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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13772 ***
+
+LES ÉTRANGES NOCES DE ROULETABILLE
+
+PAR GASTON LEROUX
+
+ROULETABILLE A LA GUERRE
+
+LES ÉTRANGES NOCES DE ROULETABILLE
+
+I
+
+LA GRANDE TRAITRISE D'IVANA
+
+C'était le 21 octobre 1913, en plein Balkan, dans les sombres défilés de
+l'Istrandja-Dagh... le soir tombait...
+
+Précédant les premiers détachements bulgares qui, à la première heure de
+la première guerre des Balkans, envahissaient le nord de la Thrace et
+avaient mission d'occuper Almadjik, quelle est cette petite troupe de
+cavaliers qui filent comme le vent et ne connaissent aucun obstacle?...
+Ils sont si curieusement placés entre les premiers soldats de
+l'envahisseur et les derniers fuyards turcs que l'on ne saurait dire
+exactement s'ils fuient ou s'ils poursuivent.
+
+La vérité est qu'ils font les deux choses à la fois. Ils veulent atteindre
+avant d'être atteints!...
+
+--En avant! en avant! crie Rouletabille.
+
+Que fait donc, «entre deux feux», le jeune reporter de _l'Époque_ et
+quelle est cette sorte de rage qui l'anime? C'est par des paroles sans
+suite qu'il encourage ses compagnons à le suivre; et sa bouche est pleine
+de malédictions.
+
+On n'a jamais vu chez Joseph Rouletabille une fureur pareille! Eh! en
+vérité, elle est bien excusable chez un jeune homme qui est connu dans le
+monde entier pour avoir pénétré les plus obscurs mystères, pour avoir
+démêlé les intrigues criminelles les plus compliquées, et qui se trouve
+tout à coup, et pour la première fois de sa vie, _devant le mystère du
+coeur féminin_ auquel il ne comprend rien du tout!
+
+Le «bon bout de sa raison» qui, jusqu'à ce jour, l'avait soutenu dans les
+pires épreuves en le conduisant irrésistiblement sur le chemin de la
+vérité, ne lui est plus bon à rien. C'est en vain qu'il l'a appelé à son
+secours... quelle défaite! «Le bon bout» de la raison l'a laissé en route;
+ni plus ni moins que s'il avait été le mauvais... Et la cause d'une
+pareille catastrophe?... Une femme! une simple jeune fille que Joseph
+Rouletabille aimait naguère de tout son coeur et qu'il prétend détester
+maintenant de toute son âme: Ivana Vilitchkov!...
+
+C'est elle qu'il poursuit en cette fin de jour tragique... c'est derrière
+elle qu'il court... quelle aventure!
+
+Pour _essayer_ de la comprendre, faisons comme Rouletabille qui, dans sa
+triste cervelle en feu, cherche, dans les événements passés à Sofia et au
+sinistre _Château Noir_[_Le Château Noir_ est le premier épisode de
+_Rouletabille à la guerre_, dont _les Étranges Noces de Rouletabille_ sont
+le second. _Le Château Noir_, Editions Pierre Lafitte 3 fr. 50.], le fil
+de cet insondable mystère... Résumons les faits: Envoyé par son journal
+dans la capitale de la Bulgarie, pour y étudier de près les événements qui
+s'y préparaient, Rouletabille avait retrouvé à Sofia une jeune fille, la
+nièce du général Vilitchkov, qu'il avait connue à Paris où elle était
+venue commencer ses études de médecine et pour laquelle il avait ressenti
+tout de suite un sentiment des plus tendres.
+
+A Sofia, Rouletabille est reçu chez l'oncle d'Ivana et il ne cache pas à
+la jeune fille qu'il l'aime et que son désir le plus ardent est de
+l'épouser. Celle-ci, qui semble nourrir également des sentiments assez
+vifs pour le jeune homme, lui répond cependant en tentant de le détourner
+de son dessein. Ivana se prétend vouée, comme son père et sa mère et sa
+petite soeur Irène, morts tous trois assassinés par un ennemi de la
+famille, à une destinée tragique. Cet ennemi s'appelle Gaulow, un Bulgare
+chassé de Bulgarie et qui s'est fait turc, mahométan, _pomak_, ce qui est
+tout dire. Il habite dans une sorte de forteresse extraordinaire, au coeur
+des montagnes du nord de la Thrace, dans l'Istrandja-Dagh, et de là, vient
+de temps à autre, pour de mystérieuses et cruelles besognes, en Bulgarie.
+Nul n'a encore pu l'atteindre! Gaulow brave le genre humain dans son
+redoutable _Château Noir_(_Karakoulé_)!...
+
+Toute cette affaire n'est point, comme bien l'on pense, pour refroidir
+l'amour de Rouletabille. Il arrivera, bien, lui, à débarrasser la famille
+Vilitchkov, de l'affreux Gaulow qui s'appelle aussi en Turquie
+Kara-Selim.
+
+Il demande seulement à la jeune fille de bien vouloir lui accorder sa
+main. Celle-ci ne dit pas non, mais elle ne dit pas oui. «Seriez-vous
+promise?» demande le reporter anxieux et Ivana de répondre: «Nul ici-bas
+n'a le droit de se dire mon fiancé.»
+
+Voilà de nouveau Rouletabille plein d'espoir, quand pendant la nuit
+suivante, nuit atroce qui rappelle les horreurs de la tragédie historique
+du Konak de Belgrade, Gaulow et sa bande font irruption dans l'hôtel du
+général Vilitchkov, assassinent le général et ses serviteurs et emmènent
+Ivana en captivité dans le _Château Noir_.
+
+Rouletabille jure de venger tant de malheurs et de sauver Ivana; il
+tentera de reprendre aussi, par la même occasion, certain «coffret
+byzantin» dans le tiroir secret duquel se trouvent les plans précieux de
+la mobilisation bulgare. Cela, il le promet formellement au général-major
+Stanislawoff, l'une des gloires les plus pures de son pays, ami de la
+France, et célèbre depuis pour avoir mis son épée au service de la Russie
+lors du prodigieux conflit qui devait, l'année suivante, embraser l'Europe
+et déshonorer la Bulgarie. Et le voilà parti en expédition.
+
+Il emmène avec lui son fidèle reporter La Candeur et un jeune Slave très
+débrouillard mais d'une moralité assez relâchée qui s'appelle Vladimir. Un
+cousin d'Ivana les accompagne également: C'est Athanase Khetew qui, lui
+aussi, voudrait bien sauver sa cousine qu'il aime au moins autant que peut
+l'aimer Rouletabille et pour l'amour de laquelle il voudrait bien aussi
+tuer l'affreux Gaulow. Quant à Rouletabille et à Athanase, ils ne s'aiment
+guère mais sont assez sages pour contenir leur animosité
+réciproque.
+
+Toute la bande arrive au _Château Noir_, où les attendent les aventures
+les plus extraordinaires, dans le moment que Kara-Selim célèbre ses noces
+avec sa captive Ivana. Ils se donnent pour des journalistes égarés et se
+mettent immédiatement à l'ouvrage. Ils n'ont pas une heure à perdre. Ivana
+consent à être la femme de Gaulow, l'assassin de ses parents, pour rentrer
+en possession du coffret de famille dans lequel se trouvent les plans de
+mobilisation. Il faut donc que les jeunes gens sauvent, à la fois, Ivana
+et ravissent le coffret.
+
+Au milieu des fêtes somptueuses qui sont données à la Karakoulé,
+Rouletabille accomplit des exploits surhumains. Il réussit à emporter
+Ivana jusqu'au fond du donjon où les reporters se barricadent. Entre temps,
+ bien qu'il n'ait pas pu s'approprier le coffret byzantin, Rouletabille en
+a deviné le secret et a pu constater que les plis précieux y sont toujours
+et que nul encore n'y a touché; aucun pomak n'en soupçonne même la
+présence. Athanase reçoit de Rouletabille la mission d'aller porter cette
+formidable nouvelle aux armées du général Stanislawoff, lesquelles, dès
+lors, pourront descendre, en toute sécurité, à travers les montagnes de
+l'Istrandja, sur Kirk-Kilissé.
+
+Athanase jure de réussir dans sa difficile entreprise et de revenir, avec
+ses compagnons d'armes, délivrer Ivana et les journalistes français. Avant
+de se sauver du donjon où les reporters sont retranchés, il est parvenu à
+capturer Gaulow qu'il a remis aux bons soins d'Ivana, laquelle a fait le
+serment sur les mânes de ses parents de le tuer de sa propre
+main.
+
+Les jeunes gens subissent un siège des plus violents, aux péripéties
+tragico-comiques et qui se termine de la façon la plus singulière du
+monde. Ivana non seulement n'a pas tué Gaulow, qu'elle prétend garder
+comme otage, _mais Rouletabille la surprend au moment où elle fait évader
+le monstre..._ et cela, à la minute même où Gaulow allait recevoir le
+châtiment de ses crimes, où les armées conduites par Athanase Khetew
+apparaissent à l'horizon!...
+
+Quel est donc cet affreux mystère?... Rouletabille ne peut imaginer
+qu'Ivana aime cet homme qui a assassiné les siens et qui avait juré la
+perte de son pays?... Alors?... Alors?... Alors, il faut agir... on
+réfléchira en agissant... Les bandits de la Karakoulé, à l'approche des
+armées, se sont enfuis, Gaulow, lui aussi, s'est enfui... Ivana, sous
+prétexte de rattraper Gaulow, a enfourché un cheval et court derrière
+Gaulow... Ivana ne se doute pas que Rouletabille a été témoin de son
+infamie, l'a vue dérouler elle-même la corde au bout de laquelle se
+balançait Gaulow, délivré par elle!...
+
+Rouletabille se jette à son tour à cheval et court derrière Ivana. Les
+reporters et leur domestique Tondor courent derrière Rouletabille... telle
+est la situation très nette et cependant très incompréhensible _pour qui a
+connu Ivana_, dans le moment que nous tombons en plein dans la chevauchée
+des reporters.
+
+Rouletabille grince entre ces dents: «Elle court rejoindre Gaulow!...
+«...Ah! tu as beau aller vite, va, traîtresse, je ne te lâcherai pas!...
+Moi aussi, je serai au rendez-vous... Et je verrai bien de mes yeux ce que
+tu vas en faire, de ton Gaulow!»
+
+Ce qu'elle en ferait? Elle le lui avait dit; oui, avant d'enfourcher son
+cheval, elle avait eu l'effronterie de lui crier, à lui, à lui qui avait
+vu la chose énorme, elle avait eu le cynisme de lui jurer qu'elle voulait,
+de sa propre main, offrir à sa patrie, comme première victime expiatoire,
+la tête de Gaulow!... Comment ne lui avait-il pas éclaté de rire au nez?
+Comment n'avait-il pas craché au visage de cette petite fille barbare,
+sanguinaire et menteuse...
+
+Comment avait-il eu le courage de retenir la généreuse fureur qui gonflait
+ses veines de jeune amant bafoué et d'ami trahi jusqu'à la mort, car de
+cette trahison ils avaient failli tous mourir!... Comment?... Pourquoi ne
+lui avait-il pas dit: «J'ai vu!... Tais-toi!... J'ai vu!... je t'ai vu le
+sauver de tes mains, et si tu cours après lui c'est pour tomber dans ses
+bras?» Oh! d'abord simplement parce qu'elle ne lui en avait pas laissé le
+temps; ensuite parce qu'il était vraiment curieux de voir jusqu'où pouvait
+aller Ivana dans le mensonge et dans le crime!... Et puis aussi, parce que,
+ le coeur plein de rage, il rêvait à son tour d'une vengeance ou tout au
+moins de quelque juste châtiment!...
+
+C'est que peut-être encore, au plus obscur de lui-même, _commençaient à se
+poser les termes du problème psychologique le plus curieux qu'il eut
+jamais à démêler et aussi le plus mystérieux en même temps que le plus
+bizarre_.
+
+Enfin, s'il l'avait suivie dans cette course insensée vers le Sud, c'est
+qu'il se souvenait qu'il était correspondant de guerre et qu'il avait
+grand'hâte de trouver, maintenant qu'il était délivré, un bureau de poste
+avant de tomber sous la censure féroce des Bulgares!... _Entre les deux
+armées, toujours!... ni dans l'une ni dans l'autre..._, est-ce que telle
+n'était pas sa formule, celle qu'il avait toujours prônée à Vladimir et à
+La Candeur?... Est-ce que, dès Sofia, tel n'avait pas été son plan? Plan
+dangereux sans doute, mais qui ne l'en séduisait que davantage!... Aussi
+quand, dans cette fuite insensée de la Karakoulé, La Candeur, qui avait
+par miracle retrouvé son mecklembourgeois, lui demandait derrière lui,
+secoué sur sa selle: «Où allons-nous?» avait-il pu lui répondre: «Faire du
+reportage!...»
+
+Ainsi ils n'avaient même pas attendu les troupes!... La félonie d'Ivana
+les traînait en trombe derrière elle...
+
+Oui, félonie! félonie!... C'est à cela que Rouletabille revenait sans
+cesse, _bien que son esprit cherchât ailleurs..._ mais il était trop
+irrité pour ne plus retomber à cela: félonie! Il ne voulait plus douter
+que l'amour dont il n'avait jamais encore jusqu'à ce jour mesuré la force,
+eût accompli l'abominable miracle de transformer une héroïne en une pauvre
+fille, capable de tout pour satisfaire sa folle passion.
+
+Cette ignoble conversion avait dû se produire pendant ces moments
+d'absence que le reporter avait trouvés souvent inexplicables: Ivana les
+passait certainement auprès du prisonnier, dans le cachot du souterrain!
+Que de fois ne s'était-il pas étonné de ne point la voir à son côté, au
+plus fort du combat! et avec quelle singulière figure elle réapparaissait
+tout à coup, racontant qu'elle avait pris la garde pour laisser reposer le
+_katerdjibaschi_. Enfin, elle ne sortait pas de ce souterrain, sous un
+prétexte ou sous un autre!... Et Rouletabille, qui avait redouté que ce
+fût pour s'y livrer à quelque abominable torture, se reprochait de s'être
+laissé tromper comme un enfant!
+
+Il se rappelait la phrase turque prononcée en dernier par Kara-Selim
+délivré, et adressée par lui (avec quel hideux sourire de remerciement!) à
+Ivana surprise, sans qu'elle s'en fût aperçue, par Rouletabille sur la
+tour. Le reporter se retourna sur sa selle et demanda à Vladimir:
+
+--Que signifient ces mots: _Benem ilé guel!_
+
+--Cela veut dire, répondit Vladimir: «Viens avec moi!... Viens me
+rejoindre!»
+
+--Parbleu! gronda Rouletabille!... moi aussi, je vais avec elle!... je
+vais avec eux! et si Dieu est juste, il me permettra de leur faire expier
+leur crime!
+
+* * * * *
+
+Il pouvait être cinq heures du soir quand ils virent poindre les toits
+d'un gros village en avant d'Almadjik...
+
+La route qu'ils avaient prise commençait de montrer certaines
+particularités qui les étonna tout d'abord mais auxquelles, par la suite,
+ils devaient facilement s'habituer chaque fois qu'ils eurent à pénétrer
+dans un village, bourg ou bourgade, enfin dans ce qui avait été, à un
+titre quelconque une «agglomération»: sur les côtés du chemin tout était
+dévasté. Les cabanes des paysans paraissaient avoir été éventrées par
+quelque cataclysme qui s'était acharné à défoncer portes et fenêtres et
+avait çà et là allumé des incendies.
+
+Sur le seuil de ces sinistres chaumières, il n'était point rare
+d'apercevoir des cadavres de femmes et d'enfants qui gisaient parmi des
+mares de sang et dans le plus pitoyable état.
+
+D'autres corps privés de vie jonchaient également la route et faisaient
+trébucher à chaque instant les chevaux; de telle sorte qu'en fait
+«d'agglomération», il y avait surtout là agglomération de
+cadavres.
+
+Et toutes ces dépouilles toutes fraîches étaient celles des paysans
+d'origine bulgare, bien reconnaissables à leurs costumes. Certains avaient
+dû se réfugier chez eux pour attendre l'arrivée des troupes du Nord, dont
+la venue avait été signalée; d'autres étaient sortis du village pour
+courir au-devant d'elles, mais les uns et les autres avaient été rejoints
+et atteints par les Turcs du village même et de la contrée environnante,
+lesquels, avant de se retirer devant l'envahisseur, faisaient place nette
+et passaient au fil de l'épée ou du pal tout ce qui appartenait à la race
+ennemie...
+
+Un petit ruisseau roulait, en chantant joyeusement, des troncs sans
+tête...
+
+Mais ce fut en entrant dans le village même que nos jeunes gens qui, à
+chaque instant, laissaient échapper des cris d'horreur, purent juger de
+l'importance du massacre et de l'ampleur prise par le sacrifice que MM.
+les Turcs avaient offert, en guise d'adieu, au Dieu de la guerre! Têtes
+abattues, troncs empalés, femmes éventrées, enfants embrochés, mamelles
+coupées, rien n'avait manqué à cette fête du sang.
+
+--C'est horrible!... c'est abominable!... hurlait La Candeur, derrière
+Rouletabille qui ne disait rien et qui avait été préparé à toutes ces
+horreurs par ce qu'il avait vu de près, au Maroc et au Caucase,
+particulièrement à Bakou et à Balakani, lors des massacres entre Tatares
+et Arméniens.
+
+Il n'avait d'yeux que pour une silhouette cavalière qui venait de surgir
+au coin d'une ruelle... Ivana!... C'était elle!... Il ne pouvait en douter,
+ c'était elle!... Les avait-elle vus? Elle était soudain partie dans un
+galop de folie et avait enlevé son cheval par-dessus un monceau de
+décombres et de cadavres fumants...
+
+En même temps elle avait jeté un grand cri sauvage, tiré son sabre du
+fourreau et, le brandissant dans un moulinet stupéfiant au-dessus de sa
+tête, avait disparu au coin d'une autre ruelle qui conduisait à la place
+de la Mosquée, dont on apercevait le haut minaret enveloppé de
+flammes.
+
+Rouletabille demanda un suprême effort à son cheval qui, depuis quelques
+instants, montrait des signes de fatigue... Il voulut l'enlever, lui aussi;
+mais la bête buta au milieu des décombres et le reporter roula sur le sol
+avec sa monture, contre laquelle vinrent donner La Candeur, Vladimir et
+Tondor. Ce fut une chute générale et fort brutale dont les reporters,
+ainsi que leur domestique, se relevèrent assez éclopés.
+
+Rouletabille néanmoins se mit à courir dans la direction suivie par Ivana.
+Ses camarades le suivirent cahin-caha.
+
+On entendit alors des coups de feu et un certain tumulte du côté de la
+place du village. Ils allaient déboucher sur celle-ci quand ils ne furent
+pas peu surpris d'être arrêtés par Ivana elle-même qui se trouvait à pied
+comme eux tous. Sa bête fumante tombée auprès d'elle, au milieu de la rue,
+ruait des quatre fers, en agonie, le poitrail frappé d'une balle. Un bruit
+de bataille, le crépitement de la mousqueterie éclatait à quelques pas et
+des projectiles vinrent siffler à leurs oreilles.
+
+Ivana était dans une agitation extraordinaire.
+
+Elle leur ordonna, les bras étendus, de ne pas aller plus loin!
+
+--Les Turcs massacrent tout! Ils n'ont pas encore abandonné le village;
+méfions-nous... ils ne nous épargneraient pas!
+
+--Et Gaulow? demanda Rouletabille.
+
+--Il a rejoint les Turcs! répondit-elle d'une voix sombre. Il s'en est
+fallu de quelques minutes que je ne le rattrape...
+
+--Gaulow s'est donc échappé! gronda une voix bien connue. Tous se
+retournèrent. Athanase Khetew venait d'arriver derrière eux, tout juste
+pour entendre la phrase d'Ivana. Il eut un geste de malédiction sur sa
+bête fumante et regarda avec mépris les reporters.
+
+--Je vous l'avais confié... dit-il simplement.
+
+Ivana prit la parole:
+
+--Nous avons été trahis au dernier moment par le _Katerdjibaschi_ (chef
+des muletiers)... C'est lui qui lui a procuré la corde pour s'échapper du
+donjon. Aussitôt que nous nous en sommes aperçus, nous ne vous avons même
+pas attendu, Athanase Khetew! malgré tout le désir que nous avions de vous
+revoir et de vous féliciter (ici une voix étrangement douce et câline) et
+nous avons couru après le monstre!...
+
+--C'est donc une revanche à prendre! fit Athanase qui était devenu
+singulièrement rouge en regardant Ivana Vilitchkov...
+
+--Et une partie à recommencer! déclara-t-elle avec désinvolture.
+
+--Vous devez regretter de ne point lui avoir coupé la tête quand je vous
+l'ai amené!... continua Athanase d'une voix sourde...
+
+--_Évidemment, mon cher!_
+
+Et elle lui tourna le dos pour s'intéresser à autre chose. Athanase
+semblait très occupé à dompter une irritation peu ordinaire. Rouletabille
+écoutait et regardait. Le cynisme incroyable d'Ivana le mettait, lui aussi,
+en fureur. Les regards du reporter et du Bulgare se croisèrent. Les deux
+hommes se comprirent-ils? Athanase dit:
+
+--Nous retrouverons Gaulow!...
+
+--Oui, fit Rouletabille... et, cette fois, nous nous arrangerons pour ne
+pas le laisser échapper!
+
+Ivana tressaillit. Cependant elle demanda sur un ton qu'elle voulait
+rendre indifférent:
+
+--Qu'allons-nous faire?...
+
+--Vous allez me suivre! dit Athanase. Ordre du général commandant la
+division. Il ne veut point qu'on le précède et il craint qu'une imprudence
+annonce vos mouvements... j'ai répondu de vous... Vous irez où je vous
+conduirai, où plutôt il m'a ordonné de vous conduire...
+
+--Mon cher Athanase, je vous suivrai au bout du monde! dit très vivement
+Ivana. Rouletabille pâlit, mais elle ne s'occupait point du reporter...
+
+--Et où irons-nous, monsieur?... demanda Rouletabille d'une voix glacée.
+
+--Tenez! nous allons faire une petite excursion par delà ces monts, fit
+Athanase en désignant l'horizon vers l'Est, puis nous descendrons, tout
+doucement vers le Sud, sans être gênés par les troupes...
+
+--Je vous crois! nous ne les verrons même pas...
+
+--Que vous importe? répliqua Athanase, si je vous donne ma parole
+d'honneur que je vous ferai déboucher sur le champ de bataille au moment
+le plus intéressant!
+
+--Ça va! cria Vladimir.
+
+--Ne nous faites pas «déboucher» dans un endroit trop dangereux, exprima
+La Candeur avec une certaine mélancolie.
+
+Rouletabille dit:
+
+--C'est bien, monsieur, nous vous obéissons. Nous sommes maintenant vos
+prisonniers, ou à peu près.
+
+Derrière Athanase, il venait d'apercevoir une petite troupe de cavaliers,
+que conduisait un sous-officier.
+
+--Vous êtes mes amis! répondit simplement Athanase, je me suis arrangé
+pour que vous retrouviez vos tentes, vos mules et tous vos impedimenta que
+j'ai trouvés en passant à la Karakoulé. Enfin, vous allez avoir des bêtes
+fraîches...
+
+--Vous pensez à tout, monsieur!...
+
+--C'est un type épatant! proclama Vladimir.
+
+Ils rebroussèrent chemin et atteignirent avant la nuit la crête des monts
+à l'Ouest. Avant de descendre dans la vallée, les reporters purent
+apercevoir l'armée bulgare et même l'entendre, car elle chantait.
+Qu'elle était belle, cette journée du 21 octobre 1913 où les soldats du
+général Radko Dimitrief pénétraient enfin en Turquie sur un front de plus
+de vingt kilomètres, dans un pays qui n'était connu que des muletiers et
+des bergers! où les colonnes de la cinquième division, ne sentant même pas
+la fatigue d'un pareil effort, sans s'accorder une heure de repos,
+continuaient leur route en chantant, vers les champs de bataille
+d'Estri-Polos, Pitra, Kara-Kof, glorieuses étapes avant le coup de foudre:
+Kirk-Kilissé! Cette armée, fait mémorable en ce siècle de chemin de fer,
+de téléphone, et de télégraphie sans fil, on n'en avait même pas soupçonné
+la présence! Elle avançait, se sentant pleine de force et de mystère... On
+la croyait vers la Maritza, à l'Est!.. Et de cime en cime, cependant,
+c'était encore la chanson de la «Maritza», rivière où se mêlèrent pendant
+des siècles le sang des Bulgares et des Osmanlis que les bataillons se
+renvoyaient! Alors, cette chanson-là n'avait pas encore été chantée par
+des traîtres à leur race et à leur destin:
+
+Coule Maritza
+Ensanglantée,
+Pleure la veuve
+Cruellement blessée.
+Marche, marche, notre général!
+
+Un, deux, trois, marchez, soldats!
+La trompette sonne dans la forêt,
+En avant marchons, marchons, hourrah!
+Hourrah! Marchons en avant!...
+
+Qu'elle était belle, cette première aurore où il n'y avait sous le soleil
+que des jeunes gens pleins de vie et sûrs de la victoire, où le sang
+n'avait pas encore été versé, où la rage du massacre n'avait pas encore
+ouvert ses gueules sauvages, où l'espoir sacré de délivrer des frères
+opprimés gonflait les poitrines, où chacun se tendait la main du Balkan au
+Rhodope et plus loin encore, tout là-bas jusqu'au fond de l'Épire et de la
+douce Thessalie! Pour ce beau jour, des races ennemies s'étaient
+réconciliées et étaient parties ensemble, dans le bruit des trompettes,
+d'un tel élan que le monde a pu croire un instant que rien ne les
+séparerait plus!... Hélas! le monde avait oublié qu'il y avait à Sofia un
+Cobourg qui veillait sur d'autres intérêts que ceux de sa patrie d'un
+jour!...
+
+Cette vision disparut bientôt aux regards des reporters, qui, derrière
+Athanase s'enfoncèrent dans un pays coupé de pics, de rochers, de ravins
+abrupts, rappelant véritablement une zone alpestre mais beaucoup plus
+désolée. Le Bulgare et les reporters se firent part en peu de mots de
+leurs mutuelles aventures. Chacun pensait à Gaulow.
+
+Les tentes furent dressées; on soupa, car Athanase Khetew avait apporté
+des provisions. Après souper, Ivana se retira, sur un bonsoir bref, sous
+sa tente, et Rouletabille dicta un article à La Candeur. Ce dernier, les
+articles terminés, les glissait dans de grandes enveloppes sur lesquelles
+il inscrivait le titre et la date de l'article; puis il mettait le tout
+dans une serviette de maroquin qui ne le quittait jamais. Ainsi faisait-il,
+ depuis que les jeunes gens avaient quitté Sofia et qu'ils étaient entrés
+dans l'Istrandja-Dagh.
+
+Quand l'article fut achevé, Vladimir s'écria:
+
+--Je vois d'ici le nez de Marko le Valaque, quand «notre journal» publiera
+la série des «correspondances» de Rouletabille! Ce pauvre Marko en fera
+certainement une maladie!...
+
+Nous avons déjà eu l'occasion de dire [Dans le premier épisode de
+_Rouletabille à la guerre: Le Château Noir._] que Marko le Valaque était
+un journaliste d'occasion, comme il en surgit toujours dans les moments
+troubles; fort méprisé--avec raison--des professionnels, ayant fait tous
+les métiers et ayant montré dans chacun une bien petite conscience. Son
+rôle, dans le moment, lui paraissait immense. Il ne manquait point en
+effet d'importance. En attendant l'arrivée de l'envoyé spécial de _la
+Nouvelle Presse_ de Paris, grand quotidien dont le tirage rivalisait avec
+celui de _l'Époque_, il restait le maître d'expédier les télégrammes les
+plus saugrenus à une feuille qui était lue dans le monde entier.
+Connaissant la réputation de Rouletabille et ayant reçu de Paris des
+instructions pour ne point se laisser distancer par le reporter de
+_l'Époque_, il n'avait point manqué, à Sofia, de surveiller celui-ci et
+n'avait pas cessé d'inventer des bruits sensationnels, des nouvelles de la
+dernière heure qui bouleversaient la Bourse. Il était la bête noire de
+Vladimir Petrovitch, qui l'accusait de manquer de moralité!
+
+--Fiche-nous la paix, avec ton Marko! gronda La Candeur; on dirait que tu
+ne penses qu'à lui...
+
+--Croyez-vous toujours qu'il nous a suivis dans l'Istrandja?... demanda
+Rouletabille sur un ton assez ironique.
+
+--Monsieur, vous avez tort de vous moquer de moi! répliqua Vladimir.
+
+--Quand je pense, reprit La Candeur, que, dans les premiers jours de notre
+voyage, Vladimir regardait à chaque instant derrière lui pour voir s'il
+n'apercevait pas à l'horizon le nez de Marko!
+
+Et il se mit à rire.
+
+--Ne «blague» pas!... protesta Vladimir, je t'en supplie, ne «blague»
+pas... Tu ne sais pas ce que peut entreprendre un Valaque qui s'est fait
+journaliste!...
+
+--Enfin, qu'est-ce qu'il pourrait nous faire?
+
+--Est-ce qu'on sait? je vous assure que le dernier soir qui a précédé
+notre arrivée dans le pays de Gaulow, quand nous avons eu cette vision
+d'une ombre qui s'enfuyait de la tente de La Candeur, et que La Candeur
+s'est écrié qu'on lui avait volé sa serviette en maroquin, j'aurais mis ma
+main à brûler que nous avions affaire à Marko!...
+
+--Cette ombre, répliqua La Candeur sur un ton assez méprisant, n'a jamais
+existé que dans l'imagination de Vladimir... et quant à ma serviette que
+je croyais avoir mise dans ma cantine, je l'ai trouvée au pied de mon lit,
+où je l'avais certainement déposée moi-même avant de me coucher...
+
+--Et mes articles étaient toujours dedans? demanda Rouletabille en manière
+de plaisanterie.
+
+--Oui, oui, Rouletabille, tes articles sont là!
+
+--Remettez-vous donc, Vladimir Petrovitch!... et cessez de médire de la
+Valachie...
+
+--Ah! monsieur, si vous connaissiez Marko!... Je vous dis, je vous répète
+qu'il est capable de tout... Rien ne m'étonnerait de lui, c'est un type
+qui vendrait son père et sa mère pour un morceau de pain et qui a eu de
+vilaines histoires avec les femmes!... Je vous affirme, monsieur, que
+c'est un garçon qui n'a aucune moralité!...
+
+--Au lit, au lit tout le monde! c'est à moi la garde commanda
+Rouletabille.
+
+Et il prit la garde. Aucun bruit ne venait des tentes. La campagne
+paraissait abandonnée. De-ci, de-là, sur de lointaines cimes des feux
+apparaissaient puis disparaissaient presque aussitôt. Rouletabille, le
+menton sur le canon de sa carabine, regardait le mur de toile derrière
+lequel reposait Ivana. Reposait-elle? Rêvait-elle?... A qui?...
+Énigme!...
+
+II
+
+VLADIMIR RACONTE UNE ÉTRANGE HISTOIRE A ROULETABILLE
+
+Relevé de sa garde par Tondor (le domestique transylvain de Vladimir, le
+seul qui restât à la petite troupe depuis la mort héroïque de Modeste et
+du _Katerdjibaschi_), Rouletabille rentra dans sa tente, qu'il partageait
+avec Athanase Khetew.
+
+Le Bulgare dormait profondément, enveloppé dans son manteau qui lui
+servait de couverture. A la lueur de la bougie plantée dans le goulot
+d'une bouteille, Rouletabille considéra assez longtemps ce rude visage.
+Pendant le sommeil, il était vraiment apaisé, c'était là une figure
+d'honnête homme qui ne reflétait aucun remords et qui se reposait de tous
+les tourments des jours mauvais, lesquels depuis plus de dix ans avaient
+creusé leurs sillons terribles dans cette chair encore jeune. «Il est
+digne d'être aimé!» se dit Rouletabille, mais il pensa qu'Ivana ne
+l'aimait pas et que c'était une traîtresse qui avait trompé tout le monde.
+Là-dessus, il se déshabilla, fit ses ablutions comme chez lui, éteignit le
+fourneau à pétrole et se glissa sous les couvertures de son lit de camp. A
+tout hasard, sur la tablette, il avait mis une carabine toute chargée à
+portée de sa main. Il s'endormit en pensant à sainte Sophie et il rêva
+qu'il se noyait dans une cataracte [Voir Le Château Noir.].
+
+Depuis une heure, il somnolait ainsi quand il se dressa tout à coup sur
+son séant, l'oreille au guet.
+
+Il entendait, derrière sa toile, à quelques pas de là, des voix, un
+chuchotement rapide, puis de sourdes exclamations; et il reconnut ces
+voix: tantôt c'était celle de Vladimir Petrovitch et tantôt celle de La
+Candeur; celle de Vladimir marquait la plus farouche mauvaise humeur, et
+celle de La Candeur une extraordinaire satisfaction.
+
+--A toi! disait l'un.
+
+--Non, c'est à toi! répondait l'autre et puis il y avait un silence, et
+puis encore des exclamations.
+
+Rouletabille se glissa dans sa culotte. Il voulait savoir ce qui se
+passait à côté, et pourquoi ces deux hommes ne dormaient pas, eux qui
+avaient affecté une telle fatigue.
+
+Sans faire de bruit et sans éveiller Athanase, qui ronflait doucement, il
+sortit de sa tente et s'approcha de celle de La Candeur et de Vladimir,
+qui laissait passer, par les interstices de la toile mal jointe, des rais
+de lumière.
+
+Rouletabille dénoua fort adroitement les ficelles qui rattachaient la
+porte flottante et apparut tout à coup aux regards médusés du bon La
+Candeur et du triste Vladimir. Rouletabille remarqua que La Candeur était
+écarlate, tout en sueur et dans un état d'exaltation peu ordinaire, tandis
+que Vladimir était fort pâle.
+
+--Ah ça, mais est-ce que vous vous fichez du monde? souffla le reporter,
+vous jouez?...
+
+Il y avait, en effet, entre les deux jeunes gens une petite table
+portative, et sur cette table un jeu de cartes et un morceau de papier,
+sur lequel quelques notes étaient écrites au crayon.
+
+Rouletabille bondit sur le jeu de cartes. Il leur en avait déjà confisqué
+deux dès le début du voyage et il pensait bien qu'ils n'avaient plus de
+cartes. Cette passion du jeu les empêchait de prendre un repos
+nécessaire.
+
+--Vous jouez au lieu de dormir?... Vous n'êtes pas enragés, dites?... Vous
+n'avez pas honte?... je vous l'ai pourtant assez défendu! Dès le premier
+soir il a été entendu que je ne verrais plus entre vos mains un jeu de
+cartes!... M'avez-vous juré que vous ne joueriez plus, oui ou non?...
+
+--Rouletabille, ne te fâche pas, émit La Candeur, conciliant, je vais te
+dire: nous avons essayé de dormir, mais le sommeil n'est pas venu!...
+
+--Tas de menteurs! Vous ne vous êtes même pas déshabillés et votre
+couchette n'est pas défaite!... Mais vous n'aviez plus de cartes! Où donc
+avez-vous trouvé ce sale jeu-là? Il est ignoble!...
+
+--C'est le sous-off qui accompagnait m'sieur Athanase, murmura La Candeur
+en baissant la tête, qui l'a laissé tomber de sa poche!...
+
+--Tu le lui as acheté, oui, bandit! ou Vladimir le lui a volé!
+
+--Monsieur! monsieur! pour qui me prenez-vous?...
+
+--Et à quoi jouiez-vous?...
+
+--Mais, fit La Candeur, à ce petit jeu russe dont je t'ai parlé autrefois
+et qui est si amusant...
+
+--Et qu'est-ce que vous jouez? fit le reporter en saisissant le papier qui
+était sur la table et sur lequel il lut: «Bon pour cinq cents francs».
+Signé: «Vladimir Petrovitch».
+
+Il arracha le billet et, furieux:
+
+--Tu es encore plus bête que je ne croyais, dit-il à La Candeur... Que tu
+joues de l'argent contre de l'argent, passe encore, mais contre la
+signature de Vladimir Petrovitch...
+
+--Je n'ai pas osé «faire Charlemagne», expliqua La Candeur.
+
+--Je joue sur signature parce qu'il m'a gagné tout mon argent, dit
+Vladimir qui n'avait point une bonne mine.
+
+--Tu en avais beaucoup?
+
+--Demandez-le à La Candeur.
+
+--Voilà... dit La Candeur en rougissant. Voilà comment les choses se sont
+passées... Au commencement, c'est moi qui n'avais pas d'argent et je
+savais que Vladimir en avait. C'est triste de voyager sans argent. J'ai
+proposé à Vladimir de lui jouer mon épingle de cravate qui est le dernier
+souvenir qui me reste de ma soeur morte en me maudissant.
+
+--Pourquoi ta soeur t'a-t-elle maudit, La Candeur?
+
+--Parce que je m'étais fait journaliste! Tu comprends que je ne tenais pas
+énormément à ce souvenir-là. Je m'étais débarrassé de tous les autres. Je
+jugeais l'occasion bonne pour mon épingle de cravate. Mais ce sera pour
+une autre fois, car comme tu le vois, je ne l'ai pas perdue!
+
+--Et avec elle tu as gagné tout l'argent de Vladimir? Dis-moi, combien...
+
+--Je vais te dire... je vais te dire... on a commencé d'abord par jouer
+petit jeu... tout petit jeu... Mon épingle vaut bien soixante-quinze
+francs... Vladimir me l'a jouée contre vingt-cinq!... ça n'était guère...
+le malheur, pour Vladimir, est que de vingt-cinq, en cinquante, en cent...
+(car Vladimir a le tort de poursuivre son argent, je le lui ai assez dit)
+je lui ai gagné tout ce qu'il avait dans sa poche... Maintenant, comme je
+ne suis pas un mufle, je lui joue des billets qu'il me fait. A ce qu'il
+paraît qu'il a encore de l'argent à toucher sur l'invention de sa cuirasse!
+
+--La Candeur, tu vas me dire combien tu as gagné à Vladimir!
+
+--Qu'est-ce que ça peut te faire?
+
+--Cela me fait que j'ignore d'où vient cet argent-là...
+
+--Puisqu'il vient de la cuirasse!... [Voir _Le Château Noir_].
+
+--Assez, combien?...
+
+La Candeur, de plus en plus écarlate, fit:
+
+--Je ne sais plus au juste... et il se décida à fouiller dans l'une de ses
+poches d'où il tira trois ou quatre billets de banque de cent _levas_
+(francs).
+
+--Ce n'est pas tout! fit Rouletabille.
+
+--Non, grogna La Candeur, en voilà encore...
+
+Et il tira, cette fois, cinq billets de cinq cents _levas_.
+
+--Fichtre! tu te mets bien! c'est tout?
+
+--Je crois que c'est tout, susurra le bon géant en détournant la tête.
+
+Mais Rouletabille se précipita sur lui, le fouilla et le vida d'une
+quantité incroyable de billets de banque qu'il avait entassés au petit
+bonheur dans la fièvre du jeu et qu'il se laissait enlever avec des
+soupirs de soufflets de forge...
+
+Rouletabille compta:
+
+Il y avait là quarante mille _levas_ (quarante mille francs)!
+
+Rouletabille regardait La Candeur, mais La Candeur n'osait pas regarder
+Rouletabille.
+
+--C'est la première fois que j'ai eu de la veine! balbutia-t-il.
+
+--Attends! dit Rouletabille, d'une voix légèrement oppressée, car il ne
+s'attendait point au déballage de cette petite fortune, attends. Nous en
+parlerons tout à l'heure de ta veine.
+
+Et il ajouta:
+
+--C'est donc cela que tu proposais toujours à ces messieurs du Château
+Noir, une rançon de quarante mille francs!...
+
+--Mais oui, gémit La Candeur; j'ai bon coeur, moi!...
+
+--Avec l'argent des autres c'est facile d'avoir bon coeur, émit Vladimir.
+A ce moment-là, j'avais encore presque tout mon argent dans ma poche, mais
+La Candeur n'hésitait pas à en disposer comme s'il était déjà dans la
+sienne!...
+
+--C'était pour le bien de la communauté, répliqua La Candeur...
+
+--Tu as bon coeur, gronda Rouletabille, mais je me demande si, au fond, tu
+n'es pas aussi crapule que Vladimir!...
+
+--Monsieur, dit Vladimir en se levant, j'affirme que vous me faites
+beaucoup de peine!...
+
+Et il voulut s'esquiver, mais, Rouletabille le retint et lui demanda sur
+un ton sec, qui fit pâlir le jeune Slave:
+
+--D'où vient l'argent?
+
+--Monsieur, je vous assure qu'il vient fort honnêtement de la vente de
+l'invention de ma cuirasse... je tiens cette cuirasse d'un de mes amis de
+Kiew, qui a passé plus de dix ans de sa vie à l'inventer, à la
+perfectionner, enfin à en faire un véritable objet d'art militaire pour
+lequel il a dépensé une véritable fortune. Désespéré, lors de la dernière
+guerre de la Russie avec le Japon, de n'avoir pu vendre sa cuirasse au
+gouvernement russe, il est entré dans les bureaux de la censure, à Odessa,
+et m'a fait cadeau du fruit de ses veilles et de la cause de tous ses
+malheurs. Plus favorisé que lui, monsieur...
+
+Rouletabille l'interrompit.
+
+--Assez, Vladimir Petrovitch!... Je te jure que si tu ne me dis pas
+comment tu as eu tout cet argent, je te livre aux autorités bulgares pieds
+et poings liés! Tu leur raconteras, à elles, l'histoire de ta cuirasse.
+
+Vladimir vit que c'était fini de rire et commença, en soupirant comme un
+enfant malade:
+
+--Eh bien, je vais vous dire la vérité!... Elle est beaucoup moins grave
+que vous ne croyez, et toute cette affaire est arrivée, mon Dieu! presque
+sans que je m'en aperçoive.
+
+--Va!...
+
+Rouletabille pensait: «Il est capable de tout! Pourvu qu'il n'ait
+assassiné personne!»
+
+La Candeur, avec une désolante mélancolie et une grandissante inquiétude,
+regardait du coin de l'oeil ces beaux billets dont la possession lui avait
+causé tant de joie et qui étaient maintenant la cause d'une explication
+difficile dont, certes! il se serait très bien passé.
+
+Vladimir commençait:
+
+--Rappelez-vous, monsieur, ce jour où, à Sofia, en sortant de l'hôtel
+Vilitchkov, vous nous trouvâtes, La Candeur et moi, enveloppés, à cause du
+froid, en des vêtements de fortune. La Candeur avait une couverture et moi,
+ monsieur, j'avais une fourrure, une fourrure magnifique, une fourrure que
+vous avez admirée, monsieur...
+
+--Oui, la fourrure d'une amie à vous, m'avez-vous dit, la fourrure d'une
+princesse... je me rappelle très bien, fit Rouletabille, qui fronçait
+terriblement les sourcils... Après?
+
+Vladimir s'épouvanta tout à fait.
+
+--Oh! monsieur, s'écria-t-il, vous n'allez pas croire que je l'ai
+vendue!...
+
+--Ah! tu ne l'as pas vendue?...
+
+--Monsieur, pour qui me prenez-vous?
+
+--Qu'en as-tu donc fait?
+
+--Remarquez, reprit Vladimir, en clignotant de ses lourdes paupières et en
+roucoulant de sa plus douce voix, car il se remettait peu à peu et, ayant
+fait un rapide examen de conscience, il en était sans doute arrivé à se
+demander pourquoi il avait essayé de dissimuler un acte qui ne lui
+apparaissait point si répréhensible... Remarquez, monsieur, que j'aurais
+pu la vendre! Ne vous récriez pas! Vous connaissez la princesse?
+
+--Oui... heu!... je l'ai entr'aperçue...
+
+--Oh! vous lui avez parlé...
+
+--C'est elle qui m'a parlé... je me rappelle m'être heurté sur votre
+palier contre une grande dégingandée vieille dame aux cheveux couleur de
+feu qui paraissait un peu folle et qui sortait de chez vous sans manteau,
+et le chapeau en bataille sur son postiche qui avait perdu tout
+équilibre.
+
+--Oh! monsieur Rouletabille, que vous a fait la princesse pour que vous la
+traitiez de la sorte?...
+
+--Elle m'a dit tout simplement ceci, mon cher monsieur Vladimir: «C'est
+bien à monsieur Rouletabille que j'ai le plaisir de parler?... Vladimir
+m'a beaucoup parlé de vous. Je vous prie! permettez-moi de me présenter à
+vous! Je suis une vieille amie de la famille de Vladimir et je m'intéresse
+à ce garçon qui a beaucoup de talent et qui envoie au journal _l'Époque_
+de Paris de si jolis articles, ma parole!»
+
+--La princesse vous a dit cela? fit Vladimir qui, cette fois avait rougi
+jusqu'à la racine des cheveux.
+
+--Naturellement... je lui ai même répondu: «Mais parfaitement, madame...
+c'est Vladimir qui écrit mes articles et c'est moi qui porte à la poste
+les articles de Vladimir!»
+
+--Dieu, que c'est drôle! exprima assez nonchalamment Vladimir.
+
+--Pour savoir si c'est drôle, j'attendrai la suite de l'histoire...
+déclara, d'une voix menaçante, Rouletabille.
+
+Rappelé à l'ordre, Vladimir toussa et continua:
+
+--Je vous disais donc, à propos de cette fourrure, qu'il n'eût tenu qu'à
+moi de la vendre, car enfin la princesse--la princesse Kochkaref... de la
+fameuse famille Kochkaref de Kiew... les Kochkaref sont bien connus...
+
+--Allez!... mais allez donc...
+
+--... Car enfin la princesse, qui est une vieille amie de ma famille et
+qui me veut beaucoup de bien, m'a dit plus d'une fois, cependant que
+j'admirais ce magnifique manteau: «Vladimir, s'il vous fait envie, mon ami,
+il est à vous!»
+
+--Petit misérable! jeta Rouletabille...
+
+--Ah! monsieur, calmez-vous, je ne mange pas de ce pain-là! interrompit
+Vladimir avec une admirable expression de dégoût! C'est ce que, chaque
+fois qu'elle parlait ainsi, j'ai fait comprendre à la princesse qui,
+voyant qu'elle me froissait dans mes sentiments naturels, voulut bien ne
+pas insister. Mais voici ce qui arriva. Ce manteau était l'objet de la
+jalousie de quelques amies de la princesse qui en discutaient le prix de
+façon fort déplaisante et qui ne voulaient point croire qu'elle l'eût payé
+cinquante mille roubles à un marchand de Moscou... à cause de quoi la
+princesse m'avait dit:
+
+«--Vladimir, pour les faire taire, ces péronnelles, vous devriez un jour
+ou l'autre porter ma fourrure au clou, la faire estimer, refuser bien
+entendu le prix que l'on vous en offrirait, et revenir avec mon manteau en
+proclamant la somme que l'on était prêt à vous avancer dessus!...»
+
+«Voilà ce que m'avait dit la princesse, et voilà ce que j'ai fait,
+monsieur, pas autre chose!... je le jure!...
+
+--Et moi, je jure que je ne comprends pas très bien, dit Rouletabille.
+
+--Vous allez comprendre, monsieur, et vous auriez déjà compris si votre
+impatience ne vous faisait m'interrompre tout le temps... Voilà la
+chose... Elle est simple... Le jour même de notre départ de Sofia, quand
+vous nous eûtes annoncé que nous partions pour une grande et longue
+expédition, quel a été mon premier mouvement?... Mon premier mouvement a
+été de courir chez la princesse pour me débarrasser de ce précieux manteau,
+que je ne voulais pas conserver plus longtemps sous ma responsabilité; le
+hasard fit que je pris justement par la rue où se trouve le Mont-de-Piété,
+et que, me trouvant en face de cette institution dont il avait été si
+souvent question entre la princesse et moi, je me suis mis à penser:
+«Tiens! voilà l'occasion de faire estimer le manteau!» J'entrai. On
+m'offrit de me prêter dessus la valeur de 43.000 francs!...
+
+--Et vous avez accepté?...
+
+--Non, monsieur, j'ai refusé. J'ai dit: Non!
+
+--Alors?
+
+--Alors, je ne sais par quelle fatalité, l'employé, qui était sans doute
+distrait, comprit que je lui répondais: Oui. Et voilà comment on
+m'allongea 43.000 levas sans que j'aie eu même le temps de protester!
+
+--Mais vous avez eu le temps de les ramasser!...
+
+--Ne me jugez pas mal, monsieur. En sortant du Mont-de-Piété, mon premier
+soin a été _de renvoyer à la princesse sa «reconnaissance!_»
+
+--Ah! ah! vous lui avez renvoyé sa «reconnaissance»... répéta Rouletabille,
+stupide devant un si prodigieux toupet...
+
+--Oui, monsieur, c'est comme je vous le dis! Je lui ai renvoyé sa
+«reconnaissance», et ainsi elle pourra retirer son manteau quand elle le
+voudra!
+
+--Oui-da! j'espère que la bonne dame vous sera reconnaissante d'une aussi
+délicate attention!...
+
+--Elle n'y manquera point, monsieur, je la connais..
+
+--Et qu'elle vous remerciera d'avoir pensé à un aussi infime détail...
+
+--Monsieur, entre nous, je lui devais bien ça!...
+
+--Mais vous lui devez aussi les 43.000 francs!
+
+--Qui est-ce qui le nie? monsieur. En même temps que je lui faisais
+parvenir sa «reconnaissance», qu'elle pourra montrer à ses amis, ce qui
+lui sera, comme elle le désirait, un motif de triomphe, je la prévenais
+que, partant le soir même, je n'avais pas le temps de passer chez elle,
+mais que je lui rapporterais cet argent dès mon retour à Sofia!
+
+--Brigand! Vous avez usé de cet argent comme s'il vous appartenait!
+
+--Eh! monsieur, la première chose que j'ai faite a été, à cause de mon bon
+coeur, de prêter quinze cents levas à La Candeur puis d'en distraire
+quinze cents pour moi, ce qui nous a permis à tous deux de nous présenter
+devant vous avec un équipement convenable.
+
+--Non content de payer vos effets avec de l'argent qui ne vous appartenait
+pas, vous avez joué le reste et vous l'avez perdu!...
+
+--Eh, monsieur, voilà pourquoi vous me voyez si ennuyé! Perdre son argent
+n'est rien, mais celui des autres peut vous causer bien des
+désagréments!...
+
+Rouletabille se retourna vers La Candeur.
+
+--Tu ne voudrais pas conserver cet argent volé? lui dit-il.
+
+--Et pourquoi donc? répondit La Candeur avec des larmes dans la voix, je
+ne l'ai pas volé, moi, cet argent! je l'ai honnêtement gagné, il est à
+moi!...
+
+Rouletabille ne répondit à cette parole égoïste et peu scrupuleuse que par
+un regard de mépris qui fit courber la tête à La Candeur. Finalement, le
+chef de l'expédition fit disparaître la liasse de billets dans sa poche.
+
+--Ah! mon Dieu! gémit le géant, je ne les reverrai plus.
+
+--Non, tu ne les reverras plus, fais-en ton deuil!... Je les remettrai
+moi-même à la princesse Kochkaref, à notre retour à Sofia!
+
+Vladimir déclara à son tour d'une voix plaintive et non dénuée d'amertume:
+
+--Du moment, monsieur, que vous trouvez que j'ai mal fait, c'est encore la
+meilleure solution. Au fond, que l'argent de cette dame soit dans votre
+poche ou dans celle de La Candeur, le résultat n'est-il pas le même pour
+moi?
+
+--Mais pour moi, canaille! crois-tu que c'est la même chose, glapit La
+Candeur en sautant sur Vladimir.
+
+Rouletabille dut les séparer.
+
+--Excuse-moi, Rouletabille, fit le pauvre La Candeur, en se laissant
+tomber sur son lit de camp qui, _illico_, s'effondra, c'était la première
+fois que je gagnais!...
+
+Rouletabille, sortit sans répondre, raide comme la justice. En rentrant
+sous sa tente, il trouva Athanase Khetew, éveillé, qui avait tout entendu.
+
+--Vous avez bien fait, lui dit le Bulgare, de leur prendre tout cet
+argent. Il pourra nous servir par les temps qui courent!
+
+Et il se retourna du côté de la toile pour continuer son somme, interrompu.
+
+Rouletabille en resta les bras ballants, puis il se remit, se coucha et
+s'endormit en se disant:
+
+--Décidément, je n'ai encore rien compris à l'âme slave!
+
+III
+
+LES COMITADJIS
+
+Le lendemain matin, la petite troupe continua de s'enfoncer vers le
+Sud-Est.
+
+--Il me semble que nous nous éloignons bien de l'armée, dit Rouletabille.
+
+--Je vous ai donné ma parole que nous la retrouverons à temps, répliqua
+Athanase.
+
+--Et Gaulow! lui cria la voix gutturale d'Ivana.
+
+--Nous le retrouverons aussi, Ivana!... mes cavaliers m'ont quitté pour
+faire de la bonne besogne... Quand ils auront des nouvelles sûres de
+Kara-Sélim, ils me les feront savoir... tranquillisez-vous!...
+
+Elle cingla sa bête et prit de l'avance, sans répondre.
+
+Athanase marchait tantôt très en avant de la bande et tantôt en arrière.
+Il paraissait encore plus sombre et préoccupé qu'à l'ordinaire.
+
+Soudain l'attention de Rouletabille fut attirée par une figure qu'il
+n'avait pas encore vue. Ce nouveau personnage avait dû rejoindre les
+muletiers à la première heure du jour. C'était un vieillard qui frappait
+par un certain air de majesté, bien qu'il fût habillé de haillons et qu'il
+marchât la tête basse et comme plongé dans un rêve...
+
+Rouletabille se rapprocha d'Athanase:
+
+--Qui est-ce? demanda-t-il.
+
+--C'est le bonhomme Cyrille, célèbre pour ses malheurs.
+
+--Il a l'air, en effet, très malheureux, dit Rouletabille.
+
+--Non, maintenant, la joie l'habite... Il a pu s'échapper des prisons
+d'Anatolie, et est revenu dans le pays qu'il n'avait point revu depuis la
+guerre de l'Indépendance.
+
+--Et pourquoi vient-il avec nous?
+
+--Parce que, répliqua d'une façon assez mystérieuse Athanase... parce
+qu'il y a des raisons pour qu'il vienne avec moi...
+
+Mais il ne s'attarda pas à l'effet produit par ces dernières
+paroles et continua:
+
+--Voilà un homme!... On peut le dire: un homme qui a vu le monde dans sa
+jeunesse, qui a vécu en Bessarabie, à Odessa, à Galatz, à Bucarest, enfin
+à l'étranger et qui est revenu dans sa patrie quand il a eu compris pour
+quoi l'homme est né, c'est-à-dire pour la liberté. Il a travaillé jadis
+avec Levisky à l'organisation d'un comité révolutionnaire et, pour être
+libre dans ses actions, il a tué sa femme qui s'opposait à ses
+manifestations patriotiques. Enfin, il a connu mon père, qui, lui aussi,
+était un de ces hommes...
+
+--Vous devriez le faire monter sur une de nos mules...
+
+--Non, les mules sont déjà trop chargées, et puis, du reste, nous voici
+arrivés...
+
+--Où?...
+
+Athanase répondit singulièrement:
+
+--Dans un endroit qui vous intéressera... vous pourrez faire ensuite un
+bel article... N'êtes-vous pas venu chez nous pour cela?...
+
+Et, comme on débouchait dans une clairière, au bord d'une sombre forêt de
+pins, un geste d'Athanase arrêta les muletiers...
+
+Et voici ce que vit Rouletabille:
+
+Le bonhomme Cyrille était tombé à genoux, à l'aspect d'un village, que
+l'on apercevait, en contre-bas, à travers les branches. Avec quelle
+émotion il semblait revoir, après tant d'années de prisons turques, cet
+amas de pauvres masures aux soubassements de pierre jaunâtre, aux
+clayonnages enduits de chaux, aux toits en terrasse! Un peu plus loin, il
+y avait un misérable pont de bois jeté au travers du torrent. Soudain, il
+s'arracha à cette contemplation et se leva, en apercevant un vieillard
+courbé par les ans comme lui-même et qui gravissait péniblement la côte un
+fusil sur l'épaule.
+
+--Ivan! s'écria-t-il.
+
+A cette voix, l'autre s'approcha avec précaution. Il ne reconnaissait
+point cette figure, mais Cyrille se nomma et les deux vieillards tombèrent
+dans les bras l'un de l'autre.
+
+--Celui-là, fit Athanase, est Ivan, le charron, qui a connu aussi mon
+père.
+
+Et il donna des détails sur Ivan avec une grande volubilité et une
+jubilation évidente.
+
+La caractéristique d'Athanase, que commençait à démêler Rouletabille,
+était dans cette opposition continuelle d'une sournoiserie qui lui venait
+de son long métier d'espion et d'une franchise soudaine où se
+manifestaient avec éclat ses sentiments jusqu'alors les plus cachés.
+Ensuite, Athanase conversa à voix basse avec les deux vieillards qui
+saluèrent les voyageurs et disparurent bientôt derrière les troncs noirs
+de la forêt desséchée. Athanase attendit quelques minutes, puis il dit aux
+jeunes gens:
+
+--Maintenant, suivez-moi en silence et vous n'aurez pas perdu votre temps
+si vous avez de vrais coeurs d'homme.
+
+La singularité avec laquelle Athanase s'exprimait, la lumière qui brillait
+dans ses yeux et sur son front avaient frappé le reporter.
+
+--Que veut-il dire? Nous ne l'avons jamais vu ainsi... faisait La Candeur,
+peu rassuré.
+
+--On dirait un apôtre, dit Rouletabille.
+
+--Moi, je n'aime pas les apôtres, répliqua l'autre.
+
+--Je parie qu'on va voir quelque chose de rigolo, dit Vladimir.
+
+Ivana se taisait.
+
+Ils suivirent Athanase au plus profond de la forêt, en s'éloignant sur la
+gauche du village que l'on apercevait encore par instant au bas du
+coteau.
+
+Quand ils furent arrivés dans une sorte de ravin, Athanase les fit se
+tenir tranquilles, immobiles et muets. Ils n'attendirent pas longtemps.
+D'abord se montrèrent une demi-douzaine de chasseurs bulgares qui
+paraissaient équipés pour aller tuer le gros animal. Au milieu d'eux, il y
+avait un jeune homme aux joues écarlates qui semblait fort timide et entre
+les mains de qui on avait mis un drapeau brodé de mots slaves qui
+signifiaient: «La liberté ou la mort!!»
+
+L'un des chasseurs, après avoir parlé à Athanase, monta sur un roc et
+siffla d'une certaine façon. Tous gardèrent dès lors le plus grand silence,
+jusqu'au moment où une sorte de pope parut, sortant d'un buisson.
+Athanase s'inclina et tous s'inclinèrent devant le pope qui considéra
+quelque temps Rouletabille et sa troupe, et qui finit par sourire en
+montrant des dents éclatantes. Ce pope avait à sa ceinture pastorale un
+crucifix et deux énormes pistolets et un magnifique cimeterre qui datait
+au moins du sultan Selim. Il s'appelait Goïo. Vladimir traduisait à
+Rouletabille tous les propos échangés, d'où il résultait qu'une grande
+joie s'était déjà répandue dans le village à la nouvelle que les armées
+avaient passé la frontière. Entre les comitadjis, il était aussi question
+d'un certain Dotchov dont le nom semblait faire bouillir toutes les
+cervelles et aussi d'un certain «pré des porchers» dont les termes:
+_svinartka lenki_, revenaient à chaque instant dans la conversation comme
+un leit-motiv.
+
+La petite troupe grossissait sans cesse; il arrivait des Bulgares de
+partout, on aurait dit qu'ils sortaient de terre, qu'ils tombaient des
+arbres.
+
+Le pope Goïo s'agitait au milieu d'eux et, pour mieux se faire entendre,
+parlait en agitant le crucifix d'une main et l'un de ses pistolets de
+l'autre.
+
+Ce brave ecclésiastique avait une façon spéciale de catéchiser les
+fidèles. Il demandait au jeune homme qui portait le drapeau et qui était
+un néophyte:
+
+--Combien as-tu l'intention de tuer de Turcs? Combien as-tu fabriqué de
+cartouches? Si tu en as fait moins de trois cents, tu n'auras pas la
+communion. As-tu bien graissé tes armes? préparé des biscuits?
+
+Et comme on riait autour de lui, il déclara en se tournant vers la troupe:
+
+--C'est comme ça que je confesse depuis deux mois!
+
+--Quand nous aurons affranchi la Thrace, nous te ferons exarque! s'écria
+Ivan le Charron.
+
+--Il y en a déjà un à Constantinople! répliqua-t-il. Deux soleils ne
+peuvent exister en même temps. Mais que le diable emporte celui qui m'a
+fait pope!
+
+Là-dessus, il tira de sa poche un morceau d'étoffe blanche qu'il suspendit
+à son cou, à quoi on reconnut que c'était un rabat; il prit le sabre du
+sultan Selim d'une main, montra le Christ de l'autre, cependant qu'il
+avait encore un pistolet sous un bras et expliqua d'une voix tonnante, au
+néophyte, la sainteté du serment. Le néophyte jura. Tous jurèrent et
+s'écrièrent:
+
+--Enfin le sang versé en Thrace va être vengé!
+
+Après cela Athanase prononça quelques paroles qui obtinrent un gros succès
+et il dit:
+
+--Maintenant, allons au pré des porchers!
+
+Tous répétèrent dans leur langue: «Allons au pré des porchers!»
+
+Toute la bande se mit en branle en agitant des armes. Seul, Athanase, qui
+venait le dernier, affectait un grand recueillement.
+
+--A quelle comédie, allons-nous? se demandait Rouletabille.
+
+Ivana suivait les événements, avec une trompeuse indifférence.
+
+Vladimir répétait:
+
+--Vous allez voir que ça va être rigolo!
+
+La Candeur tirait prudemment son cheval par la bride, car on passait par
+des chemins peu ordinaires pour arriver au «pré des porchers». Enfin on
+l'atteignit, ce fameux pré. Il était assez éloigné du village et dans un
+endroit sauvage et lugubre, dominé par des collines abruptes. Un torrent
+faisait entendre sa méchante musique entre une double rangée d'arbres qui,
+penchés au-dessus de la rivière, l'un vers l'autre, avaient l'air, de se
+raconter des histoires épouvantables qui les faisaient frissonner. Un pont
+était là que tous traversèrent en silence et l'on s'arrêta sur l'autre
+rive, sous les arbres.
+
+--Nous camperons ici, dit Athanase à Rouletabille. C'est là que j'ai
+affaire.
+
+--Quelle affaire et pourquoi tous ces gens-là nous ont-ils accompagnés?...
+
+--C'est parce qu'ils veulent nous offrir à souper et se réjouir avec nous
+de la bonne besogne qui se prépare.
+
+Et il se tourna vers les autres et cria avec exaltation et dans la langue
+bulgare:
+
+--Regardez, voilà les femmes qui arrivent avec les agneaux, et les
+porchers avec les porcs... Mais voici le maître du pré des porchers, le
+nommé Dotchov lui-même, qui est, ma foi, comme vous voyez, un vieillard
+très respectable. Encore un qui a vu la guerre de l'Indépendance et qui a
+connu mon brave homme de père. Dotchov est accompagné de son bon ami Ivan
+le Charron. Ils ont combattu autrefois ensemble, se préparent à de
+nouvelles batailles et peuvent se réjouir de compagnie avec nous. Avancez,
+avancez, vieillards respectables!...
+
+Vladimir, en traduisant les discours bulgares d'Athanase, ne pouvait
+s'empêcher de répéter à Rouletabille:
+
+--Qu'est-ce qu'il prépare? Ça ne va pas être ordinaire, cette affaire-là!
+Le plus fou me paraît Athanase... Regardez, regardez comme il est aimable
+avec ce vieux Dotchov, qu'il met au centre, à la place d'honneur et
+cependant il le regarde avec des yeux qui tuent.
+
+Pendant ce temps, on avait allumé les feux et les agneaux étaient préparés
+à la heidouk, c'est-à-dire avec leur peau, tout entiers, dans les trous
+chauffés comme un four de boulanger. Et les femmes venues du village,
+commençaient de danser le choro, au son de la gaïda.
+
+--Tu vois, mon vieux camarade, comme nous sommes gais, disait Ivan le
+Charron au vieillard Dotchov, lequel, assis à la turque, au centre de la
+bande, semblait présider à la fête.
+
+--Pourquoi ne tue-t-on point mes cochons? fit Dotchov; je les ai fait
+amener par mes porchers pour qu'ils engraissent la fête.
+
+--C'est Athanase qui ne veut pas, répondit Ivan le Charron. Je lui en ai
+demandé la raison; il m'a répondu qu'il ne les trouvait pas encore assez
+gras pour une fête pareille!...
+
+--Mais de quelle fête, au fond, s'agit-il donc? demanda encore Dotchov!
+
+--Demande-le à Athanase! demande-le à Athanase!...
+
+Athanase, appelé, répliqua:
+
+--On te le dira au _raki_. Mais avant tu nous raconteras une histoire du
+temps où tu fabriquais avec mon père des canons en bois de cerisier!
+
+--Oui, oui, fit Dotchov! Ah! nous en avons fait de toutes sortes avec ton
+père. On fabriquait des canons avec ce qu'on pouvait et on allait chanter
+dans les villages: «_Lève-toi, lève-loi, héros du Balkan!_» Ton père
+chantait bien...
+
+--Et ma mère aimait la soupe aux choux! Mais les cochons préféraient les
+oreilles de mon père!
+
+--Évidemment! évidemment! acquiesça Dotchov, troublé, à cause de la façon
+forcenée dont cet Athanase avait dit cela... évidemment, c'est grand
+dommage que les cochons aient mangé les oreilles de ton père!... Mais tu
+ne devrais pas me regarder comme ça. Tu sais bien que je ne pouvais rien
+faire pour les en empêcher!... Et puis, après tout, reprit Dotchov, en
+secouant sa noble tête de vieillard, et en levant les bras au ciel, je ne
+sais pas pourquoi on me reparle de cette affaire-là!... Elle m'a assez
+empêché de dormir!... et pourquoi Ivan le Charron m'a entraîné
+jusqu'ici!... et pourquoi vous m'asseyez en face du pont du pré des
+porchers!... Tout ça n'est pas gai pour quelqu'un qui a souffert ce que
+j'ai souffert!... Vous pourriez bien me laisser mourir tranquille sans me
+rappeler tout ça!... J'ai eu assez de chagrin de la mort de ton père!
+Demande à Ivan le Charron! j'en ai pleuré pendant des jours et des jours
+et j'en ai dit aux bachi-bouzouks!... Allons, soyons raisonnables et
+mangeons!...
+
+--Nous allons manger, répondit Athanase, mais nous attendons encore un
+convive.
+
+--Qui?
+
+--Regarde là-bas, celui qui s'avance vers le pont...
+
+--C'est un vieux mendiant qui n'est pas du pays, je ne le connais pas...
+
+--Si... si... tu le connais... mais il revient de si loin... de si loin...
+Heureusement que je l'ai trouvé sur ma route, sans quoi il n'eût point
+retrouvé son chemin... et je l'ai invité pour ce soir, persuadé que nulle
+rencontre ne te serait aussi agréable, vieux Dotchov!...
+
+--Sur la sainte Vierge, je ne le reconnais pas... Dis-lui qu'il approche.
+
+Alors Athanase s'en va chercher le mendiant et le ramène par la main,
+jusqu'au vieux pont du pré aux porchers. Certainement, au fond des prisons
+d'Anatolie, le mendiant avait pensé ne plus le revoir, ce pont mémorable,
+fait de deux planches et d'une traverse pourrie. Par la main, Athanase
+amène donc le vieillard en haillons devant l'aimable et vénéré Dotchov,
+qui cligne des yeux:
+
+--Non, non, je ne le reconnais pas!
+
+--Tu ne reconnais pas le bon Cyrille, célèbre pour ses malheurs?
+
+Dotchov, à ces mots, se leva terriblement pâle; cependant il eut la force
+de serrer sur son coeur le loqueteux avec la joie d'un père retrouvant son
+enfant.
+
+--Dieu soit loué, Cyrille, je te retrouve. On te croyait mort! Et je t'ai
+pleuré longtemps, fidèle compagnon de ma jeunesse!...
+
+Dotchov se rassied, car ses vieilles jambes n'ont plus la force de le
+supporter après une émotion semblable!
+
+--Mais parle! parle! dit-il à Cyrille. Raconte-nous ton histoire. Tu as
+donc échappé, toi aussi, aux bachi-bouzouks? Je croyais qu'ils t'avaient
+fusillé, ce jour maudit...
+
+--Est-ce le moment de parler? demanda Cyrille, à Athanase.
+
+--Après le mouton... dit Athanase.
+
+Alors Athanase fait servir le mouton. Le pope Goïo s'est tranché un
+morceau avec le cimeterre du sultan, et le dévore après un rapide signe de
+croix orthodoxe. Dotchov a fait une place près de lui à Cyrille, célèbre
+pour ses malheurs. Et, en dépeçant la viande odoriférante, avec leurs
+doigts, ils se renvoient vingt anecdotes du temps qu'ils couraient les
+grands bois du Balkan et de l'Istrandja pour échapper aux
+bachi-bouzouks.
+
+Enfin, il y eut une distribution de raki; les filles qui dansaient le
+choro s'arrêtèrent et le gaïda se tut.
+
+--Voilà le moment! Voilà le moment! disait Vladimir en poussant
+Rouletabille au premier plan...
+
+Rouletabille s'étonnait:
+
+--Ces Bulgares paraissent tout à fait chez eux. Où sont les autorités
+turques du village? Ils ne les craignent donc pas?
+
+--Non, répliqua hâtivement Vladimir, les autorités sont mortes. Ils ont
+tué hier le kouet, et cinq zaptiés. Ils sont maintenant chez eux, entre
+eux, et tous prêts, hommes, femmes, enfants, à prendre la montagne. Ce
+soir, avant de quitter le village, ils doivent le brûler pour ne pas
+laisser cette besogne aux Turcs... du moins c'est ce que j'ai compris, car
+j'ai voulu savoir pourquoi ils étaient si gais... Mais écoutez!...
+écoutez!... c'est maintenant que l'affaire d'Athanase commence!... Oh!
+regardez Athanase!...
+
+En effet, debout derrière le pope, Athanase, qui regardait le vieillard
+Dotchov, était épouvantable à voir. Ah! c'était une belle tête d'animal
+qui a faim et qui surveille sa proie!
+
+On faisait cercle autour de Cyrille qui allait raconter une histoire de la
+guerre de l'Indépendance et qui s'essuyait la moustache et se libérait la
+bouche.
+
+--D'abord, commença-t-il, tu te rappelles, Dotchov, qu'un orage
+épouvantable s'était élevé la nuit dans la montagne et que le vent s'était
+engouffré dans la masure où Ivan le Charron et le père d'Athanase et moi
+nous nous étions réfugiés pour fuir les bachi-bouzouks après la dispersion
+des comitadjis. Ce vent s'était si bien engouffré par le trou qui donnait
+issue à la fumée que le foyer fut renversé, bouleversé et que le feu prit
+à la masure. Il fallut l'évacuer et passer la nuit sous la pluie et la
+grêle. Puis trois bergers vinrent nous trouver sous un bouleau et, après
+nous avoir nourris et réchauffés, nous engagèrent à gagner un autre chalet
+où nous trouverions l'hospitalité. Nous avons suivi le lit du torrent, tu
+te rappelles, et l'eau glacée nous faisait frissonner... tu te
+rappelles... tu te rappelles?
+
+--Comme si c'était hier, fit l'autre vieillard en hochant la tête et en
+frissonnant comme s'il était encore dans l'eau... c'est là que je suis
+tombé dans un trou à truites et que j'ai failli me noyer...
+
+--Justement, mais on n'a pas toujours pu suivre le lit du torrent; et
+alors l'empreinte de nos pas nous a dénoncés aux bachi-bouzouks... cela
+très clairement.
+
+--Très clairement! c'est ce que j'ai toujours dit...
+
+--Plus loin, on a fait la rencontre d'un ours.
+
+--Ah! oui, l'ours... je vois l'ours.
+
+--Il cherchait des oeufs de fourmi et il était étonné de nous voir.
+
+--Je me rappelle... tout à fait étonné...
+
+--Ah! ah! s'écria Ivan le Charron, en se rapprochant... l'ours!... je lui
+ai jeté un bâton dans les jambes et il a été bien attrapé... On ne pouvait
+pas tirer dessus, tu penses!...
+
+--Enfin on a fini par arriver au chalet... Le berger Neia nous avait
+accompagnés... Rappelle-toi... rappelle-toi, Dotchov...
+
+--Oui, oui! Neia! le berger Neia! nous en avons souvent parlé avec Ivan.
+Pauvre Neia!
+
+--On peut le plaindre... En arrivant au chalet, Neia s'était enfoncé une
+épine dans le pied; ça, il faut s'en souvenir.
+
+--Oui, oui...
+
+--Même qu'il nous a dit qu'il n'avait pas de chance... que les Turcs lui
+avaient donné plus de vingt-cinq fois la bastonnade, qu'ils l'avaient fait
+agenouiller cinq fois, pour lui couper la tête... et qu'ils l'avaient
+dépouillé quinze fois de tout ce qu'il possédait... Mais il était surtout
+tourmenté d'être allé si peu à l'église... et le père d'Athanase lui dit
+alors: «Console-toi, Neia, après une telle vie tu pourras passer aisément
+saint et martyr!» Et il répondit: «Surtout avec mon épine dans le pied!»
+Or tu te rappelles ce qui est arrivé à cause de cette épine?
+
+--Ma foi, non, Cyrille...
+
+--Eh bien! il faut t'en souvenir... C'est à cause d'elle que Neia n'a pu
+aller aux provisions au village et qui est-ce qui s'est risqué du côté du
+village? c'est toi, Dotchov!
+
+--Bien sûr! Il fallait bien que quelqu'un se dévouât...
+
+--Sûr, ça ne pouvait être le père d'Athanase dont la tète avait été mise à
+prix: 10.000 piastres!...
+
+--Oh! je me rappelle, j'ai rapporté du lait, du pain et du tabac!
+
+--Et tu étais gai et tu t'es mis à chanter en fumant ton chibouk parce que,
+disais-tu, le danger était passé et que tu apportais d'heureuses
+nouvelles: les bachi-bouzouks avaient abandonné la montagne et la route
+était libre vers le Nord-Ouest. Et puis la Serbie entrait en campagne et
+la Russie arrivait. Enfin! nous avions tout pour nous!... Seulement, il
+fallait aller rejoindre les combattants. Le lendemain, nous sommes partis
+d'un pas allègre; nous laissions le berger derrière nous, sans nous douter
+de rien.
+
+--Oui, c'est Neia qui nous a trahis, je l'ai tué de ma propre main, fit
+Dotchov, à la première occasion.
+
+--On doit, en effet, tuer les traîtres, Dotchov... On se mit donc en
+marche. En tête, comme toujours, venait le père d'Athanase qui était un
+fier homme, puis Ivan le Charron, puis moi, Cyrille, toi, Dotchov. Tu
+marchais le dernier, mais c'est toi qui nous disais par où il fallait
+passer, et c'est ainsi que nous arrivâmes devant le pré aux porchers, dont
+nous étions séparés par le torrent... Alors, tu as crié à Athanase, père
+de l'Athanase que voici:
+
+--Il faut aller de l'autre côté si nous ne voulons plus rencontrer de
+bachi-bouzouks! Il faut traverser la passerelle! Est-ce vrai?... Cette
+passerelle-là du pré aux porchers! Est-ce vrai, Dotchov?
+
+--Mais bien sûr que c'est vrai!... Ivan est là pour le dire aussi bien que
+toi... je n'ai jamais donné que de bons conseils...
+
+--La passerelle paraissait neuve, elle était composée de deux poutres et
+d'une traverse; nous nous y engageâmes; mais elle céda tout de suite sous
+nos pas, et toi, qui étais le dernier, tu pus facilement t'en tirer, car
+tu t'es sauvé aussitôt, d'une façon effrénée, derrière un gros tronc
+d'arbre qui gisait à quelque distance.
+
+--Certainement, je me sauvais parce qu'on tirait des coups de fusil...
+Est-ce vrai?...
+
+--C'est vrai... nous n'avions pas plus tôt mis le pied sur cette
+passerelle que plus de vingt coups de fusil partaient d'un bois voisin...
+Le commandement de feu avait été donné en langue turque. Les
+bachi-bouzouks nous avaient heureusement ratés. Ivan parvint à s'enfuir;
+moi, j'avais glissé dans les eaux froides; les balles sifflaient toujours.
+Qu'était devenu Athanase? Je ne pouvais m'en rendre compte. Je parvins
+cependant à sortir de l'eau, à me jeter dans un taillis. Jamais de ma vie
+je n'avais eu si peur. Je me croyais sauvé. Je fis mes prières. Ce n'est
+que vingt-quatre heures plus tard que les bachi-bouzouks m'ont remis la
+main dessus. Que faisais-tu pendant ce temps-là, Dotchov, que
+faisais-tu?...
+
+--Moi, je m'étais terré comme un lapin, répondit sans trouble apparent le
+vieillard, dans un trou de grotte où je me trouvais aussi bien que dans un
+cabaret valaque, mais d'où, hélas! j'ai assisté à la mort du pauvre
+Athanase. Ce sera le plus grand chagrin de ma vie...
+
+--Raconte, Dotchov, comment Athanase est mort...
+
+--Il est mort comme je vais vous dire, et cela sur saint Georges et les
+saints, ce fut tel que voilà: Athanase, qui était tombé dans le torrent,
+réussit lui aussi à en sortir sans être vu des bachi-bouzouks et il grimpa
+devant moi dans un grand hêtre...
+
+Tous ceux qui étaient là montrèrent le hêtre sur l'autre rive, en disant:
+
+--Ce hêtre-là... ce hêtre-là!...
+
+--Comme vous voyez, reprit le bon Dotchov, l'arbre est très haut! Bien
+caché, Athanase pouvait attendre le moment propice à sa fuite. Les
+bachi-bouzouks, furieux, battaient le pré aux porchers, la campagne, les
+bois, le ravin... Le malheur voulut que l'un d'eux revînt avec son chien
+et ce chien alla tout de suite à l'arbre. Le chien se mit à aboyer. Les
+bachi-bouzouks levèrent la tête et aperçurent Athanase. Ils se mirent à
+tirer dessus comme sur une corneille et bientôt Athanase bascula et vint
+s'écraser au pied de l'arbre. Le malheur voulut encore que l'un des
+porchers vint à passer avec deux porcs. Les bachi-bouzouks coupèrent les
+oreilles d'Athanase et en donnèrent une à dévorer à chaque porc... puis,
+comme la nuit venait, ils s'en allèrent après avoir dépouillé le cadavre.
+
+«Moi, je me glissai jusqu'à la dépouille de mon ami et l'enterrai comme je
+pus en creusant la terre avec ma baïonnette. Ainsi est mort Athanase, père
+de l'Athanase que voici!
+
+--Dotchov, Dotchov, fit la voix grave et profonde du mendiant Cyrille.
+Tout cela est tout à fait exact, car moi aussi j'ai vu comment les choses
+se sont passées!
+
+--Où étais-tu donc? demanda Dotchov, inquiet.
+
+--_J'étais dans l'arbre, avec Athanase!_
+
+Dotchov se dressa à demi sur ses coussins, comme s'il était soulevé par
+une force intérieure qui le poussait vers Cyrille, dont il ne pouvait plus
+détourner le regard. Ses lèvres tremblantes essayèrent de laisser glisser
+quelques paroles, mais ceux qui l'entouraient n'entendirent qu'un souffle
+rauque pareil à celui qui précède le râle de la mort.
+
+Au même moment, le pope qui était derrière Dotchov pesa sur ses épaules et
+le fit retomber à sa place; puis, mettant une main sur la tête du
+lamentable vieillard, il prononça:
+
+--Nous sommes dans la main de la mort! La mort est comme le pêcheur qui,
+ayant pris un poisson dans son filet, le laisse quelque temps encore dans
+l'eau! Le poisson nage toujours, mais il est dans le filet et le pêcheur
+le saisira quand il lui plaira.
+
+--Continue, Cyrille, fit la voix glacée d'Athanase fils.
+
+--Oui, j'étais dans l'arbre avant qu'Athanase s'y fût lui-même réfugié,
+continua Cyrille. J'avais réussi, comme lui, à me cacher dans les branches
+du hêtre, mais, personne n'en sut rien et quand Athanase fut tombé, on me
+laissa bien tranquille et je pus voir et entendre sans danger. Or voici ce
+que je vis et entendis:
+
+«Dotchov sortit de sa cachette et rejoignit les bachi-bouzouks qui
+l'appelaient. Dotchov reprocha aux bachi-bouzouks d'avoir donné à manger
+les oreilles d'Athanase, père d'Athanase, aux cochons du pré des porchers.
+Les autres rirent et lui demandèrent:
+
+«--_Dis-nous, vieux drôle, quand tu leur as dit de prendre le chemin de la
+passerelle, les giaours du comité n'ont rien soupçonné?_»
+
+Et Dotchov a répondu:
+
+«--_Rien du tout, ils étaient si contents qu'ils m'auraient suivi au bout
+du monde!_»
+
+A ces paroles de Cyrille, la foule qui entourait Dotchov fit entendre des
+paroles de mort et Dotchov, voyant que tout était perdu, se mit à genoux
+et se cacha la tête dans les mains.
+
+Le pope dit:
+
+--Toute la montagne a des yeux et des oreilles pour les traîtres, mais les
+traîtres n'auront plus ni yeux ni oreilles!
+
+--De mon hêtre à la passerelle maudite, fit Cyrille, il y a à peine cent
+pas. J'entendais tout ce qui se disait. Ils se félicitaient d'avoir fait
+construire cette passerelle pour attirer l'_apôtre_ dans le piège où il
+devait succomber. Dotchov est un traître qui nous a livrés sans vergogne à
+nos plus cruels ennemis, les ennemis des comités. Je suis revenu du fond
+des prisons d'Anatolie pour vous dire cela à tous et le lui dire, à lui.
+Dotchov, prie l'âme de saint Georges de te pardonner!
+
+Dotchov retira alors ses mains de son visage et Rouletabille put voir
+qu'il était inondé des larmes du repentir.
+
+--Georges, pardonne-moi, pria Dotchov, j'ai péché. Prie Dieu pour mon âme
+noire.
+
+Et en disant ces mots il baisait la croix que lui tendait le pope et
+frappait la terre de son front. Il ne tremblait plus; sa figure s'était
+éclairée.
+
+--Pendant des années sans nombre, j'ai été un homme perdu; je ne pouvais
+plus dormir. Maintenant, il me semble que je me suis confessé et que j'ai
+communié. Battez-moi si vous voulez et tuez-moi; je l'ai mérité...
+
+Alors, Athanase fit un signe et les porchers amenèrent les deux cochons
+qui avaient besoin d'être engraissés.
+
+--Si tu veux mon sabre, dit le pope à Athanase, prends-le, moi je tiendrai
+la tête de cet homme pendant que tu lui couperas les oreilles...
+
+--Je n'ai point besoin de ton sabre, révérend père, répondit Athanase. Les
+porcs mangeront les oreilles de Dotchov «vivantes»!
+
+--Très bien, fils, je comprends, répliqua le pope. Ça n'est pas mal ce que
+tu as trouvé là!
+
+Mais Dotchov aussi avait compris et il poussait des cris désespérés, se
+frappant la poitrine, disant qu'il avait mérité la mort, mais pas un
+supplice pareil.
+
+--Jamais, affirmait-il sur saint Georges et sainte Sophie, jamais il
+n'aurait livré les fugitifs si les bachi-bouzouks ne l'avaient supplicié
+lui-même, passé les pieds au feu, ce qui lui avait fait accepter et
+promettre tout, mais la mort dans l'âme! La confession, ajoutait-il, a
+délivré mon âme du poids du péché... j'ai le droit de mourir en paix!
+
+Il eut beau dire et se débattre, Ivan le Charron d'un côté et Cyrille le
+Mendiant de l'autre l'entreprirent si bien qu'un des cochons que l'on
+avait approché put lui saisir une oreille et, avec un effroyable
+grognement, tirer cette oreille à lui après avoir refermé l'étau de son
+horrible mâchoire. Dotchov hurlait comme on doit hurler en enfer et
+Athanase, impassible, regardait.
+
+Quant à Rouletabille et à La Candeur, ils s'étaient enfuis avec épouvante
+de cette scène de sauvagerie; mais ils furent presque immédiatement
+arrêtés dans leur retraite par des clameurs inattendues.
+
+La nuit était venue depuis longtemps et ils virent des ombres qui
+couraient follement à la lueur des feux, autour du torrent. Ils comprirent
+que, grâce aux ténèbres, Dotchov, dans un suprême effort, avait échappé à
+ses bourreaux et était allé, comme les _comités_ de jadis, chercher un
+refuge du côté du ravin.
+
+Alors ils se rapprochèrent pour voir ce qu'il allait advenir du malheureux
+vieillard.
+
+Dotchov semblait avoir pris de l'avance, et, au plus loin du camp, presque
+au fin fond de la nuit, les Bulgares s'appelaient avec des cris, se
+donnaient des indications rapides, haletantes, entremêlées de coups de feu
+qui faisaient briller les eaux du torrent.
+
+A la lueur d'un de ces coups de fusil, Rouletabille reconnut Vladimir qui
+paraissait l'un des plus acharnés poursuivants, aux côtés d'Athanase.
+
+--Ah! il est plus Bulgare qu'eux! jeta Rouletabille avec horreur.
+
+--Quand je te dis, Rouletabille! que nous ne comprendrons jamais ces
+gens-là et que nous ferions mieux de rentrer à Paris, bien sûr!...
+
+Tout à coup, il parut que les Bulgares avaient retrouvé la piste de
+Dotchov... Le camp se vida; hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent
+dans la direction du village et toujours en tirant en l'air des coups de
+fusil et de revolver comme pour une fête joyeuse.
+
+Il était vrai qu'ils avaient retrouvé Dotchov presque à l'entrée du
+village où il avait sa maison, dans laquelle il courut se barricader en
+appelant à l'aide ses serviteurs.
+
+Vain et dernier effort. Athanase pénétra lui-même dans la maison d'où les
+serviteurs avaient fui, et, à la lueur d'un grand feu allumé sur la place,
+les reporters purent le voir traîner le vieillard sanglant à une fenêtre;
+Dotchov, dont le visage n'était plus qu'un horrible mélange de chair et de
+sang, leva encore les bras au ciel, demandant grâce, mais Athanase lui fit
+sauter le crâne avec un gros revolver, puis il jeta par la fenêtre le
+cadavre à la foule qui le déchiqueta. [Nous devons à la vérité de dire que
+les comités ne sont pas toujours aussi impitoyables dans leur vengeance et
+que, dans une circonstance presque semblable, Zacharie Stoïanov, qui
+devait devenir président de la Sobranié, pardonna au repentir de son
+ancien compagnon.]
+
+IV
+
+LES POMAKS ET L'AGHA
+
+Rouletabille et La Candeur étaient revenus en hâte au pré des porchers où
+ils retrouvèrent Ivana assise tranquillement auprès du ruisseau. Elle
+avait assisté à la fameuse scène et n'en montrait pas le moindre émoi.
+Elle dit encore:
+
+--Cet Athanase Khetew est vraiment un homme! Vraiment un homme! il ira
+loin!
+
+Rouletabille ne demandait qu'à quitter ce pays de sauvages. Il fit plier
+les tentes rapidement.
+
+--Nous ne sommes pas venus si loin, disait-il pour nous attarder aux
+petites histoires de famille de M. Athanase Khetew!...
+
+Vladimir apparut sur ces entrefaites. Il apportait des nouvelles
+d'Athanase. Celui-ci priait les jeunes gens de ne point l'attendre. Ils
+pouvaient reprendre tout seuls le chemin d'Almadjik; rien ne s'y opposait
+plus. Ils tomberaient dans «le courant» de l'armée bulgare et n'auraient
+qu'à se présenter à l'État-major de la première brigade qu'ils
+rencontreraient..,
+
+Ivana s'était rapprochée... Chose extraordinaire! elle paraissait
+inquiète.
+
+--Qu'est-il donc arrivé à Athanase Khetew? demanda-t-elle.
+
+--Tout simplement qu'un de ses cavaliers est venu le rejoindre, lui a
+parlé à l'oreille et qu'ils sont partis tous deux précipitamment, après
+m'avoir jeté les instructions que je vous ai transmises... expliqua
+Vladimir.
+
+--Quel chemin ont-il pris? questionna fiévreusement Ivana.
+
+--A travers la forêt! Et Vladimir montrait la route du Sud...
+
+--Courons derrière lui et tâchons de le rejoindre!... s'écria-t-elle en
+sautant d'un bond sur son cheval.
+
+--Et pourquoi cela, s'il vous plaît?... demanda très sèchement
+Rouletabille.
+
+--Eh! mon cher, parce qu'on lui aura certainement apporté des nouvelles de
+Gaulow! Sus à Gaulow, Rouletabille!...
+
+Le chemin du Sud le rapprochait des armées; Rouletabille ne vit aucun
+inconvénient à suivre l'impulsion d'Ivana. «Nous verrons bien jusqu'où ira
+ta traîtrise», murmurait-il. Mais ils n'avaient pas marché pendant une
+heure dans des chemins impossibles, qu'ils durent tous s'arrêter sur la
+prière des muletiers. Il faisait alors une nuit très noire. On n'y voyait
+goutte.
+
+--Que se passe-t-il donc, demanda-t-il à Vladimir... mais aussitôt
+quelques torches de résine s'allumèrent et il s'aperçut que la petite
+troupe était entourée par toute une bande de pomaks, qui, avec leurs longs
+fusils, prenaient attitude de bandits.
+
+A leur aspect, Rouletabille avait commandé à chacun de s'armer; et,
+lui-même, s'était emparé d'une carabine. Mais Vladimir le calma d'un geste
+et s'entretint quelques instants avec celui qui paraissait commander tout
+ce vilain monde.
+
+--Que disent-ils? demanda Rouletabille, impatienté.
+
+--Ils disent, expliqua Vladimir, que, prévenus de notre passage, ils sont
+vite descendus de leur village, qui est au sommet de la montagne, pour
+nous avertir que le pays n'est pas sûr.
+
+--Ça se voit, fit Rouletabille.
+
+--Pour rien au monde, ils ne voudraient qu'il nous arrivât malheur, car,
+comme nous sommes dans la circonscription de leur village, l'agha les
+rendrait responsables du désastre toujours trop tôt survenu et apporterait
+la ruine à leur foyer.
+
+--Et alors?
+
+--Eh bien, alors ils sont venus pour nous protéger contre les voleurs si
+nous voulons bien leur donner une certaine somme.
+
+--Ouais, ça dépend de la somme, grogna Rouletabille.
+
+--Nous nous sommes entendus, fit Vladimir, pour 1.000 piastres!
+
+--Mille piastres, c'est-à-dire 10 livres turques?
+
+--Oui, cela vous fera environ 230 francs, ça n'est pas cher!
+
+--Vous trouvez que ça n'est pas cher!... c'est tout de même plus cher qu'à
+l'auberge...
+
+--Nous ne sommes pas à l'auberge, maintenant, c'est à prendre ou à laisser.
+
+--Et si nous le «laissons»?
+
+--Cela nous coûtera plus cher!
+
+--Diable!
+
+--Maintenant, ils nous apportent des oeufs, trois poules et un mouton, et
+ils comptent bien que nous leur achèterons leur marchandise...
+
+--J'achète les oeufs et les poules! Mais qu'est-ce que vous voulez que
+nous fassions du mouton?
+
+--C'est pour leur souper à eux, qu'ils l'ont amené jusqu'ici; si nous
+prenons ces hommes pour nous garder, nous sommes obligés de les nourrir!
+Ils veulent nous garder jusqu'à demain matin!
+
+--Ils ont pensé à tout!... Mais alors il va falloir que nous campions!
+
+--Sans doute! et, du reste, les chemins sont si mauvais que nous ne
+pouvons guère espérer beaucoup avancer en pleine nuit... et puis les bêtes
+seront meilleures demain matin... c'est aussi leur avis qu'ils m'ont prié
+de vous transmettre...
+
+--Traitez donc avec ces braves gens, puisqu'il n'y a pas moyen de faire
+autrement, mon cher Vladimir...
+
+Le traité de paix fut vite conclu, et, sans plus se préoccuper des
+voyageurs, les pomaks se mirent à confectionner leur repas, autour d'un
+grand feu qu'ils allumèrent assez joyeusement. Leurs faces noires riaient
+d'une façon qui impressionnait fâcheusement La Candeur, lequel, du reste,
+ne trouvait plus aucun sujet de gaieté depuis qu'il avait été soulagé des
+40.000 levas gagnés si honnêtement à Vladimir.
+
+--Cristi! fit-il, en considérant ces démons, je regrette la rue du Sentier,
+moi! Ah! j'en ai eu une drôle d'idée de venir dans ce pays de malheur!...
+
+--La gloire t'y attend! répliqua Rouletabille...
+
+--La gloire et peut-être la fortune! ajouta Vladimir, mauvaise langue.
+
+Ainsi les héros d'Homère évoquaient-ils les souvenirs chers de la patrie,
+sous la tente d'Achille, entre deux combats, aux bords du Scamandre.
+
+--Il est temps d'aller se coucher! dit Rouletabille.
+
+Ivana était déjà sous sa tente. Elle aussi était de fort méchante humeur,
+mais c'était à cause de l'arrêt forcé qu'elle subissait dans sa poursuite
+du beau Gaulow, _son mari, après tout_...
+
+Les jeunes gens et Tondor, comme la nuit précédente--plus que la nuit
+précédente,--devaient veiller à tour de rôle, car, en dépit des paroles
+rassurantes de Vladimir, le voisinage des bandits-gardiens paraissait
+inquiétant à ceux qui n'en avaient pas l'habitude...
+
+La Candeur et Vladimir décidèrent de se coucher sous la même tente que
+Rouletabille. Les reporters se jetèrent sur les nattes sans se
+déshabiller. Ils avaient entre eux une tablette surchargée d'armes:
+carabines et revolvers.
+
+Tondor, dehors, prenait la première garde.
+
+Les paupières se fermaient déjà quand, tout à coup, il y eut une décharge
+formidable; plus de vingt coups de fusil éclatèrent à quelques pas; les
+reporters, vite sur pied, avaient entendu siffler les balles si près
+qu'ils avaient pu croire que la tente avait été transpercée.
+
+Rouletabille se jetait dehors quand Tondor se présenta.
+
+--Ne vous dérangez pas, dit-il, ce sont nos gardiens qui veillent! Ils
+tirent comme ça pour éloigner les voleurs!
+
+--Dites-leur qu'ils tirent un peu plus loin, répliqua Rouletabille.
+
+Il n'avait pas achevé cette phrase qu'une nouvelle décharge leur sifflait
+aux oreilles. La Candeur s'était jeté à plat ventre.
+
+--Bien sûr! ils vont nous tuer, gémissait-il.
+
+--C'est insupportable! dit Rouletabille.
+
+--Ils veulent gagner leur argent, expliqua Vladimir.
+
+Il s'en fut cependant parlementer avec les gardiens qui se décidèrent à
+reculer de quelques pas, mais qui ne cessèrent de tirer des coups de feu,
+toute la nuit.
+
+Les reporters ne purent fermer l'oeil. Au matin, pendant qu'on levait le
+camp, les pomaks exprimèrent de nouvelles prétentions, affirmant qu'ils
+avaient eu à repousser toute une bande de voleurs, lesquels auraient
+réussi, s'ils n'avaient été là, à se glisser jusqu'aux tentes à la faveur
+des ténèbres. Enfin, l'on finit par s'en débarrasser avec une nouvelle
+distribution de piastres.
+
+La route que l'on suivit ce matin-là fut particulièrement fatigante. Il
+fallut gravir des pentes fort ardues, descendre en zigzag au bord de
+véritables précipices... par des sentiers de chèvre. La nature se faisait
+de plus en plus hostile. Entre deux défilés, on apercevait, perché sur
+quelque roc, un village dont les habitants sortaient parfois pour envoyer
+à tout hasard une balle dans la direction de la caravane, sans doute pour
+l'avertir qu'elle était signalée et qu'on veillait toujours sur elle.
+
+--Quel métier! s'écriait La Candeur... Quel pays!...
+
+Il ne dit pas autre chose de toute la matinée, se jetant sur l'encolure de
+son cheval dès qu'il entendait une lointaine détonation, et ne consentant
+à se décoller de sa bête que lorsque Vladimir lui avait juré qu'il n'y
+avait aucune silhouette dangereuse à l'horizon.
+
+--Je ne l'aurais pas cru aussi rancunier, disait Rouletabille.
+
+De fait, le paysage gris, boueux, sale, n'était point réjouissant, mais
+l'âme de La Candeur était au moins aussi désolée. Il continuait de
+détourner la tête aux plaisanteries de Vladimir, qui prenait un malin
+plaisir à le taquiner, et il répondait à peine à Rouletabille, à qui il en
+voulait toujours d'une vertu qui lui coûtait si cher.
+
+Ivana était toujours en tête. Il lui arrivait même de devancer de beaucoup
+les reporters malgré les incessantes observations de Rouletabille. Sur le
+coup de midi, elle avait complètement disparu quand les jeunes gens firent
+halte pour se dégourdir un peu les jambes et «manger un morceau».
+
+--Mlle Vilitchkov est encore partie! Il va falloir encore courir pour la
+rattraper! bougonna Vladimir.
+
+--Oh! c'est une insupportable petite fille!... déclara La Candeur.
+
+--Qu'est-ce que vous dites?... s'écria Rouletabille rouge comme un coq.
+
+--Messieurs! souffla Vladimir, ne nous disputons pas et regardez devant
+vous!...
+
+Ils regardèrent devant, ils regardèrent derrière, de tous les côtés... Ils
+virent qu'ils étaient entourés de toutes parts par une bande nouvelle.
+Cette fois, ce n'étaient pas des pomaks aux discours ironiques qui les
+encerclaient, mais des soldats irréguliers turcs aux uniformes les plus
+disparates qu'il se pût imaginer et ces soldats irréguliers les mettaient
+régulièrement en joue.
+
+La Candeur tira aussitôt de sa poche son mouchoir qui était immense,
+l'agita en signe de paix et l'on commença de parlementer...
+
+Il n'y avait pas à résister. Nos reporters furent conduits, non loin de là,
+au centre d'un petit camp que l'on était en train de dresser, et où se
+trouvait déjà édifiée une tente fort belle, aux dessins noirs sur la toile
+blanche, tente qui devait abriter le chef de cette troupe ennemie. En
+effet, sitôt qu'ils furent entrés, ils aperçurent sur des coussins un
+homme pour lequel tous montraient une grande déférence. Un turban blanc,
+large et haut comme une tiare, entourait sa tête. Sa veste bleue
+étincelait de broderies d'argent, et sur son kilt, semblable à celui des
+montagnards d'Écosse, pendait un arsenal compliqué de petits instruments
+d'argent ciselé, dont les anciens se servaient pour charger leurs armes à
+feu.
+
+Deux longs pistolets se perdaient dans l'écharpe de cachemire qui lui
+entourait la taille et un sabre était suspendu à son côté par une étroite
+cordelière de soie rouge à glands d'or. Cet homme avait un grand air de
+noblesse et fumait avec calme des herbes aromatiques dans un narghilé de
+grand prix. Les prisonniers le saluèrent, mais il ne daigna point répondre
+à leur salut. Non loin de lui se tenait une espèce de scribe qui avait en
+main des sortes de tablettes et qui ordonna, en français, aux jeunes gens
+de s'avancer. C'était l'interprète.
+
+--Messieurs, leur dit l'interprète, notre seigneur l'agha a été chargé par
+les autorités de Sa Majesté le sultan de rechercher et de ramener une
+petite troupe de journalistes français qui font métier d'espions dans
+l'Istrandja-Dagh, ayant passé notre frontière sans aucune permission.
+
+A ces mots inattendus, Rouletabille sursauta.
+
+Le reporter prit immédiatement la parole pour protester avec indignation
+contre l'accusation qui était portée contre ses camarades et lui! Envoyés
+par leur journal pour faire du reportage et, ayant terminé leur besogne en
+Bulgarie, ils étaient descendus dans l'Istrandja-Dagh sans aucun esprit de
+retour à Sofia; bien mieux, ils avaient décidé de suivre les opérations de
+guerre _avec les armées turques_; où pouvait-on voir de l'espionnage en
+tout cela?
+
+Mais, à leur grand étonnement, l'interprète répliqua que l'agha savait
+parfaitement que M. Rouletabille (il l'appela par son nom) avait reçu une
+mission de confiance du général-major Stanislawoff après que celui-ci lui
+eut accordé une audience spéciale avant son départ!...
+
+--Sapristi! pensait Rouletabille! Ils sont bien renseignés!...
+
+Ils paraissaient si bien renseignés et si sûrs de leur affaire que
+l'interprète ne prenait même point la peine de traduire quoi ce fût à
+l'agha, lequel continuait de fumer son narghilé avec un certain air de
+penser à autre chose.
+
+Rouletabille se retourna vers Vladimir et lui dit:
+
+--Toi qui parles turc, tu devrais parler à l'agha; peut-être
+t'écouterait-il?
+
+--Je connais un moyen pour qu'il m'entende, sans que j'aie à lui adresser
+la parole. Voulez-vous que j'essaye?
+
+--Quel moyen?
+
+--Donnez-moi mille levas.
+
+--Vrai! fit Rouletabille, tu crois?
+
+--Donnez-moi mille levas...
+
+Rouletabille sortit de la poche intérieure de son gilet les mille francs
+demandés. Vladimir les prit et alla les déposer près de l'agha sur la
+petite tablette qui supportait son narghilé.
+
+--Si j'étais l'agha, pensait Rouletabille, j'allumerais ma pipe avec!
+
+Vladimir revint près de Rouletabille. L'agha n'avait pas bougé.
+
+--Eh bien? demanda Rouletabille.
+
+--Eh bien, vous voyez, il ne m'a pas entendu. Donnez-moi encore mille
+levas.
+
+--En voilà cinq cents! c'est tout ce qui me reste de la provision que j'ai
+emportée de la banque de Sofia... Ne me demande plus rien!... Vladimir
+alla placer les cinq cents levas près des mille qui se trouvaient déjà sur
+la tablette.
+
+L'agha ne bougea pas davantage.
+
+L'interprète avait assisté à ce petit manège avec un grand air de
+sévérité. Il finit par dire aux jeunes gens:
+
+--Prenez-vous mon maître pour un mendiant?
+
+--Tu vois, dit Rouletabille à Vladimir. Tu nous fais faire des bêtises.
+L'agha est froissé.
+
+--L'agha est froissé de ce que nous ne lui offrons pas une assez forte
+somme et parce qu'il est persuadé qu'il nous reste encore de l'argent!
+
+--Ma parole! je n'en ai plus! dit Rouletabille.
+
+--Si... vous avez les quarante mille!...
+
+--Oh! les quarante mille ne sont ni à toi, ni à moi! répliqua Rouletabille
+sans grande conviction et en secouant la tête avec bien peu d'énergie.
+
+--Non! répondit Vladimir, ils ne sont ni à vous, ni à moi, mais ils sont à
+La Candeur!...
+
+--C'est pourtant vrai! acquiesça Rouletabille comme s'il faisait une
+grande découverte qui lui libérait la conscience... Offre-lui donc ces
+quarante mille francs qui sont à La Candeur et qu'il nous fiche la paix!
+Aussi bien, si nous ne les lui offrons pas, il les prendra bien tout de
+même,... car il doit être aussi bien renseigné sur ce que nous avons dans
+nos poches que sur ce que nous avons fait à Sofia!...
+
+Et il passa la liasse à Vladimir, qui alla la déposer près du narghilé.
+
+Cette fois, l'agha posa son bout d'ambre sur la tablette, prit les billets,
+les compta, sourit à ces messieurs et leur fit savoir par le drogman
+qu'ils pouvaient partir, qu'ils étaient libres de continuer leur voyage
+comme ils l'entendaient et qu'il priait Allah de les garder de toute
+mauvaise rencontre.
+
+Vladimir sortit de la tente en criant: «Vive La Candeur!» Rouletabille en
+criant: «Vive la Turquie!». Seul La Candeur ne cria rien du tout, et tous
+évitèrent de parler de la princesse Kochkaref, qui avait de si belles
+fourrures...
+
+V
+
+COMBAT A MORT ENTRE ATHANASE KHETEW ET GAULOW ET DE CE QUI S'ENSUIVIT
+
+La première préoccupation de Rouletabille fut de hâter la marche de la
+petite caravane pour rattraper Ivana qu'ils avaient tout à fait perdue de
+vue. Il se félicitait de la chance qui avait fait échapper la jeune fille
+aux irréguliers de l'agha, car il pensait bien que pour la fille du
+général Vilitchkov, les choses ne se seraient peut-être point passées de
+la même façon... Il voulait absolument rattraper Ivana avant le soir et se
+désolait de ne point voir réapparaître sa silhouette. Il bousculait La
+Candeur et Vladimir. Ah! tout en détestant Ivana, il l'aimait encore!...
+
+--Allons Vladimir! Allons! un peu plus vite! à quoi penses-tu, mon
+garçon!...
+
+--Je pense, monsieur, répondait le jeune Slave, je pense que ces gens
+n'ont pu être si bien renseignés sur ce que nous avons fait à Sofia, et
+sur notre arrivée dans l'Istrandja et sur mes quarante mille francs que
+par Marko le Valaque!...
+
+--Encore!... s'écria La Candeur.
+
+--Il n'aurait pas commis une pareille infamie!... dit Rouletabille.
+
+--Bah! ça le gênerait!... dit Vladimir.
+
+--Il ne savait pas que tu avais une fortune sur toi, releva La Candeur.
+
+--Si, il le savait. Il se trouvait en même temps que moi chez «ma tante».
+Seulement on lui allongea vingt levas à lui, pendant qu'on m'en comptait
+quarante mille, à moi!...
+
+--Diable! fit Rouletabille... ça devient en effet intéressant... car,
+certainement, _nous avons eu quelqu'un contre nous et autour de nous_,
+dans l'Istrandja...
+
+--C'est Marko le Valaque!... Je vous dis!... Il a voulu nous faire arrêter
+par les Turcs pour entraver nos correspondances! et il nous a dénoncés!...
+Il aura envoyé une dénonciation anonyme aux autorités d'Andrinople ou de
+Kirk-Kilissé qui ont fait prévenir l'agha!... C'est clair comme le
+jour!...
+
+--Voilà le soir qui tombe, et nous n'avons pas revu Mlle Vilitchkov... fit
+Rouletabille en pressant les flancs de sa bête...
+
+--Que le diable emporte la demoiselle! grogna La Candeur entre ses dents.
+
+--_Kara-Selim y suffira!_... fit tout bas Vladimir.
+
+--Tais-toi!... s'il t'entendait, Rouletabille te tuerait...
+
+Soudain, ils entendirent des coups de feu, un bruit de bataille... et, à
+l'issue d'un étroit défilé, les reporters, Rouletabille en tête,
+aperçurent des flammes au-dessus d'un village. Rouletabille courait,
+courait; les autres suivirent... et tous trois retrouvèrent à l'entrée du
+village _Ivana qui semblait les attendre_...
+
+Elle leur ordonna de descendre de cheval et les fit pénétrer hâtivement
+dans une maison dont la façade devait donner sur la place centrale, ou qui,
+en tout cas, n'en était pas éloignée. Ils traversèrent, derrière elle,
+plusieurs pièces, en courant, trouvèrent un escalier, s'y engagèrent et
+furent bientôt sur une terrasse contre les garde-fous de laquelle ils
+s'écrasèrent pour ne pas être atteints par les balles qui pleuvaient sur
+la place, du haut de la mosquée. De là, aplatis comme ils l'étaient, ils
+ne pouvaient être vus mais étaient placés au premier rang pour voir. Ils
+ne virent d'abord que ceci: Athanase aux prises avec Gaulow!... cependant
+qu'autour d'eux Bulgares, et bachi-bouzouks se livraient un combat acharné.
+
+Disons tout de suite que l'attitude de la jeune fille, en cette occasion,
+comme en beaucoup d'autres, parut de plus en plus louche à Rouletabille.
+Elle savait qu'Athanase était aux prises avec Gaulow et la farouche
+guerrière, l'ardente patriote qu'elle était consentait tout à coup à
+n'être que spectatrice du combat! _Elle n'allait pas aider Khetew!_... Et
+elle attendait les jeunes gens à l'entrée du village pour leur faire
+suivre un chemin d'où ils pourraient voir le combat, _mais gui les en
+éloignait_, comme si elle avait peur d'un renfort pour Khetew!...
+
+Enfin voilà un événement bien extraordinaire! Dans une des premières
+rencontres que les siens, ses frères bulgares ont avec l'oppresseur turc,
+Ivana Vilitchkov, se contente de regarder!... mais comme elle regardait!
+Ce qu'ils voyaient, du reste, avait une véritable grandeur héroïque.
+
+Dans la nuit commençante, éclairée par les flammes du minaret comme par un
+gigantesque flambeau, deux hommes, au milieu de la place, se livraient un
+combat furieux. Ils étaient le centre et le pivot d'une lutte acharnée.
+Autour d'eux, soldats bulgares et bachi-bouzouks se fusillaient, se
+déchiraient, se taillaient en pièces. Il y avait cinquante engagements
+partiels, mais on ne voyait que celui-là! Les deux héros, Gaulow et
+Athanase, étaient montés sur des chevaux qui semblaient animés de la même
+haine que leurs maîtres et qui les portaient l'un contre l'autre avec une
+furie sans égale.
+
+Les deux bêtes et les deux chefs se heurtaient avec une rage qui
+paraissait devoir, en un instant, les anéantir. On s'attendait, après le
+choc qui faisait trembler le sol de la place, à ce qu'ils roulassent tous
+quatre pour ne plus se relever, et l'esprit restait confondu de les voir
+se dégager pour courir autour de cette arène de carnage et se retrouver
+avec une force nouvelle!
+
+Les sabres tournaient autour des têtes et s'abattaient pour les faucher,
+mais les bonds prodigieux des montures sauvaient les cavaliers d'un coup
+funeste, ou un cheval se cabrait, formant bouclier, et c'était à
+recommencer! On eût dit qu'ils étaient invulnérables tous deux, et tous
+deux ne cessaient de se frapper.
+
+Ivana, haletante, regardait cette joute avec une passion qui touchait au
+délire.
+
+Des interjections, des mots inarticulés, des phrases incompréhensibles
+s'échappaient de sa gorge râlante.
+
+Dans son désordre, elle n'avait pas pris garde qu'elle avait saisi la main
+de Rouletabille et qu'elle la lui serrait avec plus ou moins de force
+suivant les phases du combat.
+
+Mais quelle ne fut pas l'horreur dans laquelle Rouletabille fut plongé en
+constatant soudain que chaque pression de cette main fiévreuse, que chaque
+soupir de cette gorge haletante était pour Gaulow.
+
+Oui, alors que Rouletabille et ses compagnons suivaient les péripéties de
+cette terrible passe d'armes avec une angoisse qui augmentait chaque fois
+qu'Athanase courait un danger plus grand, et avec un espoir qui
+s'exprimait par d'encourageantes exclamations chaque fois que ce dernier
+semblait prendre le dessus, Ivana, elle, partageait des émotions
+diamétralement opposées.
+
+Quand Gaulow, sous un coup imprévu, semblait menacé, elle était prête à
+défaillir et c'est avec peine qu'elle retenait le cri de son allégresse
+quand on pouvait croire que tout était fini pour Athanase.
+
+Soudain, comme le cheval de Gaulow venait de s'abattre, entraînant dans sa
+chute son cavalier, elle eut un sourd gémissement.
+
+En un instant, Athanase, hors de selle, s'était jeté sur le pacha noir, le
+sabre haut.
+
+Gaulow faisait des efforts inouïs pour se dégager de sa bête, mais il n'y
+parvint que dans le moment qu'Athanase l'abattait d'un coup terrible.
+
+Le pacha noir tomba au milieu des cris de victoire des Bulgares, qui
+traînèrent sa dépouille au milieu de la place, cependant que les
+bachi-bouzoucks, qui avaient décidément le dessous, s'enfuyaient de toutes
+parts.
+
+La Candeur, Vladimir, Tondor s'étaient levés et applaudissaient au
+triomphe de leur champion; mais Rouletabille était occupé à soutenir Ivana
+qui, sans force, quasi mourante, s'était laissée tomber dans les bras du
+reporter et tournait vers lui une figure désespérée.
+
+--Ivana, lui dit Rouletabille, revenez à vous!... reprenez vos sens!...
+_C'est sans doute la joie qui vous tue!_...
+
+A cette parole fatale, la jeune fille eut un douloureux sourire et ne
+répondit rien...
+
+Sur la place, il n'y avait plus de combat qu'autour de la mosquée, où
+quelques bachi-bouzoucks s'étaient réfugiés et risquaient d'être brûlés
+vifs!... Aussi s'efforçaient-ils d'en sortir, cependant que les Bulgares,
+avec des cris de joie et de victoire, et tout aussi cruels que les Turcs,
+les rejetaient dans la fournaise...
+
+--Allons féliciter Athanase!... s'écria La Candeur.
+
+--Allez donc! fit Rouletabille: _Madame_ est souffrante, je reste près
+d'elle...
+
+--Allez-vous-en tous! pria Ivana... dans un souffle... ne vous occupez pas
+de moi...
+
+Or dans le moment il y eut un curieux mouvement sur la place...
+
+On vit tout à coup courir et se grouper les Bulgares; ceux qui étaient
+descendus de cheval remontaient en selle avec une hâte fébrile... une
+sonnerie de clairon appela les retardataires... quelques coups de feu
+furent encore tirés ça et là, puis toute la troupe, avec Athanase Khetew,
+disparut... vida la place, abandonna le village pour la direction du
+Nord.
+
+--Qu'est-ce que ça signifie? demanda La Candeur.
+
+--Ça signifie, mon cher, que les Turcs ne doivent pas être loin et qu'ils
+reviennent en nombre!... répliqua Rouletabille... Allons! oust!
+sauvons-nous, s'il en est temps encore!... Un peu de courage, madame!...
+ajouta-t-il en se tournant vers Ivana... Il faut vous remettre d'une
+émotion aussi douloureuse!...
+
+Elle eut encore son sourire navré; mais avec effort, elle s'était
+redressée... Il la vit pâle comme un spectre et titubante...
+
+Rouletabille était bien aussi pâle qu'elle et il pensait:
+
+«Comme elle l'aimait, ce bourreau de sa famille!»
+
+Et il la méprisait et la détestait et eût voulu lui faire du mal... Car il
+souffrait atrocement et elle n'avait même pas l'air de s'en apercevoir.
+
+Elle ne pensait qu'au mort, qu'à ce grand corps noir ensanglanté qui avait
+été abattu par Athanase et que les soldats avaient emporté comme un
+trophée après l'avoir traîné hideusement autour de la place.
+
+--Vite!... s'écria Vladimir... Voilà les bachi-bouzoucks qui sortent de
+leur mosquée... Nous n'allons plus avoir affaire qu'à des Turcs...
+
+Mais il était trop tard pour partir...
+
+Les Turcs étaient déjà là... Les bachi-bouzoucks étaient revenus avec une
+troupe importante de réguliers qui reprenait possession du village avec
+des cris, des injures à l'adresse de l'ennemi en fuite.
+
+Le commandant du détachement turc, qui tenait son quartier général à
+Almadjik, apprenant par les familles osmanlis qui avaient abandonné leur
+village, après avoir préalablement massacré les indigènes bulgares, que
+les escadrons de Stanislawoff avaient été vus dans cette région de
+l'Istrandja-Dagh et accouraient à marche forcée, avait rassuré toute la
+population: d'après ses renseignements personnels, il affirmait que toute
+l'armée bulgare était descendue à l'Ouest par la Maritza, sur
+Mustapha-Pacha, et allait concentrer son effort sur Andrinople; donc les
+cavaliers aperçus par les populations de l'Est ne pouvaient être que des
+reconnaissances appartenant à l'extrême aile gauche de cette armée
+d'investissement, et les forces dont elles disposaient ne pouvaient être
+que peu considérables.
+
+Et il avait envoyé deux compagnies dans le village, jugeant qu'elles
+seraient bien suffisantes pour faire tourner casaque à l'ennemi. Cette
+erreur du chef du détachement d'Almadjik fut renouvelée vingt-quatre
+heures plus tard par le pacha commandant les troupes de Kirk-Kilissé,
+lequel devait les faire sortir également du retranchement de la ville pour
+courir à un adversaire jugé sans importance... car, personne, en Turquie,
+comme nous l'avons dit, n'attendait la troisième armée par
+l'Istrandja-Dagh!...
+
+Le village fut donc réoccupé, et si vite que les reporters n'eurent point
+le temps de sortir!...
+
+Ils résolurent de se cacher et d'attendre la pleine nuit pour gagner la
+campagne; c'est ainsi qu'ils descendirent précipitamment des terrasses, où
+ils s'étaient d'abord réfugiés, dans les caves où ils espéraient être plus
+en sûreté.
+
+Ivana suivait Rouletabille comme une ombre... ses gestes étaient ceux
+d'une automate... En vérité, depuis la mort de Gaulow, elle semblait avoir
+perdu la raison... Quelquefois un étrange et désolé sourire apparaissait
+par instant sur cette face de morte quand Rouletabille lui parlait, et
+ajoutait à l'allure générale de démence qui frappait en elle...
+
+Maintenant ils étaient terrés dans cette cave... et ils pouvaient espérer
+y passer quelques heures tranquilles jusqu'à l'arrivée du gros de l'armée
+bulgare quand, par les soupiraux qui donnent sur la place, ils aperçurent
+un mouvement qui les intrigua et bientôt les effraya... C'étaient toutes
+les familles osmanlis qui revenaient dans le village, persuadées qu'elles
+n'avaient plus rien à craindre, et se réinstallaient à domicile.
+
+N'ayant pas trouvé de quoi se loger à Almadjik, elles s'étaient laissé
+facilement convaincre par les raisonnements optimistes du chef du
+détachement et s'étaient remises en route pour rentrer chez elles derrière
+les troupes.
+
+La demeure abandonnée dans laquelle les reporters s'étaient réfugiés
+allait donc se trouver de nouveau occupée: ils pouvaient redouter d'être à
+chaque instant découverts. Or la première entrevue qu'ils avaient eue avec
+l'agha n'était point pour les encourager à avoir une confiance illimitée
+dans l'hospitalité turque, surtout depuis qu'ils savaient qu'ils avaient
+été dénoncés aux autorités comme des agents de Sofia.
+
+Si on les fouillait, ils n'avaient sur eux que des laissez-passer bulgares
+et ils pouvaient être fusillés sur-le-champ, comme espions.
+
+Le propriétaire de la bâtisse, l'une des plus importantes du village, fit
+bientôt son entrée dans la cour avec sa famille, ses femmes et ses
+domestiques. Ces gens étaient suivis des charrettes sur lesquelles ils
+avaient entassé leur mobilier... Ils passèrent une partie de la nuit à les
+décharger, cependant que, sur la place, les réguliers et les
+bachi-bouzouks devisaient en fumant et en buvant du raki autour de grands
+feux.
+
+C'est en vain que nos jeunes gens essayèrent plusieurs fois de sortir...
+Ils n'avaient pas plus tôt risqué quelques pas dehors qu'ils étaient
+obligés de regagner leur retraite s'ils ne voulaient pas être découverts.
+Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient, leur situation devenait
+plus tragique: ils n'attendaient plus l'armée bulgare avant la journée du
+lendemain et ils ne doutaient pas que, pour une raison ou pour une autre,
+leurs hôtes ne descendissent bientôt dans les caves.
+
+--Si encore elles étaient pleines de vin! soupira La Candeur, qui ignorait
+les lois du Prophète et qui, depuis le donjon où il avait cru trouver la
+mort, s'efforçait, de temps à autre, à se donner des airs de bravache et
+affectait, par désespoir, de rire de tout... Ça n'est pas plus désolant
+qu'autre chose de passer sa vie dans une cave quand elle est bien
+garnie... Ainsi, Rouletabille, rappelle-toi, dans _les Trois
+Mousquetaires_, rappelle-toi Athos assiégé dans une cave, et le massacre
+de bouteilles qu'il faisait!...
+
+--Mon pauvre La Candeur... dit Rouletabille, tu n'as vraiment pas de
+veine... je t'ai conduit dans un pays où le massacre des bouteilles est le
+seul qui soit défendu!
+
+Et comme si l'événement voulait lui donner raison, des cris terribles
+montèrent tout à coup dans la nuit, au milieu d'un grand bruit de
+bataille.
+
+Des coups de feu se faisaient entendre aux quatre coins du village et
+toute la soldatesque qui remplissait la place disparut en un instant,
+fuyant dans un désordre indescriptible, abandonnant armes et bagages.
+
+--Ça ne peut-être que les Bulgares qui reviennent, s'écria Vladimir! nous
+voilà bons!
+
+Et il était déjà prêt à se jeter dehors, mais Rouletabille le pria de se
+tenir tranquille...
+
+En effet, bien que ce fût, comme il était à prévoir, une des colonnes de
+la troisième armée qui traversait le village, il était bien dangereux de
+se montrer à cette heure, où la rage des comitadjis qui avaient rejoint
+cette colonne et la fureur des soldats que leurs officiers étaient
+impuissants à retenir, anéantissaient tout, tuaient tout.
+
+Des clameurs de mort, les cris des femmes et des enfants que l'on égorge
+allaient faire frissonner les reporters au fond de leur retraite...
+
+Les Bulgares mettaient à sac les maisons et faisaient autant d'innocentes
+victimes que les Turcs eux-mêmes. Le sang payait le sang.
+
+Sur la place de ce petit village, les reporters assistaient dès la
+première heure de la lutte à toute la guerre balkanique et à ses hideuses
+représailles. Du courage, de l'héroïsme et des atrocités!
+
+Ils avaient vu les pauvres paysans bulgares assassinés par les Turcs:
+maintenant, ils regardaient avec horreur les familles turques massacrées
+par les Bulgares.
+
+Par les soupiraux de la cave, rien ne leur échappait de ce qui se passait
+sur la place où s'étaient réfugiés, derrière la porte à demi consumée de
+la mosquée, des femmes et des enfants. Les malheureuses victimes
+poussaient des cris déchirants et tendaient en vain des mains
+suppliantes... Les comitadjis qui, tous, avaient quelque membre de leur
+famille à venger, n'en épargnaient aucune. Longtemps Rouletabille et ses
+compagnons devaient être poursuivis par le hideux cauchemar de cette
+affreuse nuit. Misérable terre où depuis des siècles s'accumulaient tant
+de sujets de discorde; les uns et les autres se la disputaient au nom de
+la justice et de la fraternité, prétendant chacun qu'ils avaient des
+populations asservies à délivrer!
+
+--Eh bien! ils les délivrent tous! exprimait avec une amère mélancolie le
+brave La Candeur... Oui, ils les délivrent de la vie!... Quand les Turcs
+ont passé et que les Bulgares sont partis, la population peut être
+tranquille, elle n'existe plus!...
+
+Et il conclut, étrangement prophétique: «Au fond, ces gens-là ont les
+mêmes goûts. Ils doivent être de la même race: ils ne sont pas faits pour
+se combattre, mais pour s'entendre!...»
+
+Ivana s'était détournée pour ne point voir et Rouletabille constata même
+qu'elle se bouchait les oreilles pour ne pas entendre. Soudain, une petite
+fille qui avait échappé aux comitadjis fit le tour de la place en courant,
+en criant et en pleurant.
+
+La pauvre petite avait été découverte tandis qu'elle se cachait sous un
+amas de cadavres qui étaient sans doute ceux de sa mère et de sa famille,
+et maintenant elle fuyait devant un grand diable de Bulgare qui courait
+derrière elle, le sabre nu.
+
+Rouletabille n'avait pu retenir une sourde exclamation de pitié à laquelle
+répondit une injure de La Candeur à l'adresse du soldat barbare.
+
+L'enfant allait être atteinte. Une épouvante sans nom était peinte sur son
+visage, dans ses grands yeux qui cherchaient partout un refuge sans le
+trouver.
+
+--Il y aurait un moyen de sauver l'enfant! dit Rouletabille: ce serait de
+tuer le Bulgare.
+
+Et il sortit son revolver de sa poche.
+
+Ivana avait entendu la phrase, avait vu le mouvement. Elle se jeta sur la
+main du reporter.
+
+--Vous n'allez pas commettre ce crime? s'écria-t-elle.
+
+--Quel crime?... répliqua Rouletabille, en se dégageant. Celui de tuer un
+bourreau d'enfants?...
+
+--C'est un Bulgare!... Et vous ne tirerez pas sur un Bulgare, moi étant
+là!...
+
+--Je vous obéis, Ivana, fit Rouletabille sur un ton glacé; mais soyez
+Bulgare jusqu'au bout et ayez au moins le courage de regarder mourir cette
+enfant!
+
+La petite avait trébuché tout près du soupirail où se tenaient Ivana et le
+reporter; et le soldat, encouragé par les ricanements de ses camarades,
+s'apprêtait à faire un mauvais parti à la petite, quand celle-ci glissa
+sous ses yeux et disparut comme par enchantement dans la terre.
+
+C'était Ivana qui avait allongé les bras hors du soupirail et avait attiré
+l'enfant dans la cave, d'un mouvement si rapide et si spontané que les
+reporters en furent aussi étonnés que le soldat lui-même.
+
+La petite tremblait comme une feuille dans les bras d'Ivana qui essayait
+de la rassurer, pendant que, sur la place, les Bulgares, furieux, se
+concertaient, et s'étant rendu compte que leur proie leur avait échappé
+par le soupirail, se précipitaient dans la maison.
+
+--Ah bien! s'écria La Candeur, une fois de plus nous voilà propres!
+
+--Ils vont venir nous fusiller ici, croyant avoir affaire à des Turcs;
+nous ferions bien de sortir, dit Rouletabille.
+
+--Si nous sortons avec cette petite, dit Ivana, ils vont la tuer...
+
+--Eh bien, laissez-la ici!... dit Vladimir, elle leur échappera peut-être.
+
+--Non! s'écria Ivana. Sortez, vous autres!... Vous leur raconterez ce que
+vous voudrez!... Mais moi, je reste avec la petite.
+
+L'enfant serrait éperdument de ses petits bras sa bienfaitrice...
+
+--Vous allez vous faire massacrer toutes les deux ici!... dit
+Rouletabille.
+
+--Tant mieux! fit Ivana d'une voix sombre. N'avez-vous pas voulu sauver
+cette, enfant?... Je ne m'en séparerai pas!...
+
+--Nous n'allons cependant pas tous nous faire tuer pour cette petite
+Turque! gronda La Candeur que le geste généreux d'Ivana avait d'abord
+enthousiasmé et qui commençait maintenant à le trouver un peu...
+encombrant...
+
+Et comme des cris retentissaient dans la cour, il sortit de la cave en
+criant: «Francis! Francis!...» et en agitant un mouchoir en guise de signe
+de paix... Il fut tout de suite entouré de comitadjis qui l'assourdirent
+d'un charabia qu'il comprenait fort bien car il était accompagné de gestes
+de menaces. Ils réclamaient, à ne s'y point méprendre, la petite fille et
+ils accusaient La Candeur de la leur avoir prise!... Ils le malmenèrent
+même assez fortement et cela aurait pu tourner mal, car La Candeur
+commençait à fermer les poings, quand Rouletabille, Vladimir et Tondor
+sortirent de la cave.
+
+Vladimir s'avança et parla aux comitadjis avec une grande audace, criant
+plus fort qu'eux, se disant l'ami du général Stanislawoff, représentant
+Rouletabille comme le plus grand reporter de l'Europe qui avait été obligé
+de se cacher avec ses compagnons au fond de cette cave pour échapper à la
+rage meurtrière des Turcs. Il leur dit encore qu'ils avaient avec eux la
+nièce du général Vilitchkov, pupille du général-major, mais que celle-ci
+ne sortirait de son trou que lorsque les Bulgares auraient juré de la
+laisser passer avec cette petite fille qu'elle avait en effet arrachée à
+la barbarie de ses compatriotes. Sur quoi Vladimir leur fit honte de se
+montrer aussi sanguinaires que les oppresseurs de la Thrace qu'ils étaient
+venus châtier.
+
+Il termina en déclarant que ses compagnons et lui exigeaient d'être
+conduits sur-le-champ, tous ensemble, à un officier d'état-major.
+
+Les comitadjis, sous l'effet de cette menace inattendue, se consultèrent
+et finirent par promettre qu'ils ne toucheraient pas à la petite fille.
+
+Rouletabille alla en prévenir Ivana qui consentit à se montrer avec
+l'enfant, la portant dans ses bras.
+
+Alors les comitadjis lui dirent:
+
+--Tu n'es pas la vraie nièce du général Vilitchkov, qui a été assassiné
+par les Pomaks, sans quoi tu n'essayerais pas de sauver une petite
+musulmane dont les parents ont assassiné tes parents! Donne-nous donc
+cette enfant et nous te vengerons, puisque toi, tu n'as pas le courage de
+le faire toi-même.
+
+Ivana leur répondit:
+
+--Je suis la nièce du général Vilitchkov et je vous ordonne de me conduire
+à votre chef.
+
+--Nous n'avons pas de chefs! Nous sommes de libres comitadjis!...
+répondirent-ils, et ils voulurent mettre la main sur elle...
+
+--Vous êtes des assassins... s'écria-t-elle.
+
+Alors ce fut une mêlée indescriptible. Les reporters voulaient la défendre
+et les comitadjis voulaient l'atteindre. La Candeur criait toujours:
+«Francis! Francis!...»
+
+Vladimir continuait de les menacer de la colère du général!
+
+Rouletabille s'attendait à ce qu'ils fussent tous passés par les armes
+avant cinq minutes.
+
+Et Ivana, avec une maladresse qui paraissait voulue, ne cessait pas
+d'invectiver les comitadjis et de les couvrir d'injures. L'un d'eux se rua
+tout à coup sur elle et, bousculant Rouletabille, leva un grand coutelas
+qui était destiné à la poitrine d'Ivana et qui vint frapper la petite
+musulmane.
+
+L'enfant poussa un soupir, ferma les yeux et glissa d'entre les mains
+d'Ivana qui était restée debout, immobile, pâle d'horreur et tout
+éclaboussée de ce jeune sang vermeil.
+
+Aussitôt comme si ce sang répandu avait eu la vertu d'apaiser toutes les
+colères, les comitadjis cessèrent leurs attaques et leurs cris et se
+mirent à la disposition des jeunes gens pour les conduire à l'état-major
+de la quatrième colonne de la troisième armée qui venait de s'installer à
+Almadjik.
+
+Rouletabille accepta aussitôt et les jeunes gens s'en furent, entourés de
+comitadjis, comme des prisonniers.
+
+Ils marchaient en silence. Rouletabille, à un moment, s'aperçut qu'Ivana
+pleurait. Il en eut le coeur tout chaviré, car il pensa qu'elle songeait à
+cette pauvre enfant qu'elle avait été impuissante à sauver. Il crut devoir
+lui adresser quelques paroles de consolation. Elle lui répondit
+textuellement:
+
+--Je ne pleure point la mort de cette petite. Son sort était écrit.
+D'autres enfants turcs mourront encore comme sont morts d'autres enfants
+bulgares, comme est morte ma petite soeur Irène... Non, je pleure
+seulement ce coup de couteau dont cette enfant est morte, ce coup de
+couteau qui m'était destiné et qui aurait si bien fait mon affaire!...
+
+Alors, entendant cela qui dépeignait son état de désespoir causé par une
+autre mort qui aurait dû au contraire la réjouir, Rouletabille se tut,
+décidé à ne plus lui adresser la parole, et la laissa marcher devant lui
+comme une étrangère. Il lui paraissait que tout lien était rompu entre eux
+deux et que rien ne les rapprocherait plus jamais...
+
+VI
+
+C'EST AU TOUR DE LA CANDEUR DE RACONTER UNE ÉTRANGE HISTOIRE A
+ROULETABILLE
+
+Ils furent ainsi conduits jusqu'aux avant-postes, devant Almadjik, où ils
+trouvèrent l'état-major du général Dimitri Sanof et le général lui-même
+qui les reçut avec une véritable joie.
+
+C'est à lui qu'Athanase s'était adressé après l'accompagnement de sa
+mission pour obtenir le commandement d'un petit détachement de cavalerie
+qui avait pris les devants et s'était porté sur le Château Noir, dans le
+but de délivrer la nièce du général Vilitchkov et les reporters français.
+
+Bien qu'alors il ne l'eût point renseigné exactement sur la nature des
+services rendus par Ivana et ses compagnons, Athanase en avait assez dit,
+avant son départ, au général pour que celui-ci n'ignorât point que le
+général Stanislawoff serait reconnaissant à ses compagnons d'armes de bien
+traiter les jeunes gens.
+
+Rouletabille raconta au général, en quelques mots, les péripéties de leur
+fuite de la Karakoulé, puis le Voyage que leur avait fait faire Athanase
+Khetew, leurs démêlés avec l'agha, enfin le combat auquel ils avaient
+assisté du haut des terrasses entre Athanase Khetew et Gaulow. Depuis sa
+victoire ils n'avaient pas revu Athanase Khetew.
+
+Naturellement, Dimitri Sanof se mit à leur entière disposition pour tout
+ce dont ils pouvaient avoir besoin, et La Candeur, en entendant ces bonnes
+paroles, put croire que tous leurs malheurs étaient finis et qu'ils
+touchaient à la fin de leur mauvaise fortune.
+
+Il trouvait, quant à lui, qu'il était grand temps qu'ils prissent quelque
+repos et goûtassent à quelques douceurs.
+
+Rouletabille accepta de grand coeur les offres du général, mais il lui fit
+entendre qu'il lui serait particulièrement reconnaissant de lui faciliter
+sa tâche de reporter. Il s'estimerait amplement payé de tous les maux
+soufferts au fond de la Karakoulé s'il pouvait faire parvenir à son
+journal les nombreux feuillets de correspondance qu'il avait écrits depuis
+son entrée dans l'Istrandja-Dagh.
+
+Le général lui répondit qu'il avait tout à fait confiance en lui et qu'il
+lui épargnerait les retards et les difficultés de la censure militaire
+pourvu qu'il prît, bien entendu, l'engagement de ne rien télégraphier ni
+écrire qui fût susceptible de gêner les mouvements de la troisième armée.
+Sur quoi il lui remit une _lettre blanche_ qui lui permettait, à lui et à
+ses compagnons, d'aller où ils voulaient et partout où ils le jugeaient
+bon pour l'accomplissement de leur tâche.
+
+Toutefois, le général ne crut point devoir cacher aux reporters qu'il leur
+serait à peu près impossible de correspondre avec Paris avant que l'armée
+eût atteint la ligne de Kirk-Kilissé-Selio-Lou, c'est-à-dire avant qu'elle
+ne fût sortie de l'Istrandja-Dagh; toutes les lignes de la région avaient
+été détruites par les Turcs, et les Bulgares passaient si vite qu'ils ne
+prenaient même point le temps de les rétablir.
+
+--Ce n'est ni à Almadjik où nous sommes, aujourd'hui, dit le général, ni à
+Kadikeuï, où nous serons demain à midi, ni à Demir-Kapou, où nous serons
+demain soir, que vous pourrez télégraphier... dit-il, mais je vous donne
+rendez-vous à Akmatcha. Là, nous devons rétablir toutes les communications
+avec l'armée jusqu'à Mustapha-Pacha, jusqu'au quartier général, avant de
+tenter l'assaut des lignes de défense de Kirk-Kilissé. Si vous êtes là,
+dans les premiers jours, je vous promets de faire partir vos télégrammes,
+s'ils ne sont pas compromettants, mais ne tardez pas, car je ne pourrai
+plus répondre de rien sitôt que les opérations importantes auront
+commencé.
+
+--Eh bien, général, nous allons partir tout de suite, fit Rouletabille.
+Comme cela, nous serons à peu près sûrs d'arriver à temps et de tout
+voir...
+
+--Comme vous voudrez! répondit le chef, mais vous ne devez pas vous
+dissimuler les dangers d'une telle marche!
+
+--Ils sont certains, dit La Candeur, le général a raison; nous allons nous
+faire tuer et je commence à en avoir assez, moi, de me faire tuer, dans ce
+pays si triste, où il pleut toujours!... Songe donc, Rouletabille, la
+guerre est à peine commencée et deux des nôtres sont déjà restés sur le
+carreau, ce pauvre Modeste et ce brave Katerdjibaschi!
+
+--Eh bien, tu resteras sous ta tente, toi, La Candeur! tu resteras avec
+Mlle Vilitchkov qui a besoin de repos!...
+
+Mais Ivana déclara à Rouletabille et au général, lequel mettait galamment
+à sa disposition le confort un peu rustique de son quartier général,
+qu'elle tenait à être aux avant-postes et voulait être traitée par les
+chefs de son pays non point en femme, mais en soldat.
+
+Elle se fit donner les insignes de la Croix-Rouge et demanda certains
+pouvoirs qui lui permettraient de tenter de s'opposer aux excès et aux
+vengeances atroces des troupes à leur arrivée dans des contrées où elles
+trouvaient toute la population bulgare massacrée.
+
+Le général, à ce propos, ne dissimula pas un amer sourire. Il se borna à
+lui dire qu'il souhaitait bonne chance à son zèle humanitaire...
+
+--Cette guerre sera atroce, général, dit Rouletabille.
+
+--Elle sera victorieuse, lui répondit-il.
+
+Le lendemain, vers midi, les jeunes gens, avec l'avant-garde d'une brigade
+de la cinquième division arrivaient à Kadikeuï. Mais La Candeur n'était
+pas avec eux!...
+
+Rouletabille ne lui avait accordé que trois heures de repos, et quand
+Tondor l'avait éveillé, La Candeur s'était mis dans un état de rage
+terrible, menaçant d'étrangler le domestique de Vladimir s'il se
+permettait de troubler encore son sommeil.
+
+Alors Rouletabille avait ordonné à la petite caravane de partir sans plus
+s'occuper de La Candeur. Cependant il avait eu soin d'aller chercher sous
+la tête du reporter la fameuse serviette pleine d'articles qui, à travers
+toutes ces aventures, ne quittait jamais le bon La Candeur et lui servait
+d'oreiller.
+
+Ils déjeunèrent en quelques minutes à Kadikeuï et se dirigèrent sur
+Demir-Kapou.
+
+La petite caravane suivait lugubrement un étroit sentier, à la file.
+D'abord Tondor en éclaireur, puis Vladimir, puis Ivana, puis Rouletabille.
+Tous étaient fort mélancoliques pour des raisons différentes. Vladimir
+était triste parce que La Candeur lui manquait.
+
+Autour d'eux, au-dessus d'eux, sur les cimes, ou marchant dans d'étroites
+vallées, les éclaireurs d'avant-garde de la prochaine colonne leur
+faisaient un cortège fort disséminé. De temps en temps, on entendait un
+coup de fusil... puis tout retombait à son morne silence. On traversait un
+désert dont tous les anciens habitants, les Turcs comme les Bulgares,
+avaient fui, instruits par les premières expériences.
+
+Des colonnes de fumée montaient ça et là de chaumières en ruines.
+
+Tout à coup, les jeunes gens entendirent un galop derrière eux et Vladimir
+poussa un cri de joie: il avait reconnu dans le nouvel arrivant La Candeur
+avec sa cantine aux chaussures qu'il avait retrouvée parmi le bagage
+rapporté, quelques jours auparavant, de la Karakoulé par Athanase. La
+Candeur crevait une mule sous lui pour rejoindre Rouletabille. Sa bête fit
+encore quelques pas, après avoir rejoint le cheval de Rouletabille, et
+puis s'abattit. Mais La Candeur avait déjà sauté sur le chemin et se
+précipitait vers son chef de reportage.
+
+--Ah! bien! lui cria-t-il. Tu as la serviette!
+
+Et il poussa un soupir de soulagement...
+
+Ayant soufflé un peu, il reprit:
+
+--Figure-toi que je rêvais que Marko le Valaque venait, pendant mon
+sommeil, me dérober ma serviette!... alors je me suis réveillé... je tâte
+sous ma tête!... Rien!... je bondis. Il n'y avait plus de serviette!... et
+vous étiez tous partis!... Alors, Rouletabille, j'ai pensé que tu pouvais
+très bien m'abandonner dans ce pays de sauvages...
+
+--Au milieu de trente mille hommes qui veillaient sur ton repos!... dit
+Rouletabille très froid.
+
+--Tu pouvais très bien m'abandonner, moi, mais j'ai pensé que tu étais
+incapable d'abandonner la serviette aux reportages! Tu vois que je n'ai
+pas perdu de temps pour venir la rattraper... rends-moi la serviette!
+
+--Je regrette que tu te sois dérangé pour elle, dit Rouletabille. Tu ne
+l'auras plus.
+
+--Je n'aurai plus la serviette, moi!...
+
+--Non!... tu ne l'auras plus!...
+
+--Et qui est-ce qui l'aura, alors?...
+
+--Quelqu'un qui en est digne!... et ce n'est pas toi!... Tu as cessé
+d'être mon secrétaire, La Candeur! Tu as cessé d'être mon second! Tu
+pourras dormir tout ton saoul!... partir, rester, retourner à Paris...
+faire tout ce que tu voudras!... ça m'est parfaitement égal! Tenez,
+Vladimir, voilà ma serviette, je vous nomme mon kaïmakan!... mon
+khalifat!...
+
+Et il lui donna la serviette, insigne de ses nouvelles fonctions. La
+Candeur poussa une sorte de rugissement, mais Vladimir se fit à l'instant
+plus grand sur ses étriers et La Candeur baissa la tête, effroyablement
+humilié...
+
+On ne l'entendit plus.
+
+Rouletabille se replongea dans ses amères réflexions jetant de temps à
+autre un coup d'oeil sur Ivana qui se laissait aller au pas de sa bête
+sans plus faire attention au reporter que s'il n'existait pas.
+
+C'était à la fois trop de mépris et trop d'injustice! Rouletabille avait
+eu beau prendre la résolution de rester désormais indifférent à tout ce
+que pourrait faire cette fille bizarre et incompréhensible, il n'en était
+pas moins horriblement vexé de l'absolue indifférence avec laquelle elle
+le traitait...
+
+Il sentait monter en lui une sourde colère contre l'ingrate et, comme il
+arrive souvent, ce ne fut point sur l'objet même de cette colère que
+celle-ci retomba...
+
+Ses regards hostiles rencontrèrent par hasard La Candeur qui avait pris
+tranquillement son parti de faire le chemin à pied et qui, depuis quelques
+instants, faisait même ce chemin joyeusement, et en sifflotant,
+manifestation bien anodine contre la mercuriale de tout à l'heure.
+
+Rouletabille se trouva tout de suite furieux de la bonne humeur de La
+Candeur. Il la trouva insultante, et il cherchait déjà l'occasion de lui
+dire quelque chose de désagréable, quand, soudain, il s'aperçut que La
+Candeur portait la serviette!...
+
+--La Candeur!...
+
+--Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?...
+
+--Viens ici!...
+
+--Qu'est-ce que tu veux?
+
+--Je te dis de venir ici!
+
+La Candeur s'en vint auprès de Rouletabille en le regardant, la bouche
+ouverte, avec de grands yeux naïfs:
+
+--Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal?
+
+--Pourrais-tu me dire ce que c'est que tu portes, là, sous ton bras?
+
+--Sous le bras? Tu le vois bien, c'est la serviette!...
+
+--Tu l'as chipée à Vladimir!
+
+--Moi? pas du tout! me prends-tu pour un voleur?
+
+--Comment se fait-il que Vladimir, à qui j'avais confié cette serviette,
+te l'ait rendue?
+
+--C'est moi qui la lui ai reprise par pitié, parce que je le trouvais trop
+chargé.
+
+--Trop chargé avec une serviette?
+
+--Je vais te dire: c'est Vladimir qui a d'abord eu pitié de moi en me
+voyant à pied, portant ma cantine: alors, comme il était à mule, il a eu
+la bonté de prendre avec lui ma cantine. Une fois qu'il a eu la cantine,
+je l'ai trouvé bien embarrassé avec ma cantine et la serviette; alors je
+lui ai repris la serviette!...
+
+--C'est bien, envoie-moi Vladimir!...
+
+Arrivée de Vladimir, qui baisse le nez et a l'air certainement plus
+embarrassé que s'il avait conservé la serviette. Même air naïf que La
+Candeur:
+
+--Monsieur?
+
+--Vladimir, dit Rouletabille, j'avais fait de vous mon secrétaire. C'était
+un honneur!
+
+--Oui, m'sieur...
+
+--Je vous avais donné ma serviette!
+
+--Oui, m'sieur!
+
+--Vous saviez que ce que j'en faisais était pour punir La Candeur, qui
+tenait beaucoup à cette serviette?...
+
+--Oui, m'sieur!...
+
+--Comment se fait-il que La Candeur porte maintenant cette serviette que
+je vous avais confiée?
+
+--Monsieur, il me l'a achetée!
+
+--Ah! ah!... Il vous l'a achetée!... Et vous trouvez tout naturel de
+vendre une serviette qui ne vous appartient pas... de la céder pour
+quelques sous, au premier venu!...
+
+--Monsieur, je ne l'aurais pas vendue au premier venu!...
+
+--Allons donc! Il n'aurait eu qu'à y mettre le prix! Je vous connais
+maintenant, beau masque!...
+
+--Monsieur, je suis fâché que vous ayez une aussi mauvaise opinion de
+moi!... Je vous répète que je ne l'aurais pas vendue au premier venu parce
+que le premier venu ne me l'aurait jamais payée aussi cher que La
+Candeur!... et je ne vous cache pas, monsieur, que c'est à cause de
+l'importance de la somme que j'ai cédé votre serviette...
+
+--Qu'est-ce que vous me racontez, Vladimir? La Candeur n'a pas le sou!...
+
+--La Candeur, monsieur, est très riche... ou du moins il l'était!...
+
+--Enfin! il ne vous a pas acheté cette serviette quarante mille francs!...
+Il est trop tard!...
+
+--Monsieur, il me l'a achetée cent mille!...
+
+--Cent mille francs!...
+
+Ici, La Candeur, qui avait écouté tout ce dialogue, se redressa de toute
+sa taille, qui était haute, et il dit:
+
+--Qui est-ce qui ne donnerait pas cent mille francs pour avoir l'honneur
+de porter la serviette de Joseph Rouletabille, le premier reporter de
+l'_Époque_?
+
+--Tu te fiches de moi, dit Rouletabille...
+
+--Je ne me fiche de personne!... Sans compter qu'en donnant ces cent mille
+francs à Vladimir, j'ai fait une excellente opération, se glorifia La
+Candeur.
+
+--Explique-moi un peu cela, dit Rouletabille.
+
+--Voilà... Tu vas voir comme c'est simple. Après que tu nous eus confisqué
+mon argent et nos cartes, nous avons continué de jouer à un autre jeu!
+
+--Ah! Ah!...
+
+--Quand le service nous le permettait...
+
+--Oui, oui!...
+
+--Et sans que tu t'aperçoives de rien, car nous n'aurions pas voulu te
+faire de la peine...
+
+--Va donc!
+
+--Cette fois, j'ai commencé par perdre!
+
+--C'était bien fait!
+
+--Attends donc!... comme je n'avais plus d'argent, j'ai signé des billets
+à Vladimir pour une somme assez rondelette. Or ces billets, étant à
+échéance assez rapprochée, m'empêchaient de dormir. Je suis un peu comme
+ce pauvre Modeste, moi, je tiens beaucoup à mon sommeil. Si bien que j'ai
+tout fait pour regagner mes billets.
+
+--Tu as triché! dit Vladimir.
+
+--Je l'avoue... J'ai si bien triché que j'ai gagné presque tout le temps,
+et qu'après avoir regagné mes billets, j'en ai gagné d'autres que j'ai
+fait, cette fois, signer à Vladimir... Je lui en ai fait signer pour cent
+mille francs... Cent mille francs de billets, c'est quelque chose, même
+quand ils sont signés par Vladimir Pétrovitch de Kiew.
+
+--Je doute, dit Rouletabille, qu'ils aient produit sur Vladimir le même
+effet que sur toi. N'est-ce pas, Vladimir?
+
+--Eh! monsieur, je suis d'une famille fort honorable, répondit Vladimir,
+et si ces billets ne venaient point me troubler la nuit, ils me donnaient
+une mine fort renfrognée pendant le jour.
+
+--Je ne m'en suis jamais aperçu, dit Rouletabille.
+
+--Parce que c'est un garçon bien élevé, répliqua La Candeur, et qu'il sait
+dissimuler devant toi. Mais quand il était seul avec moi, c'était
+incroyable la mine qu'il me faisait. Encore tout à l'heure, je l'ai vu si
+triste que je lui ai dit: «Rends-moi la serviette, je te rendrai tes cent
+mille francs!» Il m'a allongé la serviette, je lui ai passé ses billets...
+et maintenant voyez comme il est gai! J'aime les gens gais, moi!... Je les
+aime d'autant plus qu'ils deviennent plus rares dans ce satané pays de
+misère! Ainsi, toi, par exemple, toi, Rouletabille, qui étais si gai
+autrefois!...
+
+Rouletabille coupa aussitôt la parole à l'indiscret La Candeur.
+
+--Tu n'as pas besoin d'être si fier, dit-il, parce que tu as acheté une
+serviette avec cent mille francs de billets que Vladimir ne t'aurait
+jamais payés!...
+
+--Voilà pourquoi je prétends aussi avoir fait une excellente opération!
+répondit du tac au tac La Candeur en donnant une petite tape d'amitié à la
+serviette.
+
+--Au fond, reprit Rouletabille, la serviette appartient toujours à
+Vladimir, et si tu es juste, tu vas la lui rendre!...
+
+--Jamais de la vie!... Et pourquoi donc la lui rendrais-je?...
+
+--Parce que tu ne l'as gagnée qu'en trichant, et cela de ton propre
+aveu...
+
+--Oh! de ce côté, je suis bien tranquille... dit La Candeur en regardant
+Vladimir du coin de l'oeil.
+
+--De fait, monsieur... dit Vladimir, j'avouerai que je trichais aussi!...
+
+--Parbleu! fit La Candeur, sans ça je ne me serais jamais permis...
+
+--Seulement, il triche beaucoup mieux que moi; ça n'est pas de jeu, dit
+Vladimir, et une autre fois, il sera entendu que nous ne tricherons
+plus!...
+
+--Et à quel jeu trichez-vous donc, puisque vous n'avez ni cartes, ni dés?
+
+--Ah! ça, monsieur, c'est notre affaire, fit Vladimir en faisant partir sa
+mule au trot... Vous comprenez que moi, maintenant, j'ai envie de lui
+regagner la serviette!...
+
+Rouletabille et La Candeur restèrent seuls.
+
+--Tu n'as pas honte, La Candeur, d'être joueur à ce point? gronda
+Rouletabille qui adorait La Candeur.
+
+--Rouletabille, ne me méprise pas trop!... c'est le seul vice qui me reste
+des trois que j'avais quand tu ne me connaissais pas encore!...
+
+--Et quels vices avais-tu donc encore, La Candeur?
+
+--Le vin et les femmes!
+
+--Pas possible! je ne te vois jamais parler à une femme et tu ne bois
+guère!...
+
+--Je m'étais mis à boire par désespoir! Tu saisis!...
+
+--Parfaitement!... Tu aimais et tu n'étais pas aimé?...
+
+--Ce n'est pas ça du tout... Chaque fois que j'ai voulu être aimé d'une
+femme, ça n'a pas été long, dit La Candeur; je n'avais qu'à me montrer, et,
+comme je suis assez bel homme, la chose était faite tout de suite...
+
+--Alors?...
+
+--Alors, j'avais tant de succès près des femmes que c'est ce qui m'a porté
+malheur. Non seulement, j'avais les femmes que je désirais... mais il
+s'est trouvé une femme qui a voulu m'avoir et que je ne désirais
+pas...
+
+--Oui-da!... Elle n'était point jolie?...
+
+--Ce n'était point qu'elle fût laide, mais elle était toute petite... Oh!
+j'ai rarement vu une aussi petite femme... Elle aurait eu du succès dans
+les cirques; mais elle n'allait point dans les cirques, car elle était
+comtesse...
+
+--Mâtin, tu te mets bien, La Candeur...
+
+--Écoute, Rouletabille, je te raconte toute ma vie parce que je ne veux
+plus rien avoir de caché pour toi, mais promets-moi le secret, car il
+m'est arrivé une aventure épouvantable avec cette comtesse...
+
+--Que t'est-il donc arrivé, grands dieux?
+
+--Je me suis marié avec elle!...
+
+--C'est vrai?... Je ne t'appellerai plus que M. le comte!...
+
+--Garde-t'en bien, malheureux, si tu tiens à ma tête!
+
+--Eh mais! tu m'intrigues! Raconte-moi donc comment tu t'es marié, toi si
+grand, avec une aussi petite femme que tu n'aimais pas et que tu ne
+désirais pas!... Mais sans doute désirais-tu devenir comte?...
+
+--Pas du tout! voici comment les choses se sont passées: je monte en wagon;
+la petite femme en question est si petite que je ne l'aperçois même
+pas!... je m'endors... mais bientôt je suis réveillé par des cris perçants
+et je vois devant moi une espèce de poupée qui gesticule et dont les
+vêtements étaient dans le plus grand désordre... en même temps le train
+s'arrêtait et presque aussitôt un contrôleur se présentait... La poupée
+déclare en pleurant que j'ai voulu abuser de son innocence!... je proteste
+de toutes mes forces!... on ne me croit pas!...
+
+--Pauvre La Candeur!...
+
+--J'ai oublié de te dire que cette chose se passa en Angleterre...
+
+--Aïe!...
+
+--Ça n'a pas traîné... On a dressé procès-verbal contre moi et pour ne pas
+aller en prison, j'ai dû «épouser»!...
+
+--On m'a toujours dit, en effet, que c'était très dangereux de voyager en
+chemin de fer, de l'autre côté du détroit!
+
+--Très dangereux!... mais qui est-ce qui aurait pu se douter?
+
+--Qu'est-ce que tu allais donc faire en Angleterre?
+
+--Ces événements se déroulaient avant mon entrée à _l'Époque_. Je venais
+de donner ma démission d'instituteur-adjoint, pour faire de la
+littérature... Me trouvant à Boulogne un jour d'été où il faisait très
+chaud, j'avais pris le bateau qui partait pour Folkestone, histoire de
+goûter la fraîcheur de la mer pendant quelques heures. J'avais un billet
+d'aller et retour et ne croyais passer en Angleterre que quelques minutes.
+Mais je rencontrai là-bas un inspecteur de la Biarritz-School qui
+m'engagea à partir aussitôt pour Londres où l'on attendait un professeur
+de français auquel on laisserait assez de loisir pour faire de la
+littérature. Il me mit dans le train et c'est alors que le malheur arriva,
+ainsi que je viens de te le narrer.
+
+--Un malheur! répéta Rouletabille. Je ne vois point que ce soit un si
+grand malheur d'épouser une comtesse!... Tu aurais dû être enchanté, au
+contraire... Songe donc, dans ta situation...
+
+--D'autant plus que la comtesse était riche.
+
+--Voyez-vous cela!
+
+--Mais vraiment elle était trop petite... Tu ne peux pas t'imaginer ce
+qu'elle était petite... A l'église (car elle était catholique et a tenu à
+se marier en grande pompe), à l'église, elle ne pouvait pas me donner le
+bras; je la tenais par la main; on riait. Je ne te dirai pas ce que j'ai
+souffert... Ce géant et cette naine! On se bousculait partout pour nous
+voir passer car elle me traînait partout, partout... dans les magasins, au
+théâtre, dans tous les endroits où je n'aurais pas voulu mettre le pied
+avec elle... Elle ne me lâchait pas d'un instant, car elle était fort
+jalouse... Ainsi chaque fois qu'elle me voyait prendre ma canne ou mon
+chapeau, elle me disait: «Je vais sortir avec vous, _my love_», et en
+effet elle sortait avec moi! Je dus bientôt prendre la résolution de ne
+plus sortir que lorsqu'elle m'y forçait.
+
+--Mais comment cette petite naine pouvait-elle forcer le géant que tu es à
+faire quelque chose qui te déplût?
+
+--Elle me battait.
+
+--Elle est bien bonne!
+
+--Ah! tu ris... tu ris, Rouletabille! Il y a si longtemps que je ne t'ai
+vu rire!... Cela me fait plaisir de te voir un peu gai... Rien que pour
+cela, vois-tu, je ne regretterai pas de t'avoir confié le grand secret de
+ma vie, exprima le bon La Candeur, les larmes aux yeux.
+
+--Alors, elle te battait?
+
+--Comme plâtre!...
+
+--Et tu ne lui rendais pas les coups qu'elle te donnait!...
+
+--Je ne le pouvais pas!... Si je lui avais donné une gifle ou un coup de
+poing, elle en serait morte et j'aurais été pendu, bien sûr!...
+
+--Et je ne t'aurais pas connu!... Tu as bien fait de ne pas la battre, La
+Candeur... Mais elle ne devait pas te faire grand mal, elle était si
+petite!...
+
+--C'est ce qui te trompe!... Ainsi, elle me pinçait à me faire crier, me
+tirait les cheveux à me les arracher!...
+
+--Tu te mettais donc à genoux!
+
+--Non! c'est elle qui montait sur les meubles. Par exemple, j'entrais dans
+une pièce après avoir prudemment poussé la porte et constaté que ma femme
+n'y était pas. Pan! je recevais une gifle ou j'avais un petit démon pendu
+à ma chevelure! Elle m'avait attendu, montée sur une chaise ou cachée sur
+une console... Tu m'avoueras que, dans ces conditions, la vie devenait
+impossible!...
+
+--Je l'avoue!...
+
+--Et elle me trompait!...
+
+--Ah bien!...
+
+--Elle me trompait avec un autre géant, un tambour-major de highlanders
+avec lequel elle gaspillait notre fortune... Que veux-tu, cette naine
+n'adorait que les beaux hommes!... C'est une loi de la nature... Combien
+de fois ai-je rencontré de tout petits hommes avec de grandes femmes!
+
+--Si c'est une loi de la nature, tu aurais dû aimer ta femme qui était
+petite, puisque tu es grand! fit remarquer Rouletabille.
+
+--Eh bien, je fais sans doute exception à la règle... car cette petite
+femme, je la détestais et elle m'a dégoûté à jamais de toutes les femmes,
+petites ou grandes, avoua La Candeur avec un gros soupir. La meilleure,
+vois-tu, Rouletabille ne vaut pas cher... et je connais quelqu'un qui
+devrait tirer parti de ma triste expérience!...
+
+Rouletabille, comprenant l'allusion, fronça le sourcil. S'il plaisait à La
+Candeur de lui faire ses confidences, il n'aimait, lui, raconter son
+histoire à personne!
+
+--Revenons à notre sujet, fit-il assez brusquement. Puisqu'elle te
+trompait et que tu aurais voulu t'en débarrasser, tu n'avais qu'à la faire
+prendre avec son highlander.
+
+--J'ai tout fait pour cela, dit La Candeur, mais si tu crois que c'était
+facile!
+
+--Pourtant, si ce highlander était aussi grand que toi, il n'était point
+difficile de le faire surveiller!...
+
+--Certes, il n'échappait point aux regards... et lui, on le trouvait
+toujours!... Mais elle, elle, tu comprends! on n'arrivait jamais à la
+surprendre... Oh! il y avait de quoi devenir enragé!...
+
+--Mon pauvre ami!...
+
+--Si par hasard j'avais surpris un bout de conversation et si j'étais sûr
+qu'il y eût rendez-vous, je prévenais aussitôt un homme de loi... Nous
+arrivions, certains de la pincer au nid... Je faisais garder toutes les
+issues, toutes les ouvertures, je faisais même garder le toit, toute la
+maison du rendez-vous depuis les soupiraux de cave jusqu'au faîte des
+cheminées... Et l'on entrait!... On trouvait bien notre highlander, qui le
+plus souvent était en costume sommaire, se plaignant de la chaleur et
+déclarant qu'il aimait se mettre à son aise... Mais elle, elle... on n'a
+jamais pu savoir ce qu'elle devenait ni par où elle passait!... On
+fouillait tout! On bousculait tout!... Pas de comtesse!... Elle nous avait
+passé entre les jambes comme une souris ou par-dessus la tête comme un
+oiseau... et quand je rentrais à la maison, je la trouvais tranquillement
+installée devant son _tea and toasts_ et me disant: _How do you do, my
+love?_... (Comment allez-vous, mon amour?) Oh! oh!...
+
+--Oui, approuva Rouletabille... Oh! oh!... Et combien de temps cette
+petite aventure a-t-elle duré?
+
+--Deux ans, Rouletabille!... Deux ans! Quand j'y pense, j'en suis encore
+malade!
+
+--Et comment a-t-elle fini?...
+
+--Eh bien! voilà! j'avais renoncé à surprendre ma femme avec le highlander;
+j'avais renoncé à tout! et je passais mon temps au fond de mon bureau, à
+relire _les Trois Mousquetaires_, suprême consolation, même en anglais.
+C'est là que je vis qu'Athos, qui avait eu, lui aussi, une terrible
+aventure d'amour, s'en était consolé en buvant plus qu'à sa soif!... Nous
+avions une cave bien garnie, je me suis mis à boire. Je fis comme
+Athos!... J'étais ivre les trois quarts du temps et c'est ce qui m'a
+sauvé!...
+
+--Comment cela?...
+
+--Oh! c'est très simple: un soir, j'étais tellement ivre que je me suis
+assis sur elle sans m'en apercevoir!...
+
+--La pauvre petite!...
+
+--Certes! exprima La Candeur, sur un ton contrit, tu fais bien de la
+plaindre, Rouletabille, car le lendemain matin, quand je me réveillai, il
+n'en restait plus grand'chose. Je fis du reste, tout mon possible pour la
+rappeler à la vie, mais mes efforts restèrent vains et je m'empressai de
+repasser la Manche pour échapper aux justes lois. En remettant le pied sur
+le quai de Boulogne, je me jurai que jamais plus je ne traverserais le
+détroit, de ma vie, dussé-je vivre cent ans et dût-il faire plus chaud
+qu'aux tropiques! Du reste, je ne m'attardai point sur cette plage que je
+trouvai trop près du foyer conjugal, je traversai toute la France,
+m'enfermai dans un coin perdu des Alpes, et revins enfin à Paris, n'ayant
+plus le sou et poussé par la faim et le besoin qui ne me quittait pas de
+faire de la littérature...
+
+--Et tu n'as plus eu d'ennuis à la suite de cette fâcheuse affaire, mon
+pauvre La Candeur?
+
+--Ma foi non! ma femme me laisse bien tranquille depuis qu'elle est morte.
+On a dû là-bas, me rechercher pendant quelque temps, j'ai dû certainement
+être condamné à quelque chose, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir.
+Et j'ai changé de nom! Le mari de la comtesse est mort!
+
+--En réalité, comment t'appelles-tu?... demanda Rouletabille curieux.
+
+--Écoute, Rouletabille, as-tu bien besoin de connaître le nom d'un pauvre
+homme qui a peut-être été condamné à mort?
+
+--Non! répondit le reporter, pensif, et je te demande pardon de t'avoir
+fait revivre cette épouvantable histoire!...
+
+--Tu peux être sûr que tu es le seul à qui je l'ai racontée!...
+
+Et La Candeur, après avoir poussé un effrayant soupir, ajouta:
+
+--Tu connais les femmes, maintenant!... Méfie-toi!...
+
+Mais Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu.
+
+--Tiens! dit-il, tu dois être fatigué, monte un instant sur ma bête, moi
+je vais me délier les jambes...
+
+--Ça n'est pas de refus, dit La Candeur.
+
+Et il prit la place de Rouletabille sur la selle sans effort, simplement
+en passant l'une de ses longues jambes par-dessus la monture qui,
+immédiatement, courba les reins.
+
+--Ce n'est qu'un cheval! fit-il avec un sourire que Rouletabille ne lui
+avait jamais vu, tant il était désabusé... Juge un peu, mon vieux, si
+c'était une comtesse!... Vois-tu, Rouletabille, les femmes, moi, je
+m'assieds dessus!...
+
+Rouletabille pressa un peu le pas... Mais La Candeur le rejoignit en
+poussant sa bête pour laquelle il demanda grâce.
+
+--Ne marche donc pas si vite!... Et laisse-moi te dire des choses pour ton
+bien!... Je sais que tu n'aimes pas les conseils et que, peut-être, en
+t'en donnant, et de tout coeur, j'encourrai ta colère... Mais tant pis,
+c'est mon amitié pour toi qui parle: cette femme fera ton malheur!...
+
+Ce disant, il lui désignait Ivana qui chevauchait à quelques pas devant
+eux...
+
+Rouletabille frissonna et voulut encore hâter sa marche...
+
+--Écoute-moi donc! reprit La Candeur. Laisse-moi te dire qu'elle ne t'aime
+pas... qu'elle ne t'a jamais aimé... et qu'elle ne t'aimera jamais...
+Vois-tu, quand on a fait pour une femme ce que tu as fait pour elle, eh
+bien! on ne vous en récompense pas en vous montrant une figure
+pareille!... Ah! mon petit!... Je ne suis pas bien malin, mais j'ai des
+yeux pour voir... Voilà une petite femme qui avait été enlevée par un
+_Teur_... Tu te lances à sa poursuite et tu la délivres le jour de ses
+noces! Et le _Teur_ est mort!... Eh bien! elle devrait être dans la
+joie!... Elle devrait t'embrasser!... Puisque nous sommes sauvés, et
+puisque, grâce à toi, elle a pu, tout en échappant au _Teur_, rendre un
+grand service à son pays!... Elle devrait te couvrir de remerciements et
+de baisers!... Elle ne te regarde même pas et elle paraît plus défaite
+qu'une morte!... M'est avis que cette femme-là regrette son _Teur_ et
+qu'elle ne te pardonne pas d'être venu déranger sa nuit de noces!...
+
+Rouletabille obstinément se taisait, mais les mots de La Candeur lui
+tombaient comme du plomb fondu sur le crâne...
+
+--Tu ne dis rien!... C'est que tu n'as pas une bonne raison à me
+renvoyer!... Lui as-tu seulement demandé pourquoi elle était triste comme
+ça?
+
+--Non! fit Rouletabille sans oser regarder La Candeur.
+
+--Si tu ne le lui a pas demandé, c'est que tu es de mon avis et que tu
+sais à quoi t'en tenir!... As-tu vu comme elle a couru après son _Teur_?
+Elle voulait le tuer, qu'elle disait!... Quand on le lui a tué devant elle,
+son _Teur_, elle a failli se trouver mal!...
+
+--Ah! fit Rouletabille, tu t'en es aperçu?...
+
+--Penses-tu!... Et Vladimir aussi s'en est aperçu!... Et il pense comme
+moi!... Tu te dessèches pour une petite femelle qui se moque de toi et qui
+ne vit plus depuis la mort de son _Teur_!
+
+--Tu dis des bêtises, répliqua d'une voix sourde Rouletabille qui
+souffrait mille supplices... S'il en était ainsi rien ne la forçait à me
+suivre quand je suis allé la chercher dans le harem! Elle n'avait qu'à
+rester avec son _Teur_, comme tu dis!...
+
+--Mon Dieu! répliqua l'entêté La Candeur, je n'étais pas là quand tu l'as
+ravie aux joies conjugales, mais déjà, la veille, elle t'avait renvoyé
+bredouille sur les toits et peut-être que le lendemain, quand tu es revenu,
+elle avait eu le temps de se fâcher avec son _Teur_... Dans tous les
+ménages, il y a des quarts d'heure de fâcherie... et puis on se
+raccommode!... En tout cas elle a eu le temps de se raccommoder avec son
+_Teur_, dans le cachot du souterrain!...
+
+--Tu mens! gronda Rouletabille, furieux.
+
+--Je mens! Demande à Vladimir si je mens! Et à Tondor! Tu pourrais le
+demander aussi à Modeste et et au katerdjibaschi s'ils n'étaient pas
+morts!... Mais c'était devenu la fable de tout le monde à l'hôtel des
+Étrangers!...
+
+--Tu mens! tu mens! tu mens! répétait avec rage Rouletabille dont la gorge
+était pleine de sanglots!... Tais-toi!... Je ne veux plus t'entendre... ni
+toi, ni Vladimir, ni personne!... Vous m'êtes tous odieux!... Tiens!
+rends-moi cette pauvre bête! Tu vois bien que tu l'écrases!...
+
+Et il n'attendit même pas que La Candeur fût tout à fait descendu de selle;
+il le bouscula, prit sa place d'un bond, enfonça ses talons dans les
+flancs de la bête et courut loin d'eux, loin d'Ivana, loin de tout le
+monde... pour rester tout seul, tout seul avec sa peine...
+
+Les paroles de La Candeur l'avaient d'autant plus déchiré qu'elles étaient
+le fidèle écho de sa pensée tourmentée, parlant à son coeur douloureux...
+Ah bien, si La Candeur avait su que Rouletabille avait surpris Ivana en
+train de faire évader Gaulow!... Alors, alors il l'eût méprisé, c'était
+sûr, car pour conserver au coeur un sentiment pour une fille capable d'une
+chose pareille, il ne fallait pas seulement être amoureux, il fallait être
+lâche!...
+
+Et c'est vrai qu'il était lâche!... Il se le répétait à lui-même dans sa
+solitude, espérant vraiment qu'Ivana reviendrait à lui dans un de ces
+mouvements spontanés de tendresse qui suivaient jadis, sans qu'il eût pu
+jamais bien démêler pourquoi, ses longues heures d'hostilité...
+
+VII
+
+DEVANT KIRK-KILISSÉ
+
+Cette sombre attitude de désespoir ne fit que s'accroître chez Ivana, et
+nous pouvons dire qu'elle fut poussée à son paroxysme vers la fin de cette
+journée mémorable, où les quatre colonnes de la troisième armée, ayant
+resserré leur front autour de Kirk-Kilissé, depuis Demir-Kapou jusqu'à
+Seliolou, attaquèrent furieusement les troupes ottomanes dès la tombée de
+la nuit.
+
+Nos jeunes gens se trouvaient à l'extrême gauche bulgare et purent, dans
+l'après-midi, assister à de nombreux petits combats qui les conduisirent
+jusqu'aux rochers de Demir-Kapou vers les six heures du soir.
+
+Cependant la nature rocheuse et escarpée du terrain avait été en
+particulier d'un précieux secours aux Turcs. Et aucun succès décisif
+n'avait été encore remporté à l'heure où nous nous retrouvons avec les
+reporters au fond d'un ravin entre Demir-Kapou et Akmatcha. La canonnade
+avait cessé peu après que l'obscurité était tombée, cependant que les deux
+infanteries adverses, abritées derrière les rochers, ne cessaient, au
+milieu de la nuit noire, d'échanger une vive fusillade.
+
+S'étant glissés le long d'une arête rocheuse qui les masquait sur leur
+droite, Rouletabille et ses compagnons ne se trouvaient pas loin de ce
+village d'Akmatcha où le général leur avait donné rendez-vous dès le
+lendemain pour l'expédition de leur correspondance. Seulement Akmatcha
+était aux mains des Turcs et il s'agissait de les en déloger. C'est alors
+que l'état-major bulgare avait décidé de tenter une attaque de nuit,
+autant peut-être parce qu'on en craignait une de la part de l'ennemi que
+parce qu'on avait vaguement l'espoir qu'elle amènerait celui-ci à se
+retirer sur les forts et sous les ouvrages de Kirk-Kilissé. Ce furent deux
+bataillons de la cinquième division qui opérèrent cette attaque, dans le
+dédale rocheux de Kara-Kaja, vers la droite d'Akmatcha.
+
+Ils réussirent à en gagner la crête au milieu d'une pluie de tempête dont
+la violence ne fit que redoubler quand ce fut au tour de la quatrième
+colonne de s'ébranler. Les reporters achevaient, à l'abri d'une cabane de
+branchages, de vider quelques boîtes de conserves qu'ils devaient à la
+générosité de Dimitri Sanof, dans le moment que passaient près d'eux,
+courant à l'assaut nocturne, les bataillons de la première brigade de la
+cinquième division.
+
+Ivana se leva immédiatement pour suivre la troupe.
+
+Elle avait arraché, dans l'après-midi, un fusil aux mains crispées d'un
+mort, s'était ceinturée d'une cartouchière, et avait déclaré qu'à la
+première occasion elle ferait le coup de feu. Sur une observation de
+Rouletabille, elle n'avait pas hésité à rejeter l'insigne de la
+Croix-Rouge.
+
+Cependant, si elle s'était exposée volontairement aux balles turques, dans
+le courant de l'après-midi, elle n'avait encore pris part à aucune mêlée.
+Cette fois, Rouletabille vit bien qu'elle en devait avoir sa part.
+
+Elle s'était jetée dehors, sous la pluie, sans dire un mot aux reporters.
+Rouletabille aussitôt s'était levé, mais La Candeur lui mit la main sur le
+bras.
+
+--Minute!... Que vas-tu faire? lui demanda-t-il.
+
+--Empêcher cette folle de se faire tuer!
+
+--Je te préviens, dit La Candeur, que pour empêcher cette folle de se
+faire tuer, tu vas te faire tuer toi-même!...
+
+--Possible! répliqua l'autre.
+
+--C'est ton affaire! dit La Candeur d'une voix rauque, mais je te préviens
+également que comme je suis bien décidé à ne pas te quitter, tu vas me
+faire tuer aussi!
+
+--Et moi aussi, dit Vladimir, car je ne quitte pas La Candeur.
+
+--La Candeur et vous, Vladimir, je vous ordonne de rester ici jusqu'à la
+fin de l'action... dit Rouletabille. Quand Akmatcha sera pris, vous irez
+au bureau de poste, vous m'y trouverez!
+
+--Ou nous ne t'y trouverons pas!
+
+--Dans ce cas, tu as la serviette aux reportages! Tu les confieras
+toi-même au général en lui disant que c'est de ma part et que mon dernier
+voeu est qu'il les fasse parvenir sains et saufs au «canard»!... C'est
+entendu!... Ah! tu lui demanderas aussi la permission d'envoyer une petite
+dépêche sur le combat si ça ne le gêne pas trop!... Tu lui diras que les
+généraux bulgares peuvent bien faire ça pour moi!...
+
+--Rouletabille! je vois de quoi il retourne... Tu ne vas pas empêcher
+cette folle de se tuer, tu vas essayer de te faire tuer avec elle!...
+
+--Tu es fou!... s'écria le reporter. Je n'ai pas le moins du monde envie
+de mourir... Restez ici! et quant à moi, je vous promets d'être
+prudent!... Au revoir La Candeur!... au revoir Vladimir!...
+
+Il leur fit signe de la main, ne voulant pas toucher la leur, se défendant
+d'une émotion qui le gagnait en se séparant, peut-être pour ne plus les
+revoir, de ses camarades... et il se jeta dehors sur les pas d'Ivana.
+
+--Ah! la sacrée femelle, grogna La Candeur, la bouche pleine. On ne peut
+seulement pas dîner tranquillement! Crois-tu qu'elle l'a pris!... Si une
+bonne balle pouvait l'en débarrasser! C'est tout le bien que je lui
+souhaite, à cette Ivana de malheur!
+
+--Tu vas voir qu'elle n'aura rien et que c'est lui qui écopera! émit
+Vladimir.
+
+--Tais-toi, idiot!... grogna La Candeur. As-tu bientôt fini? Il ne s'agit
+pas de se les caler jusqu'à demain matin... Tiens, écoute, v'là que ça
+recrache!... Ah! mince alors, ça chauffe! Faut pas laisser Rouletabille
+tout seul...
+
+Quand ils furent dehors, ils virent tout de suite, derrière l'aiguille
+rocheuse qui les abritait, éclairée d'une façon intermittente par un feu
+d'artillerie des plus violents, Ivana et Rouletabille. Arrêtés par un
+mouvement de troupes, ils étaient devant eux à une centaine de
+pas.
+
+La chevelure de la jeune fille était enveloppée d'un voile qui flottait
+derrière elle comme un petit fanion.
+
+Ils entendirent soudain un appel de Rouletabille et accoururent:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? Tu n'es pas blessé?...
+
+--Non! Non!... c'est elle qui a disparu! Ivana! Ivana!...
+
+Mais il y eut soudain un tel bruit de mitraille autour d'eux et au-dessus
+d'eux que ses appels furent perdus...
+
+Ivana avait plongé tout à coup dans ce fleuve d'hommes qui se ruaient à la
+mort et elle était partie avec eux, s'était laissé emporter par eux vers
+la crête, là-haut, où se livrait un combat acharné, tout retentissant des
+cris atroces de la lutte à la baïonnette: _Na noje! Na noje!_ «Au
+couteau»!
+
+Les Turcs se défendaient avec vaillance.
+
+Protégés par la nature, ils avaient encore fortifié leur position de
+réseaux de fil de fer, de trous de loup et de fougasses qui éclairaient à
+chaque instant la nuit d'une lueur d'enfer; enfin ils avaient amené une
+artillerie qui répondait coup pour coup à l'artillerie bulgare.
+
+Au milieu de ces rochers, dans des entonnoirs où bouillonnait la mort,
+c'était un tumulte sans nom.
+
+L'air était déchiré de cent tonnerres; des monceaux de rocs étaient
+projetés de toutes parts, les shrapnells éclataient au-dessus des
+tranchées, tuant ceux qui se croyaient le plus à l'abri; mais rien ne
+résistait à la «mitraille humaine»! C'était encore la plus forte, elle qui
+allait déloger de leur retraite souterraine où le plomb n'avait pu les
+atteindre, les soldats de Mouktar pacha!
+
+Comment Rouletabille se trouva-t-il tout à coup, au beau milieu du combat,
+près d'Ivana, qui accrochait une baïonnette à son fusil fumant?
+
+Il n'eût pu le dire... et il n'eût surtout pas pu dire comment ils se
+trouvaient encore intacts tous deux sous cette effroyable pluie de fer.
+
+Le tir concentrique des Turcs était parfaitement dirigé et les obus
+étaient tombés drus sur les troupes à l'assaut en même temps que sur leurs
+pièces de campagne. Près des jeunes gens un chef de pièce et ses suivants
+avaient été mis en morceaux, la cervelle jaillissant des crânes et les
+entrailles répandues à terre dans une boue sanglante. Des suivants de
+réserve, venus remplacer leurs camarades, avaient subi le même sort... Et
+maintenant c'était le tour de la mitraille humaine de donner.
+
+--En avant, les amis, à l'assaut!
+
+C'est Ivana qui crie dans cette tempête et qui répète les ordres des chefs
+dans la langue farouche du Balkan._ Na noje! Na noje!_
+
+Les clameurs perçantes des hommes se mêlent au bruit du canon et,
+semblables à des furies, les voilà tous qui bondissent, nul ne s'occupant
+ni des officiers ni des camarades qui tombent!
+
+Sautant par-dessus les morts et les mourants, les survivants parviennent à
+une dizaine de mètres de l'ennemi, mais la paroi rocheuse est presque à
+pic ici et les arrête un instant... et une flamme terrible les couche sur
+le sol par centaines! En avant!... Voilà le marchepied qu'il faut aux
+survivants! Ils entassent les cadavres et ils grimpent sur eux comme des
+démons!
+
+C'est la fin! Le Turc s'enfuit, abandonnant tout au vainqueur, ses blessés
+et ses approvisionnements. Du reste, il n'essaye plus nulle part de
+résister à une pareille marée humaine qui descend de tous les cols de
+l'Istrandja...
+
+Rouletabille n'a eu d'yeux, pendant toute cette lutte farouche, que pour
+Ivana.
+
+Il a renoncé à la protéger et à se protéger lui-même.
+
+Il obéit au mouvement qui l'enveloppe, qui l'emporte derrière elle.
+
+Un moment il l'a vue tomber et il s'est précipité sur elle, l'a soulevée,
+l'a prise dans ses bras. Elle était couverte de sang et il n'eût pu dire à
+qui ce sang appartenait, s'il provenait d'une blessure à elle ou s'il
+venait de ceux qu'elle avait éventrés avec sa terrible baïonnette...
+
+Il lui parlait, elle ne lui répondait pas.
+
+Elle se débattait pour qu'il la lâchât.
+
+--Mais tu veux donc mourir?... s'écria-t-il avec des sanglots.
+
+Et elle clama désespérément:
+
+--Oui! oui! oui!
+
+Et elle lui glissa d'entre les bras pour courir encore à sa furieuse
+besogne, et il tourna la tête pour ne plus voir sa figure farouche de
+reine des batailles.
+
+Quand, cette nuit-là, Akmatcha fut pris, Karakoï fut pris et que les
+troupes victorieuses se furent couchées, en attendant l'aurore, sur leurs
+positions, Rouletabille eut toutes les peines du monde à empêcher Ivana de
+dépasser la ligne des avant-postes.
+
+Elle voulait combattre encore, poursuivre la mort, qui décidément la
+fuyait.
+
+Elle avait une blessure à l'épaule droite qui saignait abondamment. Elle
+se défendit d'être soignée, et on lui banda son épaule presque malgré
+elle. Enfin elle s'allongea dans une tranchée et s'endormit, accablée.
+
+Rouletabille la veilla jusqu'aux premiers feux du jour.
+
+Et c'est ce jour-là, 24 octobre, que se passa cette chose étrange que fut
+la prise de Kirk-Kilissé.
+
+VIII
+
+LA PRISE DE KIRK-KILISSÉ
+
+Pendant la nuit, les Bulgares s'étaient arrêtés dans leur victoire sur
+toute la ligne, depuis Demir-Kapou jusqu'à Petra et Gerdeli, estimant
+leurs succès suffisants dans les ténèbres et, du reste, s'attendant encore,
+ainsi qu'ils l'ont avoué depuis, à un retour offensif de la part de
+l'ennemi.
+
+Ils ne se doutaient nullement de l'immense panique qui s'était emparée de
+l'armée turque.
+
+A l'aurore, Rouletabille, voyant toujours Ivana en proie au sommeil le
+plus profond, se dirigea vers Akmatcha, qui était à quelques pas de là,
+pensant qu'il y trouverait La Candeur et Vladimir, auxquels il avait donné
+rendez-vous au bureau de poste. C'est là, en effet, qu'il les trouva, et
+dans quel état! Ils étaient aussi lamentables, aussi _écroulés_ que le
+bureau de poste lui-même. Ce n'était pas encore tout de suite qu'on allait
+pouvoir envoyer des dépêches!
+
+Quant à La Candeur, il ne paraissait plus que le spectre de lui-même et il
+accablait sa poitrine de grands coups sourds comme font les pécheurs
+pénitents qui récitent avec une touchante ardeur leur _mea culpa._
+
+La Candeur s'accusait de la mort de Rouletabille et Vladimir avait
+grand'peine à le consoler. Ils avaient été séparés du reporter assez
+brusquement et ne l'avaient plus revu; ils l'avaient cherché toute la nuit
+parmi les cadavres...
+
+--Ah! si je l'avais suivi plus vite, si j'avais été moins lâche, gémissait
+La Candeur, il serait encore en vie!... Je l'aurais défendu!... Je me
+serais placé devant lui!... Je serais mort à sa place!... Vladimir, tu ne
+sais pas tout ce que je dois à Rouletabille!... Dans mes reportages, c'est
+toujours lui qui m'a tiré d'affaire!... Sans lui, j'aurais été jeté à la
+porte du journal dix fois!... Je serais mort de faim!... Il m'a toujours
+défendu!... Il m'a toujours aidé... C'était un ami, celui-là!... Et moi je
+l'ai abandonné!...
+
+--Pleure pas, dit Rouletabille, me voilà!...
+
+Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. La joie étouffait La
+Candeur... Tout à coup il se redressa en poussant un soupir effrayant:
+
+--Malheureux! s'écria-t-il, voilà ton mauvais génie qui revient! Elle
+n'est donc pas morte, celle-là!
+
+Rouletabille tourna la tête et aperçut Ivana. Il repoussa La Candeur en
+lui disant:
+
+--Laisse-moi...tu ne m'aimes pas!
+
+La Candeur chancela.
+
+--C'est bien, c'est bien, fit-il, d'une voix sourde... s'il faut, pour
+t'aimer, aimer aussi celle-là, je l'aimerai!
+
+--Alors, dit Rouletabille, veille sur elle comme tu veillerais sur moi...
+
+--C'est entendu! grogna l'autre.
+
+--Je puis compter sur toi?
+
+--Je n'ai pas besoin de te le répéter...
+
+Ivana arrivait, en effet... Elle était hâve avec une flamme sombre au fond
+de ses yeux magnifiques, déguenillée, les cheveux tordus farouchement sur
+le sommet de la tête et retenus par une écharpe flottante; elle avait
+passé un pantalon de fantassin que retenait à la ceinture la cartouchière.
+Elle avait son fusil sur le bras. Elle avait du sang à l'épaule. Elle
+était effrayante et belle.
+
+Rouletabille voulut lui demander des nouvelles de sa blessure. Elle lui
+répondit:
+
+--Les avant-postes viennent de recevoir l'ordre d'avancer; venez-vous avec
+moi? et elle gagna le chemin...
+
+--Ah! ça ne va pas recommencer! grogna La Candeur.
+
+Rouletabille le regarda tristement:
+
+--C'est bien! c'est bien!... On y va!... dit La Candeur.
+
+Et le bon géant, baissant la tête, emboîta le pas à Ivana. Il avait
+toujours sa serviette sous le bras. Il produisait un étrange effet, sur le
+champ de bataille, avec cette serviette, sa longue redingote noire, le
+seul vêtement propre qui lui restât, et sa cravate blanche, car La Candeur
+ne mettait jamais sa redingote sans sa cravate blanche. Il eût pu passer
+pour un notaire chargé de recueillir les testaments...
+
+Ils s'en furent vers Raklitza, le premier grand fort qui défendait, au
+Nord-Ouest, Kirk-Kilissé. Ils se trouvaient sur la ligne des premiers
+éclaireurs qui avançaient encore bien prudemment, car on s'attendait à ce
+que les forts ouvrissent le feu d'un moment à l'autre sur Karakoï et
+Karakaja.
+
+Or, les forts ne tirèrent nullement et pour cause!... Ivana, La Candeur,
+Rouletabille et Vladimir furent les premiers à entrer dans le fort de
+Raklitza. Ils y trouvèrent simplement quatre pièces de gros calibre qui
+n'avaient pas brûlé une gargousse, leurs servants s'étant enfuis en même
+temps que les derniers éléments d'infanterie que les Turcs y avaient
+laissés!...
+
+Ce furent les reporters qui avisèrent du fait les soldats et leur dirent
+qu'ils pouvaient avancer sans crainte. Les officiers ne voulaient pas le
+croire, mais il fallut bientôt qu'ils se rendissent à l'évidence!
+
+En même temps, ils retrouvèrent devant eux, au fur et à mesure qu'ils
+approchaient de Kirk-Kilissé, tous les signes d'une indescriptible
+panique.
+
+Partout étaient laissées sur le sol les traces de la déroute. Plus de
+cinquante pièces d'artillerie étaient restées embourbées dans les ornières
+jusqu'aux essieux, abandonnées par leurs attelages dont les traits coupés
+pendaient encore à terre... puis c'étaient des caissons épars, un
+amoncellement fabuleux de cartouches à obus, non tirés, les uns rouges
+(les shrapnells ordinaires), les autres jaunes (obus explosibles), qui
+paraissaient d'étranges et somptueuses fleurs écloses en une nuit dans ce
+champ farouche...
+
+Plus de 10.000 mausers et des millions de cartouches avaient été également
+jetés sur les routes pour délester les voitures... des approvisionnements
+considérables... tout cela abandonné sans qu'on eût même pris la peine ni
+le temps de la destruction... tant on avait hâte de fuir!...
+
+Les soldats du général Radko Dimitrief, à ce spectacle, poussaient des
+hourras!...
+
+Quant aux reporters, de même qu'ils avaient été les premiers à entrer dans
+le fort, ils furent les premiers à pénétrer dans la ville. Ce fut Ivana
+qui en prit possession sans que personne, du reste, s'y opposât, car ils
+ne rencontrèrent personne. Ils passèrent entre les ouvrages militaires,
+les redoutes abandonnées... pas un soldat!... pas un visage humain!...
+
+Les quelques habitants qui n'avaient pas fui s'en étaient allés de bonne
+heure, par une autre route, au-devant de l'ennemi, pour lui annoncer
+l'abandon de la ville et lui apporter des fleurs!...
+
+Les jeunes gens parvinrent ainsi jusque dans le palais du gouverneur, au
+milieu d'un prodigieux silence...
+
+Ils allaient de cour en cour, de salle en salle, n'avaient qu'à pousser
+des portes, retrouvaient partout les traces d'une fuite éperdue...
+
+Et ils pénétrèrent, sans bien savoir comment, sans l'avoir cherché, par
+hasard peut-être, dans le cabinet même de Mahmoud Mouktar pacha, général
+en chef de l'armée ottomane en fuite.
+
+Nous disons «peut-être», car enfin il se pouvait très bien que
+Rouletabille eût poursuivi ce hasard-là plus qu'il n'eût voulu l'avouer.
+
+Il paraissait en effet s'intéresser beaucoup aux objets qui se trouvaient
+dans ce cabinet... Sur une table, il y avait des papiers, des cachets, de
+la cire... Fureteur, il jeta un coup d'oeil sur tout cela... allongea la
+main, puis sembla réfléchir, ne prit rien et redressa vivement la tête à
+un bruit d'argenterie qui venait de la salle à côté.
+
+Il y courut.
+
+C'était Vladimir qui vidait un tiroir.
+
+Il le gronda fortement, cependant que l'autre réclamait le droit
+d'emporter «un petit souvenir».
+
+--Mon Dieu, acquiesça Rouletabille, un petit souvenir, je veux bien! Mais
+vous n'avez pas l'idée de vous faire monter en épingle de cravate ces
+cuillers à pot en argent et ces louches en vermeil?... Venez par ici!...
+Je ne veux pas vous laisser seul avec l'argenterie... Regardez dans ce
+cabinet... Peut-être y trouverez-vous quelque objet sans valeur!...
+
+Vladimir alla tout droit au bureau... Il vit les papiers, les
+blancs-seings, les cachets...
+
+Peu scrupuleux, il se jeta là-dessus, rafla le tout, malgré les
+protestations de Rouletabille:
+
+--Malheureux, que faites-vous là?...
+
+--Ce que je fais là?... répliqua tranquillement Vladimir. Mais simplement
+mon devoir!... Si nous avons besoin un jour de «laissez-passer» et de
+blancs-seings pour nous promener parmi les armées turques, en admettant
+qu'il en reste encore, nous serons très heureux d'avoir la signature et le
+cachet du général en chef!...
+
+--Je ne vous dis pas le contraire, Vladimir, répondit en hochant la tête
+Rouletabille, mais il faut qu'il soit bien entendu que ceci s'est passé en
+dehors de moi!... Moi, j'ai des responsabilités, je représente ici la
+presse française qui ne doit user que d'honnêtes procédés... Vous, vous
+êtes Vladimir de Kiew, vous pouvez prendre sur les tables et même dans les
+tiroirs tout ce qu'il vous plaît, ça n'étonnera personne!... Maintenant,
+allons-nous-en d'ici!... ajouta-t-il... Nous n'avons plus rien à y
+faire!...
+
+Les soldats du général Dimitrief apprirent donc que Kirk-Kilissé était
+tombé entre leurs mains, alors qu'ils s'apprêtaient encore à combattre.
+
+Et c'est ainsi que les deux grands forts cavaliers de Raklitza et de
+Skopes, qui couvraient la ville au Nord et qui étaient reliés entre eux
+par une série d'ouvrages en terre pour batteries de campagne et
+tirailleurs d'infanterie, ouvrages qui avaient été en leur temps fort
+appréciés par le général allemand von der Goltz, furent occupés par les
+Bulgares sans coup férir. L'armée turque s'était évanouie devant eux, et,
+si vite, qu'ils étaient fort embarrassés pour la poursuivre.
+
+On avait perdu le contact, a raconté M. de Pennenrun. C'est alors que
+devant l'état de fatigue des troupes, les généraux Kenlentchef et
+Dimitrief et notre ami le général Dimitri Savof décidèrent d'un commun
+accord de suspendre leur mouvement en avant et d'attendre sur place les
+renseignements qu'allait sans doute leur procurer la division de cavalerie
+Nazlimof qu'ils venaient de lancer vers le Sud, dans la direction de
+Baba-Eski.
+
+Kirk-Kilissé fut donc envahi par les troupes, mais non mis au pillage. On
+y vint surtout pour dormir, car les soldats, exténués par cinq jours de
+marche dans un pays aussi accidenté que la région alpestre et par deux
+jours de combat, avaient besoin surtout d'un peu de repos!
+
+Quant à nos reporters, ils cherchaient moins un lit qu'un bon déjeuner.
+
+IX
+
+LA CANDEUR BOIT TROP
+
+Ils passèrent justement devant une antique auberge qui, déserte tout à
+l'heure, s'était remplie en un instant d'une clientèle bruyante, maintenue
+du reste dans les limites du droit de s'emparer du bien des gens par un
+détachement de riz-pain-sel chargé de faire l'inventaire des caves et
+celliers et aussi de distribuer les victuailles.
+
+Comme ils se disposaient à entrer dans la cour, Rouletabille s'esquiva
+tout à coup pour suivre Ivana qui se refusait à pénétrer dans cette cohue.
+Il cria à ses compagnons qu'il les rejoindrait tout à l'heure.
+
+Vladimir sut vite se débrouiller dans cette confusion, et bientôt, chargé
+d'un énorme cervelas et d'un jambon, un gros pain bis sous le bras, il
+courait chercher La Candeur au fond de la cour où il lui avait donné
+rendez-vous.
+
+Il commençait de se désoler, car il ne l'apercevait point, quand tout à
+coup il vit la tête du bon géant passer par la portière d'une diligence au
+moins centenaire qui finissait de tomber en poussière sous un hangar:
+
+--Eh bien, qu'est-ce que tu fais?... dit La Candeur. Monte donc!... On
+n'attend plus que toi!...
+
+--Tu as mis la table dans la diligence?
+
+--Sûr! et quand tu y seras, je tournerai l'écriteau «complet»!... On va
+être bien tranquilles là-dedans pour briffer! Ah! à propos, tu sais, nous
+avons un invité!
+
+--Qui ça?...
+
+--Monte!... tu verras!...
+
+Intrigué, Vladimir se haussa sur le marchepied et regarda à l'intérieur de
+la diligence.
+
+La Candeur, en effet, n'était point seul là-dedans; un second personnage
+achevait de mettre le couvert, sur une banquette, que garnissaient déjà
+des serviettes bien blanches, des assiettes, des épices, des verres et
+même des bouteilles!... L'homme se retourna.
+
+--Monsieur Priski!...
+
+Vladimir en apercevant leur geôlier du _Château Noir_, l'homme qui lui
+rappelait les plus cruelles mésaventures, laissa tomber le pain qu'il
+avait sous le bras. Et pendant que La Candeur courait le ramasser:
+
+--Monsieur Priski! Mais vous n'êtes donc point mort!... Je croyais que La
+Candeur vous avait tué!...
+
+--Moi aussi, dit La Candeur.
+
+--Moi aussi! fit M. Priski, mais vous voyez, j'en ai été quitte pour une
+oreille... bien que, dans le moment, j'en aie vu, comme on dit, trente-six
+chandelles!
+
+Le majordome de Kara-Selim avait en effet un bandage qui lui tenait tout
+un côté de la tête. A part cela, il ne paraissait point avoir perdu le
+moins du monde sa bonne humeur.
+
+--Si j'ai eu de la chance, vous en avez eu aussi, vous autres, de vous en
+être tirés!... émit avec politesse M. Priski.
+
+--Ce n'est pas de votre faute, monsieur Priski!...
+
+--Dame!... répondit l'autre. On se défend comme on peut! C'est vous qui
+avez commencé à _m'arranger_...[Voir _Le Château Noir_.]
+
+--La paix!... commanda La Candeur. Maintenant, M. Priski est notre ami!
+N'est-ce pas, monsieur Priski?
+
+--Oh! répliqua l'autre; à la vie à la mort! Rien ne nous sépare plus!...
+
+--Et la preuve que M. Priski est notre ami, c'est qu'il nous offre ce beau
+poulet rôti!...
+
+--Est-ce possible! monsieur Priski! s'écria Vladimir en apercevant un
+magnifique poulet tout doré que La Candeur venait de sortir de sous une
+assiette...
+
+--Et aussi, continua La Candeur, de quoi l'arroser!... Regarde-moi ça,
+petit frère... Trois bouteilles de vieux bourgogne, mais du vrai!...
+
+--Monsieur Priski, il faut que je vous embrasse! s'écria Vladimir.
+
+Et il sauta au cou de M. Priski en répétant:
+
+--Du bourgogne, monsieur Priski!... du vrai bourgogne!... moi qui n'ai
+jamais bu que du bourgogne de Crimée!... Vous pensez!...
+
+--Pommard 1888!
+
+--1888! vingt-cinq ans de bouteille!... Ah! monsieur Priski!... Et où donc
+avez-vous trouvé ces trésors?...
+
+--D'abord, asseyons-nous et mangeons, conseilla La Candeur, dont les yeux
+sortaient de la tête à l'aspect de toutes ces victuailles... On commence
+par le jambon?...
+
+--Non, par le cervelas!...
+
+--Et on finit par le poulet!...
+
+--D'abord, goûtons au pommard!... On peut bien en déboucher une
+bouteille!...
+
+--Moi, fit La Candeur, je suis d'avis que l'on débouche les trois
+bouteilles!... Comme ça, nous aurons chacun la nôtre!...
+
+--Va pour les trois bouteilles tout de suite, dit Vladimir, seulement tu y
+perds!...
+
+--Pourquoi? questionna La Candeur, tout de suite inquiet.
+
+--Parce que tu aurais certainement bu à toi seul, autant que moi et M.
+Priski...
+
+--Bah! vous pourrez toujours me passer vos restes!
+
+--Non, j'emporterai ce qui restera pour Rouletabille!
+
+--Mais, espèce de Tatare de Vladimir que tu es, crois-tu donc que l'on
+trimballe un pommard de vingt-cinq ans comme un panier à salade, et puis,
+Rouletabille n'a pas soif, il est amoureux!... Ah! messieurs, ne soyez
+jamais amoureux!... C'est un conseil que je vous donne; sur quoi je bois à
+votre bonne santé à tous!...
+
+--Hein! qu'est-ce que vous dites de ça? demanda M. Priski.
+
+Les deux autres firent claquer leur langue.
+
+--Eh bien, je déclare, émit La Candeur avec une grande gravité, que je
+commence à prendre goût à la guerre!
+
+--Comme c'est heureux, fit Vladimir avec un sourire extatique de
+reconnaissance à sa bouteille, comme c'est heureux, La Candeur, que tu
+n'aies pas tué ce bon M. Priski!...
+
+--Je ne m'en serais jamais consolé! affirma La Candeur en vidant son
+verre.
+
+--Mais encore une fois, comment l'as-tu rencontré?
+
+--Figure-toi, Vladimir, que je rôdais autour des caves, ne sachant par où
+pénétrer, quand j'entends une voix qui sort d'un soupirail.
+
+«--Inutile de vous déranger, monsieur de Rothschild, disait la voix, voilà
+ce que vous cherchez!
+
+«La voix de M. Priski!... D'abord je reculai... je crus à un revenant!...
+Mais non! c'était bien M. Priski en chair et en os qui me tendait, par le
+trou du soupirail, les bouteilles que voilà! et qui me conseillait: «Ne
+les remuez pas trop! surtout ne les remuez pas trop!...» Ah! le brave
+monsieur Priski! Il suivit bientôt ses bouteilles et arriva encore avec un
+poulet. Tu penses si on a été tout de suite amis!... Je lui ai expliqué
+alors comment mon fusil était «parti» tout seul à la meurtrière du donjon
+et combien je l'avais regretté!...
+
+--Oh! fit Vladimir, les larmes aux yeux et la bouche pleine, votre mort a
+été pleurée par nous au donjon, comme si nous avions été vos enfants,
+monsieur Priski!...
+
+--Notre désolation faisait peine à voir! affirma La Candeur avec un soupir
+étouffé à cause qu'il s'était servi trop de cervelas et qu'il voulait
+arriver à temps pour le jambon. Heureusement que le bon Dieu veillait sur
+M. Priski et l'envoyait, pendant que nous pleurions sa mort, dans cette
+auberge où il a servi autrefois!
+
+--Où sommes-nous donc ici?... demanda Vladimir.
+
+--A l'hôtel du Grand-Turc! une maison très connue où j'ai été jadis
+interprète, expliqua M. Priski, non sans une certaine pointe d'orgueil.
+
+--Tout s'explique! dit Vladimir, vous connaissiez la maison!
+
+--C'est-à-dire que les caves, pour moi, et le garde-manger n'avaient point
+de mystère!...
+
+--Je comprends tout! Je comprends tout!
+
+--Non! tu ne comprends pas tout! dit La Candeur... car si nous avons le
+bonheur d'avoir rencontré si à point M. Priski, il faut bien te dire que
+M. Priski nous cherchait!
+
+--Ah! oui!... il nous cherchait... et pourquoi donc nous cherchait-il?
+
+--D'abord parce qu'il désirait avoir des nouvelles de notre santé, ensuite
+pour nous rendre un gros service!... expliqua La Candeur un vidant un
+verre plein de pommard.
+
+--Un service?
+
+--Mon cher (et La Candeur se pencha à l'oreille de Vladimir), il s'agit
+tout simplement de débarrasser Rouletabille d'Ivana!...
+
+--Oh! oh! c'est grave cela, émit Vladimir, déjà sur le qui-vive.
+
+--Évidemment, c'est grave, reprenait La Candeur en vidant sa bouteille, ce
+qui semblait lui donner beaucoup de force pour raisonner... Il est
+toujours grave de rendre la vie à quelqu'un qui est en train de se
+suicider!...
+
+--Ça! dit Vladimir, il est certain que depuis que Rouletabille a retrouvé
+cette petite femme, on ne le reconnaît plus!...
+
+--Il ne rit plus jamais!...
+
+--Il n'a plus faim!...
+
+--Il n'a plus soif! dit La Candeur en faisant un emprunt subreptice à la
+bouteille de Vladimir.
+
+--Il dépérit à vue d'oeil, acquiesça Vladimir. Tout de même, il faut être
+prudent, et cela mérite réflexion!...
+
+--C'est tout réfléchi!... affirma La Candeur; je veux sauver Rouletabille,
+moi!...
+
+--Moi aussi... dit Vladimir; mais tout cela dépend...
+
+--Dépend de quoi?...
+
+--Eh bien, mon Dieu, avoua en hésitant un peu, mais pas bien longtemps, le
+jeune Slave... tout cela dépend du prix que M. Priski y mettra!...
+
+--Hein? sursauta La Candeur, qu'est-ce que tu dis?
+
+--Monsieur m'a sans doute compris!... demanda Vladimir en se tournant du
+côté de M. Priski... Monsieur n'est sans doute pas sans ignorer que nous
+sommes tout à fait dépourvus de la moindre monnaie...
+
+--Misérable Vladimir Pétrovitch de Kiew!... s'écria La Candeur qui faillit
+s'étrangler avec une patte de poulet... Tu veux te faire payer un service
+que tu rends à Rouletabille!...
+
+--Espèce de La Candeur de mon coeur! répliqua Vladimir, me prends-tu pour
+un goujat?... Je suis prêt à rendre ce service à Rouletabille pour rien!
+Mais le service que je rends à M. Priski je voudrais qu'il le payât
+quelque chose!... car si j'ai des raisons de servir gratuitement
+Rouletabille, je n'en ai aucune de faire le généreux avec M. Priski qui a
+failli nous faire fusiller tous, ne l'oublie pas!...
+
+--Ça, c'est vrai! dit La Candeur, légèrement démonté... il n'y a aucune
+raison pour que nous rendions service à M. Priski pour rien!...
+
+--Je suis heureux de te l'entendre dire!... qu'en pensez-vous, monsieur
+Priski?...
+
+--Messieurs, je vous ai déjà donné un poulet et trois bouteilles de vin!
+
+--Et vous trouvez que c'est suffisant pour un service pareil?... protesta
+Vladimir.
+
+--Mon Dieu! ce service consiste en bien peu de chose... Il s'agit
+simplement, comme je l'expliquais tout à l'heure à Monsieur le neveu de
+Rothschild...
+
+--Appelez-moi La Candeur, comme tout le monde... je voyage incognito,
+expliqua modestement le bon géant.
+
+--J'expliquais donc tout à l'heure à M. La Candeur qu'il s'agissait
+uniquement de faire passer à Mlle Vilitchkov une lettre, sans que M.
+Rouletabille s'en aperçût!... vous n'auriez pas autre chose à faire... Le
+reste regarde Mlle Vilitchkov... Vous voyez comme c'est simple!...
+
+--C'est cette simplicité qui m'a tout de suite séduit... avoua La Candeur
+en cherchant de la pointe de son couteau la chair délicate qui se cachait
+dans la carcasse du poulet, son morceau favori...
+
+--Et vous croyez, demanda Vladimir, que la lecture de cette lettre
+suffirait pour séparer à jamais Mlle Ivana de Rouletabille?
+
+--J'en suis sûr! affirma M. Priski.
+
+--M. Priski m'a expliqué, dit La Candeur, que cette lettre est une lettre
+d'amour qu'un grand seigneur turc envoie à Ivana par l'entremise de cet
+eunuque que nous avons aperçu à la Karakoulé et qui s'appelle, je crois,
+Kasbeck!...
+
+--C'est cela, dit M. Priski. Kasbeck était venu à la Karakoulé pour
+apporter lui-même cette lettre-là et empêcher, s'il en était temps encore,
+le mariage de Mlle Vilitchkov et de Kara-Selim que vous appeliez aussi
+Gaulow!... mais ce mariage n'a pas été consommé...
+
+--Non! fit La Candeur en se versant à boire avec la bouteille de M.
+Priski... non! rien n'est encore perdu!...
+
+--Mais enfin, qu'est-ce que ce grand seigneur turc peut bien lui raconter
+à cette Ivana pour la décider à tout quitter pour le rejoindre? demanda
+Vladimir.
+
+--Ça! fit M. Priski, je n'en sais rien!... On ne me l'a pas dit!... Il
+doit lui offrir des choses surprenantes!... Kasbeck m'a dit textuellement:
+«Priski, fais-lui tenir la lettre et ne t'occupe pas du reste! Elle
+viendra!...» Faites comme moi, ne vous occupez pas du reste!... Qu'est-ce
+que vous risquez?... Moi, je me suis adressé à vous parce que vous
+l'approchez tous les jours et puis aussi, il faut bien le dire, parce que
+je vous ai entendus plusieurs fois gémir sur la triste passion de votre
+ami et maudire cette Ivana qui vous en a déjà fait voir de toutes les
+couleurs!... Je me suis dit: «Voilà des alliés tout trouvés!»
+
+--Monsieur Priski! interrompit Vladimir, c'est deux mille levas!...
+
+--En voilà mille, dit aussitôt M. Priski en ouvrant son portefeuille et en
+tirant des billets qu'il tendit à La Candeur. Je donnerai les autres mille
+quand vous aurez remis la lettre...
+
+--Prends cet argent! dit La Candeur à Vladimir, moi, je ne veux pas y
+toucher... il me semble qu'il me brûlerait la main...
+
+--Tu as raison! dit Vladimir. Il y a des choses qu'un reporter français ne
+peut pas se permettre!
+
+Et il empocha les billets.
+
+--Voici la lettre, maintenant, dit M. Priski en tendant un pli cacheté à
+Vladimir.
+
+--Donnez-la à monsieur! fit Vladimir en montrant La Candeur; c'est avec
+lui que vous vous êtes entendu et je ne suis que son serviteur!...
+
+Mais La Candeur se récusa encore avec une grande politesse:
+
+--Vous comprendrez, monsieur Priski, que moi, je ne puis toucher à cette
+lettre, ayant juré à Rouletabille de veiller sur cette jeune fille... Si
+Rouletabille apprenait jamais que, ayant juré cela, j'ai fait passer en
+secret une lettre de cette nature à Mlle Vilitchkov, il ne me le
+pardonnerait jamais!...
+
+--Et s'il apprenait que c'est par moi qu'elle est entrée en possession de
+la lettre, il me tuerait sur-le-champ... dit Vladimir.
+
+--Que ce soit par l'un ou par l'autre, cela m'est bien égal à moi! fit
+Priski; mais puisque vous m'avez pris les mille levas, il faut maintenant
+me prendre la lettre!
+
+--C'est tout à fait mon avis! dit La Candeur.
+
+--Eh bien, prends donc la lettre, toi! fit Vladimir.
+
+--Je n'ai pas pris l'argent, je ne vois pas pourquoi je prendrais la
+lettre! répondit La Candeur.
+
+--Enfin, messieurs, vous déciderez-vous? demanda M. Priski.
+
+--C'est tout décidé, je ne prends pas la lettre! déclara Vladimir.
+
+--Ni moi non plus! assura La Candeur.
+
+--En ce cas, rendez-moi mes mille levas, s'écria M. Priski.
+
+--Vous êtes fou, monsieur Priski!... dit Vladimir. Vous rendre vos mille
+levas! Vous n'y pensez pas!... Mais c'est toute notre fortune!... Non!
+non! je ne vous rendrai pas les mille levas!...
+
+--Mais je ne vous les ai donnés, s'écria M. Priski qui commençait
+sérieusement à se fâcher, qu'autant que vous prendriez la
+lettre...
+
+--Pardon! pardon!... il n'a jamais été question de cela... dit La Candeur.
+Vous nous avez chargés de _faire passer_ une lettre!...
+
+--Faire passer une lettre, dit Vladimir, ça n'est pas s'engager à la
+prendre!... Moi, je serais à votre place, savez-vous ce que je ferais,
+monsieur Priski?...Eh bien, cette lettre, qui est si importante, je ne
+m'en dessaisirais pas! Je la porterais moi-même à Mlle Vilitchkov; comme
+ça, je serais sûr que la commission serait faite!...
+
+--Eh! dit M. Priski, je ne demande pas mieux, mais M. Rouletabille ne la
+quitte pas, Mlle Vilitchkov! Comment voulez-vous que je m'approche d'elle
+sans qu'il me voie?
+
+--C'est bien simple, expliqua Vladimir, et c'est là où nous gagnerons,
+nous autres, honnêtement notre argent. Nous détournerons l'attention de
+Rouletabille pendant que vous passerez et irez porter vous-même la
+lettre...
+
+--Si je vous disais que j'aime autant ça! admit M. Priski.
+
+--Alors il ne reste plus qu'à régler les détails! dit Vladimir.
+
+--Et Rouletabille est sauvé! s'écria La Candeur, qui était tout à fait
+«pompette» et qui brandissait avec désespoir un verre et une bouteille
+vide.
+
+ * * * * *
+
+X
+
+OÙ L'ON REPARLE DU COFFRET BYZANTIN
+
+Dans un faubourg de Kirk-Kilissé, sur le bord de la route qui conduit vers
+l'Ouest, au fond d'un bosquet, Rouletabille avait trouvé pour Ivana et
+pour ses compagnons un petit kiosque du haut duquel il leur serait
+possible d'observer les environs et où ils pourraient se reposer sans être
+gênés par le mouvement des troupes.
+
+Chose curieuse, c'est sur la demande même de la jeune fille que
+Rouletabille avait cherché cette retraite. Ivana semblait se désintéresser
+de l'armée, même la fuir, dans un moment où sa présence eût pu être utile
+dans les ambulances. Enfin, elle avait recommandé à Rouletabille de ne
+point donner son adresse au général Savof si celui-ci ne la lui demandait
+pas. S'il la lui demandait, il ne pourrait la lui refuser, mais alors il
+devrait en avertir Ivana sur-le-champ.
+
+--Pour changer de domicile?
+
+--Oui, avait-elle répondu nerveusement, pour changer de domicile!
+
+Sur quoi elle s'était mise à se promener avec une agitation telle dans la
+petite salle qui lui avait été réservée, que Rouletabille, la plaignant et
+la croyant en toute sincérité sur le point de devenir folle, ne voulut pas
+la quitter.
+
+Il resta pour la surveiller et pour rédiger ses télégrammes, et il envoya
+Tondor chercher Vladimir et La Candeur, lesquels arrivèrent la figure fort
+allumée et reçurent la mission de trouver le général Dimitri Savof.
+
+A la tombée de la nuit, Rouletabille se promenait, le front soucieux,
+devant la porte du kiosque d'où Ivana n'était pas sortie, de toute la
+journée. Il n'avait échangé avec elle que des paroles insignifiantes et
+s'était replongé dans une correspondance qu'il lui avait été du reste
+impossible d'expédier, le général Dimitri ayant répondu à Vladimir qu'il
+avait reçu des ordres supérieurs lui recommandant de garder le plus grand
+secret autour des batailles de Pétra, Seliolou et Demir-Kapou, victoires
+qui ne devaient être connues, dans leur détail, que plus tard.
+
+A cause de cela et de bien d'autres choses, Rouletabille était donc fort
+morose quand il fut abordé par l'ombre énorme du bon La Candeur qui le
+prit amicalement sous le bras.
+
+--Viens, lui dit le géant, je vais te montrer quelque chose...
+
+--Quoi?...
+
+--Tu vas voir... c'est très curieux!...
+
+--Si je m'éloigne, il n'y aura personne pour veiller sur Ivana et son
+attitude, de plus en plus bizarre, me donne de gros sujets d'inquiétudes...
+
+--C'est tout près d'ici...
+
+--Qu'est-ce que tu veux me montrer?...
+
+--Tu vas voir!...
+
+--Eh bien! appelle Vladimir qui surveillera le kiosque pendant que tu me
+montreras ce que tu veux me faire voir!
+
+--C'est justement Vladimir que je veux te montrer.
+
+--Je le connais, ça n'est pas la peine!
+
+--Oui, mais tu ne sais pas ce qu'il fait!
+
+--Qu'est-ce qu'il fait?...
+
+--Il est là, au bord d'un bosquet, en train de parler à quelqu'un qui est
+mort!...
+
+--Es-tu ivre, La Candeur?...
+
+--Je ne suis pas ivre. J'ai bien déjeuné, mais je ne suis pas ivre!
+
+--Alors qu'est-ce que c'est que cette histoire?
+
+--C'est une histoire de revenant, viens donc!... Et il l'attirait;
+Rouletabille peu à peu cédait et le suivait sous les arbres.
+
+--Figure-toi que Vladimir cause avec M. Priski ou avec son ombre!...
+
+--Le majordome de la Karakoulé!
+
+--Lui-même!... ma balle, après tout, ne l'a peut-être pas tout à fait tué;
+et je n'en serais pas plus fâché, car, entre nous, nous ne nous étions pas
+très bien conduits avec ce cher M. Priski... Mais avance donc; qu'est-ce
+que tu fais?...
+
+--Comment M. Priski se trouve-t-il ici?
+
+--Je n'en sais rien! Nous allons aller le lui demander, viens!... (Ce
+disant, il avait fait tourner Rouletabille du côté opposé à la porte du
+kiosque...) Il faut savoir ce qu'il veut à Vladimir!
+
+--Eh bien! quand il aura fini de causer avec Vladimir, tu iras chercher
+Vladimir, et Vladimir nous dira ce que M. Priski lui a dit, mais je ne
+fais pas un pas de plus... je ne veux pas laisser Mlle Vilitchkov toute
+seule, sans défense, au milieu de toute cette soldatesque qui court les
+routes...
+
+Et il s'assit sur un tertre d'où il pouvait apercevoir encore les
+derrières du kiosque et entendre au besoin un cri ou un appel.
+
+--Tu seras donc toujours aussi bête!... je veux dire aussi amoureux... fit
+La Candeur d'une voix de rogomme en s'asseyant à côté du reporter de façon
+à lui cacher à peu près le kiosque.
+
+--La Candeur, tu sens le vin, fit Rouletabille dégoûté, en s'éloignant un
+peu.
+
+--C'est ma foi bien possible, répondit La Candeur car j'en ai bu un peu.
+J'ai fait un excellent déjeuner à la table d'hôte de l'auberge du
+Grand-Turc. Vladimir et moi avons beaucoup regretté ton absence... Ah!
+justement le voilà, Vladimir... Tiens! maintenant il est seul!... Bonsoir,
+Vladimir... j'étais en train de raconter à Rouletabille que tu étais en
+grande conversation avec l'ombre de M. Priski...
+
+--Ah! Ah! vous m'avez vu, fit Vladimir... Eh bien il ne s'agit pas d'une
+ombre du tout et ce bon M. Priski n'est pas mort!... (Et il s'assit de
+l'autre côté de Rouletabille.) Entre nous, j'ai été un peu étonné de le
+voir réapparaître!...
+
+--Qu'est-ce qu'il vient faire par ici? Que veut-il? demanda Rouletabille.
+
+--Oui, fit La Candeur, que veut-il?
+
+--Ma foi je n'en sais trop rien!... dit Vladimir, et je vous avouerai,
+entre nous, que j'ai trouvé ses questions bizarres.
+
+--Ah! il vous a posé des questions?...
+
+--Oui, il m'a demandé des tas de détails sur Mlle Vilitchkov... sur la
+façon dont nous nous étions sauvés du donjon, etc., enfin comme tout cela
+me paraissait assez louche je répondais le moins possible. Et il a fini
+par s'en aller, voyant qu'il n'avait rien à tirer de moi...
+
+Rouletabille s'était levé:
+
+--Où est-il? Je veux lui parler tout de suite...
+
+--Eh! il n'est pas loin, répondit Vladimir. Il n'est peut-être pas à
+cinquante pas d'ici, dans ce sentier, sous les arbres...
+
+Et Vladimir lui montrait une direction opposée à celle du kiosque.
+
+Rouletabille s'élança.
+
+Quand ils furent seuls, La Candeur dit à Vladimir avec un léger
+tressaillement dans la voix:
+
+--Comme ça, Rouletabille n'aura rien à nous reprocher! Nous l'avons assez
+averti que M. Priski rôdait autour d'Ivana!
+
+--Parfaitement! répliqua Vladimir, et il ne pourra s'en prendre qu'à
+lui-même si ce M. Priski la lui enlève.
+
+--Crois-tu que M. Priski soit déjà dans le kiosque? demanda La Candeur
+avec un soupir.
+
+--Je le pense!...
+
+--Eh bien, qu'il se dépêche!... fit La Candeur d'une voix sourde!
+
+--Oui! il fera bien de se dépêcher, répéta Vladimir, car Rouletabille, ne
+le trouvant pas dans le sentier, va revenir!
+
+--Et moi, ajouta La Candeur, je sens que le remords me gagne!...
+
+--Le remords!...
+
+--Oh! gémit La Candeur, il déborde déjà, j'ai grand'peine à le retenir...
+Ce que nous faisons là est peut-être abominable?
+
+--Mais c'est pour le bien de Rouletabille!...
+
+--C'est la première fois que je le trompe et je me le reproche comme un
+crime...
+
+--Il ne le saura jamais!
+
+--Parce qu'à côté de son esprit subtil, il a un coeur confiant! Mais
+est-ce à moi d'en abuser?...
+
+--Il vaut mieux que ce soit toi qui le trompe que cette Ivana dont il veut
+faire sa femme... fit Vladimir.
+
+--Mon Dieu, le voilà!... je n'oserai plus le regarder...
+
+Rouletabille revenait en effet.
+
+--C'est drôle, dit-il, je n'ai rien vu, ni Priski ni personne!... Rentrons
+vite au kiosque!...
+
+--Mlle Ivana va mieux? S'est-elle bien reposée?... demanda hypocritement
+Vladimir.
+
+--Très bien! je vous remercie, répondit Rouletabille, pensif.
+
+Puis tout à coup, s'adressant à La Candeur et lui prenant les deux revers
+de sa redingote:
+
+--La Candeur! tu sais ce que tu m'as promis! de veiller sur elle comme sur
+moi! Tu ne voudrais pas me faire de la peine, hein?... Je sais que tu ne
+l'aimes pas, mais tu ne voudrais pas me faire de la peine!... Réponds donc,
+mais réponds donc!...
+
+--Non! pas de la peine! répondit La Candeur, qui suffoquait.
+
+--C'est que, vois-tu, je vous trouve une drôle de figure à tous les deux,
+des drôles de manières... Qu'est-ce que c'est que cette histoire de M.
+Priski!... de M. Priski qui vient vous parler d'Ivana!... Serait-elle
+encore menacée de ce côté-là?... Il faudrait me le dire!...
+
+--Ah! mon Dieu!... souffla La Candeur, tu me fais peur de te voir dans des
+états pareils!... C'est vrai que ce M. Priski ne m'a pas l'air naturel du
+tout!...
+
+--Tu vois!... Ah! je voudrais bien savoir où il est passé pour avoir
+disparu si vite!... S'il arrivait malheur à Ivana, ajouta-t-il, en se
+hâtant vers le kiosque, je vous accuserais tous les deux pour ne pas
+m'avoir amené ce M. Priski!
+
+--Rouletabille! grelotta la voix de La Candeur, ce Priski nous a peut-être
+trompés!... Il nous a fait croire qu'il s'éloignait par ce sentier, mais
+peut-être que...
+
+--Peut-être que?...
+
+--Peut-être qu'il est dans le kiosque?...
+
+--Si c'est vrai, malheur à vous!... jeta Rouletabille dans la nuit et il
+bondit vers le kiosque.
+
+Les fenêtres en étaient suffisamment éclairées pour que La Candeur et
+Vladimir, restés prudemment en arrière, vissent, dans l'embrasure d'une
+fenêtre, une ombre, qui était celle de Rouletabille, se jeter sur une
+autre ombre, qui était celle de M. Priski.
+
+--Voilà ton ouvrage... fit Vladimir à La Candeur.
+
+--Priski est une crapule, déclara La Candeur avec un grand soupir de
+soulagement, et je ne regretterai point d'avoir dénoncé Priski à
+Rouletabille s'il a eu le temps de remettre la lettre à Ivana!...
+
+--J'en doute, dit Vladimir.
+
+--On va bien voir...
+
+Ils entrèrent à leur tour dans le kiosque et eurent immédiatement la
+preuve que M. Priski n'avait pas eu le temps de remettre son message à
+Mlle Vilitchkov, qui survenait sur le seuil de sa chambre, surprise par
+tout ce bruit.
+
+M. Priski se relevait cependant que Rouletabille le menaçait d'un
+revolver.
+
+--Qu'y a-t-il encore, mon ami? demanda Ivana d'une voix fatiguée, qui
+trahissait un grand abattement, une immense lassitude de tout.
+
+--Je n'en sais rien! répondit Rouletabille, mais peut-être bien que ce
+monsieur, que vous ne connaissez peut-être point, mais qui s'appelle M.
+Priski, et qui était naguère majordome à la Karakoulé, voudra nous dire la
+raison de sa présence insolite près de vous?
+
+M. Priski brossa son habit avec un grand sang-froid, pria Rouletabille de
+ranger son revolver, salua Mlle Vilitchkov, et dit:
+
+--Je désirais voir Ivana Hanoum; ayant appris en suivant ces messieurs (il
+désignait Vladimir et La Candeur qui ne savaient trop quelle contenance
+tenir) qu'elle habitait ici, je me suis donc dirigé vers ce kiosque et ai
+pénétré dans cette première pièce, sans aucune méchante intention, je vous
+assure.
+
+--Que voulez-vous? demanda encore Ivana avec accablement, cependant qu'au
+titre matrimonial ottoman énoncé par l'ex-concierge du Château Noir,
+Rouletabille avait froncé les sourcils.
+
+--Madame, je suis envoyé près de vous par un ami de Kara-Selim, par le
+seigneur Kasbeck, honorablement connu à Constantinople et en d'autres
+lieux et qui vous veut du bien!
+
+Du coup, Rouletabille, se rappelant l'étrange conversation qu'il avait
+surprise au Château Noir entre ce Kasbeck et Gaulow, devint écarlate et
+secoua d'importance le pauvre Priski.
+
+--Voilà une bien singulière recommandation, s'écria-t-il, et vous avez une
+belle effronterie de venir ici nous parler de ce misérable Kasbeck et cela
+devant Mlle Vilitchkov!
+
+--Madame, messieurs, ne voyez en moi qu'un humble émissaire, émit
+modestement M. Priski, et si j'ai été maladroit en vous disant toute la
+vérité, n'accusez de ma maladresse que ma franchise...
+
+Ivana était devenue aussi pâle que Rouletabille était rouge; cependant
+elle ne disait mot et attendait avec une certaine inquiétude que l'autre
+s'expliquât tout à fait. Il continuait:
+
+--Vous comprenez, moi, je ne suis au courant de rien. Le seigneur Kasbeck
+m'a chargé d'une commission en disant que je serais certainement auprès de
+vous le bienvenu... je commence à en douter... (et il se frotta encore les
+côtes et rebrossa son habit...)
+
+--Quelle commission? demanda brutalement Rouletabille.
+
+--Il paraît, dit M. Priski, que madame tenait beaucoup à certain coffret
+byzantin qui se trouvait, lors du pillage de la Karakoulé par les troupes
+mêmes de Kara-Selim, dans l'appartement nuptial.
+
+--C'est vrai! dit Ivana en retrouvant des couleurs, c'est vrai... j'y
+tenais beaucoup; c'est un souvenir de famille!
+
+--C'est bien cela... Eh bien, ce coffret est tombé entre les mains du
+seigneur Kasbeck, qui, m'a-t-il dit, est au courant de vos malheurs et
+vous plaint beaucoup!... Il a pensé que ce serait pour vous un grand
+soulagement de retrouver cet objet!...
+
+--C'est juste, dit Ivana.
+
+--Et il m'a chargé de vous le remettre tel qu'il l'a retrouvé...
+
+--Et comment l'a-t-il retrouvé? demanda Rouletabille.
+
+--Il l'a retrouvé dans la chambre saccagée; le coffret était
+malheureusement vide des bijoux et souvenirs qui, paraît-il, y avaient été
+enfermés.
+
+--Alors, nous ne tenons plus au coffret, si les souvenirs n'y sont
+plus!... déclara Rouletabille.
+
+--Pardon, fit Ivana, vous n'y tenez pas, mais moi, j'y tiens...
+
+Rouletabille entraîna la jeune fille dans un coin:
+
+--Pourquoi?... Je me défie de cet homme. Je me méfie de Kasbeck...
+Pourquoi y tenez-vous? Vous savez bien que tous les documents du tiroir
+secret sur la mobilisation ont perdu toute leur valeur maintenant que les
+Bulgares victorieux occupent Kirk-Kilissé!
+
+--Ce coffret est en lui-même un souvenir de famille, dit-elle, et cela est
+suffisant pour que j'y tienne!...
+
+Et se tournant vers Priski:
+
+--Où est ce coffret? demanda-t-elle.
+
+Mais Rouletabille ne s'avoua pas vaincu:
+
+--Cette histoire ne me dit rien qui vaille, insista-t-il encore. Ivana!
+Ivana!... rappelez-vous le rôle que ce Kasbeck aurait joué dans la
+disparition de votre soeur Irène!...
+
+--Justement, je voudrais voir où il veut en venir avec moi, fit-elle avec
+un pauvre sourire. Quel danger voyez-vous à ce que cet homme m'apporte ici
+le coffret byzantin?... Pouvez-vous l'apporter tout de suite, monsieur
+Priski?...
+
+--Madame, dans une demi-heure, vous l'aurez!...
+
+--Eh bien, proposa Rouletabille, voilà ce que nous allons faire; moi, je
+ne vous quitte pas, Ivana, car tout ceci ne me paraît pas clair; mais La
+Candeur et Vladimir vont accompagner M. Priski jusqu'à l'endroit où se
+trouve le coffret, et ils reviendront avec l'objet nous retrouver ici!...
+
+--Eh! monsieur, je n'y vois aucun inconvénient, déclara M. Priski, à
+condition toutefois que je revienne moi-même avec l'objet.
+
+--Croyez-vous que ce soit absolument nécessaire?
+
+--Absolument! Qu'est-ce que je désire, moi?... Remettre l'objet, en mains
+propres, à son destinataire, comme il m'a été recommandé, puis
+disparaître. J'aurai fait ma commission!... Vous voyez qu'il n'y avait pas
+de quoi tant me bousculer pour cela!...
+
+--Qu'en dites-vous? demanda Rouletabille, fort perplexe, en regardant
+Ivana.
+
+--C'est un mystère à éclaircir, dit-elle d'une voix glacée; puisque M.
+Priski consent à suivre le plan que vous avez tracé vous-même, que ces
+messieurs aillent donc chercher le coffret!
+
+Pendant tout le temps de cette discussion, celui qui eût examiné La
+Candeur eût pris en pitié le pauvre garçon, tant il était visible que se
+livrait en lui un combat déchirant entre sa conscience d'une part et la
+détestation qu'il avait d'Ivana de l'autre.
+
+Enfin, sur l'ordre de Rouletabille, il partit avec Vladimir et M. Priski.
+Une demi-heure plus tard, tous trois étaient de retour. Ils portaient avec
+précaution le fameux coffret byzantin, mais La Candeur tenait à peine sur
+ses jambes.
+
+M. Priski dit:
+
+--Madame, voici votre coffret, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
+
+Et il sortit.
+
+Aussitôt La Candeur se jeta devant le coffret et s'écria:
+
+--Ne l'ouvrez pas!
+
+Son émotion était telle que Rouletabille en fut tout secoué.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? Tu sais quelque chose!...
+
+--Je ne sais rien; mais ne l'ouvrez pas. Il peut y avoir une bombe
+là-dedans!... Ce Priski est capable de tout!...
+
+--Eh bien, courez après lui et ramenez-le! On l'ouvrira devant lui!
+
+Vladimir et La Candeur sortirent en criant:
+
+--Monsieur Priski! Monsieur Priski!...
+
+Mais ils n'eurent garde de revenir avec lui, car s'ils l'accusaient, eux,
+lui pouvait bien les dénoncer comme ses complices. La Candeur préférait
+l'accuser quand il n'était pas là!... La Candeur revint, affichant un
+grand désespoir de ne pas avoir retrouvé M. Priski.
+
+--Il est parti, envolé! Ce coffret cache certainement un mauvais coup!...
+Il faut te dire, Rouletabille, que, depuis ce matin, M. Priski nous
+poursuit!...
+
+--Pourquoi ne m'en parles-tu que maintenant?
+
+--Parce que nous n'avons pas voulu t'inquiéter... Mais il m'a offert à moi
+mille francs auxquels je n'ai pas voulu toucher... ajouta à bout de
+souffle le pauvre La Candeur, étouffé par le remords.
+
+--Et à moi, dit Vladimir, il a voulu me passer une commission que j'ai
+refusé de faire.
+
+--Quelle commission? demanda Rouletabille dont l'inquiétude était à son
+comble.
+
+--Porter une lettre à Mlle Vilitchkov, en cachette de vous, tout
+simplement! Vous pensez si je l'ai envoyé promener! avoua tout de suite
+Vladimir qui voyait que La Candeur allait «manger le morceau».
+
+Rouletabille, extraordinairement impatienté de ces jérémiades, bouscula La
+Candeur et Vladimir et ouvrit brusquement le coffret; il était bien vide.
+Il le souleva sur un des côtés, découvrit la Sophie à la cataracte,
+demanda une aiguille que lui passa La Candeur qui en avait toujours une
+provision sur lui, l'enfonça dans la pupille de la sainte et fit jouer le
+ressort secret [Voir _Le Château Noir._].
+
+Le tiroir s'ouvrit.
+
+Comme le coffret lui-même, il était vide.
+
+Cependant le reporter y plongea le bras tout entier et sa main revint avec
+une lettre; il ne la regarda même pas:
+
+--Voici votre lettre, dit-il à Ivana en la lui tendant, la lettre que ces
+messieurs ont refusé de vous apporter ce matin!
+
+Et il se releva:
+
+--C'était sûr, ajouta-t-il d'une voix sourde. Le coffret n'était qu'un
+prétexte et le seigneur Kasbeck avait pris toutes ses précautions pour que
+cette lettre, même si son émissaire ne pouvait vous approcher, pût vous
+parvenir!
+
+Ivana décachetait en tremblant la lettre après avoir lu la suscription:
+«_A Ivana Hanoum_», et commençait à lire.
+
+Pendant ce temps, La Candeur semblait ne savoir où se mettre. Il tournait
+d'une façon inquiétante autour d'Ivana. Il finit par aller s'assurer de la
+fermeture des fenêtres et poussa fortement la porte.
+
+--Qu'est-ce que tu as encore? Qu'est-ce que tu fais?
+
+--J'ai juré de veiller sur mademoiselle, râla le géant, alors je ferme les
+fenêtres et je pousse la porte.
+
+--As-tu donc peur qu'elle ne s'envole?
+
+--Est-ce que je sais, moi? Ce Priski de malheur nous a dit qu'aussitôt
+qu'elle aurait lu cette lettre, mademoiselle te quitterait.
+
+--Misérable! rugit Rouletabille, et c'est pour cela que tu t'es fait son
+complice! Ah! je comprends ton attitude maintenant, tes manières! tes
+réticences! tes remords!... La Candeur, tu n'es plus mon ami! Il n'y a
+plus de La Candeur pour moi, je ne te connais plus!...
+
+--Grâce! sanglota La Candeur éperdu, en s'affalant sur le carreau!
+
+Mais Ivana eut vite mis fin à cette scène pathétique. Elle tendit,
+toujours avec son désolé sourire, la lettre à Rouletabille.
+
+--Mais cette lettre est en turc! dit Rouletabille; traduisez donc,
+Vladimir...
+
+C'était une lettre de Kasbeck:
+
+«Madame, j'ai su, par Kara-Selim lui-même, le prix que vous attachiez à
+votre coffret de famille puisque, pour rentrer en sa possession, vous
+n'avez pas hésité à accepter de vous unir au bourreau de votre père, de
+votre mère et de votre oncle... Ayant pu, moi-même, après la disparition
+de Kara-Selim approcher le précieux objet, j'en ai découvert tout le
+mystère, je vous le renvoie vide! Mais je conserve par devers moi tous les
+papiers que j'ai trouvés dans le tiroir secret. Je vous les garde intacts,
+dans leurs enveloppes et avec leurs cachets, persuadé que vous aurez une
+grande joie à les venir chercher vous-même. Je vous attends d'ici le 27
+octobre au plus tard à Dédéagatch.»
+
+A cette lecture, Rouletabille éclata d'un furieux éclat de rire qui
+faisait bien mal à entendre.
+
+--Trop tard, le tonnerre! s'écria-t-il.
+
+--Oui, dit simplement Ivana, et elle rentra dans sa chambre.
+
+--Alors elle ne s'en va pas! On peut ouvrir la porte, les fenêtres...
+s'écria joyeusement La Candeur. Tu me pardonnes, Rouletabille?
+
+--Non! répondit Rouletabille.
+
+XI
+
+OU ROULETABILLE REÇOIT DES NOUVELLES DE SON JOURNAL
+
+Joseph Rouletabille! Ordre du général-major Stanislawoff!
+
+En même temps qu'il prononçait cette phrase en français, un officier
+d'état-major sautait à bas de son cheval à la porte du kiosque et saluait
+les jeunes gens.
+
+--Que me voulez-vous, monsieur! demanda le reporter.
+
+--C'est un ordre qui vient d'arriver du quartier général en même temps
+qu'une automobile d'état-major. Le général Stanislawoff désire vous voir
+immédiatement et j'ai mission de vous ramener ainsi que Mlle Vilitchkov,
+si elle se trouve avec vous.
+
+--Elle est là, dit Rouletabille, et nous sommes prêts à vous suivre. Où se
+trouve le général?
+
+--A Stara-Zagora.
+
+--Nous n'y sommes pas! dit Rouletabille.
+
+--Nous y serons demain! nous avons l'auto.
+
+--Les routes sont abominables, objecta Vladimir.
+
+--Si elles étaient bonnes, répondit l'officier, nous serions à Zagora
+cette nuit... Enfin nous y serons le plus tôt possible. Messieurs, je
+reviens vous chercher avec l'auto dans une demi-heure. Vous préviendrez
+Mlle Vilitchkov.
+
+--C'est entendu, répondit Rouletabille, et il frappa à la porte de la
+jeune fille pendant que l'officier s'éloignait.
+
+--Entrez, fit la voix d'Ivana.
+
+Il la trouva debout, tout près de la porte, avec des yeux d'épouvante, se
+retenant au mur.
+
+--Mon Dieu, qu'avez-vous encore? demanda le reporter.
+
+--J'ai entendu... fit-elle dans un souffle.
+
+--Et c'est la perspective de retrouver le général-major qui vous met dans
+cet état?
+
+--Que me veut-il?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien, mais mon avis est qu'après ce que vous avez
+fait pour votre pays, ajouta-t-il très énervé, vous n'avez pas à vous
+effrayer d'une pareille entrevue!...
+
+Elle s'enveloppa dans un manteau, s'assit et attendit le retour de
+l'officier avec une tête de condamnée à mort. Elle frissonnait.
+Rouletabille lui demanda si elle avait froid. Elle ne lui répondit pas.
+
+Quand on entendit la trompe de l'auto, elle se leva tout à coup, comme
+réveillée en sursaut, et elle fixa l'officier qui entrait, de ses étranges
+yeux d'effroi. L'officier se présenta, salua, baisa la main d'Ivana et lui
+dit que tous les amis de sa famille seraient heureux de la revoir. Elle ne
+manquerait point d'en trouver à Stara-Zagora. Il lui cita des noms.
+
+Elle l'écoutait plus morte que vive.
+
+Rouletabille dut lui offrir son bras pour monter dans la voiture.
+
+Les trois jeunes gens l'y suivirent. Ce fut un voyage horrible, des heures
+de fatigue sans nom... Elle ne se plaignit pas. Le lendemain, après avoir
+failli rester vingt fois en route, après avoir été arrêtés à chaque
+instant par d'interminables mouvements de troupes, ils arrivaient à
+Stara-Zagora.
+
+L'auto se rendit immédiatement à la gare, où le général couchait dans son
+train pour être prêt à se rendre immédiatement sur tel ou tel point de la
+frontière, selon les événements... Là, ils apprirent que le général-major
+était déjà sorti. Il devait être en ville, chez un notable commerçant,
+Anastas Arghelof, où il tenait souvent conseil avec le général Savof et le
+président de la Chambre, Daneff, qui représentait le pouvoir civil auprès
+de l'état-major général.
+
+Mais là on apprit que le général-major était monté en auto avec M. Daneff
+et s'était fait conduire dans la direction de Mustapha-Pacha où les
+troupes bulgares avaient remporté récemment un gros succès.
+
+
+Cependant les jeunes gens virent le général Savof, qui leur apprit que le
+général-major était fort impatient de les voir et qu'il les priait, s'ils
+étaient arrivés avant son retour, de l'attendre à Stara-Zagora.
+
+--Général, dit Rouletabille, je suis aussi pressé de présenter mes
+hommages au général Stanislawoff qu'il a hâte de nous voir, veuillez le
+croire. Et je regrette qu'il ne soit pas là, car j'ai une grande faveur à
+lui demander, celle de laisser mes lettres et télégrammes partir
+immédiatement pour la France.
+
+--Ceci me regarde, répondit aimablement le général Savof. Je sais que je
+puis avoir confiance en vous. Le général Stanislawoff ne m'a rien caché de
+_ce que nous vous devons!_ Aussi je me ferai un grand plaisir de vous
+éviter toutes les formalités de la censure. Donnez-moi tous vos papiers et
+je vais y apposer mon cachet.
+
+--Merci, général!
+
+Rouletabille chercha La Candeur, dépositaire des précieux reportages, mais
+La Candeur était déjà parti pour la poste, très pressé de retirer sa
+correspondance personnelle, lui apprit Vladimir.
+
+--Général, je vais écrire encore quelques lignes, et dans une heure
+j'arrive avec tous mes paquets; je compte sur vous.
+
+--Entendu, répondit le général Savof; pendant ce temps, je ferai donner
+ici même à Mlle Vilitchkov les soins dont elle me paraît avoir grand
+besoin.
+
+--Nous vous en serons reconnaissants, général!
+
+Rouletabille et Vladimir prirent congé et se dirigèrent aussitôt vers la
+porte.
+
+--Vous trouverez là-bas tous vos confrères, lui cria encore le général.
+
+Vladimir sauta de joie:
+
+--On va revoir les confrères!... et Marko le Valaque!... Ils vont nous en
+poser des questions!... On m'a dit chez Anastas Arghelof qu'ils étaient
+comme enragés, car on les tient serrés!... Ils ne peuvent rien
+envoyer!...
+
+--Tout de même, j'ai hâte d'avoir des nouvelles du canard, avouait
+Rouletabille, préoccupé, et ils hâtaient le pas.
+
+Stara-Zagora est une jolie petite ville au pied des collines. Ses longues
+rues cahoteuses ont tout le caractère du proche Orient. Dans les cafés en
+plein vent, sous les portiques garnis de vigne, des indigènes devisaient
+avec cette placidité qu'on ne voit qu'aux pays du soleil.
+
+--On se croirait à cent mille lieues de la guerre... dit Vladimir. Si
+c'est tout ce qu'on permet aux correspondants de voir de la campagne de
+Thrace, je comprends qu'ils ne doivent pas être contents!
+
+Ils rencontrèrent justement un correspondant qu'ils reconnurent à son
+brassard rouge. Il était furieux.
+
+--Rien... leur dit-il. Nous ne savons rien... On nous communique un
+bulletin de victoire sec comme un coup de trique, et c'est avec cela, du
+reste, que nous devons apporter chaque jour des milliers de mots aux
+employés du télégraphe, qui s'affolent, comme vous devez le penser, avec
+leurs trois pauvres appareils Morse... Ils n'ont même pas de Hughes!...
+Quel métier!... Aussi ce qu'on gémit!... Il n'y a que Marko le Valaque qui
+soit content.
+
+--Pourquoi donc? demanda Vladimir, qui, comme nous le savons, n'aimait
+point Marko le Valaque.
+
+--Eh! mais parce qu'il a envoyé des correspondances épatantes à son
+canard.
+
+--Pas possible! Et comment a-t-il fait?
+
+--Ah! ça, nous n'en savons rien.
+
+--Eh bien, fit Rouletabille, il est plutôt temps d'expédier quelque chose
+de propre à _l'Époque!_ Ils doivent fumer là-bas si la concurrence a reçu
+des articles aussi étonnants que ça!
+
+Ils arrivèrent au bureau de poste. Les confrères les accueillirent avec
+des cris de joie et de surprise. Qu'étaient-ils devenus? Qu'avaient-ils
+fait depuis quinze jours?... Les confrères avaient été d'abord très
+inquiets, mais comme dans les journaux envoyés de Paris ils n'avaient
+trouvé aucune correspondance intéressante de Rouletabille, ces messieurs
+s'étaient rassurés.
+
+Et encore:
+
+--Il n'y a que Marko le Valaque qui a su se débrouiller!
+
+--Il est extraordinaire, ce type-là, affirmèrent-ils
+tous. Et à cause de lui ce que nous avons été eng...
+
+Rouletabille demanda son courrier et décacheta d'abord les plis qui lui
+venaient de _l'Époque_ avec une hâte fébrile. Il pâlit. Tous le
+regardaient lire:
+
+--On n'est pas content, hein?
+
+--Non, on n'est pas content, s'écria Rouletabille, mais ça c'est
+incroyable!
+
+Et il lut tout haut: «Votre silence est d'autant plus incompréhensible que
+vous ne pouvez invoquer l'impossibilité d'envoyer la correspondance
+promise sur votre voyage à travers l'Istrandja-Dagh, attendu que notre
+confrère _la Nouvelle Presse_ en publie une du plus haut intérêt et qui a
+fait monter son tirage de plus de quatre cent mille. Ces correspondances
+signées Marko le Valaque relatent des événements et des faits qui, sans
+être historiques, n'en captivent pas moins les esprits par leur
+originalité et aussi à cause du cadre dans lequel ils se déroulent. Ils
+méritaient de retenir votre attention. Bref, c'est non seulement un coup
+raté de votre part, mais un prodigieux succès pour notre confrère, et,
+pour nous, c'est la honte et la désolation... Notre directeur ne s'en
+console point et il charge votre rédacteur en chef de vous exprimer toute
+sa surprise.»
+
+--Eh bien, mon vieux, tu es servi!... lui cria-t-on.
+
+--Oui, il a aussi son paquet!...
+
+Vladimir, horriblement vexé, comme si ces reproches lui avaient été
+personnellement destinés, se mordait les lèvres jusqu'au sang.
+Rouletabille, très agité, se leva:
+
+--Marko le Valaque est donc allé dans l'Istrandja-Dagh? demanda-t-il.
+
+--Dame! répondirent les autres, on n'invente pas ce qu'il a écrit... C'est
+trop vécu, c'est trop épatant...
+
+--Et il a été longtemps absent?
+
+--Une huitaine, pas plus! Mais pendant ces huit jours-là on peut dire
+qu'il n'a pas perdu son temps.
+
+--Et ces correspondances de _la Nouvelle Presse_, vous les avez?...
+
+--Parfaitement, répondirent-ils tous. Tu n'as qu'à passer à l'hôtel du
+Lion d'Or où nous sommes tous descendus... tu les verras, tu pourras les
+lire...
+
+--Bien! bien!...
+
+Rouletabille faisait peine à voir.
+
+--Venez, Vladimir, fit-il. Où est La Candeur?
+
+--La Candeur est à l'hôtel du Lion d'Or! lui répondit-on. Aussitôt que
+nous lui avons parlé des correspondances de Marko, lui aussi a voulu les
+lire, tu penses!
+
+--Et où est-ce l'hôtel du Lion d'Or?
+
+--Nous allons t'y conduire!...
+
+La mine déconfite de Rouletabille les amusait trop pour qu'ils le
+lâchassent. Ils l'accompagnèrent tous à l'hôtel.
+
+La première personne que Rouletabille aperçut dans le salon de lecture fut
+La Candeur.
+
+Il était penché sur un paquet de journaux qu'il venait de parcourir et
+achevait de lire un article, les yeux hors de la tête, toute la face
+congestionnée. Au bruit que les reporters firent en entrant, il leva le
+front, vit Rouletabille, et l'on put craindre un instant que ce grand
+garçon ne tombât là, foudroyé, victime d'un coup de sang.
+
+--Ah! bien..., murmura-t-il.
+
+Et c'est tout ce qu'il put dire. Rouletabille se jeta sur les journaux. Il
+ne fut pas longtemps à se rendre compte du crime. C'étaient ses articles!
+Les articles de Rouletabille signés Marko le Valaque!
+
+--Quand je vous disais, sous la tente, que notre visiteur nocturne était
+Marko! s'écria Vladimir, triomphant. C'était lui qui tournait autour de
+nous pour nous voler nos articles. Il n'est pas capable d'écrire dix
+lignes. Je le connais bien, moi!... Tout de même, c'est raide!...
+
+Rouletabille continuait de lire... Il y avait là toute la première partie
+de leur voyage dans l'Istrandja-Dagh qu'il avait dictée à La Candeur. Il
+n'y manquait pas un paragraphe, ni un point, ni une virgule.
+
+Le reporter, blême de fureur contenue, dit à La Candeur:
+
+--Montre-moi la serviette!
+
+C'était le premier mot qu'il lui adressait depuis la veille. La Candeur
+ouvrit sa serviette et dit d'une voix expirante:
+
+--Je n'y comprends rien... Tous les articles sont encore là...
+
+Et il sortit les enveloppes numérotées et datées contenant chacune
+l'article du jour.
+
+--Montre-moi les articles!...
+
+La Candeur, de plus en plus tremblant, sortit les articles des enveloppes
+et les déplia: du papier blanc!... Parfaitement, du papier blanc! Quant
+aux articles de Rouletabille, ils étaient passés dans la poche de Marko le
+Valaque!...
+
+--Le bandit! s'écria Vladimir, où est-il?...
+
+--Oui! qu'il vienne! murmura La Candeur en crispant ses terribles
+phalanges, j'ai besoin de l'étrangler!
+
+--Oh! il n'est pas loin, lui répondit-on, il habite l'hôtel.
+
+Les confrères étaient dans la jubilation de l'incident.
+
+--Comment, toi, Rouletabille! c'est toi qui te laisses rouler ainsi!...
+
+Rouletabille leur ferma le bec:
+
+--Oui, dit-il sur un ton glacé, et je m'en vante! Je n'ai pas voulu croire
+qu'un homme qui se dit journaliste, auquel vous serrez la main tous les
+jours et que vous traitez comme un confrère, fût un voleur et un assassin!
+
+Ils s'exclamèrent. Alors, Rouletabille, en quelques mots, les mit au
+courant des faits. Marko le Valaque les avait suivis à la piste dans
+l'Istrandja-Dagh, intrigué de les voir prendre ces chemins aussi
+mystérieux lorsque tous les correspondants restaient à Sofia; il avait
+pénétré nuitamment sous leur tente; il s'était emparé des correspondances
+qu'il avait expédiées à Paris sous son nom, et puis il avait fait pis
+encore que cela! Pour se débarrasser de la concurrence du représentant de
+_l'Époque_, il n'avait pas hésité à dénoncer Rouletabille et ses
+compagnons aux autorités turques comme espions du général Stanislawoff, au
+risque de les faire fusiller!
+
+Le reporter raconta leur arrestation par l'agha. Quand il eut fini sur ce
+chapitre, un concert de malédictions s'éleva à l'adresse de Marko le
+Valaque.
+
+--C'est un misérable. Il faut se venger, s'écriaient les uns.
+
+--Il faut le dénoncer, menaçaient les autres.
+
+Soudain Vladimir dit:
+
+--Attention, le voilà!
+
+--Laissez-moi faire, pria Rouletabille, c'est à moi qu'il appartient de le
+traiter comme il le mérite. Quant à toi, La Candeur! tu n'as plus «voix au
+chapitre!» Je te prie de ne plus te mêler de rien!... Mes affaires ne te
+regardent plus!
+
+Ce disant il faisait disparaître les numéros de _la Nouvelle Presse_ dans
+la serviette qu'il avait reprise à La Candeur, lequel faisait vraiment
+peine à voir.
+
+Marko le Valaque entra dans le salon, ne semblant se douter de rien. Tout
+à coup, il aperçut Rouletabille. Il pâlit un peu et puis, se forçant à
+faire bonne contenance, il se dirigea vers le reporter:
+
+--Tiens! Rouletabille, fit-il, qu'étiez-vous donc devenu? Tout le monde
+ici était très inquiet de votre sort...
+
+Rouletabille lui serra la main avec un grand naturel.
+
+--C'est ce que mes confrères me disaient, répondit-il. Mais heureusement
+il ne nous est rien survenu de désagréable. Nous avons fait un petit tour
+dans l'Istrandja-Dagh et, après quelques aventures sans grande importance,
+nous avons eu la chance d'assister à la prise de Kirk-Kilissé.
+
+--En vérité! s'écrièrent tous les confrères.
+
+--Mes compliments! fit Marko le Valaque, dont le front se rembrunit... ça
+a dû être une belle journée! J'ai entendu dire que la bataille avait été
+acharnée!
+
+--Oh! terrible! proclama Rouletabille. Je n'ai encore assisté à rien de
+comparable! On s'est battu pendant plus de vingt-quatre heures dans cette
+ville avec une rage, un désespoir chez ceux-ci, un enthousiasme chez
+ceux-là qui, à mon avis, n'a encore été atteint en aucune bataille
+moderne!
+
+--Oh! raconte-nous ça! s'écriaient tous les reporters. Tu peux bien nous
+donner ces quelques détails... ça ne t'empêchera pas d'avoir eu la primeur
+de la nouvelle...
+
+--Je n'ai jamais été un mauvais confrère, dit Rouletabille, et je n'ai
+jamais refusé un service à un camarade. Eh bien, sachez donc que les
+troupes de Mahmoud Mouktar pacha s'étaient retranchées fortement derrière
+les ouvrages de Kirk-Kilissé et qu'il a fallu aux Bulgares sacrifier des
+brigades entières pour forcer les forts de Baklitza et de Skopos! Ces
+places ont été prises après une lutte formidable qui a recommencé dans les
+rues de Kirk-Kilissé! Les Turcs, de rue en rue, se sont défendus de la
+façon la plus héroïque, transformant chaque maison en une petite
+forteresse... Il a fallu emporter d'assaut le palais du gouverneur... il a
+fallu...
+
+Rouletabille parla ainsi pendant plus d'un quart d'heure, imaginant une
+prise de Kirk-Kilissé qui n'avait jamais existé et prenant le contre-pied,
+à chaque instant, de la vérité. Il donnait les plus précis et les plus
+significatifs détails relatifs à une bataille qu'il inventait de toutes
+pièces, faisant mouvoir des régiments qui n'avaient même pas pris part aux
+combats de Demir-Kapou et de Petra, mettant dans la bouche de certains
+généraux bulgares des paroles historiques qui devaient, plus tard, les
+faire bien rire et qui étaient destinées à couvrir de ridicule l'imbécile
+qui les avait rapportées. C'était magnifique, c'était coloré, c'était,
+comme on dit, bien vécu!...
+
+--Ah! bien, on croirait qu'on y est, disaient les confrères, qui prenaient
+tous des notes avec une hâte bien compréhensible.
+
+--Et tu as déjà envoyé tout ça? demandèrent-ils à Rouletabille.
+
+Rouletabille, qui avait enfin terminé son récit, regarda autour de lui,
+constata que Marko le Valaque s'était déjà enfui avec son trésor de notes
+sur la prise de Kirk-Kilissé et dit:
+
+--Non, messieurs!... je n'ai rien envoyé de tout cela!... parce que tout
+cela est faux! parce que tout cela n'est jamais arrivé... Gardez-vous donc
+bien de télégraphier un mot de toutes ces calembredaines qui rempliront au
+moins, trois colonnes de _la Nouvelle Presse_ sous la signature de Marko
+le Valaque. La vérité que je vous engage à télégraphier est celle-ci, que
+La Candeur va télégraphier lui-même à _l'Époque: «Kirk-Kilissé a été
+occupée par les troupes bulgares sans coup férir. Les armées du général
+Radko Dimitrief n'ont trouvé âme qui vive dans la cité dont les Ottomans
+s'étaient enfuis en une incompréhensible panique dont il n'est peut-être
+pas d'exemple dans l'Histoire!_»
+
+Stupéfaits d'abord, les correspondants comprirent que Rouletabille venait
+de se venger de Marko le Valaque! Et comment! Ils applaudirent à cette
+réplique de bonne guerre que le Valaque n'avait pas volée.
+
+--Il est fini!... dirent-ils. Il sera désormais considéré comme un menteur
+et un bluffeur! Il ne sera plus possible nulle part!... Aucun journal
+sérieux n'en voudra plus! Nous en voilà débarrassés!...
+
+--Et maintenant, nous autres, dit Rouletabille à La Candeur et à Vladimir,
+il va falloir travailler et ferme! Y a-t-il encore une chambre libre ici?
+
+--Tu veux bien que je travaille encore avec toi! s'écria La Candeur.
+
+--Mais, oui! idiot! seulement, cette fois, laisse la serviette à Vladimir.
+Il est plus crapule que toi, mais il est moins bête!
+
+--Merci!
+
+On leur trouva une chambre. Cinq minutes plus tard, Rouletabille
+commençait à dicter un article à Vladimir, cependant qu'il envoyait La
+Candeur d'abord au télégraphe porter une dépêche succincte sur la prise de
+Kirk-Kilissé, puis chez Anastas Arghelov, pour avoir des nouvelles du
+général Stanislawoff.
+
+L'article de _l'Époque_ qu'il dictait commençait ainsi:
+
+«Notre confrère _la Nouvelle Presse_ a publié, sous la signature de Marko
+le Valaque, une série fort intéressante de correspondances relatant un
+voyage de son envoyé spécial et des secrétaires de celui-ci dans
+l'Istrandja-Dagh. Les lecteurs de _la Nouvelle Presse_ ont regretté que
+cette série restât tout à coup suspendue sans qu'on leur en donnât la
+raison. Qu'ils se consolent! Ils pourront désormais trouver, dans
+_l'Époque_, la suite de ces aventures si dramatiques de trois reporters
+dans un pays ravagé par une guerre terrible. Seulement ces articles seront
+signés désormais Joseph Rouletabille, notre envoyé spécial ayant pris ses
+précautions pour que Marko le Valaque ne les lui volât pas, cette fois,
+comme il y avait réussi une première!...»
+
+Ayant achevé ce petit «chapeau», Rouletabille entra dans le vif de la
+tragédie qu'ils avaient vécue au pays de Gaulow, et il commençait à faire
+la description du majestueux hôtel des Étrangers [_Le Château Noir._],
+quand La Candeur fit son entrée.
+
+Il paraissait assez inquiet.
+
+--Eh bien, lui demanda Rouletabille, et Stanislawoff?
+
+--Il est revenu! dit La Candeur en soufflant. Il est arrivé quelques
+minutes après notre départ.
+
+--Courons donc! fit Rouletabille.
+
+--Inutile, il est reparti!
+
+--Comment, reparti?
+
+--Oui, il est reparti en auto. Il te fait savoir qu'il te recevra ce soir
+ou cette nuit, sitôt son retour.
+
+--Ah! mais en voilà une comédie! grogna le reporter. Il me fait venir
+parce qu'il a absolument besoin de me voir, et sitôt que je suis arrivé,
+il fiche le camp! S'il ne tient pas plus que ça à ma visite, qu'il me
+laisse donc tranquillement travailler! Où en étions-nous, Vladimir?
+
+--Rouletabille, reprit La Candeur, qui paraissait de plus en plus ennuyé,
+le général-major n'est pas reparti tout seul.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que ça me fiche!
+
+--Il est reparti avec Ivana Vilitchkov!
+
+--Hein?
+
+--Je te dis ce qu'on m'a dit. Mlle Vilitchkov n'est plus à l'hôtel de M.
+Anastas Arghelov!
+
+--Alors le général l'a emmenée? Et pourquoi? Et où?...
+
+--Mais je n'en sais rien, moi!...
+
+Rouletabille bondit hors de la chambre, hors de l'hôtel, courut chez
+Anastas Arghelov et là eut la chance de rencontrer tout de suite le
+général Savof.
+
+--Ivana Vilitchkov?
+
+--Partie avec le général Stanislawoff!...
+
+Et comme le général Savov voyait le reporter bouleversé, il le rassura
+tout de suite. Le général-major n'avait fait que passer. Il avait eu un
+court entretien avec Mlle Vilitchkov, et comme il repartait pour les
+avant-postes, Ivana l'avait supplié de l'emmener avec lui... Elle était
+curieuse de voir le théâtre de la guerre!...
+
+--Voir le théâtre de la guerre! Mais elle en revient!
+
+--Caprice de jeune fille... et puis je crois que le général-major avait
+besoin de causer avec elle... Tranquillisez-vous, il ne peut rien lui
+arriver de redoutable... Le général-major la considère comme sa pupille et
+l'aime comme sa fille. Il vous la ramènera saine et sauve avant ce soir...
+ajouta Savof avec un sourire.
+
+Rouletabille retourna à l'hôtel du Lion-d'Or, un peu tranquillisé... et il
+continua de dicter ses articles toute la journée.
+
+XII
+
+OU ROULETABILLE S'APERÇOIT QU'IL N'EN A PAS ENCORE FINI AVEC LE COFFRET
+BYZANTIN
+
+De temps en temps, La Candeur allait voir si le général Stanislawoff et
+Ivana n'étaient point de retour. Mais ils ne rentrèrent ni cette
+journée-là, ni la nuit suivante, qui se passa pour Rouletabille dans le
+travail et dans l'inquiétude. Dans la matinée du lendemain, personne
+encore!... Rouletabille avait beau se dire: «Elle est avec le
+général-major, aucun danger ne la menace!», il n'en était pas moins
+désemparé.
+
+Pour ne plus penser à cette absence qui se prolongeait d'une façon
+inexplicable, il se rejetait sur son travail avec acharnement.
+
+Il était midi le lendemain, et les confrères s'asseyaient à la table
+d'hôte du Lion d'Or, quand des clameurs, des cris d'exaspération, tout un
+gros tumulte monta soudain de la salle à manger. Et La Candeur parut, la
+figure écarlate comme il lui arrivait dans les moments d'émotion intense.
+
+--Rouletabille! Rouletabille!...
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore?... Est-ce Stanislawoff, ce coup-ci?
+
+--Non, c'est Marko le Valaque!...
+
+--Eh bien, qu'est-ce qu'il lui arrive?...
+
+--Il lui arrive un télégramme de félicitations et on double ses
+appointements et ses frais à la suite de son récit de la prise de
+Kirk-Kilissé!
+
+--Non!...
+
+--C'est comme je te le dis!... Et ce qu'il rigole, mon vieux!... ce qu'il
+se fiche de nous tous!... Ce qu'il fait l'important!
+
+--Malheur de malheur! gémit Vladimir. Il y a de quoi en crever!...
+
+--Il montre la dépêche à tout le monde!... mais ce n'est pas le plus beau!
+
+--Quoi encore?
+
+--Ce sont les autres qui sont furieux!... furieux après toi!... Ils ont
+tous reçu des dépêches qui les eng...!... Il y en a qui sont menacés
+d'être fichus à la porte parce qu'ils ont télégraphié que Kirk-Kilissé a
+été prise sans coup férir, tandis que _la Nouvelle Presse_ donne tous les
+détails d'une épouvantable tuerie!
+
+--Une dépêche pour M. Rouletabille! annonça un domestique.
+
+Rouletabille ouvrit le télégramme.
+
+Il lut tout haut:
+
+«_Si vous êtes malade, faites-vous remplacer, par _Marko le Valaque! Son
+récit de la prise de Kirk-Kilissé est admirable!_»
+
+Signé: Le RÉDACTEUR EN CHEF.
+
+Rouletabille était accablé quand la porte de la chambre s'ouvrit à nouveau
+devant tous les correspondants qui maudissaient à la fois Marko le Valaque,
+qui avait envoyé une si belle dépêche, et Rouletabille, qui les avait
+empêchés d'en faire autant.
+
+--Mais quand je vous dis que c'est faux! hurla Rouletabille.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que ça nous fasse que ce soit faux! Tiens! lis! Et
+on lui fit lire une dépêche du _Journal de onze heures_ à son envoyé
+spécial: «On ne vous a pas envoyé à Kirk-Kilissé pour nous télégraphier
+qu'il ne s'y passe rien!...»
+
+Là-dessus, ils descendirent en brandissant des stylographes et en
+déclarant que désormais ils ne seraient pas si bêtes et qu'il se passerait
+toujours quelque chose!
+
+Un correspondant prit La Candeur à part et lui souffla à l'oreille en lui
+montrant Rouletabille:
+
+--Dis donc, La Candeur! Qu'est-ce qu'il a? Ça n'a pas l'air de lui réussir
+la guerre balkanique, à Rouletabille!
+
+--Il a, répondit lâchement La Candeur, il a qu'il est amoureux!... Alors,
+tu comprends!...
+
+--Oui, tu m'en diras tant! Il n'en faut pas davantage pour abrutir un
+pauvre jeune homme!...
+
+A ce moment, un officier entra et demanda Rouletabille.
+
+--Le général-major est arrivé, lui dit-il, et désirerait vous voir.
+
+--J'y vais, fit Rouletabille, immédiatement sur ses pattes; il est revenu
+avec Mlle Vilitchkov?
+
+--Non, je ne pense pas!... Je l'ai vu revenir seulement avec ses officiers
+d'ordonnance.
+
+--Chouette! éclata La Candeur.
+
+Rouletabille tourna de son côté un visage décomposé:
+
+--Allez vous-en, _monsieur!_... dit-il à La Candeur. Que je ne vous
+retrouve plus jamais sur mon chemin!... Venez, Vladimir!
+
+Et il suivit l'officier, pâle comme un spectre.
+
+En passant, Vladimir dit à La Candeur, qui était tombé sur une chaise:
+
+--Te désole pas mon garçon! Tu peux toujours offrir tes services à Marko
+le Valaque!...
+
+Dix minutes plus tard, Rouletabille était devant le général-major, qui ne
+lui ménagea point ses plus chaudes félicitations pour sa campagne de
+l'Istrandja-Dagh. Le reporter s'inclina:
+
+--Excusez-moi, général!... mais je suis inquiet au sujet de Mlle
+Vilitchkov...
+
+--Pourquoi donc? interrogea Stanislawoff, avec un aimable sourire, car il
+n'ignorait pas les sentiments de Rouletabille pour Ivana.
+
+--Je dois vous dire, général, que depuis quelques jours Mlle Vilitchkov,
+fatiguée par de terribles aventures qu'elle vous a peut-être rapportées...
+
+--Oui, je sais, dit Stanislawoff.
+
+--... Est dans un état moral assez faible...
+
+--Vraiment, il ne m'a pas paru...
+
+--Elle est abattue...
+
+--Abattue! allons donc!... je l'ai au contraire trouvée pleine d'énergie...
+
+--Et moi, je l'ai laissée tout à fait accablée... aussi ai-je été assez
+étonné d'apprendre qu'elle vous avait accompagné aux avant-postes et ai-je
+été plus inquiet encore quand j'ai su que vous reveniez sans elle...
+
+--Mlle Vilitchkov s'est, en effet, absentée pour plusieurs jours, dit le
+général en faisant asseoir Rouletabille; mais il n'y a point là de quoi
+vous inquiéter. Elle m'a annoncé elle-même qu'elle serait de retour à
+l'endroit même où je me trouverai dans une semaine au plus tard!
+
+--Merci de ces bonnes paroles, général! quoique cette absence me paraisse
+tout à fait inexplicable...
+
+--Aussi, je vais vous l'expliquer, dit Stanislawoff, puisque aussi bien il
+est entendu, ajouta-t-il avec un sourire, que je n'ai point de secret pour
+vous...
+
+--Oh! général!...
+
+--J'avais hâte de vous voir, d'abord pour vous féliciter. Le service que
+vous nous avez rendu, je ne l'oublierai jamais!
+
+Rouletabille était sur des charbons ardents. Il n'était point venu pour
+qu'on lui parlât de lui, mais d'Ivana.
+
+--C'est grâce à vous, monsieur, continua Stanislawoff, que nous avons pu
+agir en toute sécurité, certains que nos plans secrets de mobilisation et
+de campagne étaient restés ignorés de l'adversaire.
+
+--Nous les avons retrouvés intacts, dans le tiroir secret du coffret
+byzantin, dit Rouletabille qui souffrait le martyre et envoyait
+mentalement le coffret byzantin à tous les diables.
+
+--C'est ce que m'a dit Mlle Vilitchkov que j'ai trouvée ici à mon retour
+et qui m'a rapporté dans quelles dramatiques conditions vous aviez
+découvert les plis scellés de l'état-major!
+
+--Mlle Vilitchkov, général, a dû vous dire que nous n'avons pas eu le
+temps de nous en emparer et que nous avons dû refermer en hâte le tiroir
+où ils étaient cachés et où nul ne soupçonnait leur présence...
+
+--Mlle Vilitchkov, reprit le général d'une voix grave, m'a dit aussi que
+vous aviez revu hier le coffret byzantin, que vous en aviez ouvert le
+tiroir et que vous aviez constaté, cette fois, que les plis avaient bien
+disparu.
+
+--C'est exact! Mais nous ne nous en sommes point tourmentés, car il nous
+est apparu que le secret de ce tiroir avait été découvert trop tard par
+vos adversaires, attendu que les plans de mobilisation qu'il contenait
+étaient maintenant connus de tous par la victoire de vos armées!
+
+--Le malheur, monsieur, exprima le général sur un ton de plus en plus
+grave, est que ces plis ne contenaient point seulement nos plans de
+mobilisation et d'attaque...
+
+--Quoi donc encore, général? demanda Rouletabille, de plus en plus agité
+et effrayé du tour que prenait la conversation.
+
+--Certains de ces plis, reprit Stanislawoff, renferment les indications
+les plus précises sur notre système d'espionnage militaire tant en Thrace
+et en Macédoine qu'à Constantinople même. Le pis est que le nom et
+l'adresse de nos espions à Constantinople s'y trouvent en toutes lettres
+avec le chiffre de la correspondance qui nous permet de communiquer avec
+eux!
+
+Rouletabille s'était levé.
+
+--Oh! fit-il, nous ne savions point cela!...
+
+--Si ces plis ont été ouverts par nos ennemis, c'est non seulement, pour
+nous, la nécessité de reconstituer sur de nouvelles bases un nouveau
+système d'espionnage, ce qui nous occasionnerait bien de l'embarras en ce
+moment, mais encore c'est la mort, c'est l'éxécution certaine pour une
+vingtaine de serviteurs dévoués que nous entretenons à Constantinople!
+
+Cette perspective n'avait pas l'air de jeter Rouletabille dans un
+désespoir sans bornes. Il ne pensait toujours, dans ce nouvel imbroglio,
+qu'à Ivana...
+
+--Général! interrompit-il, que vous a dit Mlle Vilitchkov quand vous lui
+avez appris cela?
+
+--Elle s'en est montrée d'abord aussi effrayée que moi, et puis elle a
+paru reprendre ses esprits et m'a dit qu'il ne dépendait que d'elle que
+ces documents rentrassent en notre possession d'ici à quelques jours sans
+que l'ennemi en ait eu connaissance. Elle savait où se trouvaient les plis
+et ne doutait point qu'on ne les lui remît si elle allait les chercher
+elle-même!
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria Rouletabille... c'est bien cela! c'est bien
+cela!... Oh! c'est affreux, général!... et alors?...
+
+--Alors Mlle Vilitchkov est allée les chercher!...
+
+--Et elle vous a dit qu'elle vous les rapporterait avant huit jours?...
+
+--Oui, avant huit jours!...
+
+--Elle ne vous les rapportera pas, général!
+
+--Elle m'a donc menti?...
+
+--Non! car vous aurez les plis, et vos espions seront sauvés... Mais elle,
+général, elle! elle ne reviendra pas!...
+
+--Comment cela?... Que voulez-vous dire?...
+
+--Elle est partie pour Dédéagatch, n'est-ce pas?...
+
+--Oui, pour Dédéagatch?...Elle m'a demandé une auto. Je lui ai fait donner
+ma plus forte voiture et j'ai fait monter avec elle trois prisonniers
+turcs, des notables de l'Istrandja qui connaissaient Kara-Selim, le mari,
+paraît-il, d'Ivana Vilitchkov, car Ivana Vilitchkov est maintenant Ivana
+Hanoum! à ce qu'elle m'a dit?...
+
+--C'est exact! général!...
+
+--Et son mari est mort!...
+
+--Oui, général!...
+
+--Ces notables turcs, pour prix de leur liberté, m'ont promis de protéger
+et de conduire à Dédéagatch leur nouvelle coreligionnaire!
+
+--Général, je vous le dis, je vous le dis, vous reverrez les plis, mais
+vous ne reverrez jamais Mlle Vilitchkov!...
+
+Cette nouvelle n'était point faite pour bouleverser un esprit aussi
+méthodique... et patriotique que celui du général Stanislawoff. Il
+préférait de beaucoup rentrer en possession des plis secrets que de revoir
+Ivana Vilitchkov, si charmante fût-elle. Cependant le désespoir évident du
+jeune reporter finit par le toucher, et il lui demanda avec les marques du
+plus profond intérêt les raisons pour lesquelles il pensait qu'il ne
+reverrait plus sa pupille.
+
+--Parce que, général, on lui a offert d'échanger ces plis contre sa
+liberté à elle, contre son honneur!... contre sa vie!...
+
+Et il raconta l'histoire de la veille, il répéta les termes de la lettre
+introduite dans le coffret par M. Priski, messager de Kasbeck le
+Circassien!...
+
+--Oh! fit le général, la noble fille!...
+
+--Général, c'est un acte de désespoir épouvantable!...
+
+--C'est un sacrifice magnifique!...
+
+--Il aurait été inutile, général, si je l'avais connu plus tôt!... Mais,
+maintenant, maintenant!... Quand donc pensez-vous que Mlle Vilitchkov
+arrivera à Dédéagatch?...
+
+--Elle y est peut-être déjà! du moins je l'espère!...
+
+--Oui! tout est fini! gémit le malheureux Rouletabille. Il n'y a plus rien
+à faire!...
+
+Et il s'écroula sur un siège en sanglotant!
+
+Le général vint lui prendre la main et tenta de le consoler, mais, dans
+ses larmes, Rouletabille ne voulait rien entendre... Il demanda pardon de
+sa faiblesse et la permission de se retirer.
+
+Le général le reconduisit jusqu'au seuil de son appartement et là, lui
+dit:
+
+--Vous affirmiez tout à l'heure que si vous aviez su ces choses plus tôt,
+vous auriez rendu ce sacrifice inutile... comment cela? Pouvez-vous me
+l'expliquer?
+
+--Oh! général, je n'aurais eu qu'à vous dire: Votre système d'espionnage
+devra être reconstitué, c'est vrai, mais Mlle Vilitchkov, votre pupille,
+sera sauvée!... Vos hommes, à Constantinople, seront avertis, avertis par
+moi qui arriverai encore à temps pour les faire fuir avant la divulgation
+de leurs noms!... Dans ces conditions, est-ce que vous n'auriez pas été le
+premier à empêcher Mlle Vilitchkov de se sacrifier ainsi?...
+
+--Certes! fit le général, et je regrette bien de vous avoir vu si tard!...
+
+Sur quoi, après avoir adressé quelques bonnes paroles à ce pauvre garçon,
+il le mit poliment à la porte.
+
+Dehors, Rouletabille marchait comme un homme ivre, soutenu par Vladimir.
+Un officier d'état-major le rejoignit:
+
+--Monsieur Rouletabille, lui dit cet officier, je vous cherche partout!
+j'ai une lettre à vous remettre de la part de Mlle Vilitchkov.
+
+--Quand et où vous l'a-t-elle donnée? s'écria le reporter qui tremblait
+sur ses jambes.
+
+--Mais, hier matin, ici, avant son départ!
+
+--Et c'est maintenant que vous me la remettez!
+
+--C'était le désir et même l'ordre de Mlle Vilitchkov que cette lettre ne
+vous fût remise, monsieur, qu'à cette heure-ci!
+
+Rouletabille arracha l'enveloppe et lut:
+
+«Adieu pour toujours! petit Zo! je t'aimais pourtant et tu en as douté!»
+
+XIII
+
+OU LA CANDEUR NE DOUTE PLUS QUE ROULETABILLE NE SOIT DEVENU FOU
+
+C'était court, mais c'était suffisant pour bouleverser le reporter.
+Jusqu'à cette minute où il lui fut donné de lire ces deux phrases tracées
+par la main d'Ivana, Rouletabille avait cru que le dernier acte de la
+jeune fille lui avait été dicté par le morne désespoir où il l'avait vue
+plongée par la terrible fin de Kara-Selim.
+
+N'avait-elle point montré, depuis cet instant tragique, un détachement
+absolu de la vie? N'avait-elle point, sous les yeux du reporter, cherché
+vingt fois la mort?... Et voilà que, soudain, dans cet effondrement,
+l'occasion s'était offerte à elle de rendre un dernier service à son pays
+avant de disparaître! Elle s'en était emparée avec empressement, peut-être
+aussi pour se relever à ses propres yeux!
+
+C'est bien ainsi que les choses se présentaient et s'expliquaient à
+l'esprit accablé du reporter quand on vint lui apporter cette lettre et
+qu'il la lut!...
+
+Or, cette lettre lui disait qu'Ivana l'aimait, lui, Rouletabille!
+
+Elle l'aimait et il en avait douté!...
+
+Une femme qui va disparaître pour toujours, une femme qui va entrer dans
+le tombeau, c'est-à-dire dans le harem d'Abdul-Hamid, cette femme-là ne
+ment point! Elle l'aimait donc!
+
+Et elle avait fait cela?... Pourquoi?... pourquoi?... pourquoi?...
+Pourquoi ce désespoir? Et pourquoi cette folie... si c'était bien
+Rouletabille qu'elle aimait?...
+
+Car la nécessité d'un pareil sacrifice, comme le reporter l'avait dit au
+général, n'était point démontrée... Et en tout cas, cette histoire
+d'espions ne valait point qu'elle ruinât leur amour, si elle
+l'aimait!...
+
+Pour qu'elle eut imaginé d'accomplir cela il fallait que le fait brutal de
+son sacrifice qui n'était que la conclusion de son désespoir, _eût été
+précédé d'un événement qui avait frappé leur amour sans qu'il s'en
+doutât!_...
+
+Toute la question était là! Comment et par quoi leur amour avait-il été
+ruiné? Voilà ce qu'il fallait savoir!
+
+Sûr d'être aimé, Rouletabille recommençait à raisonner, à ressaisir le bon
+bout de la raison que sa misère morale lui avait fait complètement
+abandonner.
+
+Maintenant il s'en rendait compte: malheureux, frappé au coeur, il n'avait
+été ni plus ni moins qu'un pauvre homme, comme tous les autres pauvres
+hommes qui ne sont plus bons à rien dès que la femme aimée semble se
+détourner d'eux!
+
+La certitude d'être aimé allait-elle lui rendre sa lucidité, sa
+merveilleuse faculté de comprendre qui l'avait jadis illustré dans
+l'univers?
+
+Il le fallait.
+
+Il rentra chez lui comme dans un rêve, commençant déjà à tâtonner plus
+logiquement dans cet imbroglio.
+
+Il s'enferma dans sa chambre, se donnant deux heures pour résoudre le
+problème. Il resta là la tête dans les mains jusqu'à la nuit tombante.
+
+Pendant ce temps, La Candeur rôdait et râlait autour de la maison. Un
+chien chassé à coups de botte ne promène point autour de la demeure du
+maître une douleur plus lamentable que celle de La Candeur renvoyé par
+Rouletabille.
+
+Il avait suivi Rouletabille de loin lorsque celui-ci s'était rendu auprès
+du roi: il l'avait suivi d'un peu plus près lorsqu'il était revenu à
+l'hôtel, mais sans toutefois manifester sa présence, se bornant à tendre
+vers lui un regard éperdu qui ne rencontra du reste que l'indifférence...
+Rouletabille ne l'avait même pas vu!...
+
+Vladimir était descendu ensuite pour dîner. Il avait voulu entraîner La
+Candeur à la table d'hôte, mais La Candeur lui avait répondu en aboyant on
+ne sait quoi de désespéré.
+
+Enfin La Candeur se glissa subrepticement dans l'escalier et se coucha sur
+le paillasson de la chambre de Rouletabille, devant la porte close, décidé
+à y passer la nuit et faisant entendre de temps à autre de sourds
+glapissements qui n'avaient plus rien d'humain.
+
+Tout à coup retentit un cri de douleur si effrayant poussé par
+Rouletabille que La Candeur, en une seconde sur ses pattes, jeta bas la
+porte d'un coup d'épaule et se rua dans la chambre.
+
+A la lueur d'une lampe, il vit Rouletabille debout, la poitrine oppressée,
+qu'il déchirait de ses ongles, la figure tragique, les yeux grands ouverts,
+comme habités par l'épouvante. La Candeur ouvrit ses bras et reçut
+Rouletabille sur son coeur, en sanglotant:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce qu'il y a?...
+
+--_Il y a qu'elle m'aime!_ s'écria Rouletabille en pleurant lui aussi et
+en rendant son étreinte au bon géant...
+
+--Et c'est pour cela que tu pleures? Et c'est pour cela que tu cries?...
+Mais si elle t'aime, mon petit Rouletabille, si elle t'aime, épouse-la!...
+
+--Elle m'aime, et nous sommes séparés pour toujours!... Comprends-tu?...
+Séparés par une chose épouvantable... épouvantable!... épouvantable!...
+Ah! la malheureuse!... la malheureuse!... Et malheureux que je suis! Tout
+est fini!... Et moi qui l'accusais!... Je n'ai plus qu'à mourir!...
+
+--Allons! allons! pas de bêtises! gronda le géant, pas de mots comme ça ou
+je me fâche!... Et d'abord je voudrais bien savoir pourquoi vous ne pouvez
+pas vous épouser, par exemple!... Ça n'est pourtant pas parce qu'elle a
+fait ce mariage qui ne compte pas avec ce _Teur!_...
+
+--Non! ce n'est pas pour cela que notre mariage est impossible, mon bon La
+Candeur!... C'est parce que... Oh! c'est épouvantable, je te dis!...
+
+--Pourquoi?
+
+--_Parce que son mari est mort!_...
+
+--Comment! tu ne peux pas te marier avec la femme que tu aimes _parce que
+son mari est mort?_...
+
+Il était au-dessus des forces de La Candeur d'en entendre davantage. Il
+laissa glisser Rouletabille sur une chaise et s'en vint finir de pleurer
+silencieusement dans l'ombre, sur un coin du canapé: «Mon pauvre
+Rouletabille est devenu fou!...» En même temps, il sentait monter en lui
+les affres du remords!
+
+«Tout cela est ma faute! se raisonnait-il; Rouletabille est devenu fou à
+cause du départ de Mlle Vilitchkov! Et si Mlle Vilitchkov est partie,
+c'est à cause de moi, qui n'ai pas prévenu tout de suite Rouletabille des
+mauvaises intentions de ce Priski de malheur!... Il m'avait cependant bien
+prévenu, lui; aussitôt qu'elle aura lu la lettre n'avait-il pas dit: «Vous
+n'aurez plus à vous occuper de rien, elle s'en ira toute seule!» Eh bien,
+maintenant, je peux être content, elle est partie!...»
+
+Et il se frappa la poitrine à grands coups de poing...
+
+--C'est ma faute! gémissait-il, c'est ma faute!...
+
+Rouletabille lui-même dut l'apaiser.
+
+--Mais enfin, nous ne pouvons pas rester comme ça!... Il faut tenter
+quelque chose, proposa La Candeur.
+
+--Rien du tout! répondit Rouletabille en secouant la tête. Ivana serait
+maintenant ici, tu entends!... que ça ne nous avancerait à rien!... Elle
+m'embrasserait peut-être une dernière fois et je n'aurais qu'à la laisser
+partir!...
+
+--C'est affreux!...
+
+--Oui, affreux!
+
+--Mon pauvre Rouletabille!...
+
+--Mon bon La Candeur!...
+
+A ce moment, l'interprète se présenta et annonça à Rouletabille qu'il y
+avait là un moine qui demandait à parler à M. La Candeur.
+
+--Un moine! fit La Candeur! Je ne connais pas de moine, moi!...
+
+--Il dit que si, monsieur, il dit qu'il vous connaît!...
+
+--Comment s'appelle-t-il, ce moine-là?...
+
+--Je le lui ai demandé, mais il m'a répondu textuellement qu'il n'avait
+plus de nom, car il ne veut plus se servir du nom que lui donnaient les
+hommes et il ignore encore celui que lui donnera Dieu!...
+
+--Je voudrais bien qu'on me laisse tranquille, déclara Rouletabille.
+
+--Vous direz à votre capucin, émit d'une voix dolente La Candeur, qu'il
+revienne quand il aura un nom!
+
+Mais la porte fut doucement poussée, et, dans son encadrement, se dessina
+la silhouette d'un moine de haute et belle taille, revêtu de la robe de
+bure, ceinturé de la corde et coiffé du capuchon; le capuchon tomba et La
+Candeur s'écria:
+
+--Monsieur Priski!...
+
+--Lui-même, fit le moine en s'avançant, pour vous servir, en ce monde et
+dans l'autre, autant qu'il me sera possible!
+
+La Candeur «fumait» déjà. Il expédia l'interprète de l'hôtel, referma la
+porte et dit en se croisant les bras:
+
+--S'il ne tenait qu'à moi, monsieur Priski! ce serait dans l'autre! car
+j'ai une fameuse envie de vous y envoyer sur-le-champ expier vos péchés!
+
+--Pas avant, répondit M. Priski, que je vous aie remis les mille francs
+que je vous dois encore!
+
+--Vous avez un fameux toupet! s'écria La Candeur, gêné tout à coup plus
+qu'on ne saurait dire: vous savez bien, monsieur Priski, que je n'ai
+jamais voulu recevoir votre argent!
+
+--C'est comme vous voudrez! répliqua l'autre en rentrant dans sa poche une
+liasse de billets qu'il en avait déjà sorti. Je les offrirai à mes
+pauvres!
+
+Ici, Rouletabille sortit de l'ombre.
+
+--Vous entrez donc au couvent, monsieur Priski? demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur, fit le moine en reculant un peu, car il ne s'attendait
+point à la présence de Rouletabille et n'était point venu pour le voir.
+Oui, j'entre au couvent. Ç'a été le rêve de toute ma vie d'entrer dans un
+bon couvent!...
+
+--Et dans quel couvent, s'il vous plaît?...
+
+--Mon Dieu! monsieur, je crois bien que je vais entrer dans un couvent du
+mont Athos!...
+
+--On dit qu'ils sont fort beaux!
+
+--Magnifiques! monsieur, magnifiques!...
+
+--Et c'est pour nous annoncer cette nouvelle que vous êtes venu à
+Stara-Zagora?
+
+--Hélas! monsieur, je ne pourrais l'affirmer!...
+
+--Quelle est donc la raison de ce voyage, monsieur Priski?
+
+--Mon Dieu, monsieur, je suis un peu gêné pour vous la dire, et il recula
+encore.
+
+Rouletabille alla se mettre entre la porte et ce singulier moine.
+
+--Vous ne sortirez cependant pas d'ici, monsieur Priski, sans nous l'avoir
+dite; non point que je sois très curieux en ce moment et que j'attache une
+grande importance aux événements de la vie, mais comme, chaque fois que
+nous avons eu affaire à vous, il nous est arrivé du désagrément, je tiens
+en ce moment à savoir ce qui nous vaut l'honneur de votre
+voisinage...
+
+--Monsieur, si je vous le dis, vous allez me trouver bien «osé»!... Et
+c'est justement parce que, sans le vouloir, certes, je vous ai fait
+jusqu'ici beaucoup de peine, que je ne voudrais pas vous en causer
+davantage!
+
+--Si vous ne parlez pas, monsieur Priski, je vous fais jeter dans un
+cachot par les soldats du général Stanislawoff avec lequel je suis au
+mieux, et ensuite je vous ferai fusiller comme un agent des
+Turcs!
+
+--Monsieur, je vais vous avouer la vérité puisque vous l'exigez... Elle
+est on ne peut plus simple...
+
+«Je vous disais tout à l'heure que j'avais toujours désiré entrer dans un
+couvent du mont Athos, où je conduisis jadis des voyageurs à titre
+d'interprète. Tout jeune que j'étais, je pus juger qu'il n'y avait
+vraiment encore que là où l'on sût vivre, tout en se préparant une belle
+mort. Mais pour entrer dans ce couvent, il faut de l'argent, beaucoup
+d'argent. Dans ce but, je m'astreignis à en mettre de côté, mais il me fut
+dérobé, à la Karakoulé pendant le séjour que vous me fîtes faire, à mon
+corps défendant, dans la cave du donjon!
+
+--Passons, monsieur Priski.
+
+--N'ayant plus d'argent, je ne pouvais plus, hélas! espérer d'entrer au
+couvent et j'en avais une grande désolation, quand il se trouva qu'au
+milieu des derniers événements et comme je venais d'arriver à Kirk-Kilissé,
+la veille de la débandade générale, je fus reconnu par le seigneur
+Kasbeck, lequel eut l'honneur naguère, je crois, de vous être présenté...
+
+--Allez, monsieur Priski, allez!...
+
+--Ce seigneur me dit:
+
+«--Priski, veux-tu gagner quelque argent?
+
+--Je voudrais en gagner beaucoup! lui répondis-je.
+
+--Eh bien! fit-il, je te donnerai telle somme tout de suite si tu te
+charges d'une commission que je vais te dire, et je t'en donnerai autant
+si la commission réussit.»
+
+--Or, voyez le miracle! monsieur Rouletabille, fit remarquer le moine,
+l'addition de ces deux sommes équivalait justement à celle dont j'avais
+besoin pour entrer au couvent!... Je vis là comme le doigt de la
+Providence et j'acceptai aussitôt la commission du seigneur Kasbeck...
+C'est là, monsieur, que je commence à être embarrassé...
+
+--Remettez-vous... et passons sur l'histoire de la lettre que je connais,
+dit Rouletabille.
+
+--Monsieur, je dois vous dire que j'ignorais ce qu'il y avait dans la
+lettre...
+
+--Oui, mais tu savais qu'aussitôt cette lettre reçue, Mlle Vilitchkov
+devait me quitter...
+
+--Je savais cela, monsieur, mais je n'en étais point sûr. La chose était
+si peu sûre que Mlle Vilitchkov, qui a reçu la lettre à Kirk-Kilissé, vous
+a suivi à Stara-Zagora...
+
+--Tout cela ne me dit point ce que tu es venu faire ici, bandit!...
+
+--Mon Dieu! monsieur, je croyais m'être assez fait comprendre... Je suis
+venu parce que je désirais savoir si Mlle Vilitchkov, qui ne vous a point
+quitté à Kirk-Kilissé, ne vous aurait pas laissé à Stara-Zagora.
+
+La Candeur, outré de tant de cynisme, leva son poing.
+
+--A ta place! La Candeur! ordonna Rouletabille.
+
+Et, se tournant vers le moine:
+
+--_Elle m'a laissé_, monsieur Priski! Vous pouvez être heureux!...
+
+--Monsieur, croyez bien que je comprends votre désolation, dit M. Priski.
+Mais d'autre part vous m'accorderez qu'après m'être chargé d'une
+commission qu'un autre aurait faite si je l'avais refusée, je ne pouvais
+point m'en désintéresser et qu'il était bien naturel que je vinsse
+m'enquérir jusqu'ici si elle avait réussi.
+
+--Et si vous avez gagné la seconde partie de la somme qui vous est
+nécessaire!... Oui, monsieur Priski, oui... je comprends cela... Vous
+pouvez vous en aller!...
+
+--Et je vais pouvoir entrer au couvent...
+
+--Pas avant que vous n'ayez touché la seconde partie de la somme, monsieur
+Priski!...
+
+--Messieurs! je vais la toucher de ce pas.
+
+--A Dédéagatch!... dit Rouletabille.
+
+--Oui, à Dédéagatch. Mais comment savez-vous?...
+
+--Que vous importe, monsieur Priski?... Allez-vous-en donc à Dédéagatch et
+dépêchez-vous!... Si j'ai un conseil à vous donner, ne traînez pas en
+route, car j'ai idée que M. Kasbeck ne vous attendra pas longtemps à
+Dédéagatch.
+
+--Et pourquoi cela?...
+
+--Tout simplement parce que M. Kasbeck vous attend moins à Dédéagatch
+qu'il n'y attendait Mlle Vilitchkov et comme il y a des chances pour que
+Mlle Vilitchkov soit arrivée ce soir à Dédéagatch, il se pourrait fort
+bien qu'ils se préparent à en partir tous deux, demain matin, sans vous
+attendre.
+
+--Ah! mon Dieu!... s'écria le moine, et il courut à la porte.
+
+--Rassurez-vous, ajouta Rouletabille, car si de Dédéagatch vous vous
+rendez au mont Athos, vous ne manquerez point de rencontrer en route le
+seigneur Kasbeck!...
+
+--Et où donc va le seigneur Kasbeck? Si vous pouvez me le dire, je vous
+pardonnerai tout ce que vous m'avez fait endurer, soupira le moine.
+
+--Je vous le dirai, monsieur Priski, et je vous pardonnerai également de
+mon côté tout ce que vous nous avez fait souffrir, si vous voulez, à votre
+tour, me rendre un petit service...
+
+--Parlez, monsieur Rouletabille...
+
+--Vous êtes fort habile, à ce que je vois, à remettre les lettres,
+monsieur Priski...
+
+--Mon Dieu! cela a toujours été un peu mon métier...
+
+--Eh bien! je vous demanderai d'en faire parvenir une à Ivana Hanoum!
+
+--Oh! monsieur, c'est comme si c'était déjà fait. Vous pouvez compter sur
+moi, jura le moine.
+
+--Alors, attendez!...
+
+Rouletabille s'approcha de la table et écrivit:
+
+«_J'ai tout compris, mon amour. Pardonne-moi! Ton petit Zo te dit adieu
+pour toujours. Il ne te survivra pas._»
+
+Il n'avait pas écrit le dernier mot de ce message suprême qu'un gros
+sanglot éclatait derrière lui. Il se retourna. C'était La Candeur qui
+avait lu la lettre par-dessus son épaule.
+
+--Oh! Rouletabille! Rouletabille! gémit La Candeur, ça n'est pas vrai, dis,
+que tu vas mourir?... Dis-moi que ça n'est pas vrai!...
+
+Rouletabille, ému de cette douleur fraternelle presque autant que de la
+sienne, hocha lentement la tête, tendit la lettre à M. Priski, et serrant
+la bonne grande patte de La Candeur avec ce geste de condoléance que l'on
+voit si souvent aux enterrements, lui dit:
+
+--On raconte que l'on ne meurt pas d'amour, _nous verrons bien_...
+
+--Ah! mon Dieu! il va se laisser périr!... pleura La Candeur.
+
+--Surtout, jeune homme, n'attentez pas à vos jours, dit M. Priski, la
+religion le défend!...
+
+Et il ajouta avec une grande émotion:
+
+--La religion, voyez-vous, il n'y a encore que ça!
+
+--On est bien dans votre couvent, monsieur Priski? questionna
+Rouletabille.
+
+--Bon! maintenant il va se faire moine! s'écria La Candeur.
+
+--Si on est bien? s'écria M. Priski. C'est-à-dire que c'est le paradis sur
+la terre. Imaginez au milieu de jardins merveilleux, un vaste édifice,
+simple, bien aéré, avec un large réfectoire. Le cuisinier est excellent;
+il fait même le civet de lièvre et le macaroni avec une rare habileté.
+Enfin le supérieur a cette mine réjouie et ces manières affables qui
+attestent qu'on a l'esprit tranquille et l'estomac en bon état!...
+
+--Voilà un bon couvent, dit La Candeur. Si tu y entres, j'y entrerai
+certainement avec toi!
+
+--Et il faut tant d'argent que ça pour être reçu dans ce monastère?
+interrogea encore Rouletabille en poussant un soupir.
+
+--Messieurs, ce monastère est riche: s'il acceptait tous les sans-le-sou
+qui, dans ce pays, ne demandent qu'à se faire moines, non seulement c'en
+serait fini de sa richesse, mais encore de sa bonne renommée. Il faut vous
+dire qu'on vient le voir du bout du monde... Il a été placé sous la haute
+protection d'un saint que l'on a déterré non loin de là et dont on a mis
+les restes dans du coton. Aux jours de grande cérémonie, aux anniversaires
+du martyre, le coton se vend bien! J'ai assisté à l'une de ces fêtes,
+monsieur; moi qui jusqu'alors étais un païen, j'en ai l'esprit tout
+retourné. C'était magnifique. D'innombrables lampes suspendues à la voûte,
+projetaient sur la nef des feux de toutes couleurs. Dans une des ailes se
+tenait un frère quêteur qui recueillait les aumônes et inscrivait sur un
+registre les noms des gens qui réclamaient une messe pour un parent mort
+ou malade! Certes, monsieur, je peux vous affirmer que la maison est bien
+tenue!...
+
+--Si bien, monsieur Priski, que vous n'allez pas regretter la Karakoulé?
+exprima Rouletabille, de plus en plus sombre et pensif.
+
+--Ma foi non, ni le seigneur Kara qui, parfois, était si brutal. Ah! il
+est bien puni de son orgueil, maintenant, le Pacha Noir! C'est Dieu qui
+l'a précipité. Il aurait dû se méfier. C'était prédit dans les
+évangiles!... Lui, si fier, le voilà l'esclave de M. Athanase!...
+
+--Qu'est-ce que tu racontes? dit Rouletabille. Kara-Selim, que nous
+appelons de son vrai nom de chrétien Gaulow, n'est plus ni le maître ni
+l'esclave de personne. Il est mort!
+
+--Eh bien, alors, il n'y a pas longtemps, fit entendre M. Priski, car je
+l'ai encore aperçu pas plus tard qu'avant-hier...
+
+--Tu es fou ou tu rêves! protesta dans une grande agitation le reporter.
+Kara-Selim est mort! mort, sous nos yeux, frappé d'un grand coup d'épée
+par Athanase!... Tu n'as donc pas pu le voir vivant avant-hier!
+
+--Vous vous trompez certainement, monsieur! insista doucement M. Priski.
+
+--Je me trompe si peu, dit Rouletabille, que mes camarades pourront te
+dire comme moi qu'ils ont vu son grand corps défunt traîné plusieurs fois
+sur la place avant que d'être emporté par les Bulgares!...
+
+--Eh bien! monsieur, c'est peut-être ce traînage-là qui l'a ressuscité,
+car, je le répète, dans la matinée d'hier j'ai rencontré M. Athanase avec
+sa petite escorte, sur la route du Sud, semblant se diriger du côté de
+Lüle-Bourgas...
+
+--Que tu aies rencontré Athanase, la chose est possible, fit Rouletabille,
+de plus en plus oppressé... mais il ne s'agit pas d'Athanase, qui est
+vivant. Nous parlons de Kara-Selim qui est mort.
+
+--J'y arrive avec M. Athanase. Un de nos cavaliers habilement interrogé
+par votre serviteur m'apprit qu'il vous cherchait partout, vous et Mlle
+Vilitchkov! j'aurais pu lui donner quelques renseignements utiles, quand
+je m'aperçus que les soldats traînaient derrière eux, attaché sur le dos
+d'un cheval, un grand corps tout noir et taché de sang dont la vue me fit
+pousser un grand cri, car j'avais reconnu Kara-Selim!...
+
+--Mais il était mort! s'écria encore Rouletabille.
+
+--Non! monsieur! _Il était vivant!_
+
+Rouletabille bondit sur le moine.
+
+--Es-tu sûr de ce que tu dis là?
+
+--Si sûr, monsieur, que je lui ai parlé et qu'il m'a répondu!...
+
+--Ah! fais bien attention à ce que tu nous dis! gronda Rouletabille en
+secouant Priski qu'il avait pris au col de son manteau de bure... Sur ta
+vie, ne me mens pas!... Dis-moi toute la vérité!...
+
+--Sur ma vie et sur celle qui m'attend dans l'autre... j'ai vu Kara-Selim
+vivant, bien abîmé, mais vivant! Il m'a expliqué qu'il avait été surpris
+par Athanase et frappé par derrière d'un grand coup d'épée qui l'avait
+jeté par terre, étourdi, et qui l'aurait certainement tué s'il n'avait
+toujours porté sous son pourpoint noir une cotte de mailles!... je n'eus
+pas plutôt entendu cette confidence que je m'enfuis à toutes jambes,
+redoutant que M. Athanase ne me réservât quelque méchant coup à mon
+tour!... Voilà toute la vérité, je vous le jure!...
+
+M. Priski n'avait pas achevé de proclamer cette vérité-là qu'il était
+serré dans les bras de Rouletabille comme dans le plus amical étau!
+
+--Ah! ce brave M. Priski qui veut se faire moine!... et qui va au mont
+Athos!... Rendez-moi ma lettre, monsieur Priski, rendez-moi ma lettre!
+
+--La voilà, monsieur, mais vous me direz tout de même où je pourrai
+rencontrer le seigneur Kasbeck.
+
+--A Salonique, mon cher monsieur Priski... Et sais-tu pourquoi je ne te
+charge plus de cette lettre à destination de Salonique? Parce qu'elle n'a
+plus besoin d'y aller? Et sais-tu pourquoi elle n'a plus besoin d'y aller?
+Parce que nous y allons avec toi... Allons, allons, en route! La Candeur,
+Vladimir!... Nous partons... Ah! mon bon La Candeur, laisse-moi
+t'embrasser! Tiens, je suis fou de joie!...
+
+--Mais que se passe-t-il, seigneur Jésus? interrogea La Candeur, bouche
+bée devant une aussi subite et joyeuse transformation.
+
+--Il se passe, mon vieux, que rien n'est perdu encore et qu'il est
+possible maintenant que nous nous mariions, Ivana et moi, _puisque son
+mari est vivant!_
+
+--Ah! oui... Eh bien, je suis content, mon petit!
+
+Et La Candeur tourna la tête pour murmurer:
+
+--Quel malheur! Une si belle intelligence!...
+
+XIV
+
+EN SUIVANT LES BORDS DE LA MARITZA
+
+Nos jeunes gens, accompagnés de M. Priski, se mirent en route vers le soir.
+Cette journée avait été consacrée par les troupes lancées à la poursuite
+de l'armée turque à un repos presque absolu. Leur front s'étendait de
+Djeni-Mahalle à Karakdéré. La rapidité de leur victoire les fatiguait déjà,
+sans compter qu'elles ne possédaient que de vagues renseignements sur la
+situation occupée par l'ennemi que la cavalerie bulgare lancée dans la
+direction de Baba-Eski, c'est-à-dire droit au Sud, n'avait point rencontré.
+
+Rouletabille et ses compagnons profitèrent de l'état de choses qui avait
+nettoyé la contrée de tout l'élément ottoman pour faire du chemin. Grâce à
+la lettre du général-major que le reporter portait toujours sur lui, la
+petite bande parvint en quelques heures à Demotika. De là il ne pouvait
+être question pour elle de prendre le train pour Dédéagatch, les rives de
+la Maritza inférieure étant encore occupées par des forces turques qui,
+accourant de Macédoine en toute hâte, ne faisaient que passer, désireuses
+de traverser le sud de la Thrace au plus vite pour rejoindre au nord de
+Rodosto le gros de l'armée turque qui se reformait sur les lignes de
+Tchorlu, Lülé-Bourgas et Seraï.
+
+Le départ des reporters avait été si précipité que Rouletabille n'avait
+pas eu le temps de demander des subsides à son journal ni de s'en procurer
+d'aucune sorte. Il avait mis son paquet de correspondance à la poste et en
+route!
+
+Il comptait que ce bon M. Priski avait la bourse bien garnie et ne leur
+refuserait point de subvenir aux frais du voyage.
+
+A Demotika, ils essayèrent de se procurer honnêtement des chevaux.
+Naturellement, ils ne trouvèrent pas une bête à vendre, ce qui fut heureux
+pour la bourse de M. Priski.
+
+C'est dans ces tristes conditions que Rouletabille laissa Vladimir et
+Tondor que rien n'embarrassait, s'emparer de ce qu'on ne voulait point
+leur céder de bonne volonté. A l'ombre des ruines d'un vieux château, ils
+avaient découvert cinq magnifiques bêtes qui s'ébattaient paisiblement
+dans une cour déserte, cependant que, dans une autre cour, une petite
+troupe d'avant-garde bulgare, en attendant l'heure de la soupe, autour
+d'un chaudron, écoutait les airs plaintifs de la balalaîka.
+
+Les chevaux étaient tout sellés. L'affaire fut vite faite. Les reporters,
+lançant leurs bêtes à toute allure, ne s'arrêtèrent qu'une heure plus
+tard. Ils n'avaient plus à craindre les Bulgares, mais les
+Turcs.
+
+Rouletabille commença de mettre en ordre ses papiers. Il dissimula dans
+une poche secrète la lettre du général-major et sortit les fameux papiers
+chipés à Kirk-Kilissé, signés de Mouktar pacha et empreints de son sceau.
+Puis, s'estimant à peu près en règle, il permit aux chevaux de souffler.
+
+En suivant les bords de la Maritza, il causait avec M. Priski.
+Rouletabille ne perdait jamais une occasion de s'instruire.
+
+Ainsi, dans le moment qu'il tentait de se rapprocher de cette Salonique
+habitée par le sultan déchu, il se faisait donner des détails sur
+l'existence d'Abdul-Hamid, et ce n'était point simplement pour en tirer un
+bon article.
+
+M. Priski savait beaucoup de choses par Kasbeck, qui était le seul homme,
+si l'on peut dire, de l'ancien parti, que le nouveau gouvernement tolérait
+auprès d'Abdul-Hamid, parce que Kasbeck, en même temps qu'il avait
+conservé pour son ancien maître des sentiments de dévouement à toute
+épreuve, entretenait avec le pouvoir actuel d'excellentes relations. Par
+lui, les ministres pénétraient un peu dans la pensée d'Abdul-Hamid, et,
+par lui aussi, ils pouvaient, quand il était nécessaire, ce qui arrivait à
+peu près tous les quinze jours, démentir les fausses nouvelles que l'on
+répandait sur le sort du prisonnier. Tantôt on prétendait que le
+gouvernement l'avait fait mettre à mort et tantôt qu'il le soumettait aux
+pires tortures, dans le dessein de connaître enfin l'endroit
+d'Yildiz-Kiosk où l'ex-sultan avait caché ses immenses trésors. C'est
+alors que Kasbeck intervenait et disait:
+
+--Je sors de chez Abdul-Hamid; il se porte mieux que moi!
+
+--Est-il aussi cruel que l'on dit, monsieur Priski? demanda Rouletabille.
+
+--Il l'est peut-être plus encore, s'il faut en croire les anecdotes du
+seigneur Kasbeck, qui charmait les longues soirées de la Karakoulé par le
+récit des fantaisies de son maître. Tenez, quelques heures avant d'être
+arraché de son trône, Abdul-Hamid a commis un meurtre. Il a fait venir une
+de ses Circassiennes, une de ses odalisques favorites, une enfant, et
+froidement, à coups de revolver, il l'a abattue. Quelques jours plus tôt,
+il a tué à coups de bâton une petite fille de six ans qui, innocemment,
+avait touché à un revolver laissé par lui sur un meuble. Furieux, ne se
+possédant plus, prétendant que l'enfant avait voulu le tuer, il
+l'assassina séance tenante. Je pourrais vous citer cent histoires de ce
+genre. Ah! on peut dire qu'il n'a pas le caractère commode! conclut M.
+Priski.
+
+--Eh bien, en avant, ne nous endormons pas! s'écria Rouletabille qui
+suait à grosses gouttes.
+
+Et il poussa à nouveau les chevaux. Cependant il continuait de se tenir à
+la hauteur de M. Priski.
+
+--Et maintenant, est-ce qu'on le laisse libre de recommencer de pareilles
+horreurs?
+
+--Eh, monsieur, c'est une question bien délicate que celle du harem. Du
+moment qu'on lui laisse son harem, si réduit soit-il, il peut toujours
+faire dans ce harem ce qu'il lui plaît. Ça, c'est la loi du Prophète. Tout
+fidèle a droit de vie ou de mort dans son harem.
+
+--Pressez un peu votre bête, monsieur Priski!... A ce train, nous
+n'arriverons jamais à Dédéagatch!... Et dites-moi, présentement, il a
+beaucoup de femmes avec lui?
+
+--Mon Dieu, il en a dix, ce qui n'est guère.
+
+--Et comment se conduit-il à Salonique?
+
+--Eh bien, en dehors de quelques accès de colère comme ceux que je vous
+citais tout à l'heure, il se conduit fort convenablement. Il est très
+surveillé à la villa Allatini, mais soigné comme coq en pâte. Il est
+peut-être, à l'heure actuelle, l'homme le plus heureux de l'Empire
+ottoman. Voici à peu près ce que nous disait le seigneur Kasbeck:
+
+«Oublieux, insouciant, il se promène dans ses vastes jardins, fumant avec
+délice des cigarettes de tabac fin, spécialement confectionnées pour lui.
+Il établit minutieusement avec son cuisinier le menu du jour et savoure
+lentement de multiples tasses d'un café exquis et parfumé. Nul autre souci
+ne le hante, si ce n'est ses galants propos avec les dames de céans.
+
+«Tout ce qui se passe hors les murs de la villa reste étranger à
+Abdul-Hamid. Volontairement, il demeure ignorant des bruits extérieurs. Si
+d'ailleurs il lui prend fantaisie d'interroger ceux qui l'approchent sur
+les événements politiques, il ne reçoit que des réponses vagues et sans
+précision. Ordre est donné de se taire.
+
+--Je me suis laissé dire, fit Rouletabille, qu'il espérait encore revenir
+sur le trône et qu'il était entretenu dans cette espérance par beaucoup de
+ses amis qui se remuent à Constantinople, et préparent dans l'ombre, à la
+faveur des événements actuels, une révolution?
+
+--Ceci, monsieur, répondit M. Priski, est de la politique, et la politique
+ne regarde point un pauvre moine comme moi!
+
+--Ne dites donc point que vous êtes moine, dans cette région dangereuse
+pour les orthodoxes, monsieur Priski. Il ne suffit point d'avoir enlevé
+votre robe, il faut encore surveiller vos propos!... Tenez, voici
+justement une patrouille turque à laquelle nous n'allons certainement
+point échapper.
+
+Quelques balles vinrent à ce moment saluer les reporters, qui agitèrent
+aussitôt leurs mouchoirs, en criant de toutes leurs forces:
+
+--Francis! Francis!
+
+Bientôt, ils étaient entourés et expliquaient au chef de la patrouille
+qu'ils étaient des reporters français attachés à l'état-major de Mouktar
+pacha et qu'ils avaient été obligés de fuir, après la déroute de
+Kirk-Kilissé. Comme ils montraient des papiers corroborant leurs dires,
+ils furent assez bien traités et renvoyés à un kachef, qui les renvoya à
+un kaïmakan, qui les renvoya à... Dédéagatch!...
+
+Ainsi escortés des Turcs étaient-ils arrivés rapidement à l'endroit qu'ils
+désiraient atteindre.
+
+Ce petit port de Dédéagatch voyait passer depuis deux jours plus de
+troupes qu'il n'en avait connu en quarante ans. C'est que la Turquie avait
+résolu d'attendre l'ennemi aux rives de Karaagutch et de lui infliger un
+échec qui la vengerait de la surprise de Kirk-Kilissé. Aussi si l'on
+envoyait sur cette ligne tout ce dont on disposait de troupes à
+Constantinople, le sud de la Macédoine expédiait, de son côté, par
+Dédéagatch, les divisions du littoral.
+
+Il fallait se presser, si l'on ne voulait pas être coupé de Constantinople,
+car le bruit courait qu'on avait vu de la cavalerie ennemie dans les
+environs de Rodosto.
+
+D'autre part, Dédéagatch ne pouvait plus compter sur ses communications
+par mer, la flotte grecque faisant déjà la police de la mer Egée.
+
+Aussitôt arrivés à Dédéagatch, les trois reporters, M. Priski et Tondor se
+séparèrent pour chercher au plus vite Kasbeck et Ivana, mais ils acquirent
+bientôt la certitude qu'ils étaient partis la veille de l'hôtel de la
+Mer-Égée, avec une suite composée de quelques cavaliers albanais et qu'ils
+avaient pris, à travers la campagne, le chemin de Salonique.
+
+Le chemin de fer n'avait pas encore été coupé, mais il allait l'être et,
+en attendant, il servait uniquement aux mouvements des troupes. Kasbeck
+n'avait pu le prendre et Rouletabille en conçut quelque espoir, mais il
+dut bientôt se rendre compte de l'impossibilité où il allait être lui-même
+non seulement de prendre le chemin de fer, mais encore de suivre la route
+de Kasbeck. Sans compter que Kasbeck avait plus de trente-six heures
+d'avance sur lui, des reporters français ne manqueraient point d'être
+arrêtés à chaque instant et d'être retenus par tous les détachements
+ottomans qu'ils rencontreraient sur leur chemin. Ne voyaient-ils point
+déjà de quelles tracasseries on encombrait leur liberté, trop relative
+hélas!
+
+Pendant ce temps, Kasbeck continuait tranquillement sa marche avec Ivana
+vers le harem de la villa Allatini!
+
+Sur les quais du port, où il lui fut impossible de trouver le moindre
+petit bateau qui consentît à tenter l'aventure du voyage de Salonique,
+Rouletabille se rongeait les poings.
+
+Tout à coup, il se tourna vers La Candeur:
+
+--Vite, les chevaux!...
+
+--Où allons-nous?...
+
+--A Constantinople!...
+
+--A Constantinople? Mais nous tournons le dos à Salonique! Et Ivana?...
+
+--Mon vieux, expliqua rapidement Rouletabille en entraînant La Candeur,
+puisque nous ne pouvons aller au-devant d'Ivana, c'est Ivana qui viendra
+au-devant de nous!
+
+--A Constantinople?
+
+--A Constantinople!
+
+--Mais tu perds la tête!...
+
+--Non! Écoute-moi bien et saisis... Ivana suit Kasbeck; Kasbeck court
+après Abdul-Hamid. Je fais venir Abdul-Hamid à Constantinople où bientôt
+nous voyons arriver Kasbeck et Ivana!... Qu'est-ce que tu dis de ça?...
+
+--Épatant!... Mais comment vas-tu faire venir Abdul-Hamid à
+Constantinople?...
+
+--Eh! il y a un moyen sûr; le faire monter sur un navire étranger, anglais
+ou allemand, qui n'aura rien à craindre des croiseurs grecs.
+
+--Mon cher, permets-moi de te dire que ce n'est pas l'intérêt du
+gouvernement actuel de faire venir dans la capitale un sultan qui y a
+conservé de nombreux partisans!
+
+--C'est encore moins son intérêt de le laisser à Salonique où il peut être
+proclamé à nouveau sans que le gouvernement central ait le pouvoir de s'y
+opposer!...
+
+--Si le gouvernement craignait quelque chose de ce genre, reprit l'entêté
+La Candeur, il n'attendrait point Rouletabille pour faire revenir dans le
+Bosphore le sultan détrôné... Pour moi ils ne le feront point bouger de
+Salonique tant qu'ils resteront maîtres de la ligne du Sud... Voilà mon
+opinion...
+
+--C'est la mienne aussi!... Voilà pourquoi il faut courir à Constantinople
+et persuader au gouvernement qu'il a tort de laisser le sultan là-bas; que
+les prochains combats sur la ligne de Lüle-Bourgas peuvent tourner mal et
+qu'il est de l'intérêt de Mahomet V d'avoir tout de suite Abdul-Hamid sous
+la main, dans le cas où ses partisans deviendraient menaçants!
+
+--Ils t'écouteront ou ils ne t'écouteront pas, émit La Candeur dont la
+simplicité se refusait à entrer dans la complication du plan de
+Rouletabille.
+
+--Ils m'écouteront!
+
+--Bah! pourquoi ça?...
+
+--Ils m'écouteront quand je leur dirai qu'il existe une conspiration pour
+remettre Abdul-Hamid sur le trône!
+
+--Ce n'est pas le tout de dire ça! Il faut le prouver!
+
+--Je le prouverai!...
+
+--En quoi faisant?
+
+--En donnant le nom des conjurés, des conjurés qui ont résolu de proclamer
+Abdul-Hamid à Salonique même! Alors, tu verras si le gouvernement ne fait
+pas revenir son Abdul-Hamid à Constantinople, et sans perdre un jour, sans
+perdre une heure, une minute! Tout de suite, peut-être même avant que
+Kasbeck ne soit arrivé à Salonique! Me comprends-tu, maintenant? Seulement,
+tu vois, que de notre côté, il ne faut pas perdre une seconde!...
+
+--Rouletabille, tu ne feras pas ça!...Tu ne dénonceras pas ces pauvres
+gens!
+
+--Ah! voilà Vladimir et Tondor, fit Rouletabille... Tondor où est M.
+Priski?
+
+--Il est à «la place», dit Vladimir, et distribue des pièces d'or pour
+avoir un laissez-passer pour Salonique! On lui prend les pièces, mais on
+lui refuse le laissez-passer.
+
+--Les chevaux?...
+
+--Dans la cour de l'hôtel de la Mer-Egée.
+
+--Celui de M. Priski aussi?
+
+--Tous les cinq!...
+
+--Amène-les tout de suite!... Toi, Vladimir, cours à la place faire viser
+nos papiers par Ali bey et dis-lui que, comme il le désire, nous rentrons
+à Constantinople!
+
+--Entendu, répond Vladimir, et je préviens M. Priski en même temps?
+
+--Nullement! Laisse donc M. Priski aller à Salonique, nous n'avons pas
+besoin de lui à Constantinople!
+
+--Eh bien! et son cheval?
+
+--Ah! son cheval, par exemple, nous l'emmenons! Par les temps qui courent
+il vaut mieux en avoir cinq que quatre... Je le confie à Tondor... Courez,
+Vladimir, dans un quart d'heure, il faut que nous ayons quitté
+Dédéagatch!...
+
+Vladimir courut à «la place», Tondor s'en fut chercher les chevaux,
+Rouletabille se tourna vers La Candeur qui grognait, la tête basse et
+l'air sournois.
+
+--Toi, file au télégraphe, lui dit-il, et envoie une dépêche à Paris
+disant que nous partons pour Constantinople... mais qu'est-ce que tu
+as?... Tu en fais, une tête!
+
+--Écoute, Rouletabille, c'est de la blague, hein? Tu ne vas pas commettre
+une infamie pareille! D'abord ce n'est pas vrai que tu connaisses le nom
+de ces conjurés...
+
+--Si, mon petit, et leur adresse!
+
+--Qui est-ce qui te les a donnés?
+
+--Gaulow lui-même qui est de l'affaire et qui avait eu le soin d'inscrire
+avec beaucoup d'ordre lesdits noms et lesdites adresses sur un petit
+calepin de poche qu'il a eu le tort de perdre à Sofia, la nuit où il est
+venu assassiner ce pauvre général Vilitchkov!... Eh bien! es-tu au courant,
+maintenant?... Trouves-tu toujours que c'est de la blague?...
+
+--Rouletabille, si tu donnes ces adresses, on ira au domicile des conjurés!
+
+--Parfaitement! et on trouvera certainement chez eux la preuve de leur
+conspiration!...
+
+--Mais les malheureux seront pendus!...
+
+--Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse, pourvu qu'Ivana soit sauvée!...
+
+La Candeur leva ses bras formidables au ciel et clama:
+
+--Évidemment! évidemment! évidemment!...
+
+--Dis donc, La Candeur, préfères-tu qu'Ivana soit perdue et que je me
+fasse moine comme M. Priski?... Non, n'est-ce pas?... Eh bien! mets un
+frein à tes salamalecs et cours au télégraphe!
+
+La Candeur s'éloigna sans manifester davantage ses sentiments humanitaires
+et en gémissant tout bas une fois de plus, sur le malheur pour un jeune
+homme de rencontrer sur sa route une Ivana Vilitchkov.
+
+Une demi-heure plus tard, les trois reporters et Tondor étaient sur la
+route de Constantinople... Ils filaient à fond de train. Tondor, derrière,
+conduisait un cheval de rechange. Aux environs de Rodosto, ils tombèrent
+sur une reconnaissance de cavalerie bulgare qu'ils essayèrent en vain
+d'éviter. Il fallut faire contre mauvaise fortune bon coeur et se laisser
+emmener au poste d'avant-garde d'Haïjarboli, où Rouletabille trouva un
+officier pour examiner ses papiers, les papiers bulgares, naturellement,
+et la lettre du général Stanislawoff qu'il avait incontinent sortie.
+
+XV.
+
+36, ROUGE, PAIR ET PASSE!
+
+Ils étaient arrivés à Haïjarboli à la nuit tombante. Le petit village
+était occupé par un détachement d'avant-garde, dont le chef occupait la
+maison du maire, lequel était en fuite. Les reporters furent très bien
+reçus à cause de la lettre du général-major et une chambre fut mise à leur
+disposition; enfin on leur donna des vivres dont ils avaient grand besoin.
+Rouletabille ne se plaignit point trop de ce contretemps. Les bêtes
+allaient se reposer quelques heures et La Candeur et Vladimir cesseraient
+de gémir sur leur faim. La Candeur se chargea de confectionner avec les
+vivres du régiment une soupe superfine, Vladimir l'y aida tandis que
+Tondor s'occupait des chevaux.
+
+Pendant ce temps, Rouletabille examinait les lieux, comme toujours. La
+nuit même ils devaient abandonner sans crier gare les avant-postes
+bulgares et rentrer à nouveau dans la zone turque.
+
+En dépit des doubles papiers dont ils étaient porteurs, cette petite
+opération ne se faisait jamais sans danger. Et il convenait de prendre ses
+précautions...
+
+Rouletabille sortit donc de la chambre qui était au rez-de-chaussée et
+donnait sur une grande cour commune où la troupe achevait de souper autour
+des feux. Puis il quitta cette cour pour aller rendre visite à Tondor qui,
+sur ses instructions, n'avait pas fait entrer les bêtes dans la cour, mais
+les avait attachées à un arbre, derrière la maison. Il y avait là des
+champs déserts et un ravin profond par lequel il serait facile de se
+glisser après avoir fait une rapide enquête sur la disposition des
+avant-postes.
+
+Rouletabille se promena une heure dans cette quasi-solitude et revint très
+rassuré sur son programme de la nuit. Comme il longeait les murs de la
+maison du maire, il se trouva en face de deux officiers qui prononcèrent
+un nom qui le fit tressaillir. Ils parlaient d'Athanase Khetew!
+
+Rouletabille s'avança.
+
+--Athanase Khetew? demanda-t-il à tout hasard en français. Vous parlez,
+messieurs, d'Athanase Khetew?
+
+--Eh, monsieur, oui, répondit l'un des officiers, nous en parlons à propos
+de vous, car ce doit être vous qu'il cherche.
+
+--Mais certainement! s'écria Rouletabille.
+
+--Ah! bien; il sera heureux de vous rencontrer. Il y a assez longtemps
+qu'il vous réclame... Nous ne pensions point cependant, bien qu'il nous
+eût parlé de reporters français, qu'il s'agissait de vous, car il nous
+avait dit que vous aviez avec vous une jeune fille, la propre nièce du
+général Vilitchkov, mort assassiné quelques jours avant la déclaration de
+guerre.
+
+--C'est bien de nous qu'il s'agit, messieurs, dit Rouletabille. Et si
+cette jeune fille n'est point ici, c'est qu'elle nous a quittés récemment.
+
+--On avait dit à Athanase Khetew qu'elle s'était battue au premier rang à
+Demir-Kapou.
+
+--C'est exact.
+
+--Et que depuis, poursuivant l'ennemi avec l'avant-garde de l'armée, elle
+n'avait cessé de se trouver aux avant-postes... Aussi Athanase Khetew
+cherche-t-il Mlle Vilitchkov sur tout notre front... Enfin, vous pourrez
+toujours lui donner de ses nouvelles... Il en sera fort heureux quand il
+va revenir...
+
+--Il doit donc revenir ici?...
+
+--Mais aux premières heures du jour, je crois... Il nous a quittés pour
+aller jusqu'à Baba-Eski et revenir...
+
+--Et vous êtes sûr qu'il va revenir?
+
+--Oh! absolument sûr, monsieur; il nous a laissé son prisonnier.
+
+--Hein? fit Rouletabille, en dissimulant autant que possible l'émotion
+soudaine qui l'avait entrepris... Quel prisonnier?...
+
+--Oh! un prisonnier auquel il a l'air de tenir beaucoup et pour lequel il
+a les plus grands soins... et que ne quittent point d'une semelle ses deux
+ordonnances. Du reste, il vous est facile de le voir...
+
+Là-dessus, l'officier conduisit Rouletabille, toujours sur les derrières
+de la maison, à une petite fenêtre garnie d'un double barreau en croix.
+
+--Regardez, fit-il.
+
+Rouletabille se leva sur la pointe des pieds et regarda.
+
+C'était bien cela! Rouletabille se mordit les poings pour ne pas crier de
+joie.
+
+Dans un coin, pieds et poings liés, il avait reconnu le pacha noir Gaulow,
+sur lequel veillaient encore deux sentinelles.
+
+Cette chambre, dans laquelle se trouvaient Gaulow et les deux sentinelles,
+était une sorte de réduit donnant directement sur la cour par une porte
+entr'ouverte, sur le seuil de laquelle une demi-douzaine de soldats,
+accroupis, jouaient aux osselets, jeu fort en honneur dans le Balkan.
+
+Rouletabille quitta son observatoire et dit:
+
+--Ah! je le connais, c'est le fameux Gaulow, l'ancien maître de la
+Karakoulé! Je pense bien qu'Athanase Khetew doit y tenir!...
+
+--Il nous a dit que c'était la première fois qu'il le quittait, mais un
+ordre du général Savof, commandant la première brigade de cavalerie, le
+demandait tout de suite à Baba-Eski.
+
+--Messieurs, merci de tous ces excellents renseignements, fit Rouletabille,
+ en saluant, je vous demande la permission d'aller souper.
+
+--Bon appétit, monsieur.
+
+Il rentra dans la cour; là, il constata, avec une grande satisfaction, que
+la chambre, sur le seuil de laquelle les soldats jouaient aux osselets, et
+par conséquent dans laquelle se trouvait le prisonnier, était adjacente à
+celle qui avait été abandonnée aux reporters.
+
+Au moment où il allait pousser la porte de celle-ci, il entendit
+distinctement ces mots, prononcés par la voix métallique de Vladimir: «36,
+rouge, pair et passe!»
+
+--Tiens, tiens, fit-il, on se croirait, ma parole, à Monte-Carlo.
+
+Et il pénétra dans la pièce.
+
+Là, il trouva le souper prêt, qui l'attendait: une grande écuelle de soupe
+fumante, dont l'odeur caressait, dès l'abord, agréablement les narines, et,
+à deux pas de là, près de la table, La Candeur et Vladimir qui, à son
+arrivée, s'étaient relevés assez brusquement.
+
+--Eh bien, on soupe? leur demanda Rouletabille. Je commence à avoir faim,
+moi aussi. Mais qu'est-ce que vous faites-là?
+
+La Candeur venait de retourner rapidement une grande carte sur la table,
+et Vladimir regardait l'heure à sa montre.
+
+--Encore cette vieille plaisanterie! [Voir les incidents du _Château
+Noir_.] fit en riant Rouletabille qui, décidément, paraissait ce soir de
+la meilleure humeur du monde, encore cette carte! encore cette montre!...
+Ah ça, mais c'est toujours la carte de l'Istrandja-Dagh! Vous n'allez pas
+prétendre tout de même que vous étudiez le plan des opérations sur une
+carte de l'Istrandja-Dagh quand nous nous trouvons à quelques kilomètres
+de Tchorlou!...
+
+--Rouletabille, émit La Candeur qui paraissait le plus embarrassé, nous
+nous rendions compte du chemin parcouru...
+
+--Voyez-vous cela!...
+
+Et Rouletabille, d'un tournemain, souleva la carte et la mit sens dessus
+dessous... Mais en même temps il découvrait sur la table tout un monceau
+de pièces d'or et d'argent. Il en fut comme ébloui, cependant que les deux
+compères, consternés, ne savaient quelle contenance tenir.
+
+--Eh bien, mes petits pères!... fit Rouletabille.
+
+Et il examina l'envers de la carte qui était divisé en une quantité de
+petits cadres portant chacun un numéro, depuis le numéro 0 jusqu'au numéro
+36...
+
+--Alors quoi? Vous jouez à la roulette?
+
+--Faut bien! puisque tu nous confisques toujours nos jeux de cartes,
+soupira La Candeur.
+
+--Passez-moi la montre, Vladimir!
+
+Vladimir, qui avait remis précipitamment la montre dans sa poche, dut l'en
+retirer... et Rouletabille constata alors que cette montre, au lieu de
+marquer l'heure, avait une aiguille qui tournait sur un cadran marqué de
+36 numéros et du 0 et qui s'arrêtait sur l'un de ceux-ci suivant que l'on
+appuyait plus ou moins longtemps sur le système de déclenchement.
+
+Cette aiguille se mouvait si follement vite qu'il était impossible de
+savoir à l'avance sur quel numéro elle allait s'arrêter.
+
+--Je comprends maintenant votre amour excessif de la géographie, dit
+Rouletabille, amour qui m'intriguait tant à la Karakoulé et aussi le
+besoin maladif que vous aviez de toujours savoir l'heure!... Il y a
+longtemps que vous avez cette montre-là? demanda-t-il en la mettant dans
+sa poche.
+
+--Monsieur, c'est une montre, répondit Vladimir, à laquelle je tiens
+beaucoup, car elle m'a été donnée il y a quelques années par une personne
+qui m'est chère.
+
+--Par la princesse?
+
+--Justement, par la princesse... Ça a été son premier cadeau... Je partais
+pour Tomsk, où j'allais attendre avec quelques confrères de la presse
+moscovite les automobiles qui avaient entrepris le voyage de Pékin à Paris;
+cette bonne princesse redouta que je m'ennuyasse pendant le voyage et me
+fit cadeau de cette montre-roulette pour m'amuser en route. Je dois dire,
+du reste, que cette montre m'a toujours porté bonheur. Et c'était toujours
+quand j'avais justement besoin d'argent. Ainsi lors de ce voyage, en
+revenant en auto de Tomsk à Paris, elle m'a procuré l'une des premières
+grandes joies de ma vie. Chaque fois qu'un pneu crevait, j'invitais mes
+compagnons à me suivre sur le talus de la route pendant que le chauffeur
+réparait le dommage, et là, sur le dos d'une carte divisée au crayon en
+petites cases, comme nous avons fait à celle-ci, et ma montre-roulette en
+main, on organisait une petite partie. Il y avait des pneus qui me
+rapportaient cent francs, d'autres deux cents, d'autres qui me mettaient
+presque à sec, car il fallait bien perdre, quelquefois. Mais finalement,
+arrivé à Paris, de pneu en pneu, j'étais arrivé à gagner de quoi m'acheter
+une automobile.
+
+--Mes compliments.
+
+--Vous comprendrez, monsieur, que cette montre, à laquelle se rattachent
+d'aussi précieux souvenirs...
+
+--Oui, vous y tenez beaucoup... Et cet argent? tout cet argent? Il y a au
+moins mille francs là, dit Rouletabille en faisant glisser toutes les
+pièces dans ses poches... D'où vient-il?... Je croyais, moi, que vous
+n'aviez plus le sou.
+
+--Monsieur, dit Vladimir, qui pâlit devant le geste rafleur de
+Rouletabille, c'est les mille francs de M. Priski.
+
+--Mais vous m'avez dit que vous les lui aviez refusés!
+
+--Pardon, interrompit La Candeur, c'est moi qui t'ai dit cela... Mais
+Vladimir, lui, les a acceptés.
+
+--Je les ai acceptés, corrigea immédiatement Vladimir, mais j'ai refusé
+ensuite de faire la commission.
+
+--Oui, vous êtes un honnête garçon. Je m'en suis déjà aperçu plusieurs
+fois, répliqua Rouletabille... Eh bien, mes enfants, maintenant soupons!
+
+--Monsieur, dit Vladimir, qui était soudain tombé à la plus morne
+tristesse, monsieur, si je tiens à ma montre, je tiens aussi beaucoup à
+cet argent que je n'avais pas encore perdu.
+
+--Avant de le perdre, dit Rouletabille en lui servant sa soupe, il
+faudrait l'avoir gagné. Cet argent n'est pas plus à vous qu'à moi. Il est
+à M. Priski, puisque vous avez refusé de faire sa commission.
+
+--C'est tout à l'honneur de Vladimir, apprécia La Candeur. Tu ne vas pas
+rendre cet argent à M. Priski, peut-être?
+
+--Non, non, rassure-toi... J'ai son emploi tout trouvé.
+
+--Qu'est-ce que tu vas en faire?
+
+--Je vais vous dire cela tout à l'heure, au dessert.
+
+Le souper fut assez triste, bien que Rouletabille se montrât de belle
+humeur, mais il n'arrivait point à dérider les deux partenaires.
+
+--Écoutez! finit par dire Rouletabille, je vais vous rendre cet argent!
+
+--Ah! ah! éclatèrent les deux autres.
+
+--Seulement, vous allez faire exactement ce que je vais vous dire...
+
+--Compte sur nous...
+
+--Cet argent, vous allez le jouer...
+
+--Vive Rouletabille!...
+
+--Et le perdre...
+
+--Oh! oh!... est-ce absolument nécessaire de le perdre? firent-ils en se
+renfrognant.
+
+--Absolument nécessaire...
+
+--Et contre qui allons-nous le perdre?
+
+--Tout à l'heure, vous allez débarrasser la table et la pousser sur le
+seuil de la porte, expliqua Rouletabille. Sur cette table vous installerez
+votre roulette en exprimant, tout haut, que l'on étouffe dans cette
+chambre et que vous sentez le besoin de prendre l'air... sur quoi vous
+vous mettrez à jouer d'abord entre vous... Jetez tout votre or, tout votre
+argent sur la table!... Il y a près de là des soldats qui jouent aux
+osselets, ils viendront vous voir jouer à la roulette; aussitôt ils se
+mêleront au jeu; vous les laisserez gagner!
+
+--Tout notre argent?
+
+--Tout votre argent! si vous leur gagniez le leur ils ne vous laisseraient
+pas partir, tandis que lorsqu'ils vous auront vidés, ils ne s'occuperont
+plus de vous, se disputeront ensemble votre mise, et nous, nous nous
+«carapaterons»!
+
+--Compris! dit La Candeur, qui ne tenait pas outre mesure à cet argent
+qu'il n'avait pas encore gagné à Vladimir.
+
+--Oui, compris... mais c'est cher! observa mélancoliquement Vladimir.
+
+--Ça n'est pas trop cher si l'on songe à ce que nous ferons pendant qu'ils
+joueront, dit Rouletabille, car il ne s'agit pas seulement de nous sauver,
+mais encore de délivrer un pauvre prisonnier qui se trouve dans la chambre
+à côté.
+
+--Ah! ah! fit La Candeur.
+
+--Oh! alors si c'est une question d'humanité! exprima philosophiquement
+Vladimir.
+
+--Et qui est-ce donc que ce prisonnier-là? demanda La Candeur.
+
+--Ce prisonnier-là, c'est tout simplement Gaulow, messieurs!...
+
+--Gaulow! s'écrièrent-ils, l'abominable Gaulow!...
+
+--Lui-même!...
+
+--Le prisonnier d'Athanase! s'exclama Vladimir!
+
+--Le mari d'Ivana! gronda La Candeur.
+
+--Le bourreau du général Vilitchkov! surenchérit Vladimir.
+
+--Et c'est ce misérable, continua La Candeur, ce bandit qui a failli te
+prendre celle que tu aimes, après avoir assassiné le père et la mère et
+vendu la petite soeur de ton Ivana, c'est cet homme que tu veux sauver!...
+
+--En sacrifiant mes mille francs! gémit Vladimir.
+
+--Il est beau, ton «pauvre prisonnier» conclut La Candeur.
+
+Et puis il y eut un silence et puis Rouletabille dit en se levant:
+
+--C'est bien, je vais le délivrer tout seul.
+
+Et il fit mine de partir, après avoir ramassé un couteau sur la table.
+
+--Allons! Allons! s'exclama La Candeur en lui barrant le chemin, ne fais
+pas ta mauvaise tête... Tu sais bien que l'on fera tout ce que tu voudras!
+
+--Peuh! marmotta Vladimir, il est bon, lui!... On voit bien que ce n'est
+pas avec son argent!
+
+--Qu'est-ce que vous dites, Vladimir?
+
+--Je dis, Rouletabille, que c'est dur d'abandonner mille beaux levas à des
+gens qui ne sauront point en jouir, mais qu'il ne faut point hésiter à le
+faire du moment que vous le demandez, car vous devez avoir quelques bonnes
+raisons pour cela...
+
+--Certes! acquiesça le reporter, il s'agit tout bonnement du bonheur de ma
+vie.
+
+--Du moment qu'il faut délivrer le mari pour que tu sois heureux en ménage,
+délivrons-le! fit La Candeur, mais du diable si j'y comprends quelque
+chose!
+
+--Tu comprendras plus tard, La Candeur, prends ce couteau et suis-moi.
+
+Ils sortirent tous deux et s'en furent sur les derrières de la maison.
+
+Là, Rouletabille montra la petite fenêtre à La Candeur et lui dit à son
+tour:
+
+--Regarde!
+
+Quand La Candeur eut fini de regarder, il lui dit:
+
+--Qu'est-ce que tu as vu?...
+
+--Bien qu'il ne fasse pas bien clair dans cette échoppe, répondit l'autre,
+j'ai vu, à la lueur des feux de la cour, le sieur Gaulow à ne s'y point
+méprendre.
+
+--Il est toujours adossé à la muraille?
+
+--Oui, tout près de la petite fenêtre; en allongeant le bras à travers les
+barreaux, je pourrais lui planter ce couteau dans le coeur et il n'en
+serait plus jamais question.
+
+--Garde-t'en bien, malheureux! fit Rouletabille, très ému... Jure-moi que
+tu ne toucheras pas à un cheveu de sa tête!
+
+--Il est donc ton ami, maintenant, le brigand?
+
+--Jure-moi cela?
+
+--Eh! c'est entendu, que faut-il faire?
+
+--Tu vas voir comme c'est simple! Tu commences à jouer avec Vladimir, les
+autres viennent et jouent... Moi, je m'en mêle. Alors, tu pars et tu viens
+ici. Pendant que nous faisons le boniment de l'autre côté, tu profites de
+l'inattention des gardiens pour attirer le regard du prisonnier; tu lui
+montreras le couteau et tu lui diras ou feras comprendre que tu désires
+couper ses liens, d'abord il sera étonné et puis se prêtera à l'opération
+en élevant les bras; une fois les bras délivrés il coupera lui-même les
+liens des jambes et il s'enfuira par la petite fenêtre.
+
+--Il y a les barreaux! dit La Candeur.
+
+--S'il n'y avait pas les barreaux, je n'aurais pas besoin de toi!... Tu es
+homme à me les desceller d'un coup!
+
+La Candeur prit un barreau dans son énorme poing et commença de le tordre
+en le tirant à lui.
+
+--Je sens qu'il vient, dit-il.
+
+--Eh bien, je te laisse!... Il faut que tout soit prêt dans un quart
+d'heure. A ce moment, je crierai de toutes mes forces, et tu m'entendras
+parfaitement d'ici: _Trente-six, rouge, pair et passe!_ Cela signifiera
+que les gardiens sont très occupés à jouer ou à regarder jouer et que vous
+pourrez y aller en toute confiance. Tu finis de faire sauter le barreau,
+tu aides l'homme à sortir de là et tu le conduis sous l'arbre où
+l'attendra un cheval que je vais faire seller immédiatement par Tondor.
+Nous en avons un de trop; tu vois comme ça tombe!...
+
+--Et après?
+
+--Eh bien, après, quand l'homme sera parti à fond de train, tu viendras
+nous rejoindre tranquillement dans la cour, tu te mettras à la partie et
+le reste me regarde... C'est entendu?...
+
+--C'est entendu!... Mais que diable...
+
+--_Trente-six, rouge, pair et passe!_ Rappelle-toi.
+
+--Oui! oui!...
+
+Rouletabille là-dessus s'en fut parler à Tondor, qui se mit aussitôt non
+seulement à seller le cheval de M. Priski, mais encore les autres, puis le
+reporter revint auprès de La Candeur, lequel, en silence, et par un effort
+soutenu, avait à peu près descellé les barreaux, sans que personne, à
+l'intérieur de la bicoque, pas même le prisonnier, s'en fût aperçu.
+
+Rouletabille, après avoir félicité La Candeur, rentra avec lui dans la
+cour.
+
+Vladimir avait déjà sorti la table, étalé sa carte, pris sa
+montre-roulette, quand Rouletabille et La Candeur apparurent.
+
+Du plus loin qu'il les aperçut, il leur proposa une partie. Rouletabille
+se récria joyeusement et aussitôt jeta tout l'argent sur la table en
+proclamant qu'il allait tenir la banque.
+
+Les soldats aussitôt accoururent et les deux gardiens qui s'étaient tenus
+jusqu'alors à l'intérieur du réduit se montrèrent sur le seuil. Le jeu
+commença. Au bout de cinq minutes, les sous-officiers, voyant que la
+banque perdait toujours et qu'il suffisait à Vladimir de mettre une pièce
+sur un numéro pour qu'il fût couvert d'or par Rouletabille, qui annonçait
+les numéros qu'il voulait, risquèrent quelques levas et gagnèrent. Comme
+il était entendu, La Candeur alors s'esquiva. L'officier survint, qui fut
+heureux à son tour. On se bousculait autour de la table; les deux gardiens
+étaient maintenant tout à fait sortis du réduit. Ils étaient montés sur
+une pierre et ne prêtaient d'attention qu'au jeu.
+
+Un quart d'heure se passa ainsi, puis Rouletabille s'écria tout à coup:
+
+--_Trente-six, rouge, pair et passe!_...
+
+Il y eut des cris, des exclamations, tout un tumulte, car Vladimir, sur un
+coup d'oeil de Rouletabille, avait chargé le trente-six. La banque avait
+sauté! L'officier et les sous-officiers applaudirent. Vladimir et les
+soldats firent chorus.
+
+Rouletabille alors ordonna à Vladimir de prendre à son tour la banque, ce
+qu'il fit sans dissimuler du reste son peu d'enthousiasme. Rouletabille
+avait gardé en main la roulette et annonçait lui-même les numéros, de
+telle sorte que maintenant tout l'or de Vladimir s'en allait dans la poche
+de l'officier et du sous-officier, avec applaudissements réitérés des
+soldats que la proclamation de chaque numéro, répété en bulgare par
+l'officier, mettait en joie.
+
+Sur ces entrefaites, La Candeur reparut. Il fit un coup de tête et
+Rouletabille comprit que tout était terminé. Le reporter poussa un soupir
+et trembla de joie. Sur un dernier coup, il fit tout perdre à Vladimir,
+qui régla le jeu d'une façon assez maussade.
+
+--Décidément, ça n'est pas une bonne affaire que de tenir la banque!
+exprima gaiement l'officier.
+
+--Euh! ça dépend, dit La Candeur, en hochant la tête. Il suffit
+quelquefois d'un coup pour que la banque rafle tout ce qui est sur la
+table.
+
+--Eh bien, tenez donc la banque à votre tour!
+
+Mais à ce moment, on vit accourir Tondor, qui poussait des cris furieux:
+
+--Monsieur, monsieur, on nous a volé un cheval!
+
+--On nous a volé un cheval! répéta Rouletabille, en manifestant aussitôt
+la plus méchante humeur. Ce n'est pas assez que l'on nous gagne tout notre
+argent, il faut encore que l'on nous vole un cheval!
+
+--Il faut voir cela, dit l'officier.
+
+--Comment, s'il faut voir cela! Je crois bien qu'il faut voir cela!
+s'écria Vladimir. Nous avons des chevaux qui nous ont coûté cher!
+
+Et tous se mirent à courir derrière Tondor qui sortait de la cour, en
+donnant des explications. Il arriva ainsi sous son arbre et narra, avec
+force gestes destinés à traduire son indignation, que l'on avait abusé de
+son sommeil pour voler un des cinq chevaux dont il avait la garde.
+
+--Enfin, messieurs, ce garçon à raison, dit Rouletabille, vous nous avez
+vus arriver avec cinq chevaux, et maintenant il n'y en a plus que quatre.
+Je me plaindrai au général-major...
+
+--Monsieur, dit l'officier, calmez-vous. Je vais faire procéder à une
+enquête et je vous jure que nous le retrouverons, votre cheval!
+
+Sur ces entrefaites, on entendit les cris des gardiens à la petite fenêtre.
+
+--Le prisonnier! le prisonnier! criaient-ils en bulgare.
+
+L'officier se précipita:
+
+--Quoi? le prisonnier?
+
+Les autres montrèrent les barreaux descellés et expliquèrent comme ils
+purent que, profitant de ce qu'ils avaient le dos tourné, le prisonnier
+s'était enfui... Aussitôt l'officier courut à Rouletabille.
+
+--Monsieur, savez-vous qui a pris votre cheval? C'est le prisonnier
+d'Athanase Khetew qui vient de s'échapper et qui a sauté sur la première
+bête qu'il a rencontrée...
+
+--Le misérable! s'écria Rouletabille. Et dans quelle direction est-il
+parti?...
+
+--Oh! sans nul doute, dans celle de Constantinople. Vous comprendrez qu'il
+en a assez des Bulgares! Mais moi, que vais-je dire à Athanase Khetew
+quand il va revenir tout à l'heure?... D'autant plus qu'il m'est défendu
+par ma consigne de bouger d'ici... Le prisonnier peut courir!
+
+--Monsieur, s'écria Rouletabille, ne vous lamentez pas. Nous rattraperons
+notre cheval et nous vous ramènerons votre prisonnier. En selle! messieurs,
+en selle!...
+
+XVI
+
+CHEVAUCHÉE DANS LA NUIT
+
+Il sauta lui-même sur sa bête et partit à fond de train, suivi de Vladimir
+et de Tondor.
+
+Quand il s'aperçut qu'il n'était point suivi de La Candeur ils avaient
+déjà fait deux kilomètres! poursuivant Gaulow avec une rapidité folle, si
+bien que Vladimir n'avait pu s'empêcher de crier:
+
+--Mais est-ce que nous voulons vraiment l'atteindre?
+
+--Si je veux l'atteindre? s'exclama Rouletabille! Je crois bien que je
+veux l'atteindre!... Seulement, nous allons attendre La Candeur cinq
+minutes! qu'est-ce qu'il peut bien faire cet animal-là!
+
+On stoppa, mais Rouletabille semblait cuire à petit feu sur sa selle, tant
+il se remuait et montrait d'impatience.
+
+Enfin, on entendit un galop, et au-dessus de la plaine magnifiquement
+éclairée par une de ces prodigieuses nuits d'Orient que chantent les
+poètes, se dessina l'importante silhouette d'un cavalier qui, sur son
+passage, faisait trembler la terre.
+
+C'était La Candeur qui manifesta une joie bruyante en retrouvant ses amis
+et qui voulut expliquer la cause de son retard, mais Rouletabille ne lui
+en laissa pas le temps.
+
+--En route! En route!
+
+Et il repartit comme le vent.
+
+--Ah ça! mais qu'est-ce que nous avons à courir comme ça? demanda La
+Candeur à Vladimir.
+
+--Il paraît qu'il veut rattraper Gaulow.
+
+--Hein? tu es maboule?
+
+--C'est lui qui l'est!... Il a tout fait pour le faire sauver et
+maintenant qu'il est parti, il veut le reprendre!...
+
+--Mais pourquoi faire?
+
+--Est-ce que je sais, moi, va le lui demander!...
+
+Justement Rouletabille venait de s'arrêter brusquement à l'angle de deux
+routes.
+
+Laquelle fallait-il prendre? Certes! Gaulow avait dû laisser des traces de
+son passage, traces que Rouletabille, même à cette heure de nuit, aurait
+très bien été capable de démêler, mais il fallait descendre de cheval,
+s'astreindre à une étude sérieuse du terrain, bref, perdre un temps
+précieux, et, pendant ce temps, l'autre filait, augmentait son avance.
+Rouletabille appela La Candeur:
+
+--Tu nous as déjà fait perdre du temps; tâche en ce qui te concerne, de le
+rattraper. Tu vas prendre la route de gauche avec Tondor, moi celle de
+droite avec Vladimir.
+
+--Où nous retrouverons-nous?
+
+--Devant Tchorlou, par où nous sommes obligés de passer. Rendez-vous près
+de la ligne du chemin de fer... Tâche d'éviter le gros des forces turques
+qui est au Nord du côté de Saraï, m'a dit l'un des officiers... Du reste,
+toute cette partie sud m'a l'air bien débarrassée.
+
+--Alors, c'est vrai que nous courons après Gaulow? fit La Candeur.
+
+--Tu penses!... Il faut le rattraper coûte que coûte!...
+
+--Et si je le rattrape; qu'est-ce que je fais?
+
+--Eh bien, tu le tues! Ah! sans pitié, hein?... Je te jure que si, de mon
+côté, je le rencontre, je ne le rate pas!... Il est sans armes... il ne
+pourra même pas se défendre... Et surtout pas de sotte pudeur!... pas de
+générosité!... Tue-le comme un assassin qu'il est... Écrase-le comme une
+bête venimeuse qui, vivante, sera toujours à craindre...
+
+--Mais enfin, je rêve, s'écria La Candeur, ou tu déménages! Hier tu
+renaissais à la vie en apprenant que Gaulow n'était pas mort. Tu me
+déclarais que tu ne pouvais épouser Ivana que son mari vivant. Tout à
+l'heure tu me faisais jurer de ne point toucher à un cheveu de sa tête, et
+maintenant tu veux que je le tue!...
+
+--Oui, si tu m'aimes, fais cela pour moi...
+
+Complètement ahuri, La Candeur continuait:
+
+--Tu cours après lui et tu lui prêtes un cheval pour se sauver!...
+
+Mais Rouletabille ne l'écoutait plus. Il avait fait signe à Vladimir et
+déjà ils filaient à toute allure sur l'une des routes qui vont
+d'Haïjarboli à Tchorlou...
+
+Devant Tchorlou, ils durent s'arrêter; ils n'avaient pas vu Gaulow; ils
+étaient arrivés près de la ligne du chemin de fer abandonnée sur un point
+qui était l'aboutissement de trois routes et ils allaient se heurter aux
+avant-postes turcs dont ils entendaient le «Qui vive!» dans la nuit qui
+commençait à se peupler de mille ombres... Du côté de Saraï, un projecteur
+fouillait les ténèbres... C'était là, entre Bunarhissar, Lüle-Bourgas,
+Saraï et Tchorlou, dans ce vaste quadrilatère silencieux, que se préparait
+le choc formidable où, dans une bataille de quatre jours, allait se
+décider le sort de la Turquie d'Europe...
+
+Rouletabille et Vladimir étaient descendus de cheval et s'étaient
+dissimulés derrière une haie d'où ils pouvaient surveiller la route.
+
+--Si La Candeur ne l'a pas rencontré, disait Rouletabille, Gaulow s'est
+sauvé une fois de plus!... Tout de même il peut se vanter d'avoir de la
+chance!
+
+--Sur! exprima Vladimir, il doit être aussi «épaté» que moi de se voir
+délivrer par nous.
+
+--Écoutez, Vladimir, il y a des choses que je ne puis vous expliquer, mais
+au moins il faut que vous compreniez une chose, c'est qu'il est absolument
+nécessaire que vous gardiez le silence sur la façon dont Gaulow s'est
+enfui. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?
+
+--Oh! absolument, d'abord ça n'est pas un événement dont je prendrais
+plaisir à me vanter ni dont je puisse garder un très agréable souvenir,
+ajouta Vladimir, qui pensait toujours à ses mille francs.
+
+Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu ou compris, et dit:
+
+--Je voudrais bien que La Candeur arrive; on profiterait du reste de la
+nuit pour gagner vers le Sud et éviter toute la soldatesque. On arriverait
+demain à Constantinople, en remontant par Tchataldja.
+
+--Qu'allons-nous faire à Constantinople?
+
+--Chercher mon courrier, répondit vaguement Rouletabille, et nous
+reviendrons ensuite assister à la bataille.
+
+--Écoutez, fit Vladimir, j'entends un galop!
+
+--Deux galops! rectifia Rouletabille. Ce sont eux! Deux minutes plus tard,
+en effet, La Candeur et Tondor arrivaient. Rouletabille et Vladimir
+étaient de nouveau en selle.
+
+--Rien? demanda de loin Rouletabille.
+
+--Si! nous l'avons vu!... répondit La Candeur qui paraissait fort
+essoufflé.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je te raconterai cela plus tard. Ce qui s'est passé est
+épouvantable!...
+
+--Tu ne l'as pas tué?
+
+--Non!... Mais j'en ai tué un autre!...
+
+--Qui?...
+
+--Athanase Khetew!...
+
+--Tu as tué Athanase! s'écria Rouletabille en sursautant sur sa selle.
+
+--Eh bien, oui, j'ai tué Athanase! C'est affreux n'est-ce pas?...
+
+--Mais comment as-tu fait une chose pareille?...
+
+--Écoute, je te dirai ça plus tard, fit La Candeur haletant. Tant que nous
+ne serons pas avec les Turcs, je ne serai pas tranquille!... Tu comprends,
+j'ai tué un officier bulgare, moi!... Filons!...
+
+--Oui, filons!... répéta Rouletabille. Oh! ça, par exemple, c'est
+épouvantable!...
+
+--C'est surtout extraordinaire! fit La Candeur.
+
+Et ils repartirent, crevant leurs chevaux. Ils ne soufflèrent un peu que
+bien plus tard, quand ils aperçurent au loin les hauteurs de Tchataldja.
+Alors Rouletabille se retourna vers La Candeur.
+
+--Maintenant, raconte-moi ce qui s'est passé!... Tu as rencontré Athanase
+et tu l'as pris pour Gaulow!...
+
+--Oh! non! non!... C'est bien plus extraordinaire que ça!... et je
+t'avouerai que pour peu que ça continue, je vais devenir fou, moi aussi!...
+
+--Mais va donc!...
+
+--Nous filions sur la route, Tondor et moi... et nous étions en train de
+nous dire que Gaulow ne manquerait point d'être rencontré soit par toi,
+soit par nous, parce que Tondor avait eu soin de lui donner le plus
+mauvais cheval; quant tout à coup nous avons aperçu sur la route, au
+débouché d'un ravin, Gaulow lui-même!...
+
+--Ah!...
+
+--Nous gagnions sur lui!... Il se retournait à chaque instant et ce
+n'était plus qu'une affaire de quelques minutes... quand, derrière nous,
+nous entendons un galop... Nous nous retournons à notre tour et la nuit
+est si claire que nous reconnaissons Athanase... Athanase qui arrivait
+comme la foudre... Il venait certainement d'Haïjarboli où on lui avait
+appris la fuite de son prisonnier et, comme nous, il courait après...
+
+Je lui criai alors pour le rassurer:
+
+--Nous le tenons! Nous le tenons!
+
+«Et je pique encore des deux... Mais Gaulow, par un suprême effort, avait
+regagné un peu. Je me souvins alors que tu m'avais dit de le tuer comme un
+chien ou comme une vipère plutôt que le laisser échapper. Je sortis mon
+revolver en criant à Athanase:
+
+--Ayez pas peur!... Il ne nous échappera plus!
+
+Et je me mis à tirer sur Gaulow.
+
+Mais dans le même instant Athanase arrivait et au lieu de se jeter sur
+Gaulow, comme je m'y attendais, tombait sur moi à grands coups de sabre!
+Heureusement que mon cheval fit un un écart, car j'étais, ma foi, bel et
+bien coupé en deux!... N'est-ce-pas, Tondor?
+
+--Oh! j'ai cru que ça y était, fit Tondor.
+
+--Et alors?
+
+--Eh bien alors, ça a été très vite, tu sais... Je ne voulais pas être
+coupé en deux, moi... d'autant plus que je trouvais ça tout à fait
+injuste... Voilà un homme à qui je rends le service de courir après son
+prisonnier et qui me fiche un coup de sabre... Moi, je lui ai répondu avec
+mon revolver, et il a été évident tout de suite que si j'avais raté Gaulow,
+je n'avais pas raté Athanase. Ah! il a basculé tout de suite et s'est
+étalé sur la route; ça a fait floc!...
+
+--Floc! répéta Tondor.
+
+--Sur quoi nous sommes descendus, Tondor et moi, car il ne pouvait plus
+être question de rattraper Gaulow, qui avait disparu à travers champs...
+Et nous nous sommes penchés sur Athanase pour savoir ce qu'il en était. Eh
+bien, il était mort!...
+
+--Mort! répéta Tondor.
+
+--Mon vieux, j'en suis encore tout bleu!
+
+--Es-tu sûr qu'il est mort?... demanda, pensif, Rouletabille.
+
+--Si j'en suis sûr! J'ai écouté son coeur, il ne battait plus. Pour sûr
+qu'il est bien mort; mais c'est lui qui l'a voulu... Tu ne m'en veux pas
+trop, dis?...
+
+--Écoute, répondit Rouletabille, tout ceci est épouvantable... Et j'aurais
+préféré que tu eusses tué Gaulow...
+
+--Mon vieux, j'ai fait ce que j'ai pu...
+
+--Sans doute, reprit Rouletabille qui paraissait au fond beaucoup plus
+soucieux que peiné; mais il ne faudra pas t'en vanter...
+
+--Mon Dieu, je me tairai si ça peut te faire plaisir; mais en ce qui me
+concerne, je n'aurais nulle honte à raconter que j'ai tué d'un coup de
+revolver un monsieur qui voulait m'occire d'un coup de sabre... En voilà
+encore un drôle d'Ostrogoth!...
+
+Vladimir, qui n'avait encore rien dit, exprima son opinion:
+
+--Cet homme n'a eu que ce qu'il méritait.
+
+Après cette dernière parole, il ne fut plus question d'Athanase.
+
+XVII
+
+QUESTIONS FINANCIÈRES
+
+Pendant que Rouletabille restait silencieux, Vladimir entreprit un grand
+éloge de Constantinople, qu'il connaissait à fond et dont il vanta
+l'aspect enchanteur.
+
+--Y a-t-il une bonne brasserie? demanda La Candeur.
+
+--Oh! excellente!... A Constantinople, on trouve tout ce que l'on veut!...
+
+--Je n'en demande pas tant, répliqua La Candeur; si je pouvais avoir
+seulement un bon bifteck aux pommes et un bon demi!...
+
+--Encore faut-il avoir de quoi le payer! dit Rouletabille, qui se
+rappelait soudain, au moment d'entrer dans la ville, qu'ils n'avaient plus
+le sou.
+
+--Ah! ça n'est pas l'argent qui manque! exprima La Candeur d'un air assez
+dégagé.
+
+--Tout de même, fit Rouletabille, en attendant que le journal nous en
+envoie, je ne sais pas comment nous allons faire, car il nous en faut tout
+de suite, pour les dépêches!...
+
+--T'occupe pas de ça! reprit La Candeur. J'ai deux mille francs.
+
+--Tu as deux mille francs?...
+
+--Je comprends... s'écria joyeusement Vladimir. Tu les auras trouvés dans
+les poches d'Athanase.
+
+--Oh! fit Rouletabille en arrêtant son cheval, ça n'est pas possible!...
+
+--Ce jeune Slave me dégoûte! fit La Candeur en se détournant de Vladimir.
+
+--Mais enfin qu'est-ce que c'est que ces deux mille francs-là? demanda
+Rouletabille.
+
+--Eh bien, ce sont les deux mille francs de M. Priski.
+
+--Les deux mille francs de M. Priski! Qu'est-ce que tu me racontes encore
+là?
+
+--L'exacte vérité... Tu sais bien que M. Priski a, à Kirk-Kilissé, donné
+mille francs à Vladimir, auxquels je n'avais pas voulu toucher?...
+
+--Oui, mais ces mille francs, Vladimir les a perdus à Haïjarboli!
+
+--Attends. Tu te rappelles aussi qu'à Stara-Zagora, M. Priski a voulu me
+donner les autres mille francs qu'il nous devait encore?...
+
+--Parfaitement, mais tu les lui as honnêtement refusés.
+
+--Certes!... Et M. Priski n'a du reste pas insisté, mais quand je le revis
+le lendemain, je lui dis:
+
+«--Monsieur Priski, je vous ai refusé les mille francs parce qu'il a
+toujours été entendu que je ne les toucherais pas, moi!... Mais Vladimir y
+compte bien, lui! Glissez-les donc dans une enveloppe et je remettrai ces
+mille francs, moi-même, à Vladimir.»
+
+M. Priski, qui est un honnête homme et qui ne voulait pas manquer à sa
+parole à la veille d'entrer au couvent, m'a répondu:
+
+«--Chose promise, chose due: les voilà!»
+
+Je mis l'enveloppe dans ma poche, me disant qu'à la première occasion, je
+donnerais cet argent à Vladimir; mais de cela je ne me pressai point,
+sachant que Vladimir avait déjà mille francs et le connaissant fort
+dépensier! Or, ce soir, comme Vladimir avait perdu mille francs au jeu
+avec tous ces Bulgares et qu'il paraissait tout désolé, je sortis
+l'enveloppe de ma poche pour la lui tendre. Seulement, dans ce moment,
+Tondor arriva et survint le tumulte que tu sais!... Vladimir le suivit
+hors de la cour... Les trois quarts des joueurs se dispersèrent alors que
+l'officier venait de me crier: «Prenez donc la banque, vous!»... Ce défi
+arrivait dans une minute où je me faisais de tristes réflexions sur la
+nécessité de laisser aux Bulgares un argent qui aurait été si bien dans
+notre poche. Je ne résistai point au désir de regagner le tout: et c'est
+ce qui arriva... L'officier revint, après votre départ, et la partie
+reprit. Et, avec les mille francs de Vladimir, j'ai regagné les mille
+francs que nous avions perdus!
+
+--Hourra! s'écria Vladimir.
+
+--C'est alors ce qui explique ton retard, La Candeur, dit Rouletabille,
+qui était lui-même enchanté.
+
+--Justement!...
+
+--Tu n'as pas été long à regagner cet argent!...
+
+--Les Bulgares s'étaient emballés sur les carrés du 22!... Or, avec cette
+montre, je sais très bien comment il faut faire pour ne point faire sortir
+les carrés du 22...
+
+--Les deux cocottes! dit Vladimir.
+
+--C'est la première fois que ces dames me portent bonheur, répondit La
+Candeur.
+
+XVIII
+
+A CONSTANTINOPLE
+
+Ce soir-là, à l'heure du thé, on ne parlait que de la terrible défaite des
+Turcs à Lüle-Bourgas, dans les salons de l'ambassade de France, où, avec
+leur bonne grâce coutumière, l'ambassadrice et l'ambassadeur accueillaient
+quelques représentants de la presse française. Réunion intime où l'on se
+communiquait les dernières nouvelles de la journée.
+
+Dans un coin, on prêtait une extrême attention à Rouletabille, qui était
+arrivé à Constantinople sans que personne l'y attendît, quelques jours
+auparavant, et qui avait trouvé le moyen d'en ressortir pour assister au
+gigantesque duel. Il en était revenu au milieu d'une débâcle sans nom. Il
+racontait comment, pendant les quatre journées de bataille, Abdullah pacha,
+qui commandait en chef l'armée turque, était resté enfermé dans une
+petite maison de Sakiskeuï, où il avait établi son quartier général. C'est
+là qu'au hasard d'une randonnée, Rouletabille l'avait trouvé. Le général
+mourait littéralement de faim et ses officiers d'ordonnance étaient en
+train de gratter de leurs ongles la terre d'un maigre jardin, afin d'en
+extraire des racines de maïs qu'on faisait délayer et bouillir dans un peu
+de farine. C'est tout ce qu'avait à manger le commandant en chef d'une
+armée de 175.000 hommes!
+
+Rouletabille avait donné à Abdullah pacha quelques boîtes de conserves
+qu'il avait emportées avec lui, et pendant trois jours, c'est lui, le
+reporter, qui avait nourri le général en chef.
+
+--Oui, mais vous étiez au premier poste pour apprendre les nouvelles! lui
+fit remarquer le premier secrétaire.
+
+--Ne croyez pas cela, répondit Rouletabille. Ce pauvre général était
+toujours le dernier à apprendre quelque chose... Il n'avait ni télégraphe,
+ni téléphone de campagne, ni aéroplane, ni rien... Les routes étaient si
+mauvaises qu'il ne pouvait même pas avoir d'estafettes. C'est moi qui, au
+prix de mille difficultés, lui ai appris la déroute de ses troupes autour
+de Turkbey!
+
+--Enfin nous assistons à la ruine de la Turquie, dit un confrère.
+
+--Oh! la ruine? C'est bientôt dit!... Si on voulait défendre Tchataldja...
+fit Rouletabille.
+
+--Dans tous les cas, nous allons assister à une révolution, repartit le
+journaliste.
+
+--Le bruit court qu'Abdul-Hamid a des chances de remonter sur le trône,
+avança un autre.
+
+L'ambassadeur s'approcha de Rouletabille et lui dit:
+
+--Mes compliments. Je viens de recevoir un télégramme où il est question
+de vos intéressantes correspondances.
+
+Rouletabille rougit de plaisir.
+
+--Mais comment les expédiez-vous? s'il n'est pas indiscret de vous poser
+une pareille question, demanda un correspondant.
+
+--Nullement. J'ai à mon service un Transylvain, un nommé Tondor, garçon
+fort débrouillard, qui me les porte en Roumanie... J'évite ainsi bien des
+retards et bien des ennuis.
+
+A ce moment, La Candeur entra, se prit le pied dans un tapis et faillit
+tomber en voulant baiser galamment la main de l'ambassadrice, ainsi qu'il
+avait vu faire à Rouletabille; il se raccrocha heureusement à celle de
+l'ambassadeur, puis s'approcha, tout rouge de sa maladresse, de son
+reporter en chef et lui tendit un pli.
+
+--Tondor est revenu?
+
+--Oui!...
+
+--Vous permettez, messieurs? Des nouvelles de Paris.
+
+C'était une lettre de son directeur.
+
+Rouletabille lut avec une joie qu'il dissimula les compliments dont elle
+était pleine. _L'Époque_ avait triomphé avec cette histoire de Marko Le
+Valaque... et tous les lecteurs de _la Nouvelle Presse_ qui s'étaient
+intéressés aux premiers articles de cet étrange correspondant étaient
+allés chercher la suite dans la feuille rivale, sous la signature de
+Rouletabille. Enfin on avait connu la vérité sur la prise de Kirk-Kilissé,
+et le directeur de _l'Époque_ écrivait au reporter: «Continuez, mon ami,
+et ne bluffez jamais! Il faut laisser cela aux journalistes d'occasion et
+à Marko Le Valaque!»
+
+--Eh bien, qu'est-ce qu'on dit à Paris? demanda le drogman.
+
+--On dit que les Bulgares seront ici avant huit jours et qu'ils
+célébreront dimanche prochain la messe à Sainte-Sophie.
+
+--Voilà l'ouvrage des Jeunes-Turcs! fit quelqu'un.
+
+--Et des Allemands! ajouta un autre.
+
+--Messieurs, vous savez que l'on attend incessamment Abdul-Hamid!... dit
+un lieutenant de vaisseau en se rapprochant. Nous avons reçu à bord du
+_Léon-Gambetta_ un télégramme sans fil nous apprenant que l'ex-sultan et
+son harem avaient été embarqués à Salonique sur le stationnaire allemand
+_Loreleï_... et le _Loreleï_ a mis le cap aussitôt sur les Dardanelles.
+
+Rouletabille prit à part La Candeur:
+
+--Vladimir est à son poste?
+
+--Je viens de le voir... Rien de nouveau...
+
+Un journaliste dit:
+
+--Le gouvernement s'y est pris juste à temps.
+
+Vous savez que pour rien au monde il ne voulait revoir Abdul-Hamid dans le
+Bosphore... mais on lui a dénoncé une conspiration qui était près
+d'éclater à Salonique... C'est alors seulement qu'il a donné des
+ordres...
+
+--On a arrêté les conjurés? demanda un secrétaire.
+
+--Encore une petite séance de pendaison pour nous distraire... fit un
+jeune attaché encore imberbe.
+
+--L'horreur! exprima l'ambassadrice.
+
+La Candeur, très pâle, regardait Rouletabille qui, rose et enjoué, ne
+semblait nullement gêné par le remords...
+
+Mais l'officier de marine dit:
+
+--Rassurez-vous, madame, les gibets chômeront pour cette fois... Le
+gouvernement a trouvé, en effet, les preuves de la conspiration chez les
+conspirateurs, mais les conspirateurs eux-mêmes étaient partis!...
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Absolument, je sais qu'ils ont pu gagner par mer Trébizonde, d'où ils
+ont repris un bateau pour Odessa. Par un hasard miraculeux, en même temps
+qu'on les dénonçait, ils étaient avertis, eux, qu'ils étaient dénoncés!
+
+La Candeur respira bruyamment. Rouletabille souriait.
+
+--Je suis sûr, fit le drogman, qu'Abdul-Hamid ne doit guère tenir à
+remonter en ce moment sur le trône, s'il sait ce qui se passe.
+
+--Oui, mais il ne le sait pas!
+
+--Eh bien, il en ferait une tête, si, redevenu sultan, on lui apprenait
+qu'il va peut-être perdre Constantinople et Yildiz-Kiosk...
+
+--Et la chambre du trésor, ajouta en riant le drogman.
+
+--Ah! oui, la fameuse chambre du trésor, reprirent en choeur tous ceux qui
+étaient là.
+
+--Enfin a-t-elle véritablement existé? demanda l'ambassadrice.
+
+--Elle existe! répondit le drogman... Pour cela, il n'y a pas de doute...
+Et il n'y a pas que moi qui y croie!
+
+--Qui donc encore?
+
+--Eh bien, le gouvernement actuel, qui a fait tout son possible pour la
+découvrir et qui n'y a point réussi encore!...
+
+--Pas possible!
+
+--Enfin, vous savez si les Jeunes-Turcs, dès le lendemain de la révolution,
+ont fait tout bouleverser à Yildiz-Kiosk...
+
+--Oui, et on n'a rien trouvé!...
+
+--On n'a rien trouvé... on n'a rien trouvé... Ce n'est pas fini... On a
+tout de même appris quelque chose, je le sais par Zekki bey, le secrétaire
+de l'intérieur qui n'y croyait sûrement pas, lui, à la chambre du trésor!
+
+--Et qu'est-ce qu'on a appris? demanda Rouletabille, que cette
+conversation semblait intéresser au plus haut point.
+
+--On a appris, grâce à l'espionnage auquel on s'est livré autour d'une
+ancienne cadine d'Yildiz-Kiosk...
+
+--Je parie qu'il s'agit de Canendé hanoum, fit le jeune attaché... Ah! on
+lui en fait raconter à celle-là!... On lui fait dire tant de bêtises sur
+l'ancienne cour du sultan déchu qu'elle ne veut plus sortir de chez elle
+et qu'elle a décidé, paraît-il, de fermer sa porte à toutes ses amies...
+
+--Il s'agit en effet de Canendé hanoum... On lui fait dire beaucoup de
+choses parce que l'on n'ignore pas qu'elle est très renseignée. Elle a eu
+l'esprit de savoir vieillir et de rester jusqu'au bout dans les bonnes
+grâces d'Abdul-Hamid, qui se confiait volontiers à elle. Enfin je vous
+raconte ce que l'on m'a dit. Canendé hanoum est sûre qu'il y a une chambre
+du trésor!
+
+--Est-ce qu'elle l'a vue?
+
+--Non, elle ne l'a pas vue!
+
+--Ah! bien, c'est toujours la même chose...
+
+--Mais elle aurait vu souvent le sultan qui s'y rendait... et pour s'y
+rendre, il devait toujours passer par le couloir de Durdané et c'était
+encore par là qu'il repassait quand il en revenait...
+
+--Et alors? demanda, curieuse, l'ambassadrice.
+
+--Et alors on a cherché tout autour de ce couloir et l'on n'a rien
+trouvé... voilà pourquoi Zekki bey est resté si sceptique.
+
+--Où aboutissait-il, ce couloir? demanda le premier secrétaire.
+
+--A un kiosque fermé, aménagé en jardin d'hiver et que l'on a mis sens
+dessus dessous... on n'a rien trouvé, mais on cherche encore...
+
+--Moi, dit l'officier de marine, on m'a raconté autre chose... un jour que
+je glissais en caïque sur les eaux du Bosphore, non loin des ruines de
+Tchéragan, mon attention fut attirée par une sorte de ponton amené à côté
+de la station des bateaux à vapeur... Sur ce ponton il y avait une cabane
+d'où sortaient des scaphandriers... je demandai à quel travail ces hommes
+se livraient et l'un des caïdgis me dit que c'était le gouvernement qui
+faisait procéder à une étude du terrain sous-marin pour l'édification
+d'une «échelle» destinée à servir de station modèle pour le service des
+bateaux à vapeur. Comme la chose se passait juste en face du jardin du
+sultan et que l'on parlait beaucoup à ce moment de la fameuse «chambre du
+trésor», je dis en riant:
+
+«--Ils cherchent peut-être la chambre du trésor au fond du Bosphore!...
+J'avais lancé cela comme une boutade et je n'y attachais pas d'importance
+quand Mohammed Mahmoud effendi avec qui je faisais, ce jour-là, ma
+promenade fit: «Eh! eh!» et se mit à regarder attentivement ce qui se
+passait sur le ponton. Il avait même prié les caïdgis de s'arrêter, mais
+aussitôt un caïque vint vers nous, dans lequel se trouvait un commissaire
+qui nous pria de nous éloigner. Alors Mohammed Mahmoud effendi me
+dit:
+
+«--Tiens! tiens! voilà qui est bizarre!... est-ce que Canendé hanoum
+aurait dit vrai?
+
+«--Qu'est-ce qu'elle a encore dit, Canendé hanoum? lui demandai-je.
+
+«--Elle aurait dit que si l'on voulait trouver la chambre du trésor, il
+fallait la chercher par le Bosphore, parce que le sultan ne lui avait
+point caché qu'il ne craignait rien pour cette chambre, attendu qu'il
+pourrait la noyer d'un seul coup; d'où Canendé hanoum tirait cette
+conclusion, qu'elle communiquait avec le Bosphore.»
+
+--En voilà une histoire pour quatre scaphandriers! dit Rouletabille.
+
+--Vous les avez comptés? demanda en souriant l'officier.
+
+Rouletabille rougit.
+
+--Mon Dieu, oui!... Je les ai vus comme tout le monde... ça m'amuse
+toujours de regarder des scaphandriers descendre dans l'eau... je vous
+avouerai même que j'aurais bien donné quelques piastres pour être à la
+place de l'un d'eux...
+
+--Ah! ah! vous aussi, vous voudriez découvrir la chambre du trésor?
+
+--Moi! nullement!... mais je pense que ce doit être une chose bien
+curieuse que de fouler le sol sous-marin du Bosphore... Que de souvenirs
+on doit y heurter à chaque pas!... Songez donc aux peuples innombrables
+qui, depuis le commencement de l'histoire ont passé et repassé ce détroit
+et ce qu'ils ont dû y laisser tomber au passage!
+
+--Oui, déclara d'un air entendu La Candeur, quelle boîte aux ordures!
+
+--Quelle tombe plutôt... rectifia le drogman. Ça doit être plein de
+cadavres là-dedans!... mais ces scaphandriers ne doivent pas voir
+grand'chose...
+
+--C'est ce qui vous trompe... fit le lieutenant de vaisseau. Je les ai
+assez vus pour vous dire qu'ils sont parfaitement équipés et qu'ils
+jouissent du dernier confort moderne, si j'ose m'exprimer ainsi. Avec cela
+ils peuvent se mouvoir comme ils veulent sans être retenus, comme jadis,
+par ces fils et ces tuyaux de caoutchouc qui en faisaient des
+prisonniers...
+
+--Mais alors! capitaine, comment font-ils pour respirer? demanda le
+premier secrétaire.
+
+--Ils respirent grâce à un réservoir en tôle épaisse dans lequel on a
+emmagasiné l'air sous une pression très forte. Ce réservoir est fixé sur
+le dos par le moyen de bretelles. Dans ce réservoir, l'air maintenu par un
+mécanisme à soufflet ne peut s'échapper qu'à sa tension normale. Deux
+tuyaux, l'un inspirateur, l'autre expirateur, partent du réservoir et
+aboutissent à une sphère de cuivre garnie de grosses lentilles de verre
+qui est vissée sur le col du scaphandrier... Celui-ci porte en outre à sa
+ceinture un petit appareil d'éclairage électrique qui est des plus simples
+et des plus commodes et qui donne, dans l'eau, une lumière blanchâtre très
+suffisante pour y voir à une quinzaine de mètres.
+
+--Ah! ce doit être merveilleux! exprima Rouletabille d'un air à la fois
+enthousiaste et candide.
+
+--Ce doit être épouvantable! fit le jeune attaché. Qu'est-ce qu'on doit
+voir là-dessous, quand on songe à tous les malheureux et à toutes les
+malheureuses que les sultans ont fait jeter au Bosphore, une pierre au
+pied, au fond d'un sac de cuir!
+
+--Voulez-vous bien vous taire!
+
+--Bah! c'est de l'histoire... Maintenant, les sacs doivent être pourris et
+il ne reste plus que les corps, les squelettes qui doivent flotter entre
+deux eaux, retenus par les pieds... quelle armée de spectres
+sous-marins...Ma foi! non, je ne tenterais pas le voyage... ça ne doit pas
+être assez gai!...
+
+A ce moment, un nouveau personnage fit son entrée. Tous s'exclamèrent:
+
+--Kermorec! Mais on vous croyait à Salonique!...
+
+--J'en arrive, et comment!... Avec Abdul-Hamid!...
+
+--Hein?...
+
+--Ma foi je n'ai pas trouvé d'autre moyen pour venir vous rejoindre que de
+prendre passage sur le _Loreleï_, le stationnaire allemand qui vous ramène
+Abdul-Hamid!...
+
+--Abdul-Hamid est à Constantinople! s'écria Rouletabille. Madame, monsieur
+l'ambassadeur, excusez-moi: la nécessité du reportage... une dépêche à
+envoyer...
+
+XIX
+
+LE «LORELEI»
+
+Une minute plus tard, il était dans la rue avec La Candeur. Et tous deux
+se mirent à courir du côté du grand pont, qu'ils traversèrent. La Corne
+d'Or passée, ils se glissèrent à travers les rues de Stamboul, mais ils
+étaient arrêtés à chaque instant par des flots d'émigrants. La circulation
+devenait impossible. Il y avait des théories de chariots traînés par des
+boeufs, dans lesquels, au milieu de leurs coffres et de leurs hardes,
+couchaient des femmes et des enfants. Tous ces malheureux, fuyant le fléau,
+avaient quitté leurs villages et s'étaient rabattus sur Constantinople.
+Ils couchaient en plein air, dans les rues, sur les places, au milieu des
+mosquées. Rouletabille et La Candeur arrivèrent cependant à la pointe du
+Seraï, non loin de la ligne de chemin de fer, et là, pénétrèrent dans une
+bicoque, au seuil de laquelle les attendait Tondor.
+
+--Vladimir? demanda Rouletabille.
+
+--Parti, répondit Tondor... parti dans son caïque aussitôt que le
+stationnaire allemand a été en vue... Il l'a suivi... Il vous donne
+rendez-vous à l'échelle de Dolma-Bagtché...
+
+--Bien! fit Rouletabille, visiblement satisfait; et après un coup d'oeil
+sur la vie nocturne du Bosphore, où s'allumaient les feux réglementaires
+du stationnaire, cependant que glissaient les lumières des caïques allant
+et venant de la côte d'Asie à celle d'Europe, il dit à La Candeur et à
+Tondor de le suivre et tous trois reprirent le chemin de Galata.
+
+Rouletabille était tout pensif, il ne prêtait aucune attention à ce qui se
+passait autour de lui. En remontant la rue de Péra, il ne s'offusqua même
+point du flonflon des orchestres, de la gaieté des terrasses de cafés, des
+lumières aux portes des théâtres et des beuglants, des boutiques
+illuminées et de tout le mouvement indifférent et joyeux des habitants de
+cette ville cosmopolite, capitale d'un empire qui venait cependant d'être
+frappé au coeur. Il ne pensait qu'à une chose, ne se répétait qu'une
+chose: «Est-ce qu'Ivana serait déjà la proie d'Abdul-Hamid?» Il ne le
+croyait pas; il pensait avoir agi à temps en prenant la responsabilité de
+dénoncer la conspiration et il espérait bien qu'Abdul-Hamid avait dû
+quitter Salonique avant d'avoir été rejoint par Kasbeck et Ivana.
+
+Cependant La Candeur avait soif et aurait voulu s'arrêter dans une
+brasserie, mais Rouletabille le bouscula d'importance et, au coin de la
+caserne d'artillerie, lui fit rapidement prendre le chemin qui conduisait
+à Dolma-Bagtché. Quand ils arrivèrent à l'échelle ils s'entendirent héler
+du fond d'un caïque. C'était Vladimir.
+
+--Eh bien? demanda Rouletabille en sautant dans le caïque.
+
+Vladimir désigna la grande ombre d'un vaisseau en rade.
+
+--Le _Loreleï_, fit-il.
+
+--Alors, y a-t-il...
+
+Il était haletant, ne cachant pas son angoisse.
+
+--Oui, dit Vladimir, je l'ai vu...
+
+--Tu as vu Kasbeck? reprit Rouletabille d'une voix rauque.
+
+--Oui, il est descendu du _Loreleï_...
+
+--Tout seul?...
+
+--Tout seul...
+
+--Mon Dieu! gémit le reporter, et il se prit la tête dans ses mains.
+
+Pour lui, c'était le pire, la catastrophe... et pour elle... «La pauvre
+enfant!... La pauvre enfant!...» D'abord il ne sut dire que cela et il
+pleura. Il n'y avait plus aucun doute à avoir: Kasbeck était arrivé à
+temps à Salonique pour «apporter» Ivana à Abdul Hamid... et, après avoir
+fait ce beau cadeau au sultan détrôné, il était redescendu tout seul du
+_Loreleï_, abandonnant Ivana aux fantaisies de son maître.
+
+Autour de Rouletabille, Vladimir, La Candeur, Tondor se taisaient.
+
+Enfin Rouletabille releva la tête.
+
+--Où est Kasbeck? demanda-t-il.
+
+Vladimir montra à nouveau le stationnaire allemand.
+
+--Mais tu m'as dit que tu l'avais vu descendre.
+
+--Oui, tout seul, dans un caïque mais il est revenu à bord.
+
+--Ah!... t'a-t-il vu, lui?
+
+--Non!
+
+--Enfin, as-tu appris quelque chose?
+
+--Ce que tout le monde sait: que l'on va débarquer dans quelques heures
+Abdul-Hamid et sa suite et l'enfermer avec son harem au palais de
+Beylerbey sur la côte d'Asie. Abdul-Hamid a avec lui onze femmes.
+
+--C'est bien cela! c'est bien cela!... Il n'en avait que dix... Nous
+connaissons la onzième!
+
+--Onze femmes, deux eunuques et son dernier nouveau-né.
+
+--Ah! il faut voir Kasbeck!... Il faut que je parle à Kasbeck, déclara
+Rouletabille avec une nouvelle énergie.
+
+--Un quart d'heure plus tôt, vous l'auriez vu descendre à cette échelle.
+
+--Qu'est-il venu faire à Péra?... Tu l'as suivi?...
+
+--Vous pensez!... Il s'est dirigé, sitôt à terre, vers la place de
+Top-Hané. Avant d'y arriver il s'est arrêté dans une petite rue et a
+pénétré dans une vieille maison plus fermée qu'une forteresse... Il est
+resté là cinq minutes au plus... Et puis il est revenu et a donné l'ordre
+à ses caïdgis de le reconduire au _Loreleï!_...
+
+--Tu retrouverais cette maison où il est allé?
+
+--Certes!... Et puis elle est habitée par une personnalité bien connue...
+J'ai eu le temps de me renseigner.
+
+--Par qui?... Parle!
+
+--Par Canendé hanoum...
+
+--Par Canendé hanoum... Merci! fit Rouletabille en serrant la main de
+Vladimir; tout n'est peut-être pas perdu! Dans tous les cas il faut agir
+comme si nous pouvions encore la sauver!... Et même en dépit du sort qui a
+pu être réservé à la malheureuse, il faut l'arracher de là... N'est-ce pas,
+mes amis?... Voulez-vous tenter avec moi un dernier effort?
+
+--Rouletabille, firent-ils tous deux, nous te sommes dévoués à la vie, à
+la mort.
+
+--Ah! nous la sauverons!... nous la sauverons!... Peut-être que cette nuit
+il n'est pas encore trop tard!... Et moi je veux réussir cette nuit!...
+
+--Tout de même, tu ne vas pas passer la nuit encore à Yildiz-Kiosk?
+protesta La Candeur.
+
+--La dernière, La Candeur... Et cette nuit je te jure bien que nous
+réussirons!...
+
+La Candeur secoua la tête.
+
+--Tu sais bien que nous avons tout vu, tout visité, tout, tout!... A quoi
+bon?... Il n'y a pas plus de trésor à Yildiz-Kiosk que dans ma poche!...
+Si tu veux tenter quelque chose, on ferait mieux de risquer carrément un
+coup du côté du _Loreleï_ ou du palais de Beylerbey!
+
+--Ce serait insensé! répondit Rouletabille. Tu penses si les troupes vont
+manquer autour d'Abdul-Hamid et s'il va être gardé lui et son harem!...
+Enlever une femme au moment du débarquement? Nous nous ferions sauter
+dessus par tous les caïdgis en rade... De la folie!... Oui, oui,
+retournons à Yildiz-Kiosk! Je te dis que je vais réussir cette nuit!...Que
+j'aie, cette nuit, les trésors d'Abdul-Hamid et nous verrons bien s'il ne
+nous rendra pas Ivana!
+
+Vladimir hocha la tête à son tour:
+
+--Moi, je pense comme La Candeur!... Nous avons tout vu, là-bas, tout
+touché!...
+
+--Ah! bien, c'est ce qui vous trompe! dit Rouletabille, nous n'avons pas
+tout touché!...
+
+Et le reporter sauta sur la dernière marche de l'échelle. La Candeur
+descendit à son tour et Vladimir s'apprêtait à le suivre.
+
+--Non, dit Rouletabille, vous, Vladimir, restez ici... Ou plutôt non, vous
+allez vous rendre devant la maison de Canendé hanoum... Surveillez-la,
+Kasbeck y retournera certainement et il n'est pas sûr qu'il revienne par
+cette échelle, par conséquent il est bien inutile de l'attendre ici...
+Pistez-le, ne le quittez plus...
+
+Ayant dit, Rouletabille entraîna La Candeur dans le dédale des ruelles
+obscures qui montaient vers Yildiz-Kiosk. Cependant La Candeur fut étonné
+de le voir bientôt obliquer sur la droite et rejoindre la rive près des
+ruines de Tcheragan; ce coin était désert et ténébreux.
+
+La Candeur se laissa guider jusqu'à l'eau qui vint clapoter à ses pieds.
+
+Il se demandait où Rouletabille voulait en venir, mais dans l'ombre il vit
+que celui-ci se penchait sur une petite barque amarrée à un pieu et
+l'attirait à lui. Il y fit monter La Candeur et prit les rames après avoir
+détaché l'amarre.
+
+XX
+
+LE BOSPHORE, LA NUIT...
+
+Silencieusement, ils passèrent devant les ruines, les jardins d'Yildiz, et
+longeant le rivage, ils glissèrent vers Orta-Keuï.
+
+Avant d'arriver à la station des bateaux à vapeur, ils s'arrêtèrent dans
+la nuit opaque d'un pilotis soutenant d'antiques masures qui semblaient
+abandonnées.
+
+Là, ils attendirent.
+
+Le Bosphore se faisait de plus en plus silencieux et désert. Tout
+mouvement cesse de bonne heure sur ces eaux tranquilles; les lumières des
+navires étaient maintenant immobiles comme des étoiles; le vent glacé de
+la mer Noire, dans le silence de toutes choses, faisait entendre son
+lugubre ululement.
+
+En suivant la direction du regard de Rouletabille, La Candeur vit qu'il
+fixait avec obstination une sorte de ponton qui flottait à une
+demi-encablure de là, retenu par des amarres et des ancres. Un quart
+d'heure se passa ainsi.
+
+--Tu n'as rien entendu? demanda Rouletabille à l'oreille de La Candeur.
+
+L'autre répondit par un signe de tête négatif.
+
+--C'est drôle! il m'avait semblé percevoir un bruit qui venait du ponton.
+
+--Je n'ai rien entendu, dit La Candeur.
+
+--Eh bien! allons!
+
+Et Rouletabille reprit ses rames.
+
+Il s'approcha du ponton avec mille précautions en évitant le clapotis qui
+eût pu les trahir. Mais le ponton paraissait tout à fait désert.
+
+Ils abordèrent, amarrèrent la barque et grimpèrent. Aussitôt sur le ponton,
+La Candeur imita Rouletabille qui s'avançait à quatre pattes. Ce ponton
+était surmonté d'une cabane qu'ils abordèrent par derrière, du côté opposé
+à la porte; mais ils arrivèrent ainsi à une fenêtre qui, au grand
+étonnement de Rouletabille, était entr'ouverte.
+
+La lune à ce moment se montra et les deux jeunes gens s'aplatirent d'un
+même mouvement sur le pont... Enfin Rouletabille parvint à la fenêtre et,
+se soulevant doucement, regarda dans la cabane.
+
+Aussitôt il s'affala presque dans les bras de La Candeur, en poussant un
+soupir; effrayé, La Candeur leva la tête à son tour et jeta un regard.
+
+--Oh!... fit-il. Gaulow!...
+
+--C'est lui, n'est-ce pas? demanda Rouletabille.
+
+--Oh! il n'y a pas d'erreur...
+
+Rouletabille se rappela alors la conversation qu'il avait surprise entre
+Gaulow et Kasbeck à la Karakoulé: Kasbeck voulait faire avouer à Gaulow
+qu'il était allé chercher «la chambre du Trésor» du côté des ruines de
+Tcheragan... et Gaulow avait nié [Voir _Le Château Noir._]... Rouletabille
+avait maintenant la preuve que non seulement Kasbeck avait dit vrai, mais
+que Gaulow cherchait encore...
+
+Quant à La Candeur, tout ce qu'on avait raconté à l'ambassade sur les
+scaphandriers lui revenait à la mémoire, car ils étaient là sur le bateau
+même des scaphandriers... et ils venaient de surprendre Gaulow dans l'une
+des deux chambres de la cabane en train de passer le lourd uniforme de ces
+ouvriers sous-marins!
+
+Ils rampèrent le long de la bicoque et là attendirent encore...
+
+Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrait et à pas lents, pesant
+comme une statue de pierre, un homme s'avançait prudemment dans l'ombre de
+la cabane, soulevant avec difficulté des semelles qui semblaient retenues
+au ponton.
+
+Il se dirigea vers une échelle qui était appliquée contre le ponton et qui
+s'enfonçait dans le Bosphore.
+
+L'homme pénétra dans l'eau, emportant avec lui une sorte de pioche qu'il
+avait attachée à sa ceinture. D'échelon en échelon, il s'enfonçait...
+Bientôt on ne vit plus que son tronc, bientôt on ne vit plus que l'énorme
+boule de cuivre qui lui enfermait la tête, et la tête enfin disparut...
+
+Rouletabille avait retenu La Candeur qui avait voulu se précipiter sur le
+monstre; quand le léger bouillonnement qui s'était produit à l'entrée de
+l'homme dans l'eau se fut apaisé et que le liquide eut retrouvé son
+immobilité, Rouletabille s'en fut jusqu'à l'échelle, et là, appuya son
+oreille contre l'un des montants. Il attendit ainsi cinq minutes.
+
+--Pourquoi n'as-tu pas voulu?... demanda La Candeur d'une voix sourde.
+
+--Parce qu'une lutte pourrait attirer l'attention et que nous n'avons
+jamais eu tant besoin de silence... fit Rouletabille. Et puis, tu sais, il
+pouvait se défendre avec sa pioche.
+
+Ce disant, il dénouait les cordes qui retenaient l'échelle au ponton, et
+quand l'échelle fut libre, aidé de La Candeur, il la tira à lui. Sitôt
+qu'ils la sentirent flottante, ils l'abandonnèrent et elle s'en alla,
+suivant le courant...
+
+--Tu as raison, fit La Candeur. Ça vaut mieux. Eh bien, il va en faire une
+tête dans l'eau en ne retrouvant plus son échelle!... Encore un dont on
+n'entendra plus parler!
+
+--Et maintenant, vite à la besogne! commanda Rouletabille.
+
+--Qu'est-ce qu'il faut faire?
+
+--Suis-moi...
+
+Ils entrèrent tous deux dans la cabane, dont ils n'eurent qu'à pousser la
+porte. Là, ils pénétrèrent dans une première chambre encombrée de pompes,
+de tuyaux, de cordes, d'une machine et de réservoirs à air comprimé, tels
+que l'officier de marine les avait décrits à l'ambassade de
+France.
+
+Dans la seconde chambre, il y avait des costumes de scaphandriers, des
+sphères de cuivre, des petites lanternes électriques, tout l'appareil
+nécessaire aux recherches que le gouvernement faisait faire sous le
+Bosphore. On enfermait tout cela la nuit, dans cette cabane, après les
+travaux du jour.
+
+Rouletabille eut vite fait de se rendre compte que certains des réservoirs
+étaient encore pleins d'air, prêts à fonctionner. Et il passa à La Candeur
+deux de ces réservoirs et quatre semelles de plomb. Il se chargea lui-même
+de deux casques et de deux costumes, s'empara de deux pics; puis les
+reporters regagnèrent la barque.
+
+--Où que tu nous mènes avec ça? demandait La Candeur. En voilà encore une
+histoire!
+
+--Attends, viens vite.
+
+--C'est-il qu'on va descendre dans le Bosphore, nous aussi?
+
+--Penses-tu?... Voilà beau temps que les autres cherchent dans le
+Bosphore: le gouvernement le jour, et Gaulow la nuit... Ça ne leur a pas
+réussi plus à l'un qu'à l'autre... comme tu vois! C'est grand le
+Bosphore!... Et maintenant, tais-toi! plus un mot!...
+
+--Alors si c'est pas pour descendre dans le Bosphore, c'est comme souvenir
+que tu emportes ces trucs-là?
+
+--Je te dis de te taire...
+
+Ils abordaient la rive d'Orta-Keuï: ils débarquèrent et se glissèrent,
+chargés de leurs curieux fardeaux, dans les jardins de l'ancien sultan.
+Ils ne risquaient de rencontrer personne dans ce quartier désert ni dans
+les jardins abandonnés à cette heure de la nuit.
+
+Ils y pénétrèrent en sautant par-dessus un mur, sans hésitation, bien
+qu'il fît très noir, la lune ayant disparu à nouveau sous les nuages
+accourus du Nord vers la Marmara.
+
+Les deux jeunes gens semblaient connaître parfaitement le chemin et sans
+doute l'avaient-ils beaucoup fréquenté les nuits précédentes.
+
+La route qu'ils avaient à faire à travers les jardins était longue, mais
+ils ne s'attardaient pas à rêver en ces lieux historiques, qui virent tant
+de choses... tant d'horribles choses...
+
+Les palais et les jardins d'Yildiz-Kiosk occupent les sommets et les
+pentes des collines de Bechick-Tach et d'Orta-Keuï, ainsi que les vallées
+intermédiaires. Tout cela est immense. C'est là que, prisonnier volontaire,
+Abdul-Hamid a vécu trente-deux ans, entouré d'un peuple de courtisans,
+d'espions, de parasites. C'est d'Yildiz, racontait-on, que, chaque nuit,
+partaient des condamnés à la mort, à l'exil, à la déportation.
+
+C'est là que furent organisées et prescrites les épouvantables vêpres
+arméniennes... c'est là enfin, à Yildiz, qu'Abdul-Hamid signa, le 26 avril
+1908, sa déchéance et qu'il dut abandonner, en pleurant comme un enfant,
+des trésors qui n'ont point tous été retrouvés... et que l'on cherche
+encore...
+
+Après avoir franchi le mur très élevé du jardin intérieur, en s'aidant des
+déprédations qu'ils connaissaient comme s'ils les avaient faites eux-mêmes,
+Rouletabille et La Candeur trouvèrent la fameuse «rivière artificielle»,
+dont la création avait coûté des sommes fabuleuses et sur laquelle
+Abdul-Hamid aimait à se promener en canot automobile en compagnie de ses
+sultanes favorites. Que de fantômes à évoquer sur ces rives jadis saintes,
+maintenant profanées, même par le giaour!
+
+Mais nos jeunes gens n'étaient pas venus là pour ressusciter les morts! Il
+s'agissait de sauver une vivante et ils venaient chercher sa rançon!
+
+XXI
+
+OÙ LA CANDEUR REGRETTE AMÈREMENT D'AVOIR UNE GROSSE TÊTE
+
+Non loin de la rivière artificielle se trouvait un corps de bâtiments
+communiquant mystérieusement autrefois avec le haremlik par un long
+souterrain. Il y avait là deux kiosques reliés entre eux par un couloir
+appelé le «couloir de Durdané».
+
+Dans l'un d'eux, Abdul-Hamid aimait à se tenir, car de cet endroit, qui
+était assez élevé, il pouvait à l'aide d'un jeu très complet de
+longues-vues et de télescopes découvrir dans ses détails Stamboul et aussi
+la côte d'Asie et surprendre parfois les allées et venues de ses officiers
+qu'il aimait à mystifier; l'autre kiosque était aménagé en jardin d'hiver.
+
+Rouletabille et La Candeur entrèrent par un vasistas dans le couloir de
+Durdané; quand ils furent dans ce long boyau noir, ils se dirigèrent à
+tâtons vers le jardin d'hiver. Là, l'ombre était moins épaisse, le peu de
+lumière qui flottait dans la nuit extérieure entrait dans cette vaste
+pièce par des fenêtres en ogive qui s'ouvraient très haut dans les murs et
+par de grandes baies qui avaient été pratiquées dans le toit... Des arbres,
+des essences les plus rares, tendaient vers les jeunes gens les fantômes
+menaçants de leurs bras rudes. Mais ni Rouletabille ni La Candeur ne
+semblaient impressionnés.
+
+Rouletabille avait conduit La Candeur jusqu'au bord d'une vaste pièce
+d'eau sur laquelle flottaient des nénuphars.
+
+--Écoute, mon petit, fit La Candeur, nous n'allons pas recommencer?
+
+Ah! ils avaient l'air de les connaître le couloir de Durdané et les
+méandres du jardin d'hiver!... Ils en avaient visité tous les coins, palpé
+tous les arbres, compté toutes les fleurs, tâté toute la terre.
+
+--Il n'y a pas un coin que nous n'ayons touché!
+
+--Si, il y a une chose que nous n'avons pas touchée!
+
+--Laquelle?
+
+Rouletabille montra dans l'ombre un reflet.
+
+--Mais quoi?...
+
+--Ça!...
+
+--L'eau!...
+
+--Oui, l'eau!... et si le couloir de Durdané conduit à la chambre du
+trésor, il y conduit par l'eau!... car, en effet, nous avons tout vu, tout
+visité... excepté la pièce d'eau!...
+
+--Ah! je comprends! fit La Candeur...
+
+--Vois-tu, si Canendé hanoum a dit vrai, nous sommes encore bons! dit
+Rouletabille... Mais «habillons-nous»!
+
+--Nous allons descendre dans la pièce d'eau?
+
+--Pourquoi penses-tu que je t'ai fait apporter ces scaphandres?
+
+--Et tu crois que chaque fois qu'Abdul-Hamid voulait visiter ses trésors,
+il se déguisait en scaphandrier?
+
+--Idiot!...
+
+--Bien aimable!...
+
+--Encore une fois, si le couloir du Durdané conduit à la chambre du trésor,
+la porte de cette chambre, puisque nous ne l'avons pas trouvée ailleurs,
+doit-être là!... Et alors je vois très bien Abdul-Hamid, qui est l'esprit
+le plus soupçonneux de son temps, imaginant cette porte au fond de la
+pièce d'eau. Bien entendu que, du moment où il établissait cette porte au
+fond d'une piscine, c'était avec la facilité de pouvoir vider la pièce
+d'eau et la remplir à volonté. Comment? par quel système secret?... je
+n'en sais rien!... Si la chose a été faite, elle a dû l'être en même temps
+que la rivière artificielle dans laquelle la pièce d'eau peut se déverser.
+
+--Mais toi, tu ne connais pas le système? fit La Candeur.
+
+--Non! et je ne m'attarderai pas à le chercher!... Je descends dans l'eau,
+moi! j'ai un scaphandre, moi!
+
+--Et moi aussi!
+
+--Eh bien! faisons vite... Tiens! attache-moi le réservoir d'air sur le
+dos avec les bretelles, solidement hein?
+
+--Et si tu trouves une porte? interrogea La Candeur en fixant le réservoir
+sur le dos de Rouletabille, qu'est-ce que tu feras dans l'eau?
+
+--Eh bien! je tâcherai de l'ouvrir!...
+
+--Ça ne sera peut-être pas très commode.
+
+--On verra! Trouvons d'abord la porte! Si je te disais que j'espère
+beaucoup de notre expédition!... Le système de la rivière artificielle, de
+la pièce d'eau du jardin d'hiver et de la communication de la chambre du
+trésor avec le Bosphore, tout cela a dû être fait d'un coup!... S'il a
+noyé ses trésors, soit avec de l'eau de la rivière artificielle, soit avec
+de l'eau du Bosphore, la porte n'est peut-être pas fermée dans le fond.
+Tout cela peut ou doit communiquer ensemble. Est-ce qu'on sait?... Ce
+kiosque, cette rivière et les travaux souterrains avoisinant le Bosphore
+ont été exécutés d'une façon des plus audacieuses et on raconte sous le
+manteau que tous les architectes de cet ouvrage-là, les entrepreneurs, les
+maçons et leurs familles ont été pendus ou ont disparu pour toujours!...
+Eh bien! es-tu prêt?
+
+--Nom d'un chien! fit La Candeur, ma tête n'entre pas dans le casque!
+
+C'était vrai, la tête du géant, énorme, n'entrait pas dans le cercle que
+l'on vissait aux épaules du vêtement imperméable.
+
+--C'est bien, fit Rouletabille, je descendrai tout seul.
+
+La Candeur sursauta, pleura, geignit, maudit le pays, se tordit les bras,
+mais il dut finir d'équiper Rouletabille qui s'impatientait, ayant hâte de
+savoir si son hypothèse allait se réaliser.
+
+Enfin Rouletabille fit jouer le soufflet à air...
+
+Il respirait très bien dans son casque: il fit jaillir l'étincelle
+électrique de sa petite lanterne.
+
+Il était prêt.
+
+Poussé par La Candeur qui se pâmait d'angoisse, il s'avança sur ses
+semelles de plomb jusqu'au bord de la pièce d'eau qui occupait le centre
+du jardin d'hiver.
+
+--Je t'attends! fit La Candeur comme si Rouletabille pouvait l'entendre.
+
+Rouletabille descendit lentement les premiers degrés de marbre de la pièce
+d'eau en s'appuyant sur le pic de fer qu'il avait apporté. Du pied,
+lentement, il cherchait, tâtonnait, faisait le tour de chaque degré sous
+l'eau.
+
+Tout à coup, il cessa sa promenade circulaire.
+
+Il avait rencontré un escalier droit et rapide qui conduisait au fond de
+l'immense vasque. Alors il descendit, descendit...
+
+Son casque fut visible encore un instant sur l'eau, puis dans l'eau...
+puis il n'y eut plus qu'une lumière, une vague lueur qui se déployait dans
+l'onde remuée.
+
+Et puis il n'y eut plus de lumière du tout et rien ne remua plus.
+
+La Candeur tomba à genoux en gémissant.
+
+XXII
+
+LA RANÇON
+
+Rouletabille toucha bientôt le fond de la pièce d'eau. Dès qu'il sentit
+sous ses semelles de plomb un terrain large et solide, il commença de se
+mouvoir avec plus de facilité.
+
+Il y voyait assez clair. L'eau, autour de lui, avait un pâle rayonnement
+lacté... Il examina minutieusement les parois de pierre, passant en revue
+les joints, tâtant de ses gants la paroi ou y appuyant sa pioche.
+
+Tout à coup, il eut, dans la sphère de cuivre qui le coiffait comme d'un
+énorme casque, une exclamation... Devant lui, là, sur sa droite, s'ouvrait
+dans la muraille circulaire un corridor!
+
+L'existence de ce corridor, bien que celui-ci aboutît directement à la
+pièce d'eau, ne devait certainement pas être soupçonnée, même de ceux qui
+avaient pu apercevoir l'immense vasque vide de toute son onde. Et cela, à
+cause de la porte qui, à l'ordinaire, devait le fermer. Cette porte, en ce
+moment ouverte, se présentait de profil, ayant roulé sur un gond central
+autour de laquelle elle tournait comme sur un pivot, telle une porte
+d'écluse.
+
+Comme elle se présentait à lui, Rouletabille pouvait passer à droite ou à
+gauche; il en fit le tour, se rendant parfaitement compte de la façon dont
+elle jouait, dont elle pivotait sur elle-même, sur son centre, dans l'eau,
+mais ne pouvant découvrir le système qui en commandait la manoeuvre de
+l'extérieur et hors de l'eau.
+
+Il imagina avec une presque certitude que la porte ou les portes--car il
+pouvait y en avoir d'autres comme celle-ci--permettant l'inondation du
+souterrain qui conduisait au trésor, avaient été ouvertes si rapidement, à
+la dernière minute, par Abdul-Hamid lui-même, que celui-ci n'avait pas eu
+le temps, une fois les souterrains inondés, de faire jouer à nouveau le
+système de fermeture, sans quoi la porte, pivotant à nouveau, serait venue
+reprendre place dans le mur, se confondant avec lui.
+
+Rouletabille put voir en effet que la lourde porte qu'il avait devant lui
+apparaissait en bronze d'un côté, mais garnie de plaques de marbre sur
+l'autre, sur le côté qui devait se refermer dans la pièce d'eau.
+
+Ému plus qu'on ne le saurait dire, car il commençait à être persuadé qu'il
+avait enfin découvert le mystère du couloir de Durdané et qu'il allait
+bientôt pénétrer dans la chambre du trésor, il se glissa le long de la
+porte et avança dans le couloir.
+
+L'eau cédait doucement à sa pression; il se servait de son pic comme d'une
+canne; dans l'eau ses semelles de plomb cessaient d'être des entraves à sa
+marche.
+
+Dans sa sphère de cuivre, il respirait à l'aise et il avait calculé
+approximativement au poids du réservoir et à la pression de l'air qui s'en
+échappait qu'il pouvait bien compter sur deux heures au moins de bonne
+atmosphère, en mettant les choses au pis.
+
+Si son coeur battait à grands coups sourds dans sa poitrine, ce n'était
+point malaise physique, mais allégresse morale, à l'idée qu'il allait
+enfin toucher au but auquel, depuis quarante-huit heures, il avait à peu
+près désespéré d'atteindre...
+
+Soudain il ne vit plus les parois du corridor... Il ne vit plus que de
+l'eau... de l'eau... de tous côtés... Il était au centre de ce reflet
+glauque; l'eau... et c'était tout...
+
+Il marcha... il marcha encore... et puis s'arrêta... Il ne voyait toujours
+que de l'eau. Il commença de s'effrayer... Où était-il donc?...
+
+Il imagina que, sortant du corridor, il était entré dans une vaste salle
+dont il ne pouvait apercevoir les parois. Et pour rencontrer celles-ci, il
+modifia sa marche.
+
+Il se dirigea vers sa gauche, faisant ainsi, avec la ligne qu'il avait
+suivie jusqu'alors, un angle droit. Il fit dix pas... Il fit vingt pas...
+Toujours rien!... Cette salle souterraine devait être immense!
+
+Enfin la clarté de la lampe alla faiblement rayonner sur une paroi de
+marbre... Il s'approcha du mur dont il pouvait suivre maintenant le dessin
+des joints...
+
+C'était un beau marbre vert, aussi beau que celui des colonnes de
+Sainte-Sophie, et qui avait peut-être été arraché comme celui-ci au temple
+du Soleil à Héliopolis.
+
+La richesse de ces murs nus sembla à Rouletabille de bon augure et il
+marcha le long de la paroi en y faisant glisser ses mains.
+
+Si près du mur, la lumière électrique éclairait parfaitement les dalles,
+et le reporter les touchait une à une, demandant à chacune si elle
+n'allait point lui livrer son secret, si ce n'était pas celle-ci ou
+celle-là qui lui cachait l'inépuisable trésor.
+
+Il tâchait de découvrir quelque anomalie dans la jonction, quelque défaut
+dans le cimentage, quelque marque exceptionnelle qui eût pu le mettre sur
+la voie...
+
+Mais les dalles succédaient aux dalles, toutes pareilles et, sous le pic
+qui les frappait, gardaient la même immobilité, la même immutabilité...
+
+Rouletabille commençait à désespérer...
+
+Est-ce que cette découverte inouïe des souterrains noyés allait simplement
+aboutir à une promenade sous l'eau? Et devrait-il revenir les mains
+vides?... sans avoir rien vu, sans avoir rien deviné de la précieuse
+cachette?
+
+Et voilà que sur sa droite s'ouvrait un autre corridor... un long boyau
+opalin qui allongeait devant lui son chemin de mystère...
+
+Il hésita devant ce nouveau problème... et puis il se résolut, pour cette
+fois, à ne point quitter cette salle qu'il ne la connût entièrement...
+qu'il ne l'eût parcourue de bout en bout, qu'il n'eût fini de tâter et de
+frapper ses murailles.
+
+Il glissa donc devant le corridor et retrouva la paroi de la salle... et
+puis un angle.
+
+Il resta bien cinq minutes à examiner cet angle... et la paroi continua,
+dans son uniformité...
+
+La misère de Rouletabille était grande et il frissonnait sous sa carapace
+sous-marine... non point qu'il eût froid, car il était fait maintenant à
+cette sensation de fraîcheur qui tout d'abord l'avait saisi, mais son
+coeur se glaçait à cette pensée qu'arrivé dans la chambre des trésors il
+devrait la quitter sans avoir rien découvert.
+
+Il avait espéré un moment, ayant trouvé la porte de la pièce d'eau ouverte
+et mettant sur le compte du désarroi d'Abdul-Hamid l'oubli de sa fermeture,
+qu'il trouverait peut-être aussi, dans la chambre du trésor, quelque
+preuve de cette fuite rapide... quelque coffre entr'ouvert.
+
+Mais il n'y avait rien dans cette salle, rien que des murs, ces éternels
+murs verts...
+
+Était-il bien sûr, du reste qu'il fût dans la chambre des trésors?...
+N'était-elle point au bout de l'un de ces corridors qui venaient aboutir
+dans la pièce qu'il traversait?
+
+Tiens!... encore un corridor!... Il passe... il retrouve la paroi... il
+lui semble qu'ainsi faisant il revient sur ses pas, décrivant un vaste
+rectangle...
+
+Tout à coup, il crie dans son casque!...
+
+Sur sa droite, là, là!...
+
+Une illumination, mille feux qui s'allument soudain... Un embrasement sous
+la clarté de sa lampe... un foyer de radieuse lumière, un scintillement
+éblouissant dans l'éventrement de la muraille...
+
+Fasciné, Rouletabille s'avance.
+
+Plus de doute! Voilà le trou aux trésors!
+
+Ceux-ci ont roulé jusqu'aux dalles sur lesquelles il marche et il sent que
+ses semelles de plomb écrasent des pierres précieuses!...
+
+Une grande plaque de marbre vert formant porte a été repliée à demi contre
+la muraille et voilà le coffre magique.
+
+Il avance la main... Il laisse glisser son pic à ses pieds... et des deux
+mains, des deux mains, il plonge dans ces richesses... Des joyaux! des
+colliers! des perles! des diadèmes! des diamants à remuer à la pelle!...
+Et il les remue, les remue... les soulève, les laisse retomber!... enfonce
+le bras, ne se lasse pas de palper, de toucher, de prendre, de laisser et
+de reprendre toutes ces merveilles qui valent des millions! Des
+millions!... Et dans son casque, il pleure!... il rit!... il étouffe!...il
+délire!... «Ivana!... Ivana!...» soupire-t-il. Et il s'appuie à la
+muraille pour ne pas tomber, car il sent que sous lui ses jambes
+flageolent et qu'il n'a plus la force de conserver son équilibre dans
+l'élément liquide qui l'enserre... Il pousse, en s'y accrochant, la porte
+de marbre vert... Oh! miracle!... derrière cette porte... une autre est
+ouverte... et une autre... et une autre encore!... Sur cette partie du mur,
+les plaques de marbre n'ont pas été refermées... Le maître, dans sa fuite
+épouvantée, n'en a sans doute pas eu le temps... et il est possible que
+les autres murs, que les autres plaques renferment elles aussi des
+millions!... des millions!...
+
+Rouletabille revit, dans son imagination en désordre, cette scène suprême
+où Abdul-Hamid, sentant sa dernière heure de souveraineté venue et
+peut-être sa mort prochaine, a voulu revoir, une dernière fois avant de
+partir et peut-être de mourir, toutes ces richesses accumulées depuis tant
+d'années... Une dernière fois, il a voulu s'en repaître la vue puisqu'il
+ne pouvait les emporter et il est descendu une dernière fois par le
+couloir de Durdané et la vasque immense du jardin d'hiver dans la chambre
+des trésors!... Et il a ouvert les portes de marbre vert... mais il n'a
+pas eu le temps de les refermer toutes...
+
+Il n'a pas eu le temps de les refermer toutes... Talonné par la peur... il
+s'est enfui!... il est remonté juste à temps pour noyer derrière lui tous
+ses joyaux et tous ses millions... car ce n'est pas seulement des bijoux
+qui se trouvent là, entassés, mais de l'or! de l'or!... Des monceaux de
+pièces d'or!... De quoi acheter toutes les consciences et payer tous les
+crimes!... de quoi racheter peut-être l'empire, un jour!...
+
+Pour Rouletabille, tout cela ne représente qu'une chose, une chose pour
+laquelle il donnerait cet or, et ces perles, et ces joyaux, et ces rubis,
+et ces émeraudes, et ces saphirs, une chose pour laquelle il donnerait
+tous les diadèmes de la terre: la rançon d'Ivana!...
+
+--La rançon! la rançon!...
+
+Comme il répétait ces mots avec délire il eut un mouvement un peu brusque,
+car il venait de heurter le pic qu'il avait laissé glisser; il se retourna
+et contre l'angle de l'une des plaques de marbre entr'ouvertes il brisa sa
+petite lampe électrique.
+
+Aussitôt toute cette magie s'éteignit et il fut plongé instantanément au
+sein des plus profondes ténèbres.
+
+XXIII
+
+SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT
+
+Dire ce qui se passa à cette minute précise dans l'âme de Rouletabille
+serait difficile.
+
+D'abord il ne comprit pas.
+
+Toute cette nuit après toute cette lumière! Pourquoi?
+
+Pourquoi tous ses trésors disparaissaient-ils au moment même qu'il venait
+de les toucher?
+
+Était-il le jouet de quelque méchant génie qui, dans le pays des Mille et
+une nuits, s'amusait de lui et faisait passer sous ses yeux d'illusoires
+visions?
+
+Ce fut donc sa première pensée: l'inexistence de cela.
+
+Mais cependant, comme, dans un geste spontané, il continuait de toucher,
+dans la nuit, ces richesses que la nuit semblait vouloir lui prendre, il
+connut qu'il n'avait pas rêvé.
+
+Le mur était bien là, et les trous dans le mur, et les joyaux et l'or,
+sous ses doigts, et les portes de marbre auxquelles il se heurtait.
+
+Alors sa main descendit à sa ceinture et il toucha l'appareil électrique
+brisé.
+
+C'était un accident tout naturel dont il ne comprit pas tout de suite
+l'importance, mais qui cependant lui donna le frisson, car sa situation
+devenait redoutable au fond de cette eau et au fond de cette nuit.
+
+Cependant il ne saisit point tout de suite la possibilité d'une
+catastrophe. Il se raidit contre la peur et appela à lui toute son
+intelligence, toute sa lucidité. En somme, il n'était point perdu au
+centre d'une chose inconnue. Il était dans une chambre dont il connaissait
+le chemin.
+
+Il lui fallait revenir sur ses pas, voilà tout... sans perdre la tête, en
+suivant très exactement le mur... Pour venir jusque-là, il avait compté
+deux corridors avant le corridor de la pièce d'eau.
+
+Il s'appuya au mur et, du pied, chercha son pic qui pouvait lui être
+utile. Sa jambe en heurta le manche de bois, qui se dressait flottant
+entre deux eaux. Il le saisit et alors commença la marche à rebours.
+
+Ah! voilà le premier couloir.
+
+Là, il lâcha le mur et, orientant avec soin ses semelles de plomb, il
+s'avança, les bras tendus.
+
+Il se félicita d'atteindre bientôt l'autre angle du mur, de l'autre côté
+de l'entrée du couloir... Et il continua, le long du mur, sa marche
+tâtonnante.
+
+Voici le second corridor... Il marche... il marche encore...
+
+Et voici le troisième!...
+
+Soudain il s'arrête et une angoisse inexprimable lui étreint le coeur...
+Il pense qu'il n'y a aucune raison pour que ce troisième couloir-là soit
+le bon!...
+
+En effet, en sortant du couloir de la pièce d'eau, il est entré tout droit
+dans la salle des trésors, jusqu'en son milieu, et puis il a obliqué à
+gauche jusqu'à ce qu'il rencontrât le mur; mais entre cette partie du mur
+qu'il atteignit et le corridor d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point
+d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point d'autres corridors!... Doit-il
+prendre celui-ci? Doit-il l'éviter?... S'il le prend, ne trouvera-t-il
+point à son extrémité un nouveau labyrinthe et la mort?... S'il l'évite,
+ne risque-t-il point de laisser derrière lui la seule issue possible qu'il
+ne retrouvera peut-être jamais plus?...
+
+Hésitation terrible et puis résolution farouche...
+
+Il marche... Il avance dans le noir liquide... Il s'enfonce dans le
+corridor... Il s'arrête...
+
+Il tâte de son pied l'eau autour de lui, dans l'espérance de heurter la
+porte qui, retenue par son gond central, s'ouvre au milieu du corridor,
+sur un plan parallèle aux murs... Mais il ne sent rien!...rien que le mur
+qu'une de ses mains ne lâche pas... et il glisse le long du mur...
+
+Et tout à coup la main frémit... Un angle... une nouvelle pièce... Est-ce
+la pièce d'eau?...
+
+Non! sans quoi il eût rencontré la porte... mais peut-être est-il passé à
+côté de la porte sans la toucher... Il se retourne, oblique un peu sur sa
+droite, lâche le mur, revient sur ses pas...
+
+Maintenant, il a hâte de revenir dans la chambre du trésor, car il faut
+sortir de ce couloir, qui conduit il ne sait où...
+
+L'angle d'un mur... Mon Dieu! il commence à s'y perdre!... Il a bien cru
+qu'il revenait sur ses pas... S'il s'était trompé, ce serait trop
+terrible... S'il ne s'est pas trompé, il peut espérer que, rentré dans la
+chambre du trésor, le prochain corridor sera le bon!
+
+Il marche... il monte, rencontrant des angles... et maintenant il ne sait
+plus!
+
+Non, il ne sait plus s'il est dans une pièce dont il touche les angles, ou
+s'il entre dans un corridor, ou s'il en sort...
+
+Il ne sait plus!... Il ne sait plus!...
+
+Il sait seulement qu'il n'est point dans la vasque du jardin d'hiver, sans
+quoi ses mains glisseraient sur des pierres circulaires, et celles-ci sont
+plates... Il veut savoir absolument s'il est dans un corridor... Pour cela,
+ il abandonne le mur qu'il tient pour se diriger en face... Il marche...
+il marche... rien!...
+
+Ses mains ne touchent plus à rien...
+
+Alors il retourne sur ses pas.
+
+Mais il n'arrive plus à retrouver le mur!
+
+Ses oreilles commencent à tinter furieusement. Est-ce le manque d'air qui
+commence à se faire sentir? ou la folie qui arrive avec ses grelots?...
+
+XXIV
+
+SUITE DU DRAME SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT
+
+Rouletabille pense qu'il va mourir... étouffé au milieu de cette nuit et
+au fond de cette eau...
+
+Ah! qu'il voudrait retrouver un mur!... seulement une pierre pour le
+soutenir!... pour le rattacher à quelque chose! Il lui semble qu'il serait
+moins perdu! C'est horrible d'être ainsi dans le néant liquide et noir...
+
+Ses jambes se dérobent sous lui, il sent qu'il va tomber, s'allonger...
+pour toujours!
+
+Il va mourir... dans ce tombeau plein de millions!... qu'il a violé!... et
+qui le garde!
+
+Si ses oreilles lui font entendre d'étranges sons, ses yeux, à cette
+minute suprême, comme il arrive parfois dans la nuit des paupières closes,
+lui font voir tout à coup de sinistres lueurs... des cercles de lumière
+qui dansent la danse des millions... la danse des trésors
+d'Abdul-Hamid...
+
+Rêve magnifique au seuil de la mort...
+
+Avant qu'il ne rende le dernier souffle, les trésors qu'il est venu
+chercher là, au fond de la terre et de l'eau, ont la coquetterie macabre
+de briller pour lui une fois encore... oui... Il y a là-bas des
+rayonnements de joyaux...
+
+Ainsi, ce petit cercle de lumière lactée ne peut être que l'un de ces
+diadèmes qu'il a osé toucher tout à l'heure et qui vient danser autour de
+lui, comme s'il était sur le front d'une reine invisible qui danserait et
+qui serait naine!...
+
+Car le cercle de lumière s'avance à une petite hauteur.
+
+Et voilà que la vision s'agrandit... Ce diadème est vaste maintenant comme
+une grande roue dont le moyeu serait occupé par un cabochon d'un éclat
+insoutenable...
+
+Soudain ce cabochon cesse de briller.
+
+Ce n'est plus un diadème qu'il voit, ni un front lumineux sur la tête
+d'une naine... mais une ombre immense d'homme entouré d'un cercle de
+clarté glauque.
+
+D'abord Rouletabille croit que c'est son ombre à lui, son reflet, car
+l'ombre a sa forme à lui; et sa tête est coiffée de ce casque, de cette
+énorme sphère de cuivre qui repose sur les épaules du scaphandrier.
+
+Et l'autre tient aussi à la main un pic, comme le pic de Rouletabille...
+
+Cependant Rouletabille ne remue pas, et l'ombre et la lumière remuent!...
+
+Rouletabille, qui s'est redressé, reste droit... et l'ombre se penche...
+
+Les bras de Rouletabille restent collés au corps et les bras de l'ombre
+s'étendent en un geste de surprise ou d'effroi...
+
+Et devant l'ombre, dans la muraille, il y a des reflets merveilleux!...
+
+Et voilà soudain que Rouletabille renaît, respire, pense, se rend compte,
+se souvient:
+
+--Gaulow!...
+
+Il a devant lui Gaulow, qui vient de découvrir les trésors d'Abdul
+Hamid!...
+
+Mais alors c'est le salut! c'est le salut si Gaulow ne le voit pas!...
+
+Puisqu'il lui est impossible, à lui Rouletabille de retrouver le chemin du
+jardin d'hiver dans cet aquatique labyrinthe, il suivra Gaulow et sortira
+avec lui par le Bosphore, puisque Gaulow est venu par le Bosphore!
+
+Et Rouletabille bénit sa chance qui, tout à l'heure, sur le ponton, l'a
+retenu au moment où il avait été tenté, autant et peut-être plus que La
+Candeur, de se ruer sur Gaulow et de le supprimer dans le moment que
+celui-ci leur était apparu, embarrassé dans ses vêtements de scaphandrier!
+
+Maintenant, c'est Gaulow qui le sauve!
+
+Cependant Rouletabille continue de penser que si la présence de Gaulow le
+sauve, lui, elle ne fait pas les affaires d'Ivana... Gaulow connaît
+maintenant l'emplacement des trésors, et voilà la rançon d'Ivana bien
+compromise...
+
+Alors, tout de suite, cette conclusion apparut dans toute sa netteté à
+l'esprit du reporter: «Il faut que Gaulow, sans s'en douter, me sauve...
+et qu'il disparaisse!».
+
+Avec de grandes précautions, Rouletabille s'éloigna du centre de
+lumière... et il attendit...
+
+L'homme s'était jeté à genoux devant l'un de ces trésors merveilleux et
+puisait là-dedans à pleines mains. Il remplissait de pierres précieuses un
+sac qu'il avait apporté avec lui.
+
+Quand ce sac fut plein, il se releva, il prit sa pioche et après avoir
+repoussé les dalles de marbre, comme s'il craignait la visite importune de
+quelque curieux au fond de ce coffre-fort sous-marin, il se dirigea du
+côté opposé à celui par où était venu Rouletabille.
+
+Le reporter, derrière lui, s'avança. Il faisait un pas chaque fois que
+l'autre en faisait un et avait grand soin de conserver ses distances.
+
+Soudain, dans la clarté lactée qui entourait Gaulow devant lui,
+Rouletabille aperçut le profil d'une porte de bronze telle qu'il en avait
+trouvé une à la sortie de la pièce d'eau.
+
+Il ne douta plus qu'ils ne fussent arrivés au Bosphore, d'autant que
+Gaulow, s'avançant sur cette porte, fit un geste comme pour la faire
+rouler.
+
+Rouletabille alors fit un mouvement brusque pour se jeter en avant. Est-ce
+que Gaulow allait lui échapper? Est-ce qu'il allait l'enfermer dans ce
+tombeau?
+
+Ce mouvement découvrit-il Rouletabille?
+
+Toujours est-il que l'homme cessa soudain de s'occuper de la porte, puis
+après quelques instants d'immobilité, fit quelques pas au-devant de
+Rouletabille dans le corridor.
+
+L'autre recula.
+
+Mais Gaulow s'avança encore, levant sa pioche.
+
+Rouletabille ne douta plus qu'il ne fût découvert et leva sa pioche à son
+tour.
+
+Alors les deux hommes restèrent à nouveau immobiles, se fixant à travers
+la grosse lentille de leur casque, le pic levé...
+
+Ils comprenaient que l'un des deux devait rester là, et qu'après avoir
+découvert un pareil secret, il y en avait un de trop sur la terre et sous
+les eaux!
+
+L'homme, grand et fort, jugea que Rouletabille, petit, mince, d'apparence
+chétive sous son énorme casque, serait pour lui une facile proie.
+
+Il s'avança aussi vite que le lui permettait le vêtement dans lequel il se
+mouvait.
+
+Rouletabille, lui, recula encore. Il voulait user de ruse et pensait qu'il
+avait tout à gagner à sortir du cercle de lumière.
+
+Il s'enfuit, si tant est qu'on puisse appeler fuite cette reculade
+difficile dans cette eau qui ne lui avait jamais paru si lourde à remuer.
+Et il laissa glisser sa pioche comme si elle lui échappait par mégarde.
+
+L'autre s'en fut aussitôt à cette arme et la ramassa heureux sans doute
+d'un événement qui diminuait son adversaire.
+
+Pendant ce temps, profitant de ce que Gaulow se baissait pour ramasser son
+pic, Rouletabille s'affalait, s'allongeait contre la muraille, sur le
+sol.
+
+Gaulow continua son chemin, le cherchant.
+
+Quand Gaulow passa devant lui, Rouletabille se leva tout doucement et
+comme l'homme, arrêté, se demandait où il était passé, il se jeta, par
+derrière, sur lui; et lui arracha, des deux mains, les deux tuyaux
+d'inspiration et d'expiration!...
+
+D'abord, sous la ruée, l'homme chancela et puis retrouva son aplomb, et
+tout à coup porta la main à son casque. Alors Rouletabille assista à
+quelque chose d'horrible, à l'étouffement de ce grand corps qui faisait
+des gestes désordonnés pour se soulager du poids formidable qui pesait sur
+ses épaules... et qui se débattait contre l'étreinte fatale de l'élément.
+
+Il tendit une dernière fois les mains vers Rouletabille et soudain
+s'écroula, roula par terre, porta les mains à sa poitrine, eut quelques
+sursauts et puis resta allongé.
+
+Il était mort.
+
+Par un miracle, la lanterne électrique qu'il avait à sa ceinture ne
+s'était point brisée. Rouletabille alla la lui prendre et, armé de cette
+lueur propice, il ramassa le sac aux joyaux, puis, tout de suite, s'en fut
+à la porte, ne s'attardant point à contempler sa victime.
+
+La porte obéit facilement à la poussée du reporter, recevant une égale
+pression de toutes parts, plus la sienne.
+
+Elle tourna sur ses gonds. Il tourna avec elle et quand elle fut refermée
+il était dehors, dans le Bosphore.
+
+Rouletabille se rendit compte des difficultés qu'avait dû surmonter Gaulow
+avant de trouver cette porte qui était quasi recouverte d'algues et
+encastrée entre deux murs dont l'un s'avançait cachant presque l'autre.
+
+Le reporter sortit de cet impasse et fut sur le lit même du Bosphore. Il
+ne perdit point de temps à y rechercher les vestiges des civilisations
+disparues. Il chercha le long de la rive une rampe naturelle, ne tarda
+point à la trouver... espéra ensuite une échelle, un escalier, et fut
+assez heureux pour rencontrer enfin une marche, comme il y en avait tant
+dans ces parages, une marche qu'il gravit et qui fut suivie
+d'autres.
+
+Et ainsi peu à peu il émergea du niveau du détroit, dévissa non sans
+effort sa sphère et respira l'air glacé du dehors avec une joie que nous
+nous refusons à décrire.
+
+Il se rendit compte qu'il était tout près des ruines de Tchéragan et alors
+il songea à La Candeur qui l'attendait toujours dans le jardin d'hiver et
+qui devait être dans de belles transes.
+
+Il se soulagea de son vêtement imperméable, le ramassa, lia ensemble tous
+ses ustensiles et le sac et reprit le chemin qu'il avait fait avec La
+Candeur.
+
+Cependant au pied du mur qu'il avait à franchir il laissa sous une pierre
+tous ses impedimenta.
+
+Enfin, il parvint dans les couloirs de Durdané et, en approchant du jardin
+d'hiver, commença d'entendre un clapotis qui n'était pas ordinaire...
+
+Une minute après il était dans les bras de La Candeur, lequel l'avait cru
+mort et qui, pour la sixième fois, venait de plonger dans la pièce d'eau à
+la recherche de son chef de reportage.
+
+Nous renonçons à décrire la stupéfaction et la joie désordonnée du bon La
+Candeur...
+
+--C'est drôle, dit-il à Rouletabille, quand il fut un peu remis de ses
+émotions et qu'il eut retrouvé sa voix, c'est toi qui es allé te promener
+sous l'eau et c'est moi qui suis mouillé!...
+
+XXV
+
+OÙ ROULETABILLE RETROUVE IVANA ET ÉCHANGE AVEC ELLE QUELQUES EXPLICATIONS
+NÉCESSAIRES
+
+Quelques jours plus tard, Rouletabille était bien ému en soulevant le
+marteau de cuivre d'une vieille porte dans une de ces antiques ruelles qui
+avoisinent la place de Top-Hané.
+
+Les fenêtres de cette demeure à l'aspect des plus rébarbatifs étaient
+garnies de barreaux de fer et de double quadrillage de bois, tels qu'on en
+voit aux plus sombres hôtels de Galata ou de Stamboul, de l'autre côté de
+la Corne d'Or. Les moucharabiés des maisons modernes qui grimpent les
+pentes de Péra ont une allure plus coquette, plus fraîche, presque
+engageante et semblent en passant prêtes à jouer avec le mystère dont
+elles ont la garde.
+
+Rouletabille, après un coup d'oeil jeté sur cette forteresse dont la ligne
+sombre ressortait sur la blancheur de la neige récemment tombée, frappa
+trois coups et attendit.
+
+Dieu! que cette petite ruelle était triste et déserte, et silencieuse,
+sous son manteau blanc! Les hivers sont durs et glacés à Constantinople.
+Rouletabille, qui n'avait pas pris le temps d'acheter une fourrure,
+frissonnait.
+
+Enfin la porte s'ouvrit et un grand diable de cavas, doré sur toutes les
+coutures, attendit que le jeune homme se nommât. Il lui fit deux fois
+répéter son nom, après quoi Rouletabille fut prié d'entrer.
+
+Le reporter donna l'ordre au cocher de la calèche qui l'avait amené de
+l'attendre et pénétra dans cette maison préhistorique.
+
+Le cavas l'introduisit aussitôt dans un salon, le pria de s'asseoir sur le
+divan qui faisait le tour de la pièce et disparut.
+
+Deux minutes plus tard, un grand nègre arriva, portant sur un plateau
+d'argent des tasses de café et des petits compotiers de cristal pleins de
+confitures de roses.
+
+Il disparut à son tour.
+
+Cinq minutes encore s'écoulèrent et un vieillard à turban vert, un tout à
+fait vieux courbé par les ans et dont la barbe blanche semblait balayer le
+tapis, fit son entrée.
+
+Il salua fort gravement Rouletabille et s'assit, s'occupant tout de suite
+de la dînette; ce faisant, il ne cessait de parler avec une douce
+volubilité, sur un ton fort enfantin; seulement, comme il parlait turc et
+que Rouletabille ne le comprenait pas, Rouletabille ne lui répondait pas.
+
+Rouletabille goûtait à ces petites sucreries avec impatience et à chaque
+instant regardait du côté de la porte par laquelle le vieillard était
+entré; mais ce fut une autre porte qui s'ouvrit: un énorme eunuque,
+soulevant une tapisserie, laissait passer un fantôme noir.
+
+Quel événement prodigieux se passait-il donc pour que ce fantôme noir, qui
+était une femme, franchît les portes du sélamlik réservé exclusivement aux
+hommes, surtout dans les antiques demeures comme celle-ci, habitées par de
+vieux Turcs à turban vert?
+
+Il était impossible de voir quoi que ce fût des traits de cette femme;
+elle devait avoir triple voile sous son _tchartchaf_ funèbre dont toutes
+les grandes dames turques s'emmitouflent maintenant pour sortir et qui ne
+laisse point, comme le _yalmack_ des anciens temps, la possibilité de
+découvrir au moins le front et la splendeur du regard.
+
+Il est vrai que, le plus souvent, sous ce tchartchaf, nos modernes Turques
+sont vêtues à la dernière mode de Paris et avec une élégance qui vient en
+droite ligne de la rue de la Paix.
+
+--Canendé hanoum? prononça Rouletabille en s'inclinant trois fois, car il
+était devant une princesse qui s'était enfermée dans ce coin désert pour
+se consoler de n'avoir point donné d'enfants à l'ex-sultan et pleurer dans
+le particulier un régime disparu.
+
+Canendé hanoum, qui parlait le français comme toute femme de qualité en
+Turquie, lui présenta son oncle, le vieux Turc au turban vert, un ancien
+général de division qui avait acquis de la gloire à Plevna. Le général,
+d'un signe, pria le jeune homme de s'asseoir.
+
+Rouletabille tendit un pli cacheté à la princesse. Elle y jeta simplement
+les yeux et dit:
+
+--Oui, je sais. Kasbeck m'a prévenue, mais je l'attends.
+
+Rouletabille, à ces mots, se troubla légèrement, mais surmontant vite son
+émotion, reprit:
+
+--Ne vous dit-il point, dans cette lettre, que s'il n'est pas là à cinq
+heures, vous ne devez plus l'attendre?...
+
+--Oui, oui, parfaitement, monsieur: nous sommes d'accord, mais il n'est
+que quatre heures!...
+
+Sur quoi elle se mit à parler au jeune homme de tout autre chose... Elle
+l'entretint surtout de la guerre et de l'échec que les Bulgares venaient
+de remporter dans leur attaque des lignes de Tchataldja. Elle en montrait
+une grande joie et considérait ce premier succès comme le présage d'une
+définitive revanche.
+
+Rouletabille, qui connaissait les amitiés et les opinions de son hôtesse,
+assura que tant de catastrophes ne se seraient point produites si
+Abdul-Hamid était resté sur le trône.
+
+--Il y reviendra! fit-elle.
+
+Et elle se leva, lui tendant avec une grande noblesse sa main à baiser.
+
+--Pardon, madame, Mlle Vilitchkov a bien reçu une lettre, celle que je lui
+ai fait parvenir par Kasbeck?...
+
+--Mais certainement, lui répondit Canendé hanoum. Ah! dites-moi, vous
+restez encore longtemps à Constantinople?
+
+--Ah! madame, on dit que c'est la fin de la guerre, _nous_ quitterons
+Constantinople le plus tôt possible!... répondit-il avec
+élan.
+
+--Bien... bien...
+
+La nouvelle de ce départ paraissait enchanter la princesse. Elle lui
+adressa un petit coup de tête sous ses voiles noirs et s'en alla par la
+même porte, le laissant à nouveau seul avec le vieux Turc à turban qui se
+remit à le combler de confitures, de pâtisserie et de café en ne cessant
+de bavarder comme une pie.
+
+Enfin le turban vert se leva à son tour, le salua et le laissa seul.
+
+Rouletabille regarda sa montre. Il était quatre heures et demie. Sans
+doute trouvait-il que l'heure marchait lentement à son gré, car il ne put
+retenir un mouvement d'impatience. Il poussa un soupir, replaça la montre
+dans sa poche et leva la tête. Mais il chancela de joie: _Ivana était
+devant lui!_
+
+Une Ivana élégamment vêtue, à la dernière mode de Paris, une Ivana prête à
+sortir, avec son manteau de fourrure et sa toque, sans «feradje», sans
+yasmack», sans «tchartchaf», une Ivana évadée de toutes les turqueries et
+qui n'avait plus de l'Orientale que ses grands yeux de flamme, qui
+fixaient Rouletabille, sous sa voilette.
+
+--Ah! mon petit Zo, mon petit Zo! _Tu as donc compris?... Tu as donc
+compris?..._ Quelle joie pour moi que ta lettre!
+
+Ils avaient eu un si joli mouvement pour se jeter dans les bras l'un de
+l'autre! Et puis ils se continrent, parce que, subitement, il leur
+semblait avoir entendu tousser et parce qu'ils craignaient de voir
+apparaître le vieux Turc au turban vert, ou quelque affreux fantôme
+noir...
+
+Certainement ils étaient encore surveillés, il y avait encore quelque part
+des yeux qui étaient chargés d'épier leur moindre geste. Cependant,
+Rouletabille se jeta sur les mains de sa bien-aimée et les mangea de
+baisers, et Ivana ne cessait de répéter:
+
+--Oh! petit Zo, petit Zo! _Tu as compris? Tu as compris?..._
+
+Elle était très pâle, sous la voilette, et Rouletabille vit qu'elle
+défaillait. Elle murmura:
+
+--Sortons d'ici! Oh! sortons d'ici au plus vite!...
+
+--Nous ne pouvons pas sortir avant cinq heures, ma pauvre chérie... Je
+vous en conjure, soyez calme jusque-là... Venez, asseyez-vous là près de
+moi, nous parlerons tout bas, nous nous dirons des choses que nul
+n'entendra, nous sommes enfin comme deux vrais amoureux qui se font des
+confidences; là, donnez-moi vos mains...
+
+--C'est que je voudrais être déjà si loin de tout cela, mon petit Zo!...
+si loin!...
+
+--Nous partirons, Ivana, encore un peu de patience...
+
+--Mais pourquoi attendre cinq heures?
+
+--C'est l'heure fixée par Kasbeck... Il a fait dire à Canendé hanoum qu'il
+serait là à cinq heures...
+
+--Comme vous avez l'air troublé en disant cela, petit Zo!... Mon Dieu! y
+aurait-il quelque chose de changé?...
+
+--Non! non! rien! rassurez-vous!... A cinq heures nous partirons!
+
+--Ah! si tu savais, petit Zo!... (car tantôt elle lui parlait avec une
+étrange solennité et tantôt avec une délicieuse gaminerie)... si tu savais
+comme les jours m'ont paru longs! longs! Depuis que j'ai reçu ta lettre
+par l'entremise de Kasbeck... je ne savais où tu étais, ni
+pourquoi--puisque tu disais que tout était arrangé,--tu ne venais pas me
+chercher tout de suite...
+
+--D'abord, répondit Rouletabille, nous ignorions que tu étais chez Canendé
+hanoum... nous avons toujours pensé et, jusqu'au dernier moment, Kasbeck
+nous a dit que tu étais à Beylerbey et que tu avais débarqué du _Loreleï_
+en même temps qu'Abdul-Hamid.
+
+--Il a menti. Le lendemain de l'arrivée du _Loreleï_, deux femmes sont
+venues me prendre à bord et m'ont conduite ici où Canendé hanoum était
+chargée de m'éduquer, comprends-tu, petit Zo, chargée de faire de moi une
+odalisque digne d'être présentée à l'ancien sultan!...
+
+--Oh! Ivana!...
+
+--Ce qu'il y avait de terrible, vois-tu, c'est que ces femmes ne sont
+point méchantes du tout... elles étaient au contraire très gentilles,
+pleines d'attentions, prenant un soin de moi de tous les instants, me
+comblant d'horribles parfums et voulant m'apprendre à danser... C'était
+charmant et épouvantable...
+
+--Ah! si j'avais su que tu étais là!... on t'aurait délivrée tout de
+suite... on aurait bien trouvé le moyen, va!... mais Kasbeck me
+mentait!... Et dire que nous avions passé notre temps à le surveiller, le
+suivant partout, tandis que toi, tu arrivais ici avec ces femmes, ombres
+anonymes toutes trois... fantômes noirs... chez Canendé hanoum... Vladimir
+t'a certainement vue descendre de voiture ici, avec tes compagnes!... Mais
+comment se serait-il douté que c'était toi, sous tes voiles noirs, alors
+que Kasbeck ne t'accompagnait même pas?... Enfin, tout est bien fini
+maintenant! ne pensons plus qu'à notre bonheur, ma petite Ivana!
+
+--Kasbeck t'a donné tous les papiers du tiroir secret? tous intacts,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, tous... Il a fallu vérifier, tu penses! Cela a demandé du temps...
+Et puis, de son côté, Kasbeck voulait prendre ses précautions avec les
+trésors... avant de te donner à moi... Cela se comprend... Cet eunuque est
+un extraordinaire commerçant!
+
+--Ils le sont tous, petit Zo!... Et quel commerce!...
+
+Elle poussa encore un soupir:
+
+--Ah! quand allons-nous partir?
+
+--Écoute, Ivana, sais-tu ce que j'ai pensé?... J'ai pensé que puisque la
+guerre allait être finie, comme je te l'ai écrit--on parle déjà
+d'armistice depuis l'affaire de Tchataldja--j'ai pensé que nous pourrions
+bien partir pour Paris...
+
+--Oh! oui, petit Zo!... oui!... oui!... Paris!...
+
+Elle tremblait de bonheur en évoquant Paris, l'école, la faculté,
+l'hôpital, où elle retrouverait ses camarades et ses travaux.
+
+--C'est à Paris que nous nous marierons! fit Rouletabille.
+
+--Mais le général Stanislawoff ne voudra pas! Il tiendra à ce que la
+cérémonie ait lieu à Sofia.
+
+--Le général fera ce que je voudrai! déclara le reporter, il n'a rien à me
+refuser!
+
+--Bien! bien! Oh! certes, Paris, oui... je préfère! fit-elle en se
+blottissant contre lui.
+
+--Tu comprends, nous avons besoin l'un et l'autre d'oublier bien des
+choses... Il faut mettre un peu d'Occident entre notre bonheur et le
+passé... En France, ma chérie, nous nous retrouverons tout à fait, oui, il
+me semble qu'il n'y a qu'en France que nous pourrons nous aimer
+normalement, sans heurt, sans aventure, après un honnête mariage dans une
+honnête mairie.
+
+--Tu as raison, tu as raison, petit Zo!...
+
+Et elle se pressa contre lui; elle cherchait un refuge où elle pensait
+bien que nul autre ne viendrait plus la chercher jamais... ni Kasbeck pour
+son abominable commerce, puisqu'il était maintenant payé et comment!... ni
+Gaulow, ni Athanase, puisque ces deux-là étaient morts!...
+
+--Mon Dieu! tu es bien sûr alors qu'il est mort?
+
+--Qui? Athanase?... Oui, oui, oh! il est bien mort, le pauvre garçon!
+
+--Tu as raison de le plaindre, petit. Il m'aimait beaucoup.
+
+--Diable! s'il t'aimait!...
+
+--Il m'était dévoué...
+
+--Sans doute, mais ne sois point triste de sa mort, fit Rouletabille en
+hochant la tête, car évidemment, s'il avait vécu, le pauvre garçon eût
+beaucoup souffert.
+
+--S'il eût souffert!... surtout maintenant que je ne lui dois plus rien,
+_du moment que c'est toi qui as tué Gaulow!..._ Ah! petit Zo! petit Zo!...
+quand j'ai lu ce que tu m'écrivais là... que Gaulow n'était pas mort de la
+main d'Athanase, là-bas, sur cette affreuse petite place, dans ce terrible
+petit village de l'Istrandja... et qu'il avait pu s'échapper... et que
+c'était toi qui l'avais tué au fond de la chambre des trésors!... vois-tu,
+petit Zo, j'ai pleuré et j'ai prié le bon Dieu comme lorsque j'étais toute
+petite... c'était si affreux pour moi de me donner à cet Athanase qui m'a
+toujours fait un peu peur, que je n'aimais pas, que je n'ai jamais aimé...
+Et cependant, je n'aurais pu me refuser, petit Zo: _je lui avais juré,
+autrefois, que je serais sa femme le jour où il m'apporterait la tête de
+Gaulow!_ et je croyais qu'il avait tué Gaulow!... je n'avais plus qu'à
+mourir le jour où j'ai cru cela!... et j'étais bien décidée à mourir... et
+je me serais tuée certainement à Stara-Zagora où je craignais qu'Athanase
+ne vînt me relancer, avec la tête de Gaulow, si le général-major ne
+m'avait reparlé du coffret byzantin et de ce qu'il contenait... alors j'ai
+compris que ma vie, désormais sacrifiée, pourrait encore servir à quelque
+chose... mais, petit Zo! ce que je souffrais de te voir souffrir!...
+
+--Pourquoi ne t'es-tu pas confiée à moi?
+
+--Ni à toi, ni à personne! J'avais une honte affreuse de moi!... C'était
+si horrible ce que j'avais fait!... Il y a des choses qu'une femme comme
+moi n'avoue pas aux autres parce qu'elle a honte de se les avouer à
+elle-même..._ Pouvais-je te dire que je souhaitais la perte de ce loyal
+soldat qu'était Athanase et le salut de cet ennemi de mon pays, de cet
+assassin de mes parents qu'était Gaulow?_... et qu'entre eux deux je
+n'avais pas hésité? Et qu'avec fourberie et traîtrise j'avais prêté mes
+mains à l'évasion du misérable dans le moment qu'apercevant au loin
+poindre les armées bulgares, j'avais redouté l'arrivée d'Athanase venant
+réclamer le prix de sa conquête!... Pouvais-je te dire que lorsque Gaulow
+se disposait à user pour fuir des moyens que je lui procurais...
+pouvais-je te dire que notre katerdjibaschi était accouru et avait payé de
+sa vie une lutte avec le bandit?... Non! Non! je gardais toute cette honte
+pour moi et je ne t'en aurais jamais parlé si tu ne l'avais devinée! Enfin,
+pourquoi t'aurais-je avoué ces affreuses choses, après avoir cru voir
+succomber Gaulow sous les coups d'Athanase? Est-ce que tout n'était pas
+fini pour moi? Est-ce que mes explications eussent pu empêcher
+l'inévitable? Pourquoi me déshonorer à tes yeux comme je l'étais, comme je
+le suis encore aux miens? Si je te disais qu'encore à cette minute où je
+t'avoue tout cela, j'ai honte de moi, j'ai honte, petit Zo!
+
+--Comme tu m'aimais! soupira Rouletabille, en se prosternant sur les mains
+d'Ivana.
+
+--Et tu en as douté!
+
+--Pardonne-moi, Ivana!... Pardonne-moi... Oui, c'est moi qui suis un
+misérable de ne pas t'avoir devinée plus tôt, mon ange chéri!... Mais je
+vois bien que l'amour est ainsi fait qu'il se plaît à nous aveugler dans
+le moment que nous aurions le plus besoin de voir clair!... Certes, si
+j'avais été en tiers dans cette aventure, si j'avais été à la place de La
+Candeur par exemple, ou de Vladimir, je t'aurais devinée tout de suite...
+Mais j'aimais et j'étais jaloux!... C'est dire que j'étais devenu, à cause
+de cette horrible jalousie, qui était une insulte à notre amour, le plus
+stupide des hommes!... Et c'est l'amour qui se vengeait ainsi de ce que je
+ne t'eusse point dès l'abord mise au-dessus de tout soupçon, en dépit de
+l'apparence accusatrice de tes actes ou de tes gestes, ou de ta mine, ou
+de ta parole! J'aurais dû me dire tout de suite--ce que je ne me suis dit
+que lorsque j'eus reçu ta lettre d'adieu à Stara-Zagora: Elle m'aime!...
+Elle m'aime par-dessus tout!... Eh bien! essayons d'expliquer avec cela
+l'inexplicable! Et tout de suite j'aurais compris, _en rapportant tout à
+cet amour_, que c'était à cause de ton amour que tu te faisais un instant
+la complice de l'abominable Gaulow! J'aurais compris ce que j'ai compris à
+Stara-Zagora, dans cette nuit de douleur et de larmes qui a suivi ton
+départ, _j'aurais compris que puisque tu poursuivais Gaulow, après l'avoir
+fait fuir, et cela dans le dessein de le tuer, tu ne voulais point tenir
+Gaulow de la main d'Athanase!_... Explication logique et la seule possible
+de ta conduite à toi, Ivana, et aussi de celle d'Athanase, _qui s'occupait
+de s'assurer de Gaulow avant de te sauver, Ivana!_ C'était donc que tu
+t'étais promise à lui s'il te vengeait de Gaulow; et seulement à cette
+condition-là!... Voilà ce qui m'est apparu à Stara-Zagora!... Voilà
+pourquoi, après avoir compris cela, je fus pris d'un désespoir sans borne,
+car croyant Gaulow mort de la main d'Athanase, comme tu le croyais
+toi-même, je croyais mort notre amour!... Aussi tu devines ensuite ma joie,
+joie que je n'ai pu te décrire dans ma lettre, quand j'ai appris qu'il
+était vivant!... Il était donc possible de le reprendre à Athanase, de lui
+rendre une liberté nécessaire pour que nous puissions ensuite le reprendre
+nous-mêmes et _exercer une vengeance qui nous aurait enfin délivrés sans
+qu'Athanase ait à en réclamer le prix!_... Alors je fis comme toi!... Le
+crime que tu avais accompli vis-à-vis d'Athanase en faisant échapper
+Gaulow une première fois, je l'ai accompli, moi, une seconde!... Et mes
+amis et moi nous avons recommencé derrière Gaulow, sauvé par mes soins,
+cette poursuite jusqu'à la mort... Malheureusement, il nous échappait et
+c'était Athanase qui mourait!...
+
+--Ceci est affreux! exprima Ivana en frissonnant. Il est mort... Il ne
+faut pas nous réjouir de cette mort-là! cela nous porterait malheur...
+Dis-moi bien comment il est mort!...
+
+--Eh! Ivana, je te l'ai déjà expliqué dans ma lettre... répondit
+Rouletabille en mentant ici, avec un grand sang-froid. Il est tombé devant
+nous dans un parti de Turcs qui l'a criblé de balles... Les Turcs, nous
+voyant, se sont enfuis, et nous sommes arrivés pour constater la mort de
+notre ami...
+
+--C'est cela qui est épouvantable, dit Ivana... Il est mort certainement
+en courant derrière son prisonnier et c'est nous qui sommes responsables
+de sa mort!
+
+--Je ne le pense point! exprima encore Rouletabille avec une effronterie
+grandissante, et je voudrais bien te rassurer tout à fait sur ce point.
+Athanase ne devait pas savoir que son prisonnier se fût enfui. Il revenait
+au camp quand il a été surpris par les Turcs. Voilà la vérité! Il est tout
+à fait superflu de te créer d'inutiles remords!... Et puis, entre nous,
+bien qu'il soit ton cousin, je te dirai que cet Athanase ne mérite point,
+en vérité, d'être pleuré. C'était un brave soldat, oui!... mais qui
+songeait surtout à ce que tu lui avais promis!... Toi-même, Ivana, ta
+personne ne lui était précieuse qu'autant qu'il pouvait espérer te
+revendiquer!
+
+--Comment cela, mon ami?...
+
+--Oh! il eût préféré te savoir morte plutôt que vivante en dehors de
+lui!... Ainsi, à la Karakoulé, tous ses actes prouvent qu'il pensait moins
+à ton salut qu'à lui-même, c'est-à-dire qu'à son succès en t'apportant
+Gaulow!... Avant de s'occuper de toi, il s'occupe de Gaulow!... Il ne
+pénètre dans le harem que pour frapper Gaulow, que pour emporter Gaulow,
+que pour mettre en sûreté Gaulow... et puis il revient pour te sauver!...
+après... mais trop tard parce que j'avais passé là avant
+lui!...
+
+--Mais c'est vrai, petit Zo, c'est absolument exact ce que tu racontes
+là!...
+
+--Comment si c'est vrai! c'est-à-dire que maintenant, quand je l'examine
+de près, je trouve sa conduite abominable...
+
+--Certes! elle n'était pas généreuse!... accorda Ivana.
+
+--Pas généreuse! Dis donc que ce joli monsieur te faisait chanter tout
+simplement avec ta promesse inconsidérée...
+
+--Oh! Zo!... Ne parle pas ainsi de ce malheureux garçon!
+
+--Pourquoi pas, je te prie?... Est-ce que tu l'aimais?... Est-ce que tu
+lui avais dit que tu l'aimais?...
+
+--Ça, jamais!
+
+--Et il savait bien que tu ne l'aimais pas!...
+
+--Il pouvait s'en douter...
+
+--S'en douter?... Il était parfaitement sûr que nous nous aimions tous les
+deux!... et c'est pour cela qu'il avait hâte avant tout de jeter cette
+tête entre nous deux!... Il savait bien que tu n'étais pas une femme à
+revenir sur ta parole, et il voulait, au prix de cette tête, t'avoir
+malgré toi! c'est-à-dire malgré ton amour pour un autre!... Aussi je ne te
+cacherai pas plus longtemps mon opinion: ton Athanase, il me dégoûte!...
+
+Cette déclaration sembla produire un excellent effet sur l'esprit d'Ivana.
+
+--Mon Dieu!... puisque nous ne sommes pour rien dans sa mort, fit-elle, ce
+que tu me dis là, petit Zo, me console un peu de l'avoir trompé et de lui
+avoir soustrait un prisonnier qui lui était plus précieux que moi-même!...
+
+XXVI
+
+LA DERNIÈRE AVENTURE DE M. KASBECK
+
+Bravo! s'écria Rouletabille... alors ne me parle plus jamais d'Athanase?...
+
+--Ni d'Athanase, ni de Gaulow, ni de Kasbeck, ni de personne!...
+
+--Aïe! fit Rouletabille... Je crains bien que nous ne parlions encore de
+ce Kasbeck.
+
+--Pourquoi?
+
+--Tu vas voir!...
+
+Et il se leva, après avoir déposé un chaste baiser sur le front de sa
+fiancée.
+
+--Il est 5 heures, dit-il très haut.
+
+Et il répéta: «Il est 5 heures... il est 5 heures...» sur un ton de plus
+en plus élevé.
+
+Alors la tapisserie se releva et l'eunuque qu'il avait déjà vu tout à
+l'heure, entr'ouvrit la porte devant le fantôme noir de Canendé hanoum. La
+princesse s'avança, et, froidement, dit à Rouletabille:
+
+--Je dois attendre Kasbeck.
+
+--Dans la lettre que je vous ai remise, répondit Rouletabille d'une voix
+ferme, il est dit que même si Kasbeck n'est pas ici à 5 heures, vous devez
+nous laisser partir!
+
+--C'est exact, répondit Canendé hanoum; mais avant-hier Kasbeck m'avait
+dit de ne rien faire de définitif avant de l'avoir revu. Du reste, il n'y
+a aucune raison pour qu'il ne vienne pas!...
+
+--Madame, répliqua Rouletabille, il se peut en effet qu'il vienne, et je
+crois en effet qu'il viendra. Mais vous n'ignorez pas que Kasbeck a pris
+certaines précautions contre moi: il pouvait craindre, en effet, qu'après
+être entré en possession de Mlle Vilitchkov, je livrasse le secret du
+trésor au gouvernement ou à quelque autre!... Et il a, pendant quelques
+jours, par précaution, puisé dedans... _Tout ce qu'il a pu prendre déjà a
+été apporté ici_; je le sais... Or voici ce que j'ai à vous dire: je ne
+suis pas moins prudent que Kasbeck et je pouvais craindre qu'après être
+entré en possession des trésors, le seigneur Kasbeck ne gardât Ivana.
+Aussi ai-je arrangé que quoi qu'il arrivât--même si Kasbeck n'était pas
+ici aujourd'hui à 5 heures--on me laisserait sortir d'ici avec Mlle
+Vilitchkov, qui devait être amenée chez vous (j'ignorais qu'elle y fût
+déjà). Madame, si, dans dix minutes je ne suis pas sorti d'ici, tout est
+perdu pour vous, car j'ai laissé un pli à mes amis, qui l'iront porter au
+gouvernement. On trouvera ici, je le sais, outre Mlle Vilitchkov et moi,
+les choses très précieuses auxquelles je faisais allusion tout à l'heure
+et auxquelles vous tenez certainement beaucoup, et sur l'origine
+desquelles j'aurai éclairé le gouvernement. Madame, comprenez bien qu'il
+faut nous laisser partir sans esclandre, sans quoi vous pouvez être sûre
+qu'un secours immédiat nous viendra du dehors et que tout cela fera
+beaucoup de bruit. Laissez-nous partir, et le dédain que j'ai montré de
+toutes ces richesses vous est un sûr garant que je saurai garder,
+relativement à ce que vous avez pris et à ce qui vous reste à prendre, le
+plus grand secret!... Madame, vous avez encore cinq minutes pour
+réfléchir...
+
+Canendé hanoum disparut.
+
+Les jeunes gens ne devaient plus revoir son funèbre tchartchaf... Cinq
+minutes ne s'étaient pas écoulées que le nègre venait les chercher, les
+remettait au cavas, lequel leur ouvrait la porte de la rue et les saluait
+fort honnêtement.
+
+Ils sautèrent dans la voiture, qui prit, au grand trot, le chemin de Péra.
+
+--Enfin!... enfin!... enfin!... soupirait Ivana, qui laissait aller sa
+jolie tête sur l'épaule de Rouletabille.
+
+Celui-ci lui dit:
+
+--Kasbeck ne pouvait pas venir, parce que Kasbeck est mort!...
+
+--Tu dis?
+
+--Écoute bien. Après avoir découvert la chambre des trésors, je ne suis
+plus descendu qu'une fois dans cette chambre avec Kasbeck, et après avoir
+pris de grandes précautions pour retrouver notre chemin. Les nuits
+suivantes, Kasbeck y descendait seul; mais je redoutais quelque accident
+et j'avais exigé que Canendé hanoum fût avertie qu'elle devrait remettre
+ta chère personne entre mes mains aujourd'hui à cinq heures, sans quoi je
+menaçais de tout dévoiler!... Hier même, prévoyant quelque funeste
+contretemps, je fis écrire par Kasbeck cette lettre que j'ai remise
+aujourd'hui à Canendé hanoum. Du reste, Kasbeck comprenait très bien mes
+craintes et ne fit aucune difficulté pour me donner cette «assurance» que
+je lui dictais: il était persuadé que je ne tenais qu'à toi!... Et c'est
+la vérité, tu le comprends!... Je n'ai pas gardé un morceau de tous ces
+trésors-là!... Le premier sac de joyaux que j'avais rapporté, je l'ai
+remis à Kasbeck le lendemain, pour lui prouver la réalité de mes
+recherches et de ma découverte! Ces richesses ne m'appartiennent pas!
+Elles appartiennent aux crimes qui les ont accumulées! Il m'eût semblé que
+si j'en détournais quoi que ce fût, elles nous porteraient malheur!... Eh
+bien, Ivana, c'est vrai que ces trésors portent malheur... Après avoir
+porté malheur à Abdul-Hamid et à Gaulow, ils viennent de causer la perte
+de Kasbeck!...
+
+«La Candeur et moi, cette nuit, près de la pièce d'eau, dans le jardin
+d'hiver, nous avons en vain attendu le retour de Kasbeck... Et comme il ne
+revenait pas, j'ai revêtu à mon tour l'habit de scaphandrier et je suis
+descendu dans la vasque. Là j'ai trouvé la vasque fermée, et la porte si
+bien close que l'on eût juré qu'il n'y avait pas de porte! Kasbeck était
+resté enfermé dans la chambre des trésors et avait dû, sans le savoir s'y
+enfermer lui-même!... Tu penses qu'Abdul-Hamid devait avoir un système de
+fermeture à l'intérieur comme il devait en avoir un à l'extérieur. Il
+devait pouvoir s'enfermer quand il était là-dedans pour qu'on ne vînt pas
+le déranger... Kasbeck a certainement fait jouer par hasard ce système de
+fermeture, peut-être en touchant à la porte qui tourne facilement sur ses
+gonds... Cette porte, Kasbeck n'a pas su la rouvrir... De sorte que, de
+même que Gaulow, le voilà enseveli là-dedans avec son secret, parmi tous
+les millions qui y restent encore!... Mais qu'as-tu, Ivana? Tu ne dis
+rien?... Ton silence m'effraye!...
+
+--Je suis en effet épouvantée, mon ami, de tous ces morts autour de notre
+bonheur! De tous ces morts _qu'il faut_ à notre bonheur! Oui, oui, petit
+Zo, fuyons! Rentrons à Paris! Tant que je serai ici, dans cette ville des
+Mille et Une Nuits, je craindrai de voir revenir toutes ces ombres! Qui me
+dit qu'à l'instant où je m'y attendrai le moins elles ne vont pas
+m'apparaître au coin de quelque rue, sur le seuil de la maison où tu me
+conduis! Qui me dit qu'elles ne vont pas me tendre la main pour descendre
+de voiture!
+
+--Ma pauvre petite Jeanne, tu délires! On ne rencontre plus les ombres de
+ceux qui sont morts, étouffés au fond des eaux!
+
+--Est-ce qu'on sait? Est-ce qu'on sait? Allons nous-en!...
+
+XXVII
+
+OÙ ROULETABILLE ET IVANA ONT QUELQUE RAISON DE CROIRE QU'ILS TOUCHENT
+ENFIN AU BONHEUR
+
+De Sofia, de Belgrade, de Constantinople, les correspondants de guerre
+avaient regagné leurs pénates. On croyait la grande lutte balkanique
+terminée. Et c'est quelques jours après la prise d'Andrinople que fut
+célébré, à Paris, le mariage de Rouletabille et d'Ivana Vilitchkov.
+
+On se rappelle de quelle solennité et de quel éclat furent entourées les
+cérémonies de cette exceptionnelle union.
+
+La direction de _l'Époque_ avait convoqué, pour ce grand jour, tout ce qui
+compte à Paris, dans le monde des lettres, de la politique et des arts.
+Les amis de Rouletabille, connus et inconnus, ceux qui avaient été mêlés
+directement aux aventures extraordinaires de son incroyable existence, et
+ceux qu'il s'était faits simplement par la sympathie universelle que
+dégageaient ses actions publiques au cours des événements qui ont occupé,
+ces dernières années, l'Europe et le monde, avaient tenu à apporter leurs
+voeux aux jeunes époux. C'est dire que le service d'ordre, commandé par M.
+le préfet de police en personne, fut des plus difficiles.
+
+Nous ne reviendrons point sur ces heures officielles dont les carnets
+mondains retracèrent les moindres détails, pendant huit jours.
+
+La colonie étrangère, surtout russe et balkanique naturellement, envoya
+des cadeaux qui ne furent pas les moins admirés d'un trousseau à la
+richesse duquel avaient voulu collaborer des personnages dont les noms
+sont célèbres depuis la publication du _Mystère de la chambre jaune_, du
+_Parfum de la Dame en noir_ et de _Rouletabille chez le tsar_. Le
+directeur de _l'Époque_ était le premier témoin de Rouletabille, le second
+était Sainclair, qui recueillit les premières pages du reporter. Le
+directeur de _l'Époque_ se fit l'interprète de tous à l'issue d'un lunch
+donné dans un des palaces des Champs-Elysées, où l'on s'écrasait en
+souhaitant aux époux un peu de bonheur et de tranquillité après tant de
+tribulations retentissantes!
+
+De la tranquillité: Rouletabille et Ivana ne demandaient que cela, et s'il
+n'avait tenu qu'à eux, certes! on aurait dérangé moins de monde, mais,
+comme dit l'autre, on est esclave de sa gloire, et Rouletabille, en ce
+jour mémorable où il n'aurait voulu voir autour de lui que sa mère,
+retenue en Amérique par les affaires de M. Darzac, et quelques amis
+intimes comme M. La Candeur, dut subir la tyrannie de sa jeune renommée.
+Même après le lunch, les époux ne purent partir. L'association des
+reporters parisiens offrait un dîner aux époux dans un grand restaurant de
+Bellevue, et Rouletabille comptait parmi ceux-là trop de camarades pour se
+soustraire à une aussi aimable contrainte. Seulement, il était entendu
+qu'à 9 heures au plus tard, les «mariés» pourraient s'esquiver à
+l'anglaise. Une auto les attendrait pour une randonnée dont ils n'avaient,
+bien entendu, donné l'itinéraire à personne.
+
+Donc, à 7 heures précises, Rouletabille et Ivana arrivaient à Bellevue:
+ils avaient demandé la permission de revêtir leur costume de voyage et ils
+avaient exigé que ce dîner d'amis fût dépourvu de toute cérémonie.
+Cependant la plupart des confrères avaient tenu, pour leur faire honneur,
+à arborer l'uniforme de grand gala, habit et toutes décorations dehors.
+
+--Ne te fâche pas, lui dit tout de suite La Candeur, qui avait sorti son
+Mérite agricole et qui reçut les jeunes époux sur le seuil du vestibule,
+avec toutes les grâces d'un réjoui maître d'hôtel. Ne te fâche pas, ils
+sont si contents.
+
+La Candeur offrit son bras à la mariée et la conduisit dans le salon où
+avait été dressé un couvert magnifique.
+
+Comme Rouletabille allait les suivre, un grand bruit de chevaux et de
+carrosse lui fit tourner la tête, et il ne put retenir une exclamation en
+reconnaissant dans le cocher, dont la livrée bleue galonnée et le chapeau
+à cocarde dorée produisaient le plus heureux effet, Tondor, le bienheureux
+Tondor, qui semblait au comble de ses voeux. Le sympathique Transylvain
+n'avait-il pas toujours rêvé de rouler _«carrousse»_ et de conduire par de
+longues guides des chevaux impétueux? Son mépris pour l'auto était si
+parfait qu'on n'avait jamais pu le décider à apprendre à conduire une
+mécanique qu'il trouvait d'une laideur déshonorante, qui «crevait», du
+reste, disait-il, trop souvent, et qui ne «piaffait» jamais!
+
+Curieusement, Rouletabille s'avança jusqu'au seuil, désireux de savoir à
+qui appartenait un si grandiose équipage.
+
+Quelle ne fut pas sa stupéfaction en en voyant descendre, après que le
+valet de pied qui se tenait à côté de Tondor se fût précipité pour en
+ouvrir la porte,. Vladimir, Vladimir Pétrovitch de Kiew!...
+
+Il se disposait à aller lui serrer la main quand il vit que Vladimir
+tendait la sienne à une grande dégingandée vieille dame, aux cheveux
+couleur de feu qu'il se rappelait parfaitement avoir vue dans les
+circonstances tragico-comiques qui avaient inauguré la série de ses
+aventures à Sofia.
+
+C'était tout simplement la princesse aux fameuses fourrures qui s'avançait
+au bras de Vladimir triomphant.
+
+--Rouletabille! s'écria Vladimir en lui montrant avec orgueil ce vieux
+singe couvert de bijoux, permettez-moi de vous présenter ma fiancée!...
+
+Rouletabille se pinça les lèvres pour ne pas rire et félicita chaudement
+les futurs époux... Tout de même quand la princesse eut fait son entrée
+dans la salle de gala, il retint Vladimir, dans le dessein de lui faire
+part un peu de son effarement, mais le jeune Slave ne le laissa point
+parler:
+
+--C'est tout ce que j'ai trouvé _pour sauver notre honneur!_ dit-il le
+plus sérieusement du monde: épouser ce vieux cacatoès! mais que ne
+ferais-je pas, Rouletabille, pour vous rendre service!
+
+--De quoi?... de quoi?... Eh! Vladimir Petrovitch de Kiew!... c'est pour
+me rendre service que tu épouses la vieille dame?
+
+--Mais parfaitement! _et pour sauver notre honneur!_
+
+--Dis donc un peu: tâche d'être poli et ne t'occupe pas de mon honneur,
+s'il te plaît... qu'est-ce que mon honneur a à faire dans ton mariage,
+es-tu capable de me le dire?
+
+--Tout de suite: la vieille dame est venue me réclamer ses 43.000
+francs!...
+
+--Hein?...
+
+--Eh! vous savez bien... les 43.000 francs de la fourrure!...
+
+--Oui, je me rappelle maintenant... mais, moi, ça ne me regarde pas cette
+histoire-là!... Ce n'est pas moi qui ai été la porter au «clou», sa
+fourrure!...
+
+--Oui, mais c'est vous qui avez donné l'argent à l'agha.
+
+--Possible!... mais cet argent je l'avais pris à La Candeur... je ne
+l'avais pas pris à la princesse, moi!...
+
+--Aussi, quand elle est venue me le réclamer, j'en ai d'abord parlé à La
+Candeur qui m'a dit:
+
+«--Je te défends d'en parler à Rouletabille, qui a autre chose à faire que
+de s'occuper de ta vieille bique... Si elle insiste, qu'il a ajouté, eh
+bien!... pour qu'elle nous fiche la paix, épouse-la!...»
+
+--Mais c'est très bien, cela, finit par approuver Rouletabille.
+
+--Alors, vous ne me méprisez pas?
+
+--Pas le moins du monde...
+
+--Vous comprenez, Rouletabille, combien ce serait dur pour moi d'être
+méprisé par vous, alors que c'est pour vous que je sacrifie en somme ma
+jeunesse et ma beauté...
+
+--Vous êtes un gentil garçon, Vladimir Pétrovitch... Est-ce que la
+princesse est encore très riche?...
+
+--Ah! monsieur!... elle me reconnaîtra un million, devant notaire...
+
+--Fichtre! un million!...
+
+--Pas un sou de moins; comme je lui ai dit: c'est à prendre ou à
+laisser...
+
+--Vous avez raison, Vladimir. Avec un million, on ne vit aux crochets de
+personne et vous pourrez repayer à la princesse une fourrure.
+
+--J'y avais pensé, monsieur... comme ça elle n'aura plus rien à dire!...
+
+--Quel âge a-t-elle?... demanda Rouletabille, un peu gêné.
+
+--Ah! devinez, pour voir...
+
+--Eh bien! mais dans les cinquante-cinq ans, répondit Rouletabille, qui
+voulait être aimable.
+
+--Vous n'y êtes pas, fit l'autre, vous n'y êtes pas du tout!... Peste!
+cinquante-cinq ans! Comme vous y allez!... Si elle avait cinquante-cinq
+ans, j'aurais certainement hésité _avant de me dévouer!_... proclama
+Vladimir.
+
+--Alors, elle n'a pas dépassé la cinquantaine?
+
+--De moins en moins... Rouletabille... vous y êtes de moins en moins!...
+elle en a soixante-deux!... avoua l'autre avec jubilation... Ah! j'ai
+voulu voir l'acte de naissance... Soixante-deux... c'est admirable!
+
+--Et peut-être une maladie de coeur! ajouta Rouletabille, qui avait enfin
+compris Vladimir et qui, un peu dégoûté, ne demandait qu'à changer de
+conversation.
+
+Et il allait s'échapper quand Vladimir le rappela:
+
+--Écoutez, Rouletabille... j'ai une proposition à vous faire... Dans un an,
+deux au plus... la vieille dame n'existera plus...
+
+--Saprelotte!... s'exclama Rouletabille, vous n'allez pas l'assassiner!
+
+--Pensez-vous? Non, c'est le docteur qui le lui a dit devant moi, un soir
+où elle avait un peu trop abusé de la vodka...
+
+--Ah! elle se s...
+
+--Si ce n'était que ça!... mais elle fume! elle fume!
+
+--La cigarette!... Ça n'est pas grave!...
+
+--Non, la pipe!...
+
+--La pipe!...
+
+--La pipe d'opium!... Et comment!...
+
+--Oui, elle n'en a plus pour longtemps...
+
+--Eh bien! elle me fait son héritier... et je me décide à fonder un
+journal... Voulez-vous être mon second?
+
+Rouletabille ne répondit pas, mais Vladimir vit qu'il le considérait d'un
+certain oeil... d'un oeil qui visait certainement son fond de culotte, et,
+prudent, se rappelant certain geste qui l'avait un peu humilié, et, ne
+voulant point que Tondor, dans toute sa splendeur, eût encore à rougir de
+lui, il s'éloigna tout doucement, à reculons...
+
+--Quel type! sourit Rouletabille.
+
+Et il alla rejoindre Ivana qui l'attendait avec impatience.
+
+XXVIII
+
+OÙ LA CANDEUR TROUVE QUE LA TERRE EST PETITE
+
+Le dîner fut des plus gais. Rouletabille très amoureux, se montrait
+cependant assez mélancolique, jetant de temps à autre un regard sur Ivana
+qui, elle, regardait l'heure sans en avoir l'air à la grande pendule de la
+cheminée... Quand leurs yeux se rencontraient, ils se souriaient doucement,
+ils se comprenaient: quel bonheur d'être seuls tout à l'heure!... dans
+cette auto qui les emporterait loin de tous et de tout, loin de ces
+souvenirs encore trop brûlants que La Candeur avec sa bonne humeur un peu
+rude, évoquait bravement, ne pouvant s'imaginer qu'il faisait souffrir ses
+amis quand il prononçait les noms de Gaulow, d'Athanase... Cependant, La
+Candeur et Vladimir ne s'arrêtaient pas... Ils se renvoyaient les
+histoires d'un bout à l'autre de la table... Te rappelles-tu?... Te
+souviens-tu?... Et dans le donjon?... Et quand nous n'avions plus rien à
+manger?... Quand ce pauvre Modeste a imaginé de faire une salade aux
+capucines!...
+
+--On avait tellement faim, s'écriait La Candeur, qu'on aurait bouffé
+l'escalier, sous prétexte qu'_il était en colimaçon!_...
+
+Enfin le repas se termina. Il y eut quelques speeches et l'on passa dans
+un autre salon où l'on devait servir le café et les liqueurs. Rouletabille
+avait rejoint Ivana.
+
+--Encore un peu de patience, lui disait-il, et dans dix minutes je te jure
+que nous filons à l'anglaise. Je vais voir si l'auto est là.
+
+Il la quitta et, faisant un signe à La Candeur, se glissa dans le
+vestibule. Ils n'avaient pas fait deux pas qu'ils se heurtaient à un
+personnage dont la vue leur fit pousser une sourde exclamation.
+
+Là, devant eux, se courbant en une attitude des plus correctes, dans son
+habit de suisse d'hôtel et la casquette à la main, ils reconnurent M.
+Priski!
+
+Tous deux restèrent comme médusés par cette étrange apparition.
+
+Que faisait M. Priski dans cet hôtel de Bellevue? Par quel hasard, à peine
+croyable, l'ancien majordome de la Karakoulé se trouvait-il si à point
+pour saluer Rouletabille en un jour comme celui-ci?
+
+La présence de M. Priski leur rappelait à tous deux des heures si
+difficiles qu'ils ne pouvaient le considérer sans une émotion qui touchait
+de bien près à l'angoisse, sans compter que chaque fois que M. Priski leur
+était apparu, l'événement ne leur avait pas porté bonheur. Il était comme
+l'envoyé du destin, comme un lugubre messager, en dépit de ses bonnes
+paroles et de son sourire éternel, annonciateur de catastrophes.
+
+Rouletabille était devenu tout pâle et ce fut La Candeur qui retrouva le
+premier son sang-froid pour demander à M. Priski ce qu'il faisait là et ce
+qu'il leur voulait.
+
+--Ce que je veux? répondit M. Priski, avec sa mine la plus gracieuse, ce
+que je veux? mais vous présenter mes hommages et mes souhaits de bonheur,
+mon cher monsieur Rouletabille! Et croyez bien que je regrette de n'avoir
+pu aller à la cérémonie ce matin, mais le patron m'avait envoyé en course
+dans les environs; je ne fais que rentrer et je constate que j'ai bien
+fait de me hâter puisque vous voilà sur votre départ! L'auto est là,
+monsieur Rouletabille... Le chauffeur fait son plein d'essence et m'a dit
+qu'il serait prêt dans dix minutes...
+
+--Pardon! fit entendre Rouletabille d'une voix encore troublée, pardon,
+monsieur Priski, mais vous n'êtes donc plus moine au mont Athos?
+
+--Hélas! hélas! je ne l'ai jamais été, oui, c'est un bonheur qui m'a été
+refusé. Et je vous avouerai que je n'ai guère été heureux depuis que vous
+m'avez quitté si brusquement à Dédéagatch...
+
+D'abord je ne retrouvai point mon cheval et comme on refusait de me
+laisser monter en chemin de fer, vous voyez d'ici toutes les difficultés
+qu'il me fallut surmonter avant d'arriver à Salonique. Quand j'y parvins,
+j'appris que le seigneur Kasbeck s'était embarqué pour Constantinople avec
+le sultan déchu. Comme je ne pouvais entrer au couvent sans la somme qu'il
+m'avait promis de me verser, j'attendis l'occasion d'aller le rejoindre à
+Constantinople, occasion qui ne se présenta que trois semaines plus tard
+par le truchement d'un pilote des Dardanelles qui était mon ami et qui
+venait d'être engagé par le commandant d'un stationnaire austro-hongrois,
+lequel quittait Salonique pour le Bosphore.
+
+--Tout cela ne nous explique pas, fit Rouletabille impatienté, comment
+vous vous trouvez à Paris?...
+
+--Monsieur, c'est bien simple. A Constantinople, je n'ai pas pu retrouver
+le seigneur Kasbeck. On l'y avait bien vu, mais il avait tout à coup
+disparu sans que quiconque pût dire comment ni où...
+
+--Alors?...
+
+--Alors j'essayai de me placer à Constantinople, mais en vain.
+
+--Évidemment!... conclut tout de suite La Candeur, qui assistait avec
+peine à l'angoisse de Rouletabille... Évidemment il n'y a rien à faire
+dans ce pays en ce moment-ci... M. Priski s'en est rendu compte et M.
+Priski est venu se placer à Paris!...
+
+--Tout simplement! dit M. Priski.
+
+--Tout cela est bien naturel! ajouta La Candeur en se tournant du côté de
+Rouletabille, et tu as tort de te mettre dans des états pareils, mais, mon
+Dieu! que la terre est petite!... Et vous êtes content de votre nouvelle
+place, monsieur Priski?
+
+--Mais pas mécontent, monsieur de Rothschild... pas mécontent du tout...
+Évidemment, ça n'est pas le même genre qu'à l'_Hôtel des Étrangers_...
+mais il y a à faire tout de même, vous savez. A propos de l'Hôtel des
+Étrangers, vous savez qui j'ai revu à Constantinople?
+
+--Non, mais ça nous est égal, fit La Candeur en entraînant Rouletabille.
+
+Mais l'autre leur jeta:
+
+--J'ai revu Kara-Selim!...
+
+Rouletabille et La Candeur s'arrêtèrent comme foudroyés...
+
+La Candeur tourna enfin la tête et dit:
+
+--T'as revu Gaulow?... toi?... tu blagues!...
+
+Infiniment flatté d'être tutoyé par M. de Rothschild, M. Priski s'avança,
+la mine rayonnante:
+
+--J'ai revu Kara-Selim, comme je vous vois, monsieur!... et fort bien
+portant, ma foi!... Ah! cette fois vous n'allez pas encore me dire que
+vous l'avez vu mort! Du reste, il ne m'a pas caché, que c'est vous qui
+l'avez arraché des mains du cruel Athanase Khetew et je dois dire qu'il en
+était encore tout surpris!...
+
+--Tu n'as pas pu voir Kara-Selim à Constantinople, fit Rouletabille plus
+pâle que jamais, si tu n'as quitté Salonique que trois semaines après le
+départ de Kasbeck, c'est-à-dire si tu n'es arrivé à Constantinople que
+lorsque nous en étions partis...
+
+--Eh! monsieur, je l'ai vu si bien qu'il a voulu me reprendre à son
+service... il était assez embarrassé dans le moment, se trouvant séparé de
+tous ses serviteurs... Il n'avait retrouvé à Constantinople que Stefo le
+Dalmate presque guéri de ses blessures et ça avait été bientôt pour le
+perdre... et, ma foi, dans une aventure assez sombre que je parvins à me
+faire conter et qui me détourna, tout à fait, de reprendre du service chez
+lui... Il s'agissait de certaines recherches à faire sous le _Bosphore_...
+dans le plus grand secret... Il s'agissait aussi d'endosser un bien vilain
+appareil qui m'apparut redoutable et que Kara-Selim venait de recevoir de
+Londres... une espèce de scaphandre... vous voyez d'ici quel métier on me
+proposait. «Tu n'as pas besoin d'avoir peur, me disait Kara-Selim; je
+descendrai sous l'eau toujours avec toi... je te défends même d'y aller
+sans moi; c'est pour avoir voulu aller se promener sans moi sous le
+Bosphore que Stefo le Dalmate est mort et qu'on ne l'a plus jamais
+revu...»
+
+M. Priski n'en dit pas plus long, car il s'aperçut que Rouletabille était
+devenu d'une pâleur de cire et il crut que le jeune homme allait se
+trouver mal!...
+
+--Vite! une carafe d'eau! commanda La Candeur. M. Priski se sauva.
+
+--Remets-toi, dit la Candeur, tu es pâle comme un mort. Si ta femme te
+voit comme ça, elle sera effrayée...
+
+--Gaulow est encore vivant! fit Rouletabille dans un souffle.
+
+--Mais, moi, je crois que Priski a voulu nous conter une histoire pour
+nous faire rire... Il est souvent farceur, ce bonhomme-là!...
+
+--Non! non! il dit vrai... tous les détails sont précis!... Et puis,
+comment connaîtrait-il l'évasion de Gaulow si Gaulow ne la lui avait
+racontée lui-même?...
+
+--C'est exact, mais alors, tu ne l'as pas tué?...
+
+--J'ai tué un homme qui était dans un scaphandre et j'ai cru que c'était
+Gaulow parce que nous avions vu descendre Gaulow dans un scaphandre
+quelques instants auparavant! Un autre était sans doute descendu avant lui,
+que nous n'avions pas vu et qu'il allait peut-être surveiller lui-même
+tandis que nous le surveillions, nous! C'est cet autre que j'aurai
+rencontré...
+
+--Stefo le Dalmate!... fit La Candeur.
+
+--Sans doute Stefo le Dalmate... tu as entendu ce qu'a dit Priski!... Tout
+cela est affreux! surtout qu'Ivana ignore tout...
+
+A ce moment, tous réclamant Rouletabille, on vint le chercher et on rentra
+dans le salon. Ivana s'aperçut immédiatement de l'état pitoyable dans
+lequel il se trouvait.
+
+La Candeur dit rapidement à son ami: «Surtout, toi, calme-toi! Après tout,
+qu'est-ce que ça peut te faire maintenant, Gaulow? Parce qu'il a épousé, à
+la Karakoulé...
+
+--Tais-toi donc!...
+
+--Eh! un mariage dans ces conditions-là, mon vieux, ça ne compte pas!...
+surtout un mariage musulman!...
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Ivana, tout de suite inquiète.
+
+--Mais rien, ma chérie, murmura Rouletabille... il faisait si chaud dans
+cette salle... j'admire que tu sois plus brave que moi.
+
+--Tous ces jeunes gens sont si gentils. Ils t'aiment comme un frère, petit
+Zo.
+
+--Moi aussi, je les aime bien, va... mais qu'est-ce que c'est ça?...
+demanda le reporter en voyant un groupe se dirigeant vers une table dans
+une attitude assez mystérieuse...
+
+Depuis qu'il avait vu M. Priski et qu'il l'avait entendu, tout était pour
+lui l'occasion d'un émoi nouveau... Au fond de la salle, il y avait une
+dizaine de jeunes gens qui paraissaient porter quelque chose et le bruit
+courait de bouche en bouche: «Une surprise!... Une surprise!...»
+
+--Quelle surprise?...
+
+Rouletabille n'aimait pas beaucoup les surprises... Et il allait se rendre
+compte de ce qui se passait, suivi d'Ivana, quand La Candeur accourut en
+levant les bras:
+
+--Ça c'est épatant!... s'écriait-il, _le coffret byzantin!_...
+
+--Le coffret byzantin! s'écria Ivana... Est-ce bien possible?... Et elle
+claqua joyeusement des mains:
+
+--Oh! oui, c'est une surprise!... une bonne surprise! c'est toi qui me
+l'as faite, petit Zo?...
+
+--Non! répondit Rouletabille... dont la vie sembla à nouveau suspendue,
+non, Ivana, ce n'est pas moi qui t'ai fait cette surprise-là...
+
+Et il s'avança avec courage, domptant la peur qui galopait déjà en lui,
+sans qu'il pût bien en connaître la cause; mais il sentait venir une
+catastrophe...
+
+La Candeur s'aperçut de ce trouble.
+
+--Ne t'effraye pas, lui dit-il, c'est certainement le père Priski qui a
+voulu te faire son cadeau de noces... Tu te rappelles que nous avions
+laissé le coffret à Kirk-Kilissé au moment de notre brusque départ!... Il
+n'y a pas de quoi s'épouvanter... J'ai ouvert le coffret... il est plein
+de fleurs...
+
+--Ah! murmura Rouletabille, qui recommençait à respirer... oui, ce doit
+être Priski... suis-je bête?...
+
+--Sûr! fit La Candeur... Venez, madame, continua La Candeur en entraînant
+Ivana... c'est un ami inconnu qui vous envoie des fleurs dans le coffret
+byzantin et elles sont magnifiques, ces fleurs!...
+
+Ils s'avancèrent tous trois et se trouvèrent en face du coffret que l'on
+avait placé sur une table. Le couvercle en était soulevé et les
+magnifiques roses blanches dont il débordait embaumaient déjà toute la
+salle.
+
+--Ce qu'il y en a!... fit La Candeur... ce qu'il y en a!...
+
+--Et sont-elles belles! dit Ivana en les prenant à poignées, et en
+plongeant ses beaux bras dans la moisson parfumée...
+
+--Tiens!... fit-elle tout à coup, je sens quelque chose? qu'est-ce qu'il y
+a là?
+
+Et elle retira vivement sa main.
+
+--Quoi? demanda Rouletabille, quoi?
+
+Mais La Candeur avait déjà mis la main dans le coffret et en retirait un
+sac superbe et très riche comme on en voit chez les grands confiseurs aux
+temps de Noël et des fêtes...
+
+--Des bonbons!... jeta-t-il... des bonbons de chez Poissier!...
+
+Il allait dénouer lui-même les cordons du sac, quand Ivana le réclama. Il
+le lui remit et elle y plongea une main qu'elle ôta aussitôt en jetant un
+cri affreux...
+
+Des clameurs d'horreur firent alors retentir la salle...
+
+Aux doigts d'Ivana était emmêlée une chevelure... et elle secouait cette
+chevelure sans pouvoir s'en défaire!... Et la chevelure sortit tout
+entière du sac avec la tête!... une tête hideuse, sanglante, au cou en
+lambeaux, aux yeux vitreux grands ouverts sur l'épouvante
+universelle...
+
+--La tête de Gaulow! hurla La Candeur.
+
+--La tête de Gaulow! soupira Vladimir...
+
+--La tête de Gaulow! râla Rouletabille...
+
+--La tête de Gaulow! répéta la voix défaillante d'Ivana...
+
+Et ils roulèrent dans les bras de leurs plus proches amis... cependant que
+les femmes, en poussant des cris insensés, s'enfuyaient...
+
+XXIX
+
+LES JOIES DE LA NOCE INTERROMPUES
+
+Dans le logement du concierge, La Candeur et Vladimir, remis un peu de
+leur terrible émoi, faisaient subir un sérieux interrogatoire à M. Priski
+et au groom.
+
+Rouletabille était resté près d'Ivana qui avait perdu ses sens.
+
+M. Priski, encore sous le coup de la furieuse bousculade que lui avait
+imposée La Candeur et tout étonné d'être sorti vivant de sa terrible
+poigne, s'appliquait autant que possible, par ses réponses, à ne point
+déchaîner à nouveau la colère du bon géant.
+
+Et il disait tout ce qu'il savait. C'était lui, en effet, qui avait
+rapporté de Kirk-Kilissé le coffret byzantin abandonné dans le kiosque par
+Rouletabille et Ivana dans le brouhaha de leur rapide départ pour
+Stara-Zagora, où les attendait le général Stanislawoff.
+
+Devenu premier concierge à l'hôtel de Bellevue, M. Priski s'était servi de
+cette précieuse malle comme d'un coffre particulier dans lequel il
+enfermait les objets que lui confiaient les voyageurs, et plus d'un qui
+était entré dans son logement avait admiré le vieux travail et les
+curieuses peintures du fameux coffret byzantin; plus d'un aussi avait
+voulu le lui acheter, mais personne n'y avait encore mis le prix jusqu'à
+ce jour-ci, justement où M. Priski l'avait vendu.
+
+Cette vente s'était faite dans des conditions assez spéciales et pendant
+que M. Priski n'était pas là, par l'entremise du groom qui remplaçait M.
+Priski, envoyé en course, par son patron.
+
+Le groom avait vu arriver, vers deux heures de l'après-midi, en auto, deux
+individus de mise correcte qui s'étaient enquis tout de suite du dîner
+offert par les reporters à Joseph Rouletabille. Le groom leur avait fourni
+tous les détails qu'ils lui avaient demandés sur l'heure, sur le service
+et leur avait fait même visiter les salons où la petite fête devait se
+passer.
+
+C'est en sortant et dans le moment qu'ils se disposaient à repartir que
+les deux voyageurs étaient entrés, pour se faire donner un coup de brosse,
+dans le logement du concierge et que, là, ils avaient remarqué le coffret
+byzantin.
+
+Ils avaient montré un grand étonnement de trouver cet objet en cet endroit,
+et le groom se mit à leur expliquer que c'était un coffret bulgare
+rapporté de Sofia par le concierge, qui était un homme de par là-bas. Ils
+avaient demandé tout de suite à l'acheter. Le groom avait répondu que le
+concierge en voulait 500 francs.
+
+--Les voilà! avait dit l'un des deux hommes, mais je le veux tout de suite,
+c'est pour faire une surprise justement à notre ami Rouletabille.
+
+Là-dessus, le groom qui savait où l'on avait envoyé M. Priski, lui avait
+téléphoné et M. Priski avait répondu que l'on pouvait emporter tout de
+suite le coffret si l'on versait immédiatement les 500 francs!
+
+Les interrogatoires de M. Priski et du groom se complétaient si bien l'un
+par l'autre, que La Candeur et Vladimir ne doutèrent point de leur récit.
+
+--C'est dommage, exprima Vladimir, que M. Priski n'ait pas été là, sans
+quoi il eût pu nous dire comment ces hommes avaient le nez fait!.. Je me
+rappelle très bien le nez d'Athanase, moi!
+
+--Athanase! s'écria La Candeur. Tu es fou, Vladimir!... J'ai tué Athanase
+de ma propre main et je ne crois point qu'il ressuscitera, celui-là!...
+
+--Euh!... fit Vladimir... je ne l'ai pas vu mort, moi! et tout cela sent
+si bien l'Athanase!... qui donc aurait eu la délicatesse, si Athanase
+n'est vraiment plus de ce monde, de nous envoyer la tête de Gaulow au
+dessert, _la tête de Gaulow qui devait être le prix du mariage d'Athanase
+avec Ivana Vilitchkov?_...
+
+Les deux reporters étaient maintenant au courant des conditions du mariage
+de Rouletabille, et celui-ci avait eu l'occasion de leur expliquer, depuis
+Constantinople, ce qui était toujours resté un peu obscurpour eux... Ils
+savaient maintenant pourquoi Athanase avait tant poursuivi Gaulow et
+pourquoi Gaulow avait été relâché par Rouletabille... Aussi Vladimir
+était-il beaucoup moins tranquille que La Candeur, car lui, n'avait pas vu
+Athanase mort!... Il insistait auprès du groom pour qu'il lui fît une
+description très nette des deux voyageurs, mais hélas! cette description
+restait floue et il était difficile d'en conclure quelque chose. Le groom
+avait pris les visiteurs pour des journalistes, amis du marié. Une chose
+cependant l'avait intrigué, _c'est que ces deux hommes, dont l'un
+paraissait fort agité, exprimaient assez souvent le regret d'avoir éprouvé
+pendant le voyage un retard de quelques heures, à cause d'une panne dont
+ils parlaient avec fureur! Ils semblaient regretter par-dessus tout de
+n'être pas arrivés avant la noce!_
+
+--Tu vois! fit Vladimir en emmenant La Candeur... tu vois!... Ça ne fait
+pas de doute!... Nous avons affaire à Athanase!... Athanase voulait
+arriver _avec la tête, avant le mariage, pour empêcher le mariage!_
+
+--Ah! tu me rends malade avec ton Athanase!... répliqua La Candeur qui
+tenait à son mort.
+
+Mais Rouletabille, dont la figure défaite faisait mal à voir, survint sur
+ces entrefaites. Il s'était arraché des bras d'Ivana pour venir interroger
+Priski.
+
+Les deux reporters répétèrent à Rouletabille tout ce qu'ils savaient.
+
+Et Rouletabille fut de l'avis de Vladimir: on avait affaire a Athanase! Il
+était tout à fait inutile de perdre son temps. Athanase était arrivé en
+retard, _mais il avait livré la tête de Gaulow tout de même!_...
+
+Et maintenant, qu'est-ce qu'il leur préparait?...
+
+Il fallait fuir! fuir sans perdre une seconde!
+
+Ivana, s'étant libérée brutalement des femmes qui l'accablaient de leurs
+soins, accourait à son tour. Mais Rouletabille avait fait signe aux deux
+reporters et tous deux protestèrent quand la jeune femme laissa tomber le
+nom d'Athanase.
+
+Athanase était mort!... bien mort!
+
+Malheureusement, à ce moment critique, La Candeur, pour finir de rassurer
+_Madame Rouletabille_, eut le tort d'ajouter.
+
+--Je le sais mieux que personne, allez, madame!... C'est moi qui l'ai
+tué!...
+
+Ivana regarda La Candeur comme une folle et puis, sans rien dire, se serra
+en frissonnant contre Rouletabille, qui eût bien giflé La Candeur s'il en
+avait eu le temps; mais il estima qu'il était plus pressant de prendre
+Ivana dans ses bras et de la transporter dans l'auto, qui démarra aussitôt,
+saluée par les gestes obséquieux de M. Priski et par les protestations de
+dévouement de La Candeur et de Vladimir! Elle partit à toute allure, dans
+la nuit, pour un pays inconnu, où les jeunes mariés espéraient bien ne pas
+rencontrer Athanase.
+
+En attendant, son ombre les poursuivait et ils ne pensaient qu'à lui.
+
+XXX
+
+NUIT DE NOCE SUR LA CÔTE D'AZUR
+
+Dans l'auto qui les emportait Ivana exprimait sa terreur en phrases
+hachées, haletantes, où courait le remords d'un crime accompli par La
+Candeur, c'est-à-dire par eux, c'est-à-dire par elle!
+
+Rouletabille lui avait menti: ce n'étaient point les Turcs qui avaient tué
+Athanase, mais eux, eux, ses amis, ses frères, elle, sa soeur d'armes...
+C'est en vain que le petit Zo lui expliquait qu'Athanase avait commencé
+par frapper et que La Candeur avait dû se défendre... Elle répondait
+invariablement que c'étaient eux, eux, Rouletabille et elle, Ivana qui,
+par le bras de La Candeur, avaient assassiné Athanase!
+
+Une telle infamie leur porterait malheur... et leur mariage était
+certainement maudit puisque la vengeance du mort commençait, et que deux
+amis d'Athanase s'en étaient, de toute évidence, chargés... Et elle
+claquait des dents en revoyant la tête... l'horrible tête qu'elle avait
+sortie du coffret byzantin!
+
+Rouletabille la câlinait, essayait de la réchauffer, de l'attendrir,
+espérait des larmes qui l'eussent peut-être soulagée et épuisait toutes
+les ressources de sa dialectique à démolir le monument d'épouvante
+qu'Ivana dressait sur le seuil de leur bonheur...
+
+Pour lui, osait-il affirmer avec une audace incomparable, cette tête avait
+été envoyée par un ami de la famille Vilitchkof qui savait avec quelle
+joie, le jour de son mariage, Ivana apprendrait ainsi que ses malheureux
+parents avaient été vengés... C'étaient là des cadeaux assez ordinaires
+qui se faisaient en Bulgarie...
+
+--Et moi, répondait-elle, sans que cessât cet affreux tremblement nerveux
+qui l'avait prise devant la tête de Gaulow, et moi, je te dis que c'est
+Athanase qui nous poursuit par delà la tombe... A moins, à moins encore
+qu'Athanase ne soit pas mort!...
+
+--Tu as entendu La Candeur, Ivana... Tondor l'accompagnait... Tous deux
+ont vu son cadavre troué de balles...
+
+--Troué de balles! c'est affreux!... et puis on dit ça!... on croit ça!...
+Des balles! Mais cette guerre a vu des corps percés de cinquante balles et
+que l'on a crus morts cinquante fois et qui vivent!... qui vivent!
+Athanase n'est pas mort!... et _il va venir me réclamer!_... Mais tu me
+garderas, dis, petit Zo?... tu me garderas!...
+
+Elle éclata en sanglots, cependant que ses bras nerveux étreignaient le
+pauvre jeune homme dont le visage fut inondé de ses larmes. Cela la calma,
+la sauva peut-être de la folie, au moment même où l'auto s'arrêtait à la
+gare de Lyon.
+
+--Mais où allons-nous? demanda-t-elle à travers ses pleurs.
+
+--Dans un endroit où nous serons tout seuls, tout seuls.
+
+--Oh! oui, oui!...
+
+--Pendant qu'on nous croit en train de faire de la vitesse sur toutes les
+routes de France, nous serons enfermés dans un paradis... Veux-tu,
+Ivana?...
+
+--Oh! oui, oui!...
+
+Elle se jeta hors de la voiture. Le chauffeur et l'auto devaient continuer,
+eux, à courir, courir sur les routes... tandis que les deux jeunes gens
+étaient dans le train qui les descendrait le lendemain à Menton.
+
+Ils avaient sauté à tout hasard dans un rapide, dans lequel ils ne purent
+trouver que deux places de première: toutes les couchettes du «sleeping»,
+tous les fauteuils-lits avaient été retenus à l'avance. Mais ils étaient
+heureux d'être dans la foule anonyme, au milieu de braves voyageurs qui
+les regardaient sans hostilité. Et bientôt Ivana, épuisée, s'était
+endormie sur l'épaule de son jeune époux.
+
+Rouletabille conduisait Ivana près de Menton, sur la côte enchantée de
+Garavan, dans les jardins qu'au temps de _la Dame en noir_ habitaient les
+mystérieux hôtes du prince Galitch. Il y avait là une villa au milieu des
+jardins suspendus, des terrasses fleuries, une villa aux balcons embaumés
+que le prince, avec qui Rouletabille avait fait la paix depuis son voyage
+en Russie, avait mis à la disposition du nouveau ménage.
+
+Il en avait donné les clefs à Rouletabille, à Paris, quelques jours avant
+les noces.
+
+--Vous serez là-bas comme chez vous, lui avait-il dit, et mieux que
+n'importe où, car vous ne connaîtrez point d'importuns. Les domestiques,
+de bonnes gens du pays, couchent en mon absence hors de la propriété et ne
+viennent qu'à 9 heures du matin et s'en iront sur un signe de vous. C'est
+le paradis pour Adam et Ève. Ne le refusez pas.
+
+Rouletabille avait accepté, ayant déjà pu apprécier en un autre temps la
+splendeur de ce jardin des Hespérides sur la rive d'Azur, à quelques pas
+de la frontière italienne et du château d'Hercule! terre qui évoquait pour
+lui tant de souvenirs!... terre où il avait connu sa mère et où
+aujourd'hui il allait aimer sa jeune épouse...
+
+Un soleil radieux éclairait les jardins de Babylone quand les jeunes gens
+y pénétrèrent. Ils y rencontrèrent tout de suite le jardinier, qu'ils
+renvoyèrent; celui-ci, qui était prévenu, disparut. Et ils se promenèrent
+le reste de la journée dans cet enchantement et dans cette merveilleuse
+solitude qu'ils peuplèrent de baisers.
+
+Le prince Galitch avait tout fait préparer pour leur arrivée et ils
+n'eurent qu'à ouvrir les armoires pour y trouver les éléments d'une
+dînette qui les amena jusqu'à la tombée du soir.
+
+Et puis, ce fut la nuit, une nuit de clair de lune magique qui captiva
+Rouletabille. Il prit Ivana doucement par la taille et voulut l'entraîner
+dans les rayons de lune...
+
+--Viens! viens nous promener dans les rayons de lune!...
+
+Mais si le jardin n'avait pas fait peur à la jeune fille pendant l'éclat
+du jour, elle recula devant lui en frissonnant dès qu'elle l'aperçut
+baigné de la clarté froide de l'astre des nuits.
+
+Elle détourna les yeux devant les gestes étranges des arbres, comme devant
+autant de fantômes, et toutes ses terreurs la reprirent.
+
+--Ferme bien la porte... ferme toutes les portes... et toutes les
+fenêtres... et tout! tout!... _pour qu'il ne revienne pas!_ lui dit-elle.
+
+Il la gronda, lui rappelant qu'elle lui avait promis d'être raisonnable et
+de ne plus penser à lui:
+
+--Il ne reviendra plus si tu ne penses plus à lui!
+
+Elle ne lui répondit pas et alla se réfugier au fond d'une grande chambre,
+au premier étage, dont elle alluma toutes les lumières, ce qui la rassura
+un peu. Quand il la rejoignit, il la trouva entourée de flambeaux.
+
+--Quelle illumination! dit-il en souriant...
+
+--As-tu bien tout fermé?...
+
+--Oui, ma pauvre chérie, mais que crains-tu? Je te jure que nous n'aurons
+rien à craindre, jamais, tant que nous nous aimerons!...
+
+Et il l'embrassa plus tendrement encore qu'il ne l'avait jamais fait.
+Alors, elle rougit, et glissant, tremblante, entre ses mains, elle alla
+cacher cette rougeur dans une pièce où il y avait moins de lumière. Or,
+comme il cherchait son ombre dans l'ombre, il entendit un gémissement
+rauque et l'aperçut tout à coup dressée contre une fenêtre, avec une
+figure d'indicible effroi, sous la lune.
+
+--Ivana!...
+
+--Là!... Là!... lui souffla-t-elle; _lui!... lui!_...
+
+Et elle quitta la fenêtre avec épouvante. Il y courut à son tour et ne vit
+qu'une grande clairière, au centre de laquelle il y avait un banc de
+pierre.
+
+--Mais il n'y a rien, Ivana! Rien que le banc de pierre... Viens vite, je
+t'en conjure... Viens avec moi voir le banc de pierre...
+
+Elle claquait des dents:
+
+--Je te dis que je l'ai vu; je l'ai bien reconnu... Il regardait du côté
+de la chambre où j'ai allumé tant de flambeaux!... Je te dis que c'est
+lui!...lui ou son fantôme!...
+
+Elle consentit à se glisser encore jusqu'à la fenêtre appuyée à son bras.
+Elle espérait, comme lui, avoir été victime d'une hallucination... et elle
+regarda encore?... et elle ne vit rien... que le banc de pierre.
+
+--Tu vois, ma chérie, tu vois qu'il n'y a rien...
+
+--Il est parti... mais il reviendra peut-être...
+
+--C'est toi, Ivana qui le fait revenir dans ta pensée malade...
+
+--Après tout, fit-elle, c'est bien possible, mais je ne veux pas rester
+dans l'obscurité...
+
+Elle tremblait tellement qu'il la ramena dans la chambre aux lumières et
+comme il voulait lui fermer la bouche avec des baisers, elle l'écarta
+doucement pour lui parler d'Athanase... Il était consterné...
+
+Elle lui disait qu'elle ne redoutait point les fantômes, mais qu'il
+fallait craindre Athanase vivant!
+
+--Que ferais-tu, petit Zo, s'il revenait ici, vivant? s'il venait
+réellement sur le banc de pierre?...
+
+--J'irais lui demander ce qu'il nous veut! répondit Rouletabille.
+
+Mue par un pressentiment sinistre, elle retourna à la fenêtre de la
+chambre obscure d'où l'on apercevait le banc de pierre et regarda, au
+dehors, dans la clarté lunaire. Mais elle poussa encore le cri de tout à
+l'heure!...
+
+--Lui! lui!... viens! viens!... c'est lui!...
+
+Il bondit près d'elle et tous deux s'étreignirent, s'accrochant l'un à
+l'autre... tous deux, le voyaient, le reconnaissaient: Athanase assis sur
+le banc de pierre dans une immobilité de pierre!
+
+La sueur coulait en gouttes glacées sur leurs fronts hantés de folie.
+
+--C'est une hallucination!... murmura Rouletabille... il ne remue pas...
+est-ce que tu le vois remuer toi?... cela n'a rien à faire avec un
+homme... c'est une image de notre cerveau... Ivana! nous avons trop
+peur... toujours la même peur... et nous avons la même hallucination...
+
+--Tiens! fit-elle, d'une voix de rêve, il a levé la tête...
+
+--Oui, oui, je l'ai vu!... Ah! c'est lui! c'est lui...
+
+--Tu vois bien que c'est lui!...
+
+Rouletabille, sûr de ne plus avoir affaire à un affreux cauchemar, s'était
+ressaisi. Il alla chercher le revolver qu'à l'insu d'Ivana il avait glissé
+dans un tiroir et l'arma.
+
+--Que vas-tu faire? lui demanda-t-elle déjà impressionnée par sa
+résolution et presque aussi résolue que lui.
+
+--Je te l'ai dit: aller lui demander ce qu'il nous veut!
+
+--Je descends avec toi!
+
+--Si tu veux, ma chérie... Aussi bien, il vaut mieux ne plus nous quitter
+quoi qu'il arrive...
+
+--Jamais! fit-elle, et, aussi brave que lui, elle lui prit la main. Ils
+descendirent ainsi l'escalier, poussèrent doucement, lentement, les
+verrous de la porte qui se trouvait juste en face de la clairière au banc
+de pierre et, d'un même geste, tous deux ouvrirent cette porte.
+
+XXXI
+
+DERNIER CHAPITRE OÙ IL EST DÉMONTRÉ QUE UN ET UN FONT UN!
+
+Il n'y avait plus personne sur le banc de pierre...
+
+Alors Rouletabille appela fort dans la nuit:
+
+--Athanase!...
+
+Et Ivana appela: «Athan...!» mais sa voix se brisa.
+
+Rien ne leur répondit qu'un lointain écho; mais ils voulaient être forts,
+et toujours en se tenant par la main, ils s'avancèrent jusqu'au banc de
+pierre, ils en firent le tour, ils écoutèrent un instant le frisson des
+feuilles et des branches, puis Rouletabille dit:
+
+--C'est le vent!...
+
+Ivana répéta plus bas: «C'est le vent!» et ils rentrèrent dans la villa en
+tournant la tête à chaque pas pour voir ce qui se passait derrière eux,
+mais il ne se passait rien qu'un peu de frisson de vent!...
+
+La porte refermée, ils regagnèrent les chambres du premier étage,
+retournèrent à la fenêtre et eurent encore le cri de leur peur!...
+Athanase était revenu sur le banc de pierre!
+
+Alors Ivana se laissa aller tout à fait à une épouvante galopante... Elle
+cria, comme une folle, comme une vraie démente.
+
+--Sauvons-nous! Sauvons-nous! Ne restons pas ici!...
+
+Et ce cri de folie, Rouletabille le trouva tout à fait sage. Le mieux
+était de partir, certes!... Que cet Athanase fût une personne vraiment
+vivante ou l'ombre de leur imagination en délire, il fallait s'en aller,
+s'en aller!...
+
+--Oui, oui... oui, partons!
+
+--Tout de suite!...
+
+--Tout de suite!... Nous irons à l'hôtel... au premier hôtel venu...
+
+--Oui, oui, fit-elle... un hôtel avec des voyageurs, des voyageurs qui
+nous défendront... contre lui... contre Athanase!... Ah! il était écrit
+qu'il me poursuivrait toujours!... _parce que j'avais prononcé cette
+phrase à propos de cette tête!_... Depuis l'enfance il me poursuit, il
+m'entraînera avec lui dans la terre!
+
+--Non, tu peux être sûre que non, fit Rouletabille farouche. C'est un
+misérable et je n'aurai aucune pitié de lui!... Allons!... allons!...
+
+Ils rouvrirent la porte... avec des précautions infinies... mais ils se
+retrouvèrent en face du banc de pierre sans Athanase!
+
+Ils marchèrent au banc de pierre, mais ils n'appelèrent plus Athanase,
+l'écho de leurs voix dans la nuit leur faisant sans doute trop peur... Ils
+prirent l'allée qui conduisait, en descendant, de terrasse en terrasse,
+jusqu'à la porte ouvrant sur le boulevard Maritime.
+
+Maintenant ils allaient plus vite... ils couraient presque en se tenant
+par la main... Ils couraient tout à fait en apercevant la porte... ils
+croyaient déjà l'atteindre quand Ivana poussa un grand cri.
+
+_Son front venait de se heurter à quelque chose qui se balançait._
+
+Et tous deux, Rouletabille et Ivana, reculèrent en laissant échapper une
+exclamation d'horreur.
+
+_La chose qui se balançait, c'était Athanase pendu!_
+
+Athanase dont la figure effroyable tirait la langue sous la lune!...
+
+Ils revinrent sur leurs pas en courant, courant, courant... et ils ne
+s'arrêtèrent qu'au banc de pierre sur lequel ils se laissèrent tomber...
+
+--Nous sommes fous!... finit par dire Rouletabille, nous sommes fous de
+courir ainsi... Il n'y a pas de doute à avoir... Nous avons vu tous deux
+Athanase sur ce banc de pierre... qu'il a quitté pour aller se pendre...
+Il n'y a pas de quoi se sauver ainsi... Cet homme a jugé qu'il t'avait
+assez torturée, mon Ivana! Il s'est puni lui-même! Que Dieu lui
+pardonne!...
+
+--Y a-t-il une autre porte pour sortir de la propriété? demanda Ivana.
+
+--Oui, répondit Rouletabille, qui connaissait très bien les aîtres; oui,
+il y en a une autre du côté du boulevard de Garavan.
+
+--Eh bien, allons-nous-en par cette porte-là! répliqua Ivana en se
+levant... Tu penses que nous n'allons pas passer la nuit ici, avec ce
+pendu!
+
+--Allons-nous-en! fit Rouletabille...
+
+Et, se reprenant par la main ils s'en furent par un chemin opposé
+aboutissant à l'autre côté de la propriété, à la porte du boulevard de
+Garavan.
+
+Et comme ils allaient atteindre cette autre porte, ils reculèrent encore,
+tous deux, devant _la chose formidable_ et Ivana tomba à genoux en hurlant
+véritablement comme une bête... comme une bête...
+
+_Athanase était encore pendu à cette porte-là!_...
+
+Rouletabille, dont la cervelle, si solide fut-elle, commençait réellement
+à déménager, ne vit plus qu' Ivana à genoux, en proie à la folie.
+
+Il la saisit, l'emporta toute hurlante encore... _loin du second cadavre
+d'Athanase_, loin de toutes ces portes où Athanase avait pendu ses
+cadavres!...
+
+Et il l'enferma dans la villa, dans une chambre de la villa où il se
+barricada contre l'épouvante du dehors, tirant les meubles contre les
+issues, et tirant les rideaux sur le jardin abominable... Et il passa sa
+nuit à la soigner...
+
+Enfin, elle finit par s'endormir... et lui aussi s'endormit...
+s'abandonnant, exténué, las de lutter, aux bras mystérieux de la mort qui
+dressait contre eux, pour qu'ils ne s'évadassent point d'elle... tant de
+cadavres pour un seul homme!...
+
+Quand Rouletabille se réveilla, il alla ouvrir les rideaux...
+
+Les jardins de Babylone resplendissaient sous un soleil ardent. Il n'y
+avait plus de mystère autour d'eux... rien que de la vie et de la
+beauté...
+
+Ivana se réveilla bientôt, elle aussi, dans la merveilleuse clarté du
+jour.
+
+Et ils cherchèrent à se souvenir des cauchemars qui les avaient jetés au
+fond de cette chambre, comme des bêtes traquées...
+
+Ils se souvinrent et, tout en riant d'eux-mêmes, ils décidèrent, un peu
+pâles, de quitter cette villa magique.
+
+Et ils la quittèrent sur-le-champ... Et ils n'étaient pas très fiers en
+arrivant à la porte du boulevard Maritime, où ils avaient aperçu le
+_premier cadavre d'Athanase..._ Mais ils retrouvèrent un peu leur
+aplomb... en _constatant que ce cadavre n'était pas là._
+
+--Écoute, mon chéri, dit Ivana... C'est bête, ce que je vais te dire...
+Mais je ne serai tranquille que si je sais que le second cadavre
+d'Athanase n'existe pas non plus...
+
+Il céda à cette prière qu'il trouvait bien naturelle et qui répondait, du
+reste, à ses propres préoccupations... Pas plus à la porte de Garavan qu'à
+celle du boulevard Maritime ils ne virent de cadavre...
+
+--Ouf! fit Ivana...
+
+--Ouf! fit Rouletabille...
+
+--Tout de même, dit Ivana, loue une auto... Je veux quitter ce pays
+sur-le-champ... Quand la nuit reviendra, je recommencerais à avoir trop
+peur...
+
+Il la conduisit à l'hôtel des Anglais et la quittait pour s'occuper d'une
+auto, quand il aperçut justement une magnifique quarante chevaux qui
+stoppait devant lui et d'où descendait... La Candeur!...
+
+--Qu'est-ce que tu fais ici?...
+
+La Candeur dit:
+
+--Monte... il faut que je te parle.
+
+Et quand il fut dans la voiture:
+
+--Mon vieux, cette auto est pour toi. File vite où tu voudras avec ta
+femme, mais ne reste pas ici et empêche-la pendant quelque temps de lire
+les journaux; _comme cela elle ne se doutera de rien._
+
+Rouletabille le regardait, ne comprenait pas.
+
+--Mais comment es-tu ici?... Qu'est-ce que tu veux dire?... Elle ne se
+doutera pas de quoi?...
+
+La Candeur, qui paraissait assez énervé, narra rapidement:
+
+--Quand vous avez quitté Bellevue, je vous ai suivis en auto. Je pensais
+qu'Athanase avait survécu à ses blessures et qu'il était autour de vous à
+vous guetter... et je ne me trompais pas!...
+
+--Hein? s'exclama Rouletabille... en bondissant sur les coussins de la
+voiture.
+
+--Oui, il était à vos trousses!
+
+--Alors, c'est bien vrai qu'il n'est pas mort?...
+
+--Si!... maintenant il est mort!...
+
+--Mais tu dis qu'il était à nos trousses!...
+
+--Il n'était pas mort, naturellement, quand il était à vos trousses!...
+mais maintenant il est mort... il s'est tué cette nuit!...
+
+--Ah! râla Rouletabille... cette nuit?...
+
+--Oui, dans les jardins de Babylone. Il s'est pendu!...
+
+--Dieu du ciel!... Et Rouletabille ouvrait des yeux formidables...
+
+_Ainsi, les deux cadavres pour un seul homme, ça n'était point de
+l'imagination!_, pensait-il ou osait-il à peine penser, mais pensait-il
+tout de même, puisqu'il ne pouvait penser autrement!... Il les avait
+vus!... touchés!... Alors?... Dieu du ciel!... Il s'effondra, la tête dans
+les mains, hagard:
+
+--_Explique!_ fit-il d'une voix rauque à La Candeur... moi, pour la
+première fois, j'y renonce!...
+
+--Tu renonces à quoi? demanda La Candeur qui ne comprenait rien aux mines
+tragiques de Rouletabille...
+
+--Parle!...raconte!... dépêche-toi!... Je sens que je me meurs!...
+
+--Il n'y a pas de quoi!... Écoute; je vous ai donc suivis. Sur les quais
+de la gare de Lyon j'ai tout de suite trouvé notre homme... Mais il
+arrivait en retard pour prendre votre train et il sautait dans le rapide
+suivant qui partait dix minutes plus tard. Tu penses si je l'ai lâché!...
+Moi aussi, je suis monté dans le train... Il devait savoir où vous alliez,
+être renseigné sur votre «destination», car il était assez tranquille. Ah!
+je l'observais! Il n'était pas beau à voir! Il devait manigancer quelque
+sale coup... Je ne le lâchai pas! Et puis, juste en arrivant à Menton, je
+l'ai perdu!... Il y a eu une bousculade dans le souterrain du
+débarcadère... Quand je suis arrivé au bout du couloir, sur la place...
+plus d'Athanase!... Je demandai à des cochers s'ils l'avaient vu... Je
+leur donnai son signalement... Je ne pus rien savoir... Alors l'idée me
+vint que vous aviez dû tous les deux passer moins inaperçus. Et c'est
+ainsi que j'ai appris par un cocher que vous vous étiez fait conduire au
+jardin de Babylone à Garavan!... Je n'avais pas besoin d'en savoir plus
+long... Et j'ai veillé sur vous sans que vous vous en doutiez, tout
+l'après-midi, toute la soirée... J'étais content. Pas d'Athanase!...
+J'espérais bien qu'il avait perdu votre piste... Je ne voulais pas vous
+déranger... vous ennuyer... Je me disais: «Demain, je préviendrai
+Rouletabille et ils ficheront le camp!»
+
+«... Là-dessus, la nuit arriva... Oh! je veillais sur vous! comme un chien
+de garde!... et puis, tu sais, prêt à mordre!... J'étais entré dans le
+jardin par la petite porte de Garavan que je n'ai eu qu'à pousser... Le
+commencement de la nuit s'est bien passé. Je faisais le tour de la
+propriété et, mon vieux, si Athanase m'était tombé sous la main!... Tout à
+coup, mon vieux, figure-toi que je le rencontre!... Mais, tu sais, je
+n'avais plus besoin de lui faire passer le goût du pain!... Écoute,
+Rouletabille, je ne te demande pas si je te fais plaisir... En tous cas,
+nous n'y sommes pour rien! pas?... Eh bien, mais ne te trouve pas mal!...
+Tu es là à me regarder avec des yeux!... T'as plus rien à craindre
+d'Athanase, mon vieux!... Probable que votre mariage lui a tourné sur la
+boussole!... Il s'est pendu cette nuit dans les jardins de la villa!...
+Ah! parole, c'est comme j'ai l'honneur de te le dire... Tu penses le coup
+que ça m'a fait quand je l'ai trouvé qui tirait la langue... juste devant
+la porte qui donne sur le boulevard Maritime!... Eh bien, mon vieux, tu
+sais, je ne l'ai pas plaint, ma foi, non!... et, tout de suite, je n'ai
+pensé qu'à vous... Je sais que vous étiez passés par cette porte-là... Je
+me suis dit: «Je ne veux pas qu'ils rencontrent un pendu--et ce pendu-là!
+au lendemain de leur nuit de noces! Mme Rouletabille serait dans le cas
+d'en faire une maladie!...» Et alors, mon vieux, eh bien voilà! J'ai été
+prévenir le maire, je lui ai dit de quoi il retournait et je l'ai prié de
+faire faire en douceur le procès-verbal et de faire enlever le corps de
+façon que vous ne vous aperceviez de rien!...Quand le maire a su qu'il
+s'agissait de Rouletabille, il a fait tout ce que j'ai voulu!... Il m'a
+dit qu'il s'arrangerait avec le procureur pour qu'on ne vienne pas
+troubler votre première matinée de noces... Seulement, maintenant, fichez
+le camp!... Ce soir, les journaux vont raconter l'histoire... Les
+magistrats vont certainement vouloir vous interroger quand ils sauront que
+vous avez passé la nuit dans la villa... Et, en ce moment, ta femme est
+bien impressionnable...
+
+Rouletabille écoutait La Candeur... l'écoutait... l'écoutait...
+
+Alors, vraiment, l'abominable cauchemar... le pendu... ils n'avaient pas
+rêvé...
+
+--La Candeur!... La Candeur!...
+
+--Rouletabille!
+
+--Moi aussi, je l'ai vu, le pendu!...
+
+--Non!...
+
+--Si!... Et Ivana aussi l'a vu à la porte du boulevard Maritime... et nous
+avons été moins braves que toi!... Nous nous sommes sauvés!...
+
+--Eh! mon vieux! je comprends ça!... il n'était pas réjouissant, tu
+sais!...
+
+--Nous nous sommes sauvés... La Candeur... et et nous sommes allés nous
+jeter sur un banc, et quand nous avons eu retrouvé quelques forces, nous
+avons voulu fuir la villa par la porte de Garavan... Ici, Rouletabille
+hésita, puis tout à coup, d'une voix cassée, il lança sa phrase:
+
+--_Mais comment se fait-il que là encore nous avons retrouvé Athanase
+pendu?_
+
+La Candeur, à ces mots, se troubla un peu, toussa, sembla hésiter et finit
+par dire:
+
+--Tu vas voir comme c'est simple... j'aurais tout de même préféré ne rien
+te dire... mais entre nous!... je vois bien qu'il n'y a pas moyen de te
+cacher quelque chose... quand j'ai vu le pendu... je ne savais pas que
+vous veniez de le voir!... et, avant d'aller trouver le Maire, pour que
+vous ne le voyiez point, vous, le pendu, je l'ai dépendu tout de suite; je
+voulais le porter hors de la propriété, je l'ai chargé sur mes épaules...
+
+Et comme La Candeur s'arrêtait, en proie à une certaine émotion qu'il ne
+cherchait même plus à dissimuler:
+
+--Eh bien!... s'écria Rouletabille, je t'écoute!... Va donc!... Pendant ce
+temps-là, Ivana et moi, nous étions quasi anéantis sur le banc de
+pierre!... Et quand nous avons voulu ensuite fuir par la porte de
+Garavan...
+
+--Oui! oui! fit La Candeur agité... je comprends très bien ce qui s'est
+passé... _ça c'est une guigne de vous faire voir deux fois un pendu que je
+voulais vous cacher!_
+
+--Mais qu'est-il arrivé?
+
+--Eh bien, voilà... Pendant que je le transportais, au moment où j'étais
+arrivé devant la porte de Garavan, la seule qui fût ouverte et par
+laquelle j'étais obligé de passer, figure-toi qu'il m'a bien semblé
+qu'Athanase Khetew m'avait un peu remué sur le dos!. Mon vieux! mon sang
+n'a fait qu'un tour... j'ai pensé à tous les embêtements que vous auriez
+si le pendu vivait encore... je me suis souvenu qu'il avait voulu, moi, me
+couper en deux... Et puis, je t'aime tant, Rouletabille... ma foi... _je
+l'ai rependu!_
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les etranges noces de Rouletabille
+by Gaston Leroux
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13772 ***
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+Project Gutenberg's Les etranges noces de Rouletabille, by Gaston Leroux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les etranges noces de Rouletabille
+
+Author: Gaston Leroux
+
+Release Date: October 17, 2004 [EBook #13772]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: Unicode UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ETRANGES NOCES DE ROULETABILLE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Christian Bréville and PG Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+LES ÉTRANGES NOCES DE ROULETABILLE
+
+PAR GASTON LEROUX
+
+ROULETABILLE A LA GUERRE
+
+LES ÉTRANGES NOCES DE ROULETABILLE
+
+I
+
+LA GRANDE TRAITRISE D'IVANA
+
+C'était le 21 octobre 1913, en plein Balkan, dans les sombres défilés de
+l'Istrandja-Dagh... le soir tombait...
+
+Précédant les premiers détachements bulgares qui, à la première heure de
+la première guerre des Balkans, envahissaient le nord de la Thrace et
+avaient mission d'occuper Almadjik, quelle est cette petite troupe de
+cavaliers qui filent comme le vent et ne connaissent aucun obstacle?...
+Ils sont si curieusement placés entre les premiers soldats de
+l'envahisseur et les derniers fuyards turcs que l'on ne saurait dire
+exactement s'ils fuient ou s'ils poursuivent.
+
+La vérité est qu'ils font les deux choses à la fois. Ils veulent atteindre
+avant d'être atteints!...
+
+--En avant! en avant! crie Rouletabille.
+
+Que fait donc, «entre deux feux», le jeune reporter de _l'Époque_ et
+quelle est cette sorte de rage qui l'anime? C'est par des paroles sans
+suite qu'il encourage ses compagnons à le suivre; et sa bouche est pleine
+de malédictions.
+
+On n'a jamais vu chez Joseph Rouletabille une fureur pareille! Eh! en
+vérité, elle est bien excusable chez un jeune homme qui est connu dans le
+monde entier pour avoir pénétré les plus obscurs mystères, pour avoir
+démêlé les intrigues criminelles les plus compliquées, et qui se trouve
+tout à coup, et pour la première fois de sa vie, _devant le mystère du
+coeur féminin_ auquel il ne comprend rien du tout!
+
+Le «bon bout de sa raison» qui, jusqu'à ce jour, l'avait soutenu dans les
+pires épreuves en le conduisant irrésistiblement sur le chemin de la
+vérité, ne lui est plus bon à rien. C'est en vain qu'il l'a appelé à son
+secours... quelle défaite! «Le bon bout» de la raison l'a laissé en route;
+ni plus ni moins que s'il avait été le mauvais... Et la cause d'une
+pareille catastrophe?... Une femme! une simple jeune fille que Joseph
+Rouletabille aimait naguère de tout son coeur et qu'il prétend détester
+maintenant de toute son âme: Ivana Vilitchkov!...
+
+C'est elle qu'il poursuit en cette fin de jour tragique... c'est derrière
+elle qu'il court... quelle aventure!
+
+Pour _essayer_ de la comprendre, faisons comme Rouletabille qui, dans sa
+triste cervelle en feu, cherche, dans les événements passés à Sofia et au
+sinistre _Château Noir_[_Le Château Noir_ est le premier épisode de
+_Rouletabille à la guerre_, dont _les Étranges Noces de Rouletabille_ sont
+le second. _Le Château Noir_, Editions Pierre Lafitte 3 fr. 50.], le fil
+de cet insondable mystère... Résumons les faits: Envoyé par son journal
+dans la capitale de la Bulgarie, pour y étudier de près les événements qui
+s'y préparaient, Rouletabille avait retrouvé à Sofia une jeune fille, la
+nièce du général Vilitchkov, qu'il avait connue à Paris où elle était
+venue commencer ses études de médecine et pour laquelle il avait ressenti
+tout de suite un sentiment des plus tendres.
+
+A Sofia, Rouletabille est reçu chez l'oncle d'Ivana et il ne cache pas à
+la jeune fille qu'il l'aime et que son désir le plus ardent est de
+l'épouser. Celle-ci, qui semble nourrir également des sentiments assez
+vifs pour le jeune homme, lui répond cependant en tentant de le détourner
+de son dessein. Ivana se prétend vouée, comme son père et sa mère et sa
+petite soeur Irène, morts tous trois assassinés par un ennemi de la
+famille, à une destinée tragique. Cet ennemi s'appelle Gaulow, un Bulgare
+chassé de Bulgarie et qui s'est fait turc, mahométan, _pomak_, ce qui est
+tout dire. Il habite dans une sorte de forteresse extraordinaire, au coeur
+des montagnes du nord de la Thrace, dans l'Istrandja-Dagh, et de là, vient
+de temps à autre, pour de mystérieuses et cruelles besognes, en Bulgarie.
+Nul n'a encore pu l'atteindre! Gaulow brave le genre humain dans son
+redoutable _Château Noir_(_Karakoulé_)!...
+
+Toute cette affaire n'est point, comme bien l'on pense, pour refroidir
+l'amour de Rouletabille. Il arrivera, bien, lui, à débarrasser la famille
+Vilitchkov, de l'affreux Gaulow qui s'appelle aussi en Turquie
+Kara-Selim.
+
+Il demande seulement à la jeune fille de bien vouloir lui accorder sa
+main. Celle-ci ne dit pas non, mais elle ne dit pas oui. «Seriez-vous
+promise?» demande le reporter anxieux et Ivana de répondre: «Nul ici-bas
+n'a le droit de se dire mon fiancé.»
+
+Voilà de nouveau Rouletabille plein d'espoir, quand pendant la nuit
+suivante, nuit atroce qui rappelle les horreurs de la tragédie historique
+du Konak de Belgrade, Gaulow et sa bande font irruption dans l'hôtel du
+général Vilitchkov, assassinent le général et ses serviteurs et emmènent
+Ivana en captivité dans le _Château Noir_.
+
+Rouletabille jure de venger tant de malheurs et de sauver Ivana; il
+tentera de reprendre aussi, par la même occasion, certain «coffret
+byzantin» dans le tiroir secret duquel se trouvent les plans précieux de
+la mobilisation bulgare. Cela, il le promet formellement au général-major
+Stanislawoff, l'une des gloires les plus pures de son pays, ami de la
+France, et célèbre depuis pour avoir mis son épée au service de la Russie
+lors du prodigieux conflit qui devait, l'année suivante, embraser l'Europe
+et déshonorer la Bulgarie. Et le voilà parti en expédition.
+
+Il emmène avec lui son fidèle reporter La Candeur et un jeune Slave très
+débrouillard mais d'une moralité assez relâchée qui s'appelle Vladimir. Un
+cousin d'Ivana les accompagne également: C'est Athanase Khetew qui, lui
+aussi, voudrait bien sauver sa cousine qu'il aime au moins autant que peut
+l'aimer Rouletabille et pour l'amour de laquelle il voudrait bien aussi
+tuer l'affreux Gaulow. Quant à Rouletabille et à Athanase, ils ne s'aiment
+guère mais sont assez sages pour contenir leur animosité
+réciproque.
+
+Toute la bande arrive au _Château Noir_, où les attendent les aventures
+les plus extraordinaires, dans le moment que Kara-Selim célèbre ses noces
+avec sa captive Ivana. Ils se donnent pour des journalistes égarés et se
+mettent immédiatement à l'ouvrage. Ils n'ont pas une heure à perdre. Ivana
+consent à être la femme de Gaulow, l'assassin de ses parents, pour rentrer
+en possession du coffret de famille dans lequel se trouvent les plans de
+mobilisation. Il faut donc que les jeunes gens sauvent, à la fois, Ivana
+et ravissent le coffret.
+
+Au milieu des fêtes somptueuses qui sont données à la Karakoulé,
+Rouletabille accomplit des exploits surhumains. Il réussit à emporter
+Ivana jusqu'au fond du donjon où les reporters se barricadent. Entre temps,
+ bien qu'il n'ait pas pu s'approprier le coffret byzantin, Rouletabille en
+a deviné le secret et a pu constater que les plis précieux y sont toujours
+et que nul encore n'y a touché; aucun pomak n'en soupçonne même la
+présence. Athanase reçoit de Rouletabille la mission d'aller porter cette
+formidable nouvelle aux armées du général Stanislawoff, lesquelles, dès
+lors, pourront descendre, en toute sécurité, à travers les montagnes de
+l'Istrandja, sur Kirk-Kilissé.
+
+Athanase jure de réussir dans sa difficile entreprise et de revenir, avec
+ses compagnons d'armes, délivrer Ivana et les journalistes français. Avant
+de se sauver du donjon où les reporters sont retranchés, il est parvenu à
+capturer Gaulow qu'il a remis aux bons soins d'Ivana, laquelle a fait le
+serment sur les mânes de ses parents de le tuer de sa propre
+main.
+
+Les jeunes gens subissent un siège des plus violents, aux péripéties
+tragico-comiques et qui se termine de la façon la plus singulière du
+monde. Ivana non seulement n'a pas tué Gaulow, qu'elle prétend garder
+comme otage, _mais Rouletabille la surprend au moment où elle fait évader
+le monstre..._ et cela, à la minute même où Gaulow allait recevoir le
+châtiment de ses crimes, où les armées conduites par Athanase Khetew
+apparaissent à l'horizon!...
+
+Quel est donc cet affreux mystère?... Rouletabille ne peut imaginer
+qu'Ivana aime cet homme qui a assassiné les siens et qui avait juré la
+perte de son pays?... Alors?... Alors?... Alors, il faut agir... on
+réfléchira en agissant... Les bandits de la Karakoulé, à l'approche des
+armées, se sont enfuis, Gaulow, lui aussi, s'est enfui... Ivana, sous
+prétexte de rattraper Gaulow, a enfourché un cheval et court derrière
+Gaulow... Ivana ne se doute pas que Rouletabille a été témoin de son
+infamie, l'a vue dérouler elle-même la corde au bout de laquelle se
+balançait Gaulow, délivré par elle!...
+
+Rouletabille se jette à son tour à cheval et court derrière Ivana. Les
+reporters et leur domestique Tondor courent derrière Rouletabille... telle
+est la situation très nette et cependant très incompréhensible _pour qui a
+connu Ivana_, dans le moment que nous tombons en plein dans la chevauchée
+des reporters.
+
+Rouletabille grince entre ces dents: «Elle court rejoindre Gaulow!...
+«...Ah! tu as beau aller vite, va, traîtresse, je ne te lâcherai pas!...
+Moi aussi, je serai au rendez-vous... Et je verrai bien de mes yeux ce que
+tu vas en faire, de ton Gaulow!»
+
+Ce qu'elle en ferait? Elle le lui avait dit; oui, avant d'enfourcher son
+cheval, elle avait eu l'effronterie de lui crier, à lui, à lui qui avait
+vu la chose énorme, elle avait eu le cynisme de lui jurer qu'elle voulait,
+de sa propre main, offrir à sa patrie, comme première victime expiatoire,
+la tête de Gaulow!... Comment ne lui avait-il pas éclaté de rire au nez?
+Comment n'avait-il pas craché au visage de cette petite fille barbare,
+sanguinaire et menteuse...
+
+Comment avait-il eu le courage de retenir la généreuse fureur qui gonflait
+ses veines de jeune amant bafoué et d'ami trahi jusqu'à la mort, car de
+cette trahison ils avaient failli tous mourir!... Comment?... Pourquoi ne
+lui avait-il pas dit: «J'ai vu!... Tais-toi!... J'ai vu!... je t'ai vu le
+sauver de tes mains, et si tu cours après lui c'est pour tomber dans ses
+bras?» Oh! d'abord simplement parce qu'elle ne lui en avait pas laissé le
+temps; ensuite parce qu'il était vraiment curieux de voir jusqu'où pouvait
+aller Ivana dans le mensonge et dans le crime!... Et puis aussi, parce que,
+ le coeur plein de rage, il rêvait à son tour d'une vengeance ou tout au
+moins de quelque juste châtiment!...
+
+C'est que peut-être encore, au plus obscur de lui-même, _commençaient à se
+poser les termes du problème psychologique le plus curieux qu'il eut
+jamais à démêler et aussi le plus mystérieux en même temps que le plus
+bizarre_.
+
+Enfin, s'il l'avait suivie dans cette course insensée vers le Sud, c'est
+qu'il se souvenait qu'il était correspondant de guerre et qu'il avait
+grand'hâte de trouver, maintenant qu'il était délivré, un bureau de poste
+avant de tomber sous la censure féroce des Bulgares!... _Entre les deux
+armées, toujours!... ni dans l'une ni dans l'autre..._, est-ce que telle
+n'était pas sa formule, celle qu'il avait toujours prônée à Vladimir et à
+La Candeur?... Est-ce que, dès Sofia, tel n'avait pas été son plan? Plan
+dangereux sans doute, mais qui ne l'en séduisait que davantage!... Aussi
+quand, dans cette fuite insensée de la Karakoulé, La Candeur, qui avait
+par miracle retrouvé son mecklembourgeois, lui demandait derrière lui,
+secoué sur sa selle: «Où allons-nous?» avait-il pu lui répondre: «Faire du
+reportage!...»
+
+Ainsi ils n'avaient même pas attendu les troupes!... La félonie d'Ivana
+les traînait en trombe derrière elle...
+
+Oui, félonie! félonie!... C'est à cela que Rouletabille revenait sans
+cesse, _bien que son esprit cherchât ailleurs..._ mais il était trop
+irrité pour ne plus retomber à cela: félonie! Il ne voulait plus douter
+que l'amour dont il n'avait jamais encore jusqu'à ce jour mesuré la force,
+eût accompli l'abominable miracle de transformer une héroïne en une pauvre
+fille, capable de tout pour satisfaire sa folle passion.
+
+Cette ignoble conversion avait dû se produire pendant ces moments
+d'absence que le reporter avait trouvés souvent inexplicables: Ivana les
+passait certainement auprès du prisonnier, dans le cachot du souterrain!
+Que de fois ne s'était-il pas étonné de ne point la voir à son côté, au
+plus fort du combat! et avec quelle singulière figure elle réapparaissait
+tout à coup, racontant qu'elle avait pris la garde pour laisser reposer le
+_katerdjibaschi_. Enfin, elle ne sortait pas de ce souterrain, sous un
+prétexte ou sous un autre!... Et Rouletabille, qui avait redouté que ce
+fût pour s'y livrer à quelque abominable torture, se reprochait de s'être
+laissé tromper comme un enfant!
+
+Il se rappelait la phrase turque prononcée en dernier par Kara-Selim
+délivré, et adressée par lui (avec quel hideux sourire de remerciement!) à
+Ivana surprise, sans qu'elle s'en fût aperçue, par Rouletabille sur la
+tour. Le reporter se retourna sur sa selle et demanda à Vladimir:
+
+--Que signifient ces mots: _Benem ilé guel!_
+
+--Cela veut dire, répondit Vladimir: «Viens avec moi!... Viens me
+rejoindre!»
+
+--Parbleu! gronda Rouletabille!... moi aussi, je vais avec elle!... je
+vais avec eux! et si Dieu est juste, il me permettra de leur faire expier
+leur crime!
+
+* * * * *
+
+Il pouvait être cinq heures du soir quand ils virent poindre les toits
+d'un gros village en avant d'Almadjik...
+
+La route qu'ils avaient prise commençait de montrer certaines
+particularités qui les étonna tout d'abord mais auxquelles, par la suite,
+ils devaient facilement s'habituer chaque fois qu'ils eurent à pénétrer
+dans un village, bourg ou bourgade, enfin dans ce qui avait été, à un
+titre quelconque une «agglomération»: sur les côtés du chemin tout était
+dévasté. Les cabanes des paysans paraissaient avoir été éventrées par
+quelque cataclysme qui s'était acharné à défoncer portes et fenêtres et
+avait çà et là allumé des incendies.
+
+Sur le seuil de ces sinistres chaumières, il n'était point rare
+d'apercevoir des cadavres de femmes et d'enfants qui gisaient parmi des
+mares de sang et dans le plus pitoyable état.
+
+D'autres corps privés de vie jonchaient également la route et faisaient
+trébucher à chaque instant les chevaux; de telle sorte qu'en fait
+«d'agglomération», il y avait surtout là agglomération de
+cadavres.
+
+Et toutes ces dépouilles toutes fraîches étaient celles des paysans
+d'origine bulgare, bien reconnaissables à leurs costumes. Certains avaient
+dû se réfugier chez eux pour attendre l'arrivée des troupes du Nord, dont
+la venue avait été signalée; d'autres étaient sortis du village pour
+courir au-devant d'elles, mais les uns et les autres avaient été rejoints
+et atteints par les Turcs du village même et de la contrée environnante,
+lesquels, avant de se retirer devant l'envahisseur, faisaient place nette
+et passaient au fil de l'épée ou du pal tout ce qui appartenait à la race
+ennemie...
+
+Un petit ruisseau roulait, en chantant joyeusement, des troncs sans
+tête...
+
+Mais ce fut en entrant dans le village même que nos jeunes gens qui, à
+chaque instant, laissaient échapper des cris d'horreur, purent juger de
+l'importance du massacre et de l'ampleur prise par le sacrifice que MM.
+les Turcs avaient offert, en guise d'adieu, au Dieu de la guerre! Têtes
+abattues, troncs empalés, femmes éventrées, enfants embrochés, mamelles
+coupées, rien n'avait manqué à cette fête du sang.
+
+--C'est horrible!... c'est abominable!... hurlait La Candeur, derrière
+Rouletabille qui ne disait rien et qui avait été préparé à toutes ces
+horreurs par ce qu'il avait vu de près, au Maroc et au Caucase,
+particulièrement à Bakou et à Balakani, lors des massacres entre Tatares
+et Arméniens.
+
+Il n'avait d'yeux que pour une silhouette cavalière qui venait de surgir
+au coin d'une ruelle... Ivana!... C'était elle!... Il ne pouvait en douter,
+ c'était elle!... Les avait-elle vus? Elle était soudain partie dans un
+galop de folie et avait enlevé son cheval par-dessus un monceau de
+décombres et de cadavres fumants...
+
+En même temps elle avait jeté un grand cri sauvage, tiré son sabre du
+fourreau et, le brandissant dans un moulinet stupéfiant au-dessus de sa
+tête, avait disparu au coin d'une autre ruelle qui conduisait à la place
+de la Mosquée, dont on apercevait le haut minaret enveloppé de
+flammes.
+
+Rouletabille demanda un suprême effort à son cheval qui, depuis quelques
+instants, montrait des signes de fatigue... Il voulut l'enlever, lui aussi;
+mais la bête buta au milieu des décombres et le reporter roula sur le sol
+avec sa monture, contre laquelle vinrent donner La Candeur, Vladimir et
+Tondor. Ce fut une chute générale et fort brutale dont les reporters,
+ainsi que leur domestique, se relevèrent assez éclopés.
+
+Rouletabille néanmoins se mit à courir dans la direction suivie par Ivana.
+Ses camarades le suivirent cahin-caha.
+
+On entendit alors des coups de feu et un certain tumulte du côté de la
+place du village. Ils allaient déboucher sur celle-ci quand ils ne furent
+pas peu surpris d'être arrêtés par Ivana elle-même qui se trouvait à pied
+comme eux tous. Sa bête fumante tombée auprès d'elle, au milieu de la rue,
+ruait des quatre fers, en agonie, le poitrail frappé d'une balle. Un bruit
+de bataille, le crépitement de la mousqueterie éclatait à quelques pas et
+des projectiles vinrent siffler à leurs oreilles.
+
+Ivana était dans une agitation extraordinaire.
+
+Elle leur ordonna, les bras étendus, de ne pas aller plus loin!
+
+--Les Turcs massacrent tout! Ils n'ont pas encore abandonné le village;
+méfions-nous... ils ne nous épargneraient pas!
+
+--Et Gaulow? demanda Rouletabille.
+
+--Il a rejoint les Turcs! répondit-elle d'une voix sombre. Il s'en est
+fallu de quelques minutes que je ne le rattrape...
+
+--Gaulow s'est donc échappé! gronda une voix bien connue. Tous se
+retournèrent. Athanase Khetew venait d'arriver derrière eux, tout juste
+pour entendre la phrase d'Ivana. Il eut un geste de malédiction sur sa
+bête fumante et regarda avec mépris les reporters.
+
+--Je vous l'avais confié... dit-il simplement.
+
+Ivana prit la parole:
+
+--Nous avons été trahis au dernier moment par le _Katerdjibaschi_ (chef
+des muletiers)... C'est lui qui lui a procuré la corde pour s'échapper du
+donjon. Aussitôt que nous nous en sommes aperçus, nous ne vous avons même
+pas attendu, Athanase Khetew! malgré tout le désir que nous avions de vous
+revoir et de vous féliciter (ici une voix étrangement douce et câline) et
+nous avons couru après le monstre!...
+
+--C'est donc une revanche à prendre! fit Athanase qui était devenu
+singulièrement rouge en regardant Ivana Vilitchkov...
+
+--Et une partie à recommencer! déclara-t-elle avec désinvolture.
+
+--Vous devez regretter de ne point lui avoir coupé la tête quand je vous
+l'ai amené!... continua Athanase d'une voix sourde...
+
+--_Évidemment, mon cher!_
+
+Et elle lui tourna le dos pour s'intéresser à autre chose. Athanase
+semblait très occupé à dompter une irritation peu ordinaire. Rouletabille
+écoutait et regardait. Le cynisme incroyable d'Ivana le mettait, lui aussi,
+en fureur. Les regards du reporter et du Bulgare se croisèrent. Les deux
+hommes se comprirent-ils? Athanase dit:
+
+--Nous retrouverons Gaulow!...
+
+--Oui, fit Rouletabille... et, cette fois, nous nous arrangerons pour ne
+pas le laisser échapper!
+
+Ivana tressaillit. Cependant elle demanda sur un ton qu'elle voulait
+rendre indifférent:
+
+--Qu'allons-nous faire?...
+
+--Vous allez me suivre! dit Athanase. Ordre du général commandant la
+division. Il ne veut point qu'on le précède et il craint qu'une imprudence
+annonce vos mouvements... j'ai répondu de vous... Vous irez où je vous
+conduirai, où plutôt il m'a ordonné de vous conduire...
+
+--Mon cher Athanase, je vous suivrai au bout du monde! dit très vivement
+Ivana. Rouletabille pâlit, mais elle ne s'occupait point du reporter...
+
+--Et où irons-nous, monsieur?... demanda Rouletabille d'une voix glacée.
+
+--Tenez! nous allons faire une petite excursion par delà ces monts, fit
+Athanase en désignant l'horizon vers l'Est, puis nous descendrons, tout
+doucement vers le Sud, sans être gênés par les troupes...
+
+--Je vous crois! nous ne les verrons même pas...
+
+--Que vous importe? répliqua Athanase, si je vous donne ma parole
+d'honneur que je vous ferai déboucher sur le champ de bataille au moment
+le plus intéressant!
+
+--Ça va! cria Vladimir.
+
+--Ne nous faites pas «déboucher» dans un endroit trop dangereux, exprima
+La Candeur avec une certaine mélancolie.
+
+Rouletabille dit:
+
+--C'est bien, monsieur, nous vous obéissons. Nous sommes maintenant vos
+prisonniers, ou à peu près.
+
+Derrière Athanase, il venait d'apercevoir une petite troupe de cavaliers,
+que conduisait un sous-officier.
+
+--Vous êtes mes amis! répondit simplement Athanase, je me suis arrangé
+pour que vous retrouviez vos tentes, vos mules et tous vos impedimenta que
+j'ai trouvés en passant à la Karakoulé. Enfin, vous allez avoir des bêtes
+fraîches...
+
+--Vous pensez à tout, monsieur!...
+
+--C'est un type épatant! proclama Vladimir.
+
+Ils rebroussèrent chemin et atteignirent avant la nuit la crête des monts
+à l'Ouest. Avant de descendre dans la vallée, les reporters purent
+apercevoir l'armée bulgare et même l'entendre, car elle chantait.
+Qu'elle était belle, cette journée du 21 octobre 1913 où les soldats du
+général Radko Dimitrief pénétraient enfin en Turquie sur un front de plus
+de vingt kilomètres, dans un pays qui n'était connu que des muletiers et
+des bergers! où les colonnes de la cinquième division, ne sentant même pas
+la fatigue d'un pareil effort, sans s'accorder une heure de repos,
+continuaient leur route en chantant, vers les champs de bataille
+d'Estri-Polos, Pitra, Kara-Kof, glorieuses étapes avant le coup de foudre:
+Kirk-Kilissé! Cette armée, fait mémorable en ce siècle de chemin de fer,
+de téléphone, et de télégraphie sans fil, on n'en avait même pas soupçonné
+la présence! Elle avançait, se sentant pleine de force et de mystère... On
+la croyait vers la Maritza, à l'Est!.. Et de cime en cime, cependant,
+c'était encore la chanson de la «Maritza», rivière où se mêlèrent pendant
+des siècles le sang des Bulgares et des Osmanlis que les bataillons se
+renvoyaient! Alors, cette chanson-là n'avait pas encore été chantée par
+des traîtres à leur race et à leur destin:
+
+Coule Maritza
+Ensanglantée,
+Pleure la veuve
+Cruellement blessée.
+Marche, marche, notre général!
+
+Un, deux, trois, marchez, soldats!
+La trompette sonne dans la forêt,
+En avant marchons, marchons, hourrah!
+Hourrah! Marchons en avant!...
+
+Qu'elle était belle, cette première aurore où il n'y avait sous le soleil
+que des jeunes gens pleins de vie et sûrs de la victoire, où le sang
+n'avait pas encore été versé, où la rage du massacre n'avait pas encore
+ouvert ses gueules sauvages, où l'espoir sacré de délivrer des frères
+opprimés gonflait les poitrines, où chacun se tendait la main du Balkan au
+Rhodope et plus loin encore, tout là-bas jusqu'au fond de l'Épire et de la
+douce Thessalie! Pour ce beau jour, des races ennemies s'étaient
+réconciliées et étaient parties ensemble, dans le bruit des trompettes,
+d'un tel élan que le monde a pu croire un instant que rien ne les
+séparerait plus!... Hélas! le monde avait oublié qu'il y avait à Sofia un
+Cobourg qui veillait sur d'autres intérêts que ceux de sa patrie d'un
+jour!...
+
+Cette vision disparut bientôt aux regards des reporters, qui, derrière
+Athanase s'enfoncèrent dans un pays coupé de pics, de rochers, de ravins
+abrupts, rappelant véritablement une zone alpestre mais beaucoup plus
+désolée. Le Bulgare et les reporters se firent part en peu de mots de
+leurs mutuelles aventures. Chacun pensait à Gaulow.
+
+Les tentes furent dressées; on soupa, car Athanase Khetew avait apporté
+des provisions. Après souper, Ivana se retira, sur un bonsoir bref, sous
+sa tente, et Rouletabille dicta un article à La Candeur. Ce dernier, les
+articles terminés, les glissait dans de grandes enveloppes sur lesquelles
+il inscrivait le titre et la date de l'article; puis il mettait le tout
+dans une serviette de maroquin qui ne le quittait jamais. Ainsi faisait-il,
+ depuis que les jeunes gens avaient quitté Sofia et qu'ils étaient entrés
+dans l'Istrandja-Dagh.
+
+Quand l'article fut achevé, Vladimir s'écria:
+
+--Je vois d'ici le nez de Marko le Valaque, quand «notre journal» publiera
+la série des «correspondances» de Rouletabille! Ce pauvre Marko en fera
+certainement une maladie!...
+
+Nous avons déjà eu l'occasion de dire [Dans le premier épisode de
+_Rouletabille à la guerre: Le Château Noir._] que Marko le Valaque était
+un journaliste d'occasion, comme il en surgit toujours dans les moments
+troubles; fort méprisé--avec raison--des professionnels, ayant fait tous
+les métiers et ayant montré dans chacun une bien petite conscience. Son
+rôle, dans le moment, lui paraissait immense. Il ne manquait point en
+effet d'importance. En attendant l'arrivée de l'envoyé spécial de _la
+Nouvelle Presse_ de Paris, grand quotidien dont le tirage rivalisait avec
+celui de _l'Époque_, il restait le maître d'expédier les télégrammes les
+plus saugrenus à une feuille qui était lue dans le monde entier.
+Connaissant la réputation de Rouletabille et ayant reçu de Paris des
+instructions pour ne point se laisser distancer par le reporter de
+_l'Époque_, il n'avait point manqué, à Sofia, de surveiller celui-ci et
+n'avait pas cessé d'inventer des bruits sensationnels, des nouvelles de la
+dernière heure qui bouleversaient la Bourse. Il était la bête noire de
+Vladimir Petrovitch, qui l'accusait de manquer de moralité!
+
+--Fiche-nous la paix, avec ton Marko! gronda La Candeur; on dirait que tu
+ne penses qu'à lui...
+
+--Croyez-vous toujours qu'il nous a suivis dans l'Istrandja?... demanda
+Rouletabille sur un ton assez ironique.
+
+--Monsieur, vous avez tort de vous moquer de moi! répliqua Vladimir.
+
+--Quand je pense, reprit La Candeur, que, dans les premiers jours de notre
+voyage, Vladimir regardait à chaque instant derrière lui pour voir s'il
+n'apercevait pas à l'horizon le nez de Marko!
+
+Et il se mit à rire.
+
+--Ne «blague» pas!... protesta Vladimir, je t'en supplie, ne «blague»
+pas... Tu ne sais pas ce que peut entreprendre un Valaque qui s'est fait
+journaliste!...
+
+--Enfin, qu'est-ce qu'il pourrait nous faire?
+
+--Est-ce qu'on sait? je vous assure que le dernier soir qui a précédé
+notre arrivée dans le pays de Gaulow, quand nous avons eu cette vision
+d'une ombre qui s'enfuyait de la tente de La Candeur, et que La Candeur
+s'est écrié qu'on lui avait volé sa serviette en maroquin, j'aurais mis ma
+main à brûler que nous avions affaire à Marko!...
+
+--Cette ombre, répliqua La Candeur sur un ton assez méprisant, n'a jamais
+existé que dans l'imagination de Vladimir... et quant à ma serviette que
+je croyais avoir mise dans ma cantine, je l'ai trouvée au pied de mon lit,
+où je l'avais certainement déposée moi-même avant de me coucher...
+
+--Et mes articles étaient toujours dedans? demanda Rouletabille en manière
+de plaisanterie.
+
+--Oui, oui, Rouletabille, tes articles sont là!
+
+--Remettez-vous donc, Vladimir Petrovitch!... et cessez de médire de la
+Valachie...
+
+--Ah! monsieur, si vous connaissiez Marko!... Je vous dis, je vous répète
+qu'il est capable de tout... Rien ne m'étonnerait de lui, c'est un type
+qui vendrait son père et sa mère pour un morceau de pain et qui a eu de
+vilaines histoires avec les femmes!... Je vous affirme, monsieur, que
+c'est un garçon qui n'a aucune moralité!...
+
+--Au lit, au lit tout le monde! c'est à moi la garde commanda
+Rouletabille.
+
+Et il prit la garde. Aucun bruit ne venait des tentes. La campagne
+paraissait abandonnée. De-ci, de-là, sur de lointaines cimes des feux
+apparaissaient puis disparaissaient presque aussitôt. Rouletabille, le
+menton sur le canon de sa carabine, regardait le mur de toile derrière
+lequel reposait Ivana. Reposait-elle? Rêvait-elle?... A qui?...
+Énigme!...
+
+II
+
+VLADIMIR RACONTE UNE ÉTRANGE HISTOIRE A ROULETABILLE
+
+Relevé de sa garde par Tondor (le domestique transylvain de Vladimir, le
+seul qui restât à la petite troupe depuis la mort héroïque de Modeste et
+du _Katerdjibaschi_), Rouletabille rentra dans sa tente, qu'il partageait
+avec Athanase Khetew.
+
+Le Bulgare dormait profondément, enveloppé dans son manteau qui lui
+servait de couverture. A la lueur de la bougie plantée dans le goulot
+d'une bouteille, Rouletabille considéra assez longtemps ce rude visage.
+Pendant le sommeil, il était vraiment apaisé, c'était là une figure
+d'honnête homme qui ne reflétait aucun remords et qui se reposait de tous
+les tourments des jours mauvais, lesquels depuis plus de dix ans avaient
+creusé leurs sillons terribles dans cette chair encore jeune. «Il est
+digne d'être aimé!» se dit Rouletabille, mais il pensa qu'Ivana ne
+l'aimait pas et que c'était une traîtresse qui avait trompé tout le monde.
+Là-dessus, il se déshabilla, fit ses ablutions comme chez lui, éteignit le
+fourneau à pétrole et se glissa sous les couvertures de son lit de camp. A
+tout hasard, sur la tablette, il avait mis une carabine toute chargée à
+portée de sa main. Il s'endormit en pensant à sainte Sophie et il rêva
+qu'il se noyait dans une cataracte [Voir Le Château Noir.].
+
+Depuis une heure, il somnolait ainsi quand il se dressa tout à coup sur
+son séant, l'oreille au guet.
+
+Il entendait, derrière sa toile, à quelques pas de là, des voix, un
+chuchotement rapide, puis de sourdes exclamations; et il reconnut ces
+voix: tantôt c'était celle de Vladimir Petrovitch et tantôt celle de La
+Candeur; celle de Vladimir marquait la plus farouche mauvaise humeur, et
+celle de La Candeur une extraordinaire satisfaction.
+
+--A toi! disait l'un.
+
+--Non, c'est à toi! répondait l'autre et puis il y avait un silence, et
+puis encore des exclamations.
+
+Rouletabille se glissa dans sa culotte. Il voulait savoir ce qui se
+passait à côté, et pourquoi ces deux hommes ne dormaient pas, eux qui
+avaient affecté une telle fatigue.
+
+Sans faire de bruit et sans éveiller Athanase, qui ronflait doucement, il
+sortit de sa tente et s'approcha de celle de La Candeur et de Vladimir,
+qui laissait passer, par les interstices de la toile mal jointe, des rais
+de lumière.
+
+Rouletabille dénoua fort adroitement les ficelles qui rattachaient la
+porte flottante et apparut tout à coup aux regards médusés du bon La
+Candeur et du triste Vladimir. Rouletabille remarqua que La Candeur était
+écarlate, tout en sueur et dans un état d'exaltation peu ordinaire, tandis
+que Vladimir était fort pâle.
+
+--Ah ça, mais est-ce que vous vous fichez du monde? souffla le reporter,
+vous jouez?...
+
+Il y avait, en effet, entre les deux jeunes gens une petite table
+portative, et sur cette table un jeu de cartes et un morceau de papier,
+sur lequel quelques notes étaient écrites au crayon.
+
+Rouletabille bondit sur le jeu de cartes. Il leur en avait déjà confisqué
+deux dès le début du voyage et il pensait bien qu'ils n'avaient plus de
+cartes. Cette passion du jeu les empêchait de prendre un repos
+nécessaire.
+
+--Vous jouez au lieu de dormir?... Vous n'êtes pas enragés, dites?... Vous
+n'avez pas honte?... je vous l'ai pourtant assez défendu! Dès le premier
+soir il a été entendu que je ne verrais plus entre vos mains un jeu de
+cartes!... M'avez-vous juré que vous ne joueriez plus, oui ou non?...
+
+--Rouletabille, ne te fâche pas, émit La Candeur, conciliant, je vais te
+dire: nous avons essayé de dormir, mais le sommeil n'est pas venu!...
+
+--Tas de menteurs! Vous ne vous êtes même pas déshabillés et votre
+couchette n'est pas défaite!... Mais vous n'aviez plus de cartes! Où donc
+avez-vous trouvé ce sale jeu-là? Il est ignoble!...
+
+--C'est le sous-off qui accompagnait m'sieur Athanase, murmura La Candeur
+en baissant la tête, qui l'a laissé tomber de sa poche!...
+
+--Tu le lui as acheté, oui, bandit! ou Vladimir le lui a volé!
+
+--Monsieur! monsieur! pour qui me prenez-vous?...
+
+--Et à quoi jouiez-vous?...
+
+--Mais, fit La Candeur, à ce petit jeu russe dont je t'ai parlé autrefois
+et qui est si amusant...
+
+--Et qu'est-ce que vous jouez? fit le reporter en saisissant le papier qui
+était sur la table et sur lequel il lut: «Bon pour cinq cents francs».
+Signé: «Vladimir Petrovitch».
+
+Il arracha le billet et, furieux:
+
+--Tu es encore plus bête que je ne croyais, dit-il à La Candeur... Que tu
+joues de l'argent contre de l'argent, passe encore, mais contre la
+signature de Vladimir Petrovitch...
+
+--Je n'ai pas osé «faire Charlemagne», expliqua La Candeur.
+
+--Je joue sur signature parce qu'il m'a gagné tout mon argent, dit
+Vladimir qui n'avait point une bonne mine.
+
+--Tu en avais beaucoup?
+
+--Demandez-le à La Candeur.
+
+--Voilà... dit La Candeur en rougissant. Voilà comment les choses se sont
+passées... Au commencement, c'est moi qui n'avais pas d'argent et je
+savais que Vladimir en avait. C'est triste de voyager sans argent. J'ai
+proposé à Vladimir de lui jouer mon épingle de cravate qui est le dernier
+souvenir qui me reste de ma soeur morte en me maudissant.
+
+--Pourquoi ta soeur t'a-t-elle maudit, La Candeur?
+
+--Parce que je m'étais fait journaliste! Tu comprends que je ne tenais pas
+énormément à ce souvenir-là. Je m'étais débarrassé de tous les autres. Je
+jugeais l'occasion bonne pour mon épingle de cravate. Mais ce sera pour
+une autre fois, car comme tu le vois, je ne l'ai pas perdue!
+
+--Et avec elle tu as gagné tout l'argent de Vladimir? Dis-moi, combien...
+
+--Je vais te dire... je vais te dire... on a commencé d'abord par jouer
+petit jeu... tout petit jeu... Mon épingle vaut bien soixante-quinze
+francs... Vladimir me l'a jouée contre vingt-cinq!... ça n'était guère...
+le malheur, pour Vladimir, est que de vingt-cinq, en cinquante, en cent...
+(car Vladimir a le tort de poursuivre son argent, je le lui ai assez dit)
+je lui ai gagné tout ce qu'il avait dans sa poche... Maintenant, comme je
+ne suis pas un mufle, je lui joue des billets qu'il me fait. A ce qu'il
+paraît qu'il a encore de l'argent à toucher sur l'invention de sa cuirasse!
+
+--La Candeur, tu vas me dire combien tu as gagné à Vladimir!
+
+--Qu'est-ce que ça peut te faire?
+
+--Cela me fait que j'ignore d'où vient cet argent-là...
+
+--Puisqu'il vient de la cuirasse!... [Voir _Le Château Noir_].
+
+--Assez, combien?...
+
+La Candeur, de plus en plus écarlate, fit:
+
+--Je ne sais plus au juste... et il se décida à fouiller dans l'une de ses
+poches d'où il tira trois ou quatre billets de banque de cent _levas_
+(francs).
+
+--Ce n'est pas tout! fit Rouletabille.
+
+--Non, grogna La Candeur, en voilà encore...
+
+Et il tira, cette fois, cinq billets de cinq cents _levas_.
+
+--Fichtre! tu te mets bien! c'est tout?
+
+--Je crois que c'est tout, susurra le bon géant en détournant la tête.
+
+Mais Rouletabille se précipita sur lui, le fouilla et le vida d'une
+quantité incroyable de billets de banque qu'il avait entassés au petit
+bonheur dans la fièvre du jeu et qu'il se laissait enlever avec des
+soupirs de soufflets de forge...
+
+Rouletabille compta:
+
+Il y avait là quarante mille _levas_ (quarante mille francs)!
+
+Rouletabille regardait La Candeur, mais La Candeur n'osait pas regarder
+Rouletabille.
+
+--C'est la première fois que j'ai eu de la veine! balbutia-t-il.
+
+--Attends! dit Rouletabille, d'une voix légèrement oppressée, car il ne
+s'attendait point au déballage de cette petite fortune, attends. Nous en
+parlerons tout à l'heure de ta veine.
+
+Et il ajouta:
+
+--C'est donc cela que tu proposais toujours à ces messieurs du Château
+Noir, une rançon de quarante mille francs!...
+
+--Mais oui, gémit La Candeur; j'ai bon coeur, moi!...
+
+--Avec l'argent des autres c'est facile d'avoir bon coeur, émit Vladimir.
+A ce moment-là, j'avais encore presque tout mon argent dans ma poche, mais
+La Candeur n'hésitait pas à en disposer comme s'il était déjà dans la
+sienne!...
+
+--C'était pour le bien de la communauté, répliqua La Candeur...
+
+--Tu as bon coeur, gronda Rouletabille, mais je me demande si, au fond, tu
+n'es pas aussi crapule que Vladimir!...
+
+--Monsieur, dit Vladimir en se levant, j'affirme que vous me faites
+beaucoup de peine!...
+
+Et il voulut s'esquiver, mais, Rouletabille le retint et lui demanda sur
+un ton sec, qui fit pâlir le jeune Slave:
+
+--D'où vient l'argent?
+
+--Monsieur, je vous assure qu'il vient fort honnêtement de la vente de
+l'invention de ma cuirasse... je tiens cette cuirasse d'un de mes amis de
+Kiew, qui a passé plus de dix ans de sa vie à l'inventer, à la
+perfectionner, enfin à en faire un véritable objet d'art militaire pour
+lequel il a dépensé une véritable fortune. Désespéré, lors de la dernière
+guerre de la Russie avec le Japon, de n'avoir pu vendre sa cuirasse au
+gouvernement russe, il est entré dans les bureaux de la censure, à Odessa,
+et m'a fait cadeau du fruit de ses veilles et de la cause de tous ses
+malheurs. Plus favorisé que lui, monsieur...
+
+Rouletabille l'interrompit.
+
+--Assez, Vladimir Petrovitch!... Je te jure que si tu ne me dis pas
+comment tu as eu tout cet argent, je te livre aux autorités bulgares pieds
+et poings liés! Tu leur raconteras, à elles, l'histoire de ta cuirasse.
+
+Vladimir vit que c'était fini de rire et commença, en soupirant comme un
+enfant malade:
+
+--Eh bien, je vais vous dire la vérité!... Elle est beaucoup moins grave
+que vous ne croyez, et toute cette affaire est arrivée, mon Dieu! presque
+sans que je m'en aperçoive.
+
+--Va!...
+
+Rouletabille pensait: «Il est capable de tout! Pourvu qu'il n'ait
+assassiné personne!»
+
+La Candeur, avec une désolante mélancolie et une grandissante inquiétude,
+regardait du coin de l'oeil ces beaux billets dont la possession lui avait
+causé tant de joie et qui étaient maintenant la cause d'une explication
+difficile dont, certes! il se serait très bien passé.
+
+Vladimir commençait:
+
+--Rappelez-vous, monsieur, ce jour où, à Sofia, en sortant de l'hôtel
+Vilitchkov, vous nous trouvâtes, La Candeur et moi, enveloppés, à cause du
+froid, en des vêtements de fortune. La Candeur avait une couverture et moi,
+ monsieur, j'avais une fourrure, une fourrure magnifique, une fourrure que
+vous avez admirée, monsieur...
+
+--Oui, la fourrure d'une amie à vous, m'avez-vous dit, la fourrure d'une
+princesse... je me rappelle très bien, fit Rouletabille, qui fronçait
+terriblement les sourcils... Après?
+
+Vladimir s'épouvanta tout à fait.
+
+--Oh! monsieur, s'écria-t-il, vous n'allez pas croire que je l'ai
+vendue!...
+
+--Ah! tu ne l'as pas vendue?...
+
+--Monsieur, pour qui me prenez-vous?
+
+--Qu'en as-tu donc fait?
+
+--Remarquez, reprit Vladimir, en clignotant de ses lourdes paupières et en
+roucoulant de sa plus douce voix, car il se remettait peu à peu et, ayant
+fait un rapide examen de conscience, il en était sans doute arrivé à se
+demander pourquoi il avait essayé de dissimuler un acte qui ne lui
+apparaissait point si répréhensible... Remarquez, monsieur, que j'aurais
+pu la vendre! Ne vous récriez pas! Vous connaissez la princesse?
+
+--Oui... heu!... je l'ai entr'aperçue...
+
+--Oh! vous lui avez parlé...
+
+--C'est elle qui m'a parlé... je me rappelle m'être heurté sur votre
+palier contre une grande dégingandée vieille dame aux cheveux couleur de
+feu qui paraissait un peu folle et qui sortait de chez vous sans manteau,
+et le chapeau en bataille sur son postiche qui avait perdu tout
+équilibre.
+
+--Oh! monsieur Rouletabille, que vous a fait la princesse pour que vous la
+traitiez de la sorte?...
+
+--Elle m'a dit tout simplement ceci, mon cher monsieur Vladimir: «C'est
+bien à monsieur Rouletabille que j'ai le plaisir de parler?... Vladimir
+m'a beaucoup parlé de vous. Je vous prie! permettez-moi de me présenter à
+vous! Je suis une vieille amie de la famille de Vladimir et je m'intéresse
+à ce garçon qui a beaucoup de talent et qui envoie au journal _l'Époque_
+de Paris de si jolis articles, ma parole!»
+
+--La princesse vous a dit cela? fit Vladimir qui, cette fois avait rougi
+jusqu'à la racine des cheveux.
+
+--Naturellement... je lui ai même répondu: «Mais parfaitement, madame...
+c'est Vladimir qui écrit mes articles et c'est moi qui porte à la poste
+les articles de Vladimir!»
+
+--Dieu, que c'est drôle! exprima assez nonchalamment Vladimir.
+
+--Pour savoir si c'est drôle, j'attendrai la suite de l'histoire...
+déclara, d'une voix menaçante, Rouletabille.
+
+Rappelé à l'ordre, Vladimir toussa et continua:
+
+--Je vous disais donc, à propos de cette fourrure, qu'il n'eût tenu qu'à
+moi de la vendre, car enfin la princesse--la princesse Kochkaref... de la
+fameuse famille Kochkaref de Kiew... les Kochkaref sont bien connus...
+
+--Allez!... mais allez donc...
+
+--... Car enfin la princesse, qui est une vieille amie de ma famille et
+qui me veut beaucoup de bien, m'a dit plus d'une fois, cependant que
+j'admirais ce magnifique manteau: «Vladimir, s'il vous fait envie, mon ami,
+il est à vous!»
+
+--Petit misérable! jeta Rouletabille...
+
+--Ah! monsieur, calmez-vous, je ne mange pas de ce pain-là! interrompit
+Vladimir avec une admirable expression de dégoût! C'est ce que, chaque
+fois qu'elle parlait ainsi, j'ai fait comprendre à la princesse qui,
+voyant qu'elle me froissait dans mes sentiments naturels, voulut bien ne
+pas insister. Mais voici ce qui arriva. Ce manteau était l'objet de la
+jalousie de quelques amies de la princesse qui en discutaient le prix de
+façon fort déplaisante et qui ne voulaient point croire qu'elle l'eût payé
+cinquante mille roubles à un marchand de Moscou... à cause de quoi la
+princesse m'avait dit:
+
+«--Vladimir, pour les faire taire, ces péronnelles, vous devriez un jour
+ou l'autre porter ma fourrure au clou, la faire estimer, refuser bien
+entendu le prix que l'on vous en offrirait, et revenir avec mon manteau en
+proclamant la somme que l'on était prêt à vous avancer dessus!...»
+
+«Voilà ce que m'avait dit la princesse, et voilà ce que j'ai fait,
+monsieur, pas autre chose!... je le jure!...
+
+--Et moi, je jure que je ne comprends pas très bien, dit Rouletabille.
+
+--Vous allez comprendre, monsieur, et vous auriez déjà compris si votre
+impatience ne vous faisait m'interrompre tout le temps... Voilà la
+chose... Elle est simple... Le jour même de notre départ de Sofia, quand
+vous nous eûtes annoncé que nous partions pour une grande et longue
+expédition, quel a été mon premier mouvement?... Mon premier mouvement a
+été de courir chez la princesse pour me débarrasser de ce précieux manteau,
+que je ne voulais pas conserver plus longtemps sous ma responsabilité; le
+hasard fit que je pris justement par la rue où se trouve le Mont-de-Piété,
+et que, me trouvant en face de cette institution dont il avait été si
+souvent question entre la princesse et moi, je me suis mis à penser:
+«Tiens! voilà l'occasion de faire estimer le manteau!» J'entrai. On
+m'offrit de me prêter dessus la valeur de 43.000 francs!...
+
+--Et vous avez accepté?...
+
+--Non, monsieur, j'ai refusé. J'ai dit: Non!
+
+--Alors?
+
+--Alors, je ne sais par quelle fatalité, l'employé, qui était sans doute
+distrait, comprit que je lui répondais: Oui. Et voilà comment on
+m'allongea 43.000 levas sans que j'aie eu même le temps de protester!
+
+--Mais vous avez eu le temps de les ramasser!...
+
+--Ne me jugez pas mal, monsieur. En sortant du Mont-de-Piété, mon premier
+soin a été _de renvoyer à la princesse sa «reconnaissance!_»
+
+--Ah! ah! vous lui avez renvoyé sa «reconnaissance»... répéta Rouletabille,
+stupide devant un si prodigieux toupet...
+
+--Oui, monsieur, c'est comme je vous le dis! Je lui ai renvoyé sa
+«reconnaissance», et ainsi elle pourra retirer son manteau quand elle le
+voudra!
+
+--Oui-da! j'espère que la bonne dame vous sera reconnaissante d'une aussi
+délicate attention!...
+
+--Elle n'y manquera point, monsieur, je la connais..
+
+--Et qu'elle vous remerciera d'avoir pensé à un aussi infime détail...
+
+--Monsieur, entre nous, je lui devais bien ça!...
+
+--Mais vous lui devez aussi les 43.000 francs!
+
+--Qui est-ce qui le nie? monsieur. En même temps que je lui faisais
+parvenir sa «reconnaissance», qu'elle pourra montrer à ses amis, ce qui
+lui sera, comme elle le désirait, un motif de triomphe, je la prévenais
+que, partant le soir même, je n'avais pas le temps de passer chez elle,
+mais que je lui rapporterais cet argent dès mon retour à Sofia!
+
+--Brigand! Vous avez usé de cet argent comme s'il vous appartenait!
+
+--Eh! monsieur, la première chose que j'ai faite a été, à cause de mon bon
+coeur, de prêter quinze cents levas à La Candeur puis d'en distraire
+quinze cents pour moi, ce qui nous a permis à tous deux de nous présenter
+devant vous avec un équipement convenable.
+
+--Non content de payer vos effets avec de l'argent qui ne vous appartenait
+pas, vous avez joué le reste et vous l'avez perdu!...
+
+--Eh, monsieur, voilà pourquoi vous me voyez si ennuyé! Perdre son argent
+n'est rien, mais celui des autres peut vous causer bien des
+désagréments!...
+
+Rouletabille se retourna vers La Candeur.
+
+--Tu ne voudrais pas conserver cet argent volé? lui dit-il.
+
+--Et pourquoi donc? répondit La Candeur avec des larmes dans la voix, je
+ne l'ai pas volé, moi, cet argent! je l'ai honnêtement gagné, il est à
+moi!...
+
+Rouletabille ne répondit à cette parole égoïste et peu scrupuleuse que par
+un regard de mépris qui fit courber la tête à La Candeur. Finalement, le
+chef de l'expédition fit disparaître la liasse de billets dans sa poche.
+
+--Ah! mon Dieu! gémit le géant, je ne les reverrai plus.
+
+--Non, tu ne les reverras plus, fais-en ton deuil!... Je les remettrai
+moi-même à la princesse Kochkaref, à notre retour à Sofia!
+
+Vladimir déclara à son tour d'une voix plaintive et non dénuée d'amertume:
+
+--Du moment, monsieur, que vous trouvez que j'ai mal fait, c'est encore la
+meilleure solution. Au fond, que l'argent de cette dame soit dans votre
+poche ou dans celle de La Candeur, le résultat n'est-il pas le même pour
+moi?
+
+--Mais pour moi, canaille! crois-tu que c'est la même chose, glapit La
+Candeur en sautant sur Vladimir.
+
+Rouletabille dut les séparer.
+
+--Excuse-moi, Rouletabille, fit le pauvre La Candeur, en se laissant
+tomber sur son lit de camp qui, _illico_, s'effondra, c'était la première
+fois que je gagnais!...
+
+Rouletabille, sortit sans répondre, raide comme la justice. En rentrant
+sous sa tente, il trouva Athanase Khetew, éveillé, qui avait tout entendu.
+
+--Vous avez bien fait, lui dit le Bulgare, de leur prendre tout cet
+argent. Il pourra nous servir par les temps qui courent!
+
+Et il se retourna du côté de la toile pour continuer son somme, interrompu.
+
+Rouletabille en resta les bras ballants, puis il se remit, se coucha et
+s'endormit en se disant:
+
+--Décidément, je n'ai encore rien compris à l'âme slave!
+
+III
+
+LES COMITADJIS
+
+Le lendemain matin, la petite troupe continua de s'enfoncer vers le
+Sud-Est.
+
+--Il me semble que nous nous éloignons bien de l'armée, dit Rouletabille.
+
+--Je vous ai donné ma parole que nous la retrouverons à temps, répliqua
+Athanase.
+
+--Et Gaulow! lui cria la voix gutturale d'Ivana.
+
+--Nous le retrouverons aussi, Ivana!... mes cavaliers m'ont quitté pour
+faire de la bonne besogne... Quand ils auront des nouvelles sûres de
+Kara-Sélim, ils me les feront savoir... tranquillisez-vous!...
+
+Elle cingla sa bête et prit de l'avance, sans répondre.
+
+Athanase marchait tantôt très en avant de la bande et tantôt en arrière.
+Il paraissait encore plus sombre et préoccupé qu'à l'ordinaire.
+
+Soudain l'attention de Rouletabille fut attirée par une figure qu'il
+n'avait pas encore vue. Ce nouveau personnage avait dû rejoindre les
+muletiers à la première heure du jour. C'était un vieillard qui frappait
+par un certain air de majesté, bien qu'il fût habillé de haillons et qu'il
+marchât la tête basse et comme plongé dans un rêve...
+
+Rouletabille se rapprocha d'Athanase:
+
+--Qui est-ce? demanda-t-il.
+
+--C'est le bonhomme Cyrille, célèbre pour ses malheurs.
+
+--Il a l'air, en effet, très malheureux, dit Rouletabille.
+
+--Non, maintenant, la joie l'habite... Il a pu s'échapper des prisons
+d'Anatolie, et est revenu dans le pays qu'il n'avait point revu depuis la
+guerre de l'Indépendance.
+
+--Et pourquoi vient-il avec nous?
+
+--Parce que, répliqua d'une façon assez mystérieuse Athanase... parce
+qu'il y a des raisons pour qu'il vienne avec moi...
+
+Mais il ne s'attarda pas à l'effet produit par ces dernières
+paroles et continua:
+
+--Voilà un homme!... On peut le dire: un homme qui a vu le monde dans sa
+jeunesse, qui a vécu en Bessarabie, à Odessa, à Galatz, à Bucarest, enfin
+à l'étranger et qui est revenu dans sa patrie quand il a eu compris pour
+quoi l'homme est né, c'est-à-dire pour la liberté. Il a travaillé jadis
+avec Levisky à l'organisation d'un comité révolutionnaire et, pour être
+libre dans ses actions, il a tué sa femme qui s'opposait à ses
+manifestations patriotiques. Enfin, il a connu mon père, qui, lui aussi,
+était un de ces hommes...
+
+--Vous devriez le faire monter sur une de nos mules...
+
+--Non, les mules sont déjà trop chargées, et puis, du reste, nous voici
+arrivés...
+
+--Où?...
+
+Athanase répondit singulièrement:
+
+--Dans un endroit qui vous intéressera... vous pourrez faire ensuite un
+bel article... N'êtes-vous pas venu chez nous pour cela?...
+
+Et, comme on débouchait dans une clairière, au bord d'une sombre forêt de
+pins, un geste d'Athanase arrêta les muletiers...
+
+Et voici ce que vit Rouletabille:
+
+Le bonhomme Cyrille était tombé à genoux, à l'aspect d'un village, que
+l'on apercevait, en contre-bas, à travers les branches. Avec quelle
+émotion il semblait revoir, après tant d'années de prisons turques, cet
+amas de pauvres masures aux soubassements de pierre jaunâtre, aux
+clayonnages enduits de chaux, aux toits en terrasse! Un peu plus loin, il
+y avait un misérable pont de bois jeté au travers du torrent. Soudain, il
+s'arracha à cette contemplation et se leva, en apercevant un vieillard
+courbé par les ans comme lui-même et qui gravissait péniblement la côte un
+fusil sur l'épaule.
+
+--Ivan! s'écria-t-il.
+
+A cette voix, l'autre s'approcha avec précaution. Il ne reconnaissait
+point cette figure, mais Cyrille se nomma et les deux vieillards tombèrent
+dans les bras l'un de l'autre.
+
+--Celui-là, fit Athanase, est Ivan, le charron, qui a connu aussi mon
+père.
+
+Et il donna des détails sur Ivan avec une grande volubilité et une
+jubilation évidente.
+
+La caractéristique d'Athanase, que commençait à démêler Rouletabille,
+était dans cette opposition continuelle d'une sournoiserie qui lui venait
+de son long métier d'espion et d'une franchise soudaine où se
+manifestaient avec éclat ses sentiments jusqu'alors les plus cachés.
+Ensuite, Athanase conversa à voix basse avec les deux vieillards qui
+saluèrent les voyageurs et disparurent bientôt derrière les troncs noirs
+de la forêt desséchée. Athanase attendit quelques minutes, puis il dit aux
+jeunes gens:
+
+--Maintenant, suivez-moi en silence et vous n'aurez pas perdu votre temps
+si vous avez de vrais coeurs d'homme.
+
+La singularité avec laquelle Athanase s'exprimait, la lumière qui brillait
+dans ses yeux et sur son front avaient frappé le reporter.
+
+--Que veut-il dire? Nous ne l'avons jamais vu ainsi... faisait La Candeur,
+peu rassuré.
+
+--On dirait un apôtre, dit Rouletabille.
+
+--Moi, je n'aime pas les apôtres, répliqua l'autre.
+
+--Je parie qu'on va voir quelque chose de rigolo, dit Vladimir.
+
+Ivana se taisait.
+
+Ils suivirent Athanase au plus profond de la forêt, en s'éloignant sur la
+gauche du village que l'on apercevait encore par instant au bas du
+coteau.
+
+Quand ils furent arrivés dans une sorte de ravin, Athanase les fit se
+tenir tranquilles, immobiles et muets. Ils n'attendirent pas longtemps.
+D'abord se montrèrent une demi-douzaine de chasseurs bulgares qui
+paraissaient équipés pour aller tuer le gros animal. Au milieu d'eux, il y
+avait un jeune homme aux joues écarlates qui semblait fort timide et entre
+les mains de qui on avait mis un drapeau brodé de mots slaves qui
+signifiaient: «La liberté ou la mort!!»
+
+L'un des chasseurs, après avoir parlé à Athanase, monta sur un roc et
+siffla d'une certaine façon. Tous gardèrent dès lors le plus grand silence,
+jusqu'au moment où une sorte de pope parut, sortant d'un buisson.
+Athanase s'inclina et tous s'inclinèrent devant le pope qui considéra
+quelque temps Rouletabille et sa troupe, et qui finit par sourire en
+montrant des dents éclatantes. Ce pope avait à sa ceinture pastorale un
+crucifix et deux énormes pistolets et un magnifique cimeterre qui datait
+au moins du sultan Selim. Il s'appelait Goïo. Vladimir traduisait à
+Rouletabille tous les propos échangés, d'où il résultait qu'une grande
+joie s'était déjà répandue dans le village à la nouvelle que les armées
+avaient passé la frontière. Entre les comitadjis, il était aussi question
+d'un certain Dotchov dont le nom semblait faire bouillir toutes les
+cervelles et aussi d'un certain «pré des porchers» dont les termes:
+_svinartka lenki_, revenaient à chaque instant dans la conversation comme
+un leit-motiv.
+
+La petite troupe grossissait sans cesse; il arrivait des Bulgares de
+partout, on aurait dit qu'ils sortaient de terre, qu'ils tombaient des
+arbres.
+
+Le pope Goïo s'agitait au milieu d'eux et, pour mieux se faire entendre,
+parlait en agitant le crucifix d'une main et l'un de ses pistolets de
+l'autre.
+
+Ce brave ecclésiastique avait une façon spéciale de catéchiser les
+fidèles. Il demandait au jeune homme qui portait le drapeau et qui était
+un néophyte:
+
+--Combien as-tu l'intention de tuer de Turcs? Combien as-tu fabriqué de
+cartouches? Si tu en as fait moins de trois cents, tu n'auras pas la
+communion. As-tu bien graissé tes armes? préparé des biscuits?
+
+Et comme on riait autour de lui, il déclara en se tournant vers la troupe:
+
+--C'est comme ça que je confesse depuis deux mois!
+
+--Quand nous aurons affranchi la Thrace, nous te ferons exarque! s'écria
+Ivan le Charron.
+
+--Il y en a déjà un à Constantinople! répliqua-t-il. Deux soleils ne
+peuvent exister en même temps. Mais que le diable emporte celui qui m'a
+fait pope!
+
+Là-dessus, il tira de sa poche un morceau d'étoffe blanche qu'il suspendit
+à son cou, à quoi on reconnut que c'était un rabat; il prit le sabre du
+sultan Selim d'une main, montra le Christ de l'autre, cependant qu'il
+avait encore un pistolet sous un bras et expliqua d'une voix tonnante, au
+néophyte, la sainteté du serment. Le néophyte jura. Tous jurèrent et
+s'écrièrent:
+
+--Enfin le sang versé en Thrace va être vengé!
+
+Après cela Athanase prononça quelques paroles qui obtinrent un gros succès
+et il dit:
+
+--Maintenant, allons au pré des porchers!
+
+Tous répétèrent dans leur langue: «Allons au pré des porchers!»
+
+Toute la bande se mit en branle en agitant des armes. Seul, Athanase, qui
+venait le dernier, affectait un grand recueillement.
+
+--A quelle comédie, allons-nous? se demandait Rouletabille.
+
+Ivana suivait les événements, avec une trompeuse indifférence.
+
+Vladimir répétait:
+
+--Vous allez voir que ça va être rigolo!
+
+La Candeur tirait prudemment son cheval par la bride, car on passait par
+des chemins peu ordinaires pour arriver au «pré des porchers». Enfin on
+l'atteignit, ce fameux pré. Il était assez éloigné du village et dans un
+endroit sauvage et lugubre, dominé par des collines abruptes. Un torrent
+faisait entendre sa méchante musique entre une double rangée d'arbres qui,
+penchés au-dessus de la rivière, l'un vers l'autre, avaient l'air, de se
+raconter des histoires épouvantables qui les faisaient frissonner. Un pont
+était là que tous traversèrent en silence et l'on s'arrêta sur l'autre
+rive, sous les arbres.
+
+--Nous camperons ici, dit Athanase à Rouletabille. C'est là que j'ai
+affaire.
+
+--Quelle affaire et pourquoi tous ces gens-là nous ont-ils accompagnés?...
+
+--C'est parce qu'ils veulent nous offrir à souper et se réjouir avec nous
+de la bonne besogne qui se prépare.
+
+Et il se tourna vers les autres et cria avec exaltation et dans la langue
+bulgare:
+
+--Regardez, voilà les femmes qui arrivent avec les agneaux, et les
+porchers avec les porcs... Mais voici le maître du pré des porchers, le
+nommé Dotchov lui-même, qui est, ma foi, comme vous voyez, un vieillard
+très respectable. Encore un qui a vu la guerre de l'Indépendance et qui a
+connu mon brave homme de père. Dotchov est accompagné de son bon ami Ivan
+le Charron. Ils ont combattu autrefois ensemble, se préparent à de
+nouvelles batailles et peuvent se réjouir de compagnie avec nous. Avancez,
+avancez, vieillards respectables!...
+
+Vladimir, en traduisant les discours bulgares d'Athanase, ne pouvait
+s'empêcher de répéter à Rouletabille:
+
+--Qu'est-ce qu'il prépare? Ça ne va pas être ordinaire, cette affaire-là!
+Le plus fou me paraît Athanase... Regardez, regardez comme il est aimable
+avec ce vieux Dotchov, qu'il met au centre, à la place d'honneur et
+cependant il le regarde avec des yeux qui tuent.
+
+Pendant ce temps, on avait allumé les feux et les agneaux étaient préparés
+à la heidouk, c'est-à-dire avec leur peau, tout entiers, dans les trous
+chauffés comme un four de boulanger. Et les femmes venues du village,
+commençaient de danser le choro, au son de la gaïda.
+
+--Tu vois, mon vieux camarade, comme nous sommes gais, disait Ivan le
+Charron au vieillard Dotchov, lequel, assis à la turque, au centre de la
+bande, semblait présider à la fête.
+
+--Pourquoi ne tue-t-on point mes cochons? fit Dotchov; je les ai fait
+amener par mes porchers pour qu'ils engraissent la fête.
+
+--C'est Athanase qui ne veut pas, répondit Ivan le Charron. Je lui en ai
+demandé la raison; il m'a répondu qu'il ne les trouvait pas encore assez
+gras pour une fête pareille!...
+
+--Mais de quelle fête, au fond, s'agit-il donc? demanda encore Dotchov!
+
+--Demande-le à Athanase! demande-le à Athanase!...
+
+Athanase, appelé, répliqua:
+
+--On te le dira au _raki_. Mais avant tu nous raconteras une histoire du
+temps où tu fabriquais avec mon père des canons en bois de cerisier!
+
+--Oui, oui, fit Dotchov! Ah! nous en avons fait de toutes sortes avec ton
+père. On fabriquait des canons avec ce qu'on pouvait et on allait chanter
+dans les villages: «_Lève-toi, lève-loi, héros du Balkan!_» Ton père
+chantait bien...
+
+--Et ma mère aimait la soupe aux choux! Mais les cochons préféraient les
+oreilles de mon père!
+
+--Évidemment! évidemment! acquiesça Dotchov, troublé, à cause de la façon
+forcenée dont cet Athanase avait dit cela... évidemment, c'est grand
+dommage que les cochons aient mangé les oreilles de ton père!... Mais tu
+ne devrais pas me regarder comme ça. Tu sais bien que je ne pouvais rien
+faire pour les en empêcher!... Et puis, après tout, reprit Dotchov, en
+secouant sa noble tête de vieillard, et en levant les bras au ciel, je ne
+sais pas pourquoi on me reparle de cette affaire-là!... Elle m'a assez
+empêché de dormir!... et pourquoi Ivan le Charron m'a entraîné
+jusqu'ici!... et pourquoi vous m'asseyez en face du pont du pré des
+porchers!... Tout ça n'est pas gai pour quelqu'un qui a souffert ce que
+j'ai souffert!... Vous pourriez bien me laisser mourir tranquille sans me
+rappeler tout ça!... J'ai eu assez de chagrin de la mort de ton père!
+Demande à Ivan le Charron! j'en ai pleuré pendant des jours et des jours
+et j'en ai dit aux bachi-bouzouks!... Allons, soyons raisonnables et
+mangeons!...
+
+--Nous allons manger, répondit Athanase, mais nous attendons encore un
+convive.
+
+--Qui?
+
+--Regarde là-bas, celui qui s'avance vers le pont...
+
+--C'est un vieux mendiant qui n'est pas du pays, je ne le connais pas...
+
+--Si... si... tu le connais... mais il revient de si loin... de si loin...
+Heureusement que je l'ai trouvé sur ma route, sans quoi il n'eût point
+retrouvé son chemin... et je l'ai invité pour ce soir, persuadé que nulle
+rencontre ne te serait aussi agréable, vieux Dotchov!...
+
+--Sur la sainte Vierge, je ne le reconnais pas... Dis-lui qu'il approche.
+
+Alors Athanase s'en va chercher le mendiant et le ramène par la main,
+jusqu'au vieux pont du pré aux porchers. Certainement, au fond des prisons
+d'Anatolie, le mendiant avait pensé ne plus le revoir, ce pont mémorable,
+fait de deux planches et d'une traverse pourrie. Par la main, Athanase
+amène donc le vieillard en haillons devant l'aimable et vénéré Dotchov,
+qui cligne des yeux:
+
+--Non, non, je ne le reconnais pas!
+
+--Tu ne reconnais pas le bon Cyrille, célèbre pour ses malheurs?
+
+Dotchov, à ces mots, se leva terriblement pâle; cependant il eut la force
+de serrer sur son coeur le loqueteux avec la joie d'un père retrouvant son
+enfant.
+
+--Dieu soit loué, Cyrille, je te retrouve. On te croyait mort! Et je t'ai
+pleuré longtemps, fidèle compagnon de ma jeunesse!...
+
+Dotchov se rassied, car ses vieilles jambes n'ont plus la force de le
+supporter après une émotion semblable!
+
+--Mais parle! parle! dit-il à Cyrille. Raconte-nous ton histoire. Tu as
+donc échappé, toi aussi, aux bachi-bouzouks? Je croyais qu'ils t'avaient
+fusillé, ce jour maudit...
+
+--Est-ce le moment de parler? demanda Cyrille, à Athanase.
+
+--Après le mouton... dit Athanase.
+
+Alors Athanase fait servir le mouton. Le pope Goïo s'est tranché un
+morceau avec le cimeterre du sultan, et le dévore après un rapide signe de
+croix orthodoxe. Dotchov a fait une place près de lui à Cyrille, célèbre
+pour ses malheurs. Et, en dépeçant la viande odoriférante, avec leurs
+doigts, ils se renvoient vingt anecdotes du temps qu'ils couraient les
+grands bois du Balkan et de l'Istrandja pour échapper aux
+bachi-bouzouks.
+
+Enfin, il y eut une distribution de raki; les filles qui dansaient le
+choro s'arrêtèrent et le gaïda se tut.
+
+--Voilà le moment! Voilà le moment! disait Vladimir en poussant
+Rouletabille au premier plan...
+
+Rouletabille s'étonnait:
+
+--Ces Bulgares paraissent tout à fait chez eux. Où sont les autorités
+turques du village? Ils ne les craignent donc pas?
+
+--Non, répliqua hâtivement Vladimir, les autorités sont mortes. Ils ont
+tué hier le kouet, et cinq zaptiés. Ils sont maintenant chez eux, entre
+eux, et tous prêts, hommes, femmes, enfants, à prendre la montagne. Ce
+soir, avant de quitter le village, ils doivent le brûler pour ne pas
+laisser cette besogne aux Turcs... du moins c'est ce que j'ai compris, car
+j'ai voulu savoir pourquoi ils étaient si gais... Mais écoutez!...
+écoutez!... c'est maintenant que l'affaire d'Athanase commence!... Oh!
+regardez Athanase!...
+
+En effet, debout derrière le pope, Athanase, qui regardait le vieillard
+Dotchov, était épouvantable à voir. Ah! c'était une belle tête d'animal
+qui a faim et qui surveille sa proie!
+
+On faisait cercle autour de Cyrille qui allait raconter une histoire de la
+guerre de l'Indépendance et qui s'essuyait la moustache et se libérait la
+bouche.
+
+--D'abord, commença-t-il, tu te rappelles, Dotchov, qu'un orage
+épouvantable s'était élevé la nuit dans la montagne et que le vent s'était
+engouffré dans la masure où Ivan le Charron et le père d'Athanase et moi
+nous nous étions réfugiés pour fuir les bachi-bouzouks après la dispersion
+des comitadjis. Ce vent s'était si bien engouffré par le trou qui donnait
+issue à la fumée que le foyer fut renversé, bouleversé et que le feu prit
+à la masure. Il fallut l'évacuer et passer la nuit sous la pluie et la
+grêle. Puis trois bergers vinrent nous trouver sous un bouleau et, après
+nous avoir nourris et réchauffés, nous engagèrent à gagner un autre chalet
+où nous trouverions l'hospitalité. Nous avons suivi le lit du torrent, tu
+te rappelles, et l'eau glacée nous faisait frissonner... tu te
+rappelles... tu te rappelles?
+
+--Comme si c'était hier, fit l'autre vieillard en hochant la tête et en
+frissonnant comme s'il était encore dans l'eau... c'est là que je suis
+tombé dans un trou à truites et que j'ai failli me noyer...
+
+--Justement, mais on n'a pas toujours pu suivre le lit du torrent; et
+alors l'empreinte de nos pas nous a dénoncés aux bachi-bouzouks... cela
+très clairement.
+
+--Très clairement! c'est ce que j'ai toujours dit...
+
+--Plus loin, on a fait la rencontre d'un ours.
+
+--Ah! oui, l'ours... je vois l'ours.
+
+--Il cherchait des oeufs de fourmi et il était étonné de nous voir.
+
+--Je me rappelle... tout à fait étonné...
+
+--Ah! ah! s'écria Ivan le Charron, en se rapprochant... l'ours!... je lui
+ai jeté un bâton dans les jambes et il a été bien attrapé... On ne pouvait
+pas tirer dessus, tu penses!...
+
+--Enfin on a fini par arriver au chalet... Le berger Neia nous avait
+accompagnés... Rappelle-toi... rappelle-toi, Dotchov...
+
+--Oui, oui! Neia! le berger Neia! nous en avons souvent parlé avec Ivan.
+Pauvre Neia!
+
+--On peut le plaindre... En arrivant au chalet, Neia s'était enfoncé une
+épine dans le pied; ça, il faut s'en souvenir.
+
+--Oui, oui...
+
+--Même qu'il nous a dit qu'il n'avait pas de chance... que les Turcs lui
+avaient donné plus de vingt-cinq fois la bastonnade, qu'ils l'avaient fait
+agenouiller cinq fois, pour lui couper la tête... et qu'ils l'avaient
+dépouillé quinze fois de tout ce qu'il possédait... Mais il était surtout
+tourmenté d'être allé si peu à l'église... et le père d'Athanase lui dit
+alors: «Console-toi, Neia, après une telle vie tu pourras passer aisément
+saint et martyr!» Et il répondit: «Surtout avec mon épine dans le pied!»
+Or tu te rappelles ce qui est arrivé à cause de cette épine?
+
+--Ma foi, non, Cyrille...
+
+--Eh bien! il faut t'en souvenir... C'est à cause d'elle que Neia n'a pu
+aller aux provisions au village et qui est-ce qui s'est risqué du côté du
+village? c'est toi, Dotchov!
+
+--Bien sûr! Il fallait bien que quelqu'un se dévouât...
+
+--Sûr, ça ne pouvait être le père d'Athanase dont la tète avait été mise à
+prix: 10.000 piastres!...
+
+--Oh! je me rappelle, j'ai rapporté du lait, du pain et du tabac!
+
+--Et tu étais gai et tu t'es mis à chanter en fumant ton chibouk parce que,
+disais-tu, le danger était passé et que tu apportais d'heureuses
+nouvelles: les bachi-bouzouks avaient abandonné la montagne et la route
+était libre vers le Nord-Ouest. Et puis la Serbie entrait en campagne et
+la Russie arrivait. Enfin! nous avions tout pour nous!... Seulement, il
+fallait aller rejoindre les combattants. Le lendemain, nous sommes partis
+d'un pas allègre; nous laissions le berger derrière nous, sans nous douter
+de rien.
+
+--Oui, c'est Neia qui nous a trahis, je l'ai tué de ma propre main, fit
+Dotchov, à la première occasion.
+
+--On doit, en effet, tuer les traîtres, Dotchov... On se mit donc en
+marche. En tête, comme toujours, venait le père d'Athanase qui était un
+fier homme, puis Ivan le Charron, puis moi, Cyrille, toi, Dotchov. Tu
+marchais le dernier, mais c'est toi qui nous disais par où il fallait
+passer, et c'est ainsi que nous arrivâmes devant le pré aux porchers, dont
+nous étions séparés par le torrent... Alors, tu as crié à Athanase, père
+de l'Athanase que voici:
+
+--Il faut aller de l'autre côté si nous ne voulons plus rencontrer de
+bachi-bouzouks! Il faut traverser la passerelle! Est-ce vrai?... Cette
+passerelle-là du pré aux porchers! Est-ce vrai, Dotchov?
+
+--Mais bien sûr que c'est vrai!... Ivan est là pour le dire aussi bien que
+toi... je n'ai jamais donné que de bons conseils...
+
+--La passerelle paraissait neuve, elle était composée de deux poutres et
+d'une traverse; nous nous y engageâmes; mais elle céda tout de suite sous
+nos pas, et toi, qui étais le dernier, tu pus facilement t'en tirer, car
+tu t'es sauvé aussitôt, d'une façon effrénée, derrière un gros tronc
+d'arbre qui gisait à quelque distance.
+
+--Certainement, je me sauvais parce qu'on tirait des coups de fusil...
+Est-ce vrai?...
+
+--C'est vrai... nous n'avions pas plus tôt mis le pied sur cette
+passerelle que plus de vingt coups de fusil partaient d'un bois voisin...
+Le commandement de feu avait été donné en langue turque. Les
+bachi-bouzouks nous avaient heureusement ratés. Ivan parvint à s'enfuir;
+moi, j'avais glissé dans les eaux froides; les balles sifflaient toujours.
+Qu'était devenu Athanase? Je ne pouvais m'en rendre compte. Je parvins
+cependant à sortir de l'eau, à me jeter dans un taillis. Jamais de ma vie
+je n'avais eu si peur. Je me croyais sauvé. Je fis mes prières. Ce n'est
+que vingt-quatre heures plus tard que les bachi-bouzouks m'ont remis la
+main dessus. Que faisais-tu pendant ce temps-là, Dotchov, que
+faisais-tu?...
+
+--Moi, je m'étais terré comme un lapin, répondit sans trouble apparent le
+vieillard, dans un trou de grotte où je me trouvais aussi bien que dans un
+cabaret valaque, mais d'où, hélas! j'ai assisté à la mort du pauvre
+Athanase. Ce sera le plus grand chagrin de ma vie...
+
+--Raconte, Dotchov, comment Athanase est mort...
+
+--Il est mort comme je vais vous dire, et cela sur saint Georges et les
+saints, ce fut tel que voilà: Athanase, qui était tombé dans le torrent,
+réussit lui aussi à en sortir sans être vu des bachi-bouzouks et il grimpa
+devant moi dans un grand hêtre...
+
+Tous ceux qui étaient là montrèrent le hêtre sur l'autre rive, en disant:
+
+--Ce hêtre-là... ce hêtre-là!...
+
+--Comme vous voyez, reprit le bon Dotchov, l'arbre est très haut! Bien
+caché, Athanase pouvait attendre le moment propice à sa fuite. Les
+bachi-bouzouks, furieux, battaient le pré aux porchers, la campagne, les
+bois, le ravin... Le malheur voulut que l'un d'eux revînt avec son chien
+et ce chien alla tout de suite à l'arbre. Le chien se mit à aboyer. Les
+bachi-bouzouks levèrent la tête et aperçurent Athanase. Ils se mirent à
+tirer dessus comme sur une corneille et bientôt Athanase bascula et vint
+s'écraser au pied de l'arbre. Le malheur voulut encore que l'un des
+porchers vint à passer avec deux porcs. Les bachi-bouzouks coupèrent les
+oreilles d'Athanase et en donnèrent une à dévorer à chaque porc... puis,
+comme la nuit venait, ils s'en allèrent après avoir dépouillé le cadavre.
+
+«Moi, je me glissai jusqu'à la dépouille de mon ami et l'enterrai comme je
+pus en creusant la terre avec ma baïonnette. Ainsi est mort Athanase, père
+de l'Athanase que voici!
+
+--Dotchov, Dotchov, fit la voix grave et profonde du mendiant Cyrille.
+Tout cela est tout à fait exact, car moi aussi j'ai vu comment les choses
+se sont passées!
+
+--Où étais-tu donc? demanda Dotchov, inquiet.
+
+--_J'étais dans l'arbre, avec Athanase!_
+
+Dotchov se dressa à demi sur ses coussins, comme s'il était soulevé par
+une force intérieure qui le poussait vers Cyrille, dont il ne pouvait plus
+détourner le regard. Ses lèvres tremblantes essayèrent de laisser glisser
+quelques paroles, mais ceux qui l'entouraient n'entendirent qu'un souffle
+rauque pareil à celui qui précède le râle de la mort.
+
+Au même moment, le pope qui était derrière Dotchov pesa sur ses épaules et
+le fit retomber à sa place; puis, mettant une main sur la tête du
+lamentable vieillard, il prononça:
+
+--Nous sommes dans la main de la mort! La mort est comme le pêcheur qui,
+ayant pris un poisson dans son filet, le laisse quelque temps encore dans
+l'eau! Le poisson nage toujours, mais il est dans le filet et le pêcheur
+le saisira quand il lui plaira.
+
+--Continue, Cyrille, fit la voix glacée d'Athanase fils.
+
+--Oui, j'étais dans l'arbre avant qu'Athanase s'y fût lui-même réfugié,
+continua Cyrille. J'avais réussi, comme lui, à me cacher dans les branches
+du hêtre, mais, personne n'en sut rien et quand Athanase fut tombé, on me
+laissa bien tranquille et je pus voir et entendre sans danger. Or voici ce
+que je vis et entendis:
+
+«Dotchov sortit de sa cachette et rejoignit les bachi-bouzouks qui
+l'appelaient. Dotchov reprocha aux bachi-bouzouks d'avoir donné à manger
+les oreilles d'Athanase, père d'Athanase, aux cochons du pré des porchers.
+Les autres rirent et lui demandèrent:
+
+«--_Dis-nous, vieux drôle, quand tu leur as dit de prendre le chemin de la
+passerelle, les giaours du comité n'ont rien soupçonné?_»
+
+Et Dotchov a répondu:
+
+«--_Rien du tout, ils étaient si contents qu'ils m'auraient suivi au bout
+du monde!_»
+
+A ces paroles de Cyrille, la foule qui entourait Dotchov fit entendre des
+paroles de mort et Dotchov, voyant que tout était perdu, se mit à genoux
+et se cacha la tête dans les mains.
+
+Le pope dit:
+
+--Toute la montagne a des yeux et des oreilles pour les traîtres, mais les
+traîtres n'auront plus ni yeux ni oreilles!
+
+--De mon hêtre à la passerelle maudite, fit Cyrille, il y a à peine cent
+pas. J'entendais tout ce qui se disait. Ils se félicitaient d'avoir fait
+construire cette passerelle pour attirer l'_apôtre_ dans le piège où il
+devait succomber. Dotchov est un traître qui nous a livrés sans vergogne à
+nos plus cruels ennemis, les ennemis des comités. Je suis revenu du fond
+des prisons d'Anatolie pour vous dire cela à tous et le lui dire, à lui.
+Dotchov, prie l'âme de saint Georges de te pardonner!
+
+Dotchov retira alors ses mains de son visage et Rouletabille put voir
+qu'il était inondé des larmes du repentir.
+
+--Georges, pardonne-moi, pria Dotchov, j'ai péché. Prie Dieu pour mon âme
+noire.
+
+Et en disant ces mots il baisait la croix que lui tendait le pope et
+frappait la terre de son front. Il ne tremblait plus; sa figure s'était
+éclairée.
+
+--Pendant des années sans nombre, j'ai été un homme perdu; je ne pouvais
+plus dormir. Maintenant, il me semble que je me suis confessé et que j'ai
+communié. Battez-moi si vous voulez et tuez-moi; je l'ai mérité...
+
+Alors, Athanase fit un signe et les porchers amenèrent les deux cochons
+qui avaient besoin d'être engraissés.
+
+--Si tu veux mon sabre, dit le pope à Athanase, prends-le, moi je tiendrai
+la tête de cet homme pendant que tu lui couperas les oreilles...
+
+--Je n'ai point besoin de ton sabre, révérend père, répondit Athanase. Les
+porcs mangeront les oreilles de Dotchov «vivantes»!
+
+--Très bien, fils, je comprends, répliqua le pope. Ça n'est pas mal ce que
+tu as trouvé là!
+
+Mais Dotchov aussi avait compris et il poussait des cris désespérés, se
+frappant la poitrine, disant qu'il avait mérité la mort, mais pas un
+supplice pareil.
+
+--Jamais, affirmait-il sur saint Georges et sainte Sophie, jamais il
+n'aurait livré les fugitifs si les bachi-bouzouks ne l'avaient supplicié
+lui-même, passé les pieds au feu, ce qui lui avait fait accepter et
+promettre tout, mais la mort dans l'âme! La confession, ajoutait-il, a
+délivré mon âme du poids du péché... j'ai le droit de mourir en paix!
+
+Il eut beau dire et se débattre, Ivan le Charron d'un côté et Cyrille le
+Mendiant de l'autre l'entreprirent si bien qu'un des cochons que l'on
+avait approché put lui saisir une oreille et, avec un effroyable
+grognement, tirer cette oreille à lui après avoir refermé l'étau de son
+horrible mâchoire. Dotchov hurlait comme on doit hurler en enfer et
+Athanase, impassible, regardait.
+
+Quant à Rouletabille et à La Candeur, ils s'étaient enfuis avec épouvante
+de cette scène de sauvagerie; mais ils furent presque immédiatement
+arrêtés dans leur retraite par des clameurs inattendues.
+
+La nuit était venue depuis longtemps et ils virent des ombres qui
+couraient follement à la lueur des feux, autour du torrent. Ils comprirent
+que, grâce aux ténèbres, Dotchov, dans un suprême effort, avait échappé à
+ses bourreaux et était allé, comme les _comités_ de jadis, chercher un
+refuge du côté du ravin.
+
+Alors ils se rapprochèrent pour voir ce qu'il allait advenir du malheureux
+vieillard.
+
+Dotchov semblait avoir pris de l'avance, et, au plus loin du camp, presque
+au fin fond de la nuit, les Bulgares s'appelaient avec des cris, se
+donnaient des indications rapides, haletantes, entremêlées de coups de feu
+qui faisaient briller les eaux du torrent.
+
+A la lueur d'un de ces coups de fusil, Rouletabille reconnut Vladimir qui
+paraissait l'un des plus acharnés poursuivants, aux côtés d'Athanase.
+
+--Ah! il est plus Bulgare qu'eux! jeta Rouletabille avec horreur.
+
+--Quand je te dis, Rouletabille! que nous ne comprendrons jamais ces
+gens-là et que nous ferions mieux de rentrer à Paris, bien sûr!...
+
+Tout à coup, il parut que les Bulgares avaient retrouvé la piste de
+Dotchov... Le camp se vida; hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent
+dans la direction du village et toujours en tirant en l'air des coups de
+fusil et de revolver comme pour une fête joyeuse.
+
+Il était vrai qu'ils avaient retrouvé Dotchov presque à l'entrée du
+village où il avait sa maison, dans laquelle il courut se barricader en
+appelant à l'aide ses serviteurs.
+
+Vain et dernier effort. Athanase pénétra lui-même dans la maison d'où les
+serviteurs avaient fui, et, à la lueur d'un grand feu allumé sur la place,
+les reporters purent le voir traîner le vieillard sanglant à une fenêtre;
+Dotchov, dont le visage n'était plus qu'un horrible mélange de chair et de
+sang, leva encore les bras au ciel, demandant grâce, mais Athanase lui fit
+sauter le crâne avec un gros revolver, puis il jeta par la fenêtre le
+cadavre à la foule qui le déchiqueta. [Nous devons à la vérité de dire que
+les comités ne sont pas toujours aussi impitoyables dans leur vengeance et
+que, dans une circonstance presque semblable, Zacharie Stoïanov, qui
+devait devenir président de la Sobranié, pardonna au repentir de son
+ancien compagnon.]
+
+IV
+
+LES POMAKS ET L'AGHA
+
+Rouletabille et La Candeur étaient revenus en hâte au pré des porchers où
+ils retrouvèrent Ivana assise tranquillement auprès du ruisseau. Elle
+avait assisté à la fameuse scène et n'en montrait pas le moindre émoi.
+Elle dit encore:
+
+--Cet Athanase Khetew est vraiment un homme! Vraiment un homme! il ira
+loin!
+
+Rouletabille ne demandait qu'à quitter ce pays de sauvages. Il fit plier
+les tentes rapidement.
+
+--Nous ne sommes pas venus si loin, disait-il pour nous attarder aux
+petites histoires de famille de M. Athanase Khetew!...
+
+Vladimir apparut sur ces entrefaites. Il apportait des nouvelles
+d'Athanase. Celui-ci priait les jeunes gens de ne point l'attendre. Ils
+pouvaient reprendre tout seuls le chemin d'Almadjik; rien ne s'y opposait
+plus. Ils tomberaient dans «le courant» de l'armée bulgare et n'auraient
+qu'à se présenter à l'État-major de la première brigade qu'ils
+rencontreraient..,
+
+Ivana s'était rapprochée... Chose extraordinaire! elle paraissait
+inquiète.
+
+--Qu'est-il donc arrivé à Athanase Khetew? demanda-t-elle.
+
+--Tout simplement qu'un de ses cavaliers est venu le rejoindre, lui a
+parlé à l'oreille et qu'ils sont partis tous deux précipitamment, après
+m'avoir jeté les instructions que je vous ai transmises... expliqua
+Vladimir.
+
+--Quel chemin ont-il pris? questionna fiévreusement Ivana.
+
+--A travers la forêt! Et Vladimir montrait la route du Sud...
+
+--Courons derrière lui et tâchons de le rejoindre!... s'écria-t-elle en
+sautant d'un bond sur son cheval.
+
+--Et pourquoi cela, s'il vous plaît?... demanda très sèchement
+Rouletabille.
+
+--Eh! mon cher, parce qu'on lui aura certainement apporté des nouvelles de
+Gaulow! Sus à Gaulow, Rouletabille!...
+
+Le chemin du Sud le rapprochait des armées; Rouletabille ne vit aucun
+inconvénient à suivre l'impulsion d'Ivana. «Nous verrons bien jusqu'où ira
+ta traîtrise», murmurait-il. Mais ils n'avaient pas marché pendant une
+heure dans des chemins impossibles, qu'ils durent tous s'arrêter sur la
+prière des muletiers. Il faisait alors une nuit très noire. On n'y voyait
+goutte.
+
+--Que se passe-t-il donc, demanda-t-il à Vladimir... mais aussitôt
+quelques torches de résine s'allumèrent et il s'aperçut que la petite
+troupe était entourée par toute une bande de pomaks, qui, avec leurs longs
+fusils, prenaient attitude de bandits.
+
+A leur aspect, Rouletabille avait commandé à chacun de s'armer; et,
+lui-même, s'était emparé d'une carabine. Mais Vladimir le calma d'un geste
+et s'entretint quelques instants avec celui qui paraissait commander tout
+ce vilain monde.
+
+--Que disent-ils? demanda Rouletabille, impatienté.
+
+--Ils disent, expliqua Vladimir, que, prévenus de notre passage, ils sont
+vite descendus de leur village, qui est au sommet de la montagne, pour
+nous avertir que le pays n'est pas sûr.
+
+--Ça se voit, fit Rouletabille.
+
+--Pour rien au monde, ils ne voudraient qu'il nous arrivât malheur, car,
+comme nous sommes dans la circonscription de leur village, l'agha les
+rendrait responsables du désastre toujours trop tôt survenu et apporterait
+la ruine à leur foyer.
+
+--Et alors?
+
+--Eh bien, alors ils sont venus pour nous protéger contre les voleurs si
+nous voulons bien leur donner une certaine somme.
+
+--Ouais, ça dépend de la somme, grogna Rouletabille.
+
+--Nous nous sommes entendus, fit Vladimir, pour 1.000 piastres!
+
+--Mille piastres, c'est-à-dire 10 livres turques?
+
+--Oui, cela vous fera environ 230 francs, ça n'est pas cher!
+
+--Vous trouvez que ça n'est pas cher!... c'est tout de même plus cher qu'à
+l'auberge...
+
+--Nous ne sommes pas à l'auberge, maintenant, c'est à prendre ou à laisser.
+
+--Et si nous le «laissons»?
+
+--Cela nous coûtera plus cher!
+
+--Diable!
+
+--Maintenant, ils nous apportent des oeufs, trois poules et un mouton, et
+ils comptent bien que nous leur achèterons leur marchandise...
+
+--J'achète les oeufs et les poules! Mais qu'est-ce que vous voulez que
+nous fassions du mouton?
+
+--C'est pour leur souper à eux, qu'ils l'ont amené jusqu'ici; si nous
+prenons ces hommes pour nous garder, nous sommes obligés de les nourrir!
+Ils veulent nous garder jusqu'à demain matin!
+
+--Ils ont pensé à tout!... Mais alors il va falloir que nous campions!
+
+--Sans doute! et, du reste, les chemins sont si mauvais que nous ne
+pouvons guère espérer beaucoup avancer en pleine nuit... et puis les bêtes
+seront meilleures demain matin... c'est aussi leur avis qu'ils m'ont prié
+de vous transmettre...
+
+--Traitez donc avec ces braves gens, puisqu'il n'y a pas moyen de faire
+autrement, mon cher Vladimir...
+
+Le traité de paix fut vite conclu, et, sans plus se préoccuper des
+voyageurs, les pomaks se mirent à confectionner leur repas, autour d'un
+grand feu qu'ils allumèrent assez joyeusement. Leurs faces noires riaient
+d'une façon qui impressionnait fâcheusement La Candeur, lequel, du reste,
+ne trouvait plus aucun sujet de gaieté depuis qu'il avait été soulagé des
+40.000 levas gagnés si honnêtement à Vladimir.
+
+--Cristi! fit-il, en considérant ces démons, je regrette la rue du Sentier,
+moi! Ah! j'en ai eu une drôle d'idée de venir dans ce pays de malheur!...
+
+--La gloire t'y attend! répliqua Rouletabille...
+
+--La gloire et peut-être la fortune! ajouta Vladimir, mauvaise langue.
+
+Ainsi les héros d'Homère évoquaient-ils les souvenirs chers de la patrie,
+sous la tente d'Achille, entre deux combats, aux bords du Scamandre.
+
+--Il est temps d'aller se coucher! dit Rouletabille.
+
+Ivana était déjà sous sa tente. Elle aussi était de fort méchante humeur,
+mais c'était à cause de l'arrêt forcé qu'elle subissait dans sa poursuite
+du beau Gaulow, _son mari, après tout_...
+
+Les jeunes gens et Tondor, comme la nuit précédente--plus que la nuit
+précédente,--devaient veiller à tour de rôle, car, en dépit des paroles
+rassurantes de Vladimir, le voisinage des bandits-gardiens paraissait
+inquiétant à ceux qui n'en avaient pas l'habitude...
+
+La Candeur et Vladimir décidèrent de se coucher sous la même tente que
+Rouletabille. Les reporters se jetèrent sur les nattes sans se
+déshabiller. Ils avaient entre eux une tablette surchargée d'armes:
+carabines et revolvers.
+
+Tondor, dehors, prenait la première garde.
+
+Les paupières se fermaient déjà quand, tout à coup, il y eut une décharge
+formidable; plus de vingt coups de fusil éclatèrent à quelques pas; les
+reporters, vite sur pied, avaient entendu siffler les balles si près
+qu'ils avaient pu croire que la tente avait été transpercée.
+
+Rouletabille se jetait dehors quand Tondor se présenta.
+
+--Ne vous dérangez pas, dit-il, ce sont nos gardiens qui veillent! Ils
+tirent comme ça pour éloigner les voleurs!
+
+--Dites-leur qu'ils tirent un peu plus loin, répliqua Rouletabille.
+
+Il n'avait pas achevé cette phrase qu'une nouvelle décharge leur sifflait
+aux oreilles. La Candeur s'était jeté à plat ventre.
+
+--Bien sûr! ils vont nous tuer, gémissait-il.
+
+--C'est insupportable! dit Rouletabille.
+
+--Ils veulent gagner leur argent, expliqua Vladimir.
+
+Il s'en fut cependant parlementer avec les gardiens qui se décidèrent à
+reculer de quelques pas, mais qui ne cessèrent de tirer des coups de feu,
+toute la nuit.
+
+Les reporters ne purent fermer l'oeil. Au matin, pendant qu'on levait le
+camp, les pomaks exprimèrent de nouvelles prétentions, affirmant qu'ils
+avaient eu à repousser toute une bande de voleurs, lesquels auraient
+réussi, s'ils n'avaient été là, à se glisser jusqu'aux tentes à la faveur
+des ténèbres. Enfin, l'on finit par s'en débarrasser avec une nouvelle
+distribution de piastres.
+
+La route que l'on suivit ce matin-là fut particulièrement fatigante. Il
+fallut gravir des pentes fort ardues, descendre en zigzag au bord de
+véritables précipices... par des sentiers de chèvre. La nature se faisait
+de plus en plus hostile. Entre deux défilés, on apercevait, perché sur
+quelque roc, un village dont les habitants sortaient parfois pour envoyer
+à tout hasard une balle dans la direction de la caravane, sans doute pour
+l'avertir qu'elle était signalée et qu'on veillait toujours sur elle.
+
+--Quel métier! s'écriait La Candeur... Quel pays!...
+
+Il ne dit pas autre chose de toute la matinée, se jetant sur l'encolure de
+son cheval dès qu'il entendait une lointaine détonation, et ne consentant
+à se décoller de sa bête que lorsque Vladimir lui avait juré qu'il n'y
+avait aucune silhouette dangereuse à l'horizon.
+
+--Je ne l'aurais pas cru aussi rancunier, disait Rouletabille.
+
+De fait, le paysage gris, boueux, sale, n'était point réjouissant, mais
+l'âme de La Candeur était au moins aussi désolée. Il continuait de
+détourner la tête aux plaisanteries de Vladimir, qui prenait un malin
+plaisir à le taquiner, et il répondait à peine à Rouletabille, à qui il en
+voulait toujours d'une vertu qui lui coûtait si cher.
+
+Ivana était toujours en tête. Il lui arrivait même de devancer de beaucoup
+les reporters malgré les incessantes observations de Rouletabille. Sur le
+coup de midi, elle avait complètement disparu quand les jeunes gens firent
+halte pour se dégourdir un peu les jambes et «manger un morceau».
+
+--Mlle Vilitchkov est encore partie! Il va falloir encore courir pour la
+rattraper! bougonna Vladimir.
+
+--Oh! c'est une insupportable petite fille!... déclara La Candeur.
+
+--Qu'est-ce que vous dites?... s'écria Rouletabille rouge comme un coq.
+
+--Messieurs! souffla Vladimir, ne nous disputons pas et regardez devant
+vous!...
+
+Ils regardèrent devant, ils regardèrent derrière, de tous les côtés... Ils
+virent qu'ils étaient entourés de toutes parts par une bande nouvelle.
+Cette fois, ce n'étaient pas des pomaks aux discours ironiques qui les
+encerclaient, mais des soldats irréguliers turcs aux uniformes les plus
+disparates qu'il se pût imaginer et ces soldats irréguliers les mettaient
+régulièrement en joue.
+
+La Candeur tira aussitôt de sa poche son mouchoir qui était immense,
+l'agita en signe de paix et l'on commença de parlementer...
+
+Il n'y avait pas à résister. Nos reporters furent conduits, non loin de là,
+au centre d'un petit camp que l'on était en train de dresser, et où se
+trouvait déjà édifiée une tente fort belle, aux dessins noirs sur la toile
+blanche, tente qui devait abriter le chef de cette troupe ennemie. En
+effet, sitôt qu'ils furent entrés, ils aperçurent sur des coussins un
+homme pour lequel tous montraient une grande déférence. Un turban blanc,
+large et haut comme une tiare, entourait sa tête. Sa veste bleue
+étincelait de broderies d'argent, et sur son kilt, semblable à celui des
+montagnards d'Écosse, pendait un arsenal compliqué de petits instruments
+d'argent ciselé, dont les anciens se servaient pour charger leurs armes à
+feu.
+
+Deux longs pistolets se perdaient dans l'écharpe de cachemire qui lui
+entourait la taille et un sabre était suspendu à son côté par une étroite
+cordelière de soie rouge à glands d'or. Cet homme avait un grand air de
+noblesse et fumait avec calme des herbes aromatiques dans un narghilé de
+grand prix. Les prisonniers le saluèrent, mais il ne daigna point répondre
+à leur salut. Non loin de lui se tenait une espèce de scribe qui avait en
+main des sortes de tablettes et qui ordonna, en français, aux jeunes gens
+de s'avancer. C'était l'interprète.
+
+--Messieurs, leur dit l'interprète, notre seigneur l'agha a été chargé par
+les autorités de Sa Majesté le sultan de rechercher et de ramener une
+petite troupe de journalistes français qui font métier d'espions dans
+l'Istrandja-Dagh, ayant passé notre frontière sans aucune permission.
+
+A ces mots inattendus, Rouletabille sursauta.
+
+Le reporter prit immédiatement la parole pour protester avec indignation
+contre l'accusation qui était portée contre ses camarades et lui! Envoyés
+par leur journal pour faire du reportage et, ayant terminé leur besogne en
+Bulgarie, ils étaient descendus dans l'Istrandja-Dagh sans aucun esprit de
+retour à Sofia; bien mieux, ils avaient décidé de suivre les opérations de
+guerre _avec les armées turques_; où pouvait-on voir de l'espionnage en
+tout cela?
+
+Mais, à leur grand étonnement, l'interprète répliqua que l'agha savait
+parfaitement que M. Rouletabille (il l'appela par son nom) avait reçu une
+mission de confiance du général-major Stanislawoff après que celui-ci lui
+eut accordé une audience spéciale avant son départ!...
+
+--Sapristi! pensait Rouletabille! Ils sont bien renseignés!...
+
+Ils paraissaient si bien renseignés et si sûrs de leur affaire que
+l'interprète ne prenait même point la peine de traduire quoi ce fût à
+l'agha, lequel continuait de fumer son narghilé avec un certain air de
+penser à autre chose.
+
+Rouletabille se retourna vers Vladimir et lui dit:
+
+--Toi qui parles turc, tu devrais parler à l'agha; peut-être
+t'écouterait-il?
+
+--Je connais un moyen pour qu'il m'entende, sans que j'aie à lui adresser
+la parole. Voulez-vous que j'essaye?
+
+--Quel moyen?
+
+--Donnez-moi mille levas.
+
+--Vrai! fit Rouletabille, tu crois?
+
+--Donnez-moi mille levas...
+
+Rouletabille sortit de la poche intérieure de son gilet les mille francs
+demandés. Vladimir les prit et alla les déposer près de l'agha sur la
+petite tablette qui supportait son narghilé.
+
+--Si j'étais l'agha, pensait Rouletabille, j'allumerais ma pipe avec!
+
+Vladimir revint près de Rouletabille. L'agha n'avait pas bougé.
+
+--Eh bien? demanda Rouletabille.
+
+--Eh bien, vous voyez, il ne m'a pas entendu. Donnez-moi encore mille
+levas.
+
+--En voilà cinq cents! c'est tout ce qui me reste de la provision que j'ai
+emportée de la banque de Sofia... Ne me demande plus rien!... Vladimir
+alla placer les cinq cents levas près des mille qui se trouvaient déjà sur
+la tablette.
+
+L'agha ne bougea pas davantage.
+
+L'interprète avait assisté à ce petit manège avec un grand air de
+sévérité. Il finit par dire aux jeunes gens:
+
+--Prenez-vous mon maître pour un mendiant?
+
+--Tu vois, dit Rouletabille à Vladimir. Tu nous fais faire des bêtises.
+L'agha est froissé.
+
+--L'agha est froissé de ce que nous ne lui offrons pas une assez forte
+somme et parce qu'il est persuadé qu'il nous reste encore de l'argent!
+
+--Ma parole! je n'en ai plus! dit Rouletabille.
+
+--Si... vous avez les quarante mille!...
+
+--Oh! les quarante mille ne sont ni à toi, ni à moi! répliqua Rouletabille
+sans grande conviction et en secouant la tête avec bien peu d'énergie.
+
+--Non! répondit Vladimir, ils ne sont ni à vous, ni à moi, mais ils sont à
+La Candeur!...
+
+--C'est pourtant vrai! acquiesça Rouletabille comme s'il faisait une
+grande découverte qui lui libérait la conscience... Offre-lui donc ces
+quarante mille francs qui sont à La Candeur et qu'il nous fiche la paix!
+Aussi bien, si nous ne les lui offrons pas, il les prendra bien tout de
+même,... car il doit être aussi bien renseigné sur ce que nous avons dans
+nos poches que sur ce que nous avons fait à Sofia!...
+
+Et il passa la liasse à Vladimir, qui alla la déposer près du narghilé.
+
+Cette fois, l'agha posa son bout d'ambre sur la tablette, prit les billets,
+les compta, sourit à ces messieurs et leur fit savoir par le drogman
+qu'ils pouvaient partir, qu'ils étaient libres de continuer leur voyage
+comme ils l'entendaient et qu'il priait Allah de les garder de toute
+mauvaise rencontre.
+
+Vladimir sortit de la tente en criant: «Vive La Candeur!» Rouletabille en
+criant: «Vive la Turquie!». Seul La Candeur ne cria rien du tout, et tous
+évitèrent de parler de la princesse Kochkaref, qui avait de si belles
+fourrures...
+
+V
+
+COMBAT A MORT ENTRE ATHANASE KHETEW ET GAULOW ET DE CE QUI S'ENSUIVIT
+
+La première préoccupation de Rouletabille fut de hâter la marche de la
+petite caravane pour rattraper Ivana qu'ils avaient tout à fait perdue de
+vue. Il se félicitait de la chance qui avait fait échapper la jeune fille
+aux irréguliers de l'agha, car il pensait bien que pour la fille du
+général Vilitchkov, les choses ne se seraient peut-être point passées de
+la même façon... Il voulait absolument rattraper Ivana avant le soir et se
+désolait de ne point voir réapparaître sa silhouette. Il bousculait La
+Candeur et Vladimir. Ah! tout en détestant Ivana, il l'aimait encore!...
+
+--Allons Vladimir! Allons! un peu plus vite! à quoi penses-tu, mon
+garçon!...
+
+--Je pense, monsieur, répondait le jeune Slave, je pense que ces gens
+n'ont pu être si bien renseignés sur ce que nous avons fait à Sofia, et
+sur notre arrivée dans l'Istrandja et sur mes quarante mille francs que
+par Marko le Valaque!...
+
+--Encore!... s'écria La Candeur.
+
+--Il n'aurait pas commis une pareille infamie!... dit Rouletabille.
+
+--Bah! ça le gênerait!... dit Vladimir.
+
+--Il ne savait pas que tu avais une fortune sur toi, releva La Candeur.
+
+--Si, il le savait. Il se trouvait en même temps que moi chez «ma tante».
+Seulement on lui allongea vingt levas à lui, pendant qu'on m'en comptait
+quarante mille, à moi!...
+
+--Diable! fit Rouletabille... ça devient en effet intéressant... car,
+certainement, _nous avons eu quelqu'un contre nous et autour de nous_,
+dans l'Istrandja...
+
+--C'est Marko le Valaque!... Je vous dis!... Il a voulu nous faire arrêter
+par les Turcs pour entraver nos correspondances! et il nous a dénoncés!...
+Il aura envoyé une dénonciation anonyme aux autorités d'Andrinople ou de
+Kirk-Kilissé qui ont fait prévenir l'agha!... C'est clair comme le
+jour!...
+
+--Voilà le soir qui tombe, et nous n'avons pas revu Mlle Vilitchkov... fit
+Rouletabille en pressant les flancs de sa bête...
+
+--Que le diable emporte la demoiselle! grogna La Candeur entre ses dents.
+
+--_Kara-Selim y suffira!_... fit tout bas Vladimir.
+
+--Tais-toi!... s'il t'entendait, Rouletabille te tuerait...
+
+Soudain, ils entendirent des coups de feu, un bruit de bataille... et, à
+l'issue d'un étroit défilé, les reporters, Rouletabille en tête,
+aperçurent des flammes au-dessus d'un village. Rouletabille courait,
+courait; les autres suivirent... et tous trois retrouvèrent à l'entrée du
+village _Ivana qui semblait les attendre_...
+
+Elle leur ordonna de descendre de cheval et les fit pénétrer hâtivement
+dans une maison dont la façade devait donner sur la place centrale, ou qui,
+en tout cas, n'en était pas éloignée. Ils traversèrent, derrière elle,
+plusieurs pièces, en courant, trouvèrent un escalier, s'y engagèrent et
+furent bientôt sur une terrasse contre les garde-fous de laquelle ils
+s'écrasèrent pour ne pas être atteints par les balles qui pleuvaient sur
+la place, du haut de la mosquée. De là, aplatis comme ils l'étaient, ils
+ne pouvaient être vus mais étaient placés au premier rang pour voir. Ils
+ne virent d'abord que ceci: Athanase aux prises avec Gaulow!... cependant
+qu'autour d'eux Bulgares, et bachi-bouzouks se livraient un combat acharné.
+
+Disons tout de suite que l'attitude de la jeune fille, en cette occasion,
+comme en beaucoup d'autres, parut de plus en plus louche à Rouletabille.
+Elle savait qu'Athanase était aux prises avec Gaulow et la farouche
+guerrière, l'ardente patriote qu'elle était consentait tout à coup à
+n'être que spectatrice du combat! _Elle n'allait pas aider Khetew!_... Et
+elle attendait les jeunes gens à l'entrée du village pour leur faire
+suivre un chemin d'où ils pourraient voir le combat, _mais gui les en
+éloignait_, comme si elle avait peur d'un renfort pour Khetew!...
+
+Enfin voilà un événement bien extraordinaire! Dans une des premières
+rencontres que les siens, ses frères bulgares ont avec l'oppresseur turc,
+Ivana Vilitchkov, se contente de regarder!... mais comme elle regardait!
+Ce qu'ils voyaient, du reste, avait une véritable grandeur héroïque.
+
+Dans la nuit commençante, éclairée par les flammes du minaret comme par un
+gigantesque flambeau, deux hommes, au milieu de la place, se livraient un
+combat furieux. Ils étaient le centre et le pivot d'une lutte acharnée.
+Autour d'eux, soldats bulgares et bachi-bouzouks se fusillaient, se
+déchiraient, se taillaient en pièces. Il y avait cinquante engagements
+partiels, mais on ne voyait que celui-là! Les deux héros, Gaulow et
+Athanase, étaient montés sur des chevaux qui semblaient animés de la même
+haine que leurs maîtres et qui les portaient l'un contre l'autre avec une
+furie sans égale.
+
+Les deux bêtes et les deux chefs se heurtaient avec une rage qui
+paraissait devoir, en un instant, les anéantir. On s'attendait, après le
+choc qui faisait trembler le sol de la place, à ce qu'ils roulassent tous
+quatre pour ne plus se relever, et l'esprit restait confondu de les voir
+se dégager pour courir autour de cette arène de carnage et se retrouver
+avec une force nouvelle!
+
+Les sabres tournaient autour des têtes et s'abattaient pour les faucher,
+mais les bonds prodigieux des montures sauvaient les cavaliers d'un coup
+funeste, ou un cheval se cabrait, formant bouclier, et c'était à
+recommencer! On eût dit qu'ils étaient invulnérables tous deux, et tous
+deux ne cessaient de se frapper.
+
+Ivana, haletante, regardait cette joute avec une passion qui touchait au
+délire.
+
+Des interjections, des mots inarticulés, des phrases incompréhensibles
+s'échappaient de sa gorge râlante.
+
+Dans son désordre, elle n'avait pas pris garde qu'elle avait saisi la main
+de Rouletabille et qu'elle la lui serrait avec plus ou moins de force
+suivant les phases du combat.
+
+Mais quelle ne fut pas l'horreur dans laquelle Rouletabille fut plongé en
+constatant soudain que chaque pression de cette main fiévreuse, que chaque
+soupir de cette gorge haletante était pour Gaulow.
+
+Oui, alors que Rouletabille et ses compagnons suivaient les péripéties de
+cette terrible passe d'armes avec une angoisse qui augmentait chaque fois
+qu'Athanase courait un danger plus grand, et avec un espoir qui
+s'exprimait par d'encourageantes exclamations chaque fois que ce dernier
+semblait prendre le dessus, Ivana, elle, partageait des émotions
+diamétralement opposées.
+
+Quand Gaulow, sous un coup imprévu, semblait menacé, elle était prête à
+défaillir et c'est avec peine qu'elle retenait le cri de son allégresse
+quand on pouvait croire que tout était fini pour Athanase.
+
+Soudain, comme le cheval de Gaulow venait de s'abattre, entraînant dans sa
+chute son cavalier, elle eut un sourd gémissement.
+
+En un instant, Athanase, hors de selle, s'était jeté sur le pacha noir, le
+sabre haut.
+
+Gaulow faisait des efforts inouïs pour se dégager de sa bête, mais il n'y
+parvint que dans le moment qu'Athanase l'abattait d'un coup terrible.
+
+Le pacha noir tomba au milieu des cris de victoire des Bulgares, qui
+traînèrent sa dépouille au milieu de la place, cependant que les
+bachi-bouzoucks, qui avaient décidément le dessous, s'enfuyaient de toutes
+parts.
+
+La Candeur, Vladimir, Tondor s'étaient levés et applaudissaient au
+triomphe de leur champion; mais Rouletabille était occupé à soutenir Ivana
+qui, sans force, quasi mourante, s'était laissée tomber dans les bras du
+reporter et tournait vers lui une figure désespérée.
+
+--Ivana, lui dit Rouletabille, revenez à vous!... reprenez vos sens!...
+_C'est sans doute la joie qui vous tue!_...
+
+A cette parole fatale, la jeune fille eut un douloureux sourire et ne
+répondit rien...
+
+Sur la place, il n'y avait plus de combat qu'autour de la mosquée, où
+quelques bachi-bouzoucks s'étaient réfugiés et risquaient d'être brûlés
+vifs!... Aussi s'efforçaient-ils d'en sortir, cependant que les Bulgares,
+avec des cris de joie et de victoire, et tout aussi cruels que les Turcs,
+les rejetaient dans la fournaise...
+
+--Allons féliciter Athanase!... s'écria La Candeur.
+
+--Allez donc! fit Rouletabille: _Madame_ est souffrante, je reste près
+d'elle...
+
+--Allez-vous-en tous! pria Ivana... dans un souffle... ne vous occupez pas
+de moi...
+
+Or dans le moment il y eut un curieux mouvement sur la place...
+
+On vit tout à coup courir et se grouper les Bulgares; ceux qui étaient
+descendus de cheval remontaient en selle avec une hâte fébrile... une
+sonnerie de clairon appela les retardataires... quelques coups de feu
+furent encore tirés ça et là, puis toute la troupe, avec Athanase Khetew,
+disparut... vida la place, abandonna le village pour la direction du
+Nord.
+
+--Qu'est-ce que ça signifie? demanda La Candeur.
+
+--Ça signifie, mon cher, que les Turcs ne doivent pas être loin et qu'ils
+reviennent en nombre!... répliqua Rouletabille... Allons! oust!
+sauvons-nous, s'il en est temps encore!... Un peu de courage, madame!...
+ajouta-t-il en se tournant vers Ivana... Il faut vous remettre d'une
+émotion aussi douloureuse!...
+
+Elle eut encore son sourire navré; mais avec effort, elle s'était
+redressée... Il la vit pâle comme un spectre et titubante...
+
+Rouletabille était bien aussi pâle qu'elle et il pensait:
+
+«Comme elle l'aimait, ce bourreau de sa famille!»
+
+Et il la méprisait et la détestait et eût voulu lui faire du mal... Car il
+souffrait atrocement et elle n'avait même pas l'air de s'en apercevoir.
+
+Elle ne pensait qu'au mort, qu'à ce grand corps noir ensanglanté qui avait
+été abattu par Athanase et que les soldats avaient emporté comme un
+trophée après l'avoir traîné hideusement autour de la place.
+
+--Vite!... s'écria Vladimir... Voilà les bachi-bouzoucks qui sortent de
+leur mosquée... Nous n'allons plus avoir affaire qu'à des Turcs...
+
+Mais il était trop tard pour partir...
+
+Les Turcs étaient déjà là... Les bachi-bouzoucks étaient revenus avec une
+troupe importante de réguliers qui reprenait possession du village avec
+des cris, des injures à l'adresse de l'ennemi en fuite.
+
+Le commandant du détachement turc, qui tenait son quartier général à
+Almadjik, apprenant par les familles osmanlis qui avaient abandonné leur
+village, après avoir préalablement massacré les indigènes bulgares, que
+les escadrons de Stanislawoff avaient été vus dans cette région de
+l'Istrandja-Dagh et accouraient à marche forcée, avait rassuré toute la
+population: d'après ses renseignements personnels, il affirmait que toute
+l'armée bulgare était descendue à l'Ouest par la Maritza, sur
+Mustapha-Pacha, et allait concentrer son effort sur Andrinople; donc les
+cavaliers aperçus par les populations de l'Est ne pouvaient être que des
+reconnaissances appartenant à l'extrême aile gauche de cette armée
+d'investissement, et les forces dont elles disposaient ne pouvaient être
+que peu considérables.
+
+Et il avait envoyé deux compagnies dans le village, jugeant qu'elles
+seraient bien suffisantes pour faire tourner casaque à l'ennemi. Cette
+erreur du chef du détachement d'Almadjik fut renouvelée vingt-quatre
+heures plus tard par le pacha commandant les troupes de Kirk-Kilissé,
+lequel devait les faire sortir également du retranchement de la ville pour
+courir à un adversaire jugé sans importance... car, personne, en Turquie,
+comme nous l'avons dit, n'attendait la troisième armée par
+l'Istrandja-Dagh!...
+
+Le village fut donc réoccupé, et si vite que les reporters n'eurent point
+le temps de sortir!...
+
+Ils résolurent de se cacher et d'attendre la pleine nuit pour gagner la
+campagne; c'est ainsi qu'ils descendirent précipitamment des terrasses, où
+ils s'étaient d'abord réfugiés, dans les caves où ils espéraient être plus
+en sûreté.
+
+Ivana suivait Rouletabille comme une ombre... ses gestes étaient ceux
+d'une automate... En vérité, depuis la mort de Gaulow, elle semblait avoir
+perdu la raison... Quelquefois un étrange et désolé sourire apparaissait
+par instant sur cette face de morte quand Rouletabille lui parlait, et
+ajoutait à l'allure générale de démence qui frappait en elle...
+
+Maintenant ils étaient terrés dans cette cave... et ils pouvaient espérer
+y passer quelques heures tranquilles jusqu'à l'arrivée du gros de l'armée
+bulgare quand, par les soupiraux qui donnent sur la place, ils aperçurent
+un mouvement qui les intrigua et bientôt les effraya... C'étaient toutes
+les familles osmanlis qui revenaient dans le village, persuadées qu'elles
+n'avaient plus rien à craindre, et se réinstallaient à domicile.
+
+N'ayant pas trouvé de quoi se loger à Almadjik, elles s'étaient laissé
+facilement convaincre par les raisonnements optimistes du chef du
+détachement et s'étaient remises en route pour rentrer chez elles derrière
+les troupes.
+
+La demeure abandonnée dans laquelle les reporters s'étaient réfugiés
+allait donc se trouver de nouveau occupée: ils pouvaient redouter d'être à
+chaque instant découverts. Or la première entrevue qu'ils avaient eue avec
+l'agha n'était point pour les encourager à avoir une confiance illimitée
+dans l'hospitalité turque, surtout depuis qu'ils savaient qu'ils avaient
+été dénoncés aux autorités comme des agents de Sofia.
+
+Si on les fouillait, ils n'avaient sur eux que des laissez-passer bulgares
+et ils pouvaient être fusillés sur-le-champ, comme espions.
+
+Le propriétaire de la bâtisse, l'une des plus importantes du village, fit
+bientôt son entrée dans la cour avec sa famille, ses femmes et ses
+domestiques. Ces gens étaient suivis des charrettes sur lesquelles ils
+avaient entassé leur mobilier... Ils passèrent une partie de la nuit à les
+décharger, cependant que, sur la place, les réguliers et les
+bachi-bouzouks devisaient en fumant et en buvant du raki autour de grands
+feux.
+
+C'est en vain que nos jeunes gens essayèrent plusieurs fois de sortir...
+Ils n'avaient pas plus tôt risqué quelques pas dehors qu'ils étaient
+obligés de regagner leur retraite s'ils ne voulaient pas être découverts.
+Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient, leur situation devenait
+plus tragique: ils n'attendaient plus l'armée bulgare avant la journée du
+lendemain et ils ne doutaient pas que, pour une raison ou pour une autre,
+leurs hôtes ne descendissent bientôt dans les caves.
+
+--Si encore elles étaient pleines de vin! soupira La Candeur, qui ignorait
+les lois du Prophète et qui, depuis le donjon où il avait cru trouver la
+mort, s'efforçait, de temps à autre, à se donner des airs de bravache et
+affectait, par désespoir, de rire de tout... Ça n'est pas plus désolant
+qu'autre chose de passer sa vie dans une cave quand elle est bien
+garnie... Ainsi, Rouletabille, rappelle-toi, dans _les Trois
+Mousquetaires_, rappelle-toi Athos assiégé dans une cave, et le massacre
+de bouteilles qu'il faisait!...
+
+--Mon pauvre La Candeur... dit Rouletabille, tu n'as vraiment pas de
+veine... je t'ai conduit dans un pays où le massacre des bouteilles est le
+seul qui soit défendu!
+
+Et comme si l'événement voulait lui donner raison, des cris terribles
+montèrent tout à coup dans la nuit, au milieu d'un grand bruit de
+bataille.
+
+Des coups de feu se faisaient entendre aux quatre coins du village et
+toute la soldatesque qui remplissait la place disparut en un instant,
+fuyant dans un désordre indescriptible, abandonnant armes et bagages.
+
+--Ça ne peut-être que les Bulgares qui reviennent, s'écria Vladimir! nous
+voilà bons!
+
+Et il était déjà prêt à se jeter dehors, mais Rouletabille le pria de se
+tenir tranquille...
+
+En effet, bien que ce fût, comme il était à prévoir, une des colonnes de
+la troisième armée qui traversait le village, il était bien dangereux de
+se montrer à cette heure, où la rage des comitadjis qui avaient rejoint
+cette colonne et la fureur des soldats que leurs officiers étaient
+impuissants à retenir, anéantissaient tout, tuaient tout.
+
+Des clameurs de mort, les cris des femmes et des enfants que l'on égorge
+allaient faire frissonner les reporters au fond de leur retraite...
+
+Les Bulgares mettaient à sac les maisons et faisaient autant d'innocentes
+victimes que les Turcs eux-mêmes. Le sang payait le sang.
+
+Sur la place de ce petit village, les reporters assistaient dès la
+première heure de la lutte à toute la guerre balkanique et à ses hideuses
+représailles. Du courage, de l'héroïsme et des atrocités!
+
+Ils avaient vu les pauvres paysans bulgares assassinés par les Turcs:
+maintenant, ils regardaient avec horreur les familles turques massacrées
+par les Bulgares.
+
+Par les soupiraux de la cave, rien ne leur échappait de ce qui se passait
+sur la place où s'étaient réfugiés, derrière la porte à demi consumée de
+la mosquée, des femmes et des enfants. Les malheureuses victimes
+poussaient des cris déchirants et tendaient en vain des mains
+suppliantes... Les comitadjis qui, tous, avaient quelque membre de leur
+famille à venger, n'en épargnaient aucune. Longtemps Rouletabille et ses
+compagnons devaient être poursuivis par le hideux cauchemar de cette
+affreuse nuit. Misérable terre où depuis des siècles s'accumulaient tant
+de sujets de discorde; les uns et les autres se la disputaient au nom de
+la justice et de la fraternité, prétendant chacun qu'ils avaient des
+populations asservies à délivrer!
+
+--Eh bien! ils les délivrent tous! exprimait avec une amère mélancolie le
+brave La Candeur... Oui, ils les délivrent de la vie!... Quand les Turcs
+ont passé et que les Bulgares sont partis, la population peut être
+tranquille, elle n'existe plus!...
+
+Et il conclut, étrangement prophétique: «Au fond, ces gens-là ont les
+mêmes goûts. Ils doivent être de la même race: ils ne sont pas faits pour
+se combattre, mais pour s'entendre!...»
+
+Ivana s'était détournée pour ne point voir et Rouletabille constata même
+qu'elle se bouchait les oreilles pour ne pas entendre. Soudain, une petite
+fille qui avait échappé aux comitadjis fit le tour de la place en courant,
+en criant et en pleurant.
+
+La pauvre petite avait été découverte tandis qu'elle se cachait sous un
+amas de cadavres qui étaient sans doute ceux de sa mère et de sa famille,
+et maintenant elle fuyait devant un grand diable de Bulgare qui courait
+derrière elle, le sabre nu.
+
+Rouletabille n'avait pu retenir une sourde exclamation de pitié à laquelle
+répondit une injure de La Candeur à l'adresse du soldat barbare.
+
+L'enfant allait être atteinte. Une épouvante sans nom était peinte sur son
+visage, dans ses grands yeux qui cherchaient partout un refuge sans le
+trouver.
+
+--Il y aurait un moyen de sauver l'enfant! dit Rouletabille: ce serait de
+tuer le Bulgare.
+
+Et il sortit son revolver de sa poche.
+
+Ivana avait entendu la phrase, avait vu le mouvement. Elle se jeta sur la
+main du reporter.
+
+--Vous n'allez pas commettre ce crime? s'écria-t-elle.
+
+--Quel crime?... répliqua Rouletabille, en se dégageant. Celui de tuer un
+bourreau d'enfants?...
+
+--C'est un Bulgare!... Et vous ne tirerez pas sur un Bulgare, moi étant
+là!...
+
+--Je vous obéis, Ivana, fit Rouletabille sur un ton glacé; mais soyez
+Bulgare jusqu'au bout et ayez au moins le courage de regarder mourir cette
+enfant!
+
+La petite avait trébuché tout près du soupirail où se tenaient Ivana et le
+reporter; et le soldat, encouragé par les ricanements de ses camarades,
+s'apprêtait à faire un mauvais parti à la petite, quand celle-ci glissa
+sous ses yeux et disparut comme par enchantement dans la terre.
+
+C'était Ivana qui avait allongé les bras hors du soupirail et avait attiré
+l'enfant dans la cave, d'un mouvement si rapide et si spontané que les
+reporters en furent aussi étonnés que le soldat lui-même.
+
+La petite tremblait comme une feuille dans les bras d'Ivana qui essayait
+de la rassurer, pendant que, sur la place, les Bulgares, furieux, se
+concertaient, et s'étant rendu compte que leur proie leur avait échappé
+par le soupirail, se précipitaient dans la maison.
+
+--Ah bien! s'écria La Candeur, une fois de plus nous voilà propres!
+
+--Ils vont venir nous fusiller ici, croyant avoir affaire à des Turcs;
+nous ferions bien de sortir, dit Rouletabille.
+
+--Si nous sortons avec cette petite, dit Ivana, ils vont la tuer...
+
+--Eh bien, laissez-la ici!... dit Vladimir, elle leur échappera peut-être.
+
+--Non! s'écria Ivana. Sortez, vous autres!... Vous leur raconterez ce que
+vous voudrez!... Mais moi, je reste avec la petite.
+
+L'enfant serrait éperdument de ses petits bras sa bienfaitrice...
+
+--Vous allez vous faire massacrer toutes les deux ici!... dit
+Rouletabille.
+
+--Tant mieux! fit Ivana d'une voix sombre. N'avez-vous pas voulu sauver
+cette, enfant?... Je ne m'en séparerai pas!...
+
+--Nous n'allons cependant pas tous nous faire tuer pour cette petite
+Turque! gronda La Candeur que le geste généreux d'Ivana avait d'abord
+enthousiasmé et qui commençait maintenant à le trouver un peu...
+encombrant...
+
+Et comme des cris retentissaient dans la cour, il sortit de la cave en
+criant: «Francis! Francis!...» et en agitant un mouchoir en guise de signe
+de paix... Il fut tout de suite entouré de comitadjis qui l'assourdirent
+d'un charabia qu'il comprenait fort bien car il était accompagné de gestes
+de menaces. Ils réclamaient, à ne s'y point méprendre, la petite fille et
+ils accusaient La Candeur de la leur avoir prise!... Ils le malmenèrent
+même assez fortement et cela aurait pu tourner mal, car La Candeur
+commençait à fermer les poings, quand Rouletabille, Vladimir et Tondor
+sortirent de la cave.
+
+Vladimir s'avança et parla aux comitadjis avec une grande audace, criant
+plus fort qu'eux, se disant l'ami du général Stanislawoff, représentant
+Rouletabille comme le plus grand reporter de l'Europe qui avait été obligé
+de se cacher avec ses compagnons au fond de cette cave pour échapper à la
+rage meurtrière des Turcs. Il leur dit encore qu'ils avaient avec eux la
+nièce du général Vilitchkov, pupille du général-major, mais que celle-ci
+ne sortirait de son trou que lorsque les Bulgares auraient juré de la
+laisser passer avec cette petite fille qu'elle avait en effet arrachée à
+la barbarie de ses compatriotes. Sur quoi Vladimir leur fit honte de se
+montrer aussi sanguinaires que les oppresseurs de la Thrace qu'ils étaient
+venus châtier.
+
+Il termina en déclarant que ses compagnons et lui exigeaient d'être
+conduits sur-le-champ, tous ensemble, à un officier d'état-major.
+
+Les comitadjis, sous l'effet de cette menace inattendue, se consultèrent
+et finirent par promettre qu'ils ne toucheraient pas à la petite fille.
+
+Rouletabille alla en prévenir Ivana qui consentit à se montrer avec
+l'enfant, la portant dans ses bras.
+
+Alors les comitadjis lui dirent:
+
+--Tu n'es pas la vraie nièce du général Vilitchkov, qui a été assassiné
+par les Pomaks, sans quoi tu n'essayerais pas de sauver une petite
+musulmane dont les parents ont assassiné tes parents! Donne-nous donc
+cette enfant et nous te vengerons, puisque toi, tu n'as pas le courage de
+le faire toi-même.
+
+Ivana leur répondit:
+
+--Je suis la nièce du général Vilitchkov et je vous ordonne de me conduire
+à votre chef.
+
+--Nous n'avons pas de chefs! Nous sommes de libres comitadjis!...
+répondirent-ils, et ils voulurent mettre la main sur elle...
+
+--Vous êtes des assassins... s'écria-t-elle.
+
+Alors ce fut une mêlée indescriptible. Les reporters voulaient la défendre
+et les comitadjis voulaient l'atteindre. La Candeur criait toujours:
+«Francis! Francis!...»
+
+Vladimir continuait de les menacer de la colère du général!
+
+Rouletabille s'attendait à ce qu'ils fussent tous passés par les armes
+avant cinq minutes.
+
+Et Ivana, avec une maladresse qui paraissait voulue, ne cessait pas
+d'invectiver les comitadjis et de les couvrir d'injures. L'un d'eux se rua
+tout à coup sur elle et, bousculant Rouletabille, leva un grand coutelas
+qui était destiné à la poitrine d'Ivana et qui vint frapper la petite
+musulmane.
+
+L'enfant poussa un soupir, ferma les yeux et glissa d'entre les mains
+d'Ivana qui était restée debout, immobile, pâle d'horreur et tout
+éclaboussée de ce jeune sang vermeil.
+
+Aussitôt comme si ce sang répandu avait eu la vertu d'apaiser toutes les
+colères, les comitadjis cessèrent leurs attaques et leurs cris et se
+mirent à la disposition des jeunes gens pour les conduire à l'état-major
+de la quatrième colonne de la troisième armée qui venait de s'installer à
+Almadjik.
+
+Rouletabille accepta aussitôt et les jeunes gens s'en furent, entourés de
+comitadjis, comme des prisonniers.
+
+Ils marchaient en silence. Rouletabille, à un moment, s'aperçut qu'Ivana
+pleurait. Il en eut le coeur tout chaviré, car il pensa qu'elle songeait à
+cette pauvre enfant qu'elle avait été impuissante à sauver. Il crut devoir
+lui adresser quelques paroles de consolation. Elle lui répondit
+textuellement:
+
+--Je ne pleure point la mort de cette petite. Son sort était écrit.
+D'autres enfants turcs mourront encore comme sont morts d'autres enfants
+bulgares, comme est morte ma petite soeur Irène... Non, je pleure
+seulement ce coup de couteau dont cette enfant est morte, ce coup de
+couteau qui m'était destiné et qui aurait si bien fait mon affaire!...
+
+Alors, entendant cela qui dépeignait son état de désespoir causé par une
+autre mort qui aurait dû au contraire la réjouir, Rouletabille se tut,
+décidé à ne plus lui adresser la parole, et la laissa marcher devant lui
+comme une étrangère. Il lui paraissait que tout lien était rompu entre eux
+deux et que rien ne les rapprocherait plus jamais...
+
+VI
+
+C'EST AU TOUR DE LA CANDEUR DE RACONTER UNE ÉTRANGE HISTOIRE A
+ROULETABILLE
+
+Ils furent ainsi conduits jusqu'aux avant-postes, devant Almadjik, où ils
+trouvèrent l'état-major du général Dimitri Sanof et le général lui-même
+qui les reçut avec une véritable joie.
+
+C'est à lui qu'Athanase s'était adressé après l'accompagnement de sa
+mission pour obtenir le commandement d'un petit détachement de cavalerie
+qui avait pris les devants et s'était porté sur le Château Noir, dans le
+but de délivrer la nièce du général Vilitchkov et les reporters français.
+
+Bien qu'alors il ne l'eût point renseigné exactement sur la nature des
+services rendus par Ivana et ses compagnons, Athanase en avait assez dit,
+avant son départ, au général pour que celui-ci n'ignorât point que le
+général Stanislawoff serait reconnaissant à ses compagnons d'armes de bien
+traiter les jeunes gens.
+
+Rouletabille raconta au général, en quelques mots, les péripéties de leur
+fuite de la Karakoulé, puis le Voyage que leur avait fait faire Athanase
+Khetew, leurs démêlés avec l'agha, enfin le combat auquel ils avaient
+assisté du haut des terrasses entre Athanase Khetew et Gaulow. Depuis sa
+victoire ils n'avaient pas revu Athanase Khetew.
+
+Naturellement, Dimitri Sanof se mit à leur entière disposition pour tout
+ce dont ils pouvaient avoir besoin, et La Candeur, en entendant ces bonnes
+paroles, put croire que tous leurs malheurs étaient finis et qu'ils
+touchaient à la fin de leur mauvaise fortune.
+
+Il trouvait, quant à lui, qu'il était grand temps qu'ils prissent quelque
+repos et goûtassent à quelques douceurs.
+
+Rouletabille accepta de grand coeur les offres du général, mais il lui fit
+entendre qu'il lui serait particulièrement reconnaissant de lui faciliter
+sa tâche de reporter. Il s'estimerait amplement payé de tous les maux
+soufferts au fond de la Karakoulé s'il pouvait faire parvenir à son
+journal les nombreux feuillets de correspondance qu'il avait écrits depuis
+son entrée dans l'Istrandja-Dagh.
+
+Le général lui répondit qu'il avait tout à fait confiance en lui et qu'il
+lui épargnerait les retards et les difficultés de la censure militaire
+pourvu qu'il prît, bien entendu, l'engagement de ne rien télégraphier ni
+écrire qui fût susceptible de gêner les mouvements de la troisième armée.
+Sur quoi il lui remit une _lettre blanche_ qui lui permettait, à lui et à
+ses compagnons, d'aller où ils voulaient et partout où ils le jugeaient
+bon pour l'accomplissement de leur tâche.
+
+Toutefois, le général ne crut point devoir cacher aux reporters qu'il leur
+serait à peu près impossible de correspondre avec Paris avant que l'armée
+eût atteint la ligne de Kirk-Kilissé-Selio-Lou, c'est-à-dire avant qu'elle
+ne fût sortie de l'Istrandja-Dagh; toutes les lignes de la région avaient
+été détruites par les Turcs, et les Bulgares passaient si vite qu'ils ne
+prenaient même point le temps de les rétablir.
+
+--Ce n'est ni à Almadjik où nous sommes, aujourd'hui, dit le général, ni à
+Kadikeuï, où nous serons demain à midi, ni à Demir-Kapou, où nous serons
+demain soir, que vous pourrez télégraphier... dit-il, mais je vous donne
+rendez-vous à Akmatcha. Là, nous devons rétablir toutes les communications
+avec l'armée jusqu'à Mustapha-Pacha, jusqu'au quartier général, avant de
+tenter l'assaut des lignes de défense de Kirk-Kilissé. Si vous êtes là,
+dans les premiers jours, je vous promets de faire partir vos télégrammes,
+s'ils ne sont pas compromettants, mais ne tardez pas, car je ne pourrai
+plus répondre de rien sitôt que les opérations importantes auront
+commencé.
+
+--Eh bien, général, nous allons partir tout de suite, fit Rouletabille.
+Comme cela, nous serons à peu près sûrs d'arriver à temps et de tout
+voir...
+
+--Comme vous voudrez! répondit le chef, mais vous ne devez pas vous
+dissimuler les dangers d'une telle marche!
+
+--Ils sont certains, dit La Candeur, le général a raison; nous allons nous
+faire tuer et je commence à en avoir assez, moi, de me faire tuer, dans ce
+pays si triste, où il pleut toujours!... Songe donc, Rouletabille, la
+guerre est à peine commencée et deux des nôtres sont déjà restés sur le
+carreau, ce pauvre Modeste et ce brave Katerdjibaschi!
+
+--Eh bien, tu resteras sous ta tente, toi, La Candeur! tu resteras avec
+Mlle Vilitchkov qui a besoin de repos!...
+
+Mais Ivana déclara à Rouletabille et au général, lequel mettait galamment
+à sa disposition le confort un peu rustique de son quartier général,
+qu'elle tenait à être aux avant-postes et voulait être traitée par les
+chefs de son pays non point en femme, mais en soldat.
+
+Elle se fit donner les insignes de la Croix-Rouge et demanda certains
+pouvoirs qui lui permettraient de tenter de s'opposer aux excès et aux
+vengeances atroces des troupes à leur arrivée dans des contrées où elles
+trouvaient toute la population bulgare massacrée.
+
+Le général, à ce propos, ne dissimula pas un amer sourire. Il se borna à
+lui dire qu'il souhaitait bonne chance à son zèle humanitaire...
+
+--Cette guerre sera atroce, général, dit Rouletabille.
+
+--Elle sera victorieuse, lui répondit-il.
+
+Le lendemain, vers midi, les jeunes gens, avec l'avant-garde d'une brigade
+de la cinquième division arrivaient à Kadikeuï. Mais La Candeur n'était
+pas avec eux!...
+
+Rouletabille ne lui avait accordé que trois heures de repos, et quand
+Tondor l'avait éveillé, La Candeur s'était mis dans un état de rage
+terrible, menaçant d'étrangler le domestique de Vladimir s'il se
+permettait de troubler encore son sommeil.
+
+Alors Rouletabille avait ordonné à la petite caravane de partir sans plus
+s'occuper de La Candeur. Cependant il avait eu soin d'aller chercher sous
+la tête du reporter la fameuse serviette pleine d'articles qui, à travers
+toutes ces aventures, ne quittait jamais le bon La Candeur et lui servait
+d'oreiller.
+
+Ils déjeunèrent en quelques minutes à Kadikeuï et se dirigèrent sur
+Demir-Kapou.
+
+La petite caravane suivait lugubrement un étroit sentier, à la file.
+D'abord Tondor en éclaireur, puis Vladimir, puis Ivana, puis Rouletabille.
+Tous étaient fort mélancoliques pour des raisons différentes. Vladimir
+était triste parce que La Candeur lui manquait.
+
+Autour d'eux, au-dessus d'eux, sur les cimes, ou marchant dans d'étroites
+vallées, les éclaireurs d'avant-garde de la prochaine colonne leur
+faisaient un cortège fort disséminé. De temps en temps, on entendait un
+coup de fusil... puis tout retombait à son morne silence. On traversait un
+désert dont tous les anciens habitants, les Turcs comme les Bulgares,
+avaient fui, instruits par les premières expériences.
+
+Des colonnes de fumée montaient ça et là de chaumières en ruines.
+
+Tout à coup, les jeunes gens entendirent un galop derrière eux et Vladimir
+poussa un cri de joie: il avait reconnu dans le nouvel arrivant La Candeur
+avec sa cantine aux chaussures qu'il avait retrouvée parmi le bagage
+rapporté, quelques jours auparavant, de la Karakoulé par Athanase. La
+Candeur crevait une mule sous lui pour rejoindre Rouletabille. Sa bête fit
+encore quelques pas, après avoir rejoint le cheval de Rouletabille, et
+puis s'abattit. Mais La Candeur avait déjà sauté sur le chemin et se
+précipitait vers son chef de reportage.
+
+--Ah! bien! lui cria-t-il. Tu as la serviette!
+
+Et il poussa un soupir de soulagement...
+
+Ayant soufflé un peu, il reprit:
+
+--Figure-toi que je rêvais que Marko le Valaque venait, pendant mon
+sommeil, me dérober ma serviette!... alors je me suis réveillé... je tâte
+sous ma tête!... Rien!... je bondis. Il n'y avait plus de serviette!... et
+vous étiez tous partis!... Alors, Rouletabille, j'ai pensé que tu pouvais
+très bien m'abandonner dans ce pays de sauvages...
+
+--Au milieu de trente mille hommes qui veillaient sur ton repos!... dit
+Rouletabille très froid.
+
+--Tu pouvais très bien m'abandonner, moi, mais j'ai pensé que tu étais
+incapable d'abandonner la serviette aux reportages! Tu vois que je n'ai
+pas perdu de temps pour venir la rattraper... rends-moi la serviette!
+
+--Je regrette que tu te sois dérangé pour elle, dit Rouletabille. Tu ne
+l'auras plus.
+
+--Je n'aurai plus la serviette, moi!...
+
+--Non!... tu ne l'auras plus!...
+
+--Et qui est-ce qui l'aura, alors?...
+
+--Quelqu'un qui en est digne!... et ce n'est pas toi!... Tu as cessé
+d'être mon secrétaire, La Candeur! Tu as cessé d'être mon second! Tu
+pourras dormir tout ton saoul!... partir, rester, retourner à Paris...
+faire tout ce que tu voudras!... ça m'est parfaitement égal! Tenez,
+Vladimir, voilà ma serviette, je vous nomme mon kaïmakan!... mon
+khalifat!...
+
+Et il lui donna la serviette, insigne de ses nouvelles fonctions. La
+Candeur poussa une sorte de rugissement, mais Vladimir se fit à l'instant
+plus grand sur ses étriers et La Candeur baissa la tête, effroyablement
+humilié...
+
+On ne l'entendit plus.
+
+Rouletabille se replongea dans ses amères réflexions jetant de temps à
+autre un coup d'oeil sur Ivana qui se laissait aller au pas de sa bête
+sans plus faire attention au reporter que s'il n'existait pas.
+
+C'était à la fois trop de mépris et trop d'injustice! Rouletabille avait
+eu beau prendre la résolution de rester désormais indifférent à tout ce
+que pourrait faire cette fille bizarre et incompréhensible, il n'en était
+pas moins horriblement vexé de l'absolue indifférence avec laquelle elle
+le traitait...
+
+Il sentait monter en lui une sourde colère contre l'ingrate et, comme il
+arrive souvent, ce ne fut point sur l'objet même de cette colère que
+celle-ci retomba...
+
+Ses regards hostiles rencontrèrent par hasard La Candeur qui avait pris
+tranquillement son parti de faire le chemin à pied et qui, depuis quelques
+instants, faisait même ce chemin joyeusement, et en sifflotant,
+manifestation bien anodine contre la mercuriale de tout à l'heure.
+
+Rouletabille se trouva tout de suite furieux de la bonne humeur de La
+Candeur. Il la trouva insultante, et il cherchait déjà l'occasion de lui
+dire quelque chose de désagréable, quand, soudain, il s'aperçut que La
+Candeur portait la serviette!...
+
+--La Candeur!...
+
+--Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?...
+
+--Viens ici!...
+
+--Qu'est-ce que tu veux?
+
+--Je te dis de venir ici!
+
+La Candeur s'en vint auprès de Rouletabille en le regardant, la bouche
+ouverte, avec de grands yeux naïfs:
+
+--Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal?
+
+--Pourrais-tu me dire ce que c'est que tu portes, là, sous ton bras?
+
+--Sous le bras? Tu le vois bien, c'est la serviette!...
+
+--Tu l'as chipée à Vladimir!
+
+--Moi? pas du tout! me prends-tu pour un voleur?
+
+--Comment se fait-il que Vladimir, à qui j'avais confié cette serviette,
+te l'ait rendue?
+
+--C'est moi qui la lui ai reprise par pitié, parce que je le trouvais trop
+chargé.
+
+--Trop chargé avec une serviette?
+
+--Je vais te dire: c'est Vladimir qui a d'abord eu pitié de moi en me
+voyant à pied, portant ma cantine: alors, comme il était à mule, il a eu
+la bonté de prendre avec lui ma cantine. Une fois qu'il a eu la cantine,
+je l'ai trouvé bien embarrassé avec ma cantine et la serviette; alors je
+lui ai repris la serviette!...
+
+--C'est bien, envoie-moi Vladimir!...
+
+Arrivée de Vladimir, qui baisse le nez et a l'air certainement plus
+embarrassé que s'il avait conservé la serviette. Même air naïf que La
+Candeur:
+
+--Monsieur?
+
+--Vladimir, dit Rouletabille, j'avais fait de vous mon secrétaire. C'était
+un honneur!
+
+--Oui, m'sieur...
+
+--Je vous avais donné ma serviette!
+
+--Oui, m'sieur!
+
+--Vous saviez que ce que j'en faisais était pour punir La Candeur, qui
+tenait beaucoup à cette serviette?...
+
+--Oui, m'sieur!...
+
+--Comment se fait-il que La Candeur porte maintenant cette serviette que
+je vous avais confiée?
+
+--Monsieur, il me l'a achetée!
+
+--Ah! ah!... Il vous l'a achetée!... Et vous trouvez tout naturel de
+vendre une serviette qui ne vous appartient pas... de la céder pour
+quelques sous, au premier venu!...
+
+--Monsieur, je ne l'aurais pas vendue au premier venu!...
+
+--Allons donc! Il n'aurait eu qu'à y mettre le prix! Je vous connais
+maintenant, beau masque!...
+
+--Monsieur, je suis fâché que vous ayez une aussi mauvaise opinion de
+moi!... Je vous répète que je ne l'aurais pas vendue au premier venu parce
+que le premier venu ne me l'aurait jamais payée aussi cher que La
+Candeur!... et je ne vous cache pas, monsieur, que c'est à cause de
+l'importance de la somme que j'ai cédé votre serviette...
+
+--Qu'est-ce que vous me racontez, Vladimir? La Candeur n'a pas le sou!...
+
+--La Candeur, monsieur, est très riche... ou du moins il l'était!...
+
+--Enfin! il ne vous a pas acheté cette serviette quarante mille francs!...
+Il est trop tard!...
+
+--Monsieur, il me l'a achetée cent mille!...
+
+--Cent mille francs!...
+
+Ici, La Candeur, qui avait écouté tout ce dialogue, se redressa de toute
+sa taille, qui était haute, et il dit:
+
+--Qui est-ce qui ne donnerait pas cent mille francs pour avoir l'honneur
+de porter la serviette de Joseph Rouletabille, le premier reporter de
+l'_Époque_?
+
+--Tu te fiches de moi, dit Rouletabille...
+
+--Je ne me fiche de personne!... Sans compter qu'en donnant ces cent mille
+francs à Vladimir, j'ai fait une excellente opération, se glorifia La
+Candeur.
+
+--Explique-moi un peu cela, dit Rouletabille.
+
+--Voilà... Tu vas voir comme c'est simple. Après que tu nous eus confisqué
+mon argent et nos cartes, nous avons continué de jouer à un autre jeu!
+
+--Ah! Ah!...
+
+--Quand le service nous le permettait...
+
+--Oui, oui!...
+
+--Et sans que tu t'aperçoives de rien, car nous n'aurions pas voulu te
+faire de la peine...
+
+--Va donc!
+
+--Cette fois, j'ai commencé par perdre!
+
+--C'était bien fait!
+
+--Attends donc!... comme je n'avais plus d'argent, j'ai signé des billets
+à Vladimir pour une somme assez rondelette. Or ces billets, étant à
+échéance assez rapprochée, m'empêchaient de dormir. Je suis un peu comme
+ce pauvre Modeste, moi, je tiens beaucoup à mon sommeil. Si bien que j'ai
+tout fait pour regagner mes billets.
+
+--Tu as triché! dit Vladimir.
+
+--Je l'avoue... J'ai si bien triché que j'ai gagné presque tout le temps,
+et qu'après avoir regagné mes billets, j'en ai gagné d'autres que j'ai
+fait, cette fois, signer à Vladimir... Je lui en ai fait signer pour cent
+mille francs... Cent mille francs de billets, c'est quelque chose, même
+quand ils sont signés par Vladimir Pétrovitch de Kiew.
+
+--Je doute, dit Rouletabille, qu'ils aient produit sur Vladimir le même
+effet que sur toi. N'est-ce pas, Vladimir?
+
+--Eh! monsieur, je suis d'une famille fort honorable, répondit Vladimir,
+et si ces billets ne venaient point me troubler la nuit, ils me donnaient
+une mine fort renfrognée pendant le jour.
+
+--Je ne m'en suis jamais aperçu, dit Rouletabille.
+
+--Parce que c'est un garçon bien élevé, répliqua La Candeur, et qu'il sait
+dissimuler devant toi. Mais quand il était seul avec moi, c'était
+incroyable la mine qu'il me faisait. Encore tout à l'heure, je l'ai vu si
+triste que je lui ai dit: «Rends-moi la serviette, je te rendrai tes cent
+mille francs!» Il m'a allongé la serviette, je lui ai passé ses billets...
+et maintenant voyez comme il est gai! J'aime les gens gais, moi!... Je les
+aime d'autant plus qu'ils deviennent plus rares dans ce satané pays de
+misère! Ainsi, toi, par exemple, toi, Rouletabille, qui étais si gai
+autrefois!...
+
+Rouletabille coupa aussitôt la parole à l'indiscret La Candeur.
+
+--Tu n'as pas besoin d'être si fier, dit-il, parce que tu as acheté une
+serviette avec cent mille francs de billets que Vladimir ne t'aurait
+jamais payés!...
+
+--Voilà pourquoi je prétends aussi avoir fait une excellente opération!
+répondit du tac au tac La Candeur en donnant une petite tape d'amitié à la
+serviette.
+
+--Au fond, reprit Rouletabille, la serviette appartient toujours à
+Vladimir, et si tu es juste, tu vas la lui rendre!...
+
+--Jamais de la vie!... Et pourquoi donc la lui rendrais-je?...
+
+--Parce que tu ne l'as gagnée qu'en trichant, et cela de ton propre
+aveu...
+
+--Oh! de ce côté, je suis bien tranquille... dit La Candeur en regardant
+Vladimir du coin de l'oeil.
+
+--De fait, monsieur... dit Vladimir, j'avouerai que je trichais aussi!...
+
+--Parbleu! fit La Candeur, sans ça je ne me serais jamais permis...
+
+--Seulement, il triche beaucoup mieux que moi; ça n'est pas de jeu, dit
+Vladimir, et une autre fois, il sera entendu que nous ne tricherons
+plus!...
+
+--Et à quel jeu trichez-vous donc, puisque vous n'avez ni cartes, ni dés?
+
+--Ah! ça, monsieur, c'est notre affaire, fit Vladimir en faisant partir sa
+mule au trot... Vous comprenez que moi, maintenant, j'ai envie de lui
+regagner la serviette!...
+
+Rouletabille et La Candeur restèrent seuls.
+
+--Tu n'as pas honte, La Candeur, d'être joueur à ce point? gronda
+Rouletabille qui adorait La Candeur.
+
+--Rouletabille, ne me méprise pas trop!... c'est le seul vice qui me reste
+des trois que j'avais quand tu ne me connaissais pas encore!...
+
+--Et quels vices avais-tu donc encore, La Candeur?
+
+--Le vin et les femmes!
+
+--Pas possible! je ne te vois jamais parler à une femme et tu ne bois
+guère!...
+
+--Je m'étais mis à boire par désespoir! Tu saisis!...
+
+--Parfaitement!... Tu aimais et tu n'étais pas aimé?...
+
+--Ce n'est pas ça du tout... Chaque fois que j'ai voulu être aimé d'une
+femme, ça n'a pas été long, dit La Candeur; je n'avais qu'à me montrer, et,
+comme je suis assez bel homme, la chose était faite tout de suite...
+
+--Alors?...
+
+--Alors, j'avais tant de succès près des femmes que c'est ce qui m'a porté
+malheur. Non seulement, j'avais les femmes que je désirais... mais il
+s'est trouvé une femme qui a voulu m'avoir et que je ne désirais
+pas...
+
+--Oui-da!... Elle n'était point jolie?...
+
+--Ce n'était point qu'elle fût laide, mais elle était toute petite... Oh!
+j'ai rarement vu une aussi petite femme... Elle aurait eu du succès dans
+les cirques; mais elle n'allait point dans les cirques, car elle était
+comtesse...
+
+--Mâtin, tu te mets bien, La Candeur...
+
+--Écoute, Rouletabille, je te raconte toute ma vie parce que je ne veux
+plus rien avoir de caché pour toi, mais promets-moi le secret, car il
+m'est arrivé une aventure épouvantable avec cette comtesse...
+
+--Que t'est-il donc arrivé, grands dieux?
+
+--Je me suis marié avec elle!...
+
+--C'est vrai?... Je ne t'appellerai plus que M. le comte!...
+
+--Garde-t'en bien, malheureux, si tu tiens à ma tête!
+
+--Eh mais! tu m'intrigues! Raconte-moi donc comment tu t'es marié, toi si
+grand, avec une aussi petite femme que tu n'aimais pas et que tu ne
+désirais pas!... Mais sans doute désirais-tu devenir comte?...
+
+--Pas du tout! voici comment les choses se sont passées: je monte en wagon;
+la petite femme en question est si petite que je ne l'aperçois même
+pas!... je m'endors... mais bientôt je suis réveillé par des cris perçants
+et je vois devant moi une espèce de poupée qui gesticule et dont les
+vêtements étaient dans le plus grand désordre... en même temps le train
+s'arrêtait et presque aussitôt un contrôleur se présentait... La poupée
+déclare en pleurant que j'ai voulu abuser de son innocence!... je proteste
+de toutes mes forces!... on ne me croit pas!...
+
+--Pauvre La Candeur!...
+
+--J'ai oublié de te dire que cette chose se passa en Angleterre...
+
+--Aïe!...
+
+--Ça n'a pas traîné... On a dressé procès-verbal contre moi et pour ne pas
+aller en prison, j'ai dû «épouser»!...
+
+--On m'a toujours dit, en effet, que c'était très dangereux de voyager en
+chemin de fer, de l'autre côté du détroit!
+
+--Très dangereux!... mais qui est-ce qui aurait pu se douter?
+
+--Qu'est-ce que tu allais donc faire en Angleterre?
+
+--Ces événements se déroulaient avant mon entrée à _l'Époque_. Je venais
+de donner ma démission d'instituteur-adjoint, pour faire de la
+littérature... Me trouvant à Boulogne un jour d'été où il faisait très
+chaud, j'avais pris le bateau qui partait pour Folkestone, histoire de
+goûter la fraîcheur de la mer pendant quelques heures. J'avais un billet
+d'aller et retour et ne croyais passer en Angleterre que quelques minutes.
+Mais je rencontrai là-bas un inspecteur de la Biarritz-School qui
+m'engagea à partir aussitôt pour Londres où l'on attendait un professeur
+de français auquel on laisserait assez de loisir pour faire de la
+littérature. Il me mit dans le train et c'est alors que le malheur arriva,
+ainsi que je viens de te le narrer.
+
+--Un malheur! répéta Rouletabille. Je ne vois point que ce soit un si
+grand malheur d'épouser une comtesse!... Tu aurais dû être enchanté, au
+contraire... Songe donc, dans ta situation...
+
+--D'autant plus que la comtesse était riche.
+
+--Voyez-vous cela!
+
+--Mais vraiment elle était trop petite... Tu ne peux pas t'imaginer ce
+qu'elle était petite... A l'église (car elle était catholique et a tenu à
+se marier en grande pompe), à l'église, elle ne pouvait pas me donner le
+bras; je la tenais par la main; on riait. Je ne te dirai pas ce que j'ai
+souffert... Ce géant et cette naine! On se bousculait partout pour nous
+voir passer car elle me traînait partout, partout... dans les magasins, au
+théâtre, dans tous les endroits où je n'aurais pas voulu mettre le pied
+avec elle... Elle ne me lâchait pas d'un instant, car elle était fort
+jalouse... Ainsi chaque fois qu'elle me voyait prendre ma canne ou mon
+chapeau, elle me disait: «Je vais sortir avec vous, _my love_», et en
+effet elle sortait avec moi! Je dus bientôt prendre la résolution de ne
+plus sortir que lorsqu'elle m'y forçait.
+
+--Mais comment cette petite naine pouvait-elle forcer le géant que tu es à
+faire quelque chose qui te déplût?
+
+--Elle me battait.
+
+--Elle est bien bonne!
+
+--Ah! tu ris... tu ris, Rouletabille! Il y a si longtemps que je ne t'ai
+vu rire!... Cela me fait plaisir de te voir un peu gai... Rien que pour
+cela, vois-tu, je ne regretterai pas de t'avoir confié le grand secret de
+ma vie, exprima le bon La Candeur, les larmes aux yeux.
+
+--Alors, elle te battait?
+
+--Comme plâtre!...
+
+--Et tu ne lui rendais pas les coups qu'elle te donnait!...
+
+--Je ne le pouvais pas!... Si je lui avais donné une gifle ou un coup de
+poing, elle en serait morte et j'aurais été pendu, bien sûr!...
+
+--Et je ne t'aurais pas connu!... Tu as bien fait de ne pas la battre, La
+Candeur... Mais elle ne devait pas te faire grand mal, elle était si
+petite!...
+
+--C'est ce qui te trompe!... Ainsi, elle me pinçait à me faire crier, me
+tirait les cheveux à me les arracher!...
+
+--Tu te mettais donc à genoux!
+
+--Non! c'est elle qui montait sur les meubles. Par exemple, j'entrais dans
+une pièce après avoir prudemment poussé la porte et constaté que ma femme
+n'y était pas. Pan! je recevais une gifle ou j'avais un petit démon pendu
+à ma chevelure! Elle m'avait attendu, montée sur une chaise ou cachée sur
+une console... Tu m'avoueras que, dans ces conditions, la vie devenait
+impossible!...
+
+--Je l'avoue!...
+
+--Et elle me trompait!...
+
+--Ah bien!...
+
+--Elle me trompait avec un autre géant, un tambour-major de highlanders
+avec lequel elle gaspillait notre fortune... Que veux-tu, cette naine
+n'adorait que les beaux hommes!... C'est une loi de la nature... Combien
+de fois ai-je rencontré de tout petits hommes avec de grandes femmes!
+
+--Si c'est une loi de la nature, tu aurais dû aimer ta femme qui était
+petite, puisque tu es grand! fit remarquer Rouletabille.
+
+--Eh bien, je fais sans doute exception à la règle... car cette petite
+femme, je la détestais et elle m'a dégoûté à jamais de toutes les femmes,
+petites ou grandes, avoua La Candeur avec un gros soupir. La meilleure,
+vois-tu, Rouletabille ne vaut pas cher... et je connais quelqu'un qui
+devrait tirer parti de ma triste expérience!...
+
+Rouletabille, comprenant l'allusion, fronça le sourcil. S'il plaisait à La
+Candeur de lui faire ses confidences, il n'aimait, lui, raconter son
+histoire à personne!
+
+--Revenons à notre sujet, fit-il assez brusquement. Puisqu'elle te
+trompait et que tu aurais voulu t'en débarrasser, tu n'avais qu'à la faire
+prendre avec son highlander.
+
+--J'ai tout fait pour cela, dit La Candeur, mais si tu crois que c'était
+facile!
+
+--Pourtant, si ce highlander était aussi grand que toi, il n'était point
+difficile de le faire surveiller!...
+
+--Certes, il n'échappait point aux regards... et lui, on le trouvait
+toujours!... Mais elle, elle, tu comprends! on n'arrivait jamais à la
+surprendre... Oh! il y avait de quoi devenir enragé!...
+
+--Mon pauvre ami!...
+
+--Si par hasard j'avais surpris un bout de conversation et si j'étais sûr
+qu'il y eût rendez-vous, je prévenais aussitôt un homme de loi... Nous
+arrivions, certains de la pincer au nid... Je faisais garder toutes les
+issues, toutes les ouvertures, je faisais même garder le toit, toute la
+maison du rendez-vous depuis les soupiraux de cave jusqu'au faîte des
+cheminées... Et l'on entrait!... On trouvait bien notre highlander, qui le
+plus souvent était en costume sommaire, se plaignant de la chaleur et
+déclarant qu'il aimait se mettre à son aise... Mais elle, elle... on n'a
+jamais pu savoir ce qu'elle devenait ni par où elle passait!... On
+fouillait tout! On bousculait tout!... Pas de comtesse!... Elle nous avait
+passé entre les jambes comme une souris ou par-dessus la tête comme un
+oiseau... et quand je rentrais à la maison, je la trouvais tranquillement
+installée devant son _tea and toasts_ et me disant: _How do you do, my
+love?_... (Comment allez-vous, mon amour?) Oh! oh!...
+
+--Oui, approuva Rouletabille... Oh! oh!... Et combien de temps cette
+petite aventure a-t-elle duré?
+
+--Deux ans, Rouletabille!... Deux ans! Quand j'y pense, j'en suis encore
+malade!
+
+--Et comment a-t-elle fini?...
+
+--Eh bien! voilà! j'avais renoncé à surprendre ma femme avec le highlander;
+j'avais renoncé à tout! et je passais mon temps au fond de mon bureau, à
+relire _les Trois Mousquetaires_, suprême consolation, même en anglais.
+C'est là que je vis qu'Athos, qui avait eu, lui aussi, une terrible
+aventure d'amour, s'en était consolé en buvant plus qu'à sa soif!... Nous
+avions une cave bien garnie, je me suis mis à boire. Je fis comme
+Athos!... J'étais ivre les trois quarts du temps et c'est ce qui m'a
+sauvé!...
+
+--Comment cela?...
+
+--Oh! c'est très simple: un soir, j'étais tellement ivre que je me suis
+assis sur elle sans m'en apercevoir!...
+
+--La pauvre petite!...
+
+--Certes! exprima La Candeur, sur un ton contrit, tu fais bien de la
+plaindre, Rouletabille, car le lendemain matin, quand je me réveillai, il
+n'en restait plus grand'chose. Je fis du reste, tout mon possible pour la
+rappeler à la vie, mais mes efforts restèrent vains et je m'empressai de
+repasser la Manche pour échapper aux justes lois. En remettant le pied sur
+le quai de Boulogne, je me jurai que jamais plus je ne traverserais le
+détroit, de ma vie, dussé-je vivre cent ans et dût-il faire plus chaud
+qu'aux tropiques! Du reste, je ne m'attardai point sur cette plage que je
+trouvai trop près du foyer conjugal, je traversai toute la France,
+m'enfermai dans un coin perdu des Alpes, et revins enfin à Paris, n'ayant
+plus le sou et poussé par la faim et le besoin qui ne me quittait pas de
+faire de la littérature...
+
+--Et tu n'as plus eu d'ennuis à la suite de cette fâcheuse affaire, mon
+pauvre La Candeur?
+
+--Ma foi non! ma femme me laisse bien tranquille depuis qu'elle est morte.
+On a dû là-bas, me rechercher pendant quelque temps, j'ai dû certainement
+être condamné à quelque chose, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir.
+Et j'ai changé de nom! Le mari de la comtesse est mort!
+
+--En réalité, comment t'appelles-tu?... demanda Rouletabille curieux.
+
+--Écoute, Rouletabille, as-tu bien besoin de connaître le nom d'un pauvre
+homme qui a peut-être été condamné à mort?
+
+--Non! répondit le reporter, pensif, et je te demande pardon de t'avoir
+fait revivre cette épouvantable histoire!...
+
+--Tu peux être sûr que tu es le seul à qui je l'ai racontée!...
+
+Et La Candeur, après avoir poussé un effrayant soupir, ajouta:
+
+--Tu connais les femmes, maintenant!... Méfie-toi!...
+
+Mais Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu.
+
+--Tiens! dit-il, tu dois être fatigué, monte un instant sur ma bête, moi
+je vais me délier les jambes...
+
+--Ça n'est pas de refus, dit La Candeur.
+
+Et il prit la place de Rouletabille sur la selle sans effort, simplement
+en passant l'une de ses longues jambes par-dessus la monture qui,
+immédiatement, courba les reins.
+
+--Ce n'est qu'un cheval! fit-il avec un sourire que Rouletabille ne lui
+avait jamais vu, tant il était désabusé... Juge un peu, mon vieux, si
+c'était une comtesse!... Vois-tu, Rouletabille, les femmes, moi, je
+m'assieds dessus!...
+
+Rouletabille pressa un peu le pas... Mais La Candeur le rejoignit en
+poussant sa bête pour laquelle il demanda grâce.
+
+--Ne marche donc pas si vite!... Et laisse-moi te dire des choses pour ton
+bien!... Je sais que tu n'aimes pas les conseils et que, peut-être, en
+t'en donnant, et de tout coeur, j'encourrai ta colère... Mais tant pis,
+c'est mon amitié pour toi qui parle: cette femme fera ton malheur!...
+
+Ce disant, il lui désignait Ivana qui chevauchait à quelques pas devant
+eux...
+
+Rouletabille frissonna et voulut encore hâter sa marche...
+
+--Écoute-moi donc! reprit La Candeur. Laisse-moi te dire qu'elle ne t'aime
+pas... qu'elle ne t'a jamais aimé... et qu'elle ne t'aimera jamais...
+Vois-tu, quand on a fait pour une femme ce que tu as fait pour elle, eh
+bien! on ne vous en récompense pas en vous montrant une figure
+pareille!... Ah! mon petit!... Je ne suis pas bien malin, mais j'ai des
+yeux pour voir... Voilà une petite femme qui avait été enlevée par un
+_Teur_... Tu te lances à sa poursuite et tu la délivres le jour de ses
+noces! Et le _Teur_ est mort!... Eh bien! elle devrait être dans la
+joie!... Elle devrait t'embrasser!... Puisque nous sommes sauvés, et
+puisque, grâce à toi, elle a pu, tout en échappant au _Teur_, rendre un
+grand service à son pays!... Elle devrait te couvrir de remerciements et
+de baisers!... Elle ne te regarde même pas et elle paraît plus défaite
+qu'une morte!... M'est avis que cette femme-là regrette son _Teur_ et
+qu'elle ne te pardonne pas d'être venu déranger sa nuit de noces!...
+
+Rouletabille obstinément se taisait, mais les mots de La Candeur lui
+tombaient comme du plomb fondu sur le crâne...
+
+--Tu ne dis rien!... C'est que tu n'as pas une bonne raison à me
+renvoyer!... Lui as-tu seulement demandé pourquoi elle était triste comme
+ça?
+
+--Non! fit Rouletabille sans oser regarder La Candeur.
+
+--Si tu ne le lui a pas demandé, c'est que tu es de mon avis et que tu
+sais à quoi t'en tenir!... As-tu vu comme elle a couru après son _Teur_?
+Elle voulait le tuer, qu'elle disait!... Quand on le lui a tué devant elle,
+son _Teur_, elle a failli se trouver mal!...
+
+--Ah! fit Rouletabille, tu t'en es aperçu?...
+
+--Penses-tu!... Et Vladimir aussi s'en est aperçu!... Et il pense comme
+moi!... Tu te dessèches pour une petite femelle qui se moque de toi et qui
+ne vit plus depuis la mort de son _Teur_!
+
+--Tu dis des bêtises, répliqua d'une voix sourde Rouletabille qui
+souffrait mille supplices... S'il en était ainsi rien ne la forçait à me
+suivre quand je suis allé la chercher dans le harem! Elle n'avait qu'à
+rester avec son _Teur_, comme tu dis!...
+
+--Mon Dieu! répliqua l'entêté La Candeur, je n'étais pas là quand tu l'as
+ravie aux joies conjugales, mais déjà, la veille, elle t'avait renvoyé
+bredouille sur les toits et peut-être que le lendemain, quand tu es revenu,
+elle avait eu le temps de se fâcher avec son _Teur_... Dans tous les
+ménages, il y a des quarts d'heure de fâcherie... et puis on se
+raccommode!... En tout cas elle a eu le temps de se raccommoder avec son
+_Teur_, dans le cachot du souterrain!...
+
+--Tu mens! gronda Rouletabille, furieux.
+
+--Je mens! Demande à Vladimir si je mens! Et à Tondor! Tu pourrais le
+demander aussi à Modeste et et au katerdjibaschi s'ils n'étaient pas
+morts!... Mais c'était devenu la fable de tout le monde à l'hôtel des
+Étrangers!...
+
+--Tu mens! tu mens! tu mens! répétait avec rage Rouletabille dont la gorge
+était pleine de sanglots!... Tais-toi!... Je ne veux plus t'entendre... ni
+toi, ni Vladimir, ni personne!... Vous m'êtes tous odieux!... Tiens!
+rends-moi cette pauvre bête! Tu vois bien que tu l'écrases!...
+
+Et il n'attendit même pas que La Candeur fût tout à fait descendu de selle;
+il le bouscula, prit sa place d'un bond, enfonça ses talons dans les
+flancs de la bête et courut loin d'eux, loin d'Ivana, loin de tout le
+monde... pour rester tout seul, tout seul avec sa peine...
+
+Les paroles de La Candeur l'avaient d'autant plus déchiré qu'elles étaient
+le fidèle écho de sa pensée tourmentée, parlant à son coeur douloureux...
+Ah bien, si La Candeur avait su que Rouletabille avait surpris Ivana en
+train de faire évader Gaulow!... Alors, alors il l'eût méprisé, c'était
+sûr, car pour conserver au coeur un sentiment pour une fille capable d'une
+chose pareille, il ne fallait pas seulement être amoureux, il fallait être
+lâche!...
+
+Et c'est vrai qu'il était lâche!... Il se le répétait à lui-même dans sa
+solitude, espérant vraiment qu'Ivana reviendrait à lui dans un de ces
+mouvements spontanés de tendresse qui suivaient jadis, sans qu'il eût pu
+jamais bien démêler pourquoi, ses longues heures d'hostilité...
+
+VII
+
+DEVANT KIRK-KILISSÉ
+
+Cette sombre attitude de désespoir ne fit que s'accroître chez Ivana, et
+nous pouvons dire qu'elle fut poussée à son paroxysme vers la fin de cette
+journée mémorable, où les quatre colonnes de la troisième armée, ayant
+resserré leur front autour de Kirk-Kilissé, depuis Demir-Kapou jusqu'à
+Seliolou, attaquèrent furieusement les troupes ottomanes dès la tombée de
+la nuit.
+
+Nos jeunes gens se trouvaient à l'extrême gauche bulgare et purent, dans
+l'après-midi, assister à de nombreux petits combats qui les conduisirent
+jusqu'aux rochers de Demir-Kapou vers les six heures du soir.
+
+Cependant la nature rocheuse et escarpée du terrain avait été en
+particulier d'un précieux secours aux Turcs. Et aucun succès décisif
+n'avait été encore remporté à l'heure où nous nous retrouvons avec les
+reporters au fond d'un ravin entre Demir-Kapou et Akmatcha. La canonnade
+avait cessé peu après que l'obscurité était tombée, cependant que les deux
+infanteries adverses, abritées derrière les rochers, ne cessaient, au
+milieu de la nuit noire, d'échanger une vive fusillade.
+
+S'étant glissés le long d'une arête rocheuse qui les masquait sur leur
+droite, Rouletabille et ses compagnons ne se trouvaient pas loin de ce
+village d'Akmatcha où le général leur avait donné rendez-vous dès le
+lendemain pour l'expédition de leur correspondance. Seulement Akmatcha
+était aux mains des Turcs et il s'agissait de les en déloger. C'est alors
+que l'état-major bulgare avait décidé de tenter une attaque de nuit,
+autant peut-être parce qu'on en craignait une de la part de l'ennemi que
+parce qu'on avait vaguement l'espoir qu'elle amènerait celui-ci à se
+retirer sur les forts et sous les ouvrages de Kirk-Kilissé. Ce furent deux
+bataillons de la cinquième division qui opérèrent cette attaque, dans le
+dédale rocheux de Kara-Kaja, vers la droite d'Akmatcha.
+
+Ils réussirent à en gagner la crête au milieu d'une pluie de tempête dont
+la violence ne fit que redoubler quand ce fut au tour de la quatrième
+colonne de s'ébranler. Les reporters achevaient, à l'abri d'une cabane de
+branchages, de vider quelques boîtes de conserves qu'ils devaient à la
+générosité de Dimitri Sanof, dans le moment que passaient près d'eux,
+courant à l'assaut nocturne, les bataillons de la première brigade de la
+cinquième division.
+
+Ivana se leva immédiatement pour suivre la troupe.
+
+Elle avait arraché, dans l'après-midi, un fusil aux mains crispées d'un
+mort, s'était ceinturée d'une cartouchière, et avait déclaré qu'à la
+première occasion elle ferait le coup de feu. Sur une observation de
+Rouletabille, elle n'avait pas hésité à rejeter l'insigne de la
+Croix-Rouge.
+
+Cependant, si elle s'était exposée volontairement aux balles turques, dans
+le courant de l'après-midi, elle n'avait encore pris part à aucune mêlée.
+Cette fois, Rouletabille vit bien qu'elle en devait avoir sa part.
+
+Elle s'était jetée dehors, sous la pluie, sans dire un mot aux reporters.
+Rouletabille aussitôt s'était levé, mais La Candeur lui mit la main sur le
+bras.
+
+--Minute!... Que vas-tu faire? lui demanda-t-il.
+
+--Empêcher cette folle de se faire tuer!
+
+--Je te préviens, dit La Candeur, que pour empêcher cette folle de se
+faire tuer, tu vas te faire tuer toi-même!...
+
+--Possible! répliqua l'autre.
+
+--C'est ton affaire! dit La Candeur d'une voix rauque, mais je te préviens
+également que comme je suis bien décidé à ne pas te quitter, tu vas me
+faire tuer aussi!
+
+--Et moi aussi, dit Vladimir, car je ne quitte pas La Candeur.
+
+--La Candeur et vous, Vladimir, je vous ordonne de rester ici jusqu'à la
+fin de l'action... dit Rouletabille. Quand Akmatcha sera pris, vous irez
+au bureau de poste, vous m'y trouverez!
+
+--Ou nous ne t'y trouverons pas!
+
+--Dans ce cas, tu as la serviette aux reportages! Tu les confieras
+toi-même au général en lui disant que c'est de ma part et que mon dernier
+voeu est qu'il les fasse parvenir sains et saufs au «canard»!... C'est
+entendu!... Ah! tu lui demanderas aussi la permission d'envoyer une petite
+dépêche sur le combat si ça ne le gêne pas trop!... Tu lui diras que les
+généraux bulgares peuvent bien faire ça pour moi!...
+
+--Rouletabille! je vois de quoi il retourne... Tu ne vas pas empêcher
+cette folle de se tuer, tu vas essayer de te faire tuer avec elle!...
+
+--Tu es fou!... s'écria le reporter. Je n'ai pas le moins du monde envie
+de mourir... Restez ici! et quant à moi, je vous promets d'être
+prudent!... Au revoir La Candeur!... au revoir Vladimir!...
+
+Il leur fit signe de la main, ne voulant pas toucher la leur, se défendant
+d'une émotion qui le gagnait en se séparant, peut-être pour ne plus les
+revoir, de ses camarades... et il se jeta dehors sur les pas d'Ivana.
+
+--Ah! la sacrée femelle, grogna La Candeur, la bouche pleine. On ne peut
+seulement pas dîner tranquillement! Crois-tu qu'elle l'a pris!... Si une
+bonne balle pouvait l'en débarrasser! C'est tout le bien que je lui
+souhaite, à cette Ivana de malheur!
+
+--Tu vas voir qu'elle n'aura rien et que c'est lui qui écopera! émit
+Vladimir.
+
+--Tais-toi, idiot!... grogna La Candeur. As-tu bientôt fini? Il ne s'agit
+pas de se les caler jusqu'à demain matin... Tiens, écoute, v'là que ça
+recrache!... Ah! mince alors, ça chauffe! Faut pas laisser Rouletabille
+tout seul...
+
+Quand ils furent dehors, ils virent tout de suite, derrière l'aiguille
+rocheuse qui les abritait, éclairée d'une façon intermittente par un feu
+d'artillerie des plus violents, Ivana et Rouletabille. Arrêtés par un
+mouvement de troupes, ils étaient devant eux à une centaine de
+pas.
+
+La chevelure de la jeune fille était enveloppée d'un voile qui flottait
+derrière elle comme un petit fanion.
+
+Ils entendirent soudain un appel de Rouletabille et accoururent:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? Tu n'es pas blessé?...
+
+--Non! Non!... c'est elle qui a disparu! Ivana! Ivana!...
+
+Mais il y eut soudain un tel bruit de mitraille autour d'eux et au-dessus
+d'eux que ses appels furent perdus...
+
+Ivana avait plongé tout à coup dans ce fleuve d'hommes qui se ruaient à la
+mort et elle était partie avec eux, s'était laissé emporter par eux vers
+la crête, là-haut, où se livrait un combat acharné, tout retentissant des
+cris atroces de la lutte à la baïonnette: _Na noje! Na noje!_ «Au
+couteau»!
+
+Les Turcs se défendaient avec vaillance.
+
+Protégés par la nature, ils avaient encore fortifié leur position de
+réseaux de fil de fer, de trous de loup et de fougasses qui éclairaient à
+chaque instant la nuit d'une lueur d'enfer; enfin ils avaient amené une
+artillerie qui répondait coup pour coup à l'artillerie bulgare.
+
+Au milieu de ces rochers, dans des entonnoirs où bouillonnait la mort,
+c'était un tumulte sans nom.
+
+L'air était déchiré de cent tonnerres; des monceaux de rocs étaient
+projetés de toutes parts, les shrapnells éclataient au-dessus des
+tranchées, tuant ceux qui se croyaient le plus à l'abri; mais rien ne
+résistait à la «mitraille humaine»! C'était encore la plus forte, elle qui
+allait déloger de leur retraite souterraine où le plomb n'avait pu les
+atteindre, les soldats de Mouktar pacha!
+
+Comment Rouletabille se trouva-t-il tout à coup, au beau milieu du combat,
+près d'Ivana, qui accrochait une baïonnette à son fusil fumant?
+
+Il n'eût pu le dire... et il n'eût surtout pas pu dire comment ils se
+trouvaient encore intacts tous deux sous cette effroyable pluie de fer.
+
+Le tir concentrique des Turcs était parfaitement dirigé et les obus
+étaient tombés drus sur les troupes à l'assaut en même temps que sur leurs
+pièces de campagne. Près des jeunes gens un chef de pièce et ses suivants
+avaient été mis en morceaux, la cervelle jaillissant des crânes et les
+entrailles répandues à terre dans une boue sanglante. Des suivants de
+réserve, venus remplacer leurs camarades, avaient subi le même sort... Et
+maintenant c'était le tour de la mitraille humaine de donner.
+
+--En avant, les amis, à l'assaut!
+
+C'est Ivana qui crie dans cette tempête et qui répète les ordres des chefs
+dans la langue farouche du Balkan._ Na noje! Na noje!_
+
+Les clameurs perçantes des hommes se mêlent au bruit du canon et,
+semblables à des furies, les voilà tous qui bondissent, nul ne s'occupant
+ni des officiers ni des camarades qui tombent!
+
+Sautant par-dessus les morts et les mourants, les survivants parviennent à
+une dizaine de mètres de l'ennemi, mais la paroi rocheuse est presque à
+pic ici et les arrête un instant... et une flamme terrible les couche sur
+le sol par centaines! En avant!... Voilà le marchepied qu'il faut aux
+survivants! Ils entassent les cadavres et ils grimpent sur eux comme des
+démons!
+
+C'est la fin! Le Turc s'enfuit, abandonnant tout au vainqueur, ses blessés
+et ses approvisionnements. Du reste, il n'essaye plus nulle part de
+résister à une pareille marée humaine qui descend de tous les cols de
+l'Istrandja...
+
+Rouletabille n'a eu d'yeux, pendant toute cette lutte farouche, que pour
+Ivana.
+
+Il a renoncé à la protéger et à se protéger lui-même.
+
+Il obéit au mouvement qui l'enveloppe, qui l'emporte derrière elle.
+
+Un moment il l'a vue tomber et il s'est précipité sur elle, l'a soulevée,
+l'a prise dans ses bras. Elle était couverte de sang et il n'eût pu dire à
+qui ce sang appartenait, s'il provenait d'une blessure à elle ou s'il
+venait de ceux qu'elle avait éventrés avec sa terrible baïonnette...
+
+Il lui parlait, elle ne lui répondait pas.
+
+Elle se débattait pour qu'il la lâchât.
+
+--Mais tu veux donc mourir?... s'écria-t-il avec des sanglots.
+
+Et elle clama désespérément:
+
+--Oui! oui! oui!
+
+Et elle lui glissa d'entre les bras pour courir encore à sa furieuse
+besogne, et il tourna la tête pour ne plus voir sa figure farouche de
+reine des batailles.
+
+Quand, cette nuit-là, Akmatcha fut pris, Karakoï fut pris et que les
+troupes victorieuses se furent couchées, en attendant l'aurore, sur leurs
+positions, Rouletabille eut toutes les peines du monde à empêcher Ivana de
+dépasser la ligne des avant-postes.
+
+Elle voulait combattre encore, poursuivre la mort, qui décidément la
+fuyait.
+
+Elle avait une blessure à l'épaule droite qui saignait abondamment. Elle
+se défendit d'être soignée, et on lui banda son épaule presque malgré
+elle. Enfin elle s'allongea dans une tranchée et s'endormit, accablée.
+
+Rouletabille la veilla jusqu'aux premiers feux du jour.
+
+Et c'est ce jour-là, 24 octobre, que se passa cette chose étrange que fut
+la prise de Kirk-Kilissé.
+
+VIII
+
+LA PRISE DE KIRK-KILISSÉ
+
+Pendant la nuit, les Bulgares s'étaient arrêtés dans leur victoire sur
+toute la ligne, depuis Demir-Kapou jusqu'à Petra et Gerdeli, estimant
+leurs succès suffisants dans les ténèbres et, du reste, s'attendant encore,
+ainsi qu'ils l'ont avoué depuis, à un retour offensif de la part de
+l'ennemi.
+
+Ils ne se doutaient nullement de l'immense panique qui s'était emparée de
+l'armée turque.
+
+A l'aurore, Rouletabille, voyant toujours Ivana en proie au sommeil le
+plus profond, se dirigea vers Akmatcha, qui était à quelques pas de là,
+pensant qu'il y trouverait La Candeur et Vladimir, auxquels il avait donné
+rendez-vous au bureau de poste. C'est là, en effet, qu'il les trouva, et
+dans quel état! Ils étaient aussi lamentables, aussi _écroulés_ que le
+bureau de poste lui-même. Ce n'était pas encore tout de suite qu'on allait
+pouvoir envoyer des dépêches!
+
+Quant à La Candeur, il ne paraissait plus que le spectre de lui-même et il
+accablait sa poitrine de grands coups sourds comme font les pécheurs
+pénitents qui récitent avec une touchante ardeur leur _mea culpa._
+
+La Candeur s'accusait de la mort de Rouletabille et Vladimir avait
+grand'peine à le consoler. Ils avaient été séparés du reporter assez
+brusquement et ne l'avaient plus revu; ils l'avaient cherché toute la nuit
+parmi les cadavres...
+
+--Ah! si je l'avais suivi plus vite, si j'avais été moins lâche, gémissait
+La Candeur, il serait encore en vie!... Je l'aurais défendu!... Je me
+serais placé devant lui!... Je serais mort à sa place!... Vladimir, tu ne
+sais pas tout ce que je dois à Rouletabille!... Dans mes reportages, c'est
+toujours lui qui m'a tiré d'affaire!... Sans lui, j'aurais été jeté à la
+porte du journal dix fois!... Je serais mort de faim!... Il m'a toujours
+défendu!... Il m'a toujours aidé... C'était un ami, celui-là!... Et moi je
+l'ai abandonné!...
+
+--Pleure pas, dit Rouletabille, me voilà!...
+
+Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. La joie étouffait La
+Candeur... Tout à coup il se redressa en poussant un soupir effrayant:
+
+--Malheureux! s'écria-t-il, voilà ton mauvais génie qui revient! Elle
+n'est donc pas morte, celle-là!
+
+Rouletabille tourna la tête et aperçut Ivana. Il repoussa La Candeur en
+lui disant:
+
+--Laisse-moi...tu ne m'aimes pas!
+
+La Candeur chancela.
+
+--C'est bien, c'est bien, fit-il, d'une voix sourde... s'il faut, pour
+t'aimer, aimer aussi celle-là, je l'aimerai!
+
+--Alors, dit Rouletabille, veille sur elle comme tu veillerais sur moi...
+
+--C'est entendu! grogna l'autre.
+
+--Je puis compter sur toi?
+
+--Je n'ai pas besoin de te le répéter...
+
+Ivana arrivait, en effet... Elle était hâve avec une flamme sombre au fond
+de ses yeux magnifiques, déguenillée, les cheveux tordus farouchement sur
+le sommet de la tête et retenus par une écharpe flottante; elle avait
+passé un pantalon de fantassin que retenait à la ceinture la cartouchière.
+Elle avait son fusil sur le bras. Elle avait du sang à l'épaule. Elle
+était effrayante et belle.
+
+Rouletabille voulut lui demander des nouvelles de sa blessure. Elle lui
+répondit:
+
+--Les avant-postes viennent de recevoir l'ordre d'avancer; venez-vous avec
+moi? et elle gagna le chemin...
+
+--Ah! ça ne va pas recommencer! grogna La Candeur.
+
+Rouletabille le regarda tristement:
+
+--C'est bien! c'est bien!... On y va!... dit La Candeur.
+
+Et le bon géant, baissant la tête, emboîta le pas à Ivana. Il avait
+toujours sa serviette sous le bras. Il produisait un étrange effet, sur le
+champ de bataille, avec cette serviette, sa longue redingote noire, le
+seul vêtement propre qui lui restât, et sa cravate blanche, car La Candeur
+ne mettait jamais sa redingote sans sa cravate blanche. Il eût pu passer
+pour un notaire chargé de recueillir les testaments...
+
+Ils s'en furent vers Raklitza, le premier grand fort qui défendait, au
+Nord-Ouest, Kirk-Kilissé. Ils se trouvaient sur la ligne des premiers
+éclaireurs qui avançaient encore bien prudemment, car on s'attendait à ce
+que les forts ouvrissent le feu d'un moment à l'autre sur Karakoï et
+Karakaja.
+
+Or, les forts ne tirèrent nullement et pour cause!... Ivana, La Candeur,
+Rouletabille et Vladimir furent les premiers à entrer dans le fort de
+Raklitza. Ils y trouvèrent simplement quatre pièces de gros calibre qui
+n'avaient pas brûlé une gargousse, leurs servants s'étant enfuis en même
+temps que les derniers éléments d'infanterie que les Turcs y avaient
+laissés!...
+
+Ce furent les reporters qui avisèrent du fait les soldats et leur dirent
+qu'ils pouvaient avancer sans crainte. Les officiers ne voulaient pas le
+croire, mais il fallut bientôt qu'ils se rendissent à l'évidence!
+
+En même temps, ils retrouvèrent devant eux, au fur et à mesure qu'ils
+approchaient de Kirk-Kilissé, tous les signes d'une indescriptible
+panique.
+
+Partout étaient laissées sur le sol les traces de la déroute. Plus de
+cinquante pièces d'artillerie étaient restées embourbées dans les ornières
+jusqu'aux essieux, abandonnées par leurs attelages dont les traits coupés
+pendaient encore à terre... puis c'étaient des caissons épars, un
+amoncellement fabuleux de cartouches à obus, non tirés, les uns rouges
+(les shrapnells ordinaires), les autres jaunes (obus explosibles), qui
+paraissaient d'étranges et somptueuses fleurs écloses en une nuit dans ce
+champ farouche...
+
+Plus de 10.000 mausers et des millions de cartouches avaient été également
+jetés sur les routes pour délester les voitures... des approvisionnements
+considérables... tout cela abandonné sans qu'on eût même pris la peine ni
+le temps de la destruction... tant on avait hâte de fuir!...
+
+Les soldats du général Radko Dimitrief, à ce spectacle, poussaient des
+hourras!...
+
+Quant aux reporters, de même qu'ils avaient été les premiers à entrer dans
+le fort, ils furent les premiers à pénétrer dans la ville. Ce fut Ivana
+qui en prit possession sans que personne, du reste, s'y opposât, car ils
+ne rencontrèrent personne. Ils passèrent entre les ouvrages militaires,
+les redoutes abandonnées... pas un soldat!... pas un visage humain!...
+
+Les quelques habitants qui n'avaient pas fui s'en étaient allés de bonne
+heure, par une autre route, au-devant de l'ennemi, pour lui annoncer
+l'abandon de la ville et lui apporter des fleurs!...
+
+Les jeunes gens parvinrent ainsi jusque dans le palais du gouverneur, au
+milieu d'un prodigieux silence...
+
+Ils allaient de cour en cour, de salle en salle, n'avaient qu'à pousser
+des portes, retrouvaient partout les traces d'une fuite éperdue...
+
+Et ils pénétrèrent, sans bien savoir comment, sans l'avoir cherché, par
+hasard peut-être, dans le cabinet même de Mahmoud Mouktar pacha, général
+en chef de l'armée ottomane en fuite.
+
+Nous disons «peut-être», car enfin il se pouvait très bien que
+Rouletabille eût poursuivi ce hasard-là plus qu'il n'eût voulu l'avouer.
+
+Il paraissait en effet s'intéresser beaucoup aux objets qui se trouvaient
+dans ce cabinet... Sur une table, il y avait des papiers, des cachets, de
+la cire... Fureteur, il jeta un coup d'oeil sur tout cela... allongea la
+main, puis sembla réfléchir, ne prit rien et redressa vivement la tête à
+un bruit d'argenterie qui venait de la salle à côté.
+
+Il y courut.
+
+C'était Vladimir qui vidait un tiroir.
+
+Il le gronda fortement, cependant que l'autre réclamait le droit
+d'emporter «un petit souvenir».
+
+--Mon Dieu, acquiesça Rouletabille, un petit souvenir, je veux bien! Mais
+vous n'avez pas l'idée de vous faire monter en épingle de cravate ces
+cuillers à pot en argent et ces louches en vermeil?... Venez par ici!...
+Je ne veux pas vous laisser seul avec l'argenterie... Regardez dans ce
+cabinet... Peut-être y trouverez-vous quelque objet sans valeur!...
+
+Vladimir alla tout droit au bureau... Il vit les papiers, les
+blancs-seings, les cachets...
+
+Peu scrupuleux, il se jeta là-dessus, rafla le tout, malgré les
+protestations de Rouletabille:
+
+--Malheureux, que faites-vous là?...
+
+--Ce que je fais là?... répliqua tranquillement Vladimir. Mais simplement
+mon devoir!... Si nous avons besoin un jour de «laissez-passer» et de
+blancs-seings pour nous promener parmi les armées turques, en admettant
+qu'il en reste encore, nous serons très heureux d'avoir la signature et le
+cachet du général en chef!...
+
+--Je ne vous dis pas le contraire, Vladimir, répondit en hochant la tête
+Rouletabille, mais il faut qu'il soit bien entendu que ceci s'est passé en
+dehors de moi!... Moi, j'ai des responsabilités, je représente ici la
+presse française qui ne doit user que d'honnêtes procédés... Vous, vous
+êtes Vladimir de Kiew, vous pouvez prendre sur les tables et même dans les
+tiroirs tout ce qu'il vous plaît, ça n'étonnera personne!... Maintenant,
+allons-nous-en d'ici!... ajouta-t-il... Nous n'avons plus rien à y
+faire!...
+
+Les soldats du général Dimitrief apprirent donc que Kirk-Kilissé était
+tombé entre leurs mains, alors qu'ils s'apprêtaient encore à combattre.
+
+Et c'est ainsi que les deux grands forts cavaliers de Raklitza et de
+Skopes, qui couvraient la ville au Nord et qui étaient reliés entre eux
+par une série d'ouvrages en terre pour batteries de campagne et
+tirailleurs d'infanterie, ouvrages qui avaient été en leur temps fort
+appréciés par le général allemand von der Goltz, furent occupés par les
+Bulgares sans coup férir. L'armée turque s'était évanouie devant eux, et,
+si vite, qu'ils étaient fort embarrassés pour la poursuivre.
+
+On avait perdu le contact, a raconté M. de Pennenrun. C'est alors que
+devant l'état de fatigue des troupes, les généraux Kenlentchef et
+Dimitrief et notre ami le général Dimitri Savof décidèrent d'un commun
+accord de suspendre leur mouvement en avant et d'attendre sur place les
+renseignements qu'allait sans doute leur procurer la division de cavalerie
+Nazlimof qu'ils venaient de lancer vers le Sud, dans la direction de
+Baba-Eski.
+
+Kirk-Kilissé fut donc envahi par les troupes, mais non mis au pillage. On
+y vint surtout pour dormir, car les soldats, exténués par cinq jours de
+marche dans un pays aussi accidenté que la région alpestre et par deux
+jours de combat, avaient besoin surtout d'un peu de repos!
+
+Quant à nos reporters, ils cherchaient moins un lit qu'un bon déjeuner.
+
+IX
+
+LA CANDEUR BOIT TROP
+
+Ils passèrent justement devant une antique auberge qui, déserte tout à
+l'heure, s'était remplie en un instant d'une clientèle bruyante, maintenue
+du reste dans les limites du droit de s'emparer du bien des gens par un
+détachement de riz-pain-sel chargé de faire l'inventaire des caves et
+celliers et aussi de distribuer les victuailles.
+
+Comme ils se disposaient à entrer dans la cour, Rouletabille s'esquiva
+tout à coup pour suivre Ivana qui se refusait à pénétrer dans cette cohue.
+Il cria à ses compagnons qu'il les rejoindrait tout à l'heure.
+
+Vladimir sut vite se débrouiller dans cette confusion, et bientôt, chargé
+d'un énorme cervelas et d'un jambon, un gros pain bis sous le bras, il
+courait chercher La Candeur au fond de la cour où il lui avait donné
+rendez-vous.
+
+Il commençait de se désoler, car il ne l'apercevait point, quand tout à
+coup il vit la tête du bon géant passer par la portière d'une diligence au
+moins centenaire qui finissait de tomber en poussière sous un hangar:
+
+--Eh bien, qu'est-ce que tu fais?... dit La Candeur. Monte donc!... On
+n'attend plus que toi!...
+
+--Tu as mis la table dans la diligence?
+
+--Sûr! et quand tu y seras, je tournerai l'écriteau «complet»!... On va
+être bien tranquilles là-dedans pour briffer! Ah! à propos, tu sais, nous
+avons un invité!
+
+--Qui ça?...
+
+--Monte!... tu verras!...
+
+Intrigué, Vladimir se haussa sur le marchepied et regarda à l'intérieur de
+la diligence.
+
+La Candeur, en effet, n'était point seul là-dedans; un second personnage
+achevait de mettre le couvert, sur une banquette, que garnissaient déjà
+des serviettes bien blanches, des assiettes, des épices, des verres et
+même des bouteilles!... L'homme se retourna.
+
+--Monsieur Priski!...
+
+Vladimir en apercevant leur geôlier du _Château Noir_, l'homme qui lui
+rappelait les plus cruelles mésaventures, laissa tomber le pain qu'il
+avait sous le bras. Et pendant que La Candeur courait le ramasser:
+
+--Monsieur Priski! Mais vous n'êtes donc point mort!... Je croyais que La
+Candeur vous avait tué!...
+
+--Moi aussi, dit La Candeur.
+
+--Moi aussi! fit M. Priski, mais vous voyez, j'en ai été quitte pour une
+oreille... bien que, dans le moment, j'en aie vu, comme on dit, trente-six
+chandelles!
+
+Le majordome de Kara-Selim avait en effet un bandage qui lui tenait tout
+un côté de la tête. A part cela, il ne paraissait point avoir perdu le
+moins du monde sa bonne humeur.
+
+--Si j'ai eu de la chance, vous en avez eu aussi, vous autres, de vous en
+être tirés!... émit avec politesse M. Priski.
+
+--Ce n'est pas de votre faute, monsieur Priski!...
+
+--Dame!... répondit l'autre. On se défend comme on peut! C'est vous qui
+avez commencé à _m'arranger_...[Voir _Le Château Noir_.]
+
+--La paix!... commanda La Candeur. Maintenant, M. Priski est notre ami!
+N'est-ce pas, monsieur Priski?
+
+--Oh! répliqua l'autre; à la vie à la mort! Rien ne nous sépare plus!...
+
+--Et la preuve que M. Priski est notre ami, c'est qu'il nous offre ce beau
+poulet rôti!...
+
+--Est-ce possible! monsieur Priski! s'écria Vladimir en apercevant un
+magnifique poulet tout doré que La Candeur venait de sortir de sous une
+assiette...
+
+--Et aussi, continua La Candeur, de quoi l'arroser!... Regarde-moi ça,
+petit frère... Trois bouteilles de vieux bourgogne, mais du vrai!...
+
+--Monsieur Priski, il faut que je vous embrasse! s'écria Vladimir.
+
+Et il sauta au cou de M. Priski en répétant:
+
+--Du bourgogne, monsieur Priski!... du vrai bourgogne!... moi qui n'ai
+jamais bu que du bourgogne de Crimée!... Vous pensez!...
+
+--Pommard 1888!
+
+--1888! vingt-cinq ans de bouteille!... Ah! monsieur Priski!... Et où donc
+avez-vous trouvé ces trésors?...
+
+--D'abord, asseyons-nous et mangeons, conseilla La Candeur, dont les yeux
+sortaient de la tête à l'aspect de toutes ces victuailles... On commence
+par le jambon?...
+
+--Non, par le cervelas!...
+
+--Et on finit par le poulet!...
+
+--D'abord, goûtons au pommard!... On peut bien en déboucher une
+bouteille!...
+
+--Moi, fit La Candeur, je suis d'avis que l'on débouche les trois
+bouteilles!... Comme ça, nous aurons chacun la nôtre!...
+
+--Va pour les trois bouteilles tout de suite, dit Vladimir, seulement tu y
+perds!...
+
+--Pourquoi? questionna La Candeur, tout de suite inquiet.
+
+--Parce que tu aurais certainement bu à toi seul, autant que moi et M.
+Priski...
+
+--Bah! vous pourrez toujours me passer vos restes!
+
+--Non, j'emporterai ce qui restera pour Rouletabille!
+
+--Mais, espèce de Tatare de Vladimir que tu es, crois-tu donc que l'on
+trimballe un pommard de vingt-cinq ans comme un panier à salade, et puis,
+Rouletabille n'a pas soif, il est amoureux!... Ah! messieurs, ne soyez
+jamais amoureux!... C'est un conseil que je vous donne; sur quoi je bois à
+votre bonne santé à tous!...
+
+--Hein! qu'est-ce que vous dites de ça? demanda M. Priski.
+
+Les deux autres firent claquer leur langue.
+
+--Eh bien, je déclare, émit La Candeur avec une grande gravité, que je
+commence à prendre goût à la guerre!
+
+--Comme c'est heureux, fit Vladimir avec un sourire extatique de
+reconnaissance à sa bouteille, comme c'est heureux, La Candeur, que tu
+n'aies pas tué ce bon M. Priski!...
+
+--Je ne m'en serais jamais consolé! affirma La Candeur en vidant son
+verre.
+
+--Mais encore une fois, comment l'as-tu rencontré?
+
+--Figure-toi, Vladimir, que je rôdais autour des caves, ne sachant par où
+pénétrer, quand j'entends une voix qui sort d'un soupirail.
+
+«--Inutile de vous déranger, monsieur de Rothschild, disait la voix, voilà
+ce que vous cherchez!
+
+«La voix de M. Priski!... D'abord je reculai... je crus à un revenant!...
+Mais non! c'était bien M. Priski en chair et en os qui me tendait, par le
+trou du soupirail, les bouteilles que voilà! et qui me conseillait: «Ne
+les remuez pas trop! surtout ne les remuez pas trop!...» Ah! le brave
+monsieur Priski! Il suivit bientôt ses bouteilles et arriva encore avec un
+poulet. Tu penses si on a été tout de suite amis!... Je lui ai expliqué
+alors comment mon fusil était «parti» tout seul à la meurtrière du donjon
+et combien je l'avais regretté!...
+
+--Oh! fit Vladimir, les larmes aux yeux et la bouche pleine, votre mort a
+été pleurée par nous au donjon, comme si nous avions été vos enfants,
+monsieur Priski!...
+
+--Notre désolation faisait peine à voir! affirma La Candeur avec un soupir
+étouffé à cause qu'il s'était servi trop de cervelas et qu'il voulait
+arriver à temps pour le jambon. Heureusement que le bon Dieu veillait sur
+M. Priski et l'envoyait, pendant que nous pleurions sa mort, dans cette
+auberge où il a servi autrefois!
+
+--Où sommes-nous donc ici?... demanda Vladimir.
+
+--A l'hôtel du Grand-Turc! une maison très connue où j'ai été jadis
+interprète, expliqua M. Priski, non sans une certaine pointe d'orgueil.
+
+--Tout s'explique! dit Vladimir, vous connaissiez la maison!
+
+--C'est-à-dire que les caves, pour moi, et le garde-manger n'avaient point
+de mystère!...
+
+--Je comprends tout! Je comprends tout!
+
+--Non! tu ne comprends pas tout! dit La Candeur... car si nous avons le
+bonheur d'avoir rencontré si à point M. Priski, il faut bien te dire que
+M. Priski nous cherchait!
+
+--Ah! oui!... il nous cherchait... et pourquoi donc nous cherchait-il?
+
+--D'abord parce qu'il désirait avoir des nouvelles de notre santé, ensuite
+pour nous rendre un gros service!... expliqua La Candeur un vidant un
+verre plein de pommard.
+
+--Un service?
+
+--Mon cher (et La Candeur se pencha à l'oreille de Vladimir), il s'agit
+tout simplement de débarrasser Rouletabille d'Ivana!...
+
+--Oh! oh! c'est grave cela, émit Vladimir, déjà sur le qui-vive.
+
+--Évidemment, c'est grave, reprenait La Candeur en vidant sa bouteille, ce
+qui semblait lui donner beaucoup de force pour raisonner... Il est
+toujours grave de rendre la vie à quelqu'un qui est en train de se
+suicider!...
+
+--Ça! dit Vladimir, il est certain que depuis que Rouletabille a retrouvé
+cette petite femme, on ne le reconnaît plus!...
+
+--Il ne rit plus jamais!...
+
+--Il n'a plus faim!...
+
+--Il n'a plus soif! dit La Candeur en faisant un emprunt subreptice à la
+bouteille de Vladimir.
+
+--Il dépérit à vue d'oeil, acquiesça Vladimir. Tout de même, il faut être
+prudent, et cela mérite réflexion!...
+
+--C'est tout réfléchi!... affirma La Candeur; je veux sauver Rouletabille,
+moi!...
+
+--Moi aussi... dit Vladimir; mais tout cela dépend...
+
+--Dépend de quoi?...
+
+--Eh bien, mon Dieu, avoua en hésitant un peu, mais pas bien longtemps, le
+jeune Slave... tout cela dépend du prix que M. Priski y mettra!...
+
+--Hein? sursauta La Candeur, qu'est-ce que tu dis?
+
+--Monsieur m'a sans doute compris!... demanda Vladimir en se tournant du
+côté de M. Priski... Monsieur n'est sans doute pas sans ignorer que nous
+sommes tout à fait dépourvus de la moindre monnaie...
+
+--Misérable Vladimir Pétrovitch de Kiew!... s'écria La Candeur qui faillit
+s'étrangler avec une patte de poulet... Tu veux te faire payer un service
+que tu rends à Rouletabille!...
+
+--Espèce de La Candeur de mon coeur! répliqua Vladimir, me prends-tu pour
+un goujat?... Je suis prêt à rendre ce service à Rouletabille pour rien!
+Mais le service que je rends à M. Priski je voudrais qu'il le payât
+quelque chose!... car si j'ai des raisons de servir gratuitement
+Rouletabille, je n'en ai aucune de faire le généreux avec M. Priski qui a
+failli nous faire fusiller tous, ne l'oublie pas!...
+
+--Ça, c'est vrai! dit La Candeur, légèrement démonté... il n'y a aucune
+raison pour que nous rendions service à M. Priski pour rien!...
+
+--Je suis heureux de te l'entendre dire!... qu'en pensez-vous, monsieur
+Priski?...
+
+--Messieurs, je vous ai déjà donné un poulet et trois bouteilles de vin!
+
+--Et vous trouvez que c'est suffisant pour un service pareil?... protesta
+Vladimir.
+
+--Mon Dieu! ce service consiste en bien peu de chose... Il s'agit
+simplement, comme je l'expliquais tout à l'heure à Monsieur le neveu de
+Rothschild...
+
+--Appelez-moi La Candeur, comme tout le monde... je voyage incognito,
+expliqua modestement le bon géant.
+
+--J'expliquais donc tout à l'heure à M. La Candeur qu'il s'agissait
+uniquement de faire passer à Mlle Vilitchkov une lettre, sans que M.
+Rouletabille s'en aperçût!... vous n'auriez pas autre chose à faire... Le
+reste regarde Mlle Vilitchkov... Vous voyez comme c'est simple!...
+
+--C'est cette simplicité qui m'a tout de suite séduit... avoua La Candeur
+en cherchant de la pointe de son couteau la chair délicate qui se cachait
+dans la carcasse du poulet, son morceau favori...
+
+--Et vous croyez, demanda Vladimir, que la lecture de cette lettre
+suffirait pour séparer à jamais Mlle Ivana de Rouletabille?
+
+--J'en suis sûr! affirma M. Priski.
+
+--M. Priski m'a expliqué, dit La Candeur, que cette lettre est une lettre
+d'amour qu'un grand seigneur turc envoie à Ivana par l'entremise de cet
+eunuque que nous avons aperçu à la Karakoulé et qui s'appelle, je crois,
+Kasbeck!...
+
+--C'est cela, dit M. Priski. Kasbeck était venu à la Karakoulé pour
+apporter lui-même cette lettre-là et empêcher, s'il en était temps encore,
+le mariage de Mlle Vilitchkov et de Kara-Selim que vous appeliez aussi
+Gaulow!... mais ce mariage n'a pas été consommé...
+
+--Non! fit La Candeur en se versant à boire avec la bouteille de M.
+Priski... non! rien n'est encore perdu!...
+
+--Mais enfin, qu'est-ce que ce grand seigneur turc peut bien lui raconter
+à cette Ivana pour la décider à tout quitter pour le rejoindre? demanda
+Vladimir.
+
+--Ça! fit M. Priski, je n'en sais rien!... On ne me l'a pas dit!... Il
+doit lui offrir des choses surprenantes!... Kasbeck m'a dit textuellement:
+«Priski, fais-lui tenir la lettre et ne t'occupe pas du reste! Elle
+viendra!...» Faites comme moi, ne vous occupez pas du reste!... Qu'est-ce
+que vous risquez?... Moi, je me suis adressé à vous parce que vous
+l'approchez tous les jours et puis aussi, il faut bien le dire, parce que
+je vous ai entendus plusieurs fois gémir sur la triste passion de votre
+ami et maudire cette Ivana qui vous en a déjà fait voir de toutes les
+couleurs!... Je me suis dit: «Voilà des alliés tout trouvés!»
+
+--Monsieur Priski! interrompit Vladimir, c'est deux mille levas!...
+
+--En voilà mille, dit aussitôt M. Priski en ouvrant son portefeuille et en
+tirant des billets qu'il tendit à La Candeur. Je donnerai les autres mille
+quand vous aurez remis la lettre...
+
+--Prends cet argent! dit La Candeur à Vladimir, moi, je ne veux pas y
+toucher... il me semble qu'il me brûlerait la main...
+
+--Tu as raison! dit Vladimir. Il y a des choses qu'un reporter français ne
+peut pas se permettre!
+
+Et il empocha les billets.
+
+--Voici la lettre, maintenant, dit M. Priski en tendant un pli cacheté à
+Vladimir.
+
+--Donnez-la à monsieur! fit Vladimir en montrant La Candeur; c'est avec
+lui que vous vous êtes entendu et je ne suis que son serviteur!...
+
+Mais La Candeur se récusa encore avec une grande politesse:
+
+--Vous comprendrez, monsieur Priski, que moi, je ne puis toucher à cette
+lettre, ayant juré à Rouletabille de veiller sur cette jeune fille... Si
+Rouletabille apprenait jamais que, ayant juré cela, j'ai fait passer en
+secret une lettre de cette nature à Mlle Vilitchkov, il ne me le
+pardonnerait jamais!...
+
+--Et s'il apprenait que c'est par moi qu'elle est entrée en possession de
+la lettre, il me tuerait sur-le-champ... dit Vladimir.
+
+--Que ce soit par l'un ou par l'autre, cela m'est bien égal à moi! fit
+Priski; mais puisque vous m'avez pris les mille levas, il faut maintenant
+me prendre la lettre!
+
+--C'est tout à fait mon avis! dit La Candeur.
+
+--Eh bien, prends donc la lettre, toi! fit Vladimir.
+
+--Je n'ai pas pris l'argent, je ne vois pas pourquoi je prendrais la
+lettre! répondit La Candeur.
+
+--Enfin, messieurs, vous déciderez-vous? demanda M. Priski.
+
+--C'est tout décidé, je ne prends pas la lettre! déclara Vladimir.
+
+--Ni moi non plus! assura La Candeur.
+
+--En ce cas, rendez-moi mes mille levas, s'écria M. Priski.
+
+--Vous êtes fou, monsieur Priski!... dit Vladimir. Vous rendre vos mille
+levas! Vous n'y pensez pas!... Mais c'est toute notre fortune!... Non!
+non! je ne vous rendrai pas les mille levas!...
+
+--Mais je ne vous les ai donnés, s'écria M. Priski qui commençait
+sérieusement à se fâcher, qu'autant que vous prendriez la
+lettre...
+
+--Pardon! pardon!... il n'a jamais été question de cela... dit La Candeur.
+Vous nous avez chargés de _faire passer_ une lettre!...
+
+--Faire passer une lettre, dit Vladimir, ça n'est pas s'engager à la
+prendre!... Moi, je serais à votre place, savez-vous ce que je ferais,
+monsieur Priski?...Eh bien, cette lettre, qui est si importante, je ne
+m'en dessaisirais pas! Je la porterais moi-même à Mlle Vilitchkov; comme
+ça, je serais sûr que la commission serait faite!...
+
+--Eh! dit M. Priski, je ne demande pas mieux, mais M. Rouletabille ne la
+quitte pas, Mlle Vilitchkov! Comment voulez-vous que je m'approche d'elle
+sans qu'il me voie?
+
+--C'est bien simple, expliqua Vladimir, et c'est là où nous gagnerons,
+nous autres, honnêtement notre argent. Nous détournerons l'attention de
+Rouletabille pendant que vous passerez et irez porter vous-même la
+lettre...
+
+--Si je vous disais que j'aime autant ça! admit M. Priski.
+
+--Alors il ne reste plus qu'à régler les détails! dit Vladimir.
+
+--Et Rouletabille est sauvé! s'écria La Candeur, qui était tout à fait
+«pompette» et qui brandissait avec désespoir un verre et une bouteille
+vide.
+
+ * * * * *
+
+X
+
+OÙ L'ON REPARLE DU COFFRET BYZANTIN
+
+Dans un faubourg de Kirk-Kilissé, sur le bord de la route qui conduit vers
+l'Ouest, au fond d'un bosquet, Rouletabille avait trouvé pour Ivana et
+pour ses compagnons un petit kiosque du haut duquel il leur serait
+possible d'observer les environs et où ils pourraient se reposer sans être
+gênés par le mouvement des troupes.
+
+Chose curieuse, c'est sur la demande même de la jeune fille que
+Rouletabille avait cherché cette retraite. Ivana semblait se désintéresser
+de l'armée, même la fuir, dans un moment où sa présence eût pu être utile
+dans les ambulances. Enfin, elle avait recommandé à Rouletabille de ne
+point donner son adresse au général Savof si celui-ci ne la lui demandait
+pas. S'il la lui demandait, il ne pourrait la lui refuser, mais alors il
+devrait en avertir Ivana sur-le-champ.
+
+--Pour changer de domicile?
+
+--Oui, avait-elle répondu nerveusement, pour changer de domicile!
+
+Sur quoi elle s'était mise à se promener avec une agitation telle dans la
+petite salle qui lui avait été réservée, que Rouletabille, la plaignant et
+la croyant en toute sincérité sur le point de devenir folle, ne voulut pas
+la quitter.
+
+Il resta pour la surveiller et pour rédiger ses télégrammes, et il envoya
+Tondor chercher Vladimir et La Candeur, lesquels arrivèrent la figure fort
+allumée et reçurent la mission de trouver le général Dimitri Savof.
+
+A la tombée de la nuit, Rouletabille se promenait, le front soucieux,
+devant la porte du kiosque d'où Ivana n'était pas sortie, de toute la
+journée. Il n'avait échangé avec elle que des paroles insignifiantes et
+s'était replongé dans une correspondance qu'il lui avait été du reste
+impossible d'expédier, le général Dimitri ayant répondu à Vladimir qu'il
+avait reçu des ordres supérieurs lui recommandant de garder le plus grand
+secret autour des batailles de Pétra, Seliolou et Demir-Kapou, victoires
+qui ne devaient être connues, dans leur détail, que plus tard.
+
+A cause de cela et de bien d'autres choses, Rouletabille était donc fort
+morose quand il fut abordé par l'ombre énorme du bon La Candeur qui le
+prit amicalement sous le bras.
+
+--Viens, lui dit le géant, je vais te montrer quelque chose...
+
+--Quoi?...
+
+--Tu vas voir... c'est très curieux!...
+
+--Si je m'éloigne, il n'y aura personne pour veiller sur Ivana et son
+attitude, de plus en plus bizarre, me donne de gros sujets d'inquiétudes...
+
+--C'est tout près d'ici...
+
+--Qu'est-ce que tu veux me montrer?...
+
+--Tu vas voir!...
+
+--Eh bien! appelle Vladimir qui surveillera le kiosque pendant que tu me
+montreras ce que tu veux me faire voir!
+
+--C'est justement Vladimir que je veux te montrer.
+
+--Je le connais, ça n'est pas la peine!
+
+--Oui, mais tu ne sais pas ce qu'il fait!
+
+--Qu'est-ce qu'il fait?...
+
+--Il est là, au bord d'un bosquet, en train de parler à quelqu'un qui est
+mort!...
+
+--Es-tu ivre, La Candeur?...
+
+--Je ne suis pas ivre. J'ai bien déjeuné, mais je ne suis pas ivre!
+
+--Alors qu'est-ce que c'est que cette histoire?
+
+--C'est une histoire de revenant, viens donc!... Et il l'attirait;
+Rouletabille peu à peu cédait et le suivait sous les arbres.
+
+--Figure-toi que Vladimir cause avec M. Priski ou avec son ombre!...
+
+--Le majordome de la Karakoulé!
+
+--Lui-même!... ma balle, après tout, ne l'a peut-être pas tout à fait tué;
+et je n'en serais pas plus fâché, car, entre nous, nous ne nous étions pas
+très bien conduits avec ce cher M. Priski... Mais avance donc; qu'est-ce
+que tu fais?...
+
+--Comment M. Priski se trouve-t-il ici?
+
+--Je n'en sais rien! Nous allons aller le lui demander, viens!... (Ce
+disant, il avait fait tourner Rouletabille du côté opposé à la porte du
+kiosque...) Il faut savoir ce qu'il veut à Vladimir!
+
+--Eh bien! quand il aura fini de causer avec Vladimir, tu iras chercher
+Vladimir, et Vladimir nous dira ce que M. Priski lui a dit, mais je ne
+fais pas un pas de plus... je ne veux pas laisser Mlle Vilitchkov toute
+seule, sans défense, au milieu de toute cette soldatesque qui court les
+routes...
+
+Et il s'assit sur un tertre d'où il pouvait apercevoir encore les
+derrières du kiosque et entendre au besoin un cri ou un appel.
+
+--Tu seras donc toujours aussi bête!... je veux dire aussi amoureux... fit
+La Candeur d'une voix de rogomme en s'asseyant à côté du reporter de façon
+à lui cacher à peu près le kiosque.
+
+--La Candeur, tu sens le vin, fit Rouletabille dégoûté, en s'éloignant un
+peu.
+
+--C'est ma foi bien possible, répondit La Candeur car j'en ai bu un peu.
+J'ai fait un excellent déjeuner à la table d'hôte de l'auberge du
+Grand-Turc. Vladimir et moi avons beaucoup regretté ton absence... Ah!
+justement le voilà, Vladimir... Tiens! maintenant il est seul!... Bonsoir,
+Vladimir... j'étais en train de raconter à Rouletabille que tu étais en
+grande conversation avec l'ombre de M. Priski...
+
+--Ah! Ah! vous m'avez vu, fit Vladimir... Eh bien il ne s'agit pas d'une
+ombre du tout et ce bon M. Priski n'est pas mort!... (Et il s'assit de
+l'autre côté de Rouletabille.) Entre nous, j'ai été un peu étonné de le
+voir réapparaître!...
+
+--Qu'est-ce qu'il vient faire par ici? Que veut-il? demanda Rouletabille.
+
+--Oui, fit La Candeur, que veut-il?
+
+--Ma foi je n'en sais trop rien!... dit Vladimir, et je vous avouerai,
+entre nous, que j'ai trouvé ses questions bizarres.
+
+--Ah! il vous a posé des questions?...
+
+--Oui, il m'a demandé des tas de détails sur Mlle Vilitchkov... sur la
+façon dont nous nous étions sauvés du donjon, etc., enfin comme tout cela
+me paraissait assez louche je répondais le moins possible. Et il a fini
+par s'en aller, voyant qu'il n'avait rien à tirer de moi...
+
+Rouletabille s'était levé:
+
+--Où est-il? Je veux lui parler tout de suite...
+
+--Eh! il n'est pas loin, répondit Vladimir. Il n'est peut-être pas à
+cinquante pas d'ici, dans ce sentier, sous les arbres...
+
+Et Vladimir lui montrait une direction opposée à celle du kiosque.
+
+Rouletabille s'élança.
+
+Quand ils furent seuls, La Candeur dit à Vladimir avec un léger
+tressaillement dans la voix:
+
+--Comme ça, Rouletabille n'aura rien à nous reprocher! Nous l'avons assez
+averti que M. Priski rôdait autour d'Ivana!
+
+--Parfaitement! répliqua Vladimir, et il ne pourra s'en prendre qu'à
+lui-même si ce M. Priski la lui enlève.
+
+--Crois-tu que M. Priski soit déjà dans le kiosque? demanda La Candeur
+avec un soupir.
+
+--Je le pense!...
+
+--Eh bien, qu'il se dépêche!... fit La Candeur d'une voix sourde!
+
+--Oui! il fera bien de se dépêcher, répéta Vladimir, car Rouletabille, ne
+le trouvant pas dans le sentier, va revenir!
+
+--Et moi, ajouta La Candeur, je sens que le remords me gagne!...
+
+--Le remords!...
+
+--Oh! gémit La Candeur, il déborde déjà, j'ai grand'peine à le retenir...
+Ce que nous faisons là est peut-être abominable?
+
+--Mais c'est pour le bien de Rouletabille!...
+
+--C'est la première fois que je le trompe et je me le reproche comme un
+crime...
+
+--Il ne le saura jamais!
+
+--Parce qu'à côté de son esprit subtil, il a un coeur confiant! Mais
+est-ce à moi d'en abuser?...
+
+--Il vaut mieux que ce soit toi qui le trompe que cette Ivana dont il veut
+faire sa femme... fit Vladimir.
+
+--Mon Dieu, le voilà!... je n'oserai plus le regarder...
+
+Rouletabille revenait en effet.
+
+--C'est drôle, dit-il, je n'ai rien vu, ni Priski ni personne!... Rentrons
+vite au kiosque!...
+
+--Mlle Ivana va mieux? S'est-elle bien reposée?... demanda hypocritement
+Vladimir.
+
+--Très bien! je vous remercie, répondit Rouletabille, pensif.
+
+Puis tout à coup, s'adressant à La Candeur et lui prenant les deux revers
+de sa redingote:
+
+--La Candeur! tu sais ce que tu m'as promis! de veiller sur elle comme sur
+moi! Tu ne voudrais pas me faire de la peine, hein?... Je sais que tu ne
+l'aimes pas, mais tu ne voudrais pas me faire de la peine!... Réponds donc,
+mais réponds donc!...
+
+--Non! pas de la peine! répondit La Candeur, qui suffoquait.
+
+--C'est que, vois-tu, je vous trouve une drôle de figure à tous les deux,
+des drôles de manières... Qu'est-ce que c'est que cette histoire de M.
+Priski!... de M. Priski qui vient vous parler d'Ivana!... Serait-elle
+encore menacée de ce côté-là?... Il faudrait me le dire!...
+
+--Ah! mon Dieu!... souffla La Candeur, tu me fais peur de te voir dans des
+états pareils!... C'est vrai que ce M. Priski ne m'a pas l'air naturel du
+tout!...
+
+--Tu vois!... Ah! je voudrais bien savoir où il est passé pour avoir
+disparu si vite!... S'il arrivait malheur à Ivana, ajouta-t-il, en se
+hâtant vers le kiosque, je vous accuserais tous les deux pour ne pas
+m'avoir amené ce M. Priski!
+
+--Rouletabille! grelotta la voix de La Candeur, ce Priski nous a peut-être
+trompés!... Il nous a fait croire qu'il s'éloignait par ce sentier, mais
+peut-être que...
+
+--Peut-être que?...
+
+--Peut-être qu'il est dans le kiosque?...
+
+--Si c'est vrai, malheur à vous!... jeta Rouletabille dans la nuit et il
+bondit vers le kiosque.
+
+Les fenêtres en étaient suffisamment éclairées pour que La Candeur et
+Vladimir, restés prudemment en arrière, vissent, dans l'embrasure d'une
+fenêtre, une ombre, qui était celle de Rouletabille, se jeter sur une
+autre ombre, qui était celle de M. Priski.
+
+--Voilà ton ouvrage... fit Vladimir à La Candeur.
+
+--Priski est une crapule, déclara La Candeur avec un grand soupir de
+soulagement, et je ne regretterai point d'avoir dénoncé Priski à
+Rouletabille s'il a eu le temps de remettre la lettre à Ivana!...
+
+--J'en doute, dit Vladimir.
+
+--On va bien voir...
+
+Ils entrèrent à leur tour dans le kiosque et eurent immédiatement la
+preuve que M. Priski n'avait pas eu le temps de remettre son message à
+Mlle Vilitchkov, qui survenait sur le seuil de sa chambre, surprise par
+tout ce bruit.
+
+M. Priski se relevait cependant que Rouletabille le menaçait d'un
+revolver.
+
+--Qu'y a-t-il encore, mon ami? demanda Ivana d'une voix fatiguée, qui
+trahissait un grand abattement, une immense lassitude de tout.
+
+--Je n'en sais rien! répondit Rouletabille, mais peut-être bien que ce
+monsieur, que vous ne connaissez peut-être point, mais qui s'appelle M.
+Priski, et qui était naguère majordome à la Karakoulé, voudra nous dire la
+raison de sa présence insolite près de vous?
+
+M. Priski brossa son habit avec un grand sang-froid, pria Rouletabille de
+ranger son revolver, salua Mlle Vilitchkov, et dit:
+
+--Je désirais voir Ivana Hanoum; ayant appris en suivant ces messieurs (il
+désignait Vladimir et La Candeur qui ne savaient trop quelle contenance
+tenir) qu'elle habitait ici, je me suis donc dirigé vers ce kiosque et ai
+pénétré dans cette première pièce, sans aucune méchante intention, je vous
+assure.
+
+--Que voulez-vous? demanda encore Ivana avec accablement, cependant qu'au
+titre matrimonial ottoman énoncé par l'ex-concierge du Château Noir,
+Rouletabille avait froncé les sourcils.
+
+--Madame, je suis envoyé près de vous par un ami de Kara-Selim, par le
+seigneur Kasbeck, honorablement connu à Constantinople et en d'autres
+lieux et qui vous veut du bien!
+
+Du coup, Rouletabille, se rappelant l'étrange conversation qu'il avait
+surprise au Château Noir entre ce Kasbeck et Gaulow, devint écarlate et
+secoua d'importance le pauvre Priski.
+
+--Voilà une bien singulière recommandation, s'écria-t-il, et vous avez une
+belle effronterie de venir ici nous parler de ce misérable Kasbeck et cela
+devant Mlle Vilitchkov!
+
+--Madame, messieurs, ne voyez en moi qu'un humble émissaire, émit
+modestement M. Priski, et si j'ai été maladroit en vous disant toute la
+vérité, n'accusez de ma maladresse que ma franchise...
+
+Ivana était devenue aussi pâle que Rouletabille était rouge; cependant
+elle ne disait mot et attendait avec une certaine inquiétude que l'autre
+s'expliquât tout à fait. Il continuait:
+
+--Vous comprenez, moi, je ne suis au courant de rien. Le seigneur Kasbeck
+m'a chargé d'une commission en disant que je serais certainement auprès de
+vous le bienvenu... je commence à en douter... (et il se frotta encore les
+côtes et rebrossa son habit...)
+
+--Quelle commission? demanda brutalement Rouletabille.
+
+--Il paraît, dit M. Priski, que madame tenait beaucoup à certain coffret
+byzantin qui se trouvait, lors du pillage de la Karakoulé par les troupes
+mêmes de Kara-Selim, dans l'appartement nuptial.
+
+--C'est vrai! dit Ivana en retrouvant des couleurs, c'est vrai... j'y
+tenais beaucoup; c'est un souvenir de famille!
+
+--C'est bien cela... Eh bien, ce coffret est tombé entre les mains du
+seigneur Kasbeck, qui, m'a-t-il dit, est au courant de vos malheurs et
+vous plaint beaucoup!... Il a pensé que ce serait pour vous un grand
+soulagement de retrouver cet objet!...
+
+--C'est juste, dit Ivana.
+
+--Et il m'a chargé de vous le remettre tel qu'il l'a retrouvé...
+
+--Et comment l'a-t-il retrouvé? demanda Rouletabille.
+
+--Il l'a retrouvé dans la chambre saccagée; le coffret était
+malheureusement vide des bijoux et souvenirs qui, paraît-il, y avaient été
+enfermés.
+
+--Alors, nous ne tenons plus au coffret, si les souvenirs n'y sont
+plus!... déclara Rouletabille.
+
+--Pardon, fit Ivana, vous n'y tenez pas, mais moi, j'y tiens...
+
+Rouletabille entraîna la jeune fille dans un coin:
+
+--Pourquoi?... Je me défie de cet homme. Je me méfie de Kasbeck...
+Pourquoi y tenez-vous? Vous savez bien que tous les documents du tiroir
+secret sur la mobilisation ont perdu toute leur valeur maintenant que les
+Bulgares victorieux occupent Kirk-Kilissé!
+
+--Ce coffret est en lui-même un souvenir de famille, dit-elle, et cela est
+suffisant pour que j'y tienne!...
+
+Et se tournant vers Priski:
+
+--Où est ce coffret? demanda-t-elle.
+
+Mais Rouletabille ne s'avoua pas vaincu:
+
+--Cette histoire ne me dit rien qui vaille, insista-t-il encore. Ivana!
+Ivana!... rappelez-vous le rôle que ce Kasbeck aurait joué dans la
+disparition de votre soeur Irène!...
+
+--Justement, je voudrais voir où il veut en venir avec moi, fit-elle avec
+un pauvre sourire. Quel danger voyez-vous à ce que cet homme m'apporte ici
+le coffret byzantin?... Pouvez-vous l'apporter tout de suite, monsieur
+Priski?...
+
+--Madame, dans une demi-heure, vous l'aurez!...
+
+--Eh bien, proposa Rouletabille, voilà ce que nous allons faire; moi, je
+ne vous quitte pas, Ivana, car tout ceci ne me paraît pas clair; mais La
+Candeur et Vladimir vont accompagner M. Priski jusqu'à l'endroit où se
+trouve le coffret, et ils reviendront avec l'objet nous retrouver ici!...
+
+--Eh! monsieur, je n'y vois aucun inconvénient, déclara M. Priski, à
+condition toutefois que je revienne moi-même avec l'objet.
+
+--Croyez-vous que ce soit absolument nécessaire?
+
+--Absolument! Qu'est-ce que je désire, moi?... Remettre l'objet, en mains
+propres, à son destinataire, comme il m'a été recommandé, puis
+disparaître. J'aurai fait ma commission!... Vous voyez qu'il n'y avait pas
+de quoi tant me bousculer pour cela!...
+
+--Qu'en dites-vous? demanda Rouletabille, fort perplexe, en regardant
+Ivana.
+
+--C'est un mystère à éclaircir, dit-elle d'une voix glacée; puisque M.
+Priski consent à suivre le plan que vous avez tracé vous-même, que ces
+messieurs aillent donc chercher le coffret!
+
+Pendant tout le temps de cette discussion, celui qui eût examiné La
+Candeur eût pris en pitié le pauvre garçon, tant il était visible que se
+livrait en lui un combat déchirant entre sa conscience d'une part et la
+détestation qu'il avait d'Ivana de l'autre.
+
+Enfin, sur l'ordre de Rouletabille, il partit avec Vladimir et M. Priski.
+Une demi-heure plus tard, tous trois étaient de retour. Ils portaient avec
+précaution le fameux coffret byzantin, mais La Candeur tenait à peine sur
+ses jambes.
+
+M. Priski dit:
+
+--Madame, voici votre coffret, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
+
+Et il sortit.
+
+Aussitôt La Candeur se jeta devant le coffret et s'écria:
+
+--Ne l'ouvrez pas!
+
+Son émotion était telle que Rouletabille en fut tout secoué.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? Tu sais quelque chose!...
+
+--Je ne sais rien; mais ne l'ouvrez pas. Il peut y avoir une bombe
+là-dedans!... Ce Priski est capable de tout!...
+
+--Eh bien, courez après lui et ramenez-le! On l'ouvrira devant lui!
+
+Vladimir et La Candeur sortirent en criant:
+
+--Monsieur Priski! Monsieur Priski!...
+
+Mais ils n'eurent garde de revenir avec lui, car s'ils l'accusaient, eux,
+lui pouvait bien les dénoncer comme ses complices. La Candeur préférait
+l'accuser quand il n'était pas là!... La Candeur revint, affichant un
+grand désespoir de ne pas avoir retrouvé M. Priski.
+
+--Il est parti, envolé! Ce coffret cache certainement un mauvais coup!...
+Il faut te dire, Rouletabille, que, depuis ce matin, M. Priski nous
+poursuit!...
+
+--Pourquoi ne m'en parles-tu que maintenant?
+
+--Parce que nous n'avons pas voulu t'inquiéter... Mais il m'a offert à moi
+mille francs auxquels je n'ai pas voulu toucher... ajouta à bout de
+souffle le pauvre La Candeur, étouffé par le remords.
+
+--Et à moi, dit Vladimir, il a voulu me passer une commission que j'ai
+refusé de faire.
+
+--Quelle commission? demanda Rouletabille dont l'inquiétude était à son
+comble.
+
+--Porter une lettre à Mlle Vilitchkov, en cachette de vous, tout
+simplement! Vous pensez si je l'ai envoyé promener! avoua tout de suite
+Vladimir qui voyait que La Candeur allait «manger le morceau».
+
+Rouletabille, extraordinairement impatienté de ces jérémiades, bouscula La
+Candeur et Vladimir et ouvrit brusquement le coffret; il était bien vide.
+Il le souleva sur un des côtés, découvrit la Sophie à la cataracte,
+demanda une aiguille que lui passa La Candeur qui en avait toujours une
+provision sur lui, l'enfonça dans la pupille de la sainte et fit jouer le
+ressort secret [Voir _Le Château Noir._].
+
+Le tiroir s'ouvrit.
+
+Comme le coffret lui-même, il était vide.
+
+Cependant le reporter y plongea le bras tout entier et sa main revint avec
+une lettre; il ne la regarda même pas:
+
+--Voici votre lettre, dit-il à Ivana en la lui tendant, la lettre que ces
+messieurs ont refusé de vous apporter ce matin!
+
+Et il se releva:
+
+--C'était sûr, ajouta-t-il d'une voix sourde. Le coffret n'était qu'un
+prétexte et le seigneur Kasbeck avait pris toutes ses précautions pour que
+cette lettre, même si son émissaire ne pouvait vous approcher, pût vous
+parvenir!
+
+Ivana décachetait en tremblant la lettre après avoir lu la suscription:
+«_A Ivana Hanoum_», et commençait à lire.
+
+Pendant ce temps, La Candeur semblait ne savoir où se mettre. Il tournait
+d'une façon inquiétante autour d'Ivana. Il finit par aller s'assurer de la
+fermeture des fenêtres et poussa fortement la porte.
+
+--Qu'est-ce que tu as encore? Qu'est-ce que tu fais?
+
+--J'ai juré de veiller sur mademoiselle, râla le géant, alors je ferme les
+fenêtres et je pousse la porte.
+
+--As-tu donc peur qu'elle ne s'envole?
+
+--Est-ce que je sais, moi? Ce Priski de malheur nous a dit qu'aussitôt
+qu'elle aurait lu cette lettre, mademoiselle te quitterait.
+
+--Misérable! rugit Rouletabille, et c'est pour cela que tu t'es fait son
+complice! Ah! je comprends ton attitude maintenant, tes manières! tes
+réticences! tes remords!... La Candeur, tu n'es plus mon ami! Il n'y a
+plus de La Candeur pour moi, je ne te connais plus!...
+
+--Grâce! sanglota La Candeur éperdu, en s'affalant sur le carreau!
+
+Mais Ivana eut vite mis fin à cette scène pathétique. Elle tendit,
+toujours avec son désolé sourire, la lettre à Rouletabille.
+
+--Mais cette lettre est en turc! dit Rouletabille; traduisez donc,
+Vladimir...
+
+C'était une lettre de Kasbeck:
+
+«Madame, j'ai su, par Kara-Selim lui-même, le prix que vous attachiez à
+votre coffret de famille puisque, pour rentrer en sa possession, vous
+n'avez pas hésité à accepter de vous unir au bourreau de votre père, de
+votre mère et de votre oncle... Ayant pu, moi-même, après la disparition
+de Kara-Selim approcher le précieux objet, j'en ai découvert tout le
+mystère, je vous le renvoie vide! Mais je conserve par devers moi tous les
+papiers que j'ai trouvés dans le tiroir secret. Je vous les garde intacts,
+dans leurs enveloppes et avec leurs cachets, persuadé que vous aurez une
+grande joie à les venir chercher vous-même. Je vous attends d'ici le 27
+octobre au plus tard à Dédéagatch.»
+
+A cette lecture, Rouletabille éclata d'un furieux éclat de rire qui
+faisait bien mal à entendre.
+
+--Trop tard, le tonnerre! s'écria-t-il.
+
+--Oui, dit simplement Ivana, et elle rentra dans sa chambre.
+
+--Alors elle ne s'en va pas! On peut ouvrir la porte, les fenêtres...
+s'écria joyeusement La Candeur. Tu me pardonnes, Rouletabille?
+
+--Non! répondit Rouletabille.
+
+XI
+
+OU ROULETABILLE REÇOIT DES NOUVELLES DE SON JOURNAL
+
+Joseph Rouletabille! Ordre du général-major Stanislawoff!
+
+En même temps qu'il prononçait cette phrase en français, un officier
+d'état-major sautait à bas de son cheval à la porte du kiosque et saluait
+les jeunes gens.
+
+--Que me voulez-vous, monsieur! demanda le reporter.
+
+--C'est un ordre qui vient d'arriver du quartier général en même temps
+qu'une automobile d'état-major. Le général Stanislawoff désire vous voir
+immédiatement et j'ai mission de vous ramener ainsi que Mlle Vilitchkov,
+si elle se trouve avec vous.
+
+--Elle est là, dit Rouletabille, et nous sommes prêts à vous suivre. Où se
+trouve le général?
+
+--A Stara-Zagora.
+
+--Nous n'y sommes pas! dit Rouletabille.
+
+--Nous y serons demain! nous avons l'auto.
+
+--Les routes sont abominables, objecta Vladimir.
+
+--Si elles étaient bonnes, répondit l'officier, nous serions à Zagora
+cette nuit... Enfin nous y serons le plus tôt possible. Messieurs, je
+reviens vous chercher avec l'auto dans une demi-heure. Vous préviendrez
+Mlle Vilitchkov.
+
+--C'est entendu, répondit Rouletabille, et il frappa à la porte de la
+jeune fille pendant que l'officier s'éloignait.
+
+--Entrez, fit la voix d'Ivana.
+
+Il la trouva debout, tout près de la porte, avec des yeux d'épouvante, se
+retenant au mur.
+
+--Mon Dieu, qu'avez-vous encore? demanda le reporter.
+
+--J'ai entendu... fit-elle dans un souffle.
+
+--Et c'est la perspective de retrouver le général-major qui vous met dans
+cet état?
+
+--Que me veut-il?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien, mais mon avis est qu'après ce que vous avez
+fait pour votre pays, ajouta-t-il très énervé, vous n'avez pas à vous
+effrayer d'une pareille entrevue!...
+
+Elle s'enveloppa dans un manteau, s'assit et attendit le retour de
+l'officier avec une tête de condamnée à mort. Elle frissonnait.
+Rouletabille lui demanda si elle avait froid. Elle ne lui répondit pas.
+
+Quand on entendit la trompe de l'auto, elle se leva tout à coup, comme
+réveillée en sursaut, et elle fixa l'officier qui entrait, de ses étranges
+yeux d'effroi. L'officier se présenta, salua, baisa la main d'Ivana et lui
+dit que tous les amis de sa famille seraient heureux de la revoir. Elle ne
+manquerait point d'en trouver à Stara-Zagora. Il lui cita des noms.
+
+Elle l'écoutait plus morte que vive.
+
+Rouletabille dut lui offrir son bras pour monter dans la voiture.
+
+Les trois jeunes gens l'y suivirent. Ce fut un voyage horrible, des heures
+de fatigue sans nom... Elle ne se plaignit pas. Le lendemain, après avoir
+failli rester vingt fois en route, après avoir été arrêtés à chaque
+instant par d'interminables mouvements de troupes, ils arrivaient à
+Stara-Zagora.
+
+L'auto se rendit immédiatement à la gare, où le général couchait dans son
+train pour être prêt à se rendre immédiatement sur tel ou tel point de la
+frontière, selon les événements... Là, ils apprirent que le général-major
+était déjà sorti. Il devait être en ville, chez un notable commerçant,
+Anastas Arghelof, où il tenait souvent conseil avec le général Savof et le
+président de la Chambre, Daneff, qui représentait le pouvoir civil auprès
+de l'état-major général.
+
+Mais là on apprit que le général-major était monté en auto avec M. Daneff
+et s'était fait conduire dans la direction de Mustapha-Pacha où les
+troupes bulgares avaient remporté récemment un gros succès.
+
+
+Cependant les jeunes gens virent le général Savof, qui leur apprit que le
+général-major était fort impatient de les voir et qu'il les priait, s'ils
+étaient arrivés avant son retour, de l'attendre à Stara-Zagora.
+
+--Général, dit Rouletabille, je suis aussi pressé de présenter mes
+hommages au général Stanislawoff qu'il a hâte de nous voir, veuillez le
+croire. Et je regrette qu'il ne soit pas là, car j'ai une grande faveur à
+lui demander, celle de laisser mes lettres et télégrammes partir
+immédiatement pour la France.
+
+--Ceci me regarde, répondit aimablement le général Savof. Je sais que je
+puis avoir confiance en vous. Le général Stanislawoff ne m'a rien caché de
+_ce que nous vous devons!_ Aussi je me ferai un grand plaisir de vous
+éviter toutes les formalités de la censure. Donnez-moi tous vos papiers et
+je vais y apposer mon cachet.
+
+--Merci, général!
+
+Rouletabille chercha La Candeur, dépositaire des précieux reportages, mais
+La Candeur était déjà parti pour la poste, très pressé de retirer sa
+correspondance personnelle, lui apprit Vladimir.
+
+--Général, je vais écrire encore quelques lignes, et dans une heure
+j'arrive avec tous mes paquets; je compte sur vous.
+
+--Entendu, répondit le général Savof; pendant ce temps, je ferai donner
+ici même à Mlle Vilitchkov les soins dont elle me paraît avoir grand
+besoin.
+
+--Nous vous en serons reconnaissants, général!
+
+Rouletabille et Vladimir prirent congé et se dirigèrent aussitôt vers la
+porte.
+
+--Vous trouverez là-bas tous vos confrères, lui cria encore le général.
+
+Vladimir sauta de joie:
+
+--On va revoir les confrères!... et Marko le Valaque!... Ils vont nous en
+poser des questions!... On m'a dit chez Anastas Arghelof qu'ils étaient
+comme enragés, car on les tient serrés!... Ils ne peuvent rien
+envoyer!...
+
+--Tout de même, j'ai hâte d'avoir des nouvelles du canard, avouait
+Rouletabille, préoccupé, et ils hâtaient le pas.
+
+Stara-Zagora est une jolie petite ville au pied des collines. Ses longues
+rues cahoteuses ont tout le caractère du proche Orient. Dans les cafés en
+plein vent, sous les portiques garnis de vigne, des indigènes devisaient
+avec cette placidité qu'on ne voit qu'aux pays du soleil.
+
+--On se croirait à cent mille lieues de la guerre... dit Vladimir. Si
+c'est tout ce qu'on permet aux correspondants de voir de la campagne de
+Thrace, je comprends qu'ils ne doivent pas être contents!
+
+Ils rencontrèrent justement un correspondant qu'ils reconnurent à son
+brassard rouge. Il était furieux.
+
+--Rien... leur dit-il. Nous ne savons rien... On nous communique un
+bulletin de victoire sec comme un coup de trique, et c'est avec cela, du
+reste, que nous devons apporter chaque jour des milliers de mots aux
+employés du télégraphe, qui s'affolent, comme vous devez le penser, avec
+leurs trois pauvres appareils Morse... Ils n'ont même pas de Hughes!...
+Quel métier!... Aussi ce qu'on gémit!... Il n'y a que Marko le Valaque qui
+soit content.
+
+--Pourquoi donc? demanda Vladimir, qui, comme nous le savons, n'aimait
+point Marko le Valaque.
+
+--Eh! mais parce qu'il a envoyé des correspondances épatantes à son
+canard.
+
+--Pas possible! Et comment a-t-il fait?
+
+--Ah! ça, nous n'en savons rien.
+
+--Eh bien, fit Rouletabille, il est plutôt temps d'expédier quelque chose
+de propre à _l'Époque!_ Ils doivent fumer là-bas si la concurrence a reçu
+des articles aussi étonnants que ça!
+
+Ils arrivèrent au bureau de poste. Les confrères les accueillirent avec
+des cris de joie et de surprise. Qu'étaient-ils devenus? Qu'avaient-ils
+fait depuis quinze jours?... Les confrères avaient été d'abord très
+inquiets, mais comme dans les journaux envoyés de Paris ils n'avaient
+trouvé aucune correspondance intéressante de Rouletabille, ces messieurs
+s'étaient rassurés.
+
+Et encore:
+
+--Il n'y a que Marko le Valaque qui a su se débrouiller!
+
+--Il est extraordinaire, ce type-là, affirmèrent-ils
+tous. Et à cause de lui ce que nous avons été eng...
+
+Rouletabille demanda son courrier et décacheta d'abord les plis qui lui
+venaient de _l'Époque_ avec une hâte fébrile. Il pâlit. Tous le
+regardaient lire:
+
+--On n'est pas content, hein?
+
+--Non, on n'est pas content, s'écria Rouletabille, mais ça c'est
+incroyable!
+
+Et il lut tout haut: «Votre silence est d'autant plus incompréhensible que
+vous ne pouvez invoquer l'impossibilité d'envoyer la correspondance
+promise sur votre voyage à travers l'Istrandja-Dagh, attendu que notre
+confrère _la Nouvelle Presse_ en publie une du plus haut intérêt et qui a
+fait monter son tirage de plus de quatre cent mille. Ces correspondances
+signées Marko le Valaque relatent des événements et des faits qui, sans
+être historiques, n'en captivent pas moins les esprits par leur
+originalité et aussi à cause du cadre dans lequel ils se déroulent. Ils
+méritaient de retenir votre attention. Bref, c'est non seulement un coup
+raté de votre part, mais un prodigieux succès pour notre confrère, et,
+pour nous, c'est la honte et la désolation... Notre directeur ne s'en
+console point et il charge votre rédacteur en chef de vous exprimer toute
+sa surprise.»
+
+--Eh bien, mon vieux, tu es servi!... lui cria-t-on.
+
+--Oui, il a aussi son paquet!...
+
+Vladimir, horriblement vexé, comme si ces reproches lui avaient été
+personnellement destinés, se mordait les lèvres jusqu'au sang.
+Rouletabille, très agité, se leva:
+
+--Marko le Valaque est donc allé dans l'Istrandja-Dagh? demanda-t-il.
+
+--Dame! répondirent les autres, on n'invente pas ce qu'il a écrit... C'est
+trop vécu, c'est trop épatant...
+
+--Et il a été longtemps absent?
+
+--Une huitaine, pas plus! Mais pendant ces huit jours-là on peut dire
+qu'il n'a pas perdu son temps.
+
+--Et ces correspondances de _la Nouvelle Presse_, vous les avez?...
+
+--Parfaitement, répondirent-ils tous. Tu n'as qu'à passer à l'hôtel du
+Lion d'Or où nous sommes tous descendus... tu les verras, tu pourras les
+lire...
+
+--Bien! bien!...
+
+Rouletabille faisait peine à voir.
+
+--Venez, Vladimir, fit-il. Où est La Candeur?
+
+--La Candeur est à l'hôtel du Lion d'Or! lui répondit-on. Aussitôt que
+nous lui avons parlé des correspondances de Marko, lui aussi a voulu les
+lire, tu penses!
+
+--Et où est-ce l'hôtel du Lion d'Or?
+
+--Nous allons t'y conduire!...
+
+La mine déconfite de Rouletabille les amusait trop pour qu'ils le
+lâchassent. Ils l'accompagnèrent tous à l'hôtel.
+
+La première personne que Rouletabille aperçut dans le salon de lecture fut
+La Candeur.
+
+Il était penché sur un paquet de journaux qu'il venait de parcourir et
+achevait de lire un article, les yeux hors de la tête, toute la face
+congestionnée. Au bruit que les reporters firent en entrant, il leva le
+front, vit Rouletabille, et l'on put craindre un instant que ce grand
+garçon ne tombât là, foudroyé, victime d'un coup de sang.
+
+--Ah! bien..., murmura-t-il.
+
+Et c'est tout ce qu'il put dire. Rouletabille se jeta sur les journaux. Il
+ne fut pas longtemps à se rendre compte du crime. C'étaient ses articles!
+Les articles de Rouletabille signés Marko le Valaque!
+
+--Quand je vous disais, sous la tente, que notre visiteur nocturne était
+Marko! s'écria Vladimir, triomphant. C'était lui qui tournait autour de
+nous pour nous voler nos articles. Il n'est pas capable d'écrire dix
+lignes. Je le connais bien, moi!... Tout de même, c'est raide!...
+
+Rouletabille continuait de lire... Il y avait là toute la première partie
+de leur voyage dans l'Istrandja-Dagh qu'il avait dictée à La Candeur. Il
+n'y manquait pas un paragraphe, ni un point, ni une virgule.
+
+Le reporter, blême de fureur contenue, dit à La Candeur:
+
+--Montre-moi la serviette!
+
+C'était le premier mot qu'il lui adressait depuis la veille. La Candeur
+ouvrit sa serviette et dit d'une voix expirante:
+
+--Je n'y comprends rien... Tous les articles sont encore là...
+
+Et il sortit les enveloppes numérotées et datées contenant chacune
+l'article du jour.
+
+--Montre-moi les articles!...
+
+La Candeur, de plus en plus tremblant, sortit les articles des enveloppes
+et les déplia: du papier blanc!... Parfaitement, du papier blanc! Quant
+aux articles de Rouletabille, ils étaient passés dans la poche de Marko le
+Valaque!...
+
+--Le bandit! s'écria Vladimir, où est-il?...
+
+--Oui! qu'il vienne! murmura La Candeur en crispant ses terribles
+phalanges, j'ai besoin de l'étrangler!
+
+--Oh! il n'est pas loin, lui répondit-on, il habite l'hôtel.
+
+Les confrères étaient dans la jubilation de l'incident.
+
+--Comment, toi, Rouletabille! c'est toi qui te laisses rouler ainsi!...
+
+Rouletabille leur ferma le bec:
+
+--Oui, dit-il sur un ton glacé, et je m'en vante! Je n'ai pas voulu croire
+qu'un homme qui se dit journaliste, auquel vous serrez la main tous les
+jours et que vous traitez comme un confrère, fût un voleur et un assassin!
+
+Ils s'exclamèrent. Alors, Rouletabille, en quelques mots, les mit au
+courant des faits. Marko le Valaque les avait suivis à la piste dans
+l'Istrandja-Dagh, intrigué de les voir prendre ces chemins aussi
+mystérieux lorsque tous les correspondants restaient à Sofia; il avait
+pénétré nuitamment sous leur tente; il s'était emparé des correspondances
+qu'il avait expédiées à Paris sous son nom, et puis il avait fait pis
+encore que cela! Pour se débarrasser de la concurrence du représentant de
+_l'Époque_, il n'avait pas hésité à dénoncer Rouletabille et ses
+compagnons aux autorités turques comme espions du général Stanislawoff, au
+risque de les faire fusiller!
+
+Le reporter raconta leur arrestation par l'agha. Quand il eut fini sur ce
+chapitre, un concert de malédictions s'éleva à l'adresse de Marko le
+Valaque.
+
+--C'est un misérable. Il faut se venger, s'écriaient les uns.
+
+--Il faut le dénoncer, menaçaient les autres.
+
+Soudain Vladimir dit:
+
+--Attention, le voilà!
+
+--Laissez-moi faire, pria Rouletabille, c'est à moi qu'il appartient de le
+traiter comme il le mérite. Quant à toi, La Candeur! tu n'as plus «voix au
+chapitre!» Je te prie de ne plus te mêler de rien!... Mes affaires ne te
+regardent plus!
+
+Ce disant il faisait disparaître les numéros de _la Nouvelle Presse_ dans
+la serviette qu'il avait reprise à La Candeur, lequel faisait vraiment
+peine à voir.
+
+Marko le Valaque entra dans le salon, ne semblant se douter de rien. Tout
+à coup, il aperçut Rouletabille. Il pâlit un peu et puis, se forçant à
+faire bonne contenance, il se dirigea vers le reporter:
+
+--Tiens! Rouletabille, fit-il, qu'étiez-vous donc devenu? Tout le monde
+ici était très inquiet de votre sort...
+
+Rouletabille lui serra la main avec un grand naturel.
+
+--C'est ce que mes confrères me disaient, répondit-il. Mais heureusement
+il ne nous est rien survenu de désagréable. Nous avons fait un petit tour
+dans l'Istrandja-Dagh et, après quelques aventures sans grande importance,
+nous avons eu la chance d'assister à la prise de Kirk-Kilissé.
+
+--En vérité! s'écrièrent tous les confrères.
+
+--Mes compliments! fit Marko le Valaque, dont le front se rembrunit... ça
+a dû être une belle journée! J'ai entendu dire que la bataille avait été
+acharnée!
+
+--Oh! terrible! proclama Rouletabille. Je n'ai encore assisté à rien de
+comparable! On s'est battu pendant plus de vingt-quatre heures dans cette
+ville avec une rage, un désespoir chez ceux-ci, un enthousiasme chez
+ceux-là qui, à mon avis, n'a encore été atteint en aucune bataille
+moderne!
+
+--Oh! raconte-nous ça! s'écriaient tous les reporters. Tu peux bien nous
+donner ces quelques détails... ça ne t'empêchera pas d'avoir eu la primeur
+de la nouvelle...
+
+--Je n'ai jamais été un mauvais confrère, dit Rouletabille, et je n'ai
+jamais refusé un service à un camarade. Eh bien, sachez donc que les
+troupes de Mahmoud Mouktar pacha s'étaient retranchées fortement derrière
+les ouvrages de Kirk-Kilissé et qu'il a fallu aux Bulgares sacrifier des
+brigades entières pour forcer les forts de Baklitza et de Skopos! Ces
+places ont été prises après une lutte formidable qui a recommencé dans les
+rues de Kirk-Kilissé! Les Turcs, de rue en rue, se sont défendus de la
+façon la plus héroïque, transformant chaque maison en une petite
+forteresse... Il a fallu emporter d'assaut le palais du gouverneur... il a
+fallu...
+
+Rouletabille parla ainsi pendant plus d'un quart d'heure, imaginant une
+prise de Kirk-Kilissé qui n'avait jamais existé et prenant le contre-pied,
+à chaque instant, de la vérité. Il donnait les plus précis et les plus
+significatifs détails relatifs à une bataille qu'il inventait de toutes
+pièces, faisant mouvoir des régiments qui n'avaient même pas pris part aux
+combats de Demir-Kapou et de Petra, mettant dans la bouche de certains
+généraux bulgares des paroles historiques qui devaient, plus tard, les
+faire bien rire et qui étaient destinées à couvrir de ridicule l'imbécile
+qui les avait rapportées. C'était magnifique, c'était coloré, c'était,
+comme on dit, bien vécu!...
+
+--Ah! bien, on croirait qu'on y est, disaient les confrères, qui prenaient
+tous des notes avec une hâte bien compréhensible.
+
+--Et tu as déjà envoyé tout ça? demandèrent-ils à Rouletabille.
+
+Rouletabille, qui avait enfin terminé son récit, regarda autour de lui,
+constata que Marko le Valaque s'était déjà enfui avec son trésor de notes
+sur la prise de Kirk-Kilissé et dit:
+
+--Non, messieurs!... je n'ai rien envoyé de tout cela!... parce que tout
+cela est faux! parce que tout cela n'est jamais arrivé... Gardez-vous donc
+bien de télégraphier un mot de toutes ces calembredaines qui rempliront au
+moins, trois colonnes de _la Nouvelle Presse_ sous la signature de Marko
+le Valaque. La vérité que je vous engage à télégraphier est celle-ci, que
+La Candeur va télégraphier lui-même à _l'Époque: «Kirk-Kilissé a été
+occupée par les troupes bulgares sans coup férir. Les armées du général
+Radko Dimitrief n'ont trouvé âme qui vive dans la cité dont les Ottomans
+s'étaient enfuis en une incompréhensible panique dont il n'est peut-être
+pas d'exemple dans l'Histoire!_»
+
+Stupéfaits d'abord, les correspondants comprirent que Rouletabille venait
+de se venger de Marko le Valaque! Et comment! Ils applaudirent à cette
+réplique de bonne guerre que le Valaque n'avait pas volée.
+
+--Il est fini!... dirent-ils. Il sera désormais considéré comme un menteur
+et un bluffeur! Il ne sera plus possible nulle part!... Aucun journal
+sérieux n'en voudra plus! Nous en voilà débarrassés!...
+
+--Et maintenant, nous autres, dit Rouletabille à La Candeur et à Vladimir,
+il va falloir travailler et ferme! Y a-t-il encore une chambre libre ici?
+
+--Tu veux bien que je travaille encore avec toi! s'écria La Candeur.
+
+--Mais, oui! idiot! seulement, cette fois, laisse la serviette à Vladimir.
+Il est plus crapule que toi, mais il est moins bête!
+
+--Merci!
+
+On leur trouva une chambre. Cinq minutes plus tard, Rouletabille
+commençait à dicter un article à Vladimir, cependant qu'il envoyait La
+Candeur d'abord au télégraphe porter une dépêche succincte sur la prise de
+Kirk-Kilissé, puis chez Anastas Arghelov, pour avoir des nouvelles du
+général Stanislawoff.
+
+L'article de _l'Époque_ qu'il dictait commençait ainsi:
+
+«Notre confrère _la Nouvelle Presse_ a publié, sous la signature de Marko
+le Valaque, une série fort intéressante de correspondances relatant un
+voyage de son envoyé spécial et des secrétaires de celui-ci dans
+l'Istrandja-Dagh. Les lecteurs de _la Nouvelle Presse_ ont regretté que
+cette série restât tout à coup suspendue sans qu'on leur en donnât la
+raison. Qu'ils se consolent! Ils pourront désormais trouver, dans
+_l'Époque_, la suite de ces aventures si dramatiques de trois reporters
+dans un pays ravagé par une guerre terrible. Seulement ces articles seront
+signés désormais Joseph Rouletabille, notre envoyé spécial ayant pris ses
+précautions pour que Marko le Valaque ne les lui volât pas, cette fois,
+comme il y avait réussi une première!...»
+
+Ayant achevé ce petit «chapeau», Rouletabille entra dans le vif de la
+tragédie qu'ils avaient vécue au pays de Gaulow, et il commençait à faire
+la description du majestueux hôtel des Étrangers [_Le Château Noir._],
+quand La Candeur fit son entrée.
+
+Il paraissait assez inquiet.
+
+--Eh bien, lui demanda Rouletabille, et Stanislawoff?
+
+--Il est revenu! dit La Candeur en soufflant. Il est arrivé quelques
+minutes après notre départ.
+
+--Courons donc! fit Rouletabille.
+
+--Inutile, il est reparti!
+
+--Comment, reparti?
+
+--Oui, il est reparti en auto. Il te fait savoir qu'il te recevra ce soir
+ou cette nuit, sitôt son retour.
+
+--Ah! mais en voilà une comédie! grogna le reporter. Il me fait venir
+parce qu'il a absolument besoin de me voir, et sitôt que je suis arrivé,
+il fiche le camp! S'il ne tient pas plus que ça à ma visite, qu'il me
+laisse donc tranquillement travailler! Où en étions-nous, Vladimir?
+
+--Rouletabille, reprit La Candeur, qui paraissait de plus en plus ennuyé,
+le général-major n'est pas reparti tout seul.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que ça me fiche!
+
+--Il est reparti avec Ivana Vilitchkov!
+
+--Hein?
+
+--Je te dis ce qu'on m'a dit. Mlle Vilitchkov n'est plus à l'hôtel de M.
+Anastas Arghelov!
+
+--Alors le général l'a emmenée? Et pourquoi? Et où?...
+
+--Mais je n'en sais rien, moi!...
+
+Rouletabille bondit hors de la chambre, hors de l'hôtel, courut chez
+Anastas Arghelov et là eut la chance de rencontrer tout de suite le
+général Savof.
+
+--Ivana Vilitchkov?
+
+--Partie avec le général Stanislawoff!...
+
+Et comme le général Savov voyait le reporter bouleversé, il le rassura
+tout de suite. Le général-major n'avait fait que passer. Il avait eu un
+court entretien avec Mlle Vilitchkov, et comme il repartait pour les
+avant-postes, Ivana l'avait supplié de l'emmener avec lui... Elle était
+curieuse de voir le théâtre de la guerre!...
+
+--Voir le théâtre de la guerre! Mais elle en revient!
+
+--Caprice de jeune fille... et puis je crois que le général-major avait
+besoin de causer avec elle... Tranquillisez-vous, il ne peut rien lui
+arriver de redoutable... Le général-major la considère comme sa pupille et
+l'aime comme sa fille. Il vous la ramènera saine et sauve avant ce soir...
+ajouta Savof avec un sourire.
+
+Rouletabille retourna à l'hôtel du Lion-d'Or, un peu tranquillisé... et il
+continua de dicter ses articles toute la journée.
+
+XII
+
+OU ROULETABILLE S'APERÇOIT QU'IL N'EN A PAS ENCORE FINI AVEC LE COFFRET
+BYZANTIN
+
+De temps en temps, La Candeur allait voir si le général Stanislawoff et
+Ivana n'étaient point de retour. Mais ils ne rentrèrent ni cette
+journée-là, ni la nuit suivante, qui se passa pour Rouletabille dans le
+travail et dans l'inquiétude. Dans la matinée du lendemain, personne
+encore!... Rouletabille avait beau se dire: «Elle est avec le
+général-major, aucun danger ne la menace!», il n'en était pas moins
+désemparé.
+
+Pour ne plus penser à cette absence qui se prolongeait d'une façon
+inexplicable, il se rejetait sur son travail avec acharnement.
+
+Il était midi le lendemain, et les confrères s'asseyaient à la table
+d'hôte du Lion d'Or, quand des clameurs, des cris d'exaspération, tout un
+gros tumulte monta soudain de la salle à manger. Et La Candeur parut, la
+figure écarlate comme il lui arrivait dans les moments d'émotion intense.
+
+--Rouletabille! Rouletabille!...
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore?... Est-ce Stanislawoff, ce coup-ci?
+
+--Non, c'est Marko le Valaque!...
+
+--Eh bien, qu'est-ce qu'il lui arrive?...
+
+--Il lui arrive un télégramme de félicitations et on double ses
+appointements et ses frais à la suite de son récit de la prise de
+Kirk-Kilissé!
+
+--Non!...
+
+--C'est comme je te le dis!... Et ce qu'il rigole, mon vieux!... ce qu'il
+se fiche de nous tous!... Ce qu'il fait l'important!
+
+--Malheur de malheur! gémit Vladimir. Il y a de quoi en crever!...
+
+--Il montre la dépêche à tout le monde!... mais ce n'est pas le plus beau!
+
+--Quoi encore?
+
+--Ce sont les autres qui sont furieux!... furieux après toi!... Ils ont
+tous reçu des dépêches qui les eng...!... Il y en a qui sont menacés
+d'être fichus à la porte parce qu'ils ont télégraphié que Kirk-Kilissé a
+été prise sans coup férir, tandis que _la Nouvelle Presse_ donne tous les
+détails d'une épouvantable tuerie!
+
+--Une dépêche pour M. Rouletabille! annonça un domestique.
+
+Rouletabille ouvrit le télégramme.
+
+Il lut tout haut:
+
+«_Si vous êtes malade, faites-vous remplacer, par _Marko le Valaque! Son
+récit de la prise de Kirk-Kilissé est admirable!_»
+
+Signé: Le RÉDACTEUR EN CHEF.
+
+Rouletabille était accablé quand la porte de la chambre s'ouvrit à nouveau
+devant tous les correspondants qui maudissaient à la fois Marko le Valaque,
+qui avait envoyé une si belle dépêche, et Rouletabille, qui les avait
+empêchés d'en faire autant.
+
+--Mais quand je vous dis que c'est faux! hurla Rouletabille.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que ça nous fasse que ce soit faux! Tiens! lis! Et
+on lui fit lire une dépêche du _Journal de onze heures_ à son envoyé
+spécial: «On ne vous a pas envoyé à Kirk-Kilissé pour nous télégraphier
+qu'il ne s'y passe rien!...»
+
+Là-dessus, ils descendirent en brandissant des stylographes et en
+déclarant que désormais ils ne seraient pas si bêtes et qu'il se passerait
+toujours quelque chose!
+
+Un correspondant prit La Candeur à part et lui souffla à l'oreille en lui
+montrant Rouletabille:
+
+--Dis donc, La Candeur! Qu'est-ce qu'il a? Ça n'a pas l'air de lui réussir
+la guerre balkanique, à Rouletabille!
+
+--Il a, répondit lâchement La Candeur, il a qu'il est amoureux!... Alors,
+tu comprends!...
+
+--Oui, tu m'en diras tant! Il n'en faut pas davantage pour abrutir un
+pauvre jeune homme!...
+
+A ce moment, un officier entra et demanda Rouletabille.
+
+--Le général-major est arrivé, lui dit-il, et désirerait vous voir.
+
+--J'y vais, fit Rouletabille, immédiatement sur ses pattes; il est revenu
+avec Mlle Vilitchkov?
+
+--Non, je ne pense pas!... Je l'ai vu revenir seulement avec ses officiers
+d'ordonnance.
+
+--Chouette! éclata La Candeur.
+
+Rouletabille tourna de son côté un visage décomposé:
+
+--Allez vous-en, _monsieur!_... dit-il à La Candeur. Que je ne vous
+retrouve plus jamais sur mon chemin!... Venez, Vladimir!
+
+Et il suivit l'officier, pâle comme un spectre.
+
+En passant, Vladimir dit à La Candeur, qui était tombé sur une chaise:
+
+--Te désole pas mon garçon! Tu peux toujours offrir tes services à Marko
+le Valaque!...
+
+Dix minutes plus tard, Rouletabille était devant le général-major, qui ne
+lui ménagea point ses plus chaudes félicitations pour sa campagne de
+l'Istrandja-Dagh. Le reporter s'inclina:
+
+--Excusez-moi, général!... mais je suis inquiet au sujet de Mlle
+Vilitchkov...
+
+--Pourquoi donc? interrogea Stanislawoff, avec un aimable sourire, car il
+n'ignorait pas les sentiments de Rouletabille pour Ivana.
+
+--Je dois vous dire, général, que depuis quelques jours Mlle Vilitchkov,
+fatiguée par de terribles aventures qu'elle vous a peut-être rapportées...
+
+--Oui, je sais, dit Stanislawoff.
+
+--... Est dans un état moral assez faible...
+
+--Vraiment, il ne m'a pas paru...
+
+--Elle est abattue...
+
+--Abattue! allons donc!... je l'ai au contraire trouvée pleine d'énergie...
+
+--Et moi, je l'ai laissée tout à fait accablée... aussi ai-je été assez
+étonné d'apprendre qu'elle vous avait accompagné aux avant-postes et ai-je
+été plus inquiet encore quand j'ai su que vous reveniez sans elle...
+
+--Mlle Vilitchkov s'est, en effet, absentée pour plusieurs jours, dit le
+général en faisant asseoir Rouletabille; mais il n'y a point là de quoi
+vous inquiéter. Elle m'a annoncé elle-même qu'elle serait de retour à
+l'endroit même où je me trouverai dans une semaine au plus tard!
+
+--Merci de ces bonnes paroles, général! quoique cette absence me paraisse
+tout à fait inexplicable...
+
+--Aussi, je vais vous l'expliquer, dit Stanislawoff, puisque aussi bien il
+est entendu, ajouta-t-il avec un sourire, que je n'ai point de secret pour
+vous...
+
+--Oh! général!...
+
+--J'avais hâte de vous voir, d'abord pour vous féliciter. Le service que
+vous nous avez rendu, je ne l'oublierai jamais!
+
+Rouletabille était sur des charbons ardents. Il n'était point venu pour
+qu'on lui parlât de lui, mais d'Ivana.
+
+--C'est grâce à vous, monsieur, continua Stanislawoff, que nous avons pu
+agir en toute sécurité, certains que nos plans secrets de mobilisation et
+de campagne étaient restés ignorés de l'adversaire.
+
+--Nous les avons retrouvés intacts, dans le tiroir secret du coffret
+byzantin, dit Rouletabille qui souffrait le martyre et envoyait
+mentalement le coffret byzantin à tous les diables.
+
+--C'est ce que m'a dit Mlle Vilitchkov que j'ai trouvée ici à mon retour
+et qui m'a rapporté dans quelles dramatiques conditions vous aviez
+découvert les plis scellés de l'état-major!
+
+--Mlle Vilitchkov, général, a dû vous dire que nous n'avons pas eu le
+temps de nous en emparer et que nous avons dû refermer en hâte le tiroir
+où ils étaient cachés et où nul ne soupçonnait leur présence...
+
+--Mlle Vilitchkov, reprit le général d'une voix grave, m'a dit aussi que
+vous aviez revu hier le coffret byzantin, que vous en aviez ouvert le
+tiroir et que vous aviez constaté, cette fois, que les plis avaient bien
+disparu.
+
+--C'est exact! Mais nous ne nous en sommes point tourmentés, car il nous
+est apparu que le secret de ce tiroir avait été découvert trop tard par
+vos adversaires, attendu que les plans de mobilisation qu'il contenait
+étaient maintenant connus de tous par la victoire de vos armées!
+
+--Le malheur, monsieur, exprima le général sur un ton de plus en plus
+grave, est que ces plis ne contenaient point seulement nos plans de
+mobilisation et d'attaque...
+
+--Quoi donc encore, général? demanda Rouletabille, de plus en plus agité
+et effrayé du tour que prenait la conversation.
+
+--Certains de ces plis, reprit Stanislawoff, renferment les indications
+les plus précises sur notre système d'espionnage militaire tant en Thrace
+et en Macédoine qu'à Constantinople même. Le pis est que le nom et
+l'adresse de nos espions à Constantinople s'y trouvent en toutes lettres
+avec le chiffre de la correspondance qui nous permet de communiquer avec
+eux!
+
+Rouletabille s'était levé.
+
+--Oh! fit-il, nous ne savions point cela!...
+
+--Si ces plis ont été ouverts par nos ennemis, c'est non seulement, pour
+nous, la nécessité de reconstituer sur de nouvelles bases un nouveau
+système d'espionnage, ce qui nous occasionnerait bien de l'embarras en ce
+moment, mais encore c'est la mort, c'est l'éxécution certaine pour une
+vingtaine de serviteurs dévoués que nous entretenons à Constantinople!
+
+Cette perspective n'avait pas l'air de jeter Rouletabille dans un
+désespoir sans bornes. Il ne pensait toujours, dans ce nouvel imbroglio,
+qu'à Ivana...
+
+--Général! interrompit-il, que vous a dit Mlle Vilitchkov quand vous lui
+avez appris cela?
+
+--Elle s'en est montrée d'abord aussi effrayée que moi, et puis elle a
+paru reprendre ses esprits et m'a dit qu'il ne dépendait que d'elle que
+ces documents rentrassent en notre possession d'ici à quelques jours sans
+que l'ennemi en ait eu connaissance. Elle savait où se trouvaient les plis
+et ne doutait point qu'on ne les lui remît si elle allait les chercher
+elle-même!
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria Rouletabille... c'est bien cela! c'est bien
+cela!... Oh! c'est affreux, général!... et alors?...
+
+--Alors Mlle Vilitchkov est allée les chercher!...
+
+--Et elle vous a dit qu'elle vous les rapporterait avant huit jours?...
+
+--Oui, avant huit jours!...
+
+--Elle ne vous les rapportera pas, général!
+
+--Elle m'a donc menti?...
+
+--Non! car vous aurez les plis, et vos espions seront sauvés... Mais elle,
+général, elle! elle ne reviendra pas!...
+
+--Comment cela?... Que voulez-vous dire?...
+
+--Elle est partie pour Dédéagatch, n'est-ce pas?...
+
+--Oui, pour Dédéagatch?...Elle m'a demandé une auto. Je lui ai fait donner
+ma plus forte voiture et j'ai fait monter avec elle trois prisonniers
+turcs, des notables de l'Istrandja qui connaissaient Kara-Selim, le mari,
+paraît-il, d'Ivana Vilitchkov, car Ivana Vilitchkov est maintenant Ivana
+Hanoum! à ce qu'elle m'a dit?...
+
+--C'est exact! général!...
+
+--Et son mari est mort!...
+
+--Oui, général!...
+
+--Ces notables turcs, pour prix de leur liberté, m'ont promis de protéger
+et de conduire à Dédéagatch leur nouvelle coreligionnaire!
+
+--Général, je vous le dis, je vous le dis, vous reverrez les plis, mais
+vous ne reverrez jamais Mlle Vilitchkov!...
+
+Cette nouvelle n'était point faite pour bouleverser un esprit aussi
+méthodique... et patriotique que celui du général Stanislawoff. Il
+préférait de beaucoup rentrer en possession des plis secrets que de revoir
+Ivana Vilitchkov, si charmante fût-elle. Cependant le désespoir évident du
+jeune reporter finit par le toucher, et il lui demanda avec les marques du
+plus profond intérêt les raisons pour lesquelles il pensait qu'il ne
+reverrait plus sa pupille.
+
+--Parce que, général, on lui a offert d'échanger ces plis contre sa
+liberté à elle, contre son honneur!... contre sa vie!...
+
+Et il raconta l'histoire de la veille, il répéta les termes de la lettre
+introduite dans le coffret par M. Priski, messager de Kasbeck le
+Circassien!...
+
+--Oh! fit le général, la noble fille!...
+
+--Général, c'est un acte de désespoir épouvantable!...
+
+--C'est un sacrifice magnifique!...
+
+--Il aurait été inutile, général, si je l'avais connu plus tôt!... Mais,
+maintenant, maintenant!... Quand donc pensez-vous que Mlle Vilitchkov
+arrivera à Dédéagatch?...
+
+--Elle y est peut-être déjà! du moins je l'espère!...
+
+--Oui! tout est fini! gémit le malheureux Rouletabille. Il n'y a plus rien
+à faire!...
+
+Et il s'écroula sur un siège en sanglotant!
+
+Le général vint lui prendre la main et tenta de le consoler, mais, dans
+ses larmes, Rouletabille ne voulait rien entendre... Il demanda pardon de
+sa faiblesse et la permission de se retirer.
+
+Le général le reconduisit jusqu'au seuil de son appartement et là, lui
+dit:
+
+--Vous affirmiez tout à l'heure que si vous aviez su ces choses plus tôt,
+vous auriez rendu ce sacrifice inutile... comment cela? Pouvez-vous me
+l'expliquer?
+
+--Oh! général, je n'aurais eu qu'à vous dire: Votre système d'espionnage
+devra être reconstitué, c'est vrai, mais Mlle Vilitchkov, votre pupille,
+sera sauvée!... Vos hommes, à Constantinople, seront avertis, avertis par
+moi qui arriverai encore à temps pour les faire fuir avant la divulgation
+de leurs noms!... Dans ces conditions, est-ce que vous n'auriez pas été le
+premier à empêcher Mlle Vilitchkov de se sacrifier ainsi?...
+
+--Certes! fit le général, et je regrette bien de vous avoir vu si tard!...
+
+Sur quoi, après avoir adressé quelques bonnes paroles à ce pauvre garçon,
+il le mit poliment à la porte.
+
+Dehors, Rouletabille marchait comme un homme ivre, soutenu par Vladimir.
+Un officier d'état-major le rejoignit:
+
+--Monsieur Rouletabille, lui dit cet officier, je vous cherche partout!
+j'ai une lettre à vous remettre de la part de Mlle Vilitchkov.
+
+--Quand et où vous l'a-t-elle donnée? s'écria le reporter qui tremblait
+sur ses jambes.
+
+--Mais, hier matin, ici, avant son départ!
+
+--Et c'est maintenant que vous me la remettez!
+
+--C'était le désir et même l'ordre de Mlle Vilitchkov que cette lettre ne
+vous fût remise, monsieur, qu'à cette heure-ci!
+
+Rouletabille arracha l'enveloppe et lut:
+
+«Adieu pour toujours! petit Zo! je t'aimais pourtant et tu en as douté!»
+
+XIII
+
+OU LA CANDEUR NE DOUTE PLUS QUE ROULETABILLE NE SOIT DEVENU FOU
+
+C'était court, mais c'était suffisant pour bouleverser le reporter.
+Jusqu'à cette minute où il lui fut donné de lire ces deux phrases tracées
+par la main d'Ivana, Rouletabille avait cru que le dernier acte de la
+jeune fille lui avait été dicté par le morne désespoir où il l'avait vue
+plongée par la terrible fin de Kara-Selim.
+
+N'avait-elle point montré, depuis cet instant tragique, un détachement
+absolu de la vie? N'avait-elle point, sous les yeux du reporter, cherché
+vingt fois la mort?... Et voilà que, soudain, dans cet effondrement,
+l'occasion s'était offerte à elle de rendre un dernier service à son pays
+avant de disparaître! Elle s'en était emparée avec empressement, peut-être
+aussi pour se relever à ses propres yeux!
+
+C'est bien ainsi que les choses se présentaient et s'expliquaient à
+l'esprit accablé du reporter quand on vint lui apporter cette lettre et
+qu'il la lut!...
+
+Or, cette lettre lui disait qu'Ivana l'aimait, lui, Rouletabille!
+
+Elle l'aimait et il en avait douté!...
+
+Une femme qui va disparaître pour toujours, une femme qui va entrer dans
+le tombeau, c'est-à-dire dans le harem d'Abdul-Hamid, cette femme-là ne
+ment point! Elle l'aimait donc!
+
+Et elle avait fait cela?... Pourquoi?... pourquoi?... pourquoi?...
+Pourquoi ce désespoir? Et pourquoi cette folie... si c'était bien
+Rouletabille qu'elle aimait?...
+
+Car la nécessité d'un pareil sacrifice, comme le reporter l'avait dit au
+général, n'était point démontrée... Et en tout cas, cette histoire
+d'espions ne valait point qu'elle ruinât leur amour, si elle
+l'aimait!...
+
+Pour qu'elle eut imaginé d'accomplir cela il fallait que le fait brutal de
+son sacrifice qui n'était que la conclusion de son désespoir, _eût été
+précédé d'un événement qui avait frappé leur amour sans qu'il s'en
+doutât!_...
+
+Toute la question était là! Comment et par quoi leur amour avait-il été
+ruiné? Voilà ce qu'il fallait savoir!
+
+Sûr d'être aimé, Rouletabille recommençait à raisonner, à ressaisir le bon
+bout de la raison que sa misère morale lui avait fait complètement
+abandonner.
+
+Maintenant il s'en rendait compte: malheureux, frappé au coeur, il n'avait
+été ni plus ni moins qu'un pauvre homme, comme tous les autres pauvres
+hommes qui ne sont plus bons à rien dès que la femme aimée semble se
+détourner d'eux!
+
+La certitude d'être aimé allait-elle lui rendre sa lucidité, sa
+merveilleuse faculté de comprendre qui l'avait jadis illustré dans
+l'univers?
+
+Il le fallait.
+
+Il rentra chez lui comme dans un rêve, commençant déjà à tâtonner plus
+logiquement dans cet imbroglio.
+
+Il s'enferma dans sa chambre, se donnant deux heures pour résoudre le
+problème. Il resta là la tête dans les mains jusqu'à la nuit tombante.
+
+Pendant ce temps, La Candeur rôdait et râlait autour de la maison. Un
+chien chassé à coups de botte ne promène point autour de la demeure du
+maître une douleur plus lamentable que celle de La Candeur renvoyé par
+Rouletabille.
+
+Il avait suivi Rouletabille de loin lorsque celui-ci s'était rendu auprès
+du roi: il l'avait suivi d'un peu plus près lorsqu'il était revenu à
+l'hôtel, mais sans toutefois manifester sa présence, se bornant à tendre
+vers lui un regard éperdu qui ne rencontra du reste que l'indifférence...
+Rouletabille ne l'avait même pas vu!...
+
+Vladimir était descendu ensuite pour dîner. Il avait voulu entraîner La
+Candeur à la table d'hôte, mais La Candeur lui avait répondu en aboyant on
+ne sait quoi de désespéré.
+
+Enfin La Candeur se glissa subrepticement dans l'escalier et se coucha sur
+le paillasson de la chambre de Rouletabille, devant la porte close, décidé
+à y passer la nuit et faisant entendre de temps à autre de sourds
+glapissements qui n'avaient plus rien d'humain.
+
+Tout à coup retentit un cri de douleur si effrayant poussé par
+Rouletabille que La Candeur, en une seconde sur ses pattes, jeta bas la
+porte d'un coup d'épaule et se rua dans la chambre.
+
+A la lueur d'une lampe, il vit Rouletabille debout, la poitrine oppressée,
+qu'il déchirait de ses ongles, la figure tragique, les yeux grands ouverts,
+comme habités par l'épouvante. La Candeur ouvrit ses bras et reçut
+Rouletabille sur son coeur, en sanglotant:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce qu'il y a?...
+
+--_Il y a qu'elle m'aime!_ s'écria Rouletabille en pleurant lui aussi et
+en rendant son étreinte au bon géant...
+
+--Et c'est pour cela que tu pleures? Et c'est pour cela que tu cries?...
+Mais si elle t'aime, mon petit Rouletabille, si elle t'aime, épouse-la!...
+
+--Elle m'aime, et nous sommes séparés pour toujours!... Comprends-tu?...
+Séparés par une chose épouvantable... épouvantable!... épouvantable!...
+Ah! la malheureuse!... la malheureuse!... Et malheureux que je suis! Tout
+est fini!... Et moi qui l'accusais!... Je n'ai plus qu'à mourir!...
+
+--Allons! allons! pas de bêtises! gronda le géant, pas de mots comme ça ou
+je me fâche!... Et d'abord je voudrais bien savoir pourquoi vous ne pouvez
+pas vous épouser, par exemple!... Ça n'est pourtant pas parce qu'elle a
+fait ce mariage qui ne compte pas avec ce _Teur!_...
+
+--Non! ce n'est pas pour cela que notre mariage est impossible, mon bon La
+Candeur!... C'est parce que... Oh! c'est épouvantable, je te dis!...
+
+--Pourquoi?
+
+--_Parce que son mari est mort!_...
+
+--Comment! tu ne peux pas te marier avec la femme que tu aimes _parce que
+son mari est mort?_...
+
+Il était au-dessus des forces de La Candeur d'en entendre davantage. Il
+laissa glisser Rouletabille sur une chaise et s'en vint finir de pleurer
+silencieusement dans l'ombre, sur un coin du canapé: «Mon pauvre
+Rouletabille est devenu fou!...» En même temps, il sentait monter en lui
+les affres du remords!
+
+«Tout cela est ma faute! se raisonnait-il; Rouletabille est devenu fou à
+cause du départ de Mlle Vilitchkov! Et si Mlle Vilitchkov est partie,
+c'est à cause de moi, qui n'ai pas prévenu tout de suite Rouletabille des
+mauvaises intentions de ce Priski de malheur!... Il m'avait cependant bien
+prévenu, lui; aussitôt qu'elle aura lu la lettre n'avait-il pas dit: «Vous
+n'aurez plus à vous occuper de rien, elle s'en ira toute seule!» Eh bien,
+maintenant, je peux être content, elle est partie!...»
+
+Et il se frappa la poitrine à grands coups de poing...
+
+--C'est ma faute! gémissait-il, c'est ma faute!...
+
+Rouletabille lui-même dut l'apaiser.
+
+--Mais enfin, nous ne pouvons pas rester comme ça!... Il faut tenter
+quelque chose, proposa La Candeur.
+
+--Rien du tout! répondit Rouletabille en secouant la tête. Ivana serait
+maintenant ici, tu entends!... que ça ne nous avancerait à rien!... Elle
+m'embrasserait peut-être une dernière fois et je n'aurais qu'à la laisser
+partir!...
+
+--C'est affreux!...
+
+--Oui, affreux!
+
+--Mon pauvre Rouletabille!...
+
+--Mon bon La Candeur!...
+
+A ce moment, l'interprète se présenta et annonça à Rouletabille qu'il y
+avait là un moine qui demandait à parler à M. La Candeur.
+
+--Un moine! fit La Candeur! Je ne connais pas de moine, moi!...
+
+--Il dit que si, monsieur, il dit qu'il vous connaît!...
+
+--Comment s'appelle-t-il, ce moine-là?...
+
+--Je le lui ai demandé, mais il m'a répondu textuellement qu'il n'avait
+plus de nom, car il ne veut plus se servir du nom que lui donnaient les
+hommes et il ignore encore celui que lui donnera Dieu!...
+
+--Je voudrais bien qu'on me laisse tranquille, déclara Rouletabille.
+
+--Vous direz à votre capucin, émit d'une voix dolente La Candeur, qu'il
+revienne quand il aura un nom!
+
+Mais la porte fut doucement poussée, et, dans son encadrement, se dessina
+la silhouette d'un moine de haute et belle taille, revêtu de la robe de
+bure, ceinturé de la corde et coiffé du capuchon; le capuchon tomba et La
+Candeur s'écria:
+
+--Monsieur Priski!...
+
+--Lui-même, fit le moine en s'avançant, pour vous servir, en ce monde et
+dans l'autre, autant qu'il me sera possible!
+
+La Candeur «fumait» déjà. Il expédia l'interprète de l'hôtel, referma la
+porte et dit en se croisant les bras:
+
+--S'il ne tenait qu'à moi, monsieur Priski! ce serait dans l'autre! car
+j'ai une fameuse envie de vous y envoyer sur-le-champ expier vos péchés!
+
+--Pas avant, répondit M. Priski, que je vous aie remis les mille francs
+que je vous dois encore!
+
+--Vous avez un fameux toupet! s'écria La Candeur, gêné tout à coup plus
+qu'on ne saurait dire: vous savez bien, monsieur Priski, que je n'ai
+jamais voulu recevoir votre argent!
+
+--C'est comme vous voudrez! répliqua l'autre en rentrant dans sa poche une
+liasse de billets qu'il en avait déjà sorti. Je les offrirai à mes
+pauvres!
+
+Ici, Rouletabille sortit de l'ombre.
+
+--Vous entrez donc au couvent, monsieur Priski? demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur, fit le moine en reculant un peu, car il ne s'attendait
+point à la présence de Rouletabille et n'était point venu pour le voir.
+Oui, j'entre au couvent. Ç'a été le rêve de toute ma vie d'entrer dans un
+bon couvent!...
+
+--Et dans quel couvent, s'il vous plaît?...
+
+--Mon Dieu! monsieur, je crois bien que je vais entrer dans un couvent du
+mont Athos!...
+
+--On dit qu'ils sont fort beaux!
+
+--Magnifiques! monsieur, magnifiques!...
+
+--Et c'est pour nous annoncer cette nouvelle que vous êtes venu à
+Stara-Zagora?
+
+--Hélas! monsieur, je ne pourrais l'affirmer!...
+
+--Quelle est donc la raison de ce voyage, monsieur Priski?
+
+--Mon Dieu, monsieur, je suis un peu gêné pour vous la dire, et il recula
+encore.
+
+Rouletabille alla se mettre entre la porte et ce singulier moine.
+
+--Vous ne sortirez cependant pas d'ici, monsieur Priski, sans nous l'avoir
+dite; non point que je sois très curieux en ce moment et que j'attache une
+grande importance aux événements de la vie, mais comme, chaque fois que
+nous avons eu affaire à vous, il nous est arrivé du désagrément, je tiens
+en ce moment à savoir ce qui nous vaut l'honneur de votre
+voisinage...
+
+--Monsieur, si je vous le dis, vous allez me trouver bien «osé»!... Et
+c'est justement parce que, sans le vouloir, certes, je vous ai fait
+jusqu'ici beaucoup de peine, que je ne voudrais pas vous en causer
+davantage!
+
+--Si vous ne parlez pas, monsieur Priski, je vous fais jeter dans un
+cachot par les soldats du général Stanislawoff avec lequel je suis au
+mieux, et ensuite je vous ferai fusiller comme un agent des
+Turcs!
+
+--Monsieur, je vais vous avouer la vérité puisque vous l'exigez... Elle
+est on ne peut plus simple...
+
+«Je vous disais tout à l'heure que j'avais toujours désiré entrer dans un
+couvent du mont Athos, où je conduisis jadis des voyageurs à titre
+d'interprète. Tout jeune que j'étais, je pus juger qu'il n'y avait
+vraiment encore que là où l'on sût vivre, tout en se préparant une belle
+mort. Mais pour entrer dans ce couvent, il faut de l'argent, beaucoup
+d'argent. Dans ce but, je m'astreignis à en mettre de côté, mais il me fut
+dérobé, à la Karakoulé pendant le séjour que vous me fîtes faire, à mon
+corps défendant, dans la cave du donjon!
+
+--Passons, monsieur Priski.
+
+--N'ayant plus d'argent, je ne pouvais plus, hélas! espérer d'entrer au
+couvent et j'en avais une grande désolation, quand il se trouva qu'au
+milieu des derniers événements et comme je venais d'arriver à Kirk-Kilissé,
+la veille de la débandade générale, je fus reconnu par le seigneur
+Kasbeck, lequel eut l'honneur naguère, je crois, de vous être présenté...
+
+--Allez, monsieur Priski, allez!...
+
+--Ce seigneur me dit:
+
+«--Priski, veux-tu gagner quelque argent?
+
+--Je voudrais en gagner beaucoup! lui répondis-je.
+
+--Eh bien! fit-il, je te donnerai telle somme tout de suite si tu te
+charges d'une commission que je vais te dire, et je t'en donnerai autant
+si la commission réussit.»
+
+--Or, voyez le miracle! monsieur Rouletabille, fit remarquer le moine,
+l'addition de ces deux sommes équivalait justement à celle dont j'avais
+besoin pour entrer au couvent!... Je vis là comme le doigt de la
+Providence et j'acceptai aussitôt la commission du seigneur Kasbeck...
+C'est là, monsieur, que je commence à être embarrassé...
+
+--Remettez-vous... et passons sur l'histoire de la lettre que je connais,
+dit Rouletabille.
+
+--Monsieur, je dois vous dire que j'ignorais ce qu'il y avait dans la
+lettre...
+
+--Oui, mais tu savais qu'aussitôt cette lettre reçue, Mlle Vilitchkov
+devait me quitter...
+
+--Je savais cela, monsieur, mais je n'en étais point sûr. La chose était
+si peu sûre que Mlle Vilitchkov, qui a reçu la lettre à Kirk-Kilissé, vous
+a suivi à Stara-Zagora...
+
+--Tout cela ne me dit point ce que tu es venu faire ici, bandit!...
+
+--Mon Dieu! monsieur, je croyais m'être assez fait comprendre... Je suis
+venu parce que je désirais savoir si Mlle Vilitchkov, qui ne vous a point
+quitté à Kirk-Kilissé, ne vous aurait pas laissé à Stara-Zagora.
+
+La Candeur, outré de tant de cynisme, leva son poing.
+
+--A ta place! La Candeur! ordonna Rouletabille.
+
+Et, se tournant vers le moine:
+
+--_Elle m'a laissé_, monsieur Priski! Vous pouvez être heureux!...
+
+--Monsieur, croyez bien que je comprends votre désolation, dit M. Priski.
+Mais d'autre part vous m'accorderez qu'après m'être chargé d'une
+commission qu'un autre aurait faite si je l'avais refusée, je ne pouvais
+point m'en désintéresser et qu'il était bien naturel que je vinsse
+m'enquérir jusqu'ici si elle avait réussi.
+
+--Et si vous avez gagné la seconde partie de la somme qui vous est
+nécessaire!... Oui, monsieur Priski, oui... je comprends cela... Vous
+pouvez vous en aller!...
+
+--Et je vais pouvoir entrer au couvent...
+
+--Pas avant que vous n'ayez touché la seconde partie de la somme, monsieur
+Priski!...
+
+--Messieurs! je vais la toucher de ce pas.
+
+--A Dédéagatch!... dit Rouletabille.
+
+--Oui, à Dédéagatch. Mais comment savez-vous?...
+
+--Que vous importe, monsieur Priski?... Allez-vous-en donc à Dédéagatch et
+dépêchez-vous!... Si j'ai un conseil à vous donner, ne traînez pas en
+route, car j'ai idée que M. Kasbeck ne vous attendra pas longtemps à
+Dédéagatch.
+
+--Et pourquoi cela?...
+
+--Tout simplement parce que M. Kasbeck vous attend moins à Dédéagatch
+qu'il n'y attendait Mlle Vilitchkov et comme il y a des chances pour que
+Mlle Vilitchkov soit arrivée ce soir à Dédéagatch, il se pourrait fort
+bien qu'ils se préparent à en partir tous deux, demain matin, sans vous
+attendre.
+
+--Ah! mon Dieu!... s'écria le moine, et il courut à la porte.
+
+--Rassurez-vous, ajouta Rouletabille, car si de Dédéagatch vous vous
+rendez au mont Athos, vous ne manquerez point de rencontrer en route le
+seigneur Kasbeck!...
+
+--Et où donc va le seigneur Kasbeck? Si vous pouvez me le dire, je vous
+pardonnerai tout ce que vous m'avez fait endurer, soupira le moine.
+
+--Je vous le dirai, monsieur Priski, et je vous pardonnerai également de
+mon côté tout ce que vous nous avez fait souffrir, si vous voulez, à votre
+tour, me rendre un petit service...
+
+--Parlez, monsieur Rouletabille...
+
+--Vous êtes fort habile, à ce que je vois, à remettre les lettres,
+monsieur Priski...
+
+--Mon Dieu! cela a toujours été un peu mon métier...
+
+--Eh bien! je vous demanderai d'en faire parvenir une à Ivana Hanoum!
+
+--Oh! monsieur, c'est comme si c'était déjà fait. Vous pouvez compter sur
+moi, jura le moine.
+
+--Alors, attendez!...
+
+Rouletabille s'approcha de la table et écrivit:
+
+«_J'ai tout compris, mon amour. Pardonne-moi! Ton petit Zo te dit adieu
+pour toujours. Il ne te survivra pas._»
+
+Il n'avait pas écrit le dernier mot de ce message suprême qu'un gros
+sanglot éclatait derrière lui. Il se retourna. C'était La Candeur qui
+avait lu la lettre par-dessus son épaule.
+
+--Oh! Rouletabille! Rouletabille! gémit La Candeur, ça n'est pas vrai, dis,
+que tu vas mourir?... Dis-moi que ça n'est pas vrai!...
+
+Rouletabille, ému de cette douleur fraternelle presque autant que de la
+sienne, hocha lentement la tête, tendit la lettre à M. Priski, et serrant
+la bonne grande patte de La Candeur avec ce geste de condoléance que l'on
+voit si souvent aux enterrements, lui dit:
+
+--On raconte que l'on ne meurt pas d'amour, _nous verrons bien_...
+
+--Ah! mon Dieu! il va se laisser périr!... pleura La Candeur.
+
+--Surtout, jeune homme, n'attentez pas à vos jours, dit M. Priski, la
+religion le défend!...
+
+Et il ajouta avec une grande émotion:
+
+--La religion, voyez-vous, il n'y a encore que ça!
+
+--On est bien dans votre couvent, monsieur Priski? questionna
+Rouletabille.
+
+--Bon! maintenant il va se faire moine! s'écria La Candeur.
+
+--Si on est bien? s'écria M. Priski. C'est-à-dire que c'est le paradis sur
+la terre. Imaginez au milieu de jardins merveilleux, un vaste édifice,
+simple, bien aéré, avec un large réfectoire. Le cuisinier est excellent;
+il fait même le civet de lièvre et le macaroni avec une rare habileté.
+Enfin le supérieur a cette mine réjouie et ces manières affables qui
+attestent qu'on a l'esprit tranquille et l'estomac en bon état!...
+
+--Voilà un bon couvent, dit La Candeur. Si tu y entres, j'y entrerai
+certainement avec toi!
+
+--Et il faut tant d'argent que ça pour être reçu dans ce monastère?
+interrogea encore Rouletabille en poussant un soupir.
+
+--Messieurs, ce monastère est riche: s'il acceptait tous les sans-le-sou
+qui, dans ce pays, ne demandent qu'à se faire moines, non seulement c'en
+serait fini de sa richesse, mais encore de sa bonne renommée. Il faut vous
+dire qu'on vient le voir du bout du monde... Il a été placé sous la haute
+protection d'un saint que l'on a déterré non loin de là et dont on a mis
+les restes dans du coton. Aux jours de grande cérémonie, aux anniversaires
+du martyre, le coton se vend bien! J'ai assisté à l'une de ces fêtes,
+monsieur; moi qui jusqu'alors étais un païen, j'en ai l'esprit tout
+retourné. C'était magnifique. D'innombrables lampes suspendues à la voûte,
+projetaient sur la nef des feux de toutes couleurs. Dans une des ailes se
+tenait un frère quêteur qui recueillait les aumônes et inscrivait sur un
+registre les noms des gens qui réclamaient une messe pour un parent mort
+ou malade! Certes, monsieur, je peux vous affirmer que la maison est bien
+tenue!...
+
+--Si bien, monsieur Priski, que vous n'allez pas regretter la Karakoulé?
+exprima Rouletabille, de plus en plus sombre et pensif.
+
+--Ma foi non, ni le seigneur Kara qui, parfois, était si brutal. Ah! il
+est bien puni de son orgueil, maintenant, le Pacha Noir! C'est Dieu qui
+l'a précipité. Il aurait dû se méfier. C'était prédit dans les
+évangiles!... Lui, si fier, le voilà l'esclave de M. Athanase!...
+
+--Qu'est-ce que tu racontes? dit Rouletabille. Kara-Selim, que nous
+appelons de son vrai nom de chrétien Gaulow, n'est plus ni le maître ni
+l'esclave de personne. Il est mort!
+
+--Eh bien, alors, il n'y a pas longtemps, fit entendre M. Priski, car je
+l'ai encore aperçu pas plus tard qu'avant-hier...
+
+--Tu es fou ou tu rêves! protesta dans une grande agitation le reporter.
+Kara-Selim est mort! mort, sous nos yeux, frappé d'un grand coup d'épée
+par Athanase!... Tu n'as donc pas pu le voir vivant avant-hier!
+
+--Vous vous trompez certainement, monsieur! insista doucement M. Priski.
+
+--Je me trompe si peu, dit Rouletabille, que mes camarades pourront te
+dire comme moi qu'ils ont vu son grand corps défunt traîné plusieurs fois
+sur la place avant que d'être emporté par les Bulgares!...
+
+--Eh bien! monsieur, c'est peut-être ce traînage-là qui l'a ressuscité,
+car, je le répète, dans la matinée d'hier j'ai rencontré M. Athanase avec
+sa petite escorte, sur la route du Sud, semblant se diriger du côté de
+Lüle-Bourgas...
+
+--Que tu aies rencontré Athanase, la chose est possible, fit Rouletabille,
+de plus en plus oppressé... mais il ne s'agit pas d'Athanase, qui est
+vivant. Nous parlons de Kara-Selim qui est mort.
+
+--J'y arrive avec M. Athanase. Un de nos cavaliers habilement interrogé
+par votre serviteur m'apprit qu'il vous cherchait partout, vous et Mlle
+Vilitchkov! j'aurais pu lui donner quelques renseignements utiles, quand
+je m'aperçus que les soldats traînaient derrière eux, attaché sur le dos
+d'un cheval, un grand corps tout noir et taché de sang dont la vue me fit
+pousser un grand cri, car j'avais reconnu Kara-Selim!...
+
+--Mais il était mort! s'écria encore Rouletabille.
+
+--Non! monsieur! _Il était vivant!_
+
+Rouletabille bondit sur le moine.
+
+--Es-tu sûr de ce que tu dis là?
+
+--Si sûr, monsieur, que je lui ai parlé et qu'il m'a répondu!...
+
+--Ah! fais bien attention à ce que tu nous dis! gronda Rouletabille en
+secouant Priski qu'il avait pris au col de son manteau de bure... Sur ta
+vie, ne me mens pas!... Dis-moi toute la vérité!...
+
+--Sur ma vie et sur celle qui m'attend dans l'autre... j'ai vu Kara-Selim
+vivant, bien abîmé, mais vivant! Il m'a expliqué qu'il avait été surpris
+par Athanase et frappé par derrière d'un grand coup d'épée qui l'avait
+jeté par terre, étourdi, et qui l'aurait certainement tué s'il n'avait
+toujours porté sous son pourpoint noir une cotte de mailles!... je n'eus
+pas plutôt entendu cette confidence que je m'enfuis à toutes jambes,
+redoutant que M. Athanase ne me réservât quelque méchant coup à mon
+tour!... Voilà toute la vérité, je vous le jure!...
+
+M. Priski n'avait pas achevé de proclamer cette vérité-là qu'il était
+serré dans les bras de Rouletabille comme dans le plus amical étau!
+
+--Ah! ce brave M. Priski qui veut se faire moine!... et qui va au mont
+Athos!... Rendez-moi ma lettre, monsieur Priski, rendez-moi ma lettre!
+
+--La voilà, monsieur, mais vous me direz tout de même où je pourrai
+rencontrer le seigneur Kasbeck.
+
+--A Salonique, mon cher monsieur Priski... Et sais-tu pourquoi je ne te
+charge plus de cette lettre à destination de Salonique? Parce qu'elle n'a
+plus besoin d'y aller? Et sais-tu pourquoi elle n'a plus besoin d'y aller?
+Parce que nous y allons avec toi... Allons, allons, en route! La Candeur,
+Vladimir!... Nous partons... Ah! mon bon La Candeur, laisse-moi
+t'embrasser! Tiens, je suis fou de joie!...
+
+--Mais que se passe-t-il, seigneur Jésus? interrogea La Candeur, bouche
+bée devant une aussi subite et joyeuse transformation.
+
+--Il se passe, mon vieux, que rien n'est perdu encore et qu'il est
+possible maintenant que nous nous mariions, Ivana et moi, _puisque son
+mari est vivant!_
+
+--Ah! oui... Eh bien, je suis content, mon petit!
+
+Et La Candeur tourna la tête pour murmurer:
+
+--Quel malheur! Une si belle intelligence!...
+
+XIV
+
+EN SUIVANT LES BORDS DE LA MARITZA
+
+Nos jeunes gens, accompagnés de M. Priski, se mirent en route vers le soir.
+Cette journée avait été consacrée par les troupes lancées à la poursuite
+de l'armée turque à un repos presque absolu. Leur front s'étendait de
+Djeni-Mahalle à Karakdéré. La rapidité de leur victoire les fatiguait déjà,
+sans compter qu'elles ne possédaient que de vagues renseignements sur la
+situation occupée par l'ennemi que la cavalerie bulgare lancée dans la
+direction de Baba-Eski, c'est-à-dire droit au Sud, n'avait point rencontré.
+
+Rouletabille et ses compagnons profitèrent de l'état de choses qui avait
+nettoyé la contrée de tout l'élément ottoman pour faire du chemin. Grâce à
+la lettre du général-major que le reporter portait toujours sur lui, la
+petite bande parvint en quelques heures à Demotika. De là il ne pouvait
+être question pour elle de prendre le train pour Dédéagatch, les rives de
+la Maritza inférieure étant encore occupées par des forces turques qui,
+accourant de Macédoine en toute hâte, ne faisaient que passer, désireuses
+de traverser le sud de la Thrace au plus vite pour rejoindre au nord de
+Rodosto le gros de l'armée turque qui se reformait sur les lignes de
+Tchorlu, Lülé-Bourgas et Seraï.
+
+Le départ des reporters avait été si précipité que Rouletabille n'avait
+pas eu le temps de demander des subsides à son journal ni de s'en procurer
+d'aucune sorte. Il avait mis son paquet de correspondance à la poste et en
+route!
+
+Il comptait que ce bon M. Priski avait la bourse bien garnie et ne leur
+refuserait point de subvenir aux frais du voyage.
+
+A Demotika, ils essayèrent de se procurer honnêtement des chevaux.
+Naturellement, ils ne trouvèrent pas une bête à vendre, ce qui fut heureux
+pour la bourse de M. Priski.
+
+C'est dans ces tristes conditions que Rouletabille laissa Vladimir et
+Tondor que rien n'embarrassait, s'emparer de ce qu'on ne voulait point
+leur céder de bonne volonté. A l'ombre des ruines d'un vieux château, ils
+avaient découvert cinq magnifiques bêtes qui s'ébattaient paisiblement
+dans une cour déserte, cependant que, dans une autre cour, une petite
+troupe d'avant-garde bulgare, en attendant l'heure de la soupe, autour
+d'un chaudron, écoutait les airs plaintifs de la balalaîka.
+
+Les chevaux étaient tout sellés. L'affaire fut vite faite. Les reporters,
+lançant leurs bêtes à toute allure, ne s'arrêtèrent qu'une heure plus
+tard. Ils n'avaient plus à craindre les Bulgares, mais les
+Turcs.
+
+Rouletabille commença de mettre en ordre ses papiers. Il dissimula dans
+une poche secrète la lettre du général-major et sortit les fameux papiers
+chipés à Kirk-Kilissé, signés de Mouktar pacha et empreints de son sceau.
+Puis, s'estimant à peu près en règle, il permit aux chevaux de souffler.
+
+En suivant les bords de la Maritza, il causait avec M. Priski.
+Rouletabille ne perdait jamais une occasion de s'instruire.
+
+Ainsi, dans le moment qu'il tentait de se rapprocher de cette Salonique
+habitée par le sultan déchu, il se faisait donner des détails sur
+l'existence d'Abdul-Hamid, et ce n'était point simplement pour en tirer un
+bon article.
+
+M. Priski savait beaucoup de choses par Kasbeck, qui était le seul homme,
+si l'on peut dire, de l'ancien parti, que le nouveau gouvernement tolérait
+auprès d'Abdul-Hamid, parce que Kasbeck, en même temps qu'il avait
+conservé pour son ancien maître des sentiments de dévouement à toute
+épreuve, entretenait avec le pouvoir actuel d'excellentes relations. Par
+lui, les ministres pénétraient un peu dans la pensée d'Abdul-Hamid, et,
+par lui aussi, ils pouvaient, quand il était nécessaire, ce qui arrivait à
+peu près tous les quinze jours, démentir les fausses nouvelles que l'on
+répandait sur le sort du prisonnier. Tantôt on prétendait que le
+gouvernement l'avait fait mettre à mort et tantôt qu'il le soumettait aux
+pires tortures, dans le dessein de connaître enfin l'endroit
+d'Yildiz-Kiosk où l'ex-sultan avait caché ses immenses trésors. C'est
+alors que Kasbeck intervenait et disait:
+
+--Je sors de chez Abdul-Hamid; il se porte mieux que moi!
+
+--Est-il aussi cruel que l'on dit, monsieur Priski? demanda Rouletabille.
+
+--Il l'est peut-être plus encore, s'il faut en croire les anecdotes du
+seigneur Kasbeck, qui charmait les longues soirées de la Karakoulé par le
+récit des fantaisies de son maître. Tenez, quelques heures avant d'être
+arraché de son trône, Abdul-Hamid a commis un meurtre. Il a fait venir une
+de ses Circassiennes, une de ses odalisques favorites, une enfant, et
+froidement, à coups de revolver, il l'a abattue. Quelques jours plus tôt,
+il a tué à coups de bâton une petite fille de six ans qui, innocemment,
+avait touché à un revolver laissé par lui sur un meuble. Furieux, ne se
+possédant plus, prétendant que l'enfant avait voulu le tuer, il
+l'assassina séance tenante. Je pourrais vous citer cent histoires de ce
+genre. Ah! on peut dire qu'il n'a pas le caractère commode! conclut M.
+Priski.
+
+--Eh bien, en avant, ne nous endormons pas! s'écria Rouletabille qui
+suait à grosses gouttes.
+
+Et il poussa à nouveau les chevaux. Cependant il continuait de se tenir à
+la hauteur de M. Priski.
+
+--Et maintenant, est-ce qu'on le laisse libre de recommencer de pareilles
+horreurs?
+
+--Eh, monsieur, c'est une question bien délicate que celle du harem. Du
+moment qu'on lui laisse son harem, si réduit soit-il, il peut toujours
+faire dans ce harem ce qu'il lui plaît. Ça, c'est la loi du Prophète. Tout
+fidèle a droit de vie ou de mort dans son harem.
+
+--Pressez un peu votre bête, monsieur Priski!... A ce train, nous
+n'arriverons jamais à Dédéagatch!... Et dites-moi, présentement, il a
+beaucoup de femmes avec lui?
+
+--Mon Dieu, il en a dix, ce qui n'est guère.
+
+--Et comment se conduit-il à Salonique?
+
+--Eh bien, en dehors de quelques accès de colère comme ceux que je vous
+citais tout à l'heure, il se conduit fort convenablement. Il est très
+surveillé à la villa Allatini, mais soigné comme coq en pâte. Il est
+peut-être, à l'heure actuelle, l'homme le plus heureux de l'Empire
+ottoman. Voici à peu près ce que nous disait le seigneur Kasbeck:
+
+«Oublieux, insouciant, il se promène dans ses vastes jardins, fumant avec
+délice des cigarettes de tabac fin, spécialement confectionnées pour lui.
+Il établit minutieusement avec son cuisinier le menu du jour et savoure
+lentement de multiples tasses d'un café exquis et parfumé. Nul autre souci
+ne le hante, si ce n'est ses galants propos avec les dames de céans.
+
+«Tout ce qui se passe hors les murs de la villa reste étranger à
+Abdul-Hamid. Volontairement, il demeure ignorant des bruits extérieurs. Si
+d'ailleurs il lui prend fantaisie d'interroger ceux qui l'approchent sur
+les événements politiques, il ne reçoit que des réponses vagues et sans
+précision. Ordre est donné de se taire.
+
+--Je me suis laissé dire, fit Rouletabille, qu'il espérait encore revenir
+sur le trône et qu'il était entretenu dans cette espérance par beaucoup de
+ses amis qui se remuent à Constantinople, et préparent dans l'ombre, à la
+faveur des événements actuels, une révolution?
+
+--Ceci, monsieur, répondit M. Priski, est de la politique, et la politique
+ne regarde point un pauvre moine comme moi!
+
+--Ne dites donc point que vous êtes moine, dans cette région dangereuse
+pour les orthodoxes, monsieur Priski. Il ne suffit point d'avoir enlevé
+votre robe, il faut encore surveiller vos propos!... Tenez, voici
+justement une patrouille turque à laquelle nous n'allons certainement
+point échapper.
+
+Quelques balles vinrent à ce moment saluer les reporters, qui agitèrent
+aussitôt leurs mouchoirs, en criant de toutes leurs forces:
+
+--Francis! Francis!
+
+Bientôt, ils étaient entourés et expliquaient au chef de la patrouille
+qu'ils étaient des reporters français attachés à l'état-major de Mouktar
+pacha et qu'ils avaient été obligés de fuir, après la déroute de
+Kirk-Kilissé. Comme ils montraient des papiers corroborant leurs dires,
+ils furent assez bien traités et renvoyés à un kachef, qui les renvoya à
+un kaïmakan, qui les renvoya à... Dédéagatch!...
+
+Ainsi escortés des Turcs étaient-ils arrivés rapidement à l'endroit qu'ils
+désiraient atteindre.
+
+Ce petit port de Dédéagatch voyait passer depuis deux jours plus de
+troupes qu'il n'en avait connu en quarante ans. C'est que la Turquie avait
+résolu d'attendre l'ennemi aux rives de Karaagutch et de lui infliger un
+échec qui la vengerait de la surprise de Kirk-Kilissé. Aussi si l'on
+envoyait sur cette ligne tout ce dont on disposait de troupes à
+Constantinople, le sud de la Macédoine expédiait, de son côté, par
+Dédéagatch, les divisions du littoral.
+
+Il fallait se presser, si l'on ne voulait pas être coupé de Constantinople,
+car le bruit courait qu'on avait vu de la cavalerie ennemie dans les
+environs de Rodosto.
+
+D'autre part, Dédéagatch ne pouvait plus compter sur ses communications
+par mer, la flotte grecque faisant déjà la police de la mer Egée.
+
+Aussitôt arrivés à Dédéagatch, les trois reporters, M. Priski et Tondor se
+séparèrent pour chercher au plus vite Kasbeck et Ivana, mais ils acquirent
+bientôt la certitude qu'ils étaient partis la veille de l'hôtel de la
+Mer-Égée, avec une suite composée de quelques cavaliers albanais et qu'ils
+avaient pris, à travers la campagne, le chemin de Salonique.
+
+Le chemin de fer n'avait pas encore été coupé, mais il allait l'être et,
+en attendant, il servait uniquement aux mouvements des troupes. Kasbeck
+n'avait pu le prendre et Rouletabille en conçut quelque espoir, mais il
+dut bientôt se rendre compte de l'impossibilité où il allait être lui-même
+non seulement de prendre le chemin de fer, mais encore de suivre la route
+de Kasbeck. Sans compter que Kasbeck avait plus de trente-six heures
+d'avance sur lui, des reporters français ne manqueraient point d'être
+arrêtés à chaque instant et d'être retenus par tous les détachements
+ottomans qu'ils rencontreraient sur leur chemin. Ne voyaient-ils point
+déjà de quelles tracasseries on encombrait leur liberté, trop relative
+hélas!
+
+Pendant ce temps, Kasbeck continuait tranquillement sa marche avec Ivana
+vers le harem de la villa Allatini!
+
+Sur les quais du port, où il lui fut impossible de trouver le moindre
+petit bateau qui consentît à tenter l'aventure du voyage de Salonique,
+Rouletabille se rongeait les poings.
+
+Tout à coup, il se tourna vers La Candeur:
+
+--Vite, les chevaux!...
+
+--Où allons-nous?...
+
+--A Constantinople!...
+
+--A Constantinople? Mais nous tournons le dos à Salonique! Et Ivana?...
+
+--Mon vieux, expliqua rapidement Rouletabille en entraînant La Candeur,
+puisque nous ne pouvons aller au-devant d'Ivana, c'est Ivana qui viendra
+au-devant de nous!
+
+--A Constantinople?
+
+--A Constantinople!
+
+--Mais tu perds la tête!...
+
+--Non! Écoute-moi bien et saisis... Ivana suit Kasbeck; Kasbeck court
+après Abdul-Hamid. Je fais venir Abdul-Hamid à Constantinople où bientôt
+nous voyons arriver Kasbeck et Ivana!... Qu'est-ce que tu dis de ça?...
+
+--Épatant!... Mais comment vas-tu faire venir Abdul-Hamid à
+Constantinople?...
+
+--Eh! il y a un moyen sûr; le faire monter sur un navire étranger, anglais
+ou allemand, qui n'aura rien à craindre des croiseurs grecs.
+
+--Mon cher, permets-moi de te dire que ce n'est pas l'intérêt du
+gouvernement actuel de faire venir dans la capitale un sultan qui y a
+conservé de nombreux partisans!
+
+--C'est encore moins son intérêt de le laisser à Salonique où il peut être
+proclamé à nouveau sans que le gouvernement central ait le pouvoir de s'y
+opposer!...
+
+--Si le gouvernement craignait quelque chose de ce genre, reprit l'entêté
+La Candeur, il n'attendrait point Rouletabille pour faire revenir dans le
+Bosphore le sultan détrôné... Pour moi ils ne le feront point bouger de
+Salonique tant qu'ils resteront maîtres de la ligne du Sud... Voilà mon
+opinion...
+
+--C'est la mienne aussi!... Voilà pourquoi il faut courir à Constantinople
+et persuader au gouvernement qu'il a tort de laisser le sultan là-bas; que
+les prochains combats sur la ligne de Lüle-Bourgas peuvent tourner mal et
+qu'il est de l'intérêt de Mahomet V d'avoir tout de suite Abdul-Hamid sous
+la main, dans le cas où ses partisans deviendraient menaçants!
+
+--Ils t'écouteront ou ils ne t'écouteront pas, émit La Candeur dont la
+simplicité se refusait à entrer dans la complication du plan de
+Rouletabille.
+
+--Ils m'écouteront!
+
+--Bah! pourquoi ça?...
+
+--Ils m'écouteront quand je leur dirai qu'il existe une conspiration pour
+remettre Abdul-Hamid sur le trône!
+
+--Ce n'est pas le tout de dire ça! Il faut le prouver!
+
+--Je le prouverai!...
+
+--En quoi faisant?
+
+--En donnant le nom des conjurés, des conjurés qui ont résolu de proclamer
+Abdul-Hamid à Salonique même! Alors, tu verras si le gouvernement ne fait
+pas revenir son Abdul-Hamid à Constantinople, et sans perdre un jour, sans
+perdre une heure, une minute! Tout de suite, peut-être même avant que
+Kasbeck ne soit arrivé à Salonique! Me comprends-tu, maintenant? Seulement,
+tu vois, que de notre côté, il ne faut pas perdre une seconde!...
+
+--Rouletabille, tu ne feras pas ça!...Tu ne dénonceras pas ces pauvres
+gens!
+
+--Ah! voilà Vladimir et Tondor, fit Rouletabille... Tondor où est M.
+Priski?
+
+--Il est à «la place», dit Vladimir, et distribue des pièces d'or pour
+avoir un laissez-passer pour Salonique! On lui prend les pièces, mais on
+lui refuse le laissez-passer.
+
+--Les chevaux?...
+
+--Dans la cour de l'hôtel de la Mer-Egée.
+
+--Celui de M. Priski aussi?
+
+--Tous les cinq!...
+
+--Amène-les tout de suite!... Toi, Vladimir, cours à la place faire viser
+nos papiers par Ali bey et dis-lui que, comme il le désire, nous rentrons
+à Constantinople!
+
+--Entendu, répond Vladimir, et je préviens M. Priski en même temps?
+
+--Nullement! Laisse donc M. Priski aller à Salonique, nous n'avons pas
+besoin de lui à Constantinople!
+
+--Eh bien! et son cheval?
+
+--Ah! son cheval, par exemple, nous l'emmenons! Par les temps qui courent
+il vaut mieux en avoir cinq que quatre... Je le confie à Tondor... Courez,
+Vladimir, dans un quart d'heure, il faut que nous ayons quitté
+Dédéagatch!...
+
+Vladimir courut à «la place», Tondor s'en fut chercher les chevaux,
+Rouletabille se tourna vers La Candeur qui grognait, la tête basse et
+l'air sournois.
+
+--Toi, file au télégraphe, lui dit-il, et envoie une dépêche à Paris
+disant que nous partons pour Constantinople... mais qu'est-ce que tu
+as?... Tu en fais, une tête!
+
+--Écoute, Rouletabille, c'est de la blague, hein? Tu ne vas pas commettre
+une infamie pareille! D'abord ce n'est pas vrai que tu connaisses le nom
+de ces conjurés...
+
+--Si, mon petit, et leur adresse!
+
+--Qui est-ce qui te les a donnés?
+
+--Gaulow lui-même qui est de l'affaire et qui avait eu le soin d'inscrire
+avec beaucoup d'ordre lesdits noms et lesdites adresses sur un petit
+calepin de poche qu'il a eu le tort de perdre à Sofia, la nuit où il est
+venu assassiner ce pauvre général Vilitchkov!... Eh bien! es-tu au courant,
+maintenant?... Trouves-tu toujours que c'est de la blague?...
+
+--Rouletabille, si tu donnes ces adresses, on ira au domicile des conjurés!
+
+--Parfaitement! et on trouvera certainement chez eux la preuve de leur
+conspiration!...
+
+--Mais les malheureux seront pendus!...
+
+--Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse, pourvu qu'Ivana soit sauvée!...
+
+La Candeur leva ses bras formidables au ciel et clama:
+
+--Évidemment! évidemment! évidemment!...
+
+--Dis donc, La Candeur, préfères-tu qu'Ivana soit perdue et que je me
+fasse moine comme M. Priski?... Non, n'est-ce pas?... Eh bien! mets un
+frein à tes salamalecs et cours au télégraphe!
+
+La Candeur s'éloigna sans manifester davantage ses sentiments humanitaires
+et en gémissant tout bas une fois de plus, sur le malheur pour un jeune
+homme de rencontrer sur sa route une Ivana Vilitchkov.
+
+Une demi-heure plus tard, les trois reporters et Tondor étaient sur la
+route de Constantinople... Ils filaient à fond de train. Tondor, derrière,
+conduisait un cheval de rechange. Aux environs de Rodosto, ils tombèrent
+sur une reconnaissance de cavalerie bulgare qu'ils essayèrent en vain
+d'éviter. Il fallut faire contre mauvaise fortune bon coeur et se laisser
+emmener au poste d'avant-garde d'Haïjarboli, où Rouletabille trouva un
+officier pour examiner ses papiers, les papiers bulgares, naturellement,
+et la lettre du général Stanislawoff qu'il avait incontinent sortie.
+
+XV.
+
+36, ROUGE, PAIR ET PASSE!
+
+Ils étaient arrivés à Haïjarboli à la nuit tombante. Le petit village
+était occupé par un détachement d'avant-garde, dont le chef occupait la
+maison du maire, lequel était en fuite. Les reporters furent très bien
+reçus à cause de la lettre du général-major et une chambre fut mise à leur
+disposition; enfin on leur donna des vivres dont ils avaient grand besoin.
+Rouletabille ne se plaignit point trop de ce contretemps. Les bêtes
+allaient se reposer quelques heures et La Candeur et Vladimir cesseraient
+de gémir sur leur faim. La Candeur se chargea de confectionner avec les
+vivres du régiment une soupe superfine, Vladimir l'y aida tandis que
+Tondor s'occupait des chevaux.
+
+Pendant ce temps, Rouletabille examinait les lieux, comme toujours. La
+nuit même ils devaient abandonner sans crier gare les avant-postes
+bulgares et rentrer à nouveau dans la zone turque.
+
+En dépit des doubles papiers dont ils étaient porteurs, cette petite
+opération ne se faisait jamais sans danger. Et il convenait de prendre ses
+précautions...
+
+Rouletabille sortit donc de la chambre qui était au rez-de-chaussée et
+donnait sur une grande cour commune où la troupe achevait de souper autour
+des feux. Puis il quitta cette cour pour aller rendre visite à Tondor qui,
+sur ses instructions, n'avait pas fait entrer les bêtes dans la cour, mais
+les avait attachées à un arbre, derrière la maison. Il y avait là des
+champs déserts et un ravin profond par lequel il serait facile de se
+glisser après avoir fait une rapide enquête sur la disposition des
+avant-postes.
+
+Rouletabille se promena une heure dans cette quasi-solitude et revint très
+rassuré sur son programme de la nuit. Comme il longeait les murs de la
+maison du maire, il se trouva en face de deux officiers qui prononcèrent
+un nom qui le fit tressaillir. Ils parlaient d'Athanase Khetew!
+
+Rouletabille s'avança.
+
+--Athanase Khetew? demanda-t-il à tout hasard en français. Vous parlez,
+messieurs, d'Athanase Khetew?
+
+--Eh, monsieur, oui, répondit l'un des officiers, nous en parlons à propos
+de vous, car ce doit être vous qu'il cherche.
+
+--Mais certainement! s'écria Rouletabille.
+
+--Ah! bien; il sera heureux de vous rencontrer. Il y a assez longtemps
+qu'il vous réclame... Nous ne pensions point cependant, bien qu'il nous
+eût parlé de reporters français, qu'il s'agissait de vous, car il nous
+avait dit que vous aviez avec vous une jeune fille, la propre nièce du
+général Vilitchkov, mort assassiné quelques jours avant la déclaration de
+guerre.
+
+--C'est bien de nous qu'il s'agit, messieurs, dit Rouletabille. Et si
+cette jeune fille n'est point ici, c'est qu'elle nous a quittés récemment.
+
+--On avait dit à Athanase Khetew qu'elle s'était battue au premier rang à
+Demir-Kapou.
+
+--C'est exact.
+
+--Et que depuis, poursuivant l'ennemi avec l'avant-garde de l'armée, elle
+n'avait cessé de se trouver aux avant-postes... Aussi Athanase Khetew
+cherche-t-il Mlle Vilitchkov sur tout notre front... Enfin, vous pourrez
+toujours lui donner de ses nouvelles... Il en sera fort heureux quand il
+va revenir...
+
+--Il doit donc revenir ici?...
+
+--Mais aux premières heures du jour, je crois... Il nous a quittés pour
+aller jusqu'à Baba-Eski et revenir...
+
+--Et vous êtes sûr qu'il va revenir?
+
+--Oh! absolument sûr, monsieur; il nous a laissé son prisonnier.
+
+--Hein? fit Rouletabille, en dissimulant autant que possible l'émotion
+soudaine qui l'avait entrepris... Quel prisonnier?...
+
+--Oh! un prisonnier auquel il a l'air de tenir beaucoup et pour lequel il
+a les plus grands soins... et que ne quittent point d'une semelle ses deux
+ordonnances. Du reste, il vous est facile de le voir...
+
+Là-dessus, l'officier conduisit Rouletabille, toujours sur les derrières
+de la maison, à une petite fenêtre garnie d'un double barreau en croix.
+
+--Regardez, fit-il.
+
+Rouletabille se leva sur la pointe des pieds et regarda.
+
+C'était bien cela! Rouletabille se mordit les poings pour ne pas crier de
+joie.
+
+Dans un coin, pieds et poings liés, il avait reconnu le pacha noir Gaulow,
+sur lequel veillaient encore deux sentinelles.
+
+Cette chambre, dans laquelle se trouvaient Gaulow et les deux sentinelles,
+était une sorte de réduit donnant directement sur la cour par une porte
+entr'ouverte, sur le seuil de laquelle une demi-douzaine de soldats,
+accroupis, jouaient aux osselets, jeu fort en honneur dans le Balkan.
+
+Rouletabille quitta son observatoire et dit:
+
+--Ah! je le connais, c'est le fameux Gaulow, l'ancien maître de la
+Karakoulé! Je pense bien qu'Athanase Khetew doit y tenir!...
+
+--Il nous a dit que c'était la première fois qu'il le quittait, mais un
+ordre du général Savof, commandant la première brigade de cavalerie, le
+demandait tout de suite à Baba-Eski.
+
+--Messieurs, merci de tous ces excellents renseignements, fit Rouletabille,
+ en saluant, je vous demande la permission d'aller souper.
+
+--Bon appétit, monsieur.
+
+Il rentra dans la cour; là, il constata, avec une grande satisfaction, que
+la chambre, sur le seuil de laquelle les soldats jouaient aux osselets, et
+par conséquent dans laquelle se trouvait le prisonnier, était adjacente à
+celle qui avait été abandonnée aux reporters.
+
+Au moment où il allait pousser la porte de celle-ci, il entendit
+distinctement ces mots, prononcés par la voix métallique de Vladimir: «36,
+rouge, pair et passe!»
+
+--Tiens, tiens, fit-il, on se croirait, ma parole, à Monte-Carlo.
+
+Et il pénétra dans la pièce.
+
+Là, il trouva le souper prêt, qui l'attendait: une grande écuelle de soupe
+fumante, dont l'odeur caressait, dès l'abord, agréablement les narines, et,
+à deux pas de là, près de la table, La Candeur et Vladimir qui, à son
+arrivée, s'étaient relevés assez brusquement.
+
+--Eh bien, on soupe? leur demanda Rouletabille. Je commence à avoir faim,
+moi aussi. Mais qu'est-ce que vous faites-là?
+
+La Candeur venait de retourner rapidement une grande carte sur la table,
+et Vladimir regardait l'heure à sa montre.
+
+--Encore cette vieille plaisanterie! [Voir les incidents du _Château
+Noir_.] fit en riant Rouletabille qui, décidément, paraissait ce soir de
+la meilleure humeur du monde, encore cette carte! encore cette montre!...
+Ah ça, mais c'est toujours la carte de l'Istrandja-Dagh! Vous n'allez pas
+prétendre tout de même que vous étudiez le plan des opérations sur une
+carte de l'Istrandja-Dagh quand nous nous trouvons à quelques kilomètres
+de Tchorlou!...
+
+--Rouletabille, émit La Candeur qui paraissait le plus embarrassé, nous
+nous rendions compte du chemin parcouru...
+
+--Voyez-vous cela!...
+
+Et Rouletabille, d'un tournemain, souleva la carte et la mit sens dessus
+dessous... Mais en même temps il découvrait sur la table tout un monceau
+de pièces d'or et d'argent. Il en fut comme ébloui, cependant que les deux
+compères, consternés, ne savaient quelle contenance tenir.
+
+--Eh bien, mes petits pères!... fit Rouletabille.
+
+Et il examina l'envers de la carte qui était divisé en une quantité de
+petits cadres portant chacun un numéro, depuis le numéro 0 jusqu'au numéro
+36...
+
+--Alors quoi? Vous jouez à la roulette?
+
+--Faut bien! puisque tu nous confisques toujours nos jeux de cartes,
+soupira La Candeur.
+
+--Passez-moi la montre, Vladimir!
+
+Vladimir, qui avait remis précipitamment la montre dans sa poche, dut l'en
+retirer... et Rouletabille constata alors que cette montre, au lieu de
+marquer l'heure, avait une aiguille qui tournait sur un cadran marqué de
+36 numéros et du 0 et qui s'arrêtait sur l'un de ceux-ci suivant que l'on
+appuyait plus ou moins longtemps sur le système de déclenchement.
+
+Cette aiguille se mouvait si follement vite qu'il était impossible de
+savoir à l'avance sur quel numéro elle allait s'arrêter.
+
+--Je comprends maintenant votre amour excessif de la géographie, dit
+Rouletabille, amour qui m'intriguait tant à la Karakoulé et aussi le
+besoin maladif que vous aviez de toujours savoir l'heure!... Il y a
+longtemps que vous avez cette montre-là? demanda-t-il en la mettant dans
+sa poche.
+
+--Monsieur, c'est une montre, répondit Vladimir, à laquelle je tiens
+beaucoup, car elle m'a été donnée il y a quelques années par une personne
+qui m'est chère.
+
+--Par la princesse?
+
+--Justement, par la princesse... Ça a été son premier cadeau... Je partais
+pour Tomsk, où j'allais attendre avec quelques confrères de la presse
+moscovite les automobiles qui avaient entrepris le voyage de Pékin à Paris;
+cette bonne princesse redouta que je m'ennuyasse pendant le voyage et me
+fit cadeau de cette montre-roulette pour m'amuser en route. Je dois dire,
+du reste, que cette montre m'a toujours porté bonheur. Et c'était toujours
+quand j'avais justement besoin d'argent. Ainsi lors de ce voyage, en
+revenant en auto de Tomsk à Paris, elle m'a procuré l'une des premières
+grandes joies de ma vie. Chaque fois qu'un pneu crevait, j'invitais mes
+compagnons à me suivre sur le talus de la route pendant que le chauffeur
+réparait le dommage, et là, sur le dos d'une carte divisée au crayon en
+petites cases, comme nous avons fait à celle-ci, et ma montre-roulette en
+main, on organisait une petite partie. Il y avait des pneus qui me
+rapportaient cent francs, d'autres deux cents, d'autres qui me mettaient
+presque à sec, car il fallait bien perdre, quelquefois. Mais finalement,
+arrivé à Paris, de pneu en pneu, j'étais arrivé à gagner de quoi m'acheter
+une automobile.
+
+--Mes compliments.
+
+--Vous comprendrez, monsieur, que cette montre, à laquelle se rattachent
+d'aussi précieux souvenirs...
+
+--Oui, vous y tenez beaucoup... Et cet argent? tout cet argent? Il y a au
+moins mille francs là, dit Rouletabille en faisant glisser toutes les
+pièces dans ses poches... D'où vient-il?... Je croyais, moi, que vous
+n'aviez plus le sou.
+
+--Monsieur, dit Vladimir, qui pâlit devant le geste rafleur de
+Rouletabille, c'est les mille francs de M. Priski.
+
+--Mais vous m'avez dit que vous les lui aviez refusés!
+
+--Pardon, interrompit La Candeur, c'est moi qui t'ai dit cela... Mais
+Vladimir, lui, les a acceptés.
+
+--Je les ai acceptés, corrigea immédiatement Vladimir, mais j'ai refusé
+ensuite de faire la commission.
+
+--Oui, vous êtes un honnête garçon. Je m'en suis déjà aperçu plusieurs
+fois, répliqua Rouletabille... Eh bien, mes enfants, maintenant soupons!
+
+--Monsieur, dit Vladimir, qui était soudain tombé à la plus morne
+tristesse, monsieur, si je tiens à ma montre, je tiens aussi beaucoup à
+cet argent que je n'avais pas encore perdu.
+
+--Avant de le perdre, dit Rouletabille en lui servant sa soupe, il
+faudrait l'avoir gagné. Cet argent n'est pas plus à vous qu'à moi. Il est
+à M. Priski, puisque vous avez refusé de faire sa commission.
+
+--C'est tout à l'honneur de Vladimir, apprécia La Candeur. Tu ne vas pas
+rendre cet argent à M. Priski, peut-être?
+
+--Non, non, rassure-toi... J'ai son emploi tout trouvé.
+
+--Qu'est-ce que tu vas en faire?
+
+--Je vais vous dire cela tout à l'heure, au dessert.
+
+Le souper fut assez triste, bien que Rouletabille se montrât de belle
+humeur, mais il n'arrivait point à dérider les deux partenaires.
+
+--Écoutez! finit par dire Rouletabille, je vais vous rendre cet argent!
+
+--Ah! ah! éclatèrent les deux autres.
+
+--Seulement, vous allez faire exactement ce que je vais vous dire...
+
+--Compte sur nous...
+
+--Cet argent, vous allez le jouer...
+
+--Vive Rouletabille!...
+
+--Et le perdre...
+
+--Oh! oh!... est-ce absolument nécessaire de le perdre? firent-ils en se
+renfrognant.
+
+--Absolument nécessaire...
+
+--Et contre qui allons-nous le perdre?
+
+--Tout à l'heure, vous allez débarrasser la table et la pousser sur le
+seuil de la porte, expliqua Rouletabille. Sur cette table vous installerez
+votre roulette en exprimant, tout haut, que l'on étouffe dans cette
+chambre et que vous sentez le besoin de prendre l'air... sur quoi vous
+vous mettrez à jouer d'abord entre vous... Jetez tout votre or, tout votre
+argent sur la table!... Il y a près de là des soldats qui jouent aux
+osselets, ils viendront vous voir jouer à la roulette; aussitôt ils se
+mêleront au jeu; vous les laisserez gagner!
+
+--Tout notre argent?
+
+--Tout votre argent! si vous leur gagniez le leur ils ne vous laisseraient
+pas partir, tandis que lorsqu'ils vous auront vidés, ils ne s'occuperont
+plus de vous, se disputeront ensemble votre mise, et nous, nous nous
+«carapaterons»!
+
+--Compris! dit La Candeur, qui ne tenait pas outre mesure à cet argent
+qu'il n'avait pas encore gagné à Vladimir.
+
+--Oui, compris... mais c'est cher! observa mélancoliquement Vladimir.
+
+--Ça n'est pas trop cher si l'on songe à ce que nous ferons pendant qu'ils
+joueront, dit Rouletabille, car il ne s'agit pas seulement de nous sauver,
+mais encore de délivrer un pauvre prisonnier qui se trouve dans la chambre
+à côté.
+
+--Ah! ah! fit La Candeur.
+
+--Oh! alors si c'est une question d'humanité! exprima philosophiquement
+Vladimir.
+
+--Et qui est-ce donc que ce prisonnier-là? demanda La Candeur.
+
+--Ce prisonnier-là, c'est tout simplement Gaulow, messieurs!...
+
+--Gaulow! s'écrièrent-ils, l'abominable Gaulow!...
+
+--Lui-même!...
+
+--Le prisonnier d'Athanase! s'exclama Vladimir!
+
+--Le mari d'Ivana! gronda La Candeur.
+
+--Le bourreau du général Vilitchkov! surenchérit Vladimir.
+
+--Et c'est ce misérable, continua La Candeur, ce bandit qui a failli te
+prendre celle que tu aimes, après avoir assassiné le père et la mère et
+vendu la petite soeur de ton Ivana, c'est cet homme que tu veux sauver!...
+
+--En sacrifiant mes mille francs! gémit Vladimir.
+
+--Il est beau, ton «pauvre prisonnier» conclut La Candeur.
+
+Et puis il y eut un silence et puis Rouletabille dit en se levant:
+
+--C'est bien, je vais le délivrer tout seul.
+
+Et il fit mine de partir, après avoir ramassé un couteau sur la table.
+
+--Allons! Allons! s'exclama La Candeur en lui barrant le chemin, ne fais
+pas ta mauvaise tête... Tu sais bien que l'on fera tout ce que tu voudras!
+
+--Peuh! marmotta Vladimir, il est bon, lui!... On voit bien que ce n'est
+pas avec son argent!
+
+--Qu'est-ce que vous dites, Vladimir?
+
+--Je dis, Rouletabille, que c'est dur d'abandonner mille beaux levas à des
+gens qui ne sauront point en jouir, mais qu'il ne faut point hésiter à le
+faire du moment que vous le demandez, car vous devez avoir quelques bonnes
+raisons pour cela...
+
+--Certes! acquiesça le reporter, il s'agit tout bonnement du bonheur de ma
+vie.
+
+--Du moment qu'il faut délivrer le mari pour que tu sois heureux en ménage,
+délivrons-le! fit La Candeur, mais du diable si j'y comprends quelque
+chose!
+
+--Tu comprendras plus tard, La Candeur, prends ce couteau et suis-moi.
+
+Ils sortirent tous deux et s'en furent sur les derrières de la maison.
+
+Là, Rouletabille montra la petite fenêtre à La Candeur et lui dit à son
+tour:
+
+--Regarde!
+
+Quand La Candeur eut fini de regarder, il lui dit:
+
+--Qu'est-ce que tu as vu?...
+
+--Bien qu'il ne fasse pas bien clair dans cette échoppe, répondit l'autre,
+j'ai vu, à la lueur des feux de la cour, le sieur Gaulow à ne s'y point
+méprendre.
+
+--Il est toujours adossé à la muraille?
+
+--Oui, tout près de la petite fenêtre; en allongeant le bras à travers les
+barreaux, je pourrais lui planter ce couteau dans le coeur et il n'en
+serait plus jamais question.
+
+--Garde-t'en bien, malheureux! fit Rouletabille, très ému... Jure-moi que
+tu ne toucheras pas à un cheveu de sa tête!
+
+--Il est donc ton ami, maintenant, le brigand?
+
+--Jure-moi cela?
+
+--Eh! c'est entendu, que faut-il faire?
+
+--Tu vas voir comme c'est simple! Tu commences à jouer avec Vladimir, les
+autres viennent et jouent... Moi, je m'en mêle. Alors, tu pars et tu viens
+ici. Pendant que nous faisons le boniment de l'autre côté, tu profites de
+l'inattention des gardiens pour attirer le regard du prisonnier; tu lui
+montreras le couteau et tu lui diras ou feras comprendre que tu désires
+couper ses liens, d'abord il sera étonné et puis se prêtera à l'opération
+en élevant les bras; une fois les bras délivrés il coupera lui-même les
+liens des jambes et il s'enfuira par la petite fenêtre.
+
+--Il y a les barreaux! dit La Candeur.
+
+--S'il n'y avait pas les barreaux, je n'aurais pas besoin de toi!... Tu es
+homme à me les desceller d'un coup!
+
+La Candeur prit un barreau dans son énorme poing et commença de le tordre
+en le tirant à lui.
+
+--Je sens qu'il vient, dit-il.
+
+--Eh bien, je te laisse!... Il faut que tout soit prêt dans un quart
+d'heure. A ce moment, je crierai de toutes mes forces, et tu m'entendras
+parfaitement d'ici: _Trente-six, rouge, pair et passe!_ Cela signifiera
+que les gardiens sont très occupés à jouer ou à regarder jouer et que vous
+pourrez y aller en toute confiance. Tu finis de faire sauter le barreau,
+tu aides l'homme à sortir de là et tu le conduis sous l'arbre où
+l'attendra un cheval que je vais faire seller immédiatement par Tondor.
+Nous en avons un de trop; tu vois comme ça tombe!...
+
+--Et après?
+
+--Eh bien, après, quand l'homme sera parti à fond de train, tu viendras
+nous rejoindre tranquillement dans la cour, tu te mettras à la partie et
+le reste me regarde... C'est entendu?...
+
+--C'est entendu!... Mais que diable...
+
+--_Trente-six, rouge, pair et passe!_ Rappelle-toi.
+
+--Oui! oui!...
+
+Rouletabille là-dessus s'en fut parler à Tondor, qui se mit aussitôt non
+seulement à seller le cheval de M. Priski, mais encore les autres, puis le
+reporter revint auprès de La Candeur, lequel, en silence, et par un effort
+soutenu, avait à peu près descellé les barreaux, sans que personne, à
+l'intérieur de la bicoque, pas même le prisonnier, s'en fût aperçu.
+
+Rouletabille, après avoir félicité La Candeur, rentra avec lui dans la
+cour.
+
+Vladimir avait déjà sorti la table, étalé sa carte, pris sa
+montre-roulette, quand Rouletabille et La Candeur apparurent.
+
+Du plus loin qu'il les aperçut, il leur proposa une partie. Rouletabille
+se récria joyeusement et aussitôt jeta tout l'argent sur la table en
+proclamant qu'il allait tenir la banque.
+
+Les soldats aussitôt accoururent et les deux gardiens qui s'étaient tenus
+jusqu'alors à l'intérieur du réduit se montrèrent sur le seuil. Le jeu
+commença. Au bout de cinq minutes, les sous-officiers, voyant que la
+banque perdait toujours et qu'il suffisait à Vladimir de mettre une pièce
+sur un numéro pour qu'il fût couvert d'or par Rouletabille, qui annonçait
+les numéros qu'il voulait, risquèrent quelques levas et gagnèrent. Comme
+il était entendu, La Candeur alors s'esquiva. L'officier survint, qui fut
+heureux à son tour. On se bousculait autour de la table; les deux gardiens
+étaient maintenant tout à fait sortis du réduit. Ils étaient montés sur
+une pierre et ne prêtaient d'attention qu'au jeu.
+
+Un quart d'heure se passa ainsi, puis Rouletabille s'écria tout à coup:
+
+--_Trente-six, rouge, pair et passe!_...
+
+Il y eut des cris, des exclamations, tout un tumulte, car Vladimir, sur un
+coup d'oeil de Rouletabille, avait chargé le trente-six. La banque avait
+sauté! L'officier et les sous-officiers applaudirent. Vladimir et les
+soldats firent chorus.
+
+Rouletabille alors ordonna à Vladimir de prendre à son tour la banque, ce
+qu'il fit sans dissimuler du reste son peu d'enthousiasme. Rouletabille
+avait gardé en main la roulette et annonçait lui-même les numéros, de
+telle sorte que maintenant tout l'or de Vladimir s'en allait dans la poche
+de l'officier et du sous-officier, avec applaudissements réitérés des
+soldats que la proclamation de chaque numéro, répété en bulgare par
+l'officier, mettait en joie.
+
+Sur ces entrefaites, La Candeur reparut. Il fit un coup de tête et
+Rouletabille comprit que tout était terminé. Le reporter poussa un soupir
+et trembla de joie. Sur un dernier coup, il fit tout perdre à Vladimir,
+qui régla le jeu d'une façon assez maussade.
+
+--Décidément, ça n'est pas une bonne affaire que de tenir la banque!
+exprima gaiement l'officier.
+
+--Euh! ça dépend, dit La Candeur, en hochant la tête. Il suffit
+quelquefois d'un coup pour que la banque rafle tout ce qui est sur la
+table.
+
+--Eh bien, tenez donc la banque à votre tour!
+
+Mais à ce moment, on vit accourir Tondor, qui poussait des cris furieux:
+
+--Monsieur, monsieur, on nous a volé un cheval!
+
+--On nous a volé un cheval! répéta Rouletabille, en manifestant aussitôt
+la plus méchante humeur. Ce n'est pas assez que l'on nous gagne tout notre
+argent, il faut encore que l'on nous vole un cheval!
+
+--Il faut voir cela, dit l'officier.
+
+--Comment, s'il faut voir cela! Je crois bien qu'il faut voir cela!
+s'écria Vladimir. Nous avons des chevaux qui nous ont coûté cher!
+
+Et tous se mirent à courir derrière Tondor qui sortait de la cour, en
+donnant des explications. Il arriva ainsi sous son arbre et narra, avec
+force gestes destinés à traduire son indignation, que l'on avait abusé de
+son sommeil pour voler un des cinq chevaux dont il avait la garde.
+
+--Enfin, messieurs, ce garçon à raison, dit Rouletabille, vous nous avez
+vus arriver avec cinq chevaux, et maintenant il n'y en a plus que quatre.
+Je me plaindrai au général-major...
+
+--Monsieur, dit l'officier, calmez-vous. Je vais faire procéder à une
+enquête et je vous jure que nous le retrouverons, votre cheval!
+
+Sur ces entrefaites, on entendit les cris des gardiens à la petite fenêtre.
+
+--Le prisonnier! le prisonnier! criaient-ils en bulgare.
+
+L'officier se précipita:
+
+--Quoi? le prisonnier?
+
+Les autres montrèrent les barreaux descellés et expliquèrent comme ils
+purent que, profitant de ce qu'ils avaient le dos tourné, le prisonnier
+s'était enfui... Aussitôt l'officier courut à Rouletabille.
+
+--Monsieur, savez-vous qui a pris votre cheval? C'est le prisonnier
+d'Athanase Khetew qui vient de s'échapper et qui a sauté sur la première
+bête qu'il a rencontrée...
+
+--Le misérable! s'écria Rouletabille. Et dans quelle direction est-il
+parti?...
+
+--Oh! sans nul doute, dans celle de Constantinople. Vous comprendrez qu'il
+en a assez des Bulgares! Mais moi, que vais-je dire à Athanase Khetew
+quand il va revenir tout à l'heure?... D'autant plus qu'il m'est défendu
+par ma consigne de bouger d'ici... Le prisonnier peut courir!
+
+--Monsieur, s'écria Rouletabille, ne vous lamentez pas. Nous rattraperons
+notre cheval et nous vous ramènerons votre prisonnier. En selle! messieurs,
+en selle!...
+
+XVI
+
+CHEVAUCHÉE DANS LA NUIT
+
+Il sauta lui-même sur sa bête et partit à fond de train, suivi de Vladimir
+et de Tondor.
+
+Quand il s'aperçut qu'il n'était point suivi de La Candeur ils avaient
+déjà fait deux kilomètres! poursuivant Gaulow avec une rapidité folle, si
+bien que Vladimir n'avait pu s'empêcher de crier:
+
+--Mais est-ce que nous voulons vraiment l'atteindre?
+
+--Si je veux l'atteindre? s'exclama Rouletabille! Je crois bien que je
+veux l'atteindre!... Seulement, nous allons attendre La Candeur cinq
+minutes! qu'est-ce qu'il peut bien faire cet animal-là!
+
+On stoppa, mais Rouletabille semblait cuire à petit feu sur sa selle, tant
+il se remuait et montrait d'impatience.
+
+Enfin, on entendit un galop, et au-dessus de la plaine magnifiquement
+éclairée par une de ces prodigieuses nuits d'Orient que chantent les
+poètes, se dessina l'importante silhouette d'un cavalier qui, sur son
+passage, faisait trembler la terre.
+
+C'était La Candeur qui manifesta une joie bruyante en retrouvant ses amis
+et qui voulut expliquer la cause de son retard, mais Rouletabille ne lui
+en laissa pas le temps.
+
+--En route! En route!
+
+Et il repartit comme le vent.
+
+--Ah ça! mais qu'est-ce que nous avons à courir comme ça? demanda La
+Candeur à Vladimir.
+
+--Il paraît qu'il veut rattraper Gaulow.
+
+--Hein? tu es maboule?
+
+--C'est lui qui l'est!... Il a tout fait pour le faire sauver et
+maintenant qu'il est parti, il veut le reprendre!...
+
+--Mais pourquoi faire?
+
+--Est-ce que je sais, moi, va le lui demander!...
+
+Justement Rouletabille venait de s'arrêter brusquement à l'angle de deux
+routes.
+
+Laquelle fallait-il prendre? Certes! Gaulow avait dû laisser des traces de
+son passage, traces que Rouletabille, même à cette heure de nuit, aurait
+très bien été capable de démêler, mais il fallait descendre de cheval,
+s'astreindre à une étude sérieuse du terrain, bref, perdre un temps
+précieux, et, pendant ce temps, l'autre filait, augmentait son avance.
+Rouletabille appela La Candeur:
+
+--Tu nous as déjà fait perdre du temps; tâche en ce qui te concerne, de le
+rattraper. Tu vas prendre la route de gauche avec Tondor, moi celle de
+droite avec Vladimir.
+
+--Où nous retrouverons-nous?
+
+--Devant Tchorlou, par où nous sommes obligés de passer. Rendez-vous près
+de la ligne du chemin de fer... Tâche d'éviter le gros des forces turques
+qui est au Nord du côté de Saraï, m'a dit l'un des officiers... Du reste,
+toute cette partie sud m'a l'air bien débarrassée.
+
+--Alors, c'est vrai que nous courons après Gaulow? fit La Candeur.
+
+--Tu penses!... Il faut le rattraper coûte que coûte!...
+
+--Et si je le rattrape; qu'est-ce que je fais?
+
+--Eh bien, tu le tues! Ah! sans pitié, hein?... Je te jure que si, de mon
+côté, je le rencontre, je ne le rate pas!... Il est sans armes... il ne
+pourra même pas se défendre... Et surtout pas de sotte pudeur!... pas de
+générosité!... Tue-le comme un assassin qu'il est... Écrase-le comme une
+bête venimeuse qui, vivante, sera toujours à craindre...
+
+--Mais enfin, je rêve, s'écria La Candeur, ou tu déménages! Hier tu
+renaissais à la vie en apprenant que Gaulow n'était pas mort. Tu me
+déclarais que tu ne pouvais épouser Ivana que son mari vivant. Tout à
+l'heure tu me faisais jurer de ne point toucher à un cheveu de sa tête, et
+maintenant tu veux que je le tue!...
+
+--Oui, si tu m'aimes, fais cela pour moi...
+
+Complètement ahuri, La Candeur continuait:
+
+--Tu cours après lui et tu lui prêtes un cheval pour se sauver!...
+
+Mais Rouletabille ne l'écoutait plus. Il avait fait signe à Vladimir et
+déjà ils filaient à toute allure sur l'une des routes qui vont
+d'Haïjarboli à Tchorlou...
+
+Devant Tchorlou, ils durent s'arrêter; ils n'avaient pas vu Gaulow; ils
+étaient arrivés près de la ligne du chemin de fer abandonnée sur un point
+qui était l'aboutissement de trois routes et ils allaient se heurter aux
+avant-postes turcs dont ils entendaient le «Qui vive!» dans la nuit qui
+commençait à se peupler de mille ombres... Du côté de Saraï, un projecteur
+fouillait les ténèbres... C'était là, entre Bunarhissar, Lüle-Bourgas,
+Saraï et Tchorlou, dans ce vaste quadrilatère silencieux, que se préparait
+le choc formidable où, dans une bataille de quatre jours, allait se
+décider le sort de la Turquie d'Europe...
+
+Rouletabille et Vladimir étaient descendus de cheval et s'étaient
+dissimulés derrière une haie d'où ils pouvaient surveiller la route.
+
+--Si La Candeur ne l'a pas rencontré, disait Rouletabille, Gaulow s'est
+sauvé une fois de plus!... Tout de même il peut se vanter d'avoir de la
+chance!
+
+--Sur! exprima Vladimir, il doit être aussi «épaté» que moi de se voir
+délivrer par nous.
+
+--Écoutez, Vladimir, il y a des choses que je ne puis vous expliquer, mais
+au moins il faut que vous compreniez une chose, c'est qu'il est absolument
+nécessaire que vous gardiez le silence sur la façon dont Gaulow s'est
+enfui. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?
+
+--Oh! absolument, d'abord ça n'est pas un événement dont je prendrais
+plaisir à me vanter ni dont je puisse garder un très agréable souvenir,
+ajouta Vladimir, qui pensait toujours à ses mille francs.
+
+Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu ou compris, et dit:
+
+--Je voudrais bien que La Candeur arrive; on profiterait du reste de la
+nuit pour gagner vers le Sud et éviter toute la soldatesque. On arriverait
+demain à Constantinople, en remontant par Tchataldja.
+
+--Qu'allons-nous faire à Constantinople?
+
+--Chercher mon courrier, répondit vaguement Rouletabille, et nous
+reviendrons ensuite assister à la bataille.
+
+--Écoutez, fit Vladimir, j'entends un galop!
+
+--Deux galops! rectifia Rouletabille. Ce sont eux! Deux minutes plus tard,
+en effet, La Candeur et Tondor arrivaient. Rouletabille et Vladimir
+étaient de nouveau en selle.
+
+--Rien? demanda de loin Rouletabille.
+
+--Si! nous l'avons vu!... répondit La Candeur qui paraissait fort
+essoufflé.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je te raconterai cela plus tard. Ce qui s'est passé est
+épouvantable!...
+
+--Tu ne l'as pas tué?
+
+--Non!... Mais j'en ai tué un autre!...
+
+--Qui?...
+
+--Athanase Khetew!...
+
+--Tu as tué Athanase! s'écria Rouletabille en sursautant sur sa selle.
+
+--Eh bien, oui, j'ai tué Athanase! C'est affreux n'est-ce pas?...
+
+--Mais comment as-tu fait une chose pareille?...
+
+--Écoute, je te dirai ça plus tard, fit La Candeur haletant. Tant que nous
+ne serons pas avec les Turcs, je ne serai pas tranquille!... Tu comprends,
+j'ai tué un officier bulgare, moi!... Filons!...
+
+--Oui, filons!... répéta Rouletabille. Oh! ça, par exemple, c'est
+épouvantable!...
+
+--C'est surtout extraordinaire! fit La Candeur.
+
+Et ils repartirent, crevant leurs chevaux. Ils ne soufflèrent un peu que
+bien plus tard, quand ils aperçurent au loin les hauteurs de Tchataldja.
+Alors Rouletabille se retourna vers La Candeur.
+
+--Maintenant, raconte-moi ce qui s'est passé!... Tu as rencontré Athanase
+et tu l'as pris pour Gaulow!...
+
+--Oh! non! non!... C'est bien plus extraordinaire que ça!... et je
+t'avouerai que pour peu que ça continue, je vais devenir fou, moi aussi!...
+
+--Mais va donc!...
+
+--Nous filions sur la route, Tondor et moi... et nous étions en train de
+nous dire que Gaulow ne manquerait point d'être rencontré soit par toi,
+soit par nous, parce que Tondor avait eu soin de lui donner le plus
+mauvais cheval; quant tout à coup nous avons aperçu sur la route, au
+débouché d'un ravin, Gaulow lui-même!...
+
+--Ah!...
+
+--Nous gagnions sur lui!... Il se retournait à chaque instant et ce
+n'était plus qu'une affaire de quelques minutes... quand, derrière nous,
+nous entendons un galop... Nous nous retournons à notre tour et la nuit
+est si claire que nous reconnaissons Athanase... Athanase qui arrivait
+comme la foudre... Il venait certainement d'Haïjarboli où on lui avait
+appris la fuite de son prisonnier et, comme nous, il courait après...
+
+Je lui criai alors pour le rassurer:
+
+--Nous le tenons! Nous le tenons!
+
+«Et je pique encore des deux... Mais Gaulow, par un suprême effort, avait
+regagné un peu. Je me souvins alors que tu m'avais dit de le tuer comme un
+chien ou comme une vipère plutôt que le laisser échapper. Je sortis mon
+revolver en criant à Athanase:
+
+--Ayez pas peur!... Il ne nous échappera plus!
+
+Et je me mis à tirer sur Gaulow.
+
+Mais dans le même instant Athanase arrivait et au lieu de se jeter sur
+Gaulow, comme je m'y attendais, tombait sur moi à grands coups de sabre!
+Heureusement que mon cheval fit un un écart, car j'étais, ma foi, bel et
+bien coupé en deux!... N'est-ce-pas, Tondor?
+
+--Oh! j'ai cru que ça y était, fit Tondor.
+
+--Et alors?
+
+--Eh bien alors, ça a été très vite, tu sais... Je ne voulais pas être
+coupé en deux, moi... d'autant plus que je trouvais ça tout à fait
+injuste... Voilà un homme à qui je rends le service de courir après son
+prisonnier et qui me fiche un coup de sabre... Moi, je lui ai répondu avec
+mon revolver, et il a été évident tout de suite que si j'avais raté Gaulow,
+je n'avais pas raté Athanase. Ah! il a basculé tout de suite et s'est
+étalé sur la route; ça a fait floc!...
+
+--Floc! répéta Tondor.
+
+--Sur quoi nous sommes descendus, Tondor et moi, car il ne pouvait plus
+être question de rattraper Gaulow, qui avait disparu à travers champs...
+Et nous nous sommes penchés sur Athanase pour savoir ce qu'il en était. Eh
+bien, il était mort!...
+
+--Mort! répéta Tondor.
+
+--Mon vieux, j'en suis encore tout bleu!
+
+--Es-tu sûr qu'il est mort?... demanda, pensif, Rouletabille.
+
+--Si j'en suis sûr! J'ai écouté son coeur, il ne battait plus. Pour sûr
+qu'il est bien mort; mais c'est lui qui l'a voulu... Tu ne m'en veux pas
+trop, dis?...
+
+--Écoute, répondit Rouletabille, tout ceci est épouvantable... Et j'aurais
+préféré que tu eusses tué Gaulow...
+
+--Mon vieux, j'ai fait ce que j'ai pu...
+
+--Sans doute, reprit Rouletabille qui paraissait au fond beaucoup plus
+soucieux que peiné; mais il ne faudra pas t'en vanter...
+
+--Mon Dieu, je me tairai si ça peut te faire plaisir; mais en ce qui me
+concerne, je n'aurais nulle honte à raconter que j'ai tué d'un coup de
+revolver un monsieur qui voulait m'occire d'un coup de sabre... En voilà
+encore un drôle d'Ostrogoth!...
+
+Vladimir, qui n'avait encore rien dit, exprima son opinion:
+
+--Cet homme n'a eu que ce qu'il méritait.
+
+Après cette dernière parole, il ne fut plus question d'Athanase.
+
+XVII
+
+QUESTIONS FINANCIÈRES
+
+Pendant que Rouletabille restait silencieux, Vladimir entreprit un grand
+éloge de Constantinople, qu'il connaissait à fond et dont il vanta
+l'aspect enchanteur.
+
+--Y a-t-il une bonne brasserie? demanda La Candeur.
+
+--Oh! excellente!... A Constantinople, on trouve tout ce que l'on veut!...
+
+--Je n'en demande pas tant, répliqua La Candeur; si je pouvais avoir
+seulement un bon bifteck aux pommes et un bon demi!...
+
+--Encore faut-il avoir de quoi le payer! dit Rouletabille, qui se
+rappelait soudain, au moment d'entrer dans la ville, qu'ils n'avaient plus
+le sou.
+
+--Ah! ça n'est pas l'argent qui manque! exprima La Candeur d'un air assez
+dégagé.
+
+--Tout de même, fit Rouletabille, en attendant que le journal nous en
+envoie, je ne sais pas comment nous allons faire, car il nous en faut tout
+de suite, pour les dépêches!...
+
+--T'occupe pas de ça! reprit La Candeur. J'ai deux mille francs.
+
+--Tu as deux mille francs?...
+
+--Je comprends... s'écria joyeusement Vladimir. Tu les auras trouvés dans
+les poches d'Athanase.
+
+--Oh! fit Rouletabille en arrêtant son cheval, ça n'est pas possible!...
+
+--Ce jeune Slave me dégoûte! fit La Candeur en se détournant de Vladimir.
+
+--Mais enfin qu'est-ce que c'est que ces deux mille francs-là? demanda
+Rouletabille.
+
+--Eh bien, ce sont les deux mille francs de M. Priski.
+
+--Les deux mille francs de M. Priski! Qu'est-ce que tu me racontes encore
+là?
+
+--L'exacte vérité... Tu sais bien que M. Priski a, à Kirk-Kilissé, donné
+mille francs à Vladimir, auxquels je n'avais pas voulu toucher?...
+
+--Oui, mais ces mille francs, Vladimir les a perdus à Haïjarboli!
+
+--Attends. Tu te rappelles aussi qu'à Stara-Zagora, M. Priski a voulu me
+donner les autres mille francs qu'il nous devait encore?...
+
+--Parfaitement, mais tu les lui as honnêtement refusés.
+
+--Certes!... Et M. Priski n'a du reste pas insisté, mais quand je le revis
+le lendemain, je lui dis:
+
+«--Monsieur Priski, je vous ai refusé les mille francs parce qu'il a
+toujours été entendu que je ne les toucherais pas, moi!... Mais Vladimir y
+compte bien, lui! Glissez-les donc dans une enveloppe et je remettrai ces
+mille francs, moi-même, à Vladimir.»
+
+M. Priski, qui est un honnête homme et qui ne voulait pas manquer à sa
+parole à la veille d'entrer au couvent, m'a répondu:
+
+«--Chose promise, chose due: les voilà!»
+
+Je mis l'enveloppe dans ma poche, me disant qu'à la première occasion, je
+donnerais cet argent à Vladimir; mais de cela je ne me pressai point,
+sachant que Vladimir avait déjà mille francs et le connaissant fort
+dépensier! Or, ce soir, comme Vladimir avait perdu mille francs au jeu
+avec tous ces Bulgares et qu'il paraissait tout désolé, je sortis
+l'enveloppe de ma poche pour la lui tendre. Seulement, dans ce moment,
+Tondor arriva et survint le tumulte que tu sais!... Vladimir le suivit
+hors de la cour... Les trois quarts des joueurs se dispersèrent alors que
+l'officier venait de me crier: «Prenez donc la banque, vous!»... Ce défi
+arrivait dans une minute où je me faisais de tristes réflexions sur la
+nécessité de laisser aux Bulgares un argent qui aurait été si bien dans
+notre poche. Je ne résistai point au désir de regagner le tout: et c'est
+ce qui arriva... L'officier revint, après votre départ, et la partie
+reprit. Et, avec les mille francs de Vladimir, j'ai regagné les mille
+francs que nous avions perdus!
+
+--Hourra! s'écria Vladimir.
+
+--C'est alors ce qui explique ton retard, La Candeur, dit Rouletabille,
+qui était lui-même enchanté.
+
+--Justement!...
+
+--Tu n'as pas été long à regagner cet argent!...
+
+--Les Bulgares s'étaient emballés sur les carrés du 22!... Or, avec cette
+montre, je sais très bien comment il faut faire pour ne point faire sortir
+les carrés du 22...
+
+--Les deux cocottes! dit Vladimir.
+
+--C'est la première fois que ces dames me portent bonheur, répondit La
+Candeur.
+
+XVIII
+
+A CONSTANTINOPLE
+
+Ce soir-là, à l'heure du thé, on ne parlait que de la terrible défaite des
+Turcs à Lüle-Bourgas, dans les salons de l'ambassade de France, où, avec
+leur bonne grâce coutumière, l'ambassadrice et l'ambassadeur accueillaient
+quelques représentants de la presse française. Réunion intime où l'on se
+communiquait les dernières nouvelles de la journée.
+
+Dans un coin, on prêtait une extrême attention à Rouletabille, qui était
+arrivé à Constantinople sans que personne l'y attendît, quelques jours
+auparavant, et qui avait trouvé le moyen d'en ressortir pour assister au
+gigantesque duel. Il en était revenu au milieu d'une débâcle sans nom. Il
+racontait comment, pendant les quatre journées de bataille, Abdullah pacha,
+qui commandait en chef l'armée turque, était resté enfermé dans une
+petite maison de Sakiskeuï, où il avait établi son quartier général. C'est
+là qu'au hasard d'une randonnée, Rouletabille l'avait trouvé. Le général
+mourait littéralement de faim et ses officiers d'ordonnance étaient en
+train de gratter de leurs ongles la terre d'un maigre jardin, afin d'en
+extraire des racines de maïs qu'on faisait délayer et bouillir dans un peu
+de farine. C'est tout ce qu'avait à manger le commandant en chef d'une
+armée de 175.000 hommes!
+
+Rouletabille avait donné à Abdullah pacha quelques boîtes de conserves
+qu'il avait emportées avec lui, et pendant trois jours, c'est lui, le
+reporter, qui avait nourri le général en chef.
+
+--Oui, mais vous étiez au premier poste pour apprendre les nouvelles! lui
+fit remarquer le premier secrétaire.
+
+--Ne croyez pas cela, répondit Rouletabille. Ce pauvre général était
+toujours le dernier à apprendre quelque chose... Il n'avait ni télégraphe,
+ni téléphone de campagne, ni aéroplane, ni rien... Les routes étaient si
+mauvaises qu'il ne pouvait même pas avoir d'estafettes. C'est moi qui, au
+prix de mille difficultés, lui ai appris la déroute de ses troupes autour
+de Turkbey!
+
+--Enfin nous assistons à la ruine de la Turquie, dit un confrère.
+
+--Oh! la ruine? C'est bientôt dit!... Si on voulait défendre Tchataldja...
+fit Rouletabille.
+
+--Dans tous les cas, nous allons assister à une révolution, repartit le
+journaliste.
+
+--Le bruit court qu'Abdul-Hamid a des chances de remonter sur le trône,
+avança un autre.
+
+L'ambassadeur s'approcha de Rouletabille et lui dit:
+
+--Mes compliments. Je viens de recevoir un télégramme où il est question
+de vos intéressantes correspondances.
+
+Rouletabille rougit de plaisir.
+
+--Mais comment les expédiez-vous? s'il n'est pas indiscret de vous poser
+une pareille question, demanda un correspondant.
+
+--Nullement. J'ai à mon service un Transylvain, un nommé Tondor, garçon
+fort débrouillard, qui me les porte en Roumanie... J'évite ainsi bien des
+retards et bien des ennuis.
+
+A ce moment, La Candeur entra, se prit le pied dans un tapis et faillit
+tomber en voulant baiser galamment la main de l'ambassadrice, ainsi qu'il
+avait vu faire à Rouletabille; il se raccrocha heureusement à celle de
+l'ambassadeur, puis s'approcha, tout rouge de sa maladresse, de son
+reporter en chef et lui tendit un pli.
+
+--Tondor est revenu?
+
+--Oui!...
+
+--Vous permettez, messieurs? Des nouvelles de Paris.
+
+C'était une lettre de son directeur.
+
+Rouletabille lut avec une joie qu'il dissimula les compliments dont elle
+était pleine. _L'Époque_ avait triomphé avec cette histoire de Marko Le
+Valaque... et tous les lecteurs de _la Nouvelle Presse_ qui s'étaient
+intéressés aux premiers articles de cet étrange correspondant étaient
+allés chercher la suite dans la feuille rivale, sous la signature de
+Rouletabille. Enfin on avait connu la vérité sur la prise de Kirk-Kilissé,
+et le directeur de _l'Époque_ écrivait au reporter: «Continuez, mon ami,
+et ne bluffez jamais! Il faut laisser cela aux journalistes d'occasion et
+à Marko Le Valaque!»
+
+--Eh bien, qu'est-ce qu'on dit à Paris? demanda le drogman.
+
+--On dit que les Bulgares seront ici avant huit jours et qu'ils
+célébreront dimanche prochain la messe à Sainte-Sophie.
+
+--Voilà l'ouvrage des Jeunes-Turcs! fit quelqu'un.
+
+--Et des Allemands! ajouta un autre.
+
+--Messieurs, vous savez que l'on attend incessamment Abdul-Hamid!... dit
+un lieutenant de vaisseau en se rapprochant. Nous avons reçu à bord du
+_Léon-Gambetta_ un télégramme sans fil nous apprenant que l'ex-sultan et
+son harem avaient été embarqués à Salonique sur le stationnaire allemand
+_Loreleï_... et le _Loreleï_ a mis le cap aussitôt sur les Dardanelles.
+
+Rouletabille prit à part La Candeur:
+
+--Vladimir est à son poste?
+
+--Je viens de le voir... Rien de nouveau...
+
+Un journaliste dit:
+
+--Le gouvernement s'y est pris juste à temps.
+
+Vous savez que pour rien au monde il ne voulait revoir Abdul-Hamid dans le
+Bosphore... mais on lui a dénoncé une conspiration qui était près
+d'éclater à Salonique... C'est alors seulement qu'il a donné des
+ordres...
+
+--On a arrêté les conjurés? demanda un secrétaire.
+
+--Encore une petite séance de pendaison pour nous distraire... fit un
+jeune attaché encore imberbe.
+
+--L'horreur! exprima l'ambassadrice.
+
+La Candeur, très pâle, regardait Rouletabille qui, rose et enjoué, ne
+semblait nullement gêné par le remords...
+
+Mais l'officier de marine dit:
+
+--Rassurez-vous, madame, les gibets chômeront pour cette fois... Le
+gouvernement a trouvé, en effet, les preuves de la conspiration chez les
+conspirateurs, mais les conspirateurs eux-mêmes étaient partis!...
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Absolument, je sais qu'ils ont pu gagner par mer Trébizonde, d'où ils
+ont repris un bateau pour Odessa. Par un hasard miraculeux, en même temps
+qu'on les dénonçait, ils étaient avertis, eux, qu'ils étaient dénoncés!
+
+La Candeur respira bruyamment. Rouletabille souriait.
+
+--Je suis sûr, fit le drogman, qu'Abdul-Hamid ne doit guère tenir à
+remonter en ce moment sur le trône, s'il sait ce qui se passe.
+
+--Oui, mais il ne le sait pas!
+
+--Eh bien, il en ferait une tête, si, redevenu sultan, on lui apprenait
+qu'il va peut-être perdre Constantinople et Yildiz-Kiosk...
+
+--Et la chambre du trésor, ajouta en riant le drogman.
+
+--Ah! oui, la fameuse chambre du trésor, reprirent en choeur tous ceux qui
+étaient là.
+
+--Enfin a-t-elle véritablement existé? demanda l'ambassadrice.
+
+--Elle existe! répondit le drogman... Pour cela, il n'y a pas de doute...
+Et il n'y a pas que moi qui y croie!
+
+--Qui donc encore?
+
+--Eh bien, le gouvernement actuel, qui a fait tout son possible pour la
+découvrir et qui n'y a point réussi encore!...
+
+--Pas possible!
+
+--Enfin, vous savez si les Jeunes-Turcs, dès le lendemain de la révolution,
+ont fait tout bouleverser à Yildiz-Kiosk...
+
+--Oui, et on n'a rien trouvé!...
+
+--On n'a rien trouvé... on n'a rien trouvé... Ce n'est pas fini... On a
+tout de même appris quelque chose, je le sais par Zekki bey, le secrétaire
+de l'intérieur qui n'y croyait sûrement pas, lui, à la chambre du trésor!
+
+--Et qu'est-ce qu'on a appris? demanda Rouletabille, que cette
+conversation semblait intéresser au plus haut point.
+
+--On a appris, grâce à l'espionnage auquel on s'est livré autour d'une
+ancienne cadine d'Yildiz-Kiosk...
+
+--Je parie qu'il s'agit de Canendé hanoum, fit le jeune attaché... Ah! on
+lui en fait raconter à celle-là!... On lui fait dire tant de bêtises sur
+l'ancienne cour du sultan déchu qu'elle ne veut plus sortir de chez elle
+et qu'elle a décidé, paraît-il, de fermer sa porte à toutes ses amies...
+
+--Il s'agit en effet de Canendé hanoum... On lui fait dire beaucoup de
+choses parce que l'on n'ignore pas qu'elle est très renseignée. Elle a eu
+l'esprit de savoir vieillir et de rester jusqu'au bout dans les bonnes
+grâces d'Abdul-Hamid, qui se confiait volontiers à elle. Enfin je vous
+raconte ce que l'on m'a dit. Canendé hanoum est sûre qu'il y a une chambre
+du trésor!
+
+--Est-ce qu'elle l'a vue?
+
+--Non, elle ne l'a pas vue!
+
+--Ah! bien, c'est toujours la même chose...
+
+--Mais elle aurait vu souvent le sultan qui s'y rendait... et pour s'y
+rendre, il devait toujours passer par le couloir de Durdané et c'était
+encore par là qu'il repassait quand il en revenait...
+
+--Et alors? demanda, curieuse, l'ambassadrice.
+
+--Et alors on a cherché tout autour de ce couloir et l'on n'a rien
+trouvé... voilà pourquoi Zekki bey est resté si sceptique.
+
+--Où aboutissait-il, ce couloir? demanda le premier secrétaire.
+
+--A un kiosque fermé, aménagé en jardin d'hiver et que l'on a mis sens
+dessus dessous... on n'a rien trouvé, mais on cherche encore...
+
+--Moi, dit l'officier de marine, on m'a raconté autre chose... un jour que
+je glissais en caïque sur les eaux du Bosphore, non loin des ruines de
+Tchéragan, mon attention fut attirée par une sorte de ponton amené à côté
+de la station des bateaux à vapeur... Sur ce ponton il y avait une cabane
+d'où sortaient des scaphandriers... je demandai à quel travail ces hommes
+se livraient et l'un des caïdgis me dit que c'était le gouvernement qui
+faisait procéder à une étude du terrain sous-marin pour l'édification
+d'une «échelle» destinée à servir de station modèle pour le service des
+bateaux à vapeur. Comme la chose se passait juste en face du jardin du
+sultan et que l'on parlait beaucoup à ce moment de la fameuse «chambre du
+trésor», je dis en riant:
+
+«--Ils cherchent peut-être la chambre du trésor au fond du Bosphore!...
+J'avais lancé cela comme une boutade et je n'y attachais pas d'importance
+quand Mohammed Mahmoud effendi avec qui je faisais, ce jour-là, ma
+promenade fit: «Eh! eh!» et se mit à regarder attentivement ce qui se
+passait sur le ponton. Il avait même prié les caïdgis de s'arrêter, mais
+aussitôt un caïque vint vers nous, dans lequel se trouvait un commissaire
+qui nous pria de nous éloigner. Alors Mohammed Mahmoud effendi me
+dit:
+
+«--Tiens! tiens! voilà qui est bizarre!... est-ce que Canendé hanoum
+aurait dit vrai?
+
+«--Qu'est-ce qu'elle a encore dit, Canendé hanoum? lui demandai-je.
+
+«--Elle aurait dit que si l'on voulait trouver la chambre du trésor, il
+fallait la chercher par le Bosphore, parce que le sultan ne lui avait
+point caché qu'il ne craignait rien pour cette chambre, attendu qu'il
+pourrait la noyer d'un seul coup; d'où Canendé hanoum tirait cette
+conclusion, qu'elle communiquait avec le Bosphore.»
+
+--En voilà une histoire pour quatre scaphandriers! dit Rouletabille.
+
+--Vous les avez comptés? demanda en souriant l'officier.
+
+Rouletabille rougit.
+
+--Mon Dieu, oui!... Je les ai vus comme tout le monde... ça m'amuse
+toujours de regarder des scaphandriers descendre dans l'eau... je vous
+avouerai même que j'aurais bien donné quelques piastres pour être à la
+place de l'un d'eux...
+
+--Ah! ah! vous aussi, vous voudriez découvrir la chambre du trésor?
+
+--Moi! nullement!... mais je pense que ce doit être une chose bien
+curieuse que de fouler le sol sous-marin du Bosphore... Que de souvenirs
+on doit y heurter à chaque pas!... Songez donc aux peuples innombrables
+qui, depuis le commencement de l'histoire ont passé et repassé ce détroit
+et ce qu'ils ont dû y laisser tomber au passage!
+
+--Oui, déclara d'un air entendu La Candeur, quelle boîte aux ordures!
+
+--Quelle tombe plutôt... rectifia le drogman. Ça doit être plein de
+cadavres là-dedans!... mais ces scaphandriers ne doivent pas voir
+grand'chose...
+
+--C'est ce qui vous trompe... fit le lieutenant de vaisseau. Je les ai
+assez vus pour vous dire qu'ils sont parfaitement équipés et qu'ils
+jouissent du dernier confort moderne, si j'ose m'exprimer ainsi. Avec cela
+ils peuvent se mouvoir comme ils veulent sans être retenus, comme jadis,
+par ces fils et ces tuyaux de caoutchouc qui en faisaient des
+prisonniers...
+
+--Mais alors! capitaine, comment font-ils pour respirer? demanda le
+premier secrétaire.
+
+--Ils respirent grâce à un réservoir en tôle épaisse dans lequel on a
+emmagasiné l'air sous une pression très forte. Ce réservoir est fixé sur
+le dos par le moyen de bretelles. Dans ce réservoir, l'air maintenu par un
+mécanisme à soufflet ne peut s'échapper qu'à sa tension normale. Deux
+tuyaux, l'un inspirateur, l'autre expirateur, partent du réservoir et
+aboutissent à une sphère de cuivre garnie de grosses lentilles de verre
+qui est vissée sur le col du scaphandrier... Celui-ci porte en outre à sa
+ceinture un petit appareil d'éclairage électrique qui est des plus simples
+et des plus commodes et qui donne, dans l'eau, une lumière blanchâtre très
+suffisante pour y voir à une quinzaine de mètres.
+
+--Ah! ce doit être merveilleux! exprima Rouletabille d'un air à la fois
+enthousiaste et candide.
+
+--Ce doit être épouvantable! fit le jeune attaché. Qu'est-ce qu'on doit
+voir là-dessous, quand on songe à tous les malheureux et à toutes les
+malheureuses que les sultans ont fait jeter au Bosphore, une pierre au
+pied, au fond d'un sac de cuir!
+
+--Voulez-vous bien vous taire!
+
+--Bah! c'est de l'histoire... Maintenant, les sacs doivent être pourris et
+il ne reste plus que les corps, les squelettes qui doivent flotter entre
+deux eaux, retenus par les pieds... quelle armée de spectres
+sous-marins...Ma foi! non, je ne tenterais pas le voyage... ça ne doit pas
+être assez gai!...
+
+A ce moment, un nouveau personnage fit son entrée. Tous s'exclamèrent:
+
+--Kermorec! Mais on vous croyait à Salonique!...
+
+--J'en arrive, et comment!... Avec Abdul-Hamid!...
+
+--Hein?...
+
+--Ma foi je n'ai pas trouvé d'autre moyen pour venir vous rejoindre que de
+prendre passage sur le _Loreleï_, le stationnaire allemand qui vous ramène
+Abdul-Hamid!...
+
+--Abdul-Hamid est à Constantinople! s'écria Rouletabille. Madame, monsieur
+l'ambassadeur, excusez-moi: la nécessité du reportage... une dépêche à
+envoyer...
+
+XIX
+
+LE «LORELEI»
+
+Une minute plus tard, il était dans la rue avec La Candeur. Et tous deux
+se mirent à courir du côté du grand pont, qu'ils traversèrent. La Corne
+d'Or passée, ils se glissèrent à travers les rues de Stamboul, mais ils
+étaient arrêtés à chaque instant par des flots d'émigrants. La circulation
+devenait impossible. Il y avait des théories de chariots traînés par des
+boeufs, dans lesquels, au milieu de leurs coffres et de leurs hardes,
+couchaient des femmes et des enfants. Tous ces malheureux, fuyant le fléau,
+avaient quitté leurs villages et s'étaient rabattus sur Constantinople.
+Ils couchaient en plein air, dans les rues, sur les places, au milieu des
+mosquées. Rouletabille et La Candeur arrivèrent cependant à la pointe du
+Seraï, non loin de la ligne de chemin de fer, et là, pénétrèrent dans une
+bicoque, au seuil de laquelle les attendait Tondor.
+
+--Vladimir? demanda Rouletabille.
+
+--Parti, répondit Tondor... parti dans son caïque aussitôt que le
+stationnaire allemand a été en vue... Il l'a suivi... Il vous donne
+rendez-vous à l'échelle de Dolma-Bagtché...
+
+--Bien! fit Rouletabille, visiblement satisfait; et après un coup d'oeil
+sur la vie nocturne du Bosphore, où s'allumaient les feux réglementaires
+du stationnaire, cependant que glissaient les lumières des caïques allant
+et venant de la côte d'Asie à celle d'Europe, il dit à La Candeur et à
+Tondor de le suivre et tous trois reprirent le chemin de Galata.
+
+Rouletabille était tout pensif, il ne prêtait aucune attention à ce qui se
+passait autour de lui. En remontant la rue de Péra, il ne s'offusqua même
+point du flonflon des orchestres, de la gaieté des terrasses de cafés, des
+lumières aux portes des théâtres et des beuglants, des boutiques
+illuminées et de tout le mouvement indifférent et joyeux des habitants de
+cette ville cosmopolite, capitale d'un empire qui venait cependant d'être
+frappé au coeur. Il ne pensait qu'à une chose, ne se répétait qu'une
+chose: «Est-ce qu'Ivana serait déjà la proie d'Abdul-Hamid?» Il ne le
+croyait pas; il pensait avoir agi à temps en prenant la responsabilité de
+dénoncer la conspiration et il espérait bien qu'Abdul-Hamid avait dû
+quitter Salonique avant d'avoir été rejoint par Kasbeck et Ivana.
+
+Cependant La Candeur avait soif et aurait voulu s'arrêter dans une
+brasserie, mais Rouletabille le bouscula d'importance et, au coin de la
+caserne d'artillerie, lui fit rapidement prendre le chemin qui conduisait
+à Dolma-Bagtché. Quand ils arrivèrent à l'échelle ils s'entendirent héler
+du fond d'un caïque. C'était Vladimir.
+
+--Eh bien? demanda Rouletabille en sautant dans le caïque.
+
+Vladimir désigna la grande ombre d'un vaisseau en rade.
+
+--Le _Loreleï_, fit-il.
+
+--Alors, y a-t-il...
+
+Il était haletant, ne cachant pas son angoisse.
+
+--Oui, dit Vladimir, je l'ai vu...
+
+--Tu as vu Kasbeck? reprit Rouletabille d'une voix rauque.
+
+--Oui, il est descendu du _Loreleï_...
+
+--Tout seul?...
+
+--Tout seul...
+
+--Mon Dieu! gémit le reporter, et il se prit la tête dans ses mains.
+
+Pour lui, c'était le pire, la catastrophe... et pour elle... «La pauvre
+enfant!... La pauvre enfant!...» D'abord il ne sut dire que cela et il
+pleura. Il n'y avait plus aucun doute à avoir: Kasbeck était arrivé à
+temps à Salonique pour «apporter» Ivana à Abdul Hamid... et, après avoir
+fait ce beau cadeau au sultan détrôné, il était redescendu tout seul du
+_Loreleï_, abandonnant Ivana aux fantaisies de son maître.
+
+Autour de Rouletabille, Vladimir, La Candeur, Tondor se taisaient.
+
+Enfin Rouletabille releva la tête.
+
+--Où est Kasbeck? demanda-t-il.
+
+Vladimir montra à nouveau le stationnaire allemand.
+
+--Mais tu m'as dit que tu l'avais vu descendre.
+
+--Oui, tout seul, dans un caïque mais il est revenu à bord.
+
+--Ah!... t'a-t-il vu, lui?
+
+--Non!
+
+--Enfin, as-tu appris quelque chose?
+
+--Ce que tout le monde sait: que l'on va débarquer dans quelques heures
+Abdul-Hamid et sa suite et l'enfermer avec son harem au palais de
+Beylerbey sur la côte d'Asie. Abdul-Hamid a avec lui onze femmes.
+
+--C'est bien cela! c'est bien cela!... Il n'en avait que dix... Nous
+connaissons la onzième!
+
+--Onze femmes, deux eunuques et son dernier nouveau-né.
+
+--Ah! il faut voir Kasbeck!... Il faut que je parle à Kasbeck, déclara
+Rouletabille avec une nouvelle énergie.
+
+--Un quart d'heure plus tôt, vous l'auriez vu descendre à cette échelle.
+
+--Qu'est-il venu faire à Péra?... Tu l'as suivi?...
+
+--Vous pensez!... Il s'est dirigé, sitôt à terre, vers la place de
+Top-Hané. Avant d'y arriver il s'est arrêté dans une petite rue et a
+pénétré dans une vieille maison plus fermée qu'une forteresse... Il est
+resté là cinq minutes au plus... Et puis il est revenu et a donné l'ordre
+à ses caïdgis de le reconduire au _Loreleï!_...
+
+--Tu retrouverais cette maison où il est allé?
+
+--Certes!... Et puis elle est habitée par une personnalité bien connue...
+J'ai eu le temps de me renseigner.
+
+--Par qui?... Parle!
+
+--Par Canendé hanoum...
+
+--Par Canendé hanoum... Merci! fit Rouletabille en serrant la main de
+Vladimir; tout n'est peut-être pas perdu! Dans tous les cas il faut agir
+comme si nous pouvions encore la sauver!... Et même en dépit du sort qui a
+pu être réservé à la malheureuse, il faut l'arracher de là... N'est-ce pas,
+mes amis?... Voulez-vous tenter avec moi un dernier effort?
+
+--Rouletabille, firent-ils tous deux, nous te sommes dévoués à la vie, à
+la mort.
+
+--Ah! nous la sauverons!... nous la sauverons!... Peut-être que cette nuit
+il n'est pas encore trop tard!... Et moi je veux réussir cette nuit!...
+
+--Tout de même, tu ne vas pas passer la nuit encore à Yildiz-Kiosk?
+protesta La Candeur.
+
+--La dernière, La Candeur... Et cette nuit je te jure bien que nous
+réussirons!...
+
+La Candeur secoua la tête.
+
+--Tu sais bien que nous avons tout vu, tout visité, tout, tout!... A quoi
+bon?... Il n'y a pas plus de trésor à Yildiz-Kiosk que dans ma poche!...
+Si tu veux tenter quelque chose, on ferait mieux de risquer carrément un
+coup du côté du _Loreleï_ ou du palais de Beylerbey!
+
+--Ce serait insensé! répondit Rouletabille. Tu penses si les troupes vont
+manquer autour d'Abdul-Hamid et s'il va être gardé lui et son harem!...
+Enlever une femme au moment du débarquement? Nous nous ferions sauter
+dessus par tous les caïdgis en rade... De la folie!... Oui, oui,
+retournons à Yildiz-Kiosk! Je te dis que je vais réussir cette nuit!...Que
+j'aie, cette nuit, les trésors d'Abdul-Hamid et nous verrons bien s'il ne
+nous rendra pas Ivana!
+
+Vladimir hocha la tête à son tour:
+
+--Moi, je pense comme La Candeur!... Nous avons tout vu, là-bas, tout
+touché!...
+
+--Ah! bien, c'est ce qui vous trompe! dit Rouletabille, nous n'avons pas
+tout touché!...
+
+Et le reporter sauta sur la dernière marche de l'échelle. La Candeur
+descendit à son tour et Vladimir s'apprêtait à le suivre.
+
+--Non, dit Rouletabille, vous, Vladimir, restez ici... Ou plutôt non, vous
+allez vous rendre devant la maison de Canendé hanoum... Surveillez-la,
+Kasbeck y retournera certainement et il n'est pas sûr qu'il revienne par
+cette échelle, par conséquent il est bien inutile de l'attendre ici...
+Pistez-le, ne le quittez plus...
+
+Ayant dit, Rouletabille entraîna La Candeur dans le dédale des ruelles
+obscures qui montaient vers Yildiz-Kiosk. Cependant La Candeur fut étonné
+de le voir bientôt obliquer sur la droite et rejoindre la rive près des
+ruines de Tcheragan; ce coin était désert et ténébreux.
+
+La Candeur se laissa guider jusqu'à l'eau qui vint clapoter à ses pieds.
+
+Il se demandait où Rouletabille voulait en venir, mais dans l'ombre il vit
+que celui-ci se penchait sur une petite barque amarrée à un pieu et
+l'attirait à lui. Il y fit monter La Candeur et prit les rames après avoir
+détaché l'amarre.
+
+XX
+
+LE BOSPHORE, LA NUIT...
+
+Silencieusement, ils passèrent devant les ruines, les jardins d'Yildiz, et
+longeant le rivage, ils glissèrent vers Orta-Keuï.
+
+Avant d'arriver à la station des bateaux à vapeur, ils s'arrêtèrent dans
+la nuit opaque d'un pilotis soutenant d'antiques masures qui semblaient
+abandonnées.
+
+Là, ils attendirent.
+
+Le Bosphore se faisait de plus en plus silencieux et désert. Tout
+mouvement cesse de bonne heure sur ces eaux tranquilles; les lumières des
+navires étaient maintenant immobiles comme des étoiles; le vent glacé de
+la mer Noire, dans le silence de toutes choses, faisait entendre son
+lugubre ululement.
+
+En suivant la direction du regard de Rouletabille, La Candeur vit qu'il
+fixait avec obstination une sorte de ponton qui flottait à une
+demi-encablure de là, retenu par des amarres et des ancres. Un quart
+d'heure se passa ainsi.
+
+--Tu n'as rien entendu? demanda Rouletabille à l'oreille de La Candeur.
+
+L'autre répondit par un signe de tête négatif.
+
+--C'est drôle! il m'avait semblé percevoir un bruit qui venait du ponton.
+
+--Je n'ai rien entendu, dit La Candeur.
+
+--Eh bien! allons!
+
+Et Rouletabille reprit ses rames.
+
+Il s'approcha du ponton avec mille précautions en évitant le clapotis qui
+eût pu les trahir. Mais le ponton paraissait tout à fait désert.
+
+Ils abordèrent, amarrèrent la barque et grimpèrent. Aussitôt sur le ponton,
+La Candeur imita Rouletabille qui s'avançait à quatre pattes. Ce ponton
+était surmonté d'une cabane qu'ils abordèrent par derrière, du côté opposé
+à la porte; mais ils arrivèrent ainsi à une fenêtre qui, au grand
+étonnement de Rouletabille, était entr'ouverte.
+
+La lune à ce moment se montra et les deux jeunes gens s'aplatirent d'un
+même mouvement sur le pont... Enfin Rouletabille parvint à la fenêtre et,
+se soulevant doucement, regarda dans la cabane.
+
+Aussitôt il s'affala presque dans les bras de La Candeur, en poussant un
+soupir; effrayé, La Candeur leva la tête à son tour et jeta un regard.
+
+--Oh!... fit-il. Gaulow!...
+
+--C'est lui, n'est-ce pas? demanda Rouletabille.
+
+--Oh! il n'y a pas d'erreur...
+
+Rouletabille se rappela alors la conversation qu'il avait surprise entre
+Gaulow et Kasbeck à la Karakoulé: Kasbeck voulait faire avouer à Gaulow
+qu'il était allé chercher «la chambre du Trésor» du côté des ruines de
+Tcheragan... et Gaulow avait nié [Voir _Le Château Noir._]... Rouletabille
+avait maintenant la preuve que non seulement Kasbeck avait dit vrai, mais
+que Gaulow cherchait encore...
+
+Quant à La Candeur, tout ce qu'on avait raconté à l'ambassade sur les
+scaphandriers lui revenait à la mémoire, car ils étaient là sur le bateau
+même des scaphandriers... et ils venaient de surprendre Gaulow dans l'une
+des deux chambres de la cabane en train de passer le lourd uniforme de ces
+ouvriers sous-marins!
+
+Ils rampèrent le long de la bicoque et là attendirent encore...
+
+Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrait et à pas lents, pesant
+comme une statue de pierre, un homme s'avançait prudemment dans l'ombre de
+la cabane, soulevant avec difficulté des semelles qui semblaient retenues
+au ponton.
+
+Il se dirigea vers une échelle qui était appliquée contre le ponton et qui
+s'enfonçait dans le Bosphore.
+
+L'homme pénétra dans l'eau, emportant avec lui une sorte de pioche qu'il
+avait attachée à sa ceinture. D'échelon en échelon, il s'enfonçait...
+Bientôt on ne vit plus que son tronc, bientôt on ne vit plus que l'énorme
+boule de cuivre qui lui enfermait la tête, et la tête enfin disparut...
+
+Rouletabille avait retenu La Candeur qui avait voulu se précipiter sur le
+monstre; quand le léger bouillonnement qui s'était produit à l'entrée de
+l'homme dans l'eau se fut apaisé et que le liquide eut retrouvé son
+immobilité, Rouletabille s'en fut jusqu'à l'échelle, et là, appuya son
+oreille contre l'un des montants. Il attendit ainsi cinq minutes.
+
+--Pourquoi n'as-tu pas voulu?... demanda La Candeur d'une voix sourde.
+
+--Parce qu'une lutte pourrait attirer l'attention et que nous n'avons
+jamais eu tant besoin de silence... fit Rouletabille. Et puis, tu sais, il
+pouvait se défendre avec sa pioche.
+
+Ce disant, il dénouait les cordes qui retenaient l'échelle au ponton, et
+quand l'échelle fut libre, aidé de La Candeur, il la tira à lui. Sitôt
+qu'ils la sentirent flottante, ils l'abandonnèrent et elle s'en alla,
+suivant le courant...
+
+--Tu as raison, fit La Candeur. Ça vaut mieux. Eh bien, il va en faire une
+tête dans l'eau en ne retrouvant plus son échelle!... Encore un dont on
+n'entendra plus parler!
+
+--Et maintenant, vite à la besogne! commanda Rouletabille.
+
+--Qu'est-ce qu'il faut faire?
+
+--Suis-moi...
+
+Ils entrèrent tous deux dans la cabane, dont ils n'eurent qu'à pousser la
+porte. Là, ils pénétrèrent dans une première chambre encombrée de pompes,
+de tuyaux, de cordes, d'une machine et de réservoirs à air comprimé, tels
+que l'officier de marine les avait décrits à l'ambassade de
+France.
+
+Dans la seconde chambre, il y avait des costumes de scaphandriers, des
+sphères de cuivre, des petites lanternes électriques, tout l'appareil
+nécessaire aux recherches que le gouvernement faisait faire sous le
+Bosphore. On enfermait tout cela la nuit, dans cette cabane, après les
+travaux du jour.
+
+Rouletabille eut vite fait de se rendre compte que certains des réservoirs
+étaient encore pleins d'air, prêts à fonctionner. Et il passa à La Candeur
+deux de ces réservoirs et quatre semelles de plomb. Il se chargea lui-même
+de deux casques et de deux costumes, s'empara de deux pics; puis les
+reporters regagnèrent la barque.
+
+--Où que tu nous mènes avec ça? demandait La Candeur. En voilà encore une
+histoire!
+
+--Attends, viens vite.
+
+--C'est-il qu'on va descendre dans le Bosphore, nous aussi?
+
+--Penses-tu?... Voilà beau temps que les autres cherchent dans le
+Bosphore: le gouvernement le jour, et Gaulow la nuit... Ça ne leur a pas
+réussi plus à l'un qu'à l'autre... comme tu vois! C'est grand le
+Bosphore!... Et maintenant, tais-toi! plus un mot!...
+
+--Alors si c'est pas pour descendre dans le Bosphore, c'est comme souvenir
+que tu emportes ces trucs-là?
+
+--Je te dis de te taire...
+
+Ils abordaient la rive d'Orta-Keuï: ils débarquèrent et se glissèrent,
+chargés de leurs curieux fardeaux, dans les jardins de l'ancien sultan.
+Ils ne risquaient de rencontrer personne dans ce quartier désert ni dans
+les jardins abandonnés à cette heure de la nuit.
+
+Ils y pénétrèrent en sautant par-dessus un mur, sans hésitation, bien
+qu'il fît très noir, la lune ayant disparu à nouveau sous les nuages
+accourus du Nord vers la Marmara.
+
+Les deux jeunes gens semblaient connaître parfaitement le chemin et sans
+doute l'avaient-ils beaucoup fréquenté les nuits précédentes.
+
+La route qu'ils avaient à faire à travers les jardins était longue, mais
+ils ne s'attardaient pas à rêver en ces lieux historiques, qui virent tant
+de choses... tant d'horribles choses...
+
+Les palais et les jardins d'Yildiz-Kiosk occupent les sommets et les
+pentes des collines de Bechick-Tach et d'Orta-Keuï, ainsi que les vallées
+intermédiaires. Tout cela est immense. C'est là que, prisonnier volontaire,
+Abdul-Hamid a vécu trente-deux ans, entouré d'un peuple de courtisans,
+d'espions, de parasites. C'est d'Yildiz, racontait-on, que, chaque nuit,
+partaient des condamnés à la mort, à l'exil, à la déportation.
+
+C'est là que furent organisées et prescrites les épouvantables vêpres
+arméniennes... c'est là enfin, à Yildiz, qu'Abdul-Hamid signa, le 26 avril
+1908, sa déchéance et qu'il dut abandonner, en pleurant comme un enfant,
+des trésors qui n'ont point tous été retrouvés... et que l'on cherche
+encore...
+
+Après avoir franchi le mur très élevé du jardin intérieur, en s'aidant des
+déprédations qu'ils connaissaient comme s'ils les avaient faites eux-mêmes,
+Rouletabille et La Candeur trouvèrent la fameuse «rivière artificielle»,
+dont la création avait coûté des sommes fabuleuses et sur laquelle
+Abdul-Hamid aimait à se promener en canot automobile en compagnie de ses
+sultanes favorites. Que de fantômes à évoquer sur ces rives jadis saintes,
+maintenant profanées, même par le giaour!
+
+Mais nos jeunes gens n'étaient pas venus là pour ressusciter les morts! Il
+s'agissait de sauver une vivante et ils venaient chercher sa rançon!
+
+XXI
+
+OÙ LA CANDEUR REGRETTE AMÈREMENT D'AVOIR UNE GROSSE TÊTE
+
+Non loin de la rivière artificielle se trouvait un corps de bâtiments
+communiquant mystérieusement autrefois avec le haremlik par un long
+souterrain. Il y avait là deux kiosques reliés entre eux par un couloir
+appelé le «couloir de Durdané».
+
+Dans l'un d'eux, Abdul-Hamid aimait à se tenir, car de cet endroit, qui
+était assez élevé, il pouvait à l'aide d'un jeu très complet de
+longues-vues et de télescopes découvrir dans ses détails Stamboul et aussi
+la côte d'Asie et surprendre parfois les allées et venues de ses officiers
+qu'il aimait à mystifier; l'autre kiosque était aménagé en jardin d'hiver.
+
+Rouletabille et La Candeur entrèrent par un vasistas dans le couloir de
+Durdané; quand ils furent dans ce long boyau noir, ils se dirigèrent à
+tâtons vers le jardin d'hiver. Là, l'ombre était moins épaisse, le peu de
+lumière qui flottait dans la nuit extérieure entrait dans cette vaste
+pièce par des fenêtres en ogive qui s'ouvraient très haut dans les murs et
+par de grandes baies qui avaient été pratiquées dans le toit... Des arbres,
+des essences les plus rares, tendaient vers les jeunes gens les fantômes
+menaçants de leurs bras rudes. Mais ni Rouletabille ni La Candeur ne
+semblaient impressionnés.
+
+Rouletabille avait conduit La Candeur jusqu'au bord d'une vaste pièce
+d'eau sur laquelle flottaient des nénuphars.
+
+--Écoute, mon petit, fit La Candeur, nous n'allons pas recommencer?
+
+Ah! ils avaient l'air de les connaître le couloir de Durdané et les
+méandres du jardin d'hiver!... Ils en avaient visité tous les coins, palpé
+tous les arbres, compté toutes les fleurs, tâté toute la terre.
+
+--Il n'y a pas un coin que nous n'ayons touché!
+
+--Si, il y a une chose que nous n'avons pas touchée!
+
+--Laquelle?
+
+Rouletabille montra dans l'ombre un reflet.
+
+--Mais quoi?...
+
+--Ça!...
+
+--L'eau!...
+
+--Oui, l'eau!... et si le couloir de Durdané conduit à la chambre du
+trésor, il y conduit par l'eau!... car, en effet, nous avons tout vu, tout
+visité... excepté la pièce d'eau!...
+
+--Ah! je comprends! fit La Candeur...
+
+--Vois-tu, si Canendé hanoum a dit vrai, nous sommes encore bons! dit
+Rouletabille... Mais «habillons-nous»!
+
+--Nous allons descendre dans la pièce d'eau?
+
+--Pourquoi penses-tu que je t'ai fait apporter ces scaphandres?
+
+--Et tu crois que chaque fois qu'Abdul-Hamid voulait visiter ses trésors,
+il se déguisait en scaphandrier?
+
+--Idiot!...
+
+--Bien aimable!...
+
+--Encore une fois, si le couloir du Durdané conduit à la chambre du trésor,
+la porte de cette chambre, puisque nous ne l'avons pas trouvée ailleurs,
+doit-être là!... Et alors je vois très bien Abdul-Hamid, qui est l'esprit
+le plus soupçonneux de son temps, imaginant cette porte au fond de la
+pièce d'eau. Bien entendu que, du moment où il établissait cette porte au
+fond d'une piscine, c'était avec la facilité de pouvoir vider la pièce
+d'eau et la remplir à volonté. Comment? par quel système secret?... je
+n'en sais rien!... Si la chose a été faite, elle a dû l'être en même temps
+que la rivière artificielle dans laquelle la pièce d'eau peut se déverser.
+
+--Mais toi, tu ne connais pas le système? fit La Candeur.
+
+--Non! et je ne m'attarderai pas à le chercher!... Je descends dans l'eau,
+moi! j'ai un scaphandre, moi!
+
+--Et moi aussi!
+
+--Eh bien! faisons vite... Tiens! attache-moi le réservoir d'air sur le
+dos avec les bretelles, solidement hein?
+
+--Et si tu trouves une porte? interrogea La Candeur en fixant le réservoir
+sur le dos de Rouletabille, qu'est-ce que tu feras dans l'eau?
+
+--Eh bien! je tâcherai de l'ouvrir!...
+
+--Ça ne sera peut-être pas très commode.
+
+--On verra! Trouvons d'abord la porte! Si je te disais que j'espère
+beaucoup de notre expédition!... Le système de la rivière artificielle, de
+la pièce d'eau du jardin d'hiver et de la communication de la chambre du
+trésor avec le Bosphore, tout cela a dû être fait d'un coup!... S'il a
+noyé ses trésors, soit avec de l'eau de la rivière artificielle, soit avec
+de l'eau du Bosphore, la porte n'est peut-être pas fermée dans le fond.
+Tout cela peut ou doit communiquer ensemble. Est-ce qu'on sait?... Ce
+kiosque, cette rivière et les travaux souterrains avoisinant le Bosphore
+ont été exécutés d'une façon des plus audacieuses et on raconte sous le
+manteau que tous les architectes de cet ouvrage-là, les entrepreneurs, les
+maçons et leurs familles ont été pendus ou ont disparu pour toujours!...
+Eh bien! es-tu prêt?
+
+--Nom d'un chien! fit La Candeur, ma tête n'entre pas dans le casque!
+
+C'était vrai, la tête du géant, énorme, n'entrait pas dans le cercle que
+l'on vissait aux épaules du vêtement imperméable.
+
+--C'est bien, fit Rouletabille, je descendrai tout seul.
+
+La Candeur sursauta, pleura, geignit, maudit le pays, se tordit les bras,
+mais il dut finir d'équiper Rouletabille qui s'impatientait, ayant hâte de
+savoir si son hypothèse allait se réaliser.
+
+Enfin Rouletabille fit jouer le soufflet à air...
+
+Il respirait très bien dans son casque: il fit jaillir l'étincelle
+électrique de sa petite lanterne.
+
+Il était prêt.
+
+Poussé par La Candeur qui se pâmait d'angoisse, il s'avança sur ses
+semelles de plomb jusqu'au bord de la pièce d'eau qui occupait le centre
+du jardin d'hiver.
+
+--Je t'attends! fit La Candeur comme si Rouletabille pouvait l'entendre.
+
+Rouletabille descendit lentement les premiers degrés de marbre de la pièce
+d'eau en s'appuyant sur le pic de fer qu'il avait apporté. Du pied,
+lentement, il cherchait, tâtonnait, faisait le tour de chaque degré sous
+l'eau.
+
+Tout à coup, il cessa sa promenade circulaire.
+
+Il avait rencontré un escalier droit et rapide qui conduisait au fond de
+l'immense vasque. Alors il descendit, descendit...
+
+Son casque fut visible encore un instant sur l'eau, puis dans l'eau...
+puis il n'y eut plus qu'une lumière, une vague lueur qui se déployait dans
+l'onde remuée.
+
+Et puis il n'y eut plus de lumière du tout et rien ne remua plus.
+
+La Candeur tomba à genoux en gémissant.
+
+XXII
+
+LA RANÇON
+
+Rouletabille toucha bientôt le fond de la pièce d'eau. Dès qu'il sentit
+sous ses semelles de plomb un terrain large et solide, il commença de se
+mouvoir avec plus de facilité.
+
+Il y voyait assez clair. L'eau, autour de lui, avait un pâle rayonnement
+lacté... Il examina minutieusement les parois de pierre, passant en revue
+les joints, tâtant de ses gants la paroi ou y appuyant sa pioche.
+
+Tout à coup, il eut, dans la sphère de cuivre qui le coiffait comme d'un
+énorme casque, une exclamation... Devant lui, là, sur sa droite, s'ouvrait
+dans la muraille circulaire un corridor!
+
+L'existence de ce corridor, bien que celui-ci aboutît directement à la
+pièce d'eau, ne devait certainement pas être soupçonnée, même de ceux qui
+avaient pu apercevoir l'immense vasque vide de toute son onde. Et cela, à
+cause de la porte qui, à l'ordinaire, devait le fermer. Cette porte, en ce
+moment ouverte, se présentait de profil, ayant roulé sur un gond central
+autour de laquelle elle tournait comme sur un pivot, telle une porte
+d'écluse.
+
+Comme elle se présentait à lui, Rouletabille pouvait passer à droite ou à
+gauche; il en fit le tour, se rendant parfaitement compte de la façon dont
+elle jouait, dont elle pivotait sur elle-même, sur son centre, dans l'eau,
+mais ne pouvant découvrir le système qui en commandait la manoeuvre de
+l'extérieur et hors de l'eau.
+
+Il imagina avec une presque certitude que la porte ou les portes--car il
+pouvait y en avoir d'autres comme celle-ci--permettant l'inondation du
+souterrain qui conduisait au trésor, avaient été ouvertes si rapidement, à
+la dernière minute, par Abdul-Hamid lui-même, que celui-ci n'avait pas eu
+le temps, une fois les souterrains inondés, de faire jouer à nouveau le
+système de fermeture, sans quoi la porte, pivotant à nouveau, serait venue
+reprendre place dans le mur, se confondant avec lui.
+
+Rouletabille put voir en effet que la lourde porte qu'il avait devant lui
+apparaissait en bronze d'un côté, mais garnie de plaques de marbre sur
+l'autre, sur le côté qui devait se refermer dans la pièce d'eau.
+
+Ému plus qu'on ne le saurait dire, car il commençait à être persuadé qu'il
+avait enfin découvert le mystère du couloir de Durdané et qu'il allait
+bientôt pénétrer dans la chambre du trésor, il se glissa le long de la
+porte et avança dans le couloir.
+
+L'eau cédait doucement à sa pression; il se servait de son pic comme d'une
+canne; dans l'eau ses semelles de plomb cessaient d'être des entraves à sa
+marche.
+
+Dans sa sphère de cuivre, il respirait à l'aise et il avait calculé
+approximativement au poids du réservoir et à la pression de l'air qui s'en
+échappait qu'il pouvait bien compter sur deux heures au moins de bonne
+atmosphère, en mettant les choses au pis.
+
+Si son coeur battait à grands coups sourds dans sa poitrine, ce n'était
+point malaise physique, mais allégresse morale, à l'idée qu'il allait
+enfin toucher au but auquel, depuis quarante-huit heures, il avait à peu
+près désespéré d'atteindre...
+
+Soudain il ne vit plus les parois du corridor... Il ne vit plus que de
+l'eau... de l'eau... de tous côtés... Il était au centre de ce reflet
+glauque; l'eau... et c'était tout...
+
+Il marcha... il marcha encore... et puis s'arrêta... Il ne voyait toujours
+que de l'eau. Il commença de s'effrayer... Où était-il donc?...
+
+Il imagina que, sortant du corridor, il était entré dans une vaste salle
+dont il ne pouvait apercevoir les parois. Et pour rencontrer celles-ci, il
+modifia sa marche.
+
+Il se dirigea vers sa gauche, faisant ainsi, avec la ligne qu'il avait
+suivie jusqu'alors, un angle droit. Il fit dix pas... Il fit vingt pas...
+Toujours rien!... Cette salle souterraine devait être immense!
+
+Enfin la clarté de la lampe alla faiblement rayonner sur une paroi de
+marbre... Il s'approcha du mur dont il pouvait suivre maintenant le dessin
+des joints...
+
+C'était un beau marbre vert, aussi beau que celui des colonnes de
+Sainte-Sophie, et qui avait peut-être été arraché comme celui-ci au temple
+du Soleil à Héliopolis.
+
+La richesse de ces murs nus sembla à Rouletabille de bon augure et il
+marcha le long de la paroi en y faisant glisser ses mains.
+
+Si près du mur, la lumière électrique éclairait parfaitement les dalles,
+et le reporter les touchait une à une, demandant à chacune si elle
+n'allait point lui livrer son secret, si ce n'était pas celle-ci ou
+celle-là qui lui cachait l'inépuisable trésor.
+
+Il tâchait de découvrir quelque anomalie dans la jonction, quelque défaut
+dans le cimentage, quelque marque exceptionnelle qui eût pu le mettre sur
+la voie...
+
+Mais les dalles succédaient aux dalles, toutes pareilles et, sous le pic
+qui les frappait, gardaient la même immobilité, la même immutabilité...
+
+Rouletabille commençait à désespérer...
+
+Est-ce que cette découverte inouïe des souterrains noyés allait simplement
+aboutir à une promenade sous l'eau? Et devrait-il revenir les mains
+vides?... sans avoir rien vu, sans avoir rien deviné de la précieuse
+cachette?
+
+Et voilà que sur sa droite s'ouvrait un autre corridor... un long boyau
+opalin qui allongeait devant lui son chemin de mystère...
+
+Il hésita devant ce nouveau problème... et puis il se résolut, pour cette
+fois, à ne point quitter cette salle qu'il ne la connût entièrement...
+qu'il ne l'eût parcourue de bout en bout, qu'il n'eût fini de tâter et de
+frapper ses murailles.
+
+Il glissa donc devant le corridor et retrouva la paroi de la salle... et
+puis un angle.
+
+Il resta bien cinq minutes à examiner cet angle... et la paroi continua,
+dans son uniformité...
+
+La misère de Rouletabille était grande et il frissonnait sous sa carapace
+sous-marine... non point qu'il eût froid, car il était fait maintenant à
+cette sensation de fraîcheur qui tout d'abord l'avait saisi, mais son
+coeur se glaçait à cette pensée qu'arrivé dans la chambre des trésors il
+devrait la quitter sans avoir rien découvert.
+
+Il avait espéré un moment, ayant trouvé la porte de la pièce d'eau ouverte
+et mettant sur le compte du désarroi d'Abdul-Hamid l'oubli de sa fermeture,
+qu'il trouverait peut-être aussi, dans la chambre du trésor, quelque
+preuve de cette fuite rapide... quelque coffre entr'ouvert.
+
+Mais il n'y avait rien dans cette salle, rien que des murs, ces éternels
+murs verts...
+
+Était-il bien sûr, du reste qu'il fût dans la chambre des trésors?...
+N'était-elle point au bout de l'un de ces corridors qui venaient aboutir
+dans la pièce qu'il traversait?
+
+Tiens!... encore un corridor!... Il passe... il retrouve la paroi... il
+lui semble qu'ainsi faisant il revient sur ses pas, décrivant un vaste
+rectangle...
+
+Tout à coup, il crie dans son casque!...
+
+Sur sa droite, là, là!...
+
+Une illumination, mille feux qui s'allument soudain... Un embrasement sous
+la clarté de sa lampe... un foyer de radieuse lumière, un scintillement
+éblouissant dans l'éventrement de la muraille...
+
+Fasciné, Rouletabille s'avance.
+
+Plus de doute! Voilà le trou aux trésors!
+
+Ceux-ci ont roulé jusqu'aux dalles sur lesquelles il marche et il sent que
+ses semelles de plomb écrasent des pierres précieuses!...
+
+Une grande plaque de marbre vert formant porte a été repliée à demi contre
+la muraille et voilà le coffre magique.
+
+Il avance la main... Il laisse glisser son pic à ses pieds... et des deux
+mains, des deux mains, il plonge dans ces richesses... Des joyaux! des
+colliers! des perles! des diadèmes! des diamants à remuer à la pelle!...
+Et il les remue, les remue... les soulève, les laisse retomber!... enfonce
+le bras, ne se lasse pas de palper, de toucher, de prendre, de laisser et
+de reprendre toutes ces merveilles qui valent des millions! Des
+millions!... Et dans son casque, il pleure!... il rit!... il étouffe!...il
+délire!... «Ivana!... Ivana!...» soupire-t-il. Et il s'appuie à la
+muraille pour ne pas tomber, car il sent que sous lui ses jambes
+flageolent et qu'il n'a plus la force de conserver son équilibre dans
+l'élément liquide qui l'enserre... Il pousse, en s'y accrochant, la porte
+de marbre vert... Oh! miracle!... derrière cette porte... une autre est
+ouverte... et une autre... et une autre encore!... Sur cette partie du mur,
+les plaques de marbre n'ont pas été refermées... Le maître, dans sa fuite
+épouvantée, n'en a sans doute pas eu le temps... et il est possible que
+les autres murs, que les autres plaques renferment elles aussi des
+millions!... des millions!...
+
+Rouletabille revit, dans son imagination en désordre, cette scène suprême
+où Abdul-Hamid, sentant sa dernière heure de souveraineté venue et
+peut-être sa mort prochaine, a voulu revoir, une dernière fois avant de
+partir et peut-être de mourir, toutes ces richesses accumulées depuis tant
+d'années... Une dernière fois, il a voulu s'en repaître la vue puisqu'il
+ne pouvait les emporter et il est descendu une dernière fois par le
+couloir de Durdané et la vasque immense du jardin d'hiver dans la chambre
+des trésors!... Et il a ouvert les portes de marbre vert... mais il n'a
+pas eu le temps de les refermer toutes...
+
+Il n'a pas eu le temps de les refermer toutes... Talonné par la peur... il
+s'est enfui!... il est remonté juste à temps pour noyer derrière lui tous
+ses joyaux et tous ses millions... car ce n'est pas seulement des bijoux
+qui se trouvent là, entassés, mais de l'or! de l'or!... Des monceaux de
+pièces d'or!... De quoi acheter toutes les consciences et payer tous les
+crimes!... de quoi racheter peut-être l'empire, un jour!...
+
+Pour Rouletabille, tout cela ne représente qu'une chose, une chose pour
+laquelle il donnerait cet or, et ces perles, et ces joyaux, et ces rubis,
+et ces émeraudes, et ces saphirs, une chose pour laquelle il donnerait
+tous les diadèmes de la terre: la rançon d'Ivana!...
+
+--La rançon! la rançon!...
+
+Comme il répétait ces mots avec délire il eut un mouvement un peu brusque,
+car il venait de heurter le pic qu'il avait laissé glisser; il se retourna
+et contre l'angle de l'une des plaques de marbre entr'ouvertes il brisa sa
+petite lampe électrique.
+
+Aussitôt toute cette magie s'éteignit et il fut plongé instantanément au
+sein des plus profondes ténèbres.
+
+XXIII
+
+SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT
+
+Dire ce qui se passa à cette minute précise dans l'âme de Rouletabille
+serait difficile.
+
+D'abord il ne comprit pas.
+
+Toute cette nuit après toute cette lumière! Pourquoi?
+
+Pourquoi tous ses trésors disparaissaient-ils au moment même qu'il venait
+de les toucher?
+
+Était-il le jouet de quelque méchant génie qui, dans le pays des Mille et
+une nuits, s'amusait de lui et faisait passer sous ses yeux d'illusoires
+visions?
+
+Ce fut donc sa première pensée: l'inexistence de cela.
+
+Mais cependant, comme, dans un geste spontané, il continuait de toucher,
+dans la nuit, ces richesses que la nuit semblait vouloir lui prendre, il
+connut qu'il n'avait pas rêvé.
+
+Le mur était bien là, et les trous dans le mur, et les joyaux et l'or,
+sous ses doigts, et les portes de marbre auxquelles il se heurtait.
+
+Alors sa main descendit à sa ceinture et il toucha l'appareil électrique
+brisé.
+
+C'était un accident tout naturel dont il ne comprit pas tout de suite
+l'importance, mais qui cependant lui donna le frisson, car sa situation
+devenait redoutable au fond de cette eau et au fond de cette nuit.
+
+Cependant il ne saisit point tout de suite la possibilité d'une
+catastrophe. Il se raidit contre la peur et appela à lui toute son
+intelligence, toute sa lucidité. En somme, il n'était point perdu au
+centre d'une chose inconnue. Il était dans une chambre dont il connaissait
+le chemin.
+
+Il lui fallait revenir sur ses pas, voilà tout... sans perdre la tête, en
+suivant très exactement le mur... Pour venir jusque-là, il avait compté
+deux corridors avant le corridor de la pièce d'eau.
+
+Il s'appuya au mur et, du pied, chercha son pic qui pouvait lui être
+utile. Sa jambe en heurta le manche de bois, qui se dressait flottant
+entre deux eaux. Il le saisit et alors commença la marche à rebours.
+
+Ah! voilà le premier couloir.
+
+Là, il lâcha le mur et, orientant avec soin ses semelles de plomb, il
+s'avança, les bras tendus.
+
+Il se félicita d'atteindre bientôt l'autre angle du mur, de l'autre côté
+de l'entrée du couloir... Et il continua, le long du mur, sa marche
+tâtonnante.
+
+Voici le second corridor... Il marche... il marche encore...
+
+Et voici le troisième!...
+
+Soudain il s'arrête et une angoisse inexprimable lui étreint le coeur...
+Il pense qu'il n'y a aucune raison pour que ce troisième couloir-là soit
+le bon!...
+
+En effet, en sortant du couloir de la pièce d'eau, il est entré tout droit
+dans la salle des trésors, jusqu'en son milieu, et puis il a obliqué à
+gauche jusqu'à ce qu'il rencontrât le mur; mais entre cette partie du mur
+qu'il atteignit et le corridor d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point
+d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point d'autres corridors!... Doit-il
+prendre celui-ci? Doit-il l'éviter?... S'il le prend, ne trouvera-t-il
+point à son extrémité un nouveau labyrinthe et la mort?... S'il l'évite,
+ne risque-t-il point de laisser derrière lui la seule issue possible qu'il
+ne retrouvera peut-être jamais plus?...
+
+Hésitation terrible et puis résolution farouche...
+
+Il marche... Il avance dans le noir liquide... Il s'enfonce dans le
+corridor... Il s'arrête...
+
+Il tâte de son pied l'eau autour de lui, dans l'espérance de heurter la
+porte qui, retenue par son gond central, s'ouvre au milieu du corridor,
+sur un plan parallèle aux murs... Mais il ne sent rien!...rien que le mur
+qu'une de ses mains ne lâche pas... et il glisse le long du mur...
+
+Et tout à coup la main frémit... Un angle... une nouvelle pièce... Est-ce
+la pièce d'eau?...
+
+Non! sans quoi il eût rencontré la porte... mais peut-être est-il passé à
+côté de la porte sans la toucher... Il se retourne, oblique un peu sur sa
+droite, lâche le mur, revient sur ses pas...
+
+Maintenant, il a hâte de revenir dans la chambre du trésor, car il faut
+sortir de ce couloir, qui conduit il ne sait où...
+
+L'angle d'un mur... Mon Dieu! il commence à s'y perdre!... Il a bien cru
+qu'il revenait sur ses pas... S'il s'était trompé, ce serait trop
+terrible... S'il ne s'est pas trompé, il peut espérer que, rentré dans la
+chambre du trésor, le prochain corridor sera le bon!
+
+Il marche... il monte, rencontrant des angles... et maintenant il ne sait
+plus!
+
+Non, il ne sait plus s'il est dans une pièce dont il touche les angles, ou
+s'il entre dans un corridor, ou s'il en sort...
+
+Il ne sait plus!... Il ne sait plus!...
+
+Il sait seulement qu'il n'est point dans la vasque du jardin d'hiver, sans
+quoi ses mains glisseraient sur des pierres circulaires, et celles-ci sont
+plates... Il veut savoir absolument s'il est dans un corridor... Pour cela,
+ il abandonne le mur qu'il tient pour se diriger en face... Il marche...
+il marche... rien!...
+
+Ses mains ne touchent plus à rien...
+
+Alors il retourne sur ses pas.
+
+Mais il n'arrive plus à retrouver le mur!
+
+Ses oreilles commencent à tinter furieusement. Est-ce le manque d'air qui
+commence à se faire sentir? ou la folie qui arrive avec ses grelots?...
+
+XXIV
+
+SUITE DU DRAME SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT
+
+Rouletabille pense qu'il va mourir... étouffé au milieu de cette nuit et
+au fond de cette eau...
+
+Ah! qu'il voudrait retrouver un mur!... seulement une pierre pour le
+soutenir!... pour le rattacher à quelque chose! Il lui semble qu'il serait
+moins perdu! C'est horrible d'être ainsi dans le néant liquide et noir...
+
+Ses jambes se dérobent sous lui, il sent qu'il va tomber, s'allonger...
+pour toujours!
+
+Il va mourir... dans ce tombeau plein de millions!... qu'il a violé!... et
+qui le garde!
+
+Si ses oreilles lui font entendre d'étranges sons, ses yeux, à cette
+minute suprême, comme il arrive parfois dans la nuit des paupières closes,
+lui font voir tout à coup de sinistres lueurs... des cercles de lumière
+qui dansent la danse des millions... la danse des trésors
+d'Abdul-Hamid...
+
+Rêve magnifique au seuil de la mort...
+
+Avant qu'il ne rende le dernier souffle, les trésors qu'il est venu
+chercher là, au fond de la terre et de l'eau, ont la coquetterie macabre
+de briller pour lui une fois encore... oui... Il y a là-bas des
+rayonnements de joyaux...
+
+Ainsi, ce petit cercle de lumière lactée ne peut être que l'un de ces
+diadèmes qu'il a osé toucher tout à l'heure et qui vient danser autour de
+lui, comme s'il était sur le front d'une reine invisible qui danserait et
+qui serait naine!...
+
+Car le cercle de lumière s'avance à une petite hauteur.
+
+Et voilà que la vision s'agrandit... Ce diadème est vaste maintenant comme
+une grande roue dont le moyeu serait occupé par un cabochon d'un éclat
+insoutenable...
+
+Soudain ce cabochon cesse de briller.
+
+Ce n'est plus un diadème qu'il voit, ni un front lumineux sur la tête
+d'une naine... mais une ombre immense d'homme entouré d'un cercle de
+clarté glauque.
+
+D'abord Rouletabille croit que c'est son ombre à lui, son reflet, car
+l'ombre a sa forme à lui; et sa tête est coiffée de ce casque, de cette
+énorme sphère de cuivre qui repose sur les épaules du scaphandrier.
+
+Et l'autre tient aussi à la main un pic, comme le pic de Rouletabille...
+
+Cependant Rouletabille ne remue pas, et l'ombre et la lumière remuent!...
+
+Rouletabille, qui s'est redressé, reste droit... et l'ombre se penche...
+
+Les bras de Rouletabille restent collés au corps et les bras de l'ombre
+s'étendent en un geste de surprise ou d'effroi...
+
+Et devant l'ombre, dans la muraille, il y a des reflets merveilleux!...
+
+Et voilà soudain que Rouletabille renaît, respire, pense, se rend compte,
+se souvient:
+
+--Gaulow!...
+
+Il a devant lui Gaulow, qui vient de découvrir les trésors d'Abdul
+Hamid!...
+
+Mais alors c'est le salut! c'est le salut si Gaulow ne le voit pas!...
+
+Puisqu'il lui est impossible, à lui Rouletabille de retrouver le chemin du
+jardin d'hiver dans cet aquatique labyrinthe, il suivra Gaulow et sortira
+avec lui par le Bosphore, puisque Gaulow est venu par le Bosphore!
+
+Et Rouletabille bénit sa chance qui, tout à l'heure, sur le ponton, l'a
+retenu au moment où il avait été tenté, autant et peut-être plus que La
+Candeur, de se ruer sur Gaulow et de le supprimer dans le moment que
+celui-ci leur était apparu, embarrassé dans ses vêtements de scaphandrier!
+
+Maintenant, c'est Gaulow qui le sauve!
+
+Cependant Rouletabille continue de penser que si la présence de Gaulow le
+sauve, lui, elle ne fait pas les affaires d'Ivana... Gaulow connaît
+maintenant l'emplacement des trésors, et voilà la rançon d'Ivana bien
+compromise...
+
+Alors, tout de suite, cette conclusion apparut dans toute sa netteté à
+l'esprit du reporter: «Il faut que Gaulow, sans s'en douter, me sauve...
+et qu'il disparaisse!».
+
+Avec de grandes précautions, Rouletabille s'éloigna du centre de
+lumière... et il attendit...
+
+L'homme s'était jeté à genoux devant l'un de ces trésors merveilleux et
+puisait là-dedans à pleines mains. Il remplissait de pierres précieuses un
+sac qu'il avait apporté avec lui.
+
+Quand ce sac fut plein, il se releva, il prit sa pioche et après avoir
+repoussé les dalles de marbre, comme s'il craignait la visite importune de
+quelque curieux au fond de ce coffre-fort sous-marin, il se dirigea du
+côté opposé à celui par où était venu Rouletabille.
+
+Le reporter, derrière lui, s'avança. Il faisait un pas chaque fois que
+l'autre en faisait un et avait grand soin de conserver ses distances.
+
+Soudain, dans la clarté lactée qui entourait Gaulow devant lui,
+Rouletabille aperçut le profil d'une porte de bronze telle qu'il en avait
+trouvé une à la sortie de la pièce d'eau.
+
+Il ne douta plus qu'ils ne fussent arrivés au Bosphore, d'autant que
+Gaulow, s'avançant sur cette porte, fit un geste comme pour la faire
+rouler.
+
+Rouletabille alors fit un mouvement brusque pour se jeter en avant. Est-ce
+que Gaulow allait lui échapper? Est-ce qu'il allait l'enfermer dans ce
+tombeau?
+
+Ce mouvement découvrit-il Rouletabille?
+
+Toujours est-il que l'homme cessa soudain de s'occuper de la porte, puis
+après quelques instants d'immobilité, fit quelques pas au-devant de
+Rouletabille dans le corridor.
+
+L'autre recula.
+
+Mais Gaulow s'avança encore, levant sa pioche.
+
+Rouletabille ne douta plus qu'il ne fût découvert et leva sa pioche à son
+tour.
+
+Alors les deux hommes restèrent à nouveau immobiles, se fixant à travers
+la grosse lentille de leur casque, le pic levé...
+
+Ils comprenaient que l'un des deux devait rester là, et qu'après avoir
+découvert un pareil secret, il y en avait un de trop sur la terre et sous
+les eaux!
+
+L'homme, grand et fort, jugea que Rouletabille, petit, mince, d'apparence
+chétive sous son énorme casque, serait pour lui une facile proie.
+
+Il s'avança aussi vite que le lui permettait le vêtement dans lequel il se
+mouvait.
+
+Rouletabille, lui, recula encore. Il voulait user de ruse et pensait qu'il
+avait tout à gagner à sortir du cercle de lumière.
+
+Il s'enfuit, si tant est qu'on puisse appeler fuite cette reculade
+difficile dans cette eau qui ne lui avait jamais paru si lourde à remuer.
+Et il laissa glisser sa pioche comme si elle lui échappait par mégarde.
+
+L'autre s'en fut aussitôt à cette arme et la ramassa heureux sans doute
+d'un événement qui diminuait son adversaire.
+
+Pendant ce temps, profitant de ce que Gaulow se baissait pour ramasser son
+pic, Rouletabille s'affalait, s'allongeait contre la muraille, sur le
+sol.
+
+Gaulow continua son chemin, le cherchant.
+
+Quand Gaulow passa devant lui, Rouletabille se leva tout doucement et
+comme l'homme, arrêté, se demandait où il était passé, il se jeta, par
+derrière, sur lui; et lui arracha, des deux mains, les deux tuyaux
+d'inspiration et d'expiration!...
+
+D'abord, sous la ruée, l'homme chancela et puis retrouva son aplomb, et
+tout à coup porta la main à son casque. Alors Rouletabille assista à
+quelque chose d'horrible, à l'étouffement de ce grand corps qui faisait
+des gestes désordonnés pour se soulager du poids formidable qui pesait sur
+ses épaules... et qui se débattait contre l'étreinte fatale de l'élément.
+
+Il tendit une dernière fois les mains vers Rouletabille et soudain
+s'écroula, roula par terre, porta les mains à sa poitrine, eut quelques
+sursauts et puis resta allongé.
+
+Il était mort.
+
+Par un miracle, la lanterne électrique qu'il avait à sa ceinture ne
+s'était point brisée. Rouletabille alla la lui prendre et, armé de cette
+lueur propice, il ramassa le sac aux joyaux, puis, tout de suite, s'en fut
+à la porte, ne s'attardant point à contempler sa victime.
+
+La porte obéit facilement à la poussée du reporter, recevant une égale
+pression de toutes parts, plus la sienne.
+
+Elle tourna sur ses gonds. Il tourna avec elle et quand elle fut refermée
+il était dehors, dans le Bosphore.
+
+Rouletabille se rendit compte des difficultés qu'avait dû surmonter Gaulow
+avant de trouver cette porte qui était quasi recouverte d'algues et
+encastrée entre deux murs dont l'un s'avançait cachant presque l'autre.
+
+Le reporter sortit de cet impasse et fut sur le lit même du Bosphore. Il
+ne perdit point de temps à y rechercher les vestiges des civilisations
+disparues. Il chercha le long de la rive une rampe naturelle, ne tarda
+point à la trouver... espéra ensuite une échelle, un escalier, et fut
+assez heureux pour rencontrer enfin une marche, comme il y en avait tant
+dans ces parages, une marche qu'il gravit et qui fut suivie
+d'autres.
+
+Et ainsi peu à peu il émergea du niveau du détroit, dévissa non sans
+effort sa sphère et respira l'air glacé du dehors avec une joie que nous
+nous refusons à décrire.
+
+Il se rendit compte qu'il était tout près des ruines de Tchéragan et alors
+il songea à La Candeur qui l'attendait toujours dans le jardin d'hiver et
+qui devait être dans de belles transes.
+
+Il se soulagea de son vêtement imperméable, le ramassa, lia ensemble tous
+ses ustensiles et le sac et reprit le chemin qu'il avait fait avec La
+Candeur.
+
+Cependant au pied du mur qu'il avait à franchir il laissa sous une pierre
+tous ses impedimenta.
+
+Enfin, il parvint dans les couloirs de Durdané et, en approchant du jardin
+d'hiver, commença d'entendre un clapotis qui n'était pas ordinaire...
+
+Une minute après il était dans les bras de La Candeur, lequel l'avait cru
+mort et qui, pour la sixième fois, venait de plonger dans la pièce d'eau à
+la recherche de son chef de reportage.
+
+Nous renonçons à décrire la stupéfaction et la joie désordonnée du bon La
+Candeur...
+
+--C'est drôle, dit-il à Rouletabille, quand il fut un peu remis de ses
+émotions et qu'il eut retrouvé sa voix, c'est toi qui es allé te promener
+sous l'eau et c'est moi qui suis mouillé!...
+
+XXV
+
+OÙ ROULETABILLE RETROUVE IVANA ET ÉCHANGE AVEC ELLE QUELQUES EXPLICATIONS
+NÉCESSAIRES
+
+Quelques jours plus tard, Rouletabille était bien ému en soulevant le
+marteau de cuivre d'une vieille porte dans une de ces antiques ruelles qui
+avoisinent la place de Top-Hané.
+
+Les fenêtres de cette demeure à l'aspect des plus rébarbatifs étaient
+garnies de barreaux de fer et de double quadrillage de bois, tels qu'on en
+voit aux plus sombres hôtels de Galata ou de Stamboul, de l'autre côté de
+la Corne d'Or. Les moucharabiés des maisons modernes qui grimpent les
+pentes de Péra ont une allure plus coquette, plus fraîche, presque
+engageante et semblent en passant prêtes à jouer avec le mystère dont
+elles ont la garde.
+
+Rouletabille, après un coup d'oeil jeté sur cette forteresse dont la ligne
+sombre ressortait sur la blancheur de la neige récemment tombée, frappa
+trois coups et attendit.
+
+Dieu! que cette petite ruelle était triste et déserte, et silencieuse,
+sous son manteau blanc! Les hivers sont durs et glacés à Constantinople.
+Rouletabille, qui n'avait pas pris le temps d'acheter une fourrure,
+frissonnait.
+
+Enfin la porte s'ouvrit et un grand diable de cavas, doré sur toutes les
+coutures, attendit que le jeune homme se nommât. Il lui fit deux fois
+répéter son nom, après quoi Rouletabille fut prié d'entrer.
+
+Le reporter donna l'ordre au cocher de la calèche qui l'avait amené de
+l'attendre et pénétra dans cette maison préhistorique.
+
+Le cavas l'introduisit aussitôt dans un salon, le pria de s'asseoir sur le
+divan qui faisait le tour de la pièce et disparut.
+
+Deux minutes plus tard, un grand nègre arriva, portant sur un plateau
+d'argent des tasses de café et des petits compotiers de cristal pleins de
+confitures de roses.
+
+Il disparut à son tour.
+
+Cinq minutes encore s'écoulèrent et un vieillard à turban vert, un tout à
+fait vieux courbé par les ans et dont la barbe blanche semblait balayer le
+tapis, fit son entrée.
+
+Il salua fort gravement Rouletabille et s'assit, s'occupant tout de suite
+de la dînette; ce faisant, il ne cessait de parler avec une douce
+volubilité, sur un ton fort enfantin; seulement, comme il parlait turc et
+que Rouletabille ne le comprenait pas, Rouletabille ne lui répondait pas.
+
+Rouletabille goûtait à ces petites sucreries avec impatience et à chaque
+instant regardait du côté de la porte par laquelle le vieillard était
+entré; mais ce fut une autre porte qui s'ouvrit: un énorme eunuque,
+soulevant une tapisserie, laissait passer un fantôme noir.
+
+Quel événement prodigieux se passait-il donc pour que ce fantôme noir, qui
+était une femme, franchît les portes du sélamlik réservé exclusivement aux
+hommes, surtout dans les antiques demeures comme celle-ci, habitées par de
+vieux Turcs à turban vert?
+
+Il était impossible de voir quoi que ce fût des traits de cette femme;
+elle devait avoir triple voile sous son _tchartchaf_ funèbre dont toutes
+les grandes dames turques s'emmitouflent maintenant pour sortir et qui ne
+laisse point, comme le _yalmack_ des anciens temps, la possibilité de
+découvrir au moins le front et la splendeur du regard.
+
+Il est vrai que, le plus souvent, sous ce tchartchaf, nos modernes Turques
+sont vêtues à la dernière mode de Paris et avec une élégance qui vient en
+droite ligne de la rue de la Paix.
+
+--Canendé hanoum? prononça Rouletabille en s'inclinant trois fois, car il
+était devant une princesse qui s'était enfermée dans ce coin désert pour
+se consoler de n'avoir point donné d'enfants à l'ex-sultan et pleurer dans
+le particulier un régime disparu.
+
+Canendé hanoum, qui parlait le français comme toute femme de qualité en
+Turquie, lui présenta son oncle, le vieux Turc au turban vert, un ancien
+général de division qui avait acquis de la gloire à Plevna. Le général,
+d'un signe, pria le jeune homme de s'asseoir.
+
+Rouletabille tendit un pli cacheté à la princesse. Elle y jeta simplement
+les yeux et dit:
+
+--Oui, je sais. Kasbeck m'a prévenue, mais je l'attends.
+
+Rouletabille, à ces mots, se troubla légèrement, mais surmontant vite son
+émotion, reprit:
+
+--Ne vous dit-il point, dans cette lettre, que s'il n'est pas là à cinq
+heures, vous ne devez plus l'attendre?...
+
+--Oui, oui, parfaitement, monsieur: nous sommes d'accord, mais il n'est
+que quatre heures!...
+
+Sur quoi elle se mit à parler au jeune homme de tout autre chose... Elle
+l'entretint surtout de la guerre et de l'échec que les Bulgares venaient
+de remporter dans leur attaque des lignes de Tchataldja. Elle en montrait
+une grande joie et considérait ce premier succès comme le présage d'une
+définitive revanche.
+
+Rouletabille, qui connaissait les amitiés et les opinions de son hôtesse,
+assura que tant de catastrophes ne se seraient point produites si
+Abdul-Hamid était resté sur le trône.
+
+--Il y reviendra! fit-elle.
+
+Et elle se leva, lui tendant avec une grande noblesse sa main à baiser.
+
+--Pardon, madame, Mlle Vilitchkov a bien reçu une lettre, celle que je lui
+ai fait parvenir par Kasbeck?...
+
+--Mais certainement, lui répondit Canendé hanoum. Ah! dites-moi, vous
+restez encore longtemps à Constantinople?
+
+--Ah! madame, on dit que c'est la fin de la guerre, _nous_ quitterons
+Constantinople le plus tôt possible!... répondit-il avec
+élan.
+
+--Bien... bien...
+
+La nouvelle de ce départ paraissait enchanter la princesse. Elle lui
+adressa un petit coup de tête sous ses voiles noirs et s'en alla par la
+même porte, le laissant à nouveau seul avec le vieux Turc à turban qui se
+remit à le combler de confitures, de pâtisserie et de café en ne cessant
+de bavarder comme une pie.
+
+Enfin le turban vert se leva à son tour, le salua et le laissa seul.
+
+Rouletabille regarda sa montre. Il était quatre heures et demie. Sans
+doute trouvait-il que l'heure marchait lentement à son gré, car il ne put
+retenir un mouvement d'impatience. Il poussa un soupir, replaça la montre
+dans sa poche et leva la tête. Mais il chancela de joie: _Ivana était
+devant lui!_
+
+Une Ivana élégamment vêtue, à la dernière mode de Paris, une Ivana prête à
+sortir, avec son manteau de fourrure et sa toque, sans «feradje», sans
+yasmack», sans «tchartchaf», une Ivana évadée de toutes les turqueries et
+qui n'avait plus de l'Orientale que ses grands yeux de flamme, qui
+fixaient Rouletabille, sous sa voilette.
+
+--Ah! mon petit Zo, mon petit Zo! _Tu as donc compris?... Tu as donc
+compris?..._ Quelle joie pour moi que ta lettre!
+
+Ils avaient eu un si joli mouvement pour se jeter dans les bras l'un de
+l'autre! Et puis ils se continrent, parce que, subitement, il leur
+semblait avoir entendu tousser et parce qu'ils craignaient de voir
+apparaître le vieux Turc au turban vert, ou quelque affreux fantôme
+noir...
+
+Certainement ils étaient encore surveillés, il y avait encore quelque part
+des yeux qui étaient chargés d'épier leur moindre geste. Cependant,
+Rouletabille se jeta sur les mains de sa bien-aimée et les mangea de
+baisers, et Ivana ne cessait de répéter:
+
+--Oh! petit Zo, petit Zo! _Tu as compris? Tu as compris?..._
+
+Elle était très pâle, sous la voilette, et Rouletabille vit qu'elle
+défaillait. Elle murmura:
+
+--Sortons d'ici! Oh! sortons d'ici au plus vite!...
+
+--Nous ne pouvons pas sortir avant cinq heures, ma pauvre chérie... Je
+vous en conjure, soyez calme jusque-là... Venez, asseyez-vous là près de
+moi, nous parlerons tout bas, nous nous dirons des choses que nul
+n'entendra, nous sommes enfin comme deux vrais amoureux qui se font des
+confidences; là, donnez-moi vos mains...
+
+--C'est que je voudrais être déjà si loin de tout cela, mon petit Zo!...
+si loin!...
+
+--Nous partirons, Ivana, encore un peu de patience...
+
+--Mais pourquoi attendre cinq heures?
+
+--C'est l'heure fixée par Kasbeck... Il a fait dire à Canendé hanoum qu'il
+serait là à cinq heures...
+
+--Comme vous avez l'air troublé en disant cela, petit Zo!... Mon Dieu! y
+aurait-il quelque chose de changé?...
+
+--Non! non! rien! rassurez-vous!... A cinq heures nous partirons!
+
+--Ah! si tu savais, petit Zo!... (car tantôt elle lui parlait avec une
+étrange solennité et tantôt avec une délicieuse gaminerie)... si tu savais
+comme les jours m'ont paru longs! longs! Depuis que j'ai reçu ta lettre
+par l'entremise de Kasbeck... je ne savais où tu étais, ni
+pourquoi--puisque tu disais que tout était arrangé,--tu ne venais pas me
+chercher tout de suite...
+
+--D'abord, répondit Rouletabille, nous ignorions que tu étais chez Canendé
+hanoum... nous avons toujours pensé et, jusqu'au dernier moment, Kasbeck
+nous a dit que tu étais à Beylerbey et que tu avais débarqué du _Loreleï_
+en même temps qu'Abdul-Hamid.
+
+--Il a menti. Le lendemain de l'arrivée du _Loreleï_, deux femmes sont
+venues me prendre à bord et m'ont conduite ici où Canendé hanoum était
+chargée de m'éduquer, comprends-tu, petit Zo, chargée de faire de moi une
+odalisque digne d'être présentée à l'ancien sultan!...
+
+--Oh! Ivana!...
+
+--Ce qu'il y avait de terrible, vois-tu, c'est que ces femmes ne sont
+point méchantes du tout... elles étaient au contraire très gentilles,
+pleines d'attentions, prenant un soin de moi de tous les instants, me
+comblant d'horribles parfums et voulant m'apprendre à danser... C'était
+charmant et épouvantable...
+
+--Ah! si j'avais su que tu étais là!... on t'aurait délivrée tout de
+suite... on aurait bien trouvé le moyen, va!... mais Kasbeck me
+mentait!... Et dire que nous avions passé notre temps à le surveiller, le
+suivant partout, tandis que toi, tu arrivais ici avec ces femmes, ombres
+anonymes toutes trois... fantômes noirs... chez Canendé hanoum... Vladimir
+t'a certainement vue descendre de voiture ici, avec tes compagnes!... Mais
+comment se serait-il douté que c'était toi, sous tes voiles noirs, alors
+que Kasbeck ne t'accompagnait même pas?... Enfin, tout est bien fini
+maintenant! ne pensons plus qu'à notre bonheur, ma petite Ivana!
+
+--Kasbeck t'a donné tous les papiers du tiroir secret? tous intacts,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, tous... Il a fallu vérifier, tu penses! Cela a demandé du temps...
+Et puis, de son côté, Kasbeck voulait prendre ses précautions avec les
+trésors... avant de te donner à moi... Cela se comprend... Cet eunuque est
+un extraordinaire commerçant!
+
+--Ils le sont tous, petit Zo!... Et quel commerce!...
+
+Elle poussa encore un soupir:
+
+--Ah! quand allons-nous partir?
+
+--Écoute, Ivana, sais-tu ce que j'ai pensé?... J'ai pensé que puisque la
+guerre allait être finie, comme je te l'ai écrit--on parle déjà
+d'armistice depuis l'affaire de Tchataldja--j'ai pensé que nous pourrions
+bien partir pour Paris...
+
+--Oh! oui, petit Zo!... oui!... oui!... Paris!...
+
+Elle tremblait de bonheur en évoquant Paris, l'école, la faculté,
+l'hôpital, où elle retrouverait ses camarades et ses travaux.
+
+--C'est à Paris que nous nous marierons! fit Rouletabille.
+
+--Mais le général Stanislawoff ne voudra pas! Il tiendra à ce que la
+cérémonie ait lieu à Sofia.
+
+--Le général fera ce que je voudrai! déclara le reporter, il n'a rien à me
+refuser!
+
+--Bien! bien! Oh! certes, Paris, oui... je préfère! fit-elle en se
+blottissant contre lui.
+
+--Tu comprends, nous avons besoin l'un et l'autre d'oublier bien des
+choses... Il faut mettre un peu d'Occident entre notre bonheur et le
+passé... En France, ma chérie, nous nous retrouverons tout à fait, oui, il
+me semble qu'il n'y a qu'en France que nous pourrons nous aimer
+normalement, sans heurt, sans aventure, après un honnête mariage dans une
+honnête mairie.
+
+--Tu as raison, tu as raison, petit Zo!...
+
+Et elle se pressa contre lui; elle cherchait un refuge où elle pensait
+bien que nul autre ne viendrait plus la chercher jamais... ni Kasbeck pour
+son abominable commerce, puisqu'il était maintenant payé et comment!... ni
+Gaulow, ni Athanase, puisque ces deux-là étaient morts!...
+
+--Mon Dieu! tu es bien sûr alors qu'il est mort?
+
+--Qui? Athanase?... Oui, oui, oh! il est bien mort, le pauvre garçon!
+
+--Tu as raison de le plaindre, petit. Il m'aimait beaucoup.
+
+--Diable! s'il t'aimait!...
+
+--Il m'était dévoué...
+
+--Sans doute, mais ne sois point triste de sa mort, fit Rouletabille en
+hochant la tête, car évidemment, s'il avait vécu, le pauvre garçon eût
+beaucoup souffert.
+
+--S'il eût souffert!... surtout maintenant que je ne lui dois plus rien,
+_du moment que c'est toi qui as tué Gaulow!..._ Ah! petit Zo! petit Zo!...
+quand j'ai lu ce que tu m'écrivais là... que Gaulow n'était pas mort de la
+main d'Athanase, là-bas, sur cette affreuse petite place, dans ce terrible
+petit village de l'Istrandja... et qu'il avait pu s'échapper... et que
+c'était toi qui l'avais tué au fond de la chambre des trésors!... vois-tu,
+petit Zo, j'ai pleuré et j'ai prié le bon Dieu comme lorsque j'étais toute
+petite... c'était si affreux pour moi de me donner à cet Athanase qui m'a
+toujours fait un peu peur, que je n'aimais pas, que je n'ai jamais aimé...
+Et cependant, je n'aurais pu me refuser, petit Zo: _je lui avais juré,
+autrefois, que je serais sa femme le jour où il m'apporterait la tête de
+Gaulow!_ et je croyais qu'il avait tué Gaulow!... je n'avais plus qu'à
+mourir le jour où j'ai cru cela!... et j'étais bien décidée à mourir... et
+je me serais tuée certainement à Stara-Zagora où je craignais qu'Athanase
+ne vînt me relancer, avec la tête de Gaulow, si le général-major ne
+m'avait reparlé du coffret byzantin et de ce qu'il contenait... alors j'ai
+compris que ma vie, désormais sacrifiée, pourrait encore servir à quelque
+chose... mais, petit Zo! ce que je souffrais de te voir souffrir!...
+
+--Pourquoi ne t'es-tu pas confiée à moi?
+
+--Ni à toi, ni à personne! J'avais une honte affreuse de moi!... C'était
+si horrible ce que j'avais fait!... Il y a des choses qu'une femme comme
+moi n'avoue pas aux autres parce qu'elle a honte de se les avouer à
+elle-même..._ Pouvais-je te dire que je souhaitais la perte de ce loyal
+soldat qu'était Athanase et le salut de cet ennemi de mon pays, de cet
+assassin de mes parents qu'était Gaulow?_... et qu'entre eux deux je
+n'avais pas hésité? Et qu'avec fourberie et traîtrise j'avais prêté mes
+mains à l'évasion du misérable dans le moment qu'apercevant au loin
+poindre les armées bulgares, j'avais redouté l'arrivée d'Athanase venant
+réclamer le prix de sa conquête!... Pouvais-je te dire que lorsque Gaulow
+se disposait à user pour fuir des moyens que je lui procurais...
+pouvais-je te dire que notre katerdjibaschi était accouru et avait payé de
+sa vie une lutte avec le bandit?... Non! Non! je gardais toute cette honte
+pour moi et je ne t'en aurais jamais parlé si tu ne l'avais devinée! Enfin,
+pourquoi t'aurais-je avoué ces affreuses choses, après avoir cru voir
+succomber Gaulow sous les coups d'Athanase? Est-ce que tout n'était pas
+fini pour moi? Est-ce que mes explications eussent pu empêcher
+l'inévitable? Pourquoi me déshonorer à tes yeux comme je l'étais, comme je
+le suis encore aux miens? Si je te disais qu'encore à cette minute où je
+t'avoue tout cela, j'ai honte de moi, j'ai honte, petit Zo!
+
+--Comme tu m'aimais! soupira Rouletabille, en se prosternant sur les mains
+d'Ivana.
+
+--Et tu en as douté!
+
+--Pardonne-moi, Ivana!... Pardonne-moi... Oui, c'est moi qui suis un
+misérable de ne pas t'avoir devinée plus tôt, mon ange chéri!... Mais je
+vois bien que l'amour est ainsi fait qu'il se plaît à nous aveugler dans
+le moment que nous aurions le plus besoin de voir clair!... Certes, si
+j'avais été en tiers dans cette aventure, si j'avais été à la place de La
+Candeur par exemple, ou de Vladimir, je t'aurais devinée tout de suite...
+Mais j'aimais et j'étais jaloux!... C'est dire que j'étais devenu, à cause
+de cette horrible jalousie, qui était une insulte à notre amour, le plus
+stupide des hommes!... Et c'est l'amour qui se vengeait ainsi de ce que je
+ne t'eusse point dès l'abord mise au-dessus de tout soupçon, en dépit de
+l'apparence accusatrice de tes actes ou de tes gestes, ou de ta mine, ou
+de ta parole! J'aurais dû me dire tout de suite--ce que je ne me suis dit
+que lorsque j'eus reçu ta lettre d'adieu à Stara-Zagora: Elle m'aime!...
+Elle m'aime par-dessus tout!... Eh bien! essayons d'expliquer avec cela
+l'inexplicable! Et tout de suite j'aurais compris, _en rapportant tout à
+cet amour_, que c'était à cause de ton amour que tu te faisais un instant
+la complice de l'abominable Gaulow! J'aurais compris ce que j'ai compris à
+Stara-Zagora, dans cette nuit de douleur et de larmes qui a suivi ton
+départ, _j'aurais compris que puisque tu poursuivais Gaulow, après l'avoir
+fait fuir, et cela dans le dessein de le tuer, tu ne voulais point tenir
+Gaulow de la main d'Athanase!_... Explication logique et la seule possible
+de ta conduite à toi, Ivana, et aussi de celle d'Athanase, _qui s'occupait
+de s'assurer de Gaulow avant de te sauver, Ivana!_ C'était donc que tu
+t'étais promise à lui s'il te vengeait de Gaulow; et seulement à cette
+condition-là!... Voilà ce qui m'est apparu à Stara-Zagora!... Voilà
+pourquoi, après avoir compris cela, je fus pris d'un désespoir sans borne,
+car croyant Gaulow mort de la main d'Athanase, comme tu le croyais
+toi-même, je croyais mort notre amour!... Aussi tu devines ensuite ma joie,
+joie que je n'ai pu te décrire dans ma lettre, quand j'ai appris qu'il
+était vivant!... Il était donc possible de le reprendre à Athanase, de lui
+rendre une liberté nécessaire pour que nous puissions ensuite le reprendre
+nous-mêmes et _exercer une vengeance qui nous aurait enfin délivrés sans
+qu'Athanase ait à en réclamer le prix!_... Alors je fis comme toi!... Le
+crime que tu avais accompli vis-à-vis d'Athanase en faisant échapper
+Gaulow une première fois, je l'ai accompli, moi, une seconde!... Et mes
+amis et moi nous avons recommencé derrière Gaulow, sauvé par mes soins,
+cette poursuite jusqu'à la mort... Malheureusement, il nous échappait et
+c'était Athanase qui mourait!...
+
+--Ceci est affreux! exprima Ivana en frissonnant. Il est mort... Il ne
+faut pas nous réjouir de cette mort-là! cela nous porterait malheur...
+Dis-moi bien comment il est mort!...
+
+--Eh! Ivana, je te l'ai déjà expliqué dans ma lettre... répondit
+Rouletabille en mentant ici, avec un grand sang-froid. Il est tombé devant
+nous dans un parti de Turcs qui l'a criblé de balles... Les Turcs, nous
+voyant, se sont enfuis, et nous sommes arrivés pour constater la mort de
+notre ami...
+
+--C'est cela qui est épouvantable, dit Ivana... Il est mort certainement
+en courant derrière son prisonnier et c'est nous qui sommes responsables
+de sa mort!
+
+--Je ne le pense point! exprima encore Rouletabille avec une effronterie
+grandissante, et je voudrais bien te rassurer tout à fait sur ce point.
+Athanase ne devait pas savoir que son prisonnier se fût enfui. Il revenait
+au camp quand il a été surpris par les Turcs. Voilà la vérité! Il est tout
+à fait superflu de te créer d'inutiles remords!... Et puis, entre nous,
+bien qu'il soit ton cousin, je te dirai que cet Athanase ne mérite point,
+en vérité, d'être pleuré. C'était un brave soldat, oui!... mais qui
+songeait surtout à ce que tu lui avais promis!... Toi-même, Ivana, ta
+personne ne lui était précieuse qu'autant qu'il pouvait espérer te
+revendiquer!
+
+--Comment cela, mon ami?...
+
+--Oh! il eût préféré te savoir morte plutôt que vivante en dehors de
+lui!... Ainsi, à la Karakoulé, tous ses actes prouvent qu'il pensait moins
+à ton salut qu'à lui-même, c'est-à-dire qu'à son succès en t'apportant
+Gaulow!... Avant de s'occuper de toi, il s'occupe de Gaulow!... Il ne
+pénètre dans le harem que pour frapper Gaulow, que pour emporter Gaulow,
+que pour mettre en sûreté Gaulow... et puis il revient pour te sauver!...
+après... mais trop tard parce que j'avais passé là avant
+lui!...
+
+--Mais c'est vrai, petit Zo, c'est absolument exact ce que tu racontes
+là!...
+
+--Comment si c'est vrai! c'est-à-dire que maintenant, quand je l'examine
+de près, je trouve sa conduite abominable...
+
+--Certes! elle n'était pas généreuse!... accorda Ivana.
+
+--Pas généreuse! Dis donc que ce joli monsieur te faisait chanter tout
+simplement avec ta promesse inconsidérée...
+
+--Oh! Zo!... Ne parle pas ainsi de ce malheureux garçon!
+
+--Pourquoi pas, je te prie?... Est-ce que tu l'aimais?... Est-ce que tu
+lui avais dit que tu l'aimais?...
+
+--Ça, jamais!
+
+--Et il savait bien que tu ne l'aimais pas!...
+
+--Il pouvait s'en douter...
+
+--S'en douter?... Il était parfaitement sûr que nous nous aimions tous les
+deux!... et c'est pour cela qu'il avait hâte avant tout de jeter cette
+tête entre nous deux!... Il savait bien que tu n'étais pas une femme à
+revenir sur ta parole, et il voulait, au prix de cette tête, t'avoir
+malgré toi! c'est-à-dire malgré ton amour pour un autre!... Aussi je ne te
+cacherai pas plus longtemps mon opinion: ton Athanase, il me dégoûte!...
+
+Cette déclaration sembla produire un excellent effet sur l'esprit d'Ivana.
+
+--Mon Dieu!... puisque nous ne sommes pour rien dans sa mort, fit-elle, ce
+que tu me dis là, petit Zo, me console un peu de l'avoir trompé et de lui
+avoir soustrait un prisonnier qui lui était plus précieux que moi-même!...
+
+XXVI
+
+LA DERNIÈRE AVENTURE DE M. KASBECK
+
+Bravo! s'écria Rouletabille... alors ne me parle plus jamais d'Athanase?...
+
+--Ni d'Athanase, ni de Gaulow, ni de Kasbeck, ni de personne!...
+
+--Aïe! fit Rouletabille... Je crains bien que nous ne parlions encore de
+ce Kasbeck.
+
+--Pourquoi?
+
+--Tu vas voir!...
+
+Et il se leva, après avoir déposé un chaste baiser sur le front de sa
+fiancée.
+
+--Il est 5 heures, dit-il très haut.
+
+Et il répéta: «Il est 5 heures... il est 5 heures...» sur un ton de plus
+en plus élevé.
+
+Alors la tapisserie se releva et l'eunuque qu'il avait déjà vu tout à
+l'heure, entr'ouvrit la porte devant le fantôme noir de Canendé hanoum. La
+princesse s'avança, et, froidement, dit à Rouletabille:
+
+--Je dois attendre Kasbeck.
+
+--Dans la lettre que je vous ai remise, répondit Rouletabille d'une voix
+ferme, il est dit que même si Kasbeck n'est pas ici à 5 heures, vous devez
+nous laisser partir!
+
+--C'est exact, répondit Canendé hanoum; mais avant-hier Kasbeck m'avait
+dit de ne rien faire de définitif avant de l'avoir revu. Du reste, il n'y
+a aucune raison pour qu'il ne vienne pas!...
+
+--Madame, répliqua Rouletabille, il se peut en effet qu'il vienne, et je
+crois en effet qu'il viendra. Mais vous n'ignorez pas que Kasbeck a pris
+certaines précautions contre moi: il pouvait craindre, en effet, qu'après
+être entré en possession de Mlle Vilitchkov, je livrasse le secret du
+trésor au gouvernement ou à quelque autre!... Et il a, pendant quelques
+jours, par précaution, puisé dedans... _Tout ce qu'il a pu prendre déjà a
+été apporté ici_; je le sais... Or voici ce que j'ai à vous dire: je ne
+suis pas moins prudent que Kasbeck et je pouvais craindre qu'après être
+entré en possession des trésors, le seigneur Kasbeck ne gardât Ivana.
+Aussi ai-je arrangé que quoi qu'il arrivât--même si Kasbeck n'était pas
+ici aujourd'hui à 5 heures--on me laisserait sortir d'ici avec Mlle
+Vilitchkov, qui devait être amenée chez vous (j'ignorais qu'elle y fût
+déjà). Madame, si, dans dix minutes je ne suis pas sorti d'ici, tout est
+perdu pour vous, car j'ai laissé un pli à mes amis, qui l'iront porter au
+gouvernement. On trouvera ici, je le sais, outre Mlle Vilitchkov et moi,
+les choses très précieuses auxquelles je faisais allusion tout à l'heure
+et auxquelles vous tenez certainement beaucoup, et sur l'origine
+desquelles j'aurai éclairé le gouvernement. Madame, comprenez bien qu'il
+faut nous laisser partir sans esclandre, sans quoi vous pouvez être sûre
+qu'un secours immédiat nous viendra du dehors et que tout cela fera
+beaucoup de bruit. Laissez-nous partir, et le dédain que j'ai montré de
+toutes ces richesses vous est un sûr garant que je saurai garder,
+relativement à ce que vous avez pris et à ce qui vous reste à prendre, le
+plus grand secret!... Madame, vous avez encore cinq minutes pour
+réfléchir...
+
+Canendé hanoum disparut.
+
+Les jeunes gens ne devaient plus revoir son funèbre tchartchaf... Cinq
+minutes ne s'étaient pas écoulées que le nègre venait les chercher, les
+remettait au cavas, lequel leur ouvrait la porte de la rue et les saluait
+fort honnêtement.
+
+Ils sautèrent dans la voiture, qui prit, au grand trot, le chemin de Péra.
+
+--Enfin!... enfin!... enfin!... soupirait Ivana, qui laissait aller sa
+jolie tête sur l'épaule de Rouletabille.
+
+Celui-ci lui dit:
+
+--Kasbeck ne pouvait pas venir, parce que Kasbeck est mort!...
+
+--Tu dis?
+
+--Écoute bien. Après avoir découvert la chambre des trésors, je ne suis
+plus descendu qu'une fois dans cette chambre avec Kasbeck, et après avoir
+pris de grandes précautions pour retrouver notre chemin. Les nuits
+suivantes, Kasbeck y descendait seul; mais je redoutais quelque accident
+et j'avais exigé que Canendé hanoum fût avertie qu'elle devrait remettre
+ta chère personne entre mes mains aujourd'hui à cinq heures, sans quoi je
+menaçais de tout dévoiler!... Hier même, prévoyant quelque funeste
+contretemps, je fis écrire par Kasbeck cette lettre que j'ai remise
+aujourd'hui à Canendé hanoum. Du reste, Kasbeck comprenait très bien mes
+craintes et ne fit aucune difficulté pour me donner cette «assurance» que
+je lui dictais: il était persuadé que je ne tenais qu'à toi!... Et c'est
+la vérité, tu le comprends!... Je n'ai pas gardé un morceau de tous ces
+trésors-là!... Le premier sac de joyaux que j'avais rapporté, je l'ai
+remis à Kasbeck le lendemain, pour lui prouver la réalité de mes
+recherches et de ma découverte! Ces richesses ne m'appartiennent pas!
+Elles appartiennent aux crimes qui les ont accumulées! Il m'eût semblé que
+si j'en détournais quoi que ce fût, elles nous porteraient malheur!... Eh
+bien, Ivana, c'est vrai que ces trésors portent malheur... Après avoir
+porté malheur à Abdul-Hamid et à Gaulow, ils viennent de causer la perte
+de Kasbeck!...
+
+«La Candeur et moi, cette nuit, près de la pièce d'eau, dans le jardin
+d'hiver, nous avons en vain attendu le retour de Kasbeck... Et comme il ne
+revenait pas, j'ai revêtu à mon tour l'habit de scaphandrier et je suis
+descendu dans la vasque. Là j'ai trouvé la vasque fermée, et la porte si
+bien close que l'on eût juré qu'il n'y avait pas de porte! Kasbeck était
+resté enfermé dans la chambre des trésors et avait dû, sans le savoir s'y
+enfermer lui-même!... Tu penses qu'Abdul-Hamid devait avoir un système de
+fermeture à l'intérieur comme il devait en avoir un à l'extérieur. Il
+devait pouvoir s'enfermer quand il était là-dedans pour qu'on ne vînt pas
+le déranger... Kasbeck a certainement fait jouer par hasard ce système de
+fermeture, peut-être en touchant à la porte qui tourne facilement sur ses
+gonds... Cette porte, Kasbeck n'a pas su la rouvrir... De sorte que, de
+même que Gaulow, le voilà enseveli là-dedans avec son secret, parmi tous
+les millions qui y restent encore!... Mais qu'as-tu, Ivana? Tu ne dis
+rien?... Ton silence m'effraye!...
+
+--Je suis en effet épouvantée, mon ami, de tous ces morts autour de notre
+bonheur! De tous ces morts _qu'il faut_ à notre bonheur! Oui, oui, petit
+Zo, fuyons! Rentrons à Paris! Tant que je serai ici, dans cette ville des
+Mille et Une Nuits, je craindrai de voir revenir toutes ces ombres! Qui me
+dit qu'à l'instant où je m'y attendrai le moins elles ne vont pas
+m'apparaître au coin de quelque rue, sur le seuil de la maison où tu me
+conduis! Qui me dit qu'elles ne vont pas me tendre la main pour descendre
+de voiture!
+
+--Ma pauvre petite Jeanne, tu délires! On ne rencontre plus les ombres de
+ceux qui sont morts, étouffés au fond des eaux!
+
+--Est-ce qu'on sait? Est-ce qu'on sait? Allons nous-en!...
+
+XXVII
+
+OÙ ROULETABILLE ET IVANA ONT QUELQUE RAISON DE CROIRE QU'ILS TOUCHENT
+ENFIN AU BONHEUR
+
+De Sofia, de Belgrade, de Constantinople, les correspondants de guerre
+avaient regagné leurs pénates. On croyait la grande lutte balkanique
+terminée. Et c'est quelques jours après la prise d'Andrinople que fut
+célébré, à Paris, le mariage de Rouletabille et d'Ivana Vilitchkov.
+
+On se rappelle de quelle solennité et de quel éclat furent entourées les
+cérémonies de cette exceptionnelle union.
+
+La direction de _l'Époque_ avait convoqué, pour ce grand jour, tout ce qui
+compte à Paris, dans le monde des lettres, de la politique et des arts.
+Les amis de Rouletabille, connus et inconnus, ceux qui avaient été mêlés
+directement aux aventures extraordinaires de son incroyable existence, et
+ceux qu'il s'était faits simplement par la sympathie universelle que
+dégageaient ses actions publiques au cours des événements qui ont occupé,
+ces dernières années, l'Europe et le monde, avaient tenu à apporter leurs
+voeux aux jeunes époux. C'est dire que le service d'ordre, commandé par M.
+le préfet de police en personne, fut des plus difficiles.
+
+Nous ne reviendrons point sur ces heures officielles dont les carnets
+mondains retracèrent les moindres détails, pendant huit jours.
+
+La colonie étrangère, surtout russe et balkanique naturellement, envoya
+des cadeaux qui ne furent pas les moins admirés d'un trousseau à la
+richesse duquel avaient voulu collaborer des personnages dont les noms
+sont célèbres depuis la publication du _Mystère de la chambre jaune_, du
+_Parfum de la Dame en noir_ et de _Rouletabille chez le tsar_. Le
+directeur de _l'Époque_ était le premier témoin de Rouletabille, le second
+était Sainclair, qui recueillit les premières pages du reporter. Le
+directeur de _l'Époque_ se fit l'interprète de tous à l'issue d'un lunch
+donné dans un des palaces des Champs-Elysées, où l'on s'écrasait en
+souhaitant aux époux un peu de bonheur et de tranquillité après tant de
+tribulations retentissantes!
+
+De la tranquillité: Rouletabille et Ivana ne demandaient que cela, et s'il
+n'avait tenu qu'à eux, certes! on aurait dérangé moins de monde, mais,
+comme dit l'autre, on est esclave de sa gloire, et Rouletabille, en ce
+jour mémorable où il n'aurait voulu voir autour de lui que sa mère,
+retenue en Amérique par les affaires de M. Darzac, et quelques amis
+intimes comme M. La Candeur, dut subir la tyrannie de sa jeune renommée.
+Même après le lunch, les époux ne purent partir. L'association des
+reporters parisiens offrait un dîner aux époux dans un grand restaurant de
+Bellevue, et Rouletabille comptait parmi ceux-là trop de camarades pour se
+soustraire à une aussi aimable contrainte. Seulement, il était entendu
+qu'à 9 heures au plus tard, les «mariés» pourraient s'esquiver à
+l'anglaise. Une auto les attendrait pour une randonnée dont ils n'avaient,
+bien entendu, donné l'itinéraire à personne.
+
+Donc, à 7 heures précises, Rouletabille et Ivana arrivaient à Bellevue:
+ils avaient demandé la permission de revêtir leur costume de voyage et ils
+avaient exigé que ce dîner d'amis fût dépourvu de toute cérémonie.
+Cependant la plupart des confrères avaient tenu, pour leur faire honneur,
+à arborer l'uniforme de grand gala, habit et toutes décorations dehors.
+
+--Ne te fâche pas, lui dit tout de suite La Candeur, qui avait sorti son
+Mérite agricole et qui reçut les jeunes époux sur le seuil du vestibule,
+avec toutes les grâces d'un réjoui maître d'hôtel. Ne te fâche pas, ils
+sont si contents.
+
+La Candeur offrit son bras à la mariée et la conduisit dans le salon où
+avait été dressé un couvert magnifique.
+
+Comme Rouletabille allait les suivre, un grand bruit de chevaux et de
+carrosse lui fit tourner la tête, et il ne put retenir une exclamation en
+reconnaissant dans le cocher, dont la livrée bleue galonnée et le chapeau
+à cocarde dorée produisaient le plus heureux effet, Tondor, le bienheureux
+Tondor, qui semblait au comble de ses voeux. Le sympathique Transylvain
+n'avait-il pas toujours rêvé de rouler _«carrousse»_ et de conduire par de
+longues guides des chevaux impétueux? Son mépris pour l'auto était si
+parfait qu'on n'avait jamais pu le décider à apprendre à conduire une
+mécanique qu'il trouvait d'une laideur déshonorante, qui «crevait», du
+reste, disait-il, trop souvent, et qui ne «piaffait» jamais!
+
+Curieusement, Rouletabille s'avança jusqu'au seuil, désireux de savoir à
+qui appartenait un si grandiose équipage.
+
+Quelle ne fut pas sa stupéfaction en en voyant descendre, après que le
+valet de pied qui se tenait à côté de Tondor se fût précipité pour en
+ouvrir la porte,. Vladimir, Vladimir Pétrovitch de Kiew!...
+
+Il se disposait à aller lui serrer la main quand il vit que Vladimir
+tendait la sienne à une grande dégingandée vieille dame, aux cheveux
+couleur de feu qu'il se rappelait parfaitement avoir vue dans les
+circonstances tragico-comiques qui avaient inauguré la série de ses
+aventures à Sofia.
+
+C'était tout simplement la princesse aux fameuses fourrures qui s'avançait
+au bras de Vladimir triomphant.
+
+--Rouletabille! s'écria Vladimir en lui montrant avec orgueil ce vieux
+singe couvert de bijoux, permettez-moi de vous présenter ma fiancée!...
+
+Rouletabille se pinça les lèvres pour ne pas rire et félicita chaudement
+les futurs époux... Tout de même quand la princesse eut fait son entrée
+dans la salle de gala, il retint Vladimir, dans le dessein de lui faire
+part un peu de son effarement, mais le jeune Slave ne le laissa point
+parler:
+
+--C'est tout ce que j'ai trouvé _pour sauver notre honneur!_ dit-il le
+plus sérieusement du monde: épouser ce vieux cacatoès! mais que ne
+ferais-je pas, Rouletabille, pour vous rendre service!
+
+--De quoi?... de quoi?... Eh! Vladimir Petrovitch de Kiew!... c'est pour
+me rendre service que tu épouses la vieille dame?
+
+--Mais parfaitement! _et pour sauver notre honneur!_
+
+--Dis donc un peu: tâche d'être poli et ne t'occupe pas de mon honneur,
+s'il te plaît... qu'est-ce que mon honneur a à faire dans ton mariage,
+es-tu capable de me le dire?
+
+--Tout de suite: la vieille dame est venue me réclamer ses 43.000
+francs!...
+
+--Hein?...
+
+--Eh! vous savez bien... les 43.000 francs de la fourrure!...
+
+--Oui, je me rappelle maintenant... mais, moi, ça ne me regarde pas cette
+histoire-là!... Ce n'est pas moi qui ai été la porter au «clou», sa
+fourrure!...
+
+--Oui, mais c'est vous qui avez donné l'argent à l'agha.
+
+--Possible!... mais cet argent je l'avais pris à La Candeur... je ne
+l'avais pas pris à la princesse, moi!...
+
+--Aussi, quand elle est venue me le réclamer, j'en ai d'abord parlé à La
+Candeur qui m'a dit:
+
+«--Je te défends d'en parler à Rouletabille, qui a autre chose à faire que
+de s'occuper de ta vieille bique... Si elle insiste, qu'il a ajouté, eh
+bien!... pour qu'elle nous fiche la paix, épouse-la!...»
+
+--Mais c'est très bien, cela, finit par approuver Rouletabille.
+
+--Alors, vous ne me méprisez pas?
+
+--Pas le moins du monde...
+
+--Vous comprenez, Rouletabille, combien ce serait dur pour moi d'être
+méprisé par vous, alors que c'est pour vous que je sacrifie en somme ma
+jeunesse et ma beauté...
+
+--Vous êtes un gentil garçon, Vladimir Pétrovitch... Est-ce que la
+princesse est encore très riche?...
+
+--Ah! monsieur!... elle me reconnaîtra un million, devant notaire...
+
+--Fichtre! un million!...
+
+--Pas un sou de moins; comme je lui ai dit: c'est à prendre ou à
+laisser...
+
+--Vous avez raison, Vladimir. Avec un million, on ne vit aux crochets de
+personne et vous pourrez repayer à la princesse une fourrure.
+
+--J'y avais pensé, monsieur... comme ça elle n'aura plus rien à dire!...
+
+--Quel âge a-t-elle?... demanda Rouletabille, un peu gêné.
+
+--Ah! devinez, pour voir...
+
+--Eh bien! mais dans les cinquante-cinq ans, répondit Rouletabille, qui
+voulait être aimable.
+
+--Vous n'y êtes pas, fit l'autre, vous n'y êtes pas du tout!... Peste!
+cinquante-cinq ans! Comme vous y allez!... Si elle avait cinquante-cinq
+ans, j'aurais certainement hésité _avant de me dévouer!_... proclama
+Vladimir.
+
+--Alors, elle n'a pas dépassé la cinquantaine?
+
+--De moins en moins... Rouletabille... vous y êtes de moins en moins!...
+elle en a soixante-deux!... avoua l'autre avec jubilation... Ah! j'ai
+voulu voir l'acte de naissance... Soixante-deux... c'est admirable!
+
+--Et peut-être une maladie de coeur! ajouta Rouletabille, qui avait enfin
+compris Vladimir et qui, un peu dégoûté, ne demandait qu'à changer de
+conversation.
+
+Et il allait s'échapper quand Vladimir le rappela:
+
+--Écoutez, Rouletabille... j'ai une proposition à vous faire... Dans un an,
+deux au plus... la vieille dame n'existera plus...
+
+--Saprelotte!... s'exclama Rouletabille, vous n'allez pas l'assassiner!
+
+--Pensez-vous? Non, c'est le docteur qui le lui a dit devant moi, un soir
+où elle avait un peu trop abusé de la vodka...
+
+--Ah! elle se s...
+
+--Si ce n'était que ça!... mais elle fume! elle fume!
+
+--La cigarette!... Ça n'est pas grave!...
+
+--Non, la pipe!...
+
+--La pipe!...
+
+--La pipe d'opium!... Et comment!...
+
+--Oui, elle n'en a plus pour longtemps...
+
+--Eh bien! elle me fait son héritier... et je me décide à fonder un
+journal... Voulez-vous être mon second?
+
+Rouletabille ne répondit pas, mais Vladimir vit qu'il le considérait d'un
+certain oeil... d'un oeil qui visait certainement son fond de culotte, et,
+prudent, se rappelant certain geste qui l'avait un peu humilié, et, ne
+voulant point que Tondor, dans toute sa splendeur, eût encore à rougir de
+lui, il s'éloigna tout doucement, à reculons...
+
+--Quel type! sourit Rouletabille.
+
+Et il alla rejoindre Ivana qui l'attendait avec impatience.
+
+XXVIII
+
+OÙ LA CANDEUR TROUVE QUE LA TERRE EST PETITE
+
+Le dîner fut des plus gais. Rouletabille très amoureux, se montrait
+cependant assez mélancolique, jetant de temps à autre un regard sur Ivana
+qui, elle, regardait l'heure sans en avoir l'air à la grande pendule de la
+cheminée... Quand leurs yeux se rencontraient, ils se souriaient doucement,
+ils se comprenaient: quel bonheur d'être seuls tout à l'heure!... dans
+cette auto qui les emporterait loin de tous et de tout, loin de ces
+souvenirs encore trop brûlants que La Candeur avec sa bonne humeur un peu
+rude, évoquait bravement, ne pouvant s'imaginer qu'il faisait souffrir ses
+amis quand il prononçait les noms de Gaulow, d'Athanase... Cependant, La
+Candeur et Vladimir ne s'arrêtaient pas... Ils se renvoyaient les
+histoires d'un bout à l'autre de la table... Te rappelles-tu?... Te
+souviens-tu?... Et dans le donjon?... Et quand nous n'avions plus rien à
+manger?... Quand ce pauvre Modeste a imaginé de faire une salade aux
+capucines!...
+
+--On avait tellement faim, s'écriait La Candeur, qu'on aurait bouffé
+l'escalier, sous prétexte qu'_il était en colimaçon!_...
+
+Enfin le repas se termina. Il y eut quelques speeches et l'on passa dans
+un autre salon où l'on devait servir le café et les liqueurs. Rouletabille
+avait rejoint Ivana.
+
+--Encore un peu de patience, lui disait-il, et dans dix minutes je te jure
+que nous filons à l'anglaise. Je vais voir si l'auto est là.
+
+Il la quitta et, faisant un signe à La Candeur, se glissa dans le
+vestibule. Ils n'avaient pas fait deux pas qu'ils se heurtaient à un
+personnage dont la vue leur fit pousser une sourde exclamation.
+
+Là, devant eux, se courbant en une attitude des plus correctes, dans son
+habit de suisse d'hôtel et la casquette à la main, ils reconnurent M.
+Priski!
+
+Tous deux restèrent comme médusés par cette étrange apparition.
+
+Que faisait M. Priski dans cet hôtel de Bellevue? Par quel hasard, à peine
+croyable, l'ancien majordome de la Karakoulé se trouvait-il si à point
+pour saluer Rouletabille en un jour comme celui-ci?
+
+La présence de M. Priski leur rappelait à tous deux des heures si
+difficiles qu'ils ne pouvaient le considérer sans une émotion qui touchait
+de bien près à l'angoisse, sans compter que chaque fois que M. Priski leur
+était apparu, l'événement ne leur avait pas porté bonheur. Il était comme
+l'envoyé du destin, comme un lugubre messager, en dépit de ses bonnes
+paroles et de son sourire éternel, annonciateur de catastrophes.
+
+Rouletabille était devenu tout pâle et ce fut La Candeur qui retrouva le
+premier son sang-froid pour demander à M. Priski ce qu'il faisait là et ce
+qu'il leur voulait.
+
+--Ce que je veux? répondit M. Priski, avec sa mine la plus gracieuse, ce
+que je veux? mais vous présenter mes hommages et mes souhaits de bonheur,
+mon cher monsieur Rouletabille! Et croyez bien que je regrette de n'avoir
+pu aller à la cérémonie ce matin, mais le patron m'avait envoyé en course
+dans les environs; je ne fais que rentrer et je constate que j'ai bien
+fait de me hâter puisque vous voilà sur votre départ! L'auto est là,
+monsieur Rouletabille... Le chauffeur fait son plein d'essence et m'a dit
+qu'il serait prêt dans dix minutes...
+
+--Pardon! fit entendre Rouletabille d'une voix encore troublée, pardon,
+monsieur Priski, mais vous n'êtes donc plus moine au mont Athos?
+
+--Hélas! hélas! je ne l'ai jamais été, oui, c'est un bonheur qui m'a été
+refusé. Et je vous avouerai que je n'ai guère été heureux depuis que vous
+m'avez quitté si brusquement à Dédéagatch...
+
+D'abord je ne retrouvai point mon cheval et comme on refusait de me
+laisser monter en chemin de fer, vous voyez d'ici toutes les difficultés
+qu'il me fallut surmonter avant d'arriver à Salonique. Quand j'y parvins,
+j'appris que le seigneur Kasbeck s'était embarqué pour Constantinople avec
+le sultan déchu. Comme je ne pouvais entrer au couvent sans la somme qu'il
+m'avait promis de me verser, j'attendis l'occasion d'aller le rejoindre à
+Constantinople, occasion qui ne se présenta que trois semaines plus tard
+par le truchement d'un pilote des Dardanelles qui était mon ami et qui
+venait d'être engagé par le commandant d'un stationnaire austro-hongrois,
+lequel quittait Salonique pour le Bosphore.
+
+--Tout cela ne nous explique pas, fit Rouletabille impatienté, comment
+vous vous trouvez à Paris?...
+
+--Monsieur, c'est bien simple. A Constantinople, je n'ai pas pu retrouver
+le seigneur Kasbeck. On l'y avait bien vu, mais il avait tout à coup
+disparu sans que quiconque pût dire comment ni où...
+
+--Alors?...
+
+--Alors j'essayai de me placer à Constantinople, mais en vain.
+
+--Évidemment!... conclut tout de suite La Candeur, qui assistait avec
+peine à l'angoisse de Rouletabille... Évidemment il n'y a rien à faire
+dans ce pays en ce moment-ci... M. Priski s'en est rendu compte et M.
+Priski est venu se placer à Paris!...
+
+--Tout simplement! dit M. Priski.
+
+--Tout cela est bien naturel! ajouta La Candeur en se tournant du côté de
+Rouletabille, et tu as tort de te mettre dans des états pareils, mais, mon
+Dieu! que la terre est petite!... Et vous êtes content de votre nouvelle
+place, monsieur Priski?
+
+--Mais pas mécontent, monsieur de Rothschild... pas mécontent du tout...
+Évidemment, ça n'est pas le même genre qu'à l'_Hôtel des Étrangers_...
+mais il y a à faire tout de même, vous savez. A propos de l'Hôtel des
+Étrangers, vous savez qui j'ai revu à Constantinople?
+
+--Non, mais ça nous est égal, fit La Candeur en entraînant Rouletabille.
+
+Mais l'autre leur jeta:
+
+--J'ai revu Kara-Selim!...
+
+Rouletabille et La Candeur s'arrêtèrent comme foudroyés...
+
+La Candeur tourna enfin la tête et dit:
+
+--T'as revu Gaulow?... toi?... tu blagues!...
+
+Infiniment flatté d'être tutoyé par M. de Rothschild, M. Priski s'avança,
+la mine rayonnante:
+
+--J'ai revu Kara-Selim, comme je vous vois, monsieur!... et fort bien
+portant, ma foi!... Ah! cette fois vous n'allez pas encore me dire que
+vous l'avez vu mort! Du reste, il ne m'a pas caché, que c'est vous qui
+l'avez arraché des mains du cruel Athanase Khetew et je dois dire qu'il en
+était encore tout surpris!...
+
+--Tu n'as pas pu voir Kara-Selim à Constantinople, fit Rouletabille plus
+pâle que jamais, si tu n'as quitté Salonique que trois semaines après le
+départ de Kasbeck, c'est-à-dire si tu n'es arrivé à Constantinople que
+lorsque nous en étions partis...
+
+--Eh! monsieur, je l'ai vu si bien qu'il a voulu me reprendre à son
+service... il était assez embarrassé dans le moment, se trouvant séparé de
+tous ses serviteurs... Il n'avait retrouvé à Constantinople que Stefo le
+Dalmate presque guéri de ses blessures et ça avait été bientôt pour le
+perdre... et, ma foi, dans une aventure assez sombre que je parvins à me
+faire conter et qui me détourna, tout à fait, de reprendre du service chez
+lui... Il s'agissait de certaines recherches à faire sous le _Bosphore_...
+dans le plus grand secret... Il s'agissait aussi d'endosser un bien vilain
+appareil qui m'apparut redoutable et que Kara-Selim venait de recevoir de
+Londres... une espèce de scaphandre... vous voyez d'ici quel métier on me
+proposait. «Tu n'as pas besoin d'avoir peur, me disait Kara-Selim; je
+descendrai sous l'eau toujours avec toi... je te défends même d'y aller
+sans moi; c'est pour avoir voulu aller se promener sans moi sous le
+Bosphore que Stefo le Dalmate est mort et qu'on ne l'a plus jamais
+revu...»
+
+M. Priski n'en dit pas plus long, car il s'aperçut que Rouletabille était
+devenu d'une pâleur de cire et il crut que le jeune homme allait se
+trouver mal!...
+
+--Vite! une carafe d'eau! commanda La Candeur. M. Priski se sauva.
+
+--Remets-toi, dit la Candeur, tu es pâle comme un mort. Si ta femme te
+voit comme ça, elle sera effrayée...
+
+--Gaulow est encore vivant! fit Rouletabille dans un souffle.
+
+--Mais, moi, je crois que Priski a voulu nous conter une histoire pour
+nous faire rire... Il est souvent farceur, ce bonhomme-là!...
+
+--Non! non! il dit vrai... tous les détails sont précis!... Et puis,
+comment connaîtrait-il l'évasion de Gaulow si Gaulow ne la lui avait
+racontée lui-même?...
+
+--C'est exact, mais alors, tu ne l'as pas tué?...
+
+--J'ai tué un homme qui était dans un scaphandre et j'ai cru que c'était
+Gaulow parce que nous avions vu descendre Gaulow dans un scaphandre
+quelques instants auparavant! Un autre était sans doute descendu avant lui,
+que nous n'avions pas vu et qu'il allait peut-être surveiller lui-même
+tandis que nous le surveillions, nous! C'est cet autre que j'aurai
+rencontré...
+
+--Stefo le Dalmate!... fit La Candeur.
+
+--Sans doute Stefo le Dalmate... tu as entendu ce qu'a dit Priski!... Tout
+cela est affreux! surtout qu'Ivana ignore tout...
+
+A ce moment, tous réclamant Rouletabille, on vint le chercher et on rentra
+dans le salon. Ivana s'aperçut immédiatement de l'état pitoyable dans
+lequel il se trouvait.
+
+La Candeur dit rapidement à son ami: «Surtout, toi, calme-toi! Après tout,
+qu'est-ce que ça peut te faire maintenant, Gaulow? Parce qu'il a épousé, à
+la Karakoulé...
+
+--Tais-toi donc!...
+
+--Eh! un mariage dans ces conditions-là, mon vieux, ça ne compte pas!...
+surtout un mariage musulman!...
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Ivana, tout de suite inquiète.
+
+--Mais rien, ma chérie, murmura Rouletabille... il faisait si chaud dans
+cette salle... j'admire que tu sois plus brave que moi.
+
+--Tous ces jeunes gens sont si gentils. Ils t'aiment comme un frère, petit
+Zo.
+
+--Moi aussi, je les aime bien, va... mais qu'est-ce que c'est ça?...
+demanda le reporter en voyant un groupe se dirigeant vers une table dans
+une attitude assez mystérieuse...
+
+Depuis qu'il avait vu M. Priski et qu'il l'avait entendu, tout était pour
+lui l'occasion d'un émoi nouveau... Au fond de la salle, il y avait une
+dizaine de jeunes gens qui paraissaient porter quelque chose et le bruit
+courait de bouche en bouche: «Une surprise!... Une surprise!...»
+
+--Quelle surprise?...
+
+Rouletabille n'aimait pas beaucoup les surprises... Et il allait se rendre
+compte de ce qui se passait, suivi d'Ivana, quand La Candeur accourut en
+levant les bras:
+
+--Ça c'est épatant!... s'écriait-il, _le coffret byzantin!_...
+
+--Le coffret byzantin! s'écria Ivana... Est-ce bien possible?... Et elle
+claqua joyeusement des mains:
+
+--Oh! oui, c'est une surprise!... une bonne surprise! c'est toi qui me
+l'as faite, petit Zo?...
+
+--Non! répondit Rouletabille... dont la vie sembla à nouveau suspendue,
+non, Ivana, ce n'est pas moi qui t'ai fait cette surprise-là...
+
+Et il s'avança avec courage, domptant la peur qui galopait déjà en lui,
+sans qu'il pût bien en connaître la cause; mais il sentait venir une
+catastrophe...
+
+La Candeur s'aperçut de ce trouble.
+
+--Ne t'effraye pas, lui dit-il, c'est certainement le père Priski qui a
+voulu te faire son cadeau de noces... Tu te rappelles que nous avions
+laissé le coffret à Kirk-Kilissé au moment de notre brusque départ!... Il
+n'y a pas de quoi s'épouvanter... J'ai ouvert le coffret... il est plein
+de fleurs...
+
+--Ah! murmura Rouletabille, qui recommençait à respirer... oui, ce doit
+être Priski... suis-je bête?...
+
+--Sûr! fit La Candeur... Venez, madame, continua La Candeur en entraînant
+Ivana... c'est un ami inconnu qui vous envoie des fleurs dans le coffret
+byzantin et elles sont magnifiques, ces fleurs!...
+
+Ils s'avancèrent tous trois et se trouvèrent en face du coffret que l'on
+avait placé sur une table. Le couvercle en était soulevé et les
+magnifiques roses blanches dont il débordait embaumaient déjà toute la
+salle.
+
+--Ce qu'il y en a!... fit La Candeur... ce qu'il y en a!...
+
+--Et sont-elles belles! dit Ivana en les prenant à poignées, et en
+plongeant ses beaux bras dans la moisson parfumée...
+
+--Tiens!... fit-elle tout à coup, je sens quelque chose? qu'est-ce qu'il y
+a là?
+
+Et elle retira vivement sa main.
+
+--Quoi? demanda Rouletabille, quoi?
+
+Mais La Candeur avait déjà mis la main dans le coffret et en retirait un
+sac superbe et très riche comme on en voit chez les grands confiseurs aux
+temps de Noël et des fêtes...
+
+--Des bonbons!... jeta-t-il... des bonbons de chez Poissier!...
+
+Il allait dénouer lui-même les cordons du sac, quand Ivana le réclama. Il
+le lui remit et elle y plongea une main qu'elle ôta aussitôt en jetant un
+cri affreux...
+
+Des clameurs d'horreur firent alors retentir la salle...
+
+Aux doigts d'Ivana était emmêlée une chevelure... et elle secouait cette
+chevelure sans pouvoir s'en défaire!... Et la chevelure sortit tout
+entière du sac avec la tête!... une tête hideuse, sanglante, au cou en
+lambeaux, aux yeux vitreux grands ouverts sur l'épouvante
+universelle...
+
+--La tête de Gaulow! hurla La Candeur.
+
+--La tête de Gaulow! soupira Vladimir...
+
+--La tête de Gaulow! râla Rouletabille...
+
+--La tête de Gaulow! répéta la voix défaillante d'Ivana...
+
+Et ils roulèrent dans les bras de leurs plus proches amis... cependant que
+les femmes, en poussant des cris insensés, s'enfuyaient...
+
+XXIX
+
+LES JOIES DE LA NOCE INTERROMPUES
+
+Dans le logement du concierge, La Candeur et Vladimir, remis un peu de
+leur terrible émoi, faisaient subir un sérieux interrogatoire à M. Priski
+et au groom.
+
+Rouletabille était resté près d'Ivana qui avait perdu ses sens.
+
+M. Priski, encore sous le coup de la furieuse bousculade que lui avait
+imposée La Candeur et tout étonné d'être sorti vivant de sa terrible
+poigne, s'appliquait autant que possible, par ses réponses, à ne point
+déchaîner à nouveau la colère du bon géant.
+
+Et il disait tout ce qu'il savait. C'était lui, en effet, qui avait
+rapporté de Kirk-Kilissé le coffret byzantin abandonné dans le kiosque par
+Rouletabille et Ivana dans le brouhaha de leur rapide départ pour
+Stara-Zagora, où les attendait le général Stanislawoff.
+
+Devenu premier concierge à l'hôtel de Bellevue, M. Priski s'était servi de
+cette précieuse malle comme d'un coffre particulier dans lequel il
+enfermait les objets que lui confiaient les voyageurs, et plus d'un qui
+était entré dans son logement avait admiré le vieux travail et les
+curieuses peintures du fameux coffret byzantin; plus d'un aussi avait
+voulu le lui acheter, mais personne n'y avait encore mis le prix jusqu'à
+ce jour-ci, justement où M. Priski l'avait vendu.
+
+Cette vente s'était faite dans des conditions assez spéciales et pendant
+que M. Priski n'était pas là, par l'entremise du groom qui remplaçait M.
+Priski, envoyé en course, par son patron.
+
+Le groom avait vu arriver, vers deux heures de l'après-midi, en auto, deux
+individus de mise correcte qui s'étaient enquis tout de suite du dîner
+offert par les reporters à Joseph Rouletabille. Le groom leur avait fourni
+tous les détails qu'ils lui avaient demandés sur l'heure, sur le service
+et leur avait fait même visiter les salons où la petite fête devait se
+passer.
+
+C'est en sortant et dans le moment qu'ils se disposaient à repartir que
+les deux voyageurs étaient entrés, pour se faire donner un coup de brosse,
+dans le logement du concierge et que, là, ils avaient remarqué le coffret
+byzantin.
+
+Ils avaient montré un grand étonnement de trouver cet objet en cet endroit,
+et le groom se mit à leur expliquer que c'était un coffret bulgare
+rapporté de Sofia par le concierge, qui était un homme de par là-bas. Ils
+avaient demandé tout de suite à l'acheter. Le groom avait répondu que le
+concierge en voulait 500 francs.
+
+--Les voilà! avait dit l'un des deux hommes, mais je le veux tout de suite,
+c'est pour faire une surprise justement à notre ami Rouletabille.
+
+Là-dessus, le groom qui savait où l'on avait envoyé M. Priski, lui avait
+téléphoné et M. Priski avait répondu que l'on pouvait emporter tout de
+suite le coffret si l'on versait immédiatement les 500 francs!
+
+Les interrogatoires de M. Priski et du groom se complétaient si bien l'un
+par l'autre, que La Candeur et Vladimir ne doutèrent point de leur récit.
+
+--C'est dommage, exprima Vladimir, que M. Priski n'ait pas été là, sans
+quoi il eût pu nous dire comment ces hommes avaient le nez fait!.. Je me
+rappelle très bien le nez d'Athanase, moi!
+
+--Athanase! s'écria La Candeur. Tu es fou, Vladimir!... J'ai tué Athanase
+de ma propre main et je ne crois point qu'il ressuscitera, celui-là!...
+
+--Euh!... fit Vladimir... je ne l'ai pas vu mort, moi! et tout cela sent
+si bien l'Athanase!... qui donc aurait eu la délicatesse, si Athanase
+n'est vraiment plus de ce monde, de nous envoyer la tête de Gaulow au
+dessert, _la tête de Gaulow qui devait être le prix du mariage d'Athanase
+avec Ivana Vilitchkov?_...
+
+Les deux reporters étaient maintenant au courant des conditions du mariage
+de Rouletabille, et celui-ci avait eu l'occasion de leur expliquer, depuis
+Constantinople, ce qui était toujours resté un peu obscurpour eux... Ils
+savaient maintenant pourquoi Athanase avait tant poursuivi Gaulow et
+pourquoi Gaulow avait été relâché par Rouletabille... Aussi Vladimir
+était-il beaucoup moins tranquille que La Candeur, car lui, n'avait pas vu
+Athanase mort!... Il insistait auprès du groom pour qu'il lui fît une
+description très nette des deux voyageurs, mais hélas! cette description
+restait floue et il était difficile d'en conclure quelque chose. Le groom
+avait pris les visiteurs pour des journalistes, amis du marié. Une chose
+cependant l'avait intrigué, _c'est que ces deux hommes, dont l'un
+paraissait fort agité, exprimaient assez souvent le regret d'avoir éprouvé
+pendant le voyage un retard de quelques heures, à cause d'une panne dont
+ils parlaient avec fureur! Ils semblaient regretter par-dessus tout de
+n'être pas arrivés avant la noce!_
+
+--Tu vois! fit Vladimir en emmenant La Candeur... tu vois!... Ça ne fait
+pas de doute!... Nous avons affaire à Athanase!... Athanase voulait
+arriver _avec la tête, avant le mariage, pour empêcher le mariage!_
+
+--Ah! tu me rends malade avec ton Athanase!... répliqua La Candeur qui
+tenait à son mort.
+
+Mais Rouletabille, dont la figure défaite faisait mal à voir, survint sur
+ces entrefaites. Il s'était arraché des bras d'Ivana pour venir interroger
+Priski.
+
+Les deux reporters répétèrent à Rouletabille tout ce qu'ils savaient.
+
+Et Rouletabille fut de l'avis de Vladimir: on avait affaire a Athanase! Il
+était tout à fait inutile de perdre son temps. Athanase était arrivé en
+retard, _mais il avait livré la tête de Gaulow tout de même!_...
+
+Et maintenant, qu'est-ce qu'il leur préparait?...
+
+Il fallait fuir! fuir sans perdre une seconde!
+
+Ivana, s'étant libérée brutalement des femmes qui l'accablaient de leurs
+soins, accourait à son tour. Mais Rouletabille avait fait signe aux deux
+reporters et tous deux protestèrent quand la jeune femme laissa tomber le
+nom d'Athanase.
+
+Athanase était mort!... bien mort!
+
+Malheureusement, à ce moment critique, La Candeur, pour finir de rassurer
+_Madame Rouletabille_, eut le tort d'ajouter.
+
+--Je le sais mieux que personne, allez, madame!... C'est moi qui l'ai
+tué!...
+
+Ivana regarda La Candeur comme une folle et puis, sans rien dire, se serra
+en frissonnant contre Rouletabille, qui eût bien giflé La Candeur s'il en
+avait eu le temps; mais il estima qu'il était plus pressant de prendre
+Ivana dans ses bras et de la transporter dans l'auto, qui démarra aussitôt,
+saluée par les gestes obséquieux de M. Priski et par les protestations de
+dévouement de La Candeur et de Vladimir! Elle partit à toute allure, dans
+la nuit, pour un pays inconnu, où les jeunes mariés espéraient bien ne pas
+rencontrer Athanase.
+
+En attendant, son ombre les poursuivait et ils ne pensaient qu'à lui.
+
+XXX
+
+NUIT DE NOCE SUR LA CÔTE D'AZUR
+
+Dans l'auto qui les emportait Ivana exprimait sa terreur en phrases
+hachées, haletantes, où courait le remords d'un crime accompli par La
+Candeur, c'est-à-dire par eux, c'est-à-dire par elle!
+
+Rouletabille lui avait menti: ce n'étaient point les Turcs qui avaient tué
+Athanase, mais eux, eux, ses amis, ses frères, elle, sa soeur d'armes...
+C'est en vain que le petit Zo lui expliquait qu'Athanase avait commencé
+par frapper et que La Candeur avait dû se défendre... Elle répondait
+invariablement que c'étaient eux, eux, Rouletabille et elle, Ivana qui,
+par le bras de La Candeur, avaient assassiné Athanase!
+
+Une telle infamie leur porterait malheur... et leur mariage était
+certainement maudit puisque la vengeance du mort commençait, et que deux
+amis d'Athanase s'en étaient, de toute évidence, chargés... Et elle
+claquait des dents en revoyant la tête... l'horrible tête qu'elle avait
+sortie du coffret byzantin!
+
+Rouletabille la câlinait, essayait de la réchauffer, de l'attendrir,
+espérait des larmes qui l'eussent peut-être soulagée et épuisait toutes
+les ressources de sa dialectique à démolir le monument d'épouvante
+qu'Ivana dressait sur le seuil de leur bonheur...
+
+Pour lui, osait-il affirmer avec une audace incomparable, cette tête avait
+été envoyée par un ami de la famille Vilitchkof qui savait avec quelle
+joie, le jour de son mariage, Ivana apprendrait ainsi que ses malheureux
+parents avaient été vengés... C'étaient là des cadeaux assez ordinaires
+qui se faisaient en Bulgarie...
+
+--Et moi, répondait-elle, sans que cessât cet affreux tremblement nerveux
+qui l'avait prise devant la tête de Gaulow, et moi, je te dis que c'est
+Athanase qui nous poursuit par delà la tombe... A moins, à moins encore
+qu'Athanase ne soit pas mort!...
+
+--Tu as entendu La Candeur, Ivana... Tondor l'accompagnait... Tous deux
+ont vu son cadavre troué de balles...
+
+--Troué de balles! c'est affreux!... et puis on dit ça!... on croit ça!...
+Des balles! Mais cette guerre a vu des corps percés de cinquante balles et
+que l'on a crus morts cinquante fois et qui vivent!... qui vivent!
+Athanase n'est pas mort!... et _il va venir me réclamer!_... Mais tu me
+garderas, dis, petit Zo?... tu me garderas!...
+
+Elle éclata en sanglots, cependant que ses bras nerveux étreignaient le
+pauvre jeune homme dont le visage fut inondé de ses larmes. Cela la calma,
+la sauva peut-être de la folie, au moment même où l'auto s'arrêtait à la
+gare de Lyon.
+
+--Mais où allons-nous? demanda-t-elle à travers ses pleurs.
+
+--Dans un endroit où nous serons tout seuls, tout seuls.
+
+--Oh! oui, oui!...
+
+--Pendant qu'on nous croit en train de faire de la vitesse sur toutes les
+routes de France, nous serons enfermés dans un paradis... Veux-tu,
+Ivana?...
+
+--Oh! oui, oui!...
+
+Elle se jeta hors de la voiture. Le chauffeur et l'auto devaient continuer,
+eux, à courir, courir sur les routes... tandis que les deux jeunes gens
+étaient dans le train qui les descendrait le lendemain à Menton.
+
+Ils avaient sauté à tout hasard dans un rapide, dans lequel ils ne purent
+trouver que deux places de première: toutes les couchettes du «sleeping»,
+tous les fauteuils-lits avaient été retenus à l'avance. Mais ils étaient
+heureux d'être dans la foule anonyme, au milieu de braves voyageurs qui
+les regardaient sans hostilité. Et bientôt Ivana, épuisée, s'était
+endormie sur l'épaule de son jeune époux.
+
+Rouletabille conduisait Ivana près de Menton, sur la côte enchantée de
+Garavan, dans les jardins qu'au temps de _la Dame en noir_ habitaient les
+mystérieux hôtes du prince Galitch. Il y avait là une villa au milieu des
+jardins suspendus, des terrasses fleuries, une villa aux balcons embaumés
+que le prince, avec qui Rouletabille avait fait la paix depuis son voyage
+en Russie, avait mis à la disposition du nouveau ménage.
+
+Il en avait donné les clefs à Rouletabille, à Paris, quelques jours avant
+les noces.
+
+--Vous serez là-bas comme chez vous, lui avait-il dit, et mieux que
+n'importe où, car vous ne connaîtrez point d'importuns. Les domestiques,
+de bonnes gens du pays, couchent en mon absence hors de la propriété et ne
+viennent qu'à 9 heures du matin et s'en iront sur un signe de vous. C'est
+le paradis pour Adam et Ève. Ne le refusez pas.
+
+Rouletabille avait accepté, ayant déjà pu apprécier en un autre temps la
+splendeur de ce jardin des Hespérides sur la rive d'Azur, à quelques pas
+de la frontière italienne et du château d'Hercule! terre qui évoquait pour
+lui tant de souvenirs!... terre où il avait connu sa mère et où
+aujourd'hui il allait aimer sa jeune épouse...
+
+Un soleil radieux éclairait les jardins de Babylone quand les jeunes gens
+y pénétrèrent. Ils y rencontrèrent tout de suite le jardinier, qu'ils
+renvoyèrent; celui-ci, qui était prévenu, disparut. Et ils se promenèrent
+le reste de la journée dans cet enchantement et dans cette merveilleuse
+solitude qu'ils peuplèrent de baisers.
+
+Le prince Galitch avait tout fait préparer pour leur arrivée et ils
+n'eurent qu'à ouvrir les armoires pour y trouver les éléments d'une
+dînette qui les amena jusqu'à la tombée du soir.
+
+Et puis, ce fut la nuit, une nuit de clair de lune magique qui captiva
+Rouletabille. Il prit Ivana doucement par la taille et voulut l'entraîner
+dans les rayons de lune...
+
+--Viens! viens nous promener dans les rayons de lune!...
+
+Mais si le jardin n'avait pas fait peur à la jeune fille pendant l'éclat
+du jour, elle recula devant lui en frissonnant dès qu'elle l'aperçut
+baigné de la clarté froide de l'astre des nuits.
+
+Elle détourna les yeux devant les gestes étranges des arbres, comme devant
+autant de fantômes, et toutes ses terreurs la reprirent.
+
+--Ferme bien la porte... ferme toutes les portes... et toutes les
+fenêtres... et tout! tout!... _pour qu'il ne revienne pas!_ lui dit-elle.
+
+Il la gronda, lui rappelant qu'elle lui avait promis d'être raisonnable et
+de ne plus penser à lui:
+
+--Il ne reviendra plus si tu ne penses plus à lui!
+
+Elle ne lui répondit pas et alla se réfugier au fond d'une grande chambre,
+au premier étage, dont elle alluma toutes les lumières, ce qui la rassura
+un peu. Quand il la rejoignit, il la trouva entourée de flambeaux.
+
+--Quelle illumination! dit-il en souriant...
+
+--As-tu bien tout fermé?...
+
+--Oui, ma pauvre chérie, mais que crains-tu? Je te jure que nous n'aurons
+rien à craindre, jamais, tant que nous nous aimerons!...
+
+Et il l'embrassa plus tendrement encore qu'il ne l'avait jamais fait.
+Alors, elle rougit, et glissant, tremblante, entre ses mains, elle alla
+cacher cette rougeur dans une pièce où il y avait moins de lumière. Or,
+comme il cherchait son ombre dans l'ombre, il entendit un gémissement
+rauque et l'aperçut tout à coup dressée contre une fenêtre, avec une
+figure d'indicible effroi, sous la lune.
+
+--Ivana!...
+
+--Là!... Là!... lui souffla-t-elle; _lui!... lui!_...
+
+Et elle quitta la fenêtre avec épouvante. Il y courut à son tour et ne vit
+qu'une grande clairière, au centre de laquelle il y avait un banc de
+pierre.
+
+--Mais il n'y a rien, Ivana! Rien que le banc de pierre... Viens vite, je
+t'en conjure... Viens avec moi voir le banc de pierre...
+
+Elle claquait des dents:
+
+--Je te dis que je l'ai vu; je l'ai bien reconnu... Il regardait du côté
+de la chambre où j'ai allumé tant de flambeaux!... Je te dis que c'est
+lui!...lui ou son fantôme!...
+
+Elle consentit à se glisser encore jusqu'à la fenêtre appuyée à son bras.
+Elle espérait, comme lui, avoir été victime d'une hallucination... et elle
+regarda encore?... et elle ne vit rien... que le banc de pierre.
+
+--Tu vois, ma chérie, tu vois qu'il n'y a rien...
+
+--Il est parti... mais il reviendra peut-être...
+
+--C'est toi, Ivana qui le fait revenir dans ta pensée malade...
+
+--Après tout, fit-elle, c'est bien possible, mais je ne veux pas rester
+dans l'obscurité...
+
+Elle tremblait tellement qu'il la ramena dans la chambre aux lumières et
+comme il voulait lui fermer la bouche avec des baisers, elle l'écarta
+doucement pour lui parler d'Athanase... Il était consterné...
+
+Elle lui disait qu'elle ne redoutait point les fantômes, mais qu'il
+fallait craindre Athanase vivant!
+
+--Que ferais-tu, petit Zo, s'il revenait ici, vivant? s'il venait
+réellement sur le banc de pierre?...
+
+--J'irais lui demander ce qu'il nous veut! répondit Rouletabille.
+
+Mue par un pressentiment sinistre, elle retourna à la fenêtre de la
+chambre obscure d'où l'on apercevait le banc de pierre et regarda, au
+dehors, dans la clarté lunaire. Mais elle poussa encore le cri de tout à
+l'heure!...
+
+--Lui! lui!... viens! viens!... c'est lui!...
+
+Il bondit près d'elle et tous deux s'étreignirent, s'accrochant l'un à
+l'autre... tous deux, le voyaient, le reconnaissaient: Athanase assis sur
+le banc de pierre dans une immobilité de pierre!
+
+La sueur coulait en gouttes glacées sur leurs fronts hantés de folie.
+
+--C'est une hallucination!... murmura Rouletabille... il ne remue pas...
+est-ce que tu le vois remuer toi?... cela n'a rien à faire avec un
+homme... c'est une image de notre cerveau... Ivana! nous avons trop
+peur... toujours la même peur... et nous avons la même hallucination...
+
+--Tiens! fit-elle, d'une voix de rêve, il a levé la tête...
+
+--Oui, oui, je l'ai vu!... Ah! c'est lui! c'est lui...
+
+--Tu vois bien que c'est lui!...
+
+Rouletabille, sûr de ne plus avoir affaire à un affreux cauchemar, s'était
+ressaisi. Il alla chercher le revolver qu'à l'insu d'Ivana il avait glissé
+dans un tiroir et l'arma.
+
+--Que vas-tu faire? lui demanda-t-elle déjà impressionnée par sa
+résolution et presque aussi résolue que lui.
+
+--Je te l'ai dit: aller lui demander ce qu'il nous veut!
+
+--Je descends avec toi!
+
+--Si tu veux, ma chérie... Aussi bien, il vaut mieux ne plus nous quitter
+quoi qu'il arrive...
+
+--Jamais! fit-elle, et, aussi brave que lui, elle lui prit la main. Ils
+descendirent ainsi l'escalier, poussèrent doucement, lentement, les
+verrous de la porte qui se trouvait juste en face de la clairière au banc
+de pierre et, d'un même geste, tous deux ouvrirent cette porte.
+
+XXXI
+
+DERNIER CHAPITRE OÙ IL EST DÉMONTRÉ QUE UN ET UN FONT UN!
+
+Il n'y avait plus personne sur le banc de pierre...
+
+Alors Rouletabille appela fort dans la nuit:
+
+--Athanase!...
+
+Et Ivana appela: «Athan...!» mais sa voix se brisa.
+
+Rien ne leur répondit qu'un lointain écho; mais ils voulaient être forts,
+et toujours en se tenant par la main, ils s'avancèrent jusqu'au banc de
+pierre, ils en firent le tour, ils écoutèrent un instant le frisson des
+feuilles et des branches, puis Rouletabille dit:
+
+--C'est le vent!...
+
+Ivana répéta plus bas: «C'est le vent!» et ils rentrèrent dans la villa en
+tournant la tête à chaque pas pour voir ce qui se passait derrière eux,
+mais il ne se passait rien qu'un peu de frisson de vent!...
+
+La porte refermée, ils regagnèrent les chambres du premier étage,
+retournèrent à la fenêtre et eurent encore le cri de leur peur!...
+Athanase était revenu sur le banc de pierre!
+
+Alors Ivana se laissa aller tout à fait à une épouvante galopante... Elle
+cria, comme une folle, comme une vraie démente.
+
+--Sauvons-nous! Sauvons-nous! Ne restons pas ici!...
+
+Et ce cri de folie, Rouletabille le trouva tout à fait sage. Le mieux
+était de partir, certes!... Que cet Athanase fût une personne vraiment
+vivante ou l'ombre de leur imagination en délire, il fallait s'en aller,
+s'en aller!...
+
+--Oui, oui... oui, partons!
+
+--Tout de suite!...
+
+--Tout de suite!... Nous irons à l'hôtel... au premier hôtel venu...
+
+--Oui, oui, fit-elle... un hôtel avec des voyageurs, des voyageurs qui
+nous défendront... contre lui... contre Athanase!... Ah! il était écrit
+qu'il me poursuivrait toujours!... _parce que j'avais prononcé cette
+phrase à propos de cette tête!_... Depuis l'enfance il me poursuit, il
+m'entraînera avec lui dans la terre!
+
+--Non, tu peux être sûre que non, fit Rouletabille farouche. C'est un
+misérable et je n'aurai aucune pitié de lui!... Allons!... allons!...
+
+Ils rouvrirent la porte... avec des précautions infinies... mais ils se
+retrouvèrent en face du banc de pierre sans Athanase!
+
+Ils marchèrent au banc de pierre, mais ils n'appelèrent plus Athanase,
+l'écho de leurs voix dans la nuit leur faisant sans doute trop peur... Ils
+prirent l'allée qui conduisait, en descendant, de terrasse en terrasse,
+jusqu'à la porte ouvrant sur le boulevard Maritime.
+
+Maintenant ils allaient plus vite... ils couraient presque en se tenant
+par la main... Ils couraient tout à fait en apercevant la porte... ils
+croyaient déjà l'atteindre quand Ivana poussa un grand cri.
+
+_Son front venait de se heurter à quelque chose qui se balançait._
+
+Et tous deux, Rouletabille et Ivana, reculèrent en laissant échapper une
+exclamation d'horreur.
+
+_La chose qui se balançait, c'était Athanase pendu!_
+
+Athanase dont la figure effroyable tirait la langue sous la lune!...
+
+Ils revinrent sur leurs pas en courant, courant, courant... et ils ne
+s'arrêtèrent qu'au banc de pierre sur lequel ils se laissèrent tomber...
+
+--Nous sommes fous!... finit par dire Rouletabille, nous sommes fous de
+courir ainsi... Il n'y a pas de doute à avoir... Nous avons vu tous deux
+Athanase sur ce banc de pierre... qu'il a quitté pour aller se pendre...
+Il n'y a pas de quoi se sauver ainsi... Cet homme a jugé qu'il t'avait
+assez torturée, mon Ivana! Il s'est puni lui-même! Que Dieu lui
+pardonne!...
+
+--Y a-t-il une autre porte pour sortir de la propriété? demanda Ivana.
+
+--Oui, répondit Rouletabille, qui connaissait très bien les aîtres; oui,
+il y en a une autre du côté du boulevard de Garavan.
+
+--Eh bien, allons-nous-en par cette porte-là! répliqua Ivana en se
+levant... Tu penses que nous n'allons pas passer la nuit ici, avec ce
+pendu!
+
+--Allons-nous-en! fit Rouletabille...
+
+Et, se reprenant par la main ils s'en furent par un chemin opposé
+aboutissant à l'autre côté de la propriété, à la porte du boulevard de
+Garavan.
+
+Et comme ils allaient atteindre cette autre porte, ils reculèrent encore,
+tous deux, devant _la chose formidable_ et Ivana tomba à genoux en hurlant
+véritablement comme une bête... comme une bête...
+
+_Athanase était encore pendu à cette porte-là!_...
+
+Rouletabille, dont la cervelle, si solide fut-elle, commençait réellement
+à déménager, ne vit plus qu' Ivana à genoux, en proie à la folie.
+
+Il la saisit, l'emporta toute hurlante encore... _loin du second cadavre
+d'Athanase_, loin de toutes ces portes où Athanase avait pendu ses
+cadavres!...
+
+Et il l'enferma dans la villa, dans une chambre de la villa où il se
+barricada contre l'épouvante du dehors, tirant les meubles contre les
+issues, et tirant les rideaux sur le jardin abominable... Et il passa sa
+nuit à la soigner...
+
+Enfin, elle finit par s'endormir... et lui aussi s'endormit...
+s'abandonnant, exténué, las de lutter, aux bras mystérieux de la mort qui
+dressait contre eux, pour qu'ils ne s'évadassent point d'elle... tant de
+cadavres pour un seul homme!...
+
+Quand Rouletabille se réveilla, il alla ouvrir les rideaux...
+
+Les jardins de Babylone resplendissaient sous un soleil ardent. Il n'y
+avait plus de mystère autour d'eux... rien que de la vie et de la
+beauté...
+
+Ivana se réveilla bientôt, elle aussi, dans la merveilleuse clarté du
+jour.
+
+Et ils cherchèrent à se souvenir des cauchemars qui les avaient jetés au
+fond de cette chambre, comme des bêtes traquées...
+
+Ils se souvinrent et, tout en riant d'eux-mêmes, ils décidèrent, un peu
+pâles, de quitter cette villa magique.
+
+Et ils la quittèrent sur-le-champ... Et ils n'étaient pas très fiers en
+arrivant à la porte du boulevard Maritime, où ils avaient aperçu le
+_premier cadavre d'Athanase..._ Mais ils retrouvèrent un peu leur
+aplomb... en _constatant que ce cadavre n'était pas là._
+
+--Écoute, mon chéri, dit Ivana... C'est bête, ce que je vais te dire...
+Mais je ne serai tranquille que si je sais que le second cadavre
+d'Athanase n'existe pas non plus...
+
+Il céda à cette prière qu'il trouvait bien naturelle et qui répondait, du
+reste, à ses propres préoccupations... Pas plus à la porte de Garavan qu'à
+celle du boulevard Maritime ils ne virent de cadavre...
+
+--Ouf! fit Ivana...
+
+--Ouf! fit Rouletabille...
+
+--Tout de même, dit Ivana, loue une auto... Je veux quitter ce pays
+sur-le-champ... Quand la nuit reviendra, je recommencerais à avoir trop
+peur...
+
+Il la conduisit à l'hôtel des Anglais et la quittait pour s'occuper d'une
+auto, quand il aperçut justement une magnifique quarante chevaux qui
+stoppait devant lui et d'où descendait... La Candeur!...
+
+--Qu'est-ce que tu fais ici?...
+
+La Candeur dit:
+
+--Monte... il faut que je te parle.
+
+Et quand il fut dans la voiture:
+
+--Mon vieux, cette auto est pour toi. File vite où tu voudras avec ta
+femme, mais ne reste pas ici et empêche-la pendant quelque temps de lire
+les journaux; _comme cela elle ne se doutera de rien._
+
+Rouletabille le regardait, ne comprenait pas.
+
+--Mais comment es-tu ici?... Qu'est-ce que tu veux dire?... Elle ne se
+doutera pas de quoi?...
+
+La Candeur, qui paraissait assez énervé, narra rapidement:
+
+--Quand vous avez quitté Bellevue, je vous ai suivis en auto. Je pensais
+qu'Athanase avait survécu à ses blessures et qu'il était autour de vous à
+vous guetter... et je ne me trompais pas!...
+
+--Hein? s'exclama Rouletabille... en bondissant sur les coussins de la
+voiture.
+
+--Oui, il était à vos trousses!
+
+--Alors, c'est bien vrai qu'il n'est pas mort?...
+
+--Si!... maintenant il est mort!...
+
+--Mais tu dis qu'il était à nos trousses!...
+
+--Il n'était pas mort, naturellement, quand il était à vos trousses!...
+mais maintenant il est mort... il s'est tué cette nuit!...
+
+--Ah! râla Rouletabille... cette nuit?...
+
+--Oui, dans les jardins de Babylone. Il s'est pendu!...
+
+--Dieu du ciel!... Et Rouletabille ouvrait des yeux formidables...
+
+_Ainsi, les deux cadavres pour un seul homme, ça n'était point de
+l'imagination!_, pensait-il ou osait-il à peine penser, mais pensait-il
+tout de même, puisqu'il ne pouvait penser autrement!... Il les avait
+vus!... touchés!... Alors?... Dieu du ciel!... Il s'effondra, la tête dans
+les mains, hagard:
+
+--_Explique!_ fit-il d'une voix rauque à La Candeur... moi, pour la
+première fois, j'y renonce!...
+
+--Tu renonces à quoi? demanda La Candeur qui ne comprenait rien aux mines
+tragiques de Rouletabille...
+
+--Parle!...raconte!... dépêche-toi!... Je sens que je me meurs!...
+
+--Il n'y a pas de quoi!... Écoute; je vous ai donc suivis. Sur les quais
+de la gare de Lyon j'ai tout de suite trouvé notre homme... Mais il
+arrivait en retard pour prendre votre train et il sautait dans le rapide
+suivant qui partait dix minutes plus tard. Tu penses si je l'ai lâché!...
+Moi aussi, je suis monté dans le train... Il devait savoir où vous alliez,
+être renseigné sur votre «destination», car il était assez tranquille. Ah!
+je l'observais! Il n'était pas beau à voir! Il devait manigancer quelque
+sale coup... Je ne le lâchai pas! Et puis, juste en arrivant à Menton, je
+l'ai perdu!... Il y a eu une bousculade dans le souterrain du
+débarcadère... Quand je suis arrivé au bout du couloir, sur la place...
+plus d'Athanase!... Je demandai à des cochers s'ils l'avaient vu... Je
+leur donnai son signalement... Je ne pus rien savoir... Alors l'idée me
+vint que vous aviez dû tous les deux passer moins inaperçus. Et c'est
+ainsi que j'ai appris par un cocher que vous vous étiez fait conduire au
+jardin de Babylone à Garavan!... Je n'avais pas besoin d'en savoir plus
+long... Et j'ai veillé sur vous sans que vous vous en doutiez, tout
+l'après-midi, toute la soirée... J'étais content. Pas d'Athanase!...
+J'espérais bien qu'il avait perdu votre piste... Je ne voulais pas vous
+déranger... vous ennuyer... Je me disais: «Demain, je préviendrai
+Rouletabille et ils ficheront le camp!»
+
+«... Là-dessus, la nuit arriva... Oh! je veillais sur vous! comme un chien
+de garde!... et puis, tu sais, prêt à mordre!... J'étais entré dans le
+jardin par la petite porte de Garavan que je n'ai eu qu'à pousser... Le
+commencement de la nuit s'est bien passé. Je faisais le tour de la
+propriété et, mon vieux, si Athanase m'était tombé sous la main!... Tout à
+coup, mon vieux, figure-toi que je le rencontre!... Mais, tu sais, je
+n'avais plus besoin de lui faire passer le goût du pain!... Écoute,
+Rouletabille, je ne te demande pas si je te fais plaisir... En tous cas,
+nous n'y sommes pour rien! pas?... Eh bien, mais ne te trouve pas mal!...
+Tu es là à me regarder avec des yeux!... T'as plus rien à craindre
+d'Athanase, mon vieux!... Probable que votre mariage lui a tourné sur la
+boussole!... Il s'est pendu cette nuit dans les jardins de la villa!...
+Ah! parole, c'est comme j'ai l'honneur de te le dire... Tu penses le coup
+que ça m'a fait quand je l'ai trouvé qui tirait la langue... juste devant
+la porte qui donne sur le boulevard Maritime!... Eh bien, mon vieux, tu
+sais, je ne l'ai pas plaint, ma foi, non!... et, tout de suite, je n'ai
+pensé qu'à vous... Je sais que vous étiez passés par cette porte-là... Je
+me suis dit: «Je ne veux pas qu'ils rencontrent un pendu--et ce pendu-là!
+au lendemain de leur nuit de noces! Mme Rouletabille serait dans le cas
+d'en faire une maladie!...» Et alors, mon vieux, eh bien voilà! J'ai été
+prévenir le maire, je lui ai dit de quoi il retournait et je l'ai prié de
+faire faire en douceur le procès-verbal et de faire enlever le corps de
+façon que vous ne vous aperceviez de rien!...Quand le maire a su qu'il
+s'agissait de Rouletabille, il a fait tout ce que j'ai voulu!... Il m'a
+dit qu'il s'arrangerait avec le procureur pour qu'on ne vienne pas
+troubler votre première matinée de noces... Seulement, maintenant, fichez
+le camp!... Ce soir, les journaux vont raconter l'histoire... Les
+magistrats vont certainement vouloir vous interroger quand ils sauront que
+vous avez passé la nuit dans la villa... Et, en ce moment, ta femme est
+bien impressionnable...
+
+Rouletabille écoutait La Candeur... l'écoutait... l'écoutait...
+
+Alors, vraiment, l'abominable cauchemar... le pendu... ils n'avaient pas
+rêvé...
+
+--La Candeur!... La Candeur!...
+
+--Rouletabille!
+
+--Moi aussi, je l'ai vu, le pendu!...
+
+--Non!...
+
+--Si!... Et Ivana aussi l'a vu à la porte du boulevard Maritime... et nous
+avons été moins braves que toi!... Nous nous sommes sauvés!...
+
+--Eh! mon vieux! je comprends ça!... il n'était pas réjouissant, tu
+sais!...
+
+--Nous nous sommes sauvés... La Candeur... et et nous sommes allés nous
+jeter sur un banc, et quand nous avons eu retrouvé quelques forces, nous
+avons voulu fuir la villa par la porte de Garavan... Ici, Rouletabille
+hésita, puis tout à coup, d'une voix cassée, il lança sa phrase:
+
+--_Mais comment se fait-il que là encore nous avons retrouvé Athanase
+pendu?_
+
+La Candeur, à ces mots, se troubla un peu, toussa, sembla hésiter et finit
+par dire:
+
+--Tu vas voir comme c'est simple... j'aurais tout de même préféré ne rien
+te dire... mais entre nous!... je vois bien qu'il n'y a pas moyen de te
+cacher quelque chose... quand j'ai vu le pendu... je ne savais pas que
+vous veniez de le voir!... et, avant d'aller trouver le Maire, pour que
+vous ne le voyiez point, vous, le pendu, je l'ai dépendu tout de suite; je
+voulais le porter hors de la propriété, je l'ai chargé sur mes épaules...
+
+Et comme La Candeur s'arrêtait, en proie à une certaine émotion qu'il ne
+cherchait même plus à dissimuler:
+
+--Eh bien!... s'écria Rouletabille, je t'écoute!... Va donc!... Pendant ce
+temps-là, Ivana et moi, nous étions quasi anéantis sur le banc de
+pierre!... Et quand nous avons voulu ensuite fuir par la porte de
+Garavan...
+
+--Oui! oui! fit La Candeur agité... je comprends très bien ce qui s'est
+passé... _ça c'est une guigne de vous faire voir deux fois un pendu que je
+voulais vous cacher!_
+
+--Mais qu'est-il arrivé?
+
+--Eh bien, voilà... Pendant que je le transportais, au moment où j'étais
+arrivé devant la porte de Garavan, la seule qui fût ouverte et par
+laquelle j'étais obligé de passer, figure-toi qu'il m'a bien semblé
+qu'Athanase Khetew m'avait un peu remué sur le dos!. Mon vieux! mon sang
+n'a fait qu'un tour... j'ai pensé à tous les embêtements que vous auriez
+si le pendu vivait encore... je me suis souvenu qu'il avait voulu, moi, me
+couper en deux... Et puis, je t'aime tant, Rouletabille... ma foi... _je
+l'ai rependu!_
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les etranges noces de Rouletabille
+by Gaston Leroux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ETRANGES NOCES DE ROULETABILLE ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+Foundation
+
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@@ -0,0 +1,10931 @@
+Project Gutenberg's Les étranges noces de Rouletabille, by Gaston Leroux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les étranges noces de Rouletabille
+
+Author: Gaston Leroux
+
+Release Date: October 17, 2004 [EBook #13772]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ETRANGES NOCES DE ROULETABILLE ***
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+Produced by Carlo Traverso, Christian Bréville and PG Distributed
+Proofreaders Europe. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+LES ÉTRANGES NOCES DE ROULETABILLE
+
+PAR GASTON LEROUX
+
+ROULETABILLE A LA GUERRE
+
+LES ÉTRANGES NOCES DE ROULETABILLE
+
+I
+
+LA GRANDE TRAITRISE D'IVANA
+
+C'était le 21 octobre 1913, en plein Balkan, dans les sombres défilés de
+l'Istrandja-Dagh... le soir tombait...
+
+Précédant les premiers détachements bulgares qui, à la première heure de
+la première guerre des Balkans, envahissaient le nord de la Thrace et
+avaient mission d'occuper Almadjik, quelle est cette petite troupe de
+cavaliers qui filent comme le vent et ne connaissent aucun obstacle?...
+Ils sont si curieusement placés entre les premiers soldats de
+l'envahisseur et les derniers fuyards turcs que l'on ne saurait dire
+exactement s'ils fuient ou s'ils poursuivent.
+
+La vérité est qu'ils font les deux choses à la fois. Ils veulent atteindre
+avant d'être atteints!...
+
+--En avant! en avant! crie Rouletabille.
+
+Que fait donc, «entre deux feux», le jeune reporter de _l'Époque_ et
+quelle est cette sorte de rage qui l'anime? C'est par des paroles sans
+suite qu'il encourage ses compagnons à le suivre; et sa bouche est pleine
+de malédictions.
+
+On n'a jamais vu chez Joseph Rouletabille une fureur pareille! Eh! en
+vérité, elle est bien excusable chez un jeune homme qui est connu dans le
+monde entier pour avoir pénétré les plus obscurs mystères, pour avoir
+démêlé les intrigues criminelles les plus compliquées, et qui se trouve
+tout à coup, et pour la première fois de sa vie, _devant le mystère du
+coeur féminin_ auquel il ne comprend rien du tout!
+
+Le «bon bout de sa raison» qui, jusqu'à ce jour, l'avait soutenu dans les
+pires épreuves en le conduisant irrésistiblement sur le chemin de la
+vérité, ne lui est plus bon à rien. C'est en vain qu'il l'a appelé à son
+secours... quelle défaite! «Le bon bout» de la raison l'a laissé en route;
+ni plus ni moins que s'il avait été le mauvais... Et la cause d'une
+pareille catastrophe?... Une femme! une simple jeune fille que Joseph
+Rouletabille aimait naguère de tout son coeur et qu'il prétend détester
+maintenant de toute son âme: Ivana Vilitchkov!...
+
+C'est elle qu'il poursuit en cette fin de jour tragique... c'est derrière
+elle qu'il court... quelle aventure!
+
+Pour _essayer_ de la comprendre, faisons comme Rouletabille qui, dans sa
+triste cervelle en feu, cherche, dans les événements passés à Sofia et au
+sinistre _Château Noir_[_Le Château Noir_ est le premier épisode de
+_Rouletabille à la guerre_, dont _les Étranges Noces de Rouletabille_ sont
+le second. _Le Château Noir_, Editions Pierre Lafitte 3 fr. 50.], le fil
+de cet insondable mystère... Résumons les faits: Envoyé par son journal
+dans la capitale de la Bulgarie, pour y étudier de près les événements qui
+s'y préparaient, Rouletabille avait retrouvé à Sofia une jeune fille, la
+nièce du général Vilitchkov, qu'il avait connue à Paris où elle était
+venue commencer ses études de médecine et pour laquelle il avait ressenti
+tout de suite un sentiment des plus tendres.
+
+A Sofia, Rouletabille est reçu chez l'oncle d'Ivana et il ne cache pas à
+la jeune fille qu'il l'aime et que son désir le plus ardent est de
+l'épouser. Celle-ci, qui semble nourrir également des sentiments assez
+vifs pour le jeune homme, lui répond cependant en tentant de le détourner
+de son dessein. Ivana se prétend vouée, comme son père et sa mère et sa
+petite soeur Irène, morts tous trois assassinés par un ennemi de la
+famille, à une destinée tragique. Cet ennemi s'appelle Gaulow, un Bulgare
+chassé de Bulgarie et qui s'est fait turc, mahométan, _pomak_, ce qui est
+tout dire. Il habite dans une sorte de forteresse extraordinaire, au coeur
+des montagnes du nord de la Thrace, dans l'Istrandja-Dagh, et de là, vient
+de temps à autre, pour de mystérieuses et cruelles besognes, en Bulgarie.
+Nul n'a encore pu l'atteindre! Gaulow brave le genre humain dans son
+redoutable _Château Noir_(_Karakoulé_)!...
+
+Toute cette affaire n'est point, comme bien l'on pense, pour refroidir
+l'amour de Rouletabille. Il arrivera, bien, lui, à débarrasser la famille
+Vilitchkov, de l'affreux Gaulow qui s'appelle aussi en Turquie
+Kara-Selim.
+
+Il demande seulement à la jeune fille de bien vouloir lui accorder sa
+main. Celle-ci ne dit pas non, mais elle ne dit pas oui. «Seriez-vous
+promise?» demande le reporter anxieux et Ivana de répondre: «Nul ici-bas
+n'a le droit de se dire mon fiancé.»
+
+Voilà de nouveau Rouletabille plein d'espoir, quand pendant la nuit
+suivante, nuit atroce qui rappelle les horreurs de la tragédie historique
+du Konak de Belgrade, Gaulow et sa bande font irruption dans l'hôtel du
+général Vilitchkov, assassinent le général et ses serviteurs et emmènent
+Ivana en captivité dans le _Château Noir_.
+
+Rouletabille jure de venger tant de malheurs et de sauver Ivana; il
+tentera de reprendre aussi, par la même occasion, certain «coffret
+byzantin» dans le tiroir secret duquel se trouvent les plans précieux de
+la mobilisation bulgare. Cela, il le promet formellement au général-major
+Stanislawoff, l'une des gloires les plus pures de son pays, ami de la
+France, et célèbre depuis pour avoir mis son épée au service de la Russie
+lors du prodigieux conflit qui devait, l'année suivante, embraser l'Europe
+et déshonorer la Bulgarie. Et le voilà parti en expédition.
+
+Il emmène avec lui son fidèle reporter La Candeur et un jeune Slave très
+débrouillard mais d'une moralité assez relâchée qui s'appelle Vladimir. Un
+cousin d'Ivana les accompagne également: C'est Athanase Khetew qui, lui
+aussi, voudrait bien sauver sa cousine qu'il aime au moins autant que peut
+l'aimer Rouletabille et pour l'amour de laquelle il voudrait bien aussi
+tuer l'affreux Gaulow. Quant à Rouletabille et à Athanase, ils ne s'aiment
+guère mais sont assez sages pour contenir leur animosité
+réciproque.
+
+Toute la bande arrive au _Château Noir_, où les attendent les aventures
+les plus extraordinaires, dans le moment que Kara-Selim célèbre ses noces
+avec sa captive Ivana. Ils se donnent pour des journalistes égarés et se
+mettent immédiatement à l'ouvrage. Ils n'ont pas une heure à perdre. Ivana
+consent à être la femme de Gaulow, l'assassin de ses parents, pour rentrer
+en possession du coffret de famille dans lequel se trouvent les plans de
+mobilisation. Il faut donc que les jeunes gens sauvent, à la fois, Ivana
+et ravissent le coffret.
+
+Au milieu des fêtes somptueuses qui sont données à la Karakoulé,
+Rouletabille accomplit des exploits surhumains. Il réussit à emporter
+Ivana jusqu'au fond du donjon où les reporters se barricadent. Entre temps,
+ bien qu'il n'ait pas pu s'approprier le coffret byzantin, Rouletabille en
+a deviné le secret et a pu constater que les plis précieux y sont toujours
+et que nul encore n'y a touché; aucun pomak n'en soupçonne même la
+présence. Athanase reçoit de Rouletabille la mission d'aller porter cette
+formidable nouvelle aux armées du général Stanislawoff, lesquelles, dès
+lors, pourront descendre, en toute sécurité, à travers les montagnes de
+l'Istrandja, sur Kirk-Kilissé.
+
+Athanase jure de réussir dans sa difficile entreprise et de revenir, avec
+ses compagnons d'armes, délivrer Ivana et les journalistes français. Avant
+de se sauver du donjon où les reporters sont retranchés, il est parvenu à
+capturer Gaulow qu'il a remis aux bons soins d'Ivana, laquelle a fait le
+serment sur les mânes de ses parents de le tuer de sa propre
+main.
+
+Les jeunes gens subissent un siège des plus violents, aux péripéties
+tragico-comiques et qui se termine de la façon la plus singulière du
+monde. Ivana non seulement n'a pas tué Gaulow, qu'elle prétend garder
+comme otage, _mais Rouletabille la surprend au moment où elle fait évader
+le monstre..._ et cela, à la minute même où Gaulow allait recevoir le
+châtiment de ses crimes, où les armées conduites par Athanase Khetew
+apparaissent à l'horizon!...
+
+Quel est donc cet affreux mystère?... Rouletabille ne peut imaginer
+qu'Ivana aime cet homme qui a assassiné les siens et qui avait juré la
+perte de son pays?... Alors?... Alors?... Alors, il faut agir... on
+réfléchira en agissant... Les bandits de la Karakoulé, à l'approche des
+armées, se sont enfuis, Gaulow, lui aussi, s'est enfui... Ivana, sous
+prétexte de rattraper Gaulow, a enfourché un cheval et court derrière
+Gaulow... Ivana ne se doute pas que Rouletabille a été témoin de son
+infamie, l'a vue dérouler elle-même la corde au bout de laquelle se
+balançait Gaulow, délivré par elle!...
+
+Rouletabille se jette à son tour à cheval et court derrière Ivana. Les
+reporters et leur domestique Tondor courent derrière Rouletabille... telle
+est la situation très nette et cependant très incompréhensible _pour qui a
+connu Ivana_, dans le moment que nous tombons en plein dans la chevauchée
+des reporters.
+
+Rouletabille grince entre ces dents: «Elle court rejoindre Gaulow!...
+«...Ah! tu as beau aller vite, va, traîtresse, je ne te lâcherai pas!...
+Moi aussi, je serai au rendez-vous... Et je verrai bien de mes yeux ce que
+tu vas en faire, de ton Gaulow!»
+
+Ce qu'elle en ferait? Elle le lui avait dit; oui, avant d'enfourcher son
+cheval, elle avait eu l'effronterie de lui crier, à lui, à lui qui avait
+vu la chose énorme, elle avait eu le cynisme de lui jurer qu'elle voulait,
+de sa propre main, offrir à sa patrie, comme première victime expiatoire,
+la tête de Gaulow!... Comment ne lui avait-il pas éclaté de rire au nez?
+Comment n'avait-il pas craché au visage de cette petite fille barbare,
+sanguinaire et menteuse...
+
+Comment avait-il eu le courage de retenir la généreuse fureur qui gonflait
+ses veines de jeune amant bafoué et d'ami trahi jusqu'à la mort, car de
+cette trahison ils avaient failli tous mourir!... Comment?... Pourquoi ne
+lui avait-il pas dit: «J'ai vu!... Tais-toi!... J'ai vu!... je t'ai vu le
+sauver de tes mains, et si tu cours après lui c'est pour tomber dans ses
+bras?» Oh! d'abord simplement parce qu'elle ne lui en avait pas laissé le
+temps; ensuite parce qu'il était vraiment curieux de voir jusqu'où pouvait
+aller Ivana dans le mensonge et dans le crime!... Et puis aussi, parce que,
+ le coeur plein de rage, il rêvait à son tour d'une vengeance ou tout au
+moins de quelque juste châtiment!...
+
+C'est que peut-être encore, au plus obscur de lui-même, _commençaient à se
+poser les termes du problème psychologique le plus curieux qu'il eut
+jamais à démêler et aussi le plus mystérieux en même temps que le plus
+bizarre_.
+
+Enfin, s'il l'avait suivie dans cette course insensée vers le Sud, c'est
+qu'il se souvenait qu'il était correspondant de guerre et qu'il avait
+grand'hâte de trouver, maintenant qu'il était délivré, un bureau de poste
+avant de tomber sous la censure féroce des Bulgares!... _Entre les deux
+armées, toujours!... ni dans l'une ni dans l'autre..._, est-ce que telle
+n'était pas sa formule, celle qu'il avait toujours prônée à Vladimir et à
+La Candeur?... Est-ce que, dès Sofia, tel n'avait pas été son plan? Plan
+dangereux sans doute, mais qui ne l'en séduisait que davantage!... Aussi
+quand, dans cette fuite insensée de la Karakoulé, La Candeur, qui avait
+par miracle retrouvé son mecklembourgeois, lui demandait derrière lui,
+secoué sur sa selle: «Où allons-nous?» avait-il pu lui répondre: «Faire du
+reportage!...»
+
+Ainsi ils n'avaient même pas attendu les troupes!... La félonie d'Ivana
+les traînait en trombe derrière elle...
+
+Oui, félonie! félonie!... C'est à cela que Rouletabille revenait sans
+cesse, _bien que son esprit cherchât ailleurs..._ mais il était trop
+irrité pour ne plus retomber à cela: félonie! Il ne voulait plus douter
+que l'amour dont il n'avait jamais encore jusqu'à ce jour mesuré la force,
+eût accompli l'abominable miracle de transformer une héroïne en une pauvre
+fille, capable de tout pour satisfaire sa folle passion.
+
+Cette ignoble conversion avait dû se produire pendant ces moments
+d'absence que le reporter avait trouvés souvent inexplicables: Ivana les
+passait certainement auprès du prisonnier, dans le cachot du souterrain!
+Que de fois ne s'était-il pas étonné de ne point la voir à son côté, au
+plus fort du combat! et avec quelle singulière figure elle réapparaissait
+tout à coup, racontant qu'elle avait pris la garde pour laisser reposer le
+_katerdjibaschi_. Enfin, elle ne sortait pas de ce souterrain, sous un
+prétexte ou sous un autre!... Et Rouletabille, qui avait redouté que ce
+fût pour s'y livrer à quelque abominable torture, se reprochait de s'être
+laissé tromper comme un enfant!
+
+Il se rappelait la phrase turque prononcée en dernier par Kara-Selim
+délivré, et adressée par lui (avec quel hideux sourire de remerciement!) à
+Ivana surprise, sans qu'elle s'en fût aperçue, par Rouletabille sur la
+tour. Le reporter se retourna sur sa selle et demanda à Vladimir:
+
+--Que signifient ces mots: _Benem ilé guel!_
+
+--Cela veut dire, répondit Vladimir: «Viens avec moi!... Viens me
+rejoindre!»
+
+--Parbleu! gronda Rouletabille!... moi aussi, je vais avec elle!... je
+vais avec eux! et si Dieu est juste, il me permettra de leur faire expier
+leur crime!
+
+* * * * *
+
+Il pouvait être cinq heures du soir quand ils virent poindre les toits
+d'un gros village en avant d'Almadjik...
+
+La route qu'ils avaient prise commençait de montrer certaines
+particularités qui les étonna tout d'abord mais auxquelles, par la suite,
+ils devaient facilement s'habituer chaque fois qu'ils eurent à pénétrer
+dans un village, bourg ou bourgade, enfin dans ce qui avait été, à un
+titre quelconque une «agglomération»: sur les côtés du chemin tout était
+dévasté. Les cabanes des paysans paraissaient avoir été éventrées par
+quelque cataclysme qui s'était acharné à défoncer portes et fenêtres et
+avait çà et là allumé des incendies.
+
+Sur le seuil de ces sinistres chaumières, il n'était point rare
+d'apercevoir des cadavres de femmes et d'enfants qui gisaient parmi des
+mares de sang et dans le plus pitoyable état.
+
+D'autres corps privés de vie jonchaient également la route et faisaient
+trébucher à chaque instant les chevaux; de telle sorte qu'en fait
+«d'agglomération», il y avait surtout là agglomération de
+cadavres.
+
+Et toutes ces dépouilles toutes fraîches étaient celles des paysans
+d'origine bulgare, bien reconnaissables à leurs costumes. Certains avaient
+dû se réfugier chez eux pour attendre l'arrivée des troupes du Nord, dont
+la venue avait été signalée; d'autres étaient sortis du village pour
+courir au-devant d'elles, mais les uns et les autres avaient été rejoints
+et atteints par les Turcs du village même et de la contrée environnante,
+lesquels, avant de se retirer devant l'envahisseur, faisaient place nette
+et passaient au fil de l'épée ou du pal tout ce qui appartenait à la race
+ennemie...
+
+Un petit ruisseau roulait, en chantant joyeusement, des troncs sans
+tête...
+
+Mais ce fut en entrant dans le village même que nos jeunes gens qui, à
+chaque instant, laissaient échapper des cris d'horreur, purent juger de
+l'importance du massacre et de l'ampleur prise par le sacrifice que MM.
+les Turcs avaient offert, en guise d'adieu, au Dieu de la guerre! Têtes
+abattues, troncs empalés, femmes éventrées, enfants embrochés, mamelles
+coupées, rien n'avait manqué à cette fête du sang.
+
+--C'est horrible!... c'est abominable!... hurlait La Candeur, derrière
+Rouletabille qui ne disait rien et qui avait été préparé à toutes ces
+horreurs par ce qu'il avait vu de près, au Maroc et au Caucase,
+particulièrement à Bakou et à Balakani, lors des massacres entre Tatares
+et Arméniens.
+
+Il n'avait d'yeux que pour une silhouette cavalière qui venait de surgir
+au coin d'une ruelle... Ivana!... C'était elle!... Il ne pouvait en douter,
+ c'était elle!... Les avait-elle vus? Elle était soudain partie dans un
+galop de folie et avait enlevé son cheval par-dessus un monceau de
+décombres et de cadavres fumants...
+
+En même temps elle avait jeté un grand cri sauvage, tiré son sabre du
+fourreau et, le brandissant dans un moulinet stupéfiant au-dessus de sa
+tête, avait disparu au coin d'une autre ruelle qui conduisait à la place
+de la Mosquée, dont on apercevait le haut minaret enveloppé de
+flammes.
+
+Rouletabille demanda un suprême effort à son cheval qui, depuis quelques
+instants, montrait des signes de fatigue... Il voulut l'enlever, lui aussi;
+mais la bête buta au milieu des décombres et le reporter roula sur le sol
+avec sa monture, contre laquelle vinrent donner La Candeur, Vladimir et
+Tondor. Ce fut une chute générale et fort brutale dont les reporters,
+ainsi que leur domestique, se relevèrent assez éclopés.
+
+Rouletabille néanmoins se mit à courir dans la direction suivie par Ivana.
+Ses camarades le suivirent cahin-caha.
+
+On entendit alors des coups de feu et un certain tumulte du côté de la
+place du village. Ils allaient déboucher sur celle-ci quand ils ne furent
+pas peu surpris d'être arrêtés par Ivana elle-même qui se trouvait à pied
+comme eux tous. Sa bête fumante tombée auprès d'elle, au milieu de la rue,
+ruait des quatre fers, en agonie, le poitrail frappé d'une balle. Un bruit
+de bataille, le crépitement de la mousqueterie éclatait à quelques pas et
+des projectiles vinrent siffler à leurs oreilles.
+
+Ivana était dans une agitation extraordinaire.
+
+Elle leur ordonna, les bras étendus, de ne pas aller plus loin!
+
+--Les Turcs massacrent tout! Ils n'ont pas encore abandonné le village;
+méfions-nous... ils ne nous épargneraient pas!
+
+--Et Gaulow? demanda Rouletabille.
+
+--Il a rejoint les Turcs! répondit-elle d'une voix sombre. Il s'en est
+fallu de quelques minutes que je ne le rattrape...
+
+--Gaulow s'est donc échappé! gronda une voix bien connue. Tous se
+retournèrent. Athanase Khetew venait d'arriver derrière eux, tout juste
+pour entendre la phrase d'Ivana. Il eut un geste de malédiction sur sa
+bête fumante et regarda avec mépris les reporters.
+
+--Je vous l'avais confié... dit-il simplement.
+
+Ivana prit la parole:
+
+--Nous avons été trahis au dernier moment par le _Katerdjibaschi_ (chef
+des muletiers)... C'est lui qui lui a procuré la corde pour s'échapper du
+donjon. Aussitôt que nous nous en sommes aperçus, nous ne vous avons même
+pas attendu, Athanase Khetew! malgré tout le désir que nous avions de vous
+revoir et de vous féliciter (ici une voix étrangement douce et câline) et
+nous avons couru après le monstre!...
+
+--C'est donc une revanche à prendre! fit Athanase qui était devenu
+singulièrement rouge en regardant Ivana Vilitchkov...
+
+--Et une partie à recommencer! déclara-t-elle avec désinvolture.
+
+--Vous devez regretter de ne point lui avoir coupé la tête quand je vous
+l'ai amené!... continua Athanase d'une voix sourde...
+
+--_Évidemment, mon cher!_
+
+Et elle lui tourna le dos pour s'intéresser à autre chose. Athanase
+semblait très occupé à dompter une irritation peu ordinaire. Rouletabille
+écoutait et regardait. Le cynisme incroyable d'Ivana le mettait, lui aussi,
+en fureur. Les regards du reporter et du Bulgare se croisèrent. Les deux
+hommes se comprirent-ils? Athanase dit:
+
+--Nous retrouverons Gaulow!...
+
+--Oui, fit Rouletabille... et, cette fois, nous nous arrangerons pour ne
+pas le laisser échapper!
+
+Ivana tressaillit. Cependant elle demanda sur un ton qu'elle voulait
+rendre indifférent:
+
+--Qu'allons-nous faire?...
+
+--Vous allez me suivre! dit Athanase. Ordre du général commandant la
+division. Il ne veut point qu'on le précède et il craint qu'une imprudence
+annonce vos mouvements... j'ai répondu de vous... Vous irez où je vous
+conduirai, où plutôt il m'a ordonné de vous conduire...
+
+--Mon cher Athanase, je vous suivrai au bout du monde! dit très vivement
+Ivana. Rouletabille pâlit, mais elle ne s'occupait point du reporter...
+
+--Et où irons-nous, monsieur?... demanda Rouletabille d'une voix glacée.
+
+--Tenez! nous allons faire une petite excursion par delà ces monts, fit
+Athanase en désignant l'horizon vers l'Est, puis nous descendrons, tout
+doucement vers le Sud, sans être gênés par les troupes...
+
+--Je vous crois! nous ne les verrons même pas...
+
+--Que vous importe? répliqua Athanase, si je vous donne ma parole
+d'honneur que je vous ferai déboucher sur le champ de bataille au moment
+le plus intéressant!
+
+--Ça va! cria Vladimir.
+
+--Ne nous faites pas «déboucher» dans un endroit trop dangereux, exprima
+La Candeur avec une certaine mélancolie.
+
+Rouletabille dit:
+
+--C'est bien, monsieur, nous vous obéissons. Nous sommes maintenant vos
+prisonniers, ou à peu près.
+
+Derrière Athanase, il venait d'apercevoir une petite troupe de cavaliers,
+que conduisait un sous-officier.
+
+--Vous êtes mes amis! répondit simplement Athanase, je me suis arrangé
+pour que vous retrouviez vos tentes, vos mules et tous vos impedimenta que
+j'ai trouvés en passant à la Karakoulé. Enfin, vous allez avoir des bêtes
+fraîches...
+
+--Vous pensez à tout, monsieur!...
+
+--C'est un type épatant! proclama Vladimir.
+
+Ils rebroussèrent chemin et atteignirent avant la nuit la crête des monts
+à l'Ouest. Avant de descendre dans la vallée, les reporters purent
+apercevoir l'armée bulgare et même l'entendre, car elle chantait.
+Qu'elle était belle, cette journée du 21 octobre 1913 où les soldats du
+général Radko Dimitrief pénétraient enfin en Turquie sur un front de plus
+de vingt kilomètres, dans un pays qui n'était connu que des muletiers et
+des bergers! où les colonnes de la cinquième division, ne sentant même pas
+la fatigue d'un pareil effort, sans s'accorder une heure de repos,
+continuaient leur route en chantant, vers les champs de bataille
+d'Estri-Polos, Pitra, Kara-Kof, glorieuses étapes avant le coup de foudre:
+Kirk-Kilissé! Cette armée, fait mémorable en ce siècle de chemin de fer,
+de téléphone, et de télégraphie sans fil, on n'en avait même pas soupçonné
+la présence! Elle avançait, se sentant pleine de force et de mystère... On
+la croyait vers la Maritza, à l'Est!.. Et de cime en cime, cependant,
+c'était encore la chanson de la «Maritza», rivière où se mêlèrent pendant
+des siècles le sang des Bulgares et des Osmanlis que les bataillons se
+renvoyaient! Alors, cette chanson-là n'avait pas encore été chantée par
+des traîtres à leur race et à leur destin:
+
+Coule Maritza
+Ensanglantée,
+Pleure la veuve
+Cruellement blessée.
+Marche, marche, notre général!
+
+Un, deux, trois, marchez, soldats!
+La trompette sonne dans la forêt,
+En avant marchons, marchons, hourrah!
+Hourrah! Marchons en avant!...
+
+Qu'elle était belle, cette première aurore où il n'y avait sous le soleil
+que des jeunes gens pleins de vie et sûrs de la victoire, où le sang
+n'avait pas encore été versé, où la rage du massacre n'avait pas encore
+ouvert ses gueules sauvages, où l'espoir sacré de délivrer des frères
+opprimés gonflait les poitrines, où chacun se tendait la main du Balkan au
+Rhodope et plus loin encore, tout là-bas jusqu'au fond de l'Épire et de la
+douce Thessalie! Pour ce beau jour, des races ennemies s'étaient
+réconciliées et étaient parties ensemble, dans le bruit des trompettes,
+d'un tel élan que le monde a pu croire un instant que rien ne les
+séparerait plus!... Hélas! le monde avait oublié qu'il y avait à Sofia un
+Cobourg qui veillait sur d'autres intérêts que ceux de sa patrie d'un
+jour!...
+
+Cette vision disparut bientôt aux regards des reporters, qui, derrière
+Athanase s'enfoncèrent dans un pays coupé de pics, de rochers, de ravins
+abrupts, rappelant véritablement une zone alpestre mais beaucoup plus
+désolée. Le Bulgare et les reporters se firent part en peu de mots de
+leurs mutuelles aventures. Chacun pensait à Gaulow.
+
+Les tentes furent dressées; on soupa, car Athanase Khetew avait apporté
+des provisions. Après souper, Ivana se retira, sur un bonsoir bref, sous
+sa tente, et Rouletabille dicta un article à La Candeur. Ce dernier, les
+articles terminés, les glissait dans de grandes enveloppes sur lesquelles
+il inscrivait le titre et la date de l'article; puis il mettait le tout
+dans une serviette de maroquin qui ne le quittait jamais. Ainsi faisait-il,
+ depuis que les jeunes gens avaient quitté Sofia et qu'ils étaient entrés
+dans l'Istrandja-Dagh.
+
+Quand l'article fut achevé, Vladimir s'écria:
+
+--Je vois d'ici le nez de Marko le Valaque, quand «notre journal» publiera
+la série des «correspondances» de Rouletabille! Ce pauvre Marko en fera
+certainement une maladie!...
+
+Nous avons déjà eu l'occasion de dire [Dans le premier épisode de
+_Rouletabille à la guerre: Le Château Noir._] que Marko le Valaque était
+un journaliste d'occasion, comme il en surgit toujours dans les moments
+troubles; fort méprisé--avec raison--des professionnels, ayant fait tous
+les métiers et ayant montré dans chacun une bien petite conscience. Son
+rôle, dans le moment, lui paraissait immense. Il ne manquait point en
+effet d'importance. En attendant l'arrivée de l'envoyé spécial de _la
+Nouvelle Presse_ de Paris, grand quotidien dont le tirage rivalisait avec
+celui de _l'Époque_, il restait le maître d'expédier les télégrammes les
+plus saugrenus à une feuille qui était lue dans le monde entier.
+Connaissant la réputation de Rouletabille et ayant reçu de Paris des
+instructions pour ne point se laisser distancer par le reporter de
+_l'Époque_, il n'avait point manqué, à Sofia, de surveiller celui-ci et
+n'avait pas cessé d'inventer des bruits sensationnels, des nouvelles de la
+dernière heure qui bouleversaient la Bourse. Il était la bête noire de
+Vladimir Petrovitch, qui l'accusait de manquer de moralité!
+
+--Fiche-nous la paix, avec ton Marko! gronda La Candeur; on dirait que tu
+ne penses qu'à lui...
+
+--Croyez-vous toujours qu'il nous a suivis dans l'Istrandja?... demanda
+Rouletabille sur un ton assez ironique.
+
+--Monsieur, vous avez tort de vous moquer de moi! répliqua Vladimir.
+
+--Quand je pense, reprit La Candeur, que, dans les premiers jours de notre
+voyage, Vladimir regardait à chaque instant derrière lui pour voir s'il
+n'apercevait pas à l'horizon le nez de Marko!
+
+Et il se mit à rire.
+
+--Ne «blague» pas!... protesta Vladimir, je t'en supplie, ne «blague»
+pas... Tu ne sais pas ce que peut entreprendre un Valaque qui s'est fait
+journaliste!...
+
+--Enfin, qu'est-ce qu'il pourrait nous faire?
+
+--Est-ce qu'on sait? je vous assure que le dernier soir qui a précédé
+notre arrivée dans le pays de Gaulow, quand nous avons eu cette vision
+d'une ombre qui s'enfuyait de la tente de La Candeur, et que La Candeur
+s'est écrié qu'on lui avait volé sa serviette en maroquin, j'aurais mis ma
+main à brûler que nous avions affaire à Marko!...
+
+--Cette ombre, répliqua La Candeur sur un ton assez méprisant, n'a jamais
+existé que dans l'imagination de Vladimir... et quant à ma serviette que
+je croyais avoir mise dans ma cantine, je l'ai trouvée au pied de mon lit,
+où je l'avais certainement déposée moi-même avant de me coucher...
+
+--Et mes articles étaient toujours dedans? demanda Rouletabille en manière
+de plaisanterie.
+
+--Oui, oui, Rouletabille, tes articles sont là!
+
+--Remettez-vous donc, Vladimir Petrovitch!... et cessez de médire de la
+Valachie...
+
+--Ah! monsieur, si vous connaissiez Marko!... Je vous dis, je vous répète
+qu'il est capable de tout... Rien ne m'étonnerait de lui, c'est un type
+qui vendrait son père et sa mère pour un morceau de pain et qui a eu de
+vilaines histoires avec les femmes!... Je vous affirme, monsieur, que
+c'est un garçon qui n'a aucune moralité!...
+
+--Au lit, au lit tout le monde! c'est à moi la garde commanda
+Rouletabille.
+
+Et il prit la garde. Aucun bruit ne venait des tentes. La campagne
+paraissait abandonnée. De-ci, de-là, sur de lointaines cimes des feux
+apparaissaient puis disparaissaient presque aussitôt. Rouletabille, le
+menton sur le canon de sa carabine, regardait le mur de toile derrière
+lequel reposait Ivana. Reposait-elle? Rêvait-elle?... A qui?...
+Énigme!...
+
+II
+
+VLADIMIR RACONTE UNE ÉTRANGE HISTOIRE A ROULETABILLE
+
+Relevé de sa garde par Tondor (le domestique transylvain de Vladimir, le
+seul qui restât à la petite troupe depuis la mort héroïque de Modeste et
+du _Katerdjibaschi_), Rouletabille rentra dans sa tente, qu'il partageait
+avec Athanase Khetew.
+
+Le Bulgare dormait profondément, enveloppé dans son manteau qui lui
+servait de couverture. A la lueur de la bougie plantée dans le goulot
+d'une bouteille, Rouletabille considéra assez longtemps ce rude visage.
+Pendant le sommeil, il était vraiment apaisé, c'était là une figure
+d'honnête homme qui ne reflétait aucun remords et qui se reposait de tous
+les tourments des jours mauvais, lesquels depuis plus de dix ans avaient
+creusé leurs sillons terribles dans cette chair encore jeune. «Il est
+digne d'être aimé!» se dit Rouletabille, mais il pensa qu'Ivana ne
+l'aimait pas et que c'était une traîtresse qui avait trompé tout le monde.
+Là-dessus, il se déshabilla, fit ses ablutions comme chez lui, éteignit le
+fourneau à pétrole et se glissa sous les couvertures de son lit de camp. A
+tout hasard, sur la tablette, il avait mis une carabine toute chargée à
+portée de sa main. Il s'endormit en pensant à sainte Sophie et il rêva
+qu'il se noyait dans une cataracte [Voir Le Château Noir.].
+
+Depuis une heure, il somnolait ainsi quand il se dressa tout à coup sur
+son séant, l'oreille au guet.
+
+Il entendait, derrière sa toile, à quelques pas de là, des voix, un
+chuchotement rapide, puis de sourdes exclamations; et il reconnut ces
+voix: tantôt c'était celle de Vladimir Petrovitch et tantôt celle de La
+Candeur; celle de Vladimir marquait la plus farouche mauvaise humeur, et
+celle de La Candeur une extraordinaire satisfaction.
+
+--A toi! disait l'un.
+
+--Non, c'est à toi! répondait l'autre et puis il y avait un silence, et
+puis encore des exclamations.
+
+Rouletabille se glissa dans sa culotte. Il voulait savoir ce qui se
+passait à côté, et pourquoi ces deux hommes ne dormaient pas, eux qui
+avaient affecté une telle fatigue.
+
+Sans faire de bruit et sans éveiller Athanase, qui ronflait doucement, il
+sortit de sa tente et s'approcha de celle de La Candeur et de Vladimir,
+qui laissait passer, par les interstices de la toile mal jointe, des rais
+de lumière.
+
+Rouletabille dénoua fort adroitement les ficelles qui rattachaient la
+porte flottante et apparut tout à coup aux regards médusés du bon La
+Candeur et du triste Vladimir. Rouletabille remarqua que La Candeur était
+écarlate, tout en sueur et dans un état d'exaltation peu ordinaire, tandis
+que Vladimir était fort pâle.
+
+--Ah ça, mais est-ce que vous vous fichez du monde? souffla le reporter,
+vous jouez?...
+
+Il y avait, en effet, entre les deux jeunes gens une petite table
+portative, et sur cette table un jeu de cartes et un morceau de papier,
+sur lequel quelques notes étaient écrites au crayon.
+
+Rouletabille bondit sur le jeu de cartes. Il leur en avait déjà confisqué
+deux dès le début du voyage et il pensait bien qu'ils n'avaient plus de
+cartes. Cette passion du jeu les empêchait de prendre un repos
+nécessaire.
+
+--Vous jouez au lieu de dormir?... Vous n'êtes pas enragés, dites?... Vous
+n'avez pas honte?... je vous l'ai pourtant assez défendu! Dès le premier
+soir il a été entendu que je ne verrais plus entre vos mains un jeu de
+cartes!... M'avez-vous juré que vous ne joueriez plus, oui ou non?...
+
+--Rouletabille, ne te fâche pas, émit La Candeur, conciliant, je vais te
+dire: nous avons essayé de dormir, mais le sommeil n'est pas venu!...
+
+--Tas de menteurs! Vous ne vous êtes même pas déshabillés et votre
+couchette n'est pas défaite!... Mais vous n'aviez plus de cartes! Où donc
+avez-vous trouvé ce sale jeu-là? Il est ignoble!...
+
+--C'est le sous-off qui accompagnait m'sieur Athanase, murmura La Candeur
+en baissant la tête, qui l'a laissé tomber de sa poche!...
+
+--Tu le lui as acheté, oui, bandit! ou Vladimir le lui a volé!
+
+--Monsieur! monsieur! pour qui me prenez-vous?...
+
+--Et à quoi jouiez-vous?...
+
+--Mais, fit La Candeur, à ce petit jeu russe dont je t'ai parlé autrefois
+et qui est si amusant...
+
+--Et qu'est-ce que vous jouez? fit le reporter en saisissant le papier qui
+était sur la table et sur lequel il lut: «Bon pour cinq cents francs».
+Signé: «Vladimir Petrovitch».
+
+Il arracha le billet et, furieux:
+
+--Tu es encore plus bête que je ne croyais, dit-il à La Candeur... Que tu
+joues de l'argent contre de l'argent, passe encore, mais contre la
+signature de Vladimir Petrovitch...
+
+--Je n'ai pas osé «faire Charlemagne», expliqua La Candeur.
+
+--Je joue sur signature parce qu'il m'a gagné tout mon argent, dit
+Vladimir qui n'avait point une bonne mine.
+
+--Tu en avais beaucoup?
+
+--Demandez-le à La Candeur.
+
+--Voilà... dit La Candeur en rougissant. Voilà comment les choses se sont
+passées... Au commencement, c'est moi qui n'avais pas d'argent et je
+savais que Vladimir en avait. C'est triste de voyager sans argent. J'ai
+proposé à Vladimir de lui jouer mon épingle de cravate qui est le dernier
+souvenir qui me reste de ma soeur morte en me maudissant.
+
+--Pourquoi ta soeur t'a-t-elle maudit, La Candeur?
+
+--Parce que je m'étais fait journaliste! Tu comprends que je ne tenais pas
+énormément à ce souvenir-là. Je m'étais débarrassé de tous les autres. Je
+jugeais l'occasion bonne pour mon épingle de cravate. Mais ce sera pour
+une autre fois, car comme tu le vois, je ne l'ai pas perdue!
+
+--Et avec elle tu as gagné tout l'argent de Vladimir? Dis-moi, combien...
+
+--Je vais te dire... je vais te dire... on a commencé d'abord par jouer
+petit jeu... tout petit jeu... Mon épingle vaut bien soixante-quinze
+francs... Vladimir me l'a jouée contre vingt-cinq!... ça n'était guère...
+le malheur, pour Vladimir, est que de vingt-cinq, en cinquante, en cent...
+(car Vladimir a le tort de poursuivre son argent, je le lui ai assez dit)
+je lui ai gagné tout ce qu'il avait dans sa poche... Maintenant, comme je
+ne suis pas un mufle, je lui joue des billets qu'il me fait. A ce qu'il
+paraît qu'il a encore de l'argent à toucher sur l'invention de sa cuirasse!
+
+--La Candeur, tu vas me dire combien tu as gagné à Vladimir!
+
+--Qu'est-ce que ça peut te faire?
+
+--Cela me fait que j'ignore d'où vient cet argent-là...
+
+--Puisqu'il vient de la cuirasse!... [Voir _Le Château Noir_].
+
+--Assez, combien?...
+
+La Candeur, de plus en plus écarlate, fit:
+
+--Je ne sais plus au juste... et il se décida à fouiller dans l'une de ses
+poches d'où il tira trois ou quatre billets de banque de cent _levas_
+(francs).
+
+--Ce n'est pas tout! fit Rouletabille.
+
+--Non, grogna La Candeur, en voilà encore...
+
+Et il tira, cette fois, cinq billets de cinq cents _levas_.
+
+--Fichtre! tu te mets bien! c'est tout?
+
+--Je crois que c'est tout, susurra le bon géant en détournant la tête.
+
+Mais Rouletabille se précipita sur lui, le fouilla et le vida d'une
+quantité incroyable de billets de banque qu'il avait entassés au petit
+bonheur dans la fièvre du jeu et qu'il se laissait enlever avec des
+soupirs de soufflets de forge...
+
+Rouletabille compta:
+
+Il y avait là quarante mille _levas_ (quarante mille francs)!
+
+Rouletabille regardait La Candeur, mais La Candeur n'osait pas regarder
+Rouletabille.
+
+--C'est la première fois que j'ai eu de la veine! balbutia-t-il.
+
+--Attends! dit Rouletabille, d'une voix légèrement oppressée, car il ne
+s'attendait point au déballage de cette petite fortune, attends. Nous en
+parlerons tout à l'heure de ta veine.
+
+Et il ajouta:
+
+--C'est donc cela que tu proposais toujours à ces messieurs du Château
+Noir, une rançon de quarante mille francs!...
+
+--Mais oui, gémit La Candeur; j'ai bon coeur, moi!...
+
+--Avec l'argent des autres c'est facile d'avoir bon coeur, émit Vladimir.
+A ce moment-là, j'avais encore presque tout mon argent dans ma poche, mais
+La Candeur n'hésitait pas à en disposer comme s'il était déjà dans la
+sienne!...
+
+--C'était pour le bien de la communauté, répliqua La Candeur...
+
+--Tu as bon coeur, gronda Rouletabille, mais je me demande si, au fond, tu
+n'es pas aussi crapule que Vladimir!...
+
+--Monsieur, dit Vladimir en se levant, j'affirme que vous me faites
+beaucoup de peine!...
+
+Et il voulut s'esquiver, mais, Rouletabille le retint et lui demanda sur
+un ton sec, qui fit pâlir le jeune Slave:
+
+--D'où vient l'argent?
+
+--Monsieur, je vous assure qu'il vient fort honnêtement de la vente de
+l'invention de ma cuirasse... je tiens cette cuirasse d'un de mes amis de
+Kiew, qui a passé plus de dix ans de sa vie à l'inventer, à la
+perfectionner, enfin à en faire un véritable objet d'art militaire pour
+lequel il a dépensé une véritable fortune. Désespéré, lors de la dernière
+guerre de la Russie avec le Japon, de n'avoir pu vendre sa cuirasse au
+gouvernement russe, il est entré dans les bureaux de la censure, à Odessa,
+et m'a fait cadeau du fruit de ses veilles et de la cause de tous ses
+malheurs. Plus favorisé que lui, monsieur...
+
+Rouletabille l'interrompit.
+
+--Assez, Vladimir Petrovitch!... Je te jure que si tu ne me dis pas
+comment tu as eu tout cet argent, je te livre aux autorités bulgares pieds
+et poings liés! Tu leur raconteras, à elles, l'histoire de ta cuirasse.
+
+Vladimir vit que c'était fini de rire et commença, en soupirant comme un
+enfant malade:
+
+--Eh bien, je vais vous dire la vérité!... Elle est beaucoup moins grave
+que vous ne croyez, et toute cette affaire est arrivée, mon Dieu! presque
+sans que je m'en aperçoive.
+
+--Va!...
+
+Rouletabille pensait: «Il est capable de tout! Pourvu qu'il n'ait
+assassiné personne!»
+
+La Candeur, avec une désolante mélancolie et une grandissante inquiétude,
+regardait du coin de l'oeil ces beaux billets dont la possession lui avait
+causé tant de joie et qui étaient maintenant la cause d'une explication
+difficile dont, certes! il se serait très bien passé.
+
+Vladimir commençait:
+
+--Rappelez-vous, monsieur, ce jour où, à Sofia, en sortant de l'hôtel
+Vilitchkov, vous nous trouvâtes, La Candeur et moi, enveloppés, à cause du
+froid, en des vêtements de fortune. La Candeur avait une couverture et moi,
+ monsieur, j'avais une fourrure, une fourrure magnifique, une fourrure que
+vous avez admirée, monsieur...
+
+--Oui, la fourrure d'une amie à vous, m'avez-vous dit, la fourrure d'une
+princesse... je me rappelle très bien, fit Rouletabille, qui fronçait
+terriblement les sourcils... Après?
+
+Vladimir s'épouvanta tout à fait.
+
+--Oh! monsieur, s'écria-t-il, vous n'allez pas croire que je l'ai
+vendue!...
+
+--Ah! tu ne l'as pas vendue?...
+
+--Monsieur, pour qui me prenez-vous?
+
+--Qu'en as-tu donc fait?
+
+--Remarquez, reprit Vladimir, en clignotant de ses lourdes paupières et en
+roucoulant de sa plus douce voix, car il se remettait peu à peu et, ayant
+fait un rapide examen de conscience, il en était sans doute arrivé à se
+demander pourquoi il avait essayé de dissimuler un acte qui ne lui
+apparaissait point si répréhensible... Remarquez, monsieur, que j'aurais
+pu la vendre! Ne vous récriez pas! Vous connaissez la princesse?
+
+--Oui... heu!... je l'ai entr'aperçue...
+
+--Oh! vous lui avez parlé...
+
+--C'est elle qui m'a parlé... je me rappelle m'être heurté sur votre
+palier contre une grande dégingandée vieille dame aux cheveux couleur de
+feu qui paraissait un peu folle et qui sortait de chez vous sans manteau,
+et le chapeau en bataille sur son postiche qui avait perdu tout
+équilibre.
+
+--Oh! monsieur Rouletabille, que vous a fait la princesse pour que vous la
+traitiez de la sorte?...
+
+--Elle m'a dit tout simplement ceci, mon cher monsieur Vladimir: «C'est
+bien à monsieur Rouletabille que j'ai le plaisir de parler?... Vladimir
+m'a beaucoup parlé de vous. Je vous prie! permettez-moi de me présenter à
+vous! Je suis une vieille amie de la famille de Vladimir et je m'intéresse
+à ce garçon qui a beaucoup de talent et qui envoie au journal _l'Époque_
+de Paris de si jolis articles, ma parole!»
+
+--La princesse vous a dit cela? fit Vladimir qui, cette fois avait rougi
+jusqu'à la racine des cheveux.
+
+--Naturellement... je lui ai même répondu: «Mais parfaitement, madame...
+c'est Vladimir qui écrit mes articles et c'est moi qui porte à la poste
+les articles de Vladimir!»
+
+--Dieu, que c'est drôle! exprima assez nonchalamment Vladimir.
+
+--Pour savoir si c'est drôle, j'attendrai la suite de l'histoire...
+déclara, d'une voix menaçante, Rouletabille.
+
+Rappelé à l'ordre, Vladimir toussa et continua:
+
+--Je vous disais donc, à propos de cette fourrure, qu'il n'eût tenu qu'à
+moi de la vendre, car enfin la princesse--la princesse Kochkaref... de la
+fameuse famille Kochkaref de Kiew... les Kochkaref sont bien connus...
+
+--Allez!... mais allez donc...
+
+--... Car enfin la princesse, qui est une vieille amie de ma famille et
+qui me veut beaucoup de bien, m'a dit plus d'une fois, cependant que
+j'admirais ce magnifique manteau: «Vladimir, s'il vous fait envie, mon ami,
+il est à vous!»
+
+--Petit misérable! jeta Rouletabille...
+
+--Ah! monsieur, calmez-vous, je ne mange pas de ce pain-là! interrompit
+Vladimir avec une admirable expression de dégoût! C'est ce que, chaque
+fois qu'elle parlait ainsi, j'ai fait comprendre à la princesse qui,
+voyant qu'elle me froissait dans mes sentiments naturels, voulut bien ne
+pas insister. Mais voici ce qui arriva. Ce manteau était l'objet de la
+jalousie de quelques amies de la princesse qui en discutaient le prix de
+façon fort déplaisante et qui ne voulaient point croire qu'elle l'eût payé
+cinquante mille roubles à un marchand de Moscou... à cause de quoi la
+princesse m'avait dit:
+
+«--Vladimir, pour les faire taire, ces péronnelles, vous devriez un jour
+ou l'autre porter ma fourrure au clou, la faire estimer, refuser bien
+entendu le prix que l'on vous en offrirait, et revenir avec mon manteau en
+proclamant la somme que l'on était prêt à vous avancer dessus!...»
+
+«Voilà ce que m'avait dit la princesse, et voilà ce que j'ai fait,
+monsieur, pas autre chose!... je le jure!...
+
+--Et moi, je jure que je ne comprends pas très bien, dit Rouletabille.
+
+--Vous allez comprendre, monsieur, et vous auriez déjà compris si votre
+impatience ne vous faisait m'interrompre tout le temps... Voilà la
+chose... Elle est simple... Le jour même de notre départ de Sofia, quand
+vous nous eûtes annoncé que nous partions pour une grande et longue
+expédition, quel a été mon premier mouvement?... Mon premier mouvement a
+été de courir chez la princesse pour me débarrasser de ce précieux manteau,
+que je ne voulais pas conserver plus longtemps sous ma responsabilité; le
+hasard fit que je pris justement par la rue où se trouve le Mont-de-Piété,
+et que, me trouvant en face de cette institution dont il avait été si
+souvent question entre la princesse et moi, je me suis mis à penser:
+«Tiens! voilà l'occasion de faire estimer le manteau!» J'entrai. On
+m'offrit de me prêter dessus la valeur de 43.000 francs!...
+
+--Et vous avez accepté?...
+
+--Non, monsieur, j'ai refusé. J'ai dit: Non!
+
+--Alors?
+
+--Alors, je ne sais par quelle fatalité, l'employé, qui était sans doute
+distrait, comprit que je lui répondais: Oui. Et voilà comment on
+m'allongea 43.000 levas sans que j'aie eu même le temps de protester!
+
+--Mais vous avez eu le temps de les ramasser!...
+
+--Ne me jugez pas mal, monsieur. En sortant du Mont-de-Piété, mon premier
+soin a été _de renvoyer à la princesse sa «reconnaissance!_»
+
+--Ah! ah! vous lui avez renvoyé sa «reconnaissance»... répéta Rouletabille,
+stupide devant un si prodigieux toupet...
+
+--Oui, monsieur, c'est comme je vous le dis! Je lui ai renvoyé sa
+«reconnaissance», et ainsi elle pourra retirer son manteau quand elle le
+voudra!
+
+--Oui-da! j'espère que la bonne dame vous sera reconnaissante d'une aussi
+délicate attention!...
+
+--Elle n'y manquera point, monsieur, je la connais..
+
+--Et qu'elle vous remerciera d'avoir pensé à un aussi infime détail...
+
+--Monsieur, entre nous, je lui devais bien ça!...
+
+--Mais vous lui devez aussi les 43.000 francs!
+
+--Qui est-ce qui le nie? monsieur. En même temps que je lui faisais
+parvenir sa «reconnaissance», qu'elle pourra montrer à ses amis, ce qui
+lui sera, comme elle le désirait, un motif de triomphe, je la prévenais
+que, partant le soir même, je n'avais pas le temps de passer chez elle,
+mais que je lui rapporterais cet argent dès mon retour à Sofia!
+
+--Brigand! Vous avez usé de cet argent comme s'il vous appartenait!
+
+--Eh! monsieur, la première chose que j'ai faite a été, à cause de mon bon
+coeur, de prêter quinze cents levas à La Candeur puis d'en distraire
+quinze cents pour moi, ce qui nous a permis à tous deux de nous présenter
+devant vous avec un équipement convenable.
+
+--Non content de payer vos effets avec de l'argent qui ne vous appartenait
+pas, vous avez joué le reste et vous l'avez perdu!...
+
+--Eh, monsieur, voilà pourquoi vous me voyez si ennuyé! Perdre son argent
+n'est rien, mais celui des autres peut vous causer bien des
+désagréments!...
+
+Rouletabille se retourna vers La Candeur.
+
+--Tu ne voudrais pas conserver cet argent volé? lui dit-il.
+
+--Et pourquoi donc? répondit La Candeur avec des larmes dans la voix, je
+ne l'ai pas volé, moi, cet argent! je l'ai honnêtement gagné, il est à
+moi!...
+
+Rouletabille ne répondit à cette parole égoïste et peu scrupuleuse que par
+un regard de mépris qui fit courber la tête à La Candeur. Finalement, le
+chef de l'expédition fit disparaître la liasse de billets dans sa poche.
+
+--Ah! mon Dieu! gémit le géant, je ne les reverrai plus.
+
+--Non, tu ne les reverras plus, fais-en ton deuil!... Je les remettrai
+moi-même à la princesse Kochkaref, à notre retour à Sofia!
+
+Vladimir déclara à son tour d'une voix plaintive et non dénuée d'amertume:
+
+--Du moment, monsieur, que vous trouvez que j'ai mal fait, c'est encore la
+meilleure solution. Au fond, que l'argent de cette dame soit dans votre
+poche ou dans celle de La Candeur, le résultat n'est-il pas le même pour
+moi?
+
+--Mais pour moi, canaille! crois-tu que c'est la même chose, glapit La
+Candeur en sautant sur Vladimir.
+
+Rouletabille dut les séparer.
+
+--Excuse-moi, Rouletabille, fit le pauvre La Candeur, en se laissant
+tomber sur son lit de camp qui, _illico_, s'effondra, c'était la première
+fois que je gagnais!...
+
+Rouletabille, sortit sans répondre, raide comme la justice. En rentrant
+sous sa tente, il trouva Athanase Khetew, éveillé, qui avait tout entendu.
+
+--Vous avez bien fait, lui dit le Bulgare, de leur prendre tout cet
+argent. Il pourra nous servir par les temps qui courent!
+
+Et il se retourna du côté de la toile pour continuer son somme, interrompu.
+
+Rouletabille en resta les bras ballants, puis il se remit, se coucha et
+s'endormit en se disant:
+
+--Décidément, je n'ai encore rien compris à l'âme slave!
+
+III
+
+LES COMITADJIS
+
+Le lendemain matin, la petite troupe continua de s'enfoncer vers le
+Sud-Est.
+
+--Il me semble que nous nous éloignons bien de l'armée, dit Rouletabille.
+
+--Je vous ai donné ma parole que nous la retrouverons à temps, répliqua
+Athanase.
+
+--Et Gaulow! lui cria la voix gutturale d'Ivana.
+
+--Nous le retrouverons aussi, Ivana!... mes cavaliers m'ont quitté pour
+faire de la bonne besogne... Quand ils auront des nouvelles sûres de
+Kara-Sélim, ils me les feront savoir... tranquillisez-vous!...
+
+Elle cingla sa bête et prit de l'avance, sans répondre.
+
+Athanase marchait tantôt très en avant de la bande et tantôt en arrière.
+Il paraissait encore plus sombre et préoccupé qu'à l'ordinaire.
+
+Soudain l'attention de Rouletabille fut attirée par une figure qu'il
+n'avait pas encore vue. Ce nouveau personnage avait dû rejoindre les
+muletiers à la première heure du jour. C'était un vieillard qui frappait
+par un certain air de majesté, bien qu'il fût habillé de haillons et qu'il
+marchât la tête basse et comme plongé dans un rêve...
+
+Rouletabille se rapprocha d'Athanase:
+
+--Qui est-ce? demanda-t-il.
+
+--C'est le bonhomme Cyrille, célèbre pour ses malheurs.
+
+--Il a l'air, en effet, très malheureux, dit Rouletabille.
+
+--Non, maintenant, la joie l'habite... Il a pu s'échapper des prisons
+d'Anatolie, et est revenu dans le pays qu'il n'avait point revu depuis la
+guerre de l'Indépendance.
+
+--Et pourquoi vient-il avec nous?
+
+--Parce que, répliqua d'une façon assez mystérieuse Athanase... parce
+qu'il y a des raisons pour qu'il vienne avec moi...
+
+Mais il ne s'attarda pas à l'effet produit par ces dernières
+paroles et continua:
+
+--Voilà un homme!... On peut le dire: un homme qui a vu le monde dans sa
+jeunesse, qui a vécu en Bessarabie, à Odessa, à Galatz, à Bucarest, enfin
+à l'étranger et qui est revenu dans sa patrie quand il a eu compris pour
+quoi l'homme est né, c'est-à-dire pour la liberté. Il a travaillé jadis
+avec Levisky à l'organisation d'un comité révolutionnaire et, pour être
+libre dans ses actions, il a tué sa femme qui s'opposait à ses
+manifestations patriotiques. Enfin, il a connu mon père, qui, lui aussi,
+était un de ces hommes...
+
+--Vous devriez le faire monter sur une de nos mules...
+
+--Non, les mules sont déjà trop chargées, et puis, du reste, nous voici
+arrivés...
+
+--Où?...
+
+Athanase répondit singulièrement:
+
+--Dans un endroit qui vous intéressera... vous pourrez faire ensuite un
+bel article... N'êtes-vous pas venu chez nous pour cela?...
+
+Et, comme on débouchait dans une clairière, au bord d'une sombre forêt de
+pins, un geste d'Athanase arrêta les muletiers...
+
+Et voici ce que vit Rouletabille:
+
+Le bonhomme Cyrille était tombé à genoux, à l'aspect d'un village, que
+l'on apercevait, en contre-bas, à travers les branches. Avec quelle
+émotion il semblait revoir, après tant d'années de prisons turques, cet
+amas de pauvres masures aux soubassements de pierre jaunâtre, aux
+clayonnages enduits de chaux, aux toits en terrasse! Un peu plus loin, il
+y avait un misérable pont de bois jeté au travers du torrent. Soudain, il
+s'arracha à cette contemplation et se leva, en apercevant un vieillard
+courbé par les ans comme lui-même et qui gravissait péniblement la côte un
+fusil sur l'épaule.
+
+--Ivan! s'écria-t-il.
+
+A cette voix, l'autre s'approcha avec précaution. Il ne reconnaissait
+point cette figure, mais Cyrille se nomma et les deux vieillards tombèrent
+dans les bras l'un de l'autre.
+
+--Celui-là, fit Athanase, est Ivan, le charron, qui a connu aussi mon
+père.
+
+Et il donna des détails sur Ivan avec une grande volubilité et une
+jubilation évidente.
+
+La caractéristique d'Athanase, que commençait à démêler Rouletabille,
+était dans cette opposition continuelle d'une sournoiserie qui lui venait
+de son long métier d'espion et d'une franchise soudaine où se
+manifestaient avec éclat ses sentiments jusqu'alors les plus cachés.
+Ensuite, Athanase conversa à voix basse avec les deux vieillards qui
+saluèrent les voyageurs et disparurent bientôt derrière les troncs noirs
+de la forêt desséchée. Athanase attendit quelques minutes, puis il dit aux
+jeunes gens:
+
+--Maintenant, suivez-moi en silence et vous n'aurez pas perdu votre temps
+si vous avez de vrais coeurs d'homme.
+
+La singularité avec laquelle Athanase s'exprimait, la lumière qui brillait
+dans ses yeux et sur son front avaient frappé le reporter.
+
+--Que veut-il dire? Nous ne l'avons jamais vu ainsi... faisait La Candeur,
+peu rassuré.
+
+--On dirait un apôtre, dit Rouletabille.
+
+--Moi, je n'aime pas les apôtres, répliqua l'autre.
+
+--Je parie qu'on va voir quelque chose de rigolo, dit Vladimir.
+
+Ivana se taisait.
+
+Ils suivirent Athanase au plus profond de la forêt, en s'éloignant sur la
+gauche du village que l'on apercevait encore par instant au bas du
+coteau.
+
+Quand ils furent arrivés dans une sorte de ravin, Athanase les fit se
+tenir tranquilles, immobiles et muets. Ils n'attendirent pas longtemps.
+D'abord se montrèrent une demi-douzaine de chasseurs bulgares qui
+paraissaient équipés pour aller tuer le gros animal. Au milieu d'eux, il y
+avait un jeune homme aux joues écarlates qui semblait fort timide et entre
+les mains de qui on avait mis un drapeau brodé de mots slaves qui
+signifiaient: «La liberté ou la mort!!»
+
+L'un des chasseurs, après avoir parlé à Athanase, monta sur un roc et
+siffla d'une certaine façon. Tous gardèrent dès lors le plus grand silence,
+jusqu'au moment où une sorte de pope parut, sortant d'un buisson.
+Athanase s'inclina et tous s'inclinèrent devant le pope qui considéra
+quelque temps Rouletabille et sa troupe, et qui finit par sourire en
+montrant des dents éclatantes. Ce pope avait à sa ceinture pastorale un
+crucifix et deux énormes pistolets et un magnifique cimeterre qui datait
+au moins du sultan Selim. Il s'appelait Goïo. Vladimir traduisait à
+Rouletabille tous les propos échangés, d'où il résultait qu'une grande
+joie s'était déjà répandue dans le village à la nouvelle que les armées
+avaient passé la frontière. Entre les comitadjis, il était aussi question
+d'un certain Dotchov dont le nom semblait faire bouillir toutes les
+cervelles et aussi d'un certain «pré des porchers» dont les termes:
+_svinartka lenki_, revenaient à chaque instant dans la conversation comme
+un leit-motiv.
+
+La petite troupe grossissait sans cesse; il arrivait des Bulgares de
+partout, on aurait dit qu'ils sortaient de terre, qu'ils tombaient des
+arbres.
+
+Le pope Goïo s'agitait au milieu d'eux et, pour mieux se faire entendre,
+parlait en agitant le crucifix d'une main et l'un de ses pistolets de
+l'autre.
+
+Ce brave ecclésiastique avait une façon spéciale de catéchiser les
+fidèles. Il demandait au jeune homme qui portait le drapeau et qui était
+un néophyte:
+
+--Combien as-tu l'intention de tuer de Turcs? Combien as-tu fabriqué de
+cartouches? Si tu en as fait moins de trois cents, tu n'auras pas la
+communion. As-tu bien graissé tes armes? préparé des biscuits?
+
+Et comme on riait autour de lui, il déclara en se tournant vers la troupe:
+
+--C'est comme ça que je confesse depuis deux mois!
+
+--Quand nous aurons affranchi la Thrace, nous te ferons exarque! s'écria
+Ivan le Charron.
+
+--Il y en a déjà un à Constantinople! répliqua-t-il. Deux soleils ne
+peuvent exister en même temps. Mais que le diable emporte celui qui m'a
+fait pope!
+
+Là-dessus, il tira de sa poche un morceau d'étoffe blanche qu'il suspendit
+à son cou, à quoi on reconnut que c'était un rabat; il prit le sabre du
+sultan Selim d'une main, montra le Christ de l'autre, cependant qu'il
+avait encore un pistolet sous un bras et expliqua d'une voix tonnante, au
+néophyte, la sainteté du serment. Le néophyte jura. Tous jurèrent et
+s'écrièrent:
+
+--Enfin le sang versé en Thrace va être vengé!
+
+Après cela Athanase prononça quelques paroles qui obtinrent un gros succès
+et il dit:
+
+--Maintenant, allons au pré des porchers!
+
+Tous répétèrent dans leur langue: «Allons au pré des porchers!»
+
+Toute la bande se mit en branle en agitant des armes. Seul, Athanase, qui
+venait le dernier, affectait un grand recueillement.
+
+--A quelle comédie, allons-nous? se demandait Rouletabille.
+
+Ivana suivait les événements, avec une trompeuse indifférence.
+
+Vladimir répétait:
+
+--Vous allez voir que ça va être rigolo!
+
+La Candeur tirait prudemment son cheval par la bride, car on passait par
+des chemins peu ordinaires pour arriver au «pré des porchers». Enfin on
+l'atteignit, ce fameux pré. Il était assez éloigné du village et dans un
+endroit sauvage et lugubre, dominé par des collines abruptes. Un torrent
+faisait entendre sa méchante musique entre une double rangée d'arbres qui,
+penchés au-dessus de la rivière, l'un vers l'autre, avaient l'air, de se
+raconter des histoires épouvantables qui les faisaient frissonner. Un pont
+était là que tous traversèrent en silence et l'on s'arrêta sur l'autre
+rive, sous les arbres.
+
+--Nous camperons ici, dit Athanase à Rouletabille. C'est là que j'ai
+affaire.
+
+--Quelle affaire et pourquoi tous ces gens-là nous ont-ils accompagnés?...
+
+--C'est parce qu'ils veulent nous offrir à souper et se réjouir avec nous
+de la bonne besogne qui se prépare.
+
+Et il se tourna vers les autres et cria avec exaltation et dans la langue
+bulgare:
+
+--Regardez, voilà les femmes qui arrivent avec les agneaux, et les
+porchers avec les porcs... Mais voici le maître du pré des porchers, le
+nommé Dotchov lui-même, qui est, ma foi, comme vous voyez, un vieillard
+très respectable. Encore un qui a vu la guerre de l'Indépendance et qui a
+connu mon brave homme de père. Dotchov est accompagné de son bon ami Ivan
+le Charron. Ils ont combattu autrefois ensemble, se préparent à de
+nouvelles batailles et peuvent se réjouir de compagnie avec nous. Avancez,
+avancez, vieillards respectables!...
+
+Vladimir, en traduisant les discours bulgares d'Athanase, ne pouvait
+s'empêcher de répéter à Rouletabille:
+
+--Qu'est-ce qu'il prépare? Ça ne va pas être ordinaire, cette affaire-là!
+Le plus fou me paraît Athanase... Regardez, regardez comme il est aimable
+avec ce vieux Dotchov, qu'il met au centre, à la place d'honneur et
+cependant il le regarde avec des yeux qui tuent.
+
+Pendant ce temps, on avait allumé les feux et les agneaux étaient préparés
+à la heidouk, c'est-à-dire avec leur peau, tout entiers, dans les trous
+chauffés comme un four de boulanger. Et les femmes venues du village,
+commençaient de danser le choro, au son de la gaïda.
+
+--Tu vois, mon vieux camarade, comme nous sommes gais, disait Ivan le
+Charron au vieillard Dotchov, lequel, assis à la turque, au centre de la
+bande, semblait présider à la fête.
+
+--Pourquoi ne tue-t-on point mes cochons? fit Dotchov; je les ai fait
+amener par mes porchers pour qu'ils engraissent la fête.
+
+--C'est Athanase qui ne veut pas, répondit Ivan le Charron. Je lui en ai
+demandé la raison; il m'a répondu qu'il ne les trouvait pas encore assez
+gras pour une fête pareille!...
+
+--Mais de quelle fête, au fond, s'agit-il donc? demanda encore Dotchov!
+
+--Demande-le à Athanase! demande-le à Athanase!...
+
+Athanase, appelé, répliqua:
+
+--On te le dira au _raki_. Mais avant tu nous raconteras une histoire du
+temps où tu fabriquais avec mon père des canons en bois de cerisier!
+
+--Oui, oui, fit Dotchov! Ah! nous en avons fait de toutes sortes avec ton
+père. On fabriquait des canons avec ce qu'on pouvait et on allait chanter
+dans les villages: «_Lève-toi, lève-loi, héros du Balkan!_» Ton père
+chantait bien...
+
+--Et ma mère aimait la soupe aux choux! Mais les cochons préféraient les
+oreilles de mon père!
+
+--Évidemment! évidemment! acquiesça Dotchov, troublé, à cause de la façon
+forcenée dont cet Athanase avait dit cela... évidemment, c'est grand
+dommage que les cochons aient mangé les oreilles de ton père!... Mais tu
+ne devrais pas me regarder comme ça. Tu sais bien que je ne pouvais rien
+faire pour les en empêcher!... Et puis, après tout, reprit Dotchov, en
+secouant sa noble tête de vieillard, et en levant les bras au ciel, je ne
+sais pas pourquoi on me reparle de cette affaire-là!... Elle m'a assez
+empêché de dormir!... et pourquoi Ivan le Charron m'a entraîné
+jusqu'ici!... et pourquoi vous m'asseyez en face du pont du pré des
+porchers!... Tout ça n'est pas gai pour quelqu'un qui a souffert ce que
+j'ai souffert!... Vous pourriez bien me laisser mourir tranquille sans me
+rappeler tout ça!... J'ai eu assez de chagrin de la mort de ton père!
+Demande à Ivan le Charron! j'en ai pleuré pendant des jours et des jours
+et j'en ai dit aux bachi-bouzouks!... Allons, soyons raisonnables et
+mangeons!...
+
+--Nous allons manger, répondit Athanase, mais nous attendons encore un
+convive.
+
+--Qui?
+
+--Regarde là-bas, celui qui s'avance vers le pont...
+
+--C'est un vieux mendiant qui n'est pas du pays, je ne le connais pas...
+
+--Si... si... tu le connais... mais il revient de si loin... de si loin...
+Heureusement que je l'ai trouvé sur ma route, sans quoi il n'eût point
+retrouvé son chemin... et je l'ai invité pour ce soir, persuadé que nulle
+rencontre ne te serait aussi agréable, vieux Dotchov!...
+
+--Sur la sainte Vierge, je ne le reconnais pas... Dis-lui qu'il approche.
+
+Alors Athanase s'en va chercher le mendiant et le ramène par la main,
+jusqu'au vieux pont du pré aux porchers. Certainement, au fond des prisons
+d'Anatolie, le mendiant avait pensé ne plus le revoir, ce pont mémorable,
+fait de deux planches et d'une traverse pourrie. Par la main, Athanase
+amène donc le vieillard en haillons devant l'aimable et vénéré Dotchov,
+qui cligne des yeux:
+
+--Non, non, je ne le reconnais pas!
+
+--Tu ne reconnais pas le bon Cyrille, célèbre pour ses malheurs?
+
+Dotchov, à ces mots, se leva terriblement pâle; cependant il eut la force
+de serrer sur son coeur le loqueteux avec la joie d'un père retrouvant son
+enfant.
+
+--Dieu soit loué, Cyrille, je te retrouve. On te croyait mort! Et je t'ai
+pleuré longtemps, fidèle compagnon de ma jeunesse!...
+
+Dotchov se rassied, car ses vieilles jambes n'ont plus la force de le
+supporter après une émotion semblable!
+
+--Mais parle! parle! dit-il à Cyrille. Raconte-nous ton histoire. Tu as
+donc échappé, toi aussi, aux bachi-bouzouks? Je croyais qu'ils t'avaient
+fusillé, ce jour maudit...
+
+--Est-ce le moment de parler? demanda Cyrille, à Athanase.
+
+--Après le mouton... dit Athanase.
+
+Alors Athanase fait servir le mouton. Le pope Goïo s'est tranché un
+morceau avec le cimeterre du sultan, et le dévore après un rapide signe de
+croix orthodoxe. Dotchov a fait une place près de lui à Cyrille, célèbre
+pour ses malheurs. Et, en dépeçant la viande odoriférante, avec leurs
+doigts, ils se renvoient vingt anecdotes du temps qu'ils couraient les
+grands bois du Balkan et de l'Istrandja pour échapper aux
+bachi-bouzouks.
+
+Enfin, il y eut une distribution de raki; les filles qui dansaient le
+choro s'arrêtèrent et le gaïda se tut.
+
+--Voilà le moment! Voilà le moment! disait Vladimir en poussant
+Rouletabille au premier plan...
+
+Rouletabille s'étonnait:
+
+--Ces Bulgares paraissent tout à fait chez eux. Où sont les autorités
+turques du village? Ils ne les craignent donc pas?
+
+--Non, répliqua hâtivement Vladimir, les autorités sont mortes. Ils ont
+tué hier le kouet, et cinq zaptiés. Ils sont maintenant chez eux, entre
+eux, et tous prêts, hommes, femmes, enfants, à prendre la montagne. Ce
+soir, avant de quitter le village, ils doivent le brûler pour ne pas
+laisser cette besogne aux Turcs... du moins c'est ce que j'ai compris, car
+j'ai voulu savoir pourquoi ils étaient si gais... Mais écoutez!...
+écoutez!... c'est maintenant que l'affaire d'Athanase commence!... Oh!
+regardez Athanase!...
+
+En effet, debout derrière le pope, Athanase, qui regardait le vieillard
+Dotchov, était épouvantable à voir. Ah! c'était une belle tête d'animal
+qui a faim et qui surveille sa proie!
+
+On faisait cercle autour de Cyrille qui allait raconter une histoire de la
+guerre de l'Indépendance et qui s'essuyait la moustache et se libérait la
+bouche.
+
+--D'abord, commença-t-il, tu te rappelles, Dotchov, qu'un orage
+épouvantable s'était élevé la nuit dans la montagne et que le vent s'était
+engouffré dans la masure où Ivan le Charron et le père d'Athanase et moi
+nous nous étions réfugiés pour fuir les bachi-bouzouks après la dispersion
+des comitadjis. Ce vent s'était si bien engouffré par le trou qui donnait
+issue à la fumée que le foyer fut renversé, bouleversé et que le feu prit
+à la masure. Il fallut l'évacuer et passer la nuit sous la pluie et la
+grêle. Puis trois bergers vinrent nous trouver sous un bouleau et, après
+nous avoir nourris et réchauffés, nous engagèrent à gagner un autre chalet
+où nous trouverions l'hospitalité. Nous avons suivi le lit du torrent, tu
+te rappelles, et l'eau glacée nous faisait frissonner... tu te
+rappelles... tu te rappelles?
+
+--Comme si c'était hier, fit l'autre vieillard en hochant la tête et en
+frissonnant comme s'il était encore dans l'eau... c'est là que je suis
+tombé dans un trou à truites et que j'ai failli me noyer...
+
+--Justement, mais on n'a pas toujours pu suivre le lit du torrent; et
+alors l'empreinte de nos pas nous a dénoncés aux bachi-bouzouks... cela
+très clairement.
+
+--Très clairement! c'est ce que j'ai toujours dit...
+
+--Plus loin, on a fait la rencontre d'un ours.
+
+--Ah! oui, l'ours... je vois l'ours.
+
+--Il cherchait des oeufs de fourmi et il était étonné de nous voir.
+
+--Je me rappelle... tout à fait étonné...
+
+--Ah! ah! s'écria Ivan le Charron, en se rapprochant... l'ours!... je lui
+ai jeté un bâton dans les jambes et il a été bien attrapé... On ne pouvait
+pas tirer dessus, tu penses!...
+
+--Enfin on a fini par arriver au chalet... Le berger Neia nous avait
+accompagnés... Rappelle-toi... rappelle-toi, Dotchov...
+
+--Oui, oui! Neia! le berger Neia! nous en avons souvent parlé avec Ivan.
+Pauvre Neia!
+
+--On peut le plaindre... En arrivant au chalet, Neia s'était enfoncé une
+épine dans le pied; ça, il faut s'en souvenir.
+
+--Oui, oui...
+
+--Même qu'il nous a dit qu'il n'avait pas de chance... que les Turcs lui
+avaient donné plus de vingt-cinq fois la bastonnade, qu'ils l'avaient fait
+agenouiller cinq fois, pour lui couper la tête... et qu'ils l'avaient
+dépouillé quinze fois de tout ce qu'il possédait... Mais il était surtout
+tourmenté d'être allé si peu à l'église... et le père d'Athanase lui dit
+alors: «Console-toi, Neia, après une telle vie tu pourras passer aisément
+saint et martyr!» Et il répondit: «Surtout avec mon épine dans le pied!»
+Or tu te rappelles ce qui est arrivé à cause de cette épine?
+
+--Ma foi, non, Cyrille...
+
+--Eh bien! il faut t'en souvenir... C'est à cause d'elle que Neia n'a pu
+aller aux provisions au village et qui est-ce qui s'est risqué du côté du
+village? c'est toi, Dotchov!
+
+--Bien sûr! Il fallait bien que quelqu'un se dévouât...
+
+--Sûr, ça ne pouvait être le père d'Athanase dont la tète avait été mise à
+prix: 10.000 piastres!...
+
+--Oh! je me rappelle, j'ai rapporté du lait, du pain et du tabac!
+
+--Et tu étais gai et tu t'es mis à chanter en fumant ton chibouk parce que,
+disais-tu, le danger était passé et que tu apportais d'heureuses
+nouvelles: les bachi-bouzouks avaient abandonné la montagne et la route
+était libre vers le Nord-Ouest. Et puis la Serbie entrait en campagne et
+la Russie arrivait. Enfin! nous avions tout pour nous!... Seulement, il
+fallait aller rejoindre les combattants. Le lendemain, nous sommes partis
+d'un pas allègre; nous laissions le berger derrière nous, sans nous douter
+de rien.
+
+--Oui, c'est Neia qui nous a trahis, je l'ai tué de ma propre main, fit
+Dotchov, à la première occasion.
+
+--On doit, en effet, tuer les traîtres, Dotchov... On se mit donc en
+marche. En tête, comme toujours, venait le père d'Athanase qui était un
+fier homme, puis Ivan le Charron, puis moi, Cyrille, toi, Dotchov. Tu
+marchais le dernier, mais c'est toi qui nous disais par où il fallait
+passer, et c'est ainsi que nous arrivâmes devant le pré aux porchers, dont
+nous étions séparés par le torrent... Alors, tu as crié à Athanase, père
+de l'Athanase que voici:
+
+--Il faut aller de l'autre côté si nous ne voulons plus rencontrer de
+bachi-bouzouks! Il faut traverser la passerelle! Est-ce vrai?... Cette
+passerelle-là du pré aux porchers! Est-ce vrai, Dotchov?
+
+--Mais bien sûr que c'est vrai!... Ivan est là pour le dire aussi bien que
+toi... je n'ai jamais donné que de bons conseils...
+
+--La passerelle paraissait neuve, elle était composée de deux poutres et
+d'une traverse; nous nous y engageâmes; mais elle céda tout de suite sous
+nos pas, et toi, qui étais le dernier, tu pus facilement t'en tirer, car
+tu t'es sauvé aussitôt, d'une façon effrénée, derrière un gros tronc
+d'arbre qui gisait à quelque distance.
+
+--Certainement, je me sauvais parce qu'on tirait des coups de fusil...
+Est-ce vrai?...
+
+--C'est vrai... nous n'avions pas plus tôt mis le pied sur cette
+passerelle que plus de vingt coups de fusil partaient d'un bois voisin...
+Le commandement de feu avait été donné en langue turque. Les
+bachi-bouzouks nous avaient heureusement ratés. Ivan parvint à s'enfuir;
+moi, j'avais glissé dans les eaux froides; les balles sifflaient toujours.
+Qu'était devenu Athanase? Je ne pouvais m'en rendre compte. Je parvins
+cependant à sortir de l'eau, à me jeter dans un taillis. Jamais de ma vie
+je n'avais eu si peur. Je me croyais sauvé. Je fis mes prières. Ce n'est
+que vingt-quatre heures plus tard que les bachi-bouzouks m'ont remis la
+main dessus. Que faisais-tu pendant ce temps-là, Dotchov, que
+faisais-tu?...
+
+--Moi, je m'étais terré comme un lapin, répondit sans trouble apparent le
+vieillard, dans un trou de grotte où je me trouvais aussi bien que dans un
+cabaret valaque, mais d'où, hélas! j'ai assisté à la mort du pauvre
+Athanase. Ce sera le plus grand chagrin de ma vie...
+
+--Raconte, Dotchov, comment Athanase est mort...
+
+--Il est mort comme je vais vous dire, et cela sur saint Georges et les
+saints, ce fut tel que voilà: Athanase, qui était tombé dans le torrent,
+réussit lui aussi à en sortir sans être vu des bachi-bouzouks et il grimpa
+devant moi dans un grand hêtre...
+
+Tous ceux qui étaient là montrèrent le hêtre sur l'autre rive, en disant:
+
+--Ce hêtre-là... ce hêtre-là!...
+
+--Comme vous voyez, reprit le bon Dotchov, l'arbre est très haut! Bien
+caché, Athanase pouvait attendre le moment propice à sa fuite. Les
+bachi-bouzouks, furieux, battaient le pré aux porchers, la campagne, les
+bois, le ravin... Le malheur voulut que l'un d'eux revînt avec son chien
+et ce chien alla tout de suite à l'arbre. Le chien se mit à aboyer. Les
+bachi-bouzouks levèrent la tête et aperçurent Athanase. Ils se mirent à
+tirer dessus comme sur une corneille et bientôt Athanase bascula et vint
+s'écraser au pied de l'arbre. Le malheur voulut encore que l'un des
+porchers vint à passer avec deux porcs. Les bachi-bouzouks coupèrent les
+oreilles d'Athanase et en donnèrent une à dévorer à chaque porc... puis,
+comme la nuit venait, ils s'en allèrent après avoir dépouillé le cadavre.
+
+«Moi, je me glissai jusqu'à la dépouille de mon ami et l'enterrai comme je
+pus en creusant la terre avec ma baïonnette. Ainsi est mort Athanase, père
+de l'Athanase que voici!
+
+--Dotchov, Dotchov, fit la voix grave et profonde du mendiant Cyrille.
+Tout cela est tout à fait exact, car moi aussi j'ai vu comment les choses
+se sont passées!
+
+--Où étais-tu donc? demanda Dotchov, inquiet.
+
+--_J'étais dans l'arbre, avec Athanase!_
+
+Dotchov se dressa à demi sur ses coussins, comme s'il était soulevé par
+une force intérieure qui le poussait vers Cyrille, dont il ne pouvait plus
+détourner le regard. Ses lèvres tremblantes essayèrent de laisser glisser
+quelques paroles, mais ceux qui l'entouraient n'entendirent qu'un souffle
+rauque pareil à celui qui précède le râle de la mort.
+
+Au même moment, le pope qui était derrière Dotchov pesa sur ses épaules et
+le fit retomber à sa place; puis, mettant une main sur la tête du
+lamentable vieillard, il prononça:
+
+--Nous sommes dans la main de la mort! La mort est comme le pêcheur qui,
+ayant pris un poisson dans son filet, le laisse quelque temps encore dans
+l'eau! Le poisson nage toujours, mais il est dans le filet et le pêcheur
+le saisira quand il lui plaira.
+
+--Continue, Cyrille, fit la voix glacée d'Athanase fils.
+
+--Oui, j'étais dans l'arbre avant qu'Athanase s'y fût lui-même réfugié,
+continua Cyrille. J'avais réussi, comme lui, à me cacher dans les branches
+du hêtre, mais, personne n'en sut rien et quand Athanase fut tombé, on me
+laissa bien tranquille et je pus voir et entendre sans danger. Or voici ce
+que je vis et entendis:
+
+«Dotchov sortit de sa cachette et rejoignit les bachi-bouzouks qui
+l'appelaient. Dotchov reprocha aux bachi-bouzouks d'avoir donné à manger
+les oreilles d'Athanase, père d'Athanase, aux cochons du pré des porchers.
+Les autres rirent et lui demandèrent:
+
+«--_Dis-nous, vieux drôle, quand tu leur as dit de prendre le chemin de la
+passerelle, les giaours du comité n'ont rien soupçonné?_»
+
+Et Dotchov a répondu:
+
+«--_Rien du tout, ils étaient si contents qu'ils m'auraient suivi au bout
+du monde!_»
+
+A ces paroles de Cyrille, la foule qui entourait Dotchov fit entendre des
+paroles de mort et Dotchov, voyant que tout était perdu, se mit à genoux
+et se cacha la tête dans les mains.
+
+Le pope dit:
+
+--Toute la montagne a des yeux et des oreilles pour les traîtres, mais les
+traîtres n'auront plus ni yeux ni oreilles!
+
+--De mon hêtre à la passerelle maudite, fit Cyrille, il y a à peine cent
+pas. J'entendais tout ce qui se disait. Ils se félicitaient d'avoir fait
+construire cette passerelle pour attirer l'_apôtre_ dans le piège où il
+devait succomber. Dotchov est un traître qui nous a livrés sans vergogne à
+nos plus cruels ennemis, les ennemis des comités. Je suis revenu du fond
+des prisons d'Anatolie pour vous dire cela à tous et le lui dire, à lui.
+Dotchov, prie l'âme de saint Georges de te pardonner!
+
+Dotchov retira alors ses mains de son visage et Rouletabille put voir
+qu'il était inondé des larmes du repentir.
+
+--Georges, pardonne-moi, pria Dotchov, j'ai péché. Prie Dieu pour mon âme
+noire.
+
+Et en disant ces mots il baisait la croix que lui tendait le pope et
+frappait la terre de son front. Il ne tremblait plus; sa figure s'était
+éclairée.
+
+--Pendant des années sans nombre, j'ai été un homme perdu; je ne pouvais
+plus dormir. Maintenant, il me semble que je me suis confessé et que j'ai
+communié. Battez-moi si vous voulez et tuez-moi; je l'ai mérité...
+
+Alors, Athanase fit un signe et les porchers amenèrent les deux cochons
+qui avaient besoin d'être engraissés.
+
+--Si tu veux mon sabre, dit le pope à Athanase, prends-le, moi je tiendrai
+la tête de cet homme pendant que tu lui couperas les oreilles...
+
+--Je n'ai point besoin de ton sabre, révérend père, répondit Athanase. Les
+porcs mangeront les oreilles de Dotchov «vivantes»!
+
+--Très bien, fils, je comprends, répliqua le pope. Ça n'est pas mal ce que
+tu as trouvé là!
+
+Mais Dotchov aussi avait compris et il poussait des cris désespérés, se
+frappant la poitrine, disant qu'il avait mérité la mort, mais pas un
+supplice pareil.
+
+--Jamais, affirmait-il sur saint Georges et sainte Sophie, jamais il
+n'aurait livré les fugitifs si les bachi-bouzouks ne l'avaient supplicié
+lui-même, passé les pieds au feu, ce qui lui avait fait accepter et
+promettre tout, mais la mort dans l'âme! La confession, ajoutait-il, a
+délivré mon âme du poids du péché... j'ai le droit de mourir en paix!
+
+Il eut beau dire et se débattre, Ivan le Charron d'un côté et Cyrille le
+Mendiant de l'autre l'entreprirent si bien qu'un des cochons que l'on
+avait approché put lui saisir une oreille et, avec un effroyable
+grognement, tirer cette oreille à lui après avoir refermé l'étau de son
+horrible mâchoire. Dotchov hurlait comme on doit hurler en enfer et
+Athanase, impassible, regardait.
+
+Quant à Rouletabille et à La Candeur, ils s'étaient enfuis avec épouvante
+de cette scène de sauvagerie; mais ils furent presque immédiatement
+arrêtés dans leur retraite par des clameurs inattendues.
+
+La nuit était venue depuis longtemps et ils virent des ombres qui
+couraient follement à la lueur des feux, autour du torrent. Ils comprirent
+que, grâce aux ténèbres, Dotchov, dans un suprême effort, avait échappé à
+ses bourreaux et était allé, comme les _comités_ de jadis, chercher un
+refuge du côté du ravin.
+
+Alors ils se rapprochèrent pour voir ce qu'il allait advenir du malheureux
+vieillard.
+
+Dotchov semblait avoir pris de l'avance, et, au plus loin du camp, presque
+au fin fond de la nuit, les Bulgares s'appelaient avec des cris, se
+donnaient des indications rapides, haletantes, entremêlées de coups de feu
+qui faisaient briller les eaux du torrent.
+
+A la lueur d'un de ces coups de fusil, Rouletabille reconnut Vladimir qui
+paraissait l'un des plus acharnés poursuivants, aux côtés d'Athanase.
+
+--Ah! il est plus Bulgare qu'eux! jeta Rouletabille avec horreur.
+
+--Quand je te dis, Rouletabille! que nous ne comprendrons jamais ces
+gens-là et que nous ferions mieux de rentrer à Paris, bien sûr!...
+
+Tout à coup, il parut que les Bulgares avaient retrouvé la piste de
+Dotchov... Le camp se vida; hommes, femmes, enfants, tous se précipitèrent
+dans la direction du village et toujours en tirant en l'air des coups de
+fusil et de revolver comme pour une fête joyeuse.
+
+Il était vrai qu'ils avaient retrouvé Dotchov presque à l'entrée du
+village où il avait sa maison, dans laquelle il courut se barricader en
+appelant à l'aide ses serviteurs.
+
+Vain et dernier effort. Athanase pénétra lui-même dans la maison d'où les
+serviteurs avaient fui, et, à la lueur d'un grand feu allumé sur la place,
+les reporters purent le voir traîner le vieillard sanglant à une fenêtre;
+Dotchov, dont le visage n'était plus qu'un horrible mélange de chair et de
+sang, leva encore les bras au ciel, demandant grâce, mais Athanase lui fit
+sauter le crâne avec un gros revolver, puis il jeta par la fenêtre le
+cadavre à la foule qui le déchiqueta. [Nous devons à la vérité de dire que
+les comités ne sont pas toujours aussi impitoyables dans leur vengeance et
+que, dans une circonstance presque semblable, Zacharie Stoïanov, qui
+devait devenir président de la Sobranié, pardonna au repentir de son
+ancien compagnon.]
+
+IV
+
+LES POMAKS ET L'AGHA
+
+Rouletabille et La Candeur étaient revenus en hâte au pré des porchers où
+ils retrouvèrent Ivana assise tranquillement auprès du ruisseau. Elle
+avait assisté à la fameuse scène et n'en montrait pas le moindre émoi.
+Elle dit encore:
+
+--Cet Athanase Khetew est vraiment un homme! Vraiment un homme! il ira
+loin!
+
+Rouletabille ne demandait qu'à quitter ce pays de sauvages. Il fit plier
+les tentes rapidement.
+
+--Nous ne sommes pas venus si loin, disait-il pour nous attarder aux
+petites histoires de famille de M. Athanase Khetew!...
+
+Vladimir apparut sur ces entrefaites. Il apportait des nouvelles
+d'Athanase. Celui-ci priait les jeunes gens de ne point l'attendre. Ils
+pouvaient reprendre tout seuls le chemin d'Almadjik; rien ne s'y opposait
+plus. Ils tomberaient dans «le courant» de l'armée bulgare et n'auraient
+qu'à se présenter à l'État-major de la première brigade qu'ils
+rencontreraient..,
+
+Ivana s'était rapprochée... Chose extraordinaire! elle paraissait
+inquiète.
+
+--Qu'est-il donc arrivé à Athanase Khetew? demanda-t-elle.
+
+--Tout simplement qu'un de ses cavaliers est venu le rejoindre, lui a
+parlé à l'oreille et qu'ils sont partis tous deux précipitamment, après
+m'avoir jeté les instructions que je vous ai transmises... expliqua
+Vladimir.
+
+--Quel chemin ont-il pris? questionna fiévreusement Ivana.
+
+--A travers la forêt! Et Vladimir montrait la route du Sud...
+
+--Courons derrière lui et tâchons de le rejoindre!... s'écria-t-elle en
+sautant d'un bond sur son cheval.
+
+--Et pourquoi cela, s'il vous plaît?... demanda très sèchement
+Rouletabille.
+
+--Eh! mon cher, parce qu'on lui aura certainement apporté des nouvelles de
+Gaulow! Sus à Gaulow, Rouletabille!...
+
+Le chemin du Sud le rapprochait des armées; Rouletabille ne vit aucun
+inconvénient à suivre l'impulsion d'Ivana. «Nous verrons bien jusqu'où ira
+ta traîtrise», murmurait-il. Mais ils n'avaient pas marché pendant une
+heure dans des chemins impossibles, qu'ils durent tous s'arrêter sur la
+prière des muletiers. Il faisait alors une nuit très noire. On n'y voyait
+goutte.
+
+--Que se passe-t-il donc, demanda-t-il à Vladimir... mais aussitôt
+quelques torches de résine s'allumèrent et il s'aperçut que la petite
+troupe était entourée par toute une bande de pomaks, qui, avec leurs longs
+fusils, prenaient attitude de bandits.
+
+A leur aspect, Rouletabille avait commandé à chacun de s'armer; et,
+lui-même, s'était emparé d'une carabine. Mais Vladimir le calma d'un geste
+et s'entretint quelques instants avec celui qui paraissait commander tout
+ce vilain monde.
+
+--Que disent-ils? demanda Rouletabille, impatienté.
+
+--Ils disent, expliqua Vladimir, que, prévenus de notre passage, ils sont
+vite descendus de leur village, qui est au sommet de la montagne, pour
+nous avertir que le pays n'est pas sûr.
+
+--Ça se voit, fit Rouletabille.
+
+--Pour rien au monde, ils ne voudraient qu'il nous arrivât malheur, car,
+comme nous sommes dans la circonscription de leur village, l'agha les
+rendrait responsables du désastre toujours trop tôt survenu et apporterait
+la ruine à leur foyer.
+
+--Et alors?
+
+--Eh bien, alors ils sont venus pour nous protéger contre les voleurs si
+nous voulons bien leur donner une certaine somme.
+
+--Ouais, ça dépend de la somme, grogna Rouletabille.
+
+--Nous nous sommes entendus, fit Vladimir, pour 1.000 piastres!
+
+--Mille piastres, c'est-à-dire 10 livres turques?
+
+--Oui, cela vous fera environ 230 francs, ça n'est pas cher!
+
+--Vous trouvez que ça n'est pas cher!... c'est tout de même plus cher qu'à
+l'auberge...
+
+--Nous ne sommes pas à l'auberge, maintenant, c'est à prendre ou à laisser.
+
+--Et si nous le «laissons»?
+
+--Cela nous coûtera plus cher!
+
+--Diable!
+
+--Maintenant, ils nous apportent des oeufs, trois poules et un mouton, et
+ils comptent bien que nous leur achèterons leur marchandise...
+
+--J'achète les oeufs et les poules! Mais qu'est-ce que vous voulez que
+nous fassions du mouton?
+
+--C'est pour leur souper à eux, qu'ils l'ont amené jusqu'ici; si nous
+prenons ces hommes pour nous garder, nous sommes obligés de les nourrir!
+Ils veulent nous garder jusqu'à demain matin!
+
+--Ils ont pensé à tout!... Mais alors il va falloir que nous campions!
+
+--Sans doute! et, du reste, les chemins sont si mauvais que nous ne
+pouvons guère espérer beaucoup avancer en pleine nuit... et puis les bêtes
+seront meilleures demain matin... c'est aussi leur avis qu'ils m'ont prié
+de vous transmettre...
+
+--Traitez donc avec ces braves gens, puisqu'il n'y a pas moyen de faire
+autrement, mon cher Vladimir...
+
+Le traité de paix fut vite conclu, et, sans plus se préoccuper des
+voyageurs, les pomaks se mirent à confectionner leur repas, autour d'un
+grand feu qu'ils allumèrent assez joyeusement. Leurs faces noires riaient
+d'une façon qui impressionnait fâcheusement La Candeur, lequel, du reste,
+ne trouvait plus aucun sujet de gaieté depuis qu'il avait été soulagé des
+40.000 levas gagnés si honnêtement à Vladimir.
+
+--Cristi! fit-il, en considérant ces démons, je regrette la rue du Sentier,
+moi! Ah! j'en ai eu une drôle d'idée de venir dans ce pays de malheur!...
+
+--La gloire t'y attend! répliqua Rouletabille...
+
+--La gloire et peut-être la fortune! ajouta Vladimir, mauvaise langue.
+
+Ainsi les héros d'Homère évoquaient-ils les souvenirs chers de la patrie,
+sous la tente d'Achille, entre deux combats, aux bords du Scamandre.
+
+--Il est temps d'aller se coucher! dit Rouletabille.
+
+Ivana était déjà sous sa tente. Elle aussi était de fort méchante humeur,
+mais c'était à cause de l'arrêt forcé qu'elle subissait dans sa poursuite
+du beau Gaulow, _son mari, après tout_...
+
+Les jeunes gens et Tondor, comme la nuit précédente--plus que la nuit
+précédente,--devaient veiller à tour de rôle, car, en dépit des paroles
+rassurantes de Vladimir, le voisinage des bandits-gardiens paraissait
+inquiétant à ceux qui n'en avaient pas l'habitude...
+
+La Candeur et Vladimir décidèrent de se coucher sous la même tente que
+Rouletabille. Les reporters se jetèrent sur les nattes sans se
+déshabiller. Ils avaient entre eux une tablette surchargée d'armes:
+carabines et revolvers.
+
+Tondor, dehors, prenait la première garde.
+
+Les paupières se fermaient déjà quand, tout à coup, il y eut une décharge
+formidable; plus de vingt coups de fusil éclatèrent à quelques pas; les
+reporters, vite sur pied, avaient entendu siffler les balles si près
+qu'ils avaient pu croire que la tente avait été transpercée.
+
+Rouletabille se jetait dehors quand Tondor se présenta.
+
+--Ne vous dérangez pas, dit-il, ce sont nos gardiens qui veillent! Ils
+tirent comme ça pour éloigner les voleurs!
+
+--Dites-leur qu'ils tirent un peu plus loin, répliqua Rouletabille.
+
+Il n'avait pas achevé cette phrase qu'une nouvelle décharge leur sifflait
+aux oreilles. La Candeur s'était jeté à plat ventre.
+
+--Bien sûr! ils vont nous tuer, gémissait-il.
+
+--C'est insupportable! dit Rouletabille.
+
+--Ils veulent gagner leur argent, expliqua Vladimir.
+
+Il s'en fut cependant parlementer avec les gardiens qui se décidèrent à
+reculer de quelques pas, mais qui ne cessèrent de tirer des coups de feu,
+toute la nuit.
+
+Les reporters ne purent fermer l'oeil. Au matin, pendant qu'on levait le
+camp, les pomaks exprimèrent de nouvelles prétentions, affirmant qu'ils
+avaient eu à repousser toute une bande de voleurs, lesquels auraient
+réussi, s'ils n'avaient été là, à se glisser jusqu'aux tentes à la faveur
+des ténèbres. Enfin, l'on finit par s'en débarrasser avec une nouvelle
+distribution de piastres.
+
+La route que l'on suivit ce matin-là fut particulièrement fatigante. Il
+fallut gravir des pentes fort ardues, descendre en zigzag au bord de
+véritables précipices... par des sentiers de chèvre. La nature se faisait
+de plus en plus hostile. Entre deux défilés, on apercevait, perché sur
+quelque roc, un village dont les habitants sortaient parfois pour envoyer
+à tout hasard une balle dans la direction de la caravane, sans doute pour
+l'avertir qu'elle était signalée et qu'on veillait toujours sur elle.
+
+--Quel métier! s'écriait La Candeur... Quel pays!...
+
+Il ne dit pas autre chose de toute la matinée, se jetant sur l'encolure de
+son cheval dès qu'il entendait une lointaine détonation, et ne consentant
+à se décoller de sa bête que lorsque Vladimir lui avait juré qu'il n'y
+avait aucune silhouette dangereuse à l'horizon.
+
+--Je ne l'aurais pas cru aussi rancunier, disait Rouletabille.
+
+De fait, le paysage gris, boueux, sale, n'était point réjouissant, mais
+l'âme de La Candeur était au moins aussi désolée. Il continuait de
+détourner la tête aux plaisanteries de Vladimir, qui prenait un malin
+plaisir à le taquiner, et il répondait à peine à Rouletabille, à qui il en
+voulait toujours d'une vertu qui lui coûtait si cher.
+
+Ivana était toujours en tête. Il lui arrivait même de devancer de beaucoup
+les reporters malgré les incessantes observations de Rouletabille. Sur le
+coup de midi, elle avait complètement disparu quand les jeunes gens firent
+halte pour se dégourdir un peu les jambes et «manger un morceau».
+
+--Mlle Vilitchkov est encore partie! Il va falloir encore courir pour la
+rattraper! bougonna Vladimir.
+
+--Oh! c'est une insupportable petite fille!... déclara La Candeur.
+
+--Qu'est-ce que vous dites?... s'écria Rouletabille rouge comme un coq.
+
+--Messieurs! souffla Vladimir, ne nous disputons pas et regardez devant
+vous!...
+
+Ils regardèrent devant, ils regardèrent derrière, de tous les côtés... Ils
+virent qu'ils étaient entourés de toutes parts par une bande nouvelle.
+Cette fois, ce n'étaient pas des pomaks aux discours ironiques qui les
+encerclaient, mais des soldats irréguliers turcs aux uniformes les plus
+disparates qu'il se pût imaginer et ces soldats irréguliers les mettaient
+régulièrement en joue.
+
+La Candeur tira aussitôt de sa poche son mouchoir qui était immense,
+l'agita en signe de paix et l'on commença de parlementer...
+
+Il n'y avait pas à résister. Nos reporters furent conduits, non loin de là,
+au centre d'un petit camp que l'on était en train de dresser, et où se
+trouvait déjà édifiée une tente fort belle, aux dessins noirs sur la toile
+blanche, tente qui devait abriter le chef de cette troupe ennemie. En
+effet, sitôt qu'ils furent entrés, ils aperçurent sur des coussins un
+homme pour lequel tous montraient une grande déférence. Un turban blanc,
+large et haut comme une tiare, entourait sa tête. Sa veste bleue
+étincelait de broderies d'argent, et sur son kilt, semblable à celui des
+montagnards d'Écosse, pendait un arsenal compliqué de petits instruments
+d'argent ciselé, dont les anciens se servaient pour charger leurs armes à
+feu.
+
+Deux longs pistolets se perdaient dans l'écharpe de cachemire qui lui
+entourait la taille et un sabre était suspendu à son côté par une étroite
+cordelière de soie rouge à glands d'or. Cet homme avait un grand air de
+noblesse et fumait avec calme des herbes aromatiques dans un narghilé de
+grand prix. Les prisonniers le saluèrent, mais il ne daigna point répondre
+à leur salut. Non loin de lui se tenait une espèce de scribe qui avait en
+main des sortes de tablettes et qui ordonna, en français, aux jeunes gens
+de s'avancer. C'était l'interprète.
+
+--Messieurs, leur dit l'interprète, notre seigneur l'agha a été chargé par
+les autorités de Sa Majesté le sultan de rechercher et de ramener une
+petite troupe de journalistes français qui font métier d'espions dans
+l'Istrandja-Dagh, ayant passé notre frontière sans aucune permission.
+
+A ces mots inattendus, Rouletabille sursauta.
+
+Le reporter prit immédiatement la parole pour protester avec indignation
+contre l'accusation qui était portée contre ses camarades et lui! Envoyés
+par leur journal pour faire du reportage et, ayant terminé leur besogne en
+Bulgarie, ils étaient descendus dans l'Istrandja-Dagh sans aucun esprit de
+retour à Sofia; bien mieux, ils avaient décidé de suivre les opérations de
+guerre _avec les armées turques_; où pouvait-on voir de l'espionnage en
+tout cela?
+
+Mais, à leur grand étonnement, l'interprète répliqua que l'agha savait
+parfaitement que M. Rouletabille (il l'appela par son nom) avait reçu une
+mission de confiance du général-major Stanislawoff après que celui-ci lui
+eut accordé une audience spéciale avant son départ!...
+
+--Sapristi! pensait Rouletabille! Ils sont bien renseignés!...
+
+Ils paraissaient si bien renseignés et si sûrs de leur affaire que
+l'interprète ne prenait même point la peine de traduire quoi ce fût à
+l'agha, lequel continuait de fumer son narghilé avec un certain air de
+penser à autre chose.
+
+Rouletabille se retourna vers Vladimir et lui dit:
+
+--Toi qui parles turc, tu devrais parler à l'agha; peut-être
+t'écouterait-il?
+
+--Je connais un moyen pour qu'il m'entende, sans que j'aie à lui adresser
+la parole. Voulez-vous que j'essaye?
+
+--Quel moyen?
+
+--Donnez-moi mille levas.
+
+--Vrai! fit Rouletabille, tu crois?
+
+--Donnez-moi mille levas...
+
+Rouletabille sortit de la poche intérieure de son gilet les mille francs
+demandés. Vladimir les prit et alla les déposer près de l'agha sur la
+petite tablette qui supportait son narghilé.
+
+--Si j'étais l'agha, pensait Rouletabille, j'allumerais ma pipe avec!
+
+Vladimir revint près de Rouletabille. L'agha n'avait pas bougé.
+
+--Eh bien? demanda Rouletabille.
+
+--Eh bien, vous voyez, il ne m'a pas entendu. Donnez-moi encore mille
+levas.
+
+--En voilà cinq cents! c'est tout ce qui me reste de la provision que j'ai
+emportée de la banque de Sofia... Ne me demande plus rien!... Vladimir
+alla placer les cinq cents levas près des mille qui se trouvaient déjà sur
+la tablette.
+
+L'agha ne bougea pas davantage.
+
+L'interprète avait assisté à ce petit manège avec un grand air de
+sévérité. Il finit par dire aux jeunes gens:
+
+--Prenez-vous mon maître pour un mendiant?
+
+--Tu vois, dit Rouletabille à Vladimir. Tu nous fais faire des bêtises.
+L'agha est froissé.
+
+--L'agha est froissé de ce que nous ne lui offrons pas une assez forte
+somme et parce qu'il est persuadé qu'il nous reste encore de l'argent!
+
+--Ma parole! je n'en ai plus! dit Rouletabille.
+
+--Si... vous avez les quarante mille!...
+
+--Oh! les quarante mille ne sont ni à toi, ni à moi! répliqua Rouletabille
+sans grande conviction et en secouant la tête avec bien peu d'énergie.
+
+--Non! répondit Vladimir, ils ne sont ni à vous, ni à moi, mais ils sont à
+La Candeur!...
+
+--C'est pourtant vrai! acquiesça Rouletabille comme s'il faisait une
+grande découverte qui lui libérait la conscience... Offre-lui donc ces
+quarante mille francs qui sont à La Candeur et qu'il nous fiche la paix!
+Aussi bien, si nous ne les lui offrons pas, il les prendra bien tout de
+même,... car il doit être aussi bien renseigné sur ce que nous avons dans
+nos poches que sur ce que nous avons fait à Sofia!...
+
+Et il passa la liasse à Vladimir, qui alla la déposer près du narghilé.
+
+Cette fois, l'agha posa son bout d'ambre sur la tablette, prit les billets,
+les compta, sourit à ces messieurs et leur fit savoir par le drogman
+qu'ils pouvaient partir, qu'ils étaient libres de continuer leur voyage
+comme ils l'entendaient et qu'il priait Allah de les garder de toute
+mauvaise rencontre.
+
+Vladimir sortit de la tente en criant: «Vive La Candeur!» Rouletabille en
+criant: «Vive la Turquie!». Seul La Candeur ne cria rien du tout, et tous
+évitèrent de parler de la princesse Kochkaref, qui avait de si belles
+fourrures...
+
+V
+
+COMBAT A MORT ENTRE ATHANASE KHETEW ET GAULOW ET DE CE QUI S'ENSUIVIT
+
+La première préoccupation de Rouletabille fut de hâter la marche de la
+petite caravane pour rattraper Ivana qu'ils avaient tout à fait perdue de
+vue. Il se félicitait de la chance qui avait fait échapper la jeune fille
+aux irréguliers de l'agha, car il pensait bien que pour la fille du
+général Vilitchkov, les choses ne se seraient peut-être point passées de
+la même façon... Il voulait absolument rattraper Ivana avant le soir et se
+désolait de ne point voir réapparaître sa silhouette. Il bousculait La
+Candeur et Vladimir. Ah! tout en détestant Ivana, il l'aimait encore!...
+
+--Allons Vladimir! Allons! un peu plus vite! à quoi penses-tu, mon
+garçon!...
+
+--Je pense, monsieur, répondait le jeune Slave, je pense que ces gens
+n'ont pu être si bien renseignés sur ce que nous avons fait à Sofia, et
+sur notre arrivée dans l'Istrandja et sur mes quarante mille francs que
+par Marko le Valaque!...
+
+--Encore!... s'écria La Candeur.
+
+--Il n'aurait pas commis une pareille infamie!... dit Rouletabille.
+
+--Bah! ça le gênerait!... dit Vladimir.
+
+--Il ne savait pas que tu avais une fortune sur toi, releva La Candeur.
+
+--Si, il le savait. Il se trouvait en même temps que moi chez «ma tante».
+Seulement on lui allongea vingt levas à lui, pendant qu'on m'en comptait
+quarante mille, à moi!...
+
+--Diable! fit Rouletabille... ça devient en effet intéressant... car,
+certainement, _nous avons eu quelqu'un contre nous et autour de nous_,
+dans l'Istrandja...
+
+--C'est Marko le Valaque!... Je vous dis!... Il a voulu nous faire arrêter
+par les Turcs pour entraver nos correspondances! et il nous a dénoncés!...
+Il aura envoyé une dénonciation anonyme aux autorités d'Andrinople ou de
+Kirk-Kilissé qui ont fait prévenir l'agha!... C'est clair comme le
+jour!...
+
+--Voilà le soir qui tombe, et nous n'avons pas revu Mlle Vilitchkov... fit
+Rouletabille en pressant les flancs de sa bête...
+
+--Que le diable emporte la demoiselle! grogna La Candeur entre ses dents.
+
+--_Kara-Selim y suffira!_... fit tout bas Vladimir.
+
+--Tais-toi!... s'il t'entendait, Rouletabille te tuerait...
+
+Soudain, ils entendirent des coups de feu, un bruit de bataille... et, à
+l'issue d'un étroit défilé, les reporters, Rouletabille en tête,
+aperçurent des flammes au-dessus d'un village. Rouletabille courait,
+courait; les autres suivirent... et tous trois retrouvèrent à l'entrée du
+village _Ivana qui semblait les attendre_...
+
+Elle leur ordonna de descendre de cheval et les fit pénétrer hâtivement
+dans une maison dont la façade devait donner sur la place centrale, ou qui,
+en tout cas, n'en était pas éloignée. Ils traversèrent, derrière elle,
+plusieurs pièces, en courant, trouvèrent un escalier, s'y engagèrent et
+furent bientôt sur une terrasse contre les garde-fous de laquelle ils
+s'écrasèrent pour ne pas être atteints par les balles qui pleuvaient sur
+la place, du haut de la mosquée. De là, aplatis comme ils l'étaient, ils
+ne pouvaient être vus mais étaient placés au premier rang pour voir. Ils
+ne virent d'abord que ceci: Athanase aux prises avec Gaulow!... cependant
+qu'autour d'eux Bulgares, et bachi-bouzouks se livraient un combat acharné.
+
+Disons tout de suite que l'attitude de la jeune fille, en cette occasion,
+comme en beaucoup d'autres, parut de plus en plus louche à Rouletabille.
+Elle savait qu'Athanase était aux prises avec Gaulow et la farouche
+guerrière, l'ardente patriote qu'elle était consentait tout à coup à
+n'être que spectatrice du combat! _Elle n'allait pas aider Khetew!_... Et
+elle attendait les jeunes gens à l'entrée du village pour leur faire
+suivre un chemin d'où ils pourraient voir le combat, _mais gui les en
+éloignait_, comme si elle avait peur d'un renfort pour Khetew!...
+
+Enfin voilà un événement bien extraordinaire! Dans une des premières
+rencontres que les siens, ses frères bulgares ont avec l'oppresseur turc,
+Ivana Vilitchkov, se contente de regarder!... mais comme elle regardait!
+Ce qu'ils voyaient, du reste, avait une véritable grandeur héroïque.
+
+Dans la nuit commençante, éclairée par les flammes du minaret comme par un
+gigantesque flambeau, deux hommes, au milieu de la place, se livraient un
+combat furieux. Ils étaient le centre et le pivot d'une lutte acharnée.
+Autour d'eux, soldats bulgares et bachi-bouzouks se fusillaient, se
+déchiraient, se taillaient en pièces. Il y avait cinquante engagements
+partiels, mais on ne voyait que celui-là! Les deux héros, Gaulow et
+Athanase, étaient montés sur des chevaux qui semblaient animés de la même
+haine que leurs maîtres et qui les portaient l'un contre l'autre avec une
+furie sans égale.
+
+Les deux bêtes et les deux chefs se heurtaient avec une rage qui
+paraissait devoir, en un instant, les anéantir. On s'attendait, après le
+choc qui faisait trembler le sol de la place, à ce qu'ils roulassent tous
+quatre pour ne plus se relever, et l'esprit restait confondu de les voir
+se dégager pour courir autour de cette arène de carnage et se retrouver
+avec une force nouvelle!
+
+Les sabres tournaient autour des têtes et s'abattaient pour les faucher,
+mais les bonds prodigieux des montures sauvaient les cavaliers d'un coup
+funeste, ou un cheval se cabrait, formant bouclier, et c'était à
+recommencer! On eût dit qu'ils étaient invulnérables tous deux, et tous
+deux ne cessaient de se frapper.
+
+Ivana, haletante, regardait cette joute avec une passion qui touchait au
+délire.
+
+Des interjections, des mots inarticulés, des phrases incompréhensibles
+s'échappaient de sa gorge râlante.
+
+Dans son désordre, elle n'avait pas pris garde qu'elle avait saisi la main
+de Rouletabille et qu'elle la lui serrait avec plus ou moins de force
+suivant les phases du combat.
+
+Mais quelle ne fut pas l'horreur dans laquelle Rouletabille fut plongé en
+constatant soudain que chaque pression de cette main fiévreuse, que chaque
+soupir de cette gorge haletante était pour Gaulow.
+
+Oui, alors que Rouletabille et ses compagnons suivaient les péripéties de
+cette terrible passe d'armes avec une angoisse qui augmentait chaque fois
+qu'Athanase courait un danger plus grand, et avec un espoir qui
+s'exprimait par d'encourageantes exclamations chaque fois que ce dernier
+semblait prendre le dessus, Ivana, elle, partageait des émotions
+diamétralement opposées.
+
+Quand Gaulow, sous un coup imprévu, semblait menacé, elle était prête à
+défaillir et c'est avec peine qu'elle retenait le cri de son allégresse
+quand on pouvait croire que tout était fini pour Athanase.
+
+Soudain, comme le cheval de Gaulow venait de s'abattre, entraînant dans sa
+chute son cavalier, elle eut un sourd gémissement.
+
+En un instant, Athanase, hors de selle, s'était jeté sur le pacha noir, le
+sabre haut.
+
+Gaulow faisait des efforts inouïs pour se dégager de sa bête, mais il n'y
+parvint que dans le moment qu'Athanase l'abattait d'un coup terrible.
+
+Le pacha noir tomba au milieu des cris de victoire des Bulgares, qui
+traînèrent sa dépouille au milieu de la place, cependant que les
+bachi-bouzoucks, qui avaient décidément le dessous, s'enfuyaient de toutes
+parts.
+
+La Candeur, Vladimir, Tondor s'étaient levés et applaudissaient au
+triomphe de leur champion; mais Rouletabille était occupé à soutenir Ivana
+qui, sans force, quasi mourante, s'était laissée tomber dans les bras du
+reporter et tournait vers lui une figure désespérée.
+
+--Ivana, lui dit Rouletabille, revenez à vous!... reprenez vos sens!...
+_C'est sans doute la joie qui vous tue!_...
+
+A cette parole fatale, la jeune fille eut un douloureux sourire et ne
+répondit rien...
+
+Sur la place, il n'y avait plus de combat qu'autour de la mosquée, où
+quelques bachi-bouzoucks s'étaient réfugiés et risquaient d'être brûlés
+vifs!... Aussi s'efforçaient-ils d'en sortir, cependant que les Bulgares,
+avec des cris de joie et de victoire, et tout aussi cruels que les Turcs,
+les rejetaient dans la fournaise...
+
+--Allons féliciter Athanase!... s'écria La Candeur.
+
+--Allez donc! fit Rouletabille: _Madame_ est souffrante, je reste près
+d'elle...
+
+--Allez-vous-en tous! pria Ivana... dans un souffle... ne vous occupez pas
+de moi...
+
+Or dans le moment il y eut un curieux mouvement sur la place...
+
+On vit tout à coup courir et se grouper les Bulgares; ceux qui étaient
+descendus de cheval remontaient en selle avec une hâte fébrile... une
+sonnerie de clairon appela les retardataires... quelques coups de feu
+furent encore tirés ça et là, puis toute la troupe, avec Athanase Khetew,
+disparut... vida la place, abandonna le village pour la direction du
+Nord.
+
+--Qu'est-ce que ça signifie? demanda La Candeur.
+
+--Ça signifie, mon cher, que les Turcs ne doivent pas être loin et qu'ils
+reviennent en nombre!... répliqua Rouletabille... Allons! oust!
+sauvons-nous, s'il en est temps encore!... Un peu de courage, madame!...
+ajouta-t-il en se tournant vers Ivana... Il faut vous remettre d'une
+émotion aussi douloureuse!...
+
+Elle eut encore son sourire navré; mais avec effort, elle s'était
+redressée... Il la vit pâle comme un spectre et titubante...
+
+Rouletabille était bien aussi pâle qu'elle et il pensait:
+
+«Comme elle l'aimait, ce bourreau de sa famille!»
+
+Et il la méprisait et la détestait et eût voulu lui faire du mal... Car il
+souffrait atrocement et elle n'avait même pas l'air de s'en apercevoir.
+
+Elle ne pensait qu'au mort, qu'à ce grand corps noir ensanglanté qui avait
+été abattu par Athanase et que les soldats avaient emporté comme un
+trophée après l'avoir traîné hideusement autour de la place.
+
+--Vite!... s'écria Vladimir... Voilà les bachi-bouzoucks qui sortent de
+leur mosquée... Nous n'allons plus avoir affaire qu'à des Turcs...
+
+Mais il était trop tard pour partir...
+
+Les Turcs étaient déjà là... Les bachi-bouzoucks étaient revenus avec une
+troupe importante de réguliers qui reprenait possession du village avec
+des cris, des injures à l'adresse de l'ennemi en fuite.
+
+Le commandant du détachement turc, qui tenait son quartier général à
+Almadjik, apprenant par les familles osmanlis qui avaient abandonné leur
+village, après avoir préalablement massacré les indigènes bulgares, que
+les escadrons de Stanislawoff avaient été vus dans cette région de
+l'Istrandja-Dagh et accouraient à marche forcée, avait rassuré toute la
+population: d'après ses renseignements personnels, il affirmait que toute
+l'armée bulgare était descendue à l'Ouest par la Maritza, sur
+Mustapha-Pacha, et allait concentrer son effort sur Andrinople; donc les
+cavaliers aperçus par les populations de l'Est ne pouvaient être que des
+reconnaissances appartenant à l'extrême aile gauche de cette armée
+d'investissement, et les forces dont elles disposaient ne pouvaient être
+que peu considérables.
+
+Et il avait envoyé deux compagnies dans le village, jugeant qu'elles
+seraient bien suffisantes pour faire tourner casaque à l'ennemi. Cette
+erreur du chef du détachement d'Almadjik fut renouvelée vingt-quatre
+heures plus tard par le pacha commandant les troupes de Kirk-Kilissé,
+lequel devait les faire sortir également du retranchement de la ville pour
+courir à un adversaire jugé sans importance... car, personne, en Turquie,
+comme nous l'avons dit, n'attendait la troisième armée par
+l'Istrandja-Dagh!...
+
+Le village fut donc réoccupé, et si vite que les reporters n'eurent point
+le temps de sortir!...
+
+Ils résolurent de se cacher et d'attendre la pleine nuit pour gagner la
+campagne; c'est ainsi qu'ils descendirent précipitamment des terrasses, où
+ils s'étaient d'abord réfugiés, dans les caves où ils espéraient être plus
+en sûreté.
+
+Ivana suivait Rouletabille comme une ombre... ses gestes étaient ceux
+d'une automate... En vérité, depuis la mort de Gaulow, elle semblait avoir
+perdu la raison... Quelquefois un étrange et désolé sourire apparaissait
+par instant sur cette face de morte quand Rouletabille lui parlait, et
+ajoutait à l'allure générale de démence qui frappait en elle...
+
+Maintenant ils étaient terrés dans cette cave... et ils pouvaient espérer
+y passer quelques heures tranquilles jusqu'à l'arrivée du gros de l'armée
+bulgare quand, par les soupiraux qui donnent sur la place, ils aperçurent
+un mouvement qui les intrigua et bientôt les effraya... C'étaient toutes
+les familles osmanlis qui revenaient dans le village, persuadées qu'elles
+n'avaient plus rien à craindre, et se réinstallaient à domicile.
+
+N'ayant pas trouvé de quoi se loger à Almadjik, elles s'étaient laissé
+facilement convaincre par les raisonnements optimistes du chef du
+détachement et s'étaient remises en route pour rentrer chez elles derrière
+les troupes.
+
+La demeure abandonnée dans laquelle les reporters s'étaient réfugiés
+allait donc se trouver de nouveau occupée: ils pouvaient redouter d'être à
+chaque instant découverts. Or la première entrevue qu'ils avaient eue avec
+l'agha n'était point pour les encourager à avoir une confiance illimitée
+dans l'hospitalité turque, surtout depuis qu'ils savaient qu'ils avaient
+été dénoncés aux autorités comme des agents de Sofia.
+
+Si on les fouillait, ils n'avaient sur eux que des laissez-passer bulgares
+et ils pouvaient être fusillés sur-le-champ, comme espions.
+
+Le propriétaire de la bâtisse, l'une des plus importantes du village, fit
+bientôt son entrée dans la cour avec sa famille, ses femmes et ses
+domestiques. Ces gens étaient suivis des charrettes sur lesquelles ils
+avaient entassé leur mobilier... Ils passèrent une partie de la nuit à les
+décharger, cependant que, sur la place, les réguliers et les
+bachi-bouzouks devisaient en fumant et en buvant du raki autour de grands
+feux.
+
+C'est en vain que nos jeunes gens essayèrent plusieurs fois de sortir...
+Ils n'avaient pas plus tôt risqué quelques pas dehors qu'ils étaient
+obligés de regagner leur retraite s'ils ne voulaient pas être découverts.
+Au fur et à mesure que les minutes s'écoulaient, leur situation devenait
+plus tragique: ils n'attendaient plus l'armée bulgare avant la journée du
+lendemain et ils ne doutaient pas que, pour une raison ou pour une autre,
+leurs hôtes ne descendissent bientôt dans les caves.
+
+--Si encore elles étaient pleines de vin! soupira La Candeur, qui ignorait
+les lois du Prophète et qui, depuis le donjon où il avait cru trouver la
+mort, s'efforçait, de temps à autre, à se donner des airs de bravache et
+affectait, par désespoir, de rire de tout... Ça n'est pas plus désolant
+qu'autre chose de passer sa vie dans une cave quand elle est bien
+garnie... Ainsi, Rouletabille, rappelle-toi, dans _les Trois
+Mousquetaires_, rappelle-toi Athos assiégé dans une cave, et le massacre
+de bouteilles qu'il faisait!...
+
+--Mon pauvre La Candeur... dit Rouletabille, tu n'as vraiment pas de
+veine... je t'ai conduit dans un pays où le massacre des bouteilles est le
+seul qui soit défendu!
+
+Et comme si l'événement voulait lui donner raison, des cris terribles
+montèrent tout à coup dans la nuit, au milieu d'un grand bruit de
+bataille.
+
+Des coups de feu se faisaient entendre aux quatre coins du village et
+toute la soldatesque qui remplissait la place disparut en un instant,
+fuyant dans un désordre indescriptible, abandonnant armes et bagages.
+
+--Ça ne peut-être que les Bulgares qui reviennent, s'écria Vladimir! nous
+voilà bons!
+
+Et il était déjà prêt à se jeter dehors, mais Rouletabille le pria de se
+tenir tranquille...
+
+En effet, bien que ce fût, comme il était à prévoir, une des colonnes de
+la troisième armée qui traversait le village, il était bien dangereux de
+se montrer à cette heure, où la rage des comitadjis qui avaient rejoint
+cette colonne et la fureur des soldats que leurs officiers étaient
+impuissants à retenir, anéantissaient tout, tuaient tout.
+
+Des clameurs de mort, les cris des femmes et des enfants que l'on égorge
+allaient faire frissonner les reporters au fond de leur retraite...
+
+Les Bulgares mettaient à sac les maisons et faisaient autant d'innocentes
+victimes que les Turcs eux-mêmes. Le sang payait le sang.
+
+Sur la place de ce petit village, les reporters assistaient dès la
+première heure de la lutte à toute la guerre balkanique et à ses hideuses
+représailles. Du courage, de l'héroïsme et des atrocités!
+
+Ils avaient vu les pauvres paysans bulgares assassinés par les Turcs:
+maintenant, ils regardaient avec horreur les familles turques massacrées
+par les Bulgares.
+
+Par les soupiraux de la cave, rien ne leur échappait de ce qui se passait
+sur la place où s'étaient réfugiés, derrière la porte à demi consumée de
+la mosquée, des femmes et des enfants. Les malheureuses victimes
+poussaient des cris déchirants et tendaient en vain des mains
+suppliantes... Les comitadjis qui, tous, avaient quelque membre de leur
+famille à venger, n'en épargnaient aucune. Longtemps Rouletabille et ses
+compagnons devaient être poursuivis par le hideux cauchemar de cette
+affreuse nuit. Misérable terre où depuis des siècles s'accumulaient tant
+de sujets de discorde; les uns et les autres se la disputaient au nom de
+la justice et de la fraternité, prétendant chacun qu'ils avaient des
+populations asservies à délivrer!
+
+--Eh bien! ils les délivrent tous! exprimait avec une amère mélancolie le
+brave La Candeur... Oui, ils les délivrent de la vie!... Quand les Turcs
+ont passé et que les Bulgares sont partis, la population peut être
+tranquille, elle n'existe plus!...
+
+Et il conclut, étrangement prophétique: «Au fond, ces gens-là ont les
+mêmes goûts. Ils doivent être de la même race: ils ne sont pas faits pour
+se combattre, mais pour s'entendre!...»
+
+Ivana s'était détournée pour ne point voir et Rouletabille constata même
+qu'elle se bouchait les oreilles pour ne pas entendre. Soudain, une petite
+fille qui avait échappé aux comitadjis fit le tour de la place en courant,
+en criant et en pleurant.
+
+La pauvre petite avait été découverte tandis qu'elle se cachait sous un
+amas de cadavres qui étaient sans doute ceux de sa mère et de sa famille,
+et maintenant elle fuyait devant un grand diable de Bulgare qui courait
+derrière elle, le sabre nu.
+
+Rouletabille n'avait pu retenir une sourde exclamation de pitié à laquelle
+répondit une injure de La Candeur à l'adresse du soldat barbare.
+
+L'enfant allait être atteinte. Une épouvante sans nom était peinte sur son
+visage, dans ses grands yeux qui cherchaient partout un refuge sans le
+trouver.
+
+--Il y aurait un moyen de sauver l'enfant! dit Rouletabille: ce serait de
+tuer le Bulgare.
+
+Et il sortit son revolver de sa poche.
+
+Ivana avait entendu la phrase, avait vu le mouvement. Elle se jeta sur la
+main du reporter.
+
+--Vous n'allez pas commettre ce crime? s'écria-t-elle.
+
+--Quel crime?... répliqua Rouletabille, en se dégageant. Celui de tuer un
+bourreau d'enfants?...
+
+--C'est un Bulgare!... Et vous ne tirerez pas sur un Bulgare, moi étant
+là!...
+
+--Je vous obéis, Ivana, fit Rouletabille sur un ton glacé; mais soyez
+Bulgare jusqu'au bout et ayez au moins le courage de regarder mourir cette
+enfant!
+
+La petite avait trébuché tout près du soupirail où se tenaient Ivana et le
+reporter; et le soldat, encouragé par les ricanements de ses camarades,
+s'apprêtait à faire un mauvais parti à la petite, quand celle-ci glissa
+sous ses yeux et disparut comme par enchantement dans la terre.
+
+C'était Ivana qui avait allongé les bras hors du soupirail et avait attiré
+l'enfant dans la cave, d'un mouvement si rapide et si spontané que les
+reporters en furent aussi étonnés que le soldat lui-même.
+
+La petite tremblait comme une feuille dans les bras d'Ivana qui essayait
+de la rassurer, pendant que, sur la place, les Bulgares, furieux, se
+concertaient, et s'étant rendu compte que leur proie leur avait échappé
+par le soupirail, se précipitaient dans la maison.
+
+--Ah bien! s'écria La Candeur, une fois de plus nous voilà propres!
+
+--Ils vont venir nous fusiller ici, croyant avoir affaire à des Turcs;
+nous ferions bien de sortir, dit Rouletabille.
+
+--Si nous sortons avec cette petite, dit Ivana, ils vont la tuer...
+
+--Eh bien, laissez-la ici!... dit Vladimir, elle leur échappera peut-être.
+
+--Non! s'écria Ivana. Sortez, vous autres!... Vous leur raconterez ce que
+vous voudrez!... Mais moi, je reste avec la petite.
+
+L'enfant serrait éperdument de ses petits bras sa bienfaitrice...
+
+--Vous allez vous faire massacrer toutes les deux ici!... dit
+Rouletabille.
+
+--Tant mieux! fit Ivana d'une voix sombre. N'avez-vous pas voulu sauver
+cette, enfant?... Je ne m'en séparerai pas!...
+
+--Nous n'allons cependant pas tous nous faire tuer pour cette petite
+Turque! gronda La Candeur que le geste généreux d'Ivana avait d'abord
+enthousiasmé et qui commençait maintenant à le trouver un peu...
+encombrant...
+
+Et comme des cris retentissaient dans la cour, il sortit de la cave en
+criant: «Francis! Francis!...» et en agitant un mouchoir en guise de signe
+de paix... Il fut tout de suite entouré de comitadjis qui l'assourdirent
+d'un charabia qu'il comprenait fort bien car il était accompagné de gestes
+de menaces. Ils réclamaient, à ne s'y point méprendre, la petite fille et
+ils accusaient La Candeur de la leur avoir prise!... Ils le malmenèrent
+même assez fortement et cela aurait pu tourner mal, car La Candeur
+commençait à fermer les poings, quand Rouletabille, Vladimir et Tondor
+sortirent de la cave.
+
+Vladimir s'avança et parla aux comitadjis avec une grande audace, criant
+plus fort qu'eux, se disant l'ami du général Stanislawoff, représentant
+Rouletabille comme le plus grand reporter de l'Europe qui avait été obligé
+de se cacher avec ses compagnons au fond de cette cave pour échapper à la
+rage meurtrière des Turcs. Il leur dit encore qu'ils avaient avec eux la
+nièce du général Vilitchkov, pupille du général-major, mais que celle-ci
+ne sortirait de son trou que lorsque les Bulgares auraient juré de la
+laisser passer avec cette petite fille qu'elle avait en effet arrachée à
+la barbarie de ses compatriotes. Sur quoi Vladimir leur fit honte de se
+montrer aussi sanguinaires que les oppresseurs de la Thrace qu'ils étaient
+venus châtier.
+
+Il termina en déclarant que ses compagnons et lui exigeaient d'être
+conduits sur-le-champ, tous ensemble, à un officier d'état-major.
+
+Les comitadjis, sous l'effet de cette menace inattendue, se consultèrent
+et finirent par promettre qu'ils ne toucheraient pas à la petite fille.
+
+Rouletabille alla en prévenir Ivana qui consentit à se montrer avec
+l'enfant, la portant dans ses bras.
+
+Alors les comitadjis lui dirent:
+
+--Tu n'es pas la vraie nièce du général Vilitchkov, qui a été assassiné
+par les Pomaks, sans quoi tu n'essayerais pas de sauver une petite
+musulmane dont les parents ont assassiné tes parents! Donne-nous donc
+cette enfant et nous te vengerons, puisque toi, tu n'as pas le courage de
+le faire toi-même.
+
+Ivana leur répondit:
+
+--Je suis la nièce du général Vilitchkov et je vous ordonne de me conduire
+à votre chef.
+
+--Nous n'avons pas de chefs! Nous sommes de libres comitadjis!...
+répondirent-ils, et ils voulurent mettre la main sur elle...
+
+--Vous êtes des assassins... s'écria-t-elle.
+
+Alors ce fut une mêlée indescriptible. Les reporters voulaient la défendre
+et les comitadjis voulaient l'atteindre. La Candeur criait toujours:
+«Francis! Francis!...»
+
+Vladimir continuait de les menacer de la colère du général!
+
+Rouletabille s'attendait à ce qu'ils fussent tous passés par les armes
+avant cinq minutes.
+
+Et Ivana, avec une maladresse qui paraissait voulue, ne cessait pas
+d'invectiver les comitadjis et de les couvrir d'injures. L'un d'eux se rua
+tout à coup sur elle et, bousculant Rouletabille, leva un grand coutelas
+qui était destiné à la poitrine d'Ivana et qui vint frapper la petite
+musulmane.
+
+L'enfant poussa un soupir, ferma les yeux et glissa d'entre les mains
+d'Ivana qui était restée debout, immobile, pâle d'horreur et tout
+éclaboussée de ce jeune sang vermeil.
+
+Aussitôt comme si ce sang répandu avait eu la vertu d'apaiser toutes les
+colères, les comitadjis cessèrent leurs attaques et leurs cris et se
+mirent à la disposition des jeunes gens pour les conduire à l'état-major
+de la quatrième colonne de la troisième armée qui venait de s'installer à
+Almadjik.
+
+Rouletabille accepta aussitôt et les jeunes gens s'en furent, entourés de
+comitadjis, comme des prisonniers.
+
+Ils marchaient en silence. Rouletabille, à un moment, s'aperçut qu'Ivana
+pleurait. Il en eut le coeur tout chaviré, car il pensa qu'elle songeait à
+cette pauvre enfant qu'elle avait été impuissante à sauver. Il crut devoir
+lui adresser quelques paroles de consolation. Elle lui répondit
+textuellement:
+
+--Je ne pleure point la mort de cette petite. Son sort était écrit.
+D'autres enfants turcs mourront encore comme sont morts d'autres enfants
+bulgares, comme est morte ma petite soeur Irène... Non, je pleure
+seulement ce coup de couteau dont cette enfant est morte, ce coup de
+couteau qui m'était destiné et qui aurait si bien fait mon affaire!...
+
+Alors, entendant cela qui dépeignait son état de désespoir causé par une
+autre mort qui aurait dû au contraire la réjouir, Rouletabille se tut,
+décidé à ne plus lui adresser la parole, et la laissa marcher devant lui
+comme une étrangère. Il lui paraissait que tout lien était rompu entre eux
+deux et que rien ne les rapprocherait plus jamais...
+
+VI
+
+C'EST AU TOUR DE LA CANDEUR DE RACONTER UNE ÉTRANGE HISTOIRE A
+ROULETABILLE
+
+Ils furent ainsi conduits jusqu'aux avant-postes, devant Almadjik, où ils
+trouvèrent l'état-major du général Dimitri Sanof et le général lui-même
+qui les reçut avec une véritable joie.
+
+C'est à lui qu'Athanase s'était adressé après l'accompagnement de sa
+mission pour obtenir le commandement d'un petit détachement de cavalerie
+qui avait pris les devants et s'était porté sur le Château Noir, dans le
+but de délivrer la nièce du général Vilitchkov et les reporters français.
+
+Bien qu'alors il ne l'eût point renseigné exactement sur la nature des
+services rendus par Ivana et ses compagnons, Athanase en avait assez dit,
+avant son départ, au général pour que celui-ci n'ignorât point que le
+général Stanislawoff serait reconnaissant à ses compagnons d'armes de bien
+traiter les jeunes gens.
+
+Rouletabille raconta au général, en quelques mots, les péripéties de leur
+fuite de la Karakoulé, puis le Voyage que leur avait fait faire Athanase
+Khetew, leurs démêlés avec l'agha, enfin le combat auquel ils avaient
+assisté du haut des terrasses entre Athanase Khetew et Gaulow. Depuis sa
+victoire ils n'avaient pas revu Athanase Khetew.
+
+Naturellement, Dimitri Sanof se mit à leur entière disposition pour tout
+ce dont ils pouvaient avoir besoin, et La Candeur, en entendant ces bonnes
+paroles, put croire que tous leurs malheurs étaient finis et qu'ils
+touchaient à la fin de leur mauvaise fortune.
+
+Il trouvait, quant à lui, qu'il était grand temps qu'ils prissent quelque
+repos et goûtassent à quelques douceurs.
+
+Rouletabille accepta de grand coeur les offres du général, mais il lui fit
+entendre qu'il lui serait particulièrement reconnaissant de lui faciliter
+sa tâche de reporter. Il s'estimerait amplement payé de tous les maux
+soufferts au fond de la Karakoulé s'il pouvait faire parvenir à son
+journal les nombreux feuillets de correspondance qu'il avait écrits depuis
+son entrée dans l'Istrandja-Dagh.
+
+Le général lui répondit qu'il avait tout à fait confiance en lui et qu'il
+lui épargnerait les retards et les difficultés de la censure militaire
+pourvu qu'il prît, bien entendu, l'engagement de ne rien télégraphier ni
+écrire qui fût susceptible de gêner les mouvements de la troisième armée.
+Sur quoi il lui remit une _lettre blanche_ qui lui permettait, à lui et à
+ses compagnons, d'aller où ils voulaient et partout où ils le jugeaient
+bon pour l'accomplissement de leur tâche.
+
+Toutefois, le général ne crut point devoir cacher aux reporters qu'il leur
+serait à peu près impossible de correspondre avec Paris avant que l'armée
+eût atteint la ligne de Kirk-Kilissé-Selio-Lou, c'est-à-dire avant qu'elle
+ne fût sortie de l'Istrandja-Dagh; toutes les lignes de la région avaient
+été détruites par les Turcs, et les Bulgares passaient si vite qu'ils ne
+prenaient même point le temps de les rétablir.
+
+--Ce n'est ni à Almadjik où nous sommes, aujourd'hui, dit le général, ni à
+Kadikeuï, où nous serons demain à midi, ni à Demir-Kapou, où nous serons
+demain soir, que vous pourrez télégraphier... dit-il, mais je vous donne
+rendez-vous à Akmatcha. Là, nous devons rétablir toutes les communications
+avec l'armée jusqu'à Mustapha-Pacha, jusqu'au quartier général, avant de
+tenter l'assaut des lignes de défense de Kirk-Kilissé. Si vous êtes là,
+dans les premiers jours, je vous promets de faire partir vos télégrammes,
+s'ils ne sont pas compromettants, mais ne tardez pas, car je ne pourrai
+plus répondre de rien sitôt que les opérations importantes auront
+commencé.
+
+--Eh bien, général, nous allons partir tout de suite, fit Rouletabille.
+Comme cela, nous serons à peu près sûrs d'arriver à temps et de tout
+voir...
+
+--Comme vous voudrez! répondit le chef, mais vous ne devez pas vous
+dissimuler les dangers d'une telle marche!
+
+--Ils sont certains, dit La Candeur, le général a raison; nous allons nous
+faire tuer et je commence à en avoir assez, moi, de me faire tuer, dans ce
+pays si triste, où il pleut toujours!... Songe donc, Rouletabille, la
+guerre est à peine commencée et deux des nôtres sont déjà restés sur le
+carreau, ce pauvre Modeste et ce brave Katerdjibaschi!
+
+--Eh bien, tu resteras sous ta tente, toi, La Candeur! tu resteras avec
+Mlle Vilitchkov qui a besoin de repos!...
+
+Mais Ivana déclara à Rouletabille et au général, lequel mettait galamment
+à sa disposition le confort un peu rustique de son quartier général,
+qu'elle tenait à être aux avant-postes et voulait être traitée par les
+chefs de son pays non point en femme, mais en soldat.
+
+Elle se fit donner les insignes de la Croix-Rouge et demanda certains
+pouvoirs qui lui permettraient de tenter de s'opposer aux excès et aux
+vengeances atroces des troupes à leur arrivée dans des contrées où elles
+trouvaient toute la population bulgare massacrée.
+
+Le général, à ce propos, ne dissimula pas un amer sourire. Il se borna à
+lui dire qu'il souhaitait bonne chance à son zèle humanitaire...
+
+--Cette guerre sera atroce, général, dit Rouletabille.
+
+--Elle sera victorieuse, lui répondit-il.
+
+Le lendemain, vers midi, les jeunes gens, avec l'avant-garde d'une brigade
+de la cinquième division arrivaient à Kadikeuï. Mais La Candeur n'était
+pas avec eux!...
+
+Rouletabille ne lui avait accordé que trois heures de repos, et quand
+Tondor l'avait éveillé, La Candeur s'était mis dans un état de rage
+terrible, menaçant d'étrangler le domestique de Vladimir s'il se
+permettait de troubler encore son sommeil.
+
+Alors Rouletabille avait ordonné à la petite caravane de partir sans plus
+s'occuper de La Candeur. Cependant il avait eu soin d'aller chercher sous
+la tête du reporter la fameuse serviette pleine d'articles qui, à travers
+toutes ces aventures, ne quittait jamais le bon La Candeur et lui servait
+d'oreiller.
+
+Ils déjeunèrent en quelques minutes à Kadikeuï et se dirigèrent sur
+Demir-Kapou.
+
+La petite caravane suivait lugubrement un étroit sentier, à la file.
+D'abord Tondor en éclaireur, puis Vladimir, puis Ivana, puis Rouletabille.
+Tous étaient fort mélancoliques pour des raisons différentes. Vladimir
+était triste parce que La Candeur lui manquait.
+
+Autour d'eux, au-dessus d'eux, sur les cimes, ou marchant dans d'étroites
+vallées, les éclaireurs d'avant-garde de la prochaine colonne leur
+faisaient un cortège fort disséminé. De temps en temps, on entendait un
+coup de fusil... puis tout retombait à son morne silence. On traversait un
+désert dont tous les anciens habitants, les Turcs comme les Bulgares,
+avaient fui, instruits par les premières expériences.
+
+Des colonnes de fumée montaient ça et là de chaumières en ruines.
+
+Tout à coup, les jeunes gens entendirent un galop derrière eux et Vladimir
+poussa un cri de joie: il avait reconnu dans le nouvel arrivant La Candeur
+avec sa cantine aux chaussures qu'il avait retrouvée parmi le bagage
+rapporté, quelques jours auparavant, de la Karakoulé par Athanase. La
+Candeur crevait une mule sous lui pour rejoindre Rouletabille. Sa bête fit
+encore quelques pas, après avoir rejoint le cheval de Rouletabille, et
+puis s'abattit. Mais La Candeur avait déjà sauté sur le chemin et se
+précipitait vers son chef de reportage.
+
+--Ah! bien! lui cria-t-il. Tu as la serviette!
+
+Et il poussa un soupir de soulagement...
+
+Ayant soufflé un peu, il reprit:
+
+--Figure-toi que je rêvais que Marko le Valaque venait, pendant mon
+sommeil, me dérober ma serviette!... alors je me suis réveillé... je tâte
+sous ma tête!... Rien!... je bondis. Il n'y avait plus de serviette!... et
+vous étiez tous partis!... Alors, Rouletabille, j'ai pensé que tu pouvais
+très bien m'abandonner dans ce pays de sauvages...
+
+--Au milieu de trente mille hommes qui veillaient sur ton repos!... dit
+Rouletabille très froid.
+
+--Tu pouvais très bien m'abandonner, moi, mais j'ai pensé que tu étais
+incapable d'abandonner la serviette aux reportages! Tu vois que je n'ai
+pas perdu de temps pour venir la rattraper... rends-moi la serviette!
+
+--Je regrette que tu te sois dérangé pour elle, dit Rouletabille. Tu ne
+l'auras plus.
+
+--Je n'aurai plus la serviette, moi!...
+
+--Non!... tu ne l'auras plus!...
+
+--Et qui est-ce qui l'aura, alors?...
+
+--Quelqu'un qui en est digne!... et ce n'est pas toi!... Tu as cessé
+d'être mon secrétaire, La Candeur! Tu as cessé d'être mon second! Tu
+pourras dormir tout ton saoul!... partir, rester, retourner à Paris...
+faire tout ce que tu voudras!... ça m'est parfaitement égal! Tenez,
+Vladimir, voilà ma serviette, je vous nomme mon kaïmakan!... mon
+khalifat!...
+
+Et il lui donna la serviette, insigne de ses nouvelles fonctions. La
+Candeur poussa une sorte de rugissement, mais Vladimir se fit à l'instant
+plus grand sur ses étriers et La Candeur baissa la tête, effroyablement
+humilié...
+
+On ne l'entendit plus.
+
+Rouletabille se replongea dans ses amères réflexions jetant de temps à
+autre un coup d'oeil sur Ivana qui se laissait aller au pas de sa bête
+sans plus faire attention au reporter que s'il n'existait pas.
+
+C'était à la fois trop de mépris et trop d'injustice! Rouletabille avait
+eu beau prendre la résolution de rester désormais indifférent à tout ce
+que pourrait faire cette fille bizarre et incompréhensible, il n'en était
+pas moins horriblement vexé de l'absolue indifférence avec laquelle elle
+le traitait...
+
+Il sentait monter en lui une sourde colère contre l'ingrate et, comme il
+arrive souvent, ce ne fut point sur l'objet même de cette colère que
+celle-ci retomba...
+
+Ses regards hostiles rencontrèrent par hasard La Candeur qui avait pris
+tranquillement son parti de faire le chemin à pied et qui, depuis quelques
+instants, faisait même ce chemin joyeusement, et en sifflotant,
+manifestation bien anodine contre la mercuriale de tout à l'heure.
+
+Rouletabille se trouva tout de suite furieux de la bonne humeur de La
+Candeur. Il la trouva insultante, et il cherchait déjà l'occasion de lui
+dire quelque chose de désagréable, quand, soudain, il s'aperçut que La
+Candeur portait la serviette!...
+
+--La Candeur!...
+
+--Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?...
+
+--Viens ici!...
+
+--Qu'est-ce que tu veux?
+
+--Je te dis de venir ici!
+
+La Candeur s'en vint auprès de Rouletabille en le regardant, la bouche
+ouverte, avec de grands yeux naïfs:
+
+--Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal?
+
+--Pourrais-tu me dire ce que c'est que tu portes, là, sous ton bras?
+
+--Sous le bras? Tu le vois bien, c'est la serviette!...
+
+--Tu l'as chipée à Vladimir!
+
+--Moi? pas du tout! me prends-tu pour un voleur?
+
+--Comment se fait-il que Vladimir, à qui j'avais confié cette serviette,
+te l'ait rendue?
+
+--C'est moi qui la lui ai reprise par pitié, parce que je le trouvais trop
+chargé.
+
+--Trop chargé avec une serviette?
+
+--Je vais te dire: c'est Vladimir qui a d'abord eu pitié de moi en me
+voyant à pied, portant ma cantine: alors, comme il était à mule, il a eu
+la bonté de prendre avec lui ma cantine. Une fois qu'il a eu la cantine,
+je l'ai trouvé bien embarrassé avec ma cantine et la serviette; alors je
+lui ai repris la serviette!...
+
+--C'est bien, envoie-moi Vladimir!...
+
+Arrivée de Vladimir, qui baisse le nez et a l'air certainement plus
+embarrassé que s'il avait conservé la serviette. Même air naïf que La
+Candeur:
+
+--Monsieur?
+
+--Vladimir, dit Rouletabille, j'avais fait de vous mon secrétaire. C'était
+un honneur!
+
+--Oui, m'sieur...
+
+--Je vous avais donné ma serviette!
+
+--Oui, m'sieur!
+
+--Vous saviez que ce que j'en faisais était pour punir La Candeur, qui
+tenait beaucoup à cette serviette?...
+
+--Oui, m'sieur!...
+
+--Comment se fait-il que La Candeur porte maintenant cette serviette que
+je vous avais confiée?
+
+--Monsieur, il me l'a achetée!
+
+--Ah! ah!... Il vous l'a achetée!... Et vous trouvez tout naturel de
+vendre une serviette qui ne vous appartient pas... de la céder pour
+quelques sous, au premier venu!...
+
+--Monsieur, je ne l'aurais pas vendue au premier venu!...
+
+--Allons donc! Il n'aurait eu qu'à y mettre le prix! Je vous connais
+maintenant, beau masque!...
+
+--Monsieur, je suis fâché que vous ayez une aussi mauvaise opinion de
+moi!... Je vous répète que je ne l'aurais pas vendue au premier venu parce
+que le premier venu ne me l'aurait jamais payée aussi cher que La
+Candeur!... et je ne vous cache pas, monsieur, que c'est à cause de
+l'importance de la somme que j'ai cédé votre serviette...
+
+--Qu'est-ce que vous me racontez, Vladimir? La Candeur n'a pas le sou!...
+
+--La Candeur, monsieur, est très riche... ou du moins il l'était!...
+
+--Enfin! il ne vous a pas acheté cette serviette quarante mille francs!...
+Il est trop tard!...
+
+--Monsieur, il me l'a achetée cent mille!...
+
+--Cent mille francs!...
+
+Ici, La Candeur, qui avait écouté tout ce dialogue, se redressa de toute
+sa taille, qui était haute, et il dit:
+
+--Qui est-ce qui ne donnerait pas cent mille francs pour avoir l'honneur
+de porter la serviette de Joseph Rouletabille, le premier reporter de
+l'_Époque_?
+
+--Tu te fiches de moi, dit Rouletabille...
+
+--Je ne me fiche de personne!... Sans compter qu'en donnant ces cent mille
+francs à Vladimir, j'ai fait une excellente opération, se glorifia La
+Candeur.
+
+--Explique-moi un peu cela, dit Rouletabille.
+
+--Voilà... Tu vas voir comme c'est simple. Après que tu nous eus confisqué
+mon argent et nos cartes, nous avons continué de jouer à un autre jeu!
+
+--Ah! Ah!...
+
+--Quand le service nous le permettait...
+
+--Oui, oui!...
+
+--Et sans que tu t'aperçoives de rien, car nous n'aurions pas voulu te
+faire de la peine...
+
+--Va donc!
+
+--Cette fois, j'ai commencé par perdre!
+
+--C'était bien fait!
+
+--Attends donc!... comme je n'avais plus d'argent, j'ai signé des billets
+à Vladimir pour une somme assez rondelette. Or ces billets, étant à
+échéance assez rapprochée, m'empêchaient de dormir. Je suis un peu comme
+ce pauvre Modeste, moi, je tiens beaucoup à mon sommeil. Si bien que j'ai
+tout fait pour regagner mes billets.
+
+--Tu as triché! dit Vladimir.
+
+--Je l'avoue... J'ai si bien triché que j'ai gagné presque tout le temps,
+et qu'après avoir regagné mes billets, j'en ai gagné d'autres que j'ai
+fait, cette fois, signer à Vladimir... Je lui en ai fait signer pour cent
+mille francs... Cent mille francs de billets, c'est quelque chose, même
+quand ils sont signés par Vladimir Pétrovitch de Kiew.
+
+--Je doute, dit Rouletabille, qu'ils aient produit sur Vladimir le même
+effet que sur toi. N'est-ce pas, Vladimir?
+
+--Eh! monsieur, je suis d'une famille fort honorable, répondit Vladimir,
+et si ces billets ne venaient point me troubler la nuit, ils me donnaient
+une mine fort renfrognée pendant le jour.
+
+--Je ne m'en suis jamais aperçu, dit Rouletabille.
+
+--Parce que c'est un garçon bien élevé, répliqua La Candeur, et qu'il sait
+dissimuler devant toi. Mais quand il était seul avec moi, c'était
+incroyable la mine qu'il me faisait. Encore tout à l'heure, je l'ai vu si
+triste que je lui ai dit: «Rends-moi la serviette, je te rendrai tes cent
+mille francs!» Il m'a allongé la serviette, je lui ai passé ses billets...
+et maintenant voyez comme il est gai! J'aime les gens gais, moi!... Je les
+aime d'autant plus qu'ils deviennent plus rares dans ce satané pays de
+misère! Ainsi, toi, par exemple, toi, Rouletabille, qui étais si gai
+autrefois!...
+
+Rouletabille coupa aussitôt la parole à l'indiscret La Candeur.
+
+--Tu n'as pas besoin d'être si fier, dit-il, parce que tu as acheté une
+serviette avec cent mille francs de billets que Vladimir ne t'aurait
+jamais payés!...
+
+--Voilà pourquoi je prétends aussi avoir fait une excellente opération!
+répondit du tac au tac La Candeur en donnant une petite tape d'amitié à la
+serviette.
+
+--Au fond, reprit Rouletabille, la serviette appartient toujours à
+Vladimir, et si tu es juste, tu vas la lui rendre!...
+
+--Jamais de la vie!... Et pourquoi donc la lui rendrais-je?...
+
+--Parce que tu ne l'as gagnée qu'en trichant, et cela de ton propre
+aveu...
+
+--Oh! de ce côté, je suis bien tranquille... dit La Candeur en regardant
+Vladimir du coin de l'oeil.
+
+--De fait, monsieur... dit Vladimir, j'avouerai que je trichais aussi!...
+
+--Parbleu! fit La Candeur, sans ça je ne me serais jamais permis...
+
+--Seulement, il triche beaucoup mieux que moi; ça n'est pas de jeu, dit
+Vladimir, et une autre fois, il sera entendu que nous ne tricherons
+plus!...
+
+--Et à quel jeu trichez-vous donc, puisque vous n'avez ni cartes, ni dés?
+
+--Ah! ça, monsieur, c'est notre affaire, fit Vladimir en faisant partir sa
+mule au trot... Vous comprenez que moi, maintenant, j'ai envie de lui
+regagner la serviette!...
+
+Rouletabille et La Candeur restèrent seuls.
+
+--Tu n'as pas honte, La Candeur, d'être joueur à ce point? gronda
+Rouletabille qui adorait La Candeur.
+
+--Rouletabille, ne me méprise pas trop!... c'est le seul vice qui me reste
+des trois que j'avais quand tu ne me connaissais pas encore!...
+
+--Et quels vices avais-tu donc encore, La Candeur?
+
+--Le vin et les femmes!
+
+--Pas possible! je ne te vois jamais parler à une femme et tu ne bois
+guère!...
+
+--Je m'étais mis à boire par désespoir! Tu saisis!...
+
+--Parfaitement!... Tu aimais et tu n'étais pas aimé?...
+
+--Ce n'est pas ça du tout... Chaque fois que j'ai voulu être aimé d'une
+femme, ça n'a pas été long, dit La Candeur; je n'avais qu'à me montrer, et,
+comme je suis assez bel homme, la chose était faite tout de suite...
+
+--Alors?...
+
+--Alors, j'avais tant de succès près des femmes que c'est ce qui m'a porté
+malheur. Non seulement, j'avais les femmes que je désirais... mais il
+s'est trouvé une femme qui a voulu m'avoir et que je ne désirais
+pas...
+
+--Oui-da!... Elle n'était point jolie?...
+
+--Ce n'était point qu'elle fût laide, mais elle était toute petite... Oh!
+j'ai rarement vu une aussi petite femme... Elle aurait eu du succès dans
+les cirques; mais elle n'allait point dans les cirques, car elle était
+comtesse...
+
+--Mâtin, tu te mets bien, La Candeur...
+
+--Écoute, Rouletabille, je te raconte toute ma vie parce que je ne veux
+plus rien avoir de caché pour toi, mais promets-moi le secret, car il
+m'est arrivé une aventure épouvantable avec cette comtesse...
+
+--Que t'est-il donc arrivé, grands dieux?
+
+--Je me suis marié avec elle!...
+
+--C'est vrai?... Je ne t'appellerai plus que M. le comte!...
+
+--Garde-t'en bien, malheureux, si tu tiens à ma tête!
+
+--Eh mais! tu m'intrigues! Raconte-moi donc comment tu t'es marié, toi si
+grand, avec une aussi petite femme que tu n'aimais pas et que tu ne
+désirais pas!... Mais sans doute désirais-tu devenir comte?...
+
+--Pas du tout! voici comment les choses se sont passées: je monte en wagon;
+la petite femme en question est si petite que je ne l'aperçois même
+pas!... je m'endors... mais bientôt je suis réveillé par des cris perçants
+et je vois devant moi une espèce de poupée qui gesticule et dont les
+vêtements étaient dans le plus grand désordre... en même temps le train
+s'arrêtait et presque aussitôt un contrôleur se présentait... La poupée
+déclare en pleurant que j'ai voulu abuser de son innocence!... je proteste
+de toutes mes forces!... on ne me croit pas!...
+
+--Pauvre La Candeur!...
+
+--J'ai oublié de te dire que cette chose se passa en Angleterre...
+
+--Aïe!...
+
+--Ça n'a pas traîné... On a dressé procès-verbal contre moi et pour ne pas
+aller en prison, j'ai dû «épouser»!...
+
+--On m'a toujours dit, en effet, que c'était très dangereux de voyager en
+chemin de fer, de l'autre côté du détroit!
+
+--Très dangereux!... mais qui est-ce qui aurait pu se douter?
+
+--Qu'est-ce que tu allais donc faire en Angleterre?
+
+--Ces événements se déroulaient avant mon entrée à _l'Époque_. Je venais
+de donner ma démission d'instituteur-adjoint, pour faire de la
+littérature... Me trouvant à Boulogne un jour d'été où il faisait très
+chaud, j'avais pris le bateau qui partait pour Folkestone, histoire de
+goûter la fraîcheur de la mer pendant quelques heures. J'avais un billet
+d'aller et retour et ne croyais passer en Angleterre que quelques minutes.
+Mais je rencontrai là-bas un inspecteur de la Biarritz-School qui
+m'engagea à partir aussitôt pour Londres où l'on attendait un professeur
+de français auquel on laisserait assez de loisir pour faire de la
+littérature. Il me mit dans le train et c'est alors que le malheur arriva,
+ainsi que je viens de te le narrer.
+
+--Un malheur! répéta Rouletabille. Je ne vois point que ce soit un si
+grand malheur d'épouser une comtesse!... Tu aurais dû être enchanté, au
+contraire... Songe donc, dans ta situation...
+
+--D'autant plus que la comtesse était riche.
+
+--Voyez-vous cela!
+
+--Mais vraiment elle était trop petite... Tu ne peux pas t'imaginer ce
+qu'elle était petite... A l'église (car elle était catholique et a tenu à
+se marier en grande pompe), à l'église, elle ne pouvait pas me donner le
+bras; je la tenais par la main; on riait. Je ne te dirai pas ce que j'ai
+souffert... Ce géant et cette naine! On se bousculait partout pour nous
+voir passer car elle me traînait partout, partout... dans les magasins, au
+théâtre, dans tous les endroits où je n'aurais pas voulu mettre le pied
+avec elle... Elle ne me lâchait pas d'un instant, car elle était fort
+jalouse... Ainsi chaque fois qu'elle me voyait prendre ma canne ou mon
+chapeau, elle me disait: «Je vais sortir avec vous, _my love_», et en
+effet elle sortait avec moi! Je dus bientôt prendre la résolution de ne
+plus sortir que lorsqu'elle m'y forçait.
+
+--Mais comment cette petite naine pouvait-elle forcer le géant que tu es à
+faire quelque chose qui te déplût?
+
+--Elle me battait.
+
+--Elle est bien bonne!
+
+--Ah! tu ris... tu ris, Rouletabille! Il y a si longtemps que je ne t'ai
+vu rire!... Cela me fait plaisir de te voir un peu gai... Rien que pour
+cela, vois-tu, je ne regretterai pas de t'avoir confié le grand secret de
+ma vie, exprima le bon La Candeur, les larmes aux yeux.
+
+--Alors, elle te battait?
+
+--Comme plâtre!...
+
+--Et tu ne lui rendais pas les coups qu'elle te donnait!...
+
+--Je ne le pouvais pas!... Si je lui avais donné une gifle ou un coup de
+poing, elle en serait morte et j'aurais été pendu, bien sûr!...
+
+--Et je ne t'aurais pas connu!... Tu as bien fait de ne pas la battre, La
+Candeur... Mais elle ne devait pas te faire grand mal, elle était si
+petite!...
+
+--C'est ce qui te trompe!... Ainsi, elle me pinçait à me faire crier, me
+tirait les cheveux à me les arracher!...
+
+--Tu te mettais donc à genoux!
+
+--Non! c'est elle qui montait sur les meubles. Par exemple, j'entrais dans
+une pièce après avoir prudemment poussé la porte et constaté que ma femme
+n'y était pas. Pan! je recevais une gifle ou j'avais un petit démon pendu
+à ma chevelure! Elle m'avait attendu, montée sur une chaise ou cachée sur
+une console... Tu m'avoueras que, dans ces conditions, la vie devenait
+impossible!...
+
+--Je l'avoue!...
+
+--Et elle me trompait!...
+
+--Ah bien!...
+
+--Elle me trompait avec un autre géant, un tambour-major de highlanders
+avec lequel elle gaspillait notre fortune... Que veux-tu, cette naine
+n'adorait que les beaux hommes!... C'est une loi de la nature... Combien
+de fois ai-je rencontré de tout petits hommes avec de grandes femmes!
+
+--Si c'est une loi de la nature, tu aurais dû aimer ta femme qui était
+petite, puisque tu es grand! fit remarquer Rouletabille.
+
+--Eh bien, je fais sans doute exception à la règle... car cette petite
+femme, je la détestais et elle m'a dégoûté à jamais de toutes les femmes,
+petites ou grandes, avoua La Candeur avec un gros soupir. La meilleure,
+vois-tu, Rouletabille ne vaut pas cher... et je connais quelqu'un qui
+devrait tirer parti de ma triste expérience!...
+
+Rouletabille, comprenant l'allusion, fronça le sourcil. S'il plaisait à La
+Candeur de lui faire ses confidences, il n'aimait, lui, raconter son
+histoire à personne!
+
+--Revenons à notre sujet, fit-il assez brusquement. Puisqu'elle te
+trompait et que tu aurais voulu t'en débarrasser, tu n'avais qu'à la faire
+prendre avec son highlander.
+
+--J'ai tout fait pour cela, dit La Candeur, mais si tu crois que c'était
+facile!
+
+--Pourtant, si ce highlander était aussi grand que toi, il n'était point
+difficile de le faire surveiller!...
+
+--Certes, il n'échappait point aux regards... et lui, on le trouvait
+toujours!... Mais elle, elle, tu comprends! on n'arrivait jamais à la
+surprendre... Oh! il y avait de quoi devenir enragé!...
+
+--Mon pauvre ami!...
+
+--Si par hasard j'avais surpris un bout de conversation et si j'étais sûr
+qu'il y eût rendez-vous, je prévenais aussitôt un homme de loi... Nous
+arrivions, certains de la pincer au nid... Je faisais garder toutes les
+issues, toutes les ouvertures, je faisais même garder le toit, toute la
+maison du rendez-vous depuis les soupiraux de cave jusqu'au faîte des
+cheminées... Et l'on entrait!... On trouvait bien notre highlander, qui le
+plus souvent était en costume sommaire, se plaignant de la chaleur et
+déclarant qu'il aimait se mettre à son aise... Mais elle, elle... on n'a
+jamais pu savoir ce qu'elle devenait ni par où elle passait!... On
+fouillait tout! On bousculait tout!... Pas de comtesse!... Elle nous avait
+passé entre les jambes comme une souris ou par-dessus la tête comme un
+oiseau... et quand je rentrais à la maison, je la trouvais tranquillement
+installée devant son _tea and toasts_ et me disant: _How do you do, my
+love?_... (Comment allez-vous, mon amour?) Oh! oh!...
+
+--Oui, approuva Rouletabille... Oh! oh!... Et combien de temps cette
+petite aventure a-t-elle duré?
+
+--Deux ans, Rouletabille!... Deux ans! Quand j'y pense, j'en suis encore
+malade!
+
+--Et comment a-t-elle fini?...
+
+--Eh bien! voilà! j'avais renoncé à surprendre ma femme avec le highlander;
+j'avais renoncé à tout! et je passais mon temps au fond de mon bureau, à
+relire _les Trois Mousquetaires_, suprême consolation, même en anglais.
+C'est là que je vis qu'Athos, qui avait eu, lui aussi, une terrible
+aventure d'amour, s'en était consolé en buvant plus qu'à sa soif!... Nous
+avions une cave bien garnie, je me suis mis à boire. Je fis comme
+Athos!... J'étais ivre les trois quarts du temps et c'est ce qui m'a
+sauvé!...
+
+--Comment cela?...
+
+--Oh! c'est très simple: un soir, j'étais tellement ivre que je me suis
+assis sur elle sans m'en apercevoir!...
+
+--La pauvre petite!...
+
+--Certes! exprima La Candeur, sur un ton contrit, tu fais bien de la
+plaindre, Rouletabille, car le lendemain matin, quand je me réveillai, il
+n'en restait plus grand'chose. Je fis du reste, tout mon possible pour la
+rappeler à la vie, mais mes efforts restèrent vains et je m'empressai de
+repasser la Manche pour échapper aux justes lois. En remettant le pied sur
+le quai de Boulogne, je me jurai que jamais plus je ne traverserais le
+détroit, de ma vie, dussé-je vivre cent ans et dût-il faire plus chaud
+qu'aux tropiques! Du reste, je ne m'attardai point sur cette plage que je
+trouvai trop près du foyer conjugal, je traversai toute la France,
+m'enfermai dans un coin perdu des Alpes, et revins enfin à Paris, n'ayant
+plus le sou et poussé par la faim et le besoin qui ne me quittait pas de
+faire de la littérature...
+
+--Et tu n'as plus eu d'ennuis à la suite de cette fâcheuse affaire, mon
+pauvre La Candeur?
+
+--Ma foi non! ma femme me laisse bien tranquille depuis qu'elle est morte.
+On a dû là-bas, me rechercher pendant quelque temps, j'ai dû certainement
+être condamné à quelque chose, je n'en sais rien et n'en veux rien savoir.
+Et j'ai changé de nom! Le mari de la comtesse est mort!
+
+--En réalité, comment t'appelles-tu?... demanda Rouletabille curieux.
+
+--Écoute, Rouletabille, as-tu bien besoin de connaître le nom d'un pauvre
+homme qui a peut-être été condamné à mort?
+
+--Non! répondit le reporter, pensif, et je te demande pardon de t'avoir
+fait revivre cette épouvantable histoire!...
+
+--Tu peux être sûr que tu es le seul à qui je l'ai racontée!...
+
+Et La Candeur, après avoir poussé un effrayant soupir, ajouta:
+
+--Tu connais les femmes, maintenant!... Méfie-toi!...
+
+Mais Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu.
+
+--Tiens! dit-il, tu dois être fatigué, monte un instant sur ma bête, moi
+je vais me délier les jambes...
+
+--Ça n'est pas de refus, dit La Candeur.
+
+Et il prit la place de Rouletabille sur la selle sans effort, simplement
+en passant l'une de ses longues jambes par-dessus la monture qui,
+immédiatement, courba les reins.
+
+--Ce n'est qu'un cheval! fit-il avec un sourire que Rouletabille ne lui
+avait jamais vu, tant il était désabusé... Juge un peu, mon vieux, si
+c'était une comtesse!... Vois-tu, Rouletabille, les femmes, moi, je
+m'assieds dessus!...
+
+Rouletabille pressa un peu le pas... Mais La Candeur le rejoignit en
+poussant sa bête pour laquelle il demanda grâce.
+
+--Ne marche donc pas si vite!... Et laisse-moi te dire des choses pour ton
+bien!... Je sais que tu n'aimes pas les conseils et que, peut-être, en
+t'en donnant, et de tout coeur, j'encourrai ta colère... Mais tant pis,
+c'est mon amitié pour toi qui parle: cette femme fera ton malheur!...
+
+Ce disant, il lui désignait Ivana qui chevauchait à quelques pas devant
+eux...
+
+Rouletabille frissonna et voulut encore hâter sa marche...
+
+--Écoute-moi donc! reprit La Candeur. Laisse-moi te dire qu'elle ne t'aime
+pas... qu'elle ne t'a jamais aimé... et qu'elle ne t'aimera jamais...
+Vois-tu, quand on a fait pour une femme ce que tu as fait pour elle, eh
+bien! on ne vous en récompense pas en vous montrant une figure
+pareille!... Ah! mon petit!... Je ne suis pas bien malin, mais j'ai des
+yeux pour voir... Voilà une petite femme qui avait été enlevée par un
+_Teur_... Tu te lances à sa poursuite et tu la délivres le jour de ses
+noces! Et le _Teur_ est mort!... Eh bien! elle devrait être dans la
+joie!... Elle devrait t'embrasser!... Puisque nous sommes sauvés, et
+puisque, grâce à toi, elle a pu, tout en échappant au _Teur_, rendre un
+grand service à son pays!... Elle devrait te couvrir de remerciements et
+de baisers!... Elle ne te regarde même pas et elle paraît plus défaite
+qu'une morte!... M'est avis que cette femme-là regrette son _Teur_ et
+qu'elle ne te pardonne pas d'être venu déranger sa nuit de noces!...
+
+Rouletabille obstinément se taisait, mais les mots de La Candeur lui
+tombaient comme du plomb fondu sur le crâne...
+
+--Tu ne dis rien!... C'est que tu n'as pas une bonne raison à me
+renvoyer!... Lui as-tu seulement demandé pourquoi elle était triste comme
+ça?
+
+--Non! fit Rouletabille sans oser regarder La Candeur.
+
+--Si tu ne le lui a pas demandé, c'est que tu es de mon avis et que tu
+sais à quoi t'en tenir!... As-tu vu comme elle a couru après son _Teur_?
+Elle voulait le tuer, qu'elle disait!... Quand on le lui a tué devant elle,
+son _Teur_, elle a failli se trouver mal!...
+
+--Ah! fit Rouletabille, tu t'en es aperçu?...
+
+--Penses-tu!... Et Vladimir aussi s'en est aperçu!... Et il pense comme
+moi!... Tu te dessèches pour une petite femelle qui se moque de toi et qui
+ne vit plus depuis la mort de son _Teur_!
+
+--Tu dis des bêtises, répliqua d'une voix sourde Rouletabille qui
+souffrait mille supplices... S'il en était ainsi rien ne la forçait à me
+suivre quand je suis allé la chercher dans le harem! Elle n'avait qu'à
+rester avec son _Teur_, comme tu dis!...
+
+--Mon Dieu! répliqua l'entêté La Candeur, je n'étais pas là quand tu l'as
+ravie aux joies conjugales, mais déjà, la veille, elle t'avait renvoyé
+bredouille sur les toits et peut-être que le lendemain, quand tu es revenu,
+elle avait eu le temps de se fâcher avec son _Teur_... Dans tous les
+ménages, il y a des quarts d'heure de fâcherie... et puis on se
+raccommode!... En tout cas elle a eu le temps de se raccommoder avec son
+_Teur_, dans le cachot du souterrain!...
+
+--Tu mens! gronda Rouletabille, furieux.
+
+--Je mens! Demande à Vladimir si je mens! Et à Tondor! Tu pourrais le
+demander aussi à Modeste et et au katerdjibaschi s'ils n'étaient pas
+morts!... Mais c'était devenu la fable de tout le monde à l'hôtel des
+Étrangers!...
+
+--Tu mens! tu mens! tu mens! répétait avec rage Rouletabille dont la gorge
+était pleine de sanglots!... Tais-toi!... Je ne veux plus t'entendre... ni
+toi, ni Vladimir, ni personne!... Vous m'êtes tous odieux!... Tiens!
+rends-moi cette pauvre bête! Tu vois bien que tu l'écrases!...
+
+Et il n'attendit même pas que La Candeur fût tout à fait descendu de selle;
+il le bouscula, prit sa place d'un bond, enfonça ses talons dans les
+flancs de la bête et courut loin d'eux, loin d'Ivana, loin de tout le
+monde... pour rester tout seul, tout seul avec sa peine...
+
+Les paroles de La Candeur l'avaient d'autant plus déchiré qu'elles étaient
+le fidèle écho de sa pensée tourmentée, parlant à son coeur douloureux...
+Ah bien, si La Candeur avait su que Rouletabille avait surpris Ivana en
+train de faire évader Gaulow!... Alors, alors il l'eût méprisé, c'était
+sûr, car pour conserver au coeur un sentiment pour une fille capable d'une
+chose pareille, il ne fallait pas seulement être amoureux, il fallait être
+lâche!...
+
+Et c'est vrai qu'il était lâche!... Il se le répétait à lui-même dans sa
+solitude, espérant vraiment qu'Ivana reviendrait à lui dans un de ces
+mouvements spontanés de tendresse qui suivaient jadis, sans qu'il eût pu
+jamais bien démêler pourquoi, ses longues heures d'hostilité...
+
+VII
+
+DEVANT KIRK-KILISSÉ
+
+Cette sombre attitude de désespoir ne fit que s'accroître chez Ivana, et
+nous pouvons dire qu'elle fut poussée à son paroxysme vers la fin de cette
+journée mémorable, où les quatre colonnes de la troisième armée, ayant
+resserré leur front autour de Kirk-Kilissé, depuis Demir-Kapou jusqu'à
+Seliolou, attaquèrent furieusement les troupes ottomanes dès la tombée de
+la nuit.
+
+Nos jeunes gens se trouvaient à l'extrême gauche bulgare et purent, dans
+l'après-midi, assister à de nombreux petits combats qui les conduisirent
+jusqu'aux rochers de Demir-Kapou vers les six heures du soir.
+
+Cependant la nature rocheuse et escarpée du terrain avait été en
+particulier d'un précieux secours aux Turcs. Et aucun succès décisif
+n'avait été encore remporté à l'heure où nous nous retrouvons avec les
+reporters au fond d'un ravin entre Demir-Kapou et Akmatcha. La canonnade
+avait cessé peu après que l'obscurité était tombée, cependant que les deux
+infanteries adverses, abritées derrière les rochers, ne cessaient, au
+milieu de la nuit noire, d'échanger une vive fusillade.
+
+S'étant glissés le long d'une arête rocheuse qui les masquait sur leur
+droite, Rouletabille et ses compagnons ne se trouvaient pas loin de ce
+village d'Akmatcha où le général leur avait donné rendez-vous dès le
+lendemain pour l'expédition de leur correspondance. Seulement Akmatcha
+était aux mains des Turcs et il s'agissait de les en déloger. C'est alors
+que l'état-major bulgare avait décidé de tenter une attaque de nuit,
+autant peut-être parce qu'on en craignait une de la part de l'ennemi que
+parce qu'on avait vaguement l'espoir qu'elle amènerait celui-ci à se
+retirer sur les forts et sous les ouvrages de Kirk-Kilissé. Ce furent deux
+bataillons de la cinquième division qui opérèrent cette attaque, dans le
+dédale rocheux de Kara-Kaja, vers la droite d'Akmatcha.
+
+Ils réussirent à en gagner la crête au milieu d'une pluie de tempête dont
+la violence ne fit que redoubler quand ce fut au tour de la quatrième
+colonne de s'ébranler. Les reporters achevaient, à l'abri d'une cabane de
+branchages, de vider quelques boîtes de conserves qu'ils devaient à la
+générosité de Dimitri Sanof, dans le moment que passaient près d'eux,
+courant à l'assaut nocturne, les bataillons de la première brigade de la
+cinquième division.
+
+Ivana se leva immédiatement pour suivre la troupe.
+
+Elle avait arraché, dans l'après-midi, un fusil aux mains crispées d'un
+mort, s'était ceinturée d'une cartouchière, et avait déclaré qu'à la
+première occasion elle ferait le coup de feu. Sur une observation de
+Rouletabille, elle n'avait pas hésité à rejeter l'insigne de la
+Croix-Rouge.
+
+Cependant, si elle s'était exposée volontairement aux balles turques, dans
+le courant de l'après-midi, elle n'avait encore pris part à aucune mêlée.
+Cette fois, Rouletabille vit bien qu'elle en devait avoir sa part.
+
+Elle s'était jetée dehors, sous la pluie, sans dire un mot aux reporters.
+Rouletabille aussitôt s'était levé, mais La Candeur lui mit la main sur le
+bras.
+
+--Minute!... Que vas-tu faire? lui demanda-t-il.
+
+--Empêcher cette folle de se faire tuer!
+
+--Je te préviens, dit La Candeur, que pour empêcher cette folle de se
+faire tuer, tu vas te faire tuer toi-même!...
+
+--Possible! répliqua l'autre.
+
+--C'est ton affaire! dit La Candeur d'une voix rauque, mais je te préviens
+également que comme je suis bien décidé à ne pas te quitter, tu vas me
+faire tuer aussi!
+
+--Et moi aussi, dit Vladimir, car je ne quitte pas La Candeur.
+
+--La Candeur et vous, Vladimir, je vous ordonne de rester ici jusqu'à la
+fin de l'action... dit Rouletabille. Quand Akmatcha sera pris, vous irez
+au bureau de poste, vous m'y trouverez!
+
+--Ou nous ne t'y trouverons pas!
+
+--Dans ce cas, tu as la serviette aux reportages! Tu les confieras
+toi-même au général en lui disant que c'est de ma part et que mon dernier
+voeu est qu'il les fasse parvenir sains et saufs au «canard»!... C'est
+entendu!... Ah! tu lui demanderas aussi la permission d'envoyer une petite
+dépêche sur le combat si ça ne le gêne pas trop!... Tu lui diras que les
+généraux bulgares peuvent bien faire ça pour moi!...
+
+--Rouletabille! je vois de quoi il retourne... Tu ne vas pas empêcher
+cette folle de se tuer, tu vas essayer de te faire tuer avec elle!...
+
+--Tu es fou!... s'écria le reporter. Je n'ai pas le moins du monde envie
+de mourir... Restez ici! et quant à moi, je vous promets d'être
+prudent!... Au revoir La Candeur!... au revoir Vladimir!...
+
+Il leur fit signe de la main, ne voulant pas toucher la leur, se défendant
+d'une émotion qui le gagnait en se séparant, peut-être pour ne plus les
+revoir, de ses camarades... et il se jeta dehors sur les pas d'Ivana.
+
+--Ah! la sacrée femelle, grogna La Candeur, la bouche pleine. On ne peut
+seulement pas dîner tranquillement! Crois-tu qu'elle l'a pris!... Si une
+bonne balle pouvait l'en débarrasser! C'est tout le bien que je lui
+souhaite, à cette Ivana de malheur!
+
+--Tu vas voir qu'elle n'aura rien et que c'est lui qui écopera! émit
+Vladimir.
+
+--Tais-toi, idiot!... grogna La Candeur. As-tu bientôt fini? Il ne s'agit
+pas de se les caler jusqu'à demain matin... Tiens, écoute, v'là que ça
+recrache!... Ah! mince alors, ça chauffe! Faut pas laisser Rouletabille
+tout seul...
+
+Quand ils furent dehors, ils virent tout de suite, derrière l'aiguille
+rocheuse qui les abritait, éclairée d'une façon intermittente par un feu
+d'artillerie des plus violents, Ivana et Rouletabille. Arrêtés par un
+mouvement de troupes, ils étaient devant eux à une centaine de
+pas.
+
+La chevelure de la jeune fille était enveloppée d'un voile qui flottait
+derrière elle comme un petit fanion.
+
+Ils entendirent soudain un appel de Rouletabille et accoururent:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? Tu n'es pas blessé?...
+
+--Non! Non!... c'est elle qui a disparu! Ivana! Ivana!...
+
+Mais il y eut soudain un tel bruit de mitraille autour d'eux et au-dessus
+d'eux que ses appels furent perdus...
+
+Ivana avait plongé tout à coup dans ce fleuve d'hommes qui se ruaient à la
+mort et elle était partie avec eux, s'était laissé emporter par eux vers
+la crête, là-haut, où se livrait un combat acharné, tout retentissant des
+cris atroces de la lutte à la baïonnette: _Na noje! Na noje!_ «Au
+couteau»!
+
+Les Turcs se défendaient avec vaillance.
+
+Protégés par la nature, ils avaient encore fortifié leur position de
+réseaux de fil de fer, de trous de loup et de fougasses qui éclairaient à
+chaque instant la nuit d'une lueur d'enfer; enfin ils avaient amené une
+artillerie qui répondait coup pour coup à l'artillerie bulgare.
+
+Au milieu de ces rochers, dans des entonnoirs où bouillonnait la mort,
+c'était un tumulte sans nom.
+
+L'air était déchiré de cent tonnerres; des monceaux de rocs étaient
+projetés de toutes parts, les shrapnells éclataient au-dessus des
+tranchées, tuant ceux qui se croyaient le plus à l'abri; mais rien ne
+résistait à la «mitraille humaine»! C'était encore la plus forte, elle qui
+allait déloger de leur retraite souterraine où le plomb n'avait pu les
+atteindre, les soldats de Mouktar pacha!
+
+Comment Rouletabille se trouva-t-il tout à coup, au beau milieu du combat,
+près d'Ivana, qui accrochait une baïonnette à son fusil fumant?
+
+Il n'eût pu le dire... et il n'eût surtout pas pu dire comment ils se
+trouvaient encore intacts tous deux sous cette effroyable pluie de fer.
+
+Le tir concentrique des Turcs était parfaitement dirigé et les obus
+étaient tombés drus sur les troupes à l'assaut en même temps que sur leurs
+pièces de campagne. Près des jeunes gens un chef de pièce et ses suivants
+avaient été mis en morceaux, la cervelle jaillissant des crânes et les
+entrailles répandues à terre dans une boue sanglante. Des suivants de
+réserve, venus remplacer leurs camarades, avaient subi le même sort... Et
+maintenant c'était le tour de la mitraille humaine de donner.
+
+--En avant, les amis, à l'assaut!
+
+C'est Ivana qui crie dans cette tempête et qui répète les ordres des chefs
+dans la langue farouche du Balkan._ Na noje! Na noje!_
+
+Les clameurs perçantes des hommes se mêlent au bruit du canon et,
+semblables à des furies, les voilà tous qui bondissent, nul ne s'occupant
+ni des officiers ni des camarades qui tombent!
+
+Sautant par-dessus les morts et les mourants, les survivants parviennent à
+une dizaine de mètres de l'ennemi, mais la paroi rocheuse est presque à
+pic ici et les arrête un instant... et une flamme terrible les couche sur
+le sol par centaines! En avant!... Voilà le marchepied qu'il faut aux
+survivants! Ils entassent les cadavres et ils grimpent sur eux comme des
+démons!
+
+C'est la fin! Le Turc s'enfuit, abandonnant tout au vainqueur, ses blessés
+et ses approvisionnements. Du reste, il n'essaye plus nulle part de
+résister à une pareille marée humaine qui descend de tous les cols de
+l'Istrandja...
+
+Rouletabille n'a eu d'yeux, pendant toute cette lutte farouche, que pour
+Ivana.
+
+Il a renoncé à la protéger et à se protéger lui-même.
+
+Il obéit au mouvement qui l'enveloppe, qui l'emporte derrière elle.
+
+Un moment il l'a vue tomber et il s'est précipité sur elle, l'a soulevée,
+l'a prise dans ses bras. Elle était couverte de sang et il n'eût pu dire à
+qui ce sang appartenait, s'il provenait d'une blessure à elle ou s'il
+venait de ceux qu'elle avait éventrés avec sa terrible baïonnette...
+
+Il lui parlait, elle ne lui répondait pas.
+
+Elle se débattait pour qu'il la lâchât.
+
+--Mais tu veux donc mourir?... s'écria-t-il avec des sanglots.
+
+Et elle clama désespérément:
+
+--Oui! oui! oui!
+
+Et elle lui glissa d'entre les bras pour courir encore à sa furieuse
+besogne, et il tourna la tête pour ne plus voir sa figure farouche de
+reine des batailles.
+
+Quand, cette nuit-là, Akmatcha fut pris, Karakoï fut pris et que les
+troupes victorieuses se furent couchées, en attendant l'aurore, sur leurs
+positions, Rouletabille eut toutes les peines du monde à empêcher Ivana de
+dépasser la ligne des avant-postes.
+
+Elle voulait combattre encore, poursuivre la mort, qui décidément la
+fuyait.
+
+Elle avait une blessure à l'épaule droite qui saignait abondamment. Elle
+se défendit d'être soignée, et on lui banda son épaule presque malgré
+elle. Enfin elle s'allongea dans une tranchée et s'endormit, accablée.
+
+Rouletabille la veilla jusqu'aux premiers feux du jour.
+
+Et c'est ce jour-là, 24 octobre, que se passa cette chose étrange que fut
+la prise de Kirk-Kilissé.
+
+VIII
+
+LA PRISE DE KIRK-KILISSÉ
+
+Pendant la nuit, les Bulgares s'étaient arrêtés dans leur victoire sur
+toute la ligne, depuis Demir-Kapou jusqu'à Petra et Gerdeli, estimant
+leurs succès suffisants dans les ténèbres et, du reste, s'attendant encore,
+ainsi qu'ils l'ont avoué depuis, à un retour offensif de la part de
+l'ennemi.
+
+Ils ne se doutaient nullement de l'immense panique qui s'était emparée de
+l'armée turque.
+
+A l'aurore, Rouletabille, voyant toujours Ivana en proie au sommeil le
+plus profond, se dirigea vers Akmatcha, qui était à quelques pas de là,
+pensant qu'il y trouverait La Candeur et Vladimir, auxquels il avait donné
+rendez-vous au bureau de poste. C'est là, en effet, qu'il les trouva, et
+dans quel état! Ils étaient aussi lamentables, aussi _écroulés_ que le
+bureau de poste lui-même. Ce n'était pas encore tout de suite qu'on allait
+pouvoir envoyer des dépêches!
+
+Quant à La Candeur, il ne paraissait plus que le spectre de lui-même et il
+accablait sa poitrine de grands coups sourds comme font les pécheurs
+pénitents qui récitent avec une touchante ardeur leur _mea culpa._
+
+La Candeur s'accusait de la mort de Rouletabille et Vladimir avait
+grand'peine à le consoler. Ils avaient été séparés du reporter assez
+brusquement et ne l'avaient plus revu; ils l'avaient cherché toute la nuit
+parmi les cadavres...
+
+--Ah! si je l'avais suivi plus vite, si j'avais été moins lâche, gémissait
+La Candeur, il serait encore en vie!... Je l'aurais défendu!... Je me
+serais placé devant lui!... Je serais mort à sa place!... Vladimir, tu ne
+sais pas tout ce que je dois à Rouletabille!... Dans mes reportages, c'est
+toujours lui qui m'a tiré d'affaire!... Sans lui, j'aurais été jeté à la
+porte du journal dix fois!... Je serais mort de faim!... Il m'a toujours
+défendu!... Il m'a toujours aidé... C'était un ami, celui-là!... Et moi je
+l'ai abandonné!...
+
+--Pleure pas, dit Rouletabille, me voilà!...
+
+Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. La joie étouffait La
+Candeur... Tout à coup il se redressa en poussant un soupir effrayant:
+
+--Malheureux! s'écria-t-il, voilà ton mauvais génie qui revient! Elle
+n'est donc pas morte, celle-là!
+
+Rouletabille tourna la tête et aperçut Ivana. Il repoussa La Candeur en
+lui disant:
+
+--Laisse-moi...tu ne m'aimes pas!
+
+La Candeur chancela.
+
+--C'est bien, c'est bien, fit-il, d'une voix sourde... s'il faut, pour
+t'aimer, aimer aussi celle-là, je l'aimerai!
+
+--Alors, dit Rouletabille, veille sur elle comme tu veillerais sur moi...
+
+--C'est entendu! grogna l'autre.
+
+--Je puis compter sur toi?
+
+--Je n'ai pas besoin de te le répéter...
+
+Ivana arrivait, en effet... Elle était hâve avec une flamme sombre au fond
+de ses yeux magnifiques, déguenillée, les cheveux tordus farouchement sur
+le sommet de la tête et retenus par une écharpe flottante; elle avait
+passé un pantalon de fantassin que retenait à la ceinture la cartouchière.
+Elle avait son fusil sur le bras. Elle avait du sang à l'épaule. Elle
+était effrayante et belle.
+
+Rouletabille voulut lui demander des nouvelles de sa blessure. Elle lui
+répondit:
+
+--Les avant-postes viennent de recevoir l'ordre d'avancer; venez-vous avec
+moi? et elle gagna le chemin...
+
+--Ah! ça ne va pas recommencer! grogna La Candeur.
+
+Rouletabille le regarda tristement:
+
+--C'est bien! c'est bien!... On y va!... dit La Candeur.
+
+Et le bon géant, baissant la tête, emboîta le pas à Ivana. Il avait
+toujours sa serviette sous le bras. Il produisait un étrange effet, sur le
+champ de bataille, avec cette serviette, sa longue redingote noire, le
+seul vêtement propre qui lui restât, et sa cravate blanche, car La Candeur
+ne mettait jamais sa redingote sans sa cravate blanche. Il eût pu passer
+pour un notaire chargé de recueillir les testaments...
+
+Ils s'en furent vers Raklitza, le premier grand fort qui défendait, au
+Nord-Ouest, Kirk-Kilissé. Ils se trouvaient sur la ligne des premiers
+éclaireurs qui avançaient encore bien prudemment, car on s'attendait à ce
+que les forts ouvrissent le feu d'un moment à l'autre sur Karakoï et
+Karakaja.
+
+Or, les forts ne tirèrent nullement et pour cause!... Ivana, La Candeur,
+Rouletabille et Vladimir furent les premiers à entrer dans le fort de
+Raklitza. Ils y trouvèrent simplement quatre pièces de gros calibre qui
+n'avaient pas brûlé une gargousse, leurs servants s'étant enfuis en même
+temps que les derniers éléments d'infanterie que les Turcs y avaient
+laissés!...
+
+Ce furent les reporters qui avisèrent du fait les soldats et leur dirent
+qu'ils pouvaient avancer sans crainte. Les officiers ne voulaient pas le
+croire, mais il fallut bientôt qu'ils se rendissent à l'évidence!
+
+En même temps, ils retrouvèrent devant eux, au fur et à mesure qu'ils
+approchaient de Kirk-Kilissé, tous les signes d'une indescriptible
+panique.
+
+Partout étaient laissées sur le sol les traces de la déroute. Plus de
+cinquante pièces d'artillerie étaient restées embourbées dans les ornières
+jusqu'aux essieux, abandonnées par leurs attelages dont les traits coupés
+pendaient encore à terre... puis c'étaient des caissons épars, un
+amoncellement fabuleux de cartouches à obus, non tirés, les uns rouges
+(les shrapnells ordinaires), les autres jaunes (obus explosibles), qui
+paraissaient d'étranges et somptueuses fleurs écloses en une nuit dans ce
+champ farouche...
+
+Plus de 10.000 mausers et des millions de cartouches avaient été également
+jetés sur les routes pour délester les voitures... des approvisionnements
+considérables... tout cela abandonné sans qu'on eût même pris la peine ni
+le temps de la destruction... tant on avait hâte de fuir!...
+
+Les soldats du général Radko Dimitrief, à ce spectacle, poussaient des
+hourras!...
+
+Quant aux reporters, de même qu'ils avaient été les premiers à entrer dans
+le fort, ils furent les premiers à pénétrer dans la ville. Ce fut Ivana
+qui en prit possession sans que personne, du reste, s'y opposât, car ils
+ne rencontrèrent personne. Ils passèrent entre les ouvrages militaires,
+les redoutes abandonnées... pas un soldat!... pas un visage humain!...
+
+Les quelques habitants qui n'avaient pas fui s'en étaient allés de bonne
+heure, par une autre route, au-devant de l'ennemi, pour lui annoncer
+l'abandon de la ville et lui apporter des fleurs!...
+
+Les jeunes gens parvinrent ainsi jusque dans le palais du gouverneur, au
+milieu d'un prodigieux silence...
+
+Ils allaient de cour en cour, de salle en salle, n'avaient qu'à pousser
+des portes, retrouvaient partout les traces d'une fuite éperdue...
+
+Et ils pénétrèrent, sans bien savoir comment, sans l'avoir cherché, par
+hasard peut-être, dans le cabinet même de Mahmoud Mouktar pacha, général
+en chef de l'armée ottomane en fuite.
+
+Nous disons «peut-être», car enfin il se pouvait très bien que
+Rouletabille eût poursuivi ce hasard-là plus qu'il n'eût voulu l'avouer.
+
+Il paraissait en effet s'intéresser beaucoup aux objets qui se trouvaient
+dans ce cabinet... Sur une table, il y avait des papiers, des cachets, de
+la cire... Fureteur, il jeta un coup d'oeil sur tout cela... allongea la
+main, puis sembla réfléchir, ne prit rien et redressa vivement la tête à
+un bruit d'argenterie qui venait de la salle à côté.
+
+Il y courut.
+
+C'était Vladimir qui vidait un tiroir.
+
+Il le gronda fortement, cependant que l'autre réclamait le droit
+d'emporter «un petit souvenir».
+
+--Mon Dieu, acquiesça Rouletabille, un petit souvenir, je veux bien! Mais
+vous n'avez pas l'idée de vous faire monter en épingle de cravate ces
+cuillers à pot en argent et ces louches en vermeil?... Venez par ici!...
+Je ne veux pas vous laisser seul avec l'argenterie... Regardez dans ce
+cabinet... Peut-être y trouverez-vous quelque objet sans valeur!...
+
+Vladimir alla tout droit au bureau... Il vit les papiers, les
+blancs-seings, les cachets...
+
+Peu scrupuleux, il se jeta là-dessus, rafla le tout, malgré les
+protestations de Rouletabille:
+
+--Malheureux, que faites-vous là?...
+
+--Ce que je fais là?... répliqua tranquillement Vladimir. Mais simplement
+mon devoir!... Si nous avons besoin un jour de «laissez-passer» et de
+blancs-seings pour nous promener parmi les armées turques, en admettant
+qu'il en reste encore, nous serons très heureux d'avoir la signature et le
+cachet du général en chef!...
+
+--Je ne vous dis pas le contraire, Vladimir, répondit en hochant la tête
+Rouletabille, mais il faut qu'il soit bien entendu que ceci s'est passé en
+dehors de moi!... Moi, j'ai des responsabilités, je représente ici la
+presse française qui ne doit user que d'honnêtes procédés... Vous, vous
+êtes Vladimir de Kiew, vous pouvez prendre sur les tables et même dans les
+tiroirs tout ce qu'il vous plaît, ça n'étonnera personne!... Maintenant,
+allons-nous-en d'ici!... ajouta-t-il... Nous n'avons plus rien à y
+faire!...
+
+Les soldats du général Dimitrief apprirent donc que Kirk-Kilissé était
+tombé entre leurs mains, alors qu'ils s'apprêtaient encore à combattre.
+
+Et c'est ainsi que les deux grands forts cavaliers de Raklitza et de
+Skopes, qui couvraient la ville au Nord et qui étaient reliés entre eux
+par une série d'ouvrages en terre pour batteries de campagne et
+tirailleurs d'infanterie, ouvrages qui avaient été en leur temps fort
+appréciés par le général allemand von der Goltz, furent occupés par les
+Bulgares sans coup férir. L'armée turque s'était évanouie devant eux, et,
+si vite, qu'ils étaient fort embarrassés pour la poursuivre.
+
+On avait perdu le contact, a raconté M. de Pennenrun. C'est alors que
+devant l'état de fatigue des troupes, les généraux Kenlentchef et
+Dimitrief et notre ami le général Dimitri Savof décidèrent d'un commun
+accord de suspendre leur mouvement en avant et d'attendre sur place les
+renseignements qu'allait sans doute leur procurer la division de cavalerie
+Nazlimof qu'ils venaient de lancer vers le Sud, dans la direction de
+Baba-Eski.
+
+Kirk-Kilissé fut donc envahi par les troupes, mais non mis au pillage. On
+y vint surtout pour dormir, car les soldats, exténués par cinq jours de
+marche dans un pays aussi accidenté que la région alpestre et par deux
+jours de combat, avaient besoin surtout d'un peu de repos!
+
+Quant à nos reporters, ils cherchaient moins un lit qu'un bon déjeuner.
+
+IX
+
+LA CANDEUR BOIT TROP
+
+Ils passèrent justement devant une antique auberge qui, déserte tout à
+l'heure, s'était remplie en un instant d'une clientèle bruyante, maintenue
+du reste dans les limites du droit de s'emparer du bien des gens par un
+détachement de riz-pain-sel chargé de faire l'inventaire des caves et
+celliers et aussi de distribuer les victuailles.
+
+Comme ils se disposaient à entrer dans la cour, Rouletabille s'esquiva
+tout à coup pour suivre Ivana qui se refusait à pénétrer dans cette cohue.
+Il cria à ses compagnons qu'il les rejoindrait tout à l'heure.
+
+Vladimir sut vite se débrouiller dans cette confusion, et bientôt, chargé
+d'un énorme cervelas et d'un jambon, un gros pain bis sous le bras, il
+courait chercher La Candeur au fond de la cour où il lui avait donné
+rendez-vous.
+
+Il commençait de se désoler, car il ne l'apercevait point, quand tout à
+coup il vit la tête du bon géant passer par la portière d'une diligence au
+moins centenaire qui finissait de tomber en poussière sous un hangar:
+
+--Eh bien, qu'est-ce que tu fais?... dit La Candeur. Monte donc!... On
+n'attend plus que toi!...
+
+--Tu as mis la table dans la diligence?
+
+--Sûr! et quand tu y seras, je tournerai l'écriteau «complet»!... On va
+être bien tranquilles là-dedans pour briffer! Ah! à propos, tu sais, nous
+avons un invité!
+
+--Qui ça?...
+
+--Monte!... tu verras!...
+
+Intrigué, Vladimir se haussa sur le marchepied et regarda à l'intérieur de
+la diligence.
+
+La Candeur, en effet, n'était point seul là-dedans; un second personnage
+achevait de mettre le couvert, sur une banquette, que garnissaient déjà
+des serviettes bien blanches, des assiettes, des épices, des verres et
+même des bouteilles!... L'homme se retourna.
+
+--Monsieur Priski!...
+
+Vladimir en apercevant leur geôlier du _Château Noir_, l'homme qui lui
+rappelait les plus cruelles mésaventures, laissa tomber le pain qu'il
+avait sous le bras. Et pendant que La Candeur courait le ramasser:
+
+--Monsieur Priski! Mais vous n'êtes donc point mort!... Je croyais que La
+Candeur vous avait tué!...
+
+--Moi aussi, dit La Candeur.
+
+--Moi aussi! fit M. Priski, mais vous voyez, j'en ai été quitte pour une
+oreille... bien que, dans le moment, j'en aie vu, comme on dit, trente-six
+chandelles!
+
+Le majordome de Kara-Selim avait en effet un bandage qui lui tenait tout
+un côté de la tête. A part cela, il ne paraissait point avoir perdu le
+moins du monde sa bonne humeur.
+
+--Si j'ai eu de la chance, vous en avez eu aussi, vous autres, de vous en
+être tirés!... émit avec politesse M. Priski.
+
+--Ce n'est pas de votre faute, monsieur Priski!...
+
+--Dame!... répondit l'autre. On se défend comme on peut! C'est vous qui
+avez commencé à _m'arranger_...[Voir _Le Château Noir_.]
+
+--La paix!... commanda La Candeur. Maintenant, M. Priski est notre ami!
+N'est-ce pas, monsieur Priski?
+
+--Oh! répliqua l'autre; à la vie à la mort! Rien ne nous sépare plus!...
+
+--Et la preuve que M. Priski est notre ami, c'est qu'il nous offre ce beau
+poulet rôti!...
+
+--Est-ce possible! monsieur Priski! s'écria Vladimir en apercevant un
+magnifique poulet tout doré que La Candeur venait de sortir de sous une
+assiette...
+
+--Et aussi, continua La Candeur, de quoi l'arroser!... Regarde-moi ça,
+petit frère... Trois bouteilles de vieux bourgogne, mais du vrai!...
+
+--Monsieur Priski, il faut que je vous embrasse! s'écria Vladimir.
+
+Et il sauta au cou de M. Priski en répétant:
+
+--Du bourgogne, monsieur Priski!... du vrai bourgogne!... moi qui n'ai
+jamais bu que du bourgogne de Crimée!... Vous pensez!...
+
+--Pommard 1888!
+
+--1888! vingt-cinq ans de bouteille!... Ah! monsieur Priski!... Et où donc
+avez-vous trouvé ces trésors?...
+
+--D'abord, asseyons-nous et mangeons, conseilla La Candeur, dont les yeux
+sortaient de la tête à l'aspect de toutes ces victuailles... On commence
+par le jambon?...
+
+--Non, par le cervelas!...
+
+--Et on finit par le poulet!...
+
+--D'abord, goûtons au pommard!... On peut bien en déboucher une
+bouteille!...
+
+--Moi, fit La Candeur, je suis d'avis que l'on débouche les trois
+bouteilles!... Comme ça, nous aurons chacun la nôtre!...
+
+--Va pour les trois bouteilles tout de suite, dit Vladimir, seulement tu y
+perds!...
+
+--Pourquoi? questionna La Candeur, tout de suite inquiet.
+
+--Parce que tu aurais certainement bu à toi seul, autant que moi et M.
+Priski...
+
+--Bah! vous pourrez toujours me passer vos restes!
+
+--Non, j'emporterai ce qui restera pour Rouletabille!
+
+--Mais, espèce de Tatare de Vladimir que tu es, crois-tu donc que l'on
+trimballe un pommard de vingt-cinq ans comme un panier à salade, et puis,
+Rouletabille n'a pas soif, il est amoureux!... Ah! messieurs, ne soyez
+jamais amoureux!... C'est un conseil que je vous donne; sur quoi je bois à
+votre bonne santé à tous!...
+
+--Hein! qu'est-ce que vous dites de ça? demanda M. Priski.
+
+Les deux autres firent claquer leur langue.
+
+--Eh bien, je déclare, émit La Candeur avec une grande gravité, que je
+commence à prendre goût à la guerre!
+
+--Comme c'est heureux, fit Vladimir avec un sourire extatique de
+reconnaissance à sa bouteille, comme c'est heureux, La Candeur, que tu
+n'aies pas tué ce bon M. Priski!...
+
+--Je ne m'en serais jamais consolé! affirma La Candeur en vidant son
+verre.
+
+--Mais encore une fois, comment l'as-tu rencontré?
+
+--Figure-toi, Vladimir, que je rôdais autour des caves, ne sachant par où
+pénétrer, quand j'entends une voix qui sort d'un soupirail.
+
+«--Inutile de vous déranger, monsieur de Rothschild, disait la voix, voilà
+ce que vous cherchez!
+
+«La voix de M. Priski!... D'abord je reculai... je crus à un revenant!...
+Mais non! c'était bien M. Priski en chair et en os qui me tendait, par le
+trou du soupirail, les bouteilles que voilà! et qui me conseillait: «Ne
+les remuez pas trop! surtout ne les remuez pas trop!...» Ah! le brave
+monsieur Priski! Il suivit bientôt ses bouteilles et arriva encore avec un
+poulet. Tu penses si on a été tout de suite amis!... Je lui ai expliqué
+alors comment mon fusil était «parti» tout seul à la meurtrière du donjon
+et combien je l'avais regretté!...
+
+--Oh! fit Vladimir, les larmes aux yeux et la bouche pleine, votre mort a
+été pleurée par nous au donjon, comme si nous avions été vos enfants,
+monsieur Priski!...
+
+--Notre désolation faisait peine à voir! affirma La Candeur avec un soupir
+étouffé à cause qu'il s'était servi trop de cervelas et qu'il voulait
+arriver à temps pour le jambon. Heureusement que le bon Dieu veillait sur
+M. Priski et l'envoyait, pendant que nous pleurions sa mort, dans cette
+auberge où il a servi autrefois!
+
+--Où sommes-nous donc ici?... demanda Vladimir.
+
+--A l'hôtel du Grand-Turc! une maison très connue où j'ai été jadis
+interprète, expliqua M. Priski, non sans une certaine pointe d'orgueil.
+
+--Tout s'explique! dit Vladimir, vous connaissiez la maison!
+
+--C'est-à-dire que les caves, pour moi, et le garde-manger n'avaient point
+de mystère!...
+
+--Je comprends tout! Je comprends tout!
+
+--Non! tu ne comprends pas tout! dit La Candeur... car si nous avons le
+bonheur d'avoir rencontré si à point M. Priski, il faut bien te dire que
+M. Priski nous cherchait!
+
+--Ah! oui!... il nous cherchait... et pourquoi donc nous cherchait-il?
+
+--D'abord parce qu'il désirait avoir des nouvelles de notre santé, ensuite
+pour nous rendre un gros service!... expliqua La Candeur un vidant un
+verre plein de pommard.
+
+--Un service?
+
+--Mon cher (et La Candeur se pencha à l'oreille de Vladimir), il s'agit
+tout simplement de débarrasser Rouletabille d'Ivana!...
+
+--Oh! oh! c'est grave cela, émit Vladimir, déjà sur le qui-vive.
+
+--Évidemment, c'est grave, reprenait La Candeur en vidant sa bouteille, ce
+qui semblait lui donner beaucoup de force pour raisonner... Il est
+toujours grave de rendre la vie à quelqu'un qui est en train de se
+suicider!...
+
+--Ça! dit Vladimir, il est certain que depuis que Rouletabille a retrouvé
+cette petite femme, on ne le reconnaît plus!...
+
+--Il ne rit plus jamais!...
+
+--Il n'a plus faim!...
+
+--Il n'a plus soif! dit La Candeur en faisant un emprunt subreptice à la
+bouteille de Vladimir.
+
+--Il dépérit à vue d'oeil, acquiesça Vladimir. Tout de même, il faut être
+prudent, et cela mérite réflexion!...
+
+--C'est tout réfléchi!... affirma La Candeur; je veux sauver Rouletabille,
+moi!...
+
+--Moi aussi... dit Vladimir; mais tout cela dépend...
+
+--Dépend de quoi?...
+
+--Eh bien, mon Dieu, avoua en hésitant un peu, mais pas bien longtemps, le
+jeune Slave... tout cela dépend du prix que M. Priski y mettra!...
+
+--Hein? sursauta La Candeur, qu'est-ce que tu dis?
+
+--Monsieur m'a sans doute compris!... demanda Vladimir en se tournant du
+côté de M. Priski... Monsieur n'est sans doute pas sans ignorer que nous
+sommes tout à fait dépourvus de la moindre monnaie...
+
+--Misérable Vladimir Pétrovitch de Kiew!... s'écria La Candeur qui faillit
+s'étrangler avec une patte de poulet... Tu veux te faire payer un service
+que tu rends à Rouletabille!...
+
+--Espèce de La Candeur de mon coeur! répliqua Vladimir, me prends-tu pour
+un goujat?... Je suis prêt à rendre ce service à Rouletabille pour rien!
+Mais le service que je rends à M. Priski je voudrais qu'il le payât
+quelque chose!... car si j'ai des raisons de servir gratuitement
+Rouletabille, je n'en ai aucune de faire le généreux avec M. Priski qui a
+failli nous faire fusiller tous, ne l'oublie pas!...
+
+--Ça, c'est vrai! dit La Candeur, légèrement démonté... il n'y a aucune
+raison pour que nous rendions service à M. Priski pour rien!...
+
+--Je suis heureux de te l'entendre dire!... qu'en pensez-vous, monsieur
+Priski?...
+
+--Messieurs, je vous ai déjà donné un poulet et trois bouteilles de vin!
+
+--Et vous trouvez que c'est suffisant pour un service pareil?... protesta
+Vladimir.
+
+--Mon Dieu! ce service consiste en bien peu de chose... Il s'agit
+simplement, comme je l'expliquais tout à l'heure à Monsieur le neveu de
+Rothschild...
+
+--Appelez-moi La Candeur, comme tout le monde... je voyage incognito,
+expliqua modestement le bon géant.
+
+--J'expliquais donc tout à l'heure à M. La Candeur qu'il s'agissait
+uniquement de faire passer à Mlle Vilitchkov une lettre, sans que M.
+Rouletabille s'en aperçût!... vous n'auriez pas autre chose à faire... Le
+reste regarde Mlle Vilitchkov... Vous voyez comme c'est simple!...
+
+--C'est cette simplicité qui m'a tout de suite séduit... avoua La Candeur
+en cherchant de la pointe de son couteau la chair délicate qui se cachait
+dans la carcasse du poulet, son morceau favori...
+
+--Et vous croyez, demanda Vladimir, que la lecture de cette lettre
+suffirait pour séparer à jamais Mlle Ivana de Rouletabille?
+
+--J'en suis sûr! affirma M. Priski.
+
+--M. Priski m'a expliqué, dit La Candeur, que cette lettre est une lettre
+d'amour qu'un grand seigneur turc envoie à Ivana par l'entremise de cet
+eunuque que nous avons aperçu à la Karakoulé et qui s'appelle, je crois,
+Kasbeck!...
+
+--C'est cela, dit M. Priski. Kasbeck était venu à la Karakoulé pour
+apporter lui-même cette lettre-là et empêcher, s'il en était temps encore,
+le mariage de Mlle Vilitchkov et de Kara-Selim que vous appeliez aussi
+Gaulow!... mais ce mariage n'a pas été consommé...
+
+--Non! fit La Candeur en se versant à boire avec la bouteille de M.
+Priski... non! rien n'est encore perdu!...
+
+--Mais enfin, qu'est-ce que ce grand seigneur turc peut bien lui raconter
+à cette Ivana pour la décider à tout quitter pour le rejoindre? demanda
+Vladimir.
+
+--Ça! fit M. Priski, je n'en sais rien!... On ne me l'a pas dit!... Il
+doit lui offrir des choses surprenantes!... Kasbeck m'a dit textuellement:
+«Priski, fais-lui tenir la lettre et ne t'occupe pas du reste! Elle
+viendra!...» Faites comme moi, ne vous occupez pas du reste!... Qu'est-ce
+que vous risquez?... Moi, je me suis adressé à vous parce que vous
+l'approchez tous les jours et puis aussi, il faut bien le dire, parce que
+je vous ai entendus plusieurs fois gémir sur la triste passion de votre
+ami et maudire cette Ivana qui vous en a déjà fait voir de toutes les
+couleurs!... Je me suis dit: «Voilà des alliés tout trouvés!»
+
+--Monsieur Priski! interrompit Vladimir, c'est deux mille levas!...
+
+--En voilà mille, dit aussitôt M. Priski en ouvrant son portefeuille et en
+tirant des billets qu'il tendit à La Candeur. Je donnerai les autres mille
+quand vous aurez remis la lettre...
+
+--Prends cet argent! dit La Candeur à Vladimir, moi, je ne veux pas y
+toucher... il me semble qu'il me brûlerait la main...
+
+--Tu as raison! dit Vladimir. Il y a des choses qu'un reporter français ne
+peut pas se permettre!
+
+Et il empocha les billets.
+
+--Voici la lettre, maintenant, dit M. Priski en tendant un pli cacheté à
+Vladimir.
+
+--Donnez-la à monsieur! fit Vladimir en montrant La Candeur; c'est avec
+lui que vous vous êtes entendu et je ne suis que son serviteur!...
+
+Mais La Candeur se récusa encore avec une grande politesse:
+
+--Vous comprendrez, monsieur Priski, que moi, je ne puis toucher à cette
+lettre, ayant juré à Rouletabille de veiller sur cette jeune fille... Si
+Rouletabille apprenait jamais que, ayant juré cela, j'ai fait passer en
+secret une lettre de cette nature à Mlle Vilitchkov, il ne me le
+pardonnerait jamais!...
+
+--Et s'il apprenait que c'est par moi qu'elle est entrée en possession de
+la lettre, il me tuerait sur-le-champ... dit Vladimir.
+
+--Que ce soit par l'un ou par l'autre, cela m'est bien égal à moi! fit
+Priski; mais puisque vous m'avez pris les mille levas, il faut maintenant
+me prendre la lettre!
+
+--C'est tout à fait mon avis! dit La Candeur.
+
+--Eh bien, prends donc la lettre, toi! fit Vladimir.
+
+--Je n'ai pas pris l'argent, je ne vois pas pourquoi je prendrais la
+lettre! répondit La Candeur.
+
+--Enfin, messieurs, vous déciderez-vous? demanda M. Priski.
+
+--C'est tout décidé, je ne prends pas la lettre! déclara Vladimir.
+
+--Ni moi non plus! assura La Candeur.
+
+--En ce cas, rendez-moi mes mille levas, s'écria M. Priski.
+
+--Vous êtes fou, monsieur Priski!... dit Vladimir. Vous rendre vos mille
+levas! Vous n'y pensez pas!... Mais c'est toute notre fortune!... Non!
+non! je ne vous rendrai pas les mille levas!...
+
+--Mais je ne vous les ai donnés, s'écria M. Priski qui commençait
+sérieusement à se fâcher, qu'autant que vous prendriez la
+lettre...
+
+--Pardon! pardon!... il n'a jamais été question de cela... dit La Candeur.
+Vous nous avez chargés de _faire passer_ une lettre!...
+
+--Faire passer une lettre, dit Vladimir, ça n'est pas s'engager à la
+prendre!... Moi, je serais à votre place, savez-vous ce que je ferais,
+monsieur Priski?...Eh bien, cette lettre, qui est si importante, je ne
+m'en dessaisirais pas! Je la porterais moi-même à Mlle Vilitchkov; comme
+ça, je serais sûr que la commission serait faite!...
+
+--Eh! dit M. Priski, je ne demande pas mieux, mais M. Rouletabille ne la
+quitte pas, Mlle Vilitchkov! Comment voulez-vous que je m'approche d'elle
+sans qu'il me voie?
+
+--C'est bien simple, expliqua Vladimir, et c'est là où nous gagnerons,
+nous autres, honnêtement notre argent. Nous détournerons l'attention de
+Rouletabille pendant que vous passerez et irez porter vous-même la
+lettre...
+
+--Si je vous disais que j'aime autant ça! admit M. Priski.
+
+--Alors il ne reste plus qu'à régler les détails! dit Vladimir.
+
+--Et Rouletabille est sauvé! s'écria La Candeur, qui était tout à fait
+«pompette» et qui brandissait avec désespoir un verre et une bouteille
+vide.
+
+ * * * * *
+
+X
+
+OÙ L'ON REPARLE DU COFFRET BYZANTIN
+
+Dans un faubourg de Kirk-Kilissé, sur le bord de la route qui conduit vers
+l'Ouest, au fond d'un bosquet, Rouletabille avait trouvé pour Ivana et
+pour ses compagnons un petit kiosque du haut duquel il leur serait
+possible d'observer les environs et où ils pourraient se reposer sans être
+gênés par le mouvement des troupes.
+
+Chose curieuse, c'est sur la demande même de la jeune fille que
+Rouletabille avait cherché cette retraite. Ivana semblait se désintéresser
+de l'armée, même la fuir, dans un moment où sa présence eût pu être utile
+dans les ambulances. Enfin, elle avait recommandé à Rouletabille de ne
+point donner son adresse au général Savof si celui-ci ne la lui demandait
+pas. S'il la lui demandait, il ne pourrait la lui refuser, mais alors il
+devrait en avertir Ivana sur-le-champ.
+
+--Pour changer de domicile?
+
+--Oui, avait-elle répondu nerveusement, pour changer de domicile!
+
+Sur quoi elle s'était mise à se promener avec une agitation telle dans la
+petite salle qui lui avait été réservée, que Rouletabille, la plaignant et
+la croyant en toute sincérité sur le point de devenir folle, ne voulut pas
+la quitter.
+
+Il resta pour la surveiller et pour rédiger ses télégrammes, et il envoya
+Tondor chercher Vladimir et La Candeur, lesquels arrivèrent la figure fort
+allumée et reçurent la mission de trouver le général Dimitri Savof.
+
+A la tombée de la nuit, Rouletabille se promenait, le front soucieux,
+devant la porte du kiosque d'où Ivana n'était pas sortie, de toute la
+journée. Il n'avait échangé avec elle que des paroles insignifiantes et
+s'était replongé dans une correspondance qu'il lui avait été du reste
+impossible d'expédier, le général Dimitri ayant répondu à Vladimir qu'il
+avait reçu des ordres supérieurs lui recommandant de garder le plus grand
+secret autour des batailles de Pétra, Seliolou et Demir-Kapou, victoires
+qui ne devaient être connues, dans leur détail, que plus tard.
+
+A cause de cela et de bien d'autres choses, Rouletabille était donc fort
+morose quand il fut abordé par l'ombre énorme du bon La Candeur qui le
+prit amicalement sous le bras.
+
+--Viens, lui dit le géant, je vais te montrer quelque chose...
+
+--Quoi?...
+
+--Tu vas voir... c'est très curieux!...
+
+--Si je m'éloigne, il n'y aura personne pour veiller sur Ivana et son
+attitude, de plus en plus bizarre, me donne de gros sujets d'inquiétudes...
+
+--C'est tout près d'ici...
+
+--Qu'est-ce que tu veux me montrer?...
+
+--Tu vas voir!...
+
+--Eh bien! appelle Vladimir qui surveillera le kiosque pendant que tu me
+montreras ce que tu veux me faire voir!
+
+--C'est justement Vladimir que je veux te montrer.
+
+--Je le connais, ça n'est pas la peine!
+
+--Oui, mais tu ne sais pas ce qu'il fait!
+
+--Qu'est-ce qu'il fait?...
+
+--Il est là, au bord d'un bosquet, en train de parler à quelqu'un qui est
+mort!...
+
+--Es-tu ivre, La Candeur?...
+
+--Je ne suis pas ivre. J'ai bien déjeuné, mais je ne suis pas ivre!
+
+--Alors qu'est-ce que c'est que cette histoire?
+
+--C'est une histoire de revenant, viens donc!... Et il l'attirait;
+Rouletabille peu à peu cédait et le suivait sous les arbres.
+
+--Figure-toi que Vladimir cause avec M. Priski ou avec son ombre!...
+
+--Le majordome de la Karakoulé!
+
+--Lui-même!... ma balle, après tout, ne l'a peut-être pas tout à fait tué;
+et je n'en serais pas plus fâché, car, entre nous, nous ne nous étions pas
+très bien conduits avec ce cher M. Priski... Mais avance donc; qu'est-ce
+que tu fais?...
+
+--Comment M. Priski se trouve-t-il ici?
+
+--Je n'en sais rien! Nous allons aller le lui demander, viens!... (Ce
+disant, il avait fait tourner Rouletabille du côté opposé à la porte du
+kiosque...) Il faut savoir ce qu'il veut à Vladimir!
+
+--Eh bien! quand il aura fini de causer avec Vladimir, tu iras chercher
+Vladimir, et Vladimir nous dira ce que M. Priski lui a dit, mais je ne
+fais pas un pas de plus... je ne veux pas laisser Mlle Vilitchkov toute
+seule, sans défense, au milieu de toute cette soldatesque qui court les
+routes...
+
+Et il s'assit sur un tertre d'où il pouvait apercevoir encore les
+derrières du kiosque et entendre au besoin un cri ou un appel.
+
+--Tu seras donc toujours aussi bête!... je veux dire aussi amoureux... fit
+La Candeur d'une voix de rogomme en s'asseyant à côté du reporter de façon
+à lui cacher à peu près le kiosque.
+
+--La Candeur, tu sens le vin, fit Rouletabille dégoûté, en s'éloignant un
+peu.
+
+--C'est ma foi bien possible, répondit La Candeur car j'en ai bu un peu.
+J'ai fait un excellent déjeuner à la table d'hôte de l'auberge du
+Grand-Turc. Vladimir et moi avons beaucoup regretté ton absence... Ah!
+justement le voilà, Vladimir... Tiens! maintenant il est seul!... Bonsoir,
+Vladimir... j'étais en train de raconter à Rouletabille que tu étais en
+grande conversation avec l'ombre de M. Priski...
+
+--Ah! Ah! vous m'avez vu, fit Vladimir... Eh bien il ne s'agit pas d'une
+ombre du tout et ce bon M. Priski n'est pas mort!... (Et il s'assit de
+l'autre côté de Rouletabille.) Entre nous, j'ai été un peu étonné de le
+voir réapparaître!...
+
+--Qu'est-ce qu'il vient faire par ici? Que veut-il? demanda Rouletabille.
+
+--Oui, fit La Candeur, que veut-il?
+
+--Ma foi je n'en sais trop rien!... dit Vladimir, et je vous avouerai,
+entre nous, que j'ai trouvé ses questions bizarres.
+
+--Ah! il vous a posé des questions?...
+
+--Oui, il m'a demandé des tas de détails sur Mlle Vilitchkov... sur la
+façon dont nous nous étions sauvés du donjon, etc., enfin comme tout cela
+me paraissait assez louche je répondais le moins possible. Et il a fini
+par s'en aller, voyant qu'il n'avait rien à tirer de moi...
+
+Rouletabille s'était levé:
+
+--Où est-il? Je veux lui parler tout de suite...
+
+--Eh! il n'est pas loin, répondit Vladimir. Il n'est peut-être pas à
+cinquante pas d'ici, dans ce sentier, sous les arbres...
+
+Et Vladimir lui montrait une direction opposée à celle du kiosque.
+
+Rouletabille s'élança.
+
+Quand ils furent seuls, La Candeur dit à Vladimir avec un léger
+tressaillement dans la voix:
+
+--Comme ça, Rouletabille n'aura rien à nous reprocher! Nous l'avons assez
+averti que M. Priski rôdait autour d'Ivana!
+
+--Parfaitement! répliqua Vladimir, et il ne pourra s'en prendre qu'à
+lui-même si ce M. Priski la lui enlève.
+
+--Crois-tu que M. Priski soit déjà dans le kiosque? demanda La Candeur
+avec un soupir.
+
+--Je le pense!...
+
+--Eh bien, qu'il se dépêche!... fit La Candeur d'une voix sourde!
+
+--Oui! il fera bien de se dépêcher, répéta Vladimir, car Rouletabille, ne
+le trouvant pas dans le sentier, va revenir!
+
+--Et moi, ajouta La Candeur, je sens que le remords me gagne!...
+
+--Le remords!...
+
+--Oh! gémit La Candeur, il déborde déjà, j'ai grand'peine à le retenir...
+Ce que nous faisons là est peut-être abominable?
+
+--Mais c'est pour le bien de Rouletabille!...
+
+--C'est la première fois que je le trompe et je me le reproche comme un
+crime...
+
+--Il ne le saura jamais!
+
+--Parce qu'à côté de son esprit subtil, il a un coeur confiant! Mais
+est-ce à moi d'en abuser?...
+
+--Il vaut mieux que ce soit toi qui le trompe que cette Ivana dont il veut
+faire sa femme... fit Vladimir.
+
+--Mon Dieu, le voilà!... je n'oserai plus le regarder...
+
+Rouletabille revenait en effet.
+
+--C'est drôle, dit-il, je n'ai rien vu, ni Priski ni personne!... Rentrons
+vite au kiosque!...
+
+--Mlle Ivana va mieux? S'est-elle bien reposée?... demanda hypocritement
+Vladimir.
+
+--Très bien! je vous remercie, répondit Rouletabille, pensif.
+
+Puis tout à coup, s'adressant à La Candeur et lui prenant les deux revers
+de sa redingote:
+
+--La Candeur! tu sais ce que tu m'as promis! de veiller sur elle comme sur
+moi! Tu ne voudrais pas me faire de la peine, hein?... Je sais que tu ne
+l'aimes pas, mais tu ne voudrais pas me faire de la peine!... Réponds donc,
+mais réponds donc!...
+
+--Non! pas de la peine! répondit La Candeur, qui suffoquait.
+
+--C'est que, vois-tu, je vous trouve une drôle de figure à tous les deux,
+des drôles de manières... Qu'est-ce que c'est que cette histoire de M.
+Priski!... de M. Priski qui vient vous parler d'Ivana!... Serait-elle
+encore menacée de ce côté-là?... Il faudrait me le dire!...
+
+--Ah! mon Dieu!... souffla La Candeur, tu me fais peur de te voir dans des
+états pareils!... C'est vrai que ce M. Priski ne m'a pas l'air naturel du
+tout!...
+
+--Tu vois!... Ah! je voudrais bien savoir où il est passé pour avoir
+disparu si vite!... S'il arrivait malheur à Ivana, ajouta-t-il, en se
+hâtant vers le kiosque, je vous accuserais tous les deux pour ne pas
+m'avoir amené ce M. Priski!
+
+--Rouletabille! grelotta la voix de La Candeur, ce Priski nous a peut-être
+trompés!... Il nous a fait croire qu'il s'éloignait par ce sentier, mais
+peut-être que...
+
+--Peut-être que?...
+
+--Peut-être qu'il est dans le kiosque?...
+
+--Si c'est vrai, malheur à vous!... jeta Rouletabille dans la nuit et il
+bondit vers le kiosque.
+
+Les fenêtres en étaient suffisamment éclairées pour que La Candeur et
+Vladimir, restés prudemment en arrière, vissent, dans l'embrasure d'une
+fenêtre, une ombre, qui était celle de Rouletabille, se jeter sur une
+autre ombre, qui était celle de M. Priski.
+
+--Voilà ton ouvrage... fit Vladimir à La Candeur.
+
+--Priski est une crapule, déclara La Candeur avec un grand soupir de
+soulagement, et je ne regretterai point d'avoir dénoncé Priski à
+Rouletabille s'il a eu le temps de remettre la lettre à Ivana!...
+
+--J'en doute, dit Vladimir.
+
+--On va bien voir...
+
+Ils entrèrent à leur tour dans le kiosque et eurent immédiatement la
+preuve que M. Priski n'avait pas eu le temps de remettre son message à
+Mlle Vilitchkov, qui survenait sur le seuil de sa chambre, surprise par
+tout ce bruit.
+
+M. Priski se relevait cependant que Rouletabille le menaçait d'un
+revolver.
+
+--Qu'y a-t-il encore, mon ami? demanda Ivana d'une voix fatiguée, qui
+trahissait un grand abattement, une immense lassitude de tout.
+
+--Je n'en sais rien! répondit Rouletabille, mais peut-être bien que ce
+monsieur, que vous ne connaissez peut-être point, mais qui s'appelle M.
+Priski, et qui était naguère majordome à la Karakoulé, voudra nous dire la
+raison de sa présence insolite près de vous?
+
+M. Priski brossa son habit avec un grand sang-froid, pria Rouletabille de
+ranger son revolver, salua Mlle Vilitchkov, et dit:
+
+--Je désirais voir Ivana Hanoum; ayant appris en suivant ces messieurs (il
+désignait Vladimir et La Candeur qui ne savaient trop quelle contenance
+tenir) qu'elle habitait ici, je me suis donc dirigé vers ce kiosque et ai
+pénétré dans cette première pièce, sans aucune méchante intention, je vous
+assure.
+
+--Que voulez-vous? demanda encore Ivana avec accablement, cependant qu'au
+titre matrimonial ottoman énoncé par l'ex-concierge du Château Noir,
+Rouletabille avait froncé les sourcils.
+
+--Madame, je suis envoyé près de vous par un ami de Kara-Selim, par le
+seigneur Kasbeck, honorablement connu à Constantinople et en d'autres
+lieux et qui vous veut du bien!
+
+Du coup, Rouletabille, se rappelant l'étrange conversation qu'il avait
+surprise au Château Noir entre ce Kasbeck et Gaulow, devint écarlate et
+secoua d'importance le pauvre Priski.
+
+--Voilà une bien singulière recommandation, s'écria-t-il, et vous avez une
+belle effronterie de venir ici nous parler de ce misérable Kasbeck et cela
+devant Mlle Vilitchkov!
+
+--Madame, messieurs, ne voyez en moi qu'un humble émissaire, émit
+modestement M. Priski, et si j'ai été maladroit en vous disant toute la
+vérité, n'accusez de ma maladresse que ma franchise...
+
+Ivana était devenue aussi pâle que Rouletabille était rouge; cependant
+elle ne disait mot et attendait avec une certaine inquiétude que l'autre
+s'expliquât tout à fait. Il continuait:
+
+--Vous comprenez, moi, je ne suis au courant de rien. Le seigneur Kasbeck
+m'a chargé d'une commission en disant que je serais certainement auprès de
+vous le bienvenu... je commence à en douter... (et il se frotta encore les
+côtes et rebrossa son habit...)
+
+--Quelle commission? demanda brutalement Rouletabille.
+
+--Il paraît, dit M. Priski, que madame tenait beaucoup à certain coffret
+byzantin qui se trouvait, lors du pillage de la Karakoulé par les troupes
+mêmes de Kara-Selim, dans l'appartement nuptial.
+
+--C'est vrai! dit Ivana en retrouvant des couleurs, c'est vrai... j'y
+tenais beaucoup; c'est un souvenir de famille!
+
+--C'est bien cela... Eh bien, ce coffret est tombé entre les mains du
+seigneur Kasbeck, qui, m'a-t-il dit, est au courant de vos malheurs et
+vous plaint beaucoup!... Il a pensé que ce serait pour vous un grand
+soulagement de retrouver cet objet!...
+
+--C'est juste, dit Ivana.
+
+--Et il m'a chargé de vous le remettre tel qu'il l'a retrouvé...
+
+--Et comment l'a-t-il retrouvé? demanda Rouletabille.
+
+--Il l'a retrouvé dans la chambre saccagée; le coffret était
+malheureusement vide des bijoux et souvenirs qui, paraît-il, y avaient été
+enfermés.
+
+--Alors, nous ne tenons plus au coffret, si les souvenirs n'y sont
+plus!... déclara Rouletabille.
+
+--Pardon, fit Ivana, vous n'y tenez pas, mais moi, j'y tiens...
+
+Rouletabille entraîna la jeune fille dans un coin:
+
+--Pourquoi?... Je me défie de cet homme. Je me méfie de Kasbeck...
+Pourquoi y tenez-vous? Vous savez bien que tous les documents du tiroir
+secret sur la mobilisation ont perdu toute leur valeur maintenant que les
+Bulgares victorieux occupent Kirk-Kilissé!
+
+--Ce coffret est en lui-même un souvenir de famille, dit-elle, et cela est
+suffisant pour que j'y tienne!...
+
+Et se tournant vers Priski:
+
+--Où est ce coffret? demanda-t-elle.
+
+Mais Rouletabille ne s'avoua pas vaincu:
+
+--Cette histoire ne me dit rien qui vaille, insista-t-il encore. Ivana!
+Ivana!... rappelez-vous le rôle que ce Kasbeck aurait joué dans la
+disparition de votre soeur Irène!...
+
+--Justement, je voudrais voir où il veut en venir avec moi, fit-elle avec
+un pauvre sourire. Quel danger voyez-vous à ce que cet homme m'apporte ici
+le coffret byzantin?... Pouvez-vous l'apporter tout de suite, monsieur
+Priski?...
+
+--Madame, dans une demi-heure, vous l'aurez!...
+
+--Eh bien, proposa Rouletabille, voilà ce que nous allons faire; moi, je
+ne vous quitte pas, Ivana, car tout ceci ne me paraît pas clair; mais La
+Candeur et Vladimir vont accompagner M. Priski jusqu'à l'endroit où se
+trouve le coffret, et ils reviendront avec l'objet nous retrouver ici!...
+
+--Eh! monsieur, je n'y vois aucun inconvénient, déclara M. Priski, à
+condition toutefois que je revienne moi-même avec l'objet.
+
+--Croyez-vous que ce soit absolument nécessaire?
+
+--Absolument! Qu'est-ce que je désire, moi?... Remettre l'objet, en mains
+propres, à son destinataire, comme il m'a été recommandé, puis
+disparaître. J'aurai fait ma commission!... Vous voyez qu'il n'y avait pas
+de quoi tant me bousculer pour cela!...
+
+--Qu'en dites-vous? demanda Rouletabille, fort perplexe, en regardant
+Ivana.
+
+--C'est un mystère à éclaircir, dit-elle d'une voix glacée; puisque M.
+Priski consent à suivre le plan que vous avez tracé vous-même, que ces
+messieurs aillent donc chercher le coffret!
+
+Pendant tout le temps de cette discussion, celui qui eût examiné La
+Candeur eût pris en pitié le pauvre garçon, tant il était visible que se
+livrait en lui un combat déchirant entre sa conscience d'une part et la
+détestation qu'il avait d'Ivana de l'autre.
+
+Enfin, sur l'ordre de Rouletabille, il partit avec Vladimir et M. Priski.
+Une demi-heure plus tard, tous trois étaient de retour. Ils portaient avec
+précaution le fameux coffret byzantin, mais La Candeur tenait à peine sur
+ses jambes.
+
+M. Priski dit:
+
+--Madame, voici votre coffret, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
+
+Et il sortit.
+
+Aussitôt La Candeur se jeta devant le coffret et s'écria:
+
+--Ne l'ouvrez pas!
+
+Son émotion était telle que Rouletabille en fut tout secoué.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a? Tu sais quelque chose!...
+
+--Je ne sais rien; mais ne l'ouvrez pas. Il peut y avoir une bombe
+là-dedans!... Ce Priski est capable de tout!...
+
+--Eh bien, courez après lui et ramenez-le! On l'ouvrira devant lui!
+
+Vladimir et La Candeur sortirent en criant:
+
+--Monsieur Priski! Monsieur Priski!...
+
+Mais ils n'eurent garde de revenir avec lui, car s'ils l'accusaient, eux,
+lui pouvait bien les dénoncer comme ses complices. La Candeur préférait
+l'accuser quand il n'était pas là!... La Candeur revint, affichant un
+grand désespoir de ne pas avoir retrouvé M. Priski.
+
+--Il est parti, envolé! Ce coffret cache certainement un mauvais coup!...
+Il faut te dire, Rouletabille, que, depuis ce matin, M. Priski nous
+poursuit!...
+
+--Pourquoi ne m'en parles-tu que maintenant?
+
+--Parce que nous n'avons pas voulu t'inquiéter... Mais il m'a offert à moi
+mille francs auxquels je n'ai pas voulu toucher... ajouta à bout de
+souffle le pauvre La Candeur, étouffé par le remords.
+
+--Et à moi, dit Vladimir, il a voulu me passer une commission que j'ai
+refusé de faire.
+
+--Quelle commission? demanda Rouletabille dont l'inquiétude était à son
+comble.
+
+--Porter une lettre à Mlle Vilitchkov, en cachette de vous, tout
+simplement! Vous pensez si je l'ai envoyé promener! avoua tout de suite
+Vladimir qui voyait que La Candeur allait «manger le morceau».
+
+Rouletabille, extraordinairement impatienté de ces jérémiades, bouscula La
+Candeur et Vladimir et ouvrit brusquement le coffret; il était bien vide.
+Il le souleva sur un des côtés, découvrit la Sophie à la cataracte,
+demanda une aiguille que lui passa La Candeur qui en avait toujours une
+provision sur lui, l'enfonça dans la pupille de la sainte et fit jouer le
+ressort secret [Voir _Le Château Noir._].
+
+Le tiroir s'ouvrit.
+
+Comme le coffret lui-même, il était vide.
+
+Cependant le reporter y plongea le bras tout entier et sa main revint avec
+une lettre; il ne la regarda même pas:
+
+--Voici votre lettre, dit-il à Ivana en la lui tendant, la lettre que ces
+messieurs ont refusé de vous apporter ce matin!
+
+Et il se releva:
+
+--C'était sûr, ajouta-t-il d'une voix sourde. Le coffret n'était qu'un
+prétexte et le seigneur Kasbeck avait pris toutes ses précautions pour que
+cette lettre, même si son émissaire ne pouvait vous approcher, pût vous
+parvenir!
+
+Ivana décachetait en tremblant la lettre après avoir lu la suscription:
+«_A Ivana Hanoum_», et commençait à lire.
+
+Pendant ce temps, La Candeur semblait ne savoir où se mettre. Il tournait
+d'une façon inquiétante autour d'Ivana. Il finit par aller s'assurer de la
+fermeture des fenêtres et poussa fortement la porte.
+
+--Qu'est-ce que tu as encore? Qu'est-ce que tu fais?
+
+--J'ai juré de veiller sur mademoiselle, râla le géant, alors je ferme les
+fenêtres et je pousse la porte.
+
+--As-tu donc peur qu'elle ne s'envole?
+
+--Est-ce que je sais, moi? Ce Priski de malheur nous a dit qu'aussitôt
+qu'elle aurait lu cette lettre, mademoiselle te quitterait.
+
+--Misérable! rugit Rouletabille, et c'est pour cela que tu t'es fait son
+complice! Ah! je comprends ton attitude maintenant, tes manières! tes
+réticences! tes remords!... La Candeur, tu n'es plus mon ami! Il n'y a
+plus de La Candeur pour moi, je ne te connais plus!...
+
+--Grâce! sanglota La Candeur éperdu, en s'affalant sur le carreau!
+
+Mais Ivana eut vite mis fin à cette scène pathétique. Elle tendit,
+toujours avec son désolé sourire, la lettre à Rouletabille.
+
+--Mais cette lettre est en turc! dit Rouletabille; traduisez donc,
+Vladimir...
+
+C'était une lettre de Kasbeck:
+
+«Madame, j'ai su, par Kara-Selim lui-même, le prix que vous attachiez à
+votre coffret de famille puisque, pour rentrer en sa possession, vous
+n'avez pas hésité à accepter de vous unir au bourreau de votre père, de
+votre mère et de votre oncle... Ayant pu, moi-même, après la disparition
+de Kara-Selim approcher le précieux objet, j'en ai découvert tout le
+mystère, je vous le renvoie vide! Mais je conserve par devers moi tous les
+papiers que j'ai trouvés dans le tiroir secret. Je vous les garde intacts,
+dans leurs enveloppes et avec leurs cachets, persuadé que vous aurez une
+grande joie à les venir chercher vous-même. Je vous attends d'ici le 27
+octobre au plus tard à Dédéagatch.»
+
+A cette lecture, Rouletabille éclata d'un furieux éclat de rire qui
+faisait bien mal à entendre.
+
+--Trop tard, le tonnerre! s'écria-t-il.
+
+--Oui, dit simplement Ivana, et elle rentra dans sa chambre.
+
+--Alors elle ne s'en va pas! On peut ouvrir la porte, les fenêtres...
+s'écria joyeusement La Candeur. Tu me pardonnes, Rouletabille?
+
+--Non! répondit Rouletabille.
+
+XI
+
+OU ROULETABILLE REÇOIT DES NOUVELLES DE SON JOURNAL
+
+Joseph Rouletabille! Ordre du général-major Stanislawoff!
+
+En même temps qu'il prononçait cette phrase en français, un officier
+d'état-major sautait à bas de son cheval à la porte du kiosque et saluait
+les jeunes gens.
+
+--Que me voulez-vous, monsieur! demanda le reporter.
+
+--C'est un ordre qui vient d'arriver du quartier général en même temps
+qu'une automobile d'état-major. Le général Stanislawoff désire vous voir
+immédiatement et j'ai mission de vous ramener ainsi que Mlle Vilitchkov,
+si elle se trouve avec vous.
+
+--Elle est là, dit Rouletabille, et nous sommes prêts à vous suivre. Où se
+trouve le général?
+
+--A Stara-Zagora.
+
+--Nous n'y sommes pas! dit Rouletabille.
+
+--Nous y serons demain! nous avons l'auto.
+
+--Les routes sont abominables, objecta Vladimir.
+
+--Si elles étaient bonnes, répondit l'officier, nous serions à Zagora
+cette nuit... Enfin nous y serons le plus tôt possible. Messieurs, je
+reviens vous chercher avec l'auto dans une demi-heure. Vous préviendrez
+Mlle Vilitchkov.
+
+--C'est entendu, répondit Rouletabille, et il frappa à la porte de la
+jeune fille pendant que l'officier s'éloignait.
+
+--Entrez, fit la voix d'Ivana.
+
+Il la trouva debout, tout près de la porte, avec des yeux d'épouvante, se
+retenant au mur.
+
+--Mon Dieu, qu'avez-vous encore? demanda le reporter.
+
+--J'ai entendu... fit-elle dans un souffle.
+
+--Et c'est la perspective de retrouver le général-major qui vous met dans
+cet état?
+
+--Que me veut-il?
+
+--Ma foi, je n'en sais rien, mais mon avis est qu'après ce que vous avez
+fait pour votre pays, ajouta-t-il très énervé, vous n'avez pas à vous
+effrayer d'une pareille entrevue!...
+
+Elle s'enveloppa dans un manteau, s'assit et attendit le retour de
+l'officier avec une tête de condamnée à mort. Elle frissonnait.
+Rouletabille lui demanda si elle avait froid. Elle ne lui répondit pas.
+
+Quand on entendit la trompe de l'auto, elle se leva tout à coup, comme
+réveillée en sursaut, et elle fixa l'officier qui entrait, de ses étranges
+yeux d'effroi. L'officier se présenta, salua, baisa la main d'Ivana et lui
+dit que tous les amis de sa famille seraient heureux de la revoir. Elle ne
+manquerait point d'en trouver à Stara-Zagora. Il lui cita des noms.
+
+Elle l'écoutait plus morte que vive.
+
+Rouletabille dut lui offrir son bras pour monter dans la voiture.
+
+Les trois jeunes gens l'y suivirent. Ce fut un voyage horrible, des heures
+de fatigue sans nom... Elle ne se plaignit pas. Le lendemain, après avoir
+failli rester vingt fois en route, après avoir été arrêtés à chaque
+instant par d'interminables mouvements de troupes, ils arrivaient à
+Stara-Zagora.
+
+L'auto se rendit immédiatement à la gare, où le général couchait dans son
+train pour être prêt à se rendre immédiatement sur tel ou tel point de la
+frontière, selon les événements... Là, ils apprirent que le général-major
+était déjà sorti. Il devait être en ville, chez un notable commerçant,
+Anastas Arghelof, où il tenait souvent conseil avec le général Savof et le
+président de la Chambre, Daneff, qui représentait le pouvoir civil auprès
+de l'état-major général.
+
+Mais là on apprit que le général-major était monté en auto avec M. Daneff
+et s'était fait conduire dans la direction de Mustapha-Pacha où les
+troupes bulgares avaient remporté récemment un gros succès.
+
+
+Cependant les jeunes gens virent le général Savof, qui leur apprit que le
+général-major était fort impatient de les voir et qu'il les priait, s'ils
+étaient arrivés avant son retour, de l'attendre à Stara-Zagora.
+
+--Général, dit Rouletabille, je suis aussi pressé de présenter mes
+hommages au général Stanislawoff qu'il a hâte de nous voir, veuillez le
+croire. Et je regrette qu'il ne soit pas là, car j'ai une grande faveur à
+lui demander, celle de laisser mes lettres et télégrammes partir
+immédiatement pour la France.
+
+--Ceci me regarde, répondit aimablement le général Savof. Je sais que je
+puis avoir confiance en vous. Le général Stanislawoff ne m'a rien caché de
+_ce que nous vous devons!_ Aussi je me ferai un grand plaisir de vous
+éviter toutes les formalités de la censure. Donnez-moi tous vos papiers et
+je vais y apposer mon cachet.
+
+--Merci, général!
+
+Rouletabille chercha La Candeur, dépositaire des précieux reportages, mais
+La Candeur était déjà parti pour la poste, très pressé de retirer sa
+correspondance personnelle, lui apprit Vladimir.
+
+--Général, je vais écrire encore quelques lignes, et dans une heure
+j'arrive avec tous mes paquets; je compte sur vous.
+
+--Entendu, répondit le général Savof; pendant ce temps, je ferai donner
+ici même à Mlle Vilitchkov les soins dont elle me paraît avoir grand
+besoin.
+
+--Nous vous en serons reconnaissants, général!
+
+Rouletabille et Vladimir prirent congé et se dirigèrent aussitôt vers la
+porte.
+
+--Vous trouverez là-bas tous vos confrères, lui cria encore le général.
+
+Vladimir sauta de joie:
+
+--On va revoir les confrères!... et Marko le Valaque!... Ils vont nous en
+poser des questions!... On m'a dit chez Anastas Arghelof qu'ils étaient
+comme enragés, car on les tient serrés!... Ils ne peuvent rien
+envoyer!...
+
+--Tout de même, j'ai hâte d'avoir des nouvelles du canard, avouait
+Rouletabille, préoccupé, et ils hâtaient le pas.
+
+Stara-Zagora est une jolie petite ville au pied des collines. Ses longues
+rues cahoteuses ont tout le caractère du proche Orient. Dans les cafés en
+plein vent, sous les portiques garnis de vigne, des indigènes devisaient
+avec cette placidité qu'on ne voit qu'aux pays du soleil.
+
+--On se croirait à cent mille lieues de la guerre... dit Vladimir. Si
+c'est tout ce qu'on permet aux correspondants de voir de la campagne de
+Thrace, je comprends qu'ils ne doivent pas être contents!
+
+Ils rencontrèrent justement un correspondant qu'ils reconnurent à son
+brassard rouge. Il était furieux.
+
+--Rien... leur dit-il. Nous ne savons rien... On nous communique un
+bulletin de victoire sec comme un coup de trique, et c'est avec cela, du
+reste, que nous devons apporter chaque jour des milliers de mots aux
+employés du télégraphe, qui s'affolent, comme vous devez le penser, avec
+leurs trois pauvres appareils Morse... Ils n'ont même pas de Hughes!...
+Quel métier!... Aussi ce qu'on gémit!... Il n'y a que Marko le Valaque qui
+soit content.
+
+--Pourquoi donc? demanda Vladimir, qui, comme nous le savons, n'aimait
+point Marko le Valaque.
+
+--Eh! mais parce qu'il a envoyé des correspondances épatantes à son
+canard.
+
+--Pas possible! Et comment a-t-il fait?
+
+--Ah! ça, nous n'en savons rien.
+
+--Eh bien, fit Rouletabille, il est plutôt temps d'expédier quelque chose
+de propre à _l'Époque!_ Ils doivent fumer là-bas si la concurrence a reçu
+des articles aussi étonnants que ça!
+
+Ils arrivèrent au bureau de poste. Les confrères les accueillirent avec
+des cris de joie et de surprise. Qu'étaient-ils devenus? Qu'avaient-ils
+fait depuis quinze jours?... Les confrères avaient été d'abord très
+inquiets, mais comme dans les journaux envoyés de Paris ils n'avaient
+trouvé aucune correspondance intéressante de Rouletabille, ces messieurs
+s'étaient rassurés.
+
+Et encore:
+
+--Il n'y a que Marko le Valaque qui a su se débrouiller!
+
+--Il est extraordinaire, ce type-là, affirmèrent-ils
+tous. Et à cause de lui ce que nous avons été eng...
+
+Rouletabille demanda son courrier et décacheta d'abord les plis qui lui
+venaient de _l'Époque_ avec une hâte fébrile. Il pâlit. Tous le
+regardaient lire:
+
+--On n'est pas content, hein?
+
+--Non, on n'est pas content, s'écria Rouletabille, mais ça c'est
+incroyable!
+
+Et il lut tout haut: «Votre silence est d'autant plus incompréhensible que
+vous ne pouvez invoquer l'impossibilité d'envoyer la correspondance
+promise sur votre voyage à travers l'Istrandja-Dagh, attendu que notre
+confrère _la Nouvelle Presse_ en publie une du plus haut intérêt et qui a
+fait monter son tirage de plus de quatre cent mille. Ces correspondances
+signées Marko le Valaque relatent des événements et des faits qui, sans
+être historiques, n'en captivent pas moins les esprits par leur
+originalité et aussi à cause du cadre dans lequel ils se déroulent. Ils
+méritaient de retenir votre attention. Bref, c'est non seulement un coup
+raté de votre part, mais un prodigieux succès pour notre confrère, et,
+pour nous, c'est la honte et la désolation... Notre directeur ne s'en
+console point et il charge votre rédacteur en chef de vous exprimer toute
+sa surprise.»
+
+--Eh bien, mon vieux, tu es servi!... lui cria-t-on.
+
+--Oui, il a aussi son paquet!...
+
+Vladimir, horriblement vexé, comme si ces reproches lui avaient été
+personnellement destinés, se mordait les lèvres jusqu'au sang.
+Rouletabille, très agité, se leva:
+
+--Marko le Valaque est donc allé dans l'Istrandja-Dagh? demanda-t-il.
+
+--Dame! répondirent les autres, on n'invente pas ce qu'il a écrit... C'est
+trop vécu, c'est trop épatant...
+
+--Et il a été longtemps absent?
+
+--Une huitaine, pas plus! Mais pendant ces huit jours-là on peut dire
+qu'il n'a pas perdu son temps.
+
+--Et ces correspondances de _la Nouvelle Presse_, vous les avez?...
+
+--Parfaitement, répondirent-ils tous. Tu n'as qu'à passer à l'hôtel du
+Lion d'Or où nous sommes tous descendus... tu les verras, tu pourras les
+lire...
+
+--Bien! bien!...
+
+Rouletabille faisait peine à voir.
+
+--Venez, Vladimir, fit-il. Où est La Candeur?
+
+--La Candeur est à l'hôtel du Lion d'Or! lui répondit-on. Aussitôt que
+nous lui avons parlé des correspondances de Marko, lui aussi a voulu les
+lire, tu penses!
+
+--Et où est-ce l'hôtel du Lion d'Or?
+
+--Nous allons t'y conduire!...
+
+La mine déconfite de Rouletabille les amusait trop pour qu'ils le
+lâchassent. Ils l'accompagnèrent tous à l'hôtel.
+
+La première personne que Rouletabille aperçut dans le salon de lecture fut
+La Candeur.
+
+Il était penché sur un paquet de journaux qu'il venait de parcourir et
+achevait de lire un article, les yeux hors de la tête, toute la face
+congestionnée. Au bruit que les reporters firent en entrant, il leva le
+front, vit Rouletabille, et l'on put craindre un instant que ce grand
+garçon ne tombât là, foudroyé, victime d'un coup de sang.
+
+--Ah! bien..., murmura-t-il.
+
+Et c'est tout ce qu'il put dire. Rouletabille se jeta sur les journaux. Il
+ne fut pas longtemps à se rendre compte du crime. C'étaient ses articles!
+Les articles de Rouletabille signés Marko le Valaque!
+
+--Quand je vous disais, sous la tente, que notre visiteur nocturne était
+Marko! s'écria Vladimir, triomphant. C'était lui qui tournait autour de
+nous pour nous voler nos articles. Il n'est pas capable d'écrire dix
+lignes. Je le connais bien, moi!... Tout de même, c'est raide!...
+
+Rouletabille continuait de lire... Il y avait là toute la première partie
+de leur voyage dans l'Istrandja-Dagh qu'il avait dictée à La Candeur. Il
+n'y manquait pas un paragraphe, ni un point, ni une virgule.
+
+Le reporter, blême de fureur contenue, dit à La Candeur:
+
+--Montre-moi la serviette!
+
+C'était le premier mot qu'il lui adressait depuis la veille. La Candeur
+ouvrit sa serviette et dit d'une voix expirante:
+
+--Je n'y comprends rien... Tous les articles sont encore là...
+
+Et il sortit les enveloppes numérotées et datées contenant chacune
+l'article du jour.
+
+--Montre-moi les articles!...
+
+La Candeur, de plus en plus tremblant, sortit les articles des enveloppes
+et les déplia: du papier blanc!... Parfaitement, du papier blanc! Quant
+aux articles de Rouletabille, ils étaient passés dans la poche de Marko le
+Valaque!...
+
+--Le bandit! s'écria Vladimir, où est-il?...
+
+--Oui! qu'il vienne! murmura La Candeur en crispant ses terribles
+phalanges, j'ai besoin de l'étrangler!
+
+--Oh! il n'est pas loin, lui répondit-on, il habite l'hôtel.
+
+Les confrères étaient dans la jubilation de l'incident.
+
+--Comment, toi, Rouletabille! c'est toi qui te laisses rouler ainsi!...
+
+Rouletabille leur ferma le bec:
+
+--Oui, dit-il sur un ton glacé, et je m'en vante! Je n'ai pas voulu croire
+qu'un homme qui se dit journaliste, auquel vous serrez la main tous les
+jours et que vous traitez comme un confrère, fût un voleur et un assassin!
+
+Ils s'exclamèrent. Alors, Rouletabille, en quelques mots, les mit au
+courant des faits. Marko le Valaque les avait suivis à la piste dans
+l'Istrandja-Dagh, intrigué de les voir prendre ces chemins aussi
+mystérieux lorsque tous les correspondants restaient à Sofia; il avait
+pénétré nuitamment sous leur tente; il s'était emparé des correspondances
+qu'il avait expédiées à Paris sous son nom, et puis il avait fait pis
+encore que cela! Pour se débarrasser de la concurrence du représentant de
+_l'Époque_, il n'avait pas hésité à dénoncer Rouletabille et ses
+compagnons aux autorités turques comme espions du général Stanislawoff, au
+risque de les faire fusiller!
+
+Le reporter raconta leur arrestation par l'agha. Quand il eut fini sur ce
+chapitre, un concert de malédictions s'éleva à l'adresse de Marko le
+Valaque.
+
+--C'est un misérable. Il faut se venger, s'écriaient les uns.
+
+--Il faut le dénoncer, menaçaient les autres.
+
+Soudain Vladimir dit:
+
+--Attention, le voilà!
+
+--Laissez-moi faire, pria Rouletabille, c'est à moi qu'il appartient de le
+traiter comme il le mérite. Quant à toi, La Candeur! tu n'as plus «voix au
+chapitre!» Je te prie de ne plus te mêler de rien!... Mes affaires ne te
+regardent plus!
+
+Ce disant il faisait disparaître les numéros de _la Nouvelle Presse_ dans
+la serviette qu'il avait reprise à La Candeur, lequel faisait vraiment
+peine à voir.
+
+Marko le Valaque entra dans le salon, ne semblant se douter de rien. Tout
+à coup, il aperçut Rouletabille. Il pâlit un peu et puis, se forçant à
+faire bonne contenance, il se dirigea vers le reporter:
+
+--Tiens! Rouletabille, fit-il, qu'étiez-vous donc devenu? Tout le monde
+ici était très inquiet de votre sort...
+
+Rouletabille lui serra la main avec un grand naturel.
+
+--C'est ce que mes confrères me disaient, répondit-il. Mais heureusement
+il ne nous est rien survenu de désagréable. Nous avons fait un petit tour
+dans l'Istrandja-Dagh et, après quelques aventures sans grande importance,
+nous avons eu la chance d'assister à la prise de Kirk-Kilissé.
+
+--En vérité! s'écrièrent tous les confrères.
+
+--Mes compliments! fit Marko le Valaque, dont le front se rembrunit... ça
+a dû être une belle journée! J'ai entendu dire que la bataille avait été
+acharnée!
+
+--Oh! terrible! proclama Rouletabille. Je n'ai encore assisté à rien de
+comparable! On s'est battu pendant plus de vingt-quatre heures dans cette
+ville avec une rage, un désespoir chez ceux-ci, un enthousiasme chez
+ceux-là qui, à mon avis, n'a encore été atteint en aucune bataille
+moderne!
+
+--Oh! raconte-nous ça! s'écriaient tous les reporters. Tu peux bien nous
+donner ces quelques détails... ça ne t'empêchera pas d'avoir eu la primeur
+de la nouvelle...
+
+--Je n'ai jamais été un mauvais confrère, dit Rouletabille, et je n'ai
+jamais refusé un service à un camarade. Eh bien, sachez donc que les
+troupes de Mahmoud Mouktar pacha s'étaient retranchées fortement derrière
+les ouvrages de Kirk-Kilissé et qu'il a fallu aux Bulgares sacrifier des
+brigades entières pour forcer les forts de Baklitza et de Skopos! Ces
+places ont été prises après une lutte formidable qui a recommencé dans les
+rues de Kirk-Kilissé! Les Turcs, de rue en rue, se sont défendus de la
+façon la plus héroïque, transformant chaque maison en une petite
+forteresse... Il a fallu emporter d'assaut le palais du gouverneur... il a
+fallu...
+
+Rouletabille parla ainsi pendant plus d'un quart d'heure, imaginant une
+prise de Kirk-Kilissé qui n'avait jamais existé et prenant le contre-pied,
+à chaque instant, de la vérité. Il donnait les plus précis et les plus
+significatifs détails relatifs à une bataille qu'il inventait de toutes
+pièces, faisant mouvoir des régiments qui n'avaient même pas pris part aux
+combats de Demir-Kapou et de Petra, mettant dans la bouche de certains
+généraux bulgares des paroles historiques qui devaient, plus tard, les
+faire bien rire et qui étaient destinées à couvrir de ridicule l'imbécile
+qui les avait rapportées. C'était magnifique, c'était coloré, c'était,
+comme on dit, bien vécu!...
+
+--Ah! bien, on croirait qu'on y est, disaient les confrères, qui prenaient
+tous des notes avec une hâte bien compréhensible.
+
+--Et tu as déjà envoyé tout ça? demandèrent-ils à Rouletabille.
+
+Rouletabille, qui avait enfin terminé son récit, regarda autour de lui,
+constata que Marko le Valaque s'était déjà enfui avec son trésor de notes
+sur la prise de Kirk-Kilissé et dit:
+
+--Non, messieurs!... je n'ai rien envoyé de tout cela!... parce que tout
+cela est faux! parce que tout cela n'est jamais arrivé... Gardez-vous donc
+bien de télégraphier un mot de toutes ces calembredaines qui rempliront au
+moins, trois colonnes de _la Nouvelle Presse_ sous la signature de Marko
+le Valaque. La vérité que je vous engage à télégraphier est celle-ci, que
+La Candeur va télégraphier lui-même à _l'Époque: «Kirk-Kilissé a été
+occupée par les troupes bulgares sans coup férir. Les armées du général
+Radko Dimitrief n'ont trouvé âme qui vive dans la cité dont les Ottomans
+s'étaient enfuis en une incompréhensible panique dont il n'est peut-être
+pas d'exemple dans l'Histoire!_»
+
+Stupéfaits d'abord, les correspondants comprirent que Rouletabille venait
+de se venger de Marko le Valaque! Et comment! Ils applaudirent à cette
+réplique de bonne guerre que le Valaque n'avait pas volée.
+
+--Il est fini!... dirent-ils. Il sera désormais considéré comme un menteur
+et un bluffeur! Il ne sera plus possible nulle part!... Aucun journal
+sérieux n'en voudra plus! Nous en voilà débarrassés!...
+
+--Et maintenant, nous autres, dit Rouletabille à La Candeur et à Vladimir,
+il va falloir travailler et ferme! Y a-t-il encore une chambre libre ici?
+
+--Tu veux bien que je travaille encore avec toi! s'écria La Candeur.
+
+--Mais, oui! idiot! seulement, cette fois, laisse la serviette à Vladimir.
+Il est plus crapule que toi, mais il est moins bête!
+
+--Merci!
+
+On leur trouva une chambre. Cinq minutes plus tard, Rouletabille
+commençait à dicter un article à Vladimir, cependant qu'il envoyait La
+Candeur d'abord au télégraphe porter une dépêche succincte sur la prise de
+Kirk-Kilissé, puis chez Anastas Arghelov, pour avoir des nouvelles du
+général Stanislawoff.
+
+L'article de _l'Époque_ qu'il dictait commençait ainsi:
+
+«Notre confrère _la Nouvelle Presse_ a publié, sous la signature de Marko
+le Valaque, une série fort intéressante de correspondances relatant un
+voyage de son envoyé spécial et des secrétaires de celui-ci dans
+l'Istrandja-Dagh. Les lecteurs de _la Nouvelle Presse_ ont regretté que
+cette série restât tout à coup suspendue sans qu'on leur en donnât la
+raison. Qu'ils se consolent! Ils pourront désormais trouver, dans
+_l'Époque_, la suite de ces aventures si dramatiques de trois reporters
+dans un pays ravagé par une guerre terrible. Seulement ces articles seront
+signés désormais Joseph Rouletabille, notre envoyé spécial ayant pris ses
+précautions pour que Marko le Valaque ne les lui volât pas, cette fois,
+comme il y avait réussi une première!...»
+
+Ayant achevé ce petit «chapeau», Rouletabille entra dans le vif de la
+tragédie qu'ils avaient vécue au pays de Gaulow, et il commençait à faire
+la description du majestueux hôtel des Étrangers [_Le Château Noir._],
+quand La Candeur fit son entrée.
+
+Il paraissait assez inquiet.
+
+--Eh bien, lui demanda Rouletabille, et Stanislawoff?
+
+--Il est revenu! dit La Candeur en soufflant. Il est arrivé quelques
+minutes après notre départ.
+
+--Courons donc! fit Rouletabille.
+
+--Inutile, il est reparti!
+
+--Comment, reparti?
+
+--Oui, il est reparti en auto. Il te fait savoir qu'il te recevra ce soir
+ou cette nuit, sitôt son retour.
+
+--Ah! mais en voilà une comédie! grogna le reporter. Il me fait venir
+parce qu'il a absolument besoin de me voir, et sitôt que je suis arrivé,
+il fiche le camp! S'il ne tient pas plus que ça à ma visite, qu'il me
+laisse donc tranquillement travailler! Où en étions-nous, Vladimir?
+
+--Rouletabille, reprit La Candeur, qui paraissait de plus en plus ennuyé,
+le général-major n'est pas reparti tout seul.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que ça me fiche!
+
+--Il est reparti avec Ivana Vilitchkov!
+
+--Hein?
+
+--Je te dis ce qu'on m'a dit. Mlle Vilitchkov n'est plus à l'hôtel de M.
+Anastas Arghelov!
+
+--Alors le général l'a emmenée? Et pourquoi? Et où?...
+
+--Mais je n'en sais rien, moi!...
+
+Rouletabille bondit hors de la chambre, hors de l'hôtel, courut chez
+Anastas Arghelov et là eut la chance de rencontrer tout de suite le
+général Savof.
+
+--Ivana Vilitchkov?
+
+--Partie avec le général Stanislawoff!...
+
+Et comme le général Savov voyait le reporter bouleversé, il le rassura
+tout de suite. Le général-major n'avait fait que passer. Il avait eu un
+court entretien avec Mlle Vilitchkov, et comme il repartait pour les
+avant-postes, Ivana l'avait supplié de l'emmener avec lui... Elle était
+curieuse de voir le théâtre de la guerre!...
+
+--Voir le théâtre de la guerre! Mais elle en revient!
+
+--Caprice de jeune fille... et puis je crois que le général-major avait
+besoin de causer avec elle... Tranquillisez-vous, il ne peut rien lui
+arriver de redoutable... Le général-major la considère comme sa pupille et
+l'aime comme sa fille. Il vous la ramènera saine et sauve avant ce soir...
+ajouta Savof avec un sourire.
+
+Rouletabille retourna à l'hôtel du Lion-d'Or, un peu tranquillisé... et il
+continua de dicter ses articles toute la journée.
+
+XII
+
+OU ROULETABILLE S'APERÇOIT QU'IL N'EN A PAS ENCORE FINI AVEC LE COFFRET
+BYZANTIN
+
+De temps en temps, La Candeur allait voir si le général Stanislawoff et
+Ivana n'étaient point de retour. Mais ils ne rentrèrent ni cette
+journée-là, ni la nuit suivante, qui se passa pour Rouletabille dans le
+travail et dans l'inquiétude. Dans la matinée du lendemain, personne
+encore!... Rouletabille avait beau se dire: «Elle est avec le
+général-major, aucun danger ne la menace!», il n'en était pas moins
+désemparé.
+
+Pour ne plus penser à cette absence qui se prolongeait d'une façon
+inexplicable, il se rejetait sur son travail avec acharnement.
+
+Il était midi le lendemain, et les confrères s'asseyaient à la table
+d'hôte du Lion d'Or, quand des clameurs, des cris d'exaspération, tout un
+gros tumulte monta soudain de la salle à manger. Et La Candeur parut, la
+figure écarlate comme il lui arrivait dans les moments d'émotion intense.
+
+--Rouletabille! Rouletabille!...
+
+--Qu'est-ce qu'il y a encore?... Est-ce Stanislawoff, ce coup-ci?
+
+--Non, c'est Marko le Valaque!...
+
+--Eh bien, qu'est-ce qu'il lui arrive?...
+
+--Il lui arrive un télégramme de félicitations et on double ses
+appointements et ses frais à la suite de son récit de la prise de
+Kirk-Kilissé!
+
+--Non!...
+
+--C'est comme je te le dis!... Et ce qu'il rigole, mon vieux!... ce qu'il
+se fiche de nous tous!... Ce qu'il fait l'important!
+
+--Malheur de malheur! gémit Vladimir. Il y a de quoi en crever!...
+
+--Il montre la dépêche à tout le monde!... mais ce n'est pas le plus beau!
+
+--Quoi encore?
+
+--Ce sont les autres qui sont furieux!... furieux après toi!... Ils ont
+tous reçu des dépêches qui les eng...!... Il y en a qui sont menacés
+d'être fichus à la porte parce qu'ils ont télégraphié que Kirk-Kilissé a
+été prise sans coup férir, tandis que _la Nouvelle Presse_ donne tous les
+détails d'une épouvantable tuerie!
+
+--Une dépêche pour M. Rouletabille! annonça un domestique.
+
+Rouletabille ouvrit le télégramme.
+
+Il lut tout haut:
+
+«_Si vous êtes malade, faites-vous remplacer, par _Marko le Valaque! Son
+récit de la prise de Kirk-Kilissé est admirable!_»
+
+Signé: Le RÉDACTEUR EN CHEF.
+
+Rouletabille était accablé quand la porte de la chambre s'ouvrit à nouveau
+devant tous les correspondants qui maudissaient à la fois Marko le Valaque,
+qui avait envoyé une si belle dépêche, et Rouletabille, qui les avait
+empêchés d'en faire autant.
+
+--Mais quand je vous dis que c'est faux! hurla Rouletabille.
+
+--Qu'est-ce que tu veux que ça nous fasse que ce soit faux! Tiens! lis! Et
+on lui fit lire une dépêche du _Journal de onze heures_ à son envoyé
+spécial: «On ne vous a pas envoyé à Kirk-Kilissé pour nous télégraphier
+qu'il ne s'y passe rien!...»
+
+Là-dessus, ils descendirent en brandissant des stylographes et en
+déclarant que désormais ils ne seraient pas si bêtes et qu'il se passerait
+toujours quelque chose!
+
+Un correspondant prit La Candeur à part et lui souffla à l'oreille en lui
+montrant Rouletabille:
+
+--Dis donc, La Candeur! Qu'est-ce qu'il a? Ça n'a pas l'air de lui réussir
+la guerre balkanique, à Rouletabille!
+
+--Il a, répondit lâchement La Candeur, il a qu'il est amoureux!... Alors,
+tu comprends!...
+
+--Oui, tu m'en diras tant! Il n'en faut pas davantage pour abrutir un
+pauvre jeune homme!...
+
+A ce moment, un officier entra et demanda Rouletabille.
+
+--Le général-major est arrivé, lui dit-il, et désirerait vous voir.
+
+--J'y vais, fit Rouletabille, immédiatement sur ses pattes; il est revenu
+avec Mlle Vilitchkov?
+
+--Non, je ne pense pas!... Je l'ai vu revenir seulement avec ses officiers
+d'ordonnance.
+
+--Chouette! éclata La Candeur.
+
+Rouletabille tourna de son côté un visage décomposé:
+
+--Allez vous-en, _monsieur!_... dit-il à La Candeur. Que je ne vous
+retrouve plus jamais sur mon chemin!... Venez, Vladimir!
+
+Et il suivit l'officier, pâle comme un spectre.
+
+En passant, Vladimir dit à La Candeur, qui était tombé sur une chaise:
+
+--Te désole pas mon garçon! Tu peux toujours offrir tes services à Marko
+le Valaque!...
+
+Dix minutes plus tard, Rouletabille était devant le général-major, qui ne
+lui ménagea point ses plus chaudes félicitations pour sa campagne de
+l'Istrandja-Dagh. Le reporter s'inclina:
+
+--Excusez-moi, général!... mais je suis inquiet au sujet de Mlle
+Vilitchkov...
+
+--Pourquoi donc? interrogea Stanislawoff, avec un aimable sourire, car il
+n'ignorait pas les sentiments de Rouletabille pour Ivana.
+
+--Je dois vous dire, général, que depuis quelques jours Mlle Vilitchkov,
+fatiguée par de terribles aventures qu'elle vous a peut-être rapportées...
+
+--Oui, je sais, dit Stanislawoff.
+
+--... Est dans un état moral assez faible...
+
+--Vraiment, il ne m'a pas paru...
+
+--Elle est abattue...
+
+--Abattue! allons donc!... je l'ai au contraire trouvée pleine d'énergie...
+
+--Et moi, je l'ai laissée tout à fait accablée... aussi ai-je été assez
+étonné d'apprendre qu'elle vous avait accompagné aux avant-postes et ai-je
+été plus inquiet encore quand j'ai su que vous reveniez sans elle...
+
+--Mlle Vilitchkov s'est, en effet, absentée pour plusieurs jours, dit le
+général en faisant asseoir Rouletabille; mais il n'y a point là de quoi
+vous inquiéter. Elle m'a annoncé elle-même qu'elle serait de retour à
+l'endroit même où je me trouverai dans une semaine au plus tard!
+
+--Merci de ces bonnes paroles, général! quoique cette absence me paraisse
+tout à fait inexplicable...
+
+--Aussi, je vais vous l'expliquer, dit Stanislawoff, puisque aussi bien il
+est entendu, ajouta-t-il avec un sourire, que je n'ai point de secret pour
+vous...
+
+--Oh! général!...
+
+--J'avais hâte de vous voir, d'abord pour vous féliciter. Le service que
+vous nous avez rendu, je ne l'oublierai jamais!
+
+Rouletabille était sur des charbons ardents. Il n'était point venu pour
+qu'on lui parlât de lui, mais d'Ivana.
+
+--C'est grâce à vous, monsieur, continua Stanislawoff, que nous avons pu
+agir en toute sécurité, certains que nos plans secrets de mobilisation et
+de campagne étaient restés ignorés de l'adversaire.
+
+--Nous les avons retrouvés intacts, dans le tiroir secret du coffret
+byzantin, dit Rouletabille qui souffrait le martyre et envoyait
+mentalement le coffret byzantin à tous les diables.
+
+--C'est ce que m'a dit Mlle Vilitchkov que j'ai trouvée ici à mon retour
+et qui m'a rapporté dans quelles dramatiques conditions vous aviez
+découvert les plis scellés de l'état-major!
+
+--Mlle Vilitchkov, général, a dû vous dire que nous n'avons pas eu le
+temps de nous en emparer et que nous avons dû refermer en hâte le tiroir
+où ils étaient cachés et où nul ne soupçonnait leur présence...
+
+--Mlle Vilitchkov, reprit le général d'une voix grave, m'a dit aussi que
+vous aviez revu hier le coffret byzantin, que vous en aviez ouvert le
+tiroir et que vous aviez constaté, cette fois, que les plis avaient bien
+disparu.
+
+--C'est exact! Mais nous ne nous en sommes point tourmentés, car il nous
+est apparu que le secret de ce tiroir avait été découvert trop tard par
+vos adversaires, attendu que les plans de mobilisation qu'il contenait
+étaient maintenant connus de tous par la victoire de vos armées!
+
+--Le malheur, monsieur, exprima le général sur un ton de plus en plus
+grave, est que ces plis ne contenaient point seulement nos plans de
+mobilisation et d'attaque...
+
+--Quoi donc encore, général? demanda Rouletabille, de plus en plus agité
+et effrayé du tour que prenait la conversation.
+
+--Certains de ces plis, reprit Stanislawoff, renferment les indications
+les plus précises sur notre système d'espionnage militaire tant en Thrace
+et en Macédoine qu'à Constantinople même. Le pis est que le nom et
+l'adresse de nos espions à Constantinople s'y trouvent en toutes lettres
+avec le chiffre de la correspondance qui nous permet de communiquer avec
+eux!
+
+Rouletabille s'était levé.
+
+--Oh! fit-il, nous ne savions point cela!...
+
+--Si ces plis ont été ouverts par nos ennemis, c'est non seulement, pour
+nous, la nécessité de reconstituer sur de nouvelles bases un nouveau
+système d'espionnage, ce qui nous occasionnerait bien de l'embarras en ce
+moment, mais encore c'est la mort, c'est l'éxécution certaine pour une
+vingtaine de serviteurs dévoués que nous entretenons à Constantinople!
+
+Cette perspective n'avait pas l'air de jeter Rouletabille dans un
+désespoir sans bornes. Il ne pensait toujours, dans ce nouvel imbroglio,
+qu'à Ivana...
+
+--Général! interrompit-il, que vous a dit Mlle Vilitchkov quand vous lui
+avez appris cela?
+
+--Elle s'en est montrée d'abord aussi effrayée que moi, et puis elle a
+paru reprendre ses esprits et m'a dit qu'il ne dépendait que d'elle que
+ces documents rentrassent en notre possession d'ici à quelques jours sans
+que l'ennemi en ait eu connaissance. Elle savait où se trouvaient les plis
+et ne doutait point qu'on ne les lui remît si elle allait les chercher
+elle-même!
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria Rouletabille... c'est bien cela! c'est bien
+cela!... Oh! c'est affreux, général!... et alors?...
+
+--Alors Mlle Vilitchkov est allée les chercher!...
+
+--Et elle vous a dit qu'elle vous les rapporterait avant huit jours?...
+
+--Oui, avant huit jours!...
+
+--Elle ne vous les rapportera pas, général!
+
+--Elle m'a donc menti?...
+
+--Non! car vous aurez les plis, et vos espions seront sauvés... Mais elle,
+général, elle! elle ne reviendra pas!...
+
+--Comment cela?... Que voulez-vous dire?...
+
+--Elle est partie pour Dédéagatch, n'est-ce pas?...
+
+--Oui, pour Dédéagatch?...Elle m'a demandé une auto. Je lui ai fait donner
+ma plus forte voiture et j'ai fait monter avec elle trois prisonniers
+turcs, des notables de l'Istrandja qui connaissaient Kara-Selim, le mari,
+paraît-il, d'Ivana Vilitchkov, car Ivana Vilitchkov est maintenant Ivana
+Hanoum! à ce qu'elle m'a dit?...
+
+--C'est exact! général!...
+
+--Et son mari est mort!...
+
+--Oui, général!...
+
+--Ces notables turcs, pour prix de leur liberté, m'ont promis de protéger
+et de conduire à Dédéagatch leur nouvelle coreligionnaire!
+
+--Général, je vous le dis, je vous le dis, vous reverrez les plis, mais
+vous ne reverrez jamais Mlle Vilitchkov!...
+
+Cette nouvelle n'était point faite pour bouleverser un esprit aussi
+méthodique... et patriotique que celui du général Stanislawoff. Il
+préférait de beaucoup rentrer en possession des plis secrets que de revoir
+Ivana Vilitchkov, si charmante fût-elle. Cependant le désespoir évident du
+jeune reporter finit par le toucher, et il lui demanda avec les marques du
+plus profond intérêt les raisons pour lesquelles il pensait qu'il ne
+reverrait plus sa pupille.
+
+--Parce que, général, on lui a offert d'échanger ces plis contre sa
+liberté à elle, contre son honneur!... contre sa vie!...
+
+Et il raconta l'histoire de la veille, il répéta les termes de la lettre
+introduite dans le coffret par M. Priski, messager de Kasbeck le
+Circassien!...
+
+--Oh! fit le général, la noble fille!...
+
+--Général, c'est un acte de désespoir épouvantable!...
+
+--C'est un sacrifice magnifique!...
+
+--Il aurait été inutile, général, si je l'avais connu plus tôt!... Mais,
+maintenant, maintenant!... Quand donc pensez-vous que Mlle Vilitchkov
+arrivera à Dédéagatch?...
+
+--Elle y est peut-être déjà! du moins je l'espère!...
+
+--Oui! tout est fini! gémit le malheureux Rouletabille. Il n'y a plus rien
+à faire!...
+
+Et il s'écroula sur un siège en sanglotant!
+
+Le général vint lui prendre la main et tenta de le consoler, mais, dans
+ses larmes, Rouletabille ne voulait rien entendre... Il demanda pardon de
+sa faiblesse et la permission de se retirer.
+
+Le général le reconduisit jusqu'au seuil de son appartement et là, lui
+dit:
+
+--Vous affirmiez tout à l'heure que si vous aviez su ces choses plus tôt,
+vous auriez rendu ce sacrifice inutile... comment cela? Pouvez-vous me
+l'expliquer?
+
+--Oh! général, je n'aurais eu qu'à vous dire: Votre système d'espionnage
+devra être reconstitué, c'est vrai, mais Mlle Vilitchkov, votre pupille,
+sera sauvée!... Vos hommes, à Constantinople, seront avertis, avertis par
+moi qui arriverai encore à temps pour les faire fuir avant la divulgation
+de leurs noms!... Dans ces conditions, est-ce que vous n'auriez pas été le
+premier à empêcher Mlle Vilitchkov de se sacrifier ainsi?...
+
+--Certes! fit le général, et je regrette bien de vous avoir vu si tard!...
+
+Sur quoi, après avoir adressé quelques bonnes paroles à ce pauvre garçon,
+il le mit poliment à la porte.
+
+Dehors, Rouletabille marchait comme un homme ivre, soutenu par Vladimir.
+Un officier d'état-major le rejoignit:
+
+--Monsieur Rouletabille, lui dit cet officier, je vous cherche partout!
+j'ai une lettre à vous remettre de la part de Mlle Vilitchkov.
+
+--Quand et où vous l'a-t-elle donnée? s'écria le reporter qui tremblait
+sur ses jambes.
+
+--Mais, hier matin, ici, avant son départ!
+
+--Et c'est maintenant que vous me la remettez!
+
+--C'était le désir et même l'ordre de Mlle Vilitchkov que cette lettre ne
+vous fût remise, monsieur, qu'à cette heure-ci!
+
+Rouletabille arracha l'enveloppe et lut:
+
+«Adieu pour toujours! petit Zo! je t'aimais pourtant et tu en as douté!»
+
+XIII
+
+OU LA CANDEUR NE DOUTE PLUS QUE ROULETABILLE NE SOIT DEVENU FOU
+
+C'était court, mais c'était suffisant pour bouleverser le reporter.
+Jusqu'à cette minute où il lui fut donné de lire ces deux phrases tracées
+par la main d'Ivana, Rouletabille avait cru que le dernier acte de la
+jeune fille lui avait été dicté par le morne désespoir où il l'avait vue
+plongée par la terrible fin de Kara-Selim.
+
+N'avait-elle point montré, depuis cet instant tragique, un détachement
+absolu de la vie? N'avait-elle point, sous les yeux du reporter, cherché
+vingt fois la mort?... Et voilà que, soudain, dans cet effondrement,
+l'occasion s'était offerte à elle de rendre un dernier service à son pays
+avant de disparaître! Elle s'en était emparée avec empressement, peut-être
+aussi pour se relever à ses propres yeux!
+
+C'est bien ainsi que les choses se présentaient et s'expliquaient à
+l'esprit accablé du reporter quand on vint lui apporter cette lettre et
+qu'il la lut!...
+
+Or, cette lettre lui disait qu'Ivana l'aimait, lui, Rouletabille!
+
+Elle l'aimait et il en avait douté!...
+
+Une femme qui va disparaître pour toujours, une femme qui va entrer dans
+le tombeau, c'est-à-dire dans le harem d'Abdul-Hamid, cette femme-là ne
+ment point! Elle l'aimait donc!
+
+Et elle avait fait cela?... Pourquoi?... pourquoi?... pourquoi?...
+Pourquoi ce désespoir? Et pourquoi cette folie... si c'était bien
+Rouletabille qu'elle aimait?...
+
+Car la nécessité d'un pareil sacrifice, comme le reporter l'avait dit au
+général, n'était point démontrée... Et en tout cas, cette histoire
+d'espions ne valait point qu'elle ruinât leur amour, si elle
+l'aimait!...
+
+Pour qu'elle eut imaginé d'accomplir cela il fallait que le fait brutal de
+son sacrifice qui n'était que la conclusion de son désespoir, _eût été
+précédé d'un événement qui avait frappé leur amour sans qu'il s'en
+doutât!_...
+
+Toute la question était là! Comment et par quoi leur amour avait-il été
+ruiné? Voilà ce qu'il fallait savoir!
+
+Sûr d'être aimé, Rouletabille recommençait à raisonner, à ressaisir le bon
+bout de la raison que sa misère morale lui avait fait complètement
+abandonner.
+
+Maintenant il s'en rendait compte: malheureux, frappé au coeur, il n'avait
+été ni plus ni moins qu'un pauvre homme, comme tous les autres pauvres
+hommes qui ne sont plus bons à rien dès que la femme aimée semble se
+détourner d'eux!
+
+La certitude d'être aimé allait-elle lui rendre sa lucidité, sa
+merveilleuse faculté de comprendre qui l'avait jadis illustré dans
+l'univers?
+
+Il le fallait.
+
+Il rentra chez lui comme dans un rêve, commençant déjà à tâtonner plus
+logiquement dans cet imbroglio.
+
+Il s'enferma dans sa chambre, se donnant deux heures pour résoudre le
+problème. Il resta là la tête dans les mains jusqu'à la nuit tombante.
+
+Pendant ce temps, La Candeur rôdait et râlait autour de la maison. Un
+chien chassé à coups de botte ne promène point autour de la demeure du
+maître une douleur plus lamentable que celle de La Candeur renvoyé par
+Rouletabille.
+
+Il avait suivi Rouletabille de loin lorsque celui-ci s'était rendu auprès
+du roi: il l'avait suivi d'un peu plus près lorsqu'il était revenu à
+l'hôtel, mais sans toutefois manifester sa présence, se bornant à tendre
+vers lui un regard éperdu qui ne rencontra du reste que l'indifférence...
+Rouletabille ne l'avait même pas vu!...
+
+Vladimir était descendu ensuite pour dîner. Il avait voulu entraîner La
+Candeur à la table d'hôte, mais La Candeur lui avait répondu en aboyant on
+ne sait quoi de désespéré.
+
+Enfin La Candeur se glissa subrepticement dans l'escalier et se coucha sur
+le paillasson de la chambre de Rouletabille, devant la porte close, décidé
+à y passer la nuit et faisant entendre de temps à autre de sourds
+glapissements qui n'avaient plus rien d'humain.
+
+Tout à coup retentit un cri de douleur si effrayant poussé par
+Rouletabille que La Candeur, en une seconde sur ses pattes, jeta bas la
+porte d'un coup d'épaule et se rua dans la chambre.
+
+A la lueur d'une lampe, il vit Rouletabille debout, la poitrine oppressée,
+qu'il déchirait de ses ongles, la figure tragique, les yeux grands ouverts,
+comme habités par l'épouvante. La Candeur ouvrit ses bras et reçut
+Rouletabille sur son coeur, en sanglotant:
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce qu'il y a?...
+
+--_Il y a qu'elle m'aime!_ s'écria Rouletabille en pleurant lui aussi et
+en rendant son étreinte au bon géant...
+
+--Et c'est pour cela que tu pleures? Et c'est pour cela que tu cries?...
+Mais si elle t'aime, mon petit Rouletabille, si elle t'aime, épouse-la!...
+
+--Elle m'aime, et nous sommes séparés pour toujours!... Comprends-tu?...
+Séparés par une chose épouvantable... épouvantable!... épouvantable!...
+Ah! la malheureuse!... la malheureuse!... Et malheureux que je suis! Tout
+est fini!... Et moi qui l'accusais!... Je n'ai plus qu'à mourir!...
+
+--Allons! allons! pas de bêtises! gronda le géant, pas de mots comme ça ou
+je me fâche!... Et d'abord je voudrais bien savoir pourquoi vous ne pouvez
+pas vous épouser, par exemple!... Ça n'est pourtant pas parce qu'elle a
+fait ce mariage qui ne compte pas avec ce _Teur!_...
+
+--Non! ce n'est pas pour cela que notre mariage est impossible, mon bon La
+Candeur!... C'est parce que... Oh! c'est épouvantable, je te dis!...
+
+--Pourquoi?
+
+--_Parce que son mari est mort!_...
+
+--Comment! tu ne peux pas te marier avec la femme que tu aimes _parce que
+son mari est mort?_...
+
+Il était au-dessus des forces de La Candeur d'en entendre davantage. Il
+laissa glisser Rouletabille sur une chaise et s'en vint finir de pleurer
+silencieusement dans l'ombre, sur un coin du canapé: «Mon pauvre
+Rouletabille est devenu fou!...» En même temps, il sentait monter en lui
+les affres du remords!
+
+«Tout cela est ma faute! se raisonnait-il; Rouletabille est devenu fou à
+cause du départ de Mlle Vilitchkov! Et si Mlle Vilitchkov est partie,
+c'est à cause de moi, qui n'ai pas prévenu tout de suite Rouletabille des
+mauvaises intentions de ce Priski de malheur!... Il m'avait cependant bien
+prévenu, lui; aussitôt qu'elle aura lu la lettre n'avait-il pas dit: «Vous
+n'aurez plus à vous occuper de rien, elle s'en ira toute seule!» Eh bien,
+maintenant, je peux être content, elle est partie!...»
+
+Et il se frappa la poitrine à grands coups de poing...
+
+--C'est ma faute! gémissait-il, c'est ma faute!...
+
+Rouletabille lui-même dut l'apaiser.
+
+--Mais enfin, nous ne pouvons pas rester comme ça!... Il faut tenter
+quelque chose, proposa La Candeur.
+
+--Rien du tout! répondit Rouletabille en secouant la tête. Ivana serait
+maintenant ici, tu entends!... que ça ne nous avancerait à rien!... Elle
+m'embrasserait peut-être une dernière fois et je n'aurais qu'à la laisser
+partir!...
+
+--C'est affreux!...
+
+--Oui, affreux!
+
+--Mon pauvre Rouletabille!...
+
+--Mon bon La Candeur!...
+
+A ce moment, l'interprète se présenta et annonça à Rouletabille qu'il y
+avait là un moine qui demandait à parler à M. La Candeur.
+
+--Un moine! fit La Candeur! Je ne connais pas de moine, moi!...
+
+--Il dit que si, monsieur, il dit qu'il vous connaît!...
+
+--Comment s'appelle-t-il, ce moine-là?...
+
+--Je le lui ai demandé, mais il m'a répondu textuellement qu'il n'avait
+plus de nom, car il ne veut plus se servir du nom que lui donnaient les
+hommes et il ignore encore celui que lui donnera Dieu!...
+
+--Je voudrais bien qu'on me laisse tranquille, déclara Rouletabille.
+
+--Vous direz à votre capucin, émit d'une voix dolente La Candeur, qu'il
+revienne quand il aura un nom!
+
+Mais la porte fut doucement poussée, et, dans son encadrement, se dessina
+la silhouette d'un moine de haute et belle taille, revêtu de la robe de
+bure, ceinturé de la corde et coiffé du capuchon; le capuchon tomba et La
+Candeur s'écria:
+
+--Monsieur Priski!...
+
+--Lui-même, fit le moine en s'avançant, pour vous servir, en ce monde et
+dans l'autre, autant qu'il me sera possible!
+
+La Candeur «fumait» déjà. Il expédia l'interprète de l'hôtel, referma la
+porte et dit en se croisant les bras:
+
+--S'il ne tenait qu'à moi, monsieur Priski! ce serait dans l'autre! car
+j'ai une fameuse envie de vous y envoyer sur-le-champ expier vos péchés!
+
+--Pas avant, répondit M. Priski, que je vous aie remis les mille francs
+que je vous dois encore!
+
+--Vous avez un fameux toupet! s'écria La Candeur, gêné tout à coup plus
+qu'on ne saurait dire: vous savez bien, monsieur Priski, que je n'ai
+jamais voulu recevoir votre argent!
+
+--C'est comme vous voudrez! répliqua l'autre en rentrant dans sa poche une
+liasse de billets qu'il en avait déjà sorti. Je les offrirai à mes
+pauvres!
+
+Ici, Rouletabille sortit de l'ombre.
+
+--Vous entrez donc au couvent, monsieur Priski? demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur, fit le moine en reculant un peu, car il ne s'attendait
+point à la présence de Rouletabille et n'était point venu pour le voir.
+Oui, j'entre au couvent. Ç'a été le rêve de toute ma vie d'entrer dans un
+bon couvent!...
+
+--Et dans quel couvent, s'il vous plaît?...
+
+--Mon Dieu! monsieur, je crois bien que je vais entrer dans un couvent du
+mont Athos!...
+
+--On dit qu'ils sont fort beaux!
+
+--Magnifiques! monsieur, magnifiques!...
+
+--Et c'est pour nous annoncer cette nouvelle que vous êtes venu à
+Stara-Zagora?
+
+--Hélas! monsieur, je ne pourrais l'affirmer!...
+
+--Quelle est donc la raison de ce voyage, monsieur Priski?
+
+--Mon Dieu, monsieur, je suis un peu gêné pour vous la dire, et il recula
+encore.
+
+Rouletabille alla se mettre entre la porte et ce singulier moine.
+
+--Vous ne sortirez cependant pas d'ici, monsieur Priski, sans nous l'avoir
+dite; non point que je sois très curieux en ce moment et que j'attache une
+grande importance aux événements de la vie, mais comme, chaque fois que
+nous avons eu affaire à vous, il nous est arrivé du désagrément, je tiens
+en ce moment à savoir ce qui nous vaut l'honneur de votre
+voisinage...
+
+--Monsieur, si je vous le dis, vous allez me trouver bien «osé»!... Et
+c'est justement parce que, sans le vouloir, certes, je vous ai fait
+jusqu'ici beaucoup de peine, que je ne voudrais pas vous en causer
+davantage!
+
+--Si vous ne parlez pas, monsieur Priski, je vous fais jeter dans un
+cachot par les soldats du général Stanislawoff avec lequel je suis au
+mieux, et ensuite je vous ferai fusiller comme un agent des
+Turcs!
+
+--Monsieur, je vais vous avouer la vérité puisque vous l'exigez... Elle
+est on ne peut plus simple...
+
+«Je vous disais tout à l'heure que j'avais toujours désiré entrer dans un
+couvent du mont Athos, où je conduisis jadis des voyageurs à titre
+d'interprète. Tout jeune que j'étais, je pus juger qu'il n'y avait
+vraiment encore que là où l'on sût vivre, tout en se préparant une belle
+mort. Mais pour entrer dans ce couvent, il faut de l'argent, beaucoup
+d'argent. Dans ce but, je m'astreignis à en mettre de côté, mais il me fut
+dérobé, à la Karakoulé pendant le séjour que vous me fîtes faire, à mon
+corps défendant, dans la cave du donjon!
+
+--Passons, monsieur Priski.
+
+--N'ayant plus d'argent, je ne pouvais plus, hélas! espérer d'entrer au
+couvent et j'en avais une grande désolation, quand il se trouva qu'au
+milieu des derniers événements et comme je venais d'arriver à Kirk-Kilissé,
+la veille de la débandade générale, je fus reconnu par le seigneur
+Kasbeck, lequel eut l'honneur naguère, je crois, de vous être présenté...
+
+--Allez, monsieur Priski, allez!...
+
+--Ce seigneur me dit:
+
+«--Priski, veux-tu gagner quelque argent?
+
+--Je voudrais en gagner beaucoup! lui répondis-je.
+
+--Eh bien! fit-il, je te donnerai telle somme tout de suite si tu te
+charges d'une commission que je vais te dire, et je t'en donnerai autant
+si la commission réussit.»
+
+--Or, voyez le miracle! monsieur Rouletabille, fit remarquer le moine,
+l'addition de ces deux sommes équivalait justement à celle dont j'avais
+besoin pour entrer au couvent!... Je vis là comme le doigt de la
+Providence et j'acceptai aussitôt la commission du seigneur Kasbeck...
+C'est là, monsieur, que je commence à être embarrassé...
+
+--Remettez-vous... et passons sur l'histoire de la lettre que je connais,
+dit Rouletabille.
+
+--Monsieur, je dois vous dire que j'ignorais ce qu'il y avait dans la
+lettre...
+
+--Oui, mais tu savais qu'aussitôt cette lettre reçue, Mlle Vilitchkov
+devait me quitter...
+
+--Je savais cela, monsieur, mais je n'en étais point sûr. La chose était
+si peu sûre que Mlle Vilitchkov, qui a reçu la lettre à Kirk-Kilissé, vous
+a suivi à Stara-Zagora...
+
+--Tout cela ne me dit point ce que tu es venu faire ici, bandit!...
+
+--Mon Dieu! monsieur, je croyais m'être assez fait comprendre... Je suis
+venu parce que je désirais savoir si Mlle Vilitchkov, qui ne vous a point
+quitté à Kirk-Kilissé, ne vous aurait pas laissé à Stara-Zagora.
+
+La Candeur, outré de tant de cynisme, leva son poing.
+
+--A ta place! La Candeur! ordonna Rouletabille.
+
+Et, se tournant vers le moine:
+
+--_Elle m'a laissé_, monsieur Priski! Vous pouvez être heureux!...
+
+--Monsieur, croyez bien que je comprends votre désolation, dit M. Priski.
+Mais d'autre part vous m'accorderez qu'après m'être chargé d'une
+commission qu'un autre aurait faite si je l'avais refusée, je ne pouvais
+point m'en désintéresser et qu'il était bien naturel que je vinsse
+m'enquérir jusqu'ici si elle avait réussi.
+
+--Et si vous avez gagné la seconde partie de la somme qui vous est
+nécessaire!... Oui, monsieur Priski, oui... je comprends cela... Vous
+pouvez vous en aller!...
+
+--Et je vais pouvoir entrer au couvent...
+
+--Pas avant que vous n'ayez touché la seconde partie de la somme, monsieur
+Priski!...
+
+--Messieurs! je vais la toucher de ce pas.
+
+--A Dédéagatch!... dit Rouletabille.
+
+--Oui, à Dédéagatch. Mais comment savez-vous?...
+
+--Que vous importe, monsieur Priski?... Allez-vous-en donc à Dédéagatch et
+dépêchez-vous!... Si j'ai un conseil à vous donner, ne traînez pas en
+route, car j'ai idée que M. Kasbeck ne vous attendra pas longtemps à
+Dédéagatch.
+
+--Et pourquoi cela?...
+
+--Tout simplement parce que M. Kasbeck vous attend moins à Dédéagatch
+qu'il n'y attendait Mlle Vilitchkov et comme il y a des chances pour que
+Mlle Vilitchkov soit arrivée ce soir à Dédéagatch, il se pourrait fort
+bien qu'ils se préparent à en partir tous deux, demain matin, sans vous
+attendre.
+
+--Ah! mon Dieu!... s'écria le moine, et il courut à la porte.
+
+--Rassurez-vous, ajouta Rouletabille, car si de Dédéagatch vous vous
+rendez au mont Athos, vous ne manquerez point de rencontrer en route le
+seigneur Kasbeck!...
+
+--Et où donc va le seigneur Kasbeck? Si vous pouvez me le dire, je vous
+pardonnerai tout ce que vous m'avez fait endurer, soupira le moine.
+
+--Je vous le dirai, monsieur Priski, et je vous pardonnerai également de
+mon côté tout ce que vous nous avez fait souffrir, si vous voulez, à votre
+tour, me rendre un petit service...
+
+--Parlez, monsieur Rouletabille...
+
+--Vous êtes fort habile, à ce que je vois, à remettre les lettres,
+monsieur Priski...
+
+--Mon Dieu! cela a toujours été un peu mon métier...
+
+--Eh bien! je vous demanderai d'en faire parvenir une à Ivana Hanoum!
+
+--Oh! monsieur, c'est comme si c'était déjà fait. Vous pouvez compter sur
+moi, jura le moine.
+
+--Alors, attendez!...
+
+Rouletabille s'approcha de la table et écrivit:
+
+«_J'ai tout compris, mon amour. Pardonne-moi! Ton petit Zo te dit adieu
+pour toujours. Il ne te survivra pas._»
+
+Il n'avait pas écrit le dernier mot de ce message suprême qu'un gros
+sanglot éclatait derrière lui. Il se retourna. C'était La Candeur qui
+avait lu la lettre par-dessus son épaule.
+
+--Oh! Rouletabille! Rouletabille! gémit La Candeur, ça n'est pas vrai, dis,
+que tu vas mourir?... Dis-moi que ça n'est pas vrai!...
+
+Rouletabille, ému de cette douleur fraternelle presque autant que de la
+sienne, hocha lentement la tête, tendit la lettre à M. Priski, et serrant
+la bonne grande patte de La Candeur avec ce geste de condoléance que l'on
+voit si souvent aux enterrements, lui dit:
+
+--On raconte que l'on ne meurt pas d'amour, _nous verrons bien_...
+
+--Ah! mon Dieu! il va se laisser périr!... pleura La Candeur.
+
+--Surtout, jeune homme, n'attentez pas à vos jours, dit M. Priski, la
+religion le défend!...
+
+Et il ajouta avec une grande émotion:
+
+--La religion, voyez-vous, il n'y a encore que ça!
+
+--On est bien dans votre couvent, monsieur Priski? questionna
+Rouletabille.
+
+--Bon! maintenant il va se faire moine! s'écria La Candeur.
+
+--Si on est bien? s'écria M. Priski. C'est-à-dire que c'est le paradis sur
+la terre. Imaginez au milieu de jardins merveilleux, un vaste édifice,
+simple, bien aéré, avec un large réfectoire. Le cuisinier est excellent;
+il fait même le civet de lièvre et le macaroni avec une rare habileté.
+Enfin le supérieur a cette mine réjouie et ces manières affables qui
+attestent qu'on a l'esprit tranquille et l'estomac en bon état!...
+
+--Voilà un bon couvent, dit La Candeur. Si tu y entres, j'y entrerai
+certainement avec toi!
+
+--Et il faut tant d'argent que ça pour être reçu dans ce monastère?
+interrogea encore Rouletabille en poussant un soupir.
+
+--Messieurs, ce monastère est riche: s'il acceptait tous les sans-le-sou
+qui, dans ce pays, ne demandent qu'à se faire moines, non seulement c'en
+serait fini de sa richesse, mais encore de sa bonne renommée. Il faut vous
+dire qu'on vient le voir du bout du monde... Il a été placé sous la haute
+protection d'un saint que l'on a déterré non loin de là et dont on a mis
+les restes dans du coton. Aux jours de grande cérémonie, aux anniversaires
+du martyre, le coton se vend bien! J'ai assisté à l'une de ces fêtes,
+monsieur; moi qui jusqu'alors étais un païen, j'en ai l'esprit tout
+retourné. C'était magnifique. D'innombrables lampes suspendues à la voûte,
+projetaient sur la nef des feux de toutes couleurs. Dans une des ailes se
+tenait un frère quêteur qui recueillait les aumônes et inscrivait sur un
+registre les noms des gens qui réclamaient une messe pour un parent mort
+ou malade! Certes, monsieur, je peux vous affirmer que la maison est bien
+tenue!...
+
+--Si bien, monsieur Priski, que vous n'allez pas regretter la Karakoulé?
+exprima Rouletabille, de plus en plus sombre et pensif.
+
+--Ma foi non, ni le seigneur Kara qui, parfois, était si brutal. Ah! il
+est bien puni de son orgueil, maintenant, le Pacha Noir! C'est Dieu qui
+l'a précipité. Il aurait dû se méfier. C'était prédit dans les
+évangiles!... Lui, si fier, le voilà l'esclave de M. Athanase!...
+
+--Qu'est-ce que tu racontes? dit Rouletabille. Kara-Selim, que nous
+appelons de son vrai nom de chrétien Gaulow, n'est plus ni le maître ni
+l'esclave de personne. Il est mort!
+
+--Eh bien, alors, il n'y a pas longtemps, fit entendre M. Priski, car je
+l'ai encore aperçu pas plus tard qu'avant-hier...
+
+--Tu es fou ou tu rêves! protesta dans une grande agitation le reporter.
+Kara-Selim est mort! mort, sous nos yeux, frappé d'un grand coup d'épée
+par Athanase!... Tu n'as donc pas pu le voir vivant avant-hier!
+
+--Vous vous trompez certainement, monsieur! insista doucement M. Priski.
+
+--Je me trompe si peu, dit Rouletabille, que mes camarades pourront te
+dire comme moi qu'ils ont vu son grand corps défunt traîné plusieurs fois
+sur la place avant que d'être emporté par les Bulgares!...
+
+--Eh bien! monsieur, c'est peut-être ce traînage-là qui l'a ressuscité,
+car, je le répète, dans la matinée d'hier j'ai rencontré M. Athanase avec
+sa petite escorte, sur la route du Sud, semblant se diriger du côté de
+Lüle-Bourgas...
+
+--Que tu aies rencontré Athanase, la chose est possible, fit Rouletabille,
+de plus en plus oppressé... mais il ne s'agit pas d'Athanase, qui est
+vivant. Nous parlons de Kara-Selim qui est mort.
+
+--J'y arrive avec M. Athanase. Un de nos cavaliers habilement interrogé
+par votre serviteur m'apprit qu'il vous cherchait partout, vous et Mlle
+Vilitchkov! j'aurais pu lui donner quelques renseignements utiles, quand
+je m'aperçus que les soldats traînaient derrière eux, attaché sur le dos
+d'un cheval, un grand corps tout noir et taché de sang dont la vue me fit
+pousser un grand cri, car j'avais reconnu Kara-Selim!...
+
+--Mais il était mort! s'écria encore Rouletabille.
+
+--Non! monsieur! _Il était vivant!_
+
+Rouletabille bondit sur le moine.
+
+--Es-tu sûr de ce que tu dis là?
+
+--Si sûr, monsieur, que je lui ai parlé et qu'il m'a répondu!...
+
+--Ah! fais bien attention à ce que tu nous dis! gronda Rouletabille en
+secouant Priski qu'il avait pris au col de son manteau de bure... Sur ta
+vie, ne me mens pas!... Dis-moi toute la vérité!...
+
+--Sur ma vie et sur celle qui m'attend dans l'autre... j'ai vu Kara-Selim
+vivant, bien abîmé, mais vivant! Il m'a expliqué qu'il avait été surpris
+par Athanase et frappé par derrière d'un grand coup d'épée qui l'avait
+jeté par terre, étourdi, et qui l'aurait certainement tué s'il n'avait
+toujours porté sous son pourpoint noir une cotte de mailles!... je n'eus
+pas plutôt entendu cette confidence que je m'enfuis à toutes jambes,
+redoutant que M. Athanase ne me réservât quelque méchant coup à mon
+tour!... Voilà toute la vérité, je vous le jure!...
+
+M. Priski n'avait pas achevé de proclamer cette vérité-là qu'il était
+serré dans les bras de Rouletabille comme dans le plus amical étau!
+
+--Ah! ce brave M. Priski qui veut se faire moine!... et qui va au mont
+Athos!... Rendez-moi ma lettre, monsieur Priski, rendez-moi ma lettre!
+
+--La voilà, monsieur, mais vous me direz tout de même où je pourrai
+rencontrer le seigneur Kasbeck.
+
+--A Salonique, mon cher monsieur Priski... Et sais-tu pourquoi je ne te
+charge plus de cette lettre à destination de Salonique? Parce qu'elle n'a
+plus besoin d'y aller? Et sais-tu pourquoi elle n'a plus besoin d'y aller?
+Parce que nous y allons avec toi... Allons, allons, en route! La Candeur,
+Vladimir!... Nous partons... Ah! mon bon La Candeur, laisse-moi
+t'embrasser! Tiens, je suis fou de joie!...
+
+--Mais que se passe-t-il, seigneur Jésus? interrogea La Candeur, bouche
+bée devant une aussi subite et joyeuse transformation.
+
+--Il se passe, mon vieux, que rien n'est perdu encore et qu'il est
+possible maintenant que nous nous mariions, Ivana et moi, _puisque son
+mari est vivant!_
+
+--Ah! oui... Eh bien, je suis content, mon petit!
+
+Et La Candeur tourna la tête pour murmurer:
+
+--Quel malheur! Une si belle intelligence!...
+
+XIV
+
+EN SUIVANT LES BORDS DE LA MARITZA
+
+Nos jeunes gens, accompagnés de M. Priski, se mirent en route vers le soir.
+Cette journée avait été consacrée par les troupes lancées à la poursuite
+de l'armée turque à un repos presque absolu. Leur front s'étendait de
+Djeni-Mahalle à Karakdéré. La rapidité de leur victoire les fatiguait déjà,
+sans compter qu'elles ne possédaient que de vagues renseignements sur la
+situation occupée par l'ennemi que la cavalerie bulgare lancée dans la
+direction de Baba-Eski, c'est-à-dire droit au Sud, n'avait point rencontré.
+
+Rouletabille et ses compagnons profitèrent de l'état de choses qui avait
+nettoyé la contrée de tout l'élément ottoman pour faire du chemin. Grâce à
+la lettre du général-major que le reporter portait toujours sur lui, la
+petite bande parvint en quelques heures à Demotika. De là il ne pouvait
+être question pour elle de prendre le train pour Dédéagatch, les rives de
+la Maritza inférieure étant encore occupées par des forces turques qui,
+accourant de Macédoine en toute hâte, ne faisaient que passer, désireuses
+de traverser le sud de la Thrace au plus vite pour rejoindre au nord de
+Rodosto le gros de l'armée turque qui se reformait sur les lignes de
+Tchorlu, Lülé-Bourgas et Seraï.
+
+Le départ des reporters avait été si précipité que Rouletabille n'avait
+pas eu le temps de demander des subsides à son journal ni de s'en procurer
+d'aucune sorte. Il avait mis son paquet de correspondance à la poste et en
+route!
+
+Il comptait que ce bon M. Priski avait la bourse bien garnie et ne leur
+refuserait point de subvenir aux frais du voyage.
+
+A Demotika, ils essayèrent de se procurer honnêtement des chevaux.
+Naturellement, ils ne trouvèrent pas une bête à vendre, ce qui fut heureux
+pour la bourse de M. Priski.
+
+C'est dans ces tristes conditions que Rouletabille laissa Vladimir et
+Tondor que rien n'embarrassait, s'emparer de ce qu'on ne voulait point
+leur céder de bonne volonté. A l'ombre des ruines d'un vieux château, ils
+avaient découvert cinq magnifiques bêtes qui s'ébattaient paisiblement
+dans une cour déserte, cependant que, dans une autre cour, une petite
+troupe d'avant-garde bulgare, en attendant l'heure de la soupe, autour
+d'un chaudron, écoutait les airs plaintifs de la balalaîka.
+
+Les chevaux étaient tout sellés. L'affaire fut vite faite. Les reporters,
+lançant leurs bêtes à toute allure, ne s'arrêtèrent qu'une heure plus
+tard. Ils n'avaient plus à craindre les Bulgares, mais les
+Turcs.
+
+Rouletabille commença de mettre en ordre ses papiers. Il dissimula dans
+une poche secrète la lettre du général-major et sortit les fameux papiers
+chipés à Kirk-Kilissé, signés de Mouktar pacha et empreints de son sceau.
+Puis, s'estimant à peu près en règle, il permit aux chevaux de souffler.
+
+En suivant les bords de la Maritza, il causait avec M. Priski.
+Rouletabille ne perdait jamais une occasion de s'instruire.
+
+Ainsi, dans le moment qu'il tentait de se rapprocher de cette Salonique
+habitée par le sultan déchu, il se faisait donner des détails sur
+l'existence d'Abdul-Hamid, et ce n'était point simplement pour en tirer un
+bon article.
+
+M. Priski savait beaucoup de choses par Kasbeck, qui était le seul homme,
+si l'on peut dire, de l'ancien parti, que le nouveau gouvernement tolérait
+auprès d'Abdul-Hamid, parce que Kasbeck, en même temps qu'il avait
+conservé pour son ancien maître des sentiments de dévouement à toute
+épreuve, entretenait avec le pouvoir actuel d'excellentes relations. Par
+lui, les ministres pénétraient un peu dans la pensée d'Abdul-Hamid, et,
+par lui aussi, ils pouvaient, quand il était nécessaire, ce qui arrivait à
+peu près tous les quinze jours, démentir les fausses nouvelles que l'on
+répandait sur le sort du prisonnier. Tantôt on prétendait que le
+gouvernement l'avait fait mettre à mort et tantôt qu'il le soumettait aux
+pires tortures, dans le dessein de connaître enfin l'endroit
+d'Yildiz-Kiosk où l'ex-sultan avait caché ses immenses trésors. C'est
+alors que Kasbeck intervenait et disait:
+
+--Je sors de chez Abdul-Hamid; il se porte mieux que moi!
+
+--Est-il aussi cruel que l'on dit, monsieur Priski? demanda Rouletabille.
+
+--Il l'est peut-être plus encore, s'il faut en croire les anecdotes du
+seigneur Kasbeck, qui charmait les longues soirées de la Karakoulé par le
+récit des fantaisies de son maître. Tenez, quelques heures avant d'être
+arraché de son trône, Abdul-Hamid a commis un meurtre. Il a fait venir une
+de ses Circassiennes, une de ses odalisques favorites, une enfant, et
+froidement, à coups de revolver, il l'a abattue. Quelques jours plus tôt,
+il a tué à coups de bâton une petite fille de six ans qui, innocemment,
+avait touché à un revolver laissé par lui sur un meuble. Furieux, ne se
+possédant plus, prétendant que l'enfant avait voulu le tuer, il
+l'assassina séance tenante. Je pourrais vous citer cent histoires de ce
+genre. Ah! on peut dire qu'il n'a pas le caractère commode! conclut M.
+Priski.
+
+--Eh bien, en avant, ne nous endormons pas! s'écria Rouletabille qui
+suait à grosses gouttes.
+
+Et il poussa à nouveau les chevaux. Cependant il continuait de se tenir à
+la hauteur de M. Priski.
+
+--Et maintenant, est-ce qu'on le laisse libre de recommencer de pareilles
+horreurs?
+
+--Eh, monsieur, c'est une question bien délicate que celle du harem. Du
+moment qu'on lui laisse son harem, si réduit soit-il, il peut toujours
+faire dans ce harem ce qu'il lui plaît. Ça, c'est la loi du Prophète. Tout
+fidèle a droit de vie ou de mort dans son harem.
+
+--Pressez un peu votre bête, monsieur Priski!... A ce train, nous
+n'arriverons jamais à Dédéagatch!... Et dites-moi, présentement, il a
+beaucoup de femmes avec lui?
+
+--Mon Dieu, il en a dix, ce qui n'est guère.
+
+--Et comment se conduit-il à Salonique?
+
+--Eh bien, en dehors de quelques accès de colère comme ceux que je vous
+citais tout à l'heure, il se conduit fort convenablement. Il est très
+surveillé à la villa Allatini, mais soigné comme coq en pâte. Il est
+peut-être, à l'heure actuelle, l'homme le plus heureux de l'Empire
+ottoman. Voici à peu près ce que nous disait le seigneur Kasbeck:
+
+«Oublieux, insouciant, il se promène dans ses vastes jardins, fumant avec
+délice des cigarettes de tabac fin, spécialement confectionnées pour lui.
+Il établit minutieusement avec son cuisinier le menu du jour et savoure
+lentement de multiples tasses d'un café exquis et parfumé. Nul autre souci
+ne le hante, si ce n'est ses galants propos avec les dames de céans.
+
+«Tout ce qui se passe hors les murs de la villa reste étranger à
+Abdul-Hamid. Volontairement, il demeure ignorant des bruits extérieurs. Si
+d'ailleurs il lui prend fantaisie d'interroger ceux qui l'approchent sur
+les événements politiques, il ne reçoit que des réponses vagues et sans
+précision. Ordre est donné de se taire.
+
+--Je me suis laissé dire, fit Rouletabille, qu'il espérait encore revenir
+sur le trône et qu'il était entretenu dans cette espérance par beaucoup de
+ses amis qui se remuent à Constantinople, et préparent dans l'ombre, à la
+faveur des événements actuels, une révolution?
+
+--Ceci, monsieur, répondit M. Priski, est de la politique, et la politique
+ne regarde point un pauvre moine comme moi!
+
+--Ne dites donc point que vous êtes moine, dans cette région dangereuse
+pour les orthodoxes, monsieur Priski. Il ne suffit point d'avoir enlevé
+votre robe, il faut encore surveiller vos propos!... Tenez, voici
+justement une patrouille turque à laquelle nous n'allons certainement
+point échapper.
+
+Quelques balles vinrent à ce moment saluer les reporters, qui agitèrent
+aussitôt leurs mouchoirs, en criant de toutes leurs forces:
+
+--Francis! Francis!
+
+Bientôt, ils étaient entourés et expliquaient au chef de la patrouille
+qu'ils étaient des reporters français attachés à l'état-major de Mouktar
+pacha et qu'ils avaient été obligés de fuir, après la déroute de
+Kirk-Kilissé. Comme ils montraient des papiers corroborant leurs dires,
+ils furent assez bien traités et renvoyés à un kachef, qui les renvoya à
+un kaïmakan, qui les renvoya à... Dédéagatch!...
+
+Ainsi escortés des Turcs étaient-ils arrivés rapidement à l'endroit qu'ils
+désiraient atteindre.
+
+Ce petit port de Dédéagatch voyait passer depuis deux jours plus de
+troupes qu'il n'en avait connu en quarante ans. C'est que la Turquie avait
+résolu d'attendre l'ennemi aux rives de Karaagutch et de lui infliger un
+échec qui la vengerait de la surprise de Kirk-Kilissé. Aussi si l'on
+envoyait sur cette ligne tout ce dont on disposait de troupes à
+Constantinople, le sud de la Macédoine expédiait, de son côté, par
+Dédéagatch, les divisions du littoral.
+
+Il fallait se presser, si l'on ne voulait pas être coupé de Constantinople,
+car le bruit courait qu'on avait vu de la cavalerie ennemie dans les
+environs de Rodosto.
+
+D'autre part, Dédéagatch ne pouvait plus compter sur ses communications
+par mer, la flotte grecque faisant déjà la police de la mer Egée.
+
+Aussitôt arrivés à Dédéagatch, les trois reporters, M. Priski et Tondor se
+séparèrent pour chercher au plus vite Kasbeck et Ivana, mais ils acquirent
+bientôt la certitude qu'ils étaient partis la veille de l'hôtel de la
+Mer-Égée, avec une suite composée de quelques cavaliers albanais et qu'ils
+avaient pris, à travers la campagne, le chemin de Salonique.
+
+Le chemin de fer n'avait pas encore été coupé, mais il allait l'être et,
+en attendant, il servait uniquement aux mouvements des troupes. Kasbeck
+n'avait pu le prendre et Rouletabille en conçut quelque espoir, mais il
+dut bientôt se rendre compte de l'impossibilité où il allait être lui-même
+non seulement de prendre le chemin de fer, mais encore de suivre la route
+de Kasbeck. Sans compter que Kasbeck avait plus de trente-six heures
+d'avance sur lui, des reporters français ne manqueraient point d'être
+arrêtés à chaque instant et d'être retenus par tous les détachements
+ottomans qu'ils rencontreraient sur leur chemin. Ne voyaient-ils point
+déjà de quelles tracasseries on encombrait leur liberté, trop relative
+hélas!
+
+Pendant ce temps, Kasbeck continuait tranquillement sa marche avec Ivana
+vers le harem de la villa Allatini!
+
+Sur les quais du port, où il lui fut impossible de trouver le moindre
+petit bateau qui consentît à tenter l'aventure du voyage de Salonique,
+Rouletabille se rongeait les poings.
+
+Tout à coup, il se tourna vers La Candeur:
+
+--Vite, les chevaux!...
+
+--Où allons-nous?...
+
+--A Constantinople!...
+
+--A Constantinople? Mais nous tournons le dos à Salonique! Et Ivana?...
+
+--Mon vieux, expliqua rapidement Rouletabille en entraînant La Candeur,
+puisque nous ne pouvons aller au-devant d'Ivana, c'est Ivana qui viendra
+au-devant de nous!
+
+--A Constantinople?
+
+--A Constantinople!
+
+--Mais tu perds la tête!...
+
+--Non! Écoute-moi bien et saisis... Ivana suit Kasbeck; Kasbeck court
+après Abdul-Hamid. Je fais venir Abdul-Hamid à Constantinople où bientôt
+nous voyons arriver Kasbeck et Ivana!... Qu'est-ce que tu dis de ça?...
+
+--Épatant!... Mais comment vas-tu faire venir Abdul-Hamid à
+Constantinople?...
+
+--Eh! il y a un moyen sûr; le faire monter sur un navire étranger, anglais
+ou allemand, qui n'aura rien à craindre des croiseurs grecs.
+
+--Mon cher, permets-moi de te dire que ce n'est pas l'intérêt du
+gouvernement actuel de faire venir dans la capitale un sultan qui y a
+conservé de nombreux partisans!
+
+--C'est encore moins son intérêt de le laisser à Salonique où il peut être
+proclamé à nouveau sans que le gouvernement central ait le pouvoir de s'y
+opposer!...
+
+--Si le gouvernement craignait quelque chose de ce genre, reprit l'entêté
+La Candeur, il n'attendrait point Rouletabille pour faire revenir dans le
+Bosphore le sultan détrôné... Pour moi ils ne le feront point bouger de
+Salonique tant qu'ils resteront maîtres de la ligne du Sud... Voilà mon
+opinion...
+
+--C'est la mienne aussi!... Voilà pourquoi il faut courir à Constantinople
+et persuader au gouvernement qu'il a tort de laisser le sultan là-bas; que
+les prochains combats sur la ligne de Lüle-Bourgas peuvent tourner mal et
+qu'il est de l'intérêt de Mahomet V d'avoir tout de suite Abdul-Hamid sous
+la main, dans le cas où ses partisans deviendraient menaçants!
+
+--Ils t'écouteront ou ils ne t'écouteront pas, émit La Candeur dont la
+simplicité se refusait à entrer dans la complication du plan de
+Rouletabille.
+
+--Ils m'écouteront!
+
+--Bah! pourquoi ça?...
+
+--Ils m'écouteront quand je leur dirai qu'il existe une conspiration pour
+remettre Abdul-Hamid sur le trône!
+
+--Ce n'est pas le tout de dire ça! Il faut le prouver!
+
+--Je le prouverai!...
+
+--En quoi faisant?
+
+--En donnant le nom des conjurés, des conjurés qui ont résolu de proclamer
+Abdul-Hamid à Salonique même! Alors, tu verras si le gouvernement ne fait
+pas revenir son Abdul-Hamid à Constantinople, et sans perdre un jour, sans
+perdre une heure, une minute! Tout de suite, peut-être même avant que
+Kasbeck ne soit arrivé à Salonique! Me comprends-tu, maintenant? Seulement,
+tu vois, que de notre côté, il ne faut pas perdre une seconde!...
+
+--Rouletabille, tu ne feras pas ça!...Tu ne dénonceras pas ces pauvres
+gens!
+
+--Ah! voilà Vladimir et Tondor, fit Rouletabille... Tondor où est M.
+Priski?
+
+--Il est à «la place», dit Vladimir, et distribue des pièces d'or pour
+avoir un laissez-passer pour Salonique! On lui prend les pièces, mais on
+lui refuse le laissez-passer.
+
+--Les chevaux?...
+
+--Dans la cour de l'hôtel de la Mer-Egée.
+
+--Celui de M. Priski aussi?
+
+--Tous les cinq!...
+
+--Amène-les tout de suite!... Toi, Vladimir, cours à la place faire viser
+nos papiers par Ali bey et dis-lui que, comme il le désire, nous rentrons
+à Constantinople!
+
+--Entendu, répond Vladimir, et je préviens M. Priski en même temps?
+
+--Nullement! Laisse donc M. Priski aller à Salonique, nous n'avons pas
+besoin de lui à Constantinople!
+
+--Eh bien! et son cheval?
+
+--Ah! son cheval, par exemple, nous l'emmenons! Par les temps qui courent
+il vaut mieux en avoir cinq que quatre... Je le confie à Tondor... Courez,
+Vladimir, dans un quart d'heure, il faut que nous ayons quitté
+Dédéagatch!...
+
+Vladimir courut à «la place», Tondor s'en fut chercher les chevaux,
+Rouletabille se tourna vers La Candeur qui grognait, la tête basse et
+l'air sournois.
+
+--Toi, file au télégraphe, lui dit-il, et envoie une dépêche à Paris
+disant que nous partons pour Constantinople... mais qu'est-ce que tu
+as?... Tu en fais, une tête!
+
+--Écoute, Rouletabille, c'est de la blague, hein? Tu ne vas pas commettre
+une infamie pareille! D'abord ce n'est pas vrai que tu connaisses le nom
+de ces conjurés...
+
+--Si, mon petit, et leur adresse!
+
+--Qui est-ce qui te les a donnés?
+
+--Gaulow lui-même qui est de l'affaire et qui avait eu le soin d'inscrire
+avec beaucoup d'ordre lesdits noms et lesdites adresses sur un petit
+calepin de poche qu'il a eu le tort de perdre à Sofia, la nuit où il est
+venu assassiner ce pauvre général Vilitchkov!... Eh bien! es-tu au courant,
+maintenant?... Trouves-tu toujours que c'est de la blague?...
+
+--Rouletabille, si tu donnes ces adresses, on ira au domicile des conjurés!
+
+--Parfaitement! et on trouvera certainement chez eux la preuve de leur
+conspiration!...
+
+--Mais les malheureux seront pendus!...
+
+--Qu'est-ce que tu veux que ça me fasse, pourvu qu'Ivana soit sauvée!...
+
+La Candeur leva ses bras formidables au ciel et clama:
+
+--Évidemment! évidemment! évidemment!...
+
+--Dis donc, La Candeur, préfères-tu qu'Ivana soit perdue et que je me
+fasse moine comme M. Priski?... Non, n'est-ce pas?... Eh bien! mets un
+frein à tes salamalecs et cours au télégraphe!
+
+La Candeur s'éloigna sans manifester davantage ses sentiments humanitaires
+et en gémissant tout bas une fois de plus, sur le malheur pour un jeune
+homme de rencontrer sur sa route une Ivana Vilitchkov.
+
+Une demi-heure plus tard, les trois reporters et Tondor étaient sur la
+route de Constantinople... Ils filaient à fond de train. Tondor, derrière,
+conduisait un cheval de rechange. Aux environs de Rodosto, ils tombèrent
+sur une reconnaissance de cavalerie bulgare qu'ils essayèrent en vain
+d'éviter. Il fallut faire contre mauvaise fortune bon coeur et se laisser
+emmener au poste d'avant-garde d'Haïjarboli, où Rouletabille trouva un
+officier pour examiner ses papiers, les papiers bulgares, naturellement,
+et la lettre du général Stanislawoff qu'il avait incontinent sortie.
+
+XV.
+
+36, ROUGE, PAIR ET PASSE!
+
+Ils étaient arrivés à Haïjarboli à la nuit tombante. Le petit village
+était occupé par un détachement d'avant-garde, dont le chef occupait la
+maison du maire, lequel était en fuite. Les reporters furent très bien
+reçus à cause de la lettre du général-major et une chambre fut mise à leur
+disposition; enfin on leur donna des vivres dont ils avaient grand besoin.
+Rouletabille ne se plaignit point trop de ce contretemps. Les bêtes
+allaient se reposer quelques heures et La Candeur et Vladimir cesseraient
+de gémir sur leur faim. La Candeur se chargea de confectionner avec les
+vivres du régiment une soupe superfine, Vladimir l'y aida tandis que
+Tondor s'occupait des chevaux.
+
+Pendant ce temps, Rouletabille examinait les lieux, comme toujours. La
+nuit même ils devaient abandonner sans crier gare les avant-postes
+bulgares et rentrer à nouveau dans la zone turque.
+
+En dépit des doubles papiers dont ils étaient porteurs, cette petite
+opération ne se faisait jamais sans danger. Et il convenait de prendre ses
+précautions...
+
+Rouletabille sortit donc de la chambre qui était au rez-de-chaussée et
+donnait sur une grande cour commune où la troupe achevait de souper autour
+des feux. Puis il quitta cette cour pour aller rendre visite à Tondor qui,
+sur ses instructions, n'avait pas fait entrer les bêtes dans la cour, mais
+les avait attachées à un arbre, derrière la maison. Il y avait là des
+champs déserts et un ravin profond par lequel il serait facile de se
+glisser après avoir fait une rapide enquête sur la disposition des
+avant-postes.
+
+Rouletabille se promena une heure dans cette quasi-solitude et revint très
+rassuré sur son programme de la nuit. Comme il longeait les murs de la
+maison du maire, il se trouva en face de deux officiers qui prononcèrent
+un nom qui le fit tressaillir. Ils parlaient d'Athanase Khetew!
+
+Rouletabille s'avança.
+
+--Athanase Khetew? demanda-t-il à tout hasard en français. Vous parlez,
+messieurs, d'Athanase Khetew?
+
+--Eh, monsieur, oui, répondit l'un des officiers, nous en parlons à propos
+de vous, car ce doit être vous qu'il cherche.
+
+--Mais certainement! s'écria Rouletabille.
+
+--Ah! bien; il sera heureux de vous rencontrer. Il y a assez longtemps
+qu'il vous réclame... Nous ne pensions point cependant, bien qu'il nous
+eût parlé de reporters français, qu'il s'agissait de vous, car il nous
+avait dit que vous aviez avec vous une jeune fille, la propre nièce du
+général Vilitchkov, mort assassiné quelques jours avant la déclaration de
+guerre.
+
+--C'est bien de nous qu'il s'agit, messieurs, dit Rouletabille. Et si
+cette jeune fille n'est point ici, c'est qu'elle nous a quittés récemment.
+
+--On avait dit à Athanase Khetew qu'elle s'était battue au premier rang à
+Demir-Kapou.
+
+--C'est exact.
+
+--Et que depuis, poursuivant l'ennemi avec l'avant-garde de l'armée, elle
+n'avait cessé de se trouver aux avant-postes... Aussi Athanase Khetew
+cherche-t-il Mlle Vilitchkov sur tout notre front... Enfin, vous pourrez
+toujours lui donner de ses nouvelles... Il en sera fort heureux quand il
+va revenir...
+
+--Il doit donc revenir ici?...
+
+--Mais aux premières heures du jour, je crois... Il nous a quittés pour
+aller jusqu'à Baba-Eski et revenir...
+
+--Et vous êtes sûr qu'il va revenir?
+
+--Oh! absolument sûr, monsieur; il nous a laissé son prisonnier.
+
+--Hein? fit Rouletabille, en dissimulant autant que possible l'émotion
+soudaine qui l'avait entrepris... Quel prisonnier?...
+
+--Oh! un prisonnier auquel il a l'air de tenir beaucoup et pour lequel il
+a les plus grands soins... et que ne quittent point d'une semelle ses deux
+ordonnances. Du reste, il vous est facile de le voir...
+
+Là-dessus, l'officier conduisit Rouletabille, toujours sur les derrières
+de la maison, à une petite fenêtre garnie d'un double barreau en croix.
+
+--Regardez, fit-il.
+
+Rouletabille se leva sur la pointe des pieds et regarda.
+
+C'était bien cela! Rouletabille se mordit les poings pour ne pas crier de
+joie.
+
+Dans un coin, pieds et poings liés, il avait reconnu le pacha noir Gaulow,
+sur lequel veillaient encore deux sentinelles.
+
+Cette chambre, dans laquelle se trouvaient Gaulow et les deux sentinelles,
+était une sorte de réduit donnant directement sur la cour par une porte
+entr'ouverte, sur le seuil de laquelle une demi-douzaine de soldats,
+accroupis, jouaient aux osselets, jeu fort en honneur dans le Balkan.
+
+Rouletabille quitta son observatoire et dit:
+
+--Ah! je le connais, c'est le fameux Gaulow, l'ancien maître de la
+Karakoulé! Je pense bien qu'Athanase Khetew doit y tenir!...
+
+--Il nous a dit que c'était la première fois qu'il le quittait, mais un
+ordre du général Savof, commandant la première brigade de cavalerie, le
+demandait tout de suite à Baba-Eski.
+
+--Messieurs, merci de tous ces excellents renseignements, fit Rouletabille,
+ en saluant, je vous demande la permission d'aller souper.
+
+--Bon appétit, monsieur.
+
+Il rentra dans la cour; là, il constata, avec une grande satisfaction, que
+la chambre, sur le seuil de laquelle les soldats jouaient aux osselets, et
+par conséquent dans laquelle se trouvait le prisonnier, était adjacente à
+celle qui avait été abandonnée aux reporters.
+
+Au moment où il allait pousser la porte de celle-ci, il entendit
+distinctement ces mots, prononcés par la voix métallique de Vladimir: «36,
+rouge, pair et passe!»
+
+--Tiens, tiens, fit-il, on se croirait, ma parole, à Monte-Carlo.
+
+Et il pénétra dans la pièce.
+
+Là, il trouva le souper prêt, qui l'attendait: une grande écuelle de soupe
+fumante, dont l'odeur caressait, dès l'abord, agréablement les narines, et,
+à deux pas de là, près de la table, La Candeur et Vladimir qui, à son
+arrivée, s'étaient relevés assez brusquement.
+
+--Eh bien, on soupe? leur demanda Rouletabille. Je commence à avoir faim,
+moi aussi. Mais qu'est-ce que vous faites-là?
+
+La Candeur venait de retourner rapidement une grande carte sur la table,
+et Vladimir regardait l'heure à sa montre.
+
+--Encore cette vieille plaisanterie! [Voir les incidents du _Château
+Noir_.] fit en riant Rouletabille qui, décidément, paraissait ce soir de
+la meilleure humeur du monde, encore cette carte! encore cette montre!...
+Ah ça, mais c'est toujours la carte de l'Istrandja-Dagh! Vous n'allez pas
+prétendre tout de même que vous étudiez le plan des opérations sur une
+carte de l'Istrandja-Dagh quand nous nous trouvons à quelques kilomètres
+de Tchorlou!...
+
+--Rouletabille, émit La Candeur qui paraissait le plus embarrassé, nous
+nous rendions compte du chemin parcouru...
+
+--Voyez-vous cela!...
+
+Et Rouletabille, d'un tournemain, souleva la carte et la mit sens dessus
+dessous... Mais en même temps il découvrait sur la table tout un monceau
+de pièces d'or et d'argent. Il en fut comme ébloui, cependant que les deux
+compères, consternés, ne savaient quelle contenance tenir.
+
+--Eh bien, mes petits pères!... fit Rouletabille.
+
+Et il examina l'envers de la carte qui était divisé en une quantité de
+petits cadres portant chacun un numéro, depuis le numéro 0 jusqu'au numéro
+36...
+
+--Alors quoi? Vous jouez à la roulette?
+
+--Faut bien! puisque tu nous confisques toujours nos jeux de cartes,
+soupira La Candeur.
+
+--Passez-moi la montre, Vladimir!
+
+Vladimir, qui avait remis précipitamment la montre dans sa poche, dut l'en
+retirer... et Rouletabille constata alors que cette montre, au lieu de
+marquer l'heure, avait une aiguille qui tournait sur un cadran marqué de
+36 numéros et du 0 et qui s'arrêtait sur l'un de ceux-ci suivant que l'on
+appuyait plus ou moins longtemps sur le système de déclenchement.
+
+Cette aiguille se mouvait si follement vite qu'il était impossible de
+savoir à l'avance sur quel numéro elle allait s'arrêter.
+
+--Je comprends maintenant votre amour excessif de la géographie, dit
+Rouletabille, amour qui m'intriguait tant à la Karakoulé et aussi le
+besoin maladif que vous aviez de toujours savoir l'heure!... Il y a
+longtemps que vous avez cette montre-là? demanda-t-il en la mettant dans
+sa poche.
+
+--Monsieur, c'est une montre, répondit Vladimir, à laquelle je tiens
+beaucoup, car elle m'a été donnée il y a quelques années par une personne
+qui m'est chère.
+
+--Par la princesse?
+
+--Justement, par la princesse... Ça a été son premier cadeau... Je partais
+pour Tomsk, où j'allais attendre avec quelques confrères de la presse
+moscovite les automobiles qui avaient entrepris le voyage de Pékin à Paris;
+cette bonne princesse redouta que je m'ennuyasse pendant le voyage et me
+fit cadeau de cette montre-roulette pour m'amuser en route. Je dois dire,
+du reste, que cette montre m'a toujours porté bonheur. Et c'était toujours
+quand j'avais justement besoin d'argent. Ainsi lors de ce voyage, en
+revenant en auto de Tomsk à Paris, elle m'a procuré l'une des premières
+grandes joies de ma vie. Chaque fois qu'un pneu crevait, j'invitais mes
+compagnons à me suivre sur le talus de la route pendant que le chauffeur
+réparait le dommage, et là, sur le dos d'une carte divisée au crayon en
+petites cases, comme nous avons fait à celle-ci, et ma montre-roulette en
+main, on organisait une petite partie. Il y avait des pneus qui me
+rapportaient cent francs, d'autres deux cents, d'autres qui me mettaient
+presque à sec, car il fallait bien perdre, quelquefois. Mais finalement,
+arrivé à Paris, de pneu en pneu, j'étais arrivé à gagner de quoi m'acheter
+une automobile.
+
+--Mes compliments.
+
+--Vous comprendrez, monsieur, que cette montre, à laquelle se rattachent
+d'aussi précieux souvenirs...
+
+--Oui, vous y tenez beaucoup... Et cet argent? tout cet argent? Il y a au
+moins mille francs là, dit Rouletabille en faisant glisser toutes les
+pièces dans ses poches... D'où vient-il?... Je croyais, moi, que vous
+n'aviez plus le sou.
+
+--Monsieur, dit Vladimir, qui pâlit devant le geste rafleur de
+Rouletabille, c'est les mille francs de M. Priski.
+
+--Mais vous m'avez dit que vous les lui aviez refusés!
+
+--Pardon, interrompit La Candeur, c'est moi qui t'ai dit cela... Mais
+Vladimir, lui, les a acceptés.
+
+--Je les ai acceptés, corrigea immédiatement Vladimir, mais j'ai refusé
+ensuite de faire la commission.
+
+--Oui, vous êtes un honnête garçon. Je m'en suis déjà aperçu plusieurs
+fois, répliqua Rouletabille... Eh bien, mes enfants, maintenant soupons!
+
+--Monsieur, dit Vladimir, qui était soudain tombé à la plus morne
+tristesse, monsieur, si je tiens à ma montre, je tiens aussi beaucoup à
+cet argent que je n'avais pas encore perdu.
+
+--Avant de le perdre, dit Rouletabille en lui servant sa soupe, il
+faudrait l'avoir gagné. Cet argent n'est pas plus à vous qu'à moi. Il est
+à M. Priski, puisque vous avez refusé de faire sa commission.
+
+--C'est tout à l'honneur de Vladimir, apprécia La Candeur. Tu ne vas pas
+rendre cet argent à M. Priski, peut-être?
+
+--Non, non, rassure-toi... J'ai son emploi tout trouvé.
+
+--Qu'est-ce que tu vas en faire?
+
+--Je vais vous dire cela tout à l'heure, au dessert.
+
+Le souper fut assez triste, bien que Rouletabille se montrât de belle
+humeur, mais il n'arrivait point à dérider les deux partenaires.
+
+--Écoutez! finit par dire Rouletabille, je vais vous rendre cet argent!
+
+--Ah! ah! éclatèrent les deux autres.
+
+--Seulement, vous allez faire exactement ce que je vais vous dire...
+
+--Compte sur nous...
+
+--Cet argent, vous allez le jouer...
+
+--Vive Rouletabille!...
+
+--Et le perdre...
+
+--Oh! oh!... est-ce absolument nécessaire de le perdre? firent-ils en se
+renfrognant.
+
+--Absolument nécessaire...
+
+--Et contre qui allons-nous le perdre?
+
+--Tout à l'heure, vous allez débarrasser la table et la pousser sur le
+seuil de la porte, expliqua Rouletabille. Sur cette table vous installerez
+votre roulette en exprimant, tout haut, que l'on étouffe dans cette
+chambre et que vous sentez le besoin de prendre l'air... sur quoi vous
+vous mettrez à jouer d'abord entre vous... Jetez tout votre or, tout votre
+argent sur la table!... Il y a près de là des soldats qui jouent aux
+osselets, ils viendront vous voir jouer à la roulette; aussitôt ils se
+mêleront au jeu; vous les laisserez gagner!
+
+--Tout notre argent?
+
+--Tout votre argent! si vous leur gagniez le leur ils ne vous laisseraient
+pas partir, tandis que lorsqu'ils vous auront vidés, ils ne s'occuperont
+plus de vous, se disputeront ensemble votre mise, et nous, nous nous
+«carapaterons»!
+
+--Compris! dit La Candeur, qui ne tenait pas outre mesure à cet argent
+qu'il n'avait pas encore gagné à Vladimir.
+
+--Oui, compris... mais c'est cher! observa mélancoliquement Vladimir.
+
+--Ça n'est pas trop cher si l'on songe à ce que nous ferons pendant qu'ils
+joueront, dit Rouletabille, car il ne s'agit pas seulement de nous sauver,
+mais encore de délivrer un pauvre prisonnier qui se trouve dans la chambre
+à côté.
+
+--Ah! ah! fit La Candeur.
+
+--Oh! alors si c'est une question d'humanité! exprima philosophiquement
+Vladimir.
+
+--Et qui est-ce donc que ce prisonnier-là? demanda La Candeur.
+
+--Ce prisonnier-là, c'est tout simplement Gaulow, messieurs!...
+
+--Gaulow! s'écrièrent-ils, l'abominable Gaulow!...
+
+--Lui-même!...
+
+--Le prisonnier d'Athanase! s'exclama Vladimir!
+
+--Le mari d'Ivana! gronda La Candeur.
+
+--Le bourreau du général Vilitchkov! surenchérit Vladimir.
+
+--Et c'est ce misérable, continua La Candeur, ce bandit qui a failli te
+prendre celle que tu aimes, après avoir assassiné le père et la mère et
+vendu la petite soeur de ton Ivana, c'est cet homme que tu veux sauver!...
+
+--En sacrifiant mes mille francs! gémit Vladimir.
+
+--Il est beau, ton «pauvre prisonnier» conclut La Candeur.
+
+Et puis il y eut un silence et puis Rouletabille dit en se levant:
+
+--C'est bien, je vais le délivrer tout seul.
+
+Et il fit mine de partir, après avoir ramassé un couteau sur la table.
+
+--Allons! Allons! s'exclama La Candeur en lui barrant le chemin, ne fais
+pas ta mauvaise tête... Tu sais bien que l'on fera tout ce que tu voudras!
+
+--Peuh! marmotta Vladimir, il est bon, lui!... On voit bien que ce n'est
+pas avec son argent!
+
+--Qu'est-ce que vous dites, Vladimir?
+
+--Je dis, Rouletabille, que c'est dur d'abandonner mille beaux levas à des
+gens qui ne sauront point en jouir, mais qu'il ne faut point hésiter à le
+faire du moment que vous le demandez, car vous devez avoir quelques bonnes
+raisons pour cela...
+
+--Certes! acquiesça le reporter, il s'agit tout bonnement du bonheur de ma
+vie.
+
+--Du moment qu'il faut délivrer le mari pour que tu sois heureux en ménage,
+délivrons-le! fit La Candeur, mais du diable si j'y comprends quelque
+chose!
+
+--Tu comprendras plus tard, La Candeur, prends ce couteau et suis-moi.
+
+Ils sortirent tous deux et s'en furent sur les derrières de la maison.
+
+Là, Rouletabille montra la petite fenêtre à La Candeur et lui dit à son
+tour:
+
+--Regarde!
+
+Quand La Candeur eut fini de regarder, il lui dit:
+
+--Qu'est-ce que tu as vu?...
+
+--Bien qu'il ne fasse pas bien clair dans cette échoppe, répondit l'autre,
+j'ai vu, à la lueur des feux de la cour, le sieur Gaulow à ne s'y point
+méprendre.
+
+--Il est toujours adossé à la muraille?
+
+--Oui, tout près de la petite fenêtre; en allongeant le bras à travers les
+barreaux, je pourrais lui planter ce couteau dans le coeur et il n'en
+serait plus jamais question.
+
+--Garde-t'en bien, malheureux! fit Rouletabille, très ému... Jure-moi que
+tu ne toucheras pas à un cheveu de sa tête!
+
+--Il est donc ton ami, maintenant, le brigand?
+
+--Jure-moi cela?
+
+--Eh! c'est entendu, que faut-il faire?
+
+--Tu vas voir comme c'est simple! Tu commences à jouer avec Vladimir, les
+autres viennent et jouent... Moi, je m'en mêle. Alors, tu pars et tu viens
+ici. Pendant que nous faisons le boniment de l'autre côté, tu profites de
+l'inattention des gardiens pour attirer le regard du prisonnier; tu lui
+montreras le couteau et tu lui diras ou feras comprendre que tu désires
+couper ses liens, d'abord il sera étonné et puis se prêtera à l'opération
+en élevant les bras; une fois les bras délivrés il coupera lui-même les
+liens des jambes et il s'enfuira par la petite fenêtre.
+
+--Il y a les barreaux! dit La Candeur.
+
+--S'il n'y avait pas les barreaux, je n'aurais pas besoin de toi!... Tu es
+homme à me les desceller d'un coup!
+
+La Candeur prit un barreau dans son énorme poing et commença de le tordre
+en le tirant à lui.
+
+--Je sens qu'il vient, dit-il.
+
+--Eh bien, je te laisse!... Il faut que tout soit prêt dans un quart
+d'heure. A ce moment, je crierai de toutes mes forces, et tu m'entendras
+parfaitement d'ici: _Trente-six, rouge, pair et passe!_ Cela signifiera
+que les gardiens sont très occupés à jouer ou à regarder jouer et que vous
+pourrez y aller en toute confiance. Tu finis de faire sauter le barreau,
+tu aides l'homme à sortir de là et tu le conduis sous l'arbre où
+l'attendra un cheval que je vais faire seller immédiatement par Tondor.
+Nous en avons un de trop; tu vois comme ça tombe!...
+
+--Et après?
+
+--Eh bien, après, quand l'homme sera parti à fond de train, tu viendras
+nous rejoindre tranquillement dans la cour, tu te mettras à la partie et
+le reste me regarde... C'est entendu?...
+
+--C'est entendu!... Mais que diable...
+
+--_Trente-six, rouge, pair et passe!_ Rappelle-toi.
+
+--Oui! oui!...
+
+Rouletabille là-dessus s'en fut parler à Tondor, qui se mit aussitôt non
+seulement à seller le cheval de M. Priski, mais encore les autres, puis le
+reporter revint auprès de La Candeur, lequel, en silence, et par un effort
+soutenu, avait à peu près descellé les barreaux, sans que personne, à
+l'intérieur de la bicoque, pas même le prisonnier, s'en fût aperçu.
+
+Rouletabille, après avoir félicité La Candeur, rentra avec lui dans la
+cour.
+
+Vladimir avait déjà sorti la table, étalé sa carte, pris sa
+montre-roulette, quand Rouletabille et La Candeur apparurent.
+
+Du plus loin qu'il les aperçut, il leur proposa une partie. Rouletabille
+se récria joyeusement et aussitôt jeta tout l'argent sur la table en
+proclamant qu'il allait tenir la banque.
+
+Les soldats aussitôt accoururent et les deux gardiens qui s'étaient tenus
+jusqu'alors à l'intérieur du réduit se montrèrent sur le seuil. Le jeu
+commença. Au bout de cinq minutes, les sous-officiers, voyant que la
+banque perdait toujours et qu'il suffisait à Vladimir de mettre une pièce
+sur un numéro pour qu'il fût couvert d'or par Rouletabille, qui annonçait
+les numéros qu'il voulait, risquèrent quelques levas et gagnèrent. Comme
+il était entendu, La Candeur alors s'esquiva. L'officier survint, qui fut
+heureux à son tour. On se bousculait autour de la table; les deux gardiens
+étaient maintenant tout à fait sortis du réduit. Ils étaient montés sur
+une pierre et ne prêtaient d'attention qu'au jeu.
+
+Un quart d'heure se passa ainsi, puis Rouletabille s'écria tout à coup:
+
+--_Trente-six, rouge, pair et passe!_...
+
+Il y eut des cris, des exclamations, tout un tumulte, car Vladimir, sur un
+coup d'oeil de Rouletabille, avait chargé le trente-six. La banque avait
+sauté! L'officier et les sous-officiers applaudirent. Vladimir et les
+soldats firent chorus.
+
+Rouletabille alors ordonna à Vladimir de prendre à son tour la banque, ce
+qu'il fit sans dissimuler du reste son peu d'enthousiasme. Rouletabille
+avait gardé en main la roulette et annonçait lui-même les numéros, de
+telle sorte que maintenant tout l'or de Vladimir s'en allait dans la poche
+de l'officier et du sous-officier, avec applaudissements réitérés des
+soldats que la proclamation de chaque numéro, répété en bulgare par
+l'officier, mettait en joie.
+
+Sur ces entrefaites, La Candeur reparut. Il fit un coup de tête et
+Rouletabille comprit que tout était terminé. Le reporter poussa un soupir
+et trembla de joie. Sur un dernier coup, il fit tout perdre à Vladimir,
+qui régla le jeu d'une façon assez maussade.
+
+--Décidément, ça n'est pas une bonne affaire que de tenir la banque!
+exprima gaiement l'officier.
+
+--Euh! ça dépend, dit La Candeur, en hochant la tête. Il suffit
+quelquefois d'un coup pour que la banque rafle tout ce qui est sur la
+table.
+
+--Eh bien, tenez donc la banque à votre tour!
+
+Mais à ce moment, on vit accourir Tondor, qui poussait des cris furieux:
+
+--Monsieur, monsieur, on nous a volé un cheval!
+
+--On nous a volé un cheval! répéta Rouletabille, en manifestant aussitôt
+la plus méchante humeur. Ce n'est pas assez que l'on nous gagne tout notre
+argent, il faut encore que l'on nous vole un cheval!
+
+--Il faut voir cela, dit l'officier.
+
+--Comment, s'il faut voir cela! Je crois bien qu'il faut voir cela!
+s'écria Vladimir. Nous avons des chevaux qui nous ont coûté cher!
+
+Et tous se mirent à courir derrière Tondor qui sortait de la cour, en
+donnant des explications. Il arriva ainsi sous son arbre et narra, avec
+force gestes destinés à traduire son indignation, que l'on avait abusé de
+son sommeil pour voler un des cinq chevaux dont il avait la garde.
+
+--Enfin, messieurs, ce garçon à raison, dit Rouletabille, vous nous avez
+vus arriver avec cinq chevaux, et maintenant il n'y en a plus que quatre.
+Je me plaindrai au général-major...
+
+--Monsieur, dit l'officier, calmez-vous. Je vais faire procéder à une
+enquête et je vous jure que nous le retrouverons, votre cheval!
+
+Sur ces entrefaites, on entendit les cris des gardiens à la petite fenêtre.
+
+--Le prisonnier! le prisonnier! criaient-ils en bulgare.
+
+L'officier se précipita:
+
+--Quoi? le prisonnier?
+
+Les autres montrèrent les barreaux descellés et expliquèrent comme ils
+purent que, profitant de ce qu'ils avaient le dos tourné, le prisonnier
+s'était enfui... Aussitôt l'officier courut à Rouletabille.
+
+--Monsieur, savez-vous qui a pris votre cheval? C'est le prisonnier
+d'Athanase Khetew qui vient de s'échapper et qui a sauté sur la première
+bête qu'il a rencontrée...
+
+--Le misérable! s'écria Rouletabille. Et dans quelle direction est-il
+parti?...
+
+--Oh! sans nul doute, dans celle de Constantinople. Vous comprendrez qu'il
+en a assez des Bulgares! Mais moi, que vais-je dire à Athanase Khetew
+quand il va revenir tout à l'heure?... D'autant plus qu'il m'est défendu
+par ma consigne de bouger d'ici... Le prisonnier peut courir!
+
+--Monsieur, s'écria Rouletabille, ne vous lamentez pas. Nous rattraperons
+notre cheval et nous vous ramènerons votre prisonnier. En selle! messieurs,
+en selle!...
+
+XVI
+
+CHEVAUCHÉE DANS LA NUIT
+
+Il sauta lui-même sur sa bête et partit à fond de train, suivi de Vladimir
+et de Tondor.
+
+Quand il s'aperçut qu'il n'était point suivi de La Candeur ils avaient
+déjà fait deux kilomètres! poursuivant Gaulow avec une rapidité folle, si
+bien que Vladimir n'avait pu s'empêcher de crier:
+
+--Mais est-ce que nous voulons vraiment l'atteindre?
+
+--Si je veux l'atteindre? s'exclama Rouletabille! Je crois bien que je
+veux l'atteindre!... Seulement, nous allons attendre La Candeur cinq
+minutes! qu'est-ce qu'il peut bien faire cet animal-là!
+
+On stoppa, mais Rouletabille semblait cuire à petit feu sur sa selle, tant
+il se remuait et montrait d'impatience.
+
+Enfin, on entendit un galop, et au-dessus de la plaine magnifiquement
+éclairée par une de ces prodigieuses nuits d'Orient que chantent les
+poètes, se dessina l'importante silhouette d'un cavalier qui, sur son
+passage, faisait trembler la terre.
+
+C'était La Candeur qui manifesta une joie bruyante en retrouvant ses amis
+et qui voulut expliquer la cause de son retard, mais Rouletabille ne lui
+en laissa pas le temps.
+
+--En route! En route!
+
+Et il repartit comme le vent.
+
+--Ah ça! mais qu'est-ce que nous avons à courir comme ça? demanda La
+Candeur à Vladimir.
+
+--Il paraît qu'il veut rattraper Gaulow.
+
+--Hein? tu es maboule?
+
+--C'est lui qui l'est!... Il a tout fait pour le faire sauver et
+maintenant qu'il est parti, il veut le reprendre!...
+
+--Mais pourquoi faire?
+
+--Est-ce que je sais, moi, va le lui demander!...
+
+Justement Rouletabille venait de s'arrêter brusquement à l'angle de deux
+routes.
+
+Laquelle fallait-il prendre? Certes! Gaulow avait dû laisser des traces de
+son passage, traces que Rouletabille, même à cette heure de nuit, aurait
+très bien été capable de démêler, mais il fallait descendre de cheval,
+s'astreindre à une étude sérieuse du terrain, bref, perdre un temps
+précieux, et, pendant ce temps, l'autre filait, augmentait son avance.
+Rouletabille appela La Candeur:
+
+--Tu nous as déjà fait perdre du temps; tâche en ce qui te concerne, de le
+rattraper. Tu vas prendre la route de gauche avec Tondor, moi celle de
+droite avec Vladimir.
+
+--Où nous retrouverons-nous?
+
+--Devant Tchorlou, par où nous sommes obligés de passer. Rendez-vous près
+de la ligne du chemin de fer... Tâche d'éviter le gros des forces turques
+qui est au Nord du côté de Saraï, m'a dit l'un des officiers... Du reste,
+toute cette partie sud m'a l'air bien débarrassée.
+
+--Alors, c'est vrai que nous courons après Gaulow? fit La Candeur.
+
+--Tu penses!... Il faut le rattraper coûte que coûte!...
+
+--Et si je le rattrape; qu'est-ce que je fais?
+
+--Eh bien, tu le tues! Ah! sans pitié, hein?... Je te jure que si, de mon
+côté, je le rencontre, je ne le rate pas!... Il est sans armes... il ne
+pourra même pas se défendre... Et surtout pas de sotte pudeur!... pas de
+générosité!... Tue-le comme un assassin qu'il est... Écrase-le comme une
+bête venimeuse qui, vivante, sera toujours à craindre...
+
+--Mais enfin, je rêve, s'écria La Candeur, ou tu déménages! Hier tu
+renaissais à la vie en apprenant que Gaulow n'était pas mort. Tu me
+déclarais que tu ne pouvais épouser Ivana que son mari vivant. Tout à
+l'heure tu me faisais jurer de ne point toucher à un cheveu de sa tête, et
+maintenant tu veux que je le tue!...
+
+--Oui, si tu m'aimes, fais cela pour moi...
+
+Complètement ahuri, La Candeur continuait:
+
+--Tu cours après lui et tu lui prêtes un cheval pour se sauver!...
+
+Mais Rouletabille ne l'écoutait plus. Il avait fait signe à Vladimir et
+déjà ils filaient à toute allure sur l'une des routes qui vont
+d'Haïjarboli à Tchorlou...
+
+Devant Tchorlou, ils durent s'arrêter; ils n'avaient pas vu Gaulow; ils
+étaient arrivés près de la ligne du chemin de fer abandonnée sur un point
+qui était l'aboutissement de trois routes et ils allaient se heurter aux
+avant-postes turcs dont ils entendaient le «Qui vive!» dans la nuit qui
+commençait à se peupler de mille ombres... Du côté de Saraï, un projecteur
+fouillait les ténèbres... C'était là, entre Bunarhissar, Lüle-Bourgas,
+Saraï et Tchorlou, dans ce vaste quadrilatère silencieux, que se préparait
+le choc formidable où, dans une bataille de quatre jours, allait se
+décider le sort de la Turquie d'Europe...
+
+Rouletabille et Vladimir étaient descendus de cheval et s'étaient
+dissimulés derrière une haie d'où ils pouvaient surveiller la route.
+
+--Si La Candeur ne l'a pas rencontré, disait Rouletabille, Gaulow s'est
+sauvé une fois de plus!... Tout de même il peut se vanter d'avoir de la
+chance!
+
+--Sur! exprima Vladimir, il doit être aussi «épaté» que moi de se voir
+délivrer par nous.
+
+--Écoutez, Vladimir, il y a des choses que je ne puis vous expliquer, mais
+au moins il faut que vous compreniez une chose, c'est qu'il est absolument
+nécessaire que vous gardiez le silence sur la façon dont Gaulow s'est
+enfui. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?
+
+--Oh! absolument, d'abord ça n'est pas un événement dont je prendrais
+plaisir à me vanter ni dont je puisse garder un très agréable souvenir,
+ajouta Vladimir, qui pensait toujours à ses mille francs.
+
+Rouletabille fit celui qui n'avait pas entendu ou compris, et dit:
+
+--Je voudrais bien que La Candeur arrive; on profiterait du reste de la
+nuit pour gagner vers le Sud et éviter toute la soldatesque. On arriverait
+demain à Constantinople, en remontant par Tchataldja.
+
+--Qu'allons-nous faire à Constantinople?
+
+--Chercher mon courrier, répondit vaguement Rouletabille, et nous
+reviendrons ensuite assister à la bataille.
+
+--Écoutez, fit Vladimir, j'entends un galop!
+
+--Deux galops! rectifia Rouletabille. Ce sont eux! Deux minutes plus tard,
+en effet, La Candeur et Tondor arrivaient. Rouletabille et Vladimir
+étaient de nouveau en selle.
+
+--Rien? demanda de loin Rouletabille.
+
+--Si! nous l'avons vu!... répondit La Candeur qui paraissait fort
+essoufflé.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, je te raconterai cela plus tard. Ce qui s'est passé est
+épouvantable!...
+
+--Tu ne l'as pas tué?
+
+--Non!... Mais j'en ai tué un autre!...
+
+--Qui?...
+
+--Athanase Khetew!...
+
+--Tu as tué Athanase! s'écria Rouletabille en sursautant sur sa selle.
+
+--Eh bien, oui, j'ai tué Athanase! C'est affreux n'est-ce pas?...
+
+--Mais comment as-tu fait une chose pareille?...
+
+--Écoute, je te dirai ça plus tard, fit La Candeur haletant. Tant que nous
+ne serons pas avec les Turcs, je ne serai pas tranquille!... Tu comprends,
+j'ai tué un officier bulgare, moi!... Filons!...
+
+--Oui, filons!... répéta Rouletabille. Oh! ça, par exemple, c'est
+épouvantable!...
+
+--C'est surtout extraordinaire! fit La Candeur.
+
+Et ils repartirent, crevant leurs chevaux. Ils ne soufflèrent un peu que
+bien plus tard, quand ils aperçurent au loin les hauteurs de Tchataldja.
+Alors Rouletabille se retourna vers La Candeur.
+
+--Maintenant, raconte-moi ce qui s'est passé!... Tu as rencontré Athanase
+et tu l'as pris pour Gaulow!...
+
+--Oh! non! non!... C'est bien plus extraordinaire que ça!... et je
+t'avouerai que pour peu que ça continue, je vais devenir fou, moi aussi!...
+
+--Mais va donc!...
+
+--Nous filions sur la route, Tondor et moi... et nous étions en train de
+nous dire que Gaulow ne manquerait point d'être rencontré soit par toi,
+soit par nous, parce que Tondor avait eu soin de lui donner le plus
+mauvais cheval; quant tout à coup nous avons aperçu sur la route, au
+débouché d'un ravin, Gaulow lui-même!...
+
+--Ah!...
+
+--Nous gagnions sur lui!... Il se retournait à chaque instant et ce
+n'était plus qu'une affaire de quelques minutes... quand, derrière nous,
+nous entendons un galop... Nous nous retournons à notre tour et la nuit
+est si claire que nous reconnaissons Athanase... Athanase qui arrivait
+comme la foudre... Il venait certainement d'Haïjarboli où on lui avait
+appris la fuite de son prisonnier et, comme nous, il courait après...
+
+Je lui criai alors pour le rassurer:
+
+--Nous le tenons! Nous le tenons!
+
+«Et je pique encore des deux... Mais Gaulow, par un suprême effort, avait
+regagné un peu. Je me souvins alors que tu m'avais dit de le tuer comme un
+chien ou comme une vipère plutôt que le laisser échapper. Je sortis mon
+revolver en criant à Athanase:
+
+--Ayez pas peur!... Il ne nous échappera plus!
+
+Et je me mis à tirer sur Gaulow.
+
+Mais dans le même instant Athanase arrivait et au lieu de se jeter sur
+Gaulow, comme je m'y attendais, tombait sur moi à grands coups de sabre!
+Heureusement que mon cheval fit un un écart, car j'étais, ma foi, bel et
+bien coupé en deux!... N'est-ce-pas, Tondor?
+
+--Oh! j'ai cru que ça y était, fit Tondor.
+
+--Et alors?
+
+--Eh bien alors, ça a été très vite, tu sais... Je ne voulais pas être
+coupé en deux, moi... d'autant plus que je trouvais ça tout à fait
+injuste... Voilà un homme à qui je rends le service de courir après son
+prisonnier et qui me fiche un coup de sabre... Moi, je lui ai répondu avec
+mon revolver, et il a été évident tout de suite que si j'avais raté Gaulow,
+je n'avais pas raté Athanase. Ah! il a basculé tout de suite et s'est
+étalé sur la route; ça a fait floc!...
+
+--Floc! répéta Tondor.
+
+--Sur quoi nous sommes descendus, Tondor et moi, car il ne pouvait plus
+être question de rattraper Gaulow, qui avait disparu à travers champs...
+Et nous nous sommes penchés sur Athanase pour savoir ce qu'il en était. Eh
+bien, il était mort!...
+
+--Mort! répéta Tondor.
+
+--Mon vieux, j'en suis encore tout bleu!
+
+--Es-tu sûr qu'il est mort?... demanda, pensif, Rouletabille.
+
+--Si j'en suis sûr! J'ai écouté son coeur, il ne battait plus. Pour sûr
+qu'il est bien mort; mais c'est lui qui l'a voulu... Tu ne m'en veux pas
+trop, dis?...
+
+--Écoute, répondit Rouletabille, tout ceci est épouvantable... Et j'aurais
+préféré que tu eusses tué Gaulow...
+
+--Mon vieux, j'ai fait ce que j'ai pu...
+
+--Sans doute, reprit Rouletabille qui paraissait au fond beaucoup plus
+soucieux que peiné; mais il ne faudra pas t'en vanter...
+
+--Mon Dieu, je me tairai si ça peut te faire plaisir; mais en ce qui me
+concerne, je n'aurais nulle honte à raconter que j'ai tué d'un coup de
+revolver un monsieur qui voulait m'occire d'un coup de sabre... En voilà
+encore un drôle d'Ostrogoth!...
+
+Vladimir, qui n'avait encore rien dit, exprima son opinion:
+
+--Cet homme n'a eu que ce qu'il méritait.
+
+Après cette dernière parole, il ne fut plus question d'Athanase.
+
+XVII
+
+QUESTIONS FINANCIÈRES
+
+Pendant que Rouletabille restait silencieux, Vladimir entreprit un grand
+éloge de Constantinople, qu'il connaissait à fond et dont il vanta
+l'aspect enchanteur.
+
+--Y a-t-il une bonne brasserie? demanda La Candeur.
+
+--Oh! excellente!... A Constantinople, on trouve tout ce que l'on veut!...
+
+--Je n'en demande pas tant, répliqua La Candeur; si je pouvais avoir
+seulement un bon bifteck aux pommes et un bon demi!...
+
+--Encore faut-il avoir de quoi le payer! dit Rouletabille, qui se
+rappelait soudain, au moment d'entrer dans la ville, qu'ils n'avaient plus
+le sou.
+
+--Ah! ça n'est pas l'argent qui manque! exprima La Candeur d'un air assez
+dégagé.
+
+--Tout de même, fit Rouletabille, en attendant que le journal nous en
+envoie, je ne sais pas comment nous allons faire, car il nous en faut tout
+de suite, pour les dépêches!...
+
+--T'occupe pas de ça! reprit La Candeur. J'ai deux mille francs.
+
+--Tu as deux mille francs?...
+
+--Je comprends... s'écria joyeusement Vladimir. Tu les auras trouvés dans
+les poches d'Athanase.
+
+--Oh! fit Rouletabille en arrêtant son cheval, ça n'est pas possible!...
+
+--Ce jeune Slave me dégoûte! fit La Candeur en se détournant de Vladimir.
+
+--Mais enfin qu'est-ce que c'est que ces deux mille francs-là? demanda
+Rouletabille.
+
+--Eh bien, ce sont les deux mille francs de M. Priski.
+
+--Les deux mille francs de M. Priski! Qu'est-ce que tu me racontes encore
+là?
+
+--L'exacte vérité... Tu sais bien que M. Priski a, à Kirk-Kilissé, donné
+mille francs à Vladimir, auxquels je n'avais pas voulu toucher?...
+
+--Oui, mais ces mille francs, Vladimir les a perdus à Haïjarboli!
+
+--Attends. Tu te rappelles aussi qu'à Stara-Zagora, M. Priski a voulu me
+donner les autres mille francs qu'il nous devait encore?...
+
+--Parfaitement, mais tu les lui as honnêtement refusés.
+
+--Certes!... Et M. Priski n'a du reste pas insisté, mais quand je le revis
+le lendemain, je lui dis:
+
+«--Monsieur Priski, je vous ai refusé les mille francs parce qu'il a
+toujours été entendu que je ne les toucherais pas, moi!... Mais Vladimir y
+compte bien, lui! Glissez-les donc dans une enveloppe et je remettrai ces
+mille francs, moi-même, à Vladimir.»
+
+M. Priski, qui est un honnête homme et qui ne voulait pas manquer à sa
+parole à la veille d'entrer au couvent, m'a répondu:
+
+«--Chose promise, chose due: les voilà!»
+
+Je mis l'enveloppe dans ma poche, me disant qu'à la première occasion, je
+donnerais cet argent à Vladimir; mais de cela je ne me pressai point,
+sachant que Vladimir avait déjà mille francs et le connaissant fort
+dépensier! Or, ce soir, comme Vladimir avait perdu mille francs au jeu
+avec tous ces Bulgares et qu'il paraissait tout désolé, je sortis
+l'enveloppe de ma poche pour la lui tendre. Seulement, dans ce moment,
+Tondor arriva et survint le tumulte que tu sais!... Vladimir le suivit
+hors de la cour... Les trois quarts des joueurs se dispersèrent alors que
+l'officier venait de me crier: «Prenez donc la banque, vous!»... Ce défi
+arrivait dans une minute où je me faisais de tristes réflexions sur la
+nécessité de laisser aux Bulgares un argent qui aurait été si bien dans
+notre poche. Je ne résistai point au désir de regagner le tout: et c'est
+ce qui arriva... L'officier revint, après votre départ, et la partie
+reprit. Et, avec les mille francs de Vladimir, j'ai regagné les mille
+francs que nous avions perdus!
+
+--Hourra! s'écria Vladimir.
+
+--C'est alors ce qui explique ton retard, La Candeur, dit Rouletabille,
+qui était lui-même enchanté.
+
+--Justement!...
+
+--Tu n'as pas été long à regagner cet argent!...
+
+--Les Bulgares s'étaient emballés sur les carrés du 22!... Or, avec cette
+montre, je sais très bien comment il faut faire pour ne point faire sortir
+les carrés du 22...
+
+--Les deux cocottes! dit Vladimir.
+
+--C'est la première fois que ces dames me portent bonheur, répondit La
+Candeur.
+
+XVIII
+
+A CONSTANTINOPLE
+
+Ce soir-là, à l'heure du thé, on ne parlait que de la terrible défaite des
+Turcs à Lüle-Bourgas, dans les salons de l'ambassade de France, où, avec
+leur bonne grâce coutumière, l'ambassadrice et l'ambassadeur accueillaient
+quelques représentants de la presse française. Réunion intime où l'on se
+communiquait les dernières nouvelles de la journée.
+
+Dans un coin, on prêtait une extrême attention à Rouletabille, qui était
+arrivé à Constantinople sans que personne l'y attendît, quelques jours
+auparavant, et qui avait trouvé le moyen d'en ressortir pour assister au
+gigantesque duel. Il en était revenu au milieu d'une débâcle sans nom. Il
+racontait comment, pendant les quatre journées de bataille, Abdullah pacha,
+qui commandait en chef l'armée turque, était resté enfermé dans une
+petite maison de Sakiskeuï, où il avait établi son quartier général. C'est
+là qu'au hasard d'une randonnée, Rouletabille l'avait trouvé. Le général
+mourait littéralement de faim et ses officiers d'ordonnance étaient en
+train de gratter de leurs ongles la terre d'un maigre jardin, afin d'en
+extraire des racines de maïs qu'on faisait délayer et bouillir dans un peu
+de farine. C'est tout ce qu'avait à manger le commandant en chef d'une
+armée de 175.000 hommes!
+
+Rouletabille avait donné à Abdullah pacha quelques boîtes de conserves
+qu'il avait emportées avec lui, et pendant trois jours, c'est lui, le
+reporter, qui avait nourri le général en chef.
+
+--Oui, mais vous étiez au premier poste pour apprendre les nouvelles! lui
+fit remarquer le premier secrétaire.
+
+--Ne croyez pas cela, répondit Rouletabille. Ce pauvre général était
+toujours le dernier à apprendre quelque chose... Il n'avait ni télégraphe,
+ni téléphone de campagne, ni aéroplane, ni rien... Les routes étaient si
+mauvaises qu'il ne pouvait même pas avoir d'estafettes. C'est moi qui, au
+prix de mille difficultés, lui ai appris la déroute de ses troupes autour
+de Turkbey!
+
+--Enfin nous assistons à la ruine de la Turquie, dit un confrère.
+
+--Oh! la ruine? C'est bientôt dit!... Si on voulait défendre Tchataldja...
+fit Rouletabille.
+
+--Dans tous les cas, nous allons assister à une révolution, repartit le
+journaliste.
+
+--Le bruit court qu'Abdul-Hamid a des chances de remonter sur le trône,
+avança un autre.
+
+L'ambassadeur s'approcha de Rouletabille et lui dit:
+
+--Mes compliments. Je viens de recevoir un télégramme où il est question
+de vos intéressantes correspondances.
+
+Rouletabille rougit de plaisir.
+
+--Mais comment les expédiez-vous? s'il n'est pas indiscret de vous poser
+une pareille question, demanda un correspondant.
+
+--Nullement. J'ai à mon service un Transylvain, un nommé Tondor, garçon
+fort débrouillard, qui me les porte en Roumanie... J'évite ainsi bien des
+retards et bien des ennuis.
+
+A ce moment, La Candeur entra, se prit le pied dans un tapis et faillit
+tomber en voulant baiser galamment la main de l'ambassadrice, ainsi qu'il
+avait vu faire à Rouletabille; il se raccrocha heureusement à celle de
+l'ambassadeur, puis s'approcha, tout rouge de sa maladresse, de son
+reporter en chef et lui tendit un pli.
+
+--Tondor est revenu?
+
+--Oui!...
+
+--Vous permettez, messieurs? Des nouvelles de Paris.
+
+C'était une lettre de son directeur.
+
+Rouletabille lut avec une joie qu'il dissimula les compliments dont elle
+était pleine. _L'Époque_ avait triomphé avec cette histoire de Marko Le
+Valaque... et tous les lecteurs de _la Nouvelle Presse_ qui s'étaient
+intéressés aux premiers articles de cet étrange correspondant étaient
+allés chercher la suite dans la feuille rivale, sous la signature de
+Rouletabille. Enfin on avait connu la vérité sur la prise de Kirk-Kilissé,
+et le directeur de _l'Époque_ écrivait au reporter: «Continuez, mon ami,
+et ne bluffez jamais! Il faut laisser cela aux journalistes d'occasion et
+à Marko Le Valaque!»
+
+--Eh bien, qu'est-ce qu'on dit à Paris? demanda le drogman.
+
+--On dit que les Bulgares seront ici avant huit jours et qu'ils
+célébreront dimanche prochain la messe à Sainte-Sophie.
+
+--Voilà l'ouvrage des Jeunes-Turcs! fit quelqu'un.
+
+--Et des Allemands! ajouta un autre.
+
+--Messieurs, vous savez que l'on attend incessamment Abdul-Hamid!... dit
+un lieutenant de vaisseau en se rapprochant. Nous avons reçu à bord du
+_Léon-Gambetta_ un télégramme sans fil nous apprenant que l'ex-sultan et
+son harem avaient été embarqués à Salonique sur le stationnaire allemand
+_Loreleï_... et le _Loreleï_ a mis le cap aussitôt sur les Dardanelles.
+
+Rouletabille prit à part La Candeur:
+
+--Vladimir est à son poste?
+
+--Je viens de le voir... Rien de nouveau...
+
+Un journaliste dit:
+
+--Le gouvernement s'y est pris juste à temps.
+
+Vous savez que pour rien au monde il ne voulait revoir Abdul-Hamid dans le
+Bosphore... mais on lui a dénoncé une conspiration qui était près
+d'éclater à Salonique... C'est alors seulement qu'il a donné des
+ordres...
+
+--On a arrêté les conjurés? demanda un secrétaire.
+
+--Encore une petite séance de pendaison pour nous distraire... fit un
+jeune attaché encore imberbe.
+
+--L'horreur! exprima l'ambassadrice.
+
+La Candeur, très pâle, regardait Rouletabille qui, rose et enjoué, ne
+semblait nullement gêné par le remords...
+
+Mais l'officier de marine dit:
+
+--Rassurez-vous, madame, les gibets chômeront pour cette fois... Le
+gouvernement a trouvé, en effet, les preuves de la conspiration chez les
+conspirateurs, mais les conspirateurs eux-mêmes étaient partis!...
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Absolument, je sais qu'ils ont pu gagner par mer Trébizonde, d'où ils
+ont repris un bateau pour Odessa. Par un hasard miraculeux, en même temps
+qu'on les dénonçait, ils étaient avertis, eux, qu'ils étaient dénoncés!
+
+La Candeur respira bruyamment. Rouletabille souriait.
+
+--Je suis sûr, fit le drogman, qu'Abdul-Hamid ne doit guère tenir à
+remonter en ce moment sur le trône, s'il sait ce qui se passe.
+
+--Oui, mais il ne le sait pas!
+
+--Eh bien, il en ferait une tête, si, redevenu sultan, on lui apprenait
+qu'il va peut-être perdre Constantinople et Yildiz-Kiosk...
+
+--Et la chambre du trésor, ajouta en riant le drogman.
+
+--Ah! oui, la fameuse chambre du trésor, reprirent en choeur tous ceux qui
+étaient là.
+
+--Enfin a-t-elle véritablement existé? demanda l'ambassadrice.
+
+--Elle existe! répondit le drogman... Pour cela, il n'y a pas de doute...
+Et il n'y a pas que moi qui y croie!
+
+--Qui donc encore?
+
+--Eh bien, le gouvernement actuel, qui a fait tout son possible pour la
+découvrir et qui n'y a point réussi encore!...
+
+--Pas possible!
+
+--Enfin, vous savez si les Jeunes-Turcs, dès le lendemain de la révolution,
+ont fait tout bouleverser à Yildiz-Kiosk...
+
+--Oui, et on n'a rien trouvé!...
+
+--On n'a rien trouvé... on n'a rien trouvé... Ce n'est pas fini... On a
+tout de même appris quelque chose, je le sais par Zekki bey, le secrétaire
+de l'intérieur qui n'y croyait sûrement pas, lui, à la chambre du trésor!
+
+--Et qu'est-ce qu'on a appris? demanda Rouletabille, que cette
+conversation semblait intéresser au plus haut point.
+
+--On a appris, grâce à l'espionnage auquel on s'est livré autour d'une
+ancienne cadine d'Yildiz-Kiosk...
+
+--Je parie qu'il s'agit de Canendé hanoum, fit le jeune attaché... Ah! on
+lui en fait raconter à celle-là!... On lui fait dire tant de bêtises sur
+l'ancienne cour du sultan déchu qu'elle ne veut plus sortir de chez elle
+et qu'elle a décidé, paraît-il, de fermer sa porte à toutes ses amies...
+
+--Il s'agit en effet de Canendé hanoum... On lui fait dire beaucoup de
+choses parce que l'on n'ignore pas qu'elle est très renseignée. Elle a eu
+l'esprit de savoir vieillir et de rester jusqu'au bout dans les bonnes
+grâces d'Abdul-Hamid, qui se confiait volontiers à elle. Enfin je vous
+raconte ce que l'on m'a dit. Canendé hanoum est sûre qu'il y a une chambre
+du trésor!
+
+--Est-ce qu'elle l'a vue?
+
+--Non, elle ne l'a pas vue!
+
+--Ah! bien, c'est toujours la même chose...
+
+--Mais elle aurait vu souvent le sultan qui s'y rendait... et pour s'y
+rendre, il devait toujours passer par le couloir de Durdané et c'était
+encore par là qu'il repassait quand il en revenait...
+
+--Et alors? demanda, curieuse, l'ambassadrice.
+
+--Et alors on a cherché tout autour de ce couloir et l'on n'a rien
+trouvé... voilà pourquoi Zekki bey est resté si sceptique.
+
+--Où aboutissait-il, ce couloir? demanda le premier secrétaire.
+
+--A un kiosque fermé, aménagé en jardin d'hiver et que l'on a mis sens
+dessus dessous... on n'a rien trouvé, mais on cherche encore...
+
+--Moi, dit l'officier de marine, on m'a raconté autre chose... un jour que
+je glissais en caïque sur les eaux du Bosphore, non loin des ruines de
+Tchéragan, mon attention fut attirée par une sorte de ponton amené à côté
+de la station des bateaux à vapeur... Sur ce ponton il y avait une cabane
+d'où sortaient des scaphandriers... je demandai à quel travail ces hommes
+se livraient et l'un des caïdgis me dit que c'était le gouvernement qui
+faisait procéder à une étude du terrain sous-marin pour l'édification
+d'une «échelle» destinée à servir de station modèle pour le service des
+bateaux à vapeur. Comme la chose se passait juste en face du jardin du
+sultan et que l'on parlait beaucoup à ce moment de la fameuse «chambre du
+trésor», je dis en riant:
+
+«--Ils cherchent peut-être la chambre du trésor au fond du Bosphore!...
+J'avais lancé cela comme une boutade et je n'y attachais pas d'importance
+quand Mohammed Mahmoud effendi avec qui je faisais, ce jour-là, ma
+promenade fit: «Eh! eh!» et se mit à regarder attentivement ce qui se
+passait sur le ponton. Il avait même prié les caïdgis de s'arrêter, mais
+aussitôt un caïque vint vers nous, dans lequel se trouvait un commissaire
+qui nous pria de nous éloigner. Alors Mohammed Mahmoud effendi me
+dit:
+
+«--Tiens! tiens! voilà qui est bizarre!... est-ce que Canendé hanoum
+aurait dit vrai?
+
+«--Qu'est-ce qu'elle a encore dit, Canendé hanoum? lui demandai-je.
+
+«--Elle aurait dit que si l'on voulait trouver la chambre du trésor, il
+fallait la chercher par le Bosphore, parce que le sultan ne lui avait
+point caché qu'il ne craignait rien pour cette chambre, attendu qu'il
+pourrait la noyer d'un seul coup; d'où Canendé hanoum tirait cette
+conclusion, qu'elle communiquait avec le Bosphore.»
+
+--En voilà une histoire pour quatre scaphandriers! dit Rouletabille.
+
+--Vous les avez comptés? demanda en souriant l'officier.
+
+Rouletabille rougit.
+
+--Mon Dieu, oui!... Je les ai vus comme tout le monde... ça m'amuse
+toujours de regarder des scaphandriers descendre dans l'eau... je vous
+avouerai même que j'aurais bien donné quelques piastres pour être à la
+place de l'un d'eux...
+
+--Ah! ah! vous aussi, vous voudriez découvrir la chambre du trésor?
+
+--Moi! nullement!... mais je pense que ce doit être une chose bien
+curieuse que de fouler le sol sous-marin du Bosphore... Que de souvenirs
+on doit y heurter à chaque pas!... Songez donc aux peuples innombrables
+qui, depuis le commencement de l'histoire ont passé et repassé ce détroit
+et ce qu'ils ont dû y laisser tomber au passage!
+
+--Oui, déclara d'un air entendu La Candeur, quelle boîte aux ordures!
+
+--Quelle tombe plutôt... rectifia le drogman. Ça doit être plein de
+cadavres là-dedans!... mais ces scaphandriers ne doivent pas voir
+grand'chose...
+
+--C'est ce qui vous trompe... fit le lieutenant de vaisseau. Je les ai
+assez vus pour vous dire qu'ils sont parfaitement équipés et qu'ils
+jouissent du dernier confort moderne, si j'ose m'exprimer ainsi. Avec cela
+ils peuvent se mouvoir comme ils veulent sans être retenus, comme jadis,
+par ces fils et ces tuyaux de caoutchouc qui en faisaient des
+prisonniers...
+
+--Mais alors! capitaine, comment font-ils pour respirer? demanda le
+premier secrétaire.
+
+--Ils respirent grâce à un réservoir en tôle épaisse dans lequel on a
+emmagasiné l'air sous une pression très forte. Ce réservoir est fixé sur
+le dos par le moyen de bretelles. Dans ce réservoir, l'air maintenu par un
+mécanisme à soufflet ne peut s'échapper qu'à sa tension normale. Deux
+tuyaux, l'un inspirateur, l'autre expirateur, partent du réservoir et
+aboutissent à une sphère de cuivre garnie de grosses lentilles de verre
+qui est vissée sur le col du scaphandrier... Celui-ci porte en outre à sa
+ceinture un petit appareil d'éclairage électrique qui est des plus simples
+et des plus commodes et qui donne, dans l'eau, une lumière blanchâtre très
+suffisante pour y voir à une quinzaine de mètres.
+
+--Ah! ce doit être merveilleux! exprima Rouletabille d'un air à la fois
+enthousiaste et candide.
+
+--Ce doit être épouvantable! fit le jeune attaché. Qu'est-ce qu'on doit
+voir là-dessous, quand on songe à tous les malheureux et à toutes les
+malheureuses que les sultans ont fait jeter au Bosphore, une pierre au
+pied, au fond d'un sac de cuir!
+
+--Voulez-vous bien vous taire!
+
+--Bah! c'est de l'histoire... Maintenant, les sacs doivent être pourris et
+il ne reste plus que les corps, les squelettes qui doivent flotter entre
+deux eaux, retenus par les pieds... quelle armée de spectres
+sous-marins...Ma foi! non, je ne tenterais pas le voyage... ça ne doit pas
+être assez gai!...
+
+A ce moment, un nouveau personnage fit son entrée. Tous s'exclamèrent:
+
+--Kermorec! Mais on vous croyait à Salonique!...
+
+--J'en arrive, et comment!... Avec Abdul-Hamid!...
+
+--Hein?...
+
+--Ma foi je n'ai pas trouvé d'autre moyen pour venir vous rejoindre que de
+prendre passage sur le _Loreleï_, le stationnaire allemand qui vous ramène
+Abdul-Hamid!...
+
+--Abdul-Hamid est à Constantinople! s'écria Rouletabille. Madame, monsieur
+l'ambassadeur, excusez-moi: la nécessité du reportage... une dépêche à
+envoyer...
+
+XIX
+
+LE «LORELEI»
+
+Une minute plus tard, il était dans la rue avec La Candeur. Et tous deux
+se mirent à courir du côté du grand pont, qu'ils traversèrent. La Corne
+d'Or passée, ils se glissèrent à travers les rues de Stamboul, mais ils
+étaient arrêtés à chaque instant par des flots d'émigrants. La circulation
+devenait impossible. Il y avait des théories de chariots traînés par des
+boeufs, dans lesquels, au milieu de leurs coffres et de leurs hardes,
+couchaient des femmes et des enfants. Tous ces malheureux, fuyant le fléau,
+avaient quitté leurs villages et s'étaient rabattus sur Constantinople.
+Ils couchaient en plein air, dans les rues, sur les places, au milieu des
+mosquées. Rouletabille et La Candeur arrivèrent cependant à la pointe du
+Seraï, non loin de la ligne de chemin de fer, et là, pénétrèrent dans une
+bicoque, au seuil de laquelle les attendait Tondor.
+
+--Vladimir? demanda Rouletabille.
+
+--Parti, répondit Tondor... parti dans son caïque aussitôt que le
+stationnaire allemand a été en vue... Il l'a suivi... Il vous donne
+rendez-vous à l'échelle de Dolma-Bagtché...
+
+--Bien! fit Rouletabille, visiblement satisfait; et après un coup d'oeil
+sur la vie nocturne du Bosphore, où s'allumaient les feux réglementaires
+du stationnaire, cependant que glissaient les lumières des caïques allant
+et venant de la côte d'Asie à celle d'Europe, il dit à La Candeur et à
+Tondor de le suivre et tous trois reprirent le chemin de Galata.
+
+Rouletabille était tout pensif, il ne prêtait aucune attention à ce qui se
+passait autour de lui. En remontant la rue de Péra, il ne s'offusqua même
+point du flonflon des orchestres, de la gaieté des terrasses de cafés, des
+lumières aux portes des théâtres et des beuglants, des boutiques
+illuminées et de tout le mouvement indifférent et joyeux des habitants de
+cette ville cosmopolite, capitale d'un empire qui venait cependant d'être
+frappé au coeur. Il ne pensait qu'à une chose, ne se répétait qu'une
+chose: «Est-ce qu'Ivana serait déjà la proie d'Abdul-Hamid?» Il ne le
+croyait pas; il pensait avoir agi à temps en prenant la responsabilité de
+dénoncer la conspiration et il espérait bien qu'Abdul-Hamid avait dû
+quitter Salonique avant d'avoir été rejoint par Kasbeck et Ivana.
+
+Cependant La Candeur avait soif et aurait voulu s'arrêter dans une
+brasserie, mais Rouletabille le bouscula d'importance et, au coin de la
+caserne d'artillerie, lui fit rapidement prendre le chemin qui conduisait
+à Dolma-Bagtché. Quand ils arrivèrent à l'échelle ils s'entendirent héler
+du fond d'un caïque. C'était Vladimir.
+
+--Eh bien? demanda Rouletabille en sautant dans le caïque.
+
+Vladimir désigna la grande ombre d'un vaisseau en rade.
+
+--Le _Loreleï_, fit-il.
+
+--Alors, y a-t-il...
+
+Il était haletant, ne cachant pas son angoisse.
+
+--Oui, dit Vladimir, je l'ai vu...
+
+--Tu as vu Kasbeck? reprit Rouletabille d'une voix rauque.
+
+--Oui, il est descendu du _Loreleï_...
+
+--Tout seul?...
+
+--Tout seul...
+
+--Mon Dieu! gémit le reporter, et il se prit la tête dans ses mains.
+
+Pour lui, c'était le pire, la catastrophe... et pour elle... «La pauvre
+enfant!... La pauvre enfant!...» D'abord il ne sut dire que cela et il
+pleura. Il n'y avait plus aucun doute à avoir: Kasbeck était arrivé à
+temps à Salonique pour «apporter» Ivana à Abdul Hamid... et, après avoir
+fait ce beau cadeau au sultan détrôné, il était redescendu tout seul du
+_Loreleï_, abandonnant Ivana aux fantaisies de son maître.
+
+Autour de Rouletabille, Vladimir, La Candeur, Tondor se taisaient.
+
+Enfin Rouletabille releva la tête.
+
+--Où est Kasbeck? demanda-t-il.
+
+Vladimir montra à nouveau le stationnaire allemand.
+
+--Mais tu m'as dit que tu l'avais vu descendre.
+
+--Oui, tout seul, dans un caïque mais il est revenu à bord.
+
+--Ah!... t'a-t-il vu, lui?
+
+--Non!
+
+--Enfin, as-tu appris quelque chose?
+
+--Ce que tout le monde sait: que l'on va débarquer dans quelques heures
+Abdul-Hamid et sa suite et l'enfermer avec son harem au palais de
+Beylerbey sur la côte d'Asie. Abdul-Hamid a avec lui onze femmes.
+
+--C'est bien cela! c'est bien cela!... Il n'en avait que dix... Nous
+connaissons la onzième!
+
+--Onze femmes, deux eunuques et son dernier nouveau-né.
+
+--Ah! il faut voir Kasbeck!... Il faut que je parle à Kasbeck, déclara
+Rouletabille avec une nouvelle énergie.
+
+--Un quart d'heure plus tôt, vous l'auriez vu descendre à cette échelle.
+
+--Qu'est-il venu faire à Péra?... Tu l'as suivi?...
+
+--Vous pensez!... Il s'est dirigé, sitôt à terre, vers la place de
+Top-Hané. Avant d'y arriver il s'est arrêté dans une petite rue et a
+pénétré dans une vieille maison plus fermée qu'une forteresse... Il est
+resté là cinq minutes au plus... Et puis il est revenu et a donné l'ordre
+à ses caïdgis de le reconduire au _Loreleï!_...
+
+--Tu retrouverais cette maison où il est allé?
+
+--Certes!... Et puis elle est habitée par une personnalité bien connue...
+J'ai eu le temps de me renseigner.
+
+--Par qui?... Parle!
+
+--Par Canendé hanoum...
+
+--Par Canendé hanoum... Merci! fit Rouletabille en serrant la main de
+Vladimir; tout n'est peut-être pas perdu! Dans tous les cas il faut agir
+comme si nous pouvions encore la sauver!... Et même en dépit du sort qui a
+pu être réservé à la malheureuse, il faut l'arracher de là... N'est-ce pas,
+mes amis?... Voulez-vous tenter avec moi un dernier effort?
+
+--Rouletabille, firent-ils tous deux, nous te sommes dévoués à la vie, à
+la mort.
+
+--Ah! nous la sauverons!... nous la sauverons!... Peut-être que cette nuit
+il n'est pas encore trop tard!... Et moi je veux réussir cette nuit!...
+
+--Tout de même, tu ne vas pas passer la nuit encore à Yildiz-Kiosk?
+protesta La Candeur.
+
+--La dernière, La Candeur... Et cette nuit je te jure bien que nous
+réussirons!...
+
+La Candeur secoua la tête.
+
+--Tu sais bien que nous avons tout vu, tout visité, tout, tout!... A quoi
+bon?... Il n'y a pas plus de trésor à Yildiz-Kiosk que dans ma poche!...
+Si tu veux tenter quelque chose, on ferait mieux de risquer carrément un
+coup du côté du _Loreleï_ ou du palais de Beylerbey!
+
+--Ce serait insensé! répondit Rouletabille. Tu penses si les troupes vont
+manquer autour d'Abdul-Hamid et s'il va être gardé lui et son harem!...
+Enlever une femme au moment du débarquement? Nous nous ferions sauter
+dessus par tous les caïdgis en rade... De la folie!... Oui, oui,
+retournons à Yildiz-Kiosk! Je te dis que je vais réussir cette nuit!...Que
+j'aie, cette nuit, les trésors d'Abdul-Hamid et nous verrons bien s'il ne
+nous rendra pas Ivana!
+
+Vladimir hocha la tête à son tour:
+
+--Moi, je pense comme La Candeur!... Nous avons tout vu, là-bas, tout
+touché!...
+
+--Ah! bien, c'est ce qui vous trompe! dit Rouletabille, nous n'avons pas
+tout touché!...
+
+Et le reporter sauta sur la dernière marche de l'échelle. La Candeur
+descendit à son tour et Vladimir s'apprêtait à le suivre.
+
+--Non, dit Rouletabille, vous, Vladimir, restez ici... Ou plutôt non, vous
+allez vous rendre devant la maison de Canendé hanoum... Surveillez-la,
+Kasbeck y retournera certainement et il n'est pas sûr qu'il revienne par
+cette échelle, par conséquent il est bien inutile de l'attendre ici...
+Pistez-le, ne le quittez plus...
+
+Ayant dit, Rouletabille entraîna La Candeur dans le dédale des ruelles
+obscures qui montaient vers Yildiz-Kiosk. Cependant La Candeur fut étonné
+de le voir bientôt obliquer sur la droite et rejoindre la rive près des
+ruines de Tcheragan; ce coin était désert et ténébreux.
+
+La Candeur se laissa guider jusqu'à l'eau qui vint clapoter à ses pieds.
+
+Il se demandait où Rouletabille voulait en venir, mais dans l'ombre il vit
+que celui-ci se penchait sur une petite barque amarrée à un pieu et
+l'attirait à lui. Il y fit monter La Candeur et prit les rames après avoir
+détaché l'amarre.
+
+XX
+
+LE BOSPHORE, LA NUIT...
+
+Silencieusement, ils passèrent devant les ruines, les jardins d'Yildiz, et
+longeant le rivage, ils glissèrent vers Orta-Keuï.
+
+Avant d'arriver à la station des bateaux à vapeur, ils s'arrêtèrent dans
+la nuit opaque d'un pilotis soutenant d'antiques masures qui semblaient
+abandonnées.
+
+Là, ils attendirent.
+
+Le Bosphore se faisait de plus en plus silencieux et désert. Tout
+mouvement cesse de bonne heure sur ces eaux tranquilles; les lumières des
+navires étaient maintenant immobiles comme des étoiles; le vent glacé de
+la mer Noire, dans le silence de toutes choses, faisait entendre son
+lugubre ululement.
+
+En suivant la direction du regard de Rouletabille, La Candeur vit qu'il
+fixait avec obstination une sorte de ponton qui flottait à une
+demi-encablure de là, retenu par des amarres et des ancres. Un quart
+d'heure se passa ainsi.
+
+--Tu n'as rien entendu? demanda Rouletabille à l'oreille de La Candeur.
+
+L'autre répondit par un signe de tête négatif.
+
+--C'est drôle! il m'avait semblé percevoir un bruit qui venait du ponton.
+
+--Je n'ai rien entendu, dit La Candeur.
+
+--Eh bien! allons!
+
+Et Rouletabille reprit ses rames.
+
+Il s'approcha du ponton avec mille précautions en évitant le clapotis qui
+eût pu les trahir. Mais le ponton paraissait tout à fait désert.
+
+Ils abordèrent, amarrèrent la barque et grimpèrent. Aussitôt sur le ponton,
+La Candeur imita Rouletabille qui s'avançait à quatre pattes. Ce ponton
+était surmonté d'une cabane qu'ils abordèrent par derrière, du côté opposé
+à la porte; mais ils arrivèrent ainsi à une fenêtre qui, au grand
+étonnement de Rouletabille, était entr'ouverte.
+
+La lune à ce moment se montra et les deux jeunes gens s'aplatirent d'un
+même mouvement sur le pont... Enfin Rouletabille parvint à la fenêtre et,
+se soulevant doucement, regarda dans la cabane.
+
+Aussitôt il s'affala presque dans les bras de La Candeur, en poussant un
+soupir; effrayé, La Candeur leva la tête à son tour et jeta un regard.
+
+--Oh!... fit-il. Gaulow!...
+
+--C'est lui, n'est-ce pas? demanda Rouletabille.
+
+--Oh! il n'y a pas d'erreur...
+
+Rouletabille se rappela alors la conversation qu'il avait surprise entre
+Gaulow et Kasbeck à la Karakoulé: Kasbeck voulait faire avouer à Gaulow
+qu'il était allé chercher «la chambre du Trésor» du côté des ruines de
+Tcheragan... et Gaulow avait nié [Voir _Le Château Noir._]... Rouletabille
+avait maintenant la preuve que non seulement Kasbeck avait dit vrai, mais
+que Gaulow cherchait encore...
+
+Quant à La Candeur, tout ce qu'on avait raconté à l'ambassade sur les
+scaphandriers lui revenait à la mémoire, car ils étaient là sur le bateau
+même des scaphandriers... et ils venaient de surprendre Gaulow dans l'une
+des deux chambres de la cabane en train de passer le lourd uniforme de ces
+ouvriers sous-marins!
+
+Ils rampèrent le long de la bicoque et là attendirent encore...
+
+Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrait et à pas lents, pesant
+comme une statue de pierre, un homme s'avançait prudemment dans l'ombre de
+la cabane, soulevant avec difficulté des semelles qui semblaient retenues
+au ponton.
+
+Il se dirigea vers une échelle qui était appliquée contre le ponton et qui
+s'enfonçait dans le Bosphore.
+
+L'homme pénétra dans l'eau, emportant avec lui une sorte de pioche qu'il
+avait attachée à sa ceinture. D'échelon en échelon, il s'enfonçait...
+Bientôt on ne vit plus que son tronc, bientôt on ne vit plus que l'énorme
+boule de cuivre qui lui enfermait la tête, et la tête enfin disparut...
+
+Rouletabille avait retenu La Candeur qui avait voulu se précipiter sur le
+monstre; quand le léger bouillonnement qui s'était produit à l'entrée de
+l'homme dans l'eau se fut apaisé et que le liquide eut retrouvé son
+immobilité, Rouletabille s'en fut jusqu'à l'échelle, et là, appuya son
+oreille contre l'un des montants. Il attendit ainsi cinq minutes.
+
+--Pourquoi n'as-tu pas voulu?... demanda La Candeur d'une voix sourde.
+
+--Parce qu'une lutte pourrait attirer l'attention et que nous n'avons
+jamais eu tant besoin de silence... fit Rouletabille. Et puis, tu sais, il
+pouvait se défendre avec sa pioche.
+
+Ce disant, il dénouait les cordes qui retenaient l'échelle au ponton, et
+quand l'échelle fut libre, aidé de La Candeur, il la tira à lui. Sitôt
+qu'ils la sentirent flottante, ils l'abandonnèrent et elle s'en alla,
+suivant le courant...
+
+--Tu as raison, fit La Candeur. Ça vaut mieux. Eh bien, il va en faire une
+tête dans l'eau en ne retrouvant plus son échelle!... Encore un dont on
+n'entendra plus parler!
+
+--Et maintenant, vite à la besogne! commanda Rouletabille.
+
+--Qu'est-ce qu'il faut faire?
+
+--Suis-moi...
+
+Ils entrèrent tous deux dans la cabane, dont ils n'eurent qu'à pousser la
+porte. Là, ils pénétrèrent dans une première chambre encombrée de pompes,
+de tuyaux, de cordes, d'une machine et de réservoirs à air comprimé, tels
+que l'officier de marine les avait décrits à l'ambassade de
+France.
+
+Dans la seconde chambre, il y avait des costumes de scaphandriers, des
+sphères de cuivre, des petites lanternes électriques, tout l'appareil
+nécessaire aux recherches que le gouvernement faisait faire sous le
+Bosphore. On enfermait tout cela la nuit, dans cette cabane, après les
+travaux du jour.
+
+Rouletabille eut vite fait de se rendre compte que certains des réservoirs
+étaient encore pleins d'air, prêts à fonctionner. Et il passa à La Candeur
+deux de ces réservoirs et quatre semelles de plomb. Il se chargea lui-même
+de deux casques et de deux costumes, s'empara de deux pics; puis les
+reporters regagnèrent la barque.
+
+--Où que tu nous mènes avec ça? demandait La Candeur. En voilà encore une
+histoire!
+
+--Attends, viens vite.
+
+--C'est-il qu'on va descendre dans le Bosphore, nous aussi?
+
+--Penses-tu?... Voilà beau temps que les autres cherchent dans le
+Bosphore: le gouvernement le jour, et Gaulow la nuit... Ça ne leur a pas
+réussi plus à l'un qu'à l'autre... comme tu vois! C'est grand le
+Bosphore!... Et maintenant, tais-toi! plus un mot!...
+
+--Alors si c'est pas pour descendre dans le Bosphore, c'est comme souvenir
+que tu emportes ces trucs-là?
+
+--Je te dis de te taire...
+
+Ils abordaient la rive d'Orta-Keuï: ils débarquèrent et se glissèrent,
+chargés de leurs curieux fardeaux, dans les jardins de l'ancien sultan.
+Ils ne risquaient de rencontrer personne dans ce quartier désert ni dans
+les jardins abandonnés à cette heure de la nuit.
+
+Ils y pénétrèrent en sautant par-dessus un mur, sans hésitation, bien
+qu'il fît très noir, la lune ayant disparu à nouveau sous les nuages
+accourus du Nord vers la Marmara.
+
+Les deux jeunes gens semblaient connaître parfaitement le chemin et sans
+doute l'avaient-ils beaucoup fréquenté les nuits précédentes.
+
+La route qu'ils avaient à faire à travers les jardins était longue, mais
+ils ne s'attardaient pas à rêver en ces lieux historiques, qui virent tant
+de choses... tant d'horribles choses...
+
+Les palais et les jardins d'Yildiz-Kiosk occupent les sommets et les
+pentes des collines de Bechick-Tach et d'Orta-Keuï, ainsi que les vallées
+intermédiaires. Tout cela est immense. C'est là que, prisonnier volontaire,
+Abdul-Hamid a vécu trente-deux ans, entouré d'un peuple de courtisans,
+d'espions, de parasites. C'est d'Yildiz, racontait-on, que, chaque nuit,
+partaient des condamnés à la mort, à l'exil, à la déportation.
+
+C'est là que furent organisées et prescrites les épouvantables vêpres
+arméniennes... c'est là enfin, à Yildiz, qu'Abdul-Hamid signa, le 26 avril
+1908, sa déchéance et qu'il dut abandonner, en pleurant comme un enfant,
+des trésors qui n'ont point tous été retrouvés... et que l'on cherche
+encore...
+
+Après avoir franchi le mur très élevé du jardin intérieur, en s'aidant des
+déprédations qu'ils connaissaient comme s'ils les avaient faites eux-mêmes,
+Rouletabille et La Candeur trouvèrent la fameuse «rivière artificielle»,
+dont la création avait coûté des sommes fabuleuses et sur laquelle
+Abdul-Hamid aimait à se promener en canot automobile en compagnie de ses
+sultanes favorites. Que de fantômes à évoquer sur ces rives jadis saintes,
+maintenant profanées, même par le giaour!
+
+Mais nos jeunes gens n'étaient pas venus là pour ressusciter les morts! Il
+s'agissait de sauver une vivante et ils venaient chercher sa rançon!
+
+XXI
+
+OÙ LA CANDEUR REGRETTE AMÈREMENT D'AVOIR UNE GROSSE TÊTE
+
+Non loin de la rivière artificielle se trouvait un corps de bâtiments
+communiquant mystérieusement autrefois avec le haremlik par un long
+souterrain. Il y avait là deux kiosques reliés entre eux par un couloir
+appelé le «couloir de Durdané».
+
+Dans l'un d'eux, Abdul-Hamid aimait à se tenir, car de cet endroit, qui
+était assez élevé, il pouvait à l'aide d'un jeu très complet de
+longues-vues et de télescopes découvrir dans ses détails Stamboul et aussi
+la côte d'Asie et surprendre parfois les allées et venues de ses officiers
+qu'il aimait à mystifier; l'autre kiosque était aménagé en jardin d'hiver.
+
+Rouletabille et La Candeur entrèrent par un vasistas dans le couloir de
+Durdané; quand ils furent dans ce long boyau noir, ils se dirigèrent à
+tâtons vers le jardin d'hiver. Là, l'ombre était moins épaisse, le peu de
+lumière qui flottait dans la nuit extérieure entrait dans cette vaste
+pièce par des fenêtres en ogive qui s'ouvraient très haut dans les murs et
+par de grandes baies qui avaient été pratiquées dans le toit... Des arbres,
+des essences les plus rares, tendaient vers les jeunes gens les fantômes
+menaçants de leurs bras rudes. Mais ni Rouletabille ni La Candeur ne
+semblaient impressionnés.
+
+Rouletabille avait conduit La Candeur jusqu'au bord d'une vaste pièce
+d'eau sur laquelle flottaient des nénuphars.
+
+--Écoute, mon petit, fit La Candeur, nous n'allons pas recommencer?
+
+Ah! ils avaient l'air de les connaître le couloir de Durdané et les
+méandres du jardin d'hiver!... Ils en avaient visité tous les coins, palpé
+tous les arbres, compté toutes les fleurs, tâté toute la terre.
+
+--Il n'y a pas un coin que nous n'ayons touché!
+
+--Si, il y a une chose que nous n'avons pas touchée!
+
+--Laquelle?
+
+Rouletabille montra dans l'ombre un reflet.
+
+--Mais quoi?...
+
+--Ça!...
+
+--L'eau!...
+
+--Oui, l'eau!... et si le couloir de Durdané conduit à la chambre du
+trésor, il y conduit par l'eau!... car, en effet, nous avons tout vu, tout
+visité... excepté la pièce d'eau!...
+
+--Ah! je comprends! fit La Candeur...
+
+--Vois-tu, si Canendé hanoum a dit vrai, nous sommes encore bons! dit
+Rouletabille... Mais «habillons-nous»!
+
+--Nous allons descendre dans la pièce d'eau?
+
+--Pourquoi penses-tu que je t'ai fait apporter ces scaphandres?
+
+--Et tu crois que chaque fois qu'Abdul-Hamid voulait visiter ses trésors,
+il se déguisait en scaphandrier?
+
+--Idiot!...
+
+--Bien aimable!...
+
+--Encore une fois, si le couloir du Durdané conduit à la chambre du trésor,
+la porte de cette chambre, puisque nous ne l'avons pas trouvée ailleurs,
+doit-être là!... Et alors je vois très bien Abdul-Hamid, qui est l'esprit
+le plus soupçonneux de son temps, imaginant cette porte au fond de la
+pièce d'eau. Bien entendu que, du moment où il établissait cette porte au
+fond d'une piscine, c'était avec la facilité de pouvoir vider la pièce
+d'eau et la remplir à volonté. Comment? par quel système secret?... je
+n'en sais rien!... Si la chose a été faite, elle a dû l'être en même temps
+que la rivière artificielle dans laquelle la pièce d'eau peut se déverser.
+
+--Mais toi, tu ne connais pas le système? fit La Candeur.
+
+--Non! et je ne m'attarderai pas à le chercher!... Je descends dans l'eau,
+moi! j'ai un scaphandre, moi!
+
+--Et moi aussi!
+
+--Eh bien! faisons vite... Tiens! attache-moi le réservoir d'air sur le
+dos avec les bretelles, solidement hein?
+
+--Et si tu trouves une porte? interrogea La Candeur en fixant le réservoir
+sur le dos de Rouletabille, qu'est-ce que tu feras dans l'eau?
+
+--Eh bien! je tâcherai de l'ouvrir!...
+
+--Ça ne sera peut-être pas très commode.
+
+--On verra! Trouvons d'abord la porte! Si je te disais que j'espère
+beaucoup de notre expédition!... Le système de la rivière artificielle, de
+la pièce d'eau du jardin d'hiver et de la communication de la chambre du
+trésor avec le Bosphore, tout cela a dû être fait d'un coup!... S'il a
+noyé ses trésors, soit avec de l'eau de la rivière artificielle, soit avec
+de l'eau du Bosphore, la porte n'est peut-être pas fermée dans le fond.
+Tout cela peut ou doit communiquer ensemble. Est-ce qu'on sait?... Ce
+kiosque, cette rivière et les travaux souterrains avoisinant le Bosphore
+ont été exécutés d'une façon des plus audacieuses et on raconte sous le
+manteau que tous les architectes de cet ouvrage-là, les entrepreneurs, les
+maçons et leurs familles ont été pendus ou ont disparu pour toujours!...
+Eh bien! es-tu prêt?
+
+--Nom d'un chien! fit La Candeur, ma tête n'entre pas dans le casque!
+
+C'était vrai, la tête du géant, énorme, n'entrait pas dans le cercle que
+l'on vissait aux épaules du vêtement imperméable.
+
+--C'est bien, fit Rouletabille, je descendrai tout seul.
+
+La Candeur sursauta, pleura, geignit, maudit le pays, se tordit les bras,
+mais il dut finir d'équiper Rouletabille qui s'impatientait, ayant hâte de
+savoir si son hypothèse allait se réaliser.
+
+Enfin Rouletabille fit jouer le soufflet à air...
+
+Il respirait très bien dans son casque: il fit jaillir l'étincelle
+électrique de sa petite lanterne.
+
+Il était prêt.
+
+Poussé par La Candeur qui se pâmait d'angoisse, il s'avança sur ses
+semelles de plomb jusqu'au bord de la pièce d'eau qui occupait le centre
+du jardin d'hiver.
+
+--Je t'attends! fit La Candeur comme si Rouletabille pouvait l'entendre.
+
+Rouletabille descendit lentement les premiers degrés de marbre de la pièce
+d'eau en s'appuyant sur le pic de fer qu'il avait apporté. Du pied,
+lentement, il cherchait, tâtonnait, faisait le tour de chaque degré sous
+l'eau.
+
+Tout à coup, il cessa sa promenade circulaire.
+
+Il avait rencontré un escalier droit et rapide qui conduisait au fond de
+l'immense vasque. Alors il descendit, descendit...
+
+Son casque fut visible encore un instant sur l'eau, puis dans l'eau...
+puis il n'y eut plus qu'une lumière, une vague lueur qui se déployait dans
+l'onde remuée.
+
+Et puis il n'y eut plus de lumière du tout et rien ne remua plus.
+
+La Candeur tomba à genoux en gémissant.
+
+XXII
+
+LA RANÇON
+
+Rouletabille toucha bientôt le fond de la pièce d'eau. Dès qu'il sentit
+sous ses semelles de plomb un terrain large et solide, il commença de se
+mouvoir avec plus de facilité.
+
+Il y voyait assez clair. L'eau, autour de lui, avait un pâle rayonnement
+lacté... Il examina minutieusement les parois de pierre, passant en revue
+les joints, tâtant de ses gants la paroi ou y appuyant sa pioche.
+
+Tout à coup, il eut, dans la sphère de cuivre qui le coiffait comme d'un
+énorme casque, une exclamation... Devant lui, là, sur sa droite, s'ouvrait
+dans la muraille circulaire un corridor!
+
+L'existence de ce corridor, bien que celui-ci aboutît directement à la
+pièce d'eau, ne devait certainement pas être soupçonnée, même de ceux qui
+avaient pu apercevoir l'immense vasque vide de toute son onde. Et cela, à
+cause de la porte qui, à l'ordinaire, devait le fermer. Cette porte, en ce
+moment ouverte, se présentait de profil, ayant roulé sur un gond central
+autour de laquelle elle tournait comme sur un pivot, telle une porte
+d'écluse.
+
+Comme elle se présentait à lui, Rouletabille pouvait passer à droite ou à
+gauche; il en fit le tour, se rendant parfaitement compte de la façon dont
+elle jouait, dont elle pivotait sur elle-même, sur son centre, dans l'eau,
+mais ne pouvant découvrir le système qui en commandait la manoeuvre de
+l'extérieur et hors de l'eau.
+
+Il imagina avec une presque certitude que la porte ou les portes--car il
+pouvait y en avoir d'autres comme celle-ci--permettant l'inondation du
+souterrain qui conduisait au trésor, avaient été ouvertes si rapidement, à
+la dernière minute, par Abdul-Hamid lui-même, que celui-ci n'avait pas eu
+le temps, une fois les souterrains inondés, de faire jouer à nouveau le
+système de fermeture, sans quoi la porte, pivotant à nouveau, serait venue
+reprendre place dans le mur, se confondant avec lui.
+
+Rouletabille put voir en effet que la lourde porte qu'il avait devant lui
+apparaissait en bronze d'un côté, mais garnie de plaques de marbre sur
+l'autre, sur le côté qui devait se refermer dans la pièce d'eau.
+
+Ému plus qu'on ne le saurait dire, car il commençait à être persuadé qu'il
+avait enfin découvert le mystère du couloir de Durdané et qu'il allait
+bientôt pénétrer dans la chambre du trésor, il se glissa le long de la
+porte et avança dans le couloir.
+
+L'eau cédait doucement à sa pression; il se servait de son pic comme d'une
+canne; dans l'eau ses semelles de plomb cessaient d'être des entraves à sa
+marche.
+
+Dans sa sphère de cuivre, il respirait à l'aise et il avait calculé
+approximativement au poids du réservoir et à la pression de l'air qui s'en
+échappait qu'il pouvait bien compter sur deux heures au moins de bonne
+atmosphère, en mettant les choses au pis.
+
+Si son coeur battait à grands coups sourds dans sa poitrine, ce n'était
+point malaise physique, mais allégresse morale, à l'idée qu'il allait
+enfin toucher au but auquel, depuis quarante-huit heures, il avait à peu
+près désespéré d'atteindre...
+
+Soudain il ne vit plus les parois du corridor... Il ne vit plus que de
+l'eau... de l'eau... de tous côtés... Il était au centre de ce reflet
+glauque; l'eau... et c'était tout...
+
+Il marcha... il marcha encore... et puis s'arrêta... Il ne voyait toujours
+que de l'eau. Il commença de s'effrayer... Où était-il donc?...
+
+Il imagina que, sortant du corridor, il était entré dans une vaste salle
+dont il ne pouvait apercevoir les parois. Et pour rencontrer celles-ci, il
+modifia sa marche.
+
+Il se dirigea vers sa gauche, faisant ainsi, avec la ligne qu'il avait
+suivie jusqu'alors, un angle droit. Il fit dix pas... Il fit vingt pas...
+Toujours rien!... Cette salle souterraine devait être immense!
+
+Enfin la clarté de la lampe alla faiblement rayonner sur une paroi de
+marbre... Il s'approcha du mur dont il pouvait suivre maintenant le dessin
+des joints...
+
+C'était un beau marbre vert, aussi beau que celui des colonnes de
+Sainte-Sophie, et qui avait peut-être été arraché comme celui-ci au temple
+du Soleil à Héliopolis.
+
+La richesse de ces murs nus sembla à Rouletabille de bon augure et il
+marcha le long de la paroi en y faisant glisser ses mains.
+
+Si près du mur, la lumière électrique éclairait parfaitement les dalles,
+et le reporter les touchait une à une, demandant à chacune si elle
+n'allait point lui livrer son secret, si ce n'était pas celle-ci ou
+celle-là qui lui cachait l'inépuisable trésor.
+
+Il tâchait de découvrir quelque anomalie dans la jonction, quelque défaut
+dans le cimentage, quelque marque exceptionnelle qui eût pu le mettre sur
+la voie...
+
+Mais les dalles succédaient aux dalles, toutes pareilles et, sous le pic
+qui les frappait, gardaient la même immobilité, la même immutabilité...
+
+Rouletabille commençait à désespérer...
+
+Est-ce que cette découverte inouïe des souterrains noyés allait simplement
+aboutir à une promenade sous l'eau? Et devrait-il revenir les mains
+vides?... sans avoir rien vu, sans avoir rien deviné de la précieuse
+cachette?
+
+Et voilà que sur sa droite s'ouvrait un autre corridor... un long boyau
+opalin qui allongeait devant lui son chemin de mystère...
+
+Il hésita devant ce nouveau problème... et puis il se résolut, pour cette
+fois, à ne point quitter cette salle qu'il ne la connût entièrement...
+qu'il ne l'eût parcourue de bout en bout, qu'il n'eût fini de tâter et de
+frapper ses murailles.
+
+Il glissa donc devant le corridor et retrouva la paroi de la salle... et
+puis un angle.
+
+Il resta bien cinq minutes à examiner cet angle... et la paroi continua,
+dans son uniformité...
+
+La misère de Rouletabille était grande et il frissonnait sous sa carapace
+sous-marine... non point qu'il eût froid, car il était fait maintenant à
+cette sensation de fraîcheur qui tout d'abord l'avait saisi, mais son
+coeur se glaçait à cette pensée qu'arrivé dans la chambre des trésors il
+devrait la quitter sans avoir rien découvert.
+
+Il avait espéré un moment, ayant trouvé la porte de la pièce d'eau ouverte
+et mettant sur le compte du désarroi d'Abdul-Hamid l'oubli de sa fermeture,
+qu'il trouverait peut-être aussi, dans la chambre du trésor, quelque
+preuve de cette fuite rapide... quelque coffre entr'ouvert.
+
+Mais il n'y avait rien dans cette salle, rien que des murs, ces éternels
+murs verts...
+
+Était-il bien sûr, du reste qu'il fût dans la chambre des trésors?...
+N'était-elle point au bout de l'un de ces corridors qui venaient aboutir
+dans la pièce qu'il traversait?
+
+Tiens!... encore un corridor!... Il passe... il retrouve la paroi... il
+lui semble qu'ainsi faisant il revient sur ses pas, décrivant un vaste
+rectangle...
+
+Tout à coup, il crie dans son casque!...
+
+Sur sa droite, là, là!...
+
+Une illumination, mille feux qui s'allument soudain... Un embrasement sous
+la clarté de sa lampe... un foyer de radieuse lumière, un scintillement
+éblouissant dans l'éventrement de la muraille...
+
+Fasciné, Rouletabille s'avance.
+
+Plus de doute! Voilà le trou aux trésors!
+
+Ceux-ci ont roulé jusqu'aux dalles sur lesquelles il marche et il sent que
+ses semelles de plomb écrasent des pierres précieuses!...
+
+Une grande plaque de marbre vert formant porte a été repliée à demi contre
+la muraille et voilà le coffre magique.
+
+Il avance la main... Il laisse glisser son pic à ses pieds... et des deux
+mains, des deux mains, il plonge dans ces richesses... Des joyaux! des
+colliers! des perles! des diadèmes! des diamants à remuer à la pelle!...
+Et il les remue, les remue... les soulève, les laisse retomber!... enfonce
+le bras, ne se lasse pas de palper, de toucher, de prendre, de laisser et
+de reprendre toutes ces merveilles qui valent des millions! Des
+millions!... Et dans son casque, il pleure!... il rit!... il étouffe!...il
+délire!... «Ivana!... Ivana!...» soupire-t-il. Et il s'appuie à la
+muraille pour ne pas tomber, car il sent que sous lui ses jambes
+flageolent et qu'il n'a plus la force de conserver son équilibre dans
+l'élément liquide qui l'enserre... Il pousse, en s'y accrochant, la porte
+de marbre vert... Oh! miracle!... derrière cette porte... une autre est
+ouverte... et une autre... et une autre encore!... Sur cette partie du mur,
+les plaques de marbre n'ont pas été refermées... Le maître, dans sa fuite
+épouvantée, n'en a sans doute pas eu le temps... et il est possible que
+les autres murs, que les autres plaques renferment elles aussi des
+millions!... des millions!...
+
+Rouletabille revit, dans son imagination en désordre, cette scène suprême
+où Abdul-Hamid, sentant sa dernière heure de souveraineté venue et
+peut-être sa mort prochaine, a voulu revoir, une dernière fois avant de
+partir et peut-être de mourir, toutes ces richesses accumulées depuis tant
+d'années... Une dernière fois, il a voulu s'en repaître la vue puisqu'il
+ne pouvait les emporter et il est descendu une dernière fois par le
+couloir de Durdané et la vasque immense du jardin d'hiver dans la chambre
+des trésors!... Et il a ouvert les portes de marbre vert... mais il n'a
+pas eu le temps de les refermer toutes...
+
+Il n'a pas eu le temps de les refermer toutes... Talonné par la peur... il
+s'est enfui!... il est remonté juste à temps pour noyer derrière lui tous
+ses joyaux et tous ses millions... car ce n'est pas seulement des bijoux
+qui se trouvent là, entassés, mais de l'or! de l'or!... Des monceaux de
+pièces d'or!... De quoi acheter toutes les consciences et payer tous les
+crimes!... de quoi racheter peut-être l'empire, un jour!...
+
+Pour Rouletabille, tout cela ne représente qu'une chose, une chose pour
+laquelle il donnerait cet or, et ces perles, et ces joyaux, et ces rubis,
+et ces émeraudes, et ces saphirs, une chose pour laquelle il donnerait
+tous les diadèmes de la terre: la rançon d'Ivana!...
+
+--La rançon! la rançon!...
+
+Comme il répétait ces mots avec délire il eut un mouvement un peu brusque,
+car il venait de heurter le pic qu'il avait laissé glisser; il se retourna
+et contre l'angle de l'une des plaques de marbre entr'ouvertes il brisa sa
+petite lampe électrique.
+
+Aussitôt toute cette magie s'éteignit et il fut plongé instantanément au
+sein des plus profondes ténèbres.
+
+XXIII
+
+SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT
+
+Dire ce qui se passa à cette minute précise dans l'âme de Rouletabille
+serait difficile.
+
+D'abord il ne comprit pas.
+
+Toute cette nuit après toute cette lumière! Pourquoi?
+
+Pourquoi tous ses trésors disparaissaient-ils au moment même qu'il venait
+de les toucher?
+
+Était-il le jouet de quelque méchant génie qui, dans le pays des Mille et
+une nuits, s'amusait de lui et faisait passer sous ses yeux d'illusoires
+visions?
+
+Ce fut donc sa première pensée: l'inexistence de cela.
+
+Mais cependant, comme, dans un geste spontané, il continuait de toucher,
+dans la nuit, ces richesses que la nuit semblait vouloir lui prendre, il
+connut qu'il n'avait pas rêvé.
+
+Le mur était bien là, et les trous dans le mur, et les joyaux et l'or,
+sous ses doigts, et les portes de marbre auxquelles il se heurtait.
+
+Alors sa main descendit à sa ceinture et il toucha l'appareil électrique
+brisé.
+
+C'était un accident tout naturel dont il ne comprit pas tout de suite
+l'importance, mais qui cependant lui donna le frisson, car sa situation
+devenait redoutable au fond de cette eau et au fond de cette nuit.
+
+Cependant il ne saisit point tout de suite la possibilité d'une
+catastrophe. Il se raidit contre la peur et appela à lui toute son
+intelligence, toute sa lucidité. En somme, il n'était point perdu au
+centre d'une chose inconnue. Il était dans une chambre dont il connaissait
+le chemin.
+
+Il lui fallait revenir sur ses pas, voilà tout... sans perdre la tête, en
+suivant très exactement le mur... Pour venir jusque-là, il avait compté
+deux corridors avant le corridor de la pièce d'eau.
+
+Il s'appuya au mur et, du pied, chercha son pic qui pouvait lui être
+utile. Sa jambe en heurta le manche de bois, qui se dressait flottant
+entre deux eaux. Il le saisit et alors commença la marche à rebours.
+
+Ah! voilà le premier couloir.
+
+Là, il lâcha le mur et, orientant avec soin ses semelles de plomb, il
+s'avança, les bras tendus.
+
+Il se félicita d'atteindre bientôt l'autre angle du mur, de l'autre côté
+de l'entrée du couloir... Et il continua, le long du mur, sa marche
+tâtonnante.
+
+Voici le second corridor... Il marche... il marche encore...
+
+Et voici le troisième!...
+
+Soudain il s'arrête et une angoisse inexprimable lui étreint le coeur...
+Il pense qu'il n'y a aucune raison pour que ce troisième couloir-là soit
+le bon!...
+
+En effet, en sortant du couloir de la pièce d'eau, il est entré tout droit
+dans la salle des trésors, jusqu'en son milieu, et puis il a obliqué à
+gauche jusqu'à ce qu'il rencontrât le mur; mais entre cette partie du mur
+qu'il atteignit et le corridor d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point
+d'entrée, qui lui dit qu'il n'y a point d'autres corridors!... Doit-il
+prendre celui-ci? Doit-il l'éviter?... S'il le prend, ne trouvera-t-il
+point à son extrémité un nouveau labyrinthe et la mort?... S'il l'évite,
+ne risque-t-il point de laisser derrière lui la seule issue possible qu'il
+ne retrouvera peut-être jamais plus?...
+
+Hésitation terrible et puis résolution farouche...
+
+Il marche... Il avance dans le noir liquide... Il s'enfonce dans le
+corridor... Il s'arrête...
+
+Il tâte de son pied l'eau autour de lui, dans l'espérance de heurter la
+porte qui, retenue par son gond central, s'ouvre au milieu du corridor,
+sur un plan parallèle aux murs... Mais il ne sent rien!...rien que le mur
+qu'une de ses mains ne lâche pas... et il glisse le long du mur...
+
+Et tout à coup la main frémit... Un angle... une nouvelle pièce... Est-ce
+la pièce d'eau?...
+
+Non! sans quoi il eût rencontré la porte... mais peut-être est-il passé à
+côté de la porte sans la toucher... Il se retourne, oblique un peu sur sa
+droite, lâche le mur, revient sur ses pas...
+
+Maintenant, il a hâte de revenir dans la chambre du trésor, car il faut
+sortir de ce couloir, qui conduit il ne sait où...
+
+L'angle d'un mur... Mon Dieu! il commence à s'y perdre!... Il a bien cru
+qu'il revenait sur ses pas... S'il s'était trompé, ce serait trop
+terrible... S'il ne s'est pas trompé, il peut espérer que, rentré dans la
+chambre du trésor, le prochain corridor sera le bon!
+
+Il marche... il monte, rencontrant des angles... et maintenant il ne sait
+plus!
+
+Non, il ne sait plus s'il est dans une pièce dont il touche les angles, ou
+s'il entre dans un corridor, ou s'il en sort...
+
+Il ne sait plus!... Il ne sait plus!...
+
+Il sait seulement qu'il n'est point dans la vasque du jardin d'hiver, sans
+quoi ses mains glisseraient sur des pierres circulaires, et celles-ci sont
+plates... Il veut savoir absolument s'il est dans un corridor... Pour cela,
+ il abandonne le mur qu'il tient pour se diriger en face... Il marche...
+il marche... rien!...
+
+Ses mains ne touchent plus à rien...
+
+Alors il retourne sur ses pas.
+
+Mais il n'arrive plus à retrouver le mur!
+
+Ses oreilles commencent à tinter furieusement. Est-ce le manque d'air qui
+commence à se faire sentir? ou la folie qui arrive avec ses grelots?...
+
+XXIV
+
+SUITE DU DRAME SOUS L'EAU ET DANS LA NUIT
+
+Rouletabille pense qu'il va mourir... étouffé au milieu de cette nuit et
+au fond de cette eau...
+
+Ah! qu'il voudrait retrouver un mur!... seulement une pierre pour le
+soutenir!... pour le rattacher à quelque chose! Il lui semble qu'il serait
+moins perdu! C'est horrible d'être ainsi dans le néant liquide et noir...
+
+Ses jambes se dérobent sous lui, il sent qu'il va tomber, s'allonger...
+pour toujours!
+
+Il va mourir... dans ce tombeau plein de millions!... qu'il a violé!... et
+qui le garde!
+
+Si ses oreilles lui font entendre d'étranges sons, ses yeux, à cette
+minute suprême, comme il arrive parfois dans la nuit des paupières closes,
+lui font voir tout à coup de sinistres lueurs... des cercles de lumière
+qui dansent la danse des millions... la danse des trésors
+d'Abdul-Hamid...
+
+Rêve magnifique au seuil de la mort...
+
+Avant qu'il ne rende le dernier souffle, les trésors qu'il est venu
+chercher là, au fond de la terre et de l'eau, ont la coquetterie macabre
+de briller pour lui une fois encore... oui... Il y a là-bas des
+rayonnements de joyaux...
+
+Ainsi, ce petit cercle de lumière lactée ne peut être que l'un de ces
+diadèmes qu'il a osé toucher tout à l'heure et qui vient danser autour de
+lui, comme s'il était sur le front d'une reine invisible qui danserait et
+qui serait naine!...
+
+Car le cercle de lumière s'avance à une petite hauteur.
+
+Et voilà que la vision s'agrandit... Ce diadème est vaste maintenant comme
+une grande roue dont le moyeu serait occupé par un cabochon d'un éclat
+insoutenable...
+
+Soudain ce cabochon cesse de briller.
+
+Ce n'est plus un diadème qu'il voit, ni un front lumineux sur la tête
+d'une naine... mais une ombre immense d'homme entouré d'un cercle de
+clarté glauque.
+
+D'abord Rouletabille croit que c'est son ombre à lui, son reflet, car
+l'ombre a sa forme à lui; et sa tête est coiffée de ce casque, de cette
+énorme sphère de cuivre qui repose sur les épaules du scaphandrier.
+
+Et l'autre tient aussi à la main un pic, comme le pic de Rouletabille...
+
+Cependant Rouletabille ne remue pas, et l'ombre et la lumière remuent!...
+
+Rouletabille, qui s'est redressé, reste droit... et l'ombre se penche...
+
+Les bras de Rouletabille restent collés au corps et les bras de l'ombre
+s'étendent en un geste de surprise ou d'effroi...
+
+Et devant l'ombre, dans la muraille, il y a des reflets merveilleux!...
+
+Et voilà soudain que Rouletabille renaît, respire, pense, se rend compte,
+se souvient:
+
+--Gaulow!...
+
+Il a devant lui Gaulow, qui vient de découvrir les trésors d'Abdul
+Hamid!...
+
+Mais alors c'est le salut! c'est le salut si Gaulow ne le voit pas!...
+
+Puisqu'il lui est impossible, à lui Rouletabille de retrouver le chemin du
+jardin d'hiver dans cet aquatique labyrinthe, il suivra Gaulow et sortira
+avec lui par le Bosphore, puisque Gaulow est venu par le Bosphore!
+
+Et Rouletabille bénit sa chance qui, tout à l'heure, sur le ponton, l'a
+retenu au moment où il avait été tenté, autant et peut-être plus que La
+Candeur, de se ruer sur Gaulow et de le supprimer dans le moment que
+celui-ci leur était apparu, embarrassé dans ses vêtements de scaphandrier!
+
+Maintenant, c'est Gaulow qui le sauve!
+
+Cependant Rouletabille continue de penser que si la présence de Gaulow le
+sauve, lui, elle ne fait pas les affaires d'Ivana... Gaulow connaît
+maintenant l'emplacement des trésors, et voilà la rançon d'Ivana bien
+compromise...
+
+Alors, tout de suite, cette conclusion apparut dans toute sa netteté à
+l'esprit du reporter: «Il faut que Gaulow, sans s'en douter, me sauve...
+et qu'il disparaisse!».
+
+Avec de grandes précautions, Rouletabille s'éloigna du centre de
+lumière... et il attendit...
+
+L'homme s'était jeté à genoux devant l'un de ces trésors merveilleux et
+puisait là-dedans à pleines mains. Il remplissait de pierres précieuses un
+sac qu'il avait apporté avec lui.
+
+Quand ce sac fut plein, il se releva, il prit sa pioche et après avoir
+repoussé les dalles de marbre, comme s'il craignait la visite importune de
+quelque curieux au fond de ce coffre-fort sous-marin, il se dirigea du
+côté opposé à celui par où était venu Rouletabille.
+
+Le reporter, derrière lui, s'avança. Il faisait un pas chaque fois que
+l'autre en faisait un et avait grand soin de conserver ses distances.
+
+Soudain, dans la clarté lactée qui entourait Gaulow devant lui,
+Rouletabille aperçut le profil d'une porte de bronze telle qu'il en avait
+trouvé une à la sortie de la pièce d'eau.
+
+Il ne douta plus qu'ils ne fussent arrivés au Bosphore, d'autant que
+Gaulow, s'avançant sur cette porte, fit un geste comme pour la faire
+rouler.
+
+Rouletabille alors fit un mouvement brusque pour se jeter en avant. Est-ce
+que Gaulow allait lui échapper? Est-ce qu'il allait l'enfermer dans ce
+tombeau?
+
+Ce mouvement découvrit-il Rouletabille?
+
+Toujours est-il que l'homme cessa soudain de s'occuper de la porte, puis
+après quelques instants d'immobilité, fit quelques pas au-devant de
+Rouletabille dans le corridor.
+
+L'autre recula.
+
+Mais Gaulow s'avança encore, levant sa pioche.
+
+Rouletabille ne douta plus qu'il ne fût découvert et leva sa pioche à son
+tour.
+
+Alors les deux hommes restèrent à nouveau immobiles, se fixant à travers
+la grosse lentille de leur casque, le pic levé...
+
+Ils comprenaient que l'un des deux devait rester là, et qu'après avoir
+découvert un pareil secret, il y en avait un de trop sur la terre et sous
+les eaux!
+
+L'homme, grand et fort, jugea que Rouletabille, petit, mince, d'apparence
+chétive sous son énorme casque, serait pour lui une facile proie.
+
+Il s'avança aussi vite que le lui permettait le vêtement dans lequel il se
+mouvait.
+
+Rouletabille, lui, recula encore. Il voulait user de ruse et pensait qu'il
+avait tout à gagner à sortir du cercle de lumière.
+
+Il s'enfuit, si tant est qu'on puisse appeler fuite cette reculade
+difficile dans cette eau qui ne lui avait jamais paru si lourde à remuer.
+Et il laissa glisser sa pioche comme si elle lui échappait par mégarde.
+
+L'autre s'en fut aussitôt à cette arme et la ramassa heureux sans doute
+d'un événement qui diminuait son adversaire.
+
+Pendant ce temps, profitant de ce que Gaulow se baissait pour ramasser son
+pic, Rouletabille s'affalait, s'allongeait contre la muraille, sur le
+sol.
+
+Gaulow continua son chemin, le cherchant.
+
+Quand Gaulow passa devant lui, Rouletabille se leva tout doucement et
+comme l'homme, arrêté, se demandait où il était passé, il se jeta, par
+derrière, sur lui; et lui arracha, des deux mains, les deux tuyaux
+d'inspiration et d'expiration!...
+
+D'abord, sous la ruée, l'homme chancela et puis retrouva son aplomb, et
+tout à coup porta la main à son casque. Alors Rouletabille assista à
+quelque chose d'horrible, à l'étouffement de ce grand corps qui faisait
+des gestes désordonnés pour se soulager du poids formidable qui pesait sur
+ses épaules... et qui se débattait contre l'étreinte fatale de l'élément.
+
+Il tendit une dernière fois les mains vers Rouletabille et soudain
+s'écroula, roula par terre, porta les mains à sa poitrine, eut quelques
+sursauts et puis resta allongé.
+
+Il était mort.
+
+Par un miracle, la lanterne électrique qu'il avait à sa ceinture ne
+s'était point brisée. Rouletabille alla la lui prendre et, armé de cette
+lueur propice, il ramassa le sac aux joyaux, puis, tout de suite, s'en fut
+à la porte, ne s'attardant point à contempler sa victime.
+
+La porte obéit facilement à la poussée du reporter, recevant une égale
+pression de toutes parts, plus la sienne.
+
+Elle tourna sur ses gonds. Il tourna avec elle et quand elle fut refermée
+il était dehors, dans le Bosphore.
+
+Rouletabille se rendit compte des difficultés qu'avait dû surmonter Gaulow
+avant de trouver cette porte qui était quasi recouverte d'algues et
+encastrée entre deux murs dont l'un s'avançait cachant presque l'autre.
+
+Le reporter sortit de cet impasse et fut sur le lit même du Bosphore. Il
+ne perdit point de temps à y rechercher les vestiges des civilisations
+disparues. Il chercha le long de la rive une rampe naturelle, ne tarda
+point à la trouver... espéra ensuite une échelle, un escalier, et fut
+assez heureux pour rencontrer enfin une marche, comme il y en avait tant
+dans ces parages, une marche qu'il gravit et qui fut suivie
+d'autres.
+
+Et ainsi peu à peu il émergea du niveau du détroit, dévissa non sans
+effort sa sphère et respira l'air glacé du dehors avec une joie que nous
+nous refusons à décrire.
+
+Il se rendit compte qu'il était tout près des ruines de Tchéragan et alors
+il songea à La Candeur qui l'attendait toujours dans le jardin d'hiver et
+qui devait être dans de belles transes.
+
+Il se soulagea de son vêtement imperméable, le ramassa, lia ensemble tous
+ses ustensiles et le sac et reprit le chemin qu'il avait fait avec La
+Candeur.
+
+Cependant au pied du mur qu'il avait à franchir il laissa sous une pierre
+tous ses impedimenta.
+
+Enfin, il parvint dans les couloirs de Durdané et, en approchant du jardin
+d'hiver, commença d'entendre un clapotis qui n'était pas ordinaire...
+
+Une minute après il était dans les bras de La Candeur, lequel l'avait cru
+mort et qui, pour la sixième fois, venait de plonger dans la pièce d'eau à
+la recherche de son chef de reportage.
+
+Nous renonçons à décrire la stupéfaction et la joie désordonnée du bon La
+Candeur...
+
+--C'est drôle, dit-il à Rouletabille, quand il fut un peu remis de ses
+émotions et qu'il eut retrouvé sa voix, c'est toi qui es allé te promener
+sous l'eau et c'est moi qui suis mouillé!...
+
+XXV
+
+OÙ ROULETABILLE RETROUVE IVANA ET ÉCHANGE AVEC ELLE QUELQUES EXPLICATIONS
+NÉCESSAIRES
+
+Quelques jours plus tard, Rouletabille était bien ému en soulevant le
+marteau de cuivre d'une vieille porte dans une de ces antiques ruelles qui
+avoisinent la place de Top-Hané.
+
+Les fenêtres de cette demeure à l'aspect des plus rébarbatifs étaient
+garnies de barreaux de fer et de double quadrillage de bois, tels qu'on en
+voit aux plus sombres hôtels de Galata ou de Stamboul, de l'autre côté de
+la Corne d'Or. Les moucharabiés des maisons modernes qui grimpent les
+pentes de Péra ont une allure plus coquette, plus fraîche, presque
+engageante et semblent en passant prêtes à jouer avec le mystère dont
+elles ont la garde.
+
+Rouletabille, après un coup d'oeil jeté sur cette forteresse dont la ligne
+sombre ressortait sur la blancheur de la neige récemment tombée, frappa
+trois coups et attendit.
+
+Dieu! que cette petite ruelle était triste et déserte, et silencieuse,
+sous son manteau blanc! Les hivers sont durs et glacés à Constantinople.
+Rouletabille, qui n'avait pas pris le temps d'acheter une fourrure,
+frissonnait.
+
+Enfin la porte s'ouvrit et un grand diable de cavas, doré sur toutes les
+coutures, attendit que le jeune homme se nommât. Il lui fit deux fois
+répéter son nom, après quoi Rouletabille fut prié d'entrer.
+
+Le reporter donna l'ordre au cocher de la calèche qui l'avait amené de
+l'attendre et pénétra dans cette maison préhistorique.
+
+Le cavas l'introduisit aussitôt dans un salon, le pria de s'asseoir sur le
+divan qui faisait le tour de la pièce et disparut.
+
+Deux minutes plus tard, un grand nègre arriva, portant sur un plateau
+d'argent des tasses de café et des petits compotiers de cristal pleins de
+confitures de roses.
+
+Il disparut à son tour.
+
+Cinq minutes encore s'écoulèrent et un vieillard à turban vert, un tout à
+fait vieux courbé par les ans et dont la barbe blanche semblait balayer le
+tapis, fit son entrée.
+
+Il salua fort gravement Rouletabille et s'assit, s'occupant tout de suite
+de la dînette; ce faisant, il ne cessait de parler avec une douce
+volubilité, sur un ton fort enfantin; seulement, comme il parlait turc et
+que Rouletabille ne le comprenait pas, Rouletabille ne lui répondait pas.
+
+Rouletabille goûtait à ces petites sucreries avec impatience et à chaque
+instant regardait du côté de la porte par laquelle le vieillard était
+entré; mais ce fut une autre porte qui s'ouvrit: un énorme eunuque,
+soulevant une tapisserie, laissait passer un fantôme noir.
+
+Quel événement prodigieux se passait-il donc pour que ce fantôme noir, qui
+était une femme, franchît les portes du sélamlik réservé exclusivement aux
+hommes, surtout dans les antiques demeures comme celle-ci, habitées par de
+vieux Turcs à turban vert?
+
+Il était impossible de voir quoi que ce fût des traits de cette femme;
+elle devait avoir triple voile sous son _tchartchaf_ funèbre dont toutes
+les grandes dames turques s'emmitouflent maintenant pour sortir et qui ne
+laisse point, comme le _yalmack_ des anciens temps, la possibilité de
+découvrir au moins le front et la splendeur du regard.
+
+Il est vrai que, le plus souvent, sous ce tchartchaf, nos modernes Turques
+sont vêtues à la dernière mode de Paris et avec une élégance qui vient en
+droite ligne de la rue de la Paix.
+
+--Canendé hanoum? prononça Rouletabille en s'inclinant trois fois, car il
+était devant une princesse qui s'était enfermée dans ce coin désert pour
+se consoler de n'avoir point donné d'enfants à l'ex-sultan et pleurer dans
+le particulier un régime disparu.
+
+Canendé hanoum, qui parlait le français comme toute femme de qualité en
+Turquie, lui présenta son oncle, le vieux Turc au turban vert, un ancien
+général de division qui avait acquis de la gloire à Plevna. Le général,
+d'un signe, pria le jeune homme de s'asseoir.
+
+Rouletabille tendit un pli cacheté à la princesse. Elle y jeta simplement
+les yeux et dit:
+
+--Oui, je sais. Kasbeck m'a prévenue, mais je l'attends.
+
+Rouletabille, à ces mots, se troubla légèrement, mais surmontant vite son
+émotion, reprit:
+
+--Ne vous dit-il point, dans cette lettre, que s'il n'est pas là à cinq
+heures, vous ne devez plus l'attendre?...
+
+--Oui, oui, parfaitement, monsieur: nous sommes d'accord, mais il n'est
+que quatre heures!...
+
+Sur quoi elle se mit à parler au jeune homme de tout autre chose... Elle
+l'entretint surtout de la guerre et de l'échec que les Bulgares venaient
+de remporter dans leur attaque des lignes de Tchataldja. Elle en montrait
+une grande joie et considérait ce premier succès comme le présage d'une
+définitive revanche.
+
+Rouletabille, qui connaissait les amitiés et les opinions de son hôtesse,
+assura que tant de catastrophes ne se seraient point produites si
+Abdul-Hamid était resté sur le trône.
+
+--Il y reviendra! fit-elle.
+
+Et elle se leva, lui tendant avec une grande noblesse sa main à baiser.
+
+--Pardon, madame, Mlle Vilitchkov a bien reçu une lettre, celle que je lui
+ai fait parvenir par Kasbeck?...
+
+--Mais certainement, lui répondit Canendé hanoum. Ah! dites-moi, vous
+restez encore longtemps à Constantinople?
+
+--Ah! madame, on dit que c'est la fin de la guerre, _nous_ quitterons
+Constantinople le plus tôt possible!... répondit-il avec
+élan.
+
+--Bien... bien...
+
+La nouvelle de ce départ paraissait enchanter la princesse. Elle lui
+adressa un petit coup de tête sous ses voiles noirs et s'en alla par la
+même porte, le laissant à nouveau seul avec le vieux Turc à turban qui se
+remit à le combler de confitures, de pâtisserie et de café en ne cessant
+de bavarder comme une pie.
+
+Enfin le turban vert se leva à son tour, le salua et le laissa seul.
+
+Rouletabille regarda sa montre. Il était quatre heures et demie. Sans
+doute trouvait-il que l'heure marchait lentement à son gré, car il ne put
+retenir un mouvement d'impatience. Il poussa un soupir, replaça la montre
+dans sa poche et leva la tête. Mais il chancela de joie: _Ivana était
+devant lui!_
+
+Une Ivana élégamment vêtue, à la dernière mode de Paris, une Ivana prête à
+sortir, avec son manteau de fourrure et sa toque, sans «feradje», sans
+yasmack», sans «tchartchaf», une Ivana évadée de toutes les turqueries et
+qui n'avait plus de l'Orientale que ses grands yeux de flamme, qui
+fixaient Rouletabille, sous sa voilette.
+
+--Ah! mon petit Zo, mon petit Zo! _Tu as donc compris?... Tu as donc
+compris?..._ Quelle joie pour moi que ta lettre!
+
+Ils avaient eu un si joli mouvement pour se jeter dans les bras l'un de
+l'autre! Et puis ils se continrent, parce que, subitement, il leur
+semblait avoir entendu tousser et parce qu'ils craignaient de voir
+apparaître le vieux Turc au turban vert, ou quelque affreux fantôme
+noir...
+
+Certainement ils étaient encore surveillés, il y avait encore quelque part
+des yeux qui étaient chargés d'épier leur moindre geste. Cependant,
+Rouletabille se jeta sur les mains de sa bien-aimée et les mangea de
+baisers, et Ivana ne cessait de répéter:
+
+--Oh! petit Zo, petit Zo! _Tu as compris? Tu as compris?..._
+
+Elle était très pâle, sous la voilette, et Rouletabille vit qu'elle
+défaillait. Elle murmura:
+
+--Sortons d'ici! Oh! sortons d'ici au plus vite!...
+
+--Nous ne pouvons pas sortir avant cinq heures, ma pauvre chérie... Je
+vous en conjure, soyez calme jusque-là... Venez, asseyez-vous là près de
+moi, nous parlerons tout bas, nous nous dirons des choses que nul
+n'entendra, nous sommes enfin comme deux vrais amoureux qui se font des
+confidences; là, donnez-moi vos mains...
+
+--C'est que je voudrais être déjà si loin de tout cela, mon petit Zo!...
+si loin!...
+
+--Nous partirons, Ivana, encore un peu de patience...
+
+--Mais pourquoi attendre cinq heures?
+
+--C'est l'heure fixée par Kasbeck... Il a fait dire à Canendé hanoum qu'il
+serait là à cinq heures...
+
+--Comme vous avez l'air troublé en disant cela, petit Zo!... Mon Dieu! y
+aurait-il quelque chose de changé?...
+
+--Non! non! rien! rassurez-vous!... A cinq heures nous partirons!
+
+--Ah! si tu savais, petit Zo!... (car tantôt elle lui parlait avec une
+étrange solennité et tantôt avec une délicieuse gaminerie)... si tu savais
+comme les jours m'ont paru longs! longs! Depuis que j'ai reçu ta lettre
+par l'entremise de Kasbeck... je ne savais où tu étais, ni
+pourquoi--puisque tu disais que tout était arrangé,--tu ne venais pas me
+chercher tout de suite...
+
+--D'abord, répondit Rouletabille, nous ignorions que tu étais chez Canendé
+hanoum... nous avons toujours pensé et, jusqu'au dernier moment, Kasbeck
+nous a dit que tu étais à Beylerbey et que tu avais débarqué du _Loreleï_
+en même temps qu'Abdul-Hamid.
+
+--Il a menti. Le lendemain de l'arrivée du _Loreleï_, deux femmes sont
+venues me prendre à bord et m'ont conduite ici où Canendé hanoum était
+chargée de m'éduquer, comprends-tu, petit Zo, chargée de faire de moi une
+odalisque digne d'être présentée à l'ancien sultan!...
+
+--Oh! Ivana!...
+
+--Ce qu'il y avait de terrible, vois-tu, c'est que ces femmes ne sont
+point méchantes du tout... elles étaient au contraire très gentilles,
+pleines d'attentions, prenant un soin de moi de tous les instants, me
+comblant d'horribles parfums et voulant m'apprendre à danser... C'était
+charmant et épouvantable...
+
+--Ah! si j'avais su que tu étais là!... on t'aurait délivrée tout de
+suite... on aurait bien trouvé le moyen, va!... mais Kasbeck me
+mentait!... Et dire que nous avions passé notre temps à le surveiller, le
+suivant partout, tandis que toi, tu arrivais ici avec ces femmes, ombres
+anonymes toutes trois... fantômes noirs... chez Canendé hanoum... Vladimir
+t'a certainement vue descendre de voiture ici, avec tes compagnes!... Mais
+comment se serait-il douté que c'était toi, sous tes voiles noirs, alors
+que Kasbeck ne t'accompagnait même pas?... Enfin, tout est bien fini
+maintenant! ne pensons plus qu'à notre bonheur, ma petite Ivana!
+
+--Kasbeck t'a donné tous les papiers du tiroir secret? tous intacts,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, tous... Il a fallu vérifier, tu penses! Cela a demandé du temps...
+Et puis, de son côté, Kasbeck voulait prendre ses précautions avec les
+trésors... avant de te donner à moi... Cela se comprend... Cet eunuque est
+un extraordinaire commerçant!
+
+--Ils le sont tous, petit Zo!... Et quel commerce!...
+
+Elle poussa encore un soupir:
+
+--Ah! quand allons-nous partir?
+
+--Écoute, Ivana, sais-tu ce que j'ai pensé?... J'ai pensé que puisque la
+guerre allait être finie, comme je te l'ai écrit--on parle déjà
+d'armistice depuis l'affaire de Tchataldja--j'ai pensé que nous pourrions
+bien partir pour Paris...
+
+--Oh! oui, petit Zo!... oui!... oui!... Paris!...
+
+Elle tremblait de bonheur en évoquant Paris, l'école, la faculté,
+l'hôpital, où elle retrouverait ses camarades et ses travaux.
+
+--C'est à Paris que nous nous marierons! fit Rouletabille.
+
+--Mais le général Stanislawoff ne voudra pas! Il tiendra à ce que la
+cérémonie ait lieu à Sofia.
+
+--Le général fera ce que je voudrai! déclara le reporter, il n'a rien à me
+refuser!
+
+--Bien! bien! Oh! certes, Paris, oui... je préfère! fit-elle en se
+blottissant contre lui.
+
+--Tu comprends, nous avons besoin l'un et l'autre d'oublier bien des
+choses... Il faut mettre un peu d'Occident entre notre bonheur et le
+passé... En France, ma chérie, nous nous retrouverons tout à fait, oui, il
+me semble qu'il n'y a qu'en France que nous pourrons nous aimer
+normalement, sans heurt, sans aventure, après un honnête mariage dans une
+honnête mairie.
+
+--Tu as raison, tu as raison, petit Zo!...
+
+Et elle se pressa contre lui; elle cherchait un refuge où elle pensait
+bien que nul autre ne viendrait plus la chercher jamais... ni Kasbeck pour
+son abominable commerce, puisqu'il était maintenant payé et comment!... ni
+Gaulow, ni Athanase, puisque ces deux-là étaient morts!...
+
+--Mon Dieu! tu es bien sûr alors qu'il est mort?
+
+--Qui? Athanase?... Oui, oui, oh! il est bien mort, le pauvre garçon!
+
+--Tu as raison de le plaindre, petit. Il m'aimait beaucoup.
+
+--Diable! s'il t'aimait!...
+
+--Il m'était dévoué...
+
+--Sans doute, mais ne sois point triste de sa mort, fit Rouletabille en
+hochant la tête, car évidemment, s'il avait vécu, le pauvre garçon eût
+beaucoup souffert.
+
+--S'il eût souffert!... surtout maintenant que je ne lui dois plus rien,
+_du moment que c'est toi qui as tué Gaulow!..._ Ah! petit Zo! petit Zo!...
+quand j'ai lu ce que tu m'écrivais là... que Gaulow n'était pas mort de la
+main d'Athanase, là-bas, sur cette affreuse petite place, dans ce terrible
+petit village de l'Istrandja... et qu'il avait pu s'échapper... et que
+c'était toi qui l'avais tué au fond de la chambre des trésors!... vois-tu,
+petit Zo, j'ai pleuré et j'ai prié le bon Dieu comme lorsque j'étais toute
+petite... c'était si affreux pour moi de me donner à cet Athanase qui m'a
+toujours fait un peu peur, que je n'aimais pas, que je n'ai jamais aimé...
+Et cependant, je n'aurais pu me refuser, petit Zo: _je lui avais juré,
+autrefois, que je serais sa femme le jour où il m'apporterait la tête de
+Gaulow!_ et je croyais qu'il avait tué Gaulow!... je n'avais plus qu'à
+mourir le jour où j'ai cru cela!... et j'étais bien décidée à mourir... et
+je me serais tuée certainement à Stara-Zagora où je craignais qu'Athanase
+ne vînt me relancer, avec la tête de Gaulow, si le général-major ne
+m'avait reparlé du coffret byzantin et de ce qu'il contenait... alors j'ai
+compris que ma vie, désormais sacrifiée, pourrait encore servir à quelque
+chose... mais, petit Zo! ce que je souffrais de te voir souffrir!...
+
+--Pourquoi ne t'es-tu pas confiée à moi?
+
+--Ni à toi, ni à personne! J'avais une honte affreuse de moi!... C'était
+si horrible ce que j'avais fait!... Il y a des choses qu'une femme comme
+moi n'avoue pas aux autres parce qu'elle a honte de se les avouer à
+elle-même..._ Pouvais-je te dire que je souhaitais la perte de ce loyal
+soldat qu'était Athanase et le salut de cet ennemi de mon pays, de cet
+assassin de mes parents qu'était Gaulow?_... et qu'entre eux deux je
+n'avais pas hésité? Et qu'avec fourberie et traîtrise j'avais prêté mes
+mains à l'évasion du misérable dans le moment qu'apercevant au loin
+poindre les armées bulgares, j'avais redouté l'arrivée d'Athanase venant
+réclamer le prix de sa conquête!... Pouvais-je te dire que lorsque Gaulow
+se disposait à user pour fuir des moyens que je lui procurais...
+pouvais-je te dire que notre katerdjibaschi était accouru et avait payé de
+sa vie une lutte avec le bandit?... Non! Non! je gardais toute cette honte
+pour moi et je ne t'en aurais jamais parlé si tu ne l'avais devinée! Enfin,
+pourquoi t'aurais-je avoué ces affreuses choses, après avoir cru voir
+succomber Gaulow sous les coups d'Athanase? Est-ce que tout n'était pas
+fini pour moi? Est-ce que mes explications eussent pu empêcher
+l'inévitable? Pourquoi me déshonorer à tes yeux comme je l'étais, comme je
+le suis encore aux miens? Si je te disais qu'encore à cette minute où je
+t'avoue tout cela, j'ai honte de moi, j'ai honte, petit Zo!
+
+--Comme tu m'aimais! soupira Rouletabille, en se prosternant sur les mains
+d'Ivana.
+
+--Et tu en as douté!
+
+--Pardonne-moi, Ivana!... Pardonne-moi... Oui, c'est moi qui suis un
+misérable de ne pas t'avoir devinée plus tôt, mon ange chéri!... Mais je
+vois bien que l'amour est ainsi fait qu'il se plaît à nous aveugler dans
+le moment que nous aurions le plus besoin de voir clair!... Certes, si
+j'avais été en tiers dans cette aventure, si j'avais été à la place de La
+Candeur par exemple, ou de Vladimir, je t'aurais devinée tout de suite...
+Mais j'aimais et j'étais jaloux!... C'est dire que j'étais devenu, à cause
+de cette horrible jalousie, qui était une insulte à notre amour, le plus
+stupide des hommes!... Et c'est l'amour qui se vengeait ainsi de ce que je
+ne t'eusse point dès l'abord mise au-dessus de tout soupçon, en dépit de
+l'apparence accusatrice de tes actes ou de tes gestes, ou de ta mine, ou
+de ta parole! J'aurais dû me dire tout de suite--ce que je ne me suis dit
+que lorsque j'eus reçu ta lettre d'adieu à Stara-Zagora: Elle m'aime!...
+Elle m'aime par-dessus tout!... Eh bien! essayons d'expliquer avec cela
+l'inexplicable! Et tout de suite j'aurais compris, _en rapportant tout à
+cet amour_, que c'était à cause de ton amour que tu te faisais un instant
+la complice de l'abominable Gaulow! J'aurais compris ce que j'ai compris à
+Stara-Zagora, dans cette nuit de douleur et de larmes qui a suivi ton
+départ, _j'aurais compris que puisque tu poursuivais Gaulow, après l'avoir
+fait fuir, et cela dans le dessein de le tuer, tu ne voulais point tenir
+Gaulow de la main d'Athanase!_... Explication logique et la seule possible
+de ta conduite à toi, Ivana, et aussi de celle d'Athanase, _qui s'occupait
+de s'assurer de Gaulow avant de te sauver, Ivana!_ C'était donc que tu
+t'étais promise à lui s'il te vengeait de Gaulow; et seulement à cette
+condition-là!... Voilà ce qui m'est apparu à Stara-Zagora!... Voilà
+pourquoi, après avoir compris cela, je fus pris d'un désespoir sans borne,
+car croyant Gaulow mort de la main d'Athanase, comme tu le croyais
+toi-même, je croyais mort notre amour!... Aussi tu devines ensuite ma joie,
+joie que je n'ai pu te décrire dans ma lettre, quand j'ai appris qu'il
+était vivant!... Il était donc possible de le reprendre à Athanase, de lui
+rendre une liberté nécessaire pour que nous puissions ensuite le reprendre
+nous-mêmes et _exercer une vengeance qui nous aurait enfin délivrés sans
+qu'Athanase ait à en réclamer le prix!_... Alors je fis comme toi!... Le
+crime que tu avais accompli vis-à-vis d'Athanase en faisant échapper
+Gaulow une première fois, je l'ai accompli, moi, une seconde!... Et mes
+amis et moi nous avons recommencé derrière Gaulow, sauvé par mes soins,
+cette poursuite jusqu'à la mort... Malheureusement, il nous échappait et
+c'était Athanase qui mourait!...
+
+--Ceci est affreux! exprima Ivana en frissonnant. Il est mort... Il ne
+faut pas nous réjouir de cette mort-là! cela nous porterait malheur...
+Dis-moi bien comment il est mort!...
+
+--Eh! Ivana, je te l'ai déjà expliqué dans ma lettre... répondit
+Rouletabille en mentant ici, avec un grand sang-froid. Il est tombé devant
+nous dans un parti de Turcs qui l'a criblé de balles... Les Turcs, nous
+voyant, se sont enfuis, et nous sommes arrivés pour constater la mort de
+notre ami...
+
+--C'est cela qui est épouvantable, dit Ivana... Il est mort certainement
+en courant derrière son prisonnier et c'est nous qui sommes responsables
+de sa mort!
+
+--Je ne le pense point! exprima encore Rouletabille avec une effronterie
+grandissante, et je voudrais bien te rassurer tout à fait sur ce point.
+Athanase ne devait pas savoir que son prisonnier se fût enfui. Il revenait
+au camp quand il a été surpris par les Turcs. Voilà la vérité! Il est tout
+à fait superflu de te créer d'inutiles remords!... Et puis, entre nous,
+bien qu'il soit ton cousin, je te dirai que cet Athanase ne mérite point,
+en vérité, d'être pleuré. C'était un brave soldat, oui!... mais qui
+songeait surtout à ce que tu lui avais promis!... Toi-même, Ivana, ta
+personne ne lui était précieuse qu'autant qu'il pouvait espérer te
+revendiquer!
+
+--Comment cela, mon ami?...
+
+--Oh! il eût préféré te savoir morte plutôt que vivante en dehors de
+lui!... Ainsi, à la Karakoulé, tous ses actes prouvent qu'il pensait moins
+à ton salut qu'à lui-même, c'est-à-dire qu'à son succès en t'apportant
+Gaulow!... Avant de s'occuper de toi, il s'occupe de Gaulow!... Il ne
+pénètre dans le harem que pour frapper Gaulow, que pour emporter Gaulow,
+que pour mettre en sûreté Gaulow... et puis il revient pour te sauver!...
+après... mais trop tard parce que j'avais passé là avant
+lui!...
+
+--Mais c'est vrai, petit Zo, c'est absolument exact ce que tu racontes
+là!...
+
+--Comment si c'est vrai! c'est-à-dire que maintenant, quand je l'examine
+de près, je trouve sa conduite abominable...
+
+--Certes! elle n'était pas généreuse!... accorda Ivana.
+
+--Pas généreuse! Dis donc que ce joli monsieur te faisait chanter tout
+simplement avec ta promesse inconsidérée...
+
+--Oh! Zo!... Ne parle pas ainsi de ce malheureux garçon!
+
+--Pourquoi pas, je te prie?... Est-ce que tu l'aimais?... Est-ce que tu
+lui avais dit que tu l'aimais?...
+
+--Ça, jamais!
+
+--Et il savait bien que tu ne l'aimais pas!...
+
+--Il pouvait s'en douter...
+
+--S'en douter?... Il était parfaitement sûr que nous nous aimions tous les
+deux!... et c'est pour cela qu'il avait hâte avant tout de jeter cette
+tête entre nous deux!... Il savait bien que tu n'étais pas une femme à
+revenir sur ta parole, et il voulait, au prix de cette tête, t'avoir
+malgré toi! c'est-à-dire malgré ton amour pour un autre!... Aussi je ne te
+cacherai pas plus longtemps mon opinion: ton Athanase, il me dégoûte!...
+
+Cette déclaration sembla produire un excellent effet sur l'esprit d'Ivana.
+
+--Mon Dieu!... puisque nous ne sommes pour rien dans sa mort, fit-elle, ce
+que tu me dis là, petit Zo, me console un peu de l'avoir trompé et de lui
+avoir soustrait un prisonnier qui lui était plus précieux que moi-même!...
+
+XXVI
+
+LA DERNIÈRE AVENTURE DE M. KASBECK
+
+Bravo! s'écria Rouletabille... alors ne me parle plus jamais d'Athanase?...
+
+--Ni d'Athanase, ni de Gaulow, ni de Kasbeck, ni de personne!...
+
+--Aïe! fit Rouletabille... Je crains bien que nous ne parlions encore de
+ce Kasbeck.
+
+--Pourquoi?
+
+--Tu vas voir!...
+
+Et il se leva, après avoir déposé un chaste baiser sur le front de sa
+fiancée.
+
+--Il est 5 heures, dit-il très haut.
+
+Et il répéta: «Il est 5 heures... il est 5 heures...» sur un ton de plus
+en plus élevé.
+
+Alors la tapisserie se releva et l'eunuque qu'il avait déjà vu tout à
+l'heure, entr'ouvrit la porte devant le fantôme noir de Canendé hanoum. La
+princesse s'avança, et, froidement, dit à Rouletabille:
+
+--Je dois attendre Kasbeck.
+
+--Dans la lettre que je vous ai remise, répondit Rouletabille d'une voix
+ferme, il est dit que même si Kasbeck n'est pas ici à 5 heures, vous devez
+nous laisser partir!
+
+--C'est exact, répondit Canendé hanoum; mais avant-hier Kasbeck m'avait
+dit de ne rien faire de définitif avant de l'avoir revu. Du reste, il n'y
+a aucune raison pour qu'il ne vienne pas!...
+
+--Madame, répliqua Rouletabille, il se peut en effet qu'il vienne, et je
+crois en effet qu'il viendra. Mais vous n'ignorez pas que Kasbeck a pris
+certaines précautions contre moi: il pouvait craindre, en effet, qu'après
+être entré en possession de Mlle Vilitchkov, je livrasse le secret du
+trésor au gouvernement ou à quelque autre!... Et il a, pendant quelques
+jours, par précaution, puisé dedans... _Tout ce qu'il a pu prendre déjà a
+été apporté ici_; je le sais... Or voici ce que j'ai à vous dire: je ne
+suis pas moins prudent que Kasbeck et je pouvais craindre qu'après être
+entré en possession des trésors, le seigneur Kasbeck ne gardât Ivana.
+Aussi ai-je arrangé que quoi qu'il arrivât--même si Kasbeck n'était pas
+ici aujourd'hui à 5 heures--on me laisserait sortir d'ici avec Mlle
+Vilitchkov, qui devait être amenée chez vous (j'ignorais qu'elle y fût
+déjà). Madame, si, dans dix minutes je ne suis pas sorti d'ici, tout est
+perdu pour vous, car j'ai laissé un pli à mes amis, qui l'iront porter au
+gouvernement. On trouvera ici, je le sais, outre Mlle Vilitchkov et moi,
+les choses très précieuses auxquelles je faisais allusion tout à l'heure
+et auxquelles vous tenez certainement beaucoup, et sur l'origine
+desquelles j'aurai éclairé le gouvernement. Madame, comprenez bien qu'il
+faut nous laisser partir sans esclandre, sans quoi vous pouvez être sûre
+qu'un secours immédiat nous viendra du dehors et que tout cela fera
+beaucoup de bruit. Laissez-nous partir, et le dédain que j'ai montré de
+toutes ces richesses vous est un sûr garant que je saurai garder,
+relativement à ce que vous avez pris et à ce qui vous reste à prendre, le
+plus grand secret!... Madame, vous avez encore cinq minutes pour
+réfléchir...
+
+Canendé hanoum disparut.
+
+Les jeunes gens ne devaient plus revoir son funèbre tchartchaf... Cinq
+minutes ne s'étaient pas écoulées que le nègre venait les chercher, les
+remettait au cavas, lequel leur ouvrait la porte de la rue et les saluait
+fort honnêtement.
+
+Ils sautèrent dans la voiture, qui prit, au grand trot, le chemin de Péra.
+
+--Enfin!... enfin!... enfin!... soupirait Ivana, qui laissait aller sa
+jolie tête sur l'épaule de Rouletabille.
+
+Celui-ci lui dit:
+
+--Kasbeck ne pouvait pas venir, parce que Kasbeck est mort!...
+
+--Tu dis?
+
+--Écoute bien. Après avoir découvert la chambre des trésors, je ne suis
+plus descendu qu'une fois dans cette chambre avec Kasbeck, et après avoir
+pris de grandes précautions pour retrouver notre chemin. Les nuits
+suivantes, Kasbeck y descendait seul; mais je redoutais quelque accident
+et j'avais exigé que Canendé hanoum fût avertie qu'elle devrait remettre
+ta chère personne entre mes mains aujourd'hui à cinq heures, sans quoi je
+menaçais de tout dévoiler!... Hier même, prévoyant quelque funeste
+contretemps, je fis écrire par Kasbeck cette lettre que j'ai remise
+aujourd'hui à Canendé hanoum. Du reste, Kasbeck comprenait très bien mes
+craintes et ne fit aucune difficulté pour me donner cette «assurance» que
+je lui dictais: il était persuadé que je ne tenais qu'à toi!... Et c'est
+la vérité, tu le comprends!... Je n'ai pas gardé un morceau de tous ces
+trésors-là!... Le premier sac de joyaux que j'avais rapporté, je l'ai
+remis à Kasbeck le lendemain, pour lui prouver la réalité de mes
+recherches et de ma découverte! Ces richesses ne m'appartiennent pas!
+Elles appartiennent aux crimes qui les ont accumulées! Il m'eût semblé que
+si j'en détournais quoi que ce fût, elles nous porteraient malheur!... Eh
+bien, Ivana, c'est vrai que ces trésors portent malheur... Après avoir
+porté malheur à Abdul-Hamid et à Gaulow, ils viennent de causer la perte
+de Kasbeck!...
+
+«La Candeur et moi, cette nuit, près de la pièce d'eau, dans le jardin
+d'hiver, nous avons en vain attendu le retour de Kasbeck... Et comme il ne
+revenait pas, j'ai revêtu à mon tour l'habit de scaphandrier et je suis
+descendu dans la vasque. Là j'ai trouvé la vasque fermée, et la porte si
+bien close que l'on eût juré qu'il n'y avait pas de porte! Kasbeck était
+resté enfermé dans la chambre des trésors et avait dû, sans le savoir s'y
+enfermer lui-même!... Tu penses qu'Abdul-Hamid devait avoir un système de
+fermeture à l'intérieur comme il devait en avoir un à l'extérieur. Il
+devait pouvoir s'enfermer quand il était là-dedans pour qu'on ne vînt pas
+le déranger... Kasbeck a certainement fait jouer par hasard ce système de
+fermeture, peut-être en touchant à la porte qui tourne facilement sur ses
+gonds... Cette porte, Kasbeck n'a pas su la rouvrir... De sorte que, de
+même que Gaulow, le voilà enseveli là-dedans avec son secret, parmi tous
+les millions qui y restent encore!... Mais qu'as-tu, Ivana? Tu ne dis
+rien?... Ton silence m'effraye!...
+
+--Je suis en effet épouvantée, mon ami, de tous ces morts autour de notre
+bonheur! De tous ces morts _qu'il faut_ à notre bonheur! Oui, oui, petit
+Zo, fuyons! Rentrons à Paris! Tant que je serai ici, dans cette ville des
+Mille et Une Nuits, je craindrai de voir revenir toutes ces ombres! Qui me
+dit qu'à l'instant où je m'y attendrai le moins elles ne vont pas
+m'apparaître au coin de quelque rue, sur le seuil de la maison où tu me
+conduis! Qui me dit qu'elles ne vont pas me tendre la main pour descendre
+de voiture!
+
+--Ma pauvre petite Jeanne, tu délires! On ne rencontre plus les ombres de
+ceux qui sont morts, étouffés au fond des eaux!
+
+--Est-ce qu'on sait? Est-ce qu'on sait? Allons nous-en!...
+
+XXVII
+
+OÙ ROULETABILLE ET IVANA ONT QUELQUE RAISON DE CROIRE QU'ILS TOUCHENT
+ENFIN AU BONHEUR
+
+De Sofia, de Belgrade, de Constantinople, les correspondants de guerre
+avaient regagné leurs pénates. On croyait la grande lutte balkanique
+terminée. Et c'est quelques jours après la prise d'Andrinople que fut
+célébré, à Paris, le mariage de Rouletabille et d'Ivana Vilitchkov.
+
+On se rappelle de quelle solennité et de quel éclat furent entourées les
+cérémonies de cette exceptionnelle union.
+
+La direction de _l'Époque_ avait convoqué, pour ce grand jour, tout ce qui
+compte à Paris, dans le monde des lettres, de la politique et des arts.
+Les amis de Rouletabille, connus et inconnus, ceux qui avaient été mêlés
+directement aux aventures extraordinaires de son incroyable existence, et
+ceux qu'il s'était faits simplement par la sympathie universelle que
+dégageaient ses actions publiques au cours des événements qui ont occupé,
+ces dernières années, l'Europe et le monde, avaient tenu à apporter leurs
+voeux aux jeunes époux. C'est dire que le service d'ordre, commandé par M.
+le préfet de police en personne, fut des plus difficiles.
+
+Nous ne reviendrons point sur ces heures officielles dont les carnets
+mondains retracèrent les moindres détails, pendant huit jours.
+
+La colonie étrangère, surtout russe et balkanique naturellement, envoya
+des cadeaux qui ne furent pas les moins admirés d'un trousseau à la
+richesse duquel avaient voulu collaborer des personnages dont les noms
+sont célèbres depuis la publication du _Mystère de la chambre jaune_, du
+_Parfum de la Dame en noir_ et de _Rouletabille chez le tsar_. Le
+directeur de _l'Époque_ était le premier témoin de Rouletabille, le second
+était Sainclair, qui recueillit les premières pages du reporter. Le
+directeur de _l'Époque_ se fit l'interprète de tous à l'issue d'un lunch
+donné dans un des palaces des Champs-Elysées, où l'on s'écrasait en
+souhaitant aux époux un peu de bonheur et de tranquillité après tant de
+tribulations retentissantes!
+
+De la tranquillité: Rouletabille et Ivana ne demandaient que cela, et s'il
+n'avait tenu qu'à eux, certes! on aurait dérangé moins de monde, mais,
+comme dit l'autre, on est esclave de sa gloire, et Rouletabille, en ce
+jour mémorable où il n'aurait voulu voir autour de lui que sa mère,
+retenue en Amérique par les affaires de M. Darzac, et quelques amis
+intimes comme M. La Candeur, dut subir la tyrannie de sa jeune renommée.
+Même après le lunch, les époux ne purent partir. L'association des
+reporters parisiens offrait un dîner aux époux dans un grand restaurant de
+Bellevue, et Rouletabille comptait parmi ceux-là trop de camarades pour se
+soustraire à une aussi aimable contrainte. Seulement, il était entendu
+qu'à 9 heures au plus tard, les «mariés» pourraient s'esquiver à
+l'anglaise. Une auto les attendrait pour une randonnée dont ils n'avaient,
+bien entendu, donné l'itinéraire à personne.
+
+Donc, à 7 heures précises, Rouletabille et Ivana arrivaient à Bellevue:
+ils avaient demandé la permission de revêtir leur costume de voyage et ils
+avaient exigé que ce dîner d'amis fût dépourvu de toute cérémonie.
+Cependant la plupart des confrères avaient tenu, pour leur faire honneur,
+à arborer l'uniforme de grand gala, habit et toutes décorations dehors.
+
+--Ne te fâche pas, lui dit tout de suite La Candeur, qui avait sorti son
+Mérite agricole et qui reçut les jeunes époux sur le seuil du vestibule,
+avec toutes les grâces d'un réjoui maître d'hôtel. Ne te fâche pas, ils
+sont si contents.
+
+La Candeur offrit son bras à la mariée et la conduisit dans le salon où
+avait été dressé un couvert magnifique.
+
+Comme Rouletabille allait les suivre, un grand bruit de chevaux et de
+carrosse lui fit tourner la tête, et il ne put retenir une exclamation en
+reconnaissant dans le cocher, dont la livrée bleue galonnée et le chapeau
+à cocarde dorée produisaient le plus heureux effet, Tondor, le bienheureux
+Tondor, qui semblait au comble de ses voeux. Le sympathique Transylvain
+n'avait-il pas toujours rêvé de rouler _«carrousse»_ et de conduire par de
+longues guides des chevaux impétueux? Son mépris pour l'auto était si
+parfait qu'on n'avait jamais pu le décider à apprendre à conduire une
+mécanique qu'il trouvait d'une laideur déshonorante, qui «crevait», du
+reste, disait-il, trop souvent, et qui ne «piaffait» jamais!
+
+Curieusement, Rouletabille s'avança jusqu'au seuil, désireux de savoir à
+qui appartenait un si grandiose équipage.
+
+Quelle ne fut pas sa stupéfaction en en voyant descendre, après que le
+valet de pied qui se tenait à côté de Tondor se fût précipité pour en
+ouvrir la porte,. Vladimir, Vladimir Pétrovitch de Kiew!...
+
+Il se disposait à aller lui serrer la main quand il vit que Vladimir
+tendait la sienne à une grande dégingandée vieille dame, aux cheveux
+couleur de feu qu'il se rappelait parfaitement avoir vue dans les
+circonstances tragico-comiques qui avaient inauguré la série de ses
+aventures à Sofia.
+
+C'était tout simplement la princesse aux fameuses fourrures qui s'avançait
+au bras de Vladimir triomphant.
+
+--Rouletabille! s'écria Vladimir en lui montrant avec orgueil ce vieux
+singe couvert de bijoux, permettez-moi de vous présenter ma fiancée!...
+
+Rouletabille se pinça les lèvres pour ne pas rire et félicita chaudement
+les futurs époux... Tout de même quand la princesse eut fait son entrée
+dans la salle de gala, il retint Vladimir, dans le dessein de lui faire
+part un peu de son effarement, mais le jeune Slave ne le laissa point
+parler:
+
+--C'est tout ce que j'ai trouvé _pour sauver notre honneur!_ dit-il le
+plus sérieusement du monde: épouser ce vieux cacatoès! mais que ne
+ferais-je pas, Rouletabille, pour vous rendre service!
+
+--De quoi?... de quoi?... Eh! Vladimir Petrovitch de Kiew!... c'est pour
+me rendre service que tu épouses la vieille dame?
+
+--Mais parfaitement! _et pour sauver notre honneur!_
+
+--Dis donc un peu: tâche d'être poli et ne t'occupe pas de mon honneur,
+s'il te plaît... qu'est-ce que mon honneur a à faire dans ton mariage,
+es-tu capable de me le dire?
+
+--Tout de suite: la vieille dame est venue me réclamer ses 43.000
+francs!...
+
+--Hein?...
+
+--Eh! vous savez bien... les 43.000 francs de la fourrure!...
+
+--Oui, je me rappelle maintenant... mais, moi, ça ne me regarde pas cette
+histoire-là!... Ce n'est pas moi qui ai été la porter au «clou», sa
+fourrure!...
+
+--Oui, mais c'est vous qui avez donné l'argent à l'agha.
+
+--Possible!... mais cet argent je l'avais pris à La Candeur... je ne
+l'avais pas pris à la princesse, moi!...
+
+--Aussi, quand elle est venue me le réclamer, j'en ai d'abord parlé à La
+Candeur qui m'a dit:
+
+«--Je te défends d'en parler à Rouletabille, qui a autre chose à faire que
+de s'occuper de ta vieille bique... Si elle insiste, qu'il a ajouté, eh
+bien!... pour qu'elle nous fiche la paix, épouse-la!...»
+
+--Mais c'est très bien, cela, finit par approuver Rouletabille.
+
+--Alors, vous ne me méprisez pas?
+
+--Pas le moins du monde...
+
+--Vous comprenez, Rouletabille, combien ce serait dur pour moi d'être
+méprisé par vous, alors que c'est pour vous que je sacrifie en somme ma
+jeunesse et ma beauté...
+
+--Vous êtes un gentil garçon, Vladimir Pétrovitch... Est-ce que la
+princesse est encore très riche?...
+
+--Ah! monsieur!... elle me reconnaîtra un million, devant notaire...
+
+--Fichtre! un million!...
+
+--Pas un sou de moins; comme je lui ai dit: c'est à prendre ou à
+laisser...
+
+--Vous avez raison, Vladimir. Avec un million, on ne vit aux crochets de
+personne et vous pourrez repayer à la princesse une fourrure.
+
+--J'y avais pensé, monsieur... comme ça elle n'aura plus rien à dire!...
+
+--Quel âge a-t-elle?... demanda Rouletabille, un peu gêné.
+
+--Ah! devinez, pour voir...
+
+--Eh bien! mais dans les cinquante-cinq ans, répondit Rouletabille, qui
+voulait être aimable.
+
+--Vous n'y êtes pas, fit l'autre, vous n'y êtes pas du tout!... Peste!
+cinquante-cinq ans! Comme vous y allez!... Si elle avait cinquante-cinq
+ans, j'aurais certainement hésité _avant de me dévouer!_... proclama
+Vladimir.
+
+--Alors, elle n'a pas dépassé la cinquantaine?
+
+--De moins en moins... Rouletabille... vous y êtes de moins en moins!...
+elle en a soixante-deux!... avoua l'autre avec jubilation... Ah! j'ai
+voulu voir l'acte de naissance... Soixante-deux... c'est admirable!
+
+--Et peut-être une maladie de coeur! ajouta Rouletabille, qui avait enfin
+compris Vladimir et qui, un peu dégoûté, ne demandait qu'à changer de
+conversation.
+
+Et il allait s'échapper quand Vladimir le rappela:
+
+--Écoutez, Rouletabille... j'ai une proposition à vous faire... Dans un an,
+deux au plus... la vieille dame n'existera plus...
+
+--Saprelotte!... s'exclama Rouletabille, vous n'allez pas l'assassiner!
+
+--Pensez-vous? Non, c'est le docteur qui le lui a dit devant moi, un soir
+où elle avait un peu trop abusé de la vodka...
+
+--Ah! elle se s...
+
+--Si ce n'était que ça!... mais elle fume! elle fume!
+
+--La cigarette!... Ça n'est pas grave!...
+
+--Non, la pipe!...
+
+--La pipe!...
+
+--La pipe d'opium!... Et comment!...
+
+--Oui, elle n'en a plus pour longtemps...
+
+--Eh bien! elle me fait son héritier... et je me décide à fonder un
+journal... Voulez-vous être mon second?
+
+Rouletabille ne répondit pas, mais Vladimir vit qu'il le considérait d'un
+certain oeil... d'un oeil qui visait certainement son fond de culotte, et,
+prudent, se rappelant certain geste qui l'avait un peu humilié, et, ne
+voulant point que Tondor, dans toute sa splendeur, eût encore à rougir de
+lui, il s'éloigna tout doucement, à reculons...
+
+--Quel type! sourit Rouletabille.
+
+Et il alla rejoindre Ivana qui l'attendait avec impatience.
+
+XXVIII
+
+OÙ LA CANDEUR TROUVE QUE LA TERRE EST PETITE
+
+Le dîner fut des plus gais. Rouletabille très amoureux, se montrait
+cependant assez mélancolique, jetant de temps à autre un regard sur Ivana
+qui, elle, regardait l'heure sans en avoir l'air à la grande pendule de la
+cheminée... Quand leurs yeux se rencontraient, ils se souriaient doucement,
+ils se comprenaient: quel bonheur d'être seuls tout à l'heure!... dans
+cette auto qui les emporterait loin de tous et de tout, loin de ces
+souvenirs encore trop brûlants que La Candeur avec sa bonne humeur un peu
+rude, évoquait bravement, ne pouvant s'imaginer qu'il faisait souffrir ses
+amis quand il prononçait les noms de Gaulow, d'Athanase... Cependant, La
+Candeur et Vladimir ne s'arrêtaient pas... Ils se renvoyaient les
+histoires d'un bout à l'autre de la table... Te rappelles-tu?... Te
+souviens-tu?... Et dans le donjon?... Et quand nous n'avions plus rien à
+manger?... Quand ce pauvre Modeste a imaginé de faire une salade aux
+capucines!...
+
+--On avait tellement faim, s'écriait La Candeur, qu'on aurait bouffé
+l'escalier, sous prétexte qu'_il était en colimaçon!_...
+
+Enfin le repas se termina. Il y eut quelques speeches et l'on passa dans
+un autre salon où l'on devait servir le café et les liqueurs. Rouletabille
+avait rejoint Ivana.
+
+--Encore un peu de patience, lui disait-il, et dans dix minutes je te jure
+que nous filons à l'anglaise. Je vais voir si l'auto est là.
+
+Il la quitta et, faisant un signe à La Candeur, se glissa dans le
+vestibule. Ils n'avaient pas fait deux pas qu'ils se heurtaient à un
+personnage dont la vue leur fit pousser une sourde exclamation.
+
+Là, devant eux, se courbant en une attitude des plus correctes, dans son
+habit de suisse d'hôtel et la casquette à la main, ils reconnurent M.
+Priski!
+
+Tous deux restèrent comme médusés par cette étrange apparition.
+
+Que faisait M. Priski dans cet hôtel de Bellevue? Par quel hasard, à peine
+croyable, l'ancien majordome de la Karakoulé se trouvait-il si à point
+pour saluer Rouletabille en un jour comme celui-ci?
+
+La présence de M. Priski leur rappelait à tous deux des heures si
+difficiles qu'ils ne pouvaient le considérer sans une émotion qui touchait
+de bien près à l'angoisse, sans compter que chaque fois que M. Priski leur
+était apparu, l'événement ne leur avait pas porté bonheur. Il était comme
+l'envoyé du destin, comme un lugubre messager, en dépit de ses bonnes
+paroles et de son sourire éternel, annonciateur de catastrophes.
+
+Rouletabille était devenu tout pâle et ce fut La Candeur qui retrouva le
+premier son sang-froid pour demander à M. Priski ce qu'il faisait là et ce
+qu'il leur voulait.
+
+--Ce que je veux? répondit M. Priski, avec sa mine la plus gracieuse, ce
+que je veux? mais vous présenter mes hommages et mes souhaits de bonheur,
+mon cher monsieur Rouletabille! Et croyez bien que je regrette de n'avoir
+pu aller à la cérémonie ce matin, mais le patron m'avait envoyé en course
+dans les environs; je ne fais que rentrer et je constate que j'ai bien
+fait de me hâter puisque vous voilà sur votre départ! L'auto est là,
+monsieur Rouletabille... Le chauffeur fait son plein d'essence et m'a dit
+qu'il serait prêt dans dix minutes...
+
+--Pardon! fit entendre Rouletabille d'une voix encore troublée, pardon,
+monsieur Priski, mais vous n'êtes donc plus moine au mont Athos?
+
+--Hélas! hélas! je ne l'ai jamais été, oui, c'est un bonheur qui m'a été
+refusé. Et je vous avouerai que je n'ai guère été heureux depuis que vous
+m'avez quitté si brusquement à Dédéagatch...
+
+D'abord je ne retrouvai point mon cheval et comme on refusait de me
+laisser monter en chemin de fer, vous voyez d'ici toutes les difficultés
+qu'il me fallut surmonter avant d'arriver à Salonique. Quand j'y parvins,
+j'appris que le seigneur Kasbeck s'était embarqué pour Constantinople avec
+le sultan déchu. Comme je ne pouvais entrer au couvent sans la somme qu'il
+m'avait promis de me verser, j'attendis l'occasion d'aller le rejoindre à
+Constantinople, occasion qui ne se présenta que trois semaines plus tard
+par le truchement d'un pilote des Dardanelles qui était mon ami et qui
+venait d'être engagé par le commandant d'un stationnaire austro-hongrois,
+lequel quittait Salonique pour le Bosphore.
+
+--Tout cela ne nous explique pas, fit Rouletabille impatienté, comment
+vous vous trouvez à Paris?...
+
+--Monsieur, c'est bien simple. A Constantinople, je n'ai pas pu retrouver
+le seigneur Kasbeck. On l'y avait bien vu, mais il avait tout à coup
+disparu sans que quiconque pût dire comment ni où...
+
+--Alors?...
+
+--Alors j'essayai de me placer à Constantinople, mais en vain.
+
+--Évidemment!... conclut tout de suite La Candeur, qui assistait avec
+peine à l'angoisse de Rouletabille... Évidemment il n'y a rien à faire
+dans ce pays en ce moment-ci... M. Priski s'en est rendu compte et M.
+Priski est venu se placer à Paris!...
+
+--Tout simplement! dit M. Priski.
+
+--Tout cela est bien naturel! ajouta La Candeur en se tournant du côté de
+Rouletabille, et tu as tort de te mettre dans des états pareils, mais, mon
+Dieu! que la terre est petite!... Et vous êtes content de votre nouvelle
+place, monsieur Priski?
+
+--Mais pas mécontent, monsieur de Rothschild... pas mécontent du tout...
+Évidemment, ça n'est pas le même genre qu'à l'_Hôtel des Étrangers_...
+mais il y a à faire tout de même, vous savez. A propos de l'Hôtel des
+Étrangers, vous savez qui j'ai revu à Constantinople?
+
+--Non, mais ça nous est égal, fit La Candeur en entraînant Rouletabille.
+
+Mais l'autre leur jeta:
+
+--J'ai revu Kara-Selim!...
+
+Rouletabille et La Candeur s'arrêtèrent comme foudroyés...
+
+La Candeur tourna enfin la tête et dit:
+
+--T'as revu Gaulow?... toi?... tu blagues!...
+
+Infiniment flatté d'être tutoyé par M. de Rothschild, M. Priski s'avança,
+la mine rayonnante:
+
+--J'ai revu Kara-Selim, comme je vous vois, monsieur!... et fort bien
+portant, ma foi!... Ah! cette fois vous n'allez pas encore me dire que
+vous l'avez vu mort! Du reste, il ne m'a pas caché, que c'est vous qui
+l'avez arraché des mains du cruel Athanase Khetew et je dois dire qu'il en
+était encore tout surpris!...
+
+--Tu n'as pas pu voir Kara-Selim à Constantinople, fit Rouletabille plus
+pâle que jamais, si tu n'as quitté Salonique que trois semaines après le
+départ de Kasbeck, c'est-à-dire si tu n'es arrivé à Constantinople que
+lorsque nous en étions partis...
+
+--Eh! monsieur, je l'ai vu si bien qu'il a voulu me reprendre à son
+service... il était assez embarrassé dans le moment, se trouvant séparé de
+tous ses serviteurs... Il n'avait retrouvé à Constantinople que Stefo le
+Dalmate presque guéri de ses blessures et ça avait été bientôt pour le
+perdre... et, ma foi, dans une aventure assez sombre que je parvins à me
+faire conter et qui me détourna, tout à fait, de reprendre du service chez
+lui... Il s'agissait de certaines recherches à faire sous le _Bosphore_...
+dans le plus grand secret... Il s'agissait aussi d'endosser un bien vilain
+appareil qui m'apparut redoutable et que Kara-Selim venait de recevoir de
+Londres... une espèce de scaphandre... vous voyez d'ici quel métier on me
+proposait. «Tu n'as pas besoin d'avoir peur, me disait Kara-Selim; je
+descendrai sous l'eau toujours avec toi... je te défends même d'y aller
+sans moi; c'est pour avoir voulu aller se promener sans moi sous le
+Bosphore que Stefo le Dalmate est mort et qu'on ne l'a plus jamais
+revu...»
+
+M. Priski n'en dit pas plus long, car il s'aperçut que Rouletabille était
+devenu d'une pâleur de cire et il crut que le jeune homme allait se
+trouver mal!...
+
+--Vite! une carafe d'eau! commanda La Candeur. M. Priski se sauva.
+
+--Remets-toi, dit la Candeur, tu es pâle comme un mort. Si ta femme te
+voit comme ça, elle sera effrayée...
+
+--Gaulow est encore vivant! fit Rouletabille dans un souffle.
+
+--Mais, moi, je crois que Priski a voulu nous conter une histoire pour
+nous faire rire... Il est souvent farceur, ce bonhomme-là!...
+
+--Non! non! il dit vrai... tous les détails sont précis!... Et puis,
+comment connaîtrait-il l'évasion de Gaulow si Gaulow ne la lui avait
+racontée lui-même?...
+
+--C'est exact, mais alors, tu ne l'as pas tué?...
+
+--J'ai tué un homme qui était dans un scaphandre et j'ai cru que c'était
+Gaulow parce que nous avions vu descendre Gaulow dans un scaphandre
+quelques instants auparavant! Un autre était sans doute descendu avant lui,
+que nous n'avions pas vu et qu'il allait peut-être surveiller lui-même
+tandis que nous le surveillions, nous! C'est cet autre que j'aurai
+rencontré...
+
+--Stefo le Dalmate!... fit La Candeur.
+
+--Sans doute Stefo le Dalmate... tu as entendu ce qu'a dit Priski!... Tout
+cela est affreux! surtout qu'Ivana ignore tout...
+
+A ce moment, tous réclamant Rouletabille, on vint le chercher et on rentra
+dans le salon. Ivana s'aperçut immédiatement de l'état pitoyable dans
+lequel il se trouvait.
+
+La Candeur dit rapidement à son ami: «Surtout, toi, calme-toi! Après tout,
+qu'est-ce que ça peut te faire maintenant, Gaulow? Parce qu'il a épousé, à
+la Karakoulé...
+
+--Tais-toi donc!...
+
+--Eh! un mariage dans ces conditions-là, mon vieux, ça ne compte pas!...
+surtout un mariage musulman!...
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Ivana, tout de suite inquiète.
+
+--Mais rien, ma chérie, murmura Rouletabille... il faisait si chaud dans
+cette salle... j'admire que tu sois plus brave que moi.
+
+--Tous ces jeunes gens sont si gentils. Ils t'aiment comme un frère, petit
+Zo.
+
+--Moi aussi, je les aime bien, va... mais qu'est-ce que c'est ça?...
+demanda le reporter en voyant un groupe se dirigeant vers une table dans
+une attitude assez mystérieuse...
+
+Depuis qu'il avait vu M. Priski et qu'il l'avait entendu, tout était pour
+lui l'occasion d'un émoi nouveau... Au fond de la salle, il y avait une
+dizaine de jeunes gens qui paraissaient porter quelque chose et le bruit
+courait de bouche en bouche: «Une surprise!... Une surprise!...»
+
+--Quelle surprise?...
+
+Rouletabille n'aimait pas beaucoup les surprises... Et il allait se rendre
+compte de ce qui se passait, suivi d'Ivana, quand La Candeur accourut en
+levant les bras:
+
+--Ça c'est épatant!... s'écriait-il, _le coffret byzantin!_...
+
+--Le coffret byzantin! s'écria Ivana... Est-ce bien possible?... Et elle
+claqua joyeusement des mains:
+
+--Oh! oui, c'est une surprise!... une bonne surprise! c'est toi qui me
+l'as faite, petit Zo?...
+
+--Non! répondit Rouletabille... dont la vie sembla à nouveau suspendue,
+non, Ivana, ce n'est pas moi qui t'ai fait cette surprise-là...
+
+Et il s'avança avec courage, domptant la peur qui galopait déjà en lui,
+sans qu'il pût bien en connaître la cause; mais il sentait venir une
+catastrophe...
+
+La Candeur s'aperçut de ce trouble.
+
+--Ne t'effraye pas, lui dit-il, c'est certainement le père Priski qui a
+voulu te faire son cadeau de noces... Tu te rappelles que nous avions
+laissé le coffret à Kirk-Kilissé au moment de notre brusque départ!... Il
+n'y a pas de quoi s'épouvanter... J'ai ouvert le coffret... il est plein
+de fleurs...
+
+--Ah! murmura Rouletabille, qui recommençait à respirer... oui, ce doit
+être Priski... suis-je bête?...
+
+--Sûr! fit La Candeur... Venez, madame, continua La Candeur en entraînant
+Ivana... c'est un ami inconnu qui vous envoie des fleurs dans le coffret
+byzantin et elles sont magnifiques, ces fleurs!...
+
+Ils s'avancèrent tous trois et se trouvèrent en face du coffret que l'on
+avait placé sur une table. Le couvercle en était soulevé et les
+magnifiques roses blanches dont il débordait embaumaient déjà toute la
+salle.
+
+--Ce qu'il y en a!... fit La Candeur... ce qu'il y en a!...
+
+--Et sont-elles belles! dit Ivana en les prenant à poignées, et en
+plongeant ses beaux bras dans la moisson parfumée...
+
+--Tiens!... fit-elle tout à coup, je sens quelque chose? qu'est-ce qu'il y
+a là?
+
+Et elle retira vivement sa main.
+
+--Quoi? demanda Rouletabille, quoi?
+
+Mais La Candeur avait déjà mis la main dans le coffret et en retirait un
+sac superbe et très riche comme on en voit chez les grands confiseurs aux
+temps de Noël et des fêtes...
+
+--Des bonbons!... jeta-t-il... des bonbons de chez Poissier!...
+
+Il allait dénouer lui-même les cordons du sac, quand Ivana le réclama. Il
+le lui remit et elle y plongea une main qu'elle ôta aussitôt en jetant un
+cri affreux...
+
+Des clameurs d'horreur firent alors retentir la salle...
+
+Aux doigts d'Ivana était emmêlée une chevelure... et elle secouait cette
+chevelure sans pouvoir s'en défaire!... Et la chevelure sortit tout
+entière du sac avec la tête!... une tête hideuse, sanglante, au cou en
+lambeaux, aux yeux vitreux grands ouverts sur l'épouvante
+universelle...
+
+--La tête de Gaulow! hurla La Candeur.
+
+--La tête de Gaulow! soupira Vladimir...
+
+--La tête de Gaulow! râla Rouletabille...
+
+--La tête de Gaulow! répéta la voix défaillante d'Ivana...
+
+Et ils roulèrent dans les bras de leurs plus proches amis... cependant que
+les femmes, en poussant des cris insensés, s'enfuyaient...
+
+XXIX
+
+LES JOIES DE LA NOCE INTERROMPUES
+
+Dans le logement du concierge, La Candeur et Vladimir, remis un peu de
+leur terrible émoi, faisaient subir un sérieux interrogatoire à M. Priski
+et au groom.
+
+Rouletabille était resté près d'Ivana qui avait perdu ses sens.
+
+M. Priski, encore sous le coup de la furieuse bousculade que lui avait
+imposée La Candeur et tout étonné d'être sorti vivant de sa terrible
+poigne, s'appliquait autant que possible, par ses réponses, à ne point
+déchaîner à nouveau la colère du bon géant.
+
+Et il disait tout ce qu'il savait. C'était lui, en effet, qui avait
+rapporté de Kirk-Kilissé le coffret byzantin abandonné dans le kiosque par
+Rouletabille et Ivana dans le brouhaha de leur rapide départ pour
+Stara-Zagora, où les attendait le général Stanislawoff.
+
+Devenu premier concierge à l'hôtel de Bellevue, M. Priski s'était servi de
+cette précieuse malle comme d'un coffre particulier dans lequel il
+enfermait les objets que lui confiaient les voyageurs, et plus d'un qui
+était entré dans son logement avait admiré le vieux travail et les
+curieuses peintures du fameux coffret byzantin; plus d'un aussi avait
+voulu le lui acheter, mais personne n'y avait encore mis le prix jusqu'à
+ce jour-ci, justement où M. Priski l'avait vendu.
+
+Cette vente s'était faite dans des conditions assez spéciales et pendant
+que M. Priski n'était pas là, par l'entremise du groom qui remplaçait M.
+Priski, envoyé en course, par son patron.
+
+Le groom avait vu arriver, vers deux heures de l'après-midi, en auto, deux
+individus de mise correcte qui s'étaient enquis tout de suite du dîner
+offert par les reporters à Joseph Rouletabille. Le groom leur avait fourni
+tous les détails qu'ils lui avaient demandés sur l'heure, sur le service
+et leur avait fait même visiter les salons où la petite fête devait se
+passer.
+
+C'est en sortant et dans le moment qu'ils se disposaient à repartir que
+les deux voyageurs étaient entrés, pour se faire donner un coup de brosse,
+dans le logement du concierge et que, là, ils avaient remarqué le coffret
+byzantin.
+
+Ils avaient montré un grand étonnement de trouver cet objet en cet endroit,
+et le groom se mit à leur expliquer que c'était un coffret bulgare
+rapporté de Sofia par le concierge, qui était un homme de par là-bas. Ils
+avaient demandé tout de suite à l'acheter. Le groom avait répondu que le
+concierge en voulait 500 francs.
+
+--Les voilà! avait dit l'un des deux hommes, mais je le veux tout de suite,
+c'est pour faire une surprise justement à notre ami Rouletabille.
+
+Là-dessus, le groom qui savait où l'on avait envoyé M. Priski, lui avait
+téléphoné et M. Priski avait répondu que l'on pouvait emporter tout de
+suite le coffret si l'on versait immédiatement les 500 francs!
+
+Les interrogatoires de M. Priski et du groom se complétaient si bien l'un
+par l'autre, que La Candeur et Vladimir ne doutèrent point de leur récit.
+
+--C'est dommage, exprima Vladimir, que M. Priski n'ait pas été là, sans
+quoi il eût pu nous dire comment ces hommes avaient le nez fait!.. Je me
+rappelle très bien le nez d'Athanase, moi!
+
+--Athanase! s'écria La Candeur. Tu es fou, Vladimir!... J'ai tué Athanase
+de ma propre main et je ne crois point qu'il ressuscitera, celui-là!...
+
+--Euh!... fit Vladimir... je ne l'ai pas vu mort, moi! et tout cela sent
+si bien l'Athanase!... qui donc aurait eu la délicatesse, si Athanase
+n'est vraiment plus de ce monde, de nous envoyer la tête de Gaulow au
+dessert, _la tête de Gaulow qui devait être le prix du mariage d'Athanase
+avec Ivana Vilitchkov?_...
+
+Les deux reporters étaient maintenant au courant des conditions du mariage
+de Rouletabille, et celui-ci avait eu l'occasion de leur expliquer, depuis
+Constantinople, ce qui était toujours resté un peu obscurpour eux... Ils
+savaient maintenant pourquoi Athanase avait tant poursuivi Gaulow et
+pourquoi Gaulow avait été relâché par Rouletabille... Aussi Vladimir
+était-il beaucoup moins tranquille que La Candeur, car lui, n'avait pas vu
+Athanase mort!... Il insistait auprès du groom pour qu'il lui fît une
+description très nette des deux voyageurs, mais hélas! cette description
+restait floue et il était difficile d'en conclure quelque chose. Le groom
+avait pris les visiteurs pour des journalistes, amis du marié. Une chose
+cependant l'avait intrigué, _c'est que ces deux hommes, dont l'un
+paraissait fort agité, exprimaient assez souvent le regret d'avoir éprouvé
+pendant le voyage un retard de quelques heures, à cause d'une panne dont
+ils parlaient avec fureur! Ils semblaient regretter par-dessus tout de
+n'être pas arrivés avant la noce!_
+
+--Tu vois! fit Vladimir en emmenant La Candeur... tu vois!... Ça ne fait
+pas de doute!... Nous avons affaire à Athanase!... Athanase voulait
+arriver _avec la tête, avant le mariage, pour empêcher le mariage!_
+
+--Ah! tu me rends malade avec ton Athanase!... répliqua La Candeur qui
+tenait à son mort.
+
+Mais Rouletabille, dont la figure défaite faisait mal à voir, survint sur
+ces entrefaites. Il s'était arraché des bras d'Ivana pour venir interroger
+Priski.
+
+Les deux reporters répétèrent à Rouletabille tout ce qu'ils savaient.
+
+Et Rouletabille fut de l'avis de Vladimir: on avait affaire a Athanase! Il
+était tout à fait inutile de perdre son temps. Athanase était arrivé en
+retard, _mais il avait livré la tête de Gaulow tout de même!_...
+
+Et maintenant, qu'est-ce qu'il leur préparait?...
+
+Il fallait fuir! fuir sans perdre une seconde!
+
+Ivana, s'étant libérée brutalement des femmes qui l'accablaient de leurs
+soins, accourait à son tour. Mais Rouletabille avait fait signe aux deux
+reporters et tous deux protestèrent quand la jeune femme laissa tomber le
+nom d'Athanase.
+
+Athanase était mort!... bien mort!
+
+Malheureusement, à ce moment critique, La Candeur, pour finir de rassurer
+_Madame Rouletabille_, eut le tort d'ajouter.
+
+--Je le sais mieux que personne, allez, madame!... C'est moi qui l'ai
+tué!...
+
+Ivana regarda La Candeur comme une folle et puis, sans rien dire, se serra
+en frissonnant contre Rouletabille, qui eût bien giflé La Candeur s'il en
+avait eu le temps; mais il estima qu'il était plus pressant de prendre
+Ivana dans ses bras et de la transporter dans l'auto, qui démarra aussitôt,
+saluée par les gestes obséquieux de M. Priski et par les protestations de
+dévouement de La Candeur et de Vladimir! Elle partit à toute allure, dans
+la nuit, pour un pays inconnu, où les jeunes mariés espéraient bien ne pas
+rencontrer Athanase.
+
+En attendant, son ombre les poursuivait et ils ne pensaient qu'à lui.
+
+XXX
+
+NUIT DE NOCE SUR LA CÔTE D'AZUR
+
+Dans l'auto qui les emportait Ivana exprimait sa terreur en phrases
+hachées, haletantes, où courait le remords d'un crime accompli par La
+Candeur, c'est-à-dire par eux, c'est-à-dire par elle!
+
+Rouletabille lui avait menti: ce n'étaient point les Turcs qui avaient tué
+Athanase, mais eux, eux, ses amis, ses frères, elle, sa soeur d'armes...
+C'est en vain que le petit Zo lui expliquait qu'Athanase avait commencé
+par frapper et que La Candeur avait dû se défendre... Elle répondait
+invariablement que c'étaient eux, eux, Rouletabille et elle, Ivana qui,
+par le bras de La Candeur, avaient assassiné Athanase!
+
+Une telle infamie leur porterait malheur... et leur mariage était
+certainement maudit puisque la vengeance du mort commençait, et que deux
+amis d'Athanase s'en étaient, de toute évidence, chargés... Et elle
+claquait des dents en revoyant la tête... l'horrible tête qu'elle avait
+sortie du coffret byzantin!
+
+Rouletabille la câlinait, essayait de la réchauffer, de l'attendrir,
+espérait des larmes qui l'eussent peut-être soulagée et épuisait toutes
+les ressources de sa dialectique à démolir le monument d'épouvante
+qu'Ivana dressait sur le seuil de leur bonheur...
+
+Pour lui, osait-il affirmer avec une audace incomparable, cette tête avait
+été envoyée par un ami de la famille Vilitchkof qui savait avec quelle
+joie, le jour de son mariage, Ivana apprendrait ainsi que ses malheureux
+parents avaient été vengés... C'étaient là des cadeaux assez ordinaires
+qui se faisaient en Bulgarie...
+
+--Et moi, répondait-elle, sans que cessât cet affreux tremblement nerveux
+qui l'avait prise devant la tête de Gaulow, et moi, je te dis que c'est
+Athanase qui nous poursuit par delà la tombe... A moins, à moins encore
+qu'Athanase ne soit pas mort!...
+
+--Tu as entendu La Candeur, Ivana... Tondor l'accompagnait... Tous deux
+ont vu son cadavre troué de balles...
+
+--Troué de balles! c'est affreux!... et puis on dit ça!... on croit ça!...
+Des balles! Mais cette guerre a vu des corps percés de cinquante balles et
+que l'on a crus morts cinquante fois et qui vivent!... qui vivent!
+Athanase n'est pas mort!... et _il va venir me réclamer!_... Mais tu me
+garderas, dis, petit Zo?... tu me garderas!...
+
+Elle éclata en sanglots, cependant que ses bras nerveux étreignaient le
+pauvre jeune homme dont le visage fut inondé de ses larmes. Cela la calma,
+la sauva peut-être de la folie, au moment même où l'auto s'arrêtait à la
+gare de Lyon.
+
+--Mais où allons-nous? demanda-t-elle à travers ses pleurs.
+
+--Dans un endroit où nous serons tout seuls, tout seuls.
+
+--Oh! oui, oui!...
+
+--Pendant qu'on nous croit en train de faire de la vitesse sur toutes les
+routes de France, nous serons enfermés dans un paradis... Veux-tu,
+Ivana?...
+
+--Oh! oui, oui!...
+
+Elle se jeta hors de la voiture. Le chauffeur et l'auto devaient continuer,
+eux, à courir, courir sur les routes... tandis que les deux jeunes gens
+étaient dans le train qui les descendrait le lendemain à Menton.
+
+Ils avaient sauté à tout hasard dans un rapide, dans lequel ils ne purent
+trouver que deux places de première: toutes les couchettes du «sleeping»,
+tous les fauteuils-lits avaient été retenus à l'avance. Mais ils étaient
+heureux d'être dans la foule anonyme, au milieu de braves voyageurs qui
+les regardaient sans hostilité. Et bientôt Ivana, épuisée, s'était
+endormie sur l'épaule de son jeune époux.
+
+Rouletabille conduisait Ivana près de Menton, sur la côte enchantée de
+Garavan, dans les jardins qu'au temps de _la Dame en noir_ habitaient les
+mystérieux hôtes du prince Galitch. Il y avait là une villa au milieu des
+jardins suspendus, des terrasses fleuries, une villa aux balcons embaumés
+que le prince, avec qui Rouletabille avait fait la paix depuis son voyage
+en Russie, avait mis à la disposition du nouveau ménage.
+
+Il en avait donné les clefs à Rouletabille, à Paris, quelques jours avant
+les noces.
+
+--Vous serez là-bas comme chez vous, lui avait-il dit, et mieux que
+n'importe où, car vous ne connaîtrez point d'importuns. Les domestiques,
+de bonnes gens du pays, couchent en mon absence hors de la propriété et ne
+viennent qu'à 9 heures du matin et s'en iront sur un signe de vous. C'est
+le paradis pour Adam et Ève. Ne le refusez pas.
+
+Rouletabille avait accepté, ayant déjà pu apprécier en un autre temps la
+splendeur de ce jardin des Hespérides sur la rive d'Azur, à quelques pas
+de la frontière italienne et du château d'Hercule! terre qui évoquait pour
+lui tant de souvenirs!... terre où il avait connu sa mère et où
+aujourd'hui il allait aimer sa jeune épouse...
+
+Un soleil radieux éclairait les jardins de Babylone quand les jeunes gens
+y pénétrèrent. Ils y rencontrèrent tout de suite le jardinier, qu'ils
+renvoyèrent; celui-ci, qui était prévenu, disparut. Et ils se promenèrent
+le reste de la journée dans cet enchantement et dans cette merveilleuse
+solitude qu'ils peuplèrent de baisers.
+
+Le prince Galitch avait tout fait préparer pour leur arrivée et ils
+n'eurent qu'à ouvrir les armoires pour y trouver les éléments d'une
+dînette qui les amena jusqu'à la tombée du soir.
+
+Et puis, ce fut la nuit, une nuit de clair de lune magique qui captiva
+Rouletabille. Il prit Ivana doucement par la taille et voulut l'entraîner
+dans les rayons de lune...
+
+--Viens! viens nous promener dans les rayons de lune!...
+
+Mais si le jardin n'avait pas fait peur à la jeune fille pendant l'éclat
+du jour, elle recula devant lui en frissonnant dès qu'elle l'aperçut
+baigné de la clarté froide de l'astre des nuits.
+
+Elle détourna les yeux devant les gestes étranges des arbres, comme devant
+autant de fantômes, et toutes ses terreurs la reprirent.
+
+--Ferme bien la porte... ferme toutes les portes... et toutes les
+fenêtres... et tout! tout!... _pour qu'il ne revienne pas!_ lui dit-elle.
+
+Il la gronda, lui rappelant qu'elle lui avait promis d'être raisonnable et
+de ne plus penser à lui:
+
+--Il ne reviendra plus si tu ne penses plus à lui!
+
+Elle ne lui répondit pas et alla se réfugier au fond d'une grande chambre,
+au premier étage, dont elle alluma toutes les lumières, ce qui la rassura
+un peu. Quand il la rejoignit, il la trouva entourée de flambeaux.
+
+--Quelle illumination! dit-il en souriant...
+
+--As-tu bien tout fermé?...
+
+--Oui, ma pauvre chérie, mais que crains-tu? Je te jure que nous n'aurons
+rien à craindre, jamais, tant que nous nous aimerons!...
+
+Et il l'embrassa plus tendrement encore qu'il ne l'avait jamais fait.
+Alors, elle rougit, et glissant, tremblante, entre ses mains, elle alla
+cacher cette rougeur dans une pièce où il y avait moins de lumière. Or,
+comme il cherchait son ombre dans l'ombre, il entendit un gémissement
+rauque et l'aperçut tout à coup dressée contre une fenêtre, avec une
+figure d'indicible effroi, sous la lune.
+
+--Ivana!...
+
+--Là!... Là!... lui souffla-t-elle; _lui!... lui!_...
+
+Et elle quitta la fenêtre avec épouvante. Il y courut à son tour et ne vit
+qu'une grande clairière, au centre de laquelle il y avait un banc de
+pierre.
+
+--Mais il n'y a rien, Ivana! Rien que le banc de pierre... Viens vite, je
+t'en conjure... Viens avec moi voir le banc de pierre...
+
+Elle claquait des dents:
+
+--Je te dis que je l'ai vu; je l'ai bien reconnu... Il regardait du côté
+de la chambre où j'ai allumé tant de flambeaux!... Je te dis que c'est
+lui!...lui ou son fantôme!...
+
+Elle consentit à se glisser encore jusqu'à la fenêtre appuyée à son bras.
+Elle espérait, comme lui, avoir été victime d'une hallucination... et elle
+regarda encore?... et elle ne vit rien... que le banc de pierre.
+
+--Tu vois, ma chérie, tu vois qu'il n'y a rien...
+
+--Il est parti... mais il reviendra peut-être...
+
+--C'est toi, Ivana qui le fait revenir dans ta pensée malade...
+
+--Après tout, fit-elle, c'est bien possible, mais je ne veux pas rester
+dans l'obscurité...
+
+Elle tremblait tellement qu'il la ramena dans la chambre aux lumières et
+comme il voulait lui fermer la bouche avec des baisers, elle l'écarta
+doucement pour lui parler d'Athanase... Il était consterné...
+
+Elle lui disait qu'elle ne redoutait point les fantômes, mais qu'il
+fallait craindre Athanase vivant!
+
+--Que ferais-tu, petit Zo, s'il revenait ici, vivant? s'il venait
+réellement sur le banc de pierre?...
+
+--J'irais lui demander ce qu'il nous veut! répondit Rouletabille.
+
+Mue par un pressentiment sinistre, elle retourna à la fenêtre de la
+chambre obscure d'où l'on apercevait le banc de pierre et regarda, au
+dehors, dans la clarté lunaire. Mais elle poussa encore le cri de tout à
+l'heure!...
+
+--Lui! lui!... viens! viens!... c'est lui!...
+
+Il bondit près d'elle et tous deux s'étreignirent, s'accrochant l'un à
+l'autre... tous deux, le voyaient, le reconnaissaient: Athanase assis sur
+le banc de pierre dans une immobilité de pierre!
+
+La sueur coulait en gouttes glacées sur leurs fronts hantés de folie.
+
+--C'est une hallucination!... murmura Rouletabille... il ne remue pas...
+est-ce que tu le vois remuer toi?... cela n'a rien à faire avec un
+homme... c'est une image de notre cerveau... Ivana! nous avons trop
+peur... toujours la même peur... et nous avons la même hallucination...
+
+--Tiens! fit-elle, d'une voix de rêve, il a levé la tête...
+
+--Oui, oui, je l'ai vu!... Ah! c'est lui! c'est lui...
+
+--Tu vois bien que c'est lui!...
+
+Rouletabille, sûr de ne plus avoir affaire à un affreux cauchemar, s'était
+ressaisi. Il alla chercher le revolver qu'à l'insu d'Ivana il avait glissé
+dans un tiroir et l'arma.
+
+--Que vas-tu faire? lui demanda-t-elle déjà impressionnée par sa
+résolution et presque aussi résolue que lui.
+
+--Je te l'ai dit: aller lui demander ce qu'il nous veut!
+
+--Je descends avec toi!
+
+--Si tu veux, ma chérie... Aussi bien, il vaut mieux ne plus nous quitter
+quoi qu'il arrive...
+
+--Jamais! fit-elle, et, aussi brave que lui, elle lui prit la main. Ils
+descendirent ainsi l'escalier, poussèrent doucement, lentement, les
+verrous de la porte qui se trouvait juste en face de la clairière au banc
+de pierre et, d'un même geste, tous deux ouvrirent cette porte.
+
+XXXI
+
+DERNIER CHAPITRE OÙ IL EST DÉMONTRÉ QUE UN ET UN FONT UN!
+
+Il n'y avait plus personne sur le banc de pierre...
+
+Alors Rouletabille appela fort dans la nuit:
+
+--Athanase!...
+
+Et Ivana appela: «Athan...!» mais sa voix se brisa.
+
+Rien ne leur répondit qu'un lointain écho; mais ils voulaient être forts,
+et toujours en se tenant par la main, ils s'avancèrent jusqu'au banc de
+pierre, ils en firent le tour, ils écoutèrent un instant le frisson des
+feuilles et des branches, puis Rouletabille dit:
+
+--C'est le vent!...
+
+Ivana répéta plus bas: «C'est le vent!» et ils rentrèrent dans la villa en
+tournant la tête à chaque pas pour voir ce qui se passait derrière eux,
+mais il ne se passait rien qu'un peu de frisson de vent!...
+
+La porte refermée, ils regagnèrent les chambres du premier étage,
+retournèrent à la fenêtre et eurent encore le cri de leur peur!...
+Athanase était revenu sur le banc de pierre!
+
+Alors Ivana se laissa aller tout à fait à une épouvante galopante... Elle
+cria, comme une folle, comme une vraie démente.
+
+--Sauvons-nous! Sauvons-nous! Ne restons pas ici!...
+
+Et ce cri de folie, Rouletabille le trouva tout à fait sage. Le mieux
+était de partir, certes!... Que cet Athanase fût une personne vraiment
+vivante ou l'ombre de leur imagination en délire, il fallait s'en aller,
+s'en aller!...
+
+--Oui, oui... oui, partons!
+
+--Tout de suite!...
+
+--Tout de suite!... Nous irons à l'hôtel... au premier hôtel venu...
+
+--Oui, oui, fit-elle... un hôtel avec des voyageurs, des voyageurs qui
+nous défendront... contre lui... contre Athanase!... Ah! il était écrit
+qu'il me poursuivrait toujours!... _parce que j'avais prononcé cette
+phrase à propos de cette tête!_... Depuis l'enfance il me poursuit, il
+m'entraînera avec lui dans la terre!
+
+--Non, tu peux être sûre que non, fit Rouletabille farouche. C'est un
+misérable et je n'aurai aucune pitié de lui!... Allons!... allons!...
+
+Ils rouvrirent la porte... avec des précautions infinies... mais ils se
+retrouvèrent en face du banc de pierre sans Athanase!
+
+Ils marchèrent au banc de pierre, mais ils n'appelèrent plus Athanase,
+l'écho de leurs voix dans la nuit leur faisant sans doute trop peur... Ils
+prirent l'allée qui conduisait, en descendant, de terrasse en terrasse,
+jusqu'à la porte ouvrant sur le boulevard Maritime.
+
+Maintenant ils allaient plus vite... ils couraient presque en se tenant
+par la main... Ils couraient tout à fait en apercevant la porte... ils
+croyaient déjà l'atteindre quand Ivana poussa un grand cri.
+
+_Son front venait de se heurter à quelque chose qui se balançait._
+
+Et tous deux, Rouletabille et Ivana, reculèrent en laissant échapper une
+exclamation d'horreur.
+
+_La chose qui se balançait, c'était Athanase pendu!_
+
+Athanase dont la figure effroyable tirait la langue sous la lune!...
+
+Ils revinrent sur leurs pas en courant, courant, courant... et ils ne
+s'arrêtèrent qu'au banc de pierre sur lequel ils se laissèrent tomber...
+
+--Nous sommes fous!... finit par dire Rouletabille, nous sommes fous de
+courir ainsi... Il n'y a pas de doute à avoir... Nous avons vu tous deux
+Athanase sur ce banc de pierre... qu'il a quitté pour aller se pendre...
+Il n'y a pas de quoi se sauver ainsi... Cet homme a jugé qu'il t'avait
+assez torturée, mon Ivana! Il s'est puni lui-même! Que Dieu lui
+pardonne!...
+
+--Y a-t-il une autre porte pour sortir de la propriété? demanda Ivana.
+
+--Oui, répondit Rouletabille, qui connaissait très bien les aîtres; oui,
+il y en a une autre du côté du boulevard de Garavan.
+
+--Eh bien, allons-nous-en par cette porte-là! répliqua Ivana en se
+levant... Tu penses que nous n'allons pas passer la nuit ici, avec ce
+pendu!
+
+--Allons-nous-en! fit Rouletabille...
+
+Et, se reprenant par la main ils s'en furent par un chemin opposé
+aboutissant à l'autre côté de la propriété, à la porte du boulevard de
+Garavan.
+
+Et comme ils allaient atteindre cette autre porte, ils reculèrent encore,
+tous deux, devant _la chose formidable_ et Ivana tomba à genoux en hurlant
+véritablement comme une bête... comme une bête...
+
+_Athanase était encore pendu à cette porte-là!_...
+
+Rouletabille, dont la cervelle, si solide fut-elle, commençait réellement
+à déménager, ne vit plus qu' Ivana à genoux, en proie à la folie.
+
+Il la saisit, l'emporta toute hurlante encore... _loin du second cadavre
+d'Athanase_, loin de toutes ces portes où Athanase avait pendu ses
+cadavres!...
+
+Et il l'enferma dans la villa, dans une chambre de la villa où il se
+barricada contre l'épouvante du dehors, tirant les meubles contre les
+issues, et tirant les rideaux sur le jardin abominable... Et il passa sa
+nuit à la soigner...
+
+Enfin, elle finit par s'endormir... et lui aussi s'endormit...
+s'abandonnant, exténué, las de lutter, aux bras mystérieux de la mort qui
+dressait contre eux, pour qu'ils ne s'évadassent point d'elle... tant de
+cadavres pour un seul homme!...
+
+Quand Rouletabille se réveilla, il alla ouvrir les rideaux...
+
+Les jardins de Babylone resplendissaient sous un soleil ardent. Il n'y
+avait plus de mystère autour d'eux... rien que de la vie et de la
+beauté...
+
+Ivana se réveilla bientôt, elle aussi, dans la merveilleuse clarté du
+jour.
+
+Et ils cherchèrent à se souvenir des cauchemars qui les avaient jetés au
+fond de cette chambre, comme des bêtes traquées...
+
+Ils se souvinrent et, tout en riant d'eux-mêmes, ils décidèrent, un peu
+pâles, de quitter cette villa magique.
+
+Et ils la quittèrent sur-le-champ... Et ils n'étaient pas très fiers en
+arrivant à la porte du boulevard Maritime, où ils avaient aperçu le
+_premier cadavre d'Athanase..._ Mais ils retrouvèrent un peu leur
+aplomb... en _constatant que ce cadavre n'était pas là._
+
+--Écoute, mon chéri, dit Ivana... C'est bête, ce que je vais te dire...
+Mais je ne serai tranquille que si je sais que le second cadavre
+d'Athanase n'existe pas non plus...
+
+Il céda à cette prière qu'il trouvait bien naturelle et qui répondait, du
+reste, à ses propres préoccupations... Pas plus à la porte de Garavan qu'à
+celle du boulevard Maritime ils ne virent de cadavre...
+
+--Ouf! fit Ivana...
+
+--Ouf! fit Rouletabille...
+
+--Tout de même, dit Ivana, loue une auto... Je veux quitter ce pays
+sur-le-champ... Quand la nuit reviendra, je recommencerais à avoir trop
+peur...
+
+Il la conduisit à l'hôtel des Anglais et la quittait pour s'occuper d'une
+auto, quand il aperçut justement une magnifique quarante chevaux qui
+stoppait devant lui et d'où descendait... La Candeur!...
+
+--Qu'est-ce que tu fais ici?...
+
+La Candeur dit:
+
+--Monte... il faut que je te parle.
+
+Et quand il fut dans la voiture:
+
+--Mon vieux, cette auto est pour toi. File vite où tu voudras avec ta
+femme, mais ne reste pas ici et empêche-la pendant quelque temps de lire
+les journaux; _comme cela elle ne se doutera de rien._
+
+Rouletabille le regardait, ne comprenait pas.
+
+--Mais comment es-tu ici?... Qu'est-ce que tu veux dire?... Elle ne se
+doutera pas de quoi?...
+
+La Candeur, qui paraissait assez énervé, narra rapidement:
+
+--Quand vous avez quitté Bellevue, je vous ai suivis en auto. Je pensais
+qu'Athanase avait survécu à ses blessures et qu'il était autour de vous à
+vous guetter... et je ne me trompais pas!...
+
+--Hein? s'exclama Rouletabille... en bondissant sur les coussins de la
+voiture.
+
+--Oui, il était à vos trousses!
+
+--Alors, c'est bien vrai qu'il n'est pas mort?...
+
+--Si!... maintenant il est mort!...
+
+--Mais tu dis qu'il était à nos trousses!...
+
+--Il n'était pas mort, naturellement, quand il était à vos trousses!...
+mais maintenant il est mort... il s'est tué cette nuit!...
+
+--Ah! râla Rouletabille... cette nuit?...
+
+--Oui, dans les jardins de Babylone. Il s'est pendu!...
+
+--Dieu du ciel!... Et Rouletabille ouvrait des yeux formidables...
+
+_Ainsi, les deux cadavres pour un seul homme, ça n'était point de
+l'imagination!_, pensait-il ou osait-il à peine penser, mais pensait-il
+tout de même, puisqu'il ne pouvait penser autrement!... Il les avait
+vus!... touchés!... Alors?... Dieu du ciel!... Il s'effondra, la tête dans
+les mains, hagard:
+
+--_Explique!_ fit-il d'une voix rauque à La Candeur... moi, pour la
+première fois, j'y renonce!...
+
+--Tu renonces à quoi? demanda La Candeur qui ne comprenait rien aux mines
+tragiques de Rouletabille...
+
+--Parle!...raconte!... dépêche-toi!... Je sens que je me meurs!...
+
+--Il n'y a pas de quoi!... Écoute; je vous ai donc suivis. Sur les quais
+de la gare de Lyon j'ai tout de suite trouvé notre homme... Mais il
+arrivait en retard pour prendre votre train et il sautait dans le rapide
+suivant qui partait dix minutes plus tard. Tu penses si je l'ai lâché!...
+Moi aussi, je suis monté dans le train... Il devait savoir où vous alliez,
+être renseigné sur votre «destination», car il était assez tranquille. Ah!
+je l'observais! Il n'était pas beau à voir! Il devait manigancer quelque
+sale coup... Je ne le lâchai pas! Et puis, juste en arrivant à Menton, je
+l'ai perdu!... Il y a eu une bousculade dans le souterrain du
+débarcadère... Quand je suis arrivé au bout du couloir, sur la place...
+plus d'Athanase!... Je demandai à des cochers s'ils l'avaient vu... Je
+leur donnai son signalement... Je ne pus rien savoir... Alors l'idée me
+vint que vous aviez dû tous les deux passer moins inaperçus. Et c'est
+ainsi que j'ai appris par un cocher que vous vous étiez fait conduire au
+jardin de Babylone à Garavan!... Je n'avais pas besoin d'en savoir plus
+long... Et j'ai veillé sur vous sans que vous vous en doutiez, tout
+l'après-midi, toute la soirée... J'étais content. Pas d'Athanase!...
+J'espérais bien qu'il avait perdu votre piste... Je ne voulais pas vous
+déranger... vous ennuyer... Je me disais: «Demain, je préviendrai
+Rouletabille et ils ficheront le camp!»
+
+«... Là-dessus, la nuit arriva... Oh! je veillais sur vous! comme un chien
+de garde!... et puis, tu sais, prêt à mordre!... J'étais entré dans le
+jardin par la petite porte de Garavan que je n'ai eu qu'à pousser... Le
+commencement de la nuit s'est bien passé. Je faisais le tour de la
+propriété et, mon vieux, si Athanase m'était tombé sous la main!... Tout à
+coup, mon vieux, figure-toi que je le rencontre!... Mais, tu sais, je
+n'avais plus besoin de lui faire passer le goût du pain!... Écoute,
+Rouletabille, je ne te demande pas si je te fais plaisir... En tous cas,
+nous n'y sommes pour rien! pas?... Eh bien, mais ne te trouve pas mal!...
+Tu es là à me regarder avec des yeux!... T'as plus rien à craindre
+d'Athanase, mon vieux!... Probable que votre mariage lui a tourné sur la
+boussole!... Il s'est pendu cette nuit dans les jardins de la villa!...
+Ah! parole, c'est comme j'ai l'honneur de te le dire... Tu penses le coup
+que ça m'a fait quand je l'ai trouvé qui tirait la langue... juste devant
+la porte qui donne sur le boulevard Maritime!... Eh bien, mon vieux, tu
+sais, je ne l'ai pas plaint, ma foi, non!... et, tout de suite, je n'ai
+pensé qu'à vous... Je sais que vous étiez passés par cette porte-là... Je
+me suis dit: «Je ne veux pas qu'ils rencontrent un pendu--et ce pendu-là!
+au lendemain de leur nuit de noces! Mme Rouletabille serait dans le cas
+d'en faire une maladie!...» Et alors, mon vieux, eh bien voilà! J'ai été
+prévenir le maire, je lui ai dit de quoi il retournait et je l'ai prié de
+faire faire en douceur le procès-verbal et de faire enlever le corps de
+façon que vous ne vous aperceviez de rien!...Quand le maire a su qu'il
+s'agissait de Rouletabille, il a fait tout ce que j'ai voulu!... Il m'a
+dit qu'il s'arrangerait avec le procureur pour qu'on ne vienne pas
+troubler votre première matinée de noces... Seulement, maintenant, fichez
+le camp!... Ce soir, les journaux vont raconter l'histoire... Les
+magistrats vont certainement vouloir vous interroger quand ils sauront que
+vous avez passé la nuit dans la villa... Et, en ce moment, ta femme est
+bien impressionnable...
+
+Rouletabille écoutait La Candeur... l'écoutait... l'écoutait...
+
+Alors, vraiment, l'abominable cauchemar... le pendu... ils n'avaient pas
+rêvé...
+
+--La Candeur!... La Candeur!...
+
+--Rouletabille!
+
+--Moi aussi, je l'ai vu, le pendu!...
+
+--Non!...
+
+--Si!... Et Ivana aussi l'a vu à la porte du boulevard Maritime... et nous
+avons été moins braves que toi!... Nous nous sommes sauvés!...
+
+--Eh! mon vieux! je comprends ça!... il n'était pas réjouissant, tu
+sais!...
+
+--Nous nous sommes sauvés... La Candeur... et et nous sommes allés nous
+jeter sur un banc, et quand nous avons eu retrouvé quelques forces, nous
+avons voulu fuir la villa par la porte de Garavan... Ici, Rouletabille
+hésita, puis tout à coup, d'une voix cassée, il lança sa phrase:
+
+--_Mais comment se fait-il que là encore nous avons retrouvé Athanase
+pendu?_
+
+La Candeur, à ces mots, se troubla un peu, toussa, sembla hésiter et finit
+par dire:
+
+--Tu vas voir comme c'est simple... j'aurais tout de même préféré ne rien
+te dire... mais entre nous!... je vois bien qu'il n'y a pas moyen de te
+cacher quelque chose... quand j'ai vu le pendu... je ne savais pas que
+vous veniez de le voir!... et, avant d'aller trouver le Maire, pour que
+vous ne le voyiez point, vous, le pendu, je l'ai dépendu tout de suite; je
+voulais le porter hors de la propriété, je l'ai chargé sur mes épaules...
+
+Et comme La Candeur s'arrêtait, en proie à une certaine émotion qu'il ne
+cherchait même plus à dissimuler:
+
+--Eh bien!... s'écria Rouletabille, je t'écoute!... Va donc!... Pendant ce
+temps-là, Ivana et moi, nous étions quasi anéantis sur le banc de
+pierre!... Et quand nous avons voulu ensuite fuir par la porte de
+Garavan...
+
+--Oui! oui! fit La Candeur agité... je comprends très bien ce qui s'est
+passé... _ça c'est une guigne de vous faire voir deux fois un pendu que je
+voulais vous cacher!_
+
+--Mais qu'est-il arrivé?
+
+--Eh bien, voilà... Pendant que je le transportais, au moment où j'étais
+arrivé devant la porte de Garavan, la seule qui fût ouverte et par
+laquelle j'étais obligé de passer, figure-toi qu'il m'a bien semblé
+qu'Athanase Khetew m'avait un peu remué sur le dos!. Mon vieux! mon sang
+n'a fait qu'un tour... j'ai pensé à tous les embêtements que vous auriez
+si le pendu vivait encore... je me suis souvenu qu'il avait voulu, moi, me
+couper en deux... Et puis, je t'aime tant, Rouletabille... ma foi... _je
+l'ai rependu!_
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les étranges noces de Rouletabille
+by Gaston Leroux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ETRANGES NOCES DE ROULETABILLE ***
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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