il y aura _d'instructif_ à voir pour la partie
+matérielle, dans nos représentations. Remerciez-le pour moi et pour nous
+tous de sa bonne visite.
+
+Quant à vous, cher fils, je ne vous remercie pas autrement qu'en vous
+aimant d'autant plus que vous vous êtes dévoué pour moi. Grâce à vous,
+je vois clair dans le travail, et je refais avec soin un scénario plus
+développé. Je suis même étonnée d'avoir pour cela la mémoire que je n'ai
+pas pour autre chose. Je me rappelle tout ce que vous m'avez dit comme
+si c'était écrit. C'est un plaisir de vous voir composer et improviser
+une pièce en causant. À présent que je relis cette carcasse, je suis
+étonnée de sa logique et de la manière dont elle se tient. Allons,
+vous n'êtes pas encore crétin, mon bonhomme, et vous avez un monde de
+compositions et de succès dans la _trompette_. Je ne suis pas en peine
+de vous: si vous n'allez pas plus vite, c'est que vous êtes paresseux.
+Mais qu'est-ce que ça fait si ça vous plaît de l'être? Ce qui importe,
+c'est que, quand vous travaillez une heure, vous travaillez comme cent.
+
+Tout mon monde vous envoie des amitiés en masse. Maurice n'est pas
+encore revenu.
+
+Votre maman vous embrasse.
+
+ [1] Théophile Gautier.
+
+
+
+
+DXXXIV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 27 août 1863.
+
+Mes pauvres enfants! avoir tant travaillé et tant souffert pour rien!
+Mais non, ce n'est pas pour rien, puisque vous avez adouci ses derniers
+jours et prolongé, autant que possible, son illusion et son espérance.
+Dieu vous en tiendra compte et elle aussi, dans un monde meilleur.
+
+Pauvre femme! si douce, si jeune encore et si belle de charme et de
+distinction naturelle! Comme elle a langui et lutté! Elle est mieux où
+elle est, n'en doutez pas.--Où que ce soit, elle vit et elle est en
+Dieu.
+
+Chère Solange! sois la consolation de ton pauvre père, et que ton père
+soit la tienne aussi. Nous vous aimons bien.
+
+
+
+
+DXXXV
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.
+
+ Nohant, 1er octobre 1863, deux heures du matin.
+
+Mon cher fils,
+
+Votre lettre est d'un vrai amour de fils! Je dis donc adieu à mes
+scrupules; je vois que vous avez raison, que vous m'aimez bien, et
+qu'avec vous on peut avoir le coeur sur la main tout à fait.
+
+La Rounat est venu; on lui a lu la pièce, qui ne pourra passer que dans
+l'hiver de 1864, parce que je ne veux pas la donner en plein printemps,
+et qu'il a de l'encombrement jusque-là. Ça me laisse le temps de donner
+encore plusieurs façons à mon labourage; car ce qu'on a lu jusqu'ici
+n'est qu'un brouillon et j'y vois, chaque fois, des améliorations à
+faire. Peut-être même remettrai-je la pièce en quatre actes; elle est
+pleine en cinq, mais pas assez serrée à la fin. Ça m'amuse toujours.
+
+Dès que j'aurai fini les corrections, je vous enverrai le manuscrit,
+pour que vous m'en indiquiez des masses, et, en attendant, je vous
+embrasse, pour moi qui veille et pour tous ceux qui dorment.
+
+Votre maman.
+
+
+
+
+DXXXVI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME) A PARIS
+
+ Nohant, 19 novembre 1863.
+
+Mon cher prince,
+
+Vous devez me croire morte; mais vous avez tant couru, vous, que vous
+n'auriez pas eu le temps de me lire. Vous avez bien travaillé pour
+les arts, et pour l'industrie, et pour le progrès. Moi, j'ai fait une
+comédie, c'est moins utile et moins intéressant. Que vous aurai-je
+appris d'instructif, à vous qui savez tout? On me dit que vous voudriez
+savoir ce que je pense de la _Vie de Jésus_.
+
+M. Renan a fait un peu descendre son héros dans mon esprit, d'un certain
+côté, en le relevant pourtant de l'autre. J'aimais à me persuader que
+Jésus ne s'était jamais cru Dieu, jamais proclamé fils de Dieu en
+particulier, et que sa croyance à un Dieu vengeur et punisseur était
+une surcharge apocryphe faite aux Évangiles. Voilà du moins les
+interprétations que j'avais toujours acceptées et même cherchées; mais
+M. Renan arrive avec des études et un examen plus approfondis, plus
+compétents, plus forts. On n'a pas besoin d'être aussi savant que lui
+pour sentir une vérité, un ensemble de réalités et d'appréciations
+indiscutables dans son oeuvre. Ne fut-ce que par la couleur et la vie,
+on est pénétré, en le lisant, d'une lumière plus nette sur le temps, sur
+le milieu, sur l'homme.
+
+Je crois donc qu'il a mieux vu Jésus que nous ne l'avions entrevu
+avant lui, et je l'accepte comme il nous le donne. Ce n'est plus un
+philosophe, un savant, un sage, un génie, résumant en lui le meilleur
+des philosophies et des sciences de son temps: c'est un rêveur, un
+enthousiaste, un poète, un inspiré, un fanatique, un simple. Soit. Je
+l'aime encore; mais comme il tient peu de place maintenant, pour moi,
+dans l'histoire des idées! comme l'importance de son oeuvre personnelle
+est diminuée! comme sa religion est désormais bien plus suscitée par
+la chance des événements humains que par une de ces grandes nécessités
+historiques que l'on est convenu, et un peu obligé, d'appeler
+_providentielles_!
+
+Acceptons le vrai, quand bien même il nous surprend et change notre
+point de vue. Voilà Jésus bien démoli! Tant pis pour lui! tant mieux
+pour nous, peut-être. Sa religion est arrivée à faire autant de mal
+pour le moins qu'elle avait fait de bien; et, comme--que ce soit ou non
+l'avis de M. Renan--je suis persuadée, aujourd'hui, qu'elle ne peut plus
+faire que du mal, je crois que M. Renan a fait le livre le plus utile
+qui pût être fait en ce moment-ci.
+
+J'aurais beaucoup à dire sur les artifices du langage de M. Renan. Il
+faut être courageux pour se plaindre d'une forme si admirablement belle.
+Mais elle est trop séduisante et pas assez nette, quand elle s'efforce
+de laisser un voile sur le degré, le mode de divinité qu'il faut
+attribuer à Jésus. Il y a des traits de lumière vive dans l'ouvrage,
+qui empêchent un esprit attentif de s'égarer. Mais il y a aussi trop
+d'efforts charmants et puérils pour endormir la clairvoyance des esprits
+prévenus, et pour sauver d'une main ce qu'il détruit de l'autre. Cela
+tient non pas comme on l'a beaucoup dit; à un reflet de l'éducation du
+séminaire, dont ce mâle talent n'aurait pas su se débarrasser,--je ne
+crois pas cela,--mais à un engouement d'artiste pour son sujet. Il y a
+du danger, peut-être de l'inconvénient, à être philosophe érudit, et
+poète. Certainement cela fait un joli ensemble, et rare, dans une tête
+humaine; mais, en de telles matières, l'enthousiasme met en péril la
+logique, ou tout au moins la netteté des assertions.
+
+Avez-vous lu cinq ou six pages que M. Renan a publiées le mois dernier,
+dans la _Revue des Deux-Mondes[1]?_ J'aime mieux cela que tout ce qu'il
+a écrit jusqu'ici. C'est grand, grand! Je trouve bien quelque chose à
+redire encore comme détail; mais c'est si grand, que je résiste peu et
+que j'admire beaucoup. C'est moi qui voudrais bien avoir votre pensée
+là-dessus, comme vous avez la mienne. Vous savez résumer, vous,
+dites-la-moi dans votre concision merveilleuse.
+
+J'irai à Paris cet hiver. Je ne sais pas bien quand. Ma famille va bien.
+Mon petit-fils est tout à fait gentil et bon garçon. On dit que votre
+fils est superbe; il me tarde de le voir. Mon nid vous envoie tous ses
+hommages, ainsi qu'à la princesse.
+
+Est-ce vrai qu'on fera la guerre?
+
+Ce qui est certain, cher prince, c'est que je vous aime toujours de tout
+mon coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _Les Sciences de la nature et les Sciences historiques_, lettre à
+ M. Berthelot (_Dialogues et Fragments philosophiques_; Calmann
+ Lévy, 1876).
+
+
+
+
+DXXXVII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 24 novembre 1863.
+
+Cher prince,
+
+Je vous autorise bien volontiers à donner copie de ma lettre à M. Renan;
+mais ce n'est qu'une lettre, et je ne sais pas me résumer comme vous.
+Mon jugement est très incomplet et ne va pas au fond des choses. Je suis
+en train de lire Strauss, Salvador et la belle préface de M. Littré au
+premier de ces deux ouvrages. Si j'avais lu cette préface plus tôt,
+j'aurais mieux lu M. Renan.
+
+Votre jugement, à vous, est meilleur que le mien; je vous ai toujours
+dit que vous étiez un très grand esprit qui ne tire pas parti de
+lui-même. Vous ne voulez pas me croire, vous pourriez faire tout ce que
+vous voudriez; mais vous êtes paresseux et prince, quel dommage!
+
+Je ne vous trouve pas rêveur, loin de là; vous êtes plus dans le _vrai
+total_, que M. Renan, M. Littré et Sainte-Beuve. Ils ont versé dans
+l'ornière allemande.. Là est leur faiblesse. Ils ont plus de talent et
+plus de génie que tous les Allemands modernes, et, en outre, ils sont
+Français. Ils sont Français, c'est-à-dire qu'ils ont de l'esprit et
+qu'ils sont artistes. Cette fantaisie de détruire l'immortalité de
+l'âme, la véritable et progressive persistance du _moi_ est un péché de
+lèse-philosophie française. Pour conserver tout ce que la foi a de pur
+et de sublime, il faut le talent, le coeur et l'esprit français. Les
+Allemands sont trop bêtes pour croire à autre chose qu'au matérialisme;
+je regrette de voir leur influence sur ces beaux et grands esprits dont
+la France serait encore plus fière s'ils étaient plus chauds et plus
+hardis.
+
+Ah! si j'étais homme, si j'avais votre capacité, votre temps, vos
+livres, votre âge, votre liberté, je voudrais faire une belle campagne,
+non pas _contre_ ces grands esprits dont nous parlons: je les aime et
+je les admire trop pour cela; mais, _à côté d'eux,_ puisant en eux
+les trois quarts de ma force, et en moi, dans mon sentiment de
+_l'impérissable_, la conclusion qui répondrait au coeur.
+
+Non, la conclusion, de MM. Renan et Littré ne suffit pas. Ressusciter
+dans la postérité par la gloire, n'est pas une idée aussi désintéressée
+qu'ils le disent. Leur devise est belle: «Travailler sans espoir de
+récompense; la récompense est dans le bien qu'on fait.»
+
+Oui, à condition qu'on pourra le faire toujours et le recommencer
+éternellement; le faire pendant une cinquantaine d'années, c'est se
+contenter de trop peu, c'est se contenter d'un devoir trop vite fait.
+Et puis, le spectacle et le sens du vrai et du beau est trop grand
+pour qu'une vie suffise à le contempler et à le savourer. Ce défaut de
+proportion serait un manque d'équilibre inadmissible.
+
+Oui, j'irai à Paris pour quelques jours seulement. Mais, _entre nous_,
+je m'occupe d'arranger ma vie pour être un peu plus libre. Me voilà dans
+ma soixantième année. C'est un chiffre rond et je sens un peu le besoin
+de la locomotion pour mon tardif été de la Saint-Martin.
+
+Je serai bien heureuse de vous revoir à de moins longs
+intervalles.--Nous restons quand même, c'est-à-dire malgré mes reproches
+à la _tendance_ matérialiste de M. Renan, bien d'accord, vous et moi,
+sur l'excellence et l'utilité de sa _Vie de Jésus_. S'il savait la
+lettre que vous m'avez écrite, c'est celle-là qu'il voudrait, le
+gourmand!
+
+À vous de coeur, mon cher prince, pour moi et mes enfants.
+
+G. SAND.
+
+Je suis dans une douleur inquiète aujourd'hui. Je vois, parmi les pendus
+de Varsovie, le nom de Piotrowski, et je ne sais pas si c'est celui qui
+s'était évadé miraculeusement de la Sibérie. Je le connaissais, c'était
+un héros. Savez-vous si c'est lui?
+
+
+
+
+DXXXVIII
+
+A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS
+
+ Nohant, 28 décembre 1863.
+
+Je ne vous ai pas remercié du plaisir que m'a causé _Jean Baudry_.
+J'espérais le voir jouer. Mais, mon, voyage à Paris étant retardé, je
+me suis décidée à le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les
+pièces qui réussissent perdent trop à la lecture, la plupart du temps.
+Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre pièce est de celles qu'on
+peut lire avec attendrissement et avec une satisfaction vraie.
+
+Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche à faire à
+la manière dont vous l'avez déroulé et dénoué: c'est que la brave et
+bonne Andrée ne se mette pas tout à coup à aimer Jean à la fin, et
+qu'elle ne réponde pas à son dernier mot: «Oui, ramenez-le, car je
+ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera;» ou bien: «Guérissez-le,
+corrigez-le, et revenez sans lui.»
+
+Vous avez voulu que le sacrifice fut complet de la part de Jean.
+Il l'était, ce me semble, sans ce dernier châtiment de partir sans
+récompense.
+
+Vous me direz: «La femme n'est pas capable de ces choses-là.» Moi, je
+dis: «Pourquoi pas?» Et je ne recule pas devant les bonnes grosses
+moralités: un sentiment sublime est toujours fécond. Jean est sublime;
+voilà que cette petite Andrée, qui ne l'aimait que d'amitié, se met à
+l'aimer d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une
+force inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi
+ne pas lui montrer l'opération magnétique et divine sur la scène? Ce
+serait plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: «La
+vertu ne sert qu'à vous rendre malheureux.»
+
+Voilà ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ôte rien
+à la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait
+agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le
+temps qui court. Je suis heureuse de votre succès.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXXIX
+
+A M. ÉMILE AUGIER. A CROISSY
+
+ Nohant, 25 décembre 1863.
+
+Cher ami,
+
+Je vous envoie, pour vous faire rire un instant, une lettre-pétition qui
+m'a été adressée; plus une lettre de vous que je vous restitue; plus une
+lettre de moi à ce monsieur que je ne connais pas et à qui je n'aurais
+pas répondu si vous ne l'eussiez jugé digne d'une réponse de vous. J'en
+conclus qu'il y a peut-être en lui quelque chose de bon; mais, à coup
+sûr, il est fou, et sa vanité le rend mauvais par moment. Si vous jugez
+qu'au lieu de le ramener à la raison ma lettre doit lui donner un accès
+de fièvre chaude, jetez le tout au feu. Sinon, jetez ma dite lettre à la
+poste.
+
+Ceci a de bon que je vous sais occupé d'une nouvelle pièce. Tant mieux!
+ne vous laissez pas distraire par les Schiller qui frappent à votre
+porte. Il doit y en avoir beaucoup, si c'est comme chez moi. Ne vous
+donnez pas la peine de me répondre, si vous êtes absorbé. Votre
+prochaine pièce sera une bonne récompense de mes voeux d'amitié sincère.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+A M**
+
+ Nohant, 25 décembre 1863.
+
+Monsieur,
+
+Je suis franche, c'est pourquoi j'ai beaucoup d'ennemis. Je vois bien,
+à votre indignation contre mon ami Augier, que, si je ne trouve pas que
+vous soyez Schiller, vous m'accuserez de n'avoir pas de coeur. Soyez
+donc mon ennemi tout de suite, si vous voulez.
+
+Je refuse l'honneur que vous me faites de me prendre pour arbitre. Je ne
+rends pas de services sous le coup d'une menace, et ce n'est pas parce
+que vous me traitez _d'impératrice_ que je perdrais le droit de vous
+dire que vous n'êtes pas Schiller, et que je ne suis pas Goethe. Mais,
+si vous êtes réellement Schiller, consolez-vous, vous n'avez besoin de
+personne, vous ferez quelque jour un chef-d'oeuvre que l'on s'arrachera.
+Il ne s'agît que de le faire; moi, cela ne m'est pas encore arrivé; on
+ne s'arrache pas mes pièces, on m'en a refusé plus d'une, et je ne m'en
+suis pas courroucée. Je me suis dit que je n'étais pas Goethe.
+
+Et puis, si vous êtes Schiller, pourquoi offrir vos pièces aux
+Folies-Dramatiques, qui probablement refuseraient Schiller en personne,
+sans pour cela l'insulter ni le méconnaître, mais par la seule raison
+que son génie n'entrerait pas dans leur cadre? Présentez vous aux
+théâtres vraiment littéraires, et qui sont subventionnés pour l'être, et
+soyez sûr que, si vous leur apportez quelque chose de beau et de bon ils
+l'accepteront avec empressement, à condition toutefois que ce soit dans
+la forme voulue; car vous savez bien qu'on n'y peut jouer Schiller ni
+Goethe qu'avec des arrangements considérables.
+
+Mais vous luttez, dites-vous, depuis treize ans. Eh bien, il est
+probable que vous n'avez pas la spécialité du théâtre. Cherchez-en une
+autre, on en a toujours une quand on veut s'interroger soi-même avec
+courage et modestie.
+
+Courage donc, monsieur; je ne suis pas vindicative; je vous pardonne vos
+compliments.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXL
+
+A M. CHARLES PONCY, A VENISE
+
+ Nohant, 28 décembre 1863.
+
+Cher enfant,
+
+Je vous remercie de votre bonne, longue et intéressante lettre, et de
+vos souhaits du jour de l'an, que je vous renvoie de tout mon coeur,
+ainsi qu'à votre chère Solange.
+
+Venise est donc finie? Pauvre Venise! mais rien ne finit et un jour
+viendra où tout ce luxe de beauté perdue sera rajeuni et ressuscité.
+Nous sommes dans le siècle du marteau qui abat et de la truelle qui
+reconstruit. Vous me racontez on ne peut mieux tout ce que vous avez vu.
+Cette vie errante, mais saine au corps et à l'esprit, a dû faire du bien
+à Solange et je vous engage à ne pas vous en lasser trop vite.
+
+Puisque le pauvre nid est désolé encore, laissez l'herbe et les branches
+pousser sur le seuil.--Quand vous reviendrez les écarter, les douloureux
+souvenirs auront fait place à cette grave sérénité que la mort laisse
+après elle dans les coeurs auxquels la conscience ne reproche rien.
+
+Mais il est inutile de vouloir hâter ce moment. La nature a droit aux
+larmes. C'est un soulagement qu'elle exige en même temps qu'un noble
+tribut qu'elle paye. Votre chère enfant reçoit par là un grand baptême.
+Elle en appréciera plus tard l'effet salutaire et fortifiant.
+
+J'ai reçu toutes vos lettres.--J'ai partagé et ressenti toutes vos
+émotions. Me voilà enfin sortie, pour quelques jours, d'une grande crise
+de travail. Pour m'en distraire, je lis _Emerson_, que je ne connaissais
+pas. C'est un philosophe américain, à la fois savant, poète, critique
+et métaphysicien, un vaste cerveau un peu obscurci par trop de clartés
+diverses, mais sublime, il n'y a pas à dire.
+
+Notre enfant est superbe et remarquablement aimable et gentil. Il a une
+précocité extraordinaire et qui m'inquiète par moments: quelque chose
+dans l'oeil qui n'est pas de son âge.--Mais je ne m'arrête pas à cette
+remarque. La santé, la fraîcheur et l'embonpoint; en outre, la force
+musculaire sont tout à fait rassurantes. La petite mère est bonne
+nourrice et absolument dévouée à son petiot. Maurice est donc très
+heureux et tout le monde vous embrasse tendrement.
+
+
+
+
+DXLI
+
+A M. EUGÈNE CLERH, A PARIS
+
+ Nohant, 31 décembre 1863.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je vous remercie de votre charmant travail et de vos bons souhaits de
+nouvelle année. Les petits services que j'ai pu vous rendre portent avec
+eux leur récompense, puisque vous êtes digne qu'on s'intéresse à vous.
+Votre excellente mère m'a écrit une aimable lettre dont je vous prie
+de la bien remercier pour moi. Promettez-lui de ma part, ma constante
+sollicitude pour vous; car vous serez toujours, je n'en doute pas,
+raisonnable, laborieux et délicat comme je vous connais à présent.
+
+Soyez sûr, mon cher enfant, que nous faisons tous notre destinée. La
+société est, dans tous les temps, un océan à traverser dans un sens ou
+dans l'autre. Petit ou grand, il nous faut faire le voyage. La mer mange
+un bon nombre de passagers; mais il ne faut pas s'occuper de cela, parce
+qu'on meurt dans son lit tout aussi bien que dans les tempêtes. Il faut
+s'occuper de bien naviguer si l'on a une barque, ou de bien nager si
+l'on n'a que ses bras, et de ne pas être englouti par sa faute.
+
+Avec de l'honneur, du courage, et point de vices, un homme a beaucoup de
+chances, et, outre la force qu'il puise en lui-même, il est à peu près
+certain de rencontrer des gens qui l'aideront en le voyant s'aider; ceux
+qui s'abandonnent sont infailliblement abandonnés; car la mer dont nous
+parlons est dure pour tous, et chacun, étant forcé de penser à soi,
+renonce tôt ou tard aux dévouements inutiles.
+
+Vous m'envoyez de jolies étrennes et je vous envoie un _sermon_ en
+échange. Non, mon cher enfant, c'est un morceau de mon coeur, de mon
+expérience et de ma conviction que je vous envoie.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+FIN DU TOME QUATRIÈME
+
+
+TABLE
+
+1854
+
+ CCCLXX. A madame Augustine de Bertholdi. 3 janvier.
+ CCCLXXI. A M. Victor Borie. 16 janvier.
+ CCCLXXII. A Maurice Sand. 31 janvier.
+ CCCLXXIII. Au même. 19 février.
+ CCCLXXIV. Au même. 11 mars.
+ CCCLXXV. A M. Armand Barbes. 3 juin.
+ CCCLXXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 16 juillet.
+ CCCLXXVII. A M. Charles Poncy. 16 juillet.
+CCCLXXVIII. A M. Victor Borie. 31 juillet.
+ CCCLXXIX. A M. Charles Poney. 11 août.
+ CCCLXXX. A M. Armand Barbès. 5 octobre.
+ CCCLXXXI. Au même. 28 octobre.
+ CCCLXXXII. Au même 27 novembre.
+
+1855
+
+ CCCLXXXIII. A M. Charles Jacque. 7 janvier.
+ CCCLXXXIV. A M. Charles-Edmond. 16 février.
+ CCCLXXXV. A M Edouard Charlon. 14 février.
+ CCCLXXXVI. A madame Augustine de Bertholdi. 14 février.
+ CCCLXXXVII. A Maurice Sand. 24 février.
+CCCLXXXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 27 février.
+ CCCLXXXIX. A M. Eugène Lambert. mars.
+ CCCXC. A M. Jules Néraud. 14 avril.
+ CCCXCI. A M Ernest Périgois. 9 mai.
+ CCCXCII. A S.M. le prince Napoléon (Jérôme). 12 juillet.
+ CCCXCIII. A M.***. 3 juillet.
+ CCCXCIV. A madame Arnould-Plessy. 20 Aout.
+ CCCXCV. A la même. 4 septembre.
+ CCCXCVII. A M. Jules Janin. 1er octobre.
+ CCCXCVIII. A madame Arnould-Plessy. 21 novembre.
+ CCCXCVIX. A M. Alexandre Dumas fils. 26 novembre.
+
+1856
+
+ CD. A M. Paul de Saint-Victor. 9 janvier.
+ CDI. Au même. 9 avril.
+ CDII. A madame Augustine de Bertholdi. 13 avril.
+ CDIII. A madame Arnould-Plessy. 1er mai.
+ CDIV. A M. Charles Poney. 23 juillet.
+ CDV. A M. Charles Duvernet. novembre.
+ CDVI. A M. Ernest Périgois. 20 décembre.
+
+1857
+
+ CDVII. A M. Adolphe Joanne. 29 février.
+ CDVIII. A M. Calamatta. 6 avril.
+ CDIX. A M. Victor Borie. 16 avril.
+ CDX. A M. Charles-Edmond. 13 juin.
+ CDXI. A M.***. juillet.
+ CDXII. A M. Charles Poncy. 15 août.
+ CDXIII. A M. Paul de Saint-Victor. 18 août.
+ CDXIV. A S. M. l'impératrice Eugénie. 6 octobre.
+ CDXV. A la même. 30 octobre.
+ CDXVI. A M. Charles-Edmond. 29 novembre.
+ CDXVII. Au même. 8 décembre.
+ CDXVIII. A S. M. l'impératrice Eugénie. 9 décembre.
+ CDXIX. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). décembre.
+
+1858
+
+ CDXX. A M. Charles-Edmond. 9 janvier.
+ CDXXI. A Maurice Sand. 14 janvier.
+ CDXXII. Au même. 15 janvier.
+ CDXXIII. A M. Charles Duvernet. 16 janvier.
+ CDXXIV. A M. Charles-Edmond. 25 janvier.
+ CDXXV. Au même. 30 janvier.
+ CDXXVI. Au même. 18 février.
+ CDXXVII. A M. Paul de Saint-Victor. 3 mars.
+ CDXXVIII. A. S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 12 mars.
+ CDXXIX. Au même. 25 mars.
+ CDXXX. A M. Ernest Périgois. 17 avril.
+ CDXXXI. Au même. 23 avril.
+ CDXXXII. Au même. 30 mai.
+ CDXXXIII. A. mademoiselle Leroyer de Chantepie. 5 juin.
+ CDXXXIV. A Maurice Sand. 10 juin.
+ CDXXXV. A M. Charles Poncy. 19 juin.
+ CDXXXVI. A M. Ferri-Pisani. 28 juin.
+ CDXXXVII. A M. Frédéric Villot. 4 septembre.
+ CDXXXVIII. Au même. 12 septembre.
+ CDXXXIX. A M. Victor Borie. 13 octobre.
+ CDXL. A M. Ferri-Pisani. 21 octobre.
+ CDXLI. A M. Édourd Charton. 20 novembre.
+ CDXLII. A madame Arnould-Plessy. 9 décembre.
+ CDXLIII. A M. Charles Poncy. 17 décembre.
+ CDXLIV. Au même. 28 décembre.
+ CDXLV. A madame Arnouîd-Plessy. 29 décembre.
+
+1859
+
+ CDXLVI. A M. Octave Feuillet. 19 février.
+ CDXLVII. Au même. 27 février.
+ CDXLVIII. A M. Ludre Gabillaud. 29 février.
+ CDXLIX. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 25 août.
+ CDL. A M. Alexandre Dumas fils. 7 décembre.
+ CDII. A.M. Charles-Edmond. 18 décembre.
+ CDLII. A M. Desplanches. 26 décembre.
+
+1860
+
+ CDLIII. A M. Charles Duvernet. 7 janvier.
+ CDLIV. A Maurice Sand. 8 février.
+ CDLV. A M. Charles-Edmond. 11 février.
+ CDLVI. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 12 février.
+ CDLVII. A Maurice Sand. 16 mai.
+ CDLVIII. A M. Charles-Edmond. 26 mai.
+ CDLIX. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 27 juin.
+ CDLX. A M. Jules Boucoiran. 31 juillet.
+ CDLXI. A madame Pauline Villot. novembre.
+ CDLXII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 9 décembre.
+ CDLXIII. A M. Alexandre Dumas fils. 11 décembre.
+ CDLXIV. A M. Charles Poncy. 20 décembre.
+ CDLXV. A M. Ernest Périgois. 25 décembre.
+ CDLXVI. A mademoiselle Nancy Fleury. 27 décembre.
+
+1861
+
+ CDLXVII. A M. et madame Ernest Périgois. 20 janvier.
+ CDLXVIII. A M. Charles Duvernet. 14 février.
+ CDLXIX. A. M. et madame Ernest Périgois. 20 février.
+ CDLXX. A M Charles Duvernet. 24 février.
+ CDLXXI. A M. Jules Boucoiran. 25 février.
+ CDLXXII. A M. Charles Duvernet. 15 mars.
+ CDLXXIII. A madame Pauline Villot. 11 mai.
+ CDLXXIV. A la même. 19 avril.
+ CDLXXV. A M. Charles Poncy. 24 avril.
+ CDLXXVI. A madame Pauline Villot. 11 mai.
+ CDLXXVII. A Maurice Sand. 15 mai.
+ CDLXXVIII. Au même. 22 mai.
+ CDLXXIX. A M. Charles Poncy. 5 juin.
+ CDLXXX. A Maurice Sand. 8 juin.
+ CDLXXXI. A M. Alexandre Dumas fils. 8 juin.
+ CDLXXXII. A madame Pauline Villot. 11 juin.
+ CDLXXXIII. A M. Victor Borie. 20 juin.
+ CDLXXXIV. A M. Charles Poncy. 30 juin.
+ CDLXXXV. A M. Victor Borie. 2 juillet.
+ CDLXXXVI. A M. Armand Barbes. 14 juillet.
+ CDLXXXVII. A Maurice Sand. 27 juillet.
+ CDLXXXVIII. A M. Adolphe Joanne. 6 août.
+ CDLXXXIX. A Maurice Sand. 11 août.
+ CDXC. A. madame Pauline Villot. 11 août.
+ CDXCI. A M. Alexandre Dumas fils. 11 août.
+ CDXCII. A Maurice Sand. 1er septembre.
+ CDXCIII. A M. Victor Borie. 8 septembre.
+ CDXCIV. A Maurice Sand. 22 septembre.
+ CDXCV. A M. Armand Barbes. 4 octobre.
+ CDXCVI. A madame Pauline Villot. 10 octobre.
+ CDXCVII. A Maurice Sand. 10 octobre.
+ CDXCVIII. A M. Charles Poney. 20 octobre.
+ CDXCIX. A M. Alexandre Dumas fils. 7 novembre.
+ D. Au même. 20 novembre.
+ DI. A M. Armand Barbes. 1st décembre.
+ DII. A M. Charles Duvernet. 7 décembre.
+ DIII. A M. Charles Poncy. 28 décembre.
+
+1862
+
+ DIV. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 7 janvier.
+ DV. A M. Armand Barbes. 8 janvier.
+ DVI. A madame Pauline Villot. 22 février.
+ DIII. A M. Charles Duvernet. 24 février.
+ DVIII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 25 février.
+ DIX. Au même. 26 février.
+ DX. A Madame Pauline Villot. 27 février.
+ DXI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 5 mars.
+ DXII. A M. Alexandre Dumas fils. 10 mars.
+ DXIII. A mademoiselle Lina Calamatla. 31 mars.
+ DXIV. A M. Marjollay. 6 avril.
+ DXV. A M. Armand Barbès. 3 mai.
+ DXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 11 mai.
+ DXVII. A madame d'Agoult. 7 juin.
+ DXVIII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 26 juillet.
+ DXIX. A mademoiselle Nancy Fleury. 7 août.
+ DXX. A madame d'Agoult. 23 octobre.
+ DXXI. A S-A. le prince Napoléon (Jérôme). 14 décembre.
+
+1863
+
+ DXXII. A M. Edouard Cadol. 29 janvier.
+ DXXIII. A M. Gustave Flaubert. 2 février.
+ DXXIV. A M. Edouard Cadol. 6 février.
+ DXXV. Au même. 7 février.
+ DXXVI. A M.***. 26 février.
+ DXXVII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 22 mars.
+ DXXVIII. A M. Edmond About. mars.
+ DXXIX. A M.***. avril.
+ DXXX. A M. Alexandre Dumas fils. 14 juillet.
+ DXXXI. A M. Leblois. 3 août.
+ DXXXII. A M. Joseph Dossauer. 15 août.
+ DXXXIII. A M. Alexandre Dumas fils. 26 août.
+ DXXXIV. A M. Charles Poncy. 27 août.
+ DXXXV. A M. Alexandre Dumas fils. 1st octobre.
+ DXXXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 19 novembre.
+ DXXXVII. Au même. 24 novembre.
+ DXXXVIII. A M. Auguste Vacquerie. 23 décembre.
+ DXXXIX. A M. Emile Augier. 25 décembre.
+ DXL. A M. Charles Poncy. 28 décembre.
+ DXLI. A M. Eugène Clerh. 31 décembre.
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIÈME
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13875 ***
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+Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Correspondance, 1812-1876, Tome 4
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 29, 2004 [EBook #13875]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876, TOME 4 ***
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+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.,
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+
+
+
+
+GEORGE SAND
+
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+IV
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY,
+ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+3, RUE AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+
+
+CCCLXX
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE
+
+ Nohant, 3 janvier 1854.
+
+Ma chère mignonne, je reçois ta lettre de nouvel an; j'étais bien sûre
+que tu penserais à moi, et je t'embrasse mille fois, en te souhaitant
+aussi tous les biens de ce monde, les vrais: le bonheur domestique, les
+bons amis, et un peu d'aisance en travaillant. Je vois que, pour le
+moment, tu vis comme une reine, au milieu des gâteries d'une excellente
+et charmante famille. Je te vois courant en traîneau, emmaillotée
+de fourrures princières et croyant rêver. Je vois aussi M. George
+écarquillant les yeux devant son arbre de Noël. Je te dirai que cette
+fête, perdue en France, s'est conservée à la Châtre; ce qui prouve
+encore une fois que le Berry est la croûte aux traditions. Nini, qui est
+avec moi depuis mon retour de Paris, a été invitée à passer les fêtes de
+Noël chez Angèle, qui a un joli garçon du même âge que Nini, un
+George aussi, qu'elle a adopté pour son petit mari et dont elle est
+positivement folle. Elle a donc vu l'arbre merveilleux et elle ne tarit
+pas sur ce chapitre.
+
+Oui, j'avais reçu ta lettre à Paris, ma chère fille, et mon retard à te
+répondre est tout de ma faute: j'ai quitté Paris si enrhumée, que j'en
+étais imbécile. Arrivée ici, j'ai travaillé, jardiné et si bien rempli
+mon temps, que, fatiguée le soir d'avoir écrit ou pioché la terre toute
+la journée, j'allais me coucher, remettant mes lettres au lendemain.
+
+Depuis que nous sommes littéralement enterrés sous la neige,--on en a
+rarement vu autant, dans ce pays-ci, que cette année!--je me fatigue
+encore davantage, pour combattre le froid, qui me rend ordinairement
+malade, et dont je triomphe par une santé comme je ne l'ai jamais eue.
+Plus de migraines, plus de douleurs, rien. Je dois cela à la fureur du
+jardinage, que je poursuis jusque dans les temps impossibles. En ce
+moment, je balaye la neige et je fais des forteresses avec Maurice; car
+tu sauras que Maurice a eu la gentillesse de venir avec Solange, par le
+temps le plus affreux, un ouragan, des tourbillons et du verglas, pour
+passer le jour de l'an avec moi et faire cette veillée que tu connais,
+où l'on se saute _au cou_, sur le coup de minuit, en échangeant des
+petits cadeaux. Ce jour heureux a été cependant bien attristé par la
+mort du pauvre Planet.
+
+Mes enfants sont encore avec moi pour quelques jours, et je pense
+que Solange remmènera Nini, qui est devenue charmante, sauf quelques
+caprices. Elle est si drôle, qu'on la gâte malgré soi. Nous avons bien
+pensé à toi, chère fille, en nous embrassant tous. Aussi suis-je chargée
+de mille embrassades pour toi; mais je pense qu'on ne me laissera pas
+fermer ma lettre sans te les offrir directement. Notre petit Lambert
+n'est pas là, malheureusement, lui qui est le plus spirituel de la
+société.
+
+Bonsoir, mon enfant chéri. J'embrasse Georget sur ses grosses joues
+roses et je le charge d'embrasser pour moi les beaux enfants de
+Marie[1].
+
+Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sûre qu'on t'aime ici de
+loin comme de près.
+
+ [1] Belle-soeur de madame de Bertholdi.
+
+
+
+
+CCCLXXI
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 16 janvier 1854
+
+Mon cher gros,
+
+Je sais que Solange t'avait écrit une lettre de folies au jour de l'an.
+Si je ne m'en suis pas mêlée, c'est qu'en dépit de l'arrivée et de la
+présence de mes enfants, j'avais le coeur triste. Nous avons perdu,
+en effet, le meilleur de notre groupe d'amis; le plus dévoué, le plus
+généreux, le plus actif Berrichon qui ait existé, je crois.
+
+Je te remercie, mon cher vieux, de tes souhaits de nouvel an, je n'ai
+pas besoin de te dire que je te souhaite aussi la meilleure destinée
+possible en ce triste monde, où nous ne sommes pas toujours sur des
+roses et où il faut courage, travail, patience et volonté; _résignation_
+surtout! car nous avons beau faire, quand la mort frappe sur ceux que
+nous aimons, _la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles!_
+
+Je n'ai pas de nouvelles de l'affaire du pauvre Defressine[1]. Demande à
+M. Bixio si le prince s'en occupe et s'il y peut quelque chose.
+
+Tu nous avais promis, de par ta science agricole et économique, que le
+blé n'augmenterait pas. Il augmente affreusement et il y a beaucoup de
+misère ici. Heureusement, le froid n'a pas persisté; car nous étions
+au bout de nos fagots, et les pauvres faisaient triste mine. Le bois
+augmente toujours et, qui pis est, il est rare. Nous sommes obligés d'en
+abattre pour nous chauffer et de le brûler vert.
+
+Voyons, je m'imaginais, que, depuis que tu faisais dans un journal
+savant, nous n'allions plus manger que des ananas et des oranges; que le
+vin allait pousser sur les tuiles des toits et le pain tout cuit dans
+les champs. Je vois bien que tu es un gros paresseux et que tu laisses
+tout aller à la diable.
+
+Aucante, que j'attendais hier pour mettre sa lettre dans la mienne, me
+dit ce soir qu'il t'a répondu au sujet des livres: ainsi je n'ai plus à
+te parler que de tes chutes, qui me paraissent trop multipliées, et je
+commence à craindre une démolition. Tâche donc de faire vite fortune,
+afin d'aller toujours en voiture, et surtout de venir nous voir.
+
+Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures
+par jour, avec Nini à côté de moi, piochant et brouettant aussi.
+Cela m'abrutit beaucoup, et la preuve, c'est que, tout en bêchant et
+ratissant, je me mets à faire des vers. Les premiers que je livrerai à
+la publicité me sont venus à propos de ce pauvre cher Planet, et je les
+ai faits tout en bêchant et en pleurant. Je ne les fais imprimer que
+dans le journal d'Arnaud[2], n'ayant plus _l'Éclaireur_, hélas! et j'en
+interdis la reproduction; car je ne me pique pas de savoir faire de bons
+vers, et je ne voudrais pas, à propos d'une tristesse sérieuse et vraie,
+servir d'aliment à une discussion littéraire. Je les ai faits pour moi
+d'abord, et puis je me suis dit que, la police ayant interdit aux amis
+du cher mort de prononcer un mot d'éloge privé sur sa tombe, une petite
+poésie où il n'y a pas la moindre allusion politique remplacerait,
+autant que possible, l'hommage du coeur qu'il n'a pas été permis de lui
+décerner.
+
+Je t'enverrai cela, tu le donneras à ceux de ses plus proches amis que
+tu connais, en les prévenant bien que cela n'a pas la prétention d'être
+autre chose qu'un _ex-voto_. Bonsoir, mon cher vieux; écris-nous
+souvent. Nous t'embrassons de coeur.
+
+ [1] Déporté à Lambessa après le coup d'État de 1851.
+ [2] Le directeur de l'_Écho de l'Indre_.
+
+
+
+
+CCCLXXII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 31 janvier 1854.
+
+Cher enfant,
+
+Tu m'en écris bien court! J'espère que tu te portes bien et que tu
+t'amuses, et tu sais, au reste, que j'aime mieux trois lignes que rien.
+
+Moi, je ne te dis pas grand'chose non plus, parce que je ne fais rien
+que tu ne saches par coeur, et que ma vie est si uniforme, si semblable
+tous les jours à la veille, que tu peux te dire, à toutes les heures, ce
+qui se passe à Nohant, et de quoi je m'occupe.
+
+Mon Trianon devient colossal et _Teverino_[1] a pris cinq actes. Je
+remets au net et j'avance. Je me porte bien, sauf un peu d'excitation de
+nerfs qui m'empêche de m'endormir bien.
+
+Nous avons été voir la comédie bourgeoise pour les pauvres, à la Châtre.
+C'est trop mauvais. Duvernet et Eugénie sont directeurs de cette troupe.
+Ça ne leur fait pas honneur.
+
+Il pleut depuis deux jours; jusque-là, il a fait beau et chaud le jour,
+froid la nuit, ce qui constitue un hiver excellent. Le jardinier a
+planté, dans un carré du jardin, un verger magnifique. Patureau est
+revenu planter sa vigne, qui sera aussi un modèle de vigne. Il y a
+émulation. Nini dit toutes les bêtises du monde et se porte comme un
+charme.
+
+Nous avons une tradition pour toi. Quand on veut avoir un bon chien de
+garde, _on le pile_. Connais-tu ça? Voici comme on procède:
+
+Auguste le charpentier, qui est sorcier et pileux de chiens, s'est
+rendu, par une nuit noire, chez Millochau, à la prière de ce dernier,
+pour piler son chien. La nuit était si noire, qu'Auguste passa à quatre
+pattes sur le pont pour ne pas se noyer, dit-il; mais cela faisait
+peut-être bien partie de la conjuration, il ne l'avoue pas. Le chien
+avait trois ou quatre jours. Il ne faut pas qu'il ait vu clair quand on
+le soumet à l'opération, on le met dans un mortier et on le pile avec un
+pilon. Auguste dit qu'on ne lui fait pas grand mal; mais je crois bien
+qu'il le broie et que, par son art, il le ressuscite. Tout en le pilant,
+il lui dit trois fois cette formule:
+
+ Mon bon chien, je te pile.
+ Tu ne connaîtras ni voisin ni voisine.
+ Hormis moi qui te pile.»
+
+Je continue l'histoire du chien à Millochau. Ledit chien devint si
+méchant, c'est-à-dire si _bon_, qu'il dévorait bêtes et gens. Excepté
+Auguste, il ne connaissait personne; mais, comme il allait étrangler les
+moutons jusque dans la bergerie, on fut obligé de le tuer. Il paraît
+qu'Auguste l'avait pilé un peu plus qu'il ne fallait.
+
+Je t'envoie une lettre pour Dumas. Tâche qu'il la reçoive en personne,
+car je crains pour les cinquante francs que je lui ai adressés[2]. Il y
+a un désordre affreux, je crois, dans son administration.
+
+Je vois que _Mauprat_ finit sa carrière au moment où ton théâtre de
+marionnettes commence la sienne. Nous serons arrivés, je crois, à
+soixante représentations. C'est un succès honorable et voila tout. Dis
+donc à Vaëz[3] de m'écrire ce qui est advenu de M. de Pleumartin[4].
+Un avoué du nom de Pleumartin, habitant le Poitou, a réclamé contre la
+pièce et le roman. Je l'ai adressé à Vaëz et je n'en ai plus entendu
+parler.
+
+Bonsoir, mon vieux. Je te _bige_.
+
+ [1] Pièce jouée au Gymnase, en 1854, sous le titre de _Flaminio_.
+ [2] Sans doute pour quelqu'une des souscriptions ouvertes par le
+ journal _le Mousquetaire_.
+ [3] Directeur de l'Odéon.
+ [4] Homonyme d'un personnage dont il est question dans _Mauprat_.
+
+
+
+
+CCCLXXIII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 19 février 1854.
+
+Mon cher enfant,
+
+Tu t'amuses, tu _bourines_ [1] dans le domaine des arts: c'est bien,
+c'est le meilleur genre de plaisir et celui qui laisse quelque chose.
+Pourtant n'y absorbe pas tout ton temps. Donne quelques heures de ta
+journée à la peinture, que tu me parais bien négliger, puisque tu ne
+m'en parles pas. Aie des amis et rassemble-les autour de toi pour la
+récréation de l'esprit; mais ne leur laisse pas prendre toutes les
+heures du jour, car il ne t'en resterait plus pour piocher avec un peu
+de réflexion pour ton compte.
+
+La guerre va paralyser pendant quelque temps notre édition. Elle se vend
+très peu et celle de Hugo pas du tout. Hetzel s'en inquiète. Moi, je
+crois que, ou l'on ne fera pas la guerre, ou bien, dès qu'elle sera en
+train, les affaires reprendront leur cours inévitable, comme il arrive
+toujours après une panique bourgeoise. Ne néglige donc pas tes dessins.
+Voilà encore une dernière livraison qui est bien rendue et dont les
+compositions sont jolies excepté _le Centaure_[2], qui n'est pas manqué,
+mais dont tu aurais pu tirer quelque chose de plus jeune et de plus
+poétique. Mais songe à apprendre _à peindre_ et fais des tableaux,
+puisque tu es à Paris principalement pour y trouver toutes les
+ressources et facilités qui te manquent ici. Je sais bien que les bruits
+de guerre rendront les tableaux plus difficiles encore à placer que les
+éditions à quatre sous. Mais ce resserrement des dépenses de luxe, et la
+constipation générale n'ont jamais de durée, et, quand on a de l'ouvrage
+fait, il n'est pas à faire le jour où l'occasion arrive d'en tirer
+profit. Enfin mets de l'équilibre dans ta vie. Je ne dis pas que tu en
+manques, je n'en sais rien; je te dis cela pour le cas où l'amusement
+l'emporterait un peu trop sur l'utile.
+
+Tu vas donc devenir _auteur dramatique_? C'est pour le coup que le père
+Aulard te traitera _d'homme de lettres_ sur ton passeport. Je
+désirerais que la nouvelle troupe de pantomime réussît: c'est si joli à
+ressusciter! Si tu peux faire qu'il n'y ait pas qu'un seul rôle dans ces
+sortes d'ouvrages, mais que tous les types soient habillés, costumés,
+et passables comme talent, ce sera un grand progrès, et Paul Legrand en
+ressortira beaucoup mieux. J'aurais préféré que tu lui fisses _le Noir
+et le Blanc_. Si je ne me trompe pas, c'est là que le Pierrot avait
+quelque chose de dramatique, que tu as assez bien rendu. Le talent de
+Legrand est le drame. Dans le comique, il est très bouffon, mais peu
+distingué, et, pour faire oublier Deburau père, pour écraser le fils,
+qui sans avoir grand talent, a de la distinction dans l'aspect, il
+faudrait déployer les qualités que ne cherchait pas le père et que
+n'aura jamais le fils; ces qualités saisissantes, touchantes et
+effrayantes que la pantomime bouffonne ne donne pas souvent, mais qu'il
+faudrait trouver, tout en restant dans le cadre burlesque. Legrand a ces
+qualités-là à un très haut degré. Si on les utilise, on aura du succès
+avec lui, et il aura, lui, une grande vogue.
+
+Si tu veux que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de
+costumes, dis-le nous. Mais vite, car _le printemps s'avance_, malgré la
+neige et la glace qui jouissent de leur reste, et j'espère bien que le
+beau temps te ramènera au bercail, bien vide sans toi.
+
+Je me demande comment vous avez pu arranger votre théâtre, plus petit
+que celui d'ici, pour être vu de tant de spectateurs. Il est vrai que
+ton atelier est en longueur.
+
+Je vas tout à fait bien, sans cependant pouvoir rouler ma tête entre mes
+épaules comme celle d'Arlequin. C'est un exercice qui m'est bien défendu
+pour quelque temps encore, et je n'ose pas me remettre à jardiner avant
+qu'il fasse beau. Ce manque de mouvement m'écoeure un peu. Mais je
+travaille. J'ai repris ma pièce d'un bout à l'autre, et j'ai bon espoir.
+
+Bonsoir, mon cher Bouli; je te _bige_ mille fois, Nini aussi. Je ne
+t'ai pas dit que le jardinier était parti pour cause de querelles et
+d'insociabilité!...
+
+ [1] _Bouriner_, perdre son temps en ayant l'air de s'occuper.
+ [2] Composition destinée à illustrer une édition du _Centaure_ de
+ Maurice de Guérin, publiée par George Sand, avec une étude sur
+ cette oeuvre.
+
+
+
+
+CCCLXXIV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 11 mars 1854.
+
+Ta lettre m'a fait grand plaisir, mon petit vieux chat. Ne t'inquiète
+pas de mes _bobos_: je me fais plaindre, parce que je suis comme une âme
+en peine quand je ne peux pas bien travailler.
+
+J'achève ma grande pièce en cinq actes pour la seconde fois. La première
+version ne m'avait pas satisfaite; c'est fini: je vais aviser à autre
+chose. Je ne donnerai pas dans le _micmac_ des arrangements de _Nello_
+en mousquetaire, c'est insensé. Dumas m'en a écrit lui-même, je lui
+réponds.
+
+Si les bourgeons t'amènent, ce sera bientôt, Dieu merci! car les voilà
+qui poussent. Il fait une chaleur écrasante dans le jour. Nous avons été
+hier, Solange, Nini et moi, dans le ravin du Magnier, tout le long du
+petit ruisseau. Nous étions en sueur comme en plein été. Bonsoir, mon
+enfant; je te _bige_ mille fois.
+
+
+
+
+CCCLXXV
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE EN MER
+
+ Nohant, 3 juin 1854.
+
+Dans l'impossibilité de s'écrire à coeur ouvert, de se parler des choses
+de la vie et de la famille, on peut au moins s'envoyer un mot de
+temps en temps, et celui-ci est pour vous dire que mon affection est
+inaltérable, comme ma muette préoccupation incessante et fidèle.
+
+J'ai de vos nouvelles de plusieurs côtés, je sais que votre âme est
+inébranlable et votre coeur toujours calme et généreux. Je pense à vous
+quand je pense à Dieu, qui vous aime, c'est vous dire que j'y pense
+souvent.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXVI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS[1]
+
+ Nohant, 16 juillet 1854.
+
+Mon cher prince,
+
+Vous m'avez dit de vous écrire, je n'ose pas trop, vous devez avoir si
+peu le temps de lire! Mais voilà deux lignes pour vous dire que je vous
+aime toujours et que je pense à vous plus que vous ne pouvez penser à
+moi. C'est tout simple, vous agissez et nous regardons. Vous êtes dans
+la fièvre de la vie, et nous sommes dans le recueillement de l'attente.
+
+On m'écrit de Belle-Isle, et vous devinez bien qui: «On m'accuse de
+chauvinisme, parce que je fais des voeux pour que nos petits soldats
+entrent à Moscou et à Pétersbourg, et pour la mission que notre cher
+pays est toujours chargé de remplir dans le monde.»
+
+Il y a là, dans les fers, une âme de héros qui prie comme moi tout
+naïvement, et avec qui je suis fière d'être d'accord.
+
+Mais nous sommes malheureux comme les pierres, de ne rien savoir que
+par des journaux auxquels on ne peut se fier, et d'attendre souvent si
+longtemps des nouvelles contradictoires. Quoi qu'il arrive, je ne peux
+pas ne pas espérer. Je ne peux pas me persuader que les Russes nous
+battront jamais. Ni vous non plus, n'est-ce pas?
+
+Mon fils me dit tous les jours que, si je n'étais pas une mère si
+_bête_, il aurait demandé à vous suivre. Mais, moi, je n'ai que ce
+fils-là, et comment ferais-je pour m'en passer?
+
+Vous savez que nous avons un été abominable et que, si les pluies ne
+cessent pas, nous aurons la famine! Ah! nous voilà sautant sur des
+cordes bien tendues!
+
+C'est vous autres qui en tenez le bout, là-bas. Quant à l'issue que vous
+souhaitez, la résurrection de la Pologne et de toutes les victimes dont
+on ne paraît pas s'occuper, elle viendra peut-être fatalement. Dieu est
+grand et Mahomet n'est pas son seul prophète.
+
+Mais voilà plus de deux lignes. Pardon et adieu, chère Altesse
+impériale, toujours citoyen quand même et plus que jamais, puisque vous
+voilà soldat de la France. Comme tel, recevez tous les respects qui vous
+sont dus, sans préjudice de toute l'affection que je vous conserve pour
+vous-même.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Reçue au camp de Jeffalik, près Varna, le 5 août 1854.
+
+
+
+
+CCCLXXVII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 16 juillet 1854.
+
+Ne soyez pas inquiet de moi, mon cher enfant. Je me porte assez bien,
+je travaille, je reçois plusieurs amis; c'est l'époque où la maison
+se remplit. Je ravale d'un air gai de lourds chagrins qui me viennent
+toujours d'où vous savez. On m'a repris ma petite-fille qui faisait
+toute ma joie. Et encore, si c'était pour son bien! Mais les montagnes
+de douleurs qui noircissent ce côté de mon horizon seraient trop hautes,
+trop tristes à vous montrer. Et puis je n'en ai pas le courage, et plus
+je vois que je n'y peux rien, plus j'en souffre, plus j'ai besoin d'y
+penser sans rien dire.
+
+Autour de moi, on est heureux, c'est tout ce que je demande pour me
+réconcilier avec la vie; et j'ai du travail, c'est tout ce qu'on peut
+demander aux hommes pour accepter un lien avec leur société maudite et
+infortunée.
+
+Je n'ai rien reçu de vous, mon enfant; si vous m'avez fait un envoi,
+il s'est égaré. Cela arrive souvent de Toulon à Nohant. Envoyez donc
+toujours dans une lettre et ne vous inquiétez pas du port. J'en paye
+tant pour des envois qui m'embêtent, que je suis dédommagée quand je
+paye ce qui me plaît et m'intéresse.
+
+Oui, oui, sauvez-vous à la campagne si le choléra vous menace. Quand
+même il ne devrait pas vous atteindre, du moment qu'il vous effraye,
+ce ne serait pas vivre que de vouloir le braver: et donnez-moi de vos
+nouvelles souvent, quelque paresseuse que je sois à vous écrire.
+
+Si vous n'étiez pas si loin et si le voyage n'était pas si cher, je vous
+dirais: «Venez à Nohant.» Mais, en outre, il y fait un temps qui vous
+désespérerait tout à fait; car il nous désespère un peu, nous autres
+qui sommes moins difficiles. Depuis deux mois, nous n'avons pas eu deux
+jours de soleil, et la terre est si trempée de pluie, qu'on ne peut pas
+sortir des chemins. Cela gêne bien Maurice, qui avait repris fureur
+à l'entomologie; et cela nous menace de la famine, si ça continue.
+Jusqu'ici, nos moissons n'ont pas encore trop souffert, mais il est
+temps que ça finisse. Elles commencent à courber trop la tête; et, si
+une fois elles se couchent dans la boue, une dernière averse perdra
+tout. Le revenu de Nohant est si peu de chose, que la perte de nos blés
+ne serait pas un échec irréparable; mais, si le désastre est général,
+comme tout se tient, les arts seront aussi infructueux que la terre, et
+je ne sais pas avec quoi nous donnerons à manger aux gens qui mourront
+de faim. Décidément, le ciel est fâché et le soleil ne veut plus de nous
+sur ce coin de l'univers.
+
+Vous m'avez envoyé des vers d'un de vos amis pour lesquels je ne peux
+pas être aussi indulgente que vous. Il m'en a envoyé aussi de son côté,
+et je n'ai pas répondu. Que voulez-vous! je ne sais pas mentir: je
+trouve cela affreusement maniéré, sous une affectation de fausse
+simplicité, et si décousu, si jeté au hasard de la fourchette, que c'est
+incompréhensible. Pourquoi d'ailleurs m'envoyer cela? Je n'y peux rien.
+
+Pourtant, il me peine de chagriner un de vos amis, et, comme je ne suis
+pas forcée de le désespérer par ma franchise, j'aime mieux me taire.
+Arrangez-vous pour lui dire que je suis si occupée, que je reçois tant
+de vers, tant de prose... C'est la vérité. Cela arrive tous les jours,
+comme des avalanches, de tous les coins du monde; et il y a si peu
+de choses lisibles pour mes pauvres yeux, calligraphiquement et
+intellectuellement parlant! Pour m'achever, votre ami écrit comme pour
+un myope, et je suis presbyte.
+
+Faites des vers, vous, à la bonne heure. Je ne peux pas aimer ceux de
+tout le monde, et c'est un peu votre faute.
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Embrassez pour moi Désirée et Solange, comme
+je vous embrasse, de tout mon coeur maternel.
+
+
+
+
+CCCLXXVIII
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 31 juillet 1854.
+
+Mon pauvre gros,
+
+Es-tu de retour de ton triste voyage? As-tu de meilleures espérances
+pour ton pauvre vieux père? As-tu rapporté un peu de tranquillité, ou
+encore plus de chagrin? Ta santé est-elle moins détraquée après tout
+cela?
+
+Ta lettre nous a bien attristés et nous te le disons tous, comme nous
+faisons des voeux tous pour toi, et pour une existence moins accablée et
+moins éprouvée. Il ne faut pourtant pas voir en noir comme tu fais.
+Le départ des chers vieux parents, qui vont, comme tu dis, au repos
+éternel, est une loi de la nature; et, quant à toi qui es jeune et qui
+as le devoir d'être courageux, tu n'as pas le droit de désespérer de
+Dieu et des hommes. Pense que tu as des amis, mon cher vieux, et qu'un
+temps viendra où, plus libre et mieux portant, tu seras content de les
+retrouver et de te retrouver toi-même en possession d'une vie plus
+heureuse.
+
+Nous avons bien du regret de ne t'avoir pas pu arrêter un moment dans ta
+route. Écris-nous; nous sommes impatients tous d'avoir de tes nouvelles.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXIX
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 11 août 1854,
+
+Mon cher enfant, je vous remercie de m'écrire, et je vous écris aussi,
+bien que ce ne soit qu'un mot, pour que vous ne soyez pas inquiet
+de nous: Nous avons aussi le voisinage du choléra. Il sévit assez
+sérieusement à Châteauroux. Peut-être ne viendra-t-il pas jusqu'ici. Il
+ne faudrait pourtant pas trop s'y fier; mais je n'en suis pas frappée
+et effrayée comme vous l'êtes, et permettez-moi de vous dire qu'il faut
+combattre un peu cette préoccupation qui pourrait être nuisible, si
+vous étiez atteint même d'un léger mal. Tant d'autres dangers roulent
+incessamment sur nos têtes, qu'un de plus ne devrait pas assumer sur lui
+nos angoisses. Je suis bien d'avis qu'il faut s'y soustraire autant
+que possible et reculer devant le péril qui se particularise, à cause
+surtout de ceux que nous aimons. Mais, quand on a fait ce qu'on peut
+et ce qu'on doit, il faut attendre la destinée avec calme. Quand le
+tonnerre gronde, on fait bien de ne pas se mettre sous les grands
+arbres. Mais, une fois en plein champ, il faut se dire qu'on a toutes
+les chances, sauf une, pour qu'il ne vous atteigne pas. Vous me direz
+que cette chance, grande comme la main, est aussi importante dans le
+domaine de l'inconnu, du hasard, que la surface entière du globe. Eh
+bien, alors, n'y pensons pas pour nous-mêmes, puisqu'un aérolithe peut
+tout aussi bien tomber sur nous du fond d'un ciel pur.
+
+Écrivez-moi et dites-moi quand même vos idées noires, si vous ne pouvez
+les surmonter. J'aime mieux cela que votre silence. Les journaux nous
+disent que le fléau se retire de vous. Mais je ne crois pas absolument à
+ce qui est imprimé.
+
+Voilà bien un autre choléra en Espagne! Encore une fois, la glace est
+brisée; mais le peuple en sortira-t-il plus heureux? Avant un mois,
+Espartero bombardera ces bonnes villes qui l'appellent comme un sauveur
+et qui ont déjà oublié ses bombes à peine refroidies! C'est partout
+et toujours la même histoire qui recommence, et c'est à dégoûter des
+articles de foi, dans quelque sens qu'on les envisage.
+
+J'ai eu beaucoup de chagrin et d'inquiétude pour ma fille, qui se
+croyait fort malade et qui m'envoyait presque ses derniers adieux. Son
+médecin m'écrit qu'elle n'a presque rien et que je me tienne tranquille.
+
+J'embrasse Solange et Désirée. Mille tendresses d'ici, toujours.
+
+
+
+
+CCCLXXX
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A BELLE-ISLE EN MER
+
+ Nohant, le 5 octobre 1854.
+
+Dieu soit béni pour avoir envoyé au dictateur cette bonne pensée, cette
+pensée de justice; car toute pensée de cette nature émane de la volonté
+de Dieu? Votre lettre, votre fragment de lettre cité dans les journaux
+est une pensée divine aussi; car Dieu veut qu'en dépit des erreurs de
+point de vue et des haines de parti, et de tous, les griefs fondés ou
+non, nous aimions la patrie. Comment n'aimerions-nous pas la nôtre,
+qui représente, à travers toutes les vicissitudes, les idées les plus
+avancées, de l'univers? Où est donc, _ailleurs_, le maître absolu qui
+sentirait qu'un patriotisme héroïque, inébranlable, dans le sein d'un
+homme enchaîné, est une raison plus forte que la raison d'État? Il faut
+gouverner des Français pour avoir cette lueur, de vérité, au milieu de
+l'enivrement du pouvoir.
+
+Acceptez, quoi qu'on vous dise; car il est des gens qui vous crieront
+de refuser, j'en suis sûre. Vous serez forcé, d'ailleurs! La prison ne
+reprend pas les victimes volontaires. Mais va-t-on vous conseiller
+de quitter la France? Non, ne le faites pas. Vous êtes libre sans
+conditions, cela est dit officiellement. Je ne pense pas qu'il y ait une
+porte de derrière pour vous exiler après cette parole?
+
+Restez donc en France, si les pouvoirs de second ordre ne vous chassent
+pas. Ils ne l'oseront pas, j'espère.
+
+Restez avec nous; on s'amoindrit à l'étranger, on voit faux, on
+s'aigrit; on arrive, par nostalgie, à maudire la patrie ingrate, et,
+par là, on devient ingrat soi-même. Venez à nous qui avons soif de vous
+voir; rappelez-vous ce rêve doux et déchirant que je faisais encore,
+pendant que vous étiez en jugement à Bourges: je vous appelais à Nohant,
+je voulais vous y garder longtemps, refaire votre santé ébranlée, et
+vous demander de me donner, à moi, cette santé morale qui ne vous a
+jamais abandonné. Venez, venez! dans huit ou dix jours, je serai à Paris
+pour une quinzaine, et je veux, de là, vous ramener à Nohant. Je vous y
+verrai, n'est-ce pas, tout de suite, à Paris? Écrivez-moi un mot, que je
+sache où vous êtes. Moi, je demeure rue Racine, 3, près l'Odéon.
+
+Il y aura des misérables, peut-être, qui diront que vous avez fait
+agir pour obtenir votre liberté. Oui, il y a, en tout temps, des
+calomniateurs, des lâches qui haïssent par instinct la candeur et la
+vertu. J'espère que vous n'allez pas vous occuper de cette fange. Moi,
+je me tiens sur la brèche pour cracher dessus; j'ai une lettre, une
+dernière lettre de vous, où vous me dites ce qu'il y a dans celle que
+l'empereur a lue. Je l'ai baisée avec respect, cette lettre qui
+me confirmait dans mon sentiment intime et profond de la patrie.
+Gardons-le, ce sentiment; défendons-le contre la hideuse joie d'une
+_partie_ de notre _parti_. Rappelons-nous que l'on a tué la République
+en disant: «_Tout!_ les Cosaques même, plutôt que le socialisme!»
+Affrontons avec courage ceux qui disent aujourd'hui: «_Tout!_ les
+Cosaques mêmes, plutôt que l'Empire.» Et, si l'on nous dit que nous
+trahissons notre foi, tenez, rions-en, il n'y a pas autre chose à
+faire!--Mais, si vous ne pouvez pas en rire, vous dont le noble coeur a
+tant saigné, acceptez ceci comme un martyre de plus. Dieu vous rendra un
+jour la justice que vous refusent les hommes.
+
+J'attends avec impatience un mot de vous; si vous aviez vu comme Maurice
+était rayonnant en m'apportant cette nouvelle, ce matin, à mon réveil!
+Quelle joie dans la maison, même pour ceux qui ne vous connaissent pas!
+
+Si vous n'avez pas le temps d'écrire, faites-moi donner avis de ce que
+vous faites, par quelque ami.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXXI
+
+AU MÊME
+
+ Paris, 28 octobre 1854
+
+Mon ami,
+
+Vous vous calomniez quand vous dites: «J'ai agi dans un moment de
+surprise, en songeant plutôt à mes intérêts propres qu'à ceux de la
+cause.»
+
+Non, ce n'est pas comme cela: vous avez cru sacrifier encore une fois
+votre vie et votre repos à l'intérêt moral de la cause. Moi, j'aurais
+eu, _j'avais_ une autre appréciation de cet intérêt. Votre action n'en
+est pas moins pure et moins belle. Mais laissez-moi vous dire mon
+sentiment. Il y a les belles actions, et les bonnes actions. La charité
+peut faire taire l'honneur même. Je ne dis pas le véritable honneur,
+celui qu'on garde intact et serein au fond de la conscience, mais
+l'honneur visible et brillant, l'honneur à l'état d'oeuvre d'art et de
+gloire historique. Cet honneur-là, de même que celui du coeur, s'est
+emparé de votre existence. Vous êtes déjà passé à l'état de figure
+historique et vous représentez, de nos jours, le type du _héros_, perdu
+dans notre triste société.
+
+Laissez-moi pourtant défendre la charité, cette vertu toute religieuse,
+toute intérieure, toute secrète peut-être, dont l'histoire ne parlera
+pas et qu'elle pourra même méconnaître absolument. Eh bien, selon moi,
+la charité vous criait: «Restez, taisez-vous! acceptez cette grâce;
+votre fierté chevaleresque rive les fers et les verrous des cachots.
+Elle condamne à l'exil éternel les proscrits de Décembre, à la mendicité
+ou à la misère dont on meurt, sans se plaindre, des familles entières,
+des familles nombreuses.»
+
+Ah! vous avez vécu dans votre force et dans votre sainteté! vous n'avez
+pas vu pleurer les femmes et les enfants?
+
+Dans ce cruel parti dont nous sommes, on blâme, on flétrit les pères de
+famille qui demandent à revenir gagner le pain de leurs enfants, cela
+est odieux. J'en ai vu rentrer, de ces malheureux, qui ont mieux aimé
+jurer de ne jamais s'occuper de politique sous l'Empire que d'abandonner
+leurs fils à la honte de la mendicité et leurs filles à celle de la
+prostitution; car vous savez bien que le résultat de l'extrême détresse;
+c'est la mort ou l'infamie.
+
+Ces farouches politiques! Ils exigeaient que tous leurs frères fussent
+des saints! En avaient-ils le droit? Vous seul peut-être aviez ce
+droit-là! mais l'a-t-on jamais? je ne me suis pas senti l'avoir, moi;
+j'ai fait _rentrer_ ou _sortir_ tant que j'ai pu: rentrer ceux que
+l'exil eût tués, sortir ceux qui en restant eussent été immolés. J'ai pu
+bien peu; je ne sais pas si on me le reproche, si quelques rigoristes le
+trouvent mauvais; ah! cela m'est bien égal! Je ne méprise pas les hommes
+qui ne sont pas des héros et des saints. Il me faudrait mépriser trop
+de gens, et moi-même, dont les entrailles ne peuvent pas s'endurcir au
+spectacle de la souffrance.
+
+Et puis, je ne suis pas bien sûre que ceux qui ont sacrifié leur
+activité, leur carrière, leur avenir politique, leur réputation même,
+n'aient pas été, en certaines circonstances, les vrais saints et les
+vrais martyrs. L'intolérance et le soupçon, l'orgueil et le mépris,
+voilà de tristes chemins pour marcher vers le temple de la Fraternité!
+
+Et puis encore, je vous disais, je crois, que toute bonne pensée vient
+de Dieu. S'il en envoie à nos adversaires, devons-nous y répondre par
+le dédain? si nous le faisons, quand reviendront-elles, ces pensées de
+justice et de réparation? Nous ne voulons pas que ce joug devienne moins
+lourd. Nous sommes fiers, de la force de nos fronts, nous ne songeons
+pas aux faibles qui succombent!
+
+Vous allez me trouver trop _femme_, je le sens bien. Mais je suis femme,
+et je ne peux pas en rougir, devant vous surtout, qui avez tant de
+tendresse et de piété dans le coeur.
+
+Maintenant, vais-je trop loin dans l'amour de l'abnégation, et, vous,
+avez-vous été trop loin dans l'amour de votre propre dignité? Que Dieu,
+qui sait nos intentions pures, pardonne à celui de nous qui se trompe.
+Dans un monde plus brillant et plus _libre_, comme ceux que nous promet
+Jean Reynaud, nous verrons plus clair et nous agirons avec plus de
+certitude. Le but pour nous dans ce purgatoire qu'il nous attribue,
+c'est d'agir selon nos forces et nos croyances, de manière à pouvoir
+monter toujours.
+
+J'ai à cet égard une sérénité d'espérance qui m'a toujours soutenue ou
+consolée, et je vous donne rendez-vous avec confiance dans un
+astre mieux éclairé, où nous reparlerons-de ces petits événements
+d'aujourd'hui qui nous paraissent si grands.
+
+Nous reverrons-nous dans celui-ci? Je l'ignore. Mille choses disent oui,
+mille autres choses disent non. Si nous avions pu causer à Nohant, je
+vous aurais dit le livre que vous avez à faire et que vous ferez quand
+même, lorsqu'un peu de calme et de repos vous aura fait apparaître dans
+son ensemble et dans sa signification le résumé de votre propre mission.
+
+Ce livre, j'y pensais le jour où j'ai appris votre délivrance. Je vous
+entendais me dire: «Je ne suis pas un écrivain de métier, je ne suis pas
+un assembleur de paroles.» Et je vous répondais, dans mon rêve: «Vous le
+ferez à Nohant; je l'écrirai sous votre dictée, et il remplira le monde
+d'une grande pensée et d'une utile leçon.» Il y a un point de vue plus
+vaste et plus humain que l'étroite piété de Silvio Pellico. Et le nôtre,
+nous eussions pu le dire sans être condamnés ni poursuivis par aucun
+gouvernement, tant nous eussions été dans des vérités supérieures à
+toute société et à nous-mêmes.
+
+Vous ferez ce livre, je le répète. Vous le ferez autrement; je regrette
+seulement de ne vous pas apporter la part d'inspiration qui nous fût
+venue en commun.
+
+Adieu, mon ami; je n'ai pas le temps de vous en dire davantage
+aujourd'hui. Je vis dans le mouvement du théâtre en ce moment-ci. Il me
+tarde de retourner à mon silence de Nohant. J'y serai dans peu de jours;
+c'est là que vous pourrez toujours m'écrire. Ne me laissez pas ignorer
+ce que vous devenez.
+
+A vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXXII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 27 novembre 1854.
+
+Mon ami,
+
+Vous êtes bon; oui, _bon!_ ce qui est être grand plus que ceux qui ne
+sont que grands. Je vous ai presque grondé, et vous me répondez, avec la
+douceur d'un enfant, que j'ai eu raison. Il n'y a qu'une seule chose,
+qu'un seul point, où je puisse avoir la raison _absolue_ pour moi. C'est
+quand je m'afflige et me désole de ne pas vous voir. Je ne vous écris
+pas aujourd'hui: mon Maurice vient d'être non dangereusement, mais assez
+cruellement malade. Il va bien; mais, moi, je suis lasse, lasse, et je
+me trouve dans un arriéré de travail effrayant.
+
+Où que vous soyez, écrivez-moi quelquefois. À présent que vous êtes un
+peu plus à vous-même qu'en prison, causons de loin; mais, au moins,
+causons de temps en temps.
+
+Où que vous soyez, après avoir repris à la vie physique, dont vous devez
+avoir besoin sans vous en rendre compte, lisez et écrivez. Vous avez de
+bonnes choses à nous dire, même en dehors de ce vain monde des faits.
+Votre âme a monté plus haut que les nôtres, et ces _romans_ que vous
+avez faits, entre ciel et terre dans les rêveries de la prison, vous
+nous les devez.
+
+Adieu, pour cette nuit de fatigue. Je suis à vous de coeur et d'esprit.
+
+G. SAND.
+
+30 _novembre_. Emile, occupé pour Maurice d'une copie assez longue, ne
+m'a remis que ce soir la lettre que j'attendais pour vous envoyer la
+mienne. Je me vois donc quelques instants de calme pour vous redire que
+je pense à vous souvent; oui, bien souvent! Dans toutes les émotions,
+chagrin ou contentement, réflexion ou lecture, chaque fois que mon âme
+travaille, languit ou s'élève, je me compose un ciel, c'est-à-dire,
+selon Jean Reynaud, une terre, un monde, où j'espère aller, et tout de
+suite j'y appelle ceux de ce monde-ci que je veux et compte y retrouver.
+Et puis, dans les épreuves véritables, je pense aussi aux devoirs de
+cette vie où nous sommes, et votre patience, votre vertu (pardonnez-moi
+un mot vieilli, mais toujours bon), se présentent devant moi pour me
+donner de la volonté. Vous avez été bien malheureux, mon ami, et,
+pourtant, il me semble qu'au fond du coeur vous êtes le plus heureux des
+hommes, parce que vous avez la conscience la plus pure et l'équilibre le
+plus divin. Vous avez la certitude d'une récompense là-haut, tandis que,
+nous autres, nous n'avons que l'espoir d'un dédommagement.
+
+Je vous demande pardon pour la lettre prolixe d'Émile. Il est prolixe,
+c'est sa nature, en écrivant. Il ne vous entretient que de nos malades,
+comme si c'était bien intéressant. Il ne se dit pas assez que vous
+recevez trop de lettres et que vous y répondez trop fidèlement.--La
+seule chose bonne de sa lettre, c'est la _conversion_ qu'il vous doit,
+et dont il n'est pas encore bien rempli; car il ne me l'a fait savoir
+qu'en me permettant de lire l'aveu qu'il en fait. Nous avions des
+_querelles_ sur ce sujet, et il en avait surtout avec Maurice, qui
+brûlait d'aller là-bas, et qui y aurait été, sans la crainte de mon
+désespoir _en dedans_. Je ne l'aurais pourtant pas empêché de suivre son
+idée, qui était à la fois _artistique_ et patriotique. Mais j'aurais
+bien souffert!--Voilà que je fais comme Émile, et que je vous entretiens
+de _nous_. Rien de tout cela ne vaut la peine d'être dit.
+
+Quand c'est à vous que je parle, je voudrais n'avoir à vous entretenir
+que de choses divines. J'en ai pourtant l'esprit tout plein, et je veux,
+un jour ou l'autre, faire un livre là-dessus que je vous dédierai. Je
+travaille comme un nègre pour de l'argent; il en faut pour les autres.
+Mais ce devoir-là est bien lourd! Quand donc, mon Dieu, aurai-je un an à
+moi, pour faire un livre qui ne me rapportera rien?
+
+Encore adieu. Maurice, bien portant, vous embrasse, et vous déclare
+qu'il n'a pas eu la gale, mais tout bonnement une _urticaire_.
+
+
+
+
+CCCLXXXIII
+
+A M. CHARLES JACQUE, A BARBIZON.
+
+ Nohant, 7 janvier 1855.
+
+_Ils_ et _elles_ sont arrivés ce soir bien vivants, et je ne peux
+pas vous dépeindre la scène d'étonnement et d'admiration de toute la
+famille, bêtes et autres, à la vue de ces superbes animaux.
+
+Quand tout cela ne donnerait ni oeufs ni poulets, c'est tellement beau
+à voir, qu'on se le payerait encore avec plaisir. On a tout de suite
+installé la compagnie dans son domicile et mis à l'engrais toute la
+valetaille, indigne de frayer avec pareille seigneurie. Vos instructions
+vont être affichées à toutes les portes de l'établissement, et j'aurai
+le plaisir d'y veiller; car ce monde-là en vaut la peine.
+
+Que de remerciements je vous dois, monsieur, pour tant de soins et
+d'obligeance! C'est si aimable à vous et si fort sans gêne de ma part,
+que je ne sais comment vous dire combien je vous sais gré d'avoir
+pris cet embarras! Je ne croyais pas que vous seriez forcé de veiller
+vous-même à tout ce détail, et je vois que vous avez choisi de main de
+maître et surveillé cet envoi avec une complaisance tout amicale. Merci
+donc mille fois; mais je ne me tiens pas quitte.
+
+J'aime bien les poules que vous expédiez; j'aime encore mieux celles que
+vous faites; mais j'aimerais mieux encore vous voir à Nohant mettre
+le nez dans notre famille, parce que je suis sûre que vous vous y
+trouveriez bien, et qu'une fois venu, vous y reviendriez. Vous me
+l'aviez promis, et je ne compte pas vous laisser tranquille que vous ne
+teniez parole.
+
+Maurice vous envoie toutes ses poignées de main et remerciements; car
+il était comme un enfant devant l'ouverture de ce panier plein de
+merveilles, et tous ces grands airs de prisonniers orgueilleux qui
+relevaient leurs aigrettes en nous regardant de travers.
+
+Veuillez croire à toutes mes sympathies et sentiments vrais pour vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXXIV
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 7 février 1855.
+
+Je vous remercie bien cordialement, monsieur, et de l'envoi de cette
+relique, et des bonnes et vraies paroles que vous savez me dire. Je ne
+peux pas encore parler de cette douleur, elle m'étouffe toujours et j'en
+dirais trop!
+
+Le plus affreux; c'est qu'on me l'a tuée, ma pauvre enfant[1], tuée de
+toute façon. Ah! monsieur, sauvez la vôtre, ne la laissez pas sortir de
+l'infirmerie, et, quand elle sera guérie, ôtez-la de cette pension où
+la malpropreté est sordide. Les parents ne laissent pas si facilement
+mourir leurs enfants quand ils les ont auprès d'eux. Ils ne se fatiguent
+pas d'une longue convalescence à surveiller, les parents qui sont de
+vrais parents.
+
+Il y en a qui sont fous et qui croient qu'un enfant est une chose qu'on
+peut négliger et oublier. Ma pauvre fille n'eût pas laissé mourir la
+sienne, et moi aussi, je suis bien sûre que je l'aurais sauvée! Je n'ai
+pas l'honneur de vous connaître, monsieur, mais je suis bien touchée de
+ce que vous me dites.
+
+Merci mille fois! je fais des voeux bien tendres et bien sincères pour
+votre chère petite. Ma fille vous remercie aussi.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Sa petite-fille Jeanne Clésinger.
+
+
+
+
+CCCLXXXV
+
+A ÉDOUARD CHARTON, A PARIS
+
+ Nohant, 14 février 1855.
+
+Cher ami,
+
+Je vous ai laissé souffrant. Êtes-vous mieux? Parlez-moi de vous. Il y
+a bien longtemps que je veux vous écrire. J'allais vous adresser une
+longue lettre sur le beau livre dont nous parlions ensemble. Je l'avais
+lu[1]. Mais que de chagrins m'ont frappée tout à coup! d'abord j'ai
+perdu deux de mes amis, et faut-il être assez malheureux pour avoir à le
+dire, cela n'était rien! J'ai perdu subitement cette petite-fille que
+j'adorais, ma Jeanne dont je vous avais parlé et dont l'absence, vous le
+savez, m'était _si_ cruelle. J'allais la ravoir, le tribunal me l'avait
+confiée. Le père résistait par amour-propre: sans M. B..., qu'une haine
+sournoise, instinctive, non motivée sur des faits que je sache, mais
+ancienne et tenace, excitait contre moi, ce père m'eût de lui-même
+ramené l'enfant. Il le voulait, il l'avait voulu. L'avocat--le
+conseil--ne voulait pas. Ils appelaient donc du jugement, et ce jugement
+n'était pas exécutoire sur-le-champ. J'écrivais en vain à ce dur et
+froid avocat que ma pauvre petite était mal soignée, triste et comme
+consternée dans cette pension où il l'avait mise, lui! Et, pendant ces
+pourparlers, le père faisait sortir sa fille, en plein janvier, sans
+s'apercevoir qu'elle était en robe d'été. Le soir, il la ramène malade
+à la pension et s'en va chasser loin de Paris, on ne sait où. L'enfant
+avait la scarlatine. Elle en guérit très vite, mais le médecin de la
+pension juge qu'elle peut sortir de l'infirmerie. Il faut au moins
+quarante jours de soins extrêmes et d'atmosphère égale. On n'en a pas
+tenu compte. On a appelé sa mère et on a consenti à lui laisser soigner
+l'enfant quand on l'a vue perdue. Elle est morte dans ses bras en
+souriant et en parlant, étouffée par une enflure générale, sans se
+douter qu'elle fût malade, mais frappée de je ne sais quelle divination
+et disant d'un air tranquille: «Non, va, ma petite maman, je n'irai
+pas à Nohant, je ne sortirai pas d'ici, moi!»--Ma pauvre fille me l'a
+apportée, elle est à Nohant!--Elle a de la force et de la santé, Dieu
+merci; moi, j'ai eu du courage, je devais en avoir; mais, maintenant
+que tout est calmé, _arrangé_, et que la vie recommence avec cet enfant
+supprimé de ma vie..., je ne peux pas vous dire ce qui se passe en moi,
+et je crois qu'il vaut mieux ne pas le dire.--Ce que je veux vous dire,
+c'est que le livre m'a fait du bien, lui et Leibnitz. Je savais tout
+cela, je n'aurais pas pu le dire, je ne saurais pas l'établir, mais j'en
+étais sûre et j'en suis sûre. Je vois la vie future et éternelle devant
+moi comme une certitude, comme une lumière dans l'éclat de laquelle les
+objets sont insaisissables; mais la lumière y est, c'est tout ce qu'il
+me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien
+qu'elle est mieux que dans ce triste monde, où elle a été la victime des
+méchants et des insensés. Je sais bien que je la retrouverai et qu'elle
+me reconnaîtra, quand même elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus.
+Elle était une partie de moi-même, et cela ne peut être changé. Mais ces
+beaux livres qui excitent notre soif de partir ont leur côté dangereux.
+On se sent partir avec eux, on s'en va sur leurs ailes, et il faudrait
+savoir rester tout le temps qu'on doit rester ici. J'en ai bien la
+volonté; le devoir est si clairement tracé, qu'il n'y a pas de révolte
+possible; mais je sens mon âme qui s'en va malgré moi. Elle ne se
+détache pas de mes autres enfants ni de mes amis. Elle voudrait suffire
+à sa tâche et donner encore du bonheur aux autres. Mais plus elle voit
+ce qu'il y a au delà de la vie de ce monde, plus elle se sépare de la
+volonté, qui se trouve insuffisante. Je dis l'âme, faute de savoir dire
+ce que c'est qui me quitte; car la volonté ne devrait pas être quelque
+chose en dehors de l'âme; mais la volonté ne retient pourtant pas l'âme
+quand l'heure est venue.
+
+Ne répondez pas à tout cela, cher ami; si mes enfants, qui lisent
+quelquefois mes lettres au hasard, me savaient si ébranlée, ils
+s'affecteraient trop. Je veux, pour vivre avec eux le plus longtemps
+possible, faire tout ce qui me sera possible. J'irai avec mon fils
+passer le mois prochain dans le Midi pour me guérir d'un état
+d'étouffement qui a augmenté et qui n'a rien de sérieux cependant.
+
+Je passerai quatre ou cinq jours à Paris au commencement de mars, pour
+prendre mon passeport. Je ne veux voir personne; mais vous, cependant,
+je voudrais bien vous voir et vous charger de dire à l'auteur de _Ciel
+et Terre_ tout ce que je ne vous dis pas ici, troublée que je suis trop
+personnellement, et justement à cause de cette question de vie et de
+mort qui est là. C'est un des plus beaux livres qui soient sortis de
+l'esprit humain.
+
+Il m'avait jetée dans une joie extraordinaire. Je voulais faire un
+volume pour le louer comme je le sens.--Je le ferai plus tard, si je
+peux me remettre à écrire. Mais, entre nous soit dit, je ne suis pas
+sûre que ce côté de la vie me revienne jamais. Je ne vis plus du tout de
+moi ni en moi, ma vie avait passé dans cette petite fille depuis deux
+ans. Elle m'a emporté tant de choses, que je ne sais pas ce qui me
+reste, et je n'ai pas encore le courage d'y regarder. Je ne regarde que
+ses poupées, ses joujoux, ses livres, son petit jardin que nous faisions
+ensemble, sa brouette, son petit arrosoir, son bonnet, ses petits
+ouvrages, ses gants, tout ce qui était resté autour de moi, l'attendant.
+Je regarde et je touche tout cela, hébétée, et me demandant si j'aurai
+mon bon sens, le jour où je comprendrai enfin qu'elle ne reviendra pas
+et que c'est elle qu'on vient d'enterrer sous mes yeux.
+
+Vous voyez, je retombe toujours dans mon déchirement. Voilà pourquoi
+je ne peux écrire presque à personne. Il y a peu de coeurs que je ne
+fatiguerais pas, ou que je ne ferais pas trop souffrir. Je vous parle, à
+vous, parce que vous êtes comme moi à moitié dans l'autre vie, et, pour
+le moment, j'espère avec la bienfaisante placidité que j'avais naguère,
+quand je n'étais pas si fatiguée d'attendre.--Mais vous aviez le corps
+malade. Dites-moi donc que vous êtes mieux, avant que je quitte Nohant.
+Vous avez une grande ressource: c'est de pouvoir vivre à l'habitude
+dans le monde des idées où je vois trop en poète, c'est-à-dire avec
+ma sensibilité plus qu'avec mon raisonnement. Vous avez une lucidité
+soutenue dans ce monde-là, il me semble. C'est là qu'il faudrait pouvoir
+toujours regarder, sans préoccupation des soucis inévitables de la vie
+matérielle, des devoirs qui excèdent quelquefois nos forces, et sans
+ces déchirements d'entrailles que rien ne peut apaiser. C'est une loi
+providentielle à coup sûr que la tendresse folle des mères; mais la
+Providence est bien dure à l'homme, à la femme surtout. Cher ami, adieu;
+je suis à vous de coeur et d'esprit.
+
+G. SAND
+
+ [1] _Terre et Ciel_, par Jean Reynaud.
+
+
+
+
+CCCLXXXVI.
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNÉVILLE
+
+ Nohant, 14 février 1855.
+
+Ma chère mignonne, si je ne t'écris pas, tu sais que ce n'est pas trop
+ma faute. Je suis toujours malade, étouffée, j'ai des douleurs partout,
+je ne peux pas travailler, je ne peux pas me consoler.
+
+J'ai eu le courage qu'il fallait, dans les premiers moments; à présent,
+je paye ce courage-là en détail par une fatigue extrême.
+
+Je ne veux pas m'y abandonner cependant. Maurice veut que j'aille passer
+le mois de mars a Nice ou à Gênes, et je le lui ai promis.
+
+Je suis désolée de ces rhumes de Bertholdi qui t'inquiètent tant. On
+peut tousser bien longtemps, sans qu'il y ait rien de grave; mais je
+sais par expérience combien cela fatigue, combien cela porte sur les
+nerfs, à soi-même et aux autres. Certainement, il faudrait pouvoir fuir
+ce froid de Lunéville, comme je vais fuir les souvenirs trop amers et
+trop cruels de ma maison, toute pleine de cette enfant. Mais que faire?
+La gêne est l'obstacle à tout. Il faudra que je revienne presque tout de
+suite travailler, et, quand Bertholdi s'absente, c'est la même chose. Ce
+ne sont pas quelques jours de repos qu'il lui faudrait. C'est toute une
+vie plus douce. Comment et de qui l'obtenir?
+
+Tu ne m'as pas dit si Georget avait bien supporté son voyage, et s'il
+avait repris les belles couleurs qu'il, avait un peu perdues ici. Aie
+bien soin de lui et ne t'en sépare qu'à bonnes enseignes.
+
+Solange est à Paris mieux portante et plus tranquille du côté de ses
+affaires. Son père s'exécute un peu avec elle, son mari pas du tout.
+Elle pensait pouvoir t'être utile, et, sans notre malheur, je suis sûre
+qu'elle aurait fait son possible. Elle y reviendra certainement quand
+elle pourra sortir et se montrer un peu.
+
+Embrasse toute ta chère maison pour moi: George, Charles et Marie, à qui
+je n'ai pas la force d'écrire. Je n'écris plus à personne, je ne peux
+pas. Chaque fois que je parle de moi, même pour dire un mot, je me sens
+comme prise de fièvre pour toute la journée; c'est un état maladif
+certainement et qui passera. Ne t'en inquiète pas, j'y fais et j'y ferai
+mon possible. Je t'embrasse de toute mon âme. Ah! ma pauvre enfant, que
+je voudrais te donner autant de bonheur que j'ai de peine!
+
+
+
+
+CCCLXXXVII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 24 février 1855.
+
+Cher enfant,
+
+Je commence par te dire que, puisque tu n'es, pas enrhumé, tout va bien
+pour moi. Aie soin de ta petite personne comme j'ai soin de la mienne,
+puisqu'il ne s'agit pas de nous regarder comme de simples mortels,
+mais comme de très précieux voyageurs allant à la découverte de la
+Méditerranée.
+
+Quant à Montigny, je vois bien qu'il veut refaire toutes mes pièces. Il
+y a pourtant une observation à faire, c'est que toutes les pièces qu'on
+ne m'a pas fait changer: _le Champi_, _Claudie_, _Victorine_, _le _Démon
+du foyer_, _le Pressoir_, ont eu un vrai succès, tandis que les autres
+sont tombées ou ont eu un court succès. Je n'ai jamais vu que les idées
+des autres m'aient amené le public, tandis que mes hardiesses ont passé
+malgré tout.
+
+Et quelles hardiesses! Trop d'idéal, voilà mon grand vice devant les
+directeurs de théâtre.
+
+J'écouterai sans discussion ce que me dira Montigny, j'écouterai ses
+projets d'_amélioration_, et, si je vois qu'il faille changer le fond de
+la pièce, je la reprendrai; cette fois, j'y suis bien, décidée. Je suis
+lasse du théâtre d'abord, et puis encore plus lasse des hésitations où
+l'on me jette sur moi-même. Je suis ce que je suis. _Yo soy quien soy_.
+Ma manière et mon sentiment sont à moi. Si le public des théâtres n'en
+veut pas, soit, il est le maître; mais je suis maître aussi de mes
+propres tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera forcé
+d'avaler au coin de son feu.
+
+Rien de nouveau ici: temps assez doux, Trianon devenu lac, ordres donnés
+pour le jardin en notre absence, comptes de cuisine, rangement de
+papiers, correction d'épreuves. Tout cela n'est pas fort intéressant,
+surtout quand je ne te vois pas aller et venir, entrer et sortir, et
+jeter, à travers tout cela, les profondes réflexions et les lumineux
+aperçus de _tes sciences_.
+
+Bonsoir donc, cher mignon; je me replonge dans les paperasses et
+t'embrasse de toute mon âme. Le capitaine d'Arpentigny te _colle_ ses
+amitiés. Émile _se paye_ de copier _le Diable aux champs_.
+
+
+
+
+CCCLXXXVIII
+
+A MADEMOISELLE LEMOYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 27 février 1855.
+
+Mademoiselle,
+
+Je vous conseille et vous prie, même, puisque vous avez la bonté de
+compter sur ma vive sympathie pour vous, de quitter le milieu où vous
+souffrez tant, et d'aller vivre à Paris; vous y trouverez les nobles
+distractions dont une âme comme la vôtre a besoin, la musique, les arts
+et des relations que votre intelligence élevée et votre coeur généreux
+sauront vite créer.
+
+Si le catholicisme vous est nécessaire, vous rencontrerez certainement
+un directeur de conscience assez éclairé pour vous guérir de cette
+maladie des scrupules, que je connais bien, et que j'ai subie dans ma
+jeunesse assez cruellement pour vous comprendre et vous plaindre. Non,
+il ne faut pas qu'une âme comme la vôtre succombé à ces vaines terreurs.
+Il faut vous relever par de fortes et saines lectures. Je suis trop
+ignorante pour vous les indiquer; mais écrivez à M. Jean Reynaud,
+envoyez-lui ma lettre, si vous voulez. Il saura par là que je vous
+connais et que votre besoin de secours intellectuel n'est pas une
+frivole inquiétude.
+
+Oui, je vous connais sans vous avoir vue; mais n'y a-t-il pas bientôt
+dix ans que vous m'écrivez ces grandes lettres où, au milieu des
+contradictions et des troubles d'une pensée ardente, j'ai toujours
+trouvé, votre bonté si entière, si spontanée, si naïve, et votre
+jugement si généreux et si droit en tout ce qui est essentiel!
+
+Demandez-lui de vous indiquer des livres qui vous sauvent, et, faites
+mieux, quittez cette solitude où vous vous consumez, où ce qui vous
+entoure vous laisse et vous _rend_ encore plus seule, je le vois bien.
+Je ne connais pas assez M. Jean Reynaud pour vous adresser à lui, sans
+qu'il vous connaisse. Mais faites-vous connaître à lui; son livre m'a
+fait un grand bien, à moi aussi, et j'avais grand besoin de trouver,
+dans la haute science d'un esprit de premier ordre, la confirmation
+raisonnée de tous mes instincts; car mon courage a été bien éprouvé
+dernièrement!
+
+J'ai perdu une enfant adorable et adorée, la fille de ma pauvre fille.
+Je viens d'être malade, ce qui m'a empêchée de vous répondre, et,
+maintenant, je suis encore si délabrée, que mon fils, mon cher fils,
+m'emmène voyager un peu. Je pars dans deux jours. Dans deux mois, je
+serai de retour à Nohant, où vous m'en verrez, j'espère, de meilleures
+nouvelles de vous. Avant de rentrer ici, je passerai quelque jours
+probablement à Paris. Si vous réalisez votre tentation d'y aller
+demeurer, faites-le-moi savoir à Paris, dans les premiers jours de mai.
+
+Pardonnez-moi de vous répondre si peu, je suis brisée encore, mais _je
+crois_. Je suis sûre de retrouver mon enfant dans un meilleur monde;
+et, vous dont le coeur est si pur, vous devez être sûre aussi de votre
+avenir. Douter de la bonté de Dieu est une faiblesse de notre nature.
+Mettez toutes les forces de votre esprit à croire à cette bonté, et vous
+sentirez qu'elle a son reflet en vous-même.
+
+N'ayez pas peur de la mort: c'est un bien bon refuge, allez, et, quand
+on le comprend, le courage consiste à ne pas la désirer trop.
+
+À vous de coeur toujours, chère âme en peine.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXXIX
+
+A M. EUGÈNE LAMBERT, A PARIS
+
+ Frascati, mars 1855.
+
+Mon cher Lambruche,
+
+Tout va bien, Maurice nous a donné quelque inquiétude, non pas à cause
+de la maladie qu'il a eue, mais à cause de celle qu'il aurait pu avoir.
+Heureusement, il a passé à côté, grâce à un bien bon médecin, excellent
+homme par-dessus le marché. Il y a eu nécessairement pour nous un peu
+de spleen à Rome. Cinq ou six jours dans une chambre d'auberge, c'est
+triste.
+
+D'ailleurs, Rome, à bien des égards, est une vraie _balançoire_; il faut
+être ingriste pour aimer et admirer tout, et pour ne pas se dire, au
+bout de trois jours, que ce qu'on a à voir est absolument pareil à ce
+qu'on a déjà vu sous le rapport de l'aspect, du caractère, de la couleur
+et du sentiment des choses. Ensuite, on peut entrer dans le détail des
+ruines, des palais, des musées, etc., et, là, c'est l'infini; car il
+y en a tant, tant, tant, que la vie d'un amateur peut bien n'y pas
+suffire. Mais, quand on n'est qu'_artiste_, c'est-à-dire voulant vivre
+de sa propre vie, après s'être un peu imprégné des choses extérieures,
+on ne trouve pas son compte dans cette ville du passé, où tout est mort;
+même ce que l'on suppose encore vivant.
+
+C'est curieux, c'est beau, c'est intéressant, c'est étonnant; mais c'est
+trop mort, et il faudrait savoir sur le bout des doigts, non seulement
+ce fameux livre de _Rome au siècle d'Auguste_, mais encore l'histoire de
+Rome à toutes les époques de son existence; il faudrait vivre là-dedans,
+l'esprit tendu, la mémoire mirobolante et l'imagination éteinte.
+
+Il fut un temps, _sous l'Empire_, où l'on s'asseyait _sur le tronçon
+d'une colonne_, pour méditer sur les ruines de Palmyre; c'était la
+mode, tout le monde méditait. On a tant médité, que c'est devenu fort
+_embêtant_ et que l'on aime mieux vivre. Or, quand on a passé plusieurs
+journées à regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des
+_colombarium_, on voudrait bien sortir un peu de là et voir la nature.
+Mais, à Rome, la nature se traduit en torrents de pluie jusqu'à ce que,
+tout d'un coup, viennent la chaleur écrasante et le mauvais air. La
+ville est immonde de laideur et de saleté! c'est la Châtre centuplée en
+grandeur; car c'est immense et orné de monuments anciens et nouveaux qui
+vous cassent le nez et les yeux à chaque pas, sans vous réjouir, parce
+qu'ils sont étouffés et gâtés par des amas de bâtisses informes et
+misérables. On dit qu'il faut voir cela au soleil; je ne dis pas non,
+mais il me semble que le soleil ne peut pas raccommoder ce qui est
+hideux.
+
+La campagne de Rome si vantée est, en effet, d'une immensité singulière,
+mais si nue, si plate, si déserte, si monotone, si triste, des lieues de
+pays en prairies, dans tous les sens, qu'il y a de quoi se brûler le peu
+de cervelle qu'on a conservé après avoir vu la ville. MAIS! mais, quand
+on est sorti de cette immensité plate, quand on arrive au pied des
+montagnes, c'est autre chose. On entre dans le paradis, dans le
+troisième ciel. C'est là que nous sommes. Nous avons amené Maurice,
+encore tout détraqué, avant-hier, et, bien que nous n'ayons pas encore
+eu un rayon de vrai soleil, le voilà tout gaillard et passant la journée
+sur ses jambes.
+
+Le lieu où nous sommes est si beau, si étrange, si curieux, si sublime
+et si joli en même temps, que j'en aurai pour toute une saison à te
+raconter. Réjouis-toi donc de notre fortune présente; car nous sommes
+enfin payés de nos fatigues et de nos déceptions, payés avec usure. Tu
+peux lire ma lettre à Solange. Tu sauras comment nous sommes campés;
+mais nos promenades, rien ne peut en donner l'idée. C'est à chaque pas
+une découverte. Aujourd'hui, par exemple, nous avons passé la journée
+dans un immense palais entièrement abandonné au haut d'une colline. J'ai
+pensé à toi, mon petit Lambert.
+
+Ah! qu'on serait heureux d'être riche et d'associer tous ses enfants aux
+vrais plaisirs que l'on rencontre. Que de souterrains, que de fleurs,
+que de ruisseaux, de cascades, d'arbres monstrueux, de ruines, de cours
+abandonnées, de rocailles brisées, de statues sans nez, d'herbes folles,
+de mosaïques couvertes de gazon et d'asphodèles! C'est à en rêver; et
+des galeries et des escaliers sans fin qui s'en vont du ciel au fond de
+la terre, un tas de constructions inexplicables, les vestiges d'un luxe
+insensé ensevelis sous la misère; et tout cela au sommet d'un panorama
+de montagnes, de terres, de mers à donner le vertige. C'est trop beau.
+
+Sur ce, bonsoir, mon Lambert; nous pensons rester ici une quinzaine, et,
+quand nous serons décidés sur la suite du voyage, nous te donnerons de
+nos nouvelles. Je t'embrasse de la part des petits camarades et de la
+mienne. Au revoir au mois de mai.
+
+Pense à nous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCXC
+
+A M. JULES NÉRAUD, A LA CHÂTRE
+
+ Frascati, 14 avril 1855
+
+Cher ami,
+
+Nous sommes à Frascati depuis quinze jours et voulons y rester encore
+une semaine. Maurice, après avoir été assez souffrant au début de notre
+installation, va si bien, qu'il ne songe qu'à manger, dormir et courir.
+Je suis ce régime pour mon compte et je m'en trouve assez bien,
+physiquement parlant. Quant au cerveau, c'est une atrophie complète. Se
+lever matin, faire cinq ou six lieues à pied tous les jours, rentrer
+affamée, tomber de sommeil après un affreux dîner de gargote que
+l'appétit fait trouver bon, je vous laisse à penser si c'est là une
+vie intéressante. Pourtant j'amasse, sans trop m'en apercevoir, des
+souvenirs qui m'intéresseront plus tard, quand j'aurai le loisir de
+songer à ce qui ne fait que passer devant moi maintenant.
+
+C'est un admirable pays que nous parcourons, et bien digne de remarque
+pour _s'ancrer_ dans les opinions qu'on y apporte d'ailleurs. La nature
+y est belle, surtout _jolie_; car ne croyez pas un mot de la grandeur et
+de la sublimité des aspects de Rome et de ses environs. Pour qui a
+vu autre chose, c'est tout petit; mais c'est d'un coquet ravissant.
+Entendons-nous pourtant, c'est le petit dans le grand; car cette
+campagne romaine, tout unie, est immense comme une mer environnée de
+montagnes. Mais les détails, les ruines, les palais, les églises, les
+collines, les lacs, les jardins, tout cela paraît hors de proportion
+avec la scène qui les continue.
+
+Pour nous autres, c'est une manière de vivre très récréative, que de
+courir toute la journée dans la solitude et de découvrir nous-mêmes le
+pays. Les guides sont ennuyeux et ne connaissent pas les chemins. Nous
+nous en passons. Enfin vous pouvez vous figurer notre existence, vous
+qui savez tout ce qu'il y a pour nous dans une promenade à Crevant ou
+au bois de Boulaize. Maintenant nous ramassons des plantes et nous
+attrapons des papillons sur les ruines de Tusculum, autour du lac
+Régille, que sais-je? Les noms sont plus pompeux que les choses, mais
+les choses sont charmantes, voilà ce qui est certain.
+
+Nous avons eu un temps affreux pour l'Italie, beaucoup de pluie dehors
+et beaucoup de froid _à la maison_; car la température extérieure,
+quelque privée de soleil qu'elle soit, est toujours assez douce, et les
+appartements seuls sont inhabitables en cette saison. Ils sont immenses,
+voûtés, stuqués, peints à fresque, disposés en tout pour l'été. Rien ne
+ferme et le peu de cheminée qu'on a ne sait pas chauffer. Depuis trois
+jours seulement, nous avons un beau soleil, du matin au soir; mais nous
+avons couru par tous les temps.
+
+Le jour de Pâques a été aussi un beau jour très chaud; nous l'avons
+passé à Rome, où nous avons reçu la bénédiction _urbi et orbi_. C'est
+une cérémonie très vantée, mais qui n'est pas mise en scène avec art. Le
+goût français manque à toute chose, ici comme ailleurs. La nature s'en
+moque. Elle nous prodigue les fleurs que l'on cultive dans nos jardins
+avec respect. Ici, en plein désert, on marche sur le réséda, sur les
+narcisses, sur les cyclamens et mille autre fleurs adorables dont je
+vous fais grâce, à vous qui ne connaissez que les tulipes.
+
+Et puis je ne veux pas vous raconter d'avance tout ce dont nous
+bavarderons à satiété à Nohant; car, ici, tout est différent, depuis _a_
+jusqu'à _z_, de ce qui est chez nous. Hommes et bêtes, coutumes, idées,
+besoins, terre, plantes, air, c'est un autre monde. Je ne sens pas la
+puissance de séduction de ce pays autant qu'on me l'avait annoncé. Trop
+de choses sont en désaccord avec notre manière de voir et de sentir;
+mais je reconnais qu'il est bon de l'avoir vu, ne fût-ce que pour aimer
+davantage cette douce France au ciel gris, où les hommes, si peu hommes
+qu'ils soient, sont encore plus hommes que partout ailleurs.
+
+Sur ce, bonsoir, mon vieux. Je tombe de sommeil. J'ai reçu, ce soir,
+votre lettre du 4 avril. Vous vous étonnez du temps qu'elles mettent à
+voyager, les lettres! Ah bien, je m'étonne, moi, du contraire, à présent
+que je vois comment sont arrangées ici les choses les plus simples de
+la vie matérielle. Ne vous désolez pas de la perte de l'aigle[1]. Je le
+regrette sans doute; mais, quand on reçoit des nouvelles de tout son
+monde, après les malheurs qui nous ont frappés dans notre nid, on
+s'estime heureux de n'avoir perdu de nouveau qu'une bestiole de la
+ménagerie...
+
+Nous vous chargeons de toutes nos amitiés pour la maisonnée. Quant à nos
+amis, à qui vous voulez bien donner de nos nouvelles, je vous remercie
+encore plus. J'ai toujours le projet d'écrire à tous, et je n'ai pas
+trouvé encore un jour de lucidité, au milieu de cette fatigue où je
+me jette. Elle est véritablement excessive; mais je crois que je m'en
+trouverai bien; car je fais des progrès étonnants dans l'art de grimper.
+Je vais tous les jours à une lieue, au moins, et souvent à une lieue
+et demie au-dessus de la mer. C'est quelque chose, au bout des jambes.
+Maurice recueille beaucoup d'insectes et fait beaucoup de dessins. Moi,
+j'allège ma démarche, déjà peu légère, d'un tas de pierres dont je
+remplis ma sacoche. Je voudrais tout ramasser; tout est curieux. En
+quelque désert qu'on se trouve, on marche sur des fragments de marbre
+d'Asie et d'Afrique, restes d'une splendeur disparue, et dont, en bien
+des endroits, les plus savants antiquaires sont embarrassés d'expliquer
+la présence.
+
+Bonsoir encore, mon bonhomme. Écrivez encore à Gênes, si vous écrivez;
+car c'est toujours par là que nous repasserons vers la fin du mois. A
+vous de coeur.
+
+ [1] Un aigle noir apprivoisé qui avait pris sa volée.
+
+
+
+
+CCCXCI
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
+
+ La Spezzia, 9 mai 1855.
+
+Cher ami,
+
+Je ne sais pas si vous recevrez ma lettre avant mon embrassade; car je
+viens seulement de recevoir la vôtre et la douloureuse nouvelle qu'elle
+m'apporte[1]. Certainement, c'est un coup bien sensible qui vient encore
+me frapper, après tant d'autres. Sommes-nous malheureux depuis quelques
+années, mes pauvres enfants! La vie générale tuée en nous et autour de
+nous, Dieu aurait dû nous laisser au moins la vie personnelle, celle
+de la famille et de l'amitié. Et cependant tout nous quitte à la fois!
+C'est pour un monde meilleur qu'ils s'en vont, je n'en doute pas, j'en
+doute moins que jamais; mais que toutes ces séparations sont navrantes
+pour ceux qui restent!
+
+J'étais tout à l'heure au bord de la mer, dans un endroit délicieux, des
+rochers couverts de pins, et des fleurs superbes croissant en liberté
+jusque dans le sable de la grève. Pendant que mes enfants étaient à
+quelque distance, j'occupais ma promenade, comme à l'ordinaire, à
+ramasser des plantes. Voilà deux mois qu'à chaque individu nouveau pour
+mes yeux, je le place dans un livre exprès, en me disant que mon pauvre
+ami m'en apprendra le nom, et je recueille chaque plante en double pour
+lui en donner un exemplaire, comme j'avais fait dans un autre voyage.
+Ainsi, à chaque moment, cent fois le jour, depuis deux mois, je pense à
+lui et je me l'imagine herborisant comme autrefois à mes côtés. Eh bien,
+dans ce moment, dans cette occupation même, à laquelle mon souvenir
+l'associait, votre lettre m'est remise et j'apprends que je ne le
+reverrai plus!
+
+Au moment de quitter Nohant, j'avais fait un grand rangement de papiers,
+et je crois vous avoir dit que j'avais retrouvé et relu toutes
+ses lettres; c'étaient des chefs-d'oeuvre d'esprit, de poésie,
+d'intelligence claire et de sentiment coloré de la nature. Je me disais
+que quand j'aurais deux mois de loisir, je ferais un triage, et qu'avec
+sa permission, je les publierais dans la _suite_ de mes _Mémoires_.
+
+Cette lecture m'avait fait repasser dix ans de ma vie, dont il avait
+enregistré les petits événements avec sa grâce et son heureuse
+philosophie. C'était donc comme un pressentiment d'une séparation
+prochaine, ce rapprochement de ma pensée avec la sienne, après des
+années d'une tranquille séparation de fait; car je ne le voyais presque
+plus, ses habitudes et ses goûts le retenant chez lui comme moi chez
+moi. Mais je ne m'apercevais pas de cela; je le sentais tout près et
+je me disais qu'à toute heure, je pouvais le voir, lui écrire ou lui
+parler. Il a toujours été pour moi le plus sage et le plus réconfortant
+ami possible.
+
+Vous dites bien, le voilà heureux et en possession d'une science sans
+mystères et de jouissances durables; relativement au triste monde où
+nous passons cette vie d'un jour, si confuse, si incertaine et si
+troublée; son sort est digne d'envie, j'en suis certaine. Mais nous! Mon
+coeur est brisé autant de la douleur de ma pauvre Angèle[2] que de
+la mienne propre. Pauvre chère enfant, que de déchirements répétés!
+Dites-lui combien je l'aime, surtout depuis la tendresse qu'elle a eue
+pour ma pauvre Nini et pour les larmes qu'elle lui a données! Hélas!
+je ne peux rien faire pour elle que de la chérir. Nous ne pouvons nous
+épargner les uns aux autres ces mortelles douleurs. Si on le pouvait, en
+se donnant soi-même à la place de ceux que la mort veut prendre!
+
+Maurice me charge de lui dire, ainsi qu'à vous, combien il est affecté
+pour sa part (car ce pauvre ami avait été paternel pour son enfance) et
+pour celle qu'il prend à votre chagrin. Le pauvre enfant avait depuis
+hier seulement votre lettre, et je lui voyais quelque chose de triste,
+sans oser l'interroger. J'étais un peu malade, et il n'a voulu
+m'apprendre la vérité que ce matin; c'était dans un des plus beaux
+endroits de la terre, et il me semble que cette âme fraternelle est
+venue me parler là et chercher elle-même à me consoler de son départ.
+Combien de fois il m'avait parlé de la mort! Il fut un temps où il
+partageait mes croyances en l'autre vie, et où, dans des heures de
+spleen, car il en avait dans son intarissable gaieté, il me disait et
+m'écrivait qu'il viendrait me parler dans le parfum de quelque fleur.
+
+Vous m'apprenez que Fleury est venu au pays; y est il encore? aurai-je
+la consolation de l'y trouver? Je pars d'ici demain pour Gênes, de là
+tout de suite pour Marseille, et je pense être à Paris le 15 mai. Je
+n'y resterai que le temps de faire l'indispensable de mes affaires, et
+j'espère être chez nous le 20.
+
+Au revoir donc, mes chers enfants bien-aimés. Je vous embrasse de coeur.
+
+ [1] La mort de Jules Néraud (le Malgache).
+ [2] Madame Angèle Périgois, fille de Jules Néraud.
+
+
+
+
+CCCXCII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
+
+ Nohant, 12 juillet 1855.
+
+Chère Altesse impériale,
+
+On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Félix
+Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu déjà vous
+intéresser. C'est le plus honnête homme de la terre et qui n'a qu'un
+défaut, celui d'écrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'être
+dévoué avec enthousiasme à un gouvernement qui, à l'exemple de tant
+d'autres, ne récompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de
+côté ceux dont il est sûr. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du
+monde sous tous les régimes; mais la persécution, envers les siens,
+c'est du luxe.
+
+Tâchez de faire réparer cette injustice et de dédommager ce digne et
+excellent homme, qui a dépensé tout son petit avoir pour les pauvres de
+sa commune. Il est capable, archicapable d'être un excellent préfet,
+et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un
+sous-préfet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il
+me dit qu'il vous a même écrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et
+sans partialité pour lui, je le recommande à votre attention, à votre
+équité, et à cette bonté que je connais si bien.
+
+À vous de coeur, vous le permettez toujours.
+
+GEORGE SAND.
+
+Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande
+perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulièrement connue.
+
+
+
+
+CCCXCIII
+
+A M. ***
+
+ Nohant, 23 juillet 1855.
+
+Monsieur,
+
+Il ne m'a pas été possible de prendre plus tôt connaissance de votre
+lettre. Après l'avoir lue, j'ai fermé le manuscrit sans le lire. Je ne
+donne pas de conseils, ce n'est pas mon état, et j'ai juré de ne jamais
+être le juge d'une oeuvre inédite, n'ayant jamais pu dire la vérité à un
+poète sans le fâcher, quand je contrariais ses espérances. Je ne doute,
+monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincérité en vous parlant
+ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir littéraire,
+il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous
+affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez imposé.
+
+J'aime mieux ne pas savoir à quoi m'en tenir, et refermer désormais tous
+les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand
+nombre, qu'avec toute la bonne volonté du monde, je ne pourrais jamais
+suffire à en prendre connaissance.
+
+Ne vous découragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux,
+vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le
+dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les
+condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous éclairer et
+que c'est un des devoirs les plus délicats, et les plus pénibles de
+l'amitié.
+
+Agréez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingués.
+
+GEORGE SAND.
+
+Le paquet cacheté est dans mon bureau à votre adresse. Si je dois vous
+le renvoyer, veuillez écrire un mot à M. Manceau, à Nohant, et, pour
+simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon
+absence, veuillez lui réclamer le numéro 104.
+
+
+
+
+CCCXCIV
+
+A MADAME ARNOULD PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 20 août 1855.
+
+Chère belle et bonne que vous êtes, je ne vous tiens pas quitte de
+Nohant, et, puisqu'on me joue décidément à l'Odéon le mois prochain,
+j'irai vous réclamer pour une plus longue vacance si vous êtes libre. Je
+viens de finir mon ennuyeux roman et je vais penser à notre _Lys_.
+N'en parlez encore que vaguement; car, tant que je n'en serai pas bien
+contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre
+jours, j'en ai besoin, et puis je m'y mettrai tout entière.
+
+Vous dites que vous ferez mes affaires: quel joli homme d'affaires! Et
+pourquoi sont-ils tous si laids?
+
+C'est probablement pour cela que j'aime si peu à m'occuper des miennes.
+Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis _exigeante_, vous lui
+direz ce que vous voudrez. Il m'avait offert jadis _tout ce que je
+voudrais_. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour
+_Flaminio_, et faire engager Bocage pour _Favilla._ C'est pourquoi j'ai
+dit: «Rien, pas d'argent; faites seulement ce que je vous demande.»
+
+Maintenant, puisqu'ils ne l'ont pas fait, je demanderai la prime qu'on
+donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m'en rapporterai à ce
+qu'on me dira par vous.
+
+Mais tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de faire que les
+bonnes parties de la pièce restent et que celles dont, malgré votre
+jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n'ai pas été
+satisfaite, s'en aillent franchement.
+
+Envoyez à votre frère tous mes regrets et toutes mes sympathies.
+
+Recevez les hommages de mon fils, et, quant à moi, croyez-moi bien à
+vous de coeur et d'esprit.
+
+GEORGE SAND.
+
+_Molière_ est tout à vous aussi. Je serais bien contente de vous voir
+jouer cela. Tâchez de jouer quelque chose quand je serai à Paris.
+
+Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah! je
+pense qu'il faut arranger _Molière_ aussi... Ce sera fait.
+
+
+
+
+
+CCCXCV
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 4 septembre 1855.
+
+Ma chère belle et bonne,
+
+Ce n'est plus la pièce que vous savez. Vous me l'aviez fait _l'aimer_;
+mais, en la relisant seule, j'ai trouvé de si grandes révolutions à y
+introduire, que j'ai remis cela paresseusement à l'année prochaine. Et
+puis j'ai pensé à vous et à toute sorte de choses, et j'ai fait une
+autre pièce en cinq actes où je n'aurai pas besoin d'acteurs en dehors
+de ceux que je connais au Théâtre-Français.
+
+Nous verrons à remanier _le Lys_ quand Bocage y viendra naturellement et
+de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais être
+_cause_ qu'un artiste fût enlevé à Montigny, que j'aime de tout mon
+coeur, et, quand même je ne serais qu'une cause passive, je suis sûre
+que je lui ferais de la peine.
+
+D'ailleurs et avant tout, me voilà dans un autre sujet qui me plaît et
+m'amuse, où votre personnage est dix fois mieux développé et plus fait
+pour vous; où Bressant serait tout à fait l'homme qu'il me faut, et où
+madame Allan nous resterait dans un rôle qu'elle fera comique et où elle
+restera _belle_; car j'étais chagrine de la vieillir.
+
+J'irai à Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la pièce. Elle ne
+sera pas encore écrite. Le dialogue est pour moi la seconde façon; car,
+du gros manuscrit que j'ai là sous la main, il ne restera que ce qui
+doit rester. Je demanderai à M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai
+comme quoi le manque de parole du ministère à propos de _Flaminio,
+autorisé_ en cinq actes et non toléré en quatre, puisqu'on m'a fait
+afficher un prologue et trois actes, m'est resté sur le coeur, non pas
+comme une rancune, je ne connais pas ça, mais comme une méfiance des
+gracieusetés qu'on appelle eau bénite de cour.
+
+Nous conviendrons de quelque chose sérieusement; car je ne veux pas
+faire un gros travail _ad hoc_ pour le Théâtre-Français pour _m'ouïr
+dire_ que l'on a changé d'idée. Rien n'est plus contrariant que d'écrire
+pour certains artistes, et d'être forcé d'adapter ensuite la forme aux
+qualités d'autres artistes, qui ne sont jamais les mêmes qualités. Je
+m'occuperai aussi de _Molière_, M. Doucet me dira par quoi l'on préfère
+commencer. Moi, je préfère que l'on commence par _Françoise_; c'est
+ainsi, jusqu'à nouvel ordre, que j'intitule mon nouvel essai.
+
+A vous de coeur, ma bien charmante héroïne. Aimez-moi comme je vous aime
+et comme je vous comprends.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCXCVI
+
+A M. PAULIN LIMAYRAC, A PARIS[1]
+
+ Nohant, septembre 1855.
+
+Si mon _collaborateur_ se place à ce point de vue, il lui sera facile
+d'extraire, de tous les faits qu'il voudra bien me présenter, la moelle
+qui peut être mise sur mon pain. Il y a dix mille manières d'être
+impressionné. Je n'en ai qu'une, parce que, malgré moi, mon esprit est
+un peu plus absolu que mon caractère. Sera-ce un inconvénient dans un
+ouvrage de ce genre? Je ne le crois pas. Un petit exposé de principes
+bien simples et bien naïfs, mais invariables, une fois admis, notre
+travail doit s'en trouver éclairci et soutenu sans trop de défaillance
+d'un bout à l'autre.
+
+En partant de ces idées, nous avons, c'est-à-dire vous avez à chercher,
+dans chaque histoire d'amour illustre, d'abord le milieu social,
+intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractère
+particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de
+leur amour, puis les faits, le but atteint ou manqué, le résultat bon
+ou mauvais; car nous ne nous gênerons pas trop avec eux, et nous
+raconterons peut-être de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile
+à l'excellence de notre théorie, par la critique qu'il nous conviendra
+d'en faire. Vous avez à fouiller dans les bibliothèques, dans les écrits
+de ceux qui ont écrit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de
+madame Duchâtelet, comme dans les sonnets de Pétrarque, et, là, vous ne
+prendrez que les points culminants qui éclaireront l'application de ma
+théorie. Exemple: Voltaire et madame Duchâtelet s'aimaient-ils par le
+coeur, par les sens et par l'intelligence? Je pense, moi, qu'ils ne
+s'aimaient que par l'intelligence. Voilà pourquoi leur amour était
+incomplet. Mais c'était encore quelque chose que de s'aimer sur le haut
+de ces belles régions, et le mariage de deux esprits supérieurs vaut
+bien la peine qu'on s'en occupe, qu'on l'analyse et qu'on en voie les
+résultats.
+
+Agnès Sorel, comment aima-t-elle son royal amant? Commença-t-elle comme
+une Jeanne d'Arc, par le patriotisme? ou bien les sens et le coeur (soit
+l'un ou l'autre seulement) furent-ils si émus et si possédés par le roi,
+que l'enthousiasme prit naissance dans l'âme de cette femme, comme une
+révélation? Honneur à _l'amour_, en ce cas! Je sais peu l'histoire
+d'Agnès, je ne sais rien, absolument rien, en fait d'histoire, j'ai la
+mémoire d'une linotte; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus
+bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire: «C'est l'amour qui a
+révélé le patriotisme à Agnès;» ou bien: «C'est le patriotisme qui lui a
+inspiré l'amour.»
+
+Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire
+berrichons, sur la _Saurette_. C'est son nom, qui vient de _sauret_ (en
+berrichon: _sans oreilles_); on dit encore, chez nous, un chien _sauret_
+(qui a les oreilles coupées). Voici les vers:
+
+ Gentille Agnès, plus de los tu mérites,
+ La cause étant de France recouvrer,
+ Que ce que peut dedans un cloître ouvrer.
+ Close nonain, ou bien dévot ermite.
+
+C'est là une digression. Revenons à notre histoire.
+
+Marie Stuart! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons à
+moraliser. Et, dans l'antiquité, que de choses belles ou curieuses à
+mettre en ordre ou en relief!
+
+Quelle sera votre part de travail, je l'ignore encore. Je me suis
+engagée sur l'honneur à tout rédiger. Vous voyez que mes éditeurs sont
+des imbéciles; mais ils sont tous comme ça. Pourtant, si j'ai des
+millions de pattes de mouche à tracer, je crois que vous aurez de la
+besogne aussi. Je n'ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m'en
+procurer dans ma province; je ne peux pas m'installer à Paris, il faudra
+donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque
+biographie, et des extraits des livres, lettres ou poésies à citer. Ne
+vous donnez pas la peine de conclure ni de rédiger avec le moindre soin.
+Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j'ai
+besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l'esprit
+des passions est quelquefois disséminé et veut être péché à la ligne
+dans un étang), il faudra emprunter l'ouvrage à la Bibliothèque et me
+l'envoyer. Pourvu qu'il soit en français, car je n'entends guère autre
+chose couramment! Si on peut suppléer à l'envoi des livres par des
+extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste à mes frais.
+
+Le plan historique de l'ouvrage sera votre affaire, j'en suis absolument
+incapable à première vue, d'autant plus que je n'ai plus d'yeux pour
+lire moi-même. C'est donc à vous, jeune et valide, de récapituler, dans
+l'ordre chronologique, l'histoire de l'amour, et de choisir tout ce qui
+vaut la peine d'être honorablement cité.
+
+Pour ceux dont nous découvrirons peu de chose dans la nuit des temps,
+nous ferons court, nous réservant de faire long à mesure que nous
+avancerons dans la lumière des temps les plus rapproches de nous, les
+plus intéressants à coup sûr. Vous ferez ce petit plan. à loisir; car
+nous n'avons pas à commencer avant six mois au moins. Il faut que
+j'achève mes _Mémoires._ Nous verrons à indiquer, dans certaines
+biographies, celles qui auront servi d'intermédiaire, et cela nous
+permettra de parler de quelques amours plus connus que bons à connaître,
+pour leur donner du pied au derrière.
+
+Vous voyez que vous aurez un lien à établir et à m'indiquer. Vous
+supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses,
+dépenses et fatigues; car, pour être amusant (je le crois tel), ce
+travail ne sera peut-être pas si léger que les éditeurs le supposent, et
+je me charge de vos intérêts, puisque vous voulez bien avoir confiance
+en moi.
+
+ [1] Un éditeur de Paris, M. Philippe Collier, avait traité avec George
+ Sand pour qu'elle lui fit une série d'ouvrages portant le titre
+ général de _les Amants illustres_. Afin de rendre le travail plus
+ facile à l'auteur, qui, à cette époque, restait à Nohant presque
+ toute l'année, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin
+ Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes
+ les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac
+ ayant bientôt renoncé à la tâche, qui lui paraissait trop lourde,
+ le traité fut rompu de gré à gré entre les parties. _Evenor et
+ Leucippe_ (premier titre de _les Amours de l'âge d'or)_ fut seul
+ écrit par George Sand, et donné à l'éditeur comme compensation.
+
+
+
+
+CCCXCVII
+
+A M. JULES JANIN, A PASSY
+
+ Paris, 1er octobre 1855.
+
+Mon cher confrère,
+
+Je vous appelle ainsi parce que vous êtes auteur et que je peux être
+critique à l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous
+trouviez mauvais tout ce que j'écris pour le théâtre, et _Maître
+Favilla_ particulièrement, c'est votre droit, et personne ne le
+conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes littéraires de
+mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voilà qui n'est pas
+équitable, et c'est à quoi j'ai le droit et le devoir de répondre.
+
+Le procès de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le
+résumé de plusieurs autres, le voici: George Sand fait l'apothéose de
+l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien,
+au comédien, au poète; fi du bourgeois! honte et malédiction sur le
+bourgeois! Voilà un artiste qui passe, ôtez votre chapeau; voilà un
+bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres.
+
+Je vous répondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fâche si fort:
+_Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine._ Par conséquent je ne hais
+pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui haïssez
+les artistes, et votre critique le proclame.
+
+Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans _le Mariage de
+Victorine_, la donnée de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de
+noble, s'est fait négociant, et qui a puisé là, dans le travail, dans la
+libéralité, dans la probité, dans la sagesse, dans la modestie, toute
+l'humble et véritable gloire d'un caractère que Sedaine résumait par
+ce mot: _Philosophe sans le savoir._--Dans la même pièce, la femme, la
+fille et le fils de Vanderke sont des êtres aimants, sincères et bons.
+
+Je n'ai rien dérangé aux types du maître et je me suis plu à développer
+celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit
+bourgeois aussi, un modèle de désintéressement et de fidélité. Enfin
+j'ai créé celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple
+commis, qui n'est ni ridicule ni haïssable, vous l'avez dit vous-même.
+
+_Le Mariage de Victorine_ est donc une pièce prise, en pleine
+bourgeoisie et une apothéose modeste mais franche des vertus propres à
+cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs.
+
+Dans _les Vacances de Pandolphe_, le personnage principal est un
+professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope
+bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aimé.
+
+Dans _le Pressoir_, ce sont des artisans. Vous les avez trouvés trop
+vertueux, trop dévoués, trop intelligents. Et pourtant, à propos de
+_Flaminio_, où il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard:
+«Artiste, à la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un
+des noms grecs de Minerve.»
+
+Je n'ai pas lu ce que vous avez écrit sur _Mauprat._ Là, il n'y a ni
+bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porté le réquisitoire de
+votre éloquence indignée.
+
+Nous voici à _Favilla_. C'est bien, en effet, maintenant et _pour la
+première fois_ qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous
+a plu de faire une analyse infidèle de ma pièce, vous armant d'une
+première version qui a été imprimée et _non publiée_ en Belgique.
+
+Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la pièce représentée et
+publiée, et vous racontez, vous citez celle qui n'a été ni publiée ni
+représentée. Ce procédé de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni
+envers le public, ni envers vous-même mon cher confrère, et si vous
+n'étiez gravement affecté, ce que je regrette et déplore sans en savoir
+la cause, vous n'agiriez pas ainsi.
+
+Que je n'aie pas été satisfaite de ma pièce de _la Baronnie de
+Muhldorf[1],_ cela est certain, puisque je l'ai refaite à peu près
+entière; que le caractère du bourgeois Keller y fût trop durement accusé
+au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai changé ce
+caractère, essentiellement.
+
+Je dis _au point de vue de l'art;_ car, au point de vue moral, la
+bourgeoisie n'était pas là plus gravement offensée qu'elle ne l'est dans
+_Maître Favilla._ Eussé-je fait du père Keller un monstre, le fils
+Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et même, dans ma première
+ébauche, ce dernier personnage était plus développé et plus actif.
+
+Aucun de mes coreligionnaires à moi (car je suis de la religion de
+l'égalité chrétienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'eût reproché
+de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et généreux. Pourquoi
+ceux qui professent la doctrine de l'autorité par la richesse
+eussent-ils trouvé mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur fût
+présenté? Quelle _haine_ veut-on chercher dans les enseignements de
+l'art? Sommes-nous au temps de _Tartufe_, où il n'était point permis de
+montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps même de _Tartufe_, les
+vrais chrétiens ne voyaient dans ce scélérat qu'une ombre favorable à la
+vraie lumière. Je serais tentée de croire, mon cher confrère, que vous
+ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers
+plus au sérieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me
+forcer d'embrasser sa défense.
+
+J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma première esquisse du
+bourgeois Keller m'avait paru trop sèchement dessinée. C'était une
+figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet général
+doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il
+ne plaît à votre charité fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux
+qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en
+semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes
+sympathiques à ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris
+aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est à tout prendre que
+ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile
+puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas
+distinguer à première vue une honnête femme d'une bohémienne, ne
+pas vouloir manger tout son revenu en aumônes ou en libéralités
+seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hésiter à une fille
+qui n'a rien que ses beaux yeux! Voilà, en effet, une _condamnation_ du
+bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amère, bien systématique!
+La haine systématique, voilà le reproche que je repousse, mon cher
+confrère; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un
+tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps,
+n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir à cette race du sentiment et de
+l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comédien affichée par vous
+à propos de _Flaminio_, vous qui avez découvert et illustré l'illustre
+paillasse Deburau? Qui donc vous a blessé ainsi, et pourquoi reniez-vous
+votre destinée, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le théâtre?
+Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec
+vous-même, en vous citant à vous-même; mais ce n'est pas pour lutter
+contre votre judiciaire artistique que je vous écris, c'est pour vous
+dire: Laissez tomber sous vos pieds ces dépits qui vous troublent, et ne
+commettez pas d'injustices volontaires, quant à la morale des choses. Ma
+morale, à moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrêts
+irréfléchis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois
+pour toutes, que je vous la dise.
+
+C'est une moralité du coeur, qui m'est venue surtout avec l'âge. Ceci
+n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment très
+profond et très salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux
+autres en tout temps et en tout lieu, derrière les coulisses d'un
+théâtre comme au comptoir d'une boutique, à la clarté, du soleil qui
+éclaire les doux rêves du poète comme à celle de la lampe qui éclaire
+les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du spéculateur ou
+du critique. Voyez-vous, mon cher confrère, vous avez trop veillé à
+cette lampe pour connaître les hommes: vous ne connaissez plus que
+le papier écrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez
+prononcer que sur la forme. Là, en fait de forme, vous ayez été souvent
+un maître. Nourri de belles lectures et brillant d'érudition, vous
+avez écrit des pages exquises quand vous étiez, sans passion et, sans
+prévention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver à
+être un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites
+de la critique en artiste, avec des émotions, des boutades, des accès de
+poésie et des accès de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je
+talent que vous avez--quand vous ne vous pressez pas trop--désarme le
+jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'écrie à
+chaque page: «Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de théâtre et
+de poésie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il
+dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type,
+est sage, équitable et conséquent. A celui-ci le lourd marteau de la
+logique; à l'autre la marotte brillante de la fantaisie.»
+
+Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en
+classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en rêveurs,
+en bohémiens, en sages, en fous, et même en riches et en pauvres. Toutes
+ces démarcations étaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons
+gardé la tradition dans nos façons de parler, c'est par habitude.
+Ouvrons, les yeux sur la société présente. Dans ces dernières agitations
+politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins
+se sont brouillés comme les cartes se brouillent dans les mains du grand
+joueur qui est le progrès.
+
+Oui, le progrès quand même est toujours plus rapide au milieu du trouble
+qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les
+miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien à voir ici.
+
+Il s'est fait un grand ébranlement dans les moeurs et dans les idées.
+Est-ce que vous n'avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le
+ciel vaciller sur nos têtes, rêveur et fantaisiste que vous êtes? Ne
+voyez-vous pas que les choses et les hommes ont changé? La fortune
+aveugle et passive n'a-t-elle pas déraillé comme une machine qu'aucune
+main humaine ne peut gouverner? Qui sont les riches et qui sont les
+pauvres, selon vous, aujourd'hui? Selon vous, les riches sont les
+sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voilà une erreur qui vous
+abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs.
+Le travail, le commerce, l'économie, le calcul, la raison, c'étaient là,
+en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de
+succès et de sécurité. A présent, c'est le hasard, la mode, la vogue,
+l'audace, la _chance_, qui seules décident des destinées du riche. Le
+bourgeois que notre mémoire a embaumé et que votre imagination veut
+faire revivre n'existe plus. Ce bourgeois-là, qui compte, chaque soir,
+les honnêtes et modestes profits du travail de sa journée, qui ne joue
+pas à la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les délirantes spéculations
+de la grande industrie, il ne s'appelle plus le bourgeois. Il est le
+peuple, et il n'y a entre lui et l'artisan--que vous avez bien raison
+d'estimer et de respecter--que la différence d'un peu plus ou d'un
+peu moins d'activité, d'invention et d'ambition. Que dis-je! entre
+le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu'il ne sait ni ne peut
+féconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse
+péniblement une aisance sans cesse inquiétée par l'absence de crédit, il
+n'y a pas grande différence de plainte et de désir à l'heure qu'il est.
+Tout cela, c'est le peuple, le laboureur comme le commerçant, comme
+l'artiste, comme tous ceux qui n'ont pas mis la main survies gros lots,
+Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla.
+
+Ce ne sont pas là désormais des contrastes ennemis: ce sont des hommes
+qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui espèrent; ce
+sont des frères et des égaux qui peuvent bien encore se quereller et se
+méconnaître, mais qui sont à la veille de s'entendre, parce que, chez
+eux, toute l'aristocratie est dans l'intelligence et dans la vertu, que
+la vertu joue du violon, ou que l'intelligence aune de la toile. Comment
+et pourquoi voulez-vous qu'un poète _haïsse_ celui-ci ou celui-là, parmi
+ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms
+propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le passé, dans le présent ou
+dans l'avenir?
+
+Ce que le poète haïrait et réprouverait, s'il était privé de raison ou
+de charité, c'est la spéculation, ce jeu terrible qui fait et défait les
+existences au profit les unes des autres, à ce point que, tous les vingt
+ans (je parle d'autrefois, désormais ce sera bien plus vite fait), la
+propriété change de propriétaires sur le sol de la France. Oui, la
+spéculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et
+des passions, cette ennemie de l'idéal et du rêve, cette _réaliste_ par
+excellence, qui pousse les hommes à l'activité fiévreuse du succès et
+qui dédaigne également les contemplations de l'artiste, les labeurs
+érudits du critique, les systèmes du philosophe et les aspirations
+religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science
+seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois désormais, dans
+cette société qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses
+nouvelles. Mais, si l'on y réfléchit, cette race ardente, qui envahit
+rapidement toutes les forces morales et physiques de notre époque, n'est
+pas une classe à part, ce n'est même pas une race distincte. C'est comme
+l'Église du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en
+trouve chez les poètes comme chez les épiciers, chez les laïques comme
+chez les prêtres, au sommet de la société comme dans ses régions les
+plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune,
+où tout au moins pour échapper à la gène, il ne s'agit plus de
+travailler à une tâche patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du
+négoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le
+mécanisme des banques et le calcul des éventualités financières, de
+tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systématiser les
+chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est
+devenu l'âme de la société moderne.
+
+Ce serait là, à coup sûr, un beau sujet de déclamation, pour ceux qui
+n'entendent rien à ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais,
+si l'on s'élève au-dessus de ses propres intérêts froissés dans cette
+lutte, si l'on se détache du sentiment personnel pour considérer la
+marche du torrent économique et le but, chez les artistes comme chez les
+politiques, vers lequel ses flots se précipitent, on est frappé de voir
+le salut général au bout de cette carrière ouverte à l'individualisme
+effréné.
+
+On voit les capitaux s'élancer vers les conquêtes merveilleuses de
+l'industrie, et se mettre forcément, fatalement, au service du génie
+des découvertes. On voit le principe d'association se dégager comme, le
+soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de
+l'humanité et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs,
+délivrés du métier de bêtes de somme et appelés a des occupations plus
+intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme,
+votre bête de l'Apocalypse, mon cher confrère, se faire place et
+devenir la société européenne, quelles que soient les formes apparentes
+d'égalité ou d'autorité, de république, de dictature ou d'autocratie
+qu'il plaise aux nations d'inscrire en tète de leurs constitutions
+actuelles et futures.
+
+Telle est la force de la solidarité des intérêts, qu'aucune volonté
+individuelle ne peut désormais entraver sa marche prodigieuse et que ni
+guerres ni révolutions ne sauraient détruire ses conquêtes. Certainement
+les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique,
+menacent à toute heure l'humanité, détruiront encore des fortunes, des
+existences, des projets, cela me semble inévitable; mais ce qui est
+acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les
+spéculateurs sont devenus intelligents, ils ont profité des travaux
+d'économie politique et sociale que tout un siècle a vus éclore. Ils
+s'en servent à leur profit et, en général, peut-être uniquement en vue
+de leur profit; mais ils s'en servent, tout est là. La civilisation y
+trouvera son compte quand la lumière sera plus répandue et le but plus
+éclatant.
+
+En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de désastres;
+je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui
+me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette
+transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la liberté d'approfondir
+ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette
+lettre, l'art et les artistes,--l'art qui est notre profession à vous
+et à moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrère,--il me
+semble que notre mandat serait de lutter contre l'excès de prosaïsme
+qui envahit forcément le monde, et, tout en laissant passer ces flots
+troublés qui s'épureront tôt ou tard, de sauver quelques perles ou tout
+au moins quelques fleurs entraînées par l'orage.
+
+Où avez-vous l'esprit, où avez-vous le coeur, vous qui, comme moi,
+depuis tantôt vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste,
+de fulminer toutes ces imprécations contre le poète, le peintre, le
+musicien, le comédien, contre tous les amants de l'idéal?
+
+ [1] Titre primitif de _Maître Favilla_.
+
+
+
+
+CCCXCVIII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 21 novembre 1855.
+
+Ma belle mignonne,
+
+J'ai été, et je suis encore toute malade; mais il ne faut pas le dire
+parce que ça m'attirerait trente lettres d'amis effrayés plus qu'il
+ne faut. Ce n'était qu'un rhume; mais les rhumes ont chez moi un
+_caractère_ nerveux, d'un bien méchant caractère. Ils m'étouffent
+littéralement. Enfin, ça va un peu mieux; mais j'ai été retardée. La
+pièce était finie[1], et dans la main du copiste; je l'ai arrêtée pour
+la retoucher. De corrections en corrections, j'ai gagné quelque chose
+de mieux, et le copiste (Émile) se relance de nouveau dans l'écriture
+moulée! C'est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette
+méditation, ralentie sinon obstruée par le rhume, et je vous écris tout
+de suite avant d'aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j'espère,
+au milieu d'un nouveau succès; je ne me rappelle déjà plus de qui est
+cette _Joconde_. Est-ce celle de Léonard de Vinci? Vous êtes tout au
+moins aussi belle, et je suis sûre que l'on vous adore sous cet aspect
+comme sous tous les autres.
+
+Je pense aller à Paris avec mon gros pataud de manuscrit à la fin du
+mois. C'est assez tôt, n'est-ce pas? Si c'est trop tôt pour que je serve
+à quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la pièce, si
+besoin est. Faut-il que j'écrive à M. Doucet pour lui dire où j'en
+suis? Compte-t-il sur moi? Est-ce dans ses mains qu'après vous avoir
+communiqué mon oeuvre, ainsi qu'à madame Allan (car, avant tout, il faut
+que vous me guidiez dans la distribution), je dois déposer le manuscrit?
+
+M'ayez-vous trouvé un lecteur? car, pour moi, je n'en connais pas.
+
+Régnier a un assez bon rôle dans ladite pièce: consentirait-il à lire?
+Je le lui demanderai; il me semble qu'il doit bien lire, mais je n'en
+sais rien.
+
+Ne vous attendez pas à un rôle brillant, ma mignonne. C'est bon et
+tendre, c'est sincère, ça pleure et ça rit comme vous quand vous ne
+jouez pas. Mais j'ai peur que ce ne soit de l'eau claire pour ceux qui
+aiment le champagne.
+
+La pièce est longue; votre rôle ne l'est, pas, bien qu'il soit l'âme et
+le motif de la pièce. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c'est
+un rôle développé, mais _qui reçoit la leçon_, et lui, habitué à
+toujours plaire, à toujours vaincre, il se trouvera peut-être trop
+sacrifié à la moralité de la chose. L'autre monsieur de la pièce sera
+plus aimé du public; peut-être voudra-t-il faire celui-là; mais il n'y
+sera pas aussi bien dans ses qualités que dans l'autre, qui, en somme,
+est le premier _de la chose_. Madame Allan sera, je crois, contente,
+puisqu'elle veut être bête, cette chère femme. C'est elle qui sera le
+montant et la gaieté de la pièce. Provost n'a pas un long rôle, mais je
+le crois pas mal dessiné; en voudra-t-il? Enfin, j'aurai besoin de deux
+autres comiques moins conditionnés, mais assez délicats à choisir pour
+ne rien compromettre.
+
+A présent, la pièce vaut-elle quelque chose ou rien du tout? Je ne sais
+pas, vous me le direz; car, à force d'y regarder, je n'y vois plus
+goutte. La recevra-t-on? ça n'est pas sûr: on a peut-être dit non
+d'avance.
+
+Ah! j'oubliais: mademoiselle Dubois a du talent, n'est-ce pas? son rôle
+est des plus importants. J'ai reçu la prime. Je vous remercie d'avoir
+été un si joli homme d'affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant,
+je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille
+à moi, que vous êtes.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _L'Irrésolu,_ joué au Gymnase, sous le titre de _Françoise_.
+
+
+
+
+CCCXCIX
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 26 novembre 1855.
+
+Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je
+ne demande qu'à vous être agréable, et j'ai déjà destiné un de mes rôles
+à mademoiselle Dubois, que vous m'avez recommandée l'année dernière. Je
+ne connais pas M. Bâche[1], je ne l'ai jamais vu. Si vous ne l'avez pas
+recommandé par complaisance et si vous vous intéressez véritablement à
+lui, vous voilà forcé de me répondre; car je vous demande: Est-il grand,
+petit, gros, jeune, vieux, gai, sérieux? Ferait-il, par exemple, un
+grand seigneur louche de regard et de caractère, ou un valet fripon?
+Aurait-il la prétention d'un grand rôle ou en accepterait-il un petit?
+Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l'originalité?
+
+Vous me faites compliment de _Favilla_; moi, je ne vous ai pas vu depuis
+_le Demi-Monde;_ vous n'étiez pas à Paris, je crois, quand j'ai vu la
+pièce. C'est un chef-d'oeuvre d'habileté, d'esprit et d'observation.
+C'est bien un progrès comme science du théâtre et de la vie, et pourtant
+j'aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j'aime les pièces où je
+pleure. J'aime le drame plus que la comédie, et, comme une bonne femme,
+je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la
+jeune fille du _Demi-Monde_ fût si peu développée après avoir été si
+bien posée, et que cette scélérate, si vraie, d'ailleurs et si bien
+jouée, fût le personnage absorbant de la pièce. Je sais bien qu'après
+avoir fait la Dame aux Camélias intéressante, vous deviez faire le
+revers de la médaille. L'art veut ces études impartiales et ces
+contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n'est pas une critique que je
+fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques
+dans le genre nouveau, dans la manière d'aujourd'hui, comme votre père
+est le premier dans le genre d'hier. Moi, je suis du genre d'avant-hier
+ou d'après-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m'amuse à ce que je
+fais; mais je m'amuse encore mieux à ce que vous faites, et vos pièces
+sont pour moi des événements de coeur et d'esprit. Me ferez-vous pleurer
+la prochaine fois? Si vous êtes dans cette veine-là, je vous promets de
+ne, pas m'en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je
+vais à Paris? C'est que vous n'avez pas le temps de me savoir là, et
+que, moi, je n'ai pas le temps de savoir si vous y êtes. C'est ici
+que vous devriez venir me voir, à Nohant. Vous auriez le temps d'y
+travailler et nous aurions les heures de récréation pour causer. Prenez
+donc ce parti-là un de ces jours, si vous m'aimez un peu, moi qui vous
+aime tant. Je vous envoie aussi les amitiés de Maurice, et je vous prie
+de dire mes tendresses à votre père. Pourquoi ne voit-on rien de lui?
+on aurait besoin de cela. Le drame héroïque n'a fini que parce que les
+maîtres l'ont quitté. Si vous me répondez et que vous ayez des nouvelles
+_fraîches_ de Montigny, donnez-m'en. Et ce pauvre Villars, nous l'avons
+tué en ne lui donnant pas les premiers rôles. Mais est-ce notre faute?
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Bâche le comédien.
+
+
+
+
+CD
+
+A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
+
+ Paris, 9 janvier 1856.
+
+M. de Girardin me dit que je ne serai pas refusée. Donc, je m'enhardis,
+monsieur, à vous demander de venir dîner, avec lui et madame Arnould,
+chez moi, vendredi prochain, à six heures. Quand je dis chez moi, c'est
+une métaphore: je n'ai pas de chez moi à Paris; mais, pourvu qu'on dîne
+ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C'est un
+prétexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir
+bien en être dupe, et de me dire _oui_.
+
+GEORGE SAND.
+De chez M. de Girardin.
+
+
+
+
+CDI
+
+AU MÊME
+
+ Paris,
+
+Je viens de remercier Théophile Gautier de son bon article, et je vous
+remercie aussi du vôtre, cher monsieur[1]. Je passe par-dessus un
+scrupule de conscience qui m'a toujours empêchée de remercier la
+_critique._ Mais, comme vous comprenez d'où venait ce scrupule, vous
+comprendrez également pourquoi il disparaît vis-à-vis de vous.
+
+Il y a une sotte fierté dont on est accusé par ceux qui n'en ont pas
+d'autre; il y en a une vraie sur laquelle ne se méprennent pas les
+caractères élevés. C'est pourquoi je vous dis avec confiance que je me
+sens encouragée par votre sympathie et que j'en suis reconnaissante.
+
+Si la répétition générale de _Comme il vous plaira_ vous inspire un peu
+d'intérêt, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir;
+
+Bien à vous,
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Sur _Françoise_.
+
+
+
+
+CDII
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY
+
+ Paris, 13 avril 1856.
+
+Chère fille, c'est moi qui te trouve oublieuse! sans Eugénie, je
+n'aurais eu qu'une fois de tes nouvelles depuis ton retour à Brinon. Ce
+n'est pas parce que je ne te réponds pas (tu sais trop la vie que je
+mène ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres
+comment tu te portes. Tu n'as que trop de temps pour écrire, tu écris
+à tout le monde, tu fais même des mariages, et, moi, tu me plantes là.
+C'est donc toi, petite fille, qui es grondée, pour t'apprendre à me
+grogner comme tu fais.
+
+Quant au mariage en question, je crois qu'il est très bien assorti
+et qu'il sera heureux. Je l'ai appris avec grand plaisir, et je m'en
+réjouis pour les deux familles.
+
+Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici; ils
+t'auraient dit, bécasse, que je ne t'oubliais pas et que nous avions
+énormément parlé de toi.
+
+Je t'écris ce soir en revenant du Théâtre-Français. On vient déjouer mon
+_Comme il vous plaira_, tiré et imité de Shakspeare.
+
+La pièce a été médiocrement jouée par la plupart des acteurs. Les décors
+et les costumes splendides, le public très hostile, composé de tous les
+ennemis de la maison et du dehors. Néanmoins, le succès s'est imposé
+sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a
+triomphé plus que je n'y comptais. Moi, j'ai trouvé le public bête et
+froid; mais tout le monde dit qu'il a été très chaud pour un public de
+première représentation à ce théâtre, et tous mes amis sont enchantés.
+
+_Françoise_ va très bien et le succès augmente tous les jours.
+
+Bonsoir, chère fille; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de
+trois pièces que j'ai fait jouer depuis quatre mois.
+
+Je t'embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget; je pars pour
+Nohant a la fin de la semaine prochaine. Écris-moi là.
+
+
+
+
+CDIII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 1er mai 1856.
+
+Chère mignonne,
+
+Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma
+grande fille. Je sais bien qu'elle joue souvent et que, par conséquent,
+elle n'est pas malade; mais cela ne me dit pas si le coeur est
+mélancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je
+vous adresse. Je sais comme les questions sont indélicates, quand
+elles ne sont pas bêtes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans
+curiosité d'esprit, j'ai l'inquiétude du coeur, et que, sans savoir le
+remède à vos accès de spleen, je voudrais pouvoir le trouver.
+
+Mais il n'y en a pas de radical en ce monde: nous sommes tous tristes ou
+soucieux plus ou moins.
+
+J'ai retrouvé ici avec délices la campagne, l'air, les conditions
+tranquilles et logiques pour l'artiste, et l'amour de l'art plus que
+jamais, malgré les luttes, les fatigues, les mécomptes dans le passé et
+dans l'avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant;
+mais ce que j'ai retrouvé aussi, c'est la présence de cette enfant qui,
+ici, ne me semble jamais possible à oublier. Dans cette maison, dans ce
+jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces
+jours. Je la vois partout, et cette illusion-la ramène des déchirements
+continuels. Dieu est bon quand même: il l'a reprise pour son bonheur, à
+elle, et nous nous reverrons tous un peu plus tôt, un peu plus tard.
+
+On m'écrit que vous êtes toujours belle et ravissante dans Célia[1], je
+ne suis pas en peine de cela.
+
+Soyez heureuse, d'ailleurs, autant qu'on peut l'être quand on est comme
+vous dans le _corps d'élite._ On y reçoit-plus de blessures que dans les
+autres régiments; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce
+qu'on le comprend mieux que le vulgaire.
+
+Bonsoir, chère fille; dites toutes mes tendresses à qui de droit, et
+puis au criocère Ciceri[2] et au bon Charles-Edmond et à Croquignolet[3]
+quand vous le verrez. Viendrez-vous à Nohant cette année? Tachez, et
+aimez-nous. Je vous embrasse tendrement.
+
+Votre _second_ amoureux, puisque Cicéri est le premier dans les
+vétérans, vous baise humblement les sandales.
+
+Emile est à Paris, et je lui ai dit d'aller, non pas vous embrasser de
+ma part, ça ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et
+tâcher de vous voir, ne fût-ce qu'une minute, pour me parler de vous.
+Bonsoir, chère; écrivez quelques lignes.
+
+ [1] De _Comme il vous plaira_.
+ [2] Cicéri, le peintre décorateur.
+ [3] Mathieu Plessy, frère de madame Arnould Plessy.
+
+
+
+
+CDIV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 23 juillet 1856.
+
+Cher enfant,
+
+Je suis à Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepte ma
+fille, qui n'est guère vaillante. Elle a été très malade à Paris et elle
+est venue se guérir ici. J'espère que ce sera bientôt fait: pourtant, si
+ce n'était pas fini à l'automne, je l'emmènerais voyager. Où? Je n'ose
+plus vous dire que ce serait de votre côté, bien que ce soit toujours
+là que ma pensée se reporte; mais je vous ai tant manqué de parole, ou,
+pour mieux dire, j'ai tant manqué à mes espérances, que je ne veux plus
+fixer de but à mes courses.
+
+Celle que je méditais l'hiver dernier s'est résolue en quelques jours
+d'avril dans la forêt de Fontainebleau, une des plus belles choses du
+monde, il est vrai, mais si près de Paris, qu'on n'appelle même pas cela
+une promenade. J'aspire pourtant toujours à l'_absence._ L'absence pour
+moi, c'est le petit coin où je me reposerais de toute affaire, de tout
+souci, de toute relation, ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute
+responsabilité de ma propre existence. C'est ce que j'avais trouvé,
+l'autre année, à Frascati pendant trois semaines, et à la Spezzia
+pendant huit jours. C'est là ce que je demande au bon Dieu de retrouver
+pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature
+pittoresque; rêve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de
+suite sans se laisser attraper.
+
+Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici à l'improviste; car, si
+les jours de liberté se présentaient, je les prendrais aux cheveux et il
+serait fâcheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours
+un peu d'avance. Je suis-contente de vous savoir utilement occupé et en
+possession d'un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde
+de la voir et de l'embrasser, ainsi que sa mère.
+
+J'attends tous les travaux que vous m'annoncez, et je vous félicite du
+bon courage qui vous soutient. Ici, l'on se soutient aussi, chacun dans
+son travail, même ma pauvre patraque de Solange, qui s'est mis en tête
+de faire des vers, et qui arrivera peut-être à en faire d'assez jolis.
+
+Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d'amitiés et
+de poignées de main. J'y joins mes tendres et maternelles bénédictions.
+
+
+
+
+CDV
+
+A M. CHAULES DUVERNET, A LA CHATRE.
+
+ Nohant, novembre 1856.
+
+L'empreinte n'est pas assez nette ou le cachet est trop usé pour qu'il
+soit possible de le décrire avec certitude. Voici ce que je crois y
+voir:
+
+Deux écussons d'argent accolés, sous une couronne de comte.
+
+Écusson dextre:
+
+D'argent au lion léopardé (c'est-à-dire qui marche), soutenant un
+écussonnet où paraît un agneau passant (c'est-à-dire marchant) sur une
+_plaine_ ou champagne. Cet écusson est d'enquerre, c'est-à-dire métal
+sur métal, ce qui est peu usité. La champagne est un meuble rare en
+armoiries. La position de l'écussonnet et sa forme sont aussi très
+insolites. Ces armes pourraient bien être de fantaisie.
+
+L'écusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques.
+
+Chevron de gueules (c'est-à-dire de pourpre) sur champ d'argent,
+accompagné de trois rosés tigées et feuillées, et surmonté en chef d'un
+meuble qui paraît être un soleil, dit soleil de midi, parce qu'il est en
+haut et au milieu de l'écu.
+
+La couronne de comte ne signifie rien. Il paraît qu'au XVIIIe siècle,
+tout le monde se la lâchait; car mon grand-père Dupin, qui n'avait aucun
+titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d'argent en champ
+d'azur.--Mais le chevron est une marque de très ancienne noblesse. Il
+fait partie de ce que l'on appelle, en blason, les _pièces honorables_.
+Il désigne soit un étrier, soit une barrière de tournoi; on n'est pas
+d'accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie.
+
+Si ce que j'appelle l'écussonnet de l'écusson dextre était un gros
+besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les
+besants (corruption de bysantins) étaient des pièces de monnaie de
+Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais
+beaucoup plus petits que ton écussonnet. Si cet écussonnet était un
+besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant
+sur le tout dû tout.
+
+J'espère que voilà une érudition et une science! ça ne coûte pas cher et
+ça s'oublie, Dieu merci, aussi vite que ça s'apprend.
+
+Mille tendresses et embrassades à Eugénie. A Bientôt.
+
+
+
+
+CDVI
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, 20 décembre 1856.
+
+Cher enfant, merci pour ce précieux manuscrit qui ne me donnera pourtant
+pas le courage d'écrire l'histoire du Berry. Il faut être riche pour
+faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par conséquent,
+les éditeurs ne les achètent pas. Il faut les publier à ses frais et ne
+pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser
+de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de
+moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman
+sur un moment quelconque de ce passé qui a son intérêt.
+
+Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandée;
+demain ou après-demain, j'espère être moins dérangée.
+
+C'est bien beau, le parc de Sainte-Sévère! Il y a un coin de rochers et
+de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une
+véritable majesté. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec
+Angèle quand il fera un rayon de soleil.
+
+A vous de coeur, mes chers enfants.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDVII
+
+A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS
+
+ Nohant, 29 février 1857.
+
+Je n'ai fait que dire la vérité et vous m'en remerciez. Mais c'est à moi
+de vous remercier du bon secours que m'a apporté votre Guide, dans ma
+dernière pérégrination. Vous me promettez de venir à Nohant: vous voyez
+qu'en toute chose, je reste votre obligée. Ne vous attendez pourtant
+pas à trouver une _belle résidence_. C'est la chose la plus humble, au
+contraire, que ma retraite; mais vous y serez reçu de bon coeur et cela
+vaut mieux que tout.
+
+J'ai votre _Allemagne du Nord_ et je ne compte guère sur mon étourdi de
+fils pour prendre, chez Hachette, l'_Allemagne du Sud_. Vous seriez bien
+aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'_Italie_; car
+celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits
+illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu
+la bonté de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien
+faits sont précieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour
+consulter à toute heure, et vous faites là un travail des plus utiles
+et des plus intéressants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand
+gré. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous
+renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon
+grain de sable. Tout à vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+Vos _Histoires de l'art_ sont admirablement bien faites; voilà une chose
+qui manquait! ne craignez pas d'étendre, un peu, quand vous y êtes, la
+partie géologique, minéralogique, botanique, etc. Cela intéresse même
+ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend à observer.
+
+
+
+
+CDVIII
+
+A M. CALAMATTA, A BRUXELLES
+
+ Nohant, 6 avril 1857.
+
+Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisée, ta forme, ton grand
+peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te
+passe ton goût d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec
+ceux qui ont leur puissance (une véritable puissance) dans leur point de
+vue. Je serais bien fâchée de les ébranler, si je le pouvais, et, comme
+je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, à moi, sont le droit de
+ma thèse, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la
+thèse contraire.
+
+Des coups de bâton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux
+blagueur qui ne viens jamais les chercher.
+
+Quant à ce que je devais dire sur les martyrs de la cause, je l'ai dit;
+mais cela doit rester dans le tiroir jusqu'à nouvel ordre. Tu crois donc
+que l'on est libre de dire quelque chose? Je te trouve beau, toi avec
+tes mains dans tes poches, sur le pavé de Bruxelles! J'ai essayé, au
+dernier chapitre du roman[1], de faire pressentir quelque chose de ma
+pensée; mais il n'est pas dit encore que cela passe.
+
+Trois lignes sur Lamennais ont été coupées à propos des capucins de
+Frascati, chez lesquels il avait demeuré, et pourtant _la Presse_ fait
+son possible pour laisser vivre le rédacteur; _ma_ nous sommes dans le
+royaume de la mort!
+
+Donc, puisque l'on ne peut parler de ce qui, à Rome, est muet, paralysé,
+invisible, il faut éreinter Rome, ce que l'on en voit, ce que l'on y
+cultive, la saleté, la paresse, l'infamie. Il ne faut faire grâce à
+rien, pas même aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux
+artistes, sans entrailles, sans réflexion, sans coeur, qui vous disent:
+«Qu'est-ce que ça fait, les prêtres et les mendiants? ça a du caractère,
+c'est en harmonie, avec les ruines, on est très heureux ici, on admire
+la pierre, on oublie les hommes.»
+
+Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolérer dans
+le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux
+cracher sur le peuple qui s'agenouille devant les cardinaux. Puisque
+c'est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en! celui
+dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu'un prend, grâce à moi,
+Rome, telle qu'elle est aujourd'hui, en horreur et en dégoût, j'aurai
+fait quelque chose. J'en dirais bien autant de nous, si on me laissait
+faire; mais on a les mains, liées, et je n'insiste jamais pour que
+d'autres s'exposent à ma place.
+
+Et puis, d'ailleurs, nous autres Français, nous ne sommes jamais si
+laids qu'un peuple dévot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous
+grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l'on
+a fait de Rome? _Chi lo sa?_ peut-être! Mais nous n'y sommes pas.
+
+Il est donc bon de dire ce qu'on devient quand on retombe sous la
+soutane, et j'ai très bien fait de le dire à tout prix. Cela doit fâcher
+des coeurs italiens; s'ils réfléchissent, ils doivent m'approuver.
+
+ [1] _La Daniella_.
+
+
+
+
+CDIX
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 16 avril, 1857.
+
+Tu n'es qu'un ignoble _pôtu_[1], un agriculteur, un capitaliste, un
+écrivassier, un décoré, un membre de l'Institut; Lambert n'est qu'un
+lapin, un chou, un renard pendu, une volaille étripée. Vous ne valez
+pas deux liards à vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par
+Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres,
+enfin un parfait gentilhomme, pour que l'un de vous daigne se souvenir
+que j'existe. Enfin, vous n'aimez que vos ventres et vous avez le coeur
+mangé aux vers.
+
+Ce n'est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous
+méritez que je ne pense plus jamais à vous.
+
+Je suis bien contente que l'on s'arrache ton livre; mais on ne se
+l'arrache pas à Nohant; car il n'a pas daigné y arriver. J'ai répondu à
+M. Grenier; son poème est très remarquable. Moi, je vois dans le Juif
+errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au
+moyen âge, avec ses immortels cinq-sous qui ne s'épuisent jamais, son
+activité, sa dureté de coeur pour quiconque n'est pas de sa race, et en
+train de devenir le roi du monde et de tuer Jésus-Christ, c'est-à-dire
+l'idéal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans
+cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs Israélites le
+prêchent déjà. Ils ne se trompent pas.
+
+Bonsoir, gros misérable! je vais aller à Paris à la fin du mois. Si j'ai
+l'honneur de vous y voir, je vous promets une dégelée solide.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Pataud.
+
+
+
+
+CDX
+
+A M, CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 13 juin 1857.
+
+Cher ami, ce n'est pas un _roman historique,_ c'est un roman d'époque
+et de couleur du temps de Louis XIII[1]. Le roman historique promet des
+faits sérieux, des personnages importants, des récits de grandes choses.
+Ce n'est pas là ce que je fais, et ce titre, annoncé dans _la Presse_,
+promettrait des aventures plus graves que celles que je mets en scène.
+Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que
+je vous explique, sans périphrase trop longue, faites, je vous prie,
+retrancher de l'annonce le mot _historique_. Il vaut mieux tenir plus
+qu'on ne promet que de promettre plus qu'on ne tiendra. J'ai fait la
+chose à mon point de vue, et j'ai beaucoup cherché pour rester dans
+l'exactitude historique des moindres coutumes, idées et manières d'agir
+du temps qui me sert de cadre. Je n'ai pas rattaché ma fable à un point
+historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas
+un roman de Walter Scott. On n'en fait plus!
+
+Que devenez-vous? Et la petite fillette?
+
+Venez-vous bientôt nous voir? mon amie de la rue des Saints-Pères
+est-elle triste ou malade[2]? Je n'ai pas de ses nouvelles depuis pas
+mal de jours, et, quand elle se tait, je n'ose pas trop l'interroger.
+
+Bonsoir, cher; à vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _Les Beaux Messieurs de Bois-Doré._
+ [2] Madame Arnould-Plessy.
+
+
+
+
+CDXI
+
+A M.
+
+ Gargilesse, juillet 1857.
+
+Cher monsieur,
+
+Voulez-vous qu'en ma qualité d'ignorant paysagiste, je vous apporte mon
+contingent d'observations, anonymes, bien entendu, excepté pour vous?
+
+Au bord de la Creuse, à cinq lieues d'Argenton, vers le midi, nous avons
+dû voir le soleil un peu plus occulté que vous ne l'avez vu à Paris.
+Nous faisions une assez longue promenade à pied dans un des plus
+adorables coins de la France. Le ravin où coule la Creuse est bordé en
+cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux
+élevés, soutenus de schistes redressés sur de puissantes assises de
+gneiss et de granit pittoresquement disloques. Une splendide végétation
+perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantôt agitée,
+bouillonne parmi leurs débris, tantôt, limpide et unie, les reflète
+comme un miroir.
+
+De la petite église de Ceaulmont, perchée au plus haut des rochers, la
+vue plonge dans ces profonds méandres adorablement composés, et s'étend
+au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu'aux montagnes de la
+Marche.
+
+Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les
+plus favorables pour observer l'effet pittoresque de l'occultation du
+soleil, sur une grande étendue de ciel et de terrains. Nous étions là
+juste au moment où le phénomène s'est produit le plus complet, et le
+ciel chargé de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir à
+l'oeil nu, à vingt reprises différentes, le mince croissant qui semblait
+courir dans les nuées chassées par des courants supérieurs assez forts.
+Ce croissant ressemblait tellement à celui de la lune, que les paysans,
+étonnés, croyaient le voir à la place du soleil sans trop s'inquiéter de
+ce que le soleil lui-même était devenu: A ce moment-là, les nuages,
+qui s'étaient amoncelés comme un orage, se sont rapidement étendus
+en _stratus_ légers, et la campagne a pris un ton particulier assez
+semblable à celui de l'aube, avec cette différence bien sensible et qui
+constitue l'originalité du spectacle, qu'au crépuscule du matin ou du
+soir, les horizons du ciel se colorent du côté du soleil et que ceux de
+la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le zénith;
+tandis que, durant l'éclipsé, la nuit semblait se faire et venir à nous
+de toutes les profondeurs de l'horizon pour se dissiper vers le sommet
+de la voûte céleste. Ainsi les lointains étaient indécis et entièrement
+décolorés, sans que les objets rapprochés fussent sensiblement altérés.
+Quand le croissant solaire se dégageait des nuages, il suffisait même
+à projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d'une
+assez vive lumière sur nos têtes avec l'éloignement obstiné des
+lointains offrait un aspect de la nature très insolite et très frappant.
+
+L'un de nous, qui a la vue particulièrement longue et nette, a observé
+plus faiblement, mais avec conviction, ce que j'avais pu constater avec
+lui lors de la dernière éclipse, ce que je n'ai pu saisir cette fois-ci,
+ayant un peu trop regardé le soleil à l'oeil nu. Cette observation, que
+je n'ai vue consignée nulle part, consiste en ceci: que le spectre
+du croissant solaire s'est trouvé représenté un nombre de fois
+considérable, d'une manière très fugitive mais très sensible pourtant,
+sur les différentes couches de nuages qui l'environnent.
+
+À plusieurs reprises, la personne qui a renouvelé hier cette observation
+a cru voir le soleil apparaître faiblement à une place où il n'était
+pas, et immédiatement se transporter à une autre place, jusqu'à ce
+qu'une apparition réelle redressât l'erreur produite par cette sorte de
+_parélie_ que je ne me charge nullement d'expliquer.
+
+Nous n'avons pas vu les fleurs se fermer: la plupart ne se sont aperçues
+de rien. Pourtant, comme l'un de nous prétendait que les liserons se
+fermaient, j'ai attentivement regardé une fleur de liseron-vrille qui
+était à mes pieds et je l'ai vue plisser sensiblement, sa corolle. Le
+fait n'a pas été général: un rossignol a lancé une roulade vive et
+unique à l'heure précise marquée pour l'apogée du phénomène. Les
+rossignols ne disent plus mot chez nous dans ce moment de l'année.
+
+Les coqs ont aussi jeté beaucoup de fanfares simultanées de tous les
+points habités de la campagne; mais aucun autre animal n'a donné signe
+d'étonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder
+en l'air ne se sont aperçus de rien; d'où je conclus que notre père le
+soleil peut nous retirer les cinq sixièmes de sa lumière sans que la
+terre s'en ressente beaucoup.
+
+Ce qui est plus étonnant que tout cela, et ce que la science ne peut
+pas nous expliquer, c'est le froid inouï de ce mois de juillet. Nous
+commençons à savoir les lois qui régissent les astres placés à des
+distances fabuleuses de notre pauvre petite planète. Mais nous ne savons
+rien des causes de perturbation de notre atmosphère, de ce milieu qui
+est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir
+soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre à des
+prévisions tant soit peu certaines.
+
+M. Babinet ne nous avait-il pas fait espérer un été brûlant? Le
+ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes
+observations. Il serait bien temps que la science pût être illuminée de
+quelque soudaine découverte en ce genre, découverte dont les résultats
+immédiats auraient tant d'influence sur notre destinée. La fourmi, «que
+ne surprend jamais l'orage»; la taupe, dont les villes souterraines
+bravent les intempéries de la surface; le rat des champs, qui ne manque
+jamais de faire la provision d'hiver en temps utile; les oiseaux
+émigrants, qui semblent doués d'un sens divinatoire; en sauraient-ils
+plus long que nous à mille égards?
+
+A vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup à la terreur des animaux,
+même durant une éclipse totale de soleil. Je les crois avertis par
+l'instinct du peu de durée du phénomène.
+
+
+
+
+CDXII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 15 août 1857.
+
+Cher enfant,
+
+Ne donnez jamais les lettres des défunts que l'on vous demande. Cela
+cache, en général, des spéculations. Celles qui sont honnêtes (comme
+les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick)
+n'aboutissent pas, et risquent, pour tout résultat, de vous priver de
+vos autographes qui s'égarent. Ces essais n'aboutissent pas, par la
+raison que les parents, héritiers, ou amis exécuteurs testamentaires,
+réclament le monopole de ces publications. C'est leur droit. Ils
+l'exercent tantôt par cupidité, tantôt par respect véritable pour la
+mémoire du défunt. En effet, si le défunt revenait, il ne serait pas
+toujours très content de voir publier entièrement des lettres qu'il n'a
+pas destinées au public. On est donc obligé de tronquer. Eh bien, cela
+n'est pas très facile. Les gens qui publient demandent, à ceux qui
+cèdent leurs lettres, d'avoir l'autographe entre les mains, se disant
+responsables de l'authenticité de ces lettres. Dès ce moment, vous êtes
+à leur discrétion. S'ils publient ce que vous ne voulez pas, à qui vous
+en prendrez-vous? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s'expose
+à des tracasseries judiciaires fort désagréables.
+
+Dans mon souvenir, les lettres de Béranger à vous sont aigres-douces
+pour moi. Celles qu'il m'a écrites sur vous sont méchantes pour vous. Il
+était méchant d'esprit et de langue, bien que le coeur fût noble et la
+conduite noble dans tout ce qui avait rapport à lui-même. Il savait
+donner et ne pas recevoir. C'était une grande science dans sa position;
+mais il était bien flatteur et bien perfide là où il ne risquait rien,
+et il abusait souvent du respect religieux que l'on avait pour son
+génie, pour son âge et pour sa probité. Le pauvre Eugène Sue, mort si
+jeune, avait un bien autre coeur!
+
+Vos vers sur sainte Solange sont très beaux et charmants. Mais vous
+travaillez dans la prose du gagne-pain avec douleur, je le vois. Non,
+pourtant: je vois aussi que vous êtes courageux et que vous sentez la
+consolation du devoir accompli. Que voulez-vous! la vie est comme ça.
+Béranger n'avait pas de famille à nourrir et à contenter. Il a été
+heureux dans le repos. Il n'y faut point songer pour nous.
+
+Bonsoir, chers enfants, et à vous de coeur.
+
+
+
+
+CDXIII
+
+A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
+
+ Nohant, 18 août 1857.
+
+Je vous remercie, monsieur, pour mon fils absent. Je vais lui envoyer,
+au fond des chênes-lièges où il me fait soupirer après son retour, votre
+gracieux encouragement, et je vous remercie, pour mon compte, des bonnes
+lignes que vous lui avez consacrées. Je suis bien contente que vous ayez
+remarqué ses progrès et que vous ayez si délicatement senti le caractère
+de sa jeune individualité.
+
+Je suis contente aussi de trouver l'occasion de vous remercier pour tous
+ces beaux et bons articles que vous nous faites lire. À quand, un livre
+historique? On voudrait lire l'histoire à travers votre imagination si
+vive et votre raison si saine et si droite.
+
+Rappelez-moi, je vous en prie, au bon souvenir de Théo. J'espère que lui
+aussi pensera à encourager mon jeune peintre. Peut-être l'a-t-il déjà
+fait. Mais _le Moniteur_ n'arrive pas jusqu'à nous. Dites-lui qu'avec
+ou sans cela, je lui envoie toutes mes amitiés, et veuillez recevoir
+l'expression de mes sentiments distingués et affectueux.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXIV
+
+A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE
+
+ Nohant, 6 octobre 1857.
+
+Madame,
+
+La féconde et gracieuse protection que Votre Majesté accorde aux
+artistes me donne la confiance de m'adresser à Elle, en cette qualité,
+pour appeler les effets de sa généreuse bonté sur une famille qui en est
+digne.
+
+Le grand nom dramatique de Marie Dorval protège cette famille et prie
+pour elle. M. Luguet a épousé la fille de-cette célèbre artiste; il est
+lui-même artiste de talent, et honnête homme. Sa Majesté l'empereur a
+daigné l'encourager dernièrement à Plombières. M. Luguet a cinq enfants,
+et nulle autre ressource que son travail quotidien.
+
+Mais ce qui touchera surtout le bon coeur de Votre Majesté, c'est un
+aperçu des nombreuses charités de Marie Dorval, morte pauvre, après une
+vie de gloire et de fatigue.
+
+Outre que ses grands succès au théâtre ont versé plus de cent mille
+francs aux hospices, madame Dorval (dame de charité de Toulouse) a fondé
+plusieurs lits dans les hôpitaux de Lyon, Bordeaux, Montpellier, et une
+des crèches du faubourg Saint-Antoine. Il y a là plusieurs lits sous le
+patronage de saint Georges, en mémoire d'un petit-fils adoré auquel la
+pauvre femme ne put survivre.
+
+Si Votre Majesté daigne dire un mot, le second petit-fils de madame
+Dorval, Jacques Luguet, recevra, dans un lycée, le développement d'une
+belle intelligence et d'un heureux naturel. Ce sera un bienfait de plus
+dans la précieuse vie de Votre Majesté, et, j'ose en répondre, un de
+ceux qui inspireront la plus profonde reconnaissance et produiront les
+meilleurs fruits.
+
+C'est à la mère que les mères osent s'adresser. Ce titre sacré, que le
+Ciel a béni dans Votre Majesté, ajoute l'espoir et la foi au profond
+respect avec lequel on l'invoque et avec lequel j'ai l'honneur d'être,
+de Votre Majesté, la très humble et très obéissante servante.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXV
+
+A LA MÊME
+
+ Nohant, 30 octobre 1857.
+
+Madame,
+
+La réponse que Votre Majesté a daigné faire a une demande digne de son
+intérêt est telle que nous l'attendions de son exquise bonté. Nous vous
+disions que la grande artiste qui est partie de ce monde-ci pour un
+monde meilleur prie maintenant pour le bonheur maternel de l'illustre et
+douce protectrice de ses enfants.
+
+Nous n'osons pas nous permettre de remercier Votre Majesté; car elle
+a fait le bien pour le bien et sans se demander si la reconnaissance
+qu'elle mérite sera de quelque valeur; mais nous osons lui dire qu'elle
+a fait des heureux de plus, parce que nous croyons que là est la seule
+récompense dont elle se préoccupe.
+
+C'est dans ces sentiments respectueux et profonds qu'au nom de la
+famille Luguet et au mien.
+
+J'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté la très humble et très
+reconnaissante servante.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXVI
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 29 novembre 1857.
+
+Cher ami,
+
+Avant de vous parler d'affaires, je veux vous dire que je me suis enfin
+mise, ces jours-ci, à lire votre relation du grand voyage, et que, sans
+aucun compliment ni prévention d'amitié, j'en ai été ravie. J'avais peur
+d'entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n'ai pas
+voulu seulement l'ouvrir avant d'être sûre que je n'aurais plus une
+comédie de trois actes à faire toutes les semaines pour le théâtre de
+Nohant. Je suis tranquille à présent et je vous suis à travers les
+banquises; c'est fait de main de maître, je vous assure. C'est prompt,
+c'est gai, c'est effrayant, et c'est d'un charmant français comme style
+et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours où l'on va fumer et
+écouter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui
+peut vous broyer, est un détail bien senti, émouvant comme un récit de
+Cooper et plus artiste. Je vas vous suivre en Suède, où, précisément,
+j'ai posé mon nouveau roman. J'ai feuilleté un peu, avant de lire bien,
+cette partie du livre. Je vois que vous n'avez pas été en Dalécarlie,
+où j'ai planté ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en
+français, en italien ou en anglais (je ne sais pas d'autre langue),
+un ouvrage sur cette partie de la Suède, et un peu de détails sur son
+histoire au XVIIIe siècle, sous Frédéric-Adolphe, le mari d'Ulrique de
+Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le prêter. Ou indiquez-moi
+quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette époque;--ou enfin
+faites-moi un petit précis de quelques pages, si vous avez cela dans la
+mémoire.
+
+Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de découragement; vous
+avez réellement un très solide et très beau talent, et avec cela une
+facilité miraculeuse; car l'ouvrage est énorme et traite de tout; une
+mémoire étonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particulière,
+d'avoir pu _le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir_.
+Je n'en ferais certes pas autant. Je m'endors le cerveau à regarder une
+mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus
+intéressantes. Croyez que votre livre est bon et que je m'y connais
+assez pour en être sûre en vous le disant.--Donc, si vous avez de très
+belles facultés, vous ne devez jamais vous décourager. Vous aurez autant
+de peines et de malheurs qu'un imbécile et vous les sentirez plus
+vivement; mais, tout en étant beaucoup plus blessé de la vie que le
+vulgaire à grosse écorce, vous aurez cette énorme compensation qu'il n'a
+pas: le travail intelligent, _attrayant_, comme disent les fouriéristes.
+
+Parlons d'affaires; ce sera bientôt fait. Vous prendrez le temps qu'il
+vous faudra pour la publication nouvelle; vous me donnerez seulement
+quelque argent si je viens à en avoir besoin, en échange du manuscrit.
+
+Voici le titre, sauf votre avis: _Christian Waldo._ Vous me direz que
+Waldo n'est pas un nom suédois; c'est possible, mais c'est, là justement
+l'histoire. Ce nom intrigue, même celui qui le porte. Annoncez, si vous
+voulez, que le roman se passe au XVIIIe siècle, afin qu'on ne croie pas
+qu'il s'agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois. Ou
+bien encore, le roman peut s'appeler, si vous croyez le titre alléchant:
+_le Château des Étoiles._ C'est un _Stelleborg_ de fantaisie
+qu'un personnage s'est bâti en Dalécarlie, à l'imitation de celui
+d'Uraniemborg dans l'île de Haven. Dans ce château, il se passé des
+choses bizarres. Espérons qu'elles seront amusantes; je crois, toute
+réflexion faite, que ce titre plaira mieux: Décidez. N'annoncez pas une
+peinture de la Suède ni du XVIIIe siècle; car le cadre réel sera moins
+étudié que celui de _Bois-Doré._ J'y ferai de mon mieux; mais c'est
+surtout un roman romanesque que je fais cette fois.
+
+Vous me dites qu'Alexandre m'aime beaucoup: il a raison. Moi, je l'aime
+comme si je l'avais mis dans ce monde. J'adore les natures droites,
+tranquilles, sereines et fortes qui ont l'intellect en harmonie parfaite
+avec leur organisation. C'est très rare; c'est même un nouveau type dans
+l'humanité littéraire, qui, jusqu'à ce jour, n'a pu être ainsi par la
+faute probablement du milieu social. _L'artiste jaloux,_ c'est-à-dire
+méchant et infortuné, est presque synonyme d'_artiste_. Dumas le père
+est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils
+a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce siècle de
+grandes orgies d'intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde
+moitié de siècle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j'en suis
+sûre, vaudra plus que la première.
+
+Soyez donc calmé; cher ami; je n'ai pas d'effluve magnétique; mais je
+_crois_, sans illusion désormais, et c'est tout le secret de ma petite
+force. Vous pouvez l'avoir bien plus grande et vous l'aurez, en sentant
+que ce monde marche comme il doit marcher, et que vous poussez aussi à
+la bonne roue. Amitiés de mes enfants.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXVII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 8 décembre 1857.
+
+Mes pressentiments n'étaient donc que trop fondés. Je ne sais si c'est
+un malheur pour l'avenir de _la Presse,_ je ne le crois pas[1]. Mais ce
+qui m'inquiète, c'est votre position, que vous semblez regarder comme
+compromise dans la bagarre. Je ne peux même pas me livrer à des
+suppositions, ne sachant pas quelle part d'influence votre ami de
+Bellevue[2] a dans l'affaire.
+
+Si ce n'est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi;
+mais, en me répondant ou ne me répondant pas sur ce point, ne me laissez
+pas ignorer ce qui vous intéresse personnellement et en quoi, par
+hasard, du fond de ma Thébaïde, je pourrais vous être utile. Ce serait
+une joie pour moi d'en trouver l'occasion pour la saisir aux cheveux, et
+je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui
+nous effleure souvent à notre insu, comme celle des comètes.
+
+Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi; car j'ai contribué,
+dans le passé, à la fatale somme des _avertissements_. La punition de
+_la Daniella_ tombe à présent sur les reins de _Bois-Doré,_ qui doivent
+être cassés par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se
+reprend guère d'amitié pour une chose interrompue.
+
+Mais tout ça n'empêche pas que l'article de Peyrat ne soit bien, et je
+trouve la rigueur très maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le
+serment? et _la Presse_ ne va-t-elle pas retrouver des abonnés au lieu
+d'en perdre?
+
+Vous êtes bien l'obligeance personnifiée, d'avoir pensé à mes bouquins
+en dépit des ennuis, des inquiétudes et du mal de tète. Envoyez-moi des
+ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet
+donné. _Il me faut une couleur locale de la Dalécarlie au_ XVIIIe
+_siècle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la
+campagne sous les deux règnes qui précèdent celui de Gustave III._ Je
+ferai bien cette couleur avec les événements; mais je n'en sais pas le
+détail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou
+peu s'en faut, l'affaire _des chapeaux et des bonnets_.
+
+J'ai les travaux de Marmier publiés dans les vingt-cinq premières années
+de la _Revue des Deux Mondes_; mais ce que je cherche ne s'y trouve pas.
+Si son _Histoire de la Scandinavie_ ne traite que des temps anciens,
+elle ne me tirera pas d'affaire. Décidez et faites comme pour vous.
+Surtout faites vite, à condition que vous ne serez pas malade; et
+retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander à la caisse
+de M. Rouy[3]: car il m'est redû pas mal sur _Bois-Doré_ et je suis dans
+une petite crise financière qui n'est pas sans exemple dans mon budget
+annuel. Je pense que ma demande ne sera pas considérée comme une
+méfiance, je suis à mille lieues de cela. C'est tout simplement force
+majeure dans mes affaires personnelles.
+
+Autre chose, à présent! si vous n'êtes plus tenu par le collier, et que
+vous puissiez considérer ce temps d'arrêt comme un temps de vacances,
+venez le passer chez nous; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous
+avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu.
+
+Encore autre chose. Je vous ai envoyé l'article sur madame Allart. Comme
+il s'agit de lui être utile, nous n'attendrons pas, n'est-il pas vrai,
+la réapparition de _la Presse_! Si vous en avez l'occasion, faites
+passer cet article _ailleurs_, le plus tôt que l'on pourra.
+
+ [1] La publication de _la Daniella_ dans _la Presse_ avait valu à ce
+ journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857;
+ et, un troisième et dernier lui ayant été donné pour un article de
+ M. Alphonse Peyrat, au mois de décembre de la même année, cette
+ feuille se trouvait dès lors exposée à une suspension sans forme
+ de procès.
+ [2] Le prince Napoléon (Jérôme).
+ [3] Caissier du journal _la Presse_.
+
+
+
+
+CDXVIII
+
+A SA MAJESTÉ L'IMPÉRATRICE EUGÉNIE
+
+ Nohant, 9 décembre 1857.
+
+Madame,
+
+Votre Majesté accueillera toujours avec bonté, je le sais, tous le
+savent, l'idée de mettre le baume, sur les blessures humaines et
+sociales. Une mesure de rigueur légale vient de frapper le journal _la
+Presse_, en décrétant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui
+exploitent ces vastes entreprises ont peut-être le moyen d'en subir les
+accidents; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans
+la rédaction, et surtout les _mille ouvriers_ employés à la partie
+matérielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein
+hiver sur le pavé, sont-ils coupables et doivent-ils être punis?
+
+Ils sont punis, cependant, pour un article où une grande partie des
+lecteurs n'avait vu que le conseil donné aux députés de prêter serment
+au gouvernement de l'empereur. Mais, quelle que soit la fatalité de
+l'éternel malentendu qui préside aux choses de ce monde, ce n'est pas
+un plaidoyer pour la presse politique que je viens mettre aux pieds de
+Votre Majesté.
+
+Ce n'est pas une requête au nom de l'écrivain, cause du fait; c'est
+encore moins une réclamation en tant que collaboration littéraire à
+ce journal: je ne me permettrais jamais d'entretenir Votre Majesté
+d'intérêts aussi minimes que les miens.
+
+Mais le châtiment tombe sur des travailleurs étrangers au fait
+incriminé, et peut-être très dévoués, pour la plupart, à la main qui les
+frappe. J'ose donc dire à Votre Majesté que, la loi ayant été appliquée
+et l'autorité satisfaite, là pourraient commencer le rôle de la douceur
+et le bienfait de la clémence.
+
+En faisant grâce, Leurs Majestés n'annuleraient pas l'effet politique et
+légal produit par la décision du pouvoir exécutif. Elles en effaceraient
+généreusement les conséquences funestes pour ceux-là seuls qui les
+subissent réellement, les employés et les ouvriers du journal, tous
+innocents à coup sur.
+
+Que Votre Majesté daigne agréer encore, avec l'expression de ma vive
+reconnaissance pour sa touchante bonté, celle des sentiments respectueux
+avec lesquels j'ai l'honneur d'être, madame, de Votre Majesté, la très
+humble et très obéissante servante.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXIX
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME),
+
+A PARIS
+
+ Nohant, 17 décembre 1857
+
+Oui, monseigneur, vous avez raison, et, comme toujours, vous voyez les
+choses de haut. Il ne s'agit pas tant de réussir que de faire ce que
+l'on doit, et on n'est jamais mortifié d'échouer, quand on n'a songé
+qu'à se risquer pour les autres. Comme toujours aussi, vous avez été
+bon; que Dieu se charge du reste!
+
+Ce qui vous rend triste, cher prince, c'est le mal d'un génie comprimé.
+Sans chercher à qui la faute, ni quelle sera l'issue, je me demande ce
+qui peut occuper le présent d'un être jeune et dans toute sa force,
+à qui le véritable emploi de cette force n'a pas été donné par les
+circonstances. Je m'imagine que les études scientifiques et surtout de
+philosophie scientifique, auxquelles vous vous intéressez, et que _vous
+savez_, sans en faire montre, pourraient vous devoir une somme de
+progrès. Les membres de votre famille qui se sont adonnés à la science
+n'ont pas été les moins utiles, et ne seront pas les moins illustres,
+dans le jugement de l'avenir. Peut-être, aussi, n'ont-ils pas été les
+plus malheureux.
+
+Je vous vois et je vous envie la possession de trois grandes richesses:
+les facultés, le loisir, la jeunesse, sans parler de l'argent nécessaire
+pour les recherches et les explorations, moyen matériel qui manque à
+tant de généreuses intelligences. Je sais que vous travaillez beaucoup
+et que vous apprenez toujours; mais pourquoi n'attacheriez-vous pas
+votre nom à des travaux que vous feriez exécuter sous vos yeux et dont
+vous seriez l'âme, parce que vous auriez l'initiative de la recherche,
+et la pensée mère de la philosophie de _la chose_? Je ne parle pas de
+systèmes particuliers, c'est trop se livrer à la critique; dans votre
+situation, vous ne le pouvez pas; mais il y a, dans toutes les sciences,
+des points de vue bien établis et bien constatés, que tout regard
+intelligent et toute main puissante peuvent élargir, au grand profit des
+connaissances humaines. Ce que l'on appelle vulgairement _les travaux_
+est, je crois, d'un si puissant intérêt, que l'on y oublie tous les
+soucis de la vie réelle.
+
+Car, en somme, la question, pour vous qui n'avez pas le bonheur d'être
+frivole et vain, c'est de respirer dans l'air qui convient à de larges
+poumons et de vous mettre, en dépit du sort et des hommes, dans une
+sphère qui développe l'intelligence au lieu de l'étouffer. Il y a, je
+crois, trois points nécessaires à l'extension complète de la vie: c'est
+d'aimer au moins également quelqu'un, quelque chose, et soi-même en vue
+de cette chose et de cette personne. J'ai remarqué et j'ai éprouvé que,
+quand cet équilibre est rompu, on arrive à trop s'aimer soi-même ou à ne
+pas s'aimer assez. Ce qui doit vous manquer, en raison du milieu où le
+sort vous a placé, c'est le _quelque chose,_ la passion satisfaite d'un
+but intellectuel, et ce quelque chose, en somme, c'est l'humanité,
+puisque c'est pour elle qu'on travaille.
+
+J'ai tant de respect et d'enthousiasme pour les sciences naturelles,
+dont je ne sais pas le premier mot, mais qui me donnent des battements
+de coeur et des éblouissements de joie quand, par hasard, j'en saisis
+quelques notions à ma portée, que je ne saurais vous parler de cela
+comme d'un _pis aller_ dans l'emploi de votre activité intérieure.
+
+Peut-être, un jour, des événements que nul ne peut prévoir vous
+traceront-ils une autre route. Et peut-être aussi, en vous surprenant
+dans celle-là, ne vous causeront-ils que regret et contrariété; car
+notre appréciation de la vie change avec les situations qu'elle nous
+présente, et bien des choses arrivent, que nous avions cru devoir
+souhaiter, et que nous voudrions pouvoir repousser, parce que nous les
+jugeons mieux et les connaissons davantage. Si je me permets de vous
+écrire tout cela, c'est parce qu'en lisant votre voyage dans le Nord,
+je me suis mise à penser à vous, encore plus qu'au Nord, dont mon
+imagination était cependant très _allumée_.
+
+Je vous voyais, intrépide et entêté, dans les dangers et les souffrances
+de cette exploration, et je me demandais: «A qui diable en avait-il,
+avec cette île de Jean-Mayen, qu'il voulait conquérir sur la stupide et
+impassible banquise?» L'aventure est racontée, par Edmond d'une manière
+charmante. On y est avec vous, et, à travers la gaieté de sa narration
+et le bon goût de sa réserve, on vous sent là et on vous voit lutter
+contre la matière avec beaucoup de nerf et de _furia francese_.
+
+Mais, encore une fois, à qui en aviez-vous? Vous saviez bien,
+monseigneur, que l'éternel hiver des régions polaires ne connaît pas les
+princes, et ne veut pas ranger ses bataillons flottants pour leur ouvrir
+le passage.
+
+Dans ce moment-là, vous aimiez donc passionnément le but, non pas l'île
+de Jean-Mayen, qui ne me paraît pas devoir être un paradis terrestre,
+mais le fait scientifique dont vous cherchiez à vous emparer. Or, si
+vous avez de telles aptitudes de volonté, pourquoi faut-il qu'elles ne
+reçoivent leur développement que dans des situations exceptionnelles,
+comme les grands voyages et les grands périls? Je ne dis pas de mal des
+voyages et des dangers, c'est la poésie de la chose; mais pourquoi tant
+d'explorations dans le monde de la science, que l'on peut faire au coin
+du feu, ne sont-elles pas réglées par vous de manière à vous donner,
+_à toute heure_, les émotions vives de la découverte, et les joies
+sérieuses de la conquête, en même temps que vous en feriez profiter tout
+le monde?
+
+Voilà, cher Altesse Impériale, ce que vous soumet votre humble amie
+du désert, occupée du désir de vous voir apprécié de tous comme
+d'elle-même, et, avant tout, désireuse de vous voir trouver en vous-même
+la force et les satisfactions que d'autres ont cherchées dans le hasard,
+en jouant leur âme à pile ou face.
+
+Merci de vos bonnes lettres et croyez-moi bien à vous de coeur
+sérieusement et sincèrement.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXX
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 9 janvier 1858.
+
+Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement
+Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide;
+mais je dis avec tout le monde que c'est un grand coup de plus porté à
+l'art, c'est-à-dire au sens du beau, et à cet idéal qui, sous toutes les
+formes, nous est aussi nécessaire que le bien et le bon.
+
+Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous
+dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle
+avait monté plus haut qu'aucune artiste dramatique de son temps.
+Qu'importe à présent que, dans la vie privée, elle ait trop cherché
+la réalité? On pouvait s'en affliger quand on la voyait de près; mais
+toutes les individualités ont le point de vue qui leur est propre:
+derrière la rampe, elle était prêtresse et déesse. Dans la coulisse,
+elle quittait sa divinité, et cela ne l'empêchait pas d'être souvent
+bonne en tant que femme; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien
+de lui garder un bon souvenir.
+
+Oui, je vous promets _le Château des Étoiles_[1] (par parenthèse, il
+m'amuse beaucoup à griffonner; est-ce bon signe?), si ça peut vous être
+utile; je le promets _à vous_, pas à d'autres. Si vous quittez, je ne
+reste pas. Mais vous savez que je serai obligée de vous demander de
+l'argent, tout l'argent peut-être, en vous livrant le manuscrit; quelle
+que soit l'époque rapprochée où il sera prêt. Voyez si c'est possible;
+car, pour moi, le contraire de ce possible serait l'impossible.
+
+Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et _ça ne peut pas être
+autrement_, et _ça n'est, pas ma faute;_ si bien que je n'ai pas pu
+acheter un manteau et une robe d'hiver cette année, parce que l'accident
+de _la Presse_ a dérangé mon _ordre;_ ordre très réel dans ce que les
+avares appellent mon désordre. Je sais me priver moi-même et de tout,
+même quelquefois du nécessaire; mais je ne veux pas qu'un chat s'en
+ressente et s'en aperçoive autour de moi.
+
+Ainsi voilà, entre nous: faites que l'on soit de parole; on en a manqué
+pour _Bois-Doré,_ et j'ai attendu un reliquat de compte qui m'aurait
+permis de me vêtir en raison de la froidure; et surtout d'en vêtir
+d'autres qui n'ont pas, comme moi, la ressource d'acheter une couverture
+de laine en guise de ouate et de soie.
+
+Donc, grâce à la couverture de laine, je m'emballe demain matin pour
+faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses
+petites cascades glacées. C'est votre faute si je gèle; à force de lire
+_le Groenland_, je me suis amourachée des glaciers, des nuits polaires,
+des tempêtes et des banquises.
+
+Bonsoir.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Premier titre de _l'Homme de neige_.
+
+
+
+
+CDXXI
+
+A MAURICE SAND A PARIS
+
+ Nohant, 14 janvier 1858.
+
+Cher Bouli,
+
+Nous arrivons de Gargilesse. Partis ce matin à onze heures de l'hôtel
+Malesset, nous étions ici à six pour dîner, après avoir passé trois
+heures chez Vergne à Beauregard.
+
+J'ai trouvé ta lettre en arrivant ici, et c'est le complément de notre
+charmant voyage: sauf ton diable de rhume qui m'ennuie! Certainement
+change ton poêle, envoie-le promener et laisse guérir ton rhume avant de
+te remettre dans les habits minces et les souliers idem. Et, quand tu
+seras guéri, ne vis pas trop renfermé: c'est la cause de tous ces rhumes
+qui se renouvellent chaque fois que tu prends l'air. Ne te fais pas une
+vie et une santé à la Delacroix. Prends-lui autre chose, _si tu peux_.
+Et, à propos, l'as-tu vu, et comment va-t-il? Non, tu ne l'as pas vu,
+puisque tu es claquemuré forcément; mais va le voir quand tu sortiras.
+Qu'il te reçoive ou non, donne-lui signe de vie et d'intérêt.
+
+Donc, que je te parle de Gargilesse. _La Baronnette_[1] nous a menti
+_comme de coutume_. Nous sommes partis par un brouillard noir et un
+verglas superbe, Manceau jurant que le soleil allait se montrer; mais
+plus nous allions, plus le brouillard s'épaississait; si bien que nous
+sommes arrivés à la descente du Pin, voyant tout juste à nous conduire.
+Mais, tout d'un coup, la Creuse, glacée et non glacée par endroits,
+cascadant et cabriolant à travers ses barrages de glace, et coulant au
+milieu, tandis que ses bords blancs étaient soudés aux rives, s'est
+montrée devant nous tout isolée du paysage, si bien que, si nous
+n'avions pas su ce que c'était, nous aurions cru voir un mur tout droit,
+de je ne sais quel marbre gris et blanc avec un mouvement fantastique.
+
+Et puis un peu plus loin, sur le brouillard gris noir de la rivière,
+on voyait des bouffées de brouillard blanc, comme si le ciel, un ciel
+d'orage, était descendu sous l'horizon. C'était superbe en somme: ça
+donnait l'idée de l'Écosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient
+des vallées, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux
+allumés. Il faisait très doux. Henri[2] conduisait le cheval par la
+bride sur le chemin tout rayé de glace, et je m'endormais en rêvant que
+j'étais dans les Highlands. Arrivée à Gargilesse, je trouvai la maison
+chaude, propre, commode au possible, toute petite qu'elle est; des
+lits excellents, des armoires, des toilettes, enfin toutes les aises
+possibles. La petite salle à manger de l'auberge est charmante, aussi
+propre qu'un cabinet de restaurant propre, bonne cuisine. On a des
+petites lanternes pour rentrer chez soi, et le village est beaucoup
+moins sale qu'une rue de Paris, pour les pieds.
+
+Le lendemain, demi-brouillard et pas de soleil. Mais la terre assez
+sèche et l'air assez doux. Promenade de deux heures, travail à la maison
+et bésigue le soir. Le surlendemain, c'est-à-dire hier, même temps,
+promenade de cinq heures. Nous avons passé sur l'autre rive et suivi
+toutes les hauteurs, montant et descendant sans cesse. Nous avons
+escaladé les crêtes des rochers vis-à-vis de l'endroit où nous avions
+fait la friture au bord de l'eau. Là, il a fallu s'arrêter: la Creuse a
+mangé le chemin.
+
+Enfin, ce matin, nous sommes partis par un soleil magnifique et un temps
+assez froid. Somme toute, comme dit M. Letac[3], soleil ou non, hiver
+ou été, le pays est toujours ravissant. Il est même plus beau en hiver,
+plus vaste et mieux dessiné. Les silhouettes d'arbres et de rochers ont
+plus de sérieux, le village est plus pittoresque, les petites cascades
+glacées sont très amusantes.
+
+Nous avons vu la maison de Vergne[4], très amusante aussi, boîte à
+compartiments; l'endroit est très joli. Je n'ai pas eu froid, je
+me porte bien, voilà. Le pays est abrité et doux. Les sommets sont
+_sibériens_, mais on n'y reste pas.
+
+Bonsoir, mon fanfan; dis-moi aussi ce que tu fais et ce que tu vois.
+
+ [1] Le baromètre.
+ [2] Henri Sylvain, cocher de George Sand.
+ [3] Peintre décorateur, alors à Nohant.
+ [4] Le docteur Évariste Vergne, de Cluis.
+
+
+
+
+CDXXII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 15 janvier 1858.
+
+J'ai oublié hier de te raconter le plus bel incident de notre voyage. Où
+étais-tu pour consigner cette scène dans nos archives de la charge? Ça
+n'est pas drôle à raconter, et c'était si drôle à voir, que j'en ris
+encore en me le rappelant. Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain
+veut allonger un coup de fouet à un gros cochon qui se trouvait sur le
+chemin; la mèche du fouet s'enroule et se noue à la queue du cochon, qui
+veut se sauver en faisant _coin coin!_ Sylvain tire, le cochon tire de
+son côté.
+
+Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir
+suivre la voiture; mais il est le plus fort, Sylvain est obligé de
+lâcher prise: le cochon effaré s'enfuit, emportant le fouet. Nous
+voilà obligés de courir après. Le cochon se sauve jusqu'au fond de sa
+porcherie. La femme à qui il appartient court après, nous faisant des
+excuses et des remerciements, on ne sait pas pourquoi. Le fouet était si
+bien noué, que la femme, ne voulant pas le casser, tirait et dévissait
+la queue de son cochon, en disant d'un air pénétré: «Vlà une chose
+_émaginante!_» Sylvain, sur son siège, tout penaud et humilié, je crois,
+de mon fou rire, jurait tous les _nom de Dieu_ de son vocabulaire. Au
+bord du chemin, un grand paysan sec, pâle, grave, malade, je pense,
+disait dans une attitude de philosophe en méditation: «Vlà une chose
+qu'on voit pas souvent!»
+
+Et les femmes, sur leur porte, répétaient en choeur, d'un air ébahi:
+«C'est-il _émaginant, c'te chouse-là!_ ça s'est jamais vu! j'compte
+qu'on _zen verra pus jamais!_ C'est pour te dire aussi qu'avec la grande
+voiture et les deux chevaux jusqu'à Cluis, où Henri, envoyé de la
+veille, nous attend avec la petite voiture et la jument _camuse_, on
+peut faire la route assez vite et sans avoir très froid. Nous avions
+donné rendez-vous à Sylvain pour venir nous attendre à Cluis, au retour.
+Ne crois donc pas que je ne me dorlote pas, malgré mes escapades. C'est
+tout de même gentil, d'avoir été sur la pointe du Capucin le 12 janvier.
+Il nous reste à voir ça dans les grandes eaux, ce doit être très beau
+aussi. Je t'ai bien regretté. Il y avait dans le brouillard des choses
+superbes, qu'on ne peut pas expliquer et qu'il faut voir soi-même.
+C'était drôle aussi de voir les enfants, les chiens et les chèvres
+traverser la Creuse gelée dans les endroits les plus profonds qui
+résistent au dégel, pendant qu'à deux pas de là, elle bouillonne sur les
+écluses pour passer ensuite sous ces glaces. Comme elle passe aussi
+un peu dessus, les figures ont leur reflet très net dans cette petite
+couche d'eau étendue sur la glace, et on croirait que tout cela marche
+sur l'eau. Ces traversées d'enfants et de troupeaux au milieu du dégel
+n'en sont pas moins dangereuses et assez effrayantes à voir. Les chiens
+n'y font pas attention. Les petits moutards frappent la glace à coups de
+sabot par bravade quand on les regarde. Les chèvres, arrivées au milieu
+du courant, sont prises de frayeur et ne veulent ni avancer ni reculer.
+Les moindres bruits, dans le brouillard du ravin et sur la Creuse prise,
+ont une sonorité incroyable; d'une demi-lieue, on entend distinctement
+une parole, ou un claquement de fouet.
+
+
+
+
+CDXXIII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 10 janvier 1858.
+
+Cher ami,
+
+J'allais t'écrire quand j'ai reçu ta lettre. Moi aussi, je m'inquiétais
+d'être si longtemps sans nouvelles de toi et de vous tous. Je vois que,
+Dieu merci, tu prends patience avec une infirmité que je crois toujours
+passagère, et qui cédera à la prolongation d'un bon régime et d'une
+bonne santé. Tu reconnais que, depuis longtemps, tu négligeais l'état
+général, et il faut bien qu'il se consolide un peu, avant que l'effet
+partiel se produise.
+
+Tu auras gagné à cette cruelle épreuve de reconnaître le dévouement des
+tiens et ton propre courage, plus que tu n'avais encore eu l'occasion de
+le faire. Ce n'est pas une banalité creuse que le proverbe: «A quelque
+chose malheur est bon.» Il est fait pour les coeurs d'élite qui le
+comprennent, et le tien est de ceux-là. J'ai vu comme Eugénie et tes
+enfants s'efforçaient délicatement d'en faire une vérité pour toi. Si
+un temps d'ennui et de privations vaillamment supporté par toi, et
+tendrement adouci par ta famille, doit servir à resserrer encore des
+liens si doux, je suis sûre que tu en sortiras plus heureux encore que
+tu ne l'étais auparavant.
+
+Sois sûr aussi que tous tes amis se préoccupent de toi vivement et que,
+si tu les entendais parler de toi entre eux, tu verrais combien ils te
+sont attachés. Au reste, nous sommes tous d'accord avec ton médecin pour
+croire fermement qu'une fatigue ne peut pas produire un mal qui résiste
+au repos.
+
+Je vois qu'on s'amuse autour de toi et que tu diriges toujours, en vrai
+_Boccaferri[1]_ les amusements et les projets de la famille. Combien je
+regrette d'être clouée au travail et de ne pouvoir aller vous applaudir!
+
+Mais chacun a ses liens bien serrés par moments! Je griffonne toujours
+pour arriver à des jours de liberté qui s'envolent trop vite quand je
+les tiens. C'est l'histoire de tous ceux qui tirent leur revenu de leur
+industrie.
+
+Dans mes soirées d'hiver, j'ai entrepris l'éducation de la petite Marie,
+celle qui jouait la comédie avec nous. De laveuse de vaisselle qu'elle
+était, je l'ai élevée d'emblée à la dignité de femme de charge, que sa
+bonne cervelle la rend très propre à remplir. Mais un grand obstacle,
+c'était de ne pas savoir lire. Ce grand obstacle n'existe plus. En
+trente leçons d'une demi-heure chacune, total quinze heures en un mois,
+elle a lu lentement, mais parfaitement, toutes les difficultés de la
+langue. Ce miracle est dû à l'admirable méthode Laffore, appliquée par
+moi avec une douceur absolue sur une intelligence parfaitement nette.
+Elle commence à essayer d'écrire et je prétends lui enseigner en même
+temps le français. Elle sait déjà très bien ce que c'est qu'un verbe, et
+comment il faut lire la fin des mots en _ent. Ils aiment ordinairement_,
+etc. Quand tu auras des petits-enfants, je te communiquerai cette
+méthode, que j'ai encore simplifiée et qui se comprend en un quart
+d'heure.
+
+Il a fait un temps inouï de chaleur et de soleil. Nous avons de la
+pluie aujourd'hui, après une sécheresse qui commençait à inquiéter nos
+jardiniers. Je pense que vos bords de la Loire sont plus brumeux que
+Nohant et le Coudray, qui ne peuvent attraper les nuages que par le bout
+de la queue.
+
+Maurice est à Paris, lancé aussi dans les comédies de salon. Il paraît
+que c'est la fureur à présent. Mais il n'a pas une petite besogne; car
+il est investi aussi du rôle d'auteur de ces bluettes. En outre, il a
+chez lui un théâtre de marionnettes et donne des soirées d'artistes.
+
+Paris est comme galvanisé aux approches d'on ne sait quelles crises
+politiques ou financières que les pessimistes voient en noir. Ce stupide
+et féroce _attentat_ a produit son inévitable effet. On a serré la
+mécanique, et ce n'est pas le moyen de faire tourner les roues. Je crois
+qu'il eût été beaucoup plus habile de montrer beaucoup de confiance à
+une nation dont la majorité (et même l'opposition) éprouve un extrême
+dégoût pour l'assassinat. Enfin le monde suit toujours les mêmes
+chemins, et les mêmes fautes se recommencent dans tous les partis.
+Espérons que les moeurs s'adouciront; je ne fais point de voeux pour la
+nuance Orsini et Compagnie. Quand on pense que l'on pouvait avoir là un
+de ses enfants écharpé par la mitraille, on ne plaint pas ceux, dont le
+procès va s'instruire. Je voudrais bien savoir ce que diraient certaines
+mères de famille trop spartiates de notre connaissance, si elles
+recevaient une aussi cruelle leçon.
+
+D'ailleurs, toute conscience humaine se révolte contre le meurtre qui
+sort de dessous terre. Batailles dans les rues, guerres civiles, émeutes
+et coups d'État, c'est de la lutte de part et d'autre, et, comme dit la
+chanson berrichonne:
+
+ Y va voir qui veut,
+ En revient qui peut.
+
+Mais ces foudres qui rampent et qui sont de véritables guets-apens au
+coin d'un bois, Dieu merci, la France ne les aime pas.
+
+Bonsoir, mon cher vieux. Embrasse pour moi toute la chère famille, et
+dis-leur à tous combien je les aime. Je n'ai pas encore lu _le Fils
+naturel_ de «mon fils»; car c'est ainsi que j'appelle et que s'intitule
+avec moi l'auteur. C'est une belle, riche et généreuse nature, un
+excellent enfant et un vrai talent. Sa pièce a-t-elle les défauts que
+tu as trouvés à une première lecture? Toute chose a ses taches: les
+tableaux de Raphaël en ont; leur plus grand défaut, à mes yeux, est même
+de n'en avoir pas toujours assez, parce que je crois que, dans les arts,
+le premier rang n'est pas à ce qui a le moins de défauts, mais à ce qui
+a (nonobstant les défauts) le plus de qualités. On pourrait encore dire
+ainsi: peu de qualités et peu de défauts, oeuvre sans valeur; beaucoup
+de défauts avec beaucoup de qualités, oeuvre de mérite.
+
+Oui, j'ai été à Gargilesse par les jours les plus froids de janvier.
+A midi, zéro à Nohant; deux degrés et demi au-dessous de zéro à
+Gargilesse. Nous avons marché sur la Creuse gelée, c'était superbe.
+
+ [1] Personnage du _Château des Désertes_.
+
+
+
+
+CDXXIV
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 25 janvier 1858.
+
+Cher ami,
+
+Je reçois des épreuves du libraire qui imprime _Bois-Doré;_ ce doit être
+la partie qui n'a pas été composée par _la Presse_ et corrigée par moi.
+Comme ce libraire m'envoie deux exemplaires de ladite épreuve, je les
+ai corrigées toutes deux et je vous en envoie une, afin que vous n'ayez
+plus à vous en tourmenter. Pourtant, si fait, il faut que vous voyiez si
+la fin de ce que j'ai corrigé pour _la Presse_ il y a deux mois, et le
+commencement de ce que je vous envoie aujourd'hui s'accordent bien.
+
+Je m'étonne de n'avoir pas de vos nouvelles. Où en sommes-nous de nos
+derniers accords sur _le Château des Étoiles?_ Je sais bien que tout ce
+qui dépend de vous à mon égard sera accordé. Mais êtes-vous toujours le
+maître?
+
+J'avance beaucoup dans mon travail et je crains de vous arriver trop
+vite dans ma demande d'argent. Pourtant comment faire? Il est bien
+entendu que, si cela ne se peut pas, vous me le direz bientôt et vous
+n'en annoncerez pas moins un roman de moi, que je vous ferai plus tard,
+quand vous en aurez besoin.
+
+Bonsoir et bonne santé. Maurice m'a dit que vous faisiez une pantomime.
+Diable! monsieur, vous allez sur mes brisées! j'en ai fait beaucoup
+autrefois. Mais j'ai été dépassée par d'autres auteurs sur le théâtre de
+Nohant. Je retiens la vôtre: nous vous la jouerons quand vous viendrez
+ici.
+
+A vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 30 janvier 1858.
+
+Je suis contente, enchantée que vous soyez réinstallé à votre
+feuilleton. L'horizon que vous avez vu en noir s'est éclairci et tous
+vos amis en sont contents, moi surtout.
+
+Quant au _Château des Étoiles_, ça ne peut pas s'arranger comme ça.
+Comment passerais-je l'été avec deux mille francs? Rappelez-vous Nohant:
+il y a du monde et de la dépense! Pour m'arranger du budget que vous
+m'offrez, il faudrait aller vivre à Gargilesse; ce qui ne serait pas
+très désagréable, mais ce qui n'est possible que dans mes courts moments
+de vie de garçon. Donc, cherchez un autre problème, cher ami, ou
+dites-moi de chercher un autre titre à annoncer dans _la Presse_.
+J'aurai largement le temps de vous faire un roman pour l'époque où vous
+en aurez besoin, et je pense, d'ici à une quinzaine, vous dire mon
+titre.
+
+Voilà, quant au _Château_ en question, l'ultimatum non de ma volonté,
+mais de ma caisse. Livraison dans un mois ou six semaines et payement
+intégral comptant (approximatif, bien entendu, sauf à nous tenir
+mutuellement compte de la différence d'une petite somme). Publication
+en septembre, en octobre au plus tard. Et cet arrangement m'est encore
+onéreux, il retarde la vente au libraire de tout le temps qui va
+s'écouler avant la publication dans le journal. C'est là tout le
+sacrifice que je veux faire au plaisir très grand et très réel de
+n'avoir affaire qu'à vous.
+
+En vous disant mes exigences, je sens bien qu'elles peuvent paraître
+excessives à _la Presse_. Donc, je n'insiste que pour vous dire que je
+voudrais bien faire autrement et que je ne peux pas. Répondez-moi donc
+tout de suite, cette fois; car je reçois des offres, et il ne m'est pas
+possible de ne pas y répondre dans peu de jours.
+
+Bonsoir, cher ami. _L'attentat_ me chagrine beaucoup: il va faire
+redoubler de rigueur contre une foule de gens qui n'y ont pas plus
+trempé que vous et moi. C'est ainsi que l'histoire humaine suit son
+cours toujours dans les mêmes errements et les mêmes fatalités.
+
+A vous de coeur. Vous avez reçu les épreuves, n'est-ce pas?
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXVI
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 18 février 1858.
+
+Cher ami, puisque _la Presse_ a publié le titre du _Château des
+Étoiles_, dans le premier numéro de sa réapparition, et avant que nous
+ayons pu nous entendre définitivement sur l'époque du payement, je ne
+veux pas vous donner un démenti, et il faut conserver ce titre. J'en ai
+donné un autre au roman actuel; avec de légères modifications, il n'y
+sera plus question d'_étoiles._ Je vais donc en disposer, conformément
+à votre entretien avec Emile Aucante, et conformément à son désir, vous
+laisser le titre que vous avez annoncé. Annoncez donc; vous aurez le
+roman l'automne prochain, si vous êtes toujours à _la Presse_. La fin
+des _Bois-Doré_ a-t-elle satisfait le public? vos abonnés avaient-ils
+repris goût à ces pauvres abandonnés depuis deux mois? c'est douteux.
+Moi, ici, je ne sais rien et n'ai le temps de rien savoir.
+
+Il me semble que _la Presse_ se tire assez habilement de la situation
+qui lui est faite et que Guéroult et M. Castille ne manquent pas de
+_savoir-dire._ Vous voyez souvent Guéroult, je présume; faites-lui
+toutes mes amitiés; c'est un de mes anciens _bons camarades_.
+
+Si vous voyez madame Arnould, dites-lui que je crois qu'elle ne m'aime
+plus, car elle ne me donne pas signe de vie.
+
+Bonsoir, cher ami; je suis contente de la solution que j'ai pu trouver
+pour nos _titres_ de roman. Ça arrange tout. A vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXVII
+
+A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
+
+ Nohant, 3 mars 1858.
+
+Quelqu'un vous dit-il, cher monsieur, ce que je vais vous dire?
+Peut-être que non. Ces Parisiens sont si blasés sur leurs richesses; ils
+sont d'ailleurs distraits par tant d'événements non littéraires et ils
+ont si peu le temps de vivre, qu'ils prennent leur plaisir sans songer
+à le signaler. Moi, au fond de ma solitude, je ne suis pas sans
+préoccupation et sans soucis; mais, enfin, j'ai le temps de savoir ce
+que je lis et je peux prendre celui de le dire sur un bout de papier à
+ceux que je n'ai pas le plaisir de voir autour de moi.
+
+Donc, je veux vous dire que vos feuilletons me paraissent de plus en
+plus des chefs-d'oeuvre comme fond et comme forme. Ce ne sont pas des
+feuilletons, ce sont des écrits sérieux à méditer, des choses pleines de
+choses à chaque ligne, et dont la forme un peu débarrassée du trop grand
+luxe d'épithètes qui en gênait autrefois l'allure, devient incisive,
+claire et frappante, sans cesser d'être d'un brillant à éblouir. Le
+dernier article, sur _la Fille du millionnaire_, m'a paru valoir un gros
+livre. Moi qui ne joue pas à la Bourse et qui ne fais pas de pièce, j'ai
+été aussi intéressée à votre démonstration que si j'étais l'auteur ou le
+millionnaire.
+
+Déjà vous aviez émis des idées très lumineuses sur ce sujet à propos de
+_la Bourse_ de Ponsard: vous voyez que je vous suis. Je ne connais pas
+assez le mécanisme de l'argent pour savoir si vous soutenez une thèse
+qui ne prête en rien à la réplique; mais, telle qu'elle est, elle est
+d'une clarté, d'une vigueur qui mérite l'examen des esprits les plus
+sérieux et qui doit laisser une page importante dans l'histoire
+économique.
+
+Quand vous touchez à l'histoire, du reste, sous quelque aspect que ce
+soit, vous esquissez et peignez de main de maître. Il y a là le grand
+dessin et la grande couleur. J'espère toujours que vous nous ferez un
+livre entier, un livre d'histoire; il le faut! nous n'avons plus de ces
+historiens qui étaient en même temps des modèles de forme et qui étaient
+aussi bien de grands poètes que d'utiles chroniqueurs. Il y a de très
+grands talents; Louis Blanc est le plus beau de forme, parmi les jeunes.
+Mais on peut encore autrement, et vous montrez une individualité si
+belle, que c'est un devoir de vous le dire. On ne se connaît jamais bien
+soi-même, peut-être ne savez-vous pas le prix des perles que vous donnez
+aux abonnés.
+
+Ne me répondez pas, c'est toujours ennuyeux et embarrassant de répondre
+à des éloges. Les miens ne veulent pas de remerciement, ils sont trop
+sincères pour cela. Prenez que vous m'avez rencontrée dans une allée de
+jardin et que nous avons causé cinq minutes.
+
+Tout à vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME)
+
+ Nohant, 12 mars 1858.
+
+Chère Altesse impériale,
+
+J'ai reçu amicalement votre envoyé. Je ne savais rien: je n'aurais pas
+voulu que mon pauvre ami s'adressât à vous qui avez tant à faire et qui
+faites plus que vous ne pouvez. Cependant, puisque ce brave coeur à eu
+confiance dans le vôtre, sans connaître votre situation, vous n'avez pas
+voulu qu'il eût espéré en vain et vous êtes un ange, voilà qui est bien
+certain. Vous placez, du reste, votre confiance dans un bien digne
+homme, vous le sauvez d'une situation où l'a mis son inépuisable
+charité, et sur laquelle spéculaient de mauvaises gens. Il en est comme
+fou de reconnaissance et de joie, et, moi, j'en suis profondément
+attendrie; car, bien que vous lui disiez que c'est tout simple, je
+sais bien que les questions d'argent ne sont pas simples du tout en ce
+moment, dans quelque proportion qu'elles nous touchent. Tenez, vraiment
+vous êtes un être que l'on doit chérir autant qu'on l'estime, et la
+manière dont vous faites les choses est sublime de simplicité, puisque,
+vous voulez que ce soit simple absolument.
+
+Moi, je vous remercie pour mon compte: vous m'ôtez un des gros chagrins
+de ma pauvreté; car je voulais racheter le petit avoir de mon pauvre
+vieux voisin pour le lui laisser, et je ne pouvais pas!
+
+Soyez-en donc béni et croyez que je vous en aime davantage, si c'est
+possible.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXIX
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 25 mars 1858.
+
+Chère Altesse impériale,
+
+Je suis navrée du résultat général encore plus que de mes peines
+personnelles. Mais, en suivant votre devise: «Faire ce qu'on doit sans
+regretter sa peine et sans connaître le dépit d'échouer,» je sentais
+bien d'avance qu'il ne fallait pas espérer, et que les mauvais conseils
+étaient trop nombreux autour de celui dont l'état est d'être abusé. Je
+vous ai encore écrit hier; c'est ce matin seulement que j'ai reçu votre
+lettre et celle de l'empereur.
+
+Il n'y a donc plus rien à faire. Tout ce qui était possible, vous
+l'avez fait. Dieu vous en tiendra compte. Il vous en tient compte déjà,
+puisqu'il vous rend votre excellent père, votre meilleur ami. C'est la
+pensée qui m'est venue tout de suite, en suivant dans les journaux
+les bulletins de sa santé. Je me suis dit que, pendant ces jours
+d'inquiétude, vous aviez pensé à ceux qui souffraient, et que cela vous
+avait porté bonheur.
+
+Nos amis ont dû partir aujourd'hui. Comment? avec quels égards ou
+quelles duretés? je ne le sais pas encore. Je ne peux pas aller auprès
+d'eux leur serrer la main. On dirait que c'est une _manifestation_. Je
+les crois résignés et courageux. Je suis sûre au moins d'une chose:
+c'est qu'ils demandent à Dieu de les garder dans cette religion de
+douceur et d'humanité quand même, qu'à travers tant de chagrins, nous
+nous conseillons les uns aux autres depuis dix ans. Je n'ai pas pu leur
+dire directement ce que vous avez tenté et affronté pour eux; mais ils
+l'ont bien deviné, et leur coeur s'en souviendra dans l'exil. Ils sont
+purs des projets subversifs et des trahisons dont on les accuse, c'est
+là leur consolation.
+
+Et, toute la journée, tous les jours, j'ai parlé de vous, avec mon
+fidèle tête-à-tête. Nous nous disions combien sont imprévues les
+éventualités de ce monde, et, tout souffrant, tout comprimé, tout peiné
+que vous êtes, nous ne vous désirions pas la funeste tâche d'avoir à
+gouverner un jour une société quelconque, en quelque lieu du monde que
+ce fût.
+
+C'est un accès de misanthropie bien naturel que de désespérer d'une
+époque où on trouve tant de délateurs, de calomniateurs et de
+persécuteurs. On se met à chercher sur la terre un coin où on ait la
+liberté d'être honnête homme, et on est tenté d'aller, comme Alceste, le
+chercher au milieu des bois.
+
+Enfin, prenez courage, vous qui êtes jeune, et qui verrez peut-être une
+meilleure génération grandir sous vos yeux. Si quelque chose doit vous
+réconforter, c'est que vous serez compris et aimé de tout ce qui vaut
+encore quelque chose.
+
+Bien à vous de coeur et d'affection.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXX
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A TURIN [1]
+
+ Nohant, 17 avril 1858.
+
+J'ai été bien contente d'avoir enfin de vos nouvelles, cher ami.
+Donnez-m'en souvent, je n'y vois pas le moindre inconvénient pour moi;
+il y en aurait, que je m'en soucierais peu.
+
+J'aspire à pouvoir m'en aller; le Piémont est mon Italie de
+prédilection, et je vous envie d'être là. Vous vous étonnez sans doute
+de mon spleen; il est réel et profond. Je sais bien que tout passe et
+que les situations les plus tendues se détendent par leur excès même;
+mais je vieillis, et, pour le peu d'années valides qui me restent, j'ai
+soif de repos et de douceur dans les relations. Vous éprouvez déjà que
+celles de là-bas sont plus cordiales et plus confiantes qu'elles ne
+peuvent l'être chez nous désormais. Vous ressentirez chaque jour
+davantage combien l'Italien du Nord est aimable, vivant et généreux.
+
+J'ai envoyé tout de suite votre lettre à Angèle et je l'ai vue ce soir:
+elle revenait du Coudray. Soyez sûr que sa _vaillance_ est à la hauteur
+des chagrins et du devoir de sa situation; elle est active et résolue.
+Fallût-il beaucoup souffrir pour vous suivre, elle souffrirait sans
+se plaindre. Mais, Dieu merci, si vous l'appelez, elle n'aura pas à
+regretter le pays, du moins en tant que pays. On regrette toujours
+ses amis; mais on en fait aisément de nouveaux à vos âges, et vous en
+trouverez dans ce pays de liberté. Vos _fanfants_ auront, certes, un
+meilleur climat qu'à la Châtre, et ils deviendront plus forts et plus
+beaux encore sous ce beau ciel. Je parle comme si votre exil devait
+durer longtemps, chose que je ne crois pas; mais je parle comme si
+j'étais à votre place, parce que j'ai gardé du Piémont un si cher
+souvenir, que, si je m'y installais une fois, il me semble que je n'en
+voudrais plus revenir de sitôt.
+
+J'ai vu aussi, ce soir, les Duvernet, à qui j'ai fait part de votre
+lettre. Charles a toujours l'espérance de guérir, et il semble, aux
+prescriptions de son grand oculiste, qu'il y ait, en effet, une chance
+encore à espérer. Dans tous les cas, il ne s'affecte pas autant que nous
+le craignions. Il se distrait en dictant des opuscules littéraires qui
+l'amusent. Il a pris très vite l'habitude de dicter, et c'est, pour lui,
+un plaisir assez vif, et dont il parle avec feu. Il aime à faire lire
+ses petites comédies, et, comme de juste, nous les écoutons avec
+beaucoup d'intérêt et d'encouragement.
+
+J'ai reçu des nouvelles de Francoeur[2]. Il a fait, je crois, un rude
+voyage. Mais enfin il respirait librement quand il m'a écrit, et son
+moral n'était nullement affecté. Il était à Philippeville, ne sachant
+encore où on le fixerait, et comptant trouver à travailler partout, vu
+le bon accueil des populations. Les autres étaient aussi arrivés à bon
+port.
+
+Courage, mon enfant! Souffrir est notre état, et il faut bien l'accepter
+sans regret, puisque de certaines satisfactions de bourse et de ventre
+ne sont pas de notre goût. La vie n'est pas arrangée pour que ceux qui
+mettent l'esprit au-dessus de la matière ne souffrent pas: ce sont les
+revenants-bons d'une situation que nous avons acceptée d'avance, le jour
+où nous avons cru à l'esprit de Dieu agissant dans l'humanité; et nous
+savions bien que nous serions payés dans ce monde en calomnies et en
+actes de rigueur, tant que l'humanité repousserait Dieu. C'est là son
+mal. Le genre humain est à la violence, aux attentats mutuels; et à ceux
+qui les réprouvent et qui rêvent la fraternité, on répond: «Bah! ce
+n'est pas possible, vous ne pouvez pas ne pas haïr.»
+
+Triste temps, mon Dieu! Mais perdrons-nous la foi? Non certes! ne nous
+repentons jamais de n'avoir pas mérité ce que nous souffrons. C'est
+dans une conscience solidement pieuse que nous trouverons le remède au
+découragement, et je me bats contre la tristesse qui s'est emparée de
+moi, en me disant à toute heure: «Qui peut m'empêcher d'aimer et de
+croire?»
+
+Comptez, cher enfant, que l'éloignement ne changera pas le coeur de vos
+amis et que le mien vous bénit tendrement et maternellement.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Alors en exil, par suite des proscriptions qui eurent lieu après
+ l'attentat d'Orsini.
+ [2] Jean Patureau, interné en Algérie.
+
+
+
+
+CDXXXI
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 23 avril 1858.
+
+Cher enfant, Angèle m'envoie votre lettre du.... sans date, celle où
+vous exprimez de l'inquiétude et de l'impatience de n'avoir pas de nos
+nouvelles. J'espère qu'à présent tout vous est arrivé et que, s'il y a
+eu retard, la cause doit être attribuée par vous à toute autre chose que
+la négligence. J'ai envoyé, il y a quelques jours, le lendemain de votre
+lettre à moi, une longue lettre de moi pour vous à _Sol_[1]; l'avez-vous
+reçue? Quant à Angèle, elle n'a fait, je crois, que vous écrire depuis
+votre départ. Mais il fallait s'attendre à cette épreuve des premiers
+envois. Quand on se sera bien assuré que vous ne vous entretenez pas de
+politique, on laissera aller ses lettres.
+
+Soyez donc en repos, tout votre monde va bien et s'apprête, je pense,
+à vous rejoindre. Personne ne vous oublie, on pense à vous et on vous
+aime. _Sol_ s'apprête à partir le 26, dit-elle; elle est souffrante et
+je l'engage bien à attendre deux ou trois jours de plus. Je ne sais si
+elle m'écoutera.
+
+Le printemps est splendide ici, cette année. La nature semble se rire de
+nos douleurs. Mais elle doit être encore plus belle là-bas. Vous ne me
+parlez pas de l'aspect des environs. Je pense bien que vous n'avez pas
+encore eu le temps de les parcourir; mais, de la ville, on voit, je
+crois, le cadre des montagnes. Parlez-m'en et décrivez-le-moi un peu.
+J'ai tant d'envie d'aller vous rejoindre! Mais je ne peux pas encore,
+et toute la campagne que je vais faire se bornera, pour le moment, à
+Gargilesse. Il n'y a rien de nouveau, que je sache, au pays; l'épidémie
+quitte la ville et sévit à Saint-Martin.
+
+Francoeur est à Guelma, par Bone, province de Constantine, Algérie.
+C'est l'adresse qu'il me donne comme définitive. Il a trouvé de
+l'ouvrage tout de suite. Il est libre, _dans la commune;_ mais cette
+commune est, dit-il, grande comme tout le département de l'Indre. Le
+pays est admirable. Il paraît enthousiasmé de cette nature féconde, et
+résigné avec la force d'âme que lui donne son inaltérable douceur. Artem
+Plat est là aussi, et espère trouver de l'occupation comme médecin. Si
+vous leur écrivez, vous leur ferez grand plaisir.
+
+Bonsoir, cher et bien-aimé enfant. Ne soyez plus inquiet.
+
+Remerciez pour moi le comte Alfieri des sympathies qu'il vous témoigne,
+et madame Cornaro de celles qu'elle veut bien avoir pour moi.
+
+ [1] Abréviatif de Solange.
+
+
+
+
+CDXXXII
+
+AU MÊME
+
+ Gargilesse, 30 mai 1858.
+
+Mon cher enfant, vous êtes bien aimable de m'écrire de bonnes longues
+lettres, et, moi, je n'osais pas vous écrire, vous voyant écrasé de
+correspondances; mais sachez bien, une fois pour toutes, que vous n'avez
+à me répondre que quand vous avez le temps, quand c'est un plaisir et
+non une fatigue.
+
+C'était de très bonne foi, et nullement pour vous dorer la pilule que je
+vous enviais votre lieu d'exil. Dans mes souvenirs, ce pays est resté
+un beau rêve, et puis je vois que je suis l'opposé de vous, en fait
+de goûts pour la nature. J'ai la passion des grandes montagnes, et je
+subis, depuis que je suis au monde, les plaines calcaires et la petite
+végétation de chez nous avec une amitié réelle, mais très mélancolique.
+Mon foie gémit dans cet air mou que nous respirons, et j'y deviens le
+boeuf apathique qui travaille sans savoir pour qui et pour quoi. Quand
+je peux sortir de là, ce qui est maintenant bien rare, quand je peux
+voir des sommets neigeux et des précipices, je change de nature, mon
+foie disparaît, mon travail s'éclaire en moi-même et je comprends
+pourquoi je suis au monde. Je ne prétends pas expliquer le phénomène,
+mais je l'éprouve si subit et si complet, que je ne peux pas le nier.
+
+Et puis j'ai la haine de la propriété territoriale, je m'attache tout au
+plus à la maison et au jardin. Le champ, la plaine, la bruyère, tout ce
+qui est plat m'assomme, surtout quand ce _plat_ m'appartient, quand je
+me dis que c'est à moi, que je suis forcée de l'avoir, de le garder, de
+le faire entourer d'épines, et d'en faire sortir le troupeau du
+pauvre, sous peine d'être pauvre à mon tour; ce qui, dans de certaines
+situations, entraîne inévitablement la déroute de l'honneur et du
+devoir.
+
+Donc, je ne tiens pas à ma terre et à mon endroit, et, quand je suis sur
+la terre et dans l'endroit des autres, je me sens plus légère et plus
+dans ma nature, qui est d'appartenir à la nature, et non au lieu. Comme
+je vous sais très poète, je m'imaginais donc que le grand pays, le
+nouveau, la montagne, le parler que l'on ne comprend pas (musique
+mystérieuse qui vous jette dans un monde de rêveries et vous fait croire
+parfois qu'on entend des dialogues et des chants superbes, à la place
+des plates réalités que l'on entendrait si on comprenait), je me
+figurais enfin que tout cela vous étourdirait sur le chagrin des
+séparations momentanées et sur la vive contrariété de laisser en place
+les affaires personnelles, c'est-à-dire les devoirs domestiques. Mais
+tout cela ne vous a pas distrait et vous vous laissez aller à la
+nostalgie, sans songer que c'est nous, les _enfermés_ de France, qui
+sommes les plus attrapés, puisqu'on fait la solitude autour de nous, en
+nous disant: «Restez là! vous n'avez pas mérité de partir....»
+
+Je reprends à Nohant (7 juin) cette lettre commencée et même finie
+à Gargilesse, mais dont toute la fin est non avenue. Je voulais
+l'_emporter_ à la Châtre; mais, mon séjour là-bas s'étant un peu
+prolongé, j'ai voulu ne pas vous envoyer mon griffonnage avant d'avoir
+vu Angèle et les petits, afin de vous parler d'eux, et de faire que ma
+lettre vous soit agréable. Je les ai donc vus ce soir, ou hier soir
+(car il est une heure du matin) et je les ai trouvés tous quatre beaux,
+frais, rosés, gentils à croquer; Georges très drôle et faisant la
+conversation d'une façon très comique. Il est trop mignon entre les deux
+petites qu'il mène, chacune d'une main, dans les allées pleines de roses
+de votre petit jardin.
+
+La jolie nièce[1] (fille de Valérie) était avec eux, gracieuse et
+élégante comme toujours. Tout ce petit monde, si beau et si paré
+(c'était la Fête-Dieu, je crois), me faisait penser qu'il y a des gens
+plus navrés que vous, mon pauvre enfant! Vous reverrez tout cela, et,
+moi, je n'élèverai plus rien sur mes genoux, que les enfants des autres.
+Sol a fini la vie de ce côté, et Maurice semble ne vouloir jamais la
+commencer. Et puis, d'ailleurs, aimerais-je les nouveaux comme j'aimais
+celle[2] qui est allée si loin, si loin, que je ne la rejoindrai pas
+dans ce monde?
+
+Mais parlons de vous et de cette Belgique où vous voilà, je le vois,
+décidé tout à fait à aller. Angèle m'apprend que c'est arrangé. Donc,
+adieu mes projets d'Italie; car je ne crois pas qu'on me permette
+d'aller vous voir là-bas. Et puis ce milieu qui est enragé de _pouvoir_
+et qui n'est pas socialiste du tout, ne me va guère. Enfin, vous le
+voulez! Vous avez sans doute de fortes raisons tout à fait en dehors de
+la politique, et je m'imagine les deviner, et, si je devine bien, hélas!
+vous n'avez peut-être pas tort. Ce qui me console, c'est que, si l'hiver
+endommage les enfants, vous retournerez vite à Aix, où je m'imaginais
+que vous seriez bien tout à fait. Ne vous fermez point cette porte
+au moins, je vous en supplie! ne quittez pas M. de Cavour sans
+remerciements et sans lui dire que des affaires personnelles vous
+appellent ailleurs, mais que vous reviendrez probablement réclamer son
+bon vouloir. Cela ne coûte rien et n'engage à rien.
+
+Bonsoir, mon cher enfant; j'espère avoir de vos nouvelles avant que vous
+quittiez Turin, et je me hâte de fermer ma lettre pour qu'elle ne tourne
+pas à l'_in-octavo_, et qu'elle vous parvienne avant votre départ.
+
+À vous bien tendrement.
+
+ [1] Madame Tournier, petite-fille de Jules Néraud.
+ [2] Jeanne Clésinger, sa petite-fille.
+
+
+
+
+CDXXXIII
+
+A MADEMOISELLE LEROYET DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 5 juin 1858.
+
+Il n'y a pas, je crois, d'âme plus généreuse et plus pure que la vôtre,
+et elle ne serait pas sauvée! Ce dogme catholique vous tue, et, si je
+vous dis qu'il faut en sortir, vous n'aurez peut-être plus ni amitié
+pour moi, ni confiance. Pourtant, c'est ma conviction, le dogme de
+l'enfer est une monstruosité, une imposture et une barbarie. Dieu, qui
+nous a tracé la loi du progrès et qui nous y pousse malgré nous, nous
+défend aujourd'hui de croire à la damnation éternelle; c'est une impiété
+que de douter de sa miséricorde infinie et de croire qu'il ne pardonne
+pas _toujours_, même aux plus grands coupables.
+
+Je vous croyais autrefois heureuse par la foi catholique, et les
+croyances douces et tranquilles dans les belles âmes me paraissent si
+sacrées, que je vous disais: «Allez à tel prêtre, ou à tel philosophe
+chrétien, ou à tel ami qui vous semblera propre à vous rendre l'ancienne
+sérénité où vos nobles sentiments ont pris naissance et force.»
+
+Mais voilà que le doute est entré en vous, et que la voix du prêtre vous
+jette dans une sorte de vertige. Quittez le prêtre et allez à Dieu, qui
+vous appelle, et qui juge apparemment que votre âme est assez éclairée
+pour ne pouvoir plus supporter un intermédiaire sujet à erreur.
+
+Ou, si l'habitude, la convenance, le besoin des formules consacrées vous
+lient à la pratique du culte, portez-y donc cet esprit de confiance, de
+liberté et de véritable foi qui est en vous. Préservez-vous de cette
+idée fixe qui vous ronge et qui vous éloigne de Dieu. Dieu ne veut pas
+qu'on doute de soi-même, car c'est douter de lui. Votre pauvre Agathe
+était bien touchante et vous avez été son ange gardien. Pour cela seul,
+vous avez mérité que Dieu vous aime particulièrement et vous retire
+de vos doutes; mais il faut aider à la grâce, et c'est ce que vous
+ne faites pas quand vous laissez ces fantasmagories de néant et de
+perdition vous envahir. C'est cela qui est coupable, et non pas les
+actions de votre vie ni les élans de votre coeur.
+
+Je vous disais, il y a quelques années: _Allez à Paris!_ mais Paris est
+devenu un gouffre de luxe et de vie factice, et vous avez laissé passer
+du temps. Chaque année, a nos âges, rend plus pénible le changement de
+régime et d'habitudes. Seulement vous devriez aller à Paris de temps en
+temps, ne fut-ce que quelques jours chaque année. Vous aimez les arts,
+la musique, tout cela vous serait bon et dissiperait ces vapeurs que la
+vie monotone engendre fatalement. C'est de la distraction et l'oubli de
+vous-même qu'il vous faut.
+
+Croyez bien, mademoiselle, que je suis reconnaissante et honorée de
+votre amitié et que je vous suis sincèrement et fidèlement dévouée.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXXIV
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 10 juin 1858.
+
+Mon enfant,
+
+J'ai commencé ton album fantastique[1] et j'ai reçu tes dernières
+lithographies. Il me faut savoir un dernier point: c'est si l'éditeur
+et toi avez adopté un ordre de classement pour les sujets. Dans ce cas,
+numérote de mémoire tes douze planches et envoie-moi cette liste. Sinon,
+j'aimerais mieux classer moi-même pour donner de la variété et une
+espèce de lien. Tu n'as pas répondu à Manceau pour les _fac-similé_[2]
+sur lesquels il t'a écrit en te demandant réponse. Peut-être recules-tu
+devant le temps qu'il juge nécessaire et qui manque chaque jour
+davantage, à mesure que les pourparlers se prolongent. Moi, j'avoue que
+je ne vous verrais pas tous deux, sans un peu d'effroi, entreprendre ce
+piochage enragé, le couteau sur la gorge. Et puis, quoi qu'il en dise,
+lui, je crains qu'en travaillant comme deux forçats, vous n'arriviez
+pas; car il ne me paraît pas prévoir le chapitre des accidents, qu'il
+faudrait toujours faire entrer en ligne de compte. Je ne crois pas qu'il
+puisse faire toute la besogne sans ton aide, et ne seras-tu pas rebattu
+de ce même travail dont tu _sors d'en prendre?_
+
+Émile me dit que l'on cherche des combinaisons. Eh bien, puisque ce
+n'est pas conclu, je pense aussi à ma part de travail. Je ne recule
+pas, pour te rendre service, devant l'ennui des recherches et le peu de
+plaisir de ce genre de récréation; mais, vu la quantité de texte que
+l'on demande, je suis très inquiète, et crains de ne pas arriver à bien.
+C'est déjà beaucoup qu'un album de moi, genre fantastique! Un second,
+si le premier n'a pas grand succès comme texte, ne sera-t-il pas mal
+accueilli? souviens-toi que le public m'a toujours assez peu secondée,
+et souvent lâchée tout à fait, dans les tentatives que j'ai faites pour
+sortir de mon genre.
+
+Il a beaucoup sifflé _Pandolphe_, qui nous paraissait gai et gentil,
+et qu'il n'a pas trouvé amusant du tout. Cela ne m'a pas encouragée à
+reprendre cette veine. Depuis huit jours, je ne fais que penser à ce que
+je pourrai dire sur ces personnages[3], qu'il faudrait si bien trousser,
+et je crois qu'il y faudrait un chic et une crânerie qui ne sont ni de
+mon sexe ni de mon âge. C'est Théophile Gautier ou Saint-Victor qui
+feraient le succès d'un pareil album. A leur défaut, Champfleury
+vaudrait encore mieux que moi. Le _nom_ même vaudrait mieux. «Ah! un
+album de Champfleury? ça va être amusant!--Tiens, un album de madame
+Sand? Oh! madame Sand n'est pas gaie: ça va être aussi ennuyeux... que
+_Pandolphe, Comme il vous plaira,_ etc. Ce n'est pas son affaire, les
+masques!»
+
+J'entends cela d'ici, et, comme il ne s'agit pas de moi là dedans, que
+j'enterrerais ton travail sous la chute du mien; j'en suis très inquiète
+et je crains d'en être d'autant plus paralysée. Songes-y bien, la chose
+faite par un autre coûterait moins cher,--grande considération pour
+l'éditeur et pour toi!--et aurait, à coup sûr, beaucoup plus de succès.
+Réponds-moi sur tout cela. Champfleury a donné sa clientèle à Émile.
+Émile arrangerait ça tout de suite avec lui, ou avec Gautier, ce qui
+vaudrait encore mieux.
+
+J'aime beaucoup les marins couverts de neige qui s'éventent avec leur
+chapeau. Ici, voilà enfin de la fraîcheur et un peu de pluie; _beaucoup
+de bruit pour rien_, c'est-à-dire quatre heures de tonnerre pour trois
+gouttes d'eau.
+
+Bonsoir, mon Bouli; je te _bige_ mille fois.
+
+ [1] Les _Légendes rustiques_.
+ [2] A propos des gravures de _Masques et Bouffons_.
+ [3] Ceux de _Masques et Bouffons_.
+
+
+
+
+CDXXXV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 19 juin 1858.
+
+J'ai reçu _le Frère et la Soeur_[1], et cela m'a rappelé une grosse
+rancune que j'ai eue et qui me revient contre les directeurs de
+l'Odéon[2]; des amis pourtant, et de braves amis à tout autre égard,
+mais qui, après m'avoir positivement promis _dix fois_ de faire jouer
+cette pièce, n'ont jamais _su pouvoir_, tandis qu'ils se laissaient
+imposer, par toute sorte de considérations de position et de
+camaraderie, une foule d'oeuvres infiniment moins bonnes. Et leur
+direction a fini sans qu'ils aient trouvé place pour cette chose si
+courte et si facile à monter! Ils sont à l'Opéra maintenant.
+
+Enfin, voilà votre oeuvre imprimée! Merci de la dédicace, mon cher
+enfant. Je trouve la pièce très améliorée, et, en ne me plaçant plus au
+point de vue de la représentation, je retire ma critique et j'en trouve
+la lecture très attrayante. Vos personnages causaient avec un peu trop
+de recherche pour la scène. Dans un livre, c'est autre chose: on parle
+comme on veut parler, et c'est cette grande liberté du livre, ce grand
+esclavage de la mise en scène qui m'ont fait revenir au roman avec
+plaisir, sauf à essayer plus tard de retourner au théâtre si le coeur
+m'en dit.
+
+Il y a bien longtemps que je ne vous ai donné de nos nouvelles. Nous
+avons eu de gros chagrins dans ce dernier coup de main qui nous a
+encore jeté hors de France plus d'un de nos meilleurs amis, _coupables_
+apparemment de s'être tenus tranquilles.--J'en ai été malade de chagrin
+et d'indignation.--Mais on ne doit pas parler de cela, si on veut que
+les lettres parviennent. Je présume d'ailleurs que, chez vous, les
+choses se sont passées de même.
+
+Maurice est encore à Paris, occupé de travaux que je donne au diable;
+car j'ai faim et soif de le voir. Il va arriver j'espère... Sol... est
+à Turin, où elle se remet très bien de sa santé détraquée. Emile est à
+Paris, créateur d'une agence excellente, dont il devait vous envoyer
+le prospectus. Vous ne m'en parlez pas; donc, je vous l'envoie et vous
+engage à lui donner votre clientèle. Je pense qu'il réussira et qu'il
+rendra de grands services aux artistes par son intelligence, son
+honnêteté et sa connaissance des affaires.
+
+Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tendrement tous trois. Je suis
+contente que _Christian Waldo[3]_ vous Amuse.
+
+ [1] Pièce de Charles Poncy.
+ [2] Alphonse Royer et Gustave Waëz.
+ [3] _L'Homme de neige_.
+
+
+
+
+CDXXXVI
+
+A M. FERRI-PISANI, A PARIS
+
+ Nohant, 28 juin 1858.
+
+Monsieur,
+
+Je suis chargée par Maurice, qui s'honore de votre sympathie, de vous
+parler d'une grande affaire que je viens de me faire expliquer par lui
+et par une personne fondée pour en poursuivre la réalisation.
+
+C'est une très grande et importante question, qui déjà, je le présume,
+est à l'étude entre vos mains, si vos fonctions auprès du prince
+comportent maintenant, comme je l'espère, l'examen des questions vitales
+de l'Algérie. Je crois donc qu'il est absolument inutile que je vous en
+entretienne, d'autant que cinq minutes de votre attention sur les pièces
+vous auront donné plus de lumière qu'un volume de moi.
+
+Cependant, si, au milieu du hourvari de l'installation et des
+importunités des solliciteurs, cette affaire ne se présentait pas vite,
+sous vos yeux, elle pourrait courir à la mauvaise solution qu'elle a
+déjà subie et qu'il appartient au prince de ne pas sanctionner sans un
+sévère examen.
+
+Il s'agit des intérêts d'une population entière, d'une illégalité à
+ne pas consacrer, et des intérêts de l'État, engagés dans une dépense
+inutile de beaucoup de millions. Donc, il s'agit, avant tout cela, des
+intérêts moraux du prince et d'un des premiers devoirs de la mission
+qu'il vient d'accepter. Voilà pourquoi j'ai pris tout de suite à coeur
+cette question dès qu'elle m'a été exposée; et, comme il importe
+beaucoup qu'elle soit une des premières qu'il examine, je vous demande
+d'écouter, pendant dix minutes seulement, mon ami Émile Aucante, qui la
+connaît à fond et qui sait parfaitement la résumer en peu de mots. C'est
+un homme sérieux qui sait la valeur du temps et une conscience à l'abri
+de toute préoccupation personnelle. Ce qu'il est chargé de demander est
+un bienfait général, et non point une faveur particulière; c'est une
+enquête, c'est un travail et une décision ministérielle; c'est le
+redressement d'une erreur qui intéresse trente mille habitants de
+l'Algérie.
+
+Les pièces ont été présentées à l'empereur, trop récemment pour avoir
+obtenu une solution. Il dépendra peut-être de vous qu'elles ne subissent
+pas l'agonie de leur numéro d'ordre, et qu'elles prennent la place qui
+leur appartient par leur importance.
+
+Je vous demande pardon de ne pas mieux savoir me résumer moi-même, et de
+vous dire cela en trop de mots. Mais il n'en faut qu'un pour vous dire
+l'amitié qu'on se permet d'avoir ici pour vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXXVII
+
+A M. FRÉDÉRIC VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 4 septembre 1858.
+
+Cher monsieur,
+
+On me prie de faire passer sous les yeux de Son Altesse une nouvelle
+note relative à l'affaire du chemin de fer de Blidah. Cette note me
+paraît trop sérieuse pour ne pas être soumise à ses réflexions, et
+j'espère que le grand événement administratif de la suppression du
+gouvernement général va donner au prince la liberté de faire justice.
+
+Je me réjouis beaucoup, sous tous les rapports, de cette augmentation
+nécessaire de son autorité. J'espère qu'il pensera à mes pauvres amis
+littéralement _déportés_ en Afrique. Parlez-lui, je vous en supplie,
+de _Patureau-Francoeur_, qu'il avait déjà sauvé, et que le farouche
+ministère de la dernière réaction a exilé, interné en Afrique, dans un
+climat impossible, où le plus courageux des ouvriers ne trouve pas à
+gagner sa vie. Pendant ce temps, sa femme et ses cinq enfants meurent de
+faim. Et c'est un homme d'élite, comme caractère et comme intelligence,
+que ce Patureau. Il _haïssait_ l'attentat, il s'abstenait de toute
+opinion d'ailleurs, ayant tout sacrifié au devoir de nourrir sa famille.
+On l'a martyrisé dans un cachot, puis envoyé comme un ballot dans le
+plus rigoureux exil, à Guelma.
+
+J'ai demandé au prince si je devais m'adresser au nouveau ministre ou à
+l'empereur lui-même, pour obtenir que cet ouvrier _précieux_, cet ami
+dévoué, nous fût rendu; ou, _tout au moins_, si on pouvait le faire
+libre sur la terre d'Afrique, afin qu'il pût trouver de l'ouvrage et
+faire venir sa famille auprès de lui. Le prince, ordinairement si exact
+et si bon pour moi, ne m'a pas répondu.
+
+Je n'ose pas l'importuner. D'une part, il doit être très occupé; de
+l'autre, je lui ai peut-être déplu, en lui disant que je resterais
+l'amie d'une personne très affligée qui avait besoin, plus que jamais,
+des consolations de l'amitié. Je faisais pourtant avec impartialité,
+avec justice, je crois, la part des excès momentanés du dépit et du
+chagrin.
+
+Je vous demande de m'éclairer sur ma situation auprès de Son Altesse. Je
+n'affiche pas une sotte fierté; mais j'ai l'amitié discrète, et, quand
+je crois m'apercevoir qu'elle ne l'est plus, je regarde comme un grand
+service qu'on veuille bien me le dire. Rien ne me fâche, parce que ma
+personnalité et mes intérêts ne sont jamais en jeu; mais j'avais mis mon
+devoir à obtenir du prince le salut de mes amis malheureux et brisés:
+c'est lui qu'il m'eût été doux de remercier et de faire bénir par leurs
+familles. Je ne croyais donc pas être importune. J'espère encore, parce
+que le prince a bien voulu dernièrement faire placer M. Gabelin, victime
+d'une affreuse injustice. Je l'en ai remercié aussitôt que je l'ai
+su. Mais je ne sais pas s'il reçoit les lettres qu'on lui adresse rue
+Montaigne.
+
+Certes, je n'exige pas, pour avoir foi en lui, qu'il m'écrive quand il
+n'en a pas le temps; mais priez-le de me faire savoir, _par un mot_, ce
+que je dois tenter ou espérer pour mon pauvre Patureau. Et, si c'est
+vous qui me transmettez ce mot, je serai doublement contente de recevoir
+de vos nouvelles et un bon souvenir de votre amitié, sur laquelle, vous
+voyez, je compte toujours.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXXVIII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 12 septembre 1858.
+
+Merci de votre bonne réponse, cher monsieur. Son Altesse a bien voulu,
+par le même courrier, m'en confirmer les excellentes expressions. Je
+vous dois et je vous porte cordialement de la reconnaissance pour votre
+précieuse intervention à propos de mes amis. Mais vous voilà encore
+forcé de me répondre trois lignes. Dans la note que vous m'avez envoyée
+pour Patureau, je trouve une obscurité sur laquelle je voudrais
+éclaircie, avant de conseiller à celui-ci une localité en Afrique. La
+note dit bien: _En quelle partie de l'Algérie veut-il aller?_ mais, dans
+l'offre généreuse de quarante-neuf hectares, il n'est pas dit qu'il peut
+les demander n'importe dans quelle province. Puisque, sur les versants
+du Ressalch, près Sidi-bel-Abbès, province d'Oran, il y a, d'après les
+renseignements fournis par mon neveu[1], beaucoup de bonnes terres
+disponibles, j'aurais conseillé à Patureau de s'y rendre, et de demander
+de la terre par là, où mon neveu et lui, bien que ne se connaissant pas
+encore, eussent pu se rendre utiles l'un à l'autre. Mais j'ignore si je
+dois donner cet avis; cela dépendra du bon plaisir de Son Altesse, et je
+vous demande ce mot d'explication, qui ne vous coûtera qu'une question à
+faire et une réponse à transmettre.
+
+Je considérerai comme un grand bonheur pour Patureau de pouvoir
+s'établir en Afrique, loin des passions de localité, et au sein d'une
+grande nature qu'il est capable d'apprécier et de seconder. C'est une
+véritable satisfaction de coeur que je dois là au prince et à vous, mon
+très gracieux avocat; je vous en remercie bien, bien, et vous prie de
+me pardonner mes redites. Pour tout le reste, merci encore, aussi et
+toujours! Quand j'irai à Paris, me demandez-vous? mon exil n'est pas
+volontaire. Mais la librairie agonise, et on ne peut pas se figurer la
+gêne et le surcroît de travail de ceux qui vivent de leur plume. Il faut
+dire cela en confidence à ses amis et qu'ils ne le redisent pas; car,
+malgré l'exemple d'un grand poète, je n'admets pas que les poètes ne
+sachent pas se résigner à manquer d'argent. N'est-ce pas leur état? Tout
+le chagrin de l'exil serait l'oubli de ceux que l'on aime; mais, pour
+votre part, vous me dites qu'il n'en sera pas ainsi, et je n'ai pas à me
+plaindre, du reste, des bonnes âmes que j'ai rencontrées sur mon petit
+chemin.
+
+ [1] Oscar Cazamajou.
+
+
+
+
+CDXXXIX
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 13 octobre 1858.
+
+Mon cher vieux, nous regrettons que tu n'aies pu rester davantage avec
+nous. Tâche de t'affranchir pour qu'on te voie plus souvent.
+
+Lambert part vendredi. J'ai longuement causé avec lui. Il est fort
+abattu. Je suis d'avis qu'il essaye le théâtre, _à condition_ qu'il ne
+renoncera pas à la peinture. Je lui ai offert de rester ici tant qu'il
+voudrait; mais il ne croit pas que cela lui soit utile.
+
+J'aime beaucoup l'idée des _vrais moutons_ sur la scène. Je présume
+qu'on leur mettrait un petit sac sous la queue; car ces animaux-là
+fonctionnent continuellement. Je n'aime pas le titre de _Georgine_ pour
+une bergerie. Bref, je n'ai songé ni à cette pièce-là, ni à aucune
+autre. Embrasse Plouvier pour nous. Dis-lui que nous espérions le voir
+et qu'il devrait bien venir. Envoie-moi tout de suite le dictionnaire de
+Landry. Dis à Emile de te le solder.
+
+Et des fleurs, envoies-en aussi; on les adore ici, et, moi, je m'abrutis
+à les regarder.
+
+Je dis que je ne songe à aucune pièce. Si fait, je songe à un canevas
+pour le théâtre de Nohant; car on s'est décidé à jouer _une fois_, quand
+on serait arrivé à la moitié des gravures[1], c'est-à-dire dans quinze
+jours; que n'es-tu là pour faire _l'enchanteur_ ou le _fort détachement
+de bleus!_
+
+Bonsoir, mon cher gros, tous les barbouilleurs t'embrassent, et moi
+aussi. J'espérais te retrouver à table à déjeuner le jour de ton départ,
+mais le Polonais[2] t'a enlevé! Ne sois pas trente-sept ans sans me
+redonner de tes nouvelles.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Pour les _Masques et Bouffons_.
+ [2] Charles-Edmond.
+
+
+
+
+CDXL
+
+A M. FERRI-PISANI, A PARIS
+
+ Nohant, 21 octobre 1858.
+
+Cher monsieur,
+
+Je vous expédie un petit ballot contenant deux puffs ou poufs (Dieu
+sait l'orthographe d'un pareil mot!) que je vous prie de confier à un
+tapissier, lequel, sur votre commande, les montera à mes frais, avec
+les franges assorties au meuble de _Bellevue_. Quand j'ai commencé ce
+travail avec l'intention de l'offrir au prince, je ne savais pas qu'il
+lui passerait par la tête d'avoir une maison d'Horace avenue Montaigne:
+autrement, j'aurais composé tout ce qu'il y a de plus _romain_. Mais,
+en terminant mon étude de fleurs au gros point, je me suis dit que des
+fleurs sont toujours à leur place à la campagne. Seulement j'ai vu le
+meuble de Bellevue couvert de housses, et je ne saurais pas dire à un
+tapissier comment il faut monter mon ouvrage pour qu'il s'harmonise tant
+soit peu avec le reste. Veuillez dire à Son Altesse; en lui faisant
+agréer mon travail d'aiguille, que j'ai fait tous ces points en pensant
+à lui et aux femmes de mes pauvres exilés dont il a séché les larmes.
+
+Je vous envoie la demande en concession de Patureau. C'est vous qui avez
+bien voulu vous charger de faire expédier l'affaire le plus tôt
+possible et je la mets sous vos auspices. J'espère que la formule de
+_considération_ de mon pauvre vigneronne paraîtra pas irrespectueuse
+au prince. C'est certainement ce que le brave homme a cru dire de plus
+respectueux. C'est décidément à Jemmapes qu'il désire se fixer; mais il
+eût fallu sans doute qu'il désignât la localité. Comment eût-il pu le
+faire? on ne lui a pas permis de voir et de s'informer. On l'a réexpédié
+en France tout de suite. Il a jeté, seulement en passant, un regard sur
+un beau pays, et on lui a dit qu'il y avait là les dix-huit vingtièmes
+des terres à concessionner. Que faut-il qu'il fasse pour mettre sa
+demande en règle?
+
+Peut-être un mot de Son Altesse impériale, qui ordonnerait purement
+et simplement un _très bon choix_ aux autorités locales compétentes,
+suffirait-il pour abréger et lever la difficulté. On a dit à Patureau
+qu'aux environs de Sidi-bel-Abbès (et il faut peut-être que vous sachiez
+incidemment ce détail), une _masse_ de colons espagnols écartaient
+à coups de couteau les colons français. Le renseignement paraissait
+sérieux. Patureau, qui n'est pas _guerrier_, a donc reculé devant la
+lutte; c'est pourquoi il n'a pas persisté dans le désir d'être le voisin
+de mon neveu, l'ancien spahi, qui, lui, se moque des Espagnols comme des
+Arabes.
+
+A cette demande de concession, je joins la demande du même Patureau au
+ministre, que Son Altesse a promis de vouloir bien appuyer, à l'effet
+d'un séjour de deux mois de notre exilé, dans sa famille. Si vous voulez
+bien la faire remettre à M. Hubaine [1], je crois que c'est lui qui est
+chargé de la faire tenir au ministre.
+
+Il me reste à vous parler de l'affaire Sarlande, dont vous avez promis
+à Maurice et à moi de vouloir bien ne pas cesser de vous occuper. On
+m'écrit que le tracé du chemin de fer d'Alger à Blidah et Oran, soutenu
+par Sarlande, a été adopté. Je ne le crois pas encore, parce que, si
+cela était, sachant combien je m'intéresse à lui, je suis sûre que vous
+auriez eu l'obligeance gracieuse de me le faire savoir. Dans tous les
+cas, je suis toute disposée, par la connaissance que j'ai du caractère
+et de la position de M. Sarlande, à lui servir d'avocat auprès du prince
+pour qu'il obtienne la concession de ce chemin de fer. On m'écrit aussi
+qu'il y a de nombreux concurrents pour cette demande, voulant tous,
+avant tout, qu'on leur garantisse _tout de suite_ l'intérêt de cinq pour
+cent sur soixante millions, tandis que Sarlande, qui est un des notables
+de l'Algérie, et qui a déjà fait plusieurs traités avec les chefs de
+bureau du ministère, offre à l'État cet avantage, de ne demander la
+garantie d'intérêts qu'au fur et à mesure de l'exécution des travaux.
+Enfin, comme c'est grâce à la persévérante et intelligente réclamation
+de M. Sarlande pour cette ligne, et pour les intérêts des populations
+qu'il représente, qu'elle l'a emporté dans un esprit sérieux et attentif
+comme celui du prince-ministre, je pense qu'il doit avoir bonne chance
+auprès de Son Altesse impériale, si vous voulez bien encore lui servir
+d'avocat et obtenir pour lui une audience de Son Altesse.
+
+Cependant, il se peut que Son Altesse ait disposé déjà de cette
+concession, et vous me comprenez assez pour savoir qu'à aucun prix je ne
+voudrais faire le métier d'importun, qui consiste à demander ce qui ne
+peut être obtenu et à mettre une personne amie, si haut placée qu'elle
+soit, dans l'ennuyeuse nécessité de dire non.
+
+Vous pouvez faire que je ne joue pas le rôle _d'ennuyeuse_ et que celui
+_d'ennuyé_ soit épargné au prince, en me disant, courrier par courrier,
+s'il est temps encore pour M. Sarlande de solliciter, et si son instance
+pourrait être écoutée, vu que, dans le cas contraire, je pourrais
+épargner aussi à mon client des démarches inutiles. M. Sarlande,
+ancien avocat, s'exprime très clairement et est si bien au courant des
+questions relatives à cette affaire et à l'Algérie en général, que, dans
+tous les cas, Son Altesse ne perdrait pas son temps à l'écouter une
+demi-heure.
+
+Pardonnez cette longue lettre: je suis un auteur à _longueurs_; mais ma
+reconnaissance est aussi durable que mon style est _durant. Endurez-le_
+avec votre bienveillance ordinaire et croyez, cher monsieur, à mes
+sentiments bien affectueux.
+
+Maurice vous prie d'agréer les siens, et, tous deux, nous vous prions
+de ne pas nous oublier auprès de notre cousine de Champrosay[2], quand,
+plus heureux que nous, vous la verrez.
+
+GEORGE SAND.
+
+Je joins à la demande de Patureau au ministre, la demande au même effet
+qu'il a cru devoir adresser au préfet de l'Indre. Je pense que cette
+demande renvoyée par le ministre audit préfet, aura du poids, tandis
+qu'elle en perdra beaucoup en passant par mes mains.
+
+ [1] Alors secrétaire du prince Napoléon.
+ [2] Madame Frédéric Villot.
+
+
+
+
+CDXLI
+
+A M. EDOUARD CHARTON, A PARIS
+
+ Nohant, 20 novembre 1858.
+
+Cher excellent coeur ami, je vois que vous prenez du souci de ce qui me
+touche; merci mille fois!--Je ne connais pas le pamphlet Breuillard[1].
+Maurice et mes amis ont dit qu'il fallait poursuivre et j'ai été de leur
+avis, en leur entendant dire qu'il y avait là injure personnelle et
+calomnie à la vie privée.
+
+Mais je ne voulais que la réparation nécessaire à tout individu attaqué,
+dont le silence pourrait être regardé comme un aveu des turpitudes qu'on
+lui prête. D'autres amis ont cru qu'il fallait faire plus de bruit,
+appeler à mon aide un grand avocat, avoir dans les journaux la
+reproduction de son plaidoyer, etc. Je m'y suis refusée d'abord parce
+que, _dans l'espèce,_ la reproduction est interdite, m'a-t-on dit, et
+que le retentissement n'aurait pas eu lieu; ensuite parce que c'était
+plus de bruit qu'il ne fallait, même en restreignant ce bruit à la
+localité. J'ai prié mes amis de se consulter entre eux. Ils l'ont fait,
+ils m'ont donné raison, on m'a désigné l'avoué et l'avocat. Ceux-ci ont
+accepté le mandat offert; maintenant, si j'ai eu tort, il n'est plus
+temps d'y revenir.
+
+Que vous dire de moi, maintenant, à propos de théâtre? je ne sais pas.
+C'est un jour oui, et un jour non. Ai-je du talent pour cela? je ne
+crois pas; j'ai cru qu'il m'en viendrait, je médis encore quelquefois,
+sous mes cheveux gris, qu'il peut m'en venir. Mais on a tant dit le
+contraire, que je n'en sais plus rien, et que j'en aurais peut-être en
+pure perte. Si les auteurs sont rares et mauvais comme vous le dites,
+c'est peut-être bien la faute du public, qui veut de mauvaises choses,
+ou qui ne sait pas ce qu'il veut. Montigny m'écrivait dernièrement: «Que
+faut-il faire pour le contenter? si on lui donne des choses littéraires,
+il dit que c'est ennuyeux; si on lui donne des choses qui ne sont
+qu'amusantes, il dit que ce n'est pas littéraire.» Le fait m'a paru
+constant dans ces dernières années. On se plaignait de voir toujours la
+même pièce; mais toute idée nouvelle était repoussée. Que faire? N'y pas
+songerai écrire quand le coeur vous le dit. C'est ce que je ferai quand
+même.
+
+Mon pauvre Maurice vient d'être très souffrant, moi par contre-coup.
+Nous revoilà sur pied, lui au physique, moi au moral.
+
+Je lis la _Correspondance_ de Lamennais. Qu'est-ce que vous en dites, de
+ce premier volume? Moi, j'ai besoin de faire un effort pour voir l'homme
+de bien et de coeur à travers cet ultramontain passionné. Et pourtant
+c'est bien le même homme placé à un autre point de vue que celui où nous
+l'avons connu. Bonsoir, cher ami; à vous de coeur toujours.
+
+G. S.
+
+ [1] Ce Breuillard était un inconnu de province qui avait publié contre
+ George Sand un écrit diffamatoire.
+
+
+
+
+CDXLII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 9 décembre 1858.
+
+Ma bonne, bonne fille,
+
+Vous faites tout ce qu'il est possible pour cette sainte et chère
+martyre[1]. Si cela n'arrivait pas assez vite, donnez, de ma part, ce
+qu'il faut pour attendre, en même temps que vous donnerez pour vous, et
+sans lui en parler. Cela, aura l'air d'être ajouté par le ministère au
+premier envoi. Ah! quelle situation! quelle douleur! On n'ose pas penser
+à soi-même quand on pense à _elle_! Pourtant c'est un grand chagrin pour
+nous aussi. Nous l'aimions tendrement, lui [2], cet excellent coeur uni
+à un si charmant caractère et à une si noble intelligence! C'était un
+vrai ami, sans langueur et sans oubli dans son affection. Il ne se
+passait guère de mois sans que je visse arriver sa bonne écriture ronde
+et courante: des lettres courtes mais pleines, et parlant de sa femme
+avec une telle adoration! Pauvre femme qui devait mourir avant lui!
+C'était toute sa crainte, à lui. «Tous les chagrins, tous les déboires,
+disait-il, pourvu qu'elle vive!»--Il est mort, et elle ne vivra pas!
+Il faut bien croire que Dieu sait ce qu'il fait et que cette mort si
+redoutée des hommes est une récompense quand elle n'est pas la fin d'une
+expiation, couronne pour les bons, chaîne détachée pour les coupables.
+
+Oui, vous avez raison de prendre la paix pour devise, et pour idéal.
+Mais ne l'espérons guère en ce monde, et méritons-la dans l'autre. Vous
+êtes bonne, ma chère Sylvanie[3], vous courez à ceux qui souffrent et
+pour eux. Vous méritez d'avoir sur cette terre plus de bonheur que toute
+autre et je vous garantis que vous en trouverez au moins dans votre
+coeur.
+
+Je vous embrasse tendrement.
+
+Voudrez-vous remettre ma lettre à cette pauvre femme, quand vous jugerez
+qu'elle lui fera plus de bien que de mal?
+
+Mes enfants vous aiment.
+
+G. SAND
+
+ [1] Madame Bignon, qui s'était fait connaître au théâtre sous le nom de
+ madame Albert.
+ [2] Bignon.
+ [3] Nom de baptême de madame Arnould-Plessy.
+
+
+
+
+CDXLIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 17 décembre 1858.
+
+Cher enfant, j'ai envoyé tout de suite votre lettre à Patureau.--Vous
+faites bien de lui dire tout ce qui peut le décider à rester; mais, moi,
+je crois faire aussi bien en lui disant tout ce qui peut le décider à
+partir. Sa sagesse pèsera le tout. Mais je suis aussi sûre que
+possible qu'il profitera de la concession et des moyens qui lui sont
+généreusement accordés de remplir ses devoirs de famille. Vous vous
+faites difficilement une idées des impossibilités de son existence chez
+nous. Outre les ennemis sans nombre que sa popularité, lui a créés à
+une certaine époque, cette popularité qui existe plus que jamais, et à
+laquelle il ne peut plus se soustraire, lui crée elle-même, des soucis
+et des dangers toujours renaissants. Il n'est pas d'homme plus prudent
+que lui, et pourtant il est fatalement condamné à des imprudences, un
+jour ou l'autre. Et puis cette popularité lui crée des devoirs dont
+beaucoup sont factices selon moi, sans cesser d'être impérieux. Les
+services à rendre l'ont ruiné! Le temps perdu à écouter bien
+des bavardages, et l'exil deux fois, l'ont forcé à des emprunts
+considérables. Il peut se libérer en vendant tout ce qu'il a, mais,
+après, il lui faudra redevenir simple journalier. Or les ennemis lui
+refusent le travail. Que faire avec femme et enfants?--Et puis être
+journalier à son âge, c'est très dur! Qu'une maladie l'arrête, c'est la
+famine à la maison. Il fait son devoir en consacrant les dix années de
+force qu'il a encore devant lui à assurer l'existence des siens et à
+leur créer un avenir. Il a dû vous répondre. Je ne dois le revoir qu'au
+jour de l'an.
+
+Bonsoir, mon cher enfant, et toutes nos tendresses à vous et chez vous.
+
+
+
+
+CDXLIV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 28 décembre 1858.
+
+Enfin! tout est arrivé, _aujourd'hui seulement_, 28, à dix heures du
+matin; et... consolez-vous: tout en bon état, les coquillages vivants!
+notez bien ceci, que, si Toulon voulait en envoyer à Paris, ces
+animaux-là se conservent et se moquent de notre climat, lequel, du
+reste, est très doux depuis un mois de déluge. Nous avions renoncé à
+recevoir ce malheureux envoi; nous pensions qu'il était égaré ou dévoré
+par les commis du chemin de fer.
+
+C'est égal, il n'y a pas plus de conscience dans cette administration
+que dans toutes les autres messageries. Tout pouvait arriver gâté, et
+nous étions volés tout de même. Aviez-vous mis à la grande vitesse?--Et
+puis, une autre fois, je ne crois pas qu'il faille payer d'avance le
+port. On se moque d'un paquet payé; c'est le dernier dont on s'occupe.
+
+Mais oublions le chapitre, des désagréments. Nous avons mangé ce matin,
+une partie des coquillages;--exquis! les moules moins fraîches que les
+praires; mais tout le reste aussi frais que sortant de la mer et remuant
+sous le couteau de l'ouvreuse. Cette amertume dont vous parlez est peu
+sensible. Je crois que le temps écoulé hors de l'eau bonifie beaucoup ce
+comestible. Avis aux Toulonnais!
+
+Les patates et les ignames sont, comme de juste, en état prospère; les
+grenades et les citrons aussi; les oranges, un peu foulées; les raisins,
+un peu salés par le voisinage des coquilles, mais on les met à l'air et
+ils seront bons ce soir. Donc, compliments sans fin à l'emballeur, et
+remerciements surtout; car vous vous êtes donné un mal affreux pour tout
+cela, et, si j'avais pu prévoir que Toulon fût dans un bouleversement
+pour les vivres, je n'aurais pas voulu vous faire tant courir pour le
+_plaisir de gorge_. En berrichon, on dit _gueule_; ce qui est moins
+élégant.
+
+Dites-moi ce que je vous dois pour toutes les choses que vous avez
+achetées. Je ne veux pas que vous attendiez; car les truffes surtout,
+c'est quelque chose. On est en train de chercher la plus belle volaille
+de la cour pour la tuer. Pauvre bête! elle ne se doute pas de la gloire
+à laquelle on la destine. Être truffée! quel honneur! mais comme elle
+s'en passerait bien!--Je vous dirai, dans quelques jours, si vos truffes
+sont aussi bonnes que belles, et si elles _enfoncent_ celles des autres
+provinces du Midi. Merci encore, cher enfant, pour les renseignements
+d'histoire naturelle des coquillages. Merci à Solange, merci à Désirée,
+merci à vous tous qui vouliez m'envoyer toute votre terre de Chanaan.
+
+Vous voyez que les communications sont encore mal établies entre nous
+par les chemins de fer. C'est à Lyon, je crois, que se fait le désordre,
+à cause du transvasement des colis et de la ville à traverser _sans
+ligne_. Patureau avait reçu votre lettre et s'informait tous les jours,
+se levant à trois heures du matin, pour être à l'arrivée. Voilà des
+_gueulardises_ qui ont coûté plus cher, en fait de peines, que ne vaut
+la gourmandise; mais je ne veux pas dire plus qu'elles ne valent par
+elles-mêmes; car elles ont leur prix et nous apportent, surtout, un
+parfum de votre pays et de votre amitié.
+
+Nous sommes, pour deux jours, peut-être, en récréation, Maurice et moi.
+Nous avons fini des travaux de patience et de persévérance: moi, des
+recherches et des romans; Maurice, un gros livre sur la _commedia
+dell'arte_. Savez-vous ce que c'est? Vous le saurez quand vous aurez lu
+son ouvrage, qui est l'histoire de ce genre de théâtre, depuis les Grecs
+jusqu'à nos jours; avec cinquante figures charmantes dessinées par lui
+et gravées par Manceau. Maurice a écrit le texte en quatre mois, et
+c'est un tour de force; car jamais histoire n'a été plus difficile à
+repêcher dans un monde d'écrits, où il lui fallait chercher pour trouver
+quelquefois deux lignes. Enfin, il a été récompensé de ses peines,
+autant qu'un artiste peut l'être, en découvrant, dans le _fleuve
+d'oubli_, un grand, poète oublié en Italie et inconnu en France[1].
+Mais ce poète-prosateur écrit dans une langue impossible. Tous ses
+personnages parlent un dialecte différent: l'un le vénitien, l'autre
+le bolonais, un autre le padouan, un autre le bergamasque, un autre
+l'ancônais.
+
+Et tout cela, non comme on le parle maintenant, mais comme on le parlait
+en 1520.--Jugez quel éblouissement quand nous avons vu arriver ces vieux
+bouquins tant cherchés! Eh bien, la patience triomphe de tout; avec
+notre peu d'italien et mes vagues souvenirs de vénitien, nous avons tant
+lu et relu, tant réfléchi et tant comparé, que nous sommes arrivés à
+comprendre et à traduire. Nous nous disions souvent que, si nous savions
+votre dialecte, nous aurions lu peut-être cela couramment. D'autre part,
+des Italiens consultés ne pouvaient pourtant déchiffrer une phrase. Un
+Bolonais ne pouvait lire le bolonais et nous disait que nous cherchions
+à retrouver une langue perdue.--Enfin, nous l'avons retrouvée, même
+sans dictionnaire des dialectes; Maurice triomphait de tous ceux qui se
+rapprochaient du Piémont, et moi de tous ceux qui se rapprochaient de
+l'Adriatique.
+
+Voilà notre occupation de ces derniers temps. Je vous en ai fait part,
+sachant que vous vous intéressez à tout ce que nous faisons. Et puis je
+veux vous dire quelque chose qui vous fera peut-être plaisir et que vous
+devez, je crois, penser aussi: c'est que me voilà convaincue, pour ma
+part, que les dialectes sont beaucoup plus beaux que les langues. Ils
+sont plus vrais, ils ne se prêtent pas à l'emphase, ils sont forcés
+d'exprimer des idées nettes et simples, des sentiments énergiques, et
+ils se prêtent, en revanche, à des manifestations plus étendues de la
+pensée, par un luxe d'épithètes et de verbes dont les langues faites et
+châtiées n'approchent pas. Vous devriez, quand vous aurez des moments à
+perdre, faire quelques chansons dans votre dialecte, que je ne connais
+pas du tout, mais qui doit avoir aussi ses beautés. Je sais bien, moi,
+que j'aime beaucoup mieux le français que nos paysans parlaient il y a
+trente ans, et que quelques vieillards de chez nous parlent encore bien,
+que le français académique.
+
+Nous avons un temps affreux, des torrents d'eau, des coups de vent à
+tout déraciner, mais pas de froid, et dès lors on travaille. J'ai fait
+deux ou trois romans depuis ceux qui ont été publiés, et une comédie.
+Tout cela ne fait pas de l'aisance. Mais le travail improductif au point
+de vue matériel n'en est pas moins le travail, l'ami de l'âme, son plus
+fort soutien. Maurice ne retirera peut-être pas quatre sous de son tour
+de force, et il y a mis de sa santé, car il est très fatigué. Mais la
+passion de piocher n'en est pas affaiblie, et cette passion-là, c'est la
+récompense. Il n'y a de sûr en ce monde que ce qui se passe entre Dieu
+et nous.
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Merci encore merci cent fois pour votre
+affection et celle de votre chère famille. On a déjà bu à votre santé à
+tous, moi avec mon eau, qui n'est pas une insulte, puisqu'elle est pour
+moi le vin le plus délicieux.
+
+A vous de coeur.
+
+Le père Aulard est dans la joie de votre sonnet. Gare à vous! il va vous
+en pleuvoir qui ne seront pas aussi jolis. Patureau a reçu et médité vos
+lettres. Mais, tout bien pesé, et grâce à l'espionnage dont on continue
+à l'obséder, il est bien décidé à aller planter des patates en Algérie.
+Le prince, qui est très bon, lui donne une petite somme pour couvrir les
+premiers frais d'établissement. D'ailleurs, il n'est pas probable que
+l'on permette à ce brave homme de rester ici. On refuse à tous les
+autres de rentrer, même temporairement.
+
+ [1] Angelo Beolco, dit le _Ruzzante._
+
+
+
+
+CDXLV
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 29 décembre 1858.
+
+Oui, certainement, ma belle et bonne, ce que vous avez pensé et écrit,
+n'importe sur quoi, m'intéressera toujours vivement. Envoyez!
+
+J'ai reçu de madame Bignon une lettre digne d'un ange. Elle a un désir,
+c'est de faire publier par souscription les cinq pièces que son mari a
+faites et qui ont du mérite, je les connais. Elle me demande de faire
+une préface, je suis tout à elle.
+
+D'autre part, Emile Aucante (qui me dit, par parenthèse, que vous avez
+été excellente pour lui, ce dont je vous remercie) pense que cette
+souscription ne sera pas couverte. Je ne crois pas qu'il ait raison. Il
+me semble qu'elle le sera, ne fût-ce que par les acteurs de Paris. Je
+les ai toujours vus généreux et spontanés dans ces sortes de choses,
+et il s'agit peut-être d'un millier de francs à rassembler! Qu'en
+dites-vous? Emile me donne, sur la position d'argent de cette pauvre
+sainte femme, des détails moins rassurants que les vôtres. Elle n'a
+peut-être pas voulu tout vous dire. Je crois que la représentation à son
+bénéfice ne serait pas à perdre de vue. Il ne s'agit pas de lui faire
+des rentes... Pauvre femme! elle ne peut pas vivre, mais d'empêcher que
+la misère n'ajoute à l'horreur de son sort. Elle est pleine de foi et de
+soumission. Oui, vraiment on en a canonisé qui ne la valaient pas!
+
+Et votre pauvre Eugène malade là-bas? Vous avez dû bien souffrir, chère
+femme; mais vous êtes rassurée. Merci d'avance à lui pour le tabac qu'il
+envoie et merci à votre amie, pour les belles pantoufles _tout en or_
+que j'ai reçues il y a deux jours.
+
+Maurice a fini son travail de bénédictin sur la comédie italienne. Il
+va bientôt vous porter mes tendresses et vous dire que nous vous aimons
+tendrement.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXLVI
+
+A M. OCTAVE FEUILLET, A PARIS
+
+ Nohant, 18 février 1859.
+
+Il y a bien longtemps, monsieur, que je veux vous dire que j'aime votre
+talent d'une affection toute particulière. Vous sachant fier et modeste,
+je craignais de vous _effaroucher_. A présent que de grands succès
+doivent vous avoir appris enfin tout ce que vous êtes, il me semble
+que vous comprendrez mieux le besoin que j'éprouve de vous envoyer mes
+applaudissements. Vivant loin de Paris, je n'ai pas pu voir _le Roman
+d'un jeune homme pauvre_; mais j'ai fait venir la pièce et je l'ai lue à
+un ancien ami à vous, qui est le mien depuis dix ans. Après cela, nous
+avons parlé toute la journée de la pièce et de vous et j'ai voulu lire
+aussi plusieurs proverbes ravissants qui m'avaient échappé. Nous avons
+donc passé, avec vous, deux ou trois bonnes journées. On lit si bien à
+la campagne, l'hiver, dans la vieille maison pleine de souvenirs, au
+milieu de toutes ces choses et le coeur plein de tous ces sentiments que
+vous peignez avec tant de charme et de tendre délicatesse! Après cela,
+il est bien naturel qu'on veuille vous le dire et vous remercier de ces
+heures exquises que l'on vous doit. Il y aurait de l'ingratitude à ne
+pas le faire, n'est-ce pas? Et puis je suis de l'âge des grand'mères et
+mon compliment peut bien ressembler à une bénédiction. Ce n'est donc
+embarrassant ni pour vous ni pour moi. Je ne vous demande pas de m'en
+savoir gré, mais je vous prie d'y croire comme à une parole sincère et
+qui peut, entre mille autres, vous porter bonheur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXLVII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 27 février 1859.
+
+Vous croyez que je vous ai répondu d'avance? Non. Je veux vous
+remercier, moi, d'une lettre si bonne, si vraie, si affectueuse. Je ne
+peux pas vous dire tout le bien qu'elle m'a fait. Je l'ai là, à côté de
+moi, comme un talisman et un porte-bonheur. On a ses jours de spleen,
+malgré le bonheur du coin du feu et des vieux amis.
+
+On voudrait, sans quitter cela, vivre de la vie d'artiste, c'est-à-dire
+sentir que la religion de l'art, qui n'est que l'amour du vrai et du
+bien, a encore des croyants, et il y en a si peu! Les uns arrivent au
+scepticisme par l'expérience, les autres parce que, apparemment, leur
+coeur est vide. On voit tous les jours des gens qui désertent et qui
+renient jusqu'à leur mère. On se sent tout seul dans sa petite maison
+avec les siens, comme Noé dans son arche, voguant sur les ténèbres et se
+demandant parfois si le soleil est mort. Alors c'est bien bon de voir
+arriver l'oiseau à la branche verte, et ce petit oiseau de mon jardin,
+comme vous l'appelez, c'est l'oiseau de la vie et un vrai fils du ciel
+éclairé et rallumé.
+
+Quand je remets de temps en temps les pieds sur la terre, lavée par ce
+déluge des événements passés depuis dix ans, j'y retrouve tout le
+mal d'auparavant avec un mal nouveau, une fièvre de je ne sais quoi,
+toujours en vue de quelque chose de petit et d'égoïste, de jaloux,
+de faux et de bas, qui se dissimulait autrefois et qui s'affiche
+aujourd'hui. Et moi qui, dans la solitude, ai passé mon temps à tâcher
+de devenir meilleure que cela, je me figure que je suis encore plus
+seule dans cette foule inquiète et souffrante, à laquelle je ne trouve
+rien à dire qui la console et la tranquillise, puisqu'elle a l'air de ne
+plus rien comprendre.
+
+Mais je redeviens artiste dans mon coeur, je retrouve la foi et
+l'espérance quand je vois une belle action ou une belle oeuvre remuer
+encore la bonne fibre de l'humanité et l'idéal lutter avec gloire et
+succès contre cette nuit qui monte de tous les points de l'horizon.
+J'ai souffert pour mon compte, oui, bien souffert; mais, l'âge de
+l'_impersonnalité_ étant venu, j'aurais connu le bonheur si j'avais vu
+la génération meilleure autour de moi. Aussi mon coeur s'attache à tout
+ce que je vois poindre ou grandir. J'ai vu déjà en vous l'un et l'autre,
+et vous me dites que vous n'êtes plus très jeune: tant mieux, puisque
+vous voilà mûri sans que le ver vous ait piqué. Les fruits sains sont
+si rares! Et ils portent en eux la semence de la vie morale et
+intellectuelle destinée à lutter contre les mauvais temps qui courent.
+
+Notre pauvre siècle, si grand par certains côtés, si misérable par
+d'autres, vous comptera parmi les bons et les consolateurs, ceux qui
+portent un flambeau et qui savent l'empêcher de s'éteindre. Votre lettre
+me montre bien que vous avez le talent dans le coeur, c'est-à-dire là où
+il doit être pour chauffer et flamber toujours.
+
+C'est un devoir de s'aimer quand on est sorti du même temple;
+aimons-nous donc, nous qui ne sommes pas bêtes et mauvais. Croyons, à
+la barbe des railleurs froids, que l'on peut vivre à plusieurs et se
+réjouir d'une gloire, d'un bonheur, d'une force qui éclatent au bon
+soleil de Dieu. Ne semble-t-il pas, quand on voit ou quand on lit une
+belle chose, qu'on l'a faite soi-même et que cela n'est ni à lui, ni à
+toi, ni à moi, mais à tous ceux qui en boivent ou qui s'y retrempent?
+
+Oui, voilà les vrais bonheurs de l'artiste: c'est de sentir cette vie
+commune et féconde qui s'éteint en lui dès qu'il s'y refuse. Et il y a
+pourtant des gens qui s'attristent et se découragent devant l'oeuvre des
+autres et qui voudraient l'anéantir. Les malheureux ne savent pas que
+c'est un suicide qu'ils accompliraient. Ils voudraient tarir la source,
+sauf à mourir de soif à côté.
+
+J'irai à Paris à la fin de mars, je crois; y serez-vous, et
+viendrez-vous me voir? Oui, n'est-ce pas? ou bien vous viendrez me
+voir dans ma thébaïde, qui n'est qu'à dix heures de Paris? Laissez-moi
+espérer cela; car, à Paris, on se voit en courant; et, en attendant, je
+vous serre les mains de tout mon coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXLVIII
+
+A M. LUDRE-CABILLAUD, AVOUÉ, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, 20 février 1859
+
+Merci, mon cher Ludre, de la consultation. Je garde encore votre livre
+pendant quelques jours et je médite l'article, quand j'ai un moment de
+loisir. J'y vois ce que vous dites; mais j'y vois aussi _l'esprit_
+des arrêts. Il est peut-être permis de publier quand ce n'est ni par
+spéculation, ni en vue d'aucune délation ou vengeance, et quand les
+lettres ne peuvent que faire honneur à celui qui les a écrites; enfin,
+quand on n'y laisse rien qui puisse compromettre ou affliger personne,
+et c'est ici le cas. Il est dit aussi qu'en cas exceptionnel, on peut se
+trouver dans la nécessité de se défendre. Je vois que la loi, qui n'a
+rien voulu fixer absolument, est très sage et que les décisions sont
+dictées par le sentiment de la morale et de la délicatesse, _selon les
+cas_. Je ne craindrais donc pas, dès à présent, de publier ces lettres,
+si mes convenances personnelles m'y poussaient. On pourrait certainement
+me faire un procès; mais je serais certaine de le gagner. Il faudrait
+seulement pouvoir lancer brusquement la chose avant d'en être empêchée.
+La chose faite, avec la réserve, l'annonce même, dans une préface, que
+si, les héritiers de l'écrivain _non nommé, reconnaissent le style
+et veulent voir les autographes_, on leur abandonnera le profit avec
+empressement, je doute qu'ils pussent faire interdire la vente. Je crois
+que cela peut se faire par moi pendant ma vie, ou après, par disposition
+testamentaire. Si c'est pendant ma vie, je ne nommerai personne et le
+public n'en comprendra que mieux. Si c'est après ma mort, on pourra
+nommer.
+
+Que vous semble de mon idée? Je consulterai M. Delangle et d'autres, et
+je vous dirai leur avis.
+
+J'irai voir votre gamin avec plaisir.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXLIX
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 25 août 1859.
+
+Chère Altesse impériale,
+
+Je vous remercie de coeur: avec vous, on est obligé si vite et si bien,
+qu'on est deux fois plus touché et reconnaissant.
+
+Oui, je devine tout ce que vous ne me dites pas, et j'ai souffert pour
+vous. Mais le temps éclaire toutes choses et justice se fera.
+
+Pourtant, j'aurais été bien heureuse de vous voir et j'aurais besoin de
+causer avec vous pour reprendre espérance et courage à propos de cette
+pauvre Italie. J'ai une peur affreuse des conférences diplomatiques et
+de ces fameuses _puissances_, qui se croient le droit de trancher
+des questions de vie et de mort pour un peuple qu'elles regardaient
+tranquillement mourir et qu'elles n'ont rien fait pour aider à
+renaître,--tout au contraire!
+
+Vous avez une consolation: c'est que votre mission en Toscane a porté de
+bons fruits; l'admirable unité des voeux, exprimés si noblement et si
+habilement aussi, à reçu de vous, j'en suis sûre, une bonne impulsion
+et de sages conseils. Nous vous sommes peut-être redevables aussi du
+bienfait de l'amnistie.
+
+Bien qu'on affecte peut-être de ne pas vous écouter, je crois que ce que
+vous savez dire en de certains moments laisse des traces.
+
+S'il en est ainsi, votre rôle est le plus beau de tous, puisque vous
+faites le bien sans gloriole et sans intérêt personnel.
+
+Merci pour ce que vous me dites du préfet de Châteauroux, et merci
+surtout de la bonne amitié que vous voulez bien me conserver. Comptez
+sur un coeur très fidèle.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDL
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 7 décembre 1859.
+
+Eh bien, j'ai un joli fils, qui vient d'avoir encore un magnifique
+succès et qui ne m'a pas écrit un petit mot, comme autrefois, pour me le
+dire! Ce jeune favori de la Gloire sait que qui dit représentation, dit
+triomphe, quand il s'agit de lui.
+
+Aussi n'était-ce pas de l'inquiétude, c'était de l'impatience que
+j'avais de tenir mon petit mot de souvenir. Je l'attendais en me disant:
+«C'est l'occasion, le jour et l'heure!» Mais monsieur a oublié sa
+vieille amie. Fi, le vilain enfant! moi, je n'oublie pas de lui dire que
+je suis heureuse quand même, que je l'embrasse et que je compte au moins
+sur le premier exemplaire qui sortira du magasin.
+
+G. SAND.
+
+Maurice vient aussi d'avoir son petit succès avec un gros bouquin
+de costumes et de recherches[1] que les éditeurs ne suffisent pas à
+fournir. On vous envoie d'ici des bravos et des poignées de main en
+attendant qu'on vous les porte.
+
+ [1] _Masques et Bouffons_.
+
+
+
+
+CDLI
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 18 décembre 1859.
+
+Cher ami,
+
+Ce changement de titre me contrarie: je n'aime pas à céder sans savoir
+pourquoi. Mais c'est accompli, n'en parlons plus. Ce à quoi je ne puis
+céder, c'est à laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, _non,
+non, non_! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux
+conventions que vous avez faites avec moi, j'aime mieux que l'on me
+rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas à écrire dans les
+journaux, bien au contraire! Les feuilletons conviennent mal à ma
+manière et m'ôtent la moitié du succès que j'ai dans les revues et en
+volume. Il n'y a pas assez d'accidents et de _surprises_ dans mes romans
+pour que le lecteur s'amuse au déchiquetage de l'attente. Ce roman-ci,
+particulièrement, a besoin d'être lu par chapitres _comme ils sont
+chiffrés et coupés_, pas autrement.
+
+Donc, maintenez votre autorité et mon droit, ou bien ne commencez pas.
+La _Revue des Deux Mondes_ est toute prête à me prendre l'ouvrage
+aux mêmes conditions, et cela ne me portera aucun préjudice. Ayez la
+conscience en paix sur ce point.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLII
+
+A M. DESPLANCHES
+
+ Nohant, 26 décembre 1859.
+
+Oui, monsieur, j'aurai du courage. Je sais qu'il le faut; je ne m'étais
+pas jetée dans la lutte par amour de la lutte, je ne la prévoyais même
+pas. J'étais jeune et je me sentais artiste. J'ai vieilli en luttant,
+toujours étonnée de la haine des autres, mais sentant chaque jour
+davantage que, quand on croit, on ne peut plus reculer. Je le voudrais
+en vain: la vérité est bien plus forte que moi, et même je suis
+naturellement faible; mais je l'aime tant, la vérité, qu'elle me
+pousse et me porte, et que tout ce qui n'est pas elle m'est à peu près
+indifférent.
+
+Merci pour votre lettre. Elle est d'un grand coeur et d'un noble esprit.
+Croyez-vous que de tels encouragements ne pèsent pas cent fois plus dans
+ma vie que les injures des cagots? Merci encore, et à vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLIII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 7 janvier 1860.
+
+Mon vieux ami,
+
+Je te remercie d'avoir pensé à moi au nouvel an, et je t'envoie tous
+mes voeux et toutes nos tendresses. Nohant félicite Nevers des grâces,
+talents et vertus de monsieur ton petit-fils. C'est une grande
+consolation que ce petit être apporte, en venant au monde, à travers
+tant de peines qui vous ont frappé et que sa présence a le don d'alléger
+sans qu'il s'en doute, lui qui n'a eu que celle de naître pour faire des
+heureux. Dis à ma petite Berthe combien je me réjouis pour elle, et que
+je lui promets d'admirer avec enthousiasme jusqu'au moindre pet de son
+cher trésor! Je vois aussi Eugénie en extase et Cyprien en idiotisme
+comme tu me les dépeins. J'attends la belle saison avec impatience pour
+me joindre à ce concert d'adorations.
+
+Quels temps nous avons eus! froid de Sibérie, neige, chaleur de mai,
+déluge, tempêtes à décorner les boeufs, éclairs et tonnerre, tout
+cela dans un mois, c'est à croire le bon Dieu fou. Et, dans le monde
+politique, il se fait aussi trente-six sortes de temps. Voilà notre
+drôle de corps d'empereur qui abandonne son petit pape mignon, qui serre
+l'Angleterre contre son coeur, et qui, après avoir convoqué l'Europe à
+déjeuner, lui fait entendre que la marmite est renversée et qu'elle peut
+rester chez elle. Tout cela ne me frappe pas d'admiration, bien que je
+m'en réjouisse; mais il me semble que ce sont des solutions arrachées
+par le caprice, et qu'il y a, dans tout cet imprévu, trop de bizarrerie.
+Si c'est de la finasserie, ça ne vaut pas mieux. Du courage et de la
+franchise dès le commencement des querelles eussent peut-être évité
+la guerre. Un gouvernement qui a des principes et qui n'en change pas
+toutes les semaines n'a pas besoin de tant de sang et d'argent pour se
+faire respecter. C'est une politique de surprises qui fait le prestige
+de ce règne. C'est drôle, mais ça n'est pas si fort que ça en a l'air.
+
+Au milieu de tout ça, je crains pour lui le poignard des jésuites, et je
+désirerais pourtant qu'il y eût de leur part une tentative (avortée) qui
+lui fît ouvrir les yeux tout à fait sur cette bonne petite Eglise, qu'il
+a tant cajolée et qui l'a toujours payé de sa haine.
+
+Donne-moi quelquefois de vos nouvelles à tous, mon cher vieux.
+
+J'ai fini ton roman dans _l'Europe artiste_, et je l'ai trouvé très
+amélioré comme style, et intéressant.
+
+Nous nous portons tous bien et nous vous envoyons à tous mille bonnes et
+fidèles amitiés.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLIV
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 8 février 1860.
+
+Je sais enfin la légende de _l'homme sans tête_ de Launières et autres
+lieux. Elle est très jolie. C'est dommage que nous ne l'ayons pas eue,
+à l'article du _cornemuseux_ de tes légendes. Au reste, le fantastique
+n'est pas encore mort chez nous. Les _hobbolds_ sont déchaînés. Ils sont
+à Launières: ils emmènent les charrues qui sont dans les cours et vont
+labourer, la nuit! Le diable est à Lalleu, dans la maison d'une femme
+qui ne peut pas mettre de beurre dans sa soupe, sans que _quelque chose
+de rouge_ s'élance du coin de son foyer pour cracher dans ladite soupe!
+On a fait venir le curé pour exorciser. C'est, à coup sûr, une bête de
+femme, qui s'est brouillée avec son _hobbold_ ou son _korigan_ et qui va
+le mettre en fuite; malheur à elle!
+
+_Récit de la Tournite [1] sur le château de Briantes_.
+
+«Quand j'étais petite drôlesse, ma mère me racontait qu'il y avait eu,
+dans les temps, un homme de Crevant, appelé Rendy, qui était fermier
+au château de Briantes, et qui voulut tenter le diable en mangeant des
+oeufs.
+
+--Qu'est-ce que c'est que tenter le diable en mangeant des oeufs?
+
+--_J'en sa rin_; l'histoire dit comme ça. Il s'en _allit_ tout seul dans
+une grande chambre du _châtiau_, et il se mit de manger ses oeufs.
+Quand ça fut au huitième, v'la le diable qui entre, habillé en
+bourgeois, en monsieur _tout à noir_, avec un livre dans sa main qu'il
+pose tout ouvert sur la table et s'en va. Rendy voit bien le livre, mais
+il ne veut pas le regarder.
+
+--Sois tranquille, qu'il dit, ton sacré livre, j'y lirai pas!
+
+Et le v'la de manger le neuvième oeuf.
+
+Alors monsieur le diable _revenit_ tout en colère; il dit:
+
+--Tu y liras!
+
+Il le prend par le _chagnon_ du cou[2] et Rendy a lu ce qu'il y avait;
+mais jamais il a voulu dire quoi que c'était, et le v'la qu'est tombé
+tout _apiami[3],_ qu'on l'a cru mort. Le monde sont venu, ils l'ont fait
+revenir; mais il a dit:
+
+--Jamais je ne mangerai le dixième oeuf!
+
+Tout en haut du château de Briantes, dit encore la Tournite, dans la
+carcasse du grenier, y a-t-un trou qu'on n'en connaît pas le fond; on
+y a mis des perches les unes au bout des autres, on n'a jamais pu y
+_aboter_[4]. (C'est l'oubliette; je crois l'avoir vue.)
+
+Bien souvent on entendait la nuit, dans cet endroit-là, des voix, des
+_beurmées_[5], des _alas! mon Dieu!_ tantôt comme de bestiaux, tantôt
+comme du monde, et le monde du domaine aviont si peur, qu'ils avont
+jamais voulu y monter.
+
+L'opinion de la Tournite est que les bêtes reviennent. Une nuit, elle
+a entendu une ouaille qui _gémait_[6] sa porte. Elle s'est levée pour
+voir, elle n'a rien vu. «_Vas putôt_ recouchée, ça _gémait_ encore.»
+Elle connaissait bien que c'était une ouaille; mais elle n'a pas voulu y
+retourner, parce que ça pouvait être une bête morte.
+
+Il y a encore une ouaille noire qui revient à la carrière de Camus, de
+_tout temps_. Le père Bontemps l'a ramenée une nuit jusque chez lui et
+l'a mise dans son écurie. «Ah oua! a n'y était pus le lendemain.» (Récit
+de Gabriel. La Tournite affirme la vérité du fait.)
+
+La Tournite, étant toute petite, à Briantes (c'est son endroit), a
+entendu une nuit _rebâter_[7] au-dessus de la chambre où elle était
+toute seule avec sa mère. Sa mère l'y a f... une bonne giffle en lui
+disant:
+
+--Taise-te! ça revient.
+
+Quand une _parsonne_ est morte dans une maison, s'il y a des abeilles et
+qu'on ne mette pas vitement une _peille_[8] noire aux ruches, toutes les
+abeilles meurent dans l'année. (Tournite.)
+
+Quant à la coutume de jeter toute l'eau qui est dans la chambre du mort,
+elle existe toujours, mais je n'en peux pas savoir la cause.
+
+_Autre récit de la Tournite sur le château de Briantes, qui était des
+plus hantés_.
+
+«Y avait, _dans les temps_, un jardinier qui voulait allumer du feu dans
+une chambre d'en bas. Jamais il a pu. Toutes les chaises se mettaient
+à sauter et à lui tomber sur le dos et à le battre jusqu'à ce qu'il
+s'en-aille. Il y a essayé plus de cent fois, jamais il a pu! C'était la
+chambre enragée, oui!»
+
+Dans tout cela, il y aurait des sujets pour l'illustration. Si tu
+en fais, renvoie-moi cette note après, pour que je fasse l'article.
+Hippolyte Beaucheron, le froid et grave cousin de Papet, a couché
+dans la tour où la dame blanche revient la nuit de Noël. On a tiré
+brusquement les rideaux de son lit sans qu'il vît personne! Il n'a
+jamais voulu y recoucher.
+
+ [1] Vieille Berrichonne, ancienne cuisinière de Nohant.
+ [2] Par la nuque.
+ [3] Près de rendre l'âme.
+ [4] Y arriver.
+ [5] Des beuglements.
+ [6] Gémissait.
+ [7] Faire du bruit.
+ [8] Un chiffon.
+
+
+
+
+CDLV
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 11 février 1860.
+
+Cher ami,
+
+Il y a bien des jours que je veux vous répondre pour vous dire d'abord
+que je suis contente que vous soyez reçu aux Français, puisque c'était
+votre désir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes
+et aimables que vous me disiez à propos de _Constance Verrier_. Et puis
+aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans _la Presse_ une
+page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes,
+_archicalomnieuses_, Dieu merci! mais le temps m'a manqué soir et matin,
+pour vous faire remerciement de cet appel à votre amitié. Voilà que je
+trouve cette page insérée tout au long dans _la Presse_, et je pense que
+c'est à vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur.
+
+Maurice m'écrit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche
+toujours avec une passion tranquille, moitié habitude, moitié besoin
+d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous
+aimions tant à produire, nous autres gens du métier, et j'ai trouvé une
+réponse _ingénieuse_, pour quelqu'un qui dormait déjà aux trois quarts:
+C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme
+nous l'avons souhaité ou prévu, et que, dans les histoires que nous
+inventons, nous sommes maîtres des destinées de nos personnages. Nous
+faisons avec eux le _métier de Dieu_, ce qui est très amusant, bien que
+ce ne soit qu'un règne dans le monde des rêves.
+
+Sur ce, bonsoir et encore merci, et à vous de tout coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLVI
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 12 février 1860.
+
+Chère mademoiselle,
+
+Je voudrais me mettre à votre point de vue, et trouver, dans votre
+croyance, une ancre de salut à vous indiquer. Mais je ne crois pas à
+l'institution catholique, et toute forme arrêtée dans la pratique
+du culte me semble un obstacle entre Dieu et l'âme qui se connaît.
+Vous-même, vous vous révoltez contre l'efficacité du prêtre, puisque
+vous n'en trouvez aucun qui vous console et vous rassure.
+
+Vous vous faites de Dieu une idée trop étroite et vous ne voyez en lui
+qu'un juge façonné à l'image de l'homme. Cela m'étonne de la part d'un
+grand coeur et d'un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau
+soit malade; et, je vous l'ai dit souvent, vous devriez changer
+momentanément de milieu, voyager un peu, aller à Paris, secouer enfin
+cette mélancolie noire qui vous ronge et qui n'a rien d'agréable à la
+Divinité, rien d'utile à vos semblables.
+
+Si c'est une vertu que de se tourmenter ainsi, ou du moins si c'est la
+preuve d'une grande modestie de l'âme et d'un grand élan vers le Ciel,
+vous avez assez souffert, vous vous êtes assez déchiré et mortifié le
+coeur, pour être bien sûre, à présent, que tout est expié et que vous
+ètes complètement purifiée de vos prétendues fautes, auxquelles je ne
+crois pas du tout.
+
+Relevez-vous donc de cet abattement; car, fussiez-vous réellement très
+criminelle, Dieu, source de toute bonté, ne veut pas qu'on doute de lui,
+ni qu'on s'occupe tant de soi-même, lorsque la vie n'est pas trop longue
+pour l'aimer et lui rendre grâce. Il serait plus religieux de contempler
+l'idée de sa perfection que d'examiner notre propre faiblesse avec tant
+de crainte et de sollicitude.
+
+Croyez-moi toujours bien reconnaissante de votre affection et bien
+affligée de vos peines.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDLVII
+
+A MAURICE SAND, A GUILLERY
+
+ Nohant, 16 mai 1860.
+
+Peut-être es-tu a Paris, ou en train d'y revenir. Tu y trouveras mes
+lettres, et celles de ce soir te signalent l'heureuse arrivée de toutes
+tes bêtes.
+
+J'ai d'abord donné les plantes au jardinier, avec les instructions
+écrites et verbales. L'euphorbe n'est presque pas flétrie, et, au bout
+du compte, ton emballage à _la Robinson dans son île_ était très bien
+fait.
+
+La salamandre est très vivante. On voudrait en faire un bracelet, tant
+elle est belle! par exemple, nous ne savons pas trop quoi lui donner à
+manger. L'orthoptère dégingandée était d'une _telle pétulance_ (elle
+s'était ennuyée en voyage), que nous n'en savions que faire. Enfin,
+on l'a installée dans un bocal avec de la mousse, de l'herbe et des
+mouches, et elle a déjeuné d'un grand appétit en leur suçant le derrière
+jusqu'à la ceinture; après quoi, elle s'est curé les dents avec beaucoup
+de soin, a nettoyé ses mains et s'est endormie à la renverse, sur un
+écart impossible: les mains repliées sur le ventre ou sur le brin de
+chaume qui lui en tient lieu, retroussant sa queue de poule d'une façon
+triomphante. C'est bien la plus étrange créature qu'on puisse voir, et
+je n'ai fait que regarder ses poses et sa chasse aux mouches.
+
+J'ai ensuite examiné les cailloux, qui ne manquent pas d'intérêt. Les
+huîtres fossiles sont d'un bon numéro. Elles ne _s'étaugeaient_[1] pas
+la coquille dans ce temps-là. Les pierres à bâtir sont des travertins.
+J'ai passé deux heures à étiqueter avec soin et, demain, je rangerai
+dans une case particulière.
+
+J'attends avec impatience la nouvelle de ton arrivée à Paris.
+
+Ludre ne m'a envoyé aucun renseignement; donc, je ne pense pas qu'il
+faille compter les attendre à Paris, et tu les attendras d'ailleurs
+moins chèrement et plus commodément ici. Le temps est si beau, le jardin
+et la campagne sont si charmants, que je regrette les jours que tu en
+perds. C'est un mois de mai _des dieux_, chaud, moite; du soleil, et, de
+temps en temps, la nuit; puis, le matin, de belles ondées qui font tout
+pousser et tout fleurir. Pas d'orages ici, bien qu'il y en ait eu de
+terribles ailleurs.
+
+Aussi je n'ai pas eu le courage de me remettre au roman à corriger. Je
+vis dans la nature, étude et contemplation, sans pouvoir m'en arracher.
+Viens donc le plus tôt possible; car la floraison est à présent en
+avance.
+
+Je te _bige_ mille fois, et j'aspire à savoir que tu as fait bonne
+route.
+
+ [1] Elles ne s'en privaient pas.
+
+
+
+
+CDLVIII
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant; 26 mai 1860.
+
+Cher ami,
+
+Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui
+endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle[1]. Tâchez
+de songer à lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera
+possible. Croyez donc bien que, de mon côté, je ferai tout mon possible
+pour récompenser votre _vertu_, et même votre _sournoiserie_, qui me
+paraît une amabilité de plus.
+
+J'espère que Maurice va bientôt venir me raconter vos découvertes
+chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez
+tiré, de votre fournaise du Théâtre-Français, un fort bon mets pour le
+public. Calmez les impatiences inévitables du métier d'auteur assistant
+aux répétitions. Cela est terrible, je le sais, surtout à ce théâtre,
+où chacun en prend à son aise; mais, en somme, dites-vous que vous êtes
+dans l'âge où ces agitations font vivre.
+
+Moi, je suis dans celui où l'on prise davantage la tranquillité; mais je
+ne vous souhaite pas d'avoir la philosophie trop précoce. Les paysans
+d'ici disent: «On a bien le temps d'être vieux!»
+
+Bonsoir et merci, et tout à vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Charles Duvernet.
+
+
+
+
+CDLIX
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON. (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 27 juin 1860.
+
+Monseigneur et cher prince,
+
+Je suis bien vivement affectée du coup qui vous frappe. Quelque prévu
+qu'il fût,--car vous me l'aviez comme annoncé, la dernière fois que je
+vous ai vu,--je comprends que votre douleur doit être grande, sachant
+combien vous aimiez cet excellent père. C'était aussi un digne homme,
+brave, loyal et d'une âme généreuse.
+
+Vous devez à son souvenir d'être encore lui, c'est-à-dire de résister au
+chagrin, aux découragements qui s'emparent du coeur dans ces terribles
+séparations, et de tenir bien haut toujours le drapeau de la vie, il est
+lourd, j'en conviens, et la main des plus forts s'engourdit souvent à le
+porter! Mais vous avez, pour ne pas faiblir, entre mille autres dons de
+Dieu, le souvenir de ce père si jaloux de votre bonheur. Vivre bien et
+noblement est une dette que vous avez contractée envers lui et que vous
+saurez acquitter en restant vous-même, dans le chagrin comme dans le
+calme.
+
+Croyez que vos amis, vous sachant affligé si profondément, vous aiment
+davantage. Mon fils se joint à moi pour vous le dire du fond du coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, RÉDACTEUR EN CHEF DU _COURRIER DU GARD,_ A NÎMES
+
+ Nohant, 31 juillet 1860.
+
+Cher vieux,
+
+C'est une joie toujours, ici, de recevoir de vos nouvelles. Tout le
+monde va bien. Je me porte infiniment mieux depuis que je suis vieille
+et je réponds vite à votre demande.
+
+Non, les ouvrages des vivants ne tombent jamais dans le domaine public,
+et les héritiers en ont la propriété vingt ou trente ans encore après
+eux. Mais tous mes ouvrages sont vendus aussitôt que faits, pour un
+temps donné; car on ne gagne pas ses frais à éditer soi-même. La Société
+des gens de lettres, dont je fais toujours partie, n'a le droit de
+traiter que pour de très courts écrits. Au delà de cent mille lettres,
+elle est liée et même je crois que ce chiffre a été réduit.
+
+Vous voyez que ni elle ni moi ne pouvons vous autoriser. Je vais écrire
+aux éditeurs dont les ouvrages que vous désirez reproduire sont
+la propriété temporaire, afin de savoir s'ils autoriseraient la
+reproduction. Je doute qu'ils soient, gentils à ce point. Mais
+peut-être, s'ils demandaient un prix minime pour vous accorder ce droit,
+verriez-vous de l'avantage à en passer par là. Il est évident que, si
+ces reproductions donnent une valeur au journal, c'est parce qu'elles ne
+sont pas autorisées par leur _non-valeur_ commerciale.
+
+Maurice vous embrasse de tout son coeur et vous aime toujours. Il compte
+bien vous envoyer son livre de _Masques et Bouffons_ aussitôt qu'il
+pourra en avoir quelques exemplaires. C'est un ouvrage cher, à cause
+des images, et son éditeur, pressé de vendre, le sert le dernier.
+Je n'espère pas que vous réussissiez à le marier (Maurice, pas
+son éditeur), si vous lui cherchez femme parmi les dévots et les
+légitimistes. Je préférerais de beaucoup une famille protestante. Voyez
+pourtant ce qu'on vous dira et faites-m'en part. Je désire bien qu'il
+se décide et qu'il devienne père de famille. Si vous lui trouviez une
+charmante personne, ayant des goûts sérieux, une figure agréable, de
+l'intelligence, une famille honnête, qui ne prétendrait pas enchaîner
+le jeune couple à ses idées et à ses habitudes autrement que par
+l'affection, nous rabattrions bien des prétentions d'argent.
+
+Bonsoir, mon vieux enfant. Je vous écrirai dès que j'aurai une réponse
+des éditeurs.
+
+A vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+Quand vous verra-t-on?
+
+
+
+
+CDLXI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, novembre 1860.
+
+Chère cousine,
+
+Je vous revois, dans mon souvenir, à travers un nuage; mais je n'ai pas
+oublié que je vous ai vue un instant. Je n'avais pourtant pas ma
+tête; car ce n'est que le lendemain ou le surlendemain que je me suis
+retrouvée à Nohant. Jusque-là, j'étais dans une ruine, je ne sais où.
+Vous m'avez certainement porté bonheur, et votre présence, vos souhaits,
+votre coeur vivant et aimant, celui de mon Lucien[1], qui a été si
+affectueux pour moi, qui a tant pleuré pour moi, à ce qu'on m'a dit,
+tout cela s'est joint aux excellents soins de mon pauvre Maurice, et de
+mon adorable petit vieux docteur Vergne.
+
+Vous m'avez donc tous ramenée à la vie. J'ai senti, sur mon lit
+d'agonie, que vous ne vouliez pas que je mourusse, et j'ai secoué la
+torpeur finale.
+
+Ainsi, au lieu de vous dire que je suis fâchée du triste voyage que
+je vous ai fait faire, je vous en remercie; car je suis sûre que ma
+destinée a voulu que vous vinssiez aider à me sauver.
+
+Je suis encore faible pour écrire; mais je veux vous dire que la force
+m'est revenue pour vous aimer et vous embrasser de tout mon coeur, ainsi
+que le cher cousin, et vos enfants, tous vos enfants, y compris Raoul,
+que je me figure connaître, quoique je sache bien ne pas l'avoir vu.
+
+Maurice vous embrasse de toute son âme.
+
+Au revoir, chère belle cousine, à Paris et à Nohant.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Lucien Villot, fils de madame Villot.
+
+
+
+
+CDLXII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 9 décembre 1860.
+
+Chère Altesse impériale,
+
+Voici l'exemplaire de l'ouvrage de mon fils que vous avez bien voulu
+vous charger de faire agréer _al re galantuomo._ Si Maurice ne vous le
+porte pas lui-même, c'est qu'il me soigne encore un peu. Je vous envoie
+aussi la lettre qu'il a écrite à ce héros, dont il est justement
+épris.--Le maudit héros! il m'a pourtant forcée, moi, d'abjurer l'idée
+républicaine italique! Devant tant de patriotisme, de bravoure, de
+loyauté et de simplicité (caractère de la vraie grandeur), les théories
+ont tort, le coeur est pris; et c'est le coeur qui gouverne le monde on
+a beau dire que les hommes ne valent rien, c'est le _sentiment_ qui fait
+les vrais miracles de l'histoire.
+
+Mon fils avait écrit cette lettre et me l'avait remise il y a déjà
+longtemps; mais le relieur a tardé à finir la reliure, et, alors, vous
+avez été frappé d'un malheur que j'ai vivement ressenti pour vous et
+avec vous. Je n'ai pas voulu vous importuner de cet envoi. Et puis est
+venue ma maladie et l'imbécillité de la convalescence. D'ailleurs,
+Victor-Emmanuel avait bien d'autres _chats à fouetter_, que d'ouvrir un
+livre d'art pur et simple. Mais ce livre est un hommage rendu au génie
+italien, et, parmi les plus humbles droits, il a celui d'être mis aux
+pieds du libérateur de l'Italie. Un mot de vous expliquera et excusera
+cette hardiesse. Je n'ai pas changé la date de la lettre de Maurice,
+date qui témoigne d'un empressement non secondé jusqu'ici par les
+circonstances.
+
+Quoique guérie, je n'ai pas la permission du médecin pour aller à Paris,
+où je ne manque jamais de prendre la grippe, et je dois passer lévrier
+et mars dans le Midi; je rêve les cistes et les bruyères en fleurs du
+Piémont ou des frontières françaises; car ma passion du moment, c'est la
+botanique. Si vous allez par là, courir après cette solitude qui fuit
+les princes, vous êtes bien sûr de me rencontrer dans le coin le plus
+champêtre et le plus retiré, vous aimant toujours d'un coeur sincère et
+dévoué tendrement.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDLXIII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 11 décembre 1860.
+
+Cher enfant,
+
+Je veux vous demander quelle préparation de fer on vous administre. Le
+fer est très à la mode et c'est bien vu. Mais les médecins ne sont pas
+tous chimistes, et, en prescrivant le fer très à propos, ils ne savent
+pas toujours, même les plus habiles en tant que médecins, sous quelle
+forme il s'assimile avantageusement et réellement à notre économie, et
+sous quelles autres, formes il charge l'estomac, s'y transforme _en
+encre_ et ne s'assimile en aucune façon. J'ai un vieux ami, médecin et
+chimiste, qui a l'emploi du fer et de diverses préparations à l'état
+d'idée fixe, et qui a essayé et travaillé ce médicament durant des
+années. J'ai fait avec lui des expériences nombreuses et _je sais_ qu'il
+a raison de dire qu'une seule des préparations est toujours
+assimilable et jamais nuisible. Pour abréger, voyez si vos recettes
+portent:--_Tartr. fer. Potass. crist. en paillettes_.--Si oui, dormez
+tranquille et comptez que le fer vous guérira;--si non, n'en abusez pas
+et même n'en usez pas. Je sais bien que vous devez avoir les _princes de
+la science_, comme on dit, dans votre manche. Mais peut-être les princes
+n'ont-ils pas le loisir d'analyser minutieusement ces détails. Et, au
+bout du compte, tout en vous soignant bien, ne vous soignez pas trop; le
+grand remède sera une vie modérée en toute chose, pendant quelque temps;
+beaucoup d'air pur et de campagne, et l'oubli du _moi_ le plus souvent
+possible.
+
+Notre grand mal à nous autres, c'est l'excitation; mais il y a aussi
+grand mal à vouloir la supprimer tout à fait; car nous ne sommes
+point bâtis comme les oisifs ouïes positivistes, et l'absence totale
+d'émotions, de travail, de fatigue même, nous jette dans l'atonie, qui
+est le plus grand ennemi de notre organisation.
+
+On fait bien de nous retenir de temps en temps; mais les médecins et les
+amis qui nous enchaînent à la médication et au calme absolu nous tuent
+tout aussi bien que les chevaux qui nous emportent.
+
+Moi, j'ai le roi des médecins, un homme sans nom, mais qui sait ce que
+c'est qu'une personne et une autre personne. Le lendemain du jour où
+j'étais au plus mal, il m'a fait manger, j'avais faim. Le surlendemain,
+il m'a permis de prendre du café, j'en ai l'habitude, et a consenti à me
+laisser sortir du lit, dont j'ai horreur. Il m'a laissée causer, rire
+et m'efforcer de secouer le mal. Il savait, il sait, je sais et je sens
+aussi, depuis que j'existe, que, quand je pense à la maladie, je suis
+malade. J'ai eu autrefois de forts accès d'hypocondrie tout à fait
+contraires à ma nature, et c'était la faute des amis et des médecins,
+qui m'ont gratifiée dix fois de maladies que je n'avais pas. Prenez
+garde à cela. Vous me dites que vous êtes découragé et atteint. Ne le
+dites qu'à moi, tant d'autres se réjouiraient, et ne laissez pas dire
+que vous êtes malade sérieusement. Songez à tous ces jaloux que se
+frotteraient les mains; les jaloux, c'est tout le monde. Ce ne sont pas
+seulement les rivaux de métier, ce sont tous les paresseux, tous
+les incapables, qui souffrent de voir une existence brillante et
+triomphante. C'est le public tout entier, qui est ingrat et qui aime à
+voir hésiter et souffrir ceux qu'il encensait hier et qu'il encensera
+demain si le patient résiste. Vous avez souffert par le théâtre dans ces
+derniers temps. Trop de tracasseries, d'incertitudes, d'impatiences, et
+mille choses que je devine, sachant quel est le milieu et comment s'y
+forgent les immenses contrariétés. Vous devez vous en affecter plus que
+moi et plus que tout autre, parce que, après les plus grands succès
+obtenus dans ce temps-ci, vous aviez le droit d'imposer votre pensée,
+votre forme, toutes les exigences légitimes, toutes les hardiesses,
+toute la souveraine liberté de votre talent.
+
+Vous avez trouvé l'obstacle aussitôt que les billets de banque ont un
+peu diminué dans la caisse du théâtre, et vous voilà heurté à l'écueil
+du siècle: l'argent. Votre talent a grandi; mais, si les recettes ont
+baissé, la foi abandonne le directeur, et tous les intermédiaires dont
+vous avez besoin pour révéler votre génie au public. Le public lui-même
+s'étonne que vous grandissiez en maturité dans la science de la vie. Il
+est routinier et les rapides progrès l'étourdissent. Il y résiste et les
+combat tant qu'il peut. Pour peu qu'on le craigne, qu'on le ménage, il
+croit être fort; mais, au fond, il est bon enfant et il vous reviendra,
+aussi assidu et aussi passionné qu'auparavant si vous ne pliez pas.
+Guérissez-vous, distrayez-vous surtout, oubliez un peu ces luttes
+pénibles et, si vous laissez dire que vous êtes malade et découragé, que
+ce soit pour jeter votre béquille un beau matin et lui montrer que vous
+êtes plus fort que jamais.
+
+Voilà, cher fils, ce que, depuis quelques jours, je voulais vous dire;
+mais je n'étais pas encore assez forte pour écrire plus d'une ou deux
+pages. Venez me voir quand il fera moins mauvais et quand vous ne serez
+plus si tenu par le traitement. Je compte aller dans le Midi en février.
+Vous devriez en faire autant. Voyons, voyons, il faut retrouver cette
+grande énergie physique et intellectuelle qui vous a inspiré de si
+belles choses.
+
+Songez que vous avez été l'enfant gâté de la destinée et que vous l'êtes
+encore; car vos moindres succès seraient des succès de premier ordre
+pour les autres.
+
+Si vous vous sentez bas et affaibli, dites-vous que c'est peut-être
+un bien; car, dans les bonnes organisations, ce sont des crises qui
+présagent un _renouveau_ superbe. Patientez, traînez-vous en souriant,
+et répétez-vous sans cesse: _Ça passera!_
+
+Quand vous en serez bien convaincu, ce sera déjà aux trois quarts passé.
+
+Je vous embrasse tendrement.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXIV
+
+M CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 20 décembre 1860.
+
+Cher enfant,
+
+Je vous remercie de vos bons renseignements. Pour le moment, je n'ai
+aucun parti à prendre; le temps est trop froid pour que je parte.
+D'ailleurs, ce n'est qu'au mois de février que mes travaux me le
+permettront.
+
+Et puis vous avez le déluge en ce moment dans le Midi, et nous sommes
+encore mieux dans noire nid bien chaud que sur les chemins. Je crois
+pourtant que des circonstances particulières, en dehors des convenances
+de localité, nous pousseront vers Monaco ou Menton. Mais rien n'est
+décidé et nous vous verrons au moins quelques jours à Toulon.
+
+Ce qui est décidé, grâce à votre réponse sur les dépenses modérées à
+faire dans ces régions, c'est que nous pourrons y aller, que nous irons
+et que nous nous verrons enfin.
+
+Je me porte bien, tout à fait bien, à la condition de me tenir
+chaudement et tranquille pendant quelques semaines encore. Je reprends
+mon griffonnage et je suis dans une disposition très douce et très
+calme. On a été si bon autour de moi durant ma maladie, que je serais
+bien ingrate de ne pas me trouver bien d'être encore de ce monde.
+
+On vous embrasse ici et on se réjouit de l'espoir de vous embrasser
+pour de vrai bientôt. Mes tendresses à votre chère famille et à vous
+toujours.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXV
+
+A M. ERNEST PÉRIGOIS, A NICE
+
+ Nohant, 25 décembre 1860.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai su vos cruelles mésaventures; mais, en somme, nous rendons tous
+grâce à Dieu de ce que vous en avez été quittes pour la peur, et nous
+aussi, effrayés rétrospectivement pour vous autres! Vous me trouverez
+optimiste de dire: _quittes pour la peur_, puisque vous avez eu
+contusions et blessures, surtout la pauvre bonne. Mais, quand on ne
+se casse ni bras ni jambe en pareille affaire, on est encore heureux.
+Rassurez donc Angèle en lui disant combien les accidents de voyage sont
+rares, puisque tel touriste n'en a rencontré aucun dans toute sa vie;
+celui qui vous a accroché est une garantie pour l'avenir.
+
+Et puis qu'est-ce que le danger des voyages? Le danger n'est-il pas
+partout et à toute heure? n'ai-je pas été prise de maladie terrible pour
+une promenade au clair de lune, par un temps superbe, dans mon jardin?
+Du jour au lendemain, étranglée au milieu du bien-être; du calme, de la
+gaieté, de la santé parfaite, j'étais à la mort. Est-ce à dire que
+je n'irai plus dans mon jardin et que je ne regarderai plus la lune?
+Disons-nous bien que nous tenons à un fil, et, cela dit, n'y songeons
+plus, ou nous ne vivrons pas, par crainte de mourir. Je sais bien
+qu'Angèle a peur pour vous et pour son enfant plus que pour elle-même;
+mais ne la laissez pas devenir superstitieuse en croyant vous-même à des
+guignons et à des pressentiments. Le danger perpétuel et sous toutes les
+formes étant le milieu auquel nous ne pouvons échapper, il y a aussi un
+miracle perpétuel bien plus remarquable et envers lequel nous sommes
+affreusement ingrats, et, ce miracle, c'est que nous y échappons
+souvent. Si j'étais auprès d'elle, je suis sûre que je lui ferais
+oublier ces terreurs, qui sont une maladie de l'imagination.
+
+Malgré vos infortunes, je vous envie d'être là-bas, sous un beau ciel
+et dans un pays _accidenté_. Vous ne me dites rien de votre santé; j'en
+augure qu'elle est déjà meilleure et je me réjouis de ce que vous ne
+soyez point à Rome dans cette saison. C'est un endroit malsain, où
+l'hiver est froid et long, où l'on ne trouve aucun bien-être; un pays à
+donner le spleen même aux escargots. Vous me teniez bien avec Nice; mais
+Hyères est plus près, plus chaud, dit-on, et, je crois, moins cher! Vous
+me faites frémir avec votre maison _tout entière_ pour mille francs par
+mois: douze mille francs par an! Peste! je le crois bien! On me dit qu'à
+Hyères je dépenserai mille francs par mois pour quatre personnes, la
+nourriture, etc., tout compris, et que nous serons fort bien. Enfin,
+nous verrons. Je vous écrirai de là au mois de février et peut-être vous
+tenterai-je. Si vous ne venez pas nous rejoindre, nous irons toujours
+vous voir; car nous comptons visiter tout ce littoral.
+
+Donnez-nous de vos nouvelles souvent, nous vous tiendrons au courant de
+notre côté.
+
+J'embrasse la chère famille de tout coeur.
+
+A bientôt.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXVI.
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Nohant, 27 décembre 1860.
+
+C'est moi, chère enfant, qui aurais voulu embrasser ta grand'mère avant
+son départ. Mais, le froid était trop vif et on ne me permet pas encore
+de m'y exposer aussi longtemps que le voyage, pourtant bien court, de
+Nohant à la Châtre. A mon retour du Midi, ce printemps, j'irai à Paris
+vous voir dans votre installation nouvelle, et j'espère trouver la bonne
+maman bien habituée et bien acclimatée.
+
+Dis à tes parents de ne plus s'inquiéter du tout de moi. Je ne me
+souviens plus d'avoir été malade, et je crois n'avoir plus aucun besoin
+des précautions que l'on m'impose. Mais je m'y soumets pour ne pas
+mécontenter des gens qui m'ont si bien soignée et à qui j'ai causé tant
+d'inquiétude sans le savoir. Je vais donc encore passer un mois au coin
+du feu, et tu seras bien aimable de m'y donner de vos nouvelles.
+
+Il me tarde de savoir que vous n'êtes pas mécontents de Paris et que
+la grand'mère a bien supporté le voyage. Embrasse-la bien pour moi, ma
+mignonne, ainsi que tes parents et Valentine; je les charge de te le
+rendre de ma part.
+
+Ta marraine.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXVII
+
+A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE
+
+ Nohant, 20 janvier 1861.
+
+Chers enfants,
+
+Je ne suis pas encore en route, quoique toujours très décidée à partir,
+et je voudrais bien avoir de vos nouvelles. Je me flatte que le temps,
+moins dur, quel qu'il soit, que chez nous, vous aura été favorable à
+l'un et à l'autre; mais je serais pourtant bien contente de le savoir.
+
+Quelques mécomptes que vous puissiez avoir sur le climat, sur le
+logement, sur les agréments du Midi, soyez sûrs que vous avez bien fait
+d'y aller. Nous avons ici six pouces de glace sur les eaux dormantes,
+et, depuis plus de vingt jours, un froid sec et dur qui rendrait les
+pierres malades. Maurice n'a pas eu le courage encore de sortir du nid
+pour aller affronter la température de Paris. J'aspire pour lui, autant
+que pour moi, maintenant, à trouver une veine de temps radouci qui nous
+permette de traverser le centre et le _bas centre_ de la France sans
+geler en route. Notre but est toujours en suspens. Nous consacrerons
+quelques jours à tâter, à chercher, à interroger notre fantaisie,
+espérant trouver moins cher qu'à Nice; car les détails que vous me
+donnez dépassent de beaucoup mon budget.
+
+Je n'ai rien à vous dire, _du pays d'ici_ que vous ne sachiez mieux que
+moi, sans doute, par des correspondances. Nous vivons tous blottis dans
+nos cases, comme des marmottes faisant leur hibernation. Je relis le
+_Cosmos_ en entier, et j'en fais encore plus de cas que la première
+fois. Lisez-vous _la Mer_, de Michelet? c'est très beau, avec les
+défauts que vous lui savez, incapable qu'il est de toucher à la
+femme sans lui relever les cottes par-dessus la tête; mais, dans cet
+ouvrage-ci, les qualités l'emportent. Dans le commencement, il y a un
+vaste et magnifique sentiment de la grandeur, de la couleur et de la
+vie.
+
+Je voudrais bien vous donner quelque nouvelle du consul Crescens; mais
+je suis trop ignorante pour en avoir jamais entendu parler.
+
+Vous avez envie de voir les splendeurs de la papauté? Vous verrez trois
+comparses mal costumés et une bande d'affreux Allemands prétendus
+Suisses, dont le déguisement tombe en loques et dont les pieds infectent
+Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir
+la pauvre mascarade. Mais les monuments, les Italiens, les tableaux, à
+la bonne heure! seulement il faut un an pour tout voir un peu sainement;
+car les premières semaines ne sont qu'un vertige et un casse-tête.
+
+Écrivez quelques lignes, mes chers enfants! ceux d'ici se joignent à moi
+pour vous embrasser et vous aimer.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXVIII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHÂTRE
+
+ Nohant, 14 février 1861.
+
+Je te remercie, mon cher vieux. Tu es le plus aimable des amis, tu
+t'occupes de mon plaisir et de mon bien-être. Et puis tu me montes la
+tête avec cette villa, et les collections, et ces personnes si aimables
+et si intéressantes. J'ai envoyé ta lettre et tes renseignements à
+Maurice, qui est déjà là-bas s'occupant de mon logement. Je pense qu'il
+n'aura rien conclu encore.
+
+Je pars demain, regrettant de ne pas vous embrasser tous au passage.
+Mais il faut que je profite de la présence de mon géologue[1] à
+Montluçon pour voir les forges et les mines. Cela rentre dans mon état
+de romancier, sans en avoir l'air[2].
+
+Mille tendresses et amitiés â toi et à tout le cher, monde.
+
+G. SAND.
+
+ [1] M. Léon Brothier, ingénieur civil.
+ [2] Elle préparait alors son roman de _la Ville noire_.
+
+
+
+
+CDLXIX
+
+A M. ET MADAME ERNEST PÉRIGOIS, A NICE
+
+ Tamaris, 20 février 1861.
+
+Chers enfants,
+
+Nous sommes arrivés et nous voilà même installés à une demi-heure
+(par mer) de Toulon, _en deçà_ et _non au delà_, par conséquent loin
+d'Hyères, de Nice et de tout ce qui s'ensuit. Maurice, parti en
+fourrier, a trouvé Hyères fort prosaïque, plein de figures de malades ou
+d'Anglais, pas de _chez soi_, pas de solitude, rien aux alentours qui ne
+fût très cher ou très incommode. Enfin il s'est rabattu sur la rade de
+Toulon et il nous a trouvé, pour cinq cents francs (trois mois), les
+trois quarts d'une petite maison de campagne _très bourgeoise_, mais
+extrêmement propre, que le propriétaire, avoué à Toulon, n'habite pas en
+ce moment et ne loue jamais. C'est un homme charmant, qui est venu
+nous installer et qui est reparti ce matin. Nous sommes là depuis
+vingt-quatre heures, par un temps de chien, mais dans un site admirable,
+au bord de la grande mer, au pied des montagnes, et perchés nous-mêmes
+sur une colline couverte de pins superbes qui nous cachent entièrement,
+et qui encadrent les plus belles vues du monde. C'est une solitude
+absolue, pas de curieux: les mauvais chemins nous protègent contre les
+flâneurs, la vie est très bonne pourtant et très confortable, à cause du
+voisinage d'une petite ville qu'on appelle _la Seyne_. Nous avons pris,
+pour vingt-cinq francs par mois, une bonne cuisinière, brave fille; pour
+_plus cher_, un homme de confiance que nous connaissons, et nous voilà
+casés à merveille et très économiquement. Nous sommes, malgré le gâchis
+du quart d'heure, dans un climat superbe, à l'extrême pointe méridionale
+de la France, au milieu d'une flore tout africaine.
+
+Si vous devez faire une nouvelle campagne d'hiver dans ce beau pays,
+nous vous adresserons à des amis qui vous aideront à trouver des
+conditions de ce genre. Mais j'avoue qu'il nous eût été impossible de
+les trouver nous-mêmes, sans le secours des dévoués de la localité; car
+ce n'est pas ici un endroit de mode et d'exploitation.
+
+À présent, comment vous offrirai-je l'hospitalité? J'espérais que mon
+avoué-propriétaire laisserait à ma disposition le reste de la maison,
+qu'il n'habitera pas avant le mois de juin; mais il n'y a eu aucun moyen
+de l'y décider, parce qu'il veut _pouvoir y venir_. Voilà ce que c'est
+que d'avoir affaire à un homme qui ne spécule pas; cela a aussi son
+inconvénient. Mais, si vous revenez par ce côté-ci, nous irons vous
+chercher à Toulon, à l'hôtel de _la Croix d'or_, où l'on est très bien,
+ou à Hyères, que nous voulons aller voir dès qu'il fera beau. Vous
+viendrez passer une journée à notre ermitage et nous vous reconduirons
+_par terre_, si vous craignez un quart d'heure de houle un peu forte.
+Nos mauvais chemins n'offrent aucun danger; ils sont crottés, voilà
+tout; mais deux jours de mistral les auront balayés. Tâchez de réaliser
+mon espérance; ou, si vous prolongez votre séjour à Nice, c'est nous qui
+irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie, à l'adresse de
+_Charles Poncy, à Toulon._
+
+Mille tendresses de coeur à vous, et baisers à Angèle.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Tamaris, 24 février 1861.
+
+Golfe du Lazaret, à une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort
+Napoléon.
+
+C'est une colline couverte de pins-parasols, d'une beauté et d'une
+verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, séparé d'un côté de la
+grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas
+de notre escalier rustique. Au delà de la plage, la vraie mer brise avec
+plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle.
+La tête sur l'oreiller, quand, au matin, on ouvre un oeil, on voit
+au loin le temps qu'il fait par la grosseur des lignes blanches que
+marquent les lames. A droite, le golfe s'ouvre sur la rade de Toulon,
+encadrée de ses hautes montagnes pelées, d'un gris rosé par le soleil
+couchant.
+
+A droite, s'élève le cap Sicier, autre montagne très haute et d'une
+belle découpure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une
+partie de notre vue de face, s'étend une petite plaine bien cultivée,
+une sorte de jardin habité. Derrière nous, le fort Napoléon sur une
+colline boisée plus élevée que la nôtre et qui nous fait un premier
+paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et
+d'autres immenses montagnes derrière, second paravent, que dépasse en
+troisième ligne la chaîne des Alpines du Dauphiné.
+
+Tout cela est d'un pittoresque, d'un déchiré, d'un doux, d'un brusque,
+d'un suave, d'un vaste et d'un contrasté que ton imagination peut se
+représenter avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c'est plus beau
+que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance; car je n'avais rien
+rêvé de pareil, et notre pauvre France, que l'on quitte toujours pour
+chercher mieux, est peut-être ce qu'il y a de mieux.
+
+Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son
+plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont
+à peu près les seules plantes de nos climats que j'aie encore aperçues;
+le reste est africain ou méridional extrême: cistes, lièges, yeuses,
+arbousiers, lentisques, cytises épineux, tamarins, oliviers; pins
+d'Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne
+faut pourtant pas oublier la vigne et le blé parmi nos compatriotes; on
+boit ici, à bon marché, du vin excellent. Le pain est bon; il y a peu de
+poisson, mais le mouton et le boeuf sont passables. C'est le fond de
+la nourriture avec les coquillages, très variés, mais généralement
+détestables pour ceux qui n'aiment pas le goût de varech.
+
+La maison que nous habitons est petite mais très propre, et nous y
+sommes seuls dans un désert apparent. Personne n'y vient et personne n'y
+passe; mais, tout près de nous, il y a un petit port de mer appelé
+_la Seyne_, qui est grand comme la Châtre et où notre factotum va
+s'approvisionner tous les matins. De plus, il va à Toulon tous les jours
+par un petit vapeur, moyennant trois sous.
+
+En outre du factotum mâle, nous avons une cuisinière naine, qui est une
+excellente fille, et un âne nain, baudet d'Afrique appelé _Bou-Maza,_
+qui ne mange jamais que des fagots d'olivier sec et qui est devenu fou
+aujourd'hui pour avoir avalé une poignée de foin.
+
+La maison coûte cinq cents francs pour trois mois, la cuisinière
+vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au propriétaire, un
+charmant avoué qui met tout par écuelles pour nous recevoir. Nous avons
+chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle à manger,
+un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos bêtes. Le
+rez-de-chaussée, tu peux te le figurer: c'est la distribution du
+Coudray[1]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques
+et une étroite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline
+inculte, rocailleuse, ombragée d'arbres superbes à travers les tiges
+desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines.
+Le sol est calcaire triasique el on y trouve une partie de nos coquilles
+fossiles de Nohant et du Coudray. A deux pas, nous avons des granits et
+des laves; toute la côte est très variée, par conséquent, de formes et
+de couleurs.
+
+Le pays environnant est à la fois riant et sauvage. Quant au climat, il
+est rude et superbe, varié et heurté comme le pays: des jours de pluie
+diluvienne, des vents très rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le
+nez, d'une belle couleur), des humidités suaves et chaudes; tout cela se
+succédant avec rapidité, et ne rendant guère malade; car, avant-hier,
+j'ai fait deux lieues à pied pour ma première promenade; hier, j'étais
+dans mon lit avec la fièvre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce
+matin, j'ai fait une lieue; ce soir, je me porte on ne peut mieux; je
+n'ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n'en souffre plus.
+Maurice a passé par les mêmes crises.
+
+Je reprends ma lettre pour l'expliquer comme quoi nous avons renoncé à
+Hyères et à ses palais. Maurice y a été et a découvert que c'était une
+jolie ville, plantée au beau milieu d'une plaine, loin de la mer, loin
+des montagnes, loin des bois; une ville d'Anglais où il faut toujours
+être sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous
+convenir. C'était le cas d'aller voir Saint-Pierre des Horts; mais
+Maurice a calculé que, lors même qu'on nous rabattrait énormément sur le
+prix annoncé au prospectus, nous serions encore loin de compte. Il s'est
+informé néanmoins. Il a su qu'il était à peu près impossible de s'y
+nourrir sans avoir à son service des gens du pays, comme nous les avons
+pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous
+assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. Où
+trouver cela à Hyères, pays de haute exploitation? et à qui demander de
+se charger pour nous de tous ces détails?
+
+Le Midi n'est pas si facile à habiter qu'il s'en vante. Ici même, à deux
+pas de tout, ça n'a pas été tout seul, et ça ne va pas encore à souhait.
+Depuis deux jours, il pleut, et, quand il pleut, personne ne bouge;
+Bou-Maza lui-même ne veut pas sortir de son écurie. On peut donc mourir
+de faim chez soi, si on n'a pas pris ses précautions. Cela se conçoit
+quand on a vu ce que c'est que les pluies des pays chauds. Comme ils
+sont souvent à sec pendant six ou dix mois de suite et que pourtant
+il tombe dans le Var; calcul fait, autant d'eau que dans les autres
+départements français, tout crève à la fois, et, dans une minute, que
+l'on soit âne ou chrétien, on est trempé comme une éponge. Et puis ça ne
+s'arrête pas; il n'est pas question, comme chez nous, de _laisser passer
+le nuage_. Le nuage ne passe pas, ou plutôt il passe toujours, et douze
+heures d'affilée ne l'épuisent pas.
+
+Donc, nous nous sommes rabattus sur le plus proche voisinage de nos
+amis, d'autant plus que le pays est beaucoup plus beau que tout ce qu'on
+va chercher ailleurs. Ça ne nous empêchera pas d'aller visiter toute la
+côte, par conséquent Hyères, quand il fera beau et qu'on pourra tenir la
+mer. Nous nous réclamerons alors de ta protection pour voir Saint-Pierre
+et ses beautés. Pour le moment, les navires que nous voyons passer en
+pleine mer font si triste figure, que nous n'avons guère envie de nous
+y fourrer; car, avec ce déluge, il y a un vent d'est à décorner les
+boeufs. Aujourd'hui, le vent couvrait si bien le bruit du tonnerre,
+qu'on ne pouvait pas les distinguer l'un de l'autre.--Ce soir, clair
+de lune et tempête. La mer est en argent, mais pas riante, comme de
+l'argent dans la poche d'un pauvre diable.
+
+Voilà notre bulletin, aussi complet que possible. Il nous faut le tien
+et celui de la famille. Êtes-vous de retour au Coudray? Quel temps y
+fait-il? Es-tu sorti de tes ennuis de procédure à Nevers? Le moutard
+est-il toujours beau et _brave homme_? Et Berthe? et tout le monde?
+Embrasse-les tous pour moi et présente-leur mes amitiés. À toi de coeur,
+mon cher vieux.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Campagne de Charles Duvernet.
+
+
+
+
+CDLXXI
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NÎMES
+
+ Tamaris, 25 février 1861.
+
+Cher ami,
+
+Nous sommes arrivés, par un temps de chien (le 18 courant), à Toulon,
+où Maurice, pressé de me trouver un gîte convenable aux environs, était
+depuis huit jours, courant d'une campagne à l'autre, et par conséquent
+ne pouvant songer à aller vous voir. Il a été à Hyères, il en est revenu
+mécontent, ne trouvant rien là de possible pour mes goûts de solitude
+et de vraie campagne. Il s'est rabattu sur la rade de Toulon et sur
+les golfes voisins. Enfin, la veille de mon arrivée, il a trouvé une
+maisonnette toute petite, mais bien propre, dans un pays _idéalement
+beau_. Je ne vous en dis rien: vous verrez notre site et nos environs.
+L'endroit s'appelle Tamaris. (Je m'y suis installée le 19.)--Mais, pour
+y arriver, soit par mer, soit par terre, il faut quelques renseignements
+locaux. Donc, quand vous viendrez nous voir, il faudra aller par le
+chemin de fer jusqu'à Toulon. Là, vous irez trouver Charles Poncy, notre
+ami, rue du Puits, n° 7. Il vous amènera ou vous fera conduire, et, en
+même temps, il vous remettra ou vous fera remettre une clef au moyen de
+laquelle vous aurez, chez nous, un gîte; car nous n'avons qu'une partie
+de la maison; mais notre propriétaire, homme très aimable, nous a promis
+une chambre d'ami dès que nous en aurions besoin. Voilà! Nous n'avons
+encore eu que deux jours de beau temps sur six. Ne venez pas sans que le
+temps soit remis; car je ne pense pas que nous différions beaucoup de
+température, sauf qu'ici nous avons des pluies insensées quand le ciel
+s'y met, et nos chemins sont laids, notre horizon triste, notre campagne
+maussade par conséquent. Il faut que nous puissions vous promener dans
+le soleil.
+
+Sur ce, à bientôt, j'espère, cher enfant. Ce sera une joie de famille,
+et, en attendant, on vous embrasse de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXXII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Tamaris, 15 mars 1861.
+
+Mon cher vieux,
+
+Je t'adresse ma lettre à Nevers, bien que je pense que tu doives être
+au Coudray; mais je me dis que, de Nevers, on te l'enverra exactement,
+tandis que, du Coudray à Nevers, ce ne serait peut-être pas la même
+chose.
+
+J'ai reçu la tienne, de lettre, et je suis heureuse de voir que ton
+petit mioche te donne toutes les joies de la _grand'paternité,_--je
+souligne! Voici, hélas! comment tout se compense et s'équilibre dans
+le bien et dans le mal pour chacun de nous. Mes yeux voient des mers
+d'azur, des montagnes superbes, des fleurs charmantes; mais ils ne
+verront plus que le portrait de ma pauvre Nini, qui était la perle et la
+fleur par excellence de ma vieillesse. Je ne la sentirai plus sur mes
+genoux ni dans mes bras, je n'entendrai plus sa voix, je n'échangerai
+plus rien avec elle en cette vie.--Résignons-nous; notre cause et notre
+but nous sont, inconnus, mais ils sont l'oeuvre et le vouloir de Dieu.
+Ils ne peuvent donc être mauvais, et tout, après la vie, doit être
+dédommagement, puisque, dès cette vie, tout conduit à la notion de
+l'équilibre et de la rémunération.
+
+Maurice a été à Hyères pour la seconde fois, un peu poussé par un dégoût
+momentané du séjour de Tamaris, où le mistral souffle de temps en temps,
+et plusieurs jours de suite avec une violence inouïe. J'étais assez
+souffrante et il disait que si le climat d'Hyères était moins brutal,
+il voulait m'y transporter. Mais il a trouvé que c'était la même chose,
+alternative de bourrasques et de séries de jours admirables.
+
+Il a été voir M. Germain, dans son château, très pittoresque et très
+beau, de Saint-Pierre des Horts. Le châtelain l'a très bien reçu et lui
+a offert pour moi un beau logement à très bon marché, ce qui est fort
+aimable.
+
+Mais je suis installée et c'est une assez grande affaire dans ce
+pays, où, même aux portes des villes, les ressources et les moyens de
+communication n'abondent pas. On va peu par terre, les chemins sont
+assez négligés et décrivent nécessairement des courbes immenses autour
+des golfes qui dentellent la côte. La mer est le seul vrai chemin, et,
+quand elle est mauvaise, ce qui arrive souvent ce mois-ci, on est un peu
+claquemuré. Nous avons surmonté tous ces petits ennuis du commencement,
+en nous mettant au courant des habitudes et des ressources de la
+localité et en nous attachant enfin un commissionnaire actif et
+intelligent, après en avoir essayé deux qui étaient de charmants
+garçons, mais peu dégourdis, moins dégourdis que des Berrichons, et
+craignant la pluie comme des chats. Ici, pour le caractère et le
+tempérament, il n'y a pas de milieu. Ils sont ou tout à fait _chiffes_,
+ou tout à fait énergiques. Nicolas-Napoléon fait très bien notre
+service; la cuisinière Rosine, une vraie guenon, chante et rit toujours.
+L'âne va à la provision sans regimber; le chien nous prend pour ses
+maîtres, et les poules me suivent comme à Nohant.
+
+On nous apporte d'excellents poissons de mer tout vivants; nous savons
+maintenant qu'il n'en faut pas demander les jours de mistral; nous nous
+sommes procuré beaucoup de tables; car, bien que notre Coudray maritime
+soit suffisamment meublé quant au reste, les tables sont ici des meubles
+de luxe. On ne lit pas, on n'écrit pas, on vient à la campagne pour se
+promener et dormir. Nous sommes enfin bien casés, résignés aux tempêtes
+et très dédommagés par la possibilité de travailler et par la beauté des
+journées admirables qui succèdent aux ouragans. Le printemps se fait au
+milieu de ces tempêtes comme si de rien n'était. Les solides pins d'Alep
+au parasol majestueux et les lièges rugueux tendent le dos et ne rompent
+pas; les plantes à feuilles persistantes s'en moquent également et
+l'olivier n'en est ni plus ni moins pâle. Parmi ces insensibles, les
+vraies plantes printanières commencent à sourire. Les tamarix et les
+lentisques en boutons, les anémones lilas et pourpre jonchent la terre;
+et les orchys fleurissent à l'ombre.
+
+J'ai trouvé dans un bois voisin _l'épipactis céphalante,_ qui n'est pas
+de nos pays et qui, je crois, est assez rare partout.
+
+C'est une orchidée blanc de neige, avec une tache dorée sur le _labile_
+très jolie plante, élégante. J'ai été voir à Saint-Mandrier, qui est un
+hospice de marine avec un beau jardin botanique, des palmiers et autres
+exotiques très grands, des bosquets de poivriers couverts de leurs
+jolies graines rouges, et des _sterculies_ dont l'odeur, exprimée par le
+nom, n'est pas précisément celle de la rose.
+
+Tout cela est en dehors de mon récit sur le docteur Germain. Pour en
+revenir à lui, Maurice, qui se flattait de voir ses riches collections
+d'histoire naturelle, a eu le désappointement d'apprendre qu'elles
+n'existaient que sur le prospectus; mais le personnage lui a paru tout
+de même un savant sérieux et un homme de grande valeur. Je compte
+certainement, le mois prochain, l'aller voir, lui et son château moyen
+âge, dont Maurice m'a apporté de sa part plusieurs photographies. Cela
+s'arrange d'autant mieux que ledit docteur est en ce moment en route
+pour la Nièvre, où il passera huit ou dix jours. Il est possible qu'une
+autre année, connaissant ce bon gîte de Saint-Pierre, j'aille y frapper
+pour la saison.
+
+J'ai beaucoup travaillé au _lessivage_ de _Valvèdre_ depuis que je suis
+ici. Je touche à la fin de ce gros travail.
+
+Bonsoir, cher vieux; voilà encore une longue causerie; mais je finis
+brusquement faute de papier. Tendresses à vous tous et grandes amitiés
+d'ici.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXXIII
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Tamaris, 28 mars 1861.
+
+Chère cousine,
+
+Vous aurez reçu déjà une lettre de Lucien[1] qui a, par un heureux
+hasard, vu tout de suite à Toulon, où il se trouvait hier avec Maurice
+et Boucoiran (un de mes plus anciens et meilleurs amis), l'article du
+_Moniteur_ concernant son père. Ils m'ont apporté cette bonne nouvelle;
+le brave enfant était ravi et ç'a été fête à Tamaris. Il vous avait déjà
+écrit, ce matin; il est parti pour Lestac.
+
+Maurice l'a accompagné un bon bout de chemin en wagon et l'a quitté pour
+aller voir une ruine romaine perdue dans les sables du rivage. Il est
+revenu ce soir à onze heures par des chemins bien noirs. Mais Lucien est
+sur une des plus belles routes du monde et il nous a fait espérer qu'il
+reviendrait passer encore deux jours avec nous; après quoi, il gagnera
+Nîmes avec notre Boucoiran, qui l'aime déjà de tout son coeur et qui lui
+montrera _ex professo_ tout ce qui pourra l'intéresser dans ce pays.
+
+Il va bien, votre cher enfant; il a couru comme un Basque avec ces
+messieurs, bravant la tempête au bord de la mer, afin de voir déferler
+les grandes lames. Il a fait, bon gré mal gré, de la botanique et de
+l'entomologie. Il a appris une _patience_ qui est aussi difficile qu'un
+problème de mathématiques. Il a mangé beaucoup de petits gâteaux et ne
+s'est point passionné pour les coquillages de nos rêves qui ne valent
+pas le diable. Il est toujours aussi charmant et aussi sympathique, et
+son arrivée a été une véritable joie pour nous tous.
+
+Ma santé se remet. Le mistral a fait place à un temps plus doux; encore
+quelques jours, et nous aurons, à ce qu'on nous assure, un temps
+délicieux. Je crois que Maurice compte accompagner Lucien et Boucoiran
+à Nîmes. Vous voyez qu'on n'est pas pressé de se quitter les uns les
+autres et qu'on se reconduit pour être plus longtemps ensemble.
+
+Ce Boucoiran est l'ancien précepteur de Maurice; c'est un coeur d'or et
+un homme du plus grand mérite, sachant énormément de choses; Lucien est
+déjà avec lui comme avec un papa.
+
+Combien nous sommes heureux de ce qui concerne le vrai papa! nous nous
+en tourmentions; nous en parlions à toute heure; mais je disais, moi:
+«Si le prince s'en charge, ça réussira, car je ne connais pas de
+meilleur ami.» J'espère que je le verrai lorsqu'il viendra à Toulon, où
+on travaille à son yacht Si vous savez quelques jours d'avance l'époque
+de son départ, vous serez bien aimable de me l'écrire pour que je ne
+sois pas en tournée aux environs dans ce moment-là.
+
+Bonsoir, chère cousine; dormez sur les deux oreilles. Si votre cher
+enfant nous revient, nous _le choierons_ comme de coutume.
+
+Je vous embrasse de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Lucien Villot, fils de madame Villot.
+
+
+
+
+CDLXXIV
+
+A LA MÊME
+
+ Tamaris, 19 avril 1861.
+
+Chère cousine,
+
+Votre cher enfant est parti il y a deux heures. Nous revenions d'une
+longue promenade dans les montagnes, il a trouvé votre lettre à la
+maison. Il a couru faire son paquet, et, quoiqu'il criât la faim depuis
+deux heures, il est parti sans dîner, dans la voiture qui nous ramenait
+de la promenade et où nous lui avons lancé une croûte de pain, un
+morceau de jambon et une bouteille de vin. Mais, malgré tout cela,
+sera-t-il arrivé à temps à Toulon pour le départ du chemin de fer? Nous
+sommes à plus d'une lieue dans les terres et les chemins sont durs, les
+_équipages_ de la localité ne vont pas vite, et les bateaux ne partent
+pas après le coucher du soleil. Donc, s'il n'arrive pas avant ma lettre
+ou en même temps, c'est qu'il aura eu un retard inévitable et aura été
+forcé de coucher à Toulon.
+
+Ce cher enfant avait le coeur gros de quitter ce magnifique soleil et
+cette vie à travers champs dans un pays splendide. Si son coeur le
+rappelait près de vous et de son père, ses jambes et son cerveau
+regrettaient l'animation des courses et la liberté du grand air; et
+nous, il faut avouer que nous le retenions de jour en jour; car nous
+l'aimons tendrement et c'était plaisir de le voir vivre à pleins poumons
+dans ce climat énergique. Mais ni son coeur ni notre conscience n'ont
+hésité devant l'appel sérieux que vous lui faisiez, et, tout abasourdis,
+tout chagrins du grand vide qu'il nous laisse, nous ne l'avons pourtant
+pas retenu davantage. C'est un enfant excellent, un coeur d'or, une vive
+intelligence, et un corps qui grandit encore, qui a des inquiétudes dans
+les pattes quand on le retient en place une heure, et qui a besoin de
+sauter comme un poulain dans un pré. Encore un peu de temps de ces
+gambades nécessaires, et il travaillera; car il a, pour cela, toutes les
+aptitudes et toutes les facultés voulues.
+
+À son âge, Maurice ne pouvait guère non plus s'occuper. Les garçons ont
+un développement plus tardif que nous. Il n'est devenu _piocheur_ qu'à
+vingt-deux ou vingt-trois ans. Ne vous inquiétez donc pas de ce besoin
+de flâner. Il vous aime tant d'ailleurs, il a tant de vénération tendre
+pour son père, qu'il fera tout ce que vous exigerez. Enfin nous le
+regrettons, nous désirons le revoir à Nohant, nous le chargeons bien
+d'obtenir cette joie pour nous; mais nous voulons aussi que votre
+volonté soit faite, _aujourd'hui et toujours_.
+
+Ce bon Lucien vous dira que j'ai été longtemps souffrante et patraque et
+qu'il m'a souvent tenu compagnie finalement. Je suis presque tout à fait
+bien à présent et nous avons pas mal couru dans ces derniers jours: quel
+chagrin que vous soyez clouée à Paris, où il fait si triste et si froid,
+quand une vingtaine d'heures de voyage peuvent vous transporter sous un
+ciel bleu et chaud! Ce n'est pas que j'aime passionnément la Provence,
+je lui préfère nos bords de la Creuse et nos fraîches montagnes
+d'Auvergne; mais nous n'avons plus de printemps par là, et, ici, ça
+existe encore.
+
+Bonsoir, chère cousine; embrassez pour moi le cousin, et recevez tous
+les tendres respects de Maurice.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXXV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Tamaris, 24 avril 1861.
+
+Cher enfant,
+
+Envoyez-moi deux ou trois feuilles de papier ministre, à _pétition_,
+avec enveloppes _ad hoc_. Il faut écrire à l'impératrice sur ce
+papier-là et je demande deux ou trois feuilles et enveloppes en cas de
+_ratures_; car j'y suis sujette et il n'en faut pas trop. Envoyez-moi
+aussi une ou deux enveloppes encore plus grandes pour contenir l'envoi
+et le faire passer, par Damas-Hinard, secrétaire des commandements de
+ladite souveraine. C'est un homme charmant, qui plaide les bonnes causes
+auprès d'elle.
+
+Maintenant, cela ne réussira peut-être pas. J'ai déjà beaucoup demandé
+pour des désastres semblables. On ne m'a pas encore refusé; essayons
+encore. Je vais faire le résumé. Envoyez-moi le papier dans un petit
+carton, pour que Nicolas ne m'apporte pas ça chiffonné et sali.
+
+Maintenant quelle somme faut-il demander? L'impératrice donnera de sa
+bourse probablement. Espérons-le, car, si elle renvoie au ministère
+de la marine, nous n'aurons que des paroles, et même peut-être moins.
+Demandons-lui donc un secours, un mouvement de coeur, deux mille francs.
+C'est peu, mais moins nous demanderons, plus sûrement nous obtiendrons.
+Qu'en pensez vous?
+
+Je ne sais où vous prenez vos défauts, vos indiscrétions et toutes les
+peurs que vous vous faites. Je ne sais rien de vos crimes, sinon que
+vous mettez votre cravate en fou, ce qui m'est bien égal, et que vous
+faites des calembours, ce qui me révolte de la part d'un poète. Fils
+ingrat, vous vous amusez à jouer faux sur un stradivarius! sur cette
+langue française, magnifique instrument que vous devriez tenir pour
+sacré, puisqu'il a servi de manifestations à votre âme, à votre coeur
+et à votre génie naturel! Qu'eussiez-vous fait avec l'instrument que
+le ciel et les hommes ont donné à Mathéron[1]? Il dit: «Une
+_seule-t-auberge, un chivau, le mer, la sable;_» et pourtant, il m'amuse
+à entendre, parce qu'il parle comme il sait et comme il peut. Mais
+savoir la musique à fond pour se délecter aux fausses notes! Vous n'êtes
+qu'un ingrat et un impie.
+
+Après cela, s'il vous faut absolument ces affreux _couacs_ pour digérer,
+je vous les pardonne, et, eussiez-vous mille autres vices, vous êtes si
+bon, si aimant, si sûr et si vrai, que, tout en vous grognant, je vous
+les passerais encore.
+
+La santé est meilleure. J'ai fait aujourd'hui une belle course sur les
+hauteurs du cap Cépet; c'était magnifique et j'ai trouvé beaucoup de
+plantes.
+
+Je vois avec chagrin que vous n'allez pas mieux et avec plaisir que vos
+malades ont un peu de répit. Nous repartons demain à une heure, pour je
+ne sais où, s'il fait beau.
+
+J'embrasse Désirée et les chères fillettes. Pauvre Anaïs, que de
+chagrins, à la fois! Et ce pauvre naufragé, comment va-t-il?
+
+A vous de coeur et tendres amitiés d'ici.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Cocher de louage.
+
+
+
+
+CDLXXVI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Tamaris, 11 mai 1861.
+
+Chère cousine,
+
+Vous êtes bonne comme un ange de vous occuper de moi si gracieusement et
+de vous tourmenter de cette affaire qui me tourmente si peu[1]. Lucien
+a dû vous dire pour combien de raisons très vraies et très logiques
+j'aurais désiré qu'il ne fût pas question de moi. Je n'ai pas voulu
+désavouer les amis qui m'avaient portée, d'autant plus que j'avais et
+que j'ai encore la certitude qu'ils doivent échouer.
+
+J'ai trop fait la guerre aux hypocrites pour que le monde
+_officiellement_ religieux me le pardonne. Et je ne souhaite pas être
+pardonnée. J'aime bien mieux qu'on me repousse vers l'_enfer_, où ils
+mettent tous les honnêtes gens.
+
+Mais, à propos de cette affaire de l'Académie, il en est une autre dont
+je veux vous parler. Buloz, qui n'a pas toujours un style très clair,
+m'écrit que quelqu'un est venu le trouver pour lui dire _de me sonder_
+pour savoir si j'accepterais de l'empereur un dédommagement offert d'une
+façon honorable et équivalent au prix de l'Académie, dans le cas où il
+ne me serait pas accordé.
+
+J'ai répondu que je ne désirais absolument rien; mais j'ai bien chargé
+Buloz de présenter mon refus sous forme de remerciement très sincère et
+très reconnaissant; or, comme une commission de cette nature, quelque
+explicite et franche qu'elle soit peut, en passant par plusieurs
+bouches, être dénaturée, je vous demande de voir le prince, qui est net
+et vrai, lui, et de lui dire ceci: «Je ne mets aucune sotte fierté,
+aucun esprit de parti, aucune nuance d'ingratitude à refuser un bienfait
+de l'empereur. Si j'étais malade, infirme et dans la misère, je lui
+demanderais peut-être pour moi ce que j'ai plusieurs fois demandé à
+l'impératrice et aux ministres pour des malheureux. Mais je me porte
+bien, je travaille et je n'ai pas de besoins. Il ne me paraîtrait pas
+_honnête_ d'accepter une générosité à laquelle de plus à plaindre ont
+des droits réels: si l'Académie me décerne le prix, je l'accepterai,
+_non sans chagrin_, mais pour ne pas me _poser_ en fier-à-bras
+littéraire et pour laisser donner une consécration extérieure à la
+moralité de mes ouvrages prétendus immoraux. De cette façon, les
+généreuses intentions de l'empereur à mon égard seront remplies. Si,
+comme j'en suis bien sûre, je suis éliminée, je ne me regarderai pas
+comme frustrée d'une somme d'argent que je n'ai pas désirée et dont je
+suis toute dédommagée par l'intérêt que l'empereur veut bien me porter.»
+Voilà!
+
+À présent, je dis tout cela _au cas que_...; car j'ignore si Buloz a
+bien compris ce qu'on lui a dit et s'il est vrai que l'empereur se soit
+_ému_ de cette petite affaire. Buloz m'a dit que la princesse Mathilde
+_se chargeait de tout_, sans plus d'explication. Si la princesse
+Mathilde est seule en cause, le prince le saura et lui dira _tout ce que
+dessus_, comme disent éloquemment les notaires. S'il me le conseille,
+j'écrirai à cette excellente princesse pour la remercier, et à
+l'empereur, s'il y a lieu. Ajoutez, pour le prince, que je l'aime de
+toute mon âme, que j'irai visiter demain son _bateau_, dans la rade de
+Toulon; car je vois bien qu'il ne viendra pas ici de sitôt, et il fait
+bien de ne pas songer à la mer, qui est horrible et furieuse presque
+continuellement. J'ai été hier, par une grosse houle, voir _l'Aigle_,
+«galère capitane de Sa Majesté». C'est ravissant. Lucien a dû vous en
+faire la description; car il l'a vue avant moi.
+
+Moi, je suis tourmentée parce que Maurice veut aller faire un tour en
+Afrique. Il a bien raison et je serai contente qu'il voie ce pays; mais
+j'ai peur qu'il ne veuille pas attendre la fin de ces tempêtes et ça va
+m'inquiéter atrocement. Mais je ne le lui dis pas beaucoup; car il ne
+faut pas rendre les enfants pusillanimes par contre-coup, ni gâter leurs
+plaisirs par l'aveu de nos anxiétés.
+
+Voilà donc Lucien dans la botanique? L'heureux coquin, qui n'a pas autre
+chose à faire, et qui a _un père comme il en a un_, pour le guider et
+résoudre les abominables difficultés de la _spécification_! Ce n'est
+pourtant pas là le fond, la philosophie de la science; mais c'est par là
+qu'il faut passer, et c'est long, surtout avec la complication qu'y ont
+fourrée et qu'y fourrent de plus en plus les _auteurs_.
+
+Dites à ce cher enfant, qu'il est né coiffé d'avoir toutes les facilités
+sous la main, et que, s'il ne travaille pas, je ne lui donnerai pas les
+échantillons des belles plantes que je mets en double pour lui dans mon
+fagot. Dites-lui aussi que je suis retournée au _Revest_ et que j'y ai
+trouvé des amours de fleurs. Dites-lui enfin que Marie perd toujours
+son chapeau, que Mathéron dit toujours: _Une-t-auberge_; enfin que je
+l'embrasse de tout mon coeur.
+
+Remerciez Augier et Ponsard, si vous les voyez; surtout le prince, qui
+s'occupe aussi de moi avec le coeur que nous lui savons.
+
+Bonsoir, chère et bonne cousine; toutes mes tendresses au cousin et aux
+chers enfants.
+
+G. SAND.
+
+Vous savez donc aussi la botaniqne, vous? vous savez donc tout? Exigez
+que Lucien soit très ferré sur la _technologie_; ça l'ennuie, mais c'est
+indispensable, et pas difficile quand on sait le latin.
+
+ [1] Plusieurs membres de l'Académie française avaient mis sa
+ candidature en avant pour le prix Gobert.
+
+
+
+
+CDLXXVII
+
+A MAURICE SAND, A ALGER
+
+ Tamaris, 15 mai 1861.
+
+Cher enfant,
+
+J'ai reçu, ce matin, ta lettre de Marseille, et, ce soir, une lettre
+d'Oscar, que je t'envoie. J'espère que tu auras eu un bon départ et une
+bonne sortie des côtes; mais, en pleine mer, tu as dû trouver une forte
+houle. La tempête a dû laisser encore là de l'agitation. Ici, temps
+magnifique; hier et aujourd'hui, chaleur complète, quelques nuées
+d'orage, quelques ondées, et pas un souffle de vent, pas même au bord du
+golfe de la Seyne, cet endroit maudit qui nous a tant fait éternuer et
+moucher. Calme plat à présent, la mer unie comme du satin aussi loin que
+la vue peut s'étendre. C'est égal, je voudrais bien te savoir arrivé
+sans ennui, sans retard, sans fatigue et par un beau soleil pour
+poétiser ta première impression de cette terre nouvelle.
+
+Nous, nous avons été hier voir le _Ragas_. C'est à deux pas du dernier
+moulin de la vallée de Dardenne; nous en étions à un quart de lieue
+quand tu as dessiné le petit pont double à guirlandes de lierre. Mais
+quel quart de lieue! Jamais tu n'aurais cru que ta pauvre mère pût
+descendre à pic dans une gorge profonde et remonter de même sur un
+sentier de chèvres. Mais _je m'en suis très bien tirée_, comme on dit à
+la Châtre. Je n'ai pas fait un faux pas, et, malgré cette gymnastique,
+violente pour mon âge mûr, je n'ai pas été du tout fatiguée. Il faisait
+chaud, par exemple, dans cette crevasse de calcaire uni! Je ne sais pas
+si tu auras plus chaud en Afrique.
+
+Le Ragas occupe le fond d'un amphithéâtre de cimes à pic, et dans le
+flanc du rocher qui en occupe le point central s'ouvre une immense fente
+noire tout encadrée de verdure. L'endroit est grandiose et charmant;
+beaucoup de végétation sur ce chaos. Le gouffre a trois ou quatre cents
+pieds de profondeur. Il y a encore vingt mètres d'eau en toute saison.
+Après deux ou trois jours de forte pluie, tout le gouffre se remplit
+et déborde par cette fente, d'où l'eau se précipite en torrent dans la
+gorge et puis dans la Dardenne, dont nous avons vu le terrible lit à
+sec; il n'avait pas assez, plu ces jours-ci pour que l'on pût même voir
+l'eau au fond du gouffre. Ceci, avec les côtes du cap Sicier, est ce
+que j'ai vu de plus _sérieux_ jusqu'à présent dans nos promenades. La
+Dardenne était magnifique claire, ruisselante, bouillonnant en cascades
+d'opéra dans les gradins de pierre des moulins, ces travaux des moines
+qu'on pourrait prendre, s'ils étaient ailleurs et en ruine, pour des
+amphithéâtres romains.
+
+Aujourd'hui, nous avons été à Sainte-Anne, au bout des gorges
+d'Ollioules, et nous, avons découvert, _tout_ _seuls_, un endroit
+délicieux et des masses de rochers en coupole, creusés en grotte comme
+la montagne de Taormine pour les sépultures antiques. Ceci est pourtant
+un simple _jeu de la nature_, comme disent les itinéraires. C'est
+l'action du vent et de la pluie dans un grès friable qui tombe en sable
+blanc et qu'on exploite, à l'entrée des gorges, pour faire des glaces.
+
+Il a passé un gros orage qui venait de la mer, j'ai pensé à toi!
+Heureusement il n'a pas été méchant.
+
+Pourvu que tu sois content de ton Afrique! mais tu seras toujours
+content d'y avoir été.
+
+L'impératrice m'a envoyé mille francs pour le père d'Anaïs. C'est très
+aimable et la famille est enchantée.
+
+Bonsoir, mon enfant; je me porte bien, je t'aime. Je t'embrasse mille
+fois. Écris-nous, ne serait-ce qu'un mot.
+
+
+
+
+CDLXXVIII
+
+AU MÊME
+
+ Tamaris, 22 mai 1861.
+
+Cher enfant,
+
+Je descendais hier de la cime du Coudon; partie à onze heures du matin,
+je rentrais à onze heures du soir, quand j'ai trouvé ta lettre à la
+maison. Juge si j'ai dîné ou soupé de bon appétit! Le coeur content me
+faisait oublier les jambes, vexées d'une ascension de deux heures et
+d'une descente d'une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais
+quel endroit et quelle vue! On me disait que je verrais les montagnes
+d'Afrique; mais je n'ai vu devant moi que la mer unie; comme un lac
+incommensurable et tout à fait mystérieux à l'horizon. Le temps était
+pourtant clair; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et
+le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix
+lieues de mer par-dessus la tête du cap Sicier. Mais d'Afrique point, et
+je savais bien que c'était une blague provençale impossible. N'importe,
+je t'ai appelé à travers l'espace, et je t'ai souhaité joie et santé.
+J'étais là à six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus
+petite brise contrariât mon allumette. Tu vois qu'il y a ici de beaux
+jours, à la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la
+mer, on trouve cette atmosphère calme.
+
+Je suis revenue en voiture (on fait la moitié du chemin avec un cheval
+de charretier en _nenfort_), par un clair de lune splendide, sur une
+route en zigzag des plus fantastiques. J'étais seule avec le bon
+Mathéron, à qui j'avais confié la garde de mes vieux os. Il ne me quitte
+pas à la promenade et a le plus grand soin de moi.
+
+J'ai grimpé avant-hier à Évenos. C'est le château noir en ruine qu'on
+voit dans les gorges d'Ollioules; c'est très beau aussi, mais dans un
+autre genre et moitié moins haut. Hier, par exemple, j'ai été _détemcée_
+en route par une foule de contretemps insignifiants et bêtes: deux
+heures d'attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a égarés,
+etc., etc. Rien de fâcheux; seulement un peu de lassitude aujourd'hui,
+mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et,
+j'espère, une autre année; si tu es content de l'Afrique, y aller avec
+toi. Cette fois-ci, il faut retourner à Nohant pour n'être pas dans la
+gêne avant qu'il soit peu. Nous partirons à la fin du mois au plus tard.
+Écris-moi à Nohant. Si je vas à Chambéry, ce sera l'affaire de deux
+ou trois jours seulement. C'est donc beau et curieux, cette Afrique?
+Prends-en une bonne lampée, mais sans trop te fatiguer et sans coups de
+soleil. On dit qu'ils sont dangereux là-bas. Ménage un peu mon Mauricot,
+songe qu'il me le faut pour achever en paix ma vieille vie. Je te _bige_
+mille fois.
+
+
+
+
+CDLXXXIX
+
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Chambéry, 5 juin 1861.
+
+Mon cher enfant,
+
+Nous partons demain matin pour Lyon, Montluçon, Nohant. Nous nous
+portons tous bien. Nous sommes, enchantés de la Savoie. Ce sont les
+âpres beautés de la Provence, avec la verdure normande et les jolies
+constructions suisses. Quand vous aurez huit jours à vous, il faut
+prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l'autre bras, très
+peu d'argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambéry est tout
+près de chez vous), et vous verrez ce que c'est que des arbres et
+pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire
+qu'ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux! D'ailleurs, le terrain
+est si mouvementé, que partout la vue est immense et belle toujours.
+Vous trouvez dans les formes géologiques beaucoup de rapport avec les
+approches de Montrieux, mais en grand et avec une végétation qui est une
+vraie prodigalité de la nature.
+
+Nous avons couru toute la journée et tous les jours par une chaleur
+étouffante, entremêlée d'orages et de pluies torrentielles. Mais pas un
+souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice
+serait satisfait.
+
+A présent, nous allons revoir nos grands horizons planes et notre
+végétation, mesquine auprès de celle de Chambéry; mais nous retrouverons
+notre _chez nous,_ et vous savez que c'est toujours bon.
+
+Ce que nous regretterons, ce sont les bons amis de Mer-Vive; mais nous
+vous attendrons avant ou après les vacances, ou l'hiver ou le printemps
+prochain.
+
+J'aspire à être à Nohant, pour avoir des nouvelles de Maurice, bien
+certaine que, si vous en avez reçu après mon départ, vous me les aurez
+expédiées chez moi. Je vous donnerai encore des miennes quand j'aurais
+touché le port.
+
+Embrassez pour moi tendrement la bonne Désirée et vos deux charmantes
+filles. Si vous rencontrez Mathéron, Nicolas et Rosine, dites-leur
+que nous nous louons d'eux. Grâce à votre bon choix, nous avons eu la
+satisfaction de n'avoir affaire qu'à des gens excellents, depuis les
+patrons jusqu'aux serviteurs. C'est une grande chose.
+
+La mer était bien belle, Tamaris bien charmant, et, vous autres, vous
+étiez des anges gardiens pour nous. Je ne reproche donc au _Var_ que
+trop de vent, trop d'oliviers et trop de poussière. Mais ce n'est la
+faute de personne et cela ne m'empêchera pas de lui garder un tendre
+souvenir.
+
+Adieu encore, cher enfant, et à vous de coeur plus que jamais.
+
+
+
+
+CDLXXX
+
+A M. MAURICE SAND, A ALGER
+
+ Nohant, 8 juin 1861.
+
+Nous sommes rentrés aujourd'hui à Nohant à cinq heures, et je vas très
+bien, mon cher enfant; je ne suis pas fatiguée, bien que la journée
+d'hier, de Lyon à Montluçon, soit longue et fatigante. On ne reste
+en chemin de fer que onze heures, mais on en perd trois à Moulins.
+N'importe, nous voilà. Nous avons couché à Montluçon et déjeuné avec le
+père Brothier, qui nous a beaucoup parlé de tes aquarelles. Il a été à
+Paris voir l'Exposition, et il a vu foule autour de tes petits Romains.
+_Le Constitutionnel_ en parle avec éloge. C'est le seul article que
+j'aie encore trouvé sous ma main. Je te garderai ceux que je pourrai
+récolter.
+
+J'ai reçu à Montluçon ta lettre du 28, Sylvain ayant eu l'esprit de me
+l'apporter en venant me chercher avec la voiture.
+
+Je vois que tu vois du beau, du _n_° 1! Et, d'après tes indications, je
+me représente assez bien ce qui te frappe. J'espère que tu n'as pas été
+assez loin pour rencontrer (dans la province de Constantine) un orage de
+grêle qui a tué des hommes et des animaux. Tu ne me dis pas comment tu
+arpentes le pays: si c'est en voiture, à cheval, à pied, à autruche ou
+à chameau. L'essentiel, c'est que tu te portes bien et que tu puisses
+dire: _Magnifique! magnifique_! C'est une jouissance, n'est-ce pas, que
+d'être aux premières loges du beau théâtre de la nature? J'en ai pris
+une bonne goulée en Savoie. Il y a peut-être plus beau encore; mais
+c'est si beau, qu'on ne songe à rien de mieux quand on y est. Il
+faudra absolument que nous allions y passer un mois, un de ces futurs
+printemps. C'est un très petit voyage en somme, et l'on y est très bien
+sous tous les rapports.
+
+Nous y avons couru à travers de grandes averses qui réjouissent fort les
+Savoyards, privés d'eau depuis deux mois. Nous arrivons ici, on crie la
+même chose et voilà que la pluie tombe ce soir par torrents. C'est assez
+singulier que nous soyons depuis Toulon (dix jours) à la poursuite de
+gros orages qui filent devant nous et qui crèvent là où nous arrivons.
+
+Mais ici la pluie arrive trop tard. Après la gelée, la sécheresse a sévi
+durement. Les foins, les blés, la vigne, les fruits, tout va mal, et
+l'année sera mauvaise en produits. Notre pays n'a pas les ressources du
+sol de la Savoie, qui semble se rire de tout, tant il est vigoureux.
+
+Le pauvre Berry m'a paru bien laid. Pourtant le jardin est frais et
+feuillu, autant que j'ai pu en juger par la fenêtre. Il n'y a pas de
+mal, d'ailleurs, à ne pas vivre au sein des merveilles de la création;
+on y est bien plus sensible quand on va les chercher, et, dans ces
+magnifiques endroits, je ne vois que gens blasés qui s'étonnent qu'on
+admire leur milieu.
+
+La maison d'ici est propre et reluisante, la salle à manger toute
+reblanchie et repeinte, fort appétissante, et j'aurai un cabinet de
+travail très gentil.
+
+Bonsoir, mon enfant chéri; écris-moi toujours autant que tu pourras. Ça
+me fait grand bien.
+
+
+
+
+CDLXXXI
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A GENÈVE
+
+ Nohant, 8 juin 1861.
+
+Cher fils,
+
+Je suis à Nohant depuis quelques heures. J'ai été absente quatre mois.
+J'ai couru la Provence et la Savoie; la Savoie de Chambéry, un paradis!
+Je me porte mieux que le Pont Neuf. Je suis brûlée du soleil comme
+une brique. Je trouve le Berry petit, maigre, laid, mais toujours si
+bonhomme! Faut-il n'aimer que ce qui est orné, campé, fier et superbe?
+J'aime aussi ma vieille maison, et, contente d'avoir trotté sur la crête
+des montagnes, je suis aise de revoir, mon pays plat et mes grands
+horizons bleus.
+
+Voilà mon bulletin. Maurice s'est ennuyé, à Tamaris, de voir toujours la
+mer sans la franchir. Il s'est envolé pour un mois en Afrique. J'ai de
+ses nouvelles, il est _enthousiasmé_. Je l'attends pourtant bientôt.
+
+Parlons de vous. J'ai reçu votre bonne longue lettre à Tamaris (près
+Toulon), et, de là, je vous ai répondu; vous n'avez donc pas reçu? Vous
+me disiez d'écrire à Gênes. J'ai écrit à Gênes, et vous êtes sans doute
+déjà beaucoup plus loin. Vous me parlez moins de votre santé dans la
+lettre que je reçois aujourd'hui en rentrant chez moi, et qui est du 21
+mai.
+
+Vous me dites que vous allez un peu mieux. Un peu n'est pas assez. Mais
+je ne peux pas croire que bientôt vous n'ayez pris le dessus; si jeune,
+si bien organisé et si hautement doué, _vous voudrez et vous pourrez_.
+Je vous attendrai à Nohant tout l'été, et, si vous tenez votre promesse,
+je vous aimerai encore mieux, si c'est possible. Sur ce, je vas dormir
+d'un beau somme; car j'ai beaucoup de chemins de fer et de coups de
+sifflet, et de gares et de tunnels dans la boule; mais je n'ai pas voulu
+me reposer avant de vous avoir embrassé maternellement de tout mon
+coeur.
+
+G. SAND.
+
+Ah! j'oubliais de vous parler de l'Académie. Je ne sais pas pourquoi on
+m'a mise au concours, ni pourquoi on ne m'a pas _couronnée_, ni pourquoi
+on m'eût couronnée. Entre cet aréopage et moi, il y a un monde inconnu
+de considérants, de _mais_, de _si_, de _parce que_ et de _quoique_
+auquel je n'entends et n'entendrai jamais rien. La conclusion, c'est que
+tout ça m'est égal et que je vis dans une planète très gentille, toute
+en fleurs, en rêves, où j'ai souffert, pleuré, aimé et béni le bon Dieu,
+en somme; et où jamais on n'a entendu parler d'Académie ni de chagrins
+littéraires. Vous comprenez bien ça, vous, mon enfant.
+
+
+
+
+CDLXXXII
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 11 juin 1861.
+
+Chère cousine,
+
+Je suis à Nohant, bien contente de retrouver ma vieille maison
+tranquille, et d'avoir vu, en courant, une partie de la Savoie, un
+des plus beaux pays que je sache. Vous me donnez de grands regrets de
+n'avoir pas attendu notre ami, mais je ne pouvais plus retarder mon
+départ. Je vous envoie une lettre pour lui, puisque vous avez la bonté
+de vous en charger et que vous savez où le prendre.
+
+J'aurais bien voulu l'entendre dire les belles choses qui vous ont
+charmée; car j'aime à écouter, et, avec lui, on a tout profit. Son
+succès parlementaire a étonné bien des gens qui se faisaient de lui une
+fausse idée; mais ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui l'ont
+entendu causer, qui ont pu être surpris de la force de son raisonnement
+et du charme de sa parole. Il y a en lui de grandes facultés, de grandes
+qualités et de grandes séductions. Pourquoi une entrave inconnue, venant
+d'ailleurs, ou de quelques accès de secret découragement, rend-elle si
+rare pour lui l'occasion de frapper de grands coups? Je ne sais quelle
+chaîne engage souvent ce puissant et généreux esprit. Cela se perd pour
+moi dans la nuit des considérations politiques. Quel malheur pour lui
+et pour la France qu'il ne soit pas un simple publiciste ou un orateur
+libre de parler en toute occasion!
+
+J'arrive chargée de plantes qui feront, j'espère, le bonheur de Lucien,
+si ce petit gueux persévère dans la botanique. J'ai un immense rangement
+à faire dans mes herbes; mais il y en a un bien pire à faire dans la
+maison. J'avais un affreux cabinet de travail qui me donnait le
+spleen, on m'en fait un nouveau, tout simple mais bien propret, où je
+travaillerai avec plaisir.
+
+En attendant, je ne sais où fourrer ma personne, mes bouquins et mes
+paperasses. Tout cela sera arrangé pour les vacances, et vous pourrez
+vous asseoir dans mon atelier sans crainte d'être dévorée par les
+souris.
+
+Maurice est toujours au delà des mers, enchanté de l'Algérie et me
+chargeant de toutes ses tendresses pour vous et pour _son Lucien_. Et
+moi, chère, je vous aime bien, et vous apprécie chaque jour davantage.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXXXIII
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS.
+
+ Nohant, 29 juin 1861.
+
+Monsieur et illustre professeur,
+
+Daignez permettre à un _jeune_ aspirant à la gloire littéraire de vous
+offrir la dédicace d'un humble essai, bien indigne d'être mis à vos
+sacrés pieds, et intitulé jadis _l'Homme de campagne_, aujourd'hui _la
+Famille de Germandre_, devant paraître prochainement dans le _Journal
+des Débats_.
+
+J'espère, Monsieur et illustre agronome, que vous ne vous opposerez pas
+à ce que votre nom vénérable soit le passeport de mon faible essai;
+veuillez donc agréer l'hommage du profond respect avec lequel j'ai
+l'honneur d'être,
+
+L'AUTEUR _D'André._
+
+
+
+
+Mon cher vieux,
+
+Je ris un peu pour m'étourdir: Maurice est parti d'Alger avec le prince
+et la princesse Clotilde pour Oran, Cadix, Lisbonne. Jusque-là, c'est
+charmant, c'est délicieux; mais, de Lisbonne, il est question d'aller
+en Amérique ou de revenir avec la princesse, à son choix et selon mon
+consentement. Tu penses bien que je ne peux pas ne pas pousser à
+ce voyage si avantageux pour Maurice en tant qu'instruction et
+satisfaction, et opéré dans des conditions si belles; mais le coeur
+_crie tout bas_. S'il se décide, comme c'est probable, il ne sera pas
+de retour avant quatre ou cinq mois peut-être. Conte cela à Lambert, et
+dis-lui que je compte sur vous deux pour les vacances; j'ai bien besoin
+de vous autres pour ne pas m'attrister; mais, du côté de _Belleville_,
+je compte leur écrire qu'en raison de l'absence de Maurice, on ne se
+réunira pas cette année.
+
+J'ai vu Carabiac et Lina[1] partant pour Milan.
+
+ [1] Calamatta et sa fille.
+
+
+
+
+CDLXXXIV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 30 juin 1861.
+
+Cher enfant,
+
+Maurice me charge de vous dire qu'il est à Oran, sur le
+_Jérôme-Napoléon_; que le prince l'a pris à Alger et l'emmène à Cadix,
+Lisbonne et peut-être en Amérique; que, par conséquent, il n'est pas sur
+le chemin de Toulon et n'ira pas vous voir de sitôt, mais qu'il pense à
+vous tous et vous embrasse bien fraternellement.
+
+Ce cher enfant va donc courir le monde et je m'en réjouis, malgré un
+peu de tristesse et d'inquiétude que je lui cache avec soin; car il
+reviendrait plutôt que de m'affliger, et je ne veux pas qu'il perde une
+si belle occasion pour voir du pays agréablement.
+
+Dites à tous nos amis où il est, et qu'il comptait bien aller les voir,
+sans cet incident imprévu. Rappelez-moi aussi à tous les braves gens de
+la-bas.
+
+Depuis notre arrivée, j'ai travaillé comme un diable. J'ai fini mon
+roman, corrigé, expédié. Je suis à présent dans le rangement botanique,
+et chaque plante du Midi que je revois me rappelle mes promenades, les
+beaux endroits que je connais si bien, le Ragas, le Coudon, Montrieux,
+les grès de Sainte-Anne, Dardenne, etc. Vous rappelez-vous, à Pierrefeu,
+le bonhomme qui labourait des pierres, et les lentilles qui poussaient
+quand même? et les _sans-feuilles_ que vous n'avez pas pu baptiser en
+français, et les petites aspérules bleues que Solangette allait me
+cueillir dans le champ voisin, et tous vos prétendus muguets, etc.?--Je
+repasse tout cela et je leur fais la toilette. Il me semble qu'il y a
+déjà longtemps que je vous ai quittés, tant le milieu d'ici, le climat,
+la flore, les visages sont différents. L'accent provençal et son
+compagnon intime le mistral manquent à notre existence. Je vois toujours
+Bou-Maza dans les bras de Nicolas et je répète sa chanson favorite:
+
+Nicolas, demain ta fête!
+
+Et cette pauvre Léda? pourvu qu'à force de nous chercher, elle ne s'en
+aille pas trop loin et ne soit pas tuée comme vagabonde dangereuse! si
+elle avait l'esprit de venir jusqu'ici, je vous réponds qu'elle serait
+bien reçue.
+
+Mais parlons de vous, cher enfant. La santé est-elle revenue pour
+rester? Il est évident qu'il y avait débilitation et qu'il faut refaire
+l'estomac.
+
+Et la pauvre Solange, est-elle toujours au ban de sa classe, à cause de
+sa marraine? Oh! les vilaines gens que les prêtres d'aujourd'hui!... On
+dit que le pape est mort et qu'on le cache. Que résulterait-il de cette
+mort? Il eût bien dû passer à la place du pauvre Cavour!
+
+Que fait Désirée? est-elle toujours _bien fatiguée_? Êtes-vous à
+Mer-Vive par cette chaleur? C'est une charmante femme que Désirée, une
+figure angélique de douceur et de distinction. Vous dites quelquefois
+qu'elle manque d'énergie: votre Solange en a pour deux, et il me semble
+que c'est très bien arrangé comme ça par le bon Dieu.--Elles doivent
+s'aimer d'autant plus qu'elles diffèrent, et la charmante Anaïs me
+paraît un bien précieux dans la famille.
+
+Mais voilà trois heures du matin et j'espère que vous ronflez tous,
+même vous, qui dormez si peu, mais qui ne vous amusez pas, j'espère, à
+attendre le lever de la comète. Elle est un peu belle, n'est-ce pas?
+Quelle queue!--Elle doit se lever du côté de Saint-Mandrier, être sur
+Mer-Vive et Tamaris entre dix et onze heures du soir et se coucher
+derrière les gorges d'Ollioules, même un peu plus à gauche. Dites-moi si
+c'est comme ça.
+
+Nous ne l'avons vue que ce soir. Depuis huit jours, nous avons de la
+pluie, à la grande joie des habitants, qui étaient à sec depuis deux
+mois. Je vas me coucher. Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tous
+quatre bien tendrement.
+
+Maurice a aujourd'hui trente-huit ans; moi, dans cinq jours, j'en aurai
+cinquante-sept. Voilà deux journées que nous avons rarement passées, lui
+et moi, sans nous embrasser. Solange, par compensation, est ici et vous
+envoie tous ses compliments et amitiés.
+
+
+
+
+CDLXXXV
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 2 juillet 1861.
+
+Mon cher gros,
+
+Calamatta m'a dit que l'on faisait courir un bruit que je t'autorise à
+démentir à l'occasion. Ce bruit, c'est que l'empereur m'avait envoyé
+vingt-cinq mille francs, en dédommagement du prix que m'a refusé
+l'Académie. Cela n'est pas. Je sais que l'intention y était, sous forme
+de vingt mille francs ou d'autre chose; on a été chargé de me demander
+si j'acceptais. J'ai été reconnaissante de l'intention; mais j'ai refusé
+de recevoir quoi que ce fût.
+
+Si, dans quelque journal, on prétendait le contraire, je te prierais de
+m'en avertir, afin que je le démente officiellement. Avertis Emile de
+cela, j'ai la tête à autre chose et je n'ai pas pensé, depuis huit
+jours, à lui en donner avis.
+
+
+
+
+CDLXXXVI
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 11 juillet 1861.
+
+Mon ami,
+
+J'apprends de Londres, par Pichon, que vous avez été récemment très
+gravement indisposé. On pense que le climat de la Haye ne vous convient
+pas. Pouvez-vous hésiter à chercher un ciel plus clément pour vous?
+ne savez-vous pas ce que vos amis perdraient en vous perdant, et
+croyez-vous ne rien devoir à nous tous qui vous aimons tant? Les
+circonstances ont ralenti ou intercepté nos relations; mais vous n'êtes
+pas de ceux qui doutent, et vous savez bien que mon coeur est toujours
+tout à vous.
+
+J'envoie à Paris chez Pichon, qui y sera dans peu de jours, le premier
+volume de l'_Histoire de ma vie_, qu'il m'avait retourné pour que je
+pusse y écrire votre nom. Il y a bien longtemps que cet ouvrage, où je
+vous ai consacré plusieurs pages, est chez lui, attendant l'occasion de
+vous parvenir.
+
+Maurice voyage. Il doit être en route pour les États-Unis. Mais je ne
+vous en dis pas moins que lui aussi vous aime, car je le sais. Combien
+souvent nous avons parlé de vous!
+
+Je n'ose plus vous supplier de revenir en France, craignant de vous
+blesser dans un parti pris, auquel pourtant votre état de santé
+vous permettrait bien de vous soustraire, à présent qu'on doit vous
+recommander l'air natal. Faites que j'aie au moins de vos nouvelles et
+croyez à mon inaltérable affection.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDLXXXVII
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_
+
+ Nohant, 27 juillet 1861.
+
+Cher enfant,
+
+Je crois bien que je t'écris toujours pour rien. Tandis que tes lettres
+sont en route pour Nohant, tu as tout le temps de dépasser la station
+que tu m'indiques pour y répondre. J'envoie donc à tout hasard. Je t'ai
+écrit bien des lettres que tu ne recevras peut-être jamais. Mais j'ai
+reçu, ce matin, celle que tu m'écrivais des Açores. Que te voilà donc
+loin, cher garçon! Et, à cette heure, combien de centaines de lieues de
+plus! Enfin tu te portes bien, tu as beau temps, tu vois les choses les
+plus curieuses et les plus intéressantes, je reçois tes lettres, je me
+dis que tu es heureux et je m'arme de tout le courage possible pour ne
+m'inquiéter de rien. Ma santé est très bonne, malgré un été affreux,
+tout pareil à celui de l'année passée. Ta soeur vient de partir, elle a
+passé un mois ici. Nous avons Alexandre Dumas fils et Bérengère. Nous
+parlons bien de toi, comme tu peux croire. Je travaille toujours comme
+un nègre. Tu sais que c'est preuve de santé. Je te _bige_ mille fois.
+
+L'Exposition est finie, les récompenses sont données; rien pour toi, ni
+pour Lambert, ni pour Manceau.
+
+Je vas écrire à madame Villot pour tes aquarelles; mais je doute que son
+mari y puisse quelque chose. Je te _bige_ encore; quand donc sera-ce
+pour de vrai? Mais sois tranquille et ne t'inquiète pas. Je suis
+raisonnable et si heureuse de ce qui te rend heureux! Dis au prince que
+je lui ai écrit plusieurs fois pour toi. J'ai écrit aussi à Ferri.
+
+
+
+
+CDLXXXVIII
+
+A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS
+
+ Nohant, 6 août 1861.
+
+Cher Monsieur,
+
+J'ai reçu vos _Itinéraires_ et je vous remercie de votre bon souvenir.
+Mes compliments plus que jamais sur ces excellents travaux, qu'on lit
+encore au coin du feu comme des livres de voyage, après s'en être servi
+comme de guides. Ce sont d'immenses recherches et de fatigantes études,
+je le comprends. Tout honneur et mince profit. Mais l'honneur est
+grand. Un gouvernement vraiment progressif encouragerait, aiderait ou
+récompenserait de telles entreprises. _Ma!..._
+
+Je suis heureuse d'apprendre que vous êtes mieux portant. Je suis à peu
+près guérie après mille petites rechutes qui ne m'ont pas empêchée
+de grimper sur toutes les montagnes de la Provence et de faire, en
+compagnie de votre _Itinéraire_, une course de quelques jours en Savoie.
+J'ai été ravie de ce pays-là. Si vous revenez quelque jour sur les
+environs de Toulon, j'ai pris là bien des notes et j'y ai vu des choses
+magnifiques, dont aucun _Itinéraire_ ne fait mention.
+
+Les gorges d'Ollioules seules sont connues. Mais combien d'autres scènes
+plus étranges et plus grandioses à peu de distance. Mes notes sont à
+votre service pour une autre édition.
+
+A vous de coeur; bon courage et bonne santé, et, si vous revoyagez,
+souvenez-vous de l'auberge de Nohant.
+
+G. SAND.
+
+Je ne vous dis rien de la part de mon fils, vu que, de l'Afrique, il a
+passé en Amérique! Mon Dieu, que c'est loin!
+
+
+
+
+CDLXXXIX
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉRÔME-NAPOLÉON_
+
+ Nohant, 11 août 1861.
+
+Cher enfant,
+
+J'ai reçu ta lettre d'Halifax, et aujourd'hui madame Villot m'écrit que
+votre navire a été rencontré par un bâtiment qui signale votre arrivée
+à New-York. Elle me dit que l'on peut vous écrire encore une fois. Où?
+elle ne me le dit pas plus que toi et je suis toujours réduite à écrire
+au hasard, me désolant de l'inquiétude que tu peux avoir et ne sachant
+pas si M. Hubaine t'a expédié mes lettres. Cette fois, j'envoie par
+madame Villot. Peut-être, des huit ou dix lettres que je t'ai écrites,
+en recevras-tu au moins une!
+
+Dieu veuille que tu ne sois pas inquiet, cher enfant! Je serais bien
+fâchée de te gâter ce beau voyage par un tourment d'esprit. Je me porte
+bien et je me défends de toute inquiétude pour mon compte, voulant que
+tu me retrouves en bon état de santé morale et physique. Je reçois tes
+lettres, qui me donnent du calme et du courage. Que de choses tu auras
+vues! que de choses âme raconter! Je n'aime pas beaucoup les brouillards
+où vous errez cinq ou six jours, par exemple! Enfin il faut qu'il y ait
+de tout cela dans votre tournée d'aventures! Ce sont des souvenirs qui
+s'amassent pour toi, et j'espère que tu en tiens _journal_, pour les
+retrouver dans leur ordre, et me dire tout cela clairement. Je te suis
+sur la carte; mais comme ce sera plus joli quand tu seras là pour me
+tracer la route! Tu auras passé cette année par trente-sept sortes de
+temps avec des saisons tout à l'envers. Pendant que tu avais froid à
+Terre-Neuve, on cuisait ici, et, pendant que tu grillais en Afrique,
+nous grelottions dans nos habits d'été.
+
+A présent, nous avons un été superbe et nous allons tous les jours à la
+rivière. Dumas y allait matin et soir. Il est parti, et nous partons
+nous-mêmes demain pour Gargilesse (deux ou trois jours).
+
+Nous n'avons rien de nouveau au pays. Dans la maison, rien de changé;
+car le mariage du jardinier et de la cuisinière n'a rien modifié au
+personnel. Je travaille toujours dans le même local, sauf qu'il est
+propre et gentil et commode. Je fais toujours de la botanique quand j'ai
+le temps. Nous avons eu Bérengère deux fois et elle reviendra encore. Il
+y a du nouveau très étrange, très heureux pour elle dans sa vie. Je te
+conterai ça. Solange est à Paris ou à Spa, on ne peut pas savoir.
+
+Madame Villot a reçu des lettres de New-York: j'espère en avoir une
+de toi demain en passant à la Châtre. Les vieux Vergne sont venus la
+semaine dernière et m'ont beaucoup parlé de toi. Tout le monde t'aime et
+te _bige_. Et moi, cher enfant, je te _bige_ mille fois et je t'aime de
+toute mon âme.
+
+
+
+
+CDXC
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 11 août 1861.
+
+Chère cousine,
+
+Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez. J'espère en avoir aussi
+demain, car cela m'arrive toujours le lendemain de votre avertissement
+et vous êtes bien aimable et bien-bonne de me le donner toujours.
+J'avais reçu une lettre d'Halifax et, jusque-là, Maurice n'avait rien
+reçu de moi, il était assez inquiet. Je ne sais vraiment pas si M.
+Hubaine s'occupe de lui expédier mes lettres, puisque Maurice me dit
+que tout le monde en reçoit, excepté lui. Je vous en envoie donc une,
+espérant que, par vous, elle arrivera, puisqu'il est écrit que vous me
+portez bonheur! Vous savez sans doute qu'ils ont eu d'épais brouillards
+et qu'ils ont dû s'arrêter deux ou trois fois le long de Terre-Neuve.
+Maurice trouve pourtant qu'on voyage trop vite et que le prince traverse
+tout comme un boulet de canon. Il n'a pas le temps de ramasser des
+plantes et des insectes. Il est vrai qu'il me faisait le même reproche à
+Toulon dans nos promenades, et Dieu sait si j'ai rien de commun avec les
+allures d'un projectile!
+
+Nous avons reçu le manuscrit de Dumas, lequel Dumas est parti hier. Je
+ne sais pas si nous pourrons jouer cela, à cause des costumes et de la
+richesse du local qui nous manquent; ça demande réflexion. En attendant,
+nous montons une petite pièce de moi qui va paraître dans la _Revue des
+deux mondes_ et qui a été écrite pour le théâtre de Nohant. Lucien y
+a un rôle; mais, comme il apprend plus vite que Marie et Auguste, il
+suffira qu'il nous arrive le 20, ainsi que vous nous l'accordez. Il y a
+sur le chantier une autre pièce où il aura un rôle très étendu. Il a une
+si belle mémoire, qu'on peut en profiter. J'espère que le plaisir de
+voir ce cher enfant et ceux d'ici, jeunes et vieux, s'amuser, me donnera
+calme et patience pour attendre mon absent.
+
+A vous de coeur, chère cousine.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXCI
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 11 août 1861.
+
+Mon enfant,
+
+Nous avons reçu des lettres pour vous, que Marchal vous expédie avec
+soin. Nous avons reçu aussi _le Roi et la Reine_. Nous ne pouvons pas
+jouer ça: nous manquons de costumes, de local surtout pour des gens de
+si haute volée. Nous vous renvoyons le manuscrit, pour que vous voyiez
+vous-même si ça pourrait aller à la _Revue des deux mondes_. Cela
+ne fait pas de doute pour moi, car c'est très joli. Mais peut-être
+aviez-vous raison de penser qu'il vaudrait mieux y débuter par quelque
+chose de plus important. La lettre de Buloz, qui était dans la mienne,
+sans enveloppe, et que j'ai lue, doit vous engager un peu; car il y a
+de la bonne foi et du vrai dans ce qu'il vous dit. Je ne vois pas
+d'inconvénient à lui accorder la lecture de votre roman quand il _sera
+fini_. Il n'est pas homme à le critiquer, quand même il n'oserait pas
+le publier; c'est-à-dire qu'on peut compter sur sa discrétion, d'autant
+plus qu'il a le désir de vous attirer et de se bien conduire avec vous.
+
+Nohant est si grand depuis votre départ, que nous nous sauvons pour
+quelques jours dans la petite baraque de Gargilesse, où nous ne vous
+oublierons pas pour cela; car nous parlons de vous, du matin au soir.
+Nous nous questionnons pour savoir quand et comment vous serez vraiment
+heureux, en dépit de tous vos bonheurs. Car c'est peut-être là tout le
+mal, une âme rassasiée! mais ça se renouvelle, une âme, une âme _qu'est
+pas ordinaire_, et nous invoquons sous toutes ses formes l'ange du
+renouvellement. Nous ne sommes pas forts dans nos théories ni dans nos
+imaginations; mais nous vous aimons, voilà ce qu'il y a de clair et de
+sûr.
+
+Je ne sais si madame Villot vous a écrit. Elle ne me dit absolument
+rien, sinon qu'elle a envoyé exprès à Paris une personne pour chercher
+le _manuscrit_; c'est à vous de savoir si vous voulez le lui rendre au
+cas où elle le redemanderait, ce que je ne crois pas d'après son silence
+sur votre compte. Dans tous les cas, vous devriez faire faire une copie
+pendant que vous tenez l'original.
+
+En attendant de vos nouvelles et la _repromesse_ de votre retour, nous
+nous mettons deux pour vous embrasser tendrement. Marie vous fait une
+belle révérence.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXCII
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_
+
+ Nohant, 1er septembre 1861.
+
+Je vois à tes lettres que, tout en rendant justice aux Américains, tu
+éprouves parmi eux un étonnement mêlé de malaise, et que cette grande
+question de la liberté individuelle, à laquelle tu n'avais peut-être pas
+beaucoup réfléchi encore, se présente à toi grosse d'orages sur cette
+terre de l'individualisme. Je ne sais pas ce que tu concluras à ton
+retour; mais je peux te dire ce que je conclus dans mon coin en fermant
+un très beau livre qui, pour moi, résume tout le coeur et toute
+l'intelligence de l'Amérique. C'est le livre du pasteur américain
+unitariste Channing.
+
+Peut-être vas-tu traverser trop vite la patrie de cet homme remarquable
+pour entendre parler de lui ou du moins pour juger de l'influence qu'il
+a pu exercer sur les esprits. Je dois donc te le résumer en deux mots:
+
+1° _La raison_, premier et principal guide de l'homme;
+
+2° _La liberté individuelle_, premier devoir et premier droit de
+l'homme.
+
+Cela paraît sec, présenté ainsi, et tu seras très étonné, quand tu
+liras ce philosophe, de trouver en lui un enthousiasme de charité
+extraordinaire, une éloquence partant du coeur, enfin toutes les
+qualités d'un véritable apôtre.
+
+Mais tu feras comme moi, tu voudras conclure, et tu verras, en
+concluant, que cet homme sincère est un apôtre stérile et ce coeur d'or
+un coeur qui se trompe.
+
+Channing prêche une seule et simple doctrine, l'Évangile. De là une
+admirable et excellente tolérance. Lui protestant, il admet à sa
+communion tous les dissidents, même les catholiques. Il ouvre le temple
+unitaire de la foi et du salut éternel à tout homme, quel que soit son
+culte, qui veut y entrer avec cette courte formule: «J'aime Dieu et mon
+prochain, dans l'esprit du Christ.»
+
+Il n'exige pas que l'on croie à la divinité de Jésus si la raison s'y
+refuse, et n'admet point qu'on raille celui dont la raison admet cette
+divinité. Il veut que le plus croyant et le moins croyant s'aiment l'un
+l'autre, tout en aimant Dieu, qu'ils ne se damnent pas, qu'ils ne se
+contrarient pas, et que nul ne se mêle de leurs affaires. Si cela est
+possible, rien de mieux; mais Channing a-t-il trouvé le chemin vers ce
+temple de la raison et de la liberté soutenues par la foi?
+
+Certes, il dit tout ce qu'on peut dire de beau, de bon et de bien pour y
+amener les hommes; mais il étend cette tolérance à tous les actes de
+la vie civile et politique. Peu importe, selon lui, la forme, le nom,
+l'essence du gouvernement. Aucune loi ne l'embarrasse; tout lui paraît
+possible, si les hommes ont l'esprit de charité et l'esprit d'examen.
+C'est vrai; mais; s'ils ne l'ont pas, il faudrait pourtant le leur
+donner, et, depuis que le monde est monde, c'est par des institutions
+qu'on a rêvé ou essayé de former les individus et d'élever le sens moral
+des sociétés; depuis que le monde est monde, le niveau général a été
+très au-dessous des conceptions des grands esprits qui ont entraîné et
+enthousiasmé les masses. A preuve, tout d'abord, Jésus crucifié.
+
+D'ailleurs, à quoi bon des institutions? Si Channing est logique, il ne
+fallait pas dire: «N'importe quelles institutions.» Il fallait aller
+droit au fait et dire: «Aucune espèce d'institution.»
+
+Et tu vas voir qu'il le dit:
+
+«L'individu est plus que l'État. Il n'est pas fait pour se dévouer et
+se sacrifier à l'État: c'est l'État qui doit se dévouer à lui et le
+protéger; l'État n'est institué que pour garantir et respecter les
+droits de l'individu.»
+
+Voilà donc la loi et les prophètes; voilà l'essence de l'unitarisme, et,
+dans ce sens, unité ne signifie plus en religion le _Soyez tous en un_
+de Jésus-Christ; encore moins _l'unité_ politique et nationale que
+poursuit l'Italie et que rêvent les autres nations asservies de
+l'Europe. Cela signifie tout simplement: «Chacun pour soi et Dieu pour
+tous!» Or je défie Dieu lui-même, Dieu qui est la logique même, d'être
+pour deux partis contraires, à plus forte raison pour les milliards
+de partis contraires qui divisent l'humanité, morcelée en milliards
+d'individus. Heureusement Dieu nous voit de haut, Dieu sait attendre,
+Dieu ne prend pas parti dans nos querelles et il est pour nous tous en
+ce monde, en ce sens seulement qu'il est pour tous ceux qui cherchent sa
+lumière.
+
+Quant à l'État, qui n'est-pas Dieu, il faut pourtant bien qu'il cherche
+à imiter Dieu dans sa logique, sa patience, sa protection universelle,
+sa douceur et sa prévoyante fécondité. Qu'il laisse toute la liberté
+possible à l'individu et qu'il se dise à lui-même que c'est là un de ses
+principaux devoirs, oui, certes!--mais il ne peut pas être Dieu; qu'il
+s'appelle république, roi ou pape, il ne peut pas agir à la manière de
+Dieu, qui nous attend dans l'éternité, et pour toute l'éternité. Il
+ne peut abandonner les individus à l'impunité apparente où Dieu nous
+laisse, et, comme il agit, lui, l'État, dans le temps et dans l'espace
+limités, il n'a pas découvert, il ne découvrira pas le moyen de nous
+laisser tous libres d'une manière absolue, à moins que nous ne soyons
+tous parfaits.
+
+«Soyez-le! répondrait Channing. Aimez-vous les uns les autres.»
+
+Oui, cent fois oui! mais c'est commencer par la fin le beau roman de
+l'avenir. D'autres protestants du passé, les hussites taborites, avaient
+dit: «Un temps viendra où il n'y aura plus ni lois ni autorités dans la
+ville sainte.»
+
+Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes à peine arrivés à la
+première aube de notre existence intellectuelle et morale. L'Évangile de
+saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons
+les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous
+n'aurons plus besoin de rois ni de papes, ni même de républiques.
+Personne ne prêchera plus la loi, qui sera dans tous les coeurs;
+personne ne commentera plus la Bible pour demander à son examen la règle
+de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la _ville sainte_.
+
+Mais où est-elle? dans une autre planète, ou dans celle-ci? Pourquoi pas
+dans une autre? Notre âme est libre, donc elle est immortelle et peut
+aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci? Nous avons
+la notion de la perfectibilité et nous pouvons transformer, diviniser
+presque le monde où nos générations se succèdent en se léguant leurs
+travaux et leurs conquêtes.
+
+Mais nous sommes loin du but, et, si l'idéal de Channing est beau et
+grand, s'il est réalisable,--j'en suis persuadée,--il ne l'est pas par
+la doctrine de l'individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience,
+de tout mon coeur et de toute ma foi.
+
+Channing s'est trompé et beaucoup d'Européens, séduits par l'audace de
+ce coeur optimiste, enthousiaste et léger, ont aimé cette tolérance
+religieuse qui était l'oeuvre de notre XVIIIe siècle français.
+
+
+
+
+CDXCIII
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 8 septembre 1861.
+
+Eh bien, bravo, mon bonhomme! c'était affreux de se condamner à vieillir
+seul, et, d'ailleurs, tu trouves une personne de mérite; on en a
+toujours quand on est aimé pour soi. Elle t'accepte, c'est qu'elle
+t'aime aussi; elle n'a rien, mais tu travailles; tu te sens beaucoup de
+dévouement et d'affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans
+repos et sans égoïsme. Moi, j'approuve tout cela; c'est dans mes idées
+et je voudrais que mon fils eût la sagesse d'en faire autant. J'aimerai
+ta femme comme je t'aime tu peux y compter. Amène-la bientôt à Nohant,
+où elle sera reçue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus
+au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait
+de toi un homme sérieux. Manceau t'embrasse et t'approuve; je ne parle
+encore de ton mariage qu'à lui, ne sachant pas si tu veux qu'on le sache
+dès à présent.
+
+Maurice doit être au Niagara ou au lac Supérieur, bien plus loin; il se
+porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comédies; nous
+n'avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouvé un emploi;
+ni la famille Luguet: la pauvre Caroline a été bien malade et ne peut
+bouger. Mais nous nous arrangerons tout de même et nous aurons, comme tu
+vois, un appartement à ta disposition.
+
+A toi de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXCIV
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_
+
+ Nohant, 22 septembre 1861.
+
+On dit que vous arriverez du 25 au 27! Je n'ai pas de tes nouvelles
+depuis Cleveland, et juge si je suis impatiente de te savoir à Paris! Je
+commence à être au bout de mon courage et à ne plus dormir. Cher enfant,
+si tu ne viens pas tout de suite, écris-moi un mot de Paris. Je ne sais
+pas du tout où vous débarquerez. Comme c'est effrayant; cette grande
+traversée dont on ne peut rien savoir!
+
+Tâche de venir ici pour le 30 au matin. On joue la comédie le soir, on
+serait si heureux! Et, si tu peux venir plus tôt, songe que j'ai été
+bien sage de ne pas me désoler, mais que ma vaillance, à moi, menace de
+faire naufrage au port.
+
+Je te _bige_ mille fois.
+
+
+
+
+CDXCV
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
+
+ Nohant, 4 octobre 1861.
+
+Mon ami,
+
+On nous dit que votre santé, loin de s'améliorer, est devenue plus
+mauvaise, et que votre médecin juge le climat de la Hollande très
+pernicieux pour vous. Je dois vous dire, _à l'insu de votre soeur_, qu'à
+cause d'elle, si ce n'est à cause de vous-même, vous feriez bien, vous
+feriez votre _vrai devoir_, en rentrant en France. En vous laissant
+mourir, vous la tuez; en revenant auprès d'elle, vous pouvez guérir tous
+les deux.
+
+Il n'est pas possible que vous prononciez la condamnation d'une soeur
+comme celle que Dieu vous a donnée. Laissez-moi vous dire que ce serait
+sacrifier le coeur à la tête, le devoir au fanatisme, et que vos vrais
+amis en seraient consternés. Revenez, la Providence vous en donnera la
+force dès que vous aurez écouté et reconnu sa voix; vous savez; _ces
+voix_ d'en haut font des miracles!
+
+A vous de toute mon âme.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXCVI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 10 octobre 1861.
+
+Chère cousine,
+
+Vous êtes bonne comme un ange de m'avoir donné cette bonne nouvelle. Ah!
+pourvu qu'ils arrivent sans accident! Enfin je compte sur vous pour nous
+porter bonheur, comme toujours. Oui, je vous attends le 24, avec tous
+ceux de vos enfants que vous voudrez m'amener, et Lucien _absolument_!
+La maison est toute à vous, je n'ai plus personne ici que Marie Lambert.
+
+Je vous embrasse tendrement. Poussez-moi Maurice en avant, le plus vite
+possible; je deviens un peu folle.
+
+G. SAND.
+
+Dites au prince de ne pas nous refuser Lucien pour huit jours; vous
+savez que nous avons une revanche à prendre avec le mélodrame, où il est
+_indispensable_. Que de choses depuis un an, dans ma vie! Il faut que
+nous fassions la paix avec la destinée, qui m'a si bien secouée de
+toutes façons!
+
+
+
+
+CDXCVII
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JÉROME-NAPOLÉON_
+
+ Nohant, 10 octobre 1861.
+
+Madame Villot m'écrit aujourd'hui que tu dois être au Havre aujourd'hui
+10! que tu seras probablement à Paris le 11.
+
+Enfin! enfin! Qu'il me tarde de te savoir arrivé réellement et de te
+voir, et de te _biger_! Peut-être auras-tu besoin de passer deux ou
+trois jours à Paris. Fais-les les plus courts possible; car, depuis un
+mois, je suis un peu bête. J'ai eu bien du courage jusque-là; mais tu
+sais que dans une course, les derniers moments, quand on approche du
+but, sont les plus difficiles. Tu trouveras à Paris une autre lettre de
+moi que je t'avais écrite, croyant que tu arriverais le 25.
+
+Mais j'ai reçu tes lettres de Saint-Louis, du Niagara et de New-York au
+retour de Québec, et j'ai repris patience. Tu es bien gentil de m'avoir
+écrit de partout. Ça m'a soutenue jusqu'à présent. Je t'espère au plus
+tard le 15: nous jouons le 16 ou le 17 une comédie, de moi. Tu sauras
+qu'à présent, les plus réussies de nos pièces vont dans la _Revue_;
+après quoi, les théâtres me les demandent. Voilà ce que c'est que le
+caprice des directeurs.
+
+Tu dois être las de la mer mon pauvre enfant, et avoir du roulis dans
+les jambes; j'espère que vous aurez eu beau temps. Si tu ne tardes pas
+trop à arriver, tu trouveras ici la chaleur du mois d'août, qui n'a pas
+cessé de tout l'été. C'est un temps exceptionnel; nous sommes en habits
+d'été.
+
+Que de choses tu vas avoir à me raconter! J'ai acheté une superbe carte
+d'Amérique, où tu pourras retrouver et me faire suivre tout ton voyage.
+
+Je te _bige_ mille fois. Tout le monde est en fête. J'ai rêvé toute la
+nuit que tu étais arrivé.
+
+Enfin! enfin!
+
+
+
+
+CDXCVIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 20 octobre 1861.
+
+Enfin, Maurice est revenu sain et sauf et je le tiens depuis huit jours!
+Il en a mis sept pour faire la traversée de Terre-Neuve à Brest. Il a
+vu les grands lacs, la grande prairie, les sauvages, le Niagara, les
+aurores boréales dans le Nord, les brumes de Terre-Neuve, les jardins
+du Midi pleins de colibris, les champs de bataille, les camps des deux
+armées, les forêts vierges, que sais-je! C'est une course au clocher,
+mais, en somme, une course bien intéressante, et il est très content de
+son voyage.
+
+Il est fort comme un Turc; il a passé brusquement par tous les climats
+et tous les régimes, sans avoir la plus légère indisposition.
+
+Vous jugez si je suis contente, moi! Je commençais à manquer un peu de
+courage et de force physique. Je me remets et je vais reprendre mon
+travail.
+
+Et vous, vous avez bien trotté par cette chaleur! nous en avons eu aussi
+une fière dose: 35 degrés centigrades à l'ombre pendant tout l'été et
+encore 25 à présent; une sécheresse fâcheuse pour nos cultures; mais que
+j'aime bien pour ma consommation personnelle; pas un souffle de vent, et
+un ciel aussi bleu que le vôtre.
+
+J'ai reçu, par madame Trucy, de bonnes nouvelles de sa famille et de
+Tamaris. Tout y va bien, même le cher Bou-Maza, dont vous nous avez fait
+porter le deuil je ne sais pas pourquoi.
+
+Il y a bien longtemps que je veux vous écrire; mais j'ai tant de monde
+en septembre et en octobre, qu'il n'y a pas moyen de causer avec les
+absents. La maison ne peut pas désemplir. Mais, en novembre, tout file
+et on reprend les occupations raisonnables.
+
+
+
+
+CDXCIX
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS,
+
+ Nohant, 7 novembre 1861.
+
+Mon cher fils,
+
+Si ma dédicace vous fait plaisir[1], je suis assez remerciée par ce
+fait-là, sans que vous me disiez un mot. Vous m'avez donné à Nohant un
+gros baiser, ça disait tout. On veut que je sois un personnage. Moi, je
+ne veux être que votre maman. Vous avez du coeur, puisque vous m'aimez,
+et je ne vous demande que ça. Je ne me suis jamais aperçue de ma
+_supériorité_ en quoi que ce soit, puisque je n'ai jamais pu faire ce
+que j'ai conçu et rêvé, que d'une manière très inférieure à mon idée. On
+ne me fera donc jamais croire, à moi, que j'en sais plus long que les
+autres. Restée enfant à tant d'égards, ce que j'aime le mieux dans
+les individualités de votre force, c'est leur bonhomie et leur doute
+d'elles-mêmes. C'est, à mon sens, le principe de leur vitalité; car
+celui qui se couronne de ses propres mains a donné son dernier mot.
+S'il n'est pas fini, on peut du moins dire qu'il est achevé et qu'il
+se soutiendra peut-être, mais qu'il n'ira pas au delà. Tâchons donc de
+rester tout jeunes et tout tremblants jusqu'à la vieillesse, et de
+nous imaginer, jusqu'à la veille de la mort, que nous ne faisons que
+commencer la vie; c'est, je crois, le moyen d'acquérir toujours un peu,
+non pas seulement en talent, mais aussi en affection et en bonheur
+intérieur.
+
+Ce sentiment que _le tout_ est plus grand, plus beau, plus fort et
+meilleur que nous, nous conserve dans ce beau rêve que vous appelez les
+illusions de la jeunesse, et que j'appelle, moi, l'idéal, c'est-à-dire
+la vue et le sens du vrai élevé par-dessus la vision du ciel rampant.
+Je suis optimiste en dépit de tout ce qui m'a déchirée, c'est ma seule
+qualité peut-être. Vous verrez qu'elle vous viendra.
+
+A votre âge, j'étais aussi tourmentée et plus malade que vous au moral
+et au physique. Lasse de creuser les autres et moi-même, j'ai dit un
+beau matin: «Tout ça m'est égal. L'univers est grand et beau. Tout ce
+que nous croyons plein d'importance est si fugitif, que ce n'est pas la
+peine d'y penser. Il n'y a dans la vie que deux ou trois choses
+vraies et sérieuses, et ces choses-là, si claires et si faciles, sont
+précisément celles que j'ai ignorées et dédaignées, _mea culpa!_--mais
+j'ai été punie de ma bêtise, j'ai souffert autant qu'on peut souffrir,
+je dois être pardonnée. Faisons la paix avec le bon Dieu.»
+
+Si j'avais eu de l'orgueil incurable, c'était fait de moi; mais j'avais
+ce que vous avez, j'avais la notion du bien et du mal, chose devenue
+très rare en ce temps-ci, et puis je ne m'adorais pas, et je me suis,
+oubliée. Rien ne s'oppose en vous à la guérison: vous n'êtes pas vain,
+vous n'êtes pas sot, vous n'êtes pas lâche, et, comme le succès, qui
+malheureusement engendre très souvent ces trois vices, ne vous a pas
+changé, _l'avenir est encore à vous_! Soyez-en sûr. Dans dix ans, vous
+me direz que j'ai eu raison de croire en vous.
+
+Les Villot achèvent de partir lundi matin; dimanche soir, nous jouons
+la pièce de _Ruzzante_. Demain, Marchal s'essaye aux marionnettes avec
+Maurice. Nous tâcherons de le garder un peu, pour que vous le trouviez
+encore ici; car nous vous espérons bientôt et même tout de suite. Hein?
+Vous l'avez promis, on y compte, on vous attend.
+
+Ne nous oubliez pas auprès des châtelaines.
+
+ [1] La dédicace du _Drac_.
+
+
+
+
+D
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 20 novembre 1861.
+
+Il y a des siècles que je n'ai causé avec mon _grand fils_. Il ne faut
+pourtant pas qu'il croie que je l'oublie, et que je suis privée de le
+voir sans murmurer. J'en veux aux amis qui vous empêchent de venir et
+pourtant j'aime ceux qui vous aiment. Comment arranger ça? Le mieux est
+de ne pas chercher à l'arranger; c'est l'unique solution des choses
+insolubles, la destinée vient toujours s'en charger; mais je la
+tourmente, cette destinée, pour qu'elle vous ramène ici. Nous avons
+fini de jouer la comédie; Marie Lambert est retournée à son Gymnase,
+et pourtant nous avons encore une velléité de _trucs_ et de pièces
+fantastiques.
+
+Peut-être, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le
+mois prochain), recommencerons-nous un peu nos bêtises. Nous espérons le
+gai Lambert; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros
+tourtereau avec sa pigeonne fluette et sérieuse. Nous ne les tenons que
+pour huit jours. D'autres que vous ne connaissez pas vont et viennent.
+Mais le grand regret, c'est d'être forcé de laisser partir votre gros
+ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s'y est pris, mais il
+s'est fait adorer de tout le monde, à commencer par moi. Il est vrai
+qu'il nous a beaucoup gâtés. Il nous a fait, à tous nos portraits,
+merveilleux, charmants comme dessin, et d'une ressemblance que les
+portraits n'ont jamais eue. Il ne se doutait pas de ça, lui; il est tout
+étonné d'avoir réussi. Il repart dans deux jours pour voir sa mère, qui
+s'impatiente, et pour s'envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle
+plus si vous étiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux
+alsaciens. C'est très remarquable. Il ne connaît pas la peinture; mais
+il dessine joliment bien. C'est un contraste à étudier que cette grosse
+nature faisant si délicatement des choses si élégantes. Les Flamands
+n'expliquent pas ça; car, s'ils ont le fini des détails, ils n'ont pas
+la grâce des types.
+
+Que vous dirai-je de moi? Rien d'intéressant. J'ai flâné d'une manière
+insensée, regardant la première page d'un roman commencé et me laissant
+distraire par mille autres rêveries. Ça ne fait rien, le temps où l'on
+s'amuse, _psychiquement_ parlant, n'est pas tout à fait perdu. On vous
+attend pour retrouver un peu de sens commun _littéraire_. Je crois que
+c'est _le Drac_ qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour
+nous empêcher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre
+côté, ça n'allait pas, le _Villemer_. A l'heure qu'il est, je suis sûre
+que ça va très bien ou que ça a _rété_ très bien, et puis mal et puis
+mieux. Il n'y a rien de plus changeant que le temps qu'il fait dans nos
+cervelles d'auteur; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derrière
+leurs nuages, ça n'est jamais inquiétant.
+
+Pourvu que vous reveniez bientôt, on est content et on se console de
+tous les départs. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus à nous
+et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse
+en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DI
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 1er décembre 1861.
+
+Mon ami,
+
+Calmez-vous et soignez-vous. Quelque décision que vous preniez, vous
+savez bien qu'on vous chérit toujours. Ne m'écrivez pas maintenant: j'ai
+vu, à votre écriture, que cela vous fatigue. N'établissez pas de combat
+douloureux dans votre âme; reposez-vous, guérissez, et, quand vous
+verrez bien clair devant vous, vous reviendrez, j'en suis sûre. Vous
+êtes entre le devoir politique et le devoir du coeur. Vous mettez le
+premier au-dessus de tout. Oui, quand il est net et bien tracé. Mais,
+ici, il ne l'est pas, vous le reconnaîtrez si vous ne prenez conseil
+que de la conscience, sans vous occuper de l'opinion, qui, d'ailleurs,
+serait ici pour vous.
+
+Dieu vous donne force et guérison pour ceux qui vous aiment! Pour vous,
+en quelque sphère de l'univers que vous soyez, vous y serez heureux et
+calme; mais pensez un peu à nous, qui avons peut-être encore besoin de
+vous.
+
+A vous bien tendrement et fraternellement.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 7 décembre 1861.
+
+Mon cher ami,
+
+J'ai enfin trouvé une nuit de loisir pour lire ton roman. Je le trouve
+bien; la copie qui, cette fois, est très bonne, m'a permis de le lire
+sans fatigue.
+
+Le sujet est joli et bien soutenu. Les personnages se comportent bien
+d'un bout à l'autre, et parlent plus naturellement que de coutume, sauf
+la tirade descriptive du jeune abbé à sa tante, que je trouve hors
+de place et détruisant la couleur simple et vraie de ces personnages
+rustiques. On peut remédier à cet inconvénient en prenant un biais; par
+exemple: «Emile voyait pour la première fois la poésie des choses qui
+l'entouraient, le pré, le soleil, la rêverie;» tout ce que tu voudras,
+mais c'est l'auteur qui parle; et puis tu ajouteras qu'il «exprimait à
+sa tante toutes ces émotions nouvelles dans un langage plus poétique
+et plus élevé que de coutume, dont elle fut frappée, et elle lui dit,»
+etc., etc.
+
+Benoît est un excellent personnage que l'on aime et qu'il n'est pas
+nécessaire de faire si laid. Laisse-le _pas beau_, mais sans accuser
+trop sa disgrâce, puisqu'au bout du compte il épouse. J'approuve ses
+boucles d'oreille et son parapluie; mais je trouve qu'il en abuse. Une
+plaisanterie trop répétée n'est pas drôle à la lecture; trois rappels de
+ce parapluie suffiraient: Enfin, quelques longueurs de développement à
+faire disparaître, quelques négligences de style à revoir.
+
+Ne pas toucher aux combats intérieurs du jeune séminariste. Cette
+partie-là est la meilleure. Tu vois que je ne critique aucunement le
+fond; c'est ce que tu as fait de mieux conduit et de plus sagement
+terminé; il y a de l'intérêt, de la vérité, et tous les personnages sont
+bons.
+
+As-tu été en relations avec M. Nefftzer, qui était à _la Presse_ et qui
+dirige à présent _le Temps_? Si tu ne lui as rien offert et rien envoyé,
+je pourrais lui parler de ce roman avec un certain détail et le lui
+proposer.
+
+Réponds-moi tout de suite. J'embrasse Eugénie et toi de tout coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 28 décembre 1861.
+
+Un mot seulement aujourd'hui, cher enfant. C'est le moment des masses de
+lettres à lire et à écrire, pas toutes amusantes et on manque de temps
+pour les meilleures.
+
+J'ai lu le poème, qui est très bon et très touchant. J'ai fait, sur le
+chant cinquième, quelques observations que je recopierai au premier jour
+pour vous les envoyer. Le temps des vers est fini, c'est vrai, et cela
+n'est plus ni retentissant ni lucratif. Il n'y a plus que Victor Hugo
+qui se fasse écouter.
+
+Mais, si vous pouvez encore vous faire éditer par souscription, il ne
+peut nuire à votre réputation d'être lu et goûté par vos compatriotes,
+et par le petit nombre de gens disséminés partout, qui s'intéressent
+encore à la poésie.
+
+Pourtant, je vous dirai aussi qu'il ne convient peut-être plus à votre
+position de demander des souscripteurs. C'est bien quand on est très
+jeune et très pauvre. Plus tard, c'est moins bien. On peut dire au
+poète: «Vous avez quelques sous d'économie, payez votre gloire.»
+
+Et je ne vous conseille pas d'entamer ces économies, avenir de votre
+fille, pour payer la fumée d'un succès bien restreint et bien éphémère,
+par le temps qui court. Achetez plutôt la barque, tout en chantant
+la mer. Vos poésies ne perdront pas pour attendre. Ces mauvais jours
+d'indifférence, vous êtes encore assez jeune pour les voir passer.
+
+Merci pour les souhaits; mon coeur vous les renvoie et vous bénit.
+
+
+A SOLANGE PONCY
+
+Bonjour et bon an à ma bonne Désirée, et à ma chère Solangette. Vous
+êtes bien gentilles de m'écrire; mais c'est bien laid à la petite maman
+d'être malade. Heureusement, Solange va la ressusciter, au premier de
+l'an, par de vives caresses et des souhaits charmants. Je bénis la mère
+et la fille, moi, la grand'-mère, et je les embrasse de toute mon âme.
+
+
+A ANAIS
+
+Merci, ma mignonne Anaïs, de votre bon souvenir. Je ne suis pas votre
+bienfaitrice: je suis une amie qui vous est dévouée et qui vous prie de
+l'aimer. Voilà tout.
+
+Une bonne poignée de main au cher père et à Baptistin, et bonne santé,
+bonne chance à vous tous!
+
+
+
+
+DIV
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JEROME) A PARIS
+
+ Nohant, 7 janvier 1862.
+
+Cher prince,
+
+Nous avons été heureux _plus que des rois_, de la bonne nouvelle
+annoncée dans les journaux, et nous avons passé toute la journée à faire
+des romans sur ce fils ou sur cette fille que le ciel vous promet. Venir
+de vous, et du grand Napoléon aussi, par conséquent, de l'héroïque
+Victor-Emmanuel et de sa fille, qu'on dit adorable, ce n'est pas une
+petite chance, et on ne peut pas être un esprit ni un coeur comme tout
+le monde. Pourvu que cet être-là ait une destinée assortie à sa valeur!
+nous étions tous les trois à deviser en dînant, et nous nous sommes
+lâché du vin de Champagne pour boire à sa santé et à son destin, et nous
+avons dit toute sorte de choses que je ne veux pas vous redire dans une
+lettre, mais que vous devinez bien.
+
+J'ai envoyé à Buloz la première partie du voyage de Maurice, qui ne
+traite que du temps qu'il a passé seul à Alger; c'est amusant, mais sans
+intérêt direct pour vous. Il achève la seconde partie, qui vous sera
+envoyée avant d'être remise à Buloz; mais la première partie est
+accompagnée d'une petite préface de moi que Buloz vous portera ou vous
+enverra s'il n'est pas malade,--car il l'est continuellement,--et qu'il
+n'imprimera qu'avec votre agrément. Si vous avez des observations à me
+faire, vous m'écrirez avec votre belle et bonne franchise, et je vous
+écouterai avec tout mon coeur.
+
+Une chose me contrarie bien quand je parle de vous hors de l'intimité,
+c'est que vous soyez un grand personnage. Le monde est si sale et si
+plat; qu'on ne peut pas supposer qu'on aime un prince pour lui-même, et
+je suis forcée à une réserve que je n'aurais pas pour un camarade que
+j'aimerais beaucoup moins.
+
+Ou bien, si on brave ces méprisables soupçons, comme, au bout du compte,
+on doit le faire quand on est fort de sa droiture, on a l'air de le
+faire par sotte vanité, et pour proclamer une amitié que les autres
+envient. Vous verrez si j'ai su passer à travers ces écueils.
+_Républicaine toujours!_ mais, convaincue que vous seriez le meilleur
+chef d'une république, ou la _meilleure compensation_ à une république
+impuissante à renaître, je me moque pour mon compte de l'accusation de
+_trahison_ que quelques-uns ne m'épargnent pas; mais, à propos d'un
+travail aussi jeune et aussi riant que celui de Maurice, je n'avais pas
+à faire une profession de foi, à tous égards intempestive; je me suis
+bornée à dire en deux mots que je vous aimais.
+
+Accusez-moi _d'un mot_ réception de cette lettre-ci; je vous dirai
+pourquoi. J'ai à vous écrire au sujet de la _sûreté de mes lettres à
+vous_. Ce sera pour un autre jour.
+
+Bonsoir, cher grand ami; mon Dieu, que je vous souhaite de bonheur! Et
+comme vous aimerez votre enfant, vous qui avez si bien aimé votre père!
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DV
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
+
+ Nohant, 8 janvier 1862.
+
+Mon ami,
+
+J'ai bien pensé à vous, et le jour de l'an encore plus que tous les
+autres jours. J'avais besoin de vous écrire et de vous dire que, je vous
+aime pour commencer saintement et dignement l'année. Mais la crainte de
+vous fatiguer m'a retenue. L'écriture de votre dernière lettre était
+altérée!
+
+Cette fois, je retrouve la sûreté de votre belle écriture; c'est la
+première chose que je regarde, et vous me dites que vous êtes mieux!
+Dieu m'a entendue, cette fois, car je l'ai bien prié pour vous.
+
+Un bonheur n'arrive pas seul: ma fille, dont j'étais inquiète aussi, va
+mieux et n'a rien de bien grave. Maurice est près de moi et travaille à
+des notes sur l'Amérique. Il a vu bien vite, mais assez sainement cette
+fausse démocratie, qui, en proclamant l'égalité et la liberté, n'a
+oublié qu'une chose, la fraternité, qui rend les deux autres richesses
+stériles et même nuisibles. Sa position un peu officielle de _visiteur_
+l'oblige aux ménagements du savoir-vivre, mais ses réticences en
+laissent assez deviner.
+
+Le niveau des coeurs et des intelligences est, à ce qu'il paraît,
+encore plus abaissé là-bas que chez nous. Ils n'ont pas même l'instinct
+militaire, qui, chez nous, sait faire des prodiges pour les bonnes
+causes, quel que soit le drapeau. Enfin, il semble que Dieu se soit
+retiré d'eux pour châtier le forfait de l'esclavage, non aboli dans les
+préjugés et les moeurs.
+
+Soignez-vous patiemment et généreusement à cause de nous, mon digne et
+cher ami, et, quand vous serez tout à fait bien, reprenez en vous-même
+cette question d'exil volontaire auquel mon coeur ne peut se résigner,
+pour _nous_.
+
+Mon fils vous envoie ses tendres voeux, et je n'ai pas besoin de vous
+dire les miens. Je ne me plains de rien dans ma vie, puisque j'ai une
+amitié comme la vôtre.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DVI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 22 février 1862.
+
+Chère cousine,
+
+Ayez du courage pour ceux qui vous aiment! ayez-en plus que moi, qui
+veux pourtant en avoir et qui retombe à chaque instant dans les larmes.
+Il est plus heureux que nous pourtant, lui[1]! il a monté d'un degré
+dans une phase plus épurée et moins douloureuse certainement que la
+cruelle vie où nous nous traînons, où nous ne sommes heureux que par
+l'affection, et où justement nous perdons la source de notre bonheur,
+nos enfants, nos parents, nos amis, au moment où nous comptons le plus
+qu'ils nous survivront. Ah! ce n'est vraiment pas vivre que d'être ainsi
+tous les jours à trembler ou à pleurer, et il y a quelque chose de
+mieux, ou bien tout n'est qu'un rêve, Dieu, la vie, et nous-mêmes.
+
+Croyons; comptons sur une justice et sur une bonté en dehors de notre
+appréciation; moi, je ne pourrais pas ne pas croire; je sens si
+profondément que le départ de cet adorable enfant ne lui a rien ôté de
+mon affection et qu'il vit toujours pour moi, et auprès de moi, comme si
+je le voyais! vous devez sentir cela encore plus que moi, vous sa
+tendre mère. Il n'est donc pas parti, il ne nous a pas quittés. Il est
+invisible pour nous; mais il nous aime toujours, en quelque lieu et sous
+quelque forme qu'il existe.
+
+Nous lui devons autant, disparu, que nous lui devions quand il était là.
+Aussi vous lui devez de vivre avec courage, de prendre soin de vous,
+et de vous conserver jeune et forte pour soigner ce pauvre père
+souffreteux, qui ne vit que parles soins de l'affection et son propre
+courage. Et l'autre enfant, si beau et si bon, lui aussi, a besoin que
+vous l'aimiez, et tant d'amis dévoués, et nous qui ne faisons qu'un
+coeur avec vous dans cette mortelle douleur!
+
+Le prince en a été déchiré aussi; il m'a écrit une lettre désolée. Tout
+le monde l'aimait, ce cher être, si aimable et si expansif.
+
+Maurice a été si bouleversé et si étouffé, que j'en ai été inquiète.
+Bonne amie, épanchez-vous avec nous; parlez-nous de _lui_, de Frédéric,
+de vous, et de Georges.
+
+Pleurez, ne vous retenez pas. N'ayez pas de courage et de réserve avec
+nous; n'ayez de force que pour reprendre la vie de dévouement, et croyez
+que nous sommes à vous, Maurice et moi, corps et âme.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Lucien Villot.
+
+
+
+
+DVII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 21 février 1862.
+
+Cher ami,
+
+Tu sais quelle douleur nous a frappés. Tu connaissais peu cet enfant;
+mais tu as dû souvent nous entendre dire que c'était un coeur d'or. Sous
+le rapport de la tendresse, de l'expansion, de la franchise, il était
+vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quittés, à Tamaris, nous
+pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous
+l'aimions tant et avec un excès de sensibilité puérile.
+
+Ce n'était pas une intelligence extraordinaire; du moins il ne se
+faisait remarquer encore que par une facilité extraordinaire, et, comme
+il avait une vitalité impétueuse et peu d'application à l'étude, on ne
+savait s'il deviendrait où non un homme distingué. Il était _coeur_
+des pieds à la tête, on peut dire; si aimant et si aimable, qu'on ne
+songeait pas à lui demander d'être autrement qu'il n'était. Il a eu une
+mort atroce, et c'est une amertume de plus dans nos regrets; mort atroce
+de souffrance, admirable de courage. Nous avons été brisés, ses pauvres
+parents, Ferri, le prince; c'est une consternation.
+
+Mais je te parle de choses bien tristes; l'habitude de nous dire les uns
+aux autres tout ce qui nous arrive fait que j'abuse un peu; ne sachant,
+du reste, guère parler que de ce qui fait notre vie, et prenant
+mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous
+nous racontons nos événements domestiques, et ceci en est un grand et
+profondément senti à Nohant.
+
+Tu dois avoir lu avec intérêt le discours de Napoléon à ces ganaches du
+Sénat. C'est bon et bien à lui de tenir tête à cette réaction furieuse,
+et de vouloir pousser l'Empire dans la voie du vrai. Mais l'Empire
+entend-il de cette oreille? voilà la question!
+
+Maurice s'est jeté dans la géologie; mais il a eu gros à secouer. Il
+pleure rarement et le chagrin l'étouffe. Il aimait Lucien comme son
+enfant. J'ai dû lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin! je crois à
+l'autre vie. Sans cela! Mais la justice infinie réside quelque part, et,
+en étudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se
+perd. L'âme, bien autrement précieuse que la matière, ne se perd donc
+pas.
+
+Cher ami, embrasse pour moi Eugénie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta
+chère famille. Donne-nous de vos nouvelles à tous et ne craignez pas
+de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu'à ceux qui nous
+quittent, nous aimons d'autant plus ceux qui nous restent.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JÉRÔME), A PARIS
+
+ Nohant, 25 février 1862.
+
+Oui, vous seul êtes franc et courageux dans cette officine d'hypocrisie.
+Ne vous laissez pas effrayer de tous ces cris, marchez toujours, cher
+prince, et soyez sûr que la vraie France est avec vous. Elle vous
+tiendra compte de ces fureurs que vous soulevez, et votre place est déjà
+marquée dans l'histoire du progrès comme un rayon de vérité perçant les
+ténèbres. Nos coeurs vous suivent et le mien vous bénit.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DIX
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 26 février 1862.
+
+Merci pour le numéro du _Moniteur_ que vous avez eu la bonté de
+m'envoyer. Je ne vous avais lu que tronqué dans les autres journaux,
+quand je vous ai écrit hier au soir, et je vois que vous avez encore
+mieux parlé que je ne croyais. Votre discours est beau autant qu'il
+est bon, et, dans votre bouche, ces choses sont grandes et durables en
+retentissement. Vous ouvrez une grande tranchée.
+
+_La pensée du règne_, comme on disait sous Louis-Philippe, vous y
+suivra-t-elle? que de réserve timide et un peu lâche, que de puéril
+modérantisme dans le talent _parleur_ des orateurs du gouvernement!
+
+L'empereur se fait admirer par sa prudence; mais peut-être croit-il
+nécessaire d'en avoir plus qu'il ne faut, et je vois avec une profonde
+inquiétude le développement effroyable de l'esprit clérical. Il ne sait
+pas, il ne peut pas savoir à quel point le prêtre s'est glissé partout
+et quelle hypocrisie s'est glissée aussi dans toutes les classes de
+cette société enveloppée dans le réseau de la propagande papiste. Il ne
+sent donc pas que cette faction ardente et tenace sape le terrain sous
+lui, et que le peuple ne sait plus ce qu'il doit défendre et vouloir,
+quand il entend son curé dire tout haut et prêcher presque dans chaque
+village que l'Église est la seule puissance temporelle du siècle? Ne
+serait-il pas temps de montrer qu'on peut braver le prêtre et ne pas
+perdre la partie? Croyez ce que je vous dis, le peuple est convaincu en
+ce moment que l'empereur est le plus faible et qu'il n'ose rien contre
+les hommes du passé. Or vous savez la triste défaillance des masses,
+quand elles croient voir défaillir le pouvoir quel qu'il soit.
+
+L'empereur a craint le socialisme, soit; à son point de vue, il devait
+le craindre; mais, en le frappant trop fort et trop vite, il a élevé,
+sur les ruines de ce parti, un parti bien autrement habile et bien
+autrement redoutable, un parti _uni_ par l'esprit de caste et l'esprit
+de corps, les _nobles_ et les _prêtres_; et malheureusement je ne vois
+plus de contrepoids dans la bourgeoisie.
+
+Avec tous ses travers, la bourgeoisie avait son côté utile comme
+prépondérance.
+
+Sceptique ou voltairienne, elle avait aussi son esprit de corps, sa
+vanité de parvenu. Elle résistait au prêtre, elle narguait le noble,
+dont elle était jalouse. Aujourd'hui, elle le flatte; on a relevé les
+titres et montré des égards aux légitimistes dont on s'est entouré; vous
+voyez si on les a conquis! Les bourgeois ont voulu alors être bien avec
+les nobles, dont on avait relevé l'influence; les prêtres ont fait
+l'office de conciliateurs. On s'est fait dévot pour avoir entrée dans
+les salons légitimistes. Les fonctionnaires ont donné l'exemple; on
+s'est salué et souri à la messe, et les femmes du _tiers_ se sont
+précipitées avec ardeur dans la légitimité; car les femmes ne font rien
+à demi.
+
+Depuis un an, tout cela a fait un progrès énorme, effrayant, dans les
+provinces. Les prêtres font des mariages, ils font avoir des dots en
+échange de la confession. On a poursuivi des sociétés secrètes qui
+ne pouvaient rien, parce qu'on ne s'y entendait pas. La Société de
+Saint-Vincent-de-Paul est très unie, elle marche comme un seul homme,
+elle est la reine des sociétés secrètes. Elle a un pied partout, même
+dans les écoles, et la moitié des étudiants qui ont sifflé About n'ont
+pas sifflé le prétendu ami de l'empereur, mais l'ennemi bien avéré du
+cardinal Antonelli; ce que je vous dis là, _je le sais_.
+
+Je crois qu'il est temps encore; mais, dans un an, il sera peut-être
+trop tard. La France a besoin de croire à la force de ceux qui la
+conduisent. On lui fait accepter les choses les plus inattendues par ce
+prestige. Quand on hésite, quand on s'arrête, elle crie aussitôt qu'on
+recule, elle le croit, et on est perdu.
+
+Il est bien étrange que, républicaine, je vous dise tout cela, cher
+prince; peut-être ceux de mon parti, ou du moins peut-être quelques-uns
+croient-ils qu'il faudrait dire _tant mieux_. Eh bien, ils se trompent,
+ils ne peuvent relever la République et, sans s'en apercevoir, ils vont
+droit à la Restauration. Alors nous revenons de cent ans en arrière:
+l'Italie est perdue, la France avilie, et nous reprenons les charmants
+traités de 1815!
+
+Si cela arrive de mon vivant, malgré le peu de forces qui me restera,
+j'irai plutôt vivre avec vos amis les Hurons que de vivre dans les
+parfums de la sacristie.
+
+Cher prince, vous êtes dans le vrai: l'Empire est perdu, si l'Italie est
+abandonnée; car la question de l'avenir est tout entière. Vous l'avez
+dit avec coeur, avec talent et avec conviction. Puissiez-vous être
+entendu! Vous avez le vrai courage moral qui soulève toujours des
+tempêtes, c'est une gloire dont je suis fière pour vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DX
+
+MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 27 février 1862.
+
+Chère bonne amie,
+
+Je ne veux pas vous laisser reposer _de moi_. Je veux, vous tourmenter
+de mes supplications, pour que vous surmontiez cette atroce douleur.
+
+L'oublier? non, jamais! aucun de nous ne veut oublier celui que nous
+aimions tant. Mais il faut lui survivre avec énergie, afin que son autre
+vie soit heureuse et que le lien éternel entre nous et lui ne soit pas
+brisé. Se retrouver ailleurs est la récompense; pour la mériter, nous
+devons faire marcher ensemble le courage et le souvenir, le regret
+tendre et l'espérance vaillante; c'est ce que le vulgaire ne sait pas
+faire, c'est ce que vous saurez faire, vous, intelligence d'élite. Cher
+cousin Frédéric! il a besoin de vous, et ce pauvre bon Georges! quelle
+désolation autour de vous, quelle solitude dans leur vie si vous perdiez
+la force, le vouloir et la santé! Et cet excellent coeur si tendre, ce
+digne Ferri qui faiblit! Ah! je le comprends bien, il y a des moments où
+l'âme se déchire et se brise! mais pensons, aux autres, pensons toujours
+au bien que nous pouvons leur faire; car, heureux ou malheureux, nous
+avons toujours devant nous le devoir du dévouement qui reste le même, et
+dont aucune souffrance, si amère qu'elle soit, ne nous dispense.
+
+Ah! comme _il_ était aimé! toutes les lettres que je reçois sont pleines
+de lui. Jamais un homme si jeune n'a été si apprécié et si regretté; que
+ce soit pour vous une sorte de consolation: il n'a connu de la vie que
+ce qu'elle a de meilleur, l'affection qu'on éprouve et qu'on inspire. Je
+vous embrasse tendrement tous, et mes enfants, encore aussi, vous disent
+qu'ils vous aiment.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
+
+ Nohant, 5 mars 1862.
+
+Cher prince,
+
+Vous parlez avec un grand talent, ça ne m'étonne pas, moi, et je sais
+que cette éloquence vous vient du coeur. Mais tous ces cafards,
+comme ils vous en veulent! Est-ce qu'ils remporteront? est-ce qu'ils
+représentent la France aux yeux de l'empereur? Vous avez bien fait de
+protester d'avance contre l'hypocrite diplomatie du ministre-orateur.
+Cela nous laisse un peu d'espoir.
+
+Au fond pourtant, je suis furieuse; vous ouvrez à _la pensée du règne_
+un courant qui peut tout sauver, et même tout laver dans l'histoire, et
+on semble fermer volontairement les yeux!
+
+Mais je vous jure que l'Empire est perdu s'il continue à dormir ou à
+trembler, pendant que les vieux pouvoirs s'éveillent et que les prêtres
+travaillent. Tout le salut est en vous, en vous seul. Si la France est
+aussi aveugle que le pouvoir, nous aurons un atroce 1815 et ce qui
+s'ensuit.
+
+Est-ce que tous ces vieux généraux dévots ne sont pas vendus d'avance?
+
+Cher prince, allez toujours, tout le monde n'est pas ingrat. Le peuple
+intelligent n'est pas encore corrompu. La France ne peut pas se
+suicider. Que Dieu veille sur nous et qu'il soit toujours avec vous!
+
+G. SAND.
+
+Les _Débats_ disent avec raison que vous _parlez comme personne ne
+parle_, je le crois bien! Vous seul croyez ce que vous dites.
+
+
+
+
+DXII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 10 mars 1862.
+
+Vous êtes un bon fils d'aimer votre _maman_ et d'aimer ceux qui
+l'aiment. Certainement ça me fait plaisir qu'on vous dise du bien de
+moi, et qu'on en pense, quand _c'est des gens_ de coeur et de mérite
+comme ceux dont vous me parlez. Est-ce que ce M. Rodrigues n'est pas le
+frère d'Olinde Rodrigues, que j'ai beaucoup connu, et qui était dans
+les bons israélites avancés et d'assez belle force en philosophie
+progressiste?
+
+Je ne sais pas si vous avez remarqué qu'avec les juifs, il n'y a pas de
+milieu: quand ils se mêlent d'être généreux et bons, ils le sont plus
+que les croyants du Nouveau Testament. Je suis très touchée de ce
+mariage d'E.H.... Voilà ce qui s'appelle faire du bien utile. Quand vous
+reverrez ces bienveillants lecteurs de George Sand, vous leur direz que
+des lecteurs comme eux me consolent de tant d'autres.
+
+Moi, j'ai essayé, ces jours-ci, de devenir aussi un lecteur de ce pauvre
+romancier. Ça m'arrive tous les dix ou quinze ans de m'y remettre comme
+étude sincère et aussi désintéressée que s'il s'agissait d'un autre,
+puisque j'ai oublié jusqu'aux noms des personnages et que je n'ai que la
+mémoire du sujet, sans rien retenir des moyens d'exécution. Je n'ai pas
+été satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu _l'Homme de neige_ et
+_le Château des Désertes_. Ce que j'en pense n'a pas grand intérêt à
+rapporter; mais le phénomène que j'y cherchais et que j'y ai trouvé est
+assez curieux et peut vous servir.
+
+Depuis un mois environ je ne m'étais occupée que d'histoire naturelle
+avec Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou
+moins barbares; dans mes rêves, je ne voyais que prismes rhomboïdes,
+reflets chatoyants, cassure terne, cassure résineuse; et nous passions
+des heures à nous demander: «Tiens-tu l'orthose?--Tiens-tu l'albite?»
+et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en
+mille et un cas minéralogiques.
+
+Si bien que, Maurice parti, cette étude qui, à deux, me passionnait, est
+retombée pour moi dans l'étude des choses mortes. Et puis j'avais perdu
+bien du temps et il fallait se remettre à son état. Mais, alors, votre
+serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand était aussi absent de
+lui-même que s'il fût passé à l'état fossile. Pas une idée d'abord, et
+puis, les idées revenues, pas moyen d'écrire un mot. Je me suis rappelé
+vos désespoirs de l'été dernier. Ah! c'était bien autre chose. Vous
+n'êtes jamais tombé au point de ne pas pouvoir écrire trois lignes dans
+une langue quelconque; vous ne vous êtes jamais promené dans un jardin
+avec la monomanie insurmontable de ramasser tous les cailloux blancs
+pour les comparer les uns aux autres. Alors j'ai pris un ou deux
+romans de moi pour me rappeler que jadis--il y a six semaines
+encore--j'écrivais des romans. D'abord je ne comprenais rien du tout.
+Peu à peu, ça s'est éclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualités et
+dans mes défauts; et j'ai repris possession de mon _moi_ littéraire. A
+présent, c'est fini, en voilà pour, longtemps à ne pas me relire et à
+fonctionner comme une eau qui court sans trop savoir ce qu'elle pourrait
+refléter en s'arrêtant.
+
+Quand vous retomberez dans ces crises-là, relisez _le Régent Mutstel_,
+et _la Dame aux perles;_ ou la première venue de vos pièces, et vous
+vous repêcherez; car nous passons notre vie à nous noyer dans le prisme
+changeant de la vie, et le petit rayon que nous pouvons avoir en propre
+y disparaît bien facilement. Mais cela n'est pas mauvais, croyez-le. Se
+relire souvent, s'examiner sans cesse, se connaître toujours serait un
+supplice et une cause de stérilité.
+
+Croyez bien que le père Dumas n'a dû l'abondance de ses facultés qu'à
+la dépense qu'il en a faite. Moi, j'ai des goûts innocents, aussi je ne
+fais que des choses simples comme bonjour. Mais, pour lui qui porte un
+monde d'événements, de héros, de traîtres, de magiciens, d'aventures,
+lui qui est le drame en personne, croyez-vous que les goûts innocents ne
+l'auraient pas éteint? Il lui a fallu des excès de vie pour renouveler
+sans cesse un énorme foyer de vie. Vous ne le changerez pas en effet, et
+vous porterez le poids de cette double gloire, la vôtre et la sienne.
+La vôtre avec tous ses fruits, la sienne avec toutes ses épines. Que
+voulez-vous! il a engendré vos grandes facultés, et il se croit quitte
+envers vous. Vous avez voulu en faire un emploi plus logique: votre
+_moi_ s'est prononcé là, et vous a emmené sur une autre voie où il ne
+peut pas vous suivre.
+
+C'est un peu dur et difficile d'être forcé parfois de devenir le père
+de son père. Il y faut le courage, la raison et le grand coeur que vous
+avez. Ne le niez pas, ce grand coeur; il perce dans tout ce que vous
+dites et dans tout ce que vous faites. Il vous gouverne à votre insu
+peut-être, mais il vous gouverne, et, s'il vous crée des devoirs dont
+beaucoup de gens ne s'embarrassent guère, il vous payera bien en
+puissance vraie et en repos intérieur.
+
+Allez-y gaiement, allez-y toujours, et vous verrez plus tard! Tout
+passe, jeunesse, passions, illusions et besoin de vivre; une seule chose
+reste, la droiture du coeur. Cela ne vieillit pas et, tout au contraire,
+le coeur est plus frais et plus fort à soixante ans qu'à trente, quand
+on le laisse faire.
+
+Je ne vous ai pas remercié, c'est vrai, pour l'offre de votre bijou
+d'appartement; je ne vous remercie pas, j'accepte pour le cas où
+je n'aurais plus de gîte à Paris. Où serais-je mieux que chez mon
+enfant?--Mais, pour un bon bout de temps encore, j'ai mon petit grenier
+rue Racine et mes habitudes de quartier Latin.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur et je vous charge de tous mes bons
+souvenirs pour les châtelaines.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXIII
+
+A MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, A MILAN
+
+ Paris, 31 mars 1862.
+
+Ma Lina chérie,
+
+Fiez-vous à nous, _fie-toi à lui_, et crois au bonheur. Il n'y en a
+qu'un dans la vie, c'est d'aimer et d'être aimée. Nous sommes deux qui
+n'aurons pas d'autre but et pas d'autre pensée que de te chérir et de te
+gâter. Nous aimons ton père si tendrement aussi, que tous nos soins et
+tous nos désirs seront pour le voir et le chercher, ou l'attirer ou le
+retenir le plus possible. Il en a toujours été ainsi, tu le sais. Il y a
+trente ans qu'il est un de nos meilleurs amis, et, à présent qu'il nous
+confie ce qu'il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous
+chérissons le plus et le mieux. Maurice enfant l'a aimé d'instinct;
+homme, il l'a apprécié, et, quand il t'a vue, toi qui tiens tant de lui,
+il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait à aucune autre.
+
+Et moi donc!--Je sens bien que je te serai une mère véritable; car j'ai
+besoin d'une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur
+des amis.
+
+Aime ta chère Italie, mon enfant, c'est la marque d'un généreux coeur.
+Nous l'aimons aussi, nous, surtout depuis qu'elle s'est réveillée dans
+ces crises d'héroïsme, et, puisque tu l'aimes passionnément, nous
+l'aimerons ardemment. Ce n'est pas difficile ni méritoire, et, n'en
+fût-elle pas digne comme elle l'est, nous l'aimerions encore parce que
+tu l'aimes. Enfin, ma Lina chérie, ouvre-nous ton coeur, et tu verras
+que le nôtre t'appartient, et que _celui_ dont j'ai plaidé la cause
+auprès de ton père et de toi est digne de se charger de ton bonheur.
+Nous avons traversé, Maurice et moi, bien des épreuves en nous tenant
+toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l'un par
+l'autre; mais toujours nous nous disions: «Où est celle qui nous
+rendrait complètement forts et heureux?» Viens donc à nous, chère fille,
+et sois bénie! Je t'embrasse de toute mon âme, et je pense jour et nuit
+au moment qui nous réunira. A bientôt, j'espère! j'espère et je désire,
+et je veux.
+
+Embrasse pour moi ton bien-aimé père. Remercie-le pour moi, comme je te
+remercie d'avoir confiance en nous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXIV
+
+A M. MARGOLLÉ, A TOULON
+
+ Paris, 6 avril 1862.
+
+Cher monsieur,
+
+J'ai reçu votre livre en quittant Nohant et j'en ai lu une partie en
+chemin de fer. Mais, depuis que je suis ici, je n'ai pu l'achever. C'est
+une vie désordonnée pour moi que ce Paris, où je ne puis m'appartenir un
+instant.
+
+J'ai beau fuir le monde et ne vouloir aller nulle part, et vouloir me
+renfermer dans l'intimité, je suis assiégée jusque sur l'escalier et
+jusque dans mon fiacre. Et puis tant de choses à voir et à faire en
+quinze jours, quand on ne vient à Paris que tous les deux ou trois ans!
+Enfin j'achève mes corvées et je repars dans deux jours, et je vous
+lirai et je reprends la seule vie qui me convienne, la vie d'étude et de
+réflexion. Ce que j'ai lu est d'un grand intérêt et très beau de coeur
+et de pensée.
+
+Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n'y en a pas d'autre. Toute
+cette agitation politique qui règne ici est inféconde. A tous les étages
+et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens
+perchés sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns
+avec effroi, les autres avec espérance, et tous se disant: «Que fait-il?
+que va-t-il faire? que pense-t-il? que veut-il? quel mal ou quel bien va
+sortir de lui? Questions insolubles!» Le peuple n'en sait pas davantage
+sur ceux qu'il regarde d'en bas, il n'en sait guère plus sur lui-même.
+Il attend et il s'inspirera du moment; et qu'importe ce qu'il fera, s'il
+ne sait pas pourquoi il le fait?
+
+Instruisons-le sous toutes les formes. Le résultat de nos efforts est
+peut-être fort éloigné, mais au moins il est sûr, et tout le reste est
+inutile.
+
+Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous écrirai de
+Nohant, et, en attendant, j'envoie à votre digne compagne, à votre
+famille et à tous vos chers enfants mille tendres souvenirs.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXV
+
+A M. ARMAND BARBÈS, A LA HAYE
+
+ Nohant, 3 mai 1862.
+
+Mon ami bien cher,
+
+Je suis, depuis longtemps déjà, sans nouvelles de vous. Pouvez-vous
+m'en faire donner, si le travail d'écrire vous fatigue encore?
+Dois-je espérer que vous êtes mieux, comme, votre dernière lettre me
+l'annonçait?
+
+Moi, je veux vous annoncer le prochain mariage de mon fils avec la fille
+de mon vieux et cher ami Calamatta. C'est une charmante enfant et un
+esprit généreux. Cette union est un voeu de mon coeur enfin accompli.
+
+Vous partagerez ma joie, vous qui ne vivez que pour vos amis sans songer
+à vous-même. Mais, s'il est possible, parlez-moi un peu de vous, sinon
+pensez à moi et souhaitez du bonheur à mon cher fils. Le ciel, qui vous
+aime, y aura égard!
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXVI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
+
+ Nohant, 11 mai 1862.
+
+Cher prince,
+
+Êtes-vous encore à Paris? Je me hâte de vous remercier de toute mon âme
+pour ma soeur, qui va, grâce à vous, se trouver heureuse.
+
+A présent, j'ai le coeur tout à fait libre de cette perplexité de
+famille et je suis toute au bonheur de mes enfants, qui se marient dans
+quelques jours. Ah! si vous ne partiez pas cette semaine, ce serait
+si vite fait pour vous de venir, _incognito_, passer vingt-quatre
+heures!--_Ma!_--peut-être seriez-vous un peu compromis par notre liberté
+de conscience?--pas de prêtre!
+
+Nous sommes excommuniés, comme tous ceux qui, de fait ou d'intention,
+ont souhaité l'unité de l'Italie et le triomphe de Victor-Emmanuel;
+nous nous tenons pour chassés de l'Église. Mais ne le dites pas à
+la princesse Clotilde! Il ne faut pas faire pleurer les anges. Elle
+croit--nous ne croyons pas, nous autres,--à l'Église catholique. Nous
+serions hypocrites d'y aller.
+
+Encore merci, et tâchez, s'il vous plaît, monseigneur, de nous délivrer
+Rome. Calamatta nous dit ici que vous allez trouver en Italie des
+transports d'affection et de reconnaissance. Ce voyage est pour nous une
+grande espérance; car nous voilà tous très Italiens de coeur, et nous
+vous aimons d'autant plus.
+
+Mais vous ne resterez pas longtemps? Est-ce que le moment où vous allez
+être père n'approche pas? Que de joie chez nous quand nous saurons que
+vous avez ce bonheur!
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXVII
+
+A MADAME D'AGOULT, A PARIS
+
+ Nohant, 7 juin 1862.
+
+Merci de votre bon petit mot, ma chère Marie. C'est bien aimable à vous
+de vouloir que ces heureux jours qui me viennent soient complétés par un
+souvenir et une félicitation de votre part. Quand on s'est franchement
+aimés, je crois qu'on s'aime toujours, même pendant le temps où l'on
+croit s'être oubliés. Moi, je ne sais plus trop ce qui s'est passé.
+
+La vie est toujours pour moi l'heure présente. Cette heure est telle
+aujourd'hui, que vous pourriez lire dans mon coeur sans y rien trouver
+qui vous afflige et vous inquiète.
+
+Donc à vous toujours!
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+DXVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
+
+ Nohant, 20 juillet 1862.
+
+Mon cher prince,
+
+J'arrive des bords de la Creuse, et j'apprends l'heureux événement; j'en
+suis enchantée, vous le savez d'avance.
+
+La princesse est une brave mère de nourrir son enfant! Vous, il faut en
+faire un homme, un vrai homme, de cet enfant-là. Vous serez un tendre
+père, j'en suis sûre, parce que vous avez été un bon fils; mais
+occupez-vous _vous-même_ de son éducation, et elle sera ce qu'elle doit
+être pour un homme de l'avenir et non du passé.
+
+Vos amis comptent là-dessus et se réjouissent. Je ne peux pas vous dire
+combien je pense à vous et combien je rêve de votre fils, vous êtes
+content, cette fois? Dites-moi oui, et donnez-lui un baiser pour moi, au
+nom du bon Dieu, le roi des rois, avec qui je ne suis pas trop mal.
+
+Il n'est pas encore question d'un bonheur comme ça chez nous. J'attends
+_l'espérance_ avec impatience. Mes enfants sont chez mon mari à Nérac.
+Il a été gravement malade; il est hors d'affaire, et mes enfants vont me
+revenir.
+
+Je vous aime de tout mon coeur, toujours.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXIX
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Nohant, 7 août 1862.
+
+Ma chère mignonne,
+
+Je suis bien contente de l'embarras d'Hetzel[1] puisqu'il me procure une
+charmante lettre de toi, et de bonnes nouvelles de vous toutes. J'ai vu
+ton père hier et nous avons causé, comme tu penses, de tout ce qui vous
+concerne, et de cette pauvre chère grand'mère qui est partie!
+
+Ma Lina, qui est de retour de son voyage et se propose de t'écrire
+bientôt, a fait aussi mille questions sur vous à ton père. Et nous avons
+dit beaucoup de mal de toi, comme tu penses! Nous avons grondé ton père
+de ce qu'il ne te faisait pas courir un peu avec lui quand il vient chez
+nous: ce serait si bon pour nous de te tenir ici! Mais il dit: «Cela
+ne se peut pas, elle travaille, elle est forcée à des relations
+continuelles pour ses travaux.»
+
+Un temps viendra peut-être où tu auras un peu de vacances, et Valentine
+aussi, et alors ta petite maman n'aurait plus de raison d'être à Paris
+quand le père aurait à venir en Berry. Vous prendriez Nohant pour
+_centre d'opérations_, ton père faisant ses courses et promenades; vous,
+le peu de visites que vous tenez à faire maintenant au pays, et vous
+auriez chez nous le _home_ et la famille.
+
+Rien ici de changé essentiellement depuis les bons jours d'intimité
+que nous y avons passés ensemble, sauf le grand bonheur d'avoir cette
+adorable et adorée petite, immense compensation aux douleurs qui nous
+ont tous frappés et aux adieux tant de fois répétés aux vivants et aux
+morts.
+
+Laisse Lina et moi faire ce bon rêve de vous ravoir quelquefois près de
+nous, quand de bonnes circonstances le permettront, et parlons de cette
+_géométrie naturelle_, qui est une oeuvre charmante et bonne. Que les
+lecteurs sont donc bêtes avec leur répulsion pour les mots! Enfin
+cherchons:
+
+ Avant nous.
+ L'oeuvre avant l'ouvrier.
+ Les formes primitives.
+ La science avant les savants.
+ L'artiste éternel.
+ Histoire de la forme.
+ La loi des formes naturelles.
+
+Tout cela ne vaut rien, et rien ne vaudra jamais le vrai titre, qui
+était le seul juste. Il faut tâcher de persuader à Hetzel de le
+conserver, ou il faut qu'il en trouve un bon. S'il refusait l'ouvrage,
+il me semble que madame Pape-Carpentier trouverait à le placer
+naturellement dans la _Bibliothèque utile_ de Leneveu, qui est un
+excellent recueil, très répandu et très goûté.
+
+Bonsoir, chère fille; je t'embrasse, je vous embrasse tous bien fort.
+
+TA MARRAINE.
+
+ [1] Qui cherchait un titre pour l'ouvrage d'abord intitulé _Evenor
+ et Leucippe_, et qui s'est définitivement appelé _les Amours de
+ l'âge d'or_.
+
+
+
+
+DXX
+
+A MADAME D'AGOULT, A PARIS
+
+ Nohant, 23 octobre 1862.
+
+Chère Marie,
+
+J'ai appris bien tard le malheur affreux qui vous a frappée. Je le
+ressens vivement; et, qu'il soit tard où non pour vous le dire, je veux
+que vous me comptiez au nombre de ceux que vos douleurs affecteront
+toujours profondément. C'est dans ces tristes ébranlements de la vie que
+l'on sent la durée des chaînes de l'affection et comme le réveil de
+tout ce que le coeur avait mis en commun de joies et de peines. Vous
+me félicitiez récemment d'avoir acquis une fille charmante, et vous en
+perdez une accomplie[1].
+
+Croyez que l'égoïsme naturel au bonheur s'arrête ici et que je souffre
+de votre mal. Et puis qu'est-ce que le bonheur quand un jour imprévu
+nous le brise? Qui peut compter sur le soleil de demain? Votre âme si
+élevée, votre esprit, qui a touché aux plus hautes solutions de la
+pensée, a sans doute puisé des forces suprêmes dans l'espoir confiant
+d'une vie meilleure. Je n'ai donc rien à vous dire pour vous consoler
+que vous ne sachiez mieux que moi.
+
+Ce que je vous apporte, c'est un grand respect pour vos larmes et une
+grande tendresse pour vos déchirements.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Madame Emile Ollivier.
+
+
+
+
+DXXI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME), A PARIS
+
+ Nohant, 14 décembre 1862.
+
+Merci à vous, cher prince, pour la brochure que vous avez bien voulu me
+faire envoyer. J'ai été un peu malade ces jours derniers. Je n'ai pu la
+lire que cette nuit; tous ces documents sont très frappants et de la
+plus grande utilité. Espérons qu'ils ajouteront leur poids à la somme de
+réflexions que le public et le gouvernement devraient faire un peu moins
+longues ou un peu moins _indifférentes_ au salut de l'Italie et de la
+France.
+
+Devant l'envahissement du pouvoir clérical, il me semble que la France
+est encore plus menacée que l'Italie. Est-ce une finesse de l'empereur
+pour laisser constituer chez nous une Église gallicane pendant que celle
+de Rome tomberait? Le jeu serait habile, mais périlleux. Le prêtre
+peut bien ruser au plus fin, gallican ou non, et je ne vois pas ce que
+l'honneur français gagne à remporter ce genre de victoires.
+
+Vous avez fait encore des vôtres, monseigneur! Vous avez couru, cette
+année, la terre et la mer toujours avec des risques, des gros temps
+et des aventures. Vous aimez cela, c'est bien, et on me dit que la
+princesse Clotilde est aussi brave que vous. On me dit aussi que votre
+fils devient superbe. Voilà des éléments de bonheur domestique.
+
+Mais êtes-vous rassuré sur nos publiques affaires? Il me semble que la
+vie, à force d'être lente, s'éteint sous la cendre, aussi bien dans les
+masses que sur les trônes.
+
+Tout mon petit nid vous envoie des respects pleins d'affection et de
+dévouement. Maurice est touché de votre bon souvenir à l'endroit de la
+brochure. Il se dispose à aller passer quelques jours dans le Midi chez
+son père; après quoi, il ira à Paris avec sa chère et _parfaite_ petite
+femme. Moi, je ne sais quand je sortirai de mon encrier pour respirer un
+peu; ce que je sais, c'est que je vous aime toujours de tout mon coeur
+et qu'il me tarde bien de vous revoir.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXII
+
+A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS
+
+ Nohant, 29 janvier 1863.
+
+Mon cher enfant,
+
+Maillard m'a fait part du désir exprimé par la direction du Vaudeville
+de joindre mon nom au vôtre sur l'affiche. Cela ne peut pas être, et,
+tout en remerciant pour moi ces messieurs de ce qu'il y a d'obligeant
+dans leur idée, dites-leur qu'à aucun titre je ne puis accepter la
+_collaboration fictive_. Vous savez mieux que personne que je n'ai ni
+fourni le sujet tel que vous l'avez conçu et exécuté, ni exécuté quoi
+que ce soit dans la pièce. Les conseils que je vous ai donnés étaient
+de ceux que le premier venu donne sous l'impression du moment, et se
+réduisaient à faire ressortir un peu plus vos propres idées et votre
+propre composition. D'ailleurs, je ne pourrais pas me prêter à cette
+collaboration fictive, quand même je ne la rejetterais pas absolument en
+principe. Des engagements personnels et particuliers s'y opposeraient
+en ce moment. Voilà ce que je vous prie de répondre, ainsi que ce qui
+précède, puisque c'est la vérité.
+
+La pièce est charmante et n'a pas besoin _d'appui._ Soyez tranquille et
+gardez votre nom _tout seul_. Il faut bien que les noms commencent avant
+de faire autorité.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXIII
+
+A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 2 février 1863,
+
+«Ne rien mettre de son coeur dans ce qu'on écrit?» Je ne comprends pas
+du tout, oh! mais du tout. Moi, il me semble qu'on ne peut pas y mettre
+autre chose. Est-ce qu'on peut séparer son esprit de son coeur? est-ce
+que c'est quelque chose de différent? est-ce que la sensation même peut
+se limiter? est-ce que l'être peut se scinder? Enfin ne pas se donner
+tout entier dans son oeuvre, me paraît aussi impossible que de pleurer
+avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son
+cerveau. Qu'est-ce que vous avez voulu dire? vous me répondrez quand
+vous aurez le temps.
+
+
+
+
+DXXIV
+
+A M. ÉDOUARD CADOL, A PARIS
+
+ Nohant, 6 février 1863.
+
+Cher enfant,
+
+J'ai tenu conseil avec Lina et Maurice, et j'ai donné mon avis, qui a
+été écouté. Nous vous savons tous gré, de votre bon coeur, qui voudrait
+pouvoir nous dédier à tous la comédie que nous avons tous bercée avec
+tendresse. Mais ni moi, ni Maurice, ni les autres, soyez-en sûr, ne
+doutons de votre bonne affection, et il s'agit pour nous, avant tout, de
+la pièce et de son succès. Ce n'est guère l'usage de dédier une pièce.
+N'attirez donc pas l'attention du gros public sur mon nom et sur rien
+qui rappelle Nohant.
+
+Assez d'envieux diront dans les petits coins, si la pièce a du succès,
+que, puisqu'elle a été faite à Nohant, j'y ai mis la main.
+
+Les directeurs de théâtre le diront aussi, croyant faire du bien à la
+pièce et se souciant, fort peu de faire du mal à l'auteur.
+
+Laissez cela se perdre dans les cancans de coulisses et croyez bien
+que le public de la troisième représentation n'en saura rien du tout.
+Inutile donc que les lecteurs en sachent davantage, et qu'une dédicace
+les y fasse penser.
+
+Sur ce, merci de coeur pour Lina, Maurice et moi, et croyez que mon
+conseil est bon. Il ne s'agit pas de plaire aux directeurs et aux
+éditeurs, qui veulent toujours des noms _patronnés_ pour écouler leur
+marchandise. Il s'agit de vous faire un nom indépendant contre vent et
+marée. C'est plus difficile que d'avaler une tranche d'ananas. Allez-y
+et ne craignez rien.
+
+Bonsoir, cher Almanzor, et bon courage! Amitiés de tous. Écrivez-nous
+toujours quand vous avez le temps.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXV
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 7 février 1863.
+
+Cher enfant,
+
+Nous sommes bien contents et bien heureux, tous! Compliments, amitiés,
+joie de toute la famille. Je n'étais pas inquiète du tout, moi: je
+savais qu'il y avait dans la pièce un fonds d'intérêt et d'émotion de
+nature à être compris par tout le monde; et une moralité à ne choquer
+personne, tout en restant assez forte pour faire réfléchir chacun. Quand
+vous aurez ce fonds bien établi, secondé par les détails, vous serez
+toujours certain d'avoir fait quelque chose qui en vaut la peine et qui
+prouve au spectateur payant qu'il n'est pas volé.
+
+Pour le succès de vogue et d'argent, quel sera-t-il? nul ne peut le
+savoir; cela dépend beaucoup de l'intelligence de la direction et de son
+bon vouloir; et rarement les auteurs ont sujet d'être contents, parce
+que les directeurs cherchent toujours l'argent dans le gros lot de
+hasard, sauf à perdre le certain modeste de chaque jour.
+
+Attendez-vous à des misères, tout le monde est forcé d'en subir.
+Surveillez vos premières représentations en ayant toujours dans la salle
+quelques amis vrais et _chauds_, qui entraînent, à point et _à propos_,
+le public incertain et distrait par nature. De tels amis intelligents et
+dévoués sont rares. Si vous n'y pouvez rien, la chose se fera peut-être
+d'elle-même.
+
+Dans quelques jours, le sort financier de la pièce sera décidé; vous
+confierez alors vos intérêts à Émile, et vous reviendrez nous trouver
+pour travailler au roman et passer tranquille ce charmant hiver qui nous
+donne presque tous les jours ici du soleil, des jacinthes et de bonnes
+promenades.
+
+Vous verrez Maurice un de ces jours avec sa femme; je ne sais ce qu'ils
+resteront de jours ou de semaines à Paris; vous n'aurez pas besoin de
+les attendre pour revenir à notre nid, qui est le vôtre.
+
+Tenez-nous au courant de la deuxième et de la troisième représentation,
+qui ont aussi leur importance; et, si vous êtes content, pensez, cher
+Almanzor, que nous le sommes bien aussi.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXVI
+
+A M.
+
+ Nohant, 26 février 1863.
+
+Le christianisme est une vérité abstraite. Pour être une vérité
+concrète, une vérité vraie, il lui faudrait avoir tenu compte des
+notions que vous avez et que je n'ai pas besoin de vous indiquer. Le
+christianisme n'est pas mensonge, il est vérité incomplète. Arme, de
+progrès jadis, il est devenu outil de destruction. C'est un tombeau où
+l'humanité enferme le peu qui lui reste de conscience et de lumière.
+Ceci n'est pas la faute du pauvre docteur supplicié: c'est là faute de
+ceux qui ont déifié sa mémoire. Vous direz mieux que moi ce que vous
+savez avoir à dire, et ce que je crois savoir que vous direz. Vos
+pages sont très belles, élevées et profondes, elles sont d'un esprit
+supérieur, à la fois poétique et logicien. Que Dieu vous aide pour aller
+au fond des choses sans vous égarer dans le grand abîme où l'on ne
+pénètre plus que sur les ailes de l'hypothèse!
+
+Il faut là beaucoup de science du langage, et toutes les sciences de
+détail doivent concourir à former la science des sciences.
+
+Moi qui ne sais rien, j'attends, et pourtant je permets à ma conscience
+de juger ce qui se produit. C'est très hardi, à coup sûr; mais tout
+esprit, si incomplet qu'il soit, a besoin de s'affirmer.
+
+La plus belle des hypothèses, celle qui aurait le droit de marquer une
+nouvelle étape religieuse dans les conquêtes de l'avenir, serait celle
+qui ferait concorder les besoins de l'intelligence et ceux du coeur avec
+les résultats de l'expérience. Déjà de nobles travaux marchent dans ce
+sens et je crois être sûre que vos questions amèneront une réponse de
+vous-même à vous-même qui éclairera encore cette route nouvellement
+ouverte.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXVII
+
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉRÔME), A PARIS
+
+ Nohant, 22 mars 1863.
+
+Mon grand ami,
+
+Vous seul êtes jeune et généreux, et brave! Vous seul aimez le vrai pour
+lui-même; vous seul avez le génie du coeur; le seul qui soit vraiment
+grand et sûr. Je vous estime et vous aime toujours de plus en plus,
+cher noble coeur, flamme brillante au sein de ce banc de houille qu'on
+appelle le Sénat; mais ce n'est pas de la houille, on ne peut pas
+l'allumer. Ah! c'est un monde de glace et de ténèbres! Ils votent
+la mort des peuples comme la chose la plus simple et la plus sage,
+puisqu'ils se sentent morts eux-mêmes. Soyez fier de n'être pas aimé de
+ces gens-là. Tout ce qui vit encore en France vous en tiendra compte.
+
+J'attends mon exemplaire, ne m'oubliez pas; car je n'ai que l'extrait
+des journaux, et ce n'est pas assez.
+
+Mes enfants sont heureux de vous avoir vu. Ma chère petite fille, qui
+est un enfant généreux, vous porte dans son coeur. Elle s'est trouvée
+malade chez vous, pourtant; sa position _intéressante_ amène de petits
+accidents peu graves, mais qui la forçaient de se sauver de partout
+sans dire bonsoir; et Maurice, inquiet de la fréquence de ces
+évanouissements, me l'a vite ramenée. Elle va bien, à présent. Tous
+deux me chargent de leurs sentiments pour vous et je vous charge de nos
+respects à tous pour la princesse. Votre fils est beau, très beau, à
+ce qu'ils disent. Lina l'a regardé à pleins yeux, avec _émulation_.
+Monseigneur, ne le laissez pas élever par les prêtres!
+
+A vous tous nos voeux et toute notre affection.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXVIII
+
+A M. EDMOND ABOUT, A PARIS
+
+ Nohant, mars 1863.
+
+Que de talent vous avez! Dix fois plus, à coup sûr, que l'on ne vous
+en reconnaît, bien qu'on vous en reconnaisse beaucoup. Pourquoi ne
+montez-vous pas jusqu'au génie, que vous touchez, et que vous laissez
+échapper à travers vos doigts. C'est parce que vous avez l'âme triste,
+malade peut-être. On s'est beaucoup moqué de nos désespoirs d'il y a
+trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous
+ne pleurions. Vous voyez le monde de votre temps tel qu'il est, sans
+vous demander si vous ne pourriez pas le rendre moins faible en vous
+faisant plus fort que lui. Je suis persuadée que vous ne valez ni plus
+ni moins que nous ne valions, abstraction faite du progrès de l'art, qui
+se fait toujours et qui se fait encore pour les vieux comme pour les
+jeunes; mais pourquoi ne pas vouloir nous dépasser? A cette grande bête
+de désespérance que nous avions, a succédé, de par vous autres, une
+réaction de vie qui étreint la réalité et qui devrait vous avoir fait
+faire une véritable enjambée par-dessus nos têtes.
+
+Un de vous ne voudra-t-il pas la faire, et pourquoi ne serait-ce pas
+vous? Nous en étions à peindre l'homme souffrant, le blessé de la vie.
+Vous voulez peindre, ou vous peignez d'instinct l'homme ardent qui
+regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter la coupe, la
+remplit à pleins bords et l'avale. Mais cette coupe de force et de vie
+vous tue; à preuve que tous les personnages de _Madelon_ sont morts à la
+fin du drame, honteusement morts, sauf _Elle_, la personnification du
+vice, toujours jeune et triomphant.
+
+Donc, quoi? le vice seul est une force, l'honneur et la vertu n'en sont
+pas. Pas un ne résiste, et le seul vrai honnête homme, M. Honnoré, finit
+par le suicide, ni plus ni moins que les héros de notre temps byronien.
+
+Pourquoi? dites! Ne croyez-vous pas qu'un homme puisse être assez fort
+pour tout braver, tout subir et tout vaincre? pas un seul? pas même,
+vous qui faites à bras tendu cette peinture de grand artiste, cette
+merveille d'esprit, de vérité, de force, de couleur, de composition
+et de dessin que vous intitulez _Madelon?_ Vous n'osez pas être cet
+homme-là, ou rêver dans un beau livre que cet homme existe et qu'il
+parle par votre plume, et qu'il agit par votre volonté, et qu'il
+triomphe par votre conviction? Pourquoi donc, mon Dieu? Faut-il, pour
+répandre l'idéal, se faire dévot et invoquer tous les mensonges du
+catholicisme, quand il est si bien prouvé que l'homme est en âge d'être
+par lui-même dès qu'il le voudra?
+
+Prenez garde, en vérité! Tous ces charmants jeunes gens auxquels le
+jeune lecteur voudrait ressembler, sont des misérables. Toutes ces
+femmes honnêtes sont des niaises, et si impuissantes à conjurer le mal,
+qu'elles sont de trop sur la terre. Elles ne servent qu'à excuser les
+maris infidèles par l'ennui qu'elles leur procurent. Il n'y a de logique
+que Madelon. Si la nature humaine est ainsi faite autour d'elle, elle a
+raison de la mépriser et de ne plus rougir de rien.
+
+Horrible conclusion d'un récit admirable de tous points et devant lequel
+tout ce que l'on a de littérature dans l'esprit, s'incline sans réserve,
+mais devant lequel aussi tout ce que l'on a d'honnêteté dans le coeur se
+révolte douloureusement.
+
+Ne pensez pas que je ne comprenne point du tout ce que vous avez voulu
+faire et que je ne voie pas le côté sain de cette violente étude.
+Je sais que montrer et dévoiler les mauvais et les lâches est plus
+instructif que la prédication et la lecture de la _Vie des Saints_. Je
+conviendrai avec vous que, Feuillet et moi, nous faisons, chacun à notre
+point de vue, des légendes plutôt que des romans de moeurs. Je ne vous
+demande, moi, que de faire ce que nous ne savons pas faire; et, puisque
+vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de cette société, de
+susciter le sens de la force en le prenant justement dans le milieu que
+vous montrez si vrai, et que vous avez si magnifiquement observé et
+disséqué.
+
+Je vous demande, je vous supplie, à présent que vous venez de faire le
+chef-d'oeuvre de la victoire du mal, de nous faire le chef-d'oeuvre du
+réveil au bien. Montrez-nous un véritable homme de coeur écrasant ces
+vermines, bravant ces luxures, méprisant avec une facilité logique et
+simple cette sotte vanité de paraître fort dans l'absurde et puissant
+dans l'abus de la vie; vous venez de prouver que cette vanité est
+toujours souffletée par la nature qui se venge.
+
+Ayez le courage d'incarner la preuve du triomphe. Que les méchants
+triomphent si vous voulez dans l'opinion. Inutile de farder le monde si
+bête et si corrompu; mais que Job sur son fumier soit le plus beau et le
+plus heureux de tous; si beau, que le jeune lecteur aime mieux être Job
+que tous les autres. Ah! que ne puis-je! que n'ai-je votre âge et vos
+forces! que ne sais-je tout ce que vous savez!
+
+Pourquoi _le Demi-Monde_ qui mettait à nu Madelon et ses dupes, et ses
+complices; a-t-il captivé les plus récalcitrants à ce genre de peinture,
+et moi toute la première? C'est parce qu'il y a auprès d'elle deux
+hommes qui triomphent: l'un qui la démasque et l'autre qui la répudie,
+sans que personne se venge.
+
+Pourquoi l'auteur du _Demi-Monde_ a-t-il le droit de tout dire et de
+tout montrer? C'est parce qu'on sent en lui un grand instinct de lutte
+contre ce torrent où il aurait pu être englouti. Il ne vous est pas
+permis, avec cette magnifique puissance que vous avez, de ne pas faire
+du bien. Il faut en faire. Il faut vous venger ainsi de tout le mal
+qu'on vous a fait, faute de vous comprendre. C'est quelqu'un qui vous
+a compris qui ose et qui doit vous dire cela, du fond d'un coeur mille
+fois brisé et toujours heureux quand même.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXIX
+
+A M.
+
+ Nohant, avril 1863.
+
+Oui, sans doute, monsieur, je me souviens et je lis votre livre. Vous
+êtes un noble, vaste et généreux esprit. Mon fils partage vos idées; car
+il s'est fait protestant avec sa femme, et compte élever ses enfants
+dans la croyance avancée de la Réforme, dont vous êtes un des plus
+éminents et des plus fervents apôtres. Mais, moi, tout en vous aimant
+et vous admirant du meilleur de mon âme, je serai de moins en moins
+chrétienne, je le sens, et, chaque jour, je sens aussi poindre une autre
+lumière au delà de cet horizon de la vie vers lequel je marche avec une
+tranquillité toujours croissante.
+
+Jésus n'est pas et ne pouvait pas être le dernier mot de la vérité
+accordée à l'homme. Vous admettez ingénieusement qu'il a semé une vérité
+progressive à développer. Mais le croyait-il, lui? Je ne le pense pas.
+Il était l'homme de son temps, quoique l'homme le plus idéaliste de son
+temps.
+
+D'ailleurs, est-il le seul à vénérer dans cette époque de renouvellement
+moral et intellectuel qui s'est appelée le christianisme et qui a
+été l'oeuvre de plusieurs hommes d'élite et de plusieurs siècles de
+discussion? Ou, comme M. Renan le croit, Jésus a ignoré les doctrines
+qui l'entouraient, et, original au suprême degré, il a été une vive et
+puissante incarnation de la pensée qui planait sur son siècle; ou, comme
+vous le croyez, monsieur, et comme je penche à le croire avec vous, il a
+été _instruit_ et il n'est qu'un disciple plus pur et mieux doué que
+ses maîtres. Il y a une troisième version qui ne me plaît pas et qui a
+pourtant sa valeur: c'est qu'il n'a jamais existé de Jésus proprement
+dit, et que sa vie n'est qu'un poème et une légende qui résume plusieurs
+existences plus ou moins intéressantes, comme son Évangile ne serait
+qu'un ensemble de versions plus ou moins authentiques d'une même
+doctrine sujette à mille interprétations. Je crois que vous admettez la
+possibilité de toutes ces choses; il faut bien l'admettre quand on n'a
+pas de certitude et de preuve historique incontestable.
+
+Mais vous dites en vous-même: «Qu'importe, après tout, si nous avons
+sauvé de tous ces naufrages de la réalité historique, une vérité
+philosophique, une doctrine admirable?» Très bien, je pense comme vous;
+mais je ne tiens pas à appeler christianisme cette doctrine, qui n'est
+peut-être pas du tout celle du nommé Jésus, lequel n'a peut-être jamais
+été crucifié; et je tiens encore moins à m'enthousiasmer pour un
+personnage légendaire qui n'a pas la réalité de Platon, de Pythagore,
+d'Aristote et de tous les grands esprits que nous savons avoir vécu
+eux-mêmes, pensé, parlé, écrit ou souffert en personne.
+
+Remarquez que cette situation apocryphe, ou tout au moins douteuse, du
+fondateur du christianisme ouvre la porte à des croyances tout à fait
+contradictoires et que cette doctrine si belle a fait dans le monde
+autant de mal que de bien, par la raison qu'elle part d'une sorte de
+mythe. C'est un beau rayon dont le soleil est caché dans les nuages.
+Platon, Pythagore et les autres fondateurs réels de doctrines ou de
+méthodes bien définies n'ont jamais fait que du bien. Jésus a apporté
+l'hypocrisie et la persécution dans la vie humaine et sociale, et cela
+dure depuis dix-huit cents ans et plus; à l'heure qu'il est, nous sommes
+plus que jamais persécutés en son nom, privés de liberté et traqués par
+ses prêtres dans tous les replis de notre existence. Arrière donc
+le Dieu Jésus! Aimons en philosophe cette charmante figure de roman
+oriental; mais ne cherchons pas à faire croire à sa divinité ni à sa
+presque divinité, pas plus qu'à sa réalité humaine. Nous ne savons rien
+de lui, et nous voici en présence de l'oeuvre collective des apôtres,
+qui souffre la critique à bien des égards. Libre à nous de choisir la
+version qui nous plaît le mieux et de rebâtir chacun le temple de
+la nouvelle Jérusalem selon les besoins de notre coeur, de notre
+conscience, de notre raison ou de notre idéalisme. Mais n'appelons plus
+cela une religion; car ce n'en a jamais été une. Ce n'a même pas été
+une philosophie; c'est un idéal romanesque pour les uns, une grossière
+superstition pour les autres. La part de la raison ne s'y trouve pas, et
+la pratique en est aussi élastique, aussi vague que le texte. Ce qui est
+quelque chose de réel et de fort, c'est le catholicisme. Mais, comme
+c'est quelque chose d'odieux, je n'en veux pas davantage.
+
+Point d'insulte à Jésus. Il a pu être, et il a dû être grand et bon.
+Mais cela ne suffit pas à des esprits sérieux pour chercher là toute la
+lumière et toute la vérité.
+
+La vérité n'a jamais appartenu en propre à un homme, et aucun Dieu n'a
+daigné nous la formuler. Elle est en nous tous, en quelques-uns plus
+que dans la masse; mais tous peuvent chercher et trouver la somme de
+sagesse, de vérité et de vertu qui est l'expression du temps où il vit.
+L'homme veut tout définir, tout classer, tout nommer; voilà pourquoi
+il lui plaît d'avoir des messies et des évangiles, mais ces
+personnifications et ces dogmes lui ont toujours fait pour le moins
+autant de mal que de bien.
+
+Il serait temps d'avoir des lumières qui ne fussent pas des torches
+d'incendie.
+
+
+
+
+DXXX
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 14 juillet 1863, au soir.
+
+Marc-Antoine Sand est né ce matin, anniversaire de la prise de la
+Bastille. Il est grand et fort et il m'a regardée dans les yeux d'un air
+attentif et délibéré, quand je l'ai reçu tout chaud dans mon tablier.
+Je crois que nous nous connaissions déjà et il m'a eu l'air de vouloir
+dire: «Tiens! c'est donc toi?» On l'a fourré dans un bain de vin de
+Bordeaux, où il a gigoté avec une satisfaction marquée. Ce soir, il
+tette avec voracité, et sa nourrice, qui n'est autre que sa petite
+mère, est gaie comme un pinson. Nous avons tiré le petit canon et un
+_pifferari_ d'Auvergne est venu lui faire entendre le plus primitif
+des chants gaulois. Le père Maurice a pleuré comme un veau et le père
+Calamatta comme une huître, à la vue de ce solide moutard! Tout le monde
+est dans la joie: voilà! Merci pour votre bonne lettre du 5 juillet;
+réjouissez-vous avec nous, mon grand fils, et venez bientôt nous voir.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXXI
+
+A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG
+
+ Nohant, 3 août 1863.
+
+Monsieur,
+
+Vos excellents discours nous ont beaucoup frappés, mon fils, ma
+belle-fille et moi, et je vais tout de suite et sans préambule répondre
+à votre bonne lettre en vous parlant à coeur ouvert.
+
+Mon fils s'est marié civilement l'année dernière. D'accord avec sa
+femme, son beau-père et moi, il n'a pas fait consacrer religieusement
+son mariage. L'Église catholique, dans laquelle nous sommes nés,
+professe des dogmes et les corrobore de doctrines antisociales et
+antihumaines qu'il nous est impossible d'admettre. Un cher petit garçon
+est né de cette union, il y a quinze jours. Depuis que sa mère l'a conçu
+et porté dans son sein, nous nous sommes demandé tous les trois s'il
+serait élevé dans les vagues aspirations religieuses qui peuvent suffire
+à l'âge de raison (à la condition de chercher la vérité dans des
+conceptions mieux définies), ou si nous essayerions, dans le but de
+le préparer à devenir un homme complet, de le rattacher à une foi
+idéaliste, sentimentale et rationnelle. Mais où trouver cette foi assez
+formulée de nos jours pour être mise à la portée d'un enfant?
+
+Nous songions au protestantisme, uniquement parce qu'il est une
+protestation contre le joug romain; mais cela était loin de nous
+satisfaire. Deux dogmes, l'un odieux, l'autre inadmissible, la divinité
+de Jésus-Christ et la croyance au diable et à l'enfer, nous faisaient
+reculer devant un progrès religieux qui n'avait pas encore eu la
+franchise ou le courage de rejeter ces croyances.
+
+Vos sermons nous délivrent de ce scrupule, et mon fils, voulant que son
+mariage et la naissance de son fils soient religieusement consacrés,
+je n'ai plus d'objections à lui faire contre deux sacrements qui
+attacheraient son union et sa paternité à votre communion.
+
+Mais, avant de me rendre entièrement, j'ai recours à votre loyauté avec
+une absolue confiance, et je vous adresse une question. Faites-vous
+encore partie de la communion intellectuelle de la Réforme? Persécuté et
+renié probablement par l'anglicanisme, par le méthodisme, par une très
+grande partie des diverses Églises, pouvez-vous dire que vous appartenez
+à une notable partie des esprits éclairés du protestantisme? Si, à peu
+près seul, vous avez levé un étendard de révolte, l'enfant que nous
+mettrions sous l'égide de vos idées ne serait-il pas renié et réprouvé
+chez les protestants, en dépit de son baptême parmi eux? On peut
+s'aventurer pour soi-même dans les luttes du monde philosophique et
+religieux; mais, quand on s'occupe de l'avenir d'un enfant, d'un être né
+avec le droit sacré de la liberté, qui, dès que sa raison s'entr'ouvre,
+a besoin de conseils et de direction, on doit non seulement chercher la
+meilleure méthode à lui offrir, mais encore préparer à sa vie un milieu
+moral, une solidarité, un foyer de fraternité, et quelque chose encore!
+une rationalité religieuse, si je puis ainsi dire, un drapeau ayant
+quelque autorité dans le monde. Il ne faut pas, ce me semble, que
+l'adolescent puisse dire à son père catholique: «Vous m'avez lié à un
+joug de mort!» ni à son père protestant: «Vous m'avez isolé au sein de
+la liberté d'examen; vous m'avez enfermé dans une petite Église, sans
+appui, et me voilà déjà dans la lutte quand j'ai à peine compris
+pourquoi j'y suis!»
+
+Dans les deux cas, cet enfant pourrait ajouter: «Mieux valait ne me lier
+à rien et m'élever selon votre inspiration dans l'absolue liberté où
+vous viviez vous-même.»
+
+Mon fils et sa femme feront, en tout cas, ce qu'ils voudront, sans
+qu'aucun nuage entre nous résulte jamais d'une dissidence qui n'est même
+pas formulée encore; mais, ayant à donner ou à réserver mon opinion un
+jour ou l'autre, je vous demande, à vous, monsieur, la réponse à mon
+incertitude, qui vous sera dictée par votre conscience.
+
+Je ne connais pas le monde protestant. On me parle d'une Église tout à
+fait nouvelle, ayant de l'avenir et faisant de nombreux prosélytes en
+Italie particulièrement. Je vois, d'après ce que l'on me dit, que cette
+Église part de vos principes et qu'il y a par le monde un souffle de
+liberté religieuse qui unit un certain nombre d'esprits sérieux. Je
+voudrais savoir si notre enfant aura dans la vie une véritable famille
+à laquelle il n'aura peut-être jamais ni le désir ni l'occasion de
+s'identifier,--car il faut prévoir l'âge où il ne voudrait suivre aucun
+culte, et là s'arrêtera aussi l'autorité de la famille naturelle,--mais
+de laquelle il pourrait dire avec fierté qu'il a été l'élève et le
+citoyen. Nos petites Églises détachées du catholicisme, comme celle de
+l'abbé Châtel, par exemple, ont toujours eu un caractère mesquin ou
+impuissant. Celle que vous proclamez se rattache à une conception large
+du christianisme et ne présente pas ces pauvretés. Mais où est-elle,
+cette Église? Est-elle maudite par l'intolérance protestante? Lui
+refuse-t-on son titre religieux? Se rattache-t-elle à des nuances qui
+l'aident à se constituer comme une communauté importante offrant un
+ensemble de vues, d'aspirations et d'efforts?
+
+Pardonnez-moi mon griffonnage, je ne sais pas recopier et j'aime mieux
+vous envoyer ma première impression illisible et informe. Vous me
+comprendrez par le coeur, qui sait tout déchiffrer.
+
+Je vous demande le secret jusqu'à ce que nous ayons vidé la question,
+et vous prie de croire, monsieur, quelle qu'en soit l'issue, à mes
+sentiments de fraternité véritable et profonde.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXXII
+
+A M. JOSEPH DESSAUER, A ISCHL (AUTRICHE)
+
+ Nohant, 15 août 1863.
+
+Bon Chrishni,
+
+Je veux que vous trouviez une lettre de moi à Ischl, puisque vous ne
+m'avez pas mise à même de vous répondre à Paris.
+
+Oui, ce sont d'heureux jours, que ceux où je vous ai retrouvé si
+semblable à vous-même, à peine vieilli, pas changé, toujours aussi naïf,
+aussi tendre et aussi aimable. Les oreilles ont dû vous sonner tout le
+temps de votre voyage: car on n'a pas passé une heure ici sans dire:
+«Bon Chrishni! cher brave homme! ami charmant! digne maestro! grand
+artiste! etc., etc.»; chacun et tous à la fois, duo, trio, quatuor,
+etc., _tutti, tutti:_ «Vive le bon Dessauer! le vrai _Favilla_!» Et,
+le soir, les lettres mystérieuses apportées sur, la table par l'esprit
+familier, les phrases musicales qu'on, croyait entendre en les lisant,
+tout cela a été goûté, senti, et, tout en riant, on était attendri, on
+vous sentait encore là.
+
+Eh! n'y êtes-vous pas toujours? est-ce que nous ne vivons que dans notre
+corps? est-ce que nous n'habitons pas la lune et le soleil et toutes les
+étoiles, dès que notre pensée nous y transporte? est-ce qu'on ne s'y
+occupe pas de nous comme nous nous occupons d'eux, nous qui rêvons
+toujours d'aller les y rejoindre? Eux? qui? ils disent la même chose
+que nous, et, sans nous connaître, ils nous aiment. Et puis ne nous
+connaissent-ils pas? Où est notre cher grand Delacroix à cette heure?
+Mais où êtes-vous vous-même, à l'heure où je vous écris? sur quelle
+route? dans quel véhicule? dans quelle disposition d'esprit? L'absence
+et la mort ne diffèrent pas beaucoup; donc, on ne se quitte pas, on se
+perd de vue; mais on sait bien que, n'importe où, on se retrouvera.
+Aussi je ne dis jamais adieu dans le sens de «Dieu nous sépare!» je le
+dis toujours dans le sens «Au revoir en Dieu, sur cette terre ou sur une
+autre!» Est-ce que l'on ne fait pas de progrès tant qu'on veut vivre et
+tant qu'on croit à l'idéal? est-ce que l'idéal ne sert qu'à cette vie
+d'un jour ou deux sur la terre? Ne croyez pas cela. Nous emportons avec
+nous ce que nous avons acquis, et nous l'emportons pour l'accroître dans
+l'éternité. Qu'importe que, dans une ou deux de nos existences, nous
+n'ayons pas été assez encouragés, si nous avons entretenu le feu sacré
+en nous et dans les autres? Ne comptez pas pour rien ces heures où vous
+donnez, avec votre âme, celle des grands maîtres à vos amis; tout cela,
+c'est un échange, entre eux, vous et nous, de ce qu'il y a de meilleur
+et de plus élevé dans le sanctuaire commun.
+
+Écrivez-nous, cher ami; dites-nous comment vous avez voyagé, comment
+vous avez retrouvé les soeurs, la nièce, les montagnes, le pays du sel
+et les montagnards artistes.
+
+Toute la famille d'ici vous embrasse: Maurice, que la mort de Delacroix
+a beaucoup affecté, surtout par la pensée qu'il est mort sans famille
+autour de lui; Lina, qui vous présenté son poupon à baiser; madame
+Lambert qui ne cesse de parler de vous; son mari, qui vous étudie
+rétrospectivement avec une sympathie délicate; Marie Lambert, qui pleure
+pour un rien, mais qui aime beaucoup; Calamatta, qui ne dit plus rien
+contre Delacroix et qui le regrette comme homme, sans l'avoir jamais
+compris comme peintre. Voilà tout le monde... Non, il y a la grande
+Marie, une nature d'élite sous sa blanche cornette; et tous vous aiment
+et vous crient: «Revenez!»
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXXIII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 26 août 1863.
+
+Eh bien, mon cher lumineux fils, êtes-vous reposé de votre affreux
+départ? On m'a dit que vous étiez parti _horriblement_, par la trahison
+de l'imbécile qui fait le service. Il est si facile d'avoir une voiture
+de louage à la Châtre, que nous sommes tous des niais de compter sur
+autre chose, après tous les tours que nous a joués cette diligence.
+Dites-en tous mes regrets à Gautier[1], et promettez-lui que cela
+n'arrivera plus. Qu'il n'oublie pas que nous comptons qu'il reviendra et
+qu'on l'avertira de ce qu'il y aura _d'instructif_ à voir pour la partie
+matérielle, dans nos représentations. Remerciez-le pour moi et pour nous
+tous de sa bonne visite.
+
+Quant à vous, cher fils, je ne vous remercie pas autrement qu'en vous
+aimant d'autant plus que vous vous êtes dévoué pour moi. Grâce à vous,
+je vois clair dans le travail, et je refais avec soin un scénario plus
+développé. Je suis même étonnée d'avoir pour cela la mémoire que je n'ai
+pas pour autre chose. Je me rappelle tout ce que vous m'avez dit comme
+si c'était écrit. C'est un plaisir de vous voir composer et improviser
+une pièce en causant. À présent que je relis cette carcasse, je suis
+étonnée de sa logique et de la manière dont elle se tient. Allons,
+vous n'êtes pas encore crétin, mon bonhomme, et vous avez un monde de
+compositions et de succès dans la _trompette_. Je ne suis pas en peine
+de vous: si vous n'allez pas plus vite, c'est que vous êtes paresseux.
+Mais qu'est-ce que ça fait si ça vous plaît de l'être? Ce qui importe,
+c'est que, quand vous travaillez une heure, vous travaillez comme cent.
+
+Tout mon monde vous envoie des amitiés en masse. Maurice n'est pas
+encore revenu.
+
+Votre maman vous embrasse.
+
+ [1] Théophile Gautier.
+
+
+
+
+DXXXIV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 27 août 1863.
+
+Mes pauvres enfants! avoir tant travaillé et tant souffert pour rien!
+Mais non, ce n'est pas pour rien, puisque vous avez adouci ses derniers
+jours et prolongé, autant que possible, son illusion et son espérance.
+Dieu vous en tiendra compte et elle aussi, dans un monde meilleur.
+
+Pauvre femme! si douce, si jeune encore et si belle de charme et de
+distinction naturelle! Comme elle a langui et lutté! Elle est mieux où
+elle est, n'en doutez pas.--Où que ce soit, elle vit et elle est en
+Dieu.
+
+Chère Solange! sois la consolation de ton pauvre père, et que ton père
+soit la tienne aussi. Nous vous aimons bien.
+
+
+
+
+DXXXV
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.
+
+ Nohant, 1er octobre 1863, deux heures du matin.
+
+Mon cher fils,
+
+Votre lettre est d'un vrai amour de fils! Je dis donc adieu à mes
+scrupules; je vois que vous avez raison, que vous m'aimez bien, et
+qu'avec vous on peut avoir le coeur sur la main tout à fait.
+
+La Rounat est venu; on lui a lu la pièce, qui ne pourra passer que dans
+l'hiver de 1864, parce que je ne veux pas la donner en plein printemps,
+et qu'il a de l'encombrement jusque-là. Ça me laisse le temps de donner
+encore plusieurs façons à mon labourage; car ce qu'on a lu jusqu'ici
+n'est qu'un brouillon et j'y vois, chaque fois, des améliorations à
+faire. Peut-être même remettrai-je la pièce en quatre actes; elle est
+pleine en cinq, mais pas assez serrée à la fin. Ça m'amuse toujours.
+
+Dès que j'aurai fini les corrections, je vous enverrai le manuscrit,
+pour que vous m'en indiquiez des masses, et, en attendant, je vous
+embrasse, pour moi qui veille et pour tous ceux qui dorment.
+
+Votre maman.
+
+
+
+
+DXXXVI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLÉON (JÉROME) A PARIS
+
+ Nohant, 19 novembre 1863.
+
+Mon cher prince,
+
+Vous devez me croire morte; mais vous avez tant couru, vous, que vous
+n'auriez pas eu le temps de me lire. Vous avez bien travaillé pour
+les arts, et pour l'industrie, et pour le progrès. Moi, j'ai fait une
+comédie, c'est moins utile et moins intéressant. Que vous aurai-je
+appris d'instructif, à vous qui savez tout? On me dit que vous voudriez
+savoir ce que je pense de la _Vie de Jésus_.
+
+M. Renan a fait un peu descendre son héros dans mon esprit, d'un certain
+côté, en le relevant pourtant de l'autre. J'aimais à me persuader que
+Jésus ne s'était jamais cru Dieu, jamais proclamé fils de Dieu en
+particulier, et que sa croyance à un Dieu vengeur et punisseur était
+une surcharge apocryphe faite aux Évangiles. Voilà du moins les
+interprétations que j'avais toujours acceptées et même cherchées; mais
+M. Renan arrive avec des études et un examen plus approfondis, plus
+compétents, plus forts. On n'a pas besoin d'être aussi savant que lui
+pour sentir une vérité, un ensemble de réalités et d'appréciations
+indiscutables dans son oeuvre. Ne fut-ce que par la couleur et la vie,
+on est pénétré, en le lisant, d'une lumière plus nette sur le temps, sur
+le milieu, sur l'homme.
+
+Je crois donc qu'il a mieux vu Jésus que nous ne l'avions entrevu
+avant lui, et je l'accepte comme il nous le donne. Ce n'est plus un
+philosophe, un savant, un sage, un génie, résumant en lui le meilleur
+des philosophies et des sciences de son temps: c'est un rêveur, un
+enthousiaste, un poète, un inspiré, un fanatique, un simple. Soit. Je
+l'aime encore; mais comme il tient peu de place maintenant, pour moi,
+dans l'histoire des idées! comme l'importance de son oeuvre personnelle
+est diminuée! comme sa religion est désormais bien plus suscitée par
+la chance des événements humains que par une de ces grandes nécessités
+historiques que l'on est convenu, et un peu obligé, d'appeler
+_providentielles_!
+
+Acceptons le vrai, quand bien même il nous surprend et change notre
+point de vue. Voilà Jésus bien démoli! Tant pis pour lui! tant mieux
+pour nous, peut-être. Sa religion est arrivée à faire autant de mal
+pour le moins qu'elle avait fait de bien; et, comme--que ce soit ou non
+l'avis de M. Renan--je suis persuadée, aujourd'hui, qu'elle ne peut plus
+faire que du mal, je crois que M. Renan a fait le livre le plus utile
+qui pût être fait en ce moment-ci.
+
+J'aurais beaucoup à dire sur les artifices du langage de M. Renan. Il
+faut être courageux pour se plaindre d'une forme si admirablement belle.
+Mais elle est trop séduisante et pas assez nette, quand elle s'efforce
+de laisser un voile sur le degré, le mode de divinité qu'il faut
+attribuer à Jésus. Il y a des traits de lumière vive dans l'ouvrage,
+qui empêchent un esprit attentif de s'égarer. Mais il y a aussi trop
+d'efforts charmants et puérils pour endormir la clairvoyance des esprits
+prévenus, et pour sauver d'une main ce qu'il détruit de l'autre. Cela
+tient non pas comme on l'a beaucoup dit; à un reflet de l'éducation du
+séminaire, dont ce mâle talent n'aurait pas su se débarrasser,--je ne
+crois pas cela,--mais à un engouement d'artiste pour son sujet. Il y a
+du danger, peut-être de l'inconvénient, à être philosophe érudit, et
+poète. Certainement cela fait un joli ensemble, et rare, dans une tête
+humaine; mais, en de telles matières, l'enthousiasme met en péril la
+logique, ou tout au moins la netteté des assertions.
+
+Avez-vous lu cinq ou six pages que M. Renan a publiées le mois dernier,
+dans la _Revue des Deux-Mondes[1]?_ J'aime mieux cela que tout ce qu'il
+a écrit jusqu'ici. C'est grand, grand! Je trouve bien quelque chose à
+redire encore comme détail; mais c'est si grand, que je résiste peu et
+que j'admire beaucoup. C'est moi qui voudrais bien avoir votre pensée
+là-dessus, comme vous avez la mienne. Vous savez résumer, vous,
+dites-la-moi dans votre concision merveilleuse.
+
+J'irai à Paris cet hiver. Je ne sais pas bien quand. Ma famille va bien.
+Mon petit-fils est tout à fait gentil et bon garçon. On dit que votre
+fils est superbe; il me tarde de le voir. Mon nid vous envoie tous ses
+hommages, ainsi qu'à la princesse.
+
+Est-ce vrai qu'on fera la guerre?
+
+Ce qui est certain, cher prince, c'est que je vous aime toujours de tout
+mon coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _Les Sciences de la nature et les Sciences historiques_, lettre à
+ M. Berthelot (_Dialogues et Fragments philosophiques_; Calmann
+ Lévy, 1876).
+
+
+
+
+DXXXVII
+
+AU MÊME
+
+ Nohant, 24 novembre 1863.
+
+Cher prince,
+
+Je vous autorise bien volontiers à donner copie de ma lettre à M. Renan;
+mais ce n'est qu'une lettre, et je ne sais pas me résumer comme vous.
+Mon jugement est très incomplet et ne va pas au fond des choses. Je suis
+en train de lire Strauss, Salvador et la belle préface de M. Littré au
+premier de ces deux ouvrages. Si j'avais lu cette préface plus tôt,
+j'aurais mieux lu M. Renan.
+
+Votre jugement, à vous, est meilleur que le mien; je vous ai toujours
+dit que vous étiez un très grand esprit qui ne tire pas parti de
+lui-même. Vous ne voulez pas me croire, vous pourriez faire tout ce que
+vous voudriez; mais vous êtes paresseux et prince, quel dommage!
+
+Je ne vous trouve pas rêveur, loin de là; vous êtes plus dans le _vrai
+total_, que M. Renan, M. Littré et Sainte-Beuve. Ils ont versé dans
+l'ornière allemande.. Là est leur faiblesse. Ils ont plus de talent et
+plus de génie que tous les Allemands modernes, et, en outre, ils sont
+Français. Ils sont Français, c'est-à-dire qu'ils ont de l'esprit et
+qu'ils sont artistes. Cette fantaisie de détruire l'immortalité de
+l'âme, la véritable et progressive persistance du _moi_ est un péché de
+lèse-philosophie française. Pour conserver tout ce que la foi a de pur
+et de sublime, il faut le talent, le coeur et l'esprit français. Les
+Allemands sont trop bêtes pour croire à autre chose qu'au matérialisme;
+je regrette de voir leur influence sur ces beaux et grands esprits dont
+la France serait encore plus fière s'ils étaient plus chauds et plus
+hardis.
+
+Ah! si j'étais homme, si j'avais votre capacité, votre temps, vos
+livres, votre âge, votre liberté, je voudrais faire une belle campagne,
+non pas _contre_ ces grands esprits dont nous parlons: je les aime et
+je les admire trop pour cela; mais, _à côté d'eux,_ puisant en eux
+les trois quarts de ma force, et en moi, dans mon sentiment de
+_l'impérissable_, la conclusion qui répondrait au coeur.
+
+Non, la conclusion, de MM. Renan et Littré ne suffit pas. Ressusciter
+dans la postérité par la gloire, n'est pas une idée aussi désintéressée
+qu'ils le disent. Leur devise est belle: «Travailler sans espoir de
+récompense; la récompense est dans le bien qu'on fait.»
+
+Oui, à condition qu'on pourra le faire toujours et le recommencer
+éternellement; le faire pendant une cinquantaine d'années, c'est se
+contenter de trop peu, c'est se contenter d'un devoir trop vite fait.
+Et puis, le spectacle et le sens du vrai et du beau est trop grand
+pour qu'une vie suffise à le contempler et à le savourer. Ce défaut de
+proportion serait un manque d'équilibre inadmissible.
+
+Oui, j'irai à Paris pour quelques jours seulement. Mais, _entre nous_,
+je m'occupe d'arranger ma vie pour être un peu plus libre. Me voilà dans
+ma soixantième année. C'est un chiffre rond et je sens un peu le besoin
+de la locomotion pour mon tardif été de la Saint-Martin.
+
+Je serai bien heureuse de vous revoir à de moins longs
+intervalles.--Nous restons quand même, c'est-à-dire malgré mes reproches
+à la _tendance_ matérialiste de M. Renan, bien d'accord, vous et moi,
+sur l'excellence et l'utilité de sa _Vie de Jésus_. S'il savait la
+lettre que vous m'avez écrite, c'est celle-là qu'il voudrait, le
+gourmand!
+
+À vous de coeur, mon cher prince, pour moi et mes enfants.
+
+G. SAND.
+
+Je suis dans une douleur inquiète aujourd'hui. Je vois, parmi les pendus
+de Varsovie, le nom de Piotrowski, et je ne sais pas si c'est celui qui
+s'était évadé miraculeusement de la Sibérie. Je le connaissais, c'était
+un héros. Savez-vous si c'est lui?
+
+
+
+
+DXXXVIII
+
+A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS
+
+ Nohant, 28 décembre 1863.
+
+Je ne vous ai pas remercié du plaisir que m'a causé _Jean Baudry_.
+J'espérais le voir jouer. Mais, mon, voyage à Paris étant retardé, je
+me suis décidée à le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les
+pièces qui réussissent perdent trop à la lecture, la plupart du temps.
+Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre pièce est de celles qu'on
+peut lire avec attendrissement et avec une satisfaction vraie.
+
+Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche à faire à
+la manière dont vous l'avez déroulé et dénoué: c'est que la brave et
+bonne Andrée ne se mette pas tout à coup à aimer Jean à la fin, et
+qu'elle ne réponde pas à son dernier mot: «Oui, ramenez-le, car je
+ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera;» ou bien: «Guérissez-le,
+corrigez-le, et revenez sans lui.»
+
+Vous avez voulu que le sacrifice fut complet de la part de Jean.
+Il l'était, ce me semble, sans ce dernier châtiment de partir sans
+récompense.
+
+Vous me direz: «La femme n'est pas capable de ces choses-là.» Moi, je
+dis: «Pourquoi pas?» Et je ne recule pas devant les bonnes grosses
+moralités: un sentiment sublime est toujours fécond. Jean est sublime;
+voilà que cette petite Andrée, qui ne l'aimait que d'amitié, se met à
+l'aimer d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une
+force inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi
+ne pas lui montrer l'opération magnétique et divine sur la scène? Ce
+serait plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: «La
+vertu ne sert qu'à vous rendre malheureux.»
+
+Voilà ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ôte rien
+à la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait
+agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le
+temps qui court. Je suis heureuse de votre succès.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXXIX
+
+A M. ÉMILE AUGIER. A CROISSY
+
+ Nohant, 25 décembre 1863.
+
+Cher ami,
+
+Je vous envoie, pour vous faire rire un instant, une lettre-pétition qui
+m'a été adressée; plus une lettre de vous que je vous restitue; plus une
+lettre de moi à ce monsieur que je ne connais pas et à qui je n'aurais
+pas répondu si vous ne l'eussiez jugé digne d'une réponse de vous. J'en
+conclus qu'il y a peut-être en lui quelque chose de bon; mais, à coup
+sûr, il est fou, et sa vanité le rend mauvais par moment. Si vous jugez
+qu'au lieu de le ramener à la raison ma lettre doit lui donner un accès
+de fièvre chaude, jetez le tout au feu. Sinon, jetez ma dite lettre à la
+poste.
+
+Ceci a de bon que je vous sais occupé d'une nouvelle pièce. Tant mieux!
+ne vous laissez pas distraire par les Schiller qui frappent à votre
+porte. Il doit y en avoir beaucoup, si c'est comme chez moi. Ne vous
+donnez pas la peine de me répondre, si vous êtes absorbé. Votre
+prochaine pièce sera une bonne récompense de mes voeux d'amitié sincère.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+A M**
+
+ Nohant, 25 décembre 1863.
+
+Monsieur,
+
+Je suis franche, c'est pourquoi j'ai beaucoup d'ennemis. Je vois bien,
+à votre indignation contre mon ami Augier, que, si je ne trouve pas que
+vous soyez Schiller, vous m'accuserez de n'avoir pas de coeur. Soyez
+donc mon ennemi tout de suite, si vous voulez.
+
+Je refuse l'honneur que vous me faites de me prendre pour arbitre. Je ne
+rends pas de services sous le coup d'une menace, et ce n'est pas parce
+que vous me traitez _d'impératrice_ que je perdrais le droit de vous
+dire que vous n'êtes pas Schiller, et que je ne suis pas Goethe. Mais,
+si vous êtes réellement Schiller, consolez-vous, vous n'avez besoin de
+personne, vous ferez quelque jour un chef-d'oeuvre que l'on s'arrachera.
+Il ne s'agît que de le faire; moi, cela ne m'est pas encore arrivé; on
+ne s'arrache pas mes pièces, on m'en a refusé plus d'une, et je ne m'en
+suis pas courroucée. Je me suis dit que je n'étais pas Goethe.
+
+Et puis, si vous êtes Schiller, pourquoi offrir vos pièces aux
+Folies-Dramatiques, qui probablement refuseraient Schiller en personne,
+sans pour cela l'insulter ni le méconnaître, mais par la seule raison
+que son génie n'entrerait pas dans leur cadre? Présentez vous aux
+théâtres vraiment littéraires, et qui sont subventionnés pour l'être, et
+soyez sûr que, si vous leur apportez quelque chose de beau et de bon ils
+l'accepteront avec empressement, à condition toutefois que ce soit dans
+la forme voulue; car vous savez bien qu'on n'y peut jouer Schiller ni
+Goethe qu'avec des arrangements considérables.
+
+Mais vous luttez, dites-vous, depuis treize ans. Eh bien, il est
+probable que vous n'avez pas la spécialité du théâtre. Cherchez-en une
+autre, on en a toujours une quand on veut s'interroger soi-même avec
+courage et modestie.
+
+Courage donc, monsieur; je ne suis pas vindicative; je vous pardonne vos
+compliments.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXL
+
+A M. CHARLES PONCY, A VENISE
+
+ Nohant, 28 décembre 1863.
+
+Cher enfant,
+
+Je vous remercie de votre bonne, longue et intéressante lettre, et de
+vos souhaits du jour de l'an, que je vous renvoie de tout mon coeur,
+ainsi qu'à votre chère Solange.
+
+Venise est donc finie? Pauvre Venise! mais rien ne finit et un jour
+viendra où tout ce luxe de beauté perdue sera rajeuni et ressuscité.
+Nous sommes dans le siècle du marteau qui abat et de la truelle qui
+reconstruit. Vous me racontez on ne peut mieux tout ce que vous avez vu.
+Cette vie errante, mais saine au corps et à l'esprit, a dû faire du bien
+à Solange et je vous engage à ne pas vous en lasser trop vite.
+
+Puisque le pauvre nid est désolé encore, laissez l'herbe et les branches
+pousser sur le seuil.--Quand vous reviendrez les écarter, les douloureux
+souvenirs auront fait place à cette grave sérénité que la mort laisse
+après elle dans les coeurs auxquels la conscience ne reproche rien.
+
+Mais il est inutile de vouloir hâter ce moment. La nature a droit aux
+larmes. C'est un soulagement qu'elle exige en même temps qu'un noble
+tribut qu'elle paye. Votre chère enfant reçoit par là un grand baptême.
+Elle en appréciera plus tard l'effet salutaire et fortifiant.
+
+J'ai reçu toutes vos lettres.--J'ai partagé et ressenti toutes vos
+émotions. Me voilà enfin sortie, pour quelques jours, d'une grande crise
+de travail. Pour m'en distraire, je lis _Emerson_, que je ne connaissais
+pas. C'est un philosophe américain, à la fois savant, poète, critique
+et métaphysicien, un vaste cerveau un peu obscurci par trop de clartés
+diverses, mais sublime, il n'y a pas à dire.
+
+Notre enfant est superbe et remarquablement aimable et gentil. Il a une
+précocité extraordinaire et qui m'inquiète par moments: quelque chose
+dans l'oeil qui n'est pas de son âge.--Mais je ne m'arrête pas à cette
+remarque. La santé, la fraîcheur et l'embonpoint; en outre, la force
+musculaire sont tout à fait rassurantes. La petite mère est bonne
+nourrice et absolument dévouée à son petiot. Maurice est donc très
+heureux et tout le monde vous embrasse tendrement.
+
+
+
+
+DXLI
+
+A M. EUGÈNE CLERH, A PARIS
+
+ Nohant, 31 décembre 1863.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je vous remercie de votre charmant travail et de vos bons souhaits de
+nouvelle année. Les petits services que j'ai pu vous rendre portent avec
+eux leur récompense, puisque vous êtes digne qu'on s'intéresse à vous.
+Votre excellente mère m'a écrit une aimable lettre dont je vous prie
+de la bien remercier pour moi. Promettez-lui de ma part, ma constante
+sollicitude pour vous; car vous serez toujours, je n'en doute pas,
+raisonnable, laborieux et délicat comme je vous connais à présent.
+
+Soyez sûr, mon cher enfant, que nous faisons tous notre destinée. La
+société est, dans tous les temps, un océan à traverser dans un sens ou
+dans l'autre. Petit ou grand, il nous faut faire le voyage. La mer mange
+un bon nombre de passagers; mais il ne faut pas s'occuper de cela, parce
+qu'on meurt dans son lit tout aussi bien que dans les tempêtes. Il faut
+s'occuper de bien naviguer si l'on a une barque, ou de bien nager si
+l'on n'a que ses bras, et de ne pas être englouti par sa faute.
+
+Avec de l'honneur, du courage, et point de vices, un homme a beaucoup de
+chances, et, outre la force qu'il puise en lui-même, il est à peu près
+certain de rencontrer des gens qui l'aideront en le voyant s'aider; ceux
+qui s'abandonnent sont infailliblement abandonnés; car la mer dont nous
+parlons est dure pour tous, et chacun, étant forcé de penser à soi,
+renonce tôt ou tard aux dévouements inutiles.
+
+Vous m'envoyez de jolies étrennes et je vous envoie un _sermon_ en
+échange. Non, mon cher enfant, c'est un morceau de mon coeur, de mon
+expérience et de ma conviction que je vous envoie.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+FIN DU TOME QUATRIÈME
+
+
+TABLE
+
+1854
+
+ CCCLXX. A madame Augustine de Bertholdi. 3 janvier.
+ CCCLXXI. A M. Victor Borie. 16 janvier.
+ CCCLXXII. A Maurice Sand. 31 janvier.
+ CCCLXXIII. Au même. 19 février.
+ CCCLXXIV. Au même. 11 mars.
+ CCCLXXV. A M. Armand Barbes. 3 juin.
+ CCCLXXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 16 juillet.
+ CCCLXXVII. A M. Charles Poncy. 16 juillet.
+CCCLXXVIII. A M. Victor Borie. 31 juillet.
+ CCCLXXIX. A M. Charles Poney. 11 août.
+ CCCLXXX. A M. Armand Barbès. 5 octobre.
+ CCCLXXXI. Au même. 28 octobre.
+ CCCLXXXII. Au même 27 novembre.
+
+1855
+
+ CCCLXXXIII. A M. Charles Jacque. 7 janvier.
+ CCCLXXXIV. A M. Charles-Edmond. 16 février.
+ CCCLXXXV. A M Edouard Charlon. 14 février.
+ CCCLXXXVI. A madame Augustine de Bertholdi. 14 février.
+ CCCLXXXVII. A Maurice Sand. 24 février.
+CCCLXXXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 27 février.
+ CCCLXXXIX. A M. Eugène Lambert. mars.
+ CCCXC. A M. Jules Néraud. 14 avril.
+ CCCXCI. A M Ernest Périgois. 9 mai.
+ CCCXCII. A S.M. le prince Napoléon (Jérôme). 12 juillet.
+ CCCXCIII. A M.***. 3 juillet.
+ CCCXCIV. A madame Arnould-Plessy. 20 Aout.
+ CCCXCV. A la même. 4 septembre.
+ CCCXCVII. A M. Jules Janin. 1er octobre.
+ CCCXCVIII. A madame Arnould-Plessy. 21 novembre.
+ CCCXCVIX. A M. Alexandre Dumas fils. 26 novembre.
+
+1856
+
+ CD. A M. Paul de Saint-Victor. 9 janvier.
+ CDI. Au même. 9 avril.
+ CDII. A madame Augustine de Bertholdi. 13 avril.
+ CDIII. A madame Arnould-Plessy. 1er mai.
+ CDIV. A M. Charles Poney. 23 juillet.
+ CDV. A M. Charles Duvernet. novembre.
+ CDVI. A M. Ernest Périgois. 20 décembre.
+
+1857
+
+ CDVII. A M. Adolphe Joanne. 29 février.
+ CDVIII. A M. Calamatta. 6 avril.
+ CDIX. A M. Victor Borie. 16 avril.
+ CDX. A M. Charles-Edmond. 13 juin.
+ CDXI. A M.***. juillet.
+ CDXII. A M. Charles Poncy. 15 août.
+ CDXIII. A M. Paul de Saint-Victor. 18 août.
+ CDXIV. A S. M. l'impératrice Eugénie. 6 octobre.
+ CDXV. A la même. 30 octobre.
+ CDXVI. A M. Charles-Edmond. 29 novembre.
+ CDXVII. Au même. 8 décembre.
+ CDXVIII. A S. M. l'impératrice Eugénie. 9 décembre.
+ CDXIX. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). décembre.
+
+1858
+
+ CDXX. A M. Charles-Edmond. 9 janvier.
+ CDXXI. A Maurice Sand. 14 janvier.
+ CDXXII. Au même. 15 janvier.
+ CDXXIII. A M. Charles Duvernet. 16 janvier.
+ CDXXIV. A M. Charles-Edmond. 25 janvier.
+ CDXXV. Au même. 30 janvier.
+ CDXXVI. Au même. 18 février.
+ CDXXVII. A M. Paul de Saint-Victor. 3 mars.
+ CDXXVIII. A. S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 12 mars.
+ CDXXIX. Au même. 25 mars.
+ CDXXX. A M. Ernest Périgois. 17 avril.
+ CDXXXI. Au même. 23 avril.
+ CDXXXII. Au même. 30 mai.
+ CDXXXIII. A. mademoiselle Leroyer de Chantepie. 5 juin.
+ CDXXXIV. A Maurice Sand. 10 juin.
+ CDXXXV. A M. Charles Poncy. 19 juin.
+ CDXXXVI. A M. Ferri-Pisani. 28 juin.
+ CDXXXVII. A M. Frédéric Villot. 4 septembre.
+ CDXXXVIII. Au même. 12 septembre.
+ CDXXXIX. A M. Victor Borie. 13 octobre.
+ CDXL. A M. Ferri-Pisani. 21 octobre.
+ CDXLI. A M. Édourd Charton. 20 novembre.
+ CDXLII. A madame Arnould-Plessy. 9 décembre.
+ CDXLIII. A M. Charles Poncy. 17 décembre.
+ CDXLIV. Au même. 28 décembre.
+ CDXLV. A madame Arnouîd-Plessy. 29 décembre.
+
+1859
+
+ CDXLVI. A M. Octave Feuillet. 19 février.
+ CDXLVII. Au même. 27 février.
+ CDXLVIII. A M. Ludre Gabillaud. 29 février.
+ CDXLIX. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 25 août.
+ CDL. A M. Alexandre Dumas fils. 7 décembre.
+ CDII. A.M. Charles-Edmond. 18 décembre.
+ CDLII. A M. Desplanches. 26 décembre.
+
+1860
+
+ CDLIII. A M. Charles Duvernet. 7 janvier.
+ CDLIV. A Maurice Sand. 8 février.
+ CDLV. A M. Charles-Edmond. 11 février.
+ CDLVI. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 12 février.
+ CDLVII. A Maurice Sand. 16 mai.
+ CDLVIII. A M. Charles-Edmond. 26 mai.
+ CDLIX. À S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 27 juin.
+ CDLX. A M. Jules Boucoiran. 31 juillet.
+ CDLXI. A madame Pauline Villot. novembre.
+ CDLXII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 9 décembre.
+ CDLXIII. A M. Alexandre Dumas fils. 11 décembre.
+ CDLXIV. A M. Charles Poncy. 20 décembre.
+ CDLXV. A M. Ernest Périgois. 25 décembre.
+ CDLXVI. A mademoiselle Nancy Fleury. 27 décembre.
+
+1861
+
+ CDLXVII. A M. et madame Ernest Périgois. 20 janvier.
+ CDLXVIII. A M. Charles Duvernet. 14 février.
+ CDLXIX. A. M. et madame Ernest Périgois. 20 février.
+ CDLXX. A M Charles Duvernet. 24 février.
+ CDLXXI. A M. Jules Boucoiran. 25 février.
+ CDLXXII. A M. Charles Duvernet. 15 mars.
+ CDLXXIII. A madame Pauline Villot. 11 mai.
+ CDLXXIV. A la même. 19 avril.
+ CDLXXV. A M. Charles Poncy. 24 avril.
+ CDLXXVI. A madame Pauline Villot. 11 mai.
+ CDLXXVII. A Maurice Sand. 15 mai.
+ CDLXXVIII. Au même. 22 mai.
+ CDLXXIX. A M. Charles Poncy. 5 juin.
+ CDLXXX. A Maurice Sand. 8 juin.
+ CDLXXXI. A M. Alexandre Dumas fils. 8 juin.
+ CDLXXXII. A madame Pauline Villot. 11 juin.
+ CDLXXXIII. A M. Victor Borie. 20 juin.
+ CDLXXXIV. A M. Charles Poncy. 30 juin.
+ CDLXXXV. A M. Victor Borie. 2 juillet.
+ CDLXXXVI. A M. Armand Barbes. 14 juillet.
+ CDLXXXVII. A Maurice Sand. 27 juillet.
+ CDLXXXVIII. A M. Adolphe Joanne. 6 août.
+ CDLXXXIX. A Maurice Sand. 11 août.
+ CDXC. A. madame Pauline Villot. 11 août.
+ CDXCI. A M. Alexandre Dumas fils. 11 août.
+ CDXCII. A Maurice Sand. 1er septembre.
+ CDXCIII. A M. Victor Borie. 8 septembre.
+ CDXCIV. A Maurice Sand. 22 septembre.
+ CDXCV. A M. Armand Barbes. 4 octobre.
+ CDXCVI. A madame Pauline Villot. 10 octobre.
+ CDXCVII. A Maurice Sand. 10 octobre.
+ CDXCVIII. A M. Charles Poney. 20 octobre.
+ CDXCIX. A M. Alexandre Dumas fils. 7 novembre.
+ D. Au même. 20 novembre.
+ DI. A M. Armand Barbes. 1st décembre.
+ DII. A M. Charles Duvernet. 7 décembre.
+ DIII. A M. Charles Poncy. 28 décembre.
+
+1862
+
+ DIV. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 7 janvier.
+ DV. A M. Armand Barbes. 8 janvier.
+ DVI. A madame Pauline Villot. 22 février.
+ DIII. A M. Charles Duvernet. 24 février.
+ DVIII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 25 février.
+ DIX. Au même. 26 février.
+ DX. A Madame Pauline Villot. 27 février.
+ DXI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 5 mars.
+ DXII. A M. Alexandre Dumas fils. 10 mars.
+ DXIII. A mademoiselle Lina Calamatla. 31 mars.
+ DXIV. A M. Marjollay. 6 avril.
+ DXV. A M. Armand Barbès. 3 mai.
+ DXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 11 mai.
+ DXVII. A madame d'Agoult. 7 juin.
+ DXVIII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 26 juillet.
+ DXIX. A mademoiselle Nancy Fleury. 7 août.
+ DXX. A madame d'Agoult. 23 octobre.
+ DXXI. A S-A. le prince Napoléon (Jérôme). 14 décembre.
+
+1863
+
+ DXXII. A M. Edouard Cadol. 29 janvier.
+ DXXIII. A M. Gustave Flaubert. 2 février.
+ DXXIV. A M. Edouard Cadol. 6 février.
+ DXXV. Au même. 7 février.
+ DXXVI. A M.***. 26 février.
+ DXXVII. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 22 mars.
+ DXXVIII. A M. Edmond About. mars.
+ DXXIX. A M.***. avril.
+ DXXX. A M. Alexandre Dumas fils. 14 juillet.
+ DXXXI. A M. Leblois. 3 août.
+ DXXXII. A M. Joseph Dossauer. 15 août.
+ DXXXIII. A M. Alexandre Dumas fils. 26 août.
+ DXXXIV. A M. Charles Poncy. 27 août.
+ DXXXV. A M. Alexandre Dumas fils. 1st octobre.
+ DXXXVI. A S. A. le prince Napoléon (Jérôme). 19 novembre.
+ DXXXVII. Au même. 24 novembre.
+ DXXXVIII. A M. Auguste Vacquerie. 23 décembre.
+ DXXXIX. A M. Emile Augier. 25 décembre.
+ DXL. A M. Charles Poncy. 28 décembre.
+ DXLI. A M. Eugène Clerh. 31 décembre.
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIÈME
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876, TOME 4 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+++ b/old/13875.txt
@@ -0,0 +1,10627 @@
+Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Correspondance, 1812-1876, Tome 4
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: October 29, 2004 [EBook #13875]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876, TOME 4 ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and the PG Online Distributed Proofreading
+Team. This file was produced from images generously made available
+by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.,
+
+
+
+
+
+
+GEORGE SAND
+
+
+CORRESPONDANCE
+
+1812-1876
+
+IV
+
+PARIS
+
+CALMANN LEVY,
+EDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES
+3, RUE AUBER, 3
+
+1883
+
+
+
+
+
+CCCLXX
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A VARSOVIE
+
+ Nohant, 3 janvier 1854.
+
+Ma chere mignonne, je recois ta lettre de nouvel an; j'etais bien sure
+que tu penserais a moi, et je t'embrasse mille fois, en te souhaitant
+aussi tous les biens de ce monde, les vrais: le bonheur domestique, les
+bons amis, et un peu d'aisance en travaillant. Je vois que, pour le
+moment, tu vis comme une reine, au milieu des gateries d'une excellente
+et charmante famille. Je te vois courant en traineau, emmaillotee
+de fourrures princieres et croyant rever. Je vois aussi M. George
+ecarquillant les yeux devant son arbre de Noel. Je te dirai que cette
+fete, perdue en France, s'est conservee a la Chatre; ce qui prouve
+encore une fois que le Berry est la croute aux traditions. Nini, qui est
+avec moi depuis mon retour de Paris, a ete invitee a passer les fetes de
+Noel chez Angele, qui a un joli garcon du meme age que Nini, un
+George aussi, qu'elle a adopte pour son petit mari et dont elle est
+positivement folle. Elle a donc vu l'arbre merveilleux et elle ne tarit
+pas sur ce chapitre.
+
+Oui, j'avais recu ta lettre a Paris, ma chere fille, et mon retard a te
+repondre est tout de ma faute: j'ai quitte Paris si enrhumee, que j'en
+etais imbecile. Arrivee ici, j'ai travaille, jardine et si bien rempli
+mon temps, que, fatiguee le soir d'avoir ecrit ou pioche la terre toute
+la journee, j'allais me coucher, remettant mes lettres au lendemain.
+
+Depuis que nous sommes litteralement enterres sous la neige,--on en a
+rarement vu autant, dans ce pays-ci, que cette annee!--je me fatigue
+encore davantage, pour combattre le froid, qui me rend ordinairement
+malade, et dont je triomphe par une sante comme je ne l'ai jamais eue.
+Plus de migraines, plus de douleurs, rien. Je dois cela a la fureur du
+jardinage, que je poursuis jusque dans les temps impossibles. En ce
+moment, je balaye la neige et je fais des forteresses avec Maurice; car
+tu sauras que Maurice a eu la gentillesse de venir avec Solange, par le
+temps le plus affreux, un ouragan, des tourbillons et du verglas, pour
+passer le jour de l'an avec moi et faire cette veillee que tu connais,
+ou l'on se saute _au cou_, sur le coup de minuit, en echangeant des
+petits cadeaux. Ce jour heureux a ete cependant bien attriste par la
+mort du pauvre Planet.
+
+Mes enfants sont encore avec moi pour quelques jours, et je pense
+que Solange remmenera Nini, qui est devenue charmante, sauf quelques
+caprices. Elle est si drole, qu'on la gate malgre soi. Nous avons bien
+pense a toi, chere fille, en nous embrassant tous. Aussi suis-je chargee
+de mille embrassades pour toi; mais je pense qu'on ne me laissera pas
+fermer ma lettre sans te les offrir directement. Notre petit Lambert
+n'est pas la, malheureusement, lui qui est le plus spirituel de la
+societe.
+
+Bonsoir, mon enfant cheri. J'embrasse Georget sur ses grosses joues
+roses et je le charge d'embrasser pour moi les beaux enfants de
+Marie[1].
+
+Donne-moi souvent de tes nouvelles, et sois sure qu'on t'aime ici de
+loin comme de pres.
+
+ [1] Belle-soeur de madame de Bertholdi.
+
+
+
+
+CCCLXXI
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 16 janvier 1854
+
+Mon cher gros,
+
+Je sais que Solange t'avait ecrit une lettre de folies au jour de l'an.
+Si je ne m'en suis pas melee, c'est qu'en depit de l'arrivee et de la
+presence de mes enfants, j'avais le coeur triste. Nous avons perdu,
+en effet, le meilleur de notre groupe d'amis; le plus devoue, le plus
+genereux, le plus actif Berrichon qui ait existe, je crois.
+
+Je te remercie, mon cher vieux, de tes souhaits de nouvel an, je n'ai
+pas besoin de te dire que je te souhaite aussi la meilleure destinee
+possible en ce triste monde, ou nous ne sommes pas toujours sur des
+roses et ou il faut courage, travail, patience et volonte; _resignation_
+surtout! car nous avons beau faire, quand la mort frappe sur ceux que
+nous aimons, _la cruelle qu'elle est se bouche les oreilles!_
+
+Je n'ai pas de nouvelles de l'affaire du pauvre Defressine[1]. Demande a
+M. Bixio si le prince s'en occupe et s'il y peut quelque chose.
+
+Tu nous avais promis, de par ta science agricole et economique, que le
+ble n'augmenterait pas. Il augmente affreusement et il y a beaucoup de
+misere ici. Heureusement, le froid n'a pas persiste; car nous etions
+au bout de nos fagots, et les pauvres faisaient triste mine. Le bois
+augmente toujours et, qui pis est, il est rare. Nous sommes obliges d'en
+abattre pour nous chauffer et de le bruler vert.
+
+Voyons, je m'imaginais, que, depuis que tu faisais dans un journal
+savant, nous n'allions plus manger que des ananas et des oranges; que le
+vin allait pousser sur les tuiles des toits et le pain tout cuit dans
+les champs. Je vois bien que tu es un gros paresseux et que tu laisses
+tout aller a la diable.
+
+Aucante, que j'attendais hier pour mettre sa lettre dans la mienne, me
+dit ce soir qu'il t'a repondu au sujet des livres: ainsi je n'ai plus a
+te parler que de tes chutes, qui me paraissent trop multipliees, et je
+commence a craindre une demolition. Tache donc de faire vite fortune,
+afin d'aller toujours en voiture, et surtout de venir nous voir.
+
+Je me livre au jardinage avec furie, par tous les temps, cinq heures
+par jour, avec Nini a cote de moi, piochant et brouettant aussi.
+Cela m'abrutit beaucoup, et la preuve, c'est que, tout en bechant et
+ratissant, je me mets a faire des vers. Les premiers que je livrerai a
+la publicite me sont venus a propos de ce pauvre cher Planet, et je les
+ai faits tout en bechant et en pleurant. Je ne les fais imprimer que
+dans le journal d'Arnaud[2], n'ayant plus _l'Eclaireur_, helas! et j'en
+interdis la reproduction; car je ne me pique pas de savoir faire de bons
+vers, et je ne voudrais pas, a propos d'une tristesse serieuse et vraie,
+servir d'aliment a une discussion litteraire. Je les ai faits pour moi
+d'abord, et puis je me suis dit que, la police ayant interdit aux amis
+du cher mort de prononcer un mot d'eloge prive sur sa tombe, une petite
+poesie ou il n'y a pas la moindre allusion politique remplacerait,
+autant que possible, l'hommage du coeur qu'il n'a pas ete permis de lui
+decerner.
+
+Je t'enverrai cela, tu le donneras a ceux de ses plus proches amis que
+tu connais, en les prevenant bien que cela n'a pas la pretention d'etre
+autre chose qu'un _ex-voto_. Bonsoir, mon cher vieux; ecris-nous
+souvent. Nous t'embrassons de coeur.
+
+ [1] Deporte a Lambessa apres le coup d'Etat de 1851.
+ [2] Le directeur de l'_Echo de l'Indre_.
+
+
+
+
+CCCLXXII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 31 janvier 1854.
+
+Cher enfant,
+
+Tu m'en ecris bien court! J'espere que tu te portes bien et que tu
+t'amuses, et tu sais, au reste, que j'aime mieux trois lignes que rien.
+
+Moi, je ne te dis pas grand'chose non plus, parce que je ne fais rien
+que tu ne saches par coeur, et que ma vie est si uniforme, si semblable
+tous les jours a la veille, que tu peux te dire, a toutes les heures, ce
+qui se passe a Nohant, et de quoi je m'occupe.
+
+Mon Trianon devient colossal et _Teverino_[1] a pris cinq actes. Je
+remets au net et j'avance. Je me porte bien, sauf un peu d'excitation de
+nerfs qui m'empeche de m'endormir bien.
+
+Nous avons ete voir la comedie bourgeoise pour les pauvres, a la Chatre.
+C'est trop mauvais. Duvernet et Eugenie sont directeurs de cette troupe.
+Ca ne leur fait pas honneur.
+
+Il pleut depuis deux jours; jusque-la, il a fait beau et chaud le jour,
+froid la nuit, ce qui constitue un hiver excellent. Le jardinier a
+plante, dans un carre du jardin, un verger magnifique. Patureau est
+revenu planter sa vigne, qui sera aussi un modele de vigne. Il y a
+emulation. Nini dit toutes les betises du monde et se porte comme un
+charme.
+
+Nous avons une tradition pour toi. Quand on veut avoir un bon chien de
+garde, _on le pile_. Connais-tu ca? Voici comme on procede:
+
+Auguste le charpentier, qui est sorcier et pileux de chiens, s'est
+rendu, par une nuit noire, chez Millochau, a la priere de ce dernier,
+pour piler son chien. La nuit etait si noire, qu'Auguste passa a quatre
+pattes sur le pont pour ne pas se noyer, dit-il; mais cela faisait
+peut-etre bien partie de la conjuration, il ne l'avoue pas. Le chien
+avait trois ou quatre jours. Il ne faut pas qu'il ait vu clair quand on
+le soumet a l'operation, on le met dans un mortier et on le pile avec un
+pilon. Auguste dit qu'on ne lui fait pas grand mal; mais je crois bien
+qu'il le broie et que, par son art, il le ressuscite. Tout en le pilant,
+il lui dit trois fois cette formule:
+
+ Mon bon chien, je te pile.
+ Tu ne connaitras ni voisin ni voisine.
+ Hormis moi qui te pile."
+
+Je continue l'histoire du chien a Millochau. Ledit chien devint si
+mechant, c'est-a-dire si _bon_, qu'il devorait betes et gens. Excepte
+Auguste, il ne connaissait personne; mais, comme il allait etrangler les
+moutons jusque dans la bergerie, on fut oblige de le tuer. Il parait
+qu'Auguste l'avait pile un peu plus qu'il ne fallait.
+
+Je t'envoie une lettre pour Dumas. Tache qu'il la recoive en personne,
+car je crains pour les cinquante francs que je lui ai adresses[2]. Il y
+a un desordre affreux, je crois, dans son administration.
+
+Je vois que _Mauprat_ finit sa carriere au moment ou ton theatre de
+marionnettes commence la sienne. Nous serons arrives, je crois, a
+soixante representations. C'est un succes honorable et voila tout. Dis
+donc a Vaez[3] de m'ecrire ce qui est advenu de M. de Pleumartin[4].
+Un avoue du nom de Pleumartin, habitant le Poitou, a reclame contre la
+piece et le roman. Je l'ai adresse a Vaez et je n'en ai plus entendu
+parler.
+
+Bonsoir, mon vieux. Je te _bige_.
+
+ [1] Piece jouee au Gymnase, en 1854, sous le titre de _Flaminio_.
+ [2] Sans doute pour quelqu'une des souscriptions ouvertes par le
+ journal _le Mousquetaire_.
+ [3] Directeur de l'Odeon.
+ [4] Homonyme d'un personnage dont il est question dans _Mauprat_.
+
+
+
+
+CCCLXXIII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 19 fevrier 1854.
+
+Mon cher enfant,
+
+Tu t'amuses, tu _bourines_ [1] dans le domaine des arts: c'est bien,
+c'est le meilleur genre de plaisir et celui qui laisse quelque chose.
+Pourtant n'y absorbe pas tout ton temps. Donne quelques heures de ta
+journee a la peinture, que tu me parais bien negliger, puisque tu ne
+m'en parles pas. Aie des amis et rassemble-les autour de toi pour la
+recreation de l'esprit; mais ne leur laisse pas prendre toutes les
+heures du jour, car il ne t'en resterait plus pour piocher avec un peu
+de reflexion pour ton compte.
+
+La guerre va paralyser pendant quelque temps notre edition. Elle se vend
+tres peu et celle de Hugo pas du tout. Hetzel s'en inquiete. Moi, je
+crois que, ou l'on ne fera pas la guerre, ou bien, des qu'elle sera en
+train, les affaires reprendront leur cours inevitable, comme il arrive
+toujours apres une panique bourgeoise. Ne neglige donc pas tes dessins.
+Voila encore une derniere livraison qui est bien rendue et dont les
+compositions sont jolies excepte _le Centaure_[2], qui n'est pas manque,
+mais dont tu aurais pu tirer quelque chose de plus jeune et de plus
+poetique. Mais songe a apprendre _a peindre_ et fais des tableaux,
+puisque tu es a Paris principalement pour y trouver toutes les
+ressources et facilites qui te manquent ici. Je sais bien que les bruits
+de guerre rendront les tableaux plus difficiles encore a placer que les
+editions a quatre sous. Mais ce resserrement des depenses de luxe, et la
+constipation generale n'ont jamais de duree, et, quand on a de l'ouvrage
+fait, il n'est pas a faire le jour ou l'occasion arrive d'en tirer
+profit. Enfin mets de l'equilibre dans ta vie. Je ne dis pas que tu en
+manques, je n'en sais rien; je te dis cela pour le cas ou l'amusement
+l'emporterait un peu trop sur l'utile.
+
+Tu vas donc devenir _auteur dramatique_? C'est pour le coup que le pere
+Aulard te traitera _d'homme de lettres_ sur ton passeport. Je
+desirerais que la nouvelle troupe de pantomime reussit: c'est si joli a
+ressusciter! Si tu peux faire qu'il n'y ait pas qu'un seul role dans ces
+sortes d'ouvrages, mais que tous les types soient habilles, costumes,
+et passables comme talent, ce sera un grand progres, et Paul Legrand en
+ressortira beaucoup mieux. J'aurais prefere que tu lui fisses _le Noir
+et le Blanc_. Si je ne me trompe pas, c'est la que le Pierrot avait
+quelque chose de dramatique, que tu as assez bien rendu. Le talent de
+Legrand est le drame. Dans le comique, il est tres bouffon, mais peu
+distingue, et, pour faire oublier Deburau pere, pour ecraser le fils,
+qui sans avoir grand talent, a de la distinction dans l'aspect, il
+faudrait deployer les qualites que ne cherchait pas le pere et que
+n'aura jamais le fils; ces qualites saisissantes, touchantes et
+effrayantes que la pantomime bouffonne ne donne pas souvent, mais qu'il
+faudrait trouver, tout en restant dans le cadre burlesque. Legrand a ces
+qualites-la a un tres haut degre. Si on les utilise, on aura du succes
+avec lui, et il aura, lui, une grande vogue.
+
+Si tu veux que nous te fassions un autre envoi de marionnettes et de
+costumes, dis-le nous. Mais vite, car _le printemps s'avance_, malgre la
+neige et la glace qui jouissent de leur reste, et j'espere bien que le
+beau temps te ramenera au bercail, bien vide sans toi.
+
+Je me demande comment vous avez pu arranger votre theatre, plus petit
+que celui d'ici, pour etre vu de tant de spectateurs. Il est vrai que
+ton atelier est en longueur.
+
+Je vas tout a fait bien, sans cependant pouvoir rouler ma tete entre mes
+epaules comme celle d'Arlequin. C'est un exercice qui m'est bien defendu
+pour quelque temps encore, et je n'ose pas me remettre a jardiner avant
+qu'il fasse beau. Ce manque de mouvement m'ecoeure un peu. Mais je
+travaille. J'ai repris ma piece d'un bout a l'autre, et j'ai bon espoir.
+
+Bonsoir, mon cher Bouli; je te _bige_ mille fois, Nini aussi. Je ne
+t'ai pas dit que le jardinier etait parti pour cause de querelles et
+d'insociabilite!...
+
+ [1] _Bouriner_, perdre son temps en ayant l'air de s'occuper.
+ [2] Composition destinee a illustrer une edition du _Centaure_ de
+ Maurice de Guerin, publiee par George Sand, avec une etude sur
+ cette oeuvre.
+
+
+
+
+CCCLXXIV
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 11 mars 1854.
+
+Ta lettre m'a fait grand plaisir, mon petit vieux chat. Ne t'inquiete
+pas de mes _bobos_: je me fais plaindre, parce que je suis comme une ame
+en peine quand je ne peux pas bien travailler.
+
+J'acheve ma grande piece en cinq actes pour la seconde fois. La premiere
+version ne m'avait pas satisfaite; c'est fini: je vais aviser a autre
+chose. Je ne donnerai pas dans le _micmac_ des arrangements de _Nello_
+en mousquetaire, c'est insense. Dumas m'en a ecrit lui-meme, je lui
+reponds.
+
+Si les bourgeons t'amenent, ce sera bientot, Dieu merci! car les voila
+qui poussent. Il fait une chaleur ecrasante dans le jour. Nous avons ete
+hier, Solange, Nini et moi, dans le ravin du Magnier, tout le long du
+petit ruisseau. Nous etions en sueur comme en plein ete. Bonsoir, mon
+enfant; je te _bige_ mille fois.
+
+
+
+
+CCCLXXV
+
+A M. ARMAND BARBES, A BELLE-ISLE EN MER
+
+ Nohant, 3 juin 1854.
+
+Dans l'impossibilite de s'ecrire a coeur ouvert, de se parler des choses
+de la vie et de la famille, on peut au moins s'envoyer un mot de
+temps en temps, et celui-ci est pour vous dire que mon affection est
+inalterable, comme ma muette preoccupation incessante et fidele.
+
+J'ai de vos nouvelles de plusieurs cotes, je sais que votre ame est
+inebranlable et votre coeur toujours calme et genereux. Je pense a vous
+quand je pense a Dieu, qui vous aime, c'est vous dire que j'y pense
+souvent.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXVI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS[1]
+
+ Nohant, 16 juillet 1854.
+
+Mon cher prince,
+
+Vous m'avez dit de vous ecrire, je n'ose pas trop, vous devez avoir si
+peu le temps de lire! Mais voila deux lignes pour vous dire que je vous
+aime toujours et que je pense a vous plus que vous ne pouvez penser a
+moi. C'est tout simple, vous agissez et nous regardons. Vous etes dans
+la fievre de la vie, et nous sommes dans le recueillement de l'attente.
+
+On m'ecrit de Belle-Isle, et vous devinez bien qui: "On m'accuse de
+chauvinisme, parce que je fais des voeux pour que nos petits soldats
+entrent a Moscou et a Petersbourg, et pour la mission que notre cher
+pays est toujours charge de remplir dans le monde."
+
+Il y a la, dans les fers, une ame de heros qui prie comme moi tout
+naivement, et avec qui je suis fiere d'etre d'accord.
+
+Mais nous sommes malheureux comme les pierres, de ne rien savoir que
+par des journaux auxquels on ne peut se fier, et d'attendre souvent si
+longtemps des nouvelles contradictoires. Quoi qu'il arrive, je ne peux
+pas ne pas esperer. Je ne peux pas me persuader que les Russes nous
+battront jamais. Ni vous non plus, n'est-ce pas?
+
+Mon fils me dit tous les jours que, si je n'etais pas une mere si
+_bete_, il aurait demande a vous suivre. Mais, moi, je n'ai que ce
+fils-la, et comment ferais-je pour m'en passer?
+
+Vous savez que nous avons un ete abominable et que, si les pluies ne
+cessent pas, nous aurons la famine! Ah! nous voila sautant sur des
+cordes bien tendues!
+
+C'est vous autres qui en tenez le bout, la-bas. Quant a l'issue que vous
+souhaitez, la resurrection de la Pologne et de toutes les victimes dont
+on ne parait pas s'occuper, elle viendra peut-etre fatalement. Dieu est
+grand et Mahomet n'est pas son seul prophete.
+
+Mais voila plus de deux lignes. Pardon et adieu, chere Altesse
+imperiale, toujours citoyen quand meme et plus que jamais, puisque vous
+voila soldat de la France. Comme tel, recevez tous les respects qui vous
+sont dus, sans prejudice de toute l'affection que je vous conserve pour
+vous-meme.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Recue au camp de Jeffalik, pres Varna, le 5 aout 1854.
+
+
+
+
+CCCLXXVII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 16 juillet 1854.
+
+Ne soyez pas inquiet de moi, mon cher enfant. Je me porte assez bien,
+je travaille, je recois plusieurs amis; c'est l'epoque ou la maison
+se remplit. Je ravale d'un air gai de lourds chagrins qui me viennent
+toujours d'ou vous savez. On m'a repris ma petite-fille qui faisait
+toute ma joie. Et encore, si c'etait pour son bien! Mais les montagnes
+de douleurs qui noircissent ce cote de mon horizon seraient trop hautes,
+trop tristes a vous montrer. Et puis je n'en ai pas le courage, et plus
+je vois que je n'y peux rien, plus j'en souffre, plus j'ai besoin d'y
+penser sans rien dire.
+
+Autour de moi, on est heureux, c'est tout ce que je demande pour me
+reconcilier avec la vie; et j'ai du travail, c'est tout ce qu'on peut
+demander aux hommes pour accepter un lien avec leur societe maudite et
+infortunee.
+
+Je n'ai rien recu de vous, mon enfant; si vous m'avez fait un envoi,
+il s'est egare. Cela arrive souvent de Toulon a Nohant. Envoyez donc
+toujours dans une lettre et ne vous inquietez pas du port. J'en paye
+tant pour des envois qui m'embetent, que je suis dedommagee quand je
+paye ce qui me plait et m'interesse.
+
+Oui, oui, sauvez-vous a la campagne si le cholera vous menace. Quand
+meme il ne devrait pas vous atteindre, du moment qu'il vous effraye,
+ce ne serait pas vivre que de vouloir le braver: et donnez-moi de vos
+nouvelles souvent, quelque paresseuse que je sois a vous ecrire.
+
+Si vous n'etiez pas si loin et si le voyage n'etait pas si cher, je vous
+dirais: "Venez a Nohant." Mais, en outre, il y fait un temps qui vous
+desespererait tout a fait; car il nous desespere un peu, nous autres
+qui sommes moins difficiles. Depuis deux mois, nous n'avons pas eu deux
+jours de soleil, et la terre est si trempee de pluie, qu'on ne peut pas
+sortir des chemins. Cela gene bien Maurice, qui avait repris fureur
+a l'entomologie; et cela nous menace de la famine, si ca continue.
+Jusqu'ici, nos moissons n'ont pas encore trop souffert, mais il est
+temps que ca finisse. Elles commencent a courber trop la tete; et, si
+une fois elles se couchent dans la boue, une derniere averse perdra
+tout. Le revenu de Nohant est si peu de chose, que la perte de nos bles
+ne serait pas un echec irreparable; mais, si le desastre est general,
+comme tout se tient, les arts seront aussi infructueux que la terre, et
+je ne sais pas avec quoi nous donnerons a manger aux gens qui mourront
+de faim. Decidement, le ciel est fache et le soleil ne veut plus de nous
+sur ce coin de l'univers.
+
+Vous m'avez envoye des vers d'un de vos amis pour lesquels je ne peux
+pas etre aussi indulgente que vous. Il m'en a envoye aussi de son cote,
+et je n'ai pas repondu. Que voulez-vous! je ne sais pas mentir: je
+trouve cela affreusement maniere, sous une affectation de fausse
+simplicite, et si decousu, si jete au hasard de la fourchette, que c'est
+incomprehensible. Pourquoi d'ailleurs m'envoyer cela? Je n'y peux rien.
+
+Pourtant, il me peine de chagriner un de vos amis, et, comme je ne suis
+pas forcee de le desesperer par ma franchise, j'aime mieux me taire.
+Arrangez-vous pour lui dire que je suis si occupee, que je recois tant
+de vers, tant de prose... C'est la verite. Cela arrive tous les jours,
+comme des avalanches, de tous les coins du monde; et il y a si peu
+de choses lisibles pour mes pauvres yeux, calligraphiquement et
+intellectuellement parlant! Pour m'achever, votre ami ecrit comme pour
+un myope, et je suis presbyte.
+
+Faites des vers, vous, a la bonne heure. Je ne peux pas aimer ceux de
+tout le monde, et c'est un peu votre faute.
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Embrassez pour moi Desiree et Solange, comme
+je vous embrasse, de tout mon coeur maternel.
+
+
+
+
+CCCLXXVIII
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 31 juillet 1854.
+
+Mon pauvre gros,
+
+Es-tu de retour de ton triste voyage? As-tu de meilleures esperances
+pour ton pauvre vieux pere? As-tu rapporte un peu de tranquillite, ou
+encore plus de chagrin? Ta sante est-elle moins detraquee apres tout
+cela?
+
+Ta lettre nous a bien attristes et nous te le disons tous, comme nous
+faisons des voeux tous pour toi, et pour une existence moins accablee et
+moins eprouvee. Il ne faut pourtant pas voir en noir comme tu fais.
+Le depart des chers vieux parents, qui vont, comme tu dis, au repos
+eternel, est une loi de la nature; et, quant a toi qui es jeune et qui
+as le devoir d'etre courageux, tu n'as pas le droit de desesperer de
+Dieu et des hommes. Pense que tu as des amis, mon cher vieux, et qu'un
+temps viendra ou, plus libre et mieux portant, tu seras content de les
+retrouver et de te retrouver toi-meme en possession d'une vie plus
+heureuse.
+
+Nous avons bien du regret de ne t'avoir pas pu arreter un moment dans ta
+route. Ecris-nous; nous sommes impatients tous d'avoir de tes nouvelles.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXIX
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 11 aout 1854,
+
+Mon cher enfant, je vous remercie de m'ecrire, et je vous ecris aussi,
+bien que ce ne soit qu'un mot, pour que vous ne soyez pas inquiet
+de nous: Nous avons aussi le voisinage du cholera. Il sevit assez
+serieusement a Chateauroux. Peut-etre ne viendra-t-il pas jusqu'ici. Il
+ne faudrait pourtant pas trop s'y fier; mais je n'en suis pas frappee
+et effrayee comme vous l'etes, et permettez-moi de vous dire qu'il faut
+combattre un peu cette preoccupation qui pourrait etre nuisible, si
+vous etiez atteint meme d'un leger mal. Tant d'autres dangers roulent
+incessamment sur nos tetes, qu'un de plus ne devrait pas assumer sur lui
+nos angoisses. Je suis bien d'avis qu'il faut s'y soustraire autant
+que possible et reculer devant le peril qui se particularise, a cause
+surtout de ceux que nous aimons. Mais, quand on a fait ce qu'on peut
+et ce qu'on doit, il faut attendre la destinee avec calme. Quand le
+tonnerre gronde, on fait bien de ne pas se mettre sous les grands
+arbres. Mais, une fois en plein champ, il faut se dire qu'on a toutes
+les chances, sauf une, pour qu'il ne vous atteigne pas. Vous me direz
+que cette chance, grande comme la main, est aussi importante dans le
+domaine de l'inconnu, du hasard, que la surface entiere du globe. Eh
+bien, alors, n'y pensons pas pour nous-memes, puisqu'un aerolithe peut
+tout aussi bien tomber sur nous du fond d'un ciel pur.
+
+Ecrivez-moi et dites-moi quand meme vos idees noires, si vous ne pouvez
+les surmonter. J'aime mieux cela que votre silence. Les journaux nous
+disent que le fleau se retire de vous. Mais je ne crois pas absolument a
+ce qui est imprime.
+
+Voila bien un autre cholera en Espagne! Encore une fois, la glace est
+brisee; mais le peuple en sortira-t-il plus heureux? Avant un mois,
+Espartero bombardera ces bonnes villes qui l'appellent comme un sauveur
+et qui ont deja oublie ses bombes a peine refroidies! C'est partout
+et toujours la meme histoire qui recommence, et c'est a degouter des
+articles de foi, dans quelque sens qu'on les envisage.
+
+J'ai eu beaucoup de chagrin et d'inquietude pour ma fille, qui se
+croyait fort malade et qui m'envoyait presque ses derniers adieux. Son
+medecin m'ecrit qu'elle n'a presque rien et que je me tienne tranquille.
+
+J'embrasse Solange et Desiree. Mille tendresses d'ici, toujours.
+
+
+
+
+CCCLXXX
+
+A M. ARMAND BARBES, A BELLE-ISLE EN MER
+
+ Nohant, le 5 octobre 1854.
+
+Dieu soit beni pour avoir envoye au dictateur cette bonne pensee, cette
+pensee de justice; car toute pensee de cette nature emane de la volonte
+de Dieu? Votre lettre, votre fragment de lettre cite dans les journaux
+est une pensee divine aussi; car Dieu veut qu'en depit des erreurs de
+point de vue et des haines de parti, et de tous, les griefs fondes ou
+non, nous aimions la patrie. Comment n'aimerions-nous pas la notre,
+qui represente, a travers toutes les vicissitudes, les idees les plus
+avancees, de l'univers? Ou est donc, _ailleurs_, le maitre absolu qui
+sentirait qu'un patriotisme heroique, inebranlable, dans le sein d'un
+homme enchaine, est une raison plus forte que la raison d'Etat? Il faut
+gouverner des Francais pour avoir cette lueur, de verite, au milieu de
+l'enivrement du pouvoir.
+
+Acceptez, quoi qu'on vous dise; car il est des gens qui vous crieront
+de refuser, j'en suis sure. Vous serez force, d'ailleurs! La prison ne
+reprend pas les victimes volontaires. Mais va-t-on vous conseiller
+de quitter la France? Non, ne le faites pas. Vous etes libre sans
+conditions, cela est dit officiellement. Je ne pense pas qu'il y ait une
+porte de derriere pour vous exiler apres cette parole?
+
+Restez donc en France, si les pouvoirs de second ordre ne vous chassent
+pas. Ils ne l'oseront pas, j'espere.
+
+Restez avec nous; on s'amoindrit a l'etranger, on voit faux, on
+s'aigrit; on arrive, par nostalgie, a maudire la patrie ingrate, et,
+par la, on devient ingrat soi-meme. Venez a nous qui avons soif de vous
+voir; rappelez-vous ce reve doux et dechirant que je faisais encore,
+pendant que vous etiez en jugement a Bourges: je vous appelais a Nohant,
+je voulais vous y garder longtemps, refaire votre sante ebranlee, et
+vous demander de me donner, a moi, cette sante morale qui ne vous a
+jamais abandonne. Venez, venez! dans huit ou dix jours, je serai a Paris
+pour une quinzaine, et je veux, de la, vous ramener a Nohant. Je vous y
+verrai, n'est-ce pas, tout de suite, a Paris? Ecrivez-moi un mot, que je
+sache ou vous etes. Moi, je demeure rue Racine, 3, pres l'Odeon.
+
+Il y aura des miserables, peut-etre, qui diront que vous avez fait
+agir pour obtenir votre liberte. Oui, il y a, en tout temps, des
+calomniateurs, des laches qui haissent par instinct la candeur et la
+vertu. J'espere que vous n'allez pas vous occuper de cette fange. Moi,
+je me tiens sur la breche pour cracher dessus; j'ai une lettre, une
+derniere lettre de vous, ou vous me dites ce qu'il y a dans celle que
+l'empereur a lue. Je l'ai baisee avec respect, cette lettre qui
+me confirmait dans mon sentiment intime et profond de la patrie.
+Gardons-le, ce sentiment; defendons-le contre la hideuse joie d'une
+_partie_ de notre _parti_. Rappelons-nous que l'on a tue la Republique
+en disant: "_Tout!_ les Cosaques meme, plutot que le socialisme!"
+Affrontons avec courage ceux qui disent aujourd'hui: "_Tout!_ les
+Cosaques memes, plutot que l'Empire." Et, si l'on nous dit que nous
+trahissons notre foi, tenez, rions-en, il n'y a pas autre chose a
+faire!--Mais, si vous ne pouvez pas en rire, vous dont le noble coeur a
+tant saigne, acceptez ceci comme un martyre de plus. Dieu vous rendra un
+jour la justice que vous refusent les hommes.
+
+J'attends avec impatience un mot de vous; si vous aviez vu comme Maurice
+etait rayonnant en m'apportant cette nouvelle, ce matin, a mon reveil!
+Quelle joie dans la maison, meme pour ceux qui ne vous connaissent pas!
+
+Si vous n'avez pas le temps d'ecrire, faites-moi donner avis de ce que
+vous faites, par quelque ami.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXXI
+
+AU MEME
+
+ Paris, 28 octobre 1854
+
+Mon ami,
+
+Vous vous calomniez quand vous dites: "J'ai agi dans un moment de
+surprise, en songeant plutot a mes interets propres qu'a ceux de la
+cause."
+
+Non, ce n'est pas comme cela: vous avez cru sacrifier encore une fois
+votre vie et votre repos a l'interet moral de la cause. Moi, j'aurais
+eu, _j'avais_ une autre appreciation de cet interet. Votre action n'en
+est pas moins pure et moins belle. Mais laissez-moi vous dire mon
+sentiment. Il y a les belles actions, et les bonnes actions. La charite
+peut faire taire l'honneur meme. Je ne dis pas le veritable honneur,
+celui qu'on garde intact et serein au fond de la conscience, mais
+l'honneur visible et brillant, l'honneur a l'etat d'oeuvre d'art et de
+gloire historique. Cet honneur-la, de meme que celui du coeur, s'est
+empare de votre existence. Vous etes deja passe a l'etat de figure
+historique et vous representez, de nos jours, le type du _heros_, perdu
+dans notre triste societe.
+
+Laissez-moi pourtant defendre la charite, cette vertu toute religieuse,
+toute interieure, toute secrete peut-etre, dont l'histoire ne parlera
+pas et qu'elle pourra meme meconnaitre absolument. Eh bien, selon moi,
+la charite vous criait: "Restez, taisez-vous! acceptez cette grace;
+votre fierte chevaleresque rive les fers et les verrous des cachots.
+Elle condamne a l'exil eternel les proscrits de Decembre, a la mendicite
+ou a la misere dont on meurt, sans se plaindre, des familles entieres,
+des familles nombreuses."
+
+Ah! vous avez vecu dans votre force et dans votre saintete! vous n'avez
+pas vu pleurer les femmes et les enfants?
+
+Dans ce cruel parti dont nous sommes, on blame, on fletrit les peres de
+famille qui demandent a revenir gagner le pain de leurs enfants, cela
+est odieux. J'en ai vu rentrer, de ces malheureux, qui ont mieux aime
+jurer de ne jamais s'occuper de politique sous l'Empire que d'abandonner
+leurs fils a la honte de la mendicite et leurs filles a celle de la
+prostitution; car vous savez bien que le resultat de l'extreme detresse;
+c'est la mort ou l'infamie.
+
+Ces farouches politiques! Ils exigeaient que tous leurs freres fussent
+des saints! En avaient-ils le droit? Vous seul peut-etre aviez ce
+droit-la! mais l'a-t-on jamais? je ne me suis pas senti l'avoir, moi;
+j'ai fait _rentrer_ ou _sortir_ tant que j'ai pu: rentrer ceux que
+l'exil eut tues, sortir ceux qui en restant eussent ete immoles. J'ai pu
+bien peu; je ne sais pas si on me le reproche, si quelques rigoristes le
+trouvent mauvais; ah! cela m'est bien egal! Je ne meprise pas les hommes
+qui ne sont pas des heros et des saints. Il me faudrait mepriser trop
+de gens, et moi-meme, dont les entrailles ne peuvent pas s'endurcir au
+spectacle de la souffrance.
+
+Et puis, je ne suis pas bien sure que ceux qui ont sacrifie leur
+activite, leur carriere, leur avenir politique, leur reputation meme,
+n'aient pas ete, en certaines circonstances, les vrais saints et les
+vrais martyrs. L'intolerance et le soupcon, l'orgueil et le mepris,
+voila de tristes chemins pour marcher vers le temple de la Fraternite!
+
+Et puis encore, je vous disais, je crois, que toute bonne pensee vient
+de Dieu. S'il en envoie a nos adversaires, devons-nous y repondre par
+le dedain? si nous le faisons, quand reviendront-elles, ces pensees de
+justice et de reparation? Nous ne voulons pas que ce joug devienne moins
+lourd. Nous sommes fiers, de la force de nos fronts, nous ne songeons
+pas aux faibles qui succombent!
+
+Vous allez me trouver trop _femme_, je le sens bien. Mais je suis femme,
+et je ne peux pas en rougir, devant vous surtout, qui avez tant de
+tendresse et de piete dans le coeur.
+
+Maintenant, vais-je trop loin dans l'amour de l'abnegation, et, vous,
+avez-vous ete trop loin dans l'amour de votre propre dignite? Que Dieu,
+qui sait nos intentions pures, pardonne a celui de nous qui se trompe.
+Dans un monde plus brillant et plus _libre_, comme ceux que nous promet
+Jean Reynaud, nous verrons plus clair et nous agirons avec plus de
+certitude. Le but pour nous dans ce purgatoire qu'il nous attribue,
+c'est d'agir selon nos forces et nos croyances, de maniere a pouvoir
+monter toujours.
+
+J'ai a cet egard une serenite d'esperance qui m'a toujours soutenue ou
+consolee, et je vous donne rendez-vous avec confiance dans un
+astre mieux eclaire, ou nous reparlerons-de ces petits evenements
+d'aujourd'hui qui nous paraissent si grands.
+
+Nous reverrons-nous dans celui-ci? Je l'ignore. Mille choses disent oui,
+mille autres choses disent non. Si nous avions pu causer a Nohant, je
+vous aurais dit le livre que vous avez a faire et que vous ferez quand
+meme, lorsqu'un peu de calme et de repos vous aura fait apparaitre dans
+son ensemble et dans sa signification le resume de votre propre mission.
+
+Ce livre, j'y pensais le jour ou j'ai appris votre delivrance. Je vous
+entendais me dire: "Je ne suis pas un ecrivain de metier, je ne suis pas
+un assembleur de paroles." Et je vous repondais, dans mon reve: "Vous le
+ferez a Nohant; je l'ecrirai sous votre dictee, et il remplira le monde
+d'une grande pensee et d'une utile lecon." Il y a un point de vue plus
+vaste et plus humain que l'etroite piete de Silvio Pellico. Et le notre,
+nous eussions pu le dire sans etre condamnes ni poursuivis par aucun
+gouvernement, tant nous eussions ete dans des verites superieures a
+toute societe et a nous-memes.
+
+Vous ferez ce livre, je le repete. Vous le ferez autrement; je regrette
+seulement de ne vous pas apporter la part d'inspiration qui nous fut
+venue en commun.
+
+Adieu, mon ami; je n'ai pas le temps de vous en dire davantage
+aujourd'hui. Je vis dans le mouvement du theatre en ce moment-ci. Il me
+tarde de retourner a mon silence de Nohant. J'y serai dans peu de jours;
+c'est la que vous pourrez toujours m'ecrire. Ne me laissez pas ignorer
+ce que vous devenez.
+
+A vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXXII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 27 novembre 1854.
+
+Mon ami,
+
+Vous etes bon; oui, _bon!_ ce qui est etre grand plus que ceux qui ne
+sont que grands. Je vous ai presque gronde, et vous me repondez, avec la
+douceur d'un enfant, que j'ai eu raison. Il n'y a qu'une seule chose,
+qu'un seul point, ou je puisse avoir la raison _absolue_ pour moi. C'est
+quand je m'afflige et me desole de ne pas vous voir. Je ne vous ecris
+pas aujourd'hui: mon Maurice vient d'etre non dangereusement, mais assez
+cruellement malade. Il va bien; mais, moi, je suis lasse, lasse, et je
+me trouve dans un arriere de travail effrayant.
+
+Ou que vous soyez, ecrivez-moi quelquefois. A present que vous etes un
+peu plus a vous-meme qu'en prison, causons de loin; mais, au moins,
+causons de temps en temps.
+
+Ou que vous soyez, apres avoir repris a la vie physique, dont vous devez
+avoir besoin sans vous en rendre compte, lisez et ecrivez. Vous avez de
+bonnes choses a nous dire, meme en dehors de ce vain monde des faits.
+Votre ame a monte plus haut que les notres, et ces _romans_ que vous
+avez faits, entre ciel et terre dans les reveries de la prison, vous
+nous les devez.
+
+Adieu, pour cette nuit de fatigue. Je suis a vous de coeur et d'esprit.
+
+G. SAND.
+
+30 _novembre_. Emile, occupe pour Maurice d'une copie assez longue, ne
+m'a remis que ce soir la lettre que j'attendais pour vous envoyer la
+mienne. Je me vois donc quelques instants de calme pour vous redire que
+je pense a vous souvent; oui, bien souvent! Dans toutes les emotions,
+chagrin ou contentement, reflexion ou lecture, chaque fois que mon ame
+travaille, languit ou s'eleve, je me compose un ciel, c'est-a-dire,
+selon Jean Reynaud, une terre, un monde, ou j'espere aller, et tout de
+suite j'y appelle ceux de ce monde-ci que je veux et compte y retrouver.
+Et puis, dans les epreuves veritables, je pense aussi aux devoirs de
+cette vie ou nous sommes, et votre patience, votre vertu (pardonnez-moi
+un mot vieilli, mais toujours bon), se presentent devant moi pour me
+donner de la volonte. Vous avez ete bien malheureux, mon ami, et,
+pourtant, il me semble qu'au fond du coeur vous etes le plus heureux des
+hommes, parce que vous avez la conscience la plus pure et l'equilibre le
+plus divin. Vous avez la certitude d'une recompense la-haut, tandis que,
+nous autres, nous n'avons que l'espoir d'un dedommagement.
+
+Je vous demande pardon pour la lettre prolixe d'Emile. Il est prolixe,
+c'est sa nature, en ecrivant. Il ne vous entretient que de nos malades,
+comme si c'etait bien interessant. Il ne se dit pas assez que vous
+recevez trop de lettres et que vous y repondez trop fidelement.--La
+seule chose bonne de sa lettre, c'est la _conversion_ qu'il vous doit,
+et dont il n'est pas encore bien rempli; car il ne me l'a fait savoir
+qu'en me permettant de lire l'aveu qu'il en fait. Nous avions des
+_querelles_ sur ce sujet, et il en avait surtout avec Maurice, qui
+brulait d'aller la-bas, et qui y aurait ete, sans la crainte de mon
+desespoir _en dedans_. Je ne l'aurais pourtant pas empeche de suivre son
+idee, qui etait a la fois _artistique_ et patriotique. Mais j'aurais
+bien souffert!--Voila que je fais comme Emile, et que je vous entretiens
+de _nous_. Rien de tout cela ne vaut la peine d'etre dit.
+
+Quand c'est a vous que je parle, je voudrais n'avoir a vous entretenir
+que de choses divines. J'en ai pourtant l'esprit tout plein, et je veux,
+un jour ou l'autre, faire un livre la-dessus que je vous dedierai. Je
+travaille comme un negre pour de l'argent; il en faut pour les autres.
+Mais ce devoir-la est bien lourd! Quand donc, mon Dieu, aurai-je un an a
+moi, pour faire un livre qui ne me rapportera rien?
+
+Encore adieu. Maurice, bien portant, vous embrasse, et vous declare
+qu'il n'a pas eu la gale, mais tout bonnement une _urticaire_.
+
+
+
+
+CCCLXXXIII
+
+A M. CHARLES JACQUE, A BARBIZON.
+
+ Nohant, 7 janvier 1855.
+
+_Ils_ et _elles_ sont arrives ce soir bien vivants, et je ne peux
+pas vous depeindre la scene d'etonnement et d'admiration de toute la
+famille, betes et autres, a la vue de ces superbes animaux.
+
+Quand tout cela ne donnerait ni oeufs ni poulets, c'est tellement beau
+a voir, qu'on se le payerait encore avec plaisir. On a tout de suite
+installe la compagnie dans son domicile et mis a l'engrais toute la
+valetaille, indigne de frayer avec pareille seigneurie. Vos instructions
+vont etre affichees a toutes les portes de l'etablissement, et j'aurai
+le plaisir d'y veiller; car ce monde-la en vaut la peine.
+
+Que de remerciements je vous dois, monsieur, pour tant de soins et
+d'obligeance! C'est si aimable a vous et si fort sans gene de ma part,
+que je ne sais comment vous dire combien je vous sais gre d'avoir
+pris cet embarras! Je ne croyais pas que vous seriez force de veiller
+vous-meme a tout ce detail, et je vois que vous avez choisi de main de
+maitre et surveille cet envoi avec une complaisance tout amicale. Merci
+donc mille fois; mais je ne me tiens pas quitte.
+
+J'aime bien les poules que vous expediez; j'aime encore mieux celles que
+vous faites; mais j'aimerais mieux encore vous voir a Nohant mettre
+le nez dans notre famille, parce que je suis sure que vous vous y
+trouveriez bien, et qu'une fois venu, vous y reviendriez. Vous me
+l'aviez promis, et je ne compte pas vous laisser tranquille que vous ne
+teniez parole.
+
+Maurice vous envoie toutes ses poignees de main et remerciements; car
+il etait comme un enfant devant l'ouverture de ce panier plein de
+merveilles, et tous ces grands airs de prisonniers orgueilleux qui
+relevaient leurs aigrettes en nous regardant de travers.
+
+Veuillez croire a toutes mes sympathies et sentiments vrais pour vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXXIV
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 7 fevrier 1855.
+
+Je vous remercie bien cordialement, monsieur, et de l'envoi de cette
+relique, et des bonnes et vraies paroles que vous savez me dire. Je ne
+peux pas encore parler de cette douleur, elle m'etouffe toujours et j'en
+dirais trop!
+
+Le plus affreux; c'est qu'on me l'a tuee, ma pauvre enfant[1], tuee de
+toute facon. Ah! monsieur, sauvez la votre, ne la laissez pas sortir de
+l'infirmerie, et, quand elle sera guerie, otez-la de cette pension ou
+la malproprete est sordide. Les parents ne laissent pas si facilement
+mourir leurs enfants quand ils les ont aupres d'eux. Ils ne se fatiguent
+pas d'une longue convalescence a surveiller, les parents qui sont de
+vrais parents.
+
+Il y en a qui sont fous et qui croient qu'un enfant est une chose qu'on
+peut negliger et oublier. Ma pauvre fille n'eut pas laisse mourir la
+sienne, et moi aussi, je suis bien sure que je l'aurais sauvee! Je n'ai
+pas l'honneur de vous connaitre, monsieur, mais je suis bien touchee de
+ce que vous me dites.
+
+Merci mille fois! je fais des voeux bien tendres et bien sinceres pour
+votre chere petite. Ma fille vous remercie aussi.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Sa petite-fille Jeanne Clesinger.
+
+
+
+
+CCCLXXXV
+
+A EDOUARD CHARTON, A PARIS
+
+ Nohant, 14 fevrier 1855.
+
+Cher ami,
+
+Je vous ai laisse souffrant. Etes-vous mieux? Parlez-moi de vous. Il y
+a bien longtemps que je veux vous ecrire. J'allais vous adresser une
+longue lettre sur le beau livre dont nous parlions ensemble. Je l'avais
+lu[1]. Mais que de chagrins m'ont frappee tout a coup! d'abord j'ai
+perdu deux de mes amis, et faut-il etre assez malheureux pour avoir a le
+dire, cela n'etait rien! J'ai perdu subitement cette petite-fille que
+j'adorais, ma Jeanne dont je vous avais parle et dont l'absence, vous le
+savez, m'etait _si_ cruelle. J'allais la ravoir, le tribunal me l'avait
+confiee. Le pere resistait par amour-propre: sans M. B..., qu'une haine
+sournoise, instinctive, non motivee sur des faits que je sache, mais
+ancienne et tenace, excitait contre moi, ce pere m'eut de lui-meme
+ramene l'enfant. Il le voulait, il l'avait voulu. L'avocat--le
+conseil--ne voulait pas. Ils appelaient donc du jugement, et ce jugement
+n'etait pas executoire sur-le-champ. J'ecrivais en vain a ce dur et
+froid avocat que ma pauvre petite etait mal soignee, triste et comme
+consternee dans cette pension ou il l'avait mise, lui! Et, pendant ces
+pourparlers, le pere faisait sortir sa fille, en plein janvier, sans
+s'apercevoir qu'elle etait en robe d'ete. Le soir, il la ramene malade
+a la pension et s'en va chasser loin de Paris, on ne sait ou. L'enfant
+avait la scarlatine. Elle en guerit tres vite, mais le medecin de la
+pension juge qu'elle peut sortir de l'infirmerie. Il faut au moins
+quarante jours de soins extremes et d'atmosphere egale. On n'en a pas
+tenu compte. On a appele sa mere et on a consenti a lui laisser soigner
+l'enfant quand on l'a vue perdue. Elle est morte dans ses bras en
+souriant et en parlant, etouffee par une enflure generale, sans se
+douter qu'elle fut malade, mais frappee de je ne sais quelle divination
+et disant d'un air tranquille: "Non, va, ma petite maman, je n'irai
+pas a Nohant, je ne sortirai pas d'ici, moi!"--Ma pauvre fille me l'a
+apportee, elle est a Nohant!--Elle a de la force et de la sante, Dieu
+merci; moi, j'ai eu du courage, je devais en avoir; mais, maintenant
+que tout est calme, _arrange_, et que la vie recommence avec cet enfant
+supprime de ma vie..., je ne peux pas vous dire ce qui se passe en moi,
+et je crois qu'il vaut mieux ne pas le dire.--Ce que je veux vous dire,
+c'est que le livre m'a fait du bien, lui et Leibnitz. Je savais tout
+cela, je n'aurais pas pu le dire, je ne saurais pas l'etablir, mais j'en
+etais sure et j'en suis sure. Je vois la vie future et eternelle devant
+moi comme une certitude, comme une lumiere dans l'eclat de laquelle les
+objets sont insaisissables; mais la lumiere y est, c'est tout ce qu'il
+me faut. Je sais bien que ma Jeanne n'est pas morte, je sais bien
+qu'elle est mieux que dans ce triste monde, ou elle a ete la victime des
+mechants et des insenses. Je sais bien que je la retrouverai et qu'elle
+me reconnaitra, quand meme elle ne se souviendrait pas, ni moi non plus.
+Elle etait une partie de moi-meme, et cela ne peut etre change. Mais ces
+beaux livres qui excitent notre soif de partir ont leur cote dangereux.
+On se sent partir avec eux, on s'en va sur leurs ailes, et il faudrait
+savoir rester tout le temps qu'on doit rester ici. J'en ai bien la
+volonte; le devoir est si clairement trace, qu'il n'y a pas de revolte
+possible; mais je sens mon ame qui s'en va malgre moi. Elle ne se
+detache pas de mes autres enfants ni de mes amis. Elle voudrait suffire
+a sa tache et donner encore du bonheur aux autres. Mais plus elle voit
+ce qu'il y a au dela de la vie de ce monde, plus elle se separe de la
+volonte, qui se trouve insuffisante. Je dis l'ame, faute de savoir dire
+ce que c'est qui me quitte; car la volonte ne devrait pas etre quelque
+chose en dehors de l'ame; mais la volonte ne retient pourtant pas l'ame
+quand l'heure est venue.
+
+Ne repondez pas a tout cela, cher ami; si mes enfants, qui lisent
+quelquefois mes lettres au hasard, me savaient si ebranlee, ils
+s'affecteraient trop. Je veux, pour vivre avec eux le plus longtemps
+possible, faire tout ce qui me sera possible. J'irai avec mon fils
+passer le mois prochain dans le Midi pour me guerir d'un etat
+d'etouffement qui a augmente et qui n'a rien de serieux cependant.
+
+Je passerai quatre ou cinq jours a Paris au commencement de mars, pour
+prendre mon passeport. Je ne veux voir personne; mais vous, cependant,
+je voudrais bien vous voir et vous charger de dire a l'auteur de _Ciel
+et Terre_ tout ce que je ne vous dis pas ici, troublee que je suis trop
+personnellement, et justement a cause de cette question de vie et de
+mort qui est la. C'est un des plus beaux livres qui soient sortis de
+l'esprit humain.
+
+Il m'avait jetee dans une joie extraordinaire. Je voulais faire un
+volume pour le louer comme je le sens.--Je le ferai plus tard, si je
+peux me remettre a ecrire. Mais, entre nous soit dit, je ne suis pas
+sure que ce cote de la vie me revienne jamais. Je ne vis plus du tout de
+moi ni en moi, ma vie avait passe dans cette petite fille depuis deux
+ans. Elle m'a emporte tant de choses, que je ne sais pas ce qui me
+reste, et je n'ai pas encore le courage d'y regarder. Je ne regarde que
+ses poupees, ses joujoux, ses livres, son petit jardin que nous faisions
+ensemble, sa brouette, son petit arrosoir, son bonnet, ses petits
+ouvrages, ses gants, tout ce qui etait reste autour de moi, l'attendant.
+Je regarde et je touche tout cela, hebetee, et me demandant si j'aurai
+mon bon sens, le jour ou je comprendrai enfin qu'elle ne reviendra pas
+et que c'est elle qu'on vient d'enterrer sous mes yeux.
+
+Vous voyez, je retombe toujours dans mon dechirement. Voila pourquoi
+je ne peux ecrire presque a personne. Il y a peu de coeurs que je ne
+fatiguerais pas, ou que je ne ferais pas trop souffrir. Je vous parle, a
+vous, parce que vous etes comme moi a moitie dans l'autre vie, et, pour
+le moment, j'espere avec la bienfaisante placidite que j'avais naguere,
+quand je n'etais pas si fatiguee d'attendre.--Mais vous aviez le corps
+malade. Dites-moi donc que vous etes mieux, avant que je quitte Nohant.
+Vous avez une grande ressource: c'est de pouvoir vivre a l'habitude
+dans le monde des idees ou je vois trop en poete, c'est-a-dire avec
+ma sensibilite plus qu'avec mon raisonnement. Vous avez une lucidite
+soutenue dans ce monde-la, il me semble. C'est la qu'il faudrait pouvoir
+toujours regarder, sans preoccupation des soucis inevitables de la vie
+materielle, des devoirs qui excedent quelquefois nos forces, et sans
+ces dechirements d'entrailles que rien ne peut apaiser. C'est une loi
+providentielle a coup sur que la tendresse folle des meres; mais la
+Providence est bien dure a l'homme, a la femme surtout. Cher ami, adieu;
+je suis a vous de coeur et d'esprit.
+
+G. SAND
+
+ [1] _Terre et Ciel_, par Jean Reynaud.
+
+
+
+
+CCCLXXXVI.
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A LUNEVILLE
+
+ Nohant, 14 fevrier 1855.
+
+Ma chere mignonne, si je ne t'ecris pas, tu sais que ce n'est pas trop
+ma faute. Je suis toujours malade, etouffee, j'ai des douleurs partout,
+je ne peux pas travailler, je ne peux pas me consoler.
+
+J'ai eu le courage qu'il fallait, dans les premiers moments; a present,
+je paye ce courage-la en detail par une fatigue extreme.
+
+Je ne veux pas m'y abandonner cependant. Maurice veut que j'aille passer
+le mois de mars a Nice ou a Genes, et je le lui ai promis.
+
+Je suis desolee de ces rhumes de Bertholdi qui t'inquietent tant. On
+peut tousser bien longtemps, sans qu'il y ait rien de grave; mais je
+sais par experience combien cela fatigue, combien cela porte sur les
+nerfs, a soi-meme et aux autres. Certainement, il faudrait pouvoir fuir
+ce froid de Luneville, comme je vais fuir les souvenirs trop amers et
+trop cruels de ma maison, toute pleine de cette enfant. Mais que faire?
+La gene est l'obstacle a tout. Il faudra que je revienne presque tout de
+suite travailler, et, quand Bertholdi s'absente, c'est la meme chose. Ce
+ne sont pas quelques jours de repos qu'il lui faudrait. C'est toute une
+vie plus douce. Comment et de qui l'obtenir?
+
+Tu ne m'as pas dit si Georget avait bien supporte son voyage, et s'il
+avait repris les belles couleurs qu'il, avait un peu perdues ici. Aie
+bien soin de lui et ne t'en separe qu'a bonnes enseignes.
+
+Solange est a Paris mieux portante et plus tranquille du cote de ses
+affaires. Son pere s'execute un peu avec elle, son mari pas du tout.
+Elle pensait pouvoir t'etre utile, et, sans notre malheur, je suis sure
+qu'elle aurait fait son possible. Elle y reviendra certainement quand
+elle pourra sortir et se montrer un peu.
+
+Embrasse toute ta chere maison pour moi: George, Charles et Marie, a qui
+je n'ai pas la force d'ecrire. Je n'ecris plus a personne, je ne peux
+pas. Chaque fois que je parle de moi, meme pour dire un mot, je me sens
+comme prise de fievre pour toute la journee; c'est un etat maladif
+certainement et qui passera. Ne t'en inquiete pas, j'y fais et j'y ferai
+mon possible. Je t'embrasse de toute mon ame. Ah! ma pauvre enfant, que
+je voudrais te donner autant de bonheur que j'ai de peine!
+
+
+
+
+CCCLXXXVII
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 24 fevrier 1855.
+
+Cher enfant,
+
+Je commence par te dire que, puisque tu n'es, pas enrhume, tout va bien
+pour moi. Aie soin de ta petite personne comme j'ai soin de la mienne,
+puisqu'il ne s'agit pas de nous regarder comme de simples mortels,
+mais comme de tres precieux voyageurs allant a la decouverte de la
+Mediterranee.
+
+Quant a Montigny, je vois bien qu'il veut refaire toutes mes pieces. Il
+y a pourtant une observation a faire, c'est que toutes les pieces qu'on
+ne m'a pas fait changer: _le Champi_, _Claudie_, _Victorine_, _le _Demon
+du foyer_, _le Pressoir_, ont eu un vrai succes, tandis que les autres
+sont tombees ou ont eu un court succes. Je n'ai jamais vu que les idees
+des autres m'aient amene le public, tandis que mes hardiesses ont passe
+malgre tout.
+
+Et quelles hardiesses! Trop d'ideal, voila mon grand vice devant les
+directeurs de theatre.
+
+J'ecouterai sans discussion ce que me dira Montigny, j'ecouterai ses
+projets d'_amelioration_, et, si je vois qu'il faille changer le fond de
+la piece, je la reprendrai; cette fois, j'y suis bien, decidee. Je suis
+lasse du theatre d'abord, et puis encore plus lasse des hesitations ou
+l'on me jette sur moi-meme. Je suis ce que je suis. _Yo soy quien soy_.
+Ma maniere et mon sentiment sont a moi. Si le public des theatres n'en
+veut pas, soit, il est le maitre; mais je suis maitre aussi de mes
+propres tendances, et de les publier sous la forme qu'il sera force
+d'avaler au coin de son feu.
+
+Rien de nouveau ici: temps assez doux, Trianon devenu lac, ordres donnes
+pour le jardin en notre absence, comptes de cuisine, rangement de
+papiers, correction d'epreuves. Tout cela n'est pas fort interessant,
+surtout quand je ne te vois pas aller et venir, entrer et sortir, et
+jeter, a travers tout cela, les profondes reflexions et les lumineux
+apercus de _tes sciences_.
+
+Bonsoir donc, cher mignon; je me replonge dans les paperasses et
+t'embrasse de toute mon ame. Le capitaine d'Arpentigny te _colle_ ses
+amities. Emile _se paye_ de copier _le Diable aux champs_.
+
+
+
+
+CCCLXXXVIII
+
+A MADEMOISELLE LEMOYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 27 fevrier 1855.
+
+Mademoiselle,
+
+Je vous conseille et vous prie, meme, puisque vous avez la bonte de
+compter sur ma vive sympathie pour vous, de quitter le milieu ou vous
+souffrez tant, et d'aller vivre a Paris; vous y trouverez les nobles
+distractions dont une ame comme la votre a besoin, la musique, les arts
+et des relations que votre intelligence elevee et votre coeur genereux
+sauront vite creer.
+
+Si le catholicisme vous est necessaire, vous rencontrerez certainement
+un directeur de conscience assez eclaire pour vous guerir de cette
+maladie des scrupules, que je connais bien, et que j'ai subie dans ma
+jeunesse assez cruellement pour vous comprendre et vous plaindre. Non,
+il ne faut pas qu'une ame comme la votre succombe a ces vaines terreurs.
+Il faut vous relever par de fortes et saines lectures. Je suis trop
+ignorante pour vous les indiquer; mais ecrivez a M. Jean Reynaud,
+envoyez-lui ma lettre, si vous voulez. Il saura par la que je vous
+connais et que votre besoin de secours intellectuel n'est pas une
+frivole inquietude.
+
+Oui, je vous connais sans vous avoir vue; mais n'y a-t-il pas bientot
+dix ans que vous m'ecrivez ces grandes lettres ou, au milieu des
+contradictions et des troubles d'une pensee ardente, j'ai toujours
+trouve, votre bonte si entiere, si spontanee, si naive, et votre
+jugement si genereux et si droit en tout ce qui est essentiel!
+
+Demandez-lui de vous indiquer des livres qui vous sauvent, et, faites
+mieux, quittez cette solitude ou vous vous consumez, ou ce qui vous
+entoure vous laisse et vous _rend_ encore plus seule, je le vois bien.
+Je ne connais pas assez M. Jean Reynaud pour vous adresser a lui, sans
+qu'il vous connaisse. Mais faites-vous connaitre a lui; son livre m'a
+fait un grand bien, a moi aussi, et j'avais grand besoin de trouver,
+dans la haute science d'un esprit de premier ordre, la confirmation
+raisonnee de tous mes instincts; car mon courage a ete bien eprouve
+dernierement!
+
+J'ai perdu une enfant adorable et adoree, la fille de ma pauvre fille.
+Je viens d'etre malade, ce qui m'a empechee de vous repondre, et,
+maintenant, je suis encore si delabree, que mon fils, mon cher fils,
+m'emmene voyager un peu. Je pars dans deux jours. Dans deux mois, je
+serai de retour a Nohant, ou vous m'en verrez, j'espere, de meilleures
+nouvelles de vous. Avant de rentrer ici, je passerai quelque jours
+probablement a Paris. Si vous realisez votre tentation d'y aller
+demeurer, faites-le-moi savoir a Paris, dans les premiers jours de mai.
+
+Pardonnez-moi de vous repondre si peu, je suis brisee encore, mais _je
+crois_. Je suis sure de retrouver mon enfant dans un meilleur monde;
+et, vous dont le coeur est si pur, vous devez etre sure aussi de votre
+avenir. Douter de la bonte de Dieu est une faiblesse de notre nature.
+Mettez toutes les forces de votre esprit a croire a cette bonte, et vous
+sentirez qu'elle a son reflet en vous-meme.
+
+N'ayez pas peur de la mort: c'est un bien bon refuge, allez, et, quand
+on le comprend, le courage consiste a ne pas la desirer trop.
+
+A vous de coeur toujours, chere ame en peine.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCLXXXIX
+
+A M. EUGENE LAMBERT, A PARIS
+
+ Frascati, mars 1855.
+
+Mon cher Lambruche,
+
+Tout va bien, Maurice nous a donne quelque inquietude, non pas a cause
+de la maladie qu'il a eue, mais a cause de celle qu'il aurait pu avoir.
+Heureusement, il a passe a cote, grace a un bien bon medecin, excellent
+homme par-dessus le marche. Il y a eu necessairement pour nous un peu
+de spleen a Rome. Cinq ou six jours dans une chambre d'auberge, c'est
+triste.
+
+D'ailleurs, Rome, a bien des egards, est une vraie _balancoire_; il faut
+etre ingriste pour aimer et admirer tout, et pour ne pas se dire, au
+bout de trois jours, que ce qu'on a a voir est absolument pareil a ce
+qu'on a deja vu sous le rapport de l'aspect, du caractere, de la couleur
+et du sentiment des choses. Ensuite, on peut entrer dans le detail des
+ruines, des palais, des musees, etc., et, la, c'est l'infini; car il
+y en a tant, tant, tant, que la vie d'un amateur peut bien n'y pas
+suffire. Mais, quand on n'est qu'_artiste_, c'est-a-dire voulant vivre
+de sa propre vie, apres s'etre un peu impregne des choses exterieures,
+on ne trouve pas son compte dans cette ville du passe, ou tout est mort;
+meme ce que l'on suppose encore vivant.
+
+C'est curieux, c'est beau, c'est interessant, c'est etonnant; mais c'est
+trop mort, et il faudrait savoir sur le bout des doigts, non seulement
+ce fameux livre de _Rome au siecle d'Auguste_, mais encore l'histoire de
+Rome a toutes les epoques de son existence; il faudrait vivre la-dedans,
+l'esprit tendu, la memoire mirobolante et l'imagination eteinte.
+
+Il fut un temps, _sous l'Empire_, ou l'on s'asseyait _sur le troncon
+d'une colonne_, pour mediter sur les ruines de Palmyre; c'etait la
+mode, tout le monde meditait. On a tant medite, que c'est devenu fort
+_embetant_ et que l'on aime mieux vivre. Or, quand on a passe plusieurs
+journees a regarder des urnes, des tombeaux, des cryptes, des
+_colombarium_, on voudrait bien sortir un peu de la et voir la nature.
+Mais, a Rome, la nature se traduit en torrents de pluie jusqu'a ce que,
+tout d'un coup, viennent la chaleur ecrasante et le mauvais air. La
+ville est immonde de laideur et de salete! c'est la Chatre centuplee en
+grandeur; car c'est immense et orne de monuments anciens et nouveaux qui
+vous cassent le nez et les yeux a chaque pas, sans vous rejouir, parce
+qu'ils sont etouffes et gates par des amas de batisses informes et
+miserables. On dit qu'il faut voir cela au soleil; je ne dis pas non,
+mais il me semble que le soleil ne peut pas raccommoder ce qui est
+hideux.
+
+La campagne de Rome si vantee est, en effet, d'une immensite singuliere,
+mais si nue, si plate, si deserte, si monotone, si triste, des lieues de
+pays en prairies, dans tous les sens, qu'il y a de quoi se bruler le peu
+de cervelle qu'on a conserve apres avoir vu la ville. MAIS! mais, quand
+on est sorti de cette immensite plate, quand on arrive au pied des
+montagnes, c'est autre chose. On entre dans le paradis, dans le
+troisieme ciel. C'est la que nous sommes. Nous avons amene Maurice,
+encore tout detraque, avant-hier, et, bien que nous n'ayons pas encore
+eu un rayon de vrai soleil, le voila tout gaillard et passant la journee
+sur ses jambes.
+
+Le lieu ou nous sommes est si beau, si etrange, si curieux, si sublime
+et si joli en meme temps, que j'en aurai pour toute une saison a te
+raconter. Rejouis-toi donc de notre fortune presente; car nous sommes
+enfin payes de nos fatigues et de nos deceptions, payes avec usure. Tu
+peux lire ma lettre a Solange. Tu sauras comment nous sommes campes;
+mais nos promenades, rien ne peut en donner l'idee. C'est a chaque pas
+une decouverte. Aujourd'hui, par exemple, nous avons passe la journee
+dans un immense palais entierement abandonne au haut d'une colline. J'ai
+pense a toi, mon petit Lambert.
+
+Ah! qu'on serait heureux d'etre riche et d'associer tous ses enfants aux
+vrais plaisirs que l'on rencontre. Que de souterrains, que de fleurs,
+que de ruisseaux, de cascades, d'arbres monstrueux, de ruines, de cours
+abandonnees, de rocailles brisees, de statues sans nez, d'herbes folles,
+de mosaiques couvertes de gazon et d'asphodeles! C'est a en rever; et
+des galeries et des escaliers sans fin qui s'en vont du ciel au fond de
+la terre, un tas de constructions inexplicables, les vestiges d'un luxe
+insense ensevelis sous la misere; et tout cela au sommet d'un panorama
+de montagnes, de terres, de mers a donner le vertige. C'est trop beau.
+
+Sur ce, bonsoir, mon Lambert; nous pensons rester ici une quinzaine, et,
+quand nous serons decides sur la suite du voyage, nous te donnerons de
+nos nouvelles. Je t'embrasse de la part des petits camarades et de la
+mienne. Au revoir au mois de mai.
+
+Pense a nous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CCCXC
+
+A M. JULES NERAUD, A LA CHATRE
+
+ Frascati, 14 avril 1855
+
+Cher ami,
+
+Nous sommes a Frascati depuis quinze jours et voulons y rester encore
+une semaine. Maurice, apres avoir ete assez souffrant au debut de notre
+installation, va si bien, qu'il ne songe qu'a manger, dormir et courir.
+Je suis ce regime pour mon compte et je m'en trouve assez bien,
+physiquement parlant. Quant au cerveau, c'est une atrophie complete. Se
+lever matin, faire cinq ou six lieues a pied tous les jours, rentrer
+affamee, tomber de sommeil apres un affreux diner de gargote que
+l'appetit fait trouver bon, je vous laisse a penser si c'est la une
+vie interessante. Pourtant j'amasse, sans trop m'en apercevoir, des
+souvenirs qui m'interesseront plus tard, quand j'aurai le loisir de
+songer a ce qui ne fait que passer devant moi maintenant.
+
+C'est un admirable pays que nous parcourons, et bien digne de remarque
+pour _s'ancrer_ dans les opinions qu'on y apporte d'ailleurs. La nature
+y est belle, surtout _jolie_; car ne croyez pas un mot de la grandeur et
+de la sublimite des aspects de Rome et de ses environs. Pour qui a
+vu autre chose, c'est tout petit; mais c'est d'un coquet ravissant.
+Entendons-nous pourtant, c'est le petit dans le grand; car cette
+campagne romaine, tout unie, est immense comme une mer environnee de
+montagnes. Mais les details, les ruines, les palais, les eglises, les
+collines, les lacs, les jardins, tout cela parait hors de proportion
+avec la scene qui les continue.
+
+Pour nous autres, c'est une maniere de vivre tres recreative, que de
+courir toute la journee dans la solitude et de decouvrir nous-memes le
+pays. Les guides sont ennuyeux et ne connaissent pas les chemins. Nous
+nous en passons. Enfin vous pouvez vous figurer notre existence, vous
+qui savez tout ce qu'il y a pour nous dans une promenade a Crevant ou
+au bois de Boulaize. Maintenant nous ramassons des plantes et nous
+attrapons des papillons sur les ruines de Tusculum, autour du lac
+Regille, que sais-je? Les noms sont plus pompeux que les choses, mais
+les choses sont charmantes, voila ce qui est certain.
+
+Nous avons eu un temps affreux pour l'Italie, beaucoup de pluie dehors
+et beaucoup de froid _a la maison_; car la temperature exterieure,
+quelque privee de soleil qu'elle soit, est toujours assez douce, et les
+appartements seuls sont inhabitables en cette saison. Ils sont immenses,
+voutes, stuques, peints a fresque, disposes en tout pour l'ete. Rien ne
+ferme et le peu de cheminee qu'on a ne sait pas chauffer. Depuis trois
+jours seulement, nous avons un beau soleil, du matin au soir; mais nous
+avons couru par tous les temps.
+
+Le jour de Paques a ete aussi un beau jour tres chaud; nous l'avons
+passe a Rome, ou nous avons recu la benediction _urbi et orbi_. C'est
+une ceremonie tres vantee, mais qui n'est pas mise en scene avec art. Le
+gout francais manque a toute chose, ici comme ailleurs. La nature s'en
+moque. Elle nous prodigue les fleurs que l'on cultive dans nos jardins
+avec respect. Ici, en plein desert, on marche sur le reseda, sur les
+narcisses, sur les cyclamens et mille autre fleurs adorables dont je
+vous fais grace, a vous qui ne connaissez que les tulipes.
+
+Et puis je ne veux pas vous raconter d'avance tout ce dont nous
+bavarderons a satiete a Nohant; car, ici, tout est different, depuis _a_
+jusqu'a _z_, de ce qui est chez nous. Hommes et betes, coutumes, idees,
+besoins, terre, plantes, air, c'est un autre monde. Je ne sens pas la
+puissance de seduction de ce pays autant qu'on me l'avait annonce. Trop
+de choses sont en desaccord avec notre maniere de voir et de sentir;
+mais je reconnais qu'il est bon de l'avoir vu, ne fut-ce que pour aimer
+davantage cette douce France au ciel gris, ou les hommes, si peu hommes
+qu'ils soient, sont encore plus hommes que partout ailleurs.
+
+Sur ce, bonsoir, mon vieux. Je tombe de sommeil. J'ai recu, ce soir,
+votre lettre du 4 avril. Vous vous etonnez du temps qu'elles mettent a
+voyager, les lettres! Ah bien, je m'etonne, moi, du contraire, a present
+que je vois comment sont arrangees ici les choses les plus simples de
+la vie materielle. Ne vous desolez pas de la perte de l'aigle[1]. Je le
+regrette sans doute; mais, quand on recoit des nouvelles de tout son
+monde, apres les malheurs qui nous ont frappes dans notre nid, on
+s'estime heureux de n'avoir perdu de nouveau qu'une bestiole de la
+menagerie...
+
+Nous vous chargeons de toutes nos amities pour la maisonnee. Quant a nos
+amis, a qui vous voulez bien donner de nos nouvelles, je vous remercie
+encore plus. J'ai toujours le projet d'ecrire a tous, et je n'ai pas
+trouve encore un jour de lucidite, au milieu de cette fatigue ou je
+me jette. Elle est veritablement excessive; mais je crois que je m'en
+trouverai bien; car je fais des progres etonnants dans l'art de grimper.
+Je vais tous les jours a une lieue, au moins, et souvent a une lieue
+et demie au-dessus de la mer. C'est quelque chose, au bout des jambes.
+Maurice recueille beaucoup d'insectes et fait beaucoup de dessins. Moi,
+j'allege ma demarche, deja peu legere, d'un tas de pierres dont je
+remplis ma sacoche. Je voudrais tout ramasser; tout est curieux. En
+quelque desert qu'on se trouve, on marche sur des fragments de marbre
+d'Asie et d'Afrique, restes d'une splendeur disparue, et dont, en bien
+des endroits, les plus savants antiquaires sont embarrasses d'expliquer
+la presence.
+
+Bonsoir encore, mon bonhomme. Ecrivez encore a Genes, si vous ecrivez;
+car c'est toujours par la que nous repasserons vers la fin du mois. A
+vous de coeur.
+
+ [1] Un aigle noir apprivoise qui avait pris sa volee.
+
+
+
+
+CCCXCI
+
+A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE
+
+ La Spezzia, 9 mai 1855.
+
+Cher ami,
+
+Je ne sais pas si vous recevrez ma lettre avant mon embrassade; car je
+viens seulement de recevoir la votre et la douloureuse nouvelle qu'elle
+m'apporte[1]. Certainement, c'est un coup bien sensible qui vient encore
+me frapper, apres tant d'autres. Sommes-nous malheureux depuis quelques
+annees, mes pauvres enfants! La vie generale tuee en nous et autour de
+nous, Dieu aurait du nous laisser au moins la vie personnelle, celle
+de la famille et de l'amitie. Et cependant tout nous quitte a la fois!
+C'est pour un monde meilleur qu'ils s'en vont, je n'en doute pas, j'en
+doute moins que jamais; mais que toutes ces separations sont navrantes
+pour ceux qui restent!
+
+J'etais tout a l'heure au bord de la mer, dans un endroit delicieux, des
+rochers couverts de pins, et des fleurs superbes croissant en liberte
+jusque dans le sable de la greve. Pendant que mes enfants etaient a
+quelque distance, j'occupais ma promenade, comme a l'ordinaire, a
+ramasser des plantes. Voila deux mois qu'a chaque individu nouveau pour
+mes yeux, je le place dans un livre expres, en me disant que mon pauvre
+ami m'en apprendra le nom, et je recueille chaque plante en double pour
+lui en donner un exemplaire, comme j'avais fait dans un autre voyage.
+Ainsi, a chaque moment, cent fois le jour, depuis deux mois, je pense a
+lui et je me l'imagine herborisant comme autrefois a mes cotes. Eh bien,
+dans ce moment, dans cette occupation meme, a laquelle mon souvenir
+l'associait, votre lettre m'est remise et j'apprends que je ne le
+reverrai plus!
+
+Au moment de quitter Nohant, j'avais fait un grand rangement de papiers,
+et je crois vous avoir dit que j'avais retrouve et relu toutes
+ses lettres; c'etaient des chefs-d'oeuvre d'esprit, de poesie,
+d'intelligence claire et de sentiment colore de la nature. Je me disais
+que quand j'aurais deux mois de loisir, je ferais un triage, et qu'avec
+sa permission, je les publierais dans la _suite_ de mes _Memoires_.
+
+Cette lecture m'avait fait repasser dix ans de ma vie, dont il avait
+enregistre les petits evenements avec sa grace et son heureuse
+philosophie. C'etait donc comme un pressentiment d'une separation
+prochaine, ce rapprochement de ma pensee avec la sienne, apres des
+annees d'une tranquille separation de fait; car je ne le voyais presque
+plus, ses habitudes et ses gouts le retenant chez lui comme moi chez
+moi. Mais je ne m'apercevais pas de cela; je le sentais tout pres et
+je me disais qu'a toute heure, je pouvais le voir, lui ecrire ou lui
+parler. Il a toujours ete pour moi le plus sage et le plus reconfortant
+ami possible.
+
+Vous dites bien, le voila heureux et en possession d'une science sans
+mysteres et de jouissances durables; relativement au triste monde ou
+nous passons cette vie d'un jour, si confuse, si incertaine et si
+troublee; son sort est digne d'envie, j'en suis certaine. Mais nous! Mon
+coeur est brise autant de la douleur de ma pauvre Angele[2] que de
+la mienne propre. Pauvre chere enfant, que de dechirements repetes!
+Dites-lui combien je l'aime, surtout depuis la tendresse qu'elle a eue
+pour ma pauvre Nini et pour les larmes qu'elle lui a donnees! Helas!
+je ne peux rien faire pour elle que de la cherir. Nous ne pouvons nous
+epargner les uns aux autres ces mortelles douleurs. Si on le pouvait, en
+se donnant soi-meme a la place de ceux que la mort veut prendre!
+
+Maurice me charge de lui dire, ainsi qu'a vous, combien il est affecte
+pour sa part (car ce pauvre ami avait ete paternel pour son enfance) et
+pour celle qu'il prend a votre chagrin. Le pauvre enfant avait depuis
+hier seulement votre lettre, et je lui voyais quelque chose de triste,
+sans oser l'interroger. J'etais un peu malade, et il n'a voulu
+m'apprendre la verite que ce matin; c'etait dans un des plus beaux
+endroits de la terre, et il me semble que cette ame fraternelle est
+venue me parler la et chercher elle-meme a me consoler de son depart.
+Combien de fois il m'avait parle de la mort! Il fut un temps ou il
+partageait mes croyances en l'autre vie, et ou, dans des heures de
+spleen, car il en avait dans son intarissable gaiete, il me disait et
+m'ecrivait qu'il viendrait me parler dans le parfum de quelque fleur.
+
+Vous m'apprenez que Fleury est venu au pays; y est il encore? aurai-je
+la consolation de l'y trouver? Je pars d'ici demain pour Genes, de la
+tout de suite pour Marseille, et je pense etre a Paris le 15 mai. Je
+n'y resterai que le temps de faire l'indispensable de mes affaires, et
+j'espere etre chez nous le 20.
+
+Au revoir donc, mes chers enfants bien-aimes. Je vous embrasse de coeur.
+
+ [1] La mort de Jules Neraud (le Malgache).
+ [2] Madame Angele Perigois, fille de Jules Neraud.
+
+
+
+
+CCCXCII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 12 juillet 1855.
+
+Chere Altesse imperiale,
+
+On vient de destituer brutalement le maire de ma commune, M. Felix
+Aulard, aux bons vouloirs de qui vous avez bien voulu deja vous
+interesser. C'est le plus honnete homme de la terre et qui n'a qu'un
+defaut, celui d'ecrire des lettres trop longues. Ajoutez-y celui d'etre
+devoue avec enthousiasme a un gouvernement qui, a l'exemple de tant
+d'autres, ne recompense que les gens qu'il croit douteux, laissant de
+cote ceux dont il est sur. Passe pour l'ingratitude, c'est la reine du
+monde sous tous les regimes; mais la persecution, envers les siens,
+c'est du luxe.
+
+Tachez de faire reparer cette injustice et de dedommager ce digne et
+excellent homme, qui a depense tout son petit avoir pour les pauvres de
+sa commune. Il est capable, archicapable d'etre un excellent prefet,
+et personne n'entend mieux l'administration; faites-en au moins un
+sous-prefet. Ce sera une bonne action, au point de vue du pouvoir. Il
+me dit qu'il vous a meme ecrit. Cette fois, de mon propre mouvement, et
+sans partialite pour lui, je le recommande a votre attention, a votre
+equite, et a cette bonte que je connais si bien.
+
+A vous de coeur, vous le permettez toujours.
+
+GEORGE SAND.
+
+Je suis bien triste de la mort de madame de Girardin. C'est une grande
+perte pour tous, et pour ceux qui l'ont particulierement connue.
+
+
+
+
+CCCXCIII
+
+A M. ***
+
+ Nohant, 23 juillet 1855.
+
+Monsieur,
+
+Il ne m'a pas ete possible de prendre plus tot connaissance de votre
+lettre. Apres l'avoir lue, j'ai ferme le manuscrit sans le lire. Je ne
+donne pas de conseils, ce n'est pas mon etat, et j'ai jure de ne jamais
+etre le juge d'une oeuvre inedite, n'ayant jamais pu dire la verite a un
+poete sans le facher, quand je contrariais ses esperances. Je ne doute,
+monsieur, ni de votre modestie, ni de votre sincerite en vous parlant
+ainsi. Mais je sais que, si je ne vous croyais pas d'avenir litteraire,
+il me serait impossible de vous tromper. Dans ce cas, je vous
+affligerais, et c'est un triste office que vous m'auriez impose.
+
+J'aime mieux ne pas savoir a quoi m'en tenir, et refermer desormais tous
+les manuscrits que l'on m'adresse, d'autant plus qu'ils sont en si grand
+nombre, qu'avec toute la bonne volonte du monde, je ne pourrais jamais
+suffire a en prendre connaissance.
+
+Ne vous decouragez pas de mon refus, monsieur: si vos vers sont beaux,
+vous n'avez besoin de personne en dehors de vos amis pour vous le
+dire, et ils vous le diront avec chaleur. Si, au contraire, ils les
+condamnent, songez qu'eux seuls ont le devoir de vous eclairer et
+que c'est un des devoirs les plus delicats, et les plus penibles de
+l'amitie.
+
+Agreez, monsieur, l'expression de mes sentiments distingues.
+
+GEORGE SAND.
+
+Le paquet cachete est dans mon bureau a votre adresse. Si je dois vous
+le renvoyer, veuillez ecrire un mot a M. Manceau, a Nohant, et, pour
+simplifier la recherche dont il a l'obligeance de se charger en mon
+absence, veuillez lui reclamer le numero 104.
+
+
+
+
+CCCXCIV
+
+A MADAME ARNOULD PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 20 aout 1855.
+
+Chere belle et bonne que vous etes, je ne vous tiens pas quitte de
+Nohant, et, puisqu'on me joue decidement a l'Odeon le mois prochain,
+j'irai vous reclamer pour une plus longue vacance si vous etes libre. Je
+viens de finir mon ennuyeux roman et je vais penser a notre _Lys_.
+N'en parlez encore que vaguement; car, tant que je n'en serai pas bien
+contente, je ne veux pas en parler. Je vais me reposer trois ou quatre
+jours, j'en ai besoin, et puis je m'y mettrai tout entiere.
+
+Vous dites que vous ferez mes affaires: quel joli homme d'affaires! Et
+pourquoi sont-ils tous si laids?
+
+C'est probablement pour cela que j'aime si peu a m'occuper des miennes.
+Eh bien, si M. Doucet vous demande si je suis _exigeante_, vous lui
+direz ce que vous voudrez. Il m'avait offert jadis _tout ce que je
+voudrais_. Moi, je voulais rester au Gymnase en cinq actes pour
+_Flaminio_, et faire engager Bocage pour _Favilla._ C'est pourquoi j'ai
+dit: "Rien, pas d'argent; faites seulement ce que je vous demande."
+
+Maintenant, puisqu'ils ne l'ont pas fait, je demanderai la prime qu'on
+donne aux autres auteurs. Je ne la connais pas, je m'en rapporterai a ce
+qu'on me dira par vous.
+
+Mais tout cela n'est pas l'essentiel. L'essentiel est de faire que les
+bonnes parties de la piece restent et que celles dont, malgre votre
+jolie voix et votre lecture si rapidement intelligente, je n'ai pas ete
+satisfaite, s'en aillent franchement.
+
+Envoyez a votre frere tous mes regrets et toutes mes sympathies.
+
+Recevez les hommages de mon fils, et, quant a moi, croyez-moi bien a
+vous de coeur et d'esprit.
+
+GEORGE SAND.
+
+_Moliere_ est tout a vous aussi. Je serais bien contente de vous voir
+jouer cela. Tachez de jouer quelque chose quand je serai a Paris.
+
+Cela me sera bien utile pour vous faire parler comme il faut. Ah! je
+pense qu'il faut arranger _Moliere_ aussi... Ce sera fait.
+
+
+
+
+
+CCCXCV
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 4 septembre 1855.
+
+Ma chere belle et bonne,
+
+Ce n'est plus la piece que vous savez. Vous me l'aviez fait _l'aimer_;
+mais, en la relisant seule, j'ai trouve de si grandes revolutions a y
+introduire, que j'ai remis cela paresseusement a l'annee prochaine. Et
+puis j'ai pense a vous et a toute sorte de choses, et j'ai fait une
+autre piece en cinq actes ou je n'aurai pas besoin d'acteurs en dehors
+de ceux que je connais au Theatre-Francais.
+
+Nous verrons a remanier _le Lys_ quand Bocage y viendra naturellement et
+de son propre mouvement. Mais, pour rien au monde, je ne voudrais etre
+_cause_ qu'un artiste fut enleve a Montigny, que j'aime de tout mon
+coeur, et, quand meme je ne serais qu'une cause passive, je suis sure
+que je lui ferais de la peine.
+
+D'ailleurs et avant tout, me voila dans un autre sujet qui me plait et
+m'amuse, ou votre personnage est dix fois mieux developpe et plus fait
+pour vous; ou Bressant serait tout a fait l'homme qu'il me faut, et ou
+madame Allan nous resterait dans un role qu'elle fera comique et ou elle
+restera _belle_; car j'etais chagrine de la vieillir.
+
+J'irai a Paris vers le 10, je ne vous porterai pas la piece. Elle ne
+sera pas encore ecrite. Le dialogue est pour moi la seconde facon; car,
+du gros manuscrit que j'ai la sous la main, il ne restera que ce qui
+doit rester. Je demanderai a M. Doucet de venir me voir. Je lui dirai
+comme quoi le manque de parole du ministere a propos de _Flaminio,
+autorise_ en cinq actes et non tolere en quatre, puisqu'on m'a fait
+afficher un prologue et trois actes, m'est reste sur le coeur, non pas
+comme une rancune, je ne connais pas ca, mais comme une mefiance des
+gracieusetes qu'on appelle eau benite de cour.
+
+Nous conviendrons de quelque chose serieusement; car je ne veux pas
+faire un gros travail _ad hoc_ pour le Theatre-Francais pour _m'ouir
+dire_ que l'on a change d'idee. Rien n'est plus contrariant que d'ecrire
+pour certains artistes, et d'etre force d'adapter ensuite la forme aux
+qualites d'autres artistes, qui ne sont jamais les memes qualites. Je
+m'occuperai aussi de _Moliere_, M. Doucet me dira par quoi l'on prefere
+commencer. Moi, je prefere que l'on commence par _Francoise_; c'est
+ainsi, jusqu'a nouvel ordre, que j'intitule mon nouvel essai.
+
+A vous de coeur, ma bien charmante heroine. Aimez-moi comme je vous aime
+et comme je vous comprends.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CCCXCVI
+
+A M. PAULIN LIMAYRAC, A PARIS[1]
+
+ Nohant, septembre 1855.
+
+Si mon _collaborateur_ se place a ce point de vue, il lui sera facile
+d'extraire, de tous les faits qu'il voudra bien me presenter, la moelle
+qui peut etre mise sur mon pain. Il y a dix mille manieres d'etre
+impressionne. Je n'en ai qu'une, parce que, malgre moi, mon esprit est
+un peu plus absolu que mon caractere. Sera-ce un inconvenient dans un
+ouvrage de ce genre? Je ne le crois pas. Un petit expose de principes
+bien simples et bien naifs, mais invariables, une fois admis, notre
+travail doit s'en trouver eclairci et soutenu sans trop de defaillance
+d'un bout a l'autre.
+
+En partant de ces idees, nous avons, c'est-a-dire vous avez a chercher,
+dans chaque histoire d'amour illustre, d'abord le milieu social,
+intellectuel, moral, physique, etc., de notre couple. Puis le caractere
+particulier de chaque individu, puis la nature et les circonstances de
+leur amour, puis les faits, le but atteint ou manque, le resultat bon
+ou mauvais; car nous ne nous generons pas trop avec eux, et nous
+raconterons peut-etre de mauvaises amours, pour peu que cela soit utile
+a l'excellence de notre theorie, par la critique qu'il nous conviendra
+d'en faire. Vous avez a fouiller dans les bibliotheques, dans les ecrits
+de ceux qui ont ecrit, dans les lettres de mademoiselle Volland et de
+madame Duchatelet, comme dans les sonnets de Petrarque, et, la, vous ne
+prendrez que les points culminants qui eclaireront l'application de ma
+theorie. Exemple: Voltaire et madame Duchatelet s'aimaient-ils par le
+coeur, par les sens et par l'intelligence? Je pense, moi, qu'ils ne
+s'aimaient que par l'intelligence. Voila pourquoi leur amour etait
+incomplet. Mais c'etait encore quelque chose que de s'aimer sur le haut
+de ces belles regions, et le mariage de deux esprits superieurs vaut
+bien la peine qu'on s'en occupe, qu'on l'analyse et qu'on en voie les
+resultats.
+
+Agnes Sorel, comment aima-t-elle son royal amant? Commenca-t-elle comme
+une Jeanne d'Arc, par le patriotisme? ou bien les sens et le coeur (soit
+l'un ou l'autre seulement) furent-ils si emus et si possedes par le roi,
+que l'enthousiasme prit naissance dans l'ame de cette femme, comme une
+revelation? Honneur a _l'amour_, en ce cas! Je sais peu l'histoire
+d'Agnes, je ne sais rien, absolument rien, en fait d'histoire, j'ai la
+memoire d'une linotte; mais, si vous la savez, ou si, ne la sachant plus
+bien, vous me la retrouvez, vous pourrez me dire: "C'est l'amour qui a
+revele le patriotisme a Agnes;" ou bien: "C'est le patriotisme qui lui a
+inspire l'amour."
+
+Je me rappelle pourtant quatre jolis vers tourangeaux, autant vaut dire
+berrichons, sur la _Saurette_. C'est son nom, qui vient de _sauret_ (en
+berrichon: _sans oreilles_); on dit encore, chez nous, un chien _sauret_
+(qui a les oreilles coupees). Voici les vers:
+
+ Gentille Agnes, plus de los tu merites,
+ La cause etant de France recouvrer,
+ Que ce que peut dedans un cloitre ouvrer.
+ Close nonain, ou bien devot ermite.
+
+C'est la une digression. Revenons a notre histoire.
+
+Marie Stuart! vilaine et charmante dame sur laquelle nous aurons a
+moraliser. Et, dans l'antiquite, que de choses belles ou curieuses a
+mettre en ordre ou en relief!
+
+Quelle sera votre part de travail, je l'ignore encore. Je me suis
+engagee sur l'honneur a tout rediger. Vous voyez que mes editeurs sont
+des imbeciles; mais ils sont tous comme ca. Pourtant, si j'ai des
+millions de pattes de mouche a tracer, je crois que vous aurez de la
+besogne aussi. Je n'ai que peu de livres chez moi et aucun moyen de m'en
+procurer dans ma province; je ne peux pas m'installer a Paris, il faudra
+donc que vous lisiez pour moi, et que vous fassiez un canevas de chaque
+biographie, et des extraits des livres, lettres ou poesies a citer. Ne
+vous donnez pas la peine de conclure ni de rediger avec le moindre soin.
+Pourvu que ce soit lisible, je devinerai bien vos conclusions. Si j'ai
+besoin de lire un ouvrage entier (cela peut bien arriver, car l'esprit
+des passions est quelquefois dissemine et veut etre peche a la ligne
+dans un etang), il faudra emprunter l'ouvrage a la Bibliotheque et me
+l'envoyer. Pourvu qu'il soit en francais, car je n'entends guere autre
+chose couramment! Si on peut suppleer a l'envoi des livres par des
+extraits de quelques pages, vous prendrez un copiste a mes frais.
+
+Le plan historique de l'ouvrage sera votre affaire, j'en suis absolument
+incapable a premiere vue, d'autant plus que je n'ai plus d'yeux pour
+lire moi-meme. C'est donc a vous, jeune et valide, de recapituler, dans
+l'ordre chronologique, l'histoire de l'amour, et de choisir tout ce qui
+vaut la peine d'etre honorablement cite.
+
+Pour ceux dont nous decouvrirons peu de chose dans la nuit des temps,
+nous ferons court, nous reservant de faire long a mesure que nous
+avancerons dans la lumiere des temps les plus rapproches de nous, les
+plus interessants a coup sur. Vous ferez ce petit plan. a loisir; car
+nous n'avons pas a commencer avant six mois au moins. Il faut que
+j'acheve mes _Memoires._ Nous verrons a indiquer, dans certaines
+biographies, celles qui auront servi d'intermediaire, et cela nous
+permettra de parler de quelques amours plus connus que bons a connaitre,
+pour leur donner du pied au derriere.
+
+Vous voyez que vous aurez un lien a etablir et a m'indiquer. Vous
+supputerez un peu attentivement vos heures de travail, vos courses,
+depenses et fatigues; car, pour etre amusant (je le crois tel), ce
+travail ne sera peut-etre pas si leger que les editeurs le supposent, et
+je me charge de vos interets, puisque vous voulez bien avoir confiance
+en moi.
+
+ [1] Un editeur de Paris, M. Philippe Collier, avait traite avec George
+ Sand pour qu'elle lui fit une serie d'ouvrages portant le titre
+ general de _les Amants illustres_. Afin de rendre le travail plus
+ facile a l'auteur, qui, a cette epoque, restait a Nohant presque
+ toute l'annee, M. Collier avait pris des arrangements avec Paulin
+ Limayrac, qui devait faire toutes les recherches et prendre toutes
+ les notes dont George Sand aurait besoin. Mais, Paulin Limayrac
+ ayant bientot renonce a la tache, qui lui paraissait trop lourde,
+ le traite fut rompu de gre a gre entre les parties. _Evenor et
+ Leucippe_ (premier titre de _les Amours de l'age d'or)_ fut seul
+ ecrit par George Sand, et donne a l'editeur comme compensation.
+
+
+
+
+CCCXCVII
+
+A M. JULES JANIN, A PASSY
+
+ Paris, 1er octobre 1855.
+
+Mon cher confrere,
+
+Je vous appelle ainsi parce que vous etes auteur et que je peux etre
+critique a l'occasion. Je viens vous faire des reproches. Que vous
+trouviez mauvais tout ce que j'ecris pour le theatre, et _Maitre
+Favilla_ particulierement, c'est votre droit, et personne ne le
+conteste. Mais que vous cherchiez, en dehors des formes litteraires de
+mes ouvrages, des sentiments qui n'y sont point, voila qui n'est pas
+equitable, et c'est a quoi j'ai le droit et le devoir de repondre.
+
+Le proces de tendance que vous me faites aujourd'hui et qui est le
+resume de plusieurs autres, le voici: George Sand fait l'apotheose de
+l'artiste et la satire du bourgeois. Selon elle; gloire au musicien,
+au comedien, au poete; fi du bourgeois! honte et malediction sur le
+bourgeois! Voila un artiste qui passe, otez votre chapeau; voila un
+bourgeois qui se montre, jetons-lui des pierres.
+
+Je vous repondrai par la bouche de ce Favilla, qui vous fache si fort:
+_Non, Dieu merci, je ne connais pas la haine._ Par consequent je ne hais
+pas les bourgeois, et mes ouvrages le prouvent. C'est vous qui haissez
+les artistes, et votre critique le proclame.
+
+Je hais si peu les bourgeois, que j'ai suivi, dans _le Mariage de
+Victorine_, la donnee de Sedaine relativement a M. Vanderke, qui, de
+noble, s'est fait negociant, et qui a puise la, dans le travail, dans la
+liberalite, dans la probite, dans la sagesse, dans la modestie, toute
+l'humble et veritable gloire d'un caractere que Sedaine resumait par
+ce mot: _Philosophe sans le savoir._--Dans la meme piece, la femme, la
+fille et le fils de Vanderke sont des etres aimants, sinceres et bons.
+
+Je n'ai rien derange aux types du maitre et je me suis plu a developper
+celui d'Antoine, l'homme d'affaires, l'ami de la maison, un petit
+bourgeois aussi, un modele de desinteressement et de fidelite. Enfin
+j'ai cree celui de Fulgence, encore un petit bourgeois, un simple
+commis, qui n'est ni ridicule ni haissable, vous l'avez dit vous-meme.
+
+_Le Mariage de Victorine_ est donc une piece prise, en pleine
+bourgeoisie et une apotheose modeste mais franche des vertus propres a
+cette classe, quand cette classe comprend et observe ses vrais devoirs.
+
+Dans _les Vacances de Pandolphe_, le personnage principal est un
+professeur de droit, un bourgeois pur et simple, un misanthrope
+bienfaisant, qui aime paternellement et qui est finalement aime.
+
+Dans _le Pressoir_, ce sont des artisans. Vous les avez trouves trop
+vertueux, trop devoues, trop intelligents. Et pourtant, a propos de
+_Flaminio_, ou il n'y a pas de bourgeois, vous disiez plus tard:
+"Artiste, a la bonne heure. Artisan vaut mieux. Minerve Artisane est un
+des noms grecs de Minerve."
+
+Je n'ai pas lu ce que vous avez ecrit sur _Mauprat._ La, il n'y a ni
+bourgeois ni artiste. Je ne sais pas sur quoi a porte le requisitoire de
+votre eloquence indignee.
+
+Nous voici a _Favilla_. C'est bien, en effet, maintenant et _pour la
+premiere fois_ qu'un artiste et un artisan sont aux prises. Il vous
+a plu de faire une analyse infidele de ma piece, vous armant d'une
+premiere version qui a ete imprimee et _non publiee_ en Belgique.
+
+Vous n'avez, je crois, ni vu jouer ni lu la piece representee et
+publiee, et vous racontez, vous citez celle qui n'a ete ni publiee ni
+representee. Ce procede de critique n'est loyal ni envers l'auteur, ni
+envers le public, ni envers vous-meme mon cher confrere, et si vous
+n'etiez gravement affecte, ce que je regrette et deplore sans en savoir
+la cause, vous n'agiriez pas ainsi.
+
+Que je n'aie pas ete satisfaite de ma piece de _la Baronnie de
+Muhldorf[1],_ cela est certain, puisque je l'ai refaite a peu pres
+entiere; que le caractere du bourgeois Keller y fut trop durement accuse
+au point de vue de l'art, cela n'est pas douteux, puisque j'ai change ce
+caractere, essentiellement.
+
+Je dis _au point de vue de l'art;_ car, au point de vue moral, la
+bourgeoisie n'etait pas la plus gravement offensee qu'elle ne l'est dans
+_Maitre Favilla._ Eusse-je fait du pere Keller un monstre, le fils
+Keller n'en restait pas moins un noble coeur, et meme, dans ma premiere
+ebauche, ce dernier personnage etait plus developpe et plus actif.
+
+Aucun de mes coreligionnaires a moi (car je suis de la religion de
+l'egalite chretienne, et plusieurs pensent comme moi) ne m'eut reproche
+de lui montrer un jeune bourgeois enthousiaste et genereux. Pourquoi
+ceux qui professent la doctrine de l'autorite par la richesse
+eussent-ils trouve mauvais qu'un gros bourgeois dur et vicieux leur fut
+presente? Quelle _haine_ veut-on chercher dans les enseignements de
+l'art? Sommes-nous au temps de _Tartufe_, ou il n'etait point permis de
+montrer la figure de l'hypocrite? Mais, au temps meme de _Tartufe_, les
+vrais chretiens ne voyaient dans ce scelerat qu'une ombre favorable a la
+vraie lumiere. Je serais tentee de croire, mon cher confrere, que vous
+ne croyez pas aux vertus de la bourgeoisie, et que, prenant ses travers
+plus au serieux que je ne le fais, vous allez, un de ces matins, me
+forcer d'embrasser sa defense.
+
+J'ai donc dit qu'au point de vue de l'art, ma premiere esquisse du
+bourgeois Keller m'avait paru trop sechement dessinee. C'etait une
+figure trop noire dans un tableau dont je voulais rendre l'effet general
+doux et sentimental. Je travaille avec beaucoup plus de conscience qu'il
+ne plait a votre charite fraternelle de vouloir bien le supposer. Ceux
+qui me voient travailler le savent, et le public, quoi qu'il vous en
+semble, veut bien aussi s'en apercevoir; car il accorde des larmes
+sympathiques a ce fou impossible de Favilla et des sourires attendris
+aux bons retours de ce terrible, Keller, qui n'est a tout prendre que
+ridicule. Voyez le grand crime! supposer qu'un ancien marchand de toile
+puisse ne pas comprendre la musique, ne pas aimer les artistes, ne pas
+distinguer a premiere vue une honnete femme d'une bohemienne, ne
+pas vouloir manger tout son revenu en aumones ou en liberalites
+seigneuriales, enfin ne pas marier son fils sans hesiter a une fille
+qui n'a rien que ses beaux yeux! Voila, en effet, une _condamnation_ du
+bourgeois bien cruelle, bien acerbe, bien amere, bien systematique!
+La haine systematique, voila le reproche que je repousse, mon cher
+confrere; car je ne vois pas l'honneur qui vous revient de professer un
+tel sentiment contre les artistes. Combien de fois, en d'autres temps,
+n'avez-vous pas fait gloire d'appartenir a cette race du sentiment et de
+l'inspiration! et pourquoi cette horreur du comedien affichee par vous
+a propos de _Flaminio_, vous qui avez decouvert et illustre l'illustre
+paillasse Deburau? Qui donc vous a blesse ainsi, et pourquoi reniez-vous
+votre destinee, qui est de voir, de comprendre et d'aimer le theatre?
+Je pourrais bien vous mettre cent fois pour une en contradiction avec
+vous-meme, en vous citant a vous-meme; mais ce n'est pas pour lutter
+contre votre judiciaire artistique que je vous ecris, c'est pour vous
+dire: Laissez tomber sous vos pieds ces depits qui vous troublent, et ne
+commettez pas d'injustices volontaires, quant a la morale des choses. Ma
+morale, a moi, c'est la seule force que je revendique contre des arrets
+irreflechis, et, puisque vous ne la sentez pas, il est utile, une fois
+pour toutes, que je vous la dise.
+
+C'est une moralite du coeur, qui m'est venue surtout avec l'age. Ceci
+n'est pas une fantaisie, comme vous l'appelez, c'est un sentiment tres
+profond et tres salutaire de ce que les hommes se doivent les uns aux
+autres en tout temps et en tout lieu, derriere les coulisses d'un
+theatre comme au comptoir d'une boutique, a la clarte, du soleil qui
+eclaire les doux reves du poete comme a celle de la lampe qui eclaire
+les veilles contemplatives du savant, du philosophe, du speculateur ou
+du critique. Voyez-vous, mon cher confrere, vous avez trop veille a
+cette lampe pour connaitre les hommes: vous ne connaissez plus que
+le papier ecrit, et vous prononcez sur le fond quand vous ne devriez
+prononcer que sur la forme. La, en fait de forme, vous ayez ete souvent
+un maitre. Nourri de belles lectures et brillant d'erudition, vous
+avez ecrit des pages exquises quand vous etiez, sans passion et, sans
+prevention. Mais vous n'avez rien d'un philosophe. Et, pour arriver a
+etre un critique complet, il faudrait un peu de philosophie. Vous faites
+de la critique en artiste, avec des emotions, des boutades, des acces de
+poesie et des acces de spleen. Je ne me plains pas quand je vous lis: je
+talent que vous avez--quand vous ne vous pressez pas trop--desarme le
+jugement, dont vous froissez parfois les notions vraies. On s'ecrie a
+chaque page: "Artiste, artiste, et non pas artisan! Muse de theatre et
+de poesie, et non pas Minerve Artisane! jamais bourgeois, quoi qu'il
+dise et quoi qu'il fasse; car le bourgeois, dans son bon et beau type,
+est sage, equitable et consequent. A celui-ci le lourd marteau de la
+logique; a l'autre la marotte brillante de la fantaisie."
+
+Vous ne connaissez plus les hommes quand vous essayez de les parquer en
+classes distinctes, en artisans, en artistes, en bourgeois, en reveurs,
+en bohemiens, en sages, en fous, et meme en riches et en pauvres. Toutes
+ces demarcations etaient bonnes, il y a dix ans, et, si nous n'avons
+garde la tradition dans nos facons de parler, c'est par habitude.
+Ouvrons, les yeux sur la societe presente. Dans ces dernieres agitations
+politiques, toutes ses notions, toutes ses habitudes, tous ses destins
+se sont brouilles comme les cartes se brouillent dans les mains du grand
+joueur qui est le progres.
+
+Oui, le progres quand meme est toujours plus rapide au milieu du trouble
+qu'au sein du repos. Je connais vos opinions et vous connaissez les
+miennes; elles sont divergentes, mais elles n'ont rien a voir ici.
+
+Il s'est fait un grand ebranlement dans les moeurs et dans les idees.
+Est-ce que vous n'avez pas senti la terre trembler sous nos pieds et le
+ciel vaciller sur nos tetes, reveur et fantaisiste que vous etes? Ne
+voyez-vous pas que les choses et les hommes ont change? La fortune
+aveugle et passive n'a-t-elle pas deraille comme une machine qu'aucune
+main humaine ne peut gouverner? Qui sont les riches et qui sont les
+pauvres, selon vous, aujourd'hui? Selon vous, les riches sont les
+sages, les pauvres sont les fous. Eh bien, voila une erreur qui vous
+abandonnerait si vous regardiez hors de vos livres et de vos souvenirs.
+Le travail, le commerce, l'economie, le calcul, la raison, c'etaient la,
+en effet, du temps de Keller, des sources presque certaines de gain, de
+succes et de securite. A present, c'est le hasard, la mode, la vogue,
+l'audace, la _chance_, qui seules decident des destinees du riche. Le
+bourgeois que notre memoire a embaume et que votre imagination veut
+faire revivre n'existe plus. Ce bourgeois-la, qui compte, chaque soir,
+les honnetes et modestes profits du travail de sa journee, qui ne joue
+pas a la Bourse, qui ne se hasarde pas dans les delirantes speculations
+de la grande industrie, il ne s'appelle plus le bourgeois. Il est le
+peuple, et il n'y a entre lui et l'artisan--que vous avez bien raison
+d'estimer et de respecter--que la difference d'un peu plus ou d'un
+peu moins d'activite, d'invention et d'ambition. Que dis-je! entre
+le paysan, qui meurt de faim sur la terre qu'il ne sait ni ne peut
+feconder, faute de science et de capital, et le boutiquier, qui amasse
+peniblement une aisance sans cesse inquietee par l'absence de credit, il
+n'y a pas grande difference de plainte et de desir a l'heure qu'il est.
+Tout cela, c'est le peuple, le laboureur comme le commercant, comme
+l'artiste, comme tous ceux qui n'ont pas mis la main survies gros lots,
+Flaminio comme Fulgence, et Keller comme Favilla.
+
+Ce ne sont pas la desormais des contrastes ennemis: ce sont des hommes
+qui cherchent ou qui travaillent, qui attendent ou qui esperent; ce
+sont des freres et des egaux qui peuvent bien encore se quereller et se
+meconnaitre, mais qui sont a la veille de s'entendre, parce que, chez
+eux, toute l'aristocratie est dans l'intelligence et dans la vertu, que
+la vertu joue du violon, ou que l'intelligence aune de la toile. Comment
+et pourquoi voulez-vous qu'un poete _haisse_ celui-ci ou celui-la, parmi
+ces travailleurs dont la cause est commune, quels que soient les noms
+propres inscrits sur leurs drapeaux, dans le passe, dans le present ou
+dans l'avenir?
+
+Ce que le poete hairait et reprouverait, s'il etait prive de raison ou
+de charite, c'est la speculation, ce jeu terrible qui fait et defait les
+existences au profit les unes des autres, a ce point que, tous les vingt
+ans (je parle d'autrefois, desormais ce sera bien plus vite fait), la
+propriete change de proprietaires sur le sol de la France. Oui, la
+speculation, cette reine des vicissitudes, des luttes, des jalousies et
+des passions, cette ennemie de l'ideal et du reve, cette _realiste_ par
+excellence, qui pousse les hommes a l'activite fievreuse du succes et
+qui dedaigne egalement les contemplations de l'artiste, les labeurs
+erudits du critique, les systemes du philosophe et les aspirations
+religieuses du moraliste. Au premier aspect, les amants de cette science
+seraient les bourgeois, les vrais, les seuls bourgeois desormais, dans
+cette societe qui n'a que des noms vieillis et impropres pour les choses
+nouvelles. Mais, si l'on y reflechit, cette race ardente, qui envahit
+rapidement toutes les forces morales et physiques de notre epoque, n'est
+pas une classe a part, ce n'est meme pas une race distincte. C'est comme
+l'Eglise du positivisme, qui recrute partout des adeptes, et qui en
+trouve chez les poetes comme chez les epiciers, chez les laiques comme
+chez les pretres, au sommet de la societe comme dans ses regions les
+plus obscures et les plus assujetties; si bien que, pour faire fortune,
+ou tout au moins pour echapper a la gene, il ne s'agit plus de
+travailler a une tache patiente et quotidienne, d'avoir les vertus du
+negoce et les inspirations de l'art; mais il s'agit de comprendre le
+mecanisme des banques et le calcul des eventualites financieres, de
+tenter des coups hardis, de bien placer son enjeu, de systematiser les
+chances du gain; en un mot, de savoir jouer, puisque le jeu en grand est
+devenu l'ame de la societe moderne.
+
+Ce serait la, a coup sur, un beau sujet de declamation, pour ceux qui
+n'entendent rien a ce que l'on appelle aujourd'hui les affaires; mais,
+si l'on s'eleve au-dessus de ses propres interets froisses dans cette
+lutte, si l'on se detache du sentiment personnel pour considerer la
+marche du torrent economique et le but, chez les artistes comme chez les
+politiques, vers lequel ses flots se precipitent, on est frappe de voir
+le salut general au bout de cette carriere ouverte a l'individualisme
+effrene.
+
+On voit les capitaux s'elancer vers les conquetes merveilleuses de
+l'industrie, et se mettre forcement, fatalement, au service du genie
+des decouvertes. On voit le principe d'association se degager comme, le
+soleil du sein des orages, les machines remplacer les durs labeurs de
+l'humanite et de nouvelles industries ouvrir un refuge aux travailleurs,
+delivres du metier de betes de somme et appeles a des occupations plus
+intelligentes, plus douces et plus saines. On voit enfin le socialisme,
+votre bete de l'Apocalypse, mon cher confrere, se faire place et
+devenir la societe europeenne, quelles que soient les formes apparentes
+d'egalite ou d'autorite, de republique, de dictature ou d'autocratie
+qu'il plaise aux nations d'inscrire en tete de leurs constitutions
+actuelles et futures.
+
+Telle est la force de la solidarite des interets, qu'aucune volonte
+individuelle ne peut desormais entraver sa marche prodigieuse et que ni
+guerres ni revolutions ne sauraient detruire ses conquetes. Certainement
+les cataclysmes qui, dans l'ordre politique comme dans l'ordre physique,
+menacent a toute heure l'humanite, detruiront encore des fortunes, des
+existences, des projets, cela me semble inevitable; mais ce qui est
+acquis en fait de science sociale est acquis pour toujours. Les
+speculateurs sont devenus intelligents, ils ont profite des travaux
+d'economie politique et sociale que tout un siecle a vus eclore. Ils
+s'en servent a leur profit et, en general, peut-etre uniquement en vue
+de leur profit; mais ils s'en servent, tout est la. La civilisation y
+trouvera son compte quand la lumiere sera plus repandue et le but plus
+eclatant.
+
+En attendant, certes, il y a beaucoup de souffrances et de desastres;
+je ne serais pas d'accord avec vous si je formulais les plaintes qui
+me touchent et me frappent le plus dans le trouble funeste de cette
+transformation sociale. D'ailleurs, on n'a pas la liberte d'approfondir
+ce sujet. Mais, pour ne parler que de ce qui fait l'objet de cette
+lettre, l'art et les artistes,--l'art qui est notre profession a vous
+et a moi, les artistes qui sont vous et moi, mon cher confrere,--il me
+semble que notre mandat serait de lutter contre l'exces de prosaisme
+qui envahit forcement le monde, et, tout en laissant passer ces flots
+troubles qui s'epureront tot ou tard, de sauver quelques perles ou tout
+au moins quelques fleurs entrainees par l'orage.
+
+Ou avez-vous l'esprit, ou avez-vous le coeur, vous qui, comme moi,
+depuis tantot vingt-cinq ans, faites de l'art, et vivez en artiste,
+de fulminer toutes ces imprecations contre le poete, le peintre, le
+musicien, le comedien, contre tous les amants de l'ideal?
+
+ [1] Titre primitif de _Maitre Favilla_.
+
+
+
+
+CCCXCVIII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 21 novembre 1855.
+
+Ma belle mignonne,
+
+J'ai ete, et je suis encore toute malade; mais il ne faut pas le dire
+parce que ca m'attirerait trente lettres d'amis effrayes plus qu'il
+ne faut. Ce n'etait qu'un rhume; mais les rhumes ont chez moi un
+_caractere_ nerveux, d'un bien mechant caractere. Ils m'etouffent
+litteralement. Enfin, ca va un peu mieux; mais j'ai ete retardee. La
+piece etait finie[1], et dans la main du copiste; je l'ai arretee pour
+la retoucher. De corrections en corrections, j'ai gagne quelque chose
+de mieux, et le copiste (Emile) se relance de nouveau dans l'ecriture
+moulee! C'est de cette nuit seulement que mon esprit se repose de cette
+meditation, ralentie sinon obstruee par le rhume, et je vous ecris tout
+de suite avant d'aller me coucher. Ma lettre va vous trouver, j'espere,
+au milieu d'un nouveau succes; je ne me rappelle deja plus de qui est
+cette _Joconde_. Est-ce celle de Leonard de Vinci? Vous etes tout au
+moins aussi belle, et je suis sure que l'on vous adore sous cet aspect
+comme sous tous les autres.
+
+Je pense aller a Paris avec mon gros pataud de manuscrit a la fin du
+mois. C'est assez tot, n'est-ce pas? Si c'est trop tot pour que je serve
+a quelque chose, vous me le direz et je vous enverrai la piece, si
+besoin est. Faut-il que j'ecrive a M. Doucet pour lui dire ou j'en
+suis? Compte-t-il sur moi? Est-ce dans ses mains qu'apres vous avoir
+communique mon oeuvre, ainsi qu'a madame Allan (car, avant tout, il faut
+que vous me guidiez dans la distribution), je dois deposer le manuscrit?
+
+M'ayez-vous trouve un lecteur? car, pour moi, je n'en connais pas.
+
+Regnier a un assez bon role dans ladite piece: consentirait-il a lire?
+Je le lui demanderai; il me semble qu'il doit bien lire, mais je n'en
+sais rien.
+
+Ne vous attendez pas a un role brillant, ma mignonne. C'est bon et
+tendre, c'est sincere, ca pleure et ca rit comme vous quand vous ne
+jouez pas. Mais j'ai peur que ce ne soit de l'eau claire pour ceux qui
+aiment le champagne.
+
+La piece est longue; votre role ne l'est, pas, bien qu'il soit l'ame et
+le motif de la piece. Je ne sais pas si Bressant aimera le sien, c'est
+un role developpe, mais _qui recoit la lecon_, et lui, habitue a
+toujours plaire, a toujours vaincre, il se trouvera peut-etre trop
+sacrifie a la moralite de la chose. L'autre monsieur de la piece sera
+plus aime du public; peut-etre voudra-t-il faire celui-la; mais il n'y
+sera pas aussi bien dans ses qualites que dans l'autre, qui, en somme,
+est le premier _de la chose_. Madame Allan sera, je crois, contente,
+puisqu'elle veut etre bete, cette chere femme. C'est elle qui sera le
+montant et la gaiete de la piece. Provost n'a pas un long role, mais je
+le crois pas mal dessine; en voudra-t-il? Enfin, j'aurai besoin de deux
+autres comiques moins conditionnes, mais assez delicats a choisir pour
+ne rien compromettre.
+
+A present, la piece vaut-elle quelque chose ou rien du tout? Je ne sais
+pas, vous me le direz; car, a force d'y regarder, je n'y vois plus
+goutte. La recevra-t-on? ca n'est pas sur: on a peut-etre dit non
+d'avance.
+
+Ah! j'oubliais: mademoiselle Dubois a du talent, n'est-ce pas? son role
+est des plus importants. J'ai recu la prime. Je vous remercie d'avoir
+ete un si joli homme d'affaires. Et, sur ce, ma belle et bonne enfant,
+je vous embrasse et je vous aime. Aimez-moi aussi comme une bonne fille
+a moi, que vous etes.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _L'Irresolu,_ joue au Gymnase, sous le titre de _Francoise_.
+
+
+
+
+CCCXCIX
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 26 novembre 1855.
+
+Mon cher enfant, je suis bien contente de recevoir de vos nouvelles. Je
+ne demande qu'a vous etre agreable, et j'ai deja destine un de mes roles
+a mademoiselle Dubois, que vous m'avez recommandee l'annee derniere. Je
+ne connais pas M. Bache[1], je ne l'ai jamais vu. Si vous ne l'avez pas
+recommande par complaisance et si vous vous interessez veritablement a
+lui, vous voila force de me repondre; car je vous demande: Est-il grand,
+petit, gros, jeune, vieux, gai, serieux? Ferait-il, par exemple, un
+grand seigneur louche de regard et de caractere, ou un valet fripon?
+Aurait-il la pretention d'un grand role ou en accepterait-il un petit?
+Enfin a-t-il vraiment de la composition et de l'originalite?
+
+Vous me faites compliment de _Favilla_; moi, je ne vous ai pas vu depuis
+_le Demi-Monde;_ vous n'etiez pas a Paris, je crois, quand j'ai vu la
+piece. C'est un chef-d'oeuvre d'habilete, d'esprit et d'observation.
+C'est bien un progres comme science du theatre et de la vie, et pourtant
+j'aimais mieux Diane et Marguerite, parce que j'aime les pieces ou je
+pleure. J'aime le drame plus que la comedie, et, comme une bonne femme,
+je veux me passionner pour un des personnages. Je regrettais que la
+jeune fille du _Demi-Monde_ fut si peu developpee apres avoir ete si
+bien posee, et que cette scelerate, si vraie, d'ailleurs et si bien
+jouee, fut le personnage absorbant de la piece. Je sais bien qu'apres
+avoir fait la Dame aux Camelias interessante, vous deviez faire le
+revers de la medaille. L'art veut ces etudes impartiales et ces
+contrastes qui sont dans la vie. Aussi ce n'est pas une critique que je
+fais. Je vous tiens toujours pour le premier des auteurs dramatiques
+dans le genre nouveau, dans la maniere d'aujourd'hui, comme votre pere
+est le premier dans le genre d'hier. Moi, je suis du genre d'avant-hier
+ou d'apres-demain, je ne sais pas et peu importe. Je m'amuse a ce que je
+fais; mais je m'amuse encore mieux a ce que vous faites, et vos pieces
+sont pour moi des evenements de coeur et d'esprit. Me ferez-vous pleurer
+la prochaine fois? Si vous etes dans cette veine-la, je vous promets de
+ne, pas m'en priver. Pourquoi est-ce que je ne vous vois pas quand je
+vais a Paris? C'est que vous n'avez pas le temps de me savoir la, et
+que, moi, je n'ai pas le temps de savoir si vous y etes. C'est ici
+que vous devriez venir me voir, a Nohant. Vous auriez le temps d'y
+travailler et nous aurions les heures de recreation pour causer. Prenez
+donc ce parti-la un de ces jours, si vous m'aimez un peu, moi qui vous
+aime tant. Je vous envoie aussi les amities de Maurice, et je vous prie
+de dire mes tendresses a votre pere. Pourquoi ne voit-on rien de lui?
+on aurait besoin de cela. Le drame heroique n'a fini que parce que les
+maitres l'ont quitte. Si vous me repondez et que vous ayez des nouvelles
+_fraiches_ de Montigny, donnez-m'en. Et ce pauvre Villars, nous l'avons
+tue en ne lui donnant pas les premiers roles. Mais est-ce notre faute?
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Bache le comedien.
+
+
+
+
+CD
+
+A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
+
+ Paris, 9 janvier 1856.
+
+M. de Girardin me dit que je ne serai pas refusee. Donc, je m'enhardis,
+monsieur, a vous demander de venir diner, avec lui et madame Arnould,
+chez moi, vendredi prochain, a six heures. Quand je dis chez moi, c'est
+une metaphore: je n'ai pas de chez moi a Paris; mais, pourvu qu'on dine
+ensemble, vous me pardonnerez de vous traiter en artiste. C'est un
+pretexte pour moi, je vous prie de le croire, et je vous prie de vouloir
+bien en etre dupe, et de me dire _oui_.
+
+GEORGE SAND.
+De chez M. de Girardin.
+
+
+
+
+CDI
+
+AU MEME
+
+ Paris,
+
+Je viens de remercier Theophile Gautier de son bon article, et je vous
+remercie aussi du votre, cher monsieur[1]. Je passe par-dessus un
+scrupule de conscience qui m'a toujours empechee de remercier la
+_critique._ Mais, comme vous comprenez d'ou venait ce scrupule, vous
+comprendrez egalement pourquoi il disparait vis-a-vis de vous.
+
+Il y a une sotte fierte dont on est accuse par ceux qui n'en ont pas
+d'autre; il y en a une vraie sur laquelle ne se meprennent pas les
+caracteres eleves. C'est pourquoi je vous dis avec confiance que je me
+sens encouragee par votre sympathie et que j'en suis reconnaissante.
+
+Si la repetition generale de _Comme il vous plaira_ vous inspire un peu
+d'interet, je serai reconnaissante aussi de vous y voir venir;
+
+Bien a vous,
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Sur _Francoise_.
+
+
+
+
+CDII
+
+A MADAME AUGUSTINE DE BERTHOLDI, A BRINON-LES-ALLEMANDS, PAR CLAMECY
+
+ Paris, 13 avril 1856.
+
+Chere fille, c'est moi qui te trouve oublieuse! sans Eugenie, je
+n'aurais eu qu'une fois de tes nouvelles depuis ton retour a Brinon. Ce
+n'est pas parce que je ne te reponds pas (tu sais trop la vie que je
+mene ici) que tu fais bien de me laisser apprendre par les autres
+comment tu te portes. Tu n'as que trop de temps pour ecrire, tu ecris
+a tout le monde, tu fais meme des mariages, et, moi, tu me plantes la.
+C'est donc toi, petite fille, qui es grondee, pour t'apprendre a me
+grogner comme tu fais.
+
+Quant au mariage en question, je crois qu'il est tres bien assorti
+et qu'il sera heureux. Je l'ai appris avec grand plaisir, et je m'en
+rejouis pour les deux familles.
+
+Je ne sais si tu as revu les Girerd depuis leur voyage ici; ils
+t'auraient dit, becasse, que je ne t'oubliais pas et que nous avions
+enormement parle de toi.
+
+Je t'ecris ce soir en revenant du Theatre-Francais. On vient dejouer mon
+_Comme il vous plaira_, tire et imite de Shakspeare.
+
+La piece a ete mediocrement jouee par la plupart des acteurs. Les decors
+et les costumes splendides, le public tres hostile, compose de tous les
+ennemis de la maison et du dehors. Neanmoins, le succes s'est impose
+sans que personne ait pu marquer sa malveillance, et Shakspeare a
+triomphe plus que je n'y comptais. Moi, j'ai trouve le public bete et
+froid; mais tout le monde dit qu'il a ete tres chaud pour un public de
+premiere representation a ce theatre, et tous mes amis sont enchantes.
+
+_Francoise_ va tres bien et le succes augmente tous les jours.
+
+Bonsoir, chere fille; il est tard et je vais dormir, me reposer enfin de
+trois pieces que j'ai fait jouer depuis quatre mois.
+
+Je t'embrasse tendrement, ainsi que Bertholdi et Georget; je pars pour
+Nohant a la fin de la semaine prochaine. Ecris-moi la.
+
+
+
+
+CDIII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 1er mai 1856.
+
+Chere mignonne,
+
+Donnez-moi de vos nouvelles. Ne me laissez pas ignorer ce que devient ma
+grande fille. Je sais bien qu'elle joue souvent et que, par consequent,
+elle n'est pas malade; mais cela ne me dit pas si le coeur est
+melancolique ou joyeux. Pourtant ce ne sont pas des questions que je
+vous adresse. Je sais comme les questions sont indelicates, quand
+elles ne sont pas betes. Je veux seulement que vous sachiez que, sans
+curiosite d'esprit, j'ai l'inquietude du coeur, et que, sans savoir le
+remede a vos acces de spleen, je voudrais pouvoir le trouver.
+
+Mais il n'y en a pas de radical en ce monde: nous sommes tous tristes ou
+soucieux plus ou moins.
+
+J'ai retrouve ici avec delices la campagne, l'air, les conditions
+tranquilles et logiques pour l'artiste, et l'amour de l'art plus que
+jamais, malgre les luttes, les fatigues, les mecomptes dans le passe et
+dans l'avenir. Tout cela, je crois, est bon et nous pousse en avant;
+mais ce que j'ai retrouve aussi, c'est la presence de cette enfant qui,
+ici, ne me semble jamais possible a oublier. Dans cette maison, dans ce
+jardin, je ne peux pas me persuader qu'elle ne va pas revenir un de ces
+jours. Je la vois partout, et cette illusion-la ramene des dechirements
+continuels. Dieu est bon quand meme: il l'a reprise pour son bonheur, a
+elle, et nous nous reverrons tous un peu plus tot, un peu plus tard.
+
+On m'ecrit que vous etes toujours belle et ravissante dans Celia[1], je
+ne suis pas en peine de cela.
+
+Soyez heureuse, d'ailleurs, autant qu'on peut l'etre quand on est comme
+vous dans le _corps d'elite._ On y recoit-plus de blessures que dans les
+autres regiments; mais, quand un bonheur arrive, on le sent mieux, parce
+qu'on le comprend mieux que le vulgaire.
+
+Bonsoir, chere fille; dites toutes mes tendresses a qui de droit, et
+puis au criocere Ciceri[2] et au bon Charles-Edmond et a Croquignolet[3]
+quand vous le verrez. Viendrez-vous a Nohant cette annee? Tachez, et
+aimez-nous. Je vous embrasse tendrement.
+
+Votre _second_ amoureux, puisque Ciceri est le premier dans les
+veterans, vous baise humblement les sandales.
+
+Emile est a Paris, et je lui ai dit d'aller, non pas vous embrasser de
+ma part, ca ne vous flatterait pas, mais savoir de vos nouvelles et
+tacher de vous voir, ne fut-ce qu'une minute, pour me parler de vous.
+Bonsoir, chere; ecrivez quelques lignes.
+
+ [1] De _Comme il vous plaira_.
+ [2] Ciceri, le peintre decorateur.
+ [3] Mathieu Plessy, frere de madame Arnould Plessy.
+
+
+
+
+CDIV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 23 juillet 1856.
+
+Cher enfant,
+
+Je suis a Nohant, je me porte bien, tout le monde aussi, excepte ma
+fille, qui n'est guere vaillante. Elle a ete tres malade a Paris et elle
+est venue se guerir ici. J'espere que ce sera bientot fait: pourtant, si
+ce n'etait pas fini a l'automne, je l'emmenerais voyager. Ou? Je n'ose
+plus vous dire que ce serait de votre cote, bien que ce soit toujours
+la que ma pensee se reporte; mais je vous ai tant manque de parole, ou,
+pour mieux dire, j'ai tant manque a mes esperances, que je ne veux plus
+fixer de but a mes courses.
+
+Celle que je meditais l'hiver dernier s'est resolue en quelques jours
+d'avril dans la foret de Fontainebleau, une des plus belles choses du
+monde, il est vrai, mais si pres de Paris, qu'on n'appelle meme pas cela
+une promenade. J'aspire pourtant toujours a l'_absence._ L'absence pour
+moi, c'est le petit coin ou je me reposerais de toute affaire, de tout
+souci, de toute relation, ennuyeuse, de tout tracas domestique, de toute
+responsabilite de ma propre existence. C'est ce que j'avais trouve,
+l'autre annee, a Frascati pendant trois semaines, et a la Spezzia
+pendant huit jours. C'est la ce que je demande au bon Dieu de retrouver
+pendant six mois quelque part, sous un ciel doux et dans une nature
+pittoresque; reve bien modeste, mais qui passe devant moi dix ans de
+suite sans se laisser attraper.
+
+Cependant, il ne faudra pas venir nous voir ici a l'improviste; car, si
+les jours de liberte se presentaient, je les prendrais aux cheveux et il
+serait facheux de nous croiser sur les chemins. Avertissez-moi toujours
+un peu d'avance. Je suis-contente de vous savoir utilement occupe et en
+possession d'un si beau brin de fille que votre Solangette. Il me tarde
+de la voir et de l'embrasser, ainsi que sa mere.
+
+J'attends tous les travaux que vous m'annoncez, et je vous felicite du
+bon courage qui vous soutient. Ici, l'on se soutient aussi, chacun dans
+son travail, meme ma pauvre patraque de Solange, qui s'est mis en tete
+de faire des vers, et qui arrivera peut-etre a en faire d'assez jolis.
+
+Je vous envoie, de sa part et de celle de tous, une masse d'amities et
+de poignees de main. J'y joins mes tendres et maternelles benedictions.
+
+
+
+
+CDV
+
+A M. CHAULES DUVERNET, A LA CHATRE.
+
+ Nohant, novembre 1856.
+
+L'empreinte n'est pas assez nette ou le cachet est trop use pour qu'il
+soit possible de le decrire avec certitude. Voici ce que je crois y
+voir:
+
+Deux ecussons d'argent accoles, sous une couronne de comte.
+
+Ecusson dextre:
+
+D'argent au lion leoparde (c'est-a-dire qui marche), soutenant un
+ecussonnet ou parait un agneau passant (c'est-a-dire marchant) sur une
+_plaine_ ou champagne. Cet ecusson est d'enquerre, c'est-a-dire metal
+sur metal, ce qui est peu usite. La champagne est un meuble rare en
+armoiries. La position de l'ecussonnet et sa forme sont aussi tres
+insolites. Ces armes pourraient bien etre de fantaisie.
+
+L'ecusson senestre (gauche) rentre dans les choses connues et logiques.
+
+Chevron de gueules (c'est-a-dire de pourpre) sur champ d'argent,
+accompagne de trois roses tigees et feuillees, et surmonte en chef d'un
+meuble qui parait etre un soleil, dit soleil de midi, parce qu'il est en
+haut et au milieu de l'ecu.
+
+La couronne de comte ne signifie rien. Il parait qu'au XVIIIe siecle,
+tout le monde se la lachait; car mon grand-pere Dupin, qui n'avait aucun
+titre, se la payait aussi sur ses trois coquilles d'argent en champ
+d'azur.--Mais le chevron est une marque de tres ancienne noblesse. Il
+fait partie de ce que l'on appelle, en blason, les _pieces honorables_.
+Il designe soit un etrier, soit une barriere de tournoi; on n'est pas
+d'accord sur ce point important, mais il est indice de chevalerie.
+
+Si ce que j'appelle l'ecussonnet de l'ecusson dextre etait un gros
+besant, ce qui est possible, ce serait un souvenir des croisades. Les
+besants (corruption de bysantins) etaient des pieces de monnaie de
+Constantinople. On les voit bien souvent dans les armoiries, mais
+beaucoup plus petits que ton ecussonnet. Si cet ecussonnet etait un
+besant; il faudrait dire: besant brochant sur le tout, et agneau passant
+sur le tout du tout.
+
+J'espere que voila une erudition et une science! ca ne coute pas cher et
+ca s'oublie, Dieu merci, aussi vite que ca s'apprend.
+
+Mille tendresses et embrassades a Eugenie. A Bientot.
+
+
+
+
+CDVI
+
+A M. ERNEST PERIGOIS, A LA CHATRE
+
+ Nohant, 20 decembre 1856.
+
+Cher enfant, merci pour ce precieux manuscrit qui ne me donnera pourtant
+pas le courage d'ecrire l'histoire du Berry. Il faut etre riche pour
+faire de pareils livres; car ils ne se vendent pas et, par consequent,
+les editeurs ne les achetent pas. Il faut les publier a ses frais et ne
+pas les voir couverts; car je connais trop le Berrichon pour l'accuser
+de vouloir jamais encourager un ouvrage de ce genre, surtout venant de
+moi. Donc, je n'ai pas le moyen d'y penser. Mais je ferai quelque roman
+sur un moment quelconque de ce passe qui a son interet.
+
+Je n'ai pas encore eu cinq minutes pour lire la musique recommandee;
+demain ou apres-demain, j'espere etre moins derangee.
+
+C'est bien beau, le parc de Sainte-Severe! Il y a un coin de rochers et
+de vieux pans de murs couverts de lierre, tombant dans un ravin avec une
+veritable majeste. C'est triste, c'est un site d'hiver; allez-y avec
+Angele quand il fera un rayon de soleil.
+
+A vous de coeur, mes chers enfants.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDVII
+
+A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS
+
+ Nohant, 29 fevrier 1857.
+
+Je n'ai fait que dire la verite et vous m'en remerciez. Mais c'est a moi
+de vous remercier du bon secours que m'a apporte votre Guide, dans ma
+derniere peregrination. Vous me promettez de venir a Nohant: vous voyez
+qu'en toute chose, je reste votre obligee. Ne vous attendez pourtant
+pas a trouver une _belle residence_. C'est la chose la plus humble, au
+contraire, que ma retraite; mais vous y serez recu de bon coeur et cela
+vaut mieux que tout.
+
+J'ai votre _Allemagne du Nord_ et je ne compte guere sur mon etourdi de
+fils pour prendre, chez Hachette, l'_Allemagne du Sud_. Vous seriez bien
+aimable de me la faire envoyer avec un exemplaire de l'_Italie_; car
+celui que vous m'avez remis est incomplet et en plusieurs endroits
+illisible. L'ouvrage n'avait pas encore paru, je partais, vous avez eu
+la bonte de courir pour me le rapporter tel quel. Ces ouvrages bien
+faits sont precieux, non seulement pour voyager, mais aussi pour
+consulter a toute heure, et vous faites la un travail des plus utiles
+et des plus interessants dont, pour ma part, je vous sais le plus grand
+gre. Si, pour le Berry, la Creuse et le Bourbonnais, je peux vous
+renseigner et vous piloter, je serai bien contente de vous apporter mon
+grain de sable. Tout a vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+Vos _Histoires de l'art_ sont admirablement bien faites; voila une chose
+qui manquait! ne craignez pas d'etendre, un peu, quand vous y etes, la
+partie geologique, mineralogique, botanique, etc. Cela interesse meme
+ceux qui ne sont pas savants, et leur apprend a observer.
+
+
+
+
+CDVIII
+
+A M. CALAMATTA, A BRUXELLES
+
+ Nohant, 6 avril 1857.
+
+Tu ne sais pas ce que tu dis avec ton Colisee, ta forme, ton grand
+peuple et ton cri de vengeance que l'on doit crier sur les toits. Je te
+passe ton gout d'artiste, c'est ton droit, et je ne dispute pas avec
+ceux qui ont leur puissance (une veritable puissance) dans leur point de
+vue. Je serais bien fachee de les ebranler, si je le pouvais, et, comme
+je ne le peux pas, mes notions et mes instincts, a moi, sont le droit de
+ma these, sans aucun danger ni dommage pour ceux qui sont forts avec la
+these contraire.
+
+Des coups de baton, je veux bien t'en donner; mais tu es un affreux
+blagueur qui ne viens jamais les chercher.
+
+Quant a ce que je devais dire sur les martyrs de la cause, je l'ai dit;
+mais cela doit rester dans le tiroir jusqu'a nouvel ordre. Tu crois donc
+que l'on est libre de dire quelque chose? Je te trouve beau, toi avec
+tes mains dans tes poches, sur le pave de Bruxelles! J'ai essaye, au
+dernier chapitre du roman[1], de faire pressentir quelque chose de ma
+pensee; mais il n'est pas dit encore que cela passe.
+
+Trois lignes sur Lamennais ont ete coupees a propos des capucins de
+Frascati, chez lesquels il avait demeure, et pourtant _la Presse_ fait
+son possible pour laisser vivre le redacteur; _ma_ nous sommes dans le
+royaume de la mort!
+
+Donc, puisque l'on ne peut parler de ce qui, a Rome, est muet, paralyse,
+invisible, il faut ereinter Rome, ce que l'on en voit, ce que l'on y
+cultive, la salete, la paresse, l'infamie. Il ne faut faire grace a
+rien, pas meme aux monuments qui consolent les stupides touristes, faux
+artistes, sans entrailles, sans reflexion, sans coeur, qui vous disent:
+"Qu'est-ce que ca fait, les pretres et les mendiants? ca a du caractere,
+c'est en harmonie, avec les ruines, on est tres heureux ici, on admire
+la pierre, on oublie les hommes."
+
+Eh bien non, je ne veux rien admirer, rien aimer, rien tolerer dans
+le royaume de Satan, dans cette vieille caverne de brigands. Je veux
+cracher sur le peuple qui s'agenouille devant les cardinaux. Puisque
+c'est le seul peuple dont il soit permis de parler, parlons-en! celui
+dont on ne parle pas est hors de cause. Si quelqu'un prend, grace a moi,
+Rome, telle qu'elle est aujourd'hui, en horreur et en degout, j'aurai
+fait quelque chose. J'en dirais bien autant de nous, si on me laissait
+faire; mais on a les mains, liees, et je n'insiste jamais pour que
+d'autres s'exposent a ma place.
+
+Et puis, d'ailleurs, nous autres Francais, nous ne sommes jamais si
+laids qu'un peuple devot et paresseux. Nous nous trompons, nous nous
+grisons, nous devenons fous. Mais pourrait-on faire de nous ce que l'on
+a fait de Rome? _Chi lo sa?_ peut-etre! Mais nous n'y sommes pas.
+
+Il est donc bon de dire ce qu'on devient quand on retombe sous la
+soutane, et j'ai tres bien fait de le dire a tout prix. Cela doit facher
+des coeurs italiens; s'ils reflechissent, ils doivent m'approuver.
+
+ [1] _La Daniella_.
+
+
+
+
+CDIX
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 16 avril, 1857.
+
+Tu n'es qu'un ignoble _potu_[1], un agriculteur, un capitaliste, un
+ecrivassier, un decore, un membre de l'Institut; Lambert n'est qu'un
+lapin, un chou, un renard pendu, une volaille etripee. Vous ne valez
+pas deux liards a vous deux. Il faut que je vous fasse relancer par
+Frapolli, qui est un savant, un patriote, un ami des femmes de lettres,
+enfin un parfait gentilhomme, pour que l'un de vous daigne se souvenir
+que j'existe. Enfin, vous n'aimez que vos ventres et vous avez le coeur
+mange aux vers.
+
+Ce n'est pas le travail qui vous excuse, je travaille aussi. Vous
+meritez que je ne pense plus jamais a vous.
+
+Je suis bien contente que l'on s'arrache ton livre; mais on ne se
+l'arrache pas a Nohant; car il n'a pas daigne y arriver. J'ai repondu a
+M. Grenier; son poeme est tres remarquable. Moi, je vois dans le Juif
+errant la personnification du peuple juif, toujours riche et banni au
+moyen age, avec ses immortels cinq-sous qui ne s'epuisent jamais, son
+activite, sa durete de coeur pour quiconque n'est pas de sa race, et en
+train de devenir le roi du monde et de tuer Jesus-Christ, c'est-a-dire
+l'ideal. Il en sera ainsi par le droit du savoir-faire, et, dans
+cinquante ans, la France sera juive. Certains docteurs Israelites le
+prechent deja. Ils ne se trompent pas.
+
+Bonsoir, gros miserable! je vais aller a Paris a la fin du mois. Si j'ai
+l'honneur de vous y voir, je vous promets une degelee solide.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Pataud.
+
+
+
+
+CDX
+
+A M, CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 13 juin 1857.
+
+Cher ami, ce n'est pas un _roman historique,_ c'est un roman d'epoque
+et de couleur du temps de Louis XIII[1]. Le roman historique promet des
+faits serieux, des personnages importants, des recits de grandes choses.
+Ce n'est pas la ce que je fais, et ce titre, annonce dans _la Presse_,
+promettrait des aventures plus graves que celles que je mets en scene.
+Comme il serait difficile de faire saisir au lecteur la distinction que
+je vous explique, sans periphrase trop longue, faites, je vous prie,
+retrancher de l'annonce le mot _historique_. Il vaut mieux tenir plus
+qu'on ne promet que de promettre plus qu'on ne tiendra. J'ai fait la
+chose a mon point de vue, et j'ai beaucoup cherche pour rester dans
+l'exactitude historique des moindres coutumes, idees et manieres d'agir
+du temps qui me sert de cadre. Je n'ai pas rattache ma fable a un point
+historique qui ne soit rigoureusement exact. Mais tout cela ne fait pas
+un roman de Walter Scott. On n'en fait plus!
+
+Que devenez-vous? Et la petite fillette?
+
+Venez-vous bientot nous voir? mon amie de la rue des Saints-Peres
+est-elle triste ou malade[2]? Je n'ai pas de ses nouvelles depuis pas
+mal de jours, et, quand elle se tait, je n'ose pas trop l'interroger.
+
+Bonsoir, cher; a vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] _Les Beaux Messieurs de Bois-Dore._
+ [2] Madame Arnould-Plessy.
+
+
+
+
+CDXI
+
+A M.
+
+ Gargilesse, juillet 1857.
+
+Cher monsieur,
+
+Voulez-vous qu'en ma qualite d'ignorant paysagiste, je vous apporte mon
+contingent d'observations, anonymes, bien entendu, excepte pour vous?
+
+Au bord de la Creuse, a cinq lieues d'Argenton, vers le midi, nous avons
+du voir le soleil un peu plus occulte que vous ne l'avez vu a Paris.
+Nous faisions une assez longue promenade a pied dans un des plus
+adorables coins de la France. Le ravin ou coule la Creuse est borde en
+cet endroit, sur une longueur de plusieurs lieues, par des plateaux
+eleves, soutenus de schistes redresses sur de puissantes assises de
+gneiss et de granit pittoresquement disloques. Une splendide vegetation
+perce autour de ces blocs sauvages, et la Creuse, tantot agitee,
+bouillonne parmi leurs debris, tantot, limpide et unie, les reflete
+comme un miroir.
+
+De la petite eglise de Ceaulmont, perchee au plus haut des rochers, la
+vue plonge dans ces profonds meandres adorablement composes, et s'etend
+au-dessus des ravins et au-dessus des plateaux jusqu'aux montagnes de la
+Marche.
+
+Le hasard de la promenade nous avait donc conduits dans un des sites les
+plus favorables pour observer l'effet pittoresque de l'occultation du
+soleil, sur une grande etendue de ciel et de terrains. Nous etions la
+juste au moment ou le phenomene s'est produit le plus complet, et le
+ciel charge de plusieurs couches de nuages nous a permis de voir a
+l'oeil nu, a vingt reprises differentes, le mince croissant qui semblait
+courir dans les nuees chassees par des courants superieurs assez forts.
+Ce croissant ressemblait tellement a celui de la lune, que les paysans,
+etonnes, croyaient le voir a la place du soleil sans trop s'inquieter de
+ce que le soleil lui-meme etait devenu: A ce moment-la, les nuages,
+qui s'etaient amonceles comme un orage, se sont rapidement etendus
+en _stratus_ legers, et la campagne a pris un ton particulier assez
+semblable a celui de l'aube, avec cette difference bien sensible et qui
+constitue l'originalite du spectacle, qu'au crepuscule du matin ou du
+soir, les horizons du ciel se colorent du cote du soleil et que ceux de
+la terre se dessinent nettement, laissant la nuit envahir le zenith;
+tandis que, durant l'eclipse, la nuit semblait se faire et venir a nous
+de toutes les profondeurs de l'horizon pour se dissiper vers le sommet
+de la voute celeste. Ainsi les lointains etaient indecis et entierement
+decolores, sans que les objets rapproches fussent sensiblement alteres.
+Quand le croissant solaire se degageait des nuages, il suffisait meme
+a projeter fortement les ombres autour de nous, et ce contraste d'une
+assez vive lumiere sur nos tetes avec l'eloignement obstine des
+lointains offrait un aspect de la nature tres insolite et tres frappant.
+
+L'un de nous, qui a la vue particulierement longue et nette, a observe
+plus faiblement, mais avec conviction, ce que j'avais pu constater avec
+lui lors de la derniere eclipse, ce que je n'ai pu saisir cette fois-ci,
+ayant un peu trop regarde le soleil a l'oeil nu. Cette observation, que
+je n'ai vue consignee nulle part, consiste en ceci: que le spectre
+du croissant solaire s'est trouve represente un nombre de fois
+considerable, d'une maniere tres fugitive mais tres sensible pourtant,
+sur les differentes couches de nuages qui l'environnent.
+
+A plusieurs reprises, la personne qui a renouvele hier cette observation
+a cru voir le soleil apparaitre faiblement a une place ou il n'etait
+pas, et immediatement se transporter a une autre place, jusqu'a ce
+qu'une apparition reelle redressat l'erreur produite par cette sorte de
+_parelie_ que je ne me charge nullement d'expliquer.
+
+Nous n'avons pas vu les fleurs se fermer: la plupart ne se sont apercues
+de rien. Pourtant, comme l'un de nous pretendait que les liserons se
+fermaient, j'ai attentivement regarde une fleur de liseron-vrille qui
+etait a mes pieds et je l'ai vue plisser sensiblement, sa corolle. Le
+fait n'a pas ete general: un rossignol a lance une roulade vive et
+unique a l'heure precise marquee pour l'apogee du phenomene. Les
+rossignols ne disent plus mot chez nous dans ce moment de l'annee.
+
+Les coqs ont aussi jete beaucoup de fanfares simultanees de tous les
+points habites de la campagne; mais aucun autre animal n'a donne signe
+d'etonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder
+en l'air ne se sont apercus de rien; d'ou je conclus que notre pere le
+soleil peut nous retirer les cinq sixiemes de sa lumiere sans que la
+terre s'en ressente beaucoup.
+
+Ce qui est plus etonnant que tout cela, et ce que la science ne peut
+pas nous expliquer, c'est le froid inoui de ce mois de juillet. Nous
+commencons a savoir les lois qui regissent les astres places a des
+distances fabuleuses de notre pauvre petite planete. Mais nous ne savons
+rien des causes de perturbation de notre atmosphere, de ce milieu qui
+est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir
+soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre a des
+previsions tant soit peu certaines.
+
+M. Babinet ne nous avait-il pas fait esperer un ete brulant? Le
+ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes
+observations. Il serait bien temps que la science put etre illuminee de
+quelque soudaine decouverte en ce genre, decouverte dont les resultats
+immediats auraient tant d'influence sur notre destinee. La fourmi, "que
+ne surprend jamais l'orage"; la taupe, dont les villes souterraines
+bravent les intemperies de la surface; le rat des champs, qui ne manque
+jamais de faire la provision d'hiver en temps utile; les oiseaux
+emigrants, qui semblent doues d'un sens divinatoire; en sauraient-ils
+plus long que nous a mille egards?
+
+A vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup a la terreur des animaux,
+meme durant une eclipse totale de soleil. Je les crois avertis par
+l'instinct du peu de duree du phenomene.
+
+
+
+
+CDXII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 15 aout 1857.
+
+Cher enfant,
+
+Ne donnez jamais les lettres des defunts que l'on vous demande. Cela
+cache, en general, des speculations. Celles qui sont honnetes (comme
+les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick)
+n'aboutissent pas, et risquent, pour tout resultat, de vous priver de
+vos autographes qui s'egarent. Ces essais n'aboutissent pas, par la
+raison que les parents, heritiers, ou amis executeurs testamentaires,
+reclament le monopole de ces publications. C'est leur droit. Ils
+l'exercent tantot par cupidite, tantot par respect veritable pour la
+memoire du defunt. En effet, si le defunt revenait, il ne serait pas
+toujours tres content de voir publier entierement des lettres qu'il n'a
+pas destinees au public. On est donc oblige de tronquer. Eh bien, cela
+n'est pas tres facile. Les gens qui publient demandent, a ceux qui
+cedent leurs lettres, d'avoir l'autographe entre les mains, se disant
+responsables de l'authenticite de ces lettres. Des ce moment, vous etes
+a leur discretion. S'ils publient ce que vous ne voulez pas, a qui vous
+en prendrez-vous? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s'expose
+a des tracasseries judiciaires fort desagreables.
+
+Dans mon souvenir, les lettres de Beranger a vous sont aigres-douces
+pour moi. Celles qu'il m'a ecrites sur vous sont mechantes pour vous. Il
+etait mechant d'esprit et de langue, bien que le coeur fut noble et la
+conduite noble dans tout ce qui avait rapport a lui-meme. Il savait
+donner et ne pas recevoir. C'etait une grande science dans sa position;
+mais il etait bien flatteur et bien perfide la ou il ne risquait rien,
+et il abusait souvent du respect religieux que l'on avait pour son
+genie, pour son age et pour sa probite. Le pauvre Eugene Sue, mort si
+jeune, avait un bien autre coeur!
+
+Vos vers sur sainte Solange sont tres beaux et charmants. Mais vous
+travaillez dans la prose du gagne-pain avec douleur, je le vois. Non,
+pourtant: je vois aussi que vous etes courageux et que vous sentez la
+consolation du devoir accompli. Que voulez-vous! la vie est comme ca.
+Beranger n'avait pas de famille a nourrir et a contenter. Il a ete
+heureux dans le repos. Il n'y faut point songer pour nous.
+
+Bonsoir, chers enfants, et a vous de coeur.
+
+
+
+
+CDXIII
+
+A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
+
+ Nohant, 18 aout 1857.
+
+Je vous remercie, monsieur, pour mon fils absent. Je vais lui envoyer,
+au fond des chenes-lieges ou il me fait soupirer apres son retour, votre
+gracieux encouragement, et je vous remercie, pour mon compte, des bonnes
+lignes que vous lui avez consacrees. Je suis bien contente que vous ayez
+remarque ses progres et que vous ayez si delicatement senti le caractere
+de sa jeune individualite.
+
+Je suis contente aussi de trouver l'occasion de vous remercier pour tous
+ces beaux et bons articles que vous nous faites lire. A quand, un livre
+historique? On voudrait lire l'histoire a travers votre imagination si
+vive et votre raison si saine et si droite.
+
+Rappelez-moi, je vous en prie, au bon souvenir de Theo. J'espere que lui
+aussi pensera a encourager mon jeune peintre. Peut-etre l'a-t-il deja
+fait. Mais _le Moniteur_ n'arrive pas jusqu'a nous. Dites-lui qu'avec
+ou sans cela, je lui envoie toutes mes amities, et veuillez recevoir
+l'expression de mes sentiments distingues et affectueux.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXIV
+
+A SA MAJESTE L'IMPERATRICE EUGENIE
+
+ Nohant, 6 octobre 1857.
+
+Madame,
+
+La feconde et gracieuse protection que Votre Majeste accorde aux
+artistes me donne la confiance de m'adresser a Elle, en cette qualite,
+pour appeler les effets de sa genereuse bonte sur une famille qui en est
+digne.
+
+Le grand nom dramatique de Marie Dorval protege cette famille et prie
+pour elle. M. Luguet a epouse la fille de-cette celebre artiste; il est
+lui-meme artiste de talent, et honnete homme. Sa Majeste l'empereur a
+daigne l'encourager dernierement a Plombieres. M. Luguet a cinq enfants,
+et nulle autre ressource que son travail quotidien.
+
+Mais ce qui touchera surtout le bon coeur de Votre Majeste, c'est un
+apercu des nombreuses charites de Marie Dorval, morte pauvre, apres une
+vie de gloire et de fatigue.
+
+Outre que ses grands succes au theatre ont verse plus de cent mille
+francs aux hospices, madame Dorval (dame de charite de Toulouse) a fonde
+plusieurs lits dans les hopitaux de Lyon, Bordeaux, Montpellier, et une
+des creches du faubourg Saint-Antoine. Il y a la plusieurs lits sous le
+patronage de saint Georges, en memoire d'un petit-fils adore auquel la
+pauvre femme ne put survivre.
+
+Si Votre Majeste daigne dire un mot, le second petit-fils de madame
+Dorval, Jacques Luguet, recevra, dans un lycee, le developpement d'une
+belle intelligence et d'un heureux naturel. Ce sera un bienfait de plus
+dans la precieuse vie de Votre Majeste, et, j'ose en repondre, un de
+ceux qui inspireront la plus profonde reconnaissance et produiront les
+meilleurs fruits.
+
+C'est a la mere que les meres osent s'adresser. Ce titre sacre, que le
+Ciel a beni dans Votre Majeste, ajoute l'espoir et la foi au profond
+respect avec lequel on l'invoque et avec lequel j'ai l'honneur d'etre,
+de Votre Majeste, la tres humble et tres obeissante servante.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXV
+
+A LA MEME
+
+ Nohant, 30 octobre 1857.
+
+Madame,
+
+La reponse que Votre Majeste a daigne faire a une demande digne de son
+interet est telle que nous l'attendions de son exquise bonte. Nous vous
+disions que la grande artiste qui est partie de ce monde-ci pour un
+monde meilleur prie maintenant pour le bonheur maternel de l'illustre et
+douce protectrice de ses enfants.
+
+Nous n'osons pas nous permettre de remercier Votre Majeste; car elle
+a fait le bien pour le bien et sans se demander si la reconnaissance
+qu'elle merite sera de quelque valeur; mais nous osons lui dire qu'elle
+a fait des heureux de plus, parce que nous croyons que la est la seule
+recompense dont elle se preoccupe.
+
+C'est dans ces sentiments respectueux et profonds qu'au nom de la
+famille Luguet et au mien.
+
+J'ai l'honneur d'etre, madame, de Votre Majeste la tres humble et tres
+reconnaissante servante.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXVI
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 29 novembre 1857.
+
+Cher ami,
+
+Avant de vous parler d'affaires, je veux vous dire que je me suis enfin
+mise, ces jours-ci, a lire votre relation du grand voyage, et que, sans
+aucun compliment ni prevention d'amitie, j'en ai ete ravie. J'avais peur
+d'entamer le gros volume et de le laisser en chemin. Aussi je n'ai pas
+voulu seulement l'ouvrir avant d'etre sure que je n'aurais plus une
+comedie de trois actes a faire toutes les semaines pour le theatre de
+Nohant. Je suis tranquille a present et je vous suis a travers les
+banquises; c'est fait de main de maitre, je vous assure. C'est prompt,
+c'est gai, c'est effrayant, et c'est d'un charmant francais comme style
+et comme couleur. Le petit nid de soie et de velours ou l'on va fumer et
+ecouter du Schubert, entre chaque rencontre de la glace flottante qui
+peut vous broyer, est un detail bien senti, emouvant comme un recit de
+Cooper et plus artiste. Je vas vous suivre en Suede, ou, precisement,
+j'ai pose mon nouveau roman. J'ai feuillete un peu, avant de lire bien,
+cette partie du livre. Je vois que vous n'avez pas ete en Dalecarlie,
+ou j'ai plante ma tente en imagination. Dites-moi si vous avez, en
+francais, en italien ou en anglais (je ne sais pas d'autre langue),
+un ouvrage sur cette partie de la Suede, et un peu de details sur son
+histoire au XVIIIe siecle, sous Frederic-Adolphe, le mari d'Ulrique de
+Prusse. Vous me feriez bien plaisir de me le preter. Ou indiquez-moi
+quelque chose que je puisse lire sur ce pays et cette epoque;--ou enfin
+faites-moi un petit precis de quelques pages, si vous avez cela dans la
+memoire.
+
+Je ne sais pas pourquoi vous avez des moments de decouragement; vous
+avez reellement un tres solide et tres beau talent, et avec cela une
+facilite miraculeuse; car l'ouvrage est enorme et traite de tout; une
+memoire etonnante de ce que vous avez vu, et une aptitude particuliere,
+d'avoir pu _le voir pour le sentir, tout en le voyant pour le retenir_.
+Je n'en ferais certes pas autant. Je m'endors le cerveau a regarder une
+mouche et je laisse passer, sans y prendre garde, un flot de choses plus
+interessantes. Croyez que votre livre est bon et que je m'y connais
+assez pour en etre sure en vous le disant.--Donc, si vous avez de tres
+belles facultes, vous ne devez jamais vous decourager. Vous aurez autant
+de peines et de malheurs qu'un imbecile et vous les sentirez plus
+vivement; mais, tout en etant beaucoup plus blesse de la vie que le
+vulgaire a grosse ecorce, vous aurez cette enorme compensation qu'il n'a
+pas: le travail intelligent, _attrayant_, comme disent les fourieristes.
+
+Parlons d'affaires; ce sera bientot fait. Vous prendrez le temps qu'il
+vous faudra pour la publication nouvelle; vous me donnerez seulement
+quelque argent si je viens a en avoir besoin, en echange du manuscrit.
+
+Voici le titre, sauf votre avis: _Christian Waldo._ Vous me direz que
+Waldo n'est pas un nom suedois; c'est possible, mais c'est, la justement
+l'histoire. Ce nom intrigue, meme celui qui le porte. Annoncez, si vous
+voulez, que le roman se passe au XVIIIe siecle, afin qu'on ne croie pas
+qu'il s'agit de quelque parent de Pierre Waldo, le chef des Vaudois. Ou
+bien encore, le roman peut s'appeler, si vous croyez le titre allechant:
+_le Chateau des Etoiles._ C'est un _Stelleborg_ de fantaisie
+qu'un personnage s'est bati en Dalecarlie, a l'imitation de celui
+d'Uraniemborg dans l'ile de Haven. Dans ce chateau, il se passe des
+choses bizarres. Esperons qu'elles seront amusantes; je crois, toute
+reflexion faite, que ce titre plaira mieux: Decidez. N'annoncez pas une
+peinture de la Suede ni du XVIIIe siecle; car le cadre reel sera moins
+etudie que celui de _Bois-Dore._ J'y ferai de mon mieux; mais c'est
+surtout un roman romanesque que je fais cette fois.
+
+Vous me dites qu'Alexandre m'aime beaucoup: il a raison. Moi, je l'aime
+comme si je l'avais mis dans ce monde. J'adore les natures droites,
+tranquilles, sereines et fortes qui ont l'intellect en harmonie parfaite
+avec leur organisation. C'est tres rare; c'est meme un nouveau type dans
+l'humanite litteraire, qui, jusqu'a ce jour, n'a pu etre ainsi par la
+faute probablement du milieu social. _L'artiste jaloux,_ c'est-a-dire
+mechant et infortune, est presque synonyme d'_artiste_. Dumas le pere
+est essentiellement bon, mais trop souvent ivre de puissance. Son fils
+a de plus que lui le bon sens, chose encore bien rare en ce siecle de
+grandes orgies d'intelligence. Il ira loin, loin dans cette seconde
+moitie de siecle dont je ne verrai pas le bout, mais qui, j'en suis
+sure, vaudra plus que la premiere.
+
+Soyez donc calme; cher ami; je n'ai pas d'effluve magnetique; mais je
+_crois_, sans illusion desormais, et c'est tout le secret de ma petite
+force. Vous pouvez l'avoir bien plus grande et vous l'aurez, en sentant
+que ce monde marche comme il doit marcher, et que vous poussez aussi a
+la bonne roue. Amities de mes enfants.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXVII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 8 decembre 1857.
+
+Mes pressentiments n'etaient donc que trop fondes. Je ne sais si c'est
+un malheur pour l'avenir de _la Presse,_ je ne le crois pas[1]. Mais ce
+qui m'inquiete, c'est votre position, que vous semblez regarder comme
+compromise dans la bagarre. Je ne peux meme pas me livrer a des
+suppositions, ne sachant pas quelle part d'influence votre ami de
+Bellevue[2] a dans l'affaire.
+
+Si ce n'est pas indiscret de ma part de vous le demander, dites-le-moi;
+mais, en me repondant ou ne me repondant pas sur ce point, ne me laissez
+pas ignorer ce qui vous interesse personnellement et en quoi, par
+hasard, du fond de ma Thebaide, je pourrais vous etre utile. Ce serait
+une joie pour moi d'en trouver l'occasion pour la saisir aux cheveux, et
+je ne craindrais pas de la tirer bien fort, cette belle chevelure qui
+nous effleure souvent a notre insu, comme celle des cometes.
+
+Pour ma part, je me chagrine un petit peu aussi; car j'ai contribue,
+dans le passe, a la fatale somme des _avertissements_. La punition de
+_la Daniella_ tombe a present sur les reins de _Bois-Dore,_ qui doivent
+etre casses par ce coup de massue. Le public oublie vite et ne se
+reprend guere d'amitie pour une chose interrompue.
+
+Mais tout ca n'empeche pas que l'article de Peyrat ne soit bien, et je
+trouve la rigueur tres maladroite en somme. Ne concluait-il pas pour le
+serment? et _la Presse_ ne va-t-elle pas retrouver des abonnes au lieu
+d'en perdre?
+
+Vous etes bien l'obligeance personnifiee, d'avoir pense a mes bouquins
+en depit des ennuis, des inquietudes et du mal de tete. Envoyez-moi des
+ouvrages que vous me citez, ceux que vous me croirez utiles, mon sujet
+donne. _Il me faut une couleur locale de la Dalecarlie au_ XVIIIe
+_siecle et une couleur historique de la cour, de la ville et de la
+campagne sous les deux regnes qui precedent celui de Gustave III._ Je
+ferai bien cette couleur avec les evenements; mais je n'en sais pas le
+detail, et tout ce que je peux consulter chez moi passe sous silence, ou
+peu s'en faut, l'affaire _des chapeaux et des bonnets_.
+
+J'ai les travaux de Marmier publies dans les vingt-cinq premieres annees
+de la _Revue des Deux Mondes_; mais ce que je cherche ne s'y trouve pas.
+Si son _Histoire de la Scandinavie_ ne traite que des temps anciens,
+elle ne me tirera pas d'affaire. Decidez et faites comme pour vous.
+Surtout faites vite, a condition que vous ne serez pas malade; et
+retenez ce que je vous devrai, sur ce que je vais demander a la caisse
+de M. Rouy[3]: car il m'est redu pas mal sur _Bois-Dore_ et je suis dans
+une petite crise financiere qui n'est pas sans exemple dans mon budget
+annuel. Je pense que ma demande ne sera pas consideree comme une
+mefiance, je suis a mille lieues de cela. C'est tout simplement force
+majeure dans mes affaires personnelles.
+
+Autre chose, a present! si vous n'etes plus tenu par le collier, et que
+vous puissiez considerer ce temps d'arret comme un temps de vacances,
+venez le passer chez nous; vous travaillerez, vous me lirez ce que vous
+avez de fait, et votre temps ne sera pas perdu.
+
+Encore autre chose. Je vous ai envoye l'article sur madame Allart. Comme
+il s'agit de lui etre utile, nous n'attendrons pas, n'est-il pas vrai,
+la reapparition de _la Presse_! Si vous en avez l'occasion, faites
+passer cet article _ailleurs_, le plus tot que l'on pourra.
+
+ [1] La publication de _la Daniella_ dans _la Presse_ avait valu a ce
+ journal deux avertissements successifs, au commencement de 1857;
+ et, un troisieme et dernier lui ayant ete donne pour un article de
+ M. Alphonse Peyrat, au mois de decembre de la meme annee, cette
+ feuille se trouvait des lors exposee a une suspension sans forme
+ de proces.
+ [2] Le prince Napoleon (Jerome).
+ [3] Caissier du journal _la Presse_.
+
+
+
+
+CDXVIII
+
+A SA MAJESTE L'IMPERATRICE EUGENIE
+
+ Nohant, 9 decembre 1857.
+
+Madame,
+
+Votre Majeste accueillera toujours avec bonte, je le sais, tous le
+savent, l'idee de mettre le baume, sur les blessures humaines et
+sociales. Une mesure de rigueur legale vient de frapper le journal _la
+Presse_, en decretant sa suspension pour deux mois. Les financiers qui
+exploitent ces vastes entreprises ont peut-etre le moyen d'en subir les
+accidents; mais les gens de lettres, qui ne sont pas solidaires dans
+la redaction, et surtout les _mille ouvriers_ employes a la partie
+materielle et que la suspension de leur travail quotidien jette en plein
+hiver sur le pave, sont-ils coupables et doivent-ils etre punis?
+
+Ils sont punis, cependant, pour un article ou une grande partie des
+lecteurs n'avait vu que le conseil donne aux deputes de preter serment
+au gouvernement de l'empereur. Mais, quelle que soit la fatalite de
+l'eternel malentendu qui preside aux choses de ce monde, ce n'est pas
+un plaidoyer pour la presse politique que je viens mettre aux pieds de
+Votre Majeste.
+
+Ce n'est pas une requete au nom de l'ecrivain, cause du fait; c'est
+encore moins une reclamation en tant que collaboration litteraire a
+ce journal: je ne me permettrais jamais d'entretenir Votre Majeste
+d'interets aussi minimes que les miens.
+
+Mais le chatiment tombe sur des travailleurs etrangers au fait
+incrimine, et peut-etre tres devoues, pour la plupart, a la main qui les
+frappe. J'ose donc dire a Votre Majeste que, la loi ayant ete appliquee
+et l'autorite satisfaite, la pourraient commencer le role de la douceur
+et le bienfait de la clemence.
+
+En faisant grace, Leurs Majestes n'annuleraient pas l'effet politique et
+legal produit par la decision du pouvoir executif. Elles en effaceraient
+genereusement les consequences funestes pour ceux-la seuls qui les
+subissent reellement, les employes et les ouvriers du journal, tous
+innocents a coup sur.
+
+Que Votre Majeste daigne agreer encore, avec l'expression de ma vive
+reconnaissance pour sa touchante bonte, celle des sentiments respectueux
+avec lesquels j'ai l'honneur d'etre, madame, de Votre Majeste, la tres
+humble et tres obeissante servante.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXIX
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME),
+
+A PARIS
+
+ Nohant, 17 decembre 1857
+
+Oui, monseigneur, vous avez raison, et, comme toujours, vous voyez les
+choses de haut. Il ne s'agit pas tant de reussir que de faire ce que
+l'on doit, et on n'est jamais mortifie d'echouer, quand on n'a songe
+qu'a se risquer pour les autres. Comme toujours aussi, vous avez ete
+bon; que Dieu se charge du reste!
+
+Ce qui vous rend triste, cher prince, c'est le mal d'un genie comprime.
+Sans chercher a qui la faute, ni quelle sera l'issue, je me demande ce
+qui peut occuper le present d'un etre jeune et dans toute sa force,
+a qui le veritable emploi de cette force n'a pas ete donne par les
+circonstances. Je m'imagine que les etudes scientifiques et surtout de
+philosophie scientifique, auxquelles vous vous interessez, et que _vous
+savez_, sans en faire montre, pourraient vous devoir une somme de
+progres. Les membres de votre famille qui se sont adonnes a la science
+n'ont pas ete les moins utiles, et ne seront pas les moins illustres,
+dans le jugement de l'avenir. Peut-etre, aussi, n'ont-ils pas ete les
+plus malheureux.
+
+Je vous vois et je vous envie la possession de trois grandes richesses:
+les facultes, le loisir, la jeunesse, sans parler de l'argent necessaire
+pour les recherches et les explorations, moyen materiel qui manque a
+tant de genereuses intelligences. Je sais que vous travaillez beaucoup
+et que vous apprenez toujours; mais pourquoi n'attacheriez-vous pas
+votre nom a des travaux que vous feriez executer sous vos yeux et dont
+vous seriez l'ame, parce que vous auriez l'initiative de la recherche,
+et la pensee mere de la philosophie de _la chose_? Je ne parle pas de
+systemes particuliers, c'est trop se livrer a la critique; dans votre
+situation, vous ne le pouvez pas; mais il y a, dans toutes les sciences,
+des points de vue bien etablis et bien constates, que tout regard
+intelligent et toute main puissante peuvent elargir, au grand profit des
+connaissances humaines. Ce que l'on appelle vulgairement _les travaux_
+est, je crois, d'un si puissant interet, que l'on y oublie tous les
+soucis de la vie reelle.
+
+Car, en somme, la question, pour vous qui n'avez pas le bonheur d'etre
+frivole et vain, c'est de respirer dans l'air qui convient a de larges
+poumons et de vous mettre, en depit du sort et des hommes, dans une
+sphere qui developpe l'intelligence au lieu de l'etouffer. Il y a, je
+crois, trois points necessaires a l'extension complete de la vie: c'est
+d'aimer au moins egalement quelqu'un, quelque chose, et soi-meme en vue
+de cette chose et de cette personne. J'ai remarque et j'ai eprouve que,
+quand cet equilibre est rompu, on arrive a trop s'aimer soi-meme ou a ne
+pas s'aimer assez. Ce qui doit vous manquer, en raison du milieu ou le
+sort vous a place, c'est le _quelque chose,_ la passion satisfaite d'un
+but intellectuel, et ce quelque chose, en somme, c'est l'humanite,
+puisque c'est pour elle qu'on travaille.
+
+J'ai tant de respect et d'enthousiasme pour les sciences naturelles,
+dont je ne sais pas le premier mot, mais qui me donnent des battements
+de coeur et des eblouissements de joie quand, par hasard, j'en saisis
+quelques notions a ma portee, que je ne saurais vous parler de cela
+comme d'un _pis aller_ dans l'emploi de votre activite interieure.
+
+Peut-etre, un jour, des evenements que nul ne peut prevoir vous
+traceront-ils une autre route. Et peut-etre aussi, en vous surprenant
+dans celle-la, ne vous causeront-ils que regret et contrariete; car
+notre appreciation de la vie change avec les situations qu'elle nous
+presente, et bien des choses arrivent, que nous avions cru devoir
+souhaiter, et que nous voudrions pouvoir repousser, parce que nous les
+jugeons mieux et les connaissons davantage. Si je me permets de vous
+ecrire tout cela, c'est parce qu'en lisant votre voyage dans le Nord,
+je me suis mise a penser a vous, encore plus qu'au Nord, dont mon
+imagination etait cependant tres _allumee_.
+
+Je vous voyais, intrepide et entete, dans les dangers et les souffrances
+de cette exploration, et je me demandais: "A qui diable en avait-il,
+avec cette ile de Jean-Mayen, qu'il voulait conquerir sur la stupide et
+impassible banquise?" L'aventure est racontee, par Edmond d'une maniere
+charmante. On y est avec vous, et, a travers la gaiete de sa narration
+et le bon gout de sa reserve, on vous sent la et on vous voit lutter
+contre la matiere avec beaucoup de nerf et de _furia francese_.
+
+Mais, encore une fois, a qui en aviez-vous? Vous saviez bien,
+monseigneur, que l'eternel hiver des regions polaires ne connait pas les
+princes, et ne veut pas ranger ses bataillons flottants pour leur ouvrir
+le passage.
+
+Dans ce moment-la, vous aimiez donc passionnement le but, non pas l'ile
+de Jean-Mayen, qui ne me parait pas devoir etre un paradis terrestre,
+mais le fait scientifique dont vous cherchiez a vous emparer. Or, si
+vous avez de telles aptitudes de volonte, pourquoi faut-il qu'elles ne
+recoivent leur developpement que dans des situations exceptionnelles,
+comme les grands voyages et les grands perils? Je ne dis pas de mal des
+voyages et des dangers, c'est la poesie de la chose; mais pourquoi tant
+d'explorations dans le monde de la science, que l'on peut faire au coin
+du feu, ne sont-elles pas reglees par vous de maniere a vous donner,
+_a toute heure_, les emotions vives de la decouverte, et les joies
+serieuses de la conquete, en meme temps que vous en feriez profiter tout
+le monde?
+
+Voila, cher Altesse Imperiale, ce que vous soumet votre humble amie
+du desert, occupee du desir de vous voir apprecie de tous comme
+d'elle-meme, et, avant tout, desireuse de vous voir trouver en vous-meme
+la force et les satisfactions que d'autres ont cherchees dans le hasard,
+en jouant leur ame a pile ou face.
+
+Merci de vos bonnes lettres et croyez-moi bien a vous de coeur
+serieusement et sincerement.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXX
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 9 janvier 1858.
+
+Je ne peux pas dire avec vous que je regrette beaucoup personnellement
+Rachel. Je la voyais si rarement, que sa mort ne me fait point de vide;
+mais je dis avec tout le monde que c'est un grand coup de plus porte a
+l'art, c'est-a-dire au sens du beau, et a cet ideal qui, sous toutes les
+formes, nous est aussi necessaire que le bien et le bon.
+
+Nous risquons de descendre tous, si quelques-uns ne montent pour nous
+dire que la vie est sur les hauteurs, et non dans les cloaques. Elle
+avait monte plus haut qu'aucune artiste dramatique de son temps.
+Qu'importe a present que, dans la vie privee, elle ait trop cherche
+la realite? On pouvait s'en affliger quand on la voyait de pres; mais
+toutes les individualites ont le point de vue qui leur est propre:
+derriere la rampe, elle etait pretresse et deesse. Dans la coulisse,
+elle quittait sa divinite, et cela ne l'empechait pas d'etre souvent
+bonne en tant que femme; vous en avez eu la preuve, et vous faites bien
+de lui garder un bon souvenir.
+
+Oui, je vous promets _le Chateau des Etoiles_[1] (par parenthese, il
+m'amuse beaucoup a griffonner; est-ce bon signe?), si ca peut vous etre
+utile; je le promets _a vous_, pas a d'autres. Si vous quittez, je ne
+reste pas. Mais vous savez que je serai obligee de vous demander de
+l'argent, tout l'argent peut-etre, en vous livrant le manuscrit; quelle
+que soit l'epoque rapprochee ou il sera pret. Voyez si c'est possible;
+car, pour moi, le contraire de ce possible serait l'impossible.
+
+Je vis au jour le jour depuis vingt-cinq ans, et _ca ne peut pas etre
+autrement_, et _ca n'est, pas ma faute;_ si bien que je n'ai pas pu
+acheter un manteau et une robe d'hiver cette annee, parce que l'accident
+de _la Presse_ a derange mon _ordre;_ ordre tres reel dans ce que les
+avares appellent mon desordre. Je sais me priver moi-meme et de tout,
+meme quelquefois du necessaire; mais je ne veux pas qu'un chat s'en
+ressente et s'en apercoive autour de moi.
+
+Ainsi voila, entre nous: faites que l'on soit de parole; on en a manque
+pour _Bois-Dore,_ et j'ai attendu un reliquat de compte qui m'aurait
+permis de me vetir en raison de la froidure; et surtout d'en vetir
+d'autres qui n'ont pas, comme moi, la ressource d'acheter une couverture
+de laine en guise de ouate et de soie.
+
+Donc, grace a la couverture de laine, je m'emballe demain matin pour
+faire douze lieues au grand air. Je vais voir la belle Creuse et ses
+petites cascades glacees. C'est votre faute si je gele; a force de lire
+_le Groenland_, je me suis amourachee des glaciers, des nuits polaires,
+des tempetes et des banquises.
+
+Bonsoir.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] Premier titre de _l'Homme de neige_.
+
+
+
+
+CDXXI
+
+A MAURICE SAND A PARIS
+
+ Nohant, 14 janvier 1858.
+
+Cher Bouli,
+
+Nous arrivons de Gargilesse. Partis ce matin a onze heures de l'hotel
+Malesset, nous etions ici a six pour diner, apres avoir passe trois
+heures chez Vergne a Beauregard.
+
+J'ai trouve ta lettre en arrivant ici, et c'est le complement de notre
+charmant voyage: sauf ton diable de rhume qui m'ennuie! Certainement
+change ton poele, envoie-le promener et laisse guerir ton rhume avant de
+te remettre dans les habits minces et les souliers idem. Et, quand tu
+seras gueri, ne vis pas trop renferme: c'est la cause de tous ces rhumes
+qui se renouvellent chaque fois que tu prends l'air. Ne te fais pas une
+vie et une sante a la Delacroix. Prends-lui autre chose, _si tu peux_.
+Et, a propos, l'as-tu vu, et comment va-t-il? Non, tu ne l'as pas vu,
+puisque tu es claquemure forcement; mais va le voir quand tu sortiras.
+Qu'il te recoive ou non, donne-lui signe de vie et d'interet.
+
+Donc, que je te parle de Gargilesse. _La Baronnette_[1] nous a menti
+_comme de coutume_. Nous sommes partis par un brouillard noir et un
+verglas superbe, Manceau jurant que le soleil allait se montrer; mais
+plus nous allions, plus le brouillard s'epaississait; si bien que nous
+sommes arrives a la descente du Pin, voyant tout juste a nous conduire.
+Mais, tout d'un coup, la Creuse, glacee et non glacee par endroits,
+cascadant et cabriolant a travers ses barrages de glace, et coulant au
+milieu, tandis que ses bords blancs etaient soudes aux rives, s'est
+montree devant nous tout isolee du paysage, si bien que, si nous
+n'avions pas su ce que c'etait, nous aurions cru voir un mur tout droit,
+de je ne sais quel marbre gris et blanc avec un mouvement fantastique.
+
+Et puis un peu plus loin, sur le brouillard gris noir de la riviere,
+on voyait des bouffees de brouillard blanc, comme si le ciel, un ciel
+d'orage, etait descendu sous l'horizon. C'etait superbe en somme: ca
+donnait l'idee de l'Ecosse, vu qu'au milieu de tout cela apparaissaient
+des vallees, des petits coins de verdure et des maisons avec leurs feux
+allumes. Il faisait tres doux. Henri[2] conduisait le cheval par la
+bride sur le chemin tout raye de glace, et je m'endormais en revant que
+j'etais dans les Highlands. Arrivee a Gargilesse, je trouvai la maison
+chaude, propre, commode au possible, toute petite qu'elle est; des
+lits excellents, des armoires, des toilettes, enfin toutes les aises
+possibles. La petite salle a manger de l'auberge est charmante, aussi
+propre qu'un cabinet de restaurant propre, bonne cuisine. On a des
+petites lanternes pour rentrer chez soi, et le village est beaucoup
+moins sale qu'une rue de Paris, pour les pieds.
+
+Le lendemain, demi-brouillard et pas de soleil. Mais la terre assez
+seche et l'air assez doux. Promenade de deux heures, travail a la maison
+et besigue le soir. Le surlendemain, c'est-a-dire hier, meme temps,
+promenade de cinq heures. Nous avons passe sur l'autre rive et suivi
+toutes les hauteurs, montant et descendant sans cesse. Nous avons
+escalade les cretes des rochers vis-a-vis de l'endroit ou nous avions
+fait la friture au bord de l'eau. La, il a fallu s'arreter: la Creuse a
+mange le chemin.
+
+Enfin, ce matin, nous sommes partis par un soleil magnifique et un temps
+assez froid. Somme toute, comme dit M. Letac[3], soleil ou non, hiver
+ou ete, le pays est toujours ravissant. Il est meme plus beau en hiver,
+plus vaste et mieux dessine. Les silhouettes d'arbres et de rochers ont
+plus de serieux, le village est plus pittoresque, les petites cascades
+glacees sont tres amusantes.
+
+Nous avons vu la maison de Vergne[4], tres amusante aussi, boite a
+compartiments; l'endroit est tres joli. Je n'ai pas eu froid, je
+me porte bien, voila. Le pays est abrite et doux. Les sommets sont
+_siberiens_, mais on n'y reste pas.
+
+Bonsoir, mon fanfan; dis-moi aussi ce que tu fais et ce que tu vois.
+
+ [1] Le barometre.
+ [2] Henri Sylvain, cocher de George Sand.
+ [3] Peintre decorateur, alors a Nohant.
+ [4] Le docteur Evariste Vergne, de Cluis.
+
+
+
+
+CDXXII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 15 janvier 1858.
+
+J'ai oublie hier de te raconter le plus bel incident de notre voyage. Ou
+etais-tu pour consigner cette scene dans nos archives de la charge? Ca
+n'est pas drole a raconter, et c'etait si drole a voir, que j'en ris
+encore en me le rappelant. Figure-toi qu'en sortant de Cluis, Sylvain
+veut allonger un coup de fouet a un gros cochon qui se trouvait sur le
+chemin; la meche du fouet s'enroule et se noue a la queue du cochon, qui
+veut se sauver en faisant _coin coin!_ Sylvain tire, le cochon tire de
+son cote.
+
+Pendant un instant, le cochon suspendu, le cul en l'air, semble devoir
+suivre la voiture; mais il est le plus fort, Sylvain est oblige de
+lacher prise: le cochon effare s'enfuit, emportant le fouet. Nous
+voila obliges de courir apres. Le cochon se sauve jusqu'au fond de sa
+porcherie. La femme a qui il appartient court apres, nous faisant des
+excuses et des remerciements, on ne sait pas pourquoi. Le fouet etait si
+bien noue, que la femme, ne voulant pas le casser, tirait et devissait
+la queue de son cochon, en disant d'un air penetre: "Vla une chose
+_emaginante!_" Sylvain, sur son siege, tout penaud et humilie, je crois,
+de mon fou rire, jurait tous les _nom de Dieu_ de son vocabulaire. Au
+bord du chemin, un grand paysan sec, pale, grave, malade, je pense,
+disait dans une attitude de philosophe en meditation: "Vla une chose
+qu'on voit pas souvent!"
+
+Et les femmes, sur leur porte, repetaient en choeur, d'un air ebahi:
+"C'est-il _emaginant, c'te chouse-la!_ ca s'est jamais vu! j'compte
+qu'on _zen verra pus jamais!_ C'est pour te dire aussi qu'avec la grande
+voiture et les deux chevaux jusqu'a Cluis, ou Henri, envoye de la
+veille, nous attend avec la petite voiture et la jument _camuse_, on
+peut faire la route assez vite et sans avoir tres froid. Nous avions
+donne rendez-vous a Sylvain pour venir nous attendre a Cluis, au retour.
+Ne crois donc pas que je ne me dorlote pas, malgre mes escapades. C'est
+tout de meme gentil, d'avoir ete sur la pointe du Capucin le 12 janvier.
+Il nous reste a voir ca dans les grandes eaux, ce doit etre tres beau
+aussi. Je t'ai bien regrette. Il y avait dans le brouillard des choses
+superbes, qu'on ne peut pas expliquer et qu'il faut voir soi-meme.
+C'etait drole aussi de voir les enfants, les chiens et les chevres
+traverser la Creuse gelee dans les endroits les plus profonds qui
+resistent au degel, pendant qu'a deux pas de la, elle bouillonne sur les
+ecluses pour passer ensuite sous ces glaces. Comme elle passe aussi
+un peu dessus, les figures ont leur reflet tres net dans cette petite
+couche d'eau etendue sur la glace, et on croirait que tout cela marche
+sur l'eau. Ces traversees d'enfants et de troupeaux au milieu du degel
+n'en sont pas moins dangereuses et assez effrayantes a voir. Les chiens
+n'y font pas attention. Les petits moutards frappent la glace a coups de
+sabot par bravade quand on les regarde. Les chevres, arrivees au milieu
+du courant, sont prises de frayeur et ne veulent ni avancer ni reculer.
+Les moindres bruits, dans le brouillard du ravin et sur la Creuse prise,
+ont une sonorite incroyable; d'une demi-lieue, on entend distinctement
+une parole, ou un claquement de fouet.
+
+
+
+
+CDXXIII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 10 janvier 1858.
+
+Cher ami,
+
+J'allais t'ecrire quand j'ai recu ta lettre. Moi aussi, je m'inquietais
+d'etre si longtemps sans nouvelles de toi et de vous tous. Je vois que,
+Dieu merci, tu prends patience avec une infirmite que je crois toujours
+passagere, et qui cedera a la prolongation d'un bon regime et d'une
+bonne sante. Tu reconnais que, depuis longtemps, tu negligeais l'etat
+general, et il faut bien qu'il se consolide un peu, avant que l'effet
+partiel se produise.
+
+Tu auras gagne a cette cruelle epreuve de reconnaitre le devouement des
+tiens et ton propre courage, plus que tu n'avais encore eu l'occasion de
+le faire. Ce n'est pas une banalite creuse que le proverbe: "A quelque
+chose malheur est bon." Il est fait pour les coeurs d'elite qui le
+comprennent, et le tien est de ceux-la. J'ai vu comme Eugenie et tes
+enfants s'efforcaient delicatement d'en faire une verite pour toi. Si
+un temps d'ennui et de privations vaillamment supporte par toi, et
+tendrement adouci par ta famille, doit servir a resserrer encore des
+liens si doux, je suis sure que tu en sortiras plus heureux encore que
+tu ne l'etais auparavant.
+
+Sois sur aussi que tous tes amis se preoccupent de toi vivement et que,
+si tu les entendais parler de toi entre eux, tu verrais combien ils te
+sont attaches. Au reste, nous sommes tous d'accord avec ton medecin pour
+croire fermement qu'une fatigue ne peut pas produire un mal qui resiste
+au repos.
+
+Je vois qu'on s'amuse autour de toi et que tu diriges toujours, en vrai
+_Boccaferri[1]_ les amusements et les projets de la famille. Combien je
+regrette d'etre clouee au travail et de ne pouvoir aller vous applaudir!
+
+Mais chacun a ses liens bien serres par moments! Je griffonne toujours
+pour arriver a des jours de liberte qui s'envolent trop vite quand je
+les tiens. C'est l'histoire de tous ceux qui tirent leur revenu de leur
+industrie.
+
+Dans mes soirees d'hiver, j'ai entrepris l'education de la petite Marie,
+celle qui jouait la comedie avec nous. De laveuse de vaisselle qu'elle
+etait, je l'ai elevee d'emblee a la dignite de femme de charge, que sa
+bonne cervelle la rend tres propre a remplir. Mais un grand obstacle,
+c'etait de ne pas savoir lire. Ce grand obstacle n'existe plus. En
+trente lecons d'une demi-heure chacune, total quinze heures en un mois,
+elle a lu lentement, mais parfaitement, toutes les difficultes de la
+langue. Ce miracle est du a l'admirable methode Laffore, appliquee par
+moi avec une douceur absolue sur une intelligence parfaitement nette.
+Elle commence a essayer d'ecrire et je pretends lui enseigner en meme
+temps le francais. Elle sait deja tres bien ce que c'est qu'un verbe, et
+comment il faut lire la fin des mots en _ent. Ils aiment ordinairement_,
+etc. Quand tu auras des petits-enfants, je te communiquerai cette
+methode, que j'ai encore simplifiee et qui se comprend en un quart
+d'heure.
+
+Il a fait un temps inoui de chaleur et de soleil. Nous avons de la
+pluie aujourd'hui, apres une secheresse qui commencait a inquieter nos
+jardiniers. Je pense que vos bords de la Loire sont plus brumeux que
+Nohant et le Coudray, qui ne peuvent attraper les nuages que par le bout
+de la queue.
+
+Maurice est a Paris, lance aussi dans les comedies de salon. Il parait
+que c'est la fureur a present. Mais il n'a pas une petite besogne; car
+il est investi aussi du role d'auteur de ces bluettes. En outre, il a
+chez lui un theatre de marionnettes et donne des soirees d'artistes.
+
+Paris est comme galvanise aux approches d'on ne sait quelles crises
+politiques ou financieres que les pessimistes voient en noir. Ce stupide
+et feroce _attentat_ a produit son inevitable effet. On a serre la
+mecanique, et ce n'est pas le moyen de faire tourner les roues. Je crois
+qu'il eut ete beaucoup plus habile de montrer beaucoup de confiance a
+une nation dont la majorite (et meme l'opposition) eprouve un extreme
+degout pour l'assassinat. Enfin le monde suit toujours les memes
+chemins, et les memes fautes se recommencent dans tous les partis.
+Esperons que les moeurs s'adouciront; je ne fais point de voeux pour la
+nuance Orsini et Compagnie. Quand on pense que l'on pouvait avoir la un
+de ses enfants echarpe par la mitraille, on ne plaint pas ceux, dont le
+proces va s'instruire. Je voudrais bien savoir ce que diraient certaines
+meres de famille trop spartiates de notre connaissance, si elles
+recevaient une aussi cruelle lecon.
+
+D'ailleurs, toute conscience humaine se revolte contre le meurtre qui
+sort de dessous terre. Batailles dans les rues, guerres civiles, emeutes
+et coups d'Etat, c'est de la lutte de part et d'autre, et, comme dit la
+chanson berrichonne:
+
+ Y va voir qui veut,
+ En revient qui peut.
+
+Mais ces foudres qui rampent et qui sont de veritables guets-apens au
+coin d'un bois, Dieu merci, la France ne les aime pas.
+
+Bonsoir, mon cher vieux. Embrasse pour moi toute la chere famille, et
+dis-leur a tous combien je les aime. Je n'ai pas encore lu _le Fils
+naturel_ de "mon fils"; car c'est ainsi que j'appelle et que s'intitule
+avec moi l'auteur. C'est une belle, riche et genereuse nature, un
+excellent enfant et un vrai talent. Sa piece a-t-elle les defauts que
+tu as trouves a une premiere lecture? Toute chose a ses taches: les
+tableaux de Raphael en ont; leur plus grand defaut, a mes yeux, est meme
+de n'en avoir pas toujours assez, parce que je crois que, dans les arts,
+le premier rang n'est pas a ce qui a le moins de defauts, mais a ce qui
+a (nonobstant les defauts) le plus de qualites. On pourrait encore dire
+ainsi: peu de qualites et peu de defauts, oeuvre sans valeur; beaucoup
+de defauts avec beaucoup de qualites, oeuvre de merite.
+
+Oui, j'ai ete a Gargilesse par les jours les plus froids de janvier.
+A midi, zero a Nohant; deux degres et demi au-dessous de zero a
+Gargilesse. Nous avons marche sur la Creuse gelee, c'etait superbe.
+
+ [1] Personnage du _Chateau des Desertes_.
+
+
+
+
+CDXXIV
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 25 janvier 1858.
+
+Cher ami,
+
+Je recois des epreuves du libraire qui imprime _Bois-Dore;_ ce doit etre
+la partie qui n'a pas ete composee par _la Presse_ et corrigee par moi.
+Comme ce libraire m'envoie deux exemplaires de ladite epreuve, je les
+ai corrigees toutes deux et je vous en envoie une, afin que vous n'ayez
+plus a vous en tourmenter. Pourtant, si fait, il faut que vous voyiez si
+la fin de ce que j'ai corrige pour _la Presse_ il y a deux mois, et le
+commencement de ce que je vous envoie aujourd'hui s'accordent bien.
+
+Je m'etonne de n'avoir pas de vos nouvelles. Ou en sommes-nous de nos
+derniers accords sur _le Chateau des Etoiles?_ Je sais bien que tout ce
+qui depend de vous a mon egard sera accorde. Mais etes-vous toujours le
+maitre?
+
+J'avance beaucoup dans mon travail et je crains de vous arriver trop
+vite dans ma demande d'argent. Pourtant comment faire? Il est bien
+entendu que, si cela ne se peut pas, vous me le direz bientot et vous
+n'en annoncerez pas moins un roman de moi, que je vous ferai plus tard,
+quand vous en aurez besoin.
+
+Bonsoir et bonne sante. Maurice m'a dit que vous faisiez une pantomime.
+Diable! monsieur, vous allez sur mes brisees! j'en ai fait beaucoup
+autrefois. Mais j'ai ete depassee par d'autres auteurs sur le theatre de
+Nohant. Je retiens la votre: nous vous la jouerons quand vous viendrez
+ici.
+
+A vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXV
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 30 janvier 1858.
+
+Je suis contente, enchantee que vous soyez reinstalle a votre
+feuilleton. L'horizon que vous avez vu en noir s'est eclairci et tous
+vos amis en sont contents, moi surtout.
+
+Quant au _Chateau des Etoiles_, ca ne peut pas s'arranger comme ca.
+Comment passerais-je l'ete avec deux mille francs? Rappelez-vous Nohant:
+il y a du monde et de la depense! Pour m'arranger du budget que vous
+m'offrez, il faudrait aller vivre a Gargilesse; ce qui ne serait pas
+tres desagreable, mais ce qui n'est possible que dans mes courts moments
+de vie de garcon. Donc, cherchez un autre probleme, cher ami, ou
+dites-moi de chercher un autre titre a annoncer dans _la Presse_.
+J'aurai largement le temps de vous faire un roman pour l'epoque ou vous
+en aurez besoin, et je pense, d'ici a une quinzaine, vous dire mon
+titre.
+
+Voila, quant au _Chateau_ en question, l'ultimatum non de ma volonte,
+mais de ma caisse. Livraison dans un mois ou six semaines et payement
+integral comptant (approximatif, bien entendu, sauf a nous tenir
+mutuellement compte de la difference d'une petite somme). Publication
+en septembre, en octobre au plus tard. Et cet arrangement m'est encore
+onereux, il retarde la vente au libraire de tout le temps qui va
+s'ecouler avant la publication dans le journal. C'est la tout le
+sacrifice que je veux faire au plaisir tres grand et tres reel de
+n'avoir affaire qu'a vous.
+
+En vous disant mes exigences, je sens bien qu'elles peuvent paraitre
+excessives a _la Presse_. Donc, je n'insiste que pour vous dire que je
+voudrais bien faire autrement et que je ne peux pas. Repondez-moi donc
+tout de suite, cette fois; car je recois des offres, et il ne m'est pas
+possible de ne pas y repondre dans peu de jours.
+
+Bonsoir, cher ami. _L'attentat_ me chagrine beaucoup: il va faire
+redoubler de rigueur contre une foule de gens qui n'y ont pas plus
+trempe que vous et moi. C'est ainsi que l'histoire humaine suit son
+cours toujours dans les memes errements et les memes fatalites.
+
+A vous de coeur. Vous avez recu les epreuves, n'est-ce pas?
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXVI
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 18 fevrier 1858.
+
+Cher ami, puisque _la Presse_ a publie le titre du _Chateau des
+Etoiles_, dans le premier numero de sa reapparition, et avant que nous
+ayons pu nous entendre definitivement sur l'epoque du payement, je ne
+veux pas vous donner un dementi, et il faut conserver ce titre. J'en ai
+donne un autre au roman actuel; avec de legeres modifications, il n'y
+sera plus question d'_etoiles._ Je vais donc en disposer, conformement
+a votre entretien avec Emile Aucante, et conformement a son desir, vous
+laisser le titre que vous avez annonce. Annoncez donc; vous aurez le
+roman l'automne prochain, si vous etes toujours a _la Presse_. La fin
+des _Bois-Dore_ a-t-elle satisfait le public? vos abonnes avaient-ils
+repris gout a ces pauvres abandonnes depuis deux mois? c'est douteux.
+Moi, ici, je ne sais rien et n'ai le temps de rien savoir.
+
+Il me semble que _la Presse_ se tire assez habilement de la situation
+qui lui est faite et que Gueroult et M. Castille ne manquent pas de
+_savoir-dire._ Vous voyez souvent Gueroult, je presume; faites-lui
+toutes mes amities; c'est un de mes anciens _bons camarades_.
+
+Si vous voyez madame Arnould, dites-lui que je crois qu'elle ne m'aime
+plus, car elle ne me donne pas signe de vie.
+
+Bonsoir, cher ami; je suis contente de la solution que j'ai pu trouver
+pour nos _titres_ de roman. Ca arrange tout. A vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXVII
+
+A M. PAUL DE SAINT-VICTOR, A PARIS
+
+ Nohant, 3 mars 1858.
+
+Quelqu'un vous dit-il, cher monsieur, ce que je vais vous dire?
+Peut-etre que non. Ces Parisiens sont si blases sur leurs richesses; ils
+sont d'ailleurs distraits par tant d'evenements non litteraires et ils
+ont si peu le temps de vivre, qu'ils prennent leur plaisir sans songer
+a le signaler. Moi, au fond de ma solitude, je ne suis pas sans
+preoccupation et sans soucis; mais, enfin, j'ai le temps de savoir ce
+que je lis et je peux prendre celui de le dire sur un bout de papier a
+ceux que je n'ai pas le plaisir de voir autour de moi.
+
+Donc, je veux vous dire que vos feuilletons me paraissent de plus en
+plus des chefs-d'oeuvre comme fond et comme forme. Ce ne sont pas des
+feuilletons, ce sont des ecrits serieux a mediter, des choses pleines de
+choses a chaque ligne, et dont la forme un peu debarrassee du trop grand
+luxe d'epithetes qui en genait autrefois l'allure, devient incisive,
+claire et frappante, sans cesser d'etre d'un brillant a eblouir. Le
+dernier article, sur _la Fille du millionnaire_, m'a paru valoir un gros
+livre. Moi qui ne joue pas a la Bourse et qui ne fais pas de piece, j'ai
+ete aussi interessee a votre demonstration que si j'etais l'auteur ou le
+millionnaire.
+
+Deja vous aviez emis des idees tres lumineuses sur ce sujet a propos de
+_la Bourse_ de Ponsard: vous voyez que je vous suis. Je ne connais pas
+assez le mecanisme de l'argent pour savoir si vous soutenez une these
+qui ne prete en rien a la replique; mais, telle qu'elle est, elle est
+d'une clarte, d'une vigueur qui merite l'examen des esprits les plus
+serieux et qui doit laisser une page importante dans l'histoire
+economique.
+
+Quand vous touchez a l'histoire, du reste, sous quelque aspect que ce
+soit, vous esquissez et peignez de main de maitre. Il y a la le grand
+dessin et la grande couleur. J'espere toujours que vous nous ferez un
+livre entier, un livre d'histoire; il le faut! nous n'avons plus de ces
+historiens qui etaient en meme temps des modeles de forme et qui etaient
+aussi bien de grands poetes que d'utiles chroniqueurs. Il y a de tres
+grands talents; Louis Blanc est le plus beau de forme, parmi les jeunes.
+Mais on peut encore autrement, et vous montrez une individualite si
+belle, que c'est un devoir de vous le dire. On ne se connait jamais bien
+soi-meme, peut-etre ne savez-vous pas le prix des perles que vous donnez
+aux abonnes.
+
+Ne me repondez pas, c'est toujours ennuyeux et embarrassant de repondre
+a des eloges. Les miens ne veulent pas de remerciement, ils sont trop
+sinceres pour cela. Prenez que vous m'avez rencontree dans une allee de
+jardin et que nous avons cause cinq minutes.
+
+Tout a vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME)
+
+ Nohant, 12 mars 1858.
+
+Chere Altesse imperiale,
+
+J'ai recu amicalement votre envoye. Je ne savais rien: je n'aurais pas
+voulu que mon pauvre ami s'adressat a vous qui avez tant a faire et qui
+faites plus que vous ne pouvez. Cependant, puisque ce brave coeur a eu
+confiance dans le votre, sans connaitre votre situation, vous n'avez pas
+voulu qu'il eut espere en vain et vous etes un ange, voila qui est bien
+certain. Vous placez, du reste, votre confiance dans un bien digne
+homme, vous le sauvez d'une situation ou l'a mis son inepuisable
+charite, et sur laquelle speculaient de mauvaises gens. Il en est comme
+fou de reconnaissance et de joie, et, moi, j'en suis profondement
+attendrie; car, bien que vous lui disiez que c'est tout simple, je
+sais bien que les questions d'argent ne sont pas simples du tout en ce
+moment, dans quelque proportion qu'elles nous touchent. Tenez, vraiment
+vous etes un etre que l'on doit cherir autant qu'on l'estime, et la
+maniere dont vous faites les choses est sublime de simplicite, puisque,
+vous voulez que ce soit simple absolument.
+
+Moi, je vous remercie pour mon compte: vous m'otez un des gros chagrins
+de ma pauvrete; car je voulais racheter le petit avoir de mon pauvre
+vieux voisin pour le lui laisser, et je ne pouvais pas!
+
+Soyez-en donc beni et croyez que je vous en aime davantage, si c'est
+possible.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXIX
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 25 mars 1858.
+
+Chere Altesse imperiale,
+
+Je suis navree du resultat general encore plus que de mes peines
+personnelles. Mais, en suivant votre devise: "Faire ce qu'on doit sans
+regretter sa peine et sans connaitre le depit d'echouer," je sentais
+bien d'avance qu'il ne fallait pas esperer, et que les mauvais conseils
+etaient trop nombreux autour de celui dont l'etat est d'etre abuse. Je
+vous ai encore ecrit hier; c'est ce matin seulement que j'ai recu votre
+lettre et celle de l'empereur.
+
+Il n'y a donc plus rien a faire. Tout ce qui etait possible, vous
+l'avez fait. Dieu vous en tiendra compte. Il vous en tient compte deja,
+puisqu'il vous rend votre excellent pere, votre meilleur ami. C'est la
+pensee qui m'est venue tout de suite, en suivant dans les journaux
+les bulletins de sa sante. Je me suis dit que, pendant ces jours
+d'inquietude, vous aviez pense a ceux qui souffraient, et que cela vous
+avait porte bonheur.
+
+Nos amis ont du partir aujourd'hui. Comment? avec quels egards ou
+quelles duretes? je ne le sais pas encore. Je ne peux pas aller aupres
+d'eux leur serrer la main. On dirait que c'est une _manifestation_. Je
+les crois resignes et courageux. Je suis sure au moins d'une chose:
+c'est qu'ils demandent a Dieu de les garder dans cette religion de
+douceur et d'humanite quand meme, qu'a travers tant de chagrins, nous
+nous conseillons les uns aux autres depuis dix ans. Je n'ai pas pu leur
+dire directement ce que vous avez tente et affronte pour eux; mais ils
+l'ont bien devine, et leur coeur s'en souviendra dans l'exil. Ils sont
+purs des projets subversifs et des trahisons dont on les accuse, c'est
+la leur consolation.
+
+Et, toute la journee, tous les jours, j'ai parle de vous, avec mon
+fidele tete-a-tete. Nous nous disions combien sont imprevues les
+eventualites de ce monde, et, tout souffrant, tout comprime, tout peine
+que vous etes, nous ne vous desirions pas la funeste tache d'avoir a
+gouverner un jour une societe quelconque, en quelque lieu du monde que
+ce fut.
+
+C'est un acces de misanthropie bien naturel que de desesperer d'une
+epoque ou on trouve tant de delateurs, de calomniateurs et de
+persecuteurs. On se met a chercher sur la terre un coin ou on ait la
+liberte d'etre honnete homme, et on est tente d'aller, comme Alceste, le
+chercher au milieu des bois.
+
+Enfin, prenez courage, vous qui etes jeune, et qui verrez peut-etre une
+meilleure generation grandir sous vos yeux. Si quelque chose doit vous
+reconforter, c'est que vous serez compris et aime de tout ce qui vaut
+encore quelque chose.
+
+Bien a vous de coeur et d'affection.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXX
+
+A M. ERNEST PERIGOIS, A TURIN [1]
+
+ Nohant, 17 avril 1858.
+
+J'ai ete bien contente d'avoir enfin de vos nouvelles, cher ami.
+Donnez-m'en souvent, je n'y vois pas le moindre inconvenient pour moi;
+il y en aurait, que je m'en soucierais peu.
+
+J'aspire a pouvoir m'en aller; le Piemont est mon Italie de
+predilection, et je vous envie d'etre la. Vous vous etonnez sans doute
+de mon spleen; il est reel et profond. Je sais bien que tout passe et
+que les situations les plus tendues se detendent par leur exces meme;
+mais je vieillis, et, pour le peu d'annees valides qui me restent, j'ai
+soif de repos et de douceur dans les relations. Vous eprouvez deja que
+celles de la-bas sont plus cordiales et plus confiantes qu'elles ne
+peuvent l'etre chez nous desormais. Vous ressentirez chaque jour
+davantage combien l'Italien du Nord est aimable, vivant et genereux.
+
+J'ai envoye tout de suite votre lettre a Angele et je l'ai vue ce soir:
+elle revenait du Coudray. Soyez sur que sa _vaillance_ est a la hauteur
+des chagrins et du devoir de sa situation; elle est active et resolue.
+Fallut-il beaucoup souffrir pour vous suivre, elle souffrirait sans
+se plaindre. Mais, Dieu merci, si vous l'appelez, elle n'aura pas a
+regretter le pays, du moins en tant que pays. On regrette toujours
+ses amis; mais on en fait aisement de nouveaux a vos ages, et vous en
+trouverez dans ce pays de liberte. Vos _fanfants_ auront, certes, un
+meilleur climat qu'a la Chatre, et ils deviendront plus forts et plus
+beaux encore sous ce beau ciel. Je parle comme si votre exil devait
+durer longtemps, chose que je ne crois pas; mais je parle comme si
+j'etais a votre place, parce que j'ai garde du Piemont un si cher
+souvenir, que, si je m'y installais une fois, il me semble que je n'en
+voudrais plus revenir de sitot.
+
+J'ai vu aussi, ce soir, les Duvernet, a qui j'ai fait part de votre
+lettre. Charles a toujours l'esperance de guerir, et il semble, aux
+prescriptions de son grand oculiste, qu'il y ait, en effet, une chance
+encore a esperer. Dans tous les cas, il ne s'affecte pas autant que nous
+le craignions. Il se distrait en dictant des opuscules litteraires qui
+l'amusent. Il a pris tres vite l'habitude de dicter, et c'est, pour lui,
+un plaisir assez vif, et dont il parle avec feu. Il aime a faire lire
+ses petites comedies, et, comme de juste, nous les ecoutons avec
+beaucoup d'interet et d'encouragement.
+
+J'ai recu des nouvelles de Francoeur[2]. Il a fait, je crois, un rude
+voyage. Mais enfin il respirait librement quand il m'a ecrit, et son
+moral n'etait nullement affecte. Il etait a Philippeville, ne sachant
+encore ou on le fixerait, et comptant trouver a travailler partout, vu
+le bon accueil des populations. Les autres etaient aussi arrives a bon
+port.
+
+Courage, mon enfant! Souffrir est notre etat, et il faut bien l'accepter
+sans regret, puisque de certaines satisfactions de bourse et de ventre
+ne sont pas de notre gout. La vie n'est pas arrangee pour que ceux qui
+mettent l'esprit au-dessus de la matiere ne souffrent pas: ce sont les
+revenants-bons d'une situation que nous avons acceptee d'avance, le jour
+ou nous avons cru a l'esprit de Dieu agissant dans l'humanite; et nous
+savions bien que nous serions payes dans ce monde en calomnies et en
+actes de rigueur, tant que l'humanite repousserait Dieu. C'est la son
+mal. Le genre humain est a la violence, aux attentats mutuels; et a ceux
+qui les reprouvent et qui revent la fraternite, on repond: "Bah! ce
+n'est pas possible, vous ne pouvez pas ne pas hair."
+
+Triste temps, mon Dieu! Mais perdrons-nous la foi? Non certes! ne nous
+repentons jamais de n'avoir pas merite ce que nous souffrons. C'est
+dans une conscience solidement pieuse que nous trouverons le remede au
+decouragement, et je me bats contre la tristesse qui s'est emparee de
+moi, en me disant a toute heure: "Qui peut m'empecher d'aimer et de
+croire?"
+
+Comptez, cher enfant, que l'eloignement ne changera pas le coeur de vos
+amis et que le mien vous benit tendrement et maternellement.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Alors en exil, par suite des proscriptions qui eurent lieu apres
+ l'attentat d'Orsini.
+ [2] Jean Patureau, interne en Algerie.
+
+
+
+
+CDXXXI
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 23 avril 1858.
+
+Cher enfant, Angele m'envoie votre lettre du.... sans date, celle ou
+vous exprimez de l'inquietude et de l'impatience de n'avoir pas de nos
+nouvelles. J'espere qu'a present tout vous est arrive et que, s'il y a
+eu retard, la cause doit etre attribuee par vous a toute autre chose que
+la negligence. J'ai envoye, il y a quelques jours, le lendemain de votre
+lettre a moi, une longue lettre de moi pour vous a _Sol_[1]; l'avez-vous
+recue? Quant a Angele, elle n'a fait, je crois, que vous ecrire depuis
+votre depart. Mais il fallait s'attendre a cette epreuve des premiers
+envois. Quand on se sera bien assure que vous ne vous entretenez pas de
+politique, on laissera aller ses lettres.
+
+Soyez donc en repos, tout votre monde va bien et s'apprete, je pense,
+a vous rejoindre. Personne ne vous oublie, on pense a vous et on vous
+aime. _Sol_ s'apprete a partir le 26, dit-elle; elle est souffrante et
+je l'engage bien a attendre deux ou trois jours de plus. Je ne sais si
+elle m'ecoutera.
+
+Le printemps est splendide ici, cette annee. La nature semble se rire de
+nos douleurs. Mais elle doit etre encore plus belle la-bas. Vous ne me
+parlez pas de l'aspect des environs. Je pense bien que vous n'avez pas
+encore eu le temps de les parcourir; mais, de la ville, on voit, je
+crois, le cadre des montagnes. Parlez-m'en et decrivez-le-moi un peu.
+J'ai tant d'envie d'aller vous rejoindre! Mais je ne peux pas encore,
+et toute la campagne que je vais faire se bornera, pour le moment, a
+Gargilesse. Il n'y a rien de nouveau, que je sache, au pays; l'epidemie
+quitte la ville et sevit a Saint-Martin.
+
+Francoeur est a Guelma, par Bone, province de Constantine, Algerie.
+C'est l'adresse qu'il me donne comme definitive. Il a trouve de
+l'ouvrage tout de suite. Il est libre, _dans la commune;_ mais cette
+commune est, dit-il, grande comme tout le departement de l'Indre. Le
+pays est admirable. Il parait enthousiasme de cette nature feconde, et
+resigne avec la force d'ame que lui donne son inalterable douceur. Artem
+Plat est la aussi, et espere trouver de l'occupation comme medecin. Si
+vous leur ecrivez, vous leur ferez grand plaisir.
+
+Bonsoir, cher et bien-aime enfant. Ne soyez plus inquiet.
+
+Remerciez pour moi le comte Alfieri des sympathies qu'il vous temoigne,
+et madame Cornaro de celles qu'elle veut bien avoir pour moi.
+
+ [1] Abreviatif de Solange.
+
+
+
+
+CDXXXII
+
+AU MEME
+
+ Gargilesse, 30 mai 1858.
+
+Mon cher enfant, vous etes bien aimable de m'ecrire de bonnes longues
+lettres, et, moi, je n'osais pas vous ecrire, vous voyant ecrase de
+correspondances; mais sachez bien, une fois pour toutes, que vous n'avez
+a me repondre que quand vous avez le temps, quand c'est un plaisir et
+non une fatigue.
+
+C'etait de tres bonne foi, et nullement pour vous dorer la pilule que je
+vous enviais votre lieu d'exil. Dans mes souvenirs, ce pays est reste
+un beau reve, et puis je vois que je suis l'oppose de vous, en fait
+de gouts pour la nature. J'ai la passion des grandes montagnes, et je
+subis, depuis que je suis au monde, les plaines calcaires et la petite
+vegetation de chez nous avec une amitie reelle, mais tres melancolique.
+Mon foie gemit dans cet air mou que nous respirons, et j'y deviens le
+boeuf apathique qui travaille sans savoir pour qui et pour quoi. Quand
+je peux sortir de la, ce qui est maintenant bien rare, quand je peux
+voir des sommets neigeux et des precipices, je change de nature, mon
+foie disparait, mon travail s'eclaire en moi-meme et je comprends
+pourquoi je suis au monde. Je ne pretends pas expliquer le phenomene,
+mais je l'eprouve si subit et si complet, que je ne peux pas le nier.
+
+Et puis j'ai la haine de la propriete territoriale, je m'attache tout au
+plus a la maison et au jardin. Le champ, la plaine, la bruyere, tout ce
+qui est plat m'assomme, surtout quand ce _plat_ m'appartient, quand je
+me dis que c'est a moi, que je suis forcee de l'avoir, de le garder, de
+le faire entourer d'epines, et d'en faire sortir le troupeau du
+pauvre, sous peine d'etre pauvre a mon tour; ce qui, dans de certaines
+situations, entraine inevitablement la deroute de l'honneur et du
+devoir.
+
+Donc, je ne tiens pas a ma terre et a mon endroit, et, quand je suis sur
+la terre et dans l'endroit des autres, je me sens plus legere et plus
+dans ma nature, qui est d'appartenir a la nature, et non au lieu. Comme
+je vous sais tres poete, je m'imaginais donc que le grand pays, le
+nouveau, la montagne, le parler que l'on ne comprend pas (musique
+mysterieuse qui vous jette dans un monde de reveries et vous fait croire
+parfois qu'on entend des dialogues et des chants superbes, a la place
+des plates realites que l'on entendrait si on comprenait), je me
+figurais enfin que tout cela vous etourdirait sur le chagrin des
+separations momentanees et sur la vive contrariete de laisser en place
+les affaires personnelles, c'est-a-dire les devoirs domestiques. Mais
+tout cela ne vous a pas distrait et vous vous laissez aller a la
+nostalgie, sans songer que c'est nous, les _enfermes_ de France, qui
+sommes les plus attrapes, puisqu'on fait la solitude autour de nous, en
+nous disant: "Restez la! vous n'avez pas merite de partir...."
+
+Je reprends a Nohant (7 juin) cette lettre commencee et meme finie
+a Gargilesse, mais dont toute la fin est non avenue. Je voulais
+l'_emporter_ a la Chatre; mais, mon sejour la-bas s'etant un peu
+prolonge, j'ai voulu ne pas vous envoyer mon griffonnage avant d'avoir
+vu Angele et les petits, afin de vous parler d'eux, et de faire que ma
+lettre vous soit agreable. Je les ai donc vus ce soir, ou hier soir
+(car il est une heure du matin) et je les ai trouves tous quatre beaux,
+frais, roses, gentils a croquer; Georges tres drole et faisant la
+conversation d'une facon tres comique. Il est trop mignon entre les deux
+petites qu'il mene, chacune d'une main, dans les allees pleines de roses
+de votre petit jardin.
+
+La jolie niece[1] (fille de Valerie) etait avec eux, gracieuse et
+elegante comme toujours. Tout ce petit monde, si beau et si pare
+(c'etait la Fete-Dieu, je crois), me faisait penser qu'il y a des gens
+plus navres que vous, mon pauvre enfant! Vous reverrez tout cela, et,
+moi, je n'eleverai plus rien sur mes genoux, que les enfants des autres.
+Sol a fini la vie de ce cote, et Maurice semble ne vouloir jamais la
+commencer. Et puis, d'ailleurs, aimerais-je les nouveaux comme j'aimais
+celle[2] qui est allee si loin, si loin, que je ne la rejoindrai pas
+dans ce monde?
+
+Mais parlons de vous et de cette Belgique ou vous voila, je le vois,
+decide tout a fait a aller. Angele m'apprend que c'est arrange. Donc,
+adieu mes projets d'Italie; car je ne crois pas qu'on me permette
+d'aller vous voir la-bas. Et puis ce milieu qui est enrage de _pouvoir_
+et qui n'est pas socialiste du tout, ne me va guere. Enfin, vous le
+voulez! Vous avez sans doute de fortes raisons tout a fait en dehors de
+la politique, et je m'imagine les deviner, et, si je devine bien, helas!
+vous n'avez peut-etre pas tort. Ce qui me console, c'est que, si l'hiver
+endommage les enfants, vous retournerez vite a Aix, ou je m'imaginais
+que vous seriez bien tout a fait. Ne vous fermez point cette porte
+au moins, je vous en supplie! ne quittez pas M. de Cavour sans
+remerciements et sans lui dire que des affaires personnelles vous
+appellent ailleurs, mais que vous reviendrez probablement reclamer son
+bon vouloir. Cela ne coute rien et n'engage a rien.
+
+Bonsoir, mon cher enfant; j'espere avoir de vos nouvelles avant que vous
+quittiez Turin, et je me hate de fermer ma lettre pour qu'elle ne tourne
+pas a l'_in-octavo_, et qu'elle vous parvienne avant votre depart.
+
+A vous bien tendrement.
+
+ [1] Madame Tournier, petite-fille de Jules Neraud.
+ [2] Jeanne Clesinger, sa petite-fille.
+
+
+
+
+CDXXXIII
+
+A MADEMOISELLE LEROYET DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 5 juin 1858.
+
+Il n'y a pas, je crois, d'ame plus genereuse et plus pure que la votre,
+et elle ne serait pas sauvee! Ce dogme catholique vous tue, et, si je
+vous dis qu'il faut en sortir, vous n'aurez peut-etre plus ni amitie
+pour moi, ni confiance. Pourtant, c'est ma conviction, le dogme de
+l'enfer est une monstruosite, une imposture et une barbarie. Dieu, qui
+nous a trace la loi du progres et qui nous y pousse malgre nous, nous
+defend aujourd'hui de croire a la damnation eternelle; c'est une impiete
+que de douter de sa misericorde infinie et de croire qu'il ne pardonne
+pas _toujours_, meme aux plus grands coupables.
+
+Je vous croyais autrefois heureuse par la foi catholique, et les
+croyances douces et tranquilles dans les belles ames me paraissent si
+sacrees, que je vous disais: "Allez a tel pretre, ou a tel philosophe
+chretien, ou a tel ami qui vous semblera propre a vous rendre l'ancienne
+serenite ou vos nobles sentiments ont pris naissance et force."
+
+Mais voila que le doute est entre en vous, et que la voix du pretre vous
+jette dans une sorte de vertige. Quittez le pretre et allez a Dieu, qui
+vous appelle, et qui juge apparemment que votre ame est assez eclairee
+pour ne pouvoir plus supporter un intermediaire sujet a erreur.
+
+Ou, si l'habitude, la convenance, le besoin des formules consacrees vous
+lient a la pratique du culte, portez-y donc cet esprit de confiance, de
+liberte et de veritable foi qui est en vous. Preservez-vous de cette
+idee fixe qui vous ronge et qui vous eloigne de Dieu. Dieu ne veut pas
+qu'on doute de soi-meme, car c'est douter de lui. Votre pauvre Agathe
+etait bien touchante et vous avez ete son ange gardien. Pour cela seul,
+vous avez merite que Dieu vous aime particulierement et vous retire
+de vos doutes; mais il faut aider a la grace, et c'est ce que vous
+ne faites pas quand vous laissez ces fantasmagories de neant et de
+perdition vous envahir. C'est cela qui est coupable, et non pas les
+actions de votre vie ni les elans de votre coeur.
+
+Je vous disais, il y a quelques annees: _Allez a Paris!_ mais Paris est
+devenu un gouffre de luxe et de vie factice, et vous avez laisse passer
+du temps. Chaque annee, a nos ages, rend plus penible le changement de
+regime et d'habitudes. Seulement vous devriez aller a Paris de temps en
+temps, ne fut-ce que quelques jours chaque annee. Vous aimez les arts,
+la musique, tout cela vous serait bon et dissiperait ces vapeurs que la
+vie monotone engendre fatalement. C'est de la distraction et l'oubli de
+vous-meme qu'il vous faut.
+
+Croyez bien, mademoiselle, que je suis reconnaissante et honoree de
+votre amitie et que je vous suis sincerement et fidelement devouee.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXXIV
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 10 juin 1858.
+
+Mon enfant,
+
+J'ai commence ton album fantastique[1] et j'ai recu tes dernieres
+lithographies. Il me faut savoir un dernier point: c'est si l'editeur
+et toi avez adopte un ordre de classement pour les sujets. Dans ce cas,
+numerote de memoire tes douze planches et envoie-moi cette liste. Sinon,
+j'aimerais mieux classer moi-meme pour donner de la variete et une
+espece de lien. Tu n'as pas repondu a Manceau pour les _fac-simile_[2]
+sur lesquels il t'a ecrit en te demandant reponse. Peut-etre recules-tu
+devant le temps qu'il juge necessaire et qui manque chaque jour
+davantage, a mesure que les pourparlers se prolongent. Moi, j'avoue que
+je ne vous verrais pas tous deux, sans un peu d'effroi, entreprendre ce
+piochage enrage, le couteau sur la gorge. Et puis, quoi qu'il en dise,
+lui, je crains qu'en travaillant comme deux forcats, vous n'arriviez
+pas; car il ne me parait pas prevoir le chapitre des accidents, qu'il
+faudrait toujours faire entrer en ligne de compte. Je ne crois pas qu'il
+puisse faire toute la besogne sans ton aide, et ne seras-tu pas rebattu
+de ce meme travail dont tu _sors d'en prendre?_
+
+Emile me dit que l'on cherche des combinaisons. Eh bien, puisque ce
+n'est pas conclu, je pense aussi a ma part de travail. Je ne recule
+pas, pour te rendre service, devant l'ennui des recherches et le peu de
+plaisir de ce genre de recreation; mais, vu la quantite de texte que
+l'on demande, je suis tres inquiete, et crains de ne pas arriver a bien.
+C'est deja beaucoup qu'un album de moi, genre fantastique! Un second,
+si le premier n'a pas grand succes comme texte, ne sera-t-il pas mal
+accueilli? souviens-toi que le public m'a toujours assez peu secondee,
+et souvent lachee tout a fait, dans les tentatives que j'ai faites pour
+sortir de mon genre.
+
+Il a beaucoup siffle _Pandolphe_, qui nous paraissait gai et gentil,
+et qu'il n'a pas trouve amusant du tout. Cela ne m'a pas encouragee a
+reprendre cette veine. Depuis huit jours, je ne fais que penser a ce que
+je pourrai dire sur ces personnages[3], qu'il faudrait si bien trousser,
+et je crois qu'il y faudrait un chic et une cranerie qui ne sont ni de
+mon sexe ni de mon age. C'est Theophile Gautier ou Saint-Victor qui
+feraient le succes d'un pareil album. A leur defaut, Champfleury
+vaudrait encore mieux que moi. Le _nom_ meme vaudrait mieux. "Ah! un
+album de Champfleury? ca va etre amusant!--Tiens, un album de madame
+Sand? Oh! madame Sand n'est pas gaie: ca va etre aussi ennuyeux... que
+_Pandolphe, Comme il vous plaira,_ etc. Ce n'est pas son affaire, les
+masques!"
+
+J'entends cela d'ici, et, comme il ne s'agit pas de moi la dedans, que
+j'enterrerais ton travail sous la chute du mien; j'en suis tres inquiete
+et je crains d'en etre d'autant plus paralysee. Songes-y bien, la chose
+faite par un autre couterait moins cher,--grande consideration pour
+l'editeur et pour toi!--et aurait, a coup sur, beaucoup plus de succes.
+Reponds-moi sur tout cela. Champfleury a donne sa clientele a Emile.
+Emile arrangerait ca tout de suite avec lui, ou avec Gautier, ce qui
+vaudrait encore mieux.
+
+J'aime beaucoup les marins couverts de neige qui s'eventent avec leur
+chapeau. Ici, voila enfin de la fraicheur et un peu de pluie; _beaucoup
+de bruit pour rien_, c'est-a-dire quatre heures de tonnerre pour trois
+gouttes d'eau.
+
+Bonsoir, mon Bouli; je te _bige_ mille fois.
+
+ [1] Les _Legendes rustiques_.
+ [2] A propos des gravures de _Masques et Bouffons_.
+ [3] Ceux de _Masques et Bouffons_.
+
+
+
+
+CDXXXV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 19 juin 1858.
+
+J'ai recu _le Frere et la Soeur_[1], et cela m'a rappele une grosse
+rancune que j'ai eue et qui me revient contre les directeurs de
+l'Odeon[2]; des amis pourtant, et de braves amis a tout autre egard,
+mais qui, apres m'avoir positivement promis _dix fois_ de faire jouer
+cette piece, n'ont jamais _su pouvoir_, tandis qu'ils se laissaient
+imposer, par toute sorte de considerations de position et de
+camaraderie, une foule d'oeuvres infiniment moins bonnes. Et leur
+direction a fini sans qu'ils aient trouve place pour cette chose si
+courte et si facile a monter! Ils sont a l'Opera maintenant.
+
+Enfin, voila votre oeuvre imprimee! Merci de la dedicace, mon cher
+enfant. Je trouve la piece tres amelioree, et, en ne me placant plus au
+point de vue de la representation, je retire ma critique et j'en trouve
+la lecture tres attrayante. Vos personnages causaient avec un peu trop
+de recherche pour la scene. Dans un livre, c'est autre chose: on parle
+comme on veut parler, et c'est cette grande liberte du livre, ce grand
+esclavage de la mise en scene qui m'ont fait revenir au roman avec
+plaisir, sauf a essayer plus tard de retourner au theatre si le coeur
+m'en dit.
+
+Il y a bien longtemps que je ne vous ai donne de nos nouvelles. Nous
+avons eu de gros chagrins dans ce dernier coup de main qui nous a
+encore jete hors de France plus d'un de nos meilleurs amis, _coupables_
+apparemment de s'etre tenus tranquilles.--J'en ai ete malade de chagrin
+et d'indignation.--Mais on ne doit pas parler de cela, si on veut que
+les lettres parviennent. Je presume d'ailleurs que, chez vous, les
+choses se sont passees de meme.
+
+Maurice est encore a Paris, occupe de travaux que je donne au diable;
+car j'ai faim et soif de le voir. Il va arriver j'espere... Sol... est
+a Turin, ou elle se remet tres bien de sa sante detraquee. Emile est a
+Paris, createur d'une agence excellente, dont il devait vous envoyer
+le prospectus. Vous ne m'en parlez pas; donc, je vous l'envoie et vous
+engage a lui donner votre clientele. Je pense qu'il reussira et qu'il
+rendra de grands services aux artistes par son intelligence, son
+honnetete et sa connaissance des affaires.
+
+Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tendrement tous trois. Je suis
+contente que _Christian Waldo[3]_ vous Amuse.
+
+ [1] Piece de Charles Poncy.
+ [2] Alphonse Royer et Gustave Waez.
+ [3] _L'Homme de neige_.
+
+
+
+
+CDXXXVI
+
+A M. FERRI-PISANI, A PARIS
+
+ Nohant, 28 juin 1858.
+
+Monsieur,
+
+Je suis chargee par Maurice, qui s'honore de votre sympathie, de vous
+parler d'une grande affaire que je viens de me faire expliquer par lui
+et par une personne fondee pour en poursuivre la realisation.
+
+C'est une tres grande et importante question, qui deja, je le presume,
+est a l'etude entre vos mains, si vos fonctions aupres du prince
+comportent maintenant, comme je l'espere, l'examen des questions vitales
+de l'Algerie. Je crois donc qu'il est absolument inutile que je vous en
+entretienne, d'autant que cinq minutes de votre attention sur les pieces
+vous auront donne plus de lumiere qu'un volume de moi.
+
+Cependant, si, au milieu du hourvari de l'installation et des
+importunites des solliciteurs, cette affaire ne se presentait pas vite,
+sous vos yeux, elle pourrait courir a la mauvaise solution qu'elle a
+deja subie et qu'il appartient au prince de ne pas sanctionner sans un
+severe examen.
+
+Il s'agit des interets d'une population entiere, d'une illegalite a
+ne pas consacrer, et des interets de l'Etat, engages dans une depense
+inutile de beaucoup de millions. Donc, il s'agit, avant tout cela, des
+interets moraux du prince et d'un des premiers devoirs de la mission
+qu'il vient d'accepter. Voila pourquoi j'ai pris tout de suite a coeur
+cette question des qu'elle m'a ete exposee; et, comme il importe
+beaucoup qu'elle soit une des premieres qu'il examine, je vous demande
+d'ecouter, pendant dix minutes seulement, mon ami Emile Aucante, qui la
+connait a fond et qui sait parfaitement la resumer en peu de mots. C'est
+un homme serieux qui sait la valeur du temps et une conscience a l'abri
+de toute preoccupation personnelle. Ce qu'il est charge de demander est
+un bienfait general, et non point une faveur particuliere; c'est une
+enquete, c'est un travail et une decision ministerielle; c'est le
+redressement d'une erreur qui interesse trente mille habitants de
+l'Algerie.
+
+Les pieces ont ete presentees a l'empereur, trop recemment pour avoir
+obtenu une solution. Il dependra peut-etre de vous qu'elles ne subissent
+pas l'agonie de leur numero d'ordre, et qu'elles prennent la place qui
+leur appartient par leur importance.
+
+Je vous demande pardon de ne pas mieux savoir me resumer moi-meme, et de
+vous dire cela en trop de mots. Mais il n'en faut qu'un pour vous dire
+l'amitie qu'on se permet d'avoir ici pour vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXXVII
+
+A M. FREDERIC VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 4 septembre 1858.
+
+Cher monsieur,
+
+On me prie de faire passer sous les yeux de Son Altesse une nouvelle
+note relative a l'affaire du chemin de fer de Blidah. Cette note me
+parait trop serieuse pour ne pas etre soumise a ses reflexions, et
+j'espere que le grand evenement administratif de la suppression du
+gouvernement general va donner au prince la liberte de faire justice.
+
+Je me rejouis beaucoup, sous tous les rapports, de cette augmentation
+necessaire de son autorite. J'espere qu'il pensera a mes pauvres amis
+litteralement _deportes_ en Afrique. Parlez-lui, je vous en supplie,
+de _Patureau-Francoeur_, qu'il avait deja sauve, et que le farouche
+ministere de la derniere reaction a exile, interne en Afrique, dans un
+climat impossible, ou le plus courageux des ouvriers ne trouve pas a
+gagner sa vie. Pendant ce temps, sa femme et ses cinq enfants meurent de
+faim. Et c'est un homme d'elite, comme caractere et comme intelligence,
+que ce Patureau. Il _haissait_ l'attentat, il s'abstenait de toute
+opinion d'ailleurs, ayant tout sacrifie au devoir de nourrir sa famille.
+On l'a martyrise dans un cachot, puis envoye comme un ballot dans le
+plus rigoureux exil, a Guelma.
+
+J'ai demande au prince si je devais m'adresser au nouveau ministre ou a
+l'empereur lui-meme, pour obtenir que cet ouvrier _precieux_, cet ami
+devoue, nous fut rendu; ou, _tout au moins_, si on pouvait le faire
+libre sur la terre d'Afrique, afin qu'il put trouver de l'ouvrage et
+faire venir sa famille aupres de lui. Le prince, ordinairement si exact
+et si bon pour moi, ne m'a pas repondu.
+
+Je n'ose pas l'importuner. D'une part, il doit etre tres occupe; de
+l'autre, je lui ai peut-etre deplu, en lui disant que je resterais
+l'amie d'une personne tres affligee qui avait besoin, plus que jamais,
+des consolations de l'amitie. Je faisais pourtant avec impartialite,
+avec justice, je crois, la part des exces momentanes du depit et du
+chagrin.
+
+Je vous demande de m'eclairer sur ma situation aupres de Son Altesse. Je
+n'affiche pas une sotte fierte; mais j'ai l'amitie discrete, et, quand
+je crois m'apercevoir qu'elle ne l'est plus, je regarde comme un grand
+service qu'on veuille bien me le dire. Rien ne me fache, parce que ma
+personnalite et mes interets ne sont jamais en jeu; mais j'avais mis mon
+devoir a obtenir du prince le salut de mes amis malheureux et brises:
+c'est lui qu'il m'eut ete doux de remercier et de faire benir par leurs
+familles. Je ne croyais donc pas etre importune. J'espere encore, parce
+que le prince a bien voulu dernierement faire placer M. Gabelin, victime
+d'une affreuse injustice. Je l'en ai remercie aussitot que je l'ai
+su. Mais je ne sais pas s'il recoit les lettres qu'on lui adresse rue
+Montaigne.
+
+Certes, je n'exige pas, pour avoir foi en lui, qu'il m'ecrive quand il
+n'en a pas le temps; mais priez-le de me faire savoir, _par un mot_, ce
+que je dois tenter ou esperer pour mon pauvre Patureau. Et, si c'est
+vous qui me transmettez ce mot, je serai doublement contente de recevoir
+de vos nouvelles et un bon souvenir de votre amitie, sur laquelle, vous
+voyez, je compte toujours.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXXXVIII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 12 septembre 1858.
+
+Merci de votre bonne reponse, cher monsieur. Son Altesse a bien voulu,
+par le meme courrier, m'en confirmer les excellentes expressions. Je
+vous dois et je vous porte cordialement de la reconnaissance pour votre
+precieuse intervention a propos de mes amis. Mais vous voila encore
+force de me repondre trois lignes. Dans la note que vous m'avez envoyee
+pour Patureau, je trouve une obscurite sur laquelle je voudrais
+eclaircie, avant de conseiller a celui-ci une localite en Afrique. La
+note dit bien: _En quelle partie de l'Algerie veut-il aller?_ mais, dans
+l'offre genereuse de quarante-neuf hectares, il n'est pas dit qu'il peut
+les demander n'importe dans quelle province. Puisque, sur les versants
+du Ressalch, pres Sidi-bel-Abbes, province d'Oran, il y a, d'apres les
+renseignements fournis par mon neveu[1], beaucoup de bonnes terres
+disponibles, j'aurais conseille a Patureau de s'y rendre, et de demander
+de la terre par la, ou mon neveu et lui, bien que ne se connaissant pas
+encore, eussent pu se rendre utiles l'un a l'autre. Mais j'ignore si je
+dois donner cet avis; cela dependra du bon plaisir de Son Altesse, et je
+vous demande ce mot d'explication, qui ne vous coutera qu'une question a
+faire et une reponse a transmettre.
+
+Je considererai comme un grand bonheur pour Patureau de pouvoir
+s'etablir en Afrique, loin des passions de localite, et au sein d'une
+grande nature qu'il est capable d'apprecier et de seconder. C'est une
+veritable satisfaction de coeur que je dois la au prince et a vous, mon
+tres gracieux avocat; je vous en remercie bien, bien, et vous prie de
+me pardonner mes redites. Pour tout le reste, merci encore, aussi et
+toujours! Quand j'irai a Paris, me demandez-vous? mon exil n'est pas
+volontaire. Mais la librairie agonise, et on ne peut pas se figurer la
+gene et le surcroit de travail de ceux qui vivent de leur plume. Il faut
+dire cela en confidence a ses amis et qu'ils ne le redisent pas; car,
+malgre l'exemple d'un grand poete, je n'admets pas que les poetes ne
+sachent pas se resigner a manquer d'argent. N'est-ce pas leur etat? Tout
+le chagrin de l'exil serait l'oubli de ceux que l'on aime; mais, pour
+votre part, vous me dites qu'il n'en sera pas ainsi, et je n'ai pas a me
+plaindre, du reste, des bonnes ames que j'ai rencontrees sur mon petit
+chemin.
+
+ [1] Oscar Cazamajou.
+
+
+
+
+CDXXXIX
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 13 octobre 1858.
+
+Mon cher vieux, nous regrettons que tu n'aies pu rester davantage avec
+nous. Tache de t'affranchir pour qu'on te voie plus souvent.
+
+Lambert part vendredi. J'ai longuement cause avec lui. Il est fort
+abattu. Je suis d'avis qu'il essaye le theatre, _a condition_ qu'il ne
+renoncera pas a la peinture. Je lui ai offert de rester ici tant qu'il
+voudrait; mais il ne croit pas que cela lui soit utile.
+
+J'aime beaucoup l'idee des _vrais moutons_ sur la scene. Je presume
+qu'on leur mettrait un petit sac sous la queue; car ces animaux-la
+fonctionnent continuellement. Je n'aime pas le titre de _Georgine_ pour
+une bergerie. Bref, je n'ai songe ni a cette piece-la, ni a aucune
+autre. Embrasse Plouvier pour nous. Dis-lui que nous esperions le voir
+et qu'il devrait bien venir. Envoie-moi tout de suite le dictionnaire de
+Landry. Dis a Emile de te le solder.
+
+Et des fleurs, envoies-en aussi; on les adore ici, et, moi, je m'abrutis
+a les regarder.
+
+Je dis que je ne songe a aucune piece. Si fait, je songe a un canevas
+pour le theatre de Nohant; car on s'est decide a jouer _une fois_, quand
+on serait arrive a la moitie des gravures[1], c'est-a-dire dans quinze
+jours; que n'es-tu la pour faire _l'enchanteur_ ou le _fort detachement
+de bleus!_
+
+Bonsoir, mon cher gros, tous les barbouilleurs t'embrassent, et moi
+aussi. J'esperais te retrouver a table a dejeuner le jour de ton depart,
+mais le Polonais[2] t'a enleve! Ne sois pas trente-sept ans sans me
+redonner de tes nouvelles.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Pour les _Masques et Bouffons_.
+ [2] Charles-Edmond.
+
+
+
+
+CDXL
+
+A M. FERRI-PISANI, A PARIS
+
+ Nohant, 21 octobre 1858.
+
+Cher monsieur,
+
+Je vous expedie un petit ballot contenant deux puffs ou poufs (Dieu
+sait l'orthographe d'un pareil mot!) que je vous prie de confier a un
+tapissier, lequel, sur votre commande, les montera a mes frais, avec
+les franges assorties au meuble de _Bellevue_. Quand j'ai commence ce
+travail avec l'intention de l'offrir au prince, je ne savais pas qu'il
+lui passerait par la tete d'avoir une maison d'Horace avenue Montaigne:
+autrement, j'aurais compose tout ce qu'il y a de plus _romain_. Mais,
+en terminant mon etude de fleurs au gros point, je me suis dit que des
+fleurs sont toujours a leur place a la campagne. Seulement j'ai vu le
+meuble de Bellevue couvert de housses, et je ne saurais pas dire a un
+tapissier comment il faut monter mon ouvrage pour qu'il s'harmonise tant
+soit peu avec le reste. Veuillez dire a Son Altesse; en lui faisant
+agreer mon travail d'aiguille, que j'ai fait tous ces points en pensant
+a lui et aux femmes de mes pauvres exiles dont il a seche les larmes.
+
+Je vous envoie la demande en concession de Patureau. C'est vous qui avez
+bien voulu vous charger de faire expedier l'affaire le plus tot
+possible et je la mets sous vos auspices. J'espere que la formule de
+_consideration_ de mon pauvre vigneronne paraitra pas irrespectueuse
+au prince. C'est certainement ce que le brave homme a cru dire de plus
+respectueux. C'est decidement a Jemmapes qu'il desire se fixer; mais il
+eut fallu sans doute qu'il designat la localite. Comment eut-il pu le
+faire? on ne lui a pas permis de voir et de s'informer. On l'a reexpedie
+en France tout de suite. Il a jete, seulement en passant, un regard sur
+un beau pays, et on lui a dit qu'il y avait la les dix-huit vingtiemes
+des terres a concessionner. Que faut-il qu'il fasse pour mettre sa
+demande en regle?
+
+Peut-etre un mot de Son Altesse imperiale, qui ordonnerait purement
+et simplement un _tres bon choix_ aux autorites locales competentes,
+suffirait-il pour abreger et lever la difficulte. On a dit a Patureau
+qu'aux environs de Sidi-bel-Abbes (et il faut peut-etre que vous sachiez
+incidemment ce detail), une _masse_ de colons espagnols ecartaient
+a coups de couteau les colons francais. Le renseignement paraissait
+serieux. Patureau, qui n'est pas _guerrier_, a donc recule devant la
+lutte; c'est pourquoi il n'a pas persiste dans le desir d'etre le voisin
+de mon neveu, l'ancien spahi, qui, lui, se moque des Espagnols comme des
+Arabes.
+
+A cette demande de concession, je joins la demande du meme Patureau au
+ministre, que Son Altesse a promis de vouloir bien appuyer, a l'effet
+d'un sejour de deux mois de notre exile, dans sa famille. Si vous voulez
+bien la faire remettre a M. Hubaine [1], je crois que c'est lui qui est
+charge de la faire tenir au ministre.
+
+Il me reste a vous parler de l'affaire Sarlande, dont vous avez promis
+a Maurice et a moi de vouloir bien ne pas cesser de vous occuper. On
+m'ecrit que le trace du chemin de fer d'Alger a Blidah et Oran, soutenu
+par Sarlande, a ete adopte. Je ne le crois pas encore, parce que, si
+cela etait, sachant combien je m'interesse a lui, je suis sure que vous
+auriez eu l'obligeance gracieuse de me le faire savoir. Dans tous les
+cas, je suis toute disposee, par la connaissance que j'ai du caractere
+et de la position de M. Sarlande, a lui servir d'avocat aupres du prince
+pour qu'il obtienne la concession de ce chemin de fer. On m'ecrit aussi
+qu'il y a de nombreux concurrents pour cette demande, voulant tous,
+avant tout, qu'on leur garantisse _tout de suite_ l'interet de cinq pour
+cent sur soixante millions, tandis que Sarlande, qui est un des notables
+de l'Algerie, et qui a deja fait plusieurs traites avec les chefs de
+bureau du ministere, offre a l'Etat cet avantage, de ne demander la
+garantie d'interets qu'au fur et a mesure de l'execution des travaux.
+Enfin, comme c'est grace a la perseverante et intelligente reclamation
+de M. Sarlande pour cette ligne, et pour les interets des populations
+qu'il represente, qu'elle l'a emporte dans un esprit serieux et attentif
+comme celui du prince-ministre, je pense qu'il doit avoir bonne chance
+aupres de Son Altesse imperiale, si vous voulez bien encore lui servir
+d'avocat et obtenir pour lui une audience de Son Altesse.
+
+Cependant, il se peut que Son Altesse ait dispose deja de cette
+concession, et vous me comprenez assez pour savoir qu'a aucun prix je ne
+voudrais faire le metier d'importun, qui consiste a demander ce qui ne
+peut etre obtenu et a mettre une personne amie, si haut placee qu'elle
+soit, dans l'ennuyeuse necessite de dire non.
+
+Vous pouvez faire que je ne joue pas le role _d'ennuyeuse_ et que celui
+_d'ennuye_ soit epargne au prince, en me disant, courrier par courrier,
+s'il est temps encore pour M. Sarlande de solliciter, et si son instance
+pourrait etre ecoutee, vu que, dans le cas contraire, je pourrais
+epargner aussi a mon client des demarches inutiles. M. Sarlande,
+ancien avocat, s'exprime tres clairement et est si bien au courant des
+questions relatives a cette affaire et a l'Algerie en general, que, dans
+tous les cas, Son Altesse ne perdrait pas son temps a l'ecouter une
+demi-heure.
+
+Pardonnez cette longue lettre: je suis un auteur a _longueurs_; mais ma
+reconnaissance est aussi durable que mon style est _durant. Endurez-le_
+avec votre bienveillance ordinaire et croyez, cher monsieur, a mes
+sentiments bien affectueux.
+
+Maurice vous prie d'agreer les siens, et, tous deux, nous vous prions
+de ne pas nous oublier aupres de notre cousine de Champrosay[2], quand,
+plus heureux que nous, vous la verrez.
+
+GEORGE SAND.
+
+Je joins a la demande de Patureau au ministre, la demande au meme effet
+qu'il a cru devoir adresser au prefet de l'Indre. Je pense que cette
+demande renvoyee par le ministre audit prefet, aura du poids, tandis
+qu'elle en perdra beaucoup en passant par mes mains.
+
+ [1] Alors secretaire du prince Napoleon.
+ [2] Madame Frederic Villot.
+
+
+
+
+CDXLI
+
+A M. EDOUARD CHARTON, A PARIS
+
+ Nohant, 20 novembre 1858.
+
+Cher excellent coeur ami, je vois que vous prenez du souci de ce qui me
+touche; merci mille fois!--Je ne connais pas le pamphlet Breuillard[1].
+Maurice et mes amis ont dit qu'il fallait poursuivre et j'ai ete de leur
+avis, en leur entendant dire qu'il y avait la injure personnelle et
+calomnie a la vie privee.
+
+Mais je ne voulais que la reparation necessaire a tout individu attaque,
+dont le silence pourrait etre regarde comme un aveu des turpitudes qu'on
+lui prete. D'autres amis ont cru qu'il fallait faire plus de bruit,
+appeler a mon aide un grand avocat, avoir dans les journaux la
+reproduction de son plaidoyer, etc. Je m'y suis refusee d'abord parce
+que, _dans l'espece,_ la reproduction est interdite, m'a-t-on dit, et
+que le retentissement n'aurait pas eu lieu; ensuite parce que c'etait
+plus de bruit qu'il ne fallait, meme en restreignant ce bruit a la
+localite. J'ai prie mes amis de se consulter entre eux. Ils l'ont fait,
+ils m'ont donne raison, on m'a designe l'avoue et l'avocat. Ceux-ci ont
+accepte le mandat offert; maintenant, si j'ai eu tort, il n'est plus
+temps d'y revenir.
+
+Que vous dire de moi, maintenant, a propos de theatre? je ne sais pas.
+C'est un jour oui, et un jour non. Ai-je du talent pour cela? je ne
+crois pas; j'ai cru qu'il m'en viendrait, je medis encore quelquefois,
+sous mes cheveux gris, qu'il peut m'en venir. Mais on a tant dit le
+contraire, que je n'en sais plus rien, et que j'en aurais peut-etre en
+pure perte. Si les auteurs sont rares et mauvais comme vous le dites,
+c'est peut-etre bien la faute du public, qui veut de mauvaises choses,
+ou qui ne sait pas ce qu'il veut. Montigny m'ecrivait dernierement: "Que
+faut-il faire pour le contenter? si on lui donne des choses litteraires,
+il dit que c'est ennuyeux; si on lui donne des choses qui ne sont
+qu'amusantes, il dit que ce n'est pas litteraire." Le fait m'a paru
+constant dans ces dernieres annees. On se plaignait de voir toujours la
+meme piece; mais toute idee nouvelle etait repoussee. Que faire? N'y pas
+songerai ecrire quand le coeur vous le dit. C'est ce que je ferai quand
+meme.
+
+Mon pauvre Maurice vient d'etre tres souffrant, moi par contre-coup.
+Nous revoila sur pied, lui au physique, moi au moral.
+
+Je lis la _Correspondance_ de Lamennais. Qu'est-ce que vous en dites, de
+ce premier volume? Moi, j'ai besoin de faire un effort pour voir l'homme
+de bien et de coeur a travers cet ultramontain passionne. Et pourtant
+c'est bien le meme homme place a un autre point de vue que celui ou nous
+l'avons connu. Bonsoir, cher ami; a vous de coeur toujours.
+
+G. S.
+
+ [1] Ce Breuillard etait un inconnu de province qui avait publie contre
+ George Sand un ecrit diffamatoire.
+
+
+
+
+CDXLII
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 9 decembre 1858.
+
+Ma bonne, bonne fille,
+
+Vous faites tout ce qu'il est possible pour cette sainte et chere
+martyre[1]. Si cela n'arrivait pas assez vite, donnez, de ma part, ce
+qu'il faut pour attendre, en meme temps que vous donnerez pour vous, et
+sans lui en parler. Cela, aura l'air d'etre ajoute par le ministere au
+premier envoi. Ah! quelle situation! quelle douleur! On n'ose pas penser
+a soi-meme quand on pense a _elle_! Pourtant c'est un grand chagrin pour
+nous aussi. Nous l'aimions tendrement, lui [2], cet excellent coeur uni
+a un si charmant caractere et a une si noble intelligence! C'etait un
+vrai ami, sans langueur et sans oubli dans son affection. Il ne se
+passait guere de mois sans que je visse arriver sa bonne ecriture ronde
+et courante: des lettres courtes mais pleines, et parlant de sa femme
+avec une telle adoration! Pauvre femme qui devait mourir avant lui!
+C'etait toute sa crainte, a lui. "Tous les chagrins, tous les deboires,
+disait-il, pourvu qu'elle vive!"--Il est mort, et elle ne vivra pas!
+Il faut bien croire que Dieu sait ce qu'il fait et que cette mort si
+redoutee des hommes est une recompense quand elle n'est pas la fin d'une
+expiation, couronne pour les bons, chaine detachee pour les coupables.
+
+Oui, vous avez raison de prendre la paix pour devise, et pour ideal.
+Mais ne l'esperons guere en ce monde, et meritons-la dans l'autre. Vous
+etes bonne, ma chere Sylvanie[3], vous courez a ceux qui souffrent et
+pour eux. Vous meritez d'avoir sur cette terre plus de bonheur que toute
+autre et je vous garantis que vous en trouverez au moins dans votre
+coeur.
+
+Je vous embrasse tendrement.
+
+Voudrez-vous remettre ma lettre a cette pauvre femme, quand vous jugerez
+qu'elle lui fera plus de bien que de mal?
+
+Mes enfants vous aiment.
+
+G. SAND
+
+ [1] Madame Bignon, qui s'etait fait connaitre au theatre sous le nom de
+ madame Albert.
+ [2] Bignon.
+ [3] Nom de bapteme de madame Arnould-Plessy.
+
+
+
+
+CDXLIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 17 decembre 1858.
+
+Cher enfant, j'ai envoye tout de suite votre lettre a Patureau.--Vous
+faites bien de lui dire tout ce qui peut le decider a rester; mais, moi,
+je crois faire aussi bien en lui disant tout ce qui peut le decider a
+partir. Sa sagesse pesera le tout. Mais je suis aussi sure que
+possible qu'il profitera de la concession et des moyens qui lui sont
+genereusement accordes de remplir ses devoirs de famille. Vous vous
+faites difficilement une idees des impossibilites de son existence chez
+nous. Outre les ennemis sans nombre que sa popularite, lui a crees a
+une certaine epoque, cette popularite qui existe plus que jamais, et a
+laquelle il ne peut plus se soustraire, lui cree elle-meme, des soucis
+et des dangers toujours renaissants. Il n'est pas d'homme plus prudent
+que lui, et pourtant il est fatalement condamne a des imprudences, un
+jour ou l'autre. Et puis cette popularite lui cree des devoirs dont
+beaucoup sont factices selon moi, sans cesser d'etre imperieux. Les
+services a rendre l'ont ruine! Le temps perdu a ecouter bien
+des bavardages, et l'exil deux fois, l'ont force a des emprunts
+considerables. Il peut se liberer en vendant tout ce qu'il a, mais,
+apres, il lui faudra redevenir simple journalier. Or les ennemis lui
+refusent le travail. Que faire avec femme et enfants?--Et puis etre
+journalier a son age, c'est tres dur! Qu'une maladie l'arrete, c'est la
+famine a la maison. Il fait son devoir en consacrant les dix annees de
+force qu'il a encore devant lui a assurer l'existence des siens et a
+leur creer un avenir. Il a du vous repondre. Je ne dois le revoir qu'au
+jour de l'an.
+
+Bonsoir, mon cher enfant, et toutes nos tendresses a vous et chez vous.
+
+
+
+
+CDXLIV
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 28 decembre 1858.
+
+Enfin! tout est arrive, _aujourd'hui seulement_, 28, a dix heures du
+matin; et... consolez-vous: tout en bon etat, les coquillages vivants!
+notez bien ceci, que, si Toulon voulait en envoyer a Paris, ces
+animaux-la se conservent et se moquent de notre climat, lequel, du
+reste, est tres doux depuis un mois de deluge. Nous avions renonce a
+recevoir ce malheureux envoi; nous pensions qu'il etait egare ou devore
+par les commis du chemin de fer.
+
+C'est egal, il n'y a pas plus de conscience dans cette administration
+que dans toutes les autres messageries. Tout pouvait arriver gate, et
+nous etions voles tout de meme. Aviez-vous mis a la grande vitesse?--Et
+puis, une autre fois, je ne crois pas qu'il faille payer d'avance le
+port. On se moque d'un paquet paye; c'est le dernier dont on s'occupe.
+
+Mais oublions le chapitre, des desagrements. Nous avons mange ce matin,
+une partie des coquillages;--exquis! les moules moins fraiches que les
+praires; mais tout le reste aussi frais que sortant de la mer et remuant
+sous le couteau de l'ouvreuse. Cette amertume dont vous parlez est peu
+sensible. Je crois que le temps ecoule hors de l'eau bonifie beaucoup ce
+comestible. Avis aux Toulonnais!
+
+Les patates et les ignames sont, comme de juste, en etat prospere; les
+grenades et les citrons aussi; les oranges, un peu foulees; les raisins,
+un peu sales par le voisinage des coquilles, mais on les met a l'air et
+ils seront bons ce soir. Donc, compliments sans fin a l'emballeur, et
+remerciements surtout; car vous vous etes donne un mal affreux pour tout
+cela, et, si j'avais pu prevoir que Toulon fut dans un bouleversement
+pour les vivres, je n'aurais pas voulu vous faire tant courir pour le
+_plaisir de gorge_. En berrichon, on dit _gueule_; ce qui est moins
+elegant.
+
+Dites-moi ce que je vous dois pour toutes les choses que vous avez
+achetees. Je ne veux pas que vous attendiez; car les truffes surtout,
+c'est quelque chose. On est en train de chercher la plus belle volaille
+de la cour pour la tuer. Pauvre bete! elle ne se doute pas de la gloire
+a laquelle on la destine. Etre truffee! quel honneur! mais comme elle
+s'en passerait bien!--Je vous dirai, dans quelques jours, si vos truffes
+sont aussi bonnes que belles, et si elles _enfoncent_ celles des autres
+provinces du Midi. Merci encore, cher enfant, pour les renseignements
+d'histoire naturelle des coquillages. Merci a Solange, merci a Desiree,
+merci a vous tous qui vouliez m'envoyer toute votre terre de Chanaan.
+
+Vous voyez que les communications sont encore mal etablies entre nous
+par les chemins de fer. C'est a Lyon, je crois, que se fait le desordre,
+a cause du transvasement des colis et de la ville a traverser _sans
+ligne_. Patureau avait recu votre lettre et s'informait tous les jours,
+se levant a trois heures du matin, pour etre a l'arrivee. Voila des
+_gueulardises_ qui ont coute plus cher, en fait de peines, que ne vaut
+la gourmandise; mais je ne veux pas dire plus qu'elles ne valent par
+elles-memes; car elles ont leur prix et nous apportent, surtout, un
+parfum de votre pays et de votre amitie.
+
+Nous sommes, pour deux jours, peut-etre, en recreation, Maurice et moi.
+Nous avons fini des travaux de patience et de perseverance: moi, des
+recherches et des romans; Maurice, un gros livre sur la _commedia
+dell'arte_. Savez-vous ce que c'est? Vous le saurez quand vous aurez lu
+son ouvrage, qui est l'histoire de ce genre de theatre, depuis les Grecs
+jusqu'a nos jours; avec cinquante figures charmantes dessinees par lui
+et gravees par Manceau. Maurice a ecrit le texte en quatre mois, et
+c'est un tour de force; car jamais histoire n'a ete plus difficile a
+repecher dans un monde d'ecrits, ou il lui fallait chercher pour trouver
+quelquefois deux lignes. Enfin, il a ete recompense de ses peines,
+autant qu'un artiste peut l'etre, en decouvrant, dans le _fleuve
+d'oubli_, un grand, poete oublie en Italie et inconnu en France[1].
+Mais ce poete-prosateur ecrit dans une langue impossible. Tous ses
+personnages parlent un dialecte different: l'un le venitien, l'autre
+le bolonais, un autre le padouan, un autre le bergamasque, un autre
+l'anconais.
+
+Et tout cela, non comme on le parle maintenant, mais comme on le parlait
+en 1520.--Jugez quel eblouissement quand nous avons vu arriver ces vieux
+bouquins tant cherches! Eh bien, la patience triomphe de tout; avec
+notre peu d'italien et mes vagues souvenirs de venitien, nous avons tant
+lu et relu, tant reflechi et tant compare, que nous sommes arrives a
+comprendre et a traduire. Nous nous disions souvent que, si nous savions
+votre dialecte, nous aurions lu peut-etre cela couramment. D'autre part,
+des Italiens consultes ne pouvaient pourtant dechiffrer une phrase. Un
+Bolonais ne pouvait lire le bolonais et nous disait que nous cherchions
+a retrouver une langue perdue.--Enfin, nous l'avons retrouvee, meme
+sans dictionnaire des dialectes; Maurice triomphait de tous ceux qui se
+rapprochaient du Piemont, et moi de tous ceux qui se rapprochaient de
+l'Adriatique.
+
+Voila notre occupation de ces derniers temps. Je vous en ai fait part,
+sachant que vous vous interessez a tout ce que nous faisons. Et puis je
+veux vous dire quelque chose qui vous fera peut-etre plaisir et que vous
+devez, je crois, penser aussi: c'est que me voila convaincue, pour ma
+part, que les dialectes sont beaucoup plus beaux que les langues. Ils
+sont plus vrais, ils ne se pretent pas a l'emphase, ils sont forces
+d'exprimer des idees nettes et simples, des sentiments energiques, et
+ils se pretent, en revanche, a des manifestations plus etendues de la
+pensee, par un luxe d'epithetes et de verbes dont les langues faites et
+chatiees n'approchent pas. Vous devriez, quand vous aurez des moments a
+perdre, faire quelques chansons dans votre dialecte, que je ne connais
+pas du tout, mais qui doit avoir aussi ses beautes. Je sais bien, moi,
+que j'aime beaucoup mieux le francais que nos paysans parlaient il y a
+trente ans, et que quelques vieillards de chez nous parlent encore bien,
+que le francais academique.
+
+Nous avons un temps affreux, des torrents d'eau, des coups de vent a
+tout deraciner, mais pas de froid, et des lors on travaille. J'ai fait
+deux ou trois romans depuis ceux qui ont ete publies, et une comedie.
+Tout cela ne fait pas de l'aisance. Mais le travail improductif au point
+de vue materiel n'en est pas moins le travail, l'ami de l'ame, son plus
+fort soutien. Maurice ne retirera peut-etre pas quatre sous de son tour
+de force, et il y a mis de sa sante, car il est tres fatigue. Mais la
+passion de piocher n'en est pas affaiblie, et cette passion-la, c'est la
+recompense. Il n'y a de sur en ce monde que ce qui se passe entre Dieu
+et nous.
+
+Bonsoir, mon cher enfant. Merci encore merci cent fois pour votre
+affection et celle de votre chere famille. On a deja bu a votre sante a
+tous, moi avec mon eau, qui n'est pas une insulte, puisqu'elle est pour
+moi le vin le plus delicieux.
+
+A vous de coeur.
+
+Le pere Aulard est dans la joie de votre sonnet. Gare a vous! il va vous
+en pleuvoir qui ne seront pas aussi jolis. Patureau a recu et medite vos
+lettres. Mais, tout bien pese, et grace a l'espionnage dont on continue
+a l'obseder, il est bien decide a aller planter des patates en Algerie.
+Le prince, qui est tres bon, lui donne une petite somme pour couvrir les
+premiers frais d'etablissement. D'ailleurs, il n'est pas probable que
+l'on permette a ce brave homme de rester ici. On refuse a tous les
+autres de rentrer, meme temporairement.
+
+ [1] Angelo Beolco, dit le _Ruzzante._
+
+
+
+
+CDXLV
+
+A MADAME ARNOULD-PLESSY, A PARIS
+
+ Nohant, 29 decembre 1858.
+
+Oui, certainement, ma belle et bonne, ce que vous avez pense et ecrit,
+n'importe sur quoi, m'interessera toujours vivement. Envoyez!
+
+J'ai recu de madame Bignon une lettre digne d'un ange. Elle a un desir,
+c'est de faire publier par souscription les cinq pieces que son mari a
+faites et qui ont du merite, je les connais. Elle me demande de faire
+une preface, je suis tout a elle.
+
+D'autre part, Emile Aucante (qui me dit, par parenthese, que vous avez
+ete excellente pour lui, ce dont je vous remercie) pense que cette
+souscription ne sera pas couverte. Je ne crois pas qu'il ait raison. Il
+me semble qu'elle le sera, ne fut-ce que par les acteurs de Paris. Je
+les ai toujours vus genereux et spontanes dans ces sortes de choses,
+et il s'agit peut-etre d'un millier de francs a rassembler! Qu'en
+dites-vous? Emile me donne, sur la position d'argent de cette pauvre
+sainte femme, des details moins rassurants que les votres. Elle n'a
+peut-etre pas voulu tout vous dire. Je crois que la representation a son
+benefice ne serait pas a perdre de vue. Il ne s'agit pas de lui faire
+des rentes... Pauvre femme! elle ne peut pas vivre, mais d'empecher que
+la misere n'ajoute a l'horreur de son sort. Elle est pleine de foi et de
+soumission. Oui, vraiment on en a canonise qui ne la valaient pas!
+
+Et votre pauvre Eugene malade la-bas? Vous avez du bien souffrir, chere
+femme; mais vous etes rassuree. Merci d'avance a lui pour le tabac qu'il
+envoie et merci a votre amie, pour les belles pantoufles _tout en or_
+que j'ai recues il y a deux jours.
+
+Maurice a fini son travail de benedictin sur la comedie italienne. Il
+va bientot vous porter mes tendresses et vous dire que nous vous aimons
+tendrement.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXLVI
+
+A M. OCTAVE FEUILLET, A PARIS
+
+ Nohant, 18 fevrier 1859.
+
+Il y a bien longtemps, monsieur, que je veux vous dire que j'aime votre
+talent d'une affection toute particuliere. Vous sachant fier et modeste,
+je craignais de vous _effaroucher_. A present que de grands succes
+doivent vous avoir appris enfin tout ce que vous etes, il me semble
+que vous comprendrez mieux le besoin que j'eprouve de vous envoyer mes
+applaudissements. Vivant loin de Paris, je n'ai pas pu voir _le Roman
+d'un jeune homme pauvre_; mais j'ai fait venir la piece et je l'ai lue a
+un ancien ami a vous, qui est le mien depuis dix ans. Apres cela, nous
+avons parle toute la journee de la piece et de vous et j'ai voulu lire
+aussi plusieurs proverbes ravissants qui m'avaient echappe. Nous avons
+donc passe, avec vous, deux ou trois bonnes journees. On lit si bien a
+la campagne, l'hiver, dans la vieille maison pleine de souvenirs, au
+milieu de toutes ces choses et le coeur plein de tous ces sentiments que
+vous peignez avec tant de charme et de tendre delicatesse! Apres cela,
+il est bien naturel qu'on veuille vous le dire et vous remercier de ces
+heures exquises que l'on vous doit. Il y aurait de l'ingratitude a ne
+pas le faire, n'est-ce pas? Et puis je suis de l'age des grand'meres et
+mon compliment peut bien ressembler a une benediction. Ce n'est donc
+embarrassant ni pour vous ni pour moi. Je ne vous demande pas de m'en
+savoir gre, mais je vous prie d'y croire comme a une parole sincere et
+qui peut, entre mille autres, vous porter bonheur.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXLVII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 27 fevrier 1859.
+
+Vous croyez que je vous ai repondu d'avance? Non. Je veux vous
+remercier, moi, d'une lettre si bonne, si vraie, si affectueuse. Je ne
+peux pas vous dire tout le bien qu'elle m'a fait. Je l'ai la, a cote de
+moi, comme un talisman et un porte-bonheur. On a ses jours de spleen,
+malgre le bonheur du coin du feu et des vieux amis.
+
+On voudrait, sans quitter cela, vivre de la vie d'artiste, c'est-a-dire
+sentir que la religion de l'art, qui n'est que l'amour du vrai et du
+bien, a encore des croyants, et il y en a si peu! Les uns arrivent au
+scepticisme par l'experience, les autres parce que, apparemment, leur
+coeur est vide. On voit tous les jours des gens qui desertent et qui
+renient jusqu'a leur mere. On se sent tout seul dans sa petite maison
+avec les siens, comme Noe dans son arche, voguant sur les tenebres et se
+demandant parfois si le soleil est mort. Alors c'est bien bon de voir
+arriver l'oiseau a la branche verte, et ce petit oiseau de mon jardin,
+comme vous l'appelez, c'est l'oiseau de la vie et un vrai fils du ciel
+eclaire et rallume.
+
+Quand je remets de temps en temps les pieds sur la terre, lavee par ce
+deluge des evenements passes depuis dix ans, j'y retrouve tout le
+mal d'auparavant avec un mal nouveau, une fievre de je ne sais quoi,
+toujours en vue de quelque chose de petit et d'egoiste, de jaloux,
+de faux et de bas, qui se dissimulait autrefois et qui s'affiche
+aujourd'hui. Et moi qui, dans la solitude, ai passe mon temps a tacher
+de devenir meilleure que cela, je me figure que je suis encore plus
+seule dans cette foule inquiete et souffrante, a laquelle je ne trouve
+rien a dire qui la console et la tranquillise, puisqu'elle a l'air de ne
+plus rien comprendre.
+
+Mais je redeviens artiste dans mon coeur, je retrouve la foi et
+l'esperance quand je vois une belle action ou une belle oeuvre remuer
+encore la bonne fibre de l'humanite et l'ideal lutter avec gloire et
+succes contre cette nuit qui monte de tous les points de l'horizon.
+J'ai souffert pour mon compte, oui, bien souffert; mais, l'age de
+l'_impersonnalite_ etant venu, j'aurais connu le bonheur si j'avais vu
+la generation meilleure autour de moi. Aussi mon coeur s'attache a tout
+ce que je vois poindre ou grandir. J'ai vu deja en vous l'un et l'autre,
+et vous me dites que vous n'etes plus tres jeune: tant mieux, puisque
+vous voila muri sans que le ver vous ait pique. Les fruits sains sont
+si rares! Et ils portent en eux la semence de la vie morale et
+intellectuelle destinee a lutter contre les mauvais temps qui courent.
+
+Notre pauvre siecle, si grand par certains cotes, si miserable par
+d'autres, vous comptera parmi les bons et les consolateurs, ceux qui
+portent un flambeau et qui savent l'empecher de s'eteindre. Votre lettre
+me montre bien que vous avez le talent dans le coeur, c'est-a-dire la ou
+il doit etre pour chauffer et flamber toujours.
+
+C'est un devoir de s'aimer quand on est sorti du meme temple;
+aimons-nous donc, nous qui ne sommes pas betes et mauvais. Croyons, a
+la barbe des railleurs froids, que l'on peut vivre a plusieurs et se
+rejouir d'une gloire, d'un bonheur, d'une force qui eclatent au bon
+soleil de Dieu. Ne semble-t-il pas, quand on voit ou quand on lit une
+belle chose, qu'on l'a faite soi-meme et que cela n'est ni a lui, ni a
+toi, ni a moi, mais a tous ceux qui en boivent ou qui s'y retrempent?
+
+Oui, voila les vrais bonheurs de l'artiste: c'est de sentir cette vie
+commune et feconde qui s'eteint en lui des qu'il s'y refuse. Et il y a
+pourtant des gens qui s'attristent et se decouragent devant l'oeuvre des
+autres et qui voudraient l'aneantir. Les malheureux ne savent pas que
+c'est un suicide qu'ils accompliraient. Ils voudraient tarir la source,
+sauf a mourir de soif a cote.
+
+J'irai a Paris a la fin de mars, je crois; y serez-vous, et
+viendrez-vous me voir? Oui, n'est-ce pas? ou bien vous viendrez me
+voir dans ma thebaide, qui n'est qu'a dix heures de Paris? Laissez-moi
+esperer cela; car, a Paris, on se voit en courant; et, en attendant, je
+vous serre les mains de tout mon coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXLVIII
+
+A M. LUDRE-CABILLAUD, AVOUE, A LA CHATRE
+
+ Nohant, 20 fevrier 1859
+
+Merci, mon cher Ludre, de la consultation. Je garde encore votre livre
+pendant quelques jours et je medite l'article, quand j'ai un moment de
+loisir. J'y vois ce que vous dites; mais j'y vois aussi _l'esprit_
+des arrets. Il est peut-etre permis de publier quand ce n'est ni par
+speculation, ni en vue d'aucune delation ou vengeance, et quand les
+lettres ne peuvent que faire honneur a celui qui les a ecrites; enfin,
+quand on n'y laisse rien qui puisse compromettre ou affliger personne,
+et c'est ici le cas. Il est dit aussi qu'en cas exceptionnel, on peut se
+trouver dans la necessite de se defendre. Je vois que la loi, qui n'a
+rien voulu fixer absolument, est tres sage et que les decisions sont
+dictees par le sentiment de la morale et de la delicatesse, _selon les
+cas_. Je ne craindrais donc pas, des a present, de publier ces lettres,
+si mes convenances personnelles m'y poussaient. On pourrait certainement
+me faire un proces; mais je serais certaine de le gagner. Il faudrait
+seulement pouvoir lancer brusquement la chose avant d'en etre empechee.
+La chose faite, avec la reserve, l'annonce meme, dans une preface, que
+si, les heritiers de l'ecrivain _non nomme, reconnaissent le style
+et veulent voir les autographes_, on leur abandonnera le profit avec
+empressement, je doute qu'ils pussent faire interdire la vente. Je crois
+que cela peut se faire par moi pendant ma vie, ou apres, par disposition
+testamentaire. Si c'est pendant ma vie, je ne nommerai personne et le
+public n'en comprendra que mieux. Si c'est apres ma mort, on pourra
+nommer.
+
+Que vous semble de mon idee? Je consulterai M. Delangle et d'autres, et
+je vous dirai leur avis.
+
+J'irai voir votre gamin avec plaisir.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXLIX
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 25 aout 1859.
+
+Chere Altesse imperiale,
+
+Je vous remercie de coeur: avec vous, on est oblige si vite et si bien,
+qu'on est deux fois plus touche et reconnaissant.
+
+Oui, je devine tout ce que vous ne me dites pas, et j'ai souffert pour
+vous. Mais le temps eclaire toutes choses et justice se fera.
+
+Pourtant, j'aurais ete bien heureuse de vous voir et j'aurais besoin de
+causer avec vous pour reprendre esperance et courage a propos de cette
+pauvre Italie. J'ai une peur affreuse des conferences diplomatiques et
+de ces fameuses _puissances_, qui se croient le droit de trancher
+des questions de vie et de mort pour un peuple qu'elles regardaient
+tranquillement mourir et qu'elles n'ont rien fait pour aider a
+renaitre,--tout au contraire!
+
+Vous avez une consolation: c'est que votre mission en Toscane a porte de
+bons fruits; l'admirable unite des voeux, exprimes si noblement et si
+habilement aussi, a recu de vous, j'en suis sure, une bonne impulsion
+et de sages conseils. Nous vous sommes peut-etre redevables aussi du
+bienfait de l'amnistie.
+
+Bien qu'on affecte peut-etre de ne pas vous ecouter, je crois que ce que
+vous savez dire en de certains moments laisse des traces.
+
+S'il en est ainsi, votre role est le plus beau de tous, puisque vous
+faites le bien sans gloriole et sans interet personnel.
+
+Merci pour ce que vous me dites du prefet de Chateauroux, et merci
+surtout de la bonne amitie que vous voulez bien me conserver. Comptez
+sur un coeur tres fidele.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDL
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 7 decembre 1859.
+
+Eh bien, j'ai un joli fils, qui vient d'avoir encore un magnifique
+succes et qui ne m'a pas ecrit un petit mot, comme autrefois, pour me le
+dire! Ce jeune favori de la Gloire sait que qui dit representation, dit
+triomphe, quand il s'agit de lui.
+
+Aussi n'etait-ce pas de l'inquietude, c'etait de l'impatience que
+j'avais de tenir mon petit mot de souvenir. Je l'attendais en me disant:
+"C'est l'occasion, le jour et l'heure!" Mais monsieur a oublie sa
+vieille amie. Fi, le vilain enfant! moi, je n'oublie pas de lui dire que
+je suis heureuse quand meme, que je l'embrasse et que je compte au moins
+sur le premier exemplaire qui sortira du magasin.
+
+G. SAND.
+
+Maurice vient aussi d'avoir son petit succes avec un gros bouquin
+de costumes et de recherches[1] que les editeurs ne suffisent pas a
+fournir. On vous envoie d'ici des bravos et des poignees de main en
+attendant qu'on vous les porte.
+
+ [1] _Masques et Bouffons_.
+
+
+
+
+CDLI
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 18 decembre 1859.
+
+Cher ami,
+
+Ce changement de titre me contrarie: je n'aime pas a ceder sans savoir
+pourquoi. Mais c'est accompli, n'en parlons plus. Ce a quoi je ne puis
+ceder, c'est a laisser couper mes feuilletons en deux. Pour cela, _non,
+non, non_! Dites-le, et avertissez que, si on ne se conforme pas aux
+conventions que vous avez faites avec moi, j'aime mieux que l'on me
+rende toute parole et le manuscrit. Je ne tiens pas a ecrire dans les
+journaux, bien au contraire! Les feuilletons conviennent mal a ma
+maniere et m'otent la moitie du succes que j'ai dans les revues et en
+volume. Il n'y a pas assez d'accidents et de _surprises_ dans mes romans
+pour que le lecteur s'amuse au dechiquetage de l'attente. Ce roman-ci,
+particulierement, a besoin d'etre lu par chapitres _comme ils sont
+chiffres et coupes_, pas autrement.
+
+Donc, maintenez votre autorite et mon droit, ou bien ne commencez pas.
+La _Revue des Deux Mondes_ est toute prete a me prendre l'ouvrage
+aux memes conditions, et cela ne me portera aucun prejudice. Ayez la
+conscience en paix sur ce point.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLII
+
+A M. DESPLANCHES
+
+ Nohant, 26 decembre 1859.
+
+Oui, monsieur, j'aurai du courage. Je sais qu'il le faut; je ne m'etais
+pas jetee dans la lutte par amour de la lutte, je ne la prevoyais meme
+pas. J'etais jeune et je me sentais artiste. J'ai vieilli en luttant,
+toujours etonnee de la haine des autres, mais sentant chaque jour
+davantage que, quand on croit, on ne peut plus reculer. Je le voudrais
+en vain: la verite est bien plus forte que moi, et meme je suis
+naturellement faible; mais je l'aime tant, la verite, qu'elle me
+pousse et me porte, et que tout ce qui n'est pas elle m'est a peu pres
+indifferent.
+
+Merci pour votre lettre. Elle est d'un grand coeur et d'un noble esprit.
+Croyez-vous que de tels encouragements ne pesent pas cent fois plus dans
+ma vie que les injures des cagots? Merci encore, et a vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLIII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 7 janvier 1860.
+
+Mon vieux ami,
+
+Je te remercie d'avoir pense a moi au nouvel an, et je t'envoie tous
+mes voeux et toutes nos tendresses. Nohant felicite Nevers des graces,
+talents et vertus de monsieur ton petit-fils. C'est une grande
+consolation que ce petit etre apporte, en venant au monde, a travers
+tant de peines qui vous ont frappe et que sa presence a le don d'alleger
+sans qu'il s'en doute, lui qui n'a eu que celle de naitre pour faire des
+heureux. Dis a ma petite Berthe combien je me rejouis pour elle, et que
+je lui promets d'admirer avec enthousiasme jusqu'au moindre pet de son
+cher tresor! Je vois aussi Eugenie en extase et Cyprien en idiotisme
+comme tu me les depeins. J'attends la belle saison avec impatience pour
+me joindre a ce concert d'adorations.
+
+Quels temps nous avons eus! froid de Siberie, neige, chaleur de mai,
+deluge, tempetes a decorner les boeufs, eclairs et tonnerre, tout
+cela dans un mois, c'est a croire le bon Dieu fou. Et, dans le monde
+politique, il se fait aussi trente-six sortes de temps. Voila notre
+drole de corps d'empereur qui abandonne son petit pape mignon, qui serre
+l'Angleterre contre son coeur, et qui, apres avoir convoque l'Europe a
+dejeuner, lui fait entendre que la marmite est renversee et qu'elle peut
+rester chez elle. Tout cela ne me frappe pas d'admiration, bien que je
+m'en rejouisse; mais il me semble que ce sont des solutions arrachees
+par le caprice, et qu'il y a, dans tout cet imprevu, trop de bizarrerie.
+Si c'est de la finasserie, ca ne vaut pas mieux. Du courage et de la
+franchise des le commencement des querelles eussent peut-etre evite
+la guerre. Un gouvernement qui a des principes et qui n'en change pas
+toutes les semaines n'a pas besoin de tant de sang et d'argent pour se
+faire respecter. C'est une politique de surprises qui fait le prestige
+de ce regne. C'est drole, mais ca n'est pas si fort que ca en a l'air.
+
+Au milieu de tout ca, je crains pour lui le poignard des jesuites, et je
+desirerais pourtant qu'il y eut de leur part une tentative (avortee) qui
+lui fit ouvrir les yeux tout a fait sur cette bonne petite Eglise, qu'il
+a tant cajolee et qui l'a toujours paye de sa haine.
+
+Donne-moi quelquefois de vos nouvelles a tous, mon cher vieux.
+
+J'ai fini ton roman dans _l'Europe artiste_, et je l'ai trouve tres
+ameliore comme style, et interessant.
+
+Nous nous portons tous bien et nous vous envoyons a tous mille bonnes et
+fideles amities.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLIV
+
+A MAURICE SAND, A PARIS
+
+ Nohant, 8 fevrier 1860.
+
+Je sais enfin la legende de _l'homme sans tete_ de Launieres et autres
+lieux. Elle est tres jolie. C'est dommage que nous ne l'ayons pas eue,
+a l'article du _cornemuseux_ de tes legendes. Au reste, le fantastique
+n'est pas encore mort chez nous. Les _hobbolds_ sont dechaines. Ils sont
+a Launieres: ils emmenent les charrues qui sont dans les cours et vont
+labourer, la nuit! Le diable est a Lalleu, dans la maison d'une femme
+qui ne peut pas mettre de beurre dans sa soupe, sans que _quelque chose
+de rouge_ s'elance du coin de son foyer pour cracher dans ladite soupe!
+On a fait venir le cure pour exorciser. C'est, a coup sur, une bete de
+femme, qui s'est brouillee avec son _hobbold_ ou son _korigan_ et qui va
+le mettre en fuite; malheur a elle!
+
+_Recit de la Tournite [1] sur le chateau de Briantes_.
+
+"Quand j'etais petite drolesse, ma mere me racontait qu'il y avait eu,
+dans les temps, un homme de Crevant, appele Rendy, qui etait fermier
+au chateau de Briantes, et qui voulut tenter le diable en mangeant des
+oeufs.
+
+--Qu'est-ce que c'est que tenter le diable en mangeant des oeufs?
+
+--_J'en sa rin_; l'histoire dit comme ca. Il s'en _allit_ tout seul dans
+une grande chambre du _chatiau_, et il se mit de manger ses oeufs.
+Quand ca fut au huitieme, v'la le diable qui entre, habille en
+bourgeois, en monsieur _tout a noir_, avec un livre dans sa main qu'il
+pose tout ouvert sur la table et s'en va. Rendy voit bien le livre, mais
+il ne veut pas le regarder.
+
+--Sois tranquille, qu'il dit, ton sacre livre, j'y lirai pas!
+
+Et le v'la de manger le neuvieme oeuf.
+
+Alors monsieur le diable _revenit_ tout en colere; il dit:
+
+--Tu y liras!
+
+Il le prend par le _chagnon_ du cou[2] et Rendy a lu ce qu'il y avait;
+mais jamais il a voulu dire quoi que c'etait, et le v'la qu'est tombe
+tout _apiami[3],_ qu'on l'a cru mort. Le monde sont venu, ils l'ont fait
+revenir; mais il a dit:
+
+--Jamais je ne mangerai le dixieme oeuf!
+
+Tout en haut du chateau de Briantes, dit encore la Tournite, dans la
+carcasse du grenier, y a-t-un trou qu'on n'en connait pas le fond; on
+y a mis des perches les unes au bout des autres, on n'a jamais pu y
+_aboter_[4]. (C'est l'oubliette; je crois l'avoir vue.)
+
+Bien souvent on entendait la nuit, dans cet endroit-la, des voix, des
+_beurmees_[5], des _alas! mon Dieu!_ tantot comme de bestiaux, tantot
+comme du monde, et le monde du domaine aviont si peur, qu'ils avont
+jamais voulu y monter.
+
+L'opinion de la Tournite est que les betes reviennent. Une nuit, elle
+a entendu une ouaille qui _gemait_[6] sa porte. Elle s'est levee pour
+voir, elle n'a rien vu. "_Vas putot_ recouchee, ca _gemait_ encore."
+Elle connaissait bien que c'etait une ouaille; mais elle n'a pas voulu y
+retourner, parce que ca pouvait etre une bete morte.
+
+Il y a encore une ouaille noire qui revient a la carriere de Camus, de
+_tout temps_. Le pere Bontemps l'a ramenee une nuit jusque chez lui et
+l'a mise dans son ecurie. "Ah oua! a n'y etait pus le lendemain." (Recit
+de Gabriel. La Tournite affirme la verite du fait.)
+
+La Tournite, etant toute petite, a Briantes (c'est son endroit), a
+entendu une nuit _rebater_[7] au-dessus de la chambre ou elle etait
+toute seule avec sa mere. Sa mere l'y a f... une bonne giffle en lui
+disant:
+
+--Taise-te! ca revient.
+
+Quand une _parsonne_ est morte dans une maison, s'il y a des abeilles et
+qu'on ne mette pas vitement une _peille_[8] noire aux ruches, toutes les
+abeilles meurent dans l'annee. (Tournite.)
+
+Quant a la coutume de jeter toute l'eau qui est dans la chambre du mort,
+elle existe toujours, mais je n'en peux pas savoir la cause.
+
+_Autre recit de la Tournite sur le chateau de Briantes, qui etait des
+plus hantes_.
+
+"Y avait, _dans les temps_, un jardinier qui voulait allumer du feu dans
+une chambre d'en bas. Jamais il a pu. Toutes les chaises se mettaient
+a sauter et a lui tomber sur le dos et a le battre jusqu'a ce qu'il
+s'en-aille. Il y a essaye plus de cent fois, jamais il a pu! C'etait la
+chambre enragee, oui!"
+
+Dans tout cela, il y aurait des sujets pour l'illustration. Si tu
+en fais, renvoie-moi cette note apres, pour que je fasse l'article.
+Hippolyte Beaucheron, le froid et grave cousin de Papet, a couche
+dans la tour ou la dame blanche revient la nuit de Noel. On a tire
+brusquement les rideaux de son lit sans qu'il vit personne! Il n'a
+jamais voulu y recoucher.
+
+ [1] Vieille Berrichonne, ancienne cuisiniere de Nohant.
+ [2] Par la nuque.
+ [3] Pres de rendre l'ame.
+ [4] Y arriver.
+ [5] Des beuglements.
+ [6] Gemissait.
+ [7] Faire du bruit.
+ [8] Un chiffon.
+
+
+
+
+CDLV
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant, 11 fevrier 1860.
+
+Cher ami,
+
+Il y a bien des jours que je veux vous repondre pour vous dire d'abord
+que je suis contente que vous soyez recu aux Francais, puisque c'etait
+votre desir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes
+et aimables que vous me disiez a propos de _Constance Verrier_. Et puis
+aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans _la Presse_ une
+page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes,
+_archicalomnieuses_, Dieu merci! mais le temps m'a manque soir et matin,
+pour vous faire remerciement de cet appel a votre amitie. Voila que je
+trouve cette page inseree tout au long dans _la Presse_, et je pense que
+c'est a vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur.
+
+Maurice m'ecrit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche
+toujours avec une passion tranquille, moitie habitude, moitie besoin
+d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous
+aimions tant a produire, nous autres gens du metier, et j'ai trouve une
+reponse _ingenieuse_, pour quelqu'un qui dormait deja aux trois quarts:
+C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme
+nous l'avons souhaite ou prevu, et que, dans les histoires que nous
+inventons, nous sommes maitres des destinees de nos personnages. Nous
+faisons avec eux le _metier de Dieu_, ce qui est tres amusant, bien que
+ce ne soit qu'un regne dans le monde des reves.
+
+Sur ce, bonsoir et encore merci, et a vous de tout coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLVI
+
+A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
+
+ Nohant, 12 fevrier 1860.
+
+Chere mademoiselle,
+
+Je voudrais me mettre a votre point de vue, et trouver, dans votre
+croyance, une ancre de salut a vous indiquer. Mais je ne crois pas a
+l'institution catholique, et toute forme arretee dans la pratique
+du culte me semble un obstacle entre Dieu et l'ame qui se connait.
+Vous-meme, vous vous revoltez contre l'efficacite du pretre, puisque
+vous n'en trouvez aucun qui vous console et vous rassure.
+
+Vous vous faites de Dieu une idee trop etroite et vous ne voyez en lui
+qu'un juge faconne a l'image de l'homme. Cela m'etonne de la part d'un
+grand coeur et d'un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau
+soit malade; et, je vous l'ai dit souvent, vous devriez changer
+momentanement de milieu, voyager un peu, aller a Paris, secouer enfin
+cette melancolie noire qui vous ronge et qui n'a rien d'agreable a la
+Divinite, rien d'utile a vos semblables.
+
+Si c'est une vertu que de se tourmenter ainsi, ou du moins si c'est la
+preuve d'une grande modestie de l'ame et d'un grand elan vers le Ciel,
+vous avez assez souffert, vous vous etes assez dechire et mortifie le
+coeur, pour etre bien sure, a present, que tout est expie et que vous
+etes completement purifiee de vos pretendues fautes, auxquelles je ne
+crois pas du tout.
+
+Relevez-vous donc de cet abattement; car, fussiez-vous reellement tres
+criminelle, Dieu, source de toute bonte, ne veut pas qu'on doute de lui,
+ni qu'on s'occupe tant de soi-meme, lorsque la vie n'est pas trop longue
+pour l'aimer et lui rendre grace. Il serait plus religieux de contempler
+l'idee de sa perfection que d'examiner notre propre faiblesse avec tant
+de crainte et de sollicitude.
+
+Croyez-moi toujours bien reconnaissante de votre affection et bien
+affligee de vos peines.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDLVII
+
+A MAURICE SAND, A GUILLERY
+
+ Nohant, 16 mai 1860.
+
+Peut-etre es-tu a Paris, ou en train d'y revenir. Tu y trouveras mes
+lettres, et celles de ce soir te signalent l'heureuse arrivee de toutes
+tes betes.
+
+J'ai d'abord donne les plantes au jardinier, avec les instructions
+ecrites et verbales. L'euphorbe n'est presque pas fletrie, et, au bout
+du compte, ton emballage a _la Robinson dans son ile_ etait tres bien
+fait.
+
+La salamandre est tres vivante. On voudrait en faire un bracelet, tant
+elle est belle! par exemple, nous ne savons pas trop quoi lui donner a
+manger. L'orthoptere degingandee etait d'une _telle petulance_ (elle
+s'etait ennuyee en voyage), que nous n'en savions que faire. Enfin,
+on l'a installee dans un bocal avec de la mousse, de l'herbe et des
+mouches, et elle a dejeune d'un grand appetit en leur sucant le derriere
+jusqu'a la ceinture; apres quoi, elle s'est cure les dents avec beaucoup
+de soin, a nettoye ses mains et s'est endormie a la renverse, sur un
+ecart impossible: les mains repliees sur le ventre ou sur le brin de
+chaume qui lui en tient lieu, retroussant sa queue de poule d'une facon
+triomphante. C'est bien la plus etrange creature qu'on puisse voir, et
+je n'ai fait que regarder ses poses et sa chasse aux mouches.
+
+J'ai ensuite examine les cailloux, qui ne manquent pas d'interet. Les
+huitres fossiles sont d'un bon numero. Elles ne _s'etaugeaient_[1] pas
+la coquille dans ce temps-la. Les pierres a batir sont des travertins.
+J'ai passe deux heures a etiqueter avec soin et, demain, je rangerai
+dans une case particuliere.
+
+J'attends avec impatience la nouvelle de ton arrivee a Paris.
+
+Ludre ne m'a envoye aucun renseignement; donc, je ne pense pas qu'il
+faille compter les attendre a Paris, et tu les attendras d'ailleurs
+moins cherement et plus commodement ici. Le temps est si beau, le jardin
+et la campagne sont si charmants, que je regrette les jours que tu en
+perds. C'est un mois de mai _des dieux_, chaud, moite; du soleil, et, de
+temps en temps, la nuit; puis, le matin, de belles ondees qui font tout
+pousser et tout fleurir. Pas d'orages ici, bien qu'il y en ait eu de
+terribles ailleurs.
+
+Aussi je n'ai pas eu le courage de me remettre au roman a corriger. Je
+vis dans la nature, etude et contemplation, sans pouvoir m'en arracher.
+Viens donc le plus tot possible; car la floraison est a present en
+avance.
+
+Je te _bige_ mille fois, et j'aspire a savoir que tu as fait bonne
+route.
+
+ [1] Elles ne s'en privaient pas.
+
+
+
+
+CDLVIII
+
+A M. CHARLES-EDMOND, A PARIS
+
+ Nohant; 26 mai 1860.
+
+Cher ami,
+
+Je vous remercie de la promesse que vous voulez bien me faire et qui
+endort provisoirement les soucis de mon pauvre ami aveugle[1]. Tachez
+de songer a lui et permettez-moi de vous le rappeler quand ce sera
+possible. Croyez donc bien que, de mon cote, je ferai tout mon possible
+pour recompenser votre _vertu_, et meme votre _sournoiserie_, qui me
+parait une amabilite de plus.
+
+J'espere que Maurice va bientot venir me raconter vos decouvertes
+chimico-culinaires, et que, plus tard, vous me raconterez que vous avez
+tire, de votre fournaise du Theatre-Francais, un fort bon mets pour le
+public. Calmez les impatiences inevitables du metier d'auteur assistant
+aux repetitions. Cela est terrible, je le sais, surtout a ce theatre,
+ou chacun en prend a son aise; mais, en somme, dites-vous que vous etes
+dans l'age ou ces agitations font vivre.
+
+Moi, je suis dans celui ou l'on prise davantage la tranquillite; mais je
+ne vous souhaite pas d'avoir la philosophie trop precoce. Les paysans
+d'ici disent: "On a bien le temps d'etre vieux!"
+
+Bonsoir et merci, et tout a vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Charles Duvernet.
+
+
+
+
+CDLIX
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON. (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 27 juin 1860.
+
+Monseigneur et cher prince,
+
+Je suis bien vivement affectee du coup qui vous frappe. Quelque prevu
+qu'il fut,--car vous me l'aviez comme annonce, la derniere fois que je
+vous ai vu,--je comprends que votre douleur doit etre grande, sachant
+combien vous aimiez cet excellent pere. C'etait aussi un digne homme,
+brave, loyal et d'une ame genereuse.
+
+Vous devez a son souvenir d'etre encore lui, c'est-a-dire de resister au
+chagrin, aux decouragements qui s'emparent du coeur dans ces terribles
+separations, et de tenir bien haut toujours le drapeau de la vie, il est
+lourd, j'en conviens, et la main des plus forts s'engourdit souvent a le
+porter! Mais vous avez, pour ne pas faiblir, entre mille autres dons de
+Dieu, le souvenir de ce pere si jaloux de votre bonheur. Vivre bien et
+noblement est une dette que vous avez contractee envers lui et que vous
+saurez acquitter en restant vous-meme, dans le chagrin comme dans le
+calme.
+
+Croyez que vos amis, vous sachant afflige si profondement, vous aiment
+davantage. Mon fils se joint a moi pour vous le dire du fond du coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLX
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, REDACTEUR EN CHEF DU _COURRIER DU GARD,_ A NIMES
+
+ Nohant, 31 juillet 1860.
+
+Cher vieux,
+
+C'est une joie toujours, ici, de recevoir de vos nouvelles. Tout le
+monde va bien. Je me porte infiniment mieux depuis que je suis vieille
+et je reponds vite a votre demande.
+
+Non, les ouvrages des vivants ne tombent jamais dans le domaine public,
+et les heritiers en ont la propriete vingt ou trente ans encore apres
+eux. Mais tous mes ouvrages sont vendus aussitot que faits, pour un
+temps donne; car on ne gagne pas ses frais a editer soi-meme. La Societe
+des gens de lettres, dont je fais toujours partie, n'a le droit de
+traiter que pour de tres courts ecrits. Au dela de cent mille lettres,
+elle est liee et meme je crois que ce chiffre a ete reduit.
+
+Vous voyez que ni elle ni moi ne pouvons vous autoriser. Je vais ecrire
+aux editeurs dont les ouvrages que vous desirez reproduire sont
+la propriete temporaire, afin de savoir s'ils autoriseraient la
+reproduction. Je doute qu'ils soient, gentils a ce point. Mais
+peut-etre, s'ils demandaient un prix minime pour vous accorder ce droit,
+verriez-vous de l'avantage a en passer par la. Il est evident que, si
+ces reproductions donnent une valeur au journal, c'est parce qu'elles ne
+sont pas autorisees par leur _non-valeur_ commerciale.
+
+Maurice vous embrasse de tout son coeur et vous aime toujours. Il compte
+bien vous envoyer son livre de _Masques et Bouffons_ aussitot qu'il
+pourra en avoir quelques exemplaires. C'est un ouvrage cher, a cause
+des images, et son editeur, presse de vendre, le sert le dernier.
+Je n'espere pas que vous reussissiez a le marier (Maurice, pas
+son editeur), si vous lui cherchez femme parmi les devots et les
+legitimistes. Je prefererais de beaucoup une famille protestante. Voyez
+pourtant ce qu'on vous dira et faites-m'en part. Je desire bien qu'il
+se decide et qu'il devienne pere de famille. Si vous lui trouviez une
+charmante personne, ayant des gouts serieux, une figure agreable, de
+l'intelligence, une famille honnete, qui ne pretendrait pas enchainer
+le jeune couple a ses idees et a ses habitudes autrement que par
+l'affection, nous rabattrions bien des pretentions d'argent.
+
+Bonsoir, mon vieux enfant. Je vous ecrirai des que j'aurai une reponse
+des editeurs.
+
+A vous de coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+Quand vous verra-t-on?
+
+
+
+
+CDLXI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, novembre 1860.
+
+Chere cousine,
+
+Je vous revois, dans mon souvenir, a travers un nuage; mais je n'ai pas
+oublie que je vous ai vue un instant. Je n'avais pourtant pas ma
+tete; car ce n'est que le lendemain ou le surlendemain que je me suis
+retrouvee a Nohant. Jusque-la, j'etais dans une ruine, je ne sais ou.
+Vous m'avez certainement porte bonheur, et votre presence, vos souhaits,
+votre coeur vivant et aimant, celui de mon Lucien[1], qui a ete si
+affectueux pour moi, qui a tant pleure pour moi, a ce qu'on m'a dit,
+tout cela s'est joint aux excellents soins de mon pauvre Maurice, et de
+mon adorable petit vieux docteur Vergne.
+
+Vous m'avez donc tous ramenee a la vie. J'ai senti, sur mon lit
+d'agonie, que vous ne vouliez pas que je mourusse, et j'ai secoue la
+torpeur finale.
+
+Ainsi, au lieu de vous dire que je suis fachee du triste voyage que
+je vous ai fait faire, je vous en remercie; car je suis sure que ma
+destinee a voulu que vous vinssiez aider a me sauver.
+
+Je suis encore faible pour ecrire; mais je veux vous dire que la force
+m'est revenue pour vous aimer et vous embrasser de tout mon coeur, ainsi
+que le cher cousin, et vos enfants, tous vos enfants, y compris Raoul,
+que je me figure connaitre, quoique je sache bien ne pas l'avoir vu.
+
+Maurice vous embrasse de toute son ame.
+
+Au revoir, chere belle cousine, a Paris et a Nohant.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Lucien Villot, fils de madame Villot.
+
+
+
+
+CDLXII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 9 decembre 1860.
+
+Chere Altesse imperiale,
+
+Voici l'exemplaire de l'ouvrage de mon fils que vous avez bien voulu
+vous charger de faire agreer _al re galantuomo._ Si Maurice ne vous le
+porte pas lui-meme, c'est qu'il me soigne encore un peu. Je vous envoie
+aussi la lettre qu'il a ecrite a ce heros, dont il est justement
+epris.--Le maudit heros! il m'a pourtant forcee, moi, d'abjurer l'idee
+republicaine italique! Devant tant de patriotisme, de bravoure, de
+loyaute et de simplicite (caractere de la vraie grandeur), les theories
+ont tort, le coeur est pris; et c'est le coeur qui gouverne le monde on
+a beau dire que les hommes ne valent rien, c'est le _sentiment_ qui fait
+les vrais miracles de l'histoire.
+
+Mon fils avait ecrit cette lettre et me l'avait remise il y a deja
+longtemps; mais le relieur a tarde a finir la reliure, et, alors, vous
+avez ete frappe d'un malheur que j'ai vivement ressenti pour vous et
+avec vous. Je n'ai pas voulu vous importuner de cet envoi. Et puis est
+venue ma maladie et l'imbecillite de la convalescence. D'ailleurs,
+Victor-Emmanuel avait bien d'autres _chats a fouetter_, que d'ouvrir un
+livre d'art pur et simple. Mais ce livre est un hommage rendu au genie
+italien, et, parmi les plus humbles droits, il a celui d'etre mis aux
+pieds du liberateur de l'Italie. Un mot de vous expliquera et excusera
+cette hardiesse. Je n'ai pas change la date de la lettre de Maurice,
+date qui temoigne d'un empressement non seconde jusqu'ici par les
+circonstances.
+
+Quoique guerie, je n'ai pas la permission du medecin pour aller a Paris,
+ou je ne manque jamais de prendre la grippe, et je dois passer levrier
+et mars dans le Midi; je reve les cistes et les bruyeres en fleurs du
+Piemont ou des frontieres francaises; car ma passion du moment, c'est la
+botanique. Si vous allez par la, courir apres cette solitude qui fuit
+les princes, vous etes bien sur de me rencontrer dans le coin le plus
+champetre et le plus retire, vous aimant toujours d'un coeur sincere et
+devoue tendrement.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDLXIII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 11 decembre 1860.
+
+Cher enfant,
+
+Je veux vous demander quelle preparation de fer on vous administre. Le
+fer est tres a la mode et c'est bien vu. Mais les medecins ne sont pas
+tous chimistes, et, en prescrivant le fer tres a propos, ils ne savent
+pas toujours, meme les plus habiles en tant que medecins, sous quelle
+forme il s'assimile avantageusement et reellement a notre economie, et
+sous quelles autres, formes il charge l'estomac, s'y transforme _en
+encre_ et ne s'assimile en aucune facon. J'ai un vieux ami, medecin et
+chimiste, qui a l'emploi du fer et de diverses preparations a l'etat
+d'idee fixe, et qui a essaye et travaille ce medicament durant des
+annees. J'ai fait avec lui des experiences nombreuses et _je sais_ qu'il
+a raison de dire qu'une seule des preparations est toujours
+assimilable et jamais nuisible. Pour abreger, voyez si vos recettes
+portent:--_Tartr. fer. Potass. crist. en paillettes_.--Si oui, dormez
+tranquille et comptez que le fer vous guerira;--si non, n'en abusez pas
+et meme n'en usez pas. Je sais bien que vous devez avoir les _princes de
+la science_, comme on dit, dans votre manche. Mais peut-etre les princes
+n'ont-ils pas le loisir d'analyser minutieusement ces details. Et, au
+bout du compte, tout en vous soignant bien, ne vous soignez pas trop; le
+grand remede sera une vie moderee en toute chose, pendant quelque temps;
+beaucoup d'air pur et de campagne, et l'oubli du _moi_ le plus souvent
+possible.
+
+Notre grand mal a nous autres, c'est l'excitation; mais il y a aussi
+grand mal a vouloir la supprimer tout a fait; car nous ne sommes
+point batis comme les oisifs ouies positivistes, et l'absence totale
+d'emotions, de travail, de fatigue meme, nous jette dans l'atonie, qui
+est le plus grand ennemi de notre organisation.
+
+On fait bien de nous retenir de temps en temps; mais les medecins et les
+amis qui nous enchainent a la medication et au calme absolu nous tuent
+tout aussi bien que les chevaux qui nous emportent.
+
+Moi, j'ai le roi des medecins, un homme sans nom, mais qui sait ce que
+c'est qu'une personne et une autre personne. Le lendemain du jour ou
+j'etais au plus mal, il m'a fait manger, j'avais faim. Le surlendemain,
+il m'a permis de prendre du cafe, j'en ai l'habitude, et a consenti a me
+laisser sortir du lit, dont j'ai horreur. Il m'a laissee causer, rire
+et m'efforcer de secouer le mal. Il savait, il sait, je sais et je sens
+aussi, depuis que j'existe, que, quand je pense a la maladie, je suis
+malade. J'ai eu autrefois de forts acces d'hypocondrie tout a fait
+contraires a ma nature, et c'etait la faute des amis et des medecins,
+qui m'ont gratifiee dix fois de maladies que je n'avais pas. Prenez
+garde a cela. Vous me dites que vous etes decourage et atteint. Ne le
+dites qu'a moi, tant d'autres se rejouiraient, et ne laissez pas dire
+que vous etes malade serieusement. Songez a tous ces jaloux que se
+frotteraient les mains; les jaloux, c'est tout le monde. Ce ne sont pas
+seulement les rivaux de metier, ce sont tous les paresseux, tous
+les incapables, qui souffrent de voir une existence brillante et
+triomphante. C'est le public tout entier, qui est ingrat et qui aime a
+voir hesiter et souffrir ceux qu'il encensait hier et qu'il encensera
+demain si le patient resiste. Vous avez souffert par le theatre dans ces
+derniers temps. Trop de tracasseries, d'incertitudes, d'impatiences, et
+mille choses que je devine, sachant quel est le milieu et comment s'y
+forgent les immenses contrarietes. Vous devez vous en affecter plus que
+moi et plus que tout autre, parce que, apres les plus grands succes
+obtenus dans ce temps-ci, vous aviez le droit d'imposer votre pensee,
+votre forme, toutes les exigences legitimes, toutes les hardiesses,
+toute la souveraine liberte de votre talent.
+
+Vous avez trouve l'obstacle aussitot que les billets de banque ont un
+peu diminue dans la caisse du theatre, et vous voila heurte a l'ecueil
+du siecle: l'argent. Votre talent a grandi; mais, si les recettes ont
+baisse, la foi abandonne le directeur, et tous les intermediaires dont
+vous avez besoin pour reveler votre genie au public. Le public lui-meme
+s'etonne que vous grandissiez en maturite dans la science de la vie. Il
+est routinier et les rapides progres l'etourdissent. Il y resiste et les
+combat tant qu'il peut. Pour peu qu'on le craigne, qu'on le menage, il
+croit etre fort; mais, au fond, il est bon enfant et il vous reviendra,
+aussi assidu et aussi passionne qu'auparavant si vous ne pliez pas.
+Guerissez-vous, distrayez-vous surtout, oubliez un peu ces luttes
+penibles et, si vous laissez dire que vous etes malade et decourage, que
+ce soit pour jeter votre bequille un beau matin et lui montrer que vous
+etes plus fort que jamais.
+
+Voila, cher fils, ce que, depuis quelques jours, je voulais vous dire;
+mais je n'etais pas encore assez forte pour ecrire plus d'une ou deux
+pages. Venez me voir quand il fera moins mauvais et quand vous ne serez
+plus si tenu par le traitement. Je compte aller dans le Midi en fevrier.
+Vous devriez en faire autant. Voyons, voyons, il faut retrouver cette
+grande energie physique et intellectuelle qui vous a inspire de si
+belles choses.
+
+Songez que vous avez ete l'enfant gate de la destinee et que vous l'etes
+encore; car vos moindres succes seraient des succes de premier ordre
+pour les autres.
+
+Si vous vous sentez bas et affaibli, dites-vous que c'est peut-etre
+un bien; car, dans les bonnes organisations, ce sont des crises qui
+presagent un _renouveau_ superbe. Patientez, trainez-vous en souriant,
+et repetez-vous sans cesse: _Ca passera!_
+
+Quand vous en serez bien convaincu, ce sera deja aux trois quarts passe.
+
+Je vous embrasse tendrement.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXIV
+
+M CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 20 decembre 1860.
+
+Cher enfant,
+
+Je vous remercie de vos bons renseignements. Pour le moment, je n'ai
+aucun parti a prendre; le temps est trop froid pour que je parte.
+D'ailleurs, ce n'est qu'au mois de fevrier que mes travaux me le
+permettront.
+
+Et puis vous avez le deluge en ce moment dans le Midi, et nous sommes
+encore mieux dans noire nid bien chaud que sur les chemins. Je crois
+pourtant que des circonstances particulieres, en dehors des convenances
+de localite, nous pousseront vers Monaco ou Menton. Mais rien n'est
+decide et nous vous verrons au moins quelques jours a Toulon.
+
+Ce qui est decide, grace a votre reponse sur les depenses moderees a
+faire dans ces regions, c'est que nous pourrons y aller, que nous irons
+et que nous nous verrons enfin.
+
+Je me porte bien, tout a fait bien, a la condition de me tenir
+chaudement et tranquille pendant quelques semaines encore. Je reprends
+mon griffonnage et je suis dans une disposition tres douce et tres
+calme. On a ete si bon autour de moi durant ma maladie, que je serais
+bien ingrate de ne pas me trouver bien d'etre encore de ce monde.
+
+On vous embrasse ici et on se rejouit de l'espoir de vous embrasser
+pour de vrai bientot. Mes tendresses a votre chere famille et a vous
+toujours.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXV
+
+A M. ERNEST PERIGOIS, A NICE
+
+ Nohant, 25 decembre 1860.
+
+Mon cher enfant,
+
+J'ai su vos cruelles mesaventures; mais, en somme, nous rendons tous
+grace a Dieu de ce que vous en avez ete quittes pour la peur, et nous
+aussi, effrayes retrospectivement pour vous autres! Vous me trouverez
+optimiste de dire: _quittes pour la peur_, puisque vous avez eu
+contusions et blessures, surtout la pauvre bonne. Mais, quand on ne
+se casse ni bras ni jambe en pareille affaire, on est encore heureux.
+Rassurez donc Angele en lui disant combien les accidents de voyage sont
+rares, puisque tel touriste n'en a rencontre aucun dans toute sa vie;
+celui qui vous a accroche est une garantie pour l'avenir.
+
+Et puis qu'est-ce que le danger des voyages? Le danger n'est-il pas
+partout et a toute heure? n'ai-je pas ete prise de maladie terrible pour
+une promenade au clair de lune, par un temps superbe, dans mon jardin?
+Du jour au lendemain, etranglee au milieu du bien-etre; du calme, de la
+gaiete, de la sante parfaite, j'etais a la mort. Est-ce a dire que
+je n'irai plus dans mon jardin et que je ne regarderai plus la lune?
+Disons-nous bien que nous tenons a un fil, et, cela dit, n'y songeons
+plus, ou nous ne vivrons pas, par crainte de mourir. Je sais bien
+qu'Angele a peur pour vous et pour son enfant plus que pour elle-meme;
+mais ne la laissez pas devenir superstitieuse en croyant vous-meme a des
+guignons et a des pressentiments. Le danger perpetuel et sous toutes les
+formes etant le milieu auquel nous ne pouvons echapper, il y a aussi un
+miracle perpetuel bien plus remarquable et envers lequel nous sommes
+affreusement ingrats, et, ce miracle, c'est que nous y echappons
+souvent. Si j'etais aupres d'elle, je suis sure que je lui ferais
+oublier ces terreurs, qui sont une maladie de l'imagination.
+
+Malgre vos infortunes, je vous envie d'etre la-bas, sous un beau ciel
+et dans un pays _accidente_. Vous ne me dites rien de votre sante; j'en
+augure qu'elle est deja meilleure et je me rejouis de ce que vous ne
+soyez point a Rome dans cette saison. C'est un endroit malsain, ou
+l'hiver est froid et long, ou l'on ne trouve aucun bien-etre; un pays a
+donner le spleen meme aux escargots. Vous me teniez bien avec Nice; mais
+Hyeres est plus pres, plus chaud, dit-on, et, je crois, moins cher! Vous
+me faites fremir avec votre maison _tout entiere_ pour mille francs par
+mois: douze mille francs par an! Peste! je le crois bien! On me dit qu'a
+Hyeres je depenserai mille francs par mois pour quatre personnes, la
+nourriture, etc., tout compris, et que nous serons fort bien. Enfin,
+nous verrons. Je vous ecrirai de la au mois de fevrier et peut-etre vous
+tenterai-je. Si vous ne venez pas nous rejoindre, nous irons toujours
+vous voir; car nous comptons visiter tout ce littoral.
+
+Donnez-nous de vos nouvelles souvent, nous vous tiendrons au courant de
+notre cote.
+
+J'embrasse la chere famille de tout coeur.
+
+A bientot.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXVI.
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Nohant, 27 decembre 1860.
+
+C'est moi, chere enfant, qui aurais voulu embrasser ta grand'mere avant
+son depart. Mais, le froid etait trop vif et on ne me permet pas encore
+de m'y exposer aussi longtemps que le voyage, pourtant bien court, de
+Nohant a la Chatre. A mon retour du Midi, ce printemps, j'irai a Paris
+vous voir dans votre installation nouvelle, et j'espere trouver la bonne
+maman bien habituee et bien acclimatee.
+
+Dis a tes parents de ne plus s'inquieter du tout de moi. Je ne me
+souviens plus d'avoir ete malade, et je crois n'avoir plus aucun besoin
+des precautions que l'on m'impose. Mais je m'y soumets pour ne pas
+mecontenter des gens qui m'ont si bien soignee et a qui j'ai cause tant
+d'inquietude sans le savoir. Je vais donc encore passer un mois au coin
+du feu, et tu seras bien aimable de m'y donner de vos nouvelles.
+
+Il me tarde de savoir que vous n'etes pas mecontents de Paris et que
+la grand'mere a bien supporte le voyage. Embrasse-la bien pour moi, ma
+mignonne, ainsi que tes parents et Valentine; je les charge de te le
+rendre de ma part.
+
+Ta marraine.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXVII
+
+A M. ET MADAME ERNEST PERIGOIS, A NICE
+
+ Nohant, 20 janvier 1861.
+
+Chers enfants,
+
+Je ne suis pas encore en route, quoique toujours tres decidee a partir,
+et je voudrais bien avoir de vos nouvelles. Je me flatte que le temps,
+moins dur, quel qu'il soit, que chez nous, vous aura ete favorable a
+l'un et a l'autre; mais je serais pourtant bien contente de le savoir.
+
+Quelques mecomptes que vous puissiez avoir sur le climat, sur le
+logement, sur les agrements du Midi, soyez surs que vous avez bien fait
+d'y aller. Nous avons ici six pouces de glace sur les eaux dormantes,
+et, depuis plus de vingt jours, un froid sec et dur qui rendrait les
+pierres malades. Maurice n'a pas eu le courage encore de sortir du nid
+pour aller affronter la temperature de Paris. J'aspire pour lui, autant
+que pour moi, maintenant, a trouver une veine de temps radouci qui nous
+permette de traverser le centre et le _bas centre_ de la France sans
+geler en route. Notre but est toujours en suspens. Nous consacrerons
+quelques jours a tater, a chercher, a interroger notre fantaisie,
+esperant trouver moins cher qu'a Nice; car les details que vous me
+donnez depassent de beaucoup mon budget.
+
+Je n'ai rien a vous dire, _du pays d'ici_ que vous ne sachiez mieux que
+moi, sans doute, par des correspondances. Nous vivons tous blottis dans
+nos cases, comme des marmottes faisant leur hibernation. Je relis le
+_Cosmos_ en entier, et j'en fais encore plus de cas que la premiere
+fois. Lisez-vous _la Mer_, de Michelet? c'est tres beau, avec les
+defauts que vous lui savez, incapable qu'il est de toucher a la
+femme sans lui relever les cottes par-dessus la tete; mais, dans cet
+ouvrage-ci, les qualites l'emportent. Dans le commencement, il y a un
+vaste et magnifique sentiment de la grandeur, de la couleur et de la
+vie.
+
+Je voudrais bien vous donner quelque nouvelle du consul Crescens; mais
+je suis trop ignorante pour en avoir jamais entendu parler.
+
+Vous avez envie de voir les splendeurs de la papaute? Vous verrez trois
+comparses mal costumes et une bande d'affreux Allemands pretendus
+Suisses, dont le deguisement tombe en loques et dont les pieds infectent
+Saint-Pierre de Rome. Pouah! Je ne donnerais pas deux sous pour revoir
+la pauvre mascarade. Mais les monuments, les Italiens, les tableaux, a
+la bonne heure! seulement il faut un an pour tout voir un peu sainement;
+car les premieres semaines ne sont qu'un vertige et un casse-tete.
+
+Ecrivez quelques lignes, mes chers enfants! ceux d'ici se joignent a moi
+pour vous embrasser et vous aimer.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXVIII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A LA CHATRE
+
+ Nohant, 14 fevrier 1861.
+
+Je te remercie, mon cher vieux. Tu es le plus aimable des amis, tu
+t'occupes de mon plaisir et de mon bien-etre. Et puis tu me montes la
+tete avec cette villa, et les collections, et ces personnes si aimables
+et si interessantes. J'ai envoye ta lettre et tes renseignements a
+Maurice, qui est deja la-bas s'occupant de mon logement. Je pense qu'il
+n'aura rien conclu encore.
+
+Je pars demain, regrettant de ne pas vous embrasser tous au passage.
+Mais il faut que je profite de la presence de mon geologue[1] a
+Montlucon pour voir les forges et les mines. Cela rentre dans mon etat
+de romancier, sans en avoir l'air[2].
+
+Mille tendresses et amities a toi et a tout le cher, monde.
+
+G. SAND.
+
+ [1] M. Leon Brothier, ingenieur civil.
+ [2] Elle preparait alors son roman de _la Ville noire_.
+
+
+
+
+CDLXIX
+
+A M. ET MADAME ERNEST PERIGOIS, A NICE
+
+ Tamaris, 20 fevrier 1861.
+
+Chers enfants,
+
+Nous sommes arrives et nous voila meme installes a une demi-heure
+(par mer) de Toulon, _en deca_ et _non au dela_, par consequent loin
+d'Hyeres, de Nice et de tout ce qui s'ensuit. Maurice, parti en
+fourrier, a trouve Hyeres fort prosaique, plein de figures de malades ou
+d'Anglais, pas de _chez soi_, pas de solitude, rien aux alentours qui ne
+fut tres cher ou tres incommode. Enfin il s'est rabattu sur la rade de
+Toulon et il nous a trouve, pour cinq cents francs (trois mois), les
+trois quarts d'une petite maison de campagne _tres bourgeoise_, mais
+extremement propre, que le proprietaire, avoue a Toulon, n'habite pas en
+ce moment et ne loue jamais. C'est un homme charmant, qui est venu
+nous installer et qui est reparti ce matin. Nous sommes la depuis
+vingt-quatre heures, par un temps de chien, mais dans un site admirable,
+au bord de la grande mer, au pied des montagnes, et perches nous-memes
+sur une colline couverte de pins superbes qui nous cachent entierement,
+et qui encadrent les plus belles vues du monde. C'est une solitude
+absolue, pas de curieux: les mauvais chemins nous protegent contre les
+flaneurs, la vie est tres bonne pourtant et tres confortable, a cause du
+voisinage d'une petite ville qu'on appelle _la Seyne_. Nous avons pris,
+pour vingt-cinq francs par mois, une bonne cuisiniere, brave fille; pour
+_plus cher_, un homme de confiance que nous connaissons, et nous voila
+cases a merveille et tres economiquement. Nous sommes, malgre le gachis
+du quart d'heure, dans un climat superbe, a l'extreme pointe meridionale
+de la France, au milieu d'une flore tout africaine.
+
+Si vous devez faire une nouvelle campagne d'hiver dans ce beau pays,
+nous vous adresserons a des amis qui vous aideront a trouver des
+conditions de ce genre. Mais j'avoue qu'il nous eut ete impossible de
+les trouver nous-memes, sans le secours des devoues de la localite; car
+ce n'est pas ici un endroit de mode et d'exploitation.
+
+A present, comment vous offrirai-je l'hospitalite? J'esperais que mon
+avoue-proprietaire laisserait a ma disposition le reste de la maison,
+qu'il n'habitera pas avant le mois de juin; mais il n'y a eu aucun moyen
+de l'y decider, parce qu'il veut _pouvoir y venir_. Voila ce que c'est
+que d'avoir affaire a un homme qui ne specule pas; cela a aussi son
+inconvenient. Mais, si vous revenez par ce cote-ci, nous irons vous
+chercher a Toulon, a l'hotel de _la Croix d'or_, ou l'on est tres bien,
+ou a Hyeres, que nous voulons aller voir des qu'il fera beau. Vous
+viendrez passer une journee a notre ermitage et nous vous reconduirons
+_par terre_, si vous craignez un quart d'heure de houle un peu forte.
+Nos mauvais chemins n'offrent aucun danger; ils sont crottes, voila
+tout; mais deux jours de mistral les auront balayes. Tachez de realiser
+mon esperance; ou, si vous prolongez votre sejour a Nice, c'est nous qui
+irons vous trouver. Donnez-nous toujours signe de vie, a l'adresse de
+_Charles Poncy, a Toulon._
+
+Mille tendresses de coeur a vous, et baisers a Angele.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXX
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Tamaris, 24 fevrier 1861.
+
+Golfe du Lazaret, a une demi-lieue de mer de Toulon. Au pied du fort
+Napoleon.
+
+C'est une colline couverte de pins-parasols, d'une beaute et d'une
+verdeur incomparables. Le golfe du Lazaret, separe d'un cote de la
+grande mer par une plage sablonneuse, vient mourir tout doucement au bas
+de notre escalier rustique. Au dela de la plage, la vraie mer brise avec
+plus d'embarras et nous en avons, de nos lits, le magnifique spectacle.
+La tete sur l'oreiller, quand, au matin, on ouvre un oeil, on voit
+au loin le temps qu'il fait par la grosseur des lignes blanches que
+marquent les lames. A droite, le golfe s'ouvre sur la rade de Toulon,
+encadree de ses hautes montagnes pelees, d'un gris rose par le soleil
+couchant.
+
+A droite, s'eleve le cap Sicier, autre montagne tres haute et d'une
+belle decoupure, toute couverte de pins. Entre la grande mer et une
+partie de notre vue de face, s'etend une petite plaine bien cultivee,
+une sorte de jardin habite. Derriere nous, le fort Napoleon sur une
+colline boisee plus elevee que la notre et qui nous fait un premier
+paravent contre le nord. Au bas de ce fort, la grande rade de Toulon et
+d'autres immenses montagnes derriere, second paravent, que depasse en
+troisieme ligne la chaine des Alpines du Dauphine.
+
+Tout cela est d'un pittoresque, d'un dechire, d'un doux, d'un brusque,
+d'un suave, d'un vaste et d'un contraste que ton imagination peut se
+representer avec ses plus heureuses couleurs. On dit que c'est plus beau
+que le fameux Bosphore, et je le crois de confiance; car je n'avais rien
+reve de pareil, et notre pauvre France, que l'on quitte toujours pour
+chercher mieux, est peut-etre ce qu'il y a de mieux.
+
+Nous sommes au milieu des amandiers en fleurs, la bourrache est dans son
+plus beau bleu, le thlaspi des champs blanchit toutes les haies. Ce sont
+a peu pres les seules plantes de nos climats que j'aie encore apercues;
+le reste est africain ou meridional extreme: cistes, lieges, yeuses,
+arbousiers, lentisques, cytises epineux, tamarins, oliviers; pins
+d'Alep, myrtes, bois de lauriers, romarins, lavandes, etc., etc. Il ne
+faut pourtant pas oublier la vigne et le ble parmi nos compatriotes; on
+boit ici, a bon marche, du vin excellent. Le pain est bon; il y a peu de
+poisson, mais le mouton et le boeuf sont passables. C'est le fond de
+la nourriture avec les coquillages, tres varies, mais generalement
+detestables pour ceux qui n'aiment pas le gout de varech.
+
+La maison que nous habitons est petite mais tres propre, et nous y
+sommes seuls dans un desert apparent. Personne n'y vient et personne n'y
+passe; mais, tout pres de nous, il y a un petit port de mer appele
+_la Seyne_, qui est grand comme la Chatre et ou notre factotum va
+s'approvisionner tous les matins. De plus, il va a Toulon tous les jours
+par un petit vapeur, moyennant trois sous.
+
+En outre du factotum male, nous avons une cuisiniere naine, qui est une
+excellente fille, et un ane nain, baudet d'Afrique appele _Bou-Maza,_
+qui ne mange jamais que des fagots d'olivier sec et qui est devenu fou
+aujourd'hui pour avoir avale une poignee de foin.
+
+La maison coute cinq cents francs pour trois mois, la cuisiniere
+vingt-cinq francs par mois, le baudet rien. Il est au proprietaire, un
+charmant avoue qui met tout par ecuelles pour nous recevoir. Nous avons
+chacun une petite chambre et, en commun, un salon, une salle a manger,
+un cabinet pour mettre nos herbiers, nos cailloux et nos betes. Le
+rez-de-chaussee, tu peux te le figurer: c'est la distribution du
+Coudray[1]. Devant la maison, il y a un berceau de plantes exotiques
+et une etroite terrasse avec des fleurs. Tout le reste est une colline
+inculte, rocailleuse, ombragee d'arbres superbes a travers les tiges
+desquels on voit le bleu de la mer, ou le bleu des montagnes lointaines.
+Le sol est calcaire triasique el on y trouve une partie de nos coquilles
+fossiles de Nohant et du Coudray. A deux pas, nous avons des granits et
+des laves; toute la cote est tres variee, par consequent, de formes et
+de couleurs.
+
+Le pays environnant est a la fois riant et sauvage. Quant au climat, il
+est rude et superbe, varie et heurte comme le pays: des jours de pluie
+diluvienne, des vents tres rudes, des coups de soleil (j'en ai un sur le
+nez, d'une belle couleur), des humidites suaves et chaudes; tout cela se
+succedant avec rapidite, et ne rendant guere malade; car, avant-hier,
+j'ai fait deux lieues a pied pour ma premiere promenade; hier, j'etais
+dans mon lit avec la fievre, rhume, courbature et coup de soleil. Ce
+matin, j'ai fait une lieue; ce soir, je me porte on ne peut mieux; je
+n'ai plus que mon coup de soleil sur le nez, mais je n'en souffre plus.
+Maurice a passe par les memes crises.
+
+Je reprends ma lettre pour l'expliquer comme quoi nous avons renonce a
+Hyeres et a ses palais. Maurice y a ete et a decouvert que c'etait une
+jolie ville, plantee au beau milieu d'une plaine, loin de la mer, loin
+des montagnes, loin des bois; une ville d'Anglais ou il faut toujours
+etre sur son trente-six, toutes choses qui ne pouvaient pas nous
+convenir. C'etait le cas d'aller voir Saint-Pierre des Horts; mais
+Maurice a calcule que, lors meme qu'on nous rabattrait enormement sur le
+prix annonce au prospectus, nous serions encore loin de compte. Il s'est
+informe neanmoins. Il a su qu'il etait a peu pres impossible de s'y
+nourrir sans avoir a son service des gens du pays, comme nous les avons
+pris ici. Or, ici, de la main de nos amis les Poncy, nous pouvions nous
+assurer de bonnes gens, aux habitudes en rapport avec nos moyens. Ou
+trouver cela a Hyeres, pays de haute exploitation? et a qui demander de
+se charger pour nous de tous ces details?
+
+Le Midi n'est pas si facile a habiter qu'il s'en vante. Ici meme, a deux
+pas de tout, ca n'a pas ete tout seul, et ca ne va pas encore a souhait.
+Depuis deux jours, il pleut, et, quand il pleut, personne ne bouge;
+Bou-Maza lui-meme ne veut pas sortir de son ecurie. On peut donc mourir
+de faim chez soi, si on n'a pas pris ses precautions. Cela se concoit
+quand on a vu ce que c'est que les pluies des pays chauds. Comme ils
+sont souvent a sec pendant six ou dix mois de suite et que pourtant
+il tombe dans le Var; calcul fait, autant d'eau que dans les autres
+departements francais, tout creve a la fois, et, dans une minute, que
+l'on soit ane ou chretien, on est trempe comme une eponge. Et puis ca ne
+s'arrete pas; il n'est pas question, comme chez nous, de _laisser passer
+le nuage_. Le nuage ne passe pas, ou plutot il passe toujours, et douze
+heures d'affilee ne l'epuisent pas.
+
+Donc, nous nous sommes rabattus sur le plus proche voisinage de nos
+amis, d'autant plus que le pays est beaucoup plus beau que tout ce qu'on
+va chercher ailleurs. Ca ne nous empechera pas d'aller visiter toute la
+cote, par consequent Hyeres, quand il fera beau et qu'on pourra tenir la
+mer. Nous nous reclamerons alors de ta protection pour voir Saint-Pierre
+et ses beautes. Pour le moment, les navires que nous voyons passer en
+pleine mer font si triste figure, que nous n'avons guere envie de nous
+y fourrer; car, avec ce deluge, il y a un vent d'est a decorner les
+boeufs. Aujourd'hui, le vent couvrait si bien le bruit du tonnerre,
+qu'on ne pouvait pas les distinguer l'un de l'autre.--Ce soir, clair
+de lune et tempete. La mer est en argent, mais pas riante, comme de
+l'argent dans la poche d'un pauvre diable.
+
+Voila notre bulletin, aussi complet que possible. Il nous faut le tien
+et celui de la famille. Etes-vous de retour au Coudray? Quel temps y
+fait-il? Es-tu sorti de tes ennuis de procedure a Nevers? Le moutard
+est-il toujours beau et _brave homme_? Et Berthe? et tout le monde?
+Embrasse-les tous pour moi et presente-leur mes amities. A toi de coeur,
+mon cher vieux.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Campagne de Charles Duvernet.
+
+
+
+
+CDLXXI
+
+A M. JULES BOUCOIRAN, A NIMES
+
+ Tamaris, 25 fevrier 1861.
+
+Cher ami,
+
+Nous sommes arrives, par un temps de chien (le 18 courant), a Toulon,
+ou Maurice, presse de me trouver un gite convenable aux environs, etait
+depuis huit jours, courant d'une campagne a l'autre, et par consequent
+ne pouvant songer a aller vous voir. Il a ete a Hyeres, il en est revenu
+mecontent, ne trouvant rien la de possible pour mes gouts de solitude
+et de vraie campagne. Il s'est rabattu sur la rade de Toulon et sur
+les golfes voisins. Enfin, la veille de mon arrivee, il a trouve une
+maisonnette toute petite, mais bien propre, dans un pays _idealement
+beau_. Je ne vous en dis rien: vous verrez notre site et nos environs.
+L'endroit s'appelle Tamaris. (Je m'y suis installee le 19.)--Mais, pour
+y arriver, soit par mer, soit par terre, il faut quelques renseignements
+locaux. Donc, quand vous viendrez nous voir, il faudra aller par le
+chemin de fer jusqu'a Toulon. La, vous irez trouver Charles Poncy, notre
+ami, rue du Puits, n deg. 7. Il vous amenera ou vous fera conduire, et, en
+meme temps, il vous remettra ou vous fera remettre une clef au moyen de
+laquelle vous aurez, chez nous, un gite; car nous n'avons qu'une partie
+de la maison; mais notre proprietaire, homme tres aimable, nous a promis
+une chambre d'ami des que nous en aurions besoin. Voila! Nous n'avons
+encore eu que deux jours de beau temps sur six. Ne venez pas sans que le
+temps soit remis; car je ne pense pas que nous differions beaucoup de
+temperature, sauf qu'ici nous avons des pluies insensees quand le ciel
+s'y met, et nos chemins sont laids, notre horizon triste, notre campagne
+maussade par consequent. Il faut que nous puissions vous promener dans
+le soleil.
+
+Sur ce, a bientot, j'espere, cher enfant. Ce sera une joie de famille,
+et, en attendant, on vous embrasse de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXXII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Tamaris, 15 mars 1861.
+
+Mon cher vieux,
+
+Je t'adresse ma lettre a Nevers, bien que je pense que tu doives etre
+au Coudray; mais je me dis que, de Nevers, on te l'enverra exactement,
+tandis que, du Coudray a Nevers, ce ne serait peut-etre pas la meme
+chose.
+
+J'ai recu la tienne, de lettre, et je suis heureuse de voir que ton
+petit mioche te donne toutes les joies de la _grand'paternite,_--je
+souligne! Voici, helas! comment tout se compense et s'equilibre dans
+le bien et dans le mal pour chacun de nous. Mes yeux voient des mers
+d'azur, des montagnes superbes, des fleurs charmantes; mais ils ne
+verront plus que le portrait de ma pauvre Nini, qui etait la perle et la
+fleur par excellence de ma vieillesse. Je ne la sentirai plus sur mes
+genoux ni dans mes bras, je n'entendrai plus sa voix, je n'echangerai
+plus rien avec elle en cette vie.--Resignons-nous; notre cause et notre
+but nous sont, inconnus, mais ils sont l'oeuvre et le vouloir de Dieu.
+Ils ne peuvent donc etre mauvais, et tout, apres la vie, doit etre
+dedommagement, puisque, des cette vie, tout conduit a la notion de
+l'equilibre et de la remuneration.
+
+Maurice a ete a Hyeres pour la seconde fois, un peu pousse par un degout
+momentane du sejour de Tamaris, ou le mistral souffle de temps en temps,
+et plusieurs jours de suite avec une violence inouie. J'etais assez
+souffrante et il disait que si le climat d'Hyeres etait moins brutal,
+il voulait m'y transporter. Mais il a trouve que c'etait la meme chose,
+alternative de bourrasques et de series de jours admirables.
+
+Il a ete voir M. Germain, dans son chateau, tres pittoresque et tres
+beau, de Saint-Pierre des Horts. Le chatelain l'a tres bien recu et lui
+a offert pour moi un beau logement a tres bon marche, ce qui est fort
+aimable.
+
+Mais je suis installee et c'est une assez grande affaire dans ce
+pays, ou, meme aux portes des villes, les ressources et les moyens de
+communication n'abondent pas. On va peu par terre, les chemins sont
+assez negliges et decrivent necessairement des courbes immenses autour
+des golfes qui dentellent la cote. La mer est le seul vrai chemin, et,
+quand elle est mauvaise, ce qui arrive souvent ce mois-ci, on est un peu
+claquemure. Nous avons surmonte tous ces petits ennuis du commencement,
+en nous mettant au courant des habitudes et des ressources de la
+localite et en nous attachant enfin un commissionnaire actif et
+intelligent, apres en avoir essaye deux qui etaient de charmants
+garcons, mais peu degourdis, moins degourdis que des Berrichons, et
+craignant la pluie comme des chats. Ici, pour le caractere et le
+temperament, il n'y a pas de milieu. Ils sont ou tout a fait _chiffes_,
+ou tout a fait energiques. Nicolas-Napoleon fait tres bien notre
+service; la cuisiniere Rosine, une vraie guenon, chante et rit toujours.
+L'ane va a la provision sans regimber; le chien nous prend pour ses
+maitres, et les poules me suivent comme a Nohant.
+
+On nous apporte d'excellents poissons de mer tout vivants; nous savons
+maintenant qu'il n'en faut pas demander les jours de mistral; nous nous
+sommes procure beaucoup de tables; car, bien que notre Coudray maritime
+soit suffisamment meuble quant au reste, les tables sont ici des meubles
+de luxe. On ne lit pas, on n'ecrit pas, on vient a la campagne pour se
+promener et dormir. Nous sommes enfin bien cases, resignes aux tempetes
+et tres dedommages par la possibilite de travailler et par la beaute des
+journees admirables qui succedent aux ouragans. Le printemps se fait au
+milieu de ces tempetes comme si de rien n'etait. Les solides pins d'Alep
+au parasol majestueux et les lieges rugueux tendent le dos et ne rompent
+pas; les plantes a feuilles persistantes s'en moquent egalement et
+l'olivier n'en est ni plus ni moins pale. Parmi ces insensibles, les
+vraies plantes printanieres commencent a sourire. Les tamarix et les
+lentisques en boutons, les anemones lilas et pourpre jonchent la terre;
+et les orchys fleurissent a l'ombre.
+
+J'ai trouve dans un bois voisin _l'epipactis cephalante,_ qui n'est pas
+de nos pays et qui, je crois, est assez rare partout.
+
+C'est une orchidee blanc de neige, avec une tache doree sur le _labile_
+tres jolie plante, elegante. J'ai ete voir a Saint-Mandrier, qui est un
+hospice de marine avec un beau jardin botanique, des palmiers et autres
+exotiques tres grands, des bosquets de poivriers couverts de leurs
+jolies graines rouges, et des _sterculies_ dont l'odeur, exprimee par le
+nom, n'est pas precisement celle de la rose.
+
+Tout cela est en dehors de mon recit sur le docteur Germain. Pour en
+revenir a lui, Maurice, qui se flattait de voir ses riches collections
+d'histoire naturelle, a eu le desappointement d'apprendre qu'elles
+n'existaient que sur le prospectus; mais le personnage lui a paru tout
+de meme un savant serieux et un homme de grande valeur. Je compte
+certainement, le mois prochain, l'aller voir, lui et son chateau moyen
+age, dont Maurice m'a apporte de sa part plusieurs photographies. Cela
+s'arrange d'autant mieux que ledit docteur est en ce moment en route
+pour la Nievre, ou il passera huit ou dix jours. Il est possible qu'une
+autre annee, connaissant ce bon gite de Saint-Pierre, j'aille y frapper
+pour la saison.
+
+J'ai beaucoup travaille au _lessivage_ de _Valvedre_ depuis que je suis
+ici. Je touche a la fin de ce gros travail.
+
+Bonsoir, cher vieux; voila encore une longue causerie; mais je finis
+brusquement faute de papier. Tendresses a vous tous et grandes amities
+d'ici.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXXIII
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Tamaris, 28 mars 1861.
+
+Chere cousine,
+
+Vous aurez recu deja une lettre de Lucien[1] qui a, par un heureux
+hasard, vu tout de suite a Toulon, ou il se trouvait hier avec Maurice
+et Boucoiran (un de mes plus anciens et meilleurs amis), l'article du
+_Moniteur_ concernant son pere. Ils m'ont apporte cette bonne nouvelle;
+le brave enfant etait ravi et c'a ete fete a Tamaris. Il vous avait deja
+ecrit, ce matin; il est parti pour Lestac.
+
+Maurice l'a accompagne un bon bout de chemin en wagon et l'a quitte pour
+aller voir une ruine romaine perdue dans les sables du rivage. Il est
+revenu ce soir a onze heures par des chemins bien noirs. Mais Lucien est
+sur une des plus belles routes du monde et il nous a fait esperer qu'il
+reviendrait passer encore deux jours avec nous; apres quoi, il gagnera
+Nimes avec notre Boucoiran, qui l'aime deja de tout son coeur et qui lui
+montrera _ex professo_ tout ce qui pourra l'interesser dans ce pays.
+
+Il va bien, votre cher enfant; il a couru comme un Basque avec ces
+messieurs, bravant la tempete au bord de la mer, afin de voir deferler
+les grandes lames. Il a fait, bon gre mal gre, de la botanique et de
+l'entomologie. Il a appris une _patience_ qui est aussi difficile qu'un
+probleme de mathematiques. Il a mange beaucoup de petits gateaux et ne
+s'est point passionne pour les coquillages de nos reves qui ne valent
+pas le diable. Il est toujours aussi charmant et aussi sympathique, et
+son arrivee a ete une veritable joie pour nous tous.
+
+Ma sante se remet. Le mistral a fait place a un temps plus doux; encore
+quelques jours, et nous aurons, a ce qu'on nous assure, un temps
+delicieux. Je crois que Maurice compte accompagner Lucien et Boucoiran
+a Nimes. Vous voyez qu'on n'est pas presse de se quitter les uns les
+autres et qu'on se reconduit pour etre plus longtemps ensemble.
+
+Ce Boucoiran est l'ancien precepteur de Maurice; c'est un coeur d'or et
+un homme du plus grand merite, sachant enormement de choses; Lucien est
+deja avec lui comme avec un papa.
+
+Combien nous sommes heureux de ce qui concerne le vrai papa! nous nous
+en tourmentions; nous en parlions a toute heure; mais je disais, moi:
+"Si le prince s'en charge, ca reussira, car je ne connais pas de
+meilleur ami." J'espere que je le verrai lorsqu'il viendra a Toulon, ou
+on travaille a son yacht Si vous savez quelques jours d'avance l'epoque
+de son depart, vous serez bien aimable de me l'ecrire pour que je ne
+sois pas en tournee aux environs dans ce moment-la.
+
+Bonsoir, chere cousine; dormez sur les deux oreilles. Si votre cher
+enfant nous revient, nous _le choierons_ comme de coutume.
+
+Je vous embrasse de coeur.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Lucien Villot, fils de madame Villot.
+
+
+
+
+CDLXXIV
+
+A LA MEME
+
+ Tamaris, 19 avril 1861.
+
+Chere cousine,
+
+Votre cher enfant est parti il y a deux heures. Nous revenions d'une
+longue promenade dans les montagnes, il a trouve votre lettre a la
+maison. Il a couru faire son paquet, et, quoiqu'il criat la faim depuis
+deux heures, il est parti sans diner, dans la voiture qui nous ramenait
+de la promenade et ou nous lui avons lance une croute de pain, un
+morceau de jambon et une bouteille de vin. Mais, malgre tout cela,
+sera-t-il arrive a temps a Toulon pour le depart du chemin de fer? Nous
+sommes a plus d'une lieue dans les terres et les chemins sont durs, les
+_equipages_ de la localite ne vont pas vite, et les bateaux ne partent
+pas apres le coucher du soleil. Donc, s'il n'arrive pas avant ma lettre
+ou en meme temps, c'est qu'il aura eu un retard inevitable et aura ete
+force de coucher a Toulon.
+
+Ce cher enfant avait le coeur gros de quitter ce magnifique soleil et
+cette vie a travers champs dans un pays splendide. Si son coeur le
+rappelait pres de vous et de son pere, ses jambes et son cerveau
+regrettaient l'animation des courses et la liberte du grand air; et
+nous, il faut avouer que nous le retenions de jour en jour; car nous
+l'aimons tendrement et c'etait plaisir de le voir vivre a pleins poumons
+dans ce climat energique. Mais ni son coeur ni notre conscience n'ont
+hesite devant l'appel serieux que vous lui faisiez, et, tout abasourdis,
+tout chagrins du grand vide qu'il nous laisse, nous ne l'avons pourtant
+pas retenu davantage. C'est un enfant excellent, un coeur d'or, une vive
+intelligence, et un corps qui grandit encore, qui a des inquietudes dans
+les pattes quand on le retient en place une heure, et qui a besoin de
+sauter comme un poulain dans un pre. Encore un peu de temps de ces
+gambades necessaires, et il travaillera; car il a, pour cela, toutes les
+aptitudes et toutes les facultes voulues.
+
+A son age, Maurice ne pouvait guere non plus s'occuper. Les garcons ont
+un developpement plus tardif que nous. Il n'est devenu _piocheur_ qu'a
+vingt-deux ou vingt-trois ans. Ne vous inquietez donc pas de ce besoin
+de flaner. Il vous aime tant d'ailleurs, il a tant de veneration tendre
+pour son pere, qu'il fera tout ce que vous exigerez. Enfin nous le
+regrettons, nous desirons le revoir a Nohant, nous le chargeons bien
+d'obtenir cette joie pour nous; mais nous voulons aussi que votre
+volonte soit faite, _aujourd'hui et toujours_.
+
+Ce bon Lucien vous dira que j'ai ete longtemps souffrante et patraque et
+qu'il m'a souvent tenu compagnie finalement. Je suis presque tout a fait
+bien a present et nous avons pas mal couru dans ces derniers jours: quel
+chagrin que vous soyez clouee a Paris, ou il fait si triste et si froid,
+quand une vingtaine d'heures de voyage peuvent vous transporter sous un
+ciel bleu et chaud! Ce n'est pas que j'aime passionnement la Provence,
+je lui prefere nos bords de la Creuse et nos fraiches montagnes
+d'Auvergne; mais nous n'avons plus de printemps par la, et, ici, ca
+existe encore.
+
+Bonsoir, chere cousine; embrassez pour moi le cousin, et recevez tous
+les tendres respects de Maurice.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXXV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Tamaris, 24 avril 1861.
+
+Cher enfant,
+
+Envoyez-moi deux ou trois feuilles de papier ministre, a _petition_,
+avec enveloppes _ad hoc_. Il faut ecrire a l'imperatrice sur ce
+papier-la et je demande deux ou trois feuilles et enveloppes en cas de
+_ratures_; car j'y suis sujette et il n'en faut pas trop. Envoyez-moi
+aussi une ou deux enveloppes encore plus grandes pour contenir l'envoi
+et le faire passer, par Damas-Hinard, secretaire des commandements de
+ladite souveraine. C'est un homme charmant, qui plaide les bonnes causes
+aupres d'elle.
+
+Maintenant, cela ne reussira peut-etre pas. J'ai deja beaucoup demande
+pour des desastres semblables. On ne m'a pas encore refuse; essayons
+encore. Je vais faire le resume. Envoyez-moi le papier dans un petit
+carton, pour que Nicolas ne m'apporte pas ca chiffonne et sali.
+
+Maintenant quelle somme faut-il demander? L'imperatrice donnera de sa
+bourse probablement. Esperons-le, car, si elle renvoie au ministere
+de la marine, nous n'aurons que des paroles, et meme peut-etre moins.
+Demandons-lui donc un secours, un mouvement de coeur, deux mille francs.
+C'est peu, mais moins nous demanderons, plus surement nous obtiendrons.
+Qu'en pensez vous?
+
+Je ne sais ou vous prenez vos defauts, vos indiscretions et toutes les
+peurs que vous vous faites. Je ne sais rien de vos crimes, sinon que
+vous mettez votre cravate en fou, ce qui m'est bien egal, et que vous
+faites des calembours, ce qui me revolte de la part d'un poete. Fils
+ingrat, vous vous amusez a jouer faux sur un stradivarius! sur cette
+langue francaise, magnifique instrument que vous devriez tenir pour
+sacre, puisqu'il a servi de manifestations a votre ame, a votre coeur
+et a votre genie naturel! Qu'eussiez-vous fait avec l'instrument que
+le ciel et les hommes ont donne a Matheron[1]? Il dit: "Une
+_seule-t-auberge, un chivau, le mer, la sable;_" et pourtant, il m'amuse
+a entendre, parce qu'il parle comme il sait et comme il peut. Mais
+savoir la musique a fond pour se delecter aux fausses notes! Vous n'etes
+qu'un ingrat et un impie.
+
+Apres cela, s'il vous faut absolument ces affreux _couacs_ pour digerer,
+je vous les pardonne, et, eussiez-vous mille autres vices, vous etes si
+bon, si aimant, si sur et si vrai, que, tout en vous grognant, je vous
+les passerais encore.
+
+La sante est meilleure. J'ai fait aujourd'hui une belle course sur les
+hauteurs du cap Cepet; c'etait magnifique et j'ai trouve beaucoup de
+plantes.
+
+Je vois avec chagrin que vous n'allez pas mieux et avec plaisir que vos
+malades ont un peu de repit. Nous repartons demain a une heure, pour je
+ne sais ou, s'il fait beau.
+
+J'embrasse Desiree et les cheres fillettes. Pauvre Anais, que de
+chagrins, a la fois! Et ce pauvre naufrage, comment va-t-il?
+
+A vous de coeur et tendres amities d'ici.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Cocher de louage.
+
+
+
+
+CDLXXVI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Tamaris, 11 mai 1861.
+
+Chere cousine,
+
+Vous etes bonne comme un ange de vous occuper de moi si gracieusement et
+de vous tourmenter de cette affaire qui me tourmente si peu[1]. Lucien
+a du vous dire pour combien de raisons tres vraies et tres logiques
+j'aurais desire qu'il ne fut pas question de moi. Je n'ai pas voulu
+desavouer les amis qui m'avaient portee, d'autant plus que j'avais et
+que j'ai encore la certitude qu'ils doivent echouer.
+
+J'ai trop fait la guerre aux hypocrites pour que le monde
+_officiellement_ religieux me le pardonne. Et je ne souhaite pas etre
+pardonnee. J'aime bien mieux qu'on me repousse vers l'_enfer_, ou ils
+mettent tous les honnetes gens.
+
+Mais, a propos de cette affaire de l'Academie, il en est une autre dont
+je veux vous parler. Buloz, qui n'a pas toujours un style tres clair,
+m'ecrit que quelqu'un est venu le trouver pour lui dire _de me sonder_
+pour savoir si j'accepterais de l'empereur un dedommagement offert d'une
+facon honorable et equivalent au prix de l'Academie, dans le cas ou il
+ne me serait pas accorde.
+
+J'ai repondu que je ne desirais absolument rien; mais j'ai bien charge
+Buloz de presenter mon refus sous forme de remerciement tres sincere et
+tres reconnaissant; or, comme une commission de cette nature, quelque
+explicite et franche qu'elle soit peut, en passant par plusieurs
+bouches, etre denaturee, je vous demande de voir le prince, qui est net
+et vrai, lui, et de lui dire ceci: "Je ne mets aucune sotte fierte,
+aucun esprit de parti, aucune nuance d'ingratitude a refuser un bienfait
+de l'empereur. Si j'etais malade, infirme et dans la misere, je lui
+demanderais peut-etre pour moi ce que j'ai plusieurs fois demande a
+l'imperatrice et aux ministres pour des malheureux. Mais je me porte
+bien, je travaille et je n'ai pas de besoins. Il ne me paraitrait pas
+_honnete_ d'accepter une generosite a laquelle de plus a plaindre ont
+des droits reels: si l'Academie me decerne le prix, je l'accepterai,
+_non sans chagrin_, mais pour ne pas me _poser_ en fier-a-bras
+litteraire et pour laisser donner une consecration exterieure a la
+moralite de mes ouvrages pretendus immoraux. De cette facon, les
+genereuses intentions de l'empereur a mon egard seront remplies. Si,
+comme j'en suis bien sure, je suis eliminee, je ne me regarderai pas
+comme frustree d'une somme d'argent que je n'ai pas desiree et dont je
+suis toute dedommagee par l'interet que l'empereur veut bien me porter."
+Voila!
+
+A present, je dis tout cela _au cas que_...; car j'ignore si Buloz a
+bien compris ce qu'on lui a dit et s'il est vrai que l'empereur se soit
+_emu_ de cette petite affaire. Buloz m'a dit que la princesse Mathilde
+_se chargeait de tout_, sans plus d'explication. Si la princesse
+Mathilde est seule en cause, le prince le saura et lui dira _tout ce que
+dessus_, comme disent eloquemment les notaires. S'il me le conseille,
+j'ecrirai a cette excellente princesse pour la remercier, et a
+l'empereur, s'il y a lieu. Ajoutez, pour le prince, que je l'aime de
+toute mon ame, que j'irai visiter demain son _bateau_, dans la rade de
+Toulon; car je vois bien qu'il ne viendra pas ici de sitot, et il fait
+bien de ne pas songer a la mer, qui est horrible et furieuse presque
+continuellement. J'ai ete hier, par une grosse houle, voir _l'Aigle_,
+"galere capitane de Sa Majeste". C'est ravissant. Lucien a du vous en
+faire la description; car il l'a vue avant moi.
+
+Moi, je suis tourmentee parce que Maurice veut aller faire un tour en
+Afrique. Il a bien raison et je serai contente qu'il voie ce pays; mais
+j'ai peur qu'il ne veuille pas attendre la fin de ces tempetes et ca va
+m'inquieter atrocement. Mais je ne le lui dis pas beaucoup; car il ne
+faut pas rendre les enfants pusillanimes par contre-coup, ni gater leurs
+plaisirs par l'aveu de nos anxietes.
+
+Voila donc Lucien dans la botanique? L'heureux coquin, qui n'a pas autre
+chose a faire, et qui a _un pere comme il en a un_, pour le guider et
+resoudre les abominables difficultes de la _specification_! Ce n'est
+pourtant pas la le fond, la philosophie de la science; mais c'est par la
+qu'il faut passer, et c'est long, surtout avec la complication qu'y ont
+fourree et qu'y fourrent de plus en plus les _auteurs_.
+
+Dites a ce cher enfant, qu'il est ne coiffe d'avoir toutes les facilites
+sous la main, et que, s'il ne travaille pas, je ne lui donnerai pas les
+echantillons des belles plantes que je mets en double pour lui dans mon
+fagot. Dites-lui aussi que je suis retournee au _Revest_ et que j'y ai
+trouve des amours de fleurs. Dites-lui enfin que Marie perd toujours
+son chapeau, que Matheron dit toujours: _Une-t-auberge_; enfin que je
+l'embrasse de tout mon coeur.
+
+Remerciez Augier et Ponsard, si vous les voyez; surtout le prince, qui
+s'occupe aussi de moi avec le coeur que nous lui savons.
+
+Bonsoir, chere et bonne cousine; toutes mes tendresses au cousin et aux
+chers enfants.
+
+G. SAND.
+
+Vous savez donc aussi la botaniqne, vous? vous savez donc tout? Exigez
+que Lucien soit tres ferre sur la _technologie_; ca l'ennuie, mais c'est
+indispensable, et pas difficile quand on sait le latin.
+
+ [1] Plusieurs membres de l'Academie francaise avaient mis sa
+ candidature en avant pour le prix Gobert.
+
+
+
+
+CDLXXVII
+
+A MAURICE SAND, A ALGER
+
+ Tamaris, 15 mai 1861.
+
+Cher enfant,
+
+J'ai recu, ce matin, ta lettre de Marseille, et, ce soir, une lettre
+d'Oscar, que je t'envoie. J'espere que tu auras eu un bon depart et une
+bonne sortie des cotes; mais, en pleine mer, tu as du trouver une forte
+houle. La tempete a du laisser encore la de l'agitation. Ici, temps
+magnifique; hier et aujourd'hui, chaleur complete, quelques nuees
+d'orage, quelques ondees, et pas un souffle de vent, pas meme au bord du
+golfe de la Seyne, cet endroit maudit qui nous a tant fait eternuer et
+moucher. Calme plat a present, la mer unie comme du satin aussi loin que
+la vue peut s'etendre. C'est egal, je voudrais bien te savoir arrive
+sans ennui, sans retard, sans fatigue et par un beau soleil pour
+poetiser ta premiere impression de cette terre nouvelle.
+
+Nous, nous avons ete hier voir le _Ragas_. C'est a deux pas du dernier
+moulin de la vallee de Dardenne; nous en etions a un quart de lieue
+quand tu as dessine le petit pont double a guirlandes de lierre. Mais
+quel quart de lieue! Jamais tu n'aurais cru que ta pauvre mere put
+descendre a pic dans une gorge profonde et remonter de meme sur un
+sentier de chevres. Mais _je m'en suis tres bien tiree_, comme on dit a
+la Chatre. Je n'ai pas fait un faux pas, et, malgre cette gymnastique,
+violente pour mon age mur, je n'ai pas ete du tout fatiguee. Il faisait
+chaud, par exemple, dans cette crevasse de calcaire uni! Je ne sais pas
+si tu auras plus chaud en Afrique.
+
+Le Ragas occupe le fond d'un amphitheatre de cimes a pic, et dans le
+flanc du rocher qui en occupe le point central s'ouvre une immense fente
+noire tout encadree de verdure. L'endroit est grandiose et charmant;
+beaucoup de vegetation sur ce chaos. Le gouffre a trois ou quatre cents
+pieds de profondeur. Il y a encore vingt metres d'eau en toute saison.
+Apres deux ou trois jours de forte pluie, tout le gouffre se remplit
+et deborde par cette fente, d'ou l'eau se precipite en torrent dans la
+gorge et puis dans la Dardenne, dont nous avons vu le terrible lit a
+sec; il n'avait pas assez, plu ces jours-ci pour que l'on put meme voir
+l'eau au fond du gouffre. Ceci, avec les cotes du cap Sicier, est ce
+que j'ai vu de plus _serieux_ jusqu'a present dans nos promenades. La
+Dardenne etait magnifique claire, ruisselante, bouillonnant en cascades
+d'opera dans les gradins de pierre des moulins, ces travaux des moines
+qu'on pourrait prendre, s'ils etaient ailleurs et en ruine, pour des
+amphitheatres romains.
+
+Aujourd'hui, nous avons ete a Sainte-Anne, au bout des gorges
+d'Ollioules, et nous, avons decouvert, _tout_ _seuls_, un endroit
+delicieux et des masses de rochers en coupole, creuses en grotte comme
+la montagne de Taormine pour les sepultures antiques. Ceci est pourtant
+un simple _jeu de la nature_, comme disent les itineraires. C'est
+l'action du vent et de la pluie dans un gres friable qui tombe en sable
+blanc et qu'on exploite, a l'entree des gorges, pour faire des glaces.
+
+Il a passe un gros orage qui venait de la mer, j'ai pense a toi!
+Heureusement il n'a pas ete mechant.
+
+Pourvu que tu sois content de ton Afrique! mais tu seras toujours
+content d'y avoir ete.
+
+L'imperatrice m'a envoye mille francs pour le pere d'Anais. C'est tres
+aimable et la famille est enchantee.
+
+Bonsoir, mon enfant; je me porte bien, je t'aime. Je t'embrasse mille
+fois. Ecris-nous, ne serait-ce qu'un mot.
+
+
+
+
+CDLXXVIII
+
+AU MEME
+
+ Tamaris, 22 mai 1861.
+
+Cher enfant,
+
+Je descendais hier de la cime du Coudon; partie a onze heures du matin,
+je rentrais a onze heures du soir, quand j'ai trouve ta lettre a la
+maison. Juge si j'ai dine ou soupe de bon appetit! Le coeur content me
+faisait oublier les jambes, vexees d'une ascension de deux heures et
+d'une descente d'une heure dans des sentiers plus que vilains. Mais
+quel endroit et quelle vue! On me disait que je verrais les montagnes
+d'Afrique; mais je n'ai vu devant moi que la mer unie; comme un lac
+incommensurable et tout a fait mysterieux a l'horizon. Le temps etait
+pourtant clair; je distinguais parfaitement les neiges des Alpes et
+le col de Tende, Nice, les montagnes de Marseille, etc. Je voyais dix
+lieues de mer par-dessus la tete du cap Sicier. Mais d'Afrique point, et
+je savais bien que c'etait une blague provencale impossible. N'importe,
+je t'ai appele a travers l'espace, et je t'ai souhaite joie et sante.
+J'etais la a six heures du soir fumant ma cigarette sans que la plus
+petite brise contrariat mon allumette. Tu vois qu'il y a ici de beaux
+jours, a la fin des fins, puisque, sur la plus haute cime, au bord de la
+mer, on trouve cette atmosphere calme.
+
+Je suis revenue en voiture (on fait la moitie du chemin avec un cheval
+de charretier en _nenfort_), par un clair de lune splendide, sur une
+route en zigzag des plus fantastiques. J'etais seule avec le bon
+Matheron, a qui j'avais confie la garde de mes vieux os. Il ne me quitte
+pas a la promenade et a le plus grand soin de moi.
+
+J'ai grimpe avant-hier a Evenos. C'est le chateau noir en ruine qu'on
+voit dans les gorges d'Ollioules; c'est tres beau aussi, mais dans un
+autre genre et moitie moins haut. Hier, par exemple, j'ai ete _detemcee_
+en route par une foule de contretemps insignifiants et betes: deux
+heures d'attente pour avoir un cheval, un guide fou qui nous a egares,
+etc., etc. Rien de facheux; seulement un peu de lassitude aujourd'hui,
+mais pas de courbature. Tu vois que je vas bien, sauf peu de chose, et,
+j'espere, une autre annee; si tu es content de l'Afrique, y aller avec
+toi. Cette fois-ci, il faut retourner a Nohant pour n'etre pas dans la
+gene avant qu'il soit peu. Nous partirons a la fin du mois au plus tard.
+Ecris-moi a Nohant. Si je vas a Chambery, ce sera l'affaire de deux
+ou trois jours seulement. C'est donc beau et curieux, cette Afrique?
+Prends-en une bonne lampee, mais sans trop te fatiguer et sans coups de
+soleil. On dit qu'ils sont dangereux la-bas. Menage un peu mon Mauricot,
+songe qu'il me le faut pour achever en paix ma vieille vie. Je te _bige_
+mille fois.
+
+
+
+
+CDLXXXIX
+
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Chambery, 5 juin 1861.
+
+Mon cher enfant,
+
+Nous partons demain matin pour Lyon, Montlucon, Nohant. Nous nous
+portons tous bien. Nous sommes, enchantes de la Savoie. Ce sont les
+apres beautes de la Provence, avec la verdure normande et les jolies
+constructions suisses. Quand vous aurez huit jours a vous, il faut
+prendre Solange sous votre bras, trois chemises sous l'autre bras, tres
+peu d'argent dans votre poche (par le chemin de fer, Chambery est tout
+pres de chez vous), et vous verrez ce que c'est que des arbres et
+pourquoi ceux de la Provence ne me satisfaisaient pas. On pourrait dire
+qu'ici il y en a trop. Mais ils sont si beaux! D'ailleurs, le terrain
+est si mouvemente, que partout la vue est immense et belle toujours.
+Vous trouvez dans les formes geologiques beaucoup de rapport avec les
+approches de Montrieux, mais en grand et avec une vegetation qui est une
+vraie prodigalite de la nature.
+
+Nous avons couru toute la journee et tous les jours par une chaleur
+etouffante, entremelee d'orages et de pluies torrentielles. Mais pas un
+souffle de vent. Les arbres poussent droits comme des cierges. Maurice
+serait satisfait.
+
+A present, nous allons revoir nos grands horizons planes et notre
+vegetation, mesquine aupres de celle de Chambery; mais nous retrouverons
+notre _chez nous,_ et vous savez que c'est toujours bon.
+
+Ce que nous regretterons, ce sont les bons amis de Mer-Vive; mais nous
+vous attendrons avant ou apres les vacances, ou l'hiver ou le printemps
+prochain.
+
+J'aspire a etre a Nohant, pour avoir des nouvelles de Maurice, bien
+certaine que, si vous en avez recu apres mon depart, vous me les aurez
+expediees chez moi. Je vous donnerai encore des miennes quand j'aurais
+touche le port.
+
+Embrassez pour moi tendrement la bonne Desiree et vos deux charmantes
+filles. Si vous rencontrez Matheron, Nicolas et Rosine, dites-leur
+que nous nous louons d'eux. Grace a votre bon choix, nous avons eu la
+satisfaction de n'avoir affaire qu'a des gens excellents, depuis les
+patrons jusqu'aux serviteurs. C'est une grande chose.
+
+La mer etait bien belle, Tamaris bien charmant, et, vous autres, vous
+etiez des anges gardiens pour nous. Je ne reproche donc au _Var_ que
+trop de vent, trop d'oliviers et trop de poussiere. Mais ce n'est la
+faute de personne et cela ne m'empechera pas de lui garder un tendre
+souvenir.
+
+Adieu encore, cher enfant, et a vous de coeur plus que jamais.
+
+
+
+
+CDLXXX
+
+A M. MAURICE SAND, A ALGER
+
+ Nohant, 8 juin 1861.
+
+Nous sommes rentres aujourd'hui a Nohant a cinq heures, et je vas tres
+bien, mon cher enfant; je ne suis pas fatiguee, bien que la journee
+d'hier, de Lyon a Montlucon, soit longue et fatigante. On ne reste
+en chemin de fer que onze heures, mais on en perd trois a Moulins.
+N'importe, nous voila. Nous avons couche a Montlucon et dejeune avec le
+pere Brothier, qui nous a beaucoup parle de tes aquarelles. Il a ete a
+Paris voir l'Exposition, et il a vu foule autour de tes petits Romains.
+_Le Constitutionnel_ en parle avec eloge. C'est le seul article que
+j'aie encore trouve sous ma main. Je te garderai ceux que je pourrai
+recolter.
+
+J'ai recu a Montlucon ta lettre du 28, Sylvain ayant eu l'esprit de me
+l'apporter en venant me chercher avec la voiture.
+
+Je vois que tu vois du beau, du _n_ deg. 1! Et, d'apres tes indications, je
+me represente assez bien ce qui te frappe. J'espere que tu n'as pas ete
+assez loin pour rencontrer (dans la province de Constantine) un orage de
+grele qui a tue des hommes et des animaux. Tu ne me dis pas comment tu
+arpentes le pays: si c'est en voiture, a cheval, a pied, a autruche ou
+a chameau. L'essentiel, c'est que tu te portes bien et que tu puisses
+dire: _Magnifique! magnifique_! C'est une jouissance, n'est-ce pas, que
+d'etre aux premieres loges du beau theatre de la nature? J'en ai pris
+une bonne goulee en Savoie. Il y a peut-etre plus beau encore; mais
+c'est si beau, qu'on ne songe a rien de mieux quand on y est. Il
+faudra absolument que nous allions y passer un mois, un de ces futurs
+printemps. C'est un tres petit voyage en somme, et l'on y est tres bien
+sous tous les rapports.
+
+Nous y avons couru a travers de grandes averses qui rejouissent fort les
+Savoyards, prives d'eau depuis deux mois. Nous arrivons ici, on crie la
+meme chose et voila que la pluie tombe ce soir par torrents. C'est assez
+singulier que nous soyons depuis Toulon (dix jours) a la poursuite de
+gros orages qui filent devant nous et qui crevent la ou nous arrivons.
+
+Mais ici la pluie arrive trop tard. Apres la gelee, la secheresse a sevi
+durement. Les foins, les bles, la vigne, les fruits, tout va mal, et
+l'annee sera mauvaise en produits. Notre pays n'a pas les ressources du
+sol de la Savoie, qui semble se rire de tout, tant il est vigoureux.
+
+Le pauvre Berry m'a paru bien laid. Pourtant le jardin est frais et
+feuillu, autant que j'ai pu en juger par la fenetre. Il n'y a pas de
+mal, d'ailleurs, a ne pas vivre au sein des merveilles de la creation;
+on y est bien plus sensible quand on va les chercher, et, dans ces
+magnifiques endroits, je ne vois que gens blases qui s'etonnent qu'on
+admire leur milieu.
+
+La maison d'ici est propre et reluisante, la salle a manger toute
+reblanchie et repeinte, fort appetissante, et j'aurai un cabinet de
+travail tres gentil.
+
+Bonsoir, mon enfant cheri; ecris-moi toujours autant que tu pourras. Ca
+me fait grand bien.
+
+
+
+
+CDLXXXI
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A GENEVE
+
+ Nohant, 8 juin 1861.
+
+Cher fils,
+
+Je suis a Nohant depuis quelques heures. J'ai ete absente quatre mois.
+J'ai couru la Provence et la Savoie; la Savoie de Chambery, un paradis!
+Je me porte mieux que le Pont Neuf. Je suis brulee du soleil comme
+une brique. Je trouve le Berry petit, maigre, laid, mais toujours si
+bonhomme! Faut-il n'aimer que ce qui est orne, campe, fier et superbe?
+J'aime aussi ma vieille maison, et, contente d'avoir trotte sur la crete
+des montagnes, je suis aise de revoir, mon pays plat et mes grands
+horizons bleus.
+
+Voila mon bulletin. Maurice s'est ennuye, a Tamaris, de voir toujours la
+mer sans la franchir. Il s'est envole pour un mois en Afrique. J'ai de
+ses nouvelles, il est _enthousiasme_. Je l'attends pourtant bientot.
+
+Parlons de vous. J'ai recu votre bonne longue lettre a Tamaris (pres
+Toulon), et, de la, je vous ai repondu; vous n'avez donc pas recu? Vous
+me disiez d'ecrire a Genes. J'ai ecrit a Genes, et vous etes sans doute
+deja beaucoup plus loin. Vous me parlez moins de votre sante dans la
+lettre que je recois aujourd'hui en rentrant chez moi, et qui est du 21
+mai.
+
+Vous me dites que vous allez un peu mieux. Un peu n'est pas assez. Mais
+je ne peux pas croire que bientot vous n'ayez pris le dessus; si jeune,
+si bien organise et si hautement doue, _vous voudrez et vous pourrez_.
+Je vous attendrai a Nohant tout l'ete, et, si vous tenez votre promesse,
+je vous aimerai encore mieux, si c'est possible. Sur ce, je vas dormir
+d'un beau somme; car j'ai beaucoup de chemins de fer et de coups de
+sifflet, et de gares et de tunnels dans la boule; mais je n'ai pas voulu
+me reposer avant de vous avoir embrasse maternellement de tout mon
+coeur.
+
+G. SAND.
+
+Ah! j'oubliais de vous parler de l'Academie. Je ne sais pas pourquoi on
+m'a mise au concours, ni pourquoi on ne m'a pas _couronnee_, ni pourquoi
+on m'eut couronnee. Entre cet areopage et moi, il y a un monde inconnu
+de considerants, de _mais_, de _si_, de _parce que_ et de _quoique_
+auquel je n'entends et n'entendrai jamais rien. La conclusion, c'est que
+tout ca m'est egal et que je vis dans une planete tres gentille, toute
+en fleurs, en reves, ou j'ai souffert, pleure, aime et beni le bon Dieu,
+en somme; et ou jamais on n'a entendu parler d'Academie ni de chagrins
+litteraires. Vous comprenez bien ca, vous, mon enfant.
+
+
+
+
+CDLXXXII
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 11 juin 1861.
+
+Chere cousine,
+
+Je suis a Nohant, bien contente de retrouver ma vieille maison
+tranquille, et d'avoir vu, en courant, une partie de la Savoie, un
+des plus beaux pays que je sache. Vous me donnez de grands regrets de
+n'avoir pas attendu notre ami, mais je ne pouvais plus retarder mon
+depart. Je vous envoie une lettre pour lui, puisque vous avez la bonte
+de vous en charger et que vous savez ou le prendre.
+
+J'aurais bien voulu l'entendre dire les belles choses qui vous ont
+charmee; car j'aime a ecouter, et, avec lui, on a tout profit. Son
+succes parlementaire a etonne bien des gens qui se faisaient de lui une
+fausse idee; mais ce n'est ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui l'ont
+entendu causer, qui ont pu etre surpris de la force de son raisonnement
+et du charme de sa parole. Il y a en lui de grandes facultes, de grandes
+qualites et de grandes seductions. Pourquoi une entrave inconnue, venant
+d'ailleurs, ou de quelques acces de secret decouragement, rend-elle si
+rare pour lui l'occasion de frapper de grands coups? Je ne sais quelle
+chaine engage souvent ce puissant et genereux esprit. Cela se perd pour
+moi dans la nuit des considerations politiques. Quel malheur pour lui
+et pour la France qu'il ne soit pas un simple publiciste ou un orateur
+libre de parler en toute occasion!
+
+J'arrive chargee de plantes qui feront, j'espere, le bonheur de Lucien,
+si ce petit gueux persevere dans la botanique. J'ai un immense rangement
+a faire dans mes herbes; mais il y en a un bien pire a faire dans la
+maison. J'avais un affreux cabinet de travail qui me donnait le
+spleen, on m'en fait un nouveau, tout simple mais bien propret, ou je
+travaillerai avec plaisir.
+
+En attendant, je ne sais ou fourrer ma personne, mes bouquins et mes
+paperasses. Tout cela sera arrange pour les vacances, et vous pourrez
+vous asseoir dans mon atelier sans crainte d'etre devoree par les
+souris.
+
+Maurice est toujours au dela des mers, enchante de l'Algerie et me
+chargeant de toutes ses tendresses pour vous et pour _son Lucien_. Et
+moi, chere, je vous aime bien, et vous apprecie chaque jour davantage.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDLXXXIII
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS.
+
+ Nohant, 29 juin 1861.
+
+Monsieur et illustre professeur,
+
+Daignez permettre a un _jeune_ aspirant a la gloire litteraire de vous
+offrir la dedicace d'un humble essai, bien indigne d'etre mis a vos
+sacres pieds, et intitule jadis _l'Homme de campagne_, aujourd'hui _la
+Famille de Germandre_, devant paraitre prochainement dans le _Journal
+des Debats_.
+
+J'espere, Monsieur et illustre agronome, que vous ne vous opposerez pas
+a ce que votre nom venerable soit le passeport de mon faible essai;
+veuillez donc agreer l'hommage du profond respect avec lequel j'ai
+l'honneur d'etre,
+
+L'AUTEUR _D'Andre._
+
+
+
+
+Mon cher vieux,
+
+Je ris un peu pour m'etourdir: Maurice est parti d'Alger avec le prince
+et la princesse Clotilde pour Oran, Cadix, Lisbonne. Jusque-la, c'est
+charmant, c'est delicieux; mais, de Lisbonne, il est question d'aller
+en Amerique ou de revenir avec la princesse, a son choix et selon mon
+consentement. Tu penses bien que je ne peux pas ne pas pousser a
+ce voyage si avantageux pour Maurice en tant qu'instruction et
+satisfaction, et opere dans des conditions si belles; mais le coeur
+_crie tout bas_. S'il se decide, comme c'est probable, il ne sera pas
+de retour avant quatre ou cinq mois peut-etre. Conte cela a Lambert, et
+dis-lui que je compte sur vous deux pour les vacances; j'ai bien besoin
+de vous autres pour ne pas m'attrister; mais, du cote de _Belleville_,
+je compte leur ecrire qu'en raison de l'absence de Maurice, on ne se
+reunira pas cette annee.
+
+J'ai vu Carabiac et Lina[1] partant pour Milan.
+
+ [1] Calamatta et sa fille.
+
+
+
+
+CDLXXXIV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 30 juin 1861.
+
+Cher enfant,
+
+Maurice me charge de vous dire qu'il est a Oran, sur le
+_Jerome-Napoleon_; que le prince l'a pris a Alger et l'emmene a Cadix,
+Lisbonne et peut-etre en Amerique; que, par consequent, il n'est pas sur
+le chemin de Toulon et n'ira pas vous voir de sitot, mais qu'il pense a
+vous tous et vous embrasse bien fraternellement.
+
+Ce cher enfant va donc courir le monde et je m'en rejouis, malgre un
+peu de tristesse et d'inquietude que je lui cache avec soin; car il
+reviendrait plutot que de m'affliger, et je ne veux pas qu'il perde une
+si belle occasion pour voir du pays agreablement.
+
+Dites a tous nos amis ou il est, et qu'il comptait bien aller les voir,
+sans cet incident imprevu. Rappelez-moi aussi a tous les braves gens de
+la-bas.
+
+Depuis notre arrivee, j'ai travaille comme un diable. J'ai fini mon
+roman, corrige, expedie. Je suis a present dans le rangement botanique,
+et chaque plante du Midi que je revois me rappelle mes promenades, les
+beaux endroits que je connais si bien, le Ragas, le Coudon, Montrieux,
+les gres de Sainte-Anne, Dardenne, etc. Vous rappelez-vous, a Pierrefeu,
+le bonhomme qui labourait des pierres, et les lentilles qui poussaient
+quand meme? et les _sans-feuilles_ que vous n'avez pas pu baptiser en
+francais, et les petites asperules bleues que Solangette allait me
+cueillir dans le champ voisin, et tous vos pretendus muguets, etc.?--Je
+repasse tout cela et je leur fais la toilette. Il me semble qu'il y a
+deja longtemps que je vous ai quittes, tant le milieu d'ici, le climat,
+la flore, les visages sont differents. L'accent provencal et son
+compagnon intime le mistral manquent a notre existence. Je vois toujours
+Bou-Maza dans les bras de Nicolas et je repete sa chanson favorite:
+
+Nicolas, demain ta fete!
+
+Et cette pauvre Leda? pourvu qu'a force de nous chercher, elle ne s'en
+aille pas trop loin et ne soit pas tuee comme vagabonde dangereuse! si
+elle avait l'esprit de venir jusqu'ici, je vous reponds qu'elle serait
+bien recue.
+
+Mais parlons de vous, cher enfant. La sante est-elle revenue pour
+rester? Il est evident qu'il y avait debilitation et qu'il faut refaire
+l'estomac.
+
+Et la pauvre Solange, est-elle toujours au ban de sa classe, a cause de
+sa marraine? Oh! les vilaines gens que les pretres d'aujourd'hui!... On
+dit que le pape est mort et qu'on le cache. Que resulterait-il de cette
+mort? Il eut bien du passer a la place du pauvre Cavour!
+
+Que fait Desiree? est-elle toujours _bien fatiguee_? Etes-vous a
+Mer-Vive par cette chaleur? C'est une charmante femme que Desiree, une
+figure angelique de douceur et de distinction. Vous dites quelquefois
+qu'elle manque d'energie: votre Solange en a pour deux, et il me semble
+que c'est tres bien arrange comme ca par le bon Dieu.--Elles doivent
+s'aimer d'autant plus qu'elles different, et la charmante Anais me
+parait un bien precieux dans la famille.
+
+Mais voila trois heures du matin et j'espere que vous ronflez tous,
+meme vous, qui dormez si peu, mais qui ne vous amusez pas, j'espere, a
+attendre le lever de la comete. Elle est un peu belle, n'est-ce pas?
+Quelle queue!--Elle doit se lever du cote de Saint-Mandrier, etre sur
+Mer-Vive et Tamaris entre dix et onze heures du soir et se coucher
+derriere les gorges d'Ollioules, meme un peu plus a gauche. Dites-moi si
+c'est comme ca.
+
+Nous ne l'avons vue que ce soir. Depuis huit jours, nous avons de la
+pluie, a la grande joie des habitants, qui etaient a sec depuis deux
+mois. Je vas me coucher. Bonsoir, chers enfants. Je vous embrasse tous
+quatre bien tendrement.
+
+Maurice a aujourd'hui trente-huit ans; moi, dans cinq jours, j'en aurai
+cinquante-sept. Voila deux journees que nous avons rarement passees, lui
+et moi, sans nous embrasser. Solange, par compensation, est ici et vous
+envoie tous ses compliments et amities.
+
+
+
+
+CDLXXXV
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 2 juillet 1861.
+
+Mon cher gros,
+
+Calamatta m'a dit que l'on faisait courir un bruit que je t'autorise a
+dementir a l'occasion. Ce bruit, c'est que l'empereur m'avait envoye
+vingt-cinq mille francs, en dedommagement du prix que m'a refuse
+l'Academie. Cela n'est pas. Je sais que l'intention y etait, sous forme
+de vingt mille francs ou d'autre chose; on a ete charge de me demander
+si j'acceptais. J'ai ete reconnaissante de l'intention; mais j'ai refuse
+de recevoir quoi que ce fut.
+
+Si, dans quelque journal, on pretendait le contraire, je te prierais de
+m'en avertir, afin que je le demente officiellement. Avertis Emile de
+cela, j'ai la tete a autre chose et je n'ai pas pense, depuis huit
+jours, a lui en donner avis.
+
+
+
+
+CDLXXXVI
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 11 juillet 1861.
+
+Mon ami,
+
+J'apprends de Londres, par Pichon, que vous avez ete recemment tres
+gravement indispose. On pense que le climat de la Haye ne vous convient
+pas. Pouvez-vous hesiter a chercher un ciel plus clement pour vous?
+ne savez-vous pas ce que vos amis perdraient en vous perdant, et
+croyez-vous ne rien devoir a nous tous qui vous aimons tant? Les
+circonstances ont ralenti ou intercepte nos relations; mais vous n'etes
+pas de ceux qui doutent, et vous savez bien que mon coeur est toujours
+tout a vous.
+
+J'envoie a Paris chez Pichon, qui y sera dans peu de jours, le premier
+volume de l'_Histoire de ma vie_, qu'il m'avait retourne pour que je
+pusse y ecrire votre nom. Il y a bien longtemps que cet ouvrage, ou je
+vous ai consacre plusieurs pages, est chez lui, attendant l'occasion de
+vous parvenir.
+
+Maurice voyage. Il doit etre en route pour les Etats-Unis. Mais je ne
+vous en dis pas moins que lui aussi vous aime, car je le sais. Combien
+souvent nous avons parle de vous!
+
+Je n'ose plus vous supplier de revenir en France, craignant de vous
+blesser dans un parti pris, auquel pourtant votre etat de sante
+vous permettrait bien de vous soustraire, a present qu'on doit vous
+recommander l'air natal. Faites que j'aie au moins de vos nouvelles et
+croyez a mon inalterable affection.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDLXXXVII
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_
+
+ Nohant, 27 juillet 1861.
+
+Cher enfant,
+
+Je crois bien que je t'ecris toujours pour rien. Tandis que tes lettres
+sont en route pour Nohant, tu as tout le temps de depasser la station
+que tu m'indiques pour y repondre. J'envoie donc a tout hasard. Je t'ai
+ecrit bien des lettres que tu ne recevras peut-etre jamais. Mais j'ai
+recu, ce matin, celle que tu m'ecrivais des Acores. Que te voila donc
+loin, cher garcon! Et, a cette heure, combien de centaines de lieues de
+plus! Enfin tu te portes bien, tu as beau temps, tu vois les choses les
+plus curieuses et les plus interessantes, je recois tes lettres, je me
+dis que tu es heureux et je m'arme de tout le courage possible pour ne
+m'inquieter de rien. Ma sante est tres bonne, malgre un ete affreux,
+tout pareil a celui de l'annee passee. Ta soeur vient de partir, elle a
+passe un mois ici. Nous avons Alexandre Dumas fils et Berengere. Nous
+parlons bien de toi, comme tu peux croire. Je travaille toujours comme
+un negre. Tu sais que c'est preuve de sante. Je te _bige_ mille fois.
+
+L'Exposition est finie, les recompenses sont donnees; rien pour toi, ni
+pour Lambert, ni pour Manceau.
+
+Je vas ecrire a madame Villot pour tes aquarelles; mais je doute que son
+mari y puisse quelque chose. Je te _bige_ encore; quand donc sera-ce
+pour de vrai? Mais sois tranquille et ne t'inquiete pas. Je suis
+raisonnable et si heureuse de ce qui te rend heureux! Dis au prince que
+je lui ai ecrit plusieurs fois pour toi. J'ai ecrit aussi a Ferri.
+
+
+
+
+CDLXXXVIII
+
+A M. ADOLPHE JOANNE, A PARIS
+
+ Nohant, 6 aout 1861.
+
+Cher Monsieur,
+
+J'ai recu vos _Itineraires_ et je vous remercie de votre bon souvenir.
+Mes compliments plus que jamais sur ces excellents travaux, qu'on lit
+encore au coin du feu comme des livres de voyage, apres s'en etre servi
+comme de guides. Ce sont d'immenses recherches et de fatigantes etudes,
+je le comprends. Tout honneur et mince profit. Mais l'honneur est
+grand. Un gouvernement vraiment progressif encouragerait, aiderait ou
+recompenserait de telles entreprises. _Ma!..._
+
+Je suis heureuse d'apprendre que vous etes mieux portant. Je suis a peu
+pres guerie apres mille petites rechutes qui ne m'ont pas empechee
+de grimper sur toutes les montagnes de la Provence et de faire, en
+compagnie de votre _Itineraire_, une course de quelques jours en Savoie.
+J'ai ete ravie de ce pays-la. Si vous revenez quelque jour sur les
+environs de Toulon, j'ai pris la bien des notes et j'y ai vu des choses
+magnifiques, dont aucun _Itineraire_ ne fait mention.
+
+Les gorges d'Ollioules seules sont connues. Mais combien d'autres scenes
+plus etranges et plus grandioses a peu de distance. Mes notes sont a
+votre service pour une autre edition.
+
+A vous de coeur; bon courage et bonne sante, et, si vous revoyagez,
+souvenez-vous de l'auberge de Nohant.
+
+G. SAND.
+
+Je ne vous dis rien de la part de mon fils, vu que, de l'Afrique, il a
+passe en Amerique! Mon Dieu, que c'est loin!
+
+
+
+
+CDLXXXIX
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_
+
+ Nohant, 11 aout 1861.
+
+Cher enfant,
+
+J'ai recu ta lettre d'Halifax, et aujourd'hui madame Villot m'ecrit que
+votre navire a ete rencontre par un batiment qui signale votre arrivee
+a New-York. Elle me dit que l'on peut vous ecrire encore une fois. Ou?
+elle ne me le dit pas plus que toi et je suis toujours reduite a ecrire
+au hasard, me desolant de l'inquietude que tu peux avoir et ne sachant
+pas si M. Hubaine t'a expedie mes lettres. Cette fois, j'envoie par
+madame Villot. Peut-etre, des huit ou dix lettres que je t'ai ecrites,
+en recevras-tu au moins une!
+
+Dieu veuille que tu ne sois pas inquiet, cher enfant! Je serais bien
+fachee de te gater ce beau voyage par un tourment d'esprit. Je me porte
+bien et je me defends de toute inquietude pour mon compte, voulant que
+tu me retrouves en bon etat de sante morale et physique. Je recois tes
+lettres, qui me donnent du calme et du courage. Que de choses tu auras
+vues! que de choses ame raconter! Je n'aime pas beaucoup les brouillards
+ou vous errez cinq ou six jours, par exemple! Enfin il faut qu'il y ait
+de tout cela dans votre tournee d'aventures! Ce sont des souvenirs qui
+s'amassent pour toi, et j'espere que tu en tiens _journal_, pour les
+retrouver dans leur ordre, et me dire tout cela clairement. Je te suis
+sur la carte; mais comme ce sera plus joli quand tu seras la pour me
+tracer la route! Tu auras passe cette annee par trente-sept sortes de
+temps avec des saisons tout a l'envers. Pendant que tu avais froid a
+Terre-Neuve, on cuisait ici, et, pendant que tu grillais en Afrique,
+nous grelottions dans nos habits d'ete.
+
+A present, nous avons un ete superbe et nous allons tous les jours a la
+riviere. Dumas y allait matin et soir. Il est parti, et nous partons
+nous-memes demain pour Gargilesse (deux ou trois jours).
+
+Nous n'avons rien de nouveau au pays. Dans la maison, rien de change;
+car le mariage du jardinier et de la cuisiniere n'a rien modifie au
+personnel. Je travaille toujours dans le meme local, sauf qu'il est
+propre et gentil et commode. Je fais toujours de la botanique quand j'ai
+le temps. Nous avons eu Berengere deux fois et elle reviendra encore. Il
+y a du nouveau tres etrange, tres heureux pour elle dans sa vie. Je te
+conterai ca. Solange est a Paris ou a Spa, on ne peut pas savoir.
+
+Madame Villot a recu des lettres de New-York: j'espere en avoir une
+de toi demain en passant a la Chatre. Les vieux Vergne sont venus la
+semaine derniere et m'ont beaucoup parle de toi. Tout le monde t'aime et
+te _bige_. Et moi, cher enfant, je te _bige_ mille fois et je t'aime de
+toute mon ame.
+
+
+
+
+CDXC
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 11 aout 1861.
+
+Chere cousine,
+
+Merci des bonnes nouvelles que vous me donnez. J'espere en avoir aussi
+demain, car cela m'arrive toujours le lendemain de votre avertissement
+et vous etes bien aimable et bien-bonne de me le donner toujours.
+J'avais recu une lettre d'Halifax et, jusque-la, Maurice n'avait rien
+recu de moi, il etait assez inquiet. Je ne sais vraiment pas si M.
+Hubaine s'occupe de lui expedier mes lettres, puisque Maurice me dit
+que tout le monde en recoit, excepte lui. Je vous en envoie donc une,
+esperant que, par vous, elle arrivera, puisqu'il est ecrit que vous me
+portez bonheur! Vous savez sans doute qu'ils ont eu d'epais brouillards
+et qu'ils ont du s'arreter deux ou trois fois le long de Terre-Neuve.
+Maurice trouve pourtant qu'on voyage trop vite et que le prince traverse
+tout comme un boulet de canon. Il n'a pas le temps de ramasser des
+plantes et des insectes. Il est vrai qu'il me faisait le meme reproche a
+Toulon dans nos promenades, et Dieu sait si j'ai rien de commun avec les
+allures d'un projectile!
+
+Nous avons recu le manuscrit de Dumas, lequel Dumas est parti hier. Je
+ne sais pas si nous pourrons jouer cela, a cause des costumes et de la
+richesse du local qui nous manquent; ca demande reflexion. En attendant,
+nous montons une petite piece de moi qui va paraitre dans la _Revue des
+deux mondes_ et qui a ete ecrite pour le theatre de Nohant. Lucien y
+a un role; mais, comme il apprend plus vite que Marie et Auguste, il
+suffira qu'il nous arrive le 20, ainsi que vous nous l'accordez. Il y a
+sur le chantier une autre piece ou il aura un role tres etendu. Il a une
+si belle memoire, qu'on peut en profiter. J'espere que le plaisir de
+voir ce cher enfant et ceux d'ici, jeunes et vieux, s'amuser, me donnera
+calme et patience pour attendre mon absent.
+
+A vous de coeur, chere cousine.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXCI
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 11 aout 1861.
+
+Mon enfant,
+
+Nous avons recu des lettres pour vous, que Marchal vous expedie avec
+soin. Nous avons recu aussi _le Roi et la Reine_. Nous ne pouvons pas
+jouer ca: nous manquons de costumes, de local surtout pour des gens de
+si haute volee. Nous vous renvoyons le manuscrit, pour que vous voyiez
+vous-meme si ca pourrait aller a la _Revue des deux mondes_. Cela
+ne fait pas de doute pour moi, car c'est tres joli. Mais peut-etre
+aviez-vous raison de penser qu'il vaudrait mieux y debuter par quelque
+chose de plus important. La lettre de Buloz, qui etait dans la mienne,
+sans enveloppe, et que j'ai lue, doit vous engager un peu; car il y a
+de la bonne foi et du vrai dans ce qu'il vous dit. Je ne vois pas
+d'inconvenient a lui accorder la lecture de votre roman quand il _sera
+fini_. Il n'est pas homme a le critiquer, quand meme il n'oserait pas
+le publier; c'est-a-dire qu'on peut compter sur sa discretion, d'autant
+plus qu'il a le desir de vous attirer et de se bien conduire avec vous.
+
+Nohant est si grand depuis votre depart, que nous nous sauvons pour
+quelques jours dans la petite baraque de Gargilesse, ou nous ne vous
+oublierons pas pour cela; car nous parlons de vous, du matin au soir.
+Nous nous questionnons pour savoir quand et comment vous serez vraiment
+heureux, en depit de tous vos bonheurs. Car c'est peut-etre la tout le
+mal, une ame rassasiee! mais ca se renouvelle, une ame, une ame _qu'est
+pas ordinaire_, et nous invoquons sous toutes ses formes l'ange du
+renouvellement. Nous ne sommes pas forts dans nos theories ni dans nos
+imaginations; mais nous vous aimons, voila ce qu'il y a de clair et de
+sur.
+
+Je ne sais si madame Villot vous a ecrit. Elle ne me dit absolument
+rien, sinon qu'elle a envoye expres a Paris une personne pour chercher
+le _manuscrit_; c'est a vous de savoir si vous voulez le lui rendre au
+cas ou elle le redemanderait, ce que je ne crois pas d'apres son silence
+sur votre compte. Dans tous les cas, vous devriez faire faire une copie
+pendant que vous tenez l'original.
+
+En attendant de vos nouvelles et la _repromesse_ de votre retour, nous
+nous mettons deux pour vous embrasser tendrement. Marie vous fait une
+belle reverence.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXCII
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_
+
+ Nohant, 1er septembre 1861.
+
+Je vois a tes lettres que, tout en rendant justice aux Americains, tu
+eprouves parmi eux un etonnement mele de malaise, et que cette grande
+question de la liberte individuelle, a laquelle tu n'avais peut-etre pas
+beaucoup reflechi encore, se presente a toi grosse d'orages sur cette
+terre de l'individualisme. Je ne sais pas ce que tu concluras a ton
+retour; mais je peux te dire ce que je conclus dans mon coin en fermant
+un tres beau livre qui, pour moi, resume tout le coeur et toute
+l'intelligence de l'Amerique. C'est le livre du pasteur americain
+unitariste Channing.
+
+Peut-etre vas-tu traverser trop vite la patrie de cet homme remarquable
+pour entendre parler de lui ou du moins pour juger de l'influence qu'il
+a pu exercer sur les esprits. Je dois donc te le resumer en deux mots:
+
+1 deg. _La raison_, premier et principal guide de l'homme;
+
+2 deg. _La liberte individuelle_, premier devoir et premier droit de
+l'homme.
+
+Cela parait sec, presente ainsi, et tu seras tres etonne, quand tu
+liras ce philosophe, de trouver en lui un enthousiasme de charite
+extraordinaire, une eloquence partant du coeur, enfin toutes les
+qualites d'un veritable apotre.
+
+Mais tu feras comme moi, tu voudras conclure, et tu verras, en
+concluant, que cet homme sincere est un apotre sterile et ce coeur d'or
+un coeur qui se trompe.
+
+Channing preche une seule et simple doctrine, l'Evangile. De la une
+admirable et excellente tolerance. Lui protestant, il admet a sa
+communion tous les dissidents, meme les catholiques. Il ouvre le temple
+unitaire de la foi et du salut eternel a tout homme, quel que soit son
+culte, qui veut y entrer avec cette courte formule: "J'aime Dieu et mon
+prochain, dans l'esprit du Christ."
+
+Il n'exige pas que l'on croie a la divinite de Jesus si la raison s'y
+refuse, et n'admet point qu'on raille celui dont la raison admet cette
+divinite. Il veut que le plus croyant et le moins croyant s'aiment l'un
+l'autre, tout en aimant Dieu, qu'ils ne se damnent pas, qu'ils ne se
+contrarient pas, et que nul ne se mele de leurs affaires. Si cela est
+possible, rien de mieux; mais Channing a-t-il trouve le chemin vers ce
+temple de la raison et de la liberte soutenues par la foi?
+
+Certes, il dit tout ce qu'on peut dire de beau, de bon et de bien pour y
+amener les hommes; mais il etend cette tolerance a tous les actes de
+la vie civile et politique. Peu importe, selon lui, la forme, le nom,
+l'essence du gouvernement. Aucune loi ne l'embarrasse; tout lui parait
+possible, si les hommes ont l'esprit de charite et l'esprit d'examen.
+C'est vrai; mais; s'ils ne l'ont pas, il faudrait pourtant le leur
+donner, et, depuis que le monde est monde, c'est par des institutions
+qu'on a reve ou essaye de former les individus et d'elever le sens moral
+des societes; depuis que le monde est monde, le niveau general a ete
+tres au-dessous des conceptions des grands esprits qui ont entraine et
+enthousiasme les masses. A preuve, tout d'abord, Jesus crucifie.
+
+D'ailleurs, a quoi bon des institutions? Si Channing est logique, il ne
+fallait pas dire: "N'importe quelles institutions." Il fallait aller
+droit au fait et dire: "Aucune espece d'institution."
+
+Et tu vas voir qu'il le dit:
+
+"L'individu est plus que l'Etat. Il n'est pas fait pour se devouer et
+se sacrifier a l'Etat: c'est l'Etat qui doit se devouer a lui et le
+proteger; l'Etat n'est institue que pour garantir et respecter les
+droits de l'individu."
+
+Voila donc la loi et les prophetes; voila l'essence de l'unitarisme, et,
+dans ce sens, unite ne signifie plus en religion le _Soyez tous en un_
+de Jesus-Christ; encore moins _l'unite_ politique et nationale que
+poursuit l'Italie et que revent les autres nations asservies de
+l'Europe. Cela signifie tout simplement: "Chacun pour soi et Dieu pour
+tous!" Or je defie Dieu lui-meme, Dieu qui est la logique meme, d'etre
+pour deux partis contraires, a plus forte raison pour les milliards
+de partis contraires qui divisent l'humanite, morcelee en milliards
+d'individus. Heureusement Dieu nous voit de haut, Dieu sait attendre,
+Dieu ne prend pas parti dans nos querelles et il est pour nous tous en
+ce monde, en ce sens seulement qu'il est pour tous ceux qui cherchent sa
+lumiere.
+
+Quant a l'Etat, qui n'est-pas Dieu, il faut pourtant bien qu'il cherche
+a imiter Dieu dans sa logique, sa patience, sa protection universelle,
+sa douceur et sa prevoyante fecondite. Qu'il laisse toute la liberte
+possible a l'individu et qu'il se dise a lui-meme que c'est la un de ses
+principaux devoirs, oui, certes!--mais il ne peut pas etre Dieu; qu'il
+s'appelle republique, roi ou pape, il ne peut pas agir a la maniere de
+Dieu, qui nous attend dans l'eternite, et pour toute l'eternite. Il
+ne peut abandonner les individus a l'impunite apparente ou Dieu nous
+laisse, et, comme il agit, lui, l'Etat, dans le temps et dans l'espace
+limites, il n'a pas decouvert, il ne decouvrira pas le moyen de nous
+laisser tous libres d'une maniere absolue, a moins que nous ne soyons
+tous parfaits.
+
+"Soyez-le! repondrait Channing. Aimez-vous les uns les autres."
+
+Oui, cent fois oui! mais c'est commencer par la fin le beau roman de
+l'avenir. D'autres protestants du passe, les hussites taborites, avaient
+dit: "Un temps viendra ou il n'y aura plus ni lois ni autorites dans la
+ville sainte."
+
+Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes a peine arrives a la
+premiere aube de notre existence intellectuelle et morale. L'Evangile de
+saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons
+les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous
+n'aurons plus besoin de rois ni de papes, ni meme de republiques.
+Personne ne prechera plus la loi, qui sera dans tous les coeurs;
+personne ne commentera plus la Bible pour demander a son examen la regle
+de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la _ville sainte_.
+
+Mais ou est-elle? dans une autre planete, ou dans celle-ci? Pourquoi pas
+dans une autre? Notre ame est libre, donc elle est immortelle et peut
+aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci? Nous avons
+la notion de la perfectibilite et nous pouvons transformer, diviniser
+presque le monde ou nos generations se succedent en se leguant leurs
+travaux et leurs conquetes.
+
+Mais nous sommes loin du but, et, si l'ideal de Channing est beau et
+grand, s'il est realisable,--j'en suis persuadee,--il ne l'est pas par
+la doctrine de l'individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience,
+de tout mon coeur et de toute ma foi.
+
+Channing s'est trompe et beaucoup d'Europeens, seduits par l'audace de
+ce coeur optimiste, enthousiaste et leger, ont aime cette tolerance
+religieuse qui etait l'oeuvre de notre XVIIIe siecle francais.
+
+
+
+
+CDXCIII
+
+A M. VICTOR BORIE, A PARIS
+
+ Nohant, 8 septembre 1861.
+
+Eh bien, bravo, mon bonhomme! c'etait affreux de se condamner a vieillir
+seul, et, d'ailleurs, tu trouves une personne de merite; on en a
+toujours quand on est aime pour soi. Elle t'accepte, c'est qu'elle
+t'aime aussi; elle n'a rien, mais tu travailles; tu te sens beaucoup de
+devouement et d'affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans
+repos et sans egoisme. Moi, j'approuve tout cela; c'est dans mes idees
+et je voudrais que mon fils eut la sagesse d'en faire autant. J'aimerai
+ta femme comme je t'aime tu peux y compter. Amene-la bientot a Nohant,
+ou elle sera recue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus
+au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait
+de toi un homme serieux. Manceau t'embrasse et t'approuve; je ne parle
+encore de ton mariage qu'a lui, ne sachant pas si tu veux qu'on le sache
+des a present.
+
+Maurice doit etre au Niagara ou au lac Superieur, bien plus loin; il se
+porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comedies; nous
+n'avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouve un emploi;
+ni la famille Luguet: la pauvre Caroline a ete bien malade et ne peut
+bouger. Mais nous nous arrangerons tout de meme et nous aurons, comme tu
+vois, un appartement a ta disposition.
+
+A toi de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+CDXCIV
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_
+
+ Nohant, 22 septembre 1861.
+
+On dit que vous arriverez du 25 au 27! Je n'ai pas de tes nouvelles
+depuis Cleveland, et juge si je suis impatiente de te savoir a Paris! Je
+commence a etre au bout de mon courage et a ne plus dormir. Cher enfant,
+si tu ne viens pas tout de suite, ecris-moi un mot de Paris. Je ne sais
+pas du tout ou vous debarquerez. Comme c'est effrayant; cette grande
+traversee dont on ne peut rien savoir!
+
+Tache de venir ici pour le 30 au matin. On joue la comedie le soir, on
+serait si heureux! Et, si tu peux venir plus tot, songe que j'ai ete
+bien sage de ne pas me desoler, mais que ma vaillance, a moi, menace de
+faire naufrage au port.
+
+Je te _bige_ mille fois.
+
+
+
+
+CDXCV
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 4 octobre 1861.
+
+Mon ami,
+
+On nous dit que votre sante, loin de s'ameliorer, est devenue plus
+mauvaise, et que votre medecin juge le climat de la Hollande tres
+pernicieux pour vous. Je dois vous dire, _a l'insu de votre soeur_, qu'a
+cause d'elle, si ce n'est a cause de vous-meme, vous feriez bien, vous
+feriez votre _vrai devoir_, en rentrant en France. En vous laissant
+mourir, vous la tuez; en revenant aupres d'elle, vous pouvez guerir tous
+les deux.
+
+Il n'est pas possible que vous prononciez la condamnation d'une soeur
+comme celle que Dieu vous a donnee. Laissez-moi vous dire que ce serait
+sacrifier le coeur a la tete, le devoir au fanatisme, et que vos vrais
+amis en seraient consternes. Revenez, la Providence vous en donnera la
+force des que vous aurez ecoute et reconnu sa voix; vous savez; _ces
+voix_ d'en haut font des miracles!
+
+A vous de toute mon ame.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+CDXCVI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 10 octobre 1861.
+
+Chere cousine,
+
+Vous etes bonne comme un ange de m'avoir donne cette bonne nouvelle. Ah!
+pourvu qu'ils arrivent sans accident! Enfin je compte sur vous pour nous
+porter bonheur, comme toujours. Oui, je vous attends le 24, avec tous
+ceux de vos enfants que vous voudrez m'amener, et Lucien _absolument_!
+La maison est toute a vous, je n'ai plus personne ici que Marie Lambert.
+
+Je vous embrasse tendrement. Poussez-moi Maurice en avant, le plus vite
+possible; je deviens un peu folle.
+
+G. SAND.
+
+Dites au prince de ne pas nous refuser Lucien pour huit jours; vous
+savez que nous avons une revanche a prendre avec le melodrame, ou il est
+_indispensable_. Que de choses depuis un an, dans ma vie! Il faut que
+nous fassions la paix avec la destinee, qui m'a si bien secouee de
+toutes facons!
+
+
+
+
+CDXCVII
+
+A MAURICE SAND, A BORD DU _JEROME-NAPOLEON_
+
+ Nohant, 10 octobre 1861.
+
+Madame Villot m'ecrit aujourd'hui que tu dois etre au Havre aujourd'hui
+10! que tu seras probablement a Paris le 11.
+
+Enfin! enfin! Qu'il me tarde de te savoir arrive reellement et de te
+voir, et de te _biger_! Peut-etre auras-tu besoin de passer deux ou
+trois jours a Paris. Fais-les les plus courts possible; car, depuis un
+mois, je suis un peu bete. J'ai eu bien du courage jusque-la; mais tu
+sais que dans une course, les derniers moments, quand on approche du
+but, sont les plus difficiles. Tu trouveras a Paris une autre lettre de
+moi que je t'avais ecrite, croyant que tu arriverais le 25.
+
+Mais j'ai recu tes lettres de Saint-Louis, du Niagara et de New-York au
+retour de Quebec, et j'ai repris patience. Tu es bien gentil de m'avoir
+ecrit de partout. Ca m'a soutenue jusqu'a present. Je t'espere au plus
+tard le 15: nous jouons le 16 ou le 17 une comedie, de moi. Tu sauras
+qu'a present, les plus reussies de nos pieces vont dans la _Revue_;
+apres quoi, les theatres me les demandent. Voila ce que c'est que le
+caprice des directeurs.
+
+Tu dois etre las de la mer mon pauvre enfant, et avoir du roulis dans
+les jambes; j'espere que vous aurez eu beau temps. Si tu ne tardes pas
+trop a arriver, tu trouveras ici la chaleur du mois d'aout, qui n'a pas
+cesse de tout l'ete. C'est un temps exceptionnel; nous sommes en habits
+d'ete.
+
+Que de choses tu vas avoir a me raconter! J'ai achete une superbe carte
+d'Amerique, ou tu pourras retrouver et me faire suivre tout ton voyage.
+
+Je te _bige_ mille fois. Tout le monde est en fete. J'ai reve toute la
+nuit que tu etais arrive.
+
+Enfin! enfin!
+
+
+
+
+CDXCVIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 20 octobre 1861.
+
+Enfin, Maurice est revenu sain et sauf et je le tiens depuis huit jours!
+Il en a mis sept pour faire la traversee de Terre-Neuve a Brest. Il a
+vu les grands lacs, la grande prairie, les sauvages, le Niagara, les
+aurores boreales dans le Nord, les brumes de Terre-Neuve, les jardins
+du Midi pleins de colibris, les champs de bataille, les camps des deux
+armees, les forets vierges, que sais-je! C'est une course au clocher,
+mais, en somme, une course bien interessante, et il est tres content de
+son voyage.
+
+Il est fort comme un Turc; il a passe brusquement par tous les climats
+et tous les regimes, sans avoir la plus legere indisposition.
+
+Vous jugez si je suis contente, moi! Je commencais a manquer un peu de
+courage et de force physique. Je me remets et je vais reprendre mon
+travail.
+
+Et vous, vous avez bien trotte par cette chaleur! nous en avons eu aussi
+une fiere dose: 35 degres centigrades a l'ombre pendant tout l'ete et
+encore 25 a present; une secheresse facheuse pour nos cultures; mais que
+j'aime bien pour ma consommation personnelle; pas un souffle de vent, et
+un ciel aussi bleu que le votre.
+
+J'ai recu, par madame Trucy, de bonnes nouvelles de sa famille et de
+Tamaris. Tout y va bien, meme le cher Bou-Maza, dont vous nous avez fait
+porter le deuil je ne sais pas pourquoi.
+
+Il y a bien longtemps que je veux vous ecrire; mais j'ai tant de monde
+en septembre et en octobre, qu'il n'y a pas moyen de causer avec les
+absents. La maison ne peut pas desemplir. Mais, en novembre, tout file
+et on reprend les occupations raisonnables.
+
+
+
+
+CDXCIX
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS,
+
+ Nohant, 7 novembre 1861.
+
+Mon cher fils,
+
+Si ma dedicace vous fait plaisir[1], je suis assez remerciee par ce
+fait-la, sans que vous me disiez un mot. Vous m'avez donne a Nohant un
+gros baiser, ca disait tout. On veut que je sois un personnage. Moi, je
+ne veux etre que votre maman. Vous avez du coeur, puisque vous m'aimez,
+et je ne vous demande que ca. Je ne me suis jamais apercue de ma
+_superiorite_ en quoi que ce soit, puisque je n'ai jamais pu faire ce
+que j'ai concu et reve, que d'une maniere tres inferieure a mon idee. On
+ne me fera donc jamais croire, a moi, que j'en sais plus long que les
+autres. Restee enfant a tant d'egards, ce que j'aime le mieux dans
+les individualites de votre force, c'est leur bonhomie et leur doute
+d'elles-memes. C'est, a mon sens, le principe de leur vitalite; car
+celui qui se couronne de ses propres mains a donne son dernier mot.
+S'il n'est pas fini, on peut du moins dire qu'il est acheve et qu'il
+se soutiendra peut-etre, mais qu'il n'ira pas au dela. Tachons donc de
+rester tout jeunes et tout tremblants jusqu'a la vieillesse, et de
+nous imaginer, jusqu'a la veille de la mort, que nous ne faisons que
+commencer la vie; c'est, je crois, le moyen d'acquerir toujours un peu,
+non pas seulement en talent, mais aussi en affection et en bonheur
+interieur.
+
+Ce sentiment que _le tout_ est plus grand, plus beau, plus fort et
+meilleur que nous, nous conserve dans ce beau reve que vous appelez les
+illusions de la jeunesse, et que j'appelle, moi, l'ideal, c'est-a-dire
+la vue et le sens du vrai eleve par-dessus la vision du ciel rampant.
+Je suis optimiste en depit de tout ce qui m'a dechiree, c'est ma seule
+qualite peut-etre. Vous verrez qu'elle vous viendra.
+
+A votre age, j'etais aussi tourmentee et plus malade que vous au moral
+et au physique. Lasse de creuser les autres et moi-meme, j'ai dit un
+beau matin: "Tout ca m'est egal. L'univers est grand et beau. Tout ce
+que nous croyons plein d'importance est si fugitif, que ce n'est pas la
+peine d'y penser. Il n'y a dans la vie que deux ou trois choses
+vraies et serieuses, et ces choses-la, si claires et si faciles, sont
+precisement celles que j'ai ignorees et dedaignees, _mea culpa!_--mais
+j'ai ete punie de ma betise, j'ai souffert autant qu'on peut souffrir,
+je dois etre pardonnee. Faisons la paix avec le bon Dieu."
+
+Si j'avais eu de l'orgueil incurable, c'etait fait de moi; mais j'avais
+ce que vous avez, j'avais la notion du bien et du mal, chose devenue
+tres rare en ce temps-ci, et puis je ne m'adorais pas, et je me suis,
+oubliee. Rien ne s'oppose en vous a la guerison: vous n'etes pas vain,
+vous n'etes pas sot, vous n'etes pas lache, et, comme le succes, qui
+malheureusement engendre tres souvent ces trois vices, ne vous a pas
+change, _l'avenir est encore a vous_! Soyez-en sur. Dans dix ans, vous
+me direz que j'ai eu raison de croire en vous.
+
+Les Villot achevent de partir lundi matin; dimanche soir, nous jouons
+la piece de _Ruzzante_. Demain, Marchal s'essaye aux marionnettes avec
+Maurice. Nous tacherons de le garder un peu, pour que vous le trouviez
+encore ici; car nous vous esperons bientot et meme tout de suite. Hein?
+Vous l'avez promis, on y compte, on vous attend.
+
+Ne nous oubliez pas aupres des chatelaines.
+
+ [1] La dedicace du _Drac_.
+
+
+
+
+D
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 20 novembre 1861.
+
+Il y a des siecles que je n'ai cause avec mon _grand fils_. Il ne faut
+pourtant pas qu'il croie que je l'oublie, et que je suis privee de le
+voir sans murmurer. J'en veux aux amis qui vous empechent de venir et
+pourtant j'aime ceux qui vous aiment. Comment arranger ca? Le mieux est
+de ne pas chercher a l'arranger; c'est l'unique solution des choses
+insolubles, la destinee vient toujours s'en charger; mais je la
+tourmente, cette destinee, pour qu'elle vous ramene ici. Nous avons
+fini de jouer la comedie; Marie Lambert est retournee a son Gymnase,
+et pourtant nous avons encore une velleite de _trucs_ et de pieces
+fantastiques.
+
+Peut-etre, quand vous viendrez (vous avez promis au plus tard pour le
+mois prochain), recommencerons-nous un peu nos betises. Nous esperons le
+gai Lambert; en ce moment, nous tenons Borie et sa jeune femme, un gros
+tourtereau avec sa pigeonne fluette et serieuse. Nous ne les tenons que
+pour huit jours. D'autres que vous ne connaissez pas vont et viennent.
+Mais le grand regret, c'est d'etre force de laisser partir votre gros
+ami Marchal. Je ne sais comment ce mastodonte s'y est pris, mais il
+s'est fait adorer de tout le monde, a commencer par moi. Il est vrai
+qu'il nous a beaucoup gates. Il nous a fait, a tous nos portraits,
+merveilleux, charmants comme dessin, et d'une ressemblance que les
+portraits n'ont jamais eue. Il ne se doutait pas de ca, lui; il est tout
+etonne d'avoir reussi. Il repart dans deux jours pour voir sa mere, qui
+s'impatiente, et pour s'envoler ensuite en Alsace. Je ne me rappelle
+plus si vous etiez ici quand il a fait ses deux esquisses de tableaux
+alsaciens. C'est tres remarquable. Il ne connait pas la peinture; mais
+il dessine joliment bien. C'est un contraste a etudier que cette grosse
+nature faisant si delicatement des choses si elegantes. Les Flamands
+n'expliquent pas ca; car, s'ils ont le fini des details, ils n'ont pas
+la grace des types.
+
+Que vous dirai-je de moi? Rien d'interessant. J'ai flane d'une maniere
+insensee, regardant la premiere page d'un roman commence et me laissant
+distraire par mille autres reveries. Ca ne fait rien, le temps ou l'on
+s'amuse, _psychiquement_ parlant, n'est pas tout a fait perdu. On vous
+attend pour retrouver un peu de sens commun _litteraire_. Je crois que
+c'est _le Drac_ qui est venu tout de bon se glisser dans nos jeux pour
+nous empecher de faire rien qui vaille. Vous me disiez que, de votre
+cote, ca n'allait pas, le _Villemer_. A l'heure qu'il est, je suis sure
+que ca va tres bien ou que ca a _rete_ tres bien, et puis mal et puis
+mieux. Il n'y a rien de plus changeant que le temps qu'il fait dans nos
+cervelles d'auteur; mais, pour ceux qui ont du vrai soleil derriere
+leurs nuages, ca n'est jamais inquietant.
+
+Pourvu que vous reveniez bientot, on est content et on se console de
+tous les departs. Mais ne nous dites pas que vous ne pensez plus a nous
+et que vous ne nous aimez pas comme nous vous aimons. On vous embrasse
+en masse, et on envoie de bons souvenirs autour de vous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DI
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 1er decembre 1861.
+
+Mon ami,
+
+Calmez-vous et soignez-vous. Quelque decision que vous preniez, vous
+savez bien qu'on vous cherit toujours. Ne m'ecrivez pas maintenant: j'ai
+vu, a votre ecriture, que cela vous fatigue. N'etablissez pas de combat
+douloureux dans votre ame; reposez-vous, guerissez, et, quand vous
+verrez bien clair devant vous, vous reviendrez, j'en suis sure. Vous
+etes entre le devoir politique et le devoir du coeur. Vous mettez le
+premier au-dessus de tout. Oui, quand il est net et bien trace. Mais,
+ici, il ne l'est pas, vous le reconnaitrez si vous ne prenez conseil
+que de la conscience, sans vous occuper de l'opinion, qui, d'ailleurs,
+serait ici pour vous.
+
+Dieu vous donne force et guerison pour ceux qui vous aiment! Pour vous,
+en quelque sphere de l'univers que vous soyez, vous y serez heureux et
+calme; mais pensez un peu a nous, qui avons peut-etre encore besoin de
+vous.
+
+A vous bien tendrement et fraternellement.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 7 decembre 1861.
+
+Mon cher ami,
+
+J'ai enfin trouve une nuit de loisir pour lire ton roman. Je le trouve
+bien; la copie qui, cette fois, est tres bonne, m'a permis de le lire
+sans fatigue.
+
+Le sujet est joli et bien soutenu. Les personnages se comportent bien
+d'un bout a l'autre, et parlent plus naturellement que de coutume, sauf
+la tirade descriptive du jeune abbe a sa tante, que je trouve hors
+de place et detruisant la couleur simple et vraie de ces personnages
+rustiques. On peut remedier a cet inconvenient en prenant un biais; par
+exemple: "Emile voyait pour la premiere fois la poesie des choses qui
+l'entouraient, le pre, le soleil, la reverie;" tout ce que tu voudras,
+mais c'est l'auteur qui parle; et puis tu ajouteras qu'il "exprimait a
+sa tante toutes ces emotions nouvelles dans un langage plus poetique
+et plus eleve que de coutume, dont elle fut frappee, et elle lui dit,"
+etc., etc.
+
+Benoit est un excellent personnage que l'on aime et qu'il n'est pas
+necessaire de faire si laid. Laisse-le _pas beau_, mais sans accuser
+trop sa disgrace, puisqu'au bout du compte il epouse. J'approuve ses
+boucles d'oreille et son parapluie; mais je trouve qu'il en abuse. Une
+plaisanterie trop repetee n'est pas drole a la lecture; trois rappels de
+ce parapluie suffiraient: Enfin, quelques longueurs de developpement a
+faire disparaitre, quelques negligences de style a revoir.
+
+Ne pas toucher aux combats interieurs du jeune seminariste. Cette
+partie-la est la meilleure. Tu vois que je ne critique aucunement le
+fond; c'est ce que tu as fait de mieux conduit et de plus sagement
+termine; il y a de l'interet, de la verite, et tous les personnages sont
+bons.
+
+As-tu ete en relations avec M. Nefftzer, qui etait a _la Presse_ et qui
+dirige a present _le Temps_? Si tu ne lui as rien offert et rien envoye,
+je pourrais lui parler de ce roman avec un certain detail et le lui
+proposer.
+
+Reponds-moi tout de suite. J'embrasse Eugenie et toi de tout coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DIII
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 28 decembre 1861.
+
+Un mot seulement aujourd'hui, cher enfant. C'est le moment des masses de
+lettres a lire et a ecrire, pas toutes amusantes et on manque de temps
+pour les meilleures.
+
+J'ai lu le poeme, qui est tres bon et tres touchant. J'ai fait, sur le
+chant cinquieme, quelques observations que je recopierai au premier jour
+pour vous les envoyer. Le temps des vers est fini, c'est vrai, et cela
+n'est plus ni retentissant ni lucratif. Il n'y a plus que Victor Hugo
+qui se fasse ecouter.
+
+Mais, si vous pouvez encore vous faire editer par souscription, il ne
+peut nuire a votre reputation d'etre lu et goute par vos compatriotes,
+et par le petit nombre de gens dissemines partout, qui s'interessent
+encore a la poesie.
+
+Pourtant, je vous dirai aussi qu'il ne convient peut-etre plus a votre
+position de demander des souscripteurs. C'est bien quand on est tres
+jeune et tres pauvre. Plus tard, c'est moins bien. On peut dire au
+poete: "Vous avez quelques sous d'economie, payez votre gloire."
+
+Et je ne vous conseille pas d'entamer ces economies, avenir de votre
+fille, pour payer la fumee d'un succes bien restreint et bien ephemere,
+par le temps qui court. Achetez plutot la barque, tout en chantant
+la mer. Vos poesies ne perdront pas pour attendre. Ces mauvais jours
+d'indifference, vous etes encore assez jeune pour les voir passer.
+
+Merci pour les souhaits; mon coeur vous les renvoie et vous benit.
+
+
+A SOLANGE PONCY
+
+Bonjour et bon an a ma bonne Desiree, et a ma chere Solangette. Vous
+etes bien gentilles de m'ecrire; mais c'est bien laid a la petite maman
+d'etre malade. Heureusement, Solange va la ressusciter, au premier de
+l'an, par de vives caresses et des souhaits charmants. Je benis la mere
+et la fille, moi, la grand'-mere, et je les embrasse de toute mon ame.
+
+
+A ANAIS
+
+Merci, ma mignonne Anais, de votre bon souvenir. Je ne suis pas votre
+bienfaitrice: je suis une amie qui vous est devouee et qui vous prie de
+l'aimer. Voila tout.
+
+Une bonne poignee de main au cher pere et a Baptistin, et bonne sante,
+bonne chance a vous tous!
+
+
+
+
+DIV
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME) A PARIS
+
+ Nohant, 7 janvier 1862.
+
+Cher prince,
+
+Nous avons ete heureux _plus que des rois_, de la bonne nouvelle
+annoncee dans les journaux, et nous avons passe toute la journee a faire
+des romans sur ce fils ou sur cette fille que le ciel vous promet. Venir
+de vous, et du grand Napoleon aussi, par consequent, de l'heroique
+Victor-Emmanuel et de sa fille, qu'on dit adorable, ce n'est pas une
+petite chance, et on ne peut pas etre un esprit ni un coeur comme tout
+le monde. Pourvu que cet etre-la ait une destinee assortie a sa valeur!
+nous etions tous les trois a deviser en dinant, et nous nous sommes
+lache du vin de Champagne pour boire a sa sante et a son destin, et nous
+avons dit toute sorte de choses que je ne veux pas vous redire dans une
+lettre, mais que vous devinez bien.
+
+J'ai envoye a Buloz la premiere partie du voyage de Maurice, qui ne
+traite que du temps qu'il a passe seul a Alger; c'est amusant, mais sans
+interet direct pour vous. Il acheve la seconde partie, qui vous sera
+envoyee avant d'etre remise a Buloz; mais la premiere partie est
+accompagnee d'une petite preface de moi que Buloz vous portera ou vous
+enverra s'il n'est pas malade,--car il l'est continuellement,--et qu'il
+n'imprimera qu'avec votre agrement. Si vous avez des observations a me
+faire, vous m'ecrirez avec votre belle et bonne franchise, et je vous
+ecouterai avec tout mon coeur.
+
+Une chose me contrarie bien quand je parle de vous hors de l'intimite,
+c'est que vous soyez un grand personnage. Le monde est si sale et si
+plat; qu'on ne peut pas supposer qu'on aime un prince pour lui-meme, et
+je suis forcee a une reserve que je n'aurais pas pour un camarade que
+j'aimerais beaucoup moins.
+
+Ou bien, si on brave ces meprisables soupcons, comme, au bout du compte,
+on doit le faire quand on est fort de sa droiture, on a l'air de le
+faire par sotte vanite, et pour proclamer une amitie que les autres
+envient. Vous verrez si j'ai su passer a travers ces ecueils.
+_Republicaine toujours!_ mais, convaincue que vous seriez le meilleur
+chef d'une republique, ou la _meilleure compensation_ a une republique
+impuissante a renaitre, je me moque pour mon compte de l'accusation de
+_trahison_ que quelques-uns ne m'epargnent pas; mais, a propos d'un
+travail aussi jeune et aussi riant que celui de Maurice, je n'avais pas
+a faire une profession de foi, a tous egards intempestive; je me suis
+bornee a dire en deux mots que je vous aimais.
+
+Accusez-moi _d'un mot_ reception de cette lettre-ci; je vous dirai
+pourquoi. J'ai a vous ecrire au sujet de la _surete de mes lettres a
+vous_. Ce sera pour un autre jour.
+
+Bonsoir, cher grand ami; mon Dieu, que je vous souhaite de bonheur! Et
+comme vous aimerez votre enfant, vous qui avez si bien aime votre pere!
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DV
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 8 janvier 1862.
+
+Mon ami,
+
+J'ai bien pense a vous, et le jour de l'an encore plus que tous les
+autres jours. J'avais besoin de vous ecrire et de vous dire que, je vous
+aime pour commencer saintement et dignement l'annee. Mais la crainte de
+vous fatiguer m'a retenue. L'ecriture de votre derniere lettre etait
+alteree!
+
+Cette fois, je retrouve la surete de votre belle ecriture; c'est la
+premiere chose que je regarde, et vous me dites que vous etes mieux!
+Dieu m'a entendue, cette fois, car je l'ai bien prie pour vous.
+
+Un bonheur n'arrive pas seul: ma fille, dont j'etais inquiete aussi, va
+mieux et n'a rien de bien grave. Maurice est pres de moi et travaille a
+des notes sur l'Amerique. Il a vu bien vite, mais assez sainement cette
+fausse democratie, qui, en proclamant l'egalite et la liberte, n'a
+oublie qu'une chose, la fraternite, qui rend les deux autres richesses
+steriles et meme nuisibles. Sa position un peu officielle de _visiteur_
+l'oblige aux menagements du savoir-vivre, mais ses reticences en
+laissent assez deviner.
+
+Le niveau des coeurs et des intelligences est, a ce qu'il parait,
+encore plus abaisse la-bas que chez nous. Ils n'ont pas meme l'instinct
+militaire, qui, chez nous, sait faire des prodiges pour les bonnes
+causes, quel que soit le drapeau. Enfin, il semble que Dieu se soit
+retire d'eux pour chatier le forfait de l'esclavage, non aboli dans les
+prejuges et les moeurs.
+
+Soignez-vous patiemment et genereusement a cause de nous, mon digne et
+cher ami, et, quand vous serez tout a fait bien, reprenez en vous-meme
+cette question d'exil volontaire auquel mon coeur ne peut se resigner,
+pour _nous_.
+
+Mon fils vous envoie ses tendres voeux, et je n'ai pas besoin de vous
+dire les miens. Je ne me plains de rien dans ma vie, puisque j'ai une
+amitie comme la votre.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DVI
+
+A MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 22 fevrier 1862.
+
+Chere cousine,
+
+Ayez du courage pour ceux qui vous aiment! ayez-en plus que moi, qui
+veux pourtant en avoir et qui retombe a chaque instant dans les larmes.
+Il est plus heureux que nous pourtant, lui[1]! il a monte d'un degre
+dans une phase plus epuree et moins douloureuse certainement que la
+cruelle vie ou nous nous trainons, ou nous ne sommes heureux que par
+l'affection, et ou justement nous perdons la source de notre bonheur,
+nos enfants, nos parents, nos amis, au moment ou nous comptons le plus
+qu'ils nous survivront. Ah! ce n'est vraiment pas vivre que d'etre ainsi
+tous les jours a trembler ou a pleurer, et il y a quelque chose de
+mieux, ou bien tout n'est qu'un reve, Dieu, la vie, et nous-memes.
+
+Croyons; comptons sur une justice et sur une bonte en dehors de notre
+appreciation; moi, je ne pourrais pas ne pas croire; je sens si
+profondement que le depart de cet adorable enfant ne lui a rien ote de
+mon affection et qu'il vit toujours pour moi, et aupres de moi, comme si
+je le voyais! vous devez sentir cela encore plus que moi, vous sa
+tendre mere. Il n'est donc pas parti, il ne nous a pas quittes. Il est
+invisible pour nous; mais il nous aime toujours, en quelque lieu et sous
+quelque forme qu'il existe.
+
+Nous lui devons autant, disparu, que nous lui devions quand il etait la.
+Aussi vous lui devez de vivre avec courage, de prendre soin de vous,
+et de vous conserver jeune et forte pour soigner ce pauvre pere
+souffreteux, qui ne vit que parles soins de l'affection et son propre
+courage. Et l'autre enfant, si beau et si bon, lui aussi, a besoin que
+vous l'aimiez, et tant d'amis devoues, et nous qui ne faisons qu'un
+coeur avec vous dans cette mortelle douleur!
+
+Le prince en a ete dechire aussi; il m'a ecrit une lettre desolee. Tout
+le monde l'aimait, ce cher etre, si aimable et si expansif.
+
+Maurice a ete si bouleverse et si etouffe, que j'en ai ete inquiete.
+Bonne amie, epanchez-vous avec nous; parlez-nous de _lui_, de Frederic,
+de vous, et de Georges.
+
+Pleurez, ne vous retenez pas. N'ayez pas de courage et de reserve avec
+nous; n'ayez de force que pour reprendre la vie de devouement, et croyez
+que nous sommes a vous, Maurice et moi, corps et ame.
+
+G. SAND.
+
+ [1] Lucien Villot.
+
+
+
+
+DVII
+
+A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
+
+ Nohant, 21 fevrier 1862.
+
+Cher ami,
+
+Tu sais quelle douleur nous a frappes. Tu connaissais peu cet enfant;
+mais tu as du souvent nous entendre dire que c'etait un coeur d'or. Sous
+le rapport de la tendresse, de l'expansion, de la franchise, il etait
+vraiment exceptionnel, et, quand il nous a quittes, a Tamaris, nous
+pleurions tous sans savoir pourquoi. Nous nous demandions pourquoi nous
+l'aimions tant et avec un exces de sensibilite puerile.
+
+Ce n'etait pas une intelligence extraordinaire; du moins il ne se
+faisait remarquer encore que par une facilite extraordinaire, et, comme
+il avait une vitalite impetueuse et peu d'application a l'etude, on ne
+savait s'il deviendrait ou non un homme distingue. Il etait _coeur_
+des pieds a la tete, on peut dire; si aimant et si aimable, qu'on ne
+songeait pas a lui demander d'etre autrement qu'il n'etait. Il a eu une
+mort atroce, et c'est une amertume de plus dans nos regrets; mort atroce
+de souffrance, admirable de courage. Nous avons ete brises, ses pauvres
+parents, Ferri, le prince; c'est une consternation.
+
+Mais je te parle de choses bien tristes; l'habitude de nous dire les uns
+aux autres tout ce qui nous arrive fait que j'abuse un peu; ne sachant,
+du reste, guere parler que de ce qui fait notre vie, et prenant
+mutuellement part aux joies ou aux douleurs de nos familles, nous
+nous racontons nos evenements domestiques, et ceci en est un grand et
+profondement senti a Nohant.
+
+Tu dois avoir lu avec interet le discours de Napoleon a ces ganaches du
+Senat. C'est bon et bien a lui de tenir tete a cette reaction furieuse,
+et de vouloir pousser l'Empire dans la voie du vrai. Mais l'Empire
+entend-il de cette oreille? voila la question!
+
+Maurice s'est jete dans la geologie; mais il a eu gros a secouer. Il
+pleure rarement et le chagrin l'etouffe. Il aimait Lucien comme son
+enfant. J'ai du lui cacher une partie de mon chagrin. Enfin! je crois a
+l'autre vie. Sans cela! Mais la justice infinie reside quelque part, et,
+en etudiant la nature, on devient toujours plus convaincu que rien ne se
+perd. L'ame, bien autrement precieuse que la matiere, ne se perd donc
+pas.
+
+Cher ami, embrasse pour moi Eugenie, Anna, Berthe et Cyprien et toute ta
+chere famille. Donne-nous de vos nouvelles a tous et ne craignez pas
+de nous parler de vos bonheurs. Nous ne pensons pas qu'a ceux qui nous
+quittent, nous aimons d'autant plus ceux qui nous restent.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 25 fevrier 1862.
+
+Oui, vous seul etes franc et courageux dans cette officine d'hypocrisie.
+Ne vous laissez pas effrayer de tous ces cris, marchez toujours, cher
+prince, et soyez sur que la vraie France est avec vous. Elle vous
+tiendra compte de ces fureurs que vous soulevez, et votre place est deja
+marquee dans l'histoire du progres comme un rayon de verite percant les
+tenebres. Nos coeurs vous suivent et le mien vous benit.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DIX
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 26 fevrier 1862.
+
+Merci pour le numero du _Moniteur_ que vous avez eu la bonte de
+m'envoyer. Je ne vous avais lu que tronque dans les autres journaux,
+quand je vous ai ecrit hier au soir, et je vois que vous avez encore
+mieux parle que je ne croyais. Votre discours est beau autant qu'il
+est bon, et, dans votre bouche, ces choses sont grandes et durables en
+retentissement. Vous ouvrez une grande tranchee.
+
+_La pensee du regne_, comme on disait sous Louis-Philippe, vous y
+suivra-t-elle? que de reserve timide et un peu lache, que de pueril
+moderantisme dans le talent _parleur_ des orateurs du gouvernement!
+
+L'empereur se fait admirer par sa prudence; mais peut-etre croit-il
+necessaire d'en avoir plus qu'il ne faut, et je vois avec une profonde
+inquietude le developpement effroyable de l'esprit clerical. Il ne sait
+pas, il ne peut pas savoir a quel point le pretre s'est glisse partout
+et quelle hypocrisie s'est glissee aussi dans toutes les classes de
+cette societe enveloppee dans le reseau de la propagande papiste. Il ne
+sent donc pas que cette faction ardente et tenace sape le terrain sous
+lui, et que le peuple ne sait plus ce qu'il doit defendre et vouloir,
+quand il entend son cure dire tout haut et precher presque dans chaque
+village que l'Eglise est la seule puissance temporelle du siecle? Ne
+serait-il pas temps de montrer qu'on peut braver le pretre et ne pas
+perdre la partie? Croyez ce que je vous dis, le peuple est convaincu en
+ce moment que l'empereur est le plus faible et qu'il n'ose rien contre
+les hommes du passe. Or vous savez la triste defaillance des masses,
+quand elles croient voir defaillir le pouvoir quel qu'il soit.
+
+L'empereur a craint le socialisme, soit; a son point de vue, il devait
+le craindre; mais, en le frappant trop fort et trop vite, il a eleve,
+sur les ruines de ce parti, un parti bien autrement habile et bien
+autrement redoutable, un parti _uni_ par l'esprit de caste et l'esprit
+de corps, les _nobles_ et les _pretres_; et malheureusement je ne vois
+plus de contrepoids dans la bourgeoisie.
+
+Avec tous ses travers, la bourgeoisie avait son cote utile comme
+preponderance.
+
+Sceptique ou voltairienne, elle avait aussi son esprit de corps, sa
+vanite de parvenu. Elle resistait au pretre, elle narguait le noble,
+dont elle etait jalouse. Aujourd'hui, elle le flatte; on a releve les
+titres et montre des egards aux legitimistes dont on s'est entoure; vous
+voyez si on les a conquis! Les bourgeois ont voulu alors etre bien avec
+les nobles, dont on avait releve l'influence; les pretres ont fait
+l'office de conciliateurs. On s'est fait devot pour avoir entree dans
+les salons legitimistes. Les fonctionnaires ont donne l'exemple; on
+s'est salue et souri a la messe, et les femmes du _tiers_ se sont
+precipitees avec ardeur dans la legitimite; car les femmes ne font rien
+a demi.
+
+Depuis un an, tout cela a fait un progres enorme, effrayant, dans les
+provinces. Les pretres font des mariages, ils font avoir des dots en
+echange de la confession. On a poursuivi des societes secretes qui
+ne pouvaient rien, parce qu'on ne s'y entendait pas. La Societe de
+Saint-Vincent-de-Paul est tres unie, elle marche comme un seul homme,
+elle est la reine des societes secretes. Elle a un pied partout, meme
+dans les ecoles, et la moitie des etudiants qui ont siffle About n'ont
+pas siffle le pretendu ami de l'empereur, mais l'ennemi bien avere du
+cardinal Antonelli; ce que je vous dis la, _je le sais_.
+
+Je crois qu'il est temps encore; mais, dans un an, il sera peut-etre
+trop tard. La France a besoin de croire a la force de ceux qui la
+conduisent. On lui fait accepter les choses les plus inattendues par ce
+prestige. Quand on hesite, quand on s'arrete, elle crie aussitot qu'on
+recule, elle le croit, et on est perdu.
+
+Il est bien etrange que, republicaine, je vous dise tout cela, cher
+prince; peut-etre ceux de mon parti, ou du moins peut-etre quelques-uns
+croient-ils qu'il faudrait dire _tant mieux_. Eh bien, ils se trompent,
+ils ne peuvent relever la Republique et, sans s'en apercevoir, ils vont
+droit a la Restauration. Alors nous revenons de cent ans en arriere:
+l'Italie est perdue, la France avilie, et nous reprenons les charmants
+traites de 1815!
+
+Si cela arrive de mon vivant, malgre le peu de forces qui me restera,
+j'irai plutot vivre avec vos amis les Hurons que de vivre dans les
+parfums de la sacristie.
+
+Cher prince, vous etes dans le vrai: l'Empire est perdu, si l'Italie est
+abandonnee; car la question de l'avenir est tout entiere. Vous l'avez
+dit avec coeur, avec talent et avec conviction. Puissiez-vous etre
+entendu! Vous avez le vrai courage moral qui souleve toujours des
+tempetes, c'est une gloire dont je suis fiere pour vous.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DX
+
+MADAME PAULINE VILLOT, A PARIS
+
+ Nohant, 27 fevrier 1862.
+
+Chere bonne amie,
+
+Je ne veux pas vous laisser reposer _de moi_. Je veux, vous tourmenter
+de mes supplications, pour que vous surmontiez cette atroce douleur.
+
+L'oublier? non, jamais! aucun de nous ne veut oublier celui que nous
+aimions tant. Mais il faut lui survivre avec energie, afin que son autre
+vie soit heureuse et que le lien eternel entre nous et lui ne soit pas
+brise. Se retrouver ailleurs est la recompense; pour la meriter, nous
+devons faire marcher ensemble le courage et le souvenir, le regret
+tendre et l'esperance vaillante; c'est ce que le vulgaire ne sait pas
+faire, c'est ce que vous saurez faire, vous, intelligence d'elite. Cher
+cousin Frederic! il a besoin de vous, et ce pauvre bon Georges! quelle
+desolation autour de vous, quelle solitude dans leur vie si vous perdiez
+la force, le vouloir et la sante! Et cet excellent coeur si tendre, ce
+digne Ferri qui faiblit! Ah! je le comprends bien, il y a des moments ou
+l'ame se dechire et se brise! mais pensons, aux autres, pensons toujours
+au bien que nous pouvons leur faire; car, heureux ou malheureux, nous
+avons toujours devant nous le devoir du devouement qui reste le meme, et
+dont aucune souffrance, si amere qu'elle soit, ne nous dispense.
+
+Ah! comme _il_ etait aime! toutes les lettres que je recois sont pleines
+de lui. Jamais un homme si jeune n'a ete si apprecie et si regrette; que
+ce soit pour vous une sorte de consolation: il n'a connu de la vie que
+ce qu'elle a de meilleur, l'affection qu'on eprouve et qu'on inspire. Je
+vous embrasse tendrement tous, et mes enfants, encore aussi, vous disent
+qu'ils vous aiment.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 5 mars 1862.
+
+Cher prince,
+
+Vous parlez avec un grand talent, ca ne m'etonne pas, moi, et je sais
+que cette eloquence vous vient du coeur. Mais tous ces cafards,
+comme ils vous en veulent! Est-ce qu'ils remporteront? est-ce qu'ils
+representent la France aux yeux de l'empereur? Vous avez bien fait de
+protester d'avance contre l'hypocrite diplomatie du ministre-orateur.
+Cela nous laisse un peu d'espoir.
+
+Au fond pourtant, je suis furieuse; vous ouvrez a _la pensee du regne_
+un courant qui peut tout sauver, et meme tout laver dans l'histoire, et
+on semble fermer volontairement les yeux!
+
+Mais je vous jure que l'Empire est perdu s'il continue a dormir ou a
+trembler, pendant que les vieux pouvoirs s'eveillent et que les pretres
+travaillent. Tout le salut est en vous, en vous seul. Si la France est
+aussi aveugle que le pouvoir, nous aurons un atroce 1815 et ce qui
+s'ensuit.
+
+Est-ce que tous ces vieux generaux devots ne sont pas vendus d'avance?
+
+Cher prince, allez toujours, tout le monde n'est pas ingrat. Le peuple
+intelligent n'est pas encore corrompu. La France ne peut pas se
+suicider. Que Dieu veille sur nous et qu'il soit toujours avec vous!
+
+G. SAND.
+
+Les _Debats_ disent avec raison que vous _parlez comme personne ne
+parle_, je le crois bien! Vous seul croyez ce que vous dites.
+
+
+
+
+DXII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 10 mars 1862.
+
+Vous etes un bon fils d'aimer votre _maman_ et d'aimer ceux qui
+l'aiment. Certainement ca me fait plaisir qu'on vous dise du bien de
+moi, et qu'on en pense, quand _c'est des gens_ de coeur et de merite
+comme ceux dont vous me parlez. Est-ce que ce M. Rodrigues n'est pas le
+frere d'Olinde Rodrigues, que j'ai beaucoup connu, et qui etait dans
+les bons israelites avances et d'assez belle force en philosophie
+progressiste?
+
+Je ne sais pas si vous avez remarque qu'avec les juifs, il n'y a pas de
+milieu: quand ils se melent d'etre genereux et bons, ils le sont plus
+que les croyants du Nouveau Testament. Je suis tres touchee de ce
+mariage d'E.H.... Voila ce qui s'appelle faire du bien utile. Quand vous
+reverrez ces bienveillants lecteurs de George Sand, vous leur direz que
+des lecteurs comme eux me consolent de tant d'autres.
+
+Moi, j'ai essaye, ces jours-ci, de devenir aussi un lecteur de ce pauvre
+romancier. Ca m'arrive tous les dix ou quinze ans de m'y remettre comme
+etude sincere et aussi desinteressee que s'il s'agissait d'un autre,
+puisque j'ai oublie jusqu'aux noms des personnages et que je n'ai que la
+memoire du sujet, sans rien retenir des moyens d'execution. Je n'ai pas
+ete satisfaite de tout; il s'en faut. J'ai relu _l'Homme de neige_ et
+_le Chateau des Desertes_. Ce que j'en pense n'a pas grand interet a
+rapporter; mais le phenomene que j'y cherchais et que j'y ai trouve est
+assez curieux et peut vous servir.
+
+Depuis un mois environ je ne m'etais occupee que d'histoire naturelle
+avec Maurice, et je n'avais plus dans la cervelle que des noms plus ou
+moins barbares; dans mes reves, je ne voyais que prismes rhomboides,
+reflets chatoyants, cassure terne, cassure resineuse; et nous passions
+des heures a nous demander: "Tiens-tu l'orthose?--Tiens-tu l'albite?"
+et autres distinctions qui ne sont jamais distinctes pour les sens, en
+mille et un cas mineralogiques.
+
+Si bien que, Maurice parti, cette etude qui, a deux, me passionnait, est
+retombee pour moi dans l'etude des choses mortes. Et puis j'avais perdu
+bien du temps et il fallait se remettre a son etat. Mais, alors, votre
+serviteur! il n'y avait plus personne. George Sand etait aussi absent de
+lui-meme que s'il fut passe a l'etat fossile. Pas une idee d'abord, et
+puis, les idees revenues, pas moyen d'ecrire un mot. Je me suis rappele
+vos desespoirs de l'ete dernier. Ah! c'etait bien autre chose. Vous
+n'etes jamais tombe au point de ne pas pouvoir ecrire trois lignes dans
+une langue quelconque; vous ne vous etes jamais promene dans un jardin
+avec la monomanie insurmontable de ramasser tous les cailloux blancs
+pour les comparer les uns aux autres. Alors j'ai pris un ou deux
+romans de moi pour me rappeler que jadis--il y a six semaines
+encore--j'ecrivais des romans. D'abord je ne comprenais rien du tout.
+Peu a peu, ca s'est eclairci. Je me suis reconnue, dans mes qualites et
+dans mes defauts; et j'ai repris possession de mon _moi_ litteraire. A
+present, c'est fini, en voila pour, longtemps a ne pas me relire et a
+fonctionner comme une eau qui court sans trop savoir ce qu'elle pourrait
+refleter en s'arretant.
+
+Quand vous retomberez dans ces crises-la, relisez _le Regent Mutstel_,
+et _la Dame aux perles;_ ou la premiere venue de vos pieces, et vous
+vous repecherez; car nous passons notre vie a nous noyer dans le prisme
+changeant de la vie, et le petit rayon que nous pouvons avoir en propre
+y disparait bien facilement. Mais cela n'est pas mauvais, croyez-le. Se
+relire souvent, s'examiner sans cesse, se connaitre toujours serait un
+supplice et une cause de sterilite.
+
+Croyez bien que le pere Dumas n'a du l'abondance de ses facultes qu'a
+la depense qu'il en a faite. Moi, j'ai des gouts innocents, aussi je ne
+fais que des choses simples comme bonjour. Mais, pour lui qui porte un
+monde d'evenements, de heros, de traitres, de magiciens, d'aventures,
+lui qui est le drame en personne, croyez-vous que les gouts innocents ne
+l'auraient pas eteint? Il lui a fallu des exces de vie pour renouveler
+sans cesse un enorme foyer de vie. Vous ne le changerez pas en effet, et
+vous porterez le poids de cette double gloire, la votre et la sienne.
+La votre avec tous ses fruits, la sienne avec toutes ses epines. Que
+voulez-vous! il a engendre vos grandes facultes, et il se croit quitte
+envers vous. Vous avez voulu en faire un emploi plus logique: votre
+_moi_ s'est prononce la, et vous a emmene sur une autre voie ou il ne
+peut pas vous suivre.
+
+C'est un peu dur et difficile d'etre force parfois de devenir le pere
+de son pere. Il y faut le courage, la raison et le grand coeur que vous
+avez. Ne le niez pas, ce grand coeur; il perce dans tout ce que vous
+dites et dans tout ce que vous faites. Il vous gouverne a votre insu
+peut-etre, mais il vous gouverne, et, s'il vous cree des devoirs dont
+beaucoup de gens ne s'embarrassent guere, il vous payera bien en
+puissance vraie et en repos interieur.
+
+Allez-y gaiement, allez-y toujours, et vous verrez plus tard! Tout
+passe, jeunesse, passions, illusions et besoin de vivre; une seule chose
+reste, la droiture du coeur. Cela ne vieillit pas et, tout au contraire,
+le coeur est plus frais et plus fort a soixante ans qu'a trente, quand
+on le laisse faire.
+
+Je ne vous ai pas remercie, c'est vrai, pour l'offre de votre bijou
+d'appartement; je ne vous remercie pas, j'accepte pour le cas ou
+je n'aurais plus de gite a Paris. Ou serais-je mieux que chez mon
+enfant?--Mais, pour un bon bout de temps encore, j'ai mon petit grenier
+rue Racine et mes habitudes de quartier Latin.
+
+Je vous embrasse de tout mon coeur et je vous charge de tous mes bons
+souvenirs pour les chatelaines.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXIII
+
+A MADEMOISELLE LINA CALAMATTA, A MILAN
+
+ Paris, 31 mars 1862.
+
+Ma Lina cherie,
+
+Fiez-vous a nous, _fie-toi a lui_, et crois au bonheur. Il n'y en a
+qu'un dans la vie, c'est d'aimer et d'etre aimee. Nous sommes deux qui
+n'aurons pas d'autre but et pas d'autre pensee que de te cherir et de te
+gater. Nous aimons ton pere si tendrement aussi, que tous nos soins et
+tous nos desirs seront pour le voir et le chercher, ou l'attirer ou le
+retenir le plus possible. Il en a toujours ete ainsi, tu le sais. Il y a
+trente ans qu'il est un de nos meilleurs amis, et, a present qu'il nous
+confie ce qu'il a de plus cher au monde, il est, avec toi, ce que nous
+cherissons le plus et le mieux. Maurice enfant l'a aime d'instinct;
+homme, il l'a apprecie, et, quand il t'a vue, toi qui tiens tant de lui,
+il a senti pour toi une sympathie qui ne ressemblait a aucune autre.
+
+Et moi donc!--Je sens bien que je te serai une mere veritable; car j'ai
+besoin d'une fille et je ne peux pas trouver mieux que celle du meilleur
+des amis.
+
+Aime ta chere Italie, mon enfant, c'est la marque d'un genereux coeur.
+Nous l'aimons aussi, nous, surtout depuis qu'elle s'est reveillee dans
+ces crises d'heroisme, et, puisque tu l'aimes passionnement, nous
+l'aimerons ardemment. Ce n'est pas difficile ni meritoire, et, n'en
+fut-elle pas digne comme elle l'est, nous l'aimerions encore parce que
+tu l'aimes. Enfin, ma Lina cherie, ouvre-nous ton coeur, et tu verras
+que le notre t'appartient, et que _celui_ dont j'ai plaide la cause
+aupres de ton pere et de toi est digne de se charger de ton bonheur.
+Nous avons traverse, Maurice et moi, bien des epreuves en nous tenant
+toujours la main plus fort et en nous consolant de tout l'un par
+l'autre; mais toujours nous nous disions: "Ou est celle qui nous
+rendrait completement forts et heureux?" Viens donc a nous, chere fille,
+et sois benie! Je t'embrasse de toute mon ame, et je pense jour et nuit
+au moment qui nous reunira. A bientot, j'espere! j'espere et je desire,
+et je veux.
+
+Embrasse pour moi ton bien-aime pere. Remercie-le pour moi, comme je te
+remercie d'avoir confiance en nous.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXIV
+
+A M. MARGOLLE, A TOULON
+
+ Paris, 6 avril 1862.
+
+Cher monsieur,
+
+J'ai recu votre livre en quittant Nohant et j'en ai lu une partie en
+chemin de fer. Mais, depuis que je suis ici, je n'ai pu l'achever. C'est
+une vie desordonnee pour moi que ce Paris, ou je ne puis m'appartenir un
+instant.
+
+J'ai beau fuir le monde et ne vouloir aller nulle part, et vouloir me
+renfermer dans l'intimite, je suis assiegee jusque sur l'escalier et
+jusque dans mon fiacre. Et puis tant de choses a voir et a faire en
+quinze jours, quand on ne vient a Paris que tous les deux ou trois ans!
+Enfin j'acheve mes corvees et je repars dans deux jours, et je vous
+lirai et je reprends la seule vie qui me convienne, la vie d'etude et de
+reflexion. Ce que j'ai lu est d'un grand interet et tres beau de coeur
+et de pensee.
+
+Vous avez pris le bon chemin dans la vie. Il n'y en a pas d'autre. Toute
+cette agitation politique qui regne ici est infeconde. A tous les etages
+et dans tous les milieux de cette politique, je ne vois que des gens
+perches sur leurs balcons et regardant en bas vers le peuple, les uns
+avec effroi, les autres avec esperance, et tous se disant: "Que fait-il?
+que va-t-il faire? que pense-t-il? que veut-il? quel mal ou quel bien va
+sortir de lui? Questions insolubles!" Le peuple n'en sait pas davantage
+sur ceux qu'il regarde d'en bas, il n'en sait guere plus sur lui-meme.
+Il attend et il s'inspirera du moment; et qu'importe ce qu'il fera, s'il
+ne sait pas pourquoi il le fait?
+
+Instruisons-le sous toutes les formes. Le resultat de nos efforts est
+peut-etre fort eloigne, mais au moins il est sur, et tout le reste est
+inutile.
+
+Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage. Je vous ecrirai de
+Nohant, et, en attendant, j'envoie a votre digne compagne, a votre
+famille et a tous vos chers enfants mille tendres souvenirs.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXV
+
+A M. ARMAND BARBES, A LA HAYE
+
+ Nohant, 3 mai 1862.
+
+Mon ami bien cher,
+
+Je suis, depuis longtemps deja, sans nouvelles de vous. Pouvez-vous
+m'en faire donner, si le travail d'ecrire vous fatigue encore?
+Dois-je esperer que vous etes mieux, comme, votre derniere lettre me
+l'annoncait?
+
+Moi, je veux vous annoncer le prochain mariage de mon fils avec la fille
+de mon vieux et cher ami Calamatta. C'est une charmante enfant et un
+esprit genereux. Cette union est un voeu de mon coeur enfin accompli.
+
+Vous partagerez ma joie, vous qui ne vivez que pour vos amis sans songer
+a vous-meme. Mais, s'il est possible, parlez-moi un peu de vous, sinon
+pensez a moi et souhaitez du bonheur a mon cher fils. Le ciel, qui vous
+aime, y aura egard!
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXVI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 11 mai 1862.
+
+Cher prince,
+
+Etes-vous encore a Paris? Je me hate de vous remercier de toute mon ame
+pour ma soeur, qui va, grace a vous, se trouver heureuse.
+
+A present, j'ai le coeur tout a fait libre de cette perplexite de
+famille et je suis toute au bonheur de mes enfants, qui se marient dans
+quelques jours. Ah! si vous ne partiez pas cette semaine, ce serait
+si vite fait pour vous de venir, _incognito_, passer vingt-quatre
+heures!--_Ma!_--peut-etre seriez-vous un peu compromis par notre liberte
+de conscience?--pas de pretre!
+
+Nous sommes excommunies, comme tous ceux qui, de fait ou d'intention,
+ont souhaite l'unite de l'Italie et le triomphe de Victor-Emmanuel;
+nous nous tenons pour chasses de l'Eglise. Mais ne le dites pas a
+la princesse Clotilde! Il ne faut pas faire pleurer les anges. Elle
+croit--nous ne croyons pas, nous autres,--a l'Eglise catholique. Nous
+serions hypocrites d'y aller.
+
+Encore merci, et tachez, s'il vous plait, monseigneur, de nous delivrer
+Rome. Calamatta nous dit ici que vous allez trouver en Italie des
+transports d'affection et de reconnaissance. Ce voyage est pour nous une
+grande esperance; car nous voila tous tres Italiens de coeur, et nous
+vous aimons d'autant plus.
+
+Mais vous ne resterez pas longtemps? Est-ce que le moment ou vous allez
+etre pere n'approche pas? Que de joie chez nous quand nous saurons que
+vous avez ce bonheur!
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXVII
+
+A MADAME D'AGOULT, A PARIS
+
+ Nohant, 7 juin 1862.
+
+Merci de votre bon petit mot, ma chere Marie. C'est bien aimable a vous
+de vouloir que ces heureux jours qui me viennent soient completes par un
+souvenir et une felicitation de votre part. Quand on s'est franchement
+aimes, je crois qu'on s'aime toujours, meme pendant le temps ou l'on
+croit s'etre oublies. Moi, je ne sais plus trop ce qui s'est passe.
+
+La vie est toujours pour moi l'heure presente. Cette heure est telle
+aujourd'hui, que vous pourriez lire dans mon coeur sans y rien trouver
+qui vous afflige et vous inquiete.
+
+Donc a vous toujours!
+
+GEORGE.
+
+
+
+
+DXVIII
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 20 juillet 1862.
+
+Mon cher prince,
+
+J'arrive des bords de la Creuse, et j'apprends l'heureux evenement; j'en
+suis enchantee, vous le savez d'avance.
+
+La princesse est une brave mere de nourrir son enfant! Vous, il faut en
+faire un homme, un vrai homme, de cet enfant-la. Vous serez un tendre
+pere, j'en suis sure, parce que vous avez ete un bon fils; mais
+occupez-vous _vous-meme_ de son education, et elle sera ce qu'elle doit
+etre pour un homme de l'avenir et non du passe.
+
+Vos amis comptent la-dessus et se rejouissent. Je ne peux pas vous dire
+combien je pense a vous et combien je reve de votre fils, vous etes
+content, cette fois? Dites-moi oui, et donnez-lui un baiser pour moi, au
+nom du bon Dieu, le roi des rois, avec qui je ne suis pas trop mal.
+
+Il n'est pas encore question d'un bonheur comme ca chez nous. J'attends
+_l'esperance_ avec impatience. Mes enfants sont chez mon mari a Nerac.
+Il a ete gravement malade; il est hors d'affaire, et mes enfants vont me
+revenir.
+
+Je vous aime de tout mon coeur, toujours.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXIX
+
+A MADEMOISELLE NANCY FLEURY, A PARIS
+
+ Nohant, 7 aout 1862.
+
+Ma chere mignonne,
+
+Je suis bien contente de l'embarras d'Hetzel[1] puisqu'il me procure une
+charmante lettre de toi, et de bonnes nouvelles de vous toutes. J'ai vu
+ton pere hier et nous avons cause, comme tu penses, de tout ce qui vous
+concerne, et de cette pauvre chere grand'mere qui est partie!
+
+Ma Lina, qui est de retour de son voyage et se propose de t'ecrire
+bientot, a fait aussi mille questions sur vous a ton pere. Et nous avons
+dit beaucoup de mal de toi, comme tu penses! Nous avons gronde ton pere
+de ce qu'il ne te faisait pas courir un peu avec lui quand il vient chez
+nous: ce serait si bon pour nous de te tenir ici! Mais il dit: "Cela
+ne se peut pas, elle travaille, elle est forcee a des relations
+continuelles pour ses travaux."
+
+Un temps viendra peut-etre ou tu auras un peu de vacances, et Valentine
+aussi, et alors ta petite maman n'aurait plus de raison d'etre a Paris
+quand le pere aurait a venir en Berry. Vous prendriez Nohant pour
+_centre d'operations_, ton pere faisant ses courses et promenades; vous,
+le peu de visites que vous tenez a faire maintenant au pays, et vous
+auriez chez nous le _home_ et la famille.
+
+Rien ici de change essentiellement depuis les bons jours d'intimite
+que nous y avons passes ensemble, sauf le grand bonheur d'avoir cette
+adorable et adoree petite, immense compensation aux douleurs qui nous
+ont tous frappes et aux adieux tant de fois repetes aux vivants et aux
+morts.
+
+Laisse Lina et moi faire ce bon reve de vous ravoir quelquefois pres de
+nous, quand de bonnes circonstances le permettront, et parlons de cette
+_geometrie naturelle_, qui est une oeuvre charmante et bonne. Que les
+lecteurs sont donc betes avec leur repulsion pour les mots! Enfin
+cherchons:
+
+ Avant nous.
+ L'oeuvre avant l'ouvrier.
+ Les formes primitives.
+ La science avant les savants.
+ L'artiste eternel.
+ Histoire de la forme.
+ La loi des formes naturelles.
+
+Tout cela ne vaut rien, et rien ne vaudra jamais le vrai titre, qui
+etait le seul juste. Il faut tacher de persuader a Hetzel de le
+conserver, ou il faut qu'il en trouve un bon. S'il refusait l'ouvrage,
+il me semble que madame Pape-Carpentier trouverait a le placer
+naturellement dans la _Bibliotheque utile_ de Leneveu, qui est un
+excellent recueil, tres repandu et tres goute.
+
+Bonsoir, chere fille; je t'embrasse, je vous embrasse tous bien fort.
+
+TA MARRAINE.
+
+ [1] Qui cherchait un titre pour l'ouvrage d'abord intitule _Evenor
+ et Leucippe_, et qui s'est definitivement appele _les Amours de
+ l'age d'or_.
+
+
+
+
+DXX
+
+A MADAME D'AGOULT, A PARIS
+
+ Nohant, 23 octobre 1862.
+
+Chere Marie,
+
+J'ai appris bien tard le malheur affreux qui vous a frappee. Je le
+ressens vivement; et, qu'il soit tard ou non pour vous le dire, je veux
+que vous me comptiez au nombre de ceux que vos douleurs affecteront
+toujours profondement. C'est dans ces tristes ebranlements de la vie que
+l'on sent la duree des chaines de l'affection et comme le reveil de
+tout ce que le coeur avait mis en commun de joies et de peines. Vous
+me felicitiez recemment d'avoir acquis une fille charmante, et vous en
+perdez une accomplie[1].
+
+Croyez que l'egoisme naturel au bonheur s'arrete ici et que je souffre
+de votre mal. Et puis qu'est-ce que le bonheur quand un jour imprevu
+nous le brise? Qui peut compter sur le soleil de demain? Votre ame si
+elevee, votre esprit, qui a touche aux plus hautes solutions de la
+pensee, a sans doute puise des forces supremes dans l'espoir confiant
+d'une vie meilleure. Je n'ai donc rien a vous dire pour vous consoler
+que vous ne sachiez mieux que moi.
+
+Ce que je vous apporte, c'est un grand respect pour vos larmes et une
+grande tendresse pour vos dechirements.
+
+GEORGE.
+
+ [1] Madame Emile Ollivier.
+
+
+
+
+DXXI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 14 decembre 1862.
+
+Merci a vous, cher prince, pour la brochure que vous avez bien voulu me
+faire envoyer. J'ai ete un peu malade ces jours derniers. Je n'ai pu la
+lire que cette nuit; tous ces documents sont tres frappants et de la
+plus grande utilite. Esperons qu'ils ajouteront leur poids a la somme de
+reflexions que le public et le gouvernement devraient faire un peu moins
+longues ou un peu moins _indifferentes_ au salut de l'Italie et de la
+France.
+
+Devant l'envahissement du pouvoir clerical, il me semble que la France
+est encore plus menacee que l'Italie. Est-ce une finesse de l'empereur
+pour laisser constituer chez nous une Eglise gallicane pendant que celle
+de Rome tomberait? Le jeu serait habile, mais perilleux. Le pretre
+peut bien ruser au plus fin, gallican ou non, et je ne vois pas ce que
+l'honneur francais gagne a remporter ce genre de victoires.
+
+Vous avez fait encore des votres, monseigneur! Vous avez couru, cette
+annee, la terre et la mer toujours avec des risques, des gros temps
+et des aventures. Vous aimez cela, c'est bien, et on me dit que la
+princesse Clotilde est aussi brave que vous. On me dit aussi que votre
+fils devient superbe. Voila des elements de bonheur domestique.
+
+Mais etes-vous rassure sur nos publiques affaires? Il me semble que la
+vie, a force d'etre lente, s'eteint sous la cendre, aussi bien dans les
+masses que sur les trones.
+
+Tout mon petit nid vous envoie des respects pleins d'affection et de
+devouement. Maurice est touche de votre bon souvenir a l'endroit de la
+brochure. Il se dispose a aller passer quelques jours dans le Midi chez
+son pere; apres quoi, il ira a Paris avec sa chere et _parfaite_ petite
+femme. Moi, je ne sais quand je sortirai de mon encrier pour respirer un
+peu; ce que je sais, c'est que je vous aime toujours de tout mon coeur
+et qu'il me tarde bien de vous revoir.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXII
+
+A M. EDOUARD CADOL, A PARIS
+
+ Nohant, 29 janvier 1863.
+
+Mon cher enfant,
+
+Maillard m'a fait part du desir exprime par la direction du Vaudeville
+de joindre mon nom au votre sur l'affiche. Cela ne peut pas etre, et,
+tout en remerciant pour moi ces messieurs de ce qu'il y a d'obligeant
+dans leur idee, dites-leur qu'a aucun titre je ne puis accepter la
+_collaboration fictive_. Vous savez mieux que personne que je n'ai ni
+fourni le sujet tel que vous l'avez concu et execute, ni execute quoi
+que ce soit dans la piece. Les conseils que je vous ai donnes etaient
+de ceux que le premier venu donne sous l'impression du moment, et se
+reduisaient a faire ressortir un peu plus vos propres idees et votre
+propre composition. D'ailleurs, je ne pourrais pas me preter a cette
+collaboration fictive, quand meme je ne la rejetterais pas absolument en
+principe. Des engagements personnels et particuliers s'y opposeraient
+en ce moment. Voila ce que je vous prie de repondre, ainsi que ce qui
+precede, puisque c'est la verite.
+
+La piece est charmante et n'a pas besoin _d'appui._ Soyez tranquille et
+gardez votre nom _tout seul_. Il faut bien que les noms commencent avant
+de faire autorite.
+
+A vous de coeur.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXIII
+
+A M. GUSTAVE FLAUBERT, A PARIS
+
+ Nohant, 2 fevrier 1863,
+
+"Ne rien mettre de son coeur dans ce qu'on ecrit?" Je ne comprends pas
+du tout, oh! mais du tout. Moi, il me semble qu'on ne peut pas y mettre
+autre chose. Est-ce qu'on peut separer son esprit de son coeur? est-ce
+que c'est quelque chose de different? est-ce que la sensation meme peut
+se limiter? est-ce que l'etre peut se scinder? Enfin ne pas se donner
+tout entier dans son oeuvre, me parait aussi impossible que de pleurer
+avec autre chose que ses yeux et de penser avec autre chose que son
+cerveau. Qu'est-ce que vous avez voulu dire? vous me repondrez quand
+vous aurez le temps.
+
+
+
+
+DXXIV
+
+A M. EDOUARD CADOL, A PARIS
+
+ Nohant, 6 fevrier 1863.
+
+Cher enfant,
+
+J'ai tenu conseil avec Lina et Maurice, et j'ai donne mon avis, qui a
+ete ecoute. Nous vous savons tous gre, de votre bon coeur, qui voudrait
+pouvoir nous dedier a tous la comedie que nous avons tous bercee avec
+tendresse. Mais ni moi, ni Maurice, ni les autres, soyez-en sur, ne
+doutons de votre bonne affection, et il s'agit pour nous, avant tout, de
+la piece et de son succes. Ce n'est guere l'usage de dedier une piece.
+N'attirez donc pas l'attention du gros public sur mon nom et sur rien
+qui rappelle Nohant.
+
+Assez d'envieux diront dans les petits coins, si la piece a du succes,
+que, puisqu'elle a ete faite a Nohant, j'y ai mis la main.
+
+Les directeurs de theatre le diront aussi, croyant faire du bien a la
+piece et se souciant, fort peu de faire du mal a l'auteur.
+
+Laissez cela se perdre dans les cancans de coulisses et croyez bien
+que le public de la troisieme representation n'en saura rien du tout.
+Inutile donc que les lecteurs en sachent davantage, et qu'une dedicace
+les y fasse penser.
+
+Sur ce, merci de coeur pour Lina, Maurice et moi, et croyez que mon
+conseil est bon. Il ne s'agit pas de plaire aux directeurs et aux
+editeurs, qui veulent toujours des noms _patronnes_ pour ecouler leur
+marchandise. Il s'agit de vous faire un nom independant contre vent et
+maree. C'est plus difficile que d'avaler une tranche d'ananas. Allez-y
+et ne craignez rien.
+
+Bonsoir, cher Almanzor, et bon courage! Amities de tous. Ecrivez-nous
+toujours quand vous avez le temps.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXV
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 7 fevrier 1863.
+
+Cher enfant,
+
+Nous sommes bien contents et bien heureux, tous! Compliments, amities,
+joie de toute la famille. Je n'etais pas inquiete du tout, moi: je
+savais qu'il y avait dans la piece un fonds d'interet et d'emotion de
+nature a etre compris par tout le monde; et une moralite a ne choquer
+personne, tout en restant assez forte pour faire reflechir chacun. Quand
+vous aurez ce fonds bien etabli, seconde par les details, vous serez
+toujours certain d'avoir fait quelque chose qui en vaut la peine et qui
+prouve au spectateur payant qu'il n'est pas vole.
+
+Pour le succes de vogue et d'argent, quel sera-t-il? nul ne peut le
+savoir; cela depend beaucoup de l'intelligence de la direction et de son
+bon vouloir; et rarement les auteurs ont sujet d'etre contents, parce
+que les directeurs cherchent toujours l'argent dans le gros lot de
+hasard, sauf a perdre le certain modeste de chaque jour.
+
+Attendez-vous a des miseres, tout le monde est force d'en subir.
+Surveillez vos premieres representations en ayant toujours dans la salle
+quelques amis vrais et _chauds_, qui entrainent, a point et _a propos_,
+le public incertain et distrait par nature. De tels amis intelligents et
+devoues sont rares. Si vous n'y pouvez rien, la chose se fera peut-etre
+d'elle-meme.
+
+Dans quelques jours, le sort financier de la piece sera decide; vous
+confierez alors vos interets a Emile, et vous reviendrez nous trouver
+pour travailler au roman et passer tranquille ce charmant hiver qui nous
+donne presque tous les jours ici du soleil, des jacinthes et de bonnes
+promenades.
+
+Vous verrez Maurice un de ces jours avec sa femme; je ne sais ce qu'ils
+resteront de jours ou de semaines a Paris; vous n'aurez pas besoin de
+les attendre pour revenir a notre nid, qui est le votre.
+
+Tenez-nous au courant de la deuxieme et de la troisieme representation,
+qui ont aussi leur importance; et, si vous etes content, pensez, cher
+Almanzor, que nous le sommes bien aussi.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXVI
+
+A M.
+
+ Nohant, 26 fevrier 1863.
+
+Le christianisme est une verite abstraite. Pour etre une verite
+concrete, une verite vraie, il lui faudrait avoir tenu compte des
+notions que vous avez et que je n'ai pas besoin de vous indiquer. Le
+christianisme n'est pas mensonge, il est verite incomplete. Arme, de
+progres jadis, il est devenu outil de destruction. C'est un tombeau ou
+l'humanite enferme le peu qui lui reste de conscience et de lumiere.
+Ceci n'est pas la faute du pauvre docteur supplicie: c'est la faute de
+ceux qui ont deifie sa memoire. Vous direz mieux que moi ce que vous
+savez avoir a dire, et ce que je crois savoir que vous direz. Vos
+pages sont tres belles, elevees et profondes, elles sont d'un esprit
+superieur, a la fois poetique et logicien. Que Dieu vous aide pour aller
+au fond des choses sans vous egarer dans le grand abime ou l'on ne
+penetre plus que sur les ailes de l'hypothese!
+
+Il faut la beaucoup de science du langage, et toutes les sciences de
+detail doivent concourir a former la science des sciences.
+
+Moi qui ne sais rien, j'attends, et pourtant je permets a ma conscience
+de juger ce qui se produit. C'est tres hardi, a coup sur; mais tout
+esprit, si incomplet qu'il soit, a besoin de s'affirmer.
+
+La plus belle des hypotheses, celle qui aurait le droit de marquer une
+nouvelle etape religieuse dans les conquetes de l'avenir, serait celle
+qui ferait concorder les besoins de l'intelligence et ceux du coeur avec
+les resultats de l'experience. Deja de nobles travaux marchent dans ce
+sens et je crois etre sure que vos questions ameneront une reponse de
+vous-meme a vous-meme qui eclairera encore cette route nouvellement
+ouverte.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXVII
+
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME), A PARIS
+
+ Nohant, 22 mars 1863.
+
+Mon grand ami,
+
+Vous seul etes jeune et genereux, et brave! Vous seul aimez le vrai pour
+lui-meme; vous seul avez le genie du coeur; le seul qui soit vraiment
+grand et sur. Je vous estime et vous aime toujours de plus en plus,
+cher noble coeur, flamme brillante au sein de ce banc de houille qu'on
+appelle le Senat; mais ce n'est pas de la houille, on ne peut pas
+l'allumer. Ah! c'est un monde de glace et de tenebres! Ils votent
+la mort des peuples comme la chose la plus simple et la plus sage,
+puisqu'ils se sentent morts eux-memes. Soyez fier de n'etre pas aime de
+ces gens-la. Tout ce qui vit encore en France vous en tiendra compte.
+
+J'attends mon exemplaire, ne m'oubliez pas; car je n'ai que l'extrait
+des journaux, et ce n'est pas assez.
+
+Mes enfants sont heureux de vous avoir vu. Ma chere petite fille, qui
+est un enfant genereux, vous porte dans son coeur. Elle s'est trouvee
+malade chez vous, pourtant; sa position _interessante_ amene de petits
+accidents peu graves, mais qui la forcaient de se sauver de partout
+sans dire bonsoir; et Maurice, inquiet de la frequence de ces
+evanouissements, me l'a vite ramenee. Elle va bien, a present. Tous
+deux me chargent de leurs sentiments pour vous et je vous charge de nos
+respects a tous pour la princesse. Votre fils est beau, tres beau, a
+ce qu'ils disent. Lina l'a regarde a pleins yeux, avec _emulation_.
+Monseigneur, ne le laissez pas elever par les pretres!
+
+A vous tous nos voeux et toute notre affection.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXVIII
+
+A M. EDMOND ABOUT, A PARIS
+
+ Nohant, mars 1863.
+
+Que de talent vous avez! Dix fois plus, a coup sur, que l'on ne vous
+en reconnait, bien qu'on vous en reconnaisse beaucoup. Pourquoi ne
+montez-vous pas jusqu'au genie, que vous touchez, et que vous laissez
+echapper a travers vos doigts. C'est parce que vous avez l'ame triste,
+malade peut-etre. On s'est beaucoup moque de nos desespoirs d'il y a
+trente ans. Vous riez, vous autres, mais bien plus tristement que nous
+ne pleurions. Vous voyez le monde de votre temps tel qu'il est, sans
+vous demander si vous ne pourriez pas le rendre moins faible en vous
+faisant plus fort que lui. Je suis persuadee que vous ne valez ni plus
+ni moins que nous ne valions, abstraction faite du progres de l'art, qui
+se fait toujours et qui se fait encore pour les vieux comme pour les
+jeunes; mais pourquoi ne pas vouloir nous depasser? A cette grande bete
+de desesperance que nous avions, a succede, de par vous autres, une
+reaction de vie qui etreint la realite et qui devrait vous avoir fait
+faire une veritable enjambee par-dessus nos tetes.
+
+Un de vous ne voudra-t-il pas la faire, et pourquoi ne serait-ce pas
+vous? Nous en etions a peindre l'homme souffrant, le blesse de la vie.
+Vous voulez peindre, ou vous peignez d'instinct l'homme ardent qui
+regimbe contre la souffrance et qui, au lieu de rejeter la coupe, la
+remplit a pleins bords et l'avale. Mais cette coupe de force et de vie
+vous tue; a preuve que tous les personnages de _Madelon_ sont morts a la
+fin du drame, honteusement morts, sauf _Elle_, la personnification du
+vice, toujours jeune et triomphant.
+
+Donc, quoi? le vice seul est une force, l'honneur et la vertu n'en sont
+pas. Pas un ne resiste, et le seul vrai honnete homme, M. Honnore, finit
+par le suicide, ni plus ni moins que les heros de notre temps byronien.
+
+Pourquoi? dites! Ne croyez-vous pas qu'un homme puisse etre assez fort
+pour tout braver, tout subir et tout vaincre? pas un seul? pas meme,
+vous qui faites a bras tendu cette peinture de grand artiste, cette
+merveille d'esprit, de verite, de force, de couleur, de composition
+et de dessin que vous intitulez _Madelon?_ Vous n'osez pas etre cet
+homme-la, ou rever dans un beau livre que cet homme existe et qu'il
+parle par votre plume, et qu'il agit par votre volonte, et qu'il
+triomphe par votre conviction? Pourquoi donc, mon Dieu? Faut-il, pour
+repandre l'ideal, se faire devot et invoquer tous les mensonges du
+catholicisme, quand il est si bien prouve que l'homme est en age d'etre
+par lui-meme des qu'il le voudra?
+
+Prenez garde, en verite! Tous ces charmants jeunes gens auxquels le
+jeune lecteur voudrait ressembler, sont des miserables. Toutes ces
+femmes honnetes sont des niaises, et si impuissantes a conjurer le mal,
+qu'elles sont de trop sur la terre. Elles ne servent qu'a excuser les
+maris infideles par l'ennui qu'elles leur procurent. Il n'y a de logique
+que Madelon. Si la nature humaine est ainsi faite autour d'elle, elle a
+raison de la mepriser et de ne plus rougir de rien.
+
+Horrible conclusion d'un recit admirable de tous points et devant lequel
+tout ce que l'on a de litterature dans l'esprit, s'incline sans reserve,
+mais devant lequel aussi tout ce que l'on a d'honnetete dans le coeur se
+revolte douloureusement.
+
+Ne pensez pas que je ne comprenne point du tout ce que vous avez voulu
+faire et que je ne voie pas le cote sain de cette violente etude.
+Je sais que montrer et devoiler les mauvais et les laches est plus
+instructif que la predication et la lecture de la _Vie des Saints_. Je
+conviendrai avec vous que, Feuillet et moi, nous faisons, chacun a notre
+point de vue, des legendes plutot que des romans de moeurs. Je ne vous
+demande, moi, que de faire ce que nous ne savons pas faire; et, puisque
+vous connaissez si bien les plaies et les lepres de cette societe, de
+susciter le sens de la force en le prenant justement dans le milieu que
+vous montrez si vrai, et que vous avez si magnifiquement observe et
+disseque.
+
+Je vous demande, je vous supplie, a present que vous venez de faire le
+chef-d'oeuvre de la victoire du mal, de nous faire le chef-d'oeuvre du
+reveil au bien. Montrez-nous un veritable homme de coeur ecrasant ces
+vermines, bravant ces luxures, meprisant avec une facilite logique et
+simple cette sotte vanite de paraitre fort dans l'absurde et puissant
+dans l'abus de la vie; vous venez de prouver que cette vanite est
+toujours souffletee par la nature qui se venge.
+
+Ayez le courage d'incarner la preuve du triomphe. Que les mechants
+triomphent si vous voulez dans l'opinion. Inutile de farder le monde si
+bete et si corrompu; mais que Job sur son fumier soit le plus beau et le
+plus heureux de tous; si beau, que le jeune lecteur aime mieux etre Job
+que tous les autres. Ah! que ne puis-je! que n'ai-je votre age et vos
+forces! que ne sais-je tout ce que vous savez!
+
+Pourquoi _le Demi-Monde_ qui mettait a nu Madelon et ses dupes, et ses
+complices; a-t-il captive les plus recalcitrants a ce genre de peinture,
+et moi toute la premiere? C'est parce qu'il y a aupres d'elle deux
+hommes qui triomphent: l'un qui la demasque et l'autre qui la repudie,
+sans que personne se venge.
+
+Pourquoi l'auteur du _Demi-Monde_ a-t-il le droit de tout dire et de
+tout montrer? C'est parce qu'on sent en lui un grand instinct de lutte
+contre ce torrent ou il aurait pu etre englouti. Il ne vous est pas
+permis, avec cette magnifique puissance que vous avez, de ne pas faire
+du bien. Il faut en faire. Il faut vous venger ainsi de tout le mal
+qu'on vous a fait, faute de vous comprendre. C'est quelqu'un qui vous
+a compris qui ose et qui doit vous dire cela, du fond d'un coeur mille
+fois brise et toujours heureux quand meme.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXIX
+
+A M.
+
+ Nohant, avril 1863.
+
+Oui, sans doute, monsieur, je me souviens et je lis votre livre. Vous
+etes un noble, vaste et genereux esprit. Mon fils partage vos idees; car
+il s'est fait protestant avec sa femme, et compte elever ses enfants
+dans la croyance avancee de la Reforme, dont vous etes un des plus
+eminents et des plus fervents apotres. Mais, moi, tout en vous aimant
+et vous admirant du meilleur de mon ame, je serai de moins en moins
+chretienne, je le sens, et, chaque jour, je sens aussi poindre une autre
+lumiere au dela de cet horizon de la vie vers lequel je marche avec une
+tranquillite toujours croissante.
+
+Jesus n'est pas et ne pouvait pas etre le dernier mot de la verite
+accordee a l'homme. Vous admettez ingenieusement qu'il a seme une verite
+progressive a developper. Mais le croyait-il, lui? Je ne le pense pas.
+Il etait l'homme de son temps, quoique l'homme le plus idealiste de son
+temps.
+
+D'ailleurs, est-il le seul a venerer dans cette epoque de renouvellement
+moral et intellectuel qui s'est appelee le christianisme et qui a
+ete l'oeuvre de plusieurs hommes d'elite et de plusieurs siecles de
+discussion? Ou, comme M. Renan le croit, Jesus a ignore les doctrines
+qui l'entouraient, et, original au supreme degre, il a ete une vive et
+puissante incarnation de la pensee qui planait sur son siecle; ou, comme
+vous le croyez, monsieur, et comme je penche a le croire avec vous, il a
+ete _instruit_ et il n'est qu'un disciple plus pur et mieux doue que
+ses maitres. Il y a une troisieme version qui ne me plait pas et qui a
+pourtant sa valeur: c'est qu'il n'a jamais existe de Jesus proprement
+dit, et que sa vie n'est qu'un poeme et une legende qui resume plusieurs
+existences plus ou moins interessantes, comme son Evangile ne serait
+qu'un ensemble de versions plus ou moins authentiques d'une meme
+doctrine sujette a mille interpretations. Je crois que vous admettez la
+possibilite de toutes ces choses; il faut bien l'admettre quand on n'a
+pas de certitude et de preuve historique incontestable.
+
+Mais vous dites en vous-meme: "Qu'importe, apres tout, si nous avons
+sauve de tous ces naufrages de la realite historique, une verite
+philosophique, une doctrine admirable?" Tres bien, je pense comme vous;
+mais je ne tiens pas a appeler christianisme cette doctrine, qui n'est
+peut-etre pas du tout celle du nomme Jesus, lequel n'a peut-etre jamais
+ete crucifie; et je tiens encore moins a m'enthousiasmer pour un
+personnage legendaire qui n'a pas la realite de Platon, de Pythagore,
+d'Aristote et de tous les grands esprits que nous savons avoir vecu
+eux-memes, pense, parle, ecrit ou souffert en personne.
+
+Remarquez que cette situation apocryphe, ou tout au moins douteuse, du
+fondateur du christianisme ouvre la porte a des croyances tout a fait
+contradictoires et que cette doctrine si belle a fait dans le monde
+autant de mal que de bien, par la raison qu'elle part d'une sorte de
+mythe. C'est un beau rayon dont le soleil est cache dans les nuages.
+Platon, Pythagore et les autres fondateurs reels de doctrines ou de
+methodes bien definies n'ont jamais fait que du bien. Jesus a apporte
+l'hypocrisie et la persecution dans la vie humaine et sociale, et cela
+dure depuis dix-huit cents ans et plus; a l'heure qu'il est, nous sommes
+plus que jamais persecutes en son nom, prives de liberte et traques par
+ses pretres dans tous les replis de notre existence. Arriere donc
+le Dieu Jesus! Aimons en philosophe cette charmante figure de roman
+oriental; mais ne cherchons pas a faire croire a sa divinite ni a sa
+presque divinite, pas plus qu'a sa realite humaine. Nous ne savons rien
+de lui, et nous voici en presence de l'oeuvre collective des apotres,
+qui souffre la critique a bien des egards. Libre a nous de choisir la
+version qui nous plait le mieux et de rebatir chacun le temple de
+la nouvelle Jerusalem selon les besoins de notre coeur, de notre
+conscience, de notre raison ou de notre idealisme. Mais n'appelons plus
+cela une religion; car ce n'en a jamais ete une. Ce n'a meme pas ete
+une philosophie; c'est un ideal romanesque pour les uns, une grossiere
+superstition pour les autres. La part de la raison ne s'y trouve pas, et
+la pratique en est aussi elastique, aussi vague que le texte. Ce qui est
+quelque chose de reel et de fort, c'est le catholicisme. Mais, comme
+c'est quelque chose d'odieux, je n'en veux pas davantage.
+
+Point d'insulte a Jesus. Il a pu etre, et il a du etre grand et bon.
+Mais cela ne suffit pas a des esprits serieux pour chercher la toute la
+lumiere et toute la verite.
+
+La verite n'a jamais appartenu en propre a un homme, et aucun Dieu n'a
+daigne nous la formuler. Elle est en nous tous, en quelques-uns plus
+que dans la masse; mais tous peuvent chercher et trouver la somme de
+sagesse, de verite et de vertu qui est l'expression du temps ou il vit.
+L'homme veut tout definir, tout classer, tout nommer; voila pourquoi
+il lui plait d'avoir des messies et des evangiles, mais ces
+personnifications et ces dogmes lui ont toujours fait pour le moins
+autant de mal que de bien.
+
+Il serait temps d'avoir des lumieres qui ne fussent pas des torches
+d'incendie.
+
+
+
+
+DXXX
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 14 juillet 1863, au soir.
+
+Marc-Antoine Sand est ne ce matin, anniversaire de la prise de la
+Bastille. Il est grand et fort et il m'a regardee dans les yeux d'un air
+attentif et delibere, quand je l'ai recu tout chaud dans mon tablier.
+Je crois que nous nous connaissions deja et il m'a eu l'air de vouloir
+dire: "Tiens! c'est donc toi?" On l'a fourre dans un bain de vin de
+Bordeaux, ou il a gigote avec une satisfaction marquee. Ce soir, il
+tette avec voracite, et sa nourrice, qui n'est autre que sa petite
+mere, est gaie comme un pinson. Nous avons tire le petit canon et un
+_pifferari_ d'Auvergne est venu lui faire entendre le plus primitif
+des chants gaulois. Le pere Maurice a pleure comme un veau et le pere
+Calamatta comme une huitre, a la vue de ce solide moutard! Tout le monde
+est dans la joie: voila! Merci pour votre bonne lettre du 5 juillet;
+rejouissez-vous avec nous, mon grand fils, et venez bientot nous voir.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXXXI
+
+A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG
+
+ Nohant, 3 aout 1863.
+
+Monsieur,
+
+Vos excellents discours nous ont beaucoup frappes, mon fils, ma
+belle-fille et moi, et je vais tout de suite et sans preambule repondre
+a votre bonne lettre en vous parlant a coeur ouvert.
+
+Mon fils s'est marie civilement l'annee derniere. D'accord avec sa
+femme, son beau-pere et moi, il n'a pas fait consacrer religieusement
+son mariage. L'Eglise catholique, dans laquelle nous sommes nes,
+professe des dogmes et les corrobore de doctrines antisociales et
+antihumaines qu'il nous est impossible d'admettre. Un cher petit garcon
+est ne de cette union, il y a quinze jours. Depuis que sa mere l'a concu
+et porte dans son sein, nous nous sommes demande tous les trois s'il
+serait eleve dans les vagues aspirations religieuses qui peuvent suffire
+a l'age de raison (a la condition de chercher la verite dans des
+conceptions mieux definies), ou si nous essayerions, dans le but de
+le preparer a devenir un homme complet, de le rattacher a une foi
+idealiste, sentimentale et rationnelle. Mais ou trouver cette foi assez
+formulee de nos jours pour etre mise a la portee d'un enfant?
+
+Nous songions au protestantisme, uniquement parce qu'il est une
+protestation contre le joug romain; mais cela etait loin de nous
+satisfaire. Deux dogmes, l'un odieux, l'autre inadmissible, la divinite
+de Jesus-Christ et la croyance au diable et a l'enfer, nous faisaient
+reculer devant un progres religieux qui n'avait pas encore eu la
+franchise ou le courage de rejeter ces croyances.
+
+Vos sermons nous delivrent de ce scrupule, et mon fils, voulant que son
+mariage et la naissance de son fils soient religieusement consacres,
+je n'ai plus d'objections a lui faire contre deux sacrements qui
+attacheraient son union et sa paternite a votre communion.
+
+Mais, avant de me rendre entierement, j'ai recours a votre loyaute avec
+une absolue confiance, et je vous adresse une question. Faites-vous
+encore partie de la communion intellectuelle de la Reforme? Persecute et
+renie probablement par l'anglicanisme, par le methodisme, par une tres
+grande partie des diverses Eglises, pouvez-vous dire que vous appartenez
+a une notable partie des esprits eclaires du protestantisme? Si, a peu
+pres seul, vous avez leve un etendard de revolte, l'enfant que nous
+mettrions sous l'egide de vos idees ne serait-il pas renie et reprouve
+chez les protestants, en depit de son bapteme parmi eux? On peut
+s'aventurer pour soi-meme dans les luttes du monde philosophique et
+religieux; mais, quand on s'occupe de l'avenir d'un enfant, d'un etre ne
+avec le droit sacre de la liberte, qui, des que sa raison s'entr'ouvre,
+a besoin de conseils et de direction, on doit non seulement chercher la
+meilleure methode a lui offrir, mais encore preparer a sa vie un milieu
+moral, une solidarite, un foyer de fraternite, et quelque chose encore!
+une rationalite religieuse, si je puis ainsi dire, un drapeau ayant
+quelque autorite dans le monde. Il ne faut pas, ce me semble, que
+l'adolescent puisse dire a son pere catholique: "Vous m'avez lie a un
+joug de mort!" ni a son pere protestant: "Vous m'avez isole au sein de
+la liberte d'examen; vous m'avez enferme dans une petite Eglise, sans
+appui, et me voila deja dans la lutte quand j'ai a peine compris
+pourquoi j'y suis!"
+
+Dans les deux cas, cet enfant pourrait ajouter: "Mieux valait ne me lier
+a rien et m'elever selon votre inspiration dans l'absolue liberte ou
+vous viviez vous-meme."
+
+Mon fils et sa femme feront, en tout cas, ce qu'ils voudront, sans
+qu'aucun nuage entre nous resulte jamais d'une dissidence qui n'est meme
+pas formulee encore; mais, ayant a donner ou a reserver mon opinion un
+jour ou l'autre, je vous demande, a vous, monsieur, la reponse a mon
+incertitude, qui vous sera dictee par votre conscience.
+
+Je ne connais pas le monde protestant. On me parle d'une Eglise tout a
+fait nouvelle, ayant de l'avenir et faisant de nombreux proselytes en
+Italie particulierement. Je vois, d'apres ce que l'on me dit, que cette
+Eglise part de vos principes et qu'il y a par le monde un souffle de
+liberte religieuse qui unit un certain nombre d'esprits serieux. Je
+voudrais savoir si notre enfant aura dans la vie une veritable famille
+a laquelle il n'aura peut-etre jamais ni le desir ni l'occasion de
+s'identifier,--car il faut prevoir l'age ou il ne voudrait suivre aucun
+culte, et la s'arretera aussi l'autorite de la famille naturelle,--mais
+de laquelle il pourrait dire avec fierte qu'il a ete l'eleve et le
+citoyen. Nos petites Eglises detachees du catholicisme, comme celle de
+l'abbe Chatel, par exemple, ont toujours eu un caractere mesquin ou
+impuissant. Celle que vous proclamez se rattache a une conception large
+du christianisme et ne presente pas ces pauvretes. Mais ou est-elle,
+cette Eglise? Est-elle maudite par l'intolerance protestante? Lui
+refuse-t-on son titre religieux? Se rattache-t-elle a des nuances qui
+l'aident a se constituer comme une communaute importante offrant un
+ensemble de vues, d'aspirations et d'efforts?
+
+Pardonnez-moi mon griffonnage, je ne sais pas recopier et j'aime mieux
+vous envoyer ma premiere impression illisible et informe. Vous me
+comprendrez par le coeur, qui sait tout dechiffrer.
+
+Je vous demande le secret jusqu'a ce que nous ayons vide la question,
+et vous prie de croire, monsieur, quelle qu'en soit l'issue, a mes
+sentiments de fraternite veritable et profonde.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXXII
+
+A M. JOSEPH DESSAUER, A ISCHL (AUTRICHE)
+
+ Nohant, 15 aout 1863.
+
+Bon Chrishni,
+
+Je veux que vous trouviez une lettre de moi a Ischl, puisque vous ne
+m'avez pas mise a meme de vous repondre a Paris.
+
+Oui, ce sont d'heureux jours, que ceux ou je vous ai retrouve si
+semblable a vous-meme, a peine vieilli, pas change, toujours aussi naif,
+aussi tendre et aussi aimable. Les oreilles ont du vous sonner tout le
+temps de votre voyage: car on n'a pas passe une heure ici sans dire:
+"Bon Chrishni! cher brave homme! ami charmant! digne maestro! grand
+artiste! etc., etc."; chacun et tous a la fois, duo, trio, quatuor,
+etc., _tutti, tutti:_ "Vive le bon Dessauer! le vrai _Favilla_!" Et,
+le soir, les lettres mysterieuses apportees sur, la table par l'esprit
+familier, les phrases musicales qu'on, croyait entendre en les lisant,
+tout cela a ete goute, senti, et, tout en riant, on etait attendri, on
+vous sentait encore la.
+
+Eh! n'y etes-vous pas toujours? est-ce que nous ne vivons que dans notre
+corps? est-ce que nous n'habitons pas la lune et le soleil et toutes les
+etoiles, des que notre pensee nous y transporte? est-ce qu'on ne s'y
+occupe pas de nous comme nous nous occupons d'eux, nous qui revons
+toujours d'aller les y rejoindre? Eux? qui? ils disent la meme chose
+que nous, et, sans nous connaitre, ils nous aiment. Et puis ne nous
+connaissent-ils pas? Ou est notre cher grand Delacroix a cette heure?
+Mais ou etes-vous vous-meme, a l'heure ou je vous ecris? sur quelle
+route? dans quel vehicule? dans quelle disposition d'esprit? L'absence
+et la mort ne different pas beaucoup; donc, on ne se quitte pas, on se
+perd de vue; mais on sait bien que, n'importe ou, on se retrouvera.
+Aussi je ne dis jamais adieu dans le sens de "Dieu nous separe!" je le
+dis toujours dans le sens "Au revoir en Dieu, sur cette terre ou sur une
+autre!" Est-ce que l'on ne fait pas de progres tant qu'on veut vivre et
+tant qu'on croit a l'ideal? est-ce que l'ideal ne sert qu'a cette vie
+d'un jour ou deux sur la terre? Ne croyez pas cela. Nous emportons avec
+nous ce que nous avons acquis, et nous l'emportons pour l'accroitre dans
+l'eternite. Qu'importe que, dans une ou deux de nos existences, nous
+n'ayons pas ete assez encourages, si nous avons entretenu le feu sacre
+en nous et dans les autres? Ne comptez pas pour rien ces heures ou vous
+donnez, avec votre ame, celle des grands maitres a vos amis; tout cela,
+c'est un echange, entre eux, vous et nous, de ce qu'il y a de meilleur
+et de plus eleve dans le sanctuaire commun.
+
+Ecrivez-nous, cher ami; dites-nous comment vous avez voyage, comment
+vous avez retrouve les soeurs, la niece, les montagnes, le pays du sel
+et les montagnards artistes.
+
+Toute la famille d'ici vous embrasse: Maurice, que la mort de Delacroix
+a beaucoup affecte, surtout par la pensee qu'il est mort sans famille
+autour de lui; Lina, qui vous presente son poupon a baiser; madame
+Lambert qui ne cesse de parler de vous; son mari, qui vous etudie
+retrospectivement avec une sympathie delicate; Marie Lambert, qui pleure
+pour un rien, mais qui aime beaucoup; Calamatta, qui ne dit plus rien
+contre Delacroix et qui le regrette comme homme, sans l'avoir jamais
+compris comme peintre. Voila tout le monde... Non, il y a la grande
+Marie, une nature d'elite sous sa blanche cornette; et tous vous aiment
+et vous crient: "Revenez!"
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXXIII
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS
+
+ Nohant, 26 aout 1863.
+
+Eh bien, mon cher lumineux fils, etes-vous repose de votre affreux
+depart? On m'a dit que vous etiez parti _horriblement_, par la trahison
+de l'imbecile qui fait le service. Il est si facile d'avoir une voiture
+de louage a la Chatre, que nous sommes tous des niais de compter sur
+autre chose, apres tous les tours que nous a joues cette diligence.
+Dites-en tous mes regrets a Gautier[1], et promettez-lui que cela
+n'arrivera plus. Qu'il n'oublie pas que nous comptons qu'il reviendra et
+qu'on l'avertira de ce qu'il y aura _d'instructif_ a voir pour la partie
+materielle, dans nos representations. Remerciez-le pour moi et pour nous
+tous de sa bonne visite.
+
+Quant a vous, cher fils, je ne vous remercie pas autrement qu'en vous
+aimant d'autant plus que vous vous etes devoue pour moi. Grace a vous,
+je vois clair dans le travail, et je refais avec soin un scenario plus
+developpe. Je suis meme etonnee d'avoir pour cela la memoire que je n'ai
+pas pour autre chose. Je me rappelle tout ce que vous m'avez dit comme
+si c'etait ecrit. C'est un plaisir de vous voir composer et improviser
+une piece en causant. A present que je relis cette carcasse, je suis
+etonnee de sa logique et de la maniere dont elle se tient. Allons,
+vous n'etes pas encore cretin, mon bonhomme, et vous avez un monde de
+compositions et de succes dans la _trompette_. Je ne suis pas en peine
+de vous: si vous n'allez pas plus vite, c'est que vous etes paresseux.
+Mais qu'est-ce que ca fait si ca vous plait de l'etre? Ce qui importe,
+c'est que, quand vous travaillez une heure, vous travaillez comme cent.
+
+Tout mon monde vous envoie des amities en masse. Maurice n'est pas
+encore revenu.
+
+Votre maman vous embrasse.
+
+ [1] Theophile Gautier.
+
+
+
+
+DXXXIV
+
+A M. CHARLES PONCY, A TOULON
+
+ Nohant, 27 aout 1863.
+
+Mes pauvres enfants! avoir tant travaille et tant souffert pour rien!
+Mais non, ce n'est pas pour rien, puisque vous avez adouci ses derniers
+jours et prolonge, autant que possible, son illusion et son esperance.
+Dieu vous en tiendra compte et elle aussi, dans un monde meilleur.
+
+Pauvre femme! si douce, si jeune encore et si belle de charme et de
+distinction naturelle! Comme elle a langui et lutte! Elle est mieux ou
+elle est, n'en doutez pas.--Ou que ce soit, elle vit et elle est en
+Dieu.
+
+Chere Solange! sois la consolation de ton pauvre pere, et que ton pere
+soit la tienne aussi. Nous vous aimons bien.
+
+
+
+
+DXXXV
+
+A M. ALEXANDRE DUMAS FILS, A PARIS.
+
+ Nohant, 1er octobre 1863, deux heures du matin.
+
+Mon cher fils,
+
+Votre lettre est d'un vrai amour de fils! Je dis donc adieu a mes
+scrupules; je vois que vous avez raison, que vous m'aimez bien, et
+qu'avec vous on peut avoir le coeur sur la main tout a fait.
+
+La Rounat est venu; on lui a lu la piece, qui ne pourra passer que dans
+l'hiver de 1864, parce que je ne veux pas la donner en plein printemps,
+et qu'il a de l'encombrement jusque-la. Ca me laisse le temps de donner
+encore plusieurs facons a mon labourage; car ce qu'on a lu jusqu'ici
+n'est qu'un brouillon et j'y vois, chaque fois, des ameliorations a
+faire. Peut-etre meme remettrai-je la piece en quatre actes; elle est
+pleine en cinq, mais pas assez serree a la fin. Ca m'amuse toujours.
+
+Des que j'aurai fini les corrections, je vous enverrai le manuscrit,
+pour que vous m'en indiquiez des masses, et, en attendant, je vous
+embrasse, pour moi qui veille et pour tous ceux qui dorment.
+
+Votre maman.
+
+
+
+
+DXXXVI
+
+A SON ALTESSE LE PRINCE NAPOLEON (JEROME) A PARIS
+
+ Nohant, 19 novembre 1863.
+
+Mon cher prince,
+
+Vous devez me croire morte; mais vous avez tant couru, vous, que vous
+n'auriez pas eu le temps de me lire. Vous avez bien travaille pour
+les arts, et pour l'industrie, et pour le progres. Moi, j'ai fait une
+comedie, c'est moins utile et moins interessant. Que vous aurai-je
+appris d'instructif, a vous qui savez tout? On me dit que vous voudriez
+savoir ce que je pense de la _Vie de Jesus_.
+
+M. Renan a fait un peu descendre son heros dans mon esprit, d'un certain
+cote, en le relevant pourtant de l'autre. J'aimais a me persuader que
+Jesus ne s'etait jamais cru Dieu, jamais proclame fils de Dieu en
+particulier, et que sa croyance a un Dieu vengeur et punisseur etait
+une surcharge apocryphe faite aux Evangiles. Voila du moins les
+interpretations que j'avais toujours acceptees et meme cherchees; mais
+M. Renan arrive avec des etudes et un examen plus approfondis, plus
+competents, plus forts. On n'a pas besoin d'etre aussi savant que lui
+pour sentir une verite, un ensemble de realites et d'appreciations
+indiscutables dans son oeuvre. Ne fut-ce que par la couleur et la vie,
+on est penetre, en le lisant, d'une lumiere plus nette sur le temps, sur
+le milieu, sur l'homme.
+
+Je crois donc qu'il a mieux vu Jesus que nous ne l'avions entrevu
+avant lui, et je l'accepte comme il nous le donne. Ce n'est plus un
+philosophe, un savant, un sage, un genie, resumant en lui le meilleur
+des philosophies et des sciences de son temps: c'est un reveur, un
+enthousiaste, un poete, un inspire, un fanatique, un simple. Soit. Je
+l'aime encore; mais comme il tient peu de place maintenant, pour moi,
+dans l'histoire des idees! comme l'importance de son oeuvre personnelle
+est diminuee! comme sa religion est desormais bien plus suscitee par
+la chance des evenements humains que par une de ces grandes necessites
+historiques que l'on est convenu, et un peu oblige, d'appeler
+_providentielles_!
+
+Acceptons le vrai, quand bien meme il nous surprend et change notre
+point de vue. Voila Jesus bien demoli! Tant pis pour lui! tant mieux
+pour nous, peut-etre. Sa religion est arrivee a faire autant de mal
+pour le moins qu'elle avait fait de bien; et, comme--que ce soit ou non
+l'avis de M. Renan--je suis persuadee, aujourd'hui, qu'elle ne peut plus
+faire que du mal, je crois que M. Renan a fait le livre le plus utile
+qui put etre fait en ce moment-ci.
+
+J'aurais beaucoup a dire sur les artifices du langage de M. Renan. Il
+faut etre courageux pour se plaindre d'une forme si admirablement belle.
+Mais elle est trop seduisante et pas assez nette, quand elle s'efforce
+de laisser un voile sur le degre, le mode de divinite qu'il faut
+attribuer a Jesus. Il y a des traits de lumiere vive dans l'ouvrage,
+qui empechent un esprit attentif de s'egarer. Mais il y a aussi trop
+d'efforts charmants et puerils pour endormir la clairvoyance des esprits
+prevenus, et pour sauver d'une main ce qu'il detruit de l'autre. Cela
+tient non pas comme on l'a beaucoup dit; a un reflet de l'education du
+seminaire, dont ce male talent n'aurait pas su se debarrasser,--je ne
+crois pas cela,--mais a un engouement d'artiste pour son sujet. Il y a
+du danger, peut-etre de l'inconvenient, a etre philosophe erudit, et
+poete. Certainement cela fait un joli ensemble, et rare, dans une tete
+humaine; mais, en de telles matieres, l'enthousiasme met en peril la
+logique, ou tout au moins la nettete des assertions.
+
+Avez-vous lu cinq ou six pages que M. Renan a publiees le mois dernier,
+dans la _Revue des Deux-Mondes[1]?_ J'aime mieux cela que tout ce qu'il
+a ecrit jusqu'ici. C'est grand, grand! Je trouve bien quelque chose a
+redire encore comme detail; mais c'est si grand, que je resiste peu et
+que j'admire beaucoup. C'est moi qui voudrais bien avoir votre pensee
+la-dessus, comme vous avez la mienne. Vous savez resumer, vous,
+dites-la-moi dans votre concision merveilleuse.
+
+J'irai a Paris cet hiver. Je ne sais pas bien quand. Ma famille va bien.
+Mon petit-fils est tout a fait gentil et bon garcon. On dit que votre
+fils est superbe; il me tarde de le voir. Mon nid vous envoie tous ses
+hommages, ainsi qu'a la princesse.
+
+Est-ce vrai qu'on fera la guerre?
+
+Ce qui est certain, cher prince, c'est que je vous aime toujours de tout
+mon coeur.
+
+GEORGE SAND.
+
+ [1] _Les Sciences de la nature et les Sciences historiques_, lettre a
+ M. Berthelot (_Dialogues et Fragments philosophiques_; Calmann
+ Levy, 1876).
+
+
+
+
+DXXXVII
+
+AU MEME
+
+ Nohant, 24 novembre 1863.
+
+Cher prince,
+
+Je vous autorise bien volontiers a donner copie de ma lettre a M. Renan;
+mais ce n'est qu'une lettre, et je ne sais pas me resumer comme vous.
+Mon jugement est tres incomplet et ne va pas au fond des choses. Je suis
+en train de lire Strauss, Salvador et la belle preface de M. Littre au
+premier de ces deux ouvrages. Si j'avais lu cette preface plus tot,
+j'aurais mieux lu M. Renan.
+
+Votre jugement, a vous, est meilleur que le mien; je vous ai toujours
+dit que vous etiez un tres grand esprit qui ne tire pas parti de
+lui-meme. Vous ne voulez pas me croire, vous pourriez faire tout ce que
+vous voudriez; mais vous etes paresseux et prince, quel dommage!
+
+Je ne vous trouve pas reveur, loin de la; vous etes plus dans le _vrai
+total_, que M. Renan, M. Littre et Sainte-Beuve. Ils ont verse dans
+l'orniere allemande.. La est leur faiblesse. Ils ont plus de talent et
+plus de genie que tous les Allemands modernes, et, en outre, ils sont
+Francais. Ils sont Francais, c'est-a-dire qu'ils ont de l'esprit et
+qu'ils sont artistes. Cette fantaisie de detruire l'immortalite de
+l'ame, la veritable et progressive persistance du _moi_ est un peche de
+lese-philosophie francaise. Pour conserver tout ce que la foi a de pur
+et de sublime, il faut le talent, le coeur et l'esprit francais. Les
+Allemands sont trop betes pour croire a autre chose qu'au materialisme;
+je regrette de voir leur influence sur ces beaux et grands esprits dont
+la France serait encore plus fiere s'ils etaient plus chauds et plus
+hardis.
+
+Ah! si j'etais homme, si j'avais votre capacite, votre temps, vos
+livres, votre age, votre liberte, je voudrais faire une belle campagne,
+non pas _contre_ ces grands esprits dont nous parlons: je les aime et
+je les admire trop pour cela; mais, _a cote d'eux,_ puisant en eux
+les trois quarts de ma force, et en moi, dans mon sentiment de
+_l'imperissable_, la conclusion qui repondrait au coeur.
+
+Non, la conclusion, de MM. Renan et Littre ne suffit pas. Ressusciter
+dans la posterite par la gloire, n'est pas une idee aussi desinteressee
+qu'ils le disent. Leur devise est belle: "Travailler sans espoir de
+recompense; la recompense est dans le bien qu'on fait."
+
+Oui, a condition qu'on pourra le faire toujours et le recommencer
+eternellement; le faire pendant une cinquantaine d'annees, c'est se
+contenter de trop peu, c'est se contenter d'un devoir trop vite fait.
+Et puis, le spectacle et le sens du vrai et du beau est trop grand
+pour qu'une vie suffise a le contempler et a le savourer. Ce defaut de
+proportion serait un manque d'equilibre inadmissible.
+
+Oui, j'irai a Paris pour quelques jours seulement. Mais, _entre nous_,
+je m'occupe d'arranger ma vie pour etre un peu plus libre. Me voila dans
+ma soixantieme annee. C'est un chiffre rond et je sens un peu le besoin
+de la locomotion pour mon tardif ete de la Saint-Martin.
+
+Je serai bien heureuse de vous revoir a de moins longs
+intervalles.--Nous restons quand meme, c'est-a-dire malgre mes reproches
+a la _tendance_ materialiste de M. Renan, bien d'accord, vous et moi,
+sur l'excellence et l'utilite de sa _Vie de Jesus_. S'il savait la
+lettre que vous m'avez ecrite, c'est celle-la qu'il voudrait, le
+gourmand!
+
+A vous de coeur, mon cher prince, pour moi et mes enfants.
+
+G. SAND.
+
+Je suis dans une douleur inquiete aujourd'hui. Je vois, parmi les pendus
+de Varsovie, le nom de Piotrowski, et je ne sais pas si c'est celui qui
+s'etait evade miraculeusement de la Siberie. Je le connaissais, c'etait
+un heros. Savez-vous si c'est lui?
+
+
+
+
+DXXXVIII
+
+A M. AUGUSTE VACQUERIE, A PARIS
+
+ Nohant, 28 decembre 1863.
+
+Je ne vous ai pas remercie du plaisir que m'a cause _Jean Baudry_.
+J'esperais le voir jouer. Mais, mon, voyage a Paris etant retarde, je
+me suis decidee a le lire, non sans un peu de crainte, je l'avoue. Les
+pieces qui reussissent perdent trop a la lecture, la plupart du temps.
+Eh bien, j'ai eu une charmante surprise. Votre piece est de celles qu'on
+peut lire avec attendrissement et avec une satisfaction vraie.
+
+Le sujet est neuf, hardi et beau. Je trouve un seul reproche a faire a
+la maniere dont vous l'avez deroule et denoue: c'est que la brave et
+bonne Andree ne se mette pas tout a coup a aimer Jean a la fin, et
+qu'elle ne reponde pas a son dernier mot: "Oui, ramenez-le, car je
+ne l'aime plus, et votre femme l'adoptera;" ou bien: "Guerissez-le,
+corrigez-le, et revenez sans lui."
+
+Vous avez voulu que le sacrifice fut complet de la part de Jean.
+Il l'etait, ce me semble, sans ce dernier chatiment de partir sans
+recompense.
+
+Vous me direz: "La femme n'est pas capable de ces choses-la." Moi, je
+dis: "Pourquoi pas?" Et je ne recule pas devant les bonnes grosses
+moralites: un sentiment sublime est toujours fecond. Jean est sublime;
+voila que cette petite Andree, qui ne l'aimait que d'amitie, se met a
+l'aimer d'enthousiasme, parce que le sublime a fait vibrer en elle une
+force inconnue. Vous voulez remuer cette fibre dans le public, pourquoi
+ne pas lui montrer l'operation magnetique et divine sur la scene? Ce
+serait plus contagieux encore; on ne s'en irait pas en se disant: "La
+vertu ne sert qu'a vous rendre malheureux."
+
+Voila ma critique. Elle est du domaine de la philosophie et n'ote rien
+a la sympathie et aux compliments de coeur de l'artiste. Vous avez fait
+agir et parler un homme sublime. C'est une grande et bonne chose par le
+temps qui court. Je suis heureuse de votre succes.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+
+DXXXIX
+
+A M. EMILE AUGIER. A CROISSY
+
+ Nohant, 25 decembre 1863.
+
+Cher ami,
+
+Je vous envoie, pour vous faire rire un instant, une lettre-petition qui
+m'a ete adressee; plus une lettre de vous que je vous restitue; plus une
+lettre de moi a ce monsieur que je ne connais pas et a qui je n'aurais
+pas repondu si vous ne l'eussiez juge digne d'une reponse de vous. J'en
+conclus qu'il y a peut-etre en lui quelque chose de bon; mais, a coup
+sur, il est fou, et sa vanite le rend mauvais par moment. Si vous jugez
+qu'au lieu de le ramener a la raison ma lettre doit lui donner un acces
+de fievre chaude, jetez le tout au feu. Sinon, jetez ma dite lettre a la
+poste.
+
+Ceci a de bon que je vous sais occupe d'une nouvelle piece. Tant mieux!
+ne vous laissez pas distraire par les Schiller qui frappent a votre
+porte. Il doit y en avoir beaucoup, si c'est comme chez moi. Ne vous
+donnez pas la peine de me repondre, si vous etes absorbe. Votre
+prochaine piece sera une bonne recompense de mes voeux d'amitie sincere.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+A M**
+
+ Nohant, 25 decembre 1863.
+
+Monsieur,
+
+Je suis franche, c'est pourquoi j'ai beaucoup d'ennemis. Je vois bien,
+a votre indignation contre mon ami Augier, que, si je ne trouve pas que
+vous soyez Schiller, vous m'accuserez de n'avoir pas de coeur. Soyez
+donc mon ennemi tout de suite, si vous voulez.
+
+Je refuse l'honneur que vous me faites de me prendre pour arbitre. Je ne
+rends pas de services sous le coup d'une menace, et ce n'est pas parce
+que vous me traitez _d'imperatrice_ que je perdrais le droit de vous
+dire que vous n'etes pas Schiller, et que je ne suis pas Goethe. Mais,
+si vous etes reellement Schiller, consolez-vous, vous n'avez besoin de
+personne, vous ferez quelque jour un chef-d'oeuvre que l'on s'arrachera.
+Il ne s'agit que de le faire; moi, cela ne m'est pas encore arrive; on
+ne s'arrache pas mes pieces, on m'en a refuse plus d'une, et je ne m'en
+suis pas courroucee. Je me suis dit que je n'etais pas Goethe.
+
+Et puis, si vous etes Schiller, pourquoi offrir vos pieces aux
+Folies-Dramatiques, qui probablement refuseraient Schiller en personne,
+sans pour cela l'insulter ni le meconnaitre, mais par la seule raison
+que son genie n'entrerait pas dans leur cadre? Presentez vous aux
+theatres vraiment litteraires, et qui sont subventionnes pour l'etre, et
+soyez sur que, si vous leur apportez quelque chose de beau et de bon ils
+l'accepteront avec empressement, a condition toutefois que ce soit dans
+la forme voulue; car vous savez bien qu'on n'y peut jouer Schiller ni
+Goethe qu'avec des arrangements considerables.
+
+Mais vous luttez, dites-vous, depuis treize ans. Eh bien, il est
+probable que vous n'avez pas la specialite du theatre. Cherchez-en une
+autre, on en a toujours une quand on veut s'interroger soi-meme avec
+courage et modestie.
+
+Courage donc, monsieur; je ne suis pas vindicative; je vous pardonne vos
+compliments.
+
+G. SAND.
+
+
+
+
+DXL
+
+A M. CHARLES PONCY, A VENISE
+
+ Nohant, 28 decembre 1863.
+
+Cher enfant,
+
+Je vous remercie de votre bonne, longue et interessante lettre, et de
+vos souhaits du jour de l'an, que je vous renvoie de tout mon coeur,
+ainsi qu'a votre chere Solange.
+
+Venise est donc finie? Pauvre Venise! mais rien ne finit et un jour
+viendra ou tout ce luxe de beaute perdue sera rajeuni et ressuscite.
+Nous sommes dans le siecle du marteau qui abat et de la truelle qui
+reconstruit. Vous me racontez on ne peut mieux tout ce que vous avez vu.
+Cette vie errante, mais saine au corps et a l'esprit, a du faire du bien
+a Solange et je vous engage a ne pas vous en lasser trop vite.
+
+Puisque le pauvre nid est desole encore, laissez l'herbe et les branches
+pousser sur le seuil.--Quand vous reviendrez les ecarter, les douloureux
+souvenirs auront fait place a cette grave serenite que la mort laisse
+apres elle dans les coeurs auxquels la conscience ne reproche rien.
+
+Mais il est inutile de vouloir hater ce moment. La nature a droit aux
+larmes. C'est un soulagement qu'elle exige en meme temps qu'un noble
+tribut qu'elle paye. Votre chere enfant recoit par la un grand bapteme.
+Elle en appreciera plus tard l'effet salutaire et fortifiant.
+
+J'ai recu toutes vos lettres.--J'ai partage et ressenti toutes vos
+emotions. Me voila enfin sortie, pour quelques jours, d'une grande crise
+de travail. Pour m'en distraire, je lis _Emerson_, que je ne connaissais
+pas. C'est un philosophe americain, a la fois savant, poete, critique
+et metaphysicien, un vaste cerveau un peu obscurci par trop de clartes
+diverses, mais sublime, il n'y a pas a dire.
+
+Notre enfant est superbe et remarquablement aimable et gentil. Il a une
+precocite extraordinaire et qui m'inquiete par moments: quelque chose
+dans l'oeil qui n'est pas de son age.--Mais je ne m'arrete pas a cette
+remarque. La sante, la fraicheur et l'embonpoint; en outre, la force
+musculaire sont tout a fait rassurantes. La petite mere est bonne
+nourrice et absolument devouee a son petiot. Maurice est donc tres
+heureux et tout le monde vous embrasse tendrement.
+
+
+
+
+DXLI
+
+A M. EUGENE CLERH, A PARIS
+
+ Nohant, 31 decembre 1863.
+
+Mon cher enfant,
+
+Je vous remercie de votre charmant travail et de vos bons souhaits de
+nouvelle annee. Les petits services que j'ai pu vous rendre portent avec
+eux leur recompense, puisque vous etes digne qu'on s'interesse a vous.
+Votre excellente mere m'a ecrit une aimable lettre dont je vous prie
+de la bien remercier pour moi. Promettez-lui de ma part, ma constante
+sollicitude pour vous; car vous serez toujours, je n'en doute pas,
+raisonnable, laborieux et delicat comme je vous connais a present.
+
+Soyez sur, mon cher enfant, que nous faisons tous notre destinee. La
+societe est, dans tous les temps, un ocean a traverser dans un sens ou
+dans l'autre. Petit ou grand, il nous faut faire le voyage. La mer mange
+un bon nombre de passagers; mais il ne faut pas s'occuper de cela, parce
+qu'on meurt dans son lit tout aussi bien que dans les tempetes. Il faut
+s'occuper de bien naviguer si l'on a une barque, ou de bien nager si
+l'on n'a que ses bras, et de ne pas etre englouti par sa faute.
+
+Avec de l'honneur, du courage, et point de vices, un homme a beaucoup de
+chances, et, outre la force qu'il puise en lui-meme, il est a peu pres
+certain de rencontrer des gens qui l'aideront en le voyant s'aider; ceux
+qui s'abandonnent sont infailliblement abandonnes; car la mer dont nous
+parlons est dure pour tous, et chacun, etant force de penser a soi,
+renonce tot ou tard aux devouements inutiles.
+
+Vous m'envoyez de jolies etrennes et je vous envoie un _sermon_ en
+echange. Non, mon cher enfant, c'est un morceau de mon coeur, de mon
+experience et de ma conviction que je vous envoie.
+
+GEORGE SAND.
+
+
+
+FIN DU TOME QUATRIEME
+
+
+TABLE
+
+1854
+
+ CCCLXX. A madame Augustine de Bertholdi. 3 janvier.
+ CCCLXXI. A M. Victor Borie. 16 janvier.
+ CCCLXXII. A Maurice Sand. 31 janvier.
+ CCCLXXIII. Au meme. 19 fevrier.
+ CCCLXXIV. Au meme. 11 mars.
+ CCCLXXV. A M. Armand Barbes. 3 juin.
+ CCCLXXVI. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 16 juillet.
+ CCCLXXVII. A M. Charles Poncy. 16 juillet.
+CCCLXXVIII. A M. Victor Borie. 31 juillet.
+ CCCLXXIX. A M. Charles Poney. 11 aout.
+ CCCLXXX. A M. Armand Barbes. 5 octobre.
+ CCCLXXXI. Au meme. 28 octobre.
+ CCCLXXXII. Au meme 27 novembre.
+
+1855
+
+ CCCLXXXIII. A M. Charles Jacque. 7 janvier.
+ CCCLXXXIV. A M. Charles-Edmond. 16 fevrier.
+ CCCLXXXV. A M Edouard Charlon. 14 fevrier.
+ CCCLXXXVI. A madame Augustine de Bertholdi. 14 fevrier.
+ CCCLXXXVII. A Maurice Sand. 24 fevrier.
+CCCLXXXVIII. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 27 fevrier.
+ CCCLXXXIX. A M. Eugene Lambert. mars.
+ CCCXC. A M. Jules Neraud. 14 avril.
+ CCCXCI. A M Ernest Perigois. 9 mai.
+ CCCXCII. A S.M. le prince Napoleon (Jerome). 12 juillet.
+ CCCXCIII. A M.***. 3 juillet.
+ CCCXCIV. A madame Arnould-Plessy. 20 Aout.
+ CCCXCV. A la meme. 4 septembre.
+ CCCXCVII. A M. Jules Janin. 1er octobre.
+ CCCXCVIII. A madame Arnould-Plessy. 21 novembre.
+ CCCXCVIX. A M. Alexandre Dumas fils. 26 novembre.
+
+1856
+
+ CD. A M. Paul de Saint-Victor. 9 janvier.
+ CDI. Au meme. 9 avril.
+ CDII. A madame Augustine de Bertholdi. 13 avril.
+ CDIII. A madame Arnould-Plessy. 1er mai.
+ CDIV. A M. Charles Poney. 23 juillet.
+ CDV. A M. Charles Duvernet. novembre.
+ CDVI. A M. Ernest Perigois. 20 decembre.
+
+1857
+
+ CDVII. A M. Adolphe Joanne. 29 fevrier.
+ CDVIII. A M. Calamatta. 6 avril.
+ CDIX. A M. Victor Borie. 16 avril.
+ CDX. A M. Charles-Edmond. 13 juin.
+ CDXI. A M.***. juillet.
+ CDXII. A M. Charles Poncy. 15 aout.
+ CDXIII. A M. Paul de Saint-Victor. 18 aout.
+ CDXIV. A S. M. l'imperatrice Eugenie. 6 octobre.
+ CDXV. A la meme. 30 octobre.
+ CDXVI. A M. Charles-Edmond. 29 novembre.
+ CDXVII. Au meme. 8 decembre.
+ CDXVIII. A S. M. l'imperatrice Eugenie. 9 decembre.
+ CDXIX. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). decembre.
+
+1858
+
+ CDXX. A M. Charles-Edmond. 9 janvier.
+ CDXXI. A Maurice Sand. 14 janvier.
+ CDXXII. Au meme. 15 janvier.
+ CDXXIII. A M. Charles Duvernet. 16 janvier.
+ CDXXIV. A M. Charles-Edmond. 25 janvier.
+ CDXXV. Au meme. 30 janvier.
+ CDXXVI. Au meme. 18 fevrier.
+ CDXXVII. A M. Paul de Saint-Victor. 3 mars.
+ CDXXVIII. A. S. A. le prince Napoleon (Jerome). 12 mars.
+ CDXXIX. Au meme. 25 mars.
+ CDXXX. A M. Ernest Perigois. 17 avril.
+ CDXXXI. Au meme. 23 avril.
+ CDXXXII. Au meme. 30 mai.
+ CDXXXIII. A. mademoiselle Leroyer de Chantepie. 5 juin.
+ CDXXXIV. A Maurice Sand. 10 juin.
+ CDXXXV. A M. Charles Poncy. 19 juin.
+ CDXXXVI. A M. Ferri-Pisani. 28 juin.
+ CDXXXVII. A M. Frederic Villot. 4 septembre.
+ CDXXXVIII. Au meme. 12 septembre.
+ CDXXXIX. A M. Victor Borie. 13 octobre.
+ CDXL. A M. Ferri-Pisani. 21 octobre.
+ CDXLI. A M. Edourd Charton. 20 novembre.
+ CDXLII. A madame Arnould-Plessy. 9 decembre.
+ CDXLIII. A M. Charles Poncy. 17 decembre.
+ CDXLIV. Au meme. 28 decembre.
+ CDXLV. A madame Arnouid-Plessy. 29 decembre.
+
+1859
+
+ CDXLVI. A M. Octave Feuillet. 19 fevrier.
+ CDXLVII. Au meme. 27 fevrier.
+ CDXLVIII. A M. Ludre Gabillaud. 29 fevrier.
+ CDXLIX. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 25 aout.
+ CDL. A M. Alexandre Dumas fils. 7 decembre.
+ CDII. A.M. Charles-Edmond. 18 decembre.
+ CDLII. A M. Desplanches. 26 decembre.
+
+1860
+
+ CDLIII. A M. Charles Duvernet. 7 janvier.
+ CDLIV. A Maurice Sand. 8 fevrier.
+ CDLV. A M. Charles-Edmond. 11 fevrier.
+ CDLVI. A mademoiselle Leroyer de Chantepie. 12 fevrier.
+ CDLVII. A Maurice Sand. 16 mai.
+ CDLVIII. A M. Charles-Edmond. 26 mai.
+ CDLIX. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 27 juin.
+ CDLX. A M. Jules Boucoiran. 31 juillet.
+ CDLXI. A madame Pauline Villot. novembre.
+ CDLXII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 9 decembre.
+ CDLXIII. A M. Alexandre Dumas fils. 11 decembre.
+ CDLXIV. A M. Charles Poncy. 20 decembre.
+ CDLXV. A M. Ernest Perigois. 25 decembre.
+ CDLXVI. A mademoiselle Nancy Fleury. 27 decembre.
+
+1861
+
+ CDLXVII. A M. et madame Ernest Perigois. 20 janvier.
+ CDLXVIII. A M. Charles Duvernet. 14 fevrier.
+ CDLXIX. A. M. et madame Ernest Perigois. 20 fevrier.
+ CDLXX. A M Charles Duvernet. 24 fevrier.
+ CDLXXI. A M. Jules Boucoiran. 25 fevrier.
+ CDLXXII. A M. Charles Duvernet. 15 mars.
+ CDLXXIII. A madame Pauline Villot. 11 mai.
+ CDLXXIV. A la meme. 19 avril.
+ CDLXXV. A M. Charles Poncy. 24 avril.
+ CDLXXVI. A madame Pauline Villot. 11 mai.
+ CDLXXVII. A Maurice Sand. 15 mai.
+ CDLXXVIII. Au meme. 22 mai.
+ CDLXXIX. A M. Charles Poncy. 5 juin.
+ CDLXXX. A Maurice Sand. 8 juin.
+ CDLXXXI. A M. Alexandre Dumas fils. 8 juin.
+ CDLXXXII. A madame Pauline Villot. 11 juin.
+ CDLXXXIII. A M. Victor Borie. 20 juin.
+ CDLXXXIV. A M. Charles Poncy. 30 juin.
+ CDLXXXV. A M. Victor Borie. 2 juillet.
+ CDLXXXVI. A M. Armand Barbes. 14 juillet.
+ CDLXXXVII. A Maurice Sand. 27 juillet.
+ CDLXXXVIII. A M. Adolphe Joanne. 6 aout.
+ CDLXXXIX. A Maurice Sand. 11 aout.
+ CDXC. A. madame Pauline Villot. 11 aout.
+ CDXCI. A M. Alexandre Dumas fils. 11 aout.
+ CDXCII. A Maurice Sand. 1er septembre.
+ CDXCIII. A M. Victor Borie. 8 septembre.
+ CDXCIV. A Maurice Sand. 22 septembre.
+ CDXCV. A M. Armand Barbes. 4 octobre.
+ CDXCVI. A madame Pauline Villot. 10 octobre.
+ CDXCVII. A Maurice Sand. 10 octobre.
+ CDXCVIII. A M. Charles Poney. 20 octobre.
+ CDXCIX. A M. Alexandre Dumas fils. 7 novembre.
+ D. Au meme. 20 novembre.
+ DI. A M. Armand Barbes. 1st decembre.
+ DII. A M. Charles Duvernet. 7 decembre.
+ DIII. A M. Charles Poncy. 28 decembre.
+
+1862
+
+ DIV. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 7 janvier.
+ DV. A M. Armand Barbes. 8 janvier.
+ DVI. A madame Pauline Villot. 22 fevrier.
+ DIII. A M. Charles Duvernet. 24 fevrier.
+ DVIII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 25 fevrier.
+ DIX. Au meme. 26 fevrier.
+ DX. A Madame Pauline Villot. 27 fevrier.
+ DXI. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 5 mars.
+ DXII. A M. Alexandre Dumas fils. 10 mars.
+ DXIII. A mademoiselle Lina Calamatla. 31 mars.
+ DXIV. A M. Marjollay. 6 avril.
+ DXV. A M. Armand Barbes. 3 mai.
+ DXVI. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 11 mai.
+ DXVII. A madame d'Agoult. 7 juin.
+ DXVIII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 26 juillet.
+ DXIX. A mademoiselle Nancy Fleury. 7 aout.
+ DXX. A madame d'Agoult. 23 octobre.
+ DXXI. A S-A. le prince Napoleon (Jerome). 14 decembre.
+
+1863
+
+ DXXII. A M. Edouard Cadol. 29 janvier.
+ DXXIII. A M. Gustave Flaubert. 2 fevrier.
+ DXXIV. A M. Edouard Cadol. 6 fevrier.
+ DXXV. Au meme. 7 fevrier.
+ DXXVI. A M.***. 26 fevrier.
+ DXXVII. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 22 mars.
+ DXXVIII. A M. Edmond About. mars.
+ DXXIX. A M.***. avril.
+ DXXX. A M. Alexandre Dumas fils. 14 juillet.
+ DXXXI. A M. Leblois. 3 aout.
+ DXXXII. A M. Joseph Dossauer. 15 aout.
+ DXXXIII. A M. Alexandre Dumas fils. 26 aout.
+ DXXXIV. A M. Charles Poncy. 27 aout.
+ DXXXV. A M. Alexandre Dumas fils. 1st octobre.
+ DXXXVI. A S. A. le prince Napoleon (Jerome). 19 novembre.
+ DXXXVII. Au meme. 24 novembre.
+ DXXXVIII. A M. Auguste Vacquerie. 23 decembre.
+ DXXXIX. A M. Emile Augier. 25 decembre.
+ DXL. A M. Charles Poncy. 28 decembre.
+ DXLI. A M. Eugene Clerh. 31 decembre.
+
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME QUATRIEME
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Correspondance, 1812-1876, Tome 4, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE, 1812-1876, TOME 4 ***
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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+
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+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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