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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:42:38 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13654 ***
+
+OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+IDA
+
+ET
+
+CARMELITA
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+_M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, son premier roman
+«LES AMANTS», va donner en octobre prochain son soixantième volume
+«COMPLICES»; le moment est donc venu de réunir cette oeuvre considérable
+en une collection complète, qui par son format, les soins de son tirage,
+le choix de son papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et
+par son prix modique soit accessible à toutes les bourses, même les
+petites._
+
+_Pendant cette période de plus de trente années, Hector Malot a touché
+à toutes les questions de son temps; sans se limiter à l'avance dans
+un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, il a
+promené le miroir du romancier sur tout ce qui mérite d'être étudié,
+allant des petits aux grands, des heureux aux misérables, de Paris à la
+Province, de la France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui
+_de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, de l'art,
+de la science, de l'industrie, méritant que le poète Théodore de
+Banville écrivit de lui «que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire
+intime de notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre»._
+
+_Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va du plus
+dramatique au plus aimable, tantôt douce ou tendre, tantôt passionnée ou
+justiciaire, mais toujours forte, toujours sincère, soit expliquée,
+et qu'il lui soit même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est
+pourquoi nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur chaque roman une
+notice que nous placerons à la fin du volume. Quand il ne prendra pas la
+parole lui-même, nous remplacerons cette notice par un article critique
+sur le roman publié au moment où il a paru, et qui nous paraîtra
+caractériser le mieux le livre ou l'auteur._
+
+_Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume sera mis en vente
+tous les mois._
+
+_L'éditeur,_
+
+_E.F._
+
+
+
+IDA ET CARMELITA
+
+(L'épisode qui précède _Ida et Carmélita_ a pour titre _La
+marquise de Lucillière_.)
+
+
+
+I
+
+Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels, qui poussent
+spontanément sur son sol comme les pins et les champignons; pas de
+village, pas de hameau, si pauvre qu'il soit, pas de site, pour peu
+qu'il offre une curiosité quelconque, qui n'ait son auberge, son hôtel
+ou sa pension.
+
+C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, à une altitude
+de six à sept cents mètres, à la pointe d'une sorte de promontoire qui
+s'avance vers le lac a été construit l'hôtel du _Rigi-Vaudois_.
+
+La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'abri des chaleurs
+comme des froids, au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un
+merveilleux panorama.
+
+Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de
+Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, à droite
+et à gauche, la nappe bleue du lac, qui commence à l'embouchure du Rhône
+pour s'en aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et se
+perdent dans un lointain confus.
+
+Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas à faire
+pour se trouver immédiatement sur les pentes herbées ou boisées qui
+descendent des dents de Naye et de Jaman.
+
+Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne route de voiture
+qui monte du lac par des lacets tracés sur le flanc de la montagne;
+l'autre est un simple sentier qui grimpe à travers les pâturages et le
+long d'un torrent.
+
+C'était à cet hôtel du _Rigi-Vaudois_ que le colonel s'était arrêté en
+venant de Paris; et séduit par le calme autant que par la belle vue, il
+y avait pris un appartement de trois pièces ouvrant leurs fenêtres sur
+le lac: une chambre pour lui, une salle à manger où on le servait seul,
+et une chambre pour Horace.
+
+Il sortait le matin de bonne heure, son _alpenstock_ ferré à la main,
+un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de bons souliers à semelles
+épaisses et garnies de gros clous et il ne rentrait que dans la soirée,
+quand il rentrait; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant
+entraîné au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une
+auberge d'un village éloigné.
+
+On ne le voyait guère, et le soir quand on entendait de gros souliers
+ferrés résonner dans le corridor, on savait seulement qu'il rentrait; le
+matin, en entendant le même pas, on savait qu'il sortait.
+
+Ceux qui occupaient les chambres situées sous les siennes entendaient
+aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et régulière
+de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-là, ne
+pouvant rester au lit, il avait arpenté son appartement.
+
+Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient respirer le
+frais sur l'esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se
+retournant vers l'hôtel, une grande ombre accoudée à une fenêtre.
+C'était le colonel, qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus
+des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du
+lac de sa lumière argentée.
+
+C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnât, et souvent même on
+aurait pu penser qu'il était parti, si l'on n'avait pas vu son valet de
+chambre promener mélancoliquement, dans le jardin de l'hôtel et dans les
+prairies environnantes, son ennui et son impatience.
+
+--Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.
+
+Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu'il était seul.
+
+Car, bien qu'il s'ennuyât terriblement au Glion et qu'il regrettât Paris
+au point d'en perdre l'appétit, il respectait trop son maître pour se
+permettre une seule question sur ce séjour.
+
+S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait ainsi
+expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible. Que
+devait-on penser de lui? Il avait la religion de sa parole, et c'était
+pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, même, c'était
+sa grande inquiétude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le
+remplacer, il ne le craignait pas.
+
+Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au
+Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de fougères qui se trouve à l'un
+des détours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une calèche
+portant trois personnes: deux dames assises sur le siège de derrière, un
+monsieur placé sur le siège de devant.
+
+Et tout en regardant cette calèche qui s'avançait cahin-caha, il se dit
+que les voyageurs qu'elle apportait allaient être bien désappointés
+en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment à
+l'hôtel.
+
+Ah! comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles de son maître, à
+ces voyageurs, à condition qu'ils lui auraient offert leur calèche pour
+descendre à la station, où il se serait embarqué pour Paris.
+
+Cependant la voiture avait continué de monter la côte et elle s'était
+rapprochée.
+
+Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir. L'une des deux
+dames était vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre
+était jeune, avec des cheveux noirs et un teint éblouissant, qui
+renvoyait les rayons de la lumière.
+
+Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa
+fille, la belle Carmelita.
+
+Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous
+de lui. Mais à ce moment la voiture était arrivée à l'un des tournants
+du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face, ne
+furent plus visibles pour lui que de dos.
+
+Seulement, par une juste compensation de cette déception, le monsieur
+qui lui faisait vis-à-vis devint visible de face.
+
+C'était un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette
+barbe était tout ce qu'on pouvait voir de son visage; car, en regardant
+d'en haut, l'oeil était arrêté par les rebords de son chapeau, qui le
+couvraient jusqu'à la bouche.
+
+A un certain moment, il releva la tête vers le sommet de la montagne, et
+Horace le vit alors en face.
+
+Il n'y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli
+accompagnant sa soeur et sa nièce.
+
+Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda quel effet cette
+arrivée allait produire sur son maître.
+
+Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la
+belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin
+comme un sauvage.
+
+Quel malheur qu'il n'y eût pas de chambres libres en ce moment à l'hôtel
+du Rigi-Vaudois!
+
+Pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le mieux,
+c'est-à-dire à trouver un moyen de garder le prince et sa nièce, la
+calèche était arrivée vis-à-vis la grotte.
+
+--Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se penchant en avant.
+
+Horace s'était avancé.
+
+--Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte.
+
+A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrassé; car
+sans savoir si son maître serait ou ne serait pas bien aise de voir des
+personnes de connaissance, il n'avait pas oublié la consigne qui lui
+avait été donnée.
+
+Comme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui l'interrogea.
+
+--Comment se porte le colonel? dit-elle.
+
+Il était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien refuser à une
+femme.
+
+--Hélas! pas trop bien, répondit-il.
+
+--Et où donc êtes-vous présentement? demanda le prince.
+
+Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de répondre.
+
+Il dit donc que son maître et lui étaient à l'hôtel du Rigi-Vaudois.
+
+--A l'hôtel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre coïncidence!
+c'était là justement qu'ils allaient.
+
+--Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce
+moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous?
+
+Hélas! oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir.
+
+A l'hôtel, le _Kellner_ répéta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait
+déjà dit:
+
+--Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. Si Son
+Excellence avait pris la peine d'envoyer une dépêche, quelques jours à
+l'avance, on aurait été heureux de se conformer à ses ordres; mais on
+ne pouvait pas déposséder les personnes arrivées depuis longtemps, pour
+donner leurs appartements à des nouveaux venus, si respectables que
+fussent ceux-ci.
+
+Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.
+
+--La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle à
+manger à votre maître, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une
+chambre libre; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la céder.
+
+A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un vif
+mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace:
+
+--Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre? demanda-t-il; en
+a-t-il un réel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous
+nous trouvons placés dans des conditions toutes particulières. Le séjour
+de Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de madame
+la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme une question de vie ou
+de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station
+atmosphérique, et c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous
+assure-t-on, son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront comme par
+enchantement, par miracle, dans cet air raréfié.
+
+--Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres
+ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour
+des dames; si Son Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il
+n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la chambre lui
+servant de salle à manger, en même temps ce serait que M. Horace Cooper
+voulût bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet
+sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable.
+Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement
+mal logés. Mais comment faire autrement en attendant le départ
+de quelques pensionnaires, départ prochain d'ailleurs, et qui ne
+dépasserait pas deux ou trois jours?
+
+--Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré l'ennui que
+tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas
+ce service dans les conditions critiques où nous nous trouvons.
+
+Horace accueillit avec empressement cette idée qui le tirait d'embarras.
+
+Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir
+se fixer au Glion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement
+proposé par le prince Mazzazoli; il y aurait eu là, en effet, un acte
+d'autorité un peu violent.
+
+Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux,
+en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace
+quittait l'hôtel pour aller se poster sur le chemin par lequel il
+supposait que le colonel devait revenir de sa promenade.
+
+Les heures s'écoulèrent sans que le colonel parût.
+
+Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus basses
+commençaient à monter le long des montagnes et l'air se rafraîchissait.
+
+Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer à l'hôtel,
+il aperçut son maître qui descendait le sentier au bout duquel il
+l'attendait.
+
+Le colonel marchait lentement, le bâton ferré sur l'épaule, la tête
+inclinée en avant, comme un homme préoccupé qui suit sa pensée et ne se
+laisse pas distraire par les agréments du chemin qu'il parcourt.
+
+Il vint ainsi sans lever la tête, jusqu'à quelques pas d'Horace.
+
+Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta et le fit
+lever les yeux.
+
+--Toi? dit-il.
+
+--C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l'hôtel, ainsi que
+madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Carmelita.
+
+--Et qui leur a dit que j'habitais cet hôtel du Rigi.
+
+--Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le prince lui-même qui
+me l'a dit.
+
+Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré la calèche qui
+amenait le prince à l'hôtel du Rigi, et comment le prince lui avait
+expliqué qu'il venait en Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait
+à celle-ci une habitation à une altitude élevée: c'était disaient les
+médecins, une question de vie ou de mort.
+
+--Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment à
+notre hôtel, interrompit le colonel.
+
+--Justement il n'y en a pas.
+
+--Eh bien! alors?
+
+Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment le sommelier
+avait été amené par hasard, par force pour ainsi dire, à parler de la
+chambre que le colonel transformait en salle à manger, et comment le
+prince attendait l'arrivée du colonel pour lui demander cette chambre.
+
+A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son _alpenstock_.
+
+--C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se décidera sans doute
+à chercher plus loin; tu diras que tu ne m'as pas rencontré. Je ne
+reviendrai que dans quelques jours.
+
+--Ah! mon colonel.
+
+Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il avait formé, essaya
+de représenter à son maître combien cette explication serait peu
+vraisemblable.
+
+Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant; puis, tout à coup,
+comme s'il avait pris son parti:
+
+--C'est bien, dit-il, rentrons à l'hôtel.
+
+--Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivée?
+
+--Non; je désire m'expliquer moi-même avec le prince.
+
+En arrivant à l'hôtel, il aperçut le prince installé avec sa soeur et sa
+nièce dans le jardin où ils prenaient des glaces; vivement le prince
+se leva pour accourir au devant de lui: jamais accueil ne fut plus
+chaleureux.
+
+Après le départ d'Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le
+cabinet qui lui était donné sous les toits, mais il avait voulu que
+les malles de sa soeur et de sa nièce restassent dans le vestibule de
+l'hôtel.
+
+Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel, il fallait
+attendre le retour de celui-ci.
+
+Il était convenable de lui demander cette chambre.
+
+Seulement, en même temps, il était bon de le mettre dans l'impossibilité
+de la refuser.
+
+Où coucheraient la comtesse et Carmelita?
+
+Devant une pareille question, la réponse ne pouvait pas être douteuse.
+
+C'était donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient
+dîné à table d'hôte, où leur présence avait fait sensation.
+
+Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de
+poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient éclairés d'une flamme
+rapide.
+
+Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main
+de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec
+impatience.
+
+Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus importune, la
+plus inconvenante, mais qui lui était imposée par la nécessité.
+
+--Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je
+suis heureux de mettre deux de mes chambres à la disposition de ces
+dames. Je regrette seulement que vous n'en ayez pas déjà pris possession
+en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de
+vous les offrir.
+
+Comme le prince se confondait en excuses en même temps qu'en
+remercîments, le colonel l'interrompit de nouveau.
+
+--Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au
+reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette même
+que les circonstances le rende si insignifiant.
+
+--Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous privez de vos
+chambres, dit Carmelita.
+
+--Pour une nuit....
+
+--Comment! pour une nuit? s'écria le prince.
+
+--Je pars demain soir.
+
+Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit baisser les
+yeux à celui-ci.
+
+Pour échapper à l'embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il
+se jeta dans des explications sur son départ, arrêté depuis longtemps,
+dit-il, et qui ne pouvait être différé.
+
+Puis presqu'aussitôt, prétextant la fatigue, le prince demanda au
+colonel la permission de conduire la comtesse à sa chambre.
+
+Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements.
+
+Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était bien mal et
+qu'un accès de fatigue pouvait la tuer.
+
+
+
+II
+
+Ce que le colonel eût voulu savoir et ce qu'il se demandait
+curieusement, c'était pourquoi le prince était venu au Glion.
+
+Il n'avait point oublié, bien entendu, ce que madame de Lucillière
+lui avait si souvent répété à propos des projets du prince et de ses
+espérances matrimoniales.
+
+Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion n'eût pas d'autre
+but que l'accomplissement de ces projets et la réalisation de ces
+espérances.
+
+Sachant ce qui s'était passé avec madame de Lucillière, le prince avait
+trouvé que le moment était favorable pour mettre Carmelita en avant et
+la présenter comme une consolatrice.
+
+Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'était qu'un prétexte pour
+expliquer ce voyage.
+
+Il faut dire que le colonel n'était nullement disposé à l'infatuation,
+et que de lui-même il n'eût très probablement jamais imaginé qu'on
+pouvait courir après lui pour le marier avec une jolie fille. Mais
+madame de Lucillière lui avait si souvent parlé de ce projet du prince,
+que le souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiéter en
+présence d'une arrivée si étrange.
+
+En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose à faire.
+
+Quitter le Glion.
+
+Lorsqu'il monta à sa chambre, il ouvrit sa porte avec précaution et il
+marchait doucement en évitant de faire du bruit, de peur de déranger ses
+voisines, lorsqu'il entendit frapper quelques petits coups à la cloison.
+
+En même temps, une voix,--celle de Carmelita,--l'appela.
+
+--Colonel, c'est vous, n'est-ce pas!
+
+On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en
+communication intérieure et qui, alors qu'il occupait ces deux chambres,
+restait toujours ouverte.
+
+--Oui, c'est moi, dit-il.
+
+--Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous preniez pour ne pas
+faire de bruit; ne vous gênez pas, je vous prie. C'est moi qui suis
+votre voisine. J'ai le sommeil bon; quand je dors, rien ne me réveille.
+Bonsoir.
+
+--Bonsoir.
+
+Comment? il serait exposé tous les soirs à des dialogues de ce genre; à
+chaque instant dans le jour, il verrait Carmelita! Ah! certes non, et le
+lendemain il quitterait le Glion.
+
+Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le
+vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait en long et en large.
+
+--Auriez-vous deux minutes à me donner? demanda-t-il en serrant la main
+du colonel.
+
+--Mais tout ce que vous voudrez.
+
+--Connaissez-vous Champéry? j'entends, y êtes-vous allé?
+
+--Non.
+
+--Et les Diablerets?
+
+--Je n'y suis pas allé non plus.
+
+--Et le val d'Anniviers?
+
+--Je ne le connais que par les livres.
+
+--Voilà qui est fâcheux. J'avais compté sur vous pour me tirer
+d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, mais dans notre
+situation ce n'est pas suffisant.
+
+--Et que vous importe Champéry ou le val d'Anniviers?
+
+--Il faut être franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais ne
+pas l'être, que cela me serait impossible. Je vous demande des
+renseignements sur Champéry et les Diablerets, parce que mon intention
+est d'aller aux Diablerets, ou à Champéry, ou au val d'Anniviers, enfin
+dans un pays où ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphériques
+qui sont ordonnées; et si je choisis ces pays, c'est parce qu'ils ne
+sont qu'à une courte distance du Glion.
+
+--Mais le Glion lui-même?
+
+--J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais
+que c'était la station par excellence pour ma malheureuse soeur. Mais
+nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m'avez demandé d'être franc,
+je veux l'être jusqu'au bout. Avec une bonne grâce parfaite, avec un
+élan spontané, vous avez voulu nous céder vos chambres; mais il est bien
+évident que notre présence vous gêne.
+
+--Comment pouvez-vous penser?
+
+--Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n'ai pas à
+examiner, vous désirez être seul; notre voisinage vous incommode et vous
+trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit
+pas être. Ce n'est pas à vous de partir, c'est à nous de vous céder la
+place.
+
+--Permettez....
+
+--Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des
+conditions tout à fait particulières. Si vous n'aviez pas habité cet
+hôtel, nous n'aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc
+ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel,
+il serait tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre
+complaisance. Nous vous gênons; vous désirez la solitude, que vous ne
+pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons:
+rien n'est plus simple, rien n'est plus juste. Voilà pourquoi je vous
+demandais des renseignements sur les hôtels des environs, pensant que
+vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l'aventure avec une
+malade.
+
+--Jamais je n'accepterai ce départ.
+
+--Et moi, jamais je n'accepterai le vôtre.
+
+--Mon intention n'était pas de rester au Glion.
+
+--Elle n'était pas non plus d'en partir aujourd'hui. De cela, je
+suis bien certain; j'ai interrogé Horace, qui ne savait rien, et qui
+assurément eût été prévenu si votre départ avait été arrêté avant notre
+arrivée.
+
+Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait pas en effet de
+reconnaître qu'il quittait l'hôtel pour fuir la présence du prince et
+de Carmelita: c'était là une grossièreté qui n'était pas dans ses
+habitudes, ou bien c'était avouer sa faiblesse pour madame de
+Lucillière, ce qui le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux.
+
+--Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel cependant que je
+vous cède tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous
+ne pouvez pas rester dans le trou où vous avez passé la nuit.
+
+--Un jour ou l'autre, je vous le répète, je comprends cela; ce que je ne
+comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, voilà qui est bien entendu: si
+vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c'est nous qui
+partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe; si
+au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi,
+tout le temps qui sera nécessaire pour la santé de ma soeur.
+
+Dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, le colonel
+dut déjeuner dans la salle à manger commune.
+
+Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec
+le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place à la table qu'il
+s'était fait réserver, au lieu de s'asseoir à la grande table.
+
+Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de
+lire tout en mangeant, comme il en avait l'habitude lorsqu'il était
+seul, il dut soutenir une conversation suivie.
+
+Il avait une crainte assez poignante, qui était que la comtesse ou
+Carmelita vinssent à parler de madame de Lucillière; mais le nom de la
+marquise ne fut même pas prononcé, et, comme s'il y avait eu une entente
+préalable pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla pas
+de Paris.
+
+La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans
+lequel elle allait passer une saison.
+
+Elle montra même tant d'empressement à connaître ce pays, que le colonel
+se trouva pour ainsi dire obligé à se mettre à sa disposition pour la
+guider après le déjeuner.
+
+--Nous commanderons une voiture, dit le prince, et et nous emploierons
+notre après-midi à visiter les villages environnants.
+
+Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une toilette de
+promenade, le prince prit le colonel par le bras et l'emmena à l'écart.
+
+--Est-ce que vous avez reçu des lettres de Paris depuis votre départ?
+demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Alors vous ignorez l'effet que ce départ a produit?
+
+C'était là un sujet de conversation qui ne pouvait être que très pénible
+pour le colonel; il ne répondit donc pas à cette question.
+
+Mais le prince continua:
+
+--Personne ne s'est mépris sur les causes qui ont provoqué votre brusque
+détermination.
+
+Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince; mais
+celui-ci parut ne pas comprendre ce geste.
+
+--Et tout le monde vous a approuvé, dit-il; il n'y a qu'une voix dans
+tout Paris.
+
+Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel comme pour
+joindre sa propre approbation à celle de tout Paris.
+
+La situation était embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces
+paroles? Pourquoi et à propos de quoi l'avait-on approuvé? C'était une
+question qu'il ne pouvait pas poser au prince cependant.
+
+--Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame de Lucillière
+elle-même n'a pas caché son sentiment.
+
+Ce nom ainsi prononcé le fit pâlir et son coeur se serra, mais la
+curiosité l'empêcha de s'abandonner à son émotion.
+
+--Quel sentiment? demanda-t-il.
+
+--Mais celui qu'elle a éprouvé en apprenant votre départ. D'abord, quand
+on a commencé à croire que vous aviez véritablement quitté Paris, on a
+été fort étonné; tout le monde avait pensé qu'il ne s'agissait que d'une
+excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a
+compris que c'était au contraire un vrai départ. Pourquoi ce départ?
+C'est la question que chacun s'est posée, et, chez tout le monde, la
+réponse a été la même.
+
+Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en
+se rapprochant de lui.
+
+--Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise dans votre
+association avec le marquis de Lucillière, vous vouliez bien établir que
+vous n'étiez pour rien dans les paris engagés sur _Voltigeur_.
+
+Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une seule pensée, il
+n'avait nullement songé à cette explication, et il avait tout rapporté,
+dans ces paroles à double sens, à madame de Lucillière.
+
+--Un jour que l'on discutait votre départ mystérieux dans un cercle
+composé des fidèles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le
+prince Sératoff, lord Fergusson, madame de Lucillière affirma très
+nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. «Le colonel est un
+homme violent, dit-elle, un caractère emporté; il eût pu se lâcher en
+entendant les sots propos qu'on colporte sur les gains extraordinaires
+de _Voltigeur_, et avec lui les choses seraient assurément allées à
+l'extrême. Il a voulu se mettre dans l'impossibilité de se laisser
+emporter; je trouve qu'il a agi sagement.» Vous pensez, mon cher ami, si
+ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne n'a répliqué un mot.
+Mais la marquise, s'étant éloignée, on s'est expliqué, et tout le monde
+est tombé d'accord sur la traduction à faire des paroles de madame
+de Lucillière. Évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari
+franchement, ouvertement; mais, d'un autre côté, l'amie ne voulait pas
+qu'on pût vous soupçonner de vous associer aux procédés du marquis.
+De là ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond très
+clair. Qu'en pensez-vous?
+
+Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur rupture en jetant
+la suspicion sur son mari. «Ce n'est pas avec moi qu'il a rompu,
+avait-elle dit; c'est avec M. de Lucillière.»
+
+Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles, qu'elle ne
+reculait pas devant une pareille explication.
+
+A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le
+jardin, prêtes pour la promenade, et l'on monta en voiture.
+
+Le prince s'étant placé vis-à-vis de sa soeur, le colonel se trouva en
+face de Carmelita.
+
+Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle
+Italienne, posés sur les siens.
+
+La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures ainsi en face
+l'un de l'autre.
+
+--Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de
+cette montagne? demanda Carmelita en rentrant à l'hôtel et en montrant
+du bout de son ombrelle les pentes boisées du mont Cubli.
+
+--Non, répondit le colonel; il n'y a que des sentiers pour les piétons.
+
+--Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; tu sais que les
+ascensions sont impossibles pour moi.
+
+--Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas à vous que
+je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant; ce sera au colonel.
+
+
+
+III
+
+Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion de manière à
+n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce qui était presque impossible,
+ou à l'accompagner, ce qui n'était pas pour lui plaire dans les
+conditions morales où il se trouvait présentement.
+
+Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la
+soirée, bien décidé à repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux
+minutes qu'il était dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou
+trois petits coups à la porte cloison; en même temps une voix,--celle de
+Carmelita--l'appela:
+
+--Vous rentrez?
+
+--A l'instant.
+
+--Vous avez fait bon voyage?
+
+--Très bon, je vous remercie.
+
+--Est-ce que vous êtes mort de fatigue?
+
+--Pas du tout.
+
+--Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée de votre côté!
+
+--Elle est fermée à clef.
+
+--Et vous avez la clef?
+
+--Elle est sur la serrure.
+
+--De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte?
+
+--Mais pas du tout; il y a un verrou de votre côté?
+
+--Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en
+même temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre.
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue, vous plaît-il de
+tourner la clef? moi, je pousse le verrou.
+
+Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:
+
+--Bonsoir, voisin, dit-elle.
+
+--Bonsoir, voisine.
+
+Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques secondes.
+
+--Ma mère est endormie, et son premier sommeil est ordinairement
+difficile à troubler; cependant, en parlant ainsi à travers les
+cloisons, nous aurions pu la réveiller. Voilà pourquoi je vous ai
+demandé d'ouvrir cette porte.
+
+Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son aise dans cette
+chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon.
+
+--Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je
+croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait été hier.
+
+--Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande distance, et je
+n'ai pas pu rentrer.
+
+--Et où avez-vous couché?
+
+--Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.
+
+--Mais c'est très amusant, cela.
+
+--Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile, car les nuits sont
+fraîches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore
+beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit.
+
+--Vous aimez ces courses dans la montagne.
+
+--J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent de la vie
+sédentaire que j'ai menée en ces derniers temps.
+
+--Ah! vous êtes heureux.
+
+Comme il ne répondait pas, elle continua:
+
+--J'entends que vous êtes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller
+où vous voulez, sans avoir à consulter personne. Savez-vous que depuis
+que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans
+la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois
+que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis d'aller à droite.
+
+Elle s'avança dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit.
+
+--Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses
+jambes un homme qui a marché toute la journée.
+
+Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure que prenait
+cet entretien bizarre.
+
+--Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte?
+demanda-t-elle.
+
+--Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit pour causer un
+instant.
+
+--Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous adresser.
+
+--A moi?
+
+--Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez point.
+
+--Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait.
+
+--Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis, selon que ce
+que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me
+répondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à
+notre retour de notre promenade en voiture?
+
+--A propos de quoi ce mot?
+
+--A propos d'une excursion dans la montagne.
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand
+je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus
+forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon
+oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en
+manifestant le désir de vous accompagner dans une de vos excursions,
+plus ce désir a été ardent. Cet aveu va peut-être vous donner une assez
+mauvaise idée de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je
+suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable, après
+tout? Je suis enfermée dans cet hôtel; ma mère est empêchée de sortir
+par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et
+de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de
+la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui
+se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points
+d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà pourquoi je veux
+vous demander de vous accompagner quelquefois. Voilà ma prière. Enfin
+voilà comment j'ai été amenée à pousser ce verrou.
+
+--Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je
+ne puis que vous le répéter. Maintenant, quand vous plaît-il que nous
+entreprenions cette promenade?
+
+--Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand
+grief de mon oncle, ça été que je venais me jeter à travers vos projets
+d'une façon importune et gênante. Si demain matin je lui dis que je pars
+avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas
+été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen
+d'échapper à ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-même à
+mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra
+plus parler de mon importunité. Le voulez-vous?
+
+Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa
+demande au prince.
+
+Carmelita, ordinairement impassible comme si elle était insensible à
+tout, se montra radieuse.
+
+--Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
+hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain.
+
+Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre.
+
+Mais presque aussitôt rouvrant la porte:
+
+--Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef?
+
+--Mais....
+
+--Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le verrou pour mon
+oncle.
+
+Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plutôt
+la demande de Carmelita.
+
+--C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en suis certain,
+vous a tourmenté pour vous accompagner dans vos excursions?
+
+--Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne, et je suis heureux
+de me mettre â sa disposition.
+
+--Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement voilà qui est
+certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre
+appartement, sans encore vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous
+prie; elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait.
+
+--Refusez-vous de me la confier?
+
+--Je refuse de vous ennuyer.
+
+L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite du prince.
+
+Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir: elle avait
+revêtu un costume bizarre: une robe courte, serrée à la taille par un
+ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses épaules; aux pieds, des
+souliers pris dans les guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre,
+sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent; à la main, une
+longue canne.
+
+--M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux
+clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grâce, et de passer
+partout où vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que
+que c'est que le vertige.
+
+Ils partirent sans qu'il pensât à se demander comment, en un quart
+d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui
+était un vrai chef-d'oeuvre longuement médité par l'illustre Faugeroles,
+et sans qu'il se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait
+pas faire d'excursion, qu'elle eût dans ses bagages des objets aussi peu
+appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres et une canne.
+
+--Et où vous plaît-il que nous allions? demanda-t-il après avoir marché
+pendant quelques minutes près d'elle.
+
+--Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous
+viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous
+visiter à Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car
+je ne connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin
+possible, le plus haut que nous pourrons monter.
+
+Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier qui courait sur
+le flanc de la montagne en côtoyant le ravin et en coupant à travers des
+pâturages et des bois de sapins.
+
+Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des
+pâturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient
+boire à des auges creusées dans le tronc d'un pin et qui, en marchant
+lentement, faisaient sonner leurs clochettes.
+
+Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait trop étroit
+pour deux, il prenait la tête, se retournant alors de temps en temps
+pour voir si elle le suivait.
+
+Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau
+rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu'à étendre le
+bras pour lui prendre la main et l'aider à sauter de caillou en caillou,
+ce qu'elle faisait d'ailleurs légèrement, sûrement, sans hésitation, en
+riant lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son bâton.
+
+La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà élevé dans
+un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs du matin, qui ne
+persistaient plus que dans quelques vallons abrités, où elles rampaient
+le long des rochers et des arbres comme des fumées légères.
+
+Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière de rochers pour
+former l'amphithéâtre de Jaman et des monts de Vevey; derrière eux, le
+lac brillait comme un immense miroir.
+
+En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux,
+et Carmelita comparait ces montagnes à celles au milieu desquelles
+s'était écoulée son enfance.
+
+De là un inépuisable sujet de conversation.
+
+Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans qu'elle se plaignît
+de la fatigue ou demandât à se reposer.
+
+Mais la matinée s'avançait et l'heure du déjeuner approchait.
+
+Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande froide, et il
+comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau.
+
+Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première fois ils
+s'assirent sur l'herbe.
+
+--L'endroit vous déplaît-il?
+
+--Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement pour déjeuner,
+mais encore pour causer librement en toute sûreté. Et précisément j'ai
+à vous parler. C'est même dans ce but, si vous voulez bien me permettre
+cet aveu, que je vous ai proposé cette promenade.
+
+Alors elle se mit à sourire.
+
+--Je vous étonne, dit-elle.
+
+--Je l'avoue.
+
+--Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion
+dans ces montagnes?
+
+--J'ai cru ce que vous me disiez.
+
+--Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était pas toute la
+vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le
+plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand désir de me
+ménager un tête-à-tête avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser
+une demande pour moi très importante.
+
+--Je vous écoute.
+
+--Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre
+tête-à-tête soit troublé; déjeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai
+mes confidences. N'écouterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus
+facilement quand j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim.
+
+Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table
+qu'il renfermait.
+
+Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples: du pain,
+un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites
+serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.
+
+Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent
+en face l'un de l'autre.
+
+--Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie à
+souhait.
+
+Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena
+lentement les yeux autour d'elle.
+
+Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus célèbres que ces
+pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu où la vue
+puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se
+trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir des yeux: les
+eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au
+loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts
+de neiges et qui, de quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et
+vous éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie
+civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les rayons du
+soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux
+bleues du lac, et, dans les vallées, la fumée des locomotives qui court
+et s'envole à travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine
+et des vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air
+tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des
+bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds
+des troupeaux.
+
+--Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le _Ranz des
+vaches_! dit Carmelita en souriant.
+
+Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, tel qu'il se
+trouve écrit dans _Guillaume Tell_.
+
+--Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.
+
+--Admirable.
+
+--Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une réponse
+sincère; vous comprendrez tout à l'heure l'importance de cette
+sincérité.
+
+--Tout à l'heure?
+
+--Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas
+encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau
+morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir.
+
+Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet
+d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creusé
+en forme d'auge.
+
+Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva
+vide.
+
+Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques pas, elle se
+mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anémones
+printanières, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma
+une petite botte.
+
+Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait refermé
+son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle
+commença à les arranger en bouquet.
+
+--Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous
+une grande estime et que vous m'inspirez une entière confiance.
+
+--Pourquoi
+
+--Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile aussi. Je vous
+demande donc à affirmer seulement cette estime et cette confiance pour
+vous faire comprendre comment j'ai été amenée à vous prendre pour
+confident.
+
+Le colonel eût voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se
+contenta d'un signe de main pour dire qu'il écoutait.
+
+--Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée. Mon oncle a
+conçu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me
+rendre digne des hautes destinées qu'il ambitionnait pour moi..., et
+aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas
+profité de ses leçons! C'est une question que je n'ai pas à examiner,
+et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me
+répondre que poliment, et c'est à votre sincérité que je fais appel.
+Quoi qu'il en soit, le grand mariage désiré ne s'est pas fait, et les
+rêves de mon oncle ne se sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela
+explique tout.
+
+--Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans
+la femme qu'ils épousent.
+
+--Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas mariée, et je
+l'explique par une raison qui me paraît bonne. Cependant j'avoue
+volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages
+réussissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages
+personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille
+travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle trouve elle-même
+son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie,
+de coquetterie, de persévérance, elle oblige elle-même ce mari à
+l'épouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages
+qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui ont mis en tête l'idée de
+me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres
+exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre.
+Par malheur pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette
+comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu'il me l'avait dessiné. Il
+était très important, ce rôle, très brillant et assurément intéressant à
+jouer; je l'ai transformé en un rôle muet.
+
+Elle s'arrêta et, le regardant:
+
+--Est-ce vrai? demanda-t-elle.
+
+--Très vrai.
+
+--Mais ce rôle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obéissance,
+sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je
+faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en
+l'appropriant à ma nature; j'obéissais à son ordre, et par cette
+soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que
+je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait, que je ne
+suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts
+que tardivement, peu à peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je
+suis donc restée assez longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout
+sans voir le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son
+dénoûment: c'est-à-dire à un mariage peut-être riche ou puissant, mais à
+coup sûr malheureux; car, à vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un
+mariage sans amour ne peut être que malheureux?
+
+--Assurément.
+
+--Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris où je marchais,
+ou plutôt quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le
+comprendre,--disant cela, elle posa la main sur son coeur,--j'ai résolu
+de ne pas aller plus loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus
+délicate que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un autre
+côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre des projets de
+mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari
+que j'épouserais. Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis
+longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours
+moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.
+
+Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette étrange confidence et
+surtout pourquoi elle la lui faisait.
+
+Elle continua:
+
+--Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaillé la
+musique et que j'ai pris des leçons de chant. «Si je n'avais pas dû être
+une grande dame, j'aurais été une grande artiste», me disait chaque
+jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au
+contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici,
+seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au théâtre.
+
+--Vous?
+
+--Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est
+pour vous prier d'être, au moment de mon départ, auprès de mon oncle et
+de ma mère, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que
+personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le
+service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce
+pas?
+
+--Comédienne!
+
+--Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi?
+Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je
+suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est
+vrai encore. Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans
+fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle
+espérance m'est permise?
+
+--Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me
+paraît,--laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes
+paroles,--tout à fait légitime et parfaitement fondée.
+
+--Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage?
+
+--Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage?
+
+--Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement de son
+idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas réalisé jusqu'à présent.
+
+--Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour ou l'autre?
+est-ce à votre âge qu'il est permis de désespérer?
+
+--Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu dans le même monde,
+l'un près de l'autre, de la même vie pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu
+ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté.
+
+--De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent, s'ensuit-il qu'il
+ne doive pas se présenter un jour?
+
+--Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais je vais plus
+loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter. C'était à moi de
+l'aller chercher. Ce que je n'ai pas fait, alors que je ne me rendais
+pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins
+maintenant, que je sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai
+dit et je vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle de
+la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. Si je me marie
+jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu'il a un grand nom ou une
+grande position, mais parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je
+l'espère, ne vous paraît pas trop romanesque; je vous assure que je ne
+suis pas romanesque.
+
+--Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser d'être romanesque;
+trop peu de gens, hélas! mettent le sentiment dans leur existence.
+
+--C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment au-dessus des
+intérêts, et non les intérêts au-dessus du sentiment. Voilà pourquoi je
+tiens à être libre, Je sais que l'on me reprochera mon coup de tête.
+Comédienne! quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles
+de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant j'ai une
+excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie en ce monde, j'aime
+mieux la jouer au théâtre que dans la vie. Le rôle qu'on veut m'imposer
+et que je devrais accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte
+que je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai jamais;
+tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui m'effraye.
+
+--Cependant....
+
+--Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il y a une chose
+qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter mon oncle et ma mère.
+
+Elle parut très émue et s'arrêta un moment.
+
+--C'est cette considération qui pendant longtemps m'a arrêtée, dit-elle
+en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une résolution à une autre,
+décidée un jour à partir, le lendemain à rester près d'eux et à laisser
+les choses aller sans m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le
+chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation
+sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu'elle
+sera l'anéantissement de projets auxquels depuis sept années il a tout
+sacrifié: son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas,
+on ne saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez que ce
+qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge, de l'apprendre
+pour me l'enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet
+enseignement donné à une fille telle que moi! Certes, bien des fois ses
+leçons m'ont été pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles
+n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi.
+
+De nouveau elle fit une pause pour se remettre.
+
+--Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah! cela est affreux.
+Qu'il sache au moins que je ne me sépare pas de lui, le coeur léger, par
+un coup de tête, sans ressentir les angoisses de cette séparation et
+sans compatir à son chagrin. Voilà le service que je réclame de vous, et
+voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager cette promenade, qui
+devait me permettre de m'expliquer librement et de bien vous dire tout
+ce que je désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je ne
+veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos
+mains: voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de façon qu'ils
+ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur
+douleur?
+
+--J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les raisons par
+lesquelles je vous combattrais, vous vous les êtes données vous-même,
+j'en suis sûr. Je suis à vous.
+
+Elle lui prit la main et la serra en le regardant.
+
+Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait:
+
+--Vous plaît-il que nous nous remettions en route? dit-elle. En avant!
+et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade.
+
+
+
+IV
+
+Eh quoi! c'était là Carmelita!
+
+Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou plutôt ce qu'il
+croyait savoir d'elle!
+
+Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle tête, mais
+point de cervelle!»
+
+Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien
+c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient.
+
+Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore
+il y avait de nobles sentiments dans ce coeur.
+
+Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi
+s'être trompé de même sur son caractère?
+
+Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence était
+différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait
+dit, il était tout porté à ne pas admettre un jugement plus que l'autre.
+
+En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, depuis qu'ils
+avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, il ne lui avait pas
+adressé d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider.
+
+Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son
+bras.
+
+Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si brusque, si
+imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction.
+
+--Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur
+moi.
+
+Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais
+sans bien comprendre à quel sentiment il avait obéi.
+
+Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il était assez
+difficile de dire que quelques instants auparavant, il était en défiance
+contre elle, tandis que maintenant il était rassuré.
+
+Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.
+
+Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.
+
+Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre
+librement près d'elle.
+
+Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse.
+
+Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur promenade,
+c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappée du changement qui
+s'était fait en lui, dans son humeur, dans ses manières, comme dans ses
+paroles.
+
+Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon
+sens.
+
+Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans éviter certains
+sujets et sans réticences.
+
+Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait point la tête,
+mais il restait les yeux levés sur elle.
+
+En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.
+
+Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le long des montagnes
+qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu ils s'étaient rapprochés de
+l'hôtel; mais sans souci de l'heure du dîner, ils étaient restés assis
+dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle
+du soleil couchant.
+
+Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs fois sur ses
+lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se décida alors à
+risquer.
+
+Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses et à rendre le
+sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la
+main, et de nouveau elle avait marché près de lui en s'appuyant sur son
+bras.
+
+--Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution? demanda-t-il.
+
+--Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, la date seule
+de mon départ n'est point fixée; car vous pensez bien que je n'ai pas
+d'engagement signé qui me réclame, et puis la saison n'est pas bonne
+pour les théâtres, qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte
+de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus ma mère ni mon
+oncle.
+
+A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion.
+
+Et il la sentit frémissante contre lui.
+
+Mais bientôt elle reprit:
+
+--Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce départ; en tout cas,
+il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai
+ma mère rétablie,--car j'espère qu'ici elle va se rétablir
+promptement,--quand on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai,
+et bien entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, pour mon
+mariage, que mon oncle et ma mère habitaient Paris; quand ils n'auront
+plus le souci de ce mariage, ils retourneront à Belmonte, et j'aurai
+la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat
+encore d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que tout cela
+s'arrange dans la réalité, comme je le dispose en imagination, il faut
+que vous soyez au Glion vous-même, au moment où je me séparerai de mes
+parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer
+par me dire, quand vous comptez partir vous-même.
+
+--Mais je n'en sais rien.
+
+--Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que mon départ précédera
+le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi donc quand vous serez prêt.
+
+--Et d'ici là?
+
+--Quoi! d'ici là?
+
+--Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commencées
+aujourd'hui?
+
+--Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne
+vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demandé déjà un assez grand
+service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la
+solitude; est-ce vrai?
+
+--Cela dépend.
+
+--De quoi?
+
+--Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des
+heures où j'aime mieux être avec moi-même qu'avec certaines personnes,
+et il y en a d'autres où j'aime mieux être avec certaines personnes que
+seul avec moi-même.
+
+--Alors nous sommes dans une de ces heures!
+
+--Vous êtes de celles qui....
+
+--Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous?
+
+Ils arrivaient à l'hôtel.
+
+--Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye?
+dit-il.
+
+--Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que
+nous sommes dans une de ces heures où....
+
+--Alors à demain.
+
+--C'est entendu, seulement demandez-moi à mon oncle.
+
+Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade,
+il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa nièce.
+
+--Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en prie, mon cher
+ami, ne cédez pas à ses caprices.
+
+Puis tout à coup s'interrompant:
+
+--Quand quittez-vous le Glion?
+
+--Mais je ne sais trop.
+
+--Alors je refuse mon consentement à cette promenade je ne veux pas que
+ma nièce vous gâte vos derniers jours passés au Glion et arrive ainsi à
+abréger votre séjour, ce qu'elle ferait assurément.
+
+La discussion continua; mais, comme la première fois, le prince
+finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutôt par céder à ses
+instances.
+
+La promenade du lendemain eut lieu.
+
+Puis après celle-là ils en firent une troisième, après cette troisième,
+une quatrième, une cinquième, et il devint de règle que chaque jour ils
+sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne
+tantôt avant le déjeuner, tantôt après.
+
+Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention tacite s'était
+établie à ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de
+ces promenades, c'était au retour et non au départ.
+
+Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi
+qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour lui.
+
+Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant de leur
+excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derrière l'autre,
+dans l'étroit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la
+tête légèrement inclinée vers lui, serrée contre lui, elle semblait
+écouter avec plaisir ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même
+parlait peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir souci
+des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixés sur
+lui, comme si elle était suspendue à ses lèvres.
+
+Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, elle était
+une distraction; elle l'empêchait de retourner par l'esprit à Paris et
+de penser à celle qui l'avait trompé. Si malgré tout un souvenir lui
+revenait et s'imposait à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la
+journée, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son
+coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait
+la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait.
+
+Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que
+de parti pris il allât la chercher, mais l'impression immédiate la lui
+imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance
+matérielle s'était établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment,
+il la voyait encore, comme si son image était empreinte dans ses yeux;
+de même qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles
+lui étaient répétées par un écho intérieur longtemps après qu'il les
+avait reçues.
+
+Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée tout d'abord!
+
+C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son insu, sans
+qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle.
+
+L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait effleuré son esprit.
+Elle était pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable
+créature, une belle statue, voilà tout.
+
+Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les
+hasards de la journée, et Carmelita parlait souvent de son prochain
+départ, mais pourtant sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de
+bien à sa mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle
+n'avait pas besoin de se presser.
+
+Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure, ils avaient été
+surpris de la transparence et de la pureté de l'air, qui étaient si
+grandes qu'on apercevait des montagnes situées à une distance de dix
+ou douze lieues, comme si elles eussent été à quelques kilomètres
+seulement.
+
+Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant près d'eux,
+les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette pureté
+de l'air annonçait un orage prochain.
+
+--Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.
+
+--Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt que le vent
+se sera établi au sud-ouest.
+
+--Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? demanda la
+colonel lorsque le paysan se fut éloigné, marchant devant eux de son
+grand pas, lent, mais régulier.
+
+--Pourquoi retourner?
+
+--Mais de crainte de l'orage.
+
+--J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre côté j'ai envie
+aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand même je
+serais certaine que le tonnerre dût éclater avant une heure, je crois
+que je continuerais notre promenade.
+
+--Alors continuons-la quand même puisque nous ne sommes certains de
+rien; nous verrons bien.
+
+--C'est cela, nous verrons bien.
+
+Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit la prochaine
+arrivée d'un orage, ils avaient continué de gravir lentement le sentier,
+qui, à travers des prairies et des bois, courait en des détours
+capricieux sur le Banc de la montagne.
+
+A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas du pays,
+n'annonçait que cet orage fût prochain.
+
+--Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur
+nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous
+ne sommes pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est vrai
+que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.
+
+--Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.
+
+--Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée, voilà
+tout.
+
+Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous
+le poids d'une émotion assez vive ou tout au moins d'un trouble.
+
+--Vous avez envie de me questionner? dit-elle.
+
+--Il est vrai.
+
+--Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien à vous
+cacher, et je puis très bien vous dire ce qui me cause cette oppression:
+ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral.
+N'êtes-vous pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon maître
+de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé un engagement en
+Italie, et que je dois me hâter de partir, sinon pour débuter, au moins
+pour me mettre à la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que
+quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette
+grave détermination, je suis émue, très émue. Il m'en coûte, il m'en
+coûte beaucoup de me séparer de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je
+dois le dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à
+cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans
+l'inconnu.
+
+--Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille?
+
+--Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma
+résolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle était au moment où je vous
+l'ai fait connaître; seulement, prête à la mettre à exécution, je la
+trouve plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques jours
+devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'à une époque
+indéterminée. Maintenant cette époque est fixée; ce ne sont plus
+quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures.
+
+--Quelques heures?
+
+--Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai en Italie.
+
+--Vous partez demain?
+
+--Cette promenade est la dernière que nous ferons ensemble... au moins
+dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir.
+
+Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la
+plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait à leurs pieds.
+
+Une larme semblait rouler dans ses paupières et mouiller ses yeux, qui
+brillaient d'un éclat extraordinaire.
+
+--Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de ma vie, dit-elle
+en montrant le toit de l'hôtel, qu'on apercevait tout au loin,
+confusément, au milieu de la verdure.
+
+Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de la montagne:
+
+--Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en levant la main,
+et où vous avez si patiemment écouté mes plaintes.
+
+Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée opportune:
+
+--Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, dit-elle,
+pour la dernière fois?
+
+--Je vous conduisais à cette fontaine.
+
+--C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journée soit
+complète.
+
+Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant
+lentement tous deux, silencieux et recueillis.
+
+Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible émotion.
+
+Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le
+corps moins dispos que de coutume.
+
+A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait de plus en plus
+lourd.
+
+Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile, sans un
+bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui
+s'écoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au
+loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches.
+
+Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annonçait qu'un
+orage fût prochain; le ciel était bleu, sans nuages, et le soleil
+dardait ses rayons avec une intensité peu ordinaire.
+
+Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait appris au colonel
+qu'elle était décidée à abandonner sa mère et son oncle pour entrer au
+théâtre.
+
+Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le jour de cette
+confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour
+aller chercher l'eau qu'ils mêlaient à leur vin.
+
+Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que
+Carmelita fût embarrassée de parler, ou tout au moins qu'elle eût peur
+d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant
+dans ce mutisme qui autrefois lui était habituel.
+
+Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait point ses
+yeux, au contraire, elle les tenait attachés sur le colonel, et lorsque
+celui-ci levait la tête, il la voyait muette, immobile, le regardant
+avec cette puissance de fascination énigmatique, si bizarre chez elle,
+avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants, si
+séduisants, si inquiétant.
+
+Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus pesante, quelques
+nuages se montraient çà là dans le ciel, et, de temps en temps,
+soufflait un vent chaud qui arrivait du sud.
+
+Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et le silence.
+
+En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués par la chaleur;
+l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, leurs lèvres se
+séchaient; les aiguilles tombées sur la terre, qu'elle feutrait d'un
+épais tapis, étaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita
+faillit tomber.
+
+Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le
+sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent d'un même pas, sans que
+leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent
+de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert épais
+et sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le ciel, ils
+virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du côté du sud.
+
+Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit
+sourd; tout ce qui était immobile et mort s'anima et entra en mouvement;
+les feuillas arrachées des branches passèrent dans l'air, emportées par
+le vent.
+
+Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la
+montagne, à des distances plus ou moins rapprochées de l'endroit où
+ils se trouvaient, éclatèrent des sonneries de cloches se mêlant à des
+mugissements de vache et des cris de berger.
+
+Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes des pâturages
+inclinés de leur côté, des vaches qui couraient çà et là, la queue
+dressée, la tête basse, galopant sans savoir où elles allaient.
+
+--Enfin voici l'orage, dit Carmelita.
+
+--Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de
+gagner la hutte?
+
+--Pressons le pas.
+
+--Appuyez-vous sur mon bras.
+
+--Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous
+voudrez.
+
+Il allongea le pas et elle l'allongea également.
+
+Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, mal tracé, il
+y avait des difficultés; souvent ils étaient obligés de s'éloigner l'un
+de l'autre pour éviter les quartiers de roche qui barraient le chemin;
+d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils
+s'arrêtaient forcément durant quelques secondes.
+
+--Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que
+nous marcherons plus vite séparément.
+
+--Si vous voulez.
+
+--Vous prenez trop souci de moi.
+
+Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris par l'orage,
+dans ce sentier au milieu des prés où il n'y avait pas un abri, pas un
+creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hâter.
+
+Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et
+caché le soleil quelques instants auparavant si radieux.
+
+Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la lumière, une
+lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurité que des
+éclairs déchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs
+fulgurantes.
+
+Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les pentes herbées
+de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolées, au milieu des
+rochers, et le bruit grêle de leurs clochettes, succédant aux roulements
+du tonnerre, produisait un effet étrange et fantastique.
+
+D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur berger et formant
+cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une à l'autre pour les
+flatter, restaient immobiles, rassurées, montrant ainsi toute leur
+confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de
+leur maître.
+
+Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des montagnes contre
+lesquelles elles venaient éclater, les détonations du tonnerre
+produisaient un vacarme assourdissant: ce n'étaient pas quelques coups
+roulant l'un après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient
+se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallées ou
+bien pour remonter des vallées au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un
+espace libre pour se répandre en vagues sonores.
+
+Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient secoués par ces
+vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux.
+
+Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais,
+à chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tête et levait les
+épaules.
+
+--Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et
+peut-être trop bien servie.
+
+--Vous avez peur?
+
+--Dame... oui.
+
+--Nous approchons de la hutte.
+
+--Combien de temps encore?
+
+--Cinq minutes en marchant vite.
+
+Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même temps une nappe de feu
+les enveloppa et les éblouit.
+
+Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. Elle lui tendit
+la main.
+
+--Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.
+
+Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante courut dans
+ses veines, de la tête aux pieds, des pieds à la tête.
+
+Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se
+laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hâter, car
+les rafales se succédaient presque sans interruption, et la pluie ou la
+grêle allait fondre sur eux d'une minute à l'autre.
+
+Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait la main de
+Carmélita serrer la sienne; puis, après cette pression, il sentait ses
+frémissements.
+
+Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient danser le
+sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il
+y avait des moments où ils devaient s'arrêter, ne sachant où mettre le
+pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.
+
+Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions électriques,
+se crispaient dans sa main.
+
+Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout à coup
+ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer le cou: c'était la
+pluie qui arrivait.
+
+--Heureusement voici la hutte, dit-il.
+
+Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, qu'un éclair
+presque aussitôt vint illuminer. Encore une centaine de mètres et ils
+trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraîna rapidement.
+
+La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie passa, et il y
+eut une sorte d'accalmie.
+
+Cette hutte était une sorte de construction en pierres sèches,
+recouverte d'un toit en planches chargées de quartiers de rocher pour
+les maintenir en place et faire résistance au vent. Ce n'était point un
+chalet, habité pendant la saison où les vaches fréquentent la montagne;
+c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les
+vachers allaient couper à la faux sur les pentes trop rapides pour être
+pâturées par leurs bestiaux. Point de porte à cette grange, point de
+fenêtre; une seule ouverture, qui n'était fermée par aucune clôture.
+
+Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant
+devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jetèrent
+à l'abri.
+
+Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses gouttes larges
+et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte qui fondit sur le
+toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien à craindre de l'eau, ils
+pouvaient respirer.
+
+Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita avait peur,
+c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et l'orage précisément venait
+de se déchaîner en plein sur eux.
+
+Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des nuages,
+maintenant c'était le centre de la tempête qui les enveloppait.
+
+Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur libre passage, les
+nuages s'étaient divisés; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les
+sommets, les autres s'étaient abattus dans les vallées. De sorte que,
+dans leur hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt
+les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient devoir
+écraser leur toit, tantôt au contraire elles éclataient au-dessous d'eux
+et semblaient soulever les planches qui les abritaient.
+
+Les nappes de feu se succédaient sans interruption, éblouissantes,
+aveuglantes, comme s'ils avaient été en plein dans les flammes du ciel.
+
+Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de la grange pour
+jouir du spectacle splendide des éclairs embrassant les montagnes; mais
+bientôt elle avait abandonné cette place, plus peureuse que curieuse,
+pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.
+
+Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il regardait
+les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarté trop vive
+l'éblouissait.
+
+Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler.
+
+Il s'approcha d'elle.
+
+--Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions tout à l'heure
+et que la voix de leur maître rassurait; il me semble que si vous me
+parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai très peur.
+
+Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la rassurer par
+quelques mots plus ou moins raisonnables.
+
+Mais une détonation formidable lui coupa la parole la grange, secouée
+du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; des lueurs fulgurantes
+couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de
+s'allumer.
+
+Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules du colonel, et,
+frémissante, éperdue, elle se serra contre lui.
+
+Il se pencha vers elle.
+
+Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent et leurs lèvres
+s'unirent dans un baiser.
+
+
+
+V
+
+Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé les bords
+du Léman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sût
+au Glion ce qu'il était devenu.
+
+Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel avec mademoiselle
+Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garçon, en faisant
+les chaussures, l'avait vu sortir.
+
+Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin
+de la montagne; mais, tournant à gauche, il avait suivi la route qui
+descend à Montreux.
+
+Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux
+commentaires.
+
+--Comment! le colonel Chamberlain avait quitté l'hôtel, et son valet de
+chambre lui-même n'avait pas été averti de ce départ?
+
+Mais, à côté des commentaires des indifférents et des curieux, s'était
+manifestée l'inquiétude des intéressés. Le prince Mazzazoli, Carmelita;
+la comtesse Belmonte avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le
+pressant de questions.
+
+--Où était le colonel?
+
+--Quand devait-il revenir?
+
+A toutes ces questions Horace était resté sans réponses, stupéfait
+lui-même de ce départ, que rien ne faisait prévoir.
+
+Et alors il était entré dans des explications desquelles résultait la
+présomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel était, la
+veille même de son départ, décidé à prolonger son séjour au Glion.
+
+Alors il allait revenir d'un instant à l'autre.
+
+C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût guère
+s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait de si puissantes
+raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester près d'elle.
+
+C'était donc une séparation.
+
+C'était une fuite!
+
+Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel?
+
+Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait déterminé ce
+brusque départ.
+
+Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde pour rester court
+devant cette question.
+
+Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita, et en
+laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se
+passerait après son départ, et comment ce départ serait supporté.
+
+Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait ne rien
+savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il savait parfaitement où
+son maître était, ce qui expliquait qu'il eût déployé si peu de zèle à
+le chercher dans les précipices de la montagne, et chaque jour, sans
+doute, il lui écrivait.
+
+De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite.
+
+C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les
+raisonnements jusqu'au bout.
+
+Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en chemin, et il se
+dit que cette précaution, ce besoin de savoir, indiquait sûrement une
+résolution indécise aussi bien qu'une conscience troublée.
+
+S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le colonel ne se
+serait point inquiété de ce qui arriverait après son départ. Il serait
+parti et il aurait emmené son valet de chambre avec lui.
+
+De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y
+passait pour en avertir son maître, on devait conclure que le colonel
+pouvait revenir.
+
+Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace.
+
+En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles que le
+colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans sa conscience, fût
+obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne le voulût pas.
+
+Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient.
+
+Acheter Horace.
+
+Ou bien le tromper.
+
+Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la conscience
+humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace pour le mettre dans ses
+intérêts; ce nègre, qui était un animal primitif, serait capable de
+refuser l'argent et d'avertir son maître.
+
+Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs était plus
+économique.
+
+Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça qu'elle était
+malade; on dut même aller chercher un médecin, et, comme le prince était
+sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller à
+Montreux.
+
+Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; mais, lorsque
+celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans écouter une
+partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le médecin
+dans le vestibule.
+
+--Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me
+paraît bien sérieusement prise.
+
+--Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux.
+
+--La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la nuit a été des
+plus mauvaises.
+
+--Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas de fièvre; et
+cependant une grande agitation.
+
+Quelques questions et leurs réponses échappèrent à Horace, mais bientôt
+il entendit le prince qui disait:
+
+--Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale?
+
+La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle fut formulée
+par le médecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaître.
+
+On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était très inquiet.
+
+Horace se montra ému, et le prince fut certain que cette émotion allait
+se communiquer au colonel.
+
+Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion.
+
+Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un caractère de
+plus en plus inquiétant.
+
+Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il parlait de sa
+nièce à Horace, c'était avec des tremblements dans la voix et des
+larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces
+tremblements passeraient dans les lettres du nègre.
+
+--Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garçon, et
+je vous plains sincèrement d'être sans nouvelles de votre maître, que
+vous aimez tant.
+
+Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles de son
+maître», lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le
+timbre de Paris, et dont l'adresse était écrite de la main du colonel.
+
+Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans
+laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre à Paris; une pour
+le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrième enfin
+pour mademoiselle Carmelita Belmonte.
+
+Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander quel
+pouvait être leur contenu.
+
+Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les trois lettres dans
+sa main.
+
+--Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit Horace, dans
+laquelle étaient incluses trois lettres que voici: une pour M. le
+prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita.
+
+--Donnez, dit le prince en avançant vivement la main.
+
+Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser paraître
+l'angoisse qui lui serrait les entrailles:
+
+--Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tâcha
+d'affermir.
+
+--Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à Paris, et, comme il
+ne me parle pas de sa santé, je pense qu'elle est bonne.
+
+--Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel aura
+peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce
+que je vais voir.
+
+Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia celui-ci d'un
+mouvement de main plein d'amabilité.
+
+Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit
+celle qui était adressée à Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait
+là plus clairement ce qu'il voulait apprendre.
+
+Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose la plus naturelle
+du monde.
+
+Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une
+déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier.
+
+N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses
+efforts?
+
+Il lut:
+
+«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère Carmelita, et quand
+le lendemain de notre journée passée dans la montagne, on vous a dit que
+j'avais quitté le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser.
+
+«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que vous avez pu
+porter contre moi ou contre ma conduite, elles étaient fondées, puisque
+vous ignoriez à quel mobile j'obéissais en partant.
+
+«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette
+conduite étrange qui, une fois encore, a dû justement vous indigner, et
+je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient à un homme
+d'honneur qui croit devoir se justifier.
+
+«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?
+
+«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre, car c'est la
+première, n'est-ce pas, que vous vous êtes posée?
+
+«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que, voulant
+partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je à
+faire? A frapper deux coups à notre porte de communication, qui se
+serait ouverte devant moi et qui m'eût donné toute facilité pour
+m'expliquer.
+
+«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant
+d'aller plus loin.
+
+«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen;
+mais je ne trouvais pas en même temps la liberté morale, et c'était
+cette liberté morale que je voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée
+dans ce brusque départ.
+
+«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de notre promenade, je
+ne pensais nullement à ce départ; bien au contraire, je n'avais qu'une
+idée, qu'un but rester près de vous.
+
+«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les sensations et les
+émotions de notre journée.
+
+«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus graves; car c'était
+ma vie que j'allais décider, c'était en même temps la vôtre.
+
+«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas
+frappé à la porte de communication?
+
+«Ma réponse sera franche.
+
+«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irrésistible, et,
+au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre
+coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laissé
+entraîner, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je
+n'aurais pas raisonné.
+
+«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de décision.
+
+«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce départ, convaincu à
+l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point.
+
+«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute
+ma liberté de conscience.
+
+«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une dernière fois, je
+ne m'imaginais guère que le lendemain matin nous ne nous verrions plus;
+mais, dans le calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé
+les emportements tumultueux de la journée, et, peu à peu, j'ai été amené
+à faire l'examen de ma situation morale dans le présent aussi bien que
+dans le passé.
+
+«En commençant cette lettre, je vous ai promis une entière franchise
+et une absolue sincérité; je dois donc, quant à cette position morale,
+entrer dans des détails qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux.
+
+«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, je sens combien ils
+sont difficiles; mais je m'imputerais à crime de ne pas les faire.
+
+«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita, une terrible
+douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru que mon coeur était mort
+pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait
+jamais.
+
+«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimité qui
+a été la nôtre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes lèvres;
+jamais un regard passionné, jamais un geste n'est venu troubler la
+confiance que vous aviez en moi.
+
+«Vous aimai-je?
+
+«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je pouvais encore
+aimer ne se présentait même pas à mon esprit.
+
+«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a été l'éclair
+qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.»
+
+Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arrêta un
+moment et haussa doucement les épaules avec un sourire de pitié; mais il
+ne s'attarda pas dans des réflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa
+lecture au point où il l'avait interrompue.
+
+«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage, les effets
+qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils s'éteignent,
+l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée et illuminée reprend
+plus sombre et plus noire.
+
+«Il en est des choses morales comme des choses matérielles.
+
+«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai aveuglé.
+
+«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui
+avaient projeté leur lumière dans mon âme. Pour cela, je n'avais qu'à
+venir près de vous: du choc de nos regards naîtraient de nouveaux
+éclairs.
+
+«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement ne
+succéderait-il pas encore â l'éblouissement?
+
+«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce
+n'était point près de vous, sous votre influence, sous votre charme.
+
+«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-même, que
+je devais m'interroger franchement, et franchement me répondre.
+
+«Voilà pourquoi je suis parti.
+
+«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable d'être
+heureux près de vous.
+
+«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin de l'hôtel où
+vous dormiez, regardant les fenêtres de votre chambre, pensant à
+notre journée de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des
+frissonnements de bonheur.
+
+«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer
+comme vous devez être aimée? Cela, je ne le savais pas d'une manière
+certaine et je voulais le chercher.
+
+«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience.
+
+«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est point écoulé une
+heure, une minute, qui ne vous ait été consacrée, et aujourd'hui je
+viens vous dire que j'écris à votre oncle, et à votre mère, pour leur
+demander votre main.
+
+«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita?
+
+«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre réponse.»
+
+Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui
+était devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit à rire
+silencieusement.
+
+Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé s'il devenait fou:
+sans une parole, sans un éclat de voix, il riait toujours, la bouche
+largement ouverte, la mâchoire inférieure tremblante, les yeux remplis
+de larmes.
+
+Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules:
+
+--Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit jours... lutté...
+réparation obligée... enfin!
+
+Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit et acheva sa
+lecture:
+
+«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera
+loyalement, et qui tiendra fidèlement un engagement qu'il n'a voulu
+prendre qu'en connaissance de cause.»
+
+Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'étaient que le
+développement de cette idée, mais le prince ne les lut que d'un oeil
+distrait puis il passa à la lettre qui lui était adressée: en gros, il
+savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait été
+amené à cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait.
+
+Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre était rédigée.
+
+Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi brefs que
+possible.
+
+ Mon cher prince,
+
+ Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante nièce, sans me
+ prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu à peu est
+ devenu de l'amour.
+
+ J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'être
+ mon interprète auprès de madame la comtesse Belmonte, à laquelle
+ d'ailleurs j'écris directement, pour appuyer ma demande.
+
+ Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de sentiment; quant
+ à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez
+ bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'être réunis.
+
+ Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments.
+
+ ÉDOUARD CHAMBERLAIN.
+
+Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à Carmelita,
+autant il fut mécontent de celle-là.
+
+Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et d'un ton dégagé
+avec le dernier représentant des Mazzazoli.
+
+Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit.
+
+Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait de lire, avec
+plus de politesse seulement et moins de sans-gêne.
+
+Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de
+Carmelita, où se trouvait la comtesse.
+
+--Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il.
+
+--Ah! s'écria la comtesse.
+
+Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil où elle était
+étendue, elle regarda son oncle fixement.
+
+--Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua le prince.
+
+Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce.
+
+--Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la comtesse, les mains
+tremblantes, parlez donc.
+
+--Lisez, dit-il.
+
+Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains
+de son oncle, elle en avait commencé vivement la lecture, sans faire
+d'observation à propos du cachet brisé.
+
+Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors,
+le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut à
+mi-voix.
+
+--Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse.
+
+Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles.
+
+Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, beaucoup plus
+longue que celle de sa mère.
+
+Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage pâlir ou rougir.
+
+Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se leva vivement
+et lançant à son oncle un regard triomphant:
+
+--Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?
+
+Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un
+geste d'humble adoration:
+
+--Un ange! dit-il.
+
+Respectueusement il lui baisa la main.
+
+A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main,
+comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une génuflexion.
+
+Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.
+
+L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne
+tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère dans ses bras et
+l'embrassa tendrement, de même elle embrassa son oncle.
+
+
+
+VI
+
+Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans le colonel et le
+jugeât incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eût désiré que
+le mariage de Carmelita ne se fît point à Paris.
+
+Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il n'y avait guère
+à craindre que ce mariage manquât.
+
+Cependant il était dans la nature du prince de craindre toujours et de
+rester quand même sur ses gardes.
+
+Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, si un danger
+devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il fallait l'attendre.
+
+Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous l'influence
+de madame de Lucillière, au moins avant le mariage. Après, cela était
+possible, et le prince, qui avait l'expérience de la passion, admettait
+ce retour jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le
+mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci.
+
+Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il
+avait été victime? Cela était à présumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni
+Ida n'étaient maintenant bien redoutables.
+
+Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de cette jeune cousine
+du colonel, cette petite Thérèse Chamberlain, qu'il avait eu un moment
+l'intention de prendre pour femme?
+
+Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois dangers, et à vrai
+dire le plus grand de tous paraissait bien peu sérieux, il y avait une
+chose certaine, qui était que le simple séjour à Paris du colonel et
+de Carmelita donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus
+imminent.
+
+Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement aucun de
+ces dangers n'éclatait.
+
+Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et accompagné de
+toute la publicité qui fatalement devait se manifester d'une façon
+bruyante, et aussitôt ils pouvaient devenir menaçants.
+
+Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient par la tête
+de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle apprendrait que son ancien
+amant allait se marier? En voyant à qui avait profité la rupture, qu'on
+avait eu l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle
+pas quel avait été l'auteur de cette rupture?
+
+Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, déçu
+dans ses espérances les plus chères, et de plus battu avec les armes
+mêmes qu'il avait eu la simplicité de donner?
+
+Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse Chamberlain, alors
+surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui
+s'était passé entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté,
+le juge d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, lors
+de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner à
+réfléchir. Il était évident qu'on avait la main hardie, dans cette
+famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie
+avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or,
+si le récit du juge d'instruction était exact, on ne se faisait pas
+scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les
+couteaux et les poignards; la poitrine du colonel était là pour le
+prouver.
+
+Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi au point de vue
+des intérêts personnels du prince, que le mariage ne se fît pas à Paris.
+
+--Mais où le célébrer?
+
+--Ah! si on avait commencé les réparations indispensables dans le
+château de Belmonte! Si on s'était occupé activement de meubler quelques
+pièces! Si....
+
+Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en quelques semaines
+ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte.
+
+Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un
+château chancelant, sans un toit sur la tête des invités, sans vitres
+aux fenêtres, au milieu des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes
+immondes qui cherchent leur abri dans les décombres?
+
+La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu
+sensible sans doute à la poésie des ruines?
+
+Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y renonça, mais non
+pourtant sans tenter d'écarter Paris.
+
+Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une
+lune de miel.
+
+Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.
+
+Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise? En avait-il une à
+Florence? une à Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller à Venise
+ou à Naples? et pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait,
+lui, un hôtel prêt à le recevoir?
+
+Paris était aussi une ville charmante pour une lune de miel.
+
+Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que,
+finalement, le prince céda.
+
+Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en
+réalité; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquiéter,
+peut-être même donner de mauvaises pensées.
+
+Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément ne pas le
+ménager.
+
+Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce serait à Paris
+que se ferait le mariage.
+
+D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter les dangers,
+s'ils se présentaient.
+
+Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient pas
+de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent être bien
+redoutables.
+
+On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, mais à coup
+sûr ils n'auraient aucun résultat.
+
+Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le prince aurait voulu
+tenir le mariage de sa nièce autant que possible caché, ayant pour cela
+de puissantes raisons qui lui étaient inclusivement personnelles.
+
+Mais cela ne fut pas possible.
+
+Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet étrange mystère.
+
+Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après une assez longue
+absence, était obligé de donner des explications à ses créanciers pour
+les faire patienter.
+
+Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement payés que l'annonce
+du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain?
+
+Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable;
+c'était un mariage arrêté, décidé, et le plus étonnant, le plus
+merveilleux, le plus miraculeux, le plus étourdissant, le plus
+triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus
+extraordinaire, le plus brillant, le plus éblouissant, le plus digne
+d'envie qu'on pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était... pour
+tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, le plus en vue,
+le plus à la mode de Paris, c'était le colonel Chamberlain.
+
+Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec prière de ne pas
+ébruiter cette nouvelle.
+
+Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques créanciers qui
+avaient payé cher le droit d'être incrédules, il avait fait plus; il
+avait montré la lettre écrite par le colonel pour lui demander la main
+de Carmelita.
+
+Le premier créancier à qui le prince avait montré la lettre du colonel
+était son bijoutier, qu'il avait intérêt à ménager. Le bijoutier avait
+promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement
+annoncé à sa femme que la créance du prince Mazzazoli serait payée,
+attendu que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain.
+A ce moment était entrée une des principales clientes de la maison,
+la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de
+Lucillière.
+
+Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, qui, en
+conséquence de ses relations avec madame de Lucillière, devait avoir un
+certain intérêt pour elle.
+
+C'était un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore
+à Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel
+Chamberlain, étaient arrivés le matin même.
+
+Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un
+désir, l'apprendre elle-même à madame de Lucillière, pour voir comment
+celle-ci recevrait cette nouvelle.
+
+Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière,
+l'occasion était vraiment heureuse.
+
+A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée dans sa loge,
+qui faisait face à celle de madame de Lucillière.
+
+La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était restée vide
+jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-là.
+
+La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson entrait dans
+la loge de madame de Lucillière pour lui faire une visite d'amitié.
+
+La marquise était gaie, souriante, de belle humeur comme à l'ordinaire,
+et prenait plaisir pour le moment à plaisanter le prince Seratoff, qui
+l'avait accompagnée.
+
+Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations de joie
+affectueuse, comme une amie dont on a été trop longtemps séparée.
+
+Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les
+laissant en tête à tête.
+
+--Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse.
+
+--Quelle nouvelle
+
+--La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel
+Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est
+retrouvé.
+
+--Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière en pâlissant
+légèrement.
+
+--Je ne sais s'il l'était pour vous,--la comtesse appuya sur le
+mot.--mais il l'était pour le monde parisien; heureusement le voici
+revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage.
+
+Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière lui demandât à
+propos de quoi allait éclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord
+surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'était bien vite
+remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes.
+
+Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple
+visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, était venue dans sa loge.
+Madame de Lucillière avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour
+se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.
+
+--Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli
+et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson.
+
+--Très longtemps.
+
+--Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi.
+
+--La comtesse est rétablie?
+
+--Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade?
+
+--Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me
+défier de ceux qui parlent.
+
+--Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la comtesse ou du
+prince?
+
+--Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me défie jamais de mes
+amis.
+
+--Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe de votre
+confiance.
+
+--Vraiment?
+
+--Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse allait en
+Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait ce voyage; c'était
+Carmelita. Devinez-vous?
+
+--Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le sphinx.
+
+--Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit
+pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le
+colonel Chamberlain, qui s'était retiré sur les bords du lac de Genève
+en quittant Paris; ils ont passé tout le temps de cette absence
+ensemble, et de ce long tête-à-tête il est résulté ce qui fatalement
+devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle Carmelita
+Belmonte.
+
+Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer pendant les savantes
+lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait
+nerveusement avec son éventail se crispa.
+
+Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien l'effet qu'elle
+avait produit.
+
+--Vous ne me croyez pas? dit-elle.
+
+--Pourquoi ne vous croirais-je pas?
+
+--Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce
+mariage entre deux êtres qui semblent faits l'un pour l'autre: le
+colonel est un homme charmant malgré l'excentricité de sa tenue, et
+Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela était
+écrit et cela s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le
+certain est qu'ils s'épousent.
+
+Il fallait bien dire quelque chose.
+
+--Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucillière d'une voix
+qu'elle tâcha d'affermir.
+
+--Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince
+Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je la tiens d'une personne
+tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui
+s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au
+prince Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita Belmonte.
+Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est
+même probable que cette date vous la connaîtrez avant moi. Vous avez
+avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que
+personne à Paris, et sa première visite sera assurément pour vous.
+Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me
+remerciez pas?
+
+--Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous
+remercier une bonne fois pour toutes.
+
+Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna
+vivement sa loge, et, se plaçant dans l'ombre de manière à se cacher
+autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière.
+
+Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes les paroles
+portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait
+se livrer....
+
+Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, le
+visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, les
+narines dilatées.
+
+Elle aimait donc toujours le colonel?
+
+Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir à
+rappeler les coups qu'elle venait de porter: «Carmelita allait en Suisse
+pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient.» Et cette
+allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la
+marquise?... Vraiment tout cela avait été bien filé.
+
+A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et
+le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir.
+
+Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après avoir
+dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du côté gauche, il
+sortit.
+
+Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa
+lorgnette vers la porte de l'orchestre, où bientôt se montra le prince
+Seratoff.
+
+Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui venait
+d'arriver.
+
+Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles l'emmena avec
+lui.
+
+Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la marquise de
+Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, laissant le baron seul avec
+la marquise.
+
+
+
+VI
+
+Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron Lazarus un
+fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même, reculant autant que
+possible celui qu'elle occupait, avait tourné le dos à la scène.
+
+--Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal à
+l'aise.
+
+--Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous n'accueilliez pas très
+favorablement la demande de mon ambassadeur.
+
+--Mais, madame....
+
+--Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une certaine répugnance à
+revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs.
+
+Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement à comprendre ou à
+se rappeler ce dont on lui parle.
+
+Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs auxquels on faisait
+allusion étaient sortis de sa mémoire.
+
+--Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte
+sans rien dire), cette loge?
+
+--N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même, peut-être sur ce
+fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucillière
+un entretien dont je faisais le sujet.
+
+--Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon
+Dieu! c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il
+était question.
+
+--D'une certaine lettre anonyme.
+
+--Une lettre anonyme?
+
+Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à sa mémoire.
+
+Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette lettre anonyme.
+
+--Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain; je vois que
+vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait
+d'une petite porte de la rue de Valois.
+
+--Comment? vous savez....
+
+--Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître ignorer ce que
+vous savez parfaitement. De mon côté, je trouve inutile de vous laisser
+croire plus longtemps que le prétexte mis en avant pour rompre nos
+relations était fondé; la vraie raison de cette rupture était cette
+lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume que vous
+le saviez déjà; cependant j'ai tenu à vous le dire.
+
+--Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de cette infamie?
+
+--J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, comme vous dites,
+était vous.
+
+--Madame!
+
+--Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je ne m'y laisserais
+pas prendre. Ménagez-vous, réservez vos forces, ne prodiguez pas votre
+éloquence en pure perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez
+à les employer plus utilement qu'avec moi.
+
+Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui avait jamais vue,
+en contenant sa voix cependant de manière à n'être pas entendue
+distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges
+voisines; mais la violence même qu'elle se faisait pour se contenir
+rendait son émotion plus évidente.
+
+Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation du prince
+Seratoff, et il aurait été beaucoup plus sage à lui d'écouter son
+inspiration première, qui lui conseillait de rester tranquillement dans
+son fauteuil. Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait
+eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation de celle-ci
+ne pouvait être que dangereuse!
+
+Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre à cette invitation
+et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir?
+
+Comme il se posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le
+duc de Mestosa s'avança vivement vers la marquise, en homme heureux de
+voir la femme qu'il adore.
+
+Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame
+de Lucillière et ses habitudes: c'était toujours publiquement qu'elle
+s'expliquait avec les gens dont elle croyait avoir à se plaindre, et
+elle le faisait avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et
+les mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison elle
+arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et l'on ne sortait de
+ses jolies griffes roses que déchiré aux endroits les plus sensibles,
+avec des blessures ridicules. Que de fois n'avait-il pas ri lui même de
+ses pauvres victimes!
+
+Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les
+rendre. Il se leva pour céder la place au duc.
+
+Mais de la main elle le retint.
+
+--J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous faire, dit-elle.
+
+Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis:
+
+--J'ai une affaire importante à traiter avec le baron, dit-elle;
+voulez-vous nous donner quelques minutes encore?
+
+Au moins l'explication n'aurait pas de témoin.
+
+Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.
+
+--Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de
+Lucillière, vous devez vous demander comment l'idée m'est venue d'avoir
+une entrevue avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne
+me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais
+bien que toutes relations entre nous étaient rompues. A vrai dire et
+pour ne pas m'en cacher, je vous considérais comme mon ennemi, et pour
+vous je n'avais d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez que
+je suis franche.
+
+--Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie à affirmer cette
+hostilité.
+
+--Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait
+affirmer cette hostilité; j'obéis encore, en agissant ainsi, à d'autres
+considérations plus importantes. Je veux, en effet que cette hostilité
+soit bien constatée, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous
+trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer.
+
+Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre, paraissaient
+tellement contradictoires que le baron laissa paraître un mouvement de
+surprise.
+
+--Quand je me serais expliquée, continua madame de Lucillière,
+votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît obscur en ce moment
+s'éclaircira. Écoutez donc cette explication, qui vous intéresse plus
+que vous ne pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre lettre
+anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts
+d'esprit pour deviner le mobile qui vous a poussé à faire usage de cette
+lettre: vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel
+Chamberlain.
+
+--Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez.
+
+--Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette rupture parce que,
+interprétant notre intimité selon vos craintes, vous vous figuriez
+que, cette intimité rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari
+possible pour votre fille.
+
+L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit pas à profit: on
+attaquait sa fille, il dédaignait de répondre et quittait la place. Il
+se leva pour sortir.
+
+Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement; car, avant qu'il eût
+pu faire un pas en arrière, elle lui jeta vivement quelques mots qui
+l'arrêtèrent.
+
+--Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez
+écouter ce que j'ai à vous dire.
+
+Le baron hésita un moment.
+
+--Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne
+amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au bout, pour m'en défendre
+et vous montrer combien elles sont fausses.
+
+C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne s'en préoccupa pas
+autrement. Ce qu'elle voulait, c'était que le baron demeurât, et il
+demeurait; le reste lui importait peu.
+
+Elle continua:
+
+--L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous êtes doué de
+qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire? enfin peu importe.
+Vous êtes donc doué de qualités, puisque qualités il y a, que je ne
+possède pas; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous
+recourez, une hardiesse d'esprit et une indépendance de... coeur qui,
+j'en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un mot, vous
+êtes un homme pratique, et voulant le succès, vous ne vous laissez point
+empêtrer dans toutes sortes de considérations sentimentales ou morales,
+qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous
+voyez que je vous rends justice.
+
+Le baron fit la grimace.
+
+--C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame de Lucillière,
+c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques qui m'a donné l'idée
+de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un
+but commun, certaine à l'avance que personne n'était capable comme vous
+d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez peut-être
+encore plus vivement que moi, quand vous le connaîtrez. Bien entendu,
+l'alliance dont je vous parle n'est point une alliance cordiale; c'est
+une alliance utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse à
+vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments n'ont rien à
+voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il sont.
+
+--Mais je vous assure....
+
+--Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: nos sentiments
+personnels n'ont rien à voir ni à faire dans l'oeuvre commune que je
+veux vous proposer, ou plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que
+précisément je vous la propose.
+
+--J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends rien à ces
+paroles; aussi avant de savoir si je puis vous prêter mon concours,
+je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous
+poursuivez.
+
+--Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir le mari de
+mademoiselle Belmonte; le concours, chercher les moyens, les trouver, de
+rompre ce mariage, qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien
+n'est plus simple.
+
+--Ce mariage est à la veille de se faire! s'écria le baron.
+
+--A la veille est une façon de parler pour dire prochainement: l'époque
+à laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je
+sais, c'est que le prince Mazzazoli, accompagné de sa nièce, a été
+rejoindre le colonel en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant
+Paris; que là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous
+deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse de mariage du
+colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble à Paris. Existe-il des
+moyens pour rompre ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de
+bonnes raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture non
+moins vivement que moi, je m'adresse à vous pour que vous les cherchiez
+de votre côté, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais
+pu agir seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous
+reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que je n'ai pas
+hésité à vous demander votre concours, en même temps que je vous
+proposais le mien. Il est certain que nous n'agirons pas de la même
+manière; voilà pourquoi, à deux, nous serons beaucoup plus forts.
+Acceptez-vous.
+
+Le baron hésita assez longtemps avant de répondre.
+
+--Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable de
+voir un homme tel que le colonel épouser mademoiselle Belmonte.
+
+--N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri.
+
+--J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié; je l'aime comme un
+fils, et il me semble que c'est un devoir d'empêcher, si cela est
+possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave
+colonel vient de loin, de très loin; il ne connaît pas les dessous de la
+vie parisienne.
+
+--Il faudrait les lui montrer.
+
+--Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut dire qu'il y a en
+lui une certaine naïveté qui l'expose à être dupe quelquefois de ceux
+qui l'entourent. J'ai été témoin de sa confiance et de sa foi.
+
+Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du
+baron avait porté.
+
+--Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est une qualité sans
+doute, mais qui nous expose souvent à de fâcheuses déceptions. Je crois
+donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura été victime
+de sa confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est pas du tout
+la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est
+très tendre.
+
+--Mille raisons rendent ce mariage impossible.
+
+--Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux d'un homme aveuglé
+par la passion, et sans doute le colonel aime passionnément la belle
+Carmelita. Savez-vous s'il l'aime passionnément?
+
+Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la
+marquise.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve cette passion
+probable. Carmelita est assez belle pour l'avoir inspirée; pour moi, je
+ne connais pas de femme plus belle, et vous?
+
+--Peu importe.
+
+--Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est très probablement cette
+beauté qui fait sa toute-puissance. Sur cette beauté, nous ne pouvons
+rien, ni vous ni moi.
+
+--Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient un homme.
+
+--Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion, et je
+m'en remets pleinement à vous; je veux dire seulement qu'il est bien
+difficile de détruire l'influence que Carmelita doit à sa beauté,
+surtout avec un homme tel que le colonel, qui est fidèle dans ses
+attachements. Croyez-vous qu'il soit fidèle?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une arme qui
+pourrait agir efficacement sur lui.
+
+--Laquelle?
+
+--Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations si épris que
+soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime lorsqu'on lui donne la
+preuve qu'il est trompé. Quelque chose vous fait-il supposer que le
+colonel serait homme à s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de
+ce genre?
+
+Décidément le baron prenait se revanche, et la marquise sentit que, par
+le fait seul de l'association qu'elle venait de lui proposer, elle lui
+avait permis de redresser la tête: il était utile, il profitait de sa
+position.
+
+--Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne s'obstinerait
+pas dans sa passion, sittelle après un court moment de réflexion, il
+faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut être fournie, et
+pour moi je l'ignore.
+
+--Je l'ignore aussi.
+
+--C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il me semble.
+
+--Et comment le découvrir? Une jeune fille qui aurait un amant ne
+conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un
+piédestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n'est-ce pas, dans
+le monde parisien, même dans le meilleur?
+
+--Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait se trouver dans
+ce cas, bien au contraire.
+
+--Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.
+
+--J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature à rompre
+son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en cherchant habilement, trouver
+peut-être des moyens pour arriver à ce résultat, et c'est ce que je
+répète, sans vouloir entrer dans le détail de ces raisons ou de ces
+moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en
+userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de mon côté j'en
+trouve qui ne soient pas en désaccord avec mes sentiments ou mes
+habitudes, j'en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une
+association en vue de ce résultat, il peut être bon que nous nous
+concertions quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous
+présenterez.
+
+Le baron se leva:
+
+--J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la marquise.
+
+--Au revoir, monsieur le baron.
+
+Il sortit de la loge.
+
+Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans le corridor, car
+la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit devant lui.
+
+--Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, que tout le
+monde répète.
+
+Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait radieux.
+
+--Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle; malheureusement pour vous,
+je la connais, votre nouvelle. Le colonel Chamberlain épouse Carmelita,
+n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez m'apprendre?
+
+--Il est vrai.
+
+--Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh bien! mon cher,
+cette joie est une injure pour moi; cachez-la donc, je vous prie, et
+tâchez de prendre un air indifférent.
+
+--Ce mariage vous peine donc bien vivement?
+
+--Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de plus c'est une
+niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me réjouit. Ce qui me fâche, c'est
+de vous voir montrer une joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté
+foi à mes paroles, que vous avez toujours et malgré tout persisté
+dans vos soupçons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez de
+satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous ai dit n'a servi
+à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage vous la donne. Eh bien!
+mon cher, cela me blesse et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller
+porter ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux yeux des
+gens qui se moqueraient de vous.
+
+--Mais....
+
+--Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et demain matin
+sans doute vous aurez compris; s'il vous faut plusieurs jours, ne vous
+gênez pas, prenez-les.
+
+Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu'il n'était entré.
+
+Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme elle le désirait.
+
+Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui vint lui faire
+visite; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson. Tous entrèrent
+avec l'air triomphant qu'avait eu le duc de Mestosa.
+
+Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti.
+
+Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc.
+
+Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante; car la répétition de
+la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer avec des attitudes de
+vainqueur, l'avait exaspérée.
+
+Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites: ce qui cependant, dans
+l'état nerveux où elle se trouvait, était bien suffisant.
+
+Dans l'entr'acte, sa loge ne désemplit pas: ce fut un défilé, une
+procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout d'amies dans la
+salle voulut se donner la joie de venir lui annoncer la grande nouvelle.
+
+--Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc?
+
+--Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais douté?
+
+--Savez-vous la date précise de ce fameux mariage?
+
+A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme elle l'avait fait
+avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.
+
+Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.
+
+De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement ce sourire
+et ne s'abandonnât pas aux sentiments qui la troublaient; car, dans la
+salle, tous les yeux étaient dirigés sur elle.
+
+Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle du mariage du
+colonel Chamberlain, son premier mouvement était de chercher avec sa
+lorgnette la loge de madame de Lucillière.
+
+
+
+VII
+
+Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir.
+
+Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement qu'elle se
+retira.
+
+--Je suis attendue chez ma mère.
+
+La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par les chevaux et
+conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait donnés.
+
+--A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à son cocher.
+
+En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles.
+
+--Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir.
+
+En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de
+chambre, après l'avoir aidée à remplacer sa toilette de théâtre par une
+toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, où elle prit une
+petite clef qu'elle plaça dans sa poche.
+
+Cela fait, elle remonta en voiture.
+
+--Il ne fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte
+où si souvent le cocher avait déposé et repris sa maîtresse.
+
+La marquise, enveloppée dans un grand vêtement sombre et la tête
+couverte d'une épaisse voilette, descendit de voiture.
+
+Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme à
+l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la reprendre, elle lui
+dit d'attendre.
+
+Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite
+porte. Mais, bien que la clef tournât librement dans la serrure en
+faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit point: elle était fermée à
+l'intérieur par un verrou.
+
+Madame de Lucillière resta un moment embarrassée devant cette porte
+qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.
+
+Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours et en toutes
+circonstances, elle prit vivement sa résolution.
+
+--Rentrez, dit-elle au cocher.
+
+Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans
+s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude de ce quartier désert,
+se dirigea vers l'entrée principale de l'hôtel Chamberlain.
+
+A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge parut sur le
+seuil de sa porte.
+
+--M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix faible.
+
+Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur de sa
+loge, et madame de Lucillière entendit des éclats de rire à demi
+étouffée.
+
+--Une dame demande M. Horace, dit le concierge; est-il chez lui?
+
+--Déjà! répliqua une voix.
+
+--A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort.
+
+--Si madame veut monter à la chambre de M. Horace, dit le concierge,
+elle le trouvera en train de s'habiller.
+
+Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se laissa pas
+déconcerter.
+
+--Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au parloir, dit-elle.
+
+En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour entrer à
+l'hôtel.
+
+--Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une voix.
+
+--Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de temps pour venir:
+le nègre est arrivé ce matin, et déjà j'ai reçu trois billets pour lui,
+l'un avec un bouquet. Si ça ne fait pas hausser les épaules?
+
+--Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? demanda une voix de
+femme.
+
+--Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va recommencer comme
+avant son départ, et on va le revoir dormir tout debout.
+
+Cependant madame de Lucillière avait monté le perron de l'hôtel, et
+la porte vitrée, tirée par un valet de pied en grande livrée, s'était
+ouverte devant elle.
+
+Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du haut en bas et
+les domestiques étaient à leur poste.
+
+Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être le colonel
+était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; de même quelques
+personnes de son monde pouvaient, en traversant le vestibule,
+l'apercevoir et la reconnaître.
+
+Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour
+d'elle; puis tout de suite, réfléchissant que c'était le meilleur moyen
+pour se faire reconnaître, elle laissa retomber.
+
+--M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique.
+
+--C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais
+très prononcé.
+
+Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la porte s'ouvrit
+devant Horace, qui venait de s'habiller pour sortir, et portait sur sa
+personne, dans ses vêtements comme dans son linge, tous les parfums à la
+mode.
+
+Elle avait rejeté son voile en arrière.
+
+Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente.
+
+--Madame la marquise! s'écria-t-il.
+
+--Quand votre maître doit-il rentrer?
+
+--D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour sortir. Il est
+chez....
+
+Horace s'arrêta.
+
+--Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.
+
+--Madame la marquise sait?...
+
+--Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle Belmonte!
+Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je lui parle ce soir.
+
+--Mais, madame la marquise....
+
+--Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.
+
+Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans ses sentiments
+d'admiration et d'adoration d'autrefois; pour lui, elle était toujours
+la plus séduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste
+quelles causes avaient amené une rupture entre elle et son maître, il
+regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la
+colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand on a le
+bonheur d'être aimé par une femme telle que madame de Lucillière, il ne
+faut pas être trop rigoureux et l'on doit lui passer bien des choses.
+C'était d'ailleurs son propre système, faible avec les femmes en
+proportion de leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne
+l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, très belle:
+mais il préférait le genre de beauté de madame de Lucillière, qui, à
+ses yeux, était le charme en personne, la séduction, et puis Carmelita
+voulait se faire épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins
+à l'âge qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps.
+Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on pouvait les avoir
+toutes?
+
+C'était non seulement au point de vue de son maître qu'il se plaçait
+pour condamner le mariage, mais encore au sien propre: une femme dans
+la maison dérangerait toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le
+gênerait aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments.
+Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait au nom d'un droit
+et en vertu du principe d'autorité. Qu'une femme lui demandât n'importe
+quoi comme un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le
+faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il pût recevoir
+d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le ferait pas.
+
+Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant: «Mon bon Horace»,
+en lui disant: «Je compte sur vous», devait produire sur lui une vive
+émotion.
+
+--Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant.
+
+--Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai son retour.
+
+Horace avait la certitude que son maître ne serait pas satisfait
+de trouver, en rentrant, madame de Lucillière installée dans son
+appartement et l'attendant.
+
+Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras: comme il
+demeurait hésitant, elle insista:
+
+--Vous devez comprendre que cette entrevue aurait lieu en tous les cas,
+alors même que vous refuseriez ce que je vous demande; seulement il
+est préférable pour tous qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je
+m'adresse, je veux dire, pourquoi je me confie à vous.
+
+Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte, et puisqu'elle
+était entrée dans l'hôtel, il importait peu en réalité que l'entretien
+qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir ou dans l'appartement du
+colonel.
+
+Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière.
+
+--Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la
+porte.
+
+Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena son voile sur son
+visage et arrangea les plis de son manteau.
+
+Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet de pied dans
+le vestibule; en voyant cette femme voilée, monter derrière Horace
+l'escalier d'honneur, au lieu de prendre l'escalier de service, ils se
+regardèrent tous les trois avec des mines étonnées.
+
+L'un d'eux était maître d'hôtel.
+
+--Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, il fait un joli
+métier.
+
+Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était entrée dans la
+bibliothèque.
+
+--J'attendrai ici, dit-elle.
+
+Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait les lampes.
+
+--Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous faire, dit-elle:
+comment se porte le colonel?
+
+--Bien, madame la marquise.
+
+--Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse?
+
+--Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était pas à son aise.
+
+--Se plaignait-il?
+
+--On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui,
+le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se
+plaindrait pas. Du reste, madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle
+l'a soigné, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau
+qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché une plainte.
+
+--Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son état ordinaire?
+Vous avez pu vous tromper.
+
+--J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je ne me suis pas
+trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait
+absorbé comme s'il suivait la même pensée; toujours, c'est-à-dire tant
+que je le voyais, car il passait ses journées entières à faire des
+courses dans les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant
+dans une grange ou un chalet.
+
+--L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a du égayer
+cette sombre humeur?
+
+--C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai tout fait
+pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile.
+
+--Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?
+
+--Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir en Suisse, et
+même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion; c'est ce qu'il a voulu
+faire, quand il a appris leur arrivée.
+
+--Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita?
+
+--Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé de parler, de
+se distraire; il mangeait à la même table que le prince.
+
+--Et que Carmelita?
+
+--Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans ses excursions. Elle
+marche très bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font
+pas peur; elle n'est pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas
+fait cent mètres au delà du jardin de l'hôtel.
+
+--C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient ces
+excursions; cela a duré longtemps, c'est-à-dire ce séjour s'est
+prolongé?
+
+--Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que rien le fasse
+prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La veille, par une journée
+d'orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une
+longue course dans la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que
+le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait,
+sans prévenir personne, sans même me laisser un mot. Nous voilà tous
+bien inquiets. Le prince voulait qu'on fît des recherches dans la
+montagne, craignant un accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer,
+et j'ai appris que mon colonel était parti pour Genève. Les jours
+s'écoulèrent, il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince, ni à
+moi.
+
+--Où était-il?
+
+--J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs de Florence
+et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu à Paris. Ce fut de Paris
+qu'il m'écrivit et m'envoya trois lettres: une pour le prince, une pour
+madame la comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses
+lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle Carmelita en mariage.
+Est-ce assez bizarre?
+
+Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; au contraire,
+elle s'expliquait comme les choses s'étaient passées, depuis l'arrivée
+de Carmelita au Glion jusqu'au départ du colonel, et son expérience
+féminine suppléait aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace.
+
+La chance lui avait été favorable en ne lui permettant pas d'entrer par
+la petite porte.
+
+A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s'arrêta
+devant le perron.
+
+--Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.
+
+Mais la marquise le retint.
+
+
+
+VIII
+
+Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel était rentré.
+
+Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, et celui-ci
+sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte avec précaution.
+
+Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage et, s'étant
+enveloppée dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixés sur la
+porte de la chambre.
+
+Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût et même sans
+qu'on entendit aucun bruit.
+
+Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança vers la
+porte de la chambre. Un des battants était ouvert, mais une tapisserie
+fermait le passage et empêchait de voir ce qui se passait dans la
+chambre.
+
+Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée dans sa
+main gauche, comme un homme qui réfléchit.
+
+Elle écarta la portière et entra.
+
+Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la marquise
+frappèrent le colonel, qui releva lentement la tête et regarda
+machinalement du côté d'où venaient ces bruits.
+
+A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, il tressaillit.
+
+--Qui est là? dit-il.
+
+Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile; en
+même temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait.
+
+Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de théâtral, et son
+entrée ressemblait jusqu'à un certain point, à celle d'un premier rôle.
+
+Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, avaient une
+couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise.
+
+--Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil.
+
+--Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière.
+
+--N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant mon départ?
+dit-il.
+
+--Je l'ai reçu.
+
+--Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?
+
+--Longtemps je suis restée sans comprendre, mais enfin ma raison a pu
+admettre la possibilité de l'erreur dont vous étiez victime.
+
+--Une erreur!
+
+Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que toutes les
+paroles et qui signifiait clairement que cette erreur était si grande
+qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier?
+
+--Votre buvard....
+
+--Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a
+fait comprendre comment vous aviez pu être trompé.
+
+Il la regarda en face longuement, profondément; elle ne détourna pas les
+yeux.
+
+--Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossière
+a été votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et,
+comme mes moments sont comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une
+démonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous
+entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour
+moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres.
+
+Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui.
+
+Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite
+qui doit vous être pénible et qui pour moi est horriblement douloureuse.
+
+--Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette démarche, qui ne
+peut pas être aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin
+je rentre dans une maison d'où j'ai été chassée et je parais devant un
+homme qui m'a infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une
+femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par le souvenir de
+cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous répète,
+c'est bien. Je ne serais pas sincère si je vous disais qu'en apprenant
+cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en
+accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon
+saisissement a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, et
+je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais cela est sans importance,
+il ne doit pas être question de moi, et, si je vous parle de ce
+saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai
+été entraînée dans cette démarche. Si, après m'avoir appris votre
+mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine,
+j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de
+naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douée de
+toutes les qualités qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement
+heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai
+entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de vous, j'ai vu
+les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle
+vous parlait, j'ai fait exprès l'expérience de la jalousie que je
+pouvais lui inspirer, et je vous répète, je vous affirme qu'elle vous
+aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel
+que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe pas sur la
+nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincèrement cet homme
+ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe
+pas. Thérèse était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et,
+telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que
+vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi le voeu de votre père
+mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous
+aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la
+douce, l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait sa
+vie pour vous donner une journée de bonheur; c'est Carmelita, c'est la
+nièce du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que
+je devais faire.
+
+--Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne changera ma
+résolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnée.
+
+--Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre résolution; je veux
+l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et
+je l'accomplirai.
+
+Il se leva.
+
+En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant lui.
+
+Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:
+
+--Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter cette maison?
+Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une
+résolution quand je l'ai arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux;
+je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe.
+Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que
+j'ai à vous dire.
+
+Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux dans les yeux.
+
+Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût tenter, il
+n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le mieux était de le
+subir et d'en finir.
+
+Elle reprit:
+
+--Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait
+vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait devant rien pour
+obtenir ce résultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable
+de recourir au moyens qu'il a employés.
+
+Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur sa main, et il
+restait dans l'attitude d'un homme qui écoute par convenance ce qu'on
+lui dit, mais qui ne l'entend pas.
+
+--J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne pas revenir sur
+ces feuilles de buvard qui ont amené notre rupture, cependant je suis
+obligée de le faire.
+
+--Je vous en prie....
+
+--Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper. Au moment où ces
+feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si
+vous me les aviez communiquées, vous prouver que je n'avais pas écrit
+ces lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour assurer notre
+amour; mais, maintenant que cet amour est mort, qu'importe que je fasse
+cette preuve? au moins qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire
+jusqu'à ce jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver
+pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme machination? Non,
+n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, vous avez pu admettre que
+j'avais écrit ces lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire
+votre coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer dans le
+silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il ne s'agit plus de
+moi, il s'agit de vous, et je parle.
+
+Le bras du colonel était appuyé sur une table portant une papeterie et
+un encrier.
+
+Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempé la
+plume dans l'encrier, elle traça quelques lignes.
+
+Puis elle les tendit au colonel.
+
+Il lut:
+
+ Dites-vous bien que je vous aime.
+
+ HENRIETTE.
+
+ A vendredi, votre vendredi.
+
+ HENRIETTE.
+
+ Je ne veux pas croire que vous douterez un moment de la tendresse,
+ faut-il dire de l'amour de votre
+
+ HENRIETTE.
+
+--Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda madame de
+Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, hélas! que vous ne les
+ayez pas oubliées, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de
+moi. Ces lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous
+m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'écriture de ces
+lignes imprimées sur ce buvard et les comparer à celles que je viens de
+tracer sur ce papier? Comparez, regardez.
+
+Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait devant les yeux,
+il la regarda elle-même.
+
+--Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là ce que vos
+yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un et l'autre victimes de gens
+qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez été leur dupe.
+Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette façon grossière?
+Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour?
+C'est ce que je me demande, et la seule réponse, hélas! qui se présente,
+c'est que cet amour était bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la
+voix dans votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette
+n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à votre place et
+recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait dit écrites par vous, c'est
+assurément le cri qui me serait échappé; jamais je n'aurais admis que
+l'homme que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait
+protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi en lui, le souvenir
+de ses caresses. J'aurais cherché qui avait intérêt à lancer ces
+accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais
+examiné cette écriture, j'aurais interrogé la vraisemblance et les
+probabilités. Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi,
+mais des femmes en général, pour admettre comme possible et comme
+vraisemblable une pareille accusation? Mais on l'eût portée contre une
+inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en
+suis certaine, et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue!
+Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était bien peu
+puissant. Ah! Édouard!
+
+Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion; mais
+entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement serrés les uns contre
+les autres, elle regarda d'un rapide coup d'oeil le visage du colonel:
+il était bouleversé.
+
+De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, elle le
+laissa maintenant à son trouble.
+
+Puis, après un moment de silence assez long, elle reprit:
+
+--Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement; en venant
+ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour
+appeler votre attention sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle
+venait et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur,
+l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai parlé de moi, de
+vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons à
+l'auteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli.
+
+Il leva la main.
+
+--Vous avez admis les accusations les plus infâmes contre moi,
+s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je porte moi-même maintenant.
+Ce n'est pas à la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à
+l'insinuation; je viens à vous franchement, à visage découvert, et
+je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour
+repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les écouterai. Que
+n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? Que n'êtes-vous
+venu, ce buvard à la main! Je vous aurais répondu, vous m'auriez
+écoutée, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait
+résulté de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est
+accompli. Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et pour ne
+plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien? je
+vous jure que la main qui a écrit la lettre anonyme accompagnant les
+feuilles de buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus
+cherché à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre
+que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture qui avait
+laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et
+j'ai trouvé la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le
+jure! Regardez-moi et voyez si je vous trompe.
+
+Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux. Elle reprit:
+
+--Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez cette lettre, porté
+vos soupçons sur le prince, je le comprends jusqu'à un certain point; il
+y avait tant d'infamie dans cette lâche dénonciation, que votre coeur
+s'est refusé à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous
+serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les charges qui, dans
+votre esprit, devaient s'élever contre le prince, vous avez pu, je le
+reconnais, conserver quelques faibles doutes; mais depuis, est-ce que
+ces doutes n'ont pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez,
+vous vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le découvre,
+lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous; il installe sa
+nièce dans la chambre voisine de la vôtre, porte à porte. Quand vous
+voulez partir, il s'arrange pour rendre votre départ impossible; il vous
+force à manger à la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent
+les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête, les confidences,
+les épanchements de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces
+tête-à-tête, quelles leçons Carmelita vous a-t-elle répétées? Bien
+entendu, je l'ignore et n'ai point la prétention de chercher à
+l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous,
+ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence et
+les leçons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son
+élève. Dans cette journée d'orage, que s'est il passé encore? On ne me
+l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en
+avais été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain
+vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, comme vous êtes un
+honnête homme, vous êtes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita
+pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le
+prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous
+pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il a joué? C'était ce
+rôle que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et
+je vous prie de me conduire conduire à la petite porte par laquelle je
+sortais autrefois.
+
+Elle s'était levée.
+
+Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, prenant une
+lampe, il la précéda dans le petit escalier qui descendait à la galerie
+aboutissant à la rue de Valois.
+
+Ils marchèrent sans échanger un seul mot.
+
+Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.
+
+--Où est Tom? dit-il.
+
+--Tom ne m'attend pas.
+
+--Je vais vous conduire alors.
+
+Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle était sortie sur le
+trottoir.
+
+Non, dit-elle.
+
+Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le nez.
+
+
+
+IX
+
+Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame
+de Lucillière avait éprouvé pour le colonel Chamberlain une véritable
+tendresse et elle l'avait aimé, au moins comme elle savait, comme elle
+pouvait aimer.
+
+Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse
+être aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle
+s'était faite pour madame de Lucillière, qui écrivait ces lettres sans
+aucun scrupule, et qui cependant aimait sincèrement «son Huron.»
+
+Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins
+l'aimait-elle fidèlement.
+
+L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable,
+incompréhensible, cependant madame de Lucillière était ainsi.
+
+Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât encore, elle ne
+voulait point écarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place.
+
+Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien ne pourrait
+le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté les soupçons d'un amant
+qui pouvait à juste droit se montrer jaloux.
+
+Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel à
+Carmelita et à Ida.
+
+C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque
+chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg
+Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle,
+original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux
+yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait
+pas: «Le colonel Chamberlain a quitté madame de Lucillière pour épouser
+la belle Carmelita;» on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par
+madame de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que son père
+mourant lui avait demandé de prendre pour femme.»
+
+Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, prise à une
+meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette
+petite fille une réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur.
+Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune
+à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.
+
+Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne fée, et madame de
+Lucillière voulait se donner cette satisfaction.
+
+D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour
+elle, ce serait un bonheur complet, si elle réussissait.
+
+Mais réussirait-elle?
+
+Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le rôle qu'elle
+lui avait confié!
+
+Les moyens à employer pour rompre ce mariage qu'on lui annonçait comme
+arrêté, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de
+madame de Lucillière.
+
+Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien trouver quelque
+chose avec la réflexion.
+
+En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lançait
+jamais dans une affaire avant d'en avoir examiné le fort et le faible.
+
+Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, assis dans son
+fauteuil, écouter la musique de _Robert_, ne se doutèrent pas des idées
+qui roulaient dans sa tête.
+
+Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de plus.
+
+--Voyez donc le baron Lazarus!...
+
+--Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida par le colonel
+Chamberlain?
+
+--S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui était pas
+bien cher, car il paraît tout à fait indifférent à l'annonce du mariage
+du colonel et de la belle Carmelita.
+
+--Évidemment il ne pense qu'à la musique.
+
+A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer ces paroles, se
+pencha contre son voisin.
+
+Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré:
+
+--Si je pouvais prier!
+
+--_Tief eingreifende musik!_ dit le baron.
+
+--Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.
+
+Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et donnant de
+cordiales poignées de mains à ses amis.
+
+Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains derrière le dos,
+donnant un coup de tête affectueux à ceux qui le saluaient.
+
+Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à l'hôtel Chamberlain,
+et, comme on ne voulait pas le recevoir, il força la porte pour arriver
+jusqu'à son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à
+féliciter, à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.
+
+--Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous et elle, chacun de
+votre côté, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la
+fortune, elle par la beauté. Vous deviez donc vous allier un jour,
+c'était écrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez
+un devoir social.
+
+Puis il développa longuement ce compliment philosophique avec des
+considérations un peu obscures peut-être, mais en tout cas très
+profondes.
+
+--Quelle femme était plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en
+voyait pas. On pouvait dire qu'elle était née pour les diamants et les
+pierreries, et c'était un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la
+nature, que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage,
+cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé des contre-sens
+entre la femme et la position. C'était pour briller, pour éblouir, que
+la Providence l'avait créée, et, s'il elle n'avait point été sur un
+piédestal, elle eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle
+aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner à celui-ci
+les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.
+
+Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, après la nuit
+qu'il venait de passer, il n'était pas disposé à la patience. Mais le
+baron était un homme qui ne se laissait pas démonter, quand il avait
+enfourché un dada.
+
+Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle statue, bonne à
+parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait à son mari toutes les
+satisfactions de la vanité mondaine, sans rien autre chose, et il
+poursuivait sa démonstration assez habilement, sans rien dire de
+blessant, au moins d'une façon directe.
+
+Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le colonel à propos de
+son mariage, il voulait encore le prier à dîner pour le lundi suivant:
+il s'agissait de fêter son propre anniversaire, et la fête ne serait
+pas réussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami,
+ne l'honorait pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne
+viendrait-il pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, il
+fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent après
+d'une façon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de
+voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout
+cas, par sa simplicité, serait de bon exemple.
+
+Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand même, c'était
+aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser.
+
+Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation à dîner.
+
+Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations auprès du
+prince Mazzazoli.
+
+En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne savait pas trop
+ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui était quelque chose.
+
+Il cherchait, il guettait.
+
+En regardant, en écoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de
+regarder et d'écouter, il devait bien, pendant ces trois semaines,
+découvrir un indice sur lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si
+le prince possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, la
+comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez ouvert pour
+ne rien cacher.
+
+La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, prêt à profiter
+des occasions qui se présenteraient ou qu'on provoquerait, si elles
+tardaient trop à naître spontanément.
+
+Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais avant de monter à
+l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au
+concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres,
+les petits aussi bien que les grands.
+
+Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la conversation:
+c'était un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier
+venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince était
+sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que
+mademoiselle Belmonte était seule.
+
+Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait
+plus facilement parler et peut-être pourrait-il tirer quelque chose de
+sa naïveté.
+
+En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la trouva
+entre-bâillée.
+
+Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que cela signifiait.
+
+Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans
+l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes
+restées ouvertes.
+
+Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement;
+l'autre était une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir
+entendue.
+
+On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.
+
+--Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait la voix d'homme avec
+fureur.
+
+--Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec moins d'emportement.
+
+--Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je vous en donne ma
+parole; réfléchissez à ce que je vous dis, vous êtes prévenue. Adieu.
+
+Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, le baron monta
+rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait à un
+étage supérieur.
+
+Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement du prince et la
+referma derrière lui avec fracas.
+
+Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait pas celui qui
+venait de tirer cette porte: c'était un homme de quarante-cinq ans
+environ, à barbe noire très-épaisse lui couvrant le visage ne laissant
+voir qu'un nez proéminent et deux yeux ardents; il était vêtu
+simplement, mais convenablement.
+
+Le baron descendit derrière lui, pour demander au concierge quel était
+cet homme.
+
+Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge ne connaissait
+peut-être pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-être
+pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants
+auparavant.
+
+Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet inconnu.
+
+Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près certain de
+ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tête; il le voyait de
+dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait sans confusion possible.
+
+Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui résulte de la
+colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, par les Champs-Élysées,
+il se dirigeait vers l'intérieur de Paris, sans se retourner et sans se
+douter assurément qu'il était suivi.
+
+Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue
+Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de vue.
+
+Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entrée étaient
+couvertes d'écussons et d'enseignes de commerçants, il entra dans cette
+maison.
+
+Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé les écussons, se
+dirigea vers la loge du concierge.
+
+--Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il
+poliment en ôtant son chapeau.
+
+Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.
+
+--Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio.
+
+Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand était ou n'était
+pas chez lui, le baron se retira.
+
+Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du colonel était Lorenzo
+Beio, le maître de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu
+parler.
+
+Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait comment tirer
+parti de ce renseignement.
+
+Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.
+
+
+
+X
+
+En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première visite qu'il
+ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine.
+
+Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait son mariage
+et les invitait à y assister.
+
+Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent ce projet.
+
+S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne serait pas cruauté
+d'aller annoncer à cette pauvre petite un mariage qui la désolerait?
+
+Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était impossible de le
+lui cacher; mais ce n'est pas du tout la même chose d'apprendre une
+pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche même de celui
+qui se marie.
+
+Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il écrirait.
+
+Et, le coup porté par une lettre,--s'il était vrai que son mariage dût
+porter un coup à Thérèse,--il irait faire sa visite.
+
+Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,--car il ne l'oubliait pas,
+et comme toutes les lettres retardées qu'on doit écrire et qu'on n'écrit
+pas, celle-là s'imposait souvent à son esprit pour le relancer et le
+tourmenter,--un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain
+demandait à le voir.
+
+Il descendit vivement au premier étage et courut à son oncle, les mains
+tendues.
+
+--Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.
+
+--C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous demander à
+déjeuner, si je ne vous dérange pas.
+
+--Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc ensemble.
+
+--En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière fois.
+
+--Vous avez à me parler?
+
+--Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me dire?
+
+Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au colonel. Pourquoi
+son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi
+avait-il tenu à prévenir cette visite?
+
+Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant à son oncle:
+
+--Ma petite cousine va bien, j'espère?
+
+--Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre.
+
+Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre?
+
+Il y avait une autre question que le colonel avait sur les lèvres et
+qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se
+risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait
+préoccupait et tourmentait son oncle.
+
+--Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il
+enfin, se servant du mot «mon cousin» pour atténuer ce qu'il pouvait y
+avoir de pénible pour son oncle dans cette interrogation.
+
+--Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon égoïsme de
+père. On renonce à poursuivra l'affaire; les présomptions du juge
+d'instruction ne reposant sur rien de précis. On ne trouve pas de
+preuves, votre assassin a emporté le nom de ses complices dans sa tombe,
+et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, décidément
+introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre
+cousin; il peut rentrer en France.
+
+A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner était prêt; ils
+passèrent dans la salle à manger, où le couvert était mis comme le jour
+où il avait été question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel,
+c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils n'auraient
+pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer
+librement, en tête-à-tête, comme l'avait demandé Antoine.
+
+Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, il commença
+par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de
+son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant:
+
+--Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire à votre
+mariage, mon cher Édouard.
+
+--Vous savez?...
+
+--Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la santé de ma nièce,
+que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit être digne de
+vous, et qui vous donnera le bonheur que vous méritez.
+
+--Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage?
+
+C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Thérèse.
+
+--Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante,
+n'est-ce pas?
+
+--Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas
+encore, si elle avait été seule à l'apprendre. Était-ce cette annonce
+qui avait donné la fièvre à Thérèse? Il était impossible de poser des
+questions directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de
+procéder avec ordre, surtout avec patience.
+
+--Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, il
+rapporta un journal, et, comme le souper n'était pas tout à fait prêt,
+en attendant il se mit à lire ce journal. Tout à coup il pousse une
+exclamation qui nous fait lever la tête à tous: Thérèse, Denizot,
+Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si
+extraordinaire dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions rien:
+Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; moi, parce que chaque fois
+que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que
+vous connaissez. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel
+ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui concerne votre neveu
+Édouard.»
+
+«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Édouard se
+marie?» interrompit Thérèse. Vous pensez si à ce mot il y eut des
+exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'était
+vrai: je vis que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, nièce du
+prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli
+avaient joué un rôle dans l'histoire des républiques d'Italie, et il en
+eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres
+de votre future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me
+traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris votre mariage
+avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me répondit
+qu'elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as
+lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà
+qui est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai
+point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle,
+qui pour nous tous était cependant intéressante.» J'ai pensé que mon
+cousin viendrait nous l'annoncer lui-même et qu'il serait fâché de voir
+qu'il avait été prévenu.--Pendant le souper, il ne fut question que de
+votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du
+tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit à la gronder,
+parce qu'elle lisait le _Sport_, disant qu'une fille dans sa position
+ne devait pas s'intéresser aux courses de chevaux, et là-dessus il
+prétendit que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux
+courses du bois de Boulogne.
+
+--Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?
+
+--Assurément non, c'est une idée comme il en pousse dans la tête de
+Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve
+plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion
+finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse;
+j'avais un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, tandis que
+Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès de ma table. Mais je
+n'étais pas en train, les idées ne me venaient pas, et je ne pouvais
+même pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me
+tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien
+voulu venir avec nous au _Moulin flottant_ pour entretenir Thérèse de
+mon projet, j'ai été condamné à un mois de prison? Le gouvernement,
+après avoir provoqué le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger
+et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur
+lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre
+nous et lui. Vous me direz qu'il a été bien longtemps à faire cette
+découverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a
+été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on m'a envoyé
+en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le
+gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain,
+coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent
+subitement tout le monde: le chef de l'État, les ministres, les juges.
+Par une chance remarquable, le jour même où je sortais de prison,
+Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à trois mois.
+
+--Sorieul!
+
+--Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait
+toujours qu'il écrirait les grandes idées qu'il roulait dans sa tête
+quand le moment serait venu. Il s'est enfin décidé, il a écrit une
+brochure portant pour titre: _Les Césars par un César_. C'était une
+critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine
+d'allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus,
+Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais toujours redouté, vous
+devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça été une chance que
+Sorieul entrât en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui
+avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la prison,
+j'entends la prison politique, n'a jamais guéri personne. Ce n'était
+pas parce que les tribunaux m'avaient condamné qu'ils m'avaient fait
+renoncer à la lutte: j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre
+organisation en l'étendant, et en ce moment je suis sous le coup de
+nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais
+de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi
+jusqu'à la fin de l'Empire ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux.
+Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est pas
+mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident.
+J'étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes: Thérèse seule, car
+Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de
+nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de faire
+une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me donnait une ouverture.
+Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la
+suppliant de se décider enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant
+longtemps elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une
+violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me décourageai pas,
+j'insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle
+céda.
+
+--Ah! elle a consenti!
+
+--Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle
+a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m'avez vu
+arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espère bien
+que Thérèse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et
+qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à votre mariage; ne
+boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu?
+
+Il devait épouser Carmelita.
+
+Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.
+
+Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,--puisqu'il n'y avait
+pas moyen qu'elles fussent autrement.
+
+--Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au vôtre, mon oncle!
+
+Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé, au moins
+pour le colonel, tranquillisé dans sa conscience.
+
+--Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine pour tantôt, dit le
+colonel à son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens
+à lui prouver qu'elle avait deviné juste en pensant que je voulais
+moi-même vous faire part de mon mariage.
+
+--Et qu'appelez-vous tantôt?
+
+--L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai
+de partager ce souper avec vous.
+
+Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait plus la même
+gêne à aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il
+n'aurait donc pas à le lui annoncer.
+
+Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une
+certaine émotion qu'il monta l'escalier de son oncle.
+
+Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte
+et entra.
+
+L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.
+
+Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit
+du bruit.
+
+--Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse.
+
+Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse parut tenant une
+lampe à la main.
+
+--Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.
+
+C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla
+qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat joyeux.
+
+Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se
+parler.
+
+Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la sienne.
+
+Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, avec les yeux
+ardents.
+
+Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait
+posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour était posé très bas, il la
+voyait mal et seulement dans l'ombre.
+
+--Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il m'a envoyé un mot
+pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable
+à vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper
+digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul
+n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis seule.
+
+Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer Michel; cependant,
+en regardant sur la table qui était mise, il vit six couverts, ce qui
+indiquait que Michel devait souper avec eux.
+
+--Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de
+n'avoir pas douté de moi.
+
+--Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! vous nous avez toujours
+témoigné une grande amitié.
+
+--Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à Paris que
+depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrétion à propos
+de... (il entassait les mots avant que d'arriver à celui qui était
+décisif), à propos de ce mariage, a pu être commise.
+
+Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tête vers
+le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait
+produit sur elle.
+
+Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite:
+
+--En même temps, mon oncle m'a communiqué une nouvelle qui le rend bien
+heureux, celle de votre mariage.
+
+--Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me
+suis rendue aux désirs de mon père. Vous a-t-il dit quelles étaient ses
+craintes et dans quelle position il se trouvait?
+
+--Il me l'a dit.
+
+--J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à mon égard, et,
+puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie.
+
+--Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une bonne et tendre fille.
+
+--Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, je
+n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter mon père, qui
+souhaitait si ardemment de me voir mariée.
+
+De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer
+difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait
+même pas la regarder.
+
+Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.
+
+--Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous m'avez fait vous
+raconter, quand vous m'avez demandé de vous expliquer quel mari je
+prendrais: je voulais qu'il m'aimât comme je voulais l'aimer, et je
+disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais
+pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite
+fille! comme on bâtit des châteaux qui sont peu solides!
+
+--Oui, je me souviens, dit-il.
+
+--Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, c'est la poésie,
+ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se
+marier, et l'on peut être une honnête femme, je pense, une bonne mère,
+sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi?
+
+Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gêne qu'il
+éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait plus pénible, et sa
+conscience était moins ferme.
+
+--Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais pour...
+Michel; il a toujours été pour moi un camarade, un ami, un frère, et il
+sera désormais un mari. Je ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un
+plus digne, et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. Je
+voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est peut être sur
+la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il
+croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon
+coeur.
+
+La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait à la gorge et
+l'étouffait.
+
+C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier.
+
+--Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se fait pas, ces
+choses-là; les grands cuisiniers veulent être prévenus au moins
+vingt-quatre heures à l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne
+de vous.
+
+--Q'importe, mon bon Denizot?
+
+--Comment, qu'importe! et ma gloire?
+
+Puis, donnant une poignée de main au colonel:
+
+--Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme
+cuisinier, vous savez, je suis vexé. Avez-vous faim?
+
+--Pas trop.
+
+--Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, j'en suis bien
+aise.
+
+Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui
+étaient entassées dans son panier.
+
+Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.
+
+Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une
+physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfoncés et
+moins sombres.
+
+Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa
+santé.
+
+Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte
+que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour
+répondre convenablement quelques mots aux questions qui lui étaient
+adressées.
+
+Le souper était servi sur la table.
+
+Antoine invita son neveu à s'asseoir.
+
+--Prenez la place de votre père, mon neveu.
+
+A ce moment, Sorieul fit son entrée.
+
+Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût souper avec eux;
+en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses.
+
+Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vidé les
+poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de
+brochures, il accapara la conversation.
+
+--Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; ainsi, sans se
+douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir même, il
+s'était occupé de lui pendant toute la journée.
+
+--De moi?
+
+--De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle famille, de celle
+dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rôle qu'ils
+ont joué dans l'histoire. Je me rappelais très bien avoir vu leur nom
+dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été
+leur rôle.
+
+Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse Mathilde, de la
+guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la
+maison d'Este et de celle des Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini.
+Pignotti, Quinet.
+
+Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait voulu
+l'arrêter.
+
+La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le colonel se
+retira, Michel voulut l'accompagner pour l'éclairer.
+
+Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une
+marche; puis, tendant la main au colonel:
+
+--Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander
+votre amitié? Vous ne m'avez peut-être pas trouvé toujours très poli
+avec vous, et j'ai à me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons
+procédés; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis
+je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent,
+puisque je serai le mari d'une femme à qui vous avez témoigné toujours
+une grande amitié. Je vous jure que je la rendrai heureuse.
+
+Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.
+
+--La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et
+cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle?
+
+Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.
+
+--Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle vie serait la
+sienne?
+
+
+
+XI
+
+Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à l'étourdie l'arme que le
+hasard avait mise entre ses mains.
+
+Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers le mariage
+de Carmelita, il était sage de voir dans quelle mesure on pouvait user
+de son concours; et le mieux semblait-il était de se concerter avec la
+marquise.
+
+Il l'alla donc trouver.
+
+Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le baron Lazarus
+demandait à la voir, le marquis était avec elle.
+
+--Vous recevez cet homme? dit-il.
+
+--J'ai besoin de lui.
+
+--Ah! c'est une raison.
+
+--Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les
+recherches policières; je désire l'employer conformément à son talent.
+
+--Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante;
+pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu merci! je me prive
+volontiers de sa visite. Au revoir.
+
+Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une
+autre.
+
+--Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière en indiquant
+un siège au baron à une assez grande distance de celui qu'elle occupait.
+
+--En avons-nous beaucoup devant nous?
+
+--Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans
+trop de hâte.
+
+--Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant de rien
+entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements
+que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir.
+
+Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient à un homme
+qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la
+chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu.
+
+--Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette
+conversation ne peut pas nous être d'une grande utilité.
+
+--Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio.
+
+--Le maître de chant de Carmelita!
+
+--Lui-même.
+
+--Mais alors?...
+
+--Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce
+mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander.
+
+--Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre Carmelita dans
+l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita épouse le colonel
+Chamberlain; nous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel
+Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant
+seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son
+secours, nous l'empêchions par un moyen différent du sien. Mais il
+est bien certain que si, au lieu d'agir séparément, nous agissions
+collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il
+faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de
+Lorenzo Beio.
+
+--On pourrait peut-être le lui acheter.
+
+--La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre,
+et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien
+compromettante, surtout s'il y était répondu par un refus.
+
+--En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains
+quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel,
+pourrait l'éclairer.
+
+--Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une
+arme, mais elle n'est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque
+chose. Dans le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui
+dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le
+colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez
+un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous
+aiderai.» Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas
+à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation l'est
+aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'à marcher
+d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour
+refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce
+mariage,--souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans
+secours étranger; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le
+faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entouré de plusieurs ennemis,
+elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner
+contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule.
+Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne à
+vider sa querelle avec Carmelita en tête à tête.
+
+--Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron en riant d'un
+gros rire.
+
+Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle continua:
+
+--Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir à la charge près
+de lui, et nous aurons le désagrément de voir un moyen qui pouvait nous
+être utile nous échapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder.
+Vous intéressez-vous toujours à la petite Flavie, du théâtre des
+Bouffes?
+
+--Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire.
+
+--Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; soyez certain que
+je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de
+mademoiselle Flavie.
+
+--Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant
+était la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et
+sans métier; on disait qu'elle était jolie. Je me suis occupé d'elle
+pour ne pas la laisser exposée aux tentations de la misère.
+
+--Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?
+
+--C'est bien naturel.
+
+--Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours,
+et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne
+sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continué à vous
+occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est
+plus, comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. Car elle
+n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un
+petit coupé, qui ne sent pas du tout la misère.
+
+--Je la vois quelquefois.
+
+--Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?
+
+--J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.
+
+--Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en mépris
+l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces sentiments de
+reconnaissance et vous serez écouté?
+
+--Je le pense.
+
+--Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra accroître encore cette
+reconnaissance déjà si grande.
+
+--J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous voulez arriver.
+
+--Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite
+Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que
+ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait
+de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent,
+son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut,
+sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature
+lui a donné,--une seule chose exceptée, la voix;--il est vrai que de
+ce côté la nature lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui
+donniez ce qui lui manque.
+
+--La voix? moi!
+
+--Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré tous vos mérites,
+vous n'avez peut-être pas ceux d'un maître de chant; mais Lorenzo Beio,
+qui les possède, lui, ces mérites.
+
+Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien
+qu'il professât le plus profond mépris pour madame de Lucillière, il
+ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvée, alors
+surtout que cette combinaison devait lui profiter.
+
+--Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.
+
+--Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour
+professeur à Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner
+à Ida?
+
+--Oh! ma fille!
+
+--Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas mêler une fille
+comme mademoiselle Ida....
+
+--_Sie ist eine engel._
+
+--_Ja, ja_, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien à fond que
+d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; tandis que, par
+l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la
+main. C'est Flavie qui demande des leçons à Beio, et rien n'est plus
+naturel. Beio a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand
+sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons qu'il donne
+ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de théâtre.
+Flavie qui est une chanteuse de théâtre,--au moins elle peut
+le croire,--ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer à
+l'Opéra-Comique ou à l'Opéra,--on a vu des exemples de cette ambition
+chez de simples grues;--elle s'adresse à Beio pour lui demander des
+leçons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas?
+
+--Quelquefois.
+
+--Plusieurs fois par semaine?
+
+--Oui, souvent.
+
+--Tous les jours?
+
+--Je la vois souvent, mais pas régulièrement.
+
+-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours.
+Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n'est
+plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre
+caissier, vous désirez qu'elle cultive son talent pour n'être pas
+exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses
+leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette conduite; elle
+vous fera honneur.
+
+--Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.
+
+--En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel
+Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel
+puisque vous êtes l'ami du marié et de la mariée. Je crois que tout
+d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce
+mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera
+peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant
+principalement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut
+l'empêcher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se
+rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il
+soit ardemment désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se
+rencontre dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte le veut; par
+amour, le colonel le désire non moins vivement.
+
+--Parfaitement.
+
+--Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un
+moment,--ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera
+temps encore;--il arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du
+moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand
+même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se fasse pas et que vous
+pouvez l'empêcher; il pense qu'en réunissant vos deux actions, la vôtre
+et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen.
+Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; on
+agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit
+visible: ce que vous devez désirer... en vue de l'avenir.
+
+Le baron se retira en pensant que la marquise n'était vraiment pas
+sotte.
+
+Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!
+
+Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer une pareille
+combinaison, et encore sans paraître y toucher.
+
+Quelle Babylone que ce Paris!
+
+
+
+XII
+
+Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre sous le nom de
+Flavie Engel, plus facile à prononcer pour une bouche française, ou plus
+simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore,
+était ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et
+elle n'était que cela.
+
+Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, et cependant
+elle avait une certaine réputation.
+
+Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie qui
+se montraient en elle.
+
+C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père et d'une mère qui
+l'un et l'autre étaient deux types de pure race; cette pureté de
+race, ils l'avaient transmise à leur fille, et celle-ci, au milieu de
+comédiennes françaises, frappait le spectateur le moins attentif par
+ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères
+constitutifs de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès de ne pas
+ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin, on ne l'eût pas regardée;
+à Paris, on la remarquait.
+
+Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en joignait une
+autre, plus puissante: Allemande de naissance, elle avait cessé de
+l'être par son éducation. De là en elle un curieux mélange de qualités
+et de défauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui,
+précisément par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits
+blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.
+
+Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de mère; son père,
+qui était un excellent employé, comme le sont souvent les Allemands,
+laborieux, exact, zélé, l'avait livrée aux soins d'une domestique par
+malheur richement douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que
+la petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, pour tout
+dire, celle du ruisseau.
+
+Dans son roman des _Liaisons dangereuses_, Laclos a peint une jeune
+fille sage et innocente, que son amant prend plaisir à corrompre en
+apprenant à son écolière naïve une espèce de «catéchisme de débauche.»
+Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les
+plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, cet
+homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est
+plus drôle que l'ingénuité avec laquelle sa maîtresse se sert de la
+langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler
+autrement: le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec son
+langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant.
+
+C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était donnée, mais bien
+entendu en sachant très bien «qu'on pouvait parler autrement,» et, comme
+avec cela elle était restée enfant pour le visage, gardant des yeux
+innocents, un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle
+produisait justement un effet de séduction provoquante, qui résultait du
+contraste de son apparence naïve avec son langage plein d'effronterie.
+
+Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon candide dont
+elle récitait «son catéchisme de débauche.»
+
+Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:
+
+--Est-elle drôle, cette Flavie!
+
+Et ce mot était généralement accepté.
+
+Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre étaient assez
+indifférents pour elle; mais, parmi les hommes qui avaient passé la
+soixantaine, elle avait de zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la
+défendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais, à ces attaques,
+ils répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires discrets
+qui en disaient long pour qui savait comprendre.
+
+Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, celui qui lui
+témoignait publiquement le plus d'intérêt.
+
+--Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il pas tout
+naturel?
+
+Si cette explication était accueillie par des sourires, il ne se fâchait
+pas et riait lui-même.
+
+--Je voudrais bien, disait-il.
+
+En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit directement chez
+Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il
+désirait, c'est-à-dire qu'elle prît des leçons de Lorenzo Beio.
+
+A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en riant aux
+éclats.
+
+--Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut!
+
+--Mais, ma chère petite....
+
+Et le baron se mit à développer tous les avantages qu'il y avait pour
+elle à prendre de leçons de Beio. Cette idée lui était venue la veille
+en l'entendant chanter. Évidemment, si elle voulait, elle pouvait
+devenir une grande artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela.
+Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas
+débuté dans des cafés-concerts?
+
+Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête:
+
+--C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il.
+
+Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croisés:
+
+--Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la faire,
+celle-là; bonne pour la galerie, la balançoire de la paternité. Et puis
+là, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de père était encore
+de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron?
+J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la fille de mon
+père? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez.
+
+--Je veux en faire une grande artiste.
+
+--Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible; maintenant il
+est trop tard; et à qui la faute?
+
+--Il n'est jamais trop tard.
+
+--Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que je ne m'y laisse
+plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l'idée de me faire donner des leçons
+par Beio? Dites-moi la raison vraie.
+
+--Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l'art.
+
+Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus belle.
+
+--Non, non! criait-elle; impayable!
+
+Le baron vint s'asseoir près d'elle:
+
+--Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un désir, qui est
+de t'aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire
+ce miracle: le talent.
+
+--Ah! ça! je n'ai donc pas de talent?
+
+--Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies
+davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu iras à l'Opéra-Comique, à
+l'Opéra. Vois-tu l'affiche: _Débuts de mademoiselle Flavie Engel._ Cela
+ne te dit rien.
+
+--Après tout, pourquoi pas?
+
+--Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent professeur,
+qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à présent tu as eu les succès
+d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme; avec l'âge, il te
+faut d'autres succès, plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les
+auras.
+
+Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur son coude et
+regardant le baron dans les yeux:
+
+--Vous y tenez donc bien à ces leçons?
+
+--Beaucoup, je t'assure.
+
+--Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?
+
+--Comment! ce que je te les paye?
+
+--Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer?
+
+--Mais il me semble....
+
+--Pour qui aurais-je tout ce mal?
+
+--Pour toi.
+
+--Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites.
+
+--Sans doute, mais....
+
+--Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? Cher,
+n'est-ce pas? Alors, payez.
+
+Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences de Flavie
+en se disant que Beio ne serait probablement pas long à parler, et que
+par conséquent il n'y aurait pas trop de leçons à payer.
+
+Ils tombèrent d'accord à cent francs.
+
+Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son argent par les
+fenêtres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs.
+
+--Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.
+
+Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, avait le sens du
+calcul très développé, et un crâniologiste eût remarqué chez elle une
+forte saillie à l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des
+nombres.
+
+Une nouvelle discussion s'engagea.
+
+--Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre par la persuasion,
+que si je demande moi-même à Beio de te donner des leçons, il me les
+fera payer très cher, sous le prétexte que je suis un financier; tandis
+que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur.
+
+--Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme si je payais de mon
+propre argent; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avancé.
+
+Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer
+vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande de Flavie.
+
+--Je fais tout ce que tu veux, dit-il.
+
+--Ainsi vous payerez Beio?
+
+--Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle capable de me
+compter des leçons que tu ne prendrais pas, j'assisterai à ces leçons,
+et je jugerai par moi-même de tes progrès.
+
+Les choses étant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci
+traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais, au premier mot, le maître de
+chant l'arrêta.
+
+Son temps était pris.
+
+En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle Engel, du théâtre
+des Bouffes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une
+pareille élève? Il choisissait ses leçons et n'acceptait pas toutes
+celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas
+en disposition de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour
+en prendre une nouvelle.
+
+Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent
+francs promis par le baron lui avaient inspiré une ferme volonté: elle
+fit si bien qu'elle parvint à décider Beio.
+
+Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour
+donner sa leçon.
+
+Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait à faire.
+
+Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.
+
+--A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie.
+
+--Et pourquoi donc, petite fille?
+
+Petite fille était un mot paternel dont il se servait en public.
+
+--Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.
+
+Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation de Beio au
+baron, du baron à Beio.
+
+--Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo Beio? Mais j'ai
+l'honneur de vous connaître; j'entends souvent parler de vous par la
+meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous
+êtes le professeur.
+
+Beio, sans répondre, s'inclina.
+
+--Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; vous avez dans
+Carmelita une élève qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur,
+n'est-ce pas, qu'une organisation si splendide soit perdue pour l'art!
+Combien de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que sa
+place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en suis certain:
+avec sa beauté, avec son talent, elle aurait obtenu des succès
+prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de
+se dire qu'un pareil talent est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des
+salons! Et puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde, la
+famille, lui en laisseront-ils la possibilité?
+
+Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'était pas
+prête à commencer.
+
+--Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien
+souvent assisté aux leçons de cette petite fille; elle est habituée à
+moi.
+
+Dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le préoccupait.
+
+--Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse mademoiselle
+Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garçon.
+
+Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel.
+
+--Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous aurez fait sa
+connaissance, vous regretterez moins de perdre votre élève. Il me semble
+que ce soit l'homme destiné par la Providence à devenir la mari de
+Carmelita, comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.
+
+L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, en lançant de
+temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne
+pas voir, mais qu'il remarquait très bien.
+
+--Cependant seront-ils heureux? continua le baron, ne craignant pas de
+mettre une certaine incohérence dans son discours; c'est ce que je me
+demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des
+choses, on aperçoit des causes de trouble.
+
+Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista.
+
+--Parfaitement, des causes de trouble, on peut même dire de division.
+Cela est sensible pour qui connaît la vie. Aussi ce mariage
+m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. J'aurais su qu'il devait se
+faire, que j'aurais assurément présenté mes doutes et mes observations,
+avant qu'il fût décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel.
+Mais à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? Ce
+mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations qui maintenant
+pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il est vivement désiré des deux
+côtés.
+
+Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première fois qu'il
+s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se
+retourner vers Flavie, qui, elle, écoutait attentivement le baron, se
+demandant ce que signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient,
+car ce n'était assurément pas un simple bavardage.
+
+--Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux côtés, poursuivit
+le baron, et c'est là ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime
+passionnément Carmelita, et cette passion s'explique: Carmelita est si
+belle! D'autre part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du
+colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est si riche! Le
+prince voulait un roi pour sa nièce: il a trouvé mieux, car le royaume
+du colonel Chamberlain n'a rien à craindre des révolutions.
+
+Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie:
+
+--Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre votre temps, je
+bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. Travaillez, mon enfant,
+je vous prie; si je vous interromps encore, mettez-moi à la porte.
+
+Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui
+se rapportaient à la leçon même.
+
+--Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio! Je n'en
+dirais pas autant pour une Française; mais cette petite fille est
+Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands sont autrement organisés pour
+la musique que les Français.
+
+Cette observation arriva à propos pour rendre un peu d'espérance au
+professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait rien à faire avec une
+pareille élève. Le baron avait peut-être raison, c'était une Allemande,
+et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment
+musical des Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir,
+et ne pas renoncer dès la première leçon.
+
+Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en même temps que lui
+et l'accompagna jusque dans la rue.
+
+Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant.
+
+-De quel côté allait M. Beio?
+
+Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, et il força le
+professeur à prendre place dans sa voiture. En chemin, il ne parlât que
+musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut
+seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots
+personnels dans cet entretien.
+
+--Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas
+lui dire que j'assiste aux leçons de Flavie; le monde est si méchant et
+si facile à tout mal interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur
+mon assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas
+qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma
+fille, une ange, monsieur, une ange.
+
+Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses leçons au
+prince Mazzazoli.
+
+Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron Lazarus y assista,
+trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli
+et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel
+Chamberlain.
+
+Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui qu'il avait
+tenu au maître de chant, la première fois qu'il l'avait rencontré;
+seulement il mettait un peu plus de précision dans ses paroles, surtout
+en ce qui touchait la rupture de ce mariage.
+
+--Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce serait pour le
+bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment?
+
+Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucillière,
+il insistait sur les impossibilités qu'il y avait à cette rupture:
+l'intérêt du prince, l'amour du colonel.
+
+Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, voyant
+chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre
+on mettait à accomplir ce mariage.
+
+Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer à de grands
+efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait
+et chez le prince et chez le colonel.
+
+Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans l'autre maison.
+
+Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même plusieurs fois par
+jour.
+
+Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi souvent.
+
+C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que le colonel
+préparait pour sa fiancée, avec une générosité qui rappelait la
+prodigalité orientale.
+
+C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixée pour le
+mariage serait forcément retardée pour l'accomplissement de certaines
+formalités. Le père de Carmelita, le comte Belmonte, était mort en
+Syrie, où il avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait
+trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, et il
+fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la distance, demandait
+des délais, et, d'un autre côté, par suite du bon ordre qui règne dans
+les pays administrés par les Turcs, présentait des difficultés.
+
+En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, le baron, ne
+s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, auprès des uns et des
+autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles.
+
+Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de
+mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.
+
+Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.
+
+Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, étaient remplis
+de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien
+dit pour l'empêcher.
+
+Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blâmaient
+bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'était tout.
+
+Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que
+Carmelita était assez belle pour qu'on fît la folie de l'épouser.
+
+Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pompéran.
+
+Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer ce mariage:
+
+--C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit Gaston; au
+moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle
+peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait
+retourner à sa petite cousine, ce qui était indiqué, et la prendre
+pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis
+reconnaissant à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le colonel
+Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg Saint-Antoine!
+
+Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela.
+
+
+
+XIII
+
+Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent à réfléchir.
+
+Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, revenir à
+sa petite cousine après sa rupture avec madame de Lucillière, n'y
+reviendrait-il pas après sa rupture avec Carmelita?
+
+Il devait donc prendre des précautions contre cette faubourienne, mais
+quelles précautions?
+
+Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen de la
+résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît pas; car il ne fallait
+pas s'avancer à l'étourdie en cette affaire, ni s'exposer à blesser le
+colonel en agissant d'une façon brutale et surtout directe contre un
+membre de sa famille.
+
+Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était cette petite
+Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements qu'il était
+possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action.
+
+Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour le baron, qui ne
+pouvait pas aller entreprendre une enquête de ce genre en plein faubourg
+Saint-Antoine.
+
+Heureusement cette enquête pouvait être faite par des tiers, et le baron
+n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; restant soigneusement dans
+la coulisse, sans même laisser voir son ombre, il devait se contenter de
+faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait agir et dont
+il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'à reprendre et à
+répéter la tactique qui lui avait si bien réussi, lorsqu'il avait voulu
+savoir comment la marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le
+colonel.
+
+Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il devait se
+servir.
+
+Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui l'inquiétait,
+c'était ce qui se passait chez elle.
+
+C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans l'intérieur
+d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations suivies avec celui-ci,
+qu'il devait employer.
+
+Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces conditions, et de
+plus étant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin
+pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eût été difficile à
+trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des
+rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.
+
+Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un financier français,
+anglais ou russe, ne l'était pas pour un financier allemand, ayant,
+comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande établie
+à Paris, dans celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi
+bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la colline»,
+ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier
+Saint-Marcel.
+
+Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que Paris, à cette
+époque, exerçait une toute-puissante attraction; de tous les coins du
+monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était
+pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour
+mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau
+de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches
+ou misérables, Paris ouvrait ses portes.
+
+--Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous êtes chez vous,
+nous n'avons de défiance ou de jalousie contre personne. C'est à
+l'entrée de Paris que devait être accrochée cette enseigne, qu'on ne
+trouve plus que dans les villages perdus: _Au soleil d'or, il luit pour
+tout le monde_; cela vaudra bien le _Fluctuat nec mergitur_.
+
+De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement profité de
+cette hospitalité étaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands
+à Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les
+autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu
+près impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce qui se
+produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. A ce moment,
+ils n'étaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et
+bien souvent, quand on demandait quel était leur pays à des gens qui
+prononçaient d'une étrange façon les _p_, les _b_ et les _v_, ils vous
+faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au
+compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouvé
+qu'il y avait plus d'Alsaciens à Paris que dans le Haut-Rhin et dans le
+Bas-Rhin.
+
+Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui
+était que ce chiffre était considérable: partout des Allemands. Dans la
+finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission,
+des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des
+Allemands; dans les hôtels, comme _kellner_ et comme _oberkellner_, des
+Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage,
+la carrosserie, l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des
+quartiers exclusivement occupés par des Allemands «la colline» à la
+Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles, à la barrière
+de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de
+grandes cours allemandes _(deutsche hoefe)._
+
+Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis on
+n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.
+
+Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune position
+officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires d'aucun petit
+prince allemand, était en relations avec le plus grand nombre de ses
+compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tête de la colonie
+allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient
+au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande
+religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin lui serraient la
+main; les carriers de la barrière de Fontainebleau, les balayeurs de la
+Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.
+
+Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois rue du Colisée, et
+lorsqu'ils étaient enfermés dans son cabinet, où il les recevait seuls,
+son secrétaire veillait sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils
+parlaient de lui, ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on
+les interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un homme
+occupant une haute position sociale comme le baron, ils répondaient
+contradictoirement. Pour les uns, le baron était simplement un banquier
+qui voulait bien faire passer, généreusement et sans frais, à leur
+famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu
+plus francs, c'était le correspondant d'associations établies dans la
+mère-patrie.
+
+Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait
+organiser les recherches qu'il désirait, car plusieurs de ces ouvriers
+étaient les camarades et les amis d'Antoine.
+
+Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui il devait
+s'adresser:
+
+--Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connaît bien; ils se
+voient tous les jours.
+
+Hermann était précisément un de ces ouvriers que le baron recevait
+mystérieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait.
+
+Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue du Colisée. Et, en
+moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait
+été en relations avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était
+le rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.
+
+Mais Thérèse?
+
+Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus vagues sur cette
+petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la
+regarder, et qui pour lui était sans importance. Tout ce qu'il savait,
+c'est qu'il était question d'un mariage entre cette jeune fille et
+l'associé d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave
+garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.
+
+Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, cet associé de
+son père, elle n'était pas à craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper
+d'elle davantage.
+
+--Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave
+Hermann, et discrètement.
+
+Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel d'heureuses
+dispositions pour faire des recherches et des enquêtes, s'occupa
+d'apprendre quand Thérèse devait épouser Michel.
+
+Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et après avoir
+interrogé adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra
+moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'écouter et
+emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage était fixée à la
+fin de l'année 1870.
+
+--Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout
+fier de sa découverte, lui reporta cette nouvelle.
+
+--Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer le mariage.
+
+--C'est un brave homme.
+
+--Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, et il voudrait
+marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas.
+
+--Pourquoi ne veut-elle pas?
+
+--On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses
+raisons.
+
+Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il
+pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait
+certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita.
+Or, à ce moment, Thérèse n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le
+colonel pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même.
+
+Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce départ
+qu'il devait employer les ressources de son esprit, son énergie, ses
+relations.
+
+Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.
+
+--Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement
+vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait être arrêté sous
+l'inculpation de société secrète. Prévenez-le qu'il ne se laisse pas
+prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement.
+
+--Antoine ne voudra pas se sauver.
+
+--Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à user de tous les
+moyens pour l'y décider. Si votre association est d'avis qu'Antoine
+Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant
+mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est
+facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de
+mauvais antécédents judiciaires; la justice le condamnera sévèrement, il
+aura au moins trois ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il
+ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris,
+qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour être
+réduit à ce rôle de martyr.
+
+--Il ne voudra jamais partir.
+
+--Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut
+être utile. C'est précisément ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce
+qui s'est passé en 1867, au moment où l'on a pu craindre une guerre
+entre la France et la Prusse?
+
+--Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles qui se sont
+échangées entre Allemands et Français.
+
+--Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements plus menaçants
+qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le
+moment plus que jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine
+Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il
+pourra exercer une utile influence et entraîner une vigoureuse pression
+sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec
+l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre
+intelligence tirer les conséquences de cette indication, Antoine
+Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à Paris, il en a un d'une
+importance capitale à prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez
+le décider à partir. Commencez par mettre vos archives en sûreté, et
+vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le
+doivent.
+
+
+
+XIV
+
+C'était un système dont le baron s'était toujours bien trouvé de donner,
+dans des circonstances graves, ses instructions d'une façon assez vague.
+
+Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.
+
+Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il l'avait
+inspirée;
+
+Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité de cet échec:
+c'était sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait été expliqué. On
+ne lui avait pas noté le détail.
+
+Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?
+
+En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage de ne s'engager
+qu'autant qu'il lui convenait.
+
+Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il était pleinement
+tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait
+pas voulu préciser seraient intelligemment développées: si Antoine
+Chamberlain pouvait être poussé à quitter Paris et la France, il le
+serait sûrement par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement à
+cette tâche.
+
+Depuis longtemps le baron savait par expérience que ce sont les gens de
+bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services.
+
+Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; il agirait
+sans qu'il fût besoin de le relancer.
+
+Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de quitter Paris.
+
+--On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne lui convenait pas
+de fuir comme un coupable.
+
+On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui
+lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui
+pouvait être utile à la cause et à l'association, rien de plus.
+
+L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser arrêter.
+
+Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: il
+attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre d'arrestation.
+
+Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à Hermann qu'Antoine
+Chamberlain devait être prochainement arrêté, un commissaire de
+police, accompagné de trois agents en petite tenue et de six agents en
+bourgeois, la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq heures
+du matin: la grande porte était fermée.
+
+Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été tirée, et
+cependant le concierge s'était réveillé: un agent, qui avait collé son
+oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait à des pas
+légers courant sur le pavé de la cour.
+
+Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui était là.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez!
+
+--C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.
+
+Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; mais elle était
+sombre et de plus encombrée, comme à l'ordinaire, de ferraille et de
+pièces de bois, il y eut une chute et des jurons.
+
+Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la
+lumière se fit.
+
+Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de
+police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine.
+
+Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se
+plaça devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en
+évitant autant que possible de faire du bruit.
+
+Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur laquelle se
+lisait, gravé dans le bois, _Chamberlain._
+
+Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa de nouveau plus
+fort, un agent frappa à son tour avec sa canne.
+
+Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas à
+l'intérieur.
+
+--Qui est là? demanda une voix d'homme.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez!
+
+--Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit une voix
+goguenarde, ça s'est vu.
+
+Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat de justice à
+faire exécuter.
+
+--La justice, on ne lui demande rien, répondit la même voix goguenarde.
+
+--C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un
+agent.
+
+--Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitôt la
+porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra son visage narquois.
+
+Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.
+
+--De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul.
+
+--J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le
+commissaire, ouvrant son paletot et montrant son écharpe.
+
+--Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.
+
+Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées assez rapidement,
+les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine.
+
+--Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.
+
+--Allons donc! on a établi une surveillance; depuis trois jours, il
+n'est pas sorti.
+
+--Dites qu'il n'est pas rentré.
+
+--C'est bien, nous allons voir.
+
+--Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda Denizot, ils auront
+besoin de voir clair.
+
+Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thérèse, Sorieul
+se plaça devant lui.
+
+--C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez pas dans la
+chambre d'une jeune fille, sans doute?
+
+--En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. Mais, comme
+il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tirée du dedans, et
+Thérèse parut, vêtue d'une robe, passée à la hâte.
+
+A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au
+commissaire de police:
+
+--L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, il est chaud
+encore.
+
+--Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les
+armoires.
+
+Puis, après avoir placé deux agents en faction devant la porte, il
+commença ses recherches.
+
+Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda sous les lits, on
+déplaça les panneaux de bois qui étaient entassés dans l'atelier, on
+fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de
+la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arrêter.
+
+--Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; si ces
+messieurs veulent une autre lampe?
+
+Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure
+narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.
+
+Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un grand placard
+posé contre la muraille, la clef n'était pas sur la porte.
+
+--La clef? dit un agent en tirant le lit.
+
+Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel avec un geste
+désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert cette cachette.
+
+--La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas
+où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole!
+
+--Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.
+
+Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre.
+
+--Enfoncez la porte, dit un agent.
+
+En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se décida à prendre
+la clef à un clou où elle était accrochée, mais il parut n'avoir pas la
+force d'ouvrir la porte lui-même.
+
+La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable éclat
+de rire.
+
+Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas dix
+centimètres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits
+accrochés à des clous.
+
+C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à jouer aux agents.
+
+--Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, il aurait été
+aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donné ma
+parole qu'il n'y avait rien là-dedans.
+
+Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela
+tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait en sûreté.
+
+Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre quelque chose.
+
+L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le temps qu'on avait
+perdu à se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du
+logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver.
+
+On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on chercha sur le
+toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce
+toit gagner facilement la maison voisine.
+
+Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la consolation de
+saisir ses papiers; son pupitre était vide et ne contenait que du papier
+blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre.
+
+Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot avait été se
+placer à la porte et là il attendait au port d'armes, fredonnant entre
+ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des
+agents:
+
+ Zut au préfet,
+ Mes respects aux mouchards;
+ Oui, voilà, oui, voilà Balochard.
+
+Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la
+démonstration de la joie la plus respectueuse.
+
+--Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier est
+mauvais, faites attention à la soixante-treizième marche.
+
+Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors
+il se mit à danser dans l'atelier.
+
+--Enfoncée la police!
+
+Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par ses pieds,
+voltigeaient autour de lui.
+
+Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive.
+
+--Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre
+ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas dû les exaspérer par
+tes plaisanteries.
+
+--Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arrêter,
+répondit Denizot; car on arrêtera tout le monde bientôt.
+
+--Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda Thérèse.
+
+--Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous
+faire savoir indirectement ce qui se sera passé.
+
+--Pourvu que mon cousin soit chez lui!
+
+Une heure environ après que les gens de police eurent quitté la rue de
+Charonne, un commissionnaire sonna à la porte de l'hôtel Chamberlain.
+Malgré l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand
+il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on
+attendait la réponse, il poussa les hauts cris.
+
+--Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant;
+rentré à minuit, on le relance dès le petit jour, on le tuera.
+
+Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix minutes après
+Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter
+lui-même la réponse demandée.
+
+En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du
+Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain attablé dans un
+coin et tournant le dos à la lumière.
+
+Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les
+lèvres. Alors Horace s'avança discrètement et s'assit en face d'Antoine.
+
+--Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de venir me trouver
+ici. On a voulu m'arrêter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le
+voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne
+vienne qu'après avoir fait un détour, de peur d'être suivi.
+
+Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans le café et vint
+s'asseoir à la table de son oncle.
+
+Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et
+l'autre sur la table qui les séparait, ils se mirent à parler à voix
+basse, de telle sorte que le garçon qui allait çà et là, tournant autour
+de ces deux consommateurs mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils
+disaient.
+
+--Eh bien! mon oncle?
+
+--Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, on est venu ce
+matin pour m'arrêter. Mais j'attendais cette descente de police et
+j'avais pris mes précautions en conséquence, décidé à ne pas me laisser
+arrêter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis.
+Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu avant
+d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prévenir; je ne me suis pas
+amusé à faire ma barbe. Ce n'était pas la première fois que les agents
+venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier
+de la famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par le toit
+qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père l'a suivie, votre père
+l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée plusieurs fois. Je suis sorti
+par la fenêtre.
+
+--A votre âge, mon oncle!
+
+--A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je sais que les
+agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il
+m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est
+heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je
+suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu à
+Michel, et me voilà.
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez moi?
+
+--Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité que je vous
+demande, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester à Paris
+où je n'aurais rien à faire présentement; je veux quitter la France
+et passer en Allemagne, où j'ai besoin, et je viens vous demander de
+m'aider à franchir la frontière.
+
+--Je suis à votre disposition, mon oncle.
+
+--J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà pourquoi je suis
+venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manoeuvrer;
+mais au delà des fortifications, je suis certain que je me ferais
+prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bête.
+
+--Et où voulez-vous aller?
+
+--En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la route m'est
+indifférente, je prendrai celle que vous me conseillerez.
+
+Le colonel réfléchit un moment.
+
+--Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons
+pas d'indicateur; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer à l'hôtel
+par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois, à cette
+heure déserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une
+petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez
+moi, où nous pourrons délibérer en paix.
+
+Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette délibération,
+tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine
+partirait le soir pour Bâle; seulement, au lieu de prendre le train à
+Paris, où une surveillance pouvait être organisée, il le prendrait à
+Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle.
+
+Laissant son oncle dans son appartement, où Horace seul le servit,
+le colonel, pour écarter tous les soupçons, sortit comme il en avait
+l'habitude.
+
+A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, rue de Valois,
+et se firent conduire à l'entrée de Nogent, où ils renvoyèrent leur
+voiture. Ils traversèrent à pied le village et arrivèrent à la gare en
+temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda
+pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les prit pour
+Longueville; à Longueville, il en prit d'autres pour Troyes; à Troyes,
+d'autres pour Vesoul; à Vesoul, d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse
+enfin, d'autres pour Bâle.
+
+Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître dans cette
+confusion.
+
+Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis, Antoine crut,
+il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, mais ce fut une fausse
+alerte.
+
+A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hâte de
+revenir à Paris pour rassurer Thérèse.
+
+Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et
+l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux mains propres de son
+père qui l'attendait; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par
+respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire.
+
+Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire ses adieux
+avant qu'elle montât en wagon.
+
+Michel était là aussi.
+
+Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand se
+reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? Antoine, il est
+vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait pas longtemps en
+Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renversé, ce qui
+devait arriver très prochainement. Mais c'étaient là les paroles d'un
+fanatique qui croyait naïvement ce qu'il espérait.
+
+Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que Michel
+entretenait Thérèse:
+
+--Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma
+brochure je lui ai porté un rude coup dont il ne se relèvera pas.
+
+
+
+XV
+
+Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus fut informé jour
+par jour de ce qui se passait chez Antoine Chamberlain.
+
+Par Hermann, il apprit la descente de police rue de Charonne, la fuite
+d'Antoine par les toits, le séjour chez le colonel, la conduite faite
+par celui-ci à son oncle jusqu'à Bâle, enfin le départ prochain de
+Thérèse pour aller rejoindre son père.
+
+Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment le colonel se
+séparait de sa petite cousine, et il se rendit à la gare de l'Est.
+
+Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver le
+colonel, qui se promena en long et en large dans la salle des
+pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait, n'ayant d'attention que
+pour les voitures qui apportaient des voyageurs.
+
+Il était visible que ce départ le troublait; il marchait vite, il
+s'arrêtait tout à coup, et ses lèvres s'agitaient comme si elles
+prononçaient tout bas des paroles qui de temps en temps étaient
+accompagnées d'un geste énergique de la main.
+
+Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son visage derrière
+un numéro de l'_Allgemeine Zeitung,_ qu'il ne pouvait pas lire, le
+baron ne perdit pas le colonel de vue, sans que celui-ci eût l'idée de
+regarder ce lecteur dont les yeux le suivaient.
+
+Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit deux hommes, un
+vieux et un jeune, puis une jeune fille.
+
+Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la main à la
+jeune fille. Le baron l'étudia: elle lui parut jolie avec quelque
+chose d'attrayant, de charmant dans toute sa personne qui la rendait
+véritablement dangereuse.
+
+Il était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regarder, on
+comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle de tendres
+sentiments.
+
+Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se trahissait
+manifestement, et elle-même en lui répondant paraissait assez
+contrainte.
+
+Chez tous deux, il y avait de l'émotion.
+
+Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il n'osa les
+approcher.
+
+--De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule de la
+salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: il y aurait trop
+à craindre que le colonel le reconnût.
+
+Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel revint avec
+Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut par hasard.
+
+--Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais venu accompagner
+un ami qui repart pour l'Allemagne.
+
+Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations, mais il
+fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât la compagnie du baron.
+
+Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'était à peine si le
+colonel répondait par un _oui_ ou par un _non_ aux questions qui lui
+étaient posées.
+
+Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, et le baron
+ne laissa pas comprendre qu'il connaissait ces personnes.
+
+Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était atteint: il avait
+vu partir cette petite cousine qu'il redoutait tant, et l'effet produit
+par ce départ sur le colonel lui avait montré le bien fondé de ses
+craintes.
+
+Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner toutes ses forces
+du côté de Beio.
+
+Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur mieux valait
+frapper le coup aussitôt que possible.
+
+Ce jour-là il était arrivé à la leçon avec un retard assez long,
+et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des marques de
+préoccupation assez fortes pour que Beio dût les remarquer. Comme à
+l'ordinaire, la leçon finie, ils sortirent ensemble. Le baron paraissait
+si mal à l'aise, que Beio s'informa de sa santé.
+
+--Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis sous
+l'impression d'une grave contrariété et je crains bien d'avoir fait une
+double sottise.
+
+Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le baron n'avait pas
+besoin d'être interrogé pour parler.
+
+--J'ai risqué un grand coup aujourd'hui; je me suis franchement expliqué
+avec le prince Mazzazoli d'une part, et d'autre part, avec le colonel
+Chamberlain, à propos de ce mariage qui me tourmente de plus en plus.
+En face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que j'en pensais,
+c'est-à-dire tout ce que je vous ai souvent raconté.
+
+--Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait toujours à lâcher
+une question quand le baron avait fouetté sa curiosité.
+
+--Fâché, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarié, et il m'a
+donné à comprendre que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Nous
+avons échangé quelques paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène
+a été moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat! D'un
+côté comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage se fera. Pour
+moi, je ne m'en mêlerai plus. C'est leur affaire après tout, ce n'est
+pas la mienne. Je ne vais pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi
+entre eux. Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront,
+ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs il n'y a
+plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont accomplies, et l'on
+va pouvoir fixer la date précise du mariage. J'avais toujours
+espéré qu'au dernier moment, le bienheureux hasard me fournirait un
+empêchement, et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé
+passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer à cette
+espérance et j'y renonce.
+
+Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin parler, bien
+certainement un combat se livrait en lui. Mais, après quelques secondes,
+le maître de chant salua le baron et s'éloigna.
+
+--Quel imbécile! se dit le baron; il est capable de me traîner ainsi et
+de me faire dépenser mon argent. J'en ai assez de ses leçons!
+
+Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois en employant
+une autre tactique.
+
+--Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent pas, se
+dit-il, essayons d'un moyen plus direct.
+
+Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. Au lieu de
+monter en voiture, il prit le professeur par le bras, comme il l'aurait
+fait avec un intime.
+
+--Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, un homme qui
+a pris une grande résolution: c'est celle de vous faire violence.
+
+Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se mit à rire d'un air
+bon enfant, plein de franche cordialité.
+
+--Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas vous faire de mal,
+au contraire. Quels sentiments croyez-vous que je ressens pour vous,
+monsieur Beio? demanda-t-il en regardant le maître de chant en face.
+
+--Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que vous répondre.
+
+--Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous une vive, une très
+vive sympathie? Je suis donc bien dissimulé, ou bien vous, vous êtes
+donc aveugle? Il faut que je vous dise en plein visage que j'ai pour
+vous, nonseulement pour votre talent, que j'admire, mais encore pour
+votre personne, une grande estime? Elle est si vive qu'elle m'a inspiré
+une idée qui a germé dans mon esprit en pensant à ce maudit mariage.
+Savez-vous ce que je me suis dit souvent en vous regardant pendant que
+vous faisiez travailler Flavie? Je vais vous le répéter, parce que j'ai
+pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe par l'esprit, tout
+ce que je pense des gens, je le dis. Voilà comme je suis fait. Est-ce
+bien? est-ce mal? ce n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce
+que je me suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita,
+c'était....
+
+Le baron fit une pause, en s'arrêtant et en forçant Beio à s'arrêter
+aussi et à le regarder en face.
+
+--Je me suis dit que c'était... vous.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer comment cette idée
+m'est venue et sur quoi elle repose. Cela ne vous ennuie point, n'est-ce
+pas?
+
+Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio, son attitude, toute
+sa personne, répondirent pour lui.
+
+--Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron. Une créature
+placée par la Providence dans une classe à part et au-dessus des autres;
+en un mot et pour tout dire, une artiste, créée, née artiste, Qu'êtes
+vous vous-même? Aussi un artiste, et des plus remarquables; mais bien
+différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons dont elle est si riche,
+de la nature, tandis que vous devez beaucoup au travail et à l'art. Mais
+cela importe peu, et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous
+est donc commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement il
+vous unit. Vous me direz que d'un autre côté des choses vous séparent.
+C'est juste et je n'en disconviens pas. Cependant il ne faut pas
+s'exagérer leur importance, au contraire, il faut reconnaître ce
+qu'elles ont de factice.
+
+Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie été dupe des raisons mises
+ostensiblement en avant par le prince pour expliquer le travail de
+Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. Le prince, désespérant de
+réaliser le beau mariage qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa
+nièce, pensait à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai?
+
+Beio ne répondit rien à cette interrogation directe.
+
+--Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été confié, j'approuve
+cette discrétion; mais, que cous confirmiez ou ne confirmiez pas ce que
+je vous dis là, il n'en est pas moins certain que c'est la vérité.
+Alors rien d'étonnant à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au
+théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes les raisons
+de famille et de noblesse, écartées de fait pour le théâtre, l'étaient
+naturellement pour le mariage. Vous avez vu, vous voyez en ce moment que
+mon besoin de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences.
+Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant poussé dans ma tête,
+je n'ai pu m'empêcher d'en parler à Carmelita en cherchant à découvrir
+son sentiment à ce sujet.
+
+--Et....
+
+--Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez comme elle est
+réservée, même mystérieuse: c'est un sphinx. Elle ne m'a pas répondu
+franchement que j'avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous
+avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage.
+
+--Elle aime la fortune.
+
+--Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, je dois
+constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement la fortune
+qu'elle aime; elle n'est pas uniquement une femme d'argent. Il y a en
+elle d'autres sentiments, plus nobles, plus désintéressés. Sans doute
+cette immense fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée dans
+le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, sa mère, le monde
+qui, tous, s'occupent à faire miroiter cette fortune, il n'est pas
+étonnant qu'elle subisse cette influence. Mais il n'en est pas moins
+vrai qu'au fond, malgré cet éblouissement qui la trouble, elle jette des
+regards en arrière. Me croyez-vous sincère?
+
+Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus sincère.
+
+--Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une tentative
+sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait été par Carmelita.
+Quand je dis «on» vous comprenez de qui je parle; c'est de vous,
+monsieur Beio. Moi, je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon
+indirects, indécise, qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air
+sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et cependant l'effet
+que j'ai produit a été si grand que j'ai eu la conviction que le
+succès était encore possible. Et voilà pourquoi j'ai eu avec vous cet
+entretien, qui a dû vous surprendre mais dont vous voyez maintenant le
+but. J'aime le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je
+crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre côté, j'ai
+pour vous une haute estime, une vive sympathie, je crois que vous êtes
+le mari qui peut donner le bonheur à Carmelita, je me mets à votre
+disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second.
+
+Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau, et abandonnant
+le bras du chanteur, il lui tendit la main.
+
+Beio mit sa main dans celle du baron.
+
+--Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous revoir.
+
+--Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.
+
+Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé par ce qu'il
+venait d'entendre.
+
+Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie,
+et qui pouvait même paraître au premier abord désespérée. Il ne s'était
+pas trompé dans ses observations. Beio aimait Carmelita et il avait
+entretenu l'espérance de l'obtenir pour femme.
+
+Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, alla embrasser
+tendrement sa fille.
+
+--Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait, et
+l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées. Elle aurait la
+fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait cette fortune.
+S'appuyant, se haussant sur elle, où ne parviendrait-il pas? Et le
+prince Mazzazoli, qui se flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il
+fait, le pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave colonel
+Chamberlain méritait d'avoir pour femme une Carmelita, une chanteuse!
+Allons donc! C'était venir en aide à la Providence que d'empêcher ce
+mariage. Avec Ida le colonel serait l'homme le plus heureux du monde:
+c'était pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de ceux qui
+méritent le bonheur.
+
+Il pria sa fille de se mettre au piano:
+
+--Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une musique simple
+et pure.
+
+Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique qui accompagnait
+délicieusement sa rêverie.
+
+Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un monsieur, dont on
+lui remit la carte, l'attendait depuis longtemps déjà.
+
+Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio.
+
+Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements de joie
+intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher de se frotter les
+mains.
+
+Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu une parole,
+était là prêt à parler.
+
+--A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir venir.
+
+
+
+XVI
+
+Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo venait lui dire,
+il ne le reçut pas aussitôt.
+
+Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la fièvre par
+l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins de retenue et se
+livrerait plus facilement.
+
+Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, classant
+seulement les lettres devant lui.
+
+Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien montrer qu'il
+avait été absorbé par le travail, il sonna.
+
+On introduisit Beio, grave et solennel.
+
+Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s'excusa de
+l'avoir fait si longtemps attendre:
+
+Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il m'a fallu expédier
+tout de suite, mais au moins j'ai gagné ainsi la liberté d'être tout à
+vous.
+
+--Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des excuses à vous
+faire pour la façon inconvenante dont j'ai reçu hier la proposition que
+vous avez bien voulu m'adresser.
+
+--Ne parlons pas de cela, je vous prie.
+
+--J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble qui m'avait
+bouleversé; je ne me sentais pas maître de moi, et, dans une affaire
+aussi grave, je ne voulais pas céder à un entraînement.
+
+--Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du
+plat de sa main; vous êtes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime
+la raison par-dessus tout. Où va-t-on avec l'entraînement?
+
+Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant évidemment par où
+commencer cet entretien.
+
+Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés d'une voix
+si basse, que ce fut à peine si le baron les entendit.
+
+--Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines
+suppositions s'appliquant à mademoiselle Belmonte et à moi. Pour
+répondre à l'appel à la franchise que vous venez de m'adresser, je dois
+déclarer que ces observations et ces suppositions sont fondées... au
+moins jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant que j'avais
+pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne
+vous êtes pas trompé. J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte
+d'une passion profonde, absolue, folle.
+
+Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les
+autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé, j'aime mademoiselle
+Belmonte,» on sentait combien grand était cet amour. Jamais le baron
+n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionné.
+
+--Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, le colonel ne
+tardera pas à être veuf; les Italiens ont du bon.
+
+Beio continua:
+
+--Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est développé,
+c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste,
+que mademoiselle Belmonte se destinait au théâtre. Il est certain que
+l'amour naît souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune
+fille destinée à prendre une haute position dans le monde que j'ai
+aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu
+penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi
+comment, sous l'influence de cette espérance, mon amour s'est développé.
+N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait
+arriver sans moi au théâtre, mais combien je lui rendais la route plus
+facile, combien je lui ouvrais de portes! En réalité, elle était mon
+élève; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les
+choses du théâtre....
+
+--Oh! bien peu.
+
+--Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de
+grands succès seulement avec la beauté et des dons heureux; il faut
+plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais à Carmelita; je la soutenais
+et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage,
+peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire
+qu'elle serait ma femme.
+
+--Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé de préciser autant
+que possible; je ne veux pas vous obliger à entrer dans des détails, un
+mot seul me suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita
+envers vous?
+
+Beio hésita un moment, puis il se décida:
+
+--Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme.
+Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupéfaction en entendant
+parler de ce mariage. Je ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je
+courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec elle;
+je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches,
+elle ne répondit que par un mot: elle était obligée d'obéir à son oncle.
+Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle
+s'enferma dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible
+d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. Mais, prêt
+à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle était insensible à
+la passion, je n'avais aucun ménagement à garder envers elle et que,
+n'importe comment, j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas
+elle-même. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue.
+Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont été inutiles; on
+faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais j'ai la certitude que mes
+lettres ne lui sont pas parvenues.
+
+--Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement de l'engagement
+pris par Carmelita?
+
+--Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des moyens
+désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre encore et faire une
+dernière tentative: c'est dans ce but que je viens vous demander votre
+concours.
+
+--Que faut-il faire? Je suis à vous.
+
+Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec
+embarras dans sa main, avant de pouvoir se décider à répondre.
+
+--Je n'ose vraiment, dit-il enfin.
+
+--Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à Carmelita? dit le
+baron.
+
+Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la lettre.
+
+Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas la lettre.
+
+--Vous me refusez? dit Beio.
+
+--Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre
+ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis à vous. Si vous me
+voyez hésitant, c'est que je me demande si cette lettre produira l'effet
+que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita.
+Écrire est bien, mais parler est mieux.
+
+--Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous?
+
+-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une entrevue avec
+Carmelita?
+
+--Vous feriez cela?
+
+--Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que
+vous aimez et qui vous aime: il faut que vous lui parliez; il faut
+qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de
+celui qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais
+rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je
+l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là, tout ce que je vous
+demande, c'est de vous tenir en paix et de rester à ma disposition.
+
+--Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; comment
+reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites pour moi?
+
+Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement:
+
+--Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le
+vôtre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel.
+Que je vous voie heureux, et je serai payé de ma peine. A bientôt!
+
+
+
+XVII
+
+Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre
+la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurément il y avait des
+avantages à la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle
+contenait, il était bien certain que ce n'était point une lettre
+innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par
+Carmelita; assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il
+s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. Remise au
+colonel, elle serait plus que suffisante pour l'éclairer.
+
+Et cependant il ne l'avait pas prise.
+
+Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper l'occasion qui se
+présentait si belle?
+
+Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans avoir pu la
+peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans
+les circonstances graves, n'était pas sans le jeter dans le doute et
+l'inquiétude.
+
+Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, allait ne
+pas réussir?
+
+Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait
+de rien moins que de rendre le colonel témoin de l'entrevue qui aurait
+lieu entre Carmelita et Beio.
+
+A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat décisif et
+triomphant!
+
+Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il avait obtenu
+l'engagement de Carmelita, le baron était fixé à ce sujet. Carmelita
+était une fille passionnée, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa
+bouche charnue, dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du
+Midi dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore,
+de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait
+fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas dû aimer Beio d'un amour
+idéal; c'était sur un fait matériel que cet engagement reposait. Il
+était donc bien certain que dans une explication comme celle qui
+s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des
+choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le passé de sa fiancée.
+
+Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, Carmelita,
+Beio et le colonel.
+
+Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés contre toute
+surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entraîner à parler en
+toute franchise, à agir en toute liberté.
+
+Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où ce serait le
+hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. Il y avait là un
+ensemble qui présentait de sérieuses difficultés, car rien ne devait
+manquer: au même moment, ces trois acteurs devaient se trouver
+nécessairement en face les uns des autres.
+
+Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des difficultés.
+
+Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'hôtel,
+communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait
+ouvertes ou fermées à volonté avec des portes-fenêtres ou avec des
+stores.
+
+Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scène entre
+Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant à Beio,
+il se tiendrait dans le jardin, caché n'importe où.
+
+On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les
+fenêtres en communication avec la serre seraient fermées par les stores.
+
+Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on la laisserait
+seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.
+
+Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et
+il arriverait certes un moment où, si peu curieux qu'il fût, il voudrait
+voir ce qui s'y passerait.
+
+Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron avait besoin
+d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui
+expliquer à quoi il l'employait.
+
+--Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous avons une
+surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le
+colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne
+veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours
+tu amènes Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, et,
+sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera
+dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demandé et
+que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit
+de choses sérieuses. J'ai comme un pressentiment que le mariage de
+Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.
+
+--Oh! papa.
+
+--Chut!
+
+Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira discrètement: il
+en avait dit assez.
+
+Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui; car,
+en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire: les lettres se
+gardent.
+
+--J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. Voici
+ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas très habile, car je
+reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, mais il me semble que ce
+que j'ai en vue peut néanmoins réussir): je fais venir Carmelita chez
+moi, et on l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt
+vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la précaution de ne
+pas vous laisser voir, vous vous glissez derrière elle, et, la porte de
+la serre refermée par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre
+d'être entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans cette serre
+un coin où vous serez cachés comme dans un bois: c'est auprès de la
+grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin
+et ne craignez rien, vous y serez chez vous.
+
+Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant il proposa au baron
+une légère modification:
+
+--Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le jardin, il
+l'attendait dans la serre même, caché dans la grotte ou derrière un
+arbuste?
+
+Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire échouer
+son plan: en effet, Beio s'introduisant le premier dans la serre,
+pouvait appeler l'attention du colonel, tandis que c'était la voix de
+Carmelita qui devait frapper cette attention.
+
+--Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il y aurait
+préméditation de votre part et complicité de la mienne. Il vaut mieux
+que cette rencontre arrive par hasard; vous voyez Carmelita entrer dans
+la serre, vous la suivez: rien de plus naturel.
+
+Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à lui demander, un
+renseignement sur l'Amérique, qui ne pouvait être précis qu'en ayant
+sous les yeux une masse de lettres.
+
+Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel de la rue du
+Colisée.
+
+Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure.
+
+Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi.
+
+Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour le lendemain,
+et en même temps il envoya Ida chez Carmelita pour l'avertir que le
+lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour
+sortir en voiture.
+
+Tout était prêt.
+
+
+
+XVIII
+
+Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands
+capitaines.
+
+Il avait fait pour le succès ce qui était humainement possible, le reste
+était aux mains de la Providence.
+
+Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une
+dévote prière, pour qu'elle lui donnât une victoire qu'il croyait avoir
+bien méritée.
+
+C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne
+bénirait-il pas ses efforts?
+
+Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut veiller
+lui-même aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au
+hasard.
+
+Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était pas tirer
+intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le
+tête-à-tête de manière à le bien placer vis-à-vis les baies du salon.
+
+Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et les tira jusqu'en
+bas.
+
+Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pénétrât
+dans le salon ou dans la serre, afin que tout restât bien tel qu'il
+l'avait disposé.
+
+A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, en lui
+recommandant de rester avec Carmelita jusqu'à deux heures cinquante-cinq
+minutes, de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois
+heures précises.
+
+Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l'heure
+qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait en rien le plan du
+baron, mieux valait cette avance qu'un retard.
+
+Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience
+du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça d'enflammer son
+espérance.
+
+--Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était une affaire
+d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron
+Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son coeur
+et n'écouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mère
+avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé,
+qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela?
+Assurément il n'avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n'ayant
+jamais été entraîné par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur,
+M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à
+craindre, liberté absolue.
+
+A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une
+importance considérable l'appelait au dehors.
+
+--Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir!
+
+Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit où il
+pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de Carmelita, sans craindre
+d'être aperçu par celle-ci.
+
+--A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle sera entrée dans
+la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien.
+
+L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d'une
+importance considérable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller
+chercher le colonel.
+
+Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.
+
+Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures.
+
+Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir
+pour se rendre rue du Colisée.
+
+--Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous étiez encore chez
+vous, dit le baron.
+
+Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. Il était deux
+heures cinquante minutes.
+
+Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci
+l'arrêta par le bras:
+
+--J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification
+importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux.
+Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que
+nous ne soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, je ne
+suis visible pour personne, et Ida est sortie.
+
+Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre
+les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses
+de lettres.
+
+C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre
+au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la
+valeur morale de ceux qui les avaient écrites.
+
+En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore
+un point décisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment où
+Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le
+silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel,
+il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la
+brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.
+
+Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder
+le silence; mais ce n'était point là le cas du colonel, et il était
+impossible de lui dire franchement: Taisez-vous.
+
+Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour
+la tourner.
+
+Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la table
+chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces
+lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui
+nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné.
+
+Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six
+minutes pour être bruyant.
+
+Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que parmi les noms
+qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas.
+
+Le baron se montra vivement contrarié.
+
+--Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis
+ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville
+n'ont jamais été bien fréquentes.
+
+--Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune
+fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.
+
+--Sans doute, mais....
+
+--Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet?
+interrompit le baron, pressé par l'heure.
+
+--Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez
+savoir.
+
+--Si vous vouliez....
+
+--Quoi donc?
+
+--Me donner une lettre d'introduction auprès de M. Wright, je lui
+demanderais moi-même ces renseignements.
+
+--Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble.
+
+--Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de
+recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en
+jeu.
+
+--Alors je vous ferai cette lettre.
+
+--Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume
+pleine d'encre.
+
+--Volontiers.
+
+Il était deux heures cinquante-huit minutes.
+
+Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme
+ordinaire, il était agité par des mouvements impatients.
+
+Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.
+
+A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la
+serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer
+et un verrou glissa dans une gâche.
+
+Beio était entré derrière Carmelita.
+
+Instantanément un cri retentit:
+
+--Lorenzo!
+
+Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait crié était celle
+de Carmelita.
+
+--Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio.
+
+--Ici!
+
+--Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas répondu â
+mes lettres; je vous ai suivie, et me voilà. Maintenant nous allons nous
+expliquer.
+
+--Et quelle explication voulez-vous?
+
+--Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre
+mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant.
+
+Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.
+
+Le baron le retint par le bras:
+
+--Écoutez, dit-il.
+
+Mais le colonel se dégagea.
+
+--Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait la voix de
+Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller dire au colonel Chamberlain que
+vous êtes ma maîtresse?
+
+Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque mouvement, il le
+remonta.
+
+Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre.
+
+A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et
+Carmelita se cacha le visage entre ses mains.
+
+Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers
+Beio.
+
+--Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin
+d'aller à lui pour accomplir votre lâche menace.
+
+Puis, revenant à Carmelita:
+
+--Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour
+expliquer que vous refusez d'être ma femme.
+
+Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le
+salon.
+
+Alors, s'adressant au baron.
+
+--Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.
+
+Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà le colonel avait
+ouvert la porte.
+
+
+
+XVIII
+
+Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, sans bouger,
+sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés par cette apparition du
+colonel, ses paroles et son départ.
+
+Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur
+lui des yeux qui jetaient des flammes.
+
+--Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous? dit-il.
+
+Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur lui avec une
+fixité si grande que malgré son assurance, il se sentit troublé.
+
+--Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant son bras vers le
+baron par un geste tragique.
+
+Puis, détournant la tête avec dégoût:
+
+--Lorenzo! dit-elle.
+
+A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la façon dont elle
+avait prononcé ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs.
+
+Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.
+
+Il s'avança d'un pas vers elle.
+
+--Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle.
+
+Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le corps tout
+entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait le dédain et le
+mépris le plus profonds.
+
+Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le
+baron les vit s'éloigner, marchant d'un même pas.
+
+--Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son parti, se dit-il; le
+prince prendra-t-il le sien aussi facilement?
+
+Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir à
+remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs.
+
+Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait passé dans
+cette entrevue?
+
+Il entra chez elle.
+
+Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son appartement qui
+donnait sur le jardin.
+
+--Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita partie avec M. Beio!
+Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il
+entretenue comme il le désirait? sommes-nous arrivés trop tard!
+
+--N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chère fille,
+parle-moi franchement? Que penses-tu du colonel?
+
+--C'est la troisième fois que tu me poses cette question: la première
+fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée du colonel à Paris; la
+seconde, un peu avant le départ du colonel pour la Suisse; enfin voici
+maintenant que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi
+bon?
+
+--Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours,
+dois-je répondre oui ou non? Il faut que je sois fixé.
+
+--Que s'est-il donc passé?
+
+--Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec mademoiselle
+Belmonte.
+
+--Rompre! en si peu de temps!
+
+--Quelques paroles ont suffi.
+
+--Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?
+
+--Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il avait été
+amené malgré lui à ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voilà
+pourquoi je désire savoir ce que je dois répondre au colonel, si un jour
+ou l'autre il me demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire
+qu'il m'adressera cette demande.
+
+--Quelles raisons, cher papa?
+
+--Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est pas venu. Sache
+seulement que si le colonel n'avait pas pensé à toi, il n'aurait pas
+rompu avec Carmelita.
+
+--Ah! papa!
+
+--J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel
+pour connaître l'état de son coeur; ne doute pas de ce que je dis et
+réponds-moi franchement.
+
+--La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà faite deux fois;
+je n'ai pas changé.
+
+Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.
+
+Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la quitta; car il
+n'avait pas le loisir, hélas! de se donner tout entier aux douces joies
+de la tendresse paternelle.
+
+Il lui fallait voir le colonel.
+
+A ses questions, le concierge répondit que le colonel venait de rentrer.
+
+Alors, sans en demander davantage et sans parler à aucun domestique, le
+baron, en habitué, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement
+du colonel et, après avoir frappé deux petits coups, il entra dans la
+bibliothèque.
+
+Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée dans ses deux
+mains.
+
+Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de lui, qu'il
+abaissa ses mains et releva la tête.
+
+--J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est
+passé après votre départ.
+
+Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas; puis
+levant la main:
+
+--Avant tout une question, je vous prie, monsieur.
+
+--Dites, mon ami, dites.
+
+--Vous avez voulu me faire assister à, l'entretien de mademoiselle
+Belmonte et de cet homme?
+
+--Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, je
+pourrais vous répondre catégoriquement; mais j'aime mieux que cette
+réponse vous vous la fassiez vous-même. Vous savez quelle est ma
+tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments
+d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si j'avais su que
+mademoiselle Belmonte était... mon Dieu! il faut bien appeler les choses
+par leur nom, si vilain que soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su
+que mademoiselle Belmonte était la maîtresse de son professeur de chant,
+j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie de me fille? Dites, le
+pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment
+voulez-vous que j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien
+de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but
+aurais-je agi ainsi?
+
+Le colonel ne répondit pas.
+
+--Voici comment cet entretien a été amené, continua le baron,--au
+moins ce que je vous dis là résulte de ce que j'ai entendu après votre
+départ:--ce professeur de chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur,
+un comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il avait cru
+épouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde
+et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita. Tantôt il l'a vue sortir
+avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entrée dans la serre,
+tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il
+est entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais, pour
+être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien vite
+calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre pour offrir
+à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m'a pas
+répondu; mais détournant la tête, elle a pris le bras de ce... comédien
+et elle est partie avec lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur
+celle que vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu
+vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce triste sujet.
+Maintenant un mot encore, un seul; si vous avez quelque affaire à
+traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets à votre disposition et vous
+demande d'user de moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis,
+pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne
+sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à arranger les choses de
+manière à la ménager autant que possible.
+
+
+
+XIX
+
+Malgré les ménagements que le baron avait promis d'apporter «dans
+l'arrangement des choses,» la rupture du mariage arrêté entre le colonel
+Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une véritable
+explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.
+
+Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il
+le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité de scandale se joignit à
+l'intérêt que cette nouvelle portait en elle-même.
+
+Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de
+répondre, et persista dans son refus avec fermeté; mais cependant de
+manière à laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'était point
+par ignorance, mais que c'était par discrétion.
+
+--Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je
+n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle
+Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture,
+c'est une autre affaire.
+
+De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces causes clairement
+et franchement, mais à les laisser adroitement entendre.
+
+Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le compte de sa
+fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître de chant, Beio,
+l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas beau; il est vrai qu'il ne
+fallait pas oublier que Carmelita était Italienne, ce qui diminuait le
+rôle joué par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour
+qui le connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable de se
+décider à la légère, cette rupture était grave, alors surtout qu'il
+s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore quelques jours, et il était
+conclu.
+
+Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le soir même de
+la rupture, pour l'annoncer à madame de Lucillière qu'il espérait
+rencontrer.
+
+En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant le baron entrer,
+elle avait deviné, à son air diplomatique, qu'il avait quelque chose
+d'intéressant à lui apprendre; malgré la gravité de sa tenue, le
+triomphe éclatait dans toute sa personne.
+
+Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucillière
+exerçait sur ceux qui étaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obéir
+instantanément, sans la plus légère marque d'hésitation ou de révolte.
+
+Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de lord Fergusson et
+du duc de Mestosa; elle leur fit un signe imperceptible, aussitôt ils
+sortirent.
+
+--Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle vivement.
+
+--Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont réussi.
+
+--Réussi?
+
+--C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est
+insignifiante; vous m'aviez si bien tracé mon plan, que vous deviez
+attendre le succès pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute
+à son sujet; peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé.
+Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes
+d'affaires.
+
+--Ne soyez pas trop modeste.
+
+--Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y aurait
+outrecuidance de ma part à prendre pour moi un succès qui n'appartient
+qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument, vous avez été la main; encore
+l'instrument a-t-il été bien insuffisant.
+
+La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité dans le triomphe.
+
+--Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce succès devant le
+colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur, et ne pas
+trembler ainsi; je ne trahis pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé
+que vous ne pensez pas à me dire ce qui s'est passé.
+
+--Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît que mademoiselle
+Belmonte avait pris l'engagement de devenir la femme de son maître de
+chant.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Mon Dieu! oui.
+
+--Et comment cela?
+
+--C'est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends
+pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laissée ainsi entraîner.
+Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupteur!
+
+--Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est
+Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande.
+
+--Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scène
+violente à mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir
+prendre pour mari l'homme qu'elle avait bien voulu prendre pour...
+amant. Il a dit le mot, et précisément, par un malheureux hasard,--en
+disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,--le colonel l'a
+entendu.
+
+Le colonel assistait à cette scène?
+
+--C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant
+encore au théâtre sans doute, dans une de ses scènes à effet des opéras
+italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivée jusqu'aux
+oreilles du colonel.
+
+--Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de l'endroit où se
+passait cette scène.
+
+--C'est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon salon, et Beio,
+qui, depuis plusieurs jours, poursuivait mademoiselle Belmonte, avait
+rejoint celle-ci dans ma serre, où elle s'était réfugiée.
+
+--Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita dans la serre, et
+les stores baissés sans que les fenêtres fussent fermées, n'est-ce pas?
+Mais cela était adroitement combiné.
+
+--Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il faut faire nos
+compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a entendu les paroles de
+Beio; je crois même qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de très
+instructives, s'il avait écouté quelques minutes encore; car ce comédien
+était lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez
+comme il est délicat, chevaleresque même. Il n'a pas voulu surprendre
+les secrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors même que ces
+secrets le touchaient si profondément; il a brusquement remonté le
+store...
+
+--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?
+
+--Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il n'a dit que ces
+simples mots, les adressant à mademoiselle Belmonte: «Vous donnerez à
+votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez
+d'être ma femme.»
+
+--Et il est sorti simplement, dignement.
+
+--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?
+
+--Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit.
+Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m'a pas
+répondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.
+
+--Voilà qui est assez crâne.
+
+--Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, n'est-ce pas, que
+cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment.
+
+--Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit.
+Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?
+
+--Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en sais rien, et
+j'avoue même que je le regrette, car cela a dû être original; mais ce
+qu'il a fait est beaucoup plus original encore.
+
+--Voyons.
+
+--C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est passée entre le
+colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard
+m'a conduit aux Champs-Éysées, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince
+Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante,
+montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, chargé de bagages.
+
+--Ils partent?
+
+--Leur position eût été assez embarrassante à Paris; il eût fallu
+répondre à bien des questions; et puis d'un autre côté, le prince eût
+été obligé à régler des affaires pénibles avec le colonel, car vous
+savez que celui-ci avait envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants,
+bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas
+restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus
+simple.
+
+La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, mais celui-ci les
+refusa obstinément; il n'avait rien fait, à elle toute la gloire du
+succès; et il la quitta avec la même physionomie discrète.
+
+Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, répétée
+franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du
+colonel eut bientôt fait le tour de la salle.
+
+Était-ce possible?
+
+--Surtout était-il possible que le prince eût ainsi quitté Paris?
+
+--Parbleu! avec les diamants du colonel.
+
+--Et en laissant ses créanciers derrière lui.
+
+Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la marquise; mais
+tout n'était pas dit pour elle.
+
+Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la marquise avait eu
+la pensée d'aller voir Thérèse; mais, emportée dans son tourbillon, elle
+avait toujours retardé l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était
+assez aventureux. Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne idée
+lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait plus à attendre.
+
+Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de
+Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse précise d'Antoine
+Chamberlain.
+
+En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette
+adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientôt
+elle arriva devant la porte sur laquelle était écrit le nom de
+Chamberlain.
+
+Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il est vrai de
+dire que tout d'abord il la reçut assez mal; mais quand elle se fut
+nommée, il lui donna toutes les explications qu'elle pouvait désirer.
+
+Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan: Thérèse
+était en Allemagne avec son père, et depuis son départ elle n'avait pas
+écrit.
+
+La marquise se retira déconcertée.
+
+N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer le triomphe
+d'Ida?
+
+
+
+XX
+
+Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer son
+mariage à Thérèse, se décida tout de suite à lui apprendre que ce
+mariage était rompu.
+
+Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour de Sorieul,
+et que par conséquent il ignorait où Thérèse pouvait se trouver en ce
+moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.
+
+Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du Colisée, il
+était resté enfermé chez lui, ayant donné l'ordre de ne recevoir
+personne, à l'exception du prince Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui
+n'était pas venu.
+
+Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, pour échapper aux
+pensées qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit
+et son coeur.
+
+Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer pour ce
+mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de
+marteau l'exaspéraient.
+
+Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient leur besogne,
+il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une façon
+étrange: les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se
+moquaient de lui.
+
+Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard Haussmann et les
+boulevards, il s'était mis en route pour le faubourg Saint-Antoine.
+
+C'était l'heure où le _tout Paris_ qui respecte les exigences de la
+tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige
+vers le bois de Boulogne. Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas,
+qu'il avait croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des
+personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même partie de ce
+_tout Paris_, dont il était une des individualités les plus connues, et
+les gens du monde qui n'avaient pas eu de relations intimes avec lui,
+savaient au moins qui il était.
+
+Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande
+attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on le regardait avec une
+curiosité peu ordinaire; les yeux s'attachaient sur lui avec fixité; on
+se penchait vers son voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes
+souriaient.
+
+En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il
+avait fort peu de sympathie, malgré les protestations d'amitié
+dont celui-ci l'accablait en toute circonstances, le vicomte de
+Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force.
+
+--Eh bien! mon cher colonel!
+
+--Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement le colonel.
+
+--Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?
+
+--Qui est indiscret?
+
+--De vous adresser une félicitation?
+
+--Et à propos de quoi, je vous prie?
+
+--A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.
+
+Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que
+tout autre, à la place de celui-ci, eût été déconcerté et peut-être même
+jusqu'à un certain point inquiété.
+
+Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter par rien ni par
+personne, et de plus il n'avait jamais pensé qu'on pouvait avoir l'idée
+de l'intimider: l'herbe n'avait pas encore poussé sur la tombe du
+dernier adversaire, M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre,
+et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer.
+
+Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant
+presque violence:
+
+--Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, pour le
+plaisir de bavarder. C'est sincèrement que je vous félicite, sinon en me
+plaçant à votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous
+dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait.
+
+--Et pourquoi cela, monsieur?
+
+--Parce que vous ne devez épouser qu'une Française.
+
+--Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie.
+
+--Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez maintenant, vous
+deviez prendre une Française; voilà tout. Vous êtes une puissance en
+ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est
+d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; je vous assure
+qu'on est disposé à faire beaucoup pour cela. Ne résistez pas. Ce n'est
+pas officiellement que je parle c'est officieusement; mais cependant
+soyez assuré que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes
+visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et que je n'ai pas
+trouvé vos oreilles fermées? Je sais de source certaine qu'on désire
+vous adresser une invitation. Êtes-vous présentement en disposition de
+l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans détour. Que dois-je
+répondre?
+
+--Que vous avez trouvé un homme très touché de la sollicitude qu'on lui
+témoigne et très reconnaissant qu'on pense à lui, mais en même temps
+vous avez trouvé aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui
+ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, où une
+affaire importante l'appelle; dans ces conditions la réponse que vous
+demandez est impossible à formuler, aussi vous a-t-il prié d'attendre
+son retour.
+
+Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son bras, salua
+Sainte-Austreberthe et le quitta.
+
+Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre
+pour femme? Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune?
+
+A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver
+Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger. Le marché devait être
+curieux à connaître. Il apportait sa fortune; que lui apportait-on en
+échange?
+
+Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et tous ces gens!
+
+Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment la seule qui
+n'eût point visé cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou
+qu'ils poursuivaient encore par de honteux moyens.
+
+Et précisément parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle
+était à jamais perdue pour lui, il osa pour la première fois s'avouer
+en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspiré, et le
+reconnaître pour ce qu'il était.
+
+Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement d'une idée à
+une autre, que celle qu'il abordait ne lui était pas moins pénible que
+celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne.
+
+En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement,
+joyeusement, près de lui, le jour où il était venu la prendre en voiture
+pour la conduire aux courses. Comme elle était charmante alors!
+
+En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une
+voix qui paraissait lire dans l'atelier.
+
+Il poussa la porte.
+
+Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son pierrot sur
+sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un livre à Michel qui
+travaillait.
+
+--Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant si vivement de
+son établi, que l'oiseau, effrayé, s'envola; en voilà une surprise, et
+une bonne!
+
+Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main
+au colonel; la surprise paraissait être tout aussi heureuse pour lui que
+pour Denizot.
+
+--Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions nous voir
+aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir; j'y serais même allé
+dans la journée, si je n'étais pas resté pour faire la lecture à Michel
+pendant qu'il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant,
+et les livres nous aident à le passer moins tristement. Nous avons des
+nouvelles d'Antoine.
+
+--C'était précisément pour vous demander des nouvelles de mon oncle
+et... (il s'arrêta) que je venais vous voir.
+
+--Voici la lettre, dit Michel.
+
+ Mon cher Michel,
+
+ Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait permis de
+ causer avec vous en toute liberté; mais, cette occasion tardant à
+ partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles;
+ car, depuis que tu sais que nous avons quitté Bâle, sans savoir
+ aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant
+ plus que la patience n'a jamais été ta première vertu.
+
+ J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde;
+ seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il
+ est très possible, très probable même que les lettres qui arrivent
+ rue de Charonne, adressées à ton nom, sont soumises à une
+ surveillance destinée à fournir à la police des renseignements,
+ qui heureusement lui manquent, je suis obligé de garder certaines
+ précautions assez gênantes, mais que je crois nécessaires
+ présentement. Au reste, je pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt
+ sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je
+ te donnerai alors tous les détails que je suis obligé de taire
+ aujourd'hui.
+
+ Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour recevoir les
+ réponses aux lettres que j'avais écrites; ces réponses ont été
+ telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je
+ m'étais adressé. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour
+ notre exil en Allemagne.
+
+ Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous pouvons l'être,
+ et nous avons trouvé ici un accueil qui t'aurait fait revenir des
+ préventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en
+ être témoin.
+
+ Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, par ce qu'on
+ dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en étudiant ceux qu'on
+ rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les
+ connaître.
+
+ Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères allemands,
+ j'étais arrivé à me débarrasser de certains préjugés français, mais
+ j'étais loin de soupçonner la vérité.
+
+ Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, les
+ Allemands sont plus avancés dans nos idées que nous ne le sommes en
+ France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui
+ pensent à une réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le
+ pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs ennemis.
+
+ De cette communauté de croyance, il est certain qu'il naîtra un
+ jour un grand mouvement, qui sera irrésistible et qui provoquera en
+ Allemagne une révolution plus terrible et plus complète que ne l'a
+ été la révolution française.
+
+ Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte
+ prétention de vouloir le prédire, je ne connais pas assez le pays
+ pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considérations
+ trop longues pour cette lettre écrite à la hâte, car il est bien
+ entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des
+ résistances. Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que ceux
+ qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des
+ guerres, pour tâcher d'enrayer ou de détourner ce mouvement; mais,
+ quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir
+ lui appartient.
+
+ Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil à pousser à la
+ roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des
+ nationalités, et nous devons travailler à son succès aussi bien en
+ France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.
+
+ Nous avons ici un journal, _le Volkstaat_, ce qui veut dire _le
+ gouvernement du peuple_, dans lequel on me demande des articles
+ qu'on traduira; je vais les écrire. En même temps je fournirai des
+ notes à son rédacteur en chef, un de nos frères, qui écrit
+ une _Histoire de la Révolution Française_, car partout notre
+ _Révolution_ doit être un enseignement pour les peuples qui veulent
+ s'affranchir.
+
+ Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence matérielle,
+ n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur
+ qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne.
+
+ Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde,
+ le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte à porte, et
+ Thérèse passe une partie de la journée à apprendre le français à ses
+ deux petites filles.
+
+ Si nous étions en France et réunis, nous pourrions dire que nous
+ sommes pleinement heureux.
+
+ En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré sur nous.
+ Cette lettre te dira comment m'écrire et sous quel nom. Ne sois pas
+ inquiet pour me tenir au courant de mon procès, je lis les journaux
+ français.
+
+ Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot.
+ Thérèse embrasse son oncle et vous envoie ses amitiés.
+
+ ANTOINE.
+
+Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son
+enthousiasme, mais aussi avec sa négligence des choses pratiques.
+
+--Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, dit le colonel en
+rendant cette lettre à Michel, et c'était là justement ce que je voulais
+savoir.
+
+--Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt que je l'aurai
+reçue, je vous la communiquerai.
+
+--Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi à
+une dame de vos amies qui est venue pour voir Thérèse?
+
+--Une dame de mes amies? Et qui donc!
+
+--Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici hier pour voir
+Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le
+lui ai pas demandé. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thérèse était
+en Allemagne, voilà tout.
+
+Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette nouvelle.
+
+
+
+XXI
+
+Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en
+est pas de plus grave, que celle qui tient dans ces trois mots:
+
+--Que faire maintenant?
+
+Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais
+sans trouver une réponse, c'est-à-dire un but.
+
+Comment prendre la vie?
+
+Par le côté sérieux ou par le côté plaisant?
+
+Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque précisément
+l'Allemagne lui était interdite et que c'était en Allemagne seulement
+qu'il désirait aller?
+
+Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne lui disait
+absolument rien; par là il n'était pas Américain et il ne ressentait pas
+cette fièvre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant,
+sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage
+qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments,
+les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions
+où il lui était impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en
+voyage? La mélancolie des soirées dans les pays inconnus l'effrayait.
+
+Autant rester à Paris.
+
+La plupart de ceux avec qui il était en relations se trouvaient dans des
+conditions qui, jusqu'à un certain point, ressemblaient aux siennes:
+combien n'avaient pas plus de volonté, plus d'initiative que lui, et
+cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle.
+
+Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle actif dans la
+comédie humaine, il y a les simples spectateurs; il serait de ceux-là.
+
+Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur le théâtre du
+monde ne manquaient pas d'un certain intérêt; peut-être n'étaient-elles
+pas d'un genre très élevé et se rapprochaient-elles trop de la féerie et
+de l'opérette; mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les
+yeux.
+
+Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant; il ressemblait à
+ces apothéoses qui terminent les pièces à spectacle, avec flammes de
+Bengale, lumière électrique et galop final. Qui pensait au lendemain?
+On se ruait au plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on
+avait le pressentiment que demain n'existerait pas.
+
+Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette musique dansante
+une note triste: on entendait un roulement sur des tambours drapés de
+noir.
+
+On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées par des coups de
+fusil; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des procès, des
+condamnations; on rapportait des paroles révolutionnaires prononcées
+dans des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, il y
+avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient de construire des
+barricades; on prononçait de nouveau avec un certain effarement les noms
+des faubourgs du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec leurs
+riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de
+grandes provisions d'armes chez eux, de peur d'être pillés.
+
+Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement: la France
+était tranquille, le gouvernement était fort.
+
+Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la note joyeuse,
+mais sans étouffer celle-ci, cela avait du piquant.
+
+Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, à l'enterrement
+de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt
+dernières années, et le soir à la représentation du _Plus heureux
+des trois_, la comédie la plus gaie du répertoire du Palais-Royal?
+Profondément saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort; mais,
+d'un autre côté, bien drôle, la physionomie de Geoffroy, la mari trompé,
+caressé et content.
+
+On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles les femmes
+du plus grand monde n'étaient reçues que déguisées en grisettes
+obtenaient le plus vif succès. C'était admirable! On s'extasiait, sans
+se demander si les fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été
+reçues que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été presque aussi
+réussies.
+
+Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie,
+prenant les jours comme ils venaient et s'en remettant au hasard pour le
+distraire ou l'ennuyer.
+
+Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de toutes les
+réunions; on le vit partout, et les journaux à informations parlèrent de
+lui si souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom
+tout composé; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom
+retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien,
+comme trente ans plus tôt on avait pris celui de lord Seymour.
+
+Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni
+son esprit. Il en était de lui comme de ces rois de féerie qui, après la
+phrase traditionnelle: «Et maintenant que la fête commence!» assistent
+à cette fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une
+indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de perte et de
+gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était avec le même calme qu'il
+gagnait ou qu'il perdait des sommes considérables.
+
+--Quel estomac! disait-on.
+
+On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais ce qui faisait
+l'admiration de la galerie faisait son désespoir.
+
+Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien?
+
+Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer les
+battements de son coeur: celui de Thérèse.
+
+Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles ni
+d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il était retourné
+rue de Charonne.
+
+Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son oreille à la
+serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier où autrefois
+les chants se mêlaient aux coups de marteau.
+
+Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui avait donné
+les raisons de ce silence. Denizot s'était fait prendre derrière la
+barricade du faubourg du Temple, et Michel avait été arrêté le lendemain
+à l'atelier; quant à Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait
+ce qu'il était devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le
+timbre d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul, et le
+concierge commençait à être inquiet pour le payement de son terme.
+
+En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir
+s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à Michel, mais on lui avait
+répondu qu'ils étaient au secret à Mazas, et que, pour communiquer avec
+eux, il fallait attendre que l'instruction fût terminée.
+
+A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse?
+
+Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il donc de
+mystérieux?
+
+Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait
+lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour découvrir la
+ville où Antoine s'était réfugié c'était le titre du journal dans lequel
+Antoine écrivait.
+
+Il alla trouver le baron, rue du Colisée,--ce qu'il n'avait pas voulu
+faire depuis la scène dont il avait été témoin, résistant quand même à
+toutes les instances dont il avait été accablé: invitations à dîner,
+demandes de services, et autres prétextes plus ou moins habilement mis
+en avant.
+
+Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de
+soulagement:
+
+--Enfin, tout n'est pas perdu!
+
+Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux
+mains ouvertes.
+
+--Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque de vous revoir ici?
+Vous aviez refusé mes invitations avec une telle persévérance, que
+je vous croyais fâché; mais vous venez; soyez le bienvenu, soyez le
+bienvenu.
+
+Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la
+raison vraie qui l'amenait rue du Colisée.
+
+Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il
+ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques
+minutes à sa chère Ida, il ne put pas refuser.
+
+Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme
+l'avait proposé le baron, mais de près d'une heure; car, chaque fois
+qu'il voulut se lever, le baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui
+l'obligeait à rester.
+
+Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la porte de sortie,
+qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amené.
+
+--A propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le
+_Volkstaat_?
+
+Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant, il la
+referma aussitôt et parut chercher.
+
+--Le _Volkstaat_, le _Volkstaat_, dit-il.
+
+--C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les
+ouvriers.
+
+--Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous ayez votre
+renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants de Dresde et
+de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi: j'écris ce soir, je reçois les
+réponses vendredi, et vous venez dîner avec nous samedi.
+
+Comme le colonel répondait par un refus aussi poli que possible:
+
+--Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement fâché contre
+moi?
+
+--Mais, comment pouvez-vous penser?...
+
+--Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, c'est chose
+convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris pas. Faut-il écrire?
+
+--Écrivez, je vous prie.
+
+--Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis seulement et nous.
+
+Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement parler des
+compères dont le rôle consistait à rendre le dîner attrayant: l'un,
+homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet célèbre. Tous deux
+allant en ville et jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment
+de lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-là
+les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux
+séductions féminines, et par là incapables de provoquer la jalousie.
+
+Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui
+communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir.
+
+Le _Volkstaat_ paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste,
+qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande influence dans les
+classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux
+des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais
+le gouvernement avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance;
+son rédacteur en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui
+collaboraient à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait pour
+les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables socialistes,
+qui menaçaient de corrompre tout le pays.
+
+La colonel se déclara satisfait par ces renseignements, mais, en
+réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé au contraire et
+tourmenté.
+
+Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement,
+poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer?
+comment trouverait-il à travailler? N'était-ce pas une vie de misère qui
+commençait pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être,
+et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine d'aider la police
+à les trouver.
+
+Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron.
+
+Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été dans d'autres
+circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit et la gourmandise du
+gourmet.
+
+Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur sa santé et Ida
+lui ayant demandé en souriant dans quel pays il voyageait présentement,
+il voulut réagir contre sa maussaderie; puisqu'il avait accepté ce
+dîner, il devait y apporter une figure et des manières convenables.
+Évidemment sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait plus
+tard.
+
+Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la convaincre qu'il
+ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimériques, mais qu'il
+savait où et près de qui il était.
+
+De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa les préoccupations
+sérieuses et tristes que le baron avait fait naître.
+
+
+
+XXII
+
+Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et baron Lazarus, se
+renouvelèrent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus
+fréquents.
+
+Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son
+invitation, et chaque fois le colonel, de son côté, n'en avait que de
+mauvaises pour la refuser.
+
+D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, ces dîners
+n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin de là.
+
+En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de gala ou quand
+il n'en donnait point un lui-même, il mangeait le plus souvent à son
+restaurant ou à son cercle, et le brouhaha des grandes réunions lui
+était tout aussi désagréable que le silence et la solitude.
+
+Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas ailleurs.
+
+Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une
+sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses circonstances, de
+choses et de personnes.
+
+Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait à la table du
+baron, où la chère, préparée par un cuisinier parisien et non allemand,
+était exquise, et où les convives étaient habilement choisis pour se
+faire valoir les uns les autres.
+
+Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en honneur à Paris;
+malheureusement ils ont peu à peu disparu, à mesure que tout le monde a
+voulu faire grand, et ils ne se sont conservés que dans de trop rares
+maisons.
+
+Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel c'était une
+détente, un repos et un charme, que ces dîners intimes. On y causait
+librement, spirituellement, on y mangeait délicatement, et, en même
+temps que le cerveau s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en
+sortait dans un état de bien être général tout à fait agréable.
+
+Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les qualités innées
+qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hôte, ou plus justement
+de maître d'hôtel, profession pour laquelle les Allemands ont
+incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des
+aptitudes remarquables.
+
+A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne pouvait dîner
+chaque semaine, rue du Colisée, sans faire une visite au baron et à Ida.
+
+Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de réception du
+baron; mais il n'en était pas de ces réceptions comme des dîners, elles
+n'avaient aucun caractère d'intimité. S'y montraient tous ceux qui
+étaient en relations d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des
+Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands.
+
+Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gênait le
+colonel, tant on disait du mal de la France. C'était à croire que tous
+ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, étaient des ennemis
+implacables du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le
+travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de «la grande
+Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, de ses vices, de sa
+pourriture. Pourquoi se serait-on gêné devant le colonel Chamberlain?
+N'était-il pas citoyens des États-Unis?
+
+Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour à répliquer à ces
+litanies:
+
+--Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, dit-il,
+pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y restez-vous?
+
+On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'à
+la race germanique.
+
+Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais
+d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida
+Lazarus «avait été la reine de la soirée», prit la parole.
+
+--Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il avec un flegme
+imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays
+du monde pour les couturières, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers,
+pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du tout.
+
+Les rires recommencèrent de plus belle.
+
+--Et les soldats? dit le colonel agacé.
+
+Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des sourires discrets.
+
+Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué, leva la main,
+et tout le monde garda le silence.
+
+--Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que nous rendons
+justice aux Français, et il serait à souhaiter que les Français fussent
+aussi équitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les
+traitons en frères et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils
+dévoreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France,
+c'est que nous avons peur d'elle.
+
+Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il voulut prendre
+ses précautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel à entendre
+des propos qui pouvaient le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se
+retirer, il l'accompagna.
+
+--Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; c'est mon jour de
+réception, et vous vous rencontrez avec une société mélangée, que mes
+affaires m'obligent à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je
+reste en tête-à-tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille.
+
+Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amitié
+d'une visite, venez un de ces jours-là, nous serons tout à fait entre
+nous. Il y a des heures où il me semble qu'on doit avoir besoin de calme
+sans solitude.
+
+Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le jeudi ou le samedi
+quelquefois même le jeudi et le samedi.
+
+Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait pour elle les
+attentions et les prévenances qu'un grand frère a pour une soeur plus
+jeune.
+
+Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, qu'il était
+bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait être qu'une amitié
+fraternelle.
+
+Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le passé.
+
+Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément aimée, madame de
+Lucillière, sa chère marquise, sa chère Henriette, avait paru vouloir
+rappeler ce passé à la vie; mais il avait fermé les yeux et les oreilles
+aux avances franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait
+insisté. Dans une maison où ils se rencontraient, elle était venue à
+lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans prendre cette main,
+il avait reculé. Un autre soir, elle avait manoeuvré de manière à le
+trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui
+avait dit qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, mais
+avec une froideur glaciale, sans émotion et sans trouble, il avait
+répondu qu'il n'avait rien à entendre d'elle, et il s'était retiré,
+dégageant avec fermeté son bras, qu'elle avait pris.
+
+Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre que le sentiment
+amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât jamais en une tendresse
+passionnée.
+
+Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été sans que les
+dîners ni les soirées s'interrompissent.
+
+Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée pour faire sa
+visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la
+porte du baron Luzerne, son ami Gaston de Pompéran, et naturellement
+tous deux s'arrêtèrent en même temps pour se serrer la main.
+
+Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à sourire en montrant
+du doigt les arbres du jardin du baron.
+
+--Vous allez là? dit-il.
+
+--Oui, je vais faire une visite au baron.
+
+--Et à sa fille?
+
+--Et à sa fille.
+
+--Alors c'est vrai?
+
+--Qui est vrai?
+
+-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus?
+
+A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa le pavé du pied.
+
+--Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question était indiscrète et
+que j'avais raison d'hésiter à vous l'adresser.
+
+--C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage sont vraiment
+irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et,
+si quelqu'un a le droit de m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous
+seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement
+d'impatience que je suis fâché contre vous.
+
+Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston.
+
+--On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez le baron, et que
+de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d'Ida, une
+partie de vos soirées. De là, à conclure à un mariage, il n'y a qu'un
+pas.
+
+--Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question de mariage entre
+Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la pensée; cela est précis,
+n'est-ce pas?
+
+Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. Il le quitta et
+revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l'exaspération;
+car, s'il n'était pas fâché contre Gaston, il l'était contre «les
+autres».
+
+Cette question de mariage le poursuivait donc toujours et sans relâche?
+Il fallait en finir.
+
+Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna à la
+grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer une explication ce soir
+même.
+
+
+
+XXIII
+
+Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le
+colonel, c'était chez sa fille.
+
+En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; il était donc
+tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât la soirée, dans cette
+pièce où le colonel avait été reçu dès le second jour de son arrivée
+à Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son
+aquarium, sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, son
+piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de ménage,
+présentait une si étrange réunion de choses qui juraient entre elles.
+
+Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assi dans un
+large fauteuil, devant une table sur laquelle. était servi un plateau
+avec un cruchon plein de bière et deux verres; installée devant le
+piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son père, qui,
+renversé dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait
+en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa pipe.
+
+Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie de famille plus
+patriarcal. Évidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure
+femme qu'un mari pût souhaiter; en elle, tout se trouvait réuni:
+les talents les plus variés, et avec cela l'ordre, la complaisance,
+l'indulgence, la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du
+bonheur qu'elle donnait.
+
+Quand elle disait _Lieber papa_, sa voix était une suave musique.
+
+Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle quand, penchée
+devant son père, elle lui tendait un papier roulé pour qu'il allumât sa
+pipe.
+
+Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait permis que son
+père fumât chez elle, et la pipe encore?
+
+Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne pensait qu'aux
+plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumée de la pipe paternelle
+ne pouvait que sentir bon.
+
+Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano en train de
+jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, sa pipe allumée, était
+assis dans son fauteuil.
+
+Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la tête; mais le
+colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. Quant au baron, il ne
+bougea pas; on pouvait croire qu'il était absorbé dans une sorte de
+ravissement. Renversé dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague,
+il n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce la musique,
+était-ce le tabac qui produisait cette extase? les deux peut-être.
+
+Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier siège qu'il
+trouva à sa portée et attendit que la romance fût finie.
+
+Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret et vint à lui
+en courant.
+
+--Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai joué cette romance
+à papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous?
+
+Le baron était enfin sorti de son état extatique.
+
+--Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de
+t'entendre, tu as joué comme un ange.
+
+Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la musique avec
+recueillement, même quand c'était un ange qui était au piano.
+
+Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et suivant sa pensée
+intérieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observé.
+
+Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en temps un regard
+de côté sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de
+physionomie du colonel et voyait sa préoccupation.
+
+Quant au baron par suite d'une heureuse disposition particulière dont
+l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement développée par
+l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraître
+le regarder: si bien qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli
+du colonel, qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire.
+
+Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter
+religieusement la romance de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce
+qu'avait le colonel.
+
+Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa assez
+tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour lui montrer le
+colonel; mais le baron répondit toujours en mettant un doigt sur ses
+lèvres.
+
+Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.
+
+--Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant quelques instants?
+dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir d'une affaire
+pressante, pour moi très-importante, et je ne voudrais pas vous imposer
+l'ennui de l'entendre.
+
+Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron. Lorsqu'ils
+furent entrés, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte était
+fermée.
+
+--Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant.
+
+--Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain point pour vous. Je
+pense, que mon assiduité dans votre maison vous a prouvé tout le plaisir
+que j'éprouvais à vous voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.
+
+--Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en mettant la main sur son
+coeur, soyez-en convaincu; nos réunions ont été un vrai bonheur pour
+moi, aussi bien que pour ma fille.
+
+--Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que quelques amis dont les
+plaisirs étaient quelquefois pour moi une fatigue, j'étais heureux de
+trouver une maison calme...
+
+--Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le franchement, mon
+ami. C'est là en effet ce que nous pouvions vous offrir.
+
+--Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que je n'oublierai
+jamais.
+
+Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant où il devait
+aboutir, et pressentant, au ton dont il était prononcé, à l'embarras qui
+se montrait dans le choix des mots, enfin à mille petits faits résultant
+de l'attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait
+être que mauvaise.
+
+Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui illumina tout ce qui
+avait été dit d'obscur jusqu'à ce moment par le colonel et en même temps
+le but encore éloigné auquel celui-ci tendait.
+
+C'était un adieu que le colonel lui adressait.
+
+Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de coup d'oeil qui lui
+rendit sa présence d'esprit, un moment troublée.
+
+Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait à être aidé par
+le baron; mais, celui-ci étant resté silencieux, les yeux fixés sur lui,
+il continua:
+
+--Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de malentendu
+entre nous, j'arrive à la partie difficile de la demande que j'ai à vous
+adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les
+trouver.
+
+Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant.
+
+--Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour
+une demande telle que celle que vous avez à m'adresser? Allons donc!
+Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans détours et
+sans ambages?
+
+Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaieté;
+mais...
+
+--Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il y a dans votre
+demande?
+
+--Vous savez?
+
+--Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous sommes, cela n'est pas
+bien difficile à deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand
+diplomate; je suis un bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille
+et auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.
+
+Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d'émotion.
+
+--Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas aperçu depuis
+longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais pas le père que vous
+connaissez.
+
+Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron parlait d'une voix
+forte et rapide, de telle sorte qu'il était à peu près impossible de
+l'interrompre.
+
+--Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques mois j'ai commencé
+à me douter de quelque chose? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous
+le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me
+jugiez tout entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement,
+directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant, je crois
+que je n'ai pas eu tort. Au reste, j'aurais voulu agir autrement que
+je n'aurais pas pu. Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa
+franchise, on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles et, ce
+qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j'aurais
+pu m'adresser d'abord à vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j'avais
+une liberté que je n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé
+à elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux
+et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction ou d'un limier de
+police, cependant je vois autour de moi des choses qui me touchent au
+coeur, je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes
+sentiments, et je viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je
+dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en m'entendant parler
+ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne désapprouve rien, et avant tout je
+dois te déclarer, ce que tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela
+soit nettement exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel
+Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie; en un mot,
+c'est l'homme selon mon coeur.» Je vous demande pardon de vous dire cela
+en face, mon cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je dois
+les répéter sans les altérer.
+
+Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots significatifs de ce
+discours, avait voulu l'interrompre, écoutait maintenant, bouche close,
+se demandant avec stupéfaction ce que tout cela signifiait.
+
+Le baron poursuivit:
+
+--«Maintenant que tu connais mes sentiments à l'égard du colonel,
+dis-je à ma fille, je te prie de me faire connaître les tiens en toute
+sincérité, en toute franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble
+cette question directe lui causa. Je voulus alors venir à son aide. «Ce
+n'est point une confession que j'espère de toi, c'est un mot, un seul
+mot, mais net et précis: si le colonel Chamberlain me demande ta main,
+que dois-je lui répondre?»
+
+A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le
+fauteuil qu'il occupait.
+
+Mais de la main, le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire,
+lui imposa silence:
+
+--Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis ainsi fait; quand
+je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la
+demander tout naïvement. Si ma question vous surprend maintenant, elle
+ne surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais; je vis
+son front rougir, puis son cou; ses yeux s'emplirent de larmes; ses
+lèvres frémirent, sans former des mots, et elle détourna la tête; mais
+presque aussitôt, relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil
+qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait de joie et de
+bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tête sur ma poitrine. Je
+n'insistai pas, vous le comprenez bien; ce que je venais de voir était
+la réponse la plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami,
+que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; je l'attendais et
+je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois, mille fois, oui.
+
+Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude de la
+stupéfaction:
+
+--Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je peux dire non,
+n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si doux à prononcer.
+
+Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron.
+
+Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette stupéfaction;
+son sourire s'effaça, et peu à peu, mais rapidement cependant, son
+visage prit l'expression de la surprise.
+
+--Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? qu'avez-vous?
+pourquoi ce regard troublé? qui cause cette émotion? Vous vous taisez?
+Ah! mon Dieu!
+
+Et le baron, à son tour, se leva vivement.
+
+--Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m'avez bien dit, n'est-ce
+pas, que vous aviez une demande à m'adresser?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu. Que
+trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous satisfasse pas? Elle est à
+vous, je vous répète que je vous la donne.
+
+Le colonel, gardant le silence, baissa la tête.
+
+Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en
+seconde; tout à coup il se frappa la tête, et prenant le colonel par la
+main:
+
+--Cette demande, dit-il,--sur votre honneur, répondez franchement,
+colonel;--cette demande ne s'appliquait donc pas à ma fille? Sans pitié,
+sans ménagement, sans circuit, un oui ou un non: répondez, colonel,
+répondez.
+
+--Je venais vous dire qu'on présence de certains propos qui couraient
+dans le monde et que mon assiduité chez vous paraissait justifier, je
+vous demandais à suspendre nos relations.
+
+Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir
+un coup de massue qui l'avait assommé.
+
+--Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant!
+
+A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un accent déchirant:
+il était accablé.
+
+Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il passa ses
+deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour
+comprimer son front; puis, se levant et croisant ses bras, il vint se
+placer en face du colonel, à deux pas.
+
+--Et vous m'avez laissé parler? dit-il.
+
+Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles: c'était une
+profonde douleur, un morne désespoir.
+
+--Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma fille.
+
+Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni l'un ni l'autre la
+parole.
+
+Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il commençât.
+
+Enfin le baron se décida.
+
+--Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point en état de nous
+expliquer en ce moment. Vous réfléchirez de votre côté; moi, je
+réfléchirai du mien, et tous deux, en hommes d'honneur, nous chercherons
+un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous
+prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d'être pour ma
+fille ce que vous avez été. Il ne faut pas qu'elle apprenne la
+vérité par un coup brutal: elle en mourrait, ne l'oubliez pas. Je la
+préparerai; nous chercherons, nous verrons. Je compte donc sur vous pour
+notre dîner de mardi.. Vous viendrez?
+
+--Je viendrai.
+
+Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa fille, se
+frottant les mains à se les brûler.
+
+--Eh bien! papa? dit Ida.
+
+--Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule
+pour me demander ta main; viens que je t'embrasse.
+
+
+
+XXIV
+
+Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait été conçu, il
+lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus: le
+temps, et le hasard, que le baron n'avait pas admis dans ses calculs,
+vint bouleverser ses savantes combinaisons.
+
+On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction s'empara de tout
+le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 on comprit tout à coup que la
+guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d'un moment
+à l'autre.
+
+En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est peut-être pas tout
+à fait juste.
+
+Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement
+épouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, après
+avoir essayé de tous les expédients et tenté toutes les aventures, se
+jetterait, un jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver
+là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de résister
+à la liberté.
+
+D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable
+engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que sûrement
+elle voudrait s'en servir avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi
+sa domination dans toute l'Allemagne sur la défaite de la France.
+
+De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à-dire des nuages
+chargés d'orages qui, se rencontrant et se choquant, devaient fatalement
+allumer la foudre.
+
+Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient souvent menacé de
+se rencontrer, paraissaient pour le moment éloignés l'un de l'autre; le
+ciel était serein, le baromètre était au beau, et les esprits timides
+avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année Le baron
+Lazarus lui-même, qui savait bien des choses et qui, par ses relations
+multiples aussi bien en France qu'en Allemagne, était en mesure d'être
+bien informé, répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette
+année.
+
+Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour
+d'autres non moins sérieuses elle le désespérait; car, depuis longtemps
+averti et convaincu de l'imminence de la guerre, il était à la baisse
+dans toutes ses spéculations. Au lieu du trouble qui devait rétablir ses
+affaires, il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les
+ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu. C'était même
+cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si
+ardemment désirer de marier sa fille au colonel: la guerre ou la fortune
+du colonel. Si les deux lui manquaient, c'en était fait de lui.
+
+Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour l'année présente,
+se montra menaçante, et en quelques jours les chances de paix semblèrent
+disparaître complètement, tant des deux côtés on était disposé à saisir
+les occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait faire
+naître.
+
+Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à 72 60 le 5
+juillet, était à 67 40 le 14.
+
+C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre côté c'était la
+ruine des espérances du père.
+
+En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à Paris, et
+alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel
+à prendre Ida pour femme?
+
+Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le colonel le
+quittât en même temps.
+
+Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce fut justement le
+lendemain du jour où eut lieu leur entretien et «où le coeur d'Ida avait
+été mis à nu, le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ.
+
+Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table
+un médecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minérales
+de toute l'Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le
+regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier.
+
+Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha pas et, se
+cramponnant à lui de force, l'attira dans un coin.
+
+Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures
+merveilleuses obtenues par les eaux minérales.
+
+Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour en prendre
+un particulier, il se mit à interroger le colonel comme dans une
+consultation.
+
+Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie; j'en suis aussi
+certain que si vous m'aviez longuement raconté ce que vous éprouvez.
+
+Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit les différents
+états par lesquels le colonel passait dans la digestion.
+
+--Est-ce exact?
+
+--Très exact.
+
+--Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place, je n'hésiterais
+pas une minute; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou
+Hombourg, dont les eaux vous débarrasseraient rapidement. Sans doute
+votre état n'est pas grave; cependant je suis convaincu qu'une
+médication fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas
+garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, tandis que quand
+on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu'on veut agir. Les eaux
+allemandes, c'est non-seulement un conseil d'ami, c'est encore un ordre
+de médecin, si vous me permettez de parler ainsi.
+
+Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, le baron se
+rapprocha du colonel.
+
+--Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfoefoers? Il vous
+ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous être utile, je me mets
+à votre disposition.
+
+--Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment.
+
+--Même quand la science l'ordonne!
+
+Je ne puis pas obéir à la science.
+
+--Mais c'est une horrible imprudence.
+
+--Plus tard, je verrai.
+
+Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait trop souvent
+vu la mort pour avoir peur des médecins, et leurs arrêts le laissaient
+parfaitement calme quand il n'en riait pas.
+
+Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui dut essayer de
+décider le colonel à faire un voyage en Allemagne.
+
+Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément le temps
+manquait.
+
+De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menaçante,
+et, par ce qui se passait à Paris, au moins par ce qu'on voyait, il
+était évident que le gouvernement français cherchait à provoquer les
+sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de
+responsabilité dans la déclaration de la guerre.
+
+Paris présentait une physionomie étrange, où les émotions théâtrales se
+mêlaient aux sentiments les plus sincères.
+
+On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaître,
+on s'aborde, on s'interroge, on discute; les boulevards sont une cohue,
+et, tandis que les piétons s'entassent sur les trottoirs, les voitures
+sur la chaussée s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus
+circuler. De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la la
+guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond «Vive la paix!» On
+chante la _Marseillaise_, les _Girondins_, le _Chant du départ_, et,
+pour la première fois depuis vingt ans, Paris entend: «Aux armes,
+citoyens!» sans que la police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y
+ait des citoyens.
+
+L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement des voitures
+diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer des gens en blouses
+blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef
+qui porte une torche allumée.
+
+--A Berlin! à Berlin! Vive la guerre!
+
+Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles à enflammer
+répètent: «A Berlin!» on se regarde en voyant passer ces comparses, on
+sourit ou bien on hausse les épaules, et quelques voix crient: «A bas
+les mouchards!»
+
+Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il
+aperçut, dans une calèche découverte qui suivait ces blouses blanches,
+un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De
+temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, qui allait
+au pas, et, le visage souriant,--s'il est permis de donner le nom
+de sourire à la grimace qui élargissait cette face épaisse,--il
+applaudissait des deux mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise
+près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tête
+tournée du côté opposé à celui où se trouvait le colonel, criait à
+pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!» Tout à coup ce jeune homme,
+dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le
+comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait.
+
+C'était Anatole!
+
+Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien ganté; Anatole
+assis auprès du comte Roqueblave, dans la voiture d'un sénateur: Anatole
+en France.
+
+Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne
+devait point parer quelque coup de couteau; mais il n'aperçut que de
+bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation
+courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes.
+
+Comme le comte, penché en dehors de la calèche, répétait: «A Berlin!»
+un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir,
+descendit sur la chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la
+voiture, il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante qui
+n'appartient qu'au voyou parisien:
+
+«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!»
+
+Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées et des
+applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût aperçu et reconnu son
+cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule.
+
+Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent plus ardentes
+ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre
+s'accentuaient.
+
+Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la paix n'avait
+jamais été sérieusement menacée; hier les Prussiens étaient nos amis,
+aujourd'hui ils étaient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos
+amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins
+souples et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec
+le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient, ils
+l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en
+souriant. C'était éblouissant.
+
+Cependant les événements avaient marché, et, comme de chaque côté on les
+avait arrangés et exploités en vue de certains intérêts particuliers,
+ils étaient fatalement arrivés à la guerre: l'ambassadeur de Prusse
+avait quitté Paris.
+
+Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui
+annonça M. le baron Lazarus.
+
+Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la rente fût à 65 fr.
+50, ce qui faisait gagner des sommes considérables au baron, celui-ci
+entra avec une figure grave et sombre; car si le financier était plein
+de joie, le père, par contre, était plein d'inquiétude.
+
+Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant décider le
+mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, était
+venu plusieurs fois rue du Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il
+n'avait fait aucune allusion à leur entretien.
+
+--Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, que M. le baron
+de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l'ambassade, par
+le train de cinq heures. Alors tout est fini?
+
+--C'est-à-dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l'a.
+Maintenant, c'est la question de la prépondérance de la France ou de
+l'Allemagne en Europe qui est engagée: la Providence seule sait quand et
+comment elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent pas nous
+faire oublier les intérêts particuliers; je viens donc vous demander à
+quoi vous vous êtes arrêté.
+
+Le colonel regarda le baron comme pour le prier de préciser sa question.
+
+Celui-ci s'inclina et continua:
+
+--Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes obligés de
+quitter Paris, car la guerre va prendre un caractère implacable; si cela
+se réalise, je désire savoir quelles sont vos intentions.
+
+--Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au contraire.
+
+--Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons pour venir en
+Allemagne?
+
+--Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous pas que je
+suis Français de coeur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez
+les ennemis de mon pays.
+
+--Je vois que vous avez oublié notre entretien.
+
+--Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de me
+sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle Lazarus: mais....
+
+Il hésita.
+
+--Mais?... demanda le baron.
+
+--Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles soient, ne suffisent
+pas pour faire un mariage.
+
+Le baron se leva avec dignité.
+
+D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; car, bien
+qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire quelque chose.
+
+--Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont au moins cela de
+bon, qu'ils couperont court aux propos du monde.
+
+--Je vois que vous savez tirer parti des événements, dit le baron en se
+dirigeant vers la porte.
+
+Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux mains et murmura:
+
+--Oh! ma pauvre enfant!
+
+Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles.
+
+Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête:
+
+--Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser, et, bien qu'elle
+me coûte cruellement, je ne dois penser qu'à ma fille. Après avoir
+longuement et douloureusement réfléchi, mon intention n'est pas de lui
+avouer la vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire
+que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison est la
+seule qui vous empêche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard,
+lorsque le temps aura apporté un certain apaisement à son chagrin, je la
+préparerai peu à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse,
+il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois
+jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et m'aider à tromper cette
+pauvre enfant? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que
+vous n'éprouvez pas, mais la pitié vous inspirera.
+
+Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, ce pauvre
+père!
+
+Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé; pouvait-il
+refuser?
+
+Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue
+du Colisée.
+
+La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers emballeurs
+entassait, dans les caisses en bois, tous les objets de valeur qui
+garnissaient les appartements: les tableaux, les bronzes, les livres,
+les porcelaines et les meubles assez légers pour être emportés.
+
+--Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons? dit le
+baron.
+
+Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la volière et
+l'aquarium.
+
+--J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis emporter ni mes
+oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur qu'on ne les laisse mourir ici.
+Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin? En les
+regardant, vous penserez quelquefois à l'exilée.
+
+Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la main, et la lui
+serrant fortement:
+
+--C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites votre devoir. La
+France n'est-elle pas votre patrie?
+
+Elle paraissait émue, mais en même temps cependant soutenue par une
+volonté virile.
+
+Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel, comme il
+l'avait promis, arriva rue du Colisée pour monter en voiture avec eux et
+les accompagner à la gare.
+
+Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas,»
+selon le conseil du baron; il était réellement sous une impression
+pénible.
+
+La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la France: c'était
+un entassement, une cohue; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes
+secrètes s'ouvrirent, et le colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu
+pour elle.
+
+Pendant que le baron s'installait dans son compartiment avec l'aide de
+son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel, et l'emmenant quelques pas
+plus loin:
+
+--Vous souviendrez-vous? dit-elle.
+
+Et elle lui tendit une petite branche de _vergise mein nicht_, qu'elle
+tira de son corsage.
+
+Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa fille.
+
+Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.
+
+La baron tendit la main au colonel:
+
+--Au revoir!
+
+On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla lourdement, et
+dans la fumée, le colonel resté sur le quai, aperçut un mouchoir blanc
+qui voltigeait,--celui d'Ida.
+
+Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui,
+moins puissants que le baron, n'avaient pas pu partir.
+
+Si les Allemands quittaient la France pour retourner dans leur pays, les
+Français qui étaient en Allemagne n'allaient-ils pas revenir en France,
+même les proscrits et les condamnés politiques?
+
+Et Thérèse?
+
+
+
+FIN DE IDA ET CARMELITA
+
+(L'épisode qui suit Ida et Carmelita a pour titre Thérèse.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13654 ***
diff --git a/13654-h/13654-h.htm b/13654-h/13654-h.htm
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+ <title>Ida et Carmelita</title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13654 ***</div>
+
+<h3>OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT</h3>
+
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+
+
+
+<h1>IDA<br>
+
+ET<br>
+
+CARMELITA</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h2>HECTOR MALOT</h2>
+
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>AVERTISSEMENT</b></p>
+
+<p><i>M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859,
+son premier roman «LES AMANTS», va donner en
+octobre prochain son soixantième volume «COMPLICES»;
+le moment est donc venu de réunir cette
+oeuvre considérable en une collection complète, qui par
+son format, les soins de son tirage, le choix de son
+papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et
+par son prix modique soit accessible à toutes les
+bourses, même les petites.</i></p>
+
+<p><i>Pendant cette période de plus de trente années,
+Hector Malot a touché à toutes les questions de son
+temps; sans se limiter à l'avance dans un certain
+nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné,
+il a promené le miroir du romancier sur tout ce qui
+mérite d'être étudié, allant des petits aux grands, des
+heureux aux misérables, de Paris à la Province, de la
+France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui
+de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature,
+de l'art, de la science, de l'industrie, méritant
+que le poète Théodore de Banville écrivit de lui «que
+ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime de
+notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre.</i></p>
+
+<p><i>Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va
+du plus dramatique au plus aimable, tantôt douce ou
+tendre, tantôt passionnée ou justiciaire, mais toujours
+forte, toujours sincère, soit expliquée, et qu'il lui soit
+même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est pourquoi
+nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur
+chaque roman une notice que nous placerons à la fin
+du volume. Quand il ne prendra pas la parole lui-même,
+nous remplacerons cette notice par un article
+critique sur le roman publié au moment où il a paru,
+et qui nous paraîtra caractériser le mieux le livre ou
+l'auteur.</i></p>
+
+<p><i>Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume
+sera mis en vente tous les mois.</i></p>
+
+<p><i>L'éditeur,</i></p>
+
+<p><i>E.F.</i></p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IDA ET CARMELITA</h3>
+
+<p class="milieu">(L'épisode qui précède <i>Ida et Carmélita</i> a pour titre <i>La marquise de Lucillière</i>.)</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels,
+qui poussent spontanément sur son sol comme les pins et
+les champignons; pas de village, pas de hameau, si pauvre
+qu'il soit, pas de site, pour peu qu'il offre une curiosité
+quelconque, qui n'ait son auberge, son hôtel ou sa
+pension.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux,
+à une altitude de six à sept cents mètres, à la
+pointe d'une sorte de promontoire qui s'avance vers le lac
+a été construit l'hôtel du <i>Rigi-Vaudois</i>.</p>
+
+<p>La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'abri
+des chaleurs comme des froids, au milieu d'un air vif et
+salubre, en face d'un merveilleux panorama.</p>
+
+<p>Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres
+rochers de Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses
+de la Savoie, et, à droite et à gauche, la nappe bleue du
+lac, qui commence à l'embouchure du Rhône pour s'en
+aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et
+se perdent dans un lointain confus.</p>
+
+<p>Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un
+pas à faire pour se trouver immédiatement sur les pentes
+herbées ou boisées qui descendent des dents de Naye et
+de Jaman.</p>
+
+<p>Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne
+route de voiture qui monte du lac par des lacets tracés
+sur le flanc de la montagne; l'autre est un simple sentier
+qui grimpe à travers les pâturages et le long d'un torrent.</p>
+
+<p>C'était à cet hôtel du <i>Rigi-Vaudois</i> que le colonel s'était
+arrêté en venant de Paris; et séduit par le calme autant
+que par la belle vue, il y avait pris un appartement
+de trois pièces ouvrant leurs fenêtres sur le lac: une
+chambre pour lui, une salle à manger où on le servait
+seul, et une chambre pour Horace.</p>
+
+<p>Il sortait le matin de bonne heure, son <i>alpenstock</i> ferré
+à la main, un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de
+bons souliers à semelles épaisses et garnies de gros clous
+et il ne rentrait que dans la soirée, quand il rentrait;
+car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant entraîné
+au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou
+dans une auberge d'un village éloigné.</p>
+
+<p>On ne le voyait guère, et le soir quand on entendait de
+gros souliers ferrés résonner dans le corridor, on savait
+seulement qu'il rentrait; le matin, en entendant le même
+pas, on savait qu'il sortait.</p>
+
+<p>Ceux qui occupaient les chambres situées sous les
+siennes entendaient aussi parfois, dans le silence de la
+nuit, la marche lente et régulière de quelqu'un qui se promenait,
+et l'on savait que cette nuit-là, ne pouvant rester
+au lit, il avait arpenté son appartement.</p>
+
+<p>Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient
+respirer le frais sur l'esplanade qui domine le lac,
+apercevaient souvent, en se retournant vers l'hôtel, une
+grande ombre accoudée à une fenêtre. C'était le colonel,
+qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus des
+montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles
+du lac de sa lumière argentée.</p>
+
+<p>C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnât, et souvent
+même on aurait pu penser qu'il était parti, si l'on
+n'avait pas vu son valet de chambre promener mélancoliquement,
+dans le jardin de l'hôtel et dans les prairies
+environnantes, son ennui et son impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.</p>
+
+<p>Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu'il était seul.</p>
+
+<p>Car, bien qu'il s'ennuyât terriblement au Glion et qu'il
+regrettât Paris au point d'en perdre l'appétit, il respectait
+trop son maître pour se permettre une seule question
+sur ce séjour.</p>
+
+<p>S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait
+ainsi expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible.
+Que devait-on penser de lui? Il avait la
+religion de sa parole, et c'était pour lui un vrai chagrin
+d'y manquer. A vrai dire, même, c'était sa grande inquiétude;
+car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le remplacer,
+il ne le craignait pas.</p>
+
+<p>Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte
+de Montreux au Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de
+fougères qui se trouve à l'un des détours de cette route, il
+vit venir lentement, au pas, une calèche portant trois
+personnes: deux dames assises sur le siège de derrière,
+un monsieur placé sur le siège de devant.</p>
+
+<p>Et tout en regardant cette calèche qui s'avançait cahin-caha,
+il se dit que les voyageurs qu'elle apportait allaient
+être bien désappointés en arrivant, car il n'y avait pas
+d'appartement libre en ce moment à l'hôtel.</p>
+
+<p>Ah! comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles
+de son maître, à ces voyageurs, à condition qu'ils lui
+auraient offert leur calèche pour descendre à la station,
+où il se serait embarqué pour Paris.</p>
+
+<p>Cependant la voiture avait continué de monter la côte
+et elle s'était rapprochée.</p>
+
+<p>Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux
+voir. L'une des deux dames était vieille, avec des cheveux
+gris et une figure jaune; l'autre était jeune, avec des
+cheveux noirs et un teint éblouissant, qui renvoyait les
+rayons de la lumière.</p>
+
+<p>Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse
+Belmonte et sa fille, la belle Carmelita.</p>
+
+<p>Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux
+regarder au-dessous de lui. Mais à ce moment la voiture
+était arrivée à l'un des tournants du chemin, et brusquement
+les deux dames, qu'il voyait de face, ne furent plus
+visibles pour lui que de dos.</p>
+
+<p>Seulement, par une juste compensation de cette déception,
+le monsieur qui lui faisait vis-à-vis devint visible
+de face.</p>
+
+<p>C'était un homme de grande taille, avec une barbe
+noire, mais cette barbe était tout ce qu'on pouvait voir
+de son visage; car, en regardant d'en haut, l'oeil était
+arrêté par les rebords de son chapeau, qui le couvraient
+jusqu'à la bouche.</p>
+
+<p>A un certain moment, il releva la tête vers le sommet
+de la montagne, et Horace le vit alors en face.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli
+accompagnant sa soeur et sa nièce.</p>
+
+<p>Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda
+quel effet cette arrivée allait produire sur son maître.</p>
+
+<p>Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter
+dans leur vie la belle Italienne, si le colonel voulait bien
+ne pas se sauver au loin comme un sauvage.</p>
+
+<p>Quel malheur qu'il n'y eût pas de chambres libres en
+ce moment à l'hôtel du Rigi-Vaudois!</p>
+
+<p>Pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le
+mieux, c'est-à-dire à trouver un moyen de garder le
+prince et sa nièce, la calèche était arrivée vis-à-vis la
+grotte.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se
+penchant en avant.</p>
+
+<p>Horace s'était avancé.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la
+comtesse Belmonte.</p>
+
+<p>A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez
+embarrassé; car sans savoir si son maître serait ou ne
+serait pas bien aise de voir des personnes de connaissance,
+il n'avait pas oublié la consigne qui lui avait été
+donnée.</p>
+
+<p>Comme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui
+l'interrogea.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se porte le colonel? dit-elle.</p>
+
+<p>Il était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien
+refuser à une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! pas trop bien, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et où donc êtes-vous présentement? demanda le
+prince.</p>
+
+<p>Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de
+répondre.</p>
+
+<p>Il dit donc que son maître et lui étaient à l'hôtel du
+Rigi-Vaudois.</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre
+coïncidence! c'était là justement qu'ils allaient.</p>
+
+<p>&mdash;Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres
+vacantes en ce moment, continua la comtesse. Est-ce que
+cela est vrai? le savez-vous?</p>
+
+<p>Hélas! oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir.</p>
+
+<p>A l'hôtel, le <i>Kellner</i> répéta au prince Mazzazoli ce
+qu'Horace avait déjà dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment.
+Si Son Excellence avait pris la peine d'envoyer une
+dépêche, quelques jours à l'avance, on aurait été heureux
+de se conformer à ses ordres; mais on ne pouvait pas
+déposséder les personnes arrivées depuis longtemps,
+pour donner leurs appartements à des nouveaux venus,
+si respectables que fussent ceux-ci.</p>
+
+<p>Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.</p>
+
+<p>&mdash;La seule chambre libre en ce moment est celle qui
+sert de salle à manger à votre maître, et encore n'est-ce
+pas ce qu'on peut appeler une chambre libre; elle ne le
+deviendrait que s'il voulait bien la céder.</p>
+
+<p>A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un
+vif mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers
+Horace:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre?
+demanda-t-il; en a-t-il un réel besoin? Si je me permets
+cette insistance, c'est que nous nous trouvons placés
+dans des conditions toutes particulières. Le séjour de
+Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de
+madame la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme
+une question de vie ou de mort, l'habitation, pendant
+quelque temps, dans une haute station atmosphérique, et
+c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous assure-t-on,
+son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront
+comme par enchantement, par miracle, dans cet air
+raréfié.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les
+toits, deux chambres ou plus justement deux cabinets,
+mais qui ne sont pas habitables pour des dames; si Son
+Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il n'y
+aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la
+chambre lui servant de salle à manger, en même temps
+ce serait que M. Horace Cooper voulût bien abandonner
+aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet sous les
+toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable.
+Il est vrai que Son Excellence et M. Horace
+Cooper seraient horriblement mal logés. Mais comment
+faire autrement en attendant le départ de quelques pensionnaires,
+départ prochain d'ailleurs, et qui ne dépasserait
+pas deux ou trois jours?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré
+l'ennui que tout cela pourra lui causer, je suis certain
+qu'il ne nous refusera pas ce service dans les conditions
+critiques où nous nous trouvons.</p>
+
+<p>Horace accueillit avec empressement cette idée qui le
+tirait d'embarras.</p>
+
+<p>Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte,
+et de la voir se fixer au Glion, il n'osait prendre
+sur lui d'accepter l'arrangement proposé par le prince
+Mazzazoli; il y aurait eu là, en effet, un acte d'autorité
+un peu violent.</p>
+
+<p>Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages
+de Montreux, en homme qui ne doute pas de l'acceptation
+de ses combinaisons, Horace quittait l'hôtel
+pour aller se poster sur le chemin par lequel il supposait
+que le colonel devait revenir de sa promenade.</p>
+
+<p>Les heures s'écoulèrent sans que le colonel parût.</p>
+
+<p>Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus
+basses commençaient à monter le long des montagnes et
+l'air se rafraîchissait.</p>
+
+<p>Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer
+à l'hôtel, il aperçut son maître qui descendait le sentier
+au bout duquel il l'attendait.</p>
+
+<p>Le colonel marchait lentement, le bâton ferré sur l'épaule,
+la tête inclinée en avant, comme un homme
+préoccupé qui suit sa pensée et ne se laisse pas distraire
+par les agréments du chemin qu'il parcourt.</p>
+
+<p>Il vint ainsi sans lever la tête, jusqu'à quelques pas
+d'Horace.</p>
+
+<p>Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta
+et le fit lever les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Toi? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l'hôtel,
+ainsi que madame la comtesse Belmonte et mademoiselle
+Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui leur a dit que j'habitais cet hôtel du Rigi.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le
+prince lui-même qui me l'a dit.</p>
+
+<p>Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré
+la calèche qui amenait le prince à l'hôtel du Rigi,
+et comment le prince lui avait expliqué qu'il venait en
+Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait à celle-ci
+une habitation à une altitude élevée: c'était disaient les
+médecins, une question de vie ou de mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles
+en ce moment à notre hôtel, interrompit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Justement il n'y en a pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors?</p>
+
+<p>Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment
+le sommelier avait été amené par hasard, par force pour
+ainsi dire, à parler de la chambre que le colonel transformait
+en salle à manger, et comment le prince attendait
+l'arrivée du colonel pour lui demander cette
+chambre.</p>
+
+<p>A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son
+<i>alpenstock</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se décidera
+sans doute à chercher plus loin; tu diras que tu ne
+m'as pas rencontré. Je ne reviendrai que dans quelques
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon colonel.</p>
+
+<p>Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il
+avait formé, essaya de représenter à son maître combien
+cette explication serait peu vraisemblable.</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant;
+puis, tout à coup, comme s'il avait pris son parti:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il, rentrons à l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je prendre les devants pour annoncer votre
+arrivée?</p>
+
+<p>&mdash;Non; je désire m'expliquer moi-même avec le
+prince.</p>
+
+<p>En arrivant à l'hôtel, il aperçut le prince installé avec
+sa soeur et sa nièce dans le jardin où ils prenaient des
+glaces; vivement le prince se leva pour accourir au devant
+de lui: jamais accueil ne fut plus chaleureux.</p>
+
+<p>Après le départ d'Horace, le prince avait fait monter
+son bagage dans le cabinet qui lui était donné sous les
+toits, mais il avait voulu que les malles de sa soeur et de
+sa nièce restassent dans le vestibule de l'hôtel.</p>
+
+<p>Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel,
+il fallait attendre le retour de celui-ci.</p>
+
+<p>Il était convenable de lui demander cette chambre.</p>
+
+<p>Seulement, en même temps, il était bon de le mettre
+dans l'impossibilité de la refuser.</p>
+
+<p>Où coucheraient la comtesse et Carmelita?</p>
+
+<p>Devant une pareille question, la réponse ne pouvait
+pas être douteuse.</p>
+
+<p>C'était donc en costume de voyage que la comtesse et
+Carmelita avaient dîné à table d'hôte, où leur présence
+avait fait sensation.</p>
+
+<p>Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au
+colonel et de poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient
+éclairés d'une flamme rapide.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de
+serrer la main de ce cher colonel que le prince Mazzazoli
+attendait son retour avec impatience.</p>
+
+<p>Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus
+importune, la plus inconvenante, mais qui lui était imposée
+par la nécessité.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le
+colonel, et je suis heureux de mettre deux de mes
+chambres à la disposition de ces dames. Je regrette
+seulement que vous n'en ayez pas déjà pris possession
+en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais
+de vous les offrir.</p>
+
+<p>Comme le prince se confondait en excuses en même
+temps qu'en remercîments, le colonel l'interrompit de
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que vous ne me devez pas tant de
+reconnaissance. Au reste le sacrifice que je vous fais est
+bien petit, et je regrette même que les circonstances le
+rende si insignifiant.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous
+privez de vos chambres, dit Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une nuit....</p>
+
+<p>&mdash;Comment! pour une nuit? s'écria le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars demain soir.</p>
+
+<p>Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit
+baisser les yeux à celui-ci.</p>
+
+<p>Pour échapper à l'embarras que ce regard de Carmelita
+lui causait, il se jeta dans des explications sur son
+départ, arrêté depuis longtemps, dit-il, et qui ne pouvait
+être différé.</p>
+
+<p>Puis presqu'aussitôt, prétextant la fatigue, le prince
+demanda au colonel la permission de conduire la comtesse
+à sa chambre.</p>
+
+<p>Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements.</p>
+
+<p>Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était
+bien mal et qu'un accès de fatigue pouvait la tuer.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ce que le colonel eût voulu savoir et ce qu'il se demandait
+curieusement, c'était pourquoi le prince était venu au
+Glion.</p>
+
+<p>Il n'avait point oublié, bien entendu, ce que madame de
+Lucillière lui avait si souvent répété à propos des projets
+du prince et de ses espérances matrimoniales.</p>
+
+<p>Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion
+n'eût pas d'autre but que l'accomplissement de ces projets
+et la réalisation de ces espérances.</p>
+
+<p>Sachant ce qui s'était passé avec madame de Lucillière,
+le prince avait trouvé que le moment était favorable pour
+mettre Carmelita en avant et la présenter comme une consolatrice.</p>
+
+<p>Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'était qu'un
+prétexte pour expliquer ce voyage.</p>
+
+<p>Il faut dire que le colonel n'était nullement disposé à
+l'infatuation, et que de lui-même il n'eût très probablement
+jamais imaginé qu'on pouvait courir après lui pour
+le marier avec une jolie fille. Mais madame de Lucillière
+lui avait si souvent parlé de ce projet du prince, que le
+souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiéter
+en présence d'une arrivée si étrange.</p>
+
+<p>En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose à faire.</p>
+
+<p>Quitter le Glion.</p>
+
+<p>Lorsqu'il monta à sa chambre, il ouvrit sa porte avec
+précaution et il marchait doucement en évitant de faire du
+bruit, de peur de déranger ses voisines, lorsqu'il entendit
+frapper quelques petits coups à la cloison.</p>
+
+<p>En même temps, une voix,&mdash;celle de Carmelita,&mdash;l'appela.</p>
+
+<p>&mdash;Colonel, c'est vous, n'est-ce pas!</p>
+
+<p>On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres
+en communication intérieure et qui, alors qu'il occupait
+ces deux chambres, restait toujours ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous
+preniez pour ne pas faire de bruit; ne vous gênez pas, je
+vous prie. C'est moi qui suis votre voisine. J'ai le sommeil
+bon; quand je dors, rien ne me réveille. Bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir.</p>
+
+<p>Comment? il serait exposé tous les soirs à des dialogues
+de ce genre; à chaque instant dans le jour, il verrait
+Carmelita! Ah! certes non, et le lendemain il quitterait
+le Glion.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre,
+il trouva dans le vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait
+en long et en large.</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous deux minutes à me donner? demanda-t-il
+en serrant la main du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous Champéry? j'entends, y êtes-vous
+allé?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et les Diablerets?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis pas allé non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et le val d'Anniviers?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le connais que par les livres.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est fâcheux. J'avais compté sur vous pour
+me tirer d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait,
+mais dans notre situation ce n'est pas suffisant.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous importe Champéry ou le val d'Anniviers?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut être franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais
+ne pas l'être, que cela me serait impossible. Je vous
+demande des renseignements sur Champéry et les Diablerets,
+parce que mon intention est d'aller aux Diablerets,
+ou à Champéry, ou au val d'Anniviers, enfin dans un
+pays où ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphériques
+qui sont ordonnées; et si je choisis ces pays,
+c'est parce qu'ils ne sont qu'à une courte distance du
+Glion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le Glion lui-même?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et
+que je savais que c'était la station par excellence pour ma
+malheureuse soeur. Mais nous ne pouvons pas rester au
+Glion. Vous m'avez demandé d'être franc, je veux l'être
+jusqu'au bout. Avec une bonne grâce parfaite, avec un
+élan spontané, vous avez voulu nous céder vos chambres;
+mais il est bien évident que notre présence vous
+gêne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous penser?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons
+que je n'ai pas à examiner, vous désirez être seul; notre
+voisinage vous incommode et vous trouble. Alors vous
+partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit pas être.
+Ce n'est pas à vous de partir, c'est à nous de vous céder
+la place.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes
+ici dans des conditions tout à fait particulières. Si vous
+n'aviez pas habité cet hôtel, nous n'aurions pas pu nous y
+faire recevoir. Nous ne sommes donc ici que par vous, par
+votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel, il serait
+tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre complaisance.
+Nous vous gênons; vous désirez la solitude,
+que vous ne pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins.
+Nous nous en allons: rien n'est plus simple, rien n'est
+plus juste. Voilà pourquoi je vous demandais des renseignements
+sur les hôtels des environs, pensant que vous
+les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l'aventure
+avec une malade.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'accepterai ce départ.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, jamais je n'accepterai le vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon intention n'était pas de rester au Glion.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'était pas non plus d'en partir aujourd'hui. De
+cela, je suis bien certain; j'ai interrogé Horace, qui ne
+savait rien, et qui assurément eût été prévenu si votre départ
+avait été arrêté avant notre arrivée.</p>
+
+<p>Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait
+pas en effet de reconnaître qu'il quittait l'hôtel pour
+fuir la présence du prince et de Carmelita: c'était là une
+grossièreté qui n'était pas dans ses habitudes, ou bien c'était
+avouer sa faiblesse pour madame de Lucillière, ce qui
+le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel
+cependant que je vous cède tout de suite une chambre qui
+vous est indispensable, car vous ne pouvez pas rester dans
+le trou où vous avez passé la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Un jour ou l'autre, je vous le répète, je comprends
+cela; ce que je ne comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi,
+voilà qui est bien entendu: si vous persistez dans votre
+intention de partir ce soir, c'est nous qui partons ce matin
+pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe; si
+au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons,
+nous aussi, tout le temps qui sera nécessaire pour
+la santé de ma soeur.</p>
+
+<p>Dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses
+repas, le colonel dut déjeuner dans la salle à manger commune.</p>
+
+<p>Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra
+avec le prince, et celui-ci lui proposa de prendre
+place à la table qu'il s'était fait réserver, au lieu de s'asseoir
+à la grande table.</p>
+
+<p>Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita,
+et, au lieu de lire tout en mangeant, comme il en avait
+l'habitude lorsqu'il était seul, il dut soutenir une conversation
+suivie.</p>
+
+<p>Il avait une crainte assez poignante, qui était que la
+comtesse ou Carmelita vinssent à parler de madame de
+Lucillière; mais le nom de la marquise ne fut même pas
+prononcé, et, comme s'il y avait eu une entente préalable
+pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla
+pas de Paris.</p>
+
+<p>La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita
+que du pays dans lequel elle allait passer une saison.</p>
+
+<p>Elle montra même tant d'empressement à connaître ce
+pays, que le colonel se trouva pour ainsi dire obligé à se
+mettre à sa disposition pour la guider après le déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Nous commanderons une voiture, dit le prince, et
+et nous emploierons notre après-midi à visiter les villages
+environnants.</p>
+
+<p>Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une
+toilette de promenade, le prince prit le colonel par le bras
+et l'emmena à l'écart.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez reçu des lettres de Paris depuis
+votre départ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ignorez l'effet que ce départ a produit?</p>
+
+<p>C'était là un sujet de conversation qui ne pouvait être
+que très pénible pour le colonel; il ne répondit donc pas à
+cette question.</p>
+
+<p>Mais le prince continua:</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne s'est mépris sur les causes qui ont provoqué
+votre brusque détermination.</p>
+
+<p>Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche
+au prince; mais celui-ci parut ne pas comprendre ce
+geste.</p>
+
+<p>&mdash;Et tout le monde vous a approuvé, dit-il; il n'y a
+qu'une voix dans tout Paris.</p>
+
+<p>Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel
+comme pour joindre sa propre approbation à celle
+de tout Paris.</p>
+
+<p>La situation était embarrassante pour le colonel. Que
+signifiaient ces paroles? Pourquoi et à propos de quoi
+l'avait-on approuvé? C'était une question qu'il ne pouvait
+pas poser au prince cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame
+de Lucillière elle-même n'a pas caché son sentiment.</p>
+
+<p>Ce nom ainsi prononcé le fit pâlir et son coeur se serra,
+mais la curiosité l'empêcha de s'abandonner à son émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Quel sentiment? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais celui qu'elle a éprouvé en apprenant votre départ.
+D'abord, quand on a commencé à croire que vous
+aviez véritablement quitté Paris, on a été fort étonné;
+tout le monde avait pensé qu'il ne s'agissait que d'une
+excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas
+revenir, on a compris que c'était au contraire un vrai départ.
+Pourquoi ce départ? C'est la question que chacun
+s'est posée, et, chez tout le monde, la réponse a été la
+même.</p>
+
+<p>Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda
+le colonel en se rapprochant de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise
+dans votre association avec le marquis de Lucillière,
+vous vouliez bien établir que vous n'étiez pour rien
+dans les paris engagés sur <i>Voltigeur</i>.</p>
+
+<p>Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une
+seule pensée, il n'avait nullement songé à cette explication,
+et il avait tout rapporté, dans ces paroles à double
+sens, à madame de Lucillière.</p>
+
+<p>&mdash;Un jour que l'on discutait votre départ mystérieux
+dans un cercle composé des fidèles ordinaires de la marquise,
+le duc de Mestosa, le prince Sératoff, lord Fergusson,
+madame de Lucillière affirma très nettement que
+vous aviez bien fait de quitter Paris. «Le colonel est un
+homme violent, dit-elle, un caractère emporté; il eût pu
+se lâcher en entendant les sots propos qu'on colporte sur
+les gains extraordinaires de <i>Voltigeur</i>, et avec lui les
+choses seraient assurément allées à l'extrême. Il a voulu
+se mettre dans l'impossibilité de se laisser emporter; je
+trouve qu'il a agi sagement.» Vous pensez, mon cher
+ami, si ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne
+n'a répliqué un mot. Mais la marquise, s'étant éloignée,
+on s'est expliqué, et tout le monde est tombé d'accord sur
+la traduction à faire des paroles de madame de Lucillière.
+Évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari
+franchement, ouvertement; mais, d'un autre côté, l'amie
+ne voulait pas qu'on pût vous soupçonner de vous associer
+aux procédés du marquis. De là ce petit discours assez
+obscur, en apparence, mais au fond très clair. Qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur
+rupture en jetant la suspicion sur son mari. «Ce n'est pas
+avec moi qu'il a rompu, avait-elle dit; c'est avec M. de
+Lucillière.»</p>
+
+<p>Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles,
+qu'elle ne reculait pas devant une pareille explication.</p>
+
+<p>A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent
+dans le jardin, prêtes pour la promenade, et l'on
+monta en voiture.</p>
+
+<p>Le prince s'étant placé vis-à-vis de sa soeur, le colonel
+se trouva en face de Carmelita.</p>
+
+<p>Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux
+de la belle Italienne, posés sur les siens.</p>
+
+<p>La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures
+ainsi en face l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur
+les flancs de cette montagne? demanda Carmelita en rentrant
+à l'hôtel et en montrant du bout de son ombrelle
+les pentes boisées du mont Cubli.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit le colonel; il n'y a que des sentiers
+pour les piétons.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince;
+tu sais que les ascensions sont impossibles pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne
+sera pas à vous que je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle
+en riant; ce sera au colonel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion
+de manière à n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce
+qui était presque impossible, ou à l'accompagner, ce qui
+n'était pas pour lui plaire dans les conditions morales où
+il se trouvait présentement.</p>
+
+<p>Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez
+tard dans la soirée, bien décidé à repartir le lendemain
+matin. Il n'y avait pas deux minutes qu'il était dans sa
+chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou trois petits
+coups à la porte cloison; en même temps une voix,&mdash;celle
+de Carmelita&mdash;l'appela:</p>
+
+<p>&mdash;Vous rentrez?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait bon voyage?</p>
+
+<p>&mdash;Très bon, je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous êtes mort de fatigue?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée
+de votre côté!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est fermée à clef.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez la clef?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est sur la serrure.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir
+cette porte?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout; il y a un verrou de votre côté?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez
+tourner la clef en même temps que je pousse le verrou,
+la porte s'ouvre.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue,
+vous plaît-il de tourner la clef? moi, je pousse le verrou.</p>
+
+<p>Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, voisin, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, voisine.</p>
+
+<p>Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques
+secondes.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère est endormie, et son premier sommeil est
+ordinairement difficile à troubler; cependant, en parlant
+ainsi à travers les cloisons, nous aurions pu la réveiller.
+Voilà pourquoi je vous ai demandé d'ouvrir cette porte.</p>
+
+<p>Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son
+aise dans cette chambre qu'en plein jour, au milieu d'un
+salon.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis plus d'une heure je guettais votre retour,
+dit-elle, et je croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui
+comme il en avait été hier.</p>
+
+<p>&mdash;Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande
+distance, et je n'ai pas pu rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Et où avez-vous couché?</p>
+
+<p>&mdash;Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est très amusant, cela.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile,
+car les nuits sont fraîches dans la montagne; mais il y a
+quelque chose qui vaut encore beaucoup mieux qu'un tas
+de foin, c'est un bon lit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez ces courses dans la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent
+de la vie sédentaire que j'ai menée en ces derniers
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes heureux.</p>
+
+<p>Comme il ne répondait pas, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;J'entends que vous êtes heureux de faire ce que
+vous voulez, d'aller où vous voulez, sans avoir à consulter
+personne. Savez-vous que depuis que je ne suis plus
+une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans la permission
+de mon oncle, et il faut dire que presque toutes
+les fois que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis
+d'aller à droite.</p>
+
+<p>Elle s'avança dans la chambre, et, prenant une chaise,
+elle s'assit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas
+tenir sur ses jambes un homme qui a marché toute la
+journée.</p>
+
+<p>Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure
+que prenait cet entretien bizarre.</p>
+
+<p>&mdash;Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant
+d'ouvrir cette porte? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit
+pour causer un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous
+adresser.</p>
+
+<p>&mdash;A moi?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez
+sera fait.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis,
+selon que ce que je vous demanderai vous plaira ou ne
+vous plaira point, vous me répondrez. Vous souvenez
+vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à notre retour de
+notre promenade en voiture?</p>
+
+<p>&mdash;A propos de quoi ce mot?</p>
+
+<p>&mdash;A propos d'une excursion dans la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de
+mon oncle, et, quand je dis remontrance, c'est pour ne
+pas employer une expression plus forte. Cependant cela
+ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon oncle
+m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance
+en manifestant le désir de vous accompagner dans
+une de vos excursions, plus ce désir a été ardent. Cet
+aveu va peut-être vous donner une assez mauvaise idée
+de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je
+suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable,
+après tout? Je suis enfermée dans cet hôtel; ma mère est
+empêchée de sortir par sa maladie, mon oncle est retenu
+par son horreur de la fatigue et de la marche. Moi, qui
+ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de la marche,
+j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui se
+dressent du matin au soir devant mes yeux comme des
+points d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà
+pourquoi je veux vous demander de vous accompagner
+quelquefois. Voilà ma prière. Enfin voilà comment j'ai été
+amenée à pousser ce verrou.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez
+serait fait, je ne puis que vous le répéter. Maintenant,
+quand vous plaît-il que nous entreprenions cette promenade?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se
+passer. Le grand grief de mon oncle, ça été que je venais
+me jeter à travers vos projets d'une façon importune et
+gênante. Si demain matin je lui dis que je pars avec vous
+pour cette promenade, il comprendra que son discours
+n'a pas été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant.
+Le moyen d'échapper à ce nouveau discours,
+c'est que vous demandiez vous-même à mon oncle de me
+faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra
+plus parler de mon importunité. Le voulez-vous?</p>
+
+<p>Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel
+adresserait sa demande au prince.</p>
+
+<p>Carmelita, ordinairement impassible comme si elle
+était insensible à tout, se montra radieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps
+de votre hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain.</p>
+
+<p>Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>Mais presque aussitôt rouvrant la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef?</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le
+verrou pour mon oncle.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli
+sa demande ou plutôt la demande de Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en
+suis certain, vous a tourmenté pour vous accompagner
+dans vos excursions?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne,
+et je suis heureux de me mettre â sa disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement
+voilà qui est certain, et c'est bien assez que nous
+soyons venus vous chasser de votre appartement, sans encore
+vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous prie;
+elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait.</p>
+
+<p>&mdash;Refusez-vous de me la confier?</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse de vous ennuyer.</p>
+
+<p>L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite
+du prince.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir:
+elle avait revêtu un costume bizarre: une robe courte,
+serrée à la taille par un ceinturon de cuir et modulant sa
+taille et ses épaules; aux pieds, des souliers pris dans les
+guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre, sans plumes,
+mais avec un voile gris flottant au vent; à la main,
+une longue canne.</p>
+
+<p>&mdash;M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses
+grands yeux clairs. Je vous promets de vous suivre sans
+demander grâce, et de passer partout où vous passerez;
+le pied est solide et je ne sais pas ce que que c'est que le
+vertige.</p>
+
+<p>Ils partirent sans qu'il pensât à se demander comment,
+en un quart d'heure, elle avait pu improviser ce charmant
+costume de montagne, qui était un vrai chef-d'oeuvre longuement
+médité par l'illustre Faugeroles, et sans qu'il
+se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait pas
+faire d'excursion, qu'elle eût dans ses bagages des objets
+aussi peu appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres
+et une canne.</p>
+
+<p>&mdash;Et où vous plaît-il que nous allions? demanda-t-il
+après avoir marché pendant quelques minutes près
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant
+nous. Quand vous viendrez, dans l'Apennin, si jamais
+vous nous faites le plaisir de nous visiter à Belmonte,
+je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car je ne
+connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin
+possible, le plus haut que nous pourrons monter.</p>
+
+<p>Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier
+qui courait sur le flanc de la montagne en côtoyant
+le ravin et en coupant à travers des pâturages et des bois
+de sapins.</p>
+
+<p>Personne dans ce sentier, personne dans les bois;
+sur les pentes des pâturages, quelques vaches qui paissaient
+l'herbe verte ou qui venaient boire à des auges creusées
+dans le tronc d'un pin et qui, en marchant lentement,
+faisaient sonner leurs clochettes.</p>
+
+<p>Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait
+trop étroit pour deux, il prenait la tête, se retournant alors
+de temps en temps pour voir si elle le suivait.</p>
+
+<p>Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un
+filet d'eau rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait
+qu'à étendre le bras pour lui prendre la main et l'aider
+à sauter de caillou en caillou, ce qu'elle faisait d'ailleurs
+légèrement, sûrement, sans hésitation, en riant
+lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son bâton.</p>
+
+<p>La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà
+élevé dans un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs
+du matin, qui ne persistaient plus que dans quelques
+vallons abrités, où elles rampaient le long des rochers et
+des arbres comme des fumées légères.</p>
+
+<p>Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière
+de rochers pour former l'amphithéâtre de Jaman et
+des monts de Vevey; derrière eux, le lac brillait comme
+un immense miroir.</p>
+
+<p>En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient
+sous les yeux, et Carmelita comparait ces montagnes à
+celles au milieu desquelles s'était écoulée son enfance.</p>
+
+<p>De là un inépuisable sujet de conversation.</p>
+
+<p>Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans
+qu'elle se plaignît de la fatigue ou demandât à se reposer.</p>
+
+<p>Mais la matinée s'avançait et l'heure du déjeuner approchait.</p>
+
+<p>Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande
+froide, et il comptait sur une source qu'il connaissait pour
+leur donner de l'eau.</p>
+
+<p>Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première
+fois ils s'assirent sur l'herbe.</p>
+
+<p>&mdash;L'endroit vous déplaît-il?</p>
+
+<p>&mdash;Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement
+pour déjeuner, mais encore pour causer librement en
+toute sûreté. Et précisément j'ai à vous parler. C'est même
+dans ce but, si vous voulez bien me permettre cet aveu,
+que je vous ai proposé cette promenade.</p>
+
+<p>Alors elle se mit à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous étonne, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc cru que je voulais tout simplement
+faire une excursion dans ces montagnes?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru ce que vous me disiez.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était
+pas toute la vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette
+excursion pour le plaisir qu'elle pouvait me donner; mais
+aussi j'avais grand désir de me ménager un tête-à-tête
+avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser une demande
+pour moi très importante.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas
+que notre tête-à-tête soit troublé; déjeunons donc d'abord,
+ensuite je vous ferai mes confidences. N'écouterez-vous
+pas mieux? Pour moi, je parlerai plus facilement quand
+j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim.</p>
+
+<p>Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles
+de table qu'il renfermait.</p>
+
+<p>Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples:
+du pain, un poulet froid et du sel; deux couteaux,
+deux verres et deux petites serviettes; dans une gourde
+recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.</p>
+
+<p>Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher
+et ils s'assirent en face l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis
+servie à souhait.</p>
+
+<p>Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet
+elle promena lentement les yeux autour d'elle.</p>
+
+<p>Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes
+plus célèbres que ces pentes des dents de Naye et de
+Jaman, cependant il en est peu où la vue puisse embrasser
+un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se
+trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir
+des yeux: les eaux, les bois, les champs, les prairies, les
+villages et les villes. Au loin, se confondant dans le ciel,
+les pics sauvages des Alpes, couverts de neiges et qui, de
+quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et vous
+éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la
+vie civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les
+rayons du soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons
+blancs sur les eaux bleues du lac, et, dans les vallées,
+la fumée des locomotives qui court et s'envole à travers
+les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine et des
+vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air
+tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le
+chant des bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop
+rapides pour les pieds des troupeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas
+le <i>Ranz des vaches</i>! dit Carmelita en souriant.</p>
+
+<p>Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air,
+tel qu'il se trouve écrit dans <i>Guillaume Tell</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un compliment que je vous demande,
+mais une réponse sincère; vous comprendrez tout à l'heure
+l'importance de cette sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le
+moment n'est pas encore venu, car ma faim n'est pas assouvie.
+J'accepte un nouveau morceau de poulet, si vous
+voulez bien me l'offrir.</p>
+
+<p>Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs
+verres au filet d'eau qui, par un conduit en bois, tombait
+dans le tronc d'un pin creusé en forme d'auge.</p>
+
+<p>Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde
+se trouva vide.</p>
+
+<p>Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques
+pas, elle se mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues
+et jaunes, des anémones printanières, des saxifrages et
+d'autres fleurs alpines, dont elle forma une petite botte.</p>
+
+<p>Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps
+avait refermé son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe
+et, s'asseyant, elle commença à les arranger en bouquet.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle,
+que j'ai pour vous une grande estime et que vous m'inspirez
+une entière confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile
+aussi. Je vous demande donc à affirmer seulement
+cette estime et cette confiance pour vous faire comprendre
+comment j'ai été amenée à vous prendre pour confident.</p>
+
+<p>Le colonel eût voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une
+fadaise, il se contenta d'un signe de main pour dire qu'il
+écoutait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée.
+Mon oncle a conçu le projet de me faire faire un grand
+mariage, et il a voulu me rendre digne des hautes destinées
+qu'il ambitionnait pour moi..., et aussi un peu pour
+lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas profité de ses
+leçons! C'est une question que je n'ai pas à examiner, et
+sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne
+pourriez me répondre que poliment, et c'est à votre sincérité
+que je fais appel. Quoi qu'il en soit, le grand mariage
+désiré ne s'est pas fait, et les rêves de mon oncle ne se
+sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela explique tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent
+que la fortune dans la femme qu'ils épousent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas
+mariée, et je l'explique par une raison qui me paraît
+bonne. Cependant j'avoue volontiers qu'elle n'est pas la
+seule. Pour que ces grands mariages réussissent, pour
+qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages
+personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune
+fille travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle
+trouve elle-même son mari, et qu'avec plus ou moins
+d'adresse, de diplomatie, de rouerie, de coquetterie, de
+persévérance, elle oblige elle-même ce mari à l'épouser.
+C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux
+mariages qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui
+ont mis en tête l'idée de me donner pour mari un prince
+ou un empereur. Il avait eu d'illustres exemples sous les
+yeux et il avait cru que je pourrais les suivre. Par malheur
+pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette
+comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu'il me
+l'avait dessiné. Il était très important, ce rôle, très
+brillant et assurément intéressant à jouer; je l'ai transformé
+en un rôle muet.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta et, le regardant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Très vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce rôle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte
+d'obéissance, sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir
+conscience de ce que je faisais. Mon oncle me demandait
+de le remplir, je le remplissais en l'appropriant à ma
+nature; j'obéissais à son ordre, et par cette soumission il
+me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que
+je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait,
+que je ne suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence,
+ne se sont ouverts que tardivement, peu à peu, si
+tant est qu'ils se soient ouverts. Je suis donc restée assez
+longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout sans voir
+le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son
+dénoûment: c'est-à-dire à un mariage peut-être riche ou
+puissant, mais à coup sûr malheureux; car, à vos yeux,
+n'est-ce pas, comme aux miens, un mariage sans amour
+ne peut être que malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>&mdash;Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris
+où je marchais, ou plutôt quand je l'ai senti, car je l'ai
+senti avant de le comprendre,&mdash;disant cela, elle posa la
+main sur son coeur,&mdash;j'ai résolu de ne pas aller plus
+loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus délicate
+que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un
+autre côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre
+des projets de mariage qui ne pouvaient faire que mon
+malheur, ainsi que celui du mari que j'épouserais.
+Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis longtemps.
+Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours
+moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.</p>
+
+<p>Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette
+étrange confidence et surtout pourquoi elle la lui faisait.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup
+travaillé la musique et que j'ai pris des leçons de chant.
+«Si je n'avais pas dû être une grande dame, j'aurais été
+une grande artiste», me disait chaque jour mon professeur.
+Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au contraire,
+je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici,
+seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au
+théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette
+confidence. C'est pour vous prier d'être, au moment de
+mon départ, auprès de mon oncle et de ma mère, pour
+leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que
+personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission,
+et c'est le service que je vous demande. Vous ne me le
+refuserez point, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Comédienne!</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant.
+Et pourquoi? Que voulez-vous que je fasse? Quelle
+position ai-je dans le monde? Je suis d'une noble famille,
+cela est vrai; mon oncle est prince, cela est vrai encore.
+Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans
+fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation,
+quelle espérance m'est permise?</p>
+
+<p>&mdash;Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours,
+et qui me paraît,&mdash;laissez-moi le dire, sans mettre
+aucune galanterie dans mes paroles,&mdash;tout à fait légitime
+et parfaitement fondée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un
+beau mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce
+mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement
+de son idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est
+pas réalisé jusqu'à présent.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour
+ou l'autre? est-ce à votre âge qu'il est permis de désespérer?</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu
+dans le même monde, l'un près de l'autre, de la même vie
+pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu ce mari? Nulle part,
+n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté.</p>
+
+<p>&mdash;De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent,
+s'ensuit-il qu'il ne doive pas se présenter un jour?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais
+je vais plus loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter.
+C'était à moi de l'aller chercher. Ce que je n'ai pas
+fait, alors que je ne me rendais pas bien compte de ma
+position, je le ferai encore bien moins maintenant, que je
+sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai dit et je
+vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle
+de la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur.
+Si je me marie jamais, je veux choisir mon mari, non
+parce qu'il a un grand nom ou une grande position, mais
+parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je l'espère, ne
+vous paraît pas trop romanesque; je vous assure que je
+ne suis pas romanesque.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser
+d'être romanesque; trop peu de gens, hélas! mettent le
+sentiment dans leur existence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment
+au-dessus des intérêts, et non les intérêts au-dessus
+du sentiment. Voilà pourquoi je tiens à être libre, Je sais
+que l'on me reprochera mon coup de tête. Comédienne!
+quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles
+de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant
+j'ai une excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie
+en ce monde, j'aime mieux la jouer au théâtre que
+dans la vie. Le rôle qu'on veut m'imposer et que je devrais
+accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte que
+je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai
+jamais; tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui
+m'effraye.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il
+y a une chose qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter
+mon oncle et ma mère.</p>
+
+<p>Elle parut très émue et s'arrêta un moment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cette considération qui pendant longtemps m'a
+arrêtée, dit-elle en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une
+résolution à une autre, décidée un jour à partir, le lendemain
+à rester près d'eux et à laisser les choses aller sans
+m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le chagrin que je
+vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation
+sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins,
+puisqu'elle sera l'anéantissement de projets auxquels
+depuis sept années il a tout sacrifié: son temps, sa
+peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas, on ne
+saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez
+que ce qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge,
+de l'apprendre pour me l'enseigner. Et quel courage non
+moins admirable dans cet enseignement donné à une fille
+telle que moi! Certes, bien des fois ses leçons m'ont été
+pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles
+n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi.</p>
+
+<p>De nouveau elle fit une pause pour se remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah!
+cela est affreux. Qu'il sache au moins que je ne me sépare
+pas de lui, le coeur léger, par un coup de tête, sans
+ressentir les angoisses de cette séparation et sans compatir
+à son chagrin. Voilà le service que je réclame de
+vous, et voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager
+cette promenade, qui devait me permettre de
+m'expliquer librement et de bien vous dire tout ce que je
+désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je
+ne veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets
+ma cause entre vos mains: voulez-vous la plaider non
+seulement pour moi, de façon qu'ils ne me condamnent
+pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur douleur?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les
+raisons par lesquelles je vous combattrais, vous vous les
+êtes données vous-même, j'en suis sûr. Je suis à vous.</p>
+
+<p>Elle lui prit la main et la serra en le regardant.</p>
+
+<p>Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaît-il que nous nous remettions en route?
+dit-elle. En avant! et ne pensons plus qu'au plaisir de la
+promenade.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Eh quoi! c'était là Carmelita!</p>
+
+<p>Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou
+plutôt ce qu'il croyait savoir d'elle!</p>
+
+<p>Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle
+tête, mais point de cervelle!»</p>
+
+<p>Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient
+point, ou bien c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient.</p>
+
+<p>Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle,
+mais encore il y avait de nobles sentiments dans ce
+coeur.</p>
+
+<p>Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on
+pas aussi s'être trompé de même sur son caractère?</p>
+
+<p>Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence
+était différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et
+de ce qu'on lui avait dit, il était tout porté à ne pas admettre
+un jugement plus que l'autre.</p>
+
+<p>En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et,
+depuis qu'ils avaient quitté la place où ils avaient déjeuné,
+il ne lui avait pas adressé d'autres paroles que quelques
+mots insignifiants pour la guider.</p>
+
+<p>Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la
+posa sur son bras.</p>
+
+<p>Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si
+brusque, si imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec
+stupéfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser.
+Appuyez-vous sur moi.</p>
+
+<p>Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra
+contre lui, mais sans bien comprendre à quel sentiment
+il avait obéi.</p>
+
+<p>Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il
+était assez difficile de dire que quelques instants auparavant,
+il était en défiance contre elle, tandis que maintenant
+il était rassuré.</p>
+
+<p>Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.</p>
+
+<p>Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.</p>
+
+<p>Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait
+au Glion, vivre librement près d'elle.</p>
+
+<p>Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse.</p>
+
+<p>Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur
+promenade, c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelita fut
+frappée du changement qui s'était fait en lui, dans son
+humeur, dans ses manières, comme dans ses paroles.</p>
+
+<p>Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot
+dans le bon sens.</p>
+
+<p>Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans
+éviter certains sujets et sans réticences.</p>
+
+<p>Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait
+point la tête, mais il restait les yeux levés sur elle.</p>
+
+<p>En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.</p>
+
+<p>Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le
+long des montagnes qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu
+ils s'étaient rapprochés de l'hôtel; mais sans souci de
+l'heure du dîner, ils étaient restés assis dans un bois de
+sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle
+du soleil couchant.</p>
+
+<p>Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs
+fois sur ses lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais
+qu'il se décida alors à risquer.</p>
+
+<p>Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses
+et à rendre le sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait
+de nouveau pris la main, et de nouveau elle avait marché
+près de lui en s'appuyant sur son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit,
+la date seule de mon départ n'est point fixée; car vous
+pensez bien que je n'ai pas d'engagement signé qui me
+réclame, et puis la saison n'est pas bonne pour les théâtres,
+qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte
+de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus
+ma mère ni mon oncle.</p>
+
+<p>A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion.</p>
+
+<p>Et il la sentit frémissante contre lui.</p>
+
+<p>Mais bientôt elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce
+départ; en tout cas, il aura lieu certainement avant celui
+de mon oncle. Quand je verrai ma mère rétablie,&mdash;car
+j'espère qu'ici elle va se rétablir promptement,&mdash;quand
+on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai, et bien
+entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi,
+pour mon mariage, que mon oncle et ma mère habitaient
+Paris; quand ils n'auront plus le souci de ce mariage,
+ils retourneront à Belmonte, et j'aurai la satisfaction de
+penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat encore
+d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que
+tout cela s'arrange dans la réalité, comme je le dispose
+en imagination, il faut que vous soyez au Glion vous-même,
+au moment où je me séparerai de mes parents.
+En me demandant quand je partirai, vous devez donc
+commencer par me dire, quand vous comptez partir vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que
+mon départ précédera le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi
+donc quand vous serez prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'ici là?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! d'ici là?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades
+commencées aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux
+dire. Seulement ne vont-elles pas vous ennuyer? Je vous
+ai demandé déjà un assez grand service pour ne pas abuser
+de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la solitude;
+est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette
+solitude. Il y a des heures où j'aime mieux être avec moi-même
+qu'avec certaines personnes, et il y en a d'autres
+où j'aime mieux être avec certaines personnes que seul
+avec moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous sommes dans une de ces heures!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes de celles qui....</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un
+compliment, vous?</p>
+
+<p>Ils arrivaient à l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension
+de la dent de Naye? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes
+qui... et que nous sommes dans une de ces heures
+où....</p>
+
+<p>&mdash;Alors à demain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, seulement demandez-moi à mon
+oncle.</p>
+
+<p>Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle
+promenade, il poussa les hauts cris et s'indigna
+contre sa nièce.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en
+prie, mon cher ami, ne cédez pas à ses caprices.</p>
+
+<p>Puis tout à coup s'interrompant:</p>
+
+<p>&mdash;Quand quittez-vous le Glion?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais trop.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je refuse mon consentement à cette promenade
+je ne veux pas que ma nièce vous gâte vos derniers jours
+passés au Glion et arrive ainsi à abréger votre séjour, ce
+qu'elle ferait assurément.</p>
+
+<p>La discussion continua; mais, comme la première fois,
+le prince finit par se rendre aux raisons du colonel ou
+plutôt par céder à ses instances.</p>
+
+<p>La promenade du lendemain eut lieu.</p>
+
+<p>Puis après celle-là ils en firent une troisième, après
+cette troisième, une quatrième, une cinquième, et il devint
+de règle que chaque jour ils sortaient tous deux pour aller
+faire une excursion dans la montagne tantôt avant le déjeuner,
+tantôt après.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention
+tacite s'était établie à ce sujet entre le prince et le
+colonel, et s'ils parlaient de ces promenades, c'était au
+retour et non au départ.</p>
+
+<p>Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les
+ascensions, ainsi qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour
+lui.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant
+de leur excursion, ils ne se suivaient point, marchant
+l'un derrière l'autre, dans l'étroit sentier; elle s'appuyait
+sur le bras du colonel, et, la tête légèrement inclinée vers
+lui, serrée contre lui, elle semblait écouter avec plaisir
+ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même parlait
+peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir
+souci des pierres ou des trous de la route, elle restait
+les yeux fixés sur lui, comme si elle était suspendue à
+ses lèvres.</p>
+
+<p>Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades,
+elle était une distraction; elle l'empêchait de retourner
+par l'esprit à Paris et de penser à celle qui l'avait
+trompé. Si malgré tout un souvenir lui revenait et s'imposait
+à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la journée,
+sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et
+l'arracher de son coeur; elle lui adressait la parole, elle
+le regardait, elle lui tendait la main pour lui demander
+son appui, et le souvenir s'envolait.</p>
+
+<p>Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent,
+non pas que de parti pris il allât la chercher, mais l'impression
+immédiate la lui imposait. A vivre du matin au
+soir ensemble, une sorte d'accoutumance matérielle s'était
+établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment, il
+la voyait encore, comme si son image était empreinte
+dans ses yeux; de même qu'il entendait sa voix, comme
+si quelques-unes de ses paroles lui étaient répétées par
+un écho intérieur longtemps après qu'il les avait reçues.</p>
+
+<p>Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée
+tout d'abord!</p>
+
+<p>C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son
+insu, sans qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle.</p>
+
+<p>L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait
+effleuré son esprit. Elle était pour lui une amie, une camarade,
+rien de plus; une admirable créature, une belle
+statue, voilà tout.</p>
+
+<p>Cependant leurs promenades continuaient, longues ou
+courtes, selon les hasards de la journée, et Carmelita
+parlait souvent de son prochain départ, mais pourtant
+sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de bien à sa
+mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle
+n'avait pas besoin de se presser.</p>
+
+<p>Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure,
+ils avaient été surpris de la transparence et de la pureté
+de l'air, qui étaient si grandes qu'on apercevait des montagnes
+situées à une distance de dix ou douze lieues,
+comme si elles eussent été à quelques kilomètres seulement.</p>
+
+<p>Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard,
+passant près d'eux, les salua et entrant en conversation
+avec eux, leur dit que cette pureté de l'air annonçait un
+orage prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt
+que le vent se sera établi au sud-ouest.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel?
+demanda la colonel lorsque le paysan se fut éloigné,
+marchant devant eux de son grand pas, lent, mais régulier.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi retourner?</p>
+
+<p>&mdash;Mais de crainte de l'orage.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre
+côté j'ai envie aussi de voir un orage dans ces montagnes,
+de sorte que quand même je serais certaine que le tonnerre
+dût éclater avant une heure, je crois que je continuerais
+notre promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Alors continuons-la quand même puisque nous ne
+sommes certains de rien; nous verrons bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, nous verrons bien.</p>
+
+<p>Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit
+la prochaine arrivée d'un orage, ils avaient continué de
+gravir lentement le sentier, qui, à travers des prairies et
+des bois, courait en des détours capricieux sur le Banc de
+la montagne.</p>
+
+<p>A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas
+du pays, n'annonçait que cet orage fût prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit
+Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous
+faire retourner sur nos pas et de nous voir pris de panique.
+Cependant il me semble que nous ne sommes
+pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est
+vrai que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait
+sous le poids d'une émotion assez vive ou tout au
+moins d'un trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez envie de me questionner? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je
+n'ai rien à vous cacher, et je puis très bien vous dire ce
+qui me cause cette oppression: ce n'est point une souffrance
+physique, c'est un tourment moral. N'êtes-vous
+pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon
+maître de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé
+un engagement en Italie, et que je dois me hâter de partir,
+sinon pour débuter, au moins pour me mettre à la
+disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que
+quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de
+prendre cette grave détermination, je suis émue, très
+émue. Il m'en coûte, il m'en coûte beaucoup de me séparer
+de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je dois le
+dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à
+cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me
+jeter dans l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille?</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois
+revenue sur ma résolution? Elle est aujourd'hui ce
+qu'elle était au moment où je vous l'ai fait connaître;
+seulement, prête à la mettre à exécution, je la trouve
+plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques
+jours devant moi, qui semblaient devoir se prolonger
+jusqu'à une époque indéterminée. Maintenant cette époque
+est fixée; ce ne sont plus quelques jours que j'ai
+devant moi, c'est seulement quelques heures.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques heures?</p>
+
+<p>&mdash;Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai
+en Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez demain?</p>
+
+<p>&mdash;Cette promenade est la dernière que nous ferons
+ensemble... au moins dans ce pays, dont je garderai un
+si bon, un si doux souvenir.</p>
+
+<p>Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses
+regards sur la plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait
+à leurs pieds.</p>
+
+<p>Une larme semblait rouler dans ses paupières et
+mouiller ses yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de
+ma vie, dit-elle en montrant le toit de l'hôtel, qu'on
+apercevait tout au loin, confusément, au milieu de la
+verdure.</p>
+
+<p>Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de
+la montagne:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en
+levant la main, et où vous avez si patiemment écouté mes
+plaintes.</p>
+
+<p>Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée
+opportune:</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui,
+dit-elle, pour la dernière fois?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conduisais à cette fontaine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la
+journée soit complète.</p>
+
+<p>Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient,
+marchant lentement tous deux, silencieux et recueillis.</p>
+
+<p>Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible
+émotion.</p>
+
+<p>Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit
+moins libre, le corps moins dispos que de coutume.</p>
+
+<p>A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait
+de plus en plus lourd.</p>
+
+<p>Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile,
+sans un bruissement; pas d'autre bruit que celui
+de l'eau des sources qui s'écoulait en clapotant sur les
+cailloux qui barraient son passage; au loin, quelques
+faibles tintements des clochettes des vaches.</p>
+
+<p>Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air
+n'annonçait qu'un orage fût prochain; le ciel était bleu,
+sans nuages, et le soleil dardait ses rayons avec une intensité
+peu ordinaire.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait
+appris au colonel qu'elle était décidée à abandonner sa
+mère et son oncle pour entrer au théâtre.</p>
+
+<p>Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le
+jour de cette confidence, et, de temps en temps seulement,
+le colonel se leva pour aller chercher l'eau qu'ils
+mêlaient à leur vin.</p>
+
+<p>Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il
+semblait que Carmelita fût embarrassée de parler, ou
+tout au moins qu'elle eût peur d'aborder certains sujets,
+et souvent elle garda le silence, s'enfermant dans ce
+mutisme qui autrefois lui était habituel.</p>
+
+<p>Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait
+point ses yeux, au contraire, elle les tenait attachés
+sur le colonel, et lorsque celui-ci levait la tête, il la
+voyait muette, immobile, le regardant avec cette puissance
+de fascination énigmatique, si bizarre chez elle,
+avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants,
+si séduisants, si inquiétant.</p>
+
+<p>Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus
+pesante, quelques nuages se montraient çà là dans le
+ciel, et, de temps en temps, soufflait un vent chaud qui
+arrivait du sud.</p>
+
+<p>Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et
+le silence.</p>
+
+<p>En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués
+par la chaleur; l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge,
+leurs lèvres se séchaient; les aiguilles tombées sur la
+terre, qu'elle feutrait d'un épais tapis, étaient glissantes
+au point que, deux fois, Carmelita faillit tomber.</p>
+
+<p>Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le
+mit sous le sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent
+d'un même pas, sans que leurs pieds fissent de bruit sur ce
+tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent de ce bois de sapins
+dont les hautes branches, formant un couvert épais et
+sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le
+ciel, ils virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement
+du côté du sud.</p>
+
+<p>Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne
+avec un bruit sourd; tout ce qui était immobile et mort
+s'anima et entra en mouvement; les feuillas arrachées
+des branches passèrent dans l'air, emportées par le vent.</p>
+
+<p>Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre.
+Et dans la montagne, à des distances plus ou moins
+rapprochées de l'endroit où ils se trouvaient, éclatèrent
+des sonneries de cloches se mêlant à des mugissements
+de vache et des cris de berger.</p>
+
+<p>Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes
+des pâturages inclinés de leur côté, des vaches qui couraient
+çà et là, la queue dressée, la tête basse, galopant
+sans savoir où elles allaient.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin voici l'orage, dit Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous
+le temps de gagner la hutte?</p>
+
+<p>&mdash;Pressons le pas.</p>
+
+<p>&mdash;Appuyez-vous sur mon bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi
+vite que vous voudrez.</p>
+
+<p>Il allongea le pas et elle l'allongea également.</p>
+
+<p>Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez,
+mal tracé, il y avait des difficultés; souvent ils étaient
+obligés de s'éloigner l'un de l'autre pour éviter les quartiers
+de roche qui barraient le chemin; d'autres fois, au
+contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils s'arrêtaient
+forcément durant quelques secondes.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita,
+je crois que nous marcherons plus vite séparément.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous prenez trop souci de moi.</p>
+
+<p>Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris
+par l'orage, dans ce sentier au milieu des prés où il n'y
+avait pas un abri, pas un creux de rocher, pas un chalet,
+pas une hutte, ils devaient se hâter.</p>
+
+<p>Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi
+tout le ciel, et caché le soleil quelques instants auparavant
+si radieux.</p>
+
+<p>Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la
+lumière, une lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait
+l'obscurité que des éclairs déchiraient de temps en
+temps pour jeter sur la terre des lueurs fulgurantes.</p>
+
+<p>Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les
+pentes herbées de la montagne, on voyait des vaches
+bondir, affolées, au milieu des rochers, et le bruit grêle de
+leurs clochettes, succédant aux roulements du tonnerre,
+produisait un effet étrange et fantastique.</p>
+
+<p>D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur
+berger et formant cercle autour de lui, tandis qu'il allait
+de l'une à l'autre pour les flatter, restaient immobiles,
+rassurées, montrant ainsi toute leur confiance dans la
+protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de leur
+maître.</p>
+
+<p>Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des
+montagnes contre lesquelles elles venaient éclater, les
+détonations du tonnerre produisaient un vacarme assourdissant:
+ce n'étaient pas quelques coups roulant l'un
+après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient
+se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des
+vallées ou bien pour remonter des vallées au ciel, comme
+s'ils ne trouvaient pas un espace libre pour se répandre
+en vagues sonores.</p>
+
+<p>Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient
+secoués par ces vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient
+autour d'eux.</p>
+
+<p>Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement;
+mais, à chaque coup de tonnerre, Carmelita
+baissait la tête et levait les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle
+de silence, et peut-être trop bien servie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur?</p>
+
+<p>&mdash;Dame... oui.</p>
+
+<p>&mdash;Nous approchons de la hutte.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de temps encore?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq minutes en marchant vite.</p>
+
+<p>Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même
+temps une nappe de feu les enveloppa et les éblouit.</p>
+
+<p>Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel.
+Elle lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.</p>
+
+<p>Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante
+courut dans ses veines, de la tête aux pieds, des
+pieds à la tête.</p>
+
+<p>Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant
+ensuite, se laissant mener docilement comme une enfant.
+Il fallait se hâter, car les rafales se succédaient presque
+sans interruption, et la pluie ou la grêle allait fondre
+sur eux d'une minute à l'autre.</p>
+
+<p>Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait
+la main de Carmélita serrer la sienne; puis, après cette
+pression, il sentait ses frémissements.</p>
+
+<p>Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient
+danser le sentier devant leurs yeux, ils auraient pu
+marcher plus vite; mais il y avait des moments où ils devaient
+s'arrêter, ne sachant où mettre le pied, n'ayant plus
+devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.</p>
+
+<p>Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions
+électriques, se crispaient dans sa main.</p>
+
+<p>Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant.
+Tout à coup ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer
+le cou: c'était la pluie qui arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement voici la hutte, dit-il.</p>
+
+<p>Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre,
+qu'un éclair presque aussitôt vint illuminer. Encore
+une centaine de mètres et ils trouvaient un abri. Lui serrant
+la main, il l'entraîna rapidement.</p>
+
+<p>La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie
+passa, et il y eut une sorte d'accalmie.</p>
+
+<p>Cette hutte était une sorte de construction en pierres
+sèches, recouverte d'un toit en planches chargées de
+quartiers de rocher pour les maintenir en place et faire
+résistance au vent. Ce n'était point un chalet, habité pendant
+la saison où les vaches fréquentent la montagne;
+c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin
+que les vachers allaient couper à la faux sur les pentes
+trop rapides pour être pâturées par leurs bestiaux. Point
+de porte à cette grange, point de fenêtre; une seule ouverture,
+qui n'était fermée par aucune clôture.</p>
+
+<p>Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment
+entrer en arrivant devant cette grange, l'ouverture donnait
+sur le sentier; ils se jetèrent à l'abri.</p>
+
+<p>Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses
+gouttes larges et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte
+qui fondit sur le toit de la grange; mais ils n'avaient
+plus rien à craindre de l'eau, ils pouvaient respirer.</p>
+
+<p>Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita
+avait peur, c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et
+l'orage précisément venait de se déchaîner en plein sur
+eux.</p>
+
+<p>Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des
+nuages, maintenant c'était le centre de la tempête qui les
+enveloppait.</p>
+
+<p>Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur
+libre passage, les nuages s'étaient divisés; tandis que les
+uns s'envolaient par-dessus les sommets, les autres s'étaient
+abattus dans les vallées. De sorte que, dans leur
+hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt
+les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient
+devoir écraser leur toit, tantôt au contraire elles
+éclataient au-dessous d'eux et semblaient soulever les
+planches qui les abritaient.</p>
+
+<p>Les nappes de feu se succédaient sans interruption,
+éblouissantes, aveuglantes, comme s'ils avaient été en
+plein dans les flammes du ciel.</p>
+
+<p>Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de
+la grange pour jouir du spectacle splendide des éclairs
+embrassant les montagnes; mais bientôt elle avait abandonné
+cette place, plus peureuse que curieuse, pour aller
+s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.</p>
+
+<p>Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il
+regardait les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur
+clarté trop vive l'éblouissait.</p>
+
+<p>Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita
+l'appeler.</p>
+
+<p>Il s'approcha d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions
+tout à l'heure et que la voix de leur maître rassurait;
+il me semble que si vous me parliez, j'aurais moins
+peur, car, je l'avoue, j'ai très peur.</p>
+
+<p>Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la
+rassurer par quelques mots plus ou moins raisonnables.</p>
+
+<p>Mais une détonation formidable lui coupa la parole
+la grange, secouée du haut en bas, semblait prête à s'écrouler;
+des lueurs fulgurantes couraient partout, comme
+si les planches et le foin venaient de s'allumer.</p>
+
+<p>Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules
+du colonel, et, frémissante, éperdue, elle se serra contre
+lui.</p>
+
+<p>Il se pencha vers elle.</p>
+
+<p>Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent
+et leurs lèvres s'unirent dans un baiser.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé
+les bords du Léman, et le colonel Chamberlain avait
+disparu, sans que personne sût au Glion ce qu'il était
+devenu.</p>
+
+<p>Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel
+avec mademoiselle Belmonte, et le lendemain matin, au
+petit jour, un garçon, en faisant les chaussures, l'avait
+vu sortir.</p>
+
+<p>Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas
+pris le chemin de la montagne; mais, tournant à gauche,
+il avait suivi la route qui descend à Montreux.</p>
+
+<p>Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux
+commentaires.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! le colonel Chamberlain avait quitté
+l'hôtel, et son valet de chambre lui-même n'avait pas été
+averti de ce départ?</p>
+
+<p>Mais, à côté des commentaires des indifférents et des
+curieux, s'était manifestée l'inquiétude des intéressés.
+Le prince Mazzazoli, Carmelita; la comtesse Belmonte
+avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le pressant
+de questions.</p>
+
+<p>&mdash;Où était le colonel?</p>
+
+<p>&mdash;Quand devait-il revenir?</p>
+
+<p>A toutes ces questions Horace était resté sans réponses,
+stupéfait lui-même de ce départ, que rien ne
+faisait prévoir.</p>
+
+<p>Et alors il était entré dans des explications desquelles
+résultait la présomption, pour ne pas dire la certitude,
+que le colonel était, la veille même de son départ, décidé
+à prolonger son séjour au Glion.</p>
+
+<p>Alors il allait revenir d'un instant à l'autre.</p>
+
+<p>C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût
+guère s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait
+de si puissantes raisons personnelles, pour croire qu'il
+allait rester près d'elle.</p>
+
+<p>C'était donc une séparation.</p>
+
+<p>C'était une fuite!</p>
+
+<p>Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel?</p>
+
+<p>Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait
+déterminé ce brusque départ.</p>
+
+<p>Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde
+pour rester court devant cette question.</p>
+
+<p>Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita,
+et en laissant Horace au Glion, le colonel avait
+voulu apprendre ce qui se passerait après son départ, et
+comment ce départ serait supporté.</p>
+
+<p>Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait
+ne rien savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il
+savait parfaitement où son maître était, ce qui expliquait
+qu'il eût déployé si peu de zèle à le chercher dans les précipices
+de la montagne, et chaque jour, sans doute, il lui
+écrivait.</p>
+
+<p>De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par
+sa fuite.</p>
+
+<p>C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et
+qui poussait les raisonnements jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en
+chemin, et il se dit que cette précaution, ce besoin de
+savoir, indiquait sûrement une résolution indécise aussi
+bien qu'une conscience troublée.</p>
+
+<p>S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le
+colonel ne se serait point inquiété de ce qui arriverait
+après son départ. Il serait parti et il aurait emmené son
+valet de chambre avec lui.</p>
+
+<p>De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer
+ce qui s'y passait pour en avertir son maître, on
+devait conclure que le colonel pouvait revenir.</p>
+
+<p>Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace.</p>
+
+<p>En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles
+que le colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans
+sa conscience, fût obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne
+le voulût pas.</p>
+
+<p>Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient.</p>
+
+<p>Acheter Horace.</p>
+
+<p>Ou bien le tromper.</p>
+
+<p>Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la
+conscience humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace
+pour le mettre dans ses intérêts; ce nègre, qui était un
+animal primitif, serait capable de refuser l'argent et d'avertir
+son maître.</p>
+
+<p>Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs
+était plus économique.</p>
+
+<p>Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça
+qu'elle était malade; on dut même aller chercher un médecin,
+et, comme le prince était sans domestiques, il pria
+Horace de lui rendre le service d'aller à Montreux.</p>
+
+<p>Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin;
+mais, lorsque celui-ci sortit de la chambre de Carmelita,
+il entendit sans écouter une partie de la conversation qui
+s'engagea entre le prince et le médecin dans le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous
+notre malade? Elle me paraît bien sérieusement
+prise.</p>
+
+<p>&mdash;Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la
+nuit a été des plus mauvaises.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas
+de fièvre; et cependant une grande agitation.</p>
+
+<p>Quelques questions et leurs réponses échappèrent à
+Horace, mais bientôt il entendit le prince qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale?</p>
+
+<p>La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle
+fut formulée par le médecin, mais le prince voulut bien
+la lui faire connaître.</p>
+
+<p>On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était
+très inquiet.</p>
+
+<p>Horace se montra ému, et le prince fut certain que
+cette émotion allait se communiquer au colonel.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion.</p>
+
+<p>Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un
+caractère de plus en plus inquiétant.</p>
+
+<p>Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il
+parlait de sa nièce à Horace, c'était avec des tremblements
+dans la voix et des larmes dans les yeux, de plus
+en plus convaincu que ces larmes et ces tremblements
+passeraient dans les lettres du nègre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon
+pauvre garçon, et je vous plains sincèrement d'être
+sans nouvelles de votre maître, que vous aimez tant.</p>
+
+<p>Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles
+de son maître», lorsqu'un matin on lui remit une
+lourde enveloppe portant le timbre de Paris, et dont l'adresse
+était écrite de la main du colonel.</p>
+
+<p>Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une
+pour lui, dans laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre
+à Paris; une pour le prince Mazzazoli, une pour
+la comtesse Belmonte, la quatrième enfin pour mademoiselle
+Carmelita Belmonte.</p>
+
+<p>Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander
+quel pouvait être leur contenu.</p>
+
+<p>Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les
+trois lettres dans sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit
+Horace, dans laquelle étaient incluses trois lettres que
+voici: une pour M. le prince, une pour madame la comtesse,
+une pour mademoiselle Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, dit le prince en avançant vivement la
+main.</p>
+
+<p>Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser
+paraître l'angoisse qui lui serrait les entrailles:</p>
+
+<p>&mdash;Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il
+tâcha d'affermir.</p>
+
+<p>&mdash;Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à
+Paris, et, comme il ne me parle pas de sa santé, je pense
+qu'elle est bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel
+aura peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il
+m'adresse, et c'est ce que je vais voir.</p>
+
+<p>Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia
+celui-ci d'un mouvement de main plein d'amabilité.</p>
+
+<p>Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom,
+le prince ouvrit celle qui était adressée à Carmelita, pensant
+sans doute qu'il verrait là plus clairement ce qu'il
+voulait apprendre.</p>
+
+<p>Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose
+la plus naturelle du monde.</p>
+
+<p>Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle
+sans lui? Une déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais
+pu se marier.</p>
+
+<p>N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit
+de ses efforts?</p>
+
+<p>Il lut:</p>
+
+<p>«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère
+Carmelita, et quand le lendemain de notre journée
+passée dans la montagne, on vous a dit que j'avais quitté
+le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser.</p>
+
+<p>«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que
+vous avez pu porter contre moi ou contre ma conduite,
+elles étaient fondées, puisque vous ignoriez à quel mobile
+j'obéissais en partant.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les
+explications de cette conduite étrange qui, une fois encore,
+a dû justement vous indigner, et je veux le faire
+franchement, loyalement, comme il convient à un
+homme d'honneur qui croit devoir se justifier.</p>
+
+<p>«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?</p>
+
+<p>«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre,
+car c'est la première, n'est-ce pas, que vous
+vous êtes posée?</p>
+
+<p>«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que,
+voulant partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour
+cela qu'avais-je à faire? A frapper deux coups à notre
+porte de communication, qui se serait ouverte devant
+moi et qui m'eût donné toute facilité pour m'expliquer.</p>
+
+<p>«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire
+pourquoi, avant d'aller plus loin.</p>
+
+<p>«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais
+par ce moyen; mais je ne trouvais pas en même temps
+la liberté morale, et c'était cette liberté morale que je
+voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée dans ce
+brusque départ.</p>
+
+<p>«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de
+notre promenade, je ne pensais nullement à ce départ;
+bien au contraire, je n'avais qu'une idée, qu'un but
+rester près de vous.</p>
+
+<p>«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les
+sensations et les émotions de notre journée.</p>
+
+<p>«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus
+graves; car c'était ma vie que j'allais décider, c'était
+en même temps la vôtre.</p>
+
+<p>«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore,
+pourquoi n'avoir pas frappé à la porte de communication?</p>
+
+<p>«Ma réponse sera franche.</p>
+
+<p>«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante,
+irrésistible, et, au lieu de voir par mes propres yeux, au
+lieu de sentir par mon propre coeur, au lieu de raisonner
+avec ma propre raison, je me serais laissé entraîner,
+j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre
+coeur, je n'aurais pas raisonné.</p>
+
+<p>«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de
+décision.</p>
+
+<p>«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce
+départ, convaincu à l'avance que, si je vous disais un
+seul mot, je ne partirais point.</p>
+
+<p>«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour
+avoir toute ma liberté de conscience.</p>
+
+<p>«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une
+dernière fois, je ne m'imaginais guère que le lendemain
+matin nous ne nous verrions plus; mais, dans le
+calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé
+les emportements tumultueux de la journée, et, peu à
+peu, j'ai été amené à faire l'examen de ma situation
+morale dans le présent aussi bien que dans le passé.</p>
+
+<p>«En commençant cette lettre, je vous ai promis une
+entière franchise et une absolue sincérité; je dois donc,
+quant à cette position morale, entrer dans des détails
+qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux.</p>
+
+<p>«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous,
+je sens combien ils sont difficiles; mais je m'imputerais
+à crime de ne pas les faire.</p>
+
+<p>«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita,
+une terrible douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru
+que mon coeur était mort pour la tendresse, si bien
+mort que personne ne le ressusciterait jamais.</p>
+
+<p>«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette
+vie d'intimité qui a été la nôtre, jamais un mot de tendresse
+n'est sorti de mes lèvres; jamais un regard passionné,
+jamais un geste n'est venu troubler la confiance
+que vous aviez en moi.</p>
+
+<p>«Vous aimai-je?</p>
+
+<p>«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je
+pouvais encore aimer ne se présentait même pas à
+mon esprit.</p>
+
+<p>«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre
+a été l'éclair qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.»</p>
+
+<p>Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince
+s'arrêta un moment et haussa doucement les épaules avec
+un sourire de pitié; mais il ne s'attarda pas dans des réflexions
+oiseuses, et bien vite il reprit sa lecture au point
+où il l'avait interrompue.</p>
+
+<p>«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage,
+les effets qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils
+s'éteignent, l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée
+et illuminée reprend plus sombre et plus noire.</p>
+
+<p>«Il en est des choses morales comme des choses
+matérielles.</p>
+
+<p>«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai
+aveuglé.</p>
+
+<p>«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau
+les lueurs qui avaient projeté leur lumière dans mon
+âme. Pour cela, je n'avais qu'à venir près de vous: du
+choc de nos regards naîtraient de nouveaux éclairs.</p>
+
+<p>«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement
+ne succéderait-il pas encore â l'éblouissement?</p>
+
+<p>«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen
+que je voulais; ce n'était point près de vous, sous votre
+influence, sous votre charme.</p>
+
+<p>«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de
+moi-même, que je devais m'interroger franchement, et
+franchement me répondre.</p>
+
+<p>«Voilà pourquoi je suis parti.</p>
+
+<p>«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable
+d'être heureux près de vous.</p>
+
+<p>«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin
+de l'hôtel où vous dormiez, regardant les fenêtres de
+votre chambre, pensant à notre journée de la veille, je
+retrouvais encore dans mes veines des frissonnements
+de bonheur.</p>
+
+<p>«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je
+vous aimer comme vous devez être aimée? Cela,
+je ne le savais pas d'une manière certaine et je voulais
+le chercher.</p>
+
+<p>«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute
+conscience.</p>
+
+<p>«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est
+point écoulé une heure, une minute, qui ne vous ait été
+consacrée, et aujourd'hui je viens vous dire que j'écris
+à votre oncle, et à votre mère, pour leur demander votre
+main.</p>
+
+<p>«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita?</p>
+
+<p>«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre
+réponse.»</p>
+
+<p>Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la
+table qui était devant lui, se renversant dans son fauteuil,
+il se mit à rire silencieusement.</p>
+
+<p>Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé
+s'il devenait fou: sans une parole, sans un éclat de voix,
+il riait toujours, la bouche largement ouverte, la mâchoire
+inférieure tremblante, les yeux remplis de larmes.</p>
+
+<p>Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit
+jours... lutté... réparation obligée... enfin!</p>
+
+<p>Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit
+et acheva sa lecture:</p>
+
+<p>«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari
+qui vous aimera loyalement, et qui tiendra fidèlement
+un engagement qu'il n'a voulu prendre qu'en connaissance
+de cause.»</p>
+
+<p>Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui
+n'étaient que le développement de cette idée, mais le prince
+ne les lut que d'un oeil distrait puis il passa à la lettre qui lui
+était adressée: en gros, il savait ou tout au moins il croyait
+savoir comment le colonel avait été amené à cette demande
+en mariage, et pour le moment cela suffisait.</p>
+
+<p>Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre
+était rédigée.</p>
+
+<p>Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi
+brefs que possible.</p>
+
+<blockquote><p>
+Mon cher prince,</p>
+
+<p>Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante
+nièce, sans me prendre pour elle d'un sentiment de
+tendresse qui peu à peu est devenu de l'amour.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous
+prie d'être mon interprète auprès de madame la comtesse
+Belmonte, à laquelle d'ailleurs j'écris directement,
+pour appuyer ma demande.</p>
+
+<p>Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de
+sentiment; quant à ce qui est affaire, nous nous en occuperons,
+si vous le voulez bien, de vive voix, lorsque
+nous aurons le plaisir d'être réunis.</p>
+
+<p>Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments.</p>
+
+<p>ÉDOUARD CHAMBERLAIN.
+</p></blockquote>
+
+<p>Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à
+Carmelita, autant il fut mécontent de celle-là.</p>
+
+<p>Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et
+d'un ton dégagé avec le dernier représentant des Mazzazoli.</p>
+
+<p>Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit.</p>
+
+<p>Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait
+de lire, avec plus de politesse seulement et moins de sans-gêne.</p>
+
+<p>Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la
+chambre de Carmelita, où se trouvait la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria la comtesse.</p>
+
+<p>Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil
+où elle était étendue, elle regarda son oncle fixement.</p>
+
+<p>&mdash;Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua
+le prince.</p>
+
+<p>Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la
+comtesse, les mains tremblantes, parlez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, dit-il.</p>
+
+<p>Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la
+lettre des mains de son oncle, elle en avait commencé
+vivement la lecture, sans faire d'observation à propos du
+cachet brisé.</p>
+
+<p>Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait
+lire; alors, le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la
+lettre et la lui lut à mi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse.</p>
+
+<p>Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots
+inintelligibles.</p>
+
+<p>Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre,
+beaucoup plus longue que celle de sa mère.</p>
+
+<p>Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage
+pâlir ou rougir.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se
+leva vivement et lançant à son oncle un regard triomphant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?</p>
+
+<p>Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant
+la main avec un geste d'humble adoration:</p>
+
+<p>&mdash;Un ange! dit-il.</p>
+
+<p>Respectueusement il lui baisa la main.</p>
+
+<p>A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant
+la main, comme l'avait fait le prince, elle la baisa
+aussi avec une génuflexion.</p>
+
+<p>Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.</p>
+
+<p>L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son
+mari ne tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère
+dans ses bras et l'embrassa tendrement, de même elle
+embrassa son oncle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans
+le colonel et le jugeât incapable de ne pas tenir un
+engagement pris, il eût désiré que le mariage de Carmelita
+ne se fît point à Paris.</p>
+
+<p>Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il
+n'y avait guère à craindre que ce mariage manquât.</p>
+
+<p>Cependant il était dans la nature du prince de craindre
+toujours et de rester quand même sur ses gardes.</p>
+
+<p>Dans les circonstances présentes, il lui semblait que,
+si un danger devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il
+fallait l'attendre.</p>
+
+<p>Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous
+l'influence de madame de Lucillière, au moins avant le
+mariage. Après, cela était possible, et le prince, qui
+avait l'expérience de la passion, admettait ce retour
+jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le
+mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci.</p>
+
+<p>Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la
+duperie dont il avait été victime? Cela était à présumer.
+Mais que pouvait-il? Ni lui ni Ida n'étaient maintenant
+bien redoutables.</p>
+
+<p>Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de
+cette jeune cousine du colonel, cette petite Thérèse
+Chamberlain, qu'il avait eu un moment l'intention de
+prendre pour femme?</p>
+
+<p>Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois
+dangers, et à vrai dire le plus grand de tous paraissait
+bien peu sérieux, il y avait une chose certaine, qui était
+que le simple séjour à Paris du colonel et de Carmelita
+donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus
+imminent.</p>
+
+<p>Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement
+aucun de ces dangers n'éclatait.</p>
+
+<p>Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et
+accompagné de toute la publicité qui fatalement devait se
+manifester d'une façon bruyante, et aussitôt ils pouvaient
+devenir menaçants.</p>
+
+<p>Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient
+par la tête de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle
+apprendrait que son ancien amant allait se marier? En
+voyant à qui avait profité la rupture, qu'on avait eu
+l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle
+pas quel avait été l'auteur de cette rupture?</p>
+
+<p>Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le
+baron Lazarus, déçu dans ses espérances les plus chères,
+et de plus battu avec les armes mêmes qu'il avait eu la
+simplicité de donner?</p>
+
+<p>Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse
+Chamberlain, alors surtout qu'on ne la connaissait pas, et
+qu'on ne savait rien de ce qui s'était passé entre elle et
+son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté, le juge
+d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille,
+lors de la tentative d'assassinat commise sur le colonel,
+devait donner à réfléchir. Il était évident qu'on avait la
+main hardie, dans cette famille, et un Italien, si brave
+qu'il soit, compte toujours dans la vie avec les mains
+hardies qui savent manier un couteau ou un poignard.
+Or, si le récit du juge d'instruction était exact, on ne
+se faisait pas scrupule, dans la famille Chamberlain, de
+mettre en mouvement les couteaux et les poignards; la
+poitrine du colonel était là pour le prouver.</p>
+
+<p>Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi
+au point de vue des intérêts personnels du prince, que le
+mariage ne se fît pas à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où le célébrer?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si on avait commencé les réparations indispensables
+dans le château de Belmonte! Si on s'était occupé
+activement de meubler quelques pièces! Si....</p>
+
+<p>Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en
+quelques semaines ou en quelques mois qu'on pouvait
+restaurer Belmonte.</p>
+
+<p>Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles
+croulantes d'un château chancelant, sans un toit
+sur la tête des invités, sans vitres aux fenêtres, au milieu
+des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes immondes qui
+cherchent leur abri dans les décombres?</p>
+
+<p>La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le
+colonel, peu sensible sans doute à la poésie des ruines?</p>
+
+<p>Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y
+renonça, mais non pourtant sans tenter d'écarter Paris.</p>
+
+<p>Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes
+pour une lune de miel.</p>
+
+<p>Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.</p>
+
+<p>Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise?
+En avait-il une à Florence? une à Naples? Non, n'est-ce
+pas? Alors pourquoi aller à Venise ou à Naples? et
+pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait, lui,
+un hôtel prêt à le recevoir?</p>
+
+<p>Paris était aussi une ville charmante pour une lune de
+miel.</p>
+
+<p>Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle
+sorte que, finalement, le prince céda.</p>
+
+<p>Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris?
+Aucune en réalité; et un refus persistant pourrait le
+surprendre et l'inquiéter, peut-être même donner de
+mauvaises pensées.</p>
+
+<p>Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément
+ne pas le ménager.</p>
+
+<p>Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce
+serait à Paris que se ferait le mariage.</p>
+
+<p>D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter
+les dangers, s'ils se présentaient.</p>
+
+<p>Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient
+pas de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent
+pussent être bien redoutables.</p>
+
+<p>On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage,
+mais à coup sûr ils n'auraient aucun résultat.</p>
+
+<p>Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le
+prince aurait voulu tenir le mariage de sa nièce autant
+que possible caché, ayant pour cela de puissantes raisons
+qui lui étaient inclusivement personnelles.</p>
+
+<p>Mais cela ne fut pas possible.</p>
+
+<p>Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet
+étrange mystère.</p>
+
+<p>Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après
+une assez longue absence, était obligé de donner des explications
+à ses créanciers pour les faire patienter.</p>
+
+<p>Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement
+payés que l'annonce du prochain mariage de Carmelita
+avec le colonel Chamberlain?</p>
+
+<p>Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou
+moins probable; c'était un mariage arrêté, décidé, et le
+plus étonnant, le plus merveilleux, le plus miraculeux,
+le plus étourdissant, le plus triomphant, le plus beau, le
+plus grand, le plus riche, le plus extraordinaire, le plus
+brillant, le plus éblouissant, le plus digne d'envie qu'on
+pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était...
+pour tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche,
+le plus en vue, le plus à la mode de Paris, c'était le colonel
+Chamberlain.</p>
+
+<p>Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec
+prière de ne pas ébruiter cette nouvelle.</p>
+
+<p>Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques
+créanciers qui avaient payé cher le droit d'être incrédules,
+il avait fait plus; il avait montré la lettre écrite par le colonel
+pour lui demander la main de Carmelita.</p>
+
+<p>Le premier créancier à qui le prince avait montré la
+lettre du colonel était son bijoutier, qu'il avait intérêt à
+ménager. Le bijoutier avait promis le secret, mais, en
+rentrant chez lui, il avait joyeusement annoncé à sa femme
+que la créance du prince Mazzazoli serait payée, attendu
+que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain.
+A ce moment était entrée une des principales
+clientes de la maison, la charmante comtesse d'Ardisson,
+amie et rivale de la marquise de Lucillière.</p>
+
+<p>Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle,
+qui, en conséquence de ses relations avec madame
+de Lucillière, devait avoir un certain intérêt pour elle.</p>
+
+<p>C'était un secret, un grand secret, que personne ne
+connaissait encore à Paris; car le prince et sa famille venant
+de Suisse avec le colonel Chamberlain, étaient arrivés
+le matin même.</p>
+
+<p>Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson
+n'eut qu'un désir, l'apprendre elle-même à madame
+de Lucillière, pour voir comment celle-ci recevrait cette
+nouvelle.</p>
+
+<p>Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière,
+l'occasion était vraiment heureuse.</p>
+
+<p>A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée
+dans sa loge, qui faisait face à celle de madame de
+Lucillière.</p>
+
+<p>La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était
+restée vide jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on
+donnait ce soir-là.</p>
+
+<p>La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson
+entrait dans la loge de madame de Lucillière pour
+lui faire une visite d'amitié.</p>
+
+<p>La marquise était gaie, souriante, de belle humeur
+comme à l'ordinaire, et prenait plaisir pour le moment
+à plaisanter le prince Seratoff, qui l'avait accompagnée.</p>
+
+<p>Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations
+de joie affectueuse, comme une amie dont on a
+été trop longtemps séparée.</p>
+
+<p>Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la
+loge, les laissant en tête à tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle nouvelle</p>
+
+<p>&mdash;La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle:
+le colonel Chamberlain, qui avait disparu si brusquement,
+il y a quelques mois est retrouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière
+en pâlissant légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais s'il l'était pour vous,&mdash;la comtesse appuya
+sur le mot.&mdash;mais il l'était pour le monde parisien;
+heureusement le voici revenu, et je crois que son retour
+va faire un joli tapage.</p>
+
+<p>Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière
+lui demandât à propos de quoi allait éclater ce tapage;
+mais celle-ci, tout d'abord surprise en entendant prononcer
+le nom du colonel, s'était bien vite remise et maintenant
+elle se tenait sur ses gardes.</p>
+
+<p>Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui
+faire une simple visite que sa chère amie, madame d'Ardisson,
+était venue dans sa loge. Madame de Lucillière
+avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour se livrer
+maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du
+prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte? demanda
+la comtesse d'Ardisson.</p>
+
+<p>&mdash;Très longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi.</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse est rétablie?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas
+de motifs pour me défier de ceux qui parlent.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la
+comtesse ou du prince?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me
+défie jamais de mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe
+de votre confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse
+allait en Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait
+ce voyage; c'était Carmelita. Devinez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le
+sphinx.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle
+ne vous... surprit pas trop brusquement. Carmelita allait
+en Suisse pour rejoindre le colonel Chamberlain, qui s'était
+retiré sur les bords du lac de Genève en quittant Paris;
+ils ont passé tout le temps de cette absence ensemble,
+et de ce long tête-à-tête il est résulté ce qui fatalement
+devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle
+Carmelita Belmonte.</p>
+
+<p>Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer
+pendant les savantes lenteurs de cette attaque, elle tressaillit,
+et sa main, qui jouait nerveusement avec son éventail
+se crispa.</p>
+
+<p>Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien
+l'effet qu'elle avait produit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me croyez pas? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne vous croirais-je pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable
+que ce mariage entre deux êtres qui semblent
+faits l'un pour l'autre: le colonel est un homme charmant
+malgré l'excentricité de sa tenue, et Carmelita est la belle
+des belles. Ils devaient s'aimer, cela était écrit et cela
+s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le
+certain est qu'ils s'épousent.</p>
+
+<p>Il fallait bien dire quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour quand ce mariage? demanda madame de
+Lucillière d'une voix qu'elle tâcha d'affermir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel
+ni le prince Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je
+la tiens d'une personne tierce, en qui j'ai toute confiance
+et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui s'appelle vu, la lettre
+par laquelle le colonel Chamberlain demande au prince
+Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita
+Belmonte. Le mariage n'est donc plus douteux, seulement
+j'ignore la date; il est même probable que cette date
+vous la connaîtrez avant moi. Vous avez avec le colonel
+Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que
+personne à Paris, et sa première visite sera assurément
+pour vous. Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez
+pas surprise. Vous ne me remerciez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini,
+afin de vous remercier une bonne fois pour toutes.</p>
+
+<p>Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame
+d'Ardisson regagna vivement sa loge, et, se plaçant dans
+l'ombre de manière à se cacher autant que possible, elle
+braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière.</p>
+
+<p>Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes
+les paroles portaient; maintenant, sans doute qu'elle se
+croyait libre elle allait se livrer....</p>
+
+<p>Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile,
+le visage contracté, les sourcils rapprochés, les
+lèvres serrées, les narines dilatées.</p>
+
+<p>Elle aimait donc toujours le colonel?</p>
+
+<p>Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson
+prit plaisir à rappeler les coups qu'elle venait de porter:
+«Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel; ils
+s'adorent, ils se marient.» Et cette allusion aux relations
+intimes qui existaient entre le colonel et la marquise?...
+Vraiment tout cela avait été bien filé.</p>
+
+<p>A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit
+de nouveau, et le prince Seratoff parut; mais la marquise
+ne le laissa pas s'asseoir.</p>
+
+<p>Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après
+avoir dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du
+côté gauche, il sortit.</p>
+
+<p>Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson
+braqua sa lorgnette vers la porte de l'orchestre, où
+bientôt se montra le prince Seratoff.</p>
+
+<p>Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui
+venait d'arriver.</p>
+
+<p>Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles
+l'emmena avec lui.</p>
+
+<p>Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la
+marquise de Lucillière, et le prince en sortit aussitôt,
+laissant le baron seul avec la marquise.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron
+Lazarus un fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même,
+reculant autant que possible celui qu'elle occupait, avait
+tourné le dos à la scène.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui
+paraissait assez mal à l'aise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous
+n'accueilliez pas très favorablement la demande de mon
+ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une
+certaine répugnance à revenir dans cette loge qui doit
+vous rappeler de mauvais souvenirs.</p>
+
+<p>Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement
+à comprendre ou à se rappeler ce dont on lui parle.</p>
+
+<p>Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs
+auxquels on faisait allusion étaient sortis de sa mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester
+bouche ouverte sans rien dire), cette loge?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même,
+peut-être sur ce fauteuil, continua la marquise, que vous
+avez eu avec M. de Lucillière un entretien dont je faisais
+le sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez
+le sujet? Mon Dieu! c'est possible, cependant je ne me
+rappelle pas du tout de quoi il était question.</p>
+
+<p>&mdash;D'une certaine lettre anonyme.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre anonyme?</p>
+
+<p>Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à
+sa mémoire.</p>
+
+<p>Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette
+lettre anonyme.</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain;
+je vois que vous ne trouveriez pas; je vais vous
+aider. Cette lettre anonyme parlait d'une petite porte
+de la rue de Valois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? vous savez....</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître
+ignorer ce que vous savez parfaitement. De mon côté, je
+trouve inutile de vous laisser croire plus longtemps que
+le prétexte mis en avant pour rompre nos relations était
+fondé; la vraie raison de cette rupture était cette lettre
+anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume
+que vous le saviez déjà; cependant j'ai tenu à vous
+le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur
+de cette infamie?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie,
+comme vous dites, était vous.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je
+ne m'y laisserais pas prendre. Ménagez-vous, réservez
+vos forces, ne prodiguez pas votre éloquence en pure
+perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez
+à les employer plus utilement qu'avec moi.</p>
+
+<p>Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui
+avait jamais vue, en contenant sa voix cependant de manière
+à n'être pas entendue distinctement par les personnes
+qui se trouvaient dans les loges voisines; mais la
+violence même qu'elle se faisait pour se contenir rendait
+son émotion plus évidente.</p>
+
+<p>Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation
+du prince Seratoff, et il aurait été beaucoup plus
+sage à lui d'écouter son inspiration première, qui lui
+conseillait de rester tranquillement dans son fauteuil.
+Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait
+eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation
+de celle-ci ne pouvait être que dangereuse!</p>
+
+<p>Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre
+à cette invitation et de venir dans cette loge, quand et
+comment en sortir?</p>
+
+<p>Comme il se posait cette question, la porte de la loge
+s'ouvrit, et le duc de Mestosa s'avança vivement vers
+la marquise, en homme heureux de voir la femme qu'il
+adore.</p>
+
+<p>Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait
+madame de Lucillière et ses habitudes: c'était
+toujours publiquement qu'elle s'expliquait avec les gens
+dont elle croyait avoir à se plaindre, et elle le faisait
+avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et les
+mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison
+elle arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et
+l'on ne sortait de ses jolies griffes roses que déchiré aux
+endroits les plus sensibles, avec des blessures ridicules.
+Que de fois n'avait-il pas ri lui même de ses pauvres victimes!</p>
+
+<p>Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures
+sans pouvoir les rendre. Il se leva pour céder la place au
+duc.</p>
+
+<p>Mais de la main elle le retint.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous
+faire, dit-elle.</p>
+
+<p>Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une affaire importante à traiter avec le baron,
+dit-elle; voulez-vous nous donner quelques minutes encore?</p>
+
+<p>Au moins l'explication n'aurait pas de témoin.</p>
+
+<p>Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme,
+continua madame de Lucillière, vous devez vous demander
+comment l'idée m'est venue d'avoir une entrevue
+avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne
+me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge,
+et je croyais bien que toutes relations entre nous étaient
+rompues. A vrai dire et pour ne pas m'en cacher, je vous
+considérais comme mon ennemi, et pour vous je n'avais
+d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez
+que je suis franche.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie
+à affirmer cette hostilité.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement
+la joie qui me fait affirmer cette hostilité; j'obéis encore,
+en agissant ainsi, à d'autres considérations plus importantes.
+Je veux, en effet que cette hostilité soit bien constatée,
+bien reconnue par vous, afin que vous ne vous
+trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer.</p>
+
+<p>Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre,
+paraissaient tellement contradictoires que le baron laissa
+paraître un mouvement de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je me serais expliquée, continua madame de
+Lucillière, votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît
+obscur en ce moment s'éclaircira. Écoutez donc
+cette explication, qui vous intéresse plus que vous ne
+pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre
+lettre anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas
+fallu de grands efforts d'esprit pour deviner le mobile qui
+vous a poussé à faire usage de cette lettre: vous avez
+voulu amener une rupture entre nous et le colonel Chamberlain.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous
+vous trompez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette
+rupture parce que, interprétant notre intimité selon vos
+craintes, vous vous figuriez que, cette intimité rompue, le
+colonel Chamberlain deviendrait un mari possible pour
+votre fille.</p>
+
+<p>L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit
+pas à profit: on attaquait sa fille, il dédaignait de répondre
+et quittait la place. Il se leva pour sortir.</p>
+
+<p>Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement;
+car, avant qu'il eût pu faire un pas en arrière, elle lui
+jeta vivement quelques mots qui l'arrêtèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si
+vous voulez écouter ce que j'ai à vous dire.</p>
+
+<p>Le baron hésita un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin,
+notre ancienne amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au
+bout, pour m'en défendre et vous montrer combien
+elles sont fausses.</p>
+
+<p>C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne
+s'en préoccupa pas autrement. Ce qu'elle voulait, c'était
+que le baron demeurât, et il demeurait; le reste lui importait
+peu.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous
+êtes doué de qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire?
+enfin peu importe. Vous êtes donc doué de qualités,
+puisque qualités il y a, que je ne possède pas; de plus vous
+avez, dans le choix des moyens auxquels vous recourez,
+une hardiesse d'esprit et une indépendance de... coeur qui,
+j'en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un
+mot, vous êtes un homme pratique, et voulant le succès,
+vous ne vous laissez point empêtrer dans toutes sortes de
+considérations sentimentales ou morales, qui sont un fardeau
+pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous
+voyez que je vous rends justice.</p>
+
+<p>Le baron fit la grimace.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame
+de Lucillière, c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques
+qui m'a donné l'idée de revenir sur notre rupture
+et de vous proposer une alliance dans un but commun,
+certaine à l'avance que personne n'était capable comme
+vous d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez
+peut-être encore plus vivement que moi, quand
+vous le connaîtrez. Bien entendu, l'alliance dont je vous
+parle n'est point une alliance cordiale; c'est une alliance
+utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse à
+vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments
+n'ont rien à voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il
+sont.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous assure....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, ne revenons point sur cette question:
+nos sentiments personnels n'ont rien à voir ni à faire
+dans l'oeuvre commune que je veux vous proposer, ou
+plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que précisément
+je vous la propose.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends
+rien à ces paroles; aussi avant de savoir si je
+puis vous prêter mon concours, je vous prie de me dire
+ce que vous attendez de moi et quel but vous poursuivez.</p>
+
+<p>&mdash;Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir
+le mari de mademoiselle Belmonte; le concours,
+chercher les moyens, les trouver, de rompre ce mariage,
+qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien n'est
+plus simple.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mariage est à la veille de se faire! s'écria le baron.</p>
+
+<p>&mdash;A la veille est une façon de parler pour dire prochainement:
+l'époque à laquelle il doit avoir lieu, je ne la
+connais pas. Tout ce que je sais, c'est que le prince Mazzazoli,
+accompagné de sa nièce, a été rejoindre le colonel
+en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant Paris; que
+là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous
+deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse
+de mariage du colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble
+à Paris. Existe-il des moyens pour rompre
+ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de bonnes
+raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture
+non moins vivement que moi, je m'adresse à vous
+pour que vous les cherchiez de votre côté, tandis que
+je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais pu agir
+seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous
+reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que
+je n'ai pas hésité à vous demander votre concours, en
+même temps que je vous proposais le mien. Il est certain
+que nous n'agirons pas de la même manière; voilà pourquoi,
+à deux, nous serons beaucoup plus forts. Acceptez-vous.</p>
+
+<p>Le baron hésita assez longtemps avant de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable
+de voir un homme tel que le colonel épouser
+mademoiselle Belmonte.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié; je
+l'aime comme un fils, et il me semble que c'est un devoir
+d'empêcher, si cela est possible, un mariage qui certainement
+le rendrait malheureux. Ce brave colonel vient
+de loin, de très loin; il ne connaît pas les dessous de la
+vie parisienne.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait les lui montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut
+dire qu'il y a en lui une certaine naïveté qui l'expose à
+être dupe quelquefois de ceux qui l'entourent. J'ai été témoin
+de sa confiance et de sa foi.</p>
+
+<p>Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva
+que le coup du baron avait porté.</p>
+
+<p>&mdash;Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est
+une qualité sans doute, mais qui nous expose souvent à
+de fâcheuses déceptions. Je crois donc que dans les circonstances
+qui nous occupent, il aura été victime de sa
+confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est
+pas du tout la femme qui lui convient, lui si droit, si franc,
+si tendre, car il est très tendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mille raisons rendent ce mariage impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux
+d'un homme aveuglé par la passion, et sans doute le colonel
+aime passionnément la belle Carmelita. Savez-vous
+s'il l'aime passionnément?</p>
+
+<p>Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire,
+en regardant la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve
+cette passion probable. Carmelita est assez belle pour
+l'avoir inspirée; pour moi, je ne connais pas de femme
+plus belle, et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est très
+probablement cette beauté qui fait sa toute-puissance. Sur
+cette beauté, nous ne pouvons rien, ni vous ni moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient
+un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion,
+et je m'en remets pleinement à vous; je veux dire
+seulement qu'il est bien difficile de détruire l'influence
+que Carmelita doit à sa beauté, surtout avec un homme
+tel que le colonel, qui est fidèle dans ses attachements.
+Croyez-vous qu'il soit fidèle?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une
+arme qui pourrait agir efficacement sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations
+si épris que soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime
+lorsqu'on lui donne la preuve qu'il est trompé. Quelque
+chose vous fait-il supposer que le colonel serait homme à
+s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de ce
+genre?</p>
+
+<p>Décidément le baron prenait se revanche, et la marquise
+sentit que, par le fait seul de l'association qu'elle venait
+de lui proposer, elle lui avait permis de redresser la tête:
+il était utile, il profitait de sa position.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne
+s'obstinerait pas dans sa passion, sittelle après un court
+moment de réflexion, il faudrait savoir si cette preuve
+dont vous parlez peut être fournie, et pour moi je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore aussi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il
+me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment le découvrir? Une jeune fille qui aurait
+un amant ne conduirait pas ses amours comme certaines
+femmes qui se font un piédestal de leurs fautes. Car il y
+a de ces femmes, n'est-ce pas, dans le monde parisien,
+même dans le meilleur?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait
+se trouver dans ce cas, bien au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature
+à rompre son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en
+cherchant habilement, trouver peut-être des moyens pour
+arriver à ce résultat, et c'est ce que je répète, sans vouloir
+entrer dans le détail de ces raisons ou de ces moyens.
+Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous
+en userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de
+mon côté j'en trouve qui ne soient pas en désaccord avec
+mes sentiments ou mes habitudes, j'en userai aussi. Cependant,
+puisque nous formons une association en vue de
+ce résultat, il peut être bon que nous nous concertions
+quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous
+présenterez.</p>
+
+<p>Le baron se leva:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la
+marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, monsieur le baron.</p>
+
+<p>Il sortit de la loge.</p>
+
+<p>Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans
+le corridor, car la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit
+devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise,
+que tout le monde répète.</p>
+
+<p>Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait
+radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle; malheureusement
+pour vous, je la connais, votre nouvelle. Le
+colonel Chamberlain épouse Carmelita, n'est-ce pas?
+C'est cela que vous voulez m'apprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh
+bien! mon cher, cette joie est une injure pour moi; cachez-la
+donc, je vous prie, et tâchez de prendre un air
+indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mariage vous peine donc bien vivement?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de
+plus c'est une niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me
+réjouit. Ce qui me fâche, c'est de vous voir montrer une
+joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté foi à mes paroles,
+que vous avez toujours et malgré tout persisté dans
+vos soupçons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez
+de satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous
+ai dit n'a servi à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage
+vous la donne. Eh bien! mon cher, cela me blesse
+et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller porter
+ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux
+yeux des gens qui se moqueraient de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et
+demain matin sans doute vous aurez compris; s'il vous
+faut plusieurs jours, ne vous gênez pas, prenez-les.</p>
+
+<p>Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu'il
+n'était entré.</p>
+
+<p>Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme
+elle le désirait.</p>
+
+<p>Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui
+vint lui faire visite; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson.
+Tous entrèrent avec l'air triomphant qu'avait eu le duc
+de Mestosa.</p>
+
+<p>Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti.</p>
+
+<p>Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc.</p>
+
+<p>Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante; car la
+répétition de la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer
+avec des attitudes de vainqueur, l'avait exaspérée.</p>
+
+<p>Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites: ce qui cependant,
+dans l'état nerveux où elle se trouvait, était bien
+suffisant.</p>
+
+<p>Dans l'entr'acte, sa loge ne désemplit pas: ce fut un
+défilé, une procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout
+d'amies dans la salle voulut se donner la joie de venir
+lui annoncer la grande nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc?</p>
+
+<p>&mdash;Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais
+douté?</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous la date précise de ce fameux mariage?</p>
+
+<p>A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme
+elle l'avait fait avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.</p>
+
+<p>Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.</p>
+
+<p>De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement
+ce sourire et ne s'abandonnât pas aux sentiments
+qui la troublaient; car, dans la salle, tous les yeux étaient
+dirigés sur elle.</p>
+
+<p>Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle
+du mariage du colonel Chamberlain, son premier
+mouvement était de chercher avec sa lorgnette la loge de
+madame de Lucillière.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir.</p>
+
+<p>Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement
+qu'elle se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis attendue chez ma mère.</p>
+
+<p>La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par
+les chevaux et conduit par le cocher anglais que le colonel
+lui avait donnés.</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à
+son cocher.</p>
+
+<p>En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais
+ressortir.</p>
+
+<p>En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle,
+et sa femme de chambre, après l'avoir aidée à remplacer
+sa toilette de théâtre par une toilette de ville, la vit
+chercher dans un meuble, où elle prit une petite clef
+qu'elle plaça dans sa poche.</p>
+
+<p>Cela fait, elle remonta en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fallut que quelques secondes pour arriver
+devant la petite porte où si souvent le cocher avait déposé
+et repris sa maîtresse.</p>
+
+<p>La marquise, enveloppée dans un grand vêtement
+sombre et la tête couverte d'une épaisse voilette, descendit
+de voiture.</p>
+
+<p>Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant
+comme à l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la
+reprendre, elle lui dit d'attendre.</p>
+
+<p>Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans
+la petite porte. Mais, bien que la clef tournât librement
+dans la serrure en faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit
+point: elle était fermée à l'intérieur par un verrou.</p>
+
+<p>Madame de Lucillière resta un moment embarrassée
+devant cette porte qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.</p>
+
+<p>Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours
+et en toutes circonstances, elle prit vivement sa résolution.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrez, dit-elle au cocher.</p>
+
+<p>Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise,
+sans s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude
+de ce quartier désert, se dirigea vers l'entrée principale
+de l'hôtel Chamberlain.</p>
+
+<p>A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge
+parut sur le seuil de sa porte.</p>
+
+<p>&mdash;M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix
+faible.</p>
+
+<p>Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur
+de sa loge, et madame de Lucillière entendit des
+éclats de rire à demi étouffée.</p>
+
+<p>&mdash;Une dame demande M. Horace, dit le concierge;
+est-il chez lui?</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! répliqua une voix.</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort.</p>
+
+<p>&mdash;Si madame veut monter à la chambre de M. Horace,
+dit le concierge, elle le trouvera en train de s'habiller.</p>
+
+<p>Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se
+laissa pas déconcerter.</p>
+
+<p>&mdash;Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au
+parloir, dit-elle.</p>
+
+<p>En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour
+entrer à l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une
+voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de
+temps pour venir: le nègre est arrivé ce matin, et déjà
+j'ai reçu trois billets pour lui, l'un avec un bouquet. Si ça
+ne fait pas hausser les épaules?</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud?
+demanda une voix de femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va
+recommencer comme avant son départ, et on va le revoir
+dormir tout debout.</p>
+
+<p>Cependant madame de Lucillière avait monté le perron
+de l'hôtel, et la porte vitrée, tirée par un valet de pied en
+grande livrée, s'était ouverte devant elle.</p>
+
+<p>Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du
+haut en bas et les domestiques étaient à leur poste.</p>
+
+<p>Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être
+le colonel était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer;
+de même quelques personnes de son monde pouvaient,
+en traversant le vestibule, l'apercevoir et la
+reconnaître.</p>
+
+<p>Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra
+son manteau autour d'elle; puis tout de suite, réfléchissant
+que c'était le meilleur moyen pour se faire reconnaître,
+elle laissa retomber.</p>
+
+<p>&mdash;M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un
+accent anglais très prononcé.</p>
+
+<p>Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la
+porte s'ouvrit devant Horace, qui venait de s'habiller pour
+sortir, et portait sur sa personne, dans ses vêtements
+comme dans son linge, tous les parfums à la mode.</p>
+
+<p>Elle avait rejeté son voile en arrière.</p>
+
+<p>Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quand votre maître doit-il rentrer?</p>
+
+<p>&mdash;D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour
+sortir. Il est chez....</p>
+
+<p>Horace s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise sait?...</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle
+Belmonte! Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je
+lui parle ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame la marquise....</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.</p>
+
+<p>Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans
+ses sentiments d'admiration et d'adoration d'autrefois;
+pour lui, elle était toujours la plus séduisante de toutes les
+femmes, et, sans savoir au juste quelles causes avaient
+amené une rupture entre elle et son maître, il regrettait
+vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la
+colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand
+on a le bonheur d'être aimé par une femme telle que madame
+de Lucillière, il ne faut pas être trop rigoureux et
+l'on doit lui passer bien des choses. C'était d'ailleurs son
+propre système, faible avec les femmes en proportion de
+leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne
+l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle,
+très belle: mais il préférait le genre de beauté de madame
+de Lucillière, qui, à ses yeux, était le charme en personne,
+la séduction, et puis Carmelita voulait se faire
+épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins à l'âge
+qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps.
+Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on
+pouvait les avoir toutes?</p>
+
+<p>C'était non seulement au point de vue de son maître
+qu'il se plaçait pour condamner le mariage, mais encore
+au sien propre: une femme dans la maison dérangerait
+toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le gênerait
+aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments.
+Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait
+au nom d'un droit et en vertu du principe d'autorité.
+Qu'une femme lui demandât n'importe quoi comme
+un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le
+faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il
+pût recevoir d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le
+ferait pas.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant:
+«Mon bon Horace», en lui disant: «Je compte sur vous»,
+devait produire sur lui une vive émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant.</p>
+
+<p>&mdash;Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai
+son retour.</p>
+
+<p>Horace avait la certitude que son maître ne serait pas
+satisfait de trouver, en rentrant, madame de Lucillière
+installée dans son appartement et l'attendant.</p>
+
+<p>Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras:
+comme il demeurait hésitant, elle insista:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez comprendre que cette entrevue aurait
+lieu en tous les cas, alors même que vous refuseriez ce
+que je vous demande; seulement il est préférable pour tous
+qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je m'adresse, je
+veux dire, pourquoi je me confie à vous.</p>
+
+<p>Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte,
+et puisqu'elle était entrée dans l'hôtel, il importait peu en
+réalité que l'entretien qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir
+ou dans l'appartement du colonel.</p>
+
+<p>Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière.</p>
+
+<p>&mdash;Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en
+se dirigeant vers la porte.</p>
+
+<p>Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena
+son voile sur son visage et arrangea les plis de son manteau.</p>
+
+<p>Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet
+de pied dans le vestibule; en voyant cette femme voilée,
+monter derrière Horace l'escalier d'honneur, au lieu de
+prendre l'escalier de service, ils se regardèrent tous les
+trois avec des mines étonnées.</p>
+
+<p>L'un d'eux était maître d'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il,
+il fait un joli métier.</p>
+
+<p>Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était
+entrée dans la bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai ici, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait
+les lampes.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous
+faire, dit-elle: comment se porte le colonel?</p>
+
+<p>&mdash;Bien, madame la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse?</p>
+
+<p>&mdash;Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était
+pas à son aise.</p>
+
+<p>&mdash;Se plaignait-il?</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un
+bon feu sous lui, le tourner et le retourner comme on a
+fait pour saint Laurent, il ne se plaindrait pas. Du reste,
+madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle l'a soigné,
+et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau
+qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché
+une plainte.</p>
+
+<p>&mdash;Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son
+état ordinaire? Vous avez pu vous tromper.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je
+ne me suis pas trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait
+pas, et toujours il restait absorbé comme s'il suivait la
+même pensée; toujours, c'est-à-dire tant que je le voyais,
+car il passait ses journées entières à faire des courses dans
+les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant
+dans une grange ou un chalet.</p>
+
+<p>&mdash;L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle
+Belmonte a du égayer cette sombre humeur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai
+tout fait pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir
+en Suisse, et même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion;
+c'est ce qu'il a voulu faire, quand il a appris leur arrivée.</p>
+
+<p>&mdash;Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita?</p>
+
+<p>&mdash;Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé
+de parler, de se distraire; il mangeait à la même table que
+le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Et que Carmelita?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans
+ses excursions. Elle marche très bien, mademoiselle Belmonte,
+et les ascensions ne lui font pas peur; elle n'est
+pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas fait cent
+mètres au delà du jardin de l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient
+ces excursions; cela a duré longtemps, c'est-à-dire
+ce séjour s'est prolongé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que
+rien le fasse prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La
+veille, par une journée d'orage terrible, le colonel et mademoiselle
+Carmelita avaient fait une longue course dans
+la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que le soir
+tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait,
+sans prévenir personne, sans même me laisser un
+mot. Nous voilà tous bien inquiets. Le prince voulait
+qu'on fît des recherches dans la montagne, craignant un
+accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer, et j'ai appris
+que mon colonel était parti pour Genève. Les jours s'écoulèrent,
+il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince,
+ni à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Où était-il?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs
+de Florence et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu
+à Paris. Ce fut de Paris qu'il m'écrivit et m'envoya
+trois lettres: une pour le prince, une pour madame la
+comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita.
+Dans ses lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle
+Carmelita en mariage. Est-ce assez bizarre?</p>
+
+<p>Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre;
+au contraire, elle s'expliquait comme les choses s'étaient
+passées, depuis l'arrivée de Carmelita au Glion jusqu'au
+départ du colonel, et son expérience féminine suppléait
+aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace.</p>
+
+<p>La chance lui avait été favorable en ne lui permettant
+pas d'entrer par la petite porte.</p>
+
+<p>A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour
+et s'arrêta devant le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.</p>
+
+<p>Mais la marquise le retint.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel
+était rentré.</p>
+
+<p>Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace,
+et celui-ci sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte
+avec précaution.</p>
+
+<p>Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage
+et, s'étant enveloppée dans son manteau, elle attendit
+debout, les yeux fixés sur la porte de la chambre.</p>
+
+<p>Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût
+et même sans qu'on entendit aucun bruit.</p>
+
+<p>Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança
+vers la porte de la chambre. Un des battants était
+ouvert, mais une tapisserie fermait le passage et empêchait
+de voir ce qui se passait dans la chambre.</p>
+
+<p>Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée
+dans sa main gauche, comme un homme qui réfléchit.</p>
+
+<p>Elle écarta la portière et entra.</p>
+
+<p>Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la
+marquise frappèrent le colonel, qui releva lentement la
+tête et regarda machinalement du côté d'où venaient ces
+bruits.</p>
+
+<p>A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui,
+il tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? dit-il.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva
+son voile; en même temps, elle jeta loin d'elle le
+manteau qui l'enveloppait.</p>
+
+<p>Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de
+théâtral, et son entrée ressemblait jusqu'à un certain point,
+à celle d'un premier rôle.</p>
+
+<p>Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre,
+avaient une couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant
+mon départ? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai reçu.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Longtemps je suis restée sans comprendre, mais
+enfin ma raison a pu admettre la possibilité de l'erreur
+dont vous étiez victime.</p>
+
+<p>&mdash;Une erreur!</p>
+
+<p>Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que
+toutes les paroles et qui signifiait clairement que cette erreur
+était si grande qu'on ne pouvait trouver de mots pour
+la qualifier?</p>
+
+<p>&mdash;Votre buvard....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme
+vous dites, qui m'a fait comprendre comment vous aviez
+pu être trompé.</p>
+
+<p>Il la regarda en face longuement, profondément; elle
+ne détourna pas les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver
+combien grossière a été votre erreur; mais ce n'est pas
+pour cela que je suis venue, et, comme mes moments sont
+comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une démonstration
+maintenant superflue. C'est de vous que je veux
+vous entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous
+seul, non pour moi, pour votre bonheur, et aussi pour le
+bonheur des autres.</p>
+
+<p>Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de
+lui.</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas
+le but d'une visite qui doit vous être pénible et qui pour
+moi est horriblement douloureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette
+démarche, qui ne peut pas être aussi cruelle pour vous
+qu'elle l'est pour moi; car enfin je rentre dans une maison
+d'où j'ai été chassée et je parais devant un homme qui m'a
+infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une
+femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par
+le souvenir de cette injure, et je suis venue. Que vous vous
+mariiez, je vous répète, c'est bien. Je ne serais pas sincère
+si je vous disais qu'en apprenant cette nouvelle de la
+bouche de gens qui me la jetaient pour m'en accabler, je
+n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon saisissement
+a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance,
+et je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais
+cela est sans importance, il ne doit pas être question de
+moi, et, si je vous parle de ce saisissement et de ce trouble,
+c'est pour que vous voyiez comment j'ai été entraînée dans
+cette démarche. Si, après m'avoir appris votre mariage,
+on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune
+cousine, j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans
+ce mariage rien que de naturel. En effet, cette jeune fille
+est charmante, elle est douée de toutes les qualités qui peuvent
+rendre un homme tel que vous pleinement heureux,
+et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai
+entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de
+vous, j'ai vu les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu
+sa voix lorsqu'elle vous parlait, j'ai fait exprès
+l'expérience de la jalousie que je pouvais lui inspirer, et
+je vous répète, je vous affirme qu'elle vous aime. Soyez
+certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour
+tel que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe
+pas sur la nature des sentiments des autres femmes qui
+aiment sincèrement cet homme ou qui veulent s'en faire
+aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe pas. Thérèse
+était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et,
+telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai
+donc cru que vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi
+le voeu de votre père mourant. Mais je me trompais. Ce
+n'est point la jeune fille qui vous aime que vous prenez
+pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la douce,
+l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait
+sa vie pour vous donner une journée de bonheur;
+c'est Carmelita, c'est la nièce du prince Mazzazoli. Ce
+nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que je devais faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne
+changera ma résolution; je ne suis jamais revenu sur
+ma parole donnée.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre
+résolution; je veux l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir
+ce que je crois un devoir, et je l'accomplirai.</p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant
+lui.</p>
+
+<p>Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter
+cette maison? Vous me connaissez, et vous savez si
+l'on peut me faire abandonner une résolution quand je l'ai
+arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux; je veux vous
+parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe.
+Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez
+entendu ce que j'ai à vous dire.</p>
+
+<p>Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux
+dans les yeux.</p>
+
+<p>Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût
+tenter, il n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le
+mieux était de le subir et d'en finir.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli
+voulait vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait
+devant rien pour obtenir ce résultat. J'avoue cependant
+que je ne le croyais pas capable de recourir au
+moyens qu'il a employés.</p>
+
+<p>Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur
+sa main, et il restait dans l'attitude d'un homme qui
+écoute par convenance ce qu'on lui dit, mais qui ne l'entend
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne
+pas revenir sur ces feuilles de buvard qui ont amené notre
+rupture, cependant je suis obligée de le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie....</p>
+
+<p>&mdash;Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper.
+Au moment où ces feuilles de papier sont venues entre
+vos mains, j'aurais pu vouloir, si vous me les aviez communiquées,
+vous prouver que je n'avais pas écrit ces
+lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour
+assurer notre amour; mais, maintenant que cet amour est
+mort, qu'importe que je fasse cette preuve? au moins
+qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire jusqu'à ce
+jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver
+pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme
+machination? Non, n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner,
+vous avez pu admettre que j'avais écrit ces
+lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire votre
+coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer
+dans le silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il
+ne s'agit plus de moi, il s'agit de vous, et je parle.</p>
+
+<p>Le bras du colonel était appuyé sur une table portant
+une papeterie et un encrier.</p>
+
+<p>Vivement la marquise prit une feuille de papier, et,
+ayant trempé la plume dans l'encrier, elle traça quelques
+lignes.</p>
+
+<p>Puis elle les tendit au colonel.</p>
+
+<p>Il lut:</p>
+
+<blockquote><p>
+Dites-vous bien que je vous aime.</p>
+
+<p>HENRIETTE.</p>
+
+<p>A vendredi, votre vendredi.</p>
+
+<p>HENRIETTE.</p>
+
+<p>Je ne veux pas croire que vous douterez un moment
+de la tendresse, faut-il dire de l'amour de votre</p>
+
+<p>HENRIETTE.
+</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda
+madame de Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je
+comprends, hélas! que vous ne les ayez pas oubliées,
+ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de moi. Ces
+lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous
+m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant
+l'écriture de ces lignes imprimées sur ce buvard et les
+comparer à celles que je viens de tracer sur ce papier?
+Comparez, regardez.</p>
+
+<p>Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait
+devant les yeux, il la regarda elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là
+ce que vos yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un
+et l'autre victimes de gens qui voulaient rompre notre
+liaison, et vous, vous avez été leur dupe. Comment avez-vous
+pu vous laisser tromper de cette façon grossière?
+Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire
+votre amour? C'est ce que je me demande, et la seule
+réponse, hélas! qui se présente, c'est que cet amour était
+bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la voix dans
+votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette
+n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à
+votre place et recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait
+dit écrites par vous, c'est assurément le cri qui me
+serait échappé; jamais je n'aurais admis que l'homme
+que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait
+protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi
+en lui, le souvenir de ses caresses. J'aurais cherché qui
+avait intérêt à lancer ces accusations, j'aurais voulu voir
+sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais examiné cette écriture,
+j'aurais interrogé la vraisemblance et les probabilités.
+Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi,
+mais des femmes en général, pour admettre comme possible
+et comme vraisemblable une pareille accusation?
+Mais on l'eût portée contre une inconnue, cette accusation
+monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en suis certaine,
+et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue!
+Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était
+bien peu puissant. Ah! Édouard!</p>
+
+<p>Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion;
+mais entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement
+serrés les uns contre les autres, elle regarda d'un
+rapide coup d'oeil le visage du colonel: il était bouleversé.</p>
+
+<p>De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution,
+elle le laissa maintenant à son trouble.</p>
+
+<p>Puis, après un moment de silence assez long, elle
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement;
+en venant ici, je ne voulais pas vous parler de
+moi, et je ne l'ai fait que pour appeler votre attention
+sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle venait
+et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur,
+l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai
+parlé de moi, de vous, de nous, de notre amour. Oubliez
+ce que j'ai dit, et revenons à l'auteur de cette accusation.
+Quel est-il? Le prince Mazzazoli.</p>
+
+<p>Il leva la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez admis les accusations les plus infâmes
+contre moi, s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je
+porte moi-même maintenant. Ce n'est pas à la lettre
+anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à l'insinuation;
+je viens à vous franchement, à visage découvert, et je
+vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables
+pour repousser mon accusation, vous me les donnerez, et
+je les écouterai. Que n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait
+de moi? Que n'êtes-vous venu, ce buvard à la main!
+Je vous aurais répondu, vous m'auriez écoutée, et aujourd'hui...
+Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait résulté
+de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est accompli.
+Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et
+pour ne plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous
+entendez bien? je vous jure que la main qui a écrit la
+lettre anonyme accompagnant les feuilles de buvard est la
+main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus cherché
+à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre
+que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture
+qui avait laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai
+fait cette recherche et j'ai trouvé la main du Mazzazoli.
+Cela, encore une fois, je vous le jure! Regardez-moi et
+voyez si je vous trompe.</p>
+
+<p>Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux.
+Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez
+cette lettre, porté vos soupçons sur le prince, je le comprends
+jusqu'à un certain point; il y avait tant d'infamie
+dans cette lâche dénonciation, que votre coeur s'est refusé
+à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous
+serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les
+charges qui, dans votre esprit, devaient s'élever contre le
+prince, vous avez pu, je le reconnais, conserver quelques
+faibles doutes; mais depuis, est-ce que ces doutes n'ont
+pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez, vous
+vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le
+découvre, lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous;
+il installe sa nièce dans la chambre voisine de la vôtre,
+porte à porte. Quand vous voulez partir, il s'arrange pour
+rendre votre départ impossible; il vous force à manger à
+la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent
+les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête,
+les confidences, les épanchements de cette belle fille. Que
+s'est-il dit dans ces tête-à-tête, quelles leçons Carmelita
+vous a-t-elle répétées? Bien entendu, je l'ignore et n'ai
+point la prétention de chercher à l'apprendre. Que m'importe?
+Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, ce qui
+s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence
+et les leçons du prince dans les paroles, comme
+dans les actions de son élève. Dans cette journée d'orage,
+que s'est il passé encore? On ne me l'a pas dit, vous devez
+bien le penser; mais je le sais comme si j'en avais
+été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain
+vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis,
+comme vous êtes un honnête homme, vous êtes revenu et
+vous avez voulu prendre Carmelita pour votre femme. Maintenant
+pouvez-vous me dire que ce n'est pas le prince Mazzazoli
+qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous
+pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il
+a joué? C'était ce rôle que je voulais vous faire toucher du
+doigt. Maintenant j'ai fini et je vous prie de me conduire conduire
+à la petite porte par laquelle je sortais autrefois.</p>
+
+<p>Elle s'était levée.</p>
+
+<p>Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et,
+prenant une lampe, il la précéda dans le petit escalier
+qui descendait à la galerie aboutissant à la rue de Valois.</p>
+
+<p>Ils marchèrent sans échanger un seul mot.</p>
+
+<p>Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Tom? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tom ne m'attend pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous conduire alors.</p>
+
+<p>Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle
+était sortie sur le trottoir.</p>
+
+<p>Non, dit-elle.</p>
+
+<p>Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le
+nez.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince
+Mazzazoli, madame de Lucillière avait éprouvé pour le
+colonel Chamberlain une véritable tendresse et elle l'avait
+aimé, au moins comme elle savait, comme elle pouvait
+aimer.</p>
+
+<p>Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet
+amour puisse être aux yeux de certaines personnes, il
+n'en est pas moins vrai qu'elle s'était faite pour madame de
+Lucillière, qui écrivait ces lettres sans aucun scrupule, et
+qui cependant aimait sincèrement «son Huron.»</p>
+
+<p>Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore
+moins l'aimait-elle fidèlement.</p>
+
+<p>L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable,
+incompréhensible, cependant madame de
+Lucillière était ainsi.</p>
+
+<p>Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât
+encore, elle ne voulait point écarter Carmelita ou Ida
+pour prendre leur place.</p>
+
+<p>Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien
+ne pourrait le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté
+les soupçons d'un amant qui pouvait à juste droit se montrer
+jaloux.</p>
+
+<p>Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher
+le colonel à Carmelita et à Ida.</p>
+
+<p>C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord
+il avait quelque chose d'extraordinaire, qui amusait son
+esprit.... Une fille du faubourg Saint-Antoine femme du
+riche colonel Chamberlain, cela était drôle, original et
+romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux
+yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme
+Ida. On ne dirait pas: «Le colonel Chamberlain a quitté
+madame de Lucillière pour épouser la belle Carmelita;»
+on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par madame
+de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que
+son père mourant lui avait demandé de prendre pour
+femme.»</p>
+
+<p>Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière,
+prise à une meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle
+avait éprouvé pour cette petite fille une réelle sympathie,
+et elle voulait faire son bonheur. Évidemment cette petite
+aimait son cousin, et, toute question de fortune à part,
+elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.</p>
+
+<p>Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne
+fée, et madame de Lucillière voulait se donner cette satisfaction.</p>
+
+<p>D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le
+mal. Pour elle, ce serait un bonheur complet, si elle
+réussissait.</p>
+
+<p>Mais réussirait-elle?</p>
+
+<p>Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le
+rôle qu'elle lui avait confié!</p>
+
+<p>Les moyens à employer pour rompre ce mariage
+qu'on lui annonçait comme arrêté, le baron Lazarus ne
+les voyait pas en sortant de la loge de madame de Lucillière.</p>
+
+<p>Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien
+trouver quelque chose avec la réflexion.</p>
+
+<p>En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il
+ne se lançait jamais dans une affaire avant d'en avoir
+examiné le fort et le faible.</p>
+
+<p>Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent,
+assis dans son fauteuil, écouter la musique de <i>Robert</i>, ne
+se doutèrent pas des idées qui roulaient dans sa tête.</p>
+
+<p>Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc le baron Lazarus!...</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida
+par le colonel Chamberlain?</p>
+
+<p>&mdash;S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne
+lui était pas bien cher, car il paraît tout à fait indifférent
+à l'annonce du mariage du colonel et de la belle Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment il ne pense qu'à la musique.</p>
+
+<p>A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer
+ces paroles, se pencha contre son voisin.</p>
+
+<p>Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré:</p>
+
+<p>&mdash;Si je pouvais prier!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Tief eingreifende musik!</i> dit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.</p>
+
+<p>Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et
+donnant de cordiales poignées de mains à ses amis.</p>
+
+<p>Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains
+derrière le dos, donnant un coup de tête affectueux à
+ceux qui le saluaient.</p>
+
+<p>Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à
+l'hôtel Chamberlain, et, comme on ne voulait pas le recevoir,
+il força la porte pour arriver jusqu'à son ami, son
+cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à féliciter,
+à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous
+et elle, chacun de votre côté, deux puissances, deux
+forces de la nature: vous par la fortune, elle par la beauté.
+Vous deviez donc vous allier un jour, c'était écrit, et
+laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez
+un devoir social.</p>
+
+<p>Puis il développa longuement ce compliment philosophique
+avec des considérations un peu obscures peut-être,
+mais en tout cas très profondes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle femme était plus digne de la fortune que
+Carmelita! Il n'en voyait pas. On pouvait dire qu'elle
+était née pour les diamants et les pierreries, et c'était un
+bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la nature,
+que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage,
+cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé
+des contre-sens entre la femme et la position. C'était
+pour briller, pour éblouir, que la Providence l'avait
+créée, et, s'il elle n'avait point été sur un piédestal, elle
+eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle
+aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner
+à celui-ci les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.</p>
+
+<p>Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car,
+après la nuit qu'il venait de passer, il n'était pas disposé
+à la patience. Mais le baron était un homme qui ne se
+laissait pas démonter, quand il avait enfourché un dada.</p>
+
+<p>Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle
+statue, bonne à parer de bijoux et de pierreries, qui
+donnerait à son mari toutes les satisfactions de la vanité
+mondaine, sans rien autre chose, et il poursuivait sa
+démonstration assez habilement, sans rien dire de blessant,
+au moins d'une façon directe.</p>
+
+<p>Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le
+colonel à propos de son mariage, il voulait encore le prier
+à dîner pour le lundi suivant: il s'agissait de fêter son
+propre anniversaire, et la fête ne serait pas réussie, si le
+colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, ne l'honorait
+pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne viendrait-il
+pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage,
+il fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent
+après d'une façon suivie et intime, il ne serait
+pas mauvais pour Carmelita de voir souvent Ida, qui serait
+quelquefois de bon conseil et qui en tout cas, par sa
+simplicité, serait de bon exemple.</p>
+
+<p>Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand
+même, c'était aussi un homme qu'on ne pouvait pas
+refuser.</p>
+
+<p>Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation
+à dîner.</p>
+
+<p>Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations
+auprès du prince Mazzazoli.</p>
+
+<p>En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne
+savait pas trop ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce
+qui était quelque chose.</p>
+
+<p>Il cherchait, il guettait.</p>
+
+<p>En regardant, en écoutant, en apostant des gens
+habiles dans l'art de regarder et d'écouter, il devait bien,
+pendant ces trois semaines, découvrir un indice sur
+lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si le prince
+possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve,
+la comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez
+ouvert pour ne rien cacher.</p>
+
+<p>La première chose à faire, c'était d'être près d'eux,
+prêt à profiter des occasions qui se présenteraient ou
+qu'on provoquerait, si elles tardaient trop à naître spontanément.</p>
+
+<p>Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais
+avant de monter à l'appartement du prince, il voulut
+demander quelques renseignements au concierge, on
+apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres,
+les petits aussi bien que les grands.</p>
+
+<p>Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la
+conversation: c'était un personnage digne, qui ne se
+familiarisait pas avec le premier venu. Le baron n'en put
+rien tirer, si ce n'est que le prince était sorti avec la
+comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que
+mademoiselle Belmonte était seule.</p>
+
+<p>Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita
+seule, il la ferait plus facilement parler et peut-être
+pourrait-il tirer quelque chose de sa naïveté.</p>
+
+<p>En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la
+trouva entre-bâillée.</p>
+
+<p>Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que
+cela signifiait.</p>
+
+<p>Comme il se posait cette question, il entendit un bruit
+de voix dans l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au
+palier par les portes restées ouvertes.</p>
+
+<p>Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut
+facilement; l'autre était une voix d'homme qu'il ne se
+souvenait pas d'avoir entendue.</p>
+
+<p>On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait
+la voix d'homme avec fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec
+moins d'emportement.</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je
+vous en donne ma parole; réfléchissez à ce que je vous
+dis, vous êtes prévenue. Adieu.</p>
+
+<p>Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant,
+le baron monta rapidement quelques marches de l'escalier,
+comme s'il se rendait à un étage supérieur.</p>
+
+<p>Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement
+du prince et la referma derrière lui avec fracas.</p>
+
+<p>Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait
+pas celui qui venait de tirer cette porte: c'était un homme
+de quarante-cinq ans environ, à barbe noire très-épaisse
+lui couvrant le visage ne laissant voir qu'un nez proéminent
+et deux yeux ardents; il était vêtu simplement, mais
+convenablement.</p>
+
+<p>Le baron descendit derrière lui, pour demander au
+concierge quel était cet homme.</p>
+
+<p>Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge
+ne connaissait peut-être pas cet homme, ou que le
+connaissant il ne voudrait peut-être pas plus parler
+maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants
+auparavant.</p>
+
+<p>Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet
+inconnu.</p>
+
+<p>Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près
+certain de ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa
+tête; il le voyait de dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait
+sans confusion possible.</p>
+
+<p>Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui
+résulte de la colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et,
+par les Champs-Élysées, il se dirigeait vers l'intérieur de
+Paris, sans se retourner et sans se douter assurément
+qu'il était suivi.</p>
+
+<p>Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la
+rue Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de
+vue.</p>
+
+<p>Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et
+l'entrée étaient couvertes d'écussons et d'enseignes de
+commerçants, il entra dans cette maison.</p>
+
+<p>Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé
+les écussons, se dirigea vers la loge du concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de
+voir rentrer? dit-il poliment en ôtant son chapeau.</p>
+
+<p>Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo
+Beio.</p>
+
+<p>Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand
+était ou n'était pas chez lui, le baron se retira.</p>
+
+<p>Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du
+colonel était Lorenzo Beio, le maître de chant de Carmelita,
+dont il avait souvent entendu parler.</p>
+
+<p>Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait
+comment tirer parti de ce renseignement.</p>
+
+<p>Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première
+visite qu'il ferait, serait pour son oncle et sa petite
+cousine.</p>
+
+<p>Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait
+son mariage et les invitait à y assister.</p>
+
+<p>Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent
+ce projet.</p>
+
+<p>S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne
+serait pas cruauté d'aller annoncer à cette pauvre petite
+un mariage qui la désolerait?</p>
+
+<p>Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était
+impossible de le lui cacher; mais ce n'est pas du tout la
+même chose d'apprendre une pareille nouvelle par hasard,
+ou directement de la bouche même de celui qui se
+marie.</p>
+
+<p>Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il
+écrirait.</p>
+
+<p>Et, le coup porté par une lettre,&mdash;s'il était vrai que son
+mariage dût porter un coup à Thérèse,&mdash;il irait faire sa
+visite.</p>
+
+<p>Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,&mdash;car il ne
+l'oubliait pas, et comme toutes les lettres retardées qu'on
+doit écrire et qu'on n'écrit pas, celle-là s'imposait
+souvent à son esprit pour le relancer et le tourmenter,&mdash;un
+domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain
+demandait à le voir.</p>
+
+<p>Il descendit vivement au premier étage et courut à son
+oncle, les mains tendues.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous
+demander à déjeuner, si je ne vous dérange pas.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez à me parler?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me
+dire?</p>
+
+<p>Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au
+colonel. Pourquoi son oncle se doutait-il qu'il voulait
+l'aller voir? et pourquoi aussi avait-il tenu à prévenir
+cette visite?</p>
+
+<p>Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant
+à son oncle:</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite cousine va bien, j'espère?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre.</p>
+
+<p>Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre?</p>
+
+<p>Il y avait une autre question que le colonel avait sur les
+lèvres et qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser;
+cependant il se risqua, sachant combien vivement le sujet
+auquel elle se rapportait préoccupait et tourmentait son
+oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon
+cousin? dit-il enfin, se servant du mot «mon cousin»
+pour atténuer ce qu'il pouvait y avoir de pénible pour son
+oncle dans cette interrogation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour
+mon égoïsme de père. On renonce à poursuivra l'affaire;
+les présomptions du juge d'instruction ne reposant sur
+rien de précis. On ne trouve pas de preuves, votre assassin
+a emporté le nom de ses complices dans sa tombe,
+et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier,
+décidément introuvable, il n'y a pas de charges contre
+celui que vous appelez votre cousin; il peut rentrer en
+France.</p>
+
+<p>A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner
+était prêt; ils passèrent dans la salle à manger,
+où le couvert était mis comme le jour où il avait été
+question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel,
+c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils
+n'auraient pas besoin de domestiques autour d'eux, et
+qu'ils pourraient causer librement, en tête-à-tête, comme
+l'avait demandé Antoine.</p>
+
+<p>Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette,
+il commença par se verser un plein verre de vin; puis,
+emplissant aussi le verre de son neveu, il regarda un
+moment le colonel en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire
+à votre mariage, mon cher Édouard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la
+santé de ma nièce, que je ne connais pas, mais qui, j'en
+suis certain, doit être digne de vous, et qui vous donnera
+le bonheur que vous méritez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon
+mariage?</p>
+
+<p>C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est
+Thérèse.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien
+surprenante, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la
+connaîtrions pas encore, si elle avait été seule à l'apprendre.
+Était-ce cette annonce qui avait donné la fièvre
+à Thérèse? Il était impossible de poser des questions
+directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de procéder
+avec ordre, surtout avec patience.</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant,
+il rapporta un journal, et, comme le souper n'était
+pas tout à fait prêt, en attendant il se mit à lire ce journal.
+Tout à coup il pousse une exclamation qui nous fait lever
+la tête à tous: Thérèse, Denizot, Sorieul et moi. Nous le
+regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si extraordinaire
+dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions
+rien: Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure;
+moi, parce que chaque fois que je lis les journaux, j'ai
+peur d'y trouver le nom de quelqu'un que vous connaissez.
+Sorieul voulut même prendre le journal, mais
+Michel ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui
+concerne votre neveu Édouard.»</p>
+
+<p>«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon
+cousin Édouard se marie?» interrompit Thérèse. Vous
+pensez si à ce mot il y eut des exclamations; on voulut
+voir le journal, moi avant les autres. C'était vrai: je vis
+que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte,
+nièce du prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que
+les princes Mazzazoli avaient joué un rôle dans l'histoire
+des républiques d'Italie, et il en eut pour un moment à
+nous citer les livres qui parlaient des ancêtres de votre
+future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me
+traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris
+votre mariage avant tout le monde? Je lui posai ma question,
+et elle me répondit qu'elle avait lu le matin même
+cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as lue ce matin, et tu
+ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà qui
+est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me
+fâchai point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait
+tu cette nouvelle, qui pour nous tous était cependant intéressante.»
+J'ai pensé que mon cousin viendrait nous l'annoncer
+lui-même et qu'il serait fâché de voir qu'il avait été
+prévenu.&mdash;Pendant le souper, il ne fut question que de
+votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui
+ne dit rien du tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille;
+il se mit à la gronder, parce qu'elle lisait le <i>Sport</i>,
+disant qu'une fille dans sa position ne devait pas s'intéresser
+aux courses de chevaux, et là-dessus il prétendit
+que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant
+aux courses du bois de Boulogne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément non, c'est une idée comme il en pousse
+dans la tête de Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison
+des choses et qui la trouve plus ou moins bien. Enfin
+Thérèse ne répondit rien, et la discussion finit. Après le
+souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; j'avais
+un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre,
+tandis que Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès
+de ma table. Mais je n'étais pas en train, les idées
+ne me venaient pas, et je ne pouvais même pas trouver
+mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me
+tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que
+vous aviez bien voulu venir avec nous au <i>Moulin flottant</i>
+pour entretenir Thérèse de mon projet, j'ai été condamné
+à un mois de prison? Le gouvernement, après avoir provoqué
+le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger
+et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie,
+a été pris de peur lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait
+jamais rien de commun entre nous et lui. Vous me direz
+qu'il a été bien longtemps à faire cette découverte: cela
+est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a été
+éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on
+m'a envoyé en police correctionnelle, et j'en ai eu pour
+un mois. Ce que le gouvernement favorisait la veille était
+devenu, du jour au lendemain, coupable. Il y a comme
+cela des coups de lumière qui éblouissent subitement tout le
+monde: le chef de l'État, les ministres, les juges. Par une
+chance remarquable, le jour même où je sortais de prison,
+Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à
+trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;Sorieul!</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler
+que Sorieul disait toujours qu'il écrirait les grandes idées
+qu'il roulait dans sa tête quand le moment serait venu. Il
+s'est enfin décidé, il a écrit une brochure portant pour
+titre: <i>Les Césars par un César</i>. C'était une critique de la
+Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine d'allusions,
+que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un
+peu plus, Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais
+toujours redouté, vous devez vous en souvenir. Voilà
+pourquoi je dis que ça été une chance que Sorieul entrât
+en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui avait
+failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la
+prison, j'entends la prison politique, n'a jamais guéri
+personne. Ce n'était pas parce que les tribunaux m'avaient
+condamné qu'ils m'avaient fait renoncer à la lutte:
+j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre organisation
+en l'étendant, et en ce moment je suis sous le
+coup de nouvelles poursuites. Il est donc probable que
+prochainement je vais de nouveau quitter la maison pour
+entrer en prison, et ce sera ainsi jusqu'à la fin de l'Empire
+ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux. Vous
+me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est
+pas mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas
+un accident. J'étais donc exposé à voir se réaliser mes
+craintes: Thérèse seule, car Sorieul est exaspéré et lui
+aussi ne tardera pas à se faire condamner de nouveau.
+La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de
+faire une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me
+donnait une ouverture. Je lui expliquai notre situation et
+mes craintes, en la priant, en la suppliant de se décider
+enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant longtemps
+elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une
+violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me
+décourageai pas, j'insistai, et toute la soirée se passa
+dans cette lutte. Enfin elle céda.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle a consenti!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore;
+mais enfin elle a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà
+pourquoi vous m'avez vu arriver la figure joyeuse. On
+peut m'envoyer en prison; j'espère bien que Thérèse ne
+m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari,
+et qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à
+votre mariage; ne boirez-vous pas à celui de ma fille,
+mon neveu?</p>
+
+<p>Il devait épouser Carmelita.</p>
+
+<p>Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.</p>
+
+<p>Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,&mdash;puisqu'il
+n'y avait pas moyen qu'elles fussent autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au
+vôtre, mon oncle!</p>
+
+<p>Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait
+commencé, au moins pour le colonel, tranquillisé dans sa
+conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine
+pour tantôt, dit le colonel à son oncle lorsque celui-ci se
+leva pour se retirer; je tiens à lui prouver qu'elle avait
+deviné juste en pensant que je voulais moi-même vous
+faire part de mon mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'appelez-vous tantôt?</p>
+
+<p>&mdash;L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je
+vous demanderai de partager ce souper avec vous.</p>
+
+<p>Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait
+plus la même gêne à aller rue de Charonne; et puis elle
+connaissait son mariage, il n'aurait donc pas à le lui annoncer.</p>
+
+<p>Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas
+sans une certaine émotion qu'il monta l'escalier de son
+oncle.</p>
+
+<p>Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il
+poussa la porte et entra.</p>
+
+<p>L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.</p>
+
+<p>Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois
+qui tomba et fit du bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse.</p>
+
+<p>Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse
+parut tenant une lampe à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.</p>
+
+<p>C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il
+lui sembla qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat
+joyeux.</p>
+
+<p>Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de
+l'autre sans se parler.</p>
+
+<p>Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la
+sienne.</p>
+
+<p>Son aspect était en accord avec son accent: très pâle,
+avec les yeux ardents.</p>
+
+<p>Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais,
+comme elle avait posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour
+était posé très bas, il la voyait mal et seulement dans
+l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il
+m'a envoyé un mot pour m'avertir que vous veniez souper
+avec nous, ce qui est bien aimable à vous. Alors, apprenant
+cela, Denizot a voulu vous servir un souper digne de
+vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle
+Sorieul n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis
+seule.</p>
+
+<p>Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer
+Michel; cependant, en regardant sur la table qui était
+mise, il vit six couverts, ce qui indiquait que Michel devait
+souper avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je
+vous remercie de n'avoir pas douté de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment aurais-je douté de vous, mon cousin!
+vous nous avez toujours témoigné une grande amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à
+Paris que depuis deux jours, et je ne sais comment cette
+indiscrétion à propos de... (il entassait les mots avant que
+d'arriver à celui qui était décisif), à propos de ce mariage,
+a pu être commise.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva
+la tête vers le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet
+que ce mot avait produit sur elle.</p>
+
+<p>Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite:</p>
+
+<p>&mdash;En même temps, mon oncle m'a communiqué une
+nouvelle qui le rend bien heureux, celle de votre mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me
+marie, je me suis rendue aux désirs de mon père. Vous
+a-t-il dit quelles étaient ses craintes et dans quelle position
+il se trouvait?</p>
+
+<p>&mdash;Il me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à
+mon égard, et, puisque mon mariage doit le rassurer, je
+me marie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une
+bonne et tendre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais,
+je n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter
+mon père, qui souhaitait si ardemment de me voir
+mariée.</p>
+
+<p>De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer
+difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que
+dire, il n'osait même pas la regarder.</p>
+
+<p>Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous
+m'avez fait vous raconter, quand vous m'avez demandé de
+vous expliquer quel mari je prendrais: je voulais qu'il
+m'aimât comme je voulais l'aimer, et je disais, n'est-ce
+pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais pas
+en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand
+on est petite fille! comme on bâtit des châteaux qui sont
+peu solides!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me souviens, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas,
+c'est la poésie, ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se
+marie parce qu'on doit se marier, et l'on peut être une
+honnête femme, je pense, une bonne mère, sans ces sentiments
+extraordinaires. Le pensez-vous aussi?</p>
+
+<p>Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car
+la gêne qu'il éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait
+plus pénible, et sa conscience était moins ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais
+pour... Michel; il a toujours été pour moi un camarade,
+un ami, un frère, et il sera désormais un mari. Je
+ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un plus digne,
+et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse.
+Je voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est
+peut être sur la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible
+en ce monde. Il croit que je pourrai le rendre heureux,
+je m'y appliquerai de tout mon coeur.</p>
+
+<p>La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait
+à la gorge et l'étouffait.</p>
+
+<p>C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se
+fait pas, ces choses-là; les grands cuisiniers veulent être
+prévenus au moins vingt-quatre heures à l'avance, vous
+n'allez pas trouver un souper digne de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Q'importe, mon bon Denizot?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, qu'importe! et ma gloire?</p>
+
+<p>Puis, donnant une poignée de main au colonel:</p>
+
+<p>&mdash;Comme homme, je suis joliment content de vous
+voir; mais comme cuisinier, vous savez, je suis vexé.
+Avez-vous faim?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop.</p>
+
+<p>&mdash;Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier,
+j'en suis bien aise.</p>
+
+<p>Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles
+qui étaient entassées dans son panier.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.</p>
+
+<p>Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune
+ouvrier montra une physionomie ouverte et souriante; ses
+yeux semblaient moins enfoncés et moins sombres.</p>
+
+<p>Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement,
+de sa santé.</p>
+
+<p>Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et
+contrainte que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se
+faire violence pour répondre convenablement quelques
+mots aux questions qui lui étaient adressées.</p>
+
+<p>Le souper était servi sur la table.</p>
+
+<p>Antoine invita son neveu à s'asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez la place de votre père, mon neveu.</p>
+
+<p>A ce moment, Sorieul fit son entrée.</p>
+
+<p>Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût
+souper avec eux; en l'apercevant, il poussa des exclamations
+joyeuses.</p>
+
+<p>Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine
+et vidé les poches de son habit pleines de livres, de
+papiers, de journaux, de brochures, il accapara la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie;
+ainsi, sans se douter le moins du monde qu'il verrait le
+colonel le soir même, il s'était occupé de lui pendant toute
+la journée.</p>
+
+<p>&mdash;De moi?</p>
+
+<p>&mdash;De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle
+famille, de celle dans laquelle vous allez entrer, des
+princes Mazzazoli et du rôle qu'ils ont joué dans l'histoire.
+Je me rappelais très bien avoir vu leur nom dans Sismondi,
+mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été leur
+rôle.</p>
+
+<p>Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse
+Mathilde, de la guerre du sacerdoce et de l'empire, des
+Guelfes, des Gibelins, de la maison d'Este et de celle des
+Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini. Pignotti,
+Quinet.</p>
+
+<p>Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait
+voulu l'arrêter.</p>
+
+<p>La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le
+colonel se retira, Michel voulut l'accompagner pour
+l'éclairer.</p>
+
+<p>Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite
+lampe sur une marche; puis, tendant la main au colonel:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre
+de vous demander votre amitié? Vous ne m'avez peut-être
+pas trouvé toujours très poli avec vous, et j'ai à me reprocher
+d'avoir mal accueilli vos bons procédés; je vous en
+fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis je ne
+vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre
+parent, puisque je serai le mari d'une femme à qui vous
+avez témoigné toujours une grande amitié. Je vous jure
+que je la rendrai heureuse.</p>
+
+<p>Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle
+acceptait, et cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle?</p>
+
+<p>Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle
+vie serait la sienne?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à
+l'étourdie l'arme que le hasard avait mise entre ses mains.</p>
+
+<p>Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers
+le mariage de Carmelita, il était sage de voir dans
+quelle mesure on pouvait user de son concours; et le
+mieux semblait-il était de se concerter avec la marquise.</p>
+
+<p>Il l'alla donc trouver.</p>
+
+<p>Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le
+baron Lazarus demandait à la voir, le marquis était avec
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous recevez cet homme? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est une raison.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions
+il a pour les recherches policières; je désire l'employer
+conformément à son talent.</p>
+
+<p>&mdash;Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison
+suffisante; pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu
+merci! je me prive volontiers de sa visite. Au revoir.</p>
+
+<p>Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron
+entrait par une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière
+en indiquant un siège au baron à une assez grande
+distance de celui qu'elle occupait.</p>
+
+<p>&mdash;En avons-nous beaucoup devant nous?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour
+ne rien risquer dans trop de hâte.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant
+de rien entreprendre, que je viens vous soumettre quelques
+petits renseignements que j'ai eu la bonne fortune
+d'obtenir.</p>
+
+<p>Alors il raconta simplement, modestement, comme il
+convient à un homme qui a le sentiment de sa valeur, la
+conversation qu'il avait eu la chance de surprendre entre
+Carmelita et un inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut,
+sans quoi cette conversation ne peut pas nous être d'une
+grande utilité.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir:
+Lorenzo Beio.</p>
+
+<p>&mdash;Le maître de chant de Carmelita!</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour
+empêcher ce mariage? Ce sont ces raisons que je viens
+justement vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre
+Carmelita dans l'esprit du colonel. Il ne veut pas que
+Carmelita épouse le colonel Chamberlain; nous, de notre
+côté, nous ne voulons pas que le colonel Chamberlain
+épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant
+seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que
+nous, sans son secours, nous l'empêchions par un moyen
+différent du sien. Mais il est bien certain que si, au lieu
+d'agir séparément, nous agissions collectivement, nous
+aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il faut donc
+avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de
+Lorenzo Beio.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait peut-être le lui acheter.</p>
+
+<p>&mdash;La négociation serait aventureuse, tous les gens ne
+sont pas à vendre, et, en tout cas, elle serait pour celui qui
+s'en chargerait bien compromettante, surtout s'il y était
+répondu par un refus.</p>
+
+<p>&mdash;En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait
+avoir aux mains quelque lettre significative qui, mise sous
+les yeux du colonel, pourrait l'éclairer.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur;
+sans doute, c'est une arme, mais elle n'est pas toujours
+sûre, vous devez en savoir quelque chose. Dans
+le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui
+dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle
+Belmonte avec le colonel Chamberlain; moi, je veux aussi
+empêcher ce mariage. Vous avez un moyen pour cela, je
+le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous aiderai.» Comment
+accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons
+pas à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation
+l'est aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini;
+vous n'avez qu'à marcher d'accord. Mais, s'il refuse, car
+enfin il peut avoir des raisons pour refuser, supposons
+que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce mariage,&mdash;souvent
+la vengeance est jalouse, elle veut agir
+seule, sans secours étranger; elle veut faire le mal, mais
+elle veut être seule à le faire; si elle voit celui qu'elle
+poursuit entouré de plusieurs ennemis, elle lui vient
+souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner
+contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer
+seule. Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible
+qu'il tienne à vider sa querelle avec Carmelita en
+tête à tête.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron
+en riant d'un gros rire.</p>
+
+<p>Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir
+à la charge près de lui, et nous aurons le désagrément de
+voir un moyen qui pouvait nous être utile nous échapper.
+Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder. Vous intéressez-vous
+toujours à la petite Flavie, du théâtre des
+Bouffes?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas en quoi cette question touche notre
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre;
+soyez certain que je ne vous adresse pas cette demande
+pour savoir vos secrets, ni ceux de mademoiselle Flavie.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi.
+Cette enfant était la fille de mon caissier, elle restait orpheline
+sans fortune et sans métier; on disait qu'elle était
+jolie. Je me suis occupé d'elle pour ne pas la laisser exposée
+aux tentations de la misère.</p>
+
+<p>&mdash;Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit
+tous les jours, et je savais ce que vous venez de me raconter;
+seulement ce que je ne sais pas et ce que je vous
+demande, c'est si vous avez continué à vous occuper de
+cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est plus,
+comme vous dites, exposée aux tentations de la misère.
+Car elle n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue
+hier au Bois dans un petit coupé, qui ne sent pas du tout
+la misère.</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?</p>
+
+<p>&mdash;J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en
+mépris l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces
+sentiments de reconnaissance et vous serez écouté?</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra
+accroître encore cette reconnaissance déjà si grande.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous
+voulez arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise
+que cette petite Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux
+ou trois fois, et c'est ce que ces messieurs appellent une
+grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait de la prose,
+sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent,
+son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre
+tant qu'elle peut, sa taille qui se tortille, enfin elle chante
+avec tout ce que la nature lui a donné,&mdash;une seule chose
+exceptée, la voix;&mdash;il est vrai que de ce côté la nature
+lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui donniez
+ce qui lui manque.</p>
+
+<p>&mdash;La voix? moi!</p>
+
+<p>&mdash;Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré
+tous vos mérites, vous n'avez peut-être pas ceux d'un
+maître de chant; mais Lorenzo Beio, qui les possède, lui,
+ces mérites.</p>
+
+<p>Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration,
+car bien qu'il professât le plus profond mépris pour
+madame de Lucillière, il ne pouvait pas ne pas admirer
+une combinaison si bien trouvée, alors surtout que cette
+combinaison devait lui profiter.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo
+Beio pour professeur à Flavie? Sans doute vous
+pourriez tout aussi bien le donner à Ida?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas
+mêler une fille comme mademoiselle Ida....</p>
+
+<p>&mdash;<i>Sie ist eine engel.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Ja, ja</i>, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien
+à fond que d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle;
+tandis que, par l'entremise de Flavie, les choses se
+font sans que vous y mettiez la main. C'est Flavie qui demande
+des leçons à Beio, et rien n'est plus naturel. Beio
+a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand
+sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons
+qu'il donne ont pour but de former des chanteurs et des
+chanteuses de théâtre. Flavie qui est une chanteuse de
+théâtre,&mdash;au moins elle peut le croire,&mdash;ne veut pas
+rester aux Bouffes, elle veut passer à l'Opéra-Comique ou
+à l'Opéra,&mdash;on a vu des exemples de cette ambition chez
+de simples grues;&mdash;elle s'adresse à Beio pour lui demander
+des leçons. Vous allez la voir quelquefois chez
+elle, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Plusieurs fois par semaine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours?</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois souvent, mais pas régulièrement.</p>
+
+<p>-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent,
+tous les jours. Oh! bien entendu, devant Beio. Vous
+assisterez aux leçons. Rien n'est plus légitime. Vous vous
+intéressez à cette petite fille de votre caissier, vous désirez
+qu'elle cultive son talent pour n'être pas exposée aux
+tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses
+leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette
+conduite; elle vous fera honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.</p>
+
+<p>&mdash;En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en
+temps du colonel Chamberlain et de son prochain mariage.
+Cela encore est tout naturel puisque vous êtes l'ami du
+marié et de la mariée. Je crois que tout d'abord il sera bon
+que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce mariage,
+afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien.
+Ce sera peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments,
+en insistant principalement sur la certitude où vous
+êtes que rien ne peut l'empêcher. Sans doute, tout mariage
+qui n'est pas conclu peut se rompre; mais, pour que cette
+rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il soit ardemment
+désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se rencontre
+dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte
+le veut; par amour, le colonel le désire non moins vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister.
+Il arrive un moment,&mdash;ah! nous n'avons pas besoin
+de nous presser; la veille il sera temps encore;&mdash;il
+arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du moyen
+dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera
+quand même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se
+fasse pas et que vous pouvez l'empêcher; il pense qu'en
+réunissant vos deux actions, la vôtre et la sienne, vous
+serez plus puissants: il vous livre son moyen. Naturellement
+vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»;
+on agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part
+votre main soit visible: ce que vous devez désirer... en
+vue de l'avenir.</p>
+
+<p>Le baron se retira en pensant que la marquise n'était
+vraiment pas sotte.</p>
+
+<p>Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer
+une pareille combinaison, et encore sans paraître
+y toucher.</p>
+
+<p>Quelle Babylone que ce Paris!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre
+sous le nom de Flavie Engel, plus facile à prononcer pour
+une bouche française, ou plus simplement sous celui de
+Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, était ce
+qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue,
+et elle n'était que cela.</p>
+
+<p>Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent,
+et cependant elle avait une certaine réputation.</p>
+
+<p>Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie
+qui se montraient en elle.</p>
+
+<p>C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père
+et d'une mère qui l'un et l'autre étaient deux types de pure
+race; cette pureté de race, ils l'avaient transmise à leur
+fille, et celle-ci, au milieu de comédiennes françaises,
+frappait le spectateur le moins attentif par ses yeux bleus,
+ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères constitutifs
+de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès
+de ne pas ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin,
+on ne l'eût pas regardée; à Paris, on la remarquait.</p>
+
+<p>Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en
+joignait une autre, plus puissante: Allemande de naissance,
+elle avait cessé de l'être par son éducation. De là
+en elle un curieux mélange de qualités et de défauts disparates,
+jurant de se trouver ensemble, et qui, précisément
+par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits
+blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.</p>
+
+<p>Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de
+mère; son père, qui était un excellent employé, comme le
+sont souvent les Allemands, laborieux, exact, zélé, l'avait
+livrée aux soins d'une domestique par malheur richement
+douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que la
+petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même,
+pour tout dire, celle du ruisseau.</p>
+
+<p>Dans son roman des <i>Liaisons dangereuses</i>, Laclos a
+peint une jeune fille sage et innocente, que son amant
+prend plaisir à corrompre en apprenant à son écolière
+naïve une espèce de «catéchisme de débauche.» Sans savoir
+ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les
+plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire,
+cet homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses
+bizarres, dit que rien n'est plus drôle que l'ingénuité avec
+laquelle sa maîtresse se sert de la langue qu'il vient de lui
+apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler autrement:
+le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec
+son langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant.</p>
+
+<p>C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était
+donnée, mais bien entendu en sachant très bien «qu'on
+pouvait parler autrement,» et, comme avec cela elle était
+restée enfant pour le visage, gardant des yeux innocents,
+un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle produisait
+justement un effet de séduction provoquante, qui
+résultait du contraste de son apparence naïve avec son
+langage plein d'effronterie.</p>
+
+<p>Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon
+candide dont elle récitait «son catéchisme de débauche.»</p>
+
+<p>Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle drôle, cette Flavie!</p>
+
+<p>Et ce mot était généralement accepté.</p>
+
+<p>Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre
+étaient assez indifférents pour elle; mais, parmi les
+hommes qui avaient passé la soixantaine, elle avait de
+zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la défendaient pas ouvertement
+quand on l'attaquait, mais, à ces attaques, ils
+répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires
+discrets qui en disaient long pour qui savait comprendre.</p>
+
+<p>Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous,
+celui qui lui témoignait publiquement le plus d'intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il
+pas tout naturel?</p>
+
+<p>Si cette explication était accueillie par des sourires,
+il ne se fâchait pas et riait lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien, disait-il.</p>
+
+<p>En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit
+directement chez Flavie, et, avec de longues circonlocutions,
+il lui expliqua ce qu'il désirait, c'est-à-dire qu'elle
+prît des leçons de Lorenzo Beio.</p>
+
+<p>A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en
+riant aux éclats.</p>
+
+<p>&mdash;Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère petite....</p>
+
+<p>Et le baron se mit à développer tous les avantages
+qu'il y avait pour elle à prendre de leçons de Beio. Cette
+idée lui était venue la veille en l'entendant chanter. Évidemment,
+si elle voulait, elle pouvait devenir une grande
+artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela. Est-ce
+que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient
+pas débuté dans des cafés-concerts?</p>
+
+<p>Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il.</p>
+
+<p>Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron,
+les bras croisés:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la
+faire, celle-là; bonne pour la galerie, la balançoire de la
+paternité. Et puis là, franchement, est-ce que si mon
+pauvre bonhomme de père était encore de ce monde, il
+ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron?
+J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la
+fille de mon père? Soyez franc pendant cinq minutes, si
+vous pouvez.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux en faire une grande artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible;
+maintenant il est trop tard; et à qui la faute?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est jamais trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que
+je ne m'y laisse plus prendre. Pourquoi avez-vous eu
+l'idée de me faire donner des leçons par Beio? Dites-moi
+la raison vraie.</p>
+
+<p>&mdash;Pour que tu me donnes les nobles jouissances de
+l'art.</p>
+
+<p>Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus
+belle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! criait-elle; impayable!</p>
+
+<p>Le baron vint s'asseoir près d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un
+désir, qui est de t'aimer plus encore, si cela est possible.
+Une seule chose peut faire ce miracle: le talent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça! je n'ai donc pas de talent?</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que
+tu en aies davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu
+iras à l'Opéra-Comique, à l'Opéra. Vois-tu l'affiche:
+<i>Débuts de mademoiselle Flavie Engel.</i> Cela ne te dit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent
+professeur, qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à
+présent tu as eu les succès d'une petite fille, mais tu
+vas devenir une femme; avec l'âge, il te faut d'autres succès,
+plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les
+auras.</p>
+
+<p>Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur
+son coude et regardant le baron dans les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous y tenez donc bien à ces leçons?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup, je t'assure.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce que je te les paye?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble....</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui aurais-je tout ce mal?</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous donner les nobles jouissances de l'art,
+comme vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance?
+Cher, n'est-ce pas? Alors, payez.</p>
+
+<p>Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences
+de Flavie en se disant que Beio ne serait probablement
+pas long à parler, et que par conséquent il n'y
+aurait pas trop de leçons à payer.</p>
+
+<p>Ils tombèrent d'accord à cent francs.</p>
+
+<p>Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son
+argent par les fenêtres, il voulut rattraper quelque chose
+sur ces cent francs.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.</p>
+
+<p>Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté,
+avait le sens du calcul très développé, et un crâniologiste
+eût remarqué chez elle une forte saillie à l'angle externe
+de l'orbite, autrement dit l'organe des nombres.</p>
+
+<p>Une nouvelle discussion s'engagea.</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre
+par la persuasion, que si je demande moi-même à Beio de
+te donner des leçons, il me les fera payer très cher, sous
+le prétexte que je suis un financier; tandis que toi, tu es
+une artiste, il te fera un prix de faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme
+si je payais de mon propre argent; mais vous me rembourserez
+ce que j'aurai avancé.</p>
+
+<p>Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop
+s'avancer vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande
+de Flavie.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais tout ce que tu veux, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous payerez Beio?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle
+capable de me compter des leçons que tu ne prendrais
+pas, j'assisterai à ces leçons, et je jugerai par moi-même
+de tes progrès.</p>
+
+<p>Les choses étant ainsi convenues entre le baron et
+Flavie, celle-ci traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais,
+au premier mot, le maître de chant l'arrêta.</p>
+
+<p>Son temps était pris.</p>
+
+<p>En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle
+Engel, du théâtre des Bouffes, n'avait rien d'attrayant
+pour lui. Que ferait-il d'une pareille élève? Il choisissait
+ses leçons et n'acceptait pas toutes celles qu'on lui demandait,
+et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas en disposition
+de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour en
+prendre une nouvelle.</p>
+
+<p>Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait
+bien, et les cent francs promis par le baron lui avaient
+inspiré une ferme volonté: elle fit si bien qu'elle parvint
+à décider Beio.</p>
+
+<p>Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque
+Beio y arriva pour donner sa leçon.</p>
+
+<p>Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait
+à faire.</p>
+
+<p>Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous
+fausse compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc, petite fille?</p>
+
+<p>Petite fille était un mot paternel dont il se servait en
+public.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.</p>
+
+<p>Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation
+de Beio au baron, du baron à Beio.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo
+Beio? Mais j'ai l'honneur de vous connaître; j'entends
+souvent parler de vous par la meilleure amie de ma
+fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous êtes
+le professeur.</p>
+
+<p>Beio, sans répondre, s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments, cher monsieur, continua le baron;
+vous avez dans Carmelita une élève qui vous fait le
+plus grand honneur. Quel malheur, n'est-ce pas, qu'une
+organisation si splendide soit perdue pour l'art! Combien
+de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que
+sa place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en
+suis certain: avec sa beauté, avec son talent, elle aurait
+obtenu des succès prodigieux. C'est, il me semble, un vif
+chagrin pour un professeur de se dire qu'un pareil talent
+est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des salons! Et
+puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde,
+la famille, lui en laisseront-ils la possibilité?</p>
+
+<p>Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si
+elle n'était pas prête à commencer.</p>
+
+<p>&mdash;Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour
+moi. J'ai bien souvent assisté aux leçons de cette petite
+fille; elle est habituée à moi.</p>
+
+<p>Dans un moment de repos, le baron revint au sujet
+qui le préoccupait.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse
+mademoiselle Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis,
+charmant garçon.</p>
+
+<p>Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous
+aurez fait sa connaissance, vous regretterez moins de
+perdre votre élève. Il me semble que ce soit l'homme
+destiné par la Providence à devenir la mari de Carmelita,
+comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.</p>
+
+<p>L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre,
+en lançant de temps en temps des regards furieux au baron,
+que celui-ci paraissait ne pas voir, mais qu'il remarquait
+très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant seront-ils heureux? continua le baron,
+ne craignant pas de mettre une certaine incohérence dans
+son discours; c'est ce que je me demande. L'apparence
+est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des
+choses, on aperçoit des causes de trouble.</p>
+
+<p>Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le
+baron insista.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, des causes de trouble, on peut même
+dire de division. Cela est sensible pour qui connaît la vie.
+Aussi ce mariage m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point.
+J'aurais su qu'il devait se faire, que j'aurais assurément
+présenté mes doutes et mes observations, avant qu'il fût
+décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel. Mais
+à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien?
+Ce mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations
+qui maintenant pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il
+est vivement désiré des deux côtés.</p>
+
+<p>Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première
+fois qu'il s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces
+derniers mots le firent se retourner vers Flavie, qui, elle,
+écoutait attentivement le baron, se demandant ce que
+signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient, car
+ce n'était assurément pas un simple bavardage.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux
+côtés, poursuivit le baron, et c'est là ce qui me ferme la
+bouche. Le colonel aime passionnément Carmelita, et
+cette passion s'explique: Carmelita est si belle! D'autre
+part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du
+colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est
+si riche! Le prince voulait un roi pour sa nièce: il a
+trouvé mieux, car le royaume du colonel Chamberlain n'a
+rien à craindre des révolutions.</p>
+
+<p>Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre
+votre temps, je bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux.
+Travaillez, mon enfant, je vous prie; si je vous
+interromps encore, mettez-moi à la porte.</p>
+
+<p>Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques
+paroles qui se rapportaient à la leçon même.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur
+Beio! Je n'en dirais pas autant pour une Française; mais
+cette petite fille est Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands
+sont autrement organisés pour la musique que
+les Français.</p>
+
+<p>Cette observation arriva à propos pour rendre un peu
+d'espérance au professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait
+rien à faire avec une pareille élève. Le baron avait peut-être
+raison, c'était une Allemande, et, comme il partageait
+pleinement l'avis du baron sur le sentiment musical des
+Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir,
+et ne pas renoncer dès la première leçon.</p>
+
+<p>Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en
+même temps que lui et l'accompagna jusque dans la rue.</p>
+
+<p>Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant.</p>
+
+<p>-De quel côté allait M. Beio?</p>
+
+<p>Justement le baron avait besoin dans ce même quartier,
+et il força le professeur à prendre place dans sa voiture.
+En chemin, il ne parlât que musique, et il en parla
+bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut seulement
+quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques
+mots personnels dans cet entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous
+demande de ne pas lui dire que j'assiste aux leçons de
+Flavie; le monde est si méchant et si facile à tout mal
+interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur mon
+assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne
+veux pas qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer
+l'esprit de ma fille, une ange, monsieur, une ange.</p>
+
+<p>Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de
+ses leçons au prince Mazzazoli.</p>
+
+<p>Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron
+Lazarus y assista, trouvant toujours moyen de parler de
+son cher ami le prince Mazzazoli et de son autre ami,
+non moins cher, non moins excellent, le colonel Chamberlain.</p>
+
+<p>Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui
+qu'il avait tenu au maître de chant, la première fois qu'il
+l'avait rencontré; seulement il mettait un peu plus de
+précision dans ses paroles, surtout en ce qui touchait la
+rupture de ce mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce
+serait pour le bonheur de l'un comme de l'autre. Mais
+comment?</p>
+
+<p>Et alors, se conformant aux instructions de madame
+de Lucillière, il insistait sur les impossibilités qu'il y avait
+à cette rupture: l'intérêt du prince, l'amour du colonel.</p>
+
+<p>Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités,
+voyant chaque jour, comme il le voyait, l'empressement
+que de part et d'autre on mettait à accomplir
+ce mariage.</p>
+
+<p>Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer
+à de grands efforts d'imagination; il lui suffisait de
+rapporter ce qu'il remarquait et chez le prince et chez le
+colonel.</p>
+
+<p>Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans
+l'autre maison.</p>
+
+<p>Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même
+plusieurs fois par jour.</p>
+
+<p>Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi
+souvent.</p>
+
+<p>C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que
+le colonel préparait pour sa fiancée, avec une générosité
+qui rappelait la prodigalité orientale.</p>
+
+<p>C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement
+fixée pour le mariage serait forcément retardée pour
+l'accomplissement de certaines formalités. Le père de
+Carmelita, le comte Belmonte, était mort en Syrie, où il
+avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait
+trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier,
+et il fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la
+distance, demandait des délais, et, d'un autre côté, par
+suite du bon ordre qui règne dans les pays administrés
+par les Turcs, présentait des difficultés.</p>
+
+<p>En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel,
+le baron, ne s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait,
+auprès des uns et des autres, les recherches qui
+pouvaient lui fournir des armes nouvelles.</p>
+
+<p>Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage
+de mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.</p>
+
+<p>Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.</p>
+
+<p>Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux,
+étaient remplis de joie par ce mariage, et, bien entendu,
+ils n'auraient rien fait, rien dit pour l'empêcher.</p>
+
+<p>Quant aux quelques amis que le colonel avait en France,
+ils blâmaient bien ce mariage, ils en riaient bien, mais
+c'était tout.</p>
+
+<p>Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs
+trouvaient que Carmelita était assez belle pour qu'on fît
+la folie de l'épouser.</p>
+
+<p>Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston
+de Pompéran.</p>
+
+<p>Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer
+ce mariage:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit
+Gaston; au moins Carmelita est du monde. Je vous
+avoue que j'ai eu une belle peur quand le colonel a rompu
+avec la marquise; j'ai cru qu'il allait retourner à sa petite
+cousine, ce qui était indiqué, et la prendre pour femme.
+C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis reconnaissant
+à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le
+colonel Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg
+Saint-Antoine!</p>
+
+<p>Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas
+cela.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent
+à réfléchir.</p>
+
+<p>Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami,
+revenir à sa petite cousine après sa rupture avec madame
+de Lucillière, n'y reviendrait-il pas après sa rupture avec
+Carmelita?</p>
+
+<p>Il devait donc prendre des précautions contre cette
+faubourienne, mais quelles précautions?</p>
+
+<p>Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen
+de la résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît
+pas; car il ne fallait pas s'avancer à l'étourdie en cette
+affaire, ni s'exposer à blesser le colonel en agissant d'une
+façon brutale et surtout directe contre un membre de sa
+famille.</p>
+
+<p>Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était
+cette petite Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements
+qu'il était possible, afin de chercher dans ces
+renseignements un moyen d'action.</p>
+
+<p>Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour
+le baron, qui ne pouvait pas aller entreprendre une enquête
+de ce genre en plein faubourg Saint-Antoine.</p>
+
+<p>Heureusement cette enquête pouvait être faite par des
+tiers, et le baron n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même;
+restant soigneusement dans la coulisse, sans
+même laisser voir son ombre, il devait se contenter de
+faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait
+agir et dont il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait
+qu'à reprendre et à répéter la tactique qui lui avait si
+bien réussi, lorsqu'il avait voulu savoir comment la
+marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le colonel.</p>
+
+<p>Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il
+devait se servir.</p>
+
+<p>Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui
+l'inquiétait, c'était ce qui se passait chez elle.</p>
+
+<p>C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans
+l'intérieur d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations
+suivies avec celui-ci, qu'il devait employer.</p>
+
+<p>Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces
+conditions, et de plus étant assez intelligent pour s'acquitter
+de sa mission, assez fin pour tout voir, assez discret
+pour ne rien dire, eût été difficile à trouver, les
+financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des
+rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.</p>
+
+<p>Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un
+financier français, anglais ou russe, ne l'était pas pour un
+financier allemand, ayant, comme le baron Lazarus, des
+relations avec la colonie allemande établie à Paris, dans
+celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi
+bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la
+colline», ce quartier central des balayeurs Hessois, ou
+dans ceux du quartier Saint-Marcel.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que
+Paris, à cette époque, exerçait une toute-puissante attraction;
+de tous les coins du monde, l'ancien comme le
+nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était pas uniquement
+pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore
+pour mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour
+gagner le morceau de pain qu'on ne trouvait pas dans son
+pays, trop pauvre. A tous riches ou misérables, Paris
+ouvrait ses portes.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous
+êtes chez vous, nous n'avons de défiance ou de jalousie
+contre personne. C'est à l'entrée de Paris que devait être
+accrochée cette enseigne, qu'on ne trouve plus que dans
+les villages perdus: <i>Au soleil d'or, il luit pour tout le
+monde</i>; cela vaudra bien le <i>Fluctuat nec mergitur</i>.</p>
+
+<p>De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement
+profité de cette hospitalité étaient les Allemands.
+Combien y avait-il d'Allemands à Paris. On ne le savait
+pas. Les uns disaient quarante mille; les autres, plus de
+deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu près
+impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce
+qui se produit généralement, cachaient souvent leur nationalité.
+A ce moment, ils n'étaient pas encore fiers de
+la grande patrie allemande, et bien souvent, quand on
+demandait quel était leur pays à des gens qui prononçaient
+d'une étrange façon les <i>p</i>, les <i>b</i> et les <i>v</i>, ils vous
+faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit
+au compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens,
+on aurait trouvé qu'il y avait plus d'Alsaciens à
+Paris que dans le Haut-Rhin et dans le Bas-Rhin.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain,
+qui était que ce chiffre était considérable: partout
+des Allemands. Dans la finance, des Allemands: dans le
+commerce d'exportation et de commission, des Allemands;
+chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers,
+des Allemands; dans les hôtels, comme <i>kellner</i> et
+comme <i>oberkellner</i>, des Allemands; pour balayer nos
+rues, des Allemands; dans le charronnage, la carrosserie,
+l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris
+des quartiers exclusivement occupés par des Allemands
+«la colline» à la Villette; d'autres sans nom particulier,
+aux Batignolles, à la barrière de Fontainebleau, au
+boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de grandes
+cours allemandes <i>(deutsche hoefe).</i></p>
+
+<p>Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis
+on n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.</p>
+
+<p>Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune
+position officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires
+d'aucun petit prince allemand, était en relations
+avec le plus grand nombre de ses compatriotes: avec les
+uns, ceux qui formaient la tête de la colonie allemande,
+par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient
+au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de
+propagande religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin
+lui serraient la main; les carriers de la barrière
+de Fontainebleau, les balayeurs de la Villette, les ouvriers
+du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.</p>
+
+<p>Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois
+rue du Colisée, et lorsqu'ils étaient enfermés dans son
+cabinet, où il les recevait seuls, son secrétaire veillait
+sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils parlaient de lui,
+ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on les
+interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un
+homme occupant une haute position sociale comme le
+baron, ils répondaient contradictoirement. Pour les uns,
+le baron était simplement un banquier qui voulait bien
+faire passer, généreusement et sans frais, à leur famille,
+l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu
+plus francs, c'était le correspondant d'associations établies
+dans la mère-patrie.</p>
+
+<p>Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le
+baron pouvait organiser les recherches qu'il désirait, car
+plusieurs de ces ouvriers étaient les camarades et les
+amis d'Antoine.</p>
+
+<p>Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui
+il devait s'adresser:</p>
+
+<p>&mdash;Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le
+connaît bien; ils se voient tous les jours.</p>
+
+<p>Hermann était précisément un de ces ouvriers que le
+baron recevait mystérieusement ou tout au moins avec
+lesquels il s'enfermait.</p>
+
+<p>Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue
+du Colisée. Et, en moins d'une heure, le baron connut
+Antoine Chamberlain, comme s'il avait été en relations
+avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était le
+rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.</p>
+
+<p>Mais Thérèse?</p>
+
+<p>Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus
+vagues sur cette petite fille, qu'il avait bien souvent vue,
+mais sans jamais la regarder, et qui pour lui était sans
+importance. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il était question
+d'un mariage entre cette jeune fille et l'associé d'Antoine,
+un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave
+garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.</p>
+
+<p>Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur,
+cet associé de son père, elle n'était pas à craindre,
+et l'on pouvait ne pas s'occuper d'elle davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela,
+mon brave Hermann, et discrètement.</p>
+
+<p>Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel
+d'heureuses dispositions pour faire des recherches et des
+enquêtes, s'occupa d'apprendre quand Thérèse devait
+épouser Michel.</p>
+
+<p>Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et
+après avoir interrogé adroitement Antoine, qui se livra
+peu, Michel, qui se livra moins encore, et enfin Denizot,
+qui parla tant qu'on voulut l'écouter et emplir son verre,
+il apprit que la date de ce mariage était fixée à la fin de
+l'année 1870.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron
+lorsqu'Hermann, tout fier de sa découverte, lui reporta
+cette nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer
+le mariage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un brave homme.</p>
+
+<p>&mdash;Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison,
+et il voudrait marier sa fille avant; mais la petite ne
+veut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne veut-elle pas?</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle
+ne donne pas ses raisons.</p>
+
+<p>Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de
+1870, il pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce
+qui se passerait certainement ce serait la rupture du mariage
+du colonel et de Carmelita. Or, à ce moment, Thérèse
+n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le colonel
+pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même.</p>
+
+<p>Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce
+départ qu'il devait employer les ressources de son esprit,
+son énergie, ses relations.</p>
+
+<p>Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est
+malheureusement vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il
+allait être arrêté sous l'inculpation de société secrète.
+Prévenez-le qu'il ne se laisse pas prendre, mais ne lui
+dites pas de qui vous tenez ce renseignement.</p>
+
+<p>&mdash;Antoine ne voudra pas se sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à
+user de tous les moyens pour l'y décider. Si votre association
+est d'avis qu'Antoine Chamberlain peut vous
+mieux servir en restant libre qu'en se laissant mettre en
+prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est
+facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann.
+Antoine a de mauvais antécédents judiciaires; la
+justice le condamnera sévèrement, il aura au moins trois
+ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il ne vous
+manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront
+pris, qui affirmeront hautement vos droits. Antoine
+a trop de valeur pour être réduit à ce rôle de martyr.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne voudra jamais partir.</p>
+
+<p>&mdash;Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il
+voit qu'il peut être utile. C'est précisément ce qui aura
+lieu. Vous rappelez-vous ce qui s'est passé en 1867, au
+moment où l'on a pu craindre une guerre entre la France
+et la Prusse?</p>
+
+<p>&mdash;Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles
+qui se sont échangées entre Allemands et Français.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements
+plus menaçants qu'en 1867; la guerre est dans
+l'air, tout le monde la sent. C'est le moment plus que
+jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine
+Chamberlain est connu des chefs de votre association en
+Allemagne; il pourra exercer une utile influence et entraîner
+une vigoureuse pression sur l'opinion publique, et
+quoi qu'on dise, on compte toujours avec l'opinion publique.
+Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre
+intelligence tirer les conséquences de cette indication,
+Antoine Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à
+Paris, il en a un d'une importance capitale à prendre en
+Allemagne. Il me semble que vous devez le décider à partir.
+Commencez par mettre vos archives en sûreté, et
+vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le
+peuvent et qui le doivent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>C'était un système dont le baron s'était toujours bien
+trouvé de donner, dans des circonstances graves, ses instructions
+d'une façon assez vague.</p>
+
+<p>Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.</p>
+
+<p>Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il
+l'avait inspirée;</p>
+
+<p>Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité
+de cet échec: c'était sa faute, il avait mal compris ce qui
+lui avait été expliqué. On ne lui avait pas noté le détail.</p>
+
+<p>Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?</p>
+
+<p>En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage
+de ne s'engager qu'autant qu'il lui convenait.</p>
+
+<p>Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il
+était pleinement tranquille, et il savait que les quelques
+indications qu'il n'avait pas voulu préciser seraient intelligemment
+développées: si Antoine Chamberlain pouvait
+être poussé à quitter Paris et la France, il le serait sûrement
+par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement
+à cette tâche.</p>
+
+<p>Depuis longtemps le baron savait par expérience que
+ce sont les gens de bonne foi, qui peuvent rendre les plus
+grands services.</p>
+
+<p>Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine;
+il agirait sans qu'il fût besoin de le relancer.</p>
+
+<p>Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de
+quitter Paris.</p>
+
+<p>&mdash;On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne
+lui convenait pas de fuir comme un coupable.</p>
+
+<p>On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question
+de ce qui lui convenait ou ne lui convenait pas; il
+fallait avoir souci de ce qui pouvait être utile à la cause et
+à l'association, rien de plus.</p>
+
+<p>L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser
+arrêter.</p>
+
+<p>Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable:
+il attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre
+d'arrestation.</p>
+
+<p>Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à
+Hermann qu'Antoine Chamberlain devait être prochainement
+arrêté, un commissaire de police, accompagné de
+trois agents en petite tenue et de six agents en bourgeois,
+la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq
+heures du matin: la grande porte était fermée.</p>
+
+<p>Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été
+tirée, et cependant le concierge s'était réveillé: un agent,
+qui avait collé son oreille contre la porte, entendit un bruit
+qui ressemblait à des pas légers courant sur le pavé de la
+cour.</p>
+
+<p>Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui
+était là.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, ouvrez!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.</p>
+
+<p>Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour;
+mais elle était sombre et de plus encombrée, comme à
+l'ordinaire, de ferraille et de pièces de bois, il y eut une
+chute et des jurons.</p>
+
+<p>Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets
+et la lumière se fit.</p>
+
+<p>Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du
+commissaire de police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait
+au logement d'Antoine.</p>
+
+<p>Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans
+sa loge et se plaça devant la porte; d'autres agents suivirent
+leur chef, marchant en évitant autant que possible
+de faire du bruit.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur
+laquelle se lisait, gravé dans le bois, <i>Chamberlain.</i></p>
+
+<p>Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa
+de nouveau plus fort, un agent frappa à son tour avec sa
+canne.</p>
+
+<p>Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un
+bruit de pas à l'intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? demanda une voix d'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, ouvrez!</p>
+
+<p>&mdash;Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit
+une voix goguenarde, ça s'est vu.</p>
+
+<p>Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat
+de justice à faire exécuter.</p>
+
+<p>&mdash;La justice, on ne lui demande rien, répondit la même
+voix goguenarde.</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais
+gredin, dit un agent.</p>
+
+<p>&mdash;Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque
+aussitôt la porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra
+son visage narquois.</p>
+
+<p>Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit troublez-vous notre repos? demanda
+Sorieul.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain,
+dit le commissaire, ouvrant son paletot et montrant
+son écharpe.</p>
+
+<p>&mdash;Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.</p>
+
+<p>Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées
+assez rapidement, les agents avaient envahi l'atelier et la
+cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! on a établi une surveillance; depuis
+trois jours, il n'est pas sorti.</p>
+
+<p>&mdash;Dites qu'il n'est pas rentré.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, nous allons voir.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda
+Denizot, ils auront besoin de voir clair.</p>
+
+<p>Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre
+de Thérèse, Sorieul se plaça devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez
+pas dans la chambre d'une jeune fille, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul.
+Mais, comme il mettait la main sur la clef, la porte
+s'ouvrit, tirée du dedans, et Thérèse parut, vêtue d'une
+robe, passée à la hâte.</p>
+
+<p>A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant
+au commissaire de police:</p>
+
+<p>&mdash;L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit,
+il est chaud encore.</p>
+
+<p>&mdash;Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on
+fouille toutes les armoires.</p>
+
+<p>Puis, après avoir placé deux agents en faction devant
+la porte, il commença ses recherches.</p>
+
+<p>Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda
+sous les lits, on déplaça les panneaux de bois qui étaient
+entassés dans l'atelier, on fouilla les commodes et les armoires
+en jetant les habits au milieu de la chambre; on
+ne trouva pas celui qu'on venait arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot;
+si ces messieurs veulent une autre lampe?</p>
+
+<p>Les agents le regardaient de travers, mais il conservait
+sa figure narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.</p>
+
+<p>Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un
+grand placard posé contre la muraille, la clef n'était pas
+sur la porte.</p>
+
+<p>&mdash;La clef? dit un agent en tirant le lit.</p>
+
+<p>Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel
+avec un geste désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert
+cette cachette.</p>
+
+<p>&mdash;La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je
+ne sais pas où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure,
+ma parole!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.</p>
+
+<p>Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une
+autre.</p>
+
+<p>&mdash;Enfoncez la porte, dit un agent.</p>
+
+<p>En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se
+décida à prendre la clef à un clou où elle était accrochée,
+mais il parut n'avoir pas la force d'ouvrir la porte lui-même.</p>
+
+<p>La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un
+formidable éclat de rire.</p>
+
+<p>Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas
+dix centimètres de profondeur! il ne renfermait que de
+vieux habits accrochés à des clous.</p>
+
+<p>C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à
+jouer aux agents.</p>
+
+<p>&mdash;Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal,
+il aurait été aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me
+croire? Je vous avais donné ma parole qu'il n'y avait rien
+là-dedans.</p>
+
+<p>Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement,
+cela tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait
+en sûreté.</p>
+
+<p>Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre
+quelque chose.</p>
+
+<p>L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le
+temps qu'on avait perdu à se faire ouvrir les portes, celle
+de la rue comme celle du logement de l'ouvrier, celui-ci
+avait pu se sauver.</p>
+
+<p>On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on
+chercha sur le toit. On ne le trouva pas, mais un agent
+remarqua qu'il avait pu par ce toit gagner facilement la
+maison voisine.</p>
+
+<p>Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la
+consolation de saisir ses papiers; son pupitre était vide
+et ne contenait que du papier blanc: pas le moindre registre,
+pas la moindre lettre.</p>
+
+<p>Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot
+avait été se placer à la porte et là il attendait au port
+d'armes, fredonnant entre ses dents une chanson dont les
+paroles arrivaient aux oreilles des agents:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Zut au préfet,</p>
+<p>Mes respects aux mouchards;</p>
+<p>Oui, voilà, oui, voilà Balochard.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait
+avec la démonstration de la joie la plus respectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier
+est mauvais, faites attention à la soixante-treizième
+marche.</p>
+
+<p>Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la
+porte, et alors il se mit à danser dans l'atelier.</p>
+
+<p>&mdash;Enfoncée la police!</p>
+
+<p>Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par
+ses pieds, voltigeaient autour de lui.</p>
+
+<p>Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive.</p>
+
+<p>&mdash;Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont
+pas pu le prendre ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu
+n'aurais pas dû les exaspérer par tes plaisanteries.</p>
+
+<p>&mdash;Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront
+vous arrêter, répondit Denizot; car on arrêtera tout le
+monde bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda
+Thérèse.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera
+moyen de nous faire savoir indirectement ce qui se
+sera passé.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que mon cousin soit chez lui!</p>
+
+<p>Une heure environ après que les gens de police eurent
+quitté la rue de Charonne, un commissionnaire sonna à la
+porte de l'hôtel Chamberlain. Malgré l'heure matinale le
+concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand il apprit qu'il
+s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on attendait
+la réponse, il poussa les hauts cris.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin
+maintenant; rentré à minuit, on le relance dès le petit
+jour, on le tuera.</p>
+
+<p>Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix
+minutes après Horace descendit pour dire au commissionnaire
+qu'il allait porter lui-même la réponse demandée.</p>
+
+<p>En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du
+Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain
+attablé dans un coin et tournant le dos à la lumière.</p>
+
+<p>Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit
+un doigt sur les lèvres. Alors Horace s'avança discrètement
+et s'assit en face d'Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de
+venir me trouver ici. On a voulu m'arrêter pour affaires
+politiques, et j'ai besoin de le voir. Ne l'accompagnez pas,
+donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne vienne qu'après
+avoir fait un détour, de peur d'être suivi.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans
+le café et vint s'asseoir à la table de son oncle.</p>
+
+<p>Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant
+l'un et l'autre sur la table qui les séparait, ils se
+mirent à parler à voix basse, de telle sorte que le garçon
+qui allait çà et là, tournant autour de ces deux consommateurs
+mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé,
+on est venu ce matin pour m'arrêter. Mais j'attendais
+cette descente de police et j'avais pris mes précautions en
+conséquence, décidé à ne pas me laisser arrêter. On faisait
+bonne garde autour de moi, le concierge et des amis.
+Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu
+avant d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me
+prévenir; je ne me suis pas amusé à faire ma barbe. Ce
+n'était pas la première fois que les agents venaient dans
+l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier de la
+famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par
+le toit qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père
+l'a suivie, votre père l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée
+plusieurs fois. Je suis sorti par la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;A votre âge, mon oncle!</p>
+
+<p>&mdash;A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je
+sais que les agents montent l'escalier. Et puis Michel
+avait voulu m'accompagner; il m'a tendu la main, et le
+voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est heureusement
+accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je
+suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai
+dit adieu à Michel, et me voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité
+que je vous demande, c'est plus que cela; mon intention
+n'est pas de rester à Paris où je n'aurais rien à faire présentement;
+je veux quitter la France et passer en Allemagne,
+où j'ai besoin, et je viens vous demander de m'aider
+à franchir la frontière.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à votre disposition, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà
+pourquoi je suis venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop
+maladroit pour manoeuvrer; mais au delà des fortifications,
+je suis certain que je me ferais prendre tout de suite. Le
+gendarme me rend timide et bête.</p>
+
+<p>&mdash;Et où voulez-vous aller?</p>
+
+<p>&mdash;En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la
+route m'est indifférente, je prendrai celle que vous me
+conseillerez.</p>
+
+<p>Le colonel réfléchit un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre
+plan, nous n'avons pas d'indicateur; nous allons sortir.
+Moi, je vais rentrer à l'hôtel par la grande porte; vous,
+vous allez prendre la rue de Valois, à cette heure déserte.
+En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une
+petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous
+serez chez moi, où nous pourrons délibérer en paix.</p>
+
+<p>Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette
+délibération, tenue tranquillement dans l'appartement du
+colonel, fut qu'Antoine partirait le soir pour Bâle; seulement,
+au lieu de prendre le train à Paris, où une surveillance
+pouvait être organisée, il le prendrait à Nogent. Le
+colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle.</p>
+
+<p>Laissant son oncle dans son appartement, où Horace
+seul le servit, le colonel, pour écarter tous les soupçons,
+sortit comme il en avait l'habitude.</p>
+
+<p>A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture,
+rue de Valois, et se firent conduire à l'entrée de
+Nogent, où ils renvoyèrent leur voiture. Ils traversèrent
+à pied le village et arrivèrent à la gare en temps pour
+prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda
+pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les
+prit pour Longueville; à Longueville, il en prit d'autres
+pour Troyes; à Troyes, d'autres pour Vesoul; à Vesoul,
+d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse enfin, d'autres pour
+Bâle.</p>
+
+<p>Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître
+dans cette confusion.</p>
+
+<p>Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis,
+Antoine crut, il est vrai, qu'on l'examinait avec attention,
+mais ce fut une fausse alerte.</p>
+
+<p>A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant
+hâte de revenir à Paris pour rassurer Thérèse.</p>
+
+<p>Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine,
+et l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux
+mains propres de son père qui l'attendait; mais il n'osa
+pas se proposer pour ce voyage, par respect pour Michel,
+et ce fut Sorieul qui dut la conduire.</p>
+
+<p>Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire
+ses adieux avant qu'elle montât en wagon.</p>
+
+<p>Michel était là aussi.</p>
+
+<p>Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand
+se reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener?
+Antoine, il est vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait
+pas longtemps en Allemagne, et qu'il rentrerait quand
+l'Empire serait renversé, ce qui devait arriver très prochainement.
+Mais c'étaient là les paroles d'un fanatique
+qui croyait naïvement ce qu'il espérait.</p>
+
+<p>Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que
+Michel entretenait Thérèse:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps,
+dit Sorieul; avec ma brochure je lui ai porté un rude coup
+dont il ne se relèvera pas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus
+fut informé jour par jour de ce qui se passait chez
+Antoine Chamberlain.</p>
+
+<p>Par Hermann, il apprit la descente de police rue de
+Charonne, la fuite d'Antoine par les toits, le séjour chez
+le colonel, la conduite faite par celui-ci à son oncle jusqu'à
+Bâle, enfin le départ prochain de Thérèse pour aller
+rejoindre son père.</p>
+
+<p>Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment
+le colonel se séparait de sa petite cousine, et il se rendit
+à la gare de l'Est.</p>
+
+<p>Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver
+le colonel, qui se promena en long et en large dans
+la salle des pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait,
+n'ayant d'attention que pour les voitures qui apportaient
+des voyageurs.</p>
+
+<p>Il était visible que ce départ le troublait; il marchait
+vite, il s'arrêtait tout à coup, et ses lèvres s'agitaient
+comme si elles prononçaient tout bas des paroles qui de
+temps en temps étaient accompagnées d'un geste énergique
+de la main.</p>
+
+<p>Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son
+visage derrière un numéro de l'<i>Allgemeine Zeitung,</i>
+qu'il ne pouvait pas lire, le baron ne perdit pas le colonel
+de vue, sans que celui-ci eût l'idée de regarder ce lecteur
+dont les yeux le suivaient.</p>
+
+<p>Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit
+deux hommes, un vieux et un jeune, puis une jeune fille.</p>
+
+<p>Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la
+main à la jeune fille. Le baron l'étudia: elle lui parut
+jolie avec quelque chose d'attrayant, de charmant dans
+toute sa personne qui la rendait véritablement dangereuse.</p>
+
+<p>Il était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regarder,
+on comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle
+de tendres sentiments.</p>
+
+<p>Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se
+trahissait manifestement, et elle-même en lui répondant
+paraissait assez contrainte.</p>
+
+<p>Chez tous deux, il y avait de l'émotion.</p>
+
+<p>Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il
+n'osa les approcher.</p>
+
+<p>&mdash;De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule
+de la salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets:
+il y aurait trop à craindre que le colonel le reconnût.</p>
+
+<p>Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel
+revint avec Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut
+par hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais
+venu accompagner un ami qui repart pour l'Allemagne.</p>
+
+<p>Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations,
+mais il fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât
+la compagnie du baron.</p>
+
+<p>Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'était à
+peine si le colonel répondait par un <i>oui</i> ou par un <i>non</i> aux
+questions qui lui étaient posées.</p>
+
+<p>Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter,
+et le baron ne laissa pas comprendre qu'il connaissait
+ces personnes.</p>
+
+<p>Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était
+atteint: il avait vu partir cette petite cousine qu'il redoutait
+tant, et l'effet produit par ce départ sur le colonel lui
+avait montré le bien fondé de ses craintes.</p>
+
+<p>Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner
+toutes ses forces du côté de Beio.</p>
+
+<p>Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur
+mieux valait frapper le coup aussitôt que possible.</p>
+
+<p>Ce jour-là il était arrivé à la leçon avec un retard assez
+long, et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des
+marques de préoccupation assez fortes pour que Beio
+dût les remarquer. Comme à l'ordinaire, la leçon finie, ils
+sortirent ensemble. Le baron paraissait si mal à l'aise,
+que Beio s'informa de sa santé.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis
+sous l'impression d'une grave contrariété et je crains
+bien d'avoir fait une double sottise.</p>
+
+<p>Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le
+baron n'avait pas besoin d'être interrogé pour parler.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai risqué un grand coup aujourd'hui; je me suis
+franchement expliqué avec le prince Mazzazoli d'une
+part, et d'autre part, avec le colonel Chamberlain, à propos
+de ce mariage qui me tourmente de plus en plus. En
+face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que
+j'en pensais, c'est-à-dire tout ce que je vous ai souvent
+raconté.</p>
+
+<p>&mdash;Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait
+toujours à lâcher une question quand le baron avait fouetté
+sa curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Fâché, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarié,
+et il m'a donné à comprendre que je me mêlais de
+ce qui ne me regardait pas. Nous avons échangé quelques
+paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène a été
+moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat!
+D'un côté comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage
+se fera. Pour moi, je ne m'en mêlerai plus. C'est
+leur affaire après tout, ce n'est pas la mienne. Je ne vais
+pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi entre eux.
+Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront,
+ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs
+il n'y a plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont
+accomplies, et l'on va pouvoir fixer la date précise du
+mariage. J'avais toujours espéré qu'au dernier moment,
+le bienheureux hasard me fournirait un empêchement,
+et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé
+passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer
+à cette espérance et j'y renonce.</p>
+
+<p>Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin
+parler, bien certainement un combat se livrait en lui.
+Mais, après quelques secondes, le maître de chant salua
+le baron et s'éloigna.</p>
+
+<p>&mdash;Quel imbécile! se dit le baron; il est capable de me
+traîner ainsi et de me faire dépenser mon argent. J'en ai
+assez de ses leçons!</p>
+
+<p>Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois
+en employant une autre tactique.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent
+pas, se dit-il, essayons d'un moyen plus direct.</p>
+
+<p>Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie.
+Au lieu de monter en voiture, il prit le professeur par le
+bras, comme il l'aurait fait avec un intime.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante,
+un homme qui a pris une grande résolution:
+c'est celle de vous faire violence.</p>
+
+<p>Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se
+mit à rire d'un air bon enfant, plein de franche cordialité.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas
+vous faire de mal, au contraire. Quels sentiments croyez-vous
+que je ressens pour vous, monsieur Beio? demanda-t-il
+en regardant le maître de chant en face.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que
+vous répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous
+une vive, une très vive sympathie? Je suis donc bien dissimulé,
+ou bien vous, vous êtes donc aveugle? Il faut
+que je vous dise en plein visage que j'ai pour vous, nonseulement
+pour votre talent, que j'admire, mais encore
+pour votre personne, une grande estime? Elle est si vive
+qu'elle m'a inspiré une idée qui a germé dans mon esprit
+en pensant à ce maudit mariage. Savez-vous ce que je me
+suis dit souvent en vous regardant pendant que vous
+faisiez travailler Flavie? Je vais vous le répéter, parce que
+j'ai pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe
+par l'esprit, tout ce que je pense des gens, je le dis.
+Voilà comme je suis fait. Est-ce bien? est-ce mal? ce
+n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce que je me
+suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita,
+c'était....</p>
+
+<p>Le baron fit une pause, en s'arrêtant et en forçant Beio
+à s'arrêter aussi et à le regarder en face.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis dit que c'était... vous.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer
+comment cette idée m'est venue et sur quoi elle repose.
+Cela ne vous ennuie point, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio,
+son attitude, toute sa personne, répondirent pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron.
+Une créature placée par la Providence dans une
+classe à part et au-dessus des autres; en un mot et pour
+tout dire, une artiste, créée, née artiste, Qu'êtes vous
+vous-même? Aussi un artiste, et des plus remarquables;
+mais bien différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons
+dont elle est si riche, de la nature, tandis que vous devez
+beaucoup au travail et à l'art. Mais cela importe peu,
+et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous est donc
+commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement
+il vous unit. Vous me direz que d'un autre côté des
+choses vous séparent. C'est juste et je n'en disconviens
+pas. Cependant il ne faut pas s'exagérer leur importance,
+au contraire, il faut reconnaître ce qu'elles ont de factice.</p>
+
+<p>Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie été dupe des raisons
+mises ostensiblement en avant par le prince pour expliquer
+le travail de Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons.
+Le prince, désespérant de réaliser le beau mariage
+qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa nièce, pensait
+à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>Beio ne répondit rien à cette interrogation directe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été
+confié, j'approuve cette discrétion; mais, que cous confirmiez
+ou ne confirmiez pas ce que je vous dis là, il n'en
+est pas moins certain que c'est la vérité. Alors rien d'étonnant
+à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au
+théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes
+les raisons de famille et de noblesse, écartées de fait
+pour le théâtre, l'étaient naturellement pour le mariage.
+Vous avez vu, vous voyez en ce moment que mon besoin
+de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences.
+Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant
+poussé dans ma tête, je n'ai pu m'empêcher d'en parler à
+Carmelita en cherchant à découvrir son sentiment à ce
+sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Et....</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez
+comme elle est réservée, même mystérieuse: c'est
+un sphinx. Elle ne m'a pas répondu franchement que
+j'avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous
+avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Elle aime la fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais,
+je dois constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement
+la fortune qu'elle aime; elle n'est pas uniquement
+une femme d'argent. Il y a en elle d'autres sentiments,
+plus nobles, plus désintéressés. Sans doute cette immense
+fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée
+dans le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle,
+sa mère, le monde qui, tous, s'occupent à faire miroiter
+cette fortune, il n'est pas étonnant qu'elle subisse cette influence.
+Mais il n'en est pas moins vrai qu'au fond, malgré
+cet éblouissement qui la trouble, elle jette des regards
+en arrière. Me croyez-vous sincère?</p>
+
+<p>Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus
+sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une
+tentative sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait
+été par Carmelita. Quand je dis «on» vous comprenez
+de qui je parle; c'est de vous, monsieur Beio. Moi,
+je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon indirects, indécise,
+qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air
+sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et
+cependant l'effet que j'ai produit a été si grand que j'ai eu
+la conviction que le succès était encore possible. Et voilà
+pourquoi j'ai eu avec vous cet entretien, qui a dû vous
+surprendre mais dont vous voyez maintenant le but. J'aime
+le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je
+crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre
+côté, j'ai pour vous une haute estime, une vive sympathie,
+je crois que vous êtes le mari qui peut donner le bonheur
+à Carmelita, je me mets à votre disposition pour rompre
+le premier mariage et conclure le second.</p>
+
+<p>Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau,
+et abandonnant le bras du chanteur, il lui tendit la main.</p>
+
+<p>Beio mit sa main dans celle du baron.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous
+revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.</p>
+
+<p>Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé
+par ce qu'il venait d'entendre.</p>
+
+<p>Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative
+hardie, et qui pouvait même paraître au premier
+abord désespérée. Il ne s'était pas trompé dans ses observations.
+Beio aimait Carmelita et il avait entretenu
+l'espérance de l'obtenir pour femme.</p>
+
+<p>Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée,
+alla embrasser tendrement sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait,
+et l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées.
+Elle aurait la fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait
+cette fortune. S'appuyant, se haussant sur elle,
+où ne parviendrait-il pas? Et le prince Mazzazoli, qui se
+flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il fait, le
+pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave
+colonel Chamberlain méritait d'avoir pour femme une
+Carmelita, une chanteuse! Allons donc! C'était venir en
+aide à la Providence que d'empêcher ce mariage. Avec Ida
+le colonel serait l'homme le plus heureux du monde: c'était
+pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de
+ceux qui méritent le bonheur.</p>
+
+<p>Il pria sa fille de se mettre au piano:</p>
+
+<p>&mdash;Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une
+musique simple et pure.</p>
+
+<p>Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique
+qui accompagnait délicieusement sa rêverie.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un
+monsieur, dont on lui remit la carte, l'attendait depuis
+longtemps déjà.</p>
+
+<p>Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio.</p>
+
+<p>Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements
+de joie intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher
+de se frotter les mains.</p>
+
+<p>Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu
+une parole, était là prêt à parler.</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir
+venir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p>Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo
+venait lui dire, il ne le reçut pas aussitôt.</p>
+
+<p>Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la
+fièvre par l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins
+de retenue et se livrerait plus facilement.</p>
+
+<p>Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire,
+classant seulement les lettres devant lui.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien
+montrer qu'il avait été absorbé par le travail, il sonna.</p>
+
+<p>On introduisit Beio, grave et solennel.</p>
+
+<p>Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et
+s'excusa de l'avoir fait si longtemps attendre:</p>
+
+<p>Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il
+m'a fallu expédier tout de suite, mais au moins j'ai gagné
+ainsi la liberté d'être tout à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des
+excuses à vous faire pour la façon inconvenante dont j'ai
+reçu hier la proposition que vous avez bien voulu m'adresser.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de cela, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble
+qui m'avait bouleversé; je ne me sentais pas maître de
+moi, et, dans une affaire aussi grave, je ne voulais pas
+céder à un entraînement.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs
+fois son bureau du plat de sa main; vous êtes un homme
+de raison, monsieur Beio, et j'aime la raison par-dessus
+tout. Où va-t-on avec l'entraînement?</p>
+
+<p>Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant
+évidemment par où commencer cet entretien.</p>
+
+<p>Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés
+d'une voix si basse, que ce fut à peine si le baron
+les entendit.</p>
+
+<p>&mdash;Hier vous m'avez fait part de certaines observations
+et de certaines suppositions s'appliquant à mademoiselle
+Belmonte et à moi. Pour répondre à l'appel à la franchise
+que vous venez de m'adresser, je dois déclarer que ces
+observations et ces suppositions sont fondées... au moins
+jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant
+que j'avais pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour
+mademoiselle Belmonte, vous ne vous êtes pas trompé.
+J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte d'une
+passion profonde, absolue, folle.</p>
+
+<p>Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns
+sur les autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé,
+j'aime mademoiselle Belmonte,» on sentait combien
+grand était cet amour. Jamais le baron n'avait entendu
+prononcer ces mots avec un accent si passionné.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit,
+le colonel ne tardera pas à être veuf; les Italiens ont
+du bon.</p>
+
+<p>Beio continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui doit vous faire comprendre comment cet
+amour s'est développé, c'est cette autre remarque de votre
+part, qui, elle aussi, est juste, que mademoiselle Belmonte
+se destinait au théâtre. Il est certain que l'amour naît
+souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune
+fille destinée à prendre une haute position dans le monde
+que j'ai aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour
+vous comment j'ai pu penser que mademoiselle Belmonte
+serait ma femme un jour, et aussi comment, sous l'influence
+de cette espérance, mon amour s'est développé.
+N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle
+Belmonte pouvait arriver sans moi au théâtre, mais combien
+je lui rendais la route plus facile, combien je lui ouvrais
+de portes! En réalité, elle était mon élève; pour
+tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les
+choses du théâtre....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien peu.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on
+n'obtient pas de grands succès seulement avec la beauté
+et des dons heureux; il faut plus, beaucoup plus. Ce plus,
+je le donnais à Carmelita; je la soutenais et elle devenait
+une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage,
+peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je
+pus croire qu'elle serait ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé
+de préciser autant que possible; je ne veux pas
+vous obliger à entrer dans des détails, un mot seul me
+suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita
+envers vous?</p>
+
+<p>Beio hésita un moment, puis il se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il
+d'une voix ferme. Vous devez comprendre alors quelle
+fut ma stupéfaction en entendant parler de ce mariage. Je
+ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je courus chez
+mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec
+elle; je la trouvai seule, et cette explication fut terrible.
+A mes reproches, elle ne répondit que par un mot: elle
+était obligée d'obéir à son oncle. Tout ce que peut inspirer
+la passion et la fureur, je le lui dis. Elle s'enferma
+dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible
+d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère.
+Mais, prêt à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle
+était insensible à la passion, je n'avais aucun ménagement
+à garder envers elle et que, n'importe comment,
+j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas elle-même.
+Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas
+revue. Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont
+été inutiles; on faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais
+j'ai la certitude que mes lettres ne lui sont pas parvenues.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement
+de l'engagement pris par Carmelita?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des
+moyens désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre
+encore et faire une dernière tentative: c'est dans ce but
+que je viens vous demander votre concours.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire? Je suis à vous.</p>
+
+<p>Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint
+un moment avec embarras dans sa main, avant de pouvoir
+se décider à répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose vraiment, dit-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à
+Carmelita? dit le baron.</p>
+
+<p>Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la
+lettre.</p>
+
+<p>Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas
+la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me refusez? dit Beio.</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je
+puis reprendre ma parole. Je vous ai promis mon concours,
+je suis à vous. Si vous me voyez hésitant, c'est que
+je me demande si cette lettre produira l'effet que vous
+attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita.
+Écrire est bien, mais parler est mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous?</p>
+
+<p>-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une
+entrevue avec Carmelita?</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous
+rendra celle que vous aimez et qui vous aime: il faut que
+vous lui parliez; il faut qu'elle vous voie, qu'elle vous entende.
+Que ne peut obtenir la voix de celui qu'on aime?
+Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais
+rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain.
+Quand je l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là,
+tout ce que je vous demande, c'est de vous tenir en
+paix et de rester à ma disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion;
+comment reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites
+pour moi?</p>
+
+<p>Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant
+affectueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur
+de tous: le vôtre, celui de Carmelita et aussi celui
+de mon brave et cher colonel. Que je vous voie heureux,
+et je serai payé de ma peine. A bientôt!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p>Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de
+ne pas prendre la lettre que celui-ci voulait lui confier.
+Assurément il y avait des avantages à la tenir entre ses
+mains; car, sans savoir ce qu'elle contenait, il était bien
+certain que ce n'était point une lettre innocente. Beio parlait
+de son amour et de l'engagement pris par Carmelita;
+assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il
+s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion.
+Remise au colonel, elle serait plus que suffisante pour
+l'éclairer.</p>
+
+<p>Et cependant il ne l'avait pas prise.</p>
+
+<p>Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper
+l'occasion qui se présentait si belle?</p>
+
+<p>Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans
+avoir pu la peser, sans l'examiner lentement, comme il
+avait coutume de faire dans les circonstances graves,
+n'était pas sans le jeter dans le doute et l'inquiétude.</p>
+
+<p>Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié,
+allait ne pas réussir?</p>
+
+<p>Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il
+ne s'agissait de rien moins que de rendre le colonel
+témoin de l'entrevue qui aurait lieu entre Carmelita et
+Beio.</p>
+
+<p>A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat
+décisif et triomphant!</p>
+
+<p>Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il
+avait obtenu l'engagement de Carmelita, le baron était
+fixé à ce sujet. Carmelita était une fille passionnée, cela
+se lisait dans ses yeux noirs, dans sa bouche charnue,
+dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du Midi
+dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore,
+de race italienne. Les principes ethnographiques,
+auxquels il croyait fermement, indiquaient qu'elle n'avait
+pas dû aimer Beio d'un amour idéal; c'était sur un fait
+matériel que cet engagement reposait. Il était donc bien
+certain que dans une explication comme celle qui s'engagerait
+entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait
+des choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le
+passé de sa fiancée.</p>
+
+<p>Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps,
+Carmelita, Beio et le colonel.</p>
+
+<p>Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés
+contre toute surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent
+entraîner à parler en toute franchise, à agir en toute
+liberté.</p>
+
+<p>Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où
+ce serait le hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien.
+Il y avait là un ensemble qui présentait de sérieuses
+difficultés, car rien ne devait manquer: au même moment,
+ces trois acteurs devaient se trouver nécessairement
+en face les uns des autres.</p>
+
+<p>Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des
+difficultés.</p>
+
+<p>Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur
+l'hôtel, communiquant avec le grand salon par deux
+larges baies qu'on tenait ouvertes ou fermées à volonté
+avec des portes-fenêtres ou avec des stores.</p>
+
+<p>Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de
+la scène entre Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter
+le colonel; quant à Beio, il se tiendrait dans le jardin,
+caché n'importe où.</p>
+
+<p>On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon,
+dont les fenêtres en communication avec la serre seraient
+fermées par les stores.</p>
+
+<p>Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on
+la laisserait seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.</p>
+
+<p>Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait
+dans la serre, et il arriverait certes un moment où, si peu
+curieux qu'il fût, il voudrait voir ce qui s'y passerait.</p>
+
+<p>Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron
+avait besoin d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne
+jugea pas utile de lui expliquer à quoi il l'employait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous
+avons une surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous,
+il faut entendre le colonel Chamberlain, qui a besoin de
+lui parler en particulier et qui ne veut pas lui demander
+cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours tu amènes
+Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre,
+et, sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le
+colonel, qui sera dans le salon, ira la surprendre. C'est
+un service qu'il m'a demandé et que je puis d'autant
+moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit de choses sérieuses.
+J'ai comme un pressentiment que le mariage de
+Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa.</p>
+
+<p>&mdash;Chut!</p>
+
+<p>Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira
+discrètement: il en avait dit assez.</p>
+
+<p>Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez
+lui; car, en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire:
+les lettres se gardent.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées.
+Voici ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas
+très habile, car je reconnais que je n'entends rien à l'intrigue,
+mais il me semble que ce que j'ai en vue peut néanmoins
+réussir): je fais venir Carmelita chez moi, et on
+l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt
+vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la
+précaution de ne pas vous laisser voir, vous vous glissez
+derrière elle, et, la porte de la serre refermée par vous
+au verrou, vous vous expliquez, sans craindre d'être
+entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans
+cette serre un coin où vous serez cachés comme dans un
+bois: c'est auprès de la grotte, dans le fond, contre le
+mur de la maison. Amenez-la dans ce coin et ne craignez
+rien, vous y serez chez vous.</p>
+
+<p>Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant
+il proposa au baron une légère modification:</p>
+
+<p>&mdash;Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le
+jardin, il l'attendait dans la serre même, caché dans la
+grotte ou derrière un arbuste?</p>
+
+<p>Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui
+pouvait faire échouer son plan: en effet, Beio s'introduisant
+le premier dans la serre, pouvait appeler l'attention
+du colonel, tandis que c'était la voix de Carmelita qui
+devait frapper cette attention.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il
+y aurait préméditation de votre part et complicité de la
+mienne. Il vaut mieux que cette rencontre arrive par hasard;
+vous voyez Carmelita entrer dans la serre, vous la
+suivez: rien de plus naturel.</p>
+
+<p>Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à
+lui demander, un renseignement sur l'Amérique, qui ne
+pouvait être précis qu'en ayant sous les yeux une masse
+de lettres.</p>
+
+<p>Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel
+de la rue du Colisée.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure.</p>
+
+<p>Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour
+le lendemain, et en même temps il envoya Ida chez Carmelita
+pour l'avertir que le lendemain, vers deux heures
+et demie, elle viendrait la chercher pour sortir en voiture.</p>
+
+<p>Tout était prêt.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p>Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient
+qu'aux grands capitaines.</p>
+
+<p>Il avait fait pour le succès ce qui était humainement
+possible, le reste était aux mains de la Providence.</p>
+
+<p>Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il
+dans une dévote prière, pour qu'elle lui donnât une
+victoire qu'il croyait avoir bien méritée.</p>
+
+<p>C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de
+peine; Dieu ne bénirait-il pas ses efforts?</p>
+
+<p>Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut
+veiller lui-même aux dernières dispositions à prendre et
+ne rien laisser au hasard.</p>
+
+<p>Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était
+pas tirer intérieurement, puis il disposa les chaises
+devant la grotte et tira le tête-à-tête de manière à le
+bien placer vis-à-vis les baies du salon.</p>
+
+<p>Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et
+les tira jusqu'en bas.</p>
+
+<p>Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence,
+personne ne pénétrât dans le salon ou dans la serre, afin
+que tout restât bien tel qu'il l'avait disposé.</p>
+
+<p>A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées,
+en lui recommandant de rester avec Carmelita
+jusqu'à deux heures cinquante-cinq minutes, de manière
+à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois heures
+précises.</p>
+
+<p>Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un
+peu avant l'heure qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait
+en rien le plan du baron, mieux valait cette
+avance qu'un retard.</p>
+
+<p>Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette
+impatience du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça
+d'enflammer son espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était
+une affaire d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne
+croirait, lui, baron Lazarus, que cette charmante fille serait
+sourde à la voix de son coeur et n'écouterait que le
+tintement de l'argent. Son oncle et sa mère avaient pu la
+dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé,
+qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il
+pour cela? Assurément il n'avait pas la prétention, lui
+vieux bonhomme, n'ayant jamais été entraîné par la passion,
+de l'indiquer. Mais, dans son coeur, M. Beio trouverait
+certainement des élans irrésistibles. Personne à
+craindre, liberté absolue.</p>
+
+<p>A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un
+rendez-vous d'une importance considérable l'appelait au
+dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon
+espoir!</p>
+
+<p>Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit
+où il pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de
+Carmelita, sans craindre d'être aperçu par celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle
+sera entrée dans la serre, glissez-vous derrière elle, franchement,
+et ne craignez rien.</p>
+
+<p>L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour
+lui d'une importance considérable: il ne s'agissait de
+rien moins que d'aller chercher le colonel.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.</p>
+
+<p>Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite
+dans les heures.</p>
+
+<p>Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci
+allait sortir pour se rendre rue du Colisée.</p>
+
+<p>&mdash;Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous
+étiez encore chez vous, dit le baron.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée.
+Il était deux heures cinquante minutes.</p>
+
+<p>Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du
+baron, mais celui-ci l'arrêta par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour
+une vérification importante, dit-il; nous ne pourrions pas
+parler librement devant eux. Entrons dans le salon, je
+vous prie; je donnerai des ordres pour que nous ne
+soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée,
+je ne suis visible pour personne, et Ida est sortie.</p>
+
+<p>Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la
+cheminée, entre les deux baies communiquant avec la
+serre, étaient disposées des liasses de lettres.</p>
+
+<p>C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron
+voulait soumettre au colonel, pour avoir son sentiment
+sur la solvabilité et surtout la valeur morale de ceux qui
+les avaient écrites.</p>
+
+<p>En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y
+avait encore un point décisif dans le plan du baron: il
+fallait qu'au moment où Carmelita entrerait dans la serre,
+le colonel et lui gardassent le silence dans le salon; car,
+si Carmelita entendait la voix du colonel, il était bien
+certain que, malgré la surprise que lui causerait la brusque
+arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.</p>
+
+<p>Quand on se poste pour surprendre les gens, il est
+facile de garder le silence; mais ce n'était point là le cas
+du colonel, et il était impossible de lui dire franchement:
+Taisez-vous.</p>
+
+<p>Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé
+un moyen pour la tourner.</p>
+
+<p>Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant
+la table chargée de lettres et de manière à faire face à la
+serre, il prit ces lettres et d'une voix forte il adressa ses
+questions au colonel en lui nommant les personnes sur
+lesquelles il désirait être renseigné.</p>
+
+<p>Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait
+encore six minutes pour être bruyant.</p>
+
+<p>Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que
+parmi les noms qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il
+ne connaissait pas.</p>
+
+<p>Le baron se montra vivement contrarié.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en
+riant, et puis ces personnes habitent Cincinnati, et mes
+relations avec cette ville n'ont jamais été bien fréquentes.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant vous connaissez M. Wright, le père de
+cette délicieuse jeune fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner
+à ce sujet? interrompit le baron, pressé par l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce
+que vous désirez savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Me donner une lettre d'introduction auprès de
+M. Wright, je lui demanderais moi-même ces renseignements.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction,
+il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction,
+mais encore de recommandation; cette affaire est
+pour moi capitale, ma fortune est en jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vous ferai cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant
+une plume pleine d'encre.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Il était deux heures cinquante-huit minutes.</p>
+
+<p>Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et,
+malgré son flegme ordinaire, il était agité par des mouvements
+impatients.</p>
+
+<p>Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.</p>
+
+<p>A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le
+gravier de la serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma
+dans un châssis en fer et un verrou glissa dans
+une gâche.</p>
+
+<p>Beio était entré derrière Carmelita.</p>
+
+<p>Instantanément un cri retentit:</p>
+
+<p>&mdash;Lorenzo!</p>
+
+<p>Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait
+crié était celle de Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut
+pour celle de Beio.</p>
+
+<p>&mdash;Ici!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous
+n'avez pas répondu â mes lettres; je vous ai suivie, et
+me voilà. Maintenant nous allons nous expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle explication voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne
+voulez pas pour votre mari celui que vous avez bien voulu
+pour votre amant.</p>
+
+<p>Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.</p>
+
+<p>Le baron le retint par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit-il.</p>
+
+<p>Mais le colonel se dégagea.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait
+la voix de Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller
+dire au colonel Chamberlain que vous êtes ma maîtresse?</p>
+
+<p>Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque
+mouvement, il le remonta.</p>
+
+<p>Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un
+de l'autre.</p>
+
+<p>A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques
+pas, et Carmelita se cacha le visage entre ses
+mains.</p>
+
+<p>Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes,
+se tourna vers Beio.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il;
+vous n'aurez pas besoin d'aller à lui pour accomplir votre
+lâche menace.</p>
+
+<p>Puis, revenant à Carmelita:</p>
+
+<p>&mdash;Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que
+vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma
+femme.</p>
+
+<p>Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita,
+il rentra dans le salon.</p>
+
+<p>Alors, s'adressant au baron.</p>
+
+<p>&mdash;Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.</p>
+
+<p>Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà
+le colonel avait ouvert la porte.</p>
+
+
+
+<p>XVIII</p>
+
+<p>Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre,
+sans bouger, sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés
+par cette apparition du colonel, ses paroles et son
+départ.</p>
+
+<p>Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda
+venir en attachant sur lui des yeux qui jetaient des
+flammes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous?
+dit-il.</p>
+
+<p>Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur
+lui avec une fixité si grande que malgré son assurance,
+il se sentit troublé.</p>
+
+<p>&mdash;Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant
+son bras vers le baron par un geste tragique.</p>
+
+<p>Puis, détournant la tête avec dégoût:</p>
+
+<p>&mdash;Lorenzo! dit-elle.</p>
+
+<p>A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la
+façon dont elle avait prononcé ce nom lui rappelait sans
+doute d'heureux souvenirs.</p>
+
+<p>Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.</p>
+
+<p>Il s'avança d'un pas vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le
+corps tout entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait
+le dédain et le mépris le plus profonds.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de
+Beio, et le baron les vit s'éloigner, marchant d'un même
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son
+parti, se dit-il; le prince prendra-t-il le sien aussi facilement?</p>
+
+<p>Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait
+un devoir à remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais
+ses devoirs.</p>
+
+<p>Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait
+passé dans cette entrevue?</p>
+
+<p>Il entra chez elle.</p>
+
+<p>Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son
+appartement qui donnait sur le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita
+partie avec M. Beio! Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel
+a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il entretenue comme il le
+désirait? sommes-nous arrivés trop tard!</p>
+
+<p>&mdash;N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout,
+chère fille, parle-moi franchement? Que penses-tu du
+colonel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la troisième fois que tu me poses cette question:
+la première fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée
+du colonel à Paris; la seconde, un peu avant le
+départ du colonel pour la Suisse; enfin voici maintenant
+que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi
+bon?</p>
+
+<p>&mdash;Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un
+de ces jours, dois-je répondre oui ou non? Il faut que je
+sois fixé.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il donc passé?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec
+mademoiselle Belmonte.</p>
+
+<p>&mdash;Rompre! en si peu de temps!</p>
+
+<p>&mdash;Quelques paroles ont suffi.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il
+avait été amené malgré lui à ce mariage par les intrigues
+de Mazzazoli. Voilà pourquoi je désire savoir ce que
+je dois répondre au colonel, si un jour ou l'autre il me
+demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire
+qu'il m'adressera cette demande.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles raisons, cher papa?</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est
+pas venu. Sache seulement que si le colonel n'avait pas
+pensé à toi, il n'aurait pas rompu avec Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! papa!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement
+avec le colonel pour connaître l'état de son coeur; ne
+doute pas de ce que je dis et réponds-moi franchement.</p>
+
+<p>&mdash;La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà
+faite deux fois; je n'ai pas changé.</p>
+
+<p>Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.</p>
+
+<p>Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la
+quitta; car il n'avait pas le loisir, hélas! de se donner
+tout entier aux douces joies de la tendresse paternelle.</p>
+
+<p>Il lui fallait voir le colonel.</p>
+
+<p>A ses questions, le concierge répondit que le colonel
+venait de rentrer.</p>
+
+<p>Alors, sans en demander davantage et sans parler à
+aucun domestique, le baron, en habitué, en ami de la
+maison, se dirigea vers l'appartement du colonel et, après
+avoir frappé deux petits coups, il entra dans la bibliothèque.</p>
+
+<p>Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée
+dans ses deux mains.</p>
+
+<p>Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de
+lui, qu'il abaissa ses mains et releva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de
+savoir ce qui s'est passé après votre départ.</p>
+
+<p>Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait
+pas; puis levant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout une question, je vous prie, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, mon ami, dites.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez voulu me faire assister à, l'entretien de
+mademoiselle Belmonte et de cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait
+tremblante, je pourrais vous répondre catégoriquement;
+mais j'aime mieux que cette réponse vous vous la fassiez
+vous-même. Vous savez quelle est ma tendresse pour ma
+fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments
+d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si
+j'avais su que mademoiselle Belmonte était... mon Dieu!
+il faut bien appeler les choses par leur nom, si vilain que
+soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su que mademoiselle
+Belmonte était la maîtresse de son professeur de
+chant, j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie
+de me fille? Dites, le pensez-vous? Non, n'est-ce pas?
+Alors, si je ne savais pas cela, comment voulez-vous que
+j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien de mademoiselle
+Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel
+but aurais-je agi ainsi?</p>
+
+<p>Le colonel ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voici comment cet entretien a été amené, continua
+le baron,&mdash;au moins ce que je vous dis là résulte de ce
+que j'ai entendu après votre départ:&mdash;ce professeur de
+chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, un
+comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il
+avait cru épouser; il la poursuivait partout, mais le prince
+faisait bonne garde et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita.
+Tantôt il l'a vue sortir avec Ida, et l'a suivie, et,
+quand Carmelita est entrée dans la serre, tandis que ma
+fille allait changer de toilette dans son appartement, il est
+entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais,
+pour être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien
+vite calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre
+pour offrir à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez
+elle. Elle ne m'a pas répondu; mais détournant la tête,
+elle a pris le bras de ce... comédien et elle est partie avec
+lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur celle que
+vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu
+vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce
+triste sujet. Maintenant un mot encore, un seul; si vous
+avez quelque affaire à traiter avec le prince Mazzazoli, je
+me mets à votre disposition et vous demande d'user de
+moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis, pour
+cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que
+moi ne sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à
+arranger les choses de manière à la ménager autant que
+possible.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p>Malgré les ménagements que le baron avait promis
+d'apporter «dans l'arrangement des choses,» la rupture
+du mariage arrêté entre le colonel Chamberlain et mademoiselle
+Carmelita Belmonte produisit une véritable explosion
+dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.</p>
+
+<p>Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron
+Lazarus, et il le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité
+de scandale se joignit à l'intérêt que cette nouvelle portait
+en elle-même.</p>
+
+<p>Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu,
+il refusa de répondre, et persista dans son refus avec fermeté;
+mais cependant de manière à laisser entendre que,
+s'il ne parlait pas, ce n'était point par ignorance, mais que
+c'était par discrétion.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde,
+et d'ailleurs je n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le
+colonel rompre avec mademoiselle Belmonte et j'affirme
+cette rupture; mais les causes de cette rupture, c'est une
+autre affaire.</p>
+
+<p>De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces
+causes clairement et franchement, mais à les laisser
+adroitement entendre.</p>
+
+<p>Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le
+compte de sa fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître
+de chant, Beio, l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas
+beau; il est vrai qu'il ne fallait pas oublier que Carmelita
+était Italienne, ce qui diminuait le rôle joué par Beio.
+Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour qui le
+connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable
+de se décider à la légère, cette rupture était grave, alors
+surtout qu'il s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore
+quelques jours, et il était conclu.</p>
+
+<p>Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le
+soir même de la rupture, pour l'annoncer à madame de
+Lucillière qu'il espérait rencontrer.</p>
+
+<p>En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant
+le baron entrer, elle avait deviné, à son air diplomatique,
+qu'il avait quelque chose d'intéressant à lui apprendre;
+malgré la gravité de sa tenue, le triomphe éclatait dans
+toute sa personne.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que
+madame de Lucillière exerçait sur ceux qui étaient de sa
+cour, c'est qu'elle se faisait obéir instantanément, sans la
+plus légère marque d'hésitation ou de révolte.</p>
+
+<p>Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de
+lord Fergusson et du duc de Mestosa; elle leur fit un signe
+imperceptible, aussitôt ils sortirent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle
+vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont
+réussi.</p>
+
+<p>&mdash;Réussi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car
+cette nouvelle est insignifiante; vous m'aviez si bien tracé
+mon plan, que vous deviez attendre le succès pour un
+jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute à son sujet;
+peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé.
+Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en
+ces sortes d'affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas trop modeste.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y
+aurait outrecuidance de ma part à prendre pour moi un
+succès qui n'appartient qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument,
+vous avez été la main; encore l'instrument a-t-il
+été bien insuffisant.</p>
+
+<p>La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité
+dans le triomphe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce
+succès devant le colonel? dit-elle en riant. Il faut vous
+rassurer, monsieur, et ne pas trembler ainsi; je ne trahis
+pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé que vous ne
+pensez pas à me dire ce qui s'est passé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît
+que mademoiselle Belmonte avait pris l'engagement de
+devenir la femme de son maître de chant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce que je vous demande, car pour
+moi je ne comprends pas qu'une jeune fille dans sa position
+se soit laissée ainsi entraîner. Mais je connais si peu
+les femmes, et puis Paris est si corrupteur!</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas
+Parisienne; elle est Italienne, comme mademoiselle Lazarus
+est Allemande.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage,
+a fait une scène violente à mademoiselle Belmonte, en lui
+reprochant de ne pas vouloir prendre pour mari l'homme
+qu'elle avait bien voulu prendre pour... amant. Il a dit le
+mot, et précisément, par un malheureux hasard,&mdash;en
+disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,&mdash;le
+colonel l'a entendu.</p>
+
+<p>Le colonel assistait à cette scène?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio,
+se croyant encore au théâtre sans doute, dans une de ses
+scènes à effet des opéras italiens, criait de telle sorte que
+sa voix est arrivée jusqu'aux oreilles du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de
+l'endroit où se passait cette scène.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon
+salon, et Beio, qui, depuis plusieurs jours, poursuivait
+mademoiselle Belmonte, avait rejoint celle-ci dans ma
+serre, où elle s'était réfugiée.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita
+dans la serre, et les stores baissés sans que les fenêtres
+fussent fermées, n'est-ce pas? Mais cela était adroitement
+combiné.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il
+faut faire nos compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a
+entendu les paroles de Beio; je crois même qu'il en aurait
+entendu bien d'autres, et de très instructives, s'il avait
+écouté quelques minutes encore; car ce comédien était
+lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi;
+vous savez comme il est délicat, chevaleresque même. Il
+n'a pas voulu surprendre les secrets de M. Beio et de mademoiselle
+Belmonte, alors même que ces secrets le touchaient
+si profondément; il a brusquement remonté le
+store...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il
+n'a dit que ces simples mots, les adressant à mademoiselle
+Belmonte: «Vous donnerez à votre oncle les raisons que
+vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma
+femme.»</p>
+
+<p>&mdash;Et il est sorti simplement, dignement.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte
+parle peu, elle agit. Comme je lui proposais de la reconduire
+chez elle, elle ne m'a pas répondu; mais, prenant
+le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est assez crâne.</p>
+
+<p>&mdash;Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire,
+n'est-ce pas, que cela est scandaleux? C'est aussi mon
+sentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle
+parle, lui, et il agit. Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en
+sais rien, et j'avoue même que je le regrette, car cela a
+dû être original; mais ce qu'il a fait est beaucoup plus
+original encore.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est
+passée entre le colonel, Beio et mademoiselle Belmonte.
+Vers six heures, le hasard m'a conduit aux Champs-Éysées,
+et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince Mazzazoli, la
+comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante,
+montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon,
+chargé de bagages.</p>
+
+<p>&mdash;Ils partent?</p>
+
+<p>&mdash;Leur position eût été assez embarrassante à Paris;
+il eût fallu répondre à bien des questions; et puis d'un
+autre côté, le prince eût été obligé à régler des affaires
+pénibles avec le colonel, car vous savez que celui-ci avait
+envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants, bijoux, cadeaux
+de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas
+restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie;
+c'est plus simple.</p>
+
+<p>La marquise voulut réitérer ses compliments au baron,
+mais celui-ci les refusa obstinément; il n'avait rien fait,
+à elle toute la gloire du succès; et il la quitta avec la
+même physionomie discrète.</p>
+
+<p>Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes,
+répétée franchement par la marquise, la nouvelle de la
+rupture du mariage du colonel eut bientôt fait le tour de
+la salle.</p>
+
+<p>Était-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Surtout était-il possible que le prince eût ainsi
+quitté Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! avec les diamants du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Et en laissant ses créanciers derrière lui.</p>
+
+<p>Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la
+marquise; mais tout n'était pas dit pour elle.</p>
+
+<p>Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la
+marquise avait eu la pensée d'aller voir Thérèse; mais,
+emportée dans son tourbillon, elle avait toujours retardé
+l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était assez aventureux.
+Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne
+idée lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait
+plus à attendre.</p>
+
+<p>Le lendemain de la communication du baron, elle se
+rendit rue de Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse
+précise d'Antoine Chamberlain.</p>
+
+<p>En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander
+cette adresse par son valet de pied chez un fabricant
+de meubles, et bientôt elle arriva devant la porte
+sur laquelle était écrit le nom de Chamberlain.</p>
+
+<p>Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il
+est vrai de dire que tout d'abord il la reçut assez mal;
+mais quand elle se fut nommée, il lui donna toutes les
+explications qu'elle pouvait désirer.</p>
+
+<p>Malheureusement ces explications venaient ruiner tout
+son plan: Thérèse était en Allemagne avec son père, et
+depuis son départ elle n'avait pas écrit.</p>
+
+<p>La marquise se retira déconcertée.</p>
+
+<p>N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer
+le triomphe d'Ida?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p>Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer
+son mariage à Thérèse, se décida tout de suite à
+lui apprendre que ce mariage était rompu.</p>
+
+<p>Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour
+de Sorieul, et que par conséquent il ignorait où Thérèse
+pouvait se trouver en ce moment, il se rendit rue de
+Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.</p>
+
+<p>Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du
+Colisée, il était resté enfermé chez lui, ayant donné
+l'ordre de ne recevoir personne, à l'exception du prince
+Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui n'était pas venu.</p>
+
+<p>Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer,
+pour échapper aux pensées qui, plus noires les unes que
+les autres, troublaient son esprit et son coeur.</p>
+
+<p>Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer
+pour ce mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur
+la poitrine, leurs coups de marteau l'exaspéraient.</p>
+
+<p>Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient
+leur besogne, il lui semblait qu'ils cessaient de chanter
+pour le regarder d'une façon étrange: les uns comme
+s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se moquaient
+de lui.</p>
+
+<p>Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard
+Haussmann et les boulevards, il s'était mis en route pour
+le faubourg Saint-Antoine.</p>
+
+<p>C'était l'heure où le <i>tout Paris</i> qui respecte les exigences
+de la tradition et les observe religieusement
+comme article de foi, se dirige vers le bois de Boulogne.
+Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, qu'il avait
+croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des
+personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même
+partie de ce <i>tout Paris</i>, dont il était une des individualités
+les plus connues, et les gens du monde qui n'avaient pas
+eu de relations intimes avec lui, savaient au moins qui il
+était.</p>
+
+<p>Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter
+grande attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on
+le regardait avec une curiosité peu ordinaire; les yeux
+s'attachaient sur lui avec fixité; on se penchait vers son
+voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes souriaient.</p>
+
+<p>En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage
+pour lequel il avait fort peu de sympathie, malgré les
+protestations d'amitié dont celui-ci l'accablait en toute
+circonstances, le vicomte de Sainte-Austreberthe, lui
+barra le passage et l'aborda presque de force.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher colonel!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement
+le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est indiscret?</p>
+
+<p>&mdash;De vous adresser une félicitation?</p>
+
+<p>&mdash;Et à propos de quoi, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.</p>
+
+<p>Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe
+de telle sorte que tout autre, à la place de celui-ci, eût
+été déconcerté et peut-être même jusqu'à un certain point
+inquiété.</p>
+
+<p>Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter
+par rien ni par personne, et de plus il n'avait jamais
+pensé qu'on pouvait avoir l'idée de l'intimider: l'herbe
+n'avait pas encore poussé sur la tombe du dernier adversaire,
+M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre,
+et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer.</p>
+
+<p>Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel
+en lui faisant presque violence:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie,
+pour le plaisir de bavarder. C'est sincèrement
+que je vous félicite, sinon en me plaçant à votre point de
+vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous dire que
+votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous ne devez épouser qu'une Française.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous
+prie.</p>
+
+<p>&mdash;Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez
+maintenant, vous deviez prendre une Française;
+voilà tout. Vous êtes une puissance en ce monde, mon
+cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est
+d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner;
+je vous assure qu'on est disposé à faire beaucoup pour
+cela. Ne résistez pas. Ce n'est pas officiellement que je
+parle c'est officieusement; mais cependant soyez assuré
+que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes
+visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et
+que je n'ai pas trouvé vos oreilles fermées? Je sais de
+source certaine qu'on désire vous adresser une invitation.
+Êtes-vous présentement en disposition de l'accepter?
+Vous voyez que je parle net et sans détour. Que
+dois-je répondre?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous avez trouvé un homme très touché de la
+sollicitude qu'on lui témoigne et très reconnaissant qu'on
+pense à lui, mais en même temps vous avez trouvé aussi
+un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui ne sait
+pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne,
+où une affaire importante l'appelle; dans ces conditions
+la réponse que vous demandez est impossible à formuler,
+aussi vous a-t-il prié d'attendre son retour.</p>
+
+<p>Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son
+bras, salua Sainte-Austreberthe et le quitta.</p>
+
+<p>Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on
+lui faire prendre pour femme? Quelles influences voulait-on
+servir avec sa fortune?</p>
+
+<p>A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour
+retrouver Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger.
+Le marché devait être curieux à connaître. Il apportait sa
+fortune; que lui apportait-on en échange?</p>
+
+<p>Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et
+tous ces gens!</p>
+
+<p>Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment
+la seule qui n'eût point visé cette fortune que tant
+d'autres avaient poursuivie ou qu'ils poursuivaient encore
+par de honteux moyens.</p>
+
+<p>Et précisément parce qu'il avait bien conscience que
+maintenant elle était à jamais perdue pour lui, il osa pour
+la première fois s'avouer en toute franchise le sentiment
+qu'elle lui avait inspiré, et le reconnaître pour ce qu'il
+était.</p>
+
+<p>Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement
+d'une idée à une autre, que celle qu'il abordait ne
+lui était pas moins pénible que celle qu'il venait de rejeter,
+il arriva rue de Charonne.</p>
+
+<p>En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement,
+joyeusement, près de lui, le jour où il était venu
+la prendre en voiture pour la conduire aux courses.
+Comme elle était charmante alors!</p>
+
+<p>En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le
+bruit d'une voix qui paraissait lire dans l'atelier.</p>
+
+<p>Il poussa la porte.</p>
+
+<p>Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son
+pierrot sur sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un
+livre à Michel qui travaillait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant
+si vivement de son établi, que l'oiseau, effrayé,
+s'envola; en voilà une surprise, et une bonne!</p>
+
+<p>Michel, non moins vivement, quitta son travail pour
+venir tendre la main au colonel; la surprise paraissait
+être tout aussi heureuse pour lui que pour Denizot.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions
+nous voir aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce
+soir; j'y serais même allé dans la journée, si je n'étais pas
+resté pour faire la lecture à Michel pendant qu'il travaille.
+Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, et les
+livres nous aident à le passer moins tristement. Nous
+avons des nouvelles d'Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;C'était précisément pour vous demander des nouvelles
+de mon oncle et... (il s'arrêta) que je venais vous
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la lettre, dit Michel.</p>
+
+<blockquote><p>
+Mon cher Michel,</p>
+
+<p>Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait
+permis de causer avec vous en toute liberté; mais,
+cette occasion tardant à partir, je ne veux pas te laisser
+plus longtemps sans nouvelles; car, depuis que tu sais
+que nous avons quitté Bâle, sans savoir aussi ce que
+nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant
+plus que la patience n'a jamais été ta première vertu.</p>
+
+<p>J'use donc tout simplement de la poste, comme tout
+le monde; seulement, n'ayant en elle qu'une faible
+confiance et croyant qu'il est très possible, très probable
+même que les lettres qui arrivent rue de Charonne,
+adressées à ton nom, sont soumises à une surveillance
+destinée à fournir à la police des renseignements,
+qui heureusement lui manquent, je suis obligé
+de garder certaines précautions assez gênantes, mais
+que je crois nécessaires présentement. Au reste, je
+pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt sans crainte que ma
+lettre passe sous des yeux indiscrets, et je te donnerai
+alors tous les détails que je suis obligé de taire aujourd'hui.</p>
+
+<p>Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour
+recevoir les réponses aux lettres que j'avais écrites; ces
+réponses ont été telles qu'on devait les attendre des
+braves coeurs auxquels je m'étais adressé. Alors nous
+sommes partis pour notre voyage, pour notre exil en
+Allemagne.</p>
+
+<p>Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous
+pouvons l'être, et nous avons trouvé ici un accueil qui
+t'aurait fait revenir des préventions que tu nourris
+contre les Allemands, si tu avais pu en être témoin.</p>
+
+<p>Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu,
+par ce qu'on dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer
+en étudiant ceux qu'on rencontre: c'est en Allemagne,
+c'est chez eux qu'il faut les connaître.</p>
+
+<p>Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères
+allemands, j'étais arrivé à me débarrasser de certains
+préjugés français, mais j'étais loin de soupçonner la vérité.</p>
+
+<p>Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement,
+les Allemands sont plus avancés dans nos idées
+que nous ne le sommes en France; ici, ce ne sont pas
+seulement les ouvriers des villes qui pensent à une
+réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le
+pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs
+ennemis.</p>
+
+<p>De cette communauté de croyance, il est certain
+qu'il naîtra un jour un grand mouvement, qui sera
+irrésistible et qui provoquera en Allemagne une révolution
+plus terrible et plus complète que ne l'a été la
+révolution française.</p>
+
+<p>Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai
+pas la sotte prétention de vouloir le prédire, je ne connais
+pas assez le pays pour cela, et d'ailleurs il faudrait
+entrer dans des considérations trop longues pour cette
+lettre écrite à la hâte, car il est bien entendu que les
+choses n'iront pas toutes seules; il y aura des résistances.
+Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que
+ceux qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures
+et dans des guerres, pour tâcher d'enrayer ou de
+détourner ce mouvement; mais, quoi qu'on fasse, il reprendra
+son cours et sa marche, car l'avenir lui appartient.</p>
+
+<p>Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil
+à pousser à la roue dans la mesure de mes moyens,
+car notre cause est au-dessus des nationalités, et nous
+devons travailler à son succès aussi bien en France
+qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.</p>
+
+<p>Nous avons ici un journal, <i>le Volkstaat</i>, ce qui veut
+dire <i>le gouvernement du peuple</i>, dans lequel on me demande
+des articles qu'on traduira; je vais les écrire.
+En même temps je fournirai des notes à son rédacteur
+en chef, un de nos frères, qui écrit une <i>Histoire de la
+Révolution Française</i>, car partout notre <i>Révolution</i> doit
+être un enseignement pour les peuples qui veulent s'affranchir.</p>
+
+<p>Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence
+matérielle, n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans
+l'atelier d'un tourneur qui est un des chefs du mouvement
+social en Allemagne.</p>
+
+<p>Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur
+homme du monde, le plus doux et le plus ferme. Nous
+demeurons porte à porte, et Thérèse passe une partie
+de la journée à apprendre le français à ses deux petites
+filles.</p>
+
+<p>Si nous étions en France et réunis, nous pourrions
+dire que nous sommes pleinement heureux.</p>
+
+<p>En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré
+sur nous. Cette lettre te dira comment m'écrire
+et sous quel nom. Ne sois pas inquiet pour me tenir au
+courant de mon procès, je lis les journaux français.</p>
+
+<p>Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et
+de Denizot. Thérèse embrasse son oncle et vous envoie
+ses amitiés.</p>
+
+<p>ANTOINE.
+</p></blockquote>
+
+<p>Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations
+et son enthousiasme, mais aussi avec sa négligence
+des choses pratiques.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle,
+dit le colonel en rendant cette lettre à Michel, et c'était là
+justement ce que je voulais savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt
+que je l'aurai reçue, je vous la communiquerai.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la
+communiquer aussi à une dame de vos amies qui est
+venue pour voir Thérèse?</p>
+
+<p>&mdash;Une dame de mes amies? Et qui donc!</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici
+hier pour voir Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle?
+Naturellement je ne le lui ai pas demandé. Je lui ai
+dit ce que nous savions, que Thérèse était en Allemagne,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette
+nouvelle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p>Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de
+conscience, il n'en est pas de plus grave, que celle qui
+tient dans ces trois mots:</p>
+
+<p>&mdash;Que faire maintenant?</p>
+
+<p>Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant
+chez lui, mais sans trouver une réponse, c'est-à-dire
+un but.</p>
+
+<p>Comment prendre la vie?</p>
+
+<p>Par le côté sérieux ou par le côté plaisant?</p>
+
+<p>Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque
+précisément l'Allemagne lui était interdite et que c'était
+en Allemagne seulement qu'il désirait aller?</p>
+
+<p>Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne
+lui disait absolument rien; par là il n'était pas Américain
+et il ne ressentait pas cette fièvre de locomotion qui
+pousse tant de ses compatriotes en avant, sans leur donner
+le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage
+qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les
+monuments, les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait
+dans des dispositions où il lui était impossible d'ouvrir
+un livre. Alors que ferait-il en voyage? La mélancolie
+des soirées dans les pays inconnus l'effrayait.</p>
+
+<p>Autant rester à Paris.</p>
+
+<p>La plupart de ceux avec qui il était en relations se
+trouvaient dans des conditions qui, jusqu'à un certain
+point, ressemblaient aux siennes: combien n'avaient pas
+plus de volonté, plus d'initiative que lui, et cependant ils
+acceptaient la vie, se laissant porter par elle.</p>
+
+<p>Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle
+actif dans la comédie humaine, il y a les simples spectateurs;
+il serait de ceux-là.</p>
+
+<p>Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur
+le théâtre du monde ne manquaient pas d'un certain intérêt;
+peut-être n'étaient-elles pas d'un genre très élevé et
+se rapprochaient-elles trop de la féerie et de l'opérette;
+mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les
+yeux.</p>
+
+<p>Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant;
+il ressemblait à ces apothéoses qui terminent les pièces
+à spectacle, avec flammes de Bengale, lumière électrique
+et galop final. Qui pensait au lendemain? On se ruait au
+plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on
+avait le pressentiment que demain n'existerait pas.</p>
+
+<p>Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette
+musique dansante une note triste: on entendait un roulement
+sur des tambours drapés de noir.</p>
+
+<p>On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées
+par des coups de fusil; il y avait de nombreuses arrestations
+politiques, des procès, des condamnations; on
+rapportait des paroles révolutionnaires prononcées dans
+des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil,
+il y avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient
+de construire des barricades; on prononçait de
+nouveau avec un certain effarement les noms des faubourgs
+du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec
+leurs riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient
+pas avoir de grandes provisions d'armes chez eux,
+de peur d'être pillés.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement:
+la France était tranquille, le gouvernement était
+fort.</p>
+
+<p>Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la
+note joyeuse, mais sans étouffer celle-ci, cela avait du
+piquant.</p>
+
+<p>Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée,
+à l'enterrement de Victor Noir, la plus grande manifestation
+populaire des vingt dernières années, et le
+soir à la représentation du <i>Plus heureux des trois</i>, la comédie
+la plus gaie du répertoire du Palais-Royal? Profondément
+saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort;
+mais, d'un autre côté, bien drôle, la physionomie
+de Geoffroy, la mari trompé, caressé et content.</p>
+
+<p>On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles
+les femmes du plus grand monde n'étaient reçues
+que déguisées en grisettes obtenaient le plus vif succès.
+C'était admirable! On s'extasiait, sans se demander si les
+fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été reçues
+que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été
+presque aussi réussies.</p>
+
+<p>Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans
+sa monotonie, prenant les jours comme ils venaient et
+s'en remettant au hasard pour le distraire ou l'ennuyer.</p>
+
+<p>Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de
+toutes les réunions; on le vit partout, et les journaux à
+informations parlèrent de lui si souvent qu'on aurait pu,
+dans leurs imprimeries, garder son nom tout composé;
+on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom
+retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait
+le sien, comme trente ans plus tôt on avait pris celui
+de lord Seymour.</p>
+
+<p>Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait
+ni son coeur ni son esprit. Il en était de lui comme de
+ces rois de féerie qui, après la phrase traditionnelle:
+«Et maintenant que la fête commence!» assistent à cette
+fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une
+indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de
+perte et de gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était
+avec le même calme qu'il gagnait ou qu'il perdait des
+sommes considérables.</p>
+
+<p>&mdash;Quel estomac! disait-on.</p>
+
+<p>On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais
+ce qui faisait l'admiration de la galerie faisait son désespoir.</p>
+
+<p>Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien?</p>
+
+<p>Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer
+les battements de son coeur: celui de Thérèse.</p>
+
+<p>Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles
+ni d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot,
+il était retourné rue de Charonne.</p>
+
+<p>Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son
+oreille à la serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans
+cet atelier où autrefois les chants se mêlaient aux coups de
+marteau.</p>
+
+<p>Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui
+avait donné les raisons de ce silence. Denizot s'était fait
+prendre derrière la barricade du faubourg du Temple, et
+Michel avait été arrêté le lendemain à l'atelier; quant à
+Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait ce qu'il était
+devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le timbre
+d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul,
+et le concierge commençait à être inquiet pour le payement
+de son terme.</p>
+
+<p>En apprenant cette double arrestation, le colonel avait
+voulu savoir s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à
+Michel, mais on lui avait répondu qu'ils étaient au secret
+à Mazas, et que, pour communiquer avec eux, il fallait
+attendre que l'instruction fût terminée.</p>
+
+<p>A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse?</p>
+
+<p>Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il
+donc de mystérieux?</p>
+
+<p>Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la
+lettre qu'il avait lue, il y avait un nom qui pouvait servir
+d'indice pour découvrir la ville où Antoine s'était réfugié
+c'était le titre du journal dans lequel Antoine écrivait.</p>
+
+<p>Il alla trouver le baron, rue du Colisée,&mdash;ce qu'il n'avait
+pas voulu faire depuis la scène dont il avait été témoin,
+résistant quand même à toutes les instances dont
+il avait été accablé: invitations à dîner, demandes de services,
+et autres prétextes plus ou moins habilement mis
+en avant.</p>
+
+<p>Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir
+un soupir de soulagement:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, tout n'est pas perdu!</p>
+
+<p>Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant
+de lui, les deux mains ouvertes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque
+de vous revoir ici? Vous aviez refusé mes invitations avec
+une telle persévérance, que je vous croyais fâché; mais
+vous venez; soyez le bienvenu, soyez le bienvenu.</p>
+
+<p>Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer
+tout de suite la raison vraie qui l'amenait rue du Colisée.</p>
+
+<p>Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui
+demanda s'il ne voulait pas, avant de se retirer, faire une
+visite de quelques minutes à sa chère Ida, il ne put pas
+refuser.</p>
+
+<p>Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes,
+comme l'avait proposé le baron, mais de près
+d'une heure; car, chaque fois qu'il voulut se lever, le
+baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui l'obligeait
+à rester.</p>
+
+<p>Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la
+porte de sortie, qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait
+amené.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, connaissez-vous un journal allemand
+portant pour titre le <i>Volkstaat</i>?</p>
+
+<p>Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant,
+il la referma aussitôt et parut chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Volkstaat</i>, le <i>Volkstaat</i>, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers
+pour les ouvriers.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous
+ayez votre renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants
+de Dresde et de Leipzig. C'est aujourd'hui
+lundi: j'écris ce soir, je reçois les réponses vendredi, et
+vous venez dîner avec nous samedi.</p>
+
+<p>Comme le colonel répondait par un refus aussi poli
+que possible:</p>
+
+<p>&mdash;Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement
+fâché contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, comment pouvez-vous penser?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner,
+c'est chose convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris
+pas. Faut-il écrire?</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis
+seulement et nous.</p>
+
+<p>Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement
+parler des compères dont le rôle consistait à rendre
+le dîner attrayant: l'un, homme d'esprit et du meilleur;
+l'autre, gourmet célèbre. Tous deux allant en ville et
+jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment de
+lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur,
+et celui-là les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps
+insensibles aux séductions féminines, et par là
+incapables de provoquer la jalousie.</p>
+
+<p>Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin
+pour lui communiquer les renseignements qu'il venait de
+recevoir.</p>
+
+<p>Le <i>Volkstaat</i> paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste,
+qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande
+influence dans les classes laborieuses, sur les ouvriers des
+villes aussi bien que sur ceux des campagnes. En quelques
+mois, il avait fait le plus grand mal; mais le gouvernement
+avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance; son rédacteur
+en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui collaboraient
+à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait
+pour les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables
+socialistes, qui menaçaient de corrompre tout le
+pays.</p>
+
+<p>La colonel se déclara satisfait par ces renseignements,
+mais, en réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé
+au contraire et tourmenté.</p>
+
+<p>Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement,
+poursuivi en Allemagne, dans quel pays
+Antoine allait-il se retirer? comment trouverait-il à travailler?
+N'était-ce pas une vie de misère qui commençait
+pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être,
+et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine
+d'aider la police à les trouver.</p>
+
+<p>Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron.</p>
+
+<p>Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été
+dans d'autres circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit
+et la gourmandise du gourmet.</p>
+
+<p>Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur
+sa santé et Ida lui ayant demandé en souriant dans quel
+pays il voyageait présentement, il voulut réagir contre sa
+maussaderie; puisqu'il avait accepté ce dîner, il devait y
+apporter une figure et des manières convenables. Évidemment
+sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait
+plus tard.</p>
+
+<p>Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la
+convaincre qu'il ne voyageait pas pour le moment dans
+des pays chimériques, mais qu'il savait où et près de qui
+il était.</p>
+
+<p>De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa
+les préoccupations sérieuses et tristes que le baron avait
+fait naître.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p>Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et
+baron Lazarus, se renouvelèrent souvent, et insensiblement
+ils devinrent de plus en plus fréquents.</p>
+
+<p>Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour
+appuyer son invitation, et chaque fois le colonel, de son
+côté, n'en avait que de mauvaises pour la refuser.</p>
+
+<p>D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence,
+ces dîners n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin
+de là.</p>
+
+<p>En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de
+gala ou quand il n'en donnait point un lui-même, il mangeait
+le plus souvent à son restaurant ou à son cercle, et
+le brouhaha des grandes réunions lui était tout aussi désagréable
+que le silence et la solitude.</p>
+
+<p>Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas
+ailleurs.</p>
+
+<p>Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table
+est une sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses
+circonstances, de choses et de personnes.</p>
+
+<p>Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait
+à la table du baron, où la chère, préparée par un cuisinier
+parisien et non allemand, était exquise, et où les
+convives étaient habilement choisis pour se faire valoir
+les uns les autres.</p>
+
+<p>Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en
+honneur à Paris; malheureusement ils ont peu à peu disparu,
+à mesure que tout le monde a voulu faire grand, et
+ils ne se sont conservés que dans de trop rares maisons.</p>
+
+<p>Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel
+c'était une détente, un repos et un charme, que ces dîners
+intimes. On y causait librement, spirituellement, on y
+mangeait délicatement, et, en même temps que le cerveau
+s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en sortait dans
+un état de bien être général tout à fait agréable.</p>
+
+<p>Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les
+qualités innées qu'ont ses compatriotes pour la profession
+d'hôte, ou plus justement de maître d'hôtel, profession
+pour laquelle les Allemands ont incontestablement,
+comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des aptitudes
+remarquables.</p>
+
+<p>A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne
+pouvait dîner chaque semaine, rue du Colisée, sans faire
+une visite au baron et à Ida.</p>
+
+<p>Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de
+réception du baron; mais il n'en était pas de ces réceptions
+comme des dîners, elles n'avaient aucun caractère
+d'intimité. S'y montraient tous ceux qui étaient en relations
+d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des
+Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement
+des Allemands.</p>
+
+<p>Alors bien souvent la conversation prenait une tournure
+qui gênait le colonel, tant on disait du mal de la
+France. C'était à croire que tous ces gens, qui pour la
+plupart habitaient Paris, étaient des ennemis implacables
+du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le travail
+ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de
+«la grande Babylone», de ses ridicules, de son immoralité,
+de ses vices, de sa pourriture. Pourquoi se serait-on
+gêné devant le colonel Chamberlain? N'était-il pas
+citoyens des États-Unis?</p>
+
+<p>Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour
+à répliquer à ces litanies:</p>
+
+<p>&mdash;Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez,
+dit-il, pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y
+restez-vous?</p>
+
+<p>On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui
+n'appartient qu'à la race germanique.</p>
+
+<p>Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne
+manquait jamais d'annoncer, dans ses revues du monde
+parisien, que mademoiselle Ida Lazarus «avait été la
+reine de la soirée», prit la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il
+avec un flegme imperturbable, et tous nous reconnaissons
+qu'elle est le premier pays du monde pour les couturières,
+pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, pour les
+modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du
+tout.</p>
+
+<p>Les rires recommencèrent de plus belle.</p>
+
+<p>&mdash;Et les soldats? dit le colonel agacé.</p>
+
+<p>Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des
+sourires discrets.</p>
+
+<p>Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué,
+leva la main, et tout le monde garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que
+nous rendons justice aux Français, et il serait à souhaiter
+que les Français fussent aussi équitables pour nous que
+nous le sommes pour eux. Nous les traitons en frères et
+eux nous regardent comme des ennemis qu'ils dévoreront
+un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la
+France, c'est que nous avons peur d'elle.</p>
+
+<p>Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il
+voulut prendre ses précautions pour l'avenir et ne pas
+exposer le colonel à entendre des propos qui pouvaient
+le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se retirer, il l'accompagna.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il;
+c'est mon jour de réception, et vous vous rencontrez
+avec une société mélangée, que mes affaires m'obligent
+à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je reste en
+tête-à-tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille.</p>
+
+<p>Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous
+faire l'amitié d'une visite, venez un de ces jours-là, nous
+serons tout à fait entre nous. Il y a des heures où il me
+semble qu'on doit avoir besoin de calme sans solitude.</p>
+
+<p>Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le
+jeudi ou le samedi quelquefois même le jeudi et le samedi.</p>
+
+<p>Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait
+pour elle les attentions et les prévenances qu'un grand
+frère a pour une soeur plus jeune.</p>
+
+<p>Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment,
+qu'il était bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait
+être qu'une amitié fraternelle.</p>
+
+<p>Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le
+passé.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément
+aimée, madame de Lucillière, sa chère marquise, sa chère
+Henriette, avait paru vouloir rappeler ce passé à la vie;
+mais il avait fermé les yeux et les oreilles aux avances
+franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait insisté.
+Dans une maison où ils se rencontraient, elle était
+venue à lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans
+prendre cette main, il avait reculé. Un autre soir, elle
+avait manoeuvré de manière à le trouver seul dans un
+boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui avait dit
+qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible,
+mais avec une froideur glaciale, sans émotion et sans
+trouble, il avait répondu qu'il n'avait rien à entendre
+d'elle, et il s'était retiré, dégageant avec fermeté son bras,
+qu'elle avait pris.</p>
+
+<p>Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre
+que le sentiment amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât
+jamais en une tendresse passionnée.</p>
+
+<p>Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été
+sans que les dîners ni les soirées s'interrompissent.</p>
+
+<p>Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée
+pour faire sa visite du samedi, marchant doucement, il
+croisa, en arrivant devant la porte du baron Luzerne, son
+ami Gaston de Pompéran, et naturellement tous deux s'arrêtèrent
+en même temps pour se serrer la main.</p>
+
+<p>Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à
+sourire en montrant du doigt les arbres du jardin du baron.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez là? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vais faire une visite au baron.</p>
+
+<p>&mdash;Et à sa fille?</p>
+
+<p>&mdash;Et à sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est vrai?</p>
+
+<p>-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus?</p>
+
+<p>A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa
+le pavé du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question
+était indiscrète et que j'avais raison d'hésiter à vous
+l'adresser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage
+sont vraiment irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour
+vous, mon cher Gaston, et, si quelqu'un a le droit de
+m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous seul. Que cela
+soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement
+d'impatience que je suis fâché contre vous.</p>
+
+<p>Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston.</p>
+
+<p>&mdash;On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez
+le baron, et que de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie
+et en celle d'Ida, une partie de vos soirées. De là,
+à conclure à un mariage, il n'y a qu'un pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question
+de mariage entre Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la
+pensée; cela est précis, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston.
+Il le quitta et revint sur ses pas, marchant rapidement
+sous le coup de l'exaspération; car, s'il n'était pas fâché
+contre Gaston, il l'était contre «les autres».</p>
+
+<p>Cette question de mariage le poursuivait donc toujours
+et sans relâche? Il fallait en finir.</p>
+
+<p>Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et
+sonna à la grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer
+une explication ce soir même.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p>Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de
+recevoir le colonel, c'était chez sa fille.</p>
+
+<p>En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison;
+il était donc tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât
+la soirée, dans cette pièce où le colonel avait été reçu
+dès le second jour de son arrivée à Paris, et qui, par sa
+disposition comme par son ameublement, son aquarium,
+sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique,
+son piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets
+de ménage, présentait une si étrange réunion de
+choses qui juraient entre elles.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron
+assi dans un large fauteuil, devant une table sur laquelle.
+était servi un plateau avec un cruchon plein de bière et
+deux verres; installée devant le piano ou devant l'orgue,
+Ida faisait de la musique pour son père, qui, renversé
+dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait
+en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa
+pipe.</p>
+
+<p>Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie
+de famille plus patriarcal. Évidemment cette bonne fille
+serait un jour la meilleure femme qu'un mari pût souhaiter;
+en elle, tout se trouvait réuni: les talents les plus
+variés, et avec cela l'ordre, la complaisance, l'indulgence,
+la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du
+bonheur qu'elle donnait.</p>
+
+<p>Quand elle disait <i>Lieber papa</i>, sa voix était une suave
+musique.</p>
+
+<p>Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle
+quand, penchée devant son père, elle lui tendait un papier
+roulé pour qu'il allumât sa pipe.</p>
+
+<p>Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait
+permis que son père fumât chez elle, et la pipe encore?</p>
+
+<p>Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne
+pensait qu'aux plaisirs des autres, et, pour son odorat, la
+fumée de la pipe paternelle ne pouvait que sentir bon.</p>
+
+<p>Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano
+en train de jouer une romance de Mendelssohn, et le baron,
+sa pipe allumée, était assis dans son fauteuil.</p>
+
+<p>Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la
+tête; mais le colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre.
+Quant au baron, il ne bougea pas; on pouvait croire
+qu'il était absorbé dans une sorte de ravissement. Renversé
+dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague, il
+n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce
+la musique, était-ce le tabac qui produisait cette extase?
+les deux peut-être.</p>
+
+<p>Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier
+siège qu'il trouva à sa portée et attendit que la romance
+fût finie.</p>
+
+<p>Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret
+et vint à lui en courant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai
+joué cette romance à papa. Voulez-vous que je la recommence
+pour vous?</p>
+
+<p>Le baron était enfin sorti de son état extatique.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera
+heureux de t'entendre, tu as joué comme un ange.</p>
+
+<p>Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la
+musique avec recueillement, même quand c'était un ange
+qui était au piano.</p>
+
+<p>Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et
+suivant sa pensée intérieure d'autant plus librement qu'il
+ne se croyait pas observé.</p>
+
+<p>Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en
+temps un regard de côté sur une glace, dans laquelle elle
+suivait les mouvements de physionomie du colonel et
+voyait sa préoccupation.</p>
+
+<p>Quant au baron par suite d'une heureuse disposition
+particulière dont l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement
+développée par l'usage, il pouvait voir ce qui
+se passait autour de lui, sans paraître le regarder: si bien
+qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli du colonel,
+qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter
+religieusement la romance de Mendelssohn, il se
+demanda curieusement ce qu'avait le colonel.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa
+assez tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour
+lui montrer le colonel; mais le baron répondit toujours en
+mettant un doigt sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant
+quelques instants? dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir
+d'une affaire pressante, pour moi très-importante,
+et je ne voudrais pas vous imposer l'ennui de l'entendre.</p>
+
+<p>Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du
+baron. Lorsqu'ils furent entrés, le colonel se retourna
+pour s'assurer que la porte était fermée.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain
+point pour vous. Je pense, que mon assiduité dans votre
+maison vous a prouvé tout le plaisir que j'éprouvais à vous
+voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.</p>
+
+<p>&mdash;Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en
+mettant la main sur son coeur, soyez-en convaincu; nos
+réunions ont été un vrai bonheur pour moi, aussi bien que
+pour ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que
+quelques amis dont les plaisirs étaient quelquefois pour
+moi une fatigue, j'étais heureux de trouver une maison
+calme...</p>
+
+<p>&mdash;Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le
+franchement, mon ami. C'est là en effet ce que nous
+pouvions vous offrir.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que
+je n'oublierai jamais.</p>
+
+<p>Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant
+où il devait aboutir, et pressentant, au ton dont il était
+prononcé, à l'embarras qui se montrait dans le choix des
+mots, enfin à mille petits faits résultant de l'attitude et
+des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait être
+que mauvaise.</p>
+
+<p>Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui
+illumina tout ce qui avait été dit d'obscur jusqu'à ce
+moment par le colonel et en même temps le but encore
+éloigné auquel celui-ci tendait.</p>
+
+<p>C'était un adieu que le colonel lui adressait.</p>
+
+<p>Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de
+coup d'oeil qui lui rendit sa présence d'esprit, un moment
+troublée.</p>
+
+<p>Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait
+à être aidé par le baron; mais, celui-ci étant resté
+silencieux, les yeux fixés sur lui, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de
+malentendu entre nous, j'arrive à la partie difficile de la
+demande que j'ai à vous adresser, et pour laquelle, vous
+le voyez, je cherche mes mots sans les trouver.</p>
+
+<p>Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles
+avec moi et pour une demande telle que celle que vous
+avez à m'adresser? Allons donc! Pourquoi ne pas parler
+tout simplement, franchement, sans détours et sans ambages?</p>
+
+<p>Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris
+de cette gaieté; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il
+y a dans votre demande?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous
+sommes, cela n'est pas bien difficile à deviner. Je ne suis
+pas un grand sorcier ni un grand diplomate; je suis un
+bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille et
+auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.</p>
+
+<p>Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie
+pleine d'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas
+aperçu depuis longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais
+pas le père que vous connaissez.</p>
+
+<p>Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron
+parlait d'une voix forte et rapide, de telle sorte qu'il était
+à peu près impossible de l'interrompre.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques
+mois j'ai commencé à me douter de quelque chose? Non,
+n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous le dire pour que vous
+compreniez ce que je suis et pour que vous me jugiez tout
+entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement,
+directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant,
+je crois que je n'ai pas eu tort. Au reste,
+j'aurais voulu agir autrement que je n'aurais pas pu.
+Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa franchise,
+on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles
+et, ce qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous
+me direz que j'aurais pu m'adresser d'abord à vous. Cela
+est vrai, mais avec ma fille j'avais une liberté que je
+n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé à
+elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux
+et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction
+ou d'un limier de police, cependant je vois autour de moi
+des choses qui me touchent au coeur, je vois ce qui se
+passe, mais je ne sais pas quels sont tes sentiments, et je
+viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je
+dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en
+m'entendant parler ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne
+désapprouve rien, et avant tout je dois te déclarer, ce que
+tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela soit nettement
+exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel
+Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude
+sympathie; en un mot, c'est l'homme selon mon coeur.»
+Je vous demande pardon de vous dire cela en face, mon
+cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je
+dois les répéter sans les altérer.</p>
+
+<p>Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots
+significatifs de ce discours, avait voulu l'interrompre,
+écoutait maintenant, bouche close, se demandant avec
+stupéfaction ce que tout cela signifiait.</p>
+
+<p>Le baron poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;«Maintenant que tu connais mes sentiments à
+l'égard du colonel, dis-je à ma fille, je te prie de me
+faire connaître les tiens en toute sincérité, en toute
+franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble cette
+question directe lui causa. Je voulus alors venir à son
+aide. «Ce n'est point une confession que j'espère de toi,
+c'est un mot, un seul mot, mais net et précis: si le colonel
+Chamberlain me demande ta main, que dois-je lui
+répondre?»</p>
+
+<p>A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de
+dessus le fauteuil qu'il occupait.</p>
+
+<p>Mais de la main, le baron, par un geste paternel et
+avec un bon sourire, lui imposa silence:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis
+ainsi fait; quand je veux savoir une chose, je ne trouve
+pas de meilleur moyen que de la demander tout naïvement.
+Si ma question vous surprend maintenant, elle ne
+surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais;
+je vis son front rougir, puis son cou; ses yeux
+s'emplirent de larmes; ses lèvres frémirent, sans former
+des mots, et elle détourna la tête; mais presque aussitôt,
+relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil
+qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait
+de joie et de bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha
+sa tête sur ma poitrine. Je n'insistai pas, vous le comprenez
+bien; ce que je venais de voir était la réponse la
+plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami,
+que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte;
+je l'attendais et je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois,
+mille fois, oui.</p>
+
+<p>Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude
+de la stupéfaction:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je
+peux dire non, n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si
+doux à prononcer.</p>
+
+<p>Le colonel restait toujours immobile, sous le regard
+souriant du baron.</p>
+
+<p>Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette
+stupéfaction; son sourire s'effaça, et peu à peu, mais
+rapidement cependant, son visage prit l'expression de la
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous?
+qu'avez-vous? pourquoi ce regard troublé? qui cause
+cette émotion? Vous vous taisez? Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>Et le baron, à son tour, se leva vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous
+m'avez bien dit, n'est-ce pas, que vous aviez une demande
+à m'adresser?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu.
+Que trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous
+satisfasse pas? Elle est à vous, je vous répète que je vous
+la donne.</p>
+
+<p>Le colonel, gardant le silence, baissa la tête.</p>
+
+<p>Le baron parut le regarder avec une surprise qui
+croissait de seconde en seconde; tout à coup il se frappa
+la tête, et prenant le colonel par la main:</p>
+
+<p>&mdash;Cette demande, dit-il,&mdash;sur votre honneur, répondez
+franchement, colonel;&mdash;cette demande ne s'appliquait
+donc pas à ma fille? Sans pitié, sans ménagement, sans
+circuit, un oui ou un non: répondez, colonel, répondez.</p>
+
+<p>&mdash;Je venais vous dire qu'on présence de certains
+propos qui couraient dans le monde et que mon assiduité
+chez vous paraissait justifier, je vous demandais à suspendre
+nos relations.</p>
+
+<p>Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il
+venait de recevoir un coup de massue qui l'avait assommé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant!</p>
+
+<p>A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un
+accent déchirant: il était accablé.</p>
+
+<p>Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il
+passa ses deux larges mains sur son visage en les
+appuyant fortement comme pour comprimer son front;
+puis, se levant et croisant ses bras, il vint se placer en face
+du colonel, à deux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'avez laissé parler? dit-il.</p>
+
+<p>Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles:
+c'était une profonde douleur, un morne désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma
+fille.</p>
+
+<p>Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni
+l'un ni l'autre la parole.</p>
+
+<p>Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il
+commençât.</p>
+
+<p>Enfin le baron se décida.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point
+en état de nous expliquer en ce moment. Vous réfléchirez
+de votre côté; moi, je réfléchirai du mien, et tous deux,
+en hommes d'honneur, nous chercherons un moyen pour
+sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous
+prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande
+d'être pour ma fille ce que vous avez été. Il ne faut pas
+qu'elle apprenne la vérité par un coup brutal: elle en
+mourrait, ne l'oubliez pas. Je la préparerai; nous chercherons,
+nous verrons. Je compte donc sur vous pour
+notre dîner de mardi.. Vous viendrez?</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai.</p>
+
+<p>Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa
+fille, se frottant les mains à se les brûler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! papa? dit Ida.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce
+moment une bonne formule pour me demander ta main;
+viens que je t'embrasse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p>Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait
+été conçu, il lui manqua la condition sur laquelle le baron
+comptait le plus: le temps, et le hasard, que le baron
+n'avait pas admis dans ses calculs, vint bouleverser ses
+savantes combinaisons.</p>
+
+<p>On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction
+s'empara de tout le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870
+on comprit tout à coup que la guerre entre la France et
+la Prusse pouvait faire explosion d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est
+peut-être pas tout à fait juste.</p>
+
+<p>Il y avait en effet, en France, des gens que la marche
+du gouvernement épouvantait, et qui se disaient que ce
+gouvernement aux abois, après avoir essayé de tous les
+expédients et tenté toutes les aventures, se jetterait, un
+jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver
+là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent
+de résister à la liberté.</p>
+
+<p>D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient
+quel formidable engin de guerre elle avait entre les
+mains, se disaient que sûrement elle voudrait s'en servir
+avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi sa domination
+dans toute l'Allemagne sur la défaite de la
+France.</p>
+
+<p>De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à-dire
+des nuages chargés d'orages qui, se rencontrant
+et se choquant, devaient fatalement allumer la
+foudre.</p>
+
+<p>Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient
+souvent menacé de se rencontrer, paraissaient pour le
+moment éloignés l'un de l'autre; le ciel était serein, le
+baromètre était au beau, et les esprits timides avaient
+fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année
+Le baron Lazarus lui-même, qui savait bien des choses
+et qui, par ses relations multiples aussi bien en France
+qu'en Allemagne, était en mesure d'être bien informé,
+répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette
+année.</p>
+
+<p>Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait,
+pour d'autres non moins sérieuses elle le désespérait;
+car, depuis longtemps averti et convaincu de l'imminence
+de la guerre, il était à la baisse dans toutes ses spéculations.
+Au lieu du trouble qui devait rétablir ses affaires,
+il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les
+ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu.
+C'était même cette expectative terrible qui, en ces derniers
+temps, lui avait fait si ardemment désirer de marier sa
+fille au colonel: la guerre ou la fortune du colonel. Si les
+deux lui manquaient, c'en était fait de lui.</p>
+
+<p>Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour
+l'année présente, se montra menaçante, et en quelques
+jours les chances de paix semblèrent disparaître complètement,
+tant des deux côtés on était disposé à saisir les
+occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait
+faire naître.</p>
+
+<p>Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à
+72 60 le 5 juillet, était à 67 40 le 14.</p>
+
+<p>C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre
+côté c'était la ruine des espérances du père.</p>
+
+<p>En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à
+Paris, et alors que devenait son plan, qui devait si habilement
+amener le colonel à prendre Ida pour femme?</p>
+
+<p>Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le
+colonel le quittât en même temps.</p>
+
+<p>Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce
+fut justement le lendemain du jour où eut lieu leur
+entretien et «où le coeur d'Ida avait été mis à nu,
+le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ.</p>
+
+<p>Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour
+voisin de table un médecin qui, disait-on, connaissait
+admirablement les eaux minérales de toute l'Europe.
+Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le
+regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier.</p>
+
+<p>Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha
+pas et, se cramponnant à lui de force, l'attira dans un
+coin.</p>
+
+<p>Il mit la conversation sur les maladies de foie, et
+cita des cures merveilleuses obtenues par les eaux minérales.</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour
+en prendre un particulier, il se mit à interroger le colonel
+comme dans une consultation.</p>
+
+<p>Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie;
+j'en suis aussi certain que si vous m'aviez longuement
+raconté ce que vous éprouvez.</p>
+
+<p>Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit
+les différents états par lesquels le colonel passait dans la
+digestion.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce exact?</p>
+
+<p>&mdash;Très exact.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place,
+je n'hésiterais pas une minute; je partirais pour Carlsbad,
+Marienbad, Kissingen ou Hombourg, dont les eaux vous
+débarrasseraient rapidement. Sans doute votre état n'est
+pas grave; cependant je suis convaincu qu'une médication
+fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas
+garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien,
+tandis que quand on a attendu, il est souvent trop tard
+lorsqu'on veut agir. Les eaux allemandes, c'est non-seulement
+un conseil d'ami, c'est encore un ordre de médecin,
+si vous me permettez de parler ainsi.</p>
+
+<p>Quelques instants après que le médecin se fut éloigné,
+le baron se rapprocha du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur
+Pfoefoers? Il vous ordonne les eaux dans notre pays. Si
+je puis vous être utile, je me mets à votre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Même quand la science l'ordonne!</p>
+
+<p>Je ne puis pas obéir à la science.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une horrible imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, je verrai.</p>
+
+<p>Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait
+trop souvent vu la mort pour avoir peur des médecins, et
+leurs arrêts le laissaient parfaitement calme quand il n'en
+riait pas.</p>
+
+<p>Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui
+dut essayer de décider le colonel à faire un voyage en
+Allemagne.</p>
+
+<p>Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément
+le temps manquait.</p>
+
+<p>De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait
+plus menaçante, et, par ce qui se passait à Paris, au moins
+par ce qu'on voyait, il était évident que le gouvernement
+français cherchait à provoquer les sentiments guerriers
+du pays, comme pour lui faire prendre une part de responsabilité
+dans la déclaration de la guerre.</p>
+
+<p>Paris présentait une physionomie étrange, où les
+émotions théâtrales se mêlaient aux sentiments les plus
+sincères.</p>
+
+<p>On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans
+se connaître, on s'aborde, on s'interroge, on discute; les
+boulevards sont une cohue, et, tandis que les piétons
+s'entassent sur les trottoirs, les voitures sur la chaussée
+s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus circuler.
+De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la
+la guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond
+«Vive la paix!» On chante la <i>Marseillaise</i>, les <i>Girondins</i>,
+le <i>Chant du départ</i>, et, pour la première fois depuis vingt
+ans, Paris entend: «Aux armes, citoyens!» sans que la
+police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y ait des
+citoyens.</p>
+
+<p>L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement
+des voitures diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer
+des gens en blouses blanches, qui forment des
+sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef qui porte
+une torche allumée.</p>
+
+<p>&mdash;A Berlin! à Berlin! Vive la guerre!</p>
+
+<p>Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles
+à enflammer répètent: «A Berlin!» on se regarde en
+voyant passer ces comparses, on sourit ou bien on hausse
+les épaules, et quelques voix crient: «A bas les mouchards!»</p>
+
+<p>Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations,
+il aperçut, dans une calèche découverte qui
+suivait ces blouses blanches, un homme que depuis
+longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De
+temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche,
+qui allait au pas, et, le visage souriant,&mdash;s'il est
+permis de donner le nom de sourire à la grimace qui
+élargissait cette face épaisse,&mdash;il applaudissait des deux
+mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise
+près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune,
+qui, la tête tournée du côté opposé à celui où se trouvait
+le colonel, criait à pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!»
+Tout à coup ce jeune homme, dont la voix
+dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers
+le comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait.</p>
+
+<p>C'était Anatole!</p>
+
+<p>Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien
+ganté; Anatole assis auprès du comte Roqueblave, dans
+la voiture d'un sénateur: Anatole en France.</p>
+
+<p>Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour
+voir s'il ne devait point parer quelque coup de couteau;
+mais il n'aperçut que de bons bourgeois qui applaudissaient
+ou qui huaient cette manifestation courtisanesque d'un
+personnage dont le nom circulait dans les groupes.</p>
+
+<p>Comme le comte, penché en dehors de la calèche,
+répétait: «A Berlin!» un gamin, qui se trouvait au premier
+rang des curieux sur le trottoir, descendit sur la
+chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la voiture,
+il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante
+qui n'appartient qu'au voyou parisien:</p>
+
+<p>«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!»</p>
+
+<p>Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées
+et des applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût
+aperçu et reconnu son cousin, le colonel Chamberlain,
+perdu dans la foule.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent
+plus ardentes ou plus tranquilles, selon que les chances
+de paix ou de guerre s'accentuaient.</p>
+
+<p>Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la
+paix n'avait jamais été sérieusement menacée; hier les
+Prussiens étaient nos amis, aujourd'hui ils étaient nos
+ennemis, demain ils redeviendraient nos amis, et, dans le
+gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins souples
+et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec
+le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient,
+ils l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur
+poche en souriant. C'était éblouissant.</p>
+
+<p>Cependant les événements avaient marché, et, comme
+de chaque côté on les avait arrangés et exploités en vue
+de certains intérêts particuliers, ils étaient fatalement arrivés
+à la guerre: l'ambassadeur de Prusse avait quitté
+Paris.</p>
+
+<p>Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de
+chez lui, on lui annonça M. le baron Lazarus.</p>
+
+<p>Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la
+rente fût à 65 fr. 50, ce qui faisait gagner des sommes
+considérables au baron, celui-ci entra avec une figure
+grave et sombre; car si le financier était plein de joie, le
+père, par contre, était plein d'inquiétude.</p>
+
+<p>Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant
+décider le mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant
+cette quinzaine, était venu plusieurs fois rue du
+Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il n'avait fait
+aucune allusion à leur entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant,
+que M. le baron de Werther est parti ce soir, avec tout
+le personnel de l'ambassade, par le train de cinq heures.
+Alors tout est fini?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que tout commence. La France a voulu
+la guerre, elle l'a. Maintenant, c'est la question de la prépondérance
+de la France ou de l'Allemagne en Europe
+qui est engagée: la Providence seule sait quand et comment
+elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent
+pas nous faire oublier les intérêts particuliers; je
+viens donc vous demander à quoi vous vous êtes arrêté.</p>
+
+<p>Le colonel regarda le baron comme pour le prier de
+préciser sa question.</p>
+
+<p>Celui-ci s'inclina et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes
+obligés de quitter Paris, car la guerre va prendre
+un caractère implacable; si cela se réalise, je désire savoir
+quelles sont vos intentions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au
+contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons
+pour venir en Allemagne?</p>
+
+<p>&mdash;Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous
+pas que je suis Français de coeur. Je ne peux
+pas, pendant la guerre, aller chez les ennemis de mon
+pays.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous avez oublié notre entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez
+douter ni de me sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle
+Lazarus: mais....</p>
+
+<p>Il hésita.</p>
+
+<p>&mdash;Mais?... demanda le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles
+soient, ne suffisent pas pour faire un mariage.</p>
+
+<p>Le baron se leva avec dignité.</p>
+
+<p>D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer;
+car, bien qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire
+quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont
+au moins cela de bon, qu'ils couperont court aux propos
+du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous savez tirer parti des événements,
+dit le baron en se dirigeant vers la porte.</p>
+
+<p>Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux
+mains et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma pauvre enfant!</p>
+
+<p>Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles.</p>
+
+<p>Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser,
+et, bien qu'elle me coûte cruellement, je ne dois penser
+qu'à ma fille. Après avoir longuement et douloureusement
+réfléchi, mon intention n'est pas de lui avouer la
+vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire
+que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison
+est la seule qui vous empêche de nous accompagner
+en Allemagne. Plus tard, lorsque le temps aura apporté
+un certain apaisement à son chagrin, je la préparerai peu
+à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse, il me
+faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou
+trois jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et
+m'aider à tromper cette pauvre enfant? Sans doute, il vous
+faudra feindre des sentiments que vous n'éprouvez pas,
+mais la pitié vous inspirera.</p>
+
+<p>Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait,
+ce pauvre père!</p>
+
+<p>Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé;
+pouvait-il refuser?</p>
+
+<p>Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir,
+il se rendit rue du Colisée.</p>
+
+<p>La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers
+emballeurs entassait, dans les caisses en bois, tous les
+objets de valeur qui garnissaient les appartements: les
+tableaux, les bronzes, les livres, les porcelaines et les
+meubles assez légers pour être emportés.</p>
+
+<p>&mdash;Savons-nous quand nous reviendrons et ce que
+nous retrouverons? dit le baron.</p>
+
+<p>Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant
+la volière et l'aquarium.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis
+emporter ni mes oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur
+qu'on ne les laisse mourir ici. Voulez-vous que je les
+fasse porter chez vous demain matin? En les regardant,
+vous penserez quelquefois à l'exilée.</p>
+
+<p>Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la
+main, et la lui serrant fortement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites
+votre devoir. La France n'est-elle pas votre patrie?</p>
+
+<p>Elle paraissait émue, mais en même temps cependant
+soutenue par une volonté virile.</p>
+
+<p>Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel,
+comme il l'avait promis, arriva rue du Colisée pour
+monter en voiture avec eux et les accompagner à la gare.</p>
+
+<p>Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il
+n'éprouvait pas,» selon le conseil du baron; il était réellement
+sous une impression pénible.</p>
+
+<p>La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la
+France: c'était un entassement, une cohue; mais, devant
+M. le baron Lazarus, les portes secrètes s'ouvrirent, et le
+colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu pour elle.</p>
+
+<p>Pendant que le baron s'installait dans son compartiment
+avec l'aide de son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel,
+et l'emmenant quelques pas plus loin:</p>
+
+<p>&mdash;Vous souviendrez-vous? dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle lui tendit une petite branche de <i>vergise mein
+nicht</i>, qu'elle tira de son corsage.</p>
+
+<p>Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa
+fille.</p>
+
+<p>Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.</p>
+
+<p>La baron tendit la main au colonel:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir!</p>
+
+<p>On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla
+lourdement, et dans la fumée, le colonel resté sur le quai,
+aperçut un mouchoir blanc qui voltigeait,&mdash;celui d'Ida.</p>
+
+<p>Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des
+pauvres gens qui, moins puissants que le baron, n'avaient
+pas pu partir.</p>
+
+<p>Si les Allemands quittaient la France pour retourner
+dans leur pays, les Français qui étaient en Allemagne
+n'allaient-ils pas revenir en France, même les proscrits
+et les condamnés politiques?</p>
+
+<p>Et Thérèse?</p>
+
+<br><br>
+
+<p>FIN DE IDA ET CARMELITA</p>
+
+<p>(L'épisode qui suit <i>Ida et Carmelita</i> a pour titre <i>Thérèse</i>.)</p>
+<br><br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13654 ***</div>
+</body>
+</html>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #13654 (https://www.gutenberg.org/ebooks/13654)
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+The Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Ida et Carmelita
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13654]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the PG Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+IDA
+
+ET
+
+CARMELITA
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+_M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, son premier roman
+«LES AMANTS», va donner en octobre prochain son soixantième volume
+«COMPLICES»; le moment est donc venu de réunir cette oeuvre considérable
+en une collection complète, qui par son format, les soins de son tirage,
+le choix de son papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et
+par son prix modique soit accessible à toutes les bourses, même les
+petites._
+
+_Pendant cette période de plus de trente années, Hector Malot a touché
+à toutes les questions de son temps; sans se limiter à l'avance dans
+un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, il a
+promené le miroir du romancier sur tout ce qui mérite d'être étudié,
+allant des petits aux grands, des heureux aux misérables, de Paris à la
+Province, de la France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui
+_de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, de l'art,
+de la science, de l'industrie, méritant que le poète Théodore de
+Banville écrivit de lui «que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire
+intime de notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre»._
+
+_Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va du plus
+dramatique au plus aimable, tantôt douce ou tendre, tantôt passionnée ou
+justiciaire, mais toujours forte, toujours sincère, soit expliquée,
+et qu'il lui soit même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est
+pourquoi nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur chaque roman une
+notice que nous placerons à la fin du volume. Quand il ne prendra pas la
+parole lui-même, nous remplacerons cette notice par un article critique
+sur le roman publié au moment où il a paru, et qui nous paraîtra
+caractériser le mieux le livre ou l'auteur._
+
+_Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume sera mis en vente
+tous les mois._
+
+_L'éditeur,_
+
+_E.F._
+
+
+
+IDA ET CARMELITA
+
+(L'épisode qui précède _Ida et Carmélita_ a pour titre _La
+marquise de Lucillière_.)
+
+
+
+I
+
+Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels, qui poussent
+spontanément sur son sol comme les pins et les champignons; pas de
+village, pas de hameau, si pauvre qu'il soit, pas de site, pour peu
+qu'il offre une curiosité quelconque, qui n'ait son auberge, son hôtel
+ou sa pension.
+
+C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, à une altitude
+de six à sept cents mètres, à la pointe d'une sorte de promontoire qui
+s'avance vers le lac a été construit l'hôtel du _Rigi-Vaudois_.
+
+La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'abri des chaleurs
+comme des froids, au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un
+merveilleux panorama.
+
+Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de
+Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, à droite
+et à gauche, la nappe bleue du lac, qui commence à l'embouchure du Rhône
+pour s'en aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et se
+perdent dans un lointain confus.
+
+Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas à faire
+pour se trouver immédiatement sur les pentes herbées ou boisées qui
+descendent des dents de Naye et de Jaman.
+
+Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne route de voiture
+qui monte du lac par des lacets tracés sur le flanc de la montagne;
+l'autre est un simple sentier qui grimpe à travers les pâturages et le
+long d'un torrent.
+
+C'était à cet hôtel du _Rigi-Vaudois_ que le colonel s'était arrêté en
+venant de Paris; et séduit par le calme autant que par la belle vue, il
+y avait pris un appartement de trois pièces ouvrant leurs fenêtres sur
+le lac: une chambre pour lui, une salle à manger où on le servait seul,
+et une chambre pour Horace.
+
+Il sortait le matin de bonne heure, son _alpenstock_ ferré à la main,
+un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de bons souliers à semelles
+épaisses et garnies de gros clous et il ne rentrait que dans la soirée,
+quand il rentrait; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant
+entraîné au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une
+auberge d'un village éloigné.
+
+On ne le voyait guère, et le soir quand on entendait de gros souliers
+ferrés résonner dans le corridor, on savait seulement qu'il rentrait; le
+matin, en entendant le même pas, on savait qu'il sortait.
+
+Ceux qui occupaient les chambres situées sous les siennes entendaient
+aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et régulière
+de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-là, ne
+pouvant rester au lit, il avait arpenté son appartement.
+
+Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient respirer le
+frais sur l'esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se
+retournant vers l'hôtel, une grande ombre accoudée à une fenêtre.
+C'était le colonel, qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus
+des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du
+lac de sa lumière argentée.
+
+C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnât, et souvent même on
+aurait pu penser qu'il était parti, si l'on n'avait pas vu son valet de
+chambre promener mélancoliquement, dans le jardin de l'hôtel et dans les
+prairies environnantes, son ennui et son impatience.
+
+--Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.
+
+Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu'il était seul.
+
+Car, bien qu'il s'ennuyât terriblement au Glion et qu'il regrettât Paris
+au point d'en perdre l'appétit, il respectait trop son maître pour se
+permettre une seule question sur ce séjour.
+
+S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait ainsi
+expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible. Que
+devait-on penser de lui? Il avait la religion de sa parole, et c'était
+pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, même, c'était
+sa grande inquiétude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le
+remplacer, il ne le craignait pas.
+
+Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au
+Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de fougères qui se trouve à l'un
+des détours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une calèche
+portant trois personnes: deux dames assises sur le siège de derrière, un
+monsieur placé sur le siège de devant.
+
+Et tout en regardant cette calèche qui s'avançait cahin-caha, il se dit
+que les voyageurs qu'elle apportait allaient être bien désappointés
+en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment à
+l'hôtel.
+
+Ah! comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles de son maître, à
+ces voyageurs, à condition qu'ils lui auraient offert leur calèche pour
+descendre à la station, où il se serait embarqué pour Paris.
+
+Cependant la voiture avait continué de monter la côte et elle s'était
+rapprochée.
+
+Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir. L'une des deux
+dames était vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre
+était jeune, avec des cheveux noirs et un teint éblouissant, qui
+renvoyait les rayons de la lumière.
+
+Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa
+fille, la belle Carmelita.
+
+Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous
+de lui. Mais à ce moment la voiture était arrivée à l'un des tournants
+du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face, ne
+furent plus visibles pour lui que de dos.
+
+Seulement, par une juste compensation de cette déception, le monsieur
+qui lui faisait vis-à-vis devint visible de face.
+
+C'était un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette
+barbe était tout ce qu'on pouvait voir de son visage; car, en regardant
+d'en haut, l'oeil était arrêté par les rebords de son chapeau, qui le
+couvraient jusqu'à la bouche.
+
+A un certain moment, il releva la tête vers le sommet de la montagne, et
+Horace le vit alors en face.
+
+Il n'y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli
+accompagnant sa soeur et sa nièce.
+
+Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda quel effet cette
+arrivée allait produire sur son maître.
+
+Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la
+belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin
+comme un sauvage.
+
+Quel malheur qu'il n'y eût pas de chambres libres en ce moment à l'hôtel
+du Rigi-Vaudois!
+
+Pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le mieux,
+c'est-à-dire à trouver un moyen de garder le prince et sa nièce, la
+calèche était arrivée vis-à-vis la grotte.
+
+--Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se penchant en avant.
+
+Horace s'était avancé.
+
+--Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte.
+
+A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrassé; car
+sans savoir si son maître serait ou ne serait pas bien aise de voir des
+personnes de connaissance, il n'avait pas oublié la consigne qui lui
+avait été donnée.
+
+Comme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui l'interrogea.
+
+--Comment se porte le colonel? dit-elle.
+
+Il était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien refuser à une
+femme.
+
+--Hélas! pas trop bien, répondit-il.
+
+--Et où donc êtes-vous présentement? demanda le prince.
+
+Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de répondre.
+
+Il dit donc que son maître et lui étaient à l'hôtel du Rigi-Vaudois.
+
+--A l'hôtel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre coïncidence!
+c'était là justement qu'ils allaient.
+
+--Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce
+moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous?
+
+Hélas! oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir.
+
+A l'hôtel, le _Kellner_ répéta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait
+déjà dit:
+
+--Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. Si Son
+Excellence avait pris la peine d'envoyer une dépêche, quelques jours à
+l'avance, on aurait été heureux de se conformer à ses ordres; mais on
+ne pouvait pas déposséder les personnes arrivées depuis longtemps, pour
+donner leurs appartements à des nouveaux venus, si respectables que
+fussent ceux-ci.
+
+Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.
+
+--La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle à
+manger à votre maître, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une
+chambre libre; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la céder.
+
+A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un vif
+mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace:
+
+--Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre? demanda-t-il; en
+a-t-il un réel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous
+nous trouvons placés dans des conditions toutes particulières. Le séjour
+de Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de madame
+la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme une question de vie ou
+de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station
+atmosphérique, et c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous
+assure-t-on, son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront comme par
+enchantement, par miracle, dans cet air raréfié.
+
+--Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres
+ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour
+des dames; si Son Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il
+n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la chambre lui
+servant de salle à manger, en même temps ce serait que M. Horace Cooper
+voulût bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet
+sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable.
+Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement
+mal logés. Mais comment faire autrement en attendant le départ
+de quelques pensionnaires, départ prochain d'ailleurs, et qui ne
+dépasserait pas deux ou trois jours?
+
+--Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré l'ennui que
+tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas
+ce service dans les conditions critiques où nous nous trouvons.
+
+Horace accueillit avec empressement cette idée qui le tirait d'embarras.
+
+Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir
+se fixer au Glion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement
+proposé par le prince Mazzazoli; il y aurait eu là, en effet, un acte
+d'autorité un peu violent.
+
+Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux,
+en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace
+quittait l'hôtel pour aller se poster sur le chemin par lequel il
+supposait que le colonel devait revenir de sa promenade.
+
+Les heures s'écoulèrent sans que le colonel parût.
+
+Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus basses
+commençaient à monter le long des montagnes et l'air se rafraîchissait.
+
+Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer à l'hôtel,
+il aperçut son maître qui descendait le sentier au bout duquel il
+l'attendait.
+
+Le colonel marchait lentement, le bâton ferré sur l'épaule, la tête
+inclinée en avant, comme un homme préoccupé qui suit sa pensée et ne se
+laisse pas distraire par les agréments du chemin qu'il parcourt.
+
+Il vint ainsi sans lever la tête, jusqu'à quelques pas d'Horace.
+
+Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta et le fit
+lever les yeux.
+
+--Toi? dit-il.
+
+--C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l'hôtel, ainsi que
+madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Carmelita.
+
+--Et qui leur a dit que j'habitais cet hôtel du Rigi.
+
+--Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le prince lui-même qui
+me l'a dit.
+
+Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré la calèche qui
+amenait le prince à l'hôtel du Rigi, et comment le prince lui avait
+expliqué qu'il venait en Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait
+à celle-ci une habitation à une altitude élevée: c'était disaient les
+médecins, une question de vie ou de mort.
+
+--Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment à
+notre hôtel, interrompit le colonel.
+
+--Justement il n'y en a pas.
+
+--Eh bien! alors?
+
+Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment le sommelier
+avait été amené par hasard, par force pour ainsi dire, à parler de la
+chambre que le colonel transformait en salle à manger, et comment le
+prince attendait l'arrivée du colonel pour lui demander cette chambre.
+
+A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son _alpenstock_.
+
+--C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se décidera sans doute
+à chercher plus loin; tu diras que tu ne m'as pas rencontré. Je ne
+reviendrai que dans quelques jours.
+
+--Ah! mon colonel.
+
+Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il avait formé, essaya
+de représenter à son maître combien cette explication serait peu
+vraisemblable.
+
+Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant; puis, tout à coup,
+comme s'il avait pris son parti:
+
+--C'est bien, dit-il, rentrons à l'hôtel.
+
+--Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivée?
+
+--Non; je désire m'expliquer moi-même avec le prince.
+
+En arrivant à l'hôtel, il aperçut le prince installé avec sa soeur et sa
+nièce dans le jardin où ils prenaient des glaces; vivement le prince
+se leva pour accourir au devant de lui: jamais accueil ne fut plus
+chaleureux.
+
+Après le départ d'Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le
+cabinet qui lui était donné sous les toits, mais il avait voulu que
+les malles de sa soeur et de sa nièce restassent dans le vestibule de
+l'hôtel.
+
+Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel, il fallait
+attendre le retour de celui-ci.
+
+Il était convenable de lui demander cette chambre.
+
+Seulement, en même temps, il était bon de le mettre dans l'impossibilité
+de la refuser.
+
+Où coucheraient la comtesse et Carmelita?
+
+Devant une pareille question, la réponse ne pouvait pas être douteuse.
+
+C'était donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient
+dîné à table d'hôte, où leur présence avait fait sensation.
+
+Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de
+poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient éclairés d'une flamme
+rapide.
+
+Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main
+de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec
+impatience.
+
+Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus importune, la
+plus inconvenante, mais qui lui était imposée par la nécessité.
+
+--Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je
+suis heureux de mettre deux de mes chambres à la disposition de ces
+dames. Je regrette seulement que vous n'en ayez pas déjà pris possession
+en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de
+vous les offrir.
+
+Comme le prince se confondait en excuses en même temps qu'en
+remercîments, le colonel l'interrompit de nouveau.
+
+--Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au
+reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette même
+que les circonstances le rende si insignifiant.
+
+--Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous privez de vos
+chambres, dit Carmelita.
+
+--Pour une nuit....
+
+--Comment! pour une nuit? s'écria le prince.
+
+--Je pars demain soir.
+
+Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit baisser les
+yeux à celui-ci.
+
+Pour échapper à l'embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il
+se jeta dans des explications sur son départ, arrêté depuis longtemps,
+dit-il, et qui ne pouvait être différé.
+
+Puis presqu'aussitôt, prétextant la fatigue, le prince demanda au
+colonel la permission de conduire la comtesse à sa chambre.
+
+Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements.
+
+Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était bien mal et
+qu'un accès de fatigue pouvait la tuer.
+
+
+
+II
+
+Ce que le colonel eût voulu savoir et ce qu'il se demandait
+curieusement, c'était pourquoi le prince était venu au Glion.
+
+Il n'avait point oublié, bien entendu, ce que madame de Lucillière
+lui avait si souvent répété à propos des projets du prince et de ses
+espérances matrimoniales.
+
+Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion n'eût pas d'autre
+but que l'accomplissement de ces projets et la réalisation de ces
+espérances.
+
+Sachant ce qui s'était passé avec madame de Lucillière, le prince avait
+trouvé que le moment était favorable pour mettre Carmelita en avant et
+la présenter comme une consolatrice.
+
+Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'était qu'un prétexte pour
+expliquer ce voyage.
+
+Il faut dire que le colonel n'était nullement disposé à l'infatuation,
+et que de lui-même il n'eût très probablement jamais imaginé qu'on
+pouvait courir après lui pour le marier avec une jolie fille. Mais
+madame de Lucillière lui avait si souvent parlé de ce projet du prince,
+que le souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiéter en
+présence d'une arrivée si étrange.
+
+En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose à faire.
+
+Quitter le Glion.
+
+Lorsqu'il monta à sa chambre, il ouvrit sa porte avec précaution et il
+marchait doucement en évitant de faire du bruit, de peur de déranger ses
+voisines, lorsqu'il entendit frapper quelques petits coups à la cloison.
+
+En même temps, une voix,--celle de Carmelita,--l'appela.
+
+--Colonel, c'est vous, n'est-ce pas!
+
+On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en
+communication intérieure et qui, alors qu'il occupait ces deux chambres,
+restait toujours ouverte.
+
+--Oui, c'est moi, dit-il.
+
+--Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous preniez pour ne pas
+faire de bruit; ne vous gênez pas, je vous prie. C'est moi qui suis
+votre voisine. J'ai le sommeil bon; quand je dors, rien ne me réveille.
+Bonsoir.
+
+--Bonsoir.
+
+Comment? il serait exposé tous les soirs à des dialogues de ce genre; à
+chaque instant dans le jour, il verrait Carmelita! Ah! certes non, et le
+lendemain il quitterait le Glion.
+
+Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le
+vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait en long et en large.
+
+--Auriez-vous deux minutes à me donner? demanda-t-il en serrant la main
+du colonel.
+
+--Mais tout ce que vous voudrez.
+
+--Connaissez-vous Champéry? j'entends, y êtes-vous allé?
+
+--Non.
+
+--Et les Diablerets?
+
+--Je n'y suis pas allé non plus.
+
+--Et le val d'Anniviers?
+
+--Je ne le connais que par les livres.
+
+--Voilà qui est fâcheux. J'avais compté sur vous pour me tirer
+d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, mais dans notre
+situation ce n'est pas suffisant.
+
+--Et que vous importe Champéry ou le val d'Anniviers?
+
+--Il faut être franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais ne
+pas l'être, que cela me serait impossible. Je vous demande des
+renseignements sur Champéry et les Diablerets, parce que mon intention
+est d'aller aux Diablerets, ou à Champéry, ou au val d'Anniviers, enfin
+dans un pays où ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphériques
+qui sont ordonnées; et si je choisis ces pays, c'est parce qu'ils ne
+sont qu'à une courte distance du Glion.
+
+--Mais le Glion lui-même?
+
+--J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais
+que c'était la station par excellence pour ma malheureuse soeur. Mais
+nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m'avez demandé d'être franc,
+je veux l'être jusqu'au bout. Avec une bonne grâce parfaite, avec un
+élan spontané, vous avez voulu nous céder vos chambres; mais il est bien
+évident que notre présence vous gêne.
+
+--Comment pouvez-vous penser?
+
+--Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n'ai pas à
+examiner, vous désirez être seul; notre voisinage vous incommode et vous
+trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit
+pas être. Ce n'est pas à vous de partir, c'est à nous de vous céder la
+place.
+
+--Permettez....
+
+--Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des
+conditions tout à fait particulières. Si vous n'aviez pas habité cet
+hôtel, nous n'aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc
+ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel,
+il serait tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre
+complaisance. Nous vous gênons; vous désirez la solitude, que vous ne
+pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons:
+rien n'est plus simple, rien n'est plus juste. Voilà pourquoi je vous
+demandais des renseignements sur les hôtels des environs, pensant que
+vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l'aventure avec une
+malade.
+
+--Jamais je n'accepterai ce départ.
+
+--Et moi, jamais je n'accepterai le vôtre.
+
+--Mon intention n'était pas de rester au Glion.
+
+--Elle n'était pas non plus d'en partir aujourd'hui. De cela, je
+suis bien certain; j'ai interrogé Horace, qui ne savait rien, et qui
+assurément eût été prévenu si votre départ avait été arrêté avant notre
+arrivée.
+
+Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait pas en effet de
+reconnaître qu'il quittait l'hôtel pour fuir la présence du prince et
+de Carmelita: c'était là une grossièreté qui n'était pas dans ses
+habitudes, ou bien c'était avouer sa faiblesse pour madame de
+Lucillière, ce qui le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux.
+
+--Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel cependant que je
+vous cède tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous
+ne pouvez pas rester dans le trou où vous avez passé la nuit.
+
+--Un jour ou l'autre, je vous le répète, je comprends cela; ce que je ne
+comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, voilà qui est bien entendu: si
+vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c'est nous qui
+partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe; si
+au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi,
+tout le temps qui sera nécessaire pour la santé de ma soeur.
+
+Dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, le colonel
+dut déjeuner dans la salle à manger commune.
+
+Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec
+le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place à la table qu'il
+s'était fait réserver, au lieu de s'asseoir à la grande table.
+
+Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de
+lire tout en mangeant, comme il en avait l'habitude lorsqu'il était
+seul, il dut soutenir une conversation suivie.
+
+Il avait une crainte assez poignante, qui était que la comtesse ou
+Carmelita vinssent à parler de madame de Lucillière; mais le nom de la
+marquise ne fut même pas prononcé, et, comme s'il y avait eu une entente
+préalable pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla pas
+de Paris.
+
+La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans
+lequel elle allait passer une saison.
+
+Elle montra même tant d'empressement à connaître ce pays, que le colonel
+se trouva pour ainsi dire obligé à se mettre à sa disposition pour la
+guider après le déjeuner.
+
+--Nous commanderons une voiture, dit le prince, et et nous emploierons
+notre après-midi à visiter les villages environnants.
+
+Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une toilette de
+promenade, le prince prit le colonel par le bras et l'emmena à l'écart.
+
+--Est-ce que vous avez reçu des lettres de Paris depuis votre départ?
+demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Alors vous ignorez l'effet que ce départ a produit?
+
+C'était là un sujet de conversation qui ne pouvait être que très pénible
+pour le colonel; il ne répondit donc pas à cette question.
+
+Mais le prince continua:
+
+--Personne ne s'est mépris sur les causes qui ont provoqué votre brusque
+détermination.
+
+Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince; mais
+celui-ci parut ne pas comprendre ce geste.
+
+--Et tout le monde vous a approuvé, dit-il; il n'y a qu'une voix dans
+tout Paris.
+
+Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel comme pour
+joindre sa propre approbation à celle de tout Paris.
+
+La situation était embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces
+paroles? Pourquoi et à propos de quoi l'avait-on approuvé? C'était une
+question qu'il ne pouvait pas poser au prince cependant.
+
+--Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame de Lucillière
+elle-même n'a pas caché son sentiment.
+
+Ce nom ainsi prononcé le fit pâlir et son coeur se serra, mais la
+curiosité l'empêcha de s'abandonner à son émotion.
+
+--Quel sentiment? demanda-t-il.
+
+--Mais celui qu'elle a éprouvé en apprenant votre départ. D'abord, quand
+on a commencé à croire que vous aviez véritablement quitté Paris, on a
+été fort étonné; tout le monde avait pensé qu'il ne s'agissait que d'une
+excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a
+compris que c'était au contraire un vrai départ. Pourquoi ce départ?
+C'est la question que chacun s'est posée, et, chez tout le monde, la
+réponse a été la même.
+
+Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en
+se rapprochant de lui.
+
+--Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise dans votre
+association avec le marquis de Lucillière, vous vouliez bien établir que
+vous n'étiez pour rien dans les paris engagés sur _Voltigeur_.
+
+Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une seule pensée, il
+n'avait nullement songé à cette explication, et il avait tout rapporté,
+dans ces paroles à double sens, à madame de Lucillière.
+
+--Un jour que l'on discutait votre départ mystérieux dans un cercle
+composé des fidèles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le
+prince Sératoff, lord Fergusson, madame de Lucillière affirma très
+nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. «Le colonel est un
+homme violent, dit-elle, un caractère emporté; il eût pu se lâcher en
+entendant les sots propos qu'on colporte sur les gains extraordinaires
+de _Voltigeur_, et avec lui les choses seraient assurément allées à
+l'extrême. Il a voulu se mettre dans l'impossibilité de se laisser
+emporter; je trouve qu'il a agi sagement.» Vous pensez, mon cher ami, si
+ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne n'a répliqué un mot.
+Mais la marquise, s'étant éloignée, on s'est expliqué, et tout le monde
+est tombé d'accord sur la traduction à faire des paroles de madame
+de Lucillière. Évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari
+franchement, ouvertement; mais, d'un autre côté, l'amie ne voulait pas
+qu'on pût vous soupçonner de vous associer aux procédés du marquis.
+De là ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond très
+clair. Qu'en pensez-vous?
+
+Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur rupture en jetant
+la suspicion sur son mari. «Ce n'est pas avec moi qu'il a rompu,
+avait-elle dit; c'est avec M. de Lucillière.»
+
+Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles, qu'elle ne
+reculait pas devant une pareille explication.
+
+A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le
+jardin, prêtes pour la promenade, et l'on monta en voiture.
+
+Le prince s'étant placé vis-à-vis de sa soeur, le colonel se trouva en
+face de Carmelita.
+
+Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle
+Italienne, posés sur les siens.
+
+La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures ainsi en face
+l'un de l'autre.
+
+--Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de
+cette montagne? demanda Carmelita en rentrant à l'hôtel et en montrant
+du bout de son ombrelle les pentes boisées du mont Cubli.
+
+--Non, répondit le colonel; il n'y a que des sentiers pour les piétons.
+
+--Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; tu sais que les
+ascensions sont impossibles pour moi.
+
+--Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas à vous que
+je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant; ce sera au colonel.
+
+
+
+III
+
+Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion de manière à
+n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce qui était presque impossible,
+ou à l'accompagner, ce qui n'était pas pour lui plaire dans les
+conditions morales où il se trouvait présentement.
+
+Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la
+soirée, bien décidé à repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux
+minutes qu'il était dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou
+trois petits coups à la porte cloison; en même temps une voix,--celle de
+Carmelita--l'appela:
+
+--Vous rentrez?
+
+--A l'instant.
+
+--Vous avez fait bon voyage?
+
+--Très bon, je vous remercie.
+
+--Est-ce que vous êtes mort de fatigue?
+
+--Pas du tout.
+
+--Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée de votre côté!
+
+--Elle est fermée à clef.
+
+--Et vous avez la clef?
+
+--Elle est sur la serrure.
+
+--De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte?
+
+--Mais pas du tout; il y a un verrou de votre côté?
+
+--Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en
+même temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre.
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue, vous plaît-il de
+tourner la clef? moi, je pousse le verrou.
+
+Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:
+
+--Bonsoir, voisin, dit-elle.
+
+--Bonsoir, voisine.
+
+Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques secondes.
+
+--Ma mère est endormie, et son premier sommeil est ordinairement
+difficile à troubler; cependant, en parlant ainsi à travers les
+cloisons, nous aurions pu la réveiller. Voilà pourquoi je vous ai
+demandé d'ouvrir cette porte.
+
+Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son aise dans cette
+chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon.
+
+--Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je
+croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait été hier.
+
+--Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande distance, et je
+n'ai pas pu rentrer.
+
+--Et où avez-vous couché?
+
+--Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.
+
+--Mais c'est très amusant, cela.
+
+--Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile, car les nuits sont
+fraîches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore
+beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit.
+
+--Vous aimez ces courses dans la montagne.
+
+--J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent de la vie
+sédentaire que j'ai menée en ces derniers temps.
+
+--Ah! vous êtes heureux.
+
+Comme il ne répondait pas, elle continua:
+
+--J'entends que vous êtes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller
+où vous voulez, sans avoir à consulter personne. Savez-vous que depuis
+que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans
+la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois
+que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis d'aller à droite.
+
+Elle s'avança dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit.
+
+--Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses
+jambes un homme qui a marché toute la journée.
+
+Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure que prenait
+cet entretien bizarre.
+
+--Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte?
+demanda-t-elle.
+
+--Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit pour causer un
+instant.
+
+--Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous adresser.
+
+--A moi?
+
+--Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez point.
+
+--Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait.
+
+--Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis, selon que ce
+que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me
+répondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à
+notre retour de notre promenade en voiture?
+
+--A propos de quoi ce mot?
+
+--A propos d'une excursion dans la montagne.
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand
+je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus
+forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon
+oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en
+manifestant le désir de vous accompagner dans une de vos excursions,
+plus ce désir a été ardent. Cet aveu va peut-être vous donner une assez
+mauvaise idée de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je
+suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable, après
+tout? Je suis enfermée dans cet hôtel; ma mère est empêchée de sortir
+par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et
+de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de
+la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui
+se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points
+d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà pourquoi je veux
+vous demander de vous accompagner quelquefois. Voilà ma prière. Enfin
+voilà comment j'ai été amenée à pousser ce verrou.
+
+--Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je
+ne puis que vous le répéter. Maintenant, quand vous plaît-il que nous
+entreprenions cette promenade?
+
+--Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand
+grief de mon oncle, ça été que je venais me jeter à travers vos projets
+d'une façon importune et gênante. Si demain matin je lui dis que je pars
+avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas
+été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen
+d'échapper à ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-même à
+mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra
+plus parler de mon importunité. Le voulez-vous?
+
+Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa
+demande au prince.
+
+Carmelita, ordinairement impassible comme si elle était insensible à
+tout, se montra radieuse.
+
+--Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
+hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain.
+
+Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre.
+
+Mais presque aussitôt rouvrant la porte:
+
+--Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef?
+
+--Mais....
+
+--Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le verrou pour mon
+oncle.
+
+Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plutôt
+la demande de Carmelita.
+
+--C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en suis certain,
+vous a tourmenté pour vous accompagner dans vos excursions?
+
+--Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne, et je suis heureux
+de me mettre â sa disposition.
+
+--Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement voilà qui est
+certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre
+appartement, sans encore vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous
+prie; elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait.
+
+--Refusez-vous de me la confier?
+
+--Je refuse de vous ennuyer.
+
+L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite du prince.
+
+Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir: elle avait
+revêtu un costume bizarre: une robe courte, serrée à la taille par un
+ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses épaules; aux pieds, des
+souliers pris dans les guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre,
+sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent; à la main, une
+longue canne.
+
+--M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux
+clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grâce, et de passer
+partout où vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que
+que c'est que le vertige.
+
+Ils partirent sans qu'il pensât à se demander comment, en un quart
+d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui
+était un vrai chef-d'oeuvre longuement médité par l'illustre Faugeroles,
+et sans qu'il se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait
+pas faire d'excursion, qu'elle eût dans ses bagages des objets aussi peu
+appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres et une canne.
+
+--Et où vous plaît-il que nous allions? demanda-t-il après avoir marché
+pendant quelques minutes près d'elle.
+
+--Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous
+viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous
+visiter à Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car
+je ne connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin
+possible, le plus haut que nous pourrons monter.
+
+Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier qui courait sur
+le flanc de la montagne en côtoyant le ravin et en coupant à travers des
+pâturages et des bois de sapins.
+
+Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des
+pâturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient
+boire à des auges creusées dans le tronc d'un pin et qui, en marchant
+lentement, faisaient sonner leurs clochettes.
+
+Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait trop étroit
+pour deux, il prenait la tête, se retournant alors de temps en temps
+pour voir si elle le suivait.
+
+Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau
+rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu'à étendre le
+bras pour lui prendre la main et l'aider à sauter de caillou en caillou,
+ce qu'elle faisait d'ailleurs légèrement, sûrement, sans hésitation, en
+riant lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son bâton.
+
+La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà élevé dans
+un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs du matin, qui ne
+persistaient plus que dans quelques vallons abrités, où elles rampaient
+le long des rochers et des arbres comme des fumées légères.
+
+Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière de rochers pour
+former l'amphithéâtre de Jaman et des monts de Vevey; derrière eux, le
+lac brillait comme un immense miroir.
+
+En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux,
+et Carmelita comparait ces montagnes à celles au milieu desquelles
+s'était écoulée son enfance.
+
+De là un inépuisable sujet de conversation.
+
+Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans qu'elle se plaignît
+de la fatigue ou demandât à se reposer.
+
+Mais la matinée s'avançait et l'heure du déjeuner approchait.
+
+Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande froide, et il
+comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau.
+
+Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première fois ils
+s'assirent sur l'herbe.
+
+--L'endroit vous déplaît-il?
+
+--Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement pour déjeuner,
+mais encore pour causer librement en toute sûreté. Et précisément j'ai
+à vous parler. C'est même dans ce but, si vous voulez bien me permettre
+cet aveu, que je vous ai proposé cette promenade.
+
+Alors elle se mit à sourire.
+
+--Je vous étonne, dit-elle.
+
+--Je l'avoue.
+
+--Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion
+dans ces montagnes?
+
+--J'ai cru ce que vous me disiez.
+
+--Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était pas toute la
+vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le
+plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand désir de me
+ménager un tête-à-tête avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser
+une demande pour moi très importante.
+
+--Je vous écoute.
+
+--Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre
+tête-à-tête soit troublé; déjeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai
+mes confidences. N'écouterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus
+facilement quand j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim.
+
+Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table
+qu'il renfermait.
+
+Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples: du pain,
+un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites
+serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.
+
+Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent
+en face l'un de l'autre.
+
+--Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie à
+souhait.
+
+Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena
+lentement les yeux autour d'elle.
+
+Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus célèbres que ces
+pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu où la vue
+puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se
+trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir des yeux: les
+eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au
+loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts
+de neiges et qui, de quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et
+vous éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie
+civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les rayons du
+soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux
+bleues du lac, et, dans les vallées, la fumée des locomotives qui court
+et s'envole à travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine
+et des vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air
+tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des
+bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds
+des troupeaux.
+
+--Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le _Ranz des
+vaches_! dit Carmelita en souriant.
+
+Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, tel qu'il se
+trouve écrit dans _Guillaume Tell_.
+
+--Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.
+
+--Admirable.
+
+--Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une réponse
+sincère; vous comprendrez tout à l'heure l'importance de cette
+sincérité.
+
+--Tout à l'heure?
+
+--Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas
+encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau
+morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir.
+
+Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet
+d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creusé
+en forme d'auge.
+
+Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva
+vide.
+
+Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques pas, elle se
+mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anémones
+printanières, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma
+une petite botte.
+
+Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait refermé
+son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle
+commença à les arranger en bouquet.
+
+--Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous
+une grande estime et que vous m'inspirez une entière confiance.
+
+--Pourquoi
+
+--Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile aussi. Je vous
+demande donc à affirmer seulement cette estime et cette confiance pour
+vous faire comprendre comment j'ai été amenée à vous prendre pour
+confident.
+
+Le colonel eût voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se
+contenta d'un signe de main pour dire qu'il écoutait.
+
+--Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée. Mon oncle a
+conçu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me
+rendre digne des hautes destinées qu'il ambitionnait pour moi..., et
+aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas
+profité de ses leçons! C'est une question que je n'ai pas à examiner,
+et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me
+répondre que poliment, et c'est à votre sincérité que je fais appel.
+Quoi qu'il en soit, le grand mariage désiré ne s'est pas fait, et les
+rêves de mon oncle ne se sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela
+explique tout.
+
+--Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans
+la femme qu'ils épousent.
+
+--Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas mariée, et je
+l'explique par une raison qui me paraît bonne. Cependant j'avoue
+volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages
+réussissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages
+personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille
+travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle trouve elle-même
+son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie,
+de coquetterie, de persévérance, elle oblige elle-même ce mari à
+l'épouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages
+qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui ont mis en tête l'idée de
+me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres
+exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre.
+Par malheur pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette
+comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu'il me l'avait dessiné. Il
+était très important, ce rôle, très brillant et assurément intéressant à
+jouer; je l'ai transformé en un rôle muet.
+
+Elle s'arrêta et, le regardant:
+
+--Est-ce vrai? demanda-t-elle.
+
+--Très vrai.
+
+--Mais ce rôle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obéissance,
+sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je
+faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en
+l'appropriant à ma nature; j'obéissais à son ordre, et par cette
+soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que
+je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait, que je ne
+suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts
+que tardivement, peu à peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je
+suis donc restée assez longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout
+sans voir le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son
+dénoûment: c'est-à-dire à un mariage peut-être riche ou puissant, mais à
+coup sûr malheureux; car, à vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un
+mariage sans amour ne peut être que malheureux?
+
+--Assurément.
+
+--Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris où je marchais,
+ou plutôt quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le
+comprendre,--disant cela, elle posa la main sur son coeur,--j'ai résolu
+de ne pas aller plus loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus
+délicate que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un autre
+côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre des projets de
+mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari
+que j'épouserais. Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis
+longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours
+moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.
+
+Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette étrange confidence et
+surtout pourquoi elle la lui faisait.
+
+Elle continua:
+
+--Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaillé la
+musique et que j'ai pris des leçons de chant. «Si je n'avais pas dû être
+une grande dame, j'aurais été une grande artiste», me disait chaque
+jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au
+contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici,
+seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au théâtre.
+
+--Vous?
+
+--Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est
+pour vous prier d'être, au moment de mon départ, auprès de mon oncle et
+de ma mère, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que
+personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le
+service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce
+pas?
+
+--Comédienne!
+
+--Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi?
+Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je
+suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est
+vrai encore. Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans
+fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle
+espérance m'est permise?
+
+--Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me
+paraît,--laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes
+paroles,--tout à fait légitime et parfaitement fondée.
+
+--Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage?
+
+--Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage?
+
+--Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement de son
+idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas réalisé jusqu'à présent.
+
+--Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour ou l'autre?
+est-ce à votre âge qu'il est permis de désespérer?
+
+--Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu dans le même monde,
+l'un près de l'autre, de la même vie pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu
+ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté.
+
+--De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent, s'ensuit-il qu'il
+ne doive pas se présenter un jour?
+
+--Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais je vais plus
+loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter. C'était à moi de
+l'aller chercher. Ce que je n'ai pas fait, alors que je ne me rendais
+pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins
+maintenant, que je sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai
+dit et je vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle de
+la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. Si je me marie
+jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu'il a un grand nom ou une
+grande position, mais parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je
+l'espère, ne vous paraît pas trop romanesque; je vous assure que je ne
+suis pas romanesque.
+
+--Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser d'être romanesque;
+trop peu de gens, hélas! mettent le sentiment dans leur existence.
+
+--C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment au-dessus des
+intérêts, et non les intérêts au-dessus du sentiment. Voilà pourquoi je
+tiens à être libre, Je sais que l'on me reprochera mon coup de tête.
+Comédienne! quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles
+de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant j'ai une
+excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie en ce monde, j'aime
+mieux la jouer au théâtre que dans la vie. Le rôle qu'on veut m'imposer
+et que je devrais accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte
+que je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai jamais;
+tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui m'effraye.
+
+--Cependant....
+
+--Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il y a une chose
+qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter mon oncle et ma mère.
+
+Elle parut très émue et s'arrêta un moment.
+
+--C'est cette considération qui pendant longtemps m'a arrêtée, dit-elle
+en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une résolution à une autre,
+décidée un jour à partir, le lendemain à rester près d'eux et à laisser
+les choses aller sans m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le
+chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation
+sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu'elle
+sera l'anéantissement de projets auxquels depuis sept années il a tout
+sacrifié: son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas,
+on ne saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez que ce
+qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge, de l'apprendre
+pour me l'enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet
+enseignement donné à une fille telle que moi! Certes, bien des fois ses
+leçons m'ont été pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles
+n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi.
+
+De nouveau elle fit une pause pour se remettre.
+
+--Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah! cela est affreux.
+Qu'il sache au moins que je ne me sépare pas de lui, le coeur léger, par
+un coup de tête, sans ressentir les angoisses de cette séparation et
+sans compatir à son chagrin. Voilà le service que je réclame de vous, et
+voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager cette promenade, qui
+devait me permettre de m'expliquer librement et de bien vous dire tout
+ce que je désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je ne
+veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos
+mains: voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de façon qu'ils
+ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur
+douleur?
+
+--J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les raisons par
+lesquelles je vous combattrais, vous vous les êtes données vous-même,
+j'en suis sûr. Je suis à vous.
+
+Elle lui prit la main et la serra en le regardant.
+
+Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait:
+
+--Vous plaît-il que nous nous remettions en route? dit-elle. En avant!
+et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade.
+
+
+
+IV
+
+Eh quoi! c'était là Carmelita!
+
+Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou plutôt ce qu'il
+croyait savoir d'elle!
+
+Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle tête, mais
+point de cervelle!»
+
+Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien
+c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient.
+
+Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore
+il y avait de nobles sentiments dans ce coeur.
+
+Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi
+s'être trompé de même sur son caractère?
+
+Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence était
+différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait
+dit, il était tout porté à ne pas admettre un jugement plus que l'autre.
+
+En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, depuis qu'ils
+avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, il ne lui avait pas
+adressé d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider.
+
+Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son
+bras.
+
+Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si brusque, si
+imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction.
+
+--Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur
+moi.
+
+Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais
+sans bien comprendre à quel sentiment il avait obéi.
+
+Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il était assez
+difficile de dire que quelques instants auparavant, il était en défiance
+contre elle, tandis que maintenant il était rassuré.
+
+Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.
+
+Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.
+
+Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre
+librement près d'elle.
+
+Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse.
+
+Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur promenade,
+c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappée du changement qui
+s'était fait en lui, dans son humeur, dans ses manières, comme dans ses
+paroles.
+
+Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon
+sens.
+
+Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans éviter certains
+sujets et sans réticences.
+
+Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait point la tête,
+mais il restait les yeux levés sur elle.
+
+En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.
+
+Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le long des montagnes
+qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu ils s'étaient rapprochés de
+l'hôtel; mais sans souci de l'heure du dîner, ils étaient restés assis
+dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle
+du soleil couchant.
+
+Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs fois sur ses
+lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se décida alors à
+risquer.
+
+Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses et à rendre le
+sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la
+main, et de nouveau elle avait marché près de lui en s'appuyant sur son
+bras.
+
+--Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution? demanda-t-il.
+
+--Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, la date seule
+de mon départ n'est point fixée; car vous pensez bien que je n'ai pas
+d'engagement signé qui me réclame, et puis la saison n'est pas bonne
+pour les théâtres, qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte
+de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus ma mère ni mon
+oncle.
+
+A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion.
+
+Et il la sentit frémissante contre lui.
+
+Mais bientôt elle reprit:
+
+--Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce départ; en tout cas,
+il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai
+ma mère rétablie,--car j'espère qu'ici elle va se rétablir
+promptement,--quand on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai,
+et bien entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, pour mon
+mariage, que mon oncle et ma mère habitaient Paris; quand ils n'auront
+plus le souci de ce mariage, ils retourneront à Belmonte, et j'aurai
+la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat
+encore d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que tout cela
+s'arrange dans la réalité, comme je le dispose en imagination, il faut
+que vous soyez au Glion vous-même, au moment où je me séparerai de mes
+parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer
+par me dire, quand vous comptez partir vous-même.
+
+--Mais je n'en sais rien.
+
+--Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que mon départ précédera
+le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi donc quand vous serez prêt.
+
+--Et d'ici là?
+
+--Quoi! d'ici là?
+
+--Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commencées
+aujourd'hui?
+
+--Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne
+vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demandé déjà un assez grand
+service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la
+solitude; est-ce vrai?
+
+--Cela dépend.
+
+--De quoi?
+
+--Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des
+heures où j'aime mieux être avec moi-même qu'avec certaines personnes,
+et il y en a d'autres où j'aime mieux être avec certaines personnes que
+seul avec moi-même.
+
+--Alors nous sommes dans une de ces heures!
+
+--Vous êtes de celles qui....
+
+--Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous?
+
+Ils arrivaient à l'hôtel.
+
+--Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye?
+dit-il.
+
+--Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que
+nous sommes dans une de ces heures où....
+
+--Alors à demain.
+
+--C'est entendu, seulement demandez-moi à mon oncle.
+
+Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade,
+il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa nièce.
+
+--Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en prie, mon cher
+ami, ne cédez pas à ses caprices.
+
+Puis tout à coup s'interrompant:
+
+--Quand quittez-vous le Glion?
+
+--Mais je ne sais trop.
+
+--Alors je refuse mon consentement à cette promenade je ne veux pas que
+ma nièce vous gâte vos derniers jours passés au Glion et arrive ainsi à
+abréger votre séjour, ce qu'elle ferait assurément.
+
+La discussion continua; mais, comme la première fois, le prince
+finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutôt par céder à ses
+instances.
+
+La promenade du lendemain eut lieu.
+
+Puis après celle-là ils en firent une troisième, après cette troisième,
+une quatrième, une cinquième, et il devint de règle que chaque jour ils
+sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne
+tantôt avant le déjeuner, tantôt après.
+
+Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention tacite s'était
+établie à ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de
+ces promenades, c'était au retour et non au départ.
+
+Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi
+qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour lui.
+
+Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant de leur
+excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derrière l'autre,
+dans l'étroit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la
+tête légèrement inclinée vers lui, serrée contre lui, elle semblait
+écouter avec plaisir ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même
+parlait peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir souci
+des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixés sur
+lui, comme si elle était suspendue à ses lèvres.
+
+Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, elle était
+une distraction; elle l'empêchait de retourner par l'esprit à Paris et
+de penser à celle qui l'avait trompé. Si malgré tout un souvenir lui
+revenait et s'imposait à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la
+journée, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son
+coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait
+la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait.
+
+Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que
+de parti pris il allât la chercher, mais l'impression immédiate la lui
+imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance
+matérielle s'était établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment,
+il la voyait encore, comme si son image était empreinte dans ses yeux;
+de même qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles
+lui étaient répétées par un écho intérieur longtemps après qu'il les
+avait reçues.
+
+Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée tout d'abord!
+
+C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son insu, sans
+qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle.
+
+L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait effleuré son esprit.
+Elle était pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable
+créature, une belle statue, voilà tout.
+
+Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les
+hasards de la journée, et Carmelita parlait souvent de son prochain
+départ, mais pourtant sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de
+bien à sa mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle
+n'avait pas besoin de se presser.
+
+Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure, ils avaient été
+surpris de la transparence et de la pureté de l'air, qui étaient si
+grandes qu'on apercevait des montagnes situées à une distance de dix
+ou douze lieues, comme si elles eussent été à quelques kilomètres
+seulement.
+
+Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant près d'eux,
+les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette pureté
+de l'air annonçait un orage prochain.
+
+--Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.
+
+--Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt que le vent
+se sera établi au sud-ouest.
+
+--Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? demanda la
+colonel lorsque le paysan se fut éloigné, marchant devant eux de son
+grand pas, lent, mais régulier.
+
+--Pourquoi retourner?
+
+--Mais de crainte de l'orage.
+
+--J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre côté j'ai envie
+aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand même je
+serais certaine que le tonnerre dût éclater avant une heure, je crois
+que je continuerais notre promenade.
+
+--Alors continuons-la quand même puisque nous ne sommes certains de
+rien; nous verrons bien.
+
+--C'est cela, nous verrons bien.
+
+Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit la prochaine
+arrivée d'un orage, ils avaient continué de gravir lentement le sentier,
+qui, à travers des prairies et des bois, courait en des détours
+capricieux sur le Banc de la montagne.
+
+A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas du pays,
+n'annonçait que cet orage fût prochain.
+
+--Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur
+nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous
+ne sommes pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est vrai
+que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.
+
+--Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.
+
+--Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée, voilà
+tout.
+
+Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous
+le poids d'une émotion assez vive ou tout au moins d'un trouble.
+
+--Vous avez envie de me questionner? dit-elle.
+
+--Il est vrai.
+
+--Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien à vous
+cacher, et je puis très bien vous dire ce qui me cause cette oppression:
+ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral.
+N'êtes-vous pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon maître
+de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé un engagement en
+Italie, et que je dois me hâter de partir, sinon pour débuter, au moins
+pour me mettre à la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que
+quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette
+grave détermination, je suis émue, très émue. Il m'en coûte, il m'en
+coûte beaucoup de me séparer de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je
+dois le dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à
+cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans
+l'inconnu.
+
+--Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille?
+
+--Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma
+résolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle était au moment où je vous
+l'ai fait connaître; seulement, prête à la mettre à exécution, je la
+trouve plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques jours
+devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'à une époque
+indéterminée. Maintenant cette époque est fixée; ce ne sont plus
+quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures.
+
+--Quelques heures?
+
+--Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai en Italie.
+
+--Vous partez demain?
+
+--Cette promenade est la dernière que nous ferons ensemble... au moins
+dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir.
+
+Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la
+plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait à leurs pieds.
+
+Une larme semblait rouler dans ses paupières et mouiller ses yeux, qui
+brillaient d'un éclat extraordinaire.
+
+--Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de ma vie, dit-elle
+en montrant le toit de l'hôtel, qu'on apercevait tout au loin,
+confusément, au milieu de la verdure.
+
+Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de la montagne:
+
+--Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en levant la main,
+et où vous avez si patiemment écouté mes plaintes.
+
+Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée opportune:
+
+--Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, dit-elle,
+pour la dernière fois?
+
+--Je vous conduisais à cette fontaine.
+
+--C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journée soit
+complète.
+
+Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant
+lentement tous deux, silencieux et recueillis.
+
+Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible émotion.
+
+Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le
+corps moins dispos que de coutume.
+
+A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait de plus en plus
+lourd.
+
+Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile, sans un
+bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui
+s'écoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au
+loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches.
+
+Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annonçait qu'un
+orage fût prochain; le ciel était bleu, sans nuages, et le soleil
+dardait ses rayons avec une intensité peu ordinaire.
+
+Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait appris au colonel
+qu'elle était décidée à abandonner sa mère et son oncle pour entrer au
+théâtre.
+
+Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le jour de cette
+confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour
+aller chercher l'eau qu'ils mêlaient à leur vin.
+
+Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que
+Carmelita fût embarrassée de parler, ou tout au moins qu'elle eût peur
+d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant
+dans ce mutisme qui autrefois lui était habituel.
+
+Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait point ses
+yeux, au contraire, elle les tenait attachés sur le colonel, et lorsque
+celui-ci levait la tête, il la voyait muette, immobile, le regardant
+avec cette puissance de fascination énigmatique, si bizarre chez elle,
+avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants, si
+séduisants, si inquiétant.
+
+Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus pesante, quelques
+nuages se montraient çà là dans le ciel, et, de temps en temps,
+soufflait un vent chaud qui arrivait du sud.
+
+Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et le silence.
+
+En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués par la chaleur;
+l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, leurs lèvres se
+séchaient; les aiguilles tombées sur la terre, qu'elle feutrait d'un
+épais tapis, étaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita
+faillit tomber.
+
+Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le
+sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent d'un même pas, sans que
+leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent
+de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert épais
+et sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le ciel, ils
+virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du côté du sud.
+
+Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit
+sourd; tout ce qui était immobile et mort s'anima et entra en mouvement;
+les feuillas arrachées des branches passèrent dans l'air, emportées par
+le vent.
+
+Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la
+montagne, à des distances plus ou moins rapprochées de l'endroit où
+ils se trouvaient, éclatèrent des sonneries de cloches se mêlant à des
+mugissements de vache et des cris de berger.
+
+Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes des pâturages
+inclinés de leur côté, des vaches qui couraient çà et là, la queue
+dressée, la tête basse, galopant sans savoir où elles allaient.
+
+--Enfin voici l'orage, dit Carmelita.
+
+--Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de
+gagner la hutte?
+
+--Pressons le pas.
+
+--Appuyez-vous sur mon bras.
+
+--Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous
+voudrez.
+
+Il allongea le pas et elle l'allongea également.
+
+Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, mal tracé, il
+y avait des difficultés; souvent ils étaient obligés de s'éloigner l'un
+de l'autre pour éviter les quartiers de roche qui barraient le chemin;
+d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils
+s'arrêtaient forcément durant quelques secondes.
+
+--Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que
+nous marcherons plus vite séparément.
+
+--Si vous voulez.
+
+--Vous prenez trop souci de moi.
+
+Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris par l'orage,
+dans ce sentier au milieu des prés où il n'y avait pas un abri, pas un
+creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hâter.
+
+Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et
+caché le soleil quelques instants auparavant si radieux.
+
+Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la lumière, une
+lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurité que des
+éclairs déchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs
+fulgurantes.
+
+Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les pentes herbées
+de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolées, au milieu des
+rochers, et le bruit grêle de leurs clochettes, succédant aux roulements
+du tonnerre, produisait un effet étrange et fantastique.
+
+D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur berger et formant
+cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une à l'autre pour les
+flatter, restaient immobiles, rassurées, montrant ainsi toute leur
+confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de
+leur maître.
+
+Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des montagnes contre
+lesquelles elles venaient éclater, les détonations du tonnerre
+produisaient un vacarme assourdissant: ce n'étaient pas quelques coups
+roulant l'un après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient
+se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallées ou
+bien pour remonter des vallées au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un
+espace libre pour se répandre en vagues sonores.
+
+Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient secoués par ces
+vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux.
+
+Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais,
+à chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tête et levait les
+épaules.
+
+--Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et
+peut-être trop bien servie.
+
+--Vous avez peur?
+
+--Dame... oui.
+
+--Nous approchons de la hutte.
+
+--Combien de temps encore?
+
+--Cinq minutes en marchant vite.
+
+Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même temps une nappe de feu
+les enveloppa et les éblouit.
+
+Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. Elle lui tendit
+la main.
+
+--Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.
+
+Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante courut dans
+ses veines, de la tête aux pieds, des pieds à la tête.
+
+Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se
+laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hâter, car
+les rafales se succédaient presque sans interruption, et la pluie ou la
+grêle allait fondre sur eux d'une minute à l'autre.
+
+Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait la main de
+Carmélita serrer la sienne; puis, après cette pression, il sentait ses
+frémissements.
+
+Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient danser le
+sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il
+y avait des moments où ils devaient s'arrêter, ne sachant où mettre le
+pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.
+
+Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions électriques,
+se crispaient dans sa main.
+
+Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout à coup
+ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer le cou: c'était la
+pluie qui arrivait.
+
+--Heureusement voici la hutte, dit-il.
+
+Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, qu'un éclair
+presque aussitôt vint illuminer. Encore une centaine de mètres et ils
+trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraîna rapidement.
+
+La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie passa, et il y
+eut une sorte d'accalmie.
+
+Cette hutte était une sorte de construction en pierres sèches,
+recouverte d'un toit en planches chargées de quartiers de rocher pour
+les maintenir en place et faire résistance au vent. Ce n'était point un
+chalet, habité pendant la saison où les vaches fréquentent la montagne;
+c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les
+vachers allaient couper à la faux sur les pentes trop rapides pour être
+pâturées par leurs bestiaux. Point de porte à cette grange, point de
+fenêtre; une seule ouverture, qui n'était fermée par aucune clôture.
+
+Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant
+devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jetèrent
+à l'abri.
+
+Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses gouttes larges
+et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte qui fondit sur le
+toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien à craindre de l'eau, ils
+pouvaient respirer.
+
+Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita avait peur,
+c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et l'orage précisément venait
+de se déchaîner en plein sur eux.
+
+Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des nuages,
+maintenant c'était le centre de la tempête qui les enveloppait.
+
+Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur libre passage, les
+nuages s'étaient divisés; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les
+sommets, les autres s'étaient abattus dans les vallées. De sorte que,
+dans leur hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt
+les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient devoir
+écraser leur toit, tantôt au contraire elles éclataient au-dessous d'eux
+et semblaient soulever les planches qui les abritaient.
+
+Les nappes de feu se succédaient sans interruption, éblouissantes,
+aveuglantes, comme s'ils avaient été en plein dans les flammes du ciel.
+
+Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de la grange pour
+jouir du spectacle splendide des éclairs embrassant les montagnes; mais
+bientôt elle avait abandonné cette place, plus peureuse que curieuse,
+pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.
+
+Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il regardait
+les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarté trop vive
+l'éblouissait.
+
+Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler.
+
+Il s'approcha d'elle.
+
+--Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions tout à l'heure
+et que la voix de leur maître rassurait; il me semble que si vous me
+parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai très peur.
+
+Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la rassurer par
+quelques mots plus ou moins raisonnables.
+
+Mais une détonation formidable lui coupa la parole la grange, secouée
+du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; des lueurs fulgurantes
+couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de
+s'allumer.
+
+Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules du colonel, et,
+frémissante, éperdue, elle se serra contre lui.
+
+Il se pencha vers elle.
+
+Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent et leurs lèvres
+s'unirent dans un baiser.
+
+
+
+V
+
+Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé les bords
+du Léman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sût
+au Glion ce qu'il était devenu.
+
+Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel avec mademoiselle
+Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garçon, en faisant
+les chaussures, l'avait vu sortir.
+
+Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin
+de la montagne; mais, tournant à gauche, il avait suivi la route qui
+descend à Montreux.
+
+Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux
+commentaires.
+
+--Comment! le colonel Chamberlain avait quitté l'hôtel, et son valet de
+chambre lui-même n'avait pas été averti de ce départ?
+
+Mais, à côté des commentaires des indifférents et des curieux, s'était
+manifestée l'inquiétude des intéressés. Le prince Mazzazoli, Carmelita;
+la comtesse Belmonte avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le
+pressant de questions.
+
+--Où était le colonel?
+
+--Quand devait-il revenir?
+
+A toutes ces questions Horace était resté sans réponses, stupéfait
+lui-même de ce départ, que rien ne faisait prévoir.
+
+Et alors il était entré dans des explications desquelles résultait la
+présomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel était, la
+veille même de son départ, décidé à prolonger son séjour au Glion.
+
+Alors il allait revenir d'un instant à l'autre.
+
+C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût guère
+s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait de si puissantes
+raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester près d'elle.
+
+C'était donc une séparation.
+
+C'était une fuite!
+
+Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel?
+
+Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait déterminé ce
+brusque départ.
+
+Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde pour rester court
+devant cette question.
+
+Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita, et en
+laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se
+passerait après son départ, et comment ce départ serait supporté.
+
+Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait ne rien
+savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il savait parfaitement où
+son maître était, ce qui expliquait qu'il eût déployé si peu de zèle à
+le chercher dans les précipices de la montagne, et chaque jour, sans
+doute, il lui écrivait.
+
+De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite.
+
+C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les
+raisonnements jusqu'au bout.
+
+Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en chemin, et il se
+dit que cette précaution, ce besoin de savoir, indiquait sûrement une
+résolution indécise aussi bien qu'une conscience troublée.
+
+S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le colonel ne se
+serait point inquiété de ce qui arriverait après son départ. Il serait
+parti et il aurait emmené son valet de chambre avec lui.
+
+De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y
+passait pour en avertir son maître, on devait conclure que le colonel
+pouvait revenir.
+
+Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace.
+
+En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles que le
+colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans sa conscience, fût
+obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne le voulût pas.
+
+Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient.
+
+Acheter Horace.
+
+Ou bien le tromper.
+
+Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la conscience
+humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace pour le mettre dans ses
+intérêts; ce nègre, qui était un animal primitif, serait capable de
+refuser l'argent et d'avertir son maître.
+
+Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs était plus
+économique.
+
+Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça qu'elle était
+malade; on dut même aller chercher un médecin, et, comme le prince était
+sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller à
+Montreux.
+
+Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; mais, lorsque
+celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans écouter une
+partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le médecin
+dans le vestibule.
+
+--Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me
+paraît bien sérieusement prise.
+
+--Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux.
+
+--La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la nuit a été des
+plus mauvaises.
+
+--Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas de fièvre; et
+cependant une grande agitation.
+
+Quelques questions et leurs réponses échappèrent à Horace, mais bientôt
+il entendit le prince qui disait:
+
+--Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale?
+
+La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle fut formulée
+par le médecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaître.
+
+On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était très inquiet.
+
+Horace se montra ému, et le prince fut certain que cette émotion allait
+se communiquer au colonel.
+
+Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion.
+
+Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un caractère de
+plus en plus inquiétant.
+
+Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il parlait de sa
+nièce à Horace, c'était avec des tremblements dans la voix et des
+larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces
+tremblements passeraient dans les lettres du nègre.
+
+--Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garçon, et
+je vous plains sincèrement d'être sans nouvelles de votre maître, que
+vous aimez tant.
+
+Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles de son
+maître», lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le
+timbre de Paris, et dont l'adresse était écrite de la main du colonel.
+
+Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans
+laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre à Paris; une pour
+le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrième enfin
+pour mademoiselle Carmelita Belmonte.
+
+Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander quel
+pouvait être leur contenu.
+
+Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les trois lettres dans
+sa main.
+
+--Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit Horace, dans
+laquelle étaient incluses trois lettres que voici: une pour M. le
+prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita.
+
+--Donnez, dit le prince en avançant vivement la main.
+
+Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser paraître
+l'angoisse qui lui serrait les entrailles:
+
+--Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tâcha
+d'affermir.
+
+--Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à Paris, et, comme il
+ne me parle pas de sa santé, je pense qu'elle est bonne.
+
+--Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel aura
+peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce
+que je vais voir.
+
+Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia celui-ci d'un
+mouvement de main plein d'amabilité.
+
+Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit
+celle qui était adressée à Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait
+là plus clairement ce qu'il voulait apprendre.
+
+Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose la plus naturelle
+du monde.
+
+Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une
+déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier.
+
+N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses
+efforts?
+
+Il lut:
+
+«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère Carmelita, et quand
+le lendemain de notre journée passée dans la montagne, on vous a dit que
+j'avais quitté le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser.
+
+«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que vous avez pu
+porter contre moi ou contre ma conduite, elles étaient fondées, puisque
+vous ignoriez à quel mobile j'obéissais en partant.
+
+«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette
+conduite étrange qui, une fois encore, a dû justement vous indigner, et
+je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient à un homme
+d'honneur qui croit devoir se justifier.
+
+«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?
+
+«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre, car c'est la
+première, n'est-ce pas, que vous vous êtes posée?
+
+«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que, voulant
+partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je à
+faire? A frapper deux coups à notre porte de communication, qui se
+serait ouverte devant moi et qui m'eût donné toute facilité pour
+m'expliquer.
+
+«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant
+d'aller plus loin.
+
+«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen;
+mais je ne trouvais pas en même temps la liberté morale, et c'était
+cette liberté morale que je voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée
+dans ce brusque départ.
+
+«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de notre promenade, je
+ne pensais nullement à ce départ; bien au contraire, je n'avais qu'une
+idée, qu'un but rester près de vous.
+
+«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les sensations et les
+émotions de notre journée.
+
+«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus graves; car c'était
+ma vie que j'allais décider, c'était en même temps la vôtre.
+
+«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas
+frappé à la porte de communication?
+
+«Ma réponse sera franche.
+
+«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irrésistible, et,
+au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre
+coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laissé
+entraîner, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je
+n'aurais pas raisonné.
+
+«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de décision.
+
+«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce départ, convaincu à
+l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point.
+
+«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute
+ma liberté de conscience.
+
+«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une dernière fois, je
+ne m'imaginais guère que le lendemain matin nous ne nous verrions plus;
+mais, dans le calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé
+les emportements tumultueux de la journée, et, peu à peu, j'ai été amené
+à faire l'examen de ma situation morale dans le présent aussi bien que
+dans le passé.
+
+«En commençant cette lettre, je vous ai promis une entière franchise
+et une absolue sincérité; je dois donc, quant à cette position morale,
+entrer dans des détails qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux.
+
+«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, je sens combien ils
+sont difficiles; mais je m'imputerais à crime de ne pas les faire.
+
+«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita, une terrible
+douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru que mon coeur était mort
+pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait
+jamais.
+
+«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimité qui
+a été la nôtre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes lèvres;
+jamais un regard passionné, jamais un geste n'est venu troubler la
+confiance que vous aviez en moi.
+
+«Vous aimai-je?
+
+«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je pouvais encore
+aimer ne se présentait même pas à mon esprit.
+
+«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a été l'éclair
+qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.»
+
+Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arrêta un
+moment et haussa doucement les épaules avec un sourire de pitié; mais il
+ne s'attarda pas dans des réflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa
+lecture au point où il l'avait interrompue.
+
+«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage, les effets
+qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils s'éteignent,
+l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée et illuminée reprend
+plus sombre et plus noire.
+
+«Il en est des choses morales comme des choses matérielles.
+
+«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai aveuglé.
+
+«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui
+avaient projeté leur lumière dans mon âme. Pour cela, je n'avais qu'à
+venir près de vous: du choc de nos regards naîtraient de nouveaux
+éclairs.
+
+«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement ne
+succéderait-il pas encore â l'éblouissement?
+
+«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce
+n'était point près de vous, sous votre influence, sous votre charme.
+
+«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-même, que
+je devais m'interroger franchement, et franchement me répondre.
+
+«Voilà pourquoi je suis parti.
+
+«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable d'être
+heureux près de vous.
+
+«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin de l'hôtel où
+vous dormiez, regardant les fenêtres de votre chambre, pensant à
+notre journée de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des
+frissonnements de bonheur.
+
+«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer
+comme vous devez être aimée? Cela, je ne le savais pas d'une manière
+certaine et je voulais le chercher.
+
+«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience.
+
+«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est point écoulé une
+heure, une minute, qui ne vous ait été consacrée, et aujourd'hui je
+viens vous dire que j'écris à votre oncle, et à votre mère, pour leur
+demander votre main.
+
+«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita?
+
+«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre réponse.»
+
+Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui
+était devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit à rire
+silencieusement.
+
+Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé s'il devenait fou:
+sans une parole, sans un éclat de voix, il riait toujours, la bouche
+largement ouverte, la mâchoire inférieure tremblante, les yeux remplis
+de larmes.
+
+Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules:
+
+--Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit jours... lutté...
+réparation obligée... enfin!
+
+Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit et acheva sa
+lecture:
+
+«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera
+loyalement, et qui tiendra fidèlement un engagement qu'il n'a voulu
+prendre qu'en connaissance de cause.»
+
+Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'étaient que le
+développement de cette idée, mais le prince ne les lut que d'un oeil
+distrait puis il passa à la lettre qui lui était adressée: en gros, il
+savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait été
+amené à cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait.
+
+Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre était rédigée.
+
+Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi brefs que
+possible.
+
+ Mon cher prince,
+
+ Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante nièce, sans me
+ prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu à peu est
+ devenu de l'amour.
+
+ J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'être
+ mon interprète auprès de madame la comtesse Belmonte, à laquelle
+ d'ailleurs j'écris directement, pour appuyer ma demande.
+
+ Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de sentiment; quant
+ à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez
+ bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'être réunis.
+
+ Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments.
+
+ ÉDOUARD CHAMBERLAIN.
+
+Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à Carmelita,
+autant il fut mécontent de celle-là.
+
+Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et d'un ton dégagé
+avec le dernier représentant des Mazzazoli.
+
+Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit.
+
+Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait de lire, avec
+plus de politesse seulement et moins de sans-gêne.
+
+Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de
+Carmelita, où se trouvait la comtesse.
+
+--Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il.
+
+--Ah! s'écria la comtesse.
+
+Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil où elle était
+étendue, elle regarda son oncle fixement.
+
+--Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua le prince.
+
+Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce.
+
+--Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la comtesse, les mains
+tremblantes, parlez donc.
+
+--Lisez, dit-il.
+
+Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains
+de son oncle, elle en avait commencé vivement la lecture, sans faire
+d'observation à propos du cachet brisé.
+
+Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors,
+le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut à
+mi-voix.
+
+--Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse.
+
+Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles.
+
+Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, beaucoup plus
+longue que celle de sa mère.
+
+Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage pâlir ou rougir.
+
+Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se leva vivement
+et lançant à son oncle un regard triomphant:
+
+--Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?
+
+Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un
+geste d'humble adoration:
+
+--Un ange! dit-il.
+
+Respectueusement il lui baisa la main.
+
+A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main,
+comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une génuflexion.
+
+Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.
+
+L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne
+tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère dans ses bras et
+l'embrassa tendrement, de même elle embrassa son oncle.
+
+
+
+VI
+
+Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans le colonel et le
+jugeât incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eût désiré que
+le mariage de Carmelita ne se fît point à Paris.
+
+Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il n'y avait guère
+à craindre que ce mariage manquât.
+
+Cependant il était dans la nature du prince de craindre toujours et de
+rester quand même sur ses gardes.
+
+Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, si un danger
+devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il fallait l'attendre.
+
+Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous l'influence
+de madame de Lucillière, au moins avant le mariage. Après, cela était
+possible, et le prince, qui avait l'expérience de la passion, admettait
+ce retour jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le
+mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci.
+
+Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il
+avait été victime? Cela était à présumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni
+Ida n'étaient maintenant bien redoutables.
+
+Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de cette jeune cousine
+du colonel, cette petite Thérèse Chamberlain, qu'il avait eu un moment
+l'intention de prendre pour femme?
+
+Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois dangers, et à vrai
+dire le plus grand de tous paraissait bien peu sérieux, il y avait une
+chose certaine, qui était que le simple séjour à Paris du colonel et
+de Carmelita donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus
+imminent.
+
+Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement aucun de
+ces dangers n'éclatait.
+
+Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et accompagné de
+toute la publicité qui fatalement devait se manifester d'une façon
+bruyante, et aussitôt ils pouvaient devenir menaçants.
+
+Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient par la tête
+de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle apprendrait que son ancien
+amant allait se marier? En voyant à qui avait profité la rupture, qu'on
+avait eu l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle
+pas quel avait été l'auteur de cette rupture?
+
+Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, déçu
+dans ses espérances les plus chères, et de plus battu avec les armes
+mêmes qu'il avait eu la simplicité de donner?
+
+Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse Chamberlain, alors
+surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui
+s'était passé entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté,
+le juge d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, lors
+de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner à
+réfléchir. Il était évident qu'on avait la main hardie, dans cette
+famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie
+avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or,
+si le récit du juge d'instruction était exact, on ne se faisait pas
+scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les
+couteaux et les poignards; la poitrine du colonel était là pour le
+prouver.
+
+Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi au point de vue
+des intérêts personnels du prince, que le mariage ne se fît pas à Paris.
+
+--Mais où le célébrer?
+
+--Ah! si on avait commencé les réparations indispensables dans le
+château de Belmonte! Si on s'était occupé activement de meubler quelques
+pièces! Si....
+
+Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en quelques semaines
+ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte.
+
+Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un
+château chancelant, sans un toit sur la tête des invités, sans vitres
+aux fenêtres, au milieu des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes
+immondes qui cherchent leur abri dans les décombres?
+
+La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu
+sensible sans doute à la poésie des ruines?
+
+Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y renonça, mais non
+pourtant sans tenter d'écarter Paris.
+
+Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une
+lune de miel.
+
+Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.
+
+Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise? En avait-il une à
+Florence? une à Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller à Venise
+ou à Naples? et pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait,
+lui, un hôtel prêt à le recevoir?
+
+Paris était aussi une ville charmante pour une lune de miel.
+
+Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que,
+finalement, le prince céda.
+
+Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en
+réalité; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquiéter,
+peut-être même donner de mauvaises pensées.
+
+Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément ne pas le
+ménager.
+
+Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce serait à Paris
+que se ferait le mariage.
+
+D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter les dangers,
+s'ils se présentaient.
+
+Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient pas
+de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent être bien
+redoutables.
+
+On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, mais à coup
+sûr ils n'auraient aucun résultat.
+
+Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le prince aurait voulu
+tenir le mariage de sa nièce autant que possible caché, ayant pour cela
+de puissantes raisons qui lui étaient inclusivement personnelles.
+
+Mais cela ne fut pas possible.
+
+Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet étrange mystère.
+
+Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après une assez longue
+absence, était obligé de donner des explications à ses créanciers pour
+les faire patienter.
+
+Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement payés que l'annonce
+du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain?
+
+Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable;
+c'était un mariage arrêté, décidé, et le plus étonnant, le plus
+merveilleux, le plus miraculeux, le plus étourdissant, le plus
+triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus
+extraordinaire, le plus brillant, le plus éblouissant, le plus digne
+d'envie qu'on pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était... pour
+tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, le plus en vue,
+le plus à la mode de Paris, c'était le colonel Chamberlain.
+
+Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec prière de ne pas
+ébruiter cette nouvelle.
+
+Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques créanciers qui
+avaient payé cher le droit d'être incrédules, il avait fait plus; il
+avait montré la lettre écrite par le colonel pour lui demander la main
+de Carmelita.
+
+Le premier créancier à qui le prince avait montré la lettre du colonel
+était son bijoutier, qu'il avait intérêt à ménager. Le bijoutier avait
+promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement
+annoncé à sa femme que la créance du prince Mazzazoli serait payée,
+attendu que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain.
+A ce moment était entrée une des principales clientes de la maison,
+la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de
+Lucillière.
+
+Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, qui, en
+conséquence de ses relations avec madame de Lucillière, devait avoir un
+certain intérêt pour elle.
+
+C'était un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore
+à Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel
+Chamberlain, étaient arrivés le matin même.
+
+Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un
+désir, l'apprendre elle-même à madame de Lucillière, pour voir comment
+celle-ci recevrait cette nouvelle.
+
+Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière,
+l'occasion était vraiment heureuse.
+
+A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée dans sa loge,
+qui faisait face à celle de madame de Lucillière.
+
+La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était restée vide
+jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-là.
+
+La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson entrait dans
+la loge de madame de Lucillière pour lui faire une visite d'amitié.
+
+La marquise était gaie, souriante, de belle humeur comme à l'ordinaire,
+et prenait plaisir pour le moment à plaisanter le prince Seratoff, qui
+l'avait accompagnée.
+
+Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations de joie
+affectueuse, comme une amie dont on a été trop longtemps séparée.
+
+Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les
+laissant en tête à tête.
+
+--Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse.
+
+--Quelle nouvelle
+
+--La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel
+Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est
+retrouvé.
+
+--Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière en pâlissant
+légèrement.
+
+--Je ne sais s'il l'était pour vous,--la comtesse appuya sur le
+mot.--mais il l'était pour le monde parisien; heureusement le voici
+revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage.
+
+Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière lui demandât à
+propos de quoi allait éclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord
+surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'était bien vite
+remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes.
+
+Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple
+visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, était venue dans sa loge.
+Madame de Lucillière avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour
+se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.
+
+--Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli
+et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson.
+
+--Très longtemps.
+
+--Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi.
+
+--La comtesse est rétablie?
+
+--Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade?
+
+--Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me
+défier de ceux qui parlent.
+
+--Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la comtesse ou du
+prince?
+
+--Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me défie jamais de mes
+amis.
+
+--Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe de votre
+confiance.
+
+--Vraiment?
+
+--Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse allait en
+Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait ce voyage; c'était
+Carmelita. Devinez-vous?
+
+--Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le sphinx.
+
+--Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit
+pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le
+colonel Chamberlain, qui s'était retiré sur les bords du lac de Genève
+en quittant Paris; ils ont passé tout le temps de cette absence
+ensemble, et de ce long tête-à-tête il est résulté ce qui fatalement
+devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle Carmelita
+Belmonte.
+
+Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer pendant les savantes
+lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait
+nerveusement avec son éventail se crispa.
+
+Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien l'effet qu'elle
+avait produit.
+
+--Vous ne me croyez pas? dit-elle.
+
+--Pourquoi ne vous croirais-je pas?
+
+--Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce
+mariage entre deux êtres qui semblent faits l'un pour l'autre: le
+colonel est un homme charmant malgré l'excentricité de sa tenue, et
+Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela était
+écrit et cela s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le
+certain est qu'ils s'épousent.
+
+Il fallait bien dire quelque chose.
+
+--Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucillière d'une voix
+qu'elle tâcha d'affermir.
+
+--Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince
+Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je la tiens d'une personne
+tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui
+s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au
+prince Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita Belmonte.
+Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est
+même probable que cette date vous la connaîtrez avant moi. Vous avez
+avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que
+personne à Paris, et sa première visite sera assurément pour vous.
+Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me
+remerciez pas?
+
+--Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous
+remercier une bonne fois pour toutes.
+
+Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna
+vivement sa loge, et, se plaçant dans l'ombre de manière à se cacher
+autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière.
+
+Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes les paroles
+portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait
+se livrer....
+
+Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, le
+visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, les
+narines dilatées.
+
+Elle aimait donc toujours le colonel?
+
+Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir à
+rappeler les coups qu'elle venait de porter: «Carmelita allait en Suisse
+pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient.» Et cette
+allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la
+marquise?... Vraiment tout cela avait été bien filé.
+
+A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et
+le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir.
+
+Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après avoir
+dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du côté gauche, il
+sortit.
+
+Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa
+lorgnette vers la porte de l'orchestre, où bientôt se montra le prince
+Seratoff.
+
+Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui venait
+d'arriver.
+
+Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles l'emmena avec
+lui.
+
+Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la marquise de
+Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, laissant le baron seul avec
+la marquise.
+
+
+
+VI
+
+Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron Lazarus un
+fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même, reculant autant que
+possible celui qu'elle occupait, avait tourné le dos à la scène.
+
+--Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal à
+l'aise.
+
+--Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous n'accueilliez pas très
+favorablement la demande de mon ambassadeur.
+
+--Mais, madame....
+
+--Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une certaine répugnance à
+revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs.
+
+Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement à comprendre ou à
+se rappeler ce dont on lui parle.
+
+Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs auxquels on faisait
+allusion étaient sortis de sa mémoire.
+
+--Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte
+sans rien dire), cette loge?
+
+--N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même, peut-être sur ce
+fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucillière
+un entretien dont je faisais le sujet.
+
+--Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon
+Dieu! c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il
+était question.
+
+--D'une certaine lettre anonyme.
+
+--Une lettre anonyme?
+
+Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à sa mémoire.
+
+Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette lettre anonyme.
+
+--Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain; je vois que
+vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait
+d'une petite porte de la rue de Valois.
+
+--Comment? vous savez....
+
+--Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître ignorer ce que
+vous savez parfaitement. De mon côté, je trouve inutile de vous laisser
+croire plus longtemps que le prétexte mis en avant pour rompre nos
+relations était fondé; la vraie raison de cette rupture était cette
+lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume que vous
+le saviez déjà; cependant j'ai tenu à vous le dire.
+
+--Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de cette infamie?
+
+--J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, comme vous dites,
+était vous.
+
+--Madame!
+
+--Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je ne m'y laisserais
+pas prendre. Ménagez-vous, réservez vos forces, ne prodiguez pas votre
+éloquence en pure perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez
+à les employer plus utilement qu'avec moi.
+
+Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui avait jamais vue,
+en contenant sa voix cependant de manière à n'être pas entendue
+distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges
+voisines; mais la violence même qu'elle se faisait pour se contenir
+rendait son émotion plus évidente.
+
+Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation du prince
+Seratoff, et il aurait été beaucoup plus sage à lui d'écouter son
+inspiration première, qui lui conseillait de rester tranquillement dans
+son fauteuil. Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait
+eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation de celle-ci
+ne pouvait être que dangereuse!
+
+Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre à cette invitation
+et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir?
+
+Comme il se posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le
+duc de Mestosa s'avança vivement vers la marquise, en homme heureux de
+voir la femme qu'il adore.
+
+Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame
+de Lucillière et ses habitudes: c'était toujours publiquement qu'elle
+s'expliquait avec les gens dont elle croyait avoir à se plaindre, et
+elle le faisait avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et
+les mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison elle
+arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et l'on ne sortait de
+ses jolies griffes roses que déchiré aux endroits les plus sensibles,
+avec des blessures ridicules. Que de fois n'avait-il pas ri lui même de
+ses pauvres victimes!
+
+Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les
+rendre. Il se leva pour céder la place au duc.
+
+Mais de la main elle le retint.
+
+--J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous faire, dit-elle.
+
+Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis:
+
+--J'ai une affaire importante à traiter avec le baron, dit-elle;
+voulez-vous nous donner quelques minutes encore?
+
+Au moins l'explication n'aurait pas de témoin.
+
+Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.
+
+--Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de
+Lucillière, vous devez vous demander comment l'idée m'est venue d'avoir
+une entrevue avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne
+me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais
+bien que toutes relations entre nous étaient rompues. A vrai dire et
+pour ne pas m'en cacher, je vous considérais comme mon ennemi, et pour
+vous je n'avais d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez que
+je suis franche.
+
+--Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie à affirmer cette
+hostilité.
+
+--Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait
+affirmer cette hostilité; j'obéis encore, en agissant ainsi, à d'autres
+considérations plus importantes. Je veux, en effet que cette hostilité
+soit bien constatée, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous
+trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer.
+
+Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre, paraissaient
+tellement contradictoires que le baron laissa paraître un mouvement de
+surprise.
+
+--Quand je me serais expliquée, continua madame de Lucillière,
+votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît obscur en ce moment
+s'éclaircira. Écoutez donc cette explication, qui vous intéresse plus
+que vous ne pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre lettre
+anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts
+d'esprit pour deviner le mobile qui vous a poussé à faire usage de cette
+lettre: vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel
+Chamberlain.
+
+--Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez.
+
+--Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette rupture parce que,
+interprétant notre intimité selon vos craintes, vous vous figuriez
+que, cette intimité rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari
+possible pour votre fille.
+
+L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit pas à profit: on
+attaquait sa fille, il dédaignait de répondre et quittait la place. Il
+se leva pour sortir.
+
+Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement; car, avant qu'il eût
+pu faire un pas en arrière, elle lui jeta vivement quelques mots qui
+l'arrêtèrent.
+
+--Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez
+écouter ce que j'ai à vous dire.
+
+Le baron hésita un moment.
+
+--Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne
+amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au bout, pour m'en défendre
+et vous montrer combien elles sont fausses.
+
+C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne s'en préoccupa pas
+autrement. Ce qu'elle voulait, c'était que le baron demeurât, et il
+demeurait; le reste lui importait peu.
+
+Elle continua:
+
+--L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous êtes doué de
+qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire? enfin peu importe.
+Vous êtes donc doué de qualités, puisque qualités il y a, que je ne
+possède pas; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous
+recourez, une hardiesse d'esprit et une indépendance de... coeur qui,
+j'en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un mot, vous
+êtes un homme pratique, et voulant le succès, vous ne vous laissez point
+empêtrer dans toutes sortes de considérations sentimentales ou morales,
+qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous
+voyez que je vous rends justice.
+
+Le baron fit la grimace.
+
+--C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame de Lucillière,
+c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques qui m'a donné l'idée
+de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un
+but commun, certaine à l'avance que personne n'était capable comme vous
+d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez peut-être
+encore plus vivement que moi, quand vous le connaîtrez. Bien entendu,
+l'alliance dont je vous parle n'est point une alliance cordiale; c'est
+une alliance utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse à
+vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments n'ont rien à
+voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il sont.
+
+--Mais je vous assure....
+
+--Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: nos sentiments
+personnels n'ont rien à voir ni à faire dans l'oeuvre commune que je
+veux vous proposer, ou plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que
+précisément je vous la propose.
+
+--J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends rien à ces
+paroles; aussi avant de savoir si je puis vous prêter mon concours,
+je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous
+poursuivez.
+
+--Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir le mari de
+mademoiselle Belmonte; le concours, chercher les moyens, les trouver, de
+rompre ce mariage, qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien
+n'est plus simple.
+
+--Ce mariage est à la veille de se faire! s'écria le baron.
+
+--A la veille est une façon de parler pour dire prochainement: l'époque
+à laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je
+sais, c'est que le prince Mazzazoli, accompagné de sa nièce, a été
+rejoindre le colonel en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant
+Paris; que là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous
+deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse de mariage du
+colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble à Paris. Existe-il des
+moyens pour rompre ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de
+bonnes raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture non
+moins vivement que moi, je m'adresse à vous pour que vous les cherchiez
+de votre côté, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais
+pu agir seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous
+reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que je n'ai pas
+hésité à vous demander votre concours, en même temps que je vous
+proposais le mien. Il est certain que nous n'agirons pas de la même
+manière; voilà pourquoi, à deux, nous serons beaucoup plus forts.
+Acceptez-vous.
+
+Le baron hésita assez longtemps avant de répondre.
+
+--Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable de
+voir un homme tel que le colonel épouser mademoiselle Belmonte.
+
+--N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri.
+
+--J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié; je l'aime comme un
+fils, et il me semble que c'est un devoir d'empêcher, si cela est
+possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave
+colonel vient de loin, de très loin; il ne connaît pas les dessous de la
+vie parisienne.
+
+--Il faudrait les lui montrer.
+
+--Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut dire qu'il y a en
+lui une certaine naïveté qui l'expose à être dupe quelquefois de ceux
+qui l'entourent. J'ai été témoin de sa confiance et de sa foi.
+
+Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du
+baron avait porté.
+
+--Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est une qualité sans
+doute, mais qui nous expose souvent à de fâcheuses déceptions. Je crois
+donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura été victime
+de sa confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est pas du tout
+la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est
+très tendre.
+
+--Mille raisons rendent ce mariage impossible.
+
+--Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux d'un homme aveuglé
+par la passion, et sans doute le colonel aime passionnément la belle
+Carmelita. Savez-vous s'il l'aime passionnément?
+
+Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la
+marquise.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve cette passion
+probable. Carmelita est assez belle pour l'avoir inspirée; pour moi, je
+ne connais pas de femme plus belle, et vous?
+
+--Peu importe.
+
+--Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est très probablement cette
+beauté qui fait sa toute-puissance. Sur cette beauté, nous ne pouvons
+rien, ni vous ni moi.
+
+--Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient un homme.
+
+--Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion, et je
+m'en remets pleinement à vous; je veux dire seulement qu'il est bien
+difficile de détruire l'influence que Carmelita doit à sa beauté,
+surtout avec un homme tel que le colonel, qui est fidèle dans ses
+attachements. Croyez-vous qu'il soit fidèle?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une arme qui
+pourrait agir efficacement sur lui.
+
+--Laquelle?
+
+--Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations si épris que
+soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime lorsqu'on lui donne la
+preuve qu'il est trompé. Quelque chose vous fait-il supposer que le
+colonel serait homme à s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de
+ce genre?
+
+Décidément le baron prenait se revanche, et la marquise sentit que, par
+le fait seul de l'association qu'elle venait de lui proposer, elle lui
+avait permis de redresser la tête: il était utile, il profitait de sa
+position.
+
+--Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne s'obstinerait
+pas dans sa passion, sittelle après un court moment de réflexion, il
+faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut être fournie, et
+pour moi je l'ignore.
+
+--Je l'ignore aussi.
+
+--C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il me semble.
+
+--Et comment le découvrir? Une jeune fille qui aurait un amant ne
+conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un
+piédestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n'est-ce pas, dans
+le monde parisien, même dans le meilleur?
+
+--Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait se trouver dans
+ce cas, bien au contraire.
+
+--Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.
+
+--J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature à rompre
+son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en cherchant habilement, trouver
+peut-être des moyens pour arriver à ce résultat, et c'est ce que je
+répète, sans vouloir entrer dans le détail de ces raisons ou de ces
+moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en
+userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de mon côté j'en
+trouve qui ne soient pas en désaccord avec mes sentiments ou mes
+habitudes, j'en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une
+association en vue de ce résultat, il peut être bon que nous nous
+concertions quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous
+présenterez.
+
+Le baron se leva:
+
+--J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la marquise.
+
+--Au revoir, monsieur le baron.
+
+Il sortit de la loge.
+
+Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans le corridor, car
+la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit devant lui.
+
+--Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, que tout le
+monde répète.
+
+Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait radieux.
+
+--Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle; malheureusement pour vous,
+je la connais, votre nouvelle. Le colonel Chamberlain épouse Carmelita,
+n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez m'apprendre?
+
+--Il est vrai.
+
+--Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh bien! mon cher,
+cette joie est une injure pour moi; cachez-la donc, je vous prie, et
+tâchez de prendre un air indifférent.
+
+--Ce mariage vous peine donc bien vivement?
+
+--Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de plus c'est une
+niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me réjouit. Ce qui me fâche, c'est
+de vous voir montrer une joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté
+foi à mes paroles, que vous avez toujours et malgré tout persisté
+dans vos soupçons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez de
+satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous ai dit n'a servi
+à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage vous la donne. Eh bien!
+mon cher, cela me blesse et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller
+porter ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux yeux des
+gens qui se moqueraient de vous.
+
+--Mais....
+
+--Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et demain matin
+sans doute vous aurez compris; s'il vous faut plusieurs jours, ne vous
+gênez pas, prenez-les.
+
+Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu'il n'était entré.
+
+Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme elle le désirait.
+
+Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui vint lui faire
+visite; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson. Tous entrèrent
+avec l'air triomphant qu'avait eu le duc de Mestosa.
+
+Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti.
+
+Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc.
+
+Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante; car la répétition de
+la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer avec des attitudes de
+vainqueur, l'avait exaspérée.
+
+Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites: ce qui cependant, dans
+l'état nerveux où elle se trouvait, était bien suffisant.
+
+Dans l'entr'acte, sa loge ne désemplit pas: ce fut un défilé, une
+procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout d'amies dans la
+salle voulut se donner la joie de venir lui annoncer la grande nouvelle.
+
+--Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc?
+
+--Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais douté?
+
+--Savez-vous la date précise de ce fameux mariage?
+
+A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme elle l'avait fait
+avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.
+
+Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.
+
+De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement ce sourire
+et ne s'abandonnât pas aux sentiments qui la troublaient; car, dans la
+salle, tous les yeux étaient dirigés sur elle.
+
+Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle du mariage du
+colonel Chamberlain, son premier mouvement était de chercher avec sa
+lorgnette la loge de madame de Lucillière.
+
+
+
+VII
+
+Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir.
+
+Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement qu'elle se
+retira.
+
+--Je suis attendue chez ma mère.
+
+La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par les chevaux et
+conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait donnés.
+
+--A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à son cocher.
+
+En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles.
+
+--Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir.
+
+En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de
+chambre, après l'avoir aidée à remplacer sa toilette de théâtre par une
+toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, où elle prit une
+petite clef qu'elle plaça dans sa poche.
+
+Cela fait, elle remonta en voiture.
+
+--Il ne fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte
+où si souvent le cocher avait déposé et repris sa maîtresse.
+
+La marquise, enveloppée dans un grand vêtement sombre et la tête
+couverte d'une épaisse voilette, descendit de voiture.
+
+Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme à
+l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la reprendre, elle lui
+dit d'attendre.
+
+Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite
+porte. Mais, bien que la clef tournât librement dans la serrure en
+faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit point: elle était fermée à
+l'intérieur par un verrou.
+
+Madame de Lucillière resta un moment embarrassée devant cette porte
+qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.
+
+Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours et en toutes
+circonstances, elle prit vivement sa résolution.
+
+--Rentrez, dit-elle au cocher.
+
+Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans
+s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude de ce quartier désert,
+se dirigea vers l'entrée principale de l'hôtel Chamberlain.
+
+A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge parut sur le
+seuil de sa porte.
+
+--M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix faible.
+
+Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur de sa
+loge, et madame de Lucillière entendit des éclats de rire à demi
+étouffée.
+
+--Une dame demande M. Horace, dit le concierge; est-il chez lui?
+
+--Déjà! répliqua une voix.
+
+--A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort.
+
+--Si madame veut monter à la chambre de M. Horace, dit le concierge,
+elle le trouvera en train de s'habiller.
+
+Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se laissa pas
+déconcerter.
+
+--Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au parloir, dit-elle.
+
+En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour entrer à
+l'hôtel.
+
+--Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une voix.
+
+--Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de temps pour venir:
+le nègre est arrivé ce matin, et déjà j'ai reçu trois billets pour lui,
+l'un avec un bouquet. Si ça ne fait pas hausser les épaules?
+
+--Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? demanda une voix de
+femme.
+
+--Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va recommencer comme
+avant son départ, et on va le revoir dormir tout debout.
+
+Cependant madame de Lucillière avait monté le perron de l'hôtel, et
+la porte vitrée, tirée par un valet de pied en grande livrée, s'était
+ouverte devant elle.
+
+Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du haut en bas et
+les domestiques étaient à leur poste.
+
+Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être le colonel
+était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; de même quelques
+personnes de son monde pouvaient, en traversant le vestibule,
+l'apercevoir et la reconnaître.
+
+Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour
+d'elle; puis tout de suite, réfléchissant que c'était le meilleur moyen
+pour se faire reconnaître, elle laissa retomber.
+
+--M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique.
+
+--C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais
+très prononcé.
+
+Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la porte s'ouvrit
+devant Horace, qui venait de s'habiller pour sortir, et portait sur sa
+personne, dans ses vêtements comme dans son linge, tous les parfums à la
+mode.
+
+Elle avait rejeté son voile en arrière.
+
+Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente.
+
+--Madame la marquise! s'écria-t-il.
+
+--Quand votre maître doit-il rentrer?
+
+--D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour sortir. Il est
+chez....
+
+Horace s'arrêta.
+
+--Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.
+
+--Madame la marquise sait?...
+
+--Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle Belmonte!
+Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je lui parle ce soir.
+
+--Mais, madame la marquise....
+
+--Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.
+
+Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans ses sentiments
+d'admiration et d'adoration d'autrefois; pour lui, elle était toujours
+la plus séduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste
+quelles causes avaient amené une rupture entre elle et son maître, il
+regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la
+colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand on a le
+bonheur d'être aimé par une femme telle que madame de Lucillière, il ne
+faut pas être trop rigoureux et l'on doit lui passer bien des choses.
+C'était d'ailleurs son propre système, faible avec les femmes en
+proportion de leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne
+l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, très belle:
+mais il préférait le genre de beauté de madame de Lucillière, qui, à
+ses yeux, était le charme en personne, la séduction, et puis Carmelita
+voulait se faire épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins
+à l'âge qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps.
+Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on pouvait les avoir
+toutes?
+
+C'était non seulement au point de vue de son maître qu'il se plaçait
+pour condamner le mariage, mais encore au sien propre: une femme dans
+la maison dérangerait toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le
+gênerait aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments.
+Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait au nom d'un droit
+et en vertu du principe d'autorité. Qu'une femme lui demandât n'importe
+quoi comme un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le
+faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il pût recevoir
+d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le ferait pas.
+
+Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant: «Mon bon Horace»,
+en lui disant: «Je compte sur vous», devait produire sur lui une vive
+émotion.
+
+--Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant.
+
+--Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai son retour.
+
+Horace avait la certitude que son maître ne serait pas satisfait
+de trouver, en rentrant, madame de Lucillière installée dans son
+appartement et l'attendant.
+
+Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras: comme il
+demeurait hésitant, elle insista:
+
+--Vous devez comprendre que cette entrevue aurait lieu en tous les cas,
+alors même que vous refuseriez ce que je vous demande; seulement il
+est préférable pour tous qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je
+m'adresse, je veux dire, pourquoi je me confie à vous.
+
+Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte, et puisqu'elle
+était entrée dans l'hôtel, il importait peu en réalité que l'entretien
+qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir ou dans l'appartement du
+colonel.
+
+Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière.
+
+--Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la
+porte.
+
+Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena son voile sur son
+visage et arrangea les plis de son manteau.
+
+Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet de pied dans
+le vestibule; en voyant cette femme voilée, monter derrière Horace
+l'escalier d'honneur, au lieu de prendre l'escalier de service, ils se
+regardèrent tous les trois avec des mines étonnées.
+
+L'un d'eux était maître d'hôtel.
+
+--Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, il fait un joli
+métier.
+
+Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était entrée dans la
+bibliothèque.
+
+--J'attendrai ici, dit-elle.
+
+Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait les lampes.
+
+--Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous faire, dit-elle:
+comment se porte le colonel?
+
+--Bien, madame la marquise.
+
+--Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse?
+
+--Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était pas à son aise.
+
+--Se plaignait-il?
+
+--On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui,
+le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se
+plaindrait pas. Du reste, madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle
+l'a soigné, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau
+qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché une plainte.
+
+--Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son état ordinaire?
+Vous avez pu vous tromper.
+
+--J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je ne me suis pas
+trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait
+absorbé comme s'il suivait la même pensée; toujours, c'est-à-dire tant
+que je le voyais, car il passait ses journées entières à faire des
+courses dans les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant
+dans une grange ou un chalet.
+
+--L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a du égayer
+cette sombre humeur?
+
+--C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai tout fait
+pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile.
+
+--Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?
+
+--Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir en Suisse, et
+même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion; c'est ce qu'il a voulu
+faire, quand il a appris leur arrivée.
+
+--Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita?
+
+--Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé de parler, de
+se distraire; il mangeait à la même table que le prince.
+
+--Et que Carmelita?
+
+--Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans ses excursions. Elle
+marche très bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font
+pas peur; elle n'est pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas
+fait cent mètres au delà du jardin de l'hôtel.
+
+--C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient ces
+excursions; cela a duré longtemps, c'est-à-dire ce séjour s'est
+prolongé?
+
+--Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que rien le fasse
+prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La veille, par une journée
+d'orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une
+longue course dans la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que
+le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait,
+sans prévenir personne, sans même me laisser un mot. Nous voilà tous
+bien inquiets. Le prince voulait qu'on fît des recherches dans la
+montagne, craignant un accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer,
+et j'ai appris que mon colonel était parti pour Genève. Les jours
+s'écoulèrent, il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince, ni à
+moi.
+
+--Où était-il?
+
+--J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs de Florence
+et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu à Paris. Ce fut de Paris
+qu'il m'écrivit et m'envoya trois lettres: une pour le prince, une pour
+madame la comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses
+lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle Carmelita en mariage.
+Est-ce assez bizarre?
+
+Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; au contraire,
+elle s'expliquait comme les choses s'étaient passées, depuis l'arrivée
+de Carmelita au Glion jusqu'au départ du colonel, et son expérience
+féminine suppléait aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace.
+
+La chance lui avait été favorable en ne lui permettant pas d'entrer par
+la petite porte.
+
+A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s'arrêta
+devant le perron.
+
+--Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.
+
+Mais la marquise le retint.
+
+
+
+VIII
+
+Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel était rentré.
+
+Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, et celui-ci
+sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte avec précaution.
+
+Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage et, s'étant
+enveloppée dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixés sur la
+porte de la chambre.
+
+Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût et même sans
+qu'on entendit aucun bruit.
+
+Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança vers la
+porte de la chambre. Un des battants était ouvert, mais une tapisserie
+fermait le passage et empêchait de voir ce qui se passait dans la
+chambre.
+
+Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée dans sa
+main gauche, comme un homme qui réfléchit.
+
+Elle écarta la portière et entra.
+
+Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la marquise
+frappèrent le colonel, qui releva lentement la tête et regarda
+machinalement du côté d'où venaient ces bruits.
+
+A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, il tressaillit.
+
+--Qui est là? dit-il.
+
+Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile; en
+même temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait.
+
+Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de théâtral, et son
+entrée ressemblait jusqu'à un certain point, à celle d'un premier rôle.
+
+Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, avaient une
+couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise.
+
+--Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil.
+
+--Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière.
+
+--N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant mon départ?
+dit-il.
+
+--Je l'ai reçu.
+
+--Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?
+
+--Longtemps je suis restée sans comprendre, mais enfin ma raison a pu
+admettre la possibilité de l'erreur dont vous étiez victime.
+
+--Une erreur!
+
+Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que toutes les
+paroles et qui signifiait clairement que cette erreur était si grande
+qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier?
+
+--Votre buvard....
+
+--Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a
+fait comprendre comment vous aviez pu être trompé.
+
+Il la regarda en face longuement, profondément; elle ne détourna pas les
+yeux.
+
+--Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossière
+a été votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et,
+comme mes moments sont comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une
+démonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous
+entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour
+moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres.
+
+Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui.
+
+Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite
+qui doit vous être pénible et qui pour moi est horriblement douloureuse.
+
+--Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette démarche, qui ne
+peut pas être aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin
+je rentre dans une maison d'où j'ai été chassée et je parais devant un
+homme qui m'a infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une
+femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par le souvenir de
+cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous répète,
+c'est bien. Je ne serais pas sincère si je vous disais qu'en apprenant
+cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en
+accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon
+saisissement a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, et
+je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais cela est sans importance,
+il ne doit pas être question de moi, et, si je vous parle de ce
+saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai
+été entraînée dans cette démarche. Si, après m'avoir appris votre
+mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine,
+j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de
+naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douée de
+toutes les qualités qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement
+heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai
+entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de vous, j'ai vu
+les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle
+vous parlait, j'ai fait exprès l'expérience de la jalousie que je
+pouvais lui inspirer, et je vous répète, je vous affirme qu'elle vous
+aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel
+que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe pas sur la
+nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincèrement cet homme
+ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe
+pas. Thérèse était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et,
+telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que
+vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi le voeu de votre père
+mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous
+aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la
+douce, l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait sa
+vie pour vous donner une journée de bonheur; c'est Carmelita, c'est la
+nièce du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que
+je devais faire.
+
+--Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne changera ma
+résolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnée.
+
+--Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre résolution; je veux
+l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et
+je l'accomplirai.
+
+Il se leva.
+
+En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant lui.
+
+Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:
+
+--Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter cette maison?
+Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une
+résolution quand je l'ai arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux;
+je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe.
+Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que
+j'ai à vous dire.
+
+Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux dans les yeux.
+
+Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût tenter, il
+n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le mieux était de le
+subir et d'en finir.
+
+Elle reprit:
+
+--Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait
+vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait devant rien pour
+obtenir ce résultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable
+de recourir au moyens qu'il a employés.
+
+Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur sa main, et il
+restait dans l'attitude d'un homme qui écoute par convenance ce qu'on
+lui dit, mais qui ne l'entend pas.
+
+--J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne pas revenir sur
+ces feuilles de buvard qui ont amené notre rupture, cependant je suis
+obligée de le faire.
+
+--Je vous en prie....
+
+--Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper. Au moment où ces
+feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si
+vous me les aviez communiquées, vous prouver que je n'avais pas écrit
+ces lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour assurer notre
+amour; mais, maintenant que cet amour est mort, qu'importe que je fasse
+cette preuve? au moins qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire
+jusqu'à ce jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver
+pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme machination? Non,
+n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, vous avez pu admettre que
+j'avais écrit ces lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire
+votre coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer dans le
+silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il ne s'agit plus de
+moi, il s'agit de vous, et je parle.
+
+Le bras du colonel était appuyé sur une table portant une papeterie et
+un encrier.
+
+Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempé la
+plume dans l'encrier, elle traça quelques lignes.
+
+Puis elle les tendit au colonel.
+
+Il lut:
+
+ Dites-vous bien que je vous aime.
+
+ HENRIETTE.
+
+ A vendredi, votre vendredi.
+
+ HENRIETTE.
+
+ Je ne veux pas croire que vous douterez un moment de la tendresse,
+ faut-il dire de l'amour de votre
+
+ HENRIETTE.
+
+--Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda madame de
+Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, hélas! que vous ne les
+ayez pas oubliées, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de
+moi. Ces lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous
+m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'écriture de ces
+lignes imprimées sur ce buvard et les comparer à celles que je viens de
+tracer sur ce papier? Comparez, regardez.
+
+Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait devant les yeux,
+il la regarda elle-même.
+
+--Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là ce que vos
+yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un et l'autre victimes de gens
+qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez été leur dupe.
+Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette façon grossière?
+Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour?
+C'est ce que je me demande, et la seule réponse, hélas! qui se présente,
+c'est que cet amour était bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la
+voix dans votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette
+n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à votre place et
+recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait dit écrites par vous, c'est
+assurément le cri qui me serait échappé; jamais je n'aurais admis que
+l'homme que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait
+protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi en lui, le souvenir
+de ses caresses. J'aurais cherché qui avait intérêt à lancer ces
+accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais
+examiné cette écriture, j'aurais interrogé la vraisemblance et les
+probabilités. Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi,
+mais des femmes en général, pour admettre comme possible et comme
+vraisemblable une pareille accusation? Mais on l'eût portée contre une
+inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en
+suis certaine, et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue!
+Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était bien peu
+puissant. Ah! Édouard!
+
+Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion; mais
+entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement serrés les uns contre
+les autres, elle regarda d'un rapide coup d'oeil le visage du colonel:
+il était bouleversé.
+
+De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, elle le
+laissa maintenant à son trouble.
+
+Puis, après un moment de silence assez long, elle reprit:
+
+--Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement; en venant
+ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour
+appeler votre attention sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle
+venait et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur,
+l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai parlé de moi, de
+vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons à
+l'auteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli.
+
+Il leva la main.
+
+--Vous avez admis les accusations les plus infâmes contre moi,
+s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je porte moi-même maintenant.
+Ce n'est pas à la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à
+l'insinuation; je viens à vous franchement, à visage découvert, et
+je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour
+repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les écouterai. Que
+n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? Que n'êtes-vous
+venu, ce buvard à la main! Je vous aurais répondu, vous m'auriez
+écoutée, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait
+résulté de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est
+accompli. Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et pour ne
+plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien? je
+vous jure que la main qui a écrit la lettre anonyme accompagnant les
+feuilles de buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus
+cherché à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre
+que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture qui avait
+laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et
+j'ai trouvé la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le
+jure! Regardez-moi et voyez si je vous trompe.
+
+Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux. Elle reprit:
+
+--Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez cette lettre, porté
+vos soupçons sur le prince, je le comprends jusqu'à un certain point; il
+y avait tant d'infamie dans cette lâche dénonciation, que votre coeur
+s'est refusé à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous
+serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les charges qui, dans
+votre esprit, devaient s'élever contre le prince, vous avez pu, je le
+reconnais, conserver quelques faibles doutes; mais depuis, est-ce que
+ces doutes n'ont pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez,
+vous vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le découvre,
+lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous; il installe sa
+nièce dans la chambre voisine de la vôtre, porte à porte. Quand vous
+voulez partir, il s'arrange pour rendre votre départ impossible; il vous
+force à manger à la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent
+les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête, les confidences,
+les épanchements de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces
+tête-à-tête, quelles leçons Carmelita vous a-t-elle répétées? Bien
+entendu, je l'ignore et n'ai point la prétention de chercher à
+l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous,
+ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence et
+les leçons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son
+élève. Dans cette journée d'orage, que s'est il passé encore? On ne me
+l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en
+avais été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain
+vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, comme vous êtes un
+honnête homme, vous êtes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita
+pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le
+prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous
+pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il a joué? C'était ce
+rôle que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et
+je vous prie de me conduire conduire à la petite porte par laquelle je
+sortais autrefois.
+
+Elle s'était levée.
+
+Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, prenant une
+lampe, il la précéda dans le petit escalier qui descendait à la galerie
+aboutissant à la rue de Valois.
+
+Ils marchèrent sans échanger un seul mot.
+
+Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.
+
+--Où est Tom? dit-il.
+
+--Tom ne m'attend pas.
+
+--Je vais vous conduire alors.
+
+Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle était sortie sur le
+trottoir.
+
+Non, dit-elle.
+
+Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le nez.
+
+
+
+IX
+
+Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame
+de Lucillière avait éprouvé pour le colonel Chamberlain une véritable
+tendresse et elle l'avait aimé, au moins comme elle savait, comme elle
+pouvait aimer.
+
+Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse
+être aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle
+s'était faite pour madame de Lucillière, qui écrivait ces lettres sans
+aucun scrupule, et qui cependant aimait sincèrement «son Huron.»
+
+Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins
+l'aimait-elle fidèlement.
+
+L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable,
+incompréhensible, cependant madame de Lucillière était ainsi.
+
+Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât encore, elle ne
+voulait point écarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place.
+
+Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien ne pourrait
+le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté les soupçons d'un amant
+qui pouvait à juste droit se montrer jaloux.
+
+Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel à
+Carmelita et à Ida.
+
+C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque
+chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg
+Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle,
+original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux
+yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait
+pas: «Le colonel Chamberlain a quitté madame de Lucillière pour épouser
+la belle Carmelita;» on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par
+madame de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que son père
+mourant lui avait demandé de prendre pour femme.»
+
+Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, prise à une
+meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette
+petite fille une réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur.
+Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune
+à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.
+
+Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne fée, et madame de
+Lucillière voulait se donner cette satisfaction.
+
+D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour
+elle, ce serait un bonheur complet, si elle réussissait.
+
+Mais réussirait-elle?
+
+Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le rôle qu'elle
+lui avait confié!
+
+Les moyens à employer pour rompre ce mariage qu'on lui annonçait comme
+arrêté, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de
+madame de Lucillière.
+
+Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien trouver quelque
+chose avec la réflexion.
+
+En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lançait
+jamais dans une affaire avant d'en avoir examiné le fort et le faible.
+
+Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, assis dans son
+fauteuil, écouter la musique de _Robert_, ne se doutèrent pas des idées
+qui roulaient dans sa tête.
+
+Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de plus.
+
+--Voyez donc le baron Lazarus!...
+
+--Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida par le colonel
+Chamberlain?
+
+--S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui était pas
+bien cher, car il paraît tout à fait indifférent à l'annonce du mariage
+du colonel et de la belle Carmelita.
+
+--Évidemment il ne pense qu'à la musique.
+
+A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer ces paroles, se
+pencha contre son voisin.
+
+Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré:
+
+--Si je pouvais prier!
+
+--_Tief eingreifende musik!_ dit le baron.
+
+--Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.
+
+Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et donnant de
+cordiales poignées de mains à ses amis.
+
+Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains derrière le dos,
+donnant un coup de tête affectueux à ceux qui le saluaient.
+
+Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à l'hôtel Chamberlain,
+et, comme on ne voulait pas le recevoir, il força la porte pour arriver
+jusqu'à son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à
+féliciter, à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.
+
+--Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous et elle, chacun de
+votre côté, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la
+fortune, elle par la beauté. Vous deviez donc vous allier un jour,
+c'était écrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez
+un devoir social.
+
+Puis il développa longuement ce compliment philosophique avec des
+considérations un peu obscures peut-être, mais en tout cas très
+profondes.
+
+--Quelle femme était plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en
+voyait pas. On pouvait dire qu'elle était née pour les diamants et les
+pierreries, et c'était un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la
+nature, que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage,
+cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé des contre-sens
+entre la femme et la position. C'était pour briller, pour éblouir, que
+la Providence l'avait créée, et, s'il elle n'avait point été sur un
+piédestal, elle eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle
+aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner à celui-ci
+les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.
+
+Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, après la nuit
+qu'il venait de passer, il n'était pas disposé à la patience. Mais le
+baron était un homme qui ne se laissait pas démonter, quand il avait
+enfourché un dada.
+
+Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle statue, bonne à
+parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait à son mari toutes les
+satisfactions de la vanité mondaine, sans rien autre chose, et il
+poursuivait sa démonstration assez habilement, sans rien dire de
+blessant, au moins d'une façon directe.
+
+Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le colonel à propos de
+son mariage, il voulait encore le prier à dîner pour le lundi suivant:
+il s'agissait de fêter son propre anniversaire, et la fête ne serait
+pas réussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami,
+ne l'honorait pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne
+viendrait-il pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, il
+fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent après
+d'une façon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de
+voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout
+cas, par sa simplicité, serait de bon exemple.
+
+Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand même, c'était
+aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser.
+
+Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation à dîner.
+
+Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations auprès du
+prince Mazzazoli.
+
+En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne savait pas trop
+ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui était quelque chose.
+
+Il cherchait, il guettait.
+
+En regardant, en écoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de
+regarder et d'écouter, il devait bien, pendant ces trois semaines,
+découvrir un indice sur lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si
+le prince possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, la
+comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez ouvert pour
+ne rien cacher.
+
+La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, prêt à profiter
+des occasions qui se présenteraient ou qu'on provoquerait, si elles
+tardaient trop à naître spontanément.
+
+Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais avant de monter à
+l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au
+concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres,
+les petits aussi bien que les grands.
+
+Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la conversation:
+c'était un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier
+venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince était
+sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que
+mademoiselle Belmonte était seule.
+
+Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait
+plus facilement parler et peut-être pourrait-il tirer quelque chose de
+sa naïveté.
+
+En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la trouva
+entre-bâillée.
+
+Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que cela signifiait.
+
+Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans
+l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes
+restées ouvertes.
+
+Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement;
+l'autre était une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir
+entendue.
+
+On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.
+
+--Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait la voix d'homme avec
+fureur.
+
+--Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec moins d'emportement.
+
+--Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je vous en donne ma
+parole; réfléchissez à ce que je vous dis, vous êtes prévenue. Adieu.
+
+Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, le baron monta
+rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait à un
+étage supérieur.
+
+Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement du prince et la
+referma derrière lui avec fracas.
+
+Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait pas celui qui
+venait de tirer cette porte: c'était un homme de quarante-cinq ans
+environ, à barbe noire très-épaisse lui couvrant le visage ne laissant
+voir qu'un nez proéminent et deux yeux ardents; il était vêtu
+simplement, mais convenablement.
+
+Le baron descendit derrière lui, pour demander au concierge quel était
+cet homme.
+
+Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge ne connaissait
+peut-être pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-être
+pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants
+auparavant.
+
+Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet inconnu.
+
+Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près certain de
+ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tête; il le voyait de
+dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait sans confusion possible.
+
+Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui résulte de la
+colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, par les Champs-Élysées,
+il se dirigeait vers l'intérieur de Paris, sans se retourner et sans se
+douter assurément qu'il était suivi.
+
+Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue
+Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de vue.
+
+Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entrée étaient
+couvertes d'écussons et d'enseignes de commerçants, il entra dans cette
+maison.
+
+Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé les écussons, se
+dirigea vers la loge du concierge.
+
+--Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il
+poliment en ôtant son chapeau.
+
+Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.
+
+--Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio.
+
+Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand était ou n'était
+pas chez lui, le baron se retira.
+
+Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du colonel était Lorenzo
+Beio, le maître de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu
+parler.
+
+Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait comment tirer
+parti de ce renseignement.
+
+Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.
+
+
+
+X
+
+En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première visite qu'il
+ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine.
+
+Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait son mariage
+et les invitait à y assister.
+
+Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent ce projet.
+
+S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne serait pas cruauté
+d'aller annoncer à cette pauvre petite un mariage qui la désolerait?
+
+Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était impossible de le
+lui cacher; mais ce n'est pas du tout la même chose d'apprendre une
+pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche même de celui
+qui se marie.
+
+Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il écrirait.
+
+Et, le coup porté par une lettre,--s'il était vrai que son mariage dût
+porter un coup à Thérèse,--il irait faire sa visite.
+
+Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,--car il ne l'oubliait pas,
+et comme toutes les lettres retardées qu'on doit écrire et qu'on n'écrit
+pas, celle-là s'imposait souvent à son esprit pour le relancer et le
+tourmenter,--un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain
+demandait à le voir.
+
+Il descendit vivement au premier étage et courut à son oncle, les mains
+tendues.
+
+--Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.
+
+--C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous demander à
+déjeuner, si je ne vous dérange pas.
+
+--Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc ensemble.
+
+--En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière fois.
+
+--Vous avez à me parler?
+
+--Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me dire?
+
+Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au colonel. Pourquoi
+son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi
+avait-il tenu à prévenir cette visite?
+
+Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant à son oncle:
+
+--Ma petite cousine va bien, j'espère?
+
+--Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre.
+
+Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre?
+
+Il y avait une autre question que le colonel avait sur les lèvres et
+qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se
+risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait
+préoccupait et tourmentait son oncle.
+
+--Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il
+enfin, se servant du mot «mon cousin» pour atténuer ce qu'il pouvait y
+avoir de pénible pour son oncle dans cette interrogation.
+
+--Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon égoïsme de
+père. On renonce à poursuivra l'affaire; les présomptions du juge
+d'instruction ne reposant sur rien de précis. On ne trouve pas de
+preuves, votre assassin a emporté le nom de ses complices dans sa tombe,
+et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, décidément
+introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre
+cousin; il peut rentrer en France.
+
+A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner était prêt; ils
+passèrent dans la salle à manger, où le couvert était mis comme le jour
+où il avait été question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel,
+c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils n'auraient
+pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer
+librement, en tête-à-tête, comme l'avait demandé Antoine.
+
+Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, il commença
+par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de
+son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant:
+
+--Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire à votre
+mariage, mon cher Édouard.
+
+--Vous savez?...
+
+--Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la santé de ma nièce,
+que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit être digne de
+vous, et qui vous donnera le bonheur que vous méritez.
+
+--Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage?
+
+C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Thérèse.
+
+--Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante,
+n'est-ce pas?
+
+--Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas
+encore, si elle avait été seule à l'apprendre. Était-ce cette annonce
+qui avait donné la fièvre à Thérèse? Il était impossible de poser des
+questions directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de
+procéder avec ordre, surtout avec patience.
+
+--Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, il
+rapporta un journal, et, comme le souper n'était pas tout à fait prêt,
+en attendant il se mit à lire ce journal. Tout à coup il pousse une
+exclamation qui nous fait lever la tête à tous: Thérèse, Denizot,
+Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si
+extraordinaire dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions rien:
+Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; moi, parce que chaque fois
+que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que
+vous connaissez. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel
+ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui concerne votre neveu
+Édouard.»
+
+«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Édouard se
+marie?» interrompit Thérèse. Vous pensez si à ce mot il y eut des
+exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'était
+vrai: je vis que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, nièce du
+prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli
+avaient joué un rôle dans l'histoire des républiques d'Italie, et il en
+eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres
+de votre future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me
+traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris votre mariage
+avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me répondit
+qu'elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as
+lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà
+qui est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai
+point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle,
+qui pour nous tous était cependant intéressante.» J'ai pensé que mon
+cousin viendrait nous l'annoncer lui-même et qu'il serait fâché de voir
+qu'il avait été prévenu.--Pendant le souper, il ne fut question que de
+votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du
+tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit à la gronder,
+parce qu'elle lisait le _Sport_, disant qu'une fille dans sa position
+ne devait pas s'intéresser aux courses de chevaux, et là-dessus il
+prétendit que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux
+courses du bois de Boulogne.
+
+--Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?
+
+--Assurément non, c'est une idée comme il en pousse dans la tête de
+Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve
+plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion
+finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse;
+j'avais un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, tandis que
+Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès de ma table. Mais je
+n'étais pas en train, les idées ne me venaient pas, et je ne pouvais
+même pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me
+tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien
+voulu venir avec nous au _Moulin flottant_ pour entretenir Thérèse de
+mon projet, j'ai été condamné à un mois de prison? Le gouvernement,
+après avoir provoqué le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger
+et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur
+lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre
+nous et lui. Vous me direz qu'il a été bien longtemps à faire cette
+découverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a
+été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on m'a envoyé
+en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le
+gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain,
+coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent
+subitement tout le monde: le chef de l'État, les ministres, les juges.
+Par une chance remarquable, le jour même où je sortais de prison,
+Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à trois mois.
+
+--Sorieul!
+
+--Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait
+toujours qu'il écrirait les grandes idées qu'il roulait dans sa tête
+quand le moment serait venu. Il s'est enfin décidé, il a écrit une
+brochure portant pour titre: _Les Césars par un César_. C'était une
+critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine
+d'allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus,
+Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais toujours redouté, vous
+devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça été une chance que
+Sorieul entrât en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui
+avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la prison,
+j'entends la prison politique, n'a jamais guéri personne. Ce n'était
+pas parce que les tribunaux m'avaient condamné qu'ils m'avaient fait
+renoncer à la lutte: j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre
+organisation en l'étendant, et en ce moment je suis sous le coup de
+nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais
+de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi
+jusqu'à la fin de l'Empire ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux.
+Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est pas
+mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident.
+J'étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes: Thérèse seule, car
+Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de
+nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de faire
+une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me donnait une ouverture.
+Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la
+suppliant de se décider enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant
+longtemps elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une
+violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me décourageai pas,
+j'insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle
+céda.
+
+--Ah! elle a consenti!
+
+--Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle
+a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m'avez vu
+arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espère bien
+que Thérèse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et
+qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à votre mariage; ne
+boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu?
+
+Il devait épouser Carmelita.
+
+Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.
+
+Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,--puisqu'il n'y avait
+pas moyen qu'elles fussent autrement.
+
+--Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au vôtre, mon oncle!
+
+Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé, au moins
+pour le colonel, tranquillisé dans sa conscience.
+
+--Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine pour tantôt, dit le
+colonel à son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens
+à lui prouver qu'elle avait deviné juste en pensant que je voulais
+moi-même vous faire part de mon mariage.
+
+--Et qu'appelez-vous tantôt?
+
+--L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai
+de partager ce souper avec vous.
+
+Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait plus la même
+gêne à aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il
+n'aurait donc pas à le lui annoncer.
+
+Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une
+certaine émotion qu'il monta l'escalier de son oncle.
+
+Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte
+et entra.
+
+L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.
+
+Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit
+du bruit.
+
+--Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse.
+
+Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse parut tenant une
+lampe à la main.
+
+--Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.
+
+C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla
+qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat joyeux.
+
+Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se
+parler.
+
+Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la sienne.
+
+Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, avec les yeux
+ardents.
+
+Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait
+posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour était posé très bas, il la
+voyait mal et seulement dans l'ombre.
+
+--Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il m'a envoyé un mot
+pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable
+à vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper
+digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul
+n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis seule.
+
+Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer Michel; cependant,
+en regardant sur la table qui était mise, il vit six couverts, ce qui
+indiquait que Michel devait souper avec eux.
+
+--Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de
+n'avoir pas douté de moi.
+
+--Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! vous nous avez toujours
+témoigné une grande amitié.
+
+--Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à Paris que
+depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrétion à propos
+de... (il entassait les mots avant que d'arriver à celui qui était
+décisif), à propos de ce mariage, a pu être commise.
+
+Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tête vers
+le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait
+produit sur elle.
+
+Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite:
+
+--En même temps, mon oncle m'a communiqué une nouvelle qui le rend bien
+heureux, celle de votre mariage.
+
+--Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me
+suis rendue aux désirs de mon père. Vous a-t-il dit quelles étaient ses
+craintes et dans quelle position il se trouvait?
+
+--Il me l'a dit.
+
+--J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à mon égard, et,
+puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie.
+
+--Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une bonne et tendre fille.
+
+--Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, je
+n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter mon père, qui
+souhaitait si ardemment de me voir mariée.
+
+De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer
+difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait
+même pas la regarder.
+
+Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.
+
+--Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous m'avez fait vous
+raconter, quand vous m'avez demandé de vous expliquer quel mari je
+prendrais: je voulais qu'il m'aimât comme je voulais l'aimer, et je
+disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais
+pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite
+fille! comme on bâtit des châteaux qui sont peu solides!
+
+--Oui, je me souviens, dit-il.
+
+--Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, c'est la poésie,
+ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se
+marier, et l'on peut être une honnête femme, je pense, une bonne mère,
+sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi?
+
+Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gêne qu'il
+éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait plus pénible, et sa
+conscience était moins ferme.
+
+--Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais pour...
+Michel; il a toujours été pour moi un camarade, un ami, un frère, et il
+sera désormais un mari. Je ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un
+plus digne, et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. Je
+voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est peut être sur
+la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il
+croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon
+coeur.
+
+La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait à la gorge et
+l'étouffait.
+
+C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier.
+
+--Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se fait pas, ces
+choses-là; les grands cuisiniers veulent être prévenus au moins
+vingt-quatre heures à l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne
+de vous.
+
+--Q'importe, mon bon Denizot?
+
+--Comment, qu'importe! et ma gloire?
+
+Puis, donnant une poignée de main au colonel:
+
+--Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme
+cuisinier, vous savez, je suis vexé. Avez-vous faim?
+
+--Pas trop.
+
+--Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, j'en suis bien
+aise.
+
+Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui
+étaient entassées dans son panier.
+
+Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.
+
+Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une
+physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfoncés et
+moins sombres.
+
+Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa
+santé.
+
+Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte
+que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour
+répondre convenablement quelques mots aux questions qui lui étaient
+adressées.
+
+Le souper était servi sur la table.
+
+Antoine invita son neveu à s'asseoir.
+
+--Prenez la place de votre père, mon neveu.
+
+A ce moment, Sorieul fit son entrée.
+
+Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût souper avec eux;
+en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses.
+
+Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vidé les
+poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de
+brochures, il accapara la conversation.
+
+--Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; ainsi, sans se
+douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir même, il
+s'était occupé de lui pendant toute la journée.
+
+--De moi?
+
+--De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle famille, de celle
+dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rôle qu'ils
+ont joué dans l'histoire. Je me rappelais très bien avoir vu leur nom
+dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été
+leur rôle.
+
+Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse Mathilde, de la
+guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la
+maison d'Este et de celle des Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini.
+Pignotti, Quinet.
+
+Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait voulu
+l'arrêter.
+
+La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le colonel se
+retira, Michel voulut l'accompagner pour l'éclairer.
+
+Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une
+marche; puis, tendant la main au colonel:
+
+--Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander
+votre amitié? Vous ne m'avez peut-être pas trouvé toujours très poli
+avec vous, et j'ai à me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons
+procédés; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis
+je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent,
+puisque je serai le mari d'une femme à qui vous avez témoigné toujours
+une grande amitié. Je vous jure que je la rendrai heureuse.
+
+Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.
+
+--La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et
+cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle?
+
+Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.
+
+--Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle vie serait la
+sienne?
+
+
+
+XI
+
+Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à l'étourdie l'arme que le
+hasard avait mise entre ses mains.
+
+Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers le mariage
+de Carmelita, il était sage de voir dans quelle mesure on pouvait user
+de son concours; et le mieux semblait-il était de se concerter avec la
+marquise.
+
+Il l'alla donc trouver.
+
+Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le baron Lazarus
+demandait à la voir, le marquis était avec elle.
+
+--Vous recevez cet homme? dit-il.
+
+--J'ai besoin de lui.
+
+--Ah! c'est une raison.
+
+--Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les
+recherches policières; je désire l'employer conformément à son talent.
+
+--Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante;
+pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu merci! je me prive
+volontiers de sa visite. Au revoir.
+
+Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une
+autre.
+
+--Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière en indiquant
+un siège au baron à une assez grande distance de celui qu'elle occupait.
+
+--En avons-nous beaucoup devant nous?
+
+--Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans
+trop de hâte.
+
+--Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant de rien
+entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements
+que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir.
+
+Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient à un homme
+qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la
+chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu.
+
+--Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette
+conversation ne peut pas nous être d'une grande utilité.
+
+--Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio.
+
+--Le maître de chant de Carmelita!
+
+--Lui-même.
+
+--Mais alors?...
+
+--Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce
+mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander.
+
+--Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre Carmelita dans
+l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita épouse le colonel
+Chamberlain; nous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel
+Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant
+seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son
+secours, nous l'empêchions par un moyen différent du sien. Mais il
+est bien certain que si, au lieu d'agir séparément, nous agissions
+collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il
+faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de
+Lorenzo Beio.
+
+--On pourrait peut-être le lui acheter.
+
+--La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre,
+et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien
+compromettante, surtout s'il y était répondu par un refus.
+
+--En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains
+quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel,
+pourrait l'éclairer.
+
+--Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une
+arme, mais elle n'est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque
+chose. Dans le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui
+dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le
+colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez
+un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous
+aiderai.» Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas
+à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation l'est
+aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'à marcher
+d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour
+refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce
+mariage,--souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans
+secours étranger; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le
+faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entouré de plusieurs ennemis,
+elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner
+contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule.
+Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne à
+vider sa querelle avec Carmelita en tête à tête.
+
+--Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron en riant d'un
+gros rire.
+
+Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle continua:
+
+--Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir à la charge près
+de lui, et nous aurons le désagrément de voir un moyen qui pouvait nous
+être utile nous échapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder.
+Vous intéressez-vous toujours à la petite Flavie, du théâtre des
+Bouffes?
+
+--Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire.
+
+--Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; soyez certain que
+je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de
+mademoiselle Flavie.
+
+--Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant
+était la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et
+sans métier; on disait qu'elle était jolie. Je me suis occupé d'elle
+pour ne pas la laisser exposée aux tentations de la misère.
+
+--Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?
+
+--C'est bien naturel.
+
+--Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours,
+et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne
+sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continué à vous
+occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est
+plus, comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. Car elle
+n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un
+petit coupé, qui ne sent pas du tout la misère.
+
+--Je la vois quelquefois.
+
+--Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?
+
+--J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.
+
+--Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en mépris
+l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces sentiments de
+reconnaissance et vous serez écouté?
+
+--Je le pense.
+
+--Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra accroître encore cette
+reconnaissance déjà si grande.
+
+--J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous voulez arriver.
+
+--Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite
+Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que
+ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait
+de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent,
+son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut,
+sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature
+lui a donné,--une seule chose exceptée, la voix;--il est vrai que de
+ce côté la nature lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui
+donniez ce qui lui manque.
+
+--La voix? moi!
+
+--Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré tous vos mérites,
+vous n'avez peut-être pas ceux d'un maître de chant; mais Lorenzo Beio,
+qui les possède, lui, ces mérites.
+
+Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien
+qu'il professât le plus profond mépris pour madame de Lucillière, il
+ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvée, alors
+surtout que cette combinaison devait lui profiter.
+
+--Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.
+
+--Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour
+professeur à Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner
+à Ida?
+
+--Oh! ma fille!
+
+--Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas mêler une fille
+comme mademoiselle Ida....
+
+--_Sie ist eine engel._
+
+--_Ja, ja_, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien à fond que
+d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; tandis que, par
+l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la
+main. C'est Flavie qui demande des leçons à Beio, et rien n'est plus
+naturel. Beio a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand
+sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons qu'il donne
+ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de théâtre.
+Flavie qui est une chanteuse de théâtre,--au moins elle peut
+le croire,--ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer à
+l'Opéra-Comique ou à l'Opéra,--on a vu des exemples de cette ambition
+chez de simples grues;--elle s'adresse à Beio pour lui demander des
+leçons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas?
+
+--Quelquefois.
+
+--Plusieurs fois par semaine?
+
+--Oui, souvent.
+
+--Tous les jours?
+
+--Je la vois souvent, mais pas régulièrement.
+
+-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours.
+Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n'est
+plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre
+caissier, vous désirez qu'elle cultive son talent pour n'être pas
+exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses
+leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette conduite; elle
+vous fera honneur.
+
+--Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.
+
+--En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel
+Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel
+puisque vous êtes l'ami du marié et de la mariée. Je crois que tout
+d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce
+mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera
+peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant
+principalement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut
+l'empêcher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se
+rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il
+soit ardemment désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se
+rencontre dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte le veut; par
+amour, le colonel le désire non moins vivement.
+
+--Parfaitement.
+
+--Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un
+moment,--ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera
+temps encore;--il arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du
+moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand
+même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se fasse pas et que vous
+pouvez l'empêcher; il pense qu'en réunissant vos deux actions, la vôtre
+et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen.
+Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; on
+agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit
+visible: ce que vous devez désirer... en vue de l'avenir.
+
+Le baron se retira en pensant que la marquise n'était vraiment pas
+sotte.
+
+Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!
+
+Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer une pareille
+combinaison, et encore sans paraître y toucher.
+
+Quelle Babylone que ce Paris!
+
+
+
+XII
+
+Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre sous le nom de
+Flavie Engel, plus facile à prononcer pour une bouche française, ou plus
+simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore,
+était ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et
+elle n'était que cela.
+
+Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, et cependant
+elle avait une certaine réputation.
+
+Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie qui
+se montraient en elle.
+
+C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père et d'une mère qui
+l'un et l'autre étaient deux types de pure race; cette pureté de
+race, ils l'avaient transmise à leur fille, et celle-ci, au milieu de
+comédiennes françaises, frappait le spectateur le moins attentif par
+ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères
+constitutifs de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès de ne pas
+ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin, on ne l'eût pas regardée;
+à Paris, on la remarquait.
+
+Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en joignait une
+autre, plus puissante: Allemande de naissance, elle avait cessé de
+l'être par son éducation. De là en elle un curieux mélange de qualités
+et de défauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui,
+précisément par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits
+blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.
+
+Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de mère; son père,
+qui était un excellent employé, comme le sont souvent les Allemands,
+laborieux, exact, zélé, l'avait livrée aux soins d'une domestique par
+malheur richement douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que
+la petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, pour tout
+dire, celle du ruisseau.
+
+Dans son roman des _Liaisons dangereuses_, Laclos a peint une jeune
+fille sage et innocente, que son amant prend plaisir à corrompre en
+apprenant à son écolière naïve une espèce de «catéchisme de débauche.»
+Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les
+plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, cet
+homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est
+plus drôle que l'ingénuité avec laquelle sa maîtresse se sert de la
+langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler
+autrement: le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec son
+langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant.
+
+C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était donnée, mais bien
+entendu en sachant très bien «qu'on pouvait parler autrement,» et, comme
+avec cela elle était restée enfant pour le visage, gardant des yeux
+innocents, un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle
+produisait justement un effet de séduction provoquante, qui résultait du
+contraste de son apparence naïve avec son langage plein d'effronterie.
+
+Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon candide dont
+elle récitait «son catéchisme de débauche.»
+
+Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:
+
+--Est-elle drôle, cette Flavie!
+
+Et ce mot était généralement accepté.
+
+Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre étaient assez
+indifférents pour elle; mais, parmi les hommes qui avaient passé la
+soixantaine, elle avait de zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la
+défendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais, à ces attaques,
+ils répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires discrets
+qui en disaient long pour qui savait comprendre.
+
+Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, celui qui lui
+témoignait publiquement le plus d'intérêt.
+
+--Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il pas tout
+naturel?
+
+Si cette explication était accueillie par des sourires, il ne se fâchait
+pas et riait lui-même.
+
+--Je voudrais bien, disait-il.
+
+En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit directement chez
+Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il
+désirait, c'est-à-dire qu'elle prît des leçons de Lorenzo Beio.
+
+A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en riant aux
+éclats.
+
+--Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut!
+
+--Mais, ma chère petite....
+
+Et le baron se mit à développer tous les avantages qu'il y avait pour
+elle à prendre de leçons de Beio. Cette idée lui était venue la veille
+en l'entendant chanter. Évidemment, si elle voulait, elle pouvait
+devenir une grande artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela.
+Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas
+débuté dans des cafés-concerts?
+
+Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête:
+
+--C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il.
+
+Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croisés:
+
+--Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la faire,
+celle-là; bonne pour la galerie, la balançoire de la paternité. Et puis
+là, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de père était encore
+de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron?
+J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la fille de mon
+père? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez.
+
+--Je veux en faire une grande artiste.
+
+--Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible; maintenant il
+est trop tard; et à qui la faute?
+
+--Il n'est jamais trop tard.
+
+--Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que je ne m'y laisse
+plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l'idée de me faire donner des leçons
+par Beio? Dites-moi la raison vraie.
+
+--Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l'art.
+
+Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus belle.
+
+--Non, non! criait-elle; impayable!
+
+Le baron vint s'asseoir près d'elle:
+
+--Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un désir, qui est
+de t'aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire
+ce miracle: le talent.
+
+--Ah! ça! je n'ai donc pas de talent?
+
+--Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies
+davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu iras à l'Opéra-Comique, à
+l'Opéra. Vois-tu l'affiche: _Débuts de mademoiselle Flavie Engel._ Cela
+ne te dit rien.
+
+--Après tout, pourquoi pas?
+
+--Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent professeur,
+qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à présent tu as eu les succès
+d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme; avec l'âge, il te
+faut d'autres succès, plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les
+auras.
+
+Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur son coude et
+regardant le baron dans les yeux:
+
+--Vous y tenez donc bien à ces leçons?
+
+--Beaucoup, je t'assure.
+
+--Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?
+
+--Comment! ce que je te les paye?
+
+--Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer?
+
+--Mais il me semble....
+
+--Pour qui aurais-je tout ce mal?
+
+--Pour toi.
+
+--Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites.
+
+--Sans doute, mais....
+
+--Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? Cher,
+n'est-ce pas? Alors, payez.
+
+Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences de Flavie
+en se disant que Beio ne serait probablement pas long à parler, et que
+par conséquent il n'y aurait pas trop de leçons à payer.
+
+Ils tombèrent d'accord à cent francs.
+
+Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son argent par les
+fenêtres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs.
+
+--Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.
+
+Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, avait le sens du
+calcul très développé, et un crâniologiste eût remarqué chez elle une
+forte saillie à l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des
+nombres.
+
+Une nouvelle discussion s'engagea.
+
+--Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre par la persuasion,
+que si je demande moi-même à Beio de te donner des leçons, il me les
+fera payer très cher, sous le prétexte que je suis un financier; tandis
+que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur.
+
+--Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme si je payais de mon
+propre argent; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avancé.
+
+Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer
+vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande de Flavie.
+
+--Je fais tout ce que tu veux, dit-il.
+
+--Ainsi vous payerez Beio?
+
+--Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle capable de me
+compter des leçons que tu ne prendrais pas, j'assisterai à ces leçons,
+et je jugerai par moi-même de tes progrès.
+
+Les choses étant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci
+traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais, au premier mot, le maître de
+chant l'arrêta.
+
+Son temps était pris.
+
+En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle Engel, du théâtre
+des Bouffes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une
+pareille élève? Il choisissait ses leçons et n'acceptait pas toutes
+celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas
+en disposition de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour
+en prendre une nouvelle.
+
+Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent
+francs promis par le baron lui avaient inspiré une ferme volonté: elle
+fit si bien qu'elle parvint à décider Beio.
+
+Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour
+donner sa leçon.
+
+Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait à faire.
+
+Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.
+
+--A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie.
+
+--Et pourquoi donc, petite fille?
+
+Petite fille était un mot paternel dont il se servait en public.
+
+--Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.
+
+Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation de Beio au
+baron, du baron à Beio.
+
+--Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo Beio? Mais j'ai
+l'honneur de vous connaître; j'entends souvent parler de vous par la
+meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous
+êtes le professeur.
+
+Beio, sans répondre, s'inclina.
+
+--Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; vous avez dans
+Carmelita une élève qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur,
+n'est-ce pas, qu'une organisation si splendide soit perdue pour l'art!
+Combien de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que sa
+place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en suis certain:
+avec sa beauté, avec son talent, elle aurait obtenu des succès
+prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de
+se dire qu'un pareil talent est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des
+salons! Et puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde, la
+famille, lui en laisseront-ils la possibilité?
+
+Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'était pas
+prête à commencer.
+
+--Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien
+souvent assisté aux leçons de cette petite fille; elle est habituée à
+moi.
+
+Dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le préoccupait.
+
+--Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse mademoiselle
+Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garçon.
+
+Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel.
+
+--Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous aurez fait sa
+connaissance, vous regretterez moins de perdre votre élève. Il me semble
+que ce soit l'homme destiné par la Providence à devenir la mari de
+Carmelita, comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.
+
+L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, en lançant de
+temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne
+pas voir, mais qu'il remarquait très bien.
+
+--Cependant seront-ils heureux? continua le baron, ne craignant pas de
+mettre une certaine incohérence dans son discours; c'est ce que je me
+demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des
+choses, on aperçoit des causes de trouble.
+
+Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista.
+
+--Parfaitement, des causes de trouble, on peut même dire de division.
+Cela est sensible pour qui connaît la vie. Aussi ce mariage
+m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. J'aurais su qu'il devait se
+faire, que j'aurais assurément présenté mes doutes et mes observations,
+avant qu'il fût décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel.
+Mais à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? Ce
+mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations qui maintenant
+pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il est vivement désiré des deux
+côtés.
+
+Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première fois qu'il
+s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se
+retourner vers Flavie, qui, elle, écoutait attentivement le baron, se
+demandant ce que signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient,
+car ce n'était assurément pas un simple bavardage.
+
+--Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux côtés, poursuivit
+le baron, et c'est là ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime
+passionnément Carmelita, et cette passion s'explique: Carmelita est si
+belle! D'autre part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du
+colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est si riche! Le
+prince voulait un roi pour sa nièce: il a trouvé mieux, car le royaume
+du colonel Chamberlain n'a rien à craindre des révolutions.
+
+Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie:
+
+--Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre votre temps, je
+bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. Travaillez, mon enfant,
+je vous prie; si je vous interromps encore, mettez-moi à la porte.
+
+Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui
+se rapportaient à la leçon même.
+
+--Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio! Je n'en
+dirais pas autant pour une Française; mais cette petite fille est
+Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands sont autrement organisés pour
+la musique que les Français.
+
+Cette observation arriva à propos pour rendre un peu d'espérance au
+professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait rien à faire avec une
+pareille élève. Le baron avait peut-être raison, c'était une Allemande,
+et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment
+musical des Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir,
+et ne pas renoncer dès la première leçon.
+
+Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en même temps que lui
+et l'accompagna jusque dans la rue.
+
+Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant.
+
+-De quel côté allait M. Beio?
+
+Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, et il força le
+professeur à prendre place dans sa voiture. En chemin, il ne parlât que
+musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut
+seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots
+personnels dans cet entretien.
+
+--Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas
+lui dire que j'assiste aux leçons de Flavie; le monde est si méchant et
+si facile à tout mal interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur
+mon assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas
+qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma
+fille, une ange, monsieur, une ange.
+
+Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses leçons au
+prince Mazzazoli.
+
+Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron Lazarus y assista,
+trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli
+et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel
+Chamberlain.
+
+Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui qu'il avait
+tenu au maître de chant, la première fois qu'il l'avait rencontré;
+seulement il mettait un peu plus de précision dans ses paroles, surtout
+en ce qui touchait la rupture de ce mariage.
+
+--Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce serait pour le
+bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment?
+
+Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucillière,
+il insistait sur les impossibilités qu'il y avait à cette rupture:
+l'intérêt du prince, l'amour du colonel.
+
+Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, voyant
+chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre
+on mettait à accomplir ce mariage.
+
+Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer à de grands
+efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait
+et chez le prince et chez le colonel.
+
+Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans l'autre maison.
+
+Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même plusieurs fois par
+jour.
+
+Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi souvent.
+
+C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que le colonel
+préparait pour sa fiancée, avec une générosité qui rappelait la
+prodigalité orientale.
+
+C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixée pour le
+mariage serait forcément retardée pour l'accomplissement de certaines
+formalités. Le père de Carmelita, le comte Belmonte, était mort en
+Syrie, où il avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait
+trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, et il
+fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la distance, demandait
+des délais, et, d'un autre côté, par suite du bon ordre qui règne dans
+les pays administrés par les Turcs, présentait des difficultés.
+
+En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, le baron, ne
+s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, auprès des uns et des
+autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles.
+
+Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de
+mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.
+
+Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.
+
+Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, étaient remplis
+de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien
+dit pour l'empêcher.
+
+Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blâmaient
+bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'était tout.
+
+Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que
+Carmelita était assez belle pour qu'on fît la folie de l'épouser.
+
+Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pompéran.
+
+Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer ce mariage:
+
+--C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit Gaston; au
+moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle
+peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait
+retourner à sa petite cousine, ce qui était indiqué, et la prendre
+pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis
+reconnaissant à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le colonel
+Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg Saint-Antoine!
+
+Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela.
+
+
+
+XIII
+
+Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent à réfléchir.
+
+Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, revenir à
+sa petite cousine après sa rupture avec madame de Lucillière, n'y
+reviendrait-il pas après sa rupture avec Carmelita?
+
+Il devait donc prendre des précautions contre cette faubourienne, mais
+quelles précautions?
+
+Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen de la
+résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît pas; car il ne fallait
+pas s'avancer à l'étourdie en cette affaire, ni s'exposer à blesser le
+colonel en agissant d'une façon brutale et surtout directe contre un
+membre de sa famille.
+
+Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était cette petite
+Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements qu'il était
+possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action.
+
+Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour le baron, qui ne
+pouvait pas aller entreprendre une enquête de ce genre en plein faubourg
+Saint-Antoine.
+
+Heureusement cette enquête pouvait être faite par des tiers, et le baron
+n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; restant soigneusement dans
+la coulisse, sans même laisser voir son ombre, il devait se contenter de
+faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait agir et dont
+il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'à reprendre et à
+répéter la tactique qui lui avait si bien réussi, lorsqu'il avait voulu
+savoir comment la marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le
+colonel.
+
+Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il devait se
+servir.
+
+Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui l'inquiétait,
+c'était ce qui se passait chez elle.
+
+C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans l'intérieur
+d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations suivies avec celui-ci,
+qu'il devait employer.
+
+Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces conditions, et de
+plus étant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin
+pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eût été difficile à
+trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des
+rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.
+
+Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un financier français,
+anglais ou russe, ne l'était pas pour un financier allemand, ayant,
+comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande établie
+à Paris, dans celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi
+bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la colline»,
+ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier
+Saint-Marcel.
+
+Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que Paris, à cette
+époque, exerçait une toute-puissante attraction; de tous les coins du
+monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était
+pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour
+mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau
+de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches
+ou misérables, Paris ouvrait ses portes.
+
+--Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous êtes chez vous,
+nous n'avons de défiance ou de jalousie contre personne. C'est à
+l'entrée de Paris que devait être accrochée cette enseigne, qu'on ne
+trouve plus que dans les villages perdus: _Au soleil d'or, il luit pour
+tout le monde_; cela vaudra bien le _Fluctuat nec mergitur_.
+
+De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement profité de
+cette hospitalité étaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands
+à Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les
+autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu
+près impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce qui se
+produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. A ce moment,
+ils n'étaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et
+bien souvent, quand on demandait quel était leur pays à des gens qui
+prononçaient d'une étrange façon les _p_, les _b_ et les _v_, ils vous
+faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au
+compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouvé
+qu'il y avait plus d'Alsaciens à Paris que dans le Haut-Rhin et dans le
+Bas-Rhin.
+
+Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui
+était que ce chiffre était considérable: partout des Allemands. Dans la
+finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission,
+des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des
+Allemands; dans les hôtels, comme _kellner_ et comme _oberkellner_, des
+Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage,
+la carrosserie, l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des
+quartiers exclusivement occupés par des Allemands «la colline» à la
+Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles, à la barrière
+de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de
+grandes cours allemandes _(deutsche hoefe)._
+
+Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis on
+n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.
+
+Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune position
+officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires d'aucun petit
+prince allemand, était en relations avec le plus grand nombre de ses
+compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tête de la colonie
+allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient
+au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande
+religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin lui serraient la
+main; les carriers de la barrière de Fontainebleau, les balayeurs de la
+Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.
+
+Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois rue du Colisée, et
+lorsqu'ils étaient enfermés dans son cabinet, où il les recevait seuls,
+son secrétaire veillait sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils
+parlaient de lui, ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on
+les interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un homme
+occupant une haute position sociale comme le baron, ils répondaient
+contradictoirement. Pour les uns, le baron était simplement un banquier
+qui voulait bien faire passer, généreusement et sans frais, à leur
+famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu
+plus francs, c'était le correspondant d'associations établies dans la
+mère-patrie.
+
+Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait
+organiser les recherches qu'il désirait, car plusieurs de ces ouvriers
+étaient les camarades et les amis d'Antoine.
+
+Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui il devait
+s'adresser:
+
+--Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connaît bien; ils se
+voient tous les jours.
+
+Hermann était précisément un de ces ouvriers que le baron recevait
+mystérieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait.
+
+Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue du Colisée. Et, en
+moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait
+été en relations avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était
+le rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.
+
+Mais Thérèse?
+
+Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus vagues sur cette
+petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la
+regarder, et qui pour lui était sans importance. Tout ce qu'il savait,
+c'est qu'il était question d'un mariage entre cette jeune fille et
+l'associé d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave
+garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.
+
+Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, cet associé de
+son père, elle n'était pas à craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper
+d'elle davantage.
+
+--Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave
+Hermann, et discrètement.
+
+Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel d'heureuses
+dispositions pour faire des recherches et des enquêtes, s'occupa
+d'apprendre quand Thérèse devait épouser Michel.
+
+Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et après avoir
+interrogé adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra
+moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'écouter et
+emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage était fixée à la
+fin de l'année 1870.
+
+--Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout
+fier de sa découverte, lui reporta cette nouvelle.
+
+--Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer le mariage.
+
+--C'est un brave homme.
+
+--Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, et il voudrait
+marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas.
+
+--Pourquoi ne veut-elle pas?
+
+--On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses
+raisons.
+
+Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il
+pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait
+certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita.
+Or, à ce moment, Thérèse n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le
+colonel pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même.
+
+Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce départ
+qu'il devait employer les ressources de son esprit, son énergie, ses
+relations.
+
+Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.
+
+--Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement
+vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait être arrêté sous
+l'inculpation de société secrète. Prévenez-le qu'il ne se laisse pas
+prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement.
+
+--Antoine ne voudra pas se sauver.
+
+--Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à user de tous les
+moyens pour l'y décider. Si votre association est d'avis qu'Antoine
+Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant
+mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est
+facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de
+mauvais antécédents judiciaires; la justice le condamnera sévèrement, il
+aura au moins trois ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il
+ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris,
+qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour être
+réduit à ce rôle de martyr.
+
+--Il ne voudra jamais partir.
+
+--Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut
+être utile. C'est précisément ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce
+qui s'est passé en 1867, au moment où l'on a pu craindre une guerre
+entre la France et la Prusse?
+
+--Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles qui se sont
+échangées entre Allemands et Français.
+
+--Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements plus menaçants
+qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le
+moment plus que jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine
+Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il
+pourra exercer une utile influence et entraîner une vigoureuse pression
+sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec
+l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre
+intelligence tirer les conséquences de cette indication, Antoine
+Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à Paris, il en a un d'une
+importance capitale à prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez
+le décider à partir. Commencez par mettre vos archives en sûreté, et
+vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le
+doivent.
+
+
+
+XIV
+
+C'était un système dont le baron s'était toujours bien trouvé de donner,
+dans des circonstances graves, ses instructions d'une façon assez vague.
+
+Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.
+
+Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il l'avait
+inspirée;
+
+Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité de cet échec:
+c'était sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait été expliqué. On
+ne lui avait pas noté le détail.
+
+Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?
+
+En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage de ne s'engager
+qu'autant qu'il lui convenait.
+
+Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il était pleinement
+tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait
+pas voulu préciser seraient intelligemment développées: si Antoine
+Chamberlain pouvait être poussé à quitter Paris et la France, il le
+serait sûrement par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement à
+cette tâche.
+
+Depuis longtemps le baron savait par expérience que ce sont les gens de
+bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services.
+
+Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; il agirait
+sans qu'il fût besoin de le relancer.
+
+Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de quitter Paris.
+
+--On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne lui convenait pas
+de fuir comme un coupable.
+
+On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui
+lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui
+pouvait être utile à la cause et à l'association, rien de plus.
+
+L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser arrêter.
+
+Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: il
+attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre d'arrestation.
+
+Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à Hermann qu'Antoine
+Chamberlain devait être prochainement arrêté, un commissaire de
+police, accompagné de trois agents en petite tenue et de six agents en
+bourgeois, la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq heures
+du matin: la grande porte était fermée.
+
+Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été tirée, et
+cependant le concierge s'était réveillé: un agent, qui avait collé son
+oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait à des pas
+légers courant sur le pavé de la cour.
+
+Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui était là.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez!
+
+--C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.
+
+Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; mais elle était
+sombre et de plus encombrée, comme à l'ordinaire, de ferraille et de
+pièces de bois, il y eut une chute et des jurons.
+
+Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la
+lumière se fit.
+
+Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de
+police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine.
+
+Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se
+plaça devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en
+évitant autant que possible de faire du bruit.
+
+Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur laquelle se
+lisait, gravé dans le bois, _Chamberlain._
+
+Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa de nouveau plus
+fort, un agent frappa à son tour avec sa canne.
+
+Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas à
+l'intérieur.
+
+--Qui est là? demanda une voix d'homme.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez!
+
+--Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit une voix
+goguenarde, ça s'est vu.
+
+Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat de justice à
+faire exécuter.
+
+--La justice, on ne lui demande rien, répondit la même voix goguenarde.
+
+--C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un
+agent.
+
+--Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitôt la
+porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra son visage narquois.
+
+Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.
+
+--De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul.
+
+--J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le
+commissaire, ouvrant son paletot et montrant son écharpe.
+
+--Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.
+
+Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées assez rapidement,
+les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine.
+
+--Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.
+
+--Allons donc! on a établi une surveillance; depuis trois jours, il
+n'est pas sorti.
+
+--Dites qu'il n'est pas rentré.
+
+--C'est bien, nous allons voir.
+
+--Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda Denizot, ils auront
+besoin de voir clair.
+
+Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thérèse, Sorieul
+se plaça devant lui.
+
+--C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez pas dans la
+chambre d'une jeune fille, sans doute?
+
+--En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. Mais, comme
+il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tirée du dedans, et
+Thérèse parut, vêtue d'une robe, passée à la hâte.
+
+A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au
+commissaire de police:
+
+--L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, il est chaud
+encore.
+
+--Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les
+armoires.
+
+Puis, après avoir placé deux agents en faction devant la porte, il
+commença ses recherches.
+
+Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda sous les lits, on
+déplaça les panneaux de bois qui étaient entassés dans l'atelier, on
+fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de
+la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arrêter.
+
+--Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; si ces
+messieurs veulent une autre lampe?
+
+Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure
+narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.
+
+Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un grand placard
+posé contre la muraille, la clef n'était pas sur la porte.
+
+--La clef? dit un agent en tirant le lit.
+
+Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel avec un geste
+désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert cette cachette.
+
+--La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas
+où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole!
+
+--Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.
+
+Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre.
+
+--Enfoncez la porte, dit un agent.
+
+En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se décida à prendre
+la clef à un clou où elle était accrochée, mais il parut n'avoir pas la
+force d'ouvrir la porte lui-même.
+
+La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable éclat
+de rire.
+
+Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas dix
+centimètres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits
+accrochés à des clous.
+
+C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à jouer aux agents.
+
+--Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, il aurait été
+aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donné ma
+parole qu'il n'y avait rien là-dedans.
+
+Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela
+tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait en sûreté.
+
+Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre quelque chose.
+
+L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le temps qu'on avait
+perdu à se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du
+logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver.
+
+On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on chercha sur le
+toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce
+toit gagner facilement la maison voisine.
+
+Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la consolation de
+saisir ses papiers; son pupitre était vide et ne contenait que du papier
+blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre.
+
+Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot avait été se
+placer à la porte et là il attendait au port d'armes, fredonnant entre
+ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des
+agents:
+
+ Zut au préfet,
+ Mes respects aux mouchards;
+ Oui, voilà, oui, voilà Balochard.
+
+Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la
+démonstration de la joie la plus respectueuse.
+
+--Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier est
+mauvais, faites attention à la soixante-treizième marche.
+
+Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors
+il se mit à danser dans l'atelier.
+
+--Enfoncée la police!
+
+Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par ses pieds,
+voltigeaient autour de lui.
+
+Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive.
+
+--Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre
+ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas dû les exaspérer par
+tes plaisanteries.
+
+--Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arrêter,
+répondit Denizot; car on arrêtera tout le monde bientôt.
+
+--Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda Thérèse.
+
+--Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous
+faire savoir indirectement ce qui se sera passé.
+
+--Pourvu que mon cousin soit chez lui!
+
+Une heure environ après que les gens de police eurent quitté la rue de
+Charonne, un commissionnaire sonna à la porte de l'hôtel Chamberlain.
+Malgré l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand
+il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on
+attendait la réponse, il poussa les hauts cris.
+
+--Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant;
+rentré à minuit, on le relance dès le petit jour, on le tuera.
+
+Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix minutes après
+Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter
+lui-même la réponse demandée.
+
+En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du
+Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain attablé dans un
+coin et tournant le dos à la lumière.
+
+Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les
+lèvres. Alors Horace s'avança discrètement et s'assit en face d'Antoine.
+
+--Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de venir me trouver
+ici. On a voulu m'arrêter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le
+voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne
+vienne qu'après avoir fait un détour, de peur d'être suivi.
+
+Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans le café et vint
+s'asseoir à la table de son oncle.
+
+Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et
+l'autre sur la table qui les séparait, ils se mirent à parler à voix
+basse, de telle sorte que le garçon qui allait çà et là, tournant autour
+de ces deux consommateurs mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils
+disaient.
+
+--Eh bien! mon oncle?
+
+--Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, on est venu ce
+matin pour m'arrêter. Mais j'attendais cette descente de police et
+j'avais pris mes précautions en conséquence, décidé à ne pas me laisser
+arrêter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis.
+Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu avant
+d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prévenir; je ne me suis pas
+amusé à faire ma barbe. Ce n'était pas la première fois que les agents
+venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier
+de la famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par le toit
+qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père l'a suivie, votre père
+l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée plusieurs fois. Je suis sorti
+par la fenêtre.
+
+--A votre âge, mon oncle!
+
+--A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je sais que les
+agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il
+m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est
+heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je
+suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu à
+Michel, et me voilà.
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez moi?
+
+--Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité que je vous
+demande, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester à Paris
+où je n'aurais rien à faire présentement; je veux quitter la France
+et passer en Allemagne, où j'ai besoin, et je viens vous demander de
+m'aider à franchir la frontière.
+
+--Je suis à votre disposition, mon oncle.
+
+--J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà pourquoi je suis
+venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manoeuvrer;
+mais au delà des fortifications, je suis certain que je me ferais
+prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bête.
+
+--Et où voulez-vous aller?
+
+--En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la route m'est
+indifférente, je prendrai celle que vous me conseillerez.
+
+Le colonel réfléchit un moment.
+
+--Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons
+pas d'indicateur; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer à l'hôtel
+par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois, à cette
+heure déserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une
+petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez
+moi, où nous pourrons délibérer en paix.
+
+Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette délibération,
+tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine
+partirait le soir pour Bâle; seulement, au lieu de prendre le train à
+Paris, où une surveillance pouvait être organisée, il le prendrait à
+Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle.
+
+Laissant son oncle dans son appartement, où Horace seul le servit,
+le colonel, pour écarter tous les soupçons, sortit comme il en avait
+l'habitude.
+
+A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, rue de Valois,
+et se firent conduire à l'entrée de Nogent, où ils renvoyèrent leur
+voiture. Ils traversèrent à pied le village et arrivèrent à la gare en
+temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda
+pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les prit pour
+Longueville; à Longueville, il en prit d'autres pour Troyes; à Troyes,
+d'autres pour Vesoul; à Vesoul, d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse
+enfin, d'autres pour Bâle.
+
+Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître dans cette
+confusion.
+
+Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis, Antoine crut,
+il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, mais ce fut une fausse
+alerte.
+
+A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hâte de
+revenir à Paris pour rassurer Thérèse.
+
+Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et
+l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux mains propres de son
+père qui l'attendait; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par
+respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire.
+
+Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire ses adieux
+avant qu'elle montât en wagon.
+
+Michel était là aussi.
+
+Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand se
+reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? Antoine, il est
+vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait pas longtemps en
+Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renversé, ce qui
+devait arriver très prochainement. Mais c'étaient là les paroles d'un
+fanatique qui croyait naïvement ce qu'il espérait.
+
+Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que Michel
+entretenait Thérèse:
+
+--Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma
+brochure je lui ai porté un rude coup dont il ne se relèvera pas.
+
+
+
+XV
+
+Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus fut informé jour
+par jour de ce qui se passait chez Antoine Chamberlain.
+
+Par Hermann, il apprit la descente de police rue de Charonne, la fuite
+d'Antoine par les toits, le séjour chez le colonel, la conduite faite
+par celui-ci à son oncle jusqu'à Bâle, enfin le départ prochain de
+Thérèse pour aller rejoindre son père.
+
+Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment le colonel se
+séparait de sa petite cousine, et il se rendit à la gare de l'Est.
+
+Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver le
+colonel, qui se promena en long et en large dans la salle des
+pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait, n'ayant d'attention que
+pour les voitures qui apportaient des voyageurs.
+
+Il était visible que ce départ le troublait; il marchait vite, il
+s'arrêtait tout à coup, et ses lèvres s'agitaient comme si elles
+prononçaient tout bas des paroles qui de temps en temps étaient
+accompagnées d'un geste énergique de la main.
+
+Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son visage derrière
+un numéro de l'_Allgemeine Zeitung,_ qu'il ne pouvait pas lire, le
+baron ne perdit pas le colonel de vue, sans que celui-ci eût l'idée de
+regarder ce lecteur dont les yeux le suivaient.
+
+Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit deux hommes, un
+vieux et un jeune, puis une jeune fille.
+
+Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la main à la
+jeune fille. Le baron l'étudia: elle lui parut jolie avec quelque
+chose d'attrayant, de charmant dans toute sa personne qui la rendait
+véritablement dangereuse.
+
+Il était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regarder, on
+comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle de tendres
+sentiments.
+
+Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se trahissait
+manifestement, et elle-même en lui répondant paraissait assez
+contrainte.
+
+Chez tous deux, il y avait de l'émotion.
+
+Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il n'osa les
+approcher.
+
+--De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule de la
+salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: il y aurait trop
+à craindre que le colonel le reconnût.
+
+Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel revint avec
+Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut par hasard.
+
+--Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais venu accompagner
+un ami qui repart pour l'Allemagne.
+
+Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations, mais il
+fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât la compagnie du baron.
+
+Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'était à peine si le
+colonel répondait par un _oui_ ou par un _non_ aux questions qui lui
+étaient posées.
+
+Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, et le baron
+ne laissa pas comprendre qu'il connaissait ces personnes.
+
+Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était atteint: il avait
+vu partir cette petite cousine qu'il redoutait tant, et l'effet produit
+par ce départ sur le colonel lui avait montré le bien fondé de ses
+craintes.
+
+Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner toutes ses forces
+du côté de Beio.
+
+Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur mieux valait
+frapper le coup aussitôt que possible.
+
+Ce jour-là il était arrivé à la leçon avec un retard assez long,
+et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des marques de
+préoccupation assez fortes pour que Beio dût les remarquer. Comme à
+l'ordinaire, la leçon finie, ils sortirent ensemble. Le baron paraissait
+si mal à l'aise, que Beio s'informa de sa santé.
+
+--Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis sous
+l'impression d'une grave contrariété et je crains bien d'avoir fait une
+double sottise.
+
+Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le baron n'avait pas
+besoin d'être interrogé pour parler.
+
+--J'ai risqué un grand coup aujourd'hui; je me suis franchement expliqué
+avec le prince Mazzazoli d'une part, et d'autre part, avec le colonel
+Chamberlain, à propos de ce mariage qui me tourmente de plus en plus.
+En face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que j'en pensais,
+c'est-à-dire tout ce que je vous ai souvent raconté.
+
+--Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait toujours à lâcher
+une question quand le baron avait fouetté sa curiosité.
+
+--Fâché, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarié, et il m'a
+donné à comprendre que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Nous
+avons échangé quelques paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène
+a été moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat! D'un
+côté comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage se fera. Pour
+moi, je ne m'en mêlerai plus. C'est leur affaire après tout, ce n'est
+pas la mienne. Je ne vais pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi
+entre eux. Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront,
+ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs il n'y a
+plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont accomplies, et l'on
+va pouvoir fixer la date précise du mariage. J'avais toujours
+espéré qu'au dernier moment, le bienheureux hasard me fournirait un
+empêchement, et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé
+passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer à cette
+espérance et j'y renonce.
+
+Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin parler, bien
+certainement un combat se livrait en lui. Mais, après quelques secondes,
+le maître de chant salua le baron et s'éloigna.
+
+--Quel imbécile! se dit le baron; il est capable de me traîner ainsi et
+de me faire dépenser mon argent. J'en ai assez de ses leçons!
+
+Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois en employant
+une autre tactique.
+
+--Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent pas, se
+dit-il, essayons d'un moyen plus direct.
+
+Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. Au lieu de
+monter en voiture, il prit le professeur par le bras, comme il l'aurait
+fait avec un intime.
+
+--Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, un homme qui
+a pris une grande résolution: c'est celle de vous faire violence.
+
+Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se mit à rire d'un air
+bon enfant, plein de franche cordialité.
+
+--Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas vous faire de mal,
+au contraire. Quels sentiments croyez-vous que je ressens pour vous,
+monsieur Beio? demanda-t-il en regardant le maître de chant en face.
+
+--Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que vous répondre.
+
+--Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous une vive, une très
+vive sympathie? Je suis donc bien dissimulé, ou bien vous, vous êtes
+donc aveugle? Il faut que je vous dise en plein visage que j'ai pour
+vous, nonseulement pour votre talent, que j'admire, mais encore pour
+votre personne, une grande estime? Elle est si vive qu'elle m'a inspiré
+une idée qui a germé dans mon esprit en pensant à ce maudit mariage.
+Savez-vous ce que je me suis dit souvent en vous regardant pendant que
+vous faisiez travailler Flavie? Je vais vous le répéter, parce que j'ai
+pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe par l'esprit, tout
+ce que je pense des gens, je le dis. Voilà comme je suis fait. Est-ce
+bien? est-ce mal? ce n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce
+que je me suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita,
+c'était....
+
+Le baron fit une pause, en s'arrêtant et en forçant Beio à s'arrêter
+aussi et à le regarder en face.
+
+--Je me suis dit que c'était... vous.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer comment cette idée
+m'est venue et sur quoi elle repose. Cela ne vous ennuie point, n'est-ce
+pas?
+
+Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio, son attitude, toute
+sa personne, répondirent pour lui.
+
+--Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron. Une créature
+placée par la Providence dans une classe à part et au-dessus des autres;
+en un mot et pour tout dire, une artiste, créée, née artiste, Qu'êtes
+vous vous-même? Aussi un artiste, et des plus remarquables; mais bien
+différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons dont elle est si riche,
+de la nature, tandis que vous devez beaucoup au travail et à l'art. Mais
+cela importe peu, et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous
+est donc commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement il
+vous unit. Vous me direz que d'un autre côté des choses vous séparent.
+C'est juste et je n'en disconviens pas. Cependant il ne faut pas
+s'exagérer leur importance, au contraire, il faut reconnaître ce
+qu'elles ont de factice.
+
+Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie été dupe des raisons mises
+ostensiblement en avant par le prince pour expliquer le travail de
+Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. Le prince, désespérant de
+réaliser le beau mariage qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa
+nièce, pensait à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai?
+
+Beio ne répondit rien à cette interrogation directe.
+
+--Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été confié, j'approuve
+cette discrétion; mais, que cous confirmiez ou ne confirmiez pas ce que
+je vous dis là, il n'en est pas moins certain que c'est la vérité.
+Alors rien d'étonnant à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au
+théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes les raisons
+de famille et de noblesse, écartées de fait pour le théâtre, l'étaient
+naturellement pour le mariage. Vous avez vu, vous voyez en ce moment que
+mon besoin de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences.
+Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant poussé dans ma tête,
+je n'ai pu m'empêcher d'en parler à Carmelita en cherchant à découvrir
+son sentiment à ce sujet.
+
+--Et....
+
+--Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez comme elle est
+réservée, même mystérieuse: c'est un sphinx. Elle ne m'a pas répondu
+franchement que j'avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous
+avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage.
+
+--Elle aime la fortune.
+
+--Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, je dois
+constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement la fortune
+qu'elle aime; elle n'est pas uniquement une femme d'argent. Il y a en
+elle d'autres sentiments, plus nobles, plus désintéressés. Sans doute
+cette immense fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée dans
+le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, sa mère, le monde
+qui, tous, s'occupent à faire miroiter cette fortune, il n'est pas
+étonnant qu'elle subisse cette influence. Mais il n'en est pas moins
+vrai qu'au fond, malgré cet éblouissement qui la trouble, elle jette des
+regards en arrière. Me croyez-vous sincère?
+
+Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus sincère.
+
+--Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une tentative
+sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait été par Carmelita.
+Quand je dis «on» vous comprenez de qui je parle; c'est de vous,
+monsieur Beio. Moi, je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon
+indirects, indécise, qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air
+sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et cependant l'effet
+que j'ai produit a été si grand que j'ai eu la conviction que le
+succès était encore possible. Et voilà pourquoi j'ai eu avec vous cet
+entretien, qui a dû vous surprendre mais dont vous voyez maintenant le
+but. J'aime le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je
+crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre côté, j'ai
+pour vous une haute estime, une vive sympathie, je crois que vous êtes
+le mari qui peut donner le bonheur à Carmelita, je me mets à votre
+disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second.
+
+Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau, et abandonnant
+le bras du chanteur, il lui tendit la main.
+
+Beio mit sa main dans celle du baron.
+
+--Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous revoir.
+
+--Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.
+
+Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé par ce qu'il
+venait d'entendre.
+
+Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie,
+et qui pouvait même paraître au premier abord désespérée. Il ne s'était
+pas trompé dans ses observations. Beio aimait Carmelita et il avait
+entretenu l'espérance de l'obtenir pour femme.
+
+Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, alla embrasser
+tendrement sa fille.
+
+--Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait, et
+l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées. Elle aurait la
+fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait cette fortune.
+S'appuyant, se haussant sur elle, où ne parviendrait-il pas? Et le
+prince Mazzazoli, qui se flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il
+fait, le pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave colonel
+Chamberlain méritait d'avoir pour femme une Carmelita, une chanteuse!
+Allons donc! C'était venir en aide à la Providence que d'empêcher ce
+mariage. Avec Ida le colonel serait l'homme le plus heureux du monde:
+c'était pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de ceux qui
+méritent le bonheur.
+
+Il pria sa fille de se mettre au piano:
+
+--Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une musique simple
+et pure.
+
+Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique qui accompagnait
+délicieusement sa rêverie.
+
+Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un monsieur, dont on
+lui remit la carte, l'attendait depuis longtemps déjà.
+
+Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio.
+
+Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements de joie
+intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher de se frotter les
+mains.
+
+Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu une parole,
+était là prêt à parler.
+
+--A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir venir.
+
+
+
+XVI
+
+Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo venait lui dire,
+il ne le reçut pas aussitôt.
+
+Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la fièvre par
+l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins de retenue et se
+livrerait plus facilement.
+
+Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, classant
+seulement les lettres devant lui.
+
+Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien montrer qu'il
+avait été absorbé par le travail, il sonna.
+
+On introduisit Beio, grave et solennel.
+
+Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s'excusa de
+l'avoir fait si longtemps attendre:
+
+Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il m'a fallu expédier
+tout de suite, mais au moins j'ai gagné ainsi la liberté d'être tout à
+vous.
+
+--Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des excuses à vous
+faire pour la façon inconvenante dont j'ai reçu hier la proposition que
+vous avez bien voulu m'adresser.
+
+--Ne parlons pas de cela, je vous prie.
+
+--J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble qui m'avait
+bouleversé; je ne me sentais pas maître de moi, et, dans une affaire
+aussi grave, je ne voulais pas céder à un entraînement.
+
+--Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du
+plat de sa main; vous êtes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime
+la raison par-dessus tout. Où va-t-on avec l'entraînement?
+
+Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant évidemment par où
+commencer cet entretien.
+
+Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés d'une voix
+si basse, que ce fut à peine si le baron les entendit.
+
+--Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines
+suppositions s'appliquant à mademoiselle Belmonte et à moi. Pour
+répondre à l'appel à la franchise que vous venez de m'adresser, je dois
+déclarer que ces observations et ces suppositions sont fondées... au
+moins jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant que j'avais
+pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne
+vous êtes pas trompé. J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte
+d'une passion profonde, absolue, folle.
+
+Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les
+autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé, j'aime mademoiselle
+Belmonte,» on sentait combien grand était cet amour. Jamais le baron
+n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionné.
+
+--Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, le colonel ne
+tardera pas à être veuf; les Italiens ont du bon.
+
+Beio continua:
+
+--Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est développé,
+c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste,
+que mademoiselle Belmonte se destinait au théâtre. Il est certain que
+l'amour naît souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune
+fille destinée à prendre une haute position dans le monde que j'ai
+aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu
+penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi
+comment, sous l'influence de cette espérance, mon amour s'est développé.
+N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait
+arriver sans moi au théâtre, mais combien je lui rendais la route plus
+facile, combien je lui ouvrais de portes! En réalité, elle était mon
+élève; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les
+choses du théâtre....
+
+--Oh! bien peu.
+
+--Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de
+grands succès seulement avec la beauté et des dons heureux; il faut
+plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais à Carmelita; je la soutenais
+et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage,
+peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire
+qu'elle serait ma femme.
+
+--Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé de préciser autant
+que possible; je ne veux pas vous obliger à entrer dans des détails, un
+mot seul me suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita
+envers vous?
+
+Beio hésita un moment, puis il se décida:
+
+--Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme.
+Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupéfaction en entendant
+parler de ce mariage. Je ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je
+courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec elle;
+je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches,
+elle ne répondit que par un mot: elle était obligée d'obéir à son oncle.
+Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle
+s'enferma dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible
+d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. Mais, prêt
+à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle était insensible à
+la passion, je n'avais aucun ménagement à garder envers elle et que,
+n'importe comment, j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas
+elle-même. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue.
+Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont été inutiles; on
+faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais j'ai la certitude que mes
+lettres ne lui sont pas parvenues.
+
+--Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement de l'engagement
+pris par Carmelita?
+
+--Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des moyens
+désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre encore et faire une
+dernière tentative: c'est dans ce but que je viens vous demander votre
+concours.
+
+--Que faut-il faire? Je suis à vous.
+
+Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec
+embarras dans sa main, avant de pouvoir se décider à répondre.
+
+--Je n'ose vraiment, dit-il enfin.
+
+--Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à Carmelita? dit le
+baron.
+
+Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la lettre.
+
+Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas la lettre.
+
+--Vous me refusez? dit Beio.
+
+--Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre
+ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis à vous. Si vous me
+voyez hésitant, c'est que je me demande si cette lettre produira l'effet
+que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita.
+Écrire est bien, mais parler est mieux.
+
+--Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous?
+
+-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une entrevue avec
+Carmelita?
+
+--Vous feriez cela?
+
+--Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que
+vous aimez et qui vous aime: il faut que vous lui parliez; il faut
+qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de
+celui qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais
+rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je
+l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là, tout ce que je vous
+demande, c'est de vous tenir en paix et de rester à ma disposition.
+
+--Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; comment
+reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites pour moi?
+
+Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement:
+
+--Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le
+vôtre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel.
+Que je vous voie heureux, et je serai payé de ma peine. A bientôt!
+
+
+
+XVII
+
+Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre
+la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurément il y avait des
+avantages à la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle
+contenait, il était bien certain que ce n'était point une lettre
+innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par
+Carmelita; assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il
+s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. Remise au
+colonel, elle serait plus que suffisante pour l'éclairer.
+
+Et cependant il ne l'avait pas prise.
+
+Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper l'occasion qui se
+présentait si belle?
+
+Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans avoir pu la
+peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans
+les circonstances graves, n'était pas sans le jeter dans le doute et
+l'inquiétude.
+
+Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, allait ne
+pas réussir?
+
+Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait
+de rien moins que de rendre le colonel témoin de l'entrevue qui aurait
+lieu entre Carmelita et Beio.
+
+A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat décisif et
+triomphant!
+
+Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il avait obtenu
+l'engagement de Carmelita, le baron était fixé à ce sujet. Carmelita
+était une fille passionnée, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa
+bouche charnue, dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du
+Midi dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore,
+de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait
+fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas dû aimer Beio d'un amour
+idéal; c'était sur un fait matériel que cet engagement reposait. Il
+était donc bien certain que dans une explication comme celle qui
+s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des
+choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le passé de sa fiancée.
+
+Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, Carmelita,
+Beio et le colonel.
+
+Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés contre toute
+surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entraîner à parler en
+toute franchise, à agir en toute liberté.
+
+Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où ce serait le
+hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. Il y avait là un
+ensemble qui présentait de sérieuses difficultés, car rien ne devait
+manquer: au même moment, ces trois acteurs devaient se trouver
+nécessairement en face les uns des autres.
+
+Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des difficultés.
+
+Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'hôtel,
+communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait
+ouvertes ou fermées à volonté avec des portes-fenêtres ou avec des
+stores.
+
+Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scène entre
+Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant à Beio,
+il se tiendrait dans le jardin, caché n'importe où.
+
+On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les
+fenêtres en communication avec la serre seraient fermées par les stores.
+
+Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on la laisserait
+seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.
+
+Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et
+il arriverait certes un moment où, si peu curieux qu'il fût, il voudrait
+voir ce qui s'y passerait.
+
+Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron avait besoin
+d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui
+expliquer à quoi il l'employait.
+
+--Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous avons une
+surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le
+colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne
+veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours
+tu amènes Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, et,
+sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera
+dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demandé et
+que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit
+de choses sérieuses. J'ai comme un pressentiment que le mariage de
+Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.
+
+--Oh! papa.
+
+--Chut!
+
+Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira discrètement: il
+en avait dit assez.
+
+Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui; car,
+en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire: les lettres se
+gardent.
+
+--J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. Voici
+ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas très habile, car je
+reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, mais il me semble que ce
+que j'ai en vue peut néanmoins réussir): je fais venir Carmelita chez
+moi, et on l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt
+vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la précaution de ne
+pas vous laisser voir, vous vous glissez derrière elle, et, la porte de
+la serre refermée par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre
+d'être entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans cette serre
+un coin où vous serez cachés comme dans un bois: c'est auprès de la
+grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin
+et ne craignez rien, vous y serez chez vous.
+
+Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant il proposa au baron
+une légère modification:
+
+--Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le jardin, il
+l'attendait dans la serre même, caché dans la grotte ou derrière un
+arbuste?
+
+Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire échouer
+son plan: en effet, Beio s'introduisant le premier dans la serre,
+pouvait appeler l'attention du colonel, tandis que c'était la voix de
+Carmelita qui devait frapper cette attention.
+
+--Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il y aurait
+préméditation de votre part et complicité de la mienne. Il vaut mieux
+que cette rencontre arrive par hasard; vous voyez Carmelita entrer dans
+la serre, vous la suivez: rien de plus naturel.
+
+Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à lui demander, un
+renseignement sur l'Amérique, qui ne pouvait être précis qu'en ayant
+sous les yeux une masse de lettres.
+
+Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel de la rue du
+Colisée.
+
+Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure.
+
+Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi.
+
+Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour le lendemain,
+et en même temps il envoya Ida chez Carmelita pour l'avertir que le
+lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour
+sortir en voiture.
+
+Tout était prêt.
+
+
+
+XVIII
+
+Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands
+capitaines.
+
+Il avait fait pour le succès ce qui était humainement possible, le reste
+était aux mains de la Providence.
+
+Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une
+dévote prière, pour qu'elle lui donnât une victoire qu'il croyait avoir
+bien méritée.
+
+C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne
+bénirait-il pas ses efforts?
+
+Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut veiller
+lui-même aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au
+hasard.
+
+Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était pas tirer
+intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le
+tête-à-tête de manière à le bien placer vis-à-vis les baies du salon.
+
+Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et les tira jusqu'en
+bas.
+
+Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pénétrât
+dans le salon ou dans la serre, afin que tout restât bien tel qu'il
+l'avait disposé.
+
+A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, en lui
+recommandant de rester avec Carmelita jusqu'à deux heures cinquante-cinq
+minutes, de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois
+heures précises.
+
+Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l'heure
+qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait en rien le plan du
+baron, mieux valait cette avance qu'un retard.
+
+Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience
+du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça d'enflammer son
+espérance.
+
+--Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était une affaire
+d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron
+Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son coeur
+et n'écouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mère
+avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé,
+qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela?
+Assurément il n'avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n'ayant
+jamais été entraîné par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur,
+M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à
+craindre, liberté absolue.
+
+A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une
+importance considérable l'appelait au dehors.
+
+--Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir!
+
+Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit où il
+pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de Carmelita, sans craindre
+d'être aperçu par celle-ci.
+
+--A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle sera entrée dans
+la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien.
+
+L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d'une
+importance considérable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller
+chercher le colonel.
+
+Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.
+
+Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures.
+
+Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir
+pour se rendre rue du Colisée.
+
+--Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous étiez encore chez
+vous, dit le baron.
+
+Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. Il était deux
+heures cinquante minutes.
+
+Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci
+l'arrêta par le bras:
+
+--J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification
+importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux.
+Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que
+nous ne soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, je ne
+suis visible pour personne, et Ida est sortie.
+
+Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre
+les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses
+de lettres.
+
+C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre
+au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la
+valeur morale de ceux qui les avaient écrites.
+
+En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore
+un point décisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment où
+Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le
+silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel,
+il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la
+brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.
+
+Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder
+le silence; mais ce n'était point là le cas du colonel, et il était
+impossible de lui dire franchement: Taisez-vous.
+
+Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour
+la tourner.
+
+Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la table
+chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces
+lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui
+nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné.
+
+Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six
+minutes pour être bruyant.
+
+Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que parmi les noms
+qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas.
+
+Le baron se montra vivement contrarié.
+
+--Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis
+ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville
+n'ont jamais été bien fréquentes.
+
+--Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune
+fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.
+
+--Sans doute, mais....
+
+--Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet?
+interrompit le baron, pressé par l'heure.
+
+--Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez
+savoir.
+
+--Si vous vouliez....
+
+--Quoi donc?
+
+--Me donner une lettre d'introduction auprès de M. Wright, je lui
+demanderais moi-même ces renseignements.
+
+--Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble.
+
+--Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de
+recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en
+jeu.
+
+--Alors je vous ferai cette lettre.
+
+--Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume
+pleine d'encre.
+
+--Volontiers.
+
+Il était deux heures cinquante-huit minutes.
+
+Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme
+ordinaire, il était agité par des mouvements impatients.
+
+Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.
+
+A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la
+serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer
+et un verrou glissa dans une gâche.
+
+Beio était entré derrière Carmelita.
+
+Instantanément un cri retentit:
+
+--Lorenzo!
+
+Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait crié était celle
+de Carmelita.
+
+--Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio.
+
+--Ici!
+
+--Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas répondu â
+mes lettres; je vous ai suivie, et me voilà. Maintenant nous allons nous
+expliquer.
+
+--Et quelle explication voulez-vous?
+
+--Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre
+mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant.
+
+Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.
+
+Le baron le retint par le bras:
+
+--Écoutez, dit-il.
+
+Mais le colonel se dégagea.
+
+--Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait la voix de
+Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller dire au colonel Chamberlain que
+vous êtes ma maîtresse?
+
+Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque mouvement, il le
+remonta.
+
+Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre.
+
+A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et
+Carmelita se cacha le visage entre ses mains.
+
+Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers
+Beio.
+
+--Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin
+d'aller à lui pour accomplir votre lâche menace.
+
+Puis, revenant à Carmelita:
+
+--Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour
+expliquer que vous refusez d'être ma femme.
+
+Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le
+salon.
+
+Alors, s'adressant au baron.
+
+--Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.
+
+Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà le colonel avait
+ouvert la porte.
+
+
+
+XVIII
+
+Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, sans bouger,
+sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés par cette apparition du
+colonel, ses paroles et son départ.
+
+Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur
+lui des yeux qui jetaient des flammes.
+
+--Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous? dit-il.
+
+Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur lui avec une
+fixité si grande que malgré son assurance, il se sentit troublé.
+
+--Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant son bras vers le
+baron par un geste tragique.
+
+Puis, détournant la tête avec dégoût:
+
+--Lorenzo! dit-elle.
+
+A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la façon dont elle
+avait prononcé ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs.
+
+Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.
+
+Il s'avança d'un pas vers elle.
+
+--Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle.
+
+Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le corps tout
+entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait le dédain et le
+mépris le plus profonds.
+
+Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le
+baron les vit s'éloigner, marchant d'un même pas.
+
+--Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son parti, se dit-il; le
+prince prendra-t-il le sien aussi facilement?
+
+Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir à
+remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs.
+
+Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait passé dans
+cette entrevue?
+
+Il entra chez elle.
+
+Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son appartement qui
+donnait sur le jardin.
+
+--Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita partie avec M. Beio!
+Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il
+entretenue comme il le désirait? sommes-nous arrivés trop tard!
+
+--N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chère fille,
+parle-moi franchement? Que penses-tu du colonel?
+
+--C'est la troisième fois que tu me poses cette question: la première
+fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée du colonel à Paris; la
+seconde, un peu avant le départ du colonel pour la Suisse; enfin voici
+maintenant que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi
+bon?
+
+--Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours,
+dois-je répondre oui ou non? Il faut que je sois fixé.
+
+--Que s'est-il donc passé?
+
+--Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec mademoiselle
+Belmonte.
+
+--Rompre! en si peu de temps!
+
+--Quelques paroles ont suffi.
+
+--Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?
+
+--Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il avait été
+amené malgré lui à ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voilà
+pourquoi je désire savoir ce que je dois répondre au colonel, si un jour
+ou l'autre il me demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire
+qu'il m'adressera cette demande.
+
+--Quelles raisons, cher papa?
+
+--Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est pas venu. Sache
+seulement que si le colonel n'avait pas pensé à toi, il n'aurait pas
+rompu avec Carmelita.
+
+--Ah! papa!
+
+--J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel
+pour connaître l'état de son coeur; ne doute pas de ce que je dis et
+réponds-moi franchement.
+
+--La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà faite deux fois;
+je n'ai pas changé.
+
+Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.
+
+Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la quitta; car il
+n'avait pas le loisir, hélas! de se donner tout entier aux douces joies
+de la tendresse paternelle.
+
+Il lui fallait voir le colonel.
+
+A ses questions, le concierge répondit que le colonel venait de rentrer.
+
+Alors, sans en demander davantage et sans parler à aucun domestique, le
+baron, en habitué, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement
+du colonel et, après avoir frappé deux petits coups, il entra dans la
+bibliothèque.
+
+Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée dans ses deux
+mains.
+
+Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de lui, qu'il
+abaissa ses mains et releva la tête.
+
+--J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est
+passé après votre départ.
+
+Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas; puis
+levant la main:
+
+--Avant tout une question, je vous prie, monsieur.
+
+--Dites, mon ami, dites.
+
+--Vous avez voulu me faire assister à, l'entretien de mademoiselle
+Belmonte et de cet homme?
+
+--Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, je
+pourrais vous répondre catégoriquement; mais j'aime mieux que cette
+réponse vous vous la fassiez vous-même. Vous savez quelle est ma
+tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments
+d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si j'avais su que
+mademoiselle Belmonte était... mon Dieu! il faut bien appeler les choses
+par leur nom, si vilain que soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su
+que mademoiselle Belmonte était la maîtresse de son professeur de chant,
+j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie de me fille? Dites, le
+pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment
+voulez-vous que j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien
+de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but
+aurais-je agi ainsi?
+
+Le colonel ne répondit pas.
+
+--Voici comment cet entretien a été amené, continua le baron,--au
+moins ce que je vous dis là résulte de ce que j'ai entendu après votre
+départ:--ce professeur de chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur,
+un comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il avait cru
+épouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde
+et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita. Tantôt il l'a vue sortir
+avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entrée dans la serre,
+tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il
+est entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais, pour
+être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien vite
+calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre pour offrir
+à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m'a pas
+répondu; mais détournant la tête, elle a pris le bras de ce... comédien
+et elle est partie avec lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur
+celle que vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu
+vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce triste sujet.
+Maintenant un mot encore, un seul; si vous avez quelque affaire à
+traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets à votre disposition et vous
+demande d'user de moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis,
+pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne
+sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à arranger les choses de
+manière à la ménager autant que possible.
+
+
+
+XIX
+
+Malgré les ménagements que le baron avait promis d'apporter «dans
+l'arrangement des choses,» la rupture du mariage arrêté entre le colonel
+Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une véritable
+explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.
+
+Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il
+le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité de scandale se joignit à
+l'intérêt que cette nouvelle portait en elle-même.
+
+Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de
+répondre, et persista dans son refus avec fermeté; mais cependant de
+manière à laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'était point
+par ignorance, mais que c'était par discrétion.
+
+--Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je
+n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle
+Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture,
+c'est une autre affaire.
+
+De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces causes clairement
+et franchement, mais à les laisser adroitement entendre.
+
+Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le compte de sa
+fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître de chant, Beio,
+l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas beau; il est vrai qu'il ne
+fallait pas oublier que Carmelita était Italienne, ce qui diminuait le
+rôle joué par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour
+qui le connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable de se
+décider à la légère, cette rupture était grave, alors surtout qu'il
+s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore quelques jours, et il était
+conclu.
+
+Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le soir même de
+la rupture, pour l'annoncer à madame de Lucillière qu'il espérait
+rencontrer.
+
+En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant le baron entrer,
+elle avait deviné, à son air diplomatique, qu'il avait quelque chose
+d'intéressant à lui apprendre; malgré la gravité de sa tenue, le
+triomphe éclatait dans toute sa personne.
+
+Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucillière
+exerçait sur ceux qui étaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obéir
+instantanément, sans la plus légère marque d'hésitation ou de révolte.
+
+Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de lord Fergusson et
+du duc de Mestosa; elle leur fit un signe imperceptible, aussitôt ils
+sortirent.
+
+--Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle vivement.
+
+--Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont réussi.
+
+--Réussi?
+
+--C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est
+insignifiante; vous m'aviez si bien tracé mon plan, que vous deviez
+attendre le succès pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute
+à son sujet; peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé.
+Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes
+d'affaires.
+
+--Ne soyez pas trop modeste.
+
+--Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y aurait
+outrecuidance de ma part à prendre pour moi un succès qui n'appartient
+qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument, vous avez été la main; encore
+l'instrument a-t-il été bien insuffisant.
+
+La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité dans le triomphe.
+
+--Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce succès devant le
+colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur, et ne pas
+trembler ainsi; je ne trahis pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé
+que vous ne pensez pas à me dire ce qui s'est passé.
+
+--Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît que mademoiselle
+Belmonte avait pris l'engagement de devenir la femme de son maître de
+chant.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Mon Dieu! oui.
+
+--Et comment cela?
+
+--C'est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends
+pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laissée ainsi entraîner.
+Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupteur!
+
+--Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est
+Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande.
+
+--Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scène
+violente à mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir
+prendre pour mari l'homme qu'elle avait bien voulu prendre pour...
+amant. Il a dit le mot, et précisément, par un malheureux hasard,--en
+disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,--le colonel l'a
+entendu.
+
+Le colonel assistait à cette scène?
+
+--C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant
+encore au théâtre sans doute, dans une de ses scènes à effet des opéras
+italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivée jusqu'aux
+oreilles du colonel.
+
+--Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de l'endroit où se
+passait cette scène.
+
+--C'est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon salon, et Beio,
+qui, depuis plusieurs jours, poursuivait mademoiselle Belmonte, avait
+rejoint celle-ci dans ma serre, où elle s'était réfugiée.
+
+--Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita dans la serre, et
+les stores baissés sans que les fenêtres fussent fermées, n'est-ce pas?
+Mais cela était adroitement combiné.
+
+--Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il faut faire nos
+compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a entendu les paroles de
+Beio; je crois même qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de très
+instructives, s'il avait écouté quelques minutes encore; car ce comédien
+était lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez
+comme il est délicat, chevaleresque même. Il n'a pas voulu surprendre
+les secrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors même que ces
+secrets le touchaient si profondément; il a brusquement remonté le
+store...
+
+--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?
+
+--Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il n'a dit que ces
+simples mots, les adressant à mademoiselle Belmonte: «Vous donnerez à
+votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez
+d'être ma femme.»
+
+--Et il est sorti simplement, dignement.
+
+--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?
+
+--Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit.
+Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m'a pas
+répondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.
+
+--Voilà qui est assez crâne.
+
+--Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, n'est-ce pas, que
+cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment.
+
+--Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit.
+Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?
+
+--Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en sais rien, et
+j'avoue même que je le regrette, car cela a dû être original; mais ce
+qu'il a fait est beaucoup plus original encore.
+
+--Voyons.
+
+--C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est passée entre le
+colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard
+m'a conduit aux Champs-Éysées, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince
+Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante,
+montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, chargé de bagages.
+
+--Ils partent?
+
+--Leur position eût été assez embarrassante à Paris; il eût fallu
+répondre à bien des questions; et puis d'un autre côté, le prince eût
+été obligé à régler des affaires pénibles avec le colonel, car vous
+savez que celui-ci avait envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants,
+bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas
+restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus
+simple.
+
+La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, mais celui-ci les
+refusa obstinément; il n'avait rien fait, à elle toute la gloire du
+succès; et il la quitta avec la même physionomie discrète.
+
+Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, répétée
+franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du
+colonel eut bientôt fait le tour de la salle.
+
+Était-ce possible?
+
+--Surtout était-il possible que le prince eût ainsi quitté Paris?
+
+--Parbleu! avec les diamants du colonel.
+
+--Et en laissant ses créanciers derrière lui.
+
+Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la marquise; mais
+tout n'était pas dit pour elle.
+
+Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la marquise avait eu
+la pensée d'aller voir Thérèse; mais, emportée dans son tourbillon, elle
+avait toujours retardé l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était
+assez aventureux. Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne idée
+lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait plus à attendre.
+
+Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de
+Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse précise d'Antoine
+Chamberlain.
+
+En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette
+adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientôt
+elle arriva devant la porte sur laquelle était écrit le nom de
+Chamberlain.
+
+Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il est vrai de
+dire que tout d'abord il la reçut assez mal; mais quand elle se fut
+nommée, il lui donna toutes les explications qu'elle pouvait désirer.
+
+Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan: Thérèse
+était en Allemagne avec son père, et depuis son départ elle n'avait pas
+écrit.
+
+La marquise se retira déconcertée.
+
+N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer le triomphe
+d'Ida?
+
+
+
+XX
+
+Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer son
+mariage à Thérèse, se décida tout de suite à lui apprendre que ce
+mariage était rompu.
+
+Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour de Sorieul,
+et que par conséquent il ignorait où Thérèse pouvait se trouver en ce
+moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.
+
+Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du Colisée, il
+était resté enfermé chez lui, ayant donné l'ordre de ne recevoir
+personne, à l'exception du prince Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui
+n'était pas venu.
+
+Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, pour échapper aux
+pensées qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit
+et son coeur.
+
+Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer pour ce
+mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de
+marteau l'exaspéraient.
+
+Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient leur besogne,
+il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une façon
+étrange: les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se
+moquaient de lui.
+
+Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard Haussmann et les
+boulevards, il s'était mis en route pour le faubourg Saint-Antoine.
+
+C'était l'heure où le _tout Paris_ qui respecte les exigences de la
+tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige
+vers le bois de Boulogne. Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas,
+qu'il avait croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des
+personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même partie de ce
+_tout Paris_, dont il était une des individualités les plus connues, et
+les gens du monde qui n'avaient pas eu de relations intimes avec lui,
+savaient au moins qui il était.
+
+Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande
+attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on le regardait avec une
+curiosité peu ordinaire; les yeux s'attachaient sur lui avec fixité; on
+se penchait vers son voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes
+souriaient.
+
+En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il
+avait fort peu de sympathie, malgré les protestations d'amitié
+dont celui-ci l'accablait en toute circonstances, le vicomte de
+Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force.
+
+--Eh bien! mon cher colonel!
+
+--Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement le colonel.
+
+--Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?
+
+--Qui est indiscret?
+
+--De vous adresser une félicitation?
+
+--Et à propos de quoi, je vous prie?
+
+--A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.
+
+Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que
+tout autre, à la place de celui-ci, eût été déconcerté et peut-être même
+jusqu'à un certain point inquiété.
+
+Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter par rien ni par
+personne, et de plus il n'avait jamais pensé qu'on pouvait avoir l'idée
+de l'intimider: l'herbe n'avait pas encore poussé sur la tombe du
+dernier adversaire, M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre,
+et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer.
+
+Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant
+presque violence:
+
+--Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, pour le
+plaisir de bavarder. C'est sincèrement que je vous félicite, sinon en me
+plaçant à votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous
+dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait.
+
+--Et pourquoi cela, monsieur?
+
+--Parce que vous ne devez épouser qu'une Française.
+
+--Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie.
+
+--Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez maintenant, vous
+deviez prendre une Française; voilà tout. Vous êtes une puissance en
+ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est
+d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; je vous assure
+qu'on est disposé à faire beaucoup pour cela. Ne résistez pas. Ce n'est
+pas officiellement que je parle c'est officieusement; mais cependant
+soyez assuré que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes
+visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et que je n'ai pas
+trouvé vos oreilles fermées? Je sais de source certaine qu'on désire
+vous adresser une invitation. Êtes-vous présentement en disposition de
+l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans détour. Que dois-je
+répondre?
+
+--Que vous avez trouvé un homme très touché de la sollicitude qu'on lui
+témoigne et très reconnaissant qu'on pense à lui, mais en même temps
+vous avez trouvé aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui
+ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, où une
+affaire importante l'appelle; dans ces conditions la réponse que vous
+demandez est impossible à formuler, aussi vous a-t-il prié d'attendre
+son retour.
+
+Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son bras, salua
+Sainte-Austreberthe et le quitta.
+
+Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre
+pour femme? Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune?
+
+A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver
+Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger. Le marché devait être
+curieux à connaître. Il apportait sa fortune; que lui apportait-on en
+échange?
+
+Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et tous ces gens!
+
+Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment la seule qui
+n'eût point visé cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou
+qu'ils poursuivaient encore par de honteux moyens.
+
+Et précisément parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle
+était à jamais perdue pour lui, il osa pour la première fois s'avouer
+en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspiré, et le
+reconnaître pour ce qu'il était.
+
+Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement d'une idée à
+une autre, que celle qu'il abordait ne lui était pas moins pénible que
+celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne.
+
+En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement,
+joyeusement, près de lui, le jour où il était venu la prendre en voiture
+pour la conduire aux courses. Comme elle était charmante alors!
+
+En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une
+voix qui paraissait lire dans l'atelier.
+
+Il poussa la porte.
+
+Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son pierrot sur
+sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un livre à Michel qui
+travaillait.
+
+--Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant si vivement de
+son établi, que l'oiseau, effrayé, s'envola; en voilà une surprise, et
+une bonne!
+
+Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main
+au colonel; la surprise paraissait être tout aussi heureuse pour lui que
+pour Denizot.
+
+--Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions nous voir
+aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir; j'y serais même allé
+dans la journée, si je n'étais pas resté pour faire la lecture à Michel
+pendant qu'il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant,
+et les livres nous aident à le passer moins tristement. Nous avons des
+nouvelles d'Antoine.
+
+--C'était précisément pour vous demander des nouvelles de mon oncle
+et... (il s'arrêta) que je venais vous voir.
+
+--Voici la lettre, dit Michel.
+
+ Mon cher Michel,
+
+ Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait permis de
+ causer avec vous en toute liberté; mais, cette occasion tardant à
+ partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles;
+ car, depuis que tu sais que nous avons quitté Bâle, sans savoir
+ aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant
+ plus que la patience n'a jamais été ta première vertu.
+
+ J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde;
+ seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il
+ est très possible, très probable même que les lettres qui arrivent
+ rue de Charonne, adressées à ton nom, sont soumises à une
+ surveillance destinée à fournir à la police des renseignements,
+ qui heureusement lui manquent, je suis obligé de garder certaines
+ précautions assez gênantes, mais que je crois nécessaires
+ présentement. Au reste, je pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt
+ sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je
+ te donnerai alors tous les détails que je suis obligé de taire
+ aujourd'hui.
+
+ Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour recevoir les
+ réponses aux lettres que j'avais écrites; ces réponses ont été
+ telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je
+ m'étais adressé. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour
+ notre exil en Allemagne.
+
+ Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous pouvons l'être,
+ et nous avons trouvé ici un accueil qui t'aurait fait revenir des
+ préventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en
+ être témoin.
+
+ Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, par ce qu'on
+ dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en étudiant ceux qu'on
+ rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les
+ connaître.
+
+ Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères allemands,
+ j'étais arrivé à me débarrasser de certains préjugés français, mais
+ j'étais loin de soupçonner la vérité.
+
+ Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, les
+ Allemands sont plus avancés dans nos idées que nous ne le sommes en
+ France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui
+ pensent à une réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le
+ pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs ennemis.
+
+ De cette communauté de croyance, il est certain qu'il naîtra un
+ jour un grand mouvement, qui sera irrésistible et qui provoquera en
+ Allemagne une révolution plus terrible et plus complète que ne l'a
+ été la révolution française.
+
+ Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte
+ prétention de vouloir le prédire, je ne connais pas assez le pays
+ pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considérations
+ trop longues pour cette lettre écrite à la hâte, car il est bien
+ entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des
+ résistances. Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que ceux
+ qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des
+ guerres, pour tâcher d'enrayer ou de détourner ce mouvement; mais,
+ quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir
+ lui appartient.
+
+ Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil à pousser à la
+ roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des
+ nationalités, et nous devons travailler à son succès aussi bien en
+ France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.
+
+ Nous avons ici un journal, _le Volkstaat_, ce qui veut dire _le
+ gouvernement du peuple_, dans lequel on me demande des articles
+ qu'on traduira; je vais les écrire. En même temps je fournirai des
+ notes à son rédacteur en chef, un de nos frères, qui écrit
+ une _Histoire de la Révolution Française_, car partout notre
+ _Révolution_ doit être un enseignement pour les peuples qui veulent
+ s'affranchir.
+
+ Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence matérielle,
+ n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur
+ qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne.
+
+ Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde,
+ le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte à porte, et
+ Thérèse passe une partie de la journée à apprendre le français à ses
+ deux petites filles.
+
+ Si nous étions en France et réunis, nous pourrions dire que nous
+ sommes pleinement heureux.
+
+ En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré sur nous.
+ Cette lettre te dira comment m'écrire et sous quel nom. Ne sois pas
+ inquiet pour me tenir au courant de mon procès, je lis les journaux
+ français.
+
+ Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot.
+ Thérèse embrasse son oncle et vous envoie ses amitiés.
+
+ ANTOINE.
+
+Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son
+enthousiasme, mais aussi avec sa négligence des choses pratiques.
+
+--Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, dit le colonel en
+rendant cette lettre à Michel, et c'était là justement ce que je voulais
+savoir.
+
+--Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt que je l'aurai
+reçue, je vous la communiquerai.
+
+--Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi à
+une dame de vos amies qui est venue pour voir Thérèse?
+
+--Une dame de mes amies? Et qui donc!
+
+--Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici hier pour voir
+Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le
+lui ai pas demandé. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thérèse était
+en Allemagne, voilà tout.
+
+Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette nouvelle.
+
+
+
+XXI
+
+Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en
+est pas de plus grave, que celle qui tient dans ces trois mots:
+
+--Que faire maintenant?
+
+Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais
+sans trouver une réponse, c'est-à-dire un but.
+
+Comment prendre la vie?
+
+Par le côté sérieux ou par le côté plaisant?
+
+Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque précisément
+l'Allemagne lui était interdite et que c'était en Allemagne seulement
+qu'il désirait aller?
+
+Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne lui disait
+absolument rien; par là il n'était pas Américain et il ne ressentait pas
+cette fièvre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant,
+sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage
+qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments,
+les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions
+où il lui était impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en
+voyage? La mélancolie des soirées dans les pays inconnus l'effrayait.
+
+Autant rester à Paris.
+
+La plupart de ceux avec qui il était en relations se trouvaient dans des
+conditions qui, jusqu'à un certain point, ressemblaient aux siennes:
+combien n'avaient pas plus de volonté, plus d'initiative que lui, et
+cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle.
+
+Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle actif dans la
+comédie humaine, il y a les simples spectateurs; il serait de ceux-là.
+
+Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur le théâtre du
+monde ne manquaient pas d'un certain intérêt; peut-être n'étaient-elles
+pas d'un genre très élevé et se rapprochaient-elles trop de la féerie et
+de l'opérette; mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les
+yeux.
+
+Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant; il ressemblait à
+ces apothéoses qui terminent les pièces à spectacle, avec flammes de
+Bengale, lumière électrique et galop final. Qui pensait au lendemain?
+On se ruait au plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on
+avait le pressentiment que demain n'existerait pas.
+
+Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette musique dansante
+une note triste: on entendait un roulement sur des tambours drapés de
+noir.
+
+On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées par des coups de
+fusil; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des procès, des
+condamnations; on rapportait des paroles révolutionnaires prononcées
+dans des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, il y
+avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient de construire des
+barricades; on prononçait de nouveau avec un certain effarement les noms
+des faubourgs du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec leurs
+riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de
+grandes provisions d'armes chez eux, de peur d'être pillés.
+
+Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement: la France
+était tranquille, le gouvernement était fort.
+
+Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la note joyeuse,
+mais sans étouffer celle-ci, cela avait du piquant.
+
+Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, à l'enterrement
+de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt
+dernières années, et le soir à la représentation du _Plus heureux
+des trois_, la comédie la plus gaie du répertoire du Palais-Royal?
+Profondément saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort; mais,
+d'un autre côté, bien drôle, la physionomie de Geoffroy, la mari trompé,
+caressé et content.
+
+On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles les femmes
+du plus grand monde n'étaient reçues que déguisées en grisettes
+obtenaient le plus vif succès. C'était admirable! On s'extasiait, sans
+se demander si les fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été
+reçues que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été presque aussi
+réussies.
+
+Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie,
+prenant les jours comme ils venaient et s'en remettant au hasard pour le
+distraire ou l'ennuyer.
+
+Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de toutes les
+réunions; on le vit partout, et les journaux à informations parlèrent de
+lui si souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom
+tout composé; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom
+retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien,
+comme trente ans plus tôt on avait pris celui de lord Seymour.
+
+Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni
+son esprit. Il en était de lui comme de ces rois de féerie qui, après la
+phrase traditionnelle: «Et maintenant que la fête commence!» assistent
+à cette fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une
+indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de perte et de
+gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était avec le même calme qu'il
+gagnait ou qu'il perdait des sommes considérables.
+
+--Quel estomac! disait-on.
+
+On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais ce qui faisait
+l'admiration de la galerie faisait son désespoir.
+
+Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien?
+
+Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer les
+battements de son coeur: celui de Thérèse.
+
+Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles ni
+d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il était retourné
+rue de Charonne.
+
+Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son oreille à la
+serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier où autrefois
+les chants se mêlaient aux coups de marteau.
+
+Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui avait donné
+les raisons de ce silence. Denizot s'était fait prendre derrière la
+barricade du faubourg du Temple, et Michel avait été arrêté le lendemain
+à l'atelier; quant à Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait
+ce qu'il était devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le
+timbre d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul, et le
+concierge commençait à être inquiet pour le payement de son terme.
+
+En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir
+s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à Michel, mais on lui avait
+répondu qu'ils étaient au secret à Mazas, et que, pour communiquer avec
+eux, il fallait attendre que l'instruction fût terminée.
+
+A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse?
+
+Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il donc de
+mystérieux?
+
+Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait
+lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour découvrir la
+ville où Antoine s'était réfugié c'était le titre du journal dans lequel
+Antoine écrivait.
+
+Il alla trouver le baron, rue du Colisée,--ce qu'il n'avait pas voulu
+faire depuis la scène dont il avait été témoin, résistant quand même à
+toutes les instances dont il avait été accablé: invitations à dîner,
+demandes de services, et autres prétextes plus ou moins habilement mis
+en avant.
+
+Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de
+soulagement:
+
+--Enfin, tout n'est pas perdu!
+
+Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux
+mains ouvertes.
+
+--Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque de vous revoir ici?
+Vous aviez refusé mes invitations avec une telle persévérance, que
+je vous croyais fâché; mais vous venez; soyez le bienvenu, soyez le
+bienvenu.
+
+Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la
+raison vraie qui l'amenait rue du Colisée.
+
+Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il
+ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques
+minutes à sa chère Ida, il ne put pas refuser.
+
+Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme
+l'avait proposé le baron, mais de près d'une heure; car, chaque fois
+qu'il voulut se lever, le baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui
+l'obligeait à rester.
+
+Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la porte de sortie,
+qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amené.
+
+--A propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le
+_Volkstaat_?
+
+Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant, il la
+referma aussitôt et parut chercher.
+
+--Le _Volkstaat_, le _Volkstaat_, dit-il.
+
+--C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les
+ouvriers.
+
+--Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous ayez votre
+renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants de Dresde et
+de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi: j'écris ce soir, je reçois les
+réponses vendredi, et vous venez dîner avec nous samedi.
+
+Comme le colonel répondait par un refus aussi poli que possible:
+
+--Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement fâché contre
+moi?
+
+--Mais, comment pouvez-vous penser?...
+
+--Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, c'est chose
+convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris pas. Faut-il écrire?
+
+--Écrivez, je vous prie.
+
+--Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis seulement et nous.
+
+Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement parler des
+compères dont le rôle consistait à rendre le dîner attrayant: l'un,
+homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet célèbre. Tous deux
+allant en ville et jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment
+de lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-là
+les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux
+séductions féminines, et par là incapables de provoquer la jalousie.
+
+Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui
+communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir.
+
+Le _Volkstaat_ paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste,
+qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande influence dans les
+classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux
+des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais
+le gouvernement avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance;
+son rédacteur en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui
+collaboraient à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait pour
+les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables socialistes,
+qui menaçaient de corrompre tout le pays.
+
+La colonel se déclara satisfait par ces renseignements, mais, en
+réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé au contraire et
+tourmenté.
+
+Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement,
+poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer?
+comment trouverait-il à travailler? N'était-ce pas une vie de misère qui
+commençait pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être,
+et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine d'aider la police
+à les trouver.
+
+Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron.
+
+Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été dans d'autres
+circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit et la gourmandise du
+gourmet.
+
+Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur sa santé et Ida
+lui ayant demandé en souriant dans quel pays il voyageait présentement,
+il voulut réagir contre sa maussaderie; puisqu'il avait accepté ce
+dîner, il devait y apporter une figure et des manières convenables.
+Évidemment sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait plus
+tard.
+
+Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la convaincre qu'il
+ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimériques, mais qu'il
+savait où et près de qui il était.
+
+De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa les préoccupations
+sérieuses et tristes que le baron avait fait naître.
+
+
+
+XXII
+
+Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et baron Lazarus, se
+renouvelèrent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus
+fréquents.
+
+Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son
+invitation, et chaque fois le colonel, de son côté, n'en avait que de
+mauvaises pour la refuser.
+
+D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, ces dîners
+n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin de là.
+
+En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de gala ou quand
+il n'en donnait point un lui-même, il mangeait le plus souvent à son
+restaurant ou à son cercle, et le brouhaha des grandes réunions lui
+était tout aussi désagréable que le silence et la solitude.
+
+Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas ailleurs.
+
+Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une
+sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses circonstances, de
+choses et de personnes.
+
+Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait à la table du
+baron, où la chère, préparée par un cuisinier parisien et non allemand,
+était exquise, et où les convives étaient habilement choisis pour se
+faire valoir les uns les autres.
+
+Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en honneur à Paris;
+malheureusement ils ont peu à peu disparu, à mesure que tout le monde a
+voulu faire grand, et ils ne se sont conservés que dans de trop rares
+maisons.
+
+Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel c'était une
+détente, un repos et un charme, que ces dîners intimes. On y causait
+librement, spirituellement, on y mangeait délicatement, et, en même
+temps que le cerveau s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en
+sortait dans un état de bien être général tout à fait agréable.
+
+Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les qualités innées
+qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hôte, ou plus justement
+de maître d'hôtel, profession pour laquelle les Allemands ont
+incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des
+aptitudes remarquables.
+
+A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne pouvait dîner
+chaque semaine, rue du Colisée, sans faire une visite au baron et à Ida.
+
+Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de réception du
+baron; mais il n'en était pas de ces réceptions comme des dîners, elles
+n'avaient aucun caractère d'intimité. S'y montraient tous ceux qui
+étaient en relations d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des
+Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands.
+
+Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gênait le
+colonel, tant on disait du mal de la France. C'était à croire que tous
+ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, étaient des ennemis
+implacables du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le
+travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de «la grande
+Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, de ses vices, de sa
+pourriture. Pourquoi se serait-on gêné devant le colonel Chamberlain?
+N'était-il pas citoyens des États-Unis?
+
+Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour à répliquer à ces
+litanies:
+
+--Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, dit-il,
+pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y restez-vous?
+
+On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'à
+la race germanique.
+
+Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais
+d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida
+Lazarus «avait été la reine de la soirée», prit la parole.
+
+--Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il avec un flegme
+imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays
+du monde pour les couturières, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers,
+pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du tout.
+
+Les rires recommencèrent de plus belle.
+
+--Et les soldats? dit le colonel agacé.
+
+Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des sourires discrets.
+
+Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué, leva la main,
+et tout le monde garda le silence.
+
+--Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que nous rendons
+justice aux Français, et il serait à souhaiter que les Français fussent
+aussi équitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les
+traitons en frères et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils
+dévoreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France,
+c'est que nous avons peur d'elle.
+
+Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il voulut prendre
+ses précautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel à entendre
+des propos qui pouvaient le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se
+retirer, il l'accompagna.
+
+--Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; c'est mon jour de
+réception, et vous vous rencontrez avec une société mélangée, que mes
+affaires m'obligent à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je
+reste en tête-à-tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille.
+
+Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amitié
+d'une visite, venez un de ces jours-là, nous serons tout à fait entre
+nous. Il y a des heures où il me semble qu'on doit avoir besoin de calme
+sans solitude.
+
+Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le jeudi ou le samedi
+quelquefois même le jeudi et le samedi.
+
+Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait pour elle les
+attentions et les prévenances qu'un grand frère a pour une soeur plus
+jeune.
+
+Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, qu'il était
+bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait être qu'une amitié
+fraternelle.
+
+Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le passé.
+
+Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément aimée, madame de
+Lucillière, sa chère marquise, sa chère Henriette, avait paru vouloir
+rappeler ce passé à la vie; mais il avait fermé les yeux et les oreilles
+aux avances franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait
+insisté. Dans une maison où ils se rencontraient, elle était venue à
+lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans prendre cette main,
+il avait reculé. Un autre soir, elle avait manoeuvré de manière à le
+trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui
+avait dit qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, mais
+avec une froideur glaciale, sans émotion et sans trouble, il avait
+répondu qu'il n'avait rien à entendre d'elle, et il s'était retiré,
+dégageant avec fermeté son bras, qu'elle avait pris.
+
+Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre que le sentiment
+amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât jamais en une tendresse
+passionnée.
+
+Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été sans que les
+dîners ni les soirées s'interrompissent.
+
+Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée pour faire sa
+visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la
+porte du baron Luzerne, son ami Gaston de Pompéran, et naturellement
+tous deux s'arrêtèrent en même temps pour se serrer la main.
+
+Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à sourire en montrant
+du doigt les arbres du jardin du baron.
+
+--Vous allez là? dit-il.
+
+--Oui, je vais faire une visite au baron.
+
+--Et à sa fille?
+
+--Et à sa fille.
+
+--Alors c'est vrai?
+
+--Qui est vrai?
+
+-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus?
+
+A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa le pavé du pied.
+
+--Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question était indiscrète et
+que j'avais raison d'hésiter à vous l'adresser.
+
+--C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage sont vraiment
+irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et,
+si quelqu'un a le droit de m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous
+seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement
+d'impatience que je suis fâché contre vous.
+
+Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston.
+
+--On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez le baron, et que
+de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d'Ida, une
+partie de vos soirées. De là, à conclure à un mariage, il n'y a qu'un
+pas.
+
+--Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question de mariage entre
+Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la pensée; cela est précis,
+n'est-ce pas?
+
+Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. Il le quitta et
+revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l'exaspération;
+car, s'il n'était pas fâché contre Gaston, il l'était contre «les
+autres».
+
+Cette question de mariage le poursuivait donc toujours et sans relâche?
+Il fallait en finir.
+
+Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna à la
+grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer une explication ce soir
+même.
+
+
+
+XXIII
+
+Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le
+colonel, c'était chez sa fille.
+
+En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; il était donc
+tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât la soirée, dans cette
+pièce où le colonel avait été reçu dès le second jour de son arrivée
+à Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son
+aquarium, sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, son
+piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de ménage,
+présentait une si étrange réunion de choses qui juraient entre elles.
+
+Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assi dans un
+large fauteuil, devant une table sur laquelle. était servi un plateau
+avec un cruchon plein de bière et deux verres; installée devant le
+piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son père, qui,
+renversé dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait
+en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa pipe.
+
+Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie de famille plus
+patriarcal. Évidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure
+femme qu'un mari pût souhaiter; en elle, tout se trouvait réuni:
+les talents les plus variés, et avec cela l'ordre, la complaisance,
+l'indulgence, la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du
+bonheur qu'elle donnait.
+
+Quand elle disait _Lieber papa_, sa voix était une suave musique.
+
+Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle quand, penchée
+devant son père, elle lui tendait un papier roulé pour qu'il allumât sa
+pipe.
+
+Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait permis que son
+père fumât chez elle, et la pipe encore?
+
+Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne pensait qu'aux
+plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumée de la pipe paternelle
+ne pouvait que sentir bon.
+
+Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano en train de
+jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, sa pipe allumée, était
+assis dans son fauteuil.
+
+Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la tête; mais le
+colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. Quant au baron, il ne
+bougea pas; on pouvait croire qu'il était absorbé dans une sorte de
+ravissement. Renversé dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague,
+il n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce la musique,
+était-ce le tabac qui produisait cette extase? les deux peut-être.
+
+Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier siège qu'il
+trouva à sa portée et attendit que la romance fût finie.
+
+Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret et vint à lui
+en courant.
+
+--Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai joué cette romance
+à papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous?
+
+Le baron était enfin sorti de son état extatique.
+
+--Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de
+t'entendre, tu as joué comme un ange.
+
+Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la musique avec
+recueillement, même quand c'était un ange qui était au piano.
+
+Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et suivant sa pensée
+intérieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observé.
+
+Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en temps un regard
+de côté sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de
+physionomie du colonel et voyait sa préoccupation.
+
+Quant au baron par suite d'une heureuse disposition particulière dont
+l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement développée par
+l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraître
+le regarder: si bien qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli
+du colonel, qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire.
+
+Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter
+religieusement la romance de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce
+qu'avait le colonel.
+
+Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa assez
+tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour lui montrer le
+colonel; mais le baron répondit toujours en mettant un doigt sur ses
+lèvres.
+
+Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.
+
+--Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant quelques instants?
+dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir d'une affaire
+pressante, pour moi très-importante, et je ne voudrais pas vous imposer
+l'ennui de l'entendre.
+
+Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron. Lorsqu'ils
+furent entrés, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte était
+fermée.
+
+--Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant.
+
+--Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain point pour vous. Je
+pense, que mon assiduité dans votre maison vous a prouvé tout le plaisir
+que j'éprouvais à vous voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.
+
+--Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en mettant la main sur son
+coeur, soyez-en convaincu; nos réunions ont été un vrai bonheur pour
+moi, aussi bien que pour ma fille.
+
+--Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que quelques amis dont les
+plaisirs étaient quelquefois pour moi une fatigue, j'étais heureux de
+trouver une maison calme...
+
+--Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le franchement, mon
+ami. C'est là en effet ce que nous pouvions vous offrir.
+
+--Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que je n'oublierai
+jamais.
+
+Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant où il devait
+aboutir, et pressentant, au ton dont il était prononcé, à l'embarras qui
+se montrait dans le choix des mots, enfin à mille petits faits résultant
+de l'attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait
+être que mauvaise.
+
+Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui illumina tout ce qui
+avait été dit d'obscur jusqu'à ce moment par le colonel et en même temps
+le but encore éloigné auquel celui-ci tendait.
+
+C'était un adieu que le colonel lui adressait.
+
+Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de coup d'oeil qui lui
+rendit sa présence d'esprit, un moment troublée.
+
+Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait à être aidé par
+le baron; mais, celui-ci étant resté silencieux, les yeux fixés sur lui,
+il continua:
+
+--Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de malentendu
+entre nous, j'arrive à la partie difficile de la demande que j'ai à vous
+adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les
+trouver.
+
+Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant.
+
+--Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour
+une demande telle que celle que vous avez à m'adresser? Allons donc!
+Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans détours et
+sans ambages?
+
+Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaieté;
+mais...
+
+--Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il y a dans votre
+demande?
+
+--Vous savez?
+
+--Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous sommes, cela n'est pas
+bien difficile à deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand
+diplomate; je suis un bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille
+et auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.
+
+Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d'émotion.
+
+--Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas aperçu depuis
+longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais pas le père que vous
+connaissez.
+
+Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron parlait d'une voix
+forte et rapide, de telle sorte qu'il était à peu près impossible de
+l'interrompre.
+
+--Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques mois j'ai commencé
+à me douter de quelque chose? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous
+le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me
+jugiez tout entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement,
+directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant, je crois
+que je n'ai pas eu tort. Au reste, j'aurais voulu agir autrement que
+je n'aurais pas pu. Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa
+franchise, on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles et, ce
+qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j'aurais
+pu m'adresser d'abord à vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j'avais
+une liberté que je n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé
+à elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux
+et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction ou d'un limier de
+police, cependant je vois autour de moi des choses qui me touchent au
+coeur, je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes
+sentiments, et je viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je
+dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en m'entendant parler
+ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne désapprouve rien, et avant tout je
+dois te déclarer, ce que tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela
+soit nettement exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel
+Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie; en un mot,
+c'est l'homme selon mon coeur.» Je vous demande pardon de vous dire cela
+en face, mon cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je dois
+les répéter sans les altérer.
+
+Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots significatifs de ce
+discours, avait voulu l'interrompre, écoutait maintenant, bouche close,
+se demandant avec stupéfaction ce que tout cela signifiait.
+
+Le baron poursuivit:
+
+--«Maintenant que tu connais mes sentiments à l'égard du colonel,
+dis-je à ma fille, je te prie de me faire connaître les tiens en toute
+sincérité, en toute franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble
+cette question directe lui causa. Je voulus alors venir à son aide. «Ce
+n'est point une confession que j'espère de toi, c'est un mot, un seul
+mot, mais net et précis: si le colonel Chamberlain me demande ta main,
+que dois-je lui répondre?»
+
+A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le
+fauteuil qu'il occupait.
+
+Mais de la main, le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire,
+lui imposa silence:
+
+--Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis ainsi fait; quand
+je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la
+demander tout naïvement. Si ma question vous surprend maintenant, elle
+ne surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais; je vis
+son front rougir, puis son cou; ses yeux s'emplirent de larmes; ses
+lèvres frémirent, sans former des mots, et elle détourna la tête; mais
+presque aussitôt, relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil
+qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait de joie et de
+bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tête sur ma poitrine. Je
+n'insistai pas, vous le comprenez bien; ce que je venais de voir était
+la réponse la plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami,
+que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; je l'attendais et
+je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois, mille fois, oui.
+
+Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude de la
+stupéfaction:
+
+--Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je peux dire non,
+n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si doux à prononcer.
+
+Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron.
+
+Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette stupéfaction;
+son sourire s'effaça, et peu à peu, mais rapidement cependant, son
+visage prit l'expression de la surprise.
+
+--Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? qu'avez-vous?
+pourquoi ce regard troublé? qui cause cette émotion? Vous vous taisez?
+Ah! mon Dieu!
+
+Et le baron, à son tour, se leva vivement.
+
+--Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m'avez bien dit, n'est-ce
+pas, que vous aviez une demande à m'adresser?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu. Que
+trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous satisfasse pas? Elle est à
+vous, je vous répète que je vous la donne.
+
+Le colonel, gardant le silence, baissa la tête.
+
+Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en
+seconde; tout à coup il se frappa la tête, et prenant le colonel par la
+main:
+
+--Cette demande, dit-il,--sur votre honneur, répondez franchement,
+colonel;--cette demande ne s'appliquait donc pas à ma fille? Sans pitié,
+sans ménagement, sans circuit, un oui ou un non: répondez, colonel,
+répondez.
+
+--Je venais vous dire qu'on présence de certains propos qui couraient
+dans le monde et que mon assiduité chez vous paraissait justifier, je
+vous demandais à suspendre nos relations.
+
+Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir
+un coup de massue qui l'avait assommé.
+
+--Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant!
+
+A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un accent déchirant:
+il était accablé.
+
+Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il passa ses
+deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour
+comprimer son front; puis, se levant et croisant ses bras, il vint se
+placer en face du colonel, à deux pas.
+
+--Et vous m'avez laissé parler? dit-il.
+
+Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles: c'était une
+profonde douleur, un morne désespoir.
+
+--Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma fille.
+
+Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni l'un ni l'autre la
+parole.
+
+Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il commençât.
+
+Enfin le baron se décida.
+
+--Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point en état de nous
+expliquer en ce moment. Vous réfléchirez de votre côté; moi, je
+réfléchirai du mien, et tous deux, en hommes d'honneur, nous chercherons
+un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous
+prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d'être pour ma
+fille ce que vous avez été. Il ne faut pas qu'elle apprenne la
+vérité par un coup brutal: elle en mourrait, ne l'oubliez pas. Je la
+préparerai; nous chercherons, nous verrons. Je compte donc sur vous pour
+notre dîner de mardi.. Vous viendrez?
+
+--Je viendrai.
+
+Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa fille, se
+frottant les mains à se les brûler.
+
+--Eh bien! papa? dit Ida.
+
+--Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule
+pour me demander ta main; viens que je t'embrasse.
+
+
+
+XXIV
+
+Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait été conçu, il
+lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus: le
+temps, et le hasard, que le baron n'avait pas admis dans ses calculs,
+vint bouleverser ses savantes combinaisons.
+
+On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction s'empara de tout
+le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 on comprit tout à coup que la
+guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d'un moment
+à l'autre.
+
+En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est peut-être pas tout
+à fait juste.
+
+Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement
+épouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, après
+avoir essayé de tous les expédients et tenté toutes les aventures, se
+jetterait, un jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver
+là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de résister
+à la liberté.
+
+D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable
+engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que sûrement
+elle voudrait s'en servir avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi
+sa domination dans toute l'Allemagne sur la défaite de la France.
+
+De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à-dire des nuages
+chargés d'orages qui, se rencontrant et se choquant, devaient fatalement
+allumer la foudre.
+
+Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient souvent menacé de
+se rencontrer, paraissaient pour le moment éloignés l'un de l'autre; le
+ciel était serein, le baromètre était au beau, et les esprits timides
+avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année Le baron
+Lazarus lui-même, qui savait bien des choses et qui, par ses relations
+multiples aussi bien en France qu'en Allemagne, était en mesure d'être
+bien informé, répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette
+année.
+
+Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour
+d'autres non moins sérieuses elle le désespérait; car, depuis longtemps
+averti et convaincu de l'imminence de la guerre, il était à la baisse
+dans toutes ses spéculations. Au lieu du trouble qui devait rétablir ses
+affaires, il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les
+ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu. C'était même
+cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si
+ardemment désirer de marier sa fille au colonel: la guerre ou la fortune
+du colonel. Si les deux lui manquaient, c'en était fait de lui.
+
+Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour l'année présente,
+se montra menaçante, et en quelques jours les chances de paix semblèrent
+disparaître complètement, tant des deux côtés on était disposé à saisir
+les occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait faire
+naître.
+
+Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à 72 60 le 5
+juillet, était à 67 40 le 14.
+
+C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre côté c'était la
+ruine des espérances du père.
+
+En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à Paris, et
+alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel
+à prendre Ida pour femme?
+
+Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le colonel le
+quittât en même temps.
+
+Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce fut justement le
+lendemain du jour où eut lieu leur entretien et «où le coeur d'Ida avait
+été mis à nu, le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ.
+
+Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table
+un médecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minérales
+de toute l'Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le
+regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier.
+
+Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha pas et, se
+cramponnant à lui de force, l'attira dans un coin.
+
+Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures
+merveilleuses obtenues par les eaux minérales.
+
+Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour en prendre
+un particulier, il se mit à interroger le colonel comme dans une
+consultation.
+
+Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie; j'en suis aussi
+certain que si vous m'aviez longuement raconté ce que vous éprouvez.
+
+Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit les différents
+états par lesquels le colonel passait dans la digestion.
+
+--Est-ce exact?
+
+--Très exact.
+
+--Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place, je n'hésiterais
+pas une minute; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou
+Hombourg, dont les eaux vous débarrasseraient rapidement. Sans doute
+votre état n'est pas grave; cependant je suis convaincu qu'une
+médication fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas
+garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, tandis que quand
+on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu'on veut agir. Les eaux
+allemandes, c'est non-seulement un conseil d'ami, c'est encore un ordre
+de médecin, si vous me permettez de parler ainsi.
+
+Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, le baron se
+rapprocha du colonel.
+
+--Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfoefoers? Il vous
+ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous être utile, je me mets
+à votre disposition.
+
+--Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment.
+
+--Même quand la science l'ordonne!
+
+Je ne puis pas obéir à la science.
+
+--Mais c'est une horrible imprudence.
+
+--Plus tard, je verrai.
+
+Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait trop souvent
+vu la mort pour avoir peur des médecins, et leurs arrêts le laissaient
+parfaitement calme quand il n'en riait pas.
+
+Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui dut essayer de
+décider le colonel à faire un voyage en Allemagne.
+
+Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément le temps
+manquait.
+
+De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menaçante,
+et, par ce qui se passait à Paris, au moins par ce qu'on voyait, il
+était évident que le gouvernement français cherchait à provoquer les
+sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de
+responsabilité dans la déclaration de la guerre.
+
+Paris présentait une physionomie étrange, où les émotions théâtrales se
+mêlaient aux sentiments les plus sincères.
+
+On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaître,
+on s'aborde, on s'interroge, on discute; les boulevards sont une cohue,
+et, tandis que les piétons s'entassent sur les trottoirs, les voitures
+sur la chaussée s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus
+circuler. De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la la
+guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond «Vive la paix!» On
+chante la _Marseillaise_, les _Girondins_, le _Chant du départ_, et,
+pour la première fois depuis vingt ans, Paris entend: «Aux armes,
+citoyens!» sans que la police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y
+ait des citoyens.
+
+L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement des voitures
+diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer des gens en blouses
+blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef
+qui porte une torche allumée.
+
+--A Berlin! à Berlin! Vive la guerre!
+
+Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles à enflammer
+répètent: «A Berlin!» on se regarde en voyant passer ces comparses, on
+sourit ou bien on hausse les épaules, et quelques voix crient: «A bas
+les mouchards!»
+
+Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il
+aperçut, dans une calèche découverte qui suivait ces blouses blanches,
+un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De
+temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, qui allait
+au pas, et, le visage souriant,--s'il est permis de donner le nom
+de sourire à la grimace qui élargissait cette face épaisse,--il
+applaudissait des deux mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise
+près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tête
+tournée du côté opposé à celui où se trouvait le colonel, criait à
+pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!» Tout à coup ce jeune homme,
+dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le
+comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait.
+
+C'était Anatole!
+
+Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien ganté; Anatole
+assis auprès du comte Roqueblave, dans la voiture d'un sénateur: Anatole
+en France.
+
+Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne
+devait point parer quelque coup de couteau; mais il n'aperçut que de
+bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation
+courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes.
+
+Comme le comte, penché en dehors de la calèche, répétait: «A Berlin!»
+un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir,
+descendit sur la chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la
+voiture, il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante qui
+n'appartient qu'au voyou parisien:
+
+«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!»
+
+Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées et des
+applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût aperçu et reconnu son
+cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule.
+
+Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent plus ardentes
+ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre
+s'accentuaient.
+
+Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la paix n'avait
+jamais été sérieusement menacée; hier les Prussiens étaient nos amis,
+aujourd'hui ils étaient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos
+amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins
+souples et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec
+le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient, ils
+l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en
+souriant. C'était éblouissant.
+
+Cependant les événements avaient marché, et, comme de chaque côté on les
+avait arrangés et exploités en vue de certains intérêts particuliers,
+ils étaient fatalement arrivés à la guerre: l'ambassadeur de Prusse
+avait quitté Paris.
+
+Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui
+annonça M. le baron Lazarus.
+
+Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la rente fût à 65 fr.
+50, ce qui faisait gagner des sommes considérables au baron, celui-ci
+entra avec une figure grave et sombre; car si le financier était plein
+de joie, le père, par contre, était plein d'inquiétude.
+
+Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant décider le
+mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, était
+venu plusieurs fois rue du Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il
+n'avait fait aucune allusion à leur entretien.
+
+--Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, que M. le baron
+de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l'ambassade, par
+le train de cinq heures. Alors tout est fini?
+
+--C'est-à-dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l'a.
+Maintenant, c'est la question de la prépondérance de la France ou de
+l'Allemagne en Europe qui est engagée: la Providence seule sait quand et
+comment elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent pas nous
+faire oublier les intérêts particuliers; je viens donc vous demander à
+quoi vous vous êtes arrêté.
+
+Le colonel regarda le baron comme pour le prier de préciser sa question.
+
+Celui-ci s'inclina et continua:
+
+--Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes obligés de
+quitter Paris, car la guerre va prendre un caractère implacable; si cela
+se réalise, je désire savoir quelles sont vos intentions.
+
+--Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au contraire.
+
+--Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons pour venir en
+Allemagne?
+
+--Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous pas que je
+suis Français de coeur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez
+les ennemis de mon pays.
+
+--Je vois que vous avez oublié notre entretien.
+
+--Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de me
+sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle Lazarus: mais....
+
+Il hésita.
+
+--Mais?... demanda le baron.
+
+--Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles soient, ne suffisent
+pas pour faire un mariage.
+
+Le baron se leva avec dignité.
+
+D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; car, bien
+qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire quelque chose.
+
+--Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont au moins cela de
+bon, qu'ils couperont court aux propos du monde.
+
+--Je vois que vous savez tirer parti des événements, dit le baron en se
+dirigeant vers la porte.
+
+Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux mains et murmura:
+
+--Oh! ma pauvre enfant!
+
+Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles.
+
+Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête:
+
+--Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser, et, bien qu'elle
+me coûte cruellement, je ne dois penser qu'à ma fille. Après avoir
+longuement et douloureusement réfléchi, mon intention n'est pas de lui
+avouer la vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire
+que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison est la
+seule qui vous empêche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard,
+lorsque le temps aura apporté un certain apaisement à son chagrin, je la
+préparerai peu à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse,
+il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois
+jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et m'aider à tromper cette
+pauvre enfant? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que
+vous n'éprouvez pas, mais la pitié vous inspirera.
+
+Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, ce pauvre
+père!
+
+Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé; pouvait-il
+refuser?
+
+Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue
+du Colisée.
+
+La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers emballeurs
+entassait, dans les caisses en bois, tous les objets de valeur qui
+garnissaient les appartements: les tableaux, les bronzes, les livres,
+les porcelaines et les meubles assez légers pour être emportés.
+
+--Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons? dit le
+baron.
+
+Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la volière et
+l'aquarium.
+
+--J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis emporter ni mes
+oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur qu'on ne les laisse mourir ici.
+Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin? En les
+regardant, vous penserez quelquefois à l'exilée.
+
+Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la main, et la lui
+serrant fortement:
+
+--C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites votre devoir. La
+France n'est-elle pas votre patrie?
+
+Elle paraissait émue, mais en même temps cependant soutenue par une
+volonté virile.
+
+Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel, comme il
+l'avait promis, arriva rue du Colisée pour monter en voiture avec eux et
+les accompagner à la gare.
+
+Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas,»
+selon le conseil du baron; il était réellement sous une impression
+pénible.
+
+La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la France: c'était
+un entassement, une cohue; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes
+secrètes s'ouvrirent, et le colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu
+pour elle.
+
+Pendant que le baron s'installait dans son compartiment avec l'aide de
+son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel, et l'emmenant quelques pas
+plus loin:
+
+--Vous souviendrez-vous? dit-elle.
+
+Et elle lui tendit une petite branche de _vergise mein nicht_, qu'elle
+tira de son corsage.
+
+Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa fille.
+
+Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.
+
+La baron tendit la main au colonel:
+
+--Au revoir!
+
+On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla lourdement, et
+dans la fumée, le colonel resté sur le quai, aperçut un mouchoir blanc
+qui voltigeait,--celui d'Ida.
+
+Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui,
+moins puissants que le baron, n'avaient pas pu partir.
+
+Si les Allemands quittaient la France pour retourner dans leur pays, les
+Français qui étaient en Allemagne n'allaient-ils pas revenir en France,
+même les proscrits et les condamnés politiques?
+
+Et Thérèse?
+
+
+
+FIN DE IDA ET CARMELITA
+
+(L'épisode qui suit Ida et Carmelita a pour titre Thérèse.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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@@ -0,0 +1,10246 @@
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+The Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Ida et Carmelita
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13654]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA ***
+
+
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+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the PG Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
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+
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+
+</pre>
+
+
+
+<h3>OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT</h3>
+
+
+
+<p class="milieu"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+
+
+
+<h1>IDA<br>
+
+ET<br>
+
+CARMELITA</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h2>HECTOR MALOT</h2>
+
+<br><br><br>
+
+
+<p><b>AVERTISSEMENT</b></p>
+
+<p><i>M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859,
+son premier roman «LES AMANTS», va donner en
+octobre prochain son soixantième volume «COMPLICES»;
+le moment est donc venu de réunir cette
+oeuvre considérable en une collection complète, qui par
+son format, les soins de son tirage, le choix de son
+papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et
+par son prix modique soit accessible à toutes les
+bourses, même les petites.</i></p>
+
+<p><i>Pendant cette période de plus de trente années,
+Hector Malot a touché à toutes les questions de son
+temps; sans se limiter à l'avance dans un certain
+nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné,
+il a promené le miroir du romancier sur tout ce qui
+mérite d'être étudié, allant des petits aux grands, des
+heureux aux misérables, de Paris à la Province, de la
+France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui
+de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature,
+de l'art, de la science, de l'industrie, méritant
+que le poète Théodore de Banville écrivit de lui «que
+ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime de
+notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre.</i></p>
+
+<p><i>Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va
+du plus dramatique au plus aimable, tantôt douce ou
+tendre, tantôt passionnée ou justiciaire, mais toujours
+forte, toujours sincère, soit expliquée, et qu'il lui soit
+même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est pourquoi
+nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur
+chaque roman une notice que nous placerons à la fin
+du volume. Quand il ne prendra pas la parole lui-même,
+nous remplacerons cette notice par un article
+critique sur le roman publié au moment où il a paru,
+et qui nous paraîtra caractériser le mieux le livre ou
+l'auteur.</i></p>
+
+<p><i>Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume
+sera mis en vente tous les mois.</i></p>
+
+<p><i>L'éditeur,</i></p>
+
+<p><i>E.F.</i></p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IDA ET CARMELITA</h3>
+
+<p class="milieu">(L'épisode qui précède <i>Ida et Carmélita</i> a pour titre <i>La marquise de Lucillière</i>.)</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels,
+qui poussent spontanément sur son sol comme les pins et
+les champignons; pas de village, pas de hameau, si pauvre
+qu'il soit, pas de site, pour peu qu'il offre une curiosité
+quelconque, qui n'ait son auberge, son hôtel ou sa
+pension.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux,
+à une altitude de six à sept cents mètres, à la
+pointe d'une sorte de promontoire qui s'avance vers le lac
+a été construit l'hôtel du <i>Rigi-Vaudois</i>.</p>
+
+<p>La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'abri
+des chaleurs comme des froids, au milieu d'un air vif et
+salubre, en face d'un merveilleux panorama.</p>
+
+<p>Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres
+rochers de Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses
+de la Savoie, et, à droite et à gauche, la nappe bleue du
+lac, qui commence à l'embouchure du Rhône pour s'en
+aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et
+se perdent dans un lointain confus.</p>
+
+<p>Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un
+pas à faire pour se trouver immédiatement sur les pentes
+herbées ou boisées qui descendent des dents de Naye et
+de Jaman.</p>
+
+<p>Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne
+route de voiture qui monte du lac par des lacets tracés
+sur le flanc de la montagne; l'autre est un simple sentier
+qui grimpe à travers les pâturages et le long d'un torrent.</p>
+
+<p>C'était à cet hôtel du <i>Rigi-Vaudois</i> que le colonel s'était
+arrêté en venant de Paris; et séduit par le calme autant
+que par la belle vue, il y avait pris un appartement
+de trois pièces ouvrant leurs fenêtres sur le lac: une
+chambre pour lui, une salle à manger où on le servait
+seul, et une chambre pour Horace.</p>
+
+<p>Il sortait le matin de bonne heure, son <i>alpenstock</i> ferré
+à la main, un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de
+bons souliers à semelles épaisses et garnies de gros clous
+et il ne rentrait que dans la soirée, quand il rentrait;
+car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant entraîné
+au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou
+dans une auberge d'un village éloigné.</p>
+
+<p>On ne le voyait guère, et le soir quand on entendait de
+gros souliers ferrés résonner dans le corridor, on savait
+seulement qu'il rentrait; le matin, en entendant le même
+pas, on savait qu'il sortait.</p>
+
+<p>Ceux qui occupaient les chambres situées sous les
+siennes entendaient aussi parfois, dans le silence de la
+nuit, la marche lente et régulière de quelqu'un qui se promenait,
+et l'on savait que cette nuit-là, ne pouvant rester
+au lit, il avait arpenté son appartement.</p>
+
+<p>Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient
+respirer le frais sur l'esplanade qui domine le lac,
+apercevaient souvent, en se retournant vers l'hôtel, une
+grande ombre accoudée à une fenêtre. C'était le colonel,
+qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus des
+montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles
+du lac de sa lumière argentée.</p>
+
+<p>C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnât, et souvent
+même on aurait pu penser qu'il était parti, si l'on
+n'avait pas vu son valet de chambre promener mélancoliquement,
+dans le jardin de l'hôtel et dans les prairies
+environnantes, son ennui et son impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.</p>
+
+<p>Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu'il était seul.</p>
+
+<p>Car, bien qu'il s'ennuyât terriblement au Glion et qu'il
+regrettât Paris au point d'en perdre l'appétit, il respectait
+trop son maître pour se permettre une seule question
+sur ce séjour.</p>
+
+<p>S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait
+ainsi expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible.
+Que devait-on penser de lui? Il avait la
+religion de sa parole, et c'était pour lui un vrai chagrin
+d'y manquer. A vrai dire, même, c'était sa grande inquiétude;
+car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le remplacer,
+il ne le craignait pas.</p>
+
+<p>Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte
+de Montreux au Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de
+fougères qui se trouve à l'un des détours de cette route, il
+vit venir lentement, au pas, une calèche portant trois
+personnes: deux dames assises sur le siège de derrière,
+un monsieur placé sur le siège de devant.</p>
+
+<p>Et tout en regardant cette calèche qui s'avançait cahin-caha,
+il se dit que les voyageurs qu'elle apportait allaient
+être bien désappointés en arrivant, car il n'y avait pas
+d'appartement libre en ce moment à l'hôtel.</p>
+
+<p>Ah! comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles
+de son maître, à ces voyageurs, à condition qu'ils lui
+auraient offert leur calèche pour descendre à la station,
+où il se serait embarqué pour Paris.</p>
+
+<p>Cependant la voiture avait continué de monter la côte
+et elle s'était rapprochée.</p>
+
+<p>Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux
+voir. L'une des deux dames était vieille, avec des cheveux
+gris et une figure jaune; l'autre était jeune, avec des
+cheveux noirs et un teint éblouissant, qui renvoyait les
+rayons de la lumière.</p>
+
+<p>Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse
+Belmonte et sa fille, la belle Carmelita.</p>
+
+<p>Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux
+regarder au-dessous de lui. Mais à ce moment la voiture
+était arrivée à l'un des tournants du chemin, et brusquement
+les deux dames, qu'il voyait de face, ne furent plus
+visibles pour lui que de dos.</p>
+
+<p>Seulement, par une juste compensation de cette déception,
+le monsieur qui lui faisait vis-à-vis devint visible
+de face.</p>
+
+<p>C'était un homme de grande taille, avec une barbe
+noire, mais cette barbe était tout ce qu'on pouvait voir
+de son visage; car, en regardant d'en haut, l'oeil était
+arrêté par les rebords de son chapeau, qui le couvraient
+jusqu'à la bouche.</p>
+
+<p>A un certain moment, il releva la tête vers le sommet
+de la montagne, et Horace le vit alors en face.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli
+accompagnant sa soeur et sa nièce.</p>
+
+<p>Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda
+quel effet cette arrivée allait produire sur son maître.</p>
+
+<p>Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter
+dans leur vie la belle Italienne, si le colonel voulait bien
+ne pas se sauver au loin comme un sauvage.</p>
+
+<p>Quel malheur qu'il n'y eût pas de chambres libres en
+ce moment à l'hôtel du Rigi-Vaudois!</p>
+
+<p>Pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le
+mieux, c'est-à-dire à trouver un moyen de garder le
+prince et sa nièce, la calèche était arrivée vis-à-vis la
+grotte.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se
+penchant en avant.</p>
+
+<p>Horace s'était avancé.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la
+comtesse Belmonte.</p>
+
+<p>A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez
+embarrassé; car sans savoir si son maître serait ou ne
+serait pas bien aise de voir des personnes de connaissance,
+il n'avait pas oublié la consigne qui lui avait été
+donnée.</p>
+
+<p>Comme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui
+l'interrogea.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se porte le colonel? dit-elle.</p>
+
+<p>Il était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien
+refuser à une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! pas trop bien, répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et où donc êtes-vous présentement? demanda le
+prince.</p>
+
+<p>Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de
+répondre.</p>
+
+<p>Il dit donc que son maître et lui étaient à l'hôtel du
+Rigi-Vaudois.</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre
+coïncidence! c'était là justement qu'ils allaient.</p>
+
+<p>&mdash;Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres
+vacantes en ce moment, continua la comtesse. Est-ce que
+cela est vrai? le savez-vous?</p>
+
+<p>Hélas! oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir.</p>
+
+<p>A l'hôtel, le <i>Kellner</i> répéta au prince Mazzazoli ce
+qu'Horace avait déjà dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment.
+Si Son Excellence avait pris la peine d'envoyer une
+dépêche, quelques jours à l'avance, on aurait été heureux
+de se conformer à ses ordres; mais on ne pouvait pas
+déposséder les personnes arrivées depuis longtemps,
+pour donner leurs appartements à des nouveaux venus,
+si respectables que fussent ceux-ci.</p>
+
+<p>Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.</p>
+
+<p>&mdash;La seule chambre libre en ce moment est celle qui
+sert de salle à manger à votre maître, et encore n'est-ce
+pas ce qu'on peut appeler une chambre libre; elle ne le
+deviendrait que s'il voulait bien la céder.</p>
+
+<p>A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un
+vif mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers
+Horace:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre?
+demanda-t-il; en a-t-il un réel besoin? Si je me permets
+cette insistance, c'est que nous nous trouvons placés
+dans des conditions toutes particulières. Le séjour de
+Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de
+madame la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme
+une question de vie ou de mort, l'habitation, pendant
+quelque temps, dans une haute station atmosphérique, et
+c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous assure-t-on,
+son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront
+comme par enchantement, par miracle, dans cet air
+raréfié.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les
+toits, deux chambres ou plus justement deux cabinets,
+mais qui ne sont pas habitables pour des dames; si Son
+Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il n'y
+aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la
+chambre lui servant de salle à manger, en même temps
+ce serait que M. Horace Cooper voulût bien abandonner
+aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet sous les
+toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable.
+Il est vrai que Son Excellence et M. Horace
+Cooper seraient horriblement mal logés. Mais comment
+faire autrement en attendant le départ de quelques pensionnaires,
+départ prochain d'ailleurs, et qui ne dépasserait
+pas deux ou trois jours?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré
+l'ennui que tout cela pourra lui causer, je suis certain
+qu'il ne nous refusera pas ce service dans les conditions
+critiques où nous nous trouvons.</p>
+
+<p>Horace accueillit avec empressement cette idée qui le
+tirait d'embarras.</p>
+
+<p>Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte,
+et de la voir se fixer au Glion, il n'osait prendre
+sur lui d'accepter l'arrangement proposé par le prince
+Mazzazoli; il y aurait eu là, en effet, un acte d'autorité
+un peu violent.</p>
+
+<p>Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages
+de Montreux, en homme qui ne doute pas de l'acceptation
+de ses combinaisons, Horace quittait l'hôtel
+pour aller se poster sur le chemin par lequel il supposait
+que le colonel devait revenir de sa promenade.</p>
+
+<p>Les heures s'écoulèrent sans que le colonel parût.</p>
+
+<p>Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus
+basses commençaient à monter le long des montagnes et
+l'air se rafraîchissait.</p>
+
+<p>Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer
+à l'hôtel, il aperçut son maître qui descendait le sentier
+au bout duquel il l'attendait.</p>
+
+<p>Le colonel marchait lentement, le bâton ferré sur l'épaule,
+la tête inclinée en avant, comme un homme
+préoccupé qui suit sa pensée et ne se laisse pas distraire
+par les agréments du chemin qu'il parcourt.</p>
+
+<p>Il vint ainsi sans lever la tête, jusqu'à quelques pas
+d'Horace.</p>
+
+<p>Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta
+et le fit lever les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Toi? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l'hôtel,
+ainsi que madame la comtesse Belmonte et mademoiselle
+Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui leur a dit que j'habitais cet hôtel du Rigi.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le
+prince lui-même qui me l'a dit.</p>
+
+<p>Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré
+la calèche qui amenait le prince à l'hôtel du Rigi,
+et comment le prince lui avait expliqué qu'il venait en
+Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait à celle-ci
+une habitation à une altitude élevée: c'était disaient les
+médecins, une question de vie ou de mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles
+en ce moment à notre hôtel, interrompit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Justement il n'y en a pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors?</p>
+
+<p>Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment
+le sommelier avait été amené par hasard, par force pour
+ainsi dire, à parler de la chambre que le colonel transformait
+en salle à manger, et comment le prince attendait
+l'arrivée du colonel pour lui demander cette
+chambre.</p>
+
+<p>A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son
+<i>alpenstock</i>.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se décidera
+sans doute à chercher plus loin; tu diras que tu ne
+m'as pas rencontré. Je ne reviendrai que dans quelques
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon colonel.</p>
+
+<p>Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il
+avait formé, essaya de représenter à son maître combien
+cette explication serait peu vraisemblable.</p>
+
+<p>Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant;
+puis, tout à coup, comme s'il avait pris son parti:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-il, rentrons à l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je prendre les devants pour annoncer votre
+arrivée?</p>
+
+<p>&mdash;Non; je désire m'expliquer moi-même avec le
+prince.</p>
+
+<p>En arrivant à l'hôtel, il aperçut le prince installé avec
+sa soeur et sa nièce dans le jardin où ils prenaient des
+glaces; vivement le prince se leva pour accourir au devant
+de lui: jamais accueil ne fut plus chaleureux.</p>
+
+<p>Après le départ d'Horace, le prince avait fait monter
+son bagage dans le cabinet qui lui était donné sous les
+toits, mais il avait voulu que les malles de sa soeur et de
+sa nièce restassent dans le vestibule de l'hôtel.</p>
+
+<p>Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel,
+il fallait attendre le retour de celui-ci.</p>
+
+<p>Il était convenable de lui demander cette chambre.</p>
+
+<p>Seulement, en même temps, il était bon de le mettre
+dans l'impossibilité de la refuser.</p>
+
+<p>Où coucheraient la comtesse et Carmelita?</p>
+
+<p>Devant une pareille question, la réponse ne pouvait
+pas être douteuse.</p>
+
+<p>C'était donc en costume de voyage que la comtesse et
+Carmelita avaient dîné à table d'hôte, où leur présence
+avait fait sensation.</p>
+
+<p>Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au
+colonel et de poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient
+éclairés d'une flamme rapide.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de
+serrer la main de ce cher colonel que le prince Mazzazoli
+attendait son retour avec impatience.</p>
+
+<p>Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus
+importune, la plus inconvenante, mais qui lui était imposée
+par la nécessité.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le
+colonel, et je suis heureux de mettre deux de mes
+chambres à la disposition de ces dames. Je regrette
+seulement que vous n'en ayez pas déjà pris possession
+en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais
+de vous les offrir.</p>
+
+<p>Comme le prince se confondait en excuses en même
+temps qu'en remercîments, le colonel l'interrompit de
+nouveau.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure que vous ne me devez pas tant de
+reconnaissance. Au reste le sacrifice que je vous fais est
+bien petit, et je regrette même que les circonstances le
+rende si insignifiant.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous
+privez de vos chambres, dit Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Pour une nuit....</p>
+
+<p>&mdash;Comment! pour une nuit? s'écria le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Je pars demain soir.</p>
+
+<p>Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit
+baisser les yeux à celui-ci.</p>
+
+<p>Pour échapper à l'embarras que ce regard de Carmelita
+lui causait, il se jeta dans des explications sur son
+départ, arrêté depuis longtemps, dit-il, et qui ne pouvait
+être différé.</p>
+
+<p>Puis presqu'aussitôt, prétextant la fatigue, le prince
+demanda au colonel la permission de conduire la comtesse
+à sa chambre.</p>
+
+<p>Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements.</p>
+
+<p>Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était
+bien mal et qu'un accès de fatigue pouvait la tuer.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Ce que le colonel eût voulu savoir et ce qu'il se demandait
+curieusement, c'était pourquoi le prince était venu au
+Glion.</p>
+
+<p>Il n'avait point oublié, bien entendu, ce que madame de
+Lucillière lui avait si souvent répété à propos des projets
+du prince et de ses espérances matrimoniales.</p>
+
+<p>Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion
+n'eût pas d'autre but que l'accomplissement de ces projets
+et la réalisation de ces espérances.</p>
+
+<p>Sachant ce qui s'était passé avec madame de Lucillière,
+le prince avait trouvé que le moment était favorable pour
+mettre Carmelita en avant et la présenter comme une consolatrice.</p>
+
+<p>Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'était qu'un
+prétexte pour expliquer ce voyage.</p>
+
+<p>Il faut dire que le colonel n'était nullement disposé à
+l'infatuation, et que de lui-même il n'eût très probablement
+jamais imaginé qu'on pouvait courir après lui pour
+le marier avec une jolie fille. Mais madame de Lucillière
+lui avait si souvent parlé de ce projet du prince, que le
+souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiéter
+en présence d'une arrivée si étrange.</p>
+
+<p>En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose à faire.</p>
+
+<p>Quitter le Glion.</p>
+
+<p>Lorsqu'il monta à sa chambre, il ouvrit sa porte avec
+précaution et il marchait doucement en évitant de faire du
+bruit, de peur de déranger ses voisines, lorsqu'il entendit
+frapper quelques petits coups à la cloison.</p>
+
+<p>En même temps, une voix,&mdash;celle de Carmelita,&mdash;l'appela.</p>
+
+<p>&mdash;Colonel, c'est vous, n'est-ce pas!</p>
+
+<p>On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres
+en communication intérieure et qui, alors qu'il occupait
+ces deux chambres, restait toujours ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous
+preniez pour ne pas faire de bruit; ne vous gênez pas, je
+vous prie. C'est moi qui suis votre voisine. J'ai le sommeil
+bon; quand je dors, rien ne me réveille. Bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir.</p>
+
+<p>Comment? il serait exposé tous les soirs à des dialogues
+de ce genre; à chaque instant dans le jour, il verrait
+Carmelita! Ah! certes non, et le lendemain il quitterait
+le Glion.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre,
+il trouva dans le vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait
+en long et en large.</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous deux minutes à me donner? demanda-t-il
+en serrant la main du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous Champéry? j'entends, y êtes-vous
+allé?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Et les Diablerets?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y suis pas allé non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et le val d'Anniviers?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le connais que par les livres.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est fâcheux. J'avais compté sur vous pour
+me tirer d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait,
+mais dans notre situation ce n'est pas suffisant.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous importe Champéry ou le val d'Anniviers?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut être franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais
+ne pas l'être, que cela me serait impossible. Je vous
+demande des renseignements sur Champéry et les Diablerets,
+parce que mon intention est d'aller aux Diablerets,
+ou à Champéry, ou au val d'Anniviers, enfin dans un
+pays où ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphériques
+qui sont ordonnées; et si je choisis ces pays,
+c'est parce qu'ils ne sont qu'à une courte distance du
+Glion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le Glion lui-même?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et
+que je savais que c'était la station par excellence pour ma
+malheureuse soeur. Mais nous ne pouvons pas rester au
+Glion. Vous m'avez demandé d'être franc, je veux l'être
+jusqu'au bout. Avec une bonne grâce parfaite, avec un
+élan spontané, vous avez voulu nous céder vos chambres;
+mais il est bien évident que notre présence vous
+gêne.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous penser?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons
+que je n'ai pas à examiner, vous désirez être seul; notre
+voisinage vous incommode et vous trouble. Alors vous
+partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit pas être.
+Ce n'est pas à vous de partir, c'est à nous de vous céder
+la place.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes
+ici dans des conditions tout à fait particulières. Si vous
+n'aviez pas habité cet hôtel, nous n'aurions pas pu nous y
+faire recevoir. Nous ne sommes donc ici que par vous, par
+votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel, il serait
+tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre complaisance.
+Nous vous gênons; vous désirez la solitude,
+que vous ne pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins.
+Nous nous en allons: rien n'est plus simple, rien n'est
+plus juste. Voilà pourquoi je vous demandais des renseignements
+sur les hôtels des environs, pensant que vous
+les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l'aventure
+avec une malade.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je n'accepterai ce départ.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, jamais je n'accepterai le vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon intention n'était pas de rester au Glion.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'était pas non plus d'en partir aujourd'hui. De
+cela, je suis bien certain; j'ai interrogé Horace, qui ne
+savait rien, et qui assurément eût été prévenu si votre départ
+avait été arrêté avant notre arrivée.</p>
+
+<p>Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait
+pas en effet de reconnaître qu'il quittait l'hôtel pour
+fuir la présence du prince et de Carmelita: c'était là une
+grossièreté qui n'était pas dans ses habitudes, ou bien c'était
+avouer sa faiblesse pour madame de Lucillière, ce qui
+le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux.</p>
+
+<p>&mdash;Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel
+cependant que je vous cède tout de suite une chambre qui
+vous est indispensable, car vous ne pouvez pas rester dans
+le trou où vous avez passé la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Un jour ou l'autre, je vous le répète, je comprends
+cela; ce que je ne comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi,
+voilà qui est bien entendu: si vous persistez dans votre
+intention de partir ce soir, c'est nous qui partons ce matin
+pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe; si
+au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons,
+nous aussi, tout le temps qui sera nécessaire pour
+la santé de ma soeur.</p>
+
+<p>Dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses
+repas, le colonel dut déjeuner dans la salle à manger commune.</p>
+
+<p>Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra
+avec le prince, et celui-ci lui proposa de prendre
+place à la table qu'il s'était fait réserver, au lieu de s'asseoir
+à la grande table.</p>
+
+<p>Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita,
+et, au lieu de lire tout en mangeant, comme il en avait
+l'habitude lorsqu'il était seul, il dut soutenir une conversation
+suivie.</p>
+
+<p>Il avait une crainte assez poignante, qui était que la
+comtesse ou Carmelita vinssent à parler de madame de
+Lucillière; mais le nom de la marquise ne fut même pas
+prononcé, et, comme s'il y avait eu une entente préalable
+pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla
+pas de Paris.</p>
+
+<p>La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita
+que du pays dans lequel elle allait passer une saison.</p>
+
+<p>Elle montra même tant d'empressement à connaître ce
+pays, que le colonel se trouva pour ainsi dire obligé à se
+mettre à sa disposition pour la guider après le déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Nous commanderons une voiture, dit le prince, et
+et nous emploierons notre après-midi à visiter les villages
+environnants.</p>
+
+<p>Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une
+toilette de promenade, le prince prit le colonel par le bras
+et l'emmena à l'écart.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous avez reçu des lettres de Paris depuis
+votre départ? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ignorez l'effet que ce départ a produit?</p>
+
+<p>C'était là un sujet de conversation qui ne pouvait être
+que très pénible pour le colonel; il ne répondit donc pas à
+cette question.</p>
+
+<p>Mais le prince continua:</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne s'est mépris sur les causes qui ont provoqué
+votre brusque détermination.</p>
+
+<p>Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche
+au prince; mais celui-ci parut ne pas comprendre ce
+geste.</p>
+
+<p>&mdash;Et tout le monde vous a approuvé, dit-il; il n'y a
+qu'une voix dans tout Paris.</p>
+
+<p>Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel
+comme pour joindre sa propre approbation à celle
+de tout Paris.</p>
+
+<p>La situation était embarrassante pour le colonel. Que
+signifiaient ces paroles? Pourquoi et à propos de quoi
+l'avait-on approuvé? C'était une question qu'il ne pouvait
+pas poser au prince cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame
+de Lucillière elle-même n'a pas caché son sentiment.</p>
+
+<p>Ce nom ainsi prononcé le fit pâlir et son coeur se serra,
+mais la curiosité l'empêcha de s'abandonner à son émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Quel sentiment? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais celui qu'elle a éprouvé en apprenant votre départ.
+D'abord, quand on a commencé à croire que vous
+aviez véritablement quitté Paris, on a été fort étonné;
+tout le monde avait pensé qu'il ne s'agissait que d'une
+excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas
+revenir, on a compris que c'était au contraire un vrai départ.
+Pourquoi ce départ? C'est la question que chacun
+s'est posée, et, chez tout le monde, la réponse a été la
+même.</p>
+
+<p>Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda
+le colonel en se rapprochant de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise
+dans votre association avec le marquis de Lucillière,
+vous vouliez bien établir que vous n'étiez pour rien
+dans les paris engagés sur <i>Voltigeur</i>.</p>
+
+<p>Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une
+seule pensée, il n'avait nullement songé à cette explication,
+et il avait tout rapporté, dans ces paroles à double
+sens, à madame de Lucillière.</p>
+
+<p>&mdash;Un jour que l'on discutait votre départ mystérieux
+dans un cercle composé des fidèles ordinaires de la marquise,
+le duc de Mestosa, le prince Sératoff, lord Fergusson,
+madame de Lucillière affirma très nettement que
+vous aviez bien fait de quitter Paris. «Le colonel est un
+homme violent, dit-elle, un caractère emporté; il eût pu
+se lâcher en entendant les sots propos qu'on colporte sur
+les gains extraordinaires de <i>Voltigeur</i>, et avec lui les
+choses seraient assurément allées à l'extrême. Il a voulu
+se mettre dans l'impossibilité de se laisser emporter; je
+trouve qu'il a agi sagement.» Vous pensez, mon cher
+ami, si ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne
+n'a répliqué un mot. Mais la marquise, s'étant éloignée,
+on s'est expliqué, et tout le monde est tombé d'accord sur
+la traduction à faire des paroles de madame de Lucillière.
+Évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari
+franchement, ouvertement; mais, d'un autre côté, l'amie
+ne voulait pas qu'on pût vous soupçonner de vous associer
+aux procédés du marquis. De là ce petit discours assez
+obscur, en apparence, mais au fond très clair. Qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur
+rupture en jetant la suspicion sur son mari. «Ce n'est pas
+avec moi qu'il a rompu, avait-elle dit; c'est avec M. de
+Lucillière.»</p>
+
+<p>Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles,
+qu'elle ne reculait pas devant une pareille explication.</p>
+
+<p>A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent
+dans le jardin, prêtes pour la promenade, et l'on
+monta en voiture.</p>
+
+<p>Le prince s'étant placé vis-à-vis de sa soeur, le colonel
+se trouva en face de Carmelita.</p>
+
+<p>Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux
+de la belle Italienne, posés sur les siens.</p>
+
+<p>La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures
+ainsi en face l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur
+les flancs de cette montagne? demanda Carmelita en rentrant
+à l'hôtel et en montrant du bout de son ombrelle
+les pentes boisées du mont Cubli.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit le colonel; il n'y a que des sentiers
+pour les piétons.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince;
+tu sais que les ascensions sont impossibles pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne
+sera pas à vous que je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle
+en riant; ce sera au colonel.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion
+de manière à n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce
+qui était presque impossible, ou à l'accompagner, ce qui
+n'était pas pour lui plaire dans les conditions morales où
+il se trouvait présentement.</p>
+
+<p>Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez
+tard dans la soirée, bien décidé à repartir le lendemain
+matin. Il n'y avait pas deux minutes qu'il était dans sa
+chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou trois petits
+coups à la porte cloison; en même temps une voix,&mdash;celle
+de Carmelita&mdash;l'appela:</p>
+
+<p>&mdash;Vous rentrez?</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez fait bon voyage?</p>
+
+<p>&mdash;Très bon, je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous êtes mort de fatigue?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée
+de votre côté!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est fermée à clef.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez la clef?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est sur la serrure.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir
+cette porte?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout; il y a un verrou de votre côté?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez
+tourner la clef en même temps que je pousse le verrou,
+la porte s'ouvre.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue,
+vous plaît-il de tourner la clef? moi, je pousse le verrou.</p>
+
+<p>Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, voisin, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, voisine.</p>
+
+<p>Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques
+secondes.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère est endormie, et son premier sommeil est
+ordinairement difficile à troubler; cependant, en parlant
+ainsi à travers les cloisons, nous aurions pu la réveiller.
+Voilà pourquoi je vous ai demandé d'ouvrir cette porte.</p>
+
+<p>Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son
+aise dans cette chambre qu'en plein jour, au milieu d'un
+salon.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis plus d'une heure je guettais votre retour,
+dit-elle, et je croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui
+comme il en avait été hier.</p>
+
+<p>&mdash;Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande
+distance, et je n'ai pas pu rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Et où avez-vous couché?</p>
+
+<p>&mdash;Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est très amusant, cela.</p>
+
+<p>&mdash;Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile,
+car les nuits sont fraîches dans la montagne; mais il y a
+quelque chose qui vaut encore beaucoup mieux qu'un tas
+de foin, c'est un bon lit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez ces courses dans la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent
+de la vie sédentaire que j'ai menée en ces derniers
+temps.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous êtes heureux.</p>
+
+<p>Comme il ne répondait pas, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;J'entends que vous êtes heureux de faire ce que
+vous voulez, d'aller où vous voulez, sans avoir à consulter
+personne. Savez-vous que depuis que je ne suis plus
+une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans la permission
+de mon oncle, et il faut dire que presque toutes
+les fois que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis
+d'aller à droite.</p>
+
+<p>Elle s'avança dans la chambre, et, prenant une chaise,
+elle s'assit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas
+tenir sur ses jambes un homme qui a marché toute la
+journée.</p>
+
+<p>Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure
+que prenait cet entretien bizarre.</p>
+
+<p>&mdash;Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant
+d'ouvrir cette porte? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit
+pour causer un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous
+adresser.</p>
+
+<p>&mdash;A moi?</p>
+
+<p>&mdash;Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez
+point.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez
+sera fait.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis,
+selon que ce que je vous demanderai vous plaira ou ne
+vous plaira point, vous me répondrez. Vous souvenez
+vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à notre retour de
+notre promenade en voiture?</p>
+
+<p>&mdash;A propos de quoi ce mot?</p>
+
+<p>&mdash;A propos d'une excursion dans la montagne.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de
+mon oncle, et, quand je dis remontrance, c'est pour ne
+pas employer une expression plus forte. Cependant cela
+ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon oncle
+m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance
+en manifestant le désir de vous accompagner dans
+une de vos excursions, plus ce désir a été ardent. Cet
+aveu va peut-être vous donner une assez mauvaise idée
+de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je
+suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable,
+après tout? Je suis enfermée dans cet hôtel; ma mère est
+empêchée de sortir par sa maladie, mon oncle est retenu
+par son horreur de la fatigue et de la marche. Moi, qui
+ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de la marche,
+j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui se
+dressent du matin au soir devant mes yeux comme des
+points d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà
+pourquoi je veux vous demander de vous accompagner
+quelquefois. Voilà ma prière. Enfin voilà comment j'ai été
+amenée à pousser ce verrou.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez
+serait fait, je ne puis que vous le répéter. Maintenant,
+quand vous plaît-il que nous entreprenions cette promenade?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se
+passer. Le grand grief de mon oncle, ça été que je venais
+me jeter à travers vos projets d'une façon importune et
+gênante. Si demain matin je lui dis que je pars avec vous
+pour cette promenade, il comprendra que son discours
+n'a pas été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant.
+Le moyen d'échapper à ce nouveau discours,
+c'est que vous demandiez vous-même à mon oncle de me
+faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra
+plus parler de mon importunité. Le voulez-vous?</p>
+
+<p>Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel
+adresserait sa demande au prince.</p>
+
+<p>Carmelita, ordinairement impassible comme si elle
+était insensible à tout, se montra radieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps
+de votre hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain.</p>
+
+<p>Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>Mais presque aussitôt rouvrant la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef?</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le
+verrou pour mon oncle.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli
+sa demande ou plutôt la demande de Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en
+suis certain, vous a tourmenté pour vous accompagner
+dans vos excursions?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne,
+et je suis heureux de me mettre â sa disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement
+voilà qui est certain, et c'est bien assez que nous
+soyons venus vous chasser de votre appartement, sans encore
+vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous prie;
+elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait.</p>
+
+<p>&mdash;Refusez-vous de me la confier?</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse de vous ennuyer.</p>
+
+<p>L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite
+du prince.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir:
+elle avait revêtu un costume bizarre: une robe courte,
+serrée à la taille par un ceinturon de cuir et modulant sa
+taille et ses épaules; aux pieds, des souliers pris dans les
+guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre, sans plumes,
+mais avec un voile gris flottant au vent; à la main,
+une longue canne.</p>
+
+<p>&mdash;M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses
+grands yeux clairs. Je vous promets de vous suivre sans
+demander grâce, et de passer partout où vous passerez;
+le pied est solide et je ne sais pas ce que que c'est que le
+vertige.</p>
+
+<p>Ils partirent sans qu'il pensât à se demander comment,
+en un quart d'heure, elle avait pu improviser ce charmant
+costume de montagne, qui était un vrai chef-d'oeuvre longuement
+médité par l'illustre Faugeroles, et sans qu'il
+se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait pas
+faire d'excursion, qu'elle eût dans ses bagages des objets
+aussi peu appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres
+et une canne.</p>
+
+<p>&mdash;Et où vous plaît-il que nous allions? demanda-t-il
+après avoir marché pendant quelques minutes près
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant
+nous. Quand vous viendrez, dans l'Apennin, si jamais
+vous nous faites le plaisir de nous visiter à Belmonte,
+je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car je ne
+connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin
+possible, le plus haut que nous pourrons monter.</p>
+
+<p>Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier
+qui courait sur le flanc de la montagne en côtoyant
+le ravin et en coupant à travers des pâturages et des bois
+de sapins.</p>
+
+<p>Personne dans ce sentier, personne dans les bois;
+sur les pentes des pâturages, quelques vaches qui paissaient
+l'herbe verte ou qui venaient boire à des auges creusées
+dans le tronc d'un pin et qui, en marchant lentement,
+faisaient sonner leurs clochettes.</p>
+
+<p>Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait
+trop étroit pour deux, il prenait la tête, se retournant alors
+de temps en temps pour voir si elle le suivait.</p>
+
+<p>Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un
+filet d'eau rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait
+qu'à étendre le bras pour lui prendre la main et l'aider
+à sauter de caillou en caillou, ce qu'elle faisait d'ailleurs
+légèrement, sûrement, sans hésitation, en riant
+lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son bâton.</p>
+
+<p>La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà
+élevé dans un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs
+du matin, qui ne persistaient plus que dans quelques
+vallons abrités, où elles rampaient le long des rochers et
+des arbres comme des fumées légères.</p>
+
+<p>Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière
+de rochers pour former l'amphithéâtre de Jaman et
+des monts de Vevey; derrière eux, le lac brillait comme
+un immense miroir.</p>
+
+<p>En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient
+sous les yeux, et Carmelita comparait ces montagnes à
+celles au milieu desquelles s'était écoulée son enfance.</p>
+
+<p>De là un inépuisable sujet de conversation.</p>
+
+<p>Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans
+qu'elle se plaignît de la fatigue ou demandât à se reposer.</p>
+
+<p>Mais la matinée s'avançait et l'heure du déjeuner approchait.</p>
+
+<p>Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande
+froide, et il comptait sur une source qu'il connaissait pour
+leur donner de l'eau.</p>
+
+<p>Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première
+fois ils s'assirent sur l'herbe.</p>
+
+<p>&mdash;L'endroit vous déplaît-il?</p>
+
+<p>&mdash;Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement
+pour déjeuner, mais encore pour causer librement en
+toute sûreté. Et précisément j'ai à vous parler. C'est même
+dans ce but, si vous voulez bien me permettre cet aveu,
+que je vous ai proposé cette promenade.</p>
+
+<p>Alors elle se mit à sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous étonne, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'avoue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc cru que je voulais tout simplement
+faire une excursion dans ces montagnes?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru ce que vous me disiez.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était
+pas toute la vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette
+excursion pour le plaisir qu'elle pouvait me donner; mais
+aussi j'avais grand désir de me ménager un tête-à-tête
+avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser une demande
+pour moi très importante.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous écoute.</p>
+
+<p>&mdash;Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas
+que notre tête-à-tête soit troublé; déjeunons donc d'abord,
+ensuite je vous ferai mes confidences. N'écouterez-vous
+pas mieux? Pour moi, je parlerai plus facilement quand
+j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim.</p>
+
+<p>Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles
+de table qu'il renfermait.</p>
+
+<p>Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples:
+du pain, un poulet froid et du sel; deux couteaux,
+deux verres et deux petites serviettes; dans une gourde
+recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.</p>
+
+<p>Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher
+et ils s'assirent en face l'un de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis
+servie à souhait.</p>
+
+<p>Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet
+elle promena lentement les yeux autour d'elle.</p>
+
+<p>Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes
+plus célèbres que ces pentes des dents de Naye et de
+Jaman, cependant il en est peu où la vue puisse embrasser
+un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se
+trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir
+des yeux: les eaux, les bois, les champs, les prairies, les
+villages et les villes. Au loin, se confondant dans le ciel,
+les pics sauvages des Alpes, couverts de neiges et qui, de
+quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et vous
+éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la
+vie civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les
+rayons du soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons
+blancs sur les eaux bleues du lac, et, dans les vallées,
+la fumée des locomotives qui court et s'envole à travers
+les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine et des
+vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air
+tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le
+chant des bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop
+rapides pour les pieds des troupeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas
+le <i>Ranz des vaches</i>! dit Carmelita en souriant.</p>
+
+<p>Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air,
+tel qu'il se trouve écrit dans <i>Guillaume Tell</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.</p>
+
+<p>&mdash;Admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas un compliment que je vous demande,
+mais une réponse sincère; vous comprendrez tout à l'heure
+l'importance de cette sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le
+moment n'est pas encore venu, car ma faim n'est pas assouvie.
+J'accepte un nouveau morceau de poulet, si vous
+voulez bien me l'offrir.</p>
+
+<p>Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs
+verres au filet d'eau qui, par un conduit en bois, tombait
+dans le tronc d'un pin creusé en forme d'auge.</p>
+
+<p>Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde
+se trouva vide.</p>
+
+<p>Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques
+pas, elle se mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues
+et jaunes, des anémones printanières, des saxifrages et
+d'autres fleurs alpines, dont elle forma une petite botte.</p>
+
+<p>Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps
+avait refermé son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe
+et, s'asseyant, elle commença à les arranger en bouquet.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle,
+que j'ai pour vous une grande estime et que vous m'inspirez
+une entière confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile
+aussi. Je vous demande donc à affirmer seulement
+cette estime et cette confiance pour vous faire comprendre
+comment j'ai été amenée à vous prendre pour confident.</p>
+
+<p>Le colonel eût voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une
+fadaise, il se contenta d'un signe de main pour dire qu'il
+écoutait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée.
+Mon oncle a conçu le projet de me faire faire un grand
+mariage, et il a voulu me rendre digne des hautes destinées
+qu'il ambitionnait pour moi..., et aussi un peu pour
+lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas profité de ses
+leçons! C'est une question que je n'ai pas à examiner, et
+sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne
+pourriez me répondre que poliment, et c'est à votre sincérité
+que je fais appel. Quoi qu'il en soit, le grand mariage
+désiré ne s'est pas fait, et les rêves de mon oncle ne se
+sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela explique tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent
+que la fortune dans la femme qu'ils épousent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas
+mariée, et je l'explique par une raison qui me paraît
+bonne. Cependant j'avoue volontiers qu'elle n'est pas la
+seule. Pour que ces grands mariages réussissent, pour
+qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages
+personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune
+fille travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle
+trouve elle-même son mari, et qu'avec plus ou moins
+d'adresse, de diplomatie, de rouerie, de coquetterie, de
+persévérance, elle oblige elle-même ce mari à l'épouser.
+C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux
+mariages qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui
+ont mis en tête l'idée de me donner pour mari un prince
+ou un empereur. Il avait eu d'illustres exemples sous les
+yeux et il avait cru que je pourrais les suivre. Par malheur
+pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette
+comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu'il me
+l'avait dessiné. Il était très important, ce rôle, très
+brillant et assurément intéressant à jouer; je l'ai transformé
+en un rôle muet.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta et, le regardant:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vrai? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Très vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce rôle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte
+d'obéissance, sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir
+conscience de ce que je faisais. Mon oncle me demandait
+de le remplir, je le remplissais en l'appropriant à ma
+nature; j'obéissais à son ordre, et par cette soumission il
+me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que
+je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait,
+que je ne suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence,
+ne se sont ouverts que tardivement, peu à peu, si
+tant est qu'ils se soient ouverts. Je suis donc restée assez
+longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout sans voir
+le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son
+dénoûment: c'est-à-dire à un mariage peut-être riche ou
+puissant, mais à coup sûr malheureux; car, à vos yeux,
+n'est-ce pas, comme aux miens, un mariage sans amour
+ne peut être que malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément.</p>
+
+<p>&mdash;Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris
+où je marchais, ou plutôt quand je l'ai senti, car je l'ai
+senti avant de le comprendre,&mdash;disant cela, elle posa la
+main sur son coeur,&mdash;j'ai résolu de ne pas aller plus
+loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus délicate
+que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un
+autre côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre
+des projets de mariage qui ne pouvaient faire que mon
+malheur, ainsi que celui du mari que j'épouserais.
+Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis longtemps.
+Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours
+moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.</p>
+
+<p>Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette
+étrange confidence et surtout pourquoi elle la lui faisait.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup
+travaillé la musique et que j'ai pris des leçons de chant.
+«Si je n'avais pas dû être une grande dame, j'aurais été
+une grande artiste», me disait chaque jour mon professeur.
+Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au contraire,
+je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici,
+seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au
+théâtre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette
+confidence. C'est pour vous prier d'être, au moment de
+mon départ, auprès de mon oncle et de ma mère, pour
+leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que
+personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission,
+et c'est le service que je vous demande. Vous ne me le
+refuserez point, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Comédienne!</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant.
+Et pourquoi? Que voulez-vous que je fasse? Quelle
+position ai-je dans le monde? Je suis d'une noble famille,
+cela est vrai; mon oncle est prince, cela est vrai encore.
+Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans
+fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation,
+quelle espérance m'est permise?</p>
+
+<p>&mdash;Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours,
+et qui me paraît,&mdash;laissez-moi le dire, sans mettre
+aucune galanterie dans mes paroles,&mdash;tout à fait légitime
+et parfaitement fondée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un
+beau mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce
+mariage?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement
+de son idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est
+pas réalisé jusqu'à présent.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour
+ou l'autre? est-ce à votre âge qu'il est permis de désespérer?</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu
+dans le même monde, l'un près de l'autre, de la même vie
+pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu ce mari? Nulle part,
+n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté.</p>
+
+<p>&mdash;De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent,
+s'ensuit-il qu'il ne doive pas se présenter un jour?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais
+je vais plus loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter.
+C'était à moi de l'aller chercher. Ce que je n'ai pas
+fait, alors que je ne me rendais pas bien compte de ma
+position, je le ferai encore bien moins maintenant, que je
+sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai dit et je
+vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle
+de la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur.
+Si je me marie jamais, je veux choisir mon mari, non
+parce qu'il a un grand nom ou une grande position, mais
+parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je l'espère, ne
+vous paraît pas trop romanesque; je vous assure que je
+ne suis pas romanesque.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser
+d'être romanesque; trop peu de gens, hélas! mettent le
+sentiment dans leur existence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment
+au-dessus des intérêts, et non les intérêts au-dessus
+du sentiment. Voilà pourquoi je tiens à être libre, Je sais
+que l'on me reprochera mon coup de tête. Comédienne!
+quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles
+de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant
+j'ai une excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie
+en ce monde, j'aime mieux la jouer au théâtre que
+dans la vie. Le rôle qu'on veut m'imposer et que je devrais
+accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte que
+je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai
+jamais; tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui
+m'effraye.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il
+y a une chose qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter
+mon oncle et ma mère.</p>
+
+<p>Elle parut très émue et s'arrêta un moment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cette considération qui pendant longtemps m'a
+arrêtée, dit-elle en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une
+résolution à une autre, décidée un jour à partir, le lendemain
+à rester près d'eux et à laisser les choses aller sans
+m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le chagrin que je
+vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation
+sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins,
+puisqu'elle sera l'anéantissement de projets auxquels
+depuis sept années il a tout sacrifié: son temps, sa
+peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas, on ne
+saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez
+que ce qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge,
+de l'apprendre pour me l'enseigner. Et quel courage non
+moins admirable dans cet enseignement donné à une fille
+telle que moi! Certes, bien des fois ses leçons m'ont été
+pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles
+n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi.</p>
+
+<p>De nouveau elle fit une pause pour se remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah!
+cela est affreux. Qu'il sache au moins que je ne me sépare
+pas de lui, le coeur léger, par un coup de tête, sans
+ressentir les angoisses de cette séparation et sans compatir
+à son chagrin. Voilà le service que je réclame de
+vous, et voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager
+cette promenade, qui devait me permettre de
+m'expliquer librement et de bien vous dire tout ce que je
+désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je
+ne veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets
+ma cause entre vos mains: voulez-vous la plaider non
+seulement pour moi, de façon qu'ils ne me condamnent
+pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur douleur?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les
+raisons par lesquelles je vous combattrais, vous vous les
+êtes données vous-même, j'en suis sûr. Je suis à vous.</p>
+
+<p>Elle lui prit la main et la serra en le regardant.</p>
+
+<p>Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaît-il que nous nous remettions en route?
+dit-elle. En avant! et ne pensons plus qu'au plaisir de la
+promenade.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Eh quoi! c'était là Carmelita!</p>
+
+<p>Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou
+plutôt ce qu'il croyait savoir d'elle!</p>
+
+<p>Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle
+tête, mais point de cervelle!»</p>
+
+<p>Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient
+point, ou bien c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient.</p>
+
+<p>Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle,
+mais encore il y avait de nobles sentiments dans ce
+coeur.</p>
+
+<p>Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on
+pas aussi s'être trompé de même sur son caractère?</p>
+
+<p>Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence
+était différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et
+de ce qu'on lui avait dit, il était tout porté à ne pas admettre
+un jugement plus que l'autre.</p>
+
+<p>En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et,
+depuis qu'ils avaient quitté la place où ils avaient déjeuné,
+il ne lui avait pas adressé d'autres paroles que quelques
+mots insignifiants pour la guider.</p>
+
+<p>Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la
+posa sur son bras.</p>
+
+<p>Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si
+brusque, si imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec
+stupéfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser.
+Appuyez-vous sur moi.</p>
+
+<p>Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra
+contre lui, mais sans bien comprendre à quel sentiment
+il avait obéi.</p>
+
+<p>Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il
+était assez difficile de dire que quelques instants auparavant,
+il était en défiance contre elle, tandis que maintenant
+il était rassuré.</p>
+
+<p>Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.</p>
+
+<p>Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.</p>
+
+<p>Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait
+au Glion, vivre librement près d'elle.</p>
+
+<p>Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse.</p>
+
+<p>Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur
+promenade, c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelita fut
+frappée du changement qui s'était fait en lui, dans son
+humeur, dans ses manières, comme dans ses paroles.</p>
+
+<p>Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot
+dans le bon sens.</p>
+
+<p>Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans
+éviter certains sujets et sans réticences.</p>
+
+<p>Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait
+point la tête, mais il restait les yeux levés sur elle.</p>
+
+<p>En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.</p>
+
+<p>Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le
+long des montagnes qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu
+ils s'étaient rapprochés de l'hôtel; mais sans souci de
+l'heure du dîner, ils étaient restés assis dans un bois de
+sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle
+du soleil couchant.</p>
+
+<p>Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs
+fois sur ses lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais
+qu'il se décida alors à risquer.</p>
+
+<p>Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses
+et à rendre le sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait
+de nouveau pris la main, et de nouveau elle avait marché
+près de lui en s'appuyant sur son bras.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution?
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit,
+la date seule de mon départ n'est point fixée; car vous
+pensez bien que je n'ai pas d'engagement signé qui me
+réclame, et puis la saison n'est pas bonne pour les théâtres,
+qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte
+de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus
+ma mère ni mon oncle.</p>
+
+<p>A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion.</p>
+
+<p>Et il la sentit frémissante contre lui.</p>
+
+<p>Mais bientôt elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce
+départ; en tout cas, il aura lieu certainement avant celui
+de mon oncle. Quand je verrai ma mère rétablie,&mdash;car
+j'espère qu'ici elle va se rétablir promptement,&mdash;quand
+on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai, et bien
+entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi,
+pour mon mariage, que mon oncle et ma mère habitaient
+Paris; quand ils n'auront plus le souci de ce mariage,
+ils retourneront à Belmonte, et j'aurai la satisfaction de
+penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat encore
+d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que
+tout cela s'arrange dans la réalité, comme je le dispose
+en imagination, il faut que vous soyez au Glion vous-même,
+au moment où je me séparerai de mes parents.
+En me demandant quand je partirai, vous devez donc
+commencer par me dire, quand vous comptez partir vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que
+mon départ précédera le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi
+donc quand vous serez prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'ici là?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! d'ici là?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades
+commencées aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux
+dire. Seulement ne vont-elles pas vous ennuyer? Je vous
+ai demandé déjà un assez grand service pour ne pas abuser
+de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la solitude;
+est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Cela dépend.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette
+solitude. Il y a des heures où j'aime mieux être avec moi-même
+qu'avec certaines personnes, et il y en a d'autres
+où j'aime mieux être avec certaines personnes que seul
+avec moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous sommes dans une de ces heures!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes de celles qui....</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un
+compliment, vous?</p>
+
+<p>Ils arrivaient à l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension
+de la dent de Naye? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes
+qui... et que nous sommes dans une de ces heures
+où....</p>
+
+<p>&mdash;Alors à demain.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, seulement demandez-moi à mon
+oncle.</p>
+
+<p>Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle
+promenade, il poussa les hauts cris et s'indigna
+contre sa nièce.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en
+prie, mon cher ami, ne cédez pas à ses caprices.</p>
+
+<p>Puis tout à coup s'interrompant:</p>
+
+<p>&mdash;Quand quittez-vous le Glion?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne sais trop.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je refuse mon consentement à cette promenade
+je ne veux pas que ma nièce vous gâte vos derniers jours
+passés au Glion et arrive ainsi à abréger votre séjour, ce
+qu'elle ferait assurément.</p>
+
+<p>La discussion continua; mais, comme la première fois,
+le prince finit par se rendre aux raisons du colonel ou
+plutôt par céder à ses instances.</p>
+
+<p>La promenade du lendemain eut lieu.</p>
+
+<p>Puis après celle-là ils en firent une troisième, après
+cette troisième, une quatrième, une cinquième, et il devint
+de règle que chaque jour ils sortaient tous deux pour aller
+faire une excursion dans la montagne tantôt avant le déjeuner,
+tantôt après.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention
+tacite s'était établie à ce sujet entre le prince et le
+colonel, et s'ils parlaient de ces promenades, c'était au
+retour et non au départ.</p>
+
+<p>Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les
+ascensions, ainsi qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour
+lui.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant
+de leur excursion, ils ne se suivaient point, marchant
+l'un derrière l'autre, dans l'étroit sentier; elle s'appuyait
+sur le bras du colonel, et, la tête légèrement inclinée vers
+lui, serrée contre lui, elle semblait écouter avec plaisir
+ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même parlait
+peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir
+souci des pierres ou des trous de la route, elle restait
+les yeux fixés sur lui, comme si elle était suspendue à
+ses lèvres.</p>
+
+<p>Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades,
+elle était une distraction; elle l'empêchait de retourner
+par l'esprit à Paris et de penser à celle qui l'avait
+trompé. Si malgré tout un souvenir lui revenait et s'imposait
+à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la journée,
+sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et
+l'arracher de son coeur; elle lui adressait la parole, elle
+le regardait, elle lui tendait la main pour lui demander
+son appui, et le souvenir s'envolait.</p>
+
+<p>Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent,
+non pas que de parti pris il allât la chercher, mais l'impression
+immédiate la lui imposait. A vivre du matin au
+soir ensemble, une sorte d'accoutumance matérielle s'était
+établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment, il
+la voyait encore, comme si son image était empreinte
+dans ses yeux; de même qu'il entendait sa voix, comme
+si quelques-unes de ses paroles lui étaient répétées par
+un écho intérieur longtemps après qu'il les avait reçues.</p>
+
+<p>Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée
+tout d'abord!</p>
+
+<p>C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son
+insu, sans qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle.</p>
+
+<p>L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait
+effleuré son esprit. Elle était pour lui une amie, une camarade,
+rien de plus; une admirable créature, une belle
+statue, voilà tout.</p>
+
+<p>Cependant leurs promenades continuaient, longues ou
+courtes, selon les hasards de la journée, et Carmelita
+parlait souvent de son prochain départ, mais pourtant
+sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de bien à sa
+mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle
+n'avait pas besoin de se presser.</p>
+
+<p>Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure,
+ils avaient été surpris de la transparence et de la pureté
+de l'air, qui étaient si grandes qu'on apercevait des montagnes
+situées à une distance de dix ou douze lieues,
+comme si elles eussent été à quelques kilomètres seulement.</p>
+
+<p>Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard,
+passant près d'eux, les salua et entrant en conversation
+avec eux, leur dit que cette pureté de l'air annonçait un
+orage prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt
+que le vent se sera établi au sud-ouest.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel?
+demanda la colonel lorsque le paysan se fut éloigné,
+marchant devant eux de son grand pas, lent, mais régulier.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi retourner?</p>
+
+<p>&mdash;Mais de crainte de l'orage.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre
+côté j'ai envie aussi de voir un orage dans ces montagnes,
+de sorte que quand même je serais certaine que le tonnerre
+dût éclater avant une heure, je crois que je continuerais
+notre promenade.</p>
+
+<p>&mdash;Alors continuons-la quand même puisque nous ne
+sommes certains de rien; nous verrons bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, nous verrons bien.</p>
+
+<p>Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit
+la prochaine arrivée d'un orage, ils avaient continué de
+gravir lentement le sentier, qui, à travers des prairies et
+des bois, courait en des détours capricieux sur le Banc de
+la montagne.</p>
+
+<p>A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas
+du pays, n'annonçait que cet orage fût prochain.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit
+Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous
+faire retourner sur nos pas et de nous voir pris de panique.
+Cependant il me semble que nous ne sommes
+pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est
+vrai que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.</p>
+
+<p>&mdash;Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait
+sous le poids d'une émotion assez vive ou tout au
+moins d'un trouble.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez envie de me questionner? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je
+n'ai rien à vous cacher, et je puis très bien vous dire ce
+qui me cause cette oppression: ce n'est point une souffrance
+physique, c'est un tourment moral. N'êtes-vous
+pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon
+maître de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé
+un engagement en Italie, et que je dois me hâter de partir,
+sinon pour débuter, au moins pour me mettre à la
+disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que
+quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de
+prendre cette grave détermination, je suis émue, très
+émue. Il m'en coûte, il m'en coûte beaucoup de me séparer
+de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je dois le
+dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à
+cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me
+jeter dans l'inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille?</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois
+revenue sur ma résolution? Elle est aujourd'hui ce
+qu'elle était au moment où je vous l'ai fait connaître;
+seulement, prête à la mettre à exécution, je la trouve
+plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques
+jours devant moi, qui semblaient devoir se prolonger
+jusqu'à une époque indéterminée. Maintenant cette époque
+est fixée; ce ne sont plus quelques jours que j'ai
+devant moi, c'est seulement quelques heures.</p>
+
+<p>&mdash;Quelques heures?</p>
+
+<p>&mdash;Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai
+en Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez demain?</p>
+
+<p>&mdash;Cette promenade est la dernière que nous ferons
+ensemble... au moins dans ce pays, dont je garderai un
+si bon, un si doux souvenir.</p>
+
+<p>Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses
+regards sur la plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait
+à leurs pieds.</p>
+
+<p>Une larme semblait rouler dans ses paupières et
+mouiller ses yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de
+ma vie, dit-elle en montrant le toit de l'hôtel, qu'on
+apercevait tout au loin, confusément, au milieu de la
+verdure.</p>
+
+<p>Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de
+la montagne:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en
+levant la main, et où vous avez si patiemment écouté mes
+plaintes.</p>
+
+<p>Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée
+opportune:</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui,
+dit-elle, pour la dernière fois?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conduisais à cette fontaine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la
+journée soit complète.</p>
+
+<p>Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient,
+marchant lentement tous deux, silencieux et recueillis.</p>
+
+<p>Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible
+émotion.</p>
+
+<p>Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit
+moins libre, le corps moins dispos que de coutume.</p>
+
+<p>A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait
+de plus en plus lourd.</p>
+
+<p>Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile,
+sans un bruissement; pas d'autre bruit que celui
+de l'eau des sources qui s'écoulait en clapotant sur les
+cailloux qui barraient son passage; au loin, quelques
+faibles tintements des clochettes des vaches.</p>
+
+<p>Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air
+n'annonçait qu'un orage fût prochain; le ciel était bleu,
+sans nuages, et le soleil dardait ses rayons avec une intensité
+peu ordinaire.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait
+appris au colonel qu'elle était décidée à abandonner sa
+mère et son oncle pour entrer au théâtre.</p>
+
+<p>Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le
+jour de cette confidence, et, de temps en temps seulement,
+le colonel se leva pour aller chercher l'eau qu'ils
+mêlaient à leur vin.</p>
+
+<p>Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il
+semblait que Carmelita fût embarrassée de parler, ou
+tout au moins qu'elle eût peur d'aborder certains sujets,
+et souvent elle garda le silence, s'enfermant dans ce
+mutisme qui autrefois lui était habituel.</p>
+
+<p>Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait
+point ses yeux, au contraire, elle les tenait attachés
+sur le colonel, et lorsque celui-ci levait la tête, il la
+voyait muette, immobile, le regardant avec cette puissance
+de fascination énigmatique, si bizarre chez elle,
+avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants,
+si séduisants, si inquiétant.</p>
+
+<p>Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus
+pesante, quelques nuages se montraient çà là dans le
+ciel, et, de temps en temps, soufflait un vent chaud qui
+arrivait du sud.</p>
+
+<p>Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et
+le silence.</p>
+
+<p>En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués
+par la chaleur; l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge,
+leurs lèvres se séchaient; les aiguilles tombées sur la
+terre, qu'elle feutrait d'un épais tapis, étaient glissantes
+au point que, deux fois, Carmelita faillit tomber.</p>
+
+<p>Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le
+mit sous le sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent
+d'un même pas, sans que leurs pieds fissent de bruit sur ce
+tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent de ce bois de sapins
+dont les hautes branches, formant un couvert épais et
+sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le
+ciel, ils virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement
+du côté du sud.</p>
+
+<p>Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne
+avec un bruit sourd; tout ce qui était immobile et mort
+s'anima et entra en mouvement; les feuillas arrachées
+des branches passèrent dans l'air, emportées par le vent.</p>
+
+<p>Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre.
+Et dans la montagne, à des distances plus ou moins
+rapprochées de l'endroit où ils se trouvaient, éclatèrent
+des sonneries de cloches se mêlant à des mugissements
+de vache et des cris de berger.</p>
+
+<p>Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes
+des pâturages inclinés de leur côté, des vaches qui couraient
+çà et là, la queue dressée, la tête basse, galopant
+sans savoir où elles allaient.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin voici l'orage, dit Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous
+le temps de gagner la hutte?</p>
+
+<p>&mdash;Pressons le pas.</p>
+
+<p>&mdash;Appuyez-vous sur mon bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi
+vite que vous voudrez.</p>
+
+<p>Il allongea le pas et elle l'allongea également.</p>
+
+<p>Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez,
+mal tracé, il y avait des difficultés; souvent ils étaient
+obligés de s'éloigner l'un de l'autre pour éviter les quartiers
+de roche qui barraient le chemin; d'autres fois, au
+contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils s'arrêtaient
+forcément durant quelques secondes.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita,
+je crois que nous marcherons plus vite séparément.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Vous prenez trop souci de moi.</p>
+
+<p>Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris
+par l'orage, dans ce sentier au milieu des prés où il n'y
+avait pas un abri, pas un creux de rocher, pas un chalet,
+pas une hutte, ils devaient se hâter.</p>
+
+<p>Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi
+tout le ciel, et caché le soleil quelques instants auparavant
+si radieux.</p>
+
+<p>Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la
+lumière, une lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait
+l'obscurité que des éclairs déchiraient de temps en
+temps pour jeter sur la terre des lueurs fulgurantes.</p>
+
+<p>Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les
+pentes herbées de la montagne, on voyait des vaches
+bondir, affolées, au milieu des rochers, et le bruit grêle de
+leurs clochettes, succédant aux roulements du tonnerre,
+produisait un effet étrange et fantastique.</p>
+
+<p>D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur
+berger et formant cercle autour de lui, tandis qu'il allait
+de l'une à l'autre pour les flatter, restaient immobiles,
+rassurées, montrant ainsi toute leur confiance dans la
+protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de leur
+maître.</p>
+
+<p>Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des
+montagnes contre lesquelles elles venaient éclater, les
+détonations du tonnerre produisaient un vacarme assourdissant:
+ce n'étaient pas quelques coups roulant l'un
+après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient
+se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des
+vallées ou bien pour remonter des vallées au ciel, comme
+s'ils ne trouvaient pas un espace libre pour se répandre
+en vagues sonores.</p>
+
+<p>Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient
+secoués par ces vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient
+autour d'eux.</p>
+
+<p>Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement;
+mais, à chaque coup de tonnerre, Carmelita
+baissait la tête et levait les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle
+de silence, et peut-être trop bien servie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur?</p>
+
+<p>&mdash;Dame... oui.</p>
+
+<p>&mdash;Nous approchons de la hutte.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de temps encore?</p>
+
+<p>&mdash;Cinq minutes en marchant vite.</p>
+
+<p>Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même
+temps une nappe de feu les enveloppa et les éblouit.</p>
+
+<p>Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel.
+Elle lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.</p>
+
+<p>Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante
+courut dans ses veines, de la tête aux pieds, des
+pieds à la tête.</p>
+
+<p>Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant
+ensuite, se laissant mener docilement comme une enfant.
+Il fallait se hâter, car les rafales se succédaient presque
+sans interruption, et la pluie ou la grêle allait fondre
+sur eux d'une minute à l'autre.</p>
+
+<p>Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait
+la main de Carmélita serrer la sienne; puis, après cette
+pression, il sentait ses frémissements.</p>
+
+<p>Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient
+danser le sentier devant leurs yeux, ils auraient pu
+marcher plus vite; mais il y avait des moments où ils devaient
+s'arrêter, ne sachant où mettre le pied, n'ayant plus
+devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.</p>
+
+<p>Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions
+électriques, se crispaient dans sa main.</p>
+
+<p>Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant.
+Tout à coup ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer
+le cou: c'était la pluie qui arrivait.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement voici la hutte, dit-il.</p>
+
+<p>Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre,
+qu'un éclair presque aussitôt vint illuminer. Encore
+une centaine de mètres et ils trouvaient un abri. Lui serrant
+la main, il l'entraîna rapidement.</p>
+
+<p>La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie
+passa, et il y eut une sorte d'accalmie.</p>
+
+<p>Cette hutte était une sorte de construction en pierres
+sèches, recouverte d'un toit en planches chargées de
+quartiers de rocher pour les maintenir en place et faire
+résistance au vent. Ce n'était point un chalet, habité pendant
+la saison où les vaches fréquentent la montagne;
+c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin
+que les vachers allaient couper à la faux sur les pentes
+trop rapides pour être pâturées par leurs bestiaux. Point
+de porte à cette grange, point de fenêtre; une seule ouverture,
+qui n'était fermée par aucune clôture.</p>
+
+<p>Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment
+entrer en arrivant devant cette grange, l'ouverture donnait
+sur le sentier; ils se jetèrent à l'abri.</p>
+
+<p>Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses
+gouttes larges et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte
+qui fondit sur le toit de la grange; mais ils n'avaient
+plus rien à craindre de l'eau, ils pouvaient respirer.</p>
+
+<p>Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita
+avait peur, c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et
+l'orage précisément venait de se déchaîner en plein sur
+eux.</p>
+
+<p>Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des
+nuages, maintenant c'était le centre de la tempête qui les
+enveloppait.</p>
+
+<p>Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur
+libre passage, les nuages s'étaient divisés; tandis que les
+uns s'envolaient par-dessus les sommets, les autres s'étaient
+abattus dans les vallées. De sorte que, dans leur
+hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt
+les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient
+devoir écraser leur toit, tantôt au contraire elles
+éclataient au-dessous d'eux et semblaient soulever les
+planches qui les abritaient.</p>
+
+<p>Les nappes de feu se succédaient sans interruption,
+éblouissantes, aveuglantes, comme s'ils avaient été en
+plein dans les flammes du ciel.</p>
+
+<p>Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de
+la grange pour jouir du spectacle splendide des éclairs
+embrassant les montagnes; mais bientôt elle avait abandonné
+cette place, plus peureuse que curieuse, pour aller
+s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.</p>
+
+<p>Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il
+regardait les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur
+clarté trop vive l'éblouissait.</p>
+
+<p>Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita
+l'appeler.</p>
+
+<p>Il s'approcha d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions
+tout à l'heure et que la voix de leur maître rassurait;
+il me semble que si vous me parliez, j'aurais moins
+peur, car, je l'avoue, j'ai très peur.</p>
+
+<p>Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la
+rassurer par quelques mots plus ou moins raisonnables.</p>
+
+<p>Mais une détonation formidable lui coupa la parole
+la grange, secouée du haut en bas, semblait prête à s'écrouler;
+des lueurs fulgurantes couraient partout, comme
+si les planches et le foin venaient de s'allumer.</p>
+
+<p>Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules
+du colonel, et, frémissante, éperdue, elle se serra contre
+lui.</p>
+
+<p>Il se pencha vers elle.</p>
+
+<p>Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent
+et leurs lèvres s'unirent dans un baiser.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé
+les bords du Léman, et le colonel Chamberlain avait
+disparu, sans que personne sût au Glion ce qu'il était
+devenu.</p>
+
+<p>Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel
+avec mademoiselle Belmonte, et le lendemain matin, au
+petit jour, un garçon, en faisant les chaussures, l'avait
+vu sortir.</p>
+
+<p>Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas
+pris le chemin de la montagne; mais, tournant à gauche,
+il avait suivi la route qui descend à Montreux.</p>
+
+<p>Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux
+commentaires.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! le colonel Chamberlain avait quitté
+l'hôtel, et son valet de chambre lui-même n'avait pas été
+averti de ce départ?</p>
+
+<p>Mais, à côté des commentaires des indifférents et des
+curieux, s'était manifestée l'inquiétude des intéressés.
+Le prince Mazzazoli, Carmelita; la comtesse Belmonte
+avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le pressant
+de questions.</p>
+
+<p>&mdash;Où était le colonel?</p>
+
+<p>&mdash;Quand devait-il revenir?</p>
+
+<p>A toutes ces questions Horace était resté sans réponses,
+stupéfait lui-même de ce départ, que rien ne
+faisait prévoir.</p>
+
+<p>Et alors il était entré dans des explications desquelles
+résultait la présomption, pour ne pas dire la certitude,
+que le colonel était, la veille même de son départ, décidé
+à prolonger son séjour au Glion.</p>
+
+<p>Alors il allait revenir d'un instant à l'autre.</p>
+
+<p>C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût
+guère s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait
+de si puissantes raisons personnelles, pour croire qu'il
+allait rester près d'elle.</p>
+
+<p>C'était donc une séparation.</p>
+
+<p>C'était une fuite!</p>
+
+<p>Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel?</p>
+
+<p>Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait
+déterminé ce brusque départ.</p>
+
+<p>Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde
+pour rester court devant cette question.</p>
+
+<p>Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita,
+et en laissant Horace au Glion, le colonel avait
+voulu apprendre ce qui se passerait après son départ, et
+comment ce départ serait supporté.</p>
+
+<p>Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait
+ne rien savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il
+savait parfaitement où son maître était, ce qui expliquait
+qu'il eût déployé si peu de zèle à le chercher dans les précipices
+de la montagne, et chaque jour, sans doute, il lui
+écrivait.</p>
+
+<p>De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par
+sa fuite.</p>
+
+<p>C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et
+qui poussait les raisonnements jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en
+chemin, et il se dit que cette précaution, ce besoin de
+savoir, indiquait sûrement une résolution indécise aussi
+bien qu'une conscience troublée.</p>
+
+<p>S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le
+colonel ne se serait point inquiété de ce qui arriverait
+après son départ. Il serait parti et il aurait emmené son
+valet de chambre avec lui.</p>
+
+<p>De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer
+ce qui s'y passait pour en avertir son maître, on
+devait conclure que le colonel pouvait revenir.</p>
+
+<p>Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace.</p>
+
+<p>En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles
+que le colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans
+sa conscience, fût obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne
+le voulût pas.</p>
+
+<p>Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient.</p>
+
+<p>Acheter Horace.</p>
+
+<p>Ou bien le tromper.</p>
+
+<p>Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la
+conscience humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace
+pour le mettre dans ses intérêts; ce nègre, qui était un
+animal primitif, serait capable de refuser l'argent et d'avertir
+son maître.</p>
+
+<p>Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs
+était plus économique.</p>
+
+<p>Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça
+qu'elle était malade; on dut même aller chercher un médecin,
+et, comme le prince était sans domestiques, il pria
+Horace de lui rendre le service d'aller à Montreux.</p>
+
+<p>Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin;
+mais, lorsque celui-ci sortit de la chambre de Carmelita,
+il entendit sans écouter une partie de la conversation qui
+s'engagea entre le prince et le médecin dans le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous
+notre malade? Elle me paraît bien sérieusement
+prise.</p>
+
+<p>&mdash;Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux.</p>
+
+<p>&mdash;La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la
+nuit a été des plus mauvaises.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas
+de fièvre; et cependant une grande agitation.</p>
+
+<p>Quelques questions et leurs réponses échappèrent à
+Horace, mais bientôt il entendit le prince qui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale?</p>
+
+<p>La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle
+fut formulée par le médecin, mais le prince voulut bien
+la lui faire connaître.</p>
+
+<p>On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était
+très inquiet.</p>
+
+<p>Horace se montra ému, et le prince fut certain que
+cette émotion allait se communiquer au colonel.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion.</p>
+
+<p>Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un
+caractère de plus en plus inquiétant.</p>
+
+<p>Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il
+parlait de sa nièce à Horace, c'était avec des tremblements
+dans la voix et des larmes dans les yeux, de plus
+en plus convaincu que ces larmes et ces tremblements
+passeraient dans les lettres du nègre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon
+pauvre garçon, et je vous plains sincèrement d'être
+sans nouvelles de votre maître, que vous aimez tant.</p>
+
+<p>Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles
+de son maître», lorsqu'un matin on lui remit une
+lourde enveloppe portant le timbre de Paris, et dont l'adresse
+était écrite de la main du colonel.</p>
+
+<p>Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une
+pour lui, dans laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre
+à Paris; une pour le prince Mazzazoli, une pour
+la comtesse Belmonte, la quatrième enfin pour mademoiselle
+Carmelita Belmonte.</p>
+
+<p>Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander
+quel pouvait être leur contenu.</p>
+
+<p>Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les
+trois lettres dans sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit
+Horace, dans laquelle étaient incluses trois lettres que
+voici: une pour M. le prince, une pour madame la comtesse,
+une pour mademoiselle Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, dit le prince en avançant vivement la
+main.</p>
+
+<p>Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser
+paraître l'angoisse qui lui serrait les entrailles:</p>
+
+<p>&mdash;Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il
+tâcha d'affermir.</p>
+
+<p>&mdash;Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à
+Paris, et, comme il ne me parle pas de sa santé, je pense
+qu'elle est bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel
+aura peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il
+m'adresse, et c'est ce que je vais voir.</p>
+
+<p>Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia
+celui-ci d'un mouvement de main plein d'amabilité.</p>
+
+<p>Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom,
+le prince ouvrit celle qui était adressée à Carmelita, pensant
+sans doute qu'il verrait là plus clairement ce qu'il
+voulait apprendre.</p>
+
+<p>Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose
+la plus naturelle du monde.</p>
+
+<p>Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle
+sans lui? Une déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais
+pu se marier.</p>
+
+<p>N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit
+de ses efforts?</p>
+
+<p>Il lut:</p>
+
+<p>«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère
+Carmelita, et quand le lendemain de notre journée
+passée dans la montagne, on vous a dit que j'avais quitté
+le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser.</p>
+
+<p>«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que
+vous avez pu porter contre moi ou contre ma conduite,
+elles étaient fondées, puisque vous ignoriez à quel mobile
+j'obéissais en partant.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les
+explications de cette conduite étrange qui, une fois encore,
+a dû justement vous indigner, et je veux le faire
+franchement, loyalement, comme il convient à un
+homme d'honneur qui croit devoir se justifier.</p>
+
+<p>«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?</p>
+
+<p>«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre,
+car c'est la première, n'est-ce pas, que vous
+vous êtes posée?</p>
+
+<p>«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que,
+voulant partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour
+cela qu'avais-je à faire? A frapper deux coups à notre
+porte de communication, qui se serait ouverte devant
+moi et qui m'eût donné toute facilité pour m'expliquer.</p>
+
+<p>«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire
+pourquoi, avant d'aller plus loin.</p>
+
+<p>«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais
+par ce moyen; mais je ne trouvais pas en même temps
+la liberté morale, et c'était cette liberté morale que je
+voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée dans ce
+brusque départ.</p>
+
+<p>«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de
+notre promenade, je ne pensais nullement à ce départ;
+bien au contraire, je n'avais qu'une idée, qu'un but
+rester près de vous.</p>
+
+<p>«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les
+sensations et les émotions de notre journée.</p>
+
+<p>«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus
+graves; car c'était ma vie que j'allais décider, c'était
+en même temps la vôtre.</p>
+
+<p>«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore,
+pourquoi n'avoir pas frappé à la porte de communication?</p>
+
+<p>«Ma réponse sera franche.</p>
+
+<p>«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante,
+irrésistible, et, au lieu de voir par mes propres yeux, au
+lieu de sentir par mon propre coeur, au lieu de raisonner
+avec ma propre raison, je me serais laissé entraîner,
+j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre
+coeur, je n'aurais pas raisonné.</p>
+
+<p>«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de
+décision.</p>
+
+<p>«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce
+départ, convaincu à l'avance que, si je vous disais un
+seul mot, je ne partirais point.</p>
+
+<p>«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour
+avoir toute ma liberté de conscience.</p>
+
+<p>«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une
+dernière fois, je ne m'imaginais guère que le lendemain
+matin nous ne nous verrions plus; mais, dans le
+calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé
+les emportements tumultueux de la journée, et, peu à
+peu, j'ai été amené à faire l'examen de ma situation
+morale dans le présent aussi bien que dans le passé.</p>
+
+<p>«En commençant cette lettre, je vous ai promis une
+entière franchise et une absolue sincérité; je dois donc,
+quant à cette position morale, entrer dans des détails
+qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux.</p>
+
+<p>«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous,
+je sens combien ils sont difficiles; mais je m'imputerais
+à crime de ne pas les faire.</p>
+
+<p>«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita,
+une terrible douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru
+que mon coeur était mort pour la tendresse, si bien
+mort que personne ne le ressusciterait jamais.</p>
+
+<p>«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette
+vie d'intimité qui a été la nôtre, jamais un mot de tendresse
+n'est sorti de mes lèvres; jamais un regard passionné,
+jamais un geste n'est venu troubler la confiance
+que vous aviez en moi.</p>
+
+<p>«Vous aimai-je?</p>
+
+<p>«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je
+pouvais encore aimer ne se présentait même pas à
+mon esprit.</p>
+
+<p>«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre
+a été l'éclair qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.»</p>
+
+<p>Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince
+s'arrêta un moment et haussa doucement les épaules avec
+un sourire de pitié; mais il ne s'attarda pas dans des réflexions
+oiseuses, et bien vite il reprit sa lecture au point
+où il l'avait interrompue.</p>
+
+<p>«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage,
+les effets qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils
+s'éteignent, l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée
+et illuminée reprend plus sombre et plus noire.</p>
+
+<p>«Il en est des choses morales comme des choses
+matérielles.</p>
+
+<p>«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai
+aveuglé.</p>
+
+<p>«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau
+les lueurs qui avaient projeté leur lumière dans mon
+âme. Pour cela, je n'avais qu'à venir près de vous: du
+choc de nos regards naîtraient de nouveaux éclairs.</p>
+
+<p>«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement
+ne succéderait-il pas encore â l'éblouissement?</p>
+
+<p>«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen
+que je voulais; ce n'était point près de vous, sous votre
+influence, sous votre charme.</p>
+
+<p>«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de
+moi-même, que je devais m'interroger franchement, et
+franchement me répondre.</p>
+
+<p>«Voilà pourquoi je suis parti.</p>
+
+<p>«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable
+d'être heureux près de vous.</p>
+
+<p>«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin
+de l'hôtel où vous dormiez, regardant les fenêtres de
+votre chambre, pensant à notre journée de la veille, je
+retrouvais encore dans mes veines des frissonnements
+de bonheur.</p>
+
+<p>«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je
+vous aimer comme vous devez être aimée? Cela,
+je ne le savais pas d'une manière certaine et je voulais
+le chercher.</p>
+
+<p>«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute
+conscience.</p>
+
+<p>«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est
+point écoulé une heure, une minute, qui ne vous ait été
+consacrée, et aujourd'hui je viens vous dire que j'écris
+à votre oncle, et à votre mère, pour leur demander votre
+main.</p>
+
+<p>«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita?</p>
+
+<p>«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre
+réponse.»</p>
+
+<p>Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la
+table qui était devant lui, se renversant dans son fauteuil,
+il se mit à rire silencieusement.</p>
+
+<p>Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé
+s'il devenait fou: sans une parole, sans un éclat de voix,
+il riait toujours, la bouche largement ouverte, la mâchoire
+inférieure tremblante, les yeux remplis de larmes.</p>
+
+<p>Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit
+jours... lutté... réparation obligée... enfin!</p>
+
+<p>Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit
+et acheva sa lecture:</p>
+
+<p>«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari
+qui vous aimera loyalement, et qui tiendra fidèlement
+un engagement qu'il n'a voulu prendre qu'en connaissance
+de cause.»</p>
+
+<p>Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui
+n'étaient que le développement de cette idée, mais le prince
+ne les lut que d'un oeil distrait puis il passa à la lettre qui lui
+était adressée: en gros, il savait ou tout au moins il croyait
+savoir comment le colonel avait été amené à cette demande
+en mariage, et pour le moment cela suffisait.</p>
+
+<p>Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre
+était rédigée.</p>
+
+<p>Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi
+brefs que possible.</p>
+
+<blockquote><p>
+Mon cher prince,</p>
+
+<p>Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante
+nièce, sans me prendre pour elle d'un sentiment de
+tendresse qui peu à peu est devenu de l'amour.</p>
+
+<p>J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous
+prie d'être mon interprète auprès de madame la comtesse
+Belmonte, à laquelle d'ailleurs j'écris directement,
+pour appuyer ma demande.</p>
+
+<p>Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de
+sentiment; quant à ce qui est affaire, nous nous en occuperons,
+si vous le voulez bien, de vive voix, lorsque
+nous aurons le plaisir d'être réunis.</p>
+
+<p>Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments.</p>
+
+<p>ÉDOUARD CHAMBERLAIN.
+</p></blockquote>
+
+<p>Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à
+Carmelita, autant il fut mécontent de celle-là.</p>
+
+<p>Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et
+d'un ton dégagé avec le dernier représentant des Mazzazoli.</p>
+
+<p>Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit.</p>
+
+<p>Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait
+de lire, avec plus de politesse seulement et moins de sans-gêne.</p>
+
+<p>Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la
+chambre de Carmelita, où se trouvait la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria la comtesse.</p>
+
+<p>Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil
+où elle était étendue, elle regarda son oncle fixement.</p>
+
+<p>&mdash;Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua
+le prince.</p>
+
+<p>Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la
+comtesse, les mains tremblantes, parlez donc.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, dit-il.</p>
+
+<p>Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la
+lettre des mains de son oncle, elle en avait commencé
+vivement la lecture, sans faire d'observation à propos du
+cachet brisé.</p>
+
+<p>Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait
+lire; alors, le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la
+lettre et la lui lut à mi-voix.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse.</p>
+
+<p>Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots
+inintelligibles.</p>
+
+<p>Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre,
+beaucoup plus longue que celle de sa mère.</p>
+
+<p>Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage
+pâlir ou rougir.</p>
+
+<p>Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se
+leva vivement et lançant à son oncle un regard triomphant:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?</p>
+
+<p>Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant
+la main avec un geste d'humble adoration:</p>
+
+<p>&mdash;Un ange! dit-il.</p>
+
+<p>Respectueusement il lui baisa la main.</p>
+
+<p>A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant
+la main, comme l'avait fait le prince, elle la baisa
+aussi avec une génuflexion.</p>
+
+<p>Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.</p>
+
+<p>L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son
+mari ne tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère
+dans ses bras et l'embrassa tendrement, de même elle
+embrassa son oncle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans
+le colonel et le jugeât incapable de ne pas tenir un
+engagement pris, il eût désiré que le mariage de Carmelita
+ne se fît point à Paris.</p>
+
+<p>Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il
+n'y avait guère à craindre que ce mariage manquât.</p>
+
+<p>Cependant il était dans la nature du prince de craindre
+toujours et de rester quand même sur ses gardes.</p>
+
+<p>Dans les circonstances présentes, il lui semblait que,
+si un danger devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il
+fallait l'attendre.</p>
+
+<p>Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous
+l'influence de madame de Lucillière, au moins avant le
+mariage. Après, cela était possible, et le prince, qui
+avait l'expérience de la passion, admettait ce retour
+jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le
+mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci.</p>
+
+<p>Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la
+duperie dont il avait été victime? Cela était à présumer.
+Mais que pouvait-il? Ni lui ni Ida n'étaient maintenant
+bien redoutables.</p>
+
+<p>Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de
+cette jeune cousine du colonel, cette petite Thérèse
+Chamberlain, qu'il avait eu un moment l'intention de
+prendre pour femme?</p>
+
+<p>Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois
+dangers, et à vrai dire le plus grand de tous paraissait
+bien peu sérieux, il y avait une chose certaine, qui était
+que le simple séjour à Paris du colonel et de Carmelita
+donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus
+imminent.</p>
+
+<p>Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement
+aucun de ces dangers n'éclatait.</p>
+
+<p>Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et
+accompagné de toute la publicité qui fatalement devait se
+manifester d'une façon bruyante, et aussitôt ils pouvaient
+devenir menaçants.</p>
+
+<p>Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient
+par la tête de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle
+apprendrait que son ancien amant allait se marier? En
+voyant à qui avait profité la rupture, qu'on avait eu
+l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle
+pas quel avait été l'auteur de cette rupture?</p>
+
+<p>Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le
+baron Lazarus, déçu dans ses espérances les plus chères,
+et de plus battu avec les armes mêmes qu'il avait eu la
+simplicité de donner?</p>
+
+<p>Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse
+Chamberlain, alors surtout qu'on ne la connaissait pas, et
+qu'on ne savait rien de ce qui s'était passé entre elle et
+son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté, le juge
+d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille,
+lors de la tentative d'assassinat commise sur le colonel,
+devait donner à réfléchir. Il était évident qu'on avait la
+main hardie, dans cette famille, et un Italien, si brave
+qu'il soit, compte toujours dans la vie avec les mains
+hardies qui savent manier un couteau ou un poignard.
+Or, si le récit du juge d'instruction était exact, on ne
+se faisait pas scrupule, dans la famille Chamberlain, de
+mettre en mouvement les couteaux et les poignards; la
+poitrine du colonel était là pour le prouver.</p>
+
+<p>Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi
+au point de vue des intérêts personnels du prince, que le
+mariage ne se fît pas à Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où le célébrer?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si on avait commencé les réparations indispensables
+dans le château de Belmonte! Si on s'était occupé
+activement de meubler quelques pièces! Si....</p>
+
+<p>Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en
+quelques semaines ou en quelques mois qu'on pouvait
+restaurer Belmonte.</p>
+
+<p>Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles
+croulantes d'un château chancelant, sans un toit
+sur la tête des invités, sans vitres aux fenêtres, au milieu
+des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes immondes qui
+cherchent leur abri dans les décombres?</p>
+
+<p>La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le
+colonel, peu sensible sans doute à la poésie des ruines?</p>
+
+<p>Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y
+renonça, mais non pourtant sans tenter d'écarter Paris.</p>
+
+<p>Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes
+pour une lune de miel.</p>
+
+<p>Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.</p>
+
+<p>Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise?
+En avait-il une à Florence? une à Naples? Non, n'est-ce
+pas? Alors pourquoi aller à Venise ou à Naples? et
+pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait, lui,
+un hôtel prêt à le recevoir?</p>
+
+<p>Paris était aussi une ville charmante pour une lune de
+miel.</p>
+
+<p>Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle
+sorte que, finalement, le prince céda.</p>
+
+<p>Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris?
+Aucune en réalité; et un refus persistant pourrait le
+surprendre et l'inquiéter, peut-être même donner de
+mauvaises pensées.</p>
+
+<p>Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément
+ne pas le ménager.</p>
+
+<p>Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce
+serait à Paris que se ferait le mariage.</p>
+
+<p>D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter
+les dangers, s'ils se présentaient.</p>
+
+<p>Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient
+pas de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent
+pussent être bien redoutables.</p>
+
+<p>On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage,
+mais à coup sûr ils n'auraient aucun résultat.</p>
+
+<p>Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le
+prince aurait voulu tenir le mariage de sa nièce autant
+que possible caché, ayant pour cela de puissantes raisons
+qui lui étaient inclusivement personnelles.</p>
+
+<p>Mais cela ne fut pas possible.</p>
+
+<p>Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet
+étrange mystère.</p>
+
+<p>Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après
+une assez longue absence, était obligé de donner des explications
+à ses créanciers pour les faire patienter.</p>
+
+<p>Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement
+payés que l'annonce du prochain mariage de Carmelita
+avec le colonel Chamberlain?</p>
+
+<p>Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou
+moins probable; c'était un mariage arrêté, décidé, et le
+plus étonnant, le plus merveilleux, le plus miraculeux,
+le plus étourdissant, le plus triomphant, le plus beau, le
+plus grand, le plus riche, le plus extraordinaire, le plus
+brillant, le plus éblouissant, le plus digne d'envie qu'on
+pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était...
+pour tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche,
+le plus en vue, le plus à la mode de Paris, c'était le colonel
+Chamberlain.</p>
+
+<p>Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec
+prière de ne pas ébruiter cette nouvelle.</p>
+
+<p>Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques
+créanciers qui avaient payé cher le droit d'être incrédules,
+il avait fait plus; il avait montré la lettre écrite par le colonel
+pour lui demander la main de Carmelita.</p>
+
+<p>Le premier créancier à qui le prince avait montré la
+lettre du colonel était son bijoutier, qu'il avait intérêt à
+ménager. Le bijoutier avait promis le secret, mais, en
+rentrant chez lui, il avait joyeusement annoncé à sa femme
+que la créance du prince Mazzazoli serait payée, attendu
+que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain.
+A ce moment était entrée une des principales
+clientes de la maison, la charmante comtesse d'Ardisson,
+amie et rivale de la marquise de Lucillière.</p>
+
+<p>Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle,
+qui, en conséquence de ses relations avec madame
+de Lucillière, devait avoir un certain intérêt pour elle.</p>
+
+<p>C'était un secret, un grand secret, que personne ne
+connaissait encore à Paris; car le prince et sa famille venant
+de Suisse avec le colonel Chamberlain, étaient arrivés
+le matin même.</p>
+
+<p>Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson
+n'eut qu'un désir, l'apprendre elle-même à madame
+de Lucillière, pour voir comment celle-ci recevrait cette
+nouvelle.</p>
+
+<p>Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière,
+l'occasion était vraiment heureuse.</p>
+
+<p>A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée
+dans sa loge, qui faisait face à celle de madame de
+Lucillière.</p>
+
+<p>La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était
+restée vide jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on
+donnait ce soir-là.</p>
+
+<p>La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson
+entrait dans la loge de madame de Lucillière pour
+lui faire une visite d'amitié.</p>
+
+<p>La marquise était gaie, souriante, de belle humeur
+comme à l'ordinaire, et prenait plaisir pour le moment
+à plaisanter le prince Seratoff, qui l'avait accompagnée.</p>
+
+<p>Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations
+de joie affectueuse, comme une amie dont on a
+été trop longtemps séparée.</p>
+
+<p>Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la
+loge, les laissant en tête à tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle nouvelle</p>
+
+<p>&mdash;La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle:
+le colonel Chamberlain, qui avait disparu si brusquement,
+il y a quelques mois est retrouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière
+en pâlissant légèrement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais s'il l'était pour vous,&mdash;la comtesse appuya
+sur le mot.&mdash;mais il l'était pour le monde parisien;
+heureusement le voici revenu, et je crois que son retour
+va faire un joli tapage.</p>
+
+<p>Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière
+lui demandât à propos de quoi allait éclater ce tapage;
+mais celle-ci, tout d'abord surprise en entendant prononcer
+le nom du colonel, s'était bien vite remise et maintenant
+elle se tenait sur ses gardes.</p>
+
+<p>Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui
+faire une simple visite que sa chère amie, madame d'Ardisson,
+était venue dans sa loge. Madame de Lucillière
+avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour se livrer
+maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du
+prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte? demanda
+la comtesse d'Ardisson.</p>
+
+<p>&mdash;Très longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi.</p>
+
+<p>&mdash;La comtesse est rétablie?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas
+de motifs pour me défier de ceux qui parlent.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la
+comtesse ou du prince?</p>
+
+<p>&mdash;Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me
+défie jamais de mes amis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe
+de votre confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse
+allait en Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait
+ce voyage; c'était Carmelita. Devinez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le
+sphinx.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle
+ne vous... surprit pas trop brusquement. Carmelita allait
+en Suisse pour rejoindre le colonel Chamberlain, qui s'était
+retiré sur les bords du lac de Genève en quittant Paris;
+ils ont passé tout le temps de cette absence ensemble,
+et de ce long tête-à-tête il est résulté ce qui fatalement
+devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle
+Carmelita Belmonte.</p>
+
+<p>Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer
+pendant les savantes lenteurs de cette attaque, elle tressaillit,
+et sa main, qui jouait nerveusement avec son éventail
+se crispa.</p>
+
+<p>Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien
+l'effet qu'elle avait produit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me croyez pas? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne vous croirais-je pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable
+que ce mariage entre deux êtres qui semblent
+faits l'un pour l'autre: le colonel est un homme charmant
+malgré l'excentricité de sa tenue, et Carmelita est la belle
+des belles. Ils devaient s'aimer, cela était écrit et cela
+s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le
+certain est qu'ils s'épousent.</p>
+
+<p>Il fallait bien dire quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour quand ce mariage? demanda madame de
+Lucillière d'une voix qu'elle tâcha d'affermir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel
+ni le prince Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je
+la tiens d'une personne tierce, en qui j'ai toute confiance
+et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui s'appelle vu, la lettre
+par laquelle le colonel Chamberlain demande au prince
+Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita
+Belmonte. Le mariage n'est donc plus douteux, seulement
+j'ignore la date; il est même probable que cette date
+vous la connaîtrez avant moi. Vous avez avec le colonel
+Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que
+personne à Paris, et sa première visite sera assurément
+pour vous. Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez
+pas surprise. Vous ne me remerciez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini,
+afin de vous remercier une bonne fois pour toutes.</p>
+
+<p>Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame
+d'Ardisson regagna vivement sa loge, et, se plaçant dans
+l'ombre de manière à se cacher autant que possible, elle
+braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière.</p>
+
+<p>Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes
+les paroles portaient; maintenant, sans doute qu'elle se
+croyait libre elle allait se livrer....</p>
+
+<p>Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile,
+le visage contracté, les sourcils rapprochés, les
+lèvres serrées, les narines dilatées.</p>
+
+<p>Elle aimait donc toujours le colonel?</p>
+
+<p>Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson
+prit plaisir à rappeler les coups qu'elle venait de porter:
+«Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel; ils
+s'adorent, ils se marient.» Et cette allusion aux relations
+intimes qui existaient entre le colonel et la marquise?...
+Vraiment tout cela avait été bien filé.</p>
+
+<p>A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit
+de nouveau, et le prince Seratoff parut; mais la marquise
+ne le laissa pas s'asseoir.</p>
+
+<p>Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après
+avoir dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du
+côté gauche, il sortit.</p>
+
+<p>Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson
+braqua sa lorgnette vers la porte de l'orchestre, où
+bientôt se montra le prince Seratoff.</p>
+
+<p>Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui
+venait d'arriver.</p>
+
+<p>Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles
+l'emmena avec lui.</p>
+
+<p>Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la
+marquise de Lucillière, et le prince en sortit aussitôt,
+laissant le baron seul avec la marquise.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron
+Lazarus un fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même,
+reculant autant que possible celui qu'elle occupait, avait
+tourné le dos à la scène.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui
+paraissait assez mal à l'aise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous
+n'accueilliez pas très favorablement la demande de mon
+ambassadeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une
+certaine répugnance à revenir dans cette loge qui doit
+vous rappeler de mauvais souvenirs.</p>
+
+<p>Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement
+à comprendre ou à se rappeler ce dont on lui parle.</p>
+
+<p>Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs
+auxquels on faisait allusion étaient sortis de sa mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester
+bouche ouverte sans rien dire), cette loge?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même,
+peut-être sur ce fauteuil, continua la marquise, que vous
+avez eu avec M. de Lucillière un entretien dont je faisais
+le sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez
+le sujet? Mon Dieu! c'est possible, cependant je ne me
+rappelle pas du tout de quoi il était question.</p>
+
+<p>&mdash;D'une certaine lettre anonyme.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre anonyme?</p>
+
+<p>Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à
+sa mémoire.</p>
+
+<p>Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette
+lettre anonyme.</p>
+
+<p>&mdash;Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain;
+je vois que vous ne trouveriez pas; je vais vous
+aider. Cette lettre anonyme parlait d'une petite porte
+de la rue de Valois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? vous savez....</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître
+ignorer ce que vous savez parfaitement. De mon côté, je
+trouve inutile de vous laisser croire plus longtemps que
+le prétexte mis en avant pour rompre nos relations était
+fondé; la vraie raison de cette rupture était cette lettre
+anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume
+que vous le saviez déjà; cependant j'ai tenu à vous
+le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur
+de cette infamie?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie,
+comme vous dites, était vous.</p>
+
+<p>&mdash;Madame!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je
+ne m'y laisserais pas prendre. Ménagez-vous, réservez
+vos forces, ne prodiguez pas votre éloquence en pure
+perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez
+à les employer plus utilement qu'avec moi.</p>
+
+<p>Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui
+avait jamais vue, en contenant sa voix cependant de manière
+à n'être pas entendue distinctement par les personnes
+qui se trouvaient dans les loges voisines; mais la
+violence même qu'elle se faisait pour se contenir rendait
+son émotion plus évidente.</p>
+
+<p>Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation
+du prince Seratoff, et il aurait été beaucoup plus
+sage à lui d'écouter son inspiration première, qui lui
+conseillait de rester tranquillement dans son fauteuil.
+Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait
+eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation
+de celle-ci ne pouvait être que dangereuse!</p>
+
+<p>Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre
+à cette invitation et de venir dans cette loge, quand et
+comment en sortir?</p>
+
+<p>Comme il se posait cette question, la porte de la loge
+s'ouvrit, et le duc de Mestosa s'avança vivement vers
+la marquise, en homme heureux de voir la femme qu'il
+adore.</p>
+
+<p>Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait
+madame de Lucillière et ses habitudes: c'était
+toujours publiquement qu'elle s'expliquait avec les gens
+dont elle croyait avoir à se plaindre, et elle le faisait
+avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et les
+mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison
+elle arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et
+l'on ne sortait de ses jolies griffes roses que déchiré aux
+endroits les plus sensibles, avec des blessures ridicules.
+Que de fois n'avait-il pas ri lui même de ses pauvres victimes!</p>
+
+<p>Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures
+sans pouvoir les rendre. Il se leva pour céder la place au
+duc.</p>
+
+<p>Mais de la main elle le retint.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous
+faire, dit-elle.</p>
+
+<p>Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une affaire importante à traiter avec le baron,
+dit-elle; voulez-vous nous donner quelques minutes encore?</p>
+
+<p>Au moins l'explication n'aurait pas de témoin.</p>
+
+<p>Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme,
+continua madame de Lucillière, vous devez vous demander
+comment l'idée m'est venue d'avoir une entrevue
+avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne
+me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge,
+et je croyais bien que toutes relations entre nous étaient
+rompues. A vrai dire et pour ne pas m'en cacher, je vous
+considérais comme mon ennemi, et pour vous je n'avais
+d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez
+que je suis franche.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie
+à affirmer cette hostilité.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement
+la joie qui me fait affirmer cette hostilité; j'obéis encore,
+en agissant ainsi, à d'autres considérations plus importantes.
+Je veux, en effet que cette hostilité soit bien constatée,
+bien reconnue par vous, afin que vous ne vous
+trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer.</p>
+
+<p>Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre,
+paraissaient tellement contradictoires que le baron laissa
+paraître un mouvement de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je me serais expliquée, continua madame de
+Lucillière, votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît
+obscur en ce moment s'éclaircira. Écoutez donc
+cette explication, qui vous intéresse plus que vous ne
+pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre
+lettre anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas
+fallu de grands efforts d'esprit pour deviner le mobile qui
+vous a poussé à faire usage de cette lettre: vous avez
+voulu amener une rupture entre nous et le colonel Chamberlain.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous
+vous trompez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette
+rupture parce que, interprétant notre intimité selon vos
+craintes, vous vous figuriez que, cette intimité rompue, le
+colonel Chamberlain deviendrait un mari possible pour
+votre fille.</p>
+
+<p>L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit
+pas à profit: on attaquait sa fille, il dédaignait de répondre
+et quittait la place. Il se leva pour sortir.</p>
+
+<p>Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement;
+car, avant qu'il eût pu faire un pas en arrière, elle lui
+jeta vivement quelques mots qui l'arrêtèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si
+vous voulez écouter ce que j'ai à vous dire.</p>
+
+<p>Le baron hésita un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin,
+notre ancienne amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au
+bout, pour m'en défendre et vous montrer combien
+elles sont fausses.</p>
+
+<p>C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne
+s'en préoccupa pas autrement. Ce qu'elle voulait, c'était
+que le baron demeurât, et il demeurait; le reste lui importait
+peu.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous
+êtes doué de qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire?
+enfin peu importe. Vous êtes donc doué de qualités,
+puisque qualités il y a, que je ne possède pas; de plus vous
+avez, dans le choix des moyens auxquels vous recourez,
+une hardiesse d'esprit et une indépendance de... coeur qui,
+j'en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un
+mot, vous êtes un homme pratique, et voulant le succès,
+vous ne vous laissez point empêtrer dans toutes sortes de
+considérations sentimentales ou morales, qui sont un fardeau
+pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous
+voyez que je vous rends justice.</p>
+
+<p>Le baron fit la grimace.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame
+de Lucillière, c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques
+qui m'a donné l'idée de revenir sur notre rupture
+et de vous proposer une alliance dans un but commun,
+certaine à l'avance que personne n'était capable comme
+vous d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez
+peut-être encore plus vivement que moi, quand
+vous le connaîtrez. Bien entendu, l'alliance dont je vous
+parle n'est point une alliance cordiale; c'est une alliance
+utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse à
+vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments
+n'ont rien à voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il
+sont.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous assure....</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, ne revenons point sur cette question:
+nos sentiments personnels n'ont rien à voir ni à faire
+dans l'oeuvre commune que je veux vous proposer, ou
+plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que précisément
+je vous la propose.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends
+rien à ces paroles; aussi avant de savoir si je
+puis vous prêter mon concours, je vous prie de me dire
+ce que vous attendez de moi et quel but vous poursuivez.</p>
+
+<p>&mdash;Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir
+le mari de mademoiselle Belmonte; le concours,
+chercher les moyens, les trouver, de rompre ce mariage,
+qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien n'est
+plus simple.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mariage est à la veille de se faire! s'écria le baron.</p>
+
+<p>&mdash;A la veille est une façon de parler pour dire prochainement:
+l'époque à laquelle il doit avoir lieu, je ne la
+connais pas. Tout ce que je sais, c'est que le prince Mazzazoli,
+accompagné de sa nièce, a été rejoindre le colonel
+en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant Paris; que
+là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous
+deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse
+de mariage du colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble
+à Paris. Existe-il des moyens pour rompre
+ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de bonnes
+raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture
+non moins vivement que moi, je m'adresse à vous
+pour que vous les cherchiez de votre côté, tandis que
+je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais pu agir
+seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous
+reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que
+je n'ai pas hésité à vous demander votre concours, en
+même temps que je vous proposais le mien. Il est certain
+que nous n'agirons pas de la même manière; voilà pourquoi,
+à deux, nous serons beaucoup plus forts. Acceptez-vous.</p>
+
+<p>Le baron hésita assez longtemps avant de répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable
+de voir un homme tel que le colonel épouser
+mademoiselle Belmonte.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié; je
+l'aime comme un fils, et il me semble que c'est un devoir
+d'empêcher, si cela est possible, un mariage qui certainement
+le rendrait malheureux. Ce brave colonel vient
+de loin, de très loin; il ne connaît pas les dessous de la
+vie parisienne.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait les lui montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut
+dire qu'il y a en lui une certaine naïveté qui l'expose à
+être dupe quelquefois de ceux qui l'entourent. J'ai été témoin
+de sa confiance et de sa foi.</p>
+
+<p>Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva
+que le coup du baron avait porté.</p>
+
+<p>&mdash;Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est
+une qualité sans doute, mais qui nous expose souvent à
+de fâcheuses déceptions. Je crois donc que dans les circonstances
+qui nous occupent, il aura été victime de sa
+confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est
+pas du tout la femme qui lui convient, lui si droit, si franc,
+si tendre, car il est très tendre.</p>
+
+<p>&mdash;Mille raisons rendent ce mariage impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux
+d'un homme aveuglé par la passion, et sans doute le colonel
+aime passionnément la belle Carmelita. Savez-vous
+s'il l'aime passionnément?</p>
+
+<p>Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire,
+en regardant la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve
+cette passion probable. Carmelita est assez belle pour
+l'avoir inspirée; pour moi, je ne connais pas de femme
+plus belle, et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est très
+probablement cette beauté qui fait sa toute-puissance. Sur
+cette beauté, nous ne pouvons rien, ni vous ni moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient
+un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion,
+et je m'en remets pleinement à vous; je veux dire
+seulement qu'il est bien difficile de détruire l'influence
+que Carmelita doit à sa beauté, surtout avec un homme
+tel que le colonel, qui est fidèle dans ses attachements.
+Croyez-vous qu'il soit fidèle?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une
+arme qui pourrait agir efficacement sur lui.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations
+si épris que soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime
+lorsqu'on lui donne la preuve qu'il est trompé. Quelque
+chose vous fait-il supposer que le colonel serait homme à
+s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de ce
+genre?</p>
+
+<p>Décidément le baron prenait se revanche, et la marquise
+sentit que, par le fait seul de l'association qu'elle venait
+de lui proposer, elle lui avait permis de redresser la tête:
+il était utile, il profitait de sa position.</p>
+
+<p>&mdash;Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne
+s'obstinerait pas dans sa passion, sittelle après un court
+moment de réflexion, il faudrait savoir si cette preuve
+dont vous parlez peut être fournie, et pour moi je l'ignore.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore aussi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il
+me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment le découvrir? Une jeune fille qui aurait
+un amant ne conduirait pas ses amours comme certaines
+femmes qui se font un piédestal de leurs fautes. Car il y
+a de ces femmes, n'est-ce pas, dans le monde parisien,
+même dans le meilleur?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait
+se trouver dans ce cas, bien au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature
+à rompre son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en
+cherchant habilement, trouver peut-être des moyens pour
+arriver à ce résultat, et c'est ce que je répète, sans vouloir
+entrer dans le détail de ces raisons ou de ces moyens.
+Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous
+en userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de
+mon côté j'en trouve qui ne soient pas en désaccord avec
+mes sentiments ou mes habitudes, j'en userai aussi. Cependant,
+puisque nous formons une association en vue de
+ce résultat, il peut être bon que nous nous concertions
+quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous
+présenterez.</p>
+
+<p>Le baron se leva:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la
+marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, monsieur le baron.</p>
+
+<p>Il sortit de la loge.</p>
+
+<p>Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans
+le corridor, car la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit
+devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise,
+que tout le monde répète.</p>
+
+<p>Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait
+radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle; malheureusement
+pour vous, je la connais, votre nouvelle. Le
+colonel Chamberlain épouse Carmelita, n'est-ce pas?
+C'est cela que vous voulez m'apprendre?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh
+bien! mon cher, cette joie est une injure pour moi; cachez-la
+donc, je vous prie, et tâchez de prendre un air
+indifférent.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mariage vous peine donc bien vivement?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de
+plus c'est une niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me
+réjouit. Ce qui me fâche, c'est de vous voir montrer une
+joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté foi à mes paroles,
+que vous avez toujours et malgré tout persisté dans
+vos soupçons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez
+de satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous
+ai dit n'a servi à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage
+vous la donne. Eh bien! mon cher, cela me blesse
+et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller porter
+ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux
+yeux des gens qui se moqueraient de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et
+demain matin sans doute vous aurez compris; s'il vous
+faut plusieurs jours, ne vous gênez pas, prenez-les.</p>
+
+<p>Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu'il
+n'était entré.</p>
+
+<p>Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme
+elle le désirait.</p>
+
+<p>Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui
+vint lui faire visite; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson.
+Tous entrèrent avec l'air triomphant qu'avait eu le duc
+de Mestosa.</p>
+
+<p>Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti.</p>
+
+<p>Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc.</p>
+
+<p>Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante; car la
+répétition de la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer
+avec des attitudes de vainqueur, l'avait exaspérée.</p>
+
+<p>Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites: ce qui cependant,
+dans l'état nerveux où elle se trouvait, était bien
+suffisant.</p>
+
+<p>Dans l'entr'acte, sa loge ne désemplit pas: ce fut un
+défilé, une procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout
+d'amies dans la salle voulut se donner la joie de venir
+lui annoncer la grande nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc?</p>
+
+<p>&mdash;Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais
+douté?</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous la date précise de ce fameux mariage?</p>
+
+<p>A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme
+elle l'avait fait avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.</p>
+
+<p>Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.</p>
+
+<p>De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement
+ce sourire et ne s'abandonnât pas aux sentiments
+qui la troublaient; car, dans la salle, tous les yeux étaient
+dirigés sur elle.</p>
+
+<p>Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle
+du mariage du colonel Chamberlain, son premier
+mouvement était de chercher avec sa lorgnette la loge de
+madame de Lucillière.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir.</p>
+
+<p>Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement
+qu'elle se retira.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis attendue chez ma mère.</p>
+
+<p>La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par
+les chevaux et conduit par le cocher anglais que le colonel
+lui avait donnés.</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à
+son cocher.</p>
+
+<p>En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais
+ressortir.</p>
+
+<p>En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle,
+et sa femme de chambre, après l'avoir aidée à remplacer
+sa toilette de théâtre par une toilette de ville, la vit
+chercher dans un meuble, où elle prit une petite clef
+qu'elle plaça dans sa poche.</p>
+
+<p>Cela fait, elle remonta en voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fallut que quelques secondes pour arriver
+devant la petite porte où si souvent le cocher avait déposé
+et repris sa maîtresse.</p>
+
+<p>La marquise, enveloppée dans un grand vêtement
+sombre et la tête couverte d'une épaisse voilette, descendit
+de voiture.</p>
+
+<p>Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant
+comme à l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la
+reprendre, elle lui dit d'attendre.</p>
+
+<p>Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans
+la petite porte. Mais, bien que la clef tournât librement
+dans la serrure en faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit
+point: elle était fermée à l'intérieur par un verrou.</p>
+
+<p>Madame de Lucillière resta un moment embarrassée
+devant cette porte qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.</p>
+
+<p>Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours
+et en toutes circonstances, elle prit vivement sa résolution.</p>
+
+<p>&mdash;Rentrez, dit-elle au cocher.</p>
+
+<p>Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise,
+sans s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude
+de ce quartier désert, se dirigea vers l'entrée principale
+de l'hôtel Chamberlain.</p>
+
+<p>A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge
+parut sur le seuil de sa porte.</p>
+
+<p>&mdash;M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix
+faible.</p>
+
+<p>Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur
+de sa loge, et madame de Lucillière entendit des
+éclats de rire à demi étouffée.</p>
+
+<p>&mdash;Une dame demande M. Horace, dit le concierge;
+est-il chez lui?</p>
+
+<p>&mdash;Déjà! répliqua une voix.</p>
+
+<p>&mdash;A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort.</p>
+
+<p>&mdash;Si madame veut monter à la chambre de M. Horace,
+dit le concierge, elle le trouvera en train de s'habiller.</p>
+
+<p>Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se
+laissa pas déconcerter.</p>
+
+<p>&mdash;Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au
+parloir, dit-elle.</p>
+
+<p>En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour
+entrer à l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une
+voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de
+temps pour venir: le nègre est arrivé ce matin, et déjà
+j'ai reçu trois billets pour lui, l'un avec un bouquet. Si ça
+ne fait pas hausser les épaules?</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud?
+demanda une voix de femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va
+recommencer comme avant son départ, et on va le revoir
+dormir tout debout.</p>
+
+<p>Cependant madame de Lucillière avait monté le perron
+de l'hôtel, et la porte vitrée, tirée par un valet de pied en
+grande livrée, s'était ouverte devant elle.</p>
+
+<p>Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du
+haut en bas et les domestiques étaient à leur poste.</p>
+
+<p>Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être
+le colonel était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer;
+de même quelques personnes de son monde pouvaient,
+en traversant le vestibule, l'apercevoir et la
+reconnaître.</p>
+
+<p>Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra
+son manteau autour d'elle; puis tout de suite, réfléchissant
+que c'était le meilleur moyen pour se faire reconnaître,
+elle laissa retomber.</p>
+
+<p>&mdash;M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un
+accent anglais très prononcé.</p>
+
+<p>Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la
+porte s'ouvrit devant Horace, qui venait de s'habiller pour
+sortir, et portait sur sa personne, dans ses vêtements
+comme dans son linge, tous les parfums à la mode.</p>
+
+<p>Elle avait rejeté son voile en arrière.</p>
+
+<p>Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Quand votre maître doit-il rentrer?</p>
+
+<p>&mdash;D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour
+sortir. Il est chez....</p>
+
+<p>Horace s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise sait?...</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle
+Belmonte! Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je
+lui parle ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame la marquise....</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.</p>
+
+<p>Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans
+ses sentiments d'admiration et d'adoration d'autrefois;
+pour lui, elle était toujours la plus séduisante de toutes les
+femmes, et, sans savoir au juste quelles causes avaient
+amené une rupture entre elle et son maître, il regrettait
+vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la
+colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand
+on a le bonheur d'être aimé par une femme telle que madame
+de Lucillière, il ne faut pas être trop rigoureux et
+l'on doit lui passer bien des choses. C'était d'ailleurs son
+propre système, faible avec les femmes en proportion de
+leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne
+l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle,
+très belle: mais il préférait le genre de beauté de madame
+de Lucillière, qui, à ses yeux, était le charme en personne,
+la séduction, et puis Carmelita voulait se faire
+épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins à l'âge
+qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps.
+Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on
+pouvait les avoir toutes?</p>
+
+<p>C'était non seulement au point de vue de son maître
+qu'il se plaçait pour condamner le mariage, mais encore
+au sien propre: une femme dans la maison dérangerait
+toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le gênerait
+aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments.
+Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait
+au nom d'un droit et en vertu du principe d'autorité.
+Qu'une femme lui demandât n'importe quoi comme
+un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le
+faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il
+pût recevoir d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le
+ferait pas.</p>
+
+<p>Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant:
+«Mon bon Horace», en lui disant: «Je compte sur vous»,
+devait produire sur lui une vive émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant.</p>
+
+<p>&mdash;Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai
+son retour.</p>
+
+<p>Horace avait la certitude que son maître ne serait pas
+satisfait de trouver, en rentrant, madame de Lucillière
+installée dans son appartement et l'attendant.</p>
+
+<p>Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras:
+comme il demeurait hésitant, elle insista:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez comprendre que cette entrevue aurait
+lieu en tous les cas, alors même que vous refuseriez ce
+que je vous demande; seulement il est préférable pour tous
+qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je m'adresse, je
+veux dire, pourquoi je me confie à vous.</p>
+
+<p>Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte,
+et puisqu'elle était entrée dans l'hôtel, il importait peu en
+réalité que l'entretien qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir
+ou dans l'appartement du colonel.</p>
+
+<p>Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière.</p>
+
+<p>&mdash;Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en
+se dirigeant vers la porte.</p>
+
+<p>Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena
+son voile sur son visage et arrangea les plis de son manteau.</p>
+
+<p>Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet
+de pied dans le vestibule; en voyant cette femme voilée,
+monter derrière Horace l'escalier d'honneur, au lieu de
+prendre l'escalier de service, ils se regardèrent tous les
+trois avec des mines étonnées.</p>
+
+<p>L'un d'eux était maître d'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il,
+il fait un joli métier.</p>
+
+<p>Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était
+entrée dans la bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai ici, dit-elle.</p>
+
+<p>Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait
+les lampes.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous
+faire, dit-elle: comment se porte le colonel?</p>
+
+<p>&mdash;Bien, madame la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse?</p>
+
+<p>&mdash;Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était
+pas à son aise.</p>
+
+<p>&mdash;Se plaignait-il?</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un
+bon feu sous lui, le tourner et le retourner comme on a
+fait pour saint Laurent, il ne se plaindrait pas. Du reste,
+madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle l'a soigné,
+et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau
+qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché
+une plainte.</p>
+
+<p>&mdash;Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son
+état ordinaire? Vous avez pu vous tromper.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je
+ne me suis pas trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait
+pas, et toujours il restait absorbé comme s'il suivait la
+même pensée; toujours, c'est-à-dire tant que je le voyais,
+car il passait ses journées entières à faire des courses dans
+les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant
+dans une grange ou un chalet.</p>
+
+<p>&mdash;L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle
+Belmonte a du égayer cette sombre humeur?</p>
+
+<p>&mdash;C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai
+tout fait pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir
+en Suisse, et même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion;
+c'est ce qu'il a voulu faire, quand il a appris leur arrivée.</p>
+
+<p>&mdash;Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita?</p>
+
+<p>&mdash;Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé
+de parler, de se distraire; il mangeait à la même table que
+le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Et que Carmelita?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans
+ses excursions. Elle marche très bien, mademoiselle Belmonte,
+et les ascensions ne lui font pas peur; elle n'est
+pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas fait cent
+mètres au delà du jardin de l'hôtel.</p>
+
+<p>&mdash;C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient
+ces excursions; cela a duré longtemps, c'est-à-dire
+ce séjour s'est prolongé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que
+rien le fasse prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La
+veille, par une journée d'orage terrible, le colonel et mademoiselle
+Carmelita avaient fait une longue course dans
+la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que le soir
+tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait,
+sans prévenir personne, sans même me laisser un
+mot. Nous voilà tous bien inquiets. Le prince voulait
+qu'on fît des recherches dans la montagne, craignant un
+accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer, et j'ai appris
+que mon colonel était parti pour Genève. Les jours s'écoulèrent,
+il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince,
+ni à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Où était-il?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs
+de Florence et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu
+à Paris. Ce fut de Paris qu'il m'écrivit et m'envoya
+trois lettres: une pour le prince, une pour madame la
+comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita.
+Dans ses lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle
+Carmelita en mariage. Est-ce assez bizarre?</p>
+
+<p>Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre;
+au contraire, elle s'expliquait comme les choses s'étaient
+passées, depuis l'arrivée de Carmelita au Glion jusqu'au
+départ du colonel, et son expérience féminine suppléait
+aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace.</p>
+
+<p>La chance lui avait été favorable en ne lui permettant
+pas d'entrer par la petite porte.</p>
+
+<p>A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour
+et s'arrêta devant le perron.</p>
+
+<p>&mdash;Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.</p>
+
+<p>Mais la marquise le retint.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel
+était rentré.</p>
+
+<p>Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace,
+et celui-ci sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte
+avec précaution.</p>
+
+<p>Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage
+et, s'étant enveloppée dans son manteau, elle attendit
+debout, les yeux fixés sur la porte de la chambre.</p>
+
+<p>Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût
+et même sans qu'on entendit aucun bruit.</p>
+
+<p>Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança
+vers la porte de la chambre. Un des battants était
+ouvert, mais une tapisserie fermait le passage et empêchait
+de voir ce qui se passait dans la chambre.</p>
+
+<p>Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée
+dans sa main gauche, comme un homme qui réfléchit.</p>
+
+<p>Elle écarta la portière et entra.</p>
+
+<p>Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la
+marquise frappèrent le colonel, qui releva lentement la
+tête et regarda machinalement du côté d'où venaient ces
+bruits.</p>
+
+<p>A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui,
+il tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? dit-il.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva
+son voile; en même temps, elle jeta loin d'elle le
+manteau qui l'enveloppait.</p>
+
+<p>Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de
+théâtral, et son entrée ressemblait jusqu'à un certain point,
+à celle d'un premier rôle.</p>
+
+<p>Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre,
+avaient une couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise.</p>
+
+<p>&mdash;Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant
+mon départ? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai reçu.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Longtemps je suis restée sans comprendre, mais
+enfin ma raison a pu admettre la possibilité de l'erreur
+dont vous étiez victime.</p>
+
+<p>&mdash;Une erreur!</p>
+
+<p>Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que
+toutes les paroles et qui signifiait clairement que cette erreur
+était si grande qu'on ne pouvait trouver de mots pour
+la qualifier?</p>
+
+<p>&mdash;Votre buvard....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme
+vous dites, qui m'a fait comprendre comment vous aviez
+pu être trompé.</p>
+
+<p>Il la regarda en face longuement, profondément; elle
+ne détourna pas les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver
+combien grossière a été votre erreur; mais ce n'est pas
+pour cela que je suis venue, et, comme mes moments sont
+comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une démonstration
+maintenant superflue. C'est de vous que je veux
+vous entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous
+seul, non pour moi, pour votre bonheur, et aussi pour le
+bonheur des autres.</p>
+
+<p>Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de
+lui.</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas
+le but d'une visite qui doit vous être pénible et qui pour
+moi est horriblement douloureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette
+démarche, qui ne peut pas être aussi cruelle pour vous
+qu'elle l'est pour moi; car enfin je rentre dans une maison
+d'où j'ai été chassée et je parais devant un homme qui m'a
+infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une
+femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par
+le souvenir de cette injure, et je suis venue. Que vous vous
+mariiez, je vous répète, c'est bien. Je ne serais pas sincère
+si je vous disais qu'en apprenant cette nouvelle de la
+bouche de gens qui me la jetaient pour m'en accabler, je
+n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon saisissement
+a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance,
+et je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais
+cela est sans importance, il ne doit pas être question de
+moi, et, si je vous parle de ce saisissement et de ce trouble,
+c'est pour que vous voyiez comment j'ai été entraînée dans
+cette démarche. Si, après m'avoir appris votre mariage,
+on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune
+cousine, j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans
+ce mariage rien que de naturel. En effet, cette jeune fille
+est charmante, elle est douée de toutes les qualités qui peuvent
+rendre un homme tel que vous pleinement heureux,
+et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai
+entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de
+vous, j'ai vu les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu
+sa voix lorsqu'elle vous parlait, j'ai fait exprès
+l'expérience de la jalousie que je pouvais lui inspirer, et
+je vous répète, je vous affirme qu'elle vous aime. Soyez
+certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour
+tel que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe
+pas sur la nature des sentiments des autres femmes qui
+aiment sincèrement cet homme ou qui veulent s'en faire
+aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe pas. Thérèse
+était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et,
+telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai
+donc cru que vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi
+le voeu de votre père mourant. Mais je me trompais. Ce
+n'est point la jeune fille qui vous aime que vous prenez
+pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la douce,
+l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait
+sa vie pour vous donner une journée de bonheur;
+c'est Carmelita, c'est la nièce du prince Mazzazoli. Ce
+nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que je devais faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne
+changera ma résolution; je ne suis jamais revenu sur
+ma parole donnée.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre
+résolution; je veux l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir
+ce que je crois un devoir, et je l'accomplirai.</p>
+
+<p>Il se leva.</p>
+
+<p>En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant
+lui.</p>
+
+<p>Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter
+cette maison? Vous me connaissez, et vous savez si
+l'on peut me faire abandonner une résolution quand je l'ai
+arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux; je veux vous
+parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe.
+Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez
+entendu ce que j'ai à vous dire.</p>
+
+<p>Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux
+dans les yeux.</p>
+
+<p>Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût
+tenter, il n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le
+mieux était de le subir et d'en finir.</p>
+
+<p>Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli
+voulait vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait
+devant rien pour obtenir ce résultat. J'avoue cependant
+que je ne le croyais pas capable de recourir au
+moyens qu'il a employés.</p>
+
+<p>Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur
+sa main, et il restait dans l'attitude d'un homme qui
+écoute par convenance ce qu'on lui dit, mais qui ne l'entend
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne
+pas revenir sur ces feuilles de buvard qui ont amené notre
+rupture, cependant je suis obligée de le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie....</p>
+
+<p>&mdash;Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper.
+Au moment où ces feuilles de papier sont venues entre
+vos mains, j'aurais pu vouloir, si vous me les aviez communiquées,
+vous prouver que je n'avais pas écrit ces
+lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour
+assurer notre amour; mais, maintenant que cet amour est
+mort, qu'importe que je fasse cette preuve? au moins
+qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire jusqu'à ce
+jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver
+pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme
+machination? Non, n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner,
+vous avez pu admettre que j'avais écrit ces
+lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire votre
+coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer
+dans le silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il
+ne s'agit plus de moi, il s'agit de vous, et je parle.</p>
+
+<p>Le bras du colonel était appuyé sur une table portant
+une papeterie et un encrier.</p>
+
+<p>Vivement la marquise prit une feuille de papier, et,
+ayant trempé la plume dans l'encrier, elle traça quelques
+lignes.</p>
+
+<p>Puis elle les tendit au colonel.</p>
+
+<p>Il lut:</p>
+
+<blockquote><p>
+Dites-vous bien que je vous aime.</p>
+
+<p>HENRIETTE.</p>
+
+<p>A vendredi, votre vendredi.</p>
+
+<p>HENRIETTE.</p>
+
+<p>Je ne veux pas croire que vous douterez un moment
+de la tendresse, faut-il dire de l'amour de votre</p>
+
+<p>HENRIETTE.
+</p></blockquote>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda
+madame de Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je
+comprends, hélas! que vous ne les ayez pas oubliées,
+ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de moi. Ces
+lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous
+m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant
+l'écriture de ces lignes imprimées sur ce buvard et les
+comparer à celles que je viens de tracer sur ce papier?
+Comparez, regardez.</p>
+
+<p>Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait
+devant les yeux, il la regarda elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là
+ce que vos yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un
+et l'autre victimes de gens qui voulaient rompre notre
+liaison, et vous, vous avez été leur dupe. Comment avez-vous
+pu vous laisser tromper de cette façon grossière?
+Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire
+votre amour? C'est ce que je me demande, et la seule
+réponse, hélas! qui se présente, c'est que cet amour était
+bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la voix dans
+votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette
+n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à
+votre place et recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait
+dit écrites par vous, c'est assurément le cri qui me
+serait échappé; jamais je n'aurais admis que l'homme
+que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait
+protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi
+en lui, le souvenir de ses caresses. J'aurais cherché qui
+avait intérêt à lancer ces accusations, j'aurais voulu voir
+sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais examiné cette écriture,
+j'aurais interrogé la vraisemblance et les probabilités.
+Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi,
+mais des femmes en général, pour admettre comme possible
+et comme vraisemblable une pareille accusation?
+Mais on l'eût portée contre une inconnue, cette accusation
+monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en suis certaine,
+et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue!
+Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était
+bien peu puissant. Ah! Édouard!</p>
+
+<p>Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion;
+mais entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement
+serrés les uns contre les autres, elle regarda d'un
+rapide coup d'oeil le visage du colonel: il était bouleversé.</p>
+
+<p>De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution,
+elle le laissa maintenant à son trouble.</p>
+
+<p>Puis, après un moment de silence assez long, elle
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement;
+en venant ici, je ne voulais pas vous parler de
+moi, et je ne l'ai fait que pour appeler votre attention
+sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle venait
+et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur,
+l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai
+parlé de moi, de vous, de nous, de notre amour. Oubliez
+ce que j'ai dit, et revenons à l'auteur de cette accusation.
+Quel est-il? Le prince Mazzazoli.</p>
+
+<p>Il leva la main.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez admis les accusations les plus infâmes
+contre moi, s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je
+porte moi-même maintenant. Ce n'est pas à la lettre
+anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à l'insinuation;
+je viens à vous franchement, à visage découvert, et je
+vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables
+pour repousser mon accusation, vous me les donnerez, et
+je les écouterai. Que n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait
+de moi? Que n'êtes-vous venu, ce buvard à la main!
+Je vous aurais répondu, vous m'auriez écoutée, et aujourd'hui...
+Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait résulté
+de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est accompli.
+Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et
+pour ne plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous
+entendez bien? je vous jure que la main qui a écrit la
+lettre anonyme accompagnant les feuilles de buvard est la
+main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus cherché
+à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre
+que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture
+qui avait laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai
+fait cette recherche et j'ai trouvé la main du Mazzazoli.
+Cela, encore une fois, je vous le jure! Regardez-moi et
+voyez si je vous trompe.</p>
+
+<p>Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux.
+Elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez
+cette lettre, porté vos soupçons sur le prince, je le comprends
+jusqu'à un certain point; il y avait tant d'infamie
+dans cette lâche dénonciation, que votre coeur s'est refusé
+à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous
+serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les
+charges qui, dans votre esprit, devaient s'élever contre le
+prince, vous avez pu, je le reconnais, conserver quelques
+faibles doutes; mais depuis, est-ce que ces doutes n'ont
+pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez, vous
+vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le
+découvre, lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous;
+il installe sa nièce dans la chambre voisine de la vôtre,
+porte à porte. Quand vous voulez partir, il s'arrange pour
+rendre votre départ impossible; il vous force à manger à
+la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent
+les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête,
+les confidences, les épanchements de cette belle fille. Que
+s'est-il dit dans ces tête-à-tête, quelles leçons Carmelita
+vous a-t-elle répétées? Bien entendu, je l'ignore et n'ai
+point la prétention de chercher à l'apprendre. Que m'importe?
+Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, ce qui
+s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence
+et les leçons du prince dans les paroles, comme
+dans les actions de son élève. Dans cette journée d'orage,
+que s'est il passé encore? On ne me l'a pas dit, vous devez
+bien le penser; mais je le sais comme si j'en avais
+été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain
+vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis,
+comme vous êtes un honnête homme, vous êtes revenu et
+vous avez voulu prendre Carmelita pour votre femme. Maintenant
+pouvez-vous me dire que ce n'est pas le prince Mazzazoli
+qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous
+pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il
+a joué? C'était ce rôle que je voulais vous faire toucher du
+doigt. Maintenant j'ai fini et je vous prie de me conduire conduire
+à la petite porte par laquelle je sortais autrefois.</p>
+
+<p>Elle s'était levée.</p>
+
+<p>Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et,
+prenant une lampe, il la précéda dans le petit escalier
+qui descendait à la galerie aboutissant à la rue de Valois.</p>
+
+<p>Ils marchèrent sans échanger un seul mot.</p>
+
+<p>Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.</p>
+
+<p>&mdash;Où est Tom? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Tom ne m'attend pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous conduire alors.</p>
+
+<p>Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle
+était sortie sur le trottoir.</p>
+
+<p>Non, dit-elle.</p>
+
+<p>Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le
+nez.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince
+Mazzazoli, madame de Lucillière avait éprouvé pour le
+colonel Chamberlain une véritable tendresse et elle l'avait
+aimé, au moins comme elle savait, comme elle pouvait
+aimer.</p>
+
+<p>Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet
+amour puisse être aux yeux de certaines personnes, il
+n'en est pas moins vrai qu'elle s'était faite pour madame de
+Lucillière, qui écrivait ces lettres sans aucun scrupule, et
+qui cependant aimait sincèrement «son Huron.»</p>
+
+<p>Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore
+moins l'aimait-elle fidèlement.</p>
+
+<p>L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable,
+incompréhensible, cependant madame de
+Lucillière était ainsi.</p>
+
+<p>Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât
+encore, elle ne voulait point écarter Carmelita ou Ida
+pour prendre leur place.</p>
+
+<p>Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien
+ne pourrait le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté
+les soupçons d'un amant qui pouvait à juste droit se montrer
+jaloux.</p>
+
+<p>Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher
+le colonel à Carmelita et à Ida.</p>
+
+<p>C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord
+il avait quelque chose d'extraordinaire, qui amusait son
+esprit.... Une fille du faubourg Saint-Antoine femme du
+riche colonel Chamberlain, cela était drôle, original et
+romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux
+yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme
+Ida. On ne dirait pas: «Le colonel Chamberlain a quitté
+madame de Lucillière pour épouser la belle Carmelita;»
+on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par madame
+de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que
+son père mourant lui avait demandé de prendre pour
+femme.»</p>
+
+<p>Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière,
+prise à une meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle
+avait éprouvé pour cette petite fille une réelle sympathie,
+et elle voulait faire son bonheur. Évidemment cette petite
+aimait son cousin, et, toute question de fortune à part,
+elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.</p>
+
+<p>Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne
+fée, et madame de Lucillière voulait se donner cette satisfaction.</p>
+
+<p>D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le
+mal. Pour elle, ce serait un bonheur complet, si elle
+réussissait.</p>
+
+<p>Mais réussirait-elle?</p>
+
+<p>Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le
+rôle qu'elle lui avait confié!</p>
+
+<p>Les moyens à employer pour rompre ce mariage
+qu'on lui annonçait comme arrêté, le baron Lazarus ne
+les voyait pas en sortant de la loge de madame de Lucillière.</p>
+
+<p>Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien
+trouver quelque chose avec la réflexion.</p>
+
+<p>En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il
+ne se lançait jamais dans une affaire avant d'en avoir
+examiné le fort et le faible.</p>
+
+<p>Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent,
+assis dans son fauteuil, écouter la musique de <i>Robert</i>, ne
+se doutèrent pas des idées qui roulaient dans sa tête.</p>
+
+<p>Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc le baron Lazarus!...</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida
+par le colonel Chamberlain?</p>
+
+<p>&mdash;S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne
+lui était pas bien cher, car il paraît tout à fait indifférent
+à l'annonce du mariage du colonel et de la belle Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment il ne pense qu'à la musique.</p>
+
+<p>A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer
+ces paroles, se pencha contre son voisin.</p>
+
+<p>Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré:</p>
+
+<p>&mdash;Si je pouvais prier!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Tief eingreifende musik!</i> dit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.</p>
+
+<p>Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et
+donnant de cordiales poignées de mains à ses amis.</p>
+
+<p>Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains
+derrière le dos, donnant un coup de tête affectueux à
+ceux qui le saluaient.</p>
+
+<p>Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à
+l'hôtel Chamberlain, et, comme on ne voulait pas le recevoir,
+il força la porte pour arriver jusqu'à son ami, son
+cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à féliciter,
+à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous
+et elle, chacun de votre côté, deux puissances, deux
+forces de la nature: vous par la fortune, elle par la beauté.
+Vous deviez donc vous allier un jour, c'était écrit, et
+laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez
+un devoir social.</p>
+
+<p>Puis il développa longuement ce compliment philosophique
+avec des considérations un peu obscures peut-être,
+mais en tout cas très profondes.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle femme était plus digne de la fortune que
+Carmelita! Il n'en voyait pas. On pouvait dire qu'elle
+était née pour les diamants et les pierreries, et c'était un
+bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la nature,
+que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage,
+cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé
+des contre-sens entre la femme et la position. C'était
+pour briller, pour éblouir, que la Providence l'avait
+créée, et, s'il elle n'avait point été sur un piédestal, elle
+eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle
+aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner
+à celui-ci les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.</p>
+
+<p>Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car,
+après la nuit qu'il venait de passer, il n'était pas disposé
+à la patience. Mais le baron était un homme qui ne se
+laissait pas démonter, quand il avait enfourché un dada.</p>
+
+<p>Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle
+statue, bonne à parer de bijoux et de pierreries, qui
+donnerait à son mari toutes les satisfactions de la vanité
+mondaine, sans rien autre chose, et il poursuivait sa
+démonstration assez habilement, sans rien dire de blessant,
+au moins d'une façon directe.</p>
+
+<p>Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le
+colonel à propos de son mariage, il voulait encore le prier
+à dîner pour le lundi suivant: il s'agissait de fêter son
+propre anniversaire, et la fête ne serait pas réussie, si le
+colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, ne l'honorait
+pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne viendrait-il
+pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage,
+il fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent
+après d'une façon suivie et intime, il ne serait
+pas mauvais pour Carmelita de voir souvent Ida, qui serait
+quelquefois de bon conseil et qui en tout cas, par sa
+simplicité, serait de bon exemple.</p>
+
+<p>Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand
+même, c'était aussi un homme qu'on ne pouvait pas
+refuser.</p>
+
+<p>Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation
+à dîner.</p>
+
+<p>Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations
+auprès du prince Mazzazoli.</p>
+
+<p>En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne
+savait pas trop ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce
+qui était quelque chose.</p>
+
+<p>Il cherchait, il guettait.</p>
+
+<p>En regardant, en écoutant, en apostant des gens
+habiles dans l'art de regarder et d'écouter, il devait bien,
+pendant ces trois semaines, découvrir un indice sur
+lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si le prince
+possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve,
+la comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez
+ouvert pour ne rien cacher.</p>
+
+<p>La première chose à faire, c'était d'être près d'eux,
+prêt à profiter des occasions qui se présenteraient ou
+qu'on provoquerait, si elles tardaient trop à naître spontanément.</p>
+
+<p>Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais
+avant de monter à l'appartement du prince, il voulut
+demander quelques renseignements au concierge, on
+apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres,
+les petits aussi bien que les grands.</p>
+
+<p>Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la
+conversation: c'était un personnage digne, qui ne se
+familiarisait pas avec le premier venu. Le baron n'en put
+rien tirer, si ce n'est que le prince était sorti avec la
+comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que
+mademoiselle Belmonte était seule.</p>
+
+<p>Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita
+seule, il la ferait plus facilement parler et peut-être
+pourrait-il tirer quelque chose de sa naïveté.</p>
+
+<p>En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la
+trouva entre-bâillée.</p>
+
+<p>Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que
+cela signifiait.</p>
+
+<p>Comme il se posait cette question, il entendit un bruit
+de voix dans l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au
+palier par les portes restées ouvertes.</p>
+
+<p>Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut
+facilement; l'autre était une voix d'homme qu'il ne se
+souvenait pas d'avoir entendue.</p>
+
+<p>On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait
+la voix d'homme avec fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec
+moins d'emportement.</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je
+vous en donne ma parole; réfléchissez à ce que je vous
+dis, vous êtes prévenue. Adieu.</p>
+
+<p>Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant,
+le baron monta rapidement quelques marches de l'escalier,
+comme s'il se rendait à un étage supérieur.</p>
+
+<p>Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement
+du prince et la referma derrière lui avec fracas.</p>
+
+<p>Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait
+pas celui qui venait de tirer cette porte: c'était un homme
+de quarante-cinq ans environ, à barbe noire très-épaisse
+lui couvrant le visage ne laissant voir qu'un nez proéminent
+et deux yeux ardents; il était vêtu simplement, mais
+convenablement.</p>
+
+<p>Le baron descendit derrière lui, pour demander au
+concierge quel était cet homme.</p>
+
+<p>Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge
+ne connaissait peut-être pas cet homme, ou que le
+connaissant il ne voudrait peut-être pas plus parler
+maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants
+auparavant.</p>
+
+<p>Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet
+inconnu.</p>
+
+<p>Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près
+certain de ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa
+tête; il le voyait de dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait
+sans confusion possible.</p>
+
+<p>Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui
+résulte de la colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et,
+par les Champs-Élysées, il se dirigeait vers l'intérieur de
+Paris, sans se retourner et sans se douter assurément
+qu'il était suivi.</p>
+
+<p>Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la
+rue Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de
+vue.</p>
+
+<p>Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et
+l'entrée étaient couvertes d'écussons et d'enseignes de
+commerçants, il entra dans cette maison.</p>
+
+<p>Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé
+les écussons, se dirigea vers la loge du concierge.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de
+voir rentrer? dit-il poliment en ôtant son chapeau.</p>
+
+<p>Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo
+Beio.</p>
+
+<p>Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand
+était ou n'était pas chez lui, le baron se retira.</p>
+
+<p>Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du
+colonel était Lorenzo Beio, le maître de chant de Carmelita,
+dont il avait souvent entendu parler.</p>
+
+<p>Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait
+comment tirer parti de ce renseignement.</p>
+
+<p>Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première
+visite qu'il ferait, serait pour son oncle et sa petite
+cousine.</p>
+
+<p>Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait
+son mariage et les invitait à y assister.</p>
+
+<p>Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent
+ce projet.</p>
+
+<p>S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne
+serait pas cruauté d'aller annoncer à cette pauvre petite
+un mariage qui la désolerait?</p>
+
+<p>Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était
+impossible de le lui cacher; mais ce n'est pas du tout la
+même chose d'apprendre une pareille nouvelle par hasard,
+ou directement de la bouche même de celui qui se
+marie.</p>
+
+<p>Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il
+écrirait.</p>
+
+<p>Et, le coup porté par une lettre,&mdash;s'il était vrai que son
+mariage dût porter un coup à Thérèse,&mdash;il irait faire sa
+visite.</p>
+
+<p>Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,&mdash;car il ne
+l'oubliait pas, et comme toutes les lettres retardées qu'on
+doit écrire et qu'on n'écrit pas, celle-là s'imposait
+souvent à son esprit pour le relancer et le tourmenter,&mdash;un
+domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain
+demandait à le voir.</p>
+
+<p>Il descendit vivement au premier étage et courut à son
+oncle, les mains tendues.</p>
+
+<p>&mdash;Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous
+demander à déjeuner, si je ne vous dérange pas.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc
+ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière
+fois.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez à me parler?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me
+dire?</p>
+
+<p>Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au
+colonel. Pourquoi son oncle se doutait-il qu'il voulait
+l'aller voir? et pourquoi aussi avait-il tenu à prévenir
+cette visite?</p>
+
+<p>Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant
+à son oncle:</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite cousine va bien, j'espère?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre.</p>
+
+<p>Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre?</p>
+
+<p>Il y avait une autre question que le colonel avait sur les
+lèvres et qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser;
+cependant il se risqua, sachant combien vivement le sujet
+auquel elle se rapportait préoccupait et tourmentait son
+oncle.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon
+cousin? dit-il enfin, se servant du mot «mon cousin»
+pour atténuer ce qu'il pouvait y avoir de pénible pour son
+oncle dans cette interrogation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour
+mon égoïsme de père. On renonce à poursuivra l'affaire;
+les présomptions du juge d'instruction ne reposant sur
+rien de précis. On ne trouve pas de preuves, votre assassin
+a emporté le nom de ses complices dans sa tombe,
+et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier,
+décidément introuvable, il n'y a pas de charges contre
+celui que vous appelez votre cousin; il peut rentrer en
+France.</p>
+
+<p>A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner
+était prêt; ils passèrent dans la salle à manger,
+où le couvert était mis comme le jour où il avait été
+question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel,
+c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils
+n'auraient pas besoin de domestiques autour d'eux, et
+qu'ils pourraient causer librement, en tête-à-tête, comme
+l'avait demandé Antoine.</p>
+
+<p>Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette,
+il commença par se verser un plein verre de vin; puis,
+emplissant aussi le verre de son neveu, il regarda un
+moment le colonel en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire
+à votre mariage, mon cher Édouard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la
+santé de ma nièce, que je ne connais pas, mais qui, j'en
+suis certain, doit être digne de vous, et qui vous donnera
+le bonheur que vous méritez.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon
+mariage?</p>
+
+<p>C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est
+Thérèse.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien
+surprenante, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la
+connaîtrions pas encore, si elle avait été seule à l'apprendre.
+Était-ce cette annonce qui avait donné la fièvre
+à Thérèse? Il était impossible de poser des questions
+directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de procéder
+avec ordre, surtout avec patience.</p>
+
+<p>&mdash;Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant,
+il rapporta un journal, et, comme le souper n'était
+pas tout à fait prêt, en attendant il se mit à lire ce journal.
+Tout à coup il pousse une exclamation qui nous fait lever
+la tête à tous: Thérèse, Denizot, Sorieul et moi. Nous le
+regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si extraordinaire
+dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions
+rien: Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure;
+moi, parce que chaque fois que je lis les journaux, j'ai
+peur d'y trouver le nom de quelqu'un que vous connaissez.
+Sorieul voulut même prendre le journal, mais
+Michel ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui
+concerne votre neveu Édouard.»</p>
+
+<p>«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon
+cousin Édouard se marie?» interrompit Thérèse. Vous
+pensez si à ce mot il y eut des exclamations; on voulut
+voir le journal, moi avant les autres. C'était vrai: je vis
+que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte,
+nièce du prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que
+les princes Mazzazoli avaient joué un rôle dans l'histoire
+des républiques d'Italie, et il en eut pour un moment à
+nous citer les livres qui parlaient des ancêtres de votre
+future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me
+traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris
+votre mariage avant tout le monde? Je lui posai ma question,
+et elle me répondit qu'elle avait lu le matin même
+cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as lue ce matin, et tu
+ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà qui
+est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me
+fâchai point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait
+tu cette nouvelle, qui pour nous tous était cependant intéressante.»
+J'ai pensé que mon cousin viendrait nous l'annoncer
+lui-même et qu'il serait fâché de voir qu'il avait été
+prévenu.&mdash;Pendant le souper, il ne fut question que de
+votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui
+ne dit rien du tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille;
+il se mit à la gronder, parce qu'elle lisait le <i>Sport</i>,
+disant qu'une fille dans sa position ne devait pas s'intéresser
+aux courses de chevaux, et là-dessus il prétendit
+que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant
+aux courses du bois de Boulogne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Assurément non, c'est une idée comme il en pousse
+dans la tête de Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison
+des choses et qui la trouve plus ou moins bien. Enfin
+Thérèse ne répondit rien, et la discussion finit. Après le
+souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; j'avais
+un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre,
+tandis que Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès
+de ma table. Mais je n'étais pas en train, les idées
+ne me venaient pas, et je ne pouvais même pas trouver
+mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me
+tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que
+vous aviez bien voulu venir avec nous au <i>Moulin flottant</i>
+pour entretenir Thérèse de mon projet, j'ai été condamné
+à un mois de prison? Le gouvernement, après avoir provoqué
+le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger
+et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie,
+a été pris de peur lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait
+jamais rien de commun entre nous et lui. Vous me direz
+qu'il a été bien longtemps à faire cette découverte: cela
+est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a été
+éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on
+m'a envoyé en police correctionnelle, et j'en ai eu pour
+un mois. Ce que le gouvernement favorisait la veille était
+devenu, du jour au lendemain, coupable. Il y a comme
+cela des coups de lumière qui éblouissent subitement tout le
+monde: le chef de l'État, les ministres, les juges. Par une
+chance remarquable, le jour même où je sortais de prison,
+Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à
+trois mois.</p>
+
+<p>&mdash;Sorieul!</p>
+
+<p>&mdash;Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler
+que Sorieul disait toujours qu'il écrirait les grandes idées
+qu'il roulait dans sa tête quand le moment serait venu. Il
+s'est enfin décidé, il a écrit une brochure portant pour
+titre: <i>Les Césars par un César</i>. C'était une critique de la
+Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine d'allusions,
+que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un
+peu plus, Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais
+toujours redouté, vous devez vous en souvenir. Voilà
+pourquoi je dis que ça été une chance que Sorieul entrât
+en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui avait
+failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la
+prison, j'entends la prison politique, n'a jamais guéri
+personne. Ce n'était pas parce que les tribunaux m'avaient
+condamné qu'ils m'avaient fait renoncer à la lutte:
+j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre organisation
+en l'étendant, et en ce moment je suis sous le
+coup de nouvelles poursuites. Il est donc probable que
+prochainement je vais de nouveau quitter la maison pour
+entrer en prison, et ce sera ainsi jusqu'à la fin de l'Empire
+ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux. Vous
+me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est
+pas mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas
+un accident. J'étais donc exposé à voir se réaliser mes
+craintes: Thérèse seule, car Sorieul est exaspéré et lui
+aussi ne tardera pas à se faire condamner de nouveau.
+La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de
+faire une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me
+donnait une ouverture. Je lui expliquai notre situation et
+mes craintes, en la priant, en la suppliant de se décider
+enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant longtemps
+elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une
+violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me
+décourageai pas, j'insistai, et toute la soirée se passa
+dans cette lutte. Enfin elle céda.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle a consenti!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore;
+mais enfin elle a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà
+pourquoi vous m'avez vu arriver la figure joyeuse. On
+peut m'envoyer en prison; j'espère bien que Thérèse ne
+m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari,
+et qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à
+votre mariage; ne boirez-vous pas à celui de ma fille,
+mon neveu?</p>
+
+<p>Il devait épouser Carmelita.</p>
+
+<p>Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.</p>
+
+<p>Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,&mdash;puisqu'il
+n'y avait pas moyen qu'elles fussent autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au
+vôtre, mon oncle!</p>
+
+<p>Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait
+commencé, au moins pour le colonel, tranquillisé dans sa
+conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine
+pour tantôt, dit le colonel à son oncle lorsque celui-ci se
+leva pour se retirer; je tiens à lui prouver qu'elle avait
+deviné juste en pensant que je voulais moi-même vous
+faire part de mon mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'appelez-vous tantôt?</p>
+
+<p>&mdash;L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je
+vous demanderai de partager ce souper avec vous.</p>
+
+<p>Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait
+plus la même gêne à aller rue de Charonne; et puis elle
+connaissait son mariage, il n'aurait donc pas à le lui annoncer.</p>
+
+<p>Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas
+sans une certaine émotion qu'il monta l'escalier de son
+oncle.</p>
+
+<p>Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il
+poussa la porte et entra.</p>
+
+<p>L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.</p>
+
+<p>Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois
+qui tomba et fit du bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse.</p>
+
+<p>Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse
+parut tenant une lampe à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.</p>
+
+<p>C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il
+lui sembla qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat
+joyeux.</p>
+
+<p>Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de
+l'autre sans se parler.</p>
+
+<p>Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la
+sienne.</p>
+
+<p>Son aspect était en accord avec son accent: très pâle,
+avec les yeux ardents.</p>
+
+<p>Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais,
+comme elle avait posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour
+était posé très bas, il la voyait mal et seulement dans
+l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il
+m'a envoyé un mot pour m'avertir que vous veniez souper
+avec nous, ce qui est bien aimable à vous. Alors, apprenant
+cela, Denizot a voulu vous servir un souper digne de
+vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle
+Sorieul n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis
+seule.</p>
+
+<p>Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer
+Michel; cependant, en regardant sur la table qui était
+mise, il vit six couverts, ce qui indiquait que Michel devait
+souper avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je
+vous remercie de n'avoir pas douté de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment aurais-je douté de vous, mon cousin!
+vous nous avez toujours témoigné une grande amitié.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à
+Paris que depuis deux jours, et je ne sais comment cette
+indiscrétion à propos de... (il entassait les mots avant que
+d'arriver à celui qui était décisif), à propos de ce mariage,
+a pu être commise.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva
+la tête vers le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet
+que ce mot avait produit sur elle.</p>
+
+<p>Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite:</p>
+
+<p>&mdash;En même temps, mon oncle m'a communiqué une
+nouvelle qui le rend bien heureux, celle de votre mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me
+marie, je me suis rendue aux désirs de mon père. Vous
+a-t-il dit quelles étaient ses craintes et dans quelle position
+il se trouvait?</p>
+
+<p>&mdash;Il me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à
+mon égard, et, puisque mon mariage doit le rassurer, je
+me marie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une
+bonne et tendre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais,
+je n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter
+mon père, qui souhaitait si ardemment de me voir
+mariée.</p>
+
+<p>De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer
+difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que
+dire, il n'osait même pas la regarder.</p>
+
+<p>Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.</p>
+
+<p>&mdash;Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous
+m'avez fait vous raconter, quand vous m'avez demandé de
+vous expliquer quel mari je prendrais: je voulais qu'il
+m'aimât comme je voulais l'aimer, et je disais, n'est-ce
+pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais pas
+en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand
+on est petite fille! comme on bâtit des châteaux qui sont
+peu solides!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me souviens, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas,
+c'est la poésie, ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se
+marie parce qu'on doit se marier, et l'on peut être une
+honnête femme, je pense, une bonne mère, sans ces sentiments
+extraordinaires. Le pensez-vous aussi?</p>
+
+<p>Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car
+la gêne qu'il éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait
+plus pénible, et sa conscience était moins ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais
+pour... Michel; il a toujours été pour moi un camarade,
+un ami, un frère, et il sera désormais un mari. Je
+ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un plus digne,
+et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse.
+Je voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est
+peut être sur la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible
+en ce monde. Il croit que je pourrai le rendre heureux,
+je m'y appliquerai de tout mon coeur.</p>
+
+<p>La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait
+à la gorge et l'étouffait.</p>
+
+<p>C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se
+fait pas, ces choses-là; les grands cuisiniers veulent être
+prévenus au moins vingt-quatre heures à l'avance, vous
+n'allez pas trouver un souper digne de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Q'importe, mon bon Denizot?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, qu'importe! et ma gloire?</p>
+
+<p>Puis, donnant une poignée de main au colonel:</p>
+
+<p>&mdash;Comme homme, je suis joliment content de vous
+voir; mais comme cuisinier, vous savez, je suis vexé.
+Avez-vous faim?</p>
+
+<p>&mdash;Pas trop.</p>
+
+<p>&mdash;Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier,
+j'en suis bien aise.</p>
+
+<p>Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles
+qui étaient entassées dans son panier.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.</p>
+
+<p>Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune
+ouvrier montra une physionomie ouverte et souriante; ses
+yeux semblaient moins enfoncés et moins sombres.</p>
+
+<p>Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement,
+de sa santé.</p>
+
+<p>Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et
+contrainte que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se
+faire violence pour répondre convenablement quelques
+mots aux questions qui lui étaient adressées.</p>
+
+<p>Le souper était servi sur la table.</p>
+
+<p>Antoine invita son neveu à s'asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez la place de votre père, mon neveu.</p>
+
+<p>A ce moment, Sorieul fit son entrée.</p>
+
+<p>Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût
+souper avec eux; en l'apercevant, il poussa des exclamations
+joyeuses.</p>
+
+<p>Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine
+et vidé les poches de son habit pleines de livres, de
+papiers, de journaux, de brochures, il accapara la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie;
+ainsi, sans se douter le moins du monde qu'il verrait le
+colonel le soir même, il s'était occupé de lui pendant toute
+la journée.</p>
+
+<p>&mdash;De moi?</p>
+
+<p>&mdash;De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle
+famille, de celle dans laquelle vous allez entrer, des
+princes Mazzazoli et du rôle qu'ils ont joué dans l'histoire.
+Je me rappelais très bien avoir vu leur nom dans Sismondi,
+mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été leur
+rôle.</p>
+
+<p>Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse
+Mathilde, de la guerre du sacerdoce et de l'empire, des
+Guelfes, des Gibelins, de la maison d'Este et de celle des
+Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini. Pignotti,
+Quinet.</p>
+
+<p>Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait
+voulu l'arrêter.</p>
+
+<p>La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le
+colonel se retira, Michel voulut l'accompagner pour
+l'éclairer.</p>
+
+<p>Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite
+lampe sur une marche; puis, tendant la main au colonel:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre
+de vous demander votre amitié? Vous ne m'avez peut-être
+pas trouvé toujours très poli avec vous, et j'ai à me reprocher
+d'avoir mal accueilli vos bons procédés; je vous en
+fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis je ne
+vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre
+parent, puisque je serai le mari d'une femme à qui vous
+avez témoigné toujours une grande amitié. Je vous jure
+que je la rendrai heureuse.</p>
+
+<p>Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.</p>
+
+<p>&mdash;La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle
+acceptait, et cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle?</p>
+
+<p>Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle
+vie serait la sienne?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à
+l'étourdie l'arme que le hasard avait mise entre ses mains.</p>
+
+<p>Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers
+le mariage de Carmelita, il était sage de voir dans
+quelle mesure on pouvait user de son concours; et le
+mieux semblait-il était de se concerter avec la marquise.</p>
+
+<p>Il l'alla donc trouver.</p>
+
+<p>Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le
+baron Lazarus demandait à la voir, le marquis était avec
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous recevez cet homme? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est une raison.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions
+il a pour les recherches policières; je désire l'employer
+conformément à son talent.</p>
+
+<p>&mdash;Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison
+suffisante; pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu
+merci! je me prive volontiers de sa visite. Au revoir.</p>
+
+<p>Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron
+entrait par une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière
+en indiquant un siège au baron à une assez grande
+distance de celui qu'elle occupait.</p>
+
+<p>&mdash;En avons-nous beaucoup devant nous?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour
+ne rien risquer dans trop de hâte.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant
+de rien entreprendre, que je viens vous soumettre quelques
+petits renseignements que j'ai eu la bonne fortune
+d'obtenir.</p>
+
+<p>Alors il raconta simplement, modestement, comme il
+convient à un homme qui a le sentiment de sa valeur, la
+conversation qu'il avait eu la chance de surprendre entre
+Carmelita et un inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut,
+sans quoi cette conversation ne peut pas nous être d'une
+grande utilité.</p>
+
+<p>&mdash;Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir:
+Lorenzo Beio.</p>
+
+<p>&mdash;Le maître de chant de Carmelita!</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors?...</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour
+empêcher ce mariage? Ce sont ces raisons que je viens
+justement vous demander.</p>
+
+<p>&mdash;Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre
+Carmelita dans l'esprit du colonel. Il ne veut pas que
+Carmelita épouse le colonel Chamberlain; nous, de notre
+côté, nous ne voulons pas que le colonel Chamberlain
+épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant
+seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que
+nous, sans son secours, nous l'empêchions par un moyen
+différent du sien. Mais il est bien certain que si, au lieu
+d'agir séparément, nous agissions collectivement, nous
+aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il faut donc
+avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de
+Lorenzo Beio.</p>
+
+<p>&mdash;On pourrait peut-être le lui acheter.</p>
+
+<p>&mdash;La négociation serait aventureuse, tous les gens ne
+sont pas à vendre, et, en tout cas, elle serait pour celui qui
+s'en chargerait bien compromettante, surtout s'il y était
+répondu par un refus.</p>
+
+<p>&mdash;En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait
+avoir aux mains quelque lettre significative qui, mise sous
+les yeux du colonel, pourrait l'éclairer.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur;
+sans doute, c'est une arme, mais elle n'est pas toujours
+sûre, vous devez en savoir quelque chose. Dans
+le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui
+dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle
+Belmonte avec le colonel Chamberlain; moi, je veux aussi
+empêcher ce mariage. Vous avez un moyen pour cela, je
+le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous aiderai.» Comment
+accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons
+pas à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation
+l'est aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini;
+vous n'avez qu'à marcher d'accord. Mais, s'il refuse, car
+enfin il peut avoir des raisons pour refuser, supposons
+que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce mariage,&mdash;souvent
+la vengeance est jalouse, elle veut agir
+seule, sans secours étranger; elle veut faire le mal, mais
+elle veut être seule à le faire; si elle voit celui qu'elle
+poursuit entouré de plusieurs ennemis, elle lui vient
+souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner
+contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer
+seule. Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible
+qu'il tienne à vider sa querelle avec Carmelita en
+tête à tête.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron
+en riant d'un gros rire.</p>
+
+<p>Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir
+à la charge près de lui, et nous aurons le désagrément de
+voir un moyen qui pouvait nous être utile nous échapper.
+Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder. Vous intéressez-vous
+toujours à la petite Flavie, du théâtre des
+Bouffes?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas en quoi cette question touche notre
+affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre;
+soyez certain que je ne vous adresse pas cette demande
+pour savoir vos secrets, ni ceux de mademoiselle Flavie.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi.
+Cette enfant était la fille de mon caissier, elle restait orpheline
+sans fortune et sans métier; on disait qu'elle était
+jolie. Je me suis occupé d'elle pour ne pas la laisser exposée
+aux tentations de la misère.</p>
+
+<p>&mdash;Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit
+tous les jours, et je savais ce que vous venez de me raconter;
+seulement ce que je ne sais pas et ce que je vous
+demande, c'est si vous avez continué à vous occuper de
+cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est plus,
+comme vous dites, exposée aux tentations de la misère.
+Car elle n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue
+hier au Bois dans un petit coupé, qui ne sent pas du tout
+la misère.</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?</p>
+
+<p>&mdash;J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en
+mépris l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces
+sentiments de reconnaissance et vous serez écouté?</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra
+accroître encore cette reconnaissance déjà si grande.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous
+voulez arriver.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise
+que cette petite Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux
+ou trois fois, et c'est ce que ces messieurs appellent une
+grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait de la prose,
+sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent,
+son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre
+tant qu'elle peut, sa taille qui se tortille, enfin elle chante
+avec tout ce que la nature lui a donné,&mdash;une seule chose
+exceptée, la voix;&mdash;il est vrai que de ce côté la nature
+lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui donniez
+ce qui lui manque.</p>
+
+<p>&mdash;La voix? moi!</p>
+
+<p>&mdash;Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré
+tous vos mérites, vous n'avez peut-être pas ceux d'un
+maître de chant; mais Lorenzo Beio, qui les possède, lui,
+ces mérites.</p>
+
+<p>Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration,
+car bien qu'il professât le plus profond mépris pour
+madame de Lucillière, il ne pouvait pas ne pas admirer
+une combinaison si bien trouvée, alors surtout que cette
+combinaison devait lui profiter.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo
+Beio pour professeur à Flavie? Sans doute vous
+pourriez tout aussi bien le donner à Ida?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas
+mêler une fille comme mademoiselle Ida....</p>
+
+<p>&mdash;<i>Sie ist eine engel.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Ja, ja</i>, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien
+à fond que d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle;
+tandis que, par l'entremise de Flavie, les choses se
+font sans que vous y mettiez la main. C'est Flavie qui demande
+des leçons à Beio, et rien n'est plus naturel. Beio
+a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand
+sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons
+qu'il donne ont pour but de former des chanteurs et des
+chanteuses de théâtre. Flavie qui est une chanteuse de
+théâtre,&mdash;au moins elle peut le croire,&mdash;ne veut pas
+rester aux Bouffes, elle veut passer à l'Opéra-Comique ou
+à l'Opéra,&mdash;on a vu des exemples de cette ambition chez
+de simples grues;&mdash;elle s'adresse à Beio pour lui demander
+des leçons. Vous allez la voir quelquefois chez
+elle, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Plusieurs fois par semaine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours?</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois souvent, mais pas régulièrement.</p>
+
+<p>-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent,
+tous les jours. Oh! bien entendu, devant Beio. Vous
+assisterez aux leçons. Rien n'est plus légitime. Vous vous
+intéressez à cette petite fille de votre caissier, vous désirez
+qu'elle cultive son talent pour n'être pas exposée aux
+tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses
+leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette
+conduite; elle vous fera honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.</p>
+
+<p>&mdash;En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en
+temps du colonel Chamberlain et de son prochain mariage.
+Cela encore est tout naturel puisque vous êtes l'ami du
+marié et de la mariée. Je crois que tout d'abord il sera bon
+que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce mariage,
+afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien.
+Ce sera peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments,
+en insistant principalement sur la certitude où vous
+êtes que rien ne peut l'empêcher. Sans doute, tout mariage
+qui n'est pas conclu peut se rompre; mais, pour que cette
+rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il soit ardemment
+désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se rencontre
+dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte
+le veut; par amour, le colonel le désire non moins vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister.
+Il arrive un moment,&mdash;ah! nous n'avons pas besoin
+de nous presser; la veille il sera temps encore;&mdash;il
+arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du moyen
+dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera
+quand même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se
+fasse pas et que vous pouvez l'empêcher; il pense qu'en
+réunissant vos deux actions, la vôtre et la sienne, vous
+serez plus puissants: il vous livre son moyen. Naturellement
+vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»;
+on agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part
+votre main soit visible: ce que vous devez désirer... en
+vue de l'avenir.</p>
+
+<p>Le baron se retira en pensant que la marquise n'était
+vraiment pas sotte.</p>
+
+<p>Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer
+une pareille combinaison, et encore sans paraître
+y toucher.</p>
+
+<p>Quelle Babylone que ce Paris!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre
+sous le nom de Flavie Engel, plus facile à prononcer pour
+une bouche française, ou plus simplement sous celui de
+Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, était ce
+qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue,
+et elle n'était que cela.</p>
+
+<p>Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent,
+et cependant elle avait une certaine réputation.</p>
+
+<p>Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie
+qui se montraient en elle.</p>
+
+<p>C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père
+et d'une mère qui l'un et l'autre étaient deux types de pure
+race; cette pureté de race, ils l'avaient transmise à leur
+fille, et celle-ci, au milieu de comédiennes françaises,
+frappait le spectateur le moins attentif par ses yeux bleus,
+ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères constitutifs
+de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès
+de ne pas ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin,
+on ne l'eût pas regardée; à Paris, on la remarquait.</p>
+
+<p>Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en
+joignait une autre, plus puissante: Allemande de naissance,
+elle avait cessé de l'être par son éducation. De là
+en elle un curieux mélange de qualités et de défauts disparates,
+jurant de se trouver ensemble, et qui, précisément
+par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits
+blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.</p>
+
+<p>Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de
+mère; son père, qui était un excellent employé, comme le
+sont souvent les Allemands, laborieux, exact, zélé, l'avait
+livrée aux soins d'une domestique par malheur richement
+douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que la
+petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même,
+pour tout dire, celle du ruisseau.</p>
+
+<p>Dans son roman des <i>Liaisons dangereuses</i>, Laclos a
+peint une jeune fille sage et innocente, que son amant
+prend plaisir à corrompre en apprenant à son écolière
+naïve une espèce de «catéchisme de débauche.» Sans savoir
+ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les
+plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire,
+cet homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses
+bizarres, dit que rien n'est plus drôle que l'ingénuité avec
+laquelle sa maîtresse se sert de la langue qu'il vient de lui
+apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler autrement:
+le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec
+son langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant.</p>
+
+<p>C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était
+donnée, mais bien entendu en sachant très bien «qu'on
+pouvait parler autrement,» et, comme avec cela elle était
+restée enfant pour le visage, gardant des yeux innocents,
+un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle produisait
+justement un effet de séduction provoquante, qui
+résultait du contraste de son apparence naïve avec son
+langage plein d'effronterie.</p>
+
+<p>Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon
+candide dont elle récitait «son catéchisme de débauche.»</p>
+
+<p>Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle drôle, cette Flavie!</p>
+
+<p>Et ce mot était généralement accepté.</p>
+
+<p>Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre
+étaient assez indifférents pour elle; mais, parmi les
+hommes qui avaient passé la soixantaine, elle avait de
+zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la défendaient pas ouvertement
+quand on l'attaquait, mais, à ces attaques, ils
+répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires
+discrets qui en disaient long pour qui savait comprendre.</p>
+
+<p>Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous,
+celui qui lui témoignait publiquement le plus d'intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il
+pas tout naturel?</p>
+
+<p>Si cette explication était accueillie par des sourires,
+il ne se fâchait pas et riait lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien, disait-il.</p>
+
+<p>En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit
+directement chez Flavie, et, avec de longues circonlocutions,
+il lui expliqua ce qu'il désirait, c'est-à-dire qu'elle
+prît des leçons de Lorenzo Beio.</p>
+
+<p>A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en
+riant aux éclats.</p>
+
+<p>&mdash;Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma chère petite....</p>
+
+<p>Et le baron se mit à développer tous les avantages
+qu'il y avait pour elle à prendre de leçons de Beio. Cette
+idée lui était venue la veille en l'entendant chanter. Évidemment,
+si elle voulait, elle pouvait devenir une grande
+artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela. Est-ce
+que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient
+pas débuté dans des cafés-concerts?</p>
+
+<p>Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête:</p>
+
+<p>&mdash;C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il.</p>
+
+<p>Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron,
+les bras croisés:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la
+faire, celle-là; bonne pour la galerie, la balançoire de la
+paternité. Et puis là, franchement, est-ce que si mon
+pauvre bonhomme de père était encore de ce monde, il
+ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron?
+J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la
+fille de mon père? Soyez franc pendant cinq minutes, si
+vous pouvez.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux en faire une grande artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible;
+maintenant il est trop tard; et à qui la faute?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est jamais trop tard.</p>
+
+<p>&mdash;Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que
+je ne m'y laisse plus prendre. Pourquoi avez-vous eu
+l'idée de me faire donner des leçons par Beio? Dites-moi
+la raison vraie.</p>
+
+<p>&mdash;Pour que tu me donnes les nobles jouissances de
+l'art.</p>
+
+<p>Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus
+belle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! criait-elle; impayable!</p>
+
+<p>Le baron vint s'asseoir près d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un
+désir, qui est de t'aimer plus encore, si cela est possible.
+Une seule chose peut faire ce miracle: le talent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ça! je n'ai donc pas de talent?</p>
+
+<p>&mdash;Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que
+tu en aies davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu
+iras à l'Opéra-Comique, à l'Opéra. Vois-tu l'affiche:
+<i>Débuts de mademoiselle Flavie Engel.</i> Cela ne te dit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, pourquoi pas?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent
+professeur, qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à
+présent tu as eu les succès d'une petite fille, mais tu
+vas devenir une femme; avec l'âge, il te faut d'autres succès,
+plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les
+auras.</p>
+
+<p>Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur
+son coude et regardant le baron dans les yeux:</p>
+
+<p>&mdash;Vous y tenez donc bien à ces leçons?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup, je t'assure.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! ce que je te les paye?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer?</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble....</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui aurais-je tout ce mal?</p>
+
+<p>&mdash;Pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous donner les nobles jouissances de l'art,
+comme vous dites.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance?
+Cher, n'est-ce pas? Alors, payez.</p>
+
+<p>Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences
+de Flavie en se disant que Beio ne serait probablement
+pas long à parler, et que par conséquent il n'y
+aurait pas trop de leçons à payer.</p>
+
+<p>Ils tombèrent d'accord à cent francs.</p>
+
+<p>Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son
+argent par les fenêtres, il voulut rattraper quelque chose
+sur ces cent francs.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.</p>
+
+<p>Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté,
+avait le sens du calcul très développé, et un crâniologiste
+eût remarqué chez elle une forte saillie à l'angle externe
+de l'orbite, autrement dit l'organe des nombres.</p>
+
+<p>Une nouvelle discussion s'engagea.</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre
+par la persuasion, que si je demande moi-même à Beio de
+te donner des leçons, il me les fera payer très cher, sous
+le prétexte que je suis un financier; tandis que toi, tu es
+une artiste, il te fera un prix de faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme
+si je payais de mon propre argent; mais vous me rembourserez
+ce que j'aurai avancé.</p>
+
+<p>Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop
+s'avancer vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande
+de Flavie.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais tout ce que tu veux, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi vous payerez Beio?</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle
+capable de me compter des leçons que tu ne prendrais
+pas, j'assisterai à ces leçons, et je jugerai par moi-même
+de tes progrès.</p>
+
+<p>Les choses étant ainsi convenues entre le baron et
+Flavie, celle-ci traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais,
+au premier mot, le maître de chant l'arrêta.</p>
+
+<p>Son temps était pris.</p>
+
+<p>En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle
+Engel, du théâtre des Bouffes, n'avait rien d'attrayant
+pour lui. Que ferait-il d'une pareille élève? Il choisissait
+ses leçons et n'acceptait pas toutes celles qu'on lui demandait,
+et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas en disposition
+de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour en
+prendre une nouvelle.</p>
+
+<p>Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait
+bien, et les cent francs promis par le baron lui avaient
+inspiré une ferme volonté: elle fit si bien qu'elle parvint
+à décider Beio.</p>
+
+<p>Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque
+Beio y arriva pour donner sa leçon.</p>
+
+<p>Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait
+à faire.</p>
+
+<p>Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous
+fausse compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi donc, petite fille?</p>
+
+<p>Petite fille était un mot paternel dont il se servait en
+public.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.</p>
+
+<p>Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation
+de Beio au baron, du baron à Beio.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo
+Beio? Mais j'ai l'honneur de vous connaître; j'entends
+souvent parler de vous par la meilleure amie de ma
+fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous êtes
+le professeur.</p>
+
+<p>Beio, sans répondre, s'inclina.</p>
+
+<p>&mdash;Mes compliments, cher monsieur, continua le baron;
+vous avez dans Carmelita une élève qui vous fait le
+plus grand honneur. Quel malheur, n'est-ce pas, qu'une
+organisation si splendide soit perdue pour l'art! Combien
+de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que
+sa place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en
+suis certain: avec sa beauté, avec son talent, elle aurait
+obtenu des succès prodigieux. C'est, il me semble, un vif
+chagrin pour un professeur de se dire qu'un pareil talent
+est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des salons! Et
+puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde,
+la famille, lui en laisseront-ils la possibilité?</p>
+
+<p>Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si
+elle n'était pas prête à commencer.</p>
+
+<p>&mdash;Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour
+moi. J'ai bien souvent assisté aux leçons de cette petite
+fille; elle est habituée à moi.</p>
+
+<p>Dans un moment de repos, le baron revint au sujet
+qui le préoccupait.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse
+mademoiselle Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis,
+charmant garçon.</p>
+
+<p>Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous
+aurez fait sa connaissance, vous regretterez moins de
+perdre votre élève. Il me semble que ce soit l'homme
+destiné par la Providence à devenir la mari de Carmelita,
+comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.</p>
+
+<p>L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre,
+en lançant de temps en temps des regards furieux au baron,
+que celui-ci paraissait ne pas voir, mais qu'il remarquait
+très bien.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant seront-ils heureux? continua le baron,
+ne craignant pas de mettre une certaine incohérence dans
+son discours; c'est ce que je me demande. L'apparence
+est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des
+choses, on aperçoit des causes de trouble.</p>
+
+<p>Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le
+baron insista.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement, des causes de trouble, on peut même
+dire de division. Cela est sensible pour qui connaît la vie.
+Aussi ce mariage m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point.
+J'aurais su qu'il devait se faire, que j'aurais assurément
+présenté mes doutes et mes observations, avant qu'il fût
+décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel. Mais
+à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien?
+Ce mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations
+qui maintenant pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il
+est vivement désiré des deux côtés.</p>
+
+<p>Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première
+fois qu'il s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces
+derniers mots le firent se retourner vers Flavie, qui, elle,
+écoutait attentivement le baron, se demandant ce que
+signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient, car
+ce n'était assurément pas un simple bavardage.</p>
+
+<p>&mdash;Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux
+côtés, poursuivit le baron, et c'est là ce qui me ferme la
+bouche. Le colonel aime passionnément Carmelita, et
+cette passion s'explique: Carmelita est si belle! D'autre
+part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du
+colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est
+si riche! Le prince voulait un roi pour sa nièce: il a
+trouvé mieux, car le royaume du colonel Chamberlain n'a
+rien à craindre des révolutions.</p>
+
+<p>Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie:</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre
+votre temps, je bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux.
+Travaillez, mon enfant, je vous prie; si je vous
+interromps encore, mettez-moi à la porte.</p>
+
+<p>Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques
+paroles qui se rapportaient à la leçon même.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur
+Beio! Je n'en dirais pas autant pour une Française; mais
+cette petite fille est Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands
+sont autrement organisés pour la musique que
+les Français.</p>
+
+<p>Cette observation arriva à propos pour rendre un peu
+d'espérance au professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait
+rien à faire avec une pareille élève. Le baron avait peut-être
+raison, c'était une Allemande, et, comme il partageait
+pleinement l'avis du baron sur le sentiment musical des
+Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir,
+et ne pas renoncer dès la première leçon.</p>
+
+<p>Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en
+même temps que lui et l'accompagna jusque dans la rue.</p>
+
+<p>Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant.</p>
+
+<p>-De quel côté allait M. Beio?</p>
+
+<p>Justement le baron avait besoin dans ce même quartier,
+et il força le professeur à prendre place dans sa voiture.
+En chemin, il ne parlât que musique, et il en parla
+bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut seulement
+quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques
+mots personnels dans cet entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous
+demande de ne pas lui dire que j'assiste aux leçons de
+Flavie; le monde est si méchant et si facile à tout mal
+interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur mon
+assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne
+veux pas qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer
+l'esprit de ma fille, une ange, monsieur, une ange.</p>
+
+<p>Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de
+ses leçons au prince Mazzazoli.</p>
+
+<p>Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron
+Lazarus y assista, trouvant toujours moyen de parler de
+son cher ami le prince Mazzazoli et de son autre ami,
+non moins cher, non moins excellent, le colonel Chamberlain.</p>
+
+<p>Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui
+qu'il avait tenu au maître de chant, la première fois qu'il
+l'avait rencontré; seulement il mettait un peu plus de
+précision dans ses paroles, surtout en ce qui touchait la
+rupture de ce mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce
+serait pour le bonheur de l'un comme de l'autre. Mais
+comment?</p>
+
+<p>Et alors, se conformant aux instructions de madame
+de Lucillière, il insistait sur les impossibilités qu'il y avait
+à cette rupture: l'intérêt du prince, l'amour du colonel.</p>
+
+<p>Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités,
+voyant chaque jour, comme il le voyait, l'empressement
+que de part et d'autre on mettait à accomplir
+ce mariage.</p>
+
+<p>Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer
+à de grands efforts d'imagination; il lui suffisait de
+rapporter ce qu'il remarquait et chez le prince et chez le
+colonel.</p>
+
+<p>Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans
+l'autre maison.</p>
+
+<p>Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même
+plusieurs fois par jour.</p>
+
+<p>Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi
+souvent.</p>
+
+<p>C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que
+le colonel préparait pour sa fiancée, avec une générosité
+qui rappelait la prodigalité orientale.</p>
+
+<p>C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement
+fixée pour le mariage serait forcément retardée pour
+l'accomplissement de certaines formalités. Le père de
+Carmelita, le comte Belmonte, était mort en Syrie, où il
+avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait
+trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier,
+et il fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la
+distance, demandait des délais, et, d'un autre côté, par
+suite du bon ordre qui règne dans les pays administrés
+par les Turcs, présentait des difficultés.</p>
+
+<p>En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel,
+le baron, ne s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait,
+auprès des uns et des autres, les recherches qui
+pouvaient lui fournir des armes nouvelles.</p>
+
+<p>Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage
+de mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.</p>
+
+<p>Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.</p>
+
+<p>Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux,
+étaient remplis de joie par ce mariage, et, bien entendu,
+ils n'auraient rien fait, rien dit pour l'empêcher.</p>
+
+<p>Quant aux quelques amis que le colonel avait en France,
+ils blâmaient bien ce mariage, ils en riaient bien, mais
+c'était tout.</p>
+
+<p>Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs
+trouvaient que Carmelita était assez belle pour qu'on fît
+la folie de l'épouser.</p>
+
+<p>Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston
+de Pompéran.</p>
+
+<p>Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer
+ce mariage:</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit
+Gaston; au moins Carmelita est du monde. Je vous
+avoue que j'ai eu une belle peur quand le colonel a rompu
+avec la marquise; j'ai cru qu'il allait retourner à sa petite
+cousine, ce qui était indiqué, et la prendre pour femme.
+C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis reconnaissant
+à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le
+colonel Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg
+Saint-Antoine!</p>
+
+<p>Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas
+cela.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+<p>Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent
+à réfléchir.</p>
+
+<p>Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami,
+revenir à sa petite cousine après sa rupture avec madame
+de Lucillière, n'y reviendrait-il pas après sa rupture avec
+Carmelita?</p>
+
+<p>Il devait donc prendre des précautions contre cette
+faubourienne, mais quelles précautions?</p>
+
+<p>Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen
+de la résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît
+pas; car il ne fallait pas s'avancer à l'étourdie en cette
+affaire, ni s'exposer à blesser le colonel en agissant d'une
+façon brutale et surtout directe contre un membre de sa
+famille.</p>
+
+<p>Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était
+cette petite Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements
+qu'il était possible, afin de chercher dans ces
+renseignements un moyen d'action.</p>
+
+<p>Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour
+le baron, qui ne pouvait pas aller entreprendre une enquête
+de ce genre en plein faubourg Saint-Antoine.</p>
+
+<p>Heureusement cette enquête pouvait être faite par des
+tiers, et le baron n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même;
+restant soigneusement dans la coulisse, sans
+même laisser voir son ombre, il devait se contenter de
+faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait
+agir et dont il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait
+qu'à reprendre et à répéter la tactique qui lui avait si
+bien réussi, lorsqu'il avait voulu savoir comment la
+marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le colonel.</p>
+
+<p>Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il
+devait se servir.</p>
+
+<p>Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui
+l'inquiétait, c'était ce qui se passait chez elle.</p>
+
+<p>C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans
+l'intérieur d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations
+suivies avec celui-ci, qu'il devait employer.</p>
+
+<p>Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces
+conditions, et de plus étant assez intelligent pour s'acquitter
+de sa mission, assez fin pour tout voir, assez discret
+pour ne rien dire, eût été difficile à trouver, les
+financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des
+rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.</p>
+
+<p>Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un
+financier français, anglais ou russe, ne l'était pas pour un
+financier allemand, ayant, comme le baron Lazarus, des
+relations avec la colonie allemande établie à Paris, dans
+celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi
+bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la
+colline», ce quartier central des balayeurs Hessois, ou
+dans ceux du quartier Saint-Marcel.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que
+Paris, à cette époque, exerçait une toute-puissante attraction;
+de tous les coins du monde, l'ancien comme le
+nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était pas uniquement
+pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore
+pour mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour
+gagner le morceau de pain qu'on ne trouvait pas dans son
+pays, trop pauvre. A tous riches ou misérables, Paris
+ouvrait ses portes.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous
+êtes chez vous, nous n'avons de défiance ou de jalousie
+contre personne. C'est à l'entrée de Paris que devait être
+accrochée cette enseigne, qu'on ne trouve plus que dans
+les villages perdus: <i>Au soleil d'or, il luit pour tout le
+monde</i>; cela vaudra bien le <i>Fluctuat nec mergitur</i>.</p>
+
+<p>De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement
+profité de cette hospitalité étaient les Allemands.
+Combien y avait-il d'Allemands à Paris. On ne le savait
+pas. Les uns disaient quarante mille; les autres, plus de
+deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu près
+impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce
+qui se produit généralement, cachaient souvent leur nationalité.
+A ce moment, ils n'étaient pas encore fiers de
+la grande patrie allemande, et bien souvent, quand on
+demandait quel était leur pays à des gens qui prononçaient
+d'une étrange façon les <i>p</i>, les <i>b</i> et les <i>v</i>, ils vous
+faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit
+au compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens,
+on aurait trouvé qu'il y avait plus d'Alsaciens à
+Paris que dans le Haut-Rhin et dans le Bas-Rhin.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain,
+qui était que ce chiffre était considérable: partout
+des Allemands. Dans la finance, des Allemands: dans le
+commerce d'exportation et de commission, des Allemands;
+chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers,
+des Allemands; dans les hôtels, comme <i>kellner</i> et
+comme <i>oberkellner</i>, des Allemands; pour balayer nos
+rues, des Allemands; dans le charronnage, la carrosserie,
+l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris
+des quartiers exclusivement occupés par des Allemands
+«la colline» à la Villette; d'autres sans nom particulier,
+aux Batignolles, à la barrière de Fontainebleau, au
+boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de grandes
+cours allemandes <i>(deutsche hoefe).</i></p>
+
+<p>Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis
+on n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.</p>
+
+<p>Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune
+position officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires
+d'aucun petit prince allemand, était en relations
+avec le plus grand nombre de ses compatriotes: avec les
+uns, ceux qui formaient la tête de la colonie allemande,
+par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient
+au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de
+propagande religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin
+lui serraient la main; les carriers de la barrière
+de Fontainebleau, les balayeurs de la Villette, les ouvriers
+du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.</p>
+
+<p>Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois
+rue du Colisée, et lorsqu'ils étaient enfermés dans son
+cabinet, où il les recevait seuls, son secrétaire veillait
+sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils parlaient de lui,
+ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on les
+interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un
+homme occupant une haute position sociale comme le
+baron, ils répondaient contradictoirement. Pour les uns,
+le baron était simplement un banquier qui voulait bien
+faire passer, généreusement et sans frais, à leur famille,
+l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu
+plus francs, c'était le correspondant d'associations établies
+dans la mère-patrie.</p>
+
+<p>Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le
+baron pouvait organiser les recherches qu'il désirait, car
+plusieurs de ces ouvriers étaient les camarades et les
+amis d'Antoine.</p>
+
+<p>Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui
+il devait s'adresser:</p>
+
+<p>&mdash;Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le
+connaît bien; ils se voient tous les jours.</p>
+
+<p>Hermann était précisément un de ces ouvriers que le
+baron recevait mystérieusement ou tout au moins avec
+lesquels il s'enfermait.</p>
+
+<p>Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue
+du Colisée. Et, en moins d'une heure, le baron connut
+Antoine Chamberlain, comme s'il avait été en relations
+avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était le
+rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.</p>
+
+<p>Mais Thérèse?</p>
+
+<p>Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus
+vagues sur cette petite fille, qu'il avait bien souvent vue,
+mais sans jamais la regarder, et qui pour lui était sans
+importance. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il était question
+d'un mariage entre cette jeune fille et l'associé d'Antoine,
+un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave
+garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.</p>
+
+<p>Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur,
+cet associé de son père, elle n'était pas à craindre,
+et l'on pouvait ne pas s'occuper d'elle davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela,
+mon brave Hermann, et discrètement.</p>
+
+<p>Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel
+d'heureuses dispositions pour faire des recherches et des
+enquêtes, s'occupa d'apprendre quand Thérèse devait
+épouser Michel.</p>
+
+<p>Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et
+après avoir interrogé adroitement Antoine, qui se livra
+peu, Michel, qui se livra moins encore, et enfin Denizot,
+qui parla tant qu'on voulut l'écouter et emplir son verre,
+il apprit que la date de ce mariage était fixée à la fin de
+l'année 1870.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron
+lorsqu'Hermann, tout fier de sa découverte, lui reporta
+cette nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer
+le mariage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un brave homme.</p>
+
+<p>&mdash;Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison,
+et il voudrait marier sa fille avant; mais la petite ne
+veut pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne veut-elle pas?</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle
+ne donne pas ses raisons.</p>
+
+<p>Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de
+1870, il pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce
+qui se passerait certainement ce serait la rupture du mariage
+du colonel et de Carmelita. Or, à ce moment, Thérèse
+n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le colonel
+pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même.</p>
+
+<p>Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce
+départ qu'il devait employer les ressources de son esprit,
+son énergie, ses relations.</p>
+
+<p>Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est
+malheureusement vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il
+allait être arrêté sous l'inculpation de société secrète.
+Prévenez-le qu'il ne se laisse pas prendre, mais ne lui
+dites pas de qui vous tenez ce renseignement.</p>
+
+<p>&mdash;Antoine ne voudra pas se sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à
+user de tous les moyens pour l'y décider. Si votre association
+est d'avis qu'Antoine Chamberlain peut vous
+mieux servir en restant libre qu'en se laissant mettre en
+prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est
+facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann.
+Antoine a de mauvais antécédents judiciaires; la
+justice le condamnera sévèrement, il aura au moins trois
+ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il ne vous
+manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront
+pris, qui affirmeront hautement vos droits. Antoine
+a trop de valeur pour être réduit à ce rôle de martyr.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne voudra jamais partir.</p>
+
+<p>&mdash;Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il
+voit qu'il peut être utile. C'est précisément ce qui aura
+lieu. Vous rappelez-vous ce qui s'est passé en 1867, au
+moment où l'on a pu craindre une guerre entre la France
+et la Prusse?</p>
+
+<p>&mdash;Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles
+qui se sont échangées entre Allemands et Français.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements
+plus menaçants qu'en 1867; la guerre est dans
+l'air, tout le monde la sent. C'est le moment plus que
+jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine
+Chamberlain est connu des chefs de votre association en
+Allemagne; il pourra exercer une utile influence et entraîner
+une vigoureuse pression sur l'opinion publique, et
+quoi qu'on dise, on compte toujours avec l'opinion publique.
+Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre
+intelligence tirer les conséquences de cette indication,
+Antoine Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à
+Paris, il en a un d'une importance capitale à prendre en
+Allemagne. Il me semble que vous devez le décider à partir.
+Commencez par mettre vos archives en sûreté, et
+vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le
+peuvent et qui le doivent.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+<p>C'était un système dont le baron s'était toujours bien
+trouvé de donner, dans des circonstances graves, ses instructions
+d'une façon assez vague.</p>
+
+<p>Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.</p>
+
+<p>Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il
+l'avait inspirée;</p>
+
+<p>Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité
+de cet échec: c'était sa faute, il avait mal compris ce qui
+lui avait été expliqué. On ne lui avait pas noté le détail.</p>
+
+<p>Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?</p>
+
+<p>En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage
+de ne s'engager qu'autant qu'il lui convenait.</p>
+
+<p>Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il
+était pleinement tranquille, et il savait que les quelques
+indications qu'il n'avait pas voulu préciser seraient intelligemment
+développées: si Antoine Chamberlain pouvait
+être poussé à quitter Paris et la France, il le serait sûrement
+par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement
+à cette tâche.</p>
+
+<p>Depuis longtemps le baron savait par expérience que
+ce sont les gens de bonne foi, qui peuvent rendre les plus
+grands services.</p>
+
+<p>Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine;
+il agirait sans qu'il fût besoin de le relancer.</p>
+
+<p>Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de
+quitter Paris.</p>
+
+<p>&mdash;On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne
+lui convenait pas de fuir comme un coupable.</p>
+
+<p>On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question
+de ce qui lui convenait ou ne lui convenait pas; il
+fallait avoir souci de ce qui pouvait être utile à la cause et
+à l'association, rien de plus.</p>
+
+<p>L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser
+arrêter.</p>
+
+<p>Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable:
+il attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre
+d'arrestation.</p>
+
+<p>Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à
+Hermann qu'Antoine Chamberlain devait être prochainement
+arrêté, un commissaire de police, accompagné de
+trois agents en petite tenue et de six agents en bourgeois,
+la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq
+heures du matin: la grande porte était fermée.</p>
+
+<p>Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été
+tirée, et cependant le concierge s'était réveillé: un agent,
+qui avait collé son oreille contre la porte, entendit un bruit
+qui ressemblait à des pas légers courant sur le pavé de la
+cour.</p>
+
+<p>Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui
+était là.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, ouvrez!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.</p>
+
+<p>Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour;
+mais elle était sombre et de plus encombrée, comme à
+l'ordinaire, de ferraille et de pièces de bois, il y eut une
+chute et des jurons.</p>
+
+<p>Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets
+et la lumière se fit.</p>
+
+<p>Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du
+commissaire de police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait
+au logement d'Antoine.</p>
+
+<p>Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans
+sa loge et se plaça devant la porte; d'autres agents suivirent
+leur chef, marchant en évitant autant que possible
+de faire du bruit.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur
+laquelle se lisait, gravé dans le bois, <i>Chamberlain.</i></p>
+
+<p>Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa
+de nouveau plus fort, un agent frappa à son tour avec sa
+canne.</p>
+
+<p>Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un
+bruit de pas à l'intérieur.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? demanda une voix d'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom de la loi, ouvrez!</p>
+
+<p>&mdash;Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit
+une voix goguenarde, ça s'est vu.</p>
+
+<p>Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat
+de justice à faire exécuter.</p>
+
+<p>&mdash;La justice, on ne lui demande rien, répondit la même
+voix goguenarde.</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais
+gredin, dit un agent.</p>
+
+<p>&mdash;Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque
+aussitôt la porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra
+son visage narquois.</p>
+
+<p>Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit troublez-vous notre repos? demanda
+Sorieul.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain,
+dit le commissaire, ouvrant son paletot et montrant
+son écharpe.</p>
+
+<p>&mdash;Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.</p>
+
+<p>Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées
+assez rapidement, les agents avaient envahi l'atelier et la
+cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! on a établi une surveillance; depuis
+trois jours, il n'est pas sorti.</p>
+
+<p>&mdash;Dites qu'il n'est pas rentré.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, nous allons voir.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda
+Denizot, ils auront besoin de voir clair.</p>
+
+<p>Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre
+de Thérèse, Sorieul se plaça devant lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez
+pas dans la chambre d'une jeune fille, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul.
+Mais, comme il mettait la main sur la clef, la porte
+s'ouvrit, tirée du dedans, et Thérèse parut, vêtue d'une
+robe, passée à la hâte.</p>
+
+<p>A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant
+au commissaire de police:</p>
+
+<p>&mdash;L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit,
+il est chaud encore.</p>
+
+<p>&mdash;Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on
+fouille toutes les armoires.</p>
+
+<p>Puis, après avoir placé deux agents en faction devant
+la porte, il commença ses recherches.</p>
+
+<p>Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda
+sous les lits, on déplaça les panneaux de bois qui étaient
+entassés dans l'atelier, on fouilla les commodes et les armoires
+en jetant les habits au milieu de la chambre; on
+ne trouva pas celui qu'on venait arrêter.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot;
+si ces messieurs veulent une autre lampe?</p>
+
+<p>Les agents le regardaient de travers, mais il conservait
+sa figure narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.</p>
+
+<p>Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un
+grand placard posé contre la muraille, la clef n'était pas
+sur la porte.</p>
+
+<p>&mdash;La clef? dit un agent en tirant le lit.</p>
+
+<p>Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel
+avec un geste désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert
+cette cachette.</p>
+
+<p>&mdash;La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je
+ne sais pas où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure,
+ma parole!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.</p>
+
+<p>Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une
+autre.</p>
+
+<p>&mdash;Enfoncez la porte, dit un agent.</p>
+
+<p>En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se
+décida à prendre la clef à un clou où elle était accrochée,
+mais il parut n'avoir pas la force d'ouvrir la porte lui-même.</p>
+
+<p>La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un
+formidable éclat de rire.</p>
+
+<p>Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas
+dix centimètres de profondeur! il ne renfermait que de
+vieux habits accrochés à des clous.</p>
+
+<p>C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à
+jouer aux agents.</p>
+
+<p>&mdash;Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal,
+il aurait été aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me
+croire? Je vous avais donné ma parole qu'il n'y avait rien
+là-dedans.</p>
+
+<p>Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement,
+cela tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait
+en sûreté.</p>
+
+<p>Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre
+quelque chose.</p>
+
+<p>L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le
+temps qu'on avait perdu à se faire ouvrir les portes, celle
+de la rue comme celle du logement de l'ouvrier, celui-ci
+avait pu se sauver.</p>
+
+<p>On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on
+chercha sur le toit. On ne le trouva pas, mais un agent
+remarqua qu'il avait pu par ce toit gagner facilement la
+maison voisine.</p>
+
+<p>Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la
+consolation de saisir ses papiers; son pupitre était vide
+et ne contenait que du papier blanc: pas le moindre registre,
+pas la moindre lettre.</p>
+
+<p>Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot
+avait été se placer à la porte et là il attendait au port
+d'armes, fredonnant entre ses dents une chanson dont les
+paroles arrivaient aux oreilles des agents:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Zut au préfet,</p>
+<p>Mes respects aux mouchards;</p>
+<p>Oui, voilà, oui, voilà Balochard.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait
+avec la démonstration de la joie la plus respectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier
+est mauvais, faites attention à la soixante-treizième
+marche.</p>
+
+<p>Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la
+porte, et alors il se mit à danser dans l'atelier.</p>
+
+<p>&mdash;Enfoncée la police!</p>
+
+<p>Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par
+ses pieds, voltigeaient autour de lui.</p>
+
+<p>Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive.</p>
+
+<p>&mdash;Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont
+pas pu le prendre ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu
+n'aurais pas dû les exaspérer par tes plaisanteries.</p>
+
+<p>&mdash;Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront
+vous arrêter, répondit Denizot; car on arrêtera tout le
+monde bientôt.</p>
+
+<p>&mdash;Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda
+Thérèse.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera
+moyen de nous faire savoir indirectement ce qui se
+sera passé.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que mon cousin soit chez lui!</p>
+
+<p>Une heure environ après que les gens de police eurent
+quitté la rue de Charonne, un commissionnaire sonna à la
+porte de l'hôtel Chamberlain. Malgré l'heure matinale le
+concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand il apprit qu'il
+s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on attendait
+la réponse, il poussa les hauts cris.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin
+maintenant; rentré à minuit, on le relance dès le petit
+jour, on le tuera.</p>
+
+<p>Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix
+minutes après Horace descendit pour dire au commissionnaire
+qu'il allait porter lui-même la réponse demandée.</p>
+
+<p>En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du
+Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain
+attablé dans un coin et tournant le dos à la lumière.</p>
+
+<p>Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit
+un doigt sur les lèvres. Alors Horace s'avança discrètement
+et s'assit en face d'Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de
+venir me trouver ici. On a voulu m'arrêter pour affaires
+politiques, et j'ai besoin de le voir. Ne l'accompagnez pas,
+donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne vienne qu'après
+avoir fait un détour, de peur d'être suivi.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans
+le café et vint s'asseoir à la table de son oncle.</p>
+
+<p>Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant
+l'un et l'autre sur la table qui les séparait, ils se
+mirent à parler à voix basse, de telle sorte que le garçon
+qui allait çà et là, tournant autour de ces deux consommateurs
+mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon oncle?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé,
+on est venu ce matin pour m'arrêter. Mais j'attendais
+cette descente de police et j'avais pris mes précautions en
+conséquence, décidé à ne pas me laisser arrêter. On faisait
+bonne garde autour de moi, le concierge et des amis.
+Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu
+avant d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me
+prévenir; je ne me suis pas amusé à faire ma barbe. Ce
+n'était pas la première fois que les agents venaient dans
+l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier de la
+famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par
+le toit qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père
+l'a suivie, votre père l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée
+plusieurs fois. Je suis sorti par la fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;A votre âge, mon oncle!</p>
+
+<p>&mdash;A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je
+sais que les agents montent l'escalier. Et puis Michel
+avait voulu m'accompagner; il m'a tendu la main, et le
+voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est heureusement
+accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je
+suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai
+dit adieu à Michel, et me voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité
+que je vous demande, c'est plus que cela; mon intention
+n'est pas de rester à Paris où je n'aurais rien à faire présentement;
+je veux quitter la France et passer en Allemagne,
+où j'ai besoin, et je viens vous demander de m'aider
+à franchir la frontière.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à votre disposition, mon oncle.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà
+pourquoi je suis venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop
+maladroit pour manoeuvrer; mais au delà des fortifications,
+je suis certain que je me ferais prendre tout de suite. Le
+gendarme me rend timide et bête.</p>
+
+<p>&mdash;Et où voulez-vous aller?</p>
+
+<p>&mdash;En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la
+route m'est indifférente, je prendrai celle que vous me
+conseillerez.</p>
+
+<p>Le colonel réfléchit un moment.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre
+plan, nous n'avons pas d'indicateur; nous allons sortir.
+Moi, je vais rentrer à l'hôtel par la grande porte; vous,
+vous allez prendre la rue de Valois, à cette heure déserte.
+En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une
+petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous
+serez chez moi, où nous pourrons délibérer en paix.</p>
+
+<p>Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette
+délibération, tenue tranquillement dans l'appartement du
+colonel, fut qu'Antoine partirait le soir pour Bâle; seulement,
+au lieu de prendre le train à Paris, où une surveillance
+pouvait être organisée, il le prendrait à Nogent. Le
+colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle.</p>
+
+<p>Laissant son oncle dans son appartement, où Horace
+seul le servit, le colonel, pour écarter tous les soupçons,
+sortit comme il en avait l'habitude.</p>
+
+<p>A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture,
+rue de Valois, et se firent conduire à l'entrée de
+Nogent, où ils renvoyèrent leur voiture. Ils traversèrent
+à pied le village et arrivèrent à la gare en temps pour
+prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda
+pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les
+prit pour Longueville; à Longueville, il en prit d'autres
+pour Troyes; à Troyes, d'autres pour Vesoul; à Vesoul,
+d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse enfin, d'autres pour
+Bâle.</p>
+
+<p>Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître
+dans cette confusion.</p>
+
+<p>Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis,
+Antoine crut, il est vrai, qu'on l'examinait avec attention,
+mais ce fut une fausse alerte.</p>
+
+<p>A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant
+hâte de revenir à Paris pour rassurer Thérèse.</p>
+
+<p>Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine,
+et l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux
+mains propres de son père qui l'attendait; mais il n'osa
+pas se proposer pour ce voyage, par respect pour Michel,
+et ce fut Sorieul qui dut la conduire.</p>
+
+<p>Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire
+ses adieux avant qu'elle montât en wagon.</p>
+
+<p>Michel était là aussi.</p>
+
+<p>Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand
+se reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener?
+Antoine, il est vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait
+pas longtemps en Allemagne, et qu'il rentrerait quand
+l'Empire serait renversé, ce qui devait arriver très prochainement.
+Mais c'étaient là les paroles d'un fanatique
+qui croyait naïvement ce qu'il espérait.</p>
+
+<p>Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que
+Michel entretenait Thérèse:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps,
+dit Sorieul; avec ma brochure je lui ai porté un rude coup
+dont il ne se relèvera pas.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+<p>Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus
+fut informé jour par jour de ce qui se passait chez
+Antoine Chamberlain.</p>
+
+<p>Par Hermann, il apprit la descente de police rue de
+Charonne, la fuite d'Antoine par les toits, le séjour chez
+le colonel, la conduite faite par celui-ci à son oncle jusqu'à
+Bâle, enfin le départ prochain de Thérèse pour aller
+rejoindre son père.</p>
+
+<p>Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment
+le colonel se séparait de sa petite cousine, et il se rendit
+à la gare de l'Est.</p>
+
+<p>Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver
+le colonel, qui se promena en long et en large dans
+la salle des pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait,
+n'ayant d'attention que pour les voitures qui apportaient
+des voyageurs.</p>
+
+<p>Il était visible que ce départ le troublait; il marchait
+vite, il s'arrêtait tout à coup, et ses lèvres s'agitaient
+comme si elles prononçaient tout bas des paroles qui de
+temps en temps étaient accompagnées d'un geste énergique
+de la main.</p>
+
+<p>Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son
+visage derrière un numéro de l'<i>Allgemeine Zeitung,</i>
+qu'il ne pouvait pas lire, le baron ne perdit pas le colonel
+de vue, sans que celui-ci eût l'idée de regarder ce lecteur
+dont les yeux le suivaient.</p>
+
+<p>Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit
+deux hommes, un vieux et un jeune, puis une jeune fille.</p>
+
+<p>Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la
+main à la jeune fille. Le baron l'étudia: elle lui parut
+jolie avec quelque chose d'attrayant, de charmant dans
+toute sa personne qui la rendait véritablement dangereuse.</p>
+
+<p>Il était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regarder,
+on comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle
+de tendres sentiments.</p>
+
+<p>Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se
+trahissait manifestement, et elle-même en lui répondant
+paraissait assez contrainte.</p>
+
+<p>Chez tous deux, il y avait de l'émotion.</p>
+
+<p>Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il
+n'osa les approcher.</p>
+
+<p>&mdash;De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule
+de la salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets:
+il y aurait trop à craindre que le colonel le reconnût.</p>
+
+<p>Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel
+revint avec Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut
+par hasard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais
+venu accompagner un ami qui repart pour l'Allemagne.</p>
+
+<p>Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations,
+mais il fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât
+la compagnie du baron.</p>
+
+<p>Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'était à
+peine si le colonel répondait par un <i>oui</i> ou par un <i>non</i> aux
+questions qui lui étaient posées.</p>
+
+<p>Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter,
+et le baron ne laissa pas comprendre qu'il connaissait
+ces personnes.</p>
+
+<p>Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était
+atteint: il avait vu partir cette petite cousine qu'il redoutait
+tant, et l'effet produit par ce départ sur le colonel lui
+avait montré le bien fondé de ses craintes.</p>
+
+<p>Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner
+toutes ses forces du côté de Beio.</p>
+
+<p>Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur
+mieux valait frapper le coup aussitôt que possible.</p>
+
+<p>Ce jour-là il était arrivé à la leçon avec un retard assez
+long, et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des
+marques de préoccupation assez fortes pour que Beio
+dût les remarquer. Comme à l'ordinaire, la leçon finie, ils
+sortirent ensemble. Le baron paraissait si mal à l'aise,
+que Beio s'informa de sa santé.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis
+sous l'impression d'une grave contrariété et je crains
+bien d'avoir fait une double sottise.</p>
+
+<p>Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le
+baron n'avait pas besoin d'être interrogé pour parler.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai risqué un grand coup aujourd'hui; je me suis
+franchement expliqué avec le prince Mazzazoli d'une
+part, et d'autre part, avec le colonel Chamberlain, à propos
+de ce mariage qui me tourmente de plus en plus. En
+face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que
+j'en pensais, c'est-à-dire tout ce que je vous ai souvent
+raconté.</p>
+
+<p>&mdash;Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait
+toujours à lâcher une question quand le baron avait fouetté
+sa curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Fâché, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarié,
+et il m'a donné à comprendre que je me mêlais de
+ce qui ne me regardait pas. Nous avons échangé quelques
+paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène a été
+moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat!
+D'un côté comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage
+se fera. Pour moi, je ne m'en mêlerai plus. C'est
+leur affaire après tout, ce n'est pas la mienne. Je ne vais
+pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi entre eux.
+Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront,
+ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs
+il n'y a plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont
+accomplies, et l'on va pouvoir fixer la date précise du
+mariage. J'avais toujours espéré qu'au dernier moment,
+le bienheureux hasard me fournirait un empêchement,
+et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé
+passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer
+à cette espérance et j'y renonce.</p>
+
+<p>Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin
+parler, bien certainement un combat se livrait en lui.
+Mais, après quelques secondes, le maître de chant salua
+le baron et s'éloigna.</p>
+
+<p>&mdash;Quel imbécile! se dit le baron; il est capable de me
+traîner ainsi et de me faire dépenser mon argent. J'en ai
+assez de ses leçons!</p>
+
+<p>Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois
+en employant une autre tactique.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent
+pas, se dit-il, essayons d'un moyen plus direct.</p>
+
+<p>Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie.
+Au lieu de monter en voiture, il prit le professeur par le
+bras, comme il l'aurait fait avec un intime.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante,
+un homme qui a pris une grande résolution:
+c'est celle de vous faire violence.</p>
+
+<p>Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se
+mit à rire d'un air bon enfant, plein de franche cordialité.</p>
+
+<p>&mdash;Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas
+vous faire de mal, au contraire. Quels sentiments croyez-vous
+que je ressens pour vous, monsieur Beio? demanda-t-il
+en regardant le maître de chant en face.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que
+vous répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous
+une vive, une très vive sympathie? Je suis donc bien dissimulé,
+ou bien vous, vous êtes donc aveugle? Il faut
+que je vous dise en plein visage que j'ai pour vous, nonseulement
+pour votre talent, que j'admire, mais encore
+pour votre personne, une grande estime? Elle est si vive
+qu'elle m'a inspiré une idée qui a germé dans mon esprit
+en pensant à ce maudit mariage. Savez-vous ce que je me
+suis dit souvent en vous regardant pendant que vous
+faisiez travailler Flavie? Je vais vous le répéter, parce que
+j'ai pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe
+par l'esprit, tout ce que je pense des gens, je le dis.
+Voilà comme je suis fait. Est-ce bien? est-ce mal? ce
+n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce que je me
+suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita,
+c'était....</p>
+
+<p>Le baron fit une pause, en s'arrêtant et en forçant Beio
+à s'arrêter aussi et à le regarder en face.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis dit que c'était... vous.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer
+comment cette idée m'est venue et sur quoi elle repose.
+Cela ne vous ennuie point, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio,
+son attitude, toute sa personne, répondirent pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron.
+Une créature placée par la Providence dans une
+classe à part et au-dessus des autres; en un mot et pour
+tout dire, une artiste, créée, née artiste, Qu'êtes vous
+vous-même? Aussi un artiste, et des plus remarquables;
+mais bien différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons
+dont elle est si riche, de la nature, tandis que vous devez
+beaucoup au travail et à l'art. Mais cela importe peu,
+et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous est donc
+commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement
+il vous unit. Vous me direz que d'un autre côté des
+choses vous séparent. C'est juste et je n'en disconviens
+pas. Cependant il ne faut pas s'exagérer leur importance,
+au contraire, il faut reconnaître ce qu'elles ont de factice.</p>
+
+<p>Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie été dupe des raisons
+mises ostensiblement en avant par le prince pour expliquer
+le travail de Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons.
+Le prince, désespérant de réaliser le beau mariage
+qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa nièce, pensait
+à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>Beio ne répondit rien à cette interrogation directe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été
+confié, j'approuve cette discrétion; mais, que cous confirmiez
+ou ne confirmiez pas ce que je vous dis là, il n'en
+est pas moins certain que c'est la vérité. Alors rien d'étonnant
+à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au
+théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes
+les raisons de famille et de noblesse, écartées de fait
+pour le théâtre, l'étaient naturellement pour le mariage.
+Vous avez vu, vous voyez en ce moment que mon besoin
+de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences.
+Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant
+poussé dans ma tête, je n'ai pu m'empêcher d'en parler à
+Carmelita en cherchant à découvrir son sentiment à ce
+sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Et....</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez
+comme elle est réservée, même mystérieuse: c'est
+un sphinx. Elle ne m'a pas répondu franchement que
+j'avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous
+avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Elle aime la fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais,
+je dois constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement
+la fortune qu'elle aime; elle n'est pas uniquement
+une femme d'argent. Il y a en elle d'autres sentiments,
+plus nobles, plus désintéressés. Sans doute cette immense
+fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée
+dans le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle,
+sa mère, le monde qui, tous, s'occupent à faire miroiter
+cette fortune, il n'est pas étonnant qu'elle subisse cette influence.
+Mais il n'en est pas moins vrai qu'au fond, malgré
+cet éblouissement qui la trouble, elle jette des regards
+en arrière. Me croyez-vous sincère?</p>
+
+<p>Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus
+sincère.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une
+tentative sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait
+été par Carmelita. Quand je dis «on» vous comprenez
+de qui je parle; c'est de vous, monsieur Beio. Moi,
+je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon indirects, indécise,
+qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air
+sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et
+cependant l'effet que j'ai produit a été si grand que j'ai eu
+la conviction que le succès était encore possible. Et voilà
+pourquoi j'ai eu avec vous cet entretien, qui a dû vous
+surprendre mais dont vous voyez maintenant le but. J'aime
+le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je
+crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre
+côté, j'ai pour vous une haute estime, une vive sympathie,
+je crois que vous êtes le mari qui peut donner le bonheur
+à Carmelita, je me mets à votre disposition pour rompre
+le premier mariage et conclure le second.</p>
+
+<p>Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau,
+et abandonnant le bras du chanteur, il lui tendit la main.</p>
+
+<p>Beio mit sa main dans celle du baron.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous
+revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.</p>
+
+<p>Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé
+par ce qu'il venait d'entendre.</p>
+
+<p>Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative
+hardie, et qui pouvait même paraître au premier
+abord désespérée. Il ne s'était pas trompé dans ses observations.
+Beio aimait Carmelita et il avait entretenu
+l'espérance de l'obtenir pour femme.</p>
+
+<p>Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée,
+alla embrasser tendrement sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait,
+et l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées.
+Elle aurait la fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait
+cette fortune. S'appuyant, se haussant sur elle,
+où ne parviendrait-il pas? Et le prince Mazzazoli, qui se
+flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il fait, le
+pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave
+colonel Chamberlain méritait d'avoir pour femme une
+Carmelita, une chanteuse! Allons donc! C'était venir en
+aide à la Providence que d'empêcher ce mariage. Avec Ida
+le colonel serait l'homme le plus heureux du monde: c'était
+pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de
+ceux qui méritent le bonheur.</p>
+
+<p>Il pria sa fille de se mettre au piano:</p>
+
+<p>&mdash;Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une
+musique simple et pure.</p>
+
+<p>Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique
+qui accompagnait délicieusement sa rêverie.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un
+monsieur, dont on lui remit la carte, l'attendait depuis
+longtemps déjà.</p>
+
+<p>Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio.</p>
+
+<p>Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements
+de joie intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher
+de se frotter les mains.</p>
+
+<p>Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu
+une parole, était là prêt à parler.</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir
+venir.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+<p>Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo
+venait lui dire, il ne le reçut pas aussitôt.</p>
+
+<p>Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la
+fièvre par l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins
+de retenue et se livrerait plus facilement.</p>
+
+<p>Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire,
+classant seulement les lettres devant lui.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien
+montrer qu'il avait été absorbé par le travail, il sonna.</p>
+
+<p>On introduisit Beio, grave et solennel.</p>
+
+<p>Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et
+s'excusa de l'avoir fait si longtemps attendre:</p>
+
+<p>Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il
+m'a fallu expédier tout de suite, mais au moins j'ai gagné
+ainsi la liberté d'être tout à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des
+excuses à vous faire pour la façon inconvenante dont j'ai
+reçu hier la proposition que vous avez bien voulu m'adresser.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de cela, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble
+qui m'avait bouleversé; je ne me sentais pas maître de
+moi, et, dans une affaire aussi grave, je ne voulais pas
+céder à un entraînement.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs
+fois son bureau du plat de sa main; vous êtes un homme
+de raison, monsieur Beio, et j'aime la raison par-dessus
+tout. Où va-t-on avec l'entraînement?</p>
+
+<p>Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant
+évidemment par où commencer cet entretien.</p>
+
+<p>Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés
+d'une voix si basse, que ce fut à peine si le baron
+les entendit.</p>
+
+<p>&mdash;Hier vous m'avez fait part de certaines observations
+et de certaines suppositions s'appliquant à mademoiselle
+Belmonte et à moi. Pour répondre à l'appel à la franchise
+que vous venez de m'adresser, je dois déclarer que ces
+observations et ces suppositions sont fondées... au moins
+jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant
+que j'avais pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour
+mademoiselle Belmonte, vous ne vous êtes pas trompé.
+J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte d'une
+passion profonde, absolue, folle.</p>
+
+<p>Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns
+sur les autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé,
+j'aime mademoiselle Belmonte,» on sentait combien
+grand était cet amour. Jamais le baron n'avait entendu
+prononcer ces mots avec un accent si passionné.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit,
+le colonel ne tardera pas à être veuf; les Italiens ont
+du bon.</p>
+
+<p>Beio continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui doit vous faire comprendre comment cet
+amour s'est développé, c'est cette autre remarque de votre
+part, qui, elle aussi, est juste, que mademoiselle Belmonte
+se destinait au théâtre. Il est certain que l'amour naît
+souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune
+fille destinée à prendre une haute position dans le monde
+que j'ai aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour
+vous comment j'ai pu penser que mademoiselle Belmonte
+serait ma femme un jour, et aussi comment, sous l'influence
+de cette espérance, mon amour s'est développé.
+N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle
+Belmonte pouvait arriver sans moi au théâtre, mais combien
+je lui rendais la route plus facile, combien je lui ouvrais
+de portes! En réalité, elle était mon élève; pour
+tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les
+choses du théâtre....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien peu.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on
+n'obtient pas de grands succès seulement avec la beauté
+et des dons heureux; il faut plus, beaucoup plus. Ce plus,
+je le donnais à Carmelita; je la soutenais et elle devenait
+une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage,
+peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je
+pus croire qu'elle serait ma femme.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé
+de préciser autant que possible; je ne veux pas
+vous obliger à entrer dans des détails, un mot seul me
+suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita
+envers vous?</p>
+
+<p>Beio hésita un moment, puis il se décida:</p>
+
+<p>&mdash;Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il
+d'une voix ferme. Vous devez comprendre alors quelle
+fut ma stupéfaction en entendant parler de ce mariage. Je
+ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je courus chez
+mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec
+elle; je la trouvai seule, et cette explication fut terrible.
+A mes reproches, elle ne répondit que par un mot: elle
+était obligée d'obéir à son oncle. Tout ce que peut inspirer
+la passion et la fureur, je le lui dis. Elle s'enferma
+dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible
+d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère.
+Mais, prêt à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle
+était insensible à la passion, je n'avais aucun ménagement
+à garder envers elle et que, n'importe comment,
+j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas elle-même.
+Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas
+revue. Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont
+été inutiles; on faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais
+j'ai la certitude que mes lettres ne lui sont pas parvenues.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement
+de l'engagement pris par Carmelita?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des
+moyens désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre
+encore et faire une dernière tentative: c'est dans ce but
+que je viens vous demander votre concours.</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire? Je suis à vous.</p>
+
+<p>Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint
+un moment avec embarras dans sa main, avant de pouvoir
+se décider à répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ose vraiment, dit-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à
+Carmelita? dit le baron.</p>
+
+<p>Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la
+lettre.</p>
+
+<p>Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas
+la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me refusez? dit Beio.</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je
+puis reprendre ma parole. Je vous ai promis mon concours,
+je suis à vous. Si vous me voyez hésitant, c'est que
+je me demande si cette lettre produira l'effet que vous
+attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita.
+Écrire est bien, mais parler est mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous?</p>
+
+<p>-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une
+entrevue avec Carmelita?</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous
+rendra celle que vous aimez et qui vous aime: il faut que
+vous lui parliez; il faut qu'elle vous voie, qu'elle vous entende.
+Que ne peut obtenir la voix de celui qu'on aime?
+Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais
+rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain.
+Quand je l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là,
+tout ce que je vous demande, c'est de vous tenir en
+paix et de rester à ma disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion;
+comment reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites
+pour moi?</p>
+
+<p>Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant
+affectueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur
+de tous: le vôtre, celui de Carmelita et aussi celui
+de mon brave et cher colonel. Que je vous voie heureux,
+et je serai payé de ma peine. A bientôt!</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+<p>Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de
+ne pas prendre la lettre que celui-ci voulait lui confier.
+Assurément il y avait des avantages à la tenir entre ses
+mains; car, sans savoir ce qu'elle contenait, il était bien
+certain que ce n'était point une lettre innocente. Beio parlait
+de son amour et de l'engagement pris par Carmelita;
+assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il
+s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion.
+Remise au colonel, elle serait plus que suffisante pour
+l'éclairer.</p>
+
+<p>Et cependant il ne l'avait pas prise.</p>
+
+<p>Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper
+l'occasion qui se présentait si belle?</p>
+
+<p>Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans
+avoir pu la peser, sans l'examiner lentement, comme il
+avait coutume de faire dans les circonstances graves,
+n'était pas sans le jeter dans le doute et l'inquiétude.</p>
+
+<p>Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié,
+allait ne pas réussir?</p>
+
+<p>Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il
+ne s'agissait de rien moins que de rendre le colonel
+témoin de l'entrevue qui aurait lieu entre Carmelita et
+Beio.</p>
+
+<p>A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat
+décisif et triomphant!</p>
+
+<p>Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il
+avait obtenu l'engagement de Carmelita, le baron était
+fixé à ce sujet. Carmelita était une fille passionnée, cela
+se lisait dans ses yeux noirs, dans sa bouche charnue,
+dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du Midi
+dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore,
+de race italienne. Les principes ethnographiques,
+auxquels il croyait fermement, indiquaient qu'elle n'avait
+pas dû aimer Beio d'un amour idéal; c'était sur un fait
+matériel que cet engagement reposait. Il était donc bien
+certain que dans une explication comme celle qui s'engagerait
+entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait
+des choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le
+passé de sa fiancée.</p>
+
+<p>Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps,
+Carmelita, Beio et le colonel.</p>
+
+<p>Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés
+contre toute surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent
+entraîner à parler en toute franchise, à agir en toute
+liberté.</p>
+
+<p>Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où
+ce serait le hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien.
+Il y avait là un ensemble qui présentait de sérieuses
+difficultés, car rien ne devait manquer: au même moment,
+ces trois acteurs devaient se trouver nécessairement
+en face les uns des autres.</p>
+
+<p>Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des
+difficultés.</p>
+
+<p>Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur
+l'hôtel, communiquant avec le grand salon par deux
+larges baies qu'on tenait ouvertes ou fermées à volonté
+avec des portes-fenêtres ou avec des stores.</p>
+
+<p>Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de
+la scène entre Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter
+le colonel; quant à Beio, il se tiendrait dans le jardin,
+caché n'importe où.</p>
+
+<p>On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon,
+dont les fenêtres en communication avec la serre seraient
+fermées par les stores.</p>
+
+<p>Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on
+la laisserait seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.</p>
+
+<p>Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait
+dans la serre, et il arriverait certes un moment où, si peu
+curieux qu'il fût, il voudrait voir ce qui s'y passerait.</p>
+
+<p>Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron
+avait besoin d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne
+jugea pas utile de lui expliquer à quoi il l'employait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous
+avons une surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous,
+il faut entendre le colonel Chamberlain, qui a besoin de
+lui parler en particulier et qui ne veut pas lui demander
+cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours tu amènes
+Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre,
+et, sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le
+colonel, qui sera dans le salon, ira la surprendre. C'est
+un service qu'il m'a demandé et que je puis d'autant
+moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit de choses sérieuses.
+J'ai comme un pressentiment que le mariage de
+Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! papa.</p>
+
+<p>&mdash;Chut!</p>
+
+<p>Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira
+discrètement: il en avait dit assez.</p>
+
+<p>Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez
+lui; car, en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire:
+les lettres se gardent.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées.
+Voici ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas
+très habile, car je reconnais que je n'entends rien à l'intrigue,
+mais il me semble que ce que j'ai en vue peut néanmoins
+réussir): je fais venir Carmelita chez moi, et on
+l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt
+vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la
+précaution de ne pas vous laisser voir, vous vous glissez
+derrière elle, et, la porte de la serre refermée par vous
+au verrou, vous vous expliquez, sans craindre d'être
+entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans
+cette serre un coin où vous serez cachés comme dans un
+bois: c'est auprès de la grotte, dans le fond, contre le
+mur de la maison. Amenez-la dans ce coin et ne craignez
+rien, vous y serez chez vous.</p>
+
+<p>Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant
+il proposa au baron une légère modification:</p>
+
+<p>&mdash;Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le
+jardin, il l'attendait dans la serre même, caché dans la
+grotte ou derrière un arbuste?</p>
+
+<p>Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui
+pouvait faire échouer son plan: en effet, Beio s'introduisant
+le premier dans la serre, pouvait appeler l'attention
+du colonel, tandis que c'était la voix de Carmelita qui
+devait frapper cette attention.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il
+y aurait préméditation de votre part et complicité de la
+mienne. Il vaut mieux que cette rencontre arrive par hasard;
+vous voyez Carmelita entrer dans la serre, vous la
+suivez: rien de plus naturel.</p>
+
+<p>Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à
+lui demander, un renseignement sur l'Amérique, qui ne
+pouvait être précis qu'en ayant sous les yeux une masse
+de lettres.</p>
+
+<p>Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel
+de la rue du Colisée.</p>
+
+<p>Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure.</p>
+
+<p>Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi.</p>
+
+<p>Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour
+le lendemain, et en même temps il envoya Ida chez Carmelita
+pour l'avertir que le lendemain, vers deux heures
+et demie, elle viendrait la chercher pour sortir en voiture.</p>
+
+<p>Tout était prêt.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+<p>Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient
+qu'aux grands capitaines.</p>
+
+<p>Il avait fait pour le succès ce qui était humainement
+possible, le reste était aux mains de la Providence.</p>
+
+<p>Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il
+dans une dévote prière, pour qu'elle lui donnât une
+victoire qu'il croyait avoir bien méritée.</p>
+
+<p>C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de
+peine; Dieu ne bénirait-il pas ses efforts?</p>
+
+<p>Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut
+veiller lui-même aux dernières dispositions à prendre et
+ne rien laisser au hasard.</p>
+
+<p>Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était
+pas tirer intérieurement, puis il disposa les chaises
+devant la grotte et tira le tête-à-tête de manière à le
+bien placer vis-à-vis les baies du salon.</p>
+
+<p>Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et
+les tira jusqu'en bas.</p>
+
+<p>Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence,
+personne ne pénétrât dans le salon ou dans la serre, afin
+que tout restât bien tel qu'il l'avait disposé.</p>
+
+<p>A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées,
+en lui recommandant de rester avec Carmelita
+jusqu'à deux heures cinquante-cinq minutes, de manière
+à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois heures
+précises.</p>
+
+<p>Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un
+peu avant l'heure qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait
+en rien le plan du baron, mieux valait cette
+avance qu'un retard.</p>
+
+<p>Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette
+impatience du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça
+d'enflammer son espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était
+une affaire d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne
+croirait, lui, baron Lazarus, que cette charmante fille serait
+sourde à la voix de son coeur et n'écouterait que le
+tintement de l'argent. Son oncle et sa mère avaient pu la
+dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé,
+qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il
+pour cela? Assurément il n'avait pas la prétention, lui
+vieux bonhomme, n'ayant jamais été entraîné par la passion,
+de l'indiquer. Mais, dans son coeur, M. Beio trouverait
+certainement des élans irrésistibles. Personne à
+craindre, liberté absolue.</p>
+
+<p>A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un
+rendez-vous d'une importance considérable l'appelait au
+dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon
+espoir!</p>
+
+<p>Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit
+où il pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de
+Carmelita, sans craindre d'être aperçu par celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle
+sera entrée dans la serre, glissez-vous derrière elle, franchement,
+et ne craignez rien.</p>
+
+<p>L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour
+lui d'une importance considérable: il ne s'agissait de
+rien moins que d'aller chercher le colonel.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.</p>
+
+<p>Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite
+dans les heures.</p>
+
+<p>Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci
+allait sortir pour se rendre rue du Colisée.</p>
+
+<p>&mdash;Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous
+étiez encore chez vous, dit le baron.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée.
+Il était deux heures cinquante minutes.</p>
+
+<p>Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du
+baron, mais celui-ci l'arrêta par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour
+une vérification importante, dit-il; nous ne pourrions pas
+parler librement devant eux. Entrons dans le salon, je
+vous prie; je donnerai des ordres pour que nous ne
+soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée,
+je ne suis visible pour personne, et Ida est sortie.</p>
+
+<p>Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la
+cheminée, entre les deux baies communiquant avec la
+serre, étaient disposées des liasses de lettres.</p>
+
+<p>C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron
+voulait soumettre au colonel, pour avoir son sentiment
+sur la solvabilité et surtout la valeur morale de ceux qui
+les avaient écrites.</p>
+
+<p>En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y
+avait encore un point décisif dans le plan du baron: il
+fallait qu'au moment où Carmelita entrerait dans la serre,
+le colonel et lui gardassent le silence dans le salon; car,
+si Carmelita entendait la voix du colonel, il était bien
+certain que, malgré la surprise que lui causerait la brusque
+arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.</p>
+
+<p>Quand on se poste pour surprendre les gens, il est
+facile de garder le silence; mais ce n'était point là le cas
+du colonel, et il était impossible de lui dire franchement:
+Taisez-vous.</p>
+
+<p>Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé
+un moyen pour la tourner.</p>
+
+<p>Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant
+la table chargée de lettres et de manière à faire face à la
+serre, il prit ces lettres et d'une voix forte il adressa ses
+questions au colonel en lui nommant les personnes sur
+lesquelles il désirait être renseigné.</p>
+
+<p>Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait
+encore six minutes pour être bruyant.</p>
+
+<p>Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que
+parmi les noms qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il
+ne connaissait pas.</p>
+
+<p>Le baron se montra vivement contrarié.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en
+riant, et puis ces personnes habitent Cincinnati, et mes
+relations avec cette ville n'ont jamais été bien fréquentes.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant vous connaissez M. Wright, le père de
+cette délicieuse jeune fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner
+à ce sujet? interrompit le baron, pressé par l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce
+que vous désirez savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Me donner une lettre d'introduction auprès de
+M. Wright, je lui demanderais moi-même ces renseignements.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction,
+il me semble.</p>
+
+<p>&mdash;Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction,
+mais encore de recommandation; cette affaire est
+pour moi capitale, ma fortune est en jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vous ferai cette lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant
+une plume pleine d'encre.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers.</p>
+
+<p>Il était deux heures cinquante-huit minutes.</p>
+
+<p>Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et,
+malgré son flegme ordinaire, il était agité par des mouvements
+impatients.</p>
+
+<p>Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.</p>
+
+<p>A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le
+gravier de la serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma
+dans un châssis en fer et un verrou glissa dans
+une gâche.</p>
+
+<p>Beio était entré derrière Carmelita.</p>
+
+<p>Instantanément un cri retentit:</p>
+
+<p>&mdash;Lorenzo!</p>
+
+<p>Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait
+crié était celle de Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut
+pour celle de Beio.</p>
+
+<p>&mdash;Ici!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous
+n'avez pas répondu â mes lettres; je vous ai suivie, et
+me voilà. Maintenant nous allons nous expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle explication voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne
+voulez pas pour votre mari celui que vous avez bien voulu
+pour votre amant.</p>
+
+<p>Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.</p>
+
+<p>Le baron le retint par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, dit-il.</p>
+
+<p>Mais le colonel se dégagea.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait
+la voix de Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller
+dire au colonel Chamberlain que vous êtes ma maîtresse?</p>
+
+<p>Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque
+mouvement, il le remonta.</p>
+
+<p>Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un
+de l'autre.</p>
+
+<p>A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques
+pas, et Carmelita se cacha le visage entre ses
+mains.</p>
+
+<p>Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes,
+se tourna vers Beio.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il;
+vous n'aurez pas besoin d'aller à lui pour accomplir votre
+lâche menace.</p>
+
+<p>Puis, revenant à Carmelita:</p>
+
+<p>&mdash;Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que
+vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma
+femme.</p>
+
+<p>Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita,
+il rentra dans le salon.</p>
+
+<p>Alors, s'adressant au baron.</p>
+
+<p>&mdash;Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.</p>
+
+<p>Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà
+le colonel avait ouvert la porte.</p>
+
+
+
+<p>XVIII</p>
+
+<p>Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre,
+sans bouger, sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés
+par cette apparition du colonel, ses paroles et son
+départ.</p>
+
+<p>Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda
+venir en attachant sur lui des yeux qui jetaient des
+flammes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous?
+dit-il.</p>
+
+<p>Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur
+lui avec une fixité si grande que malgré son assurance,
+il se sentit troublé.</p>
+
+<p>&mdash;Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant
+son bras vers le baron par un geste tragique.</p>
+
+<p>Puis, détournant la tête avec dégoût:</p>
+
+<p>&mdash;Lorenzo! dit-elle.</p>
+
+<p>A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la
+façon dont elle avait prononcé ce nom lui rappelait sans
+doute d'heureux souvenirs.</p>
+
+<p>Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.</p>
+
+<p>Il s'avança d'un pas vers elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le
+corps tout entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait
+le dédain et le mépris le plus profonds.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de
+Beio, et le baron les vit s'éloigner, marchant d'un même
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son
+parti, se dit-il; le prince prendra-t-il le sien aussi facilement?</p>
+
+<p>Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait
+un devoir à remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais
+ses devoirs.</p>
+
+<p>Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait
+passé dans cette entrevue?</p>
+
+<p>Il entra chez elle.</p>
+
+<p>Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son
+appartement qui donnait sur le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita
+partie avec M. Beio! Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel
+a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il entretenue comme il le
+désirait? sommes-nous arrivés trop tard!</p>
+
+<p>&mdash;N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout,
+chère fille, parle-moi franchement? Que penses-tu du
+colonel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la troisième fois que tu me poses cette question:
+la première fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée
+du colonel à Paris; la seconde, un peu avant le
+départ du colonel pour la Suisse; enfin voici maintenant
+que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi
+bon?</p>
+
+<p>&mdash;Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un
+de ces jours, dois-je répondre oui ou non? Il faut que je
+sois fixé.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il donc passé?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec
+mademoiselle Belmonte.</p>
+
+<p>&mdash;Rompre! en si peu de temps!</p>
+
+<p>&mdash;Quelques paroles ont suffi.</p>
+
+<p>&mdash;Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il
+avait été amené malgré lui à ce mariage par les intrigues
+de Mazzazoli. Voilà pourquoi je désire savoir ce que
+je dois répondre au colonel, si un jour ou l'autre il me
+demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire
+qu'il m'adressera cette demande.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles raisons, cher papa?</p>
+
+<p>&mdash;Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est
+pas venu. Sache seulement que si le colonel n'avait pas
+pensé à toi, il n'aurait pas rompu avec Carmelita.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! papa!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement
+avec le colonel pour connaître l'état de son coeur; ne
+doute pas de ce que je dis et réponds-moi franchement.</p>
+
+<p>&mdash;La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà
+faite deux fois; je n'ai pas changé.</p>
+
+<p>Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.</p>
+
+<p>Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la
+quitta; car il n'avait pas le loisir, hélas! de se donner
+tout entier aux douces joies de la tendresse paternelle.</p>
+
+<p>Il lui fallait voir le colonel.</p>
+
+<p>A ses questions, le concierge répondit que le colonel
+venait de rentrer.</p>
+
+<p>Alors, sans en demander davantage et sans parler à
+aucun domestique, le baron, en habitué, en ami de la
+maison, se dirigea vers l'appartement du colonel et, après
+avoir frappé deux petits coups, il entra dans la bibliothèque.</p>
+
+<p>Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée
+dans ses deux mains.</p>
+
+<p>Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de
+lui, qu'il abaissa ses mains et releva la tête.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de
+savoir ce qui s'est passé après votre départ.</p>
+
+<p>Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait
+pas; puis levant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout une question, je vous prie, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Dites, mon ami, dites.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez voulu me faire assister à, l'entretien de
+mademoiselle Belmonte et de cet homme?</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait
+tremblante, je pourrais vous répondre catégoriquement;
+mais j'aime mieux que cette réponse vous vous la fassiez
+vous-même. Vous savez quelle est ma tendresse pour ma
+fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments
+d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si
+j'avais su que mademoiselle Belmonte était... mon Dieu!
+il faut bien appeler les choses par leur nom, si vilain que
+soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su que mademoiselle
+Belmonte était la maîtresse de son professeur de
+chant, j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie
+de me fille? Dites, le pensez-vous? Non, n'est-ce pas?
+Alors, si je ne savais pas cela, comment voulez-vous que
+j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien de mademoiselle
+Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel
+but aurais-je agi ainsi?</p>
+
+<p>Le colonel ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voici comment cet entretien a été amené, continua
+le baron,&mdash;au moins ce que je vous dis là résulte de ce
+que j'ai entendu après votre départ:&mdash;ce professeur de
+chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, un
+comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il
+avait cru épouser; il la poursuivait partout, mais le prince
+faisait bonne garde et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita.
+Tantôt il l'a vue sortir avec Ida, et l'a suivie, et,
+quand Carmelita est entrée dans la serre, tandis que ma
+fille allait changer de toilette dans son appartement, il est
+entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais,
+pour être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien
+vite calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre
+pour offrir à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez
+elle. Elle ne m'a pas répondu; mais détournant la tête,
+elle a pris le bras de ce... comédien et elle est partie avec
+lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur celle que
+vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu
+vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce
+triste sujet. Maintenant un mot encore, un seul; si vous
+avez quelque affaire à traiter avec le prince Mazzazoli, je
+me mets à votre disposition et vous demande d'user de
+moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis, pour
+cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que
+moi ne sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à
+arranger les choses de manière à la ménager autant que
+possible.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+<p>Malgré les ménagements que le baron avait promis
+d'apporter «dans l'arrangement des choses,» la rupture
+du mariage arrêté entre le colonel Chamberlain et mademoiselle
+Carmelita Belmonte produisit une véritable explosion
+dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.</p>
+
+<p>Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron
+Lazarus, et il le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité
+de scandale se joignit à l'intérêt que cette nouvelle portait
+en elle-même.</p>
+
+<p>Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu,
+il refusa de répondre, et persista dans son refus avec fermeté;
+mais cependant de manière à laisser entendre que,
+s'il ne parlait pas, ce n'était point par ignorance, mais que
+c'était par discrétion.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde,
+et d'ailleurs je n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le
+colonel rompre avec mademoiselle Belmonte et j'affirme
+cette rupture; mais les causes de cette rupture, c'est une
+autre affaire.</p>
+
+<p>De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces
+causes clairement et franchement, mais à les laisser
+adroitement entendre.</p>
+
+<p>Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le
+compte de sa fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître
+de chant, Beio, l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas
+beau; il est vrai qu'il ne fallait pas oublier que Carmelita
+était Italienne, ce qui diminuait le rôle joué par Beio.
+Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour qui le
+connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable
+de se décider à la légère, cette rupture était grave, alors
+surtout qu'il s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore
+quelques jours, et il était conclu.</p>
+
+<p>Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le
+soir même de la rupture, pour l'annoncer à madame de
+Lucillière qu'il espérait rencontrer.</p>
+
+<p>En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant
+le baron entrer, elle avait deviné, à son air diplomatique,
+qu'il avait quelque chose d'intéressant à lui apprendre;
+malgré la gravité de sa tenue, le triomphe éclatait dans
+toute sa personne.</p>
+
+<p>Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que
+madame de Lucillière exerçait sur ceux qui étaient de sa
+cour, c'est qu'elle se faisait obéir instantanément, sans la
+plus légère marque d'hésitation ou de révolte.</p>
+
+<p>Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de
+lord Fergusson et du duc de Mestosa; elle leur fit un signe
+imperceptible, aussitôt ils sortirent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle
+vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont
+réussi.</p>
+
+<p>&mdash;Réussi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car
+cette nouvelle est insignifiante; vous m'aviez si bien tracé
+mon plan, que vous deviez attendre le succès pour un
+jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute à son sujet;
+peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé.
+Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en
+ces sortes d'affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas trop modeste.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y
+aurait outrecuidance de ma part à prendre pour moi un
+succès qui n'appartient qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument,
+vous avez été la main; encore l'instrument a-t-il
+été bien insuffisant.</p>
+
+<p>La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité
+dans le triomphe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce
+succès devant le colonel? dit-elle en riant. Il faut vous
+rassurer, monsieur, et ne pas trembler ainsi; je ne trahis
+pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé que vous ne
+pensez pas à me dire ce qui s'est passé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît
+que mademoiselle Belmonte avait pris l'engagement de
+devenir la femme de son maître de chant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement ce que je vous demande, car pour
+moi je ne comprends pas qu'une jeune fille dans sa position
+se soit laissée ainsi entraîner. Mais je connais si peu
+les femmes, et puis Paris est si corrupteur!</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas
+Parisienne; elle est Italienne, comme mademoiselle Lazarus
+est Allemande.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage,
+a fait une scène violente à mademoiselle Belmonte, en lui
+reprochant de ne pas vouloir prendre pour mari l'homme
+qu'elle avait bien voulu prendre pour... amant. Il a dit le
+mot, et précisément, par un malheureux hasard,&mdash;en
+disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,&mdash;le
+colonel l'a entendu.</p>
+
+<p>Le colonel assistait à cette scène?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio,
+se croyant encore au théâtre sans doute, dans une de ses
+scènes à effet des opéras italiens, criait de telle sorte que
+sa voix est arrivée jusqu'aux oreilles du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de
+l'endroit où se passait cette scène.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon
+salon, et Beio, qui, depuis plusieurs jours, poursuivait
+mademoiselle Belmonte, avait rejoint celle-ci dans ma
+serre, où elle s'était réfugiée.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita
+dans la serre, et les stores baissés sans que les fenêtres
+fussent fermées, n'est-ce pas? Mais cela était adroitement
+combiné.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il
+faut faire nos compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a
+entendu les paroles de Beio; je crois même qu'il en aurait
+entendu bien d'autres, et de très instructives, s'il avait
+écouté quelques minutes encore; car ce comédien était
+lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi;
+vous savez comme il est délicat, chevaleresque même. Il
+n'a pas voulu surprendre les secrets de M. Beio et de mademoiselle
+Belmonte, alors même que ces secrets le touchaient
+si profondément; il a brusquement remonté le
+store...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il
+n'a dit que ces simples mots, les adressant à mademoiselle
+Belmonte: «Vous donnerez à votre oncle les raisons que
+vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma
+femme.»</p>
+
+<p>&mdash;Et il est sorti simplement, dignement.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte
+parle peu, elle agit. Comme je lui proposais de la reconduire
+chez elle, elle ne m'a pas répondu; mais, prenant
+le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est assez crâne.</p>
+
+<p>&mdash;Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire,
+n'est-ce pas, que cela est scandaleux? C'est aussi mon
+sentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle
+parle, lui, et il agit. Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en
+sais rien, et j'avoue même que je le regrette, car cela a
+dû être original; mais ce qu'il a fait est beaucoup plus
+original encore.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons.</p>
+
+<p>&mdash;C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est
+passée entre le colonel, Beio et mademoiselle Belmonte.
+Vers six heures, le hasard m'a conduit aux Champs-Éysées,
+et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince Mazzazoli, la
+comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante,
+montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon,
+chargé de bagages.</p>
+
+<p>&mdash;Ils partent?</p>
+
+<p>&mdash;Leur position eût été assez embarrassante à Paris;
+il eût fallu répondre à bien des questions; et puis d'un
+autre côté, le prince eût été obligé à régler des affaires
+pénibles avec le colonel, car vous savez que celui-ci avait
+envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants, bijoux, cadeaux
+de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas
+restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie;
+c'est plus simple.</p>
+
+<p>La marquise voulut réitérer ses compliments au baron,
+mais celui-ci les refusa obstinément; il n'avait rien fait,
+à elle toute la gloire du succès; et il la quitta avec la
+même physionomie discrète.</p>
+
+<p>Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes,
+répétée franchement par la marquise, la nouvelle de la
+rupture du mariage du colonel eut bientôt fait le tour de
+la salle.</p>
+
+<p>Était-ce possible?</p>
+
+<p>&mdash;Surtout était-il possible que le prince eût ainsi
+quitté Paris?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! avec les diamants du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Et en laissant ses créanciers derrière lui.</p>
+
+<p>Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la
+marquise; mais tout n'était pas dit pour elle.</p>
+
+<p>Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la
+marquise avait eu la pensée d'aller voir Thérèse; mais,
+emportée dans son tourbillon, elle avait toujours retardé
+l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était assez aventureux.
+Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne
+idée lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait
+plus à attendre.</p>
+
+<p>Le lendemain de la communication du baron, elle se
+rendit rue de Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse
+précise d'Antoine Chamberlain.</p>
+
+<p>En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander
+cette adresse par son valet de pied chez un fabricant
+de meubles, et bientôt elle arriva devant la porte
+sur laquelle était écrit le nom de Chamberlain.</p>
+
+<p>Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il
+est vrai de dire que tout d'abord il la reçut assez mal;
+mais quand elle se fut nommée, il lui donna toutes les
+explications qu'elle pouvait désirer.</p>
+
+<p>Malheureusement ces explications venaient ruiner tout
+son plan: Thérèse était en Allemagne avec son père, et
+depuis son départ elle n'avait pas écrit.</p>
+
+<p>La marquise se retira déconcertée.</p>
+
+<p>N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer
+le triomphe d'Ida?</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+<p>Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer
+son mariage à Thérèse, se décida tout de suite à
+lui apprendre que ce mariage était rompu.</p>
+
+<p>Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour
+de Sorieul, et que par conséquent il ignorait où Thérèse
+pouvait se trouver en ce moment, il se rendit rue de
+Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.</p>
+
+<p>Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du
+Colisée, il était resté enfermé chez lui, ayant donné
+l'ordre de ne recevoir personne, à l'exception du prince
+Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui n'était pas venu.</p>
+
+<p>Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer,
+pour échapper aux pensées qui, plus noires les unes que
+les autres, troublaient son esprit et son coeur.</p>
+
+<p>Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer
+pour ce mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur
+la poitrine, leurs coups de marteau l'exaspéraient.</p>
+
+<p>Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient
+leur besogne, il lui semblait qu'ils cessaient de chanter
+pour le regarder d'une façon étrange: les uns comme
+s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se moquaient
+de lui.</p>
+
+<p>Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard
+Haussmann et les boulevards, il s'était mis en route pour
+le faubourg Saint-Antoine.</p>
+
+<p>C'était l'heure où le <i>tout Paris</i> qui respecte les exigences
+de la tradition et les observe religieusement
+comme article de foi, se dirige vers le bois de Boulogne.
+Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, qu'il avait
+croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des
+personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même
+partie de ce <i>tout Paris</i>, dont il était une des individualités
+les plus connues, et les gens du monde qui n'avaient pas
+eu de relations intimes avec lui, savaient au moins qui il
+était.</p>
+
+<p>Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter
+grande attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on
+le regardait avec une curiosité peu ordinaire; les yeux
+s'attachaient sur lui avec fixité; on se penchait vers son
+voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes souriaient.</p>
+
+<p>En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage
+pour lequel il avait fort peu de sympathie, malgré les
+protestations d'amitié dont celui-ci l'accablait en toute
+circonstances, le vicomte de Sainte-Austreberthe, lui
+barra le passage et l'aborda presque de force.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher colonel!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement
+le colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est indiscret?</p>
+
+<p>&mdash;De vous adresser une félicitation?</p>
+
+<p>&mdash;Et à propos de quoi, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.</p>
+
+<p>Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe
+de telle sorte que tout autre, à la place de celui-ci, eût
+été déconcerté et peut-être même jusqu'à un certain point
+inquiété.</p>
+
+<p>Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter
+par rien ni par personne, et de plus il n'avait jamais
+pensé qu'on pouvait avoir l'idée de l'intimider: l'herbe
+n'avait pas encore poussé sur la tombe du dernier adversaire,
+M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre,
+et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer.</p>
+
+<p>Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel
+en lui faisant presque violence:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie,
+pour le plaisir de bavarder. C'est sincèrement
+que je vous félicite, sinon en me plaçant à votre point de
+vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous dire que
+votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous ne devez épouser qu'une Française.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous
+prie.</p>
+
+<p>&mdash;Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez
+maintenant, vous deviez prendre une Française;
+voilà tout. Vous êtes une puissance en ce monde, mon
+cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est
+d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner;
+je vous assure qu'on est disposé à faire beaucoup pour
+cela. Ne résistez pas. Ce n'est pas officiellement que je
+parle c'est officieusement; mais cependant soyez assuré
+que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes
+visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et
+que je n'ai pas trouvé vos oreilles fermées? Je sais de
+source certaine qu'on désire vous adresser une invitation.
+Êtes-vous présentement en disposition de l'accepter?
+Vous voyez que je parle net et sans détour. Que
+dois-je répondre?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous avez trouvé un homme très touché de la
+sollicitude qu'on lui témoigne et très reconnaissant qu'on
+pense à lui, mais en même temps vous avez trouvé aussi
+un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui ne sait
+pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne,
+où une affaire importante l'appelle; dans ces conditions
+la réponse que vous demandez est impossible à formuler,
+aussi vous a-t-il prié d'attendre son retour.</p>
+
+<p>Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son
+bras, salua Sainte-Austreberthe et le quitta.</p>
+
+<p>Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on
+lui faire prendre pour femme? Quelles influences voulait-on
+servir avec sa fortune?</p>
+
+<p>A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour
+retrouver Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger.
+Le marché devait être curieux à connaître. Il apportait sa
+fortune; que lui apportait-on en échange?</p>
+
+<p>Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et
+tous ces gens!</p>
+
+<p>Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment
+la seule qui n'eût point visé cette fortune que tant
+d'autres avaient poursuivie ou qu'ils poursuivaient encore
+par de honteux moyens.</p>
+
+<p>Et précisément parce qu'il avait bien conscience que
+maintenant elle était à jamais perdue pour lui, il osa pour
+la première fois s'avouer en toute franchise le sentiment
+qu'elle lui avait inspiré, et le reconnaître pour ce qu'il
+était.</p>
+
+<p>Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement
+d'une idée à une autre, que celle qu'il abordait ne
+lui était pas moins pénible que celle qu'il venait de rejeter,
+il arriva rue de Charonne.</p>
+
+<p>En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement,
+joyeusement, près de lui, le jour où il était venu
+la prendre en voiture pour la conduire aux courses.
+Comme elle était charmante alors!</p>
+
+<p>En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le
+bruit d'une voix qui paraissait lire dans l'atelier.</p>
+
+<p>Il poussa la porte.</p>
+
+<p>Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son
+pierrot sur sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un
+livre à Michel qui travaillait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant
+si vivement de son établi, que l'oiseau, effrayé,
+s'envola; en voilà une surprise, et une bonne!</p>
+
+<p>Michel, non moins vivement, quitta son travail pour
+venir tendre la main au colonel; la surprise paraissait
+être tout aussi heureuse pour lui que pour Denizot.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions
+nous voir aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce
+soir; j'y serais même allé dans la journée, si je n'étais pas
+resté pour faire la lecture à Michel pendant qu'il travaille.
+Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, et les
+livres nous aident à le passer moins tristement. Nous
+avons des nouvelles d'Antoine.</p>
+
+<p>&mdash;C'était précisément pour vous demander des nouvelles
+de mon oncle et... (il s'arrêta) que je venais vous
+voir.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la lettre, dit Michel.</p>
+
+<blockquote><p>
+Mon cher Michel,</p>
+
+<p>Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait
+permis de causer avec vous en toute liberté; mais,
+cette occasion tardant à partir, je ne veux pas te laisser
+plus longtemps sans nouvelles; car, depuis que tu sais
+que nous avons quitté Bâle, sans savoir aussi ce que
+nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant
+plus que la patience n'a jamais été ta première vertu.</p>
+
+<p>J'use donc tout simplement de la poste, comme tout
+le monde; seulement, n'ayant en elle qu'une faible
+confiance et croyant qu'il est très possible, très probable
+même que les lettres qui arrivent rue de Charonne,
+adressées à ton nom, sont soumises à une surveillance
+destinée à fournir à la police des renseignements,
+qui heureusement lui manquent, je suis obligé
+de garder certaines précautions assez gênantes, mais
+que je crois nécessaires présentement. Au reste, je
+pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt sans crainte que ma
+lettre passe sous des yeux indiscrets, et je te donnerai
+alors tous les détails que je suis obligé de taire aujourd'hui.</p>
+
+<p>Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour
+recevoir les réponses aux lettres que j'avais écrites; ces
+réponses ont été telles qu'on devait les attendre des
+braves coeurs auxquels je m'étais adressé. Alors nous
+sommes partis pour notre voyage, pour notre exil en
+Allemagne.</p>
+
+<p>Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous
+pouvons l'être, et nous avons trouvé ici un accueil qui
+t'aurait fait revenir des préventions que tu nourris
+contre les Allemands, si tu avais pu en être témoin.</p>
+
+<p>Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu,
+par ce qu'on dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer
+en étudiant ceux qu'on rencontre: c'est en Allemagne,
+c'est chez eux qu'il faut les connaître.</p>
+
+<p>Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères
+allemands, j'étais arrivé à me débarrasser de certains
+préjugés français, mais j'étais loin de soupçonner la vérité.</p>
+
+<p>Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement,
+les Allemands sont plus avancés dans nos idées
+que nous ne le sommes en France; ici, ce ne sont pas
+seulement les ouvriers des villes qui pensent à une
+réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le
+pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs
+ennemis.</p>
+
+<p>De cette communauté de croyance, il est certain
+qu'il naîtra un jour un grand mouvement, qui sera
+irrésistible et qui provoquera en Allemagne une révolution
+plus terrible et plus complète que ne l'a été la
+révolution française.</p>
+
+<p>Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai
+pas la sotte prétention de vouloir le prédire, je ne connais
+pas assez le pays pour cela, et d'ailleurs il faudrait
+entrer dans des considérations trop longues pour cette
+lettre écrite à la hâte, car il est bien entendu que les
+choses n'iront pas toutes seules; il y aura des résistances.
+Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que
+ceux qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures
+et dans des guerres, pour tâcher d'enrayer ou de
+détourner ce mouvement; mais, quoi qu'on fasse, il reprendra
+son cours et sa marche, car l'avenir lui appartient.</p>
+
+<p>Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil
+à pousser à la roue dans la mesure de mes moyens,
+car notre cause est au-dessus des nationalités, et nous
+devons travailler à son succès aussi bien en France
+qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.</p>
+
+<p>Nous avons ici un journal, <i>le Volkstaat</i>, ce qui veut
+dire <i>le gouvernement du peuple</i>, dans lequel on me demande
+des articles qu'on traduira; je vais les écrire.
+En même temps je fournirai des notes à son rédacteur
+en chef, un de nos frères, qui écrit une <i>Histoire de la
+Révolution Française</i>, car partout notre <i>Révolution</i> doit
+être un enseignement pour les peuples qui veulent s'affranchir.</p>
+
+<p>Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence
+matérielle, n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans
+l'atelier d'un tourneur qui est un des chefs du mouvement
+social en Allemagne.</p>
+
+<p>Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur
+homme du monde, le plus doux et le plus ferme. Nous
+demeurons porte à porte, et Thérèse passe une partie
+de la journée à apprendre le français à ses deux petites
+filles.</p>
+
+<p>Si nous étions en France et réunis, nous pourrions
+dire que nous sommes pleinement heureux.</p>
+
+<p>En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré
+sur nous. Cette lettre te dira comment m'écrire
+et sous quel nom. Ne sois pas inquiet pour me tenir au
+courant de mon procès, je lis les journaux français.</p>
+
+<p>Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et
+de Denizot. Thérèse embrasse son oncle et vous envoie
+ses amitiés.</p>
+
+<p>ANTOINE.
+</p></blockquote>
+
+<p>Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations
+et son enthousiasme, mais aussi avec sa négligence
+des choses pratiques.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle,
+dit le colonel en rendant cette lettre à Michel, et c'était là
+justement ce que je voulais savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt
+que je l'aurai reçue, je vous la communiquerai.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la
+communiquer aussi à une dame de vos amies qui est
+venue pour voir Thérèse?</p>
+
+<p>&mdash;Une dame de mes amies? Et qui donc!</p>
+
+<p>&mdash;Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici
+hier pour voir Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle?
+Naturellement je ne le lui ai pas demandé. Je lui ai
+dit ce que nous savions, que Thérèse était en Allemagne,
+voilà tout.</p>
+
+<p>Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette
+nouvelle.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+<p>Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de
+conscience, il n'en est pas de plus grave, que celle qui
+tient dans ces trois mots:</p>
+
+<p>&mdash;Que faire maintenant?</p>
+
+<p>Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant
+chez lui, mais sans trouver une réponse, c'est-à-dire
+un but.</p>
+
+<p>Comment prendre la vie?</p>
+
+<p>Par le côté sérieux ou par le côté plaisant?</p>
+
+<p>Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque
+précisément l'Allemagne lui était interdite et que c'était
+en Allemagne seulement qu'il désirait aller?</p>
+
+<p>Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne
+lui disait absolument rien; par là il n'était pas Américain
+et il ne ressentait pas cette fièvre de locomotion qui
+pousse tant de ses compatriotes en avant, sans leur donner
+le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage
+qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les
+monuments, les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait
+dans des dispositions où il lui était impossible d'ouvrir
+un livre. Alors que ferait-il en voyage? La mélancolie
+des soirées dans les pays inconnus l'effrayait.</p>
+
+<p>Autant rester à Paris.</p>
+
+<p>La plupart de ceux avec qui il était en relations se
+trouvaient dans des conditions qui, jusqu'à un certain
+point, ressemblaient aux siennes: combien n'avaient pas
+plus de volonté, plus d'initiative que lui, et cependant ils
+acceptaient la vie, se laissant porter par elle.</p>
+
+<p>Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle
+actif dans la comédie humaine, il y a les simples spectateurs;
+il serait de ceux-là.</p>
+
+<p>Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur
+le théâtre du monde ne manquaient pas d'un certain intérêt;
+peut-être n'étaient-elles pas d'un genre très élevé et
+se rapprochaient-elles trop de la féerie et de l'opérette;
+mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les
+yeux.</p>
+
+<p>Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant;
+il ressemblait à ces apothéoses qui terminent les pièces
+à spectacle, avec flammes de Bengale, lumière électrique
+et galop final. Qui pensait au lendemain? On se ruait au
+plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on
+avait le pressentiment que demain n'existerait pas.</p>
+
+<p>Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette
+musique dansante une note triste: on entendait un roulement
+sur des tambours drapés de noir.</p>
+
+<p>On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées
+par des coups de fusil; il y avait de nombreuses arrestations
+politiques, des procès, des condamnations; on
+rapportait des paroles révolutionnaires prononcées dans
+des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil,
+il y avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient
+de construire des barricades; on prononçait de
+nouveau avec un certain effarement les noms des faubourgs
+du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec
+leurs riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient
+pas avoir de grandes provisions d'armes chez eux,
+de peur d'être pillés.</p>
+
+<p>Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement:
+la France était tranquille, le gouvernement était
+fort.</p>
+
+<p>Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la
+note joyeuse, mais sans étouffer celle-ci, cela avait du
+piquant.</p>
+
+<p>Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée,
+à l'enterrement de Victor Noir, la plus grande manifestation
+populaire des vingt dernières années, et le
+soir à la représentation du <i>Plus heureux des trois</i>, la comédie
+la plus gaie du répertoire du Palais-Royal? Profondément
+saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort;
+mais, d'un autre côté, bien drôle, la physionomie
+de Geoffroy, la mari trompé, caressé et content.</p>
+
+<p>On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles
+les femmes du plus grand monde n'étaient reçues
+que déguisées en grisettes obtenaient le plus vif succès.
+C'était admirable! On s'extasiait, sans se demander si les
+fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été reçues
+que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été
+presque aussi réussies.</p>
+
+<p>Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans
+sa monotonie, prenant les jours comme ils venaient et
+s'en remettant au hasard pour le distraire ou l'ennuyer.</p>
+
+<p>Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de
+toutes les réunions; on le vit partout, et les journaux à
+informations parlèrent de lui si souvent qu'on aurait pu,
+dans leurs imprimeries, garder son nom tout composé;
+on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom
+retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait
+le sien, comme trente ans plus tôt on avait pris celui
+de lord Seymour.</p>
+
+<p>Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait
+ni son coeur ni son esprit. Il en était de lui comme de
+ces rois de féerie qui, après la phrase traditionnelle:
+«Et maintenant que la fête commence!» assistent à cette
+fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une
+indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de
+perte et de gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était
+avec le même calme qu'il gagnait ou qu'il perdait des
+sommes considérables.</p>
+
+<p>&mdash;Quel estomac! disait-on.</p>
+
+<p>On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais
+ce qui faisait l'admiration de la galerie faisait son désespoir.</p>
+
+<p>Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien?</p>
+
+<p>Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer
+les battements de son coeur: celui de Thérèse.</p>
+
+<p>Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles
+ni d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot,
+il était retourné rue de Charonne.</p>
+
+<p>Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son
+oreille à la serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans
+cet atelier où autrefois les chants se mêlaient aux coups de
+marteau.</p>
+
+<p>Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui
+avait donné les raisons de ce silence. Denizot s'était fait
+prendre derrière la barricade du faubourg du Temple, et
+Michel avait été arrêté le lendemain à l'atelier; quant à
+Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait ce qu'il était
+devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le timbre
+d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul,
+et le concierge commençait à être inquiet pour le payement
+de son terme.</p>
+
+<p>En apprenant cette double arrestation, le colonel avait
+voulu savoir s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à
+Michel, mais on lui avait répondu qu'ils étaient au secret
+à Mazas, et que, pour communiquer avec eux, il fallait
+attendre que l'instruction fût terminée.</p>
+
+<p>A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse?</p>
+
+<p>Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il
+donc de mystérieux?</p>
+
+<p>Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la
+lettre qu'il avait lue, il y avait un nom qui pouvait servir
+d'indice pour découvrir la ville où Antoine s'était réfugié
+c'était le titre du journal dans lequel Antoine écrivait.</p>
+
+<p>Il alla trouver le baron, rue du Colisée,&mdash;ce qu'il n'avait
+pas voulu faire depuis la scène dont il avait été témoin,
+résistant quand même à toutes les instances dont
+il avait été accablé: invitations à dîner, demandes de services,
+et autres prétextes plus ou moins habilement mis
+en avant.</p>
+
+<p>Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir
+un soupir de soulagement:</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, tout n'est pas perdu!</p>
+
+<p>Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant
+de lui, les deux mains ouvertes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque
+de vous revoir ici? Vous aviez refusé mes invitations avec
+une telle persévérance, que je vous croyais fâché; mais
+vous venez; soyez le bienvenu, soyez le bienvenu.</p>
+
+<p>Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer
+tout de suite la raison vraie qui l'amenait rue du Colisée.</p>
+
+<p>Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui
+demanda s'il ne voulait pas, avant de se retirer, faire une
+visite de quelques minutes à sa chère Ida, il ne put pas
+refuser.</p>
+
+<p>Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes,
+comme l'avait proposé le baron, mais de près
+d'une heure; car, chaque fois qu'il voulut se lever, le
+baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui l'obligeait
+à rester.</p>
+
+<p>Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la
+porte de sortie, qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait
+amené.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, connaissez-vous un journal allemand
+portant pour titre le <i>Volkstaat</i>?</p>
+
+<p>Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant,
+il la referma aussitôt et parut chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Le <i>Volkstaat</i>, le <i>Volkstaat</i>, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers
+pour les ouvriers.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous
+ayez votre renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants
+de Dresde et de Leipzig. C'est aujourd'hui
+lundi: j'écris ce soir, je reçois les réponses vendredi, et
+vous venez dîner avec nous samedi.</p>
+
+<p>Comme le colonel répondait par un refus aussi poli
+que possible:</p>
+
+<p>&mdash;Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement
+fâché contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, comment pouvez-vous penser?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner,
+c'est chose convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris
+pas. Faut-il écrire?</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis
+seulement et nous.</p>
+
+<p>Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement
+parler des compères dont le rôle consistait à rendre
+le dîner attrayant: l'un, homme d'esprit et du meilleur;
+l'autre, gourmet célèbre. Tous deux allant en ville et
+jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment de
+lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur,
+et celui-là les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps
+insensibles aux séductions féminines, et par là
+incapables de provoquer la jalousie.</p>
+
+<p>Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin
+pour lui communiquer les renseignements qu'il venait de
+recevoir.</p>
+
+<p>Le <i>Volkstaat</i> paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste,
+qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande
+influence dans les classes laborieuses, sur les ouvriers des
+villes aussi bien que sur ceux des campagnes. En quelques
+mois, il avait fait le plus grand mal; mais le gouvernement
+avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance; son rédacteur
+en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui collaboraient
+à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait
+pour les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables
+socialistes, qui menaçaient de corrompre tout le
+pays.</p>
+
+<p>La colonel se déclara satisfait par ces renseignements,
+mais, en réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé
+au contraire et tourmenté.</p>
+
+<p>Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement,
+poursuivi en Allemagne, dans quel pays
+Antoine allait-il se retirer? comment trouverait-il à travailler?
+N'était-ce pas une vie de misère qui commençait
+pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être,
+et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine
+d'aider la police à les trouver.</p>
+
+<p>Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron.</p>
+
+<p>Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été
+dans d'autres circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit
+et la gourmandise du gourmet.</p>
+
+<p>Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur
+sa santé et Ida lui ayant demandé en souriant dans quel
+pays il voyageait présentement, il voulut réagir contre sa
+maussaderie; puisqu'il avait accepté ce dîner, il devait y
+apporter une figure et des manières convenables. Évidemment
+sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait
+plus tard.</p>
+
+<p>Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la
+convaincre qu'il ne voyageait pas pour le moment dans
+des pays chimériques, mais qu'il savait où et près de qui
+il était.</p>
+
+<p>De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa
+les préoccupations sérieuses et tristes que le baron avait
+fait naître.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+<p>Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et
+baron Lazarus, se renouvelèrent souvent, et insensiblement
+ils devinrent de plus en plus fréquents.</p>
+
+<p>Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour
+appuyer son invitation, et chaque fois le colonel, de son
+côté, n'en avait que de mauvaises pour la refuser.</p>
+
+<p>D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence,
+ces dîners n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin
+de là.</p>
+
+<p>En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de
+gala ou quand il n'en donnait point un lui-même, il mangeait
+le plus souvent à son restaurant ou à son cercle, et
+le brouhaha des grandes réunions lui était tout aussi désagréable
+que le silence et la solitude.</p>
+
+<p>Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas
+ailleurs.</p>
+
+<p>Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table
+est une sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses
+circonstances, de choses et de personnes.</p>
+
+<p>Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait
+à la table du baron, où la chère, préparée par un cuisinier
+parisien et non allemand, était exquise, et où les
+convives étaient habilement choisis pour se faire valoir
+les uns les autres.</p>
+
+<p>Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en
+honneur à Paris; malheureusement ils ont peu à peu disparu,
+à mesure que tout le monde a voulu faire grand, et
+ils ne se sont conservés que dans de trop rares maisons.</p>
+
+<p>Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel
+c'était une détente, un repos et un charme, que ces dîners
+intimes. On y causait librement, spirituellement, on y
+mangeait délicatement, et, en même temps que le cerveau
+s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en sortait dans
+un état de bien être général tout à fait agréable.</p>
+
+<p>Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les
+qualités innées qu'ont ses compatriotes pour la profession
+d'hôte, ou plus justement de maître d'hôtel, profession
+pour laquelle les Allemands ont incontestablement,
+comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des aptitudes
+remarquables.</p>
+
+<p>A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne
+pouvait dîner chaque semaine, rue du Colisée, sans faire
+une visite au baron et à Ida.</p>
+
+<p>Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de
+réception du baron; mais il n'en était pas de ces réceptions
+comme des dîners, elles n'avaient aucun caractère
+d'intimité. S'y montraient tous ceux qui étaient en relations
+d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des
+Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement
+des Allemands.</p>
+
+<p>Alors bien souvent la conversation prenait une tournure
+qui gênait le colonel, tant on disait du mal de la
+France. C'était à croire que tous ces gens, qui pour la
+plupart habitaient Paris, étaient des ennemis implacables
+du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le travail
+ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de
+«la grande Babylone», de ses ridicules, de son immoralité,
+de ses vices, de sa pourriture. Pourquoi se serait-on
+gêné devant le colonel Chamberlain? N'était-il pas
+citoyens des États-Unis?</p>
+
+<p>Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour
+à répliquer à ces litanies:</p>
+
+<p>&mdash;Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez,
+dit-il, pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y
+restez-vous?</p>
+
+<p>On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui
+n'appartient qu'à la race germanique.</p>
+
+<p>Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne
+manquait jamais d'annoncer, dans ses revues du monde
+parisien, que mademoiselle Ida Lazarus «avait été la
+reine de la soirée», prit la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il
+avec un flegme imperturbable, et tous nous reconnaissons
+qu'elle est le premier pays du monde pour les couturières,
+pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, pour les
+modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du
+tout.</p>
+
+<p>Les rires recommencèrent de plus belle.</p>
+
+<p>&mdash;Et les soldats? dit le colonel agacé.</p>
+
+<p>Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des
+sourires discrets.</p>
+
+<p>Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué,
+leva la main, et tout le monde garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que
+nous rendons justice aux Français, et il serait à souhaiter
+que les Français fussent aussi équitables pour nous que
+nous le sommes pour eux. Nous les traitons en frères et
+eux nous regardent comme des ennemis qu'ils dévoreront
+un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la
+France, c'est que nous avons peur d'elle.</p>
+
+<p>Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il
+voulut prendre ses précautions pour l'avenir et ne pas
+exposer le colonel à entendre des propos qui pouvaient
+le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se retirer, il l'accompagna.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il;
+c'est mon jour de réception, et vous vous rencontrez
+avec une société mélangée, que mes affaires m'obligent
+à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je reste en
+tête-à-tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille.</p>
+
+<p>Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous
+faire l'amitié d'une visite, venez un de ces jours-là, nous
+serons tout à fait entre nous. Il y a des heures où il me
+semble qu'on doit avoir besoin de calme sans solitude.</p>
+
+<p>Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le
+jeudi ou le samedi quelquefois même le jeudi et le samedi.</p>
+
+<p>Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait
+pour elle les attentions et les prévenances qu'un grand
+frère a pour une soeur plus jeune.</p>
+
+<p>Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment,
+qu'il était bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait
+être qu'une amitié fraternelle.</p>
+
+<p>Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le
+passé.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément
+aimée, madame de Lucillière, sa chère marquise, sa chère
+Henriette, avait paru vouloir rappeler ce passé à la vie;
+mais il avait fermé les yeux et les oreilles aux avances
+franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait insisté.
+Dans une maison où ils se rencontraient, elle était
+venue à lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans
+prendre cette main, il avait reculé. Un autre soir, elle
+avait manoeuvré de manière à le trouver seul dans un
+boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui avait dit
+qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible,
+mais avec une froideur glaciale, sans émotion et sans
+trouble, il avait répondu qu'il n'avait rien à entendre
+d'elle, et il s'était retiré, dégageant avec fermeté son bras,
+qu'elle avait pris.</p>
+
+<p>Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre
+que le sentiment amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât
+jamais en une tendresse passionnée.</p>
+
+<p>Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été
+sans que les dîners ni les soirées s'interrompissent.</p>
+
+<p>Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée
+pour faire sa visite du samedi, marchant doucement, il
+croisa, en arrivant devant la porte du baron Luzerne, son
+ami Gaston de Pompéran, et naturellement tous deux s'arrêtèrent
+en même temps pour se serrer la main.</p>
+
+<p>Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à
+sourire en montrant du doigt les arbres du jardin du baron.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez là? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vais faire une visite au baron.</p>
+
+<p>&mdash;Et à sa fille?</p>
+
+<p>&mdash;Et à sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est vrai?</p>
+
+<p>-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus?</p>
+
+<p>A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa
+le pavé du pied.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question
+était indiscrète et que j'avais raison d'hésiter à vous
+l'adresser.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage
+sont vraiment irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour
+vous, mon cher Gaston, et, si quelqu'un a le droit de
+m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous seul. Que cela
+soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement
+d'impatience que je suis fâché contre vous.</p>
+
+<p>Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston.</p>
+
+<p>&mdash;On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez
+le baron, et que de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie
+et en celle d'Ida, une partie de vos soirées. De là,
+à conclure à un mariage, il n'y a qu'un pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question
+de mariage entre Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la
+pensée; cela est précis, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston.
+Il le quitta et revint sur ses pas, marchant rapidement
+sous le coup de l'exaspération; car, s'il n'était pas fâché
+contre Gaston, il l'était contre «les autres».</p>
+
+<p>Cette question de mariage le poursuivait donc toujours
+et sans relâche? Il fallait en finir.</p>
+
+<p>Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et
+sonna à la grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer
+une explication ce soir même.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+<p>Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de
+recevoir le colonel, c'était chez sa fille.</p>
+
+<p>En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison;
+il était donc tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât
+la soirée, dans cette pièce où le colonel avait été reçu
+dès le second jour de son arrivée à Paris, et qui, par sa
+disposition comme par son ameublement, son aquarium,
+sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique,
+son piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets
+de ménage, présentait une si étrange réunion de
+choses qui juraient entre elles.</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron
+assi dans un large fauteuil, devant une table sur laquelle.
+était servi un plateau avec un cruchon plein de bière et
+deux verres; installée devant le piano ou devant l'orgue,
+Ida faisait de la musique pour son père, qui, renversé
+dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait
+en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa
+pipe.</p>
+
+<p>Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie
+de famille plus patriarcal. Évidemment cette bonne fille
+serait un jour la meilleure femme qu'un mari pût souhaiter;
+en elle, tout se trouvait réuni: les talents les plus
+variés, et avec cela l'ordre, la complaisance, l'indulgence,
+la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du
+bonheur qu'elle donnait.</p>
+
+<p>Quand elle disait <i>Lieber papa</i>, sa voix était une suave
+musique.</p>
+
+<p>Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle
+quand, penchée devant son père, elle lui tendait un papier
+roulé pour qu'il allumât sa pipe.</p>
+
+<p>Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait
+permis que son père fumât chez elle, et la pipe encore?</p>
+
+<p>Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne
+pensait qu'aux plaisirs des autres, et, pour son odorat, la
+fumée de la pipe paternelle ne pouvait que sentir bon.</p>
+
+<p>Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano
+en train de jouer une romance de Mendelssohn, et le baron,
+sa pipe allumée, était assis dans son fauteuil.</p>
+
+<p>Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la
+tête; mais le colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre.
+Quant au baron, il ne bougea pas; on pouvait croire
+qu'il était absorbé dans une sorte de ravissement. Renversé
+dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague, il
+n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce
+la musique, était-ce le tabac qui produisait cette extase?
+les deux peut-être.</p>
+
+<p>Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier
+siège qu'il trouva à sa portée et attendit que la romance
+fût finie.</p>
+
+<p>Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret
+et vint à lui en courant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai
+joué cette romance à papa. Voulez-vous que je la recommence
+pour vous?</p>
+
+<p>Le baron était enfin sorti de son état extatique.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera
+heureux de t'entendre, tu as joué comme un ange.</p>
+
+<p>Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la
+musique avec recueillement, même quand c'était un ange
+qui était au piano.</p>
+
+<p>Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et
+suivant sa pensée intérieure d'autant plus librement qu'il
+ne se croyait pas observé.</p>
+
+<p>Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en
+temps un regard de côté sur une glace, dans laquelle elle
+suivait les mouvements de physionomie du colonel et
+voyait sa préoccupation.</p>
+
+<p>Quant au baron par suite d'une heureuse disposition
+particulière dont l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement
+développée par l'usage, il pouvait voir ce qui
+se passait autour de lui, sans paraître le regarder: si bien
+qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli du colonel,
+qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter
+religieusement la romance de Mendelssohn, il se
+demanda curieusement ce qu'avait le colonel.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa
+assez tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour
+lui montrer le colonel; mais le baron répondit toujours en
+mettant un doigt sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant
+quelques instants? dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir
+d'une affaire pressante, pour moi très-importante,
+et je ne voudrais pas vous imposer l'ennui de l'entendre.</p>
+
+<p>Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du
+baron. Lorsqu'ils furent entrés, le colonel se retourna
+pour s'assurer que la porte était fermée.</p>
+
+<p>&mdash;Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain
+point pour vous. Je pense, que mon assiduité dans votre
+maison vous a prouvé tout le plaisir que j'éprouvais à vous
+voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.</p>
+
+<p>&mdash;Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en
+mettant la main sur son coeur, soyez-en convaincu; nos
+réunions ont été un vrai bonheur pour moi, aussi bien que
+pour ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que
+quelques amis dont les plaisirs étaient quelquefois pour
+moi une fatigue, j'étais heureux de trouver une maison
+calme...</p>
+
+<p>&mdash;Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le
+franchement, mon ami. C'est là en effet ce que nous
+pouvions vous offrir.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que
+je n'oublierai jamais.</p>
+
+<p>Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant
+où il devait aboutir, et pressentant, au ton dont il était
+prononcé, à l'embarras qui se montrait dans le choix des
+mots, enfin à mille petits faits résultant de l'attitude et
+des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait être
+que mauvaise.</p>
+
+<p>Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui
+illumina tout ce qui avait été dit d'obscur jusqu'à ce
+moment par le colonel et en même temps le but encore
+éloigné auquel celui-ci tendait.</p>
+
+<p>C'était un adieu que le colonel lui adressait.</p>
+
+<p>Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de
+coup d'oeil qui lui rendit sa présence d'esprit, un moment
+troublée.</p>
+
+<p>Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait
+à être aidé par le baron; mais, celui-ci étant resté
+silencieux, les yeux fixés sur lui, il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de
+malentendu entre nous, j'arrive à la partie difficile de la
+demande que j'ai à vous adresser, et pour laquelle, vous
+le voyez, je cherche mes mots sans les trouver.</p>
+
+<p>Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles
+avec moi et pour une demande telle que celle que vous
+avez à m'adresser? Allons donc! Pourquoi ne pas parler
+tout simplement, franchement, sans détours et sans ambages?</p>
+
+<p>Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris
+de cette gaieté; mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il
+y a dans votre demande?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous
+sommes, cela n'est pas bien difficile à deviner. Je ne suis
+pas un grand sorcier ni un grand diplomate; je suis un
+bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille et
+auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.</p>
+
+<p>Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie
+pleine d'émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas
+aperçu depuis longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais
+pas le père que vous connaissez.</p>
+
+<p>Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron
+parlait d'une voix forte et rapide, de telle sorte qu'il était
+à peu près impossible de l'interrompre.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques
+mois j'ai commencé à me douter de quelque chose? Non,
+n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous le dire pour que vous
+compreniez ce que je suis et pour que vous me jugiez tout
+entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement,
+directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant,
+je crois que je n'ai pas eu tort. Au reste,
+j'aurais voulu agir autrement que je n'aurais pas pu.
+Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa franchise,
+on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles
+et, ce qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous
+me direz que j'aurais pu m'adresser d'abord à vous. Cela
+est vrai, mais avec ma fille j'avais une liberté que je
+n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé à
+elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux
+et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction
+ou d'un limier de police, cependant je vois autour de moi
+des choses qui me touchent au coeur, je vois ce qui se
+passe, mais je ne sais pas quels sont tes sentiments, et je
+viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je
+dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en
+m'entendant parler ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne
+désapprouve rien, et avant tout je dois te déclarer, ce que
+tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela soit nettement
+exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel
+Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude
+sympathie; en un mot, c'est l'homme selon mon coeur.»
+Je vous demande pardon de vous dire cela en face, mon
+cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je
+dois les répéter sans les altérer.</p>
+
+<p>Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots
+significatifs de ce discours, avait voulu l'interrompre,
+écoutait maintenant, bouche close, se demandant avec
+stupéfaction ce que tout cela signifiait.</p>
+
+<p>Le baron poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;«Maintenant que tu connais mes sentiments à
+l'égard du colonel, dis-je à ma fille, je te prie de me
+faire connaître les tiens en toute sincérité, en toute
+franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble cette
+question directe lui causa. Je voulus alors venir à son
+aide. «Ce n'est point une confession que j'espère de toi,
+c'est un mot, un seul mot, mais net et précis: si le colonel
+Chamberlain me demande ta main, que dois-je lui
+répondre?»</p>
+
+<p>A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de
+dessus le fauteuil qu'il occupait.</p>
+
+<p>Mais de la main, le baron, par un geste paternel et
+avec un bon sourire, lui imposa silence:</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis
+ainsi fait; quand je veux savoir une chose, je ne trouve
+pas de meilleur moyen que de la demander tout naïvement.
+Si ma question vous surprend maintenant, elle ne
+surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais;
+je vis son front rougir, puis son cou; ses yeux
+s'emplirent de larmes; ses lèvres frémirent, sans former
+des mots, et elle détourna la tête; mais presque aussitôt,
+relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil
+qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait
+de joie et de bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha
+sa tête sur ma poitrine. Je n'insistai pas, vous le comprenez
+bien; ce que je venais de voir était la réponse la
+plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami,
+que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte;
+je l'attendais et je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois,
+mille fois, oui.</p>
+
+<p>Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude
+de la stupéfaction:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je
+peux dire non, n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si
+doux à prononcer.</p>
+
+<p>Le colonel restait toujours immobile, sous le regard
+souriant du baron.</p>
+
+<p>Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette
+stupéfaction; son sourire s'effaça, et peu à peu, mais
+rapidement cependant, son visage prit l'expression de la
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous?
+qu'avez-vous? pourquoi ce regard troublé? qui cause
+cette émotion? Vous vous taisez? Ah! mon Dieu!</p>
+
+<p>Et le baron, à son tour, se leva vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous
+m'avez bien dit, n'est-ce pas, que vous aviez une demande
+à m'adresser?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu.
+Que trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous
+satisfasse pas? Elle est à vous, je vous répète que je vous
+la donne.</p>
+
+<p>Le colonel, gardant le silence, baissa la tête.</p>
+
+<p>Le baron parut le regarder avec une surprise qui
+croissait de seconde en seconde; tout à coup il se frappa
+la tête, et prenant le colonel par la main:</p>
+
+<p>&mdash;Cette demande, dit-il,&mdash;sur votre honneur, répondez
+franchement, colonel;&mdash;cette demande ne s'appliquait
+donc pas à ma fille? Sans pitié, sans ménagement, sans
+circuit, un oui ou un non: répondez, colonel, répondez.</p>
+
+<p>&mdash;Je venais vous dire qu'on présence de certains
+propos qui couraient dans le monde et que mon assiduité
+chez vous paraissait justifier, je vous demandais à suspendre
+nos relations.</p>
+
+<p>Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il
+venait de recevoir un coup de massue qui l'avait assommé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant!</p>
+
+<p>A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un
+accent déchirant: il était accablé.</p>
+
+<p>Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il
+passa ses deux larges mains sur son visage en les
+appuyant fortement comme pour comprimer son front;
+puis, se levant et croisant ses bras, il vint se placer en face
+du colonel, à deux pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous m'avez laissé parler? dit-il.</p>
+
+<p>Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles:
+c'était une profonde douleur, un morne désespoir.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma
+fille.</p>
+
+<p>Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni
+l'un ni l'autre la parole.</p>
+
+<p>Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il
+commençât.</p>
+
+<p>Enfin le baron se décida.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point
+en état de nous expliquer en ce moment. Vous réfléchirez
+de votre côté; moi, je réfléchirai du mien, et tous deux,
+en hommes d'honneur, nous chercherons un moyen pour
+sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous
+prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande
+d'être pour ma fille ce que vous avez été. Il ne faut pas
+qu'elle apprenne la vérité par un coup brutal: elle en
+mourrait, ne l'oubliez pas. Je la préparerai; nous chercherons,
+nous verrons. Je compte donc sur vous pour
+notre dîner de mardi.. Vous viendrez?</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai.</p>
+
+<p>Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa
+fille, se frottant les mains à se les brûler.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! papa? dit Ida.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce
+moment une bonne formule pour me demander ta main;
+viens que je t'embrasse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+<p>Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait
+été conçu, il lui manqua la condition sur laquelle le baron
+comptait le plus: le temps, et le hasard, que le baron
+n'avait pas admis dans ses calculs, vint bouleverser ses
+savantes combinaisons.</p>
+
+<p>On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction
+s'empara de tout le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870
+on comprit tout à coup que la guerre entre la France et
+la Prusse pouvait faire explosion d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est
+peut-être pas tout à fait juste.</p>
+
+<p>Il y avait en effet, en France, des gens que la marche
+du gouvernement épouvantait, et qui se disaient que ce
+gouvernement aux abois, après avoir essayé de tous les
+expédients et tenté toutes les aventures, se jetterait, un
+jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver
+là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent
+de résister à la liberté.</p>
+
+<p>D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient
+quel formidable engin de guerre elle avait entre les
+mains, se disaient que sûrement elle voudrait s'en servir
+avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi sa domination
+dans toute l'Allemagne sur la défaite de la
+France.</p>
+
+<p>De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à-dire
+des nuages chargés d'orages qui, se rencontrant
+et se choquant, devaient fatalement allumer la
+foudre.</p>
+
+<p>Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient
+souvent menacé de se rencontrer, paraissaient pour le
+moment éloignés l'un de l'autre; le ciel était serein, le
+baromètre était au beau, et les esprits timides avaient
+fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année
+Le baron Lazarus lui-même, qui savait bien des choses
+et qui, par ses relations multiples aussi bien en France
+qu'en Allemagne, était en mesure d'être bien informé,
+répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette
+année.</p>
+
+<p>Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait,
+pour d'autres non moins sérieuses elle le désespérait;
+car, depuis longtemps averti et convaincu de l'imminence
+de la guerre, il était à la baisse dans toutes ses spéculations.
+Au lieu du trouble qui devait rétablir ses affaires,
+il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les
+ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu.
+C'était même cette expectative terrible qui, en ces derniers
+temps, lui avait fait si ardemment désirer de marier sa
+fille au colonel: la guerre ou la fortune du colonel. Si les
+deux lui manquaient, c'en était fait de lui.</p>
+
+<p>Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour
+l'année présente, se montra menaçante, et en quelques
+jours les chances de paix semblèrent disparaître complètement,
+tant des deux côtés on était disposé à saisir les
+occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait
+faire naître.</p>
+
+<p>Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à
+72 60 le 5 juillet, était à 67 40 le 14.</p>
+
+<p>C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre
+côté c'était la ruine des espérances du père.</p>
+
+<p>En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à
+Paris, et alors que devenait son plan, qui devait si habilement
+amener le colonel à prendre Ida pour femme?</p>
+
+<p>Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le
+colonel le quittât en même temps.</p>
+
+<p>Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce
+fut justement le lendemain du jour où eut lieu leur
+entretien et «où le coeur d'Ida avait été mis à nu,
+le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ.</p>
+
+<p>Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour
+voisin de table un médecin qui, disait-on, connaissait
+admirablement les eaux minérales de toute l'Europe.
+Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le
+regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier.</p>
+
+<p>Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha
+pas et, se cramponnant à lui de force, l'attira dans un
+coin.</p>
+
+<p>Il mit la conversation sur les maladies de foie, et
+cita des cures merveilleuses obtenues par les eaux minérales.</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour
+en prendre un particulier, il se mit à interroger le colonel
+comme dans une consultation.</p>
+
+<p>Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie;
+j'en suis aussi certain que si vous m'aviez longuement
+raconté ce que vous éprouvez.</p>
+
+<p>Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit
+les différents états par lesquels le colonel passait dans la
+digestion.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce exact?</p>
+
+<p>&mdash;Très exact.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place,
+je n'hésiterais pas une minute; je partirais pour Carlsbad,
+Marienbad, Kissingen ou Hombourg, dont les eaux vous
+débarrasseraient rapidement. Sans doute votre état n'est
+pas grave; cependant je suis convaincu qu'une médication
+fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas
+garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien,
+tandis que quand on a attendu, il est souvent trop tard
+lorsqu'on veut agir. Les eaux allemandes, c'est non-seulement
+un conseil d'ami, c'est encore un ordre de médecin,
+si vous me permettez de parler ainsi.</p>
+
+<p>Quelques instants après que le médecin se fut éloigné,
+le baron se rapprocha du colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur
+Pfoefoers? Il vous ordonne les eaux dans notre pays. Si
+je puis vous être utile, je me mets à votre disposition.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Même quand la science l'ordonne!</p>
+
+<p>Je ne puis pas obéir à la science.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est une horrible imprudence.</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard, je verrai.</p>
+
+<p>Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait
+trop souvent vu la mort pour avoir peur des médecins, et
+leurs arrêts le laissaient parfaitement calme quand il n'en
+riait pas.</p>
+
+<p>Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui
+dut essayer de décider le colonel à faire un voyage en
+Allemagne.</p>
+
+<p>Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément
+le temps manquait.</p>
+
+<p>De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait
+plus menaçante, et, par ce qui se passait à Paris, au moins
+par ce qu'on voyait, il était évident que le gouvernement
+français cherchait à provoquer les sentiments guerriers
+du pays, comme pour lui faire prendre une part de responsabilité
+dans la déclaration de la guerre.</p>
+
+<p>Paris présentait une physionomie étrange, où les
+émotions théâtrales se mêlaient aux sentiments les plus
+sincères.</p>
+
+<p>On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans
+se connaître, on s'aborde, on s'interroge, on discute; les
+boulevards sont une cohue, et, tandis que les piétons
+s'entassent sur les trottoirs, les voitures sur la chaussée
+s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus circuler.
+De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la
+la guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond
+«Vive la paix!» On chante la <i>Marseillaise</i>, les <i>Girondins</i>,
+le <i>Chant du départ</i>, et, pour la première fois depuis vingt
+ans, Paris entend: «Aux armes, citoyens!» sans que la
+police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y ait des
+citoyens.</p>
+
+<p>L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement
+des voitures diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer
+des gens en blouses blanches, qui forment des
+sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef qui porte
+une torche allumée.</p>
+
+<p>&mdash;A Berlin! à Berlin! Vive la guerre!</p>
+
+<p>Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles
+à enflammer répètent: «A Berlin!» on se regarde en
+voyant passer ces comparses, on sourit ou bien on hausse
+les épaules, et quelques voix crient: «A bas les mouchards!»</p>
+
+<p>Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations,
+il aperçut, dans une calèche découverte qui
+suivait ces blouses blanches, un homme que depuis
+longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De
+temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche,
+qui allait au pas, et, le visage souriant,&mdash;s'il est
+permis de donner le nom de sourire à la grimace qui
+élargissait cette face épaisse,&mdash;il applaudissait des deux
+mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise
+près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune,
+qui, la tête tournée du côté opposé à celui où se trouvait
+le colonel, criait à pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!»
+Tout à coup ce jeune homme, dont la voix
+dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers
+le comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait.</p>
+
+<p>C'était Anatole!</p>
+
+<p>Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien
+ganté; Anatole assis auprès du comte Roqueblave, dans
+la voiture d'un sénateur: Anatole en France.</p>
+
+<p>Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour
+voir s'il ne devait point parer quelque coup de couteau;
+mais il n'aperçut que de bons bourgeois qui applaudissaient
+ou qui huaient cette manifestation courtisanesque d'un
+personnage dont le nom circulait dans les groupes.</p>
+
+<p>Comme le comte, penché en dehors de la calèche,
+répétait: «A Berlin!» un gamin, qui se trouvait au premier
+rang des curieux sur le trottoir, descendit sur la
+chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la voiture,
+il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante
+qui n'appartient qu'au voyou parisien:</p>
+
+<p>«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!»</p>
+
+<p>Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées
+et des applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût
+aperçu et reconnu son cousin, le colonel Chamberlain,
+perdu dans la foule.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent
+plus ardentes ou plus tranquilles, selon que les chances
+de paix ou de guerre s'accentuaient.</p>
+
+<p>Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la
+paix n'avait jamais été sérieusement menacée; hier les
+Prussiens étaient nos amis, aujourd'hui ils étaient nos
+ennemis, demain ils redeviendraient nos amis, et, dans le
+gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins souples
+et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec
+le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient,
+ils l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur
+poche en souriant. C'était éblouissant.</p>
+
+<p>Cependant les événements avaient marché, et, comme
+de chaque côté on les avait arrangés et exploités en vue
+de certains intérêts particuliers, ils étaient fatalement arrivés
+à la guerre: l'ambassadeur de Prusse avait quitté
+Paris.</p>
+
+<p>Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de
+chez lui, on lui annonça M. le baron Lazarus.</p>
+
+<p>Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la
+rente fût à 65 fr. 50, ce qui faisait gagner des sommes
+considérables au baron, celui-ci entra avec une figure
+grave et sombre; car si le financier était plein de joie, le
+père, par contre, était plein d'inquiétude.</p>
+
+<p>Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant
+décider le mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant
+cette quinzaine, était venu plusieurs fois rue du
+Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il n'avait fait
+aucune allusion à leur entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant,
+que M. le baron de Werther est parti ce soir, avec tout
+le personnel de l'ambassade, par le train de cinq heures.
+Alors tout est fini?</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que tout commence. La France a voulu
+la guerre, elle l'a. Maintenant, c'est la question de la prépondérance
+de la France ou de l'Allemagne en Europe
+qui est engagée: la Providence seule sait quand et comment
+elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent
+pas nous faire oublier les intérêts particuliers; je
+viens donc vous demander à quoi vous vous êtes arrêté.</p>
+
+<p>Le colonel regarda le baron comme pour le prier de
+préciser sa question.</p>
+
+<p>Celui-ci s'inclina et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes
+obligés de quitter Paris, car la guerre va prendre
+un caractère implacable; si cela se réalise, je désire savoir
+quelles sont vos intentions.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au
+contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons
+pour venir en Allemagne?</p>
+
+<p>&mdash;Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous
+pas que je suis Français de coeur. Je ne peux
+pas, pendant la guerre, aller chez les ennemis de mon
+pays.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous avez oublié notre entretien.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez
+douter ni de me sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle
+Lazarus: mais....</p>
+
+<p>Il hésita.</p>
+
+<p>&mdash;Mais?... demanda le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles
+soient, ne suffisent pas pour faire un mariage.</p>
+
+<p>Le baron se leva avec dignité.</p>
+
+<p>D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer;
+car, bien qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire
+quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont
+au moins cela de bon, qu'ils couperont court aux propos
+du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous savez tirer parti des événements,
+dit le baron en se dirigeant vers la porte.</p>
+
+<p>Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux
+mains et murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma pauvre enfant!</p>
+
+<p>Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles.</p>
+
+<p>Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête:</p>
+
+<p>&mdash;Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser,
+et, bien qu'elle me coûte cruellement, je ne dois penser
+qu'à ma fille. Après avoir longuement et douloureusement
+réfléchi, mon intention n'est pas de lui avouer la
+vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire
+que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison
+est la seule qui vous empêche de nous accompagner
+en Allemagne. Plus tard, lorsque le temps aura apporté
+un certain apaisement à son chagrin, je la préparerai peu
+à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse, il me
+faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou
+trois jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et
+m'aider à tromper cette pauvre enfant? Sans doute, il vous
+faudra feindre des sentiments que vous n'éprouvez pas,
+mais la pitié vous inspirera.</p>
+
+<p>Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait,
+ce pauvre père!</p>
+
+<p>Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé;
+pouvait-il refuser?</p>
+
+<p>Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir,
+il se rendit rue du Colisée.</p>
+
+<p>La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers
+emballeurs entassait, dans les caisses en bois, tous les
+objets de valeur qui garnissaient les appartements: les
+tableaux, les bronzes, les livres, les porcelaines et les
+meubles assez légers pour être emportés.</p>
+
+<p>&mdash;Savons-nous quand nous reviendrons et ce que
+nous retrouverons? dit le baron.</p>
+
+<p>Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant
+la volière et l'aquarium.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis
+emporter ni mes oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur
+qu'on ne les laisse mourir ici. Voulez-vous que je les
+fasse porter chez vous demain matin? En les regardant,
+vous penserez quelquefois à l'exilée.</p>
+
+<p>Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la
+main, et la lui serrant fortement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites
+votre devoir. La France n'est-elle pas votre patrie?</p>
+
+<p>Elle paraissait émue, mais en même temps cependant
+soutenue par une volonté virile.</p>
+
+<p>Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel,
+comme il l'avait promis, arriva rue du Colisée pour
+monter en voiture avec eux et les accompagner à la gare.</p>
+
+<p>Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il
+n'éprouvait pas,» selon le conseil du baron; il était réellement
+sous une impression pénible.</p>
+
+<p>La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la
+France: c'était un entassement, une cohue; mais, devant
+M. le baron Lazarus, les portes secrètes s'ouvrirent, et le
+colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu pour elle.</p>
+
+<p>Pendant que le baron s'installait dans son compartiment
+avec l'aide de son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel,
+et l'emmenant quelques pas plus loin:</p>
+
+<p>&mdash;Vous souviendrez-vous? dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle lui tendit une petite branche de <i>vergise mein
+nicht</i>, qu'elle tira de son corsage.</p>
+
+<p>Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa
+fille.</p>
+
+<p>Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.</p>
+
+<p>La baron tendit la main au colonel:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir!</p>
+
+<p>On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla
+lourdement, et dans la fumée, le colonel resté sur le quai,
+aperçut un mouchoir blanc qui voltigeait,&mdash;celui d'Ida.</p>
+
+<p>Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des
+pauvres gens qui, moins puissants que le baron, n'avaient
+pas pu partir.</p>
+
+<p>Si les Allemands quittaient la France pour retourner
+dans leur pays, les Français qui étaient en Allemagne
+n'allaient-ils pas revenir en France, même les proscrits
+et les condamnés politiques?</p>
+
+<p>Et Thérèse?</p>
+
+<br><br>
+
+<p>FIN DE IDA ET CARMELITA</p>
+
+<p>(L'épisode qui suit <i>Ida et Carmelita</i> a pour titre <i>Thérèse</i>.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA ***
+
+***** This file should be named 13654-h.htm or 13654-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/6/5/13654/
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+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the PG Online
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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+</html>
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index 0000000..d422631
--- /dev/null
+++ b/old/13654.txt
@@ -0,0 +1,8985 @@
+The Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Ida et Carmelita
+
+Author: Hector Malot
+
+Release Date: October 6, 2004 [EBook #13654]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA ***
+
+
+
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the PG Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLETES D'HECTOR MALOT
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+IDA
+
+ET
+
+CARMELITA
+
+PAR
+
+HECTOR MALOT
+
+
+
+
+AVERTISSEMENT
+
+_M. Hector Malot qui a fait paraitre, le 20 mai 1859, son premier roman
+"LES AMANTS", va donner en octobre prochain son soixantieme volume
+"COMPLICES"; le moment est donc venu de reunir cette oeuvre considerable
+en une collection complete, qui par son format, les soins de son tirage,
+le choix de son papier, puisse prendre place dans une bibliotheque, et
+par son prix modique soit accessible a toutes les bourses, meme les
+petites._
+
+_Pendant cette periode de plus de trente annees, Hector Malot a touche
+a toutes les questions de son temps; sans se limiter a l'avance dans
+un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borne, il a
+promene le miroir du romancier sur tout ce qui merite d'etre etudie,
+allant des petits aux grands, des heureux aux miserables, de Paris a la
+Province, de la France a l'Etranger, traversant tous les mondes, celui
+_de la politique, du clerge, de l'armee, de la magistrature, de l'art,
+de la science, de l'industrie, meritant que le poete Theodore de
+Banville ecrivit de lui "que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire
+intime de notre epoque devraient l'etudier dans son oeuvre"._
+
+_Il nous a paru utile que cette oeuvre etendue, qui va du plus
+dramatique au plus aimable, tantot douce ou tendre, tantot passionnee ou
+justiciaire, mais toujours forte, toujours sincere, soit expliquee,
+et qu'il lui soit meme ajoute une cle quand il en est besoin. C'est
+pourquoi nous avons demande a l'auteur d'ecrire sur chaque roman une
+notice que nous placerons a la fin du volume. Quand il ne prendra pas la
+parole lui-meme, nous remplacerons cette notice par un article critique
+sur le roman publie au moment ou il a paru, et qui nous paraitra
+caracteriser le mieux le livre ou l'auteur._
+
+_Jusqu'a l'achevement de cette collection, un volume sera mis en vente
+tous les mois._
+
+_L'editeur,_
+
+_E.F._
+
+
+
+IDA ET CARMELITA
+
+(L'episode qui precede _Ida et Carmelita_ a pour titre _La
+marquise de Lucilliere_.)
+
+
+
+I
+
+Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hotels, qui poussent
+spontanement sur son sol comme les pins et les champignons; pas de
+village, pas de hameau, si pauvre qu'il soit, pas de site, pour peu
+qu'il offre une curiosite quelconque, qui n'ait son auberge, son hotel
+ou sa pension.
+
+C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, a une altitude
+de six a sept cents metres, a la pointe d'une sorte de promontoire qui
+s'avance vers le lac a ete construit l'hotel du _Rigi-Vaudois_.
+
+La position, il est vrai, est des plus heureuses, a l'abri des chaleurs
+comme des froids, au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un
+merveilleux panorama.
+
+Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de
+Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, a droite
+et a gauche, la nappe bleue du lac, qui commence a l'embouchure du Rhone
+pour s'en aller vers Geneve, jusqu'a ce que ses rives s'abaissent et se
+perdent dans un lointain confus.
+
+Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas a faire
+pour se trouver immediatement sur les pentes herbees ou boisees qui
+descendent des dents de Naye et de Jaman.
+
+Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne route de voiture
+qui monte du lac par des lacets traces sur le flanc de la montagne;
+l'autre est un simple sentier qui grimpe a travers les paturages et le
+long d'un torrent.
+
+C'etait a cet hotel du _Rigi-Vaudois_ que le colonel s'etait arrete en
+venant de Paris; et seduit par le calme autant que par la belle vue, il
+y avait pris un appartement de trois pieces ouvrant leurs fenetres sur
+le lac: une chambre pour lui, une salle a manger ou on le servait seul,
+et une chambre pour Horace.
+
+Il sortait le matin de bonne heure, son _alpenstock_ ferre a la main,
+un petit sac sur le dos, les pieds chausses de bons souliers a semelles
+epaisses et garnies de gros clous et il ne rentrait que dans la soiree,
+quand il rentrait; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant
+entraine au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une
+auberge d'un village eloigne.
+
+On ne le voyait guere, et le soir quand on entendait de gros souliers
+ferres resonner dans le corridor, on savait seulement qu'il rentrait; le
+matin, en entendant le meme pas, on savait qu'il sortait.
+
+Ceux qui occupaient les chambres situees sous les siennes entendaient
+aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et reguliere
+de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-la, ne
+pouvant rester au lit, il avait arpente son appartement.
+
+Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soiree, allaient respirer le
+frais sur l'esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se
+retournant vers l'hotel, une grande ombre accoudee a une fenetre.
+C'etait le colonel, qui restait la a regarder la lune brillant au-dessus
+des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du
+lac de sa lumiere argentee.
+
+C'etaient la les seuls signes de vie qu'il donnat, et souvent meme on
+aurait pu penser qu'il etait parti, si l'on n'avait pas vu son valet de
+chambre promener melancoliquement, dans le jardin de l'hotel et dans les
+prairies environnantes, son ennui et son impatience.
+
+--Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.
+
+Mais ce mot, il le prononcait tout bas et lorsqu'il etait seul.
+
+Car, bien qu'il s'ennuyat terriblement au Glion et qu'il regrettat Paris
+au point d'en perdre l'appetit, il respectait trop son maitre pour se
+permettre une seule question sur ce sejour.
+
+S'il avait pu seulement ecrire a Paris, au moins il aurait ainsi
+explique son absence, qui devait paraitre incomprehensible. Que
+devait-on penser de lui? Il avait la religion de sa parole, et c'etait
+pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, meme, c'etait
+sa grande inquietude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le
+remplacer, il ne le craignait pas.
+
+Un jour qu'il avait ete s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au
+Glion, a l'entree d'une grotte tapissee de fougeres qui se trouve a l'un
+des detours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une caleche
+portant trois personnes: deux dames assises sur le siege de derriere, un
+monsieur place sur le siege de devant.
+
+Et tout en regardant cette caleche qui s'avancait cahin-caha, il se dit
+que les voyageurs qu'elle apportait allaient etre bien desappointes
+en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment a
+l'hotel.
+
+Ah! comme il eut volontiers cede sa chambre et celles de son maitre, a
+ces voyageurs, a condition qu'ils lui auraient offert leur caleche pour
+descendre a la station, ou il se serait embarque pour Paris.
+
+Cependant la voiture avait continue de monter la cote et elle s'etait
+rapprochee.
+
+Tout a coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir. L'une des deux
+dames etait vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre
+etait jeune, avec des cheveux noirs et un teint eblouissant, qui
+renvoyait les rayons de la lumiere.
+
+Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa
+fille, la belle Carmelita.
+
+Il s'etait avance sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous
+de lui. Mais a ce moment la voiture etait arrivee a l'un des tournants
+du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face, ne
+furent plus visibles pour lui que de dos.
+
+Seulement, par une juste compensation de cette deception, le monsieur
+qui lui faisait vis-a-vis devint visible de face.
+
+C'etait un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette
+barbe etait tout ce qu'on pouvait voir de son visage; car, en regardant
+d'en haut, l'oeil etait arrete par les rebords de son chapeau, qui le
+couvraient jusqu'a la bouche.
+
+A un certain moment, il releva la tete vers le sommet de la montagne, et
+Horace le vit alors en face.
+
+Il n'y avait pas d'erreur possible, c'etait le prince Mazzazoli
+accompagnant sa soeur et sa niece.
+
+Pendant que la voiture avancait, Horace se demanda quel effet cette
+arrivee allait produire sur son maitre.
+
+Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la
+belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin
+comme un sauvage.
+
+Quel malheur qu'il n'y eut pas de chambres libres en ce moment a l'hotel
+du Rigi-Vaudois!
+
+Pendant qu'il cherchait a arranger les choses pour le mieux,
+c'est-a-dire a trouver un moyen de garder le prince et sa niece, la
+caleche etait arrivee vis-a-vis la grotte.
+
+--Comment! vous ici, Horace? s'ecria le prince en se penchant en avant.
+
+Horace s'etait avance.
+
+--Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte.
+
+A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrasse; car
+sans savoir si son maitre serait ou ne serait pas bien aise de voir des
+personnes de connaissance, il n'avait pas oublie la consigne qui lui
+avait ete donnee.
+
+Comme il hesitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui l'interrogea.
+
+--Comment se porte le colonel? dit-elle.
+
+Il etait ainsi fait, qu'il ne savait ni resister, ni rien refuser a une
+femme.
+
+--Helas! pas trop bien, repondit-il.
+
+--Et ou donc etes-vous presentement? demanda le prince.
+
+Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de repondre.
+
+Il dit donc que son maitre et lui etaient a l'hotel du Rigi-Vaudois.
+
+--A l'hotel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre coincidence!
+c'etait la justement qu'ils allaient.
+
+--Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce
+moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous?
+
+Helas! oui, il le savait et il fut bien oblige d'en convenir.
+
+A l'hotel, le _Kellner_ repeta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait
+deja dit:
+
+--Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. Si Son
+Excellence avait pris la peine d'envoyer une depeche, quelques jours a
+l'avance, on aurait ete heureux de se conformer a ses ordres; mais on
+ne pouvait pas deposseder les personnes arrivees depuis longtemps, pour
+donner leurs appartements a des nouveaux venus, si respectables que
+fussent ceux-ci.
+
+Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.
+
+--La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle a
+manger a votre maitre, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une
+chambre libre; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la ceder.
+
+A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montre un vif
+mecontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace:
+
+--Est-ce que le colonel tient beaucoup a cette chambre? demanda-t-il; en
+a-t-il un reel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous
+nous trouvons places dans des conditions toutes particulieres. Le sejour
+de Paris, dans un air mou et vicie, a ete contraire a la sante de madame
+la comtesse Belmonte; on lui a ordonne, comme une question de vie ou
+de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station
+atmospherique, et c'est la ce qui nous a fait choisir le Glion, ou, nous
+assure-t-on, son anemie et sa maladie nerveuse disparaitront comme par
+enchantement, par miracle, dans cet air rarefie.
+
+--Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres
+ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour
+des dames; si Son Excellence tient essentiellement a loger au Rigi, il
+n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cedat la chambre lui
+servant de salle a manger, en meme temps ce serait que M. Horace Cooper
+voulut bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet
+sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable.
+Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement
+mal loges. Mais comment faire autrement en attendant le depart
+de quelques pensionnaires, depart prochain d'ailleurs, et qui ne
+depasserait pas deux ou trois jours?
+
+--Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgre l'ennui que
+tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas
+ce service dans les conditions critiques ou nous nous trouvons.
+
+Horace accueillit avec empressement cette idee qui le tirait d'embarras.
+
+Car, malgre son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir
+se fixer au Glion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement
+propose par le prince Mazzazoli; il y aurait eu la, en effet, un acte
+d'autorite un peu violent.
+
+Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux,
+en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace
+quittait l'hotel pour aller se poster sur le chemin par lequel il
+supposait que le colonel devait revenir de sa promenade.
+
+Les heures s'ecoulerent sans que le colonel parut.
+
+Deja les ombres qui avaient envahi les vallees les plus basses
+commencaient a monter le long des montagnes et l'air se rafraichissait.
+
+Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer a l'hotel,
+il apercut son maitre qui descendait le sentier au bout duquel il
+l'attendait.
+
+Le colonel marchait lentement, le baton ferre sur l'epaule, la tete
+inclinee en avant, comme un homme preoccupe qui suit sa pensee et ne se
+laisse pas distraire par les agrements du chemin qu'il parcourt.
+
+Il vint ainsi sans lever la tete, jusqu'a quelques pas d'Horace.
+
+Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arreta et le fit
+lever les yeux.
+
+--Toi? dit-il.
+
+--C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrive a l'hotel, ainsi que
+madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Carmelita.
+
+--Et qui leur a dit que j'habitais cet hotel du Rigi.
+
+--Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le prince lui-meme qui
+me l'a dit.
+
+Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontre la caleche qui
+amenait le prince a l'hotel du Rigi, et comment le prince lui avait
+explique qu'il venait en Suisse pour la sante de la comtesse. Il fallait
+a celle-ci une habitation a une altitude elevee: c'etait disaient les
+medecins, une question de vie ou de mort.
+
+--Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment a
+notre hotel, interrompit le colonel.
+
+--Justement il n'y en a pas.
+
+--Eh bien! alors?
+
+Horace entreprit le recit de ce qui s'etait passe, comment le sommelier
+avait ete amene par hasard, par force pour ainsi dire, a parler de la
+chambre que le colonel transformait en salle a manger, et comment le
+prince attendait l'arrivee du colonel pour lui demander cette chambre.
+
+A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son _alpenstock_.
+
+--C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se decidera sans doute
+a chercher plus loin; tu diras que tu ne m'as pas rencontre. Je ne
+reviendrai que dans quelques jours.
+
+--Ah! mon colonel.
+
+Et Horace qui voyait s'evanouir ainsi le plan qu'il avait forme, essaya
+de representer a son maitre combien cette explication serait peu
+vraisemblable.
+
+Pendant quelques secondes le colonel resta hesitant; puis, tout a coup,
+comme s'il avait pris son parti:
+
+--C'est bien, dit-il, rentrons a l'hotel.
+
+--Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivee?
+
+--Non; je desire m'expliquer moi-meme avec le prince.
+
+En arrivant a l'hotel, il apercut le prince installe avec sa soeur et sa
+niece dans le jardin ou ils prenaient des glaces; vivement le prince
+se leva pour accourir au devant de lui: jamais accueil ne fut plus
+chaleureux.
+
+Apres le depart d'Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le
+cabinet qui lui etait donne sous les toits, mais il avait voulu que
+les malles de sa soeur et de sa niece restassent dans le vestibule de
+l'hotel.
+
+Avant de s'installer dans la salle a manger du colonel, il fallait
+attendre le retour de celui-ci.
+
+Il etait convenable de lui demander cette chambre.
+
+Seulement, en meme temps, il etait bon de le mettre dans l'impossibilite
+de la refuser.
+
+Ou coucheraient la comtesse et Carmelita?
+
+Devant une pareille question, la reponse ne pouvait pas etre douteuse.
+
+C'etait donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient
+dine a table d'hote, ou leur presence avait fait sensation.
+
+Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de
+poser sur lui ses grands yeux, qui s'etaient eclaires d'une flamme
+rapide.
+
+Mais ce n'etait pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main
+de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec
+impatience.
+
+Il avait une demande a lui adresser, une priere, la plus importune, la
+plus inconvenante, mais qui lui etait imposee par la necessite.
+
+--Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je
+suis heureux de mettre deux de mes chambres a la disposition de ces
+dames. Je regrette seulement que vous n'en ayez pas deja pris possession
+en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de
+vous les offrir.
+
+Comme le prince se confondait en excuses en meme temps qu'en
+remerciments, le colonel l'interrompit de nouveau.
+
+--Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au
+reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette meme
+que les circonstances le rende si insignifiant.
+
+--Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous privez de vos
+chambres, dit Carmelita.
+
+--Pour une nuit....
+
+--Comment! pour une nuit? s'ecria le prince.
+
+--Je pars demain soir.
+
+Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit baisser les
+yeux a celui-ci.
+
+Pour echapper a l'embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il
+se jeta dans des explications sur son depart, arrete depuis longtemps,
+dit-il, et qui ne pouvait etre differe.
+
+Puis presqu'aussitot, pretextant la fatigue, le prince demanda au
+colonel la permission de conduire la comtesse a sa chambre.
+
+Dans son etat, elle avait besoin des plus grands menagements.
+
+Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme etait bien mal et
+qu'un acces de fatigue pouvait la tuer.
+
+
+
+II
+
+Ce que le colonel eut voulu savoir et ce qu'il se demandait
+curieusement, c'etait pourquoi le prince etait venu au Glion.
+
+Il n'avait point oublie, bien entendu, ce que madame de Lucilliere
+lui avait si souvent repete a propos des projets du prince et de ses
+esperances matrimoniales.
+
+Il se pouvait donc tres bien que ce voyage au Glion n'eut pas d'autre
+but que l'accomplissement de ces projets et la realisation de ces
+esperances.
+
+Sachant ce qui s'etait passe avec madame de Lucilliere, le prince avait
+trouve que le moment etait favorable pour mettre Carmelita en avant et
+la presenter comme une consolatrice.
+
+Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'etait qu'un pretexte pour
+expliquer ce voyage.
+
+Il faut dire que le colonel n'etait nullement dispose a l'infatuation,
+et que de lui-meme il n'eut tres probablement jamais imagine qu'on
+pouvait courir apres lui pour le marier avec une jolie fille. Mais
+madame de Lucilliere lui avait si souvent parle de ce projet du prince,
+que le souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquieter en
+presence d'une arrivee si etrange.
+
+En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose a faire.
+
+Quitter le Glion.
+
+Lorsqu'il monta a sa chambre, il ouvrit sa porte avec precaution et il
+marchait doucement en evitant de faire du bruit, de peur de deranger ses
+voisines, lorsqu'il entendit frapper quelques petits coups a la cloison.
+
+En meme temps, une voix,--celle de Carmelita,--l'appela.
+
+--Colonel, c'est vous, n'est-ce pas!
+
+On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en
+communication interieure et qui, alors qu'il occupait ces deux chambres,
+restait toujours ouverte.
+
+--Oui, c'est moi, dit-il.
+
+--Je vous ai bien reconnu aux precautions que vous preniez pour ne pas
+faire de bruit; ne vous genez pas, je vous prie. C'est moi qui suis
+votre voisine. J'ai le sommeil bon; quand je dors, rien ne me reveille.
+Bonsoir.
+
+--Bonsoir.
+
+Comment? il serait expose tous les soirs a des dialogues de ce genre; a
+chaque instant dans le jour, il verrait Carmelita! Ah! certes non, et le
+lendemain il quitterait le Glion.
+
+Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le
+vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait en long et en large.
+
+--Auriez-vous deux minutes a me donner? demanda-t-il en serrant la main
+du colonel.
+
+--Mais tout ce que vous voudrez.
+
+--Connaissez-vous Champery? j'entends, y etes-vous alle?
+
+--Non.
+
+--Et les Diablerets?
+
+--Je n'y suis pas alle non plus.
+
+--Et le val d'Anniviers?
+
+--Je ne le connais que par les livres.
+
+--Voila qui est facheux. J'avais compte sur vous pour me tirer
+d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, mais dans notre
+situation ce n'est pas suffisant.
+
+--Et que vous importe Champery ou le val d'Anniviers?
+
+--Il faut etre franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais ne
+pas l'etre, que cela me serait impossible. Je vous demande des
+renseignements sur Champery et les Diablerets, parce que mon intention
+est d'aller aux Diablerets, ou a Champery, ou au val d'Anniviers, enfin
+dans un pays ou ma pauvre soeur trouvera les conditions atmospheriques
+qui sont ordonnees; et si je choisis ces pays, c'est parce qu'ils ne
+sont qu'a une courte distance du Glion.
+
+--Mais le Glion lui-meme?
+
+--J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais
+que c'etait la station par excellence pour ma malheureuse soeur. Mais
+nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m'avez demande d'etre franc,
+je veux l'etre jusqu'au bout. Avec une bonne grace parfaite, avec un
+elan spontane, vous avez voulu nous ceder vos chambres; mais il est bien
+evident que notre presence vous gene.
+
+--Comment pouvez-vous penser?
+
+--Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n'ai pas a
+examiner, vous desirez etre seul; notre voisinage vous incommode et vous
+trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit
+pas etre. Ce n'est pas a vous de partir, c'est a nous de vous ceder la
+place.
+
+--Permettez....
+
+--Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des
+conditions tout a fait particulieres. Si vous n'aviez pas habite cet
+hotel, nous n'aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc
+ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel,
+il serait tout a fait absurde que vous fussiez victime de votre
+complaisance. Nous vous genons; vous desirez la solitude, que vous ne
+pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons:
+rien n'est plus simple, rien n'est plus juste. Voila pourquoi je vous
+demandais des renseignements sur les hotels des environs, pensant que
+vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer a l'aventure avec une
+malade.
+
+--Jamais je n'accepterai ce depart.
+
+--Et moi, jamais je n'accepterai le votre.
+
+--Mon intention n'etait pas de rester au Glion.
+
+--Elle n'etait pas non plus d'en partir aujourd'hui. De cela, je
+suis bien certain; j'ai interroge Horace, qui ne savait rien, et qui
+assurement eut ete prevenu si votre depart avait ete arrete avant notre
+arrivee.
+
+Le colonel demeura assez embarrasse. Il ne lui convenait pas en effet de
+reconnaitre qu'il quittait l'hotel pour fuir la presence du prince et
+de Carmelita: c'etait la une grossierete qui n'etait pas dans ses
+habitudes, ou bien c'etait avouer sa faiblesse pour madame de
+Lucilliere, ce qui le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux.
+
+--Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel cependant que je
+vous cede tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous
+ne pouvez pas rester dans le trou ou vous avez passe la nuit.
+
+--Un jour ou l'autre, je vous le repete, je comprends cela; ce que je ne
+comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, voila qui est bien entendu: si
+vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c'est nous qui
+partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champery, peu importe; si
+au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi,
+tout le temps qui sera necessaire pour la sante de ma soeur.
+
+Depossede de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, le colonel
+dut dejeuner dans la salle a manger commune.
+
+Au moment ou il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec
+le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place a la table qu'il
+s'etait fait reserver, au lieu de s'asseoir a la grande table.
+
+Il se trouva donc place entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de
+lire tout en mangeant, comme il en avait l'habitude lorsqu'il etait
+seul, il dut soutenir une conversation suivie.
+
+Il avait une crainte assez poignante, qui etait que la comtesse ou
+Carmelita vinssent a parler de madame de Lucilliere; mais le nom de la
+marquise ne fut meme pas prononce, et, comme s'il y avait eu une entente
+prealable pour eviter les sujets qui pouvaient le gener, on ne parla pas
+de Paris.
+
+La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans
+lequel elle allait passer une saison.
+
+Elle montra meme tant d'empressement a connaitre ce pays, que le colonel
+se trouva pour ainsi dire oblige a se mettre a sa disposition pour la
+guider apres le dejeuner.
+
+--Nous commanderons une voiture, dit le prince, et et nous emploierons
+notre apres-midi a visiter les villages environnants.
+
+Pendant que la comtesse et sa fille allaient revetir une toilette de
+promenade, le prince prit le colonel par le bras et l'emmena a l'ecart.
+
+--Est-ce que vous avez recu des lettres de Paris depuis votre depart?
+demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Alors vous ignorez l'effet que ce depart a produit?
+
+C'etait la un sujet de conversation qui ne pouvait etre que tres penible
+pour le colonel; il ne repondit donc pas a cette question.
+
+Mais le prince continua:
+
+--Personne ne s'est mepris sur les causes qui ont provoque votre brusque
+determination.
+
+Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince; mais
+celui-ci parut ne pas comprendre ce geste.
+
+--Et tout le monde vous a approuve, dit-il; il n'y a qu'une voix dans
+tout Paris.
+
+Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel comme pour
+joindre sa propre approbation a celle de tout Paris.
+
+La situation etait embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces
+paroles? Pourquoi et a propos de quoi l'avait-on approuve? C'etait une
+question qu'il ne pouvait pas poser au prince cependant.
+
+--Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame de Lucilliere
+elle-meme n'a pas cache son sentiment.
+
+Ce nom ainsi prononce le fit palir et son coeur se serra, mais la
+curiosite l'empecha de s'abandonner a son emotion.
+
+--Quel sentiment? demanda-t-il.
+
+--Mais celui qu'elle a eprouve en apprenant votre depart. D'abord, quand
+on a commence a croire que vous aviez veritablement quitte Paris, on a
+ete fort etonne; tout le monde avait pense qu'il ne s'agissait que d'une
+excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a
+compris que c'etait au contraire un vrai depart. Pourquoi ce depart?
+C'est la question que chacun s'est posee, et, chez tout le monde, la
+reponse a ete la meme.
+
+Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en
+se rapprochant de lui.
+
+--Trouvant votre responsabilite trop gravement compromise dans votre
+association avec le marquis de Lucilliere, vous vouliez bien etablir que
+vous n'etiez pour rien dans les paris engages sur _Voltigeur_.
+
+Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une seule pensee, il
+n'avait nullement songe a cette explication, et il avait tout rapporte,
+dans ces paroles a double sens, a madame de Lucilliere.
+
+--Un jour que l'on discutait votre depart mysterieux dans un cercle
+compose des fideles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le
+prince Seratoff, lord Fergusson, madame de Lucilliere affirma tres
+nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. "Le colonel est un
+homme violent, dit-elle, un caractere emporte; il eut pu se lacher en
+entendant les sots propos qu'on colporte sur les gains extraordinaires
+de _Voltigeur_, et avec lui les choses seraient assurement allees a
+l'extreme. Il a voulu se mettre dans l'impossibilite de se laisser
+emporter; je trouve qu'il a agi sagement." Vous pensez, mon cher ami, si
+ces paroles ont jete un froid parmi nous. Personne n'a replique un mot.
+Mais la marquise, s'etant eloignee, on s'est explique, et tout le monde
+est tombe d'accord sur la traduction a faire des paroles de madame
+de Lucilliere. Evidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari
+franchement, ouvertement; mais, d'un autre cote, l'amie ne voulait pas
+qu'on put vous soupconner de vous associer aux procedes du marquis.
+De la ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond tres
+clair. Qu'en pensez-vous?
+
+Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur rupture en jetant
+la suspicion sur son mari. "Ce n'est pas avec moi qu'il a rompu,
+avait-elle dit; c'est avec M. de Lucilliere."
+
+Elle tenait donc bien a menager la jalousie de ses fideles, qu'elle ne
+reculait pas devant une pareille explication.
+
+A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le
+jardin, pretes pour la promenade, et l'on monta en voiture.
+
+Le prince s'etant place vis-a-vis de sa soeur, le colonel se trouva en
+face de Carmelita.
+
+Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle
+Italienne, poses sur les siens.
+
+La promenade fut longue et ils resterent plusieurs heures ainsi en face
+l'un de l'autre.
+
+--Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de
+cette montagne? demanda Carmelita en rentrant a l'hotel et en montrant
+du bout de son ombrelle les pentes boisees du mont Cubli.
+
+--Non, repondit le colonel; il n'y a que des sentiers pour les pietons.
+
+--Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; tu sais que les
+ascensions sont impossibles pour moi.
+
+--Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas a vous que
+je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant; ce sera au colonel.
+
+
+
+III
+
+Le colonel, le lendemain matin, etait parti en excursion de maniere a
+n'etre pas expose a refuser Carmelita, ce qui etait presque impossible,
+ou a l'accompagner, ce qui n'etait pas pour lui plaire dans les
+conditions morales ou il se trouvait presentement.
+
+Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la
+soiree, bien decide a repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux
+minutes qu'il etait dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou
+trois petits coups a la porte cloison; en meme temps une voix,--celle de
+Carmelita--l'appela:
+
+--Vous rentrez?
+
+--A l'instant.
+
+--Vous avez fait bon voyage?
+
+--Tres bon, je vous remercie.
+
+--Est-ce que vous etes mort de fatigue?
+
+--Pas du tout.
+
+--Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnee de votre cote!
+
+--Elle est fermee a clef.
+
+--Et vous avez la clef?
+
+--Elle est sur la serrure.
+
+--De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte?
+
+--Mais pas du tout; il y a un verrou de votre cote?
+
+--Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en
+meme temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre.
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien! alors, si vous n'etes pas mort de fatigue, vous plait-il de
+tourner la clef? moi, je pousse le verrou.
+
+Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:
+
+--Bonsoir, voisin, dit-elle.
+
+--Bonsoir, voisine.
+
+Et ils resterent en face l'un de l'autre durant quelques secondes.
+
+--Ma mere est endormie, et son premier sommeil est ordinairement
+difficile a troubler; cependant, en parlant ainsi a travers les
+cloisons, nous aurions pu la reveiller. Voila pourquoi je vous ai
+demande d'ouvrir cette porte.
+
+Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi a son aise dans cette
+chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon.
+
+--Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je
+croyais deja qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait ete hier.
+
+--Hier j'ai ete surpris par la nuit a une assez grande distance, et je
+n'ai pas pu rentrer.
+
+--Et ou avez-vous couche?
+
+--Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.
+
+--Mais c'est tres amusant, cela.
+
+--Cela vaut mieux que de coucher a la belle etoile, car les nuits sont
+fraiches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore
+beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit.
+
+--Vous aimez ces courses dans la montagne.
+
+--J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me delassent de la vie
+sedentaire que j'ai menee en ces derniers temps.
+
+--Ah! vous etes heureux.
+
+Comme il ne repondait pas, elle continua:
+
+--J'entends que vous etes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller
+ou vous voulez, sans avoir a consulter personne. Savez-vous que depuis
+que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans
+la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois
+que je lui ai demande d'aller a gauche il m'a permis d'aller a droite.
+
+Elle s'avanca dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit.
+
+--Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses
+jambes un homme qui a marche toute la journee.
+
+Il s'assit alors pres d'elle, assez intrigue par la tournure que prenait
+cet entretien bizarre.
+
+--Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte?
+demanda-t-elle.
+
+--Dame!... je n'en sais rien... a moins que ce ne soit pour causer un
+instant.
+
+--Vous n'y etes pas du tout: j'ai une priere a vous adresser.
+
+--A moi?
+
+--Et qui me rendra tres heureuse si vous ne la repoussez point.
+
+--Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait.
+
+--Non, rien a l'avance: ecoutez-moi d'abord, et puis, selon que ce
+que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me
+repondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, a
+notre retour de notre promenade en voiture?
+
+--A propos de quoi ce mot?
+
+--A propos d'une excursion dans la montagne.
+
+--Parfaitement.
+
+--Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand
+je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus
+forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer a mon idee, et plus mon
+oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en
+manifestant le desir de vous accompagner dans une de vos excursions,
+plus ce desir a ete ardent. Cet aveu va peut-etre vous donner une assez
+mauvaise idee de mon caractere, mais au moins il vous prouvera que je
+suis franche. Et puis ce desir n'est-il pas bien justifiable, apres
+tout? Je suis enfermee dans cet hotel; ma mere est empechee de sortir
+par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et
+de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de
+la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derriere ces rochers qui
+se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points
+d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voila pourquoi je veux
+vous demander de vous accompagner quelquefois. Voila ma priere. Enfin
+voila comment j'ai ete amenee a pousser ce verrou.
+
+--Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je
+ne puis que vous le repeter. Maintenant, quand vous plait-il que nous
+entreprenions cette promenade?
+
+--Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand
+grief de mon oncle, ca ete que je venais me jeter a travers vos projets
+d'une facon importune et genante. Si demain matin je lui dis que je pars
+avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas
+ete tres efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen
+d'echapper a ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-meme a
+mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra
+plus parler de mon importunite. Le voulez-vous?
+
+Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa
+demande au prince.
+
+Carmelita, ordinairement impassible comme si elle etait insensible a
+tout, se montra radieuse.
+
+--Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre
+hospitalite. Bonsoir, voisin; a demain.
+
+Et, apres lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre.
+
+Mais presque aussitot rouvrant la porte:
+
+--Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourne la clef?
+
+--Mais....
+
+--Mais il le faut, de meme qu'il faut que je pousse le verrou pour mon
+oncle.
+
+Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plutot
+la demande de Carmelita.
+
+--C'est cette grande enfant, s'ecria le prince, qui j'en suis certain,
+vous a tourmente pour vous accompagner dans vos excursions?
+
+--Elle a manifeste le desir de parcourir la montagne, et je suis heureux
+de me mettre a sa disposition.
+
+--Vous etes heureux d'aller ou bon vous semble, librement voila qui est
+certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre
+appartement, sans encore vous prendre votre liberte. Excusez-la, je vous
+prie; elle n'a pas pris garde a ce qu'elle vous demandait.
+
+--Refusez-vous de me la confier?
+
+--Je refuse de vous ennuyer.
+
+L'entretien ainsi engage ne pouvait finir que par la defaite du prince.
+
+Un quart d'heure apres, Carmelita etait prete a partir: elle avait
+revetu un costume bizarre: une robe courte, serree a la taille par un
+ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses epaules; aux pieds, des
+souliers pris dans les guetres; sur la tete un petit chapeau de feutre,
+sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent; a la main, une
+longue canne.
+
+--M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux
+clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grace, et de passer
+partout ou vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que
+que c'est que le vertige.
+
+Ils partirent sans qu'il pensat a se demander comment, en un quart
+d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui
+etait un vrai chef-d'oeuvre longuement medite par l'illustre Faugeroles,
+et sans qu'il se dit qu'il etait assez etrange, alors qu'elle ne devait
+pas faire d'excursion, qu'elle eut dans ses bagages des objets aussi peu
+appropries a une toilette ordinaire que des guetres et une canne.
+
+--Et ou vous plait-il que nous allions? demanda-t-il apres avoir marche
+pendant quelques minutes pres d'elle.
+
+--Mais ou vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous
+viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous
+visiter a Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-meme, car
+je ne connais rien. Tout ce que je desire, c'est aller le plus loin
+possible, le plus haut que nous pourrons monter.
+
+Ils quitterent bientot le chemin pour prendre un sentier qui courait sur
+le flanc de la montagne en cotoyant le ravin et en coupant a travers des
+paturages et des bois de sapins.
+
+Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des
+paturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient
+boire a des auges creusees dans le tronc d'un pin et qui, en marchant
+lentement, faisaient sonner leurs clochettes.
+
+Ils avancaient, cote a cote, et quand le sentier devenait trop etroit
+pour deux, il prenait la tete, se retournant alors de temps en temps
+pour voir si elle le suivait.
+
+Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau
+rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu'a etendre le
+bras pour lui prendre la main et l'aider a sauter de caillou en caillou,
+ce qu'elle faisait d'ailleurs legerement, surement, sans hesitation, en
+riant lorsqu'elle eclaboussait l'eau du bout de son baton.
+
+La journee etait radieuse, et le soleil, qui s'etait deja eleve dans
+un beau ciel sans nuage, avait dissipe les vapeurs du matin, qui ne
+persistaient plus que dans quelques vallons abrites, ou elles rampaient
+le long des rochers et des arbres comme des fumees legeres.
+
+Devant eux, la montagne se dressait comme une barriere de rochers pour
+former l'amphitheatre de Jaman et des monts de Vevey; derriere eux, le
+lac brillait comme un immense miroir.
+
+En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux,
+et Carmelita comparait ces montagnes a celles au milieu desquelles
+s'etait ecoulee son enfance.
+
+De la un inepuisable sujet de conversation.
+
+Ils monterent ainsi pendant pres de deux heures sans qu'elle se plaignit
+de la fatigue ou demandat a se reposer.
+
+Mais la matinee s'avancait et l'heure du dejeuner approchait.
+
+Il avait emporte dans son sac du pain et de la viande froide, et il
+comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau.
+
+Bientot ils arriverent a cette source, et pour la premiere fois ils
+s'assirent sur l'herbe.
+
+--L'endroit vous deplait-il?
+
+--Bien au contraire, et choisi a souhait non seulement pour dejeuner,
+mais encore pour causer librement en toute surete. Et precisement j'ai
+a vous parler. C'est meme dans ce but, si vous voulez bien me permettre
+cet aveu, que je vous ai propose cette promenade.
+
+Alors elle se mit a sourire.
+
+--Je vous etonne, dit-elle.
+
+--Je l'avoue.
+
+--Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion
+dans ces montagnes?
+
+--J'ai cru ce que vous me disiez.
+
+--Ce que je vous disais etait la verite, mais ce n'etait pas toute la
+verite: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le
+plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand desir de me
+menager un tete-a-tete avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser
+une demande pour moi tres importante.
+
+--Je vous ecoute.
+
+--Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre
+tete-a-tete soit trouble; dejeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai
+mes confidences. N'ecouterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus
+facilement quand j'aurai apaise mon appetit, car je meurs de faim.
+
+Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table
+qu'il renfermait.
+
+Ces provisions et ces ustensiles etaient des plus simples: du pain,
+un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites
+serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.
+
+Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent
+en face l'un de l'autre.
+
+--Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie a
+souhait.
+
+Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena
+lentement les yeux autour d'elle.
+
+Assurement il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus celebres que ces
+pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu ou la vue
+puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varie! tout se
+trouve reuni, arrange, dispose, compose, pour le plaisir des yeux: les
+eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au
+loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts
+de neiges et qui, de quelque cote qu'on se tourne, vous entourent, et
+vous eblouissent; a ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie
+civilisee: les toits des villages qui reflechissent les rayons du
+soleil, les bateaux a vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux
+bleues du lac, et, dans les vallees, la fumee des locomotives qui court
+et s'envole a travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine
+et des vallees ne montent point jusqu'a ces hauteurs, et dans l'air
+tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des
+bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds
+des troupeaux.
+
+--Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le _Ranz des
+vaches_! dit Carmelita en souriant.
+
+Et elle se mit elle-meme a chanter a pleine voix cet air, tel qu'il se
+trouve ecrit dans _Guillaume Tell_.
+
+--Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.
+
+--Admirable.
+
+--Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une reponse
+sincere; vous comprendrez tout a l'heure l'importance de cette
+sincerite.
+
+--Tout a l'heure?
+
+--Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas
+encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau
+morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir.
+
+Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet
+d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creuse
+en forme d'auge.
+
+Bientot il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva
+vide.
+
+Alors, a son tour, elle se leva et, s'eloignant de quelques pas, elle se
+mit a cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anemones
+printanieres, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma
+une petite botte.
+
+Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait referme
+son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle
+commenca a les arranger en bouquet.
+
+--Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous
+une grande estime et que vous m'inspirez une entiere confiance.
+
+--Pourquoi
+
+--Pourquoi? Ce serait bien long a expliquer et difficile aussi. Je vous
+demande donc a affirmer seulement cette estime et cette confiance pour
+vous faire comprendre comment j'ai ete amenee a vous prendre pour
+confident.
+
+Le colonel eut voulu repondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se
+contenta d'un signe de main pour dire qu'il ecoutait.
+
+--Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai ete elevee. Mon oncle a
+concu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me
+rendre digne des hautes destinees qu'il ambitionnait pour moi..., et
+aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas
+profite de ses lecons! C'est une question que je n'ai pas a examiner,
+et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me
+repondre que poliment, et c'est a votre sincerite que je fais appel.
+Quoi qu'il en soit, le grand mariage desire ne s'est pas fait, et les
+reves de mon oncle ne se sont point realises. Je suis sans fortune, cela
+explique tout.
+
+--Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans
+la femme qu'ils epousent.
+
+--Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas mariee, et je
+l'explique par une raison qui me parait bonne. Cependant j'avoue
+volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages
+reussissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages
+personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille
+travaille elle-meme habilement a ce mariage, qu'elle trouve elle-meme
+son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie,
+de coquetterie, de perseverance, elle oblige elle-meme ce mari a
+l'epouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages
+qui ont servi d'exemples a mon oncle, et lui ont mis en tete l'idee de
+me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres
+exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre.
+Par malheur pour le succes de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette
+comedie du mariage, accepter mon role tel qu'il me l'avait dessine. Il
+etait tres important, ce role, tres brillant et assurement interessant a
+jouer; je l'ai transforme en un role muet.
+
+Elle s'arreta et, le regardant:
+
+--Est-ce vrai? demanda-t-elle.
+
+--Tres vrai.
+
+--Mais ce role, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obeissance,
+sans reflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je
+faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en
+l'appropriant a ma nature; j'obeissais a son ordre, et par cette
+soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que
+je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez deja fait, que je ne
+suis precoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts
+que tardivement, peu a peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je
+suis donc restee assez longtemps sans comprendre ce role, et surtout
+sans voir le resultat auquel j'arriverais, si je reussissais dans son
+denoument: c'est-a-dire a un mariage peut-etre riche ou puissant, mais a
+coup sur malheureux; car, a vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un
+mariage sans amour ne peut etre que malheureux?
+
+--Assurement.
+
+--Je comptais sur votre reponse. Quand j'ai compris ou je marchais,
+ou plutot quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le
+comprendre,--disant cela, elle posa la main sur son coeur,--j'ai resolu
+de ne pas aller plus loin et de m'arreter. Jamais position n'a ete plus
+delicate que la mienne: je devais beaucoup a mon oncle, et, d'un autre
+cote, je me devais a moi-meme de ne pas poursuivre des projets de
+mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari
+que j'epouserais. Comment sortir de cette difficulte? J'y reflechis
+longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours
+moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.
+
+Il ecoutait, se demandant ou allait aboutir cette etrange confidence et
+surtout pourquoi elle la lui faisait.
+
+Elle continua:
+
+--Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaille la
+musique et que j'ai pris des lecons de chant. "Si je n'avais pas du etre
+une grande dame, j'aurais ete une grande artiste", me disait chaque
+jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au
+contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici,
+seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je debuterai au theatre.
+
+--Vous?
+
+--Oui, moi. Voila pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est
+pour vous prier d'etre, au moment de mon depart, aupres de mon oncle et
+de ma mere, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que
+personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le
+service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce
+pas?
+
+--Comedienne!
+
+--Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi?
+Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je
+suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est
+vrai encore. Mais apres? Ma famille est ruinee, et mon oncle est sans
+fortune; voila qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle
+esperance m'est permise?
+
+--Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me
+parait,--laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes
+paroles,--tout a fait legitime et parfaitement fondee.
+
+--Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage?
+
+--Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage?
+
+--Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le developpement de son
+idee, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas realise jusqu'a present.
+
+--Pouvez-vous croire qu'il ne se realisera pas un jour ou l'autre?
+est-ce a votre age qu'il est permis de desesperer?
+
+--Ou est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vecu dans le meme monde,
+l'un pres de l'autre, de la meme vie pour ainsi dire. Ou l'avez-vous vu
+ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas presente.
+
+--De ce qu'il ne s'est pas presente jusqu'a present, s'ensuit-il qu'il
+ne doive pas se presenter un jour?
+
+--Assurement, je crois qu'il ne se presentera pas: mais je vais plus
+loin et j'affirme qu'il ne devait pas se presenter. C'etait a moi de
+l'aller chercher. Ce que je n'ai pas fait, alors que je ne me rendais
+pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins
+maintenant, que je sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai
+dit et je vous le repete, je veux mon independance; je veux celle de
+la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. Si je me marie
+jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu'il a un grand nom ou une
+grande position, mais parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je
+l'espere, ne vous parait pas trop romanesque; je vous assure que je ne
+suis pas romanesque.
+
+--Mais je n'ai jamais pense qu'on devait s'excuser d'etre romanesque;
+trop peu de gens, helas! mettent le sentiment dans leur existence.
+
+--C'est precisement cela que je veux: mettre le sentiment au-dessus des
+interets, et non les interets au-dessus du sentiment. Voila pourquoi je
+tiens a etre libre, Je sais que l'on me reprochera mon coup de tete.
+Comedienne! quelle bassesse! Appartenir a l'une des premieres familles
+de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant j'ai une
+excuse. Puisque je suis destinee a jouer la comedie en ce monde, j'aime
+mieux la jouer au theatre que dans la vie. Le role qu'on veut m'imposer
+et que je devrais accepter pour reussir me pese et m'humilie, de sorte
+que je le joue aussi mal que possible et que je ne reussirai jamais;
+tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui m'effraye.
+
+--Cependant....
+
+--Oui, vous avez raison, ce que je dis la est inexact. Il y a une chose
+qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter mon oncle et ma mere.
+
+Elle parut tres emue et s'arreta un moment.
+
+--C'est cette consideration qui pendant longtemps m'a arretee, dit-elle
+en reprenant. J'ai hesite, j'ai ete d'une resolution a une autre,
+decidee un jour a partir, le lendemain a rester pres d'eux et a laisser
+les choses aller sans m'en meler: car je sens, croyez-le bien, le
+chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mere, cette separation
+sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu'elle
+sera l'aneantissement de projets auxquels depuis sept annees il a tout
+sacrifie: son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas,
+on ne saura jamais ce qu'ont ete les soins de mon oncle; songez que ce
+qu'il ne savait pas, il a eu le courage, a son age, de l'apprendre
+pour me l'enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet
+enseignement donne a une fille telle que moi! Certes, bien des fois ses
+lecons m'ont ete penibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles
+n'ont pas pu l'etre moins pour lui que pour moi.
+
+De nouveau elle fit une pause pour se remettre.
+
+--Et voila de quelle recompense je vais le payer. Ah! cela est affreux.
+Qu'il sache au moins que je ne me separe pas de lui, le coeur leger, par
+un coup de tete, sans ressentir les angoisses de cette separation et
+sans compatir a son chagrin. Voila le service que je reclame de vous, et
+voila pourquoi j'ai tenu si vivement a nous menager cette promenade, qui
+devait me permettre de m'expliquer librement et de bien vous dire tout
+ce que je desire qui soit repete a mon oncle, ainsi qu'a ma mere, je ne
+veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos
+mains: voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de facon qu'ils
+ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de facon a adoucir leur
+douleur?
+
+--J'aurais bien des choses a vous opposer, mais les raisons par
+lesquelles je vous combattrais, vous vous les etes donnees vous-meme,
+j'en suis sur. Je suis a vous.
+
+Elle lui prit la main et la serra en le regardant.
+
+Puis tout a coup, s'arrachant a l'emotion qui l'oppressait:
+
+--Vous plait-il que nous nous remettions en route? dit-elle. En avant!
+et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade.
+
+
+
+IV
+
+Eh quoi! c'etait la Carmelita!
+
+Quelle difference entre la realite et ce qu'il savait ou plutot ce qu'il
+croyait savoir d'elle!
+
+Que de fois lui avait-on repete le mot de la fable: "Belle tete, mais
+point de cervelle!"
+
+Assurement ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien
+c'etait la jalousie et l'envie qui les inspiraient.
+
+Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore
+il y avait de nobles sentiments dans ce coeur.
+
+Si l'on s'etait trompe sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi
+s'etre trompe de meme sur son caractere?
+
+Pour lui, qui venait d'eprouver combien cette intelligence etait
+differente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait
+dit, il etait tout porte a ne pas admettre un jugement plus que l'autre.
+
+En raisonnant ainsi, il marchait derriere Carmelita, et, depuis qu'ils
+avaient quitte la place ou ils avaient dejeune, il ne lui avait pas
+adresse d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider.
+
+Tout a coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son
+bras.
+
+Ce mouvement s'etait fait si vite et d'une facon si brusque, si
+imprevue, qu'elle s'arreta et le regarda avec stupefaction.
+
+--Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur
+moi.
+
+Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais
+sans bien comprendre a quel sentiment il avait obei.
+
+Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il etait assez
+difficile de dire que quelques instants auparavant, il etait en defiance
+contre elle, tandis que maintenant il etait rassure.
+
+Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.
+
+Jeune fille a marier, elle lui faisait peur.
+
+Desormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre
+librement pres d'elle.
+
+Il n'avait plus besoin d'abreger son sejour en Suisse.
+
+Pendant tout le reste de la journee et tant que dura leur promenade,
+c'est-a-dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappee du changement qui
+s'etait fait en lui, dans son humeur, dans ses manieres, comme dans ses
+paroles.
+
+Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon
+sens.
+
+Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans eviter certains
+sujets et sans reticences.
+
+Lorsque leurs regards se croisaient, il ne detournait point la tete,
+mais il restait les yeux leves sur elle.
+
+En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.
+
+Ce fut seulement quand la nuit commenca a monter le long des montagnes
+qu'ils penserent a rentrer. Peu a peu ils s'etaient rapproches de
+l'hotel; mais sans souci de l'heure du diner, ils etaient restes assis
+dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant a deux du spectacle
+du soleil couchant.
+
+Jusque-la il y avait un mot qui s'etait presente plusieurs fois sur ses
+levres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se decida alors a
+risquer.
+
+Comme l'ombre avait commence a brouiller les choses et a rendre le
+sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la
+main, et de nouveau elle avait marche pres de lui en s'appuyant sur son
+bras.
+
+--Et quand voulez-vous mettre votre projet a execution? demanda-t-il.
+
+--Je ne sais trop. Tout est bien arrete dans mon esprit, la date seule
+de mon depart n'est point fixee; car vous pensez bien que je n'ai pas
+d'engagement signe qui me reclame, et puis la saison n'est pas bonne
+pour les theatres, qui, la plupart, sont fermes. Enfin il m'en coute
+de me dire: Tel jour, a telle heure, je ne verrai plus ma mere ni mon
+oncle.
+
+A ce mot, elle s'arreta, la voix troublee par l'emotion.
+
+Et il la sentit fremissante contre lui.
+
+Mais bientot elle reprit:
+
+--Je balancerai peut-etre assez longtemps encore ce depart; en tout cas,
+il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai
+ma mere retablie,--car j'espere qu'ici elle va se retablir
+promptement,--quand on parlera de rentrer a Paris, alors je partirai,
+et bien entendu, on ne rentrera pas a Paris. C'etait pour moi, pour mon
+mariage, que mon oncle et ma mere habitaient Paris; quand ils n'auront
+plus le souci de ce mariage, ils retourneront a Belmonte, et j'aurai
+la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce cote, ce bon resultat
+encore d'assurer la sante de ma mere. Seulement, pour que tout cela
+s'arrange dans la realite, comme je le dispose en imagination, il faut
+que vous soyez au Glion vous-meme, au moment ou je me separerai de mes
+parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer
+par me dire, quand vous comptez partir vous-meme.
+
+--Mais je n'en sais rien.
+
+--Alors je ne sais moi-meme qu'une chose, c'est que mon depart precedera
+le votre de quelques jours. Prevenez-moi donc quand vous serez pret.
+
+--Et d'ici la?
+
+--Quoi! d'ici la?
+
+--Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commencees
+aujourd'hui?
+
+--Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne
+vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demande deja un assez grand
+service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle pretend que vous aimez la
+solitude; est-ce vrai?
+
+--Cela depend.
+
+--De quoi?
+
+--Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des
+heures ou j'aime mieux etre avec moi-meme qu'avec certaines personnes,
+et il y en a d'autres ou j'aime mieux etre avec certaines personnes que
+seul avec moi-meme.
+
+--Alors nous sommes dans une de ces heures!
+
+--Vous etes de celles qui....
+
+--Comment! s'ecria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous?
+
+Ils arrivaient a l'hotel.
+
+--Vous plait-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye?
+dit-il.
+
+--Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que
+nous sommes dans une de ces heures ou....
+
+--Alors a demain.
+
+--C'est entendu, seulement demandez-moi a mon oncle.
+
+Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade,
+il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa niece.
+
+--Mais cette enfant est l'indiscretion meme; je vous en prie, mon cher
+ami, ne cedez pas a ses caprices.
+
+Puis tout a coup s'interrompant:
+
+--Quand quittez-vous le Glion?
+
+--Mais je ne sais trop.
+
+--Alors je refuse mon consentement a cette promenade je ne veux pas que
+ma niece vous gate vos derniers jours passes au Glion et arrive ainsi a
+abreger votre sejour, ce qu'elle ferait assurement.
+
+La discussion continua; mais, comme la premiere fois, le prince
+finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutot par ceder a ses
+instances.
+
+La promenade du lendemain eut lieu.
+
+Puis apres celle-la ils en firent une troisieme, apres cette troisieme,
+une quatrieme, une cinquieme, et il devint de regle que chaque jour ils
+sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne
+tantot avant le dejeuner, tantot apres.
+
+Il n'y avait plus de discussion a engager, une convention tacite s'etait
+etablie a ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de
+ces promenades, c'etait au retour et non au depart.
+
+Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi
+qu'il l'avait dit, etaient impossibles pour lui.
+
+Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir a l'hotel revenant de leur
+excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derriere l'autre,
+dans l'etroit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la
+tete legerement inclinee vers lui, serree contre lui, elle semblait
+ecouter avec plaisir ou meme avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-meme
+parlait peu, mais souvent elle relevait la tete, et, sans avoir souci
+des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixes sur
+lui, comme si elle etait suspendue a ses levres.
+
+Il avait plaisir a l'emmener avec lui dans ses promenades, elle etait
+une distraction; elle l'empechait de retourner par l'esprit a Paris et
+de penser a celle qui l'avait trompe. Si malgre tout un souvenir lui
+revenait et s'imposait a lui, il n'en etait plus obsede pendant toute la
+journee, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son
+coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait
+la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait.
+
+Et c'etait a elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que
+de parti pris il allat la chercher, mais l'impression immediate la lui
+imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance
+materielle s'etait etablie, et, lorsqu'il s'eloignait d'elle un moment,
+il la voyait encore, comme si son image etait empreinte dans ses yeux;
+de meme qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles
+lui etaient repetees par un echo interieur longtemps apres qu'il les
+avait recues.
+
+Combien differente etait-elle de ce qu'il l'avait jugee tout d'abord!
+
+C'etait le mot qu'il se repetait sans cesse, et qui, a son insu, sans
+qu'il en eut bien conscience, le ramenait a elle.
+
+L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idee n'avait effleure son esprit.
+Elle etait pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable
+creature, une belle statue, voila tout.
+
+Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les
+hasards de la journee, et Carmelita parlait souvent de son prochain
+depart, mais pourtant sans partir: ce sejour au Glion faisait tant de
+bien a sa mere, et, puisque le colonel ne partait pas lui-meme, elle
+n'avait pas besoin de se presser.
+
+Un matin, qu'ils s'etaient mis en route de bonne heure, ils avaient ete
+surpris de la transparence et de la purete de l'air, qui etaient si
+grandes qu'on apercevait des montagnes situees a une distance de dix
+ou douze lieues, comme si elles eussent ete a quelques kilometres
+seulement.
+
+Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant pres d'eux,
+les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette purete
+de l'air annoncait un orage prochain.
+
+--Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.
+
+--Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais surement aussitot que le vent
+se sera etabli au sud-ouest.
+
+--Est-ce que vous voulez que nous retournions a l'hotel? demanda la
+colonel lorsque le paysan se fut eloigne, marchant devant eux de son
+grand pas, lent, mais regulier.
+
+--Pourquoi retourner?
+
+--Mais de crainte de l'orage.
+
+--J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre cote j'ai envie
+aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand meme je
+serais certaine que le tonnerre dut eclater avant une heure, je crois
+que je continuerais notre promenade.
+
+--Alors continuons-la quand meme puisque nous ne sommes certains de
+rien; nous verrons bien.
+
+--C'est cela, nous verrons bien.
+
+Apres avoir rencontre le paysan qui leur avait predit la prochaine
+arrivee d'un orage, ils avaient continue de gravir lentement le sentier,
+qui, a travers des prairies et des bois, courait en des detours
+capricieux sur le Banc de la montagne.
+
+A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'etaient pas du pays,
+n'annoncait que cet orage fut prochain.
+
+--Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur
+nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous
+ne sommes pas dans des conditions atmospheriques ordinaires. Il est vrai
+que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.
+
+--Mais si vous etes souffrante il faut rentrer.
+
+--Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressee, voila
+tout.
+
+Il s'arreta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous
+le poids d'une emotion assez vive ou tout au moins d'un trouble.
+
+--Vous avez envie de me questionner? dit-elle.
+
+--Il est vrai.
+
+--Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien a vous
+cacher, et je puis tres bien vous dire ce qui me cause cette oppression:
+ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral.
+N'etes-vous pas mon confident? Hier j'ai recu une lettre de mon maitre
+de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouve un engagement en
+Italie, et que je dois me hater de partir, sinon pour debuter, au moins
+pour me mettre a la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que
+quelques jours a passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette
+grave determination, je suis emue, tres emue. Il m'en coute, il m'en
+coute beaucoup de me separer de ma mere, d'abandonner mon oncle, et, je
+dois le dire aussi, pour etre sincere, il m'en coute de renoncer a
+cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans
+l'inconnu.
+
+--Et pourquoi renoncez-vous a cette vie tranquille?
+
+--Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma
+resolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle etait au moment ou je vous
+l'ai fait connaitre; seulement, prete a la mettre a execution, je la
+trouve plus cruelle plus penible que lorsque j'avais quelques jours
+devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'a une epoque
+indeterminee. Maintenant cette epoque est fixee; ce ne sont plus
+quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures.
+
+--Quelques heures?
+
+--Demain j'aurai quitte le Glion; apres demain je serai en Italie.
+
+--Vous partez demain?
+
+--Cette promenade est la derniere que nous ferons ensemble... au moins
+dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir.
+
+Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la
+plaine et sur le lac qui derriere eux s'etendait a leurs pieds.
+
+Une larme semblait rouler dans ses paupieres et mouiller ses yeux, qui
+brillaient d'un eclat extraordinaire.
+
+--Voila la maison ou j'ai passe les meilleurs jours de ma vie, dit-elle
+en montrant le toit de l'hotel, qu'on apercevait tout au loin,
+confusement, au milieu de la verdure.
+
+Puis se tournant de nouveau et regardant du cote de la montagne:
+
+--Voila la fontaine ou nous avons dejeune, dit-elle en levant la main,
+et ou vous avez si patiemment ecoute mes plaintes.
+
+Alors, secouant la tete comme pour chasser une pensee opportune:
+
+--Vous plait-il que nous dejeunions la encore aujourd'hui, dit-elle,
+pour la derniere fois?
+
+--Je vous conduisais a cette fontaine.
+
+--C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journee soit
+complete.
+
+Ils continuerent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant
+lentement tous deux, silencieux et recueillis.
+
+Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et penible emotion.
+
+Lui-meme, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le
+corps moins dispos que de coutume.
+
+A mesure que la matinee s'ecoulait, le temps devenait de plus en plus
+lourd.
+
+Pas un souffle de vent, le feuillage des hetres immobile, sans un
+bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui
+s'ecoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au
+loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches.
+
+Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annoncait qu'un
+orage fut prochain; le ciel etait bleu, sans nuages, et le soleil
+dardait ses rayons avec une intensite peu ordinaire.
+
+Ils arriverent enfin a la fontaine, ou Carmelita avait appris au colonel
+qu'elle etait decidee a abandonner sa mere et son oncle pour entrer au
+theatre.
+
+Ils s'assirent sur les pierres ou ils s'etaient assis le jour de cette
+confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour
+aller chercher l'eau qu'ils melaient a leur vin.
+
+Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que
+Carmelita fut embarrassee de parler, ou tout au moins qu'elle eut peur
+d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant
+dans ce mutisme qui autrefois lui etait habituel.
+
+Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne detournait point ses
+yeux, au contraire, elle les tenait attaches sur le colonel, et lorsque
+celui-ci levait la tete, il la voyait muette, immobile, le regardant
+avec cette puissance de fascination enigmatique, si bizarre chez elle,
+avec ce sourire etrange des levres et des yeux, si attrayants, si
+seduisants, si inquietant.
+
+Pendant leur dejeuner, la chaleur etait devenue plus pesante, quelques
+nuages se montraient ca la dans le ciel, et, de temps en temps,
+soufflait un vent chaud qui arrivait du sud.
+
+Puis cette rafale passee, tout rentrait dans le calme et le silence.
+
+En traversant un bois de sapins, ils furent suffoques par la chaleur;
+l'air qu'ils respiraient leur brulait la gorge, leurs levres se
+sechaient; les aiguilles tombees sur la terre, qu'elle feutrait d'un
+epais tapis, etaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita
+faillit tomber.
+
+Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le
+sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marcherent d'un meme pas, sans que
+leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent
+de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert epais
+et sombre au-dessus de leurs tetes, leur avaient cache le ciel, ils
+virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du cote du sud.
+
+Presqu'aussitot une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit
+sourd; tout ce qui etait immobile et mort s'anima et entra en mouvement;
+les feuillas arrachees des branches passerent dans l'air, emportees par
+le vent.
+
+Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la
+montagne, a des distances plus ou moins rapprochees de l'endroit ou
+ils se trouvaient, eclaterent des sonneries de cloches se melant a des
+mugissements de vache et des cris de berger.
+
+Regardant autour d'eux, ils apercurent sur les pentes des paturages
+inclines de leur cote, des vaches qui couraient ca et la, la queue
+dressee, la tete basse, galopant sans savoir ou elles allaient.
+
+--Enfin voici l'orage, dit Carmelita.
+
+--Et trop tot pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de
+gagner la hutte?
+
+--Pressons le pas.
+
+--Appuyez-vous sur mon bras.
+
+--Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous
+voudrez.
+
+Il allongea le pas et elle l'allongea egalement.
+
+Mais, a marcher ainsi cote a cote, dans ce sentier assez, mal trace, il
+y avait des difficultes; souvent ils etaient obliges de s'eloigner l'un
+de l'autre pour eviter les quartiers de roche qui barraient le chemin;
+d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils
+s'arretaient forcement durant quelques secondes.
+
+--Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que
+nous marcherons plus vite separement.
+
+--Si vous voulez.
+
+--Vous prenez trop souci de moi.
+
+Il etait evident que s'ils ne voulaient pas etre surpris par l'orage,
+dans ce sentier au milieu des pres ou il n'y avait pas un abri, pas un
+creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hater.
+
+Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et
+cache le soleil quelques instants auparavant si radieux.
+
+Maintenant c'etait des sommets neigeux que venait la lumiere, une
+lumiere blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurite que des
+eclairs dechiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs
+fulgurantes.
+
+Lorsque subitement un des ces eclairs eclatait sur les pentes herbees
+de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolees, au milieu des
+rochers, et le bruit grele de leurs clochettes, succedant aux roulements
+du tonnerre, produisait un effet etrange et fantastique.
+
+D'autres vaches, au contraire, reunies aupres de leur berger et formant
+cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une a l'autre pour les
+flatter, restaient immobiles, rassurees, montrant ainsi toute leur
+confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient aupres de
+leur maitre.
+
+Repercutees, repetees, renvoyees par les parois des montagnes contre
+lesquelles elles venaient eclater, les detonations du tonnerre
+produisaient un vacarme assourdissant: ce n'etaient pas quelques coups
+roulant l'un apres l'autre, c'etaient des eclats repetes, qui semblaient
+se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallees ou
+bien pour remonter des vallees au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un
+espace libre pour se repandre en vagues sonores.
+
+Alors, dans leur sentier ou ils se hataient, ils etaient secoues par ces
+vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux.
+
+Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais,
+a chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tete et levait les
+epaules.
+
+--Je suis servie a souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et
+peut-etre trop bien servie.
+
+--Vous avez peur?
+
+--Dame... oui.
+
+--Nous approchons de la hutte.
+
+--Combien de temps encore?
+
+--Cinq minutes en marchant vite.
+
+Un eclat de tonnerre lui coupa la parole; en meme temps une nappe de feu
+les enveloppa et les eblouit.
+
+Instinctivement Carmelita s'etait rapprochee du colonel. Elle lui tendit
+la main.
+
+--Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.
+
+Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brulante courut dans
+ses veines, de la tete aux pieds, des pieds a la tete.
+
+Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se
+laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hater, car
+les rafales se succedaient presque sans interruption, et la pluie ou la
+grele allait fondre sur eux d'une minute a l'autre.
+
+Quand un coup de tonnerre eclatait, le colonel sentait la main de
+Carmelita serrer la sienne; puis, apres cette pression, il sentait ses
+fremissements.
+
+Sans les eclairs qui les eblouissaient et qui faisaient danser le
+sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il
+y avait des moments ou ils devaient s'arreter, ne sachant ou mettre le
+pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.
+
+Alors les doigts de Carmelita, agites par des contractions electriques,
+se crispaient dans sa main.
+
+Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout a coup
+ils sentirent quelques gouttes tiedes leur piquer le cou: c'etait la
+pluie qui arrivait.
+
+--Heureusement voici la hutte, dit-il.
+
+Son bras etendu en avant, il designa une masse sombre, qu'un eclair
+presque aussitot vint illuminer. Encore une centaine de metres et ils
+trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraina rapidement.
+
+La rafale qui avait apporte ces quelques gouttes de pluie passa, et il y
+eut une sorte d'accalmie.
+
+Cette hutte etait une sorte de construction en pierres seches,
+recouverte d'un toit en planches chargees de quartiers de rocher pour
+les maintenir en place et faire resistance au vent. Ce n'etait point un
+chalet, habite pendant la saison ou les vaches frequentent la montagne;
+c'etait une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les
+vachers allaient couper a la faux sur les pentes trop rapides pour etre
+paturees par leurs bestiaux. Point de porte a cette grange, point de
+fenetre; une seule ouverture, qui n'etait fermee par aucune cloture.
+
+Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant
+devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jeterent
+a l'abri.
+
+Il etait temps: la pluie commencait a tomber en grosses gouttes larges
+et serrees, bientot ce fut une veritable cataracte qui fondit sur le
+toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien a craindre de l'eau, ils
+pouvaient respirer.
+
+Il est vrai que ce n'etait pas de la pluie que Carmelita avait peur,
+c'etait du feu, c'est-a-dire du tonnerre; et l'orage precisement venait
+de se dechainer en plein sur eux.
+
+Jusque-la ils n'avaient eu affaire qu'a l'avant-garde des nuages,
+maintenant c'etait le centre de la tempete qui les enveloppait.
+
+Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait a leur libre passage, les
+nuages s'etaient divises; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les
+sommets, les autres s'etaient abattus dans les vallees. De sorte que,
+dans leur hutte, ils etaient veritablement au milieu de l'orage; tantot
+les detonations eclataient au-dessus de leur tete et semblaient devoir
+ecraser leur toit, tantot au contraire elles eclataient au-dessous d'eux
+et semblaient soulever les planches qui les abritaient.
+
+Les nappes de feu se succedaient sans interruption, eblouissantes,
+aveuglantes, comme s'ils avaient ete en plein dans les flammes du ciel.
+
+Tout d'abord Carmelita avait voulu rester a l'entree de la grange pour
+jouir du spectacle splendide des eclairs embrassant les montagnes; mais
+bientot elle avait abandonne cette place, plus peureuse que curieuse,
+pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tete entre ses mains.
+
+Pour le colonel, il s'etait appuye contre le mur, et il regardait
+les eclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarte trop vive
+l'eblouissait.
+
+Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler.
+
+Il s'approcha d'elle.
+
+--Je suis comme ces pauvres betes que nous regardions tout a l'heure
+et que la voix de leur maitre rassurait; il me semble que si vous me
+parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai tres peur.
+
+Il s'assit pres d'elle sur le foin parfume, et voulut la rassurer par
+quelques mots plus ou moins raisonnables.
+
+Mais une detonation formidable lui coupa la parole la grange, secouee
+du haut en bas, semblait prete a s'ecrouler; des lueurs fulgurantes
+couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de
+s'allumer.
+
+Elle jeta brusquement ses deux bras autour des epaules du colonel, et,
+fremissante, eperdue, elle se serra contre lui.
+
+Il se pencha vers elle.
+
+Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrerent et leurs levres
+s'unirent dans un baiser.
+
+
+
+V
+
+Huit jours s'etaient ecoules depuis l'orage qui avait ravage les bords
+du Leman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sut
+au Glion ce qu'il etait devenu.
+
+Le soir meme de cet orage, il etait rentre a l'hotel avec mademoiselle
+Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garcon, en faisant
+les chaussures, l'avait vu sortir.
+
+Contrairement a son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin
+de la montagne; mais, tournant a gauche, il avait suivi la route qui
+descend a Montreux.
+
+Cette disparition avait provoque, bien entendu, de nombreux
+commentaires.
+
+--Comment! le colonel Chamberlain avait quitte l'hotel, et son valet de
+chambre lui-meme n'avait pas ete averti de ce depart?
+
+Mais, a cote des commentaires des indifferents et des curieux, s'etait
+manifestee l'inquietude des interesses. Le prince Mazzazoli, Carmelita;
+la comtesse Belmonte avaient a tour de role, interroge Horace en le
+pressant de questions.
+
+--Ou etait le colonel?
+
+--Quand devait-il revenir?
+
+A toutes ces questions Horace etait reste sans reponses, stupefait
+lui-meme de ce depart, que rien ne faisait prevoir.
+
+Et alors il etait entre dans des explications desquelles resultait la
+presomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel etait, la
+veille meme de son depart, decide a prolonger son sejour au Glion.
+
+Alors il allait revenir d'un instant a l'autre.
+
+C'etait ce que Carmelita s'etait dit, bien qu'elle ne put guere
+s'expliquer ce brusque depart, alors qu'elle avait de si puissantes
+raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester pres d'elle.
+
+C'etait donc une separation.
+
+C'etait une fuite!
+
+Mais Horace, comment restait-il a l'hotel?
+
+Comme sa niece, le prince s'etait demande ce qui avait determine ce
+brusque depart.
+
+Mais il avait trop l'experience des choses de ce monde pour rester court
+devant cette question.
+
+Le colonel avait voulu echapper a un mariage avec Carmelita, et en
+laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se
+passerait apres son depart, et comment ce depart serait supporte.
+
+Et si Horace paraissait stupefait de ce depart, s'il disait ne rien
+savoir, il n'etait pas sincere. En realite, il savait parfaitement ou
+son maitre etait, ce qui expliquait qu'il eut deploye si peu de zele a
+le chercher dans les precipices de la montagne, et chaque jour, sans
+doute, il lui ecrivait.
+
+De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite.
+
+C'etait un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les
+raisonnements jusqu'au bout.
+
+Arrive a cette conclusion, il ne s'arreta donc pas en chemin, et il se
+dit que cette precaution, ce besoin de savoir, indiquait surement une
+resolution indecise aussi bien qu'une conscience troublee.
+
+S'il avait ete parfaitement decide a fuir Carmelita, le colonel ne se
+serait point inquiete de ce qui arriverait apres son depart. Il serait
+parti et il aurait emmene son valet de chambre avec lui.
+
+De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y
+passait pour en avertir son maitre, on devait conclure que le colonel
+pouvait revenir.
+
+Ce retour dependait donc des lettres d'Horace.
+
+En consequence, il fallait que ces lettres fussent telles que le
+colonel, ebranle dans son indecision et atteint dans sa conscience, fut
+oblige de revenir, qu'il le voulut ou ne le voulut pas.
+
+Pour obtenir ce resultat, deux moyens se presentaient.
+
+Acheter Horace.
+
+Ou bien le tromper.
+
+Le prince, quoiqu'il n'eut qu'un parfait mepris pour la conscience
+humaine, n'osa pas proposer d'argent a Horace pour le mettre dans ses
+interets; ce negre, qui etait un animal primitif, serait capable de
+refuser l'argent et d'avertir son maitre.
+
+Il aima mieux recourir a l'habilete, ce qui d'ailleurs etait plus
+economique.
+
+Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonca qu'elle etait
+malade; on dut meme aller chercher un medecin, et, comme le prince etait
+sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller a
+Montreux.
+
+Horace ne se serait jamais permis d'interroger le medecin; mais, lorsque
+celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans ecouter une
+partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le medecin
+dans le vestibule.
+
+--Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me
+parait bien serieusement prise.
+
+--Ses plaintes denotent en effet un etat tres douloureux.
+
+--La tete surtout, c'est de la tete qu'elle souffre; la nuit a ete des
+plus mauvaises.
+
+--Je n'ai rien remarque de particulier de ce cote; pas de fievre; et
+cependant une grande agitation.
+
+Quelques questions et leurs reponses echapperent a Horace, mais bientot
+il entendit le prince qui disait:
+
+--Ne craignez-vous pas une fievre cerebrale?
+
+La reponse n'arriva pas jusqu'a lui, au moins telle qu'elle fut formulee
+par le medecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaitre.
+
+On craignait une fievre cerebrale, et le medecin etait tres inquiet.
+
+Horace se montra emu, et le prince fut certain que cette emotion allait
+se communiquer au colonel.
+
+Il n'y avait qu'a attendre en entretenant cette emotion.
+
+Le temps s'ecoulait, et la maladie de Carmelita prit un caractere de
+plus en plus inquietant.
+
+Le prince paraissait accable, et, toutes les fois qu'il parlait de sa
+niece a Horace, c'etait avec des tremblements dans la voix et des
+larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces
+tremblements passeraient dans les lettres du negre.
+
+--Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garcon, et
+je vous plains sincerement d'etre sans nouvelles de votre maitre, que
+vous aimez tant.
+
+Il y avait deja dix jours qu'Horace "etait sans nouvelles de son
+maitre", lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le
+timbre de Paris, et dont l'adresse etait ecrite de la main du colonel.
+
+Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans
+laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre a Paris; une pour
+le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrieme enfin
+pour mademoiselle Carmelita Belmonte.
+
+Ces lettres recues, il ne perdit pas son temps a se demander quel
+pouvait etre leur contenu.
+
+Vivement il monta a la chambre du prince, tenant les trois lettres dans
+sa main.
+
+--Je viens de recevoir une lettre de mon maitre, dit Horace, dans
+laquelle etaient incluses trois lettres que voici: une pour M. le
+prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita.
+
+--Donnez, dit le prince en avancant vivement la main.
+
+Mais aussitot, se contenant et ne voulant pas laisser paraitre
+l'angoisse qui lui serrait les entrailles:
+
+--Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tacha
+d'affermir.
+
+--Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre a Paris, et, comme il
+ne me parle pas de sa sante, je pense qu'elle est bonne.
+
+--Je le pense aussi et je m'en rejouis; au reste le colonel aura
+peut-etre ete plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce
+que je vais voir.
+
+Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congedia celui-ci d'un
+mouvement de main plein d'amabilite.
+
+Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit
+celle qui etait adressee a Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait
+la plus clairement ce qu'il voulait apprendre.
+
+Il fit cela vivement, sans hesitation, comme la chose la plus naturelle
+du monde.
+
+Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une
+declassee, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier.
+
+N'etait-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses
+efforts?
+
+Il lut:
+
+"Mon brusque depart a du vous bien surprendre, chere Carmelita, et quand
+le lendemain de notre journee passee dans la montagne, on vous a dit que
+j'avais quitte le Glion, je ne sais ce que vous avez du penser.
+
+"En tous cas, quelles qu'aient ete les accusations que vous avez pu
+porter contre moi ou contre ma conduite, elles etaient fondees, puisque
+vous ignoriez a quel mobile j'obeissais en partant.
+
+"Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette
+conduite etrange qui, une fois encore, a du justement vous indigner, et
+je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient a un homme
+d'honneur qui croit devoir se justifier.
+
+"Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?
+
+"Tout d'abord c'est a cette question que je veux repondre, car c'est la
+premiere, n'est-ce pas, que vous vous etes posee?
+
+"En effet, n'etait-il pas tout simple et tout naturel que, voulant
+partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je a
+faire? A frapper deux coups a notre porte de communication, qui se
+serait ouverte devant moi et qui m'eut donne toute facilite pour
+m'expliquer.
+
+"Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant
+d'aller plus loin.
+
+"La facilite materielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen;
+mais je ne trouvais pas en meme temps la liberte morale, et c'etait
+cette liberte morale que je voulais, que j'ai cherchee, que j'ai trouvee
+dans ce brusque depart.
+
+"Lorsque nous nous sommes separes, en rentrant de notre promenade, je
+ne pensais nullement a ce depart; bien au contraire, je n'avais qu'une
+idee, qu'un but rester pres de vous.
+
+"Je ne sais ce qu'a ete cette nuit pour vous apres les sensations et les
+emotions de notre journee.
+
+"Pour moi elle a ete une nuit de reflexions les plus graves; car c'etait
+ma vie que j'allais decider, c'etait en meme temps la votre.
+
+"Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas
+frappe a la porte de communication?
+
+"Ma reponse sera franche.
+
+"Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irresistible, et,
+au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre
+coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laisse
+entrainer, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je
+n'aurais pas raisonne.
+
+"J'ai voulu m'assurer cette liberte d'examen et de decision.
+
+"Voila comment je suis parti, sans vous parler de ce depart, convaincu a
+l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point.
+
+"Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute
+ma liberte de conscience.
+
+"En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une derniere fois, je
+ne m'imaginais guere que le lendemain matin nous ne nous verrions plus;
+mais, dans le calme et le silence de la nuit, la reflexion a remplace
+les emportements tumultueux de la journee, et, peu a peu, j'ai ete amene
+a faire l'examen de ma situation morale dans le present aussi bien que
+dans le passe.
+
+"En commencant cette lettre, je vous ai promis une entiere franchise
+et une absolue sincerite; je dois donc, quant a cette position morale,
+entrer dans des details qui, jusqu'a un certain point, seront des aveux.
+
+"Je sens combien ces aveux sont delicats entre nous, je sens combien ils
+sont difficiles; mais je m'imputerais a crime de ne pas les faire.
+
+"En ces derniers temps j'ai eprouve, chere Carmelita, une terrible
+douleur qui m'a laisse aneanti, et j'ai cru que mon coeur etait mort
+pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait
+jamais.
+
+"Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimite qui
+a ete la notre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes levres;
+jamais un regard passionne, jamais un geste n'est venu troubler la
+confiance que vous aviez en moi.
+
+"Vous aimai-je?
+
+"Je ne me posais pas cette question, et l'idee que je pouvais encore
+aimer ne se presentait meme pas a mon esprit.
+
+"La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a ete l'eclair
+qui a dechire la nuit qui m'enveloppait."
+
+Arrive a ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arreta un
+moment et haussa doucement les epaules avec un sourire de pitie; mais il
+ne s'attarda pas dans des reflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa
+lecture au point ou il l'avait interrompue.
+
+"Les eclairs, vous avez vu, dans cette journee d'orage, les effets
+qu'ils produisent, ils eblouissent, et, lorsqu'ils s'eteignent,
+l'obscurite qu'ils ont pour une seconde dechiree et illuminee reprend
+plus sombre et plus noire.
+
+"Il en est des choses morales comme des choses materielles.
+
+"L'eclair qui m'avait ebloui s'etait eteint, je restai aveugle.
+
+"Sans doute il m'etait facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui
+avaient projete leur lumiere dans mon ame. Pour cela, je n'avais qu'a
+venir pres de vous: du choc de nos regards naitraient de nouveaux
+eclairs.
+
+"Mais l'effet ne serait-il pas toujours le meme, et l'aveuglement ne
+succederait-il pas encore a l'eblouissement?
+
+"Ce n'etait point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce
+n'etait point pres de vous, sous votre influence, sous votre charme.
+
+"C'etait dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-meme, que
+je devais m'interroger franchement, et franchement me repondre.
+
+"Voila pourquoi je suis parti.
+
+"Ce que je voulais savoir, ce n'etait point si j'etais capable d'etre
+heureux pres de vous.
+
+"Cela je le savais, je le sentais, et m'eloignant le matin de l'hotel ou
+vous dormiez, regardant les fenetres de votre chambre, pensant a
+notre journee de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des
+frissonnements de bonheur.
+
+"Mais etais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer
+comme vous devez etre aimee? Cela, je ne le savais pas d'une maniere
+certaine et je voulais le chercher.
+
+"Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience.
+
+"Depuis que je me suis eloigne du Glion, il ne s'est point ecoule une
+heure, une minute, qui ne vous ait ete consacree, et aujourd'hui je
+viens vous dire que j'ecris a votre oncle, et a votre mere, pour leur
+demander votre main.
+
+"Voulez-vous de moi pour votre mari, chere Carmelita?
+
+"Vous prierez votre oncle de me faire connaitre votre reponse."
+
+Le prince s'arreta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui
+etait devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit a rire
+silencieusement.
+
+Quelqu'un qui l'eut observe se fut assurement demande s'il devenait fou:
+sans une parole, sans un eclat de voix, il riait toujours, la bouche
+largement ouverte, la machoire inferieure tremblante, les yeux remplis
+de larmes.
+
+Tout a coup il s'arreta et haussant les epaules:
+
+--Le remords des honnetes gens, dit-il a mi-voix. Huit jours... lutte...
+reparation obligee... enfin!
+
+Puis, son acces de joie s'etant un peu calme, il reprit et acheva sa
+lecture:
+
+"Soyez assuree que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera
+loyalement, et qui tiendra fidelement un engagement qu'il n'a voulu
+prendre qu'en connaissance de cause."
+
+Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'etaient que le
+developpement de cette idee, mais le prince ne les lut que d'un oeil
+distrait puis il passa a la lettre qui lui etait adressee: en gros, il
+savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait ete
+amene a cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait.
+
+Maintenant il etait curieux de voir comment sa lettre etait redigee.
+
+Elle l'etait de la facon la plus simple et en termes aussi brefs que
+possible.
+
+ Mon cher prince,
+
+ Je n'ai pu vivre dans l'intimite de votre charmante niece, sans me
+ prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu a peu est
+ devenu de l'amour.
+
+ J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'etre
+ mon interprete aupres de madame la comtesse Belmonte, a laquelle
+ d'ailleurs j'ecris directement, pour appuyer ma demande.
+
+ Je ne veux aujourd'hui presenter que la question de sentiment; quant
+ a ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez
+ bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'etre reunis.
+
+ Croyez, mon cher prince, a mes meilleurs sentiments.
+
+ EDOUARD CHAMBERLAIN.
+
+Autant le prince avait ete satisfait de la lettre ecrite a Carmelita,
+autant il fut mecontent de celle-la.
+
+Vraiment ce marchand de petrole le prenait de haut et d'un ton degage
+avec le dernier representant des Mazzazoli.
+
+Il prit la lettre adressee a la comtesse et l'ouvrit.
+
+Elle etait a peu pres la repetition de celle qu'il venait de lire, avec
+plus de politesse seulement et moins de sans-gene.
+
+Alors, reunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de
+Carmelita, ou se trouvait la comtesse.
+
+--Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il.
+
+--Ah! s'ecria la comtesse.
+
+Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil ou elle etait
+etendue, elle regarda son oncle fixement.
+
+--Voici deux lettres qui vous sont adressees, continua le prince.
+
+Et il remit ces lettres, l'une a sa soeur, l'autre a sa niece.
+
+--Ne me faites pas mourir d'impatience, s'ecria la comtesse, les mains
+tremblantes, parlez donc.
+
+--Lisez, dit-il.
+
+Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains
+de son oncle, elle en avait commence vivement la lecture, sans faire
+d'observation a propos du cachet brise.
+
+Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors,
+le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut a
+mi-voix.
+
+--Ah! le bon garcon, s'ecria la comtesse.
+
+Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles.
+
+Cependant Carmelita avait acheve la lecture de sa lettre, beaucoup plus
+longue que celle de sa mere.
+
+Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage palir ou rougir.
+
+Mais, lorsqu'elle fut arrivee a la derniere ligne, elle se leva vivement
+et lancant a son oncle un regard triomphant:
+
+--Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?
+
+Le prince flechit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un
+geste d'humble adoration:
+
+--Un ange! dit-il.
+
+Respectueusement il lui baisa la main.
+
+A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main,
+comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une genuflexion.
+
+Ainsi sa mere et son oncle se prosternaient devant elle.
+
+L'elan de fierte qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne
+tint pas contre cette humilite; elle prit sa mere dans ses bras et
+l'embrassa tendrement, de meme elle embrassa son oncle.
+
+
+
+VI
+
+Bien que le prince Mazzazoli eut pleine confiance dans le colonel et le
+jugeat incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eut desire que
+le mariage de Carmelita ne se fit point a Paris.
+
+Sans doute, au point ou les choses etaient arrivees, il n'y avait guere
+a craindre que ce mariage manquat.
+
+Cependant il etait dans la nature du prince de craindre toujours et de
+rester quand meme sur ses gardes.
+
+Dans les circonstances presentes, il lui semblait que, si un danger
+devait surgir, c'etait du cote de Paris qu'il fallait l'attendre.
+
+Il paraissait peu probable que le colonel retombat sous l'influence
+de madame de Lucilliere, au moins avant le mariage. Apres, cela etait
+possible, et le prince, qui avait l'experience de la passion, admettait
+ce retour jusqu'a un certain point; mais ce qui arriverait apres le
+mariage, il n'avait pas presentement a en prendre souci.
+
+Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il
+avait ete victime? Cela etait a presumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni
+Ida n'etaient maintenant bien redoutables.
+
+Enfin pouvait-on etre pleinement rassure du cote de cette jeune cousine
+du colonel, cette petite Therese Chamberlain, qu'il avait eu un moment
+l'intention de prendre pour femme?
+
+Quel que fut le plus ou moins de gravite de ces trois dangers, et a vrai
+dire le plus grand de tous paraissait bien peu serieux, il y avait une
+chose certaine, qui etait que le simple sejour a Paris du colonel et
+de Carmelita donnait tout de suite a ces craintes un caractere plus
+imminent.
+
+Que le colonel ne rentrat pas en France et tres probablement aucun de
+ces dangers n'eclatait.
+
+Au contraire, que le mariage se fit a Paris, precede et accompagne de
+toute la publicite qui fatalement devait se manifester d'une facon
+bruyante, et aussitot ils pouvaient devenir menacants.
+
+Qui pouvait savoir a l'avance les fantaisies qui passeraient par la tete
+de la marquise de Lucilliere, lorsqu'elle apprendrait que son ancien
+amant allait se marier? En voyant a qui avait profite la rupture, qu'on
+avait eu l'habilete d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle
+pas quel avait ete l'auteur de cette rupture?
+
+Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, decu
+dans ses esperances les plus cheres, et de plus battu avec les armes
+memes qu'il avait eu la simplicite de donner?
+
+Enfin qui pouvait prevoir ce que ferait cette Therese Chamberlain, alors
+surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui
+s'etait passe entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Mehaute,
+le juge d'instruction, avait raconte du frere de cette jeune fille, lors
+de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner a
+reflechir. Il etait evident qu'on avait la main hardie, dans cette
+famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie
+avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or,
+si le recit du juge d'instruction etait exact, on ne se faisait pas
+scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les
+couteaux et les poignards; la poitrine du colonel etait la pour le
+prouver.
+
+Il valait donc mieux, a tous les points de vue et aussi au point de vue
+des interets personnels du prince, que le mariage ne se fit pas a Paris.
+
+--Mais ou le celebrer?
+
+--Ah! si on avait commence les reparations indispensables dans le
+chateau de Belmonte! Si on s'etait occupe activement de meubler quelques
+pieces! Si....
+
+Le prince avait hausse les epaules, ce n'etait pas en quelques semaines
+ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte.
+
+Comment celebrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un
+chateau chancelant, sans un toit sur la tete des invites, sans vitres
+aux fenetres, au milieu des oiseaux de nuit effrayes et des betes
+immondes qui cherchent leur abri dans les decombres?
+
+La vue seule de cette misere ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu
+sensible sans doute a la poesie des ruines?
+
+Il fallait donc renoncer a Belmonte, et le prince y renonca, mais non
+pourtant sans tenter d'ecarter Paris.
+
+Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une
+lune de miel.
+
+Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.
+
+Le prince Mazzazoli avait-il une habitation a Venise? En avait-il une a
+Florence? une a Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller a Venise
+ou a Naples? et pourquoi plutot ne pas aller a Paris, ou il possedait,
+lui, un hotel pret a le recevoir?
+
+Paris etait aussi une ville charmante pour une lune de miel.
+
+Le prince resista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que,
+finalement, le prince ceda.
+
+Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en
+realite; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquieter,
+peut-etre meme donner de mauvaises pensees.
+
+Le temps n'etait pas encore venu ou l'on pourrait impunement ne pas le
+menager.
+
+Il fut donc convenu qu'on rentrerait a Paris, et que ce serait a Paris
+que se ferait le mariage.
+
+D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait ecarter les dangers,
+s'ils se presentaient.
+
+Et le colonel etait dans des dispositions qui ne permettaient pas
+de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent etre bien
+redoutables.
+
+On pourrait risquer des efforts pour empecher ce mariage, mais a coup
+sur ils n'auraient aucun resultat.
+
+Cependant, malgre cette confiance dans le succes, le prince aurait voulu
+tenir le mariage de sa niece autant que possible cache, ayant pour cela
+de puissantes raisons qui lui etaient inclusivement personnelles.
+
+Mais cela ne fut pas possible.
+
+Le colonel se serait demande ce que signifiait cet etrange mystere.
+
+Et d'un autre cote lui-meme revenant a Paris, apres une assez longue
+absence, etait oblige de donner des explications a ses creanciers pour
+les faire patienter.
+
+Quelle meilleure assurance pour eux d'etre surement payes que l'annonce
+du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain?
+
+Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable;
+c'etait un mariage arrete, decide, et le plus etonnant, le plus
+merveilleux, le plus miraculeux, le plus etourdissant, le plus
+triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus
+extraordinaire, le plus brillant, le plus eblouissant, le plus digne
+d'envie qu'on put rever. Le mari, on pouvait le nommer: c'etait... pour
+tout dire d'un seul mot, c'etait l'homme le plus riche, le plus en vue,
+le plus a la mode de Paris, c'etait le colonel Chamberlain.
+
+Et le prince l'avait nomme tout bas, en cachette, avec priere de ne pas
+ebruiter cette nouvelle.
+
+Non seulement il l'avait nomme, mais avec quelques creanciers qui
+avaient paye cher le droit d'etre incredules, il avait fait plus; il
+avait montre la lettre ecrite par le colonel pour lui demander la main
+de Carmelita.
+
+Le premier creancier a qui le prince avait montre la lettre du colonel
+etait son bijoutier, qu'il avait interet a menager. Le bijoutier avait
+promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement
+annonce a sa femme que la creance du prince Mazzazoli serait payee,
+attendu que mademoiselle de Belmonte epousait le colonel Chamberlain.
+A ce moment etait entree une des principales clientes de la maison,
+la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de
+Lucilliere.
+
+Naturellement, on lui avait conte cette grande nouvelle, qui, en
+consequence de ses relations avec madame de Lucilliere, devait avoir un
+certain interet pour elle.
+
+C'etait un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore
+a Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel
+Chamberlain, etaient arrives le matin meme.
+
+Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un
+desir, l'apprendre elle-meme a madame de Lucilliere, pour voir comment
+celle-ci recevrait cette nouvelle.
+
+Precisement c'etait jour d'Opera de la marquise de Lucilliere,
+l'occasion etait vraiment heureuse.
+
+A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'etait installee dans sa loge,
+qui faisait face a celle de madame de Lucilliere.
+
+La marquise n'etait point encore arrivee et sa loge etait restee vide
+jusqu'a la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-la.
+
+La toile etait a peine tombee, que la comtesse d'Ardisson entrait dans
+la loge de madame de Lucilliere pour lui faire une visite d'amitie.
+
+La marquise etait gaie, souriante, de belle humeur comme a l'ordinaire,
+et prenait plaisir pour le moment a plaisanter le prince Seratoff, qui
+l'avait accompagnee.
+
+Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des demonstrations de joie
+affectueuse, comme une amie dont on a ete trop longtemps separee.
+
+Apres quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les
+laissant en tete a tete.
+
+--Vous savez la nouvelle? demanda aussitot la comtesse.
+
+--Quelle nouvelle
+
+--La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel
+Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est
+retrouve.
+
+--Etait-il donc perdu? demanda la marquise de Lucilliere en palissant
+legerement.
+
+--Je ne sais s'il l'etait pour vous,--la comtesse appuya sur le
+mot.--mais il l'etait pour le monde parisien; heureusement le voici
+revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage.
+
+Elle attendit un moment pour que madame de Lucilliere lui demandat a
+propos de quoi allait eclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord
+surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'etait bien vite
+remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes.
+
+Evidemment ce n'etait pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple
+visite que sa chere amie, madame d'Ardisson, etait venue dans sa loge.
+Madame de Lucilliere avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour
+se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.
+
+--Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli
+et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson.
+
+--Tres longtemps.
+
+--Ils etaient en Suisse; ils sont revenus aussi.
+
+--La comtesse est retablie?
+
+--Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a ete malade?
+
+--Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me
+defier de ceux qui parlent.
+
+--Et vous n'avez pas de motifs pour vous defier de la comtesse ou du
+prince?
+
+--Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me defie jamais de mes
+amis.
+
+--Eh bien! dans cette circonstance, vous avez ete dupe de votre
+confiance.
+
+--Vraiment?
+
+--Ce n'etait pas pour cause de maladie que la comtesse allait en
+Suisse. En realite, ce n'etait pas elle qui faisait ce voyage; c'etait
+Carmelita. Devinez-vous?
+
+--Pas du tout; vous parlez, chere amie, comme le sphinx.
+
+--Je voulais vous menager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit
+pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le
+colonel Chamberlain, qui s'etait retire sur les bords du lac de Geneve
+en quittant Paris; ils ont passe tout le temps de cette absence
+ensemble, et de ce long tete-a-tete il est resulte ce qui fatalement
+devait se produire: le colonel Chamberlain epouse mademoiselle Carmelita
+Belmonte.
+
+Bien que madame de Lucilliere eut pu se preparer pendant les savantes
+lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait
+nerveusement avec son eventail se crispa.
+
+Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua tres bien l'effet qu'elle
+avait produit.
+
+--Vous ne me croyez pas? dit-elle.
+
+--Pourquoi ne vous croirais-je pas?
+
+--Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce
+mariage entre deux etres qui semblent faits l'un pour l'autre: le
+colonel est un homme charmant malgre l'excentricite de sa tenue, et
+Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela etait
+ecrit et cela s'est realise: il parait qu'ils s'adorent. En tous cas, le
+certain est qu'ils s'epousent.
+
+Il fallait bien dire quelque chose.
+
+--Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucilliere d'une voix
+qu'elle tacha d'affermir.
+
+--Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince
+Mazzazoli qui m'ont donne cette nouvelle; je la tiens d'une personne
+tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui
+s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au
+prince Mazzazoli la main de sa niece, mademoiselle Carmelita Belmonte.
+Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est
+meme probable que cette date vous la connaitrez avant moi. Vous avez
+avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que
+personne a Paris, et sa premiere visite sera assurement pour vous.
+Mais, grace a mon indiscretion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me
+remerciez pas?
+
+--Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous
+remercier une bonne fois pour toutes.
+
+Puis, apres quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna
+vivement sa loge, et, se placant dans l'ombre de maniere a se cacher
+autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucilliere.
+
+Elle s'etait observee pendant cet entretien, dont toutes les paroles
+portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait
+se livrer....
+
+Et de fait, elle se tenait la tete appuyee sur sa main, immobile, le
+visage contracte, les sourcils rapproches, les levres serrees, les
+narines dilatees.
+
+Elle aimait donc toujours le colonel?
+
+Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir a
+rappeler les coups qu'elle venait de porter: "Carmelita allait en Suisse
+pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient." Et cette
+allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la
+marquise?... Vraiment tout cela avait ete bien file.
+
+A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et
+le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir.
+
+Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, apres avoir
+dirige ses regards vers les fauteuils d'orchestre du cote gauche, il
+sortit.
+
+Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa
+lorgnette vers la porte de l'orchestre, ou bientot se montra le prince
+Seratoff.
+
+Au quatrieme fauteuil, etait assis le baron Lazarus, qui venait
+d'arriver.
+
+Le prince se dirigea vers lui, et apres quelques paroles l'emmena avec
+lui.
+
+Deux minutes apres, ils entrerent dans la loge de la marquise de
+Lucilliere, et le prince en sortit aussitot, laissant le baron seul avec
+la marquise.
+
+
+
+VI
+
+Madame de Lucilliere avait indique de la main au baron Lazarus un
+fauteuil dans le fond de la loge, et elle-meme, reculant autant que
+possible celui qu'elle occupait, avait tourne le dos a la scene.
+
+--Vous avez desire me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal a
+l'aise.
+
+--Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous n'accueilliez pas tres
+favorablement la demande de mon ambassadeur.
+
+--Mais, madame....
+
+--Oh! je comprends tres bien que vous ayez eu une certaine repugnance a
+revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs.
+
+Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement a comprendre ou a
+se rappeler ce dont on lui parle.
+
+Bons ou mauvais, il etait evident que les souvenirs auxquels on faisait
+allusion etaient sortis de sa memoire.
+
+--Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte
+sans rien dire), cette loge?
+
+--N'est-ce pas dans cette loge, a cette place meme, peut-etre sur ce
+fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucilliere
+un entretien dont je faisais le sujet.
+
+--Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon
+Dieu! c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il
+etait question.
+
+--D'une certaine lettre anonyme.
+
+--Une lettre anonyme?
+
+Et le baron Lazarus parut faire un appel desespere a sa memoire.
+
+Mais ce fut en vain, il ne trouva rien a propos de cette lettre anonyme.
+
+--Ne cherchez pas, dit madame de Lucilliere avec dedain; je vois que
+vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait
+d'une petite porte de la rue de Valois.
+
+--Comment? vous savez....
+
+--Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraitre ignorer ce que
+vous savez parfaitement. De mon cote, je trouve inutile de vous laisser
+croire plus longtemps que le pretexte mis en avant pour rompre nos
+relations etait fonde; la vraie raison de cette rupture etait cette
+lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je presume que vous
+le saviez deja; cependant j'ai tenu a vous le dire.
+
+--Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de cette infamie?
+
+--J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, comme vous dites,
+etait vous.
+
+--Madame!
+
+--Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je ne m'y laisserais
+pas prendre. Menagez-vous, reservez vos forces, ne prodiguez pas votre
+eloquence en pure perte; vous en aurez besoin bientot, et vous trouverez
+a les employer plus utilement qu'avec moi.
+
+Elle parlait avec une vehemence que le baron ne lui avait jamais vue,
+en contenant sa voix cependant de maniere a n'etre pas entendue
+distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges
+voisines; mais la violence meme qu'elle se faisait pour se contenir
+rendait son emotion plus evidente.
+
+Decidement le baron avait eu tort de se rendre a l'invitation du prince
+Seratoff, et il aurait ete beaucoup plus sage a lui d'ecouter son
+inspiration premiere, qui lui conseillait de rester tranquillement dans
+son fauteuil. Comment n'avait-il pas devine, apres la rupture qui avait
+eu lieu entre lui et madame de Lucilliere, qu'une invitation de celle-ci
+ne pouvait etre que dangereuse!
+
+Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre a cette invitation
+et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir?
+
+Comme il se posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le
+duc de Mestosa s'avanca vivement vers la marquise, en homme heureux de
+voir la femme qu'il adore.
+
+Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame
+de Lucilliere et ses habitudes: c'etait toujours publiquement qu'elle
+s'expliquait avec les gens dont elle croyait avoir a se plaindre, et
+elle le faisait avec un esprit diabolique qui lancait des allusions et
+les mots aceres d'une facon cruelle. Qu'elle eut tort ou raison elle
+arrivait toujours a mettre les rieurs de son cote, et l'on ne sortait de
+ses jolies griffes roses que dechire aux endroits les plus sensibles,
+avec des blessures ridicules. Que de fois n'avait-il pas ri lui meme de
+ses pauvres victimes!
+
+Maintenant c'etait son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les
+rendre. Il se leva pour ceder la place au duc.
+
+Mais de la main elle le retint.
+
+--J'ai a peine commence la confidence que j'ai a vous faire, dit-elle.
+
+Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indecis:
+
+--J'ai une affaire importante a traiter avec le baron, dit-elle;
+voulez-vous nous donner quelques minutes encore?
+
+Au moins l'explication n'aurait pas de temoin.
+
+Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.
+
+--Sachant la verite au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de
+Lucilliere, vous devez vous demander comment l'idee m'est venue d'avoir
+une entrevue avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir a l'Opera, je ne
+me doutais guere que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais
+bien que toutes relations entre nous etaient rompues. A vrai dire et
+pour ne pas m'en cacher, je vous considerais comme mon ennemi, et pour
+vous je n'avais d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez que
+je suis franche.
+
+--Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie a affirmer cette
+hostilite.
+
+--Parfaitement observe; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait
+affirmer cette hostilite; j'obeis encore, en agissant ainsi, a d'autres
+considerations plus importantes. Je veux, en effet que cette hostilite
+soit bien constatee, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous
+trompiez pas sur le traite d'alliance que je vais vous proposer.
+
+Cette hostilite d'une part et cette alliance d'une autre, paraissaient
+tellement contradictoires que le baron laissa paraitre un mouvement de
+surprise.
+
+--Quand je me serais expliquee, continua madame de Lucilliere,
+votre etonnement cessera, et ce qui vous parait obscur en ce moment
+s'eclaircira. Ecoutez donc cette explication, qui vous interesse plus
+que vous ne pouvez le supposer, et revenons a la lettre, a votre lettre
+anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts
+d'esprit pour deviner le mobile qui vous a pousse a faire usage de cette
+lettre: vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel
+Chamberlain.
+
+--Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez.
+
+--Je ne me trompe nullement. Vous desiriez cette rupture parce que,
+interpretant notre intimite selon vos craintes, vous vous figuriez
+que, cette intimite rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari
+possible pour votre fille.
+
+L'occasion etait trop bonne pour que le baron ne la mit pas a profit: on
+attaquait sa fille, il dedaignait de repondre et quittait la place. Il
+se leva pour sortir.
+
+Mais la marquise semblait avoir prevu ce mouvement; car, avant qu'il eut
+pu faire un pas en arriere, elle lui jeta vivement quelques mots qui
+l'arreterent.
+
+--Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez
+ecouter ce que j'ai a vous dire.
+
+Le baron hesita un moment.
+
+--Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne
+amitie me fait une loi de les ecouter jusqu'au bout, pour m'en defendre
+et vous montrer combien elles sont fausses.
+
+C'etait la une etrange reponse, mais la marquise ne s'en preoccupa pas
+autrement. Ce qu'elle voulait, c'etait que le baron demeurat, et il
+demeurait; le reste lui importait peu.
+
+Elle continua:
+
+--L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous etes doue de
+qualites... est-ce bien qualites qu'il faut dire? enfin peu importe.
+Vous etes donc doue de qualites, puisque qualites il y a, que je ne
+possede pas; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous
+recourez, une hardiesse d'esprit et une independance de... coeur qui,
+j'en conviens, peuvent rendre de tres utiles services. En un mot, vous
+etes un homme pratique, et voulant le succes, vous ne vous laissez point
+empetrer dans toutes sortes de considerations sentimentales ou morales,
+qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s'en debarrasser. Vous
+voyez que je vous rends justice.
+
+Le baron fit la grimace.
+
+--C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame de Lucilliere,
+c'est ce cas que je fais de vos qualites pratiques qui m'a donne l'idee
+de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un
+but commun, certaine a l'avance que personne n'etait capable comme vous
+d'atteindre un resultat que je desire et que vous desirerez peut-etre
+encore plus vivement que moi, quand vous le connaitrez. Bien entendu,
+l'alliance dont je vous parle n'est point une alliance cordiale; c'est
+une alliance utile, voila tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse a
+vous; je puis vous aider, vous venez a moi. Les sentiments n'ont rien a
+voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il sont.
+
+--Mais je vous assure....
+
+--Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: nos sentiments
+personnels n'ont rien a voir ni a faire dans l'oeuvre commune que je
+veux vous proposer, ou plutot c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que
+precisement je vous la propose.
+
+--J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends rien a ces
+paroles; aussi avant de savoir si je puis vous preter mon concours,
+je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous
+poursuivez.
+
+--Le but, empecher le colonel Chamberlain de devenir le mari de
+mademoiselle Belmonte; le concours, chercher les moyens, les trouver, de
+rompre ce mariage, qui est a la veille de se faire. Vous voyez que rien
+n'est plus simple.
+
+--Ce mariage est a la veille de se faire! s'ecria le baron.
+
+--A la veille est une facon de parler pour dire prochainement: l'epoque
+a laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je
+sais, c'est que le prince Mazzazoli, accompagne de sa niece, a ete
+rejoindre le colonel en Suisse, ou celui-ci s'etait retire en quittant
+Paris; que la Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous
+deux peut-etre, ont trouve moyen d'obtenir une promesse de mariage du
+colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble a Paris. Existe-il des
+moyens pour rompre ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de
+bonnes raisons pour etre convaincue que vous desirez cette rupture non
+moins vivement que moi, je m'adresse a vous pour que vous les cherchiez
+de votre cote, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais
+pu agir seule, mais je vous ai explique tout a l'heure que je vous
+reconnaissais des qualites que je n'ai pas, de sorte que je n'ai pas
+hesite a vous demander votre concours, en meme temps que je vous
+proposais le mien. Il est certain que nous n'agirons pas de la meme
+maniere; voila pourquoi, a deux, nous serons beaucoup plus forts.
+Acceptez-vous.
+
+Le baron hesita assez longtemps avant de repondre.
+
+--Il est evident, dit-il enfin, qu'il serait tout a fait regrettable de
+voir un homme tel que le colonel epouser mademoiselle Belmonte.
+
+--N'est-ce pas? J'etais sure que ce serait la votre cri.
+
+--J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitie; je l'aime comme un
+fils, et il me semble que c'est un devoir d'empecher, si cela est
+possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave
+colonel vient de loin, de tres loin; il ne connait pas les dessous de la
+vie parisienne.
+
+--Il faudrait les lui montrer.
+
+--Tout en reconnaissant le merite du colonel, on peut dire qu'il y a en
+lui une certaine naivete qui l'expose a etre dupe quelquefois de ceux
+qui l'entourent. J'ai ete temoin de sa confiance et de sa foi.
+
+Ce fut a la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du
+baron avait porte.
+
+--Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est une qualite sans
+doute, mais qui nous expose souvent a de facheuses deceptions. Je crois
+donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura ete victime
+de sa confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est pas du tout
+la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est
+tres tendre.
+
+--Mille raisons rendent ce mariage impossible.
+
+--Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux d'un homme aveugle
+par la passion, et sans doute le colonel aime passionnement la belle
+Carmelita. Savez-vous s'il l'aime passionnement?
+
+Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la
+marquise.
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve cette passion
+probable. Carmelita est assez belle pour l'avoir inspiree; pour moi, je
+ne connais pas de femme plus belle, et vous?
+
+--Peu importe.
+
+--Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est tres probablement cette
+beaute qui fait sa toute-puissance. Sur cette beaute, nous ne pouvons
+rien, ni vous ni moi.
+
+--Ce n'est pas avec sa beaute qu'une femme retient un homme.
+
+--Je n'ai aucune experience dans les choses de la passion, et je
+m'en remets pleinement a vous; je veux dire seulement qu'il est bien
+difficile de detruire l'influence que Carmelita doit a sa beaute,
+surtout avec un homme tel que le colonel, qui est fidele dans ses
+attachements. Croyez-vous qu'il soit fidele?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une arme qui
+pourrait agir efficacement sur lui.
+
+--Laquelle?
+
+--Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations si epris que
+soit un amant, il s'eloigne de celle qu'il aime lorsqu'on lui donne la
+preuve qu'il est trompe. Quelque chose vous fait-il supposer que le
+colonel serait homme a s'obstiner dans sa passion, malgre une preuve de
+ce genre?
+
+Decidement le baron prenait se revanche, et la marquise sentit que, par
+le fait seul de l'association qu'elle venait de lui proposer, elle lui
+avait permis de redresser la tete: il etait utile, il profitait de sa
+position.
+
+--Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne s'obstinerait
+pas dans sa passion, sittelle apres un court moment de reflexion, il
+faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut etre fournie, et
+pour moi je l'ignore.
+
+--Je l'ignore aussi.
+
+--C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il me semble.
+
+--Et comment le decouvrir? Une jeune fille qui aurait un amant ne
+conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un
+piedestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n'est-ce pas, dans
+le monde parisien, meme dans le meilleur?
+
+--Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait se trouver dans
+ce cas, bien au contraire.
+
+--Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.
+
+--J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature a rompre
+son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en cherchant habilement, trouver
+peut-etre des moyens pour arriver a ce resultat, et c'est ce que je
+repete, sans vouloir entrer dans le detail de ces raisons ou de ces
+moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en
+userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de mon cote j'en
+trouve qui ne soient pas en desaccord avec mes sentiments ou mes
+habitudes, j'en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une
+association en vue de ce resultat, il peut etre bon que nous nous
+concertions quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous
+presenterez.
+
+Le baron se leva:
+
+--J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la marquise.
+
+--Au revoir, monsieur le baron.
+
+Il sortit de la loge.
+
+Le duc de Mestosa attendait sans doute ce depart dans le corridor, car
+la porte n'etait pas fermee qu'elle se rouvrit devant lui.
+
+--Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, que tout le
+monde repete.
+
+Madame de Lucilliere leva les yeux sur lui, il paraissait radieux.
+
+--Et vous voulez la repeter aussi? dit-elle; malheureusement pour vous,
+je la connais, votre nouvelle. Le colonel Chamberlain epouse Carmelita,
+n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez m'apprendre?
+
+--Il est vrai.
+
+--Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh bien! mon cher,
+cette joie est une injure pour moi; cachez-la donc, je vous prie, et
+tachez de prendre un air indifferent.
+
+--Ce mariage vous peine donc bien vivement?
+
+--Ce que vous dites-la est une nouvelle injure, et de plus c'est une
+niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me rejouit. Ce qui me fache, c'est
+de vous voir montrer une joie qui prouve que vous n'avez jamais ajoute
+foi a mes paroles, que vous avez toujours et malgre tout persiste
+dans vos soupcons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous eclatez de
+satisfaction a l'annonce de ce mariage. Ce que je vous ai dit n'a servi
+a rien; il vous fallait une preuve, ce mariage vous la donne. Eh bien!
+mon cher, cela me blesse et me fache. Faites-moi donc le plaisir d'aller
+porter ailleurs votre joie triomphante, ou plutot cachez-la aux yeux des
+gens qui se moqueraient de vous.
+
+--Mais....
+
+--Je desire etre seule. Cette nuit, vous reflechirez, et demain matin
+sans doute vous aurez compris; s'il vous faut plusieurs jours, ne vous
+genez pas, prenez-les.
+
+Et le duc sortit la tete basse, beaucoup moins fier qu'il n'etait entre.
+
+Mais madame de Lucilliere ne resta pas seule, comme elle le desirait.
+
+Apres le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui vint lui faire
+visite; puis, apres le prince, ce fut lord Fergusson. Tous entrerent
+avec l'air triomphant qu'avait eu le duc de Mestosa.
+
+Tous sortirent, la tete basse, comme le duc etait sorti.
+
+Car a tous elle fit la meme reponse qu'au duc.
+
+Seulement elle la fit plus apre et plus mordante; car la repetition de
+la meme nouvelle, qu'on venait lui communiquer avec des attitudes de
+vainqueur, l'avait exasperee.
+
+Mais elle n'eut pas a subir ces seules visites: ce qui cependant, dans
+l'etat nerveux ou elle se trouvait, etait bien suffisant.
+
+Dans l'entr'acte, sa loge ne desemplit pas: ce fut un defile, une
+procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout d'amies dans la
+salle voulut se donner la joie de venir lui annoncer la grande nouvelle.
+
+--Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc?
+
+--Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais doute?
+
+--Savez-vous la date precise de ce fameux mariage?
+
+A ces visiteurs, elle ne pouvait pas repondre comme elle l'avait fait
+avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.
+
+Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.
+
+De meme, il fallait encore qu'elle gardat continuellement ce sourire
+et ne s'abandonnat pas aux sentiments qui la troublaient; car, dans la
+salle, tous les yeux etaient diriges sur elle.
+
+Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle du mariage du
+colonel Chamberlain, son premier mouvement etait de chercher avec sa
+lorgnette la loge de madame de Lucilliere.
+
+
+
+VII
+
+Mais il ne lui convenait pas de paraitre fuir.
+
+Elle resta jusqu'au quatrieme acte, et ce fut alors seulement qu'elle se
+retira.
+
+--Je suis attendue chez ma mere.
+
+La voiture qui l'attendait etait le coupe noir traine par les chevaux et
+conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait donnes.
+
+--A l'hotel, dit-elle en baissant la glace pour parler a son cocher.
+
+En quelques minutes, ils arriverent rue de Courcelles.
+
+--Ne detelez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir.
+
+En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de
+chambre, apres l'avoir aidee a remplacer sa toilette de theatre par une
+toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, ou elle prit une
+petite clef qu'elle placa dans sa poche.
+
+Cela fait, elle remonta en voiture.
+
+--Il ne fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte
+ou si souvent le cocher avait depose et repris sa maitresse.
+
+La marquise, enveloppee dans un grand vetement sombre et la tete
+couverte d'une epaisse voilette, descendit de voiture.
+
+Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme a
+l'ordinaire l'heure a laquelle il devait venir la reprendre, elle lui
+dit d'attendre.
+
+Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite
+porte. Mais, bien que la clef tournat librement dans la serrure en
+faisant jouer le pene, la porte ne s'ouvrit point: elle etait fermee a
+l'interieur par un verrou.
+
+Madame de Lucilliere resta un moment embarrassee devant cette porte
+qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.
+
+Mais son hesitation ne fut pas longue; comme toujours et en toutes
+circonstances, elle prit vivement sa resolution.
+
+--Rentrez, dit-elle au cocher.
+
+Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans
+s'inquieter de l'heure avancee et de la solitude de ce quartier desert,
+se dirigea vers l'entree principale de l'hotel Chamberlain.
+
+A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge parut sur le
+seuil de sa porte.
+
+--M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix faible.
+
+Le concierge, sans lui repondre, se retourna vers l'interieur de sa
+loge, et madame de Lucilliere entendit des eclats de rire a demi
+etouffee.
+
+--Une dame demande M. Horace, dit le concierge; est-il chez lui?
+
+--Deja! repliqua une voix.
+
+--A l'hotel! dit une autre; c'est trop fort.
+
+--Si madame veut monter a la chambre de M. Horace, dit le concierge,
+elle le trouvera en train de s'habiller.
+
+Madame de Lucilliere, rassuree par son voile, ne se laissa pas
+deconcerter.
+
+--Faites prevenir M. Horace qu'une dame l'attend au parloir, dit-elle.
+
+En femme qui sait ou elle va, elle traversa la cour pour entrer a
+l'hotel.
+
+--Est-ce que celle-la est deja venue? demanda une voix.
+
+--Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de temps pour venir:
+le negre est arrive ce matin, et deja j'ai recu trois billets pour lui,
+l'un avec un bouquet. Si ca ne fait pas hausser les epaules?
+
+--Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? demanda une voix de
+femme.
+
+--Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ca va recommencer comme
+avant son depart, et on va le revoir dormir tout debout.
+
+Cependant madame de Lucilliere avait monte le perron de l'hotel, et
+la porte vitree, tiree par un valet de pied en grande livree, s'etait
+ouverte devant elle.
+
+Malgre l'heure avancee, l'hotel etait encore eclaire du haut en bas et
+les domestiques etaient a leur poste.
+
+Cela inspira une certaine crainte a la marquise; peut-etre le colonel
+etait-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; de meme quelques
+personnes de son monde pouvaient, en traversant le vestibule,
+l'apercevoir et la reconnaitre.
+
+Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour
+d'elle; puis tout de suite, reflechissant que c'etait le meilleur moyen
+pour se faire reconnaitre, elle laissa retomber.
+
+--M. le colonel n'est pas rentre, dit le domestique.
+
+--C'est a M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais
+tres prononce.
+
+Elle attendit pendant pres de dix minutes; puis enfin la porte s'ouvrit
+devant Horace, qui venait de s'habiller pour sortir, et portait sur sa
+personne, dans ses vetements comme dans son linge, tous les parfums a la
+mode.
+
+Elle avait rejete son voile en arriere.
+
+Il fut un moment sans parler, tant sa surprise etait violente.
+
+--Madame la marquise! s'ecria-t-il.
+
+--Quand votre maitre doit-il rentrer?
+
+--D'un moment a l'autre, je pense; je l'attendais pour sortir. Il est
+chez....
+
+Horace s'arreta.
+
+--Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.
+
+--Madame la marquise sait?...
+
+--Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle Belmonte!
+Parfaitement, et voila pourquoi il faut que je lui parle ce soir.
+
+--Mais, madame la marquise....
+
+--Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.
+
+Horace etait reste, pour madame de Lucilliere, dans ses sentiments
+d'admiration et d'adoration d'autrefois; pour lui, elle etait toujours
+la plus seduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste
+quelles causes avaient amene une rupture entre elle et son maitre, il
+regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la
+colonel avait peut-etre ete trop prompt a se facher; quand on a le
+bonheur d'etre aime par une femme telle que madame de Lucilliere, il ne
+faut pas etre trop rigoureux et l'on doit lui passer bien des choses.
+C'etait d'ailleurs son propre systeme, faible avec les femmes en
+proportion de leur beaute; tout est permis a une belle femme, rien ne
+l'est a une laide. Assurement Carmelita aussi etait belle, tres belle:
+mais il preferait le genre de beaute de madame de Lucilliere, qui, a
+ses yeux, etait le charme en personne, la seduction, et puis Carmelita
+voulait se faire epouser, et il n'etait pas pour le mariage, au moins
+a l'age qu'avait presentement le colonel; plus tard il serait temps.
+Comment consentir a n'avoir qu'une femme, quand on pouvait les avoir
+toutes?
+
+C'etait non seulement au point de vue de son maitre qu'il se placait
+pour condamner le mariage, mais encore au sien propre: une femme dans
+la maison derangerait toutes ses habitudes et toutes ses idees, elle le
+generait aussi bien dans les choses materielles que dans ses sentiments.
+Il ne pourrait jamais obeir a une femme qui parlerait au nom d'un droit
+et en vertu du principe d'autorite. Qu'une femme lui demandat n'importe
+quoi comme un service, il se jetterait a travers le feu ou l'eau pour le
+faire; mais qu'elle lui demandat la meme chose sans qu'il put recevoir
+d'elle un remerciment ou un sourire, il ne le ferait pas.
+
+Dans ces conditions, madame de Lucilliere l'appelant: "Mon bon Horace",
+en lui disant: "Je compte sur vous", devait produire sur lui une vive
+emotion.
+
+--Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant.
+
+--Me conduire dans l'appartement du colonel, ou j'attendrai son retour.
+
+Horace avait la certitude que son maitre ne serait pas satisfait
+de trouver, en rentrant, madame de Lucilliere installee dans son
+appartement et l'attendant.
+
+Aussi cette demande lui causa-t-elle un veritable embarras: comme il
+demeurait hesitant, elle insista:
+
+--Vous devez comprendre que cette entrevue aurait lieu en tous les cas,
+alors meme que vous refuseriez ce que je vous demande; seulement il
+est preferable pour tous qu'elle soit secrete, et voila pourquoi je
+m'adresse, je veux dire, pourquoi je me confie a vous.
+
+Assurement on ne mettrait pas la marquise a la porte, et puisqu'elle
+etait entree dans l'hotel, il importait peu en realite que l'entretien
+qu'elle voulait, eut lieu dans ce parloir ou dans l'appartement du
+colonel.
+
+Et puis elle se confiait a lui, elle, la marquise de Lucilliere.
+
+--Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la
+porte.
+
+Mais, avant de le suivre, madame de Lucilliere ramena son voile sur son
+visage et arrangea les plis de son manteau.
+
+Deux autres domestiques etaient venus rejoindre le valet de pied dans
+le vestibule; en voyant cette femme voilee, monter derriere Horace
+l'escalier d'honneur, au lieu de prendre l'escalier de service, ils se
+regarderent tous les trois avec des mines etonnees.
+
+L'un d'eux etait maitre d'hotel.
+
+--Voila qui explique la puissance de ce negre, dit-il, il fait un joli
+metier.
+
+Cependant madame de Lucilliere, suivant Horace, etait entree dans la
+bibliotheque.
+
+--J'attendrai ici, dit-elle.
+
+Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait les lampes.
+
+--Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous faire, dit-elle:
+comment se porte le colonel?
+
+--Bien, madame la marquise.
+
+--Il n'a pas ete souffrant, a son arrivee en Suisse?
+
+--Souffrant, non pas precisement, cependant il n'etait pas a son aise.
+
+--Se plaignait-il?
+
+--On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui,
+le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se
+plaindrait pas. Du reste, madame la marquise l'a vu a Chalencon, elle
+l'a soigne, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau
+qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arrache une plainte.
+
+--Alors a quoi avez-vous vu qu'il n'etait pas dans son etat ordinaire?
+Vous avez pu vous tromper.
+
+--J'aime mon colonel comme s'il etait mon enfant: je ne me suis pas
+trompe. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait
+absorbe comme s'il suivait la meme pensee; toujours, c'est-a-dire tant
+que je le voyais, car il passait ses journees entieres a faire des
+courses dans les montagnes et souvent meme il ne rentrait pas, couchant
+dans une grange ou un chalet.
+
+--L'arrivee du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a du egayer
+cette sombre humeur?
+
+--C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai tout fait
+pour les installer au Glion, ce qui n'a pas ete facile.
+
+--Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?
+
+--Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir en Suisse, et
+meme, s'il l'avait su, il aurait quitte le Glion; c'est ce qu'il a voulu
+faire, quand il a appris leur arrivee.
+
+--Et peu a peu il s'habitua a la presence de Carmelita?
+
+--Cette presence lui fit du bien. Malgre lui il fut oblige de parler, de
+se distraire; il mangeait a la meme table que le prince.
+
+--Et que Carmelita?
+
+--Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans ses excursions. Elle
+marche tres bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font
+pas peur; elle n'est pas comme son oncle, qui, j'en suis sur, n'a pas
+fait cent metres au dela du jardin de l'hotel.
+
+--C'etait en tete a tete que le colonel et Carmelita faisaient ces
+excursions; cela a dure longtemps, c'est-a-dire ce sejour s'est
+prolonge?
+
+--Oui, assez longtemps. Mais tout a coup, sans que rien le fasse
+prevoir, mon colonel a quitte le Glion. La veille, par une journee
+d'orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une
+longue course dans la montagne, et ils n'etaient rentres a l'hotel que
+le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait,
+sans prevenir personne, sans meme me laisser un mot. Nous voila tous
+bien inquiets. Le prince voulait qu'on fit des recherches dans la
+montagne, craignant un accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer,
+et j'ai appris que mon colonel etait parti pour Geneve. Les jours
+s'ecoulerent, il ne revint pas; il n'ecrivait pas, ni au prince, ni a
+moi.
+
+--Ou etait-il?
+
+--J'ai su plus tard qu'il avait ete en Italie, aux environs de Florence
+et de Rome; puis, de l'Italie, il etait revenu a Paris. Ce fut de Paris
+qu'il m'ecrivit et m'envoya trois lettres: une pour le prince, une pour
+madame la comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses
+lettres, il parait qu'il demandait mademoiselle Carmelita en mariage.
+Est-ce assez bizarre?
+
+Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; au contraire,
+elle s'expliquait comme les choses s'etaient passees, depuis l'arrivee
+de Carmelita au Glion jusqu'au depart du colonel, et son experience
+feminine suppleait aux lacunes qui se trouvaient dans le recit d'Horace.
+
+La chance lui avait ete favorable en ne lui permettant pas d'entrer par
+la petite porte.
+
+A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s'arreta
+devant le perron.
+
+--Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.
+
+Mais la marquise le retint.
+
+
+
+VIII
+
+Tout a coup une porte claqua dans la chambre, le colonel etait rentre.
+
+Sans parler, madame de Lucilliere fit un signe a Horace, et celui-ci
+sortit aussitot, ouvrant et refermant la porte avec precaution.
+
+Madame de Lucilliere ramena son voile sur son visage et, s'etant
+enveloppee dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixes sur la
+porte de la chambre.
+
+Mais les minutes s'ecoulerent, sans que le colonel parut et meme sans
+qu'on entendit aucun bruit.
+
+Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avanca vers la
+porte de la chambre. Un des battants etait ouvert, mais une tapisserie
+fermait le passage et empechait de voir ce qui se passait dans la
+chambre.
+
+Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tete appuyee dans sa
+main gauche, comme un homme qui reflechit.
+
+Elle ecarta la portiere et entra.
+
+Le bruit de l'etoffe et le bruissement de la robe de la marquise
+frapperent le colonel, qui releva lentement la tete et regarda
+machinalement du cote d'ou venaient ces bruits.
+
+A la vue de cette femme voilee qui s'avancait vers lui, il tressaillit.
+
+--Qui est la? dit-il.
+
+Elle ne repondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile; en
+meme temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait.
+
+Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de theatral, et son
+entree ressemblait jusqu'a un certain point, a celle d'un premier role.
+
+Le voile releve d'une main, le manteau jete d'une autre, avaient une
+couleur d'opera-comique qui amusait la marquise.
+
+--Henriette! s'ecria-t-il en se levant de son fauteuil.
+
+--Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucilliere.
+
+--N'avez-vous pas recu l'envoi que je vous ai fait avant mon depart?
+dit-il.
+
+--Je l'ai recu.
+
+--Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?
+
+--Longtemps je suis restee sans comprendre, mais enfin ma raison a pu
+admettre la possibilite de l'erreur dont vous etiez victime.
+
+--Une erreur!
+
+Elle inclina la tete par un geste qui en disait plus que toutes les
+paroles et qui signifiait clairement que cette erreur etait si grande
+qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier?
+
+--Votre buvard....
+
+--Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a
+fait comprendre comment vous aviez pu etre trompe.
+
+Il la regarda en face longuement, profondement; elle ne detourna pas les
+yeux.
+
+--Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossiere
+a ete votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et,
+comme mes moments sont comptes, je n'ai pas de temps a perdre dans une
+demonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous
+entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour
+moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres.
+
+Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui.
+
+Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite
+qui doit vous etre penible et qui pour moi est horriblement douloureuse.
+
+--Tout a l'heure vous saurez ce qui m'a inspire cette demarche, qui ne
+peut pas etre aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin
+je rentre dans une maison d'ou j'ai ete chassee et je parais devant un
+homme qui m'a inflige l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une
+femme. Je ne me suis point cependant laissee arreter par le souvenir de
+cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous repete,
+c'est bien. Je ne serais pas sincere si je vous disais qu'en apprenant
+cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en
+accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a ete profonde, mon
+saisissement a ete terrible. J'ai eprouve un moment de defaillance, et
+je crois que j'ai perdu un peu la tete; mais cela est sans importance,
+il ne doit pas etre question de moi, et, si je vous parle de ce
+saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai
+ete entrainee dans cette demarche. Si, apres m'avoir appris votre
+mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine,
+j'aurais continue de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de
+naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douee de
+toutes les qualites qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement
+heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai
+entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observee pres de vous, j'ai vu
+les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle
+vous parlait, j'ai fait expres l'experience de la jalousie que je
+pouvais lui inspirer, et je vous repete, je vous affirme qu'elle vous
+aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel
+que celui que j'ai eprouve pour vous, elle ne se trompe pas sur la
+nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincerement cet homme
+ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe
+pas. Therese etait ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et,
+telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que
+vous l'epousiez et que vous realisiez ainsi le voeu de votre pere
+mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous
+aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Therese Chamberlain, la
+douce, l'honnete, la pure, la charmante petite Therese, qui offrirait sa
+vie pour vous donner une journee de bonheur; c'est Carmelita, c'est la
+niece du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que
+je devais faire.
+
+--Ce mariage est arrete, et rien, absolument rien, ne changera ma
+resolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnee.
+
+--Je n'ai jamais eu la pretention de changer votre resolution; je veux
+l'eclairer, voila tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et
+je l'accomplirai.
+
+Il se leva.
+
+En meme temps, elle se leva aussitot et se placa devant lui.
+
+Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:
+
+--Emploierez-vous la violence pour me forcer a quitter cette maison?
+Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une
+resolution quand je l'ai arretee. Moi aussi, je veux ce que je veux;
+je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe.
+Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que
+j'ai a vous dire.
+
+Durant quelques secondes, ils se regarderent les yeux dans les yeux.
+
+Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulut tenter, il
+n'echapperait pas a cet entretien; apres tout, le mieux etait de le
+subir et d'en finir.
+
+Elle reprit:
+
+--Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait
+vous faire epouser sa niece et qu'il ne reculerait devant rien pour
+obtenir ce resultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable
+de recourir au moyens qu'il a employes.
+
+Le colonel ne broncha pas; il s'etait appuye la tete sur sa main, et il
+restait dans l'attitude d'un homme qui ecoute par convenance ce qu'on
+lui dit, mais qui ne l'entend pas.
+
+--J'aurais voulu, continua madame de Lucilliere, ne pas revenir sur
+ces feuilles de buvard qui ont amene notre rupture, cependant je suis
+obligee de le faire.
+
+--Je vous en prie....
+
+--Soyez assure que mon but n'est pas de me disculper. Au moment ou ces
+feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si
+vous me les aviez communiquees, vous prouver que je n'avais pas ecrit
+ces lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnee pour assurer notre
+amour; mais, maintenant que cet amour est mort, qu'importe que je fasse
+cette preuve? au moins qu'importe pour moi? Ai-je cherche a la faire
+jusqu'a ce jour? Vous ai-je ecrit en Suisse? Ai-je ete vous trouver
+pour vous montrer que vous etiez victime d'une infame machination? Non,
+n'est-ce pas? Vous avez pu me soupconner, vous avez pu admettre que
+j'avais ecrit ces lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire
+votre coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'a m'enfermer dans le
+silence, ce que j'ai fait. Mais, a cette heure, il ne s'agit plus de
+moi, il s'agit de vous, et je parle.
+
+Le bras du colonel etait appuye sur une table portant une papeterie et
+un encrier.
+
+Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempe la
+plume dans l'encrier, elle traca quelques lignes.
+
+Puis elle les tendit au colonel.
+
+Il lut:
+
+ Dites-vous bien que je vous aime.
+
+ HENRIETTE.
+
+ A vendredi, votre vendredi.
+
+ HENRIETTE.
+
+ Je ne veux pas croire que vous douterez un moment de la tendresse,
+ faut-il dire de l'amour de votre
+
+ HENRIETTE.
+
+--Vous rappelez-vous avoir deja lu ces lignes? demanda madame de
+Lucilliere. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, helas! que vous ne les
+ayez pas oubliees, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles etaient de
+moi. Ces lignes etaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous
+m'avez envoye. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'ecriture de ces
+lignes imprimees sur ce buvard et les comparer a celles que je viens de
+tracer sur ce papier? Comparez, regardez.
+
+Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui placait devant les yeux,
+il la regarda elle-meme.
+
+--Ou je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est la ce que vos
+yeux demandent? A ceci; nous avons ete l'un et l'autre victimes de gens
+qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez ete leur dupe.
+Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette facon grossiere?
+Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour?
+C'est ce que je me demande, et la seule reponse, helas! qui se presente,
+c'est que cet amour etait bien peu puissant, puisqu'il n'a pas eleve la
+voix dans votre coeur pour crier: "Ces feuilles mentent. Non, Henriette
+n'est pas capable d'avoir ecrit ces lettres." Etant a votre place et
+recevant moi-meme ces lettres qu'on m'aurait dit ecrites par vous, c'est
+assurement le cri qui me serait echappe; jamais je n'aurais admis que
+l'homme que j'aimais avait pu ecrire ces lettres. Tout en moi aurait
+proteste contre ses accusations: mon amour, ma foi en lui, le souvenir
+de ses caresses. J'aurais cherche qui avait interet a lancer ces
+accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais
+examine cette ecriture, j'aurais interroge la vraisemblance et les
+probabilites. Quelle idee vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi,
+mais des femmes en general, pour admettre comme possible et comme
+vraisemblable une pareille accusation? Mais on l'eut portee contre une
+inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez proteste, j'en
+suis certaine, et, parce qu'elle s'adressait a moi, vous l'avez crue!
+Avais-je tort de dire tout a l'heure que cet amour etait bien peu
+puissant. Ah! Edouard!
+
+Elle cacha son visage entre ses mains, etouffee par l'emotion; mais
+entre ses doigts, qui n'etaient pas etroitement serres les uns contre
+les autres, elle regarda d'un rapide coup d'oeil le visage du colonel:
+il etait bouleverse.
+
+De meme qu'elle l'avait laisse tout d'abord a son irresolution, elle le
+laissa maintenant a son trouble.
+
+Puis, apres un moment de silence assez long, elle reprit:
+
+--Je vous demande pardon d'avoir cede a cet entrainement; en venant
+ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour
+appeler votre attention sur cette manoeuvre et vous montrer d'ou elle
+venait et ou elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur,
+l'indignation, ont ete plus forts que ma volonte; j'ai parle de moi, de
+vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons a
+l'auteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli.
+
+Il leva la main.
+
+--Vous avez admis les accusations les plus infames contre moi,
+s'ecria-t-elle; vous ecouterez celles que je porte moi-meme maintenant.
+Ce n'est pas a la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas a
+l'insinuation; je viens a vous franchement, a visage decouvert, et
+je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour
+repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les ecouterai. Que
+n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? Que n'etes-vous
+venu, ce buvard a la main! Je vous aurais repondu, vous m'auriez
+ecoutee, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas a voir ce qui serait
+resulte de cette explication, puisque l'irreparable, helas! est
+accompli. Je reviens encore a l'auteur de cette accusation et pour ne
+plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien? je
+vous jure que la main qui a ecrit la lettre anonyme accompagnant les
+feuilles de buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus
+cherche a savoir, n'est-ce pas, de qui etait l'ecriture de cette lettre
+que vous n'avez cherche a savoir de qui etait l'ecriture qui avait
+laisse ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et
+j'ai trouve la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le
+jure! Regardez-moi et voyez si je vous trompe.
+
+Elle etait devant lui, le bras etendu; il baissa les yeux. Elle reprit:
+
+--Que vous n'ayez pas, au moment ou vous receviez cette lettre, porte
+vos soupcons sur le prince, je le comprends jusqu'a un certain point; il
+y avait tant d'infamie dans cette lache denonciation, que votre coeur
+s'est refuse a croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous
+serriez la main pouvait en etre coupable. Malgre les charges qui, dans
+votre esprit, devaient s'elever contre le prince, vous avez pu, je le
+reconnais, conserver quelques faibles doutes; mais depuis, est-ce que
+ces doutes n'ont pas disparu sous la clarte de l'evidence! Vous partez,
+vous vous cachez; personne ne sait ou vous etes. Le prince le decouvre,
+lui. Il arrive au Glion, il s'installe pres de vous; il installe sa
+niece dans la chambre voisine de la votre, porte a porte. Quand vous
+voulez partir, il s'arrange pour rendre votre depart impossible; il vous
+force a manger a la meme table que lui, pres de Carmelita. Puis arrivent
+les promenades dans la montagne, les longs tete-a-tete, les confidences,
+les epanchements de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces
+tete-a-tete, quelles lecons Carmelita vous a-t-elle repetees? Bien
+entendu, je l'ignore et n'ai point la pretention de chercher a
+l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous,
+ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-meme l'influence et
+les lecons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son
+eleve. Dans cette journee d'orage, que s'est il passe encore? On ne me
+l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en
+avais ete temoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain
+vous etes parti, ayant peur a votre tour. Puis, comme vous etes un
+honnete homme, vous etes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita
+pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le
+prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre separation, et ne voyez-vous
+pas, depuis ce jour jusqu'a ce moment, le role qu'il a joue? C'etait ce
+role que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et
+je vous prie de me conduire conduire a la petite porte par laquelle je
+sortais autrefois.
+
+Elle s'etait levee.
+
+Il hesita un moment; puis, a son tour, il se leva, et, prenant une
+lampe, il la preceda dans le petit escalier qui descendait a la galerie
+aboutissant a la rue de Valois.
+
+Ils marcherent sans echanger un seul mot.
+
+Arrive a la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.
+
+--Ou est Tom? dit-il.
+
+--Tom ne m'attend pas.
+
+--Je vais vous conduire alors.
+
+Pendant que ces quelques mots s'echangeaient, elle etait sortie sur le
+trottoir.
+
+Non, dit-elle.
+
+Poussant elle-meme la porte, elle la lui ferma sur le nez.
+
+
+
+IX
+
+Malgre les lettres ecrites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame
+de Lucilliere avait eprouve pour le colonel Chamberlain une veritable
+tendresse et elle l'avait aime, au moins comme elle savait, comme elle
+pouvait aimer.
+
+Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse
+etre aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle
+s'etait faite pour madame de Lucilliere, qui ecrivait ces lettres sans
+aucun scrupule, et qui cependant aimait sincerement "son Huron."
+
+Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins
+l'aimait-elle fidelement.
+
+L'amour ainsi compris peut paraitre bizarre, invraisemblable,
+incomprehensible, cependant madame de Lucilliere etait ainsi.
+
+Bien qu'elle eut aime le colonel, bien qu'elle l'aimat encore, elle ne
+voulait point ecarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place.
+
+Le lien qui les attachait l'un a l'autre etait brise et rien ne pourrait
+le rattacher: jamais sa fierte n'eut supporte les soupcons d'un amant
+qui pouvait a juste droit se montrer jaloux.
+
+Ce n'etait donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel a
+Carmelita et a Ida.
+
+C'etait pour Therese. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque
+chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg
+Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela etait drole,
+original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux
+yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait
+pas: "Le colonel Chamberlain a quitte madame de Lucilliere pour epouser
+la belle Carmelita;" on dirait "Le colonel Chamberlain, quitte par
+madame de Lucilliere, a epouse une petite cousine pauvre, que son pere
+mourant lui avait demande de prendre pour femme."
+
+Enfin a ces considerations s'en joignait une derniere, prise a une
+meilleure source: Therese lui avait plu, elle avait eprouve pour cette
+petite fille une reelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur.
+Evidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune
+a part, elle devait rever ce mariage, sans oser l'esperer.
+
+Il est toujours agreable de jouer le role d'une bonne fee, et madame de
+Lucilliere voulait se donner cette satisfaction.
+
+D'un cote, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour
+elle, ce serait un bonheur complet, si elle reussissait.
+
+Mais reussirait-elle?
+
+Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette piece le role qu'elle
+lui avait confie!
+
+Les moyens a employer pour rompre ce mariage qu'on lui annoncait comme
+arrete, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de
+madame de Lucilliere.
+
+Mais il ne s'en inquieta pas autrement, esperant bien trouver quelque
+chose avec la reflexion.
+
+En effet, il n'etait pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lancait
+jamais dans une affaire avant d'en avoir examine le fort et le faible.
+
+Il redescendit donc a sa place, et ceux qui le virent, assis dans son
+fauteuil, ecouter la musique de _Robert_, ne se douterent pas des idees
+qui roulaient dans sa tete.
+
+Un melomane ravi dans une douce beatitude, rien de plus.
+
+--Voyez donc le baron Lazarus!...
+
+--Je croyais qu'il esperait faire epouser la blonde Ida par le colonel
+Chamberlain?
+
+--S'il en etait ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui etait pas
+bien cher, car il parait tout a fait indifferent a l'annonce du mariage
+du colonel et de la belle Carmelita.
+
+--Evidemment il ne pense qu'a la musique.
+
+A ce moment, le baron, comme s'il eut voulu confirmer ces paroles, se
+pencha contre son voisin.
+
+Robert eperdu, venait de langer son cri desespere:
+
+--Si je pouvais prier!
+
+--_Tief eingreifende musik!_ dit le baron.
+
+--Profonde en effet, repliqua le voisin, admirable.
+
+Et le baron sortit l'un des derniers, souriant a tous et donnant de
+cordiales poignees de mains a ses amis.
+
+Il s'en alla a pied, le long des boulevards, les mains derriere le dos,
+donnant un coup de tete affectueux a ceux qui le saluaient.
+
+Le lendemain de bonne heure le baron se presenta a l'hotel Chamberlain,
+et, comme on ne voulait pas le recevoir, il forca la porte pour arriver
+jusqu'a son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait a
+feliciter, a l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.
+
+--Enchante, positivement enchante. Vous etes, vous et elle, chacun de
+votre cote, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la
+fortune, elle par la beaute. Vous deviez donc vous allier un jour,
+c'etait ecrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez
+un devoir social.
+
+Puis il developpa longuement ce compliment philosophique avec des
+considerations un peu obscures peut-etre, mais en tout cas tres
+profondes.
+
+--Quelle femme etait plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en
+voyait pas. On pouvait dire qu'elle etait nee pour les diamants et les
+pierreries, et c'etait un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la
+nature, que son mariage les lui donnat. Car, dans un autre mariage,
+cette loi d'harmonie eut ete violee: il se fut trouve des contre-sens
+entre la femme et la position. C'etait pour briller, pour eblouir, que
+la Providence l'avait creee, et, s'il elle n'avait point ete sur un
+piedestal, elle eut ete declassee. De la une vie malheureuse pour elle
+aussi bien que pour son mari, car elle n'eut pas pu donner a celui-ci
+les joies de la famille, du menage, du pot-au-feu.
+
+Le colonel ecoutait ces felicitations avec ennui; car, apres la nuit
+qu'il venait de passer, il n'etait pas dispose a la patience. Mais le
+baron etait un homme qui ne se laissait pas demonter, quand il avait
+enfourche un dada.
+
+Il tenait a prouver que Carmelita n'etait qu'une belle statue, bonne a
+parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait a son mari toutes les
+satisfactions de la vanite mondaine, sans rien autre chose, et il
+poursuivait sa demonstration assez habilement, sans rien dire de
+blessant, au moins d'une facon directe.
+
+Mais il n'etait pas venu seulement pour feliciter le colonel a propos de
+son mariage, il voulait encore le prier a diner pour le lundi suivant:
+il s'agissait de feter son propre anniversaire, et la fete ne serait
+pas reussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami,
+ne l'honorait pas de sa presence. Il etait venu pour la fille, ne
+viendrait-il pas pour le pere? Et puis, au moment de ce mariage, il
+fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent apres
+d'une facon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de
+voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout
+cas, par sa simplicite, serait de bon exemple.
+
+Si le baron etait un homme qu'il fallait ecouter quand meme, c'etait
+aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser.
+
+Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation a diner.
+
+Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses felicitations aupres du
+prince Mazzazoli.
+
+En agissant ainsi, il n'avait pas de but determine et ne savait pas trop
+ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui etait quelque chose.
+
+Il cherchait, il guettait.
+
+En regardant, en ecoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de
+regarder et d'ecouter, il devait bien, pendant ces trois semaines,
+decouvrir un indice sur lequel il pourrait batir son plan d'attaque. Si
+le prince possedait une grande finesse, Carmelita etait assez naive, la
+comtesse n'etait pas tres-forte, et le colonel etait assez ouvert pour
+ne rien cacher.
+
+La premiere chose a faire, c'etait d'etre pres d'eux, pret a profiter
+des occasions qui se presenteraient ou qu'on provoquerait, si elles
+tardaient trop a naitre spontanement.
+
+Bientot le baron arriva aux Champs-Elysees; mais avant de monter a
+l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au
+concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres,
+les petits aussi bien que les grands.
+
+Malheureusement le concierge n'etait pas dispose a la conversation:
+c'etait un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier
+venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince etait
+sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta etait dehors, et que
+mademoiselle Belmonte etait seule.
+
+Cela n'etait pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait
+plus facilement parler et peut-etre pourrait-il tirer quelque chose de
+sa naivete.
+
+En arrivant a la porte de l'appartement; le baron la trouva
+entre-baillee.
+
+Surpris, il s'arreta un moment, se demandant ce que cela signifiait.
+
+Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans
+l'interieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes
+restees ouvertes.
+
+Une de ces voix etait celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement;
+l'autre etait une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir
+entendue.
+
+On parlait sur le ton de la colere et de la dispute.
+
+--Je vous dis que j'empecherai ce mariage, criait la voix d'homme avec
+fureur.
+
+--Vous ne ferez pas cela, repliqua Carmelita avec moins d'emportement.
+
+--Je le ferai si vous ne le faites pas vous-meme, je vous en donne ma
+parole; reflechissez a ce que je vous dis, vous etes prevenue. Adieu.
+
+Pour ne pas etre surpris devant cette porte, ecoutant, le baron monta
+rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait a un
+etage superieur.
+
+Presque aussitot un homme tira la porte de l'appartement du prince et la
+referma derriere lui avec fracas.
+
+Le baron s'etait a demi retourne, mais il ne connaissait pas celui qui
+venait de tirer cette porte: c'etait un homme de quarante-cinq ans
+environ, a barbe noire tres-epaisse lui couvrant le visage ne laissant
+voir qu'un nez proeminent et deux yeux ardents; il etait vetu
+simplement, mais convenablement.
+
+Le baron descendit derriere lui, pour demander au concierge quel etait
+cet homme.
+
+Mais en chemin la reflexion lui vint que le concierge ne connaissait
+peut-etre pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-etre
+pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants
+auparavant.
+
+Il renonca donc a l'interroger et se mit a suivre cet inconnu.
+
+Marchant derriere lui, il l'etudiait et il etait a peu pres certain de
+ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tete; il le voyait de
+dos; il notait sa demarche, il le reconnaitrait sans confusion possible.
+
+Marchant tout d'abord avec cette rapidite fievreuse qui resulte de la
+colere, il avait peu a peu ralenti le pas, et, par les Champs-Elysees,
+il se dirigeait vers l'interieur de Paris, sans se retourner et sans se
+douter assurement qu'il etait suivi.
+
+Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue
+Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdit de vue.
+
+Arrive devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entree etaient
+couvertes d'ecussons et d'enseignes de commercants, il entra dans cette
+maison.
+
+Le baron arriva une minute apres lui, et, ayant regarde les ecussons, se
+dirigea vers la loge du concierge.
+
+--Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il
+poliment en otant son chapeau.
+
+Il venait de prendre ce nom de Durand sur un ecusson.
+
+--Non, monsieur, repondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio.
+
+Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand etait ou n'etait
+pas chez lui, le baron se retira.
+
+Ainsi l'homme qui pouvait empecher le mariage du colonel etait Lorenzo
+Beio, le maitre de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu
+parler.
+
+Cela suffisait pour ce jour-la, plus tard, on verrait comment tirer
+parti de ce renseignement.
+
+Et aussi comment utiliser ce nouvel allie.
+
+
+
+X
+
+En revenant a Paris, le colonel s'etait dit que la premiere visite qu'il
+ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine.
+
+Ils etaient sa famille, toute sa famille; il leur annoncait son mariage
+et les invitait a y assister.
+
+Mais les paroles de madame de Lucilliere modifierent ce projet.
+
+S'il etait vrai que Therese l'aimat, est-ce que ce ne serait pas cruaute
+d'aller annoncer a cette pauvre petite un mariage qui la desolerait?
+
+Sans doute elle connaitrait ce mariage, car il etait impossible de le
+lui cacher; mais ce n'est pas du tout la meme chose d'apprendre une
+pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche meme de celui
+qui se marie.
+
+Decidement il valait mieux ne pas aller les voir; il ecrirait.
+
+Et, le coup porte par une lettre,--s'il etait vrai que son mariage dut
+porter un coup a Therese,--il irait faire sa visite.
+
+Un matin, qu'il reflechissait a cette lettre,--car il ne l'oubliait pas,
+et comme toutes les lettres retardees qu'on doit ecrire et qu'on n'ecrit
+pas, celle-la s'imposait souvent a son esprit pour le relancer et le
+tourmenter,--un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain
+demandait a le voir.
+
+Il descendit vivement au premier etage et courut a son oncle, les mains
+tendues.
+
+--Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.
+
+--C'est pour cela que je me suis depeche de venir vous demander a
+dejeuner, si je ne vous derange pas.
+
+--Jamais, vous le savez bien. Nous dejeunons donc ensemble.
+
+--En tete-a-tete, n'est-ce pas? comme la derniere fois.
+
+--Vous avez a me parler?
+
+--Oui, et vous, de votre cote, n'avez-vous rien a me dire?
+
+Ces paroles d'Antoine causerent une vive surprise au colonel. Pourquoi
+son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi
+avait-il tenu a prevenir cette visite?
+
+Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant a son oncle:
+
+--Ma petite cousine va bien, j'espere?
+
+--Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fievre.
+
+Therese souffrante: qui causait cette fievre?
+
+Il y avait une autre question que le colonel avait sur les levres et
+qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se
+risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait
+preoccupait et tourmentait son oncle.
+
+--Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il
+enfin, se servant du mot "mon cousin" pour attenuer ce qu'il pouvait y
+avoir de penible pour son oncle dans cette interrogation.
+
+--Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon egoisme de
+pere. On renonce a poursuivra l'affaire; les presomptions du juge
+d'instruction ne reposant sur rien de precis. On ne trouve pas de
+preuves, votre assassin a emporte le nom de ses complices dans sa tombe,
+et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, decidement
+introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre
+cousin; il peut rentrer en France.
+
+A ce moment, on vint prevenir le colonel que le dejeuner etait pret; ils
+passerent dans la salle a manger, ou le couvert etait mis comme le jour
+ou il avait ete question entre eux du mariage de Therese avec Michel,
+c'est-a-dire que la table etait servie de telle sorte qu'ils n'auraient
+pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer
+librement, en tete-a-tete, comme l'avait demande Antoine.
+
+Celui-ci s'assit a sa place et, ayant deplie sa serviette, il commenca
+par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de
+son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant:
+
+--Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire a votre
+mariage, mon cher Edouard.
+
+--Vous savez?...
+
+--Eh oui! je sais. A votre sante, mon neveu, et a la sante de ma niece,
+que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit etre digne de
+vous, et qui vous donnera le bonheur que vous meritez.
+
+--Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage?
+
+C'est-a-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Therese.
+
+--Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante,
+n'est-ce pas?
+
+--Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaitrions pas
+encore, si elle avait ete seule a l'apprendre. Etait-ce cette annonce
+qui avait donne la fievre a Therese? Il etait impossible de poser des
+questions directes a ce sujet, et en realite le plus court, etait de
+proceder avec ordre, surtout avec patience.
+
+--Hier soir, avant le souper, Michel etait sorti; en rentrant, il
+rapporta un journal, et, comme le souper n'etait pas tout a fait pret,
+en attendant il se mit a lire ce journal. Tout a coup il pousse une
+exclamation qui nous fait lever la tete a tous: Therese, Denizot,
+Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si
+extraordinaire dans le journal. Therese et moi, nous ne demandions rien:
+Therese, vous saurez pourquoi tout a l'heure; moi, parce que chaque fois
+que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que
+vous connaissez. Sorieul voulut meme prendre le journal, mais Michel
+ne le laissa pas faire. "C'est une nouvelle qui concerne votre neveu
+Edouard."
+
+"Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Edouard se
+marie?" interrompit Therese. Vous pensez si a ce mot il y eut des
+exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'etait
+vrai: je vis que vous epousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, niece du
+prince Mazzazoli. La-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli
+avaient joue un role dans l'histoire des republiques d'Italie, et il en
+eut pour un moment a nous citer les livres qui parlaient des ancetres
+de votre future. Pendant qu'il faisait son recit, une reflexion me
+traversait l'esprit: comment Therese avait-elle appris votre mariage
+avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me repondit
+qu'elle avait lu le matin meme cette nouvelle dans le Sport. "Tu l'as
+lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquee? s'ecria Sorieul; voila
+qui est un peu fort." Il se facha contre elle. Moi, je ne me fachai
+point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle,
+qui pour nous tous etait cependant interessante." J'ai pense que mon
+cousin viendrait nous l'annoncer lui-meme et qu'il serait fache de voir
+qu'il avait ete prevenu.--Pendant le souper, il ne fut question que de
+votre mariage; chacun dit son mot, excepte Therese, qui ne dit rien du
+tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit a la gronder,
+parce qu'elle lisait le _Sport_, disant qu'une fille dans sa position
+ne devait pas s'interesser aux courses de chevaux, et la-dessus il
+pretendit que c'etait vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux
+courses du bois de Boulogne.
+
+--Vous ne croyez pas cela; je l'espere, mon oncle?
+
+--Assurement non, c'est une idee comme il en pousse dans la tete de
+Sorieul, qui s'amuse a chercher la raison des choses et qui la trouve
+plus ou moins bien. Enfin Therese ne repondit rien, et la discussion
+finit. Apres le souper, chacun sortit et je restai seul avec Therese;
+j'avais un travail presse a ecrire et je voulus m'y mettre, tandis que
+Therese s'installait comme a l'ordinaire aupres de ma table. Mais je
+n'etais pas en train, les idees ne me venaient pas, et je ne pouvais
+meme pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me
+tourmentait: c'etait le mariage de Therese. Depuis que vous aviez bien
+voulu venir avec nous au _Moulin flottant_ pour entretenir Therese de
+mon projet, j'ai ete condamne a un mois de prison? Le gouvernement,
+apres avoir provoque le mouvement ouvrier dans l'esperance de le diriger
+et de s'en servir pour faire peur a la bourgeoisie, a ete pris de peur
+lui-meme quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre
+nous et lui. Vous me direz qu'il a ete bien longtemps a faire cette
+decouverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour ou il a
+ete eclaire a ce sujet, il a commence a nous poursuivre; on m'a envoye
+en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le
+gouvernement favorisait la veille etait devenu, du jour au lendemain,
+coupable. Il y a comme cela des coups de lumiere qui eblouissent
+subitement tout le monde: le chef de l'Etat, les ministres, les juges.
+Par une chance remarquable, le jour meme ou je sortais de prison,
+Sorieul y entrait a son tour, s'etant fait condamner a trois mois.
+
+--Sorieul!
+
+--Pas pour la meme chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait
+toujours qu'il ecrirait les grandes idees qu'il roulait dans sa tete
+quand le moment serait venu. Il s'est enfin decide, il a ecrit une
+brochure portant pour titre: _Les Cesars par un Cesar_. C'etait une
+critique de la Vie de Cesar, par Napoleon III, et si vive, si pleine
+d'allusions, que Sorieul a attrape trois mois de prison. Un peu plus,
+Therese restait seule a la maison: ce que j'avais toujours redoute, vous
+devez vous en souvenir. Voila pourquoi je dis que ca ete une chance que
+Sorieul entrat en prison, le jour meme ou j'en sortais. Mais ce qui
+avait failli arriver pouvait se realiser une autre fois; car la prison,
+j'entends la prison politique, n'a jamais gueri personne. Ce n'etait
+pas parce que les tribunaux m'avaient condamne qu'ils m'avaient fait
+renoncer a la lutte: j'ai continue ma tache, nous avons continue notre
+organisation en l'etendant, et en ce moment je suis sous le coup de
+nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais
+de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi
+jusqu'a la fin de l'Empire ou jusqu'a ma fin: au plus vivant des deux.
+Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espere; mais il n'est pas
+mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident.
+J'etais donc expose a voir se realiser mes craintes: Therese seule, car
+Sorieul est exaspere et lui aussi ne tardera pas a se faire condamner de
+nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspire l'idee de faire
+une nouvelle tentative aupres de Therese: cela me donnait une ouverture.
+Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la
+suppliant de se decider enfin a me rassurer sur son avenir. Pendant
+longtemps elle refusa, et je dois meme dire qu'elle le fit avec une
+violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me decourageai pas,
+j'insistai, et toute la soiree se passa dans cette lutte. Enfin elle
+ceda.
+
+--Ah! elle a consenti!
+
+--Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle
+a fixe une date: le 31 decembre 1870. Voila pourquoi vous m'avez vu
+arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espere bien
+que Therese ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et
+qu'alors elle ne s'en tiendra pas a sa date. J'ai bu a votre mariage; ne
+boirez-vous pas a celui de ma fille, mon neveu?
+
+Il devait epouser Carmelita.
+
+Therese consentait a devenir la femme de Michel.
+
+Les choses ainsi arrangees etaient pour le mieux,--puisqu'il n'y avait
+pas moyen qu'elles fussent autrement.
+
+--Au mariage de Therese, dit-il, a son bonheur et au votre, mon oncle!
+
+Le dejeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commence, au moins
+pour le colonel, tranquillise dans sa conscience.
+
+--Voulez-vous annoncer ma visite a ma petite cousine pour tantot, dit le
+colonel a son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens
+a lui prouver qu'elle avait devine juste en pensant que je voulais
+moi-meme vous faire part de mon mariage.
+
+--Et qu'appelez-vous tantot?
+
+--L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai
+de partager ce souper avec vous.
+
+Maintenant que Therese se mariait, le colonel n'avait plus la meme
+gene a aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il
+n'aurait donc pas a le lui annoncer.
+
+Il arrive un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une
+certaine emotion qu'il monta l'escalier de son oncle.
+
+Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte
+et entra.
+
+L'atelier etait desert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.
+
+Mais dans l'obscurite, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit
+du bruit.
+
+--Qui est la? demanda une voix, celle de Therese.
+
+Il allait repondre quand la porte s'ouvrit et Therese parut tenant une
+lampe a la main.
+
+--Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.
+
+C'etait la le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla
+qu'elle ne le jetait pas avec le meme eclat joyeux.
+
+Ils resterent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se
+parler.
+
+Enfin il s'avanca et lui tendit la main; elle lui donna la sienne.
+
+Son aspect etait en accord avec son accent: tres pale, avec les yeux
+ardents.
+
+Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait
+pose sur la table la lampe, dont l'abat-jour etait pose tres bas, il la
+voyait mal et seulement dans l'ombre.
+
+--Mon pere n'est pas encore rentre, dit-elle; mais il m'a envoye un mot
+pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable
+a vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper
+digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul
+n'est pas non plus rentre, de sorte que je suis seule.
+
+Le colonel remarqua qu'elle avait evite de nommer Michel; cependant,
+en regardant sur la table qui etait mise, il vit six couverts, ce qui
+indiquait que Michel devait souper avec eux.
+
+--Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de
+n'avoir pas doute de moi.
+
+--Comment aurais-je doute de vous, mon cousin! vous nous avez toujours
+temoigne une grande amitie.
+
+--Si je ne suis pas venu plus tot, c'est que je ne suis a Paris que
+depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscretion a propos
+de... (il entassait les mots avant que d'arriver a celui qui etait
+decisif), a propos de ce mariage, a pu etre commise.
+
+Elle ne repondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tete vers
+le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait
+produit sur elle.
+
+Alors il reprit, decide a en finir tout de suite:
+
+--En meme temps, mon oncle m'a communique une nouvelle qui le rend bien
+heureux, celle de votre mariage.
+
+--Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me
+suis rendue aux desirs de mon pere. Vous a-t-il dit quelles etaient ses
+craintes et dans quelle position il se trouvait?
+
+--Il me l'a dit.
+
+--J'ai voulu qu'il n'eut pas au moins d'inquietude a mon egard, et,
+puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie.
+
+--Vous etes un brave coeur, ma chere cousine, une bonne et tendre fille.
+
+--Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'etais, je
+n'aurais pas attendu jusqu'a ce jour pour contenter mon pere, qui
+souhaitait si ardemment de me voir mariee.
+
+De nouveau il s'etablit un silence, et il l'entendait respirer
+difficilement; il eut voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait
+meme pas la regarder.
+
+Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la premiere.
+
+--Vous souvenez-vous, dit-elle, du reve que vous m'avez fait vous
+raconter, quand vous m'avez demande de vous expliquer quel mari je
+prendrais: je voulais qu'il m'aimat comme je voulais l'aimer, et je
+disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais
+pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite
+fille! comme on batit des chateaux qui sont peu solides!
+
+--Oui, je me souviens, dit-il.
+
+--Mais ce grand amour, c'est le reve, n'est-ce pas, c'est la poesie,
+ce n'est pas la realite. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se
+marier, et l'on peut etre une honnete femme, je pense, une bonne mere,
+sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi?
+
+Sans repondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gene qu'il
+eprouvait deja en montant l'escalier lui devenait plus penible, et sa
+conscience etait moins ferme.
+
+--Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitie que j'eprouvais pour...
+Michel; il a toujours ete pour moi un camarade, un ami, un frere, et il
+sera desormais un mari. Je ne pouvais pas en esperer un plus honnete, un
+plus digne, et je crois comme mon pere que notre vie sera heureuse. Je
+voulais des ailes a l'existence que je revais; mais c'est peut etre sur
+la terre, terre a terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il
+croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon
+coeur.
+
+La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait a la gorge et
+l'etouffait.
+
+C'etait Denizot qui rentrait, charge d'un immense panier.
+
+--Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ca ne se fait pas, ces
+choses-la; les grands cuisiniers veulent etre prevenus au moins
+vingt-quatre heures a l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne
+de vous.
+
+--Q'importe, mon bon Denizot?
+
+--Comment, qu'importe! et ma gloire?
+
+Puis, donnant une poignee de main au colonel:
+
+--Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme
+cuisinier, vous savez, je suis vexe. Avez-vous faim?
+
+--Pas trop.
+
+--Comme homme, j'en suis fache; mais, comme cuisinier, j'en suis bien
+aise.
+
+Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui
+etaient entassees dans son panier.
+
+Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.
+
+Contrairement a ce qu'il etait d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une
+physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfonces et
+moins sombres.
+
+Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa
+sante.
+
+Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte
+que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour
+repondre convenablement quelques mots aux questions qui lui etaient
+adressees.
+
+Le souper etait servi sur la table.
+
+Antoine invita son neveu a s'asseoir.
+
+--Prenez la place de votre pere, mon neveu.
+
+A ce moment, Sorieul fit son entree.
+
+Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dut souper avec eux;
+en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses.
+
+Et apres avoir depose son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vide les
+poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de
+brochures, il accapara la conversation.
+
+--Il y avait vraiment des coincidences dans la vie; ainsi, sans se
+douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir meme, il
+s'etait occupe de lui pendant toute la journee.
+
+--De moi?
+
+--De vous incidemment, c'est-a-dire de votre nouvelle famille, de celle
+dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du role qu'ils
+ont joue dans l'histoire. Je me rappelais tres bien avoir vu leur nom
+dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait ete
+leur role.
+
+Alors il se mit a parler de l'heritage de la comtesse Mathilde, de la
+guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la
+maison d'Este et de celle des Medicis, en citant Sismondi, Guicciardini.
+Pignotti, Quinet.
+
+Il etait ferre et pret a coller le contradicteur qui aurait voulu
+l'arreter.
+
+La soiree ne se prolongea pas tres avant, et, quand le colonel se
+retira, Michel voulut l'accompagner pour l'eclairer.
+
+Mais, arrive au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une
+marche; puis, tendant la main au colonel:
+
+--Monsieur Edouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander
+votre amitie? Vous ne m'avez peut-etre pas trouve toujours tres poli
+avec vous, et j'ai a me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons
+procedes; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis
+je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent,
+puisque je serai le mari d'une femme a qui vous avez temoigne toujours
+une grande amitie. Je vous jure que je la rendrai heureuse.
+
+Et il s'en revint a pied, le long des boulevards, reflechissant.
+
+--La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et
+cependant elle l'epousait. Quelle vie aurait-elle?
+
+Puis, abandonnant Therese, il fit un retour sur lui-meme.
+
+--Aimait-il Carmelita? cependant il l'epousait. Quelle vie serait la
+sienne?
+
+
+
+XI
+
+Le baron Lazarus n'etait pas homme a employer a l'etourdie l'arme que le
+hasard avait mise entre ses mains.
+
+Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer a travers le mariage
+de Carmelita, il etait sage de voir dans quelle mesure on pouvait user
+de son concours; et le mieux semblait-il etait de se concerter avec la
+marquise.
+
+Il l'alla donc trouver.
+
+Lorsqu'on annonca a madame de Lucilliere que M. le baron Lazarus
+demandait a la voir, le marquis etait avec elle.
+
+--Vous recevez cet homme? dit-il.
+
+--J'ai besoin de lui.
+
+--Ah! c'est une raison.
+
+--Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les
+recherches policieres; je desire l'employer conformement a son talent.
+
+--Des la que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante;
+pour moi, qui n'ai rien a demeler avec lui, Dieu merci! je me prive
+volontiers de sa visite. Au revoir.
+
+Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une
+autre.
+
+--Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucilliere en indiquant
+un siege au baron a une assez grande distance de celui qu'elle occupait.
+
+--En avons-nous beaucoup devant nous?
+
+--Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans
+trop de hate.
+
+--Je n'ai rien risque et c'est pour avoir votre avis avant de rien
+entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements
+que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir.
+
+Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient a un homme
+qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la
+chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu.
+
+--Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette
+conversation ne peut pas nous etre d'une grande utilite.
+
+--Precisement j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio.
+
+--Le maitre de chant de Carmelita!
+
+--Lui-meme.
+
+--Mais alors?...
+
+--Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empecher ce
+mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander.
+
+--Il semble qu'il est maitre d'un secret qui peut perdre Carmelita dans
+l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita epouse le colonel
+Chamberlain; nous, de notre cote, nous ne voulons pas que le colonel
+Chamberlain epouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant
+seul, empeche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son
+secours, nous l'empechions par un moyen different du sien. Mais il
+est bien certain que si, au lieu d'agir separement, nous agissions
+collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de reussir. Il
+faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de
+Lorenzo Beio.
+
+--On pourrait peut-etre le lui acheter.
+
+--La negociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas a vendre,
+et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien
+compromettante, surtout s'il y etait repondu par un refus.
+
+--En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains
+quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel,
+pourrait l'eclairer.
+
+--Decidement vous etes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une
+arme, mais elle n'est pas toujours sure, vous devez en savoir quelque
+chose. Dans le cas present, on peut aller a Beio franchement et lui
+dire: "Vous voulez empecher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le
+colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empecher ce mariage. Vous avez
+un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous
+aiderai." Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas
+a l'avance le prevoir. Un refus est possible, une acceptation l'est
+aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'a marcher
+d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour
+refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse a rompre ce
+mariage,--souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans
+secours etranger; elle veut faire le mal, mais elle veut etre seule a le
+faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entoure de plusieurs ennemis,
+elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner
+contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule.
+Tel peut-etre le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne a
+vider sa querelle avec Carmelita en tete a tete.
+
+--Peut-etre aime-t-il surtout le tete-a-tete, dit le baron en riant d'un
+gros rire.
+
+Mais la marquise ne partagea pas cette hilarite, elle continua:
+
+--Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir a la charge pres
+de lui, et nous aurons le desagrement de voir un moyen qui pouvait nous
+etre utile nous echapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons proceder.
+Vous interessez-vous toujours a la petite Flavie, du theatre des
+Bouffes?
+
+--Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire.
+
+--Vous allez le voir, si vous voulez bien me repondre; soyez certain que
+je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de
+mademoiselle Flavie.
+
+--Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant
+etait la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et
+sans metier; on disait qu'elle etait jolie. Je me suis occupe d'elle
+pour ne pas la laisser exposee aux tentations de la misere.
+
+--Et, pour cela, vous l'avez fait debuter aux Bouffes?
+
+--C'est bien naturel.
+
+--Oh! assurement, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours,
+et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne
+sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continue a vous
+occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un metier, elle n'est
+plus, comme vous dites, exposee aux tentations de la misere. Car elle
+n'y est plus exposee, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un
+petit coupe, qui ne sent pas du tout la misere.
+
+--Je la vois quelquefois.
+
+--Et vous pouvez lui demander ce que vous desirez?
+
+--J'espere qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.
+
+--Il faut l'esperer ou bien alors ce serait a prendre en mepris
+l'humanite. Donc vous pouvez faire appel a ces sentiments de
+reconnaissance et vous serez ecoute?
+
+--Je le pense.
+
+--Eh bien! ce que vous aurez a lui demander devra accroitre encore cette
+reconnaissance deja si grande.
+
+--J'avoue que je ne comprends pas du tout ou vous voulez arriver.
+
+--Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite
+Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que
+ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait
+de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent,
+son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut,
+sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature
+lui a donne,--une seule chose exceptee, la voix;--il est vrai que de
+ce cote la nature lui a ete assez avare. Eh bien! il faut que vous lui
+donniez ce qui lui manque.
+
+--La voix? moi!
+
+--Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgre tous vos merites,
+vous n'avez peut-etre pas ceux d'un maitre de chant; mais Lorenzo Beio,
+qui les possede, lui, ces merites.
+
+Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien
+qu'il professat le plus profond mepris pour madame de Lucilliere, il
+ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvee, alors
+surtout que cette combinaison devait lui profiter.
+
+--Je comprends, s'ecria-t-il, je comprends.
+
+--Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour
+professeur a Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner
+a Ida?
+
+--Oh! ma fille!
+
+--Justement, je sens ce cri d'un pere qui ne veut pas meler une fille
+comme mademoiselle Ida....
+
+--_Sie ist eine engel._
+
+--_Ja, ja_, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien a fond que
+d'intervenir d'une facon si directe et si personnelle; tandis que, par
+l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la
+main. C'est Flavie qui demande des lecons a Beio, et rien n'est plus
+naturel. Beio a chante sur les grands theatres du monde, et c'est quand
+sa voix a ete perdue qu'il s'est fait professeur; les lecons qu'il donne
+ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de theatre.
+Flavie qui est une chanteuse de theatre,--au moins elle peut
+le croire,--ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer a
+l'Opera-Comique ou a l'Opera,--on a vu des exemples de cette ambition
+chez de simples grues;--elle s'adresse a Beio pour lui demander des
+lecons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas?
+
+--Quelquefois.
+
+--Plusieurs fois par semaine?
+
+--Oui, souvent.
+
+--Tous les jours?
+
+--Je la vois souvent, mais pas regulierement.
+
+-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours.
+Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux lecons. Rien n'est
+plus legitime. Vous vous interessez a cette petite fille de votre
+caissier, vous desirez qu'elle cultive son talent pour n'etre pas
+exposee aux tentations de la misere, et vous surveillez vous-meme ses
+lecons pour constater ses progres. C'est d'un pere, cette conduite; elle
+vous fera honneur.
+
+--Il est certain qu'il n'y aura rien a dire.
+
+--En assistant aux lecons, vous parlerez de temps en temps du colonel
+Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel
+puisque vous etes l'ami du marie et de la mariee. Je crois que tout
+d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce
+mariage, afin de ne pas eveiller les soupcons de cet Italien. Ce sera
+peu a peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant
+principalement sur la certitude ou vous etes que rien ne peut
+l'empecher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se
+rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il
+soit ardemment desire des deux cotes, et c'est precisement ce qui se
+rencontre dans celui-la: par interet, mademoiselle Belmonte le veut; par
+amour, le colonel le desire non moins vivement.
+
+--Parfaitement.
+
+--Vous voyez le theme, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un
+moment,--ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera
+temps encore;--il arrive un moment ou Beio doute de l'efficacite du
+moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand
+meme. Il a compris que vous desiriez qu'il ne se fasse pas et que vous
+pouvez l'empecher; il pense qu'en reunissant vos deux actions, la votre
+et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen.
+Naturellement vous ne livrez pas le votre, "qui ne vaut pas le sien"; on
+agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit
+visible: ce que vous devez desirer... en vue de l'avenir.
+
+Le baron se retira en pensant que la marquise n'etait vraiment pas
+sotte.
+
+Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!
+
+Il n'y avait qu'une Francaise au monde capable d'inventer une pareille
+combinaison, et encore sans paraitre y toucher.
+
+Quelle Babylone que ce Paris!
+
+
+
+XII
+
+Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au theatre sous le nom de
+Flavie Engel, plus facile a prononcer pour une bouche francaise, ou plus
+simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore,
+etait ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et
+elle n'etait que cela.
+
+Dix-neuf ans, une beaute assez pale, pas le moindre talent, et cependant
+elle avait une certaine reputation.
+
+Elle la devait, cette reputation, a l'etrangete et a la bizarrerie qui
+se montraient en elle.
+
+C'etait une Allemande de la Pomeranie, nee d'un pere et d'une mere qui
+l'un et l'autre etaient deux types de pure race; cette purete de
+race, ils l'avaient transmise a leur fille, et celle-ci, au milieu de
+comediennes francaises, frappait le spectateur le moins attentif par
+ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond pale, et tous les caracteres
+constitutifs de la "Germaine". C'est deja une raison de succes de ne pas
+ressembler aux autres. A Berlin ou a Stettin, on ne l'eut pas regardee;
+a Paris, on la remarquait.
+
+Mais a cette attraction, en realite assez legere, elle en joignait une
+autre, plus puissante: Allemande de naissance, elle avait cesse de
+l'etre par son education. De la en elle un curieux melange de qualites
+et de defauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui,
+precisement par cela seul, la rendaient seduisante pour certains esprits
+blases, amoureux de ce qui sort du naturel.
+
+Elle etait enfant a son arrivee a Paris et orpheline de mere; son pere,
+qui etait un excellent employe, comme le sont souvent les Allemands,
+laborieux, exact, zele, l'avait livree aux soins d'une domestique par
+malheur richement douee de tous les vices; de sorte que l'education que
+la petite Flavie avait recue etait celle de la rue, et meme, pour tout
+dire, celle du ruisseau.
+
+Dans son roman des _Liaisons dangereuses_, Laclos a peint une jeune
+fille sage et innocente, que son amant prend plaisir a corrompre en
+apprenant a son ecoliere naive une espece de "catechisme de debauche."
+Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite repete les monstruosites les
+plus etonnantes, et, dans la lettre ou il raconte cette histoire, cet
+homme, qui ne se plait plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est
+plus drole que l'ingenuite avec laquelle sa maitresse se sert de la
+langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler
+autrement: le contraste de la candeur naive qui est en elle avec son
+langage plein d'effronterie est tout a fait seduisant.
+
+C'etait une education de ce genre que Flavie s'etait donnee, mais bien
+entendu en sachant tres bien "qu'on pouvait parler autrement," et, comme
+avec cela elle etait restee enfant pour le visage, gardant des yeux
+innocents, un sourire naif, une bouche mignonne et chaste, elle
+produisait justement un effet de seduction provoquante, qui resultait du
+contraste de son apparence naive avec son langage plein d'effronterie.
+
+Pour certaines gens, elle etait irresistible par la facon candide dont
+elle recitait "son catechisme de debauche."
+
+Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:
+
+--Est-elle drole, cette Flavie!
+
+Et ce mot etait generalement accepte.
+
+Les jeunes beaux des avant-scenes et de l'orchestre etaient assez
+indifferents pour elle; mais, parmi les hommes qui avaient passe la
+soixantaine, elle avait de zeles partisans. Il est vrai qu'ils ne la
+defendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais, a ces attaques,
+ils repondaient par des haussements d'epaules ou des sourires discrets
+qui en disaient long pour qui savait comprendre.
+
+Le baron Lazarus etait un de ces fideles, et de tous, celui qui lui
+temoignait publiquement le plus d'interet.
+
+--Elle etait la fille de son caissier, cet interet n'etait-il pas tout
+naturel?
+
+Si cette explication etait accueillie par des sourires, il ne se fachait
+pas et riait lui-meme.
+
+--Je voudrais bien, disait-il.
+
+En sortant de chez madame de Lucilliere, il se rendit directement chez
+Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il
+desirait, c'est-a-dire qu'elle prit des lecons de Lorenzo Beio.
+
+A ce mot, Flavie se jeta a la renverse sur un canape en riant aux
+eclats.
+
+--Des lecons, dit-elle; moi a mon age, ah! zut!
+
+--Mais, ma chere petite....
+
+Et le baron se mit a developper tous les avantages qu'il y avait pour
+elle a prendre de lecons de Beio. Cette idee lui etait venue la veille
+en l'entendant chanter. Evidemment, si elle voulait, elle pouvait
+devenir une grande artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela.
+Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas
+debute dans des cafes-concerts?
+
+Et comme Flavie continuait a rire en secouant la tete:
+
+--C'est au nom de ton pere que je te parle, dit-il.
+
+Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croises:
+
+--Vous savez, dit-elle, ce n'est pas a moi qu'il faut la faire,
+celle-la; bonne pour la galerie, la balancoire de la paternite. Et puis
+la, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de pere etait encore
+de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, o! monsieur la baron?
+J'ose esperer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la fille de mon
+pere? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez.
+
+--Je veux en faire une grande artiste.
+
+--Il fallait commencer par la, c'etait peut-etre possible; maintenant il
+est trop tard; et a qui la faute?
+
+--Il n'est jamais trop tard.
+
+--Ne faites donc pas le naif avec moi, vous savez que je ne m'y laisse
+plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l'idee de me faire donner des lecons
+par Beio? Dites-moi la raison vraie.
+
+--Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l'art.
+
+Elle se jeta de nouveau sur son canape en riant de plus belle.
+
+--Non, non! criait-elle; impayable!
+
+Le baron vint s'asseoir pres d'elle:
+
+--Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un desir, qui est
+de t'aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire
+ce miracle: le talent.
+
+--Ah! ca! je n'ai donc pas de talent?
+
+--Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies
+davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu iras a l'Opera-Comique, a
+l'Opera. Vois-tu l'affiche: _Debuts de mademoiselle Flavie Engel._ Cela
+ne te dit rien.
+
+--Apres tout, pourquoi pas?
+
+--Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent professeur,
+qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'a present tu as eu les succes
+d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme; avec l'age, il te
+faut d'autres succes, plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les
+auras.
+
+Elle parut reflechir un moment; puis, s'appuyant sur son coude et
+regardant le baron dans les yeux:
+
+--Vous y tenez donc bien a ces lecons?
+
+--Beaucoup, je t'assure.
+
+--Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?
+
+--Comment! ce que je te les paye?
+
+--Qu'est-ce qui aura a s'ennuyer, a travailler, a s'exterminer?
+
+--Mais il me semble....
+
+--Pour qui aurais-je tout ce mal?
+
+--Pour toi.
+
+--Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites.
+
+--Sans doute, mais....
+
+--Combien estimez-vous que ca vaut, ce genre de jouissance? Cher,
+n'est-ce pas? Alors, payez.
+
+Il fallut que le baron cedat; mais il se consola des exigences de Flavie
+en se disant que Beio ne serait probablement pas long a parler, et que
+par consequent il n'y aurait pas trop de lecons a payer.
+
+Ils tomberent d'accord a cent francs.
+
+Seulement, comme le baron n'aimait pas a jeter son argent par les
+fenetres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs.
+
+--Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.
+
+Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son cote, avait le sens du
+calcul tres developpe, et un craniologiste eut remarque chez elle une
+forte saillie a l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des
+nombres.
+
+Une nouvelle discussion s'engagea.
+
+--Tu comprends, dit le baron en tachant de la prendre par la persuasion,
+que si je demande moi-meme a Beio de te donner des lecons, il me les
+fera payer tres cher, sous le pretexte que je suis un financier; tandis
+que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur.
+
+--Eh bien! je traiterai moi-meme avec Beio comme si je payais de mon
+propre argent; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avance.
+
+Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer
+vis-a-vis de Beio, le decida a acceder a la demande de Flavie.
+
+--Je fais tout ce que tu veux, dit-il.
+
+--Ainsi vous payerez Beio?
+
+--Tous les jours; seulement, comme tu es une espiegle capable de me
+compter des lecons que tu ne prendrais pas, j'assisterai a ces lecons,
+et je jugerai par moi-meme de tes progres.
+
+Les choses etant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci
+traita elle-meme avec Lorenzo Beio; mais, au premier mot, le maitre de
+chant l'arreta.
+
+Son temps etait pris.
+
+En realite, l'idee de donner des lecons a mademoiselle Engel, du theatre
+des Bouffes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une
+pareille eleve? Il choisissait ses lecons et n'acceptait pas toutes
+celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre cote, s'il n'etait pas
+en disposition de s'occuper de ses eleves anciens, ce n'etait pas pour
+en prendre une nouvelle.
+
+Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent
+francs promis par le baron lui avaient inspire une ferme volonte: elle
+fit si bien qu'elle parvint a decider Beio.
+
+Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour
+donner sa lecon.
+
+Flavie avait ete prevenue, et elle savait ce qu'elle avait a faire.
+
+Le baron etait installe sur un canape, dans le salon.
+
+--A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie.
+
+--Et pourquoi donc, petite fille?
+
+Petite fille etait un mot paternel dont il se servait en public.
+
+--Parce que je vais prendre une lecon avec monsieur.
+
+Alors, continuant son role, elle avait fait la presentation de Beio au
+baron, du baron a Beio.
+
+--Comment! s'ecria le baron, vous etes monsieur Lorenzo Beio? Mais j'ai
+l'honneur de vous connaitre; j'entends souvent parler de vous par la
+meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous
+etes le professeur.
+
+Beio, sans repondre, s'inclina.
+
+--Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; vous avez dans
+Carmelita une eleve qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur,
+n'est-ce pas, qu'une organisation si splendide soit perdue pour l'art!
+Combien de fois en la faisant travailler, avez-vous du vous dire que sa
+place etait sur la scene? Elle y eut ete admirable, j'en suis certain:
+avec sa beaute, avec son talent, elle aurait obtenu des succes
+prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de
+se dire qu'un pareil talent est ignore; car qu'est-ce que la gloire des
+salons! Et puis, quand elle sera mariee, chantera-t-elle? Le monde, la
+famille, lui en laisseront-ils la possibilite?
+
+Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'etait pas
+prete a commencer.
+
+--Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien
+souvent assiste aux lecons de cette petite fille; elle est habituee a
+moi.
+
+Dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le preoccupait.
+
+--Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui epouse mademoiselle
+Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garcon.
+
+Beio repondit qu'il ne connaissait pas le colonel.
+
+--Facheux, tres facheux. Je suis sur que quand vous aurez fait sa
+connaissance, vous regretterez moins de perdre votre eleve. Il me semble
+que ce soit l'homme destine par la Providence a devenir la mari de
+Carmelita, comme s'ils etaient faits l'un pour l'autre.
+
+L'Italien ecoutait ces paroles avec une figure sombre, en lancant de
+temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne
+pas voir, mais qu'il remarquait tres bien.
+
+--Cependant seront-ils heureux? continua le baron, ne craignant pas de
+mettre une certaine incoherence dans son discours; c'est ce que je me
+demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des
+choses, on apercoit des causes de trouble.
+
+Comme Beio, a ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista.
+
+--Parfaitement, des causes de trouble, on peut meme dire de division.
+Cela est sensible pour qui connait la vie. Aussi ce mariage
+m'inquiete-t-il jusqu'a un certain point. J'aurais su qu'il devait se
+faire, que j'aurais assurement presente mes doutes et mes observations,
+avant qu'il fut decide, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel.
+Mais a quoi bon des observations qui ne doivent servir a rien? Ce
+mariage est arrete; ce ne sont pas des observations qui maintenant
+pourront l'empecher, d'autant mieux qu'il est vivement desire des deux
+cotes.
+
+Beio s'etait rapproche du baron, montrant pour la premiere fois qu'il
+s'interessait a ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se
+retourner vers Flavie, qui, elle, ecoutait attentivement le baron, se
+demandant ce que signifiaient ces paroles et a quel but elles tendaient,
+car ce n'etait assurement pas un simple bavardage.
+
+--Je dis que ce mariage est vivement desire des deux cotes, poursuivit
+le baron, et c'est la ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime
+passionnement Carmelita, et cette passion s'explique: Carmelita est si
+belle! D'autre part, le prince Mazzazoli est ebloui par la fortune du
+colonel, et cet eblouissement se comprend, le colonel est si riche! Le
+prince voulait un roi pour sa niece: il a trouve mieux, car le royaume
+du colonel Chamberlain n'a rien a craindre des revolutions.
+
+Le baron s'arrete, et s'adressant a Flavie:
+
+--Excusez-moi, chere petite fille; je vous fais perdre votre temps, je
+bavarde, et j'oublie que ce temps est precieux. Travaillez, mon enfant,
+je vous prie; si je vous interromps encore, mettez-moi a la porte.
+
+Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui
+se rapportaient a la lecon meme.
+
+--Tres bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio! Je n'en
+dirais pas autant pour une Francaise; mais cette petite fille est
+Allemande, et, grace a Dieu, les Allemands sont autrement organises pour
+la musique que les Francais.
+
+Cette observation arriva a propos pour rendre un peu d'esperance au
+professeur, qui se disait deja qu'il n'avait rien a faire avec une
+pareille eleve. Le baron avait peut-etre raison, c'etait une Allemande,
+et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment
+musical des Francais, il se raccrocha a cette branche: il fallait voir,
+et ne pas renoncer des la premiere lecon.
+
+Quand Beio se disposa a partir, le baron se leva en meme temps que lui
+et l'accompagna jusque dans la rue.
+
+Precisement sa voiture etait a la porte, l'attendant.
+
+-De quel cote allait M. Beio?
+
+Justement le baron avait besoin dans ce meme quartier, et il forca le
+professeur a prendre place dans sa voiture. En chemin, il ne parlat que
+musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut
+seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots
+personnels dans cet entretien.
+
+--Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas
+lui dire que j'assiste aux lecons de Flavie; le monde est si mechant et
+si facile a tout mal interpreter! Le prince ferait des plaisanteries sur
+mon assiduite, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas
+qu'un soupcon, si leger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma
+fille, une ange, monsieur, une ange.
+
+Beio repondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses lecons au
+prince Mazzazoli.
+
+Les lecons se continuerent, et chaque fois le baron Lazarus y assista,
+trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli
+et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel
+Chamberlain.
+
+Ses discours n'etaient guere que des repetitions, de celui qu'il avait
+tenu au maitre de chant, la premiere fois qu'il l'avait rencontre;
+seulement il mettait un peu plus de precision dans ses paroles, surtout
+en ce qui touchait la rupture de ce mariage.
+
+--Ah! si on pouvait l'empecher. Bien certainement ce serait pour le
+bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment?
+
+Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucilliere,
+il insistait sur les impossibilites qu'il y avait a cette rupture:
+l'interet du prince, l'amour du colonel.
+
+Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilites, voyant
+chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre
+on mettait a accomplir ce mariage.
+
+Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer a de grands
+efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait
+et chez le prince et chez le colonel.
+
+Car jamais il n'avait ete plus assidu dans l'une et dans l'autre maison.
+
+Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent meme plusieurs fois par
+jour.
+
+Et le baron voyait lui-meme le colonel tout aussi souvent.
+
+C'etait ainsi qu'il savait par le detail les cadeaux que le colonel
+preparait pour sa fiancee, avec une generosite qui rappelait la
+prodigalite orientale.
+
+C'etait ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixee pour le
+mariage serait forcement retardee pour l'accomplissement de certaines
+formalites. Le pere de Carmelita, le comte Belmonte, etait mort en
+Syrie, ou il avait eu l'idee d'aller chercher fortune, et ou il n'avait
+trouve que le cholera; son acte de deces n'etait pas regulier, et il
+fallait le faire regulariser, ce qui, a cause de la distance, demandait
+des delais, et, d'un autre cote, par suite du bon ordre qui regne dans
+les pays administres par les Turcs, presentait des difficultes.
+
+En meme temps qu'il frequentait le prince et le colonel, le baron, ne
+s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, aupres des uns et des
+autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles.
+
+Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de
+mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.
+
+Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.
+
+Tous les creanciers du prince, et ils etaient nombreux, etaient remplis
+de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien
+dit pour l'empecher.
+
+Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blamaient
+bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'etait tout.
+
+Encore, tous ne lui etaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que
+Carmelita etait assez belle pour qu'on fit la folie de l'epouser.
+
+Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pomperan.
+
+Comme le baron s'etonnait un jour de le voir appuyer ce mariage:
+
+--C'est que j'aime mieux Carmelita que Therese, repondit Gaston; au
+moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle
+peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait
+retourner a sa petite cousine, ce qui etait indique, et la prendre
+pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis
+reconnaissant a Carmelita de l'avoir empeche. Voyez-vous le colonel
+Chamberlain marie a une ouvriere du faubourg Saint-Antoine!
+
+Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela.
+
+
+
+XIII
+
+Cependant ces paroles de Gaston de Pomperan lui donnerent a reflechir.
+
+Si le colonel Chamberlain avait du, au dire de son ami, revenir a
+sa petite cousine apres sa rupture avec madame de Lucilliere, n'y
+reviendrait-il pas apres sa rupture avec Carmelita?
+
+Il devait donc prendre des precautions contre cette faubourienne, mais
+quelles precautions?
+
+Il se mit a etudier cette question et a chercher un moyen de la
+resoudre, qui, tout en etant sur, ne le compromit pas; car il ne fallait
+pas s'avancer a l'etourdie en cette affaire, ni s'exposer a blesser le
+colonel en agissant d'une facon brutale et surtout directe contre un
+membre de sa famille.
+
+Le premier point a obtenir, c'etait de savoir ce qu'etait cette petite
+Therese, et de reunir sur elle autant de renseignements qu'il etait
+possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action.
+
+Mais c'etait la une tache peu commode, au moins pour le baron, qui ne
+pouvait pas aller entreprendre une enquete de ce genre en plein faubourg
+Saint-Antoine.
+
+Heureusement cette enquete pouvait etre faite par des tiers, et le baron
+n'avait pas besoin de la poursuivre lui-meme; restant soigneusement dans
+la coulisse, sans meme laisser voir son ombre, il devait se contenter de
+faire jouer cette piece par des marionnettes qu'il ferait agir et dont
+il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'a reprendre et a
+repeter la tactique qui lui avait si bien reussi, lorsqu'il avait voulu
+savoir comment la marquise de Lucilliere s'introduisait la nuit chez le
+colonel.
+
+Seulement cette fois ce n'etait pas d'une balayeuse qu'il devait se
+servir.
+
+Ce n'etait pas ce que Therese faisait dans la rue qui l'inquietait,
+c'etait ce qui se passait chez elle.
+
+C'etait donc quelqu'un qui penetrat journellement dans l'interieur
+d'Antoine Chamberlain, et qui fut en relations suivies avec celui-ci,
+qu'il devait employer.
+
+Pour tout autre que le baron, un agent reunissant ces conditions, et de
+plus etant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin
+pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eut ete difficile a
+trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des
+rapports intimes avec les menuisiers ou les ebenistes.
+
+Mais ce qui eut ete a peu pres impraticable pour un financier francais,
+anglais ou russe, ne l'etait pas pour un financier allemand, ayant,
+comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande etablie
+a Paris, dans celle qui habite les hotels de la Chaussee-d'Autin, aussi
+bien que dans celle qui grouille dans les bouges de "la colline",
+ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier
+Saint-Marcel.
+
+Ce n'etait pas seulement sur les riches etrangers que Paris, a cette
+epoque, exercait une toute-puissante attraction; de tous les coins du
+monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait a Paris. Mais ce n'etait
+pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour
+mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau
+de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches
+ou miserables, Paris ouvrait ses portes.
+
+--Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous etes chez vous,
+nous n'avons de defiance ou de jalousie contre personne. C'est a
+l'entree de Paris que devait etre accrochee cette enseigne, qu'on ne
+trouve plus que dans les villages perdus: _Au soleil d'or, il luit pour
+tout le monde_; cela vaudra bien le _Fluctuat nec mergitur_.
+
+De tous les etrangers, ceux qui avaient le plus largement profite de
+cette hospitalite etaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands
+a Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les
+autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique a peu
+pres impossible, c'etait que les Allemands, contrairement a ce qui se
+produit generalement, cachaient souvent leur nationalite. A ce moment,
+ils n'etaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et
+bien souvent, quand on demandait quel etait leur pays a des gens qui
+prononcaient d'une etrange facon les _p_, les _b_ et les _v_, ils vous
+faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au
+compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouve
+qu'il y avait plus d'Alsaciens a Paris que dans le Haut-Rhin et dans le
+Bas-Rhin.
+
+Quoi qu'il en fut du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui
+etait que ce chiffre etait considerable: partout des Allemands. Dans la
+finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission,
+des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des
+Allemands; dans les hotels, comme _kellner_ et comme _oberkellner_, des
+Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage,
+la carrosserie, l'ebenisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des
+quartiers exclusivement occupes par des Allemands "la colline" a la
+Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles, a la barriere
+de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de
+grandes cours allemandes _(deutsche hoefe)._
+
+Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des Etats-Unis on
+n'aurait trouve une pareille agglomeration d'Allemands.
+
+Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupat a Paris aucune position
+officielle et qu'il ne fut ni consul ni charge d'affaires d'aucun petit
+prince allemand, etait en relations avec le plus grand nombre de ses
+compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tete de la colonie
+allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient
+au bas de l'echelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande
+religieuse; les financiers de la Chaussee-d'Antin lui serraient la
+main; les carriers de la barriere de Fontainebleau, les balayeurs de la
+Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.
+
+Plusieurs de ces derniers venaient meme quelquefois rue du Colisee, et
+lorsqu'ils etaient enfermes dans son cabinet, ou il les recevait seuls,
+son secretaire veillait sur sa porte pour la defendre. Lorsqu'ils
+parlaient de lui, ils le faisaient d'une facon mysterieuse, et lorsqu'on
+les interrogeait sur leurs relations assez etranges avec un homme
+occupant une haute position sociale comme le baron, ils repondaient
+contradictoirement. Pour les uns, le baron etait simplement un banquier
+qui voulait bien faire passer, genereusement et sans frais, a leur
+famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu
+plus francs, c'etait le correspondant d'associations etablies dans la
+mere-patrie.
+
+Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait
+organiser les recherches qu'il desirait, car plusieurs de ces ouvriers
+etaient les camarades et les amis d'Antoine.
+
+Il n'eut qu'un mot a dire pour qu'on lui indiquat a qui il devait
+s'adresser:
+
+--Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connait bien; ils se
+voient tous les jours.
+
+Hermann etait precisement un de ces ouvriers que le baron recevait
+mysterieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait.
+
+Mande par un mot pressant, il arriva le soir meme rue du Colisee. Et, en
+moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait
+ete en relations avec lui depuis plusieurs annees; il comprit quel etait
+le role qu'il avait joue, et il sentit quelle etait son influence.
+
+Mais Therese?
+
+Les reponses d'Hermann ne pouvaient etre que plus vagues sur cette
+petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la
+regarder, et qui pour lui etait sans importance. Tout ce qu'il savait,
+c'est qu'il etait question d'un mariage entre cette jeune fille et
+l'associe d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nomme Michel, un brave
+garcon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.
+
+Le baron respira: si Therese epousait ce jeune sculpteur, cet associe de
+son pere, elle n'etait pas a craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper
+d'elle davantage.
+
+--Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave
+Hermann, et discretement.
+
+Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait recu du ciel d'heureuses
+dispositions pour faire des recherches et des enquetes, s'occupa
+d'apprendre quand Therese devait epouser Michel.
+
+Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et apres avoir
+interroge adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra
+moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'ecouter et
+emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage etait fixee a la
+fin de l'annee 1870.
+
+--Et pourquoi cette date eloignee? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout
+fier de sa decouverte, lui reporta cette nouvelle.
+
+--Une idee de la jeune fille; son pere voudrait avancer le mariage.
+
+--C'est un brave homme.
+
+--Il est expose a etre renvoye un de ces jours en prison, et il voudrait
+marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas.
+
+--Pourquoi ne veut-elle pas?
+
+--On ne sait pas: idee de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses
+raisons.
+
+Cela n'etait pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il
+pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait
+certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita.
+Or, a ce moment, Therese n'etant pas la femme de l'ouvrier Michel, le
+colonel pouvait tres bien revenir a elle et l'epouser lui-meme.
+
+Il fallait donc que Therese quittat Paris et c'etait a ce depart
+qu'il devait employer les ressources de son esprit, son energie, ses
+relations.
+
+Sans perdre de temps il appela Hermann a son aide.
+
+--Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement
+vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait etre arrete sous
+l'inculpation de societe secrete. Prevenez-le qu'il ne se laisse pas
+prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement.
+
+--Antoine ne voudra pas se sauver.
+
+--Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager a user de tous les
+moyens pour l'y decider. Si votre association est d'avis qu'Antoine
+Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant
+mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'a obeir. Et cela est
+facile a demontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de
+mauvais antecedents judiciaires; la justice le condamnera severement, il
+aura au moins trois ans de prison et peut-etre plus. Croyez-vous qu'il
+ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris,
+qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour etre
+reduit a ce role de martyr.
+
+--Il ne voudra jamais partir.
+
+--Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut
+etre utile. C'est precisement ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce
+qui s'est passe en 1867, au moment ou l'on a pu craindre une guerre
+entre la France et la Prusse?
+
+--Les ouvriers ont ecrit et signe des adresses fraternelles qui se sont
+echangees entre Allemands et Francais.
+
+--Eh bien, nous sommes peut-etre a la veille d'evenements plus menacants
+qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le
+moment plus que jamais de revenir a ces adresses fraternelles. Antoine
+Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il
+pourra exercer une utile influence et entrainer une vigoureuse pression
+sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec
+l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre
+intelligence tirer les consequences de cette indication, Antoine
+Chamberlain n'a aucun role utile a remplir a Paris, il en a un d'une
+importance capitale a prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez
+le decider a partir. Commencez par mettre vos archives en surete, et
+vous-memes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le
+doivent.
+
+
+
+XIV
+
+C'etait un systeme dont le baron s'etait toujours bien trouve de donner,
+dans des circonstances graves, ses instructions d'une facon assez vague.
+
+Il s'en rapportait a l'intelligence de ceux qu'il employait.
+
+Si l'affaire reussissait, il en avait tout le merite, puisqu'il l'avait
+inspiree;
+
+Si elle echouait, son agent avait toute la responsabilite de cet echec:
+c'etait sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait ete explique. On
+ne lui avait pas note le detail.
+
+Mais qu'importe le detail pour qui est intelligent?
+
+En tous cas le baron trouvait a ce systeme l'avantage de ne s'engager
+qu'autant qu'il lui convenait.
+
+Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employe, il etait pleinement
+tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait
+pas voulu preciser seraient intelligemment developpees: si Antoine
+Chamberlain pouvait etre pousse a quitter Paris et la France, il le
+serait surement par Hermann, qui s'emploierait avec zele et devouement a
+cette tache.
+
+Depuis longtemps le baron savait par experience que ce sont les gens de
+bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services.
+
+Hermann avait la foi, il etait de plus attache a Antoine; il agirait
+sans qu'il fut besoin de le relancer.
+
+Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refuse de quitter Paris.
+
+--On devait l'arreter? eh bien! on l'arreterait; il ne lui convenait pas
+de fuir comme un coupable.
+
+On lui avait montre qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui
+lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui
+pouvait etre utile a la cause et a l'association, rien de plus.
+
+L'avis unanime avait ete qu'il ne devait pas se laisser arreter.
+
+Antoine aven cede, mais sur un point il avait ete inebranlable: il
+attendrait qu'on eut lance contre lui un ordre d'arrestation.
+
+Huit jours apres que le baron Lazarus avait annonce a Hermann qu'Antoine
+Chamberlain devait etre prochainement arrete, un commissaire de
+police, accompagne de trois agents en petite tenue et de six agents en
+bourgeois, la canne a la main, se presenta rue de Charonne a cinq heures
+du matin: la grande porte etait fermee.
+
+Elle ne s'ouvrit pas aussitot que la sonnette eut ete tiree, et
+cependant le concierge s'etait reveille: un agent, qui avait colle son
+oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait a des pas
+legers courant sur le pave de la cour.
+
+Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui etait la.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez!
+
+--C'est bon, dit-il sans s'emouvoir, on va vous ouvrir.
+
+Instantanement cinq agents se jeterent dans la cour; mais elle etait
+sombre et de plus encombree, comme a l'ordinaire, de ferraille et de
+pieces de bois, il y eut une chute et des jurons.
+
+Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la
+lumiere se fit.
+
+Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de
+police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine.
+
+Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se
+placa devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en
+evitant autant que possible de faire du bruit.
+
+Ils arriverent au quatrieme etage, devant une porte sur laquelle se
+lisait, grave dans le bois, _Chamberlain._
+
+Le commissaire frappa, on ne repondit pas; il frappa de nouveau plus
+fort, un agent frappa a son tour avec sa canne.
+
+Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas a
+l'interieur.
+
+--Qui est la? demanda une voix d'homme.
+
+--Au nom de la loi, ouvrez!
+
+--Qui me dit que vous n'etes pas des voleurs! repondit une voix
+goguenarde, ca s'est vu.
+
+Gravement le commissaire declara qu'il avait un mandat de justice a
+faire executer.
+
+--La justice, on ne lui demande rien, repondit la meme voix goguenarde.
+
+--C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un
+agent.
+
+--Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitot la
+porte s'ouvrit, tiree par Denizot, qui montra son visage narquois.
+
+Derriere lui, se tenait Sorieul, calme et digne.
+
+--De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul.
+
+--J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le
+commissaire, ouvrant son paletot et montrant son echarpe.
+
+--Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.
+
+Pendant ces quelques paroles qui s'etaient echangees assez rapidement,
+les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine.
+
+--Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.
+
+--Allons donc! on a etabli une surveillance; depuis trois jours, il
+n'est pas sorti.
+
+--Dites qu'il n'est pas rentre.
+
+--C'est bien, nous allons voir.
+
+--Faut-il donner du feu a ces messieurs? demanda Denizot, ils auront
+besoin de voir clair.
+
+Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Therese, Sorieul
+se placa devant lui.
+
+--C'est la chambre de ma niece, dit-il, et vous n'entrez pas dans la
+chambre d'une jeune fille, sans doute?
+
+--En v'la des manieres! dit l'agent, et il ecarta Sorieul. Mais, comme
+il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tiree du dedans, et
+Therese parut, vetue d'une robe, passee a la hate.
+
+A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au
+commissaire de police:
+
+--L'oiseau a deniche, dit-il; je viens de tater son lit, il est chaud
+encore.
+
+--Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les
+armoires.
+
+Puis, apres avoir place deux agents en faction devant la porte, il
+commenca ses recherches.
+
+Mais elles n'aboutirent a aucun resultat; on regarda sous les lits, on
+deplaca les panneaux de bois qui etaient entasses dans l'atelier, on
+fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de
+la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arreter.
+
+--Vous n'y voyez peut-etre pas assez clair, disait Denizot; si ces
+messieurs veulent une autre lampe?
+
+Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure
+narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.
+
+Dans sa chambre, cache derriere son lit, se trouvait un grand placard
+pose contre la muraille, la clef n'etait pas sur la porte.
+
+--La clef? dit un agent en tirant le lit.
+
+Denizot prit une figure navree et leva son bras au ciel avec un geste
+desole, en homme desespere qu'on eut decouvert cette cachette.
+
+--La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas
+ou elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole!
+
+--Voyons, la clef, repeta l'agent, et plus vite que ca.
+
+Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre.
+
+--Enfoncez la porte, dit un agent.
+
+En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se decida a prendre
+la clef a un clou ou elle etait accrochee, mais il parut n'avoir pas la
+force d'ouvrir la porte lui-meme.
+
+La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable eclat
+de rire.
+
+Ce placard, qui etait colle contre la muraille, n'avait pas dix
+centimetres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits
+accroches a des clous.
+
+C'etait une nouvelle farce que Denizot s'etait amuse a jouer aux agents.
+
+--Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est egal, il aurait ete
+aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donne ma
+parole qu'il n'y avait rien la-dedans.
+
+Il etait evident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela
+tenait a ce qu'il savait celui qu'on recherchait en surete.
+
+Cette jeune fille aussi etait trop calme pour craindre quelque chose.
+
+L'arrestation avait ete mal combinee; pendant tout le temps qu'on avait
+perdu a se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du
+logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver.
+
+On ouvrit les fenetres, on regarda dans le cheneau, on chercha sur le
+toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce
+toit gagner facilement la maison voisine.
+
+Ne pouvant saisir l'homme lui-meme, on n'eut pas la consolation de
+saisir ses papiers; son pupitre etait vide et ne contenait que du papier
+blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre.
+
+Pendant qu'on procedait aux dernieres recherches, Denizot avait ete se
+placer a la porte et la il attendait au port d'armes, fredonnant entre
+ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des
+agents:
+
+ Zut au prefet,
+ Mes respects aux mouchards;
+ Oui, voila, oui, voila Balochard.
+
+Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la
+demonstration de la joie la plus respectueuse.
+
+--Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier est
+mauvais, faites attention a la soixante-treizieme marche.
+
+Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors
+il se mit a danser dans l'atelier.
+
+--Enfoncee la police!
+
+Et les copeaux, meles a la sciure de bois, souleves par ses pieds,
+voltigeaient autour de lui.
+
+Mais Sorieul l'arreta, declarant cette joie intempestive.
+
+--Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre
+ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas du les exasperer par
+tes plaisanteries.
+
+--Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arreter,
+repondit Denizot; car on arretera tout le monde bientot.
+
+--Quand aurons-nous des nouvelles de mon pere? demanda Therese.
+
+--Il faut attendre, repondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous
+faire savoir indirectement ce qui se sera passe.
+
+--Pourvu que mon cousin soit chez lui!
+
+Une heure environ apres que les gens de police eurent quitte la rue de
+Charonne, un commissionnaire sonna a la porte de l'hotel Chamberlain.
+Malgre l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand
+il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre a M. Horace et qu'on
+attendait la reponse, il poussa les hauts cris.
+
+--Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant;
+rentre a minuit, on le relance des le petit jour, on le tuera.
+
+Cependant il consentit a faire remettre la lettre, et dix minutes apres
+Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter
+lui-meme la reponse demandee.
+
+En effet, il se dirigea vers un petit cafe de la rue du
+Faubourg-Saint-Honore; la il trouva Antoine Chamberlain attable dans un
+coin et tournant le dos a la lumiere.
+
+Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les
+levres. Alors Horace s'avanca discretement et s'assit en face d'Antoine.
+
+--Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! je vous prie de l'eveiller et de lui dire de venir me trouver
+ici. On a voulu m'arreter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le
+voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numero de ce cafe, et qu'il ne
+vienne qu'apres avoir fait un detour, de peur d'etre suivi.
+
+Une demi-heure apres, le colonel entra a son tour dans le cafe et vint
+s'asseoir a la table de son oncle.
+
+Ils se serrerent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et
+l'autre sur la table qui les separait, ils se mirent a parler a voix
+basse, de telle sorte que le garcon qui allait ca et la, tournant autour
+de ces deux consommateurs mysterieux, ne pouvait entendre ce qu'ils
+disaient.
+
+--Eh bien! mon oncle?
+
+--Eh bien! ce que je vous avais annonce s'est realise, on est venu ce
+matin pour m'arreter. Mais j'attendais cette descente de police et
+j'avais pris mes precautions en consequence, decide a ne pas me laisser
+arreter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis.
+Quand la police a frappe a la porte de la cour, on a attendu avant
+d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prevenir; je ne me suis pas
+amuse a faire ma barbe. Ce n'etait pas la premiere fois que les agents
+venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'etais pas le premier
+de la famille qu'on tentait d'arreter. Nous avons une route par le toit
+qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre pere l'a suivie, votre pere
+l'a prise en 1831; moi, je l'ai employee plusieurs fois. Je suis sorti
+par la fenetre.
+
+--A votre age, mon oncle!
+
+--A mon age, j'ai le pied sur encore, surtout quand je sais que les
+agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il
+m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est
+heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je
+suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu a
+Michel, et me voila.
+
+--Pourquoi n'etes-vous pas venu directement chez moi?
+
+--Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalite que je vous
+demande, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester a Paris
+ou je n'aurais rien a faire presentement; je veux quitter la France
+et passer en Allemagne, ou j'ai besoin, et je viens vous demander de
+m'aider a franchir la frontiere.
+
+--Je suis a votre disposition, mon oncle.
+
+--J'etais sur de votre reponse, mon neveu, et voila pourquoi je suis
+venu a vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manoeuvrer;
+mais au dela des fortifications, je suis certain que je me ferais
+prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bete.
+
+--Et ou voulez-vous aller?
+
+--En Allemagne, ou Therese me rejoindra, mais la route m'est
+indifferente, je prendrai celle que vous me conseillerez.
+
+Le colonel reflechit un moment.
+
+--Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons
+pas d'indicateur; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer a l'hotel
+par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois, a cette
+heure deserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une
+petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez
+moi, ou nous pourrons deliberer en paix.
+
+Les choses s'accomplirent ainsi, et le resultat de cette deliberation,
+tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine
+partirait le soir pour Bale; seulement, au lieu de prendre le train a
+Paris, ou une surveillance pouvait etre organisee, il le prendrait a
+Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu'a Bale.
+
+Laissant son oncle dans son appartement, ou Horace seul le servit,
+le colonel, pour ecarter tous les soupcons, sortit comme il en avait
+l'habitude.
+
+A onze heures du soir, ils monterent ensemble en voiture, rue de Valois,
+et se firent conduire a l'entree de Nogent, ou ils renvoyerent leur
+voiture. Ils traverserent a pied le village et arriverent a la gare en
+temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda
+pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bale; il les prit pour
+Longueville; a Longueville, il en prit d'autres pour Troyes; a Troyes,
+d'autres pour Vesoul; a Vesoul, d'autres pour Mulhouse; a Mulhouse
+enfin, d'autres pour Bale.
+
+Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaitre dans cette
+confusion.
+
+Ils passerent la frontiere sans difficulte. A Saint-Louis, Antoine crut,
+il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, mais ce fut une fausse
+alerte.
+
+A Bale, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hate de
+revenir a Paris pour rassurer Therese.
+
+Il eut voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et
+l'accompagner jusqu'a Bale pour la remettre aux mains propres de son
+pere qui l'attendait; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par
+respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire.
+
+Il se trouva seulement a la gare de l'Est, pour lui faire ses adieux
+avant qu'elle montat en wagon.
+
+Michel etait la aussi.
+
+Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand se
+reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? Antoine, il est
+vrai, lui avait dit et repete qu'il ne resterait pas longtemps en
+Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renverse, ce qui
+devait arriver tres prochainement. Mais c'etaient la les paroles d'un
+fanatique qui croyait naivement ce qu'il esperait.
+
+Comme il temoignait ses craintes a Sorieul, tandis que Michel
+entretenait Therese:
+
+--Soyez sur que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma
+brochure je lui ai porte un rude coup dont il ne se relevera pas.
+
+
+
+XV
+
+Exactement et regulierement renseigne, le baron Lazarus fut informe jour
+par jour de ce qui se passait chez Antoine Chamberlain.
+
+Par Hermann, il apprit la descente de police rue de Charonne, la fuite
+d'Antoine par les toits, le sejour chez le colonel, la conduite faite
+par celui-ci a son oncle jusqu'a Bale, enfin le depart prochain de
+Therese pour aller rejoindre son pere.
+
+Il voulut meme assister a ce depart, pour voir comment le colonel se
+separait de sa petite cousine, et il se rendit a la gare de l'Est.
+
+Trois quarts d'heure avant le depart du train, il vit arriver le
+colonel, qui se promena en long et en large dans la salle des
+pas-perdus, insensible a ce qui l'entourait, n'ayant d'attention que
+pour les voitures qui apportaient des voyageurs.
+
+Il etait visible que ce depart le troublait; il marchait vite, il
+s'arretait tout a coup, et ses levres s'agitaient comme si elles
+prononcaient tout bas des paroles qui de temps en temps etaient
+accompagnees d'un geste energique de la main.
+
+Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son visage derriere
+un numero de l'_Allgemeine Zeitung,_ qu'il ne pouvait pas lire, le
+baron ne perdit pas le colonel de vue, sans que celui-ci eut l'idee de
+regarder ce lecteur dont les yeux le suivaient.
+
+Une voiture s'arreta devant le perron et il en descendit deux hommes, un
+vieux et un jeune, puis une jeune fille.
+
+Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la main a la
+jeune fille. Le baron l'etudia: elle lui parut jolie avec quelque
+chose d'attrayant, de charmant dans toute sa personne qui la rendait
+veritablement dangereuse.
+
+Il etait heureux qu'elle quittat Paris; car, a la regarder, on
+comprenait tres bien que le colonel eprouvat pour elle de tendres
+sentiments.
+
+Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se trahissait
+manifestement, et elle-meme en lui repondant paraissait assez
+contrainte.
+
+Chez tous deux, il y avait de l'emotion.
+
+Le baron eut voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il n'osa les
+approcher.
+
+--De meme, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule de la
+salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: il y aurait trop
+a craindre que le colonel le reconnut.
+
+Il attendit qu'on fermat les portes, et, quand le colonel revint avec
+Michel dans la salle des pas-perdus, il l'apercut par hasard.
+
+--Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'etais venu accompagner
+un ami qui repart pour l'Allemagne.
+
+Le colonel ne paraissait pas dispose aux longues conversations, mais il
+fallut, bon gre, mal gre, qu'il acceptat la compagnie du baron.
+
+Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'etait a peine si le
+colonel repondait par un _oui_ ou par un _non_ aux questions qui lui
+etaient posees.
+
+Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, et le baron
+ne laissa pas comprendre qu'il connaissait ces personnes.
+
+Le but qu'il s'etait propose en venant a la gare etait atteint: il avait
+vu partir cette petite cousine qu'il redoutait tant, et l'effet produit
+par ce depart sur le colonel lui avait montre le bien fonde de ses
+craintes.
+
+Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner toutes ses forces
+du cote de Beio.
+
+Il etait inutile de laisser les choses trainer en longueur mieux valait
+frapper le coup aussitot que possible.
+
+Ce jour-la il etait arrive a la lecon avec un retard assez long,
+et, pendant que Flavie travaillait, il avait donne des marques de
+preoccupation assez fortes pour que Beio dut les remarquer. Comme a
+l'ordinaire, la lecon finie, ils sortirent ensemble. Le baron paraissait
+si mal a l'aise, que Beio s'informa de sa sante.
+
+--Ce n'est pas la sante qui va mal, c'est l'esprit. Je suis sous
+l'impression d'une grave contrariete et je crains bien d'avoir fait une
+double sottise.
+
+Le maitre de chant n'etait pas questionneur, mais le baron n'avait pas
+besoin d'etre interroge pour parler.
+
+--J'ai risque un grand coup aujourd'hui; je me suis franchement explique
+avec le prince Mazzazoli d'une part, et d'autre part, avec le colonel
+Chamberlain, a propos de ce mariage qui me tourmente de plus en plus.
+En face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que j'en pensais,
+c'est-a-dire tout ce que je vous ai souvent raconte.
+
+--Et le prince s'est fache? demanda Beio, qui arrivait toujours a lacher
+une question quand le baron avait fouette sa curiosite.
+
+--Fache, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarie, et il m'a
+donne a comprendre que je me melais de ce qui ne me regardait pas. Nous
+avons echange quelques paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scene
+a ete moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur resultat! D'un
+cote comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage se fera. Pour
+moi, je ne m'en melerai plus. C'est leur affaire apres tout, ce n'est
+pas la mienne. Je ne vais pas, par simple bonte d'ame, me jeter ainsi
+entre eux. Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront,
+ils ne diront pas qu'ils n'ont pas ete prevenus. D'ailleurs il n'y a
+plus rien a faire. Il parait que les formalites sont accomplies, et l'on
+va pouvoir fixer la date precise du mariage. J'avais toujours
+espere qu'au dernier moment, le bienheureux hasard me fournirait un
+empechement, et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laisse
+passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer a cette
+esperance et j'y renonce.
+
+Beio hesita un moment, le baron crut qu'il allait enfin parler, bien
+certainement un combat se livrait en lui. Mais, apres quelques secondes,
+le maitre de chant salua le baron et s'eloigna.
+
+--Quel imbecile! se dit le baron; il est capable de me trainer ainsi et
+de me faire depenser mon argent. J'en ai assez de ses lecons!
+
+Deux jours apres, il revint a la charge, mais cette fois en employant
+une autre tactique.
+
+--Puisque les allusions et les insinuations ne reussissent pas, se
+dit-il, essayons d'un moyen plus direct.
+
+Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. Au lieu de
+monter en voiture, il prit le professeur par le bras, comme il l'aurait
+fait avec un intime.
+
+--Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, un homme qui
+a pris une grande resolution: c'est celle de vous faire violence.
+
+Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se mit a rire d'un air
+bon enfant, plein de franche cordialite.
+
+--Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas vous faire de mal,
+au contraire. Quels sentiments croyez-vous que je ressens pour vous,
+monsieur Beio? demanda-t-il en regardant le maitre de chant en face.
+
+--Mais, monsieur le baron, je ne sais en verite que vous repondre.
+
+--Comment, vous ne savez pas que j'eprouve pour vous une vive, une tres
+vive sympathie? Je suis donc bien dissimule, ou bien vous, vous etes
+donc aveugle? Il faut que je vous dise en plein visage que j'ai pour
+vous, nonseulement pour votre talent, que j'admire, mais encore pour
+votre personne, une grande estime? Elle est si vive qu'elle m'a inspire
+une idee qui a germe dans mon esprit en pensant a ce maudit mariage.
+Savez-vous ce que je me suis dit souvent en vous regardant pendant que
+vous faisiez travailler Flavie? Je vais vous le repeter, parce que j'ai
+pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe par l'esprit, tout
+ce que je pense des gens, je le dis. Voila comme je suis fait. Est-ce
+bien? est-ce mal? ce n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce
+que je me suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait a Carmelita,
+c'etait....
+
+Le baron fit une pause, en s'arretant et en forcant Beio a s'arreter
+aussi et a le regarder en face.
+
+--Je me suis dit que c'etait... vous.
+
+--Moi?
+
+--Oui, vous, vous-meme, et je vais vous expliquer comment cette idee
+m'est venue et sur quoi elle repose. Cela ne vous ennuie point, n'est-ce
+pas?
+
+Les yeux, les levres, les mains tremblantes de Beio, son attitude, toute
+sa personne, repondirent pour lui.
+
+--Qu'est-ce en realite que Carmelita? continua le baron. Une creature
+placee par la Providence dans une classe a part et au-dessus des autres;
+en un mot et pour tout dire, une artiste, creee, nee artiste, Qu'etes
+vous vous-meme? Aussi un artiste, et des plus remarquables; mais bien
+different de Carmelita, qui a recu tous les dons dont elle est si riche,
+de la nature, tandis que vous devez beaucoup au travail et a l'art. Mais
+cela importe peu, et le point de depart est l'essentiel. Ce point vous
+est donc commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement il
+vous unit. Vous me direz que d'un autre cote des choses vous separent.
+C'est juste et je n'en disconviens pas. Cependant il ne faut pas
+s'exagerer leur importance, au contraire, il faut reconnaitre ce
+qu'elles ont de factice.
+
+Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie ete dupe des raisons mises
+ostensiblement en avant par le prince pour expliquer le travail de
+Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. Le prince, desesperant de
+realiser le beau mariage qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa
+niece, pensait a la faire debuter au theatre. Est-ce vrai?
+
+Beio ne repondit rien a cette interrogation directe.
+
+--Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a ete confie, j'approuve
+cette discretion; mais, que cous confirmiez ou ne confirmiez pas ce que
+je vous dis la, il n'en est pas moins certain que c'est la verite.
+Alors rien d'etonnant a penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au
+theatre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes les raisons
+de famille et de noblesse, ecartees de fait pour le theatre, l'etaient
+naturellement pour le mariage. Vous avez vu, vous voyez en ce moment que
+mon besoin de tout dire m'entraine parfois a d'etranges confidences.
+Cette idee de mariage entre vous et Carmelita ayant pousse dans ma tete,
+je n'ai pu m'empecher d'en parler a Carmelita en cherchant a decouvrir
+son sentiment a ce sujet.
+
+--Et....
+
+--Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez comme elle est
+reservee, meme mysterieuse: c'est un sphinx. Elle ne m'a pas repondu
+franchement que j'avais raison, et je dois meme, pour etre sincere, vous
+avouer qu'elle n'est nullement desesperee de ce beau mariage.
+
+--Elle aime la fortune.
+
+--Sans doute. Cependant, apres avoir reconnu le mauvais, je dois
+constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement la fortune
+qu'elle aime; elle n'est pas uniquement une femme d'argent. Il y a en
+elle d'autres sentiments, plus nobles, plus desinteresses. Sans doute
+cette immense fortune du colonel Chamberlain l'eblouit, et, placee dans
+le milieu ou elle est, avec son entourage, son oncle, sa mere, le monde
+qui, tous, s'occupent a faire miroiter cette fortune, il n'est pas
+etonnant qu'elle subisse cette influence. Mais il n'en est pas moins
+vrai qu'au fond, malgre cet eblouissement qui la trouble, elle jette des
+regards en arriere. Me croyez-vous sincere?
+
+Assurement Beio ainsi interroge, croyait le baron Lazarus sincere.
+
+--Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une tentative
+serieuse, ce mariage aurait ete rompu, et il l'aurait ete par Carmelita.
+Quand je dis "on" vous comprenez de qui je parle; c'est de vous,
+monsieur Beio. Moi, je l'ai faite, cette tentative, mais d'une facon
+indirects, indecise, qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air
+sans pouvoir donner une conclusion a mes paroles; et cependant l'effet
+que j'ai produit a ete si grand que j'ai eu la conviction que le
+succes etait encore possible. Et voila pourquoi j'ai eu avec vous cet
+entretien, qui a du vous surprendre mais dont vous voyez maintenant le
+but. J'aime le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je
+crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre cote, j'ai
+pour vous une haute estime, une vive sympathie, je crois que vous etes
+le mari qui peut donner le bonheur a Carmelita, je me mets a votre
+disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second.
+
+Arrive a cette conclusion, le baron s'arreta de nouveau, et abandonnant
+le bras du chanteur, il lui tendit la main.
+
+Beio mit sa main dans celle du baron.
+
+--Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous revoir.
+
+--Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.
+
+Mais non, il n'etait pas fou; trouble, bouleverse, affole par ce qu'il
+venait d'entendre.
+
+Decidement le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie,
+et qui pouvait meme paraitre au premier abord desesperee. Il ne s'etait
+pas trompe dans ses observations. Beio aimait Carmelita et il avait
+entretenu l'esperance de l'obtenir pour femme.
+
+Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journee, alla embrasser
+tendrement sa fille.
+
+--Cette chere enfant, c'etait pour elle qu'il travaillait, et
+l'esperance de la voir heureuse lui donnait des idees. Elle aurait la
+fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait cette fortune.
+S'appuyant, se haussant sur elle, ou ne parviendrait-il pas? Et le
+prince Mazzazoli, qui se flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il
+fait, le pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave colonel
+Chamberlain meritait d'avoir pour femme une Carmelita, une chanteuse!
+Allons donc! C'etait venir en aide a la Providence que d'empecher ce
+mariage. Avec Ida le colonel serait l'homme le plus heureux du monde:
+c'etait pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de ceux qui
+meritent le bonheur.
+
+Il pria sa fille de se mettre au piano:
+
+--Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une musique simple
+et pure.
+
+Et, pendant une heure, il resta a ecouter cette musique qui accompagnait
+delicieusement sa reverie.
+
+Le lendemain matin, a son lever, on lui annonca qu'un monsieur, dont on
+lui remit la carte, l'attendait depuis longtemps deja.
+
+Ce monsieur, c'etait Lorenzo Beio.
+
+Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer a des mouvements de joie
+intempestifs, cependant il ne put pas s'empecher de se frotter les
+mains.
+
+Il avait reussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu une parole,
+etait la pret a parler.
+
+--A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir venir.
+
+
+
+XVI
+
+Malgre le desir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo venait lui dire,
+il ne le recut pas aussitot.
+
+Il y avait toutes sortes d'avantages a lui donner la fievre par
+l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins de retenue et se
+livrerait plus facilement.
+
+Il se mit a decacheter son courrier, mais sans le lire, classant
+seulement les lettres devant lui.
+
+Lorsqu'il eut forme des liasses assez grosses pour bien montrer qu'il
+avait ete absorbe par le travail, il sonna.
+
+On introduisit Beio, grave et solennel.
+
+Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s'excusa de
+l'avoir fait si longtemps attendre:
+
+Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il m'a fallu expedier
+tout de suite, mais au moins j'ai gagne ainsi la liberte d'etre tout a
+vous.
+
+--Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des excuses a vous
+faire pour la facon inconvenante dont j'ai recu hier la proposition que
+vous avez bien voulu m'adresser.
+
+--Ne parlons pas de cela, je vous prie.
+
+--J'etais en proie a une profonde emotion, a un trouble qui m'avait
+bouleverse; je ne me sentais pas maitre de moi, et, dans une affaire
+aussi grave, je ne voulais pas ceder a un entrainement.
+
+--Tres-bien! s'ecria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du
+plat de sa main; vous etes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime
+la raison par-dessus tout. Ou va-t-on avec l'entrainement?
+
+Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant evidemment par ou
+commencer cet entretien.
+
+Enfin, il se decida; mais ses premiers mots furent prononces d'une voix
+si basse, que ce fut a peine si le baron les entendit.
+
+--Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines
+suppositions s'appliquant a mademoiselle Belmonte et a moi. Pour
+repondre a l'appel a la franchise que vous venez de m'adresser, je dois
+declarer que ces observations et ces suppositions sont fondees... au
+moins jusqu'a un certain point. Je veux dire qu'en supposant que j'avais
+pu m'eprendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne
+vous etes pas trompe. J'ai aime, j'aime en effet mademoiselle Belmonte
+d'une passion profonde, absolue, folle.
+
+Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les
+autres; a la facon dont il avait dit: "J'ai aime, j'aime mademoiselle
+Belmonte," on sentait combien grand etait cet amour. Jamais le baron
+n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionne.
+
+--Bien, se dit-il, si malgre tout le mariage s'accomplit, le colonel ne
+tardera pas a etre veuf; les Italiens ont du bon.
+
+Beio continua:
+
+--Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est developpe,
+c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste,
+que mademoiselle Belmonte se destinait au theatre. Il est certain que
+l'amour nait souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune
+fille destinee a prendre une haute position dans le monde que j'ai
+aimee, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu
+penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi
+comment, sous l'influence de cette esperance, mon amour s'est developpe.
+N'avait-il pas un but legitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait
+arriver sans moi au theatre, mais combien je lui rendais la route plus
+facile, combien je lui ouvrais de portes! En realite, elle etait mon
+eleve; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les
+choses du theatre....
+
+--Oh! bien peu.
+
+--Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de
+grands succes seulement avec la beaute et des dons heureux; il faut
+plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais a Carmelita; je la soutenais
+et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage,
+peut-etre. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire
+qu'elle serait ma femme.
+
+--Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demande de preciser autant
+que possible; je ne veux pas vous obliger a entrer dans des details, un
+mot seul me suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita
+envers vous?
+
+Beio hesita un moment, puis il se decida:
+
+--Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme.
+Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupefaction en entendant
+parler de ce mariage. Je ne crus pas a cette nouvelle. Cependant je
+courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec elle;
+je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches,
+elle ne repondit que par un mot: elle etait obligee d'obeir a son oncle.
+Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle
+s'enferma dans cette reponse; pendant une heure, il me fut impossible
+d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colere. Mais, pret
+a sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle etait insensible a
+la passion, je n'avais aucun menagement a garder envers elle et que,
+n'importe comment, j'empecherais ce mariage, si elle ne le rompait pas
+elle-meme. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue.
+Toutes mes tentatives pour arriver pres d'elle ont ete inutiles; on
+faisait bonne garde. Je lui ai ecrit, mais j'ai la certitude que mes
+lettres ne lui sont pas parvenues.
+
+--Alors, vous avez renonce a demander l'accomplissement de l'engagement
+pris par Carmelita?
+
+--Non, certes; mais, avant d'en venir a l'execution des moyens
+desesperes dont je l'ai menacee, j'ai voulu attendre encore et faire une
+derniere tentative: c'est dans ce but que je viens vous demander votre
+concours.
+
+--Que faut-il faire? Je suis a vous.
+
+Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec
+embarras dans sa main, avant de pouvoir se decider a repondre.
+
+--Je n'ose vraiment, dit-il enfin.
+
+--Vous n'osez me demander de remettre cette lettre a Carmelita? dit le
+baron.
+
+Beio inclina la tete et avanca la main qui tenait la lettre.
+
+Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas la lettre.
+
+--Vous me refusez? dit Beio.
+
+--Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre
+ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis a vous. Si vous me
+voyez hesitant, c'est que je me demande si cette lettre produira l'effet
+que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita.
+Ecrire est bien, mais parler est mieux.
+
+--Et comment voulez-vous que je parle? ou le voulez-vous?
+
+-Ou? ici. Que diriez-vous, si je vous menageais une entrevue avec
+Carmelita?
+
+--Vous feriez cela?
+
+--Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que
+vous aimez et qui vous aime: il faut que vous lui parliez; il faut
+qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de
+celui qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici meme. Comment? je n'en sais
+rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je
+l'aurai trouve, le vous previendrai. Jusque-la, tout ce que je vous
+demande, c'est de vous tenir en paix et de rester a ma disposition.
+
+--Ah! monsieur le baron, s'ecria Beio tremblant d'emotion; comment
+reconnaitrai-je jamais ce que vous faites pour moi?
+
+Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement:
+
+--Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le
+votre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel.
+Que je vous voie heureux, et je serai paye de ma peine. A bientot!
+
+
+
+XVII
+
+Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre
+la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurement il y avait des
+avantages a la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle
+contenait, il etait bien certain que ce n'etait point une lettre
+innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par
+Carmelita; assure que Carmelita serait seule a lire cette lettre, il
+s'exprimait en toute franchise, entraine par la passion. Remise au
+colonel, elle serait plus que suffisante pour l'eclairer.
+
+Et cependant il ne l'avait pas prise.
+
+Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laisse echapper l'occasion qui se
+presentait si belle?
+
+Mais cette determination, prise a l'improviste et sans avoir pu la
+peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans
+les circonstances graves, n'etait pas sans le jeter dans le doute et
+l'inquietude.
+
+Si le plan qu'il avait adopte si vite, sans l'avoir etudie, allait ne
+pas reussir?
+
+Il etait bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait
+de rien moins que de rendre le colonel temoin de l'entrevue qui aurait
+lieu entre Carmelita et Beio.
+
+A coup sur, cela etait audacieux. Mais aussi quel resultat decisif et
+triomphant!
+
+Bien que Beio n'eut point explique de quelle facon il avait obtenu
+l'engagement de Carmelita, le baron etait fixe a ce sujet. Carmelita
+etait une fille passionnee, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa
+bouche charnue, dans ses levres sensuelles; elle avait la chaleur du
+Midi dans le sang; elle etait de race latine, et qui plus est encore,
+de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait
+fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas du aimer Beio d'un amour
+ideal; c'etait sur un fait materiel que cet engagement reposait. Il
+etait donc bien certain que dans une explication comme celle qui
+s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des
+choses suffisantes pour eclairer le colonel sur le passe de sa fiancee.
+
+Mais pour cela il fallait reunir chez lui, en meme temps, Carmelita,
+Beio et le colonel.
+
+Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assures contre toute
+surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entrainer a parler en
+toute franchise, a agir en toute liberte.
+
+Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions ou ce serait le
+hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. Il y avait la un
+ensemble qui presentait de serieuses difficultes, car rien ne devait
+manquer: au meme moment, ces trois acteurs devaient se trouver
+necessairement en face les uns des autres.
+
+Mais le baron n'etait pas homme a s'embarrasser des difficultes.
+
+Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'hotel,
+communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait
+ouvertes ou fermees a volonte avec des portes-fenetres ou avec des
+stores.
+
+Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scene entre
+Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant a Beio,
+il se tiendrait dans le jardin, cache n'importe ou.
+
+On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les
+fenetres en communication avec la serre seraient fermees par les stores.
+
+Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, ou on la laisserait
+seule, et ou Beio viendrait aussitot la rejoindre.
+
+Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et
+il arriverait certes un moment ou, si peu curieux qu'il fut, il voudrait
+voir ce qui s'y passerait.
+
+Mais, pour mener a bien ce plan ainsi dispose, le baron avait besoin
+d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui
+expliquer a quoi il l'employait.
+
+--Ma chere enfant, lui dit-il quand tout fut pret, nous avons une
+surprise a faire a Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le
+colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne
+veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours
+tu amenes Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, et,
+sous un pretexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera
+dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demande et
+que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit
+de choses serieuses. J'ai comme un pressentiment que le mariage de
+Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.
+
+--Oh! papa.
+
+--Chut!
+
+Et le baron, mettant un doigt sur ses levres, se retira discretement: il
+en avait dit assez.
+
+Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui; car,
+en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'ecrire: les lettres se
+gardent.
+
+--J'ai arrange les choses, dit-il, ou plutot je les ai preparees. Voici
+ce que j'ai imagine (cela n'est peut-etre pas tres habile, car je
+reconnais que je n'entends rien a l'intrigue, mais il me semble que ce
+que j'ai en vue peut neanmoins reussir): je fais venir Carmelita chez
+moi, et on l'introduit dans la serre, ou on la laisse seule; aussitot
+vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la precaution de ne
+pas vous laisser voir, vous vous glissez derriere elle, et, la porte de
+la serre refermee par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre
+d'etre entendu ou derange par personne. Vous trouverez dans cette serre
+un coin ou vous serez caches comme dans un bois: c'est aupres de la
+grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin
+et ne craignez rien, vous y serez chez vous.
+
+Beio trouva cet arrangement tres heureux, cependant il proposa au baron
+une legere modification:
+
+--Si, au lieu d'attendre l'arrivee de Carmelita dans le jardin, il
+l'attendait dans la serre meme, cache dans la grotte ou derriere un
+arbuste?
+
+Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire echouer
+son plan: en effet, Beio s'introduisant le premier dans la serre,
+pouvait appeler l'attention du colonel, tandis que c'etait la voix de
+Carmelita qui devait frapper cette attention.
+
+--Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il y aurait
+premeditation de votre part et complicite de la mienne. Il vaut mieux
+que cette rencontre arrive par hasard; vous voyez Carmelita entrer dans
+la serre, vous la suivez: rien de plus naturel.
+
+Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service a lui demander, un
+renseignement sur l'Amerique, qui ne pouvait etre precis qu'en ayant
+sous les yeux une masse de lettres.
+
+Le colonel promit de se rendre le lendemain a l'hotel de la rue du
+Colisee.
+
+Mais ce n'etait pas assez, il fallait preciser l'heure.
+
+Le colonel indiqua trois heures de l'apres-midi.
+
+Aussitot le baron previent Beio de se tenir pret pour le lendemain,
+et en meme temps il envoya Ida chez Carmelita pour l'avertir que le
+lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour
+sortir en voiture.
+
+Tout etait pret.
+
+
+
+XVIII
+
+Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands
+capitaines.
+
+Il avait fait pour le succes ce qui etait humainement possible, le reste
+etait aux mains de la Providence.
+
+Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une
+devote priere, pour qu'elle lui donnat une victoire qu'il croyait avoir
+bien meritee.
+
+C'etait pour sa fille cherie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne
+benirait-il pas ses efforts?
+
+Le lendemain, avant que la bataille s'engageat, il voulut veiller
+lui-meme aux dernieres dispositions a prendre et ne rien laisser au
+hasard.
+
+Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'etait pas tirer
+interieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le
+tete-a-tete de maniere a le bien placer vis-a-vis les baies du salon.
+
+Cela fait, il arrangea lui-meme les stores du salon et les tira jusqu'en
+bas.
+
+Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne penetrat
+dans le salon ou dans la serre, afin que tout restat bien tel qu'il
+l'avait dispose.
+
+A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Elysees, en lui
+recommandant de rester avec Carmelita jusqu'a deux heures cinquante-cinq
+minutes, de maniere a ne revenir avec elle, rue du Colisee, qu'a trois
+heures precises.
+
+Pousse par l'impatience et la fievre, Beio arriva un peu avant l'heure
+qui lui avait ete fixee; mais cela ne derangeait en rien le plan du
+baron, mieux valait cette avance qu'un retard.
+
+Par quelques paroles adroites, le baron exaspera cette impatience
+du maitre de chant, en meme temps qu'il s'efforca d'enflammer son
+esperance.
+
+--Il etait certain que Carmelita serait vaincue; c'etait une affaire
+d'entrainement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron
+Lazarus, que cette charmante fille serait sourde a la voix de son coeur
+et n'ecouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mere
+avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aime,
+qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-meme. Que fallait-il pour cela?
+Assurement il n'avait pas la pretention, lui vieux bonhomme, n'ayant
+jamais ete entraine par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur,
+M. Beio trouverait certainement des elans irresistibles. Personne a
+craindre, liberte absolue.
+
+A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une
+importance considerable l'appelait au dehors.
+
+--Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir!
+
+Avant de partir, le baron voulut indiquer a Beio l'endroit ou il
+pourrait attendre dans le jardin l'arrivee de Carmelita, sans craindre
+d'etre apercu par celle-ci.
+
+--A trois heures! Prenez patience, et, aussitot qu'elle sera entree dans
+la serre, glissez-vous derriere elle, franchement, et ne craignez rien.
+
+L'affaire qui appelait le baron dehors etait en effet pour lui d'une
+importance considerable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller
+chercher le colonel.
+
+Il ne fallait pas que celui-ci fut en retard.
+
+Le succes tenait uniquement a une concordance parfaite dans les heures.
+
+Au moment ou le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir
+pour se rendre rue du Colisee.
+
+--Passant devant votre hotel, j'ai voulu voir si vous etiez encore chez
+vous, dit le baron.
+
+Quelques minutes apres, ils arrivaient rue du Colisee. Il etait deux
+heures cinquante minutes.
+
+Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci
+l'arreta par le bras:
+
+--J'ai installe deux comptables dans mon cabinet pour une verification
+importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux.
+Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que
+nous ne soyons pas deranges. Au reste, a ce moment de la journee, je ne
+suis visible pour personne, et Ida est sortie.
+
+Ils entrerent dans le salon, ou, sur une table devant la cheminee, entre
+les deux baies communiquant avec la serre, etaient disposees des liasses
+de lettres.
+
+C'etaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre
+au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilite et surtout la
+valeur morale de ceux qui les avaient ecrites.
+
+En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore
+un point decisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment ou
+Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le
+silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel,
+il etait bien certain que, malgre la surprise que lui causerait la
+brusque arrivee de Beio, elle ne parlerait pas.
+
+Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder
+le silence; mais ce n'etait point la le cas du colonel, et il etait
+impossible de lui dire franchement: Taisez-vous.
+
+Le baron avait prevu cette difficulte et il avait trouve un moyen pour
+la tourner.
+
+Tout d'abord, apres avoir fait asseoir le colonel devant la table
+chargee de lettres et de maniere a faire face a la serre, il prit ces
+lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui
+nommant les personnes sur lesquelles il desirait etre renseigne.
+
+Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six
+minutes pour etre bruyant.
+
+Ce qui devait arriver se realisa: le colonel repondit que parmi les noms
+qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas.
+
+Le baron se montra vivement contrarie.
+
+--Je suis un bien mauvais negociant, dit le colonel en riant, et puis
+ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville
+n'ont jamais ete bien frequentes.
+
+--Cependant vous connaissez M. Wright, le pere de cette delicieuse jeune
+fille avec laquelle j'ai dine chez vous.
+
+--Sans doute, mais....
+
+--Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner a ce sujet?
+interrompit le baron, presse par l'heure.
+
+--Ah! assurement, et je lui demanderai volontiers ce que vous desirez
+savoir.
+
+--Si vous vouliez....
+
+--Quoi donc?
+
+--Me donner une lettre d'introduction aupres de M. Wright, je lui
+demanderais moi-meme ces renseignements.
+
+--Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble.
+
+--Si, je prefere une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de
+recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en
+jeu.
+
+--Alors je vous ferai cette lettre.
+
+--Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume
+pleine d'encre.
+
+--Volontiers.
+
+Il etait deux heures cinquante-huit minutes.
+
+Le baron tenait ses yeux attaches sur la pendule, et, malgre son flegme
+ordinaire, il etait agite par des mouvements impatients.
+
+Trois heures sonnerent, le colonel ecrivait toujours.
+
+A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la
+serre, puis presqu'aussitot une porte se referma dans un chassis en fer
+et un verrou glissa dans une gache.
+
+Beio etait entre derriere Carmelita.
+
+Instantanement un cri retentit:
+
+--Lorenzo!
+
+Le colonel leva brusquement la tete, la voix qui avait crie etait celle
+de Carmelita.
+
+--Oui, moi, repondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio.
+
+--Ici!
+
+--Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas repondu a
+mes lettres; je vous ai suivie, et me voila. Maintenant nous allons nous
+expliquer.
+
+--Et quelle explication voulez-vous?
+
+--Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre
+mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant.
+
+Le colonel s'etait leve et il se dirigeait vers la serre.
+
+Le baron le retint par le bras:
+
+--Ecoutez, dit-il.
+
+Mais le colonel se degagea.
+
+--Je vous ai dit que j'empecherais ce mariage, continuait la voix de
+Beio, et je l'empecherai, dusse-je aller dire au colonel Chamberlain que
+vous etes ma maitresse?
+
+Le colonel etait arrive contre le store; d'un brusque mouvement, il le
+remonta.
+
+Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre.
+
+A la vue du colonel, ils reculerent tous deux de quelques pas, et
+Carmelita se cacha le visage entre ses mains.
+
+Le colonel, l'ayant regardee durant quelques secondes, se tourna vers
+Beio.
+
+--Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin
+d'aller a lui pour accomplir votre lache menace.
+
+Puis, revenant a Carmelita:
+
+--Vous donnerez a votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour
+expliquer que vous refusez d'etre ma femme.
+
+Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le
+salon.
+
+Alors, s'adressant au baron.
+
+--Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.
+
+Le baron courut a lui, les deux bras tendus; mais deja le colonel avait
+ouvert la porte.
+
+
+
+XVIII
+
+Carmelita et Beio etaient restes en face l'un de l'autre, sans bouger,
+sans parler, comme s'ils avaient ete petrifies par cette apparition du
+colonel, ses paroles et son depart.
+
+Le baron s'avanca vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur
+lui des yeux qui jetaient des flammes.
+
+--Vous plait-il que je vous reconduise chez vous? dit-il.
+
+Sans lui repondre, Carmelita resta les yeux poses sur lui avec une
+fixite si grande que malgre son assurance, il se sentit trouble.
+
+--Quel guet-apens infame! dit-elle enfin en etendant son bras vers le
+baron par un geste tragique.
+
+Puis, detournant la tete avec degout:
+
+--Lorenzo! dit-elle.
+
+A cet appel, le maitre de chant eut un frisson, car la facon dont elle
+avait prononce ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs.
+
+Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.
+
+Il s'avanca d'un pas vers elle.
+
+--Voulez-vous me reconduire chez ma mere? dit-elle.
+
+Et elle passa devant le baron en detournant la tete et le corps tout
+entier, avec un mouvement d'epaules qui manifestait le dedain et le
+mepris le plus profonds.
+
+Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le
+baron les vit s'eloigner, marchant d'un meme pas.
+
+--Eh bien! elle n'a pas ete longue a prendre son parti, se dit-il; le
+prince prendra-t-il le sien aussi facilement?
+
+Mais cette pensee ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir a
+remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs.
+
+Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait passe dans
+cette entrevue?
+
+Il entra chez elle.
+
+Ida se tenait, le front appuye contre une fenetre de son appartement qui
+donnait sur le jardin.
+
+--Le colonel parti seul! s'ecria-t-elle; Carmelita partie avec M. Beio!
+Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il
+entretenue comme il le desirait? sommes-nous arrives trop tard!
+
+--N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chere fille,
+parle-moi franchement? Que penses-tu du colonel?
+
+--C'est la troisieme fois que tu me poses cette question: la premiere
+fois, tu me l'as adressee lors de l'arrivee du colonel a Paris; la
+seconde, un peu avant le depart du colonel pour la Suisse; enfin voici
+maintenant que tu veux que je te repete ce que je t'ai deja dit. A quoi
+bon?
+
+--Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours,
+dois-je repondre oui ou non? Il faut que je sois fixe.
+
+--Que s'est-il donc passe?
+
+--Il s'est passe que le colonel vient de rompre avec mademoiselle
+Belmonte.
+
+--Rompre! en si peu de temps!
+
+--Quelques paroles ont suffi.
+
+--Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?
+
+--Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimee, et qu'il avait ete
+amene malgre lui a ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voila
+pourquoi je desire savoir ce que je dois repondre au colonel, si un jour
+ou l'autre il me demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire
+qu'il m'adressera cette demande.
+
+--Quelles raisons, cher papa?
+
+--Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est pas venu. Sache
+seulement que si le colonel n'avait pas pense a toi, il n'aurait pas
+rompu avec Carmelita.
+
+--Ah! papa!
+
+--J'ai vecu en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel
+pour connaitre l'etat de son coeur; ne doute pas de ce que je dis et
+reponds-moi franchement.
+
+--La reponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai deja faite deux fois;
+je n'ai pas change.
+
+Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.
+
+Puis, ayant essuye ses yeux mouilles de larmes, il la quitta; car il
+n'avait pas le loisir, helas! de se donner tout entier aux douces joies
+de la tendresse paternelle.
+
+Il lui fallait voir le colonel.
+
+A ses questions, le concierge repondit que le colonel venait de rentrer.
+
+Alors, sans en demander davantage et sans parler a aucun domestique, le
+baron, en habitue, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement
+du colonel et, apres avoir frappe deux petits coups, il entra dans la
+bibliotheque.
+
+Le colonel etait assis devant son bureau, la tete appuyee dans ses deux
+mains.
+
+Ce fut seulement lorsque le baron fut a quelques pas de lui, qu'il
+abaissa ses mains et releva la tete.
+
+--J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est
+passe apres votre depart.
+
+Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas; puis
+levant la main:
+
+--Avant tout une question, je vous prie, monsieur.
+
+--Dites, mon ami, dites.
+
+--Vous avez voulu me faire assister a, l'entretien de mademoiselle
+Belmonte et de cet homme?
+
+--Je pourrais, dit-il d'une voix que l'emotion rendait tremblante, je
+pourrais vous repondre categoriquement; mais j'aime mieux que cette
+reponse vous vous la fassiez vous-meme. Vous savez quelle est ma
+tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments
+d'honnetete et de purete je l'eleve? Pensez-vous que si j'avais su que
+mademoiselle Belmonte etait... mon Dieu! il faut bien appeler les choses
+par leur nom, si vilain que soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su
+que mademoiselle Belmonte etait la maitresse de son professeur de chant,
+j'aurais tolere qu'elle fut la compagne, l'amie de me fille? Dites, le
+pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment
+voulez-vous que j'aie eu l'idee de vous faire assister a l'entretien
+de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but
+aurais-je agi ainsi?
+
+Le colonel ne repondit pas.
+
+--Voici comment cet entretien a ete amene, continua le baron,--au
+moins ce que je vous dis la resulte de ce que j'ai entendu apres votre
+depart:--ce professeur de chant, nomme Lorenzo Beio, un ancien chanteur,
+un comedien, ce Beio etait desespere du mariage de celle qu'il avait cru
+epouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde
+et l'empechait d'arriver jusqu'a Carmelita. Tantot il l'a vue sortir
+avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entree dans la serre,
+tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il
+est entre avec elle: de la cette surprise chez Carmelita; mais, pour
+etre complet, je dois dire que cette surprise s'est bien vite
+calmee. Apres votre depart, je suis alle dans la serre pour offrir
+a mademoiselle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m'a pas
+repondu; mais detournant la tete, elle a pris le bras de ce... comedien
+et elle est partie avec lui: la paix etait faite. Soyez donc rassure sur
+celle que vous vouliez elever jusqu'a vous. Voila ce que j'ai voulu
+vous apprendre, afin de n'avoir plus a revenir sur ce triste sujet.
+Maintenant un mot encore, un seul; si vous avez quelque affaire a
+traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets a votre disposition et vous
+demande d'user de moi; c'est un droit que mon amitie reclame, et puis,
+pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne
+sache la verite. Pour le monde, nous verrons a arranger les choses de
+maniere a la menager autant que possible.
+
+
+
+XIX
+
+Malgre les menagements que le baron avait promis d'apporter "dans
+l'arrangement des choses," la rupture du mariage arrete entre le colonel
+Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une veritable
+explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en repandit.
+
+Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il
+le fit de telle facon qu'une sorte de curiosite de scandale se joignit a
+l'interet que cette nouvelle portait en elle-meme.
+
+Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de
+repondre, et persista dans son refus avec fermete; mais cependant de
+maniere a laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'etait point
+par ignorance, mais que c'etait par discretion.
+
+--Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je
+n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle
+Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture,
+c'est une autre affaire.
+
+De guerre lasse, il s'etait decide non a expliquer ces causes clairement
+et franchement, mais a les laisser adroitement entendre.
+
+Le colonel avait fait d'etranges decouvertes sur le compte de sa
+fiancee. Il y avait dans cette affaire un maitre de chant, Beio,
+l'ancien chanteur, dont le role n'etait pas beau; il est vrai qu'il ne
+fallait pas oublier que Carmelita etait Italienne, ce qui diminuait le
+role joue par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour
+qui le connaissait, parfait gentleman comme il etait, incapable de se
+decider a la legere, cette rupture etait grave, alors surtout qu'il
+s'agissait d'un mariage aussi avance; encore quelques jours, et il etait
+conclu.
+
+Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller a l'Opera le soir meme de
+la rupture, pour l'annoncer a madame de Lucilliere qu'il esperait
+rencontrer.
+
+En effet, la marquise etait dans sa loge, et, en voyant le baron entrer,
+elle avait devine, a son air diplomatique, qu'il avait quelque chose
+d'interessant a lui apprendre; malgre la gravite de sa tenue, le
+triomphe eclatait dans toute sa personne.
+
+Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucilliere
+exercait sur ceux qui etaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obeir
+instantanement, sans la plus legere marque d'hesitation ou de revolte.
+
+Lors de l'entree du baron elle etait en compagnie de lord Fergusson et
+du duc de Mestosa; elle leur fit un signe imperceptible, aussitot ils
+sortirent.
+
+--Vous avez quelque chose a m'apprendre? dit-elle vivement.
+
+--Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont reussi.
+
+--Reussi?
+
+--C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est
+insignifiante; vous m'aviez si bien trace mon plan, que vous deviez
+attendre le succes pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute
+a son sujet; peut-etre meme trouvez-vous qu'il a beaucoup tarde.
+Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes
+d'affaires.
+
+--Ne soyez pas trop modeste.
+
+--Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y aurait
+outrecuidance de ma part a prendre pour moi un succes qui n'appartient
+qu'a vous: je n'ai ete qu'un instrument, vous avez ete la main; encore
+l'instrument a-t-il ete bien insuffisant.
+
+La marquise ne pouvait pas etre dupe de cette humilite dans le triomphe.
+
+--Vous avez donc bien peur d'etre responsable de ce succes devant le
+colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur, et ne pas
+trembler ainsi; je ne trahis pas mes allies. Vous etes tellement trouble
+que vous ne pensez pas a me dire ce qui s'est passe.
+
+--Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il parait que mademoiselle
+Belmonte avait pris l'engagement de devenir la femme de son maitre de
+chant.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--Mon Dieu! oui.
+
+--Et comment cela?
+
+--C'est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends
+pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laissee ainsi entrainer.
+Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupteur!
+
+--Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est
+Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande.
+
+--Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scene
+violente a mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir
+prendre pour mari l'homme qu'elle avait bien voulu prendre pour...
+amant. Il a dit le mot, et precisement, par un malheureux hasard,--en
+disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,--le colonel l'a
+entendu.
+
+Le colonel assistait a cette scene?
+
+--C'est-a-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant
+encore au theatre sans doute, dans une de ses scenes a effet des operas
+italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivee jusqu'aux
+oreilles du colonel.
+
+--Ces oreilles n'etaient pas bien loin, je suppose, de l'endroit ou se
+passait cette scene.
+
+--C'est-a-dire que le colonel etait avec moi dans mon salon, et Beio,
+qui, depuis plusieurs jours, poursuivait mademoiselle Belmonte, avait
+rejoint celle-ci dans ma serre, ou elle s'etait refugiee.
+
+--Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita dans la serre, et
+les stores baisses sans que les fenetres fussent fermees, n'est-ce pas?
+Mais cela etait adroitement combine.
+
+--Le hasard seul a ces adresses, et c'est a lui qu'il faut faire nos
+compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a entendu les paroles de
+Beio; je crois meme qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de tres
+instructives, s'il avait ecoute quelques minutes encore; car ce comedien
+etait lance. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez
+comme il est delicat, chevaleresque meme. Il n'a pas voulu surprendre
+les secrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors meme que ces
+secrets le touchaient si profondement; il a brusquement remonte le
+store...
+
+--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?
+
+--Ce n'est point elle qui a parle, c'est le colonel; il n'a dit que ces
+simples mots, les adressant a mademoiselle Belmonte: "Vous donnerez a
+votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez
+d'etre ma femme."
+
+--Et il est sorti simplement, dignement.
+
+--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?
+
+--Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit.
+Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m'a pas
+repondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.
+
+--Voila qui est assez crane.
+
+--Crane! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, n'est-ce pas, que
+cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment.
+
+--Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit.
+Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?
+
+--Ce qu'il a dit lorsque sa niece est rentree, je n'en sais rien, et
+j'avoue meme que je le regrette, car cela a du etre original; mais ce
+qu'il a fait est beaucoup plus original encore.
+
+--Voyons.
+
+--C'est a trois heures aujourd'hui que cette scene s'est passee entre le
+colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard
+m'a conduit aux Champs-Eysees, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince
+Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante,
+montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, charge de bagages.
+
+--Ils partent?
+
+--Leur position eut ete assez embarrassante a Paris; il eut fallu
+repondre a bien des questions; et puis d'un autre cote, le prince eut
+ete oblige a regler des affaires penibles avec le colonel, car vous
+savez que celui-ci avait envoye la corbeille a sa fiancee: diamants,
+bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a prefere ne pas
+restituer lui-meme ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus
+simple.
+
+La marquise voulut reiterer ses compliments au baron, mais celui-ci les
+refusa obstinement; il n'avait rien fait, a elle toute la gloire du
+succes; et il la quitta avec la meme physionomie discrete.
+
+Insinuee par le baron dans l'oreille de quelques intimes, repetee
+franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du
+colonel eut bientot fait le tour de la salle.
+
+Etait-ce possible?
+
+--Surtout etait-il possible que le prince eut ainsi quitte Paris?
+
+--Parbleu! avec les diamants du colonel.
+
+--Et en laissant ses creanciers derriere lui.
+
+Sans doute, cette rupture causait une grande joie a la marquise; mais
+tout n'etait pas dit pour elle.
+
+Pendant que le baron travaillait a cette rupture, la marquise avait eu
+la pensee d'aller voir Therese; mais, emportee dans son tourbillon, elle
+avait toujours retarde l'execution de ce projet, qui d'ailleurs etait
+assez aventureux. Elle avait attendu aussi en esperant qu'une bonne idee
+lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait plus a attendre.
+
+Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de
+Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse precise d'Antoine
+Chamberlain.
+
+En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette
+adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientot
+elle arriva devant la porte sur laquelle etait ecrit le nom de
+Chamberlain.
+
+Ce fut Denizot qui la recut dans l'atelier desert, et il est vrai de
+dire que tout d'abord il la recut assez mal; mais quand elle se fut
+nommee, il lui donna toutes les explications qu'elle pouvait desirer.
+
+Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan: Therese
+etait en Allemagne avec son pere, et depuis son depart elle n'avait pas
+ecrit.
+
+La marquise se retira deconcertee.
+
+N'avait-elle aide a detruire Carmelita que pour assurer le triomphe
+d'Ida?
+
+
+
+XX
+
+Le colonel, qui avait longtemps hesite avant d'aller annoncer son
+mariage a Therese, se decida tout de suite a lui apprendre que ce
+mariage etait rompu.
+
+Et, comme Antoine ne lui avait point ecrit depuis le retour de Sorieul,
+et que par consequent il ignorait ou Therese pouvait se trouver en ce
+moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.
+
+Pendant deux jours, a la suite de la scene de la rue du Colisee, il
+etait reste enferme chez lui, ayant donne l'ordre de ne recevoir
+personne, a l'exception du prince Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui
+n'etait pas venu.
+
+Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, pour echapper aux
+pensees qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit
+et son coeur.
+
+Cette maison, ou les ouvriers travaillaient a tout preparer pour ce
+mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de
+marteau l'exasperaient.
+
+Quand parfois il traversait les pieces ou ils achevaient leur besogne,
+il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une facon
+etrange: les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se
+moquaient de lui.
+
+Il etait parti de chez lui a pied, et, par le boulevard Haussmann et les
+boulevards, il s'etait mis en route pour le faubourg Saint-Antoine.
+
+C'etait l'heure ou le _tout Paris_ qui respecte les exigences de la
+tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige
+vers le bois de Boulogne. Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas,
+qu'il avait croise vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des
+personnes qui l'avaient salue; car il faisait lui-meme partie de ce
+_tout Paris_, dont il etait une des individualites les plus connues, et
+les gens du monde qui n'avaient pas eu de relations intimes avec lui,
+savaient au moins qui il etait.
+
+Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande
+attention; mais bien vite il avait remarque qu'on le regardait avec une
+curiosite peu ordinaire; les yeux s'attachaient sur lui avec fixite; on
+se penchait vers son voisin pour l'entretenir a l'oreille, les femmes
+souriaient.
+
+En arrivant a la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il
+avait fort peu de sympathie, malgre les protestations d'amitie
+dont celui-ci l'accablait en toute circonstances, le vicomte de
+Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force.
+
+--Eh bien! mon cher colonel!
+
+--Eh bien! monsieur le vicomte? repondit froidement le colonel.
+
+--Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?
+
+--Qui est indiscret?
+
+--De vous adresser une felicitation?
+
+--Et a propos de quoi, je vous prie?
+
+--A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.
+
+Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que
+tout autre, a la place de celui-ci, eut ete deconcerte et peut-etre meme
+jusqu'a un certain point inquiete.
+
+Mais le vicomte ne s'etait jamais laisse deconcerter par rien ni par
+personne, et de plus il n'avait jamais pense qu'on pouvait avoir l'idee
+de l'intimider: l'herbe n'avait pas encore pousse sur la tombe du
+dernier adversaire, M. de Meriolle qu'il avait tue dans un duel celebre,
+et le moment eut ete mal choisi pour le faire reculer.
+
+Il se mit a rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant
+presque violence:
+
+--Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas a l'etourdie, pour le
+plaisir de bavarder. C'est sincerement que je vous felicite, sinon en me
+placant a votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous
+dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me desolait.
+
+--Et pourquoi cela, monsieur?
+
+--Parce que vous ne devez epouser qu'une Francaise.
+
+--Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie.
+
+--Personne; seulement on a dit que si vous vous decidez maintenant, vous
+deviez prendre une Francaise; voila tout. Vous etes une puissance en
+ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est
+d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; je vous assure
+qu'on est dispose a faire beaucoup pour cela. Ne resistez pas. Ce n'est
+pas officiellement que je parle c'est officieusement; mais cependant
+soyez assure que mes paroles sont serieuses on a pour vous de hautes
+visees. Puis-je dire que je vous ai sonde a ce sujet et que je n'ai pas
+trouve vos oreilles fermees? Je sais de source certaine qu'on desire
+vous adresser une invitation. Etes-vous presentement en disposition de
+l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans detour. Que dois-je
+repondre?
+
+--Que vous avez trouve un homme tres touche de la sollicitude qu'on lui
+temoigne et tres reconnaissant qu'on pense a lui, mais en meme temps
+vous avez trouve aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui
+ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, ou une
+affaire importante l'appelle; dans ces conditions la reponse que vous
+demandez est impossible a formuler, aussi vous a-t-il prie d'attendre
+son retour.
+
+Et sur ce mot le colonel, ayant vivement degage son bras, salua
+Sainte-Austreberthe et le quitta.
+
+Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre
+pour femme? Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune?
+
+A cette pensee, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver
+Sainte-Austreberthe et a son tour l'interroger. Le marche devait etre
+curieux a connaitre. Il apportait sa fortune; que lui apportait-on en
+echange?
+
+Ah! chere petite Therese, quelle difference entre toi et tous ces gens!
+
+Depuis trois ans qu'il etait en France, elle etait vraiment la seule qui
+n'eut point vise cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou
+qu'ils poursuivaient encore par de honteux moyens.
+
+Et precisement parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle
+etait a jamais perdue pour lui, il osa pour la premiere fois s'avouer
+en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspire, et le
+reconnaitre pour ce qu'il etait.
+
+Reflechissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement d'une idee a
+une autre, que celle qu'il abordait ne lui etait pas moins penible que
+celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne.
+
+En traversant la cour, il revit Therese marchant legerement,
+joyeusement, pres de lui, le jour ou il etait venu la prendre en voiture
+pour la conduire aux courses. Comme elle etait charmante alors!
+
+En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une
+voix qui paraissait lire dans l'atelier.
+
+Il poussa la porte.
+
+Denizot, perche sur l'etabli d'Antoine et portant son pierrot sur
+sa tete, faisait a hante voix la lecture d'un livre a Michel qui
+travaillait.
+
+--Ah! Monsieur Edouard, s'ecria Denizot en degringolant si vivement de
+son etabli, que l'oiseau, effraye, s'envola; en voila une surprise, et
+une bonne!
+
+Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main
+au colonel; la surprise paraissait etre tout aussi heureuse pour lui que
+pour Denizot.
+
+--Ma foi! dit Denizot, il etait ecrit que nous devions nous voir
+aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir; j'y serais meme alle
+dans la journee, si je n'etais pas reste pour faire la lecture a Michel
+pendant qu'il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant,
+et les livres nous aident a le passer moins tristement. Nous avons des
+nouvelles d'Antoine.
+
+--C'etait precisement pour vous demander des nouvelles de mon oncle
+et... (il s'arreta) que je venais vous voir.
+
+--Voici la lettre, dit Michel.
+
+ Mon cher Michel,
+
+ Je voulais t'ecrire par une occasion sure, ce qui m'aurait permis de
+ causer avec vous en toute liberte; mais, cette occasion tardant a
+ partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles;
+ car, depuis que tu sais que nous avons quitte Bale, sans savoir
+ aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant
+ plus que la patience n'a jamais ete ta premiere vertu.
+
+ J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde;
+ seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il
+ est tres possible, tres probable meme que les lettres qui arrivent
+ rue de Charonne, adressees a ton nom, sont soumises a une
+ surveillance destinee a fournir a la police des renseignements,
+ qui heureusement lui manquent, je suis oblige de garder certaines
+ precautions assez genantes, mais que je crois necessaires
+ presentement. Au reste, je pourrai, je l'espere, t'ecrire bientot
+ sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je
+ te donnerai alors tous les details que je suis oblige de taire
+ aujourd'hui.
+
+ Nous sommes restes a Bale le temps necessaire pour recevoir les
+ reponses aux lettres que j'avais ecrites; ces reponses ont ete
+ telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je
+ m'etais adresse. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour
+ notre exil en Allemagne.
+
+ Maintenant, nous voila installes aussi bien que nous pouvons l'etre,
+ et nous avons trouve ici un accueil qui t'aurait fait revenir des
+ preventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en
+ etre temoin.
+
+ Il ne faut pas juger les Allemands a Paris, vois-tu, par ce qu'on
+ dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en etudiant ceux qu'on
+ rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les
+ connaitre.
+
+ Par nos rencontres dans nos congres avec nos freres allemands,
+ j'etais arrive a me debarrasser de certains prejuges francais, mais
+ j'etais loin de soupconner la verite.
+
+ Particulierement en ce qui nous touche le plus vivement, les
+ Allemands sont plus avances dans nos idees que nous ne le sommes en
+ France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui
+ pensent a une reorganisation sociale, les paysans (au moins dans le
+ pays ou je suis) sont leurs allies, au lieu d'etre leurs ennemis.
+
+ De cette communaute de croyance, il est certain qu'il naitra un
+ jour un grand mouvement, qui sera irresistible et qui provoquera en
+ Allemagne une revolution plus terrible et plus complete que ne l'a
+ ete la revolution francaise.
+
+ Quand eclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte
+ pretention de vouloir le predire, je ne connais pas assez le pays
+ pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considerations
+ trop longues pour cette lettre ecrite a la hate, car il est bien
+ entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des
+ resistances. Deja elles s'affirment, et il est a craindre que ceux
+ qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des
+ guerres, pour tacher d'enrayer ou de detourner ce mouvement; mais,
+ quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir
+ lui appartient.
+
+ Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil a pousser a la
+ roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des
+ nationalites, et nous devons travailler a son succes aussi bien en
+ France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.
+
+ Nous avons ici un journal, _le Volkstaat_, ce qui veut dire _le
+ gouvernement du peuple_, dans lequel on me demande des articles
+ qu'on traduira; je vais les ecrire. En meme temps je fournirai des
+ notes a son redacteur en chef, un de nos freres, qui ecrit
+ une _Histoire de la Revolution Francaise_, car partout notre
+ _Revolution_ doit etre un enseignement pour les peuples qui veulent
+ s'affranchir.
+
+ Voila pour un cote de notre vie. Quant a l'existence materielle,
+ n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur
+ qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne.
+
+ Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde,
+ le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte a porte, et
+ Therese passe une partie de la journee a apprendre le francais a ses
+ deux petites filles.
+
+ Si nous etions en France et reunis, nous pourrions dire que nous
+ sommes pleinement heureux.
+
+ En attendant une plus longue lettre, sois donc rassure sur nous.
+ Cette lettre te dira comment m'ecrire et sous quel nom. Ne sois pas
+ inquiet pour me tenir au courant de mon proces, je lis les journaux
+ francais.
+
+ Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot.
+ Therese embrasse son oncle et vous envoie ses amities.
+
+ ANTOINE.
+
+Antoine etait tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son
+enthousiasme, mais aussi avec sa negligence des choses pratiques.
+
+--Mais cela ne m'apprend pas ou se trouve mon oncle, dit le colonel en
+rendant cette lettre a Michel, et c'etait la justement ce que je voulais
+savoir.
+
+--Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitot que je l'aurai
+recue, je vous la communiquerai.
+
+--Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi a
+une dame de vos amies qui est venue pour voir Therese?
+
+--Une dame de mes amies? Et qui donc!
+
+--Madame la marquise de Lucilliere, qui est venue ici hier pour voir
+Therese, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le
+lui ai pas demande. Je lui ai dit ce que nous savions, que Therese etait
+en Allemagne, voila tout.
+
+Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigue par cette nouvelle.
+
+
+
+XXI
+
+Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en
+est pas de plus grave, que celle qui tient dans ces trois mots:
+
+--Que faire maintenant?
+
+Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais
+sans trouver une reponse, c'est-a-dire un but.
+
+Comment prendre la vie?
+
+Par le cote serieux ou par le cote plaisant?
+
+Sans doute il aurait pu voyager, mais ou aller, puisque precisement
+l'Allemagne lui etait interdite et que c'etait en Allemagne seulement
+qu'il desirait aller?
+
+Voyager pour changer de place et devorer l'espace ne lui disait
+absolument rien; par la il n'etait pas Americain et il ne ressentait pas
+cette fievre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant,
+sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage
+qu'avec l'etude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments,
+les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions
+ou il lui etait impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en
+voyage? La melancolie des soirees dans les pays inconnus l'effrayait.
+
+Autant rester a Paris.
+
+La plupart de ceux avec qui il etait en relations se trouvaient dans des
+conditions qui, jusqu'a un certain point, ressemblaient aux siennes:
+combien n'avaient pas plus de volonte, plus d'initiative que lui, et
+cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle.
+
+Il ferait comme eux: a cote de ceux qui jouent un role actif dans la
+comedie humaine, il y a les simples spectateurs; il serait de ceux-la.
+
+Et justement les pieces qu'on jouait en ce moment sur le theatre du
+monde ne manquaient pas d'un certain interet; peut-etre n'etaient-elles
+pas d'un genre tres eleve et se rapprochaient-elles trop de la feerie et
+de l'operette; mais, telles quelles etaient, elles pouvaient amuser les
+yeux.
+
+Jamais Paris n'avait ete plus brillant, plus bruyant; il ressemblait a
+ces apotheoses qui terminent les pieces a spectacle, avec flammes de
+Bengale, lumiere electrique et galop final. Qui pensait au lendemain?
+On se ruait au plaisir, on jouissait de l'heure presente comme si l'on
+avait le pressentiment que demain n'existerait pas.
+
+Il est vrai que, de temps en temps, eclatait dans cette musique dansante
+une note triste: on entendait un roulement sur des tambours drapes de
+noir.
+
+On parlait de greves d'ouvriers qui s'etaient terminees par des coups de
+fusil; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des proces, des
+condamnations; on rapportait des paroles revolutionnaires prononcees
+dans des reunions publiques. Apres dix-neuf annees de sommeil, il y
+avait des gens qui se reveillaient et qui essayaient de construire des
+barricades; on prononcait de nouveau avec un certain effarement les noms
+des faubourgs du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec leurs
+riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de
+grandes provisions d'armes chez eux, de peur d'etre pilles.
+
+Mais il n'y avait pas la de quoi s'inquieter serieusement: la France
+etait tranquille, le gouvernement etait fort.
+
+Au contraire, la note grave se melant quelquefois a la note joyeuse,
+mais sans etouffer celle-ci, cela avait du piquant.
+
+Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journee, a l'enterrement
+de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt
+dernieres annees, et le soir a la representation du _Plus heureux
+des trois_, la comedie la plus gaie du repertoire du Palais-Royal?
+Profondement saisissante, la face pale et convulsee de Rochefort; mais,
+d'un autre cote, bien drole, la physionomie de Geoffroy, la mari trompe,
+caresse et content.
+
+On se plaisait aux contrastes, et les fetes dans lesquelles les femmes
+du plus grand monde n'etaient recues que deguisees en grisettes
+obtenaient le plus vif succes. C'etait admirable! On s'extasiait, sans
+se demander si les fetes dans lesquelles les grisettes n'auraient ete
+recues que deguisees en femmes du monde n'auraient pas ete presque aussi
+reussies.
+
+Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie,
+prenant les jours comme ils venaient et s'en remettant au hasard pour le
+distraire ou l'ennuyer.
+
+Il prit la tete du tout Paris, fut de toutes les fetes, de toutes les
+reunions; on le vit partout, et les journaux a informations parlerent de
+lui si souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom
+tout compose; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom
+retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien,
+comme trente ans plus tot on avait pris celui de lord Seymour.
+
+Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni
+son esprit. Il en etait de lui comme de ces rois de feerie qui, apres la
+phrase traditionnelle: "Et maintenant que la fete commence!" assistent
+a cette fete avec un visage d'enterrement. Partout il portait une
+indifference que le jeu lui-meme, avec ses alternatives de perte et de
+gain, ne parvenait pas a secouer, et c'etait avec le meme calme qu'il
+gagnait ou qu'il perdait des sommes considerables.
+
+--Quel estomac! disait-on.
+
+On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais ce qui faisait
+l'admiration de la galerie faisait son desespoir.
+
+Ne prendrait-il donc plus jamais interet a rien?
+
+Un seul mot, un seul nom plutot avait le pouvoir d'accelerer les
+battements de son coeur: celui de Therese.
+
+Apres sa premiere visite a Michel, ne recevant de nouvelles ni
+d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il etait retourne
+rue de Charonne.
+
+Mais il avait trouve la porte close, et, en mettant son oreille a la
+serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier ou autrefois
+les chants se melaient aux coups de marteau.
+
+Le concierge qu'il avait interroge en redescendant, lui avait donne
+les raisons de ce silence. Denizot s'etait fait prendre derriere la
+barricade du faubourg du Temple, et Michel avait ete arrete le lendemain
+a l'atelier; quant a Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait
+ce qu'il etait devenu. Il n'etait point arrive de lettres, portant le
+timbre d'un pays etranger, a l'adresse de Michel ou de Sorieul, et le
+concierge commencait a etre inquiet pour le payement de son terme.
+
+En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir
+s'il ne pouvait pas etre utile a Denizot et a Michel, mais on lui avait
+repondu qu'ils etaient au secret a Mazas, et que, pour communiquer avec
+eux, il fallait attendre que l'instruction fut terminee.
+
+A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Therese?
+
+Comment Antoine ne lui ecrivait-il point? Que se passait-il donc de
+mysterieux?
+
+Il pensa a interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait
+lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour decouvrir la
+ville ou Antoine s'etait refugie c'etait le titre du journal dans lequel
+Antoine ecrivait.
+
+Il alla trouver le baron, rue du Colisee,--ce qu'il n'avait pas voulu
+faire depuis la scene dont il avait ete temoin, resistant quand meme a
+toutes les instances dont il avait ete accable: invitations a diner,
+demandes de services, et autres pretextes plus ou moins habilement mis
+en avant.
+
+Lorsqu'on l'annonca au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de
+soulagement:
+
+--Enfin, tout n'est pas perdu!
+
+Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux
+mains ouvertes.
+
+--Ce cher ami! Savez-vous que je desesperais presque de vous revoir ici?
+Vous aviez refuse mes invitations avec une telle perseverance, que
+je vous croyais fache; mais vous venez; soyez le bienvenu, soyez le
+bienvenu.
+
+Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la
+raison vraie qui l'amenait rue du Colisee.
+
+Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il
+ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques
+minutes a sa chere Ida, il ne put pas refuser.
+
+Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme
+l'avait propose le baron, mais de pres d'une heure; car, chaque fois
+qu'il voulut se lever, le baron ou Ida aborderent un nouveau sujet qui
+l'obligeait a rester.
+
+Ce fut seulement quand le baron le reconduisit a la porte de sortie,
+qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amene.
+
+--A propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le
+_Volkstaat_?
+
+Le baron ouvrit la bouche pour repondre; mais, se ravisant, il la
+referma aussitot et parut chercher.
+
+--Le _Volkstaat_, le _Volkstaat_, dit-il.
+
+--C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les
+ouvriers.
+
+--Eh bien! il y a un moyen tres simple pour que vous ayez votre
+renseignement, c'est que j'ecrive a mes correspondants de Dresde et
+de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi: j'ecris ce soir, je recois les
+reponses vendredi, et vous venez diner avec nous samedi.
+
+Comme le colonel repondait par un refus aussi poli que possible:
+
+--Me suis-je trompe? dit le baron, etes-vous reellement fache contre
+moi?
+
+--Mais, comment pouvez-vous penser?...
+
+--Non, vous n'etes pas fache. Alors, vous venez diner, c'est chose
+convenue, ou bien, si vous refusez, je n'ecris pas. Faut-il ecrire?
+
+--Ecrivez, je vous prie.
+
+--Alors, a samedi, en tout petit comite, deux amis seulement et nous.
+
+Ceux que le baron appelait ses amis, etaient a proprement parler des
+comperes dont le role consistait a rendre le diner attrayant: l'un,
+homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet celebre. Tous deux
+allant en ville et jouant chaque soir leur role, sans jamais un moment
+de lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-la
+les mettant en appetit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux
+seductions feminines, et par la incapables de provoquer la jalousie.
+
+Des que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui
+communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir.
+
+Le _Volkstaat_ paraissait a Leipzig. C'etait un journal socialiste,
+qui, fonde depuis peu de temps, exercait une grande influence dans les
+classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux
+des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais
+le gouvernement avertit s'etait decide a le poursuivre a outrance;
+son redacteur en chef venait d'etre emprisonne, et des etrangers qui
+collaboraient a sa redaction etaient en fuite: on les recherchait pour
+les arreter. On etait decide a en finir avec ces miserables socialistes,
+qui menacaient de corrompre tout le pays.
+
+La colonel se declara satisfait par ces renseignements, mais, en
+realite, il l'etait aussi peu que possible, desole au contraire et
+tourmente.
+
+Condamne en France, par defaut, a cinq annees d'emprisonnement,
+poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer?
+comment trouverait-il a travailler? N'etait-ce pas une vie de misere qui
+commencait pour lui et pour Therese? Pas d'asile, pas de pain peut-etre,
+et avec cela impossibilite de les chercher, sous peine d'aider la police
+a les trouver.
+
+Ces preoccupations nuisirent au diner du baron.
+
+Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait ete dans d'autres
+circonstances a l'esprit de l'homme d'esprit et la gourmandise du
+gourmet.
+
+Cependant, le baron l'ayant interroge plusieurs fois sur sa sante et Ida
+lui ayant demande en souriant dans quel pays il voyageait presentement,
+il voulut reagir contre sa maussaderie; puisqu'il avait accepte ce
+diner, il devait y apporter une figure et des manieres convenables.
+Evidemment sa tenue etait grossiere et ridicule, il reflechirait plus
+tard.
+
+Place pres d'Ida, il se tourna vers elle et tacha de la convaincre qu'il
+ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimeriques, mais qu'il
+savait ou et pres de qui il etait.
+
+De la s'ensuivit une conversation animee, qui chassa les preoccupations
+serieuses et tristes que le baron avait fait naitre.
+
+
+
+XXII
+
+Ces diners "de toute intimite" comme les qualifiait et baron Lazarus, se
+renouvelerent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus
+frequents.
+
+Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son
+invitation, et chaque fois le colonel, de son cote, n'en avait que de
+mauvaises pour la refuser.
+
+D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, ces diners
+n'avaient rien pour lui deplaire, bien loin de la.
+
+En effet, quand il ne prenait point part a un diner de gala ou quand
+il n'en donnait point un lui-meme, il mangeait le plus souvent a son
+restaurant ou a son cercle, et le brouhaha des grandes reunions lui
+etait tout aussi desagreable que le silence et la solitude.
+
+Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas ailleurs.
+
+Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une
+sensation qui nait de l'heureuse reunion de diverses circonstances, de
+choses et de personnes.
+
+Cette reunion de choses et de personnes se rencontrait a la table du
+baron, ou la chere, preparee par un cuisinier parisien et non allemand,
+etait exquise, et ou les convives etaient habilement choisis pour se
+faire valoir les uns les autres.
+
+Il a ete un temps ou les diners de ce genre ont ete en honneur a Paris;
+malheureusement ils ont peu a peu disparu, a mesure que tout le monde a
+voulu faire grand, et ils ne se sont conserves que dans de trop rares
+maisons.
+
+Celle du baron etait de ce nombre, et pour le colonel c'etait une
+detente, un repos et un charme, que ces diners intimes. On y causait
+librement, spirituellement, on y mangeait delicatement, et, en meme
+temps que le cerveau s'y rafraichissait, l'esprit s'y allumait: on en
+sortait dans un etat de bien etre general tout a fait agreable.
+
+Il semblait que le baron eut apporte dans le monde les qualites innees
+qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hote, ou plus justement
+de maitre d'hotel, profession pour laquelle les Allemands ont
+incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyage, des
+aptitudes remarquables.
+
+A cote des diners vinrent les soirees, car le colonel ne pouvait diner
+chaque semaine, rue du Colisee, sans faire une visite au baron et a Ida.
+
+Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de reception du
+baron; mais il n'en etait pas de ces receptions comme des diners, elles
+n'avaient aucun caractere d'intimite. S'y montraient tous ceux qui
+etaient en relations d'amitie ou d'affaires avec le baron Lazarus, des
+Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands.
+
+Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui genait le
+colonel, tant on disait du mal de la France. C'etait a croire que tous
+ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, etaient des ennemis
+implacables du pays auquel ils avaient demande l'hospitalite, le
+travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de "la grande
+Babylone", de ses ridicules, de son immoralite, de ses vices, de sa
+pourriture. Pourquoi se serait-on gene devant le colonel Chamberlain?
+N'etait-il pas citoyens des Etats-Unis?
+
+Mais ce citoyen des Etats-Unis se laissa aller un jour a repliquer a ces
+litanies:
+
+--Si la France est le pays d'abomination que vous pretendez, dit-il,
+pourquoi y venez-vous ou plutot pourquoi y restez-vous?
+
+On se mit a rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'a
+la race germanique.
+
+Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais
+d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida
+Lazarus "avait ete la reine de la soiree", prit la parole.
+
+--Personne ne conteste les qualites de la France, dit-il avec un flegme
+imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays
+du monde pour les couturieres, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers,
+pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas begueules du tout.
+
+Les rires recommencerent de plus belle.
+
+--Et les soldats? dit le colonel agace.
+
+Les rires s'arreterent, mais on se regarda avec des sourires discrets.
+
+Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel pique, leva la main,
+et tout le monde garda le silence.
+
+--Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sur que nous rendons
+justice aux Francais, et il serait a souhaiter que les Francais fussent
+aussi equitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les
+traitons en freres et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils
+devoreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France,
+c'est que nous avons peur d'elle.
+
+Mais, ne s'en tenant pas a ces paroles d'apaisement, il voulut prendre
+ses precautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel a entendre
+des propos qui pouvaient le facher. Quand celui-ci se leva pour se
+retirer, il l'accompagna.
+
+--Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; c'est mon jour de
+reception, et vous vous rencontrez avec une societe melangee, que mes
+affaires m'obligent a recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je
+reste en tete-a-tete avec ma fille; c'est la soiree de la famille.
+
+Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amitie
+d'une visite, venez un de ces jours-la, nous serons tout a fait entre
+nous. Il y a des heures ou il me semble qu'on doit avoir besoin de calme
+sans solitude.
+
+Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisee le jeudi ou le samedi
+quelquefois meme le jeudi et le samedi.
+
+Peu a peu, il s'etait pris d'amitie pour Ida, et il avait pour elle les
+attentions et les prevenances qu'un grand frere a pour une soeur plus
+jeune.
+
+Il se livrait d'autant plus librement a ce sentiment, qu'il etait
+bien certain que ce n'etait et que ce ne pouvait etre qu'une amitie
+fraternelle.
+
+Mort pour le present et l'avenir, aussi bien que pour le passe.
+
+Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnement aimee, madame de
+Lucilliere, sa chere marquise, sa chere Henriette, avait paru vouloir
+rappeler ce passe a la vie; mais il avait ferme les yeux et les oreilles
+aux avances franches et precises qu'elle lui avait faites. Elle avait
+insiste. Dans une maison ou ils se rencontraient, elle etait venue a
+lui, la main tendue; il s'etait incline, et, sans prendre cette main,
+il avait recule. Un autre soir, elle avait manoeuvre de maniere a le
+trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui
+avait dit qu'elle avait a lui parler. Aussi poliment que possible, mais
+avec une froideur glaciale, sans emotion et sans trouble, il avait
+repondu qu'il n'avait rien a entendre d'elle, et il s'etait retire,
+degageant avec fermete son bras, qu'elle avait pris.
+
+Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas a craindre que le sentiment
+amical qu'il eprouvait pour Ida, se changeat jamais en une tendresse
+passionnee.
+
+Les semaines, les mois s'ecoulerent, et l'on gagna l'ete sans que les
+diners ni les soirees s'interrompissent.
+
+Un soir de juillet, qu'il se rendait a pied rue du Colisee pour faire sa
+visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la
+porte du baron Luzerne, son ami Gaston de Pomperan, et naturellement
+tous deux s'arreterent en meme temps pour se serrer la main.
+
+Apres quelques mots insignifiants, Gaston se mit a sourire en montrant
+du doigt les arbres du jardin du baron.
+
+--Vous allez la? dit-il.
+
+--Oui, je vais faire une visite au baron.
+
+--Et a sa fille?
+
+--Et a sa fille.
+
+--Alors c'est vrai?
+
+--Qui est vrai?
+
+-Est-il vrai que vous epousez mademoiselle Lazarus?
+
+A ce nom, le colonel fit deux pas en arriere et frappa le pave du pied.
+
+--Vous voyez bien, mon cher Edouard, que ma question etait indiscrete et
+que j'avais raison d'hesiter a vous l'adresser.
+
+--C'est qu'aussi ces questions a propos de mariage sont vraiment
+irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et,
+si quelqu'un a le droit de m'interroger a ce sujet, c'est vous, vous
+seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement
+d'impatience que je suis fache contre vous.
+
+Disant cela, le colonel tendit la main a Gaston.
+
+--On a remarque que vous diniez chaque semaine chez le baron, et que
+de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d'Ida, une
+partie de vos soirees. De la, a conclure a un mariage, il n'y a qu'un
+pas.
+
+--Eh bien! on s'est trompe. Il n'a jamais ete question de mariage entre
+Ida et moi, je n'en ai meme jamais eu la pensee; cela est precis,
+n'est-ce pas?
+
+Tout en causant, le colonel avait accompagne Gaston. Il le quitta et
+revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l'exasperation;
+car, s'il n'etait pas fache contre Gaston, il l'etait contre "les
+autres".
+
+Cette question de mariage le poursuivait donc toujours et sans relache?
+Il fallait en finir.
+
+Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna a la
+grille de l'hotel Lazarus, decide a provoquer une explication ce soir
+meme.
+
+
+
+XXIII
+
+Ce n'etait pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le
+colonel, c'etait chez sa fille.
+
+En effet, c'etait pour sa fille qu'il restait a la maison; il etait donc
+tout naturel que ce fut chez sa fille qu'il passat la soiree, dans cette
+piece ou le colonel avait ete recu des le second jour de son arrivee
+a Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son
+aquarium, sa voliere, sa bibliotheque de litterature et de musique, son
+piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de menage,
+presentait une si etrange reunion de choses qui juraient entre elles.
+
+Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assi dans un
+large fauteuil, devant une table sur laquelle. etait servi un plateau
+avec un cruchon plein de biere et deux verres; installee devant le
+piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son pere, qui,
+renverse dans son fauteuil, les jambes posees sur un tabouret, suivait
+en l'air les dessins capricieux de la fumee de sa pipe.
+
+Il etait impossible de voir a Paris un tableau de la vie de famille plus
+patriarcal. Evidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure
+femme qu'un mari put souhaiter; en elle, tout se trouvait reuni:
+les talents les plus varies, et avec cela l'ordre, la complaisance,
+l'indulgence, la simplicite, heureuse d'un rien, heureuse surtout du
+bonheur qu'elle donnait.
+
+Quand elle disait _Lieber papa_, sa voix etait une suave musique.
+
+Et il etait impossible d'etre plus gracieuse qu'elle quand, penchee
+devant son pere, elle lui tendait un papier roule pour qu'il allumat sa
+pipe.
+
+Ou aurait-on trouve a Paris une jeune fille qui aurait permis que son
+pere fumat chez elle, et la pipe encore?
+
+Pour elle, au contraire, cela etait tout simple; elle ne pensait qu'aux
+plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumee de la pipe paternelle
+ne pouvait que sentir bon.
+
+Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci etait au piano en train de
+jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, sa pipe allumee, etait
+assis dans son fauteuil.
+
+Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la tete; mais le
+colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. Quant au baron, il ne
+bougea pas; on pouvait croire qu'il etait absorbe dans une sorte de
+ravissement. Renverse dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague,
+il n'etait plus assurement aux choses de la terre: etait ce la musique,
+etait-ce le tabac qui produisait cette extase? les deux peut-etre.
+
+Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier siege qu'il
+trouva a sa portee et attendit que la romance fut finie.
+
+Le dernier accord plaque, Ida quitta vivement son tabouret et vint a lui
+en courant.
+
+--Vous etes en retard, dit-elle; voila pourquoi j'ai joue cette romance
+a papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous?
+
+Le baron etait enfin sorti de son etat extatique.
+
+--Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de
+t'entendre, tu as joue comme un ange.
+
+Mais le colonel n'etait pas en disposition d'ecouter la musique avec
+recueillement, meme quand c'etait un ange qui etait au piano.
+
+Il resta immobile sur son siege, n'ecoutant guere et suivant sa pensee
+interieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observe.
+
+Mais Ida, qui jouait de memoire, jetait de temps en temps un regard
+de cote sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de
+physionomie du colonel et voyait sa preoccupation.
+
+Quant au baron par suite d'une heureuse disposition particuliere dont
+l'avait doue la nature et qu'il avait singulierement developpee par
+l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraitre
+le regarder: si bien qu'il remarqua aussi, a l'air sombre et recueilli
+du colonel, qu'il devait etre arrive quelque chose d'extraordinaire.
+
+Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'ecouter
+religieusement la romance de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce
+qu'avait le colonel.
+
+Plusieurs fois, dans le cours de la soiree, qui se passa assez
+tristement, Ida fit un signe furtif a son pere pour lui montrer le
+colonel; mais le baron repondit toujours en mettant un doigt sur ses
+levres.
+
+Ce fut le colonel lui-meme qui prit les devants.
+
+--Voulez-vous me donner monsieur votre pere pendant quelques instants?
+dit-il en s'adressant a Ida. J'ai a l'entretenir d'une affaire
+pressante, pour moi tres-importante, et je ne voudrais pas vous imposer
+l'ennui de l'entendre.
+
+Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron. Lorsqu'ils
+furent entres, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte etait
+fermee.
+
+--Alors c'est tres grave? demanda le baron en souriant.
+
+--Tres-grave pour moi, et meme jusqu'a un certain point pour vous. Je
+pense, que mon assiduite dans votre maison vous a prouve tout le plaisir
+que j'eprouvais a vous voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.
+
+--Plaisir partage, mon cher ami, dit le baron en mettant la main sur son
+coeur, soyez-en convaincu; nos reunions ont ete un vrai bonheur pour
+moi, aussi bien que pour ma fille.
+
+--Isole a Paris, continua le colonel, n'ayant que quelques amis dont les
+plaisirs etaient quelquefois pour moi une fatigue, j'etais heureux de
+trouver une maison calme...
+
+--Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le franchement, mon
+ami. C'est la en effet ce que nous pouvions vous offrir.
+
+--Et ce que vous m'avez offert avec une cordialite que je n'oublierai
+jamais.
+
+Le baron suivait ce discours avec anxiete, se demandant ou il devait
+aboutir, et pressentant, au ton dont il etait prononce, a l'embarras qui
+se montrait dans le choix des mots, enfin a mille petits faits resultant
+de l'attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait
+etre que mauvaise.
+
+Ces paroles furent pour lui un trait de lumiere qui illumina tout ce qui
+avait ete dit d'obscur jusqu'a ce moment par le colonel et en meme temps
+le but encore eloigne auquel celui-ci tendait.
+
+C'etait un adieu que le colonel lui adressait.
+
+Instantanement son plan fut trace avec une surete de coup d'oeil qui lui
+rendit sa presence d'esprit, un moment troublee.
+
+Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait a etre aide par
+le baron; mais, celui-ci etant reste silencieux, les yeux fixes sur lui,
+il continua:
+
+--Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eut pas de malentendu
+entre nous, j'arrive a la partie difficile de la demande que j'ai a vous
+adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les
+trouver.
+
+Le baron se mit a rire de son gros rire bon enfant.
+
+--Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour
+une demande telle que celle que vous avez a m'adresser? Allons donc!
+Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans detours et
+sans ambages?
+
+Assurement vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaiete;
+mais...
+
+--Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il y a dans votre
+demande?
+
+--Vous savez?
+
+--Parbleu! Et vraiment, dans les termes ou nous sommes, cela n'est pas
+bien difficile a deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand
+diplomate; je suis un bon pere, voila tout; un homme qui aime sa fille
+et auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.
+
+Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d'emotion.
+
+--Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'etais pas apercu depuis
+longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais pas le pere que vous
+connaissez.
+
+Contrairement a ce qu'avait fait le colonel, le baron parlait d'une voix
+forte et rapide, de telle sorte qu'il etait a peu pres impossible de
+l'interrompre.
+
+--Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques mois j'ai commence
+a me douter de quelque chose? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous
+le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me
+jugiez tout entier. Je me suis adresse a ma fille, la tout franchement,
+directement. Je vois que ca vous etonne. Eh bien! cependant, je crois
+que je n'ai pas eu tort. Au reste, j'aurais voulu agir autrement que
+je n'aurais pas pu. Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa
+franchise, on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles et, ce
+qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j'aurais
+pu m'adresser d'abord a vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j'avais
+une liberte que je n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adresse
+a elle et je lui ai dit: "Ma chere fille, je ne suis pas soupconneux
+et n'ai aucune des qualites d'un juge d'instruction ou d'un limier de
+police, cependant je vois autour de moi des choses qui me touchent au
+coeur, je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes
+sentiments, et je viens a toi franchement pour que tu me les dises." Je
+dois vous confesser qu'elle a ete emue et troublee en m'entendant parler
+ainsi. Alors j'ai continue: "Je ne desapprouve rien, et avant tout je
+dois te declarer, ce que tu sais deja, mais enfin il est bon que cela
+soit nettement exprime, je dois te declarer que j'ai pour le colonel
+Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie; en un mot,
+c'est l'homme selon mon coeur." Je vous demande pardon de vous dire cela
+en face, mon cher ami, mais, puisque telles ont ete mes paroles, je dois
+les repeter sans les alterer.
+
+Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots significatifs de ce
+discours, avait voulu l'interrompre, ecoutait maintenant, bouche close,
+se demandant avec stupefaction ce que tout cela signifiait.
+
+Le baron poursuivit:
+
+--"Maintenant que tu connais mes sentiments a l'egard du colonel,
+dis-je a ma fille, je te prie de me faire connaitre les tiens en toute
+sincerite, en toute franchise." Vous pouvez vous imaginez quel trouble
+cette question directe lui causa. Je voulus alors venir a son aide. "Ce
+n'est point une confession que j'espere de toi, c'est un mot, un seul
+mot, mais net et precis: si le colonel Chamberlain me demande ta main,
+que dois-je lui repondre?"
+
+A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le
+fauteuil qu'il occupait.
+
+Mais de la main, le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire,
+lui imposa silence:
+
+--Je vois que cela vous etonne, dit-il, mais je suis ainsi fait; quand
+je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la
+demander tout naivement. Si ma question vous surprend maintenant, elle
+ne surprit pas moins ma chere Ida. En parlant, je la regardais; je vis
+son front rougir, puis son cou; ses yeux s'emplirent de larmes; ses
+levres fremirent, sans former des mots, et elle detourna la tete; mais
+presque aussitot, relevant les yeux sur moi et me lancant un coup d'oeil
+qui me troubla moi-meme profondement, tant il trahissait de joie et de
+bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tete sur ma poitrine. Je
+n'insistai pas, vous le comprenez bien; ce que je venais de voir etait
+la reponse la plus precise que je pusse desirer. Vous voyez, mon ami,
+que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; je l'attendais et
+je suis pret a y repondre: Oui, cent fois, mille fois, oui.
+
+Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude de la
+stupefaction:
+
+--Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je peux dire non,
+n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si doux a prononcer.
+
+Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron.
+
+Alors celui-ci parut remarquer cette immobilite et cette stupefaction;
+son sourire s'effaca, et peu a peu, mais rapidement cependant, son
+visage prit l'expression de la surprise.
+
+--Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? qu'avez-vous?
+pourquoi ce regard trouble? qui cause cette emotion? Vous vous taisez?
+Ah! mon Dieu!
+
+Et le baron, a son tour, se leva vivement.
+
+--Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m'avez bien dit, n'est-ce
+pas, que vous aviez une demande a m'adresser?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! alors c'est a cette demande que j'ai repondu. Que
+trouvez-vous dans cette reponse qui ne vous satisfasse pas? Elle est a
+vous, je vous repete que je vous la donne.
+
+Le colonel, gardant le silence, baissa la tete.
+
+Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en
+seconde; tout a coup il se frappa la tete, et prenant le colonel par la
+main:
+
+--Cette demande, dit-il,--sur votre honneur, repondez franchement,
+colonel;--cette demande ne s'appliquait donc pas a ma fille? Sans pitie,
+sans menagement, sans circuit, un oui ou un non: repondez, colonel,
+repondez.
+
+--Je venais vous dire qu'on presence de certains propos qui couraient
+dans le monde et que mon assiduite chez vous paraissait justifier, je
+vous demandais a suspendre nos relations.
+
+Le baron tomba affaisse sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir
+un coup de massue qui l'avait assomme.
+
+--Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant!
+
+A plusieurs reprises, il repeta ces trois mots avec un accent dechirant:
+il etait accable.
+
+Bientot il redressa la tete, et, a plusieurs reprises, il passa ses
+deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour
+comprimer son front; puis, se levant et croisant ses bras, il vint se
+placer en face du colonel, a deux pas.
+
+--Et vous m'avez laisse parler? dit-il.
+
+Ce n'etait pas de la colere qu'il y avait dans ces paroles: c'etait une
+profonde douleur, un morne desespoir.
+
+--Moi, dit-il, j'ai mis a nu devant vous le coeur de ma fille.
+
+Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni l'un ni l'autre la
+parole.
+
+Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il commencat.
+
+Enfin le baron se decida.
+
+--Ne me repondez pas, dit-il; nous ne sommes point en etat de nous
+expliquer en ce moment. Vous reflechirez de votre cote; moi, je
+reflechirai du mien, et tous deux, en hommes d'honneur, nous chercherons
+un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous
+prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d'etre pour ma
+fille ce que vous avez ete. Il ne faut pas qu'elle apprenne la
+verite par un coup brutal: elle en mourrait, ne l'oubliez pas. Je la
+preparerai; nous chercherons, nous verrons. Je compte donc sur vous pour
+notre diner de mardi.. Vous viendrez?
+
+--Je viendrai.
+
+Quand le colonel se fut retire, le baron rentra chez sa fille, se
+frottant les mains a se les bruler.
+
+--Eh bien! papa? dit Ida.
+
+--Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule
+pour me demander ta main; viens que je t'embrasse.
+
+
+
+XXIV
+
+Mais ce plan du baron ne se realisa pas tel qu'il avait ete concu, il
+lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus: le
+temps, et le hasard, que le baron n'avait pas admis dans ses calculs,
+vint bouleverser ses savantes combinaisons.
+
+On sait quel mouvement de surprise et de stupefaction s'empara de tout
+le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 on comprit tout a coup que la
+guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d'un moment
+a l'autre.
+
+En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est peut-etre pas tout
+a fait juste.
+
+Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement
+epouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, apres
+avoir essaye de tous les expedients et tente toutes les aventures, se
+jetterait, un jour ou l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver
+la quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de resister
+a la liberte.
+
+D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable
+engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que surement
+elle voudrait s'en servir avant qu'il se fut rouille, et etablir ainsi
+sa domination dans toute l'Allemagne sur la defaite de la France.
+
+De la des points noirs, comme on disait alors, c'est-a-dire des nuages
+charges d'orages qui, se rencontrant et se choquant, devaient fatalement
+allumer la foudre.
+
+Mais ces nuages, qui, en ces dernieres annees, avaient souvent menace de
+se rencontrer, paraissaient pour le moment eloignes l'un de l'autre; le
+ciel etait serein, le barometre etait au beau, et les esprits timides
+avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette annee Le baron
+Lazarus lui-meme, qui savait bien des choses et qui, par ses relations
+multiples aussi bien en France qu'en Allemagne, etait en mesure d'etre
+bien informe, repetait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette
+annee.
+
+Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour
+d'autres non moins serieuses elle le desesperait; car, depuis longtemps
+averti et convaincu de l'imminence de la guerre, il etait a la baisse
+dans toutes ses speculations. Au lieu du trouble qui devait retablir ses
+affaires, il voyait de nouveau se raffermir une tranquillite qui les
+ruinait; encore quelques mois de paix et il etait perdu. C'etait meme
+cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si
+ardemment desirer de marier sa fille au colonel: la guerre ou la fortune
+du colonel. Si les deux lui manquaient, c'en etait fait de lui.
+
+Tout a coup cette guerre, qu'il croyait ecartee pour l'annee presente,
+se montra menacante, et en quelques jours les chances de paix semblerent
+disparaitre completement, tant des deux cotes on etait dispose a saisir
+les occasions de lutte qui se presentaient ou qu'on pouvait faire
+naitre.
+
+Les evenements se precipiterent, la rente, qui etait a 72 60 le 5
+juillet, etait a 67 40 le 14.
+
+C'etait la fortune pour le financier, mais d'un autre cote c'etait la
+ruine des esperances du pere.
+
+En effet, si la guerre eclatait, il ne pouvait pas rester a Paris, et
+alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel
+a prendre Ida pour femme?
+
+Il fallait donc, s'il etait oblige de quitter Paris, que le colonel le
+quittat en meme temps.
+
+Aussitot que les bruits de guerre s'eleverent, et ce fut justement le
+lendemain du jour ou eut lieu leur entretien et "ou le coeur d'Ida avait
+ete mis a nu, le baron s'occupa de preparer le colonel a ce depart.
+
+Au diner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table
+un medecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minerales
+de toute l'Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce medecin le
+regardait avec attention, comme s'il voulait l'etudier.
+
+Apres le diner, ce voisin peu agreable ne le lacha pas et, se
+cramponnant a lui de force, l'attira dans un coin.
+
+Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures
+merveilleuses obtenues par les eaux minerales.
+
+Puis, tout a coup, quittant les etats generaux pour en prendre
+un particulier, il se mit a interroger le colonel comme dans une
+consultation.
+
+Vous devez souffrir d'obstruction du cote du foie; j'en suis aussi
+certain que si vous m'aviez longuement raconte ce que vous eprouvez.
+
+Et, se tenant a des indications assez vagues, il decrivit les differents
+etats par lesquels le colonel passait dans la digestion.
+
+--Est-ce exact?
+
+--Tres exact.
+
+--Eh bien! mon cher monsieur, si j'etais a votre place, je n'hesiterais
+pas une minute; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou
+Hombourg, dont les eaux vous debarrasseraient rapidement. Sans doute
+votre etat n'est pas grave; cependant je suis convaincu qu'une
+medication fondante et resolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas
+garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, tandis que quand
+on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu'on veut agir. Les eaux
+allemandes, c'est non-seulement un conseil d'ami, c'est encore un ordre
+de medecin, si vous me permettez de parler ainsi.
+
+Quelques instants apres que le medecin se fut eloigne, le baron se
+rapprocha du colonel.
+
+--Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfoefoers? Il vous
+ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous etre utile, je me mets
+a votre disposition.
+
+--Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment.
+
+--Meme quand la science l'ordonne!
+
+Je ne puis pas obeir a la science.
+
+--Mais c'est une horrible imprudence.
+
+--Plus tard, je verrai.
+
+Il fut impossible de le decider ou de l'ebranler; il avait trop souvent
+vu la mort pour avoir peur des medecins, et leurs arrets le laissaient
+parfaitement calme quand il n'en riait pas.
+
+Il fallut se tourner d'un autre cote, et ce fut Ida qui dut essayer de
+decider le colonel a faire un voyage en Allemagne.
+
+Mais pour cela il aurait fallu du temps, et precisement le temps
+manquait.
+
+De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menacante,
+et, par ce qui se passait a Paris, au moins par ce qu'on voyait, il
+etait evident que le gouvernement francais cherchait a provoquer les
+sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de
+responsabilite dans la declaration de la guerre.
+
+Paris presentait une physionomie etrange, ou les emotions theatrales se
+melaient aux sentiments les plus sinceres.
+
+On a la fievre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaitre,
+on s'aborde, on s'interroge, on discute; les boulevards sont une cohue,
+et, tandis que les pietons s'entassent sur les trottoirs, les voitures
+sur la chaussee s'enchevetrent si bien, qu'elles ne peuvent plus
+circuler. De cette foule partent des vociferations; on crie: "Vive la la
+guerre! A bas la Prusse!" tandis qu'a cote on repond "Vive la paix!" On
+chante la _Marseillaise_, les _Girondins_, le _Chant du depart_, et,
+pour la premiere fois depuis vingt ans, Paris entend: "Aux armes,
+citoyens!" sans que la police leve ses casse-tete; elle permet qu'il y
+ait des citoyens.
+
+L'heure s'avance, la foule s'eclaircit, l'encombrement des voitures
+diminue; alors sur la chaussee on voit s'avancer des gens en blouses
+blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant a leur tete un chef
+qui porte une torche allumee.
+
+--A Berlin! a Berlin! Vive la guerre!
+
+Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles a enflammer
+repetent: "A Berlin!" on se regarde en voyant passer ces comparses, on
+sourit ou bien on hausse les epaules, et quelques voix crient: "A bas
+les mouchards!"
+
+Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il
+apercut, dans une caleche decouverte qui suivait ces blouses blanches,
+un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De
+temps en temps le comte se penchait en dehors de la caleche, qui allait
+au pas, et, le visage souriant,--s'il est permis de donner le nom
+de sourire a la grimace qui elargissait cette face epaisse,--il
+applaudissait des deux mains en criant: "Bravo, mes amis, bravo!" Assise
+pres de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tete
+tournee du cote oppose a celui ou se trouvait le colonel, criait a
+pleine voix: "A Berlin! Vive l'empereur!" Tout a coup ce jeune homme,
+dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le
+comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupefait.
+
+C'etait Anatole!
+
+Anatole frais, elegant, bien peigne, bien cravate, bien gante; Anatole
+assis aupres du comte Roqueblave, dans la voiture d'un senateur: Anatole
+en France.
+
+Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne
+devait point parer quelque coup de couteau; mais il n'apercut que de
+bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation
+courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes.
+
+Comme le comte, penche en dehors de la caleche, repetait: "A Berlin!"
+un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir,
+descendit sur la chaussee, et, s'avancant de deux ou trois pas vers la
+voiture, il se mit a crier, avec cette voix grasse et trainante qui
+n'appartient qu'au voyou parisien:
+
+"A Chaillot, le pere noble! Oh! la la!"
+
+Et la caleche s'eloigna au milieu des rires, des huees et des
+applaudissements confondus, sans qu'Anatole eut apercu et reconnu son
+cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule.
+
+Pendant quelques jours, ces manifestations continuerent plus ardentes
+ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre
+s'accentuaient.
+
+Un jour, les canons etaient charges; le lendemain, la paix n'avait
+jamais ete serieusement menacee; hier les Prussiens etaient nos amis,
+aujourd'hui ils etaient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos
+amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comediens, aux reins
+souples et au coeur leger, faisaient des passes et des poses avec
+le drapeau de la France; ils le depliaient, ils le repliaient, ils
+l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en
+souriant. C'etait eblouissant.
+
+Cependant les evenements avaient marche, et, comme de chaque cote on les
+avait arranges et exploites en vue de certains interets particuliers,
+ils etaient fatalement arrives a la guerre: l'ambassadeur de Prusse
+avait quitte Paris.
+
+Le soir de ce depart, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui
+annonca M. le baron Lazarus.
+
+Bien que la Bourse eut de nouveau baisse et que la rente fut a 65 fr.
+50, ce qui faisait gagner des sommes considerables au baron, celui-ci
+entra avec une figure grave et sombre; car si le financier etait plein
+de joie, le pere, par contre, etait plein d'inquietude.
+
+Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant decider le
+mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, etait
+venu plusieurs fois rue du Colisee, ne s'etait pas prononce, et meme il
+n'avait fait aucune allusion a leur entretien.
+
+--Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, que M. le baron
+de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l'ambassade, par
+le train de cinq heures. Alors tout est fini?
+
+--C'est-a-dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l'a.
+Maintenant, c'est la question de la preponderance de la France ou de
+l'Allemagne en Europe qui est engagee: la Providence seule sait quand et
+comment elle se resoudra. Mais les interets generaux ne doivent pas nous
+faire oublier les interets particuliers; je viens donc vous demander a
+quoi vous vous etes arrete.
+
+Le colonel regarda le baron comme pour le prier de preciser sa question.
+
+Celui-ci s'inclina et continua:
+
+--Il est a craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-memes obliges de
+quitter Paris, car la guerre va prendre un caractere implacable; si cela
+se realise, je desire savoir quelles sont vos intentions.
+
+--Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au contraire.
+
+--Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons pour venir en
+Allemagne?
+
+--Oubliez-vous que je suis Francais d'origine? Ne savez-vous pas que je
+suis Francais de coeur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez
+les ennemis de mon pays.
+
+--Je vois que vous avez oublie notre entretien.
+
+--Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de me
+sympathie ni de mon amitie pour mademoiselle Lazarus: mais....
+
+Il hesita.
+
+--Mais?... demanda le baron.
+
+--Mais la sympathie et l'amitie, si vives qu'elles soient, ne suffisent
+pas pour faire un mariage.
+
+Le baron se leva avec dignite.
+
+D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; car, bien
+qu'il n'eut rien a dire, il eut voulu dire quelque chose.
+
+--Il me semble que ces evenements, dit-il enfin, ont au moins cela de
+bon, qu'ils couperont court aux propos du monde.
+
+--Je vois que vous savez tirer parti des evenements, dit le baron en se
+dirigeant vers la porte.
+
+Mais, pret a sortir, il se prit la tete dans les deux mains et murmura:
+
+--Oh! ma pauvre enfant!
+
+Le colonel, qui le suivait de pres, fut emu par ces paroles.
+
+Le baron s'etait arrete tout a coup. Il releva la tete:
+
+--Colonel, dit-il, j'ai une demande a vous adresser, et, bien qu'elle
+me coute cruellement, je ne dois penser qu'a ma fille. Apres avoir
+longuement et douloureusement reflechi, mon intention n'est pas de lui
+avouer la verite, au moins presentement; je desire lui laisser croire
+que vous restez a Paris par patriotisme, et que cette raison est la
+seule qui vous empeche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard,
+lorsque le temps aura apporte un certain apaisement a son chagrin, je la
+preparerai peu a peu a la verite; mais, pour que ce plan reussisse,
+il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois
+jours: voulez-vous m'accompagner a la gare et m'aider a tromper cette
+pauvre enfant? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que
+vous n'eprouvez pas, mais la pitie vous inspirera.
+
+Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, ce pauvre
+pere!
+
+Bien entendu, le colonel promit ce qui lui etait demande; pouvait-il
+refuser?
+
+Il voulut meme faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue
+du Colisee.
+
+La maison etait bouleversee. Une escouade d'ouvriers emballeurs
+entassait, dans les caisses en bois, tous les objets de valeur qui
+garnissaient les appartements: les tableaux, les bronzes, les livres,
+les porcelaines et les meubles assez legers pour etre emportes.
+
+--Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons? dit le
+baron.
+
+Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la voliere et
+l'aquarium.
+
+--J'ai compte sur vous, dit-elle tristement; je ne puis emporter ni mes
+oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur qu'on ne les laisse mourir ici.
+Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin? En les
+regardant, vous penserez quelquefois a l'exilee.
+
+Puis; le baron les ayant laisses seuls, elle lui prit la main, et la lui
+serrant fortement:
+
+--C'est bien, dit-elle, en restant a Paris, vous faites votre devoir. La
+France n'est-elle pas votre patrie?
+
+Elle paraissait emue, mais en meme temps cependant soutenue par une
+volonte virile.
+
+Leur depart etait fixe au mercredi. Ce jour-la, le colonel, comme il
+l'avait promis, arriva rue du Colisee pour monter en voiture avec eux et
+les accompagner a la gare.
+
+Il n'avait pas besoin "de feindre des sentiments qu'il n'eprouvait pas,"
+selon le conseil du baron; il etait reellement sous une impression
+penible.
+
+La gare etait encombree d'Allemands qui quittaient la France: c'etait
+un entassement, une cohue; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes
+secretes s'ouvrirent, et le colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu
+pour elle.
+
+Pendant que le baron s'installait dans son compartiment avec l'aide de
+son secretaire, Ida prit le bras du Colonel, et l'emmenant quelques pas
+plus loin:
+
+--Vous souviendrez-vous? dit-elle.
+
+Et elle lui tendit une petite branche de _vergise mein nicht_, qu'elle
+tira de son corsage.
+
+Avant que la colonel eut repondu, le baron appela sa fille.
+
+Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.
+
+La baron tendit la main au colonel:
+
+--Au revoir!
+
+On sonna le depart, la machine siffla, le train s'ebranla lourdement, et
+dans la fumee, le colonel reste sur le quai, apercut un mouchoir blanc
+qui voltigeait,--celui d'Ida.
+
+Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui,
+moins puissants que le baron, n'avaient pas pu partir.
+
+Si les Allemands quittaient la France pour retourner dans leur pays, les
+Francais qui etaient en Allemagne n'allaient-ils pas revenir en France,
+meme les proscrits et les condamnes politiques?
+
+Et Therese?
+
+
+
+FIN DE IDA ET CARMELITA
+
+(L'episode qui suit Ida et Carmelita a pour titre Therese.)
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA ***
+
+***** This file should be named 13654.txt or 13654.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/3/6/5/13654/
+
+Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the PG Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliotheque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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new file mode 100644
index 0000000..e0979b0
--- /dev/null
+++ b/old/13654.zip
Binary files differ