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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13868 ***
+
+====================================================================
+
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 2
+ Jules César.
+ Cléopâtre.--Macbeth.--Les Méprises.
+ Beaucoup de bruit pour rien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+====================================================================
+
+MACBETH
+
+
+TRAGÉDIE
+
+
+
+
+
+NOTICE SUR MACBETH
+
+En l'année 1034, Duncan succéda sur le trône d'Écosse à son grand-père
+Malcolm. Il tenait son droit de sa mère Béatrix, fille aînée de Malcolm:
+la cadette, Doada, était mère de Macbeth, qui se trouvait ainsi
+cousin-germain de Duncan. Le père de Macbeth était Finleg, thane de
+Glamis, désigné sous le nom de Sinell dans la tragédie et dans la
+chronique de Hollinshed, d'après l'autorité d'Hector Boèce, à qui a été
+emprunté le récit des événements concernant Duncan et Macbeth. Comme
+Shakspeare a suivi de point en point la chronique de Hollinshed, les
+faits contenus dans cette chronique sont nécessaires à rappeler; ils ont
+d'ailleurs en eux-mêmes un intérêt véritable.
+
+Macbeth s'était rendu célèbre par son courage, et on l'eût jugé
+parfaitement digne de régner s'il n'eût été «de sa nature,» dit la
+chronique, «quelque peu cruel.» Duncan, au contraire, prince peu
+guerrier, poussait jusqu'à l'excès la douceur et la bonté; en sorte que
+si l'on eût pu fondre le caractère des deux cousins et les tempérer
+l'un par l'autre, on aurait eu, dit la chronique. «un digne roi et un
+excellent capitaine.»
+
+Après quelques années d'un règne paisible, la faiblesse de Duncan
+ayant encouragé les malfaiteurs, Banquo, thane de Lochaber, chargé de
+recueillir les revenus du roi, se vit forcé de punir un peu sévèrement
+(_somewhat sharpelie_) quelques-uns des plus coupables, ce qui
+occasionna une révolte. Banquo, dépouillé de tout l'argent qu'il avait
+reçu, faillit perdre la vie, et ne s'échappa qu'avec peine et couvert de
+blessures. Aussitôt qu'elles lui permirent de se rendre à la cour, il
+alla porter plainte à Duncan et il détermina enfin celui-ci à faire
+sommer les coupables de comparaître; mais ils tuèrent le sergent d'armes
+qu'on leur avait envoyé et se préparèrent à la défense, excités par
+Macdowald, le plus considéré d'entre eux, qui, réunissant autour de lui
+ses parents et ses amis, leur représenta Duncan comme un lâche au coeur
+faible (_taint hearted milksop_), plus propre à gouverner des moines
+qu'à régner sur une nation aussi guerrière que les Écossais. La révolte
+s'étendit particulièrement sur les îles de l'ouest, d'où une foule
+de guerriers vinrent dans le Lochaber se ranger autour de Macdowald;
+l'espoir du butin attira aussi d'Irlande un grand nombre de Kernes et de
+Gallouglasses[1], prêts à suivre Macdowald partout où il voudrait les
+conduire. Au moyen de ces renforts, Macdowald battit les troupes que le
+roi avait envoyées à sa rencontre, prit leur chef Malcolm, et, après la
+bataille, lui fit trancher la tête.
+
+Duncan, consterné de ces nouvelles, assembla un conseil où Macbeth
+lui ayant vivement reproché sa faiblesse et sa lenteur à punir, qui
+laissaient aux rebelles le temps de s'assembler, offrit cependant de se
+charger, avec Banquo, de la conduite de la guerre. Son offre ayant
+été acceptée, le seul bruit de son approche avec de nouvelles troupes
+effraya tellement les rebelles qu'un grand nombre déserta secrètement;
+et Macdowald, ayant essayé avec le reste, de tenir tête à Macbeth, fut
+mis en déroute et forcé de s'enfuir dans un château où il avait renfermé
+sa femme et ses enfants; mais, désespérant d'y pouvoir tenir, et dans la
+crainte des supplices, il se tua, après avoir tué d'abord sa femme et
+ses enfants. Macbeth entra sans obstacle dans le château, dont les
+portes étaient demeurées ouvertes. Il n'y trouva plus que le cadavre de
+Macdowald au milieu de ceux de sa famille; et la barbarie de ce temps
+fut révoltée de ce qu'insensible à ce tragique spectacle, Macbeth fit
+couper la tête de Macdowald pour l'envoyer au roi, et attacher le reste
+du corps à un gibet. Il fit acheter très-cher aux habitants des îles le
+pardon de leur révolte, ce qui ne l'empêcha pas de faire exécuter
+tous ceux qu'il put prendre encore dans le Lochaber. Les habitants se
+récrièrent hautement contre cette violation de la foi promise, et les
+injures qu'ils proférèrent contre lui, à cette occasion, irritèrent
+tellement Macbeth qu'il fut près de passer dans les îles avec une armée
+pour se venger; mais il fut détourné de ce projet par les conseils de
+ses amis, et surtout par les présents au moyen desquels les insulaires
+achetèrent une seconde fois leur pardon.
+
+[Note 1: Soldats d'infanterie, armés les premiers à la légère, les
+seconds d'armes pesantes.]
+
+Peu de temps après, Suénon, roi de Norwége, ayant fait une descente en
+Écosse, Duncan, pour lui résister, se mit à la tête de la portion la
+plus considérable de son armée, dont il confia le reste à Macbeth et à
+Banquo. Duncan, battu et près de s'enfuir, se réfugia dans le château
+de Perth, où Suénon vint l'assiéger. Duncan ayant secrètement instruit
+Macbeth de ses intentions, feignit de vouloir traiter et traîna la chose
+en longueur jusqu'à ce qu'enfin, averti que Macbeth avait réuni des
+forces suffisantes, il indiqua un jour pour livrer la place, et en
+attendant il offrit aux Norwégiens de leur envoyer des provisions de
+bouche, qu'ils acceptèrent avec d'autant plus d'empressement que depuis
+plusieurs jours ils souffraient beaucoup de la disette. Le pain et la
+bière qu'on leur livra avaient été mêlés du jus d'une baie extrêmement
+narcotique, en sorte que, s'en étant rassasiés avec avidité, ils
+tombèrent dans un sommeil dont il fut impossible de les tirer. Alors
+Duncan fit avertir Macbeth, qui, arrivant en diligence et entrant sans
+obstacle dans le camp, massacra tous les Norwégiens, dont la plupart ne
+se réveillèrent pas, et dont les autres se trouvèrent tellement étourdis
+par l'effet du soporifique qu'ils ne purent faire aucune défense. Un
+grand nombre de mariniers de la flotte norwégienne, qui étaient venus
+pour prendre leur part de l'abondance répandue dans le camp, partagèrent
+le sort de leurs compatriotes, et Suénon, qui se sauva, lui onzième, de
+cette boucherie, trouva à peine assez d'hommes pour conduire le vaisseau
+sur lequel il s'enfuit en Norwége. Ceux qu'il laissa derrière furent,
+trois jours après, tellement battus par un vent d'est qu'ils se
+brisèrent les uns contre les autres et s'enfoncèrent dans la mer, dans
+un lieu appelé les sables de Drownelow, où ils sont encore aujourd'hui
+(1574), dit la chronique, «au grand danger des vaisseaux qui viennent
+sur la côte, la mer les couvrant entièrement pendant le flux, tandis que
+le reflux en laisse paraître quelques parties au-dessus de l'eau.» Ce
+désastre causa une telle consternation en Norwége qu'encore plusieurs
+années après on n'y armait point un chevalier sans lui faire jurer
+de venger ses compatriotes tués en Écosse. Duncan, pour célébrer sa
+délivrance, ordonna de grandes processions; mais, pendant qu'on les
+célébrait, on apprit le débarquement d'une armée de Danois, sous les
+ordres de Canut, roi d'Angleterre, qui venait venger son frère Suénon.
+Macbeth et Banquo allerent au-devant d'eux, les défirent, les forcèrent
+à se rembarquer et à payer une somme considérable pour obtenir la
+permission d'enterrer leurs morts à Saint-Colmes-Inch, où, dit la
+chronique, on voit encore un grand nombre de vieux tombeaux sur lesquels
+sont gravés les armes des Danois.
+
+Tels sont, dans les exploits de Macbeth et de Banquo, ceux dont
+Shakspeare, d'après Hollinshed, a fait usage dans sa tragédie. Ce fut
+peu de temps après que Macbeth et Banquo, se rendant à Fores, où était
+le roi, et chassant en chemin à travers les bois et les champs, «sans
+autre compagnie que seulement eux-mêmes,» furent soudainement accostés,
+au milieu d'une lande, par trois femmes bizarrement vêtues et
+«semblables à des créatures de l'ancien monde» (_elder world_), qui
+saluèrent Macbeth précisément comme on le voit dans la tragédie. Sur
+quoi Banquo: «Quelle manière de femmes êtes-vous donc, dit-il, de vous
+montrer si peu favorables envers moi que vous assigniez à mon compagnon
+non-seulement de grands emplois, mais encore un royaume, tandis qu'à
+moi vous ne me donnez rien du tout?--Vraiment, dit la première d'entre
+elles, nous te promettons de plus grands biens qu'à lui, car il régnera
+en effet, mais avec une fin malheureuse, et il ne laissera aucune
+postérité pour lui succéder; tandis qu'au contraire toi, à la vérité,
+ne régneras pas du tout, mais de toi sortiront ceux qui gouverneront
+l'Écosse par une longue suite de postérité non interrompue.» Aussitôt
+elles disparurent. Quelque temps après, le thane de Cawdor ayant été
+mis à mort pour cause de trahison, son titre fut conféré à Macbeth, qui
+commença, ainsi que Banquo, à ajouter grande foi aux prédictions des
+sorcières et à rêver aux moyens de parvenir à la couronne.
+
+Il avait des chances d'y arriver légitimement, les fils de Duncan
+n'étant pas encore en âge de régner et la loi d'Écosse portant que si le
+roi mourait avant que ses fils ou descendants en ligne directe fussent
+assez âgés pour prendre le maniement des affaires, on élirait à leur
+place le plus proche parent du roi défunt. Mais Duncan ayant désigné,
+avant l'âge, son fils Malcolm pour prince de Cumberland et son
+successeur au trône, Macbeth, qui vit par là ses espérances renversées,
+se crut en droit de venger l'injustice qu'il éprouvait. Il y était
+d'ailleurs sans cesse excité par Caithness, sa femme, qui, brûlant du
+désir de se voir reine, «et impatiente de tout délai, dit Boèce, comme
+le sont toutes les femmes,» ne cessait de lui reprocher son manque de
+courage. Macbeth ayant donc assemblé à Inverness, d'autres disent à
+Botgsvane, un grand nombre de ses amis auxquels il fit part de son
+projet, tua Duncan, et se rendit avec son parti à Scone, où il se mit
+sans difficulté en possession de la couronne.
+
+La chronique de Hollinshed rapporte sans aucun détail le meurtre de
+Duncan. Les incidents qu'a mis en scène Shakspeare sont tirés d'une
+autre partie de cette même chronique concernant le meurtre du roi Duffe,
+assassiné, plus de soixante ans auparavant, par un seigneur écossais
+nommé Donwald. Voici les circonstances de ce meurtre telles que les
+rapporte la chronique.
+
+Duffe s'était montré, dès le commencement de son règne, très-occupé de
+protéger le peuple contre les malfaiteurs et «personnes oisives qui
+ne voulaient vivre que sur les biens des autres.» Il en fit exécuter
+plusieurs, força les autres à se retirer en Irlande ou bien à apprendre
+quelque métier pour vivre. Bien qu'ils ne tinssent, à ce qu'il paraît,
+à la haute noblesse d'Écosse que par des degrés assez «éloignés, les
+nobles, dit la chronique, furent très-offensés de cette extrême rigueur,
+regardant comme un déshonneur, pour des gens descendus de noble
+parentage, d'être contraints de gagner leur vie par le travail de leurs
+mains, ce qui n'appartient qu'aux hommes de la glèbe et autres de la
+basse classe, nés pour travailler à nourrir la noblesse et pour obéir à
+ses ordres.» Le roi fut, en conséquence, regardé par eux comme ennemi
+des nobles et indigne de les gouverner, étant, disaient-ils, uniquement
+dévoué aux intérêts du peuple et du clergé, qui faisaient, en ce
+temps, cause commune contre l'oppression des grands seigneurs. Le
+mécontentement s'accroissant tous les jours, il s'éleva plusieurs
+révoltes, dans l'une desquelles entrèrent quelques jeunes gentilshommes,
+parents de Donwald, lieutenant pour le roi du château de Fores. Ces
+jeunes gens furent pris, et Donwald, qui jusqu'alors avait servi
+fidèlement et utilement le roi, se flatta d'obtenir leur grâce; mais
+n'ayant pu y parvenir, il en conçut un violent ressentiment. Sa femme,
+que des causes pareilles irritaient contre le roi, n'épargna rien pour
+l'aigrir et lui fit comprendre combien il lui serait facile de se venger
+lorsque Duffe viendrait, comme cela lui arrivait souvent, loger à Fores,
+sans autre garde que la garnison du château, qui était entièrement à
+leur dévotion, et elle lui en indiqua tous les moyens.
+
+Duffe étant venu peu de temps après à Fores, la veille de son départ,
+lorsqu'il se fut couché après avoir prié Dieu beaucoup plus tard qu'à
+l'ordinaire, Donwald et sa femme se mirent à table avec les deux
+chambellans, dont ils avaient préparé avec soin «l'arrière-souper ou
+collation,» et les enivrèrent si bien qu'ils les firent tomber dans un
+sommeil léthargique. Alors Donwald, «quoique dans son coeur il abhorrât
+cette action,» excité par sa femme, appela quatre de ses domestiques
+instruits de son projet, et qu'il avait séduits par des présents. Ils
+entrèrent dans la chambre de Duffe, le tuèrent, emportèrent son corps
+hors du château par une poterne, et, le mettant sur un cheval préparé
+à cet effet, le transportèrent à deux milles de là, près d'une petite
+rivière qu'ils détournèrent avec l'aide de quelques paysans; puis,
+creusant une fosse dans le fond du lit de la rivière, ils y enterrèrent
+le cadavre et firent repasser les eaux par-dessus, dans la crainte que
+s'il venait à être découvert, ses blessures ne saignassent lorsque
+Donwald en approcherait, et ne le fissent ainsi reconnaître comme
+l'auteur du meurtre. Donwald, pendant ce temps, avait eu soin de se
+tenir parmi ceux qui faisaient la garde, et qu'il ne quitta pas pendant
+le reste de la nuit. Les circonstances subséquentes, relatives au
+meurtre des deux chambellans, sont telles que Shakspeare les a
+représentées dans Macbeth. Il en est de même des prodiges qu'il rapporte
+et qui eurent lieu à la mort de Duffe. Le soleil ne parut point durant
+six mois, jusqu'à ce qu'enfin les meurtriers ayant été découverts et
+exécutés, il brilla de nouveau sur la terre, et les champs se couvrirent
+de fleurs, bien que ce ne fût pas la saison.
+
+Pour revenir à Macbeth, les dix premières années de son règne furent
+signalées par un gouvernement sage, équitable et vigoureux. On rapporte
+plusieurs de ses lois, dont voici quelques-unes:
+
+«Celui qui en accompagnera un autre pour lui faire cortège, soit à
+l'église, au marché, ou à quelque autre lieu d'assemblée publique, sera
+mis à mort, à moins qu'il ne reçoive sa subsistance de celui qu'il
+accompagne.» La peine de mort était également portée contre celui qui
+prêtait serment à tout autre qu'au roi.
+
+«Aucune sorte de seigneurs et de grands barons ne pourront, sous peine
+de mort, contracter mariage les uns avec les autres, surtout si leurs
+terres sont voisines.»
+
+«Toute arme (_armour_) et toute épée portée pour un autre effet que
+la défense du roi et du royaume en temps de guerre sera confisquée à
+l'usage du roi, avec tous les autres biens meubles (_moveable goods_)
+de la personne délinquante.» Il est également défendu à tout homme du
+peuple d'entretenir un cheval pour aucun autre usage que l'agriculture,
+mais cela seulement sous peine de confiscation du cheval.
+
+«Tous ceux qui, nommés gouverneurs ou (comme je puis les appeler)
+capitaines, achèteront quelques terres ou possessions dans les limites
+de leur commandement, perdront ces terres ou possessions, et l'argent
+qui aura servi à les payer.» Il leur est également défendu, sous peine
+de perdre leurs charges, sans pouvoir être remplacés par personne de
+leur famille, de marier leurs fils ou filles dans leur gouvernement.
+
+«Personne ne pourra siéger dans une cour temporelle, sans y être
+autorisé par une convention du roi.» Tous les actes doivent être
+également passés au nom du roi.
+
+Quelques autres lois ont pour objet d'assurer les immunités du clergé
+et l'autorité des censures de l'Église, de régler les devoirs de
+la chevalerie, les successions, etc. Plusieurs de ces lois, dont
+quelques-unes assez singulières pour le temps, sont faites par des
+motifs d'ordre et de règle; d'autres sont destinées à maintenir
+l'indépendance civile contre le pouvoir des officiers de la couronne;
+mais la plupart ont évidemment pour objet de diminuer la puissance des
+nobles et de concentrer toute l'autorité dans les mains du roi. Toutes
+sont rapportées par les historiens du temps comme des lois sages
+et bienfaisantes; et si Macbeth fût arrivé au trône par des moyens
+légitimes, s'il eût continué dans les voies de la justice comme il avait
+commencé, il aurait pu, dit la chronique de Hollinshed, «être compté au
+nombre des plus grands princes qui eussent jamais régné.»
+
+Mais ce n'était, continue notre chronique, qu'un zèle d'équité
+contrefait et contraire à son inclination naturelle. Macbeth se montra
+enfin tel qu'il était; et le même sentiment de sa situation qui l'avait
+porté à rechercher la faveur publique par la justice changea la justice
+en cruauté; «car les remords de sa conscience le tenaient dans une
+crainte continuelle qu'on ne le servît de la même coupe qu'il avait
+administrée à son prédécesseur.» Dès lors commence le Macbeth de la
+tragédie. Le meurtre de Banquo, exécuté de la même manière et pour les
+mêmes motifs que ceux que lui attribue Shakspeare, est suivi d'un grand
+nombre d'autres crimes qui lui font «trouver une telle douceur à mettre
+ses nobles à mort que sa soif pour le sang ne peut plus être satisfaite,
+et le peuple n'est, pas plus que la noblesse, à l'abri de ses barbaries
+et de ses rapines.» Des magiciens l'avaient averti de se garder de
+Macduff, dont la puissance d'ailleurs lui faisait ombrage, et sa haine
+contre lui ne cherchait qu'un prétexte. Macduff, prévenu du danger,
+forma le projet de passer en Angleterre pour engager Malcolm, qui s'y
+était réfugié, à venir réclamer ses droits. Macbeth en fut informé, «car
+les rois, dit la chronique, ont des yeux aussi perçants que le lynx et
+des oreilles aussi longues que Midas,» et Macbeth tenait chez tous les
+nobles de son royaume des espions à ses gages. La fuite de Macduff, le
+massacre de tout ce qui lui appartenait, sa conversation avec Malcolm,
+sont des faits tirés de la chronique. Malcolm opposa d'abord aux
+empressements de Macduff des raisons tirées de sa propre incontinence,
+et Macduff lui répondit comme dans Shakspeare, en ajoutant seulement:
+«Fais-toi toujours roi, et j'arrangerai les choses avec tant de prudence
+que tu pourras te satisfaire à ton plaisir, si secrètement que personne
+ne s'en apercevra.» Le reste de la scène est fidèlement imité par le
+poëte; et tout ce qui concerne la mort de Macbeth, les prédictions qui
+lui avaient été faites et la manière dont elles furent à la fois éludées
+et accomplies, est tiré presque mot pour mot de la chronique où nous
+voyons enfin comment «par l'illusion du diable il déshonora, par la plus
+terrible cruauté, un règne dont les commencements avaient été utiles
+à son peuple[2].» Macbeth avait assassiné Duncan en 1040; il fut tué
+lui-même en 1057, après dix sept ans de règne.
+
+[Note 2: Chroniques de Hollinshed, édit. in-fol. de 1586, t. Ier, p.
+168 et suiv., et pour ce qui concerne le meurtre du roi Duffe, p. 150
+et suiv. C'est probablement des faits fournis par Hector Boèce à cette
+chronique que Buchanan, en rapportant beaucoup plus sommairement
+l'histoire de Macbeth, a dit: _Multa hic fabulose quidam nostrorum
+affingunt; sed quia theatris aut milesiis fabulis sunt aptiora quam
+historiae, ea omitto_. (_Rerum Scot. Hist._, t. VII.)]
+
+Tel est l'ensemble de faits auquel Shakspeare s'est chargé de donner
+l'âme et la vie. Il se place simplement au milieu des événements et des
+personnages, et d'un souffle mettant en mouvement toutes ces choses
+inanimées, il nous fait assister au spectacle de leur existence. Loin de
+rien ajouter aux incidents que lui a fournis la relation à laquelle il
+emprunte son sujet, il en retranche beaucoup; il élague surtout ce qui
+altérerait la simplicité de sa marche et embarrasserait l'action de ses
+personnages; il supprime ce qui l'empêcherait de les pénétrer d'une
+seule vue et de les peindre en quelques traits. Macbeth, avec les crimes
+et les grandes qualités que lui attribue son histoire, serait un être
+trop compliqué; il faudrait en lui trop d'ambition et trop de vertu à la
+fois pour que l'une de ses dispositions pût se soutenir quelque temps en
+présence de l'autre, et l'on aurait besoin de trop grandes machines
+pour faire pencher la balance de l'un ou l'autre côté. Le Macbeth de
+Shakspeare n'est brillant que par ses vertus guerrières, et surtout
+par sa valeur personnelle; il n'a que les qualités et les défauts d'un
+barbare: brave, mais point étranger à la crainte du péril dès qu'il y
+croit, cruel et sensible par accès, perfide par inconstance, toujours
+prêt à céder à la tentation qui se présente, qu'elle soit de crime ou de
+vertu, il a bien, dans son ambition et dans ses forfaits, ce caractère
+d'irréflexion et de mobilité qui appartient à une civilisation
+presque sauvage; ses passions sont impérieuses, mais aucune série de
+raisonnements et de projets ne les détermine et ne les gouverne; c'est
+un arbre élevé, mais sans racines, que le moindre vent peut ébranler et
+dont la chute est un désastre. De là naît sa grandeur tragique; elle est
+dans sa destinée plus que dans son caractère. Macbeth, placé plus loin
+des espérances du trône, fût demeuré vertueux, et sa vertu eût été
+inquiète, car elle eût été seulement le fruit de la circonstance; son
+crime devient pour lui un supplice, parce que c'est la circonstance qui
+le lui a fuit commettre: ce crime n'est pas sorti du fond de la nature
+de Macbeth; et cependant il s'attache à lui, l'enveloppe, l'enchaîne, le
+déchire de toutes parts, et lui crée ainsi une destinée tourmentée et
+irrémissible, où le malheureux s'agite vainement, ne faisant rien qui
+ne l'enfonce toujours davantage, et avec plus de désespoir, dans la
+carrière que lui prescrit désormais son implacable persécuteur. Macbeth
+est un de ces caractères marqués dans toutes les superstitions pour
+devenir la proie et l'instrument de l'esprit pervers, qui prend plaisir
+à les perdre parce qu'ils ont reçu quelque étincelle de la nature
+divine, et qui en même temps n'y rencontre que peu de difficultés, car
+cette lumière céleste ne lance en eux que des rayons passagers, à chaque
+instant obscurcis par des orages.
+
+Lady Macbeth est bien précisément la femme d'un tel homme, le produit
+d'un même état de civilisation, d'une même habitude de passions. Elle
+y joint de plus d'être une femme, c'est-à-dire sans prévoyance, sans
+généralité dans les vues, n'apercevant à la fois qu'une seule partie
+d'une seule idée, et s'y livrant tout entière sans jamais admettre
+ce qui pourrait l'en distraire et l'y troubler. Les sentiments qui
+appartiennent à son sexe ne lui sont point étrangers: elle aime son
+mari, connaît les joies d'une mère, et n'a pu tuer elle-même Duncan,
+parce qu'il ressemblait à son père endormi; mais elle veut être reine.
+Il faut pour cela que Duncan périsse; elle ne voit dans la mort de
+Duncan que le plaisir d'être reine; son courage est facile, car elle
+n'aperçoit pas ce qui pourrait la faire reculer. Lorsque la passion sera
+satisfaite et l'action commise, alors seulement les autres conséquences
+lui en seront révélées comme une nouveauté dont elle n'avait pas eu
+la plus légère prévision. Ces craintes, cette nécessité de nouveaux
+forfaits, que son mari avait entrevus d'avance, elle n'y avait jamais
+songé. Elle voulait bien rejeter le crime sur les deux chambellans; mais
+ce n'est pas elle qui songe à les tuer; ce n'est pas elle qui prépare le
+meurtre de Banquo, le massacre de la famille de Macduff. Elle n'a pas
+vu si loin; elle n'avait pas même deviné, en entrant dans la chambre de
+Duncan égorgé, l'effet que produirait sur elle un pareil spectacle. Elle
+en sort troublée, ne dédaignant plus les terreurs de son mari, mais
+l'engageant seulement à ne se pas trop arrêter sur des images, dont on
+voit qu'elle commence à se sentir elle-même obsédée. Le coup est porté
+et se révélera dans l'admirable et terrible scène du somnambulisme:
+c'est là que nous apprendrons ce que devient, lorsqu'il n'est plus
+soutenu par l'aveugle emportement de la passion, ce caractère en
+apparence si inébranlable. Macbeth s'est affermi dans le crime, après
+avoir hésité à le commettre, parce qu'il le comprenait; nous verrons sa
+femme, succombant sous la connaissance qu'elle en a trop tard acquise,
+substituer une idée fixe à une autre, mourir pour s'en délivrer, et
+punir par la folie du désespoir le crime que lui a fait commettre la
+folie de l'ambition.
+
+Les autres personnages, amenés seulement pour concourir à ce grand
+tableau de la marche et de la destinée du crime, n'ont d'autre couleur
+que celle de la situation que leur donne l'histoire. Les sorcières sont
+bien ce qu'elles doivent être, et je ne sais pourquoi il est d'usage
+de se récrier avec dégoût contre cette portion de la représentation de
+Macbeth: lorsqu'on voit ces viles créatures arbitres de la vie, de la
+mort, de toutes les chances et de tous les intérêts de l'humanité, et
+qui en disposent d'après les plus méprisables caprices de leur odieuse
+nature, à la terreur qu'inspire leur pouvoir se joint l'effroi que fait
+naître leur déraison, et le ridicule même d'un tel spectacle en augmente
+l'effet.
+
+Le style de Macbeth est remarquable, dans son énergie sauvage, par
+une recherche qu'on aura raison de lui reprocher, mais qu'à tort on
+regarderait comme contraire à la vérité autant qu'elle l'est au naturel:
+la recherche n'est point incompatible avec la grossièreté des moeurs et
+des idées; elle semble même assez ordinaire aux temps et aux situations
+où manquent les idées générales. L'esprit, qui ne peut demeurer oisif,
+s'attache alors aux plus petits rapports, s'y complaît et s'en fait une
+habitude que nous retrouvons dans toutes les situations analogues. Rien
+n'est plus alambiqué que l'esprit de la littérature du moyen âge. Ce que
+nous connaissons des discours des sauvages contient beaucoup d'idées
+recherchées; la recherche est le caractère des beaux esprits de la
+classe inférieure; les injures mêmes des gens du peuple sont composées
+quelquefois avec une recherche tout à fait singulière, comme si, dans
+ces moments où la colère exalte les facultés, leur esprit saisissait
+avec plus de facilité et d'abondance les rapports de ce genre, les seuls
+où il soit capable d'atteindre.
+
+On croit que Macbeth fut représenté en 1606; l'idée de faire une
+tragédie sur ce sujet, nécessairement agréable au roi Jacques, qui
+venait de monter sur le trône d'Angleterre, fut probablement inspirée à
+Shakspeare par une pièce de vers en une petite scène, qu'en 1605, des
+étudiants d'Oxford récitèrent en latin devant le roi, et en anglais
+devant la reine qui l'avait accompagné dans la ville. Les étudiants
+étaient au nombre de trois et parlaient probablement tour à tour; leurs
+discours roulèrent sur la prédiction faite à Banquo; et par une allusion
+au triple salut qu'avait reçu Macbeth, ils saluèrent Jacques roi
+d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande. Ils le saluèrent même roi de
+France, ce qui détruisait assez gratuitement la vertu du nombre _trois_.
+
+
+
+MACBETH
+
+TRAGÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ DUNCAN, roi d'Écosse.
+ MALCOLM, | fils du roi.
+ DONALBAIN, |
+
+ MACBETH, | généraux de l'armée du roi.
+ BANQUO, |
+
+ MACDUFF, |
+ LENOX, |
+ ROSSE, | seigneurs écossais.
+ MENTEITH,|
+ ANGUS, |
+ CAITHNESS.
+ FLEANCE, fils de Banquo.
+ SIWARD, comte de Northumberland, général de l'armée anglaise.
+ LE FILS DE SIWARD.
+ SEYTON, officier attaché à Macbeth.
+ LE FILS DE MACDUFF.
+ UN MÉDECIN ANGLAIS.
+ UN MÉDECIN ÉCOSSAIS.
+ LADY MACBETH.
+ LADY MACDUFF.
+ DAMES DE LA SUITE DE LADY MACBETH.
+ LORDS, GENTILSHOMMES, OFFICIERS, SOLDATS, MEURTRIERS, SUIVANTS ET
+ MESSAGERS.
+ HECATE ET TROIS SORCIÈRES.
+ L'OMBRE DE BANQUO ET AUTRES APPARITIONS.
+
+La scène est en Écosse, et surtout dans le château de Macbeth, excepté à
+la fin du quatrième acte, où elle se passe en Angleterre.
+
+
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Un lieu découvert.--Tonnerre, éclairs.
+
+_Entrent_ LES TROIS SORCIÈRES.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Quand nous réunirons-nous maintenant toutes trois?
+Sera-ce par le tonnerre, les éclairs ou la pluie?
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Quand le bacchanal aura cessé, quand la bataille
+sera gagnée et perdue.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Ce sera avant le coucher du soleil.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--En quel lieu?
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Sur la bruyère.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Pour y rencontrer Macbeth.
+
+(Une voix les appelle.)
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--J'y vais, Grimalkin[3]!
+
+LES TROIS SORCIÈRES, _à la fois_.--Paddock[4] appelle.--Tout à
+l'heure!--Horrible est le beau, beau est l'horrible. Volons à travers le
+brouillard et l'air impur.
+
+(Elles disparaissent.)
+
+[Note 3: _Grimalkin_, nom d'un vieux chat. Grimalkin est
+très-souvent, en Angleterre, le nom propre d'un chat.]
+
+[Note 4: _Paddock_, espèce de gros crapaud. Les chats et les
+crapauds jouaient, comme on sait, un rôle très-important dans la
+sorcellerie.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Un camp près de Fores.
+
+
+_Entrent_ LE ROI DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX, _et leur suite. Ils
+vont à la rencontre d'un soldat blessé et sanglant_.
+
+DUNCAN.--Quel est cet homme tout couvert de sang? Il me semble, d'après
+son état, qu'il pourra nous dire où en est actuellement la révolte.
+
+MALCOLM.--C'est le sergent qui a combattu en brave et intrépide soldat
+pour me sauver de la captivité.--Salut, mon brave ami; apprends au roi
+ce que tu sais de la mêlée: en quel état l'as-tu laissée?
+
+LE SERGENT.--Elle demeurait incertaine, comme deux nageurs épuisés
+qui s'accrochent l'un à l'autre et paralysent tous leurs efforts.
+L'impitoyable Macdowald (bien fait pour être un rebelle, car tout
+l'essaim[5] des vices de la nature s'est abattu sur lui pour l'amener
+là) avait reçu des îles de l'ouest un renfort de Kernes[6] et de
+Gallow-Glasses; et la Fortune, souriant à sa cause maudite, semblait se
+faire la prostituée d'un rebelle. Mais tout cela n'a pas suffi. Le brave
+Macbeth (il a bien mérité ce nom) dédaignant la Fortune, comme le favori
+de la Valeur, avec son épée qu'il brandissait toute fumante d'une
+sanglante exécution, s'est ouvert un passage, jusqu'à ce qu'il se soit
+trouvé en face du traître, à qui il n'a pas donné de poignée de mains
+ni dit adieu, qu'il ne l'eût décousu du nombril à la mâchoire, et qu'il
+n'eût placé sa tête sur nos remparts.
+
+DUNCAN.--O mon brave cousin! digne gentilhomme!
+
+LE SERGENT.--De même que le point où le soleil commence à luire est
+celui d'où viennent éclater les tempêtes qui brisent nos vaisseaux,
+et les effroyables tonnerres, ainsi de la source d'où semblait devoir
+arriver le secours ont surgi de nouvelles détresses.--Écoute, roi
+d'Écosse, écoute.--A peine la justice, armée de la valeur, avait-elle
+forcé ces Kernes voltigeurs à se fier à leurs jambes, que le chef des
+Norwégiens, saisissant son avantage avec des bataillons tout frais et
+des armes bien fourbies, a commencé une seconde attaque.
+
+DUNCAN.--Cela n'a-t-il pas effrayé nos généraux Macbeth et Banquo?
+
+LE SERGENT.--Oui, comme les passereaux l'aigle, ou le lièvre le lion.
+Pour dire vrai, je ne les puis comparer qu'à deux canons chargés
+jusqu'à la gueule de doubles charges, tant ils redoublaient leurs coups
+redoublés sur les ennemis. À moins qu'ils n'eussent résolu de se baigner
+dans la fumée des blessures, ou de laisser à la mémoire le souvenir d'un
+autre Golgotha, je n'en sais rien.--Mais je me sens faible; mes plaies
+crient au secours.
+
+DUNCAN.--Tes paroles te vont aussi bien que tes blessures: elles ont un
+parfum d'honneur.--Allez avec lui, amenez-lui les chirurgiens.--(_Le
+sergent sort accompagné_.) Qui s'avance vers nous?
+
+(Entre Rosse.)
+
+MALCOLM.--C'est le digne thane de Rosse.
+
+LENOX.--Quel empressement peint dans ses regards! A le voir, il aurait
+l'air de nous annoncer d'étranges choses.
+
+ROSSE.--Dieu sauve le roi!
+
+DUNCAN.--D'où viens-tu, digne thane?
+
+ROSSE.--De Fife, grand roi, où les bannières des Norwégiens insultent
+les cieux et glacent nos gens du vent qu'elles agitent. Le roi de
+Norwége en personne, à la tête d'une armée terrible, et secondé par ce
+traitre déloyal, le thane de Cawdor, avait engagé un combat funeste,
+lorsque le nouvel époux de Bellone, revêtu d'une armure éprouvée,
+s'est mesuré avec lui à forces égales, et son fer opposé contre un
+fer rebelle, bras contre bras, a dompté son farouche courage.--Pour
+conclure, la victoire nous est restée.
+
+DUNCAN.--Quel bonheur!
+
+ROSSE.--Maintenant Suénon, le roi de Norwége, demande à entrer en
+composition: nous n'avons pas daigné lui permettre d'enterrer ses morts,
+qu'il n'eût déposé d'avance à Saint-Colmes-Inch dix mille dollars pour
+notre usage général.
+
+DUNCAN.--Le thane de Cawdor ne trahira plus nos intérêts confidentiels.
+Allez, ordonnez sa mort, et saluez Macbeth du titre qui lui a appartenu.
+
+ROSSE.--Je vais faire exécuter vos ordres.
+
+DUNCAN.--Ce qu'il a perdu, le brave Macbeth l'a gagné.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+[Note 5:
+
+ _For to that
+ The multiplying villainies of nature,
+ Do swarm upon him_.
+
+M. Steevens explique _to that_ par _in addition to that_ (outre cela);
+je crois qu'il se trompe et que _to that_ signifie ici _pour cela_.
+Le sergent, qui vient de combattre loyalement un rebelle, regarde
+le caractère du rebelle comme le plus monstrueux de tous, et comme
+l'assemblage de tous les vices de la nature. Dans la chronique
+d'Hollinshed, le rebelle porte le nom de Macdowald.]
+
+[Note 6: Deux espèces de soldats, les premiers armés à la légère,
+les autres plus pesamment.]
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Une bruyère.--Tonnerre.
+
+
+_Entrent_ LES TROIS SORCIÈRES.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Où as-tu été, ma soeur.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Tuer les cochons.[7]
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Et toi, ma soeur?
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--La femme d'un matelot avait des châtaignes dans son
+tablier; elle mâchonnait, mâchonnait, mâchonnait.--Donne-m'en, lui ai-je
+dit.--Arrière, sorcière! m'a répondu cette maigrichonne[8] nourrie de
+croupions.--Son mari est parti pour Alep, comme patron du _Tigre_; mais
+je m'embarquerai avec lui dans un tamis, et sous la forme d'un rat sans
+queue,[9] je ferai, je ferai, je ferai.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Je te donnerai un vent.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Tu es bien bonne.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Et moi un autre.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--J'ai déjà tous les autres, les ports vers lesquels
+ils soufflent, et tous les endroits marqués sur la carte des marins. Je
+le rendrai sec comme du foin, le sommeil ne descendra ni jour ni nuit
+sur sa paupière enfoncée; il vivra comme un maudit, pendant neuf fois
+neuf longues semaines; il maigrira, s'affaiblira, languira; et si sa
+barque ne peut périr, du moins sera-t-elle battue par la tempête.--Voyez
+ce que j'ai là.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Montre-moi, montre-moi.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--C'est le ponce d'un pilote qui a fait naufrage en
+revenant dans son pays.
+
+(Tambour derrière le théâtre.)
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Le tambour! le tambour! Macbeth arrive.
+
+TOUTES TROIS ENSEMBLE.--Les soeurs du Destin[10] se tenant par la main,
+parcourant les terres et les mers, ainsi tournent, tournent, trois fois
+pour le tien, trois fois pour le mien, et trois fois encore pour faire
+neuf. Paix! le charme est accompli.
+
+(Macbeth et Banquo paraissent, traversant cette plaine de bruyères; ils
+sont suivis d'officiers et de soldats.)
+
+MACBETH.--Je n'ai jamais vu de jour si sombre et si beau.
+
+BANQUO.--Combien dit-on qu'il y a d'ici à Fores?--Quelles sont ces
+créatures si décharnées et vêtues d'une manière si bizarre? Elles
+ne ressemblent point aux habitants de la terre, et pourtant elles y
+sont.--Êtes-vous des êtres que l'homme puisse questionner? Vous semblez
+me comprendre, puisque vous placez toutes trois à la fois votre doigt
+décharné sur vos lèvres de parchemin. Je vous prendrais pour des femmes
+si votre barbe ne me défendait de le supposer.
+
+MACBETH.--Parlez, si vous pouvez; qui êtes-vous?
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Salut, Macbeth! salut à toi, thane de Glamis!
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Salut, Macbeth! salut à toi, thane de Cawdor!
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Salut, Macbeth, qui seras roi un jour!
+
+BANQUO.--Mon bon seigneur, pourquoi tressaillez-vous, et semblez-vous
+craindre des choses dont le son vous doit être si doux?--Au nom de
+la vérité, êtes-vous des fantômes, ou êtes-vous en effet ce que vous
+paraissez être? Vous saluez mon noble compagnon d'un titre nouveau, de
+la haute prédiction d'une illustre fortune et de royales espérances,
+tellement qu'il en est comme hors de lui-même; et moi, vous ne me parlez
+pas: si vos regards peuvent pénétrer dans les germes du temps, et
+démêler les semences qui doivent pousser et celles qui avorteront,
+parlez-moi donc à moi qui ne sollicite ni ne redoute vos faveurs ou
+votre haine.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Salut!
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Salut!
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Salut!
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Moindre que Macbeth et plus grand.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Moins heureux, et cependant beaucoup plus heureux.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Tu engendreras des rois, quoique tu ne le sois pas.
+Ainsi salut, Macbeth et Banquo!
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Banquo et Macbeth, salut!
+
+MACBETH.--Demeurez; vous dont les discours demeurent imparfaits,
+dites-m'en davantage. Par la mort de Sinel, je sais que je suis thane
+de Glamis; mais comment le serais-je de Cawdor? Le thane de Cawdor est
+vivant, est un seigneur prospère; et devenir roi n'entre pas dans la
+perspective de ma croyance, pas plus que d'être thane de Cawdor. Parlez,
+d'où tenez-vous ces étranges nouvelles, et pourquoi arrêtez-vous nos pas
+sur ces bruyères desséchées par vos prophétiques saluts?--Je vous somme
+de parler.
+
+(Les sorcières disparaissent.)
+
+BANQUO.--De la terre comme de l'eau s'élèvent des bulles d'air; c'est là
+ce que nous avons vu.--Où se sont-elles évanouies?
+
+MACBETH.--Dans l'air; et ce qui paraissait un corps s'est dissipé comme
+l'haleine dans les vents.--Plût à Dieu qu'elles eussent demeuré plus
+longtemps!
+
+BANQUO.--Étaient-elles réellement ici ces choses dont nous parlons, ou
+bien aurions-nous mangé de cette racine de folie[11] qui rend la raison
+captive?
+
+MACBETH.--Vos enfants seront rois.
+
+BANQUO.--Vous serez roi.
+
+MACBETH.--Et thane de Cawdor aussi: cela ne s'est-il pas dit ainsi?
+
+BANQUO.--Air et paroles.--Mais qui vient à nous?
+
+(Entrent Rosse et Angus.)
+
+ROSSE.--Macbeth, le roi a reçu avec joie la nouvelle de tes succès; et
+à la lecture de tes exploits dans le combat contre les rebelles, son
+étonnement et son admiration se disputaient en lui pour savoir ce qui
+devait lui rester ou t'appartenir[12]. Réduit par là au silence, en
+parcourant le reste des événements du même jour, il t'a trouvé au milieu
+des solides bataillons norwégiens, sans effroi au milieu de ces étranges
+spectacles de mort, ouvrage de ta main. Aussi pressés que la parole,
+les courriers succédaient aux courriers, chacun apportant et répandant
+devant lui les éloges que tu mérites pour cette étonnante défense de son
+royaume.
+
+ANGUS.--Nous avons été envoyés pour te porter les remerciements de notre
+royal maître, pour te conduire en sa présence, non pour te récompenser.
+
+ROSSE.--Et pour gage de plus grands honneurs, il m'a ordonné de te
+saluer de sa part _thane de Cawdor_. Ainsi, digne thane, salut sous ce
+nouveau titre, car il t'appartient.
+
+BANQUO.--Quoi! le diable peut-il dire vrai?
+
+MACBETH.--Le thane de Cawdor est vivant. Pourquoi venez-vous me revêtir
+de vêtements empruntés?
+
+ANGUS.--Celui qui fut thane de Cawdor vit encore; mais sous le poids
+d'un jugement auquel est soumise cette vie qu'il a mérité de perdre.
+S'il était d'intelligence avec le roi de Norwége, ou s'il prêtait aux
+rebelles une aide et des secours clandestins, ou si, de concert avec
+tous deux, il travaillait à la ruine de son pays, c'est ce que j'ignore;
+mais des trahisons capitales, avouées et prouvées, l'ont perdu sans
+ressource.
+
+MACBETH.--Thane de Glamis et thane de Cawdor! le plus grand est encore
+à venir.--Merci de votre peine.--N'espérez-vous pas à présent que vos
+enfants seront rois, puisque celles qui m'ont salué thane de Cawdor ne
+leur ont rien moins promis?
+
+BANQUO.--Si vous le croyez sincèrement, cela pourrait bien aussi vous
+faire aspirer à obtenir la couronne, outre le titre de thane de Cawdor;
+mais c'est étrange; et souvent, pour nous attirer à notre perte, les
+ministres des ténèbres nous disent la vérité: ils nous amorcent par des
+bagatelles permises, pour nous précipiter ensuite dans les conséquences
+les plus funestes.--Mes cousins, un mot, je vous prie.
+
+MACBETH.--Deux vérités m'ont été dites[13], favorables prologues de la
+grande scène de ce royal sujet.--Je vous remercie, messieurs.--Cette
+instigation surnaturelle ne peut être mauvaise, ne peut être bonne. Si
+elle est mauvaise, pourquoi me donnerait-elle un gage de succès, en
+commençant ainsi par une vérité? Je suis thane de Cawdor. Si elle est
+bonne, pourquoi est-ce que je cède à cette suggestion, dont l'horrible
+image agite mes cheveux et fait que mon coeur, retenu à sa place, va
+frapper mes côtes par un mouvement contraire aux lois de la nature? Les
+craintes présentes sont moins terribles que d'horribles pensées. Mon
+esprit, où le meurtre n'est encore qu'un fantôme, ébranle tellement mon
+individu que toutes les fonctions en sont absorbées par les conjectures;
+et rien n'y existe que ce qui n'est pas.
+
+BANQUO.--Voyez dans quelles réflexions est plongé notre compagnon.
+
+MACBETH.--Si le hasard veut me faire roi, eh bien! le hasard peut me
+couronner sans que je m'en mêlé.
+
+BANQUO.--Ces nouveaux honneurs lui font l'effet de nos habits neufs: ils
+ne collent au corps qu'avec un peu d'usage.
+
+MACBETH.--Arrive ce qui pourra; le temps et les heures avancent à
+travers la plus mauvaise journée.
+
+BANQUO.--Digne Macbeth, nous attendons votre bon plaisir.
+
+MACBETH.--Pardonnez-moi: ma mauvaise tête se travaillait à retrouver des
+choses oubliées.--Nobles seigneurs, vos services sont consignés dans
+un registre dont chaque jour je tournerai la feuille pour les
+relire.--Allons trouver le roi. (_A Banquo._) Réfléchissez à ce qui
+est arrivé; et, plus à loisir, après avoir tout bien pesé, dans
+l'intervalle, nous en parlerons à coeur ouvert.
+
+BANQUO.--Très-volontiers.
+
+MACBETH.--Jusque-là c'est assez.--Allons, mes amis....
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 7: _Killing swine_. C'était une des grandes occupations des
+sorcières de faire mourir les cochons de ceux qui leur avaient déplu
+d'une façon quelconque.]
+
+[Note 8: La sorcière insulte ici la pauvreté de son ennemie qui
+vivait, disait-elle, des restes qu'on distribuait à la porte des
+couvents et des maisons opulentes.]
+
+[Note 9: Lorsqu'une sorcière prenait la forme d'un animal, la queue
+lui manquait toujours, parce que, disait-on, il n'y a pas dans le corps
+humain de partie correspondante dont on puisse façonner une queue, comme
+on fait du nez le museau, des pieds et des mains les pattes, etc.]
+
+[Note 10: _The weird sisters_. La chronique d'Hollinshed, en
+rapportant l'apparition des trois figures étranges qui prédirent à
+Macbeth sa future grandeur, dit que, d'après l'accomplissement de leurs
+prophéties, on fut généralement d'opinion que c'étaient ou _the weird
+sisters_, «comme qui dirait les déesses de la destinée, ou quelques
+nymphes ou fées que leurs connaissances nécromantiques douaient de la
+science de prophétie.» Warburton les prend pour les _walkyries_, nymphes
+du paradis d'Odin, chargées de conduire les âmes des morts et de verser
+à boire aux guerriers; et les fonctions que s'attribuent, dans leur
+chant magique, les sorcières de Shakspeare, étaient aussi, selon
+quelques auteurs, celles que la mythologie scandinave attribuait
+aux walkyries. Mais on oppose à cette opinion de Warburton, que les
+walkyries étaient très-belles, et ne peuvent être représentées par
+les sorcières de Shakspeare avec _leurs barbes_; que, d'ailleurs, les
+walkyries étaient plus de trois, ce qui paraît être le nombre fixe des
+_weird sisters_. Il y a lieu de croire que ces divinités avaient du
+rapport avec les Parques; et un ancien auteur anglais (Gawin Douglas),
+qui a donné une traduction de Virgile, y rend en effet le nom de _Parcæ_
+par ceux _weird sisters_, et on trouve le mot _wierd_ ou _weird_
+employé dans le même sens par d'autres auteurs. D'autres en ont fait un
+substantif, et l'ont employé dans le sens de _prophétie_, d'après la
+signification du mot anglo-saxon _wyrd_, d'où il est dérivé. Ce qui
+paraît clair, c'est que Shakspeare, de même que dans _la Tempête_, au
+lieu de s'astreindre à suivre exactement un système de mythologie, a
+réuni sur un même personnage les diverses attributions appartenant à
+des êtres d'ordres fort différents, et a présenté comme identiques les
+soeurs du destin (_weird sisters_) et les _sorcières (witches)_ que la
+chronique d'Hollinshed distingue positivement, attribuant la première
+prédiction faite à Macbeth et à Banquo aux _weird sisters_, tandis
+qu'elle attribue les prédictions subséquentes à _certains sorciers_
+et _sorcières_ (_wizards_ et _witches_), en qui Macbeth avait grande
+confiance, et qu'il consultait habituellement. Les _weird sisters_
+étaient des êtres surnaturels, de véritables déesses qui ne se
+communiquaient aux mortels que par des apparitions, tandis que les
+sorciers et les sorcières étaient simplement des hommes et des femmes
+initiés dans les mystères diaboliques de la sorcellerie. Shakspeare a de
+plus subordonné ses sorcières à _Hécate_, divinité du paganisme.]
+
+[Note 11: Probablement la ciguë; on lui attribuait autrefois la
+propriété de troubler la raison.]
+
+[Note 12:
+
+ _His wonders and his praises do contend
+ Which should be thine or his._
+
+On a tâché de rendre ici exactement, mais sans espoir de la rendre
+clairement, une subtilité qui a d'autant plus embarrassé les
+commentateurs anglais, qu'ils ont voulu y trouver plus de sens qu'elle
+n'en a réellement. Shakspeare n'a prétendu dire autre chose, si ce n'est
+que Duncan ne savait s'il devait plus s'étonner des exploits de Macbeth
+ou l'en louer; en sorte que l'étonnement appartenant à Duncan, et les
+éloges à Macbeth, disputaient _which should be thine or his_.]
+
+[Note 13: Les commentateurs sont assez embarrassés à expliquer
+comment Macbeth, déjà thane de Glamis, par _la mort de Sinel_, lors de
+la rencontre des sorcières, peut regarder le salut qu'elles lui
+ont donné sous ce premier titre comme une preuve de leur science
+surnaturelle. Le traducteur écossais de Boèce semble faire entendre que
+Sinel ne mourut qu'après cette rencontre. Hollinshed dit, au contraire,
+que Macbeth, par la mort de son père, venait d'entrer (_had lately
+entered_) en possession du titre de thane de Glamis. C'est bien
+certainement la chronique d'Hollinshed que Shakspeare a suivie en ceci,
+comme dans tout le reste de la pièce; Macbeth, ayant soin de nous
+apprendre quel événement l'a rendu thane de Glamis, prouve clairement
+que la nouvelle en est si récente pour lui, que l'idée de ce titre ne
+lui est pas encore familière et ne se lie qu'à la circonstance qui l'en
+a rendu possesseur. Shakspeare a donc voulu indiquer un événement si
+nouveau que Macbeth peut s'étonner que des personnes qui lui sont
+étrangères en soient déjà instruites.]
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+A Fores, un appartement dans le palais.--Fanfares.
+
+
+_Entrent_ DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX _et leur suite._
+
+DUNCAN.--À-t-on exécuté Cawdor? Ceux que j'en avais chargés ne sont-ils
+pas encore revenus?
+
+MALCOLM.--Mon souverain, ils ne sont pas encore de retour; mais j'ai
+parlé à quelqu'un qui l'avait vu mourir. Il m'a rapporté qu'il avait
+très-franchement avoué sa trahison, imploré le pardon de Votre Majesté,
+et manifesté un profond repentir. Il n'y a rien eu dans sa vie d'aussi
+honorable que la manière dont il l'a quittée. Il est mort en homme
+qui s'est étudié, en mourant, à laisser échapper la plus chère de ses
+possessions comme une bagatelle sans importance.
+
+DUNCAN.--Il n'y a point d'art qui apprenne à découvrir sur le visage
+les inclinations de l'âme: c'était un homme en qui j'avais placé une
+confiance absolue.--(_Entrent Macbeth, Banquo, Rosse et Angus_.) O
+mon très-digne cousin, je sentais déjà peser sur moi le poids de
+l'ingratitude. Tu as tellement pris les devants, que la plus rapide
+récompense n'a pour t'atteindre qu'une aile bien lente.--Je voudrais que
+tu eusses moins mérité, et que tu m'eusses ainsi laissé les moyens de
+régler moi-même la mesure de ton salaire et de ma reconnaissance. Il
+me reste seulement à te dire qu'il t'est dû plus qu'on ne pourrait
+acquitter en allant au delà de toute récompense possible.
+
+MACBETH.--Le service et la fidélité que je vous dois, en s'acquittant,
+se récompensent eux-mêmes. Il appartient à Votre Majesté de recevoir
+le tribut de nos devoirs, et nos devoirs nous lient à votre trône et
+à votre État comme des enfants et des serviteurs, qui ne font que ce
+qu'ils doivent en faisant tout ce qui peut mériter votre affection et
+votre estime[14].
+
+DUNCAN.--Sois ici le bienvenu: j'ai commencé à te planter, et
+travaillerai à te faire parvenir à la plus haute croissance.--Noble
+Banquo, tu n'as pas moins mérité, et cela ne doit pas être moins connu.
+Laisse-moi t'embrasser et te presser sur mon coeur.
+
+BANQUO.--Si j'y acquiers du terrain, la moisson sera à vous.
+
+DUNCAN.--Tant de joies accumulées, prêtes à déborder par leur plénitude,
+cherchent à se cacher dans les larmes de la tristesse. Mes fils, mes
+parents, vous, thanes, et vous, après eux les premiers en dignités,
+sachez aujourd'hui que nous voulons transmettre notre couronne à
+Malcolm, l'aîné de nos enfants, qui portera désormais le titre de prince
+de Cumberland, honneur qui ne lui doit pas profiter à lui seul, et
+sans en amener d'autres à sa suite, mais qui fera briller comme
+autant d'étoiles des distinctions nouvelles sur tous ceux qui les ont
+méritées.--Partons pour Inverness; je veux vous avoir de nouvelles
+obligations.
+
+MACBETH.--Le repos est une fatigue quand je ne vous le consacre pas. Je
+veux vous annoncer moi-même, et remplir ma femme de joie par la nouvelle
+de votre arrivée. Ainsi, je prends humblement congé de vous.
+
+DUNCAN.--Mon digne Cawdor!
+
+MACBETH, _à part._--Le prince de Cumberland! Voilà un obstacle sur
+lequel je dois trébucher si je ne saute pardessus, car il se trouve dans
+mon chemin.--Étoiles, cachez vos feux; que la lumière ne puisse voir mes
+profonds et sombres désirs; l'oeil se ferme devant la main. Mais il faut
+que cela se fasse, ce que mon oeil craindra de voir lorsque ce sera
+fait.
+
+(Il sort.)
+
+DUNCAN.--C'est la vérité, digne Banquo, il est aussi vaillant que vous
+le dites: je me nourris des éloges qu'on lui donne; c'est pour moi
+un festin. Suivons-le tandis que ses soins nous devancent pour nous
+préparer un bon accueil. C'est un parent sans égal.
+
+(Fanfares.--Ils sortent.)
+
+[Note 14:
+
+ _By doing every thing
+ Safe toward your love and honour._
+
+Les commentateurs ont voulu expliquer ce passage assez obscur par une
+subtilité qui le rendrait inintelligible. Toute la difficulté porte sur
+le sens du mot _safe_, qui me paraît évidemment signifier ici _entier,
+complet, à l'abri du reproche_.]
+
+
+
+SCÈNE V
+
+À Inverness.--Un appartement du château de Macbeth.
+
+
+_Entre_ LADY MACBETH, _lisant une lettre_.
+
+«Elles sont venues à moi au jour du succès, et j'ai appris par le plus
+incontestable témoignage qu'en elles résidait une intelligence plus
+qu'humaine. Lorsque je brûlais de leur faire d'autres questions, elles
+se sont confondues dans l'air et y ont disparu. J'étais encore éperdu
+de surprise lorsque des envoyés du roi sont venus me saluer _thane de
+Cawdor_. C'était sous ce titre que les soeurs du Destin m'avaient salué
+en me renvoyant ensuite à l'avenir par ces paroles: _Salut, toi qui
+seras roi_. J'ai cru que cela était bon à te faire connaître, chère
+compagne de ma grandeur: afin que tu ne perdisses pas la part de joie
+qui t'est due, par ignorance de la grandeur qui t'est promise. Place
+ceci dans ton coeur. Adieu.»
+
+Tu es thane de Glamis et de Cawdor, et tu seras aussi ce qu'on t'a
+prédit.--Cependant je crains ta nature, elle est trop pleine du lait des
+tendresses humaines pour te conduire par le chemin le plus court. Tu
+voudrais être grand, tu n'es pas sans ambition; mais tu ne la voudrais
+pas accompagnée du crime: ce que tu veux de grand, tu le voudrais
+saintement; tu ne voudrais pas jouer malhonnêtement, et cependant tu
+voudrais gagner déloyalement. Noble Glamis, tu voudrais obtenir ce qui
+te crie: «Voilà ce qu'il te faut faire si tu prétends obtenir; ce que
+tu crains de faire plutôt que tu ne désires que cela ne soit pas fait.»
+Hâte-toi d'arriver, que je verse dans tes oreilles l'esprit qui m'anime,
+et dompte par l'énergie de ma langue tout ce qui pourrait arrêter
+ta route vers ce cercle d'or dont les destins et cette assistance
+surnaturelle semblent vouloir te couronner.--(_Entre un serviteur_.)
+Quelles nouvelles apportes-tu?
+
+LE SERVITEUR.--Le roi arrive ici ce soir.
+
+LADY MACBETH.--Quelle jolie chose dis-tu là? Ton maître n'est-il pas
+avec lui? Si ce que tu dis était vrai, il m'aurait avertie de faire mes
+préparatifs.
+
+LE SERVITEUR.--Avec votre permission rien n'est plus vrai; notre thane
+est en chemin: un de mes camarades a été chargé de le devancer. Presque
+mort de fatigue, à peine lui est-il resté assez de souffle pour
+accomplir son message.
+
+LADY MACBETH.--Prends soin de lui; il apporte de grandes nouvelles! (_Le
+serviteur sort_.) La voix est près de manquer au corbeau lui-même,
+dont les croassements annoncent l'entrée fatale de Duncan entre mes
+remparts.--Venez, venez, esprits qui excitez les pensées homicides;
+changez à l'instant mon sexe, et remplissez-moi jusqu'au bord, du sommet
+de la tête jusqu'à la plante des pieds, de la plus atroce cruauté.
+Épaississez mon sang; fermez tout accès, tout passage aux remords; et
+que la nature, par aucun retour de componction, ne vienne ébranler mon
+cruel projet, ou faire trêve à son exécution[15]. Venez dans mes mamelles
+changer mon lait en fiel, ministres du meurtre, quelque part que vous
+soyez, substances invisibles, prêtes à nuire au genre humain.--Viens,
+épaisse nuit; enveloppe-toi des plus noires fumées de l'enfer, afin que
+mon poignard acéré ne voie pas la blessure qu'il va faire, et que le
+ciel ne puisse, perçant d'un regard ta ténébreuse couverture, me crier:
+_Arrête! Arrête!_--(_Entre Macbeth_.) Illustre Glamis, digne Cawdor,
+plus grand encore par le salut qui les a suivis, ta lettre m'a
+transportée au delà de ce présent rempli d'ignorance, et je sens déjà
+l'avenir exister pour moi.
+
+MACBETH.--Mon cher amour, Duncan arrive ici ce soir.
+
+LADY MACBETH.--Et quand part-il d'ici?
+
+MACBETH.--Demain; c'est son projet.
+
+LADY MACBETH.--Oh! jamais le soleil ne verra ce lendemain.--Votre
+visage, mon cher thane, est un livre où l'on pourrait lire d'étranges
+choses. Pour cacher vos desseins dans cette circonstance, prenez le
+maintien de la circonstance; que vos yeux, vos gestes, votre langue
+parlent de bienvenue; ayez l'air d'une fleur innocente, mais soyez le
+serpent caché dessous. Il faut pourvoir à la réception de celui qui va
+arriver; c'est moi que vous chargerez de dépêcher le grand ouvrage
+de cette nuit, qui donnera désormais à nos nuits et à nos jours la
+puissance et l'autorité souveraine.
+
+MACBETH.--Nous en reparlerons.
+
+LADY MACBETH.--Songez seulement à montrer un visage serein: changer de
+visage est toujours un signe de crainte.--Laissez-moi tout le reste.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 15:
+
+ _Nor keep peace between
+ The effect--and it._
+
+Johnson regarde ce passage comme inintelligible, et veut substituer à
+_keep peace, keep pace_, qui signifierait ici _intervenir_, tandis que
+_keep pace_ signifie _marcher d'un pas égal avec_, et, selon l'aveu même
+de Johnson, n'a jamais-été employé dans le sens qu'il veut lui donner.
+_Keep peace_ me paraît correspondre littéralement à notre expression
+française _faire trêve_, qui présente ici le sens le plus naturel.]
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+Toujours à Inverness, devant le château de Macbeth.
+
+(Hautbois.--Cortège composé des gens de Macbeth.)
+
+
+_Entrent_ DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, BANQUO, LENOX, MACDUFF, ROSSE,
+ANGUS, _suite_.
+
+DUNCAN.--Ce château occupe une agréable situation; l'air, suave et
+léger, calme doucement les sens.
+
+BANQUO.--Cet hôte de l'été, le martinet, habitant des temples, cherchant
+en ces lieux son séjour favori, prouve que l'haleine des cieux les
+caresse avec amour. Pas une corniche, pas une frise, pas un créneau, pas
+un seul angle commode où cet oiseau n'ait suspendu son lit et le berceau
+de ses enfants. Partout où ces oiseaux nichent et abondent, j'ai
+remarqué que l'air est toujours pur.
+
+(Entre lady Macbeth.)
+
+DUNCAN.--Voyez, voilà notre honorable hôtesse.--L'affection qui nous
+suit nous cause quelquefois des embarras que nous accueillons encore
+avec des remerciements, comme des marques d'affection. Ainsi je suis
+pour vous une occasion d'apprendre à prier Dieu de vous récompenser de
+vos peines, et à vous remercier de l'embarras que nous vous donnons.
+
+LADY MACBETH.--Tout notre effort, fût-il doublé ou redoublé, ne serait
+qu'une faible et solitaire offrande à opposer à ce vaste amas d'honneurs
+dont Votre Majesté accable notre maison. Vos anciens bienfaits, et les
+dignités nouvelles que vous venez d'accumuler sur les premières, nous
+laissent le devoir de prier pour vous[16].
+
+DUNCAN.--Où est le thane de Cawdor? Nous courions sur ses talons, et
+voulions être son introducteur auprès de vous; mais il est bon cavalier,
+et la force de son amour, aussi aiguë que son éperon, lui a fait
+atteindre sa maison avant nous. Belle et noble dame, nous serons votre
+hôte pour cette nuit.
+
+LADY MACBETH.--Vos serviteurs ne se regarderont jamais eux-mêmes, les
+leurs et tout ce qu'ils possèdent, que comme des biens reçus en dépôt
+pour en rendre compte, selon le bon plaisir de Votre Majesté, toutes les
+fois qu'elle voudra réclamer ce qui lui appartient.
+
+DUNCAN.--Donnez-moi votre main, conduisez-moi vers mon hôte; nous
+l'aimons grandement, et continuerons de répandre sur lui nos
+bienfaits.--Avec la permission de notre hôtesse.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 16:
+
+ _We rest your hermits._
+
+_Hermit_ est pris ici pour _beadsman_. Le _beadsman_ était, à ce qu'il
+paraît, un homme qui, sous certaines conditions, s'engageait à dire pour
+un autre un certain nombre de fois le chapelet (_beads_). C'étaient
+probablement des ermites qu'on chargeait le plus souvent de ce soin.]
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+Toujours à Inverness.--Un appartement dans le château de Macbeth. Des
+hautbois, des flambeaux.
+
+
+_Un maître d'hôtel et plusieurs domestiques portant des plats et faisant
+le service entrent et passent sur le théâtre. Entre ensuite_ MACBETH.
+
+MACBETH.--Si lorsque ce sera fait c'était fini, le plus tôt fait serait
+le mieux. Si l'assassinat tranchait à la fois toutes les conséquences,
+et que sa fin nous donnât le succès, ce seul coup, qui peut être tout et
+la fin de tout, au moins ici-bas, sur ce rivage, sur ce rocher du temps,
+nous hasarderions la vie à venir.--Mais en pareil cas, nous subissons
+toujours cet arrêt, que les sanglantes leçons enseignées par nous
+tournent, une fois apprises, à la ruine de leur inventeur. La Justice, à
+la main toujours égale, offre à nos propres lèvres le calice empoisonné
+que nous avons composé nous-mêmes.--Il est ici sous la foi d'une double
+sauvegarde. D'abord je suis son parent et son sujet, deux puissants
+motifs contre cette action; ensuite je suis son hôte, et devrais fermer
+la porte à son meurtrier, loin de saisir moi-même le couteau. D'ailleurs
+ce Duncan a porté si doucement ses honneurs, il a rempli si justement
+ses grands devoirs, que ses vertus, comme des anges à la voix de
+trompette s'élèveront contre le crime damnable de son meurtre, et
+la pitié, semblable à un enfant nouveau-né tout nu, montée sur le
+tourbillon, ou portée comme un chérubin du ciel sur les invisibles
+courriers de l'air, frappera si vivement tous les yeux de l'horreur de
+cette action, que les larmes feront tomber le vent. Je n'ai pour
+presser les flancs de mon projet d'autre éperon que cette ambition
+qui, s'élançant et se retournant sur elle-même, retombe sans cesse sur
+lui[17].--(_Entre lady Macbeth._) Eh bien! quelles nouvelles?
+
+LADY MACBETH.--Il a bientôt soupé: pourquoi avez-vous quitté la salle?
+
+MACBETH.--M'a-t-il demandé?
+
+LADY MACBETH.--Ne le savez-vous pas?
+
+MACBETH.--Nous n'irons pas plus loin dans cette affaire. Il vient de
+me combler d'honneurs, et j'ai acquis parmi les hommes de toutes les
+classes une réputation brillante comme l'or, dont je dois me parer dans
+l'éclat de sa première fraîcheur, au lieu de m'en dépouiller si vite.
+
+LADY MACBETH.--Était-elle dans l'ivresse cette espérance dont vous
+vous étiez fait honneur? a-t-elle dormi depuis? et se réveille-t-elle
+maintenant pour paraître si pâle et si livide à l'aspect de ce qu'elle
+faisait de si bon coeur? Dès ce moment je commence à juger par là de ton
+amour pour moi. Crains-tu de te montrer par tes actions et ton courage
+ce que tu es par tes désirs? aspireras-tu à ce que tu regardes comme
+l'ornement de la vie, pour vivre en lâche à tes propres yeux, laissant,
+comme le pauvre chat du proverbe, le _je n'ose pas_ se placer sans cesse
+auprès du _je voudrais bien[18]_?
+
+MACBETH.--Tais-toi, je t'en prie; j'ose tout ce qui convient à un homme:
+celui qui ose davantage n'en est pas un.
+
+LADY MACBETH.--A quelle bête apparteniez-vous donc lorsque vous vous
+êtes ouvert à moi de cette entreprise? Quand vous avez osé la former,
+c'est alors que vous étiez un homme; et en osant devenir plus grand que
+vous n'étiez, vous n'en seriez que plus homme. Ni l'occasion ni le lieu
+ne vous secondaient alors, et cependant vous vouliez les faire naître
+l'une et l'autre: elles se sont faites d'elles-mêmes; et vous, par
+l'à-propos qu'elles vous offrent, vous voilà défait! J'ai allaité, et je
+sais combien il est doux d'aimer le petit enfant qui me tette; eh bien!
+au moment où il me souriait, j'aurais arraché ma mamelle de ses molles
+gencives, et je lui aurais fait sauter la cervelle, si je l'avais juré
+comme vous avez juré ceci.
+
+MACBETH.--Si nous allions manquer notre coup?
+
+LADY MACBETH.--Nous, manquer notre coup! Vissez seulement votre courage
+au point d'arrêt, et nous ne manquerons pas notre coup. Lorsque Duncan
+sera endormi (et le fatigant voyage qu'il a fait aujourd'hui va
+l'entraîner dans un sommeil profond), j'aurai soin, à force de vin et
+de santés, de subjuguer si bien ses deux chambellans, que leur mémoire,
+cette gardienne du cerveau, ne sera plus qu'une fumée, et le réservoir
+de leur raison un alambic. Lorsqu'un sommeil brutal accablera comme la
+mort leurs corps saturés de liqueur, que ne pouvons-nous exécuter, vous
+et moi, sur Duncan sans défense? Que ne pouvons-nous pas imputer à ses
+officiers pleins de vin, qui porteront le crime de notre grand meurtre?
+
+MACBETH.--Ne mets au jour que des fils, car la trempe de ton âme
+inflexible ne peut convenir qu'à des hommes.--En effet, ne pourra-t-on
+pas croire, lorsque nous aurons teint de sang, dans leur sommeil, ces
+deux gardiens de sa chambre, après nous être servis de leurs poignards,
+que ce sont eux qui ont fait le coup?
+
+LADY MACBETH.--Et qui osera croire autre chose, lorsque nous ferons tout
+retentir de nos douleurs et de nos cris à cause de sa mort?
+
+MACBETH.--Je suis décidé, et je tends tous les agents de mon corps
+pour cette terrible action. Sortons, et amusons-les par les plus beaux
+dehors: un visage perfide doit cacher ce que sait le coeur perfide.
+
+(Il sortent.)
+
+[Note 17:
+
+ _I have no spur
+ To prick the sides of my intent, but only
+ Vaulting ambition, which overleaps itself,
+ And falls on the other._
+
+Les commentateurs se sont inutilement donné beaucoup de peine pour
+expliquer cette phrase; leur embarras est venu de ce qu'ils n'ont pas
+fait attention au sens du verbe _vault_, qui signifie ici _voltiger_,
+_faire des tours de force_ (_to make postures_), d'où il résulte qu'au
+lieu de comparer, ainsi que l'a cru M. Steevens, son ambition à un
+cheval qui, se renversant sur lui-même, écrase son cavalier, Macbeth la
+représente comme un voltigeur (_vaulting ambition_) qui, s'élançant et
+se retournant sur lui-même (_overleaps itself_), retombe continuellement
+sur le dos de son cheval, et lui tient ainsi lieu d'éperon (_spur_),
+pour le forcer à courir. L'image est ainsi parfaitement d'accord dans
+toutes ses parties; au lieu que, dans la signification supposée par M.
+Steevens, l'ambition, comme il le remarque lui-même, se trouverait
+jouer à la fois le rôle du cheval et celui de l'éperon. On est presque
+toujours sûr de se tromper lorsqu'on attribue à Shakspeare des images
+incohérentes; il a au contraire le défaut d'abandonner rarement une
+image ou une comparaison, avant de l'avoir épuisée sous tous ses
+aspects.]
+
+[Note 18: _Catus amat pisces, sed non vult tingere plantas._]
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Toujours à Inverness.--Cour dans l'intérieur du château.
+
+
+_Entrent_ BANQUO ET FLEANCE, _précédés d'un domestique qui porte un
+flambeau_.
+
+BANQUO.--Où en sommes-nous de la nuit, mon garçon?
+
+FLEANCE.--La lune est couchée; je n'ai point entendu sonner l'heure.
+
+BANQUO.--Et elle se couche à minuit.
+
+FLEANCE.--Je crois qu'il est plus tard, monsieur.
+
+BANQUO.--Tiens, prends mon épée.--Ils sont économes dans le ciel; toutes
+leurs chandelles sont éteintes.--Prends encore cela; le besoin du
+sommeil pèse sur moi comme du plomb, et cependant je ne voudrais pas
+dormir. Miséricorde du ciel, réprimez en moi ces détestables pensées où
+se laisse aller la nature pendant notre repos. (_Entre Macbeth, avec
+un domestique portant un flambeau_.) (_A Fleance_.) Donne-moi mon
+épée.--Qui est là?
+
+MACBETH.--Un ami.
+
+BANQUO.--Quoi, monsieur! pas encore au lit? Le roi est couché.--Il a
+joui d'un plaisir inaccoutumé: vos serviteurs ont reçu de sa part de
+grandes largesses; il offre ce diamant à votre épouse, en la saluant du
+nom de la plus aimable hôtesse; et il s'est retiré satisfait au delà de
+toute expression.
+
+MACBETH.--N'étant pas préparés à le recevoir, notre volonté s'est
+trouvée assujettie à un défaut de moyens qui ne lui a pas permis de
+s'exercer librement.
+
+BANQUO.--Tout s'est bien passé.--La nuit dernière j'ai rêvé des trois
+soeurs du Destin: elles se sont montrées assez véridiques à votre égard.
+
+MACBETH.--Je n'y songe plus. Cependant, quand nous en trouverons le
+temps, je voudrais vous dire quelques mots de cette affaire, si vous
+pouvez m'en accorder le temps.
+
+BANQUO.--Quand cela vous sera agréable.
+
+MACBETH.--Si vous vous unissez à mes combinaisons, lorsqu'elles auront
+lieu, il vous en reviendra de l'honneur.[19]
+
+BANQUO.--Je me déterminerai pour ce qui ne m'exposera pas à le perdre en
+cherchant à l'augmenter, et me laissera conserver un coeur droit et une
+fidélité sans tache.
+
+MACBETH.--En attendant, bonne nuit.
+
+BANQUO.--Grand merci, monsieur! je vous en souhaite autant.
+
+(Banquo et Fleance sortent.)
+
+MACBETH.--Va, dis à ta maîtresse de sonner un coup de clochette quand ma
+boisson sera prête. Va te mettre au lit. (_Le domestique sort._)--Est-ce
+un poignard que je vois devant moi, la poignée tournée vers ma main?
+Viens, que je te saisisse.--Je ne te tiens pas, et cependant je te vois
+toujours. Fatale vision, n'es-tu pas sensible au toucher comme à la vue?
+ou n'es-tu qu'un poignard né de ma pensée, le produit mensonger d'une
+tête fatiguée du battement de mes artères? Je te vois encore, et sous
+une forme aussi palpable que celui que je tire en ce moment. Tu me
+montres le chemin que j'allais suivre, et l'instrument dont j'allais
+me servir.--Ou mes yeux sont de mes sens les seuls abusés, ou bien ils
+valent seuls tous les autres.--Je te vois toujours, et sur ta lame,
+sur ta poignée, je vois des gouttes de sang qui n'y étaient pas tout à
+l'heure.--Il n'y a là rien de réel. C'est mon projet sanguinaire qui
+prend cette forme à mes yeux.--Maintenant dans la moitié du monde la
+nature semble morte, et des songes funestes abusent le sommeil enveloppé
+de rideaux. Maintenant les sorcières célèbrent leurs sacrifices à
+la pâle Hécate. Voici l'heure où le meurtre décharné, averti par sa
+sentinelle, le loup, dont les hurlements lui servent de garde, s'avance,
+comme un fantôme à pas furtifs, avec les enjambées de Tarquin le
+ravisseur, vers l'exécution de ses desseins.--O toi, terre solide et
+bien affermie, garde-toi d'entendre mes pas, quelque chemin qu'ils
+prennent, de peur que tes pierres n'aillent se dire entre elles où je
+suis, et ravir à ce moment l'horrible occasion qui lui convient si
+bien.--Tandis que je menace, il vit.--Les paroles portent un souffle
+trop froid sur la chaleur de l'action. (_La cloche sonne._)--J'y vais.
+C'en est fait, la cloche m'avertit. Ne l'entends pas, Duncan; c'est le
+glas qui t'appelle au ciel ou aux enfers.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 19: Selon la chronique de Hollinshed, Banquo fut averti du
+projet de Macbeth, et promit de le soutenir; mais Jacques Ier (Jacques
+VI d'Écosse) régnait en Angleterre lors de la représentation de
+_Macbeth_, et comme les Stuarts prétendaient descendre de Banquo, par
+Fleance, il était naturel que le poëte cherchât à dissimuler cette
+circonstance, faite pour diminuer l'intérêt qu'il s'est plu à répandre
+sur l'auteur de leur race. Fleance, selon la chronique d'Hollinshed,
+s'en fut en Écosse, où il fut très-bien accueilli par le roi, et si bien
+par la princesse sa fille, que celle-ci _poussa la courtoisie_, dit
+la chronique, _jusqu'à souffrir qu'il lui fît un enfant_ (that she of
+courtsye in the end suffered him to get her with child). Cet enfant fut
+Walter, dont les grandes qualités regagnèrent ce que lui avait fait
+perdre la naissance; il finit par être nommé _lord steward_ d'Écosse
+(grand sénéchal), et chargé de percevoir les revenus de la couronne. Le
+quatrième descendant de ce Walter épousa la fille de Robert Bruce, et en
+eut un fils qui fut Robert II, roi d'Écosse. On voit encore à Inverness,
+dans les îles occidentales d'Écosse, les ruines du château de Macbeth,
+mais la chronique ne dit pas si ce fut là qu'il tua Duncan.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Le même lieu.
+
+
+LADY MACBETH _entre_.
+
+LADY MACBETH.--Ce qui les a enivrés m'a enhardie, ce qui les a éteints
+m'a remplie de flamme.--Écoutons; silence! C'est le cri du hibou, fatal
+sonneur qui donne le plus funeste bonsoir.--Il est à l'oeuvre; les
+portes sont ouvertes, et les serviteurs, pleins de vin, se moquent, en
+ronflant, de leurs devoirs. J'ai préparé leur boisson du soir[20], de
+telle sorte que la Nature et la Mort débattent entre elles s'ils vivent
+ou meurent.
+
+MACBETH, _derrière le théâtre._--Qui est là? quoi? holà!
+
+LADY MACBETH.--Hélas! je tremble qu'ils ne se soient éveillés et que
+ce ne soit pas fait. La tentative sans l'action nous perd.
+Écoutons.--J'avais apprêté leurs poignards, il ne pouvait manquer de
+les voir.--S'il n'eût pas ressemblé à mon père endormi, je m'en serais
+chargée.--Mon mari!
+
+MACBETH.--J'ai frappé le coup.--N'as-tu pas entendu un bruit?
+
+LADY MACBETH.--J'ai entendu crier la chouette et chanter le
+grillon.--N'avez-vous pas parlé?
+
+MACBETH.--Quand?
+
+LADY MACBETH.--Tout à l'heure.
+
+MACBETH.--Comme je descendais?
+
+LADY MACBETH.--Oui.
+
+MACBETH.--Écoute!--Qui couche dans la seconde chambre?
+
+LADY MACBETH.--Donalbain.
+
+MACBETH, _regardant ses mains._--C'est là une triste vue!
+
+LADY MACBETH.--Quelle folie d'appeler cela une triste vue!
+
+MACBETH.--L'un des deux a ri dans son sommeil, et l'autre a crié, _au
+meurtre!_ Ils se sont éveillés l'un et l'autre: je me suis arrêté en les
+écoutant; mais ils ont dit leurs prières et se sont remis à dormir.
+
+LADY MACBETH.--Ils sont deux logés dans la même chambre.
+
+MACBETH.--L'un s'est écrié: _Dieu nous bénisse!_ et l'autre, _amen_,
+comme s'ils m'avaient vu, avec ces mains de bourreau, écoutant leurs
+terreurs; je n'ai pu répondre _amen_ lorsqu'ils ont dit _Dieu nous
+bénisse!_
+
+LADY MACBETH.--N'y pensez pas si sérieusement.
+
+MACBETH.--Mais pourquoi n'ai-je pu prononcer _amen_? J'avais grand
+besoin d'une bénédiction, et _amen_ s'est arrêté dans mon gosier.
+
+LADY MACBETH.--Il ne faut pas penser ainsi à ces sortes d'actions, on en
+deviendrait fou.
+
+MACBETH.--Il m'a semblé entendre une voix crier: «Ne dormez plus!
+Macbeth assassine le sommeil, l'innocent sommeil, le sommeil qui
+débrouille l'écheveau confus de nos soucis; le sommeil, mort de la vie
+de chaque jour, bain accordé à l'âpre travail, baume des âmes blessées,
+loi tutélaire de la nature, l'aliment principal du tutélaire festin de
+la vie.»
+
+LADY MACBETH.--Que voulez-vous dire?
+
+MACBETH.--Elle criait encore à toute la maison: «Ne dormez plus. Glamis
+a assassiné le sommeil; c'est pourquoi Cawdor ne dormira plus, Macbeth
+ne dormira plus!»
+
+LADY MACBETH.--Qui donc criait ainsi?--Quoi! digne thane, vous laissez
+votre noble courage se relâcher jusqu'à ces rêveries d'un cerveau
+malade? Allez, prenez de l'eau, et lavez de vos mains ce sombre
+témoin.--Pourquoi avez-vous emporté ces poignards? Il faut qu'ils
+restent là-bas. Allez, reportez-les, et teignez de sang les deux
+serviteurs endormis.
+
+MACBETH.--Je n'y retournerai pas; je suis effrayé en songeant à ce que
+j'ai fait. Je n'ose pas le regarder de nouveau.
+
+LADY MACBETH.--Faible dans vos résolutions!--Donnez-moi ces poignards.
+Ceux qui dorment, ceux qui sont morts, ne sont que des images; c'est
+l'oeil de l'enfance qui craint un diable en peinture. Si son sang coule,
+j'en rougirai la face des deux serviteurs, car il faut que le crime leur
+soit attribué[21].
+
+(Elle sort.)
+
+(On frappe derrière le théâtre.)
+
+MACBETH.--Pourquoi frappe-t-on ainsi?--Que m'arrive-t-il, que le moindre
+bruit m'épouvante?--Quelles mains j'ai là! Elles me font sortir les yeux
+de la tête.--Est-ce que tout l'océan du grand Neptune pourra laver
+ce sang et nettoyer ma main! Non, ma main ensanglanterait plutôt
+l'immensité des mers, et ferait de leur teinte verdâtre une seule teinte
+rouge.
+
+(Rentre lady Macbeth.)
+
+LADY MACBETH.--Mes mains sont de la couleur des vôtres; mais j'ai honte
+d'avoir conservé un coeur si blanc.--J'entends frapper à la porte du
+sud.--Retirons-nous dans notre chambre: un peu d'eau va nous laver de
+cette action; voyez donc combien cela est aisé. Votre courage vous a
+abandonné. (_On frappe_.)--Écoutez: on frappe encore. Prenez votre robe
+de nuit, de peur que nous n'ayons occasion de paraître et de laisser
+voir que nous veillions. Ne restez donc pas ainsi misérablement perdu
+dans vos réflexions.
+
+MACBETH.--Connaître ce que j'ai fait!--Mieux vaudrait ne plus me
+connaître moi-même. (_On frappe_.)--Éveille Duncan à force de frapper.
+Plût au ciel vraiment que tu le pusses!
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 20: _Possets_, boisson composée, en général, à ce qu'il parait,
+de lait et de vin, et qu'il était alors d'usage de prendre en se
+couchant.]
+
+[Note 21:
+
+ _I'll gild the faces of the grooms withal
+ For it must seem their guilt._
+
+Il est plus que probable que Shakspeare a voulu jouer ici sur les mots
+_gild_ et _guilt_, dont la prononciation est la même. Mais tout effort
+pour rendre en français ce jeu de mots eût été inutile et eût gâté une
+admirable scène. On a pensé qu'il suffisait de l'indiquer.]
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+_Entre_ UN PORTIER.
+
+(On frappe derrière le théâtre.)
+
+On frappe ici, ma foi. Si un homme était le portier de l'enfer, il
+aurait assez l'habitude de tourner la clef. (_On frappe_.) Frappe,
+frappe, frappe. Qui est là, de par Belzébuth! C'est un fermier qui s'est
+pendu en attendant une bonne année. Entrez sur-le-champ, et ayez soin
+d'apporter assez de mouchoirs, car on vous fera suer ici pour cela. (_On
+frappe_.) Frappe, frappe, frappe. Qui est là, au nom d'un autre diable?
+Par ma foi, c'est un jésuite[22] qui aurait juré pour et contre chacun
+des bassins d'une balance. Il a commis assez de trahisons pour l'amour
+de Dieu, et cependant le ciel n'a pas voulu entendre à ses jésuitismes.
+Entrez, monsieur le jésuite. (_On frappe._) Frappe, frappe, frappe. Qui
+est là? Ma foi, c'est un tailleur anglais qui vient ici pour avoir rogné
+sur un haut-de-chausses français[23]. Allons, entrez, tailleur, vous
+pourrez chauffer ici votre fer à repasser. (_On frappe._) Frappe,
+frappe. Jamais un moment de repos. Qui êtes-vous? Mais il fait trop
+froid ici pour l'enfer: je ne veux plus faire le portier du diable.
+J'avais eu l'idée de laisser entrer un homme de toutes les professions
+qui vont par le chemin fleuri au feu de joie éternel. (_On frappe._)
+Tout à l'heure, tout à l'heure. (_Il ouvre._) Je vous prie, n'oubliez
+pas le portier.
+
+(Entrent Macduff et Lenox.)
+
+MACDUFF.--Ami, tu t'es donc couché bien tard, pour dormir encore?
+
+LE PORTIER.--Ma foi, monsieur, nous vidions encore, des rasades au
+second chant du coq; et la boisson, seigneur, provoque grandement trois
+choses.
+
+MACDUFF.--Quelles sont les trois choses que provoque la boisson?
+
+LE PORTIER.--Ma foi, monsieur, c'est le rouge au nez, le sommeil et
+l'envie de pisser. Pour la luxure, on peut dire qu'il la provoque et ne
+la provoque pas: il provoque le désir, mais il ôte la faculté; en sorte
+qu'on peut dire que le vin est un traître envers la luxure: il la cause
+et l'éteint; il l'aiguillonne et puis l'arrête en chemin; il l'excite,
+et puis la décourage; il la trahit par un sommeil qui lui donne le
+démenti, puis il la plante là.
+
+MACDUFF.--Je crois, l'ami, que le vin t'a donné un démenti la nuit
+dernière.
+
+LE PORTIER.--Il l'a fait, seigneur, à mon nez et à ma barbe; mais je
+lui ai revalu sa trahison; et me trouvant, je crois, plus fort que lui,
+quoiqu'il m'ait pris un moment par les jambes, j'ai trouvé moyen de le
+rejeter.
+
+MACDUFF.--Ton maître est-il levé?--Nous l'aurons éveillé en frappant à
+la porte.--Le voici qui vient.
+
+(Entre Macbeth.)
+
+LENOX.--Bonjour, noble Macbeth.
+
+MACBETH.--Bonjour à tous les deux.
+
+MACDUFF.--Le roi est-il levé, digne thane?
+
+MACBETH.--Pas encore.
+
+MACDUFF.--Il m'a ordonné de l'éveiller de bon matin; j'ai presque laissé
+passer l'heure.
+
+MACBETH.--Je vais vous conduire vers lui.
+
+MACDUFF.--Je sais que vous prenez cette peine avec plaisir, et cependant
+c'en est une.
+
+MACBETH.--Le plaisir que l'on prend à remplir un soin en guérit la
+peine.--Voici la porte.
+
+MACDUFF.--Je prendrai la liberté d'entrer, car il m'en a donné l'ordre.
+
+(Macduff sort.)
+
+LENOX.--Le roi part-il aujourd'hui d'ici?
+
+MACBETH.--Il part: il l'a décidé ainsi.
+
+LENOX.--La nuit a été bien mauvaise; dans l'endroit où nous couchions,
+les cheminées ont été abattues par le vent: l'on a, dit-on, entendu dans
+les airs des lamentations, d'étranges cris de mort, annonçant, avec des
+accents terribles, d'affreux bouleversements et des événements confus,
+nouvellement éclos du sein de ces temps désastreux. L'oiseau des
+ténèbres a poussé toute la nuit des cris aigus; quelques-uns disent que
+la terre avait la la fièvre et tremblait.
+
+MACBETH.--Ç'a été une mauvaise nuit.
+
+LENOX.--Mon jeune souvenir ne peut en retrouver une comparable.
+
+(Rentre Macduff.)
+
+MACDUFF.--O horreur! horreur! horreur! ni la langue ni le coeur ne
+peuvent te concevoir ou t'exprimer.
+
+MACBETH ET LENOX.--Qu'y a-t-il?
+
+MACDUFF.--L'abomination a fait ici son chef-d'oeuvre. Le meurtre le plus
+sacrilège a ouvert par force le temple sacré du Seigneur, et a dérobé la
+vie qui en animait la structure[24].
+
+MACBETH.--Que dites-vous? la vie?
+
+LENOX.--Est-ce de Sa Majesté que vous parlez?
+
+MACDUFF.--Venez, entrez dans sa chambre; et que vos yeux s'éteignent
+à la vue d'une nouvelle Gorgone: ne me demandez pas de vous en dire
+davantage. Voyez, et parlez ensuite vous-mêmes.--Qu'on s'éveille, qu'on
+s'éveille; qu'on sonne le tocsin (_Macbeth et Lenox sortent_.)--Meurtre!
+trahison!--Banquo, Donalbain, Malcolm, éveillez-vous! secouez ce
+calme sommeil, simulacre de la mort et venez voir la mort
+elle-même.--Levez-vous, levez-vous, et voyez une image du grand
+jugement.--Malcolm, Banquo, levez-vous comme de vos tombeaux, et avancez
+comme des ombres, pour être en accord avec ces horreurs.
+
+(La cloche sonne.)
+
+(Entre lady Macbeth.)
+
+LADY MACBETH.--Pour quelle affaire cette odieuse trompette
+appelle-t-elle à se rassembler tous ceux qui dorment dans la maison?
+Parlez, parlez.
+
+MACDUFF.--O noble dame! ce n'est pas à vous à entendre ce que je
+pourrais vous dire: ce récit tuerait une femme au moment où il
+arriverait à son oreille.--(_Banquo arrive_.) O Banquo! Banquo! notre
+royal maître est assassiné!
+
+LADY MACBETH.--Oh malheur! quoi, dans notre maison!
+
+BANQUO.--Trop cruel malheur, n'importe en quel lieu! Cher Duff[25], je
+t'en prie, contredis-toi toi-même, et dis que ce n'est pas vrai.
+
+(Rentrent Macbeth et Lenox.)
+
+MACBETH.--Si j'étais mort une heure avant cet événement, j'aurais
+terminé une vie heureuse; car de cet instant il n'y aura plus rien
+d'important dans la vie de ce monde, tout n'est plus que vanité; gloire,
+grandeur, tout est mort; le vin de la vie est épuisé et la lie seule en
+reste dans la cave.
+
+(Entrent Malcolm et Donalbain.)
+
+DONALBAIN.--Qu'est-il arrivé de malheureux?
+
+MACBETH.--Vous l'êtes et vous ne le savez pas: la source, la fontaine de
+votre sang a cessé de couler, la source même en est arrêtée.
+
+MACDUFF.--Votre royal père est assassiné.
+
+MALCOLM.--Oh! par qui?
+
+LENOX.--Suivant les apparences, par ceux qui étaient chargés de garder
+sa chambre. Leurs mains et leurs visages étaient tout souillés de sang,
+ainsi que leurs poignards que nous avons trouvés, non encore essuyés,
+sur leur chevet. Ils ouvraient des yeux effarés et paraissaient hors
+d'eux-mêmes: on n'aurait pu leur confier la vie de personne.
+
+MACBETH.--Oh! cependant je me repens du mouvement de fureur qui me les a
+fait tuer!
+
+MACDUFF.--Pourquoi donc les avez-vous tués?
+
+MACBETH.--Eh! qui peut être dans le même moment sage et éperdu, modéré
+et furieux? qui peut être fidèle et rester neutre? Personne. La rapidité
+de ma violente affection a dépassé ma raison plus lente. Je voyais là
+Duncan étendu, l'argent de sa peau parsemé de son sang doré; et ses
+blessures ouvertes semblaient autant de brèches aux lois de la nature,
+par où devaient s'introduire les ravages de la désolation.... Là étaient
+les meurtriers teints des couleurs de leur métier, et leurs poignards
+honteusement couverts de sang. Comment aurait pu se contenir celui qui
+a un coeur pour aimer, et dans ce coeur le courage de manifester son
+amour?
+
+LADY MACBETH.--Aidez-moi à sortir d'ici. Oh!
+
+MACDUFF.--Secourez lady Macbeth.
+
+MALCOLM.--Pourquoi retenons-nous nos langues? C'est à elles surtout
+qu'il appartient d'exprimer de pareils sentiments.
+
+DONALBAIN.--Eh! pourquoi parlerions-nous ici, où notre destinée fatale,
+cachée dans le trou de l'ogre, peut s'élancer sur nous et nous saisir?
+Fuyons! nos larmes ne sont pas encore prêtes à couler.
+
+MALCOLM.--Ni notre chagrin sur le pied d'agir.
+
+BANQUO.--Secourez lady Macbeth (_on emporte lady Macbeth_), et lorsque
+nous aurons couvert la nudité de notre frêle nature, qui souffre ainsi
+exposée, rassemblons-nous et faisons des recherches sur cette sanglante
+action, afin de la connaître plus à fond. Nous sommes ébranlés par les
+terreurs et les doutes, mais je suis dans la puissante main de Dieu, et
+de là je combattrai les desseins secrets d'une méchanceté perfide.
+
+MACBETH.--Et moi aussi.
+
+TOUS.--Et nous tous de même.
+
+MACBETH.--Allons promptement nous vêtir tous d'une manière convenable,
+afin de nous rassembler ensuite dans la salle.
+
+TOUS.--Volontiers.
+
+(Ils sortent.)
+
+MALCOLM.--Que voulez-vous faire? Ne nous associons point avec eux.
+Montrer une douleur qu'on ne sent pas est un rôle aisé pour l'homme
+faux.--Je me retire en Angleterre.
+
+DONALBAIN.--Et moi en Irlande. En séparant nos fortunes nous serons plus
+en sûreté. Ici je vois des poignards dans les sourires, et celui qui est
+le plus près par le sang est le plus prêt à le verser.
+
+MALCOLM.--Le trait meurtrier qui a été lancé n'a pas encore atteint son
+but; et le parti le plus sûr pour nous est d'en éviter le coup. Ainsi
+donc, à cheval, et ne nous inquiétons pas de prendre congé: tirons-nous
+d'abord d'ici. Il est permis de commettre le vol, de se dérober
+soi-même, quand il ne reste plus d'espérance.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 22: _Equivocator_. Warburton pense que par cette expression
+Shakspeare a positivement entendu un religieux, ou du moins un affilié
+de l'ordre des jésuites; mais toujours est-il certain qu'elle signifie
+précisément ce que nous entendons en français par _jésuite_, doué d'un
+_esprit jésuitique_.]
+
+[Note 23: La plaisanterie porte sur ce que les hauts-de-chausses
+français paraissaient aux Anglais si étroits et si mesquins, qu'il
+fallait être doublement damnable pour trouver encore à rogner dessus.]
+
+[Note 24:
+
+ _Most sacrilegious murder hath broke ope
+ The lord's anointed temple, and stole thence
+ The life o' the building_.
+
+_The lord's anointed temple_ signifie en même temps ici _le temple oint
+de Dieu_ et _la tempe ointe du roi_; dans l'impossibilité de rendre ce
+jeu de mots, il a fallu choisir, et l'on a pris des deux sens celui
+qui formait avec le reste de la phrase une image plus complète et plus
+suivie.]
+
+[Note 25: Abréviation de Macduff.]
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Les dehors du château.
+
+
+ROSSE _conversant avec_ UN VIEILLARD.
+
+LE VIEILLARD.--Je me souviens bien de soixante-dix années, et dans ce
+long espace de temps j'ai vu de terribles moments et d'étranges choses;
+mais tout ce que j'avais vu n'était rien auprès de cette cruelle nuit.
+
+ROSSE.--Ah! bon père, tu vois comme le ciel, troublé par une action de
+l'homme, en menace le sanglant théâtre. D'après l'horloge il devrait
+faire jour, et cependant une nuit sombre étouffe le flambeau voyageur.
+La nuit triomphe-t-elle? ou bien est-ce le jour, honteux de se montrer,
+qui laisse les ténèbres ensevelir la face de la terre, lorsqu'une
+vivante lumière devrait la caresser?
+
+LE VIEILLARD.--Cela est contre nature, comme l'action qui a été commise.
+Mardi dernier, on a vu un faucon qui s'élevait, fier de sa supériorité,
+saisi au vol et tué par un hibou preneur de souris.
+
+ROSSE.--Et les chevaux de Duncan (chose très-étrange, mais certaine),
+qui étaient si beaux, si légers, les plus estimés de leur race, sont
+tout à coup redevenus sauvages, ont brisé leurs râteliers, se sont
+échappés, se révoltant contre toute obéissance, comme s'ils eussent
+voulu entrer en guerre avec l'homme.
+
+LE VIEILLARD.--On dit qu'ils se sont mangés l'un l'autre.
+
+ROSSE.--Rien n'est plus vrai, au grand étonnement de mes yeux qui en
+ont été témoins. (_Macduff paraît._) Voici l'honnête Macduff.--Eh bien!
+monsieur, comment va le monde maintenant?
+
+MACDUFF.--Quoi! ne le voyez-vous pas?
+
+ROSSE.--A-t-on découvert qui a commis cette action plus que sanguinaire?
+
+MACDUFF--Ceux que Macbeth a tués.
+
+ROSSE.--Hélas! mon Dieu, quel fruit en pouvaient-ils espérer?
+
+MACDUFF.--Ils ont été gagnés. Malcolm et Donalbain, les deux fils du
+roi, ont disparu et se sont sauvés. Ce qui fait tomber sur eux le
+soupçon du crime.
+
+ROSSE.--Encore contre nature!--Ambition désordonnée, qui détruis tes
+propres moyens d'existence!--Alors il est probable que la souveraineté
+va écheoir à Macbeth.
+
+MACDUFF.--Il est déjà élu, et parti pour se faire couronner à Scone.
+
+ROSSE.--Où est le corps de Duncan?
+
+MACDUFF.--On l'a porté à Colmes-Inch, sanctuaire où se conservent les os
+de ses prédécesseurs.
+
+ROSSE.--Irez-vous à Scone?
+
+MACDUFF.--Non, mon cousin, je vais à Fife.
+
+ROSSE.--A la bonne heure; moi, je vais à Scone.
+
+MACDUFF.--Allez: puissiez-vous y voir les choses se bien
+passer!--Adieu.--Pourvu que nous ne trouvions pas que nos vieux habits
+étaient plus commodes que les neufs!
+
+ROSSE, _au vieillard_.--Adieu, bon père.
+
+LE VIEILLARD.--La bénédiction de Dieu soit avec vous, et avec ceux qui
+voudraient changer le mal en bien, et les ennemis en amis!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+A Fores,--Un appartement dans le palais.
+
+
+_Entre_ BANQUO.
+
+BANQUO.--Tu possèdes maintenant, roi, thane de Cawdor, thane de Glamis,
+tout ce que t'avaient promis les soeurs du Destin, et j'ai peur que tu
+n'aies joué pour cela un bien vilain jeu. Mais elles ont dit aussi que
+tout cela ne passerait pas à ta postérité, et que ce serait moi qui
+serais la tige et le père d'une race de rois. Si la vérité est sortie de
+leur bouche (comme on le voit paraître avec éclat dans leurs discours
+à ton égard, Macbeth), pourquoi ces vérités, justifiées pour toi, ne
+deviendraient-elles pas pour moi des oracles, et n'élèveraient-elles pas
+mes espérances? Mais, silence! taisons-nous.
+
+(Air de trompette.--Entrent Macbeth, roi; lady Macbeth, reine; Lenox,
+Rosse, seigneurs, dames, suite.)
+
+MACBETH.--Voici notre principal convive.
+
+LADY MACBETH.--S'il eût été oublié, c'eût été un vide dans notre grande
+fête, et rien ne s'y serait bien passé.
+
+MACBETH.--Ce soir, monsieur, nous donnons un souper de cérémonie, et
+nous y solliciterons votre présence.
+
+BANQUO.--Que Votre Altesse me donne ses ordres: mon obéissance y est
+attachée pour jamais par le lien le plus indissoluble.
+
+MACBETH.--Montez-vous à cheval cet après-midi?
+
+BANQUO.--Oui, mon gracieux seigneur.
+
+MACBETH.--Autrement nous aurions désiré vos avis que nous avons toujours
+trouvés sages et utiles, dans le conseil que nous tiendrons aujourd'hui;
+mais nous les prendrons demain. Allez-vous loin?
+
+BANQUO.--Assez loin, mon seigneur, pour remplir le temps qui doit
+s'écouler jusqu'à l'heure du souper; et si mon cheval ne va pas
+très-bien, il faudra que j'emprunte à la nuit une ou deux de ses heures
+obscures.
+
+MACBETH.--Ne manquez pas à notre fête.
+
+BANQUO.--Je n'y manquerai pas, mon seigneur.
+
+MACBETH.--Nous venons d'apprendre que nos sanguinaires cousins se sont
+rendus l'un en Angleterre, l'autre en Irlande; que, loin d'avouer leur
+affreux parricide, ils débitent à ceux qui les écoutent d'étranges
+impostures: mais nous en causerons demain; nous aurons aussi à discuter
+une affaire d'État qui exige notre présence à tous. Dépêchez-vous de
+monter à cheval. Adieu jusqu'à ce soir. Fleance va-t-il avec vous?
+
+BANQUO.--Oui, mon seigneur; il est temps que nous partions.
+
+MACBETH.--Je vous souhaite des chevaux légers et sûrs, et je vous
+recommande à leur dos[26]. Adieu. (_Banquo sort_.) (_Aux courtisans_.)
+Que chacun dispose à son gré de son temps jusqu'à sept heures du soir.
+Pour trouver nous-même plus de plaisir à la société, nous resterons seul
+jusqu'au souper: d'ici là, que Dieu soit avec vous.--(_Sortent lady
+Macbeth, les seigneurs, les dames_, etc.) Holà, un mot: ces hommes
+attendent-ils nos ordres?
+
+UN DOMESTIQUE.--Oui, mon seigneur, ils sont à la porte du palais.
+
+MACBETH.--Amenez-les devant nous.--Être où je suis n'est rien si l'on
+n'y est en sûreté.--Nos craintes sur Banquo sont profondes, et dans ce
+naturel empreint de souveraineté domine ce qu'il y a de plus à craindre.
+Il ose beaucoup, et à cette disposition d'esprit intrépide il joint une
+sagesse qui enseigne à sa valeur la route la plus sûre. Il n'y a que lui
+dont l'existence m'inspire de la crainte: il intimide mon génie, comme
+César, dit-on, celui de Marc-Antoine. Je l'ai vu gourmander les soeurs
+lorsqu'elles me donnèrent d'abord le nom de roi; il leur commanda de lui
+parler; et alors, d'une bouche prophétique, elles le proclamèrent père
+d'une race de rois.--Elles ont placé sur ma tête une couronne sans fruit
+et ont placé dans mes mains un sceptre stérile que m'arrachera un bras
+étranger, sans qu'aucun fils sorti de moi me succède. S'il en est ainsi,
+c'est pour la race de Banquo que j'ai souillé mon âme; c'est pour ses
+enfants que j'ai assassiné l'excellent Duncan; pour eux seuls j'ai versé
+les remords dans la coupe de mon repos, et livré à l'ennemi du genre
+humain mon éternel trésor pour les faire rois! Les enfants de Banquo
+rois! Plutôt qu'il en soit ainsi, je t'attends dans l'arène, destin;
+viens m'y combattre à outrance.--Qui va là? (_Rentre le domestique avec
+deux assassins._) Retourne à la porte et restes-y jusqu'à ce que nous
+t'appelons. (_Le domestique sort._)--N'est-ce pas hier que nous avons
+causé ensemble?
+
+PREMIER ASSASSIN.--C'était hier, avec la permission de Votre Altesse.
+
+MACBETH.--Eh bien! avez-vous réfléchi sur ce que je vous ai dit? Soyez
+sûrs que c'est lui qui autrefois vous a tenus dans l'abaissement, ce
+que vous m'avez attribué, à moi qui en étais innocent. Je vous en ai
+convaincus dans notre dernière entrevue; je vous ai fait voir jusqu'à
+l'évidence comment vous aviez été amusés, traversés, quels avaient été
+les instruments, qui les avait employés, et tant d'autres choses qui
+diraient à la moitié d'une âme et à une intelligence altérée: «Voilà ce
+qu'a fait Banquo.»
+
+PREMIER ASSASSIN.--Vous nous l'avez fait connaître.
+
+MACBETH.--Je l'ai fait et j'ai été plus loin, ce qui est l'objet de
+notre seconde entrevue.--Sentez-vous la patience tellement dominante en
+votre nature que vous laissiez passer tout ceci? Êtes-vous si pénétrés
+de l'Evangile que vous puissiez prier pour ce brave homme et ses
+enfants, lui dont la main vous a courbés vers la tombe et a réduit pour
+toujours les vôtres à la misère?
+
+PREMIER ASSASSIN.--Nous sommes des hommes, mon seigneur.
+
+MACBETH.--Oui, je sais que dans le catalogue vous comptez pour des
+hommes, de même que les chiens de chasse, les lévriers, les métis,
+épagneuls, barbets, bassets, loups et demi-loups, y sont tous appelés du
+nom de chien. Ensuite, parmi ceux qui en valent la peine, on distingue
+l'agile, le tranquille, le fin, le chien de garde, le chasseur, chacun
+selon la qualité qu'a renfermée en lui la bienfaisante nature, et il en
+reçoit un titre particulier ajouté au nom commun sous lequel on les a
+tous inscrits. Il en est de même des hommes. Si vous méritez de tenir
+quelque rang parmi les hommes, et de n'être pas rejetés dans la dernière
+classe, dites-le-moi, et alors je verserai dans votre sein ce projet
+dont l'exécution vous délivre de votre ennemi, vous établit dans notre
+coeur et notre affection; à nous qui ne pouvons avoir, tant qu'il vivra,
+qu'une santé languissante que sa mort rendra parfaite.
+
+SECOND ASSASSIN.--Je suis un homme, mon seigneur, tellement indigné par
+les indignes coups et rebuffades du monde, que peu m'importe ce que je
+fais pour me venger du monde.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Et moi un homme si las de malheurs, si ballotté de
+la fortune, que je mettrais ma vie sur la première chance qui me
+promettrait de l'améliorer ou de m'en délivrer.
+
+MACBETH.--Vous savez tous deux que Banquo était votre ennemi?
+
+SECOND ASSASSIN.--Cela est vrai, mon seigneur,
+
+MACBETH.--Il est aussi le mien; et notre inimitié est si sanglante, que
+chaque minute de son existence me frappe dans ce qui tient de plus près
+à la vie. Je pourrais, en faisant ouvertement usage de mon pouvoir, le
+balayer de ma vue sans en donner d'autre raison que ma volonté; mais je
+ne dois pas le faire, à cause de quelques-uns de mes amis qui sont aussi
+les siens, dont je ne puis pas perdre l'affection, et avec qui il me
+faudra déplorer la chute de l'homme que j'aurai renversé moi-même. Voilà
+ce qui me fait rechercher votre assistance, en cachant cette action à
+l'oeil du public, pour beaucoup de raisons importantes.
+
+SECOND ASSASSIN.--Nous exécuterons, mon seigneur, ce que vous nous
+commanderez.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Oui, quand notre vie...
+
+MACBETH.--Votre courage perce dans votre maintien. Dans une heure au
+plus, je vous indiquerai le lieu où vous devez vous poster. Ayez le plus
+grand soin d'épier et de choisir le moment convenable, car il faut
+que cela soit fait ce soir, et à quelque distance du palais; et
+rappelez-vous que j'en veux paraître entièrement innocent, et afin qu'il
+ne reste dans l'ouvrage ni accrocs ni défauts, il faut qu'avec Banquo
+son fils Fleance qui l'accompagne, et dont l'absence n'est pas moins
+importante pour moi que celle de son père, subisse les destinées de
+cette heure de ténèbres. Prenez votre résolution tout seuls. Je vous
+rejoins dans un moment.
+
+LES ASSASSINS.--Nous sommes décidés, seigneur.
+
+MACBETH.--Je vous ferai rappeler dans un instant. Ne sortez pas de notre
+palais. (_Les assassins sortent._) C'est une affaire conclue.--Banquo,
+si c'est vers les cieux que ton âme doit prendre son vol, elle les verra
+ce soir.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 26: _And so I commend you to their backs_. C'est une manière
+de donner congé. Les phrases de politesse et de cérémonie abondent dans
+cette tragédie.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Un autre appartement dans le palais
+
+
+_Entrent_ LADY MACBETH ET UN DOMESTIQUE.
+
+LADY MACBETH.--Banquo est-il sorti du palais?
+
+LE DOMESTIQUE.--Oui, madame; mais il revient ce soir.
+
+LADY MACBETH.--Avertissez le roi que je voudrais, s'il en a le loisir,
+lui dire quelques mots.
+
+LE DOMESTIQUE.--J'y vais, madame.
+
+(Il sort.)
+
+LADY MACBETH.--On n'a rien gagné, et tout dépensé, quand on a obtenu
+son désir sans être plus heureux: il vaut mieux être celui que nous
+détruisons, que de vivre par sa destruction dans une joie troublée.
+(_Macbeth entre._)
+
+--Qu'avez-vous, mon seigneur? pourquoi restez-vous seul, ne cherchant
+pour compagnie que les images les plus funestes, toujours appliqué à des
+pensées qui, en vérité, devraient être mortes avec ceux dont elles vous
+occupent? On ne devrait pas penser aux choses sans remède, ce qui est
+fait est fait.
+
+MACBETH.--Nous avons blessé le serpent, mais nous ne l'avons pas tué;
+il réunira ses tronçons et redeviendra ce qu'il était, tandis que notre
+impuissante malice restera exposée aux dents dont elle aura retrouvé la
+force. Mais que la structure de l'univers se disjoigne, que les deux
+mondes périssent avant que nous consentions à prendre nos repas dans la
+crainte, à dormir dans l'affliction de ces terribles songes qui viennent
+nous ébranler toutes les nuits! Il vaudrait mieux être avec le mort que,
+pour arriver où nous sommes, nous avons envoyé dans la paix, que
+de demeurer ainsi, l'âme sur la roue, dans une angoisse sans
+relâche.--Duncan est dans son tombeau: après les accès de fièvre de la
+vie, il dort bien; la trahison a fait tout ce qu'elle pouvait faire: ni
+l'acier, ni le poison, ni les conspirations domestiques, ni les armées
+ennemies, rien ne peut plus l'atteindre.
+
+LADY MACBETH.--Venez, mon cher seigneur, calmez vos regards troublés:
+soyez brillant et joyeux ce soir au milieu de vos convives.
+
+MACBETH.--Je le serai, mon amour; et soyez de même aussi, je vous y
+exhorte: que votre souvenir revienne toujours à Banquo; indiquez sa
+prééminence par vos regards et vos paroles.--Nous ne serons jamais en
+sûreté tant qu'il nous faudra nous laver de notre grandeur dans ce cours
+de flatteries, et faire de nos visages des masques pour déguiser nos
+coeurs.
+
+LADY MACBETH.--Ne pensez plus à cela.
+
+MACBETH.--O chère épouse, mon esprit est rempli de scorpions. Tu sais
+que Banquo et son fils Fleance respirent?
+
+LADY MACBETH.--Mais le bail qu'ils tiennent de la nature n'est pas
+éternel.
+
+MACBETH.--Il y a encore de la consolation, ils sont attaquables. Ainsi,
+sois joyeuse. Avant que la chauve-souris ait achevé de voler dans les
+cloîtres, avant qu'aux appels de la noire Hécate l'escarbot cuirassé
+ait sonné, par son murmure assoupissant, la cloche qui appelle les
+bâillements de la nuit, on aura consommé une action importante et
+terrible.
+
+LADY MACBETH.--Que doit-on faire?
+
+MACBETH.--Demeure innocente de la connaissance du projet, ma chère
+poule, jusqu'à ce que tu applaudisses à l'action.--Viens, ô nuit,
+apportant ton bandeau: couvre l'oeil insensible du jour compatissant,
+et de ta main invisible et sanglante déchire et mets en pièces le lien
+puissant qui me rend pâle!--La lumière s'obscurcit, et déjà le corbeau
+dirige son vol vers la forêt qu'il habite. Les honnêtes habitués du jour
+commencent à languir et à s'assoupir, tandis que les noirs agents de la
+nuit se lèvent pour saisir leur proie.--Tu es étonnée de mes discours;
+mais sois tranquille: les choses que le mal a commencées se consolident
+par le mal. Ainsi, je te prie, viens avec moi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Toujours à Fores.--Un parc ou une prairie donnant sur une des portes du
+palais.
+
+
+_Entrent_ TROIS ASSASSINS.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Mais qui t'a dit de venir te joindre à nous?
+
+TROISIÈME ASSASSIN.--Macbeth.
+
+SECOND ASSASSIN.--Il ne doit pas nous donner de méfiance, puisque nous
+le voyons parfaitement instruit de notre commission et de ce que nous
+avons à faire.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Reste donc avec nous.--Le couchant étincelle encore
+de quelques traces du jour: c'est le moment où le voyageur attardé use
+de l'éperon pour gagner l'auberge désirée; et celui que nous attendons
+approche de bien prés.
+
+TROISIÈME ASSASSIN.--Écoutez; j'entends des chevaux.
+
+BANQUO, _derrière le théâtre._--Donnez-nous de la lumière, holà!
+
+SECOND ASSASSIN.--C'est sûrement lui. Tous ceux qui sont sur la liste
+des personnes attendues sont déjà rendus à la cour.
+
+PREMIER ASSASSIN.--On emmène ses chevaux.
+
+TROISIÈME ASSASSIN.--À près d'un mille d'ici; mais il a coutume, et tous
+en font autant, d'aller d'ici au palais en se promenant.
+
+(Entrent Banquo et Fleance; un domestique marche devant eux avec un
+flambeau.)
+
+SECOND ASSASSIN.--Un flambeau! un flambeau!
+
+TROISIÈME ASSASSIN.--C'est lui.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Tenons-nous prêts.
+
+BANQUO.--Il tombera de la pluie cette nuit.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Qu'elle tombe!
+
+(Il attaque Banquo.)
+
+BANQUO.--O trahison!--Fuis, cher Fleance, fuis, fuis, fuis; tu pourras
+me venger.--O scélérat!
+
+(Il meurt. Fleance et le domestique se sauvent.)
+
+TROISIÈME ASSASSIN.--Qui a donc éteint le flambeau?
+
+PREMIER ASSASSIN.--N'était-ce pas le parti le plus sûr?
+
+TROISIÈME ASSASSIN.--Il n'y en a qu'un de tombé: le fils s'est sauvé.
+
+SECOND ASSASSIN.--Nous avons manqué la plus belle moitié de notre coup.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Allons toujours dire ce qu'il y a de fait.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Un appartement d'apparat dans le palais.--Le banquet est préparé.
+
+
+_Entrent_ MACBETH, LADY MACBETH, ROSSE, LENOX _et autres seigneurs;
+suite._
+
+MACBETH.--Vous connaissez chacun votre rang, prenez vos places. Depuis
+le premier jusqu'au dernier, je vous souhaite la bienvenue de tout mon
+coeur.
+
+LES SEIGNEURS.--Nous rendons grâce à Votre Majesté.
+
+MACBETH.--Pour nous, comme un hôte modeste, nous nous mêlerons parmi les
+convives, notre hôtesse garde sa place d'honneur; mais dans un moment
+favorable nous lui demanderons sa bienvenue.
+
+(Les courtisans et les seigneurs se placent, et laissent un siège au
+milieu pour Macbeth.)
+
+LADY MACBETH.--Acquittez-moi, seigneur, envers tous nos amis; car mon
+coeur leur dit qu'ils sont tous les bienvenus.
+
+(Entre le premier assassin; il se tient à la porte.)
+
+MACBETH.--Vois, ils te rendent tous des remerciements du fond de leur
+coeur.--Le nombre des convives est égal des deux côtés. Je m'assiérai
+ici au milieu.--Que la joie s'épanouisse. Tout à l'heure nous boirons
+une rasade à la ronde. (_A l'assassin._) Il y a du sang sur ton visage.
+
+L'ASSASSIN.--C'est donc du sang de Banquo.
+
+MACBETH.--Il vaut mieux qu'il soit sur ton visage que lui ici. Est-il
+expédié?
+
+L'ASSASSIN.--Seigneur, il a la gorge coupée; c'est moi qui lui ai rendu
+ce service.
+
+MACBETH.--Tu es le premier des hommes pour couper la gorge; cependant
+celui qui en a fait autant à Fleance a bien son mérite; si c'est toi, tu
+n'as pas ton pareil.
+
+L'ASSASSIN.--Mon royal seigneur, Fleance s'est échappé.
+
+MACBETH.--Voilà mon accès qui me reprend. Sans cela tout était parfait:
+j'étais entier comme le marbre, établi comme le roc, au large et libre
+de me répandre comme l'air qui m'environne; mais maintenant je suis
+comprimé, resserré, emprisonné, et asservi à l'insolence de mes
+inquiétudes et de mes terreurs.--Mais Banquo est en sûreté?
+
+L'ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur, il est en sûreté dans un fossé, avec
+vingt larges ouvertures à la tête, dont la moindre est la mort d'un
+homme.
+
+MACBETH.--Je t'en remercie.... Ainsi, voilà le gros serpent écrasé.
+Le jeune reptile qui s'est sauvé est d'une nature qui dans son temps
+engendrera aussi du venin, mais à présent il n'a pas de dents.--Va-t'en,
+et demain nous t'entendrons de nouveau.
+
+(L'assassin sort.)
+
+LADY MACBETH.--Mon royal époux, vous ne nous mettez pas en train. C'est
+vendre un festin que de ne pas témoigner à chaque instant, pendant sa
+durée, qu'il est donné de bon coeur. Pour manger il vaudrait mieux être
+chez soi; hors de là, l'assaisonnement de la bonne chère, c'est la
+politesse; sans cela il y a peu de plaisir à se rassembler.
+
+MACBETH.--Ma chère mémoire!--Qu'une bonne digestion accompagne votre
+appétit, et qu'une bonne santé s'en suive.
+
+LENOX.--Plaît-il à Votre Majesté de s'asseoir?
+
+(L'ombre de Banquo sort de terre, et s'assied à la place de Macbeth.)
+
+MACBETH.--Nous verrions ici rassemblé sous notre toit l'honneur de notre
+pays, si notre cher Banquo nous avait gratifié de sa présence. Puissé-je
+avoir à le quereller d'un manque d'amitié, plutôt qu'à le plaindre d'un
+malheur!
+
+ROSSE.--Son absence, seigneur, compromet l'honneur de sa parole. Votre
+Altesse veut-elle bien nous honorer de son auguste compagnie?
+
+MACBETH.--La table est remplie!
+
+LENOX.--Voici une place réservée, seigneur.
+
+MACBETH.--Où cela?
+
+LENOX.--Ici, mon seigneur. Qui est-ce qui trouble Votre Altesse?
+
+MACBETH.--Qui de vous a fait cela?
+
+LES SEIGNEURS.--Quoi donc, mon bon seigneur?
+
+MACBETH.--Tu ne peux pas dire que ce soit moi qui l'aie fait.--Ne secoue
+point ainsi contre moi ta chevelure sanglante.
+
+ROSSE.--Messieurs, levez-vous; son Altesse est indisposée.
+
+LADY MACBETH.--Monsieur, mon digne ami, mon époux est souvent dans cet
+état, et il y est sujet depuis l'enfance. Je vous en prie, restez à vos
+places: c'est un accès passager; le temps d'y penser, et il sera aussi
+bien qu'à l'ordinaire. Si vous faites trop attention à lui, vous le
+blesserez et vous augmenterez son mal: continuez à manger, et ne prenez
+pas garde à lui.--Êtes-vous un homme?
+
+MACBETH.--Oui, et un homme intrépide, puisque j'ose regarder ce qui
+épouvanterait le diable.
+
+LADY MACBETH.--Quelles balivernes! C'est une vision créée par votre
+peur, comme ce poignard dans l'air qui, disiez-vous, guidait vos pas
+vers Duncan. Oh! ces tressaillements, ces soubresauts, simulacres d'une
+véritable peur, conviendraient à merveille au conte que fait une femme,
+en hiver, au coin du feu, d'après l'autorité de sa grand'mère.--C'est
+une vraie honte! Pourquoi faites-vous tant de grimaces? Après tout, vous
+ne regardez qu'une chaise!
+
+MACBETH.--Je te prie, regarde de ce côté; vois là, vois. Que me
+dites-vous? eh bien! que m'importe?--Puisque tu peux remuer la tête,
+tu peux aussi parler. Si les cimetières et les tombeaux doivent nous
+renvoyer ceux que nous ensevelissons, nos monuments seront donc
+semblables au gésier des milans?
+
+(L'ombre disparaît.)
+
+LADY MACBETH.--Quoi! vous perdez tout à fait la tête?
+
+MACBETH.--Comme je suis ici, je l'ai vu.
+
+LADY MACBETH.--Fi! quelle honte!
+
+MACBETH.--Ce n'est pas la première fois qu'on a répandu le sang. Dans
+les anciens temps, avant que des lois humaines eussent purgé de crimes
+les sociétés adoucies, oui vraiment, et même depuis, il s'est commis des
+meurtres trop terribles pour que l'oreille en supporte le récit; et l'on
+a vu le temps où lorsqu'on avait fait sauter la cervelle à un homme, il
+mourait, et tout était fini. Mais aujourd'hui ils se relèvent avec
+vingt blessures mortelles sur le crâne, et viennent nous chasser de nos
+sièges: cela est plus étrange que ne le peut être un pareil meurtre.
+
+LADY MACBETH.--Mon digne seigneur, vos dignes amis vous attendent.
+MACBETH.--J'oubliais.... Ne prenez pas garde à moi, mes dignes amis.
+J'ai une étrange infirmité qui n'est rien pour ceux qui me connaissent.
+Allons, amitié et santé à tous! Je vais m'asseoir: donnez-moi du vin;
+remplissez jusqu'au bord. Je bois au plaisir de toute la table, et à
+notre cher ami Banquo, qui nous manque ici. Que je voudrais qu'il y fût!
+(_L'ombre sort de terre._) Nous buvons avec empressement à vous tous, à
+lui. Tout à tous!
+
+LES SEIGNEURS.--Nous vous présentons nos hommages et vous faisons
+raison.
+
+MACBETH.--Loin de moi! ôte-toi de mes yeux! que la terre te cache! Tes
+os sont desséchés, ton sang est glacé; rien ne se reflète dans ces yeux
+que tu fixes sur moi!
+
+LADY MACBETH.--Ne voyez là dedans, mes bons seigneurs, qu'une chose qui
+lui est ordinaire, rien de plus: seulement elle gâte tout le plaisir de
+ce moment.
+
+MACBETH.--Ce qu'un homme peut oser, je l'ose. Viens sous la forme de
+l'ours féroce de la Russie, du rhinocéros armé, ou du tigre d'Hyrcanie,
+prends la forme que tu voudras, excepté celle-ci, et la fermeté de
+mes nerfs ne sera pas un instant ébranlée; ou bien reviens à la vie,
+défie-moi au désert avec ton épée: si alors je demeure tremblant,
+déclare-moi une petite fille.--Loin d'ici, fantôme horrible, insultant
+mensonge! loin d'ici! (_L'ombre disparaît._) A la bonne heure.--Il est
+parti, je redeviens un homme. De grâce, restez à vos places.
+
+LADY MACBETH.--Vous avez fait fuir la gaieté, détruit tout le plaisir de
+cette réunion par un désordre bien étrange.
+
+MACBETH.--De telles choses peuvent-elles arriver et nous surprendre,
+sans exciter en nous plus d'étonnement que ne le ferait un nuage
+d'été?--Vous me mettez de nouveau hors de moi-même, lorsque je songe
+maintenant que vous pouvez contempler de pareils spectacles et conserver
+le même incarnat sur vos joues, tandis que les miennes sont blanches de
+frayeur.
+
+ROSSE.--Quels spectacles, seigneur?
+
+LADY MACBETH.--Je vous prie, ne lui parlez pas; il va de mal en pis: les
+questions le mettent en fureur. Je vous souhaite le bonsoir à tous. Ne
+vous inquiétez pas de l'ordre de votre départ, mais partez de suite.
+
+LENOX.--Nous souhaitons à Votre Majesté une bonne nuit et une meilleure
+santé.
+
+LADY MACBETH.--Bonne et heureuse nuit à tous.
+
+(Sortent les seigneurs et leur suite.)
+
+MACBETH.--Il aura du sang: on dit que le sang veut du sang. On a vu les
+pierres se mouvoir et les arbres parler. Les devins, et ceux qui ont
+l'intelligence de certains rapports, ont souvent mis en lumière par
+le moyen des pies, des hiboux, des corbeaux, l'homme de sang le mieux
+caché.--Quelle heure est-il de la nuit?
+
+LADY MACBETH.--A ne savoir qui l'emporte d'elle ou du matin.
+
+MACBETH.--Que dites-vous de Macduff, qui refuse de se rendre en personne
+à nos ordres souverains?
+
+LADY MACBETH.--Avez-vous envoyé vers lui, seigneur?
+
+MACBETH.--Non, je l'ai su indirectement: mais j'enverrai. Il n'y a pas
+un seul d'entre eux dans la maison duquel je n'aie un homme à mes gages.
+J'irai trouver demain, et de bonne heure, les soeurs du Destin: elles
+m'en diront davantage; car à présent je suis décidé à savoir le pis par
+les pires moyens; je ferai tout céder à mon avantage. J'ai marché
+si avant dans le sang que si je cessais maintenant de m'y plonger,
+retourner en arrière serait aussi fatigant que d'aller en avant. J'ai
+dans la tête d'étranges choses qui passeront dans mes mains, des choses
+qu'il faut exécuter avant d'avoir le temps de les examiner.
+
+LADY MACBETH.--Vous avez besoin de ce qui ranime toutes les créatures,
+de sommeil.
+
+MACBETH.--Oui, allons dormir. L'étrange erreur où je suis tombé est
+l'effet d'une crainte novice et qu'il faut mener rudement. Nous sommes
+encore jeunes dans l'action.
+
+
+
+SCÈNE V
+
+La bruyère.--Tonnerre.
+
+
+_Entrent_ HÉCATE; LES TROIS SORCIÈRES _viennent à sa rencontre._
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Quoi! qu'y a-t-il donc, Hécate? Vous paraissez en
+colère.
+
+HÉCATE.--N'en ai-je pas sujet, sorcières que vous êtes, insolentes,
+effrontées? Comment avez-vous osé entrer avec Macbeth en traité et en
+commerce d'énigmes et d'annonces de mort, sans que moi, souveraine
+de vos enchantements, habile maîtresse de tout mal, j'aie jamais été
+appelée à y prendre part et à signaler la gloire de notre art? Et, ce
+qui est pis encore, c'est que tout ce que vous avez fait, vous l'avez
+fait pour un fils capricieux, chagrin, colère, qui, comme les autres,
+ne vous recherche que pour ses propres intérêts et nullement pour
+vous-mêmes. Réparez votre faute; partez, et demain matin, venez me
+trouver à la caverne de l'Achéron[27]. Il y viendra pour apprendre sa
+destinée: préparez vos vases, vos paroles magiques, vos charmes et tout
+ce qui est nécessaire. Je vais me rendre dans les airs: j'emploierai
+cette nuit à l'accomplissement d'un projet fatal et terrible; un grand
+ouvrage doit être terminé avant midi. A la pointe de la lune pend une
+épaisse goutte de vapeur; je la saisirai avant qu'elle tombe sur la
+terre; et, distillée par des artifices magiques, elle élèvera des
+visions fantastiques qui; par la force des illusions, entraîneront
+Macbeth à sa ruine. Il bravera les destins, méprisera la mort, et
+portera ses espérances au delà de toute sagesse, de toute pudeur, de
+toute crainte; et vous savez toutes que la sécurité est la plus
+grande ennemie des mortels.--(_Chant derrière le théâtre._) «Viens,
+viens[28],...» Écoutez! on m'appelle. Vous voyez mon petit lutin assis
+dans ce gros nuage noir: il m'attend.
+
+(Elle sort.)
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Allons, hâtons-nous; il ne tardera pas à revenir.
+
+(Les sorcières sortent.)
+
+[Note 27: _The pit of Acheron_ Probablement quelque caverne que l'on
+supposait devoir communiquer avec l'enfer.]
+
+[Note 28:
+
+ Viens, viens;
+ Hécate; Hécate, viens, viens.
+
+ HÉCATE.
+
+ Je viens, je viens, je viens, je viens
+ Tout aussi vite que je puis.
+ Tout aussi vite que je puis.
+
+Ce chant n'est indiqué dans l'original que par les deux premiers mots,
+comme un chant connu pour être d'usage en ces sortes d'occasions. On le
+trouve tout entier dans _la Sorcière_ de Middleton, pièce de théâtre
+composée, à ce qu'on croit, peu de temps avant _Macbeth_. La même
+remarque s'applique, dans la scène VI, au chant qui termine le charme:
+_Esprits noirs et blancs_, etc. Voyez, sur cela et sur une foule de
+détails relatifs aux croyances populaires que Shakspeare a employées
+dans _Macbeth_, l'édition de Shakspeare, de M. Steevens.]
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+A Fores.--Un appartement du palais.
+
+
+_Entrent_ LENOX ET _un autre_ SEIGNEUR.
+
+LENOX.--Mes premiers discours n'ont fait que rencontrer vos pensées, qui
+peuvent aller plus loin. Seulement, je dis que les choses ont été prises
+d'une singulière manière. Le bon roi Duncan a été plaint de Macbeth!
+vraiment je le crois bien, il était mort.--Le brave et vaillant Banquo
+s'est promené trop tard, et vous pouvez dire, si vous voulez, que c'est
+Fleance qui l'a assassiné, car Fleance s'est enfui. Il ne faut pas se
+promener trop tard.--Qui de nous peut ne pas voir combien il était
+horrible de la part de Malcolm et de Donalbain d'assassiner leur bon
+père? Damnable crime! combien Macbeth en a été affligé! N'a-t-il pas
+aussitôt, dans une pieuse rage, mis en pièces les deux coupables qui
+étaient les esclaves de l'ivresse et les serfs du sommeil? N'était-ce
+pas une noble action? Oui, et pleine de prudence aussi, car toute âme
+sensible eût été irritée d'entendre ces hommes nier le crime. En sorte
+que j'en reviens à dire qu'il a très-bien pris toutes choses; et je
+pense que s'il tenait les fils de Duncan sous sa clef (ce qui ne sera
+pas, s'il plaît au ciel), ils verraient ce que c'est que de tuer un
+père, et Fleance aussi. Mais, chut! car j'apprends que pour quelques
+paroles trop libres, et parce qu'il a manqué de se rendre à la fête
+du tyran[29], Macduff est tombé en disgrâce. Pouvez-vous, monsieur,
+m'apprendre où il s'est réfugié?
+
+LE SEIGNEUR.--Le fils de Duncan, à qui le tyran retient son légitime
+héritage, vit à la cour du roi d'Angleterre. Le pieux Edouard lui a fait
+un accueil si gracieux, que la malveillance de la fortune ne lui a rien
+fait perdre de la considération due à son rang. C'est là que Macduff est
+allé demander au saint roi de l'aider à éveiller le Northumberland et le
+belliqueux Siward, afin que, par leur secours et avec l'approbation de
+Celui qui est là-haut, nous puissions prendre nos repas sur nos tables,
+accorder le sommeil à nos nuits, affranchir nos fêtes et nos banquets
+des poignards sanglants, rendre des hommages légitimes et recevoir des
+honneurs libres de contrainte, toutes choses après quoi nous soupirons
+aujourd'hui. Ce rapport a mis le roi dans une telle fureur, qu'il se
+prépare à tenter quelque expédition guerrière.
+
+LENOX.--A-t-il envoyé vers Macduff?
+
+LE SEIGNEUR.--Oui, et sur cette réponse décidée: «Moi, monsieur! non,»
+le sombre messager lui a tourné le dos en murmurant, comme s'il eût dit:
+«Vous regretterez le moment où vous m'avez embarrassé de cette réponse.»
+
+LENOX.--Et c'est un bon avis pour lui de se tenir aussi éloigné que sa
+prudence pourra lui en fournir les moyens. Que quelque saint ange vole à
+la cour d'Angleterre annoncer son message, avant qu'il arrive, afin que
+le bonheur rentre bientôt dans notre patrie, opprimée sous une main
+maudite!
+
+LE SEIGNEUR.--Mes prières sont avec lui.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 29: Ce fut, selon Hollinshed, pour ne s'être pas rendu en
+personne à Dunsinane, que Macbeth faisait bâtir. Dans les terreurs
+perpétuelles où le tenait le souvenir de ses crimes, il avait employé
+l'argent pris sur les nobles, qu'il faisait journellement périr,
+à s'entourer d'une garde mercenaire; mais, non content de cette
+précaution, il voulut faire élever sur la colline de Dunsinane un
+château capable de résister à toutes les attaques. L'entreprise traînant
+en longueur, à cause de la difficulté et de la dépense, il ordonna à
+tous les thanes d'y envoyer des matériaux et de s'y rendre chacun à son
+tour avec ses vassaux pour aider aux travaux. Quand vint le tour de
+Macduff, il y envoya ses gens avec les matériaux nécessaires, leur
+recommandant de se conduire de manière à ce que Macbeth ne pût avoir
+aucun prétexte pour s'irriter de ce qu'il n'était pas venu lui-même;
+mais il ne voulut pas s'y rendre, jugeant qu'il n'était pas sans danger
+pour lui de se mettre au pouvoir de Macbeth, qui lui voulait du mal;
+ce qu'ayant appris Macbeth, il s'écria: «Je vois bien que cet homme
+n'obéira jamais à mes ordres qu'on ne le monte avec une bride.» Il ne se
+détermina pourtant pas immédiatement à le poursuivre.]
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Une caverne obscure. Au milieu bout une chaudière.--Tonnerre.
+
+
+_Entrent les trois_ SORCIÈRES.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Trois fois le chat tigré a miaulé.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Et trois fois le jeune hérisson a gémi une fois.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Harper[30] nous crie: «Il est temps, il est temps.»
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Tournons en rond autour de la chaudière, et jetons
+dans ses entrailles empoisonnées[31].
+
+ Crapaud, qui, pendant trente et un jours et trente et une nuits,
+ Endormi sous la plus froide pierre,
+ T'es rempli d'un âcre venin,
+ Bous le premier dans la marmite enchantée.
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
+
+ Redoublons, redoublons de travail et de soins:
+ Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.
+
+ Filet d'un serpent des marais, bous, et cuis dans le chaudron,
+ Oeil de lézard, pied de grenouille,
+
+ Duvet de chauve-souris et langue de chien,
+ Dard fourchu de vipère et aiguillon du reptile aveugle[32],
+ Jambe de lézard et aile de hibou;
+ Pour faire un charme puissant en désordre,
+ Bouillez et écumez comme un bouillon d'enfer.
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
+
+ Redoublons, redoublons de travail et de soins:
+ Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.
+
+ Écailles de dragon et dents de loup,
+ Momie de sorcière, estomac et gosier
+ Du vorace requin des mers salées,
+ Racine de ciguë arrachée dans la nuit,
+ Foie de juif blasphémateur,
+ Fiel de bouc, branches d'if
+ Coupées pendant une éclipse de lune,
+ Nez de Turc et lèvres de Tartare,
+ Doigt de l'enfant d'une fille de joie
+ Mis au monde dans un fossé et étranglé en naissant;
+ Rendez la bouillie épaisse et visqueuse;
+ Ajoutez-y des entrailles de tigre
+ Pour compléter les ingrédients de notre chaudière.
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
+
+ Redoublons, redoublons de travail et de soins:
+ Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.
+
+ Refroidissons le tout dans du sang de singe,
+ Et notre charme est parfait et solide.
+
+(Entre Hécate, suivie de trois autres sorcières.)
+
+HÉCATE.
+
+ Oh! à merveille! j'applaudis à votre ouvrage,
+ Et chacune de vous aura part au profit,
+ Maintenant, chantez autour de la chaudière,
+ Dansant en rond comme les lutins et les fées,
+ Pour enchanter tout ce que vous y avez mis.
+
+(Musique.)
+
+
+CHANT.
+
+ Esprits noirs et blancs,
+ Esprits rouges et gris,
+ Mêlez, mêlez, mêlez,
+ Vous qui savez mêler.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--D'après la démangeaison de mes pouces, il vient par
+ici quelque maudit. Ouvrez-vous, verrous, qui que ce soit qui frappe.
+
+(Entre Macbeth.)
+
+MACBETH.--Eh bien! sorcières du mystère, des ténèbres et du minuit, que
+faites-vous là?
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.--Une oeuvre sans nom.
+
+MACBETH.--Je vous conjure par l'art que vous professez, de quelque
+manière que vous y soyez parvenues, répondez-moi. Dussent les vents
+par vous déchaînés livrer la guerre aux églises; dussent les vagues
+écumeuses bouleverser et engloutir les navires; dût le blé chargé d'épis
+verser, et les arbres être jetés à bas; dussent les châteaux s'écrouler
+sur la tête de leurs gardiens; dût le faîte des palais et des pyramides
+s'incliner vers leurs fondements; dût le trésor des germes de la nature
+rouler confondu jusqu'à rendre la destruction lasse d'elle-même:
+répondez à mes questions.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Parle.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Demande.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Nous répondrons.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Dis, aimes-tu mieux recevoir la réponse de notre
+bouche ou de celle de nos maîtres?
+
+MACBETH.--Appelez-les, que je les voie.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Versons du sang d'une truie qui a dévoré ses neuf
+marcassins, et de la graisse qui coule du gibet d'un meurtrier; et
+jetons-les dans la flamme.
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.--Viens, en haut ou en bas; montre-toi, et
+fais ton devoir comme il convient.
+
+(Tonnerre.--On voit s'élever le fantôme d'une tête armée d'un casque.)
+
+MACBETH.--Dis-moi, puissance inconnue....
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Il connaît ta pensée; écoute ses paroles, mais ne
+dis rien.
+
+LE FANTÔME.--Macbeth! Macbeth! Macbeth! garde-toi de Macduff; garde-toi
+du thane de Fife.--Laissez-moi partir.--C'est assez.
+
+(Le fantôme s'enfonce sous la terre.)
+
+MACBETH.--Qui que tu sois, je te rends grâce de ton bon avis. Tu as
+touché la corde de ma crainte. Mais un mot encore.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Il ne souffre pas qu'on lui commande. En voici un
+autre plus puissant que le premier.
+
+(Tonnerre.--On voit s'élever le fantôme d'un enfant ensanglanté.)
+
+LE FANTÔME.--Macbeth! Macbeth! Macbeth!
+
+MACBETH.--Je t'écouterais de trois oreilles si je les avais.
+
+LE FANTÔME.--Sois sanguinaire, intrépide et décidé. Ris-toi
+dédaigneusement du pouvoir de l'homme. Nul homme né d'une femme ne peut
+nuire à Macbeth.
+
+(Le fantôme s'enfonce sous terre.)
+
+MACBETH.--Vis donc, Macduff; qu'ai-je besoin de te redouter? Cependant
+je veux rendre ma tranquillité doublement tranquille, et faire un bail
+avec le Destin. Tu ne vivras pas, afin que je puisse dire à la peur
+au pâle courage qu'elle en a menti, et dormir en dépit du tonnerre.
+(_Tonnerre._--_On voit s'élever le fantôme d'un enfant couronné, ayant
+un arbre dans la main._) Quel est celui-ci qui s'élève comme le fils
+d'un roi, et qui porte sur son front d'enfant la couronne fermée de la
+souveraineté?
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.--Écoute, mais ne parle pas.
+
+LE FANTÔME.--Sois fier comme un lion orgueilleux: ne t'embarrasse pas
+de ceux qui s'irritent, s'emportent et conspirent contre toi. Jamais
+Macbeth ne sera vaincu, jusqu'à ce que la grande forêt de Birnam marche
+contre lui vers la haute colline de Dunsinane.
+
+(Le fantôme rentre dans la terre.)
+
+MACBETH.--Cela n'arrivera jamais. Qui peut _presser_[33] la forêt,
+commander à l'arbre de détacher sa racine liée à la terre? O douces
+prédictions! ô bonheur! Rébellion, ne lève point la tête jusqu'à ce que
+la forêt de Birnam se lève; et Macbeth, au faîte de la grandeur, vivra
+tout le bail de la nature, et son dernier soupir sera le tribut payé à
+la vieillesse et à la loi mortelle.--Cependant mon coeur palpite encore
+du désir de savoir une chose: dites-moi (si votre art va jusqu'à me
+l'apprendre), la race de Banquo régnera-t-elle un jour dans ce royaume?
+
+TOUTES LES SORCIÈRES ENSEMBLE.--Ne cherche point à en savoir davantage.
+
+MACBETH.--Je veux être satisfait. Si vous me le refusez, qu'une
+malédiction éternelle tombe sur vous!--Faites-moi connaître ce qui en
+est.--Pourquoi cette chaudière disparaît-elle? Quel est ce bruit?
+
+(Hautbois.)
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Paraissez!
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Paraissez!
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Paraissez!
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.--Paraissez à ses yeux et affligez son
+coeur.--Venez comme des ombres, et éloignez-vous de même.
+
+(Huit rois paraissent marchant à la file, le dernier tenant un miroir
+dans sa main. Banquo les suit.)
+
+MACBETH.--Tu ressembles trop à l'ombre de Banquo; à bas! ta couronne
+brûle mes yeux dans leur orbite.--Et toi, dont le front est également
+ceint d'un cercle d'or, tes cheveux sont pareils à ceux du premier.--Un
+troisième ressemble à celui qui le précède. Sorcières impures, pourquoi
+me montrez-vous ceci?--Un quatrième! Fuyez mes yeux.--Quoi! cette ligne
+se prolongera-t-elle jusqu'au jour du jugement? Encore un autre!--Un
+septième! Je n'en veux pas voir davantage.--Et cependant voilà le
+huitième qui paraît, portant un miroir où j'en découvre une foule
+d'autres: j'en vois quelques-uns qui portent deux globes et un triple
+sceptre[34]. Effroyable vue! Oui, je le vois maintenant, c'est vrai, car
+voilà Banquo, tout souillé du sang de ses plaies, qui me sourit et me
+les montre comme siens.--Quoi! en est-il ainsi?
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Oui, seigneur, il en est ainsi.--Mais pourquoi
+Macbeth reste-t-il ainsi saisi de stupeur? Venez, mes soeurs, égayons
+ses esprits, et faisons-lui connaître nos plus doux plaisirs. Je vais
+charmer l'air pour qu'il rende des sons, tandis que vous exécuterez
+votre antique ronde; il faut que ce grand roi puisse dire avec bonté que
+nous l'avons reçu avec les hommages qui lui sont dus.
+
+(Musique.--Les sorcières dansent et disparaissent.)
+
+MACBETH.--Où sont-elles? parties!--Que cette heure funeste soit maudite
+dans le calendrier!--Venez, vous qui êtes là dehors.
+
+(Entre Lenox.)
+
+LENOX.--Que désire votre grâce?
+
+MACBETH.--Avez-vous vu les soeurs du Destin?
+
+LENOX.--Non, mon seigneur.
+
+MACBETH.--N'ont-elles pas passé près de vous?
+
+LENOX.--Non, en vérité, mon seigneur.
+
+MACBETH.--Que l'air qu'elles traversent soit infecté, et damnation sur
+tous ceux qui croiront en elles!--J'ai entendu galoper des chevaux: qui
+donc est arrivé?
+
+LENOX.--Deux ou trois personnes, seigneur, apportant la nouvelle que
+Macduff s'est sauvé en Angleterre.
+
+MACBETH.--Il s'est sauvé en Angleterre?
+
+LENOX.--Oui, mon bon seigneur.
+
+MACBETH.--O temps! tu devances mes terribles exploits. On n'atteint
+jamais le dessein frivole si l'action ne marche pas avec lui. Désormais,
+les premiers mouvements de mon coeur seront aussi les premiers
+mouvements de ma main; dès à présent, pour couronner mes pensées par les
+actes, il faut penser et agir aussitôt; je vais surprendre le château
+de Macduff, m'emparer de Fife, passer au fil de l'épée sa femme et ses
+petits enfants, et tout ce qui a le malheur d'être de sa race. Inutile
+de se vanter comme un insensé; je vais accomplir cette entreprise avant
+que le projet se refroidisse. Mais, plus de visions!
+
+(_À Lenox._) Où sont ces gentilshommes? Viens, conduis-moi vers eux.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 30: _Harper_. On ne sait quel est ce _Harper_; il n'en est pas
+question dans la _Sorcière_ de Middleton; c'est probablement quelque
+animal que la sorcière désigne ainsi en raison de la ressemblance de son
+cri avec le son d'une corde de harpe.]
+
+[Note 31: Shakspeare met souvent ainsi dans la bouche de ses
+sorcières des phrases interrompues auxquelles elles semblent attacher un
+sens complet. On peut le voir dans la première scène.]
+
+[Note 32: Espèce de serpent.]
+
+[Note 33: _Impress_, presser, forcer au service militaire.]
+
+[Note 34: Allusion à la réunion des deux îles et des trois royaumes
+de la Grande-Bretagne, sous Jacques VI d'Écosse.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+A Fife.--Un appartement du château de Macduff.
+
+
+_Entrent lady_ MACDUFF, _son_ JEUNE FILS, ROSSE.
+
+LADY MACDUFF.--Qu'avait-il fait qui pût le forcer à fuir son pays?
+
+ROSSE.--Ayez patience, madame.
+
+LADY MACDUFF.--Il n'en a pas eu, lui. Sa fuite est une folie; à défaut
+de nos actions, ce sont nos frayeurs qui font de nous des traîtres.
+
+ROSSE.--Vous ne savez pas si ç'a été en lui sagesse ou frayeur.
+
+LADY MACDUFF.--Sagesse! de laisser sa femme, laisser ses petits enfants,
+ses biens, ses titres dans un lieu d'où il s'enfuit! Il ne nous aime
+point, il ne ressent point les mouvements de la nature. Le pauvre
+roitelet, le plus faible des oiseaux dispute dans son nid ses petits au
+hibou. Il n'y a que de la frayeur, aucune affection, et tout aussi peu
+de sagesse, dans une fuite précipitée ainsi contre toute raison.
+
+ROSSE.--Chère cousine, je vous en prie, gouvernez-vous; car, pour votre
+époux, il est généreux, sage, judicieux, et connaît mieux que personne
+ce qui convient aux circonstances. Je n'ose pas trop en dire davantage;
+mais ce sont dis temps bien cruels que ceux où nous sommes des traîtres
+sans nous en douter nous-mêmes, où le bruit menaçant arrive jusqu'à
+nous sans que nous sachions ce qui nous menace, et ou nous flottons au
+hasard, sans nous diriger, sur une mer capricieuse et irritée[35]. Je
+prends congé de vous; vous ne tarderez pas à me revoir ici. Les choses
+arrivées au dernier degré du mal doivent s'arrêter ou remonter vers ce
+qu'elles étaient naguère.--Mon joli cousin, que le ciel veille sur vous.
+
+LADY MACDUFF.--Il a un père, et pourtant il n'a point de père.
+
+ROSSE.--Je suis si peu maître de moi-même, que si je m'arrêtais plus
+longtemps, je me perdrais et ne ferais qu'ajouter à vos peines. Adieu,
+je prends congé de vous pour cette fois.
+
+LADY MACDUFF.--Mon garçon, votre père est mort: qu'allez-vous devenir?
+Comment vivrez-vous?
+
+L'ENFANT.--Comme vivent les oiseaux, ma mère.
+
+LADY MACDUFF.--Quoi! de vers et de mouches?
+
+L'ENFANT.--De ce que je pourrai trouver, je veux dire: c'est ainsi que
+vivent les oiseaux.
+
+LADY MACDUFF.--Pauvre petit oiseau! ainsi tu ne craindrais pas le filet,
+la glu, le piège, le trébuchet?
+
+L'ENFANT.--Pourquoi les craindrais-je, ma mère? Ils ne sont pas destinés
+aux petits oiseaux.--Mon père n'est pas mort, quoi que vous en disiez.
+
+LADY MACDUFF.--Oui, il est mort. Comment feras-tu pour avoir un père?
+
+L'ENFANT.--Comment ferez-vous pour avoir un mari?
+
+LADY MACDUFF.--Moi! j'en pourrais acheter vingt au premier marché.
+
+L'ENFANT.--Vous les achèteriez donc pour les revendre?
+
+LADY MACDUFF.--Tu dis tout ce que tu sais, et en vérité cela n'est pas
+mal pour ton âge.
+
+L'ENFANT.--Mon père était-il un traître, ma mère?
+
+LADY MACDUFF.--Oui, c'était un traître.
+
+L'ENFANT.--Qu'est-ce que c'est qu'un traître?
+
+LADY MACDUFF.--C'est un homme qui jure et qui ment.
+
+L'ENFANT.--Et tous ceux qui font cela sont-ils des traîtres?
+
+LADY MACDUFF.--Oui, tout homme qui fait cela est un traître, et mérite
+d'être pendu.
+
+L'ENFANT.--Et doivent-ils être tous pendus, ceux, qui jurent et qui
+mentent?
+
+LADY MACDUFF.--Oui, tous.
+
+L'ENFANT.--Et qui est-ce qui doit les pendre?
+
+LADY MACDUFF.--Les honnêtes gens.
+
+L'ENFANT.--Alors les menteurs et les jureurs sont des imbéciles, car il
+y a assez de menteurs et de jureurs pour battre les honnêtes gens et
+pour les pendre.
+
+LADY MACDUFF.--Que Dieu te garde, pauvre petit singe! Mais comment
+feras-tu pour avoir un père?
+
+L'ENFANT.--S'il était mort, vous le pleureriez, et si vous ne pleuriez
+pas, ce serait un bon signe que j'aurais bientôt un nouveau père.
+
+LADY MACDUFF.--Pauvre petit causeur, comme tu babilles!
+
+(Arrive un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Dieu vous garde, belle dame! je ne vous suis pas connu,
+quoique je sois parfaitement instruit du rang que vous tenez. Je crains
+que quelque danger ne soit prêt à fondre sur vous. Si vous voulez suivre
+l'avis d'un homme simple, qu'on ne vous trouve pas en ce lieu. Fuyez
+d'ici avec vos petits enfants. Je suis trop barbare, je le sens, de vous
+épouvanter ainsi: vous faire plus de mal encore serait une horrible
+cruauté qui est trop près de vous atteindre. Que le ciel vous protège!
+Je n'ose m'arrêter plus longtemps.
+
+(Il sort.)
+
+LADY MACDUFF.--Où pourrai-je fuir? Je n'ai point fait de mal: mais je me
+rappelle maintenant que je suis dans ce monde terrestre, où faire le mal
+est souvent regardé comme louable, et faire le bien passe quelquefois
+pour une dangereuse folie. Pourquoi donc, hélas! présenterais-je cette
+défense de femme, et dirais-je: Je n'ai point fait de mal?--(_Entrent
+des assassins._) Quelles sont ces figures?
+
+UN ASSASSIN.--Où est votre mari?
+
+LADY MACDUFF.--Pas dans un lieu, j'espère, assez maudit du ciel pour
+qu'il puisse être trouvé par un homme tel que toi.
+
+L'ASSASSIN.--C'est un traître.
+
+L'ENFANT.--Tu en as menti, vilain, aux poils roux!
+
+L'ASSASSIN, _poignardant l'enfant_.--Comment, toi qui n'es pas sorti de
+ta coquille, petit frai de traître!
+
+L'ENFANT.--Il m'a tué, ma mère: sauvez-vous, je vous en prie.
+
+(Il meurt. Lady Macduff sort en criant au meurtre, et poursuivie par les
+assassins.)
+
+[Note 35:
+
+ _When we hold rumour
+ From what we fear, yet know not what we fear.
+ But float upon a wild and violent sea,
+ Each way and move._
+
+Les commentateurs me paraissent n'avoir pas compris ce passage; ils
+veulent entendre _hold_ dans le sens de _keep_, tenir, tenir pour
+certain, et je crois qu'il doit être pris pour celui _catch_, prendre,
+recevoir, comme prendre le mal, _catch the infection_. Ainsi le sens
+sera: _nous recevons le bruit de ce que nous craignons sans savoir ce
+que nous craignons_. Il a fallu rendre l'expression de cette pensée
+un peu moins littérale pour la rendre plus claire, ainsi qu'il arrive
+souvent en traduisant Shakspeare; mais elle me parait d'ailleurs
+entièrement d'accord avec la phrase suivante, encore imparfaitement
+comprise par les commentateurs, qui ne conçoivent pas qu'au mot _float_
+Shakspeare ait ajouté _and move_, «parce que, disent-ils, si nous
+flottons de tous côtés, il n'est pas nécessaire de nous apprendre que
+nous nous _mouvons_ (move).» Il est cependant certain qu'arrêtés par un
+bruit vague dont nous ne connaissons pas la source, et ne sachant pas de
+quel côté nous devons agir, nous ajoutons à l'incertitude des événements
+celle de nos propres volontés: c'est ce que Shakspeare a dû et voulu
+exprimer.]
+
+
+
+SCÈNE III
+
+En Angleterre.--Un appartement dans le palais du roi.
+
+_Entrent_ MALCOLM ET MACDUFF.
+
+MALCOLM.--Cherchons quelque sombre solitude où nous puissions vider de
+larmes nos tristes coeurs.
+
+MACDUFF.--Empoignons plutôt l'épée meurtrière, et, en hommes de courage,
+marchons à grands pas vers notre patrie abattue[36]. Chaque matin se
+lamentent de nouvelles veuves, de nouveaux orphelins pleurent; chaque
+jour de nouveaux accents de douleur vont frapper la face du ciel, qui
+en retentit, comme s'il était sensible aux maux de l'Écosse, et qu'il
+répondit par des cris aussi lamentables.
+
+MALCOLM.--Je pleure sur ce que je crois; je crois ce que j'ai appris, et
+ce que je puis redresser sera redressé dès que je trouverai l'occasion
+amie. Il peut se faire que ce que vous m'avez raconté soit vrai:
+cependant ce tyran, dont le nom seul blesse notre langue, passa
+autrefois pour un honnête homme; vous l'avez aimé chèrement; il ne vous
+a point encore fait de mal. Je suis jeune, mais vous pourriez vous faire
+un mérite près de lui à mes dépens; et c'est sagesse que d'offrir un
+pauvre, faible et innocent agneau pour apaiser un dieu irrité.
+
+MACDUFF.--Je ne suis pas traître.
+
+MALCOLM.--Mais Macbeth l'est. Un bon et vertueux naturel peut plier sous
+la main d'un monarque. Je vous demande pardon; mes idées ne changent
+point ce que vous êtes en effet: les anges sont demeurés brillants,
+quoique le plus brillant soit tombé; et quand tout ce qu'il y a d'odieux
+se présenterait sous les traits de la vertu, la vertu n'en conserverait
+pas moins son aspect ordinaire.
+
+MACDUFF.--J'ai perdu mes espérances.
+
+MALCOLM.--Peut-être là même où j'ai trouvé des doutes. Pourquoi
+avez-vous si brusquement quitté, sans prendre congé d'eux, votre femme
+et vos enfants, ces précieux motifs de nos actions, ces puissants liens
+d'amour?--Je vous prie, ne voyez pas dans mes soupçons des affronts pour
+vous, mais seulement des sûretés pour moi: vous pouvez être parfaitement
+honnête, quoique je puisse penser.
+
+MACDUFF.--Péris, péris, pauvre patrie! Tyrannie puissante, affermis-toi
+sur tes fondements, car la vertu n'ose te réprimer; et toi, subis
+tes injures, c'est maintenant à juste titre[37]. Adieu, prince: je ne
+voudrais pas être le misérable que tu soupçonnes pour tout l'espace qui
+est sous la main du tyran, avec le riche Orient par-dessus le marché.
+
+MALCOLM.--Ne vous offensez point: ce que je dis ne vient point d'une
+défiance décidée contre vous. Je crois que notre patrie succombe sous
+le joug, elle pleure, son sang coule, et chaque jour de plus ajoute une
+plaie à ses blessures; je crois aussi que plus d'une main se lèverait
+en faveur de mes droits, et je reçois ici de la généreuse Angleterre
+l'offre d'un million de bons soldats: mais après tout cela, quand
+j'aurai foulé aux pieds la tête du tyran, ou que je l'aurai placée sur
+la pointe de mon épée, ma pauvre patrie se trouvera en proie à plus
+de vices encore qu'auparavant; elle souffrira encore, et de plus de
+manières, de celui qui succédera.
+
+MACDUFF.--Et qui sera-ce donc?
+
+MALCOLM.--C'est moi-même dont je veux parler; je sens en moi toutes
+les sortes de vices tellement enracinés, que, quand ils viendront à
+s'épanouir, le noir Macbeth paraîtra pur comme la neige; et le pauvre
+État le tiendra pour un agneau en comparaison des maux sans bornes qui
+viendraient de moi.
+
+MACDUFF.--Jamais, aux légions de l'horrible enfer, il ne peut se joindre
+un démon assez maudit en méchanceté pour surpasser Macbeth.
+
+MALCOLM.--J'avoue qu'il est sanguinaire, esclave de la luxure, avare,
+faux, trompeur, capricieux, violent, et infecté de tous les vices qui
+ont un nom; mais il n'y a point de limites, il n'y en a aucune à
+mes ardeurs de volupté: vos femmes, vos filles, vos matrones et vos
+servantes, ne pourraient combler le gouffre de mon incontinence, et mes
+désirs renverseraient tous les obstacles que la vertu opposerait à ma
+volonté. Macbeth vaut mieux qu'un pareil roi,
+
+MACDUFF.--Une intempérance sans fin est une tyrannie de la nature; elle
+a plus d'une fois avant le temps rendu vacant un trône fortuné, et causé
+la chute de beaucoup de rois. Mais ne craignez point pour cela de vous
+charger de la couronne qui vous appartient. Vous pouvez abandonner
+à votre passion une vaste moisson de voluptés, et paraître encore
+tempérant, tant il vous sera aisé de fasciner le public. Nous avons
+assez de dames de bonne volonté, et vous ne pouvez renfermer en
+vous-même un vautour capable de dévorer toutes celles qui viendront
+s'offrir d'elles-mêmes à l'homme revêtu du pouvoir, aussitôt quelles
+auront découvert son inclination.
+
+MALCOLM.--Outre cela, au nombre de mes penchants désordonnés s'élève en
+moi une avarice si insatiable, que, si j'étais roi, je ferais périr les
+nobles pour avoir leurs terres; je convoiterais les joyaux de l'un,
+le château d'un autre; et plus j'aurais, plus cet assaisonnement
+augmenterait mon appétit, en sorte que je forgerais d'injustes
+accusations contre des hommes honnêtes et fidèles, et je les détruirais
+par avidité de richesses.
+
+MACDUFF.--L'avarice pénètre plus avant et jette des racines plus
+pernicieuses que l'incontinence, fruit de l'été[38]; elle a été le glaive
+qui a égorgé nos rois. Cependant ne craignez rien: l'Écosse contient des
+richesses à foison pour assouvir vos désirs, même de votre propre bien;
+tous ces vices sont tolérables quand ils sont balancés par des vertus.
+
+MALCOLM.--Mais je n'en ai point: tout ce qui fait l'ornement des rois,
+justice, franchise, tempérance, fermeté, libéralité, persévérance,
+clémence, modestie, piété, patience, courage, bravoure, tout cela n'a
+pour moi aucun attrait; mais j'abonde en vices de toutes sortes, chacun
+en particulier reproduit sous différentes formes. Oui! si j'en avais le
+pouvoir, je ferais couler dans l'enfer le doux lait de la concorde, je
+bouleverserais la paix universelle, et je porterais le désordre dans
+tout ce qui est uni sur la terre.
+
+MACDUFF.--O Écosse! Écosse!
+
+MALCOLM.--Si un pareil homme est fait pour gouverner, parlez; je suis
+tel que je vous l'ai dit.
+
+MACDUFF.--Fait pour gouverner! non, pas même pour vivre! O nation
+misérable! sous le joug d'un tyran usurpateur, armé d'un sceptre
+ensanglanté, quand reverras-tu des jours prospères, puisque le rejeton
+légitime de ton trône demeure réprouvé par son propre arrêt et blasphème
+contre sa race? Ton père était un saint roi; la reine qui t'a porté,
+plus souvent à genoux que sur ses pieds, mourait chaque jour à
+elle-même. Adieu: ces vices dont tu t'accuses toi-même m'ont banni
+d'Écosse. O mon coeur, ta dernière espérance s'évanouit ici!
+
+MALCOLM.--Macduff, ce noble transport, fils de l'intégrité, a effacé de
+mon âme tous ses noirs soupçons, m'a convaincu de ton honneur et de ta
+bonne foi. Le diabolique Macbeth a déjà tenté, par plusieurs artifices
+semblables, de m'attirer sous sa puissance; et une modeste prudence me
+défend contre une crédulité trop précipitée. Mais que le Dieu d'en
+haut traite seul entre toi et moi! De ce moment je m'abandonne à tes
+conseils; je rétracte les calomnies que j'ai proférées contre moi-même,
+et j'abjure ici tous les reproches, toutes les imputations dont je me
+suis chargé, comme étrangers à mon caractère. Je suis encore inconnu
+à une femme; jamais je ne fus parjure; à peine ai-je convoité la
+possession de mon propre bien; jamais je n'ai violé ma foi; je ne
+trahirais pas le diable à son compère; et la vérité m'est aussi chère
+que la vie. Mon premier mensonge est celui que je viens de faire contre
+moi. Ce que je suis en en effet, c'est à toi et à ma pauvre patrie à en
+disposer, et déjà, avant ton arrivée en ce lieu, le vieux Siward, à la
+tête de dix mille vaillants guerriers réunis sur un même point, allait
+se mettre en marche pour l'Écosse. Maintenant nous irons ensemble;
+et puisse le succès être aussi bon que la querelle que nous
+soutenons!--Pourquoi gardes-tu le silence?
+
+MACDUFF.--Tant d'idées agréables et tant d'idées fâcheuses à la fois ne
+sont pas aisées à concilier.
+
+(Entre un médecin.)
+
+MALCOLM, _à Macduff_.--Nous en reparlerons.--Je vous prie, le roi
+va-t-il paraître?
+
+LE MÉDECIN,--Oui, seigneur; il y a là une foule de malheureux qui
+attendent de lui leur guérison. Leur maladie triomphe des plus puissants
+moyens de l'art; mais dès qu'il les touche, telle est la vertu sainte
+dont le ciel a doué sa main, qu'ils guérissent à l'instant.
+
+MALCOLM.--Je vous remercie, docteur.
+
+(Le médecin sort.)
+
+MACDUFF.--Quelle est la maladie dont il veut parler?
+
+MALCOLM.--On l'appelle le _mal du roi_[39]: c'est une oeuvre miraculeuse
+de ce bon prince, et dont j'ai été moi-même souvent témoin depuis mon
+séjour dans cette cour. Comment il se fait exaucer du ciel, lui seul le
+sait; mais le fait est qu'il guérit des gens affligés d'un mal cruel,
+tout bouffis et couverts d'ulcères, pitoyables à voir, et désespoir
+de la médecine, en leur suspendant au cou une médaille d'or qu'il
+accompagne de saintes prières; et l'on dit qu'il transmettra aux rois
+ses successeurs ce bienfaisant pouvoir de guérir. Outre cette vertu
+singulière, il a encore reçu du ciel le don de prophétie; et les
+nombreuses bénédictions qui planent sur son trône annoncent assez qu'il
+est rempli de la grâce de Dieu.
+
+(Entre Rosse.)
+
+MACDUFF.--Voyez: qui vient à nous?
+
+MALCOLM.--Un de mes compatriotes, mais je ne le reconnais pas encore.
+
+MACDUFF, _à Rosse_.--Mon bon et cher cousin, soyez le bienvenu.
+
+MALCOLM.--Je le reconnais à présent. Dieu de bonté, écarte promptement
+les causes qui nous rendent ainsi étrangers les uns aux autres.
+
+ROSSE.--_Amen_, seigneur.
+
+MACDUFF.--L'Écosse est-elle toujours à sa place?
+
+ROSSE.--Hélas! pauvre pays qui n'ose presque plus se reconnaître! On ne
+peut l'appeler notre mère, mais notre tombeau, cette patrie où l'on n'a
+jamais vu sourire que ce qui est privé d'intelligence; où l'air est
+déchiré de soupirs, de gémissements, de cris douloureux qu'on ne
+remarque plus; où la violence de la douleur est regardée comme une folie
+ordinaire[40]; où la cloche mortuaire sonne sans qu'à peine on demande
+pour qui; où la vie des hommes de bien expire avant que soit séchée la
+fleur qu'ils portent à leur chapeau, ou même avant qu'elle commence à se
+flétrir.
+
+MACDUFF.--O récit trop exact, et cependant trop vrai!
+
+MALCOLM.--Quel est le malheur le plus nouveau?
+
+ROSSE.--Le malheur qui date d'une heure fait siffler celui qui le
+raconte; chaque minute en enfante un nouveau.
+
+MACDUFF.--Comment se porte ma femme?
+
+ROSSE.--Mais, bien.
+
+MACDUFF.--Et tous mes enfants?
+
+ROSSE.--Bien aussi.
+
+MACDUFF.--Et le tyran n'a pas attenté à leur paix?
+
+ROSSE.--Non, ils étaient bien en paix quand je les ai quittés.
+
+MACDUFF.--Ne soyez point avare de paroles: comment cela va-t-il?
+
+ROSSE.--Lorsque je suis arrivé ici pour apporter les nouvelles qui me
+pèsent si cruellement, le bruit courait que plusieurs hommes de coeur
+s'étaient mis en campagne; et, d'après ce que j'ai vu des forces que le
+tyran à sur pied en ce moment, je suis disposé à le croire. L'heure
+est venue de nous secourir; un de vos regards en Écosse créerait des
+soldats, et ferait combattre jusqu'aux femmes pour s'affranchir de tant
+d'horribles maux.
+
+MALCOLM.--Qu'ils se consolent, nous allons en Écosse. La généreuse
+Angleterre nous a prêté le brave Siward et dix mille hommes: la
+chrétienté ne fournit pas un plus ancien, ni un meilleur soldat.
+
+ROSSE.--Plût au ciel que je pusse répondre à cette consolation en vous
+rendant la pareille! mais j'ai à prononcer des paroles qu'il faudrait
+hurler dans l'air solitaire, là où l'ouïe ne pourrait les saisir.
+
+MACDUFF.--Qui intéressent-elles? Est-ce la cause générale? ou bien
+est-ce un patrimoine de douleur qu'un seul coeur puisse réclamer comme
+sien?
+
+ROSSE.--Il n'est point d'âme honnête qui ne partage cette douleur, bien
+que la principale part n'en appartienne qu'à vous.
+
+MACDUFF.--Si elle m'appartient, ne me la gardez pas plus longtemps; que
+j'en sois mis en possession sur-le-champ.
+
+ROSSE.--Que vos oreilles ne prennent pas pour jamais en aversion ma
+voix, qui va les frapper des sons les plus accablants qu'elles aient
+jamais entendus.
+
+MACDUFF.--Ouf! je devine!
+
+ROSSE.--Votre château a été surpris, votre femme et vos petits enfants
+inhumainement massacrés. Vous dire la manière, ce serait à la curée de
+ces daims massacrés vouloir ajouter encore votre mort.
+
+MALCOLM.--Dieu de miséricorde!--Allons, homme, n'enfoncez point votre
+chapeau sur vos yeux; donnez des expressions à la douleur: le chagrin
+qui ne parle pas murmure en secret au coeur surchargé et lui ordonne de
+se rompre,
+
+MACDUFF.--Mes enfants aussi?
+
+ROSSE.--Femmes, enfants, serviteurs, tout ce qu'ils ont pu trouver.
+
+MACDUFF.--Et fallait-il que je n'y fusse pas! Ma femme tuée aussi!
+
+ROSSE.--Je vous l'ai dit.
+
+MALCOLM.--Prenez courage: cherchons dans une grande vengeance des
+remèdes propres à guérir cette mortelle douleur.
+
+MACDUFF.--Il n'a point d'enfants[41]!--Tous mes jolis enfants, avez-vous
+dit? tous? Oh! milan d'enfer! Tous? quoi! tous mes pauvres petits
+poulets et leur mère, tous enlevés d'un seul horrible coup?
+
+MALCOLM.--Luttez en homme contre le malheur.
+
+MACDUFF.--Je le ferai; mais il faut bien aussi que je le sente en homme;
+il faut bien aussi que je me rappelle qu'il a existé dans le monde des
+êtres qui étaient pour moi ce qu'il y avait de plus précieux. Le ciel
+l'a vu et n'a pas pris leur défense! Coupable Macduff! ils ont tous été
+frappés pour toi! Misérable que je suis! ce n'est pas pour leurs fautes,
+mais pour les miennes, que le meurtre a fondu sur eux. Que le ciel
+maintenant leur donne la paix!
+
+MALCOLM.--Que ceci aiguise votre épée; que votre douleur se change en
+colère, qu'elle n'affaiblisse pas votre coeur, qu'elle l'enrage.
+
+MACDUFF.--Oh! je pourrais jouer le rôle d'une femme et celui d'un
+fanfaron avec ma langue; mais, ô ciel propice, abrège tout délai;
+mets-nous face à face ce démon de l'Écosse et moi; place-le à la
+longueur de mon épée, s'il m'échappe, que le ciel lui pardonne aussi!
+
+MALCOLM.--Ces accents sont d'un homme. Allons trouver le roi; notre
+armée est prête; nous n'avons plus qu'à prendre congé. Macbeth est
+mûr pour tomber, et les puissances d'en haut ont saisi la
+faucille.--Acceptez tout ce qui peut vous consoler. C'est une longue
+nuit que celle qui n'arrive point au jour.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 36:
+
+ _And like goodmen
+ Bestride our down fall'n birthdom._
+
+Les commentateurs ont voulu expliquer pur _birth right_, droit de
+naissance, le mot de _birthdom_, qui signifie, je crois, pays natal.
+Dans cette supposition, ils ont expliqué le mot _bestride_ par être
+à cheval, à la manière d'un homme qui met entre ses jambes, pour le
+défendre, l'objet qu'on veut lui enlever. Cette explication me paraît
+être forcée et nullement en rapport avec le reste du dialogue.--Malcolm
+parle de se retirer dans un coin pour pleurer; Macduff veut au contraire
+qu'il se rende dans son pays, et part de là pour lui décrire les maux de
+ce pays: cela est naturel.]
+
+[Note 37:
+
+ _Wear thou thy wrongs,
+ Thy title is affeer'd._
+
+_Affeer'd_ est un terme de loi qui paraît signifier confirmer. Je pense,
+malgré l'opinion de la plupart des commentateurs, que Macduff s'adresse
+ici à Malcolm, et lui dit, pour lui reprocher sa lâcheté: «Subis tes
+injures, ton titre est consacré, tu y as droit.»]
+
+[Note 38: _Summer seeding lust_.]
+
+[Note 39: Les écrouelles.]
+
+[Note 40: _Modern ecstasy_.]
+
+[Note 41: _He has no children_! On est demeuré dans l'incertitude
+sur le sens de cette exclamation: quelques personnes pensent qu'elle
+s'adresse à Malcolm, dont les impuissantes consolations ne peuvent venir
+que d'un homme qui n'a pu connaître une pareille douleur; et il est
+certain qu'à l'appui de cette opinion vient ce qu'a dit lady Macbeth,
+dans le premier acte, du bonheur qu'elle a senti à allaiter son enfant;
+de plus, les chroniques d'Écosse parlent d'un fils de Macbeth, nommé
+Lulah, qui fut, après la mort de son père, couronné roi par quelques-uns
+de ses partisans, et fut ensuite tué quatre mois environ après la
+bataille de Dunsinane. Mais, d'un autre côté, il est clair que Macduff
+répond à Malcolm, et qu'il repousse ses consolations par l'impossibilité
+où il est de se venger sur un homme qui n'a pas d'enfants. Il faut
+remarquer d'ailleurs que rien dans la pièce n'a indiqué que Macbeth eût
+des enfants vivants, et que le désespoir avec lequel Macbeth apprend
+que des enfants de Banquo régneront après lui, ne parait pas porter sur
+l'idée de voir privé de la couronne un enfant déjà existant. Il ne dit
+point: _not my son_, mais _no son of mine succeeding_; enfin, ce sens
+exprime un sentiment beaucoup plus profond, et c'est une raison pour
+croire que c'est celui de Shakspeare.]
+
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+A Dunsinane.--Un appartement du château.
+
+
+_Entrent_ UN MÉDECIN ET UNE DAME _suivante de la reine._
+
+LE MÉDECIN.--Voilà deux nuits que je veille avec vous, et rien ne m'a
+confirmé la vérité de votre rapport. Quand lui est-il arrivé la dernière
+fois de se promener ainsi?
+
+LA DAME SUIVANTE.--C'est depuis que Sa Majesté est entrée en campagne:
+je l'ai vue se lever de son lit, jeter sur elle sa robe de nuit, ouvrir
+son cabinet, prendre du papier, le plier, écrire dessus, le lire, le
+cacheter ensuite, puis retourner se mettre au lit; et pendant tout ce
+temps-là demeurer dans le plus profond sommeil.
+
+LE MÉDECIN.--Il faut qu'il existe un grand désordre dans les fonctions
+naturelles, pour qu'on puisse à la fois jouir des bienfaits du sommeil
+et agir comme si l'on était éveillé. Dites-moi, dans cette agitation
+endormie, outre sa promenade et les autres actions dont vous parlez, que
+lui avez-vous jamais entendu dire?
+
+LA DAME SUIVANTE.--Ce que je ne veux pas répéter après elle, monsieur.
+
+LE MÉDECIN.--Vous pouvez me le dire à moi, et cela est même
+très-nécessaire.
+
+LA DAME SUIVANTE.--Ni à vous, ni à personne, puisque je n'ai aucun
+témoin pour confirmer mon récit. (_Entre lady Macbeth, avec un
+flambeau._) Tenez, la voilà qui vient absolument comme à l'ordinaire;
+et, sur ma vie, elle est profondément endormie. Observez-la; demeurez à
+l'écart.
+
+LE MÉDECIN.--Comment a-t-elle eu cette lumière?
+
+LA DAME SUIVANTE.--Ah! elle était près d'elle: elle a toujours de la
+lumière près d'elle; c'est son ordre.
+
+LE MÉDECIN.--Vous voyez que ses yeux sont ouverts.
+
+LA DAME SUIVANTE.--Oui, mais ils sont fermés à toute impression.
+
+LE MÉDECIN.--Que fait-elle donc là? Voyez comme elle se frotte les
+mains.
+
+LA DAME SUIVANTE.--C'est un geste qui lui est ordinaire: elle a toujours
+l'air de se laver les mains; je l'ai vue le faire sans relâche un quart
+d'heure de suite.
+
+LADY MACBETH.--Il y a toujours une tache.
+
+LE MÉDECIN.--Écoutez; elle parle. Je veux écrire ce qu'elle dira, afin
+d'en conserver plus nettement le souvenir.
+
+LADY MACBETH.--Va-t'en, maudite tache...; va-t'en, te dis-je.--Une, deux
+heures.--Allons, il est temps de le faire.--L'enfer est sombre!--Fi!
+mon seigneur, fi! un soldat avoir peur! Qu'avons-nous besoin de nous
+inquiéter, qui le saura, quand personne ne pourra demander de comptes à
+notre puissance?--Mais qui aurait cru que ce vieillard eut encore tant
+de sang dans le corps?
+
+LE MÉDECIN. _à la dame suivante_.--Remarquez-vous cela?
+
+LADY MACBETH.--Le thane de Fife avait une femme: où est-elle
+maintenant?--Quoi! ces mains ne seront-elles jamais propres?--Plus
+de cela, mon seigneur, plus de cela: vous gâtez tout par ces
+tressaillements.
+
+LE MÉDECIN.--Allez-vous-en, allez-vous-en; vous avez appris ce que vous
+ne deviez pas savoir.
+
+LA DAME SUIVANTE.--Elle a dit ce qu'elle ne devait pas dire, j'en suis
+sûre. Dieu sait tout ce qu'elle a su!
+
+LADY MACBETH.--Il y a toujours là une odeur de sang. Tous les parfums de
+l'Arabie ne peuvent purifier cette petite main!--Oh! oh! oh!
+
+LE MÉDECIN.--Quel profond soupir! Le coeur est cruellement chargé.
+
+LA DAME SUIVANTE.--Je ne voudrais pas avoir un pareil coeur dans mon
+sein, pour les grandeurs de tout ce corps.
+
+LE MÉDECIN.--Bien, bien, bien.
+
+LA DAME SUIVANTE.--Je prie Dieu qu'il en soit ainsi, docteur.
+
+LE MÉDECIN.--Cette maladie est au-dessus de mon art: cependant j'ai
+connu des personnes qui se promenaient durant leur sommeil, et qui sont
+mortes saintement dans leur lit.
+
+LADY MACBETH.--Lavez vos mains, mettez votre robe de nuit, ne soyez pas
+si pâle. Je vous le répète, Banquo est enterré, il ne peut pas sortir de
+son tombeau.
+
+LE MÉDECIN.--Et cela encore?
+
+LADY MACBETH.--Au lit, au lit: on frappe à la porte; venez, venez,
+venez, donnez-moi votre main. Ce qui est fait ne peut se défaire. Au
+lit, au lit, au lit!
+
+(Elle sort.)
+
+LE MÉDECIN.--Va-t-elle retourner à son lit?
+
+LA DAME SUIVANTE.--Tout droit.
+
+LE MÉDECIN.--Il a été murmuré d'horribles secrets.--Des actions contre
+nature produisent des désordres contre nature. Le sourd oreiller recevra
+les confidences des consciences souillées.--Elle a plus besoin d'un
+prêtre que d'un médecin. Dieu! Dieu! pardonne-nous à tous.--Suivez-la;
+écartez d'elle tout ce qui pourrait la déranger, et ayez toujours les
+yeux sur elle; je pense, mais je n'ose parler.
+
+LA DAME SUIVANTE.--Bonne nuit, cher docteur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Dans la campagne, près de Dunsinane.
+
+
+_Entrent avec des enseignes et des tambours_ MENTEITH, CAITHNESS, ANGUS,
+LENOX, _des soldats._
+
+MENTEITH.--L'armée anglaise approche: elle est conduite par Malcolm, son
+oncle Siward et le brave Macduff. La vengeance brûle dans leur coeur:
+une cause si chère exciterait l'homme le plus mort au monde à se lancer
+dans le sang et les terreurs de la guerre.
+
+ANGUS.--Nous ferons bien d'aller les joindre près de la forêt de Birnam;
+c'est par cette route qu'ils arrivent.
+
+CAITHNESS.--Qui sait si Donalbain est avec son frère?
+
+LENOX.--Certainement non, seigneur, il n'y est pas. J'ai une liste de
+toute cette noblesse: le fils de Siward en est, ainsi qu'un grand nombre
+de jeunes gens encore sans barbe, et qui vont pour la première fois
+faire acte de virilité.
+
+MENTEITH.--Que fait le tyran?
+
+CAITHNESS.--Il fait fortifier solidement le grand château de Dunsinane.
+Quelques-uns disent qu'il est fou; d'autres, qui le haïssent moins,
+appellent cela une courageuse fureur. Mais ce qu'il y a de certain,
+c'est qu'il ne peut plus boucler la ceinture de la règle sur une cause
+aussi malade.
+
+ANGUS.--Il sent maintenant ses meurtres secrets blesser ses propres
+mains. A chaque instant de nouvelles révoltes viennent lui reprocher
+son manque de foi. Ceux qu'il commande n'obéissent qu'à l'autorité,
+et nullement à l'amour. Il commence à sentir la dignité souveraine
+l'embarrasser de son ampleur inutile, comme la robe d'un géant volée par
+un nain.
+
+MENTEITH.--Qui pourra blâmer ses sens troublés de reculer et de
+tressaillir, quand tout ce qui est en lui se reproche sa propre
+existence?
+
+CAITHNESS.--Marchons; allons porter notre obéissance à qui elle est
+légitimement due. Allons trouver le médecin de cet État malade; et
+versons avec lui jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour le remède
+de notre patrie.
+
+LENOX.--Tout ce qu'il en faudra du moins pour arroser la fleur royale et
+noyer les mauvaises herbes. Dirigeons notre marche vers Birnam.
+
+
+
+SCÈNE III
+
+A Dunsinane.--Un appartement du château.
+
+
+_Entrent_ MACBETH, LE MÉDECIN; _suite._
+
+MACBETH, _aux personnes de sa suite_.--Ne m'apportez plus de rapports.
+Qu'ils s'envolent tous; jusqu'à ce que la forêt de Birnam se mette en
+mouvement vers Dunsinane, la crainte ne pourra m'atteindre. Qu'est-ce
+que ce petit Malcolm? n'est-il pas né d'une femme? Les esprits, qui
+connaissent tout l'enchaînement des causes de mort, me l'ont ainsi
+déclaré: «Ne crains rien, Macbeth; nul homme né d'une femme n'aura
+jamais de pouvoir sur toi.»--Fuyez donc, perfides thanes, et allez vous
+confondre avec ces épicuriens d'Anglais. L'esprit par lequel je gouverne
+et le coeur que je porte ne seront jamais accablés par l'inquiétude,
+ni ébranlés par la crainte--(_Entre un domestique._) Que le diable te
+grille, vilain à face de crème! où as-tu pris cet air d'oison?
+
+LE DOMESTIQUE.--Seigneur, il y a dix mille...
+
+MACBETH.--Oisons, misérable!
+
+LE DOMESTIQUE.--Soldats, seigneur.
+
+MACBETH.--Va-t'en te piquer la figure pour cacher ta frayeur sous un peu
+de rouge, drôle, au foie blanc de lis[42]. Quoi, soldats! vous voilà de
+toutes les couleurs!--Mort de mon âme! Tes joues de linge apprennent la
+peur aux autres. Quoi, soldats! des visages de petit-lait!
+
+LE DOMESTIQUE.--L'armée anglaise, sauf votre bon plaisir...
+
+MACBETH.--Ôte-moi d'ici ta face.--Seyton!--Le coeur me manque quand je
+vois....--Seyton!--De ce coup je vais être mis à l'aise pour toujours,
+ou jeté à bas.--J'ai vécu assez longtemps, la course de ma vie est
+arrivée à l'automne, les feuilles jaunissent, et tout ce qui devrait
+accompagner la vieillesse, comme l'honneur, l'amour, les troupes d'amis,
+je ne dois pas y prétendre: à leur place ce sont des malédictions
+prononcées tout bas, mais du fond de l'âme; des hommages de bouche, vain
+souffle que le pauvre coeur voudrait refuser et n'ose.--Seyton!
+
+(Entre Seyton.)
+
+SEYTON.--Quel est votre bon plaisir?
+
+MACBETH.--Quelles nouvelles y a-t-il encore?
+
+SEYTON.--Tout ce qu'on a annoncé est confirmé, seigneur.
+
+MACBETH.--Je combattrai jusqu'à ce que ma chair tombe en pièces de
+dessus mes os.--Donne-moi mon armure.
+
+SEYTON.--Vous n'en avez pas encore besoin.
+
+MACBETH.--Je veux la mettre. Envoie un plus grand nombre de cavaliers
+parcourir le pays, qu'on pende ceux qui parlent de peur. Donne-moi mon
+armure.--Comment va votre malade, docteur?
+
+LE MÉDECIN.--Elle n'est pas si malade, seigneur, qu'obsédée de rêveries
+qui se pressent dans son imagination et l'empêchent de reposer.
+
+MACBETH.--Guéris-la de cela. Ne peux-tu donc soigner un esprit malade,
+arracher de la mémoire un chagrin enraciné, effacer les soucis gravés
+dans le cerveau, et, par la vertu de quelque bienfaisant antidote
+d'oubli, nettoyer le sein encombré de cette matière pernicieuse qui pèse
+sur le coeur?
+
+LE MÉDECIN.--C'est au malade en pareil cas à se soigner lui-même.
+
+MACBETH.--Jette donc la médecine aux chiens; je n'en veux pas.--Allons,
+mets-moi mon armure; donne-moi ma lance.--Seyton, envoie la
+cavalerie.--Docteur, les thanes m'abandonnent.--Allons, monsieur,
+dépêchez-vous.--Docteur, si tu pouvais, à l'inspection de l'eau de mon
+royaume[43], reconnaître sa maladie, et lui rendre par tes remèdes sa
+bonne santé passée, je t'applaudirais à tous les échos capables de
+répéter mes applaudissements.--(_A Seyton_.) Ôte-la, te dis-je.--Quelle
+sorte de rhubarbe, de séné, ou de toute autre drogue purgative,
+pourrais-tu nous donner pour nous évacuer de ces Anglais? En as-tu
+entendu parler?
+
+LE MÉDECIN.--Mon bon seigneur, les préparatifs de Votre Majesté nous en
+disent quelque chose.
+
+MACBETH, _à Seyton_.--Porte-la derrière moi.--Je n'ai à craindre ni
+mort, ni ruine, jusqu'à ce que la forêt de Birnam vienne à Dunsinane.
+
+(Il sort.)
+
+LE MÉDECIN.--Si j'étais sain et sauf hors de Dunsinane, il ne serait pas
+aisé de m'y faire rentrer pour de l'argent.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 42: La blancheur du foie passait pour une preuve de lâcheté.]
+
+[Note 43:
+
+ _Cast
+ The water of my land._
+
+_Cast the water_ était alors l'expression anglaise pour _examiner les
+urines_.]
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Dans la campagne près de Dunsinane, et en vue d'une forêt.
+
+
+_Entrent avec des enseignes et des tambours_ MALCOLM, LE VIEUX SIWARD ET
+SON FILS, MACDUFF, MENTEITH, CAITHNESS, ANGUS, LENOX, ROSSE; _soldats en
+marche._
+
+MALCOLM.--Cousins, j'espère que le jour n'est pas loin où nous serons en
+sûreté chez nous.
+
+MENTEITH.--Nous n'en doutons nullement.
+
+SIWARD.--Quelle est cette forêt que je vois devant nous?
+
+MENTEITH.--La forêt de Birnam.
+
+MALCOLM.--Que chaque soldat coupe une branche d'arbre et la porte devant
+lui: par-là nous dissimulerons à l'ennemi notre force, et tromperons
+ceux qu'il enverra à la découverte.
+
+LES SOLDATS.--Vous allez être obéi.
+
+SIWARD.--Nous n'avons rien appris, si ce n'est que le tyran, plein de
+confiance, se tient ferme dans Dunsinane et nous y laissera mettre le
+siège.
+
+MALCOLM.--C'est sa principale ressource, car, partout où l'on en trouve
+l'occasion, les grands et les petits se révoltent contre lui. Il n'est
+servi que par des machines qui lui obéissent de force, tandis que leurs
+coeurs sont ailleurs.
+
+MACDUFF.--Nous jugerons justement après l'événement qui ne trompe point.
+Ne négligeons aucune des ressources de l'art militaire.
+
+SIWARD.--Le temps approche où nous apprendrons décidément ce que nous
+avons et ce que nous devons. Les idées spéculatives nous entretiennent
+de leurs espérances incertaines, mais les coups déterminent l'événement
+d'une manière positive: c'est à ce but qu'il faut que la guerre marche.
+
+(Ils se mettent en marche.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+A Dunsinane.--Intérieur du château.
+
+
+_Entrent avec des enseignes et des tambours_ MACBETH, SEYTON, _soldats._
+
+MACBETH.--Plantez notre étendard sur le rempart extérieur. On crie
+toujours: _Ils viennent!_ Mais la force de notre château se moque d'un
+siége. Qu'ils restent là jusqu'à ce que la famine et les maladies les
+consument. S'ils n'étaient pas renforcés par ceux mêmes qui devraient
+combattre pour nous, nous aurions pu hardiment les aller rencontrer face
+à face, et les reconduire battant jusque chez eux.--Quel est ce bruit?
+
+(On entend derrière le théâtre des cris de femmes.)
+
+SEYTON.--Ce sont des cris de femmes, mon bon seigneur.
+
+MACBETH.--J'ai presque oublié l'impression de la crainte. Il fut un
+temps où mes sens se seraient glacés an bruit d'un cri nocturne; où tous
+mes cheveux, à un récit funeste, se dressaient et s'agitaient comme
+s'ils eussent été doués de vie: mais je me suis rassasié d'horreurs. Ce
+qu'il y a de plus sinistre, devenu familier à mes pensées meurtrières,
+ne saurait me surprendre.--D'où venaient ces cris?
+
+SEYTON.--La reine est morte, mon seigneur.
+
+MACBETH.--Elle aurait dû mourir plus tard: il serait arrivé un moment
+auquel aurait convenu une semblable parole. Demain, demain, demain,
+se glisse ainsi à petits pas d'un jour à l'autre, jusqu'à la dernière
+syllabe du temps inscrit; et tous nos hier n'ont travaillé, les
+imbéciles, qu'à nous abréger le chemin de la mort poudreuse[44].
+Éteins-toi, éteins-toi, court flambeau: la vie n'est qu'une ombre qui
+marche; elle ressemble à un comédien qui se pavane et s'agite sur le
+théâtre une heure; après quoi il n'en est plus question; c'est un conte
+raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de chaleur, et qui ne
+signifie rien.--(_Entre un messager._) Tu viens pour faire usage de ta
+langue: vite, ton histoire.
+
+LE MESSAGER.--Mon gracieux seigneur, je voudrais vous rapporter ce que
+je puis dire avoir vu; mais je ne sais comment m'y prendre.
+
+MACBETH.--C'est bon, parlez, mon ami.
+
+LE MESSAGER.--J'étais de garde sur la colline, et je regardais du côté
+de Birnam, quand tout à l'heure il m'a semblé que la forêt se mettait en
+mouvement.
+
+MACBETH _le frappant_.--Menteur! misérable!
+
+LE MESSAGER.--Que j'endure votre colère si cela n'est pas vrai; vous
+pouvez, à la distance de trois milles, la voir qui s'approche: c'est, je
+vous le dis, un bois mouvant.
+
+MACBETH.--Si ton rapport est faux, tu seras suspendu vivant au premier
+arbre, jusqu'à ce que la famine te dessèche. Si ton récit est véritable,
+peu m'importe que tu m'en fasses autant: je prends mon parti résolument,
+et commence à douter des équivoques du démon qui ment sous l'apparence
+de la vérité: _Ne crains rien jusqu'à ce que la forêt de Birnam marche
+sur Dunsinane_, et voilà maintenant une forêt qui s'avance vers
+Dunsinane.--Aux armes, aux armes, et sortons!--S'il a vu en effet ce
+qu'il assure, il ne faut plus songer à s'échapper d'ici, ni à s'y
+renfermer plus longtemps.--Je commence à être las du soleil, et
+à souhaiter que toute la machine de l'univers périsse en ce
+moment.--Sonnez la cloche d'alarme.--Vents, soufflez; viens,
+destruction; du moins nous mourrons le harnais sur le dos.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 44:
+
+ _And all our yesterdays have lighted fools
+ The way to dusty death._
+
+_To light_ se prend quelquefois pour _to lighten_, alléger, et je
+crois que c'en est ici la signification. Les jours passés n'ont point
+_éclairé_, mais _allégé_ ou _abrégé_ le chemin que nous avons à faire
+jusqu'à la mort. Les commentateurs ne paraissent pas l'avoir entendu
+dans ce sens.]
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+Toujours à Dunsinane.--Une plaine devant le château.
+
+
+_Entrent avec des enseignes et des tambours_ MALCOLM, LE VIEUX SIWARD,
+MACDUFF, ROSSE, LENOX, ANGUS, CAITHNESS, MENTEITH, _et leurs soldats
+portant des branches d'arbres,_
+
+MALCOLM, _aux soldats_.--Nous voilà assez près: jetez ces rideaux de
+feuillage, et montrez-vous pour ce que vous êtes.--Vous, mon digne
+oncle, avec mon cousin votre noble fils, vous commanderez le premier
+corps de bataille. Le brave Macduff et nous, nous nous chargerons de
+tout ce qui restera à faire, suivant le plan arrêté entre nous.
+
+SIWARD.--Adieu; joignons seulement l'armée du tyran; et je veux être
+battu si nous n'en venons pas aux mains dès ce soir.
+
+MACDUFF.--Faites parler toutes nos trompettes: donnez toute leur voix à
+ces bruyants précurseurs du sang et de la mort.
+
+(Ils sortent. Bruit continuel d'alarmes.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+Toujours à Dunsinane.--Une autre partie de la plaine.
+
+
+_Entre_ MACBETH.
+
+MACBETH.--Ils m'ont attaché à un poteau; je ne peux fuir, mais, comme
+l'ours, il faut que je me batte à tout venant. Où est celui qui n'est
+pas né de femme? Voilà l'homme que je dois craindre, ou je n'en crains
+aucun.
+
+(Entre le jeune Siward.)
+
+LE JEUNE SIWARD.--Quel est ton nom?
+
+MACBETH.--Tu seras enrayé de l'entendre.
+
+LE JEUNE SIWARD.--Non, quand tu porterais un nom plus brûlant qu'aucun
+de ceux des enfers.
+
+MACBETH.--Mon nom est Macbeth.
+
+LE JEUNE SIWARD.--Le diable lui-même ne pourrait prononcer un nom plus
+odieux à mon oreille.
+
+MACBETH.--Non, ni plus redoutable.
+
+LE JEUNE SIWARD.--Tu mens, tyran abhorré: mon épée va prouver ton
+mensonge.
+
+(Ils combattent. Le jeune Siward est tué.)
+
+MACBETH.--Tu étais né de femme. Je me moque des épées; je me ris avec
+mépris de toute arme maniée par l'homme qui est né de femme.
+
+(Il sort.--Alarme.)
+
+(Rentre Macduff.)
+
+MACDUFF.--C'est de ce côté que le bruit s'est fait entendre. Tyran,
+montre-toi! Si tu es tué sans avoir reçu un coup de ma main, les ombres
+de ma femme et de mes enfants ne cesseront de m'obséder. Je ne puis
+frapper sur de misérables Kernes, dont les bras sont loués pour porter
+leur lance. Ou toi, Macbeth, ou le tranchant de mon épée, demeuré
+inutile, rentrera dans le fourreau sans avoir frappé un seul coup. Tu
+dois être par là; ce grand cliquetis que j'entends semble annoncer un
+guerrier du premier rang. Fais-le moi trouver, Fortune, et je ne te
+demande plus rien.
+
+(Il sort.--Alarme.)
+
+(Entrent Malcolm et le vieux Siward.)
+
+SIWARD.--Par ici, mon seigneur: le château s'est rendu sans efforts; les
+soldats du tyran se partagent entre nous et lui. Les nobles thanes font
+bravement leur devoir de guerriers. La journée s'est presque entièrement
+déclarée pour vous, et il reste peu de chose à faire.
+
+MALCOLM.--Nous avons rencontré des ennemis qui frappaient à côté de
+nous.
+
+SIWARD.--Entrons, seigneur, dans le château.
+
+(Ils sortent.--Alarme.)
+
+(Rentre Macbeth.)
+
+MACBETH.--Pourquoi ferais-je ici sottement le Romain, et mourrais-je sur
+ma propre épée? Tant que je verrai devant moi des vies, les blessures y
+seront bien mieux placées.
+
+(Rentre Macduff.)
+
+MACDUFF.--Retourne, chien d'enfer, retourne.
+
+MACBETH.--De tous les hommes tu es le seul que j'aie évité: va-t'en, mon
+âme est déjà trop chargée du sang des tiens.
+
+MACDUFF.--Je n'ai rien à te dire, ma réponse est dans mon épée,
+misérable, plus sanguinaire qu'aucune parole ne pourrait l'exprimer.
+
+(Ils combattent.)
+
+MACBETH.--Tu perds ta peine. Tu pourrais aussi facilement imprimer sur
+l'air subtil le tranchant de ton épée que faire couler mon sang. Que ton
+fer tombe sur des têtes vulnérables: ma vie est sous un charme qui ne
+peut céder à un homme né de femme.
+
+MACDUFF.--N'espère plus en ton charme, et que l'ange que tu as toujours
+servi t'apprenne que Macduff a été arraché avant le temps du sein de sa
+mère.
+
+MACBETH.--Maudite soit la langue qui a prononcé ces paroles, car elle a
+subjugué la meilleure partie de moi-même! et que désormais on n'ajoute
+plus de foi à ces démons artificieux qui se jouent de nous par des
+paroles à double sens, qui tiennent leurs promesses à notre oreille en
+manquant à notre espoir.--Je ne veux point combattre avec toi.
+
+MACDUFF.--Rends-toi donc, lâche, et vis pour être exposé aux regards de
+notre temps. Ton portrait, comme celui des monstres les plus rares, sera
+suspendu à un poteau; et au-dessous sera écrit: «C'est ici qu'on voit le
+tyran.»
+
+MACBETH.--Je ne me rendrai point pour baiser la poussière devant les pas
+du jeune Malcolm, et pour être poussé à bout par les malédictions de la
+populace. Quoique la forêt de Birnam ait marché vers Dunsinane, et que
+je t'aie en tête, toi qui n'es pas né de femme, je tenterai un dernier
+effort. Je couvre mon corps de mon bouclier de guerre. Attaque-moi,
+Macduff: damné soit celui de nous deux qui criera le premier: «Arrête,
+c'est assez.»
+
+(Ils sortent en combattant. Retraite.--Fanfares.)
+
+(Rentrent, avec des enseignes et des tambours, Malcolm, le vieux Siward,
+Rosse, Lenox, Angus, Caithness, Menteith, soldats.)
+
+MALCOLM.--Je voudrais que ceux de nos amis qui nous manquent fussent
+arrivés en sûreté.
+
+SIWARD.--Il en faudra perdre quelques-uns. Cependant, par ceux que je
+vois ici, nous n'aurons pas acheté cher une si grande journée.
+
+MALCOLM.--Macduff nous manque, ainsi que votre noble fils.
+
+ROSSE, _à Siward_.--Votre fils, monseigneur, a payé la dette d'un
+soldat: il n'a vécu que pour devenir un homme, et n'a pas eu plutôt
+prouvé sa valeur, par l'intrépidité de sa contenance dans le combat,
+qu'il est mort en homme.
+
+SIWARD.--Il est donc mort?
+
+ROSSE.--Oui, et on l'a emporté du champ de bataille. Votre affliction ne
+doit pas être mesurée sur son mérite, car alors elle n'aurait point de
+terme.
+
+SIWARD.--A-t-il reçu ses blessures par devant?
+
+ROSSE.--Oui, au front.
+
+SIWARD.--Eh bien donc! qu'il devienne le soldat de Dieu! Eussé-je autant
+de fils que j'aide cheveux, je ne leur souhaiterais pas une plus belle
+mort: ainsi le glas est sonné pour lui.
+
+MALCOLM.--Il mérite plus de regrets; c'est à moi à les lui rendre.
+
+SIWARD.--Il a tout ce qu'il mérite: on dit qu'il est bien mort, et
+qu'il a payé ce qu'il devait. Ainsi, que Dieu soit avec lui!--(_Rentre
+Macduff, avec la tête de Macbeth à la main._) Voici de nouveaux sujets
+de joie.
+
+MACDUFF.--Salut, roi, car tu l'es. Vois, je porte la tête maudite de
+l'usurpateur. Notre pays est libre. Je te vois entouré des perles de ton
+royaume: tous répètent mon hommage dans le fond de leurs coeurs. Que
+leurs voix s'unissent tout haut à la mienne: «Salut, roi d'Écosse!»
+
+TOUS.--Roi d'Écosse, salut!
+
+(Fanfares.)
+
+MALCOLM.--Nous ne laisserons pas écouler beaucoup de temps avant de
+compter avec les services de votre zèle, et sans vous rendre ce que nous
+vous devons. Mes thanes et cousins, désormais soyez comtes, les premiers
+que jamais l'Écosse ait vus honorés de ce titre. Ce qui nous reste à
+faire, tous les actes nouveaux nécessités par la circonstance, comme le
+rappel de ceux de nos amis qui se sont exilés pour fuir les pièges de
+l'inquiète tyrannie; la recherche des cruels ministres de ce boucher
+défunt et de son infernale compagne qui, à ce qu'on croit, s'est
+détruite de ses propres mains; ces devoirs, et tous les autres qui nous
+regardent, avec le secours de la grâce, nous les exécuterons à mesure
+en temps et lieu. Je vous rends grâces à tous ensemble et à chacun en
+particulier, et je vous invite tous à venir nous voir couronner à Scone.
+
+(Tous sortent au bruit des fanfares.)
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Macbeth, by William Shakespeare
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13868 ***
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+ <title>Macbeth</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13868 ***</div>
+
+<p>====================================================================</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ce document est tiré de:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE </p>
+<p>SHAKSPEARE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TRADUCTION DE </p>
+<p>M. GUIZOT</p>
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Volume 2</p>
+<p>Jules César.</p>
+<p>Cléopâtre.&mdash;Macbeth.&mdash;Les Méprises.</p>
+<p>Beaucoup de bruit pour rien.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p>
+<p>1864</p>
+ </div> </div>
+
+<p>====================================================================</p>
+
+<h1>MACBETH</h1>
+<br><br>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<h4>de</h4>
+<h2>WILLIAM SHAKESPEARE</h2>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>NOTICE SUR MACBETH</h3>
+
+
+<p>En l'année 1034, Duncan succéda sur le trône d'Écosse à son
+grand-père Malcolm. Il tenait son droit de sa mère Béatrix, fille
+aînée de Malcolm: la cadette, Doada, était mère de Macbeth, qui se
+trouvait ainsi cousin-germain de Duncan. Le père de Macbeth était
+Finleg, thane de Glamis, désigné sous le nom de Sinell dans la tragédie
+et dans la chronique de Hollinshed, d'après l'autorité d'Hector
+Boèce, à qui a été emprunté le récit des événements concernant
+Duncan et Macbeth. Comme Shakspeare a suivi de point en point la
+chronique de Hollinshed, les faits contenus dans cette chronique sont
+nécessaires à rappeler; ils ont d'ailleurs en eux-mêmes un intérêt
+véritable.</p>
+
+<p>Macbeth s'était rendu célèbre par son courage, et on l'eût jugé
+parfaitement digne de régner s'il n'eût été «de sa nature,» dit la
+chronique, «quelque peu cruel.» Duncan, au contraire, prince peu
+guerrier, poussait jusqu'à l'excès la douceur et la bonté; en sorte que
+si l'on eût pu fondre le caractère des deux cousins et les tempérer
+l'un par l'autre, on aurait eu, dit la chronique. «un digne roi et un
+excellent capitaine.»</p>
+
+<p>Après quelques années d'un règne paisible, la faiblesse de Duncan
+ayant encouragé les malfaiteurs, Banquo, thane de Lochaber,
+chargé de recueillir les revenus du roi, se vit forcé de punir un peu
+sévèrement (<i>somewhat sharpelie</i>) quelques-uns des plus coupables,
+ce qui occasionna une révolte. Banquo, dépouillé de tout l'argent
+qu'il avait reçu, faillit perdre la vie, et ne s'échappa qu'avec
+peine et couvert de blessures. Aussitôt qu'elles lui permirent de se
+rendre à la cour, il alla porter plainte à Duncan et il détermina enfin
+celui-ci à faire sommer les coupables de comparaître; mais ils tuèrent
+le sergent d'armes qu'on leur avait envoyé et se préparèrent à la
+défense, excités par Macdowald, le plus considéré d'entre eux, qui,
+réunissant autour de lui ses parents et ses amis, leur représenta
+Duncan comme un lâche au coeur faible (<i>taint hearted milksop</i>),
+plus propre à gouverner des moines qu'à régner sur une nation aussi
+guerrière que les Écossais. La révolte s'étendit particulièrement sur
+les îles de l'ouest, d'où une foule de guerriers vinrent dans le Lochaber
+se ranger autour de Macdowald; l'espoir du butin attira aussi
+d'Irlande un grand nombre de Kernes et de Gallouglasses<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, prêts à
+suivre Macdowald partout où il voudrait les conduire. Au moyen de
+ces renforts, Macdowald battit les troupes que le roi avait envoyées
+à sa rencontre, prit leur chef Malcolm, et, après la bataille, lui fit
+trancher la tête.</p>
+
+<p>Duncan, consterné de ces nouvelles, assembla un conseil où Macbeth
+lui ayant vivement reproché sa faiblesse et sa lenteur à punir,
+qui laissaient aux rebelles le temps de s'assembler, offrit cependant
+de se charger, avec Banquo, de la conduite de la guerre. Son offre
+ayant été acceptée, le seul bruit de son approche avec de nouvelles
+troupes effraya tellement les rebelles qu'un grand nombre déserta
+secrètement; et Macdowald, ayant essayé avec le reste, de tenir tête
+à Macbeth, fut mis en déroute et forcé de s'enfuir dans un château
+où il avait renfermé sa femme et ses enfants; mais, désespérant d'y
+pouvoir tenir, et dans la crainte des supplices, il se tua, après avoir
+tué d'abord sa femme et ses enfants. Macbeth entra sans obstacle
+dans le château, dont les portes étaient demeurées ouvertes. Il n'y
+trouva plus que le cadavre de Macdowald au milieu de ceux de sa
+famille; et la barbarie de ce temps fut révoltée de ce qu'insensible à
+ce tragique spectacle, Macbeth fit couper la tête de Macdowald pour
+l'envoyer au roi, et attacher le reste du corps à un gibet. Il fit acheter
+très-cher aux habitants des îles le pardon de leur révolte, ce qui
+ne l'empêcha pas de faire exécuter tous ceux qu'il put prendre encore
+dans le Lochaber. Les habitants se récrièrent hautement contre
+cette violation de la foi promise, et les injures qu'ils proférèrent
+contre lui, à cette occasion, irritèrent tellement Macbeth qu'il fut près
+de passer dans les îles avec une armée pour se venger; mais il fut
+détourné de ce projet par les conseils de ses amis, et surtout par les
+présents au moyen desquels les insulaires achetèrent une seconde
+fois leur pardon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Soldats d'infanterie, armés les premiers à la légère, les seconds
+d'armes pesantes.</blockquote>
+
+<p>Peu de temps après, Suénon, roi de Norwége, ayant fait une descente
+en Écosse, Duncan, pour lui résister, se mit à la tête de la
+portion la plus considérable de son armée, dont il confia le reste à
+Macbeth et à Banquo. Duncan, battu et près de s'enfuir, se réfugia
+dans le château de Perth, où Suénon vint l'assiéger. Duncan ayant
+secrètement instruit Macbeth de ses intentions, feignit de vouloir
+traiter et traîna la chose en longueur jusqu'à ce qu'enfin, averti que
+Macbeth avait réuni des forces suffisantes, il indiqua un jour pour
+livrer la place, et en attendant il offrit aux Norwégiens de leur envoyer
+des provisions de bouche, qu'ils acceptèrent avec d'autant
+plus d'empressement que depuis plusieurs jours ils souffraient beaucoup
+de la disette. Le pain et la bière qu'on leur livra avaient été
+mêlés du jus d'une baie extrêmement narcotique, en sorte que, s'en
+étant rassasiés avec avidité, ils tombèrent dans un sommeil dont il
+fut impossible de les tirer. Alors Duncan fit avertir Macbeth, qui,
+arrivant en diligence et entrant sans obstacle dans le camp, massacra
+tous les Norwégiens, dont la plupart ne se réveillèrent pas, et dont
+les autres se trouvèrent tellement étourdis par l'effet du soporifique
+qu'ils ne purent faire aucune défense. Un grand nombre de mariniers
+de la flotte norwégienne, qui étaient venus pour prendre leur part
+de l'abondance répandue dans le camp, partagèrent le sort de leurs
+compatriotes, et Suénon, qui se sauva, lui onzième, de cette boucherie,
+trouva à peine assez d'hommes pour conduire le vaisseau sur
+lequel il s'enfuit en Norwége. Ceux qu'il laissa derrière furent, trois
+jours après, tellement battus par un vent d'est qu'ils se brisèrent les
+uns contre les autres et s'enfoncèrent dans la mer, dans un lieu appelé
+les sables de Drownelow, où ils sont encore aujourd'hui (1574),
+dit la chronique, «au grand danger des vaisseaux qui viennent sur
+la côte, la mer les couvrant entièrement pendant le flux, tandis
+que le reflux en laisse paraître quelques parties au-dessus de l'eau.»
+Ce désastre causa une telle consternation en Norwége qu'encore plusieurs
+années après on n'y armait point un chevalier sans lui faire
+jurer de venger ses compatriotes tués en Écosse. Duncan, pour célébrer
+sa délivrance, ordonna de grandes processions; mais, pendant
+qu'on les célébrait, on apprit le débarquement d'une armée de Danois,
+sous les ordres de Canut, roi d'Angleterre, qui venait venger
+son frère Suénon. Macbeth et Banquo allerent au-devant d'eux, les
+défirent, les forcèrent à se rembarquer et à payer une somme considérable
+pour obtenir la permission d'enterrer leurs morts à Saint-Colmes-Inch,
+où, dit la chronique, on voit encore un grand nombre
+de vieux tombeaux sur lesquels sont gravés les armes des Danois.</p>
+
+<p>Tels sont, dans les exploits de Macbeth et de Banquo, ceux dont
+Shakspeare, d'après Hollinshed, a fait usage dans sa tragédie. Ce fut
+peu de temps après que Macbeth et Banquo, se rendant à Fores, où
+était le roi, et chassant en chemin à travers les bois et les champs,
+«sans autre compagnie que seulement eux-mêmes,» furent soudainement
+accostés, au milieu d'une lande, par trois femmes bizarrement
+vêtues et «semblables à des créatures de l'ancien monde» (<i>elder
+world</i>), qui saluèrent Macbeth précisément comme on le voit dans la
+tragédie. Sur quoi Banquo: «Quelle manière de femmes êtes-vous
+donc, dit-il, de vous montrer si peu favorables envers moi que vous
+assigniez à mon compagnon non-seulement de grands emplois, mais
+encore un royaume, tandis qu'à moi vous ne me donnez rien du
+tout?&mdash;Vraiment, dit la première d'entre elles, nous te promettons
+de plus grands biens qu'à lui, car il régnera en effet, mais avec une
+fin malheureuse, et il ne laissera aucune postérité pour lui succéder;
+tandis qu'au contraire toi, à la vérité, ne régneras pas du
+tout, mais de toi sortiront ceux qui gouverneront l'Écosse par une
+longue suite de postérité non interrompue.» Aussitôt elles disparurent.
+Quelque temps après, le thane de Cawdor ayant été mis à
+mort pour cause de trahison, son titre fut conféré à Macbeth, qui
+commença, ainsi que Banquo, à ajouter grande foi aux prédictions
+des sorcières et à rêver aux moyens de parvenir à la couronne.</p>
+
+<p>Il avait des chances d'y arriver légitimement, les fils de Duncan
+n'étant pas encore en âge de régner et la loi d'Écosse portant que
+si le roi mourait avant que ses fils ou descendants en ligne directe
+fussent assez âgés pour prendre le maniement des affaires, on élirait
+à leur place le plus proche parent du roi défunt. Mais Duncan ayant
+désigné, avant l'âge, son fils Malcolm pour prince de Cumberland et
+son successeur au trône, Macbeth, qui vit par là ses espérances renversées,
+se crut en droit de venger l'injustice qu'il éprouvait. Il y
+était d'ailleurs sans cesse excité par Caithness, sa femme, qui, brûlant
+du désir de se voir reine, «et impatiente de tout délai, dit Boèce,
+comme le sont toutes les femmes,» ne cessait de lui reprocher son
+manque de courage. Macbeth ayant donc assemblé à Inverness, d'autres
+disent à Botgsvane, un grand nombre de ses amis auxquels il fit
+part de son projet, tua Duncan, et se rendit avec son parti à Scone,
+où il se mit sans difficulté en possession de la couronne.</p>
+
+<p>La chronique de Hollinshed rapporte sans aucun détail le meurtre
+de Duncan. Les incidents qu'a mis en scène Shakspeare sont tirés
+d'une autre partie de cette même chronique concernant le meurtre
+du roi Duffe, assassiné, plus de soixante ans auparavant, par un seigneur
+écossais nommé Donwald. Voici les circonstances de ce meurtre
+telles que les rapporte la chronique.</p>
+
+<p>Duffe s'était montré, dès le commencement de son règne, très-occupé
+de protéger le peuple contre les malfaiteurs et «personnes
+oisives qui ne voulaient vivre que sur les biens des autres.»
+Il en fit exécuter plusieurs, força les autres à se retirer en Irlande
+ou bien à apprendre quelque métier pour vivre. Bien qu'ils ne tinssent,
+à ce qu'il paraît, à la haute noblesse d'Écosse que par des degrés
+assez «éloignés, les nobles, dit la chronique, furent très-offensés de
+cette extrême rigueur, regardant comme un déshonneur, pour des
+gens descendus de noble parentage, d'être contraints de gagner
+leur vie par le travail de leurs mains, ce qui n'appartient qu'aux
+hommes de la glèbe et autres de la basse classe, nés pour travailler
+à nourrir la noblesse et pour obéir à ses ordres.» Le roi fut, en
+conséquence, regardé par eux comme ennemi des nobles et indigne
+de les gouverner, étant, disaient-ils, uniquement dévoué aux intérêts
+du peuple et du clergé, qui faisaient, en ce temps, cause commune
+contre l'oppression des grands seigneurs. Le mécontentement s'accroissant
+tous les jours, il s'éleva plusieurs révoltes, dans l'une desquelles
+entrèrent quelques jeunes gentilshommes, parents de Donwald,
+lieutenant pour le roi du château de Fores. Ces jeunes gens furent
+pris, et Donwald, qui jusqu'alors avait servi fidèlement et utilement
+le roi, se flatta d'obtenir leur grâce; mais n'ayant pu y parvenir, il
+en conçut un violent ressentiment. Sa femme, que des causes pareilles
+irritaient contre le roi, n'épargna rien pour l'aigrir et lui fit comprendre
+combien il lui serait facile de se venger lorsque Duffe viendrait,
+comme cela lui arrivait souvent, loger à Fores, sans autre garde que
+la garnison du château, qui était entièrement à leur dévotion, et elle
+lui en indiqua tous les moyens.</p>
+
+<p>Duffe étant venu peu de temps après à Fores, la veille de son départ,
+lorsqu'il se fut couché après avoir prié Dieu beaucoup plus tard
+qu'à l'ordinaire, Donwald et sa femme se mirent à table avec les deux
+chambellans, dont ils avaient préparé avec soin «l'arrière-souper ou
+collation,» et les enivrèrent si bien qu'ils les firent tomber dans un
+sommeil léthargique. Alors Donwald, «quoique dans son coeur il abhorrât
+cette action,» excité par sa femme, appela quatre de ses domestiques
+instruits de son projet, et qu'il avait séduits par des présents.
+Ils entrèrent dans la chambre de Duffe, le tuèrent, emportèrent
+son corps hors du château par une poterne, et, le mettant sur un
+cheval préparé à cet effet, le transportèrent à deux milles de là, près
+d'une petite rivière qu'ils détournèrent avec l'aide de quelques paysans;
+puis, creusant une fosse dans le fond du lit de la rivière, ils y
+enterrèrent le cadavre et firent repasser les eaux par-dessus, dans la
+crainte que s'il venait à être découvert, ses blessures ne saignassent
+lorsque Donwald en approcherait, et ne le fissent ainsi reconnaître
+comme l'auteur du meurtre. Donwald, pendant ce temps, avait eu soin
+de se tenir parmi ceux qui faisaient la garde, et qu'il ne quitta pas
+pendant le reste de la nuit. Les circonstances subséquentes, relatives
+au meurtre des deux chambellans, sont telles que Shakspeare les a
+représentées dans Macbeth. Il en est de même des prodiges qu'il rapporte
+et qui eurent lieu à la mort de Duffe. Le soleil ne parut point
+durant six mois, jusqu'à ce qu'enfin les meurtriers ayant été découverts
+et exécutés, il brilla de nouveau sur la terre, et les champs se
+couvrirent de fleurs, bien que ce ne fût pas la saison.</p>
+
+<p>Pour revenir à Macbeth, les dix premières années de son règne furent
+signalées par un gouvernement sage, équitable et vigoureux. On
+rapporte plusieurs de ses lois, dont voici quelques-unes:</p>
+
+<p>«Celui qui en accompagnera un autre pour lui faire cortège, soit
+à l'église, au marché, ou à quelque autre lieu d'assemblée publique,
+sera mis à mort, à moins qu'il ne reçoive sa subsistance de celui
+qu'il accompagne.» La peine de mort était également portée contre
+celui qui prêtait serment à tout autre qu'au roi.</p>
+
+<p>«Aucune sorte de seigneurs et de grands barons ne pourront, sous
+peine de mort, contracter mariage les uns avec les autres, surtout
+si leurs terres sont voisines.»</p>
+
+<p>«Toute arme (<i>armour</i>) et toute épée portée pour un autre effet
+que la défense du roi et du royaume en temps de guerre sera confisquée
+à l'usage du roi, avec tous les autres biens meubles (<i>moveable
+goods</i>) de la personne délinquante.» Il est également défendu à
+tout homme du peuple d'entretenir un cheval pour aucun autre usage
+que l'agriculture, mais cela seulement sous peine de confiscation du
+cheval.</p>
+
+<p>«Tous ceux qui, nommés gouverneurs ou (comme je puis les appeler)
+capitaines, achèteront quelques terres ou possessions dans
+les limites de leur commandement, perdront ces terres ou possessions,
+et l'argent qui aura servi à les payer.» Il leur est également
+défendu, sous peine de perdre leurs charges, sans pouvoir être remplacés
+par personne de leur famille, de marier leurs fils ou filles dans
+leur gouvernement.</p>
+
+<p>«Personne ne pourra siéger dans une cour temporelle, sans y être
+autorisé par une convention du roi.» Tous les actes doivent être
+également passés au nom du roi.</p>
+
+<p>Quelques autres lois ont pour objet d'assurer les immunités du
+clergé et l'autorité des censures de l'Église, de régler les devoirs de
+la chevalerie, les successions, etc. Plusieurs de ces lois, dont quelques-unes
+assez singulières pour le temps, sont faites par des motifs
+d'ordre et de règle; d'autres sont destinées à maintenir l'indépendance
+civile contre le pouvoir des officiers de la couronne; mais la plupart
+ont évidemment pour objet de diminuer la puissance des nobles et de
+concentrer toute l'autorité dans les mains du roi. Toutes sont rapportées
+par les historiens du temps comme des lois sages et bienfaisantes;
+et si Macbeth fût arrivé au trône par des moyens légitimes, s'il eût
+continué dans les voies de la justice comme il avait commencé, il aurait
+pu, dit la chronique de Hollinshed, «être compté au nombre des
+plus grands princes qui eussent jamais régné.»</p>
+
+<p>Mais ce n'était, continue notre chronique, qu'un zèle d'équité contrefait
+et contraire à son inclination naturelle. Macbeth se montra
+enfin tel qu'il était; et le même sentiment de sa situation qui l'avait
+porté à rechercher la faveur publique par la justice changea la
+justice en cruauté; «car les remords de sa conscience le tenaient
+dans une crainte continuelle qu'on ne le servît de la
+même coupe qu'il avait administrée à son prédécesseur.» Dès
+lors commence le Macbeth de la tragédie. Le meurtre de Banquo,
+exécuté de la même manière et pour les mêmes motifs que ceux que
+lui attribue Shakspeare, est suivi d'un grand nombre d'autres crimes
+qui lui font «trouver une telle douceur à mettre ses nobles à mort
+que sa soif pour le sang ne peut plus être satisfaite, et le peuple
+n'est, pas plus que la noblesse, à l'abri de ses barbaries et de ses
+rapines.» Des magiciens l'avaient averti de se garder de Macduff,
+dont la puissance d'ailleurs lui faisait ombrage, et sa haine contre
+lui ne cherchait qu'un prétexte. Macduff, prévenu du danger, forma
+le projet de passer en Angleterre pour engager Malcolm, qui s'y était
+réfugié, à venir réclamer ses droits. Macbeth en fut informé, «car
+les rois, dit la chronique, ont des yeux aussi perçants que le lynx
+et des oreilles aussi longues que Midas,» et Macbeth tenait chez
+tous les nobles de son royaume des espions à ses gages. La fuite de
+Macduff, le massacre de tout ce qui lui appartenait, sa conversation
+avec Malcolm, sont des faits tirés de la chronique. Malcolm opposa
+d'abord aux empressements de Macduff des raisons tirées de
+sa propre incontinence, et Macduff lui répondit comme dans Shakspeare,
+en ajoutant seulement: «Fais-toi toujours roi, et j'arrangerai
+les choses avec tant de prudence que tu pourras te satisfaire à ton
+plaisir, si secrètement que personne ne s'en apercevra.» Le reste
+de la scène est fidèlement imité par le poëte; et tout ce qui concerne
+la mort de Macbeth, les prédictions qui lui avaient été faites et la manière
+dont elles furent à la fois éludées et accomplies, est tiré presque
+mot pour mot de la chronique où nous voyons enfin comment «par
+l'illusion du diable il déshonora, par la plus terrible cruauté, un
+règne dont les commencements avaient été utiles à son peuple<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.»
+Macbeth avait assassiné Duncan en 1040; il fut tué lui-même en
+1057, après dix sept ans de règne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Chroniques de Hollinshed, édit. in-fol. de 1586, t. Ier, p. 168 et
+suiv., et pour ce qui concerne le meurtre du roi Duffe, p. 150 et
+suiv. C'est probablement des faits fournis par Hector Boèce à cette
+chronique que Buchanan, en rapportant beaucoup plus sommairement
+l'histoire de Macbeth, a dit: <i>Multa hic fabulose quidam nostrorum
+affingunt; sed quia theatris aut milesiis fabulis sunt aptiora quam
+historiae, ea omitto</i>. (<i>Rerum Scot. Hist.</i>, t. VII.)</blockquote>
+
+<p>Tel est l'ensemble de faits auquel Shakspeare s'est chargé de donner
+l'âme et la vie. Il se place simplement au milieu des événements
+et des personnages, et d'un souffle mettant en mouvement toutes ces
+choses inanimées, il nous fait assister au spectacle de leur existence.
+Loin de rien ajouter aux incidents que lui a fournis la relation à laquelle
+il emprunte son sujet, il en retranche beaucoup; il élague surtout
+ce qui altérerait la simplicité de sa marche et embarrasserait
+l'action de ses personnages; il supprime ce qui l'empêcherait de les
+pénétrer d'une seule vue et de les peindre en quelques traits. Macbeth,
+avec les crimes et les grandes qualités que lui attribue son histoire,
+serait un être trop compliqué; il faudrait en lui trop d'ambition
+et trop de vertu à la fois pour que l'une de ses dispositions pût se
+soutenir quelque temps en présence de l'autre, et l'on aurait besoin
+de trop grandes machines pour faire pencher la balance de l'un ou
+l'autre côté. Le Macbeth de Shakspeare n'est brillant que par ses vertus
+guerrières, et surtout par sa valeur personnelle; il n'a que les
+qualités et les défauts d'un barbare: brave, mais point étranger à la
+crainte du péril dès qu'il y croit, cruel et sensible par accès, perfide
+par inconstance, toujours prêt à céder à la tentation qui se présente,
+qu'elle soit de crime ou de vertu, il a bien, dans son ambition et
+dans ses forfaits, ce caractère d'irréflexion et de mobilité qui appartient
+à une civilisation presque sauvage; ses passions sont impérieuses,
+mais aucune série de raisonnements et de projets ne les
+détermine et ne les gouverne; c'est un arbre élevé, mais sans racines,
+que le moindre vent peut ébranler et dont la chute est un désastre.
+De là naît sa grandeur tragique; elle est dans sa destinée
+plus que dans son caractère. Macbeth, placé plus loin des espérances
+du trône, fût demeuré vertueux, et sa vertu eût été inquiète, car elle
+eût été seulement le fruit de la circonstance; son crime devient pour
+lui un supplice, parce que c'est la circonstance qui le lui a fuit commettre:
+ce crime n'est pas sorti du fond de la nature de Macbeth; et
+cependant il s'attache à lui, l'enveloppe, l'enchaîne, le déchire de
+toutes parts, et lui crée ainsi une destinée tourmentée et irrémissible,
+où le malheureux s'agite vainement, ne faisant rien qui ne
+l'enfonce toujours davantage, et avec plus de désespoir, dans la carrière
+que lui prescrit désormais son implacable persécuteur. Macbeth
+est un de ces caractères marqués dans toutes les superstitions pour
+devenir la proie et l'instrument de l'esprit pervers, qui prend plaisir
+à les perdre parce qu'ils ont reçu quelque étincelle de la nature divine,
+et qui en même temps n'y rencontre que peu de difficultés, car
+cette lumière céleste ne lance en eux que des rayons passagers, à
+chaque instant obscurcis par des orages.</p>
+
+<p>Lady Macbeth est bien précisément la femme d'un tel homme, le produit
+d'un même état de civilisation, d'une même habitude de passions.
+Elle y joint de plus d'être une femme, c'est-à-dire sans prévoyance, sans
+généralité dans les vues, n'apercevant à la fois qu'une seule partie
+d'une seule idée, et s'y livrant tout entière sans jamais admettre ce qui
+pourrait l'en distraire et l'y troubler. Les sentiments qui appartiennent
+à son sexe ne lui sont point étrangers: elle aime son mari,
+connaît les joies d'une mère, et n'a pu tuer elle-même Duncan,
+parce qu'il ressemblait à son père endormi; mais elle veut être reine.
+Il faut pour cela que Duncan périsse; elle ne voit dans la mort de
+Duncan que le plaisir d'être reine; son courage est facile, car elle
+n'aperçoit pas ce qui pourrait la faire reculer. Lorsque la passion
+sera satisfaite et l'action commise, alors seulement les autres conséquences
+lui en seront révélées comme une nouveauté dont elle n'avait
+pas eu la plus légère prévision. Ces craintes, cette nécessité de nouveaux
+forfaits, que son mari avait entrevus d'avance, elle n'y avait
+jamais songé. Elle voulait bien rejeter le crime sur les deux chambellans;
+mais ce n'est pas elle qui songe à les tuer; ce n'est pas elle
+qui prépare le meurtre de Banquo, le massacre de la famille de Macduff.
+Elle n'a pas vu si loin; elle n'avait pas même deviné, en entrant
+dans la chambre de Duncan égorgé, l'effet que produirait sur
+elle un pareil spectacle. Elle en sort troublée, ne dédaignant plus les
+terreurs de son mari, mais l'engageant seulement à ne se pas trop
+arrêter sur des images, dont on voit qu'elle commence à se sentir
+elle-même obsédée. Le coup est porté et se révélera dans l'admirable
+et terrible scène du somnambulisme: c'est là que nous apprendrons
+ce que devient, lorsqu'il n'est plus soutenu par l'aveugle emportement
+de la passion, ce caractère en apparence si inébranlable. Macbeth
+s'est affermi dans le crime, après avoir hésité à le commettre,
+parce qu'il le comprenait; nous verrons sa femme, succombant sous
+la connaissance qu'elle en a trop tard acquise, substituer une idée
+fixe à une autre, mourir pour s'en délivrer, et punir par la folie du
+désespoir le crime que lui a fait commettre la folie de l'ambition.</p>
+
+<p>Les autres personnages, amenés seulement pour concourir à ce
+grand tableau de la marche et de la destinée du crime, n'ont d'autre
+couleur que celle de la situation que leur donne l'histoire. Les sorcières
+sont bien ce qu'elles doivent être, et je ne sais pourquoi il est
+d'usage de se récrier avec dégoût contre cette portion de la représentation
+de Macbeth: lorsqu'on voit ces viles créatures arbitres de
+la vie, de la mort, de toutes les chances et de tous les intérêts de
+l'humanité, et qui en disposent d'après les plus méprisables caprices
+de leur odieuse nature, à la terreur qu'inspire leur pouvoir se joint
+l'effroi que fait naître leur déraison, et le ridicule même d'un tel
+spectacle en augmente l'effet.</p>
+
+<p>Le style de Macbeth est remarquable, dans son énergie sauvage,
+par une recherche qu'on aura raison de lui reprocher, mais qu'à
+tort on regarderait comme contraire à la vérité autant qu'elle l'est au
+naturel: la recherche n'est point incompatible avec la grossièreté
+des moeurs et des idées; elle semble même assez ordinaire aux temps
+et aux situations où manquent les idées générales. L'esprit, qui ne
+peut demeurer oisif, s'attache alors aux plus petits rapports, s'y
+complaît et s'en fait une habitude que nous retrouvons dans toutes
+les situations analogues. Rien n'est plus alambiqué que l'esprit de
+la littérature du moyen âge. Ce que nous connaissons des discours
+des sauvages contient beaucoup d'idées recherchées; la recherche
+est le caractère des beaux esprits de la classe inférieure; les injures
+mêmes des gens du peuple sont composées quelquefois avec
+une recherche tout à fait singulière, comme si, dans ces moments
+où la colère exalte les facultés, leur esprit saisissait avec plus de
+facilité et d'abondance les rapports de ce genre, les seuls où il soit
+capable d'atteindre.</p>
+
+<p>On croit que Macbeth fut représenté en 1606; l'idée de faire une
+tragédie sur ce sujet, nécessairement agréable au roi Jacques, qui
+venait de monter sur le trône d'Angleterre, fut probablement inspirée
+à Shakspeare par une pièce de vers en une petite scène, qu'en
+1605, des étudiants d'Oxford récitèrent en latin devant le roi, et en
+anglais devant la reine qui l'avait accompagné dans la ville. Les
+étudiants étaient au nombre de trois et parlaient probablement tour
+à tour; leurs discours roulèrent sur la prédiction faite à Banquo; et
+par une allusion au triple salut qu'avait reçu Macbeth, ils saluèrent
+Jacques roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande. Ils le saluèrent
+même roi de France, ce qui détruisait assez gratuitement la vertu
+du nombre <i>trois</i>.</p>
+
+
+
+<H2>MACBETH</H2>
+<BR><BR><BR>
+
+
+
+
+<p><b>PERSONNAGES</b></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>DUNCAN, roi d'Écosse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Fils du roi.</p>
+<p class="i2">MALCOLM.</p>
+<p class="i2">DONALBAIN.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Généraux de l'armée du roi.</p>
+
+<p class="i2">MACBETH.</p>
+<p class="i2">BANQUO.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Seigneurs écossais.</p>
+<p class="i2">MACDUFF.</p>
+<p class="i2">LENOX.</p>
+<p class="i2">ROSSE.</p>
+<p class="i2">MENTEITH.</p>
+<p class="i2">ANGUS.</p><br>
+<p>CAITHNESS.</p>
+<p>FLEANCE, fils de Banquo.</p>
+<p>SIWARD, comte de Northumberland, général de l'armée anglaise.</p>
+<p>LE FILS DE SIWARD.</p>
+<p>SEYTON, officier attaché à Macbeth.</p>
+<p>LE FILS DE MACDUFF.</p>
+<p>UN MÉDECIN ANGLAIS.</p>
+<p>UN MÉDECIN ÉCOSSAIS.</p>
+<p>LADY MACBETH.</p>
+<p>LADY MACDUFF.</p>
+<p>DAMES DE LA SUITE DE LADY MACBETH.</p>
+<p>LORDS, GENTILSHOMMES, OFFICIERS, SOLDATS, MEURTRIERS, SUIVANTS ET MESSAGERS.</p>
+<p>HECATE ET TROIS SORCIÈRES.</p>
+<p>L'OMBRE DE BANQUO ET AUTRES APPARITIONS.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La scène est en Écosse, et surtout dans le château de Macbeth,
+excepté à la fin du quatrième acte, où elle se passe en Angleterre.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Un lieu découvert.&mdash;Tonnerre, éclairs.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LES TROIS SORCIÈRES.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Quand nous réunirons-nous maintenant
+toutes trois? Sera-ce par le tonnerre, les éclairs ou
+la pluie?</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Quand le bacchanal aura cessé,
+quand la bataille sera gagnée et perdue.</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Ce sera avant le coucher du soleil.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;En quel lieu?</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Sur la bruyère.</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Pour y rencontrer Macbeth.</p>
+
+<p class="stage1">(Une voix les appelle.)</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;J'y vais, Grimalkin<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>!</p>
+
+<p>LES TROIS SORCIÈRES, <i>à la fois</i>.&mdash;Paddock<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> appelle.&mdash;Tout
+à l'heure!&mdash;Horrible est le beau, beau est l'horrible.
+Volons à travers le brouillard et l'air impur.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles disparaissent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>Grimalkin</i>, nom d'un vieux chat. Grimalkin est très-souvent,
+en Angleterre, le nom propre d'un chat.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Paddock</i>, espèce de gros crapaud. Les chats et les crapauds
+jouaient, comme on sait, un rôle très-important dans la sorcellerie.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Un camp près de Fores.</p>
+
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN,
+LENOX, <i>et leur suite. Ils vont à la rencontre d'un soldat
+blessé et sanglant</i>.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Quel est cet homme tout couvert de sang? Il
+me semble, d'après son état, qu'il pourra nous dire où
+en est actuellement la révolte.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;C'est le sergent qui a combattu en brave et
+intrépide soldat pour me sauver de la captivité.&mdash;Salut,
+mon brave ami; apprends au roi ce que tu sais de la
+mêlée: en quel état l'as-tu laissée?</p>
+
+<p>LE SERGENT.&mdash;Elle demeurait incertaine, comme deux
+nageurs épuisés qui s'accrochent l'un à l'autre et paralysent
+tous leurs efforts. L'impitoyable Macdowald (bien
+fait pour être un rebelle, car tout l'essaim<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> des vices de
+la nature s'est abattu sur lui pour l'amener là) avait reçu
+des îles de l'ouest un renfort de Kernes<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> et de Gallow-Glasses;
+et la Fortune, souriant à sa cause maudite,
+semblait se faire la prostituée d'un rebelle. Mais tout
+cela n'a pas suffi. Le brave Macbeth (il a bien mérité ce
+nom) dédaignant la Fortune, comme le favori de la
+Valeur, avec son épée qu'il brandissait toute fumante
+d'une sanglante exécution, s'est ouvert un passage, jusqu'à
+ce qu'il se soit trouvé en face du traître, à qui il n'a
+pas donné de poignée de mains ni dit adieu, qu'il ne l'eût
+décousu du nombril à la mâchoire, et qu'il n'eût placé
+sa tête sur nos remparts.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;O mon brave cousin! digne gentilhomme!</p>
+
+<p>LE SERGENT.&mdash;De même que le point où le soleil commence
+à luire est celui d'où viennent éclater les tempêtes
+qui brisent nos vaisseaux, et les effroyables tonnerres,
+ainsi de la source d'où semblait devoir arriver le secours
+ont surgi de nouvelles détresses.&mdash;Écoute, roi d'Écosse,
+écoute.&mdash;A peine la justice, armée de la valeur, avait-elle
+forcé ces Kernes voltigeurs à se fier à leurs jambes, que
+le chef des Norwégiens, saisissant son avantage avec des
+bataillons tout frais et des armes bien fourbies, a commencé
+une seconde attaque.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Cela n'a-t-il pas effrayé nos généraux Macbeth
+et Banquo?</p>
+
+<p>LE SERGENT.&mdash;Oui, comme les passereaux l'aigle, ou le
+lièvre le lion. Pour dire vrai, je ne les puis comparer
+qu'à deux canons chargés jusqu'à la gueule de doubles
+charges, tant ils redoublaient leurs coups redoublés sur
+les ennemis. À moins qu'ils n'eussent résolu de se baigner
+dans la fumée des blessures, ou de laisser à la mémoire
+le souvenir d'un autre Golgotha, je n'en sais rien.&mdash;Mais
+je me sens faible; mes plaies crient au secours.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Tes paroles te vont aussi bien que tes blessures:
+elles ont un parfum d'honneur.&mdash;Allez avec lui,
+amenez-lui les chirurgiens.&mdash;(<span class="stage2"><i>Le sergent sort accompagné</i>.</span>)
+Qui s'avance vers nous?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Rosse.)</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;C'est le digne thane de Rosse.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Quel empressement peint dans ses regards! A
+le voir, il aurait l'air de nous annoncer d'étranges choses.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Dieu sauve le roi!</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;D'où viens-tu, digne thane?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;De Fife, grand roi, où les bannières des Norwégiens
+insultent les cieux et glacent nos gens du vent
+qu'elles agitent. Le roi de Norwége en personne, à la tête
+d'une armée terrible, et secondé par ce traitre déloyal,
+le thane de Cawdor, avait engagé un combat funeste,
+lorsque le nouvel époux de Bellone, revêtu d'une armure
+éprouvée, s'est mesuré avec lui à forces égales, et son fer
+opposé contre un fer rebelle, bras contre bras, a dompté
+son farouche courage.&mdash;Pour conclure, la victoire nous
+est restée.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Quel bonheur!</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Maintenant Suénon, le roi de Norwége, demande
+à entrer en composition: nous n'avons pas daigné
+lui permettre d'enterrer ses morts, qu'il n'eût déposé
+d'avance à Saint-Colmes-Inch dix mille dollars pour notre
+usage général.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Le thane de Cawdor ne trahira plus nos
+intérêts confidentiels. Allez, ordonnez sa mort, et saluez
+Macbeth du titre qui lui a appartenu.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Je vais faire exécuter vos ordres.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Ce qu'il a perdu, le brave Macbeth l'a gagné.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> For to that</p>
+<p>The multiplying villainies of nature,</p>
+<p>Do swarm upon him.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>M. Steevens explique <i>to that</i> par <i>in addition to that</i> (outre cela);
+je crois qu'il se trompe et que <i>to that</i> signifie ici <i>pour cela</i>. Le
+sergent, qui vient de combattre loyalement un rebelle, regarde
+le caractère du rebelle comme le plus monstrueux de tous, et
+comme l'assemblage de tous les vices de la nature. Dans la
+chronique d'Hollinshed, le rebelle porte le nom de Macdowald.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Deux espèces de soldats, les premiers armés à la légère, les
+autres plus pesamment.</blockquote>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Une bruyère.&mdash;Tonnerre.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LES TROIS SORCIÈRES.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Où as-tu été, ma soeur.</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Tuer les cochons.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a></p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Et toi, ma soeur?</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;La femme d'un matelot avait des
+châtaignes dans son tablier; elle mâchonnait, mâchonnait,
+mâchonnait.&mdash;Donne-m'en, lui ai-je dit.&mdash;Arrière,
+sorcière! m'a répondu cette maigrichonne<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> nourrie de
+croupions.&mdash;Son mari est parti pour Alep, comme patron
+du <i>Tigre</i>; mais je m'embarquerai avec lui dans un tamis,
+et sous la forme d'un rat sans queue,<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> je ferai, je ferai,
+je ferai.</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Je te donnerai un vent.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Tu es bien bonne.</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Et moi un autre.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;J'ai déjà tous les autres, les ports
+vers lesquels ils soufflent, et tous les endroits marqués
+sur la carte des marins. Je le rendrai sec comme du
+foin, le sommeil ne descendra ni jour ni nuit sur sa paupière
+enfoncée; il vivra comme un maudit, pendant neuf
+fois neuf longues semaines; il maigrira, s'affaiblira, languira;
+et si sa barque ne peut périr, du moins sera-t-elle
+battue par la tempête.&mdash;Voyez ce que j'ai là.</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Montre-moi, montre-moi.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;C'est le ponce d'un pilote qui a
+fait naufrage en revenant dans son pays.</p>
+
+<p class="stage1">(Tambour derrière le théâtre.)</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Le tambour! le tambour! Macbeth
+arrive.</p>
+
+<p>TOUTES TROIS ENSEMBLE.&mdash;Les soeurs du Destin<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> se
+tenant par la main, parcourant les terres et les mers,
+ainsi tournent, tournent, trois fois pour le tien, trois fois
+pour le mien, et trois fois encore pour faire neuf. Paix!
+le charme est accompli.</p>
+
+<p class="stage1">(Macbeth et Banquo paraissent, traversant cette plaine de
+bruyères; ils sont suivis d'officiers et de soldats.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je n'ai jamais vu de jour si sombre et si
+beau.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Combien dit-on qu'il y a d'ici à Fores?&mdash;Quelles
+sont ces créatures si décharnées et vêtues d'une
+manière si bizarre? Elles ne ressemblent point aux habitants
+de la terre, et pourtant elles y sont.&mdash;Êtes-vous
+des êtres que l'homme puisse questionner? Vous semblez
+me comprendre, puisque vous placez toutes trois à la fois
+votre doigt décharné sur vos lèvres de parchemin. Je
+vous prendrais pour des femmes si votre barbe ne me
+défendait de le supposer.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Parlez, si vous pouvez; qui êtes-vous?</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Salut, Macbeth! salut à toi, thane
+de Glamis!</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Salut, Macbeth! salut à toi, thane
+de Cawdor!</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Salut, Macbeth, qui seras roi un
+jour!</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Mon bon seigneur, pourquoi tressaillez-vous,
+et semblez-vous craindre des choses dont le son
+vous doit être si doux?&mdash;Au nom de la vérité, êtes-vous
+des fantômes, ou êtes-vous en effet ce que vous paraissez
+être? Vous saluez mon noble compagnon d'un titre nouveau,
+de la haute prédiction d'une illustre fortune et de
+royales espérances, tellement qu'il en est comme hors
+de lui-même; et moi, vous ne me parlez pas: si vos regards
+peuvent pénétrer dans les germes du temps, et
+démêler les semences qui doivent pousser et celles qui
+avorteront, parlez-moi donc à moi qui ne sollicite ni ne
+redoute vos faveurs ou votre haine.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Salut!</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Salut!</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Salut!</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Moindre que Macbeth et plus
+grand.</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Moins heureux, et cependant
+beaucoup plus heureux.</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Tu engendreras des rois, quoique
+tu ne le sois pas. Ainsi salut, Macbeth et Banquo!</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Banquo et Macbeth, salut!</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Demeurez; vous dont les discours demeurent
+imparfaits, dites-m'en davantage. Par la mort de
+Sinel, je sais que je suis thane de Glamis; mais comment
+le serais-je de Cawdor? Le thane de Cawdor est
+vivant, est un seigneur prospère; et devenir roi n'entre
+pas dans la perspective de ma croyance, pas plus que
+d'être thane de Cawdor. Parlez, d'où tenez-vous ces
+étranges nouvelles, et pourquoi arrêtez-vous nos pas sur
+ces bruyères desséchées par vos prophétiques saluts?&mdash;Je
+vous somme de parler.</p>
+
+<p class="stage1">(Les sorcières disparaissent.)</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;De la terre comme de l'eau s'élèvent des
+bulles d'air; c'est là ce que nous avons vu.&mdash;Où se sont-elles
+évanouies?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Dans l'air; et ce qui paraissait un corps
+s'est dissipé comme l'haleine dans les vents.&mdash;Plût à
+Dieu qu'elles eussent demeuré plus longtemps!</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Étaient-elles réellement ici ces choses dont
+nous parlons, ou bien aurions-nous mangé de cette racine
+de folie<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> qui rend la raison captive?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Vos enfants seront rois.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Vous serez roi.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Et thane de Cawdor aussi: cela ne s'est-il
+pas dit ainsi?</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Air et paroles.&mdash;Mais qui vient à nous?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Rosse et Angus.)</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Macbeth, le roi a reçu avec joie la nouvelle
+de tes succès; et à la lecture de tes exploits dans le combat
+contre les rebelles, son étonnement et son admiration
+se disputaient en lui pour savoir ce qui devait lui
+rester ou t'appartenir<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Réduit par là au silence, en parcourant
+le reste des événements du même jour, il t'a
+trouvé au milieu des solides bataillons norwégiens, sans
+effroi au milieu de ces étranges spectacles de mort, ouvrage
+de ta main. Aussi pressés que la parole, les courriers
+succédaient aux courriers, chacun apportant et répandant
+devant lui les éloges que tu mérites pour cette
+étonnante défense de son royaume.</p>
+
+<p>ANGUS.&mdash;Nous avons été envoyés pour te porter les
+remerciements de notre royal maître, pour te conduire
+en sa présence, non pour te récompenser.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Et pour gage de plus grands honneurs, il
+m'a ordonné de te saluer de sa part <i>thane de Cawdor</i>.
+Ainsi, digne thane, salut sous ce nouveau titre, car il
+t'appartient.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Quoi! le diable peut-il dire vrai?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Le thane de Cawdor est vivant. Pourquoi
+venez-vous me revêtir de vêtements empruntés?</p>
+
+<p>ANGUS.&mdash;Celui qui fut thane de Cawdor vit encore;
+mais sous le poids d'un jugement auquel est soumise
+cette vie qu'il a mérité de perdre. S'il était d'intelligence
+avec le roi de Norwége, ou s'il prêtait aux rebelles une
+aide et des secours clandestins, ou si, de concert avec
+tous deux, il travaillait à la ruine de son pays, c'est ce
+que j'ignore; mais des trahisons capitales, avouées et
+prouvées, l'ont perdu sans ressource.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Thane de Glamis et thane de Cawdor! le
+plus grand est encore à venir.&mdash;Merci de votre peine.&mdash;N'espérez-vous
+pas à présent que vos enfants seront rois,
+puisque celles qui m'ont salué thane de Cawdor ne leur
+ont rien moins promis?</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Si vous le croyez sincèrement, cela pourrait
+bien aussi vous faire aspirer à obtenir la couronne,
+outre le titre de thane de Cawdor; mais c'est étrange;
+et souvent, pour nous attirer à notre perte, les ministres
+des ténèbres nous disent la vérité: ils nous amorcent par
+des bagatelles permises, pour nous précipiter ensuite
+dans les conséquences les plus funestes.&mdash;Mes cousins,
+un mot, je vous prie.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Deux vérités m'ont été dites<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, favorables
+prologues de la grande scène de ce royal sujet.&mdash;Je vous
+remercie, messieurs.&mdash;Cette instigation surnaturelle ne
+peut être mauvaise, ne peut être bonne. Si elle est mauvaise,
+pourquoi me donnerait-elle un gage de succès, en
+commençant ainsi par une vérité? Je suis thane de Cawdor.
+Si elle est bonne, pourquoi est-ce que je cède à
+cette suggestion, dont l'horrible image agite mes cheveux
+et fait que mon coeur, retenu à sa place, va frapper
+mes côtes par un mouvement contraire aux lois de la
+nature? Les craintes présentes sont moins terribles que
+d'horribles pensées. Mon esprit, où le meurtre n'est encore
+qu'un fantôme, ébranle tellement mon individu que
+toutes les fonctions en sont absorbées par les conjectures;
+et rien n'y existe que ce qui n'est pas.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Voyez dans quelles réflexions est plongé
+notre compagnon.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Si le hasard veut me faire roi, eh bien!
+le hasard peut me couronner sans que je m'en mêlé.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Ces nouveaux honneurs lui font l'effet de
+nos habits neufs: ils ne collent au corps qu'avec un peu
+d'usage.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Arrive ce qui pourra; le temps et les
+heures avancent à travers la plus mauvaise journée.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Digne Macbeth, nous attendons votre bon
+plaisir.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Pardonnez-moi: ma mauvaise tête se travaillait
+à retrouver des choses oubliées.&mdash;Nobles seigneurs,
+vos services sont consignés dans un registre
+dont chaque jour je tournerai la feuille pour les relire.&mdash;Allons
+trouver le roi. (<span class="stage2"><i>A Banquo.</i></span>) Réfléchissez à ce
+qui est arrivé; et, plus à loisir, après avoir tout bien
+pesé, dans l'intervalle, nous en parlerons à coeur ouvert.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Très-volontiers.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Jusque-là c'est assez.&mdash;Allons, mes amis....</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Killing swine</i>. C'était une des grandes
+occupations des sorcières de faire mourir les cochons de ceux
+qui leur avaient déplu d'une façon quelconque.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> La sorcière insulte ici la pauvreté de son ennemie qui vivait,
+disait-elle, des restes qu'on distribuait à la porte des couvents
+et des maisons opulentes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Lorsqu'une sorcière prenait la forme d'un animal, la queue
+lui manquait toujours, parce que, disait-on, il n'y a pas dans le
+corps humain de partie correspondante dont on puisse façonner
+une queue, comme on fait du nez le museau, des pieds et des
+mains les pattes, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>The weird sisters</i>. La chronique d'Hollinshed, en rapportant
+l'apparition des trois figures étranges qui prédirent à Macbeth sa
+future grandeur, dit que, d'après l'accomplissement de leurs
+prophéties, on fut généralement d'opinion que c'étaient ou <i>the
+weird sisters</i>, «comme qui dirait les déesses de la destinée, ou
+quelques nymphes ou fées que leurs connaissances nécromantiques
+douaient de la science de prophétie.» Warburton les
+prend pour les <i>walkyries</i>, nymphes du paradis d'Odin, chargées de
+conduire les âmes des morts et de verser à boire aux guerriers;
+et les fonctions que s'attribuent, dans leur chant magique, les
+sorcières de Shakspeare, étaient aussi, selon quelques auteurs, celles
+que la mythologie scandinave attribuait aux walkyries. Mais on
+oppose à cette opinion de Warburton, que les walkyries étaient
+très-belles, et ne peuvent être représentées par les sorcières de
+Shakspeare avec <i>leurs barbes</i>; que, d'ailleurs, les walkyries étaient
+plus de trois, ce qui paraît être le nombre fixe des <i>weird sisters</i>.
+Il y a lieu de croire que ces divinités avaient du rapport avec les
+Parques; et un ancien auteur anglais (Gawin Douglas), qui a
+donné une traduction de Virgile, y rend en effet le nom de
+<i>Parcæ</i> par ceux <i>weird sisters</i>, et on trouve le mot <i>wierd</i> ou <i>weird</i>
+employé dans le même sens par d'autres auteurs. D'autres en
+ont fait un substantif, et l'ont employé dans le sens de <i>prophétie</i>,
+d'après la signification du mot anglo-saxon <i>wyrd</i>, d'où il est dérivé.
+Ce qui paraît clair, c'est que Shakspeare, de même que
+dans <i>la Tempête</i>, au lieu de s'astreindre à suivre exactement un
+système de mythologie, a réuni sur un même personnage les
+diverses attributions appartenant à des êtres d'ordres fort différents,
+et a présenté comme identiques les soeurs du destin (<i>weird
+sisters</i>) et les <i>sorcières (witches)</i> que la chronique d'Hollinshed
+distingue positivement, attribuant la première prédiction faite à
+Macbeth et à Banquo aux <i>weird sisters</i>, tandis qu'elle attribue les
+prédictions subséquentes à <i>certains sorciers</i> et <i>sorcières</i> (<i>wizards</i> et
+<i>witches</i>), en qui Macbeth avait grande confiance, et qu'il consultait
+habituellement. Les <i>weird sisters</i> étaient des êtres surnaturels, de
+véritables déesses qui ne se communiquaient aux mortels que
+par des apparitions, tandis que les sorciers et les sorcières étaient
+simplement des hommes et des femmes initiés dans les mystères
+diaboliques de la sorcellerie. Shakspeare a de plus subordonné
+ses sorcières à <i>Hécate</i>, divinité du paganisme.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Probablement la ciguë; on lui attribuait autrefois la propriété
+de troubler la raison.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a><div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>His wonders and his praises do contend</p>
+<p>Which should be thine or his.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>On a tâché de rendre ici exactement, mais sans espoir de la
+rendre clairement, une subtilité qui a d'autant plus embarrassé
+les commentateurs anglais, qu'ils ont voulu y trouver plus de
+sens qu'elle n'en a réellement. Shakspeare n'a prétendu dire
+autre chose, si ce n'est que Duncan ne savait s'il devait plus
+s'étonner des exploits de Macbeth ou l'en louer; en sorte que
+l'étonnement appartenant à Duncan, et les éloges à Macbeth,
+disputaient <i>which should be thine or his</i>.</p></blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Les commentateurs sont assez embarrassés à expliquer comment
+Macbeth, déjà thane de Glamis, par <i>la mort de Sinel</i>, lors
+de la rencontre des sorcières, peut regarder le salut qu'elles lui
+ont donné sous ce premier titre comme une preuve de leur
+science surnaturelle. Le traducteur écossais de Boèce semble
+faire entendre que Sinel ne mourut qu'après cette rencontre.
+Hollinshed dit, au contraire, que Macbeth, par la mort de son
+père, venait d'entrer (<i>had lately entered</i>) en possession du titre de
+thane de Glamis. C'est bien certainement la chronique d'Hollinshed
+que Shakspeare a suivie en ceci, comme dans tout le reste de
+la pièce; Macbeth, ayant soin de nous apprendre quel événement
+l'a rendu thane de Glamis, prouve clairement que la nouvelle en
+est si récente pour lui, que l'idée de ce titre ne lui est pas encore
+familière et ne se lie qu'à la circonstance qui l'en a rendu possesseur.
+Shakspeare a donc voulu indiquer un événement si nouveau
+que Macbeth peut s'étonner que des personnes qui lui sont étrangères
+en soient déjà instruites.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">A Fores, un appartement dans le palais.&mdash;Fanfares.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX
+<i>et leur suite.</i></p>
+
+
+<p>DUNCAN.&mdash;À-t-on exécuté Cawdor? Ceux que j'en
+avais chargés ne sont-ils pas encore revenus?</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Mon souverain, ils ne sont pas encore de
+retour; mais j'ai parlé à quelqu'un qui l'avait vu mourir.
+Il m'a rapporté qu'il avait très-franchement avoué
+sa trahison, imploré le pardon de Votre Majesté, et manifesté
+un profond repentir. Il n'y a rien eu dans sa vie
+d'aussi honorable que la manière dont il l'a quittée. Il
+est mort en homme qui s'est étudié, en mourant, à laisser
+échapper la plus chère de ses possessions comme une
+bagatelle sans importance.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Il n'y a point d'art qui apprenne à découvrir
+sur le visage les inclinations de l'âme: c'était un
+homme en qui j'avais placé une confiance absolue.&mdash;(<span class="stage2"><i>Entrent
+Macbeth, Banquo, Rosse et Angus</i>.</span>) O mon très-digne
+cousin, je sentais déjà peser sur moi le poids de
+l'ingratitude. Tu as tellement pris les devants, que la
+plus rapide récompense n'a pour t'atteindre qu'une aile
+bien lente.&mdash;Je voudrais que tu eusses moins mérité, et
+que tu m'eusses ainsi laissé les moyens de régler moi-même
+la mesure de ton salaire et de ma reconnaissance.
+Il me reste seulement à te dire qu'il t'est dû plus qu'on
+ne pourrait acquitter en allant au delà de toute récompense
+possible.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Le service et la fidélité que je vous dois, en
+s'acquittant, se récompensent eux-mêmes. Il appartient
+à Votre Majesté de recevoir le tribut de nos devoirs, et
+nos devoirs nous lient à votre trône et à votre État
+comme des enfants et des serviteurs, qui ne font que ce
+qu'ils doivent en faisant tout ce qui peut mériter votre
+affection et votre estime<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Sois ici le bienvenu: j'ai commencé à te
+planter, et travaillerai à te faire parvenir à la plus haute
+croissance.&mdash;Noble Banquo, tu n'as pas moins mérité,
+et cela ne doit pas être moins connu. Laisse-moi t'embrasser
+et te presser sur mon coeur.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Si j'y acquiers du terrain, la moisson sera à
+vous.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Tant de joies accumulées, prêtes à déborder
+par leur plénitude, cherchent à se cacher dans les larmes
+de la tristesse. Mes fils, mes parents, vous, thanes, et
+vous, après eux les premiers en dignités, sachez aujourd'hui
+que nous voulons transmettre notre couronne à
+Malcolm, l'aîné de nos enfants, qui portera désormais le
+titre de prince de Cumberland, honneur qui ne lui doit
+pas profiter à lui seul, et sans en amener d'autres à sa
+suite, mais qui fera briller comme autant d'étoiles des
+distinctions nouvelles sur tous ceux qui les ont méritées.&mdash;Partons
+pour Inverness; je veux vous avoir de nouvelles
+obligations.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Le repos est une fatigue quand je ne vous
+le consacre pas. Je veux vous annoncer moi-même, et
+remplir ma femme de joie par la nouvelle de votre arrivée.
+Ainsi, je prends humblement congé de vous.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Mon digne Cawdor!</p>
+
+<p>MACBETH, <i>à part.</i>&mdash;Le prince de Cumberland! Voilà un
+obstacle sur lequel je dois trébucher si je ne saute pardessus,
+car il se trouve dans mon chemin.&mdash;Étoiles,
+cachez vos feux; que la lumière ne puisse voir mes profonds
+et sombres désirs; l'oeil se ferme devant la main.
+Mais il faut que cela se fasse, ce que mon oeil craindra de
+voir lorsque ce sera fait.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;C'est la vérité, digne Banquo, il est aussi
+vaillant que vous le dites: je me nourris des éloges qu'on
+lui donne; c'est pour moi un festin. Suivons-le tandis
+que ses soins nous devancent pour nous préparer un bon
+accueil. C'est un parent sans égal.</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares.&mdash;Ils sortent.)</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6">By doing every thing</p>
+<p>Safe toward your love and honour.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les commentateurs ont voulu expliquer ce passage assez obscur
+par une subtilité qui le rendrait inintelligible. Toute la difficulté
+porte sur le sens du mot <i>safe</i>, qui me paraît évidemment
+signifier ici <i>entier, complet, à l'abri du reproche</i>.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">À Inverness.&mdash;Un appartement du château de Macbeth.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> LADY MACBETH, <i>lisant une lettre</i>.</p>
+
+<p>«Elles sont venues à moi au jour du succès, et j'ai
+appris par le plus incontestable témoignage qu'en elles
+résidait une intelligence plus qu'humaine. Lorsque je
+brûlais de leur faire d'autres questions, elles se sont
+confondues dans l'air et y ont disparu. J'étais encore
+éperdu de surprise lorsque des envoyés du roi sont
+venus me saluer <i>thane de Cawdor</i>. C'était sous ce titre
+que les soeurs du Destin m'avaient salué en me renvoyant
+ensuite à l'avenir par ces paroles: <i>Salut, toi qui
+seras roi</i>. J'ai cru que cela était bon à te faire connaître,
+chère compagne de ma grandeur: afin que tu ne
+perdisses pas la part de joie qui t'est due, par ignorance
+de la grandeur qui t'est promise. Place ceci dans ton
+coeur. Adieu.»</p>
+
+<p>Tu es thane de Glamis et de Cawdor, et tu seras aussi
+ce qu'on t'a prédit.&mdash;Cependant je crains ta nature, elle
+est trop pleine du lait des tendresses humaines pour te
+conduire par le chemin le plus court. Tu voudrais être
+grand, tu n'es pas sans ambition; mais tu ne la voudrais
+pas accompagnée du crime: ce que tu veux de grand,
+tu le voudrais saintement; tu ne voudrais pas jouer malhonnêtement,
+et cependant tu voudrais gagner déloyalement.
+Noble Glamis, tu voudrais obtenir ce qui te crie:
+«Voilà ce qu'il te faut faire si tu prétends obtenir; ce
+que tu crains de faire plutôt que tu ne désires que cela
+ne soit pas fait.» Hâte-toi d'arriver, que je verse dans
+tes oreilles l'esprit qui m'anime, et dompte par l'énergie
+de ma langue tout ce qui pourrait arrêter ta route vers
+ce cercle d'or dont les destins et cette assistance surnaturelle
+semblent vouloir te couronner.&mdash;(<i>Entre un serviteur</i>.)
+Quelles nouvelles apportes-tu?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Le roi arrive ici ce soir.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Quelle jolie chose dis-tu là? Ton maître
+n'est-il pas avec lui? Si ce que tu dis était vrai, il
+m'aurait avertie de faire mes préparatifs.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Avec votre permission rien n'est plus
+vrai; notre thane est en chemin: un de mes camarades
+a été chargé de le devancer. Presque mort de fatigue, à
+peine lui est-il resté assez de souffle pour accomplir son
+message.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Prends soin de lui; il apporte de
+grandes nouvelles! (<i>Le serviteur sort</i>.) La voix est près
+de manquer au corbeau lui-même, dont les croassements
+annoncent l'entrée fatale de Duncan entre mes remparts.&mdash;Venez,
+venez, esprits qui excitez les pensées homicides;
+changez à l'instant mon sexe, et remplissez-moi jusqu'au
+bord, du sommet de la tête jusqu'à la plante des
+pieds, de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang;
+fermez tout accès, tout passage aux remords; et que la
+nature, par aucun retour de componction, ne vienne
+ébranler mon cruel projet, ou faire trêve à son exécution<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.
+Venez dans mes mamelles changer mon lait en
+fiel, ministres du meurtre, quelque part que vous soyez,
+substances invisibles, prêtes à nuire au genre humain.&mdash;Viens,
+épaisse nuit; enveloppe-toi des plus noires
+fumées de l'enfer, afin que mon poignard acéré ne voie
+pas la blessure qu'il va faire, et que le ciel ne puisse,
+perçant d'un regard ta ténébreuse couverture, me crier:
+<i>Arrête! Arrête!</i>&mdash;(<i>Entre Macbeth</i>.) Illustre Glamis, digne
+Cawdor, plus grand encore par le salut qui les a suivis,
+ta lettre m'a transportée au delà de ce présent rempli
+d'ignorance, et je sens déjà l'avenir exister pour moi.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Mon cher amour, Duncan arrive ici ce soir.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Et quand part-il d'ici?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Demain; c'est son projet.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Oh! jamais le soleil ne verra ce lendemain.&mdash;Votre
+visage, mon cher thane, est un livre où
+l'on pourrait lire d'étranges choses. Pour cacher vos
+desseins dans cette circonstance, prenez le maintien de
+la circonstance; que vos yeux, vos gestes, votre langue
+parlent de bienvenue; ayez l'air d'une fleur innocente,
+mais soyez le serpent caché dessous. Il faut pourvoir à
+la réception de celui qui va arriver; c'est moi que vous
+chargerez de dépêcher le grand ouvrage de cette nuit,
+qui donnera désormais à nos nuits et à nos jours la puissance
+et l'autorité souveraine.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Nous en reparlerons.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Songez seulement à montrer un visage
+serein: changer de visage est toujours un signe de
+crainte.&mdash;Laissez-moi tout le reste.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Nor keep peace between</p>
+<p>The effect&mdash;and it.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Johnson regarde ce passage comme inintelligible, et veut substituer
+à <i>keep peace, keep pace</i>, qui signifierait ici <i>intervenir</i>, tandis
+que <i>keep pace</i> signifie <i>marcher d'un pas égal avec</i>, et, selon
+l'aveu même de Johnson, n'a jamais-été employé dans le sens qu'il
+veut lui donner. <i>Keep peace</i> me paraît correspondre littéralement
+à notre expression française <i>faire trêve</i>, qui présente ici le sens
+le plus naturel.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Inverness, devant le château de Macbeth.</p>
+
+<p class="stage1">(Hautbois.&mdash;Cortège composé des gens de Macbeth.)</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, BANQUO,
+LENOX, MACDUFF, ROSSE, ANGUS, <i>suite</i>.</p>
+
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Ce château occupe une agréable situation;
+l'air, suave et léger, calme doucement les sens.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Cet hôte de l'été, le martinet, habitant des
+temples, cherchant en ces lieux son séjour favori, prouve
+que l'haleine des cieux les caresse avec amour. Pas une
+corniche, pas une frise, pas un créneau, pas un seul
+angle commode où cet oiseau n'ait suspendu son lit et le
+berceau de ses enfants. Partout où ces oiseaux nichent et
+abondent, j'ai remarqué que l'air est toujours pur.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre lady Macbeth.)</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Voyez, voilà notre honorable hôtesse.&mdash;L'affection
+qui nous suit nous cause quelquefois des embarras
+que nous accueillons encore avec des remerciements,
+comme des marques d'affection. Ainsi je suis
+pour vous une occasion d'apprendre à prier Dieu de vous
+récompenser de vos peines, et à vous remercier de l'embarras
+que nous vous donnons.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Tout notre effort, fût-il doublé ou
+redoublé, ne serait qu'une faible et solitaire offrande à
+opposer à ce vaste amas d'honneurs dont Votre Majesté
+accable notre maison. Vos anciens bienfaits, et les dignités
+nouvelles que vous venez d'accumuler sur les premières,
+nous laissent le devoir de prier pour vous<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Où est le thane de Cawdor? Nous courions
+sur ses talons, et voulions être son introducteur auprès
+de vous; mais il est bon cavalier, et la force de son
+amour, aussi aiguë que son éperon, lui a fait atteindre
+sa maison avant nous. Belle et noble dame, nous serons
+votre hôte pour cette nuit.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Vos serviteurs ne se regarderont
+jamais eux-mêmes, les leurs et tout ce qu'ils possèdent,
+que comme des biens reçus en dépôt pour en rendre
+compte, selon le bon plaisir de Votre Majesté, toutes les
+fois qu'elle voudra réclamer ce qui lui appartient.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Donnez-moi votre main, conduisez-moi vers
+mon hôte; nous l'aimons grandement, et continuerons
+de répandre sur lui nos bienfaits.&mdash;Avec la permission
+de notre hôtesse.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>We rest your hermits.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Hermit</i> est pris ici pour <i>beadsman</i>. Le <i>beadsman</i> était, à ce qu'il
+paraît, un homme qui, sous certaines conditions, s'engageait à
+dire pour un autre un certain nombre de fois le chapelet (<i>beads</i>).
+C'étaient probablement des ermites qu'on chargeait le plus
+souvent de ce soin.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Inverness.&mdash;Un appartement dans le château
+de Macbeth. Des hautbois, des flambeaux.</p>
+
+
+<p class="stage1"><i>Un maître d'hôtel et plusieurs domestiques portant des plats et
+faisant le service entrent et passent sur le théâtre. Entre
+ensuite</i> MACBETH.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Si lorsque ce sera fait c'était fini, le plus
+tôt fait serait le mieux. Si l'assassinat tranchait à la fois
+toutes les conséquences, et que sa fin nous donnât le
+succès, ce seul coup, qui peut être tout et la fin de tout,
+au moins ici-bas, sur ce rivage, sur ce rocher du temps,
+nous hasarderions la vie à venir.&mdash;Mais en pareil cas,
+nous subissons toujours cet arrêt, que les sanglantes
+leçons enseignées par nous tournent, une fois apprises,
+à la ruine de leur inventeur. La Justice, à la main toujours
+égale, offre à nos propres lèvres le calice empoisonné
+que nous avons composé nous-mêmes.&mdash;Il est ici
+sous la foi d'une double sauvegarde. D'abord je suis son
+parent et son sujet, deux puissants motifs contre cette
+action; ensuite je suis son hôte, et devrais fermer la
+porte à son meurtrier, loin de saisir moi-même le couteau.
+D'ailleurs ce Duncan a porté si doucement ses honneurs,
+il a rempli si justement ses grands devoirs, que
+ses vertus, comme des anges à la voix de trompette s'élèveront
+contre le crime damnable de son meurtre, et la
+pitié, semblable à un enfant nouveau-né tout nu, montée
+sur le tourbillon, ou portée comme un chérubin du ciel
+sur les invisibles courriers de l'air, frappera si vivement
+tous les yeux de l'horreur de cette action, que les larmes
+feront tomber le vent. Je n'ai pour presser les flancs de
+mon projet d'autre éperon que cette ambition qui, s'élançant
+et se retournant sur elle-même, retombe sans cesse
+sur lui<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.&mdash;(<span class="stage2"><i>Entre lady Macbeth.</i></span>) Eh bien! quelles nouvelles?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Il a bientôt soupé: pourquoi avez-vous
+quitté la salle?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;M'a-t-il demandé?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Ne le savez-vous pas?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Nous n'irons pas plus loin dans cette affaire.
+Il vient de me combler d'honneurs, et j'ai acquis parmi
+les hommes de toutes les classes une réputation brillante
+comme l'or, dont je dois me parer dans l'éclat de sa première
+fraîcheur, au lieu de m'en dépouiller si vite.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Était-elle dans l'ivresse cette espérance
+dont vous vous étiez fait honneur? a-t-elle dormi
+depuis? et se réveille-t-elle maintenant pour paraître si
+pâle et si livide à l'aspect de ce qu'elle faisait de si bon
+coeur? Dès ce moment je commence à juger par là de ton
+amour pour moi. Crains-tu de te montrer par tes actions
+et ton courage ce que tu es par tes désirs? aspireras-tu à
+ce que tu regardes comme l'ornement de la vie, pour
+vivre en lâche à tes propres yeux, laissant, comme le
+pauvre chat du proverbe, le <i>je n'ose pas</i> se placer sans
+cesse auprès du <i>je voudrais bien<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a></i>?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tais-toi, je t'en prie; j'ose tout ce qui convient
+à un homme: celui qui ose davantage n'en est
+pas un.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;A quelle bête apparteniez-vous donc
+lorsque vous vous êtes ouvert à moi de cette entreprise?
+Quand vous avez osé la former, c'est alors que vous étiez
+un homme; et en osant devenir plus grand que vous
+n'étiez, vous n'en seriez que plus homme. Ni l'occasion
+ni le lieu ne vous secondaient alors, et cependant vous
+vouliez les faire naître l'une et l'autre: elles se sont faites
+d'elles-mêmes; et vous, par l'à-propos qu'elles vous offrent,
+vous voilà défait! J'ai allaité, et je sais combien il
+est doux d'aimer le petit enfant qui me tette; eh bien! au
+moment où il me souriait, j'aurais arraché ma mamelle
+de ses molles gencives, et je lui aurais fait sauter la cervelle,
+si je l'avais juré comme vous avez juré ceci.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Si nous allions manquer notre coup?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Nous, manquer notre coup! Vissez
+seulement votre courage au point d'arrêt, et nous ne
+manquerons pas notre coup. Lorsque Duncan sera endormi
+(et le fatigant voyage qu'il a fait aujourd'hui va
+l'entraîner dans un sommeil profond), j'aurai soin, à
+force de vin et de santés, de subjuguer si bien ses deux
+chambellans, que leur mémoire, cette gardienne du cerveau,
+ne sera plus qu'une fumée, et le réservoir de leur
+raison un alambic. Lorsqu'un sommeil brutal accablera
+comme la mort leurs corps saturés de liqueur, que ne
+pouvons-nous exécuter, vous et moi, sur Duncan sans
+défense? Que ne pouvons-nous pas imputer à ses officiers
+pleins de vin, qui porteront le crime de notre grand
+meurtre?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ne mets au jour que des fils, car la trempe
+de ton âme inflexible ne peut convenir qu'à des hommes.&mdash;En
+effet, ne pourra-t-on pas croire, lorsque nous aurons
+teint de sang, dans leur sommeil, ces deux gardiens
+de sa chambre, après nous être servis de leurs poignards,
+que ce sont eux qui ont fait le coup?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Et qui osera croire autre chose, lorsque
+nous ferons tout retentir de nos douleurs et de nos
+cris à cause de sa mort?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je suis décidé, et je tends tous les agents
+de mon corps pour cette terrible action. Sortons, et
+amusons-les par les plus beaux dehors: un visage perfide
+doit cacher ce que sait le coeur perfide.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10">I have no spur</p>
+<p>To prick the sides of my intent, but only</p>
+<p>Vaulting ambition, which overleaps itself,</p>
+<p>And falls on the other.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les commentateurs se sont inutilement donné beaucoup de
+peine pour expliquer cette phrase; leur embarras est venu de
+ce qu'ils n'ont pas fait attention au sens du verbe <i>vault</i>, qui
+signifie ici <i>voltiger</i>, <i>faire des tours de force</i> (<i>to make postures</i>), d'où
+il résulte qu'au lieu de comparer, ainsi que l'a cru M. Steevens,
+son ambition à un cheval qui, se renversant sur lui-même, écrase
+son cavalier, Macbeth la représente comme un voltigeur (<i>vaulting
+ambition</i>) qui, s'élançant et se retournant sur lui-même
+(<i>overleaps itself</i>), retombe continuellement sur le dos de son cheval,
+et lui tient ainsi lieu d'éperon (<i>spur</i>), pour le forcer à courir.
+L'image est ainsi parfaitement d'accord dans toutes ses parties;
+au lieu que, dans la signification supposée par M. Steevens,
+l'ambition, comme il le remarque lui-même, se trouverait jouer
+à la fois le rôle du cheval et celui de l'éperon. On est presque
+toujours sûr de se tromper lorsqu'on attribue à Shakspeare des
+images incohérentes; il a au contraire le défaut d'abandonner
+rarement une image ou une comparaison, avant de l'avoir épuisée
+sous tous ses aspects.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Catus amat pisces, sed non vult tingere plantas.</i></blockquote>
+<br>
+
+
+
+
+
+<p><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Inverness.&mdash;Cour dans l'intérieur du château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> BANQUO ET FLEANCE, <i>précédés d'un domestique
+qui porte un flambeau</i>.</p>
+
+
+<p>BANQUO.&mdash;Où en sommes-nous de la nuit, mon garçon?</p>
+
+<p>FLEANCE.&mdash;La lune est couchée; je n'ai point entendu
+sonner l'heure.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Et elle se couche à minuit.</p>
+
+<p>FLEANCE.&mdash;Je crois qu'il est plus tard, monsieur.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Tiens, prends mon épée.&mdash;Ils sont économes
+dans le ciel; toutes leurs chandelles sont éteintes.&mdash;Prends
+encore cela; le besoin du sommeil pèse sur moi
+comme du plomb, et cependant je ne voudrais pas dormir.
+Miséricorde du ciel, réprimez en moi ces détestables
+pensées où se laisse aller la nature pendant notre repos.
+<span class="stage2">(<i>Entre Macbeth, avec un domestique portant un flambeau</i>.)
+(<i>A Fleance</i>.)</span> Donne-moi mon épée.&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Un ami.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Quoi, monsieur! pas encore au lit? Le roi est
+couché.&mdash;Il a joui d'un plaisir inaccoutumé: vos serviteurs
+ont reçu de sa part de grandes largesses; il offre ce
+diamant à votre épouse, en la saluant du nom de la plus
+aimable hôtesse; et il s'est retiré satisfait au delà de toute
+expression.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;N'étant pas préparés à le recevoir, notre
+volonté s'est trouvée assujettie à un défaut de moyens
+qui ne lui a pas permis de s'exercer librement.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Tout s'est bien passé.&mdash;La nuit dernière j'ai
+rêvé des trois soeurs du Destin: elles se sont montrées
+assez véridiques à votre égard.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je n'y songe plus. Cependant, quand nous
+en trouverons le temps, je voudrais vous dire quelques
+mots de cette affaire, si vous pouvez m'en accorder le
+temps.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Quand cela vous sera agréable.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Si vous vous unissez à mes combinaisons,
+lorsqu'elles auront lieu, il vous en reviendra de l'honneur.<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a></p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Je me déterminerai pour ce qui ne m'exposera
+pas à le perdre en cherchant à l'augmenter, et me
+laissera conserver un coeur droit et une fidélité sans tache.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;En attendant, bonne nuit.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Grand merci, monsieur! je vous en souhaite
+autant.</p>
+
+<p class="stage1">(Banquo et Fleance sortent.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Va, dis à ta maîtresse de sonner un coup
+de clochette quand ma boisson sera prête. Va te mettre
+au lit. (<span class="class2"><i>Le domestique sort.</i></span>)&mdash;Est-ce un poignard que je
+vois devant moi, la poignée tournée vers ma main?
+Viens, que je te saisisse.&mdash;Je ne te tiens pas, et cependant
+je te vois toujours. Fatale vision, n'es-tu pas sensible
+au toucher comme à la vue? ou n'es-tu qu'un
+poignard né de ma pensée, le produit mensonger d'une
+tête fatiguée du battement de mes artères? Je te vois
+encore, et sous une forme aussi palpable que celui que
+je tire en ce moment. Tu me montres le chemin que j'allais
+suivre, et l'instrument dont j'allais me servir.&mdash;Ou
+mes yeux sont de mes sens les seuls abusés, ou bien ils
+valent seuls tous les autres.&mdash;Je te vois toujours, et sur
+ta lame, sur ta poignée, je vois des gouttes de sang qui
+n'y étaient pas tout à l'heure.&mdash;Il n'y a là rien de réel.
+C'est mon projet sanguinaire qui prend cette forme à mes
+yeux.&mdash;Maintenant dans la moitié du monde la nature
+semble morte, et des songes funestes abusent le sommeil
+enveloppé de rideaux. Maintenant les sorcières célèbrent
+leurs sacrifices à la pâle Hécate. Voici l'heure où
+le meurtre décharné, averti par sa sentinelle, le loup,
+dont les hurlements lui servent de garde, s'avance,
+comme un fantôme à pas furtifs, avec les enjambées de
+Tarquin le ravisseur, vers l'exécution de ses desseins.&mdash;O
+toi, terre solide et bien affermie, garde-toi d'entendre
+mes pas, quelque chemin qu'ils prennent, de peur que
+tes pierres n'aillent se dire entre elles où je suis, et ravir
+à ce moment l'horrible occasion qui lui convient si bien.&mdash;Tandis
+que je menace, il vit.&mdash;Les paroles portent un
+souffle trop froid sur la chaleur de l'action. (<span class="stage2"><i>La cloche
+sonne.</i></span>)&mdash;J'y vais. C'en est fait, la cloche m'avertit. Ne
+l'entends pas, Duncan; c'est le glas qui t'appelle au ciel
+ou aux enfers.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Selon la chronique de Hollinshed, Banquo fut averti du projet
+de Macbeth, et promit de le soutenir; mais Jacques Ier (Jacques
+VI d'Écosse) régnait en Angleterre lors de la représentation
+de <i>Macbeth</i>, et comme les Stuarts prétendaient descendre de Banquo,
+par Fleance, il était naturel que le poëte cherchât à dissimuler
+cette circonstance, faite pour diminuer l'intérêt qu'il s'est
+plu à répandre sur l'auteur de leur race. Fleance, selon la chronique
+d'Hollinshed, s'en fut en Écosse, où il fut très-bien accueilli
+par le roi, et si bien par la princesse sa fille, que celle-ci
+<i>poussa la courtoisie</i>, dit la chronique, <i>jusqu'à souffrir qu'il lui
+fît un enfant</i> (that she of courtsye in the end suffered him to get her
+with child). Cet enfant fut Walter, dont les grandes qualités regagnèrent
+ce que lui avait fait perdre la naissance; il finit par
+être nommé <i>lord steward</i> d'Écosse (grand sénéchal), et chargé de
+percevoir les revenus de la couronne. Le quatrième descendant
+de ce Walter épousa la fille de Robert Bruce, et en eut un fils
+qui fut Robert II, roi d'Écosse. On voit encore à Inverness, dans
+les îles occidentales d'Écosse, les ruines du château de Macbeth,
+mais la chronique ne dit pas si ce fut là qu'il tua Duncan.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Le même lieu.</p>
+
+<p class="stage1">LADY MACBETH <i>entre</i>.</p>
+
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Ce qui les a enivrés m'a enhardie, ce
+qui les a éteints m'a remplie de flamme.&mdash;Écoutons;
+silence! C'est le cri du hibou, fatal sonneur qui donne le
+plus funeste bonsoir.&mdash;Il est à l'oeuvre; les portes sont
+ouvertes, et les serviteurs, pleins de vin, se moquent, en
+ronflant, de leurs devoirs. J'ai préparé leur boisson du
+soir<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, de telle sorte que la Nature et la Mort débattent
+entre elles s'ils vivent ou meurent.</p>
+
+<p>MACBETH, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre.</i></span>&mdash;Qui est là? quoi? holà!</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Hélas! je tremble qu'ils ne se soient
+éveillés et que ce ne soit pas fait. La tentative sans l'action
+nous perd. Écoutons.&mdash;J'avais apprêté leurs poignards,
+il ne pouvait manquer de les voir.&mdash;S'il n'eût
+pas ressemblé à mon père endormi, je m'en serais chargée.&mdash;Mon
+mari!</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;J'ai frappé le coup.&mdash;N'as-tu pas entendu
+un bruit?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;J'ai entendu crier la chouette et chanter
+le grillon.&mdash;N'avez-vous pas parlé?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Quand?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Tout à l'heure.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Comme je descendais?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Écoute!&mdash;Qui couche dans la seconde
+chambre?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Donalbain.</p>
+
+<p>MACBETH, <span class="stage2"><i>regardant ses mains.</i></span>&mdash;C'est là une triste vue!</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Quelle folie d'appeler cela une triste
+vue!</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;L'un des deux a ri dans son sommeil, et
+l'autre a crié, <i>au meurtre!</i> Ils se sont éveillés l'un et
+l'autre: je me suis arrêté en les écoutant; mais ils ont
+dit leurs prières et se sont remis à dormir.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Ils sont deux logés dans la même
+chambre.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;L'un s'est écrié: <i>Dieu nous bénisse!</i> et l'autre,
+<i>amen</i>, comme s'ils m'avaient vu, avec ces mains de
+bourreau, écoutant leurs terreurs; je n'ai pu répondre
+<i>amen</i> lorsqu'ils ont dit <i>Dieu nous bénisse!</i></p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;N'y pensez pas si sérieusement.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Mais pourquoi n'ai-je pu prononcer <i>amen</i>?
+J'avais grand besoin d'une bénédiction, et <i>amen</i> s'est
+arrêté dans mon gosier.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Il ne faut pas penser ainsi à ces sortes
+d'actions, on en deviendrait fou.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il m'a semblé entendre une voix crier:
+«Ne dormez plus! Macbeth assassine le sommeil, l'innocent
+sommeil, le sommeil qui débrouille l'écheveau confus
+de nos soucis; le sommeil, mort de la vie de chaque
+jour, bain accordé à l'âpre travail, baume des âmes
+blessées, loi tutélaire de la nature, l'aliment principal du
+tutélaire festin de la vie.»</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Elle criait encore à toute la maison: «Ne
+dormez plus. Glamis a assassiné le sommeil; c'est pourquoi
+Cawdor ne dormira plus, Macbeth ne dormira
+plus!»</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Qui donc criait ainsi?&mdash;Quoi! digne
+thane, vous laissez votre noble courage se relâcher jusqu'à
+ces rêveries d'un cerveau malade? Allez, prenez de
+l'eau, et lavez de vos mains ce sombre témoin.&mdash;Pourquoi
+avez-vous emporté ces poignards? Il faut qu'ils
+restent là-bas. Allez, reportez-les, et teignez de sang les
+deux serviteurs endormis.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je n'y retournerai pas; je suis effrayé en
+songeant à ce que j'ai fait. Je n'ose pas le regarder de
+nouveau.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Faible dans vos résolutions!&mdash;Donnez-moi
+ces poignards. Ceux qui dorment, ceux qui sont
+morts, ne sont que des images; c'est l'oeil de l'enfance
+qui craint un diable en peinture. Si son sang coule, j'en
+rougirai la face des deux serviteurs, car il faut que le
+crime leur soit attribué<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(On frappe derrière le théâtre.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Pourquoi frappe-t-on ainsi?&mdash;Que m'arrive-t-il,
+que le moindre bruit m'épouvante?&mdash;Quelles mains
+j'ai là! Elles me font sortir les yeux de la tête.&mdash;Est-ce
+que tout l'océan du grand Neptune pourra laver ce sang
+et nettoyer ma main! Non, ma main ensanglanterait
+plutôt l'immensité des mers, et ferait de leur teinte verdâtre
+une seule teinte rouge.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre lady Macbeth.)</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Mes mains sont de la couleur des
+vôtres; mais j'ai honte d'avoir conservé un coeur si
+blanc.&mdash;J'entends frapper à la porte du sud.&mdash;Retirons-nous
+dans notre chambre: un peu d'eau va nous laver
+de cette action; voyez donc combien cela est aisé. Votre
+courage vous a abandonné. (<i>On frappe</i>.)&mdash;Écoutez: on
+frappe encore. Prenez votre robe de nuit, de peur que
+nous n'ayons occasion de paraître et de laisser voir que
+nous veillions. Ne restez donc pas ainsi misérablement
+perdu dans vos réflexions.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Connaître ce que j'ai fait!&mdash;Mieux vaudrait
+ne plus me connaître moi-même. (<i>On frappe</i>.)&mdash;Éveille
+Duncan à force de frapper. Plût au ciel vraiment que tu
+le pusses!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Possets</i>, boisson composée, en général, à ce qu'il parait, de
+lait et de vin, et qu'il était alors d'usage de prendre en se couchant.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>I'll gild the faces of the grooms withal</p>
+<p>For it must seem their guilt.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il est plus que probable que Shakspeare a voulu jouer ici sur
+les mots <i>gild</i> et <i>guilt</i>, dont la prononciation est la même.
+Mais tout effort pour rendre en français ce jeu de mots eût été inutile
+et eût gâté une admirable scène. On a pensé qu'il suffisait de
+l'indiquer.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> UN PORTIER.</p>
+
+<p class="stage1">(On frappe derrière le théâtre.)</p>
+
+
+<p>On frappe ici, ma foi. Si un homme était le portier de
+l'enfer, il aurait assez l'habitude de tourner la clef. (<span class="stage2"><i>On
+frappe</i>.</span>) Frappe, frappe, frappe. Qui est là, de par Belzébuth!
+C'est un fermier qui s'est pendu en attendant une
+bonne année. Entrez sur-le-champ, et ayez soin d'apporter
+assez de mouchoirs, car on vous fera suer ici pour
+cela. (<span class="stage2"><i>On
+frappe</i>.</span>) Frappe, frappe, frappe. Qui est là, au
+nom d'un autre diable? Par ma foi, c'est un jésuite<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> qui
+aurait juré pour et contre chacun des bassins d'une balance.
+Il a commis assez de trahisons pour l'amour de
+Dieu, et cependant le ciel n'a pas voulu entendre à ses
+jésuitismes. Entrez, monsieur le jésuite. (<span class="stage2"><i>On
+frappe</i>.</span>)
+Frappe, frappe, frappe. Qui est là? Ma foi, c'est un tailleur
+anglais qui vient ici pour avoir rogné sur un haut-de-chausses
+français<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Allons, entrez, tailleur, vous pourrez
+chauffer ici votre fer à repasser. (<span class="stage2"><i>On
+frappe</i>.</span>) Frappe,
+frappe. Jamais un moment de repos. Qui êtes-vous? Mais
+il fait trop froid ici pour l'enfer: je ne veux plus faire le
+portier du diable. J'avais eu l'idée de laisser entrer un
+homme de toutes les professions qui vont par le chemin
+fleuri au feu de joie éternel. (<span class="stage2"><i>On
+frappe</i>.</span>) Tout à l'heure,
+tout à l'heure. (<span class="stage2"><i>Il ouvre.</i></span>) Je vous prie, n'oubliez pas le
+portier.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Macduff et Lenox.)</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Ami, tu t'es donc couché bien tard, pour
+dormir encore?</p>
+
+<p>LE PORTIER.&mdash;Ma foi, monsieur, nous vidions encore,
+des rasades au second chant du coq; et la boisson, seigneur,
+provoque grandement trois choses.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Quelles sont les trois choses que provoque
+la boisson?</p>
+
+<p>LE PORTIER.&mdash;Ma foi, monsieur, c'est le rouge au nez,
+le sommeil et l'envie de pisser. Pour la luxure, on peut
+dire qu'il la provoque et ne la provoque pas: il provoque
+le désir, mais il ôte la faculté; en sorte qu'on peut dire
+que le vin est un traître envers la luxure: il la cause et
+l'éteint; il l'aiguillonne et puis l'arrête en chemin; il
+l'excite, et puis la décourage; il la trahit par un sommeil
+qui lui donne le démenti, puis il la plante là.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Je crois, l'ami, que le vin t'a donné un démenti
+la nuit dernière.</p>
+
+<p>LE PORTIER.&mdash;Il l'a fait, seigneur, à mon nez et à ma
+barbe; mais je lui ai revalu sa trahison; et me trouvant,
+je crois, plus fort que lui, quoiqu'il m'ait pris un moment
+par les jambes, j'ai trouvé moyen de le rejeter.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Ton maître est-il levé?&mdash;Nous l'aurons
+éveillé en frappant à la porte.&mdash;Le voici qui vient.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Macbeth.)</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Bonjour, noble Macbeth.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Bonjour à tous les deux.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Le roi est-il levé, digne thane?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Pas encore.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Il m'a ordonné de l'éveiller de bon matin;
+j'ai presque laissé passer l'heure.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je vais vous conduire vers lui.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Je sais que vous prenez cette peine avec
+plaisir, et cependant c'en est une.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Le plaisir que l'on prend à remplir un soin
+en guérit la peine.&mdash;Voici la porte.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Je prendrai la liberté d'entrer, car il m'en
+a donné l'ordre.</p>
+
+<p class="stage1">(Macduff sort.)</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Le roi part-il aujourd'hui d'ici?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il part: il l'a décidé ainsi.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;La nuit a été bien mauvaise; dans l'endroit
+où nous couchions, les cheminées ont été abattues par
+le vent: l'on a, dit-on, entendu dans les airs des lamentations,
+d'étranges cris de mort, annonçant, avec des
+accents terribles, d'affreux bouleversements et des événements
+confus, nouvellement éclos du sein de ces temps
+désastreux. L'oiseau des ténèbres a poussé toute la nuit
+des cris aigus; quelques-uns disent que la terre avait la
+la fièvre et tremblait.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ç'a été une mauvaise nuit.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Mon jeune souvenir ne peut en retrouver une
+comparable.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Macduff.)</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;O horreur! horreur! horreur! ni la langue
+ni le coeur ne peuvent te concevoir ou t'exprimer.</p>
+
+<p>MACBETH ET LENOX.&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;L'abomination a fait ici son chef-d'oeuvre.
+Le meurtre le plus sacrilège a ouvert par force le temple
+sacré du Seigneur, et a dérobé la vie qui en animait la
+structure<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Que dites-vous? la vie?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Est-ce de Sa Majesté que vous parlez?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Venez, entrez dans sa chambre; et que vos
+yeux s'éteignent à la vue d'une nouvelle Gorgone: ne
+me demandez pas de vous en dire davantage. Voyez, et
+parlez ensuite vous-mêmes.&mdash;Qu'on s'éveille, qu'on s'éveille;
+qu'on sonne le tocsin (<span class="stage2"><i>Macbeth et Lenox sortent</i>.</span>)&mdash;Meurtre!
+trahison!&mdash;Banquo, Donalbain, Malcolm,
+éveillez-vous! secouez ce calme sommeil, simulacre de
+la mort et venez voir la mort elle-même.&mdash;Levez-vous,
+levez-vous, et voyez une image du grand jugement.&mdash;Malcolm,
+Banquo, levez-vous comme de vos tombeaux,
+et avancez comme des ombres, pour être en accord avec
+ces horreurs.</p>
+
+<p class="stage1">(La cloche sonne.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre lady Macbeth.)</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Pour quelle affaire cette odieuse trompette
+appelle-t-elle à se rassembler tous ceux qui dorment
+dans la maison? Parlez, parlez.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;O noble dame! ce n'est pas à vous à entendre
+ce que je pourrais vous dire: ce récit tuerait une
+femme au moment où il arriverait à son oreille.&mdash;(<span class="stage2"><i>Banquo
+arrive</i>.</span>) O Banquo! Banquo! notre royal maître est assassiné!</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Oh malheur! quoi, dans notre maison!</p>
+
+
+<p>BANQUO.&mdash;Trop cruel malheur, n'importe en quel lieu!
+Cher Duff<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>, je t'en prie, contredis-toi toi-même, et dis
+que ce n'est pas vrai.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent Macbeth et Lenox.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Si j'étais mort une heure avant cet événement,
+j'aurais terminé une vie heureuse; car de cet
+instant il n'y aura plus rien d'important dans la vie de
+ce monde, tout n'est plus que vanité; gloire, grandeur,
+tout est mort; le vin de la vie est épuisé et la lie seule
+en reste dans la cave.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Malcolm et Donalbain.)</p>
+
+<p>DONALBAIN.&mdash;Qu'est-il arrivé de malheureux?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Vous l'êtes et vous ne le savez pas: la
+source, la fontaine de votre sang a cessé de couler, la
+source même en est arrêtée.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Votre royal père est assassiné.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Oh! par qui?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Suivant les apparences, par ceux qui étaient
+chargés de garder sa chambre. Leurs mains et leurs
+visages étaient tout souillés de sang, ainsi que leurs poignards
+que nous avons trouvés, non encore essuyés, sur
+leur chevet. Ils ouvraient des yeux effarés et paraissaient
+hors d'eux-mêmes: on n'aurait pu leur confier la vie de
+personne.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Oh! cependant je me repens du mouvement
+de fureur qui me les a fait tuer!</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Pourquoi donc les avez-vous tués?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Eh! qui peut être dans le même moment
+sage et éperdu, modéré et furieux? qui peut être fidèle
+et rester neutre? Personne. La rapidité de ma violente
+affection a dépassé ma raison plus lente. Je voyais là
+Duncan étendu, l'argent de sa peau parsemé de son sang
+doré; et ses blessures ouvertes semblaient autant de
+brèches aux lois de la nature, par où devaient s'introduire
+les ravages de la désolation.... Là étaient les meurtriers
+teints des couleurs de leur métier, et leurs poignards
+honteusement couverts de sang. Comment aurait
+pu se contenir celui qui a un coeur pour aimer, et dans
+ce coeur le courage de manifester son amour?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Aidez-moi à sortir d'ici. Oh!</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Secourez lady Macbeth.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Pourquoi retenons-nous nos langues? C'est
+à elles surtout qu'il appartient d'exprimer de pareils sentiments.</p>
+
+<p>DONALBAIN.&mdash;Eh! pourquoi parlerions-nous ici, où
+notre destinée fatale, cachée dans le trou de l'ogre, peut
+s'élancer sur nous et nous saisir? Fuyons! nos larmes
+ne sont pas encore prêtes à couler.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Ni notre chagrin sur le pied d'agir.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Secourez lady Macbeth (<span class="stage2"><i>on emporte lady Macbeth</i></span>),
+et lorsque nous aurons couvert la nudité de notre
+frêle nature, qui souffre ainsi exposée, rassemblons-nous
+et faisons des recherches sur cette sanglante action, afin
+de la connaître plus à fond. Nous sommes ébranlés par
+les terreurs et les doutes, mais je suis dans la puissante
+main de Dieu, et de là je combattrai les desseins secrets
+d'une méchanceté perfide.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Et moi aussi.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Et nous tous de même.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Allons promptement nous vêtir tous d'une
+manière convenable, afin de nous rassembler ensuite
+dans la salle.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Que voulez-vous faire? Ne nous associons
+point avec eux. Montrer une douleur qu'on ne sent pas
+est un rôle aisé pour l'homme faux.&mdash;Je me retire en
+Angleterre.</p>
+
+<p>DONALBAIN.&mdash;Et moi en Irlande. En séparant nos fortunes
+nous serons plus en sûreté. Ici je vois des poignards
+dans les sourires, et celui qui est le plus près par
+le sang est le plus prêt à le verser.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Le trait meurtrier qui a été lancé n'a pas
+encore atteint son but; et le parti le plus sûr pour nous
+est d'en éviter le coup. Ainsi donc, à cheval, et ne nous
+inquiétons pas de prendre congé: tirons-nous d'abord
+d'ici. Il est permis de commettre le vol, de se dérober
+soi-même, quand il ne reste plus d'espérance.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> <i>Equivocator</i>. Warburton pense que par cette expression
+Shakspeare a positivement entendu un religieux, ou du moins
+un affilié de l'ordre des jésuites; mais toujours est-il certain
+qu'elle signifie précisément ce que nous entendons en français
+par <i>jésuite</i>, doué d'un <i>esprit jésuitique</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> La plaisanterie porte sur ce que les hauts-de-chausses français
+paraissaient aux Anglais si étroits et si mesquins, qu'il fallait
+être doublement damnable pour trouver encore à rogner dessus.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Most sacrilegious murder hath broke ope</p>
+<p>The lord's anointed temple, and stole thence</p>
+<p>The life o' the building.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>The lord's anointed temple</i> signifie en même temps ici <i>le temple
+oint de Dieu</i> et <i>la tempe ointe du roi</i>; dans l'impossibilité de rendre
+ce jeu de mots, il a fallu choisir, et l'on a pris des deux sens
+celui qui formait avec le reste de la phrase une image plus complète
+et plus suivie.</p></blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Abréviation de Macduff.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Les dehors du château.</p>
+
+<p class="stage1">ROSSE <i>conversant avec</i> UN VIEILLARD.</p>
+
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Je me souviens bien de soixante-dix
+années, et dans ce long espace de temps j'ai vu de terribles
+moments et d'étranges choses; mais tout ce que
+j'avais vu n'était rien auprès de cette cruelle nuit.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Ah! bon père, tu vois comme le ciel, troublé
+par une action de l'homme, en menace le sanglant
+théâtre. D'après l'horloge il devrait faire jour, et
+cependant une nuit sombre étouffe le flambeau voyageur.
+La nuit triomphe-t-elle? ou bien est-ce le jour, honteux
+de se montrer, qui laisse les ténèbres ensevelir la face de
+la terre, lorsqu'une vivante lumière devrait la caresser?</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Cela est contre nature, comme l'action
+qui a été commise. Mardi dernier, on a vu un faucon qui
+s'élevait, fier de sa supériorité, saisi au vol et tué par un
+hibou preneur de souris.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Et les chevaux de Duncan (chose très-étrange,
+mais certaine), qui étaient si beaux, si légers, les plus
+estimés de leur race, sont tout à coup redevenus sauvages,
+ont brisé leurs râteliers, se sont échappés, se révoltant
+contre toute obéissance, comme s'ils eussent
+voulu entrer en guerre avec l'homme.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;On dit qu'ils se sont mangés l'un l'autre.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Rien n'est plus vrai, au grand étonnement de
+mes yeux qui en ont été témoins. (<span class="stage2"><i>Macduff paraît.</i></span>) Voici
+l'honnête Macduff.&mdash;Eh bien! monsieur, comment va le
+monde maintenant?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Quoi! ne le voyez-vous pas?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;A-t-on découvert qui a commis cette action
+plus que sanguinaire?</p>
+
+<p>MACDUFF&mdash;Ceux que Macbeth a tués.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Hélas! mon Dieu, quel fruit en pouvaient-ils
+espérer?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Ils ont été gagnés. Malcolm et Donalbain,
+les deux fils du roi, ont disparu et se sont sauvés. Ce qui
+fait tomber sur eux le soupçon du crime.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Encore contre nature!&mdash;Ambition désordonnée,
+qui détruis tes propres moyens d'existence!&mdash;Alors
+il est probable que la souveraineté va écheoir à Macbeth.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Il est déjà élu, et parti pour se faire couronner
+à Scone.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Où est le corps de Duncan?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;On l'a porté à Colmes-Inch, sanctuaire où
+se conservent les os de ses prédécesseurs.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Irez-vous à Scone?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Non, mon cousin, je vais à Fife.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;A la bonne heure; moi, je vais à Scone.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Allez: puissiez-vous y voir les choses se
+bien passer!&mdash;Adieu.&mdash;Pourvu que nous ne trouvions
+pas que nos vieux habits étaient plus commodes que les
+neufs!</p>
+
+<p>ROSSE, <span class="stage2"><i>au vieillard</i></span>.&mdash;Adieu, bon père.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;La bénédiction de Dieu soit avec vous,
+et avec ceux qui voudraient changer le mal en bien, et
+les ennemis en amis!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+
+<p><b>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</b></p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+
+<p class="stage1">A Fores,&mdash;Un appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> BANQUO.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Tu possèdes maintenant, roi, thane de Cawdor,
+thane de Glamis, tout ce que t'avaient promis les
+soeurs du Destin, et j'ai peur que tu n'aies joué pour cela
+un bien vilain jeu. Mais elles ont dit aussi que tout cela
+ne passerait pas à ta postérité, et que ce serait moi qui
+serais la tige et le père d'une race de rois. Si la vérité est
+sortie de leur bouche (comme on le voit paraître avec
+éclat dans leurs discours à ton égard, Macbeth), pourquoi
+ces vérités, justifiées pour toi, ne deviendraient-elles
+pas pour moi des oracles, et n'élèveraient-elles pas mes
+espérances? Mais, silence! taisons-nous.</p>
+
+<p class="stage1">(Air de trompette.&mdash;Entrent Macbeth, roi; lady Macbeth,
+reine; Lenox, Rosse, seigneurs, dames, suite.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Voici notre principal convive.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;S'il eût été oublié, c'eût été un vide
+dans notre grande fête, et rien ne s'y serait bien passé.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ce soir, monsieur, nous donnons un souper
+de cérémonie, et nous y solliciterons votre présence.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Que Votre Altesse me donne ses ordres:
+mon obéissance y est attachée pour jamais par le lien le
+plus indissoluble.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Montez-vous à cheval cet après-midi?</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Oui, mon gracieux seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Autrement nous aurions désiré vos avis
+que nous avons toujours trouvés sages et utiles, dans le
+conseil que nous tiendrons aujourd'hui; mais nous les
+prendrons demain. Allez-vous loin?</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Assez loin, mon seigneur, pour remplir le
+temps qui doit s'écouler jusqu'à l'heure du souper; et si
+mon cheval ne va pas très-bien, il faudra que j'emprunte
+à la nuit une ou deux de ses heures obscures.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ne manquez pas à notre fête.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Je n'y manquerai pas, mon seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Nous venons d'apprendre que nos sanguinaires
+cousins se sont rendus l'un en Angleterre, l'autre
+en Irlande; que, loin d'avouer leur affreux parricide, ils
+débitent à ceux qui les écoutent d'étranges impostures:
+mais nous en causerons demain; nous aurons aussi à
+discuter une affaire d'État qui exige notre présence à
+tous. Dépêchez-vous de monter à cheval. Adieu jusqu'à
+ce soir. Fleance va-t-il avec vous?</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Oui, mon seigneur; il est temps que nous
+partions.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je vous souhaite des chevaux légers et sûrs,
+et je vous recommande à leur dos<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. Adieu. <span class="stage2">(<i>Banquo sort</i>.)
+(<i>Aux courtisans</i>.)</span> Que chacun dispose à son gré de son
+temps jusqu'à sept heures du soir. Pour trouver nous-même
+plus de plaisir à la société, nous resterons seul
+jusqu'au souper: d'ici là, que Dieu soit avec vous.&mdash;(<span class="stage2"><i>Sortent
+lady Macbeth, les seigneurs, les dames</i>, etc.</span>) Holà,
+un mot: ces hommes attendent-ils nos ordres?</p>
+
+<p>UN DOMESTIQUE.&mdash;Oui, mon seigneur, ils sont à la porte
+du palais.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Amenez-les devant nous.&mdash;Être où je suis
+n'est rien si l'on n'y est en sûreté.&mdash;Nos craintes sur
+Banquo sont profondes, et dans ce naturel empreint de
+souveraineté domine ce qu'il y a de plus à craindre. Il
+ose beaucoup, et à cette disposition d'esprit intrépide il
+joint une sagesse qui enseigne à sa valeur la route la
+plus sûre. Il n'y a que lui dont l'existence m'inspire de
+la crainte: il intimide mon génie, comme César, dit-on,
+celui de Marc-Antoine. Je l'ai vu gourmander les soeurs
+lorsqu'elles me donnèrent d'abord le nom de roi; il leur
+commanda de lui parler; et alors, d'une bouche prophétique,
+elles le proclamèrent père d'une race de rois.&mdash;Elles
+ont placé sur ma tête une couronne sans fruit et
+ont placé dans mes mains un sceptre stérile que m'arrachera
+un bras étranger, sans qu'aucun fils sorti de moi
+me succède. S'il en est ainsi, c'est pour la race de Banquo
+que j'ai souillé mon âme; c'est pour ses enfants que j'ai
+assassiné l'excellent Duncan; pour eux seuls j'ai versé
+les remords dans la coupe de mon repos, et livré à l'ennemi
+du genre humain mon éternel trésor pour les faire
+rois! Les enfants de Banquo rois! Plutôt qu'il en soit
+ainsi, je t'attends dans l'arène, destin; viens m'y combattre
+à outrance.&mdash;Qui va là? (<span class="stage2"><i>Rentre le domestique avec
+deux assassins.</i></span>) Retourne à la porte et restes-y jusqu'à ce
+que nous t'appelons. (<span class="stage2"><i>Le domestique sort.</i></span>)&mdash;N'est-ce pas
+hier que nous avons causé ensemble?</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;C'était hier, avec la permission de
+Votre Altesse.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Eh bien! avez-vous réfléchi sur ce que je
+vous ai dit? Soyez sûrs que c'est lui qui autrefois vous a
+tenus dans l'abaissement, ce que vous m'avez attribué, à
+moi qui en étais innocent. Je vous en ai convaincus dans
+notre dernière entrevue; je vous ai fait voir jusqu'à l'évidence
+comment vous aviez été amusés, traversés, quels
+avaient été les instruments, qui les avait employés, et
+tant d'autres choses qui diraient à la moitié d'une âme
+et à une intelligence altérée: «Voilà ce qu'a fait Banquo.»</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Vous nous l'avez fait connaître.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je l'ai fait et j'ai été plus loin, ce qui est
+l'objet de notre seconde entrevue.&mdash;Sentez-vous la patience
+tellement dominante en votre nature que vous
+laissiez passer tout ceci? Êtes-vous si pénétrés de l'Evangile
+que vous puissiez prier pour ce brave homme et ses
+enfants, lui dont la main vous a courbés vers la tombe
+et a réduit pour toujours les vôtres à la misère?</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Nous sommes des hommes, mon
+seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Oui, je sais que dans le catalogue vous comptez
+pour des hommes, de même que les chiens de chasse,
+les lévriers, les métis, épagneuls, barbets, bassets, loups
+et demi-loups, y sont tous appelés du nom de chien. Ensuite,
+parmi ceux qui en valent la peine, on distingue
+l'agile, le tranquille, le fin, le chien de garde, le chasseur,
+chacun selon la qualité qu'a renfermée en lui la
+bienfaisante nature, et il en reçoit un titre particulier
+ajouté au nom commun sous lequel on les a tous inscrits.
+Il en est de même des hommes. Si vous méritez de tenir
+quelque rang parmi les hommes, et de n'être pas rejetés
+dans la dernière classe, dites-le-moi, et alors je verserai
+dans votre sein ce projet dont l'exécution vous délivre
+de votre ennemi, vous établit dans notre coeur et notre
+affection; à nous qui ne pouvons avoir, tant qu'il vivra,
+qu'une santé languissante que sa mort rendra parfaite.</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;Je suis un homme, mon seigneur,
+tellement indigné par les indignes coups et rebuffades
+du monde, que peu m'importe ce que je fais pour me
+venger du monde.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Et moi un homme si las de malheurs,
+si ballotté de la fortune, que je mettrais ma vie
+sur la première chance qui me promettrait de l'améliorer
+ou de m'en délivrer.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Vous savez tous deux que Banquo était
+votre ennemi?</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;Cela est vrai, mon seigneur,</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il est aussi le mien; et notre inimitié est
+si sanglante, que chaque minute de son existence me
+frappe dans ce qui tient de plus près à la vie. Je pourrais,
+en faisant ouvertement usage de mon pouvoir, le
+balayer de ma vue sans en donner d'autre raison que ma
+volonté; mais je ne dois pas le faire, à cause de quelques-uns
+de mes amis qui sont aussi les siens, dont je ne puis
+pas perdre l'affection, et avec qui il me faudra déplorer
+la chute de l'homme que j'aurai renversé moi-même.
+Voilà ce qui me fait rechercher votre assistance, en cachant
+cette action à l'oeil du public, pour beaucoup de
+raisons importantes.</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;Nous exécuterons, mon seigneur, ce
+que vous nous commanderez.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Oui, quand notre vie...</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Votre courage perce dans votre maintien.
+Dans une heure au plus, je vous indiquerai le lieu où
+vous devez vous poster. Ayez le plus grand soin d'épier
+et de choisir le moment convenable, car il faut que cela
+soit fait ce soir, et à quelque distance du palais; et rappelez-vous
+que j'en veux paraître entièrement innocent,
+et afin qu'il ne reste dans l'ouvrage ni accrocs ni défauts,
+il faut qu'avec Banquo son fils Fleance qui l'accompagne,
+et dont l'absence n'est pas moins importante pour moi
+que celle de son père, subisse les destinées de cette heure
+de ténèbres. Prenez votre résolution tout seuls. Je vous
+rejoins dans un moment.</p>
+
+<p>LES ASSASSINS.&mdash;Nous sommes décidés, seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je vous ferai rappeler dans un instant. Ne
+sortez pas de notre palais. (<span class="stage2"><i>Les assassins sortent.</i></span>) C'est une
+affaire conclue.&mdash;Banquo, si c'est vers les cieux que ton
+âme doit prendre son vol, elle les verra ce soir.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> <i>And so I commend you to their backs</i>.
+C'est une manière de donner congé. Les phrases de politesse
+et de cérémonie abondent dans cette tragédie.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Un autre appartement dans le palais</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LADY MACBETH ET UN DOMESTIQUE.</p>
+
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Banquo est-il sorti du palais?</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;Oui, madame; mais il revient ce soir.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Avertissez le roi que je voudrais, s'il
+en a le loisir, lui dire quelques mots.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;J'y vais, madame.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;On n'a rien gagné, et tout dépensé,
+quand on a obtenu son désir sans être plus heureux: il
+vaut mieux être celui que nous détruisons, que de vivre
+par sa destruction dans une joie troublée. (<span class="stage2"><i>Macbeth entre.</i></span>)</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon seigneur? pourquoi restez-vous
+seul, ne cherchant pour compagnie que les images les
+plus funestes, toujours appliqué à des pensées qui, en
+vérité, devraient être mortes avec ceux dont elles vous
+occupent? On ne devrait pas penser aux choses sans remède,
+ce qui est fait est fait.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Nous avons blessé le serpent, mais nous ne
+l'avons pas tué; il réunira ses tronçons et redeviendra
+ce qu'il était, tandis que notre impuissante malice restera
+exposée aux dents dont elle aura retrouvé la force. Mais
+que la structure de l'univers se disjoigne, que les deux
+mondes périssent avant que nous consentions à prendre
+nos repas dans la crainte, à dormir dans l'affliction de ces
+terribles songes qui viennent nous ébranler toutes les
+nuits! Il vaudrait mieux être avec le mort que, pour arriver
+où nous sommes, nous avons envoyé dans la paix,
+que de demeurer ainsi, l'âme sur la roue, dans une angoisse
+sans relâche.&mdash;Duncan est dans son tombeau:
+après les accès de fièvre de la vie, il dort bien; la trahison
+a fait tout ce qu'elle pouvait faire: ni l'acier, ni le
+poison, ni les conspirations domestiques, ni les armées
+ennemies, rien ne peut plus l'atteindre.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Venez, mon cher seigneur, calmez
+vos regards troublés: soyez brillant et joyeux ce soir au
+milieu de vos convives.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je le serai, mon amour; et soyez de même
+aussi, je vous y exhorte: que votre souvenir revienne
+toujours à Banquo; indiquez sa prééminence par vos regards
+et vos paroles.&mdash;Nous ne serons jamais en sûreté
+tant qu'il nous faudra nous laver de notre grandeur dans
+ce cours de flatteries, et faire de nos visages des masques
+pour déguiser nos coeurs.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Ne pensez plus à cela.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;O chère épouse, mon esprit est rempli de
+scorpions. Tu sais que Banquo et son fils Fleance respirent?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Mais le bail qu'ils tiennent de la nature
+n'est pas éternel.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il y a encore de la consolation, ils sont
+attaquables. Ainsi, sois joyeuse. Avant que la chauve-souris
+ait achevé de voler dans les cloîtres, avant qu'aux
+appels de la noire Hécate l'escarbot cuirassé ait sonné,
+par son murmure assoupissant, la cloche qui appelle les
+bâillements de la nuit, on aura consommé une action
+importante et terrible.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Que doit-on faire?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Demeure innocente de la connaissance du
+projet, ma chère poule, jusqu'à ce que tu applaudisses à
+l'action.&mdash;Viens, ô nuit, apportant ton bandeau: couvre
+l'oeil insensible du jour compatissant, et de ta main invisible
+et sanglante déchire et mets en pièces le lien
+puissant qui me rend pâle!&mdash;La lumière s'obscurcit, et
+déjà le corbeau dirige son vol vers la forêt qu'il habite.
+Les honnêtes habitués du jour commencent à languir et
+à s'assoupir, tandis que les noirs agents de la nuit se
+lèvent pour saisir leur proie.&mdash;Tu es étonnée de mes
+discours; mais sois tranquille: les choses que le mal a
+commencées se consolident par le mal. Ainsi, je te prie,
+viens avec moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Fores.&mdash;Un parc ou une prairie donnant sur une
+des portes du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> TROIS ASSASSINS.</p>
+
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Mais qui t'a dit de venir te joindre
+à nous?</p>
+
+<p>TROISIÈME ASSASSIN.&mdash;Macbeth.</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;Il ne doit pas nous donner de méfiance,
+puisque nous le voyons parfaitement instruit de
+notre commission et de ce que nous avons à faire.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Reste donc avec nous.&mdash;Le couchant
+étincelle encore de quelques traces du jour: c'est
+le moment où le voyageur attardé use de l'éperon pour
+gagner l'auberge désirée; et celui que nous attendons
+approche de bien prés.</p>
+
+<p>TROISIÈME ASSASSIN.&mdash;Écoutez; j'entends des chevaux.</p>
+
+<p>BANQUO, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre.</i></span>&mdash;Donnez-nous de la lumière,
+holà!</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;C'est sûrement lui. Tous ceux qui
+sont sur la liste des personnes attendues sont déjà rendus
+à la cour.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;On emmène ses chevaux.</p>
+
+<p>TROISIÈME ASSASSIN.&mdash;À près d'un mille d'ici; mais il a
+coutume, et tous en font autant, d'aller d'ici au palais en
+se promenant.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Banquo et Fleance; un domestique marche devant
+eux avec un flambeau.)</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;Un flambeau! un flambeau!</p>
+
+<p>TROISIÈME ASSASSIN.&mdash;C'est lui.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Tenons-nous prêts.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Il tombera de la pluie cette nuit.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Qu'elle tombe!</p>
+
+<p class="stage1">(Il attaque Banquo.)</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;O trahison!&mdash;Fuis, cher Fleance, fuis, fuis,
+fuis; tu pourras me venger.&mdash;O scélérat!</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt. Fleance et le domestique se sauvent.)</p>
+
+<p>TROISIÈME ASSASSIN.&mdash;Qui a donc éteint le flambeau?</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;N'était-ce pas le parti le plus sûr?</p>
+
+<p>TROISIÈME ASSASSIN.&mdash;Il n'y en a qu'un de tombé: le
+fils s'est sauvé.</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;Nous avons manqué la plus belle
+moitié de notre coup.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Allons toujours dire ce qu'il y a de
+fait.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Un appartement d'apparat dans le palais.&mdash;Le banquet est
+préparé.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> MACBETH, LADY MACBETH, ROSSE, LENOX
+<i>et autres seigneurs; suite.</i></p>
+
+
+<p>MACBETH.&mdash;Vous connaissez chacun votre rang, prenez
+vos places. Depuis le premier jusqu'au dernier, je vous
+souhaite la bienvenue de tout mon coeur.</p>
+
+<p>LES SEIGNEURS.&mdash;Nous rendons grâce à Votre Majesté.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Pour nous, comme un hôte modeste, nous
+nous mêlerons parmi les convives, notre hôtesse garde
+sa place d'honneur; mais dans un moment favorable
+nous lui demanderons sa bienvenue.</p>
+
+<p class="stage1">(Les courtisans et les seigneurs se placent, et laissent un
+siège au milieu pour Macbeth.)</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Acquittez-moi, seigneur, envers tous
+nos amis; car mon coeur leur dit qu'ils sont tous les
+bienvenus.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le premier assassin; il se tient à la porte.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Vois, ils te rendent tous des remerciements
+du fond de leur coeur.&mdash;Le nombre des convives est égal
+des deux côtés. Je m'assiérai ici au milieu.&mdash;Que la joie
+s'épanouisse. Tout à l'heure nous boirons une rasade à
+la ronde. (<span class="stage2"><i>A l'assassin.</i></span>) Il y a du sang sur ton visage.</p>
+
+<p>L'ASSASSIN.&mdash;C'est donc du sang de Banquo.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il vaut mieux qu'il soit sur ton visage que
+lui ici. Est-il expédié?</p>
+
+<p>L'ASSASSIN.&mdash;Seigneur, il a la gorge coupée; c'est moi
+qui lui ai rendu ce service.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tu es le premier des hommes pour couper
+la gorge; cependant celui qui en a fait autant à Fleance
+a bien son mérite; si c'est toi, tu n'as pas ton pareil.</p>
+
+<p>L'ASSASSIN.&mdash;Mon royal seigneur, Fleance s'est échappé.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Voilà mon accès qui me reprend. Sans cela
+tout était parfait: j'étais entier comme le marbre, établi
+comme le roc, au large et libre de me répandre comme
+l'air qui m'environne; mais maintenant je suis comprimé,
+resserré, emprisonné, et asservi à l'insolence de
+mes inquiétudes et de mes terreurs.&mdash;Mais Banquo est
+en sûreté?</p>
+
+<p>L'ASSASSIN.&mdash;Oui, mon bon seigneur, il est en sûreté
+dans un fossé, avec vingt larges ouvertures à la tête,
+dont la moindre est la mort d'un homme.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je t'en remercie.... Ainsi, voilà le gros serpent
+écrasé. Le jeune reptile qui s'est sauvé est d'une
+nature qui dans son temps engendrera aussi du venin,
+mais à présent il n'a pas de dents.&mdash;Va-t'en, et demain
+nous t'entendrons de nouveau.</p>
+
+<p class="stage1">(L'assassin sort.)</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Mon royal époux, vous ne nous mettez
+pas en train. C'est vendre un festin que de ne pas témoigner
+à chaque instant, pendant sa durée, qu'il est donné
+de bon coeur. Pour manger il vaudrait mieux être chez
+soi; hors de là, l'assaisonnement de la bonne chère, c'est
+la politesse; sans cela il y a peu de plaisir à se rassembler.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ma chère mémoire!&mdash;Qu'une bonne digestion
+accompagne votre appétit, et qu'une bonne santé
+s'en suive.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Plaît-il à Votre Majesté de s'asseoir?</p>
+
+<p class="stage1">(L'ombre de Banquo sort de terre, et s'assied à la place de
+Macbeth.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Nous verrions ici rassemblé sous notre toit
+l'honneur de notre pays, si notre cher Banquo nous avait
+gratifié de sa présence. Puissé-je avoir à le quereller
+d'un manque d'amitié, plutôt qu'à le plaindre d'un malheur!</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Son absence, seigneur, compromet l'honneur
+de sa parole. Votre Altesse veut-elle bien nous honorer
+de son auguste compagnie?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;La table est remplie!</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Voici une place réservée, seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Ici, mon seigneur. Qui est-ce qui trouble Votre
+Altesse?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Qui de vous a fait cela?</p>
+
+<p>LES SEIGNEURS.&mdash;Quoi donc, mon bon seigneur?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tu ne peux pas dire que ce soit moi qui
+l'aie fait.&mdash;Ne secoue point ainsi contre moi ta chevelure
+sanglante.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Messieurs, levez-vous; son Altesse est indisposée.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Monsieur, mon digne ami, mon époux
+est souvent dans cet état, et il y est sujet depuis l'enfance.
+Je vous en prie, restez à vos places: c'est un accès
+passager; le temps d'y penser, et il sera aussi bien qu'à
+l'ordinaire. Si vous faites trop attention à lui, vous le
+blesserez et vous augmenterez son mal: continuez à
+manger, et ne prenez pas garde à lui.&mdash;Êtes-vous un
+homme?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Oui, et un homme intrépide, puisque j'ose
+regarder ce qui épouvanterait le diable.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Quelles balivernes! C'est une vision
+créée par votre peur, comme ce poignard dans l'air qui,
+disiez-vous, guidait vos pas vers Duncan. Oh! ces tressaillements,
+ces soubresauts, simulacres d'une véritable
+peur, conviendraient à merveille au conte que fait une
+femme, en hiver, au coin du feu, d'après l'autorité de sa
+grand'mère.&mdash;C'est une vraie honte! Pourquoi faites-vous
+tant de grimaces? Après tout, vous ne regardez
+qu'une chaise!</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je te prie, regarde de ce côté; vois là, vois.
+Que me dites-vous? eh bien! que m'importe?&mdash;Puisque
+tu peux remuer la tête, tu peux aussi parler. Si les cimetières
+et les tombeaux doivent nous renvoyer ceux que
+nous ensevelissons, nos monuments seront donc semblables
+au gésier des milans?</p>
+
+<p class="stage1">(L'ombre disparaît.)</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Quoi! vous perdez tout à fait la tête?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Comme je suis ici, je l'ai vu.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Fi! quelle honte!</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ce n'est pas la première fois qu'on a répandu
+le sang. Dans les anciens temps, avant que des
+lois humaines eussent purgé de crimes les sociétés adoucies,
+oui vraiment, et même depuis, il s'est commis des
+meurtres trop terribles pour que l'oreille en supporte le
+récit; et l'on a vu le temps où lorsqu'on avait fait sauter
+la cervelle à un homme, il mourait, et tout était fini.
+Mais aujourd'hui ils se relèvent avec vingt blessures
+mortelles sur le crâne, et viennent nous chasser de nos
+sièges: cela est plus étrange que ne le peut être un pareil
+meurtre.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Mon digne seigneur, vos dignes amis
+vous attendent.
+MACBETH.&mdash;J'oubliais.... Ne prenez pas garde à moi,
+mes dignes amis. J'ai une étrange infirmité qui n'est
+rien pour ceux qui me connaissent. Allons, amitié et
+santé à tous! Je vais m'asseoir: donnez-moi du vin;
+remplissez jusqu'au bord. Je bois au plaisir de toute la
+table, et à notre cher ami Banquo, qui nous manque ici.
+Que je voudrais qu'il y fût! (<i>L'ombre sort de terre.</i>) Nous
+buvons avec empressement à vous tous, à lui. Tout à
+tous!</p>
+
+<p>LES SEIGNEURS.&mdash;Nous vous présentons nos hommages
+et vous faisons raison.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Loin de moi! ôte-toi de mes yeux! que la
+terre te cache! Tes os sont desséchés, ton sang est glacé;
+rien ne se reflète dans ces yeux que tu fixes sur moi!</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Ne voyez là dedans, mes bons seigneurs,
+qu'une chose qui lui est ordinaire, rien de plus:
+seulement elle gâte tout le plaisir de ce moment.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ce qu'un homme peut oser, je l'ose. Viens
+sous la forme de l'ours féroce de la Russie, du rhinocéros
+armé, ou du tigre d'Hyrcanie, prends la forme que
+tu voudras, excepté celle-ci, et la fermeté de mes nerfs
+ne sera pas un instant ébranlée; ou bien reviens à la vie,
+défie-moi au désert avec ton épée: si alors je demeure
+tremblant, déclare-moi une petite fille.&mdash;Loin d'ici, fantôme
+horrible, insultant mensonge! loin d'ici! (<i>L'ombre
+disparaît.</i>) A la bonne heure.&mdash;Il est parti, je redeviens
+un homme. De grâce, restez à vos places.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Vous avez fait fuir la gaieté, détruit
+tout le plaisir de cette réunion par un désordre bien
+étrange.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;De telles choses peuvent-elles arriver et
+nous surprendre, sans exciter en nous plus d'étonnement
+que ne le ferait un nuage d'été?&mdash;Vous me mettez
+de nouveau hors de moi-même, lorsque je songe maintenant
+que vous pouvez contempler de pareils spectacles
+et conserver le même incarnat sur vos joues, tandis que
+les miennes sont blanches de frayeur.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Quels spectacles, seigneur?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Je vous prie, ne lui parlez pas; il va
+de mal en pis: les questions le mettent en fureur. Je
+vous souhaite le bonsoir à tous. Ne vous inquiétez pas de
+l'ordre de votre départ, mais partez de suite.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Nous souhaitons à Votre Majesté une bonne
+nuit et une meilleure santé.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Bonne et heureuse nuit à tous.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent les seigneurs et leur suite.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il aura du sang: on dit que le sang veut
+du sang. On a vu les pierres se mouvoir et les arbres
+parler. Les devins, et ceux qui ont l'intelligence de certains
+rapports, ont souvent mis en lumière par le moyen
+des pies, des hiboux, des corbeaux, l'homme de sang le
+mieux caché.&mdash;Quelle heure est-il de la nuit?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;A ne savoir qui l'emporte d'elle ou du
+matin.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Que dites-vous de Macduff, qui refuse de se
+rendre en personne à nos ordres souverains?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Avez-vous envoyé vers lui, seigneur?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Non, je l'ai su indirectement: mais j'enverrai.
+Il n'y a pas un seul d'entre eux dans la maison
+duquel je n'aie un homme à mes gages. J'irai trouver
+demain, et de bonne heure, les soeurs du Destin: elles
+m'en diront davantage; car à présent je suis décidé à
+savoir le pis par les pires moyens; je ferai tout céder à
+mon avantage. J'ai marché si avant dans le sang que si
+je cessais maintenant de m'y plonger, retourner en arrière
+serait aussi fatigant que d'aller en avant. J'ai dans
+la tête d'étranges choses qui passeront dans mes mains,
+des choses qu'il faut exécuter avant d'avoir le temps de
+les examiner.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Vous avez besoin de ce qui ranime
+toutes les créatures, de sommeil.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Oui, allons dormir. L'étrange erreur où je
+suis tombé est l'effet d'une crainte novice et qu'il faut
+mener rudement. Nous sommes encore jeunes dans l'action.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">La bruyère.&mdash;Tonnerre.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> HÉCATE; LES TROIS SORCIÈRES <i>viennent
+à sa rencontre.</i></p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Quoi! qu'y a-t-il donc, Hécate?
+Vous paraissez en colère.</p>
+
+<p>HÉCATE.&mdash;N'en ai-je pas sujet, sorcières que vous êtes,
+insolentes, effrontées? Comment avez-vous osé entrer
+avec Macbeth en traité et en commerce d'énigmes et
+d'annonces de mort, sans que moi, souveraine de vos
+enchantements, habile maîtresse de tout mal, j'aie
+jamais été appelée à y prendre part et à signaler la gloire
+de notre art? Et, ce qui est pis encore, c'est que tout
+ce que vous avez fait, vous l'avez fait pour un fils
+capricieux, chagrin, colère, qui, comme les autres,
+ne vous recherche que pour ses propres intérêts et nullement
+pour vous-mêmes. Réparez votre faute; partez, et
+demain matin, venez me trouver à la caverne de l'Achéron<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.
+Il y viendra pour apprendre sa destinée: préparez
+vos vases, vos paroles magiques, vos charmes et tout ce
+qui est nécessaire. Je vais me rendre dans les airs: j'emploierai
+cette nuit à l'accomplissement d'un projet fatal
+et terrible; un grand ouvrage doit être terminé avant
+midi. A la pointe de la lune pend une épaisse goutte de
+vapeur; je la saisirai avant qu'elle tombe sur la terre;
+et, distillée par des artifices magiques, elle élèvera des
+visions fantastiques qui; par la force des illusions, entraîneront
+Macbeth à sa ruine. Il bravera les destins,
+méprisera la mort, et portera ses espérances au delà de
+toute sagesse, de toute pudeur, de toute crainte; et vous
+savez toutes que la sécurité est la plus grande ennemie
+des mortels.&mdash;(<i>Chant derrière le théâtre.</i>) «Viens,
+viens<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>,...» Écoutez! on m'appelle. Vous voyez mon
+petit lutin assis dans ce gros nuage noir: il m'attend.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Allons, hâtons-nous; il ne tardera
+pas à revenir.</p>
+
+<p class="stage1">(Les sorcières sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>The pit of Acheron</i>
+Probablement quelque caverne que l'on supposait devoir communiquer
+avec l'enfer.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Viens, viens;</p>
+<p>Hécate; Hécate, viens, viens.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>HÉCATE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je viens, je viens, je viens, je viens</p>
+<p>Tout aussi vite que je puis.</p>
+<p>Tout aussi vite que je puis.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce chant n'est indiqué dans l'original que par les deux premiers
+mots, comme un chant connu pour être d'usage en ces sortes
+d'occasions. On le trouve tout entier dans <i>la Sorcière</i> de Middleton,
+pièce de théâtre composée, à ce qu'on croit, peu de temps
+avant <i>Macbeth</i>. La même remarque s'applique, dans la scène VI,
+au chant qui termine le charme: <i>Esprits noirs et blancs</i>, etc.
+Voyez, sur cela et sur une foule de détails relatifs aux croyances
+populaires que Shakspeare a employées dans <i>Macbeth</i>, l'édition
+de Shakspeare, de M. Steevens.</p></blockquote>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">A Fores.&mdash;Un appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LENOX ET <i>un autre</i> SEIGNEUR.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Mes premiers discours n'ont fait que rencontrer
+vos pensées, qui peuvent aller plus loin. Seulement,
+je dis que les choses ont été prises d'une singulière manière.
+Le bon roi Duncan a été plaint de Macbeth! vraiment
+je le crois bien, il était mort.&mdash;Le brave et vaillant
+Banquo s'est promené trop tard, et vous pouvez dire, si
+vous voulez, que c'est Fleance qui l'a assassiné, car
+Fleance s'est enfui. Il ne faut pas se promener trop tard.&mdash;Qui
+de nous peut ne pas voir combien il était horrible
+de la part de Malcolm et de Donalbain d'assassiner leur
+bon père? Damnable crime! combien Macbeth en a été
+affligé! N'a-t-il pas aussitôt, dans une pieuse rage, mis
+en pièces les deux coupables qui étaient les esclaves de
+l'ivresse et les serfs du sommeil? N'était-ce pas une
+noble action? Oui, et pleine de prudence aussi, car toute
+âme sensible eût été irritée d'entendre ces hommes nier
+le crime. En sorte que j'en reviens à dire qu'il a très-bien
+pris toutes choses; et je pense que s'il tenait les fils
+de Duncan sous sa clef (ce qui ne sera pas, s'il plaît au
+ciel), ils verraient ce que c'est que de tuer un père, et
+Fleance aussi. Mais, chut! car j'apprends que pour quelques
+paroles trop libres, et parce qu'il a manqué de se
+rendre à la fête du tyran<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, Macduff est tombé en disgrâce.
+Pouvez-vous, monsieur, m'apprendre où il s'est
+réfugié?</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Le fils de Duncan, à qui le tyran retient
+son légitime héritage, vit à la cour du roi d'Angleterre.
+Le pieux Edouard lui a fait un accueil si gracieux, que
+la malveillance de la fortune ne lui a rien fait perdre de
+la considération due à son rang. C'est là que Macduff est
+allé demander au saint roi de l'aider à éveiller le Northumberland
+et le belliqueux Siward, afin que, par leur
+secours et avec l'approbation de Celui qui est là-haut,
+nous puissions prendre nos repas sur nos tables, accorder
+le sommeil à nos nuits, affranchir nos fêtes et nos
+banquets des poignards sanglants, rendre des hommages
+légitimes et recevoir des honneurs libres de contrainte,
+toutes choses après quoi nous soupirons aujourd'hui. Ce
+rapport a mis le roi dans une telle fureur, qu'il se prépare
+à tenter quelque expédition guerrière.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;A-t-il envoyé vers Macduff?</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Oui, et sur cette réponse décidée: «Moi,
+monsieur! non,» le sombre messager lui a tourné le dos
+en murmurant, comme s'il eût dit: «Vous regretterez
+le moment où vous m'avez embarrassé de cette réponse.»</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Et c'est un bon avis pour lui de se tenir aussi
+éloigné que sa prudence pourra lui en fournir les moyens.
+Que quelque saint ange vole à la cour d'Angleterre annoncer
+son message, avant qu'il arrive, afin que le bonheur
+rentre bientôt dans notre patrie, opprimée sous une
+main maudite!</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Mes prières sont avec lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Ce fut, selon Hollinshed, pour ne s'être pas rendu en personne
+à Dunsinane, que Macbeth faisait bâtir. Dans les terreurs
+perpétuelles où le tenait le souvenir de ses crimes, il avait employé
+l'argent pris sur les nobles, qu'il faisait journellement
+périr, à s'entourer d'une garde mercenaire; mais, non content
+de cette précaution, il voulut faire élever sur la colline de Dunsinane
+un château capable de résister à toutes les attaques. L'entreprise
+traînant en longueur, à cause de la difficulté et de la
+dépense, il ordonna à tous les thanes d'y envoyer des matériaux
+et de s'y rendre chacun à son tour avec ses vassaux pour aider
+aux travaux. Quand vint le tour de Macduff, il y envoya ses
+gens avec les matériaux nécessaires, leur recommandant de se
+conduire de manière à ce que Macbeth ne pût avoir aucun prétexte
+pour s'irriter de ce qu'il n'était pas venu lui-même; mais
+il ne voulut pas s'y rendre, jugeant qu'il n'était pas sans danger
+pour lui de se mettre au pouvoir de Macbeth, qui lui voulait du
+mal; ce qu'ayant appris Macbeth, il s'écria: «Je vois bien que
+cet homme n'obéira jamais à mes ordres qu'on ne le monte
+avec une bride.» Il ne se détermina pourtant pas immédiatement
+à le poursuivre.</blockquote>
+<br>
+
+<p><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une caverne obscure. Au milieu bout une chaudière.&mdash;Tonnerre.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent les trois</i> SORCIÈRES.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Trois fois le chat tigré a miaulé.</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Et trois fois le jeune hérisson a
+gémi une fois.</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Harper<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a> nous crie: «Il est
+temps, il est temps.»</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Tournons en rond autour de la
+chaudière, et jetons dans ses entrailles empoisonnées<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Crapaud, qui, pendant trente et un jours et trente et une nuits,</p>
+<p>Endormi sous la plus froide pierre,</p>
+<p>T'es rempli d'un âcre venin,</p>
+<p>Bous le premier dans la marmite enchantée.</p>
+ </div></div>
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Redoublons, redoublons de travail et de soins:</p>
+<p>Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.</p>
+ </div></div>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Filet d'un serpent des marais, bous, et cuis dans le chaudron,</p>
+<p>Oeil de lézard, pied de grenouille,</p>
+<p>Duvet de chauve-souris et langue de chien,</p>
+<p>Dard fourchu de vipère et aiguillon du reptile aveugle<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>,</p>
+<p>Jambe de lézard et aile de hibou;</p>
+<p>Pour faire un charme puissant en désordre,</p>
+<p>Bouillez et écumez comme un bouillon d'enfer.</p>
+ </div></div>
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Redoublons, redoublons de travail et de soins:</p>
+<p>Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.</p>
+ </div></div>
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Écailles de dragon et dents de loup,</p>
+<p>Momie de sorcière, estomac et gosier</p>
+<p>Du vorace requin des mers salées,</p>
+<p>Racine de ciguë arrachée dans la nuit,</p>
+<p>Foie de juif blasphémateur,</p>
+<p>Fiel de bouc, branches d'if</p>
+<p>Coupées pendant une éclipse de lune,</p>
+<p>Nez de Turc et lèvres de Tartare,</p>
+<p>Doigt de l'enfant d'une fille de joie</p>
+<p>Mis au monde dans un fossé et étranglé en naissant;</p>
+<p>Rendez la bouillie épaisse et visqueuse;</p>
+<p>Ajoutez-y des entrailles de tigre</p>
+<p>Pour compléter les ingrédients de notre chaudière.</p>
+ </div></div>
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Redoublons, redoublons de travail et de soins:</p>
+<p>Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.</p>
+ </div></div>
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Refroidissons le tout dans du sang de singe,</p>
+<p>Et notre charme est parfait et solide.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(Entre Hécate, suivie de trois autres sorcières.)</p>
+
+<p>HÉCATE.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Oh! à merveille! j'applaudis à votre ouvrage,</p>
+<p>Et chacune de vous aura part au profit,</p>
+<p>Maintenant, chantez autour de la chaudière,</p>
+<p>Dansant en rond comme les lutins et les fées,</p>
+<p>Pour enchanter tout ce que vous y avez mis.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(Musique.)</p>
+
+
+<p>CHANT.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Esprits noirs et blancs,</p>
+<p>Esprits rouges et gris,</p>
+<p>Mêlez, mêlez, mêlez,</p>
+<p>Vous qui savez mêler.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;D'après la démangeaison de mes
+pouces, il vient par ici quelque maudit. Ouvrez-vous,
+verrous, qui que ce soit qui frappe.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Macbeth.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Eh bien! sorcières du mystère, des ténèbres
+et du minuit, que faites-vous là?</p>
+
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.&mdash;Une oeuvre sans nom.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je vous conjure par l'art que vous professez,
+de quelque manière que vous y soyez parvenues,
+répondez-moi. Dussent les vents par vous déchaînés
+livrer la guerre aux églises; dussent les vagues écumeuses
+bouleverser et engloutir les navires; dût le blé
+chargé d'épis verser, et les arbres être jetés à bas; dussent
+les châteaux s'écrouler sur la tête de leurs gardiens;
+dût le faîte des palais et des pyramides s'incliner vers
+leurs fondements; dût le trésor des germes de la nature
+rouler confondu jusqu'à rendre la destruction lasse
+d'elle-même: répondez à mes questions.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Parle.</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Demande.</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Nous répondrons.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Dis, aimes-tu mieux recevoir la
+réponse de notre bouche ou de celle de nos maîtres?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Appelez-les, que je les voie.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Versons du sang d'une truie qui
+a dévoré ses neuf marcassins, et de la graisse qui coule
+du gibet d'un meurtrier; et jetons-les dans la flamme.</p>
+
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.&mdash;Viens, en haut ou en
+bas; montre-toi, et fais ton devoir comme il convient.</p>
+
+<p class="stage1">(Tonnerre.&mdash;On voit s'élever le fantôme d'une tête armée
+d'un casque.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Dis-moi, puissance inconnue....</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Il connaît ta pensée; écoute ses
+paroles, mais ne dis rien.</p>
+
+<p>LE FANTÔME.&mdash;Macbeth! Macbeth! Macbeth! garde-toi
+de Macduff; garde-toi du thane de Fife.&mdash;Laissez-moi
+partir.&mdash;C'est assez.</p>
+
+<p class="stage1">(Le fantôme s'enfonce sous la terre.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Qui que tu sois, je te rends grâce de ton
+bon avis. Tu as touché la corde de ma crainte. Mais un
+mot encore.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Il ne souffre pas qu'on lui commande.
+En voici un autre plus puissant que le premier.</p>
+
+<p class="stage1">(Tonnerre.&mdash;On voit s'élever le fantôme d'un enfant ensanglanté.)</p>
+
+<p>LE FANTÔME.&mdash;Macbeth! Macbeth! Macbeth!</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je t'écouterais de trois oreilles si je les avais.</p>
+
+<p>LE FANTÔME.&mdash;Sois sanguinaire, intrépide et décidé.
+Ris-toi dédaigneusement du pouvoir de l'homme. Nul
+homme né d'une femme ne peut nuire à Macbeth.</p>
+
+<p class="stage1">(Le fantôme s'enfonce sous terre.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Vis donc, Macduff; qu'ai-je besoin de te
+redouter? Cependant je veux rendre ma tranquillité doublement
+tranquille, et faire un bail avec le Destin. Tu ne
+vivras pas, afin que je puisse dire à la peur au pâle courage
+qu'elle en a menti, et dormir en dépit du tonnerre.
+(<span class="stage2"><i>Tonnerre.</i>&mdash;<i>On voit s'élever le fantôme d'un enfant couronné,
+ayant un arbre dans la main.</i></span>) Quel est celui-ci qui s'élève
+comme le fils d'un roi, et qui porte sur son front d'enfant
+la couronne fermée de la souveraineté?</p>
+
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.&mdash;Écoute, mais ne parle
+pas.</p>
+
+<p>LE FANTÔME.&mdash;Sois fier comme un lion orgueilleux:
+ne t'embarrasse pas de ceux qui s'irritent, s'emportent
+et conspirent contre toi. Jamais Macbeth ne sera vaincu,
+jusqu'à ce que la grande forêt de Birnam marche contre
+lui vers la haute colline de Dunsinane.</p>
+
+<p class="stage1">(Le fantôme rentre dans la terre.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Cela n'arrivera jamais. Qui peut <i>presser</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a> la
+forêt, commander à l'arbre de détacher sa racine liée à
+la terre? O douces prédictions! ô bonheur! Rébellion, ne
+lève point la tête jusqu'à ce que la forêt de Birnam se
+lève; et Macbeth, au faîte de la grandeur, vivra tout le
+bail de la nature, et son dernier soupir sera le tribut
+payé à la vieillesse et à la loi mortelle.&mdash;Cependant mon
+coeur palpite encore du désir de savoir une chose: dites-moi
+(si votre art va jusqu'à me l'apprendre), la race de
+Banquo régnera-t-elle un jour dans ce royaume?</p>
+
+<p>TOUTES LES SORCIÈRES ENSEMBLE.&mdash;Ne cherche point à
+en savoir davantage.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je veux être satisfait. Si vous me le refusez,
+qu'une malédiction éternelle tombe sur vous!&mdash;Faites-moi
+connaître ce qui en est.&mdash;Pourquoi cette chaudière
+disparaît-elle? Quel est ce bruit?</p>
+
+<p class="stage1">(Hautbois.)</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Paraissez!</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Paraissez!</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Paraissez!</p>
+
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.&mdash;Paraissez à ses yeux et
+affligez son coeur.&mdash;Venez comme des ombres, et éloignez-vous
+de même.</p>
+
+<p class="stage1">(Huit rois paraissent marchant à la file, le dernier tenant un
+miroir dans sa main. Banquo les suit.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tu ressembles trop à l'ombre de Banquo; à
+bas! ta couronne brûle mes yeux dans leur orbite.&mdash;Et
+toi, dont le front est également ceint d'un cercle d'or,
+tes cheveux sont pareils à ceux du premier.&mdash;Un troisième
+ressemble à celui qui le précède. Sorcières impures,
+pourquoi me montrez-vous ceci?&mdash;Un quatrième!
+Fuyez mes yeux.&mdash;Quoi! cette ligne se prolongera-t-elle
+jusqu'au jour du jugement? Encore un autre!&mdash;Un
+septième! Je n'en veux pas voir davantage.&mdash;Et cependant
+voilà le huitième qui paraît, portant un miroir où
+j'en découvre une foule d'autres: j'en vois quelques-uns
+qui portent deux globes et un triple sceptre<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>. Effroyable
+vue! Oui, je le vois maintenant, c'est vrai, car voilà Banquo,
+tout souillé du sang de ses plaies, qui me sourit et
+me les montre comme siens.&mdash;Quoi! en est-il ainsi?</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Oui, seigneur, il en est ainsi.&mdash;Mais
+pourquoi Macbeth reste-t-il ainsi saisi de stupeur?
+Venez, mes soeurs, égayons ses esprits, et faisons-lui
+connaître nos plus doux plaisirs. Je vais charmer l'air
+pour qu'il rende des sons, tandis que vous exécuterez
+votre antique ronde; il faut que ce grand roi puisse dire
+avec bonté que nous l'avons reçu avec les hommages
+qui lui sont dus.</p>
+
+<p class="stage1">(Musique.&mdash;Les sorcières dansent et disparaissent.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Où sont-elles? parties!&mdash;Que cette heure
+funeste soit maudite dans le calendrier!&mdash;Venez, vous
+qui êtes là dehors.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lenox.)</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Que désire votre grâce?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Avez-vous vu les soeurs du Destin?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Non, mon seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;N'ont-elles pas passé près de vous?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Non, en vérité, mon seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Que l'air qu'elles traversent soit infecté, et
+damnation sur tous ceux qui croiront en elles!&mdash;J'ai entendu
+galoper des chevaux: qui donc est arrivé?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Deux ou trois personnes, seigneur, apportant
+la nouvelle que Macduff s'est sauvé en Angleterre.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il s'est sauvé en Angleterre?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Oui, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;O temps! tu devances mes terribles exploits.
+On n'atteint jamais le dessein frivole si l'action ne marche
+pas avec lui. Désormais, les premiers mouvements
+de mon coeur seront aussi les premiers mouvements de
+ma main; dès à présent, pour couronner mes pensées
+par les actes, il faut penser et agir aussitôt; je vais surprendre
+le château de Macduff, m'emparer de Fife, passer
+au fil de l'épée sa femme et ses petits enfants, et tout
+ce qui a le malheur d'être de sa race. Inutile de se vanter
+comme un insensé; je vais accomplir cette entreprise
+avant que le projet se refroidisse. Mais, plus de visions!</p>
+
+<p>(<span class="stage2"><i>À Lenox.</i></span>) Où sont ces gentilshommes? Viens, conduis-moi
+vers eux.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Harper</i>. On ne sait quel est ce <i>Harper</i>; il n'en est pas question
+dans la <i>Sorcière</i> de Middleton; c'est probablement quelque
+animal que la sorcière désigne ainsi en raison de la ressemblance
+de son cri avec le son d'une corde de harpe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Shakspeare met souvent ainsi dans la bouche de ses sorcières
+des phrases interrompues auxquelles elles semblent attacher
+un sens complet. On peut le voir dans la première scène.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Espèce de serpent.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>Impress</i>, presser, forcer au service militaire.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Allusion à la réunion des deux îles et des trois royaumes de
+la Grande-Bretagne, sous Jacques VI d'Écosse.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">A Fife.&mdash;Un appartement du château de Macduff.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent lady</i> MACDUFF, <i>son</i> JEUNE FILS, ROSSE.</p>
+
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Qu'avait-il fait qui pût le forcer à fuir
+son pays?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Ayez patience, madame.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Il n'en a pas eu, lui. Sa fuite est une
+folie; à défaut de nos actions, ce sont nos frayeurs qui
+font de nous des traîtres.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Vous ne savez pas si ç'a été en lui sagesse ou
+frayeur.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Sagesse! de laisser sa femme, laisser
+ses petits enfants, ses biens, ses titres dans un lieu d'où
+il s'enfuit! Il ne nous aime point, il ne ressent point les
+mouvements de la nature. Le pauvre roitelet, le plus
+faible des oiseaux dispute dans son nid ses petits au
+hibou. Il n'y a que de la frayeur, aucune affection, et
+tout aussi peu de sagesse, dans une fuite précipitée ainsi
+contre toute raison.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Chère cousine, je vous en prie, gouvernez-vous;
+car, pour votre époux, il est généreux, sage, judicieux,
+et connaît mieux que personne ce qui convient
+aux circonstances. Je n'ose pas trop en dire davantage;
+mais ce sont dis temps bien cruels que ceux où nous
+sommes des traîtres sans nous en douter nous-mêmes,
+où le bruit menaçant arrive jusqu'à nous sans que nous
+sachions ce qui nous menace, et ou nous flottons au hasard,
+sans nous diriger, sur une mer capricieuse et
+irritée<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Je prends congé de vous; vous ne tarderez pas
+à me revoir ici. Les choses arrivées au dernier degré du
+mal doivent s'arrêter ou remonter vers ce qu'elles étaient
+naguère.&mdash;Mon joli cousin, que le ciel veille sur vous.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Il a un père, et pourtant il n'a point
+de père.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Je suis si peu maître de moi-même, que si je
+m'arrêtais plus longtemps, je me perdrais et ne ferais
+qu'ajouter à vos peines. Adieu, je prends congé de vous
+pour cette fois.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Mon garçon, votre père est mort:
+qu'allez-vous devenir? Comment vivrez-vous?</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Comme vivent les oiseaux, ma mère.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Quoi! de vers et de mouches?</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;De ce que je pourrai trouver, je veux dire:
+c'est ainsi que vivent les oiseaux.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Pauvre petit oiseau! ainsi tu ne craindrais
+pas le filet, la glu, le piège, le trébuchet?</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Pourquoi les craindrais-je, ma mère? Ils
+ne sont pas destinés aux petits oiseaux.&mdash;Mon père n'est
+pas mort, quoi que vous en disiez.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Oui, il est mort. Comment feras-tu
+pour avoir un père?</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Comment ferez-vous pour avoir un mari?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Moi! j'en pourrais acheter vingt au
+premier marché.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Vous les achèteriez donc pour les revendre?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Tu dis tout ce que tu sais, et en vérité
+cela n'est pas mal pour ton âge.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Mon père était-il un traître, ma mère?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Oui, c'était un traître.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'un traître?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;C'est un homme qui jure et qui ment.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Et tous ceux qui font cela sont-ils des traîtres?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Oui, tout homme qui fait cela est un
+traître, et mérite d'être pendu.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Et doivent-ils être tous pendus, ceux, qui
+jurent et qui mentent?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Oui, tous.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Et qui est-ce qui doit les pendre?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Les honnêtes gens.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Alors les menteurs et les jureurs sont des
+imbéciles, car il y a assez de menteurs et de jureurs pour
+battre les honnêtes gens et pour les pendre.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Que Dieu te garde, pauvre petit singe!
+Mais comment feras-tu pour avoir un père?</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;S'il était mort, vous le pleureriez, et si
+vous ne pleuriez pas, ce serait un bon signe que j'aurais
+bientôt un nouveau père.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Pauvre petit causeur, comme tu babilles!</p>
+
+<p class="stage1">(Arrive un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Dieu vous garde, belle dame! je ne
+vous suis pas connu, quoique je sois parfaitement instruit
+du rang que vous tenez. Je crains que quelque
+danger ne soit prêt à fondre sur vous. Si vous voulez
+suivre l'avis d'un homme simple, qu'on ne vous trouve
+pas en ce lieu. Fuyez d'ici avec vos petits enfants. Je suis
+trop barbare, je le sens, de vous épouvanter ainsi: vous
+faire plus de mal encore serait une horrible cruauté qui
+est trop près de vous atteindre. Que le ciel vous protège!
+Je n'ose m'arrêter plus longtemps.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Où pourrai-je fuir? Je n'ai point fait
+de mal: mais je me rappelle maintenant que je suis
+dans ce monde terrestre, où faire le mal est souvent regardé
+comme louable, et faire le bien passe quelquefois
+pour une dangereuse folie. Pourquoi donc, hélas! présenterais-je
+cette défense de femme, et dirais-je: Je n'ai
+point fait de mal?&mdash;(<i>Entrent des assassins.</i>) Quelles sont
+ces figures?</p>
+
+<p>UN ASSASSIN.&mdash;Où est votre mari?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Pas dans un lieu, j'espère, assez
+maudit du ciel pour qu'il puisse être trouvé par un
+homme tel que toi.</p>
+
+<p>L'ASSASSIN.&mdash;C'est un traître.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Tu en as menti, vilain, aux poils roux!</p>
+
+<p>L'ASSASSIN, <span class="stage2"><i>poignardant l'enfant</i></span>.&mdash;Comment, toi qui
+n'es pas sorti de ta coquille, petit frai de traître!</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Il m'a tué, ma mère: sauvez-vous, je vous
+en prie.</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt. Lady Macduff sort en criant au meurtre, et poursuivie
+par les assassins.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6">When we hold rumour</p>
+<p>From what we fear, yet know not what we fear.</p>
+<p>But float upon a wild and violent sea,</p>
+<p class="i6">Each way and move.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les commentateurs me paraissent n'avoir pas compris ce passage;
+ils veulent entendre <i>hold</i> dans le sens de <i>keep</i>, tenir, tenir
+pour certain, et je crois qu'il doit être pris pour celui <i>catch</i>,
+prendre, recevoir, comme prendre le mal, <i>catch the infection</i>.
+Ainsi le sens sera: <i>nous recevons le bruit de ce que nous craignons
+sans savoir ce que nous craignons</i>. Il a fallu rendre l'expression de
+cette pensée un peu moins littérale pour la rendre plus claire,
+ainsi qu'il arrive souvent en traduisant Shakspeare; mais elle
+me parait d'ailleurs entièrement d'accord avec la phrase suivante,
+encore imparfaitement comprise par les commentateurs, qui ne
+conçoivent pas qu'au mot <i>float</i> Shakspeare ait ajouté <i>and move</i>,
+«parce que, disent-ils, si nous flottons de tous côtés, il n'est pas
+nécessaire de nous apprendre que nous nous <i>mouvons</i> (move).»
+Il est cependant certain qu'arrêtés par un bruit vague dont
+nous ne connaissons pas la source, et ne sachant pas de quel
+côté nous devons agir, nous ajoutons à l'incertitude des événements
+celle de nos propres volontés: c'est ce que Shakspeare a
+dû et voulu exprimer.</p></blockquote>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">En Angleterre.&mdash;Un appartement dans le palais du roi.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> MALCOLM ET MACDUFF.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Cherchons quelque sombre solitude où
+nous puissions vider de larmes nos tristes coeurs.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Empoignons plutôt l'épée meurtrière, et, en
+hommes de courage, marchons à grands pas vers notre
+patrie abattue<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Chaque matin se lamentent de nouvelles
+veuves, de nouveaux orphelins pleurent; chaque jour
+de nouveaux accents de douleur vont frapper la face du
+ciel, qui en retentit, comme s'il était sensible aux maux
+de l'Écosse, et qu'il répondit par des cris aussi lamentables.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Je pleure sur ce que je crois; je crois ce
+que j'ai appris, et ce que je puis redresser sera redressé
+dès que je trouverai l'occasion amie. Il peut se faire que
+ce que vous m'avez raconté soit vrai: cependant ce
+tyran, dont le nom seul blesse notre langue, passa autrefois
+pour un honnête homme; vous l'avez aimé chèrement;
+il ne vous a point encore fait de mal. Je suis
+jeune, mais vous pourriez vous faire un mérite près de
+lui à mes dépens; et c'est sagesse que d'offrir un pauvre,
+faible et innocent agneau pour apaiser un dieu irrité.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Je ne suis pas traître.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Mais Macbeth l'est. Un bon et vertueux naturel
+peut plier sous la main d'un monarque. Je vous
+demande pardon; mes idées ne changent point ce que
+vous êtes en effet: les anges sont demeurés brillants,
+quoique le plus brillant soit tombé; et quand tout ce
+qu'il y a d'odieux se présenterait sous les traits de la
+vertu, la vertu n'en conserverait pas moins son aspect
+ordinaire.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;J'ai perdu mes espérances.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Peut-être là même où j'ai trouvé des
+doutes. Pourquoi avez-vous si brusquement quitté,
+sans prendre congé d'eux, votre femme et vos enfants,
+ces précieux motifs de nos actions, ces puissants liens
+d'amour?&mdash;Je vous prie, ne voyez pas dans mes soupçons
+des affronts pour vous, mais seulement des sûretés pour
+moi: vous pouvez être parfaitement honnête, quoique
+je puisse penser.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Péris, péris, pauvre patrie! Tyrannie puissante,
+affermis-toi sur tes fondements, car la vertu n'ose
+te réprimer; et toi, subis tes injures, c'est maintenant à
+juste titre<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. Adieu, prince: je ne voudrais pas être le
+misérable que tu soupçonnes pour tout l'espace qui est
+sous la main du tyran, avec le riche Orient par-dessus le
+marché.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Ne vous offensez point: ce que je dis ne
+vient point d'une défiance décidée contre vous. Je crois
+que notre patrie succombe sous le joug, elle pleure, son
+sang coule, et chaque jour de plus ajoute une plaie à ses
+blessures; je crois aussi que plus d'une main se lèverait
+en faveur de mes droits, et je reçois ici de la généreuse
+Angleterre l'offre d'un million de bons soldats: mais
+après tout cela, quand j'aurai foulé aux pieds la tête du
+tyran, ou que je l'aurai placée sur la pointe de mon
+épée, ma pauvre patrie se trouvera en proie à plus de
+vices encore qu'auparavant; elle souffrira encore, et de
+plus de manières, de celui qui succédera.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Et qui sera-ce donc?</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;C'est moi-même dont je veux parler; je
+sens en moi toutes les sortes de vices tellement enracinés,
+que, quand ils viendront à s'épanouir, le noir Macbeth
+paraîtra pur comme la neige; et le pauvre État le
+tiendra pour un agneau en comparaison des maux sans
+bornes qui viendraient de moi.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Jamais, aux légions de l'horrible enfer, il
+ne peut se joindre un démon assez maudit en méchanceté
+pour surpasser Macbeth.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;J'avoue qu'il est sanguinaire, esclave de la
+luxure, avare, faux, trompeur, capricieux, violent, et infecté
+de tous les vices qui ont un nom; mais il n'y a
+point de limites, il n'y en a aucune à mes ardeurs de volupté:
+vos femmes, vos filles, vos matrones et vos servantes,
+ne pourraient combler le gouffre de mon incontinence,
+et mes désirs renverseraient tous les obstacles
+que la vertu opposerait à ma volonté. Macbeth vaut
+mieux qu'un pareil roi,</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Une intempérance sans fin est une tyrannie
+de la nature; elle a plus d'une fois avant le temps
+rendu vacant un trône fortuné, et causé la chute de
+beaucoup de rois. Mais ne craignez point pour cela de
+vous charger de la couronne qui vous appartient. Vous
+pouvez abandonner à votre passion une vaste moisson
+de voluptés, et paraître encore tempérant, tant il vous
+sera aisé de fasciner le public. Nous avons assez de
+dames de bonne volonté, et vous ne pouvez renfermer
+en vous-même un vautour capable de dévorer toutes
+celles qui viendront s'offrir d'elles-mêmes à l'homme
+revêtu du pouvoir, aussitôt quelles auront découvert
+son inclination.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Outre cela, au nombre de mes penchants
+désordonnés s'élève en moi une avarice si insatiable,
+que, si j'étais roi, je ferais périr les nobles pour avoir
+leurs terres; je convoiterais les joyaux de l'un, le château
+d'un autre; et plus j'aurais, plus cet assaisonnement
+augmenterait mon appétit, en sorte que je forgerais
+d'injustes accusations contre des hommes honnêtes et
+fidèles, et je les détruirais par avidité de richesses.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;L'avarice pénètre plus avant et jette des racines
+plus pernicieuses que l'incontinence, fruit de l'été<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>;
+elle a été le glaive qui a égorgé nos rois. Cependant ne
+craignez rien: l'Écosse contient des richesses à foison
+pour assouvir vos désirs, même de votre propre bien;
+tous ces vices sont tolérables quand ils sont balancés
+par des vertus.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Mais je n'en ai point: tout ce qui fait l'ornement
+des rois, justice, franchise, tempérance, fermeté,
+libéralité, persévérance, clémence, modestie, piété,
+patience, courage, bravoure, tout cela n'a pour moi aucun
+attrait; mais j'abonde en vices de toutes sortes, chacun
+en particulier reproduit sous différentes formes.
+Oui! si j'en avais le pouvoir, je ferais couler dans l'enfer
+le doux lait de la concorde, je bouleverserais la paix universelle,
+et je porterais le désordre dans tout ce qui est
+uni sur la terre.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;O Écosse! Écosse!</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Si un pareil homme est fait pour gouverner,
+parlez; je suis tel que je vous l'ai dit.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Fait pour gouverner! non, pas même pour
+vivre! O nation misérable! sous le joug d'un tyran usurpateur,
+armé d'un sceptre ensanglanté, quand reverras-tu
+des jours prospères, puisque le rejeton légitime de
+ton trône demeure réprouvé par son propre arrêt et
+blasphème contre sa race? Ton père était un saint roi;
+la reine qui t'a porté, plus souvent à genoux que sur ses
+pieds, mourait chaque jour à elle-même. Adieu: ces
+vices dont tu t'accuses toi-même m'ont banni d'Écosse.
+O mon coeur, ta dernière espérance s'évanouit ici!</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Macduff, ce noble transport, fils de l'intégrité,
+a effacé de mon âme tous ses noirs soupçons, m'a
+convaincu de ton honneur et de ta bonne foi. Le diabolique
+Macbeth a déjà tenté, par plusieurs artifices semblables,
+de m'attirer sous sa puissance; et une modeste
+prudence me défend contre une crédulité trop précipitée.
+Mais que le Dieu d'en haut traite seul entre toi et moi!
+De ce moment je m'abandonne à tes conseils; je rétracte
+les calomnies que j'ai proférées contre moi-même, et
+j'abjure ici tous les reproches, toutes les imputations
+dont je me suis chargé, comme étrangers à mon caractère.
+Je suis encore inconnu à une femme; jamais je ne
+fus parjure; à peine ai-je convoité la possession de mon
+propre bien; jamais je n'ai violé ma foi; je ne trahirais
+pas le diable à son compère; et la vérité m'est aussi
+chère que la vie. Mon premier mensonge est celui que
+je viens de faire contre moi. Ce que je suis en en effet,
+c'est à toi et à ma pauvre patrie à en disposer, et déjà,
+avant ton arrivée en ce lieu, le vieux Siward, à la tête de
+dix mille vaillants guerriers réunis sur un même point,
+allait se mettre en marche pour l'Écosse. Maintenant
+nous irons ensemble; et puisse le succès être aussi bon
+que la querelle que nous soutenons!&mdash;Pourquoi gardes-tu
+le silence?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Tant d'idées agréables et tant d'idées fâcheuses
+à la fois ne sont pas aisées à concilier.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un médecin.)</p>
+
+<p>MALCOLM, <i>à Macduff</i>.&mdash;Nous en reparlerons.&mdash;Je vous
+prie, le roi va-t-il paraître?</p>
+
+<p>LE MÉDECIN,&mdash;Oui, seigneur; il y a là une foule de malheureux
+qui attendent de lui leur guérison. Leur maladie
+triomphe des plus puissants moyens de l'art; mais
+dès qu'il les touche, telle est la vertu sainte dont le ciel
+a doué sa main, qu'ils guérissent à l'instant.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Je vous remercie, docteur.</p>
+
+<p class="stage1">(Le médecin sort.)</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Quelle est la maladie dont il veut parler?</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;On l'appelle le <i>mal du roi</i><a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>: c'est une oeuvre
+miraculeuse de ce bon prince, et dont j'ai été moi-même
+souvent témoin depuis mon séjour dans cette cour. Comment
+il se fait exaucer du ciel, lui seul le sait; mais le
+fait est qu'il guérit des gens affligés d'un mal cruel, tout
+bouffis et couverts d'ulcères, pitoyables à voir, et désespoir
+de la médecine, en leur suspendant au cou une médaille
+d'or qu'il accompagne de saintes prières; et l'on
+dit qu'il transmettra aux rois ses successeurs ce bienfaisant
+pouvoir de guérir. Outre cette vertu singulière, il a
+encore reçu du ciel le don de prophétie; et les nombreuses
+bénédictions qui planent sur son trône annoncent
+assez qu'il est rempli de la grâce de Dieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Rosse.)</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Voyez: qui vient à nous?</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Un de mes compatriotes, mais je ne le reconnais
+pas encore.</p>
+
+<p>MACDUFF, <span class="stage2"><i>à Rosse</i></span>.&mdash;Mon bon et cher cousin, soyez le
+bienvenu.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Je le reconnais à présent. Dieu de bonté,
+écarte promptement les causes qui nous rendent ainsi
+étrangers les uns aux autres.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;<i>Amen</i>, seigneur.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;L'Écosse est-elle toujours à sa place?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Hélas! pauvre pays qui n'ose presque plus se
+reconnaître! On ne peut l'appeler notre mère, mais
+notre tombeau, cette patrie où l'on n'a jamais vu sourire
+que ce qui est privé d'intelligence; où l'air est déchiré
+de soupirs, de gémissements, de cris douloureux qu'on
+ne remarque plus; où la violence de la douleur est regardée
+comme une folie ordinaire<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>; où la cloche mortuaire
+sonne sans qu'à peine on demande pour qui; où
+la vie des hommes de bien expire avant que soit séchée
+la fleur qu'ils portent à leur chapeau, ou même avant
+qu'elle commence à se flétrir.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;O récit trop exact, et cependant trop vrai!</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Quel est le malheur le plus nouveau?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Le malheur qui date d'une heure fait siffler
+celui qui le raconte; chaque minute en enfante un nouveau.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Comment se porte ma femme?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Mais, bien.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Et tous mes enfants?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Bien aussi.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Et le tyran n'a pas attenté à leur paix?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Non, ils étaient bien en paix quand je les ai
+quittés.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Ne soyez point avare de paroles: comment
+cela va-t-il?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Lorsque je suis arrivé ici pour apporter les
+nouvelles qui me pèsent si cruellement, le bruit courait
+que plusieurs hommes de coeur s'étaient mis en campagne;
+et, d'après ce que j'ai vu des forces que le tyran
+à sur pied en ce moment, je suis disposé à le croire.
+L'heure est venue de nous secourir; un de vos regards
+en Écosse créerait des soldats, et ferait combattre jusqu'aux
+femmes pour s'affranchir de tant d'horribles
+maux.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Qu'ils se consolent, nous allons en Écosse.
+La généreuse Angleterre nous a prêté le brave Siward
+et dix mille hommes: la chrétienté ne fournit pas un
+plus ancien, ni un meilleur soldat.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Plût au ciel que je pusse répondre à cette
+consolation en vous rendant la pareille! mais j'ai à
+prononcer des paroles qu'il faudrait hurler dans l'air
+solitaire, là où l'ouïe ne pourrait les saisir.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Qui intéressent-elles? Est-ce la cause générale?
+ou bien est-ce un patrimoine de douleur qu'un
+seul coeur puisse réclamer comme sien?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Il n'est point d'âme honnête qui ne partage
+cette douleur, bien que la principale part n'en appartienne
+qu'à vous.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Si elle m'appartient, ne me la gardez pas
+plus longtemps; que j'en sois mis en possession sur-le-champ.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Que vos oreilles ne prennent pas pour jamais
+en aversion ma voix, qui va les frapper des sons les plus
+accablants qu'elles aient jamais entendus.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Ouf! je devine!</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Votre château a été surpris, votre femme et
+vos petits enfants inhumainement massacrés. Vous dire
+la manière, ce serait à la curée de ces daims massacrés
+vouloir ajouter encore votre mort.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Dieu de miséricorde!&mdash;Allons, homme,
+n'enfoncez point votre chapeau sur vos yeux; donnez
+des expressions à la douleur: le chagrin qui ne parle
+pas murmure en secret au coeur surchargé et lui ordonne
+de se rompre,</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Mes enfants aussi?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Femmes, enfants, serviteurs, tout ce qu'ils ont
+pu trouver.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Et fallait-il que je n'y fusse pas! Ma femme
+tuée aussi!</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Je vous l'ai dit.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Prenez courage: cherchons dans une
+grande vengeance des remèdes propres à guérir cette
+mortelle douleur.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Il n'a point d'enfants<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>!&mdash;Tous mes jolis
+enfants, avez-vous dit? tous? Oh! milan d'enfer! Tous?
+quoi! tous mes pauvres petits poulets et leur mère, tous
+enlevés d'un seul horrible coup?</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Luttez en homme contre le malheur.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Je le ferai; mais il faut bien aussi que je le
+sente en homme; il faut bien aussi que je me rappelle
+qu'il a existé dans le monde des êtres qui étaient pour
+moi ce qu'il y avait de plus précieux. Le ciel l'a vu et
+n'a pas pris leur défense! Coupable Macduff! ils ont tous
+été frappés pour toi! Misérable que je suis! ce n'est pas
+pour leurs fautes, mais pour les miennes, que le meurtre
+a fondu sur eux. Que le ciel maintenant leur donne la
+paix!</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Que ceci aiguise votre épée; que votre douleur
+se change en colère, qu'elle n'affaiblisse pas votre
+coeur, qu'elle l'enrage.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Oh! je pourrais jouer le rôle d'une femme
+et celui d'un fanfaron avec ma langue; mais, ô ciel propice,
+abrège tout délai; mets-nous face à face ce démon
+de l'Écosse et moi; place-le à la longueur de mon épée,
+s'il m'échappe, que le ciel lui pardonne aussi!</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Ces accents sont d'un homme. Allons trouver
+le roi; notre armée est prête; nous n'avons plus
+qu'à prendre congé. Macbeth est mûr pour tomber, et
+les puissances d'en haut ont saisi la faucille.&mdash;Acceptez
+tout ce qui peut vous consoler. C'est une longue nuit
+que celle qui n'arrive point au jour.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">And like goodmen</p>
+<p>Bestride our down fall'n birthdom.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les commentateurs ont voulu expliquer pur <i>birth right</i>, droit
+de naissance, le mot de <i>birthdom</i>, qui signifie, je crois, pays natal.
+Dans cette supposition, ils ont expliqué le mot <i>bestride</i> par
+être à cheval, à la manière d'un homme qui met entre ses jambes,
+pour le défendre, l'objet qu'on veut lui enlever. Cette explication
+me paraît être forcée et nullement en rapport avec le reste
+du dialogue.&mdash;Malcolm parle de se retirer dans un coin pour
+pleurer; Macduff veut au contraire qu'il se rende dans son pays,
+et part de là pour lui décrire les maux de ce pays: cela est naturel.</p></blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Wear thou thy wrongs,</p>
+<p>Thy title is affeer'd.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Affeer'd</i> est un terme de loi qui paraît signifier confirmer. Je
+pense, malgré l'opinion de la plupart des commentateurs, que
+Macduff s'adresse ici à Malcolm, et lui dit, pour lui reprocher
+sa lâcheté: «Subis tes injures, ton titre est consacré, tu y as
+droit.»</p></blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Summer seeding lust</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> Les écrouelles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> <i>Modern ecstasy</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>He has no children</i>!
+On est demeuré dans l'incertitude sur le sens de cette exclamation:
+quelques personnes pensent qu'elle s'adresse à Malcolm,
+dont les impuissantes consolations ne peuvent venir que d'un
+homme qui n'a pu connaître une pareille douleur; et il est certain
+qu'à l'appui de cette opinion vient ce qu'a dit lady Macbeth,
+dans le premier acte, du bonheur qu'elle a senti à allaiter son
+enfant; de plus, les chroniques d'Écosse parlent d'un fils de
+Macbeth, nommé Lulah, qui fut, après la mort de son père, couronné
+roi par quelques-uns de ses partisans, et fut ensuite tué
+quatre mois environ après la bataille de Dunsinane. Mais, d'un
+autre côté, il est clair que Macduff répond à Malcolm, et qu'il
+repousse ses consolations par l'impossibilité où il est de se
+venger sur un homme qui n'a pas d'enfants. Il faut remarquer
+d'ailleurs que rien dans la pièce n'a indiqué que Macbeth eût des
+enfants vivants, et que le désespoir avec lequel Macbeth apprend
+que des enfants de Banquo régneront après lui, ne parait pas
+porter sur l'idée de voir privé de la couronne un enfant déjà
+existant. Il ne dit point: <i>not my son</i>, mais <i>no son of mine succeeding</i>; enfin, ce sens exprime un sentiment beaucoup plus
+profond, et c'est une raison pour croire que c'est celui de
+Shakspeare.</blockquote>
+<br>
+
+
+<p><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">A Dunsinane.&mdash;Un appartement du château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> UN MÉDECIN ET UNE DAME <i>suivante de la reine.</i></p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Voilà deux nuits que je veille avec vous,
+et rien ne m'a confirmé la vérité de votre rapport. Quand
+lui est-il arrivé la dernière fois de se promener ainsi?</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;C'est depuis que Sa Majesté est
+entrée en campagne: je l'ai vue se lever de son lit,
+jeter sur elle sa robe de nuit, ouvrir son cabinet, prendre
+du papier, le plier, écrire dessus, le lire, le cacheter ensuite,
+puis retourner se mettre au lit; et pendant tout ce
+temps-là demeurer dans le plus profond sommeil.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Il faut qu'il existe un grand désordre
+dans les fonctions naturelles, pour qu'on puisse à la fois
+jouir des bienfaits du sommeil et agir comme si l'on était
+éveillé. Dites-moi, dans cette agitation endormie, outre
+sa promenade et les autres actions dont vous parlez, que
+lui avez-vous jamais entendu dire?</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Ce que je ne veux pas répéter
+après elle, monsieur.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Vous pouvez me le dire à moi, et cela est
+même très-nécessaire.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Ni à vous, ni à personne, puisque
+je n'ai aucun témoin pour confirmer mon récit. (<span class="stage2"><i>Entre
+lady Macbeth, avec un flambeau.</i></span>) Tenez, la voilà qui vient
+absolument comme à l'ordinaire; et, sur ma vie, elle
+est profondément endormie. Observez-la; demeurez à
+l'écart.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Comment a-t-elle eu cette lumière?</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Ah! elle était près d'elle: elle a
+toujours de la lumière près d'elle; c'est son ordre.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Vous voyez que ses yeux sont ouverts.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Oui, mais ils sont fermés à toute
+impression.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Que fait-elle donc là? Voyez comme elle
+se frotte les mains.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;C'est un geste qui lui est ordinaire:
+elle a toujours l'air de se laver les mains; je l'ai vue le
+faire sans relâche un quart d'heure de suite.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Il y a toujours une tache.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Écoutez; elle parle. Je veux écrire ce
+qu'elle dira, afin d'en conserver plus nettement le souvenir.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Va-t'en, maudite tache...; va-t'en, te
+dis-je.&mdash;Une, deux heures.&mdash;Allons, il est temps de le
+faire.&mdash;L'enfer est sombre!&mdash;Fi! mon seigneur, fi! un
+soldat avoir peur! Qu'avons-nous besoin de nous inquiéter,
+qui le saura, quand personne ne pourra demander
+de comptes à notre puissance?&mdash;Mais qui aurait cru que
+ce vieillard eut encore tant de sang dans le corps?</p>
+
+<p>LE MÉDECIN. <span class="stage2"><i>à la dame suivante</i></span>.&mdash;Remarquez-vous
+cela?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Le thane de Fife avait une femme: où
+est-elle maintenant?&mdash;Quoi! ces mains ne seront-elles
+jamais propres?&mdash;Plus de cela, mon seigneur, plus de
+cela: vous gâtez tout par ces tressaillements.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Allez-vous-en, allez-vous-en; vous avez
+appris ce que vous ne deviez pas savoir.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Elle a dit ce qu'elle ne devait pas
+dire, j'en suis sûre. Dieu sait tout ce qu'elle a su!</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Il y a toujours là une odeur de sang.
+Tous les parfums de l'Arabie ne peuvent purifier cette
+petite main!&mdash;Oh! oh! oh!</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Quel profond soupir! Le coeur est cruellement
+chargé.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Je ne voudrais pas avoir un pareil
+coeur dans mon sein, pour les grandeurs de tout ce
+corps.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Bien, bien, bien.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Je prie Dieu qu'il en soit ainsi,
+docteur.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Cette maladie est au-dessus de mon art:
+cependant j'ai connu des personnes qui se promenaient
+durant leur sommeil, et qui sont mortes saintement dans
+leur lit.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Lavez vos mains, mettez votre robe
+de nuit, ne soyez pas si pâle. Je vous le répète, Banquo
+est enterré, il ne peut pas sortir de son tombeau.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Et cela encore?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Au lit, au lit: on frappe à la porte;
+venez, venez, venez, donnez-moi votre main. Ce qui est
+fait ne peut se défaire. Au lit, au lit, au lit!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Va-t-elle retourner à son lit?</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Tout droit.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Il a été murmuré d'horribles secrets.&mdash;Des
+actions contre nature produisent des désordres
+contre nature. Le sourd oreiller recevra les confidences
+des consciences souillées.&mdash;Elle a plus besoin d'un prêtre
+que d'un médecin. Dieu! Dieu! pardonne-nous à tous.&mdash;Suivez-la;
+écartez d'elle tout ce qui pourrait la déranger,
+et ayez toujours les yeux sur elle; je pense, mais je n'ose
+parler.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Bonne nuit, cher docteur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Dans la campagne, près de Dunsinane.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent avec des enseignes et des tambours</i> MENTEITH,
+CAITHNESS, ANGUS, LENOX, <i>des soldats.</i></p>
+
+<p>MENTEITH.&mdash;L'armée anglaise approche: elle est conduite
+par Malcolm, son oncle Siward et le brave Macduff.
+La vengeance brûle dans leur coeur: une cause si chère
+exciterait l'homme le plus mort au monde à se lancer
+dans le sang et les terreurs de la guerre.</p>
+
+<p>ANGUS.&mdash;Nous ferons bien d'aller les joindre près de la
+forêt de Birnam; c'est par cette route qu'ils arrivent.</p>
+
+<p>CAITHNESS.&mdash;Qui sait si Donalbain est avec son frère?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Certainement non, seigneur, il n'y est pas.
+J'ai une liste de toute cette noblesse: le fils de Siward
+en est, ainsi qu'un grand nombre de jeunes gens encore
+sans barbe, et qui vont pour la première fois faire acte
+de virilité.</p>
+
+<p>MENTEITH.&mdash;Que fait le tyran?</p>
+
+<p>CAITHNESS.&mdash;Il fait fortifier solidement le grand château
+de Dunsinane. Quelques-uns disent qu'il est fou; d'autres,
+qui le haïssent moins, appellent cela une courageuse
+fureur. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne peut
+plus boucler la ceinture de la règle sur une cause aussi
+malade.</p>
+
+<p>ANGUS.&mdash;Il sent maintenant ses meurtres secrets blesser
+ses propres mains. A chaque instant de nouvelles
+révoltes viennent lui reprocher son manque de foi. Ceux
+qu'il commande n'obéissent qu'à l'autorité, et nullement
+à l'amour. Il commence à sentir la dignité souveraine
+l'embarrasser de son ampleur inutile, comme la robe
+d'un géant volée par un nain.</p>
+
+<p>MENTEITH.&mdash;Qui pourra blâmer ses sens troublés de
+reculer et de tressaillir, quand tout ce qui est en lui se
+reproche sa propre existence?</p>
+
+<p>CAITHNESS.&mdash;Marchons; allons porter notre obéissance
+à qui elle est légitimement due. Allons trouver le médecin
+de cet État malade; et versons avec lui jusqu'à la
+dernière goutte de notre sang pour le remède de notre
+patrie.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Tout ce qu'il en faudra du moins pour arroser
+la fleur royale et noyer les mauvaises herbes. Dirigeons
+notre marche vers Birnam.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">A Dunsinane.&mdash;Un appartement du château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> MACBETH, LE MÉDECIN; <i>suite.</i></p>
+
+<p>MACBETH, <span class="stage2"><i>aux personnes de sa suite</i></span>.&mdash;Ne m'apportez
+plus de rapports. Qu'ils s'envolent tous; jusqu'à ce que
+la forêt de Birnam se mette en mouvement vers Dunsinane,
+la crainte ne pourra m'atteindre. Qu'est-ce que
+ce petit Malcolm? n'est-il pas né d'une femme? Les esprits,
+qui connaissent tout l'enchaînement des causes de
+mort, me l'ont ainsi déclaré: «Ne crains rien, Macbeth;
+nul homme né d'une femme n'aura jamais de pouvoir
+sur toi.»&mdash;Fuyez donc, perfides thanes, et allez vous
+confondre avec ces épicuriens d'Anglais. L'esprit par
+lequel je gouverne et le coeur que je porte ne seront
+jamais accablés par l'inquiétude, ni ébranlés par la
+crainte&mdash;(<span class="stage2"><i>Entre un domestique.</i></span>) Que le diable te grille,
+vilain à face de crème! où as-tu pris cet air d'oison?</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;Seigneur, il y a dix mille...</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Oisons, misérable!</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;Soldats, seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Va-t'en te piquer la figure pour cacher ta
+frayeur sous un peu de rouge, drôle, au foie blanc de
+lis<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>. Quoi, soldats! vous voilà de toutes les couleurs!&mdash;Mort
+de mon âme! Tes joues de linge apprennent la peur
+aux autres. Quoi, soldats! des visages de petit-lait!</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;L'armée anglaise, sauf votre bon
+plaisir...</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ôte-moi d'ici ta face.&mdash;Seyton!&mdash;Le coeur
+me manque quand je vois....&mdash;Seyton!&mdash;De ce coup je
+vais être mis à l'aise pour toujours, ou jeté à bas.&mdash;J'ai
+vécu assez longtemps, la course de ma vie est arrivée à
+l'automne, les feuilles jaunissent, et tout ce qui devrait
+accompagner la vieillesse, comme l'honneur, l'amour,
+les troupes d'amis, je ne dois pas y prétendre: à leur
+place ce sont des malédictions prononcées tout bas, mais
+du fond de l'âme; des hommages de bouche, vain souffle
+que le pauvre coeur voudrait refuser et n'ose.&mdash;Seyton!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Seyton.)</p>
+
+<p>SEYTON.&mdash;Quel est votre bon plaisir?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Quelles nouvelles y a-t-il encore?</p>
+
+<p>SEYTON.&mdash;Tout ce qu'on a annoncé est confirmé, seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je combattrai jusqu'à ce que ma chair
+tombe en pièces de dessus mes os.&mdash;Donne-moi mon
+armure.</p>
+
+<p>SEYTON.&mdash;Vous n'en avez pas encore besoin.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je veux la mettre. Envoie un plus grand
+nombre de cavaliers parcourir le pays, qu'on pende ceux
+qui parlent de peur. Donne-moi mon armure.&mdash;Comment
+va votre malade, docteur?</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Elle n'est pas si malade, seigneur, qu'obsédée
+de rêveries qui se pressent dans son imagination
+et l'empêchent de reposer.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Guéris-la de cela. Ne peux-tu donc soigner
+un esprit malade, arracher de la mémoire un chagrin
+enraciné, effacer les soucis gravés dans le cerveau, et,
+par la vertu de quelque bienfaisant antidote d'oubli, nettoyer
+le sein encombré de cette matière pernicieuse qui
+pèse sur le coeur?</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;C'est au malade en pareil cas à se soigner
+lui-même.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Jette donc la médecine aux chiens; je n'en
+veux pas.&mdash;Allons, mets-moi mon armure; donne-moi
+ma lance.&mdash;Seyton, envoie la cavalerie.&mdash;Docteur, les
+thanes m'abandonnent.&mdash;Allons, monsieur, dépêchez-vous.&mdash;Docteur,
+si tu pouvais, à l'inspection de l'eau de
+mon royaume<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>, reconnaître sa maladie, et lui rendre
+par tes remèdes sa bonne santé passée, je t'applaudirais
+à tous les échos capables de répéter mes applaudissements.&mdash;(<i>A
+Seyton</i>.) Ôte-la, te dis-je.&mdash;Quelle sorte de
+rhubarbe, de séné, ou de toute autre drogue purgative,
+pourrais-tu nous donner pour nous évacuer de ces Anglais?
+En as-tu entendu parler?</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Mon bon seigneur, les préparatifs de
+Votre Majesté nous en disent quelque chose.</p>
+
+<p>MACBETH, <span class="stage2"><i>à Seyton</i></span>.&mdash;Porte-la derrière moi.&mdash;Je n'ai à
+craindre ni mort, ni ruine, jusqu'à ce que la forêt de
+Birnam vienne à Dunsinane.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Si j'étais sain et sauf hors de Dunsinane,
+il ne serait pas aisé de m'y faire rentrer pour de l'argent.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> La blancheur du foie passait pour une preuve de lâcheté.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> Cast</p>
+<p>The water of my land.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Cast the water</i> était alors l'expression anglaise pour <i>examiner
+les urines</i>.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Dans la campagne près de Dunsinane, et en vue d'une forêt.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent avec des enseignes et des tambours</i> MALCOLM,
+LE VIEUX SIWARD ET SON FILS, MACDUFF,
+MENTEITH, CAITHNESS, ANGUS, LENOX, ROSSE;
+<i>soldats en marche.</i></p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Cousins, j'espère que le jour n'est pas loin
+où nous serons en sûreté chez nous.</p>
+
+<p>MENTEITH.&mdash;Nous n'en doutons nullement.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Quelle est cette forêt que je vois devant
+nous?</p>
+
+<p>MENTEITH.&mdash;La forêt de Birnam.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Que chaque soldat coupe une branche
+d'arbre et la porte devant lui: par-là nous dissimulerons
+à l'ennemi notre force, et tromperons ceux qu'il enverra
+à la découverte.</p>
+
+<p>LES SOLDATS.&mdash;Vous allez être obéi.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Nous n'avons rien appris, si ce n'est que le
+tyran, plein de confiance, se tient ferme dans Dunsinane
+et nous y laissera mettre le siège.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;C'est sa principale ressource, car, partout
+où l'on en trouve l'occasion, les grands et les petits se
+révoltent contre lui. Il n'est servi que par des machines
+qui lui obéissent de force, tandis que leurs coeurs sont
+ailleurs.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Nous jugerons justement après l'événement
+qui ne trompe point. Ne négligeons aucune des
+ressources de l'art militaire.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Le temps approche où nous apprendrons
+décidément ce que nous avons et ce que nous devons.
+Les idées spéculatives nous entretiennent de leurs espérances
+incertaines, mais les coups déterminent l'événement
+d'une manière positive: c'est à ce but qu'il faut
+que la guerre marche.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se mettent en marche.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">A Dunsinane.&mdash;Intérieur du château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent avec des enseignes et des tambours</i> MACBETH,
+SEYTON, <i>soldats.</i></p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Plantez notre étendard sur le rempart extérieur.
+On crie toujours: <i>Ils viennent!</i> Mais la force de
+notre château se moque d'un siége. Qu'ils restent là
+jusqu'à ce que la famine et les maladies les consument.
+S'ils n'étaient pas renforcés par ceux mêmes qui devraient
+combattre pour nous, nous aurions pu hardiment
+les aller rencontrer face à face, et les reconduire
+battant jusque chez eux.&mdash;Quel est ce bruit?</p>
+
+<p class="stage1">(On entend derrière le théâtre des cris de femmes.)</p>
+
+<p>SEYTON.&mdash;Ce sont des cris de femmes, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;J'ai presque oublié l'impression de la
+crainte. Il fut un temps où mes sens se seraient glacés
+an bruit d'un cri nocturne; où tous mes cheveux, à un
+récit funeste, se dressaient et s'agitaient comme s'ils
+eussent été doués de vie: mais je me suis rassasié d'horreurs.
+Ce qu'il y a de plus sinistre, devenu familier à
+mes pensées meurtrières, ne saurait me surprendre.&mdash;D'où
+venaient ces cris?</p>
+
+<p>SEYTON.&mdash;La reine est morte, mon seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Elle aurait dû mourir plus tard: il serait
+arrivé un moment auquel aurait convenu une semblable
+parole. Demain, demain, demain, se glisse ainsi à petits
+pas d'un jour à l'autre, jusqu'à la dernière syllabe du
+temps inscrit; et tous nos hier n'ont travaillé, les imbéciles,
+qu'à nous abréger le chemin de la mort poudreuse<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.
+Éteins-toi, éteins-toi, court flambeau: la vie
+n'est qu'une ombre qui marche; elle ressemble à un
+comédien qui se pavane et s'agite sur le théâtre une
+heure; après quoi il n'en est plus question; c'est un
+conte raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de
+chaleur, et qui ne signifie rien.&mdash;(<span class="stage2"><i>Entre un messager.</i></span>)
+Tu viens pour faire usage de ta langue: vite, ton histoire.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Mon gracieux seigneur, je voudrais
+vous rapporter ce que je puis dire avoir vu; mais je ne
+sais comment m'y prendre.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;C'est bon, parlez, mon ami.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;J'étais de garde sur la colline, et je
+regardais du côté de Birnam, quand tout à l'heure il
+m'a semblé que la forêt se mettait en mouvement.</p>
+
+<p>MACBETH <i>le frappant</i>.&mdash;Menteur! misérable!</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Que j'endure votre colère si cela n'est
+pas vrai; vous pouvez, à la distance de trois milles, la
+voir qui s'approche: c'est, je vous le dis, un bois mouvant.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Si ton rapport est faux, tu seras suspendu
+vivant au premier arbre, jusqu'à ce que la famine te
+dessèche. Si ton récit est véritable, peu m'importe que
+tu m'en fasses autant: je prends mon parti résolument,
+et commence à douter des équivoques du démon qui
+ment sous l'apparence de la vérité: <i>Ne crains rien jusqu'à
+ce que la forêt de Birnam marche sur Dunsinane</i>, et
+voilà maintenant une forêt qui s'avance vers Dunsinane.&mdash;Aux
+armes, aux armes, et sortons!&mdash;S'il a vu en effet
+ce qu'il assure, il ne faut plus songer à s'échapper d'ici,
+ni à s'y renfermer plus longtemps.&mdash;Je commence à
+être las du soleil, et à souhaiter que toute la machine
+de l'univers périsse en ce moment.&mdash;Sonnez la cloche
+d'alarme.&mdash;Vents, soufflez; viens, destruction; du moins
+nous mourrons le harnais sur le dos.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>And all our yesterdays have lighted fools</p>
+<p>The way to dusty death.></p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>To light</i> se prend quelquefois pour <i>to lighten</i>, alléger, et je
+crois que c'en est ici la signification. Les jours passés n'ont point
+<i>éclairé</i>, mais <i>allégé</i> ou <i>abrégé</i> le chemin que nous avons à faire
+jusqu'à la mort. Les commentateurs ne paraissent pas l'avoir entendu
+dans ce sens.</p></blockquote>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Dunsinane.&mdash;Une plaine devant le château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent avec des enseignes et des tambours</i> MALCOLM,
+LE VIEUX SIWARD, MACDUFF, ROSSE, LENOX,
+ANGUS, CAITHNESS, MENTEITH, <i>et leurs soldats
+portant des branches d'arbres,</i></p>
+
+
+<p>MALCOLM, <span class="stage2"><i>aux soldats</i></span>.&mdash;Nous voilà assez près: jetez
+ces rideaux de feuillage, et montrez-vous pour ce que
+vous êtes.&mdash;Vous, mon digne oncle, avec mon cousin
+votre noble fils, vous commanderez le premier corps de
+bataille. Le brave Macduff et nous, nous nous chargerons
+de tout ce qui restera à faire, suivant le plan arrêté
+entre nous.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Adieu; joignons seulement l'armée du tyran;
+et je veux être battu si nous n'en venons pas aux
+mains dès ce soir.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Faites parler toutes nos trompettes: donnez
+toute leur voix à ces bruyants précurseurs du sang et
+de la mort.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent. Bruit continuel d'alarmes.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Dunsinane.&mdash;Une autre partie de la plaine.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> MACBETH.</p>
+
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ils m'ont attaché à un poteau; je ne peux
+fuir, mais, comme l'ours, il faut que je me batte à tout
+venant. Où est celui qui n'est pas né de femme? Voilà
+l'homme que je dois craindre, ou je n'en crains aucun.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le jeune Siward.)</p>
+
+<p>LE JEUNE SIWARD.&mdash;Quel est ton nom?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tu seras enrayé de l'entendre.</p>
+
+<p>LE JEUNE SIWARD.&mdash;Non, quand tu porterais un nom
+plus brûlant qu'aucun de ceux des enfers.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Mon nom est Macbeth.</p>
+
+<p>LE JEUNE SIWARD.&mdash;Le diable lui-même ne pourrait
+prononcer un nom plus odieux à mon oreille.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Non, ni plus redoutable.</p>
+
+<p>LE JEUNE SIWARD.&mdash;Tu mens, tyran abhorré: mon
+épée va prouver ton mensonge.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils combattent. Le jeune Siward est tué.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tu étais né de femme. Je me moque des
+épées; je me ris avec mépris de toute arme maniée par
+l'homme qui est né de femme.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.&mdash;Alarme.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Macduff.)</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;C'est de ce côté que le bruit s'est fait entendre.
+Tyran, montre-toi! Si tu es tué sans avoir reçu
+un coup de ma main, les ombres de ma femme et de mes
+enfants ne cesseront de m'obséder. Je ne puis frapper
+sur de misérables Kernes, dont les bras sont loués pour
+porter leur lance. Ou toi, Macbeth, ou le tranchant de
+mon épée, demeuré inutile, rentrera dans le fourreau
+sans avoir frappé un seul coup. Tu dois être par là; ce
+grand cliquetis que j'entends semble annoncer un guerrier
+du premier rang. Fais-le moi trouver, Fortune, et
+je ne te demande plus rien.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.&mdash;Alarme.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Malcolm et le vieux Siward.)</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Par ici, mon seigneur: le château s'est rendu
+sans efforts; les soldats du tyran se partagent entre nous
+et lui. Les nobles thanes font bravement leur devoir de
+guerriers. La journée s'est presque entièrement déclarée
+pour vous, et il reste peu de chose à faire.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Nous avons rencontré des ennemis qui
+frappaient à côté de nous.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Entrons, seigneur, dans le château.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.&mdash;Alarme.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Macbeth.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Pourquoi ferais-je ici sottement le Romain,
+et mourrais-je sur ma propre épée? Tant que je verrai
+devant moi des vies, les blessures y seront bien mieux
+placées.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Macduff.)</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Retourne, chien d'enfer, retourne.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;De tous les hommes tu es le seul que j'aie
+évité: va-t'en, mon âme est déjà trop chargée du sang
+des tiens.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Je n'ai rien à te dire, ma réponse est dans
+mon épée, misérable, plus sanguinaire qu'aucune parole
+ne pourrait l'exprimer.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils combattent.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tu perds ta peine. Tu pourrais aussi facilement
+imprimer sur l'air subtil le tranchant de ton épée
+que faire couler mon sang. Que ton fer tombe sur des
+têtes vulnérables: ma vie est sous un charme qui ne
+peut céder à un homme né de femme.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;N'espère plus en ton charme, et que l'ange
+que tu as toujours servi t'apprenne que Macduff a été
+arraché avant le temps du sein de sa mère.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Maudite soit la langue qui a prononcé ces
+paroles, car elle a subjugué la meilleure partie de moi-même!
+et que désormais on n'ajoute plus de foi à ces
+démons artificieux qui se jouent de nous par des paroles
+à double sens, qui tiennent leurs promesses à notre
+oreille en manquant à notre espoir.&mdash;Je ne veux point
+combattre avec toi.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Rends-toi donc, lâche, et vis pour être
+exposé aux regards de notre temps. Ton portrait, comme
+celui des monstres les plus rares, sera suspendu à un
+poteau; et au-dessous sera écrit: «C'est ici qu'on voit
+le tyran.»</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je ne me rendrai point pour baiser la poussière
+devant les pas du jeune Malcolm, et pour être
+poussé à bout par les malédictions de la populace. Quoique
+la forêt de Birnam ait marché vers Dunsinane, et
+que je t'aie en tête, toi qui n'es pas né de femme, je
+tenterai un dernier effort. Je couvre mon corps de mon
+bouclier de guerre. Attaque-moi, Macduff: damné soit
+celui de nous deux qui criera le premier: «Arrête, c'est
+assez.»</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent en combattant. Retraite.&mdash;Fanfares.)</p>
+
+<p>(Rentrent, avec des enseignes et des tambours, Malcolm, le
+vieux Siward, Rosse, Lenox, Angus, Caithness, Menteith,
+soldats.)</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Je voudrais que ceux de nos amis qui nous
+manquent fussent arrivés en sûreté.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Il en faudra perdre quelques-uns. Cependant,
+par ceux que je vois ici, nous n'aurons pas acheté cher
+une si grande journée.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Macduff nous manque, ainsi que votre
+noble fils.</p>
+
+<p>ROSSE, <i>à Siward</i>.&mdash;Votre fils, monseigneur, a payé la
+dette d'un soldat: il n'a vécu que pour devenir un
+homme, et n'a pas eu plutôt prouvé sa valeur, par l'intrépidité
+de sa contenance dans le combat, qu'il est mort
+en homme.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Il est donc mort?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Oui, et on l'a emporté du champ de bataille.
+Votre affliction ne doit pas être mesurée sur son mérite,
+car alors elle n'aurait point de terme.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;A-t-il reçu ses blessures par devant?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Oui, au front.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Eh bien donc! qu'il devienne le soldat de
+Dieu! Eussé-je autant de fils que j'aide cheveux, je ne
+leur souhaiterais pas une plus belle mort: ainsi le glas
+est sonné pour lui.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Il mérite plus de regrets; c'est à moi à les
+lui rendre.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Il a tout ce qu'il mérite: on dit qu'il est
+bien mort, et qu'il a payé ce qu'il devait. Ainsi, que
+Dieu soit avec lui!&mdash;(<i>Rentre Macduff, avec la tête de Macbeth
+à la main.</i>) Voici de nouveaux sujets de joie.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Salut, roi, car tu l'es. Vois, je porte la tête
+maudite de l'usurpateur. Notre pays est libre. Je te vois
+entouré des perles de ton royaume: tous répètent mon
+hommage dans le fond de leurs coeurs. Que leurs voix
+s'unissent tout haut à la mienne: «Salut, roi d'Écosse!»</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Roi d'Écosse, salut!</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares.)</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Nous ne laisserons pas écouler beaucoup
+de temps avant de compter avec les services de votre
+zèle, et sans vous rendre ce que nous vous devons. Mes
+thanes et cousins, désormais soyez comtes, les premiers
+que jamais l'Écosse ait vus honorés de ce titre. Ce qui
+nous reste à faire, tous les actes nouveaux nécessités par
+la circonstance, comme le rappel de ceux de nos amis
+qui se sont exilés pour fuir les pièges de l'inquiète tyrannie;
+la recherche des cruels ministres de ce boucher
+défunt et de son infernale compagne qui, à ce qu'on
+croit, s'est détruite de ses propres mains; ces devoirs, et
+tous les autres qui nous regardent, avec le secours de la
+grâce, nous les exécuterons à mesure en temps et lieu.
+Je vous rends grâces à tous ensemble et à chacun en
+particulier, et je vous invite tous à venir nous voir couronner
+à Scone.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent au bruit des fanfares.)</p>
+
+<br>
+<p><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE</b></p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13868 ***</div>
+</body>
+</html>
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+The Project Gutenberg EBook of Macbeth, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Macbeth
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13868]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MACBETH ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+====================================================================
+
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 2
+ Jules César.
+ Cléopâtre.--Macbeth.--Les Méprises.
+ Beaucoup de bruit pour rien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+====================================================================
+
+MACBETH
+
+
+TRAGÉDIE
+
+
+
+
+
+NOTICE SUR MACBETH
+
+En l'année 1034, Duncan succéda sur le trône d'Écosse à son grand-père
+Malcolm. Il tenait son droit de sa mère Béatrix, fille aînée de Malcolm:
+la cadette, Doada, était mère de Macbeth, qui se trouvait ainsi
+cousin-germain de Duncan. Le père de Macbeth était Finleg, thane de
+Glamis, désigné sous le nom de Sinell dans la tragédie et dans la
+chronique de Hollinshed, d'après l'autorité d'Hector Boèce, à qui a été
+emprunté le récit des événements concernant Duncan et Macbeth. Comme
+Shakspeare a suivi de point en point la chronique de Hollinshed, les
+faits contenus dans cette chronique sont nécessaires à rappeler; ils ont
+d'ailleurs en eux-mêmes un intérêt véritable.
+
+Macbeth s'était rendu célèbre par son courage, et on l'eût jugé
+parfaitement digne de régner s'il n'eût été «de sa nature,» dit la
+chronique, «quelque peu cruel.» Duncan, au contraire, prince peu
+guerrier, poussait jusqu'à l'excès la douceur et la bonté; en sorte que
+si l'on eût pu fondre le caractère des deux cousins et les tempérer
+l'un par l'autre, on aurait eu, dit la chronique. «un digne roi et un
+excellent capitaine.»
+
+Après quelques années d'un règne paisible, la faiblesse de Duncan
+ayant encouragé les malfaiteurs, Banquo, thane de Lochaber, chargé de
+recueillir les revenus du roi, se vit forcé de punir un peu sévèrement
+(_somewhat sharpelie_) quelques-uns des plus coupables, ce qui
+occasionna une révolte. Banquo, dépouillé de tout l'argent qu'il avait
+reçu, faillit perdre la vie, et ne s'échappa qu'avec peine et couvert de
+blessures. Aussitôt qu'elles lui permirent de se rendre à la cour, il
+alla porter plainte à Duncan et il détermina enfin celui-ci à faire
+sommer les coupables de comparaître; mais ils tuèrent le sergent d'armes
+qu'on leur avait envoyé et se préparèrent à la défense, excités par
+Macdowald, le plus considéré d'entre eux, qui, réunissant autour de lui
+ses parents et ses amis, leur représenta Duncan comme un lâche au coeur
+faible (_taint hearted milksop_), plus propre à gouverner des moines
+qu'à régner sur une nation aussi guerrière que les Écossais. La révolte
+s'étendit particulièrement sur les îles de l'ouest, d'où une foule
+de guerriers vinrent dans le Lochaber se ranger autour de Macdowald;
+l'espoir du butin attira aussi d'Irlande un grand nombre de Kernes et de
+Gallouglasses[1], prêts à suivre Macdowald partout où il voudrait les
+conduire. Au moyen de ces renforts, Macdowald battit les troupes que le
+roi avait envoyées à sa rencontre, prit leur chef Malcolm, et, après la
+bataille, lui fit trancher la tête.
+
+Duncan, consterné de ces nouvelles, assembla un conseil où Macbeth
+lui ayant vivement reproché sa faiblesse et sa lenteur à punir, qui
+laissaient aux rebelles le temps de s'assembler, offrit cependant de se
+charger, avec Banquo, de la conduite de la guerre. Son offre ayant
+été acceptée, le seul bruit de son approche avec de nouvelles troupes
+effraya tellement les rebelles qu'un grand nombre déserta secrètement;
+et Macdowald, ayant essayé avec le reste, de tenir tête à Macbeth, fut
+mis en déroute et forcé de s'enfuir dans un château où il avait renfermé
+sa femme et ses enfants; mais, désespérant d'y pouvoir tenir, et dans la
+crainte des supplices, il se tua, après avoir tué d'abord sa femme et
+ses enfants. Macbeth entra sans obstacle dans le château, dont les
+portes étaient demeurées ouvertes. Il n'y trouva plus que le cadavre de
+Macdowald au milieu de ceux de sa famille; et la barbarie de ce temps
+fut révoltée de ce qu'insensible à ce tragique spectacle, Macbeth fit
+couper la tête de Macdowald pour l'envoyer au roi, et attacher le reste
+du corps à un gibet. Il fit acheter très-cher aux habitants des îles le
+pardon de leur révolte, ce qui ne l'empêcha pas de faire exécuter
+tous ceux qu'il put prendre encore dans le Lochaber. Les habitants se
+récrièrent hautement contre cette violation de la foi promise, et les
+injures qu'ils proférèrent contre lui, à cette occasion, irritèrent
+tellement Macbeth qu'il fut près de passer dans les îles avec une armée
+pour se venger; mais il fut détourné de ce projet par les conseils de
+ses amis, et surtout par les présents au moyen desquels les insulaires
+achetèrent une seconde fois leur pardon.
+
+[Note 1: Soldats d'infanterie, armés les premiers à la légère, les
+seconds d'armes pesantes.]
+
+Peu de temps après, Suénon, roi de Norwége, ayant fait une descente en
+Écosse, Duncan, pour lui résister, se mit à la tête de la portion la
+plus considérable de son armée, dont il confia le reste à Macbeth et à
+Banquo. Duncan, battu et près de s'enfuir, se réfugia dans le château
+de Perth, où Suénon vint l'assiéger. Duncan ayant secrètement instruit
+Macbeth de ses intentions, feignit de vouloir traiter et traîna la chose
+en longueur jusqu'à ce qu'enfin, averti que Macbeth avait réuni des
+forces suffisantes, il indiqua un jour pour livrer la place, et en
+attendant il offrit aux Norwégiens de leur envoyer des provisions de
+bouche, qu'ils acceptèrent avec d'autant plus d'empressement que depuis
+plusieurs jours ils souffraient beaucoup de la disette. Le pain et la
+bière qu'on leur livra avaient été mêlés du jus d'une baie extrêmement
+narcotique, en sorte que, s'en étant rassasiés avec avidité, ils
+tombèrent dans un sommeil dont il fut impossible de les tirer. Alors
+Duncan fit avertir Macbeth, qui, arrivant en diligence et entrant sans
+obstacle dans le camp, massacra tous les Norwégiens, dont la plupart ne
+se réveillèrent pas, et dont les autres se trouvèrent tellement étourdis
+par l'effet du soporifique qu'ils ne purent faire aucune défense. Un
+grand nombre de mariniers de la flotte norwégienne, qui étaient venus
+pour prendre leur part de l'abondance répandue dans le camp, partagèrent
+le sort de leurs compatriotes, et Suénon, qui se sauva, lui onzième, de
+cette boucherie, trouva à peine assez d'hommes pour conduire le vaisseau
+sur lequel il s'enfuit en Norwége. Ceux qu'il laissa derrière furent,
+trois jours après, tellement battus par un vent d'est qu'ils se
+brisèrent les uns contre les autres et s'enfoncèrent dans la mer, dans
+un lieu appelé les sables de Drownelow, où ils sont encore aujourd'hui
+(1574), dit la chronique, «au grand danger des vaisseaux qui viennent
+sur la côte, la mer les couvrant entièrement pendant le flux, tandis que
+le reflux en laisse paraître quelques parties au-dessus de l'eau.» Ce
+désastre causa une telle consternation en Norwége qu'encore plusieurs
+années après on n'y armait point un chevalier sans lui faire jurer
+de venger ses compatriotes tués en Écosse. Duncan, pour célébrer sa
+délivrance, ordonna de grandes processions; mais, pendant qu'on les
+célébrait, on apprit le débarquement d'une armée de Danois, sous les
+ordres de Canut, roi d'Angleterre, qui venait venger son frère Suénon.
+Macbeth et Banquo allerent au-devant d'eux, les défirent, les forcèrent
+à se rembarquer et à payer une somme considérable pour obtenir la
+permission d'enterrer leurs morts à Saint-Colmes-Inch, où, dit la
+chronique, on voit encore un grand nombre de vieux tombeaux sur lesquels
+sont gravés les armes des Danois.
+
+Tels sont, dans les exploits de Macbeth et de Banquo, ceux dont
+Shakspeare, d'après Hollinshed, a fait usage dans sa tragédie. Ce fut
+peu de temps après que Macbeth et Banquo, se rendant à Fores, où était
+le roi, et chassant en chemin à travers les bois et les champs, «sans
+autre compagnie que seulement eux-mêmes,» furent soudainement accostés,
+au milieu d'une lande, par trois femmes bizarrement vêtues et
+«semblables à des créatures de l'ancien monde» (_elder world_), qui
+saluèrent Macbeth précisément comme on le voit dans la tragédie. Sur
+quoi Banquo: «Quelle manière de femmes êtes-vous donc, dit-il, de vous
+montrer si peu favorables envers moi que vous assigniez à mon compagnon
+non-seulement de grands emplois, mais encore un royaume, tandis qu'à
+moi vous ne me donnez rien du tout?--Vraiment, dit la première d'entre
+elles, nous te promettons de plus grands biens qu'à lui, car il régnera
+en effet, mais avec une fin malheureuse, et il ne laissera aucune
+postérité pour lui succéder; tandis qu'au contraire toi, à la vérité,
+ne régneras pas du tout, mais de toi sortiront ceux qui gouverneront
+l'Écosse par une longue suite de postérité non interrompue.» Aussitôt
+elles disparurent. Quelque temps après, le thane de Cawdor ayant été
+mis à mort pour cause de trahison, son titre fut conféré à Macbeth, qui
+commença, ainsi que Banquo, à ajouter grande foi aux prédictions des
+sorcières et à rêver aux moyens de parvenir à la couronne.
+
+Il avait des chances d'y arriver légitimement, les fils de Duncan
+n'étant pas encore en âge de régner et la loi d'Écosse portant que si le
+roi mourait avant que ses fils ou descendants en ligne directe fussent
+assez âgés pour prendre le maniement des affaires, on élirait à leur
+place le plus proche parent du roi défunt. Mais Duncan ayant désigné,
+avant l'âge, son fils Malcolm pour prince de Cumberland et son
+successeur au trône, Macbeth, qui vit par là ses espérances renversées,
+se crut en droit de venger l'injustice qu'il éprouvait. Il y était
+d'ailleurs sans cesse excité par Caithness, sa femme, qui, brûlant du
+désir de se voir reine, «et impatiente de tout délai, dit Boèce, comme
+le sont toutes les femmes,» ne cessait de lui reprocher son manque de
+courage. Macbeth ayant donc assemblé à Inverness, d'autres disent à
+Botgsvane, un grand nombre de ses amis auxquels il fit part de son
+projet, tua Duncan, et se rendit avec son parti à Scone, où il se mit
+sans difficulté en possession de la couronne.
+
+La chronique de Hollinshed rapporte sans aucun détail le meurtre de
+Duncan. Les incidents qu'a mis en scène Shakspeare sont tirés d'une
+autre partie de cette même chronique concernant le meurtre du roi Duffe,
+assassiné, plus de soixante ans auparavant, par un seigneur écossais
+nommé Donwald. Voici les circonstances de ce meurtre telles que les
+rapporte la chronique.
+
+Duffe s'était montré, dès le commencement de son règne, très-occupé de
+protéger le peuple contre les malfaiteurs et «personnes oisives qui
+ne voulaient vivre que sur les biens des autres.» Il en fit exécuter
+plusieurs, força les autres à se retirer en Irlande ou bien à apprendre
+quelque métier pour vivre. Bien qu'ils ne tinssent, à ce qu'il paraît,
+à la haute noblesse d'Écosse que par des degrés assez «éloignés, les
+nobles, dit la chronique, furent très-offensés de cette extrême rigueur,
+regardant comme un déshonneur, pour des gens descendus de noble
+parentage, d'être contraints de gagner leur vie par le travail de leurs
+mains, ce qui n'appartient qu'aux hommes de la glèbe et autres de la
+basse classe, nés pour travailler à nourrir la noblesse et pour obéir à
+ses ordres.» Le roi fut, en conséquence, regardé par eux comme ennemi
+des nobles et indigne de les gouverner, étant, disaient-ils, uniquement
+dévoué aux intérêts du peuple et du clergé, qui faisaient, en ce
+temps, cause commune contre l'oppression des grands seigneurs. Le
+mécontentement s'accroissant tous les jours, il s'éleva plusieurs
+révoltes, dans l'une desquelles entrèrent quelques jeunes gentilshommes,
+parents de Donwald, lieutenant pour le roi du château de Fores. Ces
+jeunes gens furent pris, et Donwald, qui jusqu'alors avait servi
+fidèlement et utilement le roi, se flatta d'obtenir leur grâce; mais
+n'ayant pu y parvenir, il en conçut un violent ressentiment. Sa femme,
+que des causes pareilles irritaient contre le roi, n'épargna rien pour
+l'aigrir et lui fit comprendre combien il lui serait facile de se venger
+lorsque Duffe viendrait, comme cela lui arrivait souvent, loger à Fores,
+sans autre garde que la garnison du château, qui était entièrement à
+leur dévotion, et elle lui en indiqua tous les moyens.
+
+Duffe étant venu peu de temps après à Fores, la veille de son départ,
+lorsqu'il se fut couché après avoir prié Dieu beaucoup plus tard qu'à
+l'ordinaire, Donwald et sa femme se mirent à table avec les deux
+chambellans, dont ils avaient préparé avec soin «l'arrière-souper ou
+collation,» et les enivrèrent si bien qu'ils les firent tomber dans un
+sommeil léthargique. Alors Donwald, «quoique dans son coeur il abhorrât
+cette action,» excité par sa femme, appela quatre de ses domestiques
+instruits de son projet, et qu'il avait séduits par des présents. Ils
+entrèrent dans la chambre de Duffe, le tuèrent, emportèrent son corps
+hors du château par une poterne, et, le mettant sur un cheval préparé
+à cet effet, le transportèrent à deux milles de là, près d'une petite
+rivière qu'ils détournèrent avec l'aide de quelques paysans; puis,
+creusant une fosse dans le fond du lit de la rivière, ils y enterrèrent
+le cadavre et firent repasser les eaux par-dessus, dans la crainte que
+s'il venait à être découvert, ses blessures ne saignassent lorsque
+Donwald en approcherait, et ne le fissent ainsi reconnaître comme
+l'auteur du meurtre. Donwald, pendant ce temps, avait eu soin de se
+tenir parmi ceux qui faisaient la garde, et qu'il ne quitta pas pendant
+le reste de la nuit. Les circonstances subséquentes, relatives au
+meurtre des deux chambellans, sont telles que Shakspeare les a
+représentées dans Macbeth. Il en est de même des prodiges qu'il rapporte
+et qui eurent lieu à la mort de Duffe. Le soleil ne parut point durant
+six mois, jusqu'à ce qu'enfin les meurtriers ayant été découverts et
+exécutés, il brilla de nouveau sur la terre, et les champs se couvrirent
+de fleurs, bien que ce ne fût pas la saison.
+
+Pour revenir à Macbeth, les dix premières années de son règne furent
+signalées par un gouvernement sage, équitable et vigoureux. On rapporte
+plusieurs de ses lois, dont voici quelques-unes:
+
+«Celui qui en accompagnera un autre pour lui faire cortège, soit à
+l'église, au marché, ou à quelque autre lieu d'assemblée publique, sera
+mis à mort, à moins qu'il ne reçoive sa subsistance de celui qu'il
+accompagne.» La peine de mort était également portée contre celui qui
+prêtait serment à tout autre qu'au roi.
+
+«Aucune sorte de seigneurs et de grands barons ne pourront, sous peine
+de mort, contracter mariage les uns avec les autres, surtout si leurs
+terres sont voisines.»
+
+«Toute arme (_armour_) et toute épée portée pour un autre effet que
+la défense du roi et du royaume en temps de guerre sera confisquée à
+l'usage du roi, avec tous les autres biens meubles (_moveable goods_)
+de la personne délinquante.» Il est également défendu à tout homme du
+peuple d'entretenir un cheval pour aucun autre usage que l'agriculture,
+mais cela seulement sous peine de confiscation du cheval.
+
+«Tous ceux qui, nommés gouverneurs ou (comme je puis les appeler)
+capitaines, achèteront quelques terres ou possessions dans les limites
+de leur commandement, perdront ces terres ou possessions, et l'argent
+qui aura servi à les payer.» Il leur est également défendu, sous peine
+de perdre leurs charges, sans pouvoir être remplacés par personne de
+leur famille, de marier leurs fils ou filles dans leur gouvernement.
+
+«Personne ne pourra siéger dans une cour temporelle, sans y être
+autorisé par une convention du roi.» Tous les actes doivent être
+également passés au nom du roi.
+
+Quelques autres lois ont pour objet d'assurer les immunités du clergé
+et l'autorité des censures de l'Église, de régler les devoirs de
+la chevalerie, les successions, etc. Plusieurs de ces lois, dont
+quelques-unes assez singulières pour le temps, sont faites par des
+motifs d'ordre et de règle; d'autres sont destinées à maintenir
+l'indépendance civile contre le pouvoir des officiers de la couronne;
+mais la plupart ont évidemment pour objet de diminuer la puissance des
+nobles et de concentrer toute l'autorité dans les mains du roi. Toutes
+sont rapportées par les historiens du temps comme des lois sages
+et bienfaisantes; et si Macbeth fût arrivé au trône par des moyens
+légitimes, s'il eût continué dans les voies de la justice comme il avait
+commencé, il aurait pu, dit la chronique de Hollinshed, «être compté au
+nombre des plus grands princes qui eussent jamais régné.»
+
+Mais ce n'était, continue notre chronique, qu'un zèle d'équité
+contrefait et contraire à son inclination naturelle. Macbeth se montra
+enfin tel qu'il était; et le même sentiment de sa situation qui l'avait
+porté à rechercher la faveur publique par la justice changea la justice
+en cruauté; «car les remords de sa conscience le tenaient dans une
+crainte continuelle qu'on ne le servît de la même coupe qu'il avait
+administrée à son prédécesseur.» Dès lors commence le Macbeth de la
+tragédie. Le meurtre de Banquo, exécuté de la même manière et pour les
+mêmes motifs que ceux que lui attribue Shakspeare, est suivi d'un grand
+nombre d'autres crimes qui lui font «trouver une telle douceur à mettre
+ses nobles à mort que sa soif pour le sang ne peut plus être satisfaite,
+et le peuple n'est, pas plus que la noblesse, à l'abri de ses barbaries
+et de ses rapines.» Des magiciens l'avaient averti de se garder de
+Macduff, dont la puissance d'ailleurs lui faisait ombrage, et sa haine
+contre lui ne cherchait qu'un prétexte. Macduff, prévenu du danger,
+forma le projet de passer en Angleterre pour engager Malcolm, qui s'y
+était réfugié, à venir réclamer ses droits. Macbeth en fut informé, «car
+les rois, dit la chronique, ont des yeux aussi perçants que le lynx et
+des oreilles aussi longues que Midas,» et Macbeth tenait chez tous les
+nobles de son royaume des espions à ses gages. La fuite de Macduff, le
+massacre de tout ce qui lui appartenait, sa conversation avec Malcolm,
+sont des faits tirés de la chronique. Malcolm opposa d'abord aux
+empressements de Macduff des raisons tirées de sa propre incontinence,
+et Macduff lui répondit comme dans Shakspeare, en ajoutant seulement:
+«Fais-toi toujours roi, et j'arrangerai les choses avec tant de prudence
+que tu pourras te satisfaire à ton plaisir, si secrètement que personne
+ne s'en apercevra.» Le reste de la scène est fidèlement imité par le
+poëte; et tout ce qui concerne la mort de Macbeth, les prédictions qui
+lui avaient été faites et la manière dont elles furent à la fois éludées
+et accomplies, est tiré presque mot pour mot de la chronique où nous
+voyons enfin comment «par l'illusion du diable il déshonora, par la plus
+terrible cruauté, un règne dont les commencements avaient été utiles
+à son peuple[2].» Macbeth avait assassiné Duncan en 1040; il fut tué
+lui-même en 1057, après dix sept ans de règne.
+
+[Note 2: Chroniques de Hollinshed, édit. in-fol. de 1586, t. Ier, p.
+168 et suiv., et pour ce qui concerne le meurtre du roi Duffe, p. 150
+et suiv. C'est probablement des faits fournis par Hector Boèce à cette
+chronique que Buchanan, en rapportant beaucoup plus sommairement
+l'histoire de Macbeth, a dit: _Multa hic fabulose quidam nostrorum
+affingunt; sed quia theatris aut milesiis fabulis sunt aptiora quam
+historiae, ea omitto_. (_Rerum Scot. Hist._, t. VII.)]
+
+Tel est l'ensemble de faits auquel Shakspeare s'est chargé de donner
+l'âme et la vie. Il se place simplement au milieu des événements et des
+personnages, et d'un souffle mettant en mouvement toutes ces choses
+inanimées, il nous fait assister au spectacle de leur existence. Loin de
+rien ajouter aux incidents que lui a fournis la relation à laquelle il
+emprunte son sujet, il en retranche beaucoup; il élague surtout ce qui
+altérerait la simplicité de sa marche et embarrasserait l'action de ses
+personnages; il supprime ce qui l'empêcherait de les pénétrer d'une
+seule vue et de les peindre en quelques traits. Macbeth, avec les crimes
+et les grandes qualités que lui attribue son histoire, serait un être
+trop compliqué; il faudrait en lui trop d'ambition et trop de vertu à la
+fois pour que l'une de ses dispositions pût se soutenir quelque temps en
+présence de l'autre, et l'on aurait besoin de trop grandes machines
+pour faire pencher la balance de l'un ou l'autre côté. Le Macbeth de
+Shakspeare n'est brillant que par ses vertus guerrières, et surtout
+par sa valeur personnelle; il n'a que les qualités et les défauts d'un
+barbare: brave, mais point étranger à la crainte du péril dès qu'il y
+croit, cruel et sensible par accès, perfide par inconstance, toujours
+prêt à céder à la tentation qui se présente, qu'elle soit de crime ou de
+vertu, il a bien, dans son ambition et dans ses forfaits, ce caractère
+d'irréflexion et de mobilité qui appartient à une civilisation
+presque sauvage; ses passions sont impérieuses, mais aucune série de
+raisonnements et de projets ne les détermine et ne les gouverne; c'est
+un arbre élevé, mais sans racines, que le moindre vent peut ébranler et
+dont la chute est un désastre. De là naît sa grandeur tragique; elle est
+dans sa destinée plus que dans son caractère. Macbeth, placé plus loin
+des espérances du trône, fût demeuré vertueux, et sa vertu eût été
+inquiète, car elle eût été seulement le fruit de la circonstance; son
+crime devient pour lui un supplice, parce que c'est la circonstance qui
+le lui a fuit commettre: ce crime n'est pas sorti du fond de la nature
+de Macbeth; et cependant il s'attache à lui, l'enveloppe, l'enchaîne, le
+déchire de toutes parts, et lui crée ainsi une destinée tourmentée et
+irrémissible, où le malheureux s'agite vainement, ne faisant rien qui
+ne l'enfonce toujours davantage, et avec plus de désespoir, dans la
+carrière que lui prescrit désormais son implacable persécuteur. Macbeth
+est un de ces caractères marqués dans toutes les superstitions pour
+devenir la proie et l'instrument de l'esprit pervers, qui prend plaisir
+à les perdre parce qu'ils ont reçu quelque étincelle de la nature
+divine, et qui en même temps n'y rencontre que peu de difficultés, car
+cette lumière céleste ne lance en eux que des rayons passagers, à chaque
+instant obscurcis par des orages.
+
+Lady Macbeth est bien précisément la femme d'un tel homme, le produit
+d'un même état de civilisation, d'une même habitude de passions. Elle
+y joint de plus d'être une femme, c'est-à-dire sans prévoyance, sans
+généralité dans les vues, n'apercevant à la fois qu'une seule partie
+d'une seule idée, et s'y livrant tout entière sans jamais admettre
+ce qui pourrait l'en distraire et l'y troubler. Les sentiments qui
+appartiennent à son sexe ne lui sont point étrangers: elle aime son
+mari, connaît les joies d'une mère, et n'a pu tuer elle-même Duncan,
+parce qu'il ressemblait à son père endormi; mais elle veut être reine.
+Il faut pour cela que Duncan périsse; elle ne voit dans la mort de
+Duncan que le plaisir d'être reine; son courage est facile, car elle
+n'aperçoit pas ce qui pourrait la faire reculer. Lorsque la passion sera
+satisfaite et l'action commise, alors seulement les autres conséquences
+lui en seront révélées comme une nouveauté dont elle n'avait pas eu
+la plus légère prévision. Ces craintes, cette nécessité de nouveaux
+forfaits, que son mari avait entrevus d'avance, elle n'y avait jamais
+songé. Elle voulait bien rejeter le crime sur les deux chambellans; mais
+ce n'est pas elle qui songe à les tuer; ce n'est pas elle qui prépare le
+meurtre de Banquo, le massacre de la famille de Macduff. Elle n'a pas
+vu si loin; elle n'avait pas même deviné, en entrant dans la chambre de
+Duncan égorgé, l'effet que produirait sur elle un pareil spectacle. Elle
+en sort troublée, ne dédaignant plus les terreurs de son mari, mais
+l'engageant seulement à ne se pas trop arrêter sur des images, dont on
+voit qu'elle commence à se sentir elle-même obsédée. Le coup est porté
+et se révélera dans l'admirable et terrible scène du somnambulisme:
+c'est là que nous apprendrons ce que devient, lorsqu'il n'est plus
+soutenu par l'aveugle emportement de la passion, ce caractère en
+apparence si inébranlable. Macbeth s'est affermi dans le crime, après
+avoir hésité à le commettre, parce qu'il le comprenait; nous verrons sa
+femme, succombant sous la connaissance qu'elle en a trop tard acquise,
+substituer une idée fixe à une autre, mourir pour s'en délivrer, et
+punir par la folie du désespoir le crime que lui a fait commettre la
+folie de l'ambition.
+
+Les autres personnages, amenés seulement pour concourir à ce grand
+tableau de la marche et de la destinée du crime, n'ont d'autre couleur
+que celle de la situation que leur donne l'histoire. Les sorcières sont
+bien ce qu'elles doivent être, et je ne sais pourquoi il est d'usage
+de se récrier avec dégoût contre cette portion de la représentation de
+Macbeth: lorsqu'on voit ces viles créatures arbitres de la vie, de la
+mort, de toutes les chances et de tous les intérêts de l'humanité, et
+qui en disposent d'après les plus méprisables caprices de leur odieuse
+nature, à la terreur qu'inspire leur pouvoir se joint l'effroi que fait
+naître leur déraison, et le ridicule même d'un tel spectacle en augmente
+l'effet.
+
+Le style de Macbeth est remarquable, dans son énergie sauvage, par
+une recherche qu'on aura raison de lui reprocher, mais qu'à tort on
+regarderait comme contraire à la vérité autant qu'elle l'est au naturel:
+la recherche n'est point incompatible avec la grossièreté des moeurs et
+des idées; elle semble même assez ordinaire aux temps et aux situations
+où manquent les idées générales. L'esprit, qui ne peut demeurer oisif,
+s'attache alors aux plus petits rapports, s'y complaît et s'en fait une
+habitude que nous retrouvons dans toutes les situations analogues. Rien
+n'est plus alambiqué que l'esprit de la littérature du moyen âge. Ce que
+nous connaissons des discours des sauvages contient beaucoup d'idées
+recherchées; la recherche est le caractère des beaux esprits de la
+classe inférieure; les injures mêmes des gens du peuple sont composées
+quelquefois avec une recherche tout à fait singulière, comme si, dans
+ces moments où la colère exalte les facultés, leur esprit saisissait
+avec plus de facilité et d'abondance les rapports de ce genre, les seuls
+où il soit capable d'atteindre.
+
+On croit que Macbeth fut représenté en 1606; l'idée de faire une
+tragédie sur ce sujet, nécessairement agréable au roi Jacques, qui
+venait de monter sur le trône d'Angleterre, fut probablement inspirée à
+Shakspeare par une pièce de vers en une petite scène, qu'en 1605, des
+étudiants d'Oxford récitèrent en latin devant le roi, et en anglais
+devant la reine qui l'avait accompagné dans la ville. Les étudiants
+étaient au nombre de trois et parlaient probablement tour à tour; leurs
+discours roulèrent sur la prédiction faite à Banquo; et par une allusion
+au triple salut qu'avait reçu Macbeth, ils saluèrent Jacques roi
+d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande. Ils le saluèrent même roi de
+France, ce qui détruisait assez gratuitement la vertu du nombre _trois_.
+
+
+
+MACBETH
+
+TRAGÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ DUNCAN, roi d'Écosse.
+ MALCOLM, | fils du roi.
+ DONALBAIN, |
+
+ MACBETH, | généraux de l'armée du roi.
+ BANQUO, |
+
+ MACDUFF, |
+ LENOX, |
+ ROSSE, | seigneurs écossais.
+ MENTEITH,|
+ ANGUS, |
+ CAITHNESS.
+ FLEANCE, fils de Banquo.
+ SIWARD, comte de Northumberland, général de l'armée anglaise.
+ LE FILS DE SIWARD.
+ SEYTON, officier attaché à Macbeth.
+ LE FILS DE MACDUFF.
+ UN MÉDECIN ANGLAIS.
+ UN MÉDECIN ÉCOSSAIS.
+ LADY MACBETH.
+ LADY MACDUFF.
+ DAMES DE LA SUITE DE LADY MACBETH.
+ LORDS, GENTILSHOMMES, OFFICIERS, SOLDATS, MEURTRIERS, SUIVANTS ET
+ MESSAGERS.
+ HECATE ET TROIS SORCIÈRES.
+ L'OMBRE DE BANQUO ET AUTRES APPARITIONS.
+
+La scène est en Écosse, et surtout dans le château de Macbeth, excepté à
+la fin du quatrième acte, où elle se passe en Angleterre.
+
+
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+SCÈNE I
+
+Un lieu découvert.--Tonnerre, éclairs.
+
+_Entrent_ LES TROIS SORCIÈRES.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Quand nous réunirons-nous maintenant toutes trois?
+Sera-ce par le tonnerre, les éclairs ou la pluie?
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Quand le bacchanal aura cessé, quand la bataille
+sera gagnée et perdue.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Ce sera avant le coucher du soleil.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--En quel lieu?
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Sur la bruyère.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Pour y rencontrer Macbeth.
+
+(Une voix les appelle.)
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--J'y vais, Grimalkin[3]!
+
+LES TROIS SORCIÈRES, _à la fois_.--Paddock[4] appelle.--Tout à
+l'heure!--Horrible est le beau, beau est l'horrible. Volons à travers le
+brouillard et l'air impur.
+
+(Elles disparaissent.)
+
+[Note 3: _Grimalkin_, nom d'un vieux chat. Grimalkin est
+très-souvent, en Angleterre, le nom propre d'un chat.]
+
+[Note 4: _Paddock_, espèce de gros crapaud. Les chats et les
+crapauds jouaient, comme on sait, un rôle très-important dans la
+sorcellerie.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Un camp près de Fores.
+
+
+_Entrent_ LE ROI DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX, _et leur suite. Ils
+vont à la rencontre d'un soldat blessé et sanglant_.
+
+DUNCAN.--Quel est cet homme tout couvert de sang? Il me semble, d'après
+son état, qu'il pourra nous dire où en est actuellement la révolte.
+
+MALCOLM.--C'est le sergent qui a combattu en brave et intrépide soldat
+pour me sauver de la captivité.--Salut, mon brave ami; apprends au roi
+ce que tu sais de la mêlée: en quel état l'as-tu laissée?
+
+LE SERGENT.--Elle demeurait incertaine, comme deux nageurs épuisés
+qui s'accrochent l'un à l'autre et paralysent tous leurs efforts.
+L'impitoyable Macdowald (bien fait pour être un rebelle, car tout
+l'essaim[5] des vices de la nature s'est abattu sur lui pour l'amener
+là) avait reçu des îles de l'ouest un renfort de Kernes[6] et de
+Gallow-Glasses; et la Fortune, souriant à sa cause maudite, semblait se
+faire la prostituée d'un rebelle. Mais tout cela n'a pas suffi. Le brave
+Macbeth (il a bien mérité ce nom) dédaignant la Fortune, comme le favori
+de la Valeur, avec son épée qu'il brandissait toute fumante d'une
+sanglante exécution, s'est ouvert un passage, jusqu'à ce qu'il se soit
+trouvé en face du traître, à qui il n'a pas donné de poignée de mains
+ni dit adieu, qu'il ne l'eût décousu du nombril à la mâchoire, et qu'il
+n'eût placé sa tête sur nos remparts.
+
+DUNCAN.--O mon brave cousin! digne gentilhomme!
+
+LE SERGENT.--De même que le point où le soleil commence à luire est
+celui d'où viennent éclater les tempêtes qui brisent nos vaisseaux,
+et les effroyables tonnerres, ainsi de la source d'où semblait devoir
+arriver le secours ont surgi de nouvelles détresses.--Écoute, roi
+d'Écosse, écoute.--A peine la justice, armée de la valeur, avait-elle
+forcé ces Kernes voltigeurs à se fier à leurs jambes, que le chef des
+Norwégiens, saisissant son avantage avec des bataillons tout frais et
+des armes bien fourbies, a commencé une seconde attaque.
+
+DUNCAN.--Cela n'a-t-il pas effrayé nos généraux Macbeth et Banquo?
+
+LE SERGENT.--Oui, comme les passereaux l'aigle, ou le lièvre le lion.
+Pour dire vrai, je ne les puis comparer qu'à deux canons chargés
+jusqu'à la gueule de doubles charges, tant ils redoublaient leurs coups
+redoublés sur les ennemis. À moins qu'ils n'eussent résolu de se baigner
+dans la fumée des blessures, ou de laisser à la mémoire le souvenir d'un
+autre Golgotha, je n'en sais rien.--Mais je me sens faible; mes plaies
+crient au secours.
+
+DUNCAN.--Tes paroles te vont aussi bien que tes blessures: elles ont un
+parfum d'honneur.--Allez avec lui, amenez-lui les chirurgiens.--(_Le
+sergent sort accompagné_.) Qui s'avance vers nous?
+
+(Entre Rosse.)
+
+MALCOLM.--C'est le digne thane de Rosse.
+
+LENOX.--Quel empressement peint dans ses regards! A le voir, il aurait
+l'air de nous annoncer d'étranges choses.
+
+ROSSE.--Dieu sauve le roi!
+
+DUNCAN.--D'où viens-tu, digne thane?
+
+ROSSE.--De Fife, grand roi, où les bannières des Norwégiens insultent
+les cieux et glacent nos gens du vent qu'elles agitent. Le roi de
+Norwége en personne, à la tête d'une armée terrible, et secondé par ce
+traitre déloyal, le thane de Cawdor, avait engagé un combat funeste,
+lorsque le nouvel époux de Bellone, revêtu d'une armure éprouvée,
+s'est mesuré avec lui à forces égales, et son fer opposé contre un
+fer rebelle, bras contre bras, a dompté son farouche courage.--Pour
+conclure, la victoire nous est restée.
+
+DUNCAN.--Quel bonheur!
+
+ROSSE.--Maintenant Suénon, le roi de Norwége, demande à entrer en
+composition: nous n'avons pas daigné lui permettre d'enterrer ses morts,
+qu'il n'eût déposé d'avance à Saint-Colmes-Inch dix mille dollars pour
+notre usage général.
+
+DUNCAN.--Le thane de Cawdor ne trahira plus nos intérêts confidentiels.
+Allez, ordonnez sa mort, et saluez Macbeth du titre qui lui a appartenu.
+
+ROSSE.--Je vais faire exécuter vos ordres.
+
+DUNCAN.--Ce qu'il a perdu, le brave Macbeth l'a gagné.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+[Note 5:
+
+ _For to that
+ The multiplying villainies of nature,
+ Do swarm upon him_.
+
+M. Steevens explique _to that_ par _in addition to that_ (outre cela);
+je crois qu'il se trompe et que _to that_ signifie ici _pour cela_.
+Le sergent, qui vient de combattre loyalement un rebelle, regarde
+le caractère du rebelle comme le plus monstrueux de tous, et comme
+l'assemblage de tous les vices de la nature. Dans la chronique
+d'Hollinshed, le rebelle porte le nom de Macdowald.]
+
+[Note 6: Deux espèces de soldats, les premiers armés à la légère,
+les autres plus pesamment.]
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Une bruyère.--Tonnerre.
+
+
+_Entrent_ LES TROIS SORCIÈRES.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Où as-tu été, ma soeur.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Tuer les cochons.[7]
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Et toi, ma soeur?
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--La femme d'un matelot avait des châtaignes dans son
+tablier; elle mâchonnait, mâchonnait, mâchonnait.--Donne-m'en, lui ai-je
+dit.--Arrière, sorcière! m'a répondu cette maigrichonne[8] nourrie de
+croupions.--Son mari est parti pour Alep, comme patron du _Tigre_; mais
+je m'embarquerai avec lui dans un tamis, et sous la forme d'un rat sans
+queue,[9] je ferai, je ferai, je ferai.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Je te donnerai un vent.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Tu es bien bonne.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Et moi un autre.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--J'ai déjà tous les autres, les ports vers lesquels
+ils soufflent, et tous les endroits marqués sur la carte des marins. Je
+le rendrai sec comme du foin, le sommeil ne descendra ni jour ni nuit
+sur sa paupière enfoncée; il vivra comme un maudit, pendant neuf fois
+neuf longues semaines; il maigrira, s'affaiblira, languira; et si sa
+barque ne peut périr, du moins sera-t-elle battue par la tempête.--Voyez
+ce que j'ai là.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Montre-moi, montre-moi.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--C'est le ponce d'un pilote qui a fait naufrage en
+revenant dans son pays.
+
+(Tambour derrière le théâtre.)
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Le tambour! le tambour! Macbeth arrive.
+
+TOUTES TROIS ENSEMBLE.--Les soeurs du Destin[10] se tenant par la main,
+parcourant les terres et les mers, ainsi tournent, tournent, trois fois
+pour le tien, trois fois pour le mien, et trois fois encore pour faire
+neuf. Paix! le charme est accompli.
+
+(Macbeth et Banquo paraissent, traversant cette plaine de bruyères; ils
+sont suivis d'officiers et de soldats.)
+
+MACBETH.--Je n'ai jamais vu de jour si sombre et si beau.
+
+BANQUO.--Combien dit-on qu'il y a d'ici à Fores?--Quelles sont ces
+créatures si décharnées et vêtues d'une manière si bizarre? Elles
+ne ressemblent point aux habitants de la terre, et pourtant elles y
+sont.--Êtes-vous des êtres que l'homme puisse questionner? Vous semblez
+me comprendre, puisque vous placez toutes trois à la fois votre doigt
+décharné sur vos lèvres de parchemin. Je vous prendrais pour des femmes
+si votre barbe ne me défendait de le supposer.
+
+MACBETH.--Parlez, si vous pouvez; qui êtes-vous?
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Salut, Macbeth! salut à toi, thane de Glamis!
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Salut, Macbeth! salut à toi, thane de Cawdor!
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Salut, Macbeth, qui seras roi un jour!
+
+BANQUO.--Mon bon seigneur, pourquoi tressaillez-vous, et semblez-vous
+craindre des choses dont le son vous doit être si doux?--Au nom de
+la vérité, êtes-vous des fantômes, ou êtes-vous en effet ce que vous
+paraissez être? Vous saluez mon noble compagnon d'un titre nouveau, de
+la haute prédiction d'une illustre fortune et de royales espérances,
+tellement qu'il en est comme hors de lui-même; et moi, vous ne me parlez
+pas: si vos regards peuvent pénétrer dans les germes du temps, et
+démêler les semences qui doivent pousser et celles qui avorteront,
+parlez-moi donc à moi qui ne sollicite ni ne redoute vos faveurs ou
+votre haine.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Salut!
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Salut!
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Salut!
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Moindre que Macbeth et plus grand.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Moins heureux, et cependant beaucoup plus heureux.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Tu engendreras des rois, quoique tu ne le sois pas.
+Ainsi salut, Macbeth et Banquo!
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Banquo et Macbeth, salut!
+
+MACBETH.--Demeurez; vous dont les discours demeurent imparfaits,
+dites-m'en davantage. Par la mort de Sinel, je sais que je suis thane
+de Glamis; mais comment le serais-je de Cawdor? Le thane de Cawdor est
+vivant, est un seigneur prospère; et devenir roi n'entre pas dans la
+perspective de ma croyance, pas plus que d'être thane de Cawdor. Parlez,
+d'où tenez-vous ces étranges nouvelles, et pourquoi arrêtez-vous nos pas
+sur ces bruyères desséchées par vos prophétiques saluts?--Je vous somme
+de parler.
+
+(Les sorcières disparaissent.)
+
+BANQUO.--De la terre comme de l'eau s'élèvent des bulles d'air; c'est là
+ce que nous avons vu.--Où se sont-elles évanouies?
+
+MACBETH.--Dans l'air; et ce qui paraissait un corps s'est dissipé comme
+l'haleine dans les vents.--Plût à Dieu qu'elles eussent demeuré plus
+longtemps!
+
+BANQUO.--Étaient-elles réellement ici ces choses dont nous parlons, ou
+bien aurions-nous mangé de cette racine de folie[11] qui rend la raison
+captive?
+
+MACBETH.--Vos enfants seront rois.
+
+BANQUO.--Vous serez roi.
+
+MACBETH.--Et thane de Cawdor aussi: cela ne s'est-il pas dit ainsi?
+
+BANQUO.--Air et paroles.--Mais qui vient à nous?
+
+(Entrent Rosse et Angus.)
+
+ROSSE.--Macbeth, le roi a reçu avec joie la nouvelle de tes succès; et
+à la lecture de tes exploits dans le combat contre les rebelles, son
+étonnement et son admiration se disputaient en lui pour savoir ce qui
+devait lui rester ou t'appartenir[12]. Réduit par là au silence, en
+parcourant le reste des événements du même jour, il t'a trouvé au milieu
+des solides bataillons norwégiens, sans effroi au milieu de ces étranges
+spectacles de mort, ouvrage de ta main. Aussi pressés que la parole,
+les courriers succédaient aux courriers, chacun apportant et répandant
+devant lui les éloges que tu mérites pour cette étonnante défense de son
+royaume.
+
+ANGUS.--Nous avons été envoyés pour te porter les remerciements de notre
+royal maître, pour te conduire en sa présence, non pour te récompenser.
+
+ROSSE.--Et pour gage de plus grands honneurs, il m'a ordonné de te
+saluer de sa part _thane de Cawdor_. Ainsi, digne thane, salut sous ce
+nouveau titre, car il t'appartient.
+
+BANQUO.--Quoi! le diable peut-il dire vrai?
+
+MACBETH.--Le thane de Cawdor est vivant. Pourquoi venez-vous me revêtir
+de vêtements empruntés?
+
+ANGUS.--Celui qui fut thane de Cawdor vit encore; mais sous le poids
+d'un jugement auquel est soumise cette vie qu'il a mérité de perdre.
+S'il était d'intelligence avec le roi de Norwége, ou s'il prêtait aux
+rebelles une aide et des secours clandestins, ou si, de concert avec
+tous deux, il travaillait à la ruine de son pays, c'est ce que j'ignore;
+mais des trahisons capitales, avouées et prouvées, l'ont perdu sans
+ressource.
+
+MACBETH.--Thane de Glamis et thane de Cawdor! le plus grand est encore
+à venir.--Merci de votre peine.--N'espérez-vous pas à présent que vos
+enfants seront rois, puisque celles qui m'ont salué thane de Cawdor ne
+leur ont rien moins promis?
+
+BANQUO.--Si vous le croyez sincèrement, cela pourrait bien aussi vous
+faire aspirer à obtenir la couronne, outre le titre de thane de Cawdor;
+mais c'est étrange; et souvent, pour nous attirer à notre perte, les
+ministres des ténèbres nous disent la vérité: ils nous amorcent par des
+bagatelles permises, pour nous précipiter ensuite dans les conséquences
+les plus funestes.--Mes cousins, un mot, je vous prie.
+
+MACBETH.--Deux vérités m'ont été dites[13], favorables prologues de la
+grande scène de ce royal sujet.--Je vous remercie, messieurs.--Cette
+instigation surnaturelle ne peut être mauvaise, ne peut être bonne. Si
+elle est mauvaise, pourquoi me donnerait-elle un gage de succès, en
+commençant ainsi par une vérité? Je suis thane de Cawdor. Si elle est
+bonne, pourquoi est-ce que je cède à cette suggestion, dont l'horrible
+image agite mes cheveux et fait que mon coeur, retenu à sa place, va
+frapper mes côtes par un mouvement contraire aux lois de la nature? Les
+craintes présentes sont moins terribles que d'horribles pensées. Mon
+esprit, où le meurtre n'est encore qu'un fantôme, ébranle tellement mon
+individu que toutes les fonctions en sont absorbées par les conjectures;
+et rien n'y existe que ce qui n'est pas.
+
+BANQUO.--Voyez dans quelles réflexions est plongé notre compagnon.
+
+MACBETH.--Si le hasard veut me faire roi, eh bien! le hasard peut me
+couronner sans que je m'en mêlé.
+
+BANQUO.--Ces nouveaux honneurs lui font l'effet de nos habits neufs: ils
+ne collent au corps qu'avec un peu d'usage.
+
+MACBETH.--Arrive ce qui pourra; le temps et les heures avancent à
+travers la plus mauvaise journée.
+
+BANQUO.--Digne Macbeth, nous attendons votre bon plaisir.
+
+MACBETH.--Pardonnez-moi: ma mauvaise tête se travaillait à retrouver des
+choses oubliées.--Nobles seigneurs, vos services sont consignés dans
+un registre dont chaque jour je tournerai la feuille pour les
+relire.--Allons trouver le roi. (_A Banquo._) Réfléchissez à ce qui
+est arrivé; et, plus à loisir, après avoir tout bien pesé, dans
+l'intervalle, nous en parlerons à coeur ouvert.
+
+BANQUO.--Très-volontiers.
+
+MACBETH.--Jusque-là c'est assez.--Allons, mes amis....
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 7: _Killing swine_. C'était une des grandes occupations des
+sorcières de faire mourir les cochons de ceux qui leur avaient déplu
+d'une façon quelconque.]
+
+[Note 8: La sorcière insulte ici la pauvreté de son ennemie qui
+vivait, disait-elle, des restes qu'on distribuait à la porte des
+couvents et des maisons opulentes.]
+
+[Note 9: Lorsqu'une sorcière prenait la forme d'un animal, la queue
+lui manquait toujours, parce que, disait-on, il n'y a pas dans le corps
+humain de partie correspondante dont on puisse façonner une queue, comme
+on fait du nez le museau, des pieds et des mains les pattes, etc.]
+
+[Note 10: _The weird sisters_. La chronique d'Hollinshed, en
+rapportant l'apparition des trois figures étranges qui prédirent à
+Macbeth sa future grandeur, dit que, d'après l'accomplissement de leurs
+prophéties, on fut généralement d'opinion que c'étaient ou _the weird
+sisters_, «comme qui dirait les déesses de la destinée, ou quelques
+nymphes ou fées que leurs connaissances nécromantiques douaient de la
+science de prophétie.» Warburton les prend pour les _walkyries_, nymphes
+du paradis d'Odin, chargées de conduire les âmes des morts et de verser
+à boire aux guerriers; et les fonctions que s'attribuent, dans leur
+chant magique, les sorcières de Shakspeare, étaient aussi, selon
+quelques auteurs, celles que la mythologie scandinave attribuait
+aux walkyries. Mais on oppose à cette opinion de Warburton, que les
+walkyries étaient très-belles, et ne peuvent être représentées par
+les sorcières de Shakspeare avec _leurs barbes_; que, d'ailleurs, les
+walkyries étaient plus de trois, ce qui paraît être le nombre fixe des
+_weird sisters_. Il y a lieu de croire que ces divinités avaient du
+rapport avec les Parques; et un ancien auteur anglais (Gawin Douglas),
+qui a donné une traduction de Virgile, y rend en effet le nom de _Parcæ_
+par ceux _weird sisters_, et on trouve le mot _wierd_ ou _weird_
+employé dans le même sens par d'autres auteurs. D'autres en ont fait un
+substantif, et l'ont employé dans le sens de _prophétie_, d'après la
+signification du mot anglo-saxon _wyrd_, d'où il est dérivé. Ce qui
+paraît clair, c'est que Shakspeare, de même que dans _la Tempête_, au
+lieu de s'astreindre à suivre exactement un système de mythologie, a
+réuni sur un même personnage les diverses attributions appartenant à
+des êtres d'ordres fort différents, et a présenté comme identiques les
+soeurs du destin (_weird sisters_) et les _sorcières (witches)_ que la
+chronique d'Hollinshed distingue positivement, attribuant la première
+prédiction faite à Macbeth et à Banquo aux _weird sisters_, tandis
+qu'elle attribue les prédictions subséquentes à _certains sorciers_
+et _sorcières_ (_wizards_ et _witches_), en qui Macbeth avait grande
+confiance, et qu'il consultait habituellement. Les _weird sisters_
+étaient des êtres surnaturels, de véritables déesses qui ne se
+communiquaient aux mortels que par des apparitions, tandis que les
+sorciers et les sorcières étaient simplement des hommes et des femmes
+initiés dans les mystères diaboliques de la sorcellerie. Shakspeare a de
+plus subordonné ses sorcières à _Hécate_, divinité du paganisme.]
+
+[Note 11: Probablement la ciguë; on lui attribuait autrefois la
+propriété de troubler la raison.]
+
+[Note 12:
+
+ _His wonders and his praises do contend
+ Which should be thine or his._
+
+On a tâché de rendre ici exactement, mais sans espoir de la rendre
+clairement, une subtilité qui a d'autant plus embarrassé les
+commentateurs anglais, qu'ils ont voulu y trouver plus de sens qu'elle
+n'en a réellement. Shakspeare n'a prétendu dire autre chose, si ce n'est
+que Duncan ne savait s'il devait plus s'étonner des exploits de Macbeth
+ou l'en louer; en sorte que l'étonnement appartenant à Duncan, et les
+éloges à Macbeth, disputaient _which should be thine or his_.]
+
+[Note 13: Les commentateurs sont assez embarrassés à expliquer
+comment Macbeth, déjà thane de Glamis, par _la mort de Sinel_, lors de
+la rencontre des sorcières, peut regarder le salut qu'elles lui
+ont donné sous ce premier titre comme une preuve de leur science
+surnaturelle. Le traducteur écossais de Boèce semble faire entendre que
+Sinel ne mourut qu'après cette rencontre. Hollinshed dit, au contraire,
+que Macbeth, par la mort de son père, venait d'entrer (_had lately
+entered_) en possession du titre de thane de Glamis. C'est bien
+certainement la chronique d'Hollinshed que Shakspeare a suivie en ceci,
+comme dans tout le reste de la pièce; Macbeth, ayant soin de nous
+apprendre quel événement l'a rendu thane de Glamis, prouve clairement
+que la nouvelle en est si récente pour lui, que l'idée de ce titre ne
+lui est pas encore familière et ne se lie qu'à la circonstance qui l'en
+a rendu possesseur. Shakspeare a donc voulu indiquer un événement si
+nouveau que Macbeth peut s'étonner que des personnes qui lui sont
+étrangères en soient déjà instruites.]
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+A Fores, un appartement dans le palais.--Fanfares.
+
+
+_Entrent_ DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX _et leur suite._
+
+DUNCAN.--À-t-on exécuté Cawdor? Ceux que j'en avais chargés ne sont-ils
+pas encore revenus?
+
+MALCOLM.--Mon souverain, ils ne sont pas encore de retour; mais j'ai
+parlé à quelqu'un qui l'avait vu mourir. Il m'a rapporté qu'il avait
+très-franchement avoué sa trahison, imploré le pardon de Votre Majesté,
+et manifesté un profond repentir. Il n'y a rien eu dans sa vie d'aussi
+honorable que la manière dont il l'a quittée. Il est mort en homme
+qui s'est étudié, en mourant, à laisser échapper la plus chère de ses
+possessions comme une bagatelle sans importance.
+
+DUNCAN.--Il n'y a point d'art qui apprenne à découvrir sur le visage
+les inclinations de l'âme: c'était un homme en qui j'avais placé une
+confiance absolue.--(_Entrent Macbeth, Banquo, Rosse et Angus_.) O
+mon très-digne cousin, je sentais déjà peser sur moi le poids de
+l'ingratitude. Tu as tellement pris les devants, que la plus rapide
+récompense n'a pour t'atteindre qu'une aile bien lente.--Je voudrais que
+tu eusses moins mérité, et que tu m'eusses ainsi laissé les moyens de
+régler moi-même la mesure de ton salaire et de ma reconnaissance. Il
+me reste seulement à te dire qu'il t'est dû plus qu'on ne pourrait
+acquitter en allant au delà de toute récompense possible.
+
+MACBETH.--Le service et la fidélité que je vous dois, en s'acquittant,
+se récompensent eux-mêmes. Il appartient à Votre Majesté de recevoir
+le tribut de nos devoirs, et nos devoirs nous lient à votre trône et
+à votre État comme des enfants et des serviteurs, qui ne font que ce
+qu'ils doivent en faisant tout ce qui peut mériter votre affection et
+votre estime[14].
+
+DUNCAN.--Sois ici le bienvenu: j'ai commencé à te planter, et
+travaillerai à te faire parvenir à la plus haute croissance.--Noble
+Banquo, tu n'as pas moins mérité, et cela ne doit pas être moins connu.
+Laisse-moi t'embrasser et te presser sur mon coeur.
+
+BANQUO.--Si j'y acquiers du terrain, la moisson sera à vous.
+
+DUNCAN.--Tant de joies accumulées, prêtes à déborder par leur plénitude,
+cherchent à se cacher dans les larmes de la tristesse. Mes fils, mes
+parents, vous, thanes, et vous, après eux les premiers en dignités,
+sachez aujourd'hui que nous voulons transmettre notre couronne à
+Malcolm, l'aîné de nos enfants, qui portera désormais le titre de prince
+de Cumberland, honneur qui ne lui doit pas profiter à lui seul, et
+sans en amener d'autres à sa suite, mais qui fera briller comme
+autant d'étoiles des distinctions nouvelles sur tous ceux qui les ont
+méritées.--Partons pour Inverness; je veux vous avoir de nouvelles
+obligations.
+
+MACBETH.--Le repos est une fatigue quand je ne vous le consacre pas. Je
+veux vous annoncer moi-même, et remplir ma femme de joie par la nouvelle
+de votre arrivée. Ainsi, je prends humblement congé de vous.
+
+DUNCAN.--Mon digne Cawdor!
+
+MACBETH, _à part._--Le prince de Cumberland! Voilà un obstacle sur
+lequel je dois trébucher si je ne saute pardessus, car il se trouve dans
+mon chemin.--Étoiles, cachez vos feux; que la lumière ne puisse voir mes
+profonds et sombres désirs; l'oeil se ferme devant la main. Mais il faut
+que cela se fasse, ce que mon oeil craindra de voir lorsque ce sera
+fait.
+
+(Il sort.)
+
+DUNCAN.--C'est la vérité, digne Banquo, il est aussi vaillant que vous
+le dites: je me nourris des éloges qu'on lui donne; c'est pour moi
+un festin. Suivons-le tandis que ses soins nous devancent pour nous
+préparer un bon accueil. C'est un parent sans égal.
+
+(Fanfares.--Ils sortent.)
+
+[Note 14:
+
+ _By doing every thing
+ Safe toward your love and honour._
+
+Les commentateurs ont voulu expliquer ce passage assez obscur par une
+subtilité qui le rendrait inintelligible. Toute la difficulté porte sur
+le sens du mot _safe_, qui me paraît évidemment signifier ici _entier,
+complet, à l'abri du reproche_.]
+
+
+
+SCÈNE V
+
+À Inverness.--Un appartement du château de Macbeth.
+
+
+_Entre_ LADY MACBETH, _lisant une lettre_.
+
+«Elles sont venues à moi au jour du succès, et j'ai appris par le plus
+incontestable témoignage qu'en elles résidait une intelligence plus
+qu'humaine. Lorsque je brûlais de leur faire d'autres questions, elles
+se sont confondues dans l'air et y ont disparu. J'étais encore éperdu
+de surprise lorsque des envoyés du roi sont venus me saluer _thane de
+Cawdor_. C'était sous ce titre que les soeurs du Destin m'avaient salué
+en me renvoyant ensuite à l'avenir par ces paroles: _Salut, toi qui
+seras roi_. J'ai cru que cela était bon à te faire connaître, chère
+compagne de ma grandeur: afin que tu ne perdisses pas la part de joie
+qui t'est due, par ignorance de la grandeur qui t'est promise. Place
+ceci dans ton coeur. Adieu.»
+
+Tu es thane de Glamis et de Cawdor, et tu seras aussi ce qu'on t'a
+prédit.--Cependant je crains ta nature, elle est trop pleine du lait des
+tendresses humaines pour te conduire par le chemin le plus court. Tu
+voudrais être grand, tu n'es pas sans ambition; mais tu ne la voudrais
+pas accompagnée du crime: ce que tu veux de grand, tu le voudrais
+saintement; tu ne voudrais pas jouer malhonnêtement, et cependant tu
+voudrais gagner déloyalement. Noble Glamis, tu voudrais obtenir ce qui
+te crie: «Voilà ce qu'il te faut faire si tu prétends obtenir; ce que
+tu crains de faire plutôt que tu ne désires que cela ne soit pas fait.»
+Hâte-toi d'arriver, que je verse dans tes oreilles l'esprit qui m'anime,
+et dompte par l'énergie de ma langue tout ce qui pourrait arrêter
+ta route vers ce cercle d'or dont les destins et cette assistance
+surnaturelle semblent vouloir te couronner.--(_Entre un serviteur_.)
+Quelles nouvelles apportes-tu?
+
+LE SERVITEUR.--Le roi arrive ici ce soir.
+
+LADY MACBETH.--Quelle jolie chose dis-tu là? Ton maître n'est-il pas
+avec lui? Si ce que tu dis était vrai, il m'aurait avertie de faire mes
+préparatifs.
+
+LE SERVITEUR.--Avec votre permission rien n'est plus vrai; notre thane
+est en chemin: un de mes camarades a été chargé de le devancer. Presque
+mort de fatigue, à peine lui est-il resté assez de souffle pour
+accomplir son message.
+
+LADY MACBETH.--Prends soin de lui; il apporte de grandes nouvelles! (_Le
+serviteur sort_.) La voix est près de manquer au corbeau lui-même,
+dont les croassements annoncent l'entrée fatale de Duncan entre mes
+remparts.--Venez, venez, esprits qui excitez les pensées homicides;
+changez à l'instant mon sexe, et remplissez-moi jusqu'au bord, du sommet
+de la tête jusqu'à la plante des pieds, de la plus atroce cruauté.
+Épaississez mon sang; fermez tout accès, tout passage aux remords; et
+que la nature, par aucun retour de componction, ne vienne ébranler mon
+cruel projet, ou faire trêve à son exécution[15]. Venez dans mes mamelles
+changer mon lait en fiel, ministres du meurtre, quelque part que vous
+soyez, substances invisibles, prêtes à nuire au genre humain.--Viens,
+épaisse nuit; enveloppe-toi des plus noires fumées de l'enfer, afin que
+mon poignard acéré ne voie pas la blessure qu'il va faire, et que le
+ciel ne puisse, perçant d'un regard ta ténébreuse couverture, me crier:
+_Arrête! Arrête!_--(_Entre Macbeth_.) Illustre Glamis, digne Cawdor,
+plus grand encore par le salut qui les a suivis, ta lettre m'a
+transportée au delà de ce présent rempli d'ignorance, et je sens déjà
+l'avenir exister pour moi.
+
+MACBETH.--Mon cher amour, Duncan arrive ici ce soir.
+
+LADY MACBETH.--Et quand part-il d'ici?
+
+MACBETH.--Demain; c'est son projet.
+
+LADY MACBETH.--Oh! jamais le soleil ne verra ce lendemain.--Votre
+visage, mon cher thane, est un livre où l'on pourrait lire d'étranges
+choses. Pour cacher vos desseins dans cette circonstance, prenez le
+maintien de la circonstance; que vos yeux, vos gestes, votre langue
+parlent de bienvenue; ayez l'air d'une fleur innocente, mais soyez le
+serpent caché dessous. Il faut pourvoir à la réception de celui qui va
+arriver; c'est moi que vous chargerez de dépêcher le grand ouvrage
+de cette nuit, qui donnera désormais à nos nuits et à nos jours la
+puissance et l'autorité souveraine.
+
+MACBETH.--Nous en reparlerons.
+
+LADY MACBETH.--Songez seulement à montrer un visage serein: changer de
+visage est toujours un signe de crainte.--Laissez-moi tout le reste.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 15:
+
+ _Nor keep peace between
+ The effect--and it._
+
+Johnson regarde ce passage comme inintelligible, et veut substituer à
+_keep peace, keep pace_, qui signifierait ici _intervenir_, tandis que
+_keep pace_ signifie _marcher d'un pas égal avec_, et, selon l'aveu même
+de Johnson, n'a jamais-été employé dans le sens qu'il veut lui donner.
+_Keep peace_ me paraît correspondre littéralement à notre expression
+française _faire trêve_, qui présente ici le sens le plus naturel.]
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+Toujours à Inverness, devant le château de Macbeth.
+
+(Hautbois.--Cortège composé des gens de Macbeth.)
+
+
+_Entrent_ DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, BANQUO, LENOX, MACDUFF, ROSSE,
+ANGUS, _suite_.
+
+DUNCAN.--Ce château occupe une agréable situation; l'air, suave et
+léger, calme doucement les sens.
+
+BANQUO.--Cet hôte de l'été, le martinet, habitant des temples, cherchant
+en ces lieux son séjour favori, prouve que l'haleine des cieux les
+caresse avec amour. Pas une corniche, pas une frise, pas un créneau, pas
+un seul angle commode où cet oiseau n'ait suspendu son lit et le berceau
+de ses enfants. Partout où ces oiseaux nichent et abondent, j'ai
+remarqué que l'air est toujours pur.
+
+(Entre lady Macbeth.)
+
+DUNCAN.--Voyez, voilà notre honorable hôtesse.--L'affection qui nous
+suit nous cause quelquefois des embarras que nous accueillons encore
+avec des remerciements, comme des marques d'affection. Ainsi je suis
+pour vous une occasion d'apprendre à prier Dieu de vous récompenser de
+vos peines, et à vous remercier de l'embarras que nous vous donnons.
+
+LADY MACBETH.--Tout notre effort, fût-il doublé ou redoublé, ne serait
+qu'une faible et solitaire offrande à opposer à ce vaste amas d'honneurs
+dont Votre Majesté accable notre maison. Vos anciens bienfaits, et les
+dignités nouvelles que vous venez d'accumuler sur les premières, nous
+laissent le devoir de prier pour vous[16].
+
+DUNCAN.--Où est le thane de Cawdor? Nous courions sur ses talons, et
+voulions être son introducteur auprès de vous; mais il est bon cavalier,
+et la force de son amour, aussi aiguë que son éperon, lui a fait
+atteindre sa maison avant nous. Belle et noble dame, nous serons votre
+hôte pour cette nuit.
+
+LADY MACBETH.--Vos serviteurs ne se regarderont jamais eux-mêmes, les
+leurs et tout ce qu'ils possèdent, que comme des biens reçus en dépôt
+pour en rendre compte, selon le bon plaisir de Votre Majesté, toutes les
+fois qu'elle voudra réclamer ce qui lui appartient.
+
+DUNCAN.--Donnez-moi votre main, conduisez-moi vers mon hôte; nous
+l'aimons grandement, et continuerons de répandre sur lui nos
+bienfaits.--Avec la permission de notre hôtesse.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 16:
+
+ _We rest your hermits._
+
+_Hermit_ est pris ici pour _beadsman_. Le _beadsman_ était, à ce qu'il
+paraît, un homme qui, sous certaines conditions, s'engageait à dire pour
+un autre un certain nombre de fois le chapelet (_beads_). C'étaient
+probablement des ermites qu'on chargeait le plus souvent de ce soin.]
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+Toujours à Inverness.--Un appartement dans le château de Macbeth. Des
+hautbois, des flambeaux.
+
+
+_Un maître d'hôtel et plusieurs domestiques portant des plats et faisant
+le service entrent et passent sur le théâtre. Entre ensuite_ MACBETH.
+
+MACBETH.--Si lorsque ce sera fait c'était fini, le plus tôt fait serait
+le mieux. Si l'assassinat tranchait à la fois toutes les conséquences,
+et que sa fin nous donnât le succès, ce seul coup, qui peut être tout et
+la fin de tout, au moins ici-bas, sur ce rivage, sur ce rocher du temps,
+nous hasarderions la vie à venir.--Mais en pareil cas, nous subissons
+toujours cet arrêt, que les sanglantes leçons enseignées par nous
+tournent, une fois apprises, à la ruine de leur inventeur. La Justice, à
+la main toujours égale, offre à nos propres lèvres le calice empoisonné
+que nous avons composé nous-mêmes.--Il est ici sous la foi d'une double
+sauvegarde. D'abord je suis son parent et son sujet, deux puissants
+motifs contre cette action; ensuite je suis son hôte, et devrais fermer
+la porte à son meurtrier, loin de saisir moi-même le couteau. D'ailleurs
+ce Duncan a porté si doucement ses honneurs, il a rempli si justement
+ses grands devoirs, que ses vertus, comme des anges à la voix de
+trompette s'élèveront contre le crime damnable de son meurtre, et
+la pitié, semblable à un enfant nouveau-né tout nu, montée sur le
+tourbillon, ou portée comme un chérubin du ciel sur les invisibles
+courriers de l'air, frappera si vivement tous les yeux de l'horreur de
+cette action, que les larmes feront tomber le vent. Je n'ai pour
+presser les flancs de mon projet d'autre éperon que cette ambition
+qui, s'élançant et se retournant sur elle-même, retombe sans cesse sur
+lui[17].--(_Entre lady Macbeth._) Eh bien! quelles nouvelles?
+
+LADY MACBETH.--Il a bientôt soupé: pourquoi avez-vous quitté la salle?
+
+MACBETH.--M'a-t-il demandé?
+
+LADY MACBETH.--Ne le savez-vous pas?
+
+MACBETH.--Nous n'irons pas plus loin dans cette affaire. Il vient de
+me combler d'honneurs, et j'ai acquis parmi les hommes de toutes les
+classes une réputation brillante comme l'or, dont je dois me parer dans
+l'éclat de sa première fraîcheur, au lieu de m'en dépouiller si vite.
+
+LADY MACBETH.--Était-elle dans l'ivresse cette espérance dont vous
+vous étiez fait honneur? a-t-elle dormi depuis? et se réveille-t-elle
+maintenant pour paraître si pâle et si livide à l'aspect de ce qu'elle
+faisait de si bon coeur? Dès ce moment je commence à juger par là de ton
+amour pour moi. Crains-tu de te montrer par tes actions et ton courage
+ce que tu es par tes désirs? aspireras-tu à ce que tu regardes comme
+l'ornement de la vie, pour vivre en lâche à tes propres yeux, laissant,
+comme le pauvre chat du proverbe, le _je n'ose pas_ se placer sans cesse
+auprès du _je voudrais bien[18]_?
+
+MACBETH.--Tais-toi, je t'en prie; j'ose tout ce qui convient à un homme:
+celui qui ose davantage n'en est pas un.
+
+LADY MACBETH.--A quelle bête apparteniez-vous donc lorsque vous vous
+êtes ouvert à moi de cette entreprise? Quand vous avez osé la former,
+c'est alors que vous étiez un homme; et en osant devenir plus grand que
+vous n'étiez, vous n'en seriez que plus homme. Ni l'occasion ni le lieu
+ne vous secondaient alors, et cependant vous vouliez les faire naître
+l'une et l'autre: elles se sont faites d'elles-mêmes; et vous, par
+l'à-propos qu'elles vous offrent, vous voilà défait! J'ai allaité, et je
+sais combien il est doux d'aimer le petit enfant qui me tette; eh bien!
+au moment où il me souriait, j'aurais arraché ma mamelle de ses molles
+gencives, et je lui aurais fait sauter la cervelle, si je l'avais juré
+comme vous avez juré ceci.
+
+MACBETH.--Si nous allions manquer notre coup?
+
+LADY MACBETH.--Nous, manquer notre coup! Vissez seulement votre courage
+au point d'arrêt, et nous ne manquerons pas notre coup. Lorsque Duncan
+sera endormi (et le fatigant voyage qu'il a fait aujourd'hui va
+l'entraîner dans un sommeil profond), j'aurai soin, à force de vin et
+de santés, de subjuguer si bien ses deux chambellans, que leur mémoire,
+cette gardienne du cerveau, ne sera plus qu'une fumée, et le réservoir
+de leur raison un alambic. Lorsqu'un sommeil brutal accablera comme la
+mort leurs corps saturés de liqueur, que ne pouvons-nous exécuter, vous
+et moi, sur Duncan sans défense? Que ne pouvons-nous pas imputer à ses
+officiers pleins de vin, qui porteront le crime de notre grand meurtre?
+
+MACBETH.--Ne mets au jour que des fils, car la trempe de ton âme
+inflexible ne peut convenir qu'à des hommes.--En effet, ne pourra-t-on
+pas croire, lorsque nous aurons teint de sang, dans leur sommeil, ces
+deux gardiens de sa chambre, après nous être servis de leurs poignards,
+que ce sont eux qui ont fait le coup?
+
+LADY MACBETH.--Et qui osera croire autre chose, lorsque nous ferons tout
+retentir de nos douleurs et de nos cris à cause de sa mort?
+
+MACBETH.--Je suis décidé, et je tends tous les agents de mon corps
+pour cette terrible action. Sortons, et amusons-les par les plus beaux
+dehors: un visage perfide doit cacher ce que sait le coeur perfide.
+
+(Il sortent.)
+
+[Note 17:
+
+ _I have no spur
+ To prick the sides of my intent, but only
+ Vaulting ambition, which overleaps itself,
+ And falls on the other._
+
+Les commentateurs se sont inutilement donné beaucoup de peine pour
+expliquer cette phrase; leur embarras est venu de ce qu'ils n'ont pas
+fait attention au sens du verbe _vault_, qui signifie ici _voltiger_,
+_faire des tours de force_ (_to make postures_), d'où il résulte qu'au
+lieu de comparer, ainsi que l'a cru M. Steevens, son ambition à un
+cheval qui, se renversant sur lui-même, écrase son cavalier, Macbeth la
+représente comme un voltigeur (_vaulting ambition_) qui, s'élançant et
+se retournant sur lui-même (_overleaps itself_), retombe continuellement
+sur le dos de son cheval, et lui tient ainsi lieu d'éperon (_spur_),
+pour le forcer à courir. L'image est ainsi parfaitement d'accord dans
+toutes ses parties; au lieu que, dans la signification supposée par M.
+Steevens, l'ambition, comme il le remarque lui-même, se trouverait
+jouer à la fois le rôle du cheval et celui de l'éperon. On est presque
+toujours sûr de se tromper lorsqu'on attribue à Shakspeare des images
+incohérentes; il a au contraire le défaut d'abandonner rarement une
+image ou une comparaison, avant de l'avoir épuisée sous tous ses
+aspects.]
+
+[Note 18: _Catus amat pisces, sed non vult tingere plantas._]
+
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Toujours à Inverness.--Cour dans l'intérieur du château.
+
+
+_Entrent_ BANQUO ET FLEANCE, _précédés d'un domestique qui porte un
+flambeau_.
+
+BANQUO.--Où en sommes-nous de la nuit, mon garçon?
+
+FLEANCE.--La lune est couchée; je n'ai point entendu sonner l'heure.
+
+BANQUO.--Et elle se couche à minuit.
+
+FLEANCE.--Je crois qu'il est plus tard, monsieur.
+
+BANQUO.--Tiens, prends mon épée.--Ils sont économes dans le ciel; toutes
+leurs chandelles sont éteintes.--Prends encore cela; le besoin du
+sommeil pèse sur moi comme du plomb, et cependant je ne voudrais pas
+dormir. Miséricorde du ciel, réprimez en moi ces détestables pensées où
+se laisse aller la nature pendant notre repos. (_Entre Macbeth, avec
+un domestique portant un flambeau_.) (_A Fleance_.) Donne-moi mon
+épée.--Qui est là?
+
+MACBETH.--Un ami.
+
+BANQUO.--Quoi, monsieur! pas encore au lit? Le roi est couché.--Il a
+joui d'un plaisir inaccoutumé: vos serviteurs ont reçu de sa part de
+grandes largesses; il offre ce diamant à votre épouse, en la saluant du
+nom de la plus aimable hôtesse; et il s'est retiré satisfait au delà de
+toute expression.
+
+MACBETH.--N'étant pas préparés à le recevoir, notre volonté s'est
+trouvée assujettie à un défaut de moyens qui ne lui a pas permis de
+s'exercer librement.
+
+BANQUO.--Tout s'est bien passé.--La nuit dernière j'ai rêvé des trois
+soeurs du Destin: elles se sont montrées assez véridiques à votre égard.
+
+MACBETH.--Je n'y songe plus. Cependant, quand nous en trouverons le
+temps, je voudrais vous dire quelques mots de cette affaire, si vous
+pouvez m'en accorder le temps.
+
+BANQUO.--Quand cela vous sera agréable.
+
+MACBETH.--Si vous vous unissez à mes combinaisons, lorsqu'elles auront
+lieu, il vous en reviendra de l'honneur.[19]
+
+BANQUO.--Je me déterminerai pour ce qui ne m'exposera pas à le perdre en
+cherchant à l'augmenter, et me laissera conserver un coeur droit et une
+fidélité sans tache.
+
+MACBETH.--En attendant, bonne nuit.
+
+BANQUO.--Grand merci, monsieur! je vous en souhaite autant.
+
+(Banquo et Fleance sortent.)
+
+MACBETH.--Va, dis à ta maîtresse de sonner un coup de clochette quand ma
+boisson sera prête. Va te mettre au lit. (_Le domestique sort._)--Est-ce
+un poignard que je vois devant moi, la poignée tournée vers ma main?
+Viens, que je te saisisse.--Je ne te tiens pas, et cependant je te vois
+toujours. Fatale vision, n'es-tu pas sensible au toucher comme à la vue?
+ou n'es-tu qu'un poignard né de ma pensée, le produit mensonger d'une
+tête fatiguée du battement de mes artères? Je te vois encore, et sous
+une forme aussi palpable que celui que je tire en ce moment. Tu me
+montres le chemin que j'allais suivre, et l'instrument dont j'allais
+me servir.--Ou mes yeux sont de mes sens les seuls abusés, ou bien ils
+valent seuls tous les autres.--Je te vois toujours, et sur ta lame,
+sur ta poignée, je vois des gouttes de sang qui n'y étaient pas tout à
+l'heure.--Il n'y a là rien de réel. C'est mon projet sanguinaire qui
+prend cette forme à mes yeux.--Maintenant dans la moitié du monde la
+nature semble morte, et des songes funestes abusent le sommeil enveloppé
+de rideaux. Maintenant les sorcières célèbrent leurs sacrifices à
+la pâle Hécate. Voici l'heure où le meurtre décharné, averti par sa
+sentinelle, le loup, dont les hurlements lui servent de garde, s'avance,
+comme un fantôme à pas furtifs, avec les enjambées de Tarquin le
+ravisseur, vers l'exécution de ses desseins.--O toi, terre solide et
+bien affermie, garde-toi d'entendre mes pas, quelque chemin qu'ils
+prennent, de peur que tes pierres n'aillent se dire entre elles où je
+suis, et ravir à ce moment l'horrible occasion qui lui convient si
+bien.--Tandis que je menace, il vit.--Les paroles portent un souffle
+trop froid sur la chaleur de l'action. (_La cloche sonne._)--J'y vais.
+C'en est fait, la cloche m'avertit. Ne l'entends pas, Duncan; c'est le
+glas qui t'appelle au ciel ou aux enfers.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 19: Selon la chronique de Hollinshed, Banquo fut averti du
+projet de Macbeth, et promit de le soutenir; mais Jacques Ier (Jacques
+VI d'Écosse) régnait en Angleterre lors de la représentation de
+_Macbeth_, et comme les Stuarts prétendaient descendre de Banquo, par
+Fleance, il était naturel que le poëte cherchât à dissimuler cette
+circonstance, faite pour diminuer l'intérêt qu'il s'est plu à répandre
+sur l'auteur de leur race. Fleance, selon la chronique d'Hollinshed,
+s'en fut en Écosse, où il fut très-bien accueilli par le roi, et si bien
+par la princesse sa fille, que celle-ci _poussa la courtoisie_, dit
+la chronique, _jusqu'à souffrir qu'il lui fît un enfant_ (that she of
+courtsye in the end suffered him to get her with child). Cet enfant fut
+Walter, dont les grandes qualités regagnèrent ce que lui avait fait
+perdre la naissance; il finit par être nommé _lord steward_ d'Écosse
+(grand sénéchal), et chargé de percevoir les revenus de la couronne. Le
+quatrième descendant de ce Walter épousa la fille de Robert Bruce, et en
+eut un fils qui fut Robert II, roi d'Écosse. On voit encore à Inverness,
+dans les îles occidentales d'Écosse, les ruines du château de Macbeth,
+mais la chronique ne dit pas si ce fut là qu'il tua Duncan.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Le même lieu.
+
+
+LADY MACBETH _entre_.
+
+LADY MACBETH.--Ce qui les a enivrés m'a enhardie, ce qui les a éteints
+m'a remplie de flamme.--Écoutons; silence! C'est le cri du hibou, fatal
+sonneur qui donne le plus funeste bonsoir.--Il est à l'oeuvre; les
+portes sont ouvertes, et les serviteurs, pleins de vin, se moquent, en
+ronflant, de leurs devoirs. J'ai préparé leur boisson du soir[20], de
+telle sorte que la Nature et la Mort débattent entre elles s'ils vivent
+ou meurent.
+
+MACBETH, _derrière le théâtre._--Qui est là? quoi? holà!
+
+LADY MACBETH.--Hélas! je tremble qu'ils ne se soient éveillés et que
+ce ne soit pas fait. La tentative sans l'action nous perd.
+Écoutons.--J'avais apprêté leurs poignards, il ne pouvait manquer de
+les voir.--S'il n'eût pas ressemblé à mon père endormi, je m'en serais
+chargée.--Mon mari!
+
+MACBETH.--J'ai frappé le coup.--N'as-tu pas entendu un bruit?
+
+LADY MACBETH.--J'ai entendu crier la chouette et chanter le
+grillon.--N'avez-vous pas parlé?
+
+MACBETH.--Quand?
+
+LADY MACBETH.--Tout à l'heure.
+
+MACBETH.--Comme je descendais?
+
+LADY MACBETH.--Oui.
+
+MACBETH.--Écoute!--Qui couche dans la seconde chambre?
+
+LADY MACBETH.--Donalbain.
+
+MACBETH, _regardant ses mains._--C'est là une triste vue!
+
+LADY MACBETH.--Quelle folie d'appeler cela une triste vue!
+
+MACBETH.--L'un des deux a ri dans son sommeil, et l'autre a crié, _au
+meurtre!_ Ils se sont éveillés l'un et l'autre: je me suis arrêté en les
+écoutant; mais ils ont dit leurs prières et se sont remis à dormir.
+
+LADY MACBETH.--Ils sont deux logés dans la même chambre.
+
+MACBETH.--L'un s'est écrié: _Dieu nous bénisse!_ et l'autre, _amen_,
+comme s'ils m'avaient vu, avec ces mains de bourreau, écoutant leurs
+terreurs; je n'ai pu répondre _amen_ lorsqu'ils ont dit _Dieu nous
+bénisse!_
+
+LADY MACBETH.--N'y pensez pas si sérieusement.
+
+MACBETH.--Mais pourquoi n'ai-je pu prononcer _amen_? J'avais grand
+besoin d'une bénédiction, et _amen_ s'est arrêté dans mon gosier.
+
+LADY MACBETH.--Il ne faut pas penser ainsi à ces sortes d'actions, on en
+deviendrait fou.
+
+MACBETH.--Il m'a semblé entendre une voix crier: «Ne dormez plus!
+Macbeth assassine le sommeil, l'innocent sommeil, le sommeil qui
+débrouille l'écheveau confus de nos soucis; le sommeil, mort de la vie
+de chaque jour, bain accordé à l'âpre travail, baume des âmes blessées,
+loi tutélaire de la nature, l'aliment principal du tutélaire festin de
+la vie.»
+
+LADY MACBETH.--Que voulez-vous dire?
+
+MACBETH.--Elle criait encore à toute la maison: «Ne dormez plus. Glamis
+a assassiné le sommeil; c'est pourquoi Cawdor ne dormira plus, Macbeth
+ne dormira plus!»
+
+LADY MACBETH.--Qui donc criait ainsi?--Quoi! digne thane, vous laissez
+votre noble courage se relâcher jusqu'à ces rêveries d'un cerveau
+malade? Allez, prenez de l'eau, et lavez de vos mains ce sombre
+témoin.--Pourquoi avez-vous emporté ces poignards? Il faut qu'ils
+restent là-bas. Allez, reportez-les, et teignez de sang les deux
+serviteurs endormis.
+
+MACBETH.--Je n'y retournerai pas; je suis effrayé en songeant à ce que
+j'ai fait. Je n'ose pas le regarder de nouveau.
+
+LADY MACBETH.--Faible dans vos résolutions!--Donnez-moi ces poignards.
+Ceux qui dorment, ceux qui sont morts, ne sont que des images; c'est
+l'oeil de l'enfance qui craint un diable en peinture. Si son sang coule,
+j'en rougirai la face des deux serviteurs, car il faut que le crime leur
+soit attribué[21].
+
+(Elle sort.)
+
+(On frappe derrière le théâtre.)
+
+MACBETH.--Pourquoi frappe-t-on ainsi?--Que m'arrive-t-il, que le moindre
+bruit m'épouvante?--Quelles mains j'ai là! Elles me font sortir les yeux
+de la tête.--Est-ce que tout l'océan du grand Neptune pourra laver
+ce sang et nettoyer ma main! Non, ma main ensanglanterait plutôt
+l'immensité des mers, et ferait de leur teinte verdâtre une seule teinte
+rouge.
+
+(Rentre lady Macbeth.)
+
+LADY MACBETH.--Mes mains sont de la couleur des vôtres; mais j'ai honte
+d'avoir conservé un coeur si blanc.--J'entends frapper à la porte du
+sud.--Retirons-nous dans notre chambre: un peu d'eau va nous laver de
+cette action; voyez donc combien cela est aisé. Votre courage vous a
+abandonné. (_On frappe_.)--Écoutez: on frappe encore. Prenez votre robe
+de nuit, de peur que nous n'ayons occasion de paraître et de laisser
+voir que nous veillions. Ne restez donc pas ainsi misérablement perdu
+dans vos réflexions.
+
+MACBETH.--Connaître ce que j'ai fait!--Mieux vaudrait ne plus me
+connaître moi-même. (_On frappe_.)--Éveille Duncan à force de frapper.
+Plût au ciel vraiment que tu le pusses!
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 20: _Possets_, boisson composée, en général, à ce qu'il parait,
+de lait et de vin, et qu'il était alors d'usage de prendre en se
+couchant.]
+
+[Note 21:
+
+ _I'll gild the faces of the grooms withal
+ For it must seem their guilt._
+
+Il est plus que probable que Shakspeare a voulu jouer ici sur les mots
+_gild_ et _guilt_, dont la prononciation est la même. Mais tout effort
+pour rendre en français ce jeu de mots eût été inutile et eût gâté une
+admirable scène. On a pensé qu'il suffisait de l'indiquer.]
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+_Entre_ UN PORTIER.
+
+(On frappe derrière le théâtre.)
+
+On frappe ici, ma foi. Si un homme était le portier de l'enfer, il
+aurait assez l'habitude de tourner la clef. (_On frappe_.) Frappe,
+frappe, frappe. Qui est là, de par Belzébuth! C'est un fermier qui s'est
+pendu en attendant une bonne année. Entrez sur-le-champ, et ayez soin
+d'apporter assez de mouchoirs, car on vous fera suer ici pour cela. (_On
+frappe_.) Frappe, frappe, frappe. Qui est là, au nom d'un autre diable?
+Par ma foi, c'est un jésuite[22] qui aurait juré pour et contre chacun
+des bassins d'une balance. Il a commis assez de trahisons pour l'amour
+de Dieu, et cependant le ciel n'a pas voulu entendre à ses jésuitismes.
+Entrez, monsieur le jésuite. (_On frappe._) Frappe, frappe, frappe. Qui
+est là? Ma foi, c'est un tailleur anglais qui vient ici pour avoir rogné
+sur un haut-de-chausses français[23]. Allons, entrez, tailleur, vous
+pourrez chauffer ici votre fer à repasser. (_On frappe._) Frappe,
+frappe. Jamais un moment de repos. Qui êtes-vous? Mais il fait trop
+froid ici pour l'enfer: je ne veux plus faire le portier du diable.
+J'avais eu l'idée de laisser entrer un homme de toutes les professions
+qui vont par le chemin fleuri au feu de joie éternel. (_On frappe._)
+Tout à l'heure, tout à l'heure. (_Il ouvre._) Je vous prie, n'oubliez
+pas le portier.
+
+(Entrent Macduff et Lenox.)
+
+MACDUFF.--Ami, tu t'es donc couché bien tard, pour dormir encore?
+
+LE PORTIER.--Ma foi, monsieur, nous vidions encore, des rasades au
+second chant du coq; et la boisson, seigneur, provoque grandement trois
+choses.
+
+MACDUFF.--Quelles sont les trois choses que provoque la boisson?
+
+LE PORTIER.--Ma foi, monsieur, c'est le rouge au nez, le sommeil et
+l'envie de pisser. Pour la luxure, on peut dire qu'il la provoque et ne
+la provoque pas: il provoque le désir, mais il ôte la faculté; en sorte
+qu'on peut dire que le vin est un traître envers la luxure: il la cause
+et l'éteint; il l'aiguillonne et puis l'arrête en chemin; il l'excite,
+et puis la décourage; il la trahit par un sommeil qui lui donne le
+démenti, puis il la plante là.
+
+MACDUFF.--Je crois, l'ami, que le vin t'a donné un démenti la nuit
+dernière.
+
+LE PORTIER.--Il l'a fait, seigneur, à mon nez et à ma barbe; mais je
+lui ai revalu sa trahison; et me trouvant, je crois, plus fort que lui,
+quoiqu'il m'ait pris un moment par les jambes, j'ai trouvé moyen de le
+rejeter.
+
+MACDUFF.--Ton maître est-il levé?--Nous l'aurons éveillé en frappant à
+la porte.--Le voici qui vient.
+
+(Entre Macbeth.)
+
+LENOX.--Bonjour, noble Macbeth.
+
+MACBETH.--Bonjour à tous les deux.
+
+MACDUFF.--Le roi est-il levé, digne thane?
+
+MACBETH.--Pas encore.
+
+MACDUFF.--Il m'a ordonné de l'éveiller de bon matin; j'ai presque laissé
+passer l'heure.
+
+MACBETH.--Je vais vous conduire vers lui.
+
+MACDUFF.--Je sais que vous prenez cette peine avec plaisir, et cependant
+c'en est une.
+
+MACBETH.--Le plaisir que l'on prend à remplir un soin en guérit la
+peine.--Voici la porte.
+
+MACDUFF.--Je prendrai la liberté d'entrer, car il m'en a donné l'ordre.
+
+(Macduff sort.)
+
+LENOX.--Le roi part-il aujourd'hui d'ici?
+
+MACBETH.--Il part: il l'a décidé ainsi.
+
+LENOX.--La nuit a été bien mauvaise; dans l'endroit où nous couchions,
+les cheminées ont été abattues par le vent: l'on a, dit-on, entendu dans
+les airs des lamentations, d'étranges cris de mort, annonçant, avec des
+accents terribles, d'affreux bouleversements et des événements confus,
+nouvellement éclos du sein de ces temps désastreux. L'oiseau des
+ténèbres a poussé toute la nuit des cris aigus; quelques-uns disent que
+la terre avait la la fièvre et tremblait.
+
+MACBETH.--Ç'a été une mauvaise nuit.
+
+LENOX.--Mon jeune souvenir ne peut en retrouver une comparable.
+
+(Rentre Macduff.)
+
+MACDUFF.--O horreur! horreur! horreur! ni la langue ni le coeur ne
+peuvent te concevoir ou t'exprimer.
+
+MACBETH ET LENOX.--Qu'y a-t-il?
+
+MACDUFF.--L'abomination a fait ici son chef-d'oeuvre. Le meurtre le plus
+sacrilège a ouvert par force le temple sacré du Seigneur, et a dérobé la
+vie qui en animait la structure[24].
+
+MACBETH.--Que dites-vous? la vie?
+
+LENOX.--Est-ce de Sa Majesté que vous parlez?
+
+MACDUFF.--Venez, entrez dans sa chambre; et que vos yeux s'éteignent
+à la vue d'une nouvelle Gorgone: ne me demandez pas de vous en dire
+davantage. Voyez, et parlez ensuite vous-mêmes.--Qu'on s'éveille, qu'on
+s'éveille; qu'on sonne le tocsin (_Macbeth et Lenox sortent_.)--Meurtre!
+trahison!--Banquo, Donalbain, Malcolm, éveillez-vous! secouez ce
+calme sommeil, simulacre de la mort et venez voir la mort
+elle-même.--Levez-vous, levez-vous, et voyez une image du grand
+jugement.--Malcolm, Banquo, levez-vous comme de vos tombeaux, et avancez
+comme des ombres, pour être en accord avec ces horreurs.
+
+(La cloche sonne.)
+
+(Entre lady Macbeth.)
+
+LADY MACBETH.--Pour quelle affaire cette odieuse trompette
+appelle-t-elle à se rassembler tous ceux qui dorment dans la maison?
+Parlez, parlez.
+
+MACDUFF.--O noble dame! ce n'est pas à vous à entendre ce que je
+pourrais vous dire: ce récit tuerait une femme au moment où il
+arriverait à son oreille.--(_Banquo arrive_.) O Banquo! Banquo! notre
+royal maître est assassiné!
+
+LADY MACBETH.--Oh malheur! quoi, dans notre maison!
+
+BANQUO.--Trop cruel malheur, n'importe en quel lieu! Cher Duff[25], je
+t'en prie, contredis-toi toi-même, et dis que ce n'est pas vrai.
+
+(Rentrent Macbeth et Lenox.)
+
+MACBETH.--Si j'étais mort une heure avant cet événement, j'aurais
+terminé une vie heureuse; car de cet instant il n'y aura plus rien
+d'important dans la vie de ce monde, tout n'est plus que vanité; gloire,
+grandeur, tout est mort; le vin de la vie est épuisé et la lie seule en
+reste dans la cave.
+
+(Entrent Malcolm et Donalbain.)
+
+DONALBAIN.--Qu'est-il arrivé de malheureux?
+
+MACBETH.--Vous l'êtes et vous ne le savez pas: la source, la fontaine de
+votre sang a cessé de couler, la source même en est arrêtée.
+
+MACDUFF.--Votre royal père est assassiné.
+
+MALCOLM.--Oh! par qui?
+
+LENOX.--Suivant les apparences, par ceux qui étaient chargés de garder
+sa chambre. Leurs mains et leurs visages étaient tout souillés de sang,
+ainsi que leurs poignards que nous avons trouvés, non encore essuyés,
+sur leur chevet. Ils ouvraient des yeux effarés et paraissaient hors
+d'eux-mêmes: on n'aurait pu leur confier la vie de personne.
+
+MACBETH.--Oh! cependant je me repens du mouvement de fureur qui me les a
+fait tuer!
+
+MACDUFF.--Pourquoi donc les avez-vous tués?
+
+MACBETH.--Eh! qui peut être dans le même moment sage et éperdu, modéré
+et furieux? qui peut être fidèle et rester neutre? Personne. La rapidité
+de ma violente affection a dépassé ma raison plus lente. Je voyais là
+Duncan étendu, l'argent de sa peau parsemé de son sang doré; et ses
+blessures ouvertes semblaient autant de brèches aux lois de la nature,
+par où devaient s'introduire les ravages de la désolation.... Là étaient
+les meurtriers teints des couleurs de leur métier, et leurs poignards
+honteusement couverts de sang. Comment aurait pu se contenir celui qui
+a un coeur pour aimer, et dans ce coeur le courage de manifester son
+amour?
+
+LADY MACBETH.--Aidez-moi à sortir d'ici. Oh!
+
+MACDUFF.--Secourez lady Macbeth.
+
+MALCOLM.--Pourquoi retenons-nous nos langues? C'est à elles surtout
+qu'il appartient d'exprimer de pareils sentiments.
+
+DONALBAIN.--Eh! pourquoi parlerions-nous ici, où notre destinée fatale,
+cachée dans le trou de l'ogre, peut s'élancer sur nous et nous saisir?
+Fuyons! nos larmes ne sont pas encore prêtes à couler.
+
+MALCOLM.--Ni notre chagrin sur le pied d'agir.
+
+BANQUO.--Secourez lady Macbeth (_on emporte lady Macbeth_), et lorsque
+nous aurons couvert la nudité de notre frêle nature, qui souffre ainsi
+exposée, rassemblons-nous et faisons des recherches sur cette sanglante
+action, afin de la connaître plus à fond. Nous sommes ébranlés par les
+terreurs et les doutes, mais je suis dans la puissante main de Dieu, et
+de là je combattrai les desseins secrets d'une méchanceté perfide.
+
+MACBETH.--Et moi aussi.
+
+TOUS.--Et nous tous de même.
+
+MACBETH.--Allons promptement nous vêtir tous d'une manière convenable,
+afin de nous rassembler ensuite dans la salle.
+
+TOUS.--Volontiers.
+
+(Ils sortent.)
+
+MALCOLM.--Que voulez-vous faire? Ne nous associons point avec eux.
+Montrer une douleur qu'on ne sent pas est un rôle aisé pour l'homme
+faux.--Je me retire en Angleterre.
+
+DONALBAIN.--Et moi en Irlande. En séparant nos fortunes nous serons plus
+en sûreté. Ici je vois des poignards dans les sourires, et celui qui est
+le plus près par le sang est le plus prêt à le verser.
+
+MALCOLM.--Le trait meurtrier qui a été lancé n'a pas encore atteint son
+but; et le parti le plus sûr pour nous est d'en éviter le coup. Ainsi
+donc, à cheval, et ne nous inquiétons pas de prendre congé: tirons-nous
+d'abord d'ici. Il est permis de commettre le vol, de se dérober
+soi-même, quand il ne reste plus d'espérance.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 22: _Equivocator_. Warburton pense que par cette expression
+Shakspeare a positivement entendu un religieux, ou du moins un affilié
+de l'ordre des jésuites; mais toujours est-il certain qu'elle signifie
+précisément ce que nous entendons en français par _jésuite_, doué d'un
+_esprit jésuitique_.]
+
+[Note 23: La plaisanterie porte sur ce que les hauts-de-chausses
+français paraissaient aux Anglais si étroits et si mesquins, qu'il
+fallait être doublement damnable pour trouver encore à rogner dessus.]
+
+[Note 24:
+
+ _Most sacrilegious murder hath broke ope
+ The lord's anointed temple, and stole thence
+ The life o' the building_.
+
+_The lord's anointed temple_ signifie en même temps ici _le temple oint
+de Dieu_ et _la tempe ointe du roi_; dans l'impossibilité de rendre ce
+jeu de mots, il a fallu choisir, et l'on a pris des deux sens celui
+qui formait avec le reste de la phrase une image plus complète et plus
+suivie.]
+
+[Note 25: Abréviation de Macduff.]
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Les dehors du château.
+
+
+ROSSE _conversant avec_ UN VIEILLARD.
+
+LE VIEILLARD.--Je me souviens bien de soixante-dix années, et dans ce
+long espace de temps j'ai vu de terribles moments et d'étranges choses;
+mais tout ce que j'avais vu n'était rien auprès de cette cruelle nuit.
+
+ROSSE.--Ah! bon père, tu vois comme le ciel, troublé par une action de
+l'homme, en menace le sanglant théâtre. D'après l'horloge il devrait
+faire jour, et cependant une nuit sombre étouffe le flambeau voyageur.
+La nuit triomphe-t-elle? ou bien est-ce le jour, honteux de se montrer,
+qui laisse les ténèbres ensevelir la face de la terre, lorsqu'une
+vivante lumière devrait la caresser?
+
+LE VIEILLARD.--Cela est contre nature, comme l'action qui a été commise.
+Mardi dernier, on a vu un faucon qui s'élevait, fier de sa supériorité,
+saisi au vol et tué par un hibou preneur de souris.
+
+ROSSE.--Et les chevaux de Duncan (chose très-étrange, mais certaine),
+qui étaient si beaux, si légers, les plus estimés de leur race, sont
+tout à coup redevenus sauvages, ont brisé leurs râteliers, se sont
+échappés, se révoltant contre toute obéissance, comme s'ils eussent
+voulu entrer en guerre avec l'homme.
+
+LE VIEILLARD.--On dit qu'ils se sont mangés l'un l'autre.
+
+ROSSE.--Rien n'est plus vrai, au grand étonnement de mes yeux qui en
+ont été témoins. (_Macduff paraît._) Voici l'honnête Macduff.--Eh bien!
+monsieur, comment va le monde maintenant?
+
+MACDUFF.--Quoi! ne le voyez-vous pas?
+
+ROSSE.--A-t-on découvert qui a commis cette action plus que sanguinaire?
+
+MACDUFF--Ceux que Macbeth a tués.
+
+ROSSE.--Hélas! mon Dieu, quel fruit en pouvaient-ils espérer?
+
+MACDUFF.--Ils ont été gagnés. Malcolm et Donalbain, les deux fils du
+roi, ont disparu et se sont sauvés. Ce qui fait tomber sur eux le
+soupçon du crime.
+
+ROSSE.--Encore contre nature!--Ambition désordonnée, qui détruis tes
+propres moyens d'existence!--Alors il est probable que la souveraineté
+va écheoir à Macbeth.
+
+MACDUFF.--Il est déjà élu, et parti pour se faire couronner à Scone.
+
+ROSSE.--Où est le corps de Duncan?
+
+MACDUFF.--On l'a porté à Colmes-Inch, sanctuaire où se conservent les os
+de ses prédécesseurs.
+
+ROSSE.--Irez-vous à Scone?
+
+MACDUFF.--Non, mon cousin, je vais à Fife.
+
+ROSSE.--A la bonne heure; moi, je vais à Scone.
+
+MACDUFF.--Allez: puissiez-vous y voir les choses se bien
+passer!--Adieu.--Pourvu que nous ne trouvions pas que nos vieux habits
+étaient plus commodes que les neufs!
+
+ROSSE, _au vieillard_.--Adieu, bon père.
+
+LE VIEILLARD.--La bénédiction de Dieu soit avec vous, et avec ceux qui
+voudraient changer le mal en bien, et les ennemis en amis!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+A Fores,--Un appartement dans le palais.
+
+
+_Entre_ BANQUO.
+
+BANQUO.--Tu possèdes maintenant, roi, thane de Cawdor, thane de Glamis,
+tout ce que t'avaient promis les soeurs du Destin, et j'ai peur que tu
+n'aies joué pour cela un bien vilain jeu. Mais elles ont dit aussi que
+tout cela ne passerait pas à ta postérité, et que ce serait moi qui
+serais la tige et le père d'une race de rois. Si la vérité est sortie de
+leur bouche (comme on le voit paraître avec éclat dans leurs discours
+à ton égard, Macbeth), pourquoi ces vérités, justifiées pour toi, ne
+deviendraient-elles pas pour moi des oracles, et n'élèveraient-elles pas
+mes espérances? Mais, silence! taisons-nous.
+
+(Air de trompette.--Entrent Macbeth, roi; lady Macbeth, reine; Lenox,
+Rosse, seigneurs, dames, suite.)
+
+MACBETH.--Voici notre principal convive.
+
+LADY MACBETH.--S'il eût été oublié, c'eût été un vide dans notre grande
+fête, et rien ne s'y serait bien passé.
+
+MACBETH.--Ce soir, monsieur, nous donnons un souper de cérémonie, et
+nous y solliciterons votre présence.
+
+BANQUO.--Que Votre Altesse me donne ses ordres: mon obéissance y est
+attachée pour jamais par le lien le plus indissoluble.
+
+MACBETH.--Montez-vous à cheval cet après-midi?
+
+BANQUO.--Oui, mon gracieux seigneur.
+
+MACBETH.--Autrement nous aurions désiré vos avis que nous avons toujours
+trouvés sages et utiles, dans le conseil que nous tiendrons aujourd'hui;
+mais nous les prendrons demain. Allez-vous loin?
+
+BANQUO.--Assez loin, mon seigneur, pour remplir le temps qui doit
+s'écouler jusqu'à l'heure du souper; et si mon cheval ne va pas
+très-bien, il faudra que j'emprunte à la nuit une ou deux de ses heures
+obscures.
+
+MACBETH.--Ne manquez pas à notre fête.
+
+BANQUO.--Je n'y manquerai pas, mon seigneur.
+
+MACBETH.--Nous venons d'apprendre que nos sanguinaires cousins se sont
+rendus l'un en Angleterre, l'autre en Irlande; que, loin d'avouer leur
+affreux parricide, ils débitent à ceux qui les écoutent d'étranges
+impostures: mais nous en causerons demain; nous aurons aussi à discuter
+une affaire d'État qui exige notre présence à tous. Dépêchez-vous de
+monter à cheval. Adieu jusqu'à ce soir. Fleance va-t-il avec vous?
+
+BANQUO.--Oui, mon seigneur; il est temps que nous partions.
+
+MACBETH.--Je vous souhaite des chevaux légers et sûrs, et je vous
+recommande à leur dos[26]. Adieu. (_Banquo sort_.) (_Aux courtisans_.)
+Que chacun dispose à son gré de son temps jusqu'à sept heures du soir.
+Pour trouver nous-même plus de plaisir à la société, nous resterons seul
+jusqu'au souper: d'ici là, que Dieu soit avec vous.--(_Sortent lady
+Macbeth, les seigneurs, les dames_, etc.) Holà, un mot: ces hommes
+attendent-ils nos ordres?
+
+UN DOMESTIQUE.--Oui, mon seigneur, ils sont à la porte du palais.
+
+MACBETH.--Amenez-les devant nous.--Être où je suis n'est rien si l'on
+n'y est en sûreté.--Nos craintes sur Banquo sont profondes, et dans ce
+naturel empreint de souveraineté domine ce qu'il y a de plus à craindre.
+Il ose beaucoup, et à cette disposition d'esprit intrépide il joint une
+sagesse qui enseigne à sa valeur la route la plus sûre. Il n'y a que lui
+dont l'existence m'inspire de la crainte: il intimide mon génie, comme
+César, dit-on, celui de Marc-Antoine. Je l'ai vu gourmander les soeurs
+lorsqu'elles me donnèrent d'abord le nom de roi; il leur commanda de lui
+parler; et alors, d'une bouche prophétique, elles le proclamèrent père
+d'une race de rois.--Elles ont placé sur ma tête une couronne sans fruit
+et ont placé dans mes mains un sceptre stérile que m'arrachera un bras
+étranger, sans qu'aucun fils sorti de moi me succède. S'il en est ainsi,
+c'est pour la race de Banquo que j'ai souillé mon âme; c'est pour ses
+enfants que j'ai assassiné l'excellent Duncan; pour eux seuls j'ai versé
+les remords dans la coupe de mon repos, et livré à l'ennemi du genre
+humain mon éternel trésor pour les faire rois! Les enfants de Banquo
+rois! Plutôt qu'il en soit ainsi, je t'attends dans l'arène, destin;
+viens m'y combattre à outrance.--Qui va là? (_Rentre le domestique avec
+deux assassins._) Retourne à la porte et restes-y jusqu'à ce que nous
+t'appelons. (_Le domestique sort._)--N'est-ce pas hier que nous avons
+causé ensemble?
+
+PREMIER ASSASSIN.--C'était hier, avec la permission de Votre Altesse.
+
+MACBETH.--Eh bien! avez-vous réfléchi sur ce que je vous ai dit? Soyez
+sûrs que c'est lui qui autrefois vous a tenus dans l'abaissement, ce
+que vous m'avez attribué, à moi qui en étais innocent. Je vous en ai
+convaincus dans notre dernière entrevue; je vous ai fait voir jusqu'à
+l'évidence comment vous aviez été amusés, traversés, quels avaient été
+les instruments, qui les avait employés, et tant d'autres choses qui
+diraient à la moitié d'une âme et à une intelligence altérée: «Voilà ce
+qu'a fait Banquo.»
+
+PREMIER ASSASSIN.--Vous nous l'avez fait connaître.
+
+MACBETH.--Je l'ai fait et j'ai été plus loin, ce qui est l'objet de
+notre seconde entrevue.--Sentez-vous la patience tellement dominante en
+votre nature que vous laissiez passer tout ceci? Êtes-vous si pénétrés
+de l'Evangile que vous puissiez prier pour ce brave homme et ses
+enfants, lui dont la main vous a courbés vers la tombe et a réduit pour
+toujours les vôtres à la misère?
+
+PREMIER ASSASSIN.--Nous sommes des hommes, mon seigneur.
+
+MACBETH.--Oui, je sais que dans le catalogue vous comptez pour des
+hommes, de même que les chiens de chasse, les lévriers, les métis,
+épagneuls, barbets, bassets, loups et demi-loups, y sont tous appelés du
+nom de chien. Ensuite, parmi ceux qui en valent la peine, on distingue
+l'agile, le tranquille, le fin, le chien de garde, le chasseur, chacun
+selon la qualité qu'a renfermée en lui la bienfaisante nature, et il en
+reçoit un titre particulier ajouté au nom commun sous lequel on les a
+tous inscrits. Il en est de même des hommes. Si vous méritez de tenir
+quelque rang parmi les hommes, et de n'être pas rejetés dans la dernière
+classe, dites-le-moi, et alors je verserai dans votre sein ce projet
+dont l'exécution vous délivre de votre ennemi, vous établit dans notre
+coeur et notre affection; à nous qui ne pouvons avoir, tant qu'il vivra,
+qu'une santé languissante que sa mort rendra parfaite.
+
+SECOND ASSASSIN.--Je suis un homme, mon seigneur, tellement indigné par
+les indignes coups et rebuffades du monde, que peu m'importe ce que je
+fais pour me venger du monde.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Et moi un homme si las de malheurs, si ballotté de
+la fortune, que je mettrais ma vie sur la première chance qui me
+promettrait de l'améliorer ou de m'en délivrer.
+
+MACBETH.--Vous savez tous deux que Banquo était votre ennemi?
+
+SECOND ASSASSIN.--Cela est vrai, mon seigneur,
+
+MACBETH.--Il est aussi le mien; et notre inimitié est si sanglante, que
+chaque minute de son existence me frappe dans ce qui tient de plus près
+à la vie. Je pourrais, en faisant ouvertement usage de mon pouvoir, le
+balayer de ma vue sans en donner d'autre raison que ma volonté; mais je
+ne dois pas le faire, à cause de quelques-uns de mes amis qui sont aussi
+les siens, dont je ne puis pas perdre l'affection, et avec qui il me
+faudra déplorer la chute de l'homme que j'aurai renversé moi-même. Voilà
+ce qui me fait rechercher votre assistance, en cachant cette action à
+l'oeil du public, pour beaucoup de raisons importantes.
+
+SECOND ASSASSIN.--Nous exécuterons, mon seigneur, ce que vous nous
+commanderez.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Oui, quand notre vie...
+
+MACBETH.--Votre courage perce dans votre maintien. Dans une heure au
+plus, je vous indiquerai le lieu où vous devez vous poster. Ayez le plus
+grand soin d'épier et de choisir le moment convenable, car il faut
+que cela soit fait ce soir, et à quelque distance du palais; et
+rappelez-vous que j'en veux paraître entièrement innocent, et afin qu'il
+ne reste dans l'ouvrage ni accrocs ni défauts, il faut qu'avec Banquo
+son fils Fleance qui l'accompagne, et dont l'absence n'est pas moins
+importante pour moi que celle de son père, subisse les destinées de
+cette heure de ténèbres. Prenez votre résolution tout seuls. Je vous
+rejoins dans un moment.
+
+LES ASSASSINS.--Nous sommes décidés, seigneur.
+
+MACBETH.--Je vous ferai rappeler dans un instant. Ne sortez pas de notre
+palais. (_Les assassins sortent._) C'est une affaire conclue.--Banquo,
+si c'est vers les cieux que ton âme doit prendre son vol, elle les verra
+ce soir.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 26: _And so I commend you to their backs_. C'est une manière
+de donner congé. Les phrases de politesse et de cérémonie abondent dans
+cette tragédie.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Un autre appartement dans le palais
+
+
+_Entrent_ LADY MACBETH ET UN DOMESTIQUE.
+
+LADY MACBETH.--Banquo est-il sorti du palais?
+
+LE DOMESTIQUE.--Oui, madame; mais il revient ce soir.
+
+LADY MACBETH.--Avertissez le roi que je voudrais, s'il en a le loisir,
+lui dire quelques mots.
+
+LE DOMESTIQUE.--J'y vais, madame.
+
+(Il sort.)
+
+LADY MACBETH.--On n'a rien gagné, et tout dépensé, quand on a obtenu
+son désir sans être plus heureux: il vaut mieux être celui que nous
+détruisons, que de vivre par sa destruction dans une joie troublée.
+(_Macbeth entre._)
+
+--Qu'avez-vous, mon seigneur? pourquoi restez-vous seul, ne cherchant
+pour compagnie que les images les plus funestes, toujours appliqué à des
+pensées qui, en vérité, devraient être mortes avec ceux dont elles vous
+occupent? On ne devrait pas penser aux choses sans remède, ce qui est
+fait est fait.
+
+MACBETH.--Nous avons blessé le serpent, mais nous ne l'avons pas tué;
+il réunira ses tronçons et redeviendra ce qu'il était, tandis que notre
+impuissante malice restera exposée aux dents dont elle aura retrouvé la
+force. Mais que la structure de l'univers se disjoigne, que les deux
+mondes périssent avant que nous consentions à prendre nos repas dans la
+crainte, à dormir dans l'affliction de ces terribles songes qui viennent
+nous ébranler toutes les nuits! Il vaudrait mieux être avec le mort que,
+pour arriver où nous sommes, nous avons envoyé dans la paix, que
+de demeurer ainsi, l'âme sur la roue, dans une angoisse sans
+relâche.--Duncan est dans son tombeau: après les accès de fièvre de la
+vie, il dort bien; la trahison a fait tout ce qu'elle pouvait faire: ni
+l'acier, ni le poison, ni les conspirations domestiques, ni les armées
+ennemies, rien ne peut plus l'atteindre.
+
+LADY MACBETH.--Venez, mon cher seigneur, calmez vos regards troublés:
+soyez brillant et joyeux ce soir au milieu de vos convives.
+
+MACBETH.--Je le serai, mon amour; et soyez de même aussi, je vous y
+exhorte: que votre souvenir revienne toujours à Banquo; indiquez sa
+prééminence par vos regards et vos paroles.--Nous ne serons jamais en
+sûreté tant qu'il nous faudra nous laver de notre grandeur dans ce cours
+de flatteries, et faire de nos visages des masques pour déguiser nos
+coeurs.
+
+LADY MACBETH.--Ne pensez plus à cela.
+
+MACBETH.--O chère épouse, mon esprit est rempli de scorpions. Tu sais
+que Banquo et son fils Fleance respirent?
+
+LADY MACBETH.--Mais le bail qu'ils tiennent de la nature n'est pas
+éternel.
+
+MACBETH.--Il y a encore de la consolation, ils sont attaquables. Ainsi,
+sois joyeuse. Avant que la chauve-souris ait achevé de voler dans les
+cloîtres, avant qu'aux appels de la noire Hécate l'escarbot cuirassé
+ait sonné, par son murmure assoupissant, la cloche qui appelle les
+bâillements de la nuit, on aura consommé une action importante et
+terrible.
+
+LADY MACBETH.--Que doit-on faire?
+
+MACBETH.--Demeure innocente de la connaissance du projet, ma chère
+poule, jusqu'à ce que tu applaudisses à l'action.--Viens, ô nuit,
+apportant ton bandeau: couvre l'oeil insensible du jour compatissant,
+et de ta main invisible et sanglante déchire et mets en pièces le lien
+puissant qui me rend pâle!--La lumière s'obscurcit, et déjà le corbeau
+dirige son vol vers la forêt qu'il habite. Les honnêtes habitués du jour
+commencent à languir et à s'assoupir, tandis que les noirs agents de la
+nuit se lèvent pour saisir leur proie.--Tu es étonnée de mes discours;
+mais sois tranquille: les choses que le mal a commencées se consolident
+par le mal. Ainsi, je te prie, viens avec moi.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+Toujours à Fores.--Un parc ou une prairie donnant sur une des portes du
+palais.
+
+
+_Entrent_ TROIS ASSASSINS.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Mais qui t'a dit de venir te joindre à nous?
+
+TROISIÈME ASSASSIN.--Macbeth.
+
+SECOND ASSASSIN.--Il ne doit pas nous donner de méfiance, puisque nous
+le voyons parfaitement instruit de notre commission et de ce que nous
+avons à faire.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Reste donc avec nous.--Le couchant étincelle encore
+de quelques traces du jour: c'est le moment où le voyageur attardé use
+de l'éperon pour gagner l'auberge désirée; et celui que nous attendons
+approche de bien prés.
+
+TROISIÈME ASSASSIN.--Écoutez; j'entends des chevaux.
+
+BANQUO, _derrière le théâtre._--Donnez-nous de la lumière, holà!
+
+SECOND ASSASSIN.--C'est sûrement lui. Tous ceux qui sont sur la liste
+des personnes attendues sont déjà rendus à la cour.
+
+PREMIER ASSASSIN.--On emmène ses chevaux.
+
+TROISIÈME ASSASSIN.--À près d'un mille d'ici; mais il a coutume, et tous
+en font autant, d'aller d'ici au palais en se promenant.
+
+(Entrent Banquo et Fleance; un domestique marche devant eux avec un
+flambeau.)
+
+SECOND ASSASSIN.--Un flambeau! un flambeau!
+
+TROISIÈME ASSASSIN.--C'est lui.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Tenons-nous prêts.
+
+BANQUO.--Il tombera de la pluie cette nuit.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Qu'elle tombe!
+
+(Il attaque Banquo.)
+
+BANQUO.--O trahison!--Fuis, cher Fleance, fuis, fuis, fuis; tu pourras
+me venger.--O scélérat!
+
+(Il meurt. Fleance et le domestique se sauvent.)
+
+TROISIÈME ASSASSIN.--Qui a donc éteint le flambeau?
+
+PREMIER ASSASSIN.--N'était-ce pas le parti le plus sûr?
+
+TROISIÈME ASSASSIN.--Il n'y en a qu'un de tombé: le fils s'est sauvé.
+
+SECOND ASSASSIN.--Nous avons manqué la plus belle moitié de notre coup.
+
+PREMIER ASSASSIN.--Allons toujours dire ce qu'il y a de fait.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Un appartement d'apparat dans le palais.--Le banquet est préparé.
+
+
+_Entrent_ MACBETH, LADY MACBETH, ROSSE, LENOX _et autres seigneurs;
+suite._
+
+MACBETH.--Vous connaissez chacun votre rang, prenez vos places. Depuis
+le premier jusqu'au dernier, je vous souhaite la bienvenue de tout mon
+coeur.
+
+LES SEIGNEURS.--Nous rendons grâce à Votre Majesté.
+
+MACBETH.--Pour nous, comme un hôte modeste, nous nous mêlerons parmi les
+convives, notre hôtesse garde sa place d'honneur; mais dans un moment
+favorable nous lui demanderons sa bienvenue.
+
+(Les courtisans et les seigneurs se placent, et laissent un siège au
+milieu pour Macbeth.)
+
+LADY MACBETH.--Acquittez-moi, seigneur, envers tous nos amis; car mon
+coeur leur dit qu'ils sont tous les bienvenus.
+
+(Entre le premier assassin; il se tient à la porte.)
+
+MACBETH.--Vois, ils te rendent tous des remerciements du fond de leur
+coeur.--Le nombre des convives est égal des deux côtés. Je m'assiérai
+ici au milieu.--Que la joie s'épanouisse. Tout à l'heure nous boirons
+une rasade à la ronde. (_A l'assassin._) Il y a du sang sur ton visage.
+
+L'ASSASSIN.--C'est donc du sang de Banquo.
+
+MACBETH.--Il vaut mieux qu'il soit sur ton visage que lui ici. Est-il
+expédié?
+
+L'ASSASSIN.--Seigneur, il a la gorge coupée; c'est moi qui lui ai rendu
+ce service.
+
+MACBETH.--Tu es le premier des hommes pour couper la gorge; cependant
+celui qui en a fait autant à Fleance a bien son mérite; si c'est toi, tu
+n'as pas ton pareil.
+
+L'ASSASSIN.--Mon royal seigneur, Fleance s'est échappé.
+
+MACBETH.--Voilà mon accès qui me reprend. Sans cela tout était parfait:
+j'étais entier comme le marbre, établi comme le roc, au large et libre
+de me répandre comme l'air qui m'environne; mais maintenant je suis
+comprimé, resserré, emprisonné, et asservi à l'insolence de mes
+inquiétudes et de mes terreurs.--Mais Banquo est en sûreté?
+
+L'ASSASSIN.--Oui, mon bon seigneur, il est en sûreté dans un fossé, avec
+vingt larges ouvertures à la tête, dont la moindre est la mort d'un
+homme.
+
+MACBETH.--Je t'en remercie.... Ainsi, voilà le gros serpent écrasé.
+Le jeune reptile qui s'est sauvé est d'une nature qui dans son temps
+engendrera aussi du venin, mais à présent il n'a pas de dents.--Va-t'en,
+et demain nous t'entendrons de nouveau.
+
+(L'assassin sort.)
+
+LADY MACBETH.--Mon royal époux, vous ne nous mettez pas en train. C'est
+vendre un festin que de ne pas témoigner à chaque instant, pendant sa
+durée, qu'il est donné de bon coeur. Pour manger il vaudrait mieux être
+chez soi; hors de là, l'assaisonnement de la bonne chère, c'est la
+politesse; sans cela il y a peu de plaisir à se rassembler.
+
+MACBETH.--Ma chère mémoire!--Qu'une bonne digestion accompagne votre
+appétit, et qu'une bonne santé s'en suive.
+
+LENOX.--Plaît-il à Votre Majesté de s'asseoir?
+
+(L'ombre de Banquo sort de terre, et s'assied à la place de Macbeth.)
+
+MACBETH.--Nous verrions ici rassemblé sous notre toit l'honneur de notre
+pays, si notre cher Banquo nous avait gratifié de sa présence. Puissé-je
+avoir à le quereller d'un manque d'amitié, plutôt qu'à le plaindre d'un
+malheur!
+
+ROSSE.--Son absence, seigneur, compromet l'honneur de sa parole. Votre
+Altesse veut-elle bien nous honorer de son auguste compagnie?
+
+MACBETH.--La table est remplie!
+
+LENOX.--Voici une place réservée, seigneur.
+
+MACBETH.--Où cela?
+
+LENOX.--Ici, mon seigneur. Qui est-ce qui trouble Votre Altesse?
+
+MACBETH.--Qui de vous a fait cela?
+
+LES SEIGNEURS.--Quoi donc, mon bon seigneur?
+
+MACBETH.--Tu ne peux pas dire que ce soit moi qui l'aie fait.--Ne secoue
+point ainsi contre moi ta chevelure sanglante.
+
+ROSSE.--Messieurs, levez-vous; son Altesse est indisposée.
+
+LADY MACBETH.--Monsieur, mon digne ami, mon époux est souvent dans cet
+état, et il y est sujet depuis l'enfance. Je vous en prie, restez à vos
+places: c'est un accès passager; le temps d'y penser, et il sera aussi
+bien qu'à l'ordinaire. Si vous faites trop attention à lui, vous le
+blesserez et vous augmenterez son mal: continuez à manger, et ne prenez
+pas garde à lui.--Êtes-vous un homme?
+
+MACBETH.--Oui, et un homme intrépide, puisque j'ose regarder ce qui
+épouvanterait le diable.
+
+LADY MACBETH.--Quelles balivernes! C'est une vision créée par votre
+peur, comme ce poignard dans l'air qui, disiez-vous, guidait vos pas
+vers Duncan. Oh! ces tressaillements, ces soubresauts, simulacres d'une
+véritable peur, conviendraient à merveille au conte que fait une femme,
+en hiver, au coin du feu, d'après l'autorité de sa grand'mère.--C'est
+une vraie honte! Pourquoi faites-vous tant de grimaces? Après tout, vous
+ne regardez qu'une chaise!
+
+MACBETH.--Je te prie, regarde de ce côté; vois là, vois. Que me
+dites-vous? eh bien! que m'importe?--Puisque tu peux remuer la tête,
+tu peux aussi parler. Si les cimetières et les tombeaux doivent nous
+renvoyer ceux que nous ensevelissons, nos monuments seront donc
+semblables au gésier des milans?
+
+(L'ombre disparaît.)
+
+LADY MACBETH.--Quoi! vous perdez tout à fait la tête?
+
+MACBETH.--Comme je suis ici, je l'ai vu.
+
+LADY MACBETH.--Fi! quelle honte!
+
+MACBETH.--Ce n'est pas la première fois qu'on a répandu le sang. Dans
+les anciens temps, avant que des lois humaines eussent purgé de crimes
+les sociétés adoucies, oui vraiment, et même depuis, il s'est commis des
+meurtres trop terribles pour que l'oreille en supporte le récit; et l'on
+a vu le temps où lorsqu'on avait fait sauter la cervelle à un homme, il
+mourait, et tout était fini. Mais aujourd'hui ils se relèvent avec
+vingt blessures mortelles sur le crâne, et viennent nous chasser de nos
+sièges: cela est plus étrange que ne le peut être un pareil meurtre.
+
+LADY MACBETH.--Mon digne seigneur, vos dignes amis vous attendent.
+MACBETH.--J'oubliais.... Ne prenez pas garde à moi, mes dignes amis.
+J'ai une étrange infirmité qui n'est rien pour ceux qui me connaissent.
+Allons, amitié et santé à tous! Je vais m'asseoir: donnez-moi du vin;
+remplissez jusqu'au bord. Je bois au plaisir de toute la table, et à
+notre cher ami Banquo, qui nous manque ici. Que je voudrais qu'il y fût!
+(_L'ombre sort de terre._) Nous buvons avec empressement à vous tous, à
+lui. Tout à tous!
+
+LES SEIGNEURS.--Nous vous présentons nos hommages et vous faisons
+raison.
+
+MACBETH.--Loin de moi! ôte-toi de mes yeux! que la terre te cache! Tes
+os sont desséchés, ton sang est glacé; rien ne se reflète dans ces yeux
+que tu fixes sur moi!
+
+LADY MACBETH.--Ne voyez là dedans, mes bons seigneurs, qu'une chose qui
+lui est ordinaire, rien de plus: seulement elle gâte tout le plaisir de
+ce moment.
+
+MACBETH.--Ce qu'un homme peut oser, je l'ose. Viens sous la forme de
+l'ours féroce de la Russie, du rhinocéros armé, ou du tigre d'Hyrcanie,
+prends la forme que tu voudras, excepté celle-ci, et la fermeté de
+mes nerfs ne sera pas un instant ébranlée; ou bien reviens à la vie,
+défie-moi au désert avec ton épée: si alors je demeure tremblant,
+déclare-moi une petite fille.--Loin d'ici, fantôme horrible, insultant
+mensonge! loin d'ici! (_L'ombre disparaît._) A la bonne heure.--Il est
+parti, je redeviens un homme. De grâce, restez à vos places.
+
+LADY MACBETH.--Vous avez fait fuir la gaieté, détruit tout le plaisir de
+cette réunion par un désordre bien étrange.
+
+MACBETH.--De telles choses peuvent-elles arriver et nous surprendre,
+sans exciter en nous plus d'étonnement que ne le ferait un nuage
+d'été?--Vous me mettez de nouveau hors de moi-même, lorsque je songe
+maintenant que vous pouvez contempler de pareils spectacles et conserver
+le même incarnat sur vos joues, tandis que les miennes sont blanches de
+frayeur.
+
+ROSSE.--Quels spectacles, seigneur?
+
+LADY MACBETH.--Je vous prie, ne lui parlez pas; il va de mal en pis: les
+questions le mettent en fureur. Je vous souhaite le bonsoir à tous. Ne
+vous inquiétez pas de l'ordre de votre départ, mais partez de suite.
+
+LENOX.--Nous souhaitons à Votre Majesté une bonne nuit et une meilleure
+santé.
+
+LADY MACBETH.--Bonne et heureuse nuit à tous.
+
+(Sortent les seigneurs et leur suite.)
+
+MACBETH.--Il aura du sang: on dit que le sang veut du sang. On a vu les
+pierres se mouvoir et les arbres parler. Les devins, et ceux qui ont
+l'intelligence de certains rapports, ont souvent mis en lumière par
+le moyen des pies, des hiboux, des corbeaux, l'homme de sang le mieux
+caché.--Quelle heure est-il de la nuit?
+
+LADY MACBETH.--A ne savoir qui l'emporte d'elle ou du matin.
+
+MACBETH.--Que dites-vous de Macduff, qui refuse de se rendre en personne
+à nos ordres souverains?
+
+LADY MACBETH.--Avez-vous envoyé vers lui, seigneur?
+
+MACBETH.--Non, je l'ai su indirectement: mais j'enverrai. Il n'y a pas
+un seul d'entre eux dans la maison duquel je n'aie un homme à mes gages.
+J'irai trouver demain, et de bonne heure, les soeurs du Destin: elles
+m'en diront davantage; car à présent je suis décidé à savoir le pis par
+les pires moyens; je ferai tout céder à mon avantage. J'ai marché
+si avant dans le sang que si je cessais maintenant de m'y plonger,
+retourner en arrière serait aussi fatigant que d'aller en avant. J'ai
+dans la tête d'étranges choses qui passeront dans mes mains, des choses
+qu'il faut exécuter avant d'avoir le temps de les examiner.
+
+LADY MACBETH.--Vous avez besoin de ce qui ranime toutes les créatures,
+de sommeil.
+
+MACBETH.--Oui, allons dormir. L'étrange erreur où je suis tombé est
+l'effet d'une crainte novice et qu'il faut mener rudement. Nous sommes
+encore jeunes dans l'action.
+
+
+
+SCÈNE V
+
+La bruyère.--Tonnerre.
+
+
+_Entrent_ HÉCATE; LES TROIS SORCIÈRES _viennent à sa rencontre._
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Quoi! qu'y a-t-il donc, Hécate? Vous paraissez en
+colère.
+
+HÉCATE.--N'en ai-je pas sujet, sorcières que vous êtes, insolentes,
+effrontées? Comment avez-vous osé entrer avec Macbeth en traité et en
+commerce d'énigmes et d'annonces de mort, sans que moi, souveraine
+de vos enchantements, habile maîtresse de tout mal, j'aie jamais été
+appelée à y prendre part et à signaler la gloire de notre art? Et, ce
+qui est pis encore, c'est que tout ce que vous avez fait, vous l'avez
+fait pour un fils capricieux, chagrin, colère, qui, comme les autres,
+ne vous recherche que pour ses propres intérêts et nullement pour
+vous-mêmes. Réparez votre faute; partez, et demain matin, venez me
+trouver à la caverne de l'Achéron[27]. Il y viendra pour apprendre sa
+destinée: préparez vos vases, vos paroles magiques, vos charmes et tout
+ce qui est nécessaire. Je vais me rendre dans les airs: j'emploierai
+cette nuit à l'accomplissement d'un projet fatal et terrible; un grand
+ouvrage doit être terminé avant midi. A la pointe de la lune pend une
+épaisse goutte de vapeur; je la saisirai avant qu'elle tombe sur la
+terre; et, distillée par des artifices magiques, elle élèvera des
+visions fantastiques qui; par la force des illusions, entraîneront
+Macbeth à sa ruine. Il bravera les destins, méprisera la mort, et
+portera ses espérances au delà de toute sagesse, de toute pudeur, de
+toute crainte; et vous savez toutes que la sécurité est la plus
+grande ennemie des mortels.--(_Chant derrière le théâtre._) «Viens,
+viens[28],...» Écoutez! on m'appelle. Vous voyez mon petit lutin assis
+dans ce gros nuage noir: il m'attend.
+
+(Elle sort.)
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Allons, hâtons-nous; il ne tardera pas à revenir.
+
+(Les sorcières sortent.)
+
+[Note 27: _The pit of Acheron_ Probablement quelque caverne que l'on
+supposait devoir communiquer avec l'enfer.]
+
+[Note 28:
+
+ Viens, viens;
+ Hécate; Hécate, viens, viens.
+
+ HÉCATE.
+
+ Je viens, je viens, je viens, je viens
+ Tout aussi vite que je puis.
+ Tout aussi vite que je puis.
+
+Ce chant n'est indiqué dans l'original que par les deux premiers mots,
+comme un chant connu pour être d'usage en ces sortes d'occasions. On le
+trouve tout entier dans _la Sorcière_ de Middleton, pièce de théâtre
+composée, à ce qu'on croit, peu de temps avant _Macbeth_. La même
+remarque s'applique, dans la scène VI, au chant qui termine le charme:
+_Esprits noirs et blancs_, etc. Voyez, sur cela et sur une foule de
+détails relatifs aux croyances populaires que Shakspeare a employées
+dans _Macbeth_, l'édition de Shakspeare, de M. Steevens.]
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+A Fores.--Un appartement du palais.
+
+
+_Entrent_ LENOX ET _un autre_ SEIGNEUR.
+
+LENOX.--Mes premiers discours n'ont fait que rencontrer vos pensées, qui
+peuvent aller plus loin. Seulement, je dis que les choses ont été prises
+d'une singulière manière. Le bon roi Duncan a été plaint de Macbeth!
+vraiment je le crois bien, il était mort.--Le brave et vaillant Banquo
+s'est promené trop tard, et vous pouvez dire, si vous voulez, que c'est
+Fleance qui l'a assassiné, car Fleance s'est enfui. Il ne faut pas se
+promener trop tard.--Qui de nous peut ne pas voir combien il était
+horrible de la part de Malcolm et de Donalbain d'assassiner leur bon
+père? Damnable crime! combien Macbeth en a été affligé! N'a-t-il pas
+aussitôt, dans une pieuse rage, mis en pièces les deux coupables qui
+étaient les esclaves de l'ivresse et les serfs du sommeil? N'était-ce
+pas une noble action? Oui, et pleine de prudence aussi, car toute âme
+sensible eût été irritée d'entendre ces hommes nier le crime. En sorte
+que j'en reviens à dire qu'il a très-bien pris toutes choses; et je
+pense que s'il tenait les fils de Duncan sous sa clef (ce qui ne sera
+pas, s'il plaît au ciel), ils verraient ce que c'est que de tuer un
+père, et Fleance aussi. Mais, chut! car j'apprends que pour quelques
+paroles trop libres, et parce qu'il a manqué de se rendre à la fête
+du tyran[29], Macduff est tombé en disgrâce. Pouvez-vous, monsieur,
+m'apprendre où il s'est réfugié?
+
+LE SEIGNEUR.--Le fils de Duncan, à qui le tyran retient son légitime
+héritage, vit à la cour du roi d'Angleterre. Le pieux Edouard lui a fait
+un accueil si gracieux, que la malveillance de la fortune ne lui a rien
+fait perdre de la considération due à son rang. C'est là que Macduff est
+allé demander au saint roi de l'aider à éveiller le Northumberland et le
+belliqueux Siward, afin que, par leur secours et avec l'approbation de
+Celui qui est là-haut, nous puissions prendre nos repas sur nos tables,
+accorder le sommeil à nos nuits, affranchir nos fêtes et nos banquets
+des poignards sanglants, rendre des hommages légitimes et recevoir des
+honneurs libres de contrainte, toutes choses après quoi nous soupirons
+aujourd'hui. Ce rapport a mis le roi dans une telle fureur, qu'il se
+prépare à tenter quelque expédition guerrière.
+
+LENOX.--A-t-il envoyé vers Macduff?
+
+LE SEIGNEUR.--Oui, et sur cette réponse décidée: «Moi, monsieur! non,»
+le sombre messager lui a tourné le dos en murmurant, comme s'il eût dit:
+«Vous regretterez le moment où vous m'avez embarrassé de cette réponse.»
+
+LENOX.--Et c'est un bon avis pour lui de se tenir aussi éloigné que sa
+prudence pourra lui en fournir les moyens. Que quelque saint ange vole à
+la cour d'Angleterre annoncer son message, avant qu'il arrive, afin que
+le bonheur rentre bientôt dans notre patrie, opprimée sous une main
+maudite!
+
+LE SEIGNEUR.--Mes prières sont avec lui.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 29: Ce fut, selon Hollinshed, pour ne s'être pas rendu en
+personne à Dunsinane, que Macbeth faisait bâtir. Dans les terreurs
+perpétuelles où le tenait le souvenir de ses crimes, il avait employé
+l'argent pris sur les nobles, qu'il faisait journellement périr,
+à s'entourer d'une garde mercenaire; mais, non content de cette
+précaution, il voulut faire élever sur la colline de Dunsinane un
+château capable de résister à toutes les attaques. L'entreprise traînant
+en longueur, à cause de la difficulté et de la dépense, il ordonna à
+tous les thanes d'y envoyer des matériaux et de s'y rendre chacun à son
+tour avec ses vassaux pour aider aux travaux. Quand vint le tour de
+Macduff, il y envoya ses gens avec les matériaux nécessaires, leur
+recommandant de se conduire de manière à ce que Macbeth ne pût avoir
+aucun prétexte pour s'irriter de ce qu'il n'était pas venu lui-même;
+mais il ne voulut pas s'y rendre, jugeant qu'il n'était pas sans danger
+pour lui de se mettre au pouvoir de Macbeth, qui lui voulait du mal;
+ce qu'ayant appris Macbeth, il s'écria: «Je vois bien que cet homme
+n'obéira jamais à mes ordres qu'on ne le monte avec une bride.» Il ne se
+détermina pourtant pas immédiatement à le poursuivre.]
+
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+Une caverne obscure. Au milieu bout une chaudière.--Tonnerre.
+
+
+_Entrent les trois_ SORCIÈRES.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Trois fois le chat tigré a miaulé.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Et trois fois le jeune hérisson a gémi une fois.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Harper[30] nous crie: «Il est temps, il est temps.»
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Tournons en rond autour de la chaudière, et jetons
+dans ses entrailles empoisonnées[31].
+
+ Crapaud, qui, pendant trente et un jours et trente et une nuits,
+ Endormi sous la plus froide pierre,
+ T'es rempli d'un âcre venin,
+ Bous le premier dans la marmite enchantée.
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
+
+ Redoublons, redoublons de travail et de soins:
+ Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.
+
+ Filet d'un serpent des marais, bous, et cuis dans le chaudron,
+ Oeil de lézard, pied de grenouille,
+
+ Duvet de chauve-souris et langue de chien,
+ Dard fourchu de vipère et aiguillon du reptile aveugle[32],
+ Jambe de lézard et aile de hibou;
+ Pour faire un charme puissant en désordre,
+ Bouillez et écumez comme un bouillon d'enfer.
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
+
+ Redoublons, redoublons de travail et de soins:
+ Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.
+
+ Écailles de dragon et dents de loup,
+ Momie de sorcière, estomac et gosier
+ Du vorace requin des mers salées,
+ Racine de ciguë arrachée dans la nuit,
+ Foie de juif blasphémateur,
+ Fiel de bouc, branches d'if
+ Coupées pendant une éclipse de lune,
+ Nez de Turc et lèvres de Tartare,
+ Doigt de l'enfant d'une fille de joie
+ Mis au monde dans un fossé et étranglé en naissant;
+ Rendez la bouillie épaisse et visqueuse;
+ Ajoutez-y des entrailles de tigre
+ Pour compléter les ingrédients de notre chaudière.
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.
+
+ Redoublons, redoublons de travail et de soins:
+ Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.
+
+ Refroidissons le tout dans du sang de singe,
+ Et notre charme est parfait et solide.
+
+(Entre Hécate, suivie de trois autres sorcières.)
+
+HÉCATE.
+
+ Oh! à merveille! j'applaudis à votre ouvrage,
+ Et chacune de vous aura part au profit,
+ Maintenant, chantez autour de la chaudière,
+ Dansant en rond comme les lutins et les fées,
+ Pour enchanter tout ce que vous y avez mis.
+
+(Musique.)
+
+
+CHANT.
+
+ Esprits noirs et blancs,
+ Esprits rouges et gris,
+ Mêlez, mêlez, mêlez,
+ Vous qui savez mêler.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--D'après la démangeaison de mes pouces, il vient par
+ici quelque maudit. Ouvrez-vous, verrous, qui que ce soit qui frappe.
+
+(Entre Macbeth.)
+
+MACBETH.--Eh bien! sorcières du mystère, des ténèbres et du minuit, que
+faites-vous là?
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.--Une oeuvre sans nom.
+
+MACBETH.--Je vous conjure par l'art que vous professez, de quelque
+manière que vous y soyez parvenues, répondez-moi. Dussent les vents
+par vous déchaînés livrer la guerre aux églises; dussent les vagues
+écumeuses bouleverser et engloutir les navires; dût le blé chargé d'épis
+verser, et les arbres être jetés à bas; dussent les châteaux s'écrouler
+sur la tête de leurs gardiens; dût le faîte des palais et des pyramides
+s'incliner vers leurs fondements; dût le trésor des germes de la nature
+rouler confondu jusqu'à rendre la destruction lasse d'elle-même:
+répondez à mes questions.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Parle.
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Demande.
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Nous répondrons.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Dis, aimes-tu mieux recevoir la réponse de notre
+bouche ou de celle de nos maîtres?
+
+MACBETH.--Appelez-les, que je les voie.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Versons du sang d'une truie qui a dévoré ses neuf
+marcassins, et de la graisse qui coule du gibet d'un meurtrier; et
+jetons-les dans la flamme.
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.--Viens, en haut ou en bas; montre-toi, et
+fais ton devoir comme il convient.
+
+(Tonnerre.--On voit s'élever le fantôme d'une tête armée d'un casque.)
+
+MACBETH.--Dis-moi, puissance inconnue....
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Il connaît ta pensée; écoute ses paroles, mais ne
+dis rien.
+
+LE FANTÔME.--Macbeth! Macbeth! Macbeth! garde-toi de Macduff; garde-toi
+du thane de Fife.--Laissez-moi partir.--C'est assez.
+
+(Le fantôme s'enfonce sous la terre.)
+
+MACBETH.--Qui que tu sois, je te rends grâce de ton bon avis. Tu as
+touché la corde de ma crainte. Mais un mot encore.
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Il ne souffre pas qu'on lui commande. En voici un
+autre plus puissant que le premier.
+
+(Tonnerre.--On voit s'élever le fantôme d'un enfant ensanglanté.)
+
+LE FANTÔME.--Macbeth! Macbeth! Macbeth!
+
+MACBETH.--Je t'écouterais de trois oreilles si je les avais.
+
+LE FANTÔME.--Sois sanguinaire, intrépide et décidé. Ris-toi
+dédaigneusement du pouvoir de l'homme. Nul homme né d'une femme ne peut
+nuire à Macbeth.
+
+(Le fantôme s'enfonce sous terre.)
+
+MACBETH.--Vis donc, Macduff; qu'ai-je besoin de te redouter? Cependant
+je veux rendre ma tranquillité doublement tranquille, et faire un bail
+avec le Destin. Tu ne vivras pas, afin que je puisse dire à la peur
+au pâle courage qu'elle en a menti, et dormir en dépit du tonnerre.
+(_Tonnerre._--_On voit s'élever le fantôme d'un enfant couronné, ayant
+un arbre dans la main._) Quel est celui-ci qui s'élève comme le fils
+d'un roi, et qui porte sur son front d'enfant la couronne fermée de la
+souveraineté?
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.--Écoute, mais ne parle pas.
+
+LE FANTÔME.--Sois fier comme un lion orgueilleux: ne t'embarrasse pas
+de ceux qui s'irritent, s'emportent et conspirent contre toi. Jamais
+Macbeth ne sera vaincu, jusqu'à ce que la grande forêt de Birnam marche
+contre lui vers la haute colline de Dunsinane.
+
+(Le fantôme rentre dans la terre.)
+
+MACBETH.--Cela n'arrivera jamais. Qui peut _presser_[33] la forêt,
+commander à l'arbre de détacher sa racine liée à la terre? O douces
+prédictions! ô bonheur! Rébellion, ne lève point la tête jusqu'à ce que
+la forêt de Birnam se lève; et Macbeth, au faîte de la grandeur, vivra
+tout le bail de la nature, et son dernier soupir sera le tribut payé à
+la vieillesse et à la loi mortelle.--Cependant mon coeur palpite encore
+du désir de savoir une chose: dites-moi (si votre art va jusqu'à me
+l'apprendre), la race de Banquo régnera-t-elle un jour dans ce royaume?
+
+TOUTES LES SORCIÈRES ENSEMBLE.--Ne cherche point à en savoir davantage.
+
+MACBETH.--Je veux être satisfait. Si vous me le refusez, qu'une
+malédiction éternelle tombe sur vous!--Faites-moi connaître ce qui en
+est.--Pourquoi cette chaudière disparaît-elle? Quel est ce bruit?
+
+(Hautbois.)
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Paraissez!
+
+DEUXIÈME SORCIÈRE.--Paraissez!
+
+TROISIÈME SORCIÈRE.--Paraissez!
+
+LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.--Paraissez à ses yeux et affligez son
+coeur.--Venez comme des ombres, et éloignez-vous de même.
+
+(Huit rois paraissent marchant à la file, le dernier tenant un miroir
+dans sa main. Banquo les suit.)
+
+MACBETH.--Tu ressembles trop à l'ombre de Banquo; à bas! ta couronne
+brûle mes yeux dans leur orbite.--Et toi, dont le front est également
+ceint d'un cercle d'or, tes cheveux sont pareils à ceux du premier.--Un
+troisième ressemble à celui qui le précède. Sorcières impures, pourquoi
+me montrez-vous ceci?--Un quatrième! Fuyez mes yeux.--Quoi! cette ligne
+se prolongera-t-elle jusqu'au jour du jugement? Encore un autre!--Un
+septième! Je n'en veux pas voir davantage.--Et cependant voilà le
+huitième qui paraît, portant un miroir où j'en découvre une foule
+d'autres: j'en vois quelques-uns qui portent deux globes et un triple
+sceptre[34]. Effroyable vue! Oui, je le vois maintenant, c'est vrai, car
+voilà Banquo, tout souillé du sang de ses plaies, qui me sourit et me
+les montre comme siens.--Quoi! en est-il ainsi?
+
+PREMIÈRE SORCIÈRE.--Oui, seigneur, il en est ainsi.--Mais pourquoi
+Macbeth reste-t-il ainsi saisi de stupeur? Venez, mes soeurs, égayons
+ses esprits, et faisons-lui connaître nos plus doux plaisirs. Je vais
+charmer l'air pour qu'il rende des sons, tandis que vous exécuterez
+votre antique ronde; il faut que ce grand roi puisse dire avec bonté que
+nous l'avons reçu avec les hommages qui lui sont dus.
+
+(Musique.--Les sorcières dansent et disparaissent.)
+
+MACBETH.--Où sont-elles? parties!--Que cette heure funeste soit maudite
+dans le calendrier!--Venez, vous qui êtes là dehors.
+
+(Entre Lenox.)
+
+LENOX.--Que désire votre grâce?
+
+MACBETH.--Avez-vous vu les soeurs du Destin?
+
+LENOX.--Non, mon seigneur.
+
+MACBETH.--N'ont-elles pas passé près de vous?
+
+LENOX.--Non, en vérité, mon seigneur.
+
+MACBETH.--Que l'air qu'elles traversent soit infecté, et damnation sur
+tous ceux qui croiront en elles!--J'ai entendu galoper des chevaux: qui
+donc est arrivé?
+
+LENOX.--Deux ou trois personnes, seigneur, apportant la nouvelle que
+Macduff s'est sauvé en Angleterre.
+
+MACBETH.--Il s'est sauvé en Angleterre?
+
+LENOX.--Oui, mon bon seigneur.
+
+MACBETH.--O temps! tu devances mes terribles exploits. On n'atteint
+jamais le dessein frivole si l'action ne marche pas avec lui. Désormais,
+les premiers mouvements de mon coeur seront aussi les premiers
+mouvements de ma main; dès à présent, pour couronner mes pensées par les
+actes, il faut penser et agir aussitôt; je vais surprendre le château
+de Macduff, m'emparer de Fife, passer au fil de l'épée sa femme et ses
+petits enfants, et tout ce qui a le malheur d'être de sa race. Inutile
+de se vanter comme un insensé; je vais accomplir cette entreprise avant
+que le projet se refroidisse. Mais, plus de visions!
+
+(_À Lenox._) Où sont ces gentilshommes? Viens, conduis-moi vers eux.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 30: _Harper_. On ne sait quel est ce _Harper_; il n'en est pas
+question dans la _Sorcière_ de Middleton; c'est probablement quelque
+animal que la sorcière désigne ainsi en raison de la ressemblance de son
+cri avec le son d'une corde de harpe.]
+
+[Note 31: Shakspeare met souvent ainsi dans la bouche de ses
+sorcières des phrases interrompues auxquelles elles semblent attacher un
+sens complet. On peut le voir dans la première scène.]
+
+[Note 32: Espèce de serpent.]
+
+[Note 33: _Impress_, presser, forcer au service militaire.]
+
+[Note 34: Allusion à la réunion des deux îles et des trois royaumes
+de la Grande-Bretagne, sous Jacques VI d'Écosse.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+A Fife.--Un appartement du château de Macduff.
+
+
+_Entrent lady_ MACDUFF, _son_ JEUNE FILS, ROSSE.
+
+LADY MACDUFF.--Qu'avait-il fait qui pût le forcer à fuir son pays?
+
+ROSSE.--Ayez patience, madame.
+
+LADY MACDUFF.--Il n'en a pas eu, lui. Sa fuite est une folie; à défaut
+de nos actions, ce sont nos frayeurs qui font de nous des traîtres.
+
+ROSSE.--Vous ne savez pas si ç'a été en lui sagesse ou frayeur.
+
+LADY MACDUFF.--Sagesse! de laisser sa femme, laisser ses petits enfants,
+ses biens, ses titres dans un lieu d'où il s'enfuit! Il ne nous aime
+point, il ne ressent point les mouvements de la nature. Le pauvre
+roitelet, le plus faible des oiseaux dispute dans son nid ses petits au
+hibou. Il n'y a que de la frayeur, aucune affection, et tout aussi peu
+de sagesse, dans une fuite précipitée ainsi contre toute raison.
+
+ROSSE.--Chère cousine, je vous en prie, gouvernez-vous; car, pour votre
+époux, il est généreux, sage, judicieux, et connaît mieux que personne
+ce qui convient aux circonstances. Je n'ose pas trop en dire davantage;
+mais ce sont dis temps bien cruels que ceux où nous sommes des traîtres
+sans nous en douter nous-mêmes, où le bruit menaçant arrive jusqu'à
+nous sans que nous sachions ce qui nous menace, et ou nous flottons au
+hasard, sans nous diriger, sur une mer capricieuse et irritée[35]. Je
+prends congé de vous; vous ne tarderez pas à me revoir ici. Les choses
+arrivées au dernier degré du mal doivent s'arrêter ou remonter vers ce
+qu'elles étaient naguère.--Mon joli cousin, que le ciel veille sur vous.
+
+LADY MACDUFF.--Il a un père, et pourtant il n'a point de père.
+
+ROSSE.--Je suis si peu maître de moi-même, que si je m'arrêtais plus
+longtemps, je me perdrais et ne ferais qu'ajouter à vos peines. Adieu,
+je prends congé de vous pour cette fois.
+
+LADY MACDUFF.--Mon garçon, votre père est mort: qu'allez-vous devenir?
+Comment vivrez-vous?
+
+L'ENFANT.--Comme vivent les oiseaux, ma mère.
+
+LADY MACDUFF.--Quoi! de vers et de mouches?
+
+L'ENFANT.--De ce que je pourrai trouver, je veux dire: c'est ainsi que
+vivent les oiseaux.
+
+LADY MACDUFF.--Pauvre petit oiseau! ainsi tu ne craindrais pas le filet,
+la glu, le piège, le trébuchet?
+
+L'ENFANT.--Pourquoi les craindrais-je, ma mère? Ils ne sont pas destinés
+aux petits oiseaux.--Mon père n'est pas mort, quoi que vous en disiez.
+
+LADY MACDUFF.--Oui, il est mort. Comment feras-tu pour avoir un père?
+
+L'ENFANT.--Comment ferez-vous pour avoir un mari?
+
+LADY MACDUFF.--Moi! j'en pourrais acheter vingt au premier marché.
+
+L'ENFANT.--Vous les achèteriez donc pour les revendre?
+
+LADY MACDUFF.--Tu dis tout ce que tu sais, et en vérité cela n'est pas
+mal pour ton âge.
+
+L'ENFANT.--Mon père était-il un traître, ma mère?
+
+LADY MACDUFF.--Oui, c'était un traître.
+
+L'ENFANT.--Qu'est-ce que c'est qu'un traître?
+
+LADY MACDUFF.--C'est un homme qui jure et qui ment.
+
+L'ENFANT.--Et tous ceux qui font cela sont-ils des traîtres?
+
+LADY MACDUFF.--Oui, tout homme qui fait cela est un traître, et mérite
+d'être pendu.
+
+L'ENFANT.--Et doivent-ils être tous pendus, ceux, qui jurent et qui
+mentent?
+
+LADY MACDUFF.--Oui, tous.
+
+L'ENFANT.--Et qui est-ce qui doit les pendre?
+
+LADY MACDUFF.--Les honnêtes gens.
+
+L'ENFANT.--Alors les menteurs et les jureurs sont des imbéciles, car il
+y a assez de menteurs et de jureurs pour battre les honnêtes gens et
+pour les pendre.
+
+LADY MACDUFF.--Que Dieu te garde, pauvre petit singe! Mais comment
+feras-tu pour avoir un père?
+
+L'ENFANT.--S'il était mort, vous le pleureriez, et si vous ne pleuriez
+pas, ce serait un bon signe que j'aurais bientôt un nouveau père.
+
+LADY MACDUFF.--Pauvre petit causeur, comme tu babilles!
+
+(Arrive un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Dieu vous garde, belle dame! je ne vous suis pas connu,
+quoique je sois parfaitement instruit du rang que vous tenez. Je crains
+que quelque danger ne soit prêt à fondre sur vous. Si vous voulez suivre
+l'avis d'un homme simple, qu'on ne vous trouve pas en ce lieu. Fuyez
+d'ici avec vos petits enfants. Je suis trop barbare, je le sens, de vous
+épouvanter ainsi: vous faire plus de mal encore serait une horrible
+cruauté qui est trop près de vous atteindre. Que le ciel vous protège!
+Je n'ose m'arrêter plus longtemps.
+
+(Il sort.)
+
+LADY MACDUFF.--Où pourrai-je fuir? Je n'ai point fait de mal: mais je me
+rappelle maintenant que je suis dans ce monde terrestre, où faire le mal
+est souvent regardé comme louable, et faire le bien passe quelquefois
+pour une dangereuse folie. Pourquoi donc, hélas! présenterais-je cette
+défense de femme, et dirais-je: Je n'ai point fait de mal?--(_Entrent
+des assassins._) Quelles sont ces figures?
+
+UN ASSASSIN.--Où est votre mari?
+
+LADY MACDUFF.--Pas dans un lieu, j'espère, assez maudit du ciel pour
+qu'il puisse être trouvé par un homme tel que toi.
+
+L'ASSASSIN.--C'est un traître.
+
+L'ENFANT.--Tu en as menti, vilain, aux poils roux!
+
+L'ASSASSIN, _poignardant l'enfant_.--Comment, toi qui n'es pas sorti de
+ta coquille, petit frai de traître!
+
+L'ENFANT.--Il m'a tué, ma mère: sauvez-vous, je vous en prie.
+
+(Il meurt. Lady Macduff sort en criant au meurtre, et poursuivie par les
+assassins.)
+
+[Note 35:
+
+ _When we hold rumour
+ From what we fear, yet know not what we fear.
+ But float upon a wild and violent sea,
+ Each way and move._
+
+Les commentateurs me paraissent n'avoir pas compris ce passage; ils
+veulent entendre _hold_ dans le sens de _keep_, tenir, tenir pour
+certain, et je crois qu'il doit être pris pour celui _catch_, prendre,
+recevoir, comme prendre le mal, _catch the infection_. Ainsi le sens
+sera: _nous recevons le bruit de ce que nous craignons sans savoir ce
+que nous craignons_. Il a fallu rendre l'expression de cette pensée
+un peu moins littérale pour la rendre plus claire, ainsi qu'il arrive
+souvent en traduisant Shakspeare; mais elle me parait d'ailleurs
+entièrement d'accord avec la phrase suivante, encore imparfaitement
+comprise par les commentateurs, qui ne conçoivent pas qu'au mot _float_
+Shakspeare ait ajouté _and move_, «parce que, disent-ils, si nous
+flottons de tous côtés, il n'est pas nécessaire de nous apprendre que
+nous nous _mouvons_ (move).» Il est cependant certain qu'arrêtés par un
+bruit vague dont nous ne connaissons pas la source, et ne sachant pas de
+quel côté nous devons agir, nous ajoutons à l'incertitude des événements
+celle de nos propres volontés: c'est ce que Shakspeare a dû et voulu
+exprimer.]
+
+
+
+SCÈNE III
+
+En Angleterre.--Un appartement dans le palais du roi.
+
+_Entrent_ MALCOLM ET MACDUFF.
+
+MALCOLM.--Cherchons quelque sombre solitude où nous puissions vider de
+larmes nos tristes coeurs.
+
+MACDUFF.--Empoignons plutôt l'épée meurtrière, et, en hommes de courage,
+marchons à grands pas vers notre patrie abattue[36]. Chaque matin se
+lamentent de nouvelles veuves, de nouveaux orphelins pleurent; chaque
+jour de nouveaux accents de douleur vont frapper la face du ciel, qui
+en retentit, comme s'il était sensible aux maux de l'Écosse, et qu'il
+répondit par des cris aussi lamentables.
+
+MALCOLM.--Je pleure sur ce que je crois; je crois ce que j'ai appris, et
+ce que je puis redresser sera redressé dès que je trouverai l'occasion
+amie. Il peut se faire que ce que vous m'avez raconté soit vrai:
+cependant ce tyran, dont le nom seul blesse notre langue, passa
+autrefois pour un honnête homme; vous l'avez aimé chèrement; il ne vous
+a point encore fait de mal. Je suis jeune, mais vous pourriez vous faire
+un mérite près de lui à mes dépens; et c'est sagesse que d'offrir un
+pauvre, faible et innocent agneau pour apaiser un dieu irrité.
+
+MACDUFF.--Je ne suis pas traître.
+
+MALCOLM.--Mais Macbeth l'est. Un bon et vertueux naturel peut plier sous
+la main d'un monarque. Je vous demande pardon; mes idées ne changent
+point ce que vous êtes en effet: les anges sont demeurés brillants,
+quoique le plus brillant soit tombé; et quand tout ce qu'il y a d'odieux
+se présenterait sous les traits de la vertu, la vertu n'en conserverait
+pas moins son aspect ordinaire.
+
+MACDUFF.--J'ai perdu mes espérances.
+
+MALCOLM.--Peut-être là même où j'ai trouvé des doutes. Pourquoi
+avez-vous si brusquement quitté, sans prendre congé d'eux, votre femme
+et vos enfants, ces précieux motifs de nos actions, ces puissants liens
+d'amour?--Je vous prie, ne voyez pas dans mes soupçons des affronts pour
+vous, mais seulement des sûretés pour moi: vous pouvez être parfaitement
+honnête, quoique je puisse penser.
+
+MACDUFF.--Péris, péris, pauvre patrie! Tyrannie puissante, affermis-toi
+sur tes fondements, car la vertu n'ose te réprimer; et toi, subis
+tes injures, c'est maintenant à juste titre[37]. Adieu, prince: je ne
+voudrais pas être le misérable que tu soupçonnes pour tout l'espace qui
+est sous la main du tyran, avec le riche Orient par-dessus le marché.
+
+MALCOLM.--Ne vous offensez point: ce que je dis ne vient point d'une
+défiance décidée contre vous. Je crois que notre patrie succombe sous
+le joug, elle pleure, son sang coule, et chaque jour de plus ajoute une
+plaie à ses blessures; je crois aussi que plus d'une main se lèverait
+en faveur de mes droits, et je reçois ici de la généreuse Angleterre
+l'offre d'un million de bons soldats: mais après tout cela, quand
+j'aurai foulé aux pieds la tête du tyran, ou que je l'aurai placée sur
+la pointe de mon épée, ma pauvre patrie se trouvera en proie à plus
+de vices encore qu'auparavant; elle souffrira encore, et de plus de
+manières, de celui qui succédera.
+
+MACDUFF.--Et qui sera-ce donc?
+
+MALCOLM.--C'est moi-même dont je veux parler; je sens en moi toutes
+les sortes de vices tellement enracinés, que, quand ils viendront à
+s'épanouir, le noir Macbeth paraîtra pur comme la neige; et le pauvre
+État le tiendra pour un agneau en comparaison des maux sans bornes qui
+viendraient de moi.
+
+MACDUFF.--Jamais, aux légions de l'horrible enfer, il ne peut se joindre
+un démon assez maudit en méchanceté pour surpasser Macbeth.
+
+MALCOLM.--J'avoue qu'il est sanguinaire, esclave de la luxure, avare,
+faux, trompeur, capricieux, violent, et infecté de tous les vices qui
+ont un nom; mais il n'y a point de limites, il n'y en a aucune à
+mes ardeurs de volupté: vos femmes, vos filles, vos matrones et vos
+servantes, ne pourraient combler le gouffre de mon incontinence, et mes
+désirs renverseraient tous les obstacles que la vertu opposerait à ma
+volonté. Macbeth vaut mieux qu'un pareil roi,
+
+MACDUFF.--Une intempérance sans fin est une tyrannie de la nature; elle
+a plus d'une fois avant le temps rendu vacant un trône fortuné, et causé
+la chute de beaucoup de rois. Mais ne craignez point pour cela de vous
+charger de la couronne qui vous appartient. Vous pouvez abandonner
+à votre passion une vaste moisson de voluptés, et paraître encore
+tempérant, tant il vous sera aisé de fasciner le public. Nous avons
+assez de dames de bonne volonté, et vous ne pouvez renfermer en
+vous-même un vautour capable de dévorer toutes celles qui viendront
+s'offrir d'elles-mêmes à l'homme revêtu du pouvoir, aussitôt quelles
+auront découvert son inclination.
+
+MALCOLM.--Outre cela, au nombre de mes penchants désordonnés s'élève en
+moi une avarice si insatiable, que, si j'étais roi, je ferais périr les
+nobles pour avoir leurs terres; je convoiterais les joyaux de l'un,
+le château d'un autre; et plus j'aurais, plus cet assaisonnement
+augmenterait mon appétit, en sorte que je forgerais d'injustes
+accusations contre des hommes honnêtes et fidèles, et je les détruirais
+par avidité de richesses.
+
+MACDUFF.--L'avarice pénètre plus avant et jette des racines plus
+pernicieuses que l'incontinence, fruit de l'été[38]; elle a été le glaive
+qui a égorgé nos rois. Cependant ne craignez rien: l'Écosse contient des
+richesses à foison pour assouvir vos désirs, même de votre propre bien;
+tous ces vices sont tolérables quand ils sont balancés par des vertus.
+
+MALCOLM.--Mais je n'en ai point: tout ce qui fait l'ornement des rois,
+justice, franchise, tempérance, fermeté, libéralité, persévérance,
+clémence, modestie, piété, patience, courage, bravoure, tout cela n'a
+pour moi aucun attrait; mais j'abonde en vices de toutes sortes, chacun
+en particulier reproduit sous différentes formes. Oui! si j'en avais le
+pouvoir, je ferais couler dans l'enfer le doux lait de la concorde, je
+bouleverserais la paix universelle, et je porterais le désordre dans
+tout ce qui est uni sur la terre.
+
+MACDUFF.--O Écosse! Écosse!
+
+MALCOLM.--Si un pareil homme est fait pour gouverner, parlez; je suis
+tel que je vous l'ai dit.
+
+MACDUFF.--Fait pour gouverner! non, pas même pour vivre! O nation
+misérable! sous le joug d'un tyran usurpateur, armé d'un sceptre
+ensanglanté, quand reverras-tu des jours prospères, puisque le rejeton
+légitime de ton trône demeure réprouvé par son propre arrêt et blasphème
+contre sa race? Ton père était un saint roi; la reine qui t'a porté,
+plus souvent à genoux que sur ses pieds, mourait chaque jour à
+elle-même. Adieu: ces vices dont tu t'accuses toi-même m'ont banni
+d'Écosse. O mon coeur, ta dernière espérance s'évanouit ici!
+
+MALCOLM.--Macduff, ce noble transport, fils de l'intégrité, a effacé de
+mon âme tous ses noirs soupçons, m'a convaincu de ton honneur et de ta
+bonne foi. Le diabolique Macbeth a déjà tenté, par plusieurs artifices
+semblables, de m'attirer sous sa puissance; et une modeste prudence me
+défend contre une crédulité trop précipitée. Mais que le Dieu d'en
+haut traite seul entre toi et moi! De ce moment je m'abandonne à tes
+conseils; je rétracte les calomnies que j'ai proférées contre moi-même,
+et j'abjure ici tous les reproches, toutes les imputations dont je me
+suis chargé, comme étrangers à mon caractère. Je suis encore inconnu
+à une femme; jamais je ne fus parjure; à peine ai-je convoité la
+possession de mon propre bien; jamais je n'ai violé ma foi; je ne
+trahirais pas le diable à son compère; et la vérité m'est aussi chère
+que la vie. Mon premier mensonge est celui que je viens de faire contre
+moi. Ce que je suis en en effet, c'est à toi et à ma pauvre patrie à en
+disposer, et déjà, avant ton arrivée en ce lieu, le vieux Siward, à la
+tête de dix mille vaillants guerriers réunis sur un même point, allait
+se mettre en marche pour l'Écosse. Maintenant nous irons ensemble;
+et puisse le succès être aussi bon que la querelle que nous
+soutenons!--Pourquoi gardes-tu le silence?
+
+MACDUFF.--Tant d'idées agréables et tant d'idées fâcheuses à la fois ne
+sont pas aisées à concilier.
+
+(Entre un médecin.)
+
+MALCOLM, _à Macduff_.--Nous en reparlerons.--Je vous prie, le roi
+va-t-il paraître?
+
+LE MÉDECIN,--Oui, seigneur; il y a là une foule de malheureux qui
+attendent de lui leur guérison. Leur maladie triomphe des plus puissants
+moyens de l'art; mais dès qu'il les touche, telle est la vertu sainte
+dont le ciel a doué sa main, qu'ils guérissent à l'instant.
+
+MALCOLM.--Je vous remercie, docteur.
+
+(Le médecin sort.)
+
+MACDUFF.--Quelle est la maladie dont il veut parler?
+
+MALCOLM.--On l'appelle le _mal du roi_[39]: c'est une oeuvre miraculeuse
+de ce bon prince, et dont j'ai été moi-même souvent témoin depuis mon
+séjour dans cette cour. Comment il se fait exaucer du ciel, lui seul le
+sait; mais le fait est qu'il guérit des gens affligés d'un mal cruel,
+tout bouffis et couverts d'ulcères, pitoyables à voir, et désespoir
+de la médecine, en leur suspendant au cou une médaille d'or qu'il
+accompagne de saintes prières; et l'on dit qu'il transmettra aux rois
+ses successeurs ce bienfaisant pouvoir de guérir. Outre cette vertu
+singulière, il a encore reçu du ciel le don de prophétie; et les
+nombreuses bénédictions qui planent sur son trône annoncent assez qu'il
+est rempli de la grâce de Dieu.
+
+(Entre Rosse.)
+
+MACDUFF.--Voyez: qui vient à nous?
+
+MALCOLM.--Un de mes compatriotes, mais je ne le reconnais pas encore.
+
+MACDUFF, _à Rosse_.--Mon bon et cher cousin, soyez le bienvenu.
+
+MALCOLM.--Je le reconnais à présent. Dieu de bonté, écarte promptement
+les causes qui nous rendent ainsi étrangers les uns aux autres.
+
+ROSSE.--_Amen_, seigneur.
+
+MACDUFF.--L'Écosse est-elle toujours à sa place?
+
+ROSSE.--Hélas! pauvre pays qui n'ose presque plus se reconnaître! On ne
+peut l'appeler notre mère, mais notre tombeau, cette patrie où l'on n'a
+jamais vu sourire que ce qui est privé d'intelligence; où l'air est
+déchiré de soupirs, de gémissements, de cris douloureux qu'on ne
+remarque plus; où la violence de la douleur est regardée comme une folie
+ordinaire[40]; où la cloche mortuaire sonne sans qu'à peine on demande
+pour qui; où la vie des hommes de bien expire avant que soit séchée la
+fleur qu'ils portent à leur chapeau, ou même avant qu'elle commence à se
+flétrir.
+
+MACDUFF.--O récit trop exact, et cependant trop vrai!
+
+MALCOLM.--Quel est le malheur le plus nouveau?
+
+ROSSE.--Le malheur qui date d'une heure fait siffler celui qui le
+raconte; chaque minute en enfante un nouveau.
+
+MACDUFF.--Comment se porte ma femme?
+
+ROSSE.--Mais, bien.
+
+MACDUFF.--Et tous mes enfants?
+
+ROSSE.--Bien aussi.
+
+MACDUFF.--Et le tyran n'a pas attenté à leur paix?
+
+ROSSE.--Non, ils étaient bien en paix quand je les ai quittés.
+
+MACDUFF.--Ne soyez point avare de paroles: comment cela va-t-il?
+
+ROSSE.--Lorsque je suis arrivé ici pour apporter les nouvelles qui me
+pèsent si cruellement, le bruit courait que plusieurs hommes de coeur
+s'étaient mis en campagne; et, d'après ce que j'ai vu des forces que le
+tyran à sur pied en ce moment, je suis disposé à le croire. L'heure
+est venue de nous secourir; un de vos regards en Écosse créerait des
+soldats, et ferait combattre jusqu'aux femmes pour s'affranchir de tant
+d'horribles maux.
+
+MALCOLM.--Qu'ils se consolent, nous allons en Écosse. La généreuse
+Angleterre nous a prêté le brave Siward et dix mille hommes: la
+chrétienté ne fournit pas un plus ancien, ni un meilleur soldat.
+
+ROSSE.--Plût au ciel que je pusse répondre à cette consolation en vous
+rendant la pareille! mais j'ai à prononcer des paroles qu'il faudrait
+hurler dans l'air solitaire, là où l'ouïe ne pourrait les saisir.
+
+MACDUFF.--Qui intéressent-elles? Est-ce la cause générale? ou bien
+est-ce un patrimoine de douleur qu'un seul coeur puisse réclamer comme
+sien?
+
+ROSSE.--Il n'est point d'âme honnête qui ne partage cette douleur, bien
+que la principale part n'en appartienne qu'à vous.
+
+MACDUFF.--Si elle m'appartient, ne me la gardez pas plus longtemps; que
+j'en sois mis en possession sur-le-champ.
+
+ROSSE.--Que vos oreilles ne prennent pas pour jamais en aversion ma
+voix, qui va les frapper des sons les plus accablants qu'elles aient
+jamais entendus.
+
+MACDUFF.--Ouf! je devine!
+
+ROSSE.--Votre château a été surpris, votre femme et vos petits enfants
+inhumainement massacrés. Vous dire la manière, ce serait à la curée de
+ces daims massacrés vouloir ajouter encore votre mort.
+
+MALCOLM.--Dieu de miséricorde!--Allons, homme, n'enfoncez point votre
+chapeau sur vos yeux; donnez des expressions à la douleur: le chagrin
+qui ne parle pas murmure en secret au coeur surchargé et lui ordonne de
+se rompre,
+
+MACDUFF.--Mes enfants aussi?
+
+ROSSE.--Femmes, enfants, serviteurs, tout ce qu'ils ont pu trouver.
+
+MACDUFF.--Et fallait-il que je n'y fusse pas! Ma femme tuée aussi!
+
+ROSSE.--Je vous l'ai dit.
+
+MALCOLM.--Prenez courage: cherchons dans une grande vengeance des
+remèdes propres à guérir cette mortelle douleur.
+
+MACDUFF.--Il n'a point d'enfants[41]!--Tous mes jolis enfants, avez-vous
+dit? tous? Oh! milan d'enfer! Tous? quoi! tous mes pauvres petits
+poulets et leur mère, tous enlevés d'un seul horrible coup?
+
+MALCOLM.--Luttez en homme contre le malheur.
+
+MACDUFF.--Je le ferai; mais il faut bien aussi que je le sente en homme;
+il faut bien aussi que je me rappelle qu'il a existé dans le monde des
+êtres qui étaient pour moi ce qu'il y avait de plus précieux. Le ciel
+l'a vu et n'a pas pris leur défense! Coupable Macduff! ils ont tous été
+frappés pour toi! Misérable que je suis! ce n'est pas pour leurs fautes,
+mais pour les miennes, que le meurtre a fondu sur eux. Que le ciel
+maintenant leur donne la paix!
+
+MALCOLM.--Que ceci aiguise votre épée; que votre douleur se change en
+colère, qu'elle n'affaiblisse pas votre coeur, qu'elle l'enrage.
+
+MACDUFF.--Oh! je pourrais jouer le rôle d'une femme et celui d'un
+fanfaron avec ma langue; mais, ô ciel propice, abrège tout délai;
+mets-nous face à face ce démon de l'Écosse et moi; place-le à la
+longueur de mon épée, s'il m'échappe, que le ciel lui pardonne aussi!
+
+MALCOLM.--Ces accents sont d'un homme. Allons trouver le roi; notre
+armée est prête; nous n'avons plus qu'à prendre congé. Macbeth est
+mûr pour tomber, et les puissances d'en haut ont saisi la
+faucille.--Acceptez tout ce qui peut vous consoler. C'est une longue
+nuit que celle qui n'arrive point au jour.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 36:
+
+ _And like goodmen
+ Bestride our down fall'n birthdom._
+
+Les commentateurs ont voulu expliquer pur _birth right_, droit de
+naissance, le mot de _birthdom_, qui signifie, je crois, pays natal.
+Dans cette supposition, ils ont expliqué le mot _bestride_ par être
+à cheval, à la manière d'un homme qui met entre ses jambes, pour le
+défendre, l'objet qu'on veut lui enlever. Cette explication me paraît
+être forcée et nullement en rapport avec le reste du dialogue.--Malcolm
+parle de se retirer dans un coin pour pleurer; Macduff veut au contraire
+qu'il se rende dans son pays, et part de là pour lui décrire les maux de
+ce pays: cela est naturel.]
+
+[Note 37:
+
+ _Wear thou thy wrongs,
+ Thy title is affeer'd._
+
+_Affeer'd_ est un terme de loi qui paraît signifier confirmer. Je pense,
+malgré l'opinion de la plupart des commentateurs, que Macduff s'adresse
+ici à Malcolm, et lui dit, pour lui reprocher sa lâcheté: «Subis tes
+injures, ton titre est consacré, tu y as droit.»]
+
+[Note 38: _Summer seeding lust_.]
+
+[Note 39: Les écrouelles.]
+
+[Note 40: _Modern ecstasy_.]
+
+[Note 41: _He has no children_! On est demeuré dans l'incertitude
+sur le sens de cette exclamation: quelques personnes pensent qu'elle
+s'adresse à Malcolm, dont les impuissantes consolations ne peuvent venir
+que d'un homme qui n'a pu connaître une pareille douleur; et il est
+certain qu'à l'appui de cette opinion vient ce qu'a dit lady Macbeth,
+dans le premier acte, du bonheur qu'elle a senti à allaiter son enfant;
+de plus, les chroniques d'Écosse parlent d'un fils de Macbeth, nommé
+Lulah, qui fut, après la mort de son père, couronné roi par quelques-uns
+de ses partisans, et fut ensuite tué quatre mois environ après la
+bataille de Dunsinane. Mais, d'un autre côté, il est clair que Macduff
+répond à Malcolm, et qu'il repousse ses consolations par l'impossibilité
+où il est de se venger sur un homme qui n'a pas d'enfants. Il faut
+remarquer d'ailleurs que rien dans la pièce n'a indiqué que Macbeth eût
+des enfants vivants, et que le désespoir avec lequel Macbeth apprend
+que des enfants de Banquo régneront après lui, ne parait pas porter sur
+l'idée de voir privé de la couronne un enfant déjà existant. Il ne dit
+point: _not my son_, mais _no son of mine succeeding_; enfin, ce sens
+exprime un sentiment beaucoup plus profond, et c'est une raison pour
+croire que c'est celui de Shakspeare.]
+
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+A Dunsinane.--Un appartement du château.
+
+
+_Entrent_ UN MÉDECIN ET UNE DAME _suivante de la reine._
+
+LE MÉDECIN.--Voilà deux nuits que je veille avec vous, et rien ne m'a
+confirmé la vérité de votre rapport. Quand lui est-il arrivé la dernière
+fois de se promener ainsi?
+
+LA DAME SUIVANTE.--C'est depuis que Sa Majesté est entrée en campagne:
+je l'ai vue se lever de son lit, jeter sur elle sa robe de nuit, ouvrir
+son cabinet, prendre du papier, le plier, écrire dessus, le lire, le
+cacheter ensuite, puis retourner se mettre au lit; et pendant tout ce
+temps-là demeurer dans le plus profond sommeil.
+
+LE MÉDECIN.--Il faut qu'il existe un grand désordre dans les fonctions
+naturelles, pour qu'on puisse à la fois jouir des bienfaits du sommeil
+et agir comme si l'on était éveillé. Dites-moi, dans cette agitation
+endormie, outre sa promenade et les autres actions dont vous parlez, que
+lui avez-vous jamais entendu dire?
+
+LA DAME SUIVANTE.--Ce que je ne veux pas répéter après elle, monsieur.
+
+LE MÉDECIN.--Vous pouvez me le dire à moi, et cela est même
+très-nécessaire.
+
+LA DAME SUIVANTE.--Ni à vous, ni à personne, puisque je n'ai aucun
+témoin pour confirmer mon récit. (_Entre lady Macbeth, avec un
+flambeau._) Tenez, la voilà qui vient absolument comme à l'ordinaire;
+et, sur ma vie, elle est profondément endormie. Observez-la; demeurez à
+l'écart.
+
+LE MÉDECIN.--Comment a-t-elle eu cette lumière?
+
+LA DAME SUIVANTE.--Ah! elle était près d'elle: elle a toujours de la
+lumière près d'elle; c'est son ordre.
+
+LE MÉDECIN.--Vous voyez que ses yeux sont ouverts.
+
+LA DAME SUIVANTE.--Oui, mais ils sont fermés à toute impression.
+
+LE MÉDECIN.--Que fait-elle donc là? Voyez comme elle se frotte les
+mains.
+
+LA DAME SUIVANTE.--C'est un geste qui lui est ordinaire: elle a toujours
+l'air de se laver les mains; je l'ai vue le faire sans relâche un quart
+d'heure de suite.
+
+LADY MACBETH.--Il y a toujours une tache.
+
+LE MÉDECIN.--Écoutez; elle parle. Je veux écrire ce qu'elle dira, afin
+d'en conserver plus nettement le souvenir.
+
+LADY MACBETH.--Va-t'en, maudite tache...; va-t'en, te dis-je.--Une, deux
+heures.--Allons, il est temps de le faire.--L'enfer est sombre!--Fi!
+mon seigneur, fi! un soldat avoir peur! Qu'avons-nous besoin de nous
+inquiéter, qui le saura, quand personne ne pourra demander de comptes à
+notre puissance?--Mais qui aurait cru que ce vieillard eut encore tant
+de sang dans le corps?
+
+LE MÉDECIN. _à la dame suivante_.--Remarquez-vous cela?
+
+LADY MACBETH.--Le thane de Fife avait une femme: où est-elle
+maintenant?--Quoi! ces mains ne seront-elles jamais propres?--Plus
+de cela, mon seigneur, plus de cela: vous gâtez tout par ces
+tressaillements.
+
+LE MÉDECIN.--Allez-vous-en, allez-vous-en; vous avez appris ce que vous
+ne deviez pas savoir.
+
+LA DAME SUIVANTE.--Elle a dit ce qu'elle ne devait pas dire, j'en suis
+sûre. Dieu sait tout ce qu'elle a su!
+
+LADY MACBETH.--Il y a toujours là une odeur de sang. Tous les parfums de
+l'Arabie ne peuvent purifier cette petite main!--Oh! oh! oh!
+
+LE MÉDECIN.--Quel profond soupir! Le coeur est cruellement chargé.
+
+LA DAME SUIVANTE.--Je ne voudrais pas avoir un pareil coeur dans mon
+sein, pour les grandeurs de tout ce corps.
+
+LE MÉDECIN.--Bien, bien, bien.
+
+LA DAME SUIVANTE.--Je prie Dieu qu'il en soit ainsi, docteur.
+
+LE MÉDECIN.--Cette maladie est au-dessus de mon art: cependant j'ai
+connu des personnes qui se promenaient durant leur sommeil, et qui sont
+mortes saintement dans leur lit.
+
+LADY MACBETH.--Lavez vos mains, mettez votre robe de nuit, ne soyez pas
+si pâle. Je vous le répète, Banquo est enterré, il ne peut pas sortir de
+son tombeau.
+
+LE MÉDECIN.--Et cela encore?
+
+LADY MACBETH.--Au lit, au lit: on frappe à la porte; venez, venez,
+venez, donnez-moi votre main. Ce qui est fait ne peut se défaire. Au
+lit, au lit, au lit!
+
+(Elle sort.)
+
+LE MÉDECIN.--Va-t-elle retourner à son lit?
+
+LA DAME SUIVANTE.--Tout droit.
+
+LE MÉDECIN.--Il a été murmuré d'horribles secrets.--Des actions contre
+nature produisent des désordres contre nature. Le sourd oreiller recevra
+les confidences des consciences souillées.--Elle a plus besoin d'un
+prêtre que d'un médecin. Dieu! Dieu! pardonne-nous à tous.--Suivez-la;
+écartez d'elle tout ce qui pourrait la déranger, et ayez toujours les
+yeux sur elle; je pense, mais je n'ose parler.
+
+LA DAME SUIVANTE.--Bonne nuit, cher docteur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+Dans la campagne, près de Dunsinane.
+
+
+_Entrent avec des enseignes et des tambours_ MENTEITH, CAITHNESS, ANGUS,
+LENOX, _des soldats._
+
+MENTEITH.--L'armée anglaise approche: elle est conduite par Malcolm, son
+oncle Siward et le brave Macduff. La vengeance brûle dans leur coeur:
+une cause si chère exciterait l'homme le plus mort au monde à se lancer
+dans le sang et les terreurs de la guerre.
+
+ANGUS.--Nous ferons bien d'aller les joindre près de la forêt de Birnam;
+c'est par cette route qu'ils arrivent.
+
+CAITHNESS.--Qui sait si Donalbain est avec son frère?
+
+LENOX.--Certainement non, seigneur, il n'y est pas. J'ai une liste de
+toute cette noblesse: le fils de Siward en est, ainsi qu'un grand nombre
+de jeunes gens encore sans barbe, et qui vont pour la première fois
+faire acte de virilité.
+
+MENTEITH.--Que fait le tyran?
+
+CAITHNESS.--Il fait fortifier solidement le grand château de Dunsinane.
+Quelques-uns disent qu'il est fou; d'autres, qui le haïssent moins,
+appellent cela une courageuse fureur. Mais ce qu'il y a de certain,
+c'est qu'il ne peut plus boucler la ceinture de la règle sur une cause
+aussi malade.
+
+ANGUS.--Il sent maintenant ses meurtres secrets blesser ses propres
+mains. A chaque instant de nouvelles révoltes viennent lui reprocher
+son manque de foi. Ceux qu'il commande n'obéissent qu'à l'autorité,
+et nullement à l'amour. Il commence à sentir la dignité souveraine
+l'embarrasser de son ampleur inutile, comme la robe d'un géant volée par
+un nain.
+
+MENTEITH.--Qui pourra blâmer ses sens troublés de reculer et de
+tressaillir, quand tout ce qui est en lui se reproche sa propre
+existence?
+
+CAITHNESS.--Marchons; allons porter notre obéissance à qui elle est
+légitimement due. Allons trouver le médecin de cet État malade; et
+versons avec lui jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour le remède
+de notre patrie.
+
+LENOX.--Tout ce qu'il en faudra du moins pour arroser la fleur royale et
+noyer les mauvaises herbes. Dirigeons notre marche vers Birnam.
+
+
+
+SCÈNE III
+
+A Dunsinane.--Un appartement du château.
+
+
+_Entrent_ MACBETH, LE MÉDECIN; _suite._
+
+MACBETH, _aux personnes de sa suite_.--Ne m'apportez plus de rapports.
+Qu'ils s'envolent tous; jusqu'à ce que la forêt de Birnam se mette en
+mouvement vers Dunsinane, la crainte ne pourra m'atteindre. Qu'est-ce
+que ce petit Malcolm? n'est-il pas né d'une femme? Les esprits, qui
+connaissent tout l'enchaînement des causes de mort, me l'ont ainsi
+déclaré: «Ne crains rien, Macbeth; nul homme né d'une femme n'aura
+jamais de pouvoir sur toi.»--Fuyez donc, perfides thanes, et allez vous
+confondre avec ces épicuriens d'Anglais. L'esprit par lequel je gouverne
+et le coeur que je porte ne seront jamais accablés par l'inquiétude,
+ni ébranlés par la crainte--(_Entre un domestique._) Que le diable te
+grille, vilain à face de crème! où as-tu pris cet air d'oison?
+
+LE DOMESTIQUE.--Seigneur, il y a dix mille...
+
+MACBETH.--Oisons, misérable!
+
+LE DOMESTIQUE.--Soldats, seigneur.
+
+MACBETH.--Va-t'en te piquer la figure pour cacher ta frayeur sous un peu
+de rouge, drôle, au foie blanc de lis[42]. Quoi, soldats! vous voilà de
+toutes les couleurs!--Mort de mon âme! Tes joues de linge apprennent la
+peur aux autres. Quoi, soldats! des visages de petit-lait!
+
+LE DOMESTIQUE.--L'armée anglaise, sauf votre bon plaisir...
+
+MACBETH.--Ôte-moi d'ici ta face.--Seyton!--Le coeur me manque quand je
+vois....--Seyton!--De ce coup je vais être mis à l'aise pour toujours,
+ou jeté à bas.--J'ai vécu assez longtemps, la course de ma vie est
+arrivée à l'automne, les feuilles jaunissent, et tout ce qui devrait
+accompagner la vieillesse, comme l'honneur, l'amour, les troupes d'amis,
+je ne dois pas y prétendre: à leur place ce sont des malédictions
+prononcées tout bas, mais du fond de l'âme; des hommages de bouche, vain
+souffle que le pauvre coeur voudrait refuser et n'ose.--Seyton!
+
+(Entre Seyton.)
+
+SEYTON.--Quel est votre bon plaisir?
+
+MACBETH.--Quelles nouvelles y a-t-il encore?
+
+SEYTON.--Tout ce qu'on a annoncé est confirmé, seigneur.
+
+MACBETH.--Je combattrai jusqu'à ce que ma chair tombe en pièces de
+dessus mes os.--Donne-moi mon armure.
+
+SEYTON.--Vous n'en avez pas encore besoin.
+
+MACBETH.--Je veux la mettre. Envoie un plus grand nombre de cavaliers
+parcourir le pays, qu'on pende ceux qui parlent de peur. Donne-moi mon
+armure.--Comment va votre malade, docteur?
+
+LE MÉDECIN.--Elle n'est pas si malade, seigneur, qu'obsédée de rêveries
+qui se pressent dans son imagination et l'empêchent de reposer.
+
+MACBETH.--Guéris-la de cela. Ne peux-tu donc soigner un esprit malade,
+arracher de la mémoire un chagrin enraciné, effacer les soucis gravés
+dans le cerveau, et, par la vertu de quelque bienfaisant antidote
+d'oubli, nettoyer le sein encombré de cette matière pernicieuse qui pèse
+sur le coeur?
+
+LE MÉDECIN.--C'est au malade en pareil cas à se soigner lui-même.
+
+MACBETH.--Jette donc la médecine aux chiens; je n'en veux pas.--Allons,
+mets-moi mon armure; donne-moi ma lance.--Seyton, envoie la
+cavalerie.--Docteur, les thanes m'abandonnent.--Allons, monsieur,
+dépêchez-vous.--Docteur, si tu pouvais, à l'inspection de l'eau de mon
+royaume[43], reconnaître sa maladie, et lui rendre par tes remèdes sa
+bonne santé passée, je t'applaudirais à tous les échos capables de
+répéter mes applaudissements.--(_A Seyton_.) Ôte-la, te dis-je.--Quelle
+sorte de rhubarbe, de séné, ou de toute autre drogue purgative,
+pourrais-tu nous donner pour nous évacuer de ces Anglais? En as-tu
+entendu parler?
+
+LE MÉDECIN.--Mon bon seigneur, les préparatifs de Votre Majesté nous en
+disent quelque chose.
+
+MACBETH, _à Seyton_.--Porte-la derrière moi.--Je n'ai à craindre ni
+mort, ni ruine, jusqu'à ce que la forêt de Birnam vienne à Dunsinane.
+
+(Il sort.)
+
+LE MÉDECIN.--Si j'étais sain et sauf hors de Dunsinane, il ne serait pas
+aisé de m'y faire rentrer pour de l'argent.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 42: La blancheur du foie passait pour une preuve de lâcheté.]
+
+[Note 43:
+
+ _Cast
+ The water of my land._
+
+_Cast the water_ était alors l'expression anglaise pour _examiner les
+urines_.]
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+Dans la campagne près de Dunsinane, et en vue d'une forêt.
+
+
+_Entrent avec des enseignes et des tambours_ MALCOLM, LE VIEUX SIWARD ET
+SON FILS, MACDUFF, MENTEITH, CAITHNESS, ANGUS, LENOX, ROSSE; _soldats en
+marche._
+
+MALCOLM.--Cousins, j'espère que le jour n'est pas loin où nous serons en
+sûreté chez nous.
+
+MENTEITH.--Nous n'en doutons nullement.
+
+SIWARD.--Quelle est cette forêt que je vois devant nous?
+
+MENTEITH.--La forêt de Birnam.
+
+MALCOLM.--Que chaque soldat coupe une branche d'arbre et la porte devant
+lui: par-là nous dissimulerons à l'ennemi notre force, et tromperons
+ceux qu'il enverra à la découverte.
+
+LES SOLDATS.--Vous allez être obéi.
+
+SIWARD.--Nous n'avons rien appris, si ce n'est que le tyran, plein de
+confiance, se tient ferme dans Dunsinane et nous y laissera mettre le
+siège.
+
+MALCOLM.--C'est sa principale ressource, car, partout où l'on en trouve
+l'occasion, les grands et les petits se révoltent contre lui. Il n'est
+servi que par des machines qui lui obéissent de force, tandis que leurs
+coeurs sont ailleurs.
+
+MACDUFF.--Nous jugerons justement après l'événement qui ne trompe point.
+Ne négligeons aucune des ressources de l'art militaire.
+
+SIWARD.--Le temps approche où nous apprendrons décidément ce que nous
+avons et ce que nous devons. Les idées spéculatives nous entretiennent
+de leurs espérances incertaines, mais les coups déterminent l'événement
+d'une manière positive: c'est à ce but qu'il faut que la guerre marche.
+
+(Ils se mettent en marche.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+A Dunsinane.--Intérieur du château.
+
+
+_Entrent avec des enseignes et des tambours_ MACBETH, SEYTON, _soldats._
+
+MACBETH.--Plantez notre étendard sur le rempart extérieur. On crie
+toujours: _Ils viennent!_ Mais la force de notre château se moque d'un
+siége. Qu'ils restent là jusqu'à ce que la famine et les maladies les
+consument. S'ils n'étaient pas renforcés par ceux mêmes qui devraient
+combattre pour nous, nous aurions pu hardiment les aller rencontrer face
+à face, et les reconduire battant jusque chez eux.--Quel est ce bruit?
+
+(On entend derrière le théâtre des cris de femmes.)
+
+SEYTON.--Ce sont des cris de femmes, mon bon seigneur.
+
+MACBETH.--J'ai presque oublié l'impression de la crainte. Il fut un
+temps où mes sens se seraient glacés an bruit d'un cri nocturne; où tous
+mes cheveux, à un récit funeste, se dressaient et s'agitaient comme
+s'ils eussent été doués de vie: mais je me suis rassasié d'horreurs. Ce
+qu'il y a de plus sinistre, devenu familier à mes pensées meurtrières,
+ne saurait me surprendre.--D'où venaient ces cris?
+
+SEYTON.--La reine est morte, mon seigneur.
+
+MACBETH.--Elle aurait dû mourir plus tard: il serait arrivé un moment
+auquel aurait convenu une semblable parole. Demain, demain, demain,
+se glisse ainsi à petits pas d'un jour à l'autre, jusqu'à la dernière
+syllabe du temps inscrit; et tous nos hier n'ont travaillé, les
+imbéciles, qu'à nous abréger le chemin de la mort poudreuse[44].
+Éteins-toi, éteins-toi, court flambeau: la vie n'est qu'une ombre qui
+marche; elle ressemble à un comédien qui se pavane et s'agite sur le
+théâtre une heure; après quoi il n'en est plus question; c'est un conte
+raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de chaleur, et qui ne
+signifie rien.--(_Entre un messager._) Tu viens pour faire usage de ta
+langue: vite, ton histoire.
+
+LE MESSAGER.--Mon gracieux seigneur, je voudrais vous rapporter ce que
+je puis dire avoir vu; mais je ne sais comment m'y prendre.
+
+MACBETH.--C'est bon, parlez, mon ami.
+
+LE MESSAGER.--J'étais de garde sur la colline, et je regardais du côté
+de Birnam, quand tout à l'heure il m'a semblé que la forêt se mettait en
+mouvement.
+
+MACBETH _le frappant_.--Menteur! misérable!
+
+LE MESSAGER.--Que j'endure votre colère si cela n'est pas vrai; vous
+pouvez, à la distance de trois milles, la voir qui s'approche: c'est, je
+vous le dis, un bois mouvant.
+
+MACBETH.--Si ton rapport est faux, tu seras suspendu vivant au premier
+arbre, jusqu'à ce que la famine te dessèche. Si ton récit est véritable,
+peu m'importe que tu m'en fasses autant: je prends mon parti résolument,
+et commence à douter des équivoques du démon qui ment sous l'apparence
+de la vérité: _Ne crains rien jusqu'à ce que la forêt de Birnam marche
+sur Dunsinane_, et voilà maintenant une forêt qui s'avance vers
+Dunsinane.--Aux armes, aux armes, et sortons!--S'il a vu en effet ce
+qu'il assure, il ne faut plus songer à s'échapper d'ici, ni à s'y
+renfermer plus longtemps.--Je commence à être las du soleil, et
+à souhaiter que toute la machine de l'univers périsse en ce
+moment.--Sonnez la cloche d'alarme.--Vents, soufflez; viens,
+destruction; du moins nous mourrons le harnais sur le dos.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 44:
+
+ _And all our yesterdays have lighted fools
+ The way to dusty death._
+
+_To light_ se prend quelquefois pour _to lighten_, alléger, et je
+crois que c'en est ici la signification. Les jours passés n'ont point
+_éclairé_, mais _allégé_ ou _abrégé_ le chemin que nous avons à faire
+jusqu'à la mort. Les commentateurs ne paraissent pas l'avoir entendu
+dans ce sens.]
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+Toujours à Dunsinane.--Une plaine devant le château.
+
+
+_Entrent avec des enseignes et des tambours_ MALCOLM, LE VIEUX SIWARD,
+MACDUFF, ROSSE, LENOX, ANGUS, CAITHNESS, MENTEITH, _et leurs soldats
+portant des branches d'arbres,_
+
+MALCOLM, _aux soldats_.--Nous voilà assez près: jetez ces rideaux de
+feuillage, et montrez-vous pour ce que vous êtes.--Vous, mon digne
+oncle, avec mon cousin votre noble fils, vous commanderez le premier
+corps de bataille. Le brave Macduff et nous, nous nous chargerons de
+tout ce qui restera à faire, suivant le plan arrêté entre nous.
+
+SIWARD.--Adieu; joignons seulement l'armée du tyran; et je veux être
+battu si nous n'en venons pas aux mains dès ce soir.
+
+MACDUFF.--Faites parler toutes nos trompettes: donnez toute leur voix à
+ces bruyants précurseurs du sang et de la mort.
+
+(Ils sortent. Bruit continuel d'alarmes.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+Toujours à Dunsinane.--Une autre partie de la plaine.
+
+
+_Entre_ MACBETH.
+
+MACBETH.--Ils m'ont attaché à un poteau; je ne peux fuir, mais, comme
+l'ours, il faut que je me batte à tout venant. Où est celui qui n'est
+pas né de femme? Voilà l'homme que je dois craindre, ou je n'en crains
+aucun.
+
+(Entre le jeune Siward.)
+
+LE JEUNE SIWARD.--Quel est ton nom?
+
+MACBETH.--Tu seras enrayé de l'entendre.
+
+LE JEUNE SIWARD.--Non, quand tu porterais un nom plus brûlant qu'aucun
+de ceux des enfers.
+
+MACBETH.--Mon nom est Macbeth.
+
+LE JEUNE SIWARD.--Le diable lui-même ne pourrait prononcer un nom plus
+odieux à mon oreille.
+
+MACBETH.--Non, ni plus redoutable.
+
+LE JEUNE SIWARD.--Tu mens, tyran abhorré: mon épée va prouver ton
+mensonge.
+
+(Ils combattent. Le jeune Siward est tué.)
+
+MACBETH.--Tu étais né de femme. Je me moque des épées; je me ris avec
+mépris de toute arme maniée par l'homme qui est né de femme.
+
+(Il sort.--Alarme.)
+
+(Rentre Macduff.)
+
+MACDUFF.--C'est de ce côté que le bruit s'est fait entendre. Tyran,
+montre-toi! Si tu es tué sans avoir reçu un coup de ma main, les ombres
+de ma femme et de mes enfants ne cesseront de m'obséder. Je ne puis
+frapper sur de misérables Kernes, dont les bras sont loués pour porter
+leur lance. Ou toi, Macbeth, ou le tranchant de mon épée, demeuré
+inutile, rentrera dans le fourreau sans avoir frappé un seul coup. Tu
+dois être par là; ce grand cliquetis que j'entends semble annoncer un
+guerrier du premier rang. Fais-le moi trouver, Fortune, et je ne te
+demande plus rien.
+
+(Il sort.--Alarme.)
+
+(Entrent Malcolm et le vieux Siward.)
+
+SIWARD.--Par ici, mon seigneur: le château s'est rendu sans efforts; les
+soldats du tyran se partagent entre nous et lui. Les nobles thanes font
+bravement leur devoir de guerriers. La journée s'est presque entièrement
+déclarée pour vous, et il reste peu de chose à faire.
+
+MALCOLM.--Nous avons rencontré des ennemis qui frappaient à côté de
+nous.
+
+SIWARD.--Entrons, seigneur, dans le château.
+
+(Ils sortent.--Alarme.)
+
+(Rentre Macbeth.)
+
+MACBETH.--Pourquoi ferais-je ici sottement le Romain, et mourrais-je sur
+ma propre épée? Tant que je verrai devant moi des vies, les blessures y
+seront bien mieux placées.
+
+(Rentre Macduff.)
+
+MACDUFF.--Retourne, chien d'enfer, retourne.
+
+MACBETH.--De tous les hommes tu es le seul que j'aie évité: va-t'en, mon
+âme est déjà trop chargée du sang des tiens.
+
+MACDUFF.--Je n'ai rien à te dire, ma réponse est dans mon épée,
+misérable, plus sanguinaire qu'aucune parole ne pourrait l'exprimer.
+
+(Ils combattent.)
+
+MACBETH.--Tu perds ta peine. Tu pourrais aussi facilement imprimer sur
+l'air subtil le tranchant de ton épée que faire couler mon sang. Que ton
+fer tombe sur des têtes vulnérables: ma vie est sous un charme qui ne
+peut céder à un homme né de femme.
+
+MACDUFF.--N'espère plus en ton charme, et que l'ange que tu as toujours
+servi t'apprenne que Macduff a été arraché avant le temps du sein de sa
+mère.
+
+MACBETH.--Maudite soit la langue qui a prononcé ces paroles, car elle a
+subjugué la meilleure partie de moi-même! et que désormais on n'ajoute
+plus de foi à ces démons artificieux qui se jouent de nous par des
+paroles à double sens, qui tiennent leurs promesses à notre oreille en
+manquant à notre espoir.--Je ne veux point combattre avec toi.
+
+MACDUFF.--Rends-toi donc, lâche, et vis pour être exposé aux regards de
+notre temps. Ton portrait, comme celui des monstres les plus rares, sera
+suspendu à un poteau; et au-dessous sera écrit: «C'est ici qu'on voit le
+tyran.»
+
+MACBETH.--Je ne me rendrai point pour baiser la poussière devant les pas
+du jeune Malcolm, et pour être poussé à bout par les malédictions de la
+populace. Quoique la forêt de Birnam ait marché vers Dunsinane, et que
+je t'aie en tête, toi qui n'es pas né de femme, je tenterai un dernier
+effort. Je couvre mon corps de mon bouclier de guerre. Attaque-moi,
+Macduff: damné soit celui de nous deux qui criera le premier: «Arrête,
+c'est assez.»
+
+(Ils sortent en combattant. Retraite.--Fanfares.)
+
+(Rentrent, avec des enseignes et des tambours, Malcolm, le vieux Siward,
+Rosse, Lenox, Angus, Caithness, Menteith, soldats.)
+
+MALCOLM.--Je voudrais que ceux de nos amis qui nous manquent fussent
+arrivés en sûreté.
+
+SIWARD.--Il en faudra perdre quelques-uns. Cependant, par ceux que je
+vois ici, nous n'aurons pas acheté cher une si grande journée.
+
+MALCOLM.--Macduff nous manque, ainsi que votre noble fils.
+
+ROSSE, _à Siward_.--Votre fils, monseigneur, a payé la dette d'un
+soldat: il n'a vécu que pour devenir un homme, et n'a pas eu plutôt
+prouvé sa valeur, par l'intrépidité de sa contenance dans le combat,
+qu'il est mort en homme.
+
+SIWARD.--Il est donc mort?
+
+ROSSE.--Oui, et on l'a emporté du champ de bataille. Votre affliction ne
+doit pas être mesurée sur son mérite, car alors elle n'aurait point de
+terme.
+
+SIWARD.--A-t-il reçu ses blessures par devant?
+
+ROSSE.--Oui, au front.
+
+SIWARD.--Eh bien donc! qu'il devienne le soldat de Dieu! Eussé-je autant
+de fils que j'aide cheveux, je ne leur souhaiterais pas une plus belle
+mort: ainsi le glas est sonné pour lui.
+
+MALCOLM.--Il mérite plus de regrets; c'est à moi à les lui rendre.
+
+SIWARD.--Il a tout ce qu'il mérite: on dit qu'il est bien mort, et
+qu'il a payé ce qu'il devait. Ainsi, que Dieu soit avec lui!--(_Rentre
+Macduff, avec la tête de Macbeth à la main._) Voici de nouveaux sujets
+de joie.
+
+MACDUFF.--Salut, roi, car tu l'es. Vois, je porte la tête maudite de
+l'usurpateur. Notre pays est libre. Je te vois entouré des perles de ton
+royaume: tous répètent mon hommage dans le fond de leurs coeurs. Que
+leurs voix s'unissent tout haut à la mienne: «Salut, roi d'Écosse!»
+
+TOUS.--Roi d'Écosse, salut!
+
+(Fanfares.)
+
+MALCOLM.--Nous ne laisserons pas écouler beaucoup de temps avant de
+compter avec les services de votre zèle, et sans vous rendre ce que nous
+vous devons. Mes thanes et cousins, désormais soyez comtes, les premiers
+que jamais l'Écosse ait vus honorés de ce titre. Ce qui nous reste à
+faire, tous les actes nouveaux nécessités par la circonstance, comme le
+rappel de ceux de nos amis qui se sont exilés pour fuir les pièges de
+l'inquiète tyrannie; la recherche des cruels ministres de ce boucher
+défunt et de son infernale compagne qui, à ce qu'on croit, s'est
+détruite de ses propres mains; ces devoirs, et tous les autres qui nous
+regardent, avec le secours de la grâce, nous les exécuterons à mesure
+en temps et lieu. Je vous rends grâces à tous ensemble et à chacun en
+particulier, et je vous invite tous à venir nous voir couronner à Scone.
+
+(Tous sortent au bruit des fanfares.)
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Macbeth, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MACBETH ***
+
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+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+ <meta name="author" content="Shakespeare">
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+</head>
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+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Macbeth, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Macbeth
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: October 25, 2004 [EBook #13868]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MACBETH ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<p>====================================================================</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ce document est tiré de:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE </p>
+<p>SHAKSPEARE</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>TRADUCTION DE </p>
+<p>M. GUIZOT</p>
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Volume 2</p>
+<p>Jules César.</p>
+<p>Cléopâtre.&mdash;Macbeth.&mdash;Les Méprises.</p>
+<p>Beaucoup de bruit pour rien.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p>
+<p>1864</p>
+ </div> </div>
+
+<p>====================================================================</p>
+
+<h1>MACBETH</h1>
+<br><br>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<h4>de</h4>
+<h2>WILLIAM SHAKESPEARE</h2>
+
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>NOTICE SUR MACBETH</h3>
+
+
+<p>En l'année 1034, Duncan succéda sur le trône d'Écosse à son
+grand-père Malcolm. Il tenait son droit de sa mère Béatrix, fille
+aînée de Malcolm: la cadette, Doada, était mère de Macbeth, qui se
+trouvait ainsi cousin-germain de Duncan. Le père de Macbeth était
+Finleg, thane de Glamis, désigné sous le nom de Sinell dans la tragédie
+et dans la chronique de Hollinshed, d'après l'autorité d'Hector
+Boèce, à qui a été emprunté le récit des événements concernant
+Duncan et Macbeth. Comme Shakspeare a suivi de point en point la
+chronique de Hollinshed, les faits contenus dans cette chronique sont
+nécessaires à rappeler; ils ont d'ailleurs en eux-mêmes un intérêt
+véritable.</p>
+
+<p>Macbeth s'était rendu célèbre par son courage, et on l'eût jugé
+parfaitement digne de régner s'il n'eût été «de sa nature,» dit la
+chronique, «quelque peu cruel.» Duncan, au contraire, prince peu
+guerrier, poussait jusqu'à l'excès la douceur et la bonté; en sorte que
+si l'on eût pu fondre le caractère des deux cousins et les tempérer
+l'un par l'autre, on aurait eu, dit la chronique. «un digne roi et un
+excellent capitaine.»</p>
+
+<p>Après quelques années d'un règne paisible, la faiblesse de Duncan
+ayant encouragé les malfaiteurs, Banquo, thane de Lochaber,
+chargé de recueillir les revenus du roi, se vit forcé de punir un peu
+sévèrement (<i>somewhat sharpelie</i>) quelques-uns des plus coupables,
+ce qui occasionna une révolte. Banquo, dépouillé de tout l'argent
+qu'il avait reçu, faillit perdre la vie, et ne s'échappa qu'avec
+peine et couvert de blessures. Aussitôt qu'elles lui permirent de se
+rendre à la cour, il alla porter plainte à Duncan et il détermina enfin
+celui-ci à faire sommer les coupables de comparaître; mais ils tuèrent
+le sergent d'armes qu'on leur avait envoyé et se préparèrent à la
+défense, excités par Macdowald, le plus considéré d'entre eux, qui,
+réunissant autour de lui ses parents et ses amis, leur représenta
+Duncan comme un lâche au coeur faible (<i>taint hearted milksop</i>),
+plus propre à gouverner des moines qu'à régner sur une nation aussi
+guerrière que les Écossais. La révolte s'étendit particulièrement sur
+les îles de l'ouest, d'où une foule de guerriers vinrent dans le Lochaber
+se ranger autour de Macdowald; l'espoir du butin attira aussi
+d'Irlande un grand nombre de Kernes et de Gallouglasses<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, prêts à
+suivre Macdowald partout où il voudrait les conduire. Au moyen de
+ces renforts, Macdowald battit les troupes que le roi avait envoyées
+à sa rencontre, prit leur chef Malcolm, et, après la bataille, lui fit
+trancher la tête.</p>
+
+<p>Duncan, consterné de ces nouvelles, assembla un conseil où Macbeth
+lui ayant vivement reproché sa faiblesse et sa lenteur à punir,
+qui laissaient aux rebelles le temps de s'assembler, offrit cependant
+de se charger, avec Banquo, de la conduite de la guerre. Son offre
+ayant été acceptée, le seul bruit de son approche avec de nouvelles
+troupes effraya tellement les rebelles qu'un grand nombre déserta
+secrètement; et Macdowald, ayant essayé avec le reste, de tenir tête
+à Macbeth, fut mis en déroute et forcé de s'enfuir dans un château
+où il avait renfermé sa femme et ses enfants; mais, désespérant d'y
+pouvoir tenir, et dans la crainte des supplices, il se tua, après avoir
+tué d'abord sa femme et ses enfants. Macbeth entra sans obstacle
+dans le château, dont les portes étaient demeurées ouvertes. Il n'y
+trouva plus que le cadavre de Macdowald au milieu de ceux de sa
+famille; et la barbarie de ce temps fut révoltée de ce qu'insensible à
+ce tragique spectacle, Macbeth fit couper la tête de Macdowald pour
+l'envoyer au roi, et attacher le reste du corps à un gibet. Il fit acheter
+très-cher aux habitants des îles le pardon de leur révolte, ce qui
+ne l'empêcha pas de faire exécuter tous ceux qu'il put prendre encore
+dans le Lochaber. Les habitants se récrièrent hautement contre
+cette violation de la foi promise, et les injures qu'ils proférèrent
+contre lui, à cette occasion, irritèrent tellement Macbeth qu'il fut près
+de passer dans les îles avec une armée pour se venger; mais il fut
+détourné de ce projet par les conseils de ses amis, et surtout par les
+présents au moyen desquels les insulaires achetèrent une seconde
+fois leur pardon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Soldats d'infanterie, armés les premiers à la légère, les seconds
+d'armes pesantes.</blockquote>
+
+<p>Peu de temps après, Suénon, roi de Norwége, ayant fait une descente
+en Écosse, Duncan, pour lui résister, se mit à la tête de la
+portion la plus considérable de son armée, dont il confia le reste à
+Macbeth et à Banquo. Duncan, battu et près de s'enfuir, se réfugia
+dans le château de Perth, où Suénon vint l'assiéger. Duncan ayant
+secrètement instruit Macbeth de ses intentions, feignit de vouloir
+traiter et traîna la chose en longueur jusqu'à ce qu'enfin, averti que
+Macbeth avait réuni des forces suffisantes, il indiqua un jour pour
+livrer la place, et en attendant il offrit aux Norwégiens de leur envoyer
+des provisions de bouche, qu'ils acceptèrent avec d'autant
+plus d'empressement que depuis plusieurs jours ils souffraient beaucoup
+de la disette. Le pain et la bière qu'on leur livra avaient été
+mêlés du jus d'une baie extrêmement narcotique, en sorte que, s'en
+étant rassasiés avec avidité, ils tombèrent dans un sommeil dont il
+fut impossible de les tirer. Alors Duncan fit avertir Macbeth, qui,
+arrivant en diligence et entrant sans obstacle dans le camp, massacra
+tous les Norwégiens, dont la plupart ne se réveillèrent pas, et dont
+les autres se trouvèrent tellement étourdis par l'effet du soporifique
+qu'ils ne purent faire aucune défense. Un grand nombre de mariniers
+de la flotte norwégienne, qui étaient venus pour prendre leur part
+de l'abondance répandue dans le camp, partagèrent le sort de leurs
+compatriotes, et Suénon, qui se sauva, lui onzième, de cette boucherie,
+trouva à peine assez d'hommes pour conduire le vaisseau sur
+lequel il s'enfuit en Norwége. Ceux qu'il laissa derrière furent, trois
+jours après, tellement battus par un vent d'est qu'ils se brisèrent les
+uns contre les autres et s'enfoncèrent dans la mer, dans un lieu appelé
+les sables de Drownelow, où ils sont encore aujourd'hui (1574),
+dit la chronique, «au grand danger des vaisseaux qui viennent sur
+la côte, la mer les couvrant entièrement pendant le flux, tandis
+que le reflux en laisse paraître quelques parties au-dessus de l'eau.»
+Ce désastre causa une telle consternation en Norwége qu'encore plusieurs
+années après on n'y armait point un chevalier sans lui faire
+jurer de venger ses compatriotes tués en Écosse. Duncan, pour célébrer
+sa délivrance, ordonna de grandes processions; mais, pendant
+qu'on les célébrait, on apprit le débarquement d'une armée de Danois,
+sous les ordres de Canut, roi d'Angleterre, qui venait venger
+son frère Suénon. Macbeth et Banquo allerent au-devant d'eux, les
+défirent, les forcèrent à se rembarquer et à payer une somme considérable
+pour obtenir la permission d'enterrer leurs morts à Saint-Colmes-Inch,
+où, dit la chronique, on voit encore un grand nombre
+de vieux tombeaux sur lesquels sont gravés les armes des Danois.</p>
+
+<p>Tels sont, dans les exploits de Macbeth et de Banquo, ceux dont
+Shakspeare, d'après Hollinshed, a fait usage dans sa tragédie. Ce fut
+peu de temps après que Macbeth et Banquo, se rendant à Fores, où
+était le roi, et chassant en chemin à travers les bois et les champs,
+«sans autre compagnie que seulement eux-mêmes,» furent soudainement
+accostés, au milieu d'une lande, par trois femmes bizarrement
+vêtues et «semblables à des créatures de l'ancien monde» (<i>elder
+world</i>), qui saluèrent Macbeth précisément comme on le voit dans la
+tragédie. Sur quoi Banquo: «Quelle manière de femmes êtes-vous
+donc, dit-il, de vous montrer si peu favorables envers moi que vous
+assigniez à mon compagnon non-seulement de grands emplois, mais
+encore un royaume, tandis qu'à moi vous ne me donnez rien du
+tout?&mdash;Vraiment, dit la première d'entre elles, nous te promettons
+de plus grands biens qu'à lui, car il régnera en effet, mais avec une
+fin malheureuse, et il ne laissera aucune postérité pour lui succéder;
+tandis qu'au contraire toi, à la vérité, ne régneras pas du
+tout, mais de toi sortiront ceux qui gouverneront l'Écosse par une
+longue suite de postérité non interrompue.» Aussitôt elles disparurent.
+Quelque temps après, le thane de Cawdor ayant été mis à
+mort pour cause de trahison, son titre fut conféré à Macbeth, qui
+commença, ainsi que Banquo, à ajouter grande foi aux prédictions
+des sorcières et à rêver aux moyens de parvenir à la couronne.</p>
+
+<p>Il avait des chances d'y arriver légitimement, les fils de Duncan
+n'étant pas encore en âge de régner et la loi d'Écosse portant que
+si le roi mourait avant que ses fils ou descendants en ligne directe
+fussent assez âgés pour prendre le maniement des affaires, on élirait
+à leur place le plus proche parent du roi défunt. Mais Duncan ayant
+désigné, avant l'âge, son fils Malcolm pour prince de Cumberland et
+son successeur au trône, Macbeth, qui vit par là ses espérances renversées,
+se crut en droit de venger l'injustice qu'il éprouvait. Il y
+était d'ailleurs sans cesse excité par Caithness, sa femme, qui, brûlant
+du désir de se voir reine, «et impatiente de tout délai, dit Boèce,
+comme le sont toutes les femmes,» ne cessait de lui reprocher son
+manque de courage. Macbeth ayant donc assemblé à Inverness, d'autres
+disent à Botgsvane, un grand nombre de ses amis auxquels il fit
+part de son projet, tua Duncan, et se rendit avec son parti à Scone,
+où il se mit sans difficulté en possession de la couronne.</p>
+
+<p>La chronique de Hollinshed rapporte sans aucun détail le meurtre
+de Duncan. Les incidents qu'a mis en scène Shakspeare sont tirés
+d'une autre partie de cette même chronique concernant le meurtre
+du roi Duffe, assassiné, plus de soixante ans auparavant, par un seigneur
+écossais nommé Donwald. Voici les circonstances de ce meurtre
+telles que les rapporte la chronique.</p>
+
+<p>Duffe s'était montré, dès le commencement de son règne, très-occupé
+de protéger le peuple contre les malfaiteurs et «personnes
+oisives qui ne voulaient vivre que sur les biens des autres.»
+Il en fit exécuter plusieurs, força les autres à se retirer en Irlande
+ou bien à apprendre quelque métier pour vivre. Bien qu'ils ne tinssent,
+à ce qu'il paraît, à la haute noblesse d'Écosse que par des degrés
+assez «éloignés, les nobles, dit la chronique, furent très-offensés de
+cette extrême rigueur, regardant comme un déshonneur, pour des
+gens descendus de noble parentage, d'être contraints de gagner
+leur vie par le travail de leurs mains, ce qui n'appartient qu'aux
+hommes de la glèbe et autres de la basse classe, nés pour travailler
+à nourrir la noblesse et pour obéir à ses ordres.» Le roi fut, en
+conséquence, regardé par eux comme ennemi des nobles et indigne
+de les gouverner, étant, disaient-ils, uniquement dévoué aux intérêts
+du peuple et du clergé, qui faisaient, en ce temps, cause commune
+contre l'oppression des grands seigneurs. Le mécontentement s'accroissant
+tous les jours, il s'éleva plusieurs révoltes, dans l'une desquelles
+entrèrent quelques jeunes gentilshommes, parents de Donwald,
+lieutenant pour le roi du château de Fores. Ces jeunes gens furent
+pris, et Donwald, qui jusqu'alors avait servi fidèlement et utilement
+le roi, se flatta d'obtenir leur grâce; mais n'ayant pu y parvenir, il
+en conçut un violent ressentiment. Sa femme, que des causes pareilles
+irritaient contre le roi, n'épargna rien pour l'aigrir et lui fit comprendre
+combien il lui serait facile de se venger lorsque Duffe viendrait,
+comme cela lui arrivait souvent, loger à Fores, sans autre garde que
+la garnison du château, qui était entièrement à leur dévotion, et elle
+lui en indiqua tous les moyens.</p>
+
+<p>Duffe étant venu peu de temps après à Fores, la veille de son départ,
+lorsqu'il se fut couché après avoir prié Dieu beaucoup plus tard
+qu'à l'ordinaire, Donwald et sa femme se mirent à table avec les deux
+chambellans, dont ils avaient préparé avec soin «l'arrière-souper ou
+collation,» et les enivrèrent si bien qu'ils les firent tomber dans un
+sommeil léthargique. Alors Donwald, «quoique dans son coeur il abhorrât
+cette action,» excité par sa femme, appela quatre de ses domestiques
+instruits de son projet, et qu'il avait séduits par des présents.
+Ils entrèrent dans la chambre de Duffe, le tuèrent, emportèrent
+son corps hors du château par une poterne, et, le mettant sur un
+cheval préparé à cet effet, le transportèrent à deux milles de là, près
+d'une petite rivière qu'ils détournèrent avec l'aide de quelques paysans;
+puis, creusant une fosse dans le fond du lit de la rivière, ils y
+enterrèrent le cadavre et firent repasser les eaux par-dessus, dans la
+crainte que s'il venait à être découvert, ses blessures ne saignassent
+lorsque Donwald en approcherait, et ne le fissent ainsi reconnaître
+comme l'auteur du meurtre. Donwald, pendant ce temps, avait eu soin
+de se tenir parmi ceux qui faisaient la garde, et qu'il ne quitta pas
+pendant le reste de la nuit. Les circonstances subséquentes, relatives
+au meurtre des deux chambellans, sont telles que Shakspeare les a
+représentées dans Macbeth. Il en est de même des prodiges qu'il rapporte
+et qui eurent lieu à la mort de Duffe. Le soleil ne parut point
+durant six mois, jusqu'à ce qu'enfin les meurtriers ayant été découverts
+et exécutés, il brilla de nouveau sur la terre, et les champs se
+couvrirent de fleurs, bien que ce ne fût pas la saison.</p>
+
+<p>Pour revenir à Macbeth, les dix premières années de son règne furent
+signalées par un gouvernement sage, équitable et vigoureux. On
+rapporte plusieurs de ses lois, dont voici quelques-unes:</p>
+
+<p>«Celui qui en accompagnera un autre pour lui faire cortège, soit
+à l'église, au marché, ou à quelque autre lieu d'assemblée publique,
+sera mis à mort, à moins qu'il ne reçoive sa subsistance de celui
+qu'il accompagne.» La peine de mort était également portée contre
+celui qui prêtait serment à tout autre qu'au roi.</p>
+
+<p>«Aucune sorte de seigneurs et de grands barons ne pourront, sous
+peine de mort, contracter mariage les uns avec les autres, surtout
+si leurs terres sont voisines.»</p>
+
+<p>«Toute arme (<i>armour</i>) et toute épée portée pour un autre effet
+que la défense du roi et du royaume en temps de guerre sera confisquée
+à l'usage du roi, avec tous les autres biens meubles (<i>moveable
+goods</i>) de la personne délinquante.» Il est également défendu à
+tout homme du peuple d'entretenir un cheval pour aucun autre usage
+que l'agriculture, mais cela seulement sous peine de confiscation du
+cheval.</p>
+
+<p>«Tous ceux qui, nommés gouverneurs ou (comme je puis les appeler)
+capitaines, achèteront quelques terres ou possessions dans
+les limites de leur commandement, perdront ces terres ou possessions,
+et l'argent qui aura servi à les payer.» Il leur est également
+défendu, sous peine de perdre leurs charges, sans pouvoir être remplacés
+par personne de leur famille, de marier leurs fils ou filles dans
+leur gouvernement.</p>
+
+<p>«Personne ne pourra siéger dans une cour temporelle, sans y être
+autorisé par une convention du roi.» Tous les actes doivent être
+également passés au nom du roi.</p>
+
+<p>Quelques autres lois ont pour objet d'assurer les immunités du
+clergé et l'autorité des censures de l'Église, de régler les devoirs de
+la chevalerie, les successions, etc. Plusieurs de ces lois, dont quelques-unes
+assez singulières pour le temps, sont faites par des motifs
+d'ordre et de règle; d'autres sont destinées à maintenir l'indépendance
+civile contre le pouvoir des officiers de la couronne; mais la plupart
+ont évidemment pour objet de diminuer la puissance des nobles et de
+concentrer toute l'autorité dans les mains du roi. Toutes sont rapportées
+par les historiens du temps comme des lois sages et bienfaisantes;
+et si Macbeth fût arrivé au trône par des moyens légitimes, s'il eût
+continué dans les voies de la justice comme il avait commencé, il aurait
+pu, dit la chronique de Hollinshed, «être compté au nombre des
+plus grands princes qui eussent jamais régné.»</p>
+
+<p>Mais ce n'était, continue notre chronique, qu'un zèle d'équité contrefait
+et contraire à son inclination naturelle. Macbeth se montra
+enfin tel qu'il était; et le même sentiment de sa situation qui l'avait
+porté à rechercher la faveur publique par la justice changea la
+justice en cruauté; «car les remords de sa conscience le tenaient
+dans une crainte continuelle qu'on ne le servît de la
+même coupe qu'il avait administrée à son prédécesseur.» Dès
+lors commence le Macbeth de la tragédie. Le meurtre de Banquo,
+exécuté de la même manière et pour les mêmes motifs que ceux que
+lui attribue Shakspeare, est suivi d'un grand nombre d'autres crimes
+qui lui font «trouver une telle douceur à mettre ses nobles à mort
+que sa soif pour le sang ne peut plus être satisfaite, et le peuple
+n'est, pas plus que la noblesse, à l'abri de ses barbaries et de ses
+rapines.» Des magiciens l'avaient averti de se garder de Macduff,
+dont la puissance d'ailleurs lui faisait ombrage, et sa haine contre
+lui ne cherchait qu'un prétexte. Macduff, prévenu du danger, forma
+le projet de passer en Angleterre pour engager Malcolm, qui s'y était
+réfugié, à venir réclamer ses droits. Macbeth en fut informé, «car
+les rois, dit la chronique, ont des yeux aussi perçants que le lynx
+et des oreilles aussi longues que Midas,» et Macbeth tenait chez
+tous les nobles de son royaume des espions à ses gages. La fuite de
+Macduff, le massacre de tout ce qui lui appartenait, sa conversation
+avec Malcolm, sont des faits tirés de la chronique. Malcolm opposa
+d'abord aux empressements de Macduff des raisons tirées de
+sa propre incontinence, et Macduff lui répondit comme dans Shakspeare,
+en ajoutant seulement: «Fais-toi toujours roi, et j'arrangerai
+les choses avec tant de prudence que tu pourras te satisfaire à ton
+plaisir, si secrètement que personne ne s'en apercevra.» Le reste
+de la scène est fidèlement imité par le poëte; et tout ce qui concerne
+la mort de Macbeth, les prédictions qui lui avaient été faites et la manière
+dont elles furent à la fois éludées et accomplies, est tiré presque
+mot pour mot de la chronique où nous voyons enfin comment «par
+l'illusion du diable il déshonora, par la plus terrible cruauté, un
+règne dont les commencements avaient été utiles à son peuple<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.»
+Macbeth avait assassiné Duncan en 1040; il fut tué lui-même en
+1057, après dix sept ans de règne.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Chroniques de Hollinshed, édit. in-fol. de 1586, t. Ier, p. 168 et
+suiv., et pour ce qui concerne le meurtre du roi Duffe, p. 150 et
+suiv. C'est probablement des faits fournis par Hector Boèce à cette
+chronique que Buchanan, en rapportant beaucoup plus sommairement
+l'histoire de Macbeth, a dit: <i>Multa hic fabulose quidam nostrorum
+affingunt; sed quia theatris aut milesiis fabulis sunt aptiora quam
+historiae, ea omitto</i>. (<i>Rerum Scot. Hist.</i>, t. VII.)</blockquote>
+
+<p>Tel est l'ensemble de faits auquel Shakspeare s'est chargé de donner
+l'âme et la vie. Il se place simplement au milieu des événements
+et des personnages, et d'un souffle mettant en mouvement toutes ces
+choses inanimées, il nous fait assister au spectacle de leur existence.
+Loin de rien ajouter aux incidents que lui a fournis la relation à laquelle
+il emprunte son sujet, il en retranche beaucoup; il élague surtout
+ce qui altérerait la simplicité de sa marche et embarrasserait
+l'action de ses personnages; il supprime ce qui l'empêcherait de les
+pénétrer d'une seule vue et de les peindre en quelques traits. Macbeth,
+avec les crimes et les grandes qualités que lui attribue son histoire,
+serait un être trop compliqué; il faudrait en lui trop d'ambition
+et trop de vertu à la fois pour que l'une de ses dispositions pût se
+soutenir quelque temps en présence de l'autre, et l'on aurait besoin
+de trop grandes machines pour faire pencher la balance de l'un ou
+l'autre côté. Le Macbeth de Shakspeare n'est brillant que par ses vertus
+guerrières, et surtout par sa valeur personnelle; il n'a que les
+qualités et les défauts d'un barbare: brave, mais point étranger à la
+crainte du péril dès qu'il y croit, cruel et sensible par accès, perfide
+par inconstance, toujours prêt à céder à la tentation qui se présente,
+qu'elle soit de crime ou de vertu, il a bien, dans son ambition et
+dans ses forfaits, ce caractère d'irréflexion et de mobilité qui appartient
+à une civilisation presque sauvage; ses passions sont impérieuses,
+mais aucune série de raisonnements et de projets ne les
+détermine et ne les gouverne; c'est un arbre élevé, mais sans racines,
+que le moindre vent peut ébranler et dont la chute est un désastre.
+De là naît sa grandeur tragique; elle est dans sa destinée
+plus que dans son caractère. Macbeth, placé plus loin des espérances
+du trône, fût demeuré vertueux, et sa vertu eût été inquiète, car elle
+eût été seulement le fruit de la circonstance; son crime devient pour
+lui un supplice, parce que c'est la circonstance qui le lui a fuit commettre:
+ce crime n'est pas sorti du fond de la nature de Macbeth; et
+cependant il s'attache à lui, l'enveloppe, l'enchaîne, le déchire de
+toutes parts, et lui crée ainsi une destinée tourmentée et irrémissible,
+où le malheureux s'agite vainement, ne faisant rien qui ne
+l'enfonce toujours davantage, et avec plus de désespoir, dans la carrière
+que lui prescrit désormais son implacable persécuteur. Macbeth
+est un de ces caractères marqués dans toutes les superstitions pour
+devenir la proie et l'instrument de l'esprit pervers, qui prend plaisir
+à les perdre parce qu'ils ont reçu quelque étincelle de la nature divine,
+et qui en même temps n'y rencontre que peu de difficultés, car
+cette lumière céleste ne lance en eux que des rayons passagers, à
+chaque instant obscurcis par des orages.</p>
+
+<p>Lady Macbeth est bien précisément la femme d'un tel homme, le produit
+d'un même état de civilisation, d'une même habitude de passions.
+Elle y joint de plus d'être une femme, c'est-à-dire sans prévoyance, sans
+généralité dans les vues, n'apercevant à la fois qu'une seule partie
+d'une seule idée, et s'y livrant tout entière sans jamais admettre ce qui
+pourrait l'en distraire et l'y troubler. Les sentiments qui appartiennent
+à son sexe ne lui sont point étrangers: elle aime son mari,
+connaît les joies d'une mère, et n'a pu tuer elle-même Duncan,
+parce qu'il ressemblait à son père endormi; mais elle veut être reine.
+Il faut pour cela que Duncan périsse; elle ne voit dans la mort de
+Duncan que le plaisir d'être reine; son courage est facile, car elle
+n'aperçoit pas ce qui pourrait la faire reculer. Lorsque la passion
+sera satisfaite et l'action commise, alors seulement les autres conséquences
+lui en seront révélées comme une nouveauté dont elle n'avait
+pas eu la plus légère prévision. Ces craintes, cette nécessité de nouveaux
+forfaits, que son mari avait entrevus d'avance, elle n'y avait
+jamais songé. Elle voulait bien rejeter le crime sur les deux chambellans;
+mais ce n'est pas elle qui songe à les tuer; ce n'est pas elle
+qui prépare le meurtre de Banquo, le massacre de la famille de Macduff.
+Elle n'a pas vu si loin; elle n'avait pas même deviné, en entrant
+dans la chambre de Duncan égorgé, l'effet que produirait sur
+elle un pareil spectacle. Elle en sort troublée, ne dédaignant plus les
+terreurs de son mari, mais l'engageant seulement à ne se pas trop
+arrêter sur des images, dont on voit qu'elle commence à se sentir
+elle-même obsédée. Le coup est porté et se révélera dans l'admirable
+et terrible scène du somnambulisme: c'est là que nous apprendrons
+ce que devient, lorsqu'il n'est plus soutenu par l'aveugle emportement
+de la passion, ce caractère en apparence si inébranlable. Macbeth
+s'est affermi dans le crime, après avoir hésité à le commettre,
+parce qu'il le comprenait; nous verrons sa femme, succombant sous
+la connaissance qu'elle en a trop tard acquise, substituer une idée
+fixe à une autre, mourir pour s'en délivrer, et punir par la folie du
+désespoir le crime que lui a fait commettre la folie de l'ambition.</p>
+
+<p>Les autres personnages, amenés seulement pour concourir à ce
+grand tableau de la marche et de la destinée du crime, n'ont d'autre
+couleur que celle de la situation que leur donne l'histoire. Les sorcières
+sont bien ce qu'elles doivent être, et je ne sais pourquoi il est
+d'usage de se récrier avec dégoût contre cette portion de la représentation
+de Macbeth: lorsqu'on voit ces viles créatures arbitres de
+la vie, de la mort, de toutes les chances et de tous les intérêts de
+l'humanité, et qui en disposent d'après les plus méprisables caprices
+de leur odieuse nature, à la terreur qu'inspire leur pouvoir se joint
+l'effroi que fait naître leur déraison, et le ridicule même d'un tel
+spectacle en augmente l'effet.</p>
+
+<p>Le style de Macbeth est remarquable, dans son énergie sauvage,
+par une recherche qu'on aura raison de lui reprocher, mais qu'à
+tort on regarderait comme contraire à la vérité autant qu'elle l'est au
+naturel: la recherche n'est point incompatible avec la grossièreté
+des moeurs et des idées; elle semble même assez ordinaire aux temps
+et aux situations où manquent les idées générales. L'esprit, qui ne
+peut demeurer oisif, s'attache alors aux plus petits rapports, s'y
+complaît et s'en fait une habitude que nous retrouvons dans toutes
+les situations analogues. Rien n'est plus alambiqué que l'esprit de
+la littérature du moyen âge. Ce que nous connaissons des discours
+des sauvages contient beaucoup d'idées recherchées; la recherche
+est le caractère des beaux esprits de la classe inférieure; les injures
+mêmes des gens du peuple sont composées quelquefois avec
+une recherche tout à fait singulière, comme si, dans ces moments
+où la colère exalte les facultés, leur esprit saisissait avec plus de
+facilité et d'abondance les rapports de ce genre, les seuls où il soit
+capable d'atteindre.</p>
+
+<p>On croit que Macbeth fut représenté en 1606; l'idée de faire une
+tragédie sur ce sujet, nécessairement agréable au roi Jacques, qui
+venait de monter sur le trône d'Angleterre, fut probablement inspirée
+à Shakspeare par une pièce de vers en une petite scène, qu'en
+1605, des étudiants d'Oxford récitèrent en latin devant le roi, et en
+anglais devant la reine qui l'avait accompagné dans la ville. Les
+étudiants étaient au nombre de trois et parlaient probablement tour
+à tour; leurs discours roulèrent sur la prédiction faite à Banquo; et
+par une allusion au triple salut qu'avait reçu Macbeth, ils saluèrent
+Jacques roi d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande. Ils le saluèrent
+même roi de France, ce qui détruisait assez gratuitement la vertu
+du nombre <i>trois</i>.</p>
+
+
+
+<H2>MACBETH</H2>
+<BR><BR><BR>
+
+
+
+
+<p><b>PERSONNAGES</b></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>DUNCAN, roi d'Écosse.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Fils du roi.</p>
+<p class="i2">MALCOLM.</p>
+<p class="i2">DONALBAIN.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Généraux de l'armée du roi.</p>
+
+<p class="i2">MACBETH.</p>
+<p class="i2">BANQUO.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Seigneurs écossais.</p>
+<p class="i2">MACDUFF.</p>
+<p class="i2">LENOX.</p>
+<p class="i2">ROSSE.</p>
+<p class="i2">MENTEITH.</p>
+<p class="i2">ANGUS.</p><br>
+<p>CAITHNESS.</p>
+<p>FLEANCE, fils de Banquo.</p>
+<p>SIWARD, comte de Northumberland, général de l'armée anglaise.</p>
+<p>LE FILS DE SIWARD.</p>
+<p>SEYTON, officier attaché à Macbeth.</p>
+<p>LE FILS DE MACDUFF.</p>
+<p>UN MÉDECIN ANGLAIS.</p>
+<p>UN MÉDECIN ÉCOSSAIS.</p>
+<p>LADY MACBETH.</p>
+<p>LADY MACDUFF.</p>
+<p>DAMES DE LA SUITE DE LADY MACBETH.</p>
+<p>LORDS, GENTILSHOMMES, OFFICIERS, SOLDATS, MEURTRIERS, SUIVANTS ET MESSAGERS.</p>
+<p>HECATE ET TROIS SORCIÈRES.</p>
+<p>L'OMBRE DE BANQUO ET AUTRES APPARITIONS.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La scène est en Écosse, et surtout dans le château de Macbeth,
+excepté à la fin du quatrième acte, où elle se passe en Angleterre.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Un lieu découvert.&mdash;Tonnerre, éclairs.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LES TROIS SORCIÈRES.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Quand nous réunirons-nous maintenant
+toutes trois? Sera-ce par le tonnerre, les éclairs ou
+la pluie?</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Quand le bacchanal aura cessé,
+quand la bataille sera gagnée et perdue.</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Ce sera avant le coucher du soleil.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;En quel lieu?</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Sur la bruyère.</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Pour y rencontrer Macbeth.</p>
+
+<p class="stage1">(Une voix les appelle.)</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;J'y vais, Grimalkin<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>!</p>
+
+<p>LES TROIS SORCIÈRES, <i>à la fois</i>.&mdash;Paddock<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> appelle.&mdash;Tout
+à l'heure!&mdash;Horrible est le beau, beau est l'horrible.
+Volons à travers le brouillard et l'air impur.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles disparaissent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>Grimalkin</i>, nom d'un vieux chat. Grimalkin est très-souvent,
+en Angleterre, le nom propre d'un chat.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>Paddock</i>, espèce de gros crapaud. Les chats et les crapauds
+jouaient, comme on sait, un rôle très-important dans la sorcellerie.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Un camp près de Fores.</p>
+
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE ROI DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN,
+LENOX, <i>et leur suite. Ils vont à la rencontre d'un soldat
+blessé et sanglant</i>.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Quel est cet homme tout couvert de sang? Il
+me semble, d'après son état, qu'il pourra nous dire où
+en est actuellement la révolte.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;C'est le sergent qui a combattu en brave et
+intrépide soldat pour me sauver de la captivité.&mdash;Salut,
+mon brave ami; apprends au roi ce que tu sais de la
+mêlée: en quel état l'as-tu laissée?</p>
+
+<p>LE SERGENT.&mdash;Elle demeurait incertaine, comme deux
+nageurs épuisés qui s'accrochent l'un à l'autre et paralysent
+tous leurs efforts. L'impitoyable Macdowald (bien
+fait pour être un rebelle, car tout l'essaim<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a> des vices de
+la nature s'est abattu sur lui pour l'amener là) avait reçu
+des îles de l'ouest un renfort de Kernes<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a> et de Gallow-Glasses;
+et la Fortune, souriant à sa cause maudite,
+semblait se faire la prostituée d'un rebelle. Mais tout
+cela n'a pas suffi. Le brave Macbeth (il a bien mérité ce
+nom) dédaignant la Fortune, comme le favori de la
+Valeur, avec son épée qu'il brandissait toute fumante
+d'une sanglante exécution, s'est ouvert un passage, jusqu'à
+ce qu'il se soit trouvé en face du traître, à qui il n'a
+pas donné de poignée de mains ni dit adieu, qu'il ne l'eût
+décousu du nombril à la mâchoire, et qu'il n'eût placé
+sa tête sur nos remparts.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;O mon brave cousin! digne gentilhomme!</p>
+
+<p>LE SERGENT.&mdash;De même que le point où le soleil commence
+à luire est celui d'où viennent éclater les tempêtes
+qui brisent nos vaisseaux, et les effroyables tonnerres,
+ainsi de la source d'où semblait devoir arriver le secours
+ont surgi de nouvelles détresses.&mdash;Écoute, roi d'Écosse,
+écoute.&mdash;A peine la justice, armée de la valeur, avait-elle
+forcé ces Kernes voltigeurs à se fier à leurs jambes, que
+le chef des Norwégiens, saisissant son avantage avec des
+bataillons tout frais et des armes bien fourbies, a commencé
+une seconde attaque.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Cela n'a-t-il pas effrayé nos généraux Macbeth
+et Banquo?</p>
+
+<p>LE SERGENT.&mdash;Oui, comme les passereaux l'aigle, ou le
+lièvre le lion. Pour dire vrai, je ne les puis comparer
+qu'à deux canons chargés jusqu'à la gueule de doubles
+charges, tant ils redoublaient leurs coups redoublés sur
+les ennemis. À moins qu'ils n'eussent résolu de se baigner
+dans la fumée des blessures, ou de laisser à la mémoire
+le souvenir d'un autre Golgotha, je n'en sais rien.&mdash;Mais
+je me sens faible; mes plaies crient au secours.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Tes paroles te vont aussi bien que tes blessures:
+elles ont un parfum d'honneur.&mdash;Allez avec lui,
+amenez-lui les chirurgiens.&mdash;(<span class="stage2"><i>Le sergent sort accompagné</i>.</span>)
+Qui s'avance vers nous?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Rosse.)</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;C'est le digne thane de Rosse.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Quel empressement peint dans ses regards! A
+le voir, il aurait l'air de nous annoncer d'étranges choses.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Dieu sauve le roi!</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;D'où viens-tu, digne thane?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;De Fife, grand roi, où les bannières des Norwégiens
+insultent les cieux et glacent nos gens du vent
+qu'elles agitent. Le roi de Norwége en personne, à la tête
+d'une armée terrible, et secondé par ce traitre déloyal,
+le thane de Cawdor, avait engagé un combat funeste,
+lorsque le nouvel époux de Bellone, revêtu d'une armure
+éprouvée, s'est mesuré avec lui à forces égales, et son fer
+opposé contre un fer rebelle, bras contre bras, a dompté
+son farouche courage.&mdash;Pour conclure, la victoire nous
+est restée.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Quel bonheur!</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Maintenant Suénon, le roi de Norwége, demande
+à entrer en composition: nous n'avons pas daigné
+lui permettre d'enterrer ses morts, qu'il n'eût déposé
+d'avance à Saint-Colmes-Inch dix mille dollars pour notre
+usage général.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Le thane de Cawdor ne trahira plus nos
+intérêts confidentiels. Allez, ordonnez sa mort, et saluez
+Macbeth du titre qui lui a appartenu.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Je vais faire exécuter vos ordres.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Ce qu'il a perdu, le brave Macbeth l'a gagné.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> For to that</p>
+<p>The multiplying villainies of nature,</p>
+<p>Do swarm upon him.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>M. Steevens explique <i>to that</i> par <i>in addition to that</i> (outre cela);
+je crois qu'il se trompe et que <i>to that</i> signifie ici <i>pour cela</i>. Le
+sergent, qui vient de combattre loyalement un rebelle, regarde
+le caractère du rebelle comme le plus monstrueux de tous, et
+comme l'assemblage de tous les vices de la nature. Dans la
+chronique d'Hollinshed, le rebelle porte le nom de Macdowald.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Deux espèces de soldats, les premiers armés à la légère, les
+autres plus pesamment.</blockquote>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Une bruyère.&mdash;Tonnerre.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LES TROIS SORCIÈRES.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Où as-tu été, ma soeur.</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Tuer les cochons.<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a></p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Et toi, ma soeur?</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;La femme d'un matelot avait des
+châtaignes dans son tablier; elle mâchonnait, mâchonnait,
+mâchonnait.&mdash;Donne-m'en, lui ai-je dit.&mdash;Arrière,
+sorcière! m'a répondu cette maigrichonne<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a> nourrie de
+croupions.&mdash;Son mari est parti pour Alep, comme patron
+du <i>Tigre</i>; mais je m'embarquerai avec lui dans un tamis,
+et sous la forme d'un rat sans queue,<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> je ferai, je ferai,
+je ferai.</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Je te donnerai un vent.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Tu es bien bonne.</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Et moi un autre.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;J'ai déjà tous les autres, les ports
+vers lesquels ils soufflent, et tous les endroits marqués
+sur la carte des marins. Je le rendrai sec comme du
+foin, le sommeil ne descendra ni jour ni nuit sur sa paupière
+enfoncée; il vivra comme un maudit, pendant neuf
+fois neuf longues semaines; il maigrira, s'affaiblira, languira;
+et si sa barque ne peut périr, du moins sera-t-elle
+battue par la tempête.&mdash;Voyez ce que j'ai là.</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Montre-moi, montre-moi.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;C'est le ponce d'un pilote qui a
+fait naufrage en revenant dans son pays.</p>
+
+<p class="stage1">(Tambour derrière le théâtre.)</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Le tambour! le tambour! Macbeth
+arrive.</p>
+
+<p>TOUTES TROIS ENSEMBLE.&mdash;Les soeurs du Destin<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a> se
+tenant par la main, parcourant les terres et les mers,
+ainsi tournent, tournent, trois fois pour le tien, trois fois
+pour le mien, et trois fois encore pour faire neuf. Paix!
+le charme est accompli.</p>
+
+<p class="stage1">(Macbeth et Banquo paraissent, traversant cette plaine de
+bruyères; ils sont suivis d'officiers et de soldats.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je n'ai jamais vu de jour si sombre et si
+beau.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Combien dit-on qu'il y a d'ici à Fores?&mdash;Quelles
+sont ces créatures si décharnées et vêtues d'une
+manière si bizarre? Elles ne ressemblent point aux habitants
+de la terre, et pourtant elles y sont.&mdash;Êtes-vous
+des êtres que l'homme puisse questionner? Vous semblez
+me comprendre, puisque vous placez toutes trois à la fois
+votre doigt décharné sur vos lèvres de parchemin. Je
+vous prendrais pour des femmes si votre barbe ne me
+défendait de le supposer.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Parlez, si vous pouvez; qui êtes-vous?</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Salut, Macbeth! salut à toi, thane
+de Glamis!</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Salut, Macbeth! salut à toi, thane
+de Cawdor!</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Salut, Macbeth, qui seras roi un
+jour!</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Mon bon seigneur, pourquoi tressaillez-vous,
+et semblez-vous craindre des choses dont le son
+vous doit être si doux?&mdash;Au nom de la vérité, êtes-vous
+des fantômes, ou êtes-vous en effet ce que vous paraissez
+être? Vous saluez mon noble compagnon d'un titre nouveau,
+de la haute prédiction d'une illustre fortune et de
+royales espérances, tellement qu'il en est comme hors
+de lui-même; et moi, vous ne me parlez pas: si vos regards
+peuvent pénétrer dans les germes du temps, et
+démêler les semences qui doivent pousser et celles qui
+avorteront, parlez-moi donc à moi qui ne sollicite ni ne
+redoute vos faveurs ou votre haine.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Salut!</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Salut!</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Salut!</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Moindre que Macbeth et plus
+grand.</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Moins heureux, et cependant
+beaucoup plus heureux.</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Tu engendreras des rois, quoique
+tu ne le sois pas. Ainsi salut, Macbeth et Banquo!</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Banquo et Macbeth, salut!</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Demeurez; vous dont les discours demeurent
+imparfaits, dites-m'en davantage. Par la mort de
+Sinel, je sais que je suis thane de Glamis; mais comment
+le serais-je de Cawdor? Le thane de Cawdor est
+vivant, est un seigneur prospère; et devenir roi n'entre
+pas dans la perspective de ma croyance, pas plus que
+d'être thane de Cawdor. Parlez, d'où tenez-vous ces
+étranges nouvelles, et pourquoi arrêtez-vous nos pas sur
+ces bruyères desséchées par vos prophétiques saluts?&mdash;Je
+vous somme de parler.</p>
+
+<p class="stage1">(Les sorcières disparaissent.)</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;De la terre comme de l'eau s'élèvent des
+bulles d'air; c'est là ce que nous avons vu.&mdash;Où se sont-elles
+évanouies?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Dans l'air; et ce qui paraissait un corps
+s'est dissipé comme l'haleine dans les vents.&mdash;Plût à
+Dieu qu'elles eussent demeuré plus longtemps!</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Étaient-elles réellement ici ces choses dont
+nous parlons, ou bien aurions-nous mangé de cette racine
+de folie<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> qui rend la raison captive?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Vos enfants seront rois.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Vous serez roi.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Et thane de Cawdor aussi: cela ne s'est-il
+pas dit ainsi?</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Air et paroles.&mdash;Mais qui vient à nous?</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Rosse et Angus.)</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Macbeth, le roi a reçu avec joie la nouvelle
+de tes succès; et à la lecture de tes exploits dans le combat
+contre les rebelles, son étonnement et son admiration
+se disputaient en lui pour savoir ce qui devait lui
+rester ou t'appartenir<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>. Réduit par là au silence, en parcourant
+le reste des événements du même jour, il t'a
+trouvé au milieu des solides bataillons norwégiens, sans
+effroi au milieu de ces étranges spectacles de mort, ouvrage
+de ta main. Aussi pressés que la parole, les courriers
+succédaient aux courriers, chacun apportant et répandant
+devant lui les éloges que tu mérites pour cette
+étonnante défense de son royaume.</p>
+
+<p>ANGUS.&mdash;Nous avons été envoyés pour te porter les
+remerciements de notre royal maître, pour te conduire
+en sa présence, non pour te récompenser.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Et pour gage de plus grands honneurs, il
+m'a ordonné de te saluer de sa part <i>thane de Cawdor</i>.
+Ainsi, digne thane, salut sous ce nouveau titre, car il
+t'appartient.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Quoi! le diable peut-il dire vrai?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Le thane de Cawdor est vivant. Pourquoi
+venez-vous me revêtir de vêtements empruntés?</p>
+
+<p>ANGUS.&mdash;Celui qui fut thane de Cawdor vit encore;
+mais sous le poids d'un jugement auquel est soumise
+cette vie qu'il a mérité de perdre. S'il était d'intelligence
+avec le roi de Norwége, ou s'il prêtait aux rebelles une
+aide et des secours clandestins, ou si, de concert avec
+tous deux, il travaillait à la ruine de son pays, c'est ce
+que j'ignore; mais des trahisons capitales, avouées et
+prouvées, l'ont perdu sans ressource.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Thane de Glamis et thane de Cawdor! le
+plus grand est encore à venir.&mdash;Merci de votre peine.&mdash;N'espérez-vous
+pas à présent que vos enfants seront rois,
+puisque celles qui m'ont salué thane de Cawdor ne leur
+ont rien moins promis?</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Si vous le croyez sincèrement, cela pourrait
+bien aussi vous faire aspirer à obtenir la couronne,
+outre le titre de thane de Cawdor; mais c'est étrange;
+et souvent, pour nous attirer à notre perte, les ministres
+des ténèbres nous disent la vérité: ils nous amorcent par
+des bagatelles permises, pour nous précipiter ensuite
+dans les conséquences les plus funestes.&mdash;Mes cousins,
+un mot, je vous prie.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Deux vérités m'ont été dites<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, favorables
+prologues de la grande scène de ce royal sujet.&mdash;Je vous
+remercie, messieurs.&mdash;Cette instigation surnaturelle ne
+peut être mauvaise, ne peut être bonne. Si elle est mauvaise,
+pourquoi me donnerait-elle un gage de succès, en
+commençant ainsi par une vérité? Je suis thane de Cawdor.
+Si elle est bonne, pourquoi est-ce que je cède à
+cette suggestion, dont l'horrible image agite mes cheveux
+et fait que mon coeur, retenu à sa place, va frapper
+mes côtes par un mouvement contraire aux lois de la
+nature? Les craintes présentes sont moins terribles que
+d'horribles pensées. Mon esprit, où le meurtre n'est encore
+qu'un fantôme, ébranle tellement mon individu que
+toutes les fonctions en sont absorbées par les conjectures;
+et rien n'y existe que ce qui n'est pas.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Voyez dans quelles réflexions est plongé
+notre compagnon.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Si le hasard veut me faire roi, eh bien!
+le hasard peut me couronner sans que je m'en mêlé.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Ces nouveaux honneurs lui font l'effet de
+nos habits neufs: ils ne collent au corps qu'avec un peu
+d'usage.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Arrive ce qui pourra; le temps et les
+heures avancent à travers la plus mauvaise journée.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Digne Macbeth, nous attendons votre bon
+plaisir.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Pardonnez-moi: ma mauvaise tête se travaillait
+à retrouver des choses oubliées.&mdash;Nobles seigneurs,
+vos services sont consignés dans un registre
+dont chaque jour je tournerai la feuille pour les relire.&mdash;Allons
+trouver le roi. (<span class="stage2"><i>A Banquo.</i></span>) Réfléchissez à ce
+qui est arrivé; et, plus à loisir, après avoir tout bien
+pesé, dans l'intervalle, nous en parlerons à coeur ouvert.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Très-volontiers.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Jusque-là c'est assez.&mdash;Allons, mes amis....</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>Killing swine</i>. C'était une des grandes
+occupations des sorcières de faire mourir les cochons de ceux
+qui leur avaient déplu d'une façon quelconque.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> La sorcière insulte ici la pauvreté de son ennemie qui vivait,
+disait-elle, des restes qu'on distribuait à la porte des couvents
+et des maisons opulentes.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Lorsqu'une sorcière prenait la forme d'un animal, la queue
+lui manquait toujours, parce que, disait-on, il n'y a pas dans le
+corps humain de partie correspondante dont on puisse façonner
+une queue, comme on fait du nez le museau, des pieds et des
+mains les pattes, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>The weird sisters</i>. La chronique d'Hollinshed, en rapportant
+l'apparition des trois figures étranges qui prédirent à Macbeth sa
+future grandeur, dit que, d'après l'accomplissement de leurs
+prophéties, on fut généralement d'opinion que c'étaient ou <i>the
+weird sisters</i>, «comme qui dirait les déesses de la destinée, ou
+quelques nymphes ou fées que leurs connaissances nécromantiques
+douaient de la science de prophétie.» Warburton les
+prend pour les <i>walkyries</i>, nymphes du paradis d'Odin, chargées de
+conduire les âmes des morts et de verser à boire aux guerriers;
+et les fonctions que s'attribuent, dans leur chant magique, les
+sorcières de Shakspeare, étaient aussi, selon quelques auteurs, celles
+que la mythologie scandinave attribuait aux walkyries. Mais on
+oppose à cette opinion de Warburton, que les walkyries étaient
+très-belles, et ne peuvent être représentées par les sorcières de
+Shakspeare avec <i>leurs barbes</i>; que, d'ailleurs, les walkyries étaient
+plus de trois, ce qui paraît être le nombre fixe des <i>weird sisters</i>.
+Il y a lieu de croire que ces divinités avaient du rapport avec les
+Parques; et un ancien auteur anglais (Gawin Douglas), qui a
+donné une traduction de Virgile, y rend en effet le nom de
+<i>Parcæ</i> par ceux <i>weird sisters</i>, et on trouve le mot <i>wierd</i> ou <i>weird</i>
+employé dans le même sens par d'autres auteurs. D'autres en
+ont fait un substantif, et l'ont employé dans le sens de <i>prophétie</i>,
+d'après la signification du mot anglo-saxon <i>wyrd</i>, d'où il est dérivé.
+Ce qui paraît clair, c'est que Shakspeare, de même que
+dans <i>la Tempête</i>, au lieu de s'astreindre à suivre exactement un
+système de mythologie, a réuni sur un même personnage les
+diverses attributions appartenant à des êtres d'ordres fort différents,
+et a présenté comme identiques les soeurs du destin (<i>weird
+sisters</i>) et les <i>sorcières (witches)</i> que la chronique d'Hollinshed
+distingue positivement, attribuant la première prédiction faite à
+Macbeth et à Banquo aux <i>weird sisters</i>, tandis qu'elle attribue les
+prédictions subséquentes à <i>certains sorciers</i> et <i>sorcières</i> (<i>wizards</i> et
+<i>witches</i>), en qui Macbeth avait grande confiance, et qu'il consultait
+habituellement. Les <i>weird sisters</i> étaient des êtres surnaturels, de
+véritables déesses qui ne se communiquaient aux mortels que
+par des apparitions, tandis que les sorciers et les sorcières étaient
+simplement des hommes et des femmes initiés dans les mystères
+diaboliques de la sorcellerie. Shakspeare a de plus subordonné
+ses sorcières à <i>Hécate</i>, divinité du paganisme.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Probablement la ciguë; on lui attribuait autrefois la propriété
+de troubler la raison.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a><div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>His wonders and his praises do contend</p>
+<p>Which should be thine or his.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>On a tâché de rendre ici exactement, mais sans espoir de la
+rendre clairement, une subtilité qui a d'autant plus embarrassé
+les commentateurs anglais, qu'ils ont voulu y trouver plus de
+sens qu'elle n'en a réellement. Shakspeare n'a prétendu dire
+autre chose, si ce n'est que Duncan ne savait s'il devait plus
+s'étonner des exploits de Macbeth ou l'en louer; en sorte que
+l'étonnement appartenant à Duncan, et les éloges à Macbeth,
+disputaient <i>which should be thine or his</i>.</p></blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Les commentateurs sont assez embarrassés à expliquer comment
+Macbeth, déjà thane de Glamis, par <i>la mort de Sinel</i>, lors
+de la rencontre des sorcières, peut regarder le salut qu'elles lui
+ont donné sous ce premier titre comme une preuve de leur
+science surnaturelle. Le traducteur écossais de Boèce semble
+faire entendre que Sinel ne mourut qu'après cette rencontre.
+Hollinshed dit, au contraire, que Macbeth, par la mort de son
+père, venait d'entrer (<i>had lately entered</i>) en possession du titre de
+thane de Glamis. C'est bien certainement la chronique d'Hollinshed
+que Shakspeare a suivie en ceci, comme dans tout le reste de
+la pièce; Macbeth, ayant soin de nous apprendre quel événement
+l'a rendu thane de Glamis, prouve clairement que la nouvelle en
+est si récente pour lui, que l'idée de ce titre ne lui est pas encore
+familière et ne se lie qu'à la circonstance qui l'en a rendu possesseur.
+Shakspeare a donc voulu indiquer un événement si nouveau
+que Macbeth peut s'étonner que des personnes qui lui sont étrangères
+en soient déjà instruites.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">A Fores, un appartement dans le palais.&mdash;Fanfares.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, LENOX
+<i>et leur suite.</i></p>
+
+
+<p>DUNCAN.&mdash;À-t-on exécuté Cawdor? Ceux que j'en
+avais chargés ne sont-ils pas encore revenus?</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Mon souverain, ils ne sont pas encore de
+retour; mais j'ai parlé à quelqu'un qui l'avait vu mourir.
+Il m'a rapporté qu'il avait très-franchement avoué
+sa trahison, imploré le pardon de Votre Majesté, et manifesté
+un profond repentir. Il n'y a rien eu dans sa vie
+d'aussi honorable que la manière dont il l'a quittée. Il
+est mort en homme qui s'est étudié, en mourant, à laisser
+échapper la plus chère de ses possessions comme une
+bagatelle sans importance.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Il n'y a point d'art qui apprenne à découvrir
+sur le visage les inclinations de l'âme: c'était un
+homme en qui j'avais placé une confiance absolue.&mdash;(<span class="stage2"><i>Entrent
+Macbeth, Banquo, Rosse et Angus</i>.</span>) O mon très-digne
+cousin, je sentais déjà peser sur moi le poids de
+l'ingratitude. Tu as tellement pris les devants, que la
+plus rapide récompense n'a pour t'atteindre qu'une aile
+bien lente.&mdash;Je voudrais que tu eusses moins mérité, et
+que tu m'eusses ainsi laissé les moyens de régler moi-même
+la mesure de ton salaire et de ma reconnaissance.
+Il me reste seulement à te dire qu'il t'est dû plus qu'on
+ne pourrait acquitter en allant au delà de toute récompense
+possible.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Le service et la fidélité que je vous dois, en
+s'acquittant, se récompensent eux-mêmes. Il appartient
+à Votre Majesté de recevoir le tribut de nos devoirs, et
+nos devoirs nous lient à votre trône et à votre État
+comme des enfants et des serviteurs, qui ne font que ce
+qu'ils doivent en faisant tout ce qui peut mériter votre
+affection et votre estime<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Sois ici le bienvenu: j'ai commencé à te
+planter, et travaillerai à te faire parvenir à la plus haute
+croissance.&mdash;Noble Banquo, tu n'as pas moins mérité,
+et cela ne doit pas être moins connu. Laisse-moi t'embrasser
+et te presser sur mon coeur.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Si j'y acquiers du terrain, la moisson sera à
+vous.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Tant de joies accumulées, prêtes à déborder
+par leur plénitude, cherchent à se cacher dans les larmes
+de la tristesse. Mes fils, mes parents, vous, thanes, et
+vous, après eux les premiers en dignités, sachez aujourd'hui
+que nous voulons transmettre notre couronne à
+Malcolm, l'aîné de nos enfants, qui portera désormais le
+titre de prince de Cumberland, honneur qui ne lui doit
+pas profiter à lui seul, et sans en amener d'autres à sa
+suite, mais qui fera briller comme autant d'étoiles des
+distinctions nouvelles sur tous ceux qui les ont méritées.&mdash;Partons
+pour Inverness; je veux vous avoir de nouvelles
+obligations.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Le repos est une fatigue quand je ne vous
+le consacre pas. Je veux vous annoncer moi-même, et
+remplir ma femme de joie par la nouvelle de votre arrivée.
+Ainsi, je prends humblement congé de vous.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Mon digne Cawdor!</p>
+
+<p>MACBETH, <i>à part.</i>&mdash;Le prince de Cumberland! Voilà un
+obstacle sur lequel je dois trébucher si je ne saute pardessus,
+car il se trouve dans mon chemin.&mdash;Étoiles,
+cachez vos feux; que la lumière ne puisse voir mes profonds
+et sombres désirs; l'oeil se ferme devant la main.
+Mais il faut que cela se fasse, ce que mon oeil craindra de
+voir lorsque ce sera fait.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;C'est la vérité, digne Banquo, il est aussi
+vaillant que vous le dites: je me nourris des éloges qu'on
+lui donne; c'est pour moi un festin. Suivons-le tandis
+que ses soins nous devancent pour nous préparer un bon
+accueil. C'est un parent sans égal.</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares.&mdash;Ils sortent.)</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6">By doing every thing</p>
+<p>Safe toward your love and honour.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les commentateurs ont voulu expliquer ce passage assez obscur
+par une subtilité qui le rendrait inintelligible. Toute la difficulté
+porte sur le sens du mot <i>safe</i>, qui me paraît évidemment
+signifier ici <i>entier, complet, à l'abri du reproche</i>.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">À Inverness.&mdash;Un appartement du château de Macbeth.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> LADY MACBETH, <i>lisant une lettre</i>.</p>
+
+<p>«Elles sont venues à moi au jour du succès, et j'ai
+appris par le plus incontestable témoignage qu'en elles
+résidait une intelligence plus qu'humaine. Lorsque je
+brûlais de leur faire d'autres questions, elles se sont
+confondues dans l'air et y ont disparu. J'étais encore
+éperdu de surprise lorsque des envoyés du roi sont
+venus me saluer <i>thane de Cawdor</i>. C'était sous ce titre
+que les soeurs du Destin m'avaient salué en me renvoyant
+ensuite à l'avenir par ces paroles: <i>Salut, toi qui
+seras roi</i>. J'ai cru que cela était bon à te faire connaître,
+chère compagne de ma grandeur: afin que tu ne
+perdisses pas la part de joie qui t'est due, par ignorance
+de la grandeur qui t'est promise. Place ceci dans ton
+coeur. Adieu.»</p>
+
+<p>Tu es thane de Glamis et de Cawdor, et tu seras aussi
+ce qu'on t'a prédit.&mdash;Cependant je crains ta nature, elle
+est trop pleine du lait des tendresses humaines pour te
+conduire par le chemin le plus court. Tu voudrais être
+grand, tu n'es pas sans ambition; mais tu ne la voudrais
+pas accompagnée du crime: ce que tu veux de grand,
+tu le voudrais saintement; tu ne voudrais pas jouer malhonnêtement,
+et cependant tu voudrais gagner déloyalement.
+Noble Glamis, tu voudrais obtenir ce qui te crie:
+«Voilà ce qu'il te faut faire si tu prétends obtenir; ce
+que tu crains de faire plutôt que tu ne désires que cela
+ne soit pas fait.» Hâte-toi d'arriver, que je verse dans
+tes oreilles l'esprit qui m'anime, et dompte par l'énergie
+de ma langue tout ce qui pourrait arrêter ta route vers
+ce cercle d'or dont les destins et cette assistance surnaturelle
+semblent vouloir te couronner.&mdash;(<i>Entre un serviteur</i>.)
+Quelles nouvelles apportes-tu?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Le roi arrive ici ce soir.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Quelle jolie chose dis-tu là? Ton maître
+n'est-il pas avec lui? Si ce que tu dis était vrai, il
+m'aurait avertie de faire mes préparatifs.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Avec votre permission rien n'est plus
+vrai; notre thane est en chemin: un de mes camarades
+a été chargé de le devancer. Presque mort de fatigue, à
+peine lui est-il resté assez de souffle pour accomplir son
+message.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Prends soin de lui; il apporte de
+grandes nouvelles! (<i>Le serviteur sort</i>.) La voix est près
+de manquer au corbeau lui-même, dont les croassements
+annoncent l'entrée fatale de Duncan entre mes remparts.&mdash;Venez,
+venez, esprits qui excitez les pensées homicides;
+changez à l'instant mon sexe, et remplissez-moi jusqu'au
+bord, du sommet de la tête jusqu'à la plante des
+pieds, de la plus atroce cruauté. Épaississez mon sang;
+fermez tout accès, tout passage aux remords; et que la
+nature, par aucun retour de componction, ne vienne
+ébranler mon cruel projet, ou faire trêve à son exécution<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.
+Venez dans mes mamelles changer mon lait en
+fiel, ministres du meurtre, quelque part que vous soyez,
+substances invisibles, prêtes à nuire au genre humain.&mdash;Viens,
+épaisse nuit; enveloppe-toi des plus noires
+fumées de l'enfer, afin que mon poignard acéré ne voie
+pas la blessure qu'il va faire, et que le ciel ne puisse,
+perçant d'un regard ta ténébreuse couverture, me crier:
+<i>Arrête! Arrête!</i>&mdash;(<i>Entre Macbeth</i>.) Illustre Glamis, digne
+Cawdor, plus grand encore par le salut qui les a suivis,
+ta lettre m'a transportée au delà de ce présent rempli
+d'ignorance, et je sens déjà l'avenir exister pour moi.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Mon cher amour, Duncan arrive ici ce soir.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Et quand part-il d'ici?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Demain; c'est son projet.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Oh! jamais le soleil ne verra ce lendemain.&mdash;Votre
+visage, mon cher thane, est un livre où
+l'on pourrait lire d'étranges choses. Pour cacher vos
+desseins dans cette circonstance, prenez le maintien de
+la circonstance; que vos yeux, vos gestes, votre langue
+parlent de bienvenue; ayez l'air d'une fleur innocente,
+mais soyez le serpent caché dessous. Il faut pourvoir à
+la réception de celui qui va arriver; c'est moi que vous
+chargerez de dépêcher le grand ouvrage de cette nuit,
+qui donnera désormais à nos nuits et à nos jours la puissance
+et l'autorité souveraine.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Nous en reparlerons.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Songez seulement à montrer un visage
+serein: changer de visage est toujours un signe de
+crainte.&mdash;Laissez-moi tout le reste.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">Nor keep peace between</p>
+<p>The effect&mdash;and it.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Johnson regarde ce passage comme inintelligible, et veut substituer
+à <i>keep peace, keep pace</i>, qui signifierait ici <i>intervenir</i>, tandis
+que <i>keep pace</i> signifie <i>marcher d'un pas égal avec</i>, et, selon
+l'aveu même de Johnson, n'a jamais-été employé dans le sens qu'il
+veut lui donner. <i>Keep peace</i> me paraît correspondre littéralement
+à notre expression française <i>faire trêve</i>, qui présente ici le sens
+le plus naturel.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Inverness, devant le château de Macbeth.</p>
+
+<p class="stage1">(Hautbois.&mdash;Cortège composé des gens de Macbeth.)</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DUNCAN, MALCOLM, DONALBAIN, BANQUO,
+LENOX, MACDUFF, ROSSE, ANGUS, <i>suite</i>.</p>
+
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Ce château occupe une agréable situation;
+l'air, suave et léger, calme doucement les sens.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Cet hôte de l'été, le martinet, habitant des
+temples, cherchant en ces lieux son séjour favori, prouve
+que l'haleine des cieux les caresse avec amour. Pas une
+corniche, pas une frise, pas un créneau, pas un seul
+angle commode où cet oiseau n'ait suspendu son lit et le
+berceau de ses enfants. Partout où ces oiseaux nichent et
+abondent, j'ai remarqué que l'air est toujours pur.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre lady Macbeth.)</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Voyez, voilà notre honorable hôtesse.&mdash;L'affection
+qui nous suit nous cause quelquefois des embarras
+que nous accueillons encore avec des remerciements,
+comme des marques d'affection. Ainsi je suis
+pour vous une occasion d'apprendre à prier Dieu de vous
+récompenser de vos peines, et à vous remercier de l'embarras
+que nous vous donnons.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Tout notre effort, fût-il doublé ou
+redoublé, ne serait qu'une faible et solitaire offrande à
+opposer à ce vaste amas d'honneurs dont Votre Majesté
+accable notre maison. Vos anciens bienfaits, et les dignités
+nouvelles que vous venez d'accumuler sur les premières,
+nous laissent le devoir de prier pour vous<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Où est le thane de Cawdor? Nous courions
+sur ses talons, et voulions être son introducteur auprès
+de vous; mais il est bon cavalier, et la force de son
+amour, aussi aiguë que son éperon, lui a fait atteindre
+sa maison avant nous. Belle et noble dame, nous serons
+votre hôte pour cette nuit.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Vos serviteurs ne se regarderont
+jamais eux-mêmes, les leurs et tout ce qu'ils possèdent,
+que comme des biens reçus en dépôt pour en rendre
+compte, selon le bon plaisir de Votre Majesté, toutes les
+fois qu'elle voudra réclamer ce qui lui appartient.</p>
+
+<p>DUNCAN.&mdash;Donnez-moi votre main, conduisez-moi vers
+mon hôte; nous l'aimons grandement, et continuerons
+de répandre sur lui nos bienfaits.&mdash;Avec la permission
+de notre hôtesse.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>We rest your hermits.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Hermit</i> est pris ici pour <i>beadsman</i>. Le <i>beadsman</i> était, à ce qu'il
+paraît, un homme qui, sous certaines conditions, s'engageait à
+dire pour un autre un certain nombre de fois le chapelet (<i>beads</i>).
+C'étaient probablement des ermites qu'on chargeait le plus
+souvent de ce soin.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Inverness.&mdash;Un appartement dans le château
+de Macbeth. Des hautbois, des flambeaux.</p>
+
+
+<p class="stage1"><i>Un maître d'hôtel et plusieurs domestiques portant des plats et
+faisant le service entrent et passent sur le théâtre. Entre
+ensuite</i> MACBETH.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Si lorsque ce sera fait c'était fini, le plus
+tôt fait serait le mieux. Si l'assassinat tranchait à la fois
+toutes les conséquences, et que sa fin nous donnât le
+succès, ce seul coup, qui peut être tout et la fin de tout,
+au moins ici-bas, sur ce rivage, sur ce rocher du temps,
+nous hasarderions la vie à venir.&mdash;Mais en pareil cas,
+nous subissons toujours cet arrêt, que les sanglantes
+leçons enseignées par nous tournent, une fois apprises,
+à la ruine de leur inventeur. La Justice, à la main toujours
+égale, offre à nos propres lèvres le calice empoisonné
+que nous avons composé nous-mêmes.&mdash;Il est ici
+sous la foi d'une double sauvegarde. D'abord je suis son
+parent et son sujet, deux puissants motifs contre cette
+action; ensuite je suis son hôte, et devrais fermer la
+porte à son meurtrier, loin de saisir moi-même le couteau.
+D'ailleurs ce Duncan a porté si doucement ses honneurs,
+il a rempli si justement ses grands devoirs, que
+ses vertus, comme des anges à la voix de trompette s'élèveront
+contre le crime damnable de son meurtre, et la
+pitié, semblable à un enfant nouveau-né tout nu, montée
+sur le tourbillon, ou portée comme un chérubin du ciel
+sur les invisibles courriers de l'air, frappera si vivement
+tous les yeux de l'horreur de cette action, que les larmes
+feront tomber le vent. Je n'ai pour presser les flancs de
+mon projet d'autre éperon que cette ambition qui, s'élançant
+et se retournant sur elle-même, retombe sans cesse
+sur lui<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.&mdash;(<span class="stage2"><i>Entre lady Macbeth.</i></span>) Eh bien! quelles nouvelles?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Il a bientôt soupé: pourquoi avez-vous
+quitté la salle?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;M'a-t-il demandé?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Ne le savez-vous pas?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Nous n'irons pas plus loin dans cette affaire.
+Il vient de me combler d'honneurs, et j'ai acquis parmi
+les hommes de toutes les classes une réputation brillante
+comme l'or, dont je dois me parer dans l'éclat de sa première
+fraîcheur, au lieu de m'en dépouiller si vite.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Était-elle dans l'ivresse cette espérance
+dont vous vous étiez fait honneur? a-t-elle dormi
+depuis? et se réveille-t-elle maintenant pour paraître si
+pâle et si livide à l'aspect de ce qu'elle faisait de si bon
+coeur? Dès ce moment je commence à juger par là de ton
+amour pour moi. Crains-tu de te montrer par tes actions
+et ton courage ce que tu es par tes désirs? aspireras-tu à
+ce que tu regardes comme l'ornement de la vie, pour
+vivre en lâche à tes propres yeux, laissant, comme le
+pauvre chat du proverbe, le <i>je n'ose pas</i> se placer sans
+cesse auprès du <i>je voudrais bien<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a></i>?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tais-toi, je t'en prie; j'ose tout ce qui convient
+à un homme: celui qui ose davantage n'en est
+pas un.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;A quelle bête apparteniez-vous donc
+lorsque vous vous êtes ouvert à moi de cette entreprise?
+Quand vous avez osé la former, c'est alors que vous étiez
+un homme; et en osant devenir plus grand que vous
+n'étiez, vous n'en seriez que plus homme. Ni l'occasion
+ni le lieu ne vous secondaient alors, et cependant vous
+vouliez les faire naître l'une et l'autre: elles se sont faites
+d'elles-mêmes; et vous, par l'à-propos qu'elles vous offrent,
+vous voilà défait! J'ai allaité, et je sais combien il
+est doux d'aimer le petit enfant qui me tette; eh bien! au
+moment où il me souriait, j'aurais arraché ma mamelle
+de ses molles gencives, et je lui aurais fait sauter la cervelle,
+si je l'avais juré comme vous avez juré ceci.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Si nous allions manquer notre coup?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Nous, manquer notre coup! Vissez
+seulement votre courage au point d'arrêt, et nous ne
+manquerons pas notre coup. Lorsque Duncan sera endormi
+(et le fatigant voyage qu'il a fait aujourd'hui va
+l'entraîner dans un sommeil profond), j'aurai soin, à
+force de vin et de santés, de subjuguer si bien ses deux
+chambellans, que leur mémoire, cette gardienne du cerveau,
+ne sera plus qu'une fumée, et le réservoir de leur
+raison un alambic. Lorsqu'un sommeil brutal accablera
+comme la mort leurs corps saturés de liqueur, que ne
+pouvons-nous exécuter, vous et moi, sur Duncan sans
+défense? Que ne pouvons-nous pas imputer à ses officiers
+pleins de vin, qui porteront le crime de notre grand
+meurtre?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ne mets au jour que des fils, car la trempe
+de ton âme inflexible ne peut convenir qu'à des hommes.&mdash;En
+effet, ne pourra-t-on pas croire, lorsque nous aurons
+teint de sang, dans leur sommeil, ces deux gardiens
+de sa chambre, après nous être servis de leurs poignards,
+que ce sont eux qui ont fait le coup?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Et qui osera croire autre chose, lorsque
+nous ferons tout retentir de nos douleurs et de nos
+cris à cause de sa mort?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je suis décidé, et je tends tous les agents
+de mon corps pour cette terrible action. Sortons, et
+amusons-les par les plus beaux dehors: un visage perfide
+doit cacher ce que sait le coeur perfide.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10">I have no spur</p>
+<p>To prick the sides of my intent, but only</p>
+<p>Vaulting ambition, which overleaps itself,</p>
+<p>And falls on the other.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les commentateurs se sont inutilement donné beaucoup de
+peine pour expliquer cette phrase; leur embarras est venu de
+ce qu'ils n'ont pas fait attention au sens du verbe <i>vault</i>, qui
+signifie ici <i>voltiger</i>, <i>faire des tours de force</i> (<i>to make postures</i>), d'où
+il résulte qu'au lieu de comparer, ainsi que l'a cru M. Steevens,
+son ambition à un cheval qui, se renversant sur lui-même, écrase
+son cavalier, Macbeth la représente comme un voltigeur (<i>vaulting
+ambition</i>) qui, s'élançant et se retournant sur lui-même
+(<i>overleaps itself</i>), retombe continuellement sur le dos de son cheval,
+et lui tient ainsi lieu d'éperon (<i>spur</i>), pour le forcer à courir.
+L'image est ainsi parfaitement d'accord dans toutes ses parties;
+au lieu que, dans la signification supposée par M. Steevens,
+l'ambition, comme il le remarque lui-même, se trouverait jouer
+à la fois le rôle du cheval et celui de l'éperon. On est presque
+toujours sûr de se tromper lorsqu'on attribue à Shakspeare des
+images incohérentes; il a au contraire le défaut d'abandonner
+rarement une image ou une comparaison, avant de l'avoir épuisée
+sous tous ses aspects.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Catus amat pisces, sed non vult tingere plantas.</i></blockquote>
+<br>
+
+
+
+
+
+<p><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Inverness.&mdash;Cour dans l'intérieur du château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> BANQUO ET FLEANCE, <i>précédés d'un domestique
+qui porte un flambeau</i>.</p>
+
+
+<p>BANQUO.&mdash;Où en sommes-nous de la nuit, mon garçon?</p>
+
+<p>FLEANCE.&mdash;La lune est couchée; je n'ai point entendu
+sonner l'heure.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Et elle se couche à minuit.</p>
+
+<p>FLEANCE.&mdash;Je crois qu'il est plus tard, monsieur.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Tiens, prends mon épée.&mdash;Ils sont économes
+dans le ciel; toutes leurs chandelles sont éteintes.&mdash;Prends
+encore cela; le besoin du sommeil pèse sur moi
+comme du plomb, et cependant je ne voudrais pas dormir.
+Miséricorde du ciel, réprimez en moi ces détestables
+pensées où se laisse aller la nature pendant notre repos.
+<span class="stage2">(<i>Entre Macbeth, avec un domestique portant un flambeau</i>.)
+(<i>A Fleance</i>.)</span> Donne-moi mon épée.&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Un ami.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Quoi, monsieur! pas encore au lit? Le roi est
+couché.&mdash;Il a joui d'un plaisir inaccoutumé: vos serviteurs
+ont reçu de sa part de grandes largesses; il offre ce
+diamant à votre épouse, en la saluant du nom de la plus
+aimable hôtesse; et il s'est retiré satisfait au delà de toute
+expression.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;N'étant pas préparés à le recevoir, notre
+volonté s'est trouvée assujettie à un défaut de moyens
+qui ne lui a pas permis de s'exercer librement.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Tout s'est bien passé.&mdash;La nuit dernière j'ai
+rêvé des trois soeurs du Destin: elles se sont montrées
+assez véridiques à votre égard.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je n'y songe plus. Cependant, quand nous
+en trouverons le temps, je voudrais vous dire quelques
+mots de cette affaire, si vous pouvez m'en accorder le
+temps.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Quand cela vous sera agréable.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Si vous vous unissez à mes combinaisons,
+lorsqu'elles auront lieu, il vous en reviendra de l'honneur.<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a></p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Je me déterminerai pour ce qui ne m'exposera
+pas à le perdre en cherchant à l'augmenter, et me
+laissera conserver un coeur droit et une fidélité sans tache.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;En attendant, bonne nuit.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Grand merci, monsieur! je vous en souhaite
+autant.</p>
+
+<p class="stage1">(Banquo et Fleance sortent.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Va, dis à ta maîtresse de sonner un coup
+de clochette quand ma boisson sera prête. Va te mettre
+au lit. (<span class="class2"><i>Le domestique sort.</i></span>)&mdash;Est-ce un poignard que je
+vois devant moi, la poignée tournée vers ma main?
+Viens, que je te saisisse.&mdash;Je ne te tiens pas, et cependant
+je te vois toujours. Fatale vision, n'es-tu pas sensible
+au toucher comme à la vue? ou n'es-tu qu'un
+poignard né de ma pensée, le produit mensonger d'une
+tête fatiguée du battement de mes artères? Je te vois
+encore, et sous une forme aussi palpable que celui que
+je tire en ce moment. Tu me montres le chemin que j'allais
+suivre, et l'instrument dont j'allais me servir.&mdash;Ou
+mes yeux sont de mes sens les seuls abusés, ou bien ils
+valent seuls tous les autres.&mdash;Je te vois toujours, et sur
+ta lame, sur ta poignée, je vois des gouttes de sang qui
+n'y étaient pas tout à l'heure.&mdash;Il n'y a là rien de réel.
+C'est mon projet sanguinaire qui prend cette forme à mes
+yeux.&mdash;Maintenant dans la moitié du monde la nature
+semble morte, et des songes funestes abusent le sommeil
+enveloppé de rideaux. Maintenant les sorcières célèbrent
+leurs sacrifices à la pâle Hécate. Voici l'heure où
+le meurtre décharné, averti par sa sentinelle, le loup,
+dont les hurlements lui servent de garde, s'avance,
+comme un fantôme à pas furtifs, avec les enjambées de
+Tarquin le ravisseur, vers l'exécution de ses desseins.&mdash;O
+toi, terre solide et bien affermie, garde-toi d'entendre
+mes pas, quelque chemin qu'ils prennent, de peur que
+tes pierres n'aillent se dire entre elles où je suis, et ravir
+à ce moment l'horrible occasion qui lui convient si bien.&mdash;Tandis
+que je menace, il vit.&mdash;Les paroles portent un
+souffle trop froid sur la chaleur de l'action. (<span class="stage2"><i>La cloche
+sonne.</i></span>)&mdash;J'y vais. C'en est fait, la cloche m'avertit. Ne
+l'entends pas, Duncan; c'est le glas qui t'appelle au ciel
+ou aux enfers.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Selon la chronique de Hollinshed, Banquo fut averti du projet
+de Macbeth, et promit de le soutenir; mais Jacques Ier (Jacques
+VI d'Écosse) régnait en Angleterre lors de la représentation
+de <i>Macbeth</i>, et comme les Stuarts prétendaient descendre de Banquo,
+par Fleance, il était naturel que le poëte cherchât à dissimuler
+cette circonstance, faite pour diminuer l'intérêt qu'il s'est
+plu à répandre sur l'auteur de leur race. Fleance, selon la chronique
+d'Hollinshed, s'en fut en Écosse, où il fut très-bien accueilli
+par le roi, et si bien par la princesse sa fille, que celle-ci
+<i>poussa la courtoisie</i>, dit la chronique, <i>jusqu'à souffrir qu'il lui
+fît un enfant</i> (that she of courtsye in the end suffered him to get her
+with child). Cet enfant fut Walter, dont les grandes qualités regagnèrent
+ce que lui avait fait perdre la naissance; il finit par
+être nommé <i>lord steward</i> d'Écosse (grand sénéchal), et chargé de
+percevoir les revenus de la couronne. Le quatrième descendant
+de ce Walter épousa la fille de Robert Bruce, et en eut un fils
+qui fut Robert II, roi d'Écosse. On voit encore à Inverness, dans
+les îles occidentales d'Écosse, les ruines du château de Macbeth,
+mais la chronique ne dit pas si ce fut là qu'il tua Duncan.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Le même lieu.</p>
+
+<p class="stage1">LADY MACBETH <i>entre</i>.</p>
+
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Ce qui les a enivrés m'a enhardie, ce
+qui les a éteints m'a remplie de flamme.&mdash;Écoutons;
+silence! C'est le cri du hibou, fatal sonneur qui donne le
+plus funeste bonsoir.&mdash;Il est à l'oeuvre; les portes sont
+ouvertes, et les serviteurs, pleins de vin, se moquent, en
+ronflant, de leurs devoirs. J'ai préparé leur boisson du
+soir<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, de telle sorte que la Nature et la Mort débattent
+entre elles s'ils vivent ou meurent.</p>
+
+<p>MACBETH, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre.</i></span>&mdash;Qui est là? quoi? holà!</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Hélas! je tremble qu'ils ne se soient
+éveillés et que ce ne soit pas fait. La tentative sans l'action
+nous perd. Écoutons.&mdash;J'avais apprêté leurs poignards,
+il ne pouvait manquer de les voir.&mdash;S'il n'eût
+pas ressemblé à mon père endormi, je m'en serais chargée.&mdash;Mon
+mari!</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;J'ai frappé le coup.&mdash;N'as-tu pas entendu
+un bruit?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;J'ai entendu crier la chouette et chanter
+le grillon.&mdash;N'avez-vous pas parlé?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Quand?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Tout à l'heure.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Comme je descendais?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Écoute!&mdash;Qui couche dans la seconde
+chambre?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Donalbain.</p>
+
+<p>MACBETH, <span class="stage2"><i>regardant ses mains.</i></span>&mdash;C'est là une triste vue!</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Quelle folie d'appeler cela une triste
+vue!</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;L'un des deux a ri dans son sommeil, et
+l'autre a crié, <i>au meurtre!</i> Ils se sont éveillés l'un et
+l'autre: je me suis arrêté en les écoutant; mais ils ont
+dit leurs prières et se sont remis à dormir.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Ils sont deux logés dans la même
+chambre.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;L'un s'est écrié: <i>Dieu nous bénisse!</i> et l'autre,
+<i>amen</i>, comme s'ils m'avaient vu, avec ces mains de
+bourreau, écoutant leurs terreurs; je n'ai pu répondre
+<i>amen</i> lorsqu'ils ont dit <i>Dieu nous bénisse!</i></p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;N'y pensez pas si sérieusement.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Mais pourquoi n'ai-je pu prononcer <i>amen</i>?
+J'avais grand besoin d'une bénédiction, et <i>amen</i> s'est
+arrêté dans mon gosier.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Il ne faut pas penser ainsi à ces sortes
+d'actions, on en deviendrait fou.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il m'a semblé entendre une voix crier:
+«Ne dormez plus! Macbeth assassine le sommeil, l'innocent
+sommeil, le sommeil qui débrouille l'écheveau confus
+de nos soucis; le sommeil, mort de la vie de chaque
+jour, bain accordé à l'âpre travail, baume des âmes
+blessées, loi tutélaire de la nature, l'aliment principal du
+tutélaire festin de la vie.»</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Elle criait encore à toute la maison: «Ne
+dormez plus. Glamis a assassiné le sommeil; c'est pourquoi
+Cawdor ne dormira plus, Macbeth ne dormira
+plus!»</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Qui donc criait ainsi?&mdash;Quoi! digne
+thane, vous laissez votre noble courage se relâcher jusqu'à
+ces rêveries d'un cerveau malade? Allez, prenez de
+l'eau, et lavez de vos mains ce sombre témoin.&mdash;Pourquoi
+avez-vous emporté ces poignards? Il faut qu'ils
+restent là-bas. Allez, reportez-les, et teignez de sang les
+deux serviteurs endormis.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je n'y retournerai pas; je suis effrayé en
+songeant à ce que j'ai fait. Je n'ose pas le regarder de
+nouveau.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Faible dans vos résolutions!&mdash;Donnez-moi
+ces poignards. Ceux qui dorment, ceux qui sont
+morts, ne sont que des images; c'est l'oeil de l'enfance
+qui craint un diable en peinture. Si son sang coule, j'en
+rougirai la face des deux serviteurs, car il faut que le
+crime leur soit attribué<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(On frappe derrière le théâtre.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Pourquoi frappe-t-on ainsi?&mdash;Que m'arrive-t-il,
+que le moindre bruit m'épouvante?&mdash;Quelles mains
+j'ai là! Elles me font sortir les yeux de la tête.&mdash;Est-ce
+que tout l'océan du grand Neptune pourra laver ce sang
+et nettoyer ma main! Non, ma main ensanglanterait
+plutôt l'immensité des mers, et ferait de leur teinte verdâtre
+une seule teinte rouge.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre lady Macbeth.)</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Mes mains sont de la couleur des
+vôtres; mais j'ai honte d'avoir conservé un coeur si
+blanc.&mdash;J'entends frapper à la porte du sud.&mdash;Retirons-nous
+dans notre chambre: un peu d'eau va nous laver
+de cette action; voyez donc combien cela est aisé. Votre
+courage vous a abandonné. (<i>On frappe</i>.)&mdash;Écoutez: on
+frappe encore. Prenez votre robe de nuit, de peur que
+nous n'ayons occasion de paraître et de laisser voir que
+nous veillions. Ne restez donc pas ainsi misérablement
+perdu dans vos réflexions.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Connaître ce que j'ai fait!&mdash;Mieux vaudrait
+ne plus me connaître moi-même. (<i>On frappe</i>.)&mdash;Éveille
+Duncan à force de frapper. Plût au ciel vraiment que tu
+le pusses!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Possets</i>, boisson composée, en général, à ce qu'il parait, de
+lait et de vin, et qu'il était alors d'usage de prendre en se couchant.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>I'll gild the faces of the grooms withal</p>
+<p>For it must seem their guilt.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il est plus que probable que Shakspeare a voulu jouer ici sur
+les mots <i>gild</i> et <i>guilt</i>, dont la prononciation est la même.
+Mais tout effort pour rendre en français ce jeu de mots eût été inutile
+et eût gâté une admirable scène. On a pensé qu'il suffisait de
+l'indiquer.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> UN PORTIER.</p>
+
+<p class="stage1">(On frappe derrière le théâtre.)</p>
+
+
+<p>On frappe ici, ma foi. Si un homme était le portier de
+l'enfer, il aurait assez l'habitude de tourner la clef. (<span class="stage2"><i>On
+frappe</i>.</span>) Frappe, frappe, frappe. Qui est là, de par Belzébuth!
+C'est un fermier qui s'est pendu en attendant une
+bonne année. Entrez sur-le-champ, et ayez soin d'apporter
+assez de mouchoirs, car on vous fera suer ici pour
+cela. (<span class="stage2"><i>On
+frappe</i>.</span>) Frappe, frappe, frappe. Qui est là, au
+nom d'un autre diable? Par ma foi, c'est un jésuite<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> qui
+aurait juré pour et contre chacun des bassins d'une balance.
+Il a commis assez de trahisons pour l'amour de
+Dieu, et cependant le ciel n'a pas voulu entendre à ses
+jésuitismes. Entrez, monsieur le jésuite. (<span class="stage2"><i>On
+frappe</i>.</span>)
+Frappe, frappe, frappe. Qui est là? Ma foi, c'est un tailleur
+anglais qui vient ici pour avoir rogné sur un haut-de-chausses
+français<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Allons, entrez, tailleur, vous pourrez
+chauffer ici votre fer à repasser. (<span class="stage2"><i>On
+frappe</i>.</span>) Frappe,
+frappe. Jamais un moment de repos. Qui êtes-vous? Mais
+il fait trop froid ici pour l'enfer: je ne veux plus faire le
+portier du diable. J'avais eu l'idée de laisser entrer un
+homme de toutes les professions qui vont par le chemin
+fleuri au feu de joie éternel. (<span class="stage2"><i>On
+frappe</i>.</span>) Tout à l'heure,
+tout à l'heure. (<span class="stage2"><i>Il ouvre.</i></span>) Je vous prie, n'oubliez pas le
+portier.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Macduff et Lenox.)</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Ami, tu t'es donc couché bien tard, pour
+dormir encore?</p>
+
+<p>LE PORTIER.&mdash;Ma foi, monsieur, nous vidions encore,
+des rasades au second chant du coq; et la boisson, seigneur,
+provoque grandement trois choses.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Quelles sont les trois choses que provoque
+la boisson?</p>
+
+<p>LE PORTIER.&mdash;Ma foi, monsieur, c'est le rouge au nez,
+le sommeil et l'envie de pisser. Pour la luxure, on peut
+dire qu'il la provoque et ne la provoque pas: il provoque
+le désir, mais il ôte la faculté; en sorte qu'on peut dire
+que le vin est un traître envers la luxure: il la cause et
+l'éteint; il l'aiguillonne et puis l'arrête en chemin; il
+l'excite, et puis la décourage; il la trahit par un sommeil
+qui lui donne le démenti, puis il la plante là.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Je crois, l'ami, que le vin t'a donné un démenti
+la nuit dernière.</p>
+
+<p>LE PORTIER.&mdash;Il l'a fait, seigneur, à mon nez et à ma
+barbe; mais je lui ai revalu sa trahison; et me trouvant,
+je crois, plus fort que lui, quoiqu'il m'ait pris un moment
+par les jambes, j'ai trouvé moyen de le rejeter.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Ton maître est-il levé?&mdash;Nous l'aurons
+éveillé en frappant à la porte.&mdash;Le voici qui vient.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Macbeth.)</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Bonjour, noble Macbeth.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Bonjour à tous les deux.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Le roi est-il levé, digne thane?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Pas encore.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Il m'a ordonné de l'éveiller de bon matin;
+j'ai presque laissé passer l'heure.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je vais vous conduire vers lui.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Je sais que vous prenez cette peine avec
+plaisir, et cependant c'en est une.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Le plaisir que l'on prend à remplir un soin
+en guérit la peine.&mdash;Voici la porte.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Je prendrai la liberté d'entrer, car il m'en
+a donné l'ordre.</p>
+
+<p class="stage1">(Macduff sort.)</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Le roi part-il aujourd'hui d'ici?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il part: il l'a décidé ainsi.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;La nuit a été bien mauvaise; dans l'endroit
+où nous couchions, les cheminées ont été abattues par
+le vent: l'on a, dit-on, entendu dans les airs des lamentations,
+d'étranges cris de mort, annonçant, avec des
+accents terribles, d'affreux bouleversements et des événements
+confus, nouvellement éclos du sein de ces temps
+désastreux. L'oiseau des ténèbres a poussé toute la nuit
+des cris aigus; quelques-uns disent que la terre avait la
+la fièvre et tremblait.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ç'a été une mauvaise nuit.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Mon jeune souvenir ne peut en retrouver une
+comparable.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Macduff.)</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;O horreur! horreur! horreur! ni la langue
+ni le coeur ne peuvent te concevoir ou t'exprimer.</p>
+
+<p>MACBETH ET LENOX.&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;L'abomination a fait ici son chef-d'oeuvre.
+Le meurtre le plus sacrilège a ouvert par force le temple
+sacré du Seigneur, et a dérobé la vie qui en animait la
+structure<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Que dites-vous? la vie?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Est-ce de Sa Majesté que vous parlez?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Venez, entrez dans sa chambre; et que vos
+yeux s'éteignent à la vue d'une nouvelle Gorgone: ne
+me demandez pas de vous en dire davantage. Voyez, et
+parlez ensuite vous-mêmes.&mdash;Qu'on s'éveille, qu'on s'éveille;
+qu'on sonne le tocsin (<span class="stage2"><i>Macbeth et Lenox sortent</i>.</span>)&mdash;Meurtre!
+trahison!&mdash;Banquo, Donalbain, Malcolm,
+éveillez-vous! secouez ce calme sommeil, simulacre de
+la mort et venez voir la mort elle-même.&mdash;Levez-vous,
+levez-vous, et voyez une image du grand jugement.&mdash;Malcolm,
+Banquo, levez-vous comme de vos tombeaux,
+et avancez comme des ombres, pour être en accord avec
+ces horreurs.</p>
+
+<p class="stage1">(La cloche sonne.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre lady Macbeth.)</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Pour quelle affaire cette odieuse trompette
+appelle-t-elle à se rassembler tous ceux qui dorment
+dans la maison? Parlez, parlez.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;O noble dame! ce n'est pas à vous à entendre
+ce que je pourrais vous dire: ce récit tuerait une
+femme au moment où il arriverait à son oreille.&mdash;(<span class="stage2"><i>Banquo
+arrive</i>.</span>) O Banquo! Banquo! notre royal maître est assassiné!</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Oh malheur! quoi, dans notre maison!</p>
+
+
+<p>BANQUO.&mdash;Trop cruel malheur, n'importe en quel lieu!
+Cher Duff<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>, je t'en prie, contredis-toi toi-même, et dis
+que ce n'est pas vrai.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent Macbeth et Lenox.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Si j'étais mort une heure avant cet événement,
+j'aurais terminé une vie heureuse; car de cet
+instant il n'y aura plus rien d'important dans la vie de
+ce monde, tout n'est plus que vanité; gloire, grandeur,
+tout est mort; le vin de la vie est épuisé et la lie seule
+en reste dans la cave.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Malcolm et Donalbain.)</p>
+
+<p>DONALBAIN.&mdash;Qu'est-il arrivé de malheureux?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Vous l'êtes et vous ne le savez pas: la
+source, la fontaine de votre sang a cessé de couler, la
+source même en est arrêtée.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Votre royal père est assassiné.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Oh! par qui?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Suivant les apparences, par ceux qui étaient
+chargés de garder sa chambre. Leurs mains et leurs
+visages étaient tout souillés de sang, ainsi que leurs poignards
+que nous avons trouvés, non encore essuyés, sur
+leur chevet. Ils ouvraient des yeux effarés et paraissaient
+hors d'eux-mêmes: on n'aurait pu leur confier la vie de
+personne.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Oh! cependant je me repens du mouvement
+de fureur qui me les a fait tuer!</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Pourquoi donc les avez-vous tués?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Eh! qui peut être dans le même moment
+sage et éperdu, modéré et furieux? qui peut être fidèle
+et rester neutre? Personne. La rapidité de ma violente
+affection a dépassé ma raison plus lente. Je voyais là
+Duncan étendu, l'argent de sa peau parsemé de son sang
+doré; et ses blessures ouvertes semblaient autant de
+brèches aux lois de la nature, par où devaient s'introduire
+les ravages de la désolation.... Là étaient les meurtriers
+teints des couleurs de leur métier, et leurs poignards
+honteusement couverts de sang. Comment aurait
+pu se contenir celui qui a un coeur pour aimer, et dans
+ce coeur le courage de manifester son amour?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Aidez-moi à sortir d'ici. Oh!</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Secourez lady Macbeth.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Pourquoi retenons-nous nos langues? C'est
+à elles surtout qu'il appartient d'exprimer de pareils sentiments.</p>
+
+<p>DONALBAIN.&mdash;Eh! pourquoi parlerions-nous ici, où
+notre destinée fatale, cachée dans le trou de l'ogre, peut
+s'élancer sur nous et nous saisir? Fuyons! nos larmes
+ne sont pas encore prêtes à couler.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Ni notre chagrin sur le pied d'agir.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Secourez lady Macbeth (<span class="stage2"><i>on emporte lady Macbeth</i></span>),
+et lorsque nous aurons couvert la nudité de notre
+frêle nature, qui souffre ainsi exposée, rassemblons-nous
+et faisons des recherches sur cette sanglante action, afin
+de la connaître plus à fond. Nous sommes ébranlés par
+les terreurs et les doutes, mais je suis dans la puissante
+main de Dieu, et de là je combattrai les desseins secrets
+d'une méchanceté perfide.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Et moi aussi.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Et nous tous de même.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Allons promptement nous vêtir tous d'une
+manière convenable, afin de nous rassembler ensuite
+dans la salle.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Que voulez-vous faire? Ne nous associons
+point avec eux. Montrer une douleur qu'on ne sent pas
+est un rôle aisé pour l'homme faux.&mdash;Je me retire en
+Angleterre.</p>
+
+<p>DONALBAIN.&mdash;Et moi en Irlande. En séparant nos fortunes
+nous serons plus en sûreté. Ici je vois des poignards
+dans les sourires, et celui qui est le plus près par
+le sang est le plus prêt à le verser.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Le trait meurtrier qui a été lancé n'a pas
+encore atteint son but; et le parti le plus sûr pour nous
+est d'en éviter le coup. Ainsi donc, à cheval, et ne nous
+inquiétons pas de prendre congé: tirons-nous d'abord
+d'ici. Il est permis de commettre le vol, de se dérober
+soi-même, quand il ne reste plus d'espérance.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> <i>Equivocator</i>. Warburton pense que par cette expression
+Shakspeare a positivement entendu un religieux, ou du moins
+un affilié de l'ordre des jésuites; mais toujours est-il certain
+qu'elle signifie précisément ce que nous entendons en français
+par <i>jésuite</i>, doué d'un <i>esprit jésuitique</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> La plaisanterie porte sur ce que les hauts-de-chausses français
+paraissaient aux Anglais si étroits et si mesquins, qu'il fallait
+être doublement damnable pour trouver encore à rogner dessus.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Most sacrilegious murder hath broke ope</p>
+<p>The lord's anointed temple, and stole thence</p>
+<p>The life o' the building.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>The lord's anointed temple</i> signifie en même temps ici <i>le temple
+oint de Dieu</i> et <i>la tempe ointe du roi</i>; dans l'impossibilité de rendre
+ce jeu de mots, il a fallu choisir, et l'on a pris des deux sens
+celui qui formait avec le reste de la phrase une image plus complète
+et plus suivie.</p></blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Abréviation de Macduff.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Les dehors du château.</p>
+
+<p class="stage1">ROSSE <i>conversant avec</i> UN VIEILLARD.</p>
+
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Je me souviens bien de soixante-dix
+années, et dans ce long espace de temps j'ai vu de terribles
+moments et d'étranges choses; mais tout ce que
+j'avais vu n'était rien auprès de cette cruelle nuit.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Ah! bon père, tu vois comme le ciel, troublé
+par une action de l'homme, en menace le sanglant
+théâtre. D'après l'horloge il devrait faire jour, et
+cependant une nuit sombre étouffe le flambeau voyageur.
+La nuit triomphe-t-elle? ou bien est-ce le jour, honteux
+de se montrer, qui laisse les ténèbres ensevelir la face de
+la terre, lorsqu'une vivante lumière devrait la caresser?</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;Cela est contre nature, comme l'action
+qui a été commise. Mardi dernier, on a vu un faucon qui
+s'élevait, fier de sa supériorité, saisi au vol et tué par un
+hibou preneur de souris.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Et les chevaux de Duncan (chose très-étrange,
+mais certaine), qui étaient si beaux, si légers, les plus
+estimés de leur race, sont tout à coup redevenus sauvages,
+ont brisé leurs râteliers, se sont échappés, se révoltant
+contre toute obéissance, comme s'ils eussent
+voulu entrer en guerre avec l'homme.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;On dit qu'ils se sont mangés l'un l'autre.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Rien n'est plus vrai, au grand étonnement de
+mes yeux qui en ont été témoins. (<span class="stage2"><i>Macduff paraît.</i></span>) Voici
+l'honnête Macduff.&mdash;Eh bien! monsieur, comment va le
+monde maintenant?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Quoi! ne le voyez-vous pas?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;A-t-on découvert qui a commis cette action
+plus que sanguinaire?</p>
+
+<p>MACDUFF&mdash;Ceux que Macbeth a tués.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Hélas! mon Dieu, quel fruit en pouvaient-ils
+espérer?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Ils ont été gagnés. Malcolm et Donalbain,
+les deux fils du roi, ont disparu et se sont sauvés. Ce qui
+fait tomber sur eux le soupçon du crime.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Encore contre nature!&mdash;Ambition désordonnée,
+qui détruis tes propres moyens d'existence!&mdash;Alors
+il est probable que la souveraineté va écheoir à Macbeth.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Il est déjà élu, et parti pour se faire couronner
+à Scone.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Où est le corps de Duncan?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;On l'a porté à Colmes-Inch, sanctuaire où
+se conservent les os de ses prédécesseurs.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Irez-vous à Scone?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Non, mon cousin, je vais à Fife.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;A la bonne heure; moi, je vais à Scone.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Allez: puissiez-vous y voir les choses se
+bien passer!&mdash;Adieu.&mdash;Pourvu que nous ne trouvions
+pas que nos vieux habits étaient plus commodes que les
+neufs!</p>
+
+<p>ROSSE, <span class="stage2"><i>au vieillard</i></span>.&mdash;Adieu, bon père.</p>
+
+<p>LE VIEILLARD.&mdash;La bénédiction de Dieu soit avec vous,
+et avec ceux qui voudraient changer le mal en bien, et
+les ennemis en amis!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<br>
+
+
+<p><b>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</b></p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+
+<p class="stage1">A Fores,&mdash;Un appartement dans le palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> BANQUO.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Tu possèdes maintenant, roi, thane de Cawdor,
+thane de Glamis, tout ce que t'avaient promis les
+soeurs du Destin, et j'ai peur que tu n'aies joué pour cela
+un bien vilain jeu. Mais elles ont dit aussi que tout cela
+ne passerait pas à ta postérité, et que ce serait moi qui
+serais la tige et le père d'une race de rois. Si la vérité est
+sortie de leur bouche (comme on le voit paraître avec
+éclat dans leurs discours à ton égard, Macbeth), pourquoi
+ces vérités, justifiées pour toi, ne deviendraient-elles
+pas pour moi des oracles, et n'élèveraient-elles pas mes
+espérances? Mais, silence! taisons-nous.</p>
+
+<p class="stage1">(Air de trompette.&mdash;Entrent Macbeth, roi; lady Macbeth,
+reine; Lenox, Rosse, seigneurs, dames, suite.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Voici notre principal convive.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;S'il eût été oublié, c'eût été un vide
+dans notre grande fête, et rien ne s'y serait bien passé.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ce soir, monsieur, nous donnons un souper
+de cérémonie, et nous y solliciterons votre présence.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Que Votre Altesse me donne ses ordres:
+mon obéissance y est attachée pour jamais par le lien le
+plus indissoluble.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Montez-vous à cheval cet après-midi?</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Oui, mon gracieux seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Autrement nous aurions désiré vos avis
+que nous avons toujours trouvés sages et utiles, dans le
+conseil que nous tiendrons aujourd'hui; mais nous les
+prendrons demain. Allez-vous loin?</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Assez loin, mon seigneur, pour remplir le
+temps qui doit s'écouler jusqu'à l'heure du souper; et si
+mon cheval ne va pas très-bien, il faudra que j'emprunte
+à la nuit une ou deux de ses heures obscures.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ne manquez pas à notre fête.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Je n'y manquerai pas, mon seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Nous venons d'apprendre que nos sanguinaires
+cousins se sont rendus l'un en Angleterre, l'autre
+en Irlande; que, loin d'avouer leur affreux parricide, ils
+débitent à ceux qui les écoutent d'étranges impostures:
+mais nous en causerons demain; nous aurons aussi à
+discuter une affaire d'État qui exige notre présence à
+tous. Dépêchez-vous de monter à cheval. Adieu jusqu'à
+ce soir. Fleance va-t-il avec vous?</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Oui, mon seigneur; il est temps que nous
+partions.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je vous souhaite des chevaux légers et sûrs,
+et je vous recommande à leur dos<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. Adieu. <span class="stage2">(<i>Banquo sort</i>.)
+(<i>Aux courtisans</i>.)</span> Que chacun dispose à son gré de son
+temps jusqu'à sept heures du soir. Pour trouver nous-même
+plus de plaisir à la société, nous resterons seul
+jusqu'au souper: d'ici là, que Dieu soit avec vous.&mdash;(<span class="stage2"><i>Sortent
+lady Macbeth, les seigneurs, les dames</i>, etc.</span>) Holà,
+un mot: ces hommes attendent-ils nos ordres?</p>
+
+<p>UN DOMESTIQUE.&mdash;Oui, mon seigneur, ils sont à la porte
+du palais.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Amenez-les devant nous.&mdash;Être où je suis
+n'est rien si l'on n'y est en sûreté.&mdash;Nos craintes sur
+Banquo sont profondes, et dans ce naturel empreint de
+souveraineté domine ce qu'il y a de plus à craindre. Il
+ose beaucoup, et à cette disposition d'esprit intrépide il
+joint une sagesse qui enseigne à sa valeur la route la
+plus sûre. Il n'y a que lui dont l'existence m'inspire de
+la crainte: il intimide mon génie, comme César, dit-on,
+celui de Marc-Antoine. Je l'ai vu gourmander les soeurs
+lorsqu'elles me donnèrent d'abord le nom de roi; il leur
+commanda de lui parler; et alors, d'une bouche prophétique,
+elles le proclamèrent père d'une race de rois.&mdash;Elles
+ont placé sur ma tête une couronne sans fruit et
+ont placé dans mes mains un sceptre stérile que m'arrachera
+un bras étranger, sans qu'aucun fils sorti de moi
+me succède. S'il en est ainsi, c'est pour la race de Banquo
+que j'ai souillé mon âme; c'est pour ses enfants que j'ai
+assassiné l'excellent Duncan; pour eux seuls j'ai versé
+les remords dans la coupe de mon repos, et livré à l'ennemi
+du genre humain mon éternel trésor pour les faire
+rois! Les enfants de Banquo rois! Plutôt qu'il en soit
+ainsi, je t'attends dans l'arène, destin; viens m'y combattre
+à outrance.&mdash;Qui va là? (<span class="stage2"><i>Rentre le domestique avec
+deux assassins.</i></span>) Retourne à la porte et restes-y jusqu'à ce
+que nous t'appelons. (<span class="stage2"><i>Le domestique sort.</i></span>)&mdash;N'est-ce pas
+hier que nous avons causé ensemble?</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;C'était hier, avec la permission de
+Votre Altesse.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Eh bien! avez-vous réfléchi sur ce que je
+vous ai dit? Soyez sûrs que c'est lui qui autrefois vous a
+tenus dans l'abaissement, ce que vous m'avez attribué, à
+moi qui en étais innocent. Je vous en ai convaincus dans
+notre dernière entrevue; je vous ai fait voir jusqu'à l'évidence
+comment vous aviez été amusés, traversés, quels
+avaient été les instruments, qui les avait employés, et
+tant d'autres choses qui diraient à la moitié d'une âme
+et à une intelligence altérée: «Voilà ce qu'a fait Banquo.»</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Vous nous l'avez fait connaître.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je l'ai fait et j'ai été plus loin, ce qui est
+l'objet de notre seconde entrevue.&mdash;Sentez-vous la patience
+tellement dominante en votre nature que vous
+laissiez passer tout ceci? Êtes-vous si pénétrés de l'Evangile
+que vous puissiez prier pour ce brave homme et ses
+enfants, lui dont la main vous a courbés vers la tombe
+et a réduit pour toujours les vôtres à la misère?</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Nous sommes des hommes, mon
+seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Oui, je sais que dans le catalogue vous comptez
+pour des hommes, de même que les chiens de chasse,
+les lévriers, les métis, épagneuls, barbets, bassets, loups
+et demi-loups, y sont tous appelés du nom de chien. Ensuite,
+parmi ceux qui en valent la peine, on distingue
+l'agile, le tranquille, le fin, le chien de garde, le chasseur,
+chacun selon la qualité qu'a renfermée en lui la
+bienfaisante nature, et il en reçoit un titre particulier
+ajouté au nom commun sous lequel on les a tous inscrits.
+Il en est de même des hommes. Si vous méritez de tenir
+quelque rang parmi les hommes, et de n'être pas rejetés
+dans la dernière classe, dites-le-moi, et alors je verserai
+dans votre sein ce projet dont l'exécution vous délivre
+de votre ennemi, vous établit dans notre coeur et notre
+affection; à nous qui ne pouvons avoir, tant qu'il vivra,
+qu'une santé languissante que sa mort rendra parfaite.</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;Je suis un homme, mon seigneur,
+tellement indigné par les indignes coups et rebuffades
+du monde, que peu m'importe ce que je fais pour me
+venger du monde.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Et moi un homme si las de malheurs,
+si ballotté de la fortune, que je mettrais ma vie
+sur la première chance qui me promettrait de l'améliorer
+ou de m'en délivrer.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Vous savez tous deux que Banquo était
+votre ennemi?</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;Cela est vrai, mon seigneur,</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il est aussi le mien; et notre inimitié est
+si sanglante, que chaque minute de son existence me
+frappe dans ce qui tient de plus près à la vie. Je pourrais,
+en faisant ouvertement usage de mon pouvoir, le
+balayer de ma vue sans en donner d'autre raison que ma
+volonté; mais je ne dois pas le faire, à cause de quelques-uns
+de mes amis qui sont aussi les siens, dont je ne puis
+pas perdre l'affection, et avec qui il me faudra déplorer
+la chute de l'homme que j'aurai renversé moi-même.
+Voilà ce qui me fait rechercher votre assistance, en cachant
+cette action à l'oeil du public, pour beaucoup de
+raisons importantes.</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;Nous exécuterons, mon seigneur, ce
+que vous nous commanderez.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Oui, quand notre vie...</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Votre courage perce dans votre maintien.
+Dans une heure au plus, je vous indiquerai le lieu où
+vous devez vous poster. Ayez le plus grand soin d'épier
+et de choisir le moment convenable, car il faut que cela
+soit fait ce soir, et à quelque distance du palais; et rappelez-vous
+que j'en veux paraître entièrement innocent,
+et afin qu'il ne reste dans l'ouvrage ni accrocs ni défauts,
+il faut qu'avec Banquo son fils Fleance qui l'accompagne,
+et dont l'absence n'est pas moins importante pour moi
+que celle de son père, subisse les destinées de cette heure
+de ténèbres. Prenez votre résolution tout seuls. Je vous
+rejoins dans un moment.</p>
+
+<p>LES ASSASSINS.&mdash;Nous sommes décidés, seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je vous ferai rappeler dans un instant. Ne
+sortez pas de notre palais. (<span class="stage2"><i>Les assassins sortent.</i></span>) C'est une
+affaire conclue.&mdash;Banquo, si c'est vers les cieux que ton
+âme doit prendre son vol, elle les verra ce soir.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> <i>And so I commend you to their backs</i>.
+C'est une manière de donner congé. Les phrases de politesse
+et de cérémonie abondent dans cette tragédie.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Un autre appartement dans le palais</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LADY MACBETH ET UN DOMESTIQUE.</p>
+
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Banquo est-il sorti du palais?</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;Oui, madame; mais il revient ce soir.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Avertissez le roi que je voudrais, s'il
+en a le loisir, lui dire quelques mots.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;J'y vais, madame.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;On n'a rien gagné, et tout dépensé,
+quand on a obtenu son désir sans être plus heureux: il
+vaut mieux être celui que nous détruisons, que de vivre
+par sa destruction dans une joie troublée. (<span class="stage2"><i>Macbeth entre.</i></span>)</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon seigneur? pourquoi restez-vous
+seul, ne cherchant pour compagnie que les images les
+plus funestes, toujours appliqué à des pensées qui, en
+vérité, devraient être mortes avec ceux dont elles vous
+occupent? On ne devrait pas penser aux choses sans remède,
+ce qui est fait est fait.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Nous avons blessé le serpent, mais nous ne
+l'avons pas tué; il réunira ses tronçons et redeviendra
+ce qu'il était, tandis que notre impuissante malice restera
+exposée aux dents dont elle aura retrouvé la force. Mais
+que la structure de l'univers se disjoigne, que les deux
+mondes périssent avant que nous consentions à prendre
+nos repas dans la crainte, à dormir dans l'affliction de ces
+terribles songes qui viennent nous ébranler toutes les
+nuits! Il vaudrait mieux être avec le mort que, pour arriver
+où nous sommes, nous avons envoyé dans la paix,
+que de demeurer ainsi, l'âme sur la roue, dans une angoisse
+sans relâche.&mdash;Duncan est dans son tombeau:
+après les accès de fièvre de la vie, il dort bien; la trahison
+a fait tout ce qu'elle pouvait faire: ni l'acier, ni le
+poison, ni les conspirations domestiques, ni les armées
+ennemies, rien ne peut plus l'atteindre.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Venez, mon cher seigneur, calmez
+vos regards troublés: soyez brillant et joyeux ce soir au
+milieu de vos convives.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je le serai, mon amour; et soyez de même
+aussi, je vous y exhorte: que votre souvenir revienne
+toujours à Banquo; indiquez sa prééminence par vos regards
+et vos paroles.&mdash;Nous ne serons jamais en sûreté
+tant qu'il nous faudra nous laver de notre grandeur dans
+ce cours de flatteries, et faire de nos visages des masques
+pour déguiser nos coeurs.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Ne pensez plus à cela.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;O chère épouse, mon esprit est rempli de
+scorpions. Tu sais que Banquo et son fils Fleance respirent?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Mais le bail qu'ils tiennent de la nature
+n'est pas éternel.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il y a encore de la consolation, ils sont
+attaquables. Ainsi, sois joyeuse. Avant que la chauve-souris
+ait achevé de voler dans les cloîtres, avant qu'aux
+appels de la noire Hécate l'escarbot cuirassé ait sonné,
+par son murmure assoupissant, la cloche qui appelle les
+bâillements de la nuit, on aura consommé une action
+importante et terrible.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Que doit-on faire?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Demeure innocente de la connaissance du
+projet, ma chère poule, jusqu'à ce que tu applaudisses à
+l'action.&mdash;Viens, ô nuit, apportant ton bandeau: couvre
+l'oeil insensible du jour compatissant, et de ta main invisible
+et sanglante déchire et mets en pièces le lien
+puissant qui me rend pâle!&mdash;La lumière s'obscurcit, et
+déjà le corbeau dirige son vol vers la forêt qu'il habite.
+Les honnêtes habitués du jour commencent à languir et
+à s'assoupir, tandis que les noirs agents de la nuit se
+lèvent pour saisir leur proie.&mdash;Tu es étonnée de mes
+discours; mais sois tranquille: les choses que le mal a
+commencées se consolident par le mal. Ainsi, je te prie,
+viens avec moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Fores.&mdash;Un parc ou une prairie donnant sur une
+des portes du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> TROIS ASSASSINS.</p>
+
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Mais qui t'a dit de venir te joindre
+à nous?</p>
+
+<p>TROISIÈME ASSASSIN.&mdash;Macbeth.</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;Il ne doit pas nous donner de méfiance,
+puisque nous le voyons parfaitement instruit de
+notre commission et de ce que nous avons à faire.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Reste donc avec nous.&mdash;Le couchant
+étincelle encore de quelques traces du jour: c'est
+le moment où le voyageur attardé use de l'éperon pour
+gagner l'auberge désirée; et celui que nous attendons
+approche de bien prés.</p>
+
+<p>TROISIÈME ASSASSIN.&mdash;Écoutez; j'entends des chevaux.</p>
+
+<p>BANQUO, <span class="stage2"><i>derrière le théâtre.</i></span>&mdash;Donnez-nous de la lumière,
+holà!</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;C'est sûrement lui. Tous ceux qui
+sont sur la liste des personnes attendues sont déjà rendus
+à la cour.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;On emmène ses chevaux.</p>
+
+<p>TROISIÈME ASSASSIN.&mdash;À près d'un mille d'ici; mais il a
+coutume, et tous en font autant, d'aller d'ici au palais en
+se promenant.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Banquo et Fleance; un domestique marche devant
+eux avec un flambeau.)</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;Un flambeau! un flambeau!</p>
+
+<p>TROISIÈME ASSASSIN.&mdash;C'est lui.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Tenons-nous prêts.</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;Il tombera de la pluie cette nuit.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Qu'elle tombe!</p>
+
+<p class="stage1">(Il attaque Banquo.)</p>
+
+<p>BANQUO.&mdash;O trahison!&mdash;Fuis, cher Fleance, fuis, fuis,
+fuis; tu pourras me venger.&mdash;O scélérat!</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt. Fleance et le domestique se sauvent.)</p>
+
+<p>TROISIÈME ASSASSIN.&mdash;Qui a donc éteint le flambeau?</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;N'était-ce pas le parti le plus sûr?</p>
+
+<p>TROISIÈME ASSASSIN.&mdash;Il n'y en a qu'un de tombé: le
+fils s'est sauvé.</p>
+
+<p>SECOND ASSASSIN.&mdash;Nous avons manqué la plus belle
+moitié de notre coup.</p>
+
+<p>PREMIER ASSASSIN.&mdash;Allons toujours dire ce qu'il y a de
+fait.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Un appartement d'apparat dans le palais.&mdash;Le banquet est
+préparé.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> MACBETH, LADY MACBETH, ROSSE, LENOX
+<i>et autres seigneurs; suite.</i></p>
+
+
+<p>MACBETH.&mdash;Vous connaissez chacun votre rang, prenez
+vos places. Depuis le premier jusqu'au dernier, je vous
+souhaite la bienvenue de tout mon coeur.</p>
+
+<p>LES SEIGNEURS.&mdash;Nous rendons grâce à Votre Majesté.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Pour nous, comme un hôte modeste, nous
+nous mêlerons parmi les convives, notre hôtesse garde
+sa place d'honneur; mais dans un moment favorable
+nous lui demanderons sa bienvenue.</p>
+
+<p class="stage1">(Les courtisans et les seigneurs se placent, et laissent un
+siège au milieu pour Macbeth.)</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Acquittez-moi, seigneur, envers tous
+nos amis; car mon coeur leur dit qu'ils sont tous les
+bienvenus.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le premier assassin; il se tient à la porte.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Vois, ils te rendent tous des remerciements
+du fond de leur coeur.&mdash;Le nombre des convives est égal
+des deux côtés. Je m'assiérai ici au milieu.&mdash;Que la joie
+s'épanouisse. Tout à l'heure nous boirons une rasade à
+la ronde. (<span class="stage2"><i>A l'assassin.</i></span>) Il y a du sang sur ton visage.</p>
+
+<p>L'ASSASSIN.&mdash;C'est donc du sang de Banquo.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il vaut mieux qu'il soit sur ton visage que
+lui ici. Est-il expédié?</p>
+
+<p>L'ASSASSIN.&mdash;Seigneur, il a la gorge coupée; c'est moi
+qui lui ai rendu ce service.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tu es le premier des hommes pour couper
+la gorge; cependant celui qui en a fait autant à Fleance
+a bien son mérite; si c'est toi, tu n'as pas ton pareil.</p>
+
+<p>L'ASSASSIN.&mdash;Mon royal seigneur, Fleance s'est échappé.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Voilà mon accès qui me reprend. Sans cela
+tout était parfait: j'étais entier comme le marbre, établi
+comme le roc, au large et libre de me répandre comme
+l'air qui m'environne; mais maintenant je suis comprimé,
+resserré, emprisonné, et asservi à l'insolence de
+mes inquiétudes et de mes terreurs.&mdash;Mais Banquo est
+en sûreté?</p>
+
+<p>L'ASSASSIN.&mdash;Oui, mon bon seigneur, il est en sûreté
+dans un fossé, avec vingt larges ouvertures à la tête,
+dont la moindre est la mort d'un homme.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je t'en remercie.... Ainsi, voilà le gros serpent
+écrasé. Le jeune reptile qui s'est sauvé est d'une
+nature qui dans son temps engendrera aussi du venin,
+mais à présent il n'a pas de dents.&mdash;Va-t'en, et demain
+nous t'entendrons de nouveau.</p>
+
+<p class="stage1">(L'assassin sort.)</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Mon royal époux, vous ne nous mettez
+pas en train. C'est vendre un festin que de ne pas témoigner
+à chaque instant, pendant sa durée, qu'il est donné
+de bon coeur. Pour manger il vaudrait mieux être chez
+soi; hors de là, l'assaisonnement de la bonne chère, c'est
+la politesse; sans cela il y a peu de plaisir à se rassembler.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ma chère mémoire!&mdash;Qu'une bonne digestion
+accompagne votre appétit, et qu'une bonne santé
+s'en suive.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Plaît-il à Votre Majesté de s'asseoir?</p>
+
+<p class="stage1">(L'ombre de Banquo sort de terre, et s'assied à la place de
+Macbeth.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Nous verrions ici rassemblé sous notre toit
+l'honneur de notre pays, si notre cher Banquo nous avait
+gratifié de sa présence. Puissé-je avoir à le quereller
+d'un manque d'amitié, plutôt qu'à le plaindre d'un malheur!</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Son absence, seigneur, compromet l'honneur
+de sa parole. Votre Altesse veut-elle bien nous honorer
+de son auguste compagnie?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;La table est remplie!</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Voici une place réservée, seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Où cela?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Ici, mon seigneur. Qui est-ce qui trouble Votre
+Altesse?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Qui de vous a fait cela?</p>
+
+<p>LES SEIGNEURS.&mdash;Quoi donc, mon bon seigneur?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tu ne peux pas dire que ce soit moi qui
+l'aie fait.&mdash;Ne secoue point ainsi contre moi ta chevelure
+sanglante.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Messieurs, levez-vous; son Altesse est indisposée.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Monsieur, mon digne ami, mon époux
+est souvent dans cet état, et il y est sujet depuis l'enfance.
+Je vous en prie, restez à vos places: c'est un accès
+passager; le temps d'y penser, et il sera aussi bien qu'à
+l'ordinaire. Si vous faites trop attention à lui, vous le
+blesserez et vous augmenterez son mal: continuez à
+manger, et ne prenez pas garde à lui.&mdash;Êtes-vous un
+homme?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Oui, et un homme intrépide, puisque j'ose
+regarder ce qui épouvanterait le diable.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Quelles balivernes! C'est une vision
+créée par votre peur, comme ce poignard dans l'air qui,
+disiez-vous, guidait vos pas vers Duncan. Oh! ces tressaillements,
+ces soubresauts, simulacres d'une véritable
+peur, conviendraient à merveille au conte que fait une
+femme, en hiver, au coin du feu, d'après l'autorité de sa
+grand'mère.&mdash;C'est une vraie honte! Pourquoi faites-vous
+tant de grimaces? Après tout, vous ne regardez
+qu'une chaise!</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je te prie, regarde de ce côté; vois là, vois.
+Que me dites-vous? eh bien! que m'importe?&mdash;Puisque
+tu peux remuer la tête, tu peux aussi parler. Si les cimetières
+et les tombeaux doivent nous renvoyer ceux que
+nous ensevelissons, nos monuments seront donc semblables
+au gésier des milans?</p>
+
+<p class="stage1">(L'ombre disparaît.)</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Quoi! vous perdez tout à fait la tête?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Comme je suis ici, je l'ai vu.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Fi! quelle honte!</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ce n'est pas la première fois qu'on a répandu
+le sang. Dans les anciens temps, avant que des
+lois humaines eussent purgé de crimes les sociétés adoucies,
+oui vraiment, et même depuis, il s'est commis des
+meurtres trop terribles pour que l'oreille en supporte le
+récit; et l'on a vu le temps où lorsqu'on avait fait sauter
+la cervelle à un homme, il mourait, et tout était fini.
+Mais aujourd'hui ils se relèvent avec vingt blessures
+mortelles sur le crâne, et viennent nous chasser de nos
+sièges: cela est plus étrange que ne le peut être un pareil
+meurtre.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Mon digne seigneur, vos dignes amis
+vous attendent.
+MACBETH.&mdash;J'oubliais.... Ne prenez pas garde à moi,
+mes dignes amis. J'ai une étrange infirmité qui n'est
+rien pour ceux qui me connaissent. Allons, amitié et
+santé à tous! Je vais m'asseoir: donnez-moi du vin;
+remplissez jusqu'au bord. Je bois au plaisir de toute la
+table, et à notre cher ami Banquo, qui nous manque ici.
+Que je voudrais qu'il y fût! (<i>L'ombre sort de terre.</i>) Nous
+buvons avec empressement à vous tous, à lui. Tout à
+tous!</p>
+
+<p>LES SEIGNEURS.&mdash;Nous vous présentons nos hommages
+et vous faisons raison.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Loin de moi! ôte-toi de mes yeux! que la
+terre te cache! Tes os sont desséchés, ton sang est glacé;
+rien ne se reflète dans ces yeux que tu fixes sur moi!</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Ne voyez là dedans, mes bons seigneurs,
+qu'une chose qui lui est ordinaire, rien de plus:
+seulement elle gâte tout le plaisir de ce moment.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ce qu'un homme peut oser, je l'ose. Viens
+sous la forme de l'ours féroce de la Russie, du rhinocéros
+armé, ou du tigre d'Hyrcanie, prends la forme que
+tu voudras, excepté celle-ci, et la fermeté de mes nerfs
+ne sera pas un instant ébranlée; ou bien reviens à la vie,
+défie-moi au désert avec ton épée: si alors je demeure
+tremblant, déclare-moi une petite fille.&mdash;Loin d'ici, fantôme
+horrible, insultant mensonge! loin d'ici! (<i>L'ombre
+disparaît.</i>) A la bonne heure.&mdash;Il est parti, je redeviens
+un homme. De grâce, restez à vos places.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Vous avez fait fuir la gaieté, détruit
+tout le plaisir de cette réunion par un désordre bien
+étrange.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;De telles choses peuvent-elles arriver et
+nous surprendre, sans exciter en nous plus d'étonnement
+que ne le ferait un nuage d'été?&mdash;Vous me mettez
+de nouveau hors de moi-même, lorsque je songe maintenant
+que vous pouvez contempler de pareils spectacles
+et conserver le même incarnat sur vos joues, tandis que
+les miennes sont blanches de frayeur.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Quels spectacles, seigneur?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Je vous prie, ne lui parlez pas; il va
+de mal en pis: les questions le mettent en fureur. Je
+vous souhaite le bonsoir à tous. Ne vous inquiétez pas de
+l'ordre de votre départ, mais partez de suite.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Nous souhaitons à Votre Majesté une bonne
+nuit et une meilleure santé.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Bonne et heureuse nuit à tous.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent les seigneurs et leur suite.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il aura du sang: on dit que le sang veut
+du sang. On a vu les pierres se mouvoir et les arbres
+parler. Les devins, et ceux qui ont l'intelligence de certains
+rapports, ont souvent mis en lumière par le moyen
+des pies, des hiboux, des corbeaux, l'homme de sang le
+mieux caché.&mdash;Quelle heure est-il de la nuit?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;A ne savoir qui l'emporte d'elle ou du
+matin.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Que dites-vous de Macduff, qui refuse de se
+rendre en personne à nos ordres souverains?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Avez-vous envoyé vers lui, seigneur?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Non, je l'ai su indirectement: mais j'enverrai.
+Il n'y a pas un seul d'entre eux dans la maison
+duquel je n'aie un homme à mes gages. J'irai trouver
+demain, et de bonne heure, les soeurs du Destin: elles
+m'en diront davantage; car à présent je suis décidé à
+savoir le pis par les pires moyens; je ferai tout céder à
+mon avantage. J'ai marché si avant dans le sang que si
+je cessais maintenant de m'y plonger, retourner en arrière
+serait aussi fatigant que d'aller en avant. J'ai dans
+la tête d'étranges choses qui passeront dans mes mains,
+des choses qu'il faut exécuter avant d'avoir le temps de
+les examiner.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Vous avez besoin de ce qui ranime
+toutes les créatures, de sommeil.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Oui, allons dormir. L'étrange erreur où je
+suis tombé est l'effet d'une crainte novice et qu'il faut
+mener rudement. Nous sommes encore jeunes dans l'action.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">La bruyère.&mdash;Tonnerre.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> HÉCATE; LES TROIS SORCIÈRES <i>viennent
+à sa rencontre.</i></p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Quoi! qu'y a-t-il donc, Hécate?
+Vous paraissez en colère.</p>
+
+<p>HÉCATE.&mdash;N'en ai-je pas sujet, sorcières que vous êtes,
+insolentes, effrontées? Comment avez-vous osé entrer
+avec Macbeth en traité et en commerce d'énigmes et
+d'annonces de mort, sans que moi, souveraine de vos
+enchantements, habile maîtresse de tout mal, j'aie
+jamais été appelée à y prendre part et à signaler la gloire
+de notre art? Et, ce qui est pis encore, c'est que tout
+ce que vous avez fait, vous l'avez fait pour un fils
+capricieux, chagrin, colère, qui, comme les autres,
+ne vous recherche que pour ses propres intérêts et nullement
+pour vous-mêmes. Réparez votre faute; partez, et
+demain matin, venez me trouver à la caverne de l'Achéron<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.
+Il y viendra pour apprendre sa destinée: préparez
+vos vases, vos paroles magiques, vos charmes et tout ce
+qui est nécessaire. Je vais me rendre dans les airs: j'emploierai
+cette nuit à l'accomplissement d'un projet fatal
+et terrible; un grand ouvrage doit être terminé avant
+midi. A la pointe de la lune pend une épaisse goutte de
+vapeur; je la saisirai avant qu'elle tombe sur la terre;
+et, distillée par des artifices magiques, elle élèvera des
+visions fantastiques qui; par la force des illusions, entraîneront
+Macbeth à sa ruine. Il bravera les destins,
+méprisera la mort, et portera ses espérances au delà de
+toute sagesse, de toute pudeur, de toute crainte; et vous
+savez toutes que la sécurité est la plus grande ennemie
+des mortels.&mdash;(<i>Chant derrière le théâtre.</i>) «Viens,
+viens<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>,...» Écoutez! on m'appelle. Vous voyez mon
+petit lutin assis dans ce gros nuage noir: il m'attend.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Allons, hâtons-nous; il ne tardera
+pas à revenir.</p>
+
+<p class="stage1">(Les sorcières sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>The pit of Acheron</i>
+Probablement quelque caverne que l'on supposait devoir communiquer
+avec l'enfer.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Viens, viens;</p>
+<p>Hécate; Hécate, viens, viens.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>HÉCATE.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je viens, je viens, je viens, je viens</p>
+<p>Tout aussi vite que je puis.</p>
+<p>Tout aussi vite que je puis.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ce chant n'est indiqué dans l'original que par les deux premiers
+mots, comme un chant connu pour être d'usage en ces sortes
+d'occasions. On le trouve tout entier dans <i>la Sorcière</i> de Middleton,
+pièce de théâtre composée, à ce qu'on croit, peu de temps
+avant <i>Macbeth</i>. La même remarque s'applique, dans la scène VI,
+au chant qui termine le charme: <i>Esprits noirs et blancs</i>, etc.
+Voyez, sur cela et sur une foule de détails relatifs aux croyances
+populaires que Shakspeare a employées dans <i>Macbeth</i>, l'édition
+de Shakspeare, de M. Steevens.</p></blockquote>
+
+
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">A Fores.&mdash;Un appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LENOX ET <i>un autre</i> SEIGNEUR.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Mes premiers discours n'ont fait que rencontrer
+vos pensées, qui peuvent aller plus loin. Seulement,
+je dis que les choses ont été prises d'une singulière manière.
+Le bon roi Duncan a été plaint de Macbeth! vraiment
+je le crois bien, il était mort.&mdash;Le brave et vaillant
+Banquo s'est promené trop tard, et vous pouvez dire, si
+vous voulez, que c'est Fleance qui l'a assassiné, car
+Fleance s'est enfui. Il ne faut pas se promener trop tard.&mdash;Qui
+de nous peut ne pas voir combien il était horrible
+de la part de Malcolm et de Donalbain d'assassiner leur
+bon père? Damnable crime! combien Macbeth en a été
+affligé! N'a-t-il pas aussitôt, dans une pieuse rage, mis
+en pièces les deux coupables qui étaient les esclaves de
+l'ivresse et les serfs du sommeil? N'était-ce pas une
+noble action? Oui, et pleine de prudence aussi, car toute
+âme sensible eût été irritée d'entendre ces hommes nier
+le crime. En sorte que j'en reviens à dire qu'il a très-bien
+pris toutes choses; et je pense que s'il tenait les fils
+de Duncan sous sa clef (ce qui ne sera pas, s'il plaît au
+ciel), ils verraient ce que c'est que de tuer un père, et
+Fleance aussi. Mais, chut! car j'apprends que pour quelques
+paroles trop libres, et parce qu'il a manqué de se
+rendre à la fête du tyran<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>, Macduff est tombé en disgrâce.
+Pouvez-vous, monsieur, m'apprendre où il s'est
+réfugié?</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Le fils de Duncan, à qui le tyran retient
+son légitime héritage, vit à la cour du roi d'Angleterre.
+Le pieux Edouard lui a fait un accueil si gracieux, que
+la malveillance de la fortune ne lui a rien fait perdre de
+la considération due à son rang. C'est là que Macduff est
+allé demander au saint roi de l'aider à éveiller le Northumberland
+et le belliqueux Siward, afin que, par leur
+secours et avec l'approbation de Celui qui est là-haut,
+nous puissions prendre nos repas sur nos tables, accorder
+le sommeil à nos nuits, affranchir nos fêtes et nos
+banquets des poignards sanglants, rendre des hommages
+légitimes et recevoir des honneurs libres de contrainte,
+toutes choses après quoi nous soupirons aujourd'hui. Ce
+rapport a mis le roi dans une telle fureur, qu'il se prépare
+à tenter quelque expédition guerrière.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;A-t-il envoyé vers Macduff?</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Oui, et sur cette réponse décidée: «Moi,
+monsieur! non,» le sombre messager lui a tourné le dos
+en murmurant, comme s'il eût dit: «Vous regretterez
+le moment où vous m'avez embarrassé de cette réponse.»</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Et c'est un bon avis pour lui de se tenir aussi
+éloigné que sa prudence pourra lui en fournir les moyens.
+Que quelque saint ange vole à la cour d'Angleterre annoncer
+son message, avant qu'il arrive, afin que le bonheur
+rentre bientôt dans notre patrie, opprimée sous une
+main maudite!</p>
+
+<p>LE SEIGNEUR.&mdash;Mes prières sont avec lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Ce fut, selon Hollinshed, pour ne s'être pas rendu en personne
+à Dunsinane, que Macbeth faisait bâtir. Dans les terreurs
+perpétuelles où le tenait le souvenir de ses crimes, il avait employé
+l'argent pris sur les nobles, qu'il faisait journellement
+périr, à s'entourer d'une garde mercenaire; mais, non content
+de cette précaution, il voulut faire élever sur la colline de Dunsinane
+un château capable de résister à toutes les attaques. L'entreprise
+traînant en longueur, à cause de la difficulté et de la
+dépense, il ordonna à tous les thanes d'y envoyer des matériaux
+et de s'y rendre chacun à son tour avec ses vassaux pour aider
+aux travaux. Quand vint le tour de Macduff, il y envoya ses
+gens avec les matériaux nécessaires, leur recommandant de se
+conduire de manière à ce que Macbeth ne pût avoir aucun prétexte
+pour s'irriter de ce qu'il n'était pas venu lui-même; mais
+il ne voulut pas s'y rendre, jugeant qu'il n'était pas sans danger
+pour lui de se mettre au pouvoir de Macbeth, qui lui voulait du
+mal; ce qu'ayant appris Macbeth, il s'écria: «Je vois bien que
+cet homme n'obéira jamais à mes ordres qu'on ne le monte
+avec une bride.» Il ne se détermina pourtant pas immédiatement
+à le poursuivre.</blockquote>
+<br>
+
+<p><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une caverne obscure. Au milieu bout une chaudière.&mdash;Tonnerre.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent les trois</i> SORCIÈRES.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Trois fois le chat tigré a miaulé.</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Et trois fois le jeune hérisson a
+gémi une fois.</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Harper<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a> nous crie: «Il est
+temps, il est temps.»</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Tournons en rond autour de la
+chaudière, et jetons dans ses entrailles empoisonnées<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Crapaud, qui, pendant trente et un jours et trente et une nuits,</p>
+<p>Endormi sous la plus froide pierre,</p>
+<p>T'es rempli d'un âcre venin,</p>
+<p>Bous le premier dans la marmite enchantée.</p>
+ </div></div>
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Redoublons, redoublons de travail et de soins:</p>
+<p>Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.</p>
+ </div></div>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Filet d'un serpent des marais, bous, et cuis dans le chaudron,</p>
+<p>Oeil de lézard, pied de grenouille,</p>
+<p>Duvet de chauve-souris et langue de chien,</p>
+<p>Dard fourchu de vipère et aiguillon du reptile aveugle<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>,</p>
+<p>Jambe de lézard et aile de hibou;</p>
+<p>Pour faire un charme puissant en désordre,</p>
+<p>Bouillez et écumez comme un bouillon d'enfer.</p>
+ </div></div>
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Redoublons, redoublons de travail et de soins:</p>
+<p>Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.</p>
+ </div></div>
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Écailles de dragon et dents de loup,</p>
+<p>Momie de sorcière, estomac et gosier</p>
+<p>Du vorace requin des mers salées,</p>
+<p>Racine de ciguë arrachée dans la nuit,</p>
+<p>Foie de juif blasphémateur,</p>
+<p>Fiel de bouc, branches d'if</p>
+<p>Coupées pendant une éclipse de lune,</p>
+<p>Nez de Turc et lèvres de Tartare,</p>
+<p>Doigt de l'enfant d'une fille de joie</p>
+<p>Mis au monde dans un fossé et étranglé en naissant;</p>
+<p>Rendez la bouillie épaisse et visqueuse;</p>
+<p>Ajoutez-y des entrailles de tigre</p>
+<p>Pour compléter les ingrédients de notre chaudière.</p>
+ </div></div>
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Redoublons, redoublons de travail et de soins:</p>
+<p>Feu, brûle; et chaudière, bouillonne.</p>
+ </div></div>
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p>Refroidissons le tout dans du sang de singe,</p>
+<p>Et notre charme est parfait et solide.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(Entre Hécate, suivie de trois autres sorcières.)</p>
+
+<p>HÉCATE.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Oh! à merveille! j'applaudis à votre ouvrage,</p>
+<p>Et chacune de vous aura part au profit,</p>
+<p>Maintenant, chantez autour de la chaudière,</p>
+<p>Dansant en rond comme les lutins et les fées,</p>
+<p>Pour enchanter tout ce que vous y avez mis.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">(Musique.)</p>
+
+
+<p>CHANT.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Esprits noirs et blancs,</p>
+<p>Esprits rouges et gris,</p>
+<p>Mêlez, mêlez, mêlez,</p>
+<p>Vous qui savez mêler.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;D'après la démangeaison de mes
+pouces, il vient par ici quelque maudit. Ouvrez-vous,
+verrous, qui que ce soit qui frappe.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Macbeth.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Eh bien! sorcières du mystère, des ténèbres
+et du minuit, que faites-vous là?</p>
+
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.&mdash;Une oeuvre sans nom.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je vous conjure par l'art que vous professez,
+de quelque manière que vous y soyez parvenues,
+répondez-moi. Dussent les vents par vous déchaînés
+livrer la guerre aux églises; dussent les vagues écumeuses
+bouleverser et engloutir les navires; dût le blé
+chargé d'épis verser, et les arbres être jetés à bas; dussent
+les châteaux s'écrouler sur la tête de leurs gardiens;
+dût le faîte des palais et des pyramides s'incliner vers
+leurs fondements; dût le trésor des germes de la nature
+rouler confondu jusqu'à rendre la destruction lasse
+d'elle-même: répondez à mes questions.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Parle.</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Demande.</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Nous répondrons.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Dis, aimes-tu mieux recevoir la
+réponse de notre bouche ou de celle de nos maîtres?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Appelez-les, que je les voie.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Versons du sang d'une truie qui
+a dévoré ses neuf marcassins, et de la graisse qui coule
+du gibet d'un meurtrier; et jetons-les dans la flamme.</p>
+
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.&mdash;Viens, en haut ou en
+bas; montre-toi, et fais ton devoir comme il convient.</p>
+
+<p class="stage1">(Tonnerre.&mdash;On voit s'élever le fantôme d'une tête armée
+d'un casque.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Dis-moi, puissance inconnue....</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Il connaît ta pensée; écoute ses
+paroles, mais ne dis rien.</p>
+
+<p>LE FANTÔME.&mdash;Macbeth! Macbeth! Macbeth! garde-toi
+de Macduff; garde-toi du thane de Fife.&mdash;Laissez-moi
+partir.&mdash;C'est assez.</p>
+
+<p class="stage1">(Le fantôme s'enfonce sous la terre.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Qui que tu sois, je te rends grâce de ton
+bon avis. Tu as touché la corde de ma crainte. Mais un
+mot encore.</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Il ne souffre pas qu'on lui commande.
+En voici un autre plus puissant que le premier.</p>
+
+<p class="stage1">(Tonnerre.&mdash;On voit s'élever le fantôme d'un enfant ensanglanté.)</p>
+
+<p>LE FANTÔME.&mdash;Macbeth! Macbeth! Macbeth!</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je t'écouterais de trois oreilles si je les avais.</p>
+
+<p>LE FANTÔME.&mdash;Sois sanguinaire, intrépide et décidé.
+Ris-toi dédaigneusement du pouvoir de l'homme. Nul
+homme né d'une femme ne peut nuire à Macbeth.</p>
+
+<p class="stage1">(Le fantôme s'enfonce sous terre.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Vis donc, Macduff; qu'ai-je besoin de te
+redouter? Cependant je veux rendre ma tranquillité doublement
+tranquille, et faire un bail avec le Destin. Tu ne
+vivras pas, afin que je puisse dire à la peur au pâle courage
+qu'elle en a menti, et dormir en dépit du tonnerre.
+(<span class="stage2"><i>Tonnerre.</i>&mdash;<i>On voit s'élever le fantôme d'un enfant couronné,
+ayant un arbre dans la main.</i></span>) Quel est celui-ci qui s'élève
+comme le fils d'un roi, et qui porte sur son front d'enfant
+la couronne fermée de la souveraineté?</p>
+
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.&mdash;Écoute, mais ne parle
+pas.</p>
+
+<p>LE FANTÔME.&mdash;Sois fier comme un lion orgueilleux:
+ne t'embarrasse pas de ceux qui s'irritent, s'emportent
+et conspirent contre toi. Jamais Macbeth ne sera vaincu,
+jusqu'à ce que la grande forêt de Birnam marche contre
+lui vers la haute colline de Dunsinane.</p>
+
+<p class="stage1">(Le fantôme rentre dans la terre.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Cela n'arrivera jamais. Qui peut <i>presser</i><a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a> la
+forêt, commander à l'arbre de détacher sa racine liée à
+la terre? O douces prédictions! ô bonheur! Rébellion, ne
+lève point la tête jusqu'à ce que la forêt de Birnam se
+lève; et Macbeth, au faîte de la grandeur, vivra tout le
+bail de la nature, et son dernier soupir sera le tribut
+payé à la vieillesse et à la loi mortelle.&mdash;Cependant mon
+coeur palpite encore du désir de savoir une chose: dites-moi
+(si votre art va jusqu'à me l'apprendre), la race de
+Banquo régnera-t-elle un jour dans ce royaume?</p>
+
+<p>TOUTES LES SORCIÈRES ENSEMBLE.&mdash;Ne cherche point à
+en savoir davantage.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je veux être satisfait. Si vous me le refusez,
+qu'une malédiction éternelle tombe sur vous!&mdash;Faites-moi
+connaître ce qui en est.&mdash;Pourquoi cette chaudière
+disparaît-elle? Quel est ce bruit?</p>
+
+<p class="stage1">(Hautbois.)</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Paraissez!</p>
+
+<p>DEUXIÈME SORCIÈRE.&mdash;Paraissez!</p>
+
+<p>TROISIÈME SORCIÈRE.&mdash;Paraissez!</p>
+
+<p>LES TROIS SORCIÈRES ENSEMBLE.&mdash;Paraissez à ses yeux et
+affligez son coeur.&mdash;Venez comme des ombres, et éloignez-vous
+de même.</p>
+
+<p class="stage1">(Huit rois paraissent marchant à la file, le dernier tenant un
+miroir dans sa main. Banquo les suit.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tu ressembles trop à l'ombre de Banquo; à
+bas! ta couronne brûle mes yeux dans leur orbite.&mdash;Et
+toi, dont le front est également ceint d'un cercle d'or,
+tes cheveux sont pareils à ceux du premier.&mdash;Un troisième
+ressemble à celui qui le précède. Sorcières impures,
+pourquoi me montrez-vous ceci?&mdash;Un quatrième!
+Fuyez mes yeux.&mdash;Quoi! cette ligne se prolongera-t-elle
+jusqu'au jour du jugement? Encore un autre!&mdash;Un
+septième! Je n'en veux pas voir davantage.&mdash;Et cependant
+voilà le huitième qui paraît, portant un miroir où
+j'en découvre une foule d'autres: j'en vois quelques-uns
+qui portent deux globes et un triple sceptre<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>. Effroyable
+vue! Oui, je le vois maintenant, c'est vrai, car voilà Banquo,
+tout souillé du sang de ses plaies, qui me sourit et
+me les montre comme siens.&mdash;Quoi! en est-il ainsi?</p>
+
+<p>PREMIÈRE SORCIÈRE.&mdash;Oui, seigneur, il en est ainsi.&mdash;Mais
+pourquoi Macbeth reste-t-il ainsi saisi de stupeur?
+Venez, mes soeurs, égayons ses esprits, et faisons-lui
+connaître nos plus doux plaisirs. Je vais charmer l'air
+pour qu'il rende des sons, tandis que vous exécuterez
+votre antique ronde; il faut que ce grand roi puisse dire
+avec bonté que nous l'avons reçu avec les hommages
+qui lui sont dus.</p>
+
+<p class="stage1">(Musique.&mdash;Les sorcières dansent et disparaissent.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Où sont-elles? parties!&mdash;Que cette heure
+funeste soit maudite dans le calendrier!&mdash;Venez, vous
+qui êtes là dehors.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lenox.)</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Que désire votre grâce?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Avez-vous vu les soeurs du Destin?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Non, mon seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;N'ont-elles pas passé près de vous?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Non, en vérité, mon seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Que l'air qu'elles traversent soit infecté, et
+damnation sur tous ceux qui croiront en elles!&mdash;J'ai entendu
+galoper des chevaux: qui donc est arrivé?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Deux ou trois personnes, seigneur, apportant
+la nouvelle que Macduff s'est sauvé en Angleterre.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Il s'est sauvé en Angleterre?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Oui, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;O temps! tu devances mes terribles exploits.
+On n'atteint jamais le dessein frivole si l'action ne marche
+pas avec lui. Désormais, les premiers mouvements
+de mon coeur seront aussi les premiers mouvements de
+ma main; dès à présent, pour couronner mes pensées
+par les actes, il faut penser et agir aussitôt; je vais surprendre
+le château de Macduff, m'emparer de Fife, passer
+au fil de l'épée sa femme et ses petits enfants, et tout
+ce qui a le malheur d'être de sa race. Inutile de se vanter
+comme un insensé; je vais accomplir cette entreprise
+avant que le projet se refroidisse. Mais, plus de visions!</p>
+
+<p>(<span class="stage2"><i>À Lenox.</i></span>) Où sont ces gentilshommes? Viens, conduis-moi
+vers eux.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Harper</i>. On ne sait quel est ce <i>Harper</i>; il n'en est pas question
+dans la <i>Sorcière</i> de Middleton; c'est probablement quelque
+animal que la sorcière désigne ainsi en raison de la ressemblance
+de son cri avec le son d'une corde de harpe.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Shakspeare met souvent ainsi dans la bouche de ses sorcières
+des phrases interrompues auxquelles elles semblent attacher
+un sens complet. On peut le voir dans la première scène.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Espèce de serpent.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>Impress</i>, presser, forcer au service militaire.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Allusion à la réunion des deux îles et des trois royaumes de
+la Grande-Bretagne, sous Jacques VI d'Écosse.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">A Fife.&mdash;Un appartement du château de Macduff.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent lady</i> MACDUFF, <i>son</i> JEUNE FILS, ROSSE.</p>
+
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Qu'avait-il fait qui pût le forcer à fuir
+son pays?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Ayez patience, madame.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Il n'en a pas eu, lui. Sa fuite est une
+folie; à défaut de nos actions, ce sont nos frayeurs qui
+font de nous des traîtres.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Vous ne savez pas si ç'a été en lui sagesse ou
+frayeur.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Sagesse! de laisser sa femme, laisser
+ses petits enfants, ses biens, ses titres dans un lieu d'où
+il s'enfuit! Il ne nous aime point, il ne ressent point les
+mouvements de la nature. Le pauvre roitelet, le plus
+faible des oiseaux dispute dans son nid ses petits au
+hibou. Il n'y a que de la frayeur, aucune affection, et
+tout aussi peu de sagesse, dans une fuite précipitée ainsi
+contre toute raison.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Chère cousine, je vous en prie, gouvernez-vous;
+car, pour votre époux, il est généreux, sage, judicieux,
+et connaît mieux que personne ce qui convient
+aux circonstances. Je n'ose pas trop en dire davantage;
+mais ce sont dis temps bien cruels que ceux où nous
+sommes des traîtres sans nous en douter nous-mêmes,
+où le bruit menaçant arrive jusqu'à nous sans que nous
+sachions ce qui nous menace, et ou nous flottons au hasard,
+sans nous diriger, sur une mer capricieuse et
+irritée<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. Je prends congé de vous; vous ne tarderez pas
+à me revoir ici. Les choses arrivées au dernier degré du
+mal doivent s'arrêter ou remonter vers ce qu'elles étaient
+naguère.&mdash;Mon joli cousin, que le ciel veille sur vous.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Il a un père, et pourtant il n'a point
+de père.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Je suis si peu maître de moi-même, que si je
+m'arrêtais plus longtemps, je me perdrais et ne ferais
+qu'ajouter à vos peines. Adieu, je prends congé de vous
+pour cette fois.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Mon garçon, votre père est mort:
+qu'allez-vous devenir? Comment vivrez-vous?</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Comme vivent les oiseaux, ma mère.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Quoi! de vers et de mouches?</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;De ce que je pourrai trouver, je veux dire:
+c'est ainsi que vivent les oiseaux.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Pauvre petit oiseau! ainsi tu ne craindrais
+pas le filet, la glu, le piège, le trébuchet?</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Pourquoi les craindrais-je, ma mère? Ils
+ne sont pas destinés aux petits oiseaux.&mdash;Mon père n'est
+pas mort, quoi que vous en disiez.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Oui, il est mort. Comment feras-tu
+pour avoir un père?</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Comment ferez-vous pour avoir un mari?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Moi! j'en pourrais acheter vingt au
+premier marché.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Vous les achèteriez donc pour les revendre?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Tu dis tout ce que tu sais, et en vérité
+cela n'est pas mal pour ton âge.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Mon père était-il un traître, ma mère?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Oui, c'était un traître.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'un traître?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;C'est un homme qui jure et qui ment.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Et tous ceux qui font cela sont-ils des traîtres?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Oui, tout homme qui fait cela est un
+traître, et mérite d'être pendu.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Et doivent-ils être tous pendus, ceux, qui
+jurent et qui mentent?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Oui, tous.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Et qui est-ce qui doit les pendre?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Les honnêtes gens.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Alors les menteurs et les jureurs sont des
+imbéciles, car il y a assez de menteurs et de jureurs pour
+battre les honnêtes gens et pour les pendre.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Que Dieu te garde, pauvre petit singe!
+Mais comment feras-tu pour avoir un père?</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;S'il était mort, vous le pleureriez, et si
+vous ne pleuriez pas, ce serait un bon signe que j'aurais
+bientôt un nouveau père.</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Pauvre petit causeur, comme tu babilles!</p>
+
+<p class="stage1">(Arrive un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Dieu vous garde, belle dame! je ne
+vous suis pas connu, quoique je sois parfaitement instruit
+du rang que vous tenez. Je crains que quelque
+danger ne soit prêt à fondre sur vous. Si vous voulez
+suivre l'avis d'un homme simple, qu'on ne vous trouve
+pas en ce lieu. Fuyez d'ici avec vos petits enfants. Je suis
+trop barbare, je le sens, de vous épouvanter ainsi: vous
+faire plus de mal encore serait une horrible cruauté qui
+est trop près de vous atteindre. Que le ciel vous protège!
+Je n'ose m'arrêter plus longtemps.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Où pourrai-je fuir? Je n'ai point fait
+de mal: mais je me rappelle maintenant que je suis
+dans ce monde terrestre, où faire le mal est souvent regardé
+comme louable, et faire le bien passe quelquefois
+pour une dangereuse folie. Pourquoi donc, hélas! présenterais-je
+cette défense de femme, et dirais-je: Je n'ai
+point fait de mal?&mdash;(<i>Entrent des assassins.</i>) Quelles sont
+ces figures?</p>
+
+<p>UN ASSASSIN.&mdash;Où est votre mari?</p>
+
+<p>LADY MACDUFF.&mdash;Pas dans un lieu, j'espère, assez
+maudit du ciel pour qu'il puisse être trouvé par un
+homme tel que toi.</p>
+
+<p>L'ASSASSIN.&mdash;C'est un traître.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Tu en as menti, vilain, aux poils roux!</p>
+
+<p>L'ASSASSIN, <span class="stage2"><i>poignardant l'enfant</i></span>.&mdash;Comment, toi qui
+n'es pas sorti de ta coquille, petit frai de traître!</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Il m'a tué, ma mère: sauvez-vous, je vous
+en prie.</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt. Lady Macduff sort en criant au meurtre, et poursuivie
+par les assassins.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i6">When we hold rumour</p>
+<p>From what we fear, yet know not what we fear.</p>
+<p>But float upon a wild and violent sea,</p>
+<p class="i6">Each way and move.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les commentateurs me paraissent n'avoir pas compris ce passage;
+ils veulent entendre <i>hold</i> dans le sens de <i>keep</i>, tenir, tenir
+pour certain, et je crois qu'il doit être pris pour celui <i>catch</i>,
+prendre, recevoir, comme prendre le mal, <i>catch the infection</i>.
+Ainsi le sens sera: <i>nous recevons le bruit de ce que nous craignons
+sans savoir ce que nous craignons</i>. Il a fallu rendre l'expression de
+cette pensée un peu moins littérale pour la rendre plus claire,
+ainsi qu'il arrive souvent en traduisant Shakspeare; mais elle
+me parait d'ailleurs entièrement d'accord avec la phrase suivante,
+encore imparfaitement comprise par les commentateurs, qui ne
+conçoivent pas qu'au mot <i>float</i> Shakspeare ait ajouté <i>and move</i>,
+«parce que, disent-ils, si nous flottons de tous côtés, il n'est pas
+nécessaire de nous apprendre que nous nous <i>mouvons</i> (move).»
+Il est cependant certain qu'arrêtés par un bruit vague dont
+nous ne connaissons pas la source, et ne sachant pas de quel
+côté nous devons agir, nous ajoutons à l'incertitude des événements
+celle de nos propres volontés: c'est ce que Shakspeare a
+dû et voulu exprimer.</p></blockquote>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">En Angleterre.&mdash;Un appartement dans le palais du roi.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> MALCOLM ET MACDUFF.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Cherchons quelque sombre solitude où
+nous puissions vider de larmes nos tristes coeurs.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Empoignons plutôt l'épée meurtrière, et, en
+hommes de courage, marchons à grands pas vers notre
+patrie abattue<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. Chaque matin se lamentent de nouvelles
+veuves, de nouveaux orphelins pleurent; chaque jour
+de nouveaux accents de douleur vont frapper la face du
+ciel, qui en retentit, comme s'il était sensible aux maux
+de l'Écosse, et qu'il répondit par des cris aussi lamentables.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Je pleure sur ce que je crois; je crois ce
+que j'ai appris, et ce que je puis redresser sera redressé
+dès que je trouverai l'occasion amie. Il peut se faire que
+ce que vous m'avez raconté soit vrai: cependant ce
+tyran, dont le nom seul blesse notre langue, passa autrefois
+pour un honnête homme; vous l'avez aimé chèrement;
+il ne vous a point encore fait de mal. Je suis
+jeune, mais vous pourriez vous faire un mérite près de
+lui à mes dépens; et c'est sagesse que d'offrir un pauvre,
+faible et innocent agneau pour apaiser un dieu irrité.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Je ne suis pas traître.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Mais Macbeth l'est. Un bon et vertueux naturel
+peut plier sous la main d'un monarque. Je vous
+demande pardon; mes idées ne changent point ce que
+vous êtes en effet: les anges sont demeurés brillants,
+quoique le plus brillant soit tombé; et quand tout ce
+qu'il y a d'odieux se présenterait sous les traits de la
+vertu, la vertu n'en conserverait pas moins son aspect
+ordinaire.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;J'ai perdu mes espérances.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Peut-être là même où j'ai trouvé des
+doutes. Pourquoi avez-vous si brusquement quitté,
+sans prendre congé d'eux, votre femme et vos enfants,
+ces précieux motifs de nos actions, ces puissants liens
+d'amour?&mdash;Je vous prie, ne voyez pas dans mes soupçons
+des affronts pour vous, mais seulement des sûretés pour
+moi: vous pouvez être parfaitement honnête, quoique
+je puisse penser.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Péris, péris, pauvre patrie! Tyrannie puissante,
+affermis-toi sur tes fondements, car la vertu n'ose
+te réprimer; et toi, subis tes injures, c'est maintenant à
+juste titre<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>. Adieu, prince: je ne voudrais pas être le
+misérable que tu soupçonnes pour tout l'espace qui est
+sous la main du tyran, avec le riche Orient par-dessus le
+marché.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Ne vous offensez point: ce que je dis ne
+vient point d'une défiance décidée contre vous. Je crois
+que notre patrie succombe sous le joug, elle pleure, son
+sang coule, et chaque jour de plus ajoute une plaie à ses
+blessures; je crois aussi que plus d'une main se lèverait
+en faveur de mes droits, et je reçois ici de la généreuse
+Angleterre l'offre d'un million de bons soldats: mais
+après tout cela, quand j'aurai foulé aux pieds la tête du
+tyran, ou que je l'aurai placée sur la pointe de mon
+épée, ma pauvre patrie se trouvera en proie à plus de
+vices encore qu'auparavant; elle souffrira encore, et de
+plus de manières, de celui qui succédera.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Et qui sera-ce donc?</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;C'est moi-même dont je veux parler; je
+sens en moi toutes les sortes de vices tellement enracinés,
+que, quand ils viendront à s'épanouir, le noir Macbeth
+paraîtra pur comme la neige; et le pauvre État le
+tiendra pour un agneau en comparaison des maux sans
+bornes qui viendraient de moi.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Jamais, aux légions de l'horrible enfer, il
+ne peut se joindre un démon assez maudit en méchanceté
+pour surpasser Macbeth.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;J'avoue qu'il est sanguinaire, esclave de la
+luxure, avare, faux, trompeur, capricieux, violent, et infecté
+de tous les vices qui ont un nom; mais il n'y a
+point de limites, il n'y en a aucune à mes ardeurs de volupté:
+vos femmes, vos filles, vos matrones et vos servantes,
+ne pourraient combler le gouffre de mon incontinence,
+et mes désirs renverseraient tous les obstacles
+que la vertu opposerait à ma volonté. Macbeth vaut
+mieux qu'un pareil roi,</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Une intempérance sans fin est une tyrannie
+de la nature; elle a plus d'une fois avant le temps
+rendu vacant un trône fortuné, et causé la chute de
+beaucoup de rois. Mais ne craignez point pour cela de
+vous charger de la couronne qui vous appartient. Vous
+pouvez abandonner à votre passion une vaste moisson
+de voluptés, et paraître encore tempérant, tant il vous
+sera aisé de fasciner le public. Nous avons assez de
+dames de bonne volonté, et vous ne pouvez renfermer
+en vous-même un vautour capable de dévorer toutes
+celles qui viendront s'offrir d'elles-mêmes à l'homme
+revêtu du pouvoir, aussitôt quelles auront découvert
+son inclination.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Outre cela, au nombre de mes penchants
+désordonnés s'élève en moi une avarice si insatiable,
+que, si j'étais roi, je ferais périr les nobles pour avoir
+leurs terres; je convoiterais les joyaux de l'un, le château
+d'un autre; et plus j'aurais, plus cet assaisonnement
+augmenterait mon appétit, en sorte que je forgerais
+d'injustes accusations contre des hommes honnêtes et
+fidèles, et je les détruirais par avidité de richesses.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;L'avarice pénètre plus avant et jette des racines
+plus pernicieuses que l'incontinence, fruit de l'été<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>;
+elle a été le glaive qui a égorgé nos rois. Cependant ne
+craignez rien: l'Écosse contient des richesses à foison
+pour assouvir vos désirs, même de votre propre bien;
+tous ces vices sont tolérables quand ils sont balancés
+par des vertus.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Mais je n'en ai point: tout ce qui fait l'ornement
+des rois, justice, franchise, tempérance, fermeté,
+libéralité, persévérance, clémence, modestie, piété,
+patience, courage, bravoure, tout cela n'a pour moi aucun
+attrait; mais j'abonde en vices de toutes sortes, chacun
+en particulier reproduit sous différentes formes.
+Oui! si j'en avais le pouvoir, je ferais couler dans l'enfer
+le doux lait de la concorde, je bouleverserais la paix universelle,
+et je porterais le désordre dans tout ce qui est
+uni sur la terre.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;O Écosse! Écosse!</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Si un pareil homme est fait pour gouverner,
+parlez; je suis tel que je vous l'ai dit.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Fait pour gouverner! non, pas même pour
+vivre! O nation misérable! sous le joug d'un tyran usurpateur,
+armé d'un sceptre ensanglanté, quand reverras-tu
+des jours prospères, puisque le rejeton légitime de
+ton trône demeure réprouvé par son propre arrêt et
+blasphème contre sa race? Ton père était un saint roi;
+la reine qui t'a porté, plus souvent à genoux que sur ses
+pieds, mourait chaque jour à elle-même. Adieu: ces
+vices dont tu t'accuses toi-même m'ont banni d'Écosse.
+O mon coeur, ta dernière espérance s'évanouit ici!</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Macduff, ce noble transport, fils de l'intégrité,
+a effacé de mon âme tous ses noirs soupçons, m'a
+convaincu de ton honneur et de ta bonne foi. Le diabolique
+Macbeth a déjà tenté, par plusieurs artifices semblables,
+de m'attirer sous sa puissance; et une modeste
+prudence me défend contre une crédulité trop précipitée.
+Mais que le Dieu d'en haut traite seul entre toi et moi!
+De ce moment je m'abandonne à tes conseils; je rétracte
+les calomnies que j'ai proférées contre moi-même, et
+j'abjure ici tous les reproches, toutes les imputations
+dont je me suis chargé, comme étrangers à mon caractère.
+Je suis encore inconnu à une femme; jamais je ne
+fus parjure; à peine ai-je convoité la possession de mon
+propre bien; jamais je n'ai violé ma foi; je ne trahirais
+pas le diable à son compère; et la vérité m'est aussi
+chère que la vie. Mon premier mensonge est celui que
+je viens de faire contre moi. Ce que je suis en en effet,
+c'est à toi et à ma pauvre patrie à en disposer, et déjà,
+avant ton arrivée en ce lieu, le vieux Siward, à la tête de
+dix mille vaillants guerriers réunis sur un même point,
+allait se mettre en marche pour l'Écosse. Maintenant
+nous irons ensemble; et puisse le succès être aussi bon
+que la querelle que nous soutenons!&mdash;Pourquoi gardes-tu
+le silence?</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Tant d'idées agréables et tant d'idées fâcheuses
+à la fois ne sont pas aisées à concilier.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un médecin.)</p>
+
+<p>MALCOLM, <i>à Macduff</i>.&mdash;Nous en reparlerons.&mdash;Je vous
+prie, le roi va-t-il paraître?</p>
+
+<p>LE MÉDECIN,&mdash;Oui, seigneur; il y a là une foule de malheureux
+qui attendent de lui leur guérison. Leur maladie
+triomphe des plus puissants moyens de l'art; mais
+dès qu'il les touche, telle est la vertu sainte dont le ciel
+a doué sa main, qu'ils guérissent à l'instant.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Je vous remercie, docteur.</p>
+
+<p class="stage1">(Le médecin sort.)</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Quelle est la maladie dont il veut parler?</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;On l'appelle le <i>mal du roi</i><a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>: c'est une oeuvre
+miraculeuse de ce bon prince, et dont j'ai été moi-même
+souvent témoin depuis mon séjour dans cette cour. Comment
+il se fait exaucer du ciel, lui seul le sait; mais le
+fait est qu'il guérit des gens affligés d'un mal cruel, tout
+bouffis et couverts d'ulcères, pitoyables à voir, et désespoir
+de la médecine, en leur suspendant au cou une médaille
+d'or qu'il accompagne de saintes prières; et l'on
+dit qu'il transmettra aux rois ses successeurs ce bienfaisant
+pouvoir de guérir. Outre cette vertu singulière, il a
+encore reçu du ciel le don de prophétie; et les nombreuses
+bénédictions qui planent sur son trône annoncent
+assez qu'il est rempli de la grâce de Dieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Rosse.)</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Voyez: qui vient à nous?</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Un de mes compatriotes, mais je ne le reconnais
+pas encore.</p>
+
+<p>MACDUFF, <span class="stage2"><i>à Rosse</i></span>.&mdash;Mon bon et cher cousin, soyez le
+bienvenu.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Je le reconnais à présent. Dieu de bonté,
+écarte promptement les causes qui nous rendent ainsi
+étrangers les uns aux autres.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;<i>Amen</i>, seigneur.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;L'Écosse est-elle toujours à sa place?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Hélas! pauvre pays qui n'ose presque plus se
+reconnaître! On ne peut l'appeler notre mère, mais
+notre tombeau, cette patrie où l'on n'a jamais vu sourire
+que ce qui est privé d'intelligence; où l'air est déchiré
+de soupirs, de gémissements, de cris douloureux qu'on
+ne remarque plus; où la violence de la douleur est regardée
+comme une folie ordinaire<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>; où la cloche mortuaire
+sonne sans qu'à peine on demande pour qui; où
+la vie des hommes de bien expire avant que soit séchée
+la fleur qu'ils portent à leur chapeau, ou même avant
+qu'elle commence à se flétrir.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;O récit trop exact, et cependant trop vrai!</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Quel est le malheur le plus nouveau?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Le malheur qui date d'une heure fait siffler
+celui qui le raconte; chaque minute en enfante un nouveau.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Comment se porte ma femme?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Mais, bien.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Et tous mes enfants?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Bien aussi.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Et le tyran n'a pas attenté à leur paix?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Non, ils étaient bien en paix quand je les ai
+quittés.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Ne soyez point avare de paroles: comment
+cela va-t-il?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Lorsque je suis arrivé ici pour apporter les
+nouvelles qui me pèsent si cruellement, le bruit courait
+que plusieurs hommes de coeur s'étaient mis en campagne;
+et, d'après ce que j'ai vu des forces que le tyran
+à sur pied en ce moment, je suis disposé à le croire.
+L'heure est venue de nous secourir; un de vos regards
+en Écosse créerait des soldats, et ferait combattre jusqu'aux
+femmes pour s'affranchir de tant d'horribles
+maux.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Qu'ils se consolent, nous allons en Écosse.
+La généreuse Angleterre nous a prêté le brave Siward
+et dix mille hommes: la chrétienté ne fournit pas un
+plus ancien, ni un meilleur soldat.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Plût au ciel que je pusse répondre à cette
+consolation en vous rendant la pareille! mais j'ai à
+prononcer des paroles qu'il faudrait hurler dans l'air
+solitaire, là où l'ouïe ne pourrait les saisir.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Qui intéressent-elles? Est-ce la cause générale?
+ou bien est-ce un patrimoine de douleur qu'un
+seul coeur puisse réclamer comme sien?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Il n'est point d'âme honnête qui ne partage
+cette douleur, bien que la principale part n'en appartienne
+qu'à vous.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Si elle m'appartient, ne me la gardez pas
+plus longtemps; que j'en sois mis en possession sur-le-champ.</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Que vos oreilles ne prennent pas pour jamais
+en aversion ma voix, qui va les frapper des sons les plus
+accablants qu'elles aient jamais entendus.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Ouf! je devine!</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Votre château a été surpris, votre femme et
+vos petits enfants inhumainement massacrés. Vous dire
+la manière, ce serait à la curée de ces daims massacrés
+vouloir ajouter encore votre mort.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Dieu de miséricorde!&mdash;Allons, homme,
+n'enfoncez point votre chapeau sur vos yeux; donnez
+des expressions à la douleur: le chagrin qui ne parle
+pas murmure en secret au coeur surchargé et lui ordonne
+de se rompre,</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Mes enfants aussi?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Femmes, enfants, serviteurs, tout ce qu'ils ont
+pu trouver.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Et fallait-il que je n'y fusse pas! Ma femme
+tuée aussi!</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Je vous l'ai dit.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Prenez courage: cherchons dans une
+grande vengeance des remèdes propres à guérir cette
+mortelle douleur.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Il n'a point d'enfants<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>!&mdash;Tous mes jolis
+enfants, avez-vous dit? tous? Oh! milan d'enfer! Tous?
+quoi! tous mes pauvres petits poulets et leur mère, tous
+enlevés d'un seul horrible coup?</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Luttez en homme contre le malheur.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Je le ferai; mais il faut bien aussi que je le
+sente en homme; il faut bien aussi que je me rappelle
+qu'il a existé dans le monde des êtres qui étaient pour
+moi ce qu'il y avait de plus précieux. Le ciel l'a vu et
+n'a pas pris leur défense! Coupable Macduff! ils ont tous
+été frappés pour toi! Misérable que je suis! ce n'est pas
+pour leurs fautes, mais pour les miennes, que le meurtre
+a fondu sur eux. Que le ciel maintenant leur donne la
+paix!</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Que ceci aiguise votre épée; que votre douleur
+se change en colère, qu'elle n'affaiblisse pas votre
+coeur, qu'elle l'enrage.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Oh! je pourrais jouer le rôle d'une femme
+et celui d'un fanfaron avec ma langue; mais, ô ciel propice,
+abrège tout délai; mets-nous face à face ce démon
+de l'Écosse et moi; place-le à la longueur de mon épée,
+s'il m'échappe, que le ciel lui pardonne aussi!</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Ces accents sont d'un homme. Allons trouver
+le roi; notre armée est prête; nous n'avons plus
+qu'à prendre congé. Macbeth est mûr pour tomber, et
+les puissances d'en haut ont saisi la faucille.&mdash;Acceptez
+tout ce qui peut vous consoler. C'est une longue nuit
+que celle qui n'arrive point au jour.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i4">And like goodmen</p>
+<p>Bestride our down fall'n birthdom.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Les commentateurs ont voulu expliquer pur <i>birth right</i>, droit
+de naissance, le mot de <i>birthdom</i>, qui signifie, je crois, pays natal.
+Dans cette supposition, ils ont expliqué le mot <i>bestride</i> par
+être à cheval, à la manière d'un homme qui met entre ses jambes,
+pour le défendre, l'objet qu'on veut lui enlever. Cette explication
+me paraît être forcée et nullement en rapport avec le reste
+du dialogue.&mdash;Malcolm parle de se retirer dans un coin pour
+pleurer; Macduff veut au contraire qu'il se rende dans son pays,
+et part de là pour lui décrire les maux de ce pays: cela est naturel.</p></blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Wear thou thy wrongs,</p>
+<p>Thy title is affeer'd.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Affeer'd</i> est un terme de loi qui paraît signifier confirmer. Je
+pense, malgré l'opinion de la plupart des commentateurs, que
+Macduff s'adresse ici à Malcolm, et lui dit, pour lui reprocher
+sa lâcheté: «Subis tes injures, ton titre est consacré, tu y as
+droit.»</p></blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>Summer seeding lust</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> Les écrouelles.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> <i>Modern ecstasy</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>He has no children</i>!
+On est demeuré dans l'incertitude sur le sens de cette exclamation:
+quelques personnes pensent qu'elle s'adresse à Malcolm,
+dont les impuissantes consolations ne peuvent venir que d'un
+homme qui n'a pu connaître une pareille douleur; et il est certain
+qu'à l'appui de cette opinion vient ce qu'a dit lady Macbeth,
+dans le premier acte, du bonheur qu'elle a senti à allaiter son
+enfant; de plus, les chroniques d'Écosse parlent d'un fils de
+Macbeth, nommé Lulah, qui fut, après la mort de son père, couronné
+roi par quelques-uns de ses partisans, et fut ensuite tué
+quatre mois environ après la bataille de Dunsinane. Mais, d'un
+autre côté, il est clair que Macduff répond à Malcolm, et qu'il
+repousse ses consolations par l'impossibilité où il est de se
+venger sur un homme qui n'a pas d'enfants. Il faut remarquer
+d'ailleurs que rien dans la pièce n'a indiqué que Macbeth eût des
+enfants vivants, et que le désespoir avec lequel Macbeth apprend
+que des enfants de Banquo régneront après lui, ne parait pas
+porter sur l'idée de voir privé de la couronne un enfant déjà
+existant. Il ne dit point: <i>not my son</i>, mais <i>no son of mine succeeding</i>; enfin, ce sens exprime un sentiment beaucoup plus
+profond, et c'est une raison pour croire que c'est celui de
+Shakspeare.</blockquote>
+<br>
+
+
+<p><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></p>
+
+<br><br>
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">A Dunsinane.&mdash;Un appartement du château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> UN MÉDECIN ET UNE DAME <i>suivante de la reine.</i></p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Voilà deux nuits que je veille avec vous,
+et rien ne m'a confirmé la vérité de votre rapport. Quand
+lui est-il arrivé la dernière fois de se promener ainsi?</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;C'est depuis que Sa Majesté est
+entrée en campagne: je l'ai vue se lever de son lit,
+jeter sur elle sa robe de nuit, ouvrir son cabinet, prendre
+du papier, le plier, écrire dessus, le lire, le cacheter ensuite,
+puis retourner se mettre au lit; et pendant tout ce
+temps-là demeurer dans le plus profond sommeil.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Il faut qu'il existe un grand désordre
+dans les fonctions naturelles, pour qu'on puisse à la fois
+jouir des bienfaits du sommeil et agir comme si l'on était
+éveillé. Dites-moi, dans cette agitation endormie, outre
+sa promenade et les autres actions dont vous parlez, que
+lui avez-vous jamais entendu dire?</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Ce que je ne veux pas répéter
+après elle, monsieur.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Vous pouvez me le dire à moi, et cela est
+même très-nécessaire.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Ni à vous, ni à personne, puisque
+je n'ai aucun témoin pour confirmer mon récit. (<span class="stage2"><i>Entre
+lady Macbeth, avec un flambeau.</i></span>) Tenez, la voilà qui vient
+absolument comme à l'ordinaire; et, sur ma vie, elle
+est profondément endormie. Observez-la; demeurez à
+l'écart.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Comment a-t-elle eu cette lumière?</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Ah! elle était près d'elle: elle a
+toujours de la lumière près d'elle; c'est son ordre.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Vous voyez que ses yeux sont ouverts.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Oui, mais ils sont fermés à toute
+impression.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Que fait-elle donc là? Voyez comme elle
+se frotte les mains.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;C'est un geste qui lui est ordinaire:
+elle a toujours l'air de se laver les mains; je l'ai vue le
+faire sans relâche un quart d'heure de suite.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Il y a toujours une tache.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Écoutez; elle parle. Je veux écrire ce
+qu'elle dira, afin d'en conserver plus nettement le souvenir.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Va-t'en, maudite tache...; va-t'en, te
+dis-je.&mdash;Une, deux heures.&mdash;Allons, il est temps de le
+faire.&mdash;L'enfer est sombre!&mdash;Fi! mon seigneur, fi! un
+soldat avoir peur! Qu'avons-nous besoin de nous inquiéter,
+qui le saura, quand personne ne pourra demander
+de comptes à notre puissance?&mdash;Mais qui aurait cru que
+ce vieillard eut encore tant de sang dans le corps?</p>
+
+<p>LE MÉDECIN. <span class="stage2"><i>à la dame suivante</i></span>.&mdash;Remarquez-vous
+cela?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Le thane de Fife avait une femme: où
+est-elle maintenant?&mdash;Quoi! ces mains ne seront-elles
+jamais propres?&mdash;Plus de cela, mon seigneur, plus de
+cela: vous gâtez tout par ces tressaillements.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Allez-vous-en, allez-vous-en; vous avez
+appris ce que vous ne deviez pas savoir.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Elle a dit ce qu'elle ne devait pas
+dire, j'en suis sûre. Dieu sait tout ce qu'elle a su!</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Il y a toujours là une odeur de sang.
+Tous les parfums de l'Arabie ne peuvent purifier cette
+petite main!&mdash;Oh! oh! oh!</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Quel profond soupir! Le coeur est cruellement
+chargé.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Je ne voudrais pas avoir un pareil
+coeur dans mon sein, pour les grandeurs de tout ce
+corps.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Bien, bien, bien.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Je prie Dieu qu'il en soit ainsi,
+docteur.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Cette maladie est au-dessus de mon art:
+cependant j'ai connu des personnes qui se promenaient
+durant leur sommeil, et qui sont mortes saintement dans
+leur lit.</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Lavez vos mains, mettez votre robe
+de nuit, ne soyez pas si pâle. Je vous le répète, Banquo
+est enterré, il ne peut pas sortir de son tombeau.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Et cela encore?</p>
+
+<p>LADY MACBETH.&mdash;Au lit, au lit: on frappe à la porte;
+venez, venez, venez, donnez-moi votre main. Ce qui est
+fait ne peut se défaire. Au lit, au lit, au lit!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Va-t-elle retourner à son lit?</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Tout droit.</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Il a été murmuré d'horribles secrets.&mdash;Des
+actions contre nature produisent des désordres
+contre nature. Le sourd oreiller recevra les confidences
+des consciences souillées.&mdash;Elle a plus besoin d'un prêtre
+que d'un médecin. Dieu! Dieu! pardonne-nous à tous.&mdash;Suivez-la;
+écartez d'elle tout ce qui pourrait la déranger,
+et ayez toujours les yeux sur elle; je pense, mais je n'ose
+parler.</p>
+
+<p>LA DAME SUIVANTE.&mdash;Bonne nuit, cher docteur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Dans la campagne, près de Dunsinane.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent avec des enseignes et des tambours</i> MENTEITH,
+CAITHNESS, ANGUS, LENOX, <i>des soldats.</i></p>
+
+<p>MENTEITH.&mdash;L'armée anglaise approche: elle est conduite
+par Malcolm, son oncle Siward et le brave Macduff.
+La vengeance brûle dans leur coeur: une cause si chère
+exciterait l'homme le plus mort au monde à se lancer
+dans le sang et les terreurs de la guerre.</p>
+
+<p>ANGUS.&mdash;Nous ferons bien d'aller les joindre près de la
+forêt de Birnam; c'est par cette route qu'ils arrivent.</p>
+
+<p>CAITHNESS.&mdash;Qui sait si Donalbain est avec son frère?</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Certainement non, seigneur, il n'y est pas.
+J'ai une liste de toute cette noblesse: le fils de Siward
+en est, ainsi qu'un grand nombre de jeunes gens encore
+sans barbe, et qui vont pour la première fois faire acte
+de virilité.</p>
+
+<p>MENTEITH.&mdash;Que fait le tyran?</p>
+
+<p>CAITHNESS.&mdash;Il fait fortifier solidement le grand château
+de Dunsinane. Quelques-uns disent qu'il est fou; d'autres,
+qui le haïssent moins, appellent cela une courageuse
+fureur. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne peut
+plus boucler la ceinture de la règle sur une cause aussi
+malade.</p>
+
+<p>ANGUS.&mdash;Il sent maintenant ses meurtres secrets blesser
+ses propres mains. A chaque instant de nouvelles
+révoltes viennent lui reprocher son manque de foi. Ceux
+qu'il commande n'obéissent qu'à l'autorité, et nullement
+à l'amour. Il commence à sentir la dignité souveraine
+l'embarrasser de son ampleur inutile, comme la robe
+d'un géant volée par un nain.</p>
+
+<p>MENTEITH.&mdash;Qui pourra blâmer ses sens troublés de
+reculer et de tressaillir, quand tout ce qui est en lui se
+reproche sa propre existence?</p>
+
+<p>CAITHNESS.&mdash;Marchons; allons porter notre obéissance
+à qui elle est légitimement due. Allons trouver le médecin
+de cet État malade; et versons avec lui jusqu'à la
+dernière goutte de notre sang pour le remède de notre
+patrie.</p>
+
+<p>LENOX.&mdash;Tout ce qu'il en faudra du moins pour arroser
+la fleur royale et noyer les mauvaises herbes. Dirigeons
+notre marche vers Birnam.</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">A Dunsinane.&mdash;Un appartement du château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> MACBETH, LE MÉDECIN; <i>suite.</i></p>
+
+<p>MACBETH, <span class="stage2"><i>aux personnes de sa suite</i></span>.&mdash;Ne m'apportez
+plus de rapports. Qu'ils s'envolent tous; jusqu'à ce que
+la forêt de Birnam se mette en mouvement vers Dunsinane,
+la crainte ne pourra m'atteindre. Qu'est-ce que
+ce petit Malcolm? n'est-il pas né d'une femme? Les esprits,
+qui connaissent tout l'enchaînement des causes de
+mort, me l'ont ainsi déclaré: «Ne crains rien, Macbeth;
+nul homme né d'une femme n'aura jamais de pouvoir
+sur toi.»&mdash;Fuyez donc, perfides thanes, et allez vous
+confondre avec ces épicuriens d'Anglais. L'esprit par
+lequel je gouverne et le coeur que je porte ne seront
+jamais accablés par l'inquiétude, ni ébranlés par la
+crainte&mdash;(<span class="stage2"><i>Entre un domestique.</i></span>) Que le diable te grille,
+vilain à face de crème! où as-tu pris cet air d'oison?</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;Seigneur, il y a dix mille...</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Oisons, misérable!</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;Soldats, seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Va-t'en te piquer la figure pour cacher ta
+frayeur sous un peu de rouge, drôle, au foie blanc de
+lis<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>. Quoi, soldats! vous voilà de toutes les couleurs!&mdash;Mort
+de mon âme! Tes joues de linge apprennent la peur
+aux autres. Quoi, soldats! des visages de petit-lait!</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;L'armée anglaise, sauf votre bon
+plaisir...</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ôte-moi d'ici ta face.&mdash;Seyton!&mdash;Le coeur
+me manque quand je vois....&mdash;Seyton!&mdash;De ce coup je
+vais être mis à l'aise pour toujours, ou jeté à bas.&mdash;J'ai
+vécu assez longtemps, la course de ma vie est arrivée à
+l'automne, les feuilles jaunissent, et tout ce qui devrait
+accompagner la vieillesse, comme l'honneur, l'amour,
+les troupes d'amis, je ne dois pas y prétendre: à leur
+place ce sont des malédictions prononcées tout bas, mais
+du fond de l'âme; des hommages de bouche, vain souffle
+que le pauvre coeur voudrait refuser et n'ose.&mdash;Seyton!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Seyton.)</p>
+
+<p>SEYTON.&mdash;Quel est votre bon plaisir?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Quelles nouvelles y a-t-il encore?</p>
+
+<p>SEYTON.&mdash;Tout ce qu'on a annoncé est confirmé, seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je combattrai jusqu'à ce que ma chair
+tombe en pièces de dessus mes os.&mdash;Donne-moi mon
+armure.</p>
+
+<p>SEYTON.&mdash;Vous n'en avez pas encore besoin.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je veux la mettre. Envoie un plus grand
+nombre de cavaliers parcourir le pays, qu'on pende ceux
+qui parlent de peur. Donne-moi mon armure.&mdash;Comment
+va votre malade, docteur?</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Elle n'est pas si malade, seigneur, qu'obsédée
+de rêveries qui se pressent dans son imagination
+et l'empêchent de reposer.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Guéris-la de cela. Ne peux-tu donc soigner
+un esprit malade, arracher de la mémoire un chagrin
+enraciné, effacer les soucis gravés dans le cerveau, et,
+par la vertu de quelque bienfaisant antidote d'oubli, nettoyer
+le sein encombré de cette matière pernicieuse qui
+pèse sur le coeur?</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;C'est au malade en pareil cas à se soigner
+lui-même.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Jette donc la médecine aux chiens; je n'en
+veux pas.&mdash;Allons, mets-moi mon armure; donne-moi
+ma lance.&mdash;Seyton, envoie la cavalerie.&mdash;Docteur, les
+thanes m'abandonnent.&mdash;Allons, monsieur, dépêchez-vous.&mdash;Docteur,
+si tu pouvais, à l'inspection de l'eau de
+mon royaume<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>, reconnaître sa maladie, et lui rendre
+par tes remèdes sa bonne santé passée, je t'applaudirais
+à tous les échos capables de répéter mes applaudissements.&mdash;(<i>A
+Seyton</i>.) Ôte-la, te dis-je.&mdash;Quelle sorte de
+rhubarbe, de séné, ou de toute autre drogue purgative,
+pourrais-tu nous donner pour nous évacuer de ces Anglais?
+En as-tu entendu parler?</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Mon bon seigneur, les préparatifs de
+Votre Majesté nous en disent quelque chose.</p>
+
+<p>MACBETH, <span class="stage2"><i>à Seyton</i></span>.&mdash;Porte-la derrière moi.&mdash;Je n'ai à
+craindre ni mort, ni ruine, jusqu'à ce que la forêt de
+Birnam vienne à Dunsinane.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>LE MÉDECIN.&mdash;Si j'étais sain et sauf hors de Dunsinane,
+il ne serait pas aisé de m'y faire rentrer pour de l'argent.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> La blancheur du foie passait pour une preuve de lâcheté.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> Cast</p>
+<p>The water of my land.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Cast the water</i> était alors l'expression anglaise pour <i>examiner
+les urines</i>.</p></blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Dans la campagne près de Dunsinane, et en vue d'une forêt.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent avec des enseignes et des tambours</i> MALCOLM,
+LE VIEUX SIWARD ET SON FILS, MACDUFF,
+MENTEITH, CAITHNESS, ANGUS, LENOX, ROSSE;
+<i>soldats en marche.</i></p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Cousins, j'espère que le jour n'est pas loin
+où nous serons en sûreté chez nous.</p>
+
+<p>MENTEITH.&mdash;Nous n'en doutons nullement.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Quelle est cette forêt que je vois devant
+nous?</p>
+
+<p>MENTEITH.&mdash;La forêt de Birnam.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Que chaque soldat coupe une branche
+d'arbre et la porte devant lui: par-là nous dissimulerons
+à l'ennemi notre force, et tromperons ceux qu'il enverra
+à la découverte.</p>
+
+<p>LES SOLDATS.&mdash;Vous allez être obéi.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Nous n'avons rien appris, si ce n'est que le
+tyran, plein de confiance, se tient ferme dans Dunsinane
+et nous y laissera mettre le siège.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;C'est sa principale ressource, car, partout
+où l'on en trouve l'occasion, les grands et les petits se
+révoltent contre lui. Il n'est servi que par des machines
+qui lui obéissent de force, tandis que leurs coeurs sont
+ailleurs.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Nous jugerons justement après l'événement
+qui ne trompe point. Ne négligeons aucune des
+ressources de l'art militaire.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Le temps approche où nous apprendrons
+décidément ce que nous avons et ce que nous devons.
+Les idées spéculatives nous entretiennent de leurs espérances
+incertaines, mais les coups déterminent l'événement
+d'une manière positive: c'est à ce but qu'il faut
+que la guerre marche.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se mettent en marche.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">A Dunsinane.&mdash;Intérieur du château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent avec des enseignes et des tambours</i> MACBETH,
+SEYTON, <i>soldats.</i></p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Plantez notre étendard sur le rempart extérieur.
+On crie toujours: <i>Ils viennent!</i> Mais la force de
+notre château se moque d'un siége. Qu'ils restent là
+jusqu'à ce que la famine et les maladies les consument.
+S'ils n'étaient pas renforcés par ceux mêmes qui devraient
+combattre pour nous, nous aurions pu hardiment
+les aller rencontrer face à face, et les reconduire
+battant jusque chez eux.&mdash;Quel est ce bruit?</p>
+
+<p class="stage1">(On entend derrière le théâtre des cris de femmes.)</p>
+
+<p>SEYTON.&mdash;Ce sont des cris de femmes, mon bon seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;J'ai presque oublié l'impression de la
+crainte. Il fut un temps où mes sens se seraient glacés
+an bruit d'un cri nocturne; où tous mes cheveux, à un
+récit funeste, se dressaient et s'agitaient comme s'ils
+eussent été doués de vie: mais je me suis rassasié d'horreurs.
+Ce qu'il y a de plus sinistre, devenu familier à
+mes pensées meurtrières, ne saurait me surprendre.&mdash;D'où
+venaient ces cris?</p>
+
+<p>SEYTON.&mdash;La reine est morte, mon seigneur.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Elle aurait dû mourir plus tard: il serait
+arrivé un moment auquel aurait convenu une semblable
+parole. Demain, demain, demain, se glisse ainsi à petits
+pas d'un jour à l'autre, jusqu'à la dernière syllabe du
+temps inscrit; et tous nos hier n'ont travaillé, les imbéciles,
+qu'à nous abréger le chemin de la mort poudreuse<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.
+Éteins-toi, éteins-toi, court flambeau: la vie
+n'est qu'une ombre qui marche; elle ressemble à un
+comédien qui se pavane et s'agite sur le théâtre une
+heure; après quoi il n'en est plus question; c'est un
+conte raconté par un idiot avec beaucoup de bruit et de
+chaleur, et qui ne signifie rien.&mdash;(<span class="stage2"><i>Entre un messager.</i></span>)
+Tu viens pour faire usage de ta langue: vite, ton histoire.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Mon gracieux seigneur, je voudrais
+vous rapporter ce que je puis dire avoir vu; mais je ne
+sais comment m'y prendre.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;C'est bon, parlez, mon ami.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;J'étais de garde sur la colline, et je
+regardais du côté de Birnam, quand tout à l'heure il
+m'a semblé que la forêt se mettait en mouvement.</p>
+
+<p>MACBETH <i>le frappant</i>.&mdash;Menteur! misérable!</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Que j'endure votre colère si cela n'est
+pas vrai; vous pouvez, à la distance de trois milles, la
+voir qui s'approche: c'est, je vous le dis, un bois mouvant.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Si ton rapport est faux, tu seras suspendu
+vivant au premier arbre, jusqu'à ce que la famine te
+dessèche. Si ton récit est véritable, peu m'importe que
+tu m'en fasses autant: je prends mon parti résolument,
+et commence à douter des équivoques du démon qui
+ment sous l'apparence de la vérité: <i>Ne crains rien jusqu'à
+ce que la forêt de Birnam marche sur Dunsinane</i>, et
+voilà maintenant une forêt qui s'avance vers Dunsinane.&mdash;Aux
+armes, aux armes, et sortons!&mdash;S'il a vu en effet
+ce qu'il assure, il ne faut plus songer à s'échapper d'ici,
+ni à s'y renfermer plus longtemps.&mdash;Je commence à
+être las du soleil, et à souhaiter que toute la machine
+de l'univers périsse en ce moment.&mdash;Sonnez la cloche
+d'alarme.&mdash;Vents, soufflez; viens, destruction; du moins
+nous mourrons le harnais sur le dos.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>And all our yesterdays have lighted fools</p>
+<p>The way to dusty death.></p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>To light</i> se prend quelquefois pour <i>to lighten</i>, alléger, et je
+crois que c'en est ici la signification. Les jours passés n'ont point
+<i>éclairé</i>, mais <i>allégé</i> ou <i>abrégé</i> le chemin que nous avons à faire
+jusqu'à la mort. Les commentateurs ne paraissent pas l'avoir entendu
+dans ce sens.</p></blockquote>
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Dunsinane.&mdash;Une plaine devant le château.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent avec des enseignes et des tambours</i> MALCOLM,
+LE VIEUX SIWARD, MACDUFF, ROSSE, LENOX,
+ANGUS, CAITHNESS, MENTEITH, <i>et leurs soldats
+portant des branches d'arbres,</i></p>
+
+
+<p>MALCOLM, <span class="stage2"><i>aux soldats</i></span>.&mdash;Nous voilà assez près: jetez
+ces rideaux de feuillage, et montrez-vous pour ce que
+vous êtes.&mdash;Vous, mon digne oncle, avec mon cousin
+votre noble fils, vous commanderez le premier corps de
+bataille. Le brave Macduff et nous, nous nous chargerons
+de tout ce qui restera à faire, suivant le plan arrêté
+entre nous.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Adieu; joignons seulement l'armée du tyran;
+et je veux être battu si nous n'en venons pas aux
+mains dès ce soir.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Faites parler toutes nos trompettes: donnez
+toute leur voix à ces bruyants précurseurs du sang et
+de la mort.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent. Bruit continuel d'alarmes.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">Toujours à Dunsinane.&mdash;Une autre partie de la plaine.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> MACBETH.</p>
+
+
+<p>MACBETH.&mdash;Ils m'ont attaché à un poteau; je ne peux
+fuir, mais, comme l'ours, il faut que je me batte à tout
+venant. Où est celui qui n'est pas né de femme? Voilà
+l'homme que je dois craindre, ou je n'en crains aucun.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le jeune Siward.)</p>
+
+<p>LE JEUNE SIWARD.&mdash;Quel est ton nom?</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tu seras enrayé de l'entendre.</p>
+
+<p>LE JEUNE SIWARD.&mdash;Non, quand tu porterais un nom
+plus brûlant qu'aucun de ceux des enfers.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Mon nom est Macbeth.</p>
+
+<p>LE JEUNE SIWARD.&mdash;Le diable lui-même ne pourrait
+prononcer un nom plus odieux à mon oreille.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Non, ni plus redoutable.</p>
+
+<p>LE JEUNE SIWARD.&mdash;Tu mens, tyran abhorré: mon
+épée va prouver ton mensonge.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils combattent. Le jeune Siward est tué.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tu étais né de femme. Je me moque des
+épées; je me ris avec mépris de toute arme maniée par
+l'homme qui est né de femme.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.&mdash;Alarme.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Macduff.)</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;C'est de ce côté que le bruit s'est fait entendre.
+Tyran, montre-toi! Si tu es tué sans avoir reçu
+un coup de ma main, les ombres de ma femme et de mes
+enfants ne cesseront de m'obséder. Je ne puis frapper
+sur de misérables Kernes, dont les bras sont loués pour
+porter leur lance. Ou toi, Macbeth, ou le tranchant de
+mon épée, demeuré inutile, rentrera dans le fourreau
+sans avoir frappé un seul coup. Tu dois être par là; ce
+grand cliquetis que j'entends semble annoncer un guerrier
+du premier rang. Fais-le moi trouver, Fortune, et
+je ne te demande plus rien.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.&mdash;Alarme.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Malcolm et le vieux Siward.)</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Par ici, mon seigneur: le château s'est rendu
+sans efforts; les soldats du tyran se partagent entre nous
+et lui. Les nobles thanes font bravement leur devoir de
+guerriers. La journée s'est presque entièrement déclarée
+pour vous, et il reste peu de chose à faire.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Nous avons rencontré des ennemis qui
+frappaient à côté de nous.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Entrons, seigneur, dans le château.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.&mdash;Alarme.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Macbeth.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Pourquoi ferais-je ici sottement le Romain,
+et mourrais-je sur ma propre épée? Tant que je verrai
+devant moi des vies, les blessures y seront bien mieux
+placées.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Macduff.)</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Retourne, chien d'enfer, retourne.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;De tous les hommes tu es le seul que j'aie
+évité: va-t'en, mon âme est déjà trop chargée du sang
+des tiens.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Je n'ai rien à te dire, ma réponse est dans
+mon épée, misérable, plus sanguinaire qu'aucune parole
+ne pourrait l'exprimer.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils combattent.)</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Tu perds ta peine. Tu pourrais aussi facilement
+imprimer sur l'air subtil le tranchant de ton épée
+que faire couler mon sang. Que ton fer tombe sur des
+têtes vulnérables: ma vie est sous un charme qui ne
+peut céder à un homme né de femme.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;N'espère plus en ton charme, et que l'ange
+que tu as toujours servi t'apprenne que Macduff a été
+arraché avant le temps du sein de sa mère.</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Maudite soit la langue qui a prononcé ces
+paroles, car elle a subjugué la meilleure partie de moi-même!
+et que désormais on n'ajoute plus de foi à ces
+démons artificieux qui se jouent de nous par des paroles
+à double sens, qui tiennent leurs promesses à notre
+oreille en manquant à notre espoir.&mdash;Je ne veux point
+combattre avec toi.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Rends-toi donc, lâche, et vis pour être
+exposé aux regards de notre temps. Ton portrait, comme
+celui des monstres les plus rares, sera suspendu à un
+poteau; et au-dessous sera écrit: «C'est ici qu'on voit
+le tyran.»</p>
+
+<p>MACBETH.&mdash;Je ne me rendrai point pour baiser la poussière
+devant les pas du jeune Malcolm, et pour être
+poussé à bout par les malédictions de la populace. Quoique
+la forêt de Birnam ait marché vers Dunsinane, et
+que je t'aie en tête, toi qui n'es pas né de femme, je
+tenterai un dernier effort. Je couvre mon corps de mon
+bouclier de guerre. Attaque-moi, Macduff: damné soit
+celui de nous deux qui criera le premier: «Arrête, c'est
+assez.»</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent en combattant. Retraite.&mdash;Fanfares.)</p>
+
+<p>(Rentrent, avec des enseignes et des tambours, Malcolm, le
+vieux Siward, Rosse, Lenox, Angus, Caithness, Menteith,
+soldats.)</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Je voudrais que ceux de nos amis qui nous
+manquent fussent arrivés en sûreté.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Il en faudra perdre quelques-uns. Cependant,
+par ceux que je vois ici, nous n'aurons pas acheté cher
+une si grande journée.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Macduff nous manque, ainsi que votre
+noble fils.</p>
+
+<p>ROSSE, <i>à Siward</i>.&mdash;Votre fils, monseigneur, a payé la
+dette d'un soldat: il n'a vécu que pour devenir un
+homme, et n'a pas eu plutôt prouvé sa valeur, par l'intrépidité
+de sa contenance dans le combat, qu'il est mort
+en homme.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Il est donc mort?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Oui, et on l'a emporté du champ de bataille.
+Votre affliction ne doit pas être mesurée sur son mérite,
+car alors elle n'aurait point de terme.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;A-t-il reçu ses blessures par devant?</p>
+
+<p>ROSSE.&mdash;Oui, au front.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Eh bien donc! qu'il devienne le soldat de
+Dieu! Eussé-je autant de fils que j'aide cheveux, je ne
+leur souhaiterais pas une plus belle mort: ainsi le glas
+est sonné pour lui.</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Il mérite plus de regrets; c'est à moi à les
+lui rendre.</p>
+
+<p>SIWARD.&mdash;Il a tout ce qu'il mérite: on dit qu'il est
+bien mort, et qu'il a payé ce qu'il devait. Ainsi, que
+Dieu soit avec lui!&mdash;(<i>Rentre Macduff, avec la tête de Macbeth
+à la main.</i>) Voici de nouveaux sujets de joie.</p>
+
+<p>MACDUFF.&mdash;Salut, roi, car tu l'es. Vois, je porte la tête
+maudite de l'usurpateur. Notre pays est libre. Je te vois
+entouré des perles de ton royaume: tous répètent mon
+hommage dans le fond de leurs coeurs. Que leurs voix
+s'unissent tout haut à la mienne: «Salut, roi d'Écosse!»</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Roi d'Écosse, salut!</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares.)</p>
+
+<p>MALCOLM.&mdash;Nous ne laisserons pas écouler beaucoup
+de temps avant de compter avec les services de votre
+zèle, et sans vous rendre ce que nous vous devons. Mes
+thanes et cousins, désormais soyez comtes, les premiers
+que jamais l'Écosse ait vus honorés de ce titre. Ce qui
+nous reste à faire, tous les actes nouveaux nécessités par
+la circonstance, comme le rappel de ceux de nos amis
+qui se sont exilés pour fuir les pièges de l'inquiète tyrannie;
+la recherche des cruels ministres de ce boucher
+défunt et de son infernale compagne qui, à ce qu'on
+croit, s'est détruite de ses propres mains; ces devoirs, et
+tous les autres qui nous regardent, avec le secours de la
+grâce, nous les exécuterons à mesure en temps et lieu.
+Je vous rends grâces à tous ensemble et à chacun en
+particulier, et je vous invite tous à venir nous voir couronner
+à Scone.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent au bruit des fanfares.)</p>
+
+<br>
+<p><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE</b></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Macbeth, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MACBETH ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+
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