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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:38 -0700 |
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Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, son premier roman +«LES AMANTS», va donner en octobre prochain son soixantième volume +«COMPLICES»; le moment est donc venu de réunir cette oeuvre considérable +en une collection complète, qui par son format, les soins de son tirage, +le choix de son papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et +par son prix modique soit accessible à toutes les bourses, même les +petites._ + +_Pendant cette période de plus de trente années, Hector Malot a touché +à toutes les questions de son temps; sans se limiter à l'avance dans +un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, il a +promené le miroir du romancier sur tout ce qui mérite d'être étudié, +allant des petits aux grands, des heureux aux misérables, de Paris à la +Province, de la France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui +_de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, de l'art, +de la science, de l'industrie, méritant que le poète Théodore de +Banville écrivit de lui «que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire +intime de notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre»._ + +_Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va du plus +dramatique au plus aimable, tantôt douce ou tendre, tantôt passionnée ou +justiciaire, mais toujours forte, toujours sincère, soit expliquée, +et qu'il lui soit même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est +pourquoi nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur chaque roman une +notice que nous placerons à la fin du volume. Quand il ne prendra pas la +parole lui-même, nous remplacerons cette notice par un article critique +sur le roman publié au moment où il a paru, et qui nous paraîtra +caractériser le mieux le livre ou l'auteur._ + +_Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume sera mis en vente +tous les mois._ + +_L'éditeur,_ + +_E.F._ + + + +IDA ET CARMELITA + +(L'épisode qui précède _Ida et Carmélita_ a pour titre _La +marquise de Lucillière_.) + + + +I + +Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels, qui poussent +spontanément sur son sol comme les pins et les champignons; pas de +village, pas de hameau, si pauvre qu'il soit, pas de site, pour peu +qu'il offre une curiosité quelconque, qui n'ait son auberge, son hôtel +ou sa pension. + +C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, à une altitude +de six à sept cents mètres, à la pointe d'une sorte de promontoire qui +s'avance vers le lac a été construit l'hôtel du _Rigi-Vaudois_. + +La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'abri des chaleurs +comme des froids, au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un +merveilleux panorama. + +Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de +Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, à droite +et à gauche, la nappe bleue du lac, qui commence à l'embouchure du Rhône +pour s'en aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et se +perdent dans un lointain confus. + +Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas à faire +pour se trouver immédiatement sur les pentes herbées ou boisées qui +descendent des dents de Naye et de Jaman. + +Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne route de voiture +qui monte du lac par des lacets tracés sur le flanc de la montagne; +l'autre est un simple sentier qui grimpe à travers les pâturages et le +long d'un torrent. + +C'était à cet hôtel du _Rigi-Vaudois_ que le colonel s'était arrêté en +venant de Paris; et séduit par le calme autant que par la belle vue, il +y avait pris un appartement de trois pièces ouvrant leurs fenêtres sur +le lac: une chambre pour lui, une salle à manger où on le servait seul, +et une chambre pour Horace. + +Il sortait le matin de bonne heure, son _alpenstock_ ferré à la main, +un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de bons souliers à semelles +épaisses et garnies de gros clous et il ne rentrait que dans la soirée, +quand il rentrait; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant +entraîné au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une +auberge d'un village éloigné. + +On ne le voyait guère, et le soir quand on entendait de gros souliers +ferrés résonner dans le corridor, on savait seulement qu'il rentrait; le +matin, en entendant le même pas, on savait qu'il sortait. + +Ceux qui occupaient les chambres situées sous les siennes entendaient +aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et régulière +de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-là , ne +pouvant rester au lit, il avait arpenté son appartement. + +Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient respirer le +frais sur l'esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se +retournant vers l'hôtel, une grande ombre accoudée à une fenêtre. +C'était le colonel, qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus +des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du +lac de sa lumière argentée. + +C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnât, et souvent même on +aurait pu penser qu'il était parti, si l'on n'avait pas vu son valet de +chambre promener mélancoliquement, dans le jardin de l'hôtel et dans les +prairies environnantes, son ennui et son impatience. + +--Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace. + +Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu'il était seul. + +Car, bien qu'il s'ennuyât terriblement au Glion et qu'il regrettât Paris +au point d'en perdre l'appétit, il respectait trop son maître pour se +permettre une seule question sur ce séjour. + +S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait ainsi +expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible. Que +devait-on penser de lui? Il avait la religion de sa parole, et c'était +pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, même, c'était +sa grande inquiétude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le +remplacer, il ne le craignait pas. + +Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au +Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de fougères qui se trouve à l'un +des détours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une calèche +portant trois personnes: deux dames assises sur le siège de derrière, un +monsieur placé sur le siège de devant. + +Et tout en regardant cette calèche qui s'avançait cahin-caha, il se dit +que les voyageurs qu'elle apportait allaient être bien désappointés +en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment à +l'hôtel. + +Ah! comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles de son maître, à +ces voyageurs, à condition qu'ils lui auraient offert leur calèche pour +descendre à la station, où il se serait embarqué pour Paris. + +Cependant la voiture avait continué de monter la côte et elle s'était +rapprochée. + +Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir. L'une des deux +dames était vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre +était jeune, avec des cheveux noirs et un teint éblouissant, qui +renvoyait les rayons de la lumière. + +Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa +fille, la belle Carmelita. + +Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous +de lui. Mais à ce moment la voiture était arrivée à l'un des tournants +du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face, ne +furent plus visibles pour lui que de dos. + +Seulement, par une juste compensation de cette déception, le monsieur +qui lui faisait vis-à -vis devint visible de face. + +C'était un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette +barbe était tout ce qu'on pouvait voir de son visage; car, en regardant +d'en haut, l'oeil était arrêté par les rebords de son chapeau, qui le +couvraient jusqu'à la bouche. + +A un certain moment, il releva la tête vers le sommet de la montagne, et +Horace le vit alors en face. + +Il n'y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli +accompagnant sa soeur et sa nièce. + +Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda quel effet cette +arrivée allait produire sur son maître. + +Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la +belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin +comme un sauvage. + +Quel malheur qu'il n'y eût pas de chambres libres en ce moment à l'hôtel +du Rigi-Vaudois! + +Pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le mieux, +c'est-à -dire à trouver un moyen de garder le prince et sa nièce, la +calèche était arrivée vis-à -vis la grotte. + +--Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se penchant en avant. + +Horace s'était avancé. + +--Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte. + +A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrassé; car +sans savoir si son maître serait ou ne serait pas bien aise de voir des +personnes de connaissance, il n'avait pas oublié la consigne qui lui +avait été donnée. + +Comme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui l'interrogea. + +--Comment se porte le colonel? dit-elle. + +Il était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien refuser à une +femme. + +--Hélas! pas trop bien, répondit-il. + +--Et où donc êtes-vous présentement? demanda le prince. + +Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de répondre. + +Il dit donc que son maître et lui étaient à l'hôtel du Rigi-Vaudois. + +--A l'hôtel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre coïncidence! +c'était là justement qu'ils allaient. + +--Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce +moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous? + +Hélas! oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir. + +A l'hôtel, le _Kellner_ répéta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait +déjà dit: + +--Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. Si Son +Excellence avait pris la peine d'envoyer une dépêche, quelques jours à +l'avance, on aurait été heureux de se conformer à ses ordres; mais on +ne pouvait pas déposséder les personnes arrivées depuis longtemps, pour +donner leurs appartements à des nouveaux venus, si respectables que +fussent ceux-ci. + +Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement. + +--La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle à +manger à votre maître, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une +chambre libre; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la céder. + +A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un vif +mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace: + +--Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre? demanda-t-il; en +a-t-il un réel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous +nous trouvons placés dans des conditions toutes particulières. Le séjour +de Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de madame +la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme une question de vie ou +de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station +atmosphérique, et c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous +assure-t-on, son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront comme par +enchantement, par miracle, dans cet air raréfié. + +--Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres +ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour +des dames; si Son Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il +n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la chambre lui +servant de salle à manger, en même temps ce serait que M. Horace Cooper +voulût bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet +sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable. +Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement +mal logés. Mais comment faire autrement en attendant le départ +de quelques pensionnaires, départ prochain d'ailleurs, et qui ne +dépasserait pas deux ou trois jours? + +--Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré l'ennui que +tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas +ce service dans les conditions critiques où nous nous trouvons. + +Horace accueillit avec empressement cette idée qui le tirait d'embarras. + +Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir +se fixer au Glion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement +proposé par le prince Mazzazoli; il y aurait eu là , en effet, un acte +d'autorité un peu violent. + +Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux, +en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace +quittait l'hôtel pour aller se poster sur le chemin par lequel il +supposait que le colonel devait revenir de sa promenade. + +Les heures s'écoulèrent sans que le colonel parût. + +Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus basses +commençaient à monter le long des montagnes et l'air se rafraîchissait. + +Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer à l'hôtel, +il aperçut son maître qui descendait le sentier au bout duquel il +l'attendait. + +Le colonel marchait lentement, le bâton ferré sur l'épaule, la tête +inclinée en avant, comme un homme préoccupé qui suit sa pensée et ne se +laisse pas distraire par les agréments du chemin qu'il parcourt. + +Il vint ainsi sans lever la tête, jusqu'à quelques pas d'Horace. + +Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta et le fit +lever les yeux. + +--Toi? dit-il. + +--C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l'hôtel, ainsi que +madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Carmelita. + +--Et qui leur a dit que j'habitais cet hôtel du Rigi. + +--Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le prince lui-même qui +me l'a dit. + +Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré la calèche qui +amenait le prince à l'hôtel du Rigi, et comment le prince lui avait +expliqué qu'il venait en Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait +à celle-ci une habitation à une altitude élevée: c'était disaient les +médecins, une question de vie ou de mort. + +--Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment à +notre hôtel, interrompit le colonel. + +--Justement il n'y en a pas. + +--Eh bien! alors? + +Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment le sommelier +avait été amené par hasard, par force pour ainsi dire, à parler de la +chambre que le colonel transformait en salle à manger, et comment le +prince attendait l'arrivée du colonel pour lui demander cette chambre. + +A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son _alpenstock_. + +--C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se décidera sans doute +à chercher plus loin; tu diras que tu ne m'as pas rencontré. Je ne +reviendrai que dans quelques jours. + +--Ah! mon colonel. + +Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il avait formé, essaya +de représenter à son maître combien cette explication serait peu +vraisemblable. + +Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant; puis, tout à coup, +comme s'il avait pris son parti: + +--C'est bien, dit-il, rentrons à l'hôtel. + +--Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivée? + +--Non; je désire m'expliquer moi-même avec le prince. + +En arrivant à l'hôtel, il aperçut le prince installé avec sa soeur et sa +nièce dans le jardin où ils prenaient des glaces; vivement le prince +se leva pour accourir au devant de lui: jamais accueil ne fut plus +chaleureux. + +Après le départ d'Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le +cabinet qui lui était donné sous les toits, mais il avait voulu que +les malles de sa soeur et de sa nièce restassent dans le vestibule de +l'hôtel. + +Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel, il fallait +attendre le retour de celui-ci. + +Il était convenable de lui demander cette chambre. + +Seulement, en même temps, il était bon de le mettre dans l'impossibilité +de la refuser. + +Où coucheraient la comtesse et Carmelita? + +Devant une pareille question, la réponse ne pouvait pas être douteuse. + +C'était donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient +dîné à table d'hôte, où leur présence avait fait sensation. + +Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de +poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient éclairés d'une flamme +rapide. + +Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main +de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec +impatience. + +Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus importune, la +plus inconvenante, mais qui lui était imposée par la nécessité. + +--Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je +suis heureux de mettre deux de mes chambres à la disposition de ces +dames. Je regrette seulement que vous n'en ayez pas déjà pris possession +en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de +vous les offrir. + +Comme le prince se confondait en excuses en même temps qu'en +remercîments, le colonel l'interrompit de nouveau. + +--Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au +reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette même +que les circonstances le rende si insignifiant. + +--Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous privez de vos +chambres, dit Carmelita. + +--Pour une nuit.... + +--Comment! pour une nuit? s'écria le prince. + +--Je pars demain soir. + +Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit baisser les +yeux à celui-ci. + +Pour échapper à l'embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il +se jeta dans des explications sur son départ, arrêté depuis longtemps, +dit-il, et qui ne pouvait être différé. + +Puis presqu'aussitôt, prétextant la fatigue, le prince demanda au +colonel la permission de conduire la comtesse à sa chambre. + +Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements. + +Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était bien mal et +qu'un accès de fatigue pouvait la tuer. + + + +II + +Ce que le colonel eût voulu savoir et ce qu'il se demandait +curieusement, c'était pourquoi le prince était venu au Glion. + +Il n'avait point oublié, bien entendu, ce que madame de Lucillière +lui avait si souvent répété à propos des projets du prince et de ses +espérances matrimoniales. + +Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion n'eût pas d'autre +but que l'accomplissement de ces projets et la réalisation de ces +espérances. + +Sachant ce qui s'était passé avec madame de Lucillière, le prince avait +trouvé que le moment était favorable pour mettre Carmelita en avant et +la présenter comme une consolatrice. + +Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'était qu'un prétexte pour +expliquer ce voyage. + +Il faut dire que le colonel n'était nullement disposé à l'infatuation, +et que de lui-même il n'eût très probablement jamais imaginé qu'on +pouvait courir après lui pour le marier avec une jolie fille. Mais +madame de Lucillière lui avait si souvent parlé de ce projet du prince, +que le souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiéter en +présence d'une arrivée si étrange. + +En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose à faire. + +Quitter le Glion. + +Lorsqu'il monta à sa chambre, il ouvrit sa porte avec précaution et il +marchait doucement en évitant de faire du bruit, de peur de déranger ses +voisines, lorsqu'il entendit frapper quelques petits coups à la cloison. + +En même temps, une voix,--celle de Carmelita,--l'appela. + +--Colonel, c'est vous, n'est-ce pas! + +On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en +communication intérieure et qui, alors qu'il occupait ces deux chambres, +restait toujours ouverte. + +--Oui, c'est moi, dit-il. + +--Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous preniez pour ne pas +faire de bruit; ne vous gênez pas, je vous prie. C'est moi qui suis +votre voisine. J'ai le sommeil bon; quand je dors, rien ne me réveille. +Bonsoir. + +--Bonsoir. + +Comment? il serait exposé tous les soirs à des dialogues de ce genre; à +chaque instant dans le jour, il verrait Carmelita! Ah! certes non, et le +lendemain il quitterait le Glion. + +Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le +vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait en long et en large. + +--Auriez-vous deux minutes à me donner? demanda-t-il en serrant la main +du colonel. + +--Mais tout ce que vous voudrez. + +--Connaissez-vous Champéry? j'entends, y êtes-vous allé? + +--Non. + +--Et les Diablerets? + +--Je n'y suis pas allé non plus. + +--Et le val d'Anniviers? + +--Je ne le connais que par les livres. + +--Voilà qui est fâcheux. J'avais compté sur vous pour me tirer +d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, mais dans notre +situation ce n'est pas suffisant. + +--Et que vous importe Champéry ou le val d'Anniviers? + +--Il faut être franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais ne +pas l'être, que cela me serait impossible. Je vous demande des +renseignements sur Champéry et les Diablerets, parce que mon intention +est d'aller aux Diablerets, ou à Champéry, ou au val d'Anniviers, enfin +dans un pays où ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphériques +qui sont ordonnées; et si je choisis ces pays, c'est parce qu'ils ne +sont qu'à une courte distance du Glion. + +--Mais le Glion lui-même? + +--J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais +que c'était la station par excellence pour ma malheureuse soeur. Mais +nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m'avez demandé d'être franc, +je veux l'être jusqu'au bout. Avec une bonne grâce parfaite, avec un +élan spontané, vous avez voulu nous céder vos chambres; mais il est bien +évident que notre présence vous gêne. + +--Comment pouvez-vous penser? + +--Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n'ai pas à +examiner, vous désirez être seul; notre voisinage vous incommode et vous +trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit +pas être. Ce n'est pas à vous de partir, c'est à nous de vous céder la +place. + +--Permettez.... + +--Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des +conditions tout à fait particulières. Si vous n'aviez pas habité cet +hôtel, nous n'aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc +ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel, +il serait tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre +complaisance. Nous vous gênons; vous désirez la solitude, que vous ne +pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons: +rien n'est plus simple, rien n'est plus juste. Voilà pourquoi je vous +demandais des renseignements sur les hôtels des environs, pensant que +vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l'aventure avec une +malade. + +--Jamais je n'accepterai ce départ. + +--Et moi, jamais je n'accepterai le vôtre. + +--Mon intention n'était pas de rester au Glion. + +--Elle n'était pas non plus d'en partir aujourd'hui. De cela, je +suis bien certain; j'ai interrogé Horace, qui ne savait rien, et qui +assurément eût été prévenu si votre départ avait été arrêté avant notre +arrivée. + +Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait pas en effet de +reconnaître qu'il quittait l'hôtel pour fuir la présence du prince et +de Carmelita: c'était là une grossièreté qui n'était pas dans ses +habitudes, ou bien c'était avouer sa faiblesse pour madame de +Lucillière, ce qui le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux. + +--Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel cependant que je +vous cède tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous +ne pouvez pas rester dans le trou où vous avez passé la nuit. + +--Un jour ou l'autre, je vous le répète, je comprends cela; ce que je ne +comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, voilà qui est bien entendu: si +vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c'est nous qui +partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe; si +au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi, +tout le temps qui sera nécessaire pour la santé de ma soeur. + +Dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, le colonel +dut déjeuner dans la salle à manger commune. + +Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec +le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place à la table qu'il +s'était fait réserver, au lieu de s'asseoir à la grande table. + +Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de +lire tout en mangeant, comme il en avait l'habitude lorsqu'il était +seul, il dut soutenir une conversation suivie. + +Il avait une crainte assez poignante, qui était que la comtesse ou +Carmelita vinssent à parler de madame de Lucillière; mais le nom de la +marquise ne fut même pas prononcé, et, comme s'il y avait eu une entente +préalable pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla pas +de Paris. + +La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans +lequel elle allait passer une saison. + +Elle montra même tant d'empressement à connaître ce pays, que le colonel +se trouva pour ainsi dire obligé à se mettre à sa disposition pour la +guider après le déjeuner. + +--Nous commanderons une voiture, dit le prince, et et nous emploierons +notre après-midi à visiter les villages environnants. + +Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une toilette de +promenade, le prince prit le colonel par le bras et l'emmena à l'écart. + +--Est-ce que vous avez reçu des lettres de Paris depuis votre départ? +demanda-t-il. + +--Non. + +--Alors vous ignorez l'effet que ce départ a produit? + +C'était là un sujet de conversation qui ne pouvait être que très pénible +pour le colonel; il ne répondit donc pas à cette question. + +Mais le prince continua: + +--Personne ne s'est mépris sur les causes qui ont provoqué votre brusque +détermination. + +Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince; mais +celui-ci parut ne pas comprendre ce geste. + +--Et tout le monde vous a approuvé, dit-il; il n'y a qu'une voix dans +tout Paris. + +Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel comme pour +joindre sa propre approbation à celle de tout Paris. + +La situation était embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces +paroles? Pourquoi et à propos de quoi l'avait-on approuvé? C'était une +question qu'il ne pouvait pas poser au prince cependant. + +--Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame de Lucillière +elle-même n'a pas caché son sentiment. + +Ce nom ainsi prononcé le fit pâlir et son coeur se serra, mais la +curiosité l'empêcha de s'abandonner à son émotion. + +--Quel sentiment? demanda-t-il. + +--Mais celui qu'elle a éprouvé en apprenant votre départ. D'abord, quand +on a commencé à croire que vous aviez véritablement quitté Paris, on a +été fort étonné; tout le monde avait pensé qu'il ne s'agissait que d'une +excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a +compris que c'était au contraire un vrai départ. Pourquoi ce départ? +C'est la question que chacun s'est posée, et, chez tout le monde, la +réponse a été la même. + +Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en +se rapprochant de lui. + +--Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise dans votre +association avec le marquis de Lucillière, vous vouliez bien établir que +vous n'étiez pour rien dans les paris engagés sur _Voltigeur_. + +Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une seule pensée, il +n'avait nullement songé à cette explication, et il avait tout rapporté, +dans ces paroles à double sens, à madame de Lucillière. + +--Un jour que l'on discutait votre départ mystérieux dans un cercle +composé des fidèles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le +prince Sératoff, lord Fergusson, madame de Lucillière affirma très +nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. «Le colonel est un +homme violent, dit-elle, un caractère emporté; il eût pu se lâcher en +entendant les sots propos qu'on colporte sur les gains extraordinaires +de _Voltigeur_, et avec lui les choses seraient assurément allées à +l'extrême. Il a voulu se mettre dans l'impossibilité de se laisser +emporter; je trouve qu'il a agi sagement.» Vous pensez, mon cher ami, si +ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne n'a répliqué un mot. +Mais la marquise, s'étant éloignée, on s'est expliqué, et tout le monde +est tombé d'accord sur la traduction à faire des paroles de madame +de Lucillière. Évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari +franchement, ouvertement; mais, d'un autre côté, l'amie ne voulait pas +qu'on pût vous soupçonner de vous associer aux procédés du marquis. +De là ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond très +clair. Qu'en pensez-vous? + +Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur rupture en jetant +la suspicion sur son mari. «Ce n'est pas avec moi qu'il a rompu, +avait-elle dit; c'est avec M. de Lucillière.» + +Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles, qu'elle ne +reculait pas devant une pareille explication. + +A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le +jardin, prêtes pour la promenade, et l'on monta en voiture. + +Le prince s'étant placé vis-à -vis de sa soeur, le colonel se trouva en +face de Carmelita. + +Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle +Italienne, posés sur les siens. + +La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures ainsi en face +l'un de l'autre. + +--Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de +cette montagne? demanda Carmelita en rentrant à l'hôtel et en montrant +du bout de son ombrelle les pentes boisées du mont Cubli. + +--Non, répondit le colonel; il n'y a que des sentiers pour les piétons. + +--Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; tu sais que les +ascensions sont impossibles pour moi. + +--Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas à vous que +je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant; ce sera au colonel. + + + +III + +Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion de manière à +n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce qui était presque impossible, +ou à l'accompagner, ce qui n'était pas pour lui plaire dans les +conditions morales où il se trouvait présentement. + +Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la +soirée, bien décidé à repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux +minutes qu'il était dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou +trois petits coups à la porte cloison; en même temps une voix,--celle de +Carmelita--l'appela: + +--Vous rentrez? + +--A l'instant. + +--Vous avez fait bon voyage? + +--Très bon, je vous remercie. + +--Est-ce que vous êtes mort de fatigue? + +--Pas du tout. + +--Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée de votre côté! + +--Elle est fermée à clef. + +--Et vous avez la clef? + +--Elle est sur la serrure. + +--De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte? + +--Mais pas du tout; il y a un verrou de votre côté? + +--Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en +même temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre. + +--Parfaitement. + +--Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue, vous plaît-il de +tourner la clef? moi, je pousse le verrou. + +Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue: + +--Bonsoir, voisin, dit-elle. + +--Bonsoir, voisine. + +Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques secondes. + +--Ma mère est endormie, et son premier sommeil est ordinairement +difficile à troubler; cependant, en parlant ainsi à travers les +cloisons, nous aurions pu la réveiller. Voilà pourquoi je vous ai +demandé d'ouvrir cette porte. + +Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son aise dans cette +chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon. + +--Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je +croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait été hier. + +--Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande distance, et je +n'ai pas pu rentrer. + +--Et où avez-vous couché? + +--Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne. + +--Mais c'est très amusant, cela. + +--Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile, car les nuits sont +fraîches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore +beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit. + +--Vous aimez ces courses dans la montagne. + +--J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent de la vie +sédentaire que j'ai menée en ces derniers temps. + +--Ah! vous êtes heureux. + +Comme il ne répondait pas, elle continua: + +--J'entends que vous êtes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller +où vous voulez, sans avoir à consulter personne. Savez-vous que depuis +que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans +la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois +que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis d'aller à droite. + +Elle s'avança dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit. + +--Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses +jambes un homme qui a marché toute la journée. + +Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure que prenait +cet entretien bizarre. + +--Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte? +demanda-t-elle. + +--Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit pour causer un +instant. + +--Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous adresser. + +--A moi? + +--Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez point. + +--Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait. + +--Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis, selon que ce +que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me +répondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à +notre retour de notre promenade en voiture? + +--A propos de quoi ce mot? + +--A propos d'une excursion dans la montagne. + +--Parfaitement. + +--Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand +je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus +forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon +oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en +manifestant le désir de vous accompagner dans une de vos excursions, +plus ce désir a été ardent. Cet aveu va peut-être vous donner une assez +mauvaise idée de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je +suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable, après +tout? Je suis enfermée dans cet hôtel; ma mère est empêchée de sortir +par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et +de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de +la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui +se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points +d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà pourquoi je veux +vous demander de vous accompagner quelquefois. Voilà ma prière. Enfin +voilà comment j'ai été amenée à pousser ce verrou. + +--Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je +ne puis que vous le répéter. Maintenant, quand vous plaît-il que nous +entreprenions cette promenade? + +--Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand +grief de mon oncle, ça été que je venais me jeter à travers vos projets +d'une façon importune et gênante. Si demain matin je lui dis que je pars +avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas +été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen +d'échapper à ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-même à +mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra +plus parler de mon importunité. Le voulez-vous? + +Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa +demande au prince. + +Carmelita, ordinairement impassible comme si elle était insensible à +tout, se montra radieuse. + +--Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre +hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain. + +Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre. + +Mais presque aussitôt rouvrant la porte: + +--Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef? + +--Mais.... + +--Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le verrou pour mon +oncle. + +Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plutôt +la demande de Carmelita. + +--C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en suis certain, +vous a tourmenté pour vous accompagner dans vos excursions? + +--Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne, et je suis heureux +de me mettre â sa disposition. + +--Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement voilà qui est +certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre +appartement, sans encore vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous +prie; elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait. + +--Refusez-vous de me la confier? + +--Je refuse de vous ennuyer. + +L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite du prince. + +Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir: elle avait +revêtu un costume bizarre: une robe courte, serrée à la taille par un +ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses épaules; aux pieds, des +souliers pris dans les guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre, +sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent; à la main, une +longue canne. + +--M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux +clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grâce, et de passer +partout où vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que +que c'est que le vertige. + +Ils partirent sans qu'il pensât à se demander comment, en un quart +d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui +était un vrai chef-d'oeuvre longuement médité par l'illustre Faugeroles, +et sans qu'il se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait +pas faire d'excursion, qu'elle eût dans ses bagages des objets aussi peu +appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres et une canne. + +--Et où vous plaît-il que nous allions? demanda-t-il après avoir marché +pendant quelques minutes près d'elle. + +--Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous +viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous +visiter à Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car +je ne connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin +possible, le plus haut que nous pourrons monter. + +Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier qui courait sur +le flanc de la montagne en côtoyant le ravin et en coupant à travers des +pâturages et des bois de sapins. + +Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des +pâturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient +boire à des auges creusées dans le tronc d'un pin et qui, en marchant +lentement, faisaient sonner leurs clochettes. + +Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait trop étroit +pour deux, il prenait la tête, se retournant alors de temps en temps +pour voir si elle le suivait. + +Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau +rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu'à étendre le +bras pour lui prendre la main et l'aider à sauter de caillou en caillou, +ce qu'elle faisait d'ailleurs légèrement, sûrement, sans hésitation, en +riant lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son bâton. + +La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà élevé dans +un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs du matin, qui ne +persistaient plus que dans quelques vallons abrités, où elles rampaient +le long des rochers et des arbres comme des fumées légères. + +Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière de rochers pour +former l'amphithéâtre de Jaman et des monts de Vevey; derrière eux, le +lac brillait comme un immense miroir. + +En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux, +et Carmelita comparait ces montagnes à celles au milieu desquelles +s'était écoulée son enfance. + +De là un inépuisable sujet de conversation. + +Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans qu'elle se plaignît +de la fatigue ou demandât à se reposer. + +Mais la matinée s'avançait et l'heure du déjeuner approchait. + +Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande froide, et il +comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau. + +Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première fois ils +s'assirent sur l'herbe. + +--L'endroit vous déplaît-il? + +--Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement pour déjeuner, +mais encore pour causer librement en toute sûreté. Et précisément j'ai +à vous parler. C'est même dans ce but, si vous voulez bien me permettre +cet aveu, que je vous ai proposé cette promenade. + +Alors elle se mit à sourire. + +--Je vous étonne, dit-elle. + +--Je l'avoue. + +--Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion +dans ces montagnes? + +--J'ai cru ce que vous me disiez. + +--Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était pas toute la +vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le +plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand désir de me +ménager un tête-à -tête avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser +une demande pour moi très importante. + +--Je vous écoute. + +--Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre +tête-à -tête soit troublé; déjeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai +mes confidences. N'écouterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus +facilement quand j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim. + +Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table +qu'il renfermait. + +Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples: du pain, +un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites +serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne. + +Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent +en face l'un de l'autre. + +--Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie à +souhait. + +Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena +lentement les yeux autour d'elle. + +Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus célèbres que ces +pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu où la vue +puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se +trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir des yeux: les +eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au +loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts +de neiges et qui, de quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et +vous éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie +civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les rayons du +soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux +bleues du lac, et, dans les vallées, la fumée des locomotives qui court +et s'envole à travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine +et des vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air +tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des +bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds +des troupeaux. + +--Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le _Ranz des +vaches_! dit Carmelita en souriant. + +Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, tel qu'il se +trouve écrit dans _Guillaume Tell_. + +--Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle. + +--Admirable. + +--Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une réponse +sincère; vous comprendrez tout à l'heure l'importance de cette +sincérité. + +--Tout à l'heure? + +--Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas +encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau +morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir. + +Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet +d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creusé +en forme d'auge. + +Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva +vide. + +Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques pas, elle se +mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anémones +printanières, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma +une petite botte. + +Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait refermé +son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle +commença à les arranger en bouquet. + +--Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous +une grande estime et que vous m'inspirez une entière confiance. + +--Pourquoi + +--Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile aussi. Je vous +demande donc à affirmer seulement cette estime et cette confiance pour +vous faire comprendre comment j'ai été amenée à vous prendre pour +confident. + +Le colonel eût voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se +contenta d'un signe de main pour dire qu'il écoutait. + +--Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée. Mon oncle a +conçu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me +rendre digne des hautes destinées qu'il ambitionnait pour moi..., et +aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas +profité de ses leçons! C'est une question que je n'ai pas à examiner, +et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me +répondre que poliment, et c'est à votre sincérité que je fais appel. +Quoi qu'il en soit, le grand mariage désiré ne s'est pas fait, et les +rêves de mon oncle ne se sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela +explique tout. + +--Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans +la femme qu'ils épousent. + +--Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas mariée, et je +l'explique par une raison qui me paraît bonne. Cependant j'avoue +volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages +réussissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages +personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille +travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle trouve elle-même +son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie, +de coquetterie, de persévérance, elle oblige elle-même ce mari à +l'épouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages +qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui ont mis en tête l'idée de +me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres +exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre. +Par malheur pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette +comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu'il me l'avait dessiné. Il +était très important, ce rôle, très brillant et assurément intéressant à +jouer; je l'ai transformé en un rôle muet. + +Elle s'arrêta et, le regardant: + +--Est-ce vrai? demanda-t-elle. + +--Très vrai. + +--Mais ce rôle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obéissance, +sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je +faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en +l'appropriant à ma nature; j'obéissais à son ordre, et par cette +soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que +je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait, que je ne +suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts +que tardivement, peu à peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je +suis donc restée assez longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout +sans voir le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son +dénoûment: c'est-à -dire à un mariage peut-être riche ou puissant, mais à +coup sûr malheureux; car, à vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un +mariage sans amour ne peut être que malheureux? + +--Assurément. + +--Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris où je marchais, +ou plutôt quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le +comprendre,--disant cela, elle posa la main sur son coeur,--j'ai résolu +de ne pas aller plus loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus +délicate que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un autre +côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre des projets de +mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari +que j'épouserais. Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis +longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours +moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement. + +Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette étrange confidence et +surtout pourquoi elle la lui faisait. + +Elle continua: + +--Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaillé la +musique et que j'ai pris des leçons de chant. «Si je n'avais pas dû être +une grande dame, j'aurais été une grande artiste», me disait chaque +jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au +contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici, +seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au théâtre. + +--Vous? + +--Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est +pour vous prier d'être, au moment de mon départ, auprès de mon oncle et +de ma mère, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que +personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le +service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce +pas? + +--Comédienne! + +--Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi? +Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je +suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est +vrai encore. Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans +fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle +espérance m'est permise? + +--Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me +paraît,--laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes +paroles,--tout à fait légitime et parfaitement fondée. + +--Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage? + +--Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage? + +--Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement de son +idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas réalisé jusqu'à présent. + +--Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour ou l'autre? +est-ce à votre âge qu'il est permis de désespérer? + +--Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu dans le même monde, +l'un près de l'autre, de la même vie pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu +ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté. + +--De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent, s'ensuit-il qu'il +ne doive pas se présenter un jour? + +--Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais je vais plus +loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter. C'était à moi de +l'aller chercher. Ce que je n'ai pas fait, alors que je ne me rendais +pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins +maintenant, que je sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai +dit et je vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle de +la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. Si je me marie +jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu'il a un grand nom ou une +grande position, mais parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je +l'espère, ne vous paraît pas trop romanesque; je vous assure que je ne +suis pas romanesque. + +--Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser d'être romanesque; +trop peu de gens, hélas! mettent le sentiment dans leur existence. + +--C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment au-dessus des +intérêts, et non les intérêts au-dessus du sentiment. Voilà pourquoi je +tiens à être libre, Je sais que l'on me reprochera mon coup de tête. +Comédienne! quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles +de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant j'ai une +excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie en ce monde, j'aime +mieux la jouer au théâtre que dans la vie. Le rôle qu'on veut m'imposer +et que je devrais accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte +que je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai jamais; +tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui m'effraye. + +--Cependant.... + +--Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il y a une chose +qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter mon oncle et ma mère. + +Elle parut très émue et s'arrêta un moment. + +--C'est cette considération qui pendant longtemps m'a arrêtée, dit-elle +en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une résolution à une autre, +décidée un jour à partir, le lendemain à rester près d'eux et à laisser +les choses aller sans m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le +chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation +sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu'elle +sera l'anéantissement de projets auxquels depuis sept années il a tout +sacrifié: son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas, +on ne saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez que ce +qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge, de l'apprendre +pour me l'enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet +enseignement donné à une fille telle que moi! Certes, bien des fois ses +leçons m'ont été pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles +n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi. + +De nouveau elle fit une pause pour se remettre. + +--Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah! cela est affreux. +Qu'il sache au moins que je ne me sépare pas de lui, le coeur léger, par +un coup de tête, sans ressentir les angoisses de cette séparation et +sans compatir à son chagrin. Voilà le service que je réclame de vous, et +voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager cette promenade, qui +devait me permettre de m'expliquer librement et de bien vous dire tout +ce que je désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je ne +veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos +mains: voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de façon qu'ils +ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur +douleur? + +--J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les raisons par +lesquelles je vous combattrais, vous vous les êtes données vous-même, +j'en suis sûr. Je suis à vous. + +Elle lui prit la main et la serra en le regardant. + +Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait: + +--Vous plaît-il que nous nous remettions en route? dit-elle. En avant! +et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade. + + + +IV + +Eh quoi! c'était là Carmelita! + +Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou plutôt ce qu'il +croyait savoir d'elle! + +Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle tête, mais +point de cervelle!» + +Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien +c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient. + +Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore +il y avait de nobles sentiments dans ce coeur. + +Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi +s'être trompé de même sur son caractère? + +Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence était +différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait +dit, il était tout porté à ne pas admettre un jugement plus que l'autre. + +En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, depuis qu'ils +avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, il ne lui avait pas +adressé d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider. + +Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son +bras. + +Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si brusque, si +imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction. + +--Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur +moi. + +Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais +sans bien comprendre à quel sentiment il avait obéi. + +Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il était assez +difficile de dire que quelques instants auparavant, il était en défiance +contre elle, tandis que maintenant il était rassuré. + +Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie. + +Jeune fille à marier, elle lui faisait peur. + +Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre +librement près d'elle. + +Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse. + +Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur promenade, +c'est-à -dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappée du changement qui +s'était fait en lui, dans son humeur, dans ses manières, comme dans ses +paroles. + +Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon +sens. + +Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans éviter certains +sujets et sans réticences. + +Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait point la tête, +mais il restait les yeux levés sur elle. + +En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade. + +Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le long des montagnes +qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu ils s'étaient rapprochés de +l'hôtel; mais sans souci de l'heure du dîner, ils étaient restés assis +dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle +du soleil couchant. + +Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs fois sur ses +lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se décida alors à +risquer. + +Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses et à rendre le +sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la +main, et de nouveau elle avait marché près de lui en s'appuyant sur son +bras. + +--Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution? demanda-t-il. + +--Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, la date seule +de mon départ n'est point fixée; car vous pensez bien que je n'ai pas +d'engagement signé qui me réclame, et puis la saison n'est pas bonne +pour les théâtres, qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte +de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus ma mère ni mon +oncle. + +A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion. + +Et il la sentit frémissante contre lui. + +Mais bientôt elle reprit: + +--Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce départ; en tout cas, +il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai +ma mère rétablie,--car j'espère qu'ici elle va se rétablir +promptement,--quand on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai, +et bien entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, pour mon +mariage, que mon oncle et ma mère habitaient Paris; quand ils n'auront +plus le souci de ce mariage, ils retourneront à Belmonte, et j'aurai +la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat +encore d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que tout cela +s'arrange dans la réalité, comme je le dispose en imagination, il faut +que vous soyez au Glion vous-même, au moment où je me séparerai de mes +parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer +par me dire, quand vous comptez partir vous-même. + +--Mais je n'en sais rien. + +--Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que mon départ précédera +le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi donc quand vous serez prêt. + +--Et d'ici là ? + +--Quoi! d'ici là ? + +--Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commencées +aujourd'hui? + +--Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne +vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demandé déjà un assez grand +service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la +solitude; est-ce vrai? + +--Cela dépend. + +--De quoi? + +--Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des +heures où j'aime mieux être avec moi-même qu'avec certaines personnes, +et il y en a d'autres où j'aime mieux être avec certaines personnes que +seul avec moi-même. + +--Alors nous sommes dans une de ces heures! + +--Vous êtes de celles qui.... + +--Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous? + +Ils arrivaient à l'hôtel. + +--Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye? +dit-il. + +--Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que +nous sommes dans une de ces heures où.... + +--Alors à demain. + +--C'est entendu, seulement demandez-moi à mon oncle. + +Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade, +il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa nièce. + +--Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en prie, mon cher +ami, ne cédez pas à ses caprices. + +Puis tout à coup s'interrompant: + +--Quand quittez-vous le Glion? + +--Mais je ne sais trop. + +--Alors je refuse mon consentement à cette promenade je ne veux pas que +ma nièce vous gâte vos derniers jours passés au Glion et arrive ainsi à +abréger votre séjour, ce qu'elle ferait assurément. + +La discussion continua; mais, comme la première fois, le prince +finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutôt par céder à ses +instances. + +La promenade du lendemain eut lieu. + +Puis après celle-là ils en firent une troisième, après cette troisième, +une quatrième, une cinquième, et il devint de règle que chaque jour ils +sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne +tantôt avant le déjeuner, tantôt après. + +Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention tacite s'était +établie à ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de +ces promenades, c'était au retour et non au départ. + +Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi +qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour lui. + +Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant de leur +excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derrière l'autre, +dans l'étroit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la +tête légèrement inclinée vers lui, serrée contre lui, elle semblait +écouter avec plaisir ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même +parlait peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir souci +des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixés sur +lui, comme si elle était suspendue à ses lèvres. + +Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, elle était +une distraction; elle l'empêchait de retourner par l'esprit à Paris et +de penser à celle qui l'avait trompé. Si malgré tout un souvenir lui +revenait et s'imposait à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la +journée, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son +coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait +la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait. + +Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que +de parti pris il allât la chercher, mais l'impression immédiate la lui +imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance +matérielle s'était établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment, +il la voyait encore, comme si son image était empreinte dans ses yeux; +de même qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles +lui étaient répétées par un écho intérieur longtemps après qu'il les +avait reçues. + +Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée tout d'abord! + +C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son insu, sans +qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle. + +L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait effleuré son esprit. +Elle était pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable +créature, une belle statue, voilà tout. + +Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les +hasards de la journée, et Carmelita parlait souvent de son prochain +départ, mais pourtant sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de +bien à sa mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle +n'avait pas besoin de se presser. + +Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure, ils avaient été +surpris de la transparence et de la pureté de l'air, qui étaient si +grandes qu'on apercevait des montagnes situées à une distance de dix +ou douze lieues, comme si elles eussent été à quelques kilomètres +seulement. + +Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant près d'eux, +les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette pureté +de l'air annonçait un orage prochain. + +--Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita. + +--Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt que le vent +se sera établi au sud-ouest. + +--Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? demanda la +colonel lorsque le paysan se fut éloigné, marchant devant eux de son +grand pas, lent, mais régulier. + +--Pourquoi retourner? + +--Mais de crainte de l'orage. + +--J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre côté j'ai envie +aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand même je +serais certaine que le tonnerre dût éclater avant une heure, je crois +que je continuerais notre promenade. + +--Alors continuons-la quand même puisque nous ne sommes certains de +rien; nous verrons bien. + +--C'est cela, nous verrons bien. + +Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit la prochaine +arrivée d'un orage, ils avaient continué de gravir lentement le sentier, +qui, à travers des prairies et des bois, courait en des détours +capricieux sur le Banc de la montagne. + +A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas du pays, +n'annonçait que cet orage fût prochain. + +--Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita. + +--Et pourquoi? + +--Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur +nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous +ne sommes pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est vrai +que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui. + +--Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer. + +--Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée, voilà +tout. + +Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous +le poids d'une émotion assez vive ou tout au moins d'un trouble. + +--Vous avez envie de me questionner? dit-elle. + +--Il est vrai. + +--Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien à vous +cacher, et je puis très bien vous dire ce qui me cause cette oppression: +ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral. +N'êtes-vous pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon maître +de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé un engagement en +Italie, et que je dois me hâter de partir, sinon pour débuter, au moins +pour me mettre à la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que +quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette +grave détermination, je suis émue, très émue. Il m'en coûte, il m'en +coûte beaucoup de me séparer de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je +dois le dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à +cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans +l'inconnu. + +--Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille? + +--Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma +résolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle était au moment où je vous +l'ai fait connaître; seulement, prête à la mettre à exécution, je la +trouve plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques jours +devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'à une époque +indéterminée. Maintenant cette époque est fixée; ce ne sont plus +quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures. + +--Quelques heures? + +--Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai en Italie. + +--Vous partez demain? + +--Cette promenade est la dernière que nous ferons ensemble... au moins +dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir. + +Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la +plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait à leurs pieds. + +Une larme semblait rouler dans ses paupières et mouiller ses yeux, qui +brillaient d'un éclat extraordinaire. + +--Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de ma vie, dit-elle +en montrant le toit de l'hôtel, qu'on apercevait tout au loin, +confusément, au milieu de la verdure. + +Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de la montagne: + +--Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en levant la main, +et où vous avez si patiemment écouté mes plaintes. + +Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée opportune: + +--Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, dit-elle, +pour la dernière fois? + +--Je vous conduisais à cette fontaine. + +--C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journée soit +complète. + +Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant +lentement tous deux, silencieux et recueillis. + +Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible émotion. + +Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le +corps moins dispos que de coutume. + +A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait de plus en plus +lourd. + +Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile, sans un +bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui +s'écoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au +loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches. + +Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annonçait qu'un +orage fût prochain; le ciel était bleu, sans nuages, et le soleil +dardait ses rayons avec une intensité peu ordinaire. + +Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait appris au colonel +qu'elle était décidée à abandonner sa mère et son oncle pour entrer au +théâtre. + +Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le jour de cette +confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour +aller chercher l'eau qu'ils mêlaient à leur vin. + +Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que +Carmelita fût embarrassée de parler, ou tout au moins qu'elle eût peur +d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant +dans ce mutisme qui autrefois lui était habituel. + +Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait point ses +yeux, au contraire, elle les tenait attachés sur le colonel, et lorsque +celui-ci levait la tête, il la voyait muette, immobile, le regardant +avec cette puissance de fascination énigmatique, si bizarre chez elle, +avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants, si +séduisants, si inquiétant. + +Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus pesante, quelques +nuages se montraient çà là dans le ciel, et, de temps en temps, +soufflait un vent chaud qui arrivait du sud. + +Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et le silence. + +En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués par la chaleur; +l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, leurs lèvres se +séchaient; les aiguilles tombées sur la terre, qu'elle feutrait d'un +épais tapis, étaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita +faillit tomber. + +Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le +sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent d'un même pas, sans que +leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent +de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert épais +et sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le ciel, ils +virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du côté du sud. + +Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit +sourd; tout ce qui était immobile et mort s'anima et entra en mouvement; +les feuillas arrachées des branches passèrent dans l'air, emportées par +le vent. + +Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la +montagne, à des distances plus ou moins rapprochées de l'endroit où +ils se trouvaient, éclatèrent des sonneries de cloches se mêlant à des +mugissements de vache et des cris de berger. + +Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes des pâturages +inclinés de leur côté, des vaches qui couraient çà et là , la queue +dressée, la tête basse, galopant sans savoir où elles allaient. + +--Enfin voici l'orage, dit Carmelita. + +--Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de +gagner la hutte? + +--Pressons le pas. + +--Appuyez-vous sur mon bras. + +--Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous +voudrez. + +Il allongea le pas et elle l'allongea également. + +Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, mal tracé, il +y avait des difficultés; souvent ils étaient obligés de s'éloigner l'un +de l'autre pour éviter les quartiers de roche qui barraient le chemin; +d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils +s'arrêtaient forcément durant quelques secondes. + +--Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que +nous marcherons plus vite séparément. + +--Si vous voulez. + +--Vous prenez trop souci de moi. + +Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris par l'orage, +dans ce sentier au milieu des prés où il n'y avait pas un abri, pas un +creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hâter. + +Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et +caché le soleil quelques instants auparavant si radieux. + +Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la lumière, une +lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurité que des +éclairs déchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs +fulgurantes. + +Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les pentes herbées +de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolées, au milieu des +rochers, et le bruit grêle de leurs clochettes, succédant aux roulements +du tonnerre, produisait un effet étrange et fantastique. + +D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur berger et formant +cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une à l'autre pour les +flatter, restaient immobiles, rassurées, montrant ainsi toute leur +confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de +leur maître. + +Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des montagnes contre +lesquelles elles venaient éclater, les détonations du tonnerre +produisaient un vacarme assourdissant: ce n'étaient pas quelques coups +roulant l'un après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient +se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallées ou +bien pour remonter des vallées au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un +espace libre pour se répandre en vagues sonores. + +Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient secoués par ces +vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux. + +Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais, +à chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tête et levait les +épaules. + +--Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et +peut-être trop bien servie. + +--Vous avez peur? + +--Dame... oui. + +--Nous approchons de la hutte. + +--Combien de temps encore? + +--Cinq minutes en marchant vite. + +Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même temps une nappe de feu +les enveloppa et les éblouit. + +Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. Elle lui tendit +la main. + +--Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus. + +Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante courut dans +ses veines, de la tête aux pieds, des pieds à la tête. + +Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se +laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hâter, car +les rafales se succédaient presque sans interruption, et la pluie ou la +grêle allait fondre sur eux d'une minute à l'autre. + +Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait la main de +Carmélita serrer la sienne; puis, après cette pression, il sentait ses +frémissements. + +Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient danser le +sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il +y avait des moments où ils devaient s'arrêter, ne sachant où mettre le +pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs. + +Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions électriques, +se crispaient dans sa main. + +Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout à coup +ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer le cou: c'était la +pluie qui arrivait. + +--Heureusement voici la hutte, dit-il. + +Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, qu'un éclair +presque aussitôt vint illuminer. Encore une centaine de mètres et ils +trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraîna rapidement. + +La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie passa, et il y +eut une sorte d'accalmie. + +Cette hutte était une sorte de construction en pierres sèches, +recouverte d'un toit en planches chargées de quartiers de rocher pour +les maintenir en place et faire résistance au vent. Ce n'était point un +chalet, habité pendant la saison où les vaches fréquentent la montagne; +c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les +vachers allaient couper à la faux sur les pentes trop rapides pour être +pâturées par leurs bestiaux. Point de porte à cette grange, point de +fenêtre; une seule ouverture, qui n'était fermée par aucune clôture. + +Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant +devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jetèrent +à l'abri. + +Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses gouttes larges +et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte qui fondit sur le +toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien à craindre de l'eau, ils +pouvaient respirer. + +Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita avait peur, +c'était du feu, c'est-à -dire du tonnerre; et l'orage précisément venait +de se déchaîner en plein sur eux. + +Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des nuages, +maintenant c'était le centre de la tempête qui les enveloppait. + +Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur libre passage, les +nuages s'étaient divisés; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les +sommets, les autres s'étaient abattus dans les vallées. De sorte que, +dans leur hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt +les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient devoir +écraser leur toit, tantôt au contraire elles éclataient au-dessous d'eux +et semblaient soulever les planches qui les abritaient. + +Les nappes de feu se succédaient sans interruption, éblouissantes, +aveuglantes, comme s'ils avaient été en plein dans les flammes du ciel. + +Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de la grange pour +jouir du spectacle splendide des éclairs embrassant les montagnes; mais +bientôt elle avait abandonné cette place, plus peureuse que curieuse, +pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains. + +Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il regardait +les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarté trop vive +l'éblouissait. + +Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler. + +Il s'approcha d'elle. + +--Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions tout à l'heure +et que la voix de leur maître rassurait; il me semble que si vous me +parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai très peur. + +Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la rassurer par +quelques mots plus ou moins raisonnables. + +Mais une détonation formidable lui coupa la parole la grange, secouée +du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; des lueurs fulgurantes +couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de +s'allumer. + +Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules du colonel, et, +frémissante, éperdue, elle se serra contre lui. + +Il se pencha vers elle. + +Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent et leurs lèvres +s'unirent dans un baiser. + + + +V + +Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé les bords +du Léman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sût +au Glion ce qu'il était devenu. + +Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel avec mademoiselle +Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garçon, en faisant +les chaussures, l'avait vu sortir. + +Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin +de la montagne; mais, tournant à gauche, il avait suivi la route qui +descend à Montreux. + +Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux +commentaires. + +--Comment! le colonel Chamberlain avait quitté l'hôtel, et son valet de +chambre lui-même n'avait pas été averti de ce départ? + +Mais, à côté des commentaires des indifférents et des curieux, s'était +manifestée l'inquiétude des intéressés. Le prince Mazzazoli, Carmelita; +la comtesse Belmonte avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le +pressant de questions. + +--Où était le colonel? + +--Quand devait-il revenir? + +A toutes ces questions Horace était resté sans réponses, stupéfait +lui-même de ce départ, que rien ne faisait prévoir. + +Et alors il était entré dans des explications desquelles résultait la +présomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel était, la +veille même de son départ, décidé à prolonger son séjour au Glion. + +Alors il allait revenir d'un instant à l'autre. + +C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût guère +s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait de si puissantes +raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester près d'elle. + +C'était donc une séparation. + +C'était une fuite! + +Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel? + +Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait déterminé ce +brusque départ. + +Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde pour rester court +devant cette question. + +Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita, et en +laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se +passerait après son départ, et comment ce départ serait supporté. + +Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait ne rien +savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il savait parfaitement où +son maître était, ce qui expliquait qu'il eût déployé si peu de zèle à +le chercher dans les précipices de la montagne, et chaque jour, sans +doute, il lui écrivait. + +De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite. + +C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les +raisonnements jusqu'au bout. + +Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en chemin, et il se +dit que cette précaution, ce besoin de savoir, indiquait sûrement une +résolution indécise aussi bien qu'une conscience troublée. + +S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le colonel ne se +serait point inquiété de ce qui arriverait après son départ. Il serait +parti et il aurait emmené son valet de chambre avec lui. + +De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y +passait pour en avertir son maître, on devait conclure que le colonel +pouvait revenir. + +Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace. + +En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles que le +colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans sa conscience, fût +obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne le voulût pas. + +Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient. + +Acheter Horace. + +Ou bien le tromper. + +Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la conscience +humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace pour le mettre dans ses +intérêts; ce nègre, qui était un animal primitif, serait capable de +refuser l'argent et d'avertir son maître. + +Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs était plus +économique. + +Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça qu'elle était +malade; on dut même aller chercher un médecin, et, comme le prince était +sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller à +Montreux. + +Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; mais, lorsque +celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans écouter une +partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le médecin +dans le vestibule. + +--Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me +paraît bien sérieusement prise. + +--Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux. + +--La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la nuit a été des +plus mauvaises. + +--Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas de fièvre; et +cependant une grande agitation. + +Quelques questions et leurs réponses échappèrent à Horace, mais bientôt +il entendit le prince qui disait: + +--Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale? + +La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle fut formulée +par le médecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaître. + +On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était très inquiet. + +Horace se montra ému, et le prince fut certain que cette émotion allait +se communiquer au colonel. + +Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion. + +Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un caractère de +plus en plus inquiétant. + +Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il parlait de sa +nièce à Horace, c'était avec des tremblements dans la voix et des +larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces +tremblements passeraient dans les lettres du nègre. + +--Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garçon, et +je vous plains sincèrement d'être sans nouvelles de votre maître, que +vous aimez tant. + +Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles de son +maître», lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le +timbre de Paris, et dont l'adresse était écrite de la main du colonel. + +Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans +laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre à Paris; une pour +le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrième enfin +pour mademoiselle Carmelita Belmonte. + +Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander quel +pouvait être leur contenu. + +Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les trois lettres dans +sa main. + +--Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit Horace, dans +laquelle étaient incluses trois lettres que voici: une pour M. le +prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita. + +--Donnez, dit le prince en avançant vivement la main. + +Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser paraître +l'angoisse qui lui serrait les entrailles: + +--Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tâcha +d'affermir. + +--Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à Paris, et, comme il +ne me parle pas de sa santé, je pense qu'elle est bonne. + +--Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel aura +peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce +que je vais voir. + +Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia celui-ci d'un +mouvement de main plein d'amabilité. + +Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit +celle qui était adressée à Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait +là plus clairement ce qu'il voulait apprendre. + +Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose la plus naturelle +du monde. + +Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une +déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier. + +N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses +efforts? + +Il lut: + +«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère Carmelita, et quand +le lendemain de notre journée passée dans la montagne, on vous a dit que +j'avais quitté le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser. + +«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que vous avez pu +porter contre moi ou contre ma conduite, elles étaient fondées, puisque +vous ignoriez à quel mobile j'obéissais en partant. + +«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette +conduite étrange qui, une fois encore, a dû justement vous indigner, et +je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient à un homme +d'honneur qui croit devoir se justifier. + +«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir? + +«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre, car c'est la +première, n'est-ce pas, que vous vous êtes posée? + +«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que, voulant +partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je à +faire? A frapper deux coups à notre porte de communication, qui se +serait ouverte devant moi et qui m'eût donné toute facilité pour +m'expliquer. + +«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant +d'aller plus loin. + +«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen; +mais je ne trouvais pas en même temps la liberté morale, et c'était +cette liberté morale que je voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée +dans ce brusque départ. + +«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de notre promenade, je +ne pensais nullement à ce départ; bien au contraire, je n'avais qu'une +idée, qu'un but rester près de vous. + +«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les sensations et les +émotions de notre journée. + +«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus graves; car c'était +ma vie que j'allais décider, c'était en même temps la vôtre. + +«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas +frappé à la porte de communication? + +«Ma réponse sera franche. + +«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irrésistible, et, +au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre +coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laissé +entraîner, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je +n'aurais pas raisonné. + +«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de décision. + +«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce départ, convaincu à +l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point. + +«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute +ma liberté de conscience. + +«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une dernière fois, je +ne m'imaginais guère que le lendemain matin nous ne nous verrions plus; +mais, dans le calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé +les emportements tumultueux de la journée, et, peu à peu, j'ai été amené +à faire l'examen de ma situation morale dans le présent aussi bien que +dans le passé. + +«En commençant cette lettre, je vous ai promis une entière franchise +et une absolue sincérité; je dois donc, quant à cette position morale, +entrer dans des détails qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux. + +«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, je sens combien ils +sont difficiles; mais je m'imputerais à crime de ne pas les faire. + +«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita, une terrible +douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru que mon coeur était mort +pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait +jamais. + +«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimité qui +a été la nôtre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes lèvres; +jamais un regard passionné, jamais un geste n'est venu troubler la +confiance que vous aviez en moi. + +«Vous aimai-je? + +«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je pouvais encore +aimer ne se présentait même pas à mon esprit. + +«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a été l'éclair +qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.» + +Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arrêta un +moment et haussa doucement les épaules avec un sourire de pitié; mais il +ne s'attarda pas dans des réflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa +lecture au point où il l'avait interrompue. + +«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage, les effets +qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils s'éteignent, +l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée et illuminée reprend +plus sombre et plus noire. + +«Il en est des choses morales comme des choses matérielles. + +«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai aveuglé. + +«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui +avaient projeté leur lumière dans mon âme. Pour cela, je n'avais qu'à +venir près de vous: du choc de nos regards naîtraient de nouveaux +éclairs. + +«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement ne +succéderait-il pas encore â l'éblouissement? + +«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce +n'était point près de vous, sous votre influence, sous votre charme. + +«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-même, que +je devais m'interroger franchement, et franchement me répondre. + +«Voilà pourquoi je suis parti. + +«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable d'être +heureux près de vous. + +«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin de l'hôtel où +vous dormiez, regardant les fenêtres de votre chambre, pensant à +notre journée de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des +frissonnements de bonheur. + +«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer +comme vous devez être aimée? Cela, je ne le savais pas d'une manière +certaine et je voulais le chercher. + +«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience. + +«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est point écoulé une +heure, une minute, qui ne vous ait été consacrée, et aujourd'hui je +viens vous dire que j'écris à votre oncle, et à votre mère, pour leur +demander votre main. + +«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita? + +«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre réponse.» + +Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui +était devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit à rire +silencieusement. + +Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé s'il devenait fou: +sans une parole, sans un éclat de voix, il riait toujours, la bouche +largement ouverte, la mâchoire inférieure tremblante, les yeux remplis +de larmes. + +Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules: + +--Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit jours... lutté... +réparation obligée... enfin! + +Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit et acheva sa +lecture: + +«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera +loyalement, et qui tiendra fidèlement un engagement qu'il n'a voulu +prendre qu'en connaissance de cause.» + +Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'étaient que le +développement de cette idée, mais le prince ne les lut que d'un oeil +distrait puis il passa à la lettre qui lui était adressée: en gros, il +savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait été +amené à cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait. + +Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre était rédigée. + +Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi brefs que +possible. + + Mon cher prince, + + Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante nièce, sans me + prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu à peu est + devenu de l'amour. + + J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'être + mon interprète auprès de madame la comtesse Belmonte, à laquelle + d'ailleurs j'écris directement, pour appuyer ma demande. + + Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de sentiment; quant + à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez + bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'être réunis. + + Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments. + + ÉDOUARD CHAMBERLAIN. + +Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à Carmelita, +autant il fut mécontent de celle-là . + +Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et d'un ton dégagé +avec le dernier représentant des Mazzazoli. + +Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit. + +Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait de lire, avec +plus de politesse seulement et moins de sans-gêne. + +Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de +Carmelita, où se trouvait la comtesse. + +--Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il. + +--Ah! s'écria la comtesse. + +Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil où elle était +étendue, elle regarda son oncle fixement. + +--Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua le prince. + +Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce. + +--Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la comtesse, les mains +tremblantes, parlez donc. + +--Lisez, dit-il. + +Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains +de son oncle, elle en avait commencé vivement la lecture, sans faire +d'observation à propos du cachet brisé. + +Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors, +le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut à +mi-voix. + +--Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse. + +Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles. + +Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, beaucoup plus +longue que celle de sa mère. + +Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage pâlir ou rougir. + +Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se leva vivement +et lançant à son oncle un regard triomphant: + +--Eh bien! dit-elle, suis-je une oie? + +Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un +geste d'humble adoration: + +--Un ange! dit-il. + +Respectueusement il lui baisa la main. + +A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main, +comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une génuflexion. + +Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle. + +L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne +tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère dans ses bras et +l'embrassa tendrement, de même elle embrassa son oncle. + + + +VI + +Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans le colonel et le +jugeât incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eût désiré que +le mariage de Carmelita ne se fît point à Paris. + +Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il n'y avait guère +à craindre que ce mariage manquât. + +Cependant il était dans la nature du prince de craindre toujours et de +rester quand même sur ses gardes. + +Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, si un danger +devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il fallait l'attendre. + +Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous l'influence +de madame de Lucillière, au moins avant le mariage. Après, cela était +possible, et le prince, qui avait l'expérience de la passion, admettait +ce retour jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le +mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci. + +Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il +avait été victime? Cela était à présumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni +Ida n'étaient maintenant bien redoutables. + +Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de cette jeune cousine +du colonel, cette petite Thérèse Chamberlain, qu'il avait eu un moment +l'intention de prendre pour femme? + +Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois dangers, et à vrai +dire le plus grand de tous paraissait bien peu sérieux, il y avait une +chose certaine, qui était que le simple séjour à Paris du colonel et +de Carmelita donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus +imminent. + +Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement aucun de +ces dangers n'éclatait. + +Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et accompagné de +toute la publicité qui fatalement devait se manifester d'une façon +bruyante, et aussitôt ils pouvaient devenir menaçants. + +Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient par la tête +de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle apprendrait que son ancien +amant allait se marier? En voyant à qui avait profité la rupture, qu'on +avait eu l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle +pas quel avait été l'auteur de cette rupture? + +Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, déçu +dans ses espérances les plus chères, et de plus battu avec les armes +mêmes qu'il avait eu la simplicité de donner? + +Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse Chamberlain, alors +surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui +s'était passé entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté, +le juge d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, lors +de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner à +réfléchir. Il était évident qu'on avait la main hardie, dans cette +famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie +avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or, +si le récit du juge d'instruction était exact, on ne se faisait pas +scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les +couteaux et les poignards; la poitrine du colonel était là pour le +prouver. + +Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi au point de vue +des intérêts personnels du prince, que le mariage ne se fît pas à Paris. + +--Mais où le célébrer? + +--Ah! si on avait commencé les réparations indispensables dans le +château de Belmonte! Si on s'était occupé activement de meubler quelques +pièces! Si.... + +Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en quelques semaines +ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte. + +Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un +château chancelant, sans un toit sur la tête des invités, sans vitres +aux fenêtres, au milieu des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes +immondes qui cherchent leur abri dans les décombres? + +La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu +sensible sans doute à la poésie des ruines? + +Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y renonça, mais non +pourtant sans tenter d'écarter Paris. + +Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une +lune de miel. + +Mais le colonel n'accueillit point cette proposition. + +Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise? En avait-il une à +Florence? une à Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller à Venise +ou à Naples? et pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait, +lui, un hôtel prêt à le recevoir? + +Paris était aussi une ville charmante pour une lune de miel. + +Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que, +finalement, le prince céda. + +Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en +réalité; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquiéter, +peut-être même donner de mauvaises pensées. + +Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément ne pas le +ménager. + +Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce serait à Paris +que se ferait le mariage. + +D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter les dangers, +s'ils se présentaient. + +Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient pas +de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent être bien +redoutables. + +On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, mais à coup +sûr ils n'auraient aucun résultat. + +Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le prince aurait voulu +tenir le mariage de sa nièce autant que possible caché, ayant pour cela +de puissantes raisons qui lui étaient inclusivement personnelles. + +Mais cela ne fut pas possible. + +Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet étrange mystère. + +Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après une assez longue +absence, était obligé de donner des explications à ses créanciers pour +les faire patienter. + +Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement payés que l'annonce +du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain? + +Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable; +c'était un mariage arrêté, décidé, et le plus étonnant, le plus +merveilleux, le plus miraculeux, le plus étourdissant, le plus +triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus +extraordinaire, le plus brillant, le plus éblouissant, le plus digne +d'envie qu'on pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était... pour +tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, le plus en vue, +le plus à la mode de Paris, c'était le colonel Chamberlain. + +Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec prière de ne pas +ébruiter cette nouvelle. + +Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques créanciers qui +avaient payé cher le droit d'être incrédules, il avait fait plus; il +avait montré la lettre écrite par le colonel pour lui demander la main +de Carmelita. + +Le premier créancier à qui le prince avait montré la lettre du colonel +était son bijoutier, qu'il avait intérêt à ménager. Le bijoutier avait +promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement +annoncé à sa femme que la créance du prince Mazzazoli serait payée, +attendu que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain. +A ce moment était entrée une des principales clientes de la maison, +la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de +Lucillière. + +Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, qui, en +conséquence de ses relations avec madame de Lucillière, devait avoir un +certain intérêt pour elle. + +C'était un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore +à Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel +Chamberlain, étaient arrivés le matin même. + +Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un +désir, l'apprendre elle-même à madame de Lucillière, pour voir comment +celle-ci recevrait cette nouvelle. + +Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière, +l'occasion était vraiment heureuse. + +A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée dans sa loge, +qui faisait face à celle de madame de Lucillière. + +La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était restée vide +jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-là . + +La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson entrait dans +la loge de madame de Lucillière pour lui faire une visite d'amitié. + +La marquise était gaie, souriante, de belle humeur comme à l'ordinaire, +et prenait plaisir pour le moment à plaisanter le prince Seratoff, qui +l'avait accompagnée. + +Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations de joie +affectueuse, comme une amie dont on a été trop longtemps séparée. + +Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les +laissant en tête à tête. + +--Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse. + +--Quelle nouvelle + +--La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel +Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est +retrouvé. + +--Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière en pâlissant +légèrement. + +--Je ne sais s'il l'était pour vous,--la comtesse appuya sur le +mot.--mais il l'était pour le monde parisien; heureusement le voici +revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage. + +Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière lui demandât à +propos de quoi allait éclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord +surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'était bien vite +remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes. + +Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple +visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, était venue dans sa loge. +Madame de Lucillière avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour +se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir. + +--Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli +et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson. + +--Très longtemps. + +--Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi. + +--La comtesse est rétablie? + +--Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade? + +--Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me +défier de ceux qui parlent. + +--Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la comtesse ou du +prince? + +--Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me défie jamais de mes +amis. + +--Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe de votre +confiance. + +--Vraiment? + +--Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse allait en +Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait ce voyage; c'était +Carmelita. Devinez-vous? + +--Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le sphinx. + +--Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit +pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le +colonel Chamberlain, qui s'était retiré sur les bords du lac de Genève +en quittant Paris; ils ont passé tout le temps de cette absence +ensemble, et de ce long tête-à -tête il est résulté ce qui fatalement +devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle Carmelita +Belmonte. + +Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer pendant les savantes +lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait +nerveusement avec son éventail se crispa. + +Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien l'effet qu'elle +avait produit. + +--Vous ne me croyez pas? dit-elle. + +--Pourquoi ne vous croirais-je pas? + +--Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce +mariage entre deux êtres qui semblent faits l'un pour l'autre: le +colonel est un homme charmant malgré l'excentricité de sa tenue, et +Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela était +écrit et cela s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le +certain est qu'ils s'épousent. + +Il fallait bien dire quelque chose. + +--Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucillière d'une voix +qu'elle tâcha d'affermir. + +--Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince +Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je la tiens d'une personne +tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui +s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au +prince Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita Belmonte. +Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est +même probable que cette date vous la connaîtrez avant moi. Vous avez +avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que +personne à Paris, et sa première visite sera assurément pour vous. +Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me +remerciez pas? + +--Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous +remercier une bonne fois pour toutes. + +Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna +vivement sa loge, et, se plaçant dans l'ombre de manière à se cacher +autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière. + +Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes les paroles +portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait +se livrer.... + +Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, le +visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, les +narines dilatées. + +Elle aimait donc toujours le colonel? + +Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir à +rappeler les coups qu'elle venait de porter: «Carmelita allait en Suisse +pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient.» Et cette +allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la +marquise?... Vraiment tout cela avait été bien filé. + +A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et +le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir. + +Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après avoir +dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du côté gauche, il +sortit. + +Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa +lorgnette vers la porte de l'orchestre, où bientôt se montra le prince +Seratoff. + +Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui venait +d'arriver. + +Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles l'emmena avec +lui. + +Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la marquise de +Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, laissant le baron seul avec +la marquise. + + + +VI + +Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron Lazarus un +fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même, reculant autant que +possible celui qu'elle occupait, avait tourné le dos à la scène. + +--Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal à +l'aise. + +--Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous n'accueilliez pas très +favorablement la demande de mon ambassadeur. + +--Mais, madame.... + +--Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une certaine répugnance à +revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs. + +Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement à comprendre ou à +se rappeler ce dont on lui parle. + +Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs auxquels on faisait +allusion étaient sortis de sa mémoire. + +--Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte +sans rien dire), cette loge? + +--N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même, peut-être sur ce +fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucillière +un entretien dont je faisais le sujet. + +--Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon +Dieu! c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il +était question. + +--D'une certaine lettre anonyme. + +--Une lettre anonyme? + +Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à sa mémoire. + +Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette lettre anonyme. + +--Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain; je vois que +vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait +d'une petite porte de la rue de Valois. + +--Comment? vous savez.... + +--Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître ignorer ce que +vous savez parfaitement. De mon côté, je trouve inutile de vous laisser +croire plus longtemps que le prétexte mis en avant pour rompre nos +relations était fondé; la vraie raison de cette rupture était cette +lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume que vous +le saviez déjà ; cependant j'ai tenu à vous le dire. + +--Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de cette infamie? + +--J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, comme vous dites, +était vous. + +--Madame! + +--Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je ne m'y laisserais +pas prendre. Ménagez-vous, réservez vos forces, ne prodiguez pas votre +éloquence en pure perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez +à les employer plus utilement qu'avec moi. + +Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui avait jamais vue, +en contenant sa voix cependant de manière à n'être pas entendue +distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges +voisines; mais la violence même qu'elle se faisait pour se contenir +rendait son émotion plus évidente. + +Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation du prince +Seratoff, et il aurait été beaucoup plus sage à lui d'écouter son +inspiration première, qui lui conseillait de rester tranquillement dans +son fauteuil. Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait +eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation de celle-ci +ne pouvait être que dangereuse! + +Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre à cette invitation +et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir? + +Comme il se posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le +duc de Mestosa s'avança vivement vers la marquise, en homme heureux de +voir la femme qu'il adore. + +Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame +de Lucillière et ses habitudes: c'était toujours publiquement qu'elle +s'expliquait avec les gens dont elle croyait avoir à se plaindre, et +elle le faisait avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et +les mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison elle +arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et l'on ne sortait de +ses jolies griffes roses que déchiré aux endroits les plus sensibles, +avec des blessures ridicules. Que de fois n'avait-il pas ri lui même de +ses pauvres victimes! + +Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les +rendre. Il se leva pour céder la place au duc. + +Mais de la main elle le retint. + +--J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous faire, dit-elle. + +Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis: + +--J'ai une affaire importante à traiter avec le baron, dit-elle; +voulez-vous nous donner quelques minutes encore? + +Au moins l'explication n'aurait pas de témoin. + +Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction. + +--Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de +Lucillière, vous devez vous demander comment l'idée m'est venue d'avoir +une entrevue avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne +me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais +bien que toutes relations entre nous étaient rompues. A vrai dire et +pour ne pas m'en cacher, je vous considérais comme mon ennemi, et pour +vous je n'avais d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez que +je suis franche. + +--Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie à affirmer cette +hostilité. + +--Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait +affirmer cette hostilité; j'obéis encore, en agissant ainsi, à d'autres +considérations plus importantes. Je veux, en effet que cette hostilité +soit bien constatée, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous +trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer. + +Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre, paraissaient +tellement contradictoires que le baron laissa paraître un mouvement de +surprise. + +--Quand je me serais expliquée, continua madame de Lucillière, +votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît obscur en ce moment +s'éclaircira. Écoutez donc cette explication, qui vous intéresse plus +que vous ne pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre lettre +anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts +d'esprit pour deviner le mobile qui vous a poussé à faire usage de cette +lettre: vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel +Chamberlain. + +--Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez. + +--Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette rupture parce que, +interprétant notre intimité selon vos craintes, vous vous figuriez +que, cette intimité rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari +possible pour votre fille. + +L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit pas à profit: on +attaquait sa fille, il dédaignait de répondre et quittait la place. Il +se leva pour sortir. + +Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement; car, avant qu'il eût +pu faire un pas en arrière, elle lui jeta vivement quelques mots qui +l'arrêtèrent. + +--Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez +écouter ce que j'ai à vous dire. + +Le baron hésita un moment. + +--Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne +amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au bout, pour m'en défendre +et vous montrer combien elles sont fausses. + +C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne s'en préoccupa pas +autrement. Ce qu'elle voulait, c'était que le baron demeurât, et il +demeurait; le reste lui importait peu. + +Elle continua: + +--L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous êtes doué de +qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire? enfin peu importe. +Vous êtes donc doué de qualités, puisque qualités il y a, que je ne +possède pas; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous +recourez, une hardiesse d'esprit et une indépendance de... coeur qui, +j'en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un mot, vous +êtes un homme pratique, et voulant le succès, vous ne vous laissez point +empêtrer dans toutes sortes de considérations sentimentales ou morales, +qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous +voyez que je vous rends justice. + +Le baron fit la grimace. + +--C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame de Lucillière, +c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques qui m'a donné l'idée +de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un +but commun, certaine à l'avance que personne n'était capable comme vous +d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez peut-être +encore plus vivement que moi, quand vous le connaîtrez. Bien entendu, +l'alliance dont je vous parle n'est point une alliance cordiale; c'est +une alliance utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse à +vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments n'ont rien à +voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il sont. + +--Mais je vous assure.... + +--Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: nos sentiments +personnels n'ont rien à voir ni à faire dans l'oeuvre commune que je +veux vous proposer, ou plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que +précisément je vous la propose. + +--J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends rien à ces +paroles; aussi avant de savoir si je puis vous prêter mon concours, +je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous +poursuivez. + +--Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir le mari de +mademoiselle Belmonte; le concours, chercher les moyens, les trouver, de +rompre ce mariage, qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien +n'est plus simple. + +--Ce mariage est à la veille de se faire! s'écria le baron. + +--A la veille est une façon de parler pour dire prochainement: l'époque +à laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je +sais, c'est que le prince Mazzazoli, accompagné de sa nièce, a été +rejoindre le colonel en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant +Paris; que là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous +deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse de mariage du +colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble à Paris. Existe-il des +moyens pour rompre ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de +bonnes raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture non +moins vivement que moi, je m'adresse à vous pour que vous les cherchiez +de votre côté, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais +pu agir seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous +reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que je n'ai pas +hésité à vous demander votre concours, en même temps que je vous +proposais le mien. Il est certain que nous n'agirons pas de la même +manière; voilà pourquoi, à deux, nous serons beaucoup plus forts. +Acceptez-vous. + +Le baron hésita assez longtemps avant de répondre. + +--Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable de +voir un homme tel que le colonel épouser mademoiselle Belmonte. + +--N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri. + +--J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié; je l'aime comme un +fils, et il me semble que c'est un devoir d'empêcher, si cela est +possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave +colonel vient de loin, de très loin; il ne connaît pas les dessous de la +vie parisienne. + +--Il faudrait les lui montrer. + +--Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut dire qu'il y a en +lui une certaine naïveté qui l'expose à être dupe quelquefois de ceux +qui l'entourent. J'ai été témoin de sa confiance et de sa foi. + +Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du +baron avait porté. + +--Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est une qualité sans +doute, mais qui nous expose souvent à de fâcheuses déceptions. Je crois +donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura été victime +de sa confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est pas du tout +la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est +très tendre. + +--Mille raisons rendent ce mariage impossible. + +--Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux d'un homme aveuglé +par la passion, et sans doute le colonel aime passionnément la belle +Carmelita. Savez-vous s'il l'aime passionnément? + +Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la +marquise. + +--Je ne sais pas. + +--Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve cette passion +probable. Carmelita est assez belle pour l'avoir inspirée; pour moi, je +ne connais pas de femme plus belle, et vous? + +--Peu importe. + +--Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est très probablement cette +beauté qui fait sa toute-puissance. Sur cette beauté, nous ne pouvons +rien, ni vous ni moi. + +--Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient un homme. + +--Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion, et je +m'en remets pleinement à vous; je veux dire seulement qu'il est bien +difficile de détruire l'influence que Carmelita doit à sa beauté, +surtout avec un homme tel que le colonel, qui est fidèle dans ses +attachements. Croyez-vous qu'il soit fidèle? + +--Je ne sais pas. + +--Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une arme qui +pourrait agir efficacement sur lui. + +--Laquelle? + +--Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations si épris que +soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime lorsqu'on lui donne la +preuve qu'il est trompé. Quelque chose vous fait-il supposer que le +colonel serait homme à s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de +ce genre? + +Décidément le baron prenait se revanche, et la marquise sentit que, par +le fait seul de l'association qu'elle venait de lui proposer, elle lui +avait permis de redresser la tête: il était utile, il profitait de sa +position. + +--Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne s'obstinerait +pas dans sa passion, sittelle après un court moment de réflexion, il +faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut être fournie, et +pour moi je l'ignore. + +--Je l'ignore aussi. + +--C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il me semble. + +--Et comment le découvrir? Une jeune fille qui aurait un amant ne +conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un +piédestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n'est-ce pas, dans +le monde parisien, même dans le meilleur? + +--Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait se trouver dans +ce cas, bien au contraire. + +--Et moi non plus, je vous prie de le bien constater. + +--J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature à rompre +son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en cherchant habilement, trouver +peut-être des moyens pour arriver à ce résultat, et c'est ce que je +répète, sans vouloir entrer dans le détail de ces raisons ou de ces +moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en +userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de mon côté j'en +trouve qui ne soient pas en désaccord avec mes sentiments ou mes +habitudes, j'en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une +association en vue de ce résultat, il peut être bon que nous nous +concertions quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous +présenterez. + +Le baron se leva: + +--J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la marquise. + +--Au revoir, monsieur le baron. + +Il sortit de la loge. + +Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans le corridor, car +la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit devant lui. + +--Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, que tout le +monde répète. + +Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait radieux. + +--Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle; malheureusement pour vous, +je la connais, votre nouvelle. Le colonel Chamberlain épouse Carmelita, +n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez m'apprendre? + +--Il est vrai. + +--Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh bien! mon cher, +cette joie est une injure pour moi; cachez-la donc, je vous prie, et +tâchez de prendre un air indifférent. + +--Ce mariage vous peine donc bien vivement? + +--Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de plus c'est une +niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me réjouit. Ce qui me fâche, c'est +de vous voir montrer une joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté +foi à mes paroles, que vous avez toujours et malgré tout persisté +dans vos soupçons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez de +satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous ai dit n'a servi +à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage vous la donne. Eh bien! +mon cher, cela me blesse et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller +porter ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux yeux des +gens qui se moqueraient de vous. + +--Mais.... + +--Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et demain matin +sans doute vous aurez compris; s'il vous faut plusieurs jours, ne vous +gênez pas, prenez-les. + +Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu'il n'était entré. + +Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme elle le désirait. + +Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui vint lui faire +visite; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson. Tous entrèrent +avec l'air triomphant qu'avait eu le duc de Mestosa. + +Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti. + +Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc. + +Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante; car la répétition de +la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer avec des attitudes de +vainqueur, l'avait exaspérée. + +Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites: ce qui cependant, dans +l'état nerveux où elle se trouvait, était bien suffisant. + +Dans l'entr'acte, sa loge ne désemplit pas: ce fut un défilé, une +procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout d'amies dans la +salle voulut se donner la joie de venir lui annoncer la grande nouvelle. + +--Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc? + +--Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais douté? + +--Savez-vous la date précise de ce fameux mariage? + +A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme elle l'avait fait +avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson. + +Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire. + +De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement ce sourire +et ne s'abandonnât pas aux sentiments qui la troublaient; car, dans la +salle, tous les yeux étaient dirigés sur elle. + +Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle du mariage du +colonel Chamberlain, son premier mouvement était de chercher avec sa +lorgnette la loge de madame de Lucillière. + + + +VII + +Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir. + +Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement qu'elle se +retira. + +--Je suis attendue chez ma mère. + +La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par les chevaux et +conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait donnés. + +--A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à son cocher. + +En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles. + +--Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir. + +En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de +chambre, après l'avoir aidée à remplacer sa toilette de théâtre par une +toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, où elle prit une +petite clef qu'elle plaça dans sa poche. + +Cela fait, elle remonta en voiture. + +--Il ne fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte +où si souvent le cocher avait déposé et repris sa maîtresse. + +La marquise, enveloppée dans un grand vêtement sombre et la tête +couverte d'une épaisse voilette, descendit de voiture. + +Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme à +l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la reprendre, elle lui +dit d'attendre. + +Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite +porte. Mais, bien que la clef tournât librement dans la serrure en +faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit point: elle était fermée à +l'intérieur par un verrou. + +Madame de Lucillière resta un moment embarrassée devant cette porte +qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir. + +Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours et en toutes +circonstances, elle prit vivement sa résolution. + +--Rentrez, dit-elle au cocher. + +Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans +s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude de ce quartier désert, +se dirigea vers l'entrée principale de l'hôtel Chamberlain. + +A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge parut sur le +seuil de sa porte. + +--M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix faible. + +Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur de sa +loge, et madame de Lucillière entendit des éclats de rire à demi +étouffée. + +--Une dame demande M. Horace, dit le concierge; est-il chez lui? + +--Déjà ! répliqua une voix. + +--A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort. + +--Si madame veut monter à la chambre de M. Horace, dit le concierge, +elle le trouvera en train de s'habiller. + +Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se laissa pas +déconcerter. + +--Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au parloir, dit-elle. + +En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour entrer à +l'hôtel. + +--Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une voix. + +--Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de temps pour venir: +le nègre est arrivé ce matin, et déjà j'ai reçu trois billets pour lui, +l'un avec un bouquet. Si ça ne fait pas hausser les épaules? + +--Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? demanda une voix de +femme. + +--Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va recommencer comme +avant son départ, et on va le revoir dormir tout debout. + +Cependant madame de Lucillière avait monté le perron de l'hôtel, et +la porte vitrée, tirée par un valet de pied en grande livrée, s'était +ouverte devant elle. + +Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du haut en bas et +les domestiques étaient à leur poste. + +Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être le colonel +était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; de même quelques +personnes de son monde pouvaient, en traversant le vestibule, +l'apercevoir et la reconnaître. + +Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour +d'elle; puis tout de suite, réfléchissant que c'était le meilleur moyen +pour se faire reconnaître, elle laissa retomber. + +--M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique. + +--C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais +très prononcé. + +Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la porte s'ouvrit +devant Horace, qui venait de s'habiller pour sortir, et portait sur sa +personne, dans ses vêtements comme dans son linge, tous les parfums à la +mode. + +Elle avait rejeté son voile en arrière. + +Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente. + +--Madame la marquise! s'écria-t-il. + +--Quand votre maître doit-il rentrer? + +--D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour sortir. Il est +chez.... + +Horace s'arrêta. + +--Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise. + +--Madame la marquise sait?... + +--Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle Belmonte! +Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je lui parle ce soir. + +--Mais, madame la marquise.... + +--Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous. + +Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans ses sentiments +d'admiration et d'adoration d'autrefois; pour lui, elle était toujours +la plus séduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste +quelles causes avaient amené une rupture entre elle et son maître, il +regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la +colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand on a le +bonheur d'être aimé par une femme telle que madame de Lucillière, il ne +faut pas être trop rigoureux et l'on doit lui passer bien des choses. +C'était d'ailleurs son propre système, faible avec les femmes en +proportion de leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne +l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, très belle: +mais il préférait le genre de beauté de madame de Lucillière, qui, à +ses yeux, était le charme en personne, la séduction, et puis Carmelita +voulait se faire épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins +à l'âge qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps. +Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on pouvait les avoir +toutes? + +C'était non seulement au point de vue de son maître qu'il se plaçait +pour condamner le mariage, mais encore au sien propre: une femme dans +la maison dérangerait toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le +gênerait aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments. +Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait au nom d'un droit +et en vertu du principe d'autorité. Qu'une femme lui demandât n'importe +quoi comme un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le +faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il pût recevoir +d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le ferait pas. + +Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant: «Mon bon Horace», +en lui disant: «Je compte sur vous», devait produire sur lui une vive +émotion. + +--Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant. + +--Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai son retour. + +Horace avait la certitude que son maître ne serait pas satisfait +de trouver, en rentrant, madame de Lucillière installée dans son +appartement et l'attendant. + +Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras: comme il +demeurait hésitant, elle insista: + +--Vous devez comprendre que cette entrevue aurait lieu en tous les cas, +alors même que vous refuseriez ce que je vous demande; seulement il +est préférable pour tous qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je +m'adresse, je veux dire, pourquoi je me confie à vous. + +Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte, et puisqu'elle +était entrée dans l'hôtel, il importait peu en réalité que l'entretien +qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir ou dans l'appartement du +colonel. + +Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière. + +--Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la +porte. + +Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena son voile sur son +visage et arrangea les plis de son manteau. + +Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet de pied dans +le vestibule; en voyant cette femme voilée, monter derrière Horace +l'escalier d'honneur, au lieu de prendre l'escalier de service, ils se +regardèrent tous les trois avec des mines étonnées. + +L'un d'eux était maître d'hôtel. + +--Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, il fait un joli +métier. + +Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était entrée dans la +bibliothèque. + +--J'attendrai ici, dit-elle. + +Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait les lampes. + +--Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous faire, dit-elle: +comment se porte le colonel? + +--Bien, madame la marquise. + +--Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse? + +--Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était pas à son aise. + +--Se plaignait-il? + +--On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui, +le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se +plaindrait pas. Du reste, madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle +l'a soigné, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau +qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché une plainte. + +--Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son état ordinaire? +Vous avez pu vous tromper. + +--J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je ne me suis pas +trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait +absorbé comme s'il suivait la même pensée; toujours, c'est-à -dire tant +que je le voyais, car il passait ses journées entières à faire des +courses dans les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant +dans une grange ou un chalet. + +--L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a du égayer +cette sombre humeur? + +--C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai tout fait +pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile. + +--Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement? + +--Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir en Suisse, et +même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion; c'est ce qu'il a voulu +faire, quand il a appris leur arrivée. + +--Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita? + +--Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé de parler, de +se distraire; il mangeait à la même table que le prince. + +--Et que Carmelita? + +--Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans ses excursions. Elle +marche très bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font +pas peur; elle n'est pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas +fait cent mètres au delà du jardin de l'hôtel. + +--C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient ces +excursions; cela a duré longtemps, c'est-à -dire ce séjour s'est +prolongé? + +--Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que rien le fasse +prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La veille, par une journée +d'orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une +longue course dans la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que +le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait, +sans prévenir personne, sans même me laisser un mot. Nous voilà tous +bien inquiets. Le prince voulait qu'on fît des recherches dans la +montagne, craignant un accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer, +et j'ai appris que mon colonel était parti pour Genève. Les jours +s'écoulèrent, il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince, ni à +moi. + +--Où était-il? + +--J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs de Florence +et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu à Paris. Ce fut de Paris +qu'il m'écrivit et m'envoya trois lettres: une pour le prince, une pour +madame la comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses +lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle Carmelita en mariage. +Est-ce assez bizarre? + +Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; au contraire, +elle s'expliquait comme les choses s'étaient passées, depuis l'arrivée +de Carmelita au Glion jusqu'au départ du colonel, et son expérience +féminine suppléait aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace. + +La chance lui avait été favorable en ne lui permettant pas d'entrer par +la petite porte. + +A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s'arrêta +devant le perron. + +--Mon colonel, dit Horace en voulant descendre. + +Mais la marquise le retint. + + + +VIII + +Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel était rentré. + +Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, et celui-ci +sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte avec précaution. + +Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage et, s'étant +enveloppée dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixés sur la +porte de la chambre. + +Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût et même sans +qu'on entendit aucun bruit. + +Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança vers la +porte de la chambre. Un des battants était ouvert, mais une tapisserie +fermait le passage et empêchait de voir ce qui se passait dans la +chambre. + +Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée dans sa +main gauche, comme un homme qui réfléchit. + +Elle écarta la portière et entra. + +Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la marquise +frappèrent le colonel, qui releva lentement la tête et regarda +machinalement du côté d'où venaient ces bruits. + +A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, il tressaillit. + +--Qui est là ? dit-il. + +Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile; en +même temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait. + +Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de théâtral, et son +entrée ressemblait jusqu'à un certain point, à celle d'un premier rôle. + +Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, avaient une +couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise. + +--Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil. + +--Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière. + +--N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant mon départ? +dit-il. + +--Je l'ai reçu. + +--Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris? + +--Longtemps je suis restée sans comprendre, mais enfin ma raison a pu +admettre la possibilité de l'erreur dont vous étiez victime. + +--Une erreur! + +Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que toutes les +paroles et qui signifiait clairement que cette erreur était si grande +qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier? + +--Votre buvard.... + +--Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a +fait comprendre comment vous aviez pu être trompé. + +Il la regarda en face longuement, profondément; elle ne détourna pas les +yeux. + +--Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossière +a été votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et, +comme mes moments sont comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une +démonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous +entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour +moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres. + +Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui. + +Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite +qui doit vous être pénible et qui pour moi est horriblement douloureuse. + +--Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette démarche, qui ne +peut pas être aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin +je rentre dans une maison d'où j'ai été chassée et je parais devant un +homme qui m'a infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une +femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par le souvenir de +cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous répète, +c'est bien. Je ne serais pas sincère si je vous disais qu'en apprenant +cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en +accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon +saisissement a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, et +je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais cela est sans importance, +il ne doit pas être question de moi, et, si je vous parle de ce +saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai +été entraînée dans cette démarche. Si, après m'avoir appris votre +mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine, +j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de +naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douée de +toutes les qualités qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement +heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai +entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de vous, j'ai vu +les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle +vous parlait, j'ai fait exprès l'expérience de la jalousie que je +pouvais lui inspirer, et je vous répète, je vous affirme qu'elle vous +aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel +que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe pas sur la +nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincèrement cet homme +ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe +pas. Thérèse était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et, +telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que +vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi le voeu de votre père +mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous +aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la +douce, l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait sa +vie pour vous donner une journée de bonheur; c'est Carmelita, c'est la +nièce du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que +je devais faire. + +--Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne changera ma +résolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnée. + +--Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre résolution; je veux +l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et +je l'accomplirai. + +Il se leva. + +En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant lui. + +Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle: + +--Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter cette maison? +Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une +résolution quand je l'ai arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux; +je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe. +Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que +j'ai à vous dire. + +Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux dans les yeux. + +Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût tenter, il +n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le mieux était de le +subir et d'en finir. + +Elle reprit: + +--Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait +vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait devant rien pour +obtenir ce résultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable +de recourir au moyens qu'il a employés. + +Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur sa main, et il +restait dans l'attitude d'un homme qui écoute par convenance ce qu'on +lui dit, mais qui ne l'entend pas. + +--J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne pas revenir sur +ces feuilles de buvard qui ont amené notre rupture, cependant je suis +obligée de le faire. + +--Je vous en prie.... + +--Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper. Au moment où ces +feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si +vous me les aviez communiquées, vous prouver que je n'avais pas écrit +ces lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour assurer notre +amour; mais, maintenant que cet amour est mort, qu'importe que je fasse +cette preuve? au moins qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire +jusqu'à ce jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver +pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme machination? Non, +n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, vous avez pu admettre que +j'avais écrit ces lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire +votre coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer dans le +silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il ne s'agit plus de +moi, il s'agit de vous, et je parle. + +Le bras du colonel était appuyé sur une table portant une papeterie et +un encrier. + +Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempé la +plume dans l'encrier, elle traça quelques lignes. + +Puis elle les tendit au colonel. + +Il lut: + + Dites-vous bien que je vous aime. + + HENRIETTE. + + A vendredi, votre vendredi. + + HENRIETTE. + + Je ne veux pas croire que vous douterez un moment de la tendresse, + faut-il dire de l'amour de votre + + HENRIETTE. + +--Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda madame de +Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, hélas! que vous ne les +ayez pas oubliées, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de +moi. Ces lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous +m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'écriture de ces +lignes imprimées sur ce buvard et les comparer à celles que je viens de +tracer sur ce papier? Comparez, regardez. + +Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait devant les yeux, +il la regarda elle-même. + +--Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là ce que vos +yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un et l'autre victimes de gens +qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez été leur dupe. +Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette façon grossière? +Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour? +C'est ce que je me demande, et la seule réponse, hélas! qui se présente, +c'est que cet amour était bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la +voix dans votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette +n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à votre place et +recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait dit écrites par vous, c'est +assurément le cri qui me serait échappé; jamais je n'aurais admis que +l'homme que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait +protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi en lui, le souvenir +de ses caresses. J'aurais cherché qui avait intérêt à lancer ces +accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais +examiné cette écriture, j'aurais interrogé la vraisemblance et les +probabilités. Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi, +mais des femmes en général, pour admettre comme possible et comme +vraisemblable une pareille accusation? Mais on l'eût portée contre une +inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en +suis certaine, et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue! +Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était bien peu +puissant. Ah! Édouard! + +Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion; mais +entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement serrés les uns contre +les autres, elle regarda d'un rapide coup d'oeil le visage du colonel: +il était bouleversé. + +De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, elle le +laissa maintenant à son trouble. + +Puis, après un moment de silence assez long, elle reprit: + +--Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement; en venant +ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour +appeler votre attention sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle +venait et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur, +l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai parlé de moi, de +vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons à +l'auteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli. + +Il leva la main. + +--Vous avez admis les accusations les plus infâmes contre moi, +s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je porte moi-même maintenant. +Ce n'est pas à la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à +l'insinuation; je viens à vous franchement, à visage découvert, et +je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour +repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les écouterai. Que +n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? Que n'êtes-vous +venu, ce buvard à la main! Je vous aurais répondu, vous m'auriez +écoutée, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait +résulté de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est +accompli. Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et pour ne +plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien? je +vous jure que la main qui a écrit la lettre anonyme accompagnant les +feuilles de buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus +cherché à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre +que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture qui avait +laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et +j'ai trouvé la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le +jure! Regardez-moi et voyez si je vous trompe. + +Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux. Elle reprit: + +--Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez cette lettre, porté +vos soupçons sur le prince, je le comprends jusqu'à un certain point; il +y avait tant d'infamie dans cette lâche dénonciation, que votre coeur +s'est refusé à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous +serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les charges qui, dans +votre esprit, devaient s'élever contre le prince, vous avez pu, je le +reconnais, conserver quelques faibles doutes; mais depuis, est-ce que +ces doutes n'ont pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez, +vous vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le découvre, +lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous; il installe sa +nièce dans la chambre voisine de la vôtre, porte à porte. Quand vous +voulez partir, il s'arrange pour rendre votre départ impossible; il vous +force à manger à la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent +les promenades dans la montagne, les longs tête-à -tête, les confidences, +les épanchements de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces +tête-à -tête, quelles leçons Carmelita vous a-t-elle répétées? Bien +entendu, je l'ignore et n'ai point la prétention de chercher à +l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, +ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence et +les leçons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son +élève. Dans cette journée d'orage, que s'est il passé encore? On ne me +l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en +avais été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain +vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, comme vous êtes un +honnête homme, vous êtes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita +pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le +prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous +pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il a joué? C'était ce +rôle que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et +je vous prie de me conduire conduire à la petite porte par laquelle je +sortais autrefois. + +Elle s'était levée. + +Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, prenant une +lampe, il la précéda dans le petit escalier qui descendait à la galerie +aboutissant à la rue de Valois. + +Ils marchèrent sans échanger un seul mot. + +Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit. + +--Où est Tom? dit-il. + +--Tom ne m'attend pas. + +--Je vais vous conduire alors. + +Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle était sortie sur le +trottoir. + +Non, dit-elle. + +Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le nez. + + + +IX + +Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame +de Lucillière avait éprouvé pour le colonel Chamberlain une véritable +tendresse et elle l'avait aimé, au moins comme elle savait, comme elle +pouvait aimer. + +Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse +être aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle +s'était faite pour madame de Lucillière, qui écrivait ces lettres sans +aucun scrupule, et qui cependant aimait sincèrement «son Huron.» + +Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins +l'aimait-elle fidèlement. + +L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable, +incompréhensible, cependant madame de Lucillière était ainsi. + +Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât encore, elle ne +voulait point écarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place. + +Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien ne pourrait +le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté les soupçons d'un amant +qui pouvait à juste droit se montrer jaloux. + +Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel à +Carmelita et à Ida. + +C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque +chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg +Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle, +original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux +yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait +pas: «Le colonel Chamberlain a quitté madame de Lucillière pour épouser +la belle Carmelita;» on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par +madame de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que son père +mourant lui avait demandé de prendre pour femme.» + +Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, prise à une +meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette +petite fille une réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur. +Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune +à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer. + +Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne fée, et madame de +Lucillière voulait se donner cette satisfaction. + +D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour +elle, ce serait un bonheur complet, si elle réussissait. + +Mais réussirait-elle? + +Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le rôle qu'elle +lui avait confié! + +Les moyens à employer pour rompre ce mariage qu'on lui annonçait comme +arrêté, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de +madame de Lucillière. + +Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien trouver quelque +chose avec la réflexion. + +En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lançait +jamais dans une affaire avant d'en avoir examiné le fort et le faible. + +Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, assis dans son +fauteuil, écouter la musique de _Robert_, ne se doutèrent pas des idées +qui roulaient dans sa tête. + +Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de plus. + +--Voyez donc le baron Lazarus!... + +--Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida par le colonel +Chamberlain? + +--S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui était pas +bien cher, car il paraît tout à fait indifférent à l'annonce du mariage +du colonel et de la belle Carmelita. + +--Évidemment il ne pense qu'à la musique. + +A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer ces paroles, se +pencha contre son voisin. + +Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré: + +--Si je pouvais prier! + +--_Tief eingreifende musik!_ dit le baron. + +--Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable. + +Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et donnant de +cordiales poignées de mains à ses amis. + +Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains derrière le dos, +donnant un coup de tête affectueux à ceux qui le saluaient. + +Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à l'hôtel Chamberlain, +et, comme on ne voulait pas le recevoir, il força la porte pour arriver +jusqu'à son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à +féliciter, à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita. + +--Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous et elle, chacun de +votre côté, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la +fortune, elle par la beauté. Vous deviez donc vous allier un jour, +c'était écrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez +un devoir social. + +Puis il développa longuement ce compliment philosophique avec des +considérations un peu obscures peut-être, mais en tout cas très +profondes. + +--Quelle femme était plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en +voyait pas. On pouvait dire qu'elle était née pour les diamants et les +pierreries, et c'était un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la +nature, que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage, +cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé des contre-sens +entre la femme et la position. C'était pour briller, pour éblouir, que +la Providence l'avait créée, et, s'il elle n'avait point été sur un +piédestal, elle eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle +aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner à celui-ci +les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu. + +Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, après la nuit +qu'il venait de passer, il n'était pas disposé à la patience. Mais le +baron était un homme qui ne se laissait pas démonter, quand il avait +enfourché un dada. + +Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle statue, bonne à +parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait à son mari toutes les +satisfactions de la vanité mondaine, sans rien autre chose, et il +poursuivait sa démonstration assez habilement, sans rien dire de +blessant, au moins d'une façon directe. + +Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le colonel à propos de +son mariage, il voulait encore le prier à dîner pour le lundi suivant: +il s'agissait de fêter son propre anniversaire, et la fête ne serait +pas réussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, +ne l'honorait pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne +viendrait-il pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, il +fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent après +d'une façon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de +voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout +cas, par sa simplicité, serait de bon exemple. + +Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand même, c'était +aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser. + +Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation à dîner. + +Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations auprès du +prince Mazzazoli. + +En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne savait pas trop +ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui était quelque chose. + +Il cherchait, il guettait. + +En regardant, en écoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de +regarder et d'écouter, il devait bien, pendant ces trois semaines, +découvrir un indice sur lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si +le prince possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, la +comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez ouvert pour +ne rien cacher. + +La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, prêt à profiter +des occasions qui se présenteraient ou qu'on provoquerait, si elles +tardaient trop à naître spontanément. + +Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais avant de monter à +l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au +concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres, +les petits aussi bien que les grands. + +Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la conversation: +c'était un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier +venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince était +sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que +mademoiselle Belmonte était seule. + +Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait +plus facilement parler et peut-être pourrait-il tirer quelque chose de +sa naïveté. + +En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la trouva +entre-bâillée. + +Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que cela signifiait. + +Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans +l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes +restées ouvertes. + +Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement; +l'autre était une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir +entendue. + +On parlait sur le ton de la colère et de la dispute. + +--Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait la voix d'homme avec +fureur. + +--Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec moins d'emportement. + +--Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je vous en donne ma +parole; réfléchissez à ce que je vous dis, vous êtes prévenue. Adieu. + +Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, le baron monta +rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait à un +étage supérieur. + +Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement du prince et la +referma derrière lui avec fracas. + +Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait pas celui qui +venait de tirer cette porte: c'était un homme de quarante-cinq ans +environ, à barbe noire très-épaisse lui couvrant le visage ne laissant +voir qu'un nez proéminent et deux yeux ardents; il était vêtu +simplement, mais convenablement. + +Le baron descendit derrière lui, pour demander au concierge quel était +cet homme. + +Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge ne connaissait +peut-être pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-être +pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants +auparavant. + +Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet inconnu. + +Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près certain de +ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tête; il le voyait de +dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait sans confusion possible. + +Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui résulte de la +colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, par les Champs-Élysées, +il se dirigeait vers l'intérieur de Paris, sans se retourner et sans se +douter assurément qu'il était suivi. + +Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue +Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de vue. + +Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entrée étaient +couvertes d'écussons et d'enseignes de commerçants, il entra dans cette +maison. + +Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé les écussons, se +dirigea vers la loge du concierge. + +--Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il +poliment en ôtant son chapeau. + +Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson. + +--Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio. + +Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand était ou n'était +pas chez lui, le baron se retira. + +Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du colonel était Lorenzo +Beio, le maître de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu +parler. + +Cela suffisait pour ce jour-là , plus tard, on verrait comment tirer +parti de ce renseignement. + +Et aussi comment utiliser ce nouvel allié. + + + +X + +En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première visite qu'il +ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine. + +Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait son mariage +et les invitait à y assister. + +Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent ce projet. + +S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne serait pas cruauté +d'aller annoncer à cette pauvre petite un mariage qui la désolerait? + +Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était impossible de le +lui cacher; mais ce n'est pas du tout la même chose d'apprendre une +pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche même de celui +qui se marie. + +Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il écrirait. + +Et, le coup porté par une lettre,--s'il était vrai que son mariage dût +porter un coup à Thérèse,--il irait faire sa visite. + +Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,--car il ne l'oubliait pas, +et comme toutes les lettres retardées qu'on doit écrire et qu'on n'écrit +pas, celle-là s'imposait souvent à son esprit pour le relancer et le +tourmenter,--un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain +demandait à le voir. + +Il descendit vivement au premier étage et courut à son oncle, les mains +tendues. + +--Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel. + +--C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous demander à +déjeuner, si je ne vous dérange pas. + +--Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc ensemble. + +--En tête-à -tête, n'est-ce pas? comme la dernière fois. + +--Vous avez à me parler? + +--Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me dire? + +Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au colonel. Pourquoi +son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi +avait-il tenu à prévenir cette visite? + +Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant à son oncle: + +--Ma petite cousine va bien, j'espère? + +--Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre. + +Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre? + +Il y avait une autre question que le colonel avait sur les lèvres et +qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se +risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait +préoccupait et tourmentait son oncle. + +--Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il +enfin, se servant du mot «mon cousin» pour atténuer ce qu'il pouvait y +avoir de pénible pour son oncle dans cette interrogation. + +--Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon égoïsme de +père. On renonce à poursuivra l'affaire; les présomptions du juge +d'instruction ne reposant sur rien de précis. On ne trouve pas de +preuves, votre assassin a emporté le nom de ses complices dans sa tombe, +et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, décidément +introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre +cousin; il peut rentrer en France. + +A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner était prêt; ils +passèrent dans la salle à manger, où le couvert était mis comme le jour +où il avait été question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel, +c'est-à -dire que la table était servie de telle sorte qu'ils n'auraient +pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer +librement, en tête-à -tête, comme l'avait demandé Antoine. + +Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, il commença +par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de +son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant: + +--Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire à votre +mariage, mon cher Édouard. + +--Vous savez?... + +--Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la santé de ma nièce, +que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit être digne de +vous, et qui vous donnera le bonheur que vous méritez. + +--Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage? + +C'est-à -dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Thérèse. + +--Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante, +n'est-ce pas? + +--Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas +encore, si elle avait été seule à l'apprendre. Était-ce cette annonce +qui avait donné la fièvre à Thérèse? Il était impossible de poser des +questions directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de +procéder avec ordre, surtout avec patience. + +--Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, il +rapporta un journal, et, comme le souper n'était pas tout à fait prêt, +en attendant il se mit à lire ce journal. Tout à coup il pousse une +exclamation qui nous fait lever la tête à tous: Thérèse, Denizot, +Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si +extraordinaire dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions rien: +Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; moi, parce que chaque fois +que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que +vous connaissez. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel +ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui concerne votre neveu +Édouard.» + +«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Édouard se +marie?» interrompit Thérèse. Vous pensez si à ce mot il y eut des +exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'était +vrai: je vis que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, nièce du +prince Mazzazoli. Là -dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli +avaient joué un rôle dans l'histoire des républiques d'Italie, et il en +eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres +de votre future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me +traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris votre mariage +avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me répondit +qu'elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as +lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà +qui est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai +point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle, +qui pour nous tous était cependant intéressante.» J'ai pensé que mon +cousin viendrait nous l'annoncer lui-même et qu'il serait fâché de voir +qu'il avait été prévenu.--Pendant le souper, il ne fut question que de +votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du +tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit à la gronder, +parce qu'elle lisait le _Sport_, disant qu'une fille dans sa position +ne devait pas s'intéresser aux courses de chevaux, et là -dessus il +prétendit que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux +courses du bois de Boulogne. + +--Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle? + +--Assurément non, c'est une idée comme il en pousse dans la tête de +Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve +plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion +finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; +j'avais un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, tandis que +Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès de ma table. Mais je +n'étais pas en train, les idées ne me venaient pas, et je ne pouvais +même pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me +tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien +voulu venir avec nous au _Moulin flottant_ pour entretenir Thérèse de +mon projet, j'ai été condamné à un mois de prison? Le gouvernement, +après avoir provoqué le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger +et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur +lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre +nous et lui. Vous me direz qu'il a été bien longtemps à faire cette +découverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a +été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on m'a envoyé +en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le +gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain, +coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent +subitement tout le monde: le chef de l'État, les ministres, les juges. +Par une chance remarquable, le jour même où je sortais de prison, +Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à trois mois. + +--Sorieul! + +--Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait +toujours qu'il écrirait les grandes idées qu'il roulait dans sa tête +quand le moment serait venu. Il s'est enfin décidé, il a écrit une +brochure portant pour titre: _Les Césars par un César_. C'était une +critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine +d'allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus, +Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais toujours redouté, vous +devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça été une chance que +Sorieul entrât en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui +avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la prison, +j'entends la prison politique, n'a jamais guéri personne. Ce n'était +pas parce que les tribunaux m'avaient condamné qu'ils m'avaient fait +renoncer à la lutte: j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre +organisation en l'étendant, et en ce moment je suis sous le coup de +nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais +de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi +jusqu'à la fin de l'Empire ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux. +Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est pas +mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident. +J'étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes: Thérèse seule, car +Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de +nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de faire +une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me donnait une ouverture. +Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la +suppliant de se décider enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant +longtemps elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une +violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me décourageai pas, +j'insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle +céda. + +--Ah! elle a consenti! + +--Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle +a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m'avez vu +arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espère bien +que Thérèse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et +qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à votre mariage; ne +boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu? + +Il devait épouser Carmelita. + +Thérèse consentait à devenir la femme de Michel. + +Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,--puisqu'il n'y avait +pas moyen qu'elles fussent autrement. + +--Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au vôtre, mon oncle! + +Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé, au moins +pour le colonel, tranquillisé dans sa conscience. + +--Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine pour tantôt, dit le +colonel à son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens +à lui prouver qu'elle avait deviné juste en pensant que je voulais +moi-même vous faire part de mon mariage. + +--Et qu'appelez-vous tantôt? + +--L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai +de partager ce souper avec vous. + +Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait plus la même +gêne à aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il +n'aurait donc pas à le lui annoncer. + +Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une +certaine émotion qu'il monta l'escalier de son oncle. + +Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte +et entra. + +L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine. + +Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit +du bruit. + +--Qui est là ? demanda une voix, celle de Thérèse. + +Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse parut tenant une +lampe à la main. + +--Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle. + +C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla +qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat joyeux. + +Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se +parler. + +Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la sienne. + +Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, avec les yeux +ardents. + +Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait +posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour était posé très bas, il la +voyait mal et seulement dans l'ombre. + +--Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il m'a envoyé un mot +pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable +à vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper +digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul +n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis seule. + +Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer Michel; cependant, +en regardant sur la table qui était mise, il vit six couverts, ce qui +indiquait que Michel devait souper avec eux. + +--Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de +n'avoir pas douté de moi. + +--Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! vous nous avez toujours +témoigné une grande amitié. + +--Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à Paris que +depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrétion à propos +de... (il entassait les mots avant que d'arriver à celui qui était +décisif), à propos de ce mariage, a pu être commise. + +Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tête vers +le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait +produit sur elle. + +Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite: + +--En même temps, mon oncle m'a communiqué une nouvelle qui le rend bien +heureux, celle de votre mariage. + +--Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me +suis rendue aux désirs de mon père. Vous a-t-il dit quelles étaient ses +craintes et dans quelle position il se trouvait? + +--Il me l'a dit. + +--J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à mon égard, et, +puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie. + +--Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une bonne et tendre fille. + +--Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, je +n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter mon père, qui +souhaitait si ardemment de me voir mariée. + +De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer +difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait +même pas la regarder. + +Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première. + +--Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous m'avez fait vous +raconter, quand vous m'avez demandé de vous expliquer quel mari je +prendrais: je voulais qu'il m'aimât comme je voulais l'aimer, et je +disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais +pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite +fille! comme on bâtit des châteaux qui sont peu solides! + +--Oui, je me souviens, dit-il. + +--Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, c'est la poésie, +ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se +marier, et l'on peut être une honnête femme, je pense, une bonne mère, +sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi? + +Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gêne qu'il +éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait plus pénible, et sa +conscience était moins ferme. + +--Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais pour... +Michel; il a toujours été pour moi un camarade, un ami, un frère, et il +sera désormais un mari. Je ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un +plus digne, et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. Je +voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est peut être sur +la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il +croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon +coeur. + +La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait à la gorge et +l'étouffait. + +C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier. + +--Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se fait pas, ces +choses-là ; les grands cuisiniers veulent être prévenus au moins +vingt-quatre heures à l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne +de vous. + +--Q'importe, mon bon Denizot? + +--Comment, qu'importe! et ma gloire? + +Puis, donnant une poignée de main au colonel: + +--Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme +cuisinier, vous savez, je suis vexé. Avez-vous faim? + +--Pas trop. + +--Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, j'en suis bien +aise. + +Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui +étaient entassées dans son panier. + +Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel. + +Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une +physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfoncés et +moins sombres. + +Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa +santé. + +Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte +que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour +répondre convenablement quelques mots aux questions qui lui étaient +adressées. + +Le souper était servi sur la table. + +Antoine invita son neveu à s'asseoir. + +--Prenez la place de votre père, mon neveu. + +A ce moment, Sorieul fit son entrée. + +Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût souper avec eux; +en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses. + +Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vidé les +poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de +brochures, il accapara la conversation. + +--Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; ainsi, sans se +douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir même, il +s'était occupé de lui pendant toute la journée. + +--De moi? + +--De vous incidemment, c'est-à -dire de votre nouvelle famille, de celle +dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rôle qu'ils +ont joué dans l'histoire. Je me rappelais très bien avoir vu leur nom +dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été +leur rôle. + +Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse Mathilde, de la +guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la +maison d'Este et de celle des Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini. +Pignotti, Quinet. + +Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait voulu +l'arrêter. + +La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le colonel se +retira, Michel voulut l'accompagner pour l'éclairer. + +Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une +marche; puis, tendant la main au colonel: + +--Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander +votre amitié? Vous ne m'avez peut-être pas trouvé toujours très poli +avec vous, et j'ai à me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons +procédés; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis +je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent, +puisque je serai le mari d'une femme à qui vous avez témoigné toujours +une grande amitié. Je vous jure que je la rendrai heureuse. + +Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant. + +--La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et +cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle? + +Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même. + +--Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle vie serait la +sienne? + + + +XI + +Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à l'étourdie l'arme que le +hasard avait mise entre ses mains. + +Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers le mariage +de Carmelita, il était sage de voir dans quelle mesure on pouvait user +de son concours; et le mieux semblait-il était de se concerter avec la +marquise. + +Il l'alla donc trouver. + +Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le baron Lazarus +demandait à la voir, le marquis était avec elle. + +--Vous recevez cet homme? dit-il. + +--J'ai besoin de lui. + +--Ah! c'est une raison. + +--Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les +recherches policières; je désire l'employer conformément à son talent. + +--Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante; +pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu merci! je me prive +volontiers de sa visite. Au revoir. + +Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une +autre. + +--Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière en indiquant +un siège au baron à une assez grande distance de celui qu'elle occupait. + +--En avons-nous beaucoup devant nous? + +--Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans +trop de hâte. + +--Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant de rien +entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements +que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir. + +Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient à un homme +qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la +chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu. + +--Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette +conversation ne peut pas nous être d'une grande utilité. + +--Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio. + +--Le maître de chant de Carmelita! + +--Lui-même. + +--Mais alors?... + +--Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce +mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander. + +--Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre Carmelita dans +l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita épouse le colonel +Chamberlain; nous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel +Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant +seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son +secours, nous l'empêchions par un moyen différent du sien. Mais il +est bien certain que si, au lieu d'agir séparément, nous agissions +collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il +faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de +Lorenzo Beio. + +--On pourrait peut-être le lui acheter. + +--La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre, +et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien +compromettante, surtout s'il y était répondu par un refus. + +--En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains +quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel, +pourrait l'éclairer. + +--Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une +arme, mais elle n'est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque +chose. Dans le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui +dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le +colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez +un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous +aiderai.» Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas +à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation l'est +aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'à marcher +d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour +refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce +mariage,--souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans +secours étranger; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le +faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entouré de plusieurs ennemis, +elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner +contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule. +Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne à +vider sa querelle avec Carmelita en tête à tête. + +--Peut-être aime-t-il surtout le tête-à -tête, dit le baron en riant d'un +gros rire. + +Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle continua: + +--Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir à la charge près +de lui, et nous aurons le désagrément de voir un moyen qui pouvait nous +être utile nous échapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder. +Vous intéressez-vous toujours à la petite Flavie, du théâtre des +Bouffes? + +--Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire. + +--Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; soyez certain que +je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de +mademoiselle Flavie. + +--Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant +était la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et +sans métier; on disait qu'elle était jolie. Je me suis occupé d'elle +pour ne pas la laisser exposée aux tentations de la misère. + +--Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes? + +--C'est bien naturel. + +--Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours, +et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne +sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continué à vous +occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est +plus, comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. Car elle +n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un +petit coupé, qui ne sent pas du tout la misère. + +--Je la vois quelquefois. + +--Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez? + +--J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance. + +--Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en mépris +l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces sentiments de +reconnaissance et vous serez écouté? + +--Je le pense. + +--Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra accroître encore cette +reconnaissance déjà si grande. + +--J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous voulez arriver. + +--Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite +Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que +ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait +de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent, +son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut, +sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature +lui a donné,--une seule chose exceptée, la voix;--il est vrai que de +ce côté la nature lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui +donniez ce qui lui manque. + +--La voix? moi! + +--Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré tous vos mérites, +vous n'avez peut-être pas ceux d'un maître de chant; mais Lorenzo Beio, +qui les possède, lui, ces mérites. + +Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien +qu'il professât le plus profond mépris pour madame de Lucillière, il +ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvée, alors +surtout que cette combinaison devait lui profiter. + +--Je comprends, s'écria-t-il, je comprends. + +--Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour +professeur à Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner +à Ida? + +--Oh! ma fille! + +--Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas mêler une fille +comme mademoiselle Ida.... + +--_Sie ist eine engel._ + +--_Ja, ja_, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien à fond que +d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; tandis que, par +l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la +main. C'est Flavie qui demande des leçons à Beio, et rien n'est plus +naturel. Beio a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand +sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons qu'il donne +ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de théâtre. +Flavie qui est une chanteuse de théâtre,--au moins elle peut +le croire,--ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer à +l'Opéra-Comique ou à l'Opéra,--on a vu des exemples de cette ambition +chez de simples grues;--elle s'adresse à Beio pour lui demander des +leçons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas? + +--Quelquefois. + +--Plusieurs fois par semaine? + +--Oui, souvent. + +--Tous les jours? + +--Je la vois souvent, mais pas régulièrement. + +-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours. +Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n'est +plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre +caissier, vous désirez qu'elle cultive son talent pour n'être pas +exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses +leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette conduite; elle +vous fera honneur. + +--Il est certain qu'il n'y aura rien à dire. + +--En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel +Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel +puisque vous êtes l'ami du marié et de la mariée. Je crois que tout +d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce +mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera +peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant +principalement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut +l'empêcher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se +rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il +soit ardemment désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se +rencontre dans celui-là : par intérêt, mademoiselle Belmonte le veut; par +amour, le colonel le désire non moins vivement. + +--Parfaitement. + +--Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un +moment,--ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera +temps encore;--il arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du +moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand +même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se fasse pas et que vous +pouvez l'empêcher; il pense qu'en réunissant vos deux actions, la vôtre +et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen. +Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; on +agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit +visible: ce que vous devez désirer... en vue de l'avenir. + +Le baron se retira en pensant que la marquise n'était vraiment pas +sotte. + +Mais quelle femme corrompue, bon Dieu! + +Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer une pareille +combinaison, et encore sans paraître y toucher. + +Quelle Babylone que ce Paris! + + + +XII + +Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre sous le nom de +Flavie Engel, plus facile à prononcer pour une bouche française, ou plus +simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, +était ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et +elle n'était que cela. + +Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, et cependant +elle avait une certaine réputation. + +Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie qui +se montraient en elle. + +C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père et d'une mère qui +l'un et l'autre étaient deux types de pure race; cette pureté de +race, ils l'avaient transmise à leur fille, et celle-ci, au milieu de +comédiennes françaises, frappait le spectateur le moins attentif par +ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères +constitutifs de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès de ne pas +ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin, on ne l'eût pas regardée; +à Paris, on la remarquait. + +Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en joignait une +autre, plus puissante: Allemande de naissance, elle avait cessé de +l'être par son éducation. De là en elle un curieux mélange de qualités +et de défauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui, +précisément par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits +blasés, amoureux de ce qui sort du naturel. + +Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de mère; son père, +qui était un excellent employé, comme le sont souvent les Allemands, +laborieux, exact, zélé, l'avait livrée aux soins d'une domestique par +malheur richement douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que +la petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, pour tout +dire, celle du ruisseau. + +Dans son roman des _Liaisons dangereuses_, Laclos a peint une jeune +fille sage et innocente, que son amant prend plaisir à corrompre en +apprenant à son écolière naïve une espèce de «catéchisme de débauche.» +Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les +plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, cet +homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est +plus drôle que l'ingénuité avec laquelle sa maîtresse se sert de la +langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler +autrement: le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec son +langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant. + +C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était donnée, mais bien +entendu en sachant très bien «qu'on pouvait parler autrement,» et, comme +avec cela elle était restée enfant pour le visage, gardant des yeux +innocents, un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle +produisait justement un effet de séduction provoquante, qui résultait du +contraste de son apparence naïve avec son langage plein d'effronterie. + +Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon candide dont +elle récitait «son catéchisme de débauche.» + +Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle: + +--Est-elle drôle, cette Flavie! + +Et ce mot était généralement accepté. + +Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre étaient assez +indifférents pour elle; mais, parmi les hommes qui avaient passé la +soixantaine, elle avait de zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la +défendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais, à ces attaques, +ils répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires discrets +qui en disaient long pour qui savait comprendre. + +Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, celui qui lui +témoignait publiquement le plus d'intérêt. + +--Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il pas tout +naturel? + +Si cette explication était accueillie par des sourires, il ne se fâchait +pas et riait lui-même. + +--Je voudrais bien, disait-il. + +En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit directement chez +Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il +désirait, c'est-à -dire qu'elle prît des leçons de Lorenzo Beio. + +A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en riant aux +éclats. + +--Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut! + +--Mais, ma chère petite.... + +Et le baron se mit à développer tous les avantages qu'il y avait pour +elle à prendre de leçons de Beio. Cette idée lui était venue la veille +en l'entendant chanter. Évidemment, si elle voulait, elle pouvait +devenir une grande artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela. +Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas +débuté dans des cafés-concerts? + +Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête: + +--C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il. + +Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croisés: + +--Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la faire, +celle-là ; bonne pour la galerie, la balançoire de la paternité. Et puis +là , franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de père était encore +de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron? +J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la fille de mon +père? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez. + +--Je veux en faire une grande artiste. + +--Il fallait commencer par là , c'était peut-être possible; maintenant il +est trop tard; et à qui la faute? + +--Il n'est jamais trop tard. + +--Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que je ne m'y laisse +plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l'idée de me faire donner des leçons +par Beio? Dites-moi la raison vraie. + +--Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l'art. + +Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus belle. + +--Non, non! criait-elle; impayable! + +Le baron vint s'asseoir près d'elle: + +--Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un désir, qui est +de t'aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire +ce miracle: le talent. + +--Ah! ça! je n'ai donc pas de talent? + +--Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies +davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu iras à l'Opéra-Comique, à +l'Opéra. Vois-tu l'affiche: _Débuts de mademoiselle Flavie Engel._ Cela +ne te dit rien. + +--Après tout, pourquoi pas? + +--Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent professeur, +qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à présent tu as eu les succès +d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme; avec l'âge, il te +faut d'autres succès, plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les +auras. + +Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur son coude et +regardant le baron dans les yeux: + +--Vous y tenez donc bien à ces leçons? + +--Beaucoup, je t'assure. + +--Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure? + +--Comment! ce que je te les paye? + +--Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer? + +--Mais il me semble.... + +--Pour qui aurais-je tout ce mal? + +--Pour toi. + +--Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites. + +--Sans doute, mais.... + +--Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? Cher, +n'est-ce pas? Alors, payez. + +Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences de Flavie +en se disant que Beio ne serait probablement pas long à parler, et que +par conséquent il n'y aurait pas trop de leçons à payer. + +Ils tombèrent d'accord à cent francs. + +Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son argent par les +fenêtres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs. + +--Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio. + +Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, avait le sens du +calcul très développé, et un crâniologiste eût remarqué chez elle une +forte saillie à l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des +nombres. + +Une nouvelle discussion s'engagea. + +--Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre par la persuasion, +que si je demande moi-même à Beio de te donner des leçons, il me les +fera payer très cher, sous le prétexte que je suis un financier; tandis +que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur. + +--Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme si je payais de mon +propre argent; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avancé. + +Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer +vis-à -vis de Beio, le décida à accéder à la demande de Flavie. + +--Je fais tout ce que tu veux, dit-il. + +--Ainsi vous payerez Beio? + +--Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle capable de me +compter des leçons que tu ne prendrais pas, j'assisterai à ces leçons, +et je jugerai par moi-même de tes progrès. + +Les choses étant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci +traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais, au premier mot, le maître de +chant l'arrêta. + +Son temps était pris. + +En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle Engel, du théâtre +des Bouffes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une +pareille élève? Il choisissait ses leçons et n'acceptait pas toutes +celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas +en disposition de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour +en prendre une nouvelle. + +Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent +francs promis par le baron lui avaient inspiré une ferme volonté: elle +fit si bien qu'elle parvint à décider Beio. + +Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour +donner sa leçon. + +Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait à faire. + +Le baron était installé sur un canapé, dans le salon. + +--A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie. + +--Et pourquoi donc, petite fille? + +Petite fille était un mot paternel dont il se servait en public. + +--Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur. + +Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation de Beio au +baron, du baron à Beio. + +--Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo Beio? Mais j'ai +l'honneur de vous connaître; j'entends souvent parler de vous par la +meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous +êtes le professeur. + +Beio, sans répondre, s'inclina. + +--Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; vous avez dans +Carmelita une élève qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur, +n'est-ce pas, qu'une organisation si splendide soit perdue pour l'art! +Combien de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que sa +place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en suis certain: +avec sa beauté, avec son talent, elle aurait obtenu des succès +prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de +se dire qu'un pareil talent est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des +salons! Et puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde, la +famille, lui en laisseront-ils la possibilité? + +Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'était pas +prête à commencer. + +--Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien +souvent assisté aux leçons de cette petite fille; elle est habituée à +moi. + +Dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le préoccupait. + +--Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse mademoiselle +Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garçon. + +Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel. + +--Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous aurez fait sa +connaissance, vous regretterez moins de perdre votre élève. Il me semble +que ce soit l'homme destiné par la Providence à devenir la mari de +Carmelita, comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre. + +L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, en lançant de +temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne +pas voir, mais qu'il remarquait très bien. + +--Cependant seront-ils heureux? continua le baron, ne craignant pas de +mettre une certaine incohérence dans son discours; c'est ce que je me +demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des +choses, on aperçoit des causes de trouble. + +Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista. + +--Parfaitement, des causes de trouble, on peut même dire de division. +Cela est sensible pour qui connaît la vie. Aussi ce mariage +m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. J'aurais su qu'il devait se +faire, que j'aurais assurément présenté mes doutes et mes observations, +avant qu'il fût décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel. +Mais à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? Ce +mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations qui maintenant +pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il est vivement désiré des deux +côtés. + +Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première fois qu'il +s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se +retourner vers Flavie, qui, elle, écoutait attentivement le baron, se +demandant ce que signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient, +car ce n'était assurément pas un simple bavardage. + +--Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux côtés, poursuivit +le baron, et c'est là ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime +passionnément Carmelita, et cette passion s'explique: Carmelita est si +belle! D'autre part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du +colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est si riche! Le +prince voulait un roi pour sa nièce: il a trouvé mieux, car le royaume +du colonel Chamberlain n'a rien à craindre des révolutions. + +Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie: + +--Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre votre temps, je +bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. Travaillez, mon enfant, +je vous prie; si je vous interromps encore, mettez-moi à la porte. + +Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui +se rapportaient à la leçon même. + +--Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio! Je n'en +dirais pas autant pour une Française; mais cette petite fille est +Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands sont autrement organisés pour +la musique que les Français. + +Cette observation arriva à propos pour rendre un peu d'espérance au +professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait rien à faire avec une +pareille élève. Le baron avait peut-être raison, c'était une Allemande, +et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment +musical des Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir, +et ne pas renoncer dès la première leçon. + +Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en même temps que lui +et l'accompagna jusque dans la rue. + +Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant. + +-De quel côté allait M. Beio? + +Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, et il força le +professeur à prendre place dans sa voiture. En chemin, il ne parlât que +musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut +seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots +personnels dans cet entretien. + +--Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas +lui dire que j'assiste aux leçons de Flavie; le monde est si méchant et +si facile à tout mal interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur +mon assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas +qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma +fille, une ange, monsieur, une ange. + +Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses leçons au +prince Mazzazoli. + +Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron Lazarus y assista, +trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli +et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel +Chamberlain. + +Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui qu'il avait +tenu au maître de chant, la première fois qu'il l'avait rencontré; +seulement il mettait un peu plus de précision dans ses paroles, surtout +en ce qui touchait la rupture de ce mariage. + +--Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce serait pour le +bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment? + +Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucillière, +il insistait sur les impossibilités qu'il y avait à cette rupture: +l'intérêt du prince, l'amour du colonel. + +Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, voyant +chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre +on mettait à accomplir ce mariage. + +Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer à de grands +efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait +et chez le prince et chez le colonel. + +Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans l'autre maison. + +Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même plusieurs fois par +jour. + +Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi souvent. + +C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que le colonel +préparait pour sa fiancée, avec une générosité qui rappelait la +prodigalité orientale. + +C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixée pour le +mariage serait forcément retardée pour l'accomplissement de certaines +formalités. Le père de Carmelita, le comte Belmonte, était mort en +Syrie, où il avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait +trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, et il +fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la distance, demandait +des délais, et, d'un autre côté, par suite du bon ordre qui règne dans +les pays administrés par les Turcs, présentait des difficultés. + +En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, le baron, ne +s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, auprès des uns et des +autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles. + +Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de +mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain. + +Par malheur pour lui, il ne trouvait rien. + +Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, étaient remplis +de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien +dit pour l'empêcher. + +Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blâmaient +bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'était tout. + +Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que +Carmelita était assez belle pour qu'on fît la folie de l'épouser. + +Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pompéran. + +Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer ce mariage: + +--C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit Gaston; au +moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle +peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait +retourner à sa petite cousine, ce qui était indiqué, et la prendre +pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis +reconnaissant à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le colonel +Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg Saint-Antoine! + +Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela. + + + +XIII + +Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent à réfléchir. + +Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, revenir à +sa petite cousine après sa rupture avec madame de Lucillière, n'y +reviendrait-il pas après sa rupture avec Carmelita? + +Il devait donc prendre des précautions contre cette faubourienne, mais +quelles précautions? + +Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen de la +résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît pas; car il ne fallait +pas s'avancer à l'étourdie en cette affaire, ni s'exposer à blesser le +colonel en agissant d'une façon brutale et surtout directe contre un +membre de sa famille. + +Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était cette petite +Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements qu'il était +possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action. + +Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour le baron, qui ne +pouvait pas aller entreprendre une enquête de ce genre en plein faubourg +Saint-Antoine. + +Heureusement cette enquête pouvait être faite par des tiers, et le baron +n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; restant soigneusement dans +la coulisse, sans même laisser voir son ombre, il devait se contenter de +faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait agir et dont +il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'à reprendre et à +répéter la tactique qui lui avait si bien réussi, lorsqu'il avait voulu +savoir comment la marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le +colonel. + +Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il devait se +servir. + +Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui l'inquiétait, +c'était ce qui se passait chez elle. + +C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans l'intérieur +d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations suivies avec celui-ci, +qu'il devait employer. + +Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces conditions, et de +plus étant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin +pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eût été difficile à +trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des +rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes. + +Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un financier français, +anglais ou russe, ne l'était pas pour un financier allemand, ayant, +comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande établie +à Paris, dans celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi +bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la colline», +ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier +Saint-Marcel. + +Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que Paris, à cette +époque, exerçait une toute-puissante attraction; de tous les coins du +monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était +pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour +mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau +de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches +ou misérables, Paris ouvrait ses portes. + +--Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous êtes chez vous, +nous n'avons de défiance ou de jalousie contre personne. C'est à +l'entrée de Paris que devait être accrochée cette enseigne, qu'on ne +trouve plus que dans les villages perdus: _Au soleil d'or, il luit pour +tout le monde_; cela vaudra bien le _Fluctuat nec mergitur_. + +De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement profité de +cette hospitalité étaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands +à Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les +autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu +près impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce qui se +produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. A ce moment, +ils n'étaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et +bien souvent, quand on demandait quel était leur pays à des gens qui +prononçaient d'une étrange façon les _p_, les _b_ et les _v_, ils vous +faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au +compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouvé +qu'il y avait plus d'Alsaciens à Paris que dans le Haut-Rhin et dans le +Bas-Rhin. + +Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui +était que ce chiffre était considérable: partout des Allemands. Dans la +finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission, +des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des +Allemands; dans les hôtels, comme _kellner_ et comme _oberkellner_, des +Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage, +la carrosserie, l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des +quartiers exclusivement occupés par des Allemands «la colline» à la +Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles, à la barrière +de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de +grandes cours allemandes _(deutsche hoefe)._ + +Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis on +n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands. + +Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune position +officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires d'aucun petit +prince allemand, était en relations avec le plus grand nombre de ses +compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tête de la colonie +allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient +au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande +religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin lui serraient la +main; les carriers de la barrière de Fontainebleau, les balayeurs de la +Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient. + +Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois rue du Colisée, et +lorsqu'ils étaient enfermés dans son cabinet, où il les recevait seuls, +son secrétaire veillait sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils +parlaient de lui, ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on +les interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un homme +occupant une haute position sociale comme le baron, ils répondaient +contradictoirement. Pour les uns, le baron était simplement un banquier +qui voulait bien faire passer, généreusement et sans frais, à leur +famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu +plus francs, c'était le correspondant d'associations établies dans la +mère-patrie. + +Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait +organiser les recherches qu'il désirait, car plusieurs de ces ouvriers +étaient les camarades et les amis d'Antoine. + +Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui il devait +s'adresser: + +--Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connaît bien; ils se +voient tous les jours. + +Hermann était précisément un de ces ouvriers que le baron recevait +mystérieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait. + +Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue du Colisée. Et, en +moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait +été en relations avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était +le rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence. + +Mais Thérèse? + +Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus vagues sur cette +petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la +regarder, et qui pour lui était sans importance. Tout ce qu'il savait, +c'est qu'il était question d'un mariage entre cette jeune fille et +l'associé d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave +garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine. + +Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, cet associé de +son père, elle n'était pas à craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper +d'elle davantage. + +--Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave +Hermann, et discrètement. + +Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel d'heureuses +dispositions pour faire des recherches et des enquêtes, s'occupa +d'apprendre quand Thérèse devait épouser Michel. + +Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et après avoir +interrogé adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra +moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'écouter et +emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage était fixée à la +fin de l'année 1870. + +--Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout +fier de sa découverte, lui reporta cette nouvelle. + +--Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer le mariage. + +--C'est un brave homme. + +--Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, et il voudrait +marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas. + +--Pourquoi ne veut-elle pas? + +--On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses +raisons. + +Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il +pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait +certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita. +Or, à ce moment, Thérèse n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le +colonel pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même. + +Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce départ +qu'il devait employer les ressources de son esprit, son énergie, ses +relations. + +Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide. + +--Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement +vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait être arrêté sous +l'inculpation de société secrète. Prévenez-le qu'il ne se laisse pas +prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement. + +--Antoine ne voudra pas se sauver. + +--Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à user de tous les +moyens pour l'y décider. Si votre association est d'avis qu'Antoine +Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant +mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est +facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de +mauvais antécédents judiciaires; la justice le condamnera sévèrement, il +aura au moins trois ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il +ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris, +qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour être +réduit à ce rôle de martyr. + +--Il ne voudra jamais partir. + +--Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut +être utile. C'est précisément ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce +qui s'est passé en 1867, au moment où l'on a pu craindre une guerre +entre la France et la Prusse? + +--Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles qui se sont +échangées entre Allemands et Français. + +--Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements plus menaçants +qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le +moment plus que jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine +Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il +pourra exercer une utile influence et entraîner une vigoureuse pression +sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec +l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre +intelligence tirer les conséquences de cette indication, Antoine +Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à Paris, il en a un d'une +importance capitale à prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez +le décider à partir. Commencez par mettre vos archives en sûreté, et +vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le +doivent. + + + +XIV + +C'était un système dont le baron s'était toujours bien trouvé de donner, +dans des circonstances graves, ses instructions d'une façon assez vague. + +Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait. + +Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il l'avait +inspirée; + +Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité de cet échec: +c'était sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait été expliqué. On +ne lui avait pas noté le détail. + +Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent? + +En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage de ne s'engager +qu'autant qu'il lui convenait. + +Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il était pleinement +tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait +pas voulu préciser seraient intelligemment développées: si Antoine +Chamberlain pouvait être poussé à quitter Paris et la France, il le +serait sûrement par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement à +cette tâche. + +Depuis longtemps le baron savait par expérience que ce sont les gens de +bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services. + +Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; il agirait +sans qu'il fût besoin de le relancer. + +Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de quitter Paris. + +--On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne lui convenait pas +de fuir comme un coupable. + +On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui +lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui +pouvait être utile à la cause et à l'association, rien de plus. + +L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser arrêter. + +Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: il +attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre d'arrestation. + +Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à Hermann qu'Antoine +Chamberlain devait être prochainement arrêté, un commissaire de +police, accompagné de trois agents en petite tenue et de six agents en +bourgeois, la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq heures +du matin: la grande porte était fermée. + +Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été tirée, et +cependant le concierge s'était réveillé: un agent, qui avait collé son +oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait à des pas +légers courant sur le pavé de la cour. + +Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui était là . + +--Au nom de la loi, ouvrez! + +--C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir. + +Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; mais elle était +sombre et de plus encombrée, comme à l'ordinaire, de ferraille et de +pièces de bois, il y eut une chute et des jurons. + +Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la +lumière se fit. + +Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de +police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine. + +Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se +plaça devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en +évitant autant que possible de faire du bruit. + +Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur laquelle se +lisait, gravé dans le bois, _Chamberlain._ + +Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa de nouveau plus +fort, un agent frappa à son tour avec sa canne. + +Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas à +l'intérieur. + +--Qui est là ? demanda une voix d'homme. + +--Au nom de la loi, ouvrez! + +--Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit une voix +goguenarde, ça s'est vu. + +Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat de justice à +faire exécuter. + +--La justice, on ne lui demande rien, répondit la même voix goguenarde. + +--C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un +agent. + +--Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitôt la +porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra son visage narquois. + +Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne. + +--De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul. + +--J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le +commissaire, ouvrant son paletot et montrant son écharpe. + +--Faites voir, je vous prie, dit Sorieul. + +Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées assez rapidement, +les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine. + +--Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul. + +--Allons donc! on a établi une surveillance; depuis trois jours, il +n'est pas sorti. + +--Dites qu'il n'est pas rentré. + +--C'est bien, nous allons voir. + +--Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda Denizot, ils auront +besoin de voir clair. + +Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thérèse, Sorieul +se plaça devant lui. + +--C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez pas dans la +chambre d'une jeune fille, sans doute? + +--En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. Mais, comme +il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tirée du dedans, et +Thérèse parut, vêtue d'une robe, passée à la hâte. + +A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au +commissaire de police: + +--L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, il est chaud +encore. + +--Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les +armoires. + +Puis, après avoir placé deux agents en faction devant la porte, il +commença ses recherches. + +Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda sous les lits, on +déplaça les panneaux de bois qui étaient entassés dans l'atelier, on +fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de +la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arrêter. + +--Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; si ces +messieurs veulent une autre lampe? + +Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure +narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant. + +Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un grand placard +posé contre la muraille, la clef n'était pas sur la porte. + +--La clef? dit un agent en tirant le lit. + +Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel avec un geste +désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert cette cachette. + +--La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas +où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole! + +--Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça. + +Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre. + +--Enfoncez la porte, dit un agent. + +En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se décida à prendre +la clef à un clou où elle était accrochée, mais il parut n'avoir pas la +force d'ouvrir la porte lui-même. + +La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable éclat +de rire. + +Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas dix +centimètres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits +accrochés à des clous. + +C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à jouer aux agents. + +--Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, il aurait été +aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donné ma +parole qu'il n'y avait rien là -dedans. + +Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela +tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait en sûreté. + +Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre quelque chose. + +L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le temps qu'on avait +perdu à se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du +logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver. + +On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on chercha sur le +toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce +toit gagner facilement la maison voisine. + +Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la consolation de +saisir ses papiers; son pupitre était vide et ne contenait que du papier +blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre. + +Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot avait été se +placer à la porte et là il attendait au port d'armes, fredonnant entre +ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des +agents: + + Zut au préfet, + Mes respects aux mouchards; + Oui, voilà , oui, voilà Balochard. + +Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la +démonstration de la joie la plus respectueuse. + +--Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier est +mauvais, faites attention à la soixante-treizième marche. + +Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors +il se mit à danser dans l'atelier. + +--Enfoncée la police! + +Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par ses pieds, +voltigeaient autour de lui. + +Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive. + +--Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre +ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas dû les exaspérer par +tes plaisanteries. + +--Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arrêter, +répondit Denizot; car on arrêtera tout le monde bientôt. + +--Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda Thérèse. + +--Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous +faire savoir indirectement ce qui se sera passé. + +--Pourvu que mon cousin soit chez lui! + +Une heure environ après que les gens de police eurent quitté la rue de +Charonne, un commissionnaire sonna à la porte de l'hôtel Chamberlain. +Malgré l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand +il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on +attendait la réponse, il poussa les hauts cris. + +--Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant; +rentré à minuit, on le relance dès le petit jour, on le tuera. + +Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix minutes après +Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter +lui-même la réponse demandée. + +En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du +Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain attablé dans un +coin et tournant le dos à la lumière. + +Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les +lèvres. Alors Horace s'avança discrètement et s'assit en face d'Antoine. + +--Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci. + +--Oui. + +--Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de venir me trouver +ici. On a voulu m'arrêter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le +voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne +vienne qu'après avoir fait un détour, de peur d'être suivi. + +Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans le café et vint +s'asseoir à la table de son oncle. + +Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et +l'autre sur la table qui les séparait, ils se mirent à parler à voix +basse, de telle sorte que le garçon qui allait çà et là , tournant autour +de ces deux consommateurs mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils +disaient. + +--Eh bien! mon oncle? + +--Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, on est venu ce +matin pour m'arrêter. Mais j'attendais cette descente de police et +j'avais pris mes précautions en conséquence, décidé à ne pas me laisser +arrêter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis. +Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu avant +d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prévenir; je ne me suis pas +amusé à faire ma barbe. Ce n'était pas la première fois que les agents +venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier +de la famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par le toit +qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père l'a suivie, votre père +l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée plusieurs fois. Je suis sorti +par la fenêtre. + +--A votre âge, mon oncle! + +--A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je sais que les +agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il +m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est +heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je +suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu à +Michel, et me voilà . + +--Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez moi? + +--Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité que je vous +demande, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester à Paris +où je n'aurais rien à faire présentement; je veux quitter la France +et passer en Allemagne, où j'ai besoin, et je viens vous demander de +m'aider à franchir la frontière. + +--Je suis à votre disposition, mon oncle. + +--J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà pourquoi je suis +venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manoeuvrer; +mais au delà des fortifications, je suis certain que je me ferais +prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bête. + +--Et où voulez-vous aller? + +--En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la route m'est +indifférente, je prendrai celle que vous me conseillerez. + +Le colonel réfléchit un moment. + +--Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons +pas d'indicateur; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer à l'hôtel +par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois, à cette +heure déserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une +petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez +moi, où nous pourrons délibérer en paix. + +Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette délibération, +tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine +partirait le soir pour Bâle; seulement, au lieu de prendre le train à +Paris, où une surveillance pouvait être organisée, il le prendrait à +Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle. + +Laissant son oncle dans son appartement, où Horace seul le servit, +le colonel, pour écarter tous les soupçons, sortit comme il en avait +l'habitude. + +A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, rue de Valois, +et se firent conduire à l'entrée de Nogent, où ils renvoyèrent leur +voiture. Ils traversèrent à pied le village et arrivèrent à la gare en +temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda +pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les prit pour +Longueville; à Longueville, il en prit d'autres pour Troyes; à Troyes, +d'autres pour Vesoul; à Vesoul, d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse +enfin, d'autres pour Bâle. + +Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître dans cette +confusion. + +Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis, Antoine crut, +il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, mais ce fut une fausse +alerte. + +A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hâte de +revenir à Paris pour rassurer Thérèse. + +Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et +l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux mains propres de son +père qui l'attendait; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par +respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire. + +Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire ses adieux +avant qu'elle montât en wagon. + +Michel était là aussi. + +Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand se +reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? Antoine, il est +vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait pas longtemps en +Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renversé, ce qui +devait arriver très prochainement. Mais c'étaient là les paroles d'un +fanatique qui croyait naïvement ce qu'il espérait. + +Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que Michel +entretenait Thérèse: + +--Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma +brochure je lui ai porté un rude coup dont il ne se relèvera pas. + + + +XV + +Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus fut informé jour +par jour de ce qui se passait chez Antoine Chamberlain. + +Par Hermann, il apprit la descente de police rue de Charonne, la fuite +d'Antoine par les toits, le séjour chez le colonel, la conduite faite +par celui-ci à son oncle jusqu'à Bâle, enfin le départ prochain de +Thérèse pour aller rejoindre son père. + +Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment le colonel se +séparait de sa petite cousine, et il se rendit à la gare de l'Est. + +Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver le +colonel, qui se promena en long et en large dans la salle des +pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait, n'ayant d'attention que +pour les voitures qui apportaient des voyageurs. + +Il était visible que ce départ le troublait; il marchait vite, il +s'arrêtait tout à coup, et ses lèvres s'agitaient comme si elles +prononçaient tout bas des paroles qui de temps en temps étaient +accompagnées d'un geste énergique de la main. + +Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son visage derrière +un numéro de l'_Allgemeine Zeitung,_ qu'il ne pouvait pas lire, le +baron ne perdit pas le colonel de vue, sans que celui-ci eût l'idée de +regarder ce lecteur dont les yeux le suivaient. + +Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit deux hommes, un +vieux et un jeune, puis une jeune fille. + +Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la main à la +jeune fille. Le baron l'étudia: elle lui parut jolie avec quelque +chose d'attrayant, de charmant dans toute sa personne qui la rendait +véritablement dangereuse. + +Il était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regarder, on +comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle de tendres +sentiments. + +Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se trahissait +manifestement, et elle-même en lui répondant paraissait assez +contrainte. + +Chez tous deux, il y avait de l'émotion. + +Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il n'osa les +approcher. + +--De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule de la +salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: il y aurait trop +à craindre que le colonel le reconnût. + +Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel revint avec +Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut par hasard. + +--Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais venu accompagner +un ami qui repart pour l'Allemagne. + +Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations, mais il +fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât la compagnie du baron. + +Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'était à peine si le +colonel répondait par un _oui_ ou par un _non_ aux questions qui lui +étaient posées. + +Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, et le baron +ne laissa pas comprendre qu'il connaissait ces personnes. + +Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était atteint: il avait +vu partir cette petite cousine qu'il redoutait tant, et l'effet produit +par ce départ sur le colonel lui avait montré le bien fondé de ses +craintes. + +Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner toutes ses forces +du côté de Beio. + +Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur mieux valait +frapper le coup aussitôt que possible. + +Ce jour-là il était arrivé à la leçon avec un retard assez long, +et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des marques de +préoccupation assez fortes pour que Beio dût les remarquer. Comme à +l'ordinaire, la leçon finie, ils sortirent ensemble. Le baron paraissait +si mal à l'aise, que Beio s'informa de sa santé. + +--Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis sous +l'impression d'une grave contrariété et je crains bien d'avoir fait une +double sottise. + +Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le baron n'avait pas +besoin d'être interrogé pour parler. + +--J'ai risqué un grand coup aujourd'hui; je me suis franchement expliqué +avec le prince Mazzazoli d'une part, et d'autre part, avec le colonel +Chamberlain, à propos de ce mariage qui me tourmente de plus en plus. +En face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que j'en pensais, +c'est-à -dire tout ce que je vous ai souvent raconté. + +--Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait toujours à lâcher +une question quand le baron avait fouetté sa curiosité. + +--Fâché, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarié, et il m'a +donné à comprendre que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Nous +avons échangé quelques paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène +a été moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat! D'un +côté comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage se fera. Pour +moi, je ne m'en mêlerai plus. C'est leur affaire après tout, ce n'est +pas la mienne. Je ne vais pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi +entre eux. Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront, +ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs il n'y a +plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont accomplies, et l'on +va pouvoir fixer la date précise du mariage. J'avais toujours +espéré qu'au dernier moment, le bienheureux hasard me fournirait un +empêchement, et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé +passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer à cette +espérance et j'y renonce. + +Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin parler, bien +certainement un combat se livrait en lui. Mais, après quelques secondes, +le maître de chant salua le baron et s'éloigna. + +--Quel imbécile! se dit le baron; il est capable de me traîner ainsi et +de me faire dépenser mon argent. J'en ai assez de ses leçons! + +Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois en employant +une autre tactique. + +--Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent pas, se +dit-il, essayons d'un moyen plus direct. + +Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. Au lieu de +monter en voiture, il prit le professeur par le bras, comme il l'aurait +fait avec un intime. + +--Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, un homme qui +a pris une grande résolution: c'est celle de vous faire violence. + +Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se mit à rire d'un air +bon enfant, plein de franche cordialité. + +--Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas vous faire de mal, +au contraire. Quels sentiments croyez-vous que je ressens pour vous, +monsieur Beio? demanda-t-il en regardant le maître de chant en face. + +--Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que vous répondre. + +--Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous une vive, une très +vive sympathie? Je suis donc bien dissimulé, ou bien vous, vous êtes +donc aveugle? Il faut que je vous dise en plein visage que j'ai pour +vous, nonseulement pour votre talent, que j'admire, mais encore pour +votre personne, une grande estime? Elle est si vive qu'elle m'a inspiré +une idée qui a germé dans mon esprit en pensant à ce maudit mariage. +Savez-vous ce que je me suis dit souvent en vous regardant pendant que +vous faisiez travailler Flavie? Je vais vous le répéter, parce que j'ai +pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe par l'esprit, tout +ce que je pense des gens, je le dis. Voilà comme je suis fait. Est-ce +bien? est-ce mal? ce n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce +que je me suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita, +c'était.... + +Le baron fit une pause, en s'arrêtant et en forçant Beio à s'arrêter +aussi et à le regarder en face. + +--Je me suis dit que c'était... vous. + +--Moi? + +--Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer comment cette idée +m'est venue et sur quoi elle repose. Cela ne vous ennuie point, n'est-ce +pas? + +Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio, son attitude, toute +sa personne, répondirent pour lui. + +--Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron. Une créature +placée par la Providence dans une classe à part et au-dessus des autres; +en un mot et pour tout dire, une artiste, créée, née artiste, Qu'êtes +vous vous-même? Aussi un artiste, et des plus remarquables; mais bien +différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons dont elle est si riche, +de la nature, tandis que vous devez beaucoup au travail et à l'art. Mais +cela importe peu, et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous +est donc commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement il +vous unit. Vous me direz que d'un autre côté des choses vous séparent. +C'est juste et je n'en disconviens pas. Cependant il ne faut pas +s'exagérer leur importance, au contraire, il faut reconnaître ce +qu'elles ont de factice. + +Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie été dupe des raisons mises +ostensiblement en avant par le prince pour expliquer le travail de +Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. Le prince, désespérant de +réaliser le beau mariage qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa +nièce, pensait à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai? + +Beio ne répondit rien à cette interrogation directe. + +--Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été confié, j'approuve +cette discrétion; mais, que cous confirmiez ou ne confirmiez pas ce que +je vous dis là , il n'en est pas moins certain que c'est la vérité. +Alors rien d'étonnant à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au +théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes les raisons +de famille et de noblesse, écartées de fait pour le théâtre, l'étaient +naturellement pour le mariage. Vous avez vu, vous voyez en ce moment que +mon besoin de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences. +Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant poussé dans ma tête, +je n'ai pu m'empêcher d'en parler à Carmelita en cherchant à découvrir +son sentiment à ce sujet. + +--Et.... + +--Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez comme elle est +réservée, même mystérieuse: c'est un sphinx. Elle ne m'a pas répondu +franchement que j'avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous +avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage. + +--Elle aime la fortune. + +--Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, je dois +constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement la fortune +qu'elle aime; elle n'est pas uniquement une femme d'argent. Il y a en +elle d'autres sentiments, plus nobles, plus désintéressés. Sans doute +cette immense fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée dans +le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, sa mère, le monde +qui, tous, s'occupent à faire miroiter cette fortune, il n'est pas +étonnant qu'elle subisse cette influence. Mais il n'en est pas moins +vrai qu'au fond, malgré cet éblouissement qui la trouble, elle jette des +regards en arrière. Me croyez-vous sincère? + +Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus sincère. + +--Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une tentative +sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait été par Carmelita. +Quand je dis «on» vous comprenez de qui je parle; c'est de vous, +monsieur Beio. Moi, je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon +indirects, indécise, qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air +sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et cependant l'effet +que j'ai produit a été si grand que j'ai eu la conviction que le +succès était encore possible. Et voilà pourquoi j'ai eu avec vous cet +entretien, qui a dû vous surprendre mais dont vous voyez maintenant le +but. J'aime le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je +crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre côté, j'ai +pour vous une haute estime, une vive sympathie, je crois que vous êtes +le mari qui peut donner le bonheur à Carmelita, je me mets à votre +disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second. + +Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau, et abandonnant +le bras du chanteur, il lui tendit la main. + +Beio mit sa main dans celle du baron. + +--Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous revoir. + +--Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron. + +Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé par ce qu'il +venait d'entendre. + +Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie, +et qui pouvait même paraître au premier abord désespérée. Il ne s'était +pas trompé dans ses observations. Beio aimait Carmelita et il avait +entretenu l'espérance de l'obtenir pour femme. + +Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, alla embrasser +tendrement sa fille. + +--Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait, et +l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées. Elle aurait la +fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait cette fortune. +S'appuyant, se haussant sur elle, où ne parviendrait-il pas? Et le +prince Mazzazoli, qui se flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il +fait, le pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave colonel +Chamberlain méritait d'avoir pour femme une Carmelita, une chanteuse! +Allons donc! C'était venir en aide à la Providence que d'empêcher ce +mariage. Avec Ida le colonel serait l'homme le plus heureux du monde: +c'était pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de ceux qui +méritent le bonheur. + +Il pria sa fille de se mettre au piano: + +--Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une musique simple +et pure. + +Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique qui accompagnait +délicieusement sa rêverie. + +Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un monsieur, dont on +lui remit la carte, l'attendait depuis longtemps déjà . + +Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio. + +Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements de joie +intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher de se frotter les +mains. + +Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu une parole, +était là prêt à parler. + +--A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir venir. + + + +XVI + +Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo venait lui dire, +il ne le reçut pas aussitôt. + +Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la fièvre par +l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins de retenue et se +livrerait plus facilement. + +Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, classant +seulement les lettres devant lui. + +Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien montrer qu'il +avait été absorbé par le travail, il sonna. + +On introduisit Beio, grave et solennel. + +Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s'excusa de +l'avoir fait si longtemps attendre: + +Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il m'a fallu expédier +tout de suite, mais au moins j'ai gagné ainsi la liberté d'être tout à +vous. + +--Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des excuses à vous +faire pour la façon inconvenante dont j'ai reçu hier la proposition que +vous avez bien voulu m'adresser. + +--Ne parlons pas de cela, je vous prie. + +--J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble qui m'avait +bouleversé; je ne me sentais pas maître de moi, et, dans une affaire +aussi grave, je ne voulais pas céder à un entraînement. + +--Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du +plat de sa main; vous êtes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime +la raison par-dessus tout. Où va-t-on avec l'entraînement? + +Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant évidemment par où +commencer cet entretien. + +Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés d'une voix +si basse, que ce fut à peine si le baron les entendit. + +--Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines +suppositions s'appliquant à mademoiselle Belmonte et à moi. Pour +répondre à l'appel à la franchise que vous venez de m'adresser, je dois +déclarer que ces observations et ces suppositions sont fondées... au +moins jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant que j'avais +pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne +vous êtes pas trompé. J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte +d'une passion profonde, absolue, folle. + +Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les +autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé, j'aime mademoiselle +Belmonte,» on sentait combien grand était cet amour. Jamais le baron +n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionné. + +--Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, le colonel ne +tardera pas à être veuf; les Italiens ont du bon. + +Beio continua: + +--Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est développé, +c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste, +que mademoiselle Belmonte se destinait au théâtre. Il est certain que +l'amour naît souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune +fille destinée à prendre une haute position dans le monde que j'ai +aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu +penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi +comment, sous l'influence de cette espérance, mon amour s'est développé. +N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait +arriver sans moi au théâtre, mais combien je lui rendais la route plus +facile, combien je lui ouvrais de portes! En réalité, elle était mon +élève; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les +choses du théâtre.... + +--Oh! bien peu. + +--Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de +grands succès seulement avec la beauté et des dons heureux; il faut +plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais à Carmelita; je la soutenais +et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage, +peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire +qu'elle serait ma femme. + +--Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé de préciser autant +que possible; je ne veux pas vous obliger à entrer dans des détails, un +mot seul me suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita +envers vous? + +Beio hésita un moment, puis il se décida: + +--Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme. +Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupéfaction en entendant +parler de ce mariage. Je ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je +courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec elle; +je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches, +elle ne répondit que par un mot: elle était obligée d'obéir à son oncle. +Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle +s'enferma dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible +d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. Mais, prêt +à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle était insensible à +la passion, je n'avais aucun ménagement à garder envers elle et que, +n'importe comment, j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas +elle-même. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue. +Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont été inutiles; on +faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais j'ai la certitude que mes +lettres ne lui sont pas parvenues. + +--Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement de l'engagement +pris par Carmelita? + +--Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des moyens +désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre encore et faire une +dernière tentative: c'est dans ce but que je viens vous demander votre +concours. + +--Que faut-il faire? Je suis à vous. + +Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec +embarras dans sa main, avant de pouvoir se décider à répondre. + +--Je n'ose vraiment, dit-il enfin. + +--Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à Carmelita? dit le +baron. + +Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la lettre. + +Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas la lettre. + +--Vous me refusez? dit Beio. + +--Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre +ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis à vous. Si vous me +voyez hésitant, c'est que je me demande si cette lettre produira l'effet +que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita. +Écrire est bien, mais parler est mieux. + +--Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous? + +-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une entrevue avec +Carmelita? + +--Vous feriez cela? + +--Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que +vous aimez et qui vous aime: il faut que vous lui parliez; il faut +qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de +celui qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais +rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je +l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là , tout ce que je vous +demande, c'est de vous tenir en paix et de rester à ma disposition. + +--Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; comment +reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites pour moi? + +Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement: + +--Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le +vôtre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel. +Que je vous voie heureux, et je serai payé de ma peine. A bientôt! + + + +XVII + +Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre +la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurément il y avait des +avantages à la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle +contenait, il était bien certain que ce n'était point une lettre +innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par +Carmelita; assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il +s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. Remise au +colonel, elle serait plus que suffisante pour l'éclairer. + +Et cependant il ne l'avait pas prise. + +Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper l'occasion qui se +présentait si belle? + +Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans avoir pu la +peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans +les circonstances graves, n'était pas sans le jeter dans le doute et +l'inquiétude. + +Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, allait ne +pas réussir? + +Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait +de rien moins que de rendre le colonel témoin de l'entrevue qui aurait +lieu entre Carmelita et Beio. + +A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat décisif et +triomphant! + +Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il avait obtenu +l'engagement de Carmelita, le baron était fixé à ce sujet. Carmelita +était une fille passionnée, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa +bouche charnue, dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du +Midi dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore, +de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait +fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas dû aimer Beio d'un amour +idéal; c'était sur un fait matériel que cet engagement reposait. Il +était donc bien certain que dans une explication comme celle qui +s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des +choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le passé de sa fiancée. + +Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, Carmelita, +Beio et le colonel. + +Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés contre toute +surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entraîner à parler en +toute franchise, à agir en toute liberté. + +Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où ce serait le +hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. Il y avait là un +ensemble qui présentait de sérieuses difficultés, car rien ne devait +manquer: au même moment, ces trois acteurs devaient se trouver +nécessairement en face les uns des autres. + +Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des difficultés. + +Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'hôtel, +communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait +ouvertes ou fermées à volonté avec des portes-fenêtres ou avec des +stores. + +Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scène entre +Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant à Beio, +il se tiendrait dans le jardin, caché n'importe où. + +On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les +fenêtres en communication avec la serre seraient fermées par les stores. + +Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on la laisserait +seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre. + +Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et +il arriverait certes un moment où, si peu curieux qu'il fût, il voudrait +voir ce qui s'y passerait. + +Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron avait besoin +d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui +expliquer à quoi il l'employait. + +--Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous avons une +surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le +colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne +veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours +tu amènes Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, et, +sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera +dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demandé et +que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit +de choses sérieuses. J'ai comme un pressentiment que le mariage de +Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait. + +--Oh! papa. + +--Chut! + +Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira discrètement: il +en avait dit assez. + +Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui; car, +en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire: les lettres se +gardent. + +--J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. Voici +ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas très habile, car je +reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, mais il me semble que ce +que j'ai en vue peut néanmoins réussir): je fais venir Carmelita chez +moi, et on l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt +vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la précaution de ne +pas vous laisser voir, vous vous glissez derrière elle, et, la porte de +la serre refermée par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre +d'être entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans cette serre +un coin où vous serez cachés comme dans un bois: c'est auprès de la +grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin +et ne craignez rien, vous y serez chez vous. + +Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant il proposa au baron +une légère modification: + +--Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le jardin, il +l'attendait dans la serre même, caché dans la grotte ou derrière un +arbuste? + +Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire échouer +son plan: en effet, Beio s'introduisant le premier dans la serre, +pouvait appeler l'attention du colonel, tandis que c'était la voix de +Carmelita qui devait frapper cette attention. + +--Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il y aurait +préméditation de votre part et complicité de la mienne. Il vaut mieux +que cette rencontre arrive par hasard; vous voyez Carmelita entrer dans +la serre, vous la suivez: rien de plus naturel. + +Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à lui demander, un +renseignement sur l'Amérique, qui ne pouvait être précis qu'en ayant +sous les yeux une masse de lettres. + +Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel de la rue du +Colisée. + +Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure. + +Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi. + +Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour le lendemain, +et en même temps il envoya Ida chez Carmelita pour l'avertir que le +lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour +sortir en voiture. + +Tout était prêt. + + + +XVIII + +Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands +capitaines. + +Il avait fait pour le succès ce qui était humainement possible, le reste +était aux mains de la Providence. + +Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une +dévote prière, pour qu'elle lui donnât une victoire qu'il croyait avoir +bien méritée. + +C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne +bénirait-il pas ses efforts? + +Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut veiller +lui-même aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au +hasard. + +Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était pas tirer +intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le +tête-à -tête de manière à le bien placer vis-à -vis les baies du salon. + +Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et les tira jusqu'en +bas. + +Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pénétrât +dans le salon ou dans la serre, afin que tout restât bien tel qu'il +l'avait disposé. + +A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, en lui +recommandant de rester avec Carmelita jusqu'à deux heures cinquante-cinq +minutes, de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois +heures précises. + +Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l'heure +qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait en rien le plan du +baron, mieux valait cette avance qu'un retard. + +Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience +du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça d'enflammer son +espérance. + +--Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était une affaire +d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron +Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son coeur +et n'écouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mère +avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé, +qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela? +Assurément il n'avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n'ayant +jamais été entraîné par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur, +M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à +craindre, liberté absolue. + +A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une +importance considérable l'appelait au dehors. + +--Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir! + +Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit où il +pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de Carmelita, sans craindre +d'être aperçu par celle-ci. + +--A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle sera entrée dans +la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien. + +L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d'une +importance considérable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller +chercher le colonel. + +Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard. + +Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures. + +Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir +pour se rendre rue du Colisée. + +--Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous étiez encore chez +vous, dit le baron. + +Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. Il était deux +heures cinquante minutes. + +Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci +l'arrêta par le bras: + +--J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification +importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux. +Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que +nous ne soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, je ne +suis visible pour personne, et Ida est sortie. + +Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre +les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses +de lettres. + +C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre +au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la +valeur morale de ceux qui les avaient écrites. + +En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore +un point décisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment où +Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le +silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel, +il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la +brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas. + +Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder +le silence; mais ce n'était point là le cas du colonel, et il était +impossible de lui dire franchement: Taisez-vous. + +Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour +la tourner. + +Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la table +chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces +lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui +nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné. + +Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six +minutes pour être bruyant. + +Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que parmi les noms +qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas. + +Le baron se montra vivement contrarié. + +--Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis +ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville +n'ont jamais été bien fréquentes. + +--Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune +fille avec laquelle j'ai dîné chez vous. + +--Sans doute, mais.... + +--Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet? +interrompit le baron, pressé par l'heure. + +--Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez +savoir. + +--Si vous vouliez.... + +--Quoi donc? + +--Me donner une lettre d'introduction auprès de M. Wright, je lui +demanderais moi-même ces renseignements. + +--Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble. + +--Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de +recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en +jeu. + +--Alors je vous ferai cette lettre. + +--Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume +pleine d'encre. + +--Volontiers. + +Il était deux heures cinquante-huit minutes. + +Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme +ordinaire, il était agité par des mouvements impatients. + +Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours. + +A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la +serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer +et un verrou glissa dans une gâche. + +Beio était entré derrière Carmelita. + +Instantanément un cri retentit: + +--Lorenzo! + +Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait crié était celle +de Carmelita. + +--Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio. + +--Ici! + +--Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas répondu â +mes lettres; je vous ai suivie, et me voilà . Maintenant nous allons nous +expliquer. + +--Et quelle explication voulez-vous? + +--Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre +mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant. + +Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre. + +Le baron le retint par le bras: + +--Écoutez, dit-il. + +Mais le colonel se dégagea. + +--Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait la voix de +Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller dire au colonel Chamberlain que +vous êtes ma maîtresse? + +Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque mouvement, il le +remonta. + +Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre. + +A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et +Carmelita se cacha le visage entre ses mains. + +Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers +Beio. + +--Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin +d'aller à lui pour accomplir votre lâche menace. + +Puis, revenant à Carmelita: + +--Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour +expliquer que vous refusez d'être ma femme. + +Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le +salon. + +Alors, s'adressant au baron. + +--Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il. + +Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà le colonel avait +ouvert la porte. + + + +XVIII + +Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, sans bouger, +sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés par cette apparition du +colonel, ses paroles et son départ. + +Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur +lui des yeux qui jetaient des flammes. + +--Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous? dit-il. + +Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur lui avec une +fixité si grande que malgré son assurance, il se sentit troublé. + +--Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant son bras vers le +baron par un geste tragique. + +Puis, détournant la tête avec dégoût: + +--Lorenzo! dit-elle. + +A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la façon dont elle +avait prononcé ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs. + +Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation. + +Il s'avança d'un pas vers elle. + +--Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle. + +Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le corps tout +entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait le dédain et le +mépris le plus profonds. + +Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le +baron les vit s'éloigner, marchant d'un même pas. + +--Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son parti, se dit-il; le +prince prendra-t-il le sien aussi facilement? + +Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir à +remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs. + +Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait passé dans +cette entrevue? + +Il entra chez elle. + +Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son appartement qui +donnait sur le jardin. + +--Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita partie avec M. Beio! +Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il +entretenue comme il le désirait? sommes-nous arrivés trop tard! + +--N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chère fille, +parle-moi franchement? Que penses-tu du colonel? + +--C'est la troisième fois que tu me poses cette question: la première +fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée du colonel à Paris; la +seconde, un peu avant le départ du colonel pour la Suisse; enfin voici +maintenant que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi +bon? + +--Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours, +dois-je répondre oui ou non? Il faut que je sois fixé. + +--Que s'est-il donc passé? + +--Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec mademoiselle +Belmonte. + +--Rompre! en si peu de temps! + +--Quelques paroles ont suffi. + +--Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita? + +--Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il avait été +amené malgré lui à ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voilà +pourquoi je désire savoir ce que je dois répondre au colonel, si un jour +ou l'autre il me demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire +qu'il m'adressera cette demande. + +--Quelles raisons, cher papa? + +--Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est pas venu. Sache +seulement que si le colonel n'avait pas pensé à toi, il n'aurait pas +rompu avec Carmelita. + +--Ah! papa! + +--J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel +pour connaître l'état de son coeur; ne doute pas de ce que je dis et +réponds-moi franchement. + +--La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà faite deux fois; +je n'ai pas changé. + +Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement. + +Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la quitta; car il +n'avait pas le loisir, hélas! de se donner tout entier aux douces joies +de la tendresse paternelle. + +Il lui fallait voir le colonel. + +A ses questions, le concierge répondit que le colonel venait de rentrer. + +Alors, sans en demander davantage et sans parler à aucun domestique, le +baron, en habitué, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement +du colonel et, après avoir frappé deux petits coups, il entra dans la +bibliothèque. + +Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée dans ses deux +mains. + +Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de lui, qu'il +abaissa ses mains et releva la tête. + +--J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est +passé après votre départ. + +Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas; puis +levant la main: + +--Avant tout une question, je vous prie, monsieur. + +--Dites, mon ami, dites. + +--Vous avez voulu me faire assister à , l'entretien de mademoiselle +Belmonte et de cet homme? + +--Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, je +pourrais vous répondre catégoriquement; mais j'aime mieux que cette +réponse vous vous la fassiez vous-même. Vous savez quelle est ma +tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments +d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si j'avais su que +mademoiselle Belmonte était... mon Dieu! il faut bien appeler les choses +par leur nom, si vilain que soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su +que mademoiselle Belmonte était la maîtresse de son professeur de chant, +j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie de me fille? Dites, le +pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment +voulez-vous que j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien +de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but +aurais-je agi ainsi? + +Le colonel ne répondit pas. + +--Voici comment cet entretien a été amené, continua le baron,--au +moins ce que je vous dis là résulte de ce que j'ai entendu après votre +départ:--ce professeur de chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, +un comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il avait cru +épouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde +et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita. Tantôt il l'a vue sortir +avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entrée dans la serre, +tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il +est entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais, pour +être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien vite +calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre pour offrir +à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m'a pas +répondu; mais détournant la tête, elle a pris le bras de ce... comédien +et elle est partie avec lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur +celle que vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu +vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce triste sujet. +Maintenant un mot encore, un seul; si vous avez quelque affaire à +traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets à votre disposition et vous +demande d'user de moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis, +pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne +sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à arranger les choses de +manière à la ménager autant que possible. + + + +XIX + +Malgré les ménagements que le baron avait promis d'apporter «dans +l'arrangement des choses,» la rupture du mariage arrêté entre le colonel +Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une véritable +explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit. + +Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il +le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité de scandale se joignit à +l'intérêt que cette nouvelle portait en elle-même. + +Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de +répondre, et persista dans son refus avec fermeté; mais cependant de +manière à laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'était point +par ignorance, mais que c'était par discrétion. + +--Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je +n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle +Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture, +c'est une autre affaire. + +De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces causes clairement +et franchement, mais à les laisser adroitement entendre. + +Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le compte de sa +fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître de chant, Beio, +l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas beau; il est vrai qu'il ne +fallait pas oublier que Carmelita était Italienne, ce qui diminuait le +rôle joué par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour +qui le connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable de se +décider à la légère, cette rupture était grave, alors surtout qu'il +s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore quelques jours, et il était +conclu. + +Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le soir même de +la rupture, pour l'annoncer à madame de Lucillière qu'il espérait +rencontrer. + +En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant le baron entrer, +elle avait deviné, à son air diplomatique, qu'il avait quelque chose +d'intéressant à lui apprendre; malgré la gravité de sa tenue, le +triomphe éclatait dans toute sa personne. + +Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucillière +exerçait sur ceux qui étaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obéir +instantanément, sans la plus légère marque d'hésitation ou de révolte. + +Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de lord Fergusson et +du duc de Mestosa; elle leur fit un signe imperceptible, aussitôt ils +sortirent. + +--Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle vivement. + +--Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont réussi. + +--Réussi? + +--C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est +insignifiante; vous m'aviez si bien tracé mon plan, que vous deviez +attendre le succès pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute +à son sujet; peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé. +Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes +d'affaires. + +--Ne soyez pas trop modeste. + +--Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y aurait +outrecuidance de ma part à prendre pour moi un succès qui n'appartient +qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument, vous avez été la main; encore +l'instrument a-t-il été bien insuffisant. + +La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité dans le triomphe. + +--Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce succès devant le +colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur, et ne pas +trembler ainsi; je ne trahis pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé +que vous ne pensez pas à me dire ce qui s'est passé. + +--Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît que mademoiselle +Belmonte avait pris l'engagement de devenir la femme de son maître de +chant. + +--Ah! vraiment? + +--Mon Dieu! oui. + +--Et comment cela? + +--C'est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends +pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laissée ainsi entraîner. +Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupteur! + +--Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est +Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande. + +--Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scène +violente à mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir +prendre pour mari l'homme qu'elle avait bien voulu prendre pour... +amant. Il a dit le mot, et précisément, par un malheureux hasard,--en +disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,--le colonel l'a +entendu. + +Le colonel assistait à cette scène? + +--C'est-à -dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant +encore au théâtre sans doute, dans une de ses scènes à effet des opéras +italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivée jusqu'aux +oreilles du colonel. + +--Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de l'endroit où se +passait cette scène. + +--C'est-à -dire que le colonel était avec moi dans mon salon, et Beio, +qui, depuis plusieurs jours, poursuivait mademoiselle Belmonte, avait +rejoint celle-ci dans ma serre, où elle s'était réfugiée. + +--Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita dans la serre, et +les stores baissés sans que les fenêtres fussent fermées, n'est-ce pas? +Mais cela était adroitement combiné. + +--Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il faut faire nos +compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a entendu les paroles de +Beio; je crois même qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de très +instructives, s'il avait écouté quelques minutes encore; car ce comédien +était lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez +comme il est délicat, chevaleresque même. Il n'a pas voulu surprendre +les secrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors même que ces +secrets le touchaient si profondément; il a brusquement remonté le +store... + +--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte? + +--Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il n'a dit que ces +simples mots, les adressant à mademoiselle Belmonte: «Vous donnerez à +votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez +d'être ma femme.» + +--Et il est sorti simplement, dignement. + +--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte? + +--Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit. +Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m'a pas +répondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui. + +--Voilà qui est assez crâne. + +--Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, n'est-ce pas, que +cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment. + +--Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit. +Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit? + +--Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en sais rien, et +j'avoue même que je le regrette, car cela a dû être original; mais ce +qu'il a fait est beaucoup plus original encore. + +--Voyons. + +--C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est passée entre le +colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard +m'a conduit aux Champs-Éysées, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince +Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante, +montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, chargé de bagages. + +--Ils partent? + +--Leur position eût été assez embarrassante à Paris; il eût fallu +répondre à bien des questions; et puis d'un autre côté, le prince eût +été obligé à régler des affaires pénibles avec le colonel, car vous +savez que celui-ci avait envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants, +bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas +restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus +simple. + +La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, mais celui-ci les +refusa obstinément; il n'avait rien fait, à elle toute la gloire du +succès; et il la quitta avec la même physionomie discrète. + +Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, répétée +franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du +colonel eut bientôt fait le tour de la salle. + +Était-ce possible? + +--Surtout était-il possible que le prince eût ainsi quitté Paris? + +--Parbleu! avec les diamants du colonel. + +--Et en laissant ses créanciers derrière lui. + +Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la marquise; mais +tout n'était pas dit pour elle. + +Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la marquise avait eu +la pensée d'aller voir Thérèse; mais, emportée dans son tourbillon, elle +avait toujours retardé l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était +assez aventureux. Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne idée +lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait plus à attendre. + +Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de +Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse précise d'Antoine +Chamberlain. + +En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette +adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientôt +elle arriva devant la porte sur laquelle était écrit le nom de +Chamberlain. + +Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il est vrai de +dire que tout d'abord il la reçut assez mal; mais quand elle se fut +nommée, il lui donna toutes les explications qu'elle pouvait désirer. + +Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan: Thérèse +était en Allemagne avec son père, et depuis son départ elle n'avait pas +écrit. + +La marquise se retira déconcertée. + +N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer le triomphe +d'Ida? + + + +XX + +Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer son +mariage à Thérèse, se décida tout de suite à lui apprendre que ce +mariage était rompu. + +Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour de Sorieul, +et que par conséquent il ignorait où Thérèse pouvait se trouver en ce +moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l'adresse de son oncle. + +Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du Colisée, il +était resté enfermé chez lui, ayant donné l'ordre de ne recevoir +personne, à l'exception du prince Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui +n'était pas venu. + +Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, pour échapper aux +pensées qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit +et son coeur. + +Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer pour ce +mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de +marteau l'exaspéraient. + +Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient leur besogne, +il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une façon +étrange: les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se +moquaient de lui. + +Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard Haussmann et les +boulevards, il s'était mis en route pour le faubourg Saint-Antoine. + +C'était l'heure où le _tout Paris_ qui respecte les exigences de la +tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige +vers le bois de Boulogne. Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, +qu'il avait croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des +personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même partie de ce +_tout Paris_, dont il était une des individualités les plus connues, et +les gens du monde qui n'avaient pas eu de relations intimes avec lui, +savaient au moins qui il était. + +Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande +attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on le regardait avec une +curiosité peu ordinaire; les yeux s'attachaient sur lui avec fixité; on +se penchait vers son voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes +souriaient. + +En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il +avait fort peu de sympathie, malgré les protestations d'amitié +dont celui-ci l'accablait en toute circonstances, le vicomte de +Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force. + +--Eh bien! mon cher colonel! + +--Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement le colonel. + +--Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas? + +--Qui est indiscret? + +--De vous adresser une félicitation? + +--Et à propos de quoi, je vous prie? + +--A propos de votre mariage... qui ne se fait pas. + +Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que +tout autre, à la place de celui-ci, eût été déconcerté et peut-être même +jusqu'à un certain point inquiété. + +Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter par rien ni par +personne, et de plus il n'avait jamais pensé qu'on pouvait avoir l'idée +de l'intimider: l'herbe n'avait pas encore poussé sur la tombe du +dernier adversaire, M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre, +et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer. + +Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant +presque violence: + +--Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, pour le +plaisir de bavarder. C'est sincèrement que je vous félicite, sinon en me +plaçant à votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous +dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait. + +--Et pourquoi cela, monsieur? + +--Parce que vous ne devez épouser qu'une Française. + +--Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie. + +--Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez maintenant, vous +deviez prendre une Française; voilà tout. Vous êtes une puissance en +ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est +d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; je vous assure +qu'on est disposé à faire beaucoup pour cela. Ne résistez pas. Ce n'est +pas officiellement que je parle c'est officieusement; mais cependant +soyez assuré que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes +visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et que je n'ai pas +trouvé vos oreilles fermées? Je sais de source certaine qu'on désire +vous adresser une invitation. Êtes-vous présentement en disposition de +l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans détour. Que dois-je +répondre? + +--Que vous avez trouvé un homme très touché de la sollicitude qu'on lui +témoigne et très reconnaissant qu'on pense à lui, mais en même temps +vous avez trouvé aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui +ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, où une +affaire importante l'appelle; dans ces conditions la réponse que vous +demandez est impossible à formuler, aussi vous a-t-il prié d'attendre +son retour. + +Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son bras, salua +Sainte-Austreberthe et le quitta. + +Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre +pour femme? Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune? + +A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver +Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger. Le marché devait être +curieux à connaître. Il apportait sa fortune; que lui apportait-on en +échange? + +Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et tous ces gens! + +Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment la seule qui +n'eût point visé cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou +qu'ils poursuivaient encore par de honteux moyens. + +Et précisément parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle +était à jamais perdue pour lui, il osa pour la première fois s'avouer +en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspiré, et le +reconnaître pour ce qu'il était. + +Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement d'une idée à +une autre, que celle qu'il abordait ne lui était pas moins pénible que +celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne. + +En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement, +joyeusement, près de lui, le jour où il était venu la prendre en voiture +pour la conduire aux courses. Comme elle était charmante alors! + +En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une +voix qui paraissait lire dans l'atelier. + +Il poussa la porte. + +Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son pierrot sur +sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un livre à Michel qui +travaillait. + +--Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant si vivement de +son établi, que l'oiseau, effrayé, s'envola; en voilà une surprise, et +une bonne! + +Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main +au colonel; la surprise paraissait être tout aussi heureuse pour lui que +pour Denizot. + +--Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions nous voir +aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir; j'y serais même allé +dans la journée, si je n'étais pas resté pour faire la lecture à Michel +pendant qu'il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, +et les livres nous aident à le passer moins tristement. Nous avons des +nouvelles d'Antoine. + +--C'était précisément pour vous demander des nouvelles de mon oncle +et... (il s'arrêta) que je venais vous voir. + +--Voici la lettre, dit Michel. + + Mon cher Michel, + + Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait permis de + causer avec vous en toute liberté; mais, cette occasion tardant à + partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles; + car, depuis que tu sais que nous avons quitté Bâle, sans savoir + aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant + plus que la patience n'a jamais été ta première vertu. + + J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde; + seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il + est très possible, très probable même que les lettres qui arrivent + rue de Charonne, adressées à ton nom, sont soumises à une + surveillance destinée à fournir à la police des renseignements, + qui heureusement lui manquent, je suis obligé de garder certaines + précautions assez gênantes, mais que je crois nécessaires + présentement. Au reste, je pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt + sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je + te donnerai alors tous les détails que je suis obligé de taire + aujourd'hui. + + Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour recevoir les + réponses aux lettres que j'avais écrites; ces réponses ont été + telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je + m'étais adressé. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour + notre exil en Allemagne. + + Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous pouvons l'être, + et nous avons trouvé ici un accueil qui t'aurait fait revenir des + préventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en + être témoin. + + Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, par ce qu'on + dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en étudiant ceux qu'on + rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les + connaître. + + Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères allemands, + j'étais arrivé à me débarrasser de certains préjugés français, mais + j'étais loin de soupçonner la vérité. + + Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, les + Allemands sont plus avancés dans nos idées que nous ne le sommes en + France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui + pensent à une réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le + pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs ennemis. + + De cette communauté de croyance, il est certain qu'il naîtra un + jour un grand mouvement, qui sera irrésistible et qui provoquera en + Allemagne une révolution plus terrible et plus complète que ne l'a + été la révolution française. + + Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte + prétention de vouloir le prédire, je ne connais pas assez le pays + pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considérations + trop longues pour cette lettre écrite à la hâte, car il est bien + entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des + résistances. Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que ceux + qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des + guerres, pour tâcher d'enrayer ou de détourner ce mouvement; mais, + quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir + lui appartient. + + Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil à pousser à la + roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des + nationalités, et nous devons travailler à son succès aussi bien en + France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre. + + Nous avons ici un journal, _le Volkstaat_, ce qui veut dire _le + gouvernement du peuple_, dans lequel on me demande des articles + qu'on traduira; je vais les écrire. En même temps je fournirai des + notes à son rédacteur en chef, un de nos frères, qui écrit + une _Histoire de la Révolution Française_, car partout notre + _Révolution_ doit être un enseignement pour les peuples qui veulent + s'affranchir. + + Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence matérielle, + n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur + qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne. + + Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde, + le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte à porte, et + Thérèse passe une partie de la journée à apprendre le français à ses + deux petites filles. + + Si nous étions en France et réunis, nous pourrions dire que nous + sommes pleinement heureux. + + En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré sur nous. + Cette lettre te dira comment m'écrire et sous quel nom. Ne sois pas + inquiet pour me tenir au courant de mon procès, je lis les journaux + français. + + Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot. + Thérèse embrasse son oncle et vous envoie ses amitiés. + + ANTOINE. + +Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son +enthousiasme, mais aussi avec sa négligence des choses pratiques. + +--Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, dit le colonel en +rendant cette lettre à Michel, et c'était là justement ce que je voulais +savoir. + +--Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt que je l'aurai +reçue, je vous la communiquerai. + +--Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi à +une dame de vos amies qui est venue pour voir Thérèse? + +--Une dame de mes amies? Et qui donc! + +--Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici hier pour voir +Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le +lui ai pas demandé. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thérèse était +en Allemagne, voilà tout. + +Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette nouvelle. + + + +XXI + +Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en +est pas de plus grave, que celle qui tient dans ces trois mots: + +--Que faire maintenant? + +Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais +sans trouver une réponse, c'est-à -dire un but. + +Comment prendre la vie? + +Par le côté sérieux ou par le côté plaisant? + +Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque précisément +l'Allemagne lui était interdite et que c'était en Allemagne seulement +qu'il désirait aller? + +Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne lui disait +absolument rien; par là il n'était pas Américain et il ne ressentait pas +cette fièvre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant, +sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage +qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments, +les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions +où il lui était impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en +voyage? La mélancolie des soirées dans les pays inconnus l'effrayait. + +Autant rester à Paris. + +La plupart de ceux avec qui il était en relations se trouvaient dans des +conditions qui, jusqu'à un certain point, ressemblaient aux siennes: +combien n'avaient pas plus de volonté, plus d'initiative que lui, et +cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle. + +Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle actif dans la +comédie humaine, il y a les simples spectateurs; il serait de ceux-là . + +Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur le théâtre du +monde ne manquaient pas d'un certain intérêt; peut-être n'étaient-elles +pas d'un genre très élevé et se rapprochaient-elles trop de la féerie et +de l'opérette; mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les +yeux. + +Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant; il ressemblait à +ces apothéoses qui terminent les pièces à spectacle, avec flammes de +Bengale, lumière électrique et galop final. Qui pensait au lendemain? +On se ruait au plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on +avait le pressentiment que demain n'existerait pas. + +Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette musique dansante +une note triste: on entendait un roulement sur des tambours drapés de +noir. + +On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées par des coups de +fusil; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des procès, des +condamnations; on rapportait des paroles révolutionnaires prononcées +dans des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, il y +avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient de construire des +barricades; on prononçait de nouveau avec un certain effarement les noms +des faubourgs du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec leurs +riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de +grandes provisions d'armes chez eux, de peur d'être pillés. + +Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement: la France +était tranquille, le gouvernement était fort. + +Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la note joyeuse, +mais sans étouffer celle-ci, cela avait du piquant. + +Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, à l'enterrement +de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt +dernières années, et le soir à la représentation du _Plus heureux +des trois_, la comédie la plus gaie du répertoire du Palais-Royal? +Profondément saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort; mais, +d'un autre côté, bien drôle, la physionomie de Geoffroy, la mari trompé, +caressé et content. + +On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles les femmes +du plus grand monde n'étaient reçues que déguisées en grisettes +obtenaient le plus vif succès. C'était admirable! On s'extasiait, sans +se demander si les fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été +reçues que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été presque aussi +réussies. + +Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie, +prenant les jours comme ils venaient et s'en remettant au hasard pour le +distraire ou l'ennuyer. + +Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de toutes les +réunions; on le vit partout, et les journaux à informations parlèrent de +lui si souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom +tout composé; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom +retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien, +comme trente ans plus tôt on avait pris celui de lord Seymour. + +Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni +son esprit. Il en était de lui comme de ces rois de féerie qui, après la +phrase traditionnelle: «Et maintenant que la fête commence!» assistent +à cette fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une +indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de perte et de +gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était avec le même calme qu'il +gagnait ou qu'il perdait des sommes considérables. + +--Quel estomac! disait-on. + +On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais ce qui faisait +l'admiration de la galerie faisait son désespoir. + +Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien? + +Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer les +battements de son coeur: celui de Thérèse. + +Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles ni +d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il était retourné +rue de Charonne. + +Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son oreille à la +serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier où autrefois +les chants se mêlaient aux coups de marteau. + +Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui avait donné +les raisons de ce silence. Denizot s'était fait prendre derrière la +barricade du faubourg du Temple, et Michel avait été arrêté le lendemain +à l'atelier; quant à Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait +ce qu'il était devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le +timbre d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul, et le +concierge commençait à être inquiet pour le payement de son terme. + +En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir +s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à Michel, mais on lui avait +répondu qu'ils étaient au secret à Mazas, et que, pour communiquer avec +eux, il fallait attendre que l'instruction fût terminée. + +A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse? + +Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il donc de +mystérieux? + +Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait +lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour découvrir la +ville où Antoine s'était réfugié c'était le titre du journal dans lequel +Antoine écrivait. + +Il alla trouver le baron, rue du Colisée,--ce qu'il n'avait pas voulu +faire depuis la scène dont il avait été témoin, résistant quand même à +toutes les instances dont il avait été accablé: invitations à dîner, +demandes de services, et autres prétextes plus ou moins habilement mis +en avant. + +Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de +soulagement: + +--Enfin, tout n'est pas perdu! + +Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux +mains ouvertes. + +--Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque de vous revoir ici? +Vous aviez refusé mes invitations avec une telle persévérance, que +je vous croyais fâché; mais vous venez; soyez le bienvenu, soyez le +bienvenu. + +Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la +raison vraie qui l'amenait rue du Colisée. + +Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il +ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques +minutes à sa chère Ida, il ne put pas refuser. + +Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme +l'avait proposé le baron, mais de près d'une heure; car, chaque fois +qu'il voulut se lever, le baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui +l'obligeait à rester. + +Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la porte de sortie, +qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amené. + +--A propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le +_Volkstaat_? + +Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant, il la +referma aussitôt et parut chercher. + +--Le _Volkstaat_, le _Volkstaat_, dit-il. + +--C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les +ouvriers. + +--Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous ayez votre +renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants de Dresde et +de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi: j'écris ce soir, je reçois les +réponses vendredi, et vous venez dîner avec nous samedi. + +Comme le colonel répondait par un refus aussi poli que possible: + +--Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement fâché contre +moi? + +--Mais, comment pouvez-vous penser?... + +--Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, c'est chose +convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris pas. Faut-il écrire? + +--Écrivez, je vous prie. + +--Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis seulement et nous. + +Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement parler des +compères dont le rôle consistait à rendre le dîner attrayant: l'un, +homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet célèbre. Tous deux +allant en ville et jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment +de lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-là +les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux +séductions féminines, et par là incapables de provoquer la jalousie. + +Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui +communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir. + +Le _Volkstaat_ paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste, +qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande influence dans les +classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux +des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais +le gouvernement avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance; +son rédacteur en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui +collaboraient à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait pour +les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables socialistes, +qui menaçaient de corrompre tout le pays. + +La colonel se déclara satisfait par ces renseignements, mais, en +réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé au contraire et +tourmenté. + +Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement, +poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer? +comment trouverait-il à travailler? N'était-ce pas une vie de misère qui +commençait pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être, +et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine d'aider la police +à les trouver. + +Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron. + +Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été dans d'autres +circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit et la gourmandise du +gourmet. + +Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur sa santé et Ida +lui ayant demandé en souriant dans quel pays il voyageait présentement, +il voulut réagir contre sa maussaderie; puisqu'il avait accepté ce +dîner, il devait y apporter une figure et des manières convenables. +Évidemment sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait plus +tard. + +Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la convaincre qu'il +ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimériques, mais qu'il +savait où et près de qui il était. + +De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa les préoccupations +sérieuses et tristes que le baron avait fait naître. + + + +XXII + +Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et baron Lazarus, se +renouvelèrent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus +fréquents. + +Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son +invitation, et chaque fois le colonel, de son côté, n'en avait que de +mauvaises pour la refuser. + +D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, ces dîners +n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin de là . + +En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de gala ou quand +il n'en donnait point un lui-même, il mangeait le plus souvent à son +restaurant ou à son cercle, et le brouhaha des grandes réunions lui +était tout aussi désagréable que le silence et la solitude. + +Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas ailleurs. + +Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une +sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses circonstances, de +choses et de personnes. + +Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait à la table du +baron, où la chère, préparée par un cuisinier parisien et non allemand, +était exquise, et où les convives étaient habilement choisis pour se +faire valoir les uns les autres. + +Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en honneur à Paris; +malheureusement ils ont peu à peu disparu, à mesure que tout le monde a +voulu faire grand, et ils ne se sont conservés que dans de trop rares +maisons. + +Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel c'était une +détente, un repos et un charme, que ces dîners intimes. On y causait +librement, spirituellement, on y mangeait délicatement, et, en même +temps que le cerveau s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en +sortait dans un état de bien être général tout à fait agréable. + +Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les qualités innées +qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hôte, ou plus justement +de maître d'hôtel, profession pour laquelle les Allemands ont +incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des +aptitudes remarquables. + +A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne pouvait dîner +chaque semaine, rue du Colisée, sans faire une visite au baron et à Ida. + +Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de réception du +baron; mais il n'en était pas de ces réceptions comme des dîners, elles +n'avaient aucun caractère d'intimité. S'y montraient tous ceux qui +étaient en relations d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des +Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands. + +Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gênait le +colonel, tant on disait du mal de la France. C'était à croire que tous +ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, étaient des ennemis +implacables du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le +travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de «la grande +Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, de ses vices, de sa +pourriture. Pourquoi se serait-on gêné devant le colonel Chamberlain? +N'était-il pas citoyens des États-Unis? + +Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour à répliquer à ces +litanies: + +--Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, dit-il, +pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y restez-vous? + +On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'à +la race germanique. + +Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais +d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida +Lazarus «avait été la reine de la soirée», prit la parole. + +--Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il avec un flegme +imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays +du monde pour les couturières, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, +pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du tout. + +Les rires recommencèrent de plus belle. + +--Et les soldats? dit le colonel agacé. + +Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des sourires discrets. + +Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué, leva la main, +et tout le monde garda le silence. + +--Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que nous rendons +justice aux Français, et il serait à souhaiter que les Français fussent +aussi équitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les +traitons en frères et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils +dévoreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France, +c'est que nous avons peur d'elle. + +Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il voulut prendre +ses précautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel à entendre +des propos qui pouvaient le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se +retirer, il l'accompagna. + +--Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; c'est mon jour de +réception, et vous vous rencontrez avec une société mélangée, que mes +affaires m'obligent à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je +reste en tête-à -tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille. + +Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amitié +d'une visite, venez un de ces jours-là , nous serons tout à fait entre +nous. Il y a des heures où il me semble qu'on doit avoir besoin de calme +sans solitude. + +Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le jeudi ou le samedi +quelquefois même le jeudi et le samedi. + +Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait pour elle les +attentions et les prévenances qu'un grand frère a pour une soeur plus +jeune. + +Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, qu'il était +bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait être qu'une amitié +fraternelle. + +Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le passé. + +Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément aimée, madame de +Lucillière, sa chère marquise, sa chère Henriette, avait paru vouloir +rappeler ce passé à la vie; mais il avait fermé les yeux et les oreilles +aux avances franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait +insisté. Dans une maison où ils se rencontraient, elle était venue à +lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans prendre cette main, +il avait reculé. Un autre soir, elle avait manoeuvré de manière à le +trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui +avait dit qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, mais +avec une froideur glaciale, sans émotion et sans trouble, il avait +répondu qu'il n'avait rien à entendre d'elle, et il s'était retiré, +dégageant avec fermeté son bras, qu'elle avait pris. + +Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre que le sentiment +amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât jamais en une tendresse +passionnée. + +Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été sans que les +dîners ni les soirées s'interrompissent. + +Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée pour faire sa +visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la +porte du baron Luzerne, son ami Gaston de Pompéran, et naturellement +tous deux s'arrêtèrent en même temps pour se serrer la main. + +Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à sourire en montrant +du doigt les arbres du jardin du baron. + +--Vous allez là ? dit-il. + +--Oui, je vais faire une visite au baron. + +--Et à sa fille? + +--Et à sa fille. + +--Alors c'est vrai? + +--Qui est vrai? + +-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus? + +A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa le pavé du pied. + +--Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question était indiscrète et +que j'avais raison d'hésiter à vous l'adresser. + +--C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage sont vraiment +irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et, +si quelqu'un a le droit de m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous +seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement +d'impatience que je suis fâché contre vous. + +Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston. + +--On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez le baron, et que +de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d'Ida, une +partie de vos soirées. De là , à conclure à un mariage, il n'y a qu'un +pas. + +--Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question de mariage entre +Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la pensée; cela est précis, +n'est-ce pas? + +Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. Il le quitta et +revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l'exaspération; +car, s'il n'était pas fâché contre Gaston, il l'était contre «les +autres». + +Cette question de mariage le poursuivait donc toujours et sans relâche? +Il fallait en finir. + +Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna à la +grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer une explication ce soir +même. + + + +XXIII + +Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le +colonel, c'était chez sa fille. + +En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; il était donc +tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât la soirée, dans cette +pièce où le colonel avait été reçu dès le second jour de son arrivée +à Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son +aquarium, sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, son +piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de ménage, +présentait une si étrange réunion de choses qui juraient entre elles. + +Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assi dans un +large fauteuil, devant une table sur laquelle. était servi un plateau +avec un cruchon plein de bière et deux verres; installée devant le +piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son père, qui, +renversé dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait +en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa pipe. + +Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie de famille plus +patriarcal. Évidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure +femme qu'un mari pût souhaiter; en elle, tout se trouvait réuni: +les talents les plus variés, et avec cela l'ordre, la complaisance, +l'indulgence, la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du +bonheur qu'elle donnait. + +Quand elle disait _Lieber papa_, sa voix était une suave musique. + +Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle quand, penchée +devant son père, elle lui tendait un papier roulé pour qu'il allumât sa +pipe. + +Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait permis que son +père fumât chez elle, et la pipe encore? + +Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne pensait qu'aux +plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumée de la pipe paternelle +ne pouvait que sentir bon. + +Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano en train de +jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, sa pipe allumée, était +assis dans son fauteuil. + +Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la tête; mais le +colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. Quant au baron, il ne +bougea pas; on pouvait croire qu'il était absorbé dans une sorte de +ravissement. Renversé dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague, +il n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce la musique, +était-ce le tabac qui produisait cette extase? les deux peut-être. + +Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier siège qu'il +trouva à sa portée et attendit que la romance fût finie. + +Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret et vint à lui +en courant. + +--Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai joué cette romance +à papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous? + +Le baron était enfin sorti de son état extatique. + +--Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de +t'entendre, tu as joué comme un ange. + +Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la musique avec +recueillement, même quand c'était un ange qui était au piano. + +Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et suivant sa pensée +intérieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observé. + +Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en temps un regard +de côté sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de +physionomie du colonel et voyait sa préoccupation. + +Quant au baron par suite d'une heureuse disposition particulière dont +l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement développée par +l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraître +le regarder: si bien qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli +du colonel, qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire. + +Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter +religieusement la romance de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce +qu'avait le colonel. + +Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa assez +tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour lui montrer le +colonel; mais le baron répondit toujours en mettant un doigt sur ses +lèvres. + +Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants. + +--Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant quelques instants? +dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir d'une affaire +pressante, pour moi très-importante, et je ne voudrais pas vous imposer +l'ennui de l'entendre. + +Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron. Lorsqu'ils +furent entrés, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte était +fermée. + +--Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant. + +--Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain point pour vous. Je +pense, que mon assiduité dans votre maison vous a prouvé tout le plaisir +que j'éprouvais à vous voir, ainsi que mademoiselle Lazarus. + +--Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en mettant la main sur son +coeur, soyez-en convaincu; nos réunions ont été un vrai bonheur pour +moi, aussi bien que pour ma fille. + +--Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que quelques amis dont les +plaisirs étaient quelquefois pour moi une fatigue, j'étais heureux de +trouver une maison calme... + +--Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le franchement, mon +ami. C'est là en effet ce que nous pouvions vous offrir. + +--Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que je n'oublierai +jamais. + +Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant où il devait +aboutir, et pressentant, au ton dont il était prononcé, à l'embarras qui +se montrait dans le choix des mots, enfin à mille petits faits résultant +de l'attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait +être que mauvaise. + +Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui illumina tout ce qui +avait été dit d'obscur jusqu'à ce moment par le colonel et en même temps +le but encore éloigné auquel celui-ci tendait. + +C'était un adieu que le colonel lui adressait. + +Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de coup d'oeil qui lui +rendit sa présence d'esprit, un moment troublée. + +Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait à être aidé par +le baron; mais, celui-ci étant resté silencieux, les yeux fixés sur lui, +il continua: + +--Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de malentendu +entre nous, j'arrive à la partie difficile de la demande que j'ai à vous +adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les +trouver. + +Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant. + +--Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour +une demande telle que celle que vous avez à m'adresser? Allons donc! +Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans détours et +sans ambages? + +Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaieté; +mais... + +--Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il y a dans votre +demande? + +--Vous savez? + +--Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous sommes, cela n'est pas +bien difficile à deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand +diplomate; je suis un bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille +et auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance. + +Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d'émotion. + +--Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas aperçu depuis +longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais pas le père que vous +connaissez. + +Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron parlait d'une voix +forte et rapide, de telle sorte qu'il était à peu près impossible de +l'interrompre. + +--Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques mois j'ai commencé +à me douter de quelque chose? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous +le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me +jugiez tout entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement, +directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant, je crois +que je n'ai pas eu tort. Au reste, j'aurais voulu agir autrement que +je n'aurais pas pu. Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa +franchise, on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles et, ce +qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j'aurais +pu m'adresser d'abord à vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j'avais +une liberté que je n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé +à elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux +et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction ou d'un limier de +police, cependant je vois autour de moi des choses qui me touchent au +coeur, je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes +sentiments, et je viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je +dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en m'entendant parler +ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne désapprouve rien, et avant tout je +dois te déclarer, ce que tu sais déjà , mais enfin il est bon que cela +soit nettement exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel +Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie; en un mot, +c'est l'homme selon mon coeur.» Je vous demande pardon de vous dire cela +en face, mon cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je dois +les répéter sans les altérer. + +Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots significatifs de ce +discours, avait voulu l'interrompre, écoutait maintenant, bouche close, +se demandant avec stupéfaction ce que tout cela signifiait. + +Le baron poursuivit: + +--«Maintenant que tu connais mes sentiments à l'égard du colonel, +dis-je à ma fille, je te prie de me faire connaître les tiens en toute +sincérité, en toute franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble +cette question directe lui causa. Je voulus alors venir à son aide. «Ce +n'est point une confession que j'espère de toi, c'est un mot, un seul +mot, mais net et précis: si le colonel Chamberlain me demande ta main, +que dois-je lui répondre?» + +A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le +fauteuil qu'il occupait. + +Mais de la main, le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire, +lui imposa silence: + +--Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis ainsi fait; quand +je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la +demander tout naïvement. Si ma question vous surprend maintenant, elle +ne surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais; je vis +son front rougir, puis son cou; ses yeux s'emplirent de larmes; ses +lèvres frémirent, sans former des mots, et elle détourna la tête; mais +presque aussitôt, relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil +qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait de joie et de +bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tête sur ma poitrine. Je +n'insistai pas, vous le comprenez bien; ce que je venais de voir était +la réponse la plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami, +que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; je l'attendais et +je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois, mille fois, oui. + +Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude de la +stupéfaction: + +--Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je peux dire non, +n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si doux à prononcer. + +Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron. + +Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette stupéfaction; +son sourire s'effaça, et peu à peu, mais rapidement cependant, son +visage prit l'expression de la surprise. + +--Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? qu'avez-vous? +pourquoi ce regard troublé? qui cause cette émotion? Vous vous taisez? +Ah! mon Dieu! + +Et le baron, à son tour, se leva vivement. + +--Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m'avez bien dit, n'est-ce +pas, que vous aviez une demande à m'adresser? + +--Oui. + +--Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu. Que +trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous satisfasse pas? Elle est à +vous, je vous répète que je vous la donne. + +Le colonel, gardant le silence, baissa la tête. + +Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en +seconde; tout à coup il se frappa la tête, et prenant le colonel par la +main: + +--Cette demande, dit-il,--sur votre honneur, répondez franchement, +colonel;--cette demande ne s'appliquait donc pas à ma fille? Sans pitié, +sans ménagement, sans circuit, un oui ou un non: répondez, colonel, +répondez. + +--Je venais vous dire qu'on présence de certains propos qui couraient +dans le monde et que mon assiduité chez vous paraissait justifier, je +vous demandais à suspendre nos relations. + +Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir +un coup de massue qui l'avait assommé. + +--Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant! + +A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un accent déchirant: +il était accablé. + +Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il passa ses +deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour +comprimer son front; puis, se levant et croisant ses bras, il vint se +placer en face du colonel, à deux pas. + +--Et vous m'avez laissé parler? dit-il. + +Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles: c'était une +profonde douleur, un morne désespoir. + +--Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma fille. + +Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni l'un ni l'autre la +parole. + +Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il commençât. + +Enfin le baron se décida. + +--Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point en état de nous +expliquer en ce moment. Vous réfléchirez de votre côté; moi, je +réfléchirai du mien, et tous deux, en hommes d'honneur, nous chercherons +un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous +prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d'être pour ma +fille ce que vous avez été. Il ne faut pas qu'elle apprenne la +vérité par un coup brutal: elle en mourrait, ne l'oubliez pas. Je la +préparerai; nous chercherons, nous verrons. Je compte donc sur vous pour +notre dîner de mardi.. Vous viendrez? + +--Je viendrai. + +Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa fille, se +frottant les mains à se les brûler. + +--Eh bien! papa? dit Ida. + +--Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule +pour me demander ta main; viens que je t'embrasse. + + + +XXIV + +Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait été conçu, il +lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus: le +temps, et le hasard, que le baron n'avait pas admis dans ses calculs, +vint bouleverser ses savantes combinaisons. + +On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction s'empara de tout +le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 on comprit tout à coup que la +guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d'un moment +à l'autre. + +En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est peut-être pas tout +à fait juste. + +Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement +épouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, après +avoir essayé de tous les expédients et tenté toutes les aventures, se +jetterait, un jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver +là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de résister +à la liberté. + +D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable +engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que sûrement +elle voudrait s'en servir avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi +sa domination dans toute l'Allemagne sur la défaite de la France. + +De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à -dire des nuages +chargés d'orages qui, se rencontrant et se choquant, devaient fatalement +allumer la foudre. + +Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient souvent menacé de +se rencontrer, paraissaient pour le moment éloignés l'un de l'autre; le +ciel était serein, le baromètre était au beau, et les esprits timides +avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année Le baron +Lazarus lui-même, qui savait bien des choses et qui, par ses relations +multiples aussi bien en France qu'en Allemagne, était en mesure d'être +bien informé, répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette +année. + +Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour +d'autres non moins sérieuses elle le désespérait; car, depuis longtemps +averti et convaincu de l'imminence de la guerre, il était à la baisse +dans toutes ses spéculations. Au lieu du trouble qui devait rétablir ses +affaires, il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les +ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu. C'était même +cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si +ardemment désirer de marier sa fille au colonel: la guerre ou la fortune +du colonel. Si les deux lui manquaient, c'en était fait de lui. + +Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour l'année présente, +se montra menaçante, et en quelques jours les chances de paix semblèrent +disparaître complètement, tant des deux côtés on était disposé à saisir +les occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait faire +naître. + +Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à 72 60 le 5 +juillet, était à 67 40 le 14. + +C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre côté c'était la +ruine des espérances du père. + +En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à Paris, et +alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel +à prendre Ida pour femme? + +Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le colonel le +quittât en même temps. + +Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce fut justement le +lendemain du jour où eut lieu leur entretien et «où le coeur d'Ida avait +été mis à nu, le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ. + +Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table +un médecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minérales +de toute l'Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le +regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier. + +Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha pas et, se +cramponnant à lui de force, l'attira dans un coin. + +Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures +merveilleuses obtenues par les eaux minérales. + +Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour en prendre +un particulier, il se mit à interroger le colonel comme dans une +consultation. + +Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie; j'en suis aussi +certain que si vous m'aviez longuement raconté ce que vous éprouvez. + +Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit les différents +états par lesquels le colonel passait dans la digestion. + +--Est-ce exact? + +--Très exact. + +--Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place, je n'hésiterais +pas une minute; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou +Hombourg, dont les eaux vous débarrasseraient rapidement. Sans doute +votre état n'est pas grave; cependant je suis convaincu qu'une +médication fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas +garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, tandis que quand +on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu'on veut agir. Les eaux +allemandes, c'est non-seulement un conseil d'ami, c'est encore un ordre +de médecin, si vous me permettez de parler ainsi. + +Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, le baron se +rapprocha du colonel. + +--Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfoefoers? Il vous +ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous être utile, je me mets +à votre disposition. + +--Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment. + +--Même quand la science l'ordonne! + +Je ne puis pas obéir à la science. + +--Mais c'est une horrible imprudence. + +--Plus tard, je verrai. + +Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait trop souvent +vu la mort pour avoir peur des médecins, et leurs arrêts le laissaient +parfaitement calme quand il n'en riait pas. + +Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui dut essayer de +décider le colonel à faire un voyage en Allemagne. + +Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément le temps +manquait. + +De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menaçante, +et, par ce qui se passait à Paris, au moins par ce qu'on voyait, il +était évident que le gouvernement français cherchait à provoquer les +sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de +responsabilité dans la déclaration de la guerre. + +Paris présentait une physionomie étrange, où les émotions théâtrales se +mêlaient aux sentiments les plus sincères. + +On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaître, +on s'aborde, on s'interroge, on discute; les boulevards sont une cohue, +et, tandis que les piétons s'entassent sur les trottoirs, les voitures +sur la chaussée s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus +circuler. De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la la +guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond «Vive la paix!» On +chante la _Marseillaise_, les _Girondins_, le _Chant du départ_, et, +pour la première fois depuis vingt ans, Paris entend: «Aux armes, +citoyens!» sans que la police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y +ait des citoyens. + +L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement des voitures +diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer des gens en blouses +blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef +qui porte une torche allumée. + +--A Berlin! à Berlin! Vive la guerre! + +Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles à enflammer +répètent: «A Berlin!» on se regarde en voyant passer ces comparses, on +sourit ou bien on hausse les épaules, et quelques voix crient: «A bas +les mouchards!» + +Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il +aperçut, dans une calèche découverte qui suivait ces blouses blanches, +un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De +temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, qui allait +au pas, et, le visage souriant,--s'il est permis de donner le nom +de sourire à la grimace qui élargissait cette face épaisse,--il +applaudissait des deux mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise +près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tête +tournée du côté opposé à celui où se trouvait le colonel, criait à +pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!» Tout à coup ce jeune homme, +dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le +comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait. + +C'était Anatole! + +Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien ganté; Anatole +assis auprès du comte Roqueblave, dans la voiture d'un sénateur: Anatole +en France. + +Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne +devait point parer quelque coup de couteau; mais il n'aperçut que de +bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation +courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes. + +Comme le comte, penché en dehors de la calèche, répétait: «A Berlin!» +un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir, +descendit sur la chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la +voiture, il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante qui +n'appartient qu'au voyou parisien: + +«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!» + +Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées et des +applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût aperçu et reconnu son +cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule. + +Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent plus ardentes +ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre +s'accentuaient. + +Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la paix n'avait +jamais été sérieusement menacée; hier les Prussiens étaient nos amis, +aujourd'hui ils étaient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos +amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins +souples et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec +le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient, ils +l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en +souriant. C'était éblouissant. + +Cependant les événements avaient marché, et, comme de chaque côté on les +avait arrangés et exploités en vue de certains intérêts particuliers, +ils étaient fatalement arrivés à la guerre: l'ambassadeur de Prusse +avait quitté Paris. + +Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui +annonça M. le baron Lazarus. + +Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la rente fût à 65 fr. +50, ce qui faisait gagner des sommes considérables au baron, celui-ci +entra avec une figure grave et sombre; car si le financier était plein +de joie, le père, par contre, était plein d'inquiétude. + +Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant décider le +mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, était +venu plusieurs fois rue du Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il +n'avait fait aucune allusion à leur entretien. + +--Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, que M. le baron +de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l'ambassade, par +le train de cinq heures. Alors tout est fini? + +--C'est-à -dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l'a. +Maintenant, c'est la question de la prépondérance de la France ou de +l'Allemagne en Europe qui est engagée: la Providence seule sait quand et +comment elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent pas nous +faire oublier les intérêts particuliers; je viens donc vous demander à +quoi vous vous êtes arrêté. + +Le colonel regarda le baron comme pour le prier de préciser sa question. + +Celui-ci s'inclina et continua: + +--Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes obligés de +quitter Paris, car la guerre va prendre un caractère implacable; si cela +se réalise, je désire savoir quelles sont vos intentions. + +--Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au contraire. + +--Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons pour venir en +Allemagne? + +--Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous pas que je +suis Français de coeur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez +les ennemis de mon pays. + +--Je vois que vous avez oublié notre entretien. + +--Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de me +sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle Lazarus: mais.... + +Il hésita. + +--Mais?... demanda le baron. + +--Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles soient, ne suffisent +pas pour faire un mariage. + +Le baron se leva avec dignité. + +D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; car, bien +qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire quelque chose. + +--Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont au moins cela de +bon, qu'ils couperont court aux propos du monde. + +--Je vois que vous savez tirer parti des événements, dit le baron en se +dirigeant vers la porte. + +Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux mains et murmura: + +--Oh! ma pauvre enfant! + +Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles. + +Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête: + +--Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser, et, bien qu'elle +me coûte cruellement, je ne dois penser qu'à ma fille. Après avoir +longuement et douloureusement réfléchi, mon intention n'est pas de lui +avouer la vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire +que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison est la +seule qui vous empêche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard, +lorsque le temps aura apporté un certain apaisement à son chagrin, je la +préparerai peu à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse, +il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois +jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et m'aider à tromper cette +pauvre enfant? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que +vous n'éprouvez pas, mais la pitié vous inspirera. + +Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, ce pauvre +père! + +Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé; pouvait-il +refuser? + +Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue +du Colisée. + +La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers emballeurs +entassait, dans les caisses en bois, tous les objets de valeur qui +garnissaient les appartements: les tableaux, les bronzes, les livres, +les porcelaines et les meubles assez légers pour être emportés. + +--Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons? dit le +baron. + +Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la volière et +l'aquarium. + +--J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis emporter ni mes +oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur qu'on ne les laisse mourir ici. +Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin? En les +regardant, vous penserez quelquefois à l'exilée. + +Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la main, et la lui +serrant fortement: + +--C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites votre devoir. La +France n'est-elle pas votre patrie? + +Elle paraissait émue, mais en même temps cependant soutenue par une +volonté virile. + +Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là , le colonel, comme il +l'avait promis, arriva rue du Colisée pour monter en voiture avec eux et +les accompagner à la gare. + +Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas,» +selon le conseil du baron; il était réellement sous une impression +pénible. + +La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la France: c'était +un entassement, une cohue; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes +secrètes s'ouvrirent, et le colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu +pour elle. + +Pendant que le baron s'installait dans son compartiment avec l'aide de +son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel, et l'emmenant quelques pas +plus loin: + +--Vous souviendrez-vous? dit-elle. + +Et elle lui tendit une petite branche de _vergise mein nicht_, qu'elle +tira de son corsage. + +Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa fille. + +Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture. + +La baron tendit la main au colonel: + +--Au revoir! + +On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla lourdement, et +dans la fumée, le colonel resté sur le quai, aperçut un mouchoir blanc +qui voltigeait,--celui d'Ida. + +Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui, +moins puissants que le baron, n'avaient pas pu partir. + +Si les Allemands quittaient la France pour retourner dans leur pays, les +Français qui étaient en Allemagne n'allaient-ils pas revenir en France, +même les proscrits et les condamnés politiques? + +Et Thérèse? + + + +FIN DE IDA ET CARMELITA + +(L'épisode qui suit Ida et Carmelita a pour titre Thérèse.) + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13654 *** diff --git a/13654-h/13654-h.htm b/13654-h/13654-h.htm new file mode 100644 index 0000000..90a1734 --- /dev/null +++ b/13654-h/13654-h.htm @@ -0,0 +1,9826 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>Ida et Carmelita</title> + <meta name="author" content="Hector Malot"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.milieu {text-align: center} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + +</style> + +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13654 ***</div> + +<h3>OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT</h3> + + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + + + +<h1>IDA<br> + +ET<br> + +CARMELITA</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h2>HECTOR MALOT</h2> + +<br><br><br> + + +<p><b>AVERTISSEMENT</b></p> + +<p><i>M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, +son premier roman «LES AMANTS», va donner en +octobre prochain son soixantième volume «COMPLICES»; +le moment est donc venu de réunir cette +oeuvre considérable en une collection complète, qui par +son format, les soins de son tirage, le choix de son +papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et +par son prix modique soit accessible à toutes les +bourses, même les petites.</i></p> + +<p><i>Pendant cette période de plus de trente années, +Hector Malot a touché à toutes les questions de son +temps; sans se limiter à l'avance dans un certain +nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, +il a promené le miroir du romancier sur tout ce qui +mérite d'être étudié, allant des petits aux grands, des +heureux aux misérables, de Paris à la Province, de la +France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui +de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, +de l'art, de la science, de l'industrie, méritant +que le poète Théodore de Banville écrivit de lui «que +ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime de +notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre.</i></p> + +<p><i>Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va +du plus dramatique au plus aimable, tantôt douce ou +tendre, tantôt passionnée ou justiciaire, mais toujours +forte, toujours sincère, soit expliquée, et qu'il lui soit +même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est pourquoi +nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur +chaque roman une notice que nous placerons à la fin +du volume. Quand il ne prendra pas la parole lui-même, +nous remplacerons cette notice par un article +critique sur le roman publié au moment où il a paru, +et qui nous paraîtra caractériser le mieux le livre ou +l'auteur.</i></p> + +<p><i>Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume +sera mis en vente tous les mois.</i></p> + +<p><i>L'éditeur,</i></p> + +<p><i>E.F.</i></p> +<br><br><br> + + +<h3>IDA ET CARMELITA</h3> + +<p class="milieu">(L'épisode qui précède <i>Ida et Carmélita</i> a pour titre <i>La marquise de Lucillière</i>.)</p> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels, +qui poussent spontanément sur son sol comme les pins et +les champignons; pas de village, pas de hameau, si pauvre +qu'il soit, pas de site, pour peu qu'il offre une curiosité +quelconque, qui n'ait son auberge, son hôtel ou sa +pension.</p> + +<p>C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, +à une altitude de six à sept cents mètres, à la +pointe d'une sorte de promontoire qui s'avance vers le lac +a été construit l'hôtel du <i>Rigi-Vaudois</i>.</p> + +<p>La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'abri +des chaleurs comme des froids, au milieu d'un air vif et +salubre, en face d'un merveilleux panorama.</p> + +<p>Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres +rochers de Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses +de la Savoie, et, à droite et à gauche, la nappe bleue du +lac, qui commence à l'embouchure du Rhône pour s'en +aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et +se perdent dans un lointain confus.</p> + +<p>Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un +pas à faire pour se trouver immédiatement sur les pentes +herbées ou boisées qui descendent des dents de Naye et +de Jaman.</p> + +<p>Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne +route de voiture qui monte du lac par des lacets tracés +sur le flanc de la montagne; l'autre est un simple sentier +qui grimpe à travers les pâturages et le long d'un torrent.</p> + +<p>C'était à cet hôtel du <i>Rigi-Vaudois</i> que le colonel s'était +arrêté en venant de Paris; et séduit par le calme autant +que par la belle vue, il y avait pris un appartement +de trois pièces ouvrant leurs fenêtres sur le lac: une +chambre pour lui, une salle à manger où on le servait +seul, et une chambre pour Horace.</p> + +<p>Il sortait le matin de bonne heure, son <i>alpenstock</i> ferré +à la main, un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de +bons souliers à semelles épaisses et garnies de gros clous +et il ne rentrait que dans la soirée, quand il rentrait; +car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant entraîné +au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou +dans une auberge d'un village éloigné.</p> + +<p>On ne le voyait guère, et le soir quand on entendait de +gros souliers ferrés résonner dans le corridor, on savait +seulement qu'il rentrait; le matin, en entendant le même +pas, on savait qu'il sortait.</p> + +<p>Ceux qui occupaient les chambres situées sous les +siennes entendaient aussi parfois, dans le silence de la +nuit, la marche lente et régulière de quelqu'un qui se promenait, +et l'on savait que cette nuit-là , ne pouvant rester +au lit, il avait arpenté son appartement.</p> + +<p>Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient +respirer le frais sur l'esplanade qui domine le lac, +apercevaient souvent, en se retournant vers l'hôtel, une +grande ombre accoudée à une fenêtre. C'était le colonel, +qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus des +montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles +du lac de sa lumière argentée.</p> + +<p>C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnât, et souvent +même on aurait pu penser qu'il était parti, si l'on +n'avait pas vu son valet de chambre promener mélancoliquement, +dans le jardin de l'hôtel et dans les prairies +environnantes, son ennui et son impatience.</p> + +<p>—Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.</p> + +<p>Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu'il était seul.</p> + +<p>Car, bien qu'il s'ennuyât terriblement au Glion et qu'il +regrettât Paris au point d'en perdre l'appétit, il respectait +trop son maître pour se permettre une seule question +sur ce séjour.</p> + +<p>S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait +ainsi expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible. +Que devait-on penser de lui? Il avait la +religion de sa parole, et c'était pour lui un vrai chagrin +d'y manquer. A vrai dire, même, c'était sa grande inquiétude; +car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le remplacer, +il ne le craignait pas.</p> + +<p>Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte +de Montreux au Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de +fougères qui se trouve à l'un des détours de cette route, il +vit venir lentement, au pas, une calèche portant trois +personnes: deux dames assises sur le siège de derrière, +un monsieur placé sur le siège de devant.</p> + +<p>Et tout en regardant cette calèche qui s'avançait cahin-caha, +il se dit que les voyageurs qu'elle apportait allaient +être bien désappointés en arrivant, car il n'y avait pas +d'appartement libre en ce moment à l'hôtel.</p> + +<p>Ah! comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles +de son maître, à ces voyageurs, à condition qu'ils lui +auraient offert leur calèche pour descendre à la station, +où il se serait embarqué pour Paris.</p> + +<p>Cependant la voiture avait continué de monter la côte +et elle s'était rapprochée.</p> + +<p>Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux +voir. L'une des deux dames était vieille, avec des cheveux +gris et une figure jaune; l'autre était jeune, avec des +cheveux noirs et un teint éblouissant, qui renvoyait les +rayons de la lumière.</p> + +<p>Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse +Belmonte et sa fille, la belle Carmelita.</p> + +<p>Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux +regarder au-dessous de lui. Mais à ce moment la voiture +était arrivée à l'un des tournants du chemin, et brusquement +les deux dames, qu'il voyait de face, ne furent plus +visibles pour lui que de dos.</p> + +<p>Seulement, par une juste compensation de cette déception, +le monsieur qui lui faisait vis-à -vis devint visible +de face.</p> + +<p>C'était un homme de grande taille, avec une barbe +noire, mais cette barbe était tout ce qu'on pouvait voir +de son visage; car, en regardant d'en haut, l'oeil était +arrêté par les rebords de son chapeau, qui le couvraient +jusqu'à la bouche.</p> + +<p>A un certain moment, il releva la tête vers le sommet +de la montagne, et Horace le vit alors en face.</p> + +<p>Il n'y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli +accompagnant sa soeur et sa nièce.</p> + +<p>Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda +quel effet cette arrivée allait produire sur son maître.</p> + +<p>Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter +dans leur vie la belle Italienne, si le colonel voulait bien +ne pas se sauver au loin comme un sauvage.</p> + +<p>Quel malheur qu'il n'y eût pas de chambres libres en +ce moment à l'hôtel du Rigi-Vaudois!</p> + +<p>Pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le +mieux, c'est-à -dire à trouver un moyen de garder le +prince et sa nièce, la calèche était arrivée vis-à -vis la +grotte.</p> + +<p>—Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se +penchant en avant.</p> + +<p>Horace s'était avancé.</p> + +<p>—Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la +comtesse Belmonte.</p> + +<p>A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez +embarrassé; car sans savoir si son maître serait ou ne +serait pas bien aise de voir des personnes de connaissance, +il n'avait pas oublié la consigne qui lui avait été +donnée.</p> + +<p>Comme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui +l'interrogea.</p> + +<p>—Comment se porte le colonel? dit-elle.</p> + +<p>Il était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien +refuser à une femme.</p> + +<p>—Hélas! pas trop bien, répondit-il.</p> + +<p>—Et où donc êtes-vous présentement? demanda le +prince.</p> + +<p>Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de +répondre.</p> + +<p>Il dit donc que son maître et lui étaient à l'hôtel du +Rigi-Vaudois.</p> + +<p>—A l'hôtel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre +coïncidence! c'était là justement qu'ils allaient.</p> + +<p>—Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres +vacantes en ce moment, continua la comtesse. Est-ce que +cela est vrai? le savez-vous?</p> + +<p>Hélas! oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir.</p> + +<p>A l'hôtel, le <i>Kellner</i> répéta au prince Mazzazoli ce +qu'Horace avait déjà dit:</p> + +<p>—Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. +Si Son Excellence avait pris la peine d'envoyer une +dépêche, quelques jours à l'avance, on aurait été heureux +de se conformer à ses ordres; mais on ne pouvait pas +déposséder les personnes arrivées depuis longtemps, +pour donner leurs appartements à des nouveaux venus, +si respectables que fussent ceux-ci.</p> + +<p>Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.</p> + +<p>—La seule chambre libre en ce moment est celle qui +sert de salle à manger à votre maître, et encore n'est-ce +pas ce qu'on peut appeler une chambre libre; elle ne le +deviendrait que s'il voulait bien la céder.</p> + +<p>A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un +vif mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers +Horace:</p> + +<p>—Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre? +demanda-t-il; en a-t-il un réel besoin? Si je me permets +cette insistance, c'est que nous nous trouvons placés +dans des conditions toutes particulières. Le séjour de +Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de +madame la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme +une question de vie ou de mort, l'habitation, pendant +quelque temps, dans une haute station atmosphérique, et +c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous assure-t-on, +son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront +comme par enchantement, par miracle, dans cet air +raréfié.</p> + +<p>—Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les +toits, deux chambres ou plus justement deux cabinets, +mais qui ne sont pas habitables pour des dames; si Son +Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il n'y +aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la +chambre lui servant de salle à manger, en même temps +ce serait que M. Horace Cooper voulût bien abandonner +aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet sous les +toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable. +Il est vrai que Son Excellence et M. Horace +Cooper seraient horriblement mal logés. Mais comment +faire autrement en attendant le départ de quelques pensionnaires, +départ prochain d'ailleurs, et qui ne dépasserait +pas deux ou trois jours?</p> + +<p>—Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré +l'ennui que tout cela pourra lui causer, je suis certain +qu'il ne nous refusera pas ce service dans les conditions +critiques où nous nous trouvons.</p> + +<p>Horace accueillit avec empressement cette idée qui le +tirait d'embarras.</p> + +<p>Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte, +et de la voir se fixer au Glion, il n'osait prendre +sur lui d'accepter l'arrangement proposé par le prince +Mazzazoli; il y aurait eu là , en effet, un acte d'autorité +un peu violent.</p> + +<p>Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages +de Montreux, en homme qui ne doute pas de l'acceptation +de ses combinaisons, Horace quittait l'hôtel +pour aller se poster sur le chemin par lequel il supposait +que le colonel devait revenir de sa promenade.</p> + +<p>Les heures s'écoulèrent sans que le colonel parût.</p> + +<p>Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus +basses commençaient à monter le long des montagnes et +l'air se rafraîchissait.</p> + +<p>Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer +à l'hôtel, il aperçut son maître qui descendait le sentier +au bout duquel il l'attendait.</p> + +<p>Le colonel marchait lentement, le bâton ferré sur l'épaule, +la tête inclinée en avant, comme un homme +préoccupé qui suit sa pensée et ne se laisse pas distraire +par les agréments du chemin qu'il parcourt.</p> + +<p>Il vint ainsi sans lever la tête, jusqu'à quelques pas +d'Horace.</p> + +<p>Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta +et le fit lever les yeux.</p> + +<p>—Toi? dit-il.</p> + +<p>—C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l'hôtel, +ainsi que madame la comtesse Belmonte et mademoiselle +Carmelita.</p> + +<p>—Et qui leur a dit que j'habitais cet hôtel du Rigi.</p> + +<p>—Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le +prince lui-même qui me l'a dit.</p> + +<p>Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré +la calèche qui amenait le prince à l'hôtel du Rigi, +et comment le prince lui avait expliqué qu'il venait en +Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait à celle-ci +une habitation à une altitude élevée: c'était disaient les +médecins, une question de vie ou de mort.</p> + +<p>—Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles +en ce moment à notre hôtel, interrompit le colonel.</p> + +<p>—Justement il n'y en a pas.</p> + +<p>—Eh bien! alors?</p> + +<p>Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment +le sommelier avait été amené par hasard, par force pour +ainsi dire, à parler de la chambre que le colonel transformait +en salle à manger, et comment le prince attendait +l'arrivée du colonel pour lui demander cette +chambre.</p> + +<p>A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son +<i>alpenstock</i>.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se décidera +sans doute à chercher plus loin; tu diras que tu ne +m'as pas rencontré. Je ne reviendrai que dans quelques +jours.</p> + +<p>—Ah! mon colonel.</p> + +<p>Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il +avait formé, essaya de représenter à son maître combien +cette explication serait peu vraisemblable.</p> + +<p>Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant; +puis, tout à coup, comme s'il avait pris son parti:</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, rentrons à l'hôtel.</p> + +<p>—Puis-je prendre les devants pour annoncer votre +arrivée?</p> + +<p>—Non; je désire m'expliquer moi-même avec le +prince.</p> + +<p>En arrivant à l'hôtel, il aperçut le prince installé avec +sa soeur et sa nièce dans le jardin où ils prenaient des +glaces; vivement le prince se leva pour accourir au devant +de lui: jamais accueil ne fut plus chaleureux.</p> + +<p>Après le départ d'Horace, le prince avait fait monter +son bagage dans le cabinet qui lui était donné sous les +toits, mais il avait voulu que les malles de sa soeur et de +sa nièce restassent dans le vestibule de l'hôtel.</p> + +<p>Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel, +il fallait attendre le retour de celui-ci.</p> + +<p>Il était convenable de lui demander cette chambre.</p> + +<p>Seulement, en même temps, il était bon de le mettre +dans l'impossibilité de la refuser.</p> + +<p>Où coucheraient la comtesse et Carmelita?</p> + +<p>Devant une pareille question, la réponse ne pouvait +pas être douteuse.</p> + +<p>C'était donc en costume de voyage que la comtesse et +Carmelita avaient dîné à table d'hôte, où leur présence +avait fait sensation.</p> + +<p>Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au +colonel et de poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient +éclairés d'une flamme rapide.</p> + +<p>Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de +serrer la main de ce cher colonel que le prince Mazzazoli +attendait son retour avec impatience.</p> + +<p>Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus +importune, la plus inconvenante, mais qui lui était imposée +par la nécessité.</p> + +<p>—Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le +colonel, et je suis heureux de mettre deux de mes +chambres à la disposition de ces dames. Je regrette +seulement que vous n'en ayez pas déjà pris possession +en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais +de vous les offrir.</p> + +<p>Comme le prince se confondait en excuses en même +temps qu'en remercîments, le colonel l'interrompit de +nouveau.</p> + +<p>—Je vous assure que vous ne me devez pas tant de +reconnaissance. Au reste le sacrifice que je vous fais est +bien petit, et je regrette même que les circonstances le +rende si insignifiant.</p> + +<p>—Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous +privez de vos chambres, dit Carmelita.</p> + +<p>—Pour une nuit....</p> + +<p>—Comment! pour une nuit? s'écria le prince.</p> + +<p>—Je pars demain soir.</p> + +<p>Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit +baisser les yeux à celui-ci.</p> + +<p>Pour échapper à l'embarras que ce regard de Carmelita +lui causait, il se jeta dans des explications sur son +départ, arrêté depuis longtemps, dit-il, et qui ne pouvait +être différé.</p> + +<p>Puis presqu'aussitôt, prétextant la fatigue, le prince +demanda au colonel la permission de conduire la comtesse +à sa chambre.</p> + +<p>Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements.</p> + +<p>Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était +bien mal et qu'un accès de fatigue pouvait la tuer.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Ce que le colonel eût voulu savoir et ce qu'il se demandait +curieusement, c'était pourquoi le prince était venu au +Glion.</p> + +<p>Il n'avait point oublié, bien entendu, ce que madame de +Lucillière lui avait si souvent répété à propos des projets +du prince et de ses espérances matrimoniales.</p> + +<p>Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion +n'eût pas d'autre but que l'accomplissement de ces projets +et la réalisation de ces espérances.</p> + +<p>Sachant ce qui s'était passé avec madame de Lucillière, +le prince avait trouvé que le moment était favorable pour +mettre Carmelita en avant et la présenter comme une consolatrice.</p> + +<p>Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'était qu'un +prétexte pour expliquer ce voyage.</p> + +<p>Il faut dire que le colonel n'était nullement disposé à +l'infatuation, et que de lui-même il n'eût très probablement +jamais imaginé qu'on pouvait courir après lui pour +le marier avec une jolie fille. Mais madame de Lucillière +lui avait si souvent parlé de ce projet du prince, que le +souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiéter +en présence d'une arrivée si étrange.</p> + +<p>En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose à faire.</p> + +<p>Quitter le Glion.</p> + +<p>Lorsqu'il monta à sa chambre, il ouvrit sa porte avec +précaution et il marchait doucement en évitant de faire du +bruit, de peur de déranger ses voisines, lorsqu'il entendit +frapper quelques petits coups à la cloison.</p> + +<p>En même temps, une voix,—celle de Carmelita,—l'appela.</p> + +<p>—Colonel, c'est vous, n'est-ce pas!</p> + +<p>On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres +en communication intérieure et qui, alors qu'il occupait +ces deux chambres, restait toujours ouverte.</p> + +<p>—Oui, c'est moi, dit-il.</p> + +<p>—Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous +preniez pour ne pas faire de bruit; ne vous gênez pas, je +vous prie. C'est moi qui suis votre voisine. J'ai le sommeil +bon; quand je dors, rien ne me réveille. Bonsoir.</p> + +<p>—Bonsoir.</p> + +<p>Comment? il serait exposé tous les soirs à des dialogues +de ce genre; à chaque instant dans le jour, il verrait +Carmelita! Ah! certes non, et le lendemain il quitterait +le Glion.</p> + +<p>Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, +il trouva dans le vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait +en long et en large.</p> + +<p>—Auriez-vous deux minutes à me donner? demanda-t-il +en serrant la main du colonel.</p> + +<p>—Mais tout ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Connaissez-vous Champéry? j'entends, y êtes-vous +allé?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et les Diablerets?</p> + +<p>—Je n'y suis pas allé non plus.</p> + +<p>—Et le val d'Anniviers?</p> + +<p>—Je ne le connais que par les livres.</p> + +<p>—Voilà qui est fâcheux. J'avais compté sur vous pour +me tirer d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, +mais dans notre situation ce n'est pas suffisant.</p> + +<p>—Et que vous importe Champéry ou le val d'Anniviers?</p> + +<p>—Il faut être franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais +ne pas l'être, que cela me serait impossible. Je vous +demande des renseignements sur Champéry et les Diablerets, +parce que mon intention est d'aller aux Diablerets, +ou à Champéry, ou au val d'Anniviers, enfin dans un +pays où ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphériques +qui sont ordonnées; et si je choisis ces pays, +c'est parce qu'ils ne sont qu'à une courte distance du +Glion.</p> + +<p>—Mais le Glion lui-même?</p> + +<p>—J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et +que je savais que c'était la station par excellence pour ma +malheureuse soeur. Mais nous ne pouvons pas rester au +Glion. Vous m'avez demandé d'être franc, je veux l'être +jusqu'au bout. Avec une bonne grâce parfaite, avec un +élan spontané, vous avez voulu nous céder vos chambres; +mais il est bien évident que notre présence vous +gêne.</p> + +<p>—Comment pouvez-vous penser?</p> + +<p>—Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons +que je n'ai pas à examiner, vous désirez être seul; notre +voisinage vous incommode et vous trouble. Alors vous +partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit pas être. +Ce n'est pas à vous de partir, c'est à nous de vous céder +la place.</p> + +<p>—Permettez....</p> + +<p>—Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes +ici dans des conditions tout à fait particulières. Si vous +n'aviez pas habité cet hôtel, nous n'aurions pas pu nous y +faire recevoir. Nous ne sommes donc ici que par vous, par +votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel, il serait +tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre complaisance. +Nous vous gênons; vous désirez la solitude, +que vous ne pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. +Nous nous en allons: rien n'est plus simple, rien n'est +plus juste. Voilà pourquoi je vous demandais des renseignements +sur les hôtels des environs, pensant que vous +les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l'aventure +avec une malade.</p> + +<p>—Jamais je n'accepterai ce départ.</p> + +<p>—Et moi, jamais je n'accepterai le vôtre.</p> + +<p>—Mon intention n'était pas de rester au Glion.</p> + +<p>—Elle n'était pas non plus d'en partir aujourd'hui. De +cela, je suis bien certain; j'ai interrogé Horace, qui ne +savait rien, et qui assurément eût été prévenu si votre départ +avait été arrêté avant notre arrivée.</p> + +<p>Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait +pas en effet de reconnaître qu'il quittait l'hôtel pour +fuir la présence du prince et de Carmelita: c'était là une +grossièreté qui n'était pas dans ses habitudes, ou bien c'était +avouer sa faiblesse pour madame de Lucillière, ce qui +le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux.</p> + +<p>—Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel +cependant que je vous cède tout de suite une chambre qui +vous est indispensable, car vous ne pouvez pas rester dans +le trou où vous avez passé la nuit.</p> + +<p>—Un jour ou l'autre, je vous le répète, je comprends +cela; ce que je ne comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, +voilà qui est bien entendu: si vous persistez dans votre +intention de partir ce soir, c'est nous qui partons ce matin +pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe; si +au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, +nous aussi, tout le temps qui sera nécessaire pour +la santé de ma soeur.</p> + +<p>Dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses +repas, le colonel dut déjeuner dans la salle à manger commune.</p> + +<p>Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra +avec le prince, et celui-ci lui proposa de prendre +place à la table qu'il s'était fait réserver, au lieu de s'asseoir +à la grande table.</p> + +<p>Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita, +et, au lieu de lire tout en mangeant, comme il en avait +l'habitude lorsqu'il était seul, il dut soutenir une conversation +suivie.</p> + +<p>Il avait une crainte assez poignante, qui était que la +comtesse ou Carmelita vinssent à parler de madame de +Lucillière; mais le nom de la marquise ne fut même pas +prononcé, et, comme s'il y avait eu une entente préalable +pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla +pas de Paris.</p> + +<p>La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita +que du pays dans lequel elle allait passer une saison.</p> + +<p>Elle montra même tant d'empressement à connaître ce +pays, que le colonel se trouva pour ainsi dire obligé à se +mettre à sa disposition pour la guider après le déjeuner.</p> + +<p>—Nous commanderons une voiture, dit le prince, et +et nous emploierons notre après-midi à visiter les villages +environnants.</p> + +<p>Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une +toilette de promenade, le prince prit le colonel par le bras +et l'emmena à l'écart.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez reçu des lettres de Paris depuis +votre départ? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors vous ignorez l'effet que ce départ a produit?</p> + +<p>C'était là un sujet de conversation qui ne pouvait être +que très pénible pour le colonel; il ne répondit donc pas à +cette question.</p> + +<p>Mais le prince continua:</p> + +<p>—Personne ne s'est mépris sur les causes qui ont provoqué +votre brusque détermination.</p> + +<p>Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche +au prince; mais celui-ci parut ne pas comprendre ce +geste.</p> + +<p>—Et tout le monde vous a approuvé, dit-il; il n'y a +qu'une voix dans tout Paris.</p> + +<p>Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel +comme pour joindre sa propre approbation à celle +de tout Paris.</p> + +<p>La situation était embarrassante pour le colonel. Que +signifiaient ces paroles? Pourquoi et à propos de quoi +l'avait-on approuvé? C'était une question qu'il ne pouvait +pas poser au prince cependant.</p> + +<p>—Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame +de Lucillière elle-même n'a pas caché son sentiment.</p> + +<p>Ce nom ainsi prononcé le fit pâlir et son coeur se serra, +mais la curiosité l'empêcha de s'abandonner à son émotion.</p> + +<p>—Quel sentiment? demanda-t-il.</p> + +<p>—Mais celui qu'elle a éprouvé en apprenant votre départ. +D'abord, quand on a commencé à croire que vous +aviez véritablement quitté Paris, on a été fort étonné; +tout le monde avait pensé qu'il ne s'agissait que d'une +excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas +revenir, on a compris que c'était au contraire un vrai départ. +Pourquoi ce départ? C'est la question que chacun +s'est posée, et, chez tout le monde, la réponse a été la +même.</p> + +<p>Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda +le colonel en se rapprochant de lui.</p> + +<p>—Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise +dans votre association avec le marquis de Lucillière, +vous vouliez bien établir que vous n'étiez pour rien +dans les paris engagés sur <i>Voltigeur</i>.</p> + +<p>Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une +seule pensée, il n'avait nullement songé à cette explication, +et il avait tout rapporté, dans ces paroles à double +sens, à madame de Lucillière.</p> + +<p>—Un jour que l'on discutait votre départ mystérieux +dans un cercle composé des fidèles ordinaires de la marquise, +le duc de Mestosa, le prince Sératoff, lord Fergusson, +madame de Lucillière affirma très nettement que +vous aviez bien fait de quitter Paris. «Le colonel est un +homme violent, dit-elle, un caractère emporté; il eût pu +se lâcher en entendant les sots propos qu'on colporte sur +les gains extraordinaires de <i>Voltigeur</i>, et avec lui les +choses seraient assurément allées à l'extrême. Il a voulu +se mettre dans l'impossibilité de se laisser emporter; je +trouve qu'il a agi sagement.» Vous pensez, mon cher +ami, si ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne +n'a répliqué un mot. Mais la marquise, s'étant éloignée, +on s'est expliqué, et tout le monde est tombé d'accord sur +la traduction à faire des paroles de madame de Lucillière. +Évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari +franchement, ouvertement; mais, d'un autre côté, l'amie +ne voulait pas qu'on pût vous soupçonner de vous associer +aux procédés du marquis. De là ce petit discours assez +obscur, en apparence, mais au fond très clair. Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur +rupture en jetant la suspicion sur son mari. «Ce n'est pas +avec moi qu'il a rompu, avait-elle dit; c'est avec M. de +Lucillière.»</p> + +<p>Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles, +qu'elle ne reculait pas devant une pareille explication.</p> + +<p>A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent +dans le jardin, prêtes pour la promenade, et l'on +monta en voiture.</p> + +<p>Le prince s'étant placé vis-à -vis de sa soeur, le colonel +se trouva en face de Carmelita.</p> + +<p>Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux +de la belle Italienne, posés sur les siens.</p> + +<p>La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures +ainsi en face l'un de l'autre.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur +les flancs de cette montagne? demanda Carmelita en rentrant +à l'hôtel et en montrant du bout de son ombrelle +les pentes boisées du mont Cubli.</p> + +<p>—Non, répondit le colonel; il n'y a que des sentiers +pour les piétons.</p> + +<p>—Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; +tu sais que les ascensions sont impossibles pour moi.</p> + +<p>—Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne +sera pas à vous que je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle +en riant; ce sera au colonel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion +de manière à n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce +qui était presque impossible, ou à l'accompagner, ce qui +n'était pas pour lui plaire dans les conditions morales où +il se trouvait présentement.</p> + +<p>Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez +tard dans la soirée, bien décidé à repartir le lendemain +matin. Il n'y avait pas deux minutes qu'il était dans sa +chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou trois petits +coups à la porte cloison; en même temps une voix,—celle +de Carmelita—l'appela:</p> + +<p>—Vous rentrez?</p> + +<p>—A l'instant.</p> + +<p>—Vous avez fait bon voyage?</p> + +<p>—Très bon, je vous remercie.</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes mort de fatigue?</p> + +<p>—Pas du tout.</p> + +<p>—Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée +de votre côté!</p> + +<p>—Elle est fermée à clef.</p> + +<p>—Et vous avez la clef?</p> + +<p>—Elle est sur la serrure.</p> + +<p>—De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir +cette porte?</p> + +<p>—Mais pas du tout; il y a un verrou de votre côté?</p> + +<p>—Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez +tourner la clef en même temps que je pousse le verrou, +la porte s'ouvre.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue, +vous plaît-il de tourner la clef? moi, je pousse le verrou.</p> + +<p>Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:</p> + +<p>—Bonsoir, voisin, dit-elle.</p> + +<p>—Bonsoir, voisine.</p> + +<p>Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques +secondes.</p> + +<p>—Ma mère est endormie, et son premier sommeil est +ordinairement difficile à troubler; cependant, en parlant +ainsi à travers les cloisons, nous aurions pu la réveiller. +Voilà pourquoi je vous ai demandé d'ouvrir cette porte.</p> + +<p>Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son +aise dans cette chambre qu'en plein jour, au milieu d'un +salon.</p> + +<p>—Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, +dit-elle, et je croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui +comme il en avait été hier.</p> + +<p>—Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande +distance, et je n'ai pas pu rentrer.</p> + +<p>—Et où avez-vous couché?</p> + +<p>—Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.</p> + +<p>—Mais c'est très amusant, cela.</p> + +<p>—Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile, +car les nuits sont fraîches dans la montagne; mais il y a +quelque chose qui vaut encore beaucoup mieux qu'un tas +de foin, c'est un bon lit.</p> + +<p>—Vous aimez ces courses dans la montagne.</p> + +<p>—J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent +de la vie sédentaire que j'ai menée en ces derniers +temps.</p> + +<p>—Ah! vous êtes heureux.</p> + +<p>Comme il ne répondait pas, elle continua:</p> + +<p>—J'entends que vous êtes heureux de faire ce que +vous voulez, d'aller où vous voulez, sans avoir à consulter +personne. Savez-vous que depuis que je ne suis plus +une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans la permission +de mon oncle, et il faut dire que presque toutes +les fois que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis +d'aller à droite.</p> + +<p>Elle s'avança dans la chambre, et, prenant une chaise, +elle s'assit.</p> + +<p>—Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas +tenir sur ses jambes un homme qui a marché toute la +journée.</p> + +<p>Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure +que prenait cet entretien bizarre.</p> + +<p>—Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant +d'ouvrir cette porte? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit +pour causer un instant.</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous +adresser.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez +point.</p> + +<p>—Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez +sera fait.</p> + +<p>—Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis, +selon que ce que je vous demanderai vous plaira ou ne +vous plaira point, vous me répondrez. Vous souvenez +vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à notre retour de +notre promenade en voiture?</p> + +<p>—A propos de quoi ce mot?</p> + +<p>—A propos d'une excursion dans la montagne.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de +mon oncle, et, quand je dis remontrance, c'est pour ne +pas employer une expression plus forte. Cependant cela +ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon oncle +m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance +en manifestant le désir de vous accompagner dans +une de vos excursions, plus ce désir a été ardent. Cet +aveu va peut-être vous donner une assez mauvaise idée +de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je +suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable, +après tout? Je suis enfermée dans cet hôtel; ma mère est +empêchée de sortir par sa maladie, mon oncle est retenu +par son horreur de la fatigue et de la marche. Moi, qui +ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de la marche, +j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui se +dressent du matin au soir devant mes yeux comme des +points d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà +pourquoi je veux vous demander de vous accompagner +quelquefois. Voilà ma prière. Enfin voilà comment j'ai été +amenée à pousser ce verrou.</p> + +<p>—Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez +serait fait, je ne puis que vous le répéter. Maintenant, +quand vous plaît-il que nous entreprenions cette promenade?</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se +passer. Le grand grief de mon oncle, ça été que je venais +me jeter à travers vos projets d'une façon importune et +gênante. Si demain matin je lui dis que je pars avec vous +pour cette promenade, il comprendra que son discours +n'a pas été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant. +Le moyen d'échapper à ce nouveau discours, +c'est que vous demandiez vous-même à mon oncle de me +faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra +plus parler de mon importunité. Le voulez-vous?</p> + +<p>Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel +adresserait sa demande au prince.</p> + +<p>Carmelita, ordinairement impassible comme si elle +était insensible à tout, se montra radieuse.</p> + +<p>—Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps +de votre hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain.</p> + +<p>Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa +chambre.</p> + +<p>Mais presque aussitôt rouvrant la porte:</p> + +<p>—Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef?</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le +verrou pour mon oncle.</p> + +<p>Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli +sa demande ou plutôt la demande de Carmelita.</p> + +<p>—C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en +suis certain, vous a tourmenté pour vous accompagner +dans vos excursions?</p> + +<p>—Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne, +et je suis heureux de me mettre â sa disposition.</p> + +<p>—Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement +voilà qui est certain, et c'est bien assez que nous +soyons venus vous chasser de votre appartement, sans encore +vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous prie; +elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait.</p> + +<p>—Refusez-vous de me la confier?</p> + +<p>—Je refuse de vous ennuyer.</p> + +<p>L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite +du prince.</p> + +<p>Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir: +elle avait revêtu un costume bizarre: une robe courte, +serrée à la taille par un ceinturon de cuir et modulant sa +taille et ses épaules; aux pieds, des souliers pris dans les +guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre, sans plumes, +mais avec un voile gris flottant au vent; à la main, +une longue canne.</p> + +<p>—M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses +grands yeux clairs. Je vous promets de vous suivre sans +demander grâce, et de passer partout où vous passerez; +le pied est solide et je ne sais pas ce que que c'est que le +vertige.</p> + +<p>Ils partirent sans qu'il pensât à se demander comment, +en un quart d'heure, elle avait pu improviser ce charmant +costume de montagne, qui était un vrai chef-d'oeuvre longuement +médité par l'illustre Faugeroles, et sans qu'il +se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait pas +faire d'excursion, qu'elle eût dans ses bagages des objets +aussi peu appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres +et une canne.</p> + +<p>—Et où vous plaît-il que nous allions? demanda-t-il +après avoir marché pendant quelques minutes près +d'elle.</p> + +<p>—Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant +nous. Quand vous viendrez, dans l'Apennin, si jamais +vous nous faites le plaisir de nous visiter à Belmonte, +je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car je ne +connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin +possible, le plus haut que nous pourrons monter.</p> + +<p>Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier +qui courait sur le flanc de la montagne en côtoyant +le ravin et en coupant à travers des pâturages et des bois +de sapins.</p> + +<p>Personne dans ce sentier, personne dans les bois; +sur les pentes des pâturages, quelques vaches qui paissaient +l'herbe verte ou qui venaient boire à des auges creusées +dans le tronc d'un pin et qui, en marchant lentement, +faisaient sonner leurs clochettes.</p> + +<p>Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait +trop étroit pour deux, il prenait la tête, se retournant alors +de temps en temps pour voir si elle le suivait.</p> + +<p>Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un +filet d'eau rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait +qu'à étendre le bras pour lui prendre la main et l'aider +à sauter de caillou en caillou, ce qu'elle faisait d'ailleurs +légèrement, sûrement, sans hésitation, en riant +lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son bâton.</p> + +<p>La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà +élevé dans un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs +du matin, qui ne persistaient plus que dans quelques +vallons abrités, où elles rampaient le long des rochers et +des arbres comme des fumées légères.</p> + +<p>Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière +de rochers pour former l'amphithéâtre de Jaman et +des monts de Vevey; derrière eux, le lac brillait comme +un immense miroir.</p> + +<p>En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient +sous les yeux, et Carmelita comparait ces montagnes à +celles au milieu desquelles s'était écoulée son enfance.</p> + +<p>De là un inépuisable sujet de conversation.</p> + +<p>Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans +qu'elle se plaignît de la fatigue ou demandât à se reposer.</p> + +<p>Mais la matinée s'avançait et l'heure du déjeuner approchait.</p> + +<p>Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande +froide, et il comptait sur une source qu'il connaissait pour +leur donner de l'eau.</p> + +<p>Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première +fois ils s'assirent sur l'herbe.</p> + +<p>—L'endroit vous déplaît-il?</p> + +<p>—Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement +pour déjeuner, mais encore pour causer librement en +toute sûreté. Et précisément j'ai à vous parler. C'est même +dans ce but, si vous voulez bien me permettre cet aveu, +que je vous ai proposé cette promenade.</p> + +<p>Alors elle se mit à sourire.</p> + +<p>—Je vous étonne, dit-elle.</p> + +<p>—Je l'avoue.</p> + +<p>—Vous avez donc cru que je voulais tout simplement +faire une excursion dans ces montagnes?</p> + +<p>—J'ai cru ce que vous me disiez.</p> + +<p>—Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était +pas toute la vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette +excursion pour le plaisir qu'elle pouvait me donner; mais +aussi j'avais grand désir de me ménager un tête-à -tête +avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser une demande +pour moi très importante.</p> + +<p>—Je vous écoute.</p> + +<p>—Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas +que notre tête-à -tête soit troublé; déjeunons donc d'abord, +ensuite je vous ferai mes confidences. N'écouterez-vous +pas mieux? Pour moi, je parlerai plus facilement quand +j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim.</p> + +<p>Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles +de table qu'il renfermait.</p> + +<p>Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples: +du pain, un poulet froid et du sel; deux couteaux, +deux verres et deux petites serviettes; dans une gourde +recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.</p> + +<p>Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher +et ils s'assirent en face l'un de l'autre.</p> + +<p>—Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis +servie à souhait.</p> + +<p>Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet +elle promena lentement les yeux autour d'elle.</p> + +<p>Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes +plus célèbres que ces pentes des dents de Naye et de +Jaman, cependant il en est peu où la vue puisse embrasser +un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se +trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir +des yeux: les eaux, les bois, les champs, les prairies, les +villages et les villes. Au loin, se confondant dans le ciel, +les pics sauvages des Alpes, couverts de neiges et qui, de +quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et vous +éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la +vie civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les +rayons du soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons +blancs sur les eaux bleues du lac, et, dans les vallées, +la fumée des locomotives qui court et s'envole à travers +les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine et des +vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air +tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le +chant des bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop +rapides pour les pieds des troupeaux.</p> + +<p>—Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas +le <i>Ranz des vaches</i>! dit Carmelita en souriant.</p> + +<p>Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, +tel qu'il se trouve écrit dans <i>Guillaume Tell</i>.</p> + +<p>—Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.</p> + +<p>—Admirable.</p> + +<p>—Ce n'est pas un compliment que je vous demande, +mais une réponse sincère; vous comprendrez tout à l'heure +l'importance de cette sincérité.</p> + +<p>—Tout à l'heure?</p> + +<p>—Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le +moment n'est pas encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. +J'accepte un nouveau morceau de poulet, si vous +voulez bien me l'offrir.</p> + +<p>Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs +verres au filet d'eau qui, par un conduit en bois, tombait +dans le tronc d'un pin creusé en forme d'auge.</p> + +<p>Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde +se trouva vide.</p> + +<p>Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques +pas, elle se mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues +et jaunes, des anémones printanières, des saxifrages et +d'autres fleurs alpines, dont elle forma une petite botte.</p> + +<p>Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps +avait refermé son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe +et, s'asseyant, elle commença à les arranger en bouquet.</p> + +<p>—Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, +que j'ai pour vous une grande estime et que vous m'inspirez +une entière confiance.</p> + +<p>—Pourquoi</p> + +<p>—Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile +aussi. Je vous demande donc à affirmer seulement +cette estime et cette confiance pour vous faire comprendre +comment j'ai été amenée à vous prendre pour confident.</p> + +<p>Le colonel eût voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une +fadaise, il se contenta d'un signe de main pour dire qu'il +écoutait.</p> + +<p>—Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée. +Mon oncle a conçu le projet de me faire faire un grand +mariage, et il a voulu me rendre digne des hautes destinées +qu'il ambitionnait pour moi..., et aussi un peu pour +lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas profité de ses +leçons! C'est une question que je n'ai pas à examiner, et +sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne +pourriez me répondre que poliment, et c'est à votre sincérité +que je fais appel. Quoi qu'il en soit, le grand mariage +désiré ne s'est pas fait, et les rêves de mon oncle ne se +sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela explique tout.</p> + +<p>—Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent +que la fortune dans la femme qu'ils épousent.</p> + +<p>—Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas +mariée, et je l'explique par une raison qui me paraît +bonne. Cependant j'avoue volontiers qu'elle n'est pas la +seule. Pour que ces grands mariages réussissent, pour +qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages +personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune +fille travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle +trouve elle-même son mari, et qu'avec plus ou moins +d'adresse, de diplomatie, de rouerie, de coquetterie, de +persévérance, elle oblige elle-même ce mari à l'épouser. +C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux +mariages qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui +ont mis en tête l'idée de me donner pour mari un prince +ou un empereur. Il avait eu d'illustres exemples sous les +yeux et il avait cru que je pourrais les suivre. Par malheur +pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette +comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu'il me +l'avait dessiné. Il était très important, ce rôle, très +brillant et assurément intéressant à jouer; je l'ai transformé +en un rôle muet.</p> + +<p>Elle s'arrêta et, le regardant:</p> + +<p>—Est-ce vrai? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Très vrai.</p> + +<p>—Mais ce rôle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte +d'obéissance, sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir +conscience de ce que je faisais. Mon oncle me demandait +de le remplir, je le remplissais en l'appropriant à ma +nature; j'obéissais à son ordre, et par cette soumission il +me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que +je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait, +que je ne suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence, +ne se sont ouverts que tardivement, peu à peu, si +tant est qu'ils se soient ouverts. Je suis donc restée assez +longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout sans voir +le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son +dénoûment: c'est-à -dire à un mariage peut-être riche ou +puissant, mais à coup sûr malheureux; car, à vos yeux, +n'est-ce pas, comme aux miens, un mariage sans amour +ne peut être que malheureux?</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris +où je marchais, ou plutôt quand je l'ai senti, car je l'ai +senti avant de le comprendre,—disant cela, elle posa la +main sur son coeur,—j'ai résolu de ne pas aller plus +loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus délicate +que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un +autre côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre +des projets de mariage qui ne pouvaient faire que mon +malheur, ainsi que celui du mari que j'épouserais. +Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis longtemps. +Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours +moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.</p> + +<p>Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette +étrange confidence et surtout pourquoi elle la lui faisait.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup +travaillé la musique et que j'ai pris des leçons de chant. +«Si je n'avais pas dû être une grande dame, j'aurais été +une grande artiste», me disait chaque jour mon professeur. +Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au contraire, +je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici, +seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au +théâtre.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette +confidence. C'est pour vous prier d'être, au moment de +mon départ, auprès de mon oncle et de ma mère, pour +leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que +personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, +et c'est le service que je vous demande. Vous ne me le +refuserez point, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Comédienne!</p> + +<p>—Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. +Et pourquoi? Que voulez-vous que je fasse? Quelle +position ai-je dans le monde? Je suis d'une noble famille, +cela est vrai; mon oncle est prince, cela est vrai encore. +Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans +fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation, +quelle espérance m'est permise?</p> + +<p>—Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, +et qui me paraît,—laissez-moi le dire, sans mettre +aucune galanterie dans mes paroles,—tout à fait légitime +et parfaitement fondée.</p> + +<p>—Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un +beau mariage?</p> + +<p>—Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce +mariage?</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement +de son idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est +pas réalisé jusqu'à présent.</p> + +<p>—Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour +ou l'autre? est-ce à votre âge qu'il est permis de désespérer?</p> + +<p>—Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu +dans le même monde, l'un près de l'autre, de la même vie +pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu ce mari? Nulle part, +n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté.</p> + +<p>—De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent, +s'ensuit-il qu'il ne doive pas se présenter un jour?</p> + +<p>—Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais +je vais plus loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter. +C'était à moi de l'aller chercher. Ce que je n'ai pas +fait, alors que je ne me rendais pas bien compte de ma +position, je le ferai encore bien moins maintenant, que je +sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai dit et je +vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle +de la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. +Si je me marie jamais, je veux choisir mon mari, non +parce qu'il a un grand nom ou une grande position, mais +parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je l'espère, ne +vous paraît pas trop romanesque; je vous assure que je +ne suis pas romanesque.</p> + +<p>—Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser +d'être romanesque; trop peu de gens, hélas! mettent le +sentiment dans leur existence.</p> + +<p>—C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment +au-dessus des intérêts, et non les intérêts au-dessus +du sentiment. Voilà pourquoi je tiens à être libre, Je sais +que l'on me reprochera mon coup de tête. Comédienne! +quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles +de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant +j'ai une excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie +en ce monde, j'aime mieux la jouer au théâtre que +dans la vie. Le rôle qu'on veut m'imposer et que je devrais +accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte que +je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai +jamais; tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui +m'effraye.</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il +y a une chose qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter +mon oncle et ma mère.</p> + +<p>Elle parut très émue et s'arrêta un moment.</p> + +<p>—C'est cette considération qui pendant longtemps m'a +arrêtée, dit-elle en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une +résolution à une autre, décidée un jour à partir, le lendemain +à rester près d'eux et à laisser les choses aller sans +m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le chagrin que je +vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation +sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, +puisqu'elle sera l'anéantissement de projets auxquels +depuis sept années il a tout sacrifié: son temps, sa +peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas, on ne +saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez +que ce qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge, +de l'apprendre pour me l'enseigner. Et quel courage non +moins admirable dans cet enseignement donné à une fille +telle que moi! Certes, bien des fois ses leçons m'ont été +pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles +n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi.</p> + +<p>De nouveau elle fit une pause pour se remettre.</p> + +<p>—Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah! +cela est affreux. Qu'il sache au moins que je ne me sépare +pas de lui, le coeur léger, par un coup de tête, sans +ressentir les angoisses de cette séparation et sans compatir +à son chagrin. Voilà le service que je réclame de +vous, et voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager +cette promenade, qui devait me permettre de +m'expliquer librement et de bien vous dire tout ce que je +désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je +ne veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets +ma cause entre vos mains: voulez-vous la plaider non +seulement pour moi, de façon qu'ils ne me condamnent +pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur douleur?</p> + +<p>—J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les +raisons par lesquelles je vous combattrais, vous vous les +êtes données vous-même, j'en suis sûr. Je suis à vous.</p> + +<p>Elle lui prit la main et la serra en le regardant.</p> + +<p>Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait:</p> + +<p>—Vous plaît-il que nous nous remettions en route? +dit-elle. En avant! et ne pensons plus qu'au plaisir de la +promenade.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Eh quoi! c'était là Carmelita!</p> + +<p>Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou +plutôt ce qu'il croyait savoir d'elle!</p> + +<p>Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle +tête, mais point de cervelle!»</p> + +<p>Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient +point, ou bien c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient.</p> + +<p>Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, +mais encore il y avait de nobles sentiments dans ce +coeur.</p> + +<p>Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on +pas aussi s'être trompé de même sur son caractère?</p> + +<p>Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence +était différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et +de ce qu'on lui avait dit, il était tout porté à ne pas admettre +un jugement plus que l'autre.</p> + +<p>En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, +depuis qu'ils avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, +il ne lui avait pas adressé d'autres paroles que quelques +mots insignifiants pour la guider.</p> + +<p>Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la +posa sur son bras.</p> + +<p>Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si +brusque, si imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec +stupéfaction.</p> + +<p>—Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. +Appuyez-vous sur moi.</p> + +<p>Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra +contre lui, mais sans bien comprendre à quel sentiment +il avait obéi.</p> + +<p>Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il +était assez difficile de dire que quelques instants auparavant, +il était en défiance contre elle, tandis que maintenant +il était rassuré.</p> + +<p>Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.</p> + +<p>Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.</p> + +<p>Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait +au Glion, vivre librement près d'elle.</p> + +<p>Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse.</p> + +<p>Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur +promenade, c'est-à -dire jusqu'au soir, Carmelita fut +frappée du changement qui s'était fait en lui, dans son +humeur, dans ses manières, comme dans ses paroles.</p> + +<p>Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot +dans le bon sens.</p> + +<p>Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans +éviter certains sujets et sans réticences.</p> + +<p>Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait +point la tête, mais il restait les yeux levés sur elle.</p> + +<p>En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.</p> + +<p>Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le +long des montagnes qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu +ils s'étaient rapprochés de l'hôtel; mais sans souci de +l'heure du dîner, ils étaient restés assis dans un bois de +sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle +du soleil couchant.</p> + +<p>Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs +fois sur ses lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais +qu'il se décida alors à risquer.</p> + +<p>Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses +et à rendre le sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait +de nouveau pris la main, et de nouveau elle avait marché +près de lui en s'appuyant sur son bras.</p> + +<p>—Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, +la date seule de mon départ n'est point fixée; car vous +pensez bien que je n'ai pas d'engagement signé qui me +réclame, et puis la saison n'est pas bonne pour les théâtres, +qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte +de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus +ma mère ni mon oncle.</p> + +<p>A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion.</p> + +<p>Et il la sentit frémissante contre lui.</p> + +<p>Mais bientôt elle reprit:</p> + +<p>—Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce +départ; en tout cas, il aura lieu certainement avant celui +de mon oncle. Quand je verrai ma mère rétablie,—car +j'espère qu'ici elle va se rétablir promptement,—quand +on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai, et bien +entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, +pour mon mariage, que mon oncle et ma mère habitaient +Paris; quand ils n'auront plus le souci de ce mariage, +ils retourneront à Belmonte, et j'aurai la satisfaction de +penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat encore +d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que +tout cela s'arrange dans la réalité, comme je le dispose +en imagination, il faut que vous soyez au Glion vous-même, +au moment où je me séparerai de mes parents. +En me demandant quand je partirai, vous devez donc +commencer par me dire, quand vous comptez partir vous-même.</p> + +<p>—Mais je n'en sais rien.</p> + +<p>—Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que +mon départ précédera le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi +donc quand vous serez prêt.</p> + +<p>—Et d'ici là ?</p> + +<p>—Quoi! d'ici là ?</p> + +<p>—Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades +commencées aujourd'hui?</p> + +<p>—Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux +dire. Seulement ne vont-elles pas vous ennuyer? Je vous +ai demandé déjà un assez grand service pour ne pas abuser +de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la solitude; +est-ce vrai?</p> + +<p>—Cela dépend.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette +solitude. Il y a des heures où j'aime mieux être avec moi-même +qu'avec certaines personnes, et il y en a d'autres +où j'aime mieux être avec certaines personnes que seul +avec moi-même.</p> + +<p>—Alors nous sommes dans une de ces heures!</p> + +<p>—Vous êtes de celles qui....</p> + +<p>—Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un +compliment, vous?</p> + +<p>Ils arrivaient à l'hôtel.</p> + +<p>—Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension +de la dent de Naye? dit-il.</p> + +<p>—Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes +qui... et que nous sommes dans une de ces heures +où....</p> + +<p>—Alors à demain.</p> + +<p>—C'est entendu, seulement demandez-moi à mon +oncle.</p> + +<p>Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle +promenade, il poussa les hauts cris et s'indigna +contre sa nièce.</p> + +<p>—Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en +prie, mon cher ami, ne cédez pas à ses caprices.</p> + +<p>Puis tout à coup s'interrompant:</p> + +<p>—Quand quittez-vous le Glion?</p> + +<p>—Mais je ne sais trop.</p> + +<p>—Alors je refuse mon consentement à cette promenade +je ne veux pas que ma nièce vous gâte vos derniers jours +passés au Glion et arrive ainsi à abréger votre séjour, ce +qu'elle ferait assurément.</p> + +<p>La discussion continua; mais, comme la première fois, +le prince finit par se rendre aux raisons du colonel ou +plutôt par céder à ses instances.</p> + +<p>La promenade du lendemain eut lieu.</p> + +<p>Puis après celle-là ils en firent une troisième, après +cette troisième, une quatrième, une cinquième, et il devint +de règle que chaque jour ils sortaient tous deux pour aller +faire une excursion dans la montagne tantôt avant le déjeuner, +tantôt après.</p> + +<p>Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention +tacite s'était établie à ce sujet entre le prince et le +colonel, et s'ils parlaient de ces promenades, c'était au +retour et non au départ.</p> + +<p>Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les +ascensions, ainsi qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour +lui.</p> + +<p>Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant +de leur excursion, ils ne se suivaient point, marchant +l'un derrière l'autre, dans l'étroit sentier; elle s'appuyait +sur le bras du colonel, et, la tête légèrement inclinée vers +lui, serrée contre lui, elle semblait écouter avec plaisir +ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même parlait +peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir +souci des pierres ou des trous de la route, elle restait +les yeux fixés sur lui, comme si elle était suspendue à +ses lèvres.</p> + +<p>Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, +elle était une distraction; elle l'empêchait de retourner +par l'esprit à Paris et de penser à celle qui l'avait +trompé. Si malgré tout un souvenir lui revenait et s'imposait +à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la journée, +sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et +l'arracher de son coeur; elle lui adressait la parole, elle +le regardait, elle lui tendait la main pour lui demander +son appui, et le souvenir s'envolait.</p> + +<p>Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent, +non pas que de parti pris il allât la chercher, mais l'impression +immédiate la lui imposait. A vivre du matin au +soir ensemble, une sorte d'accoutumance matérielle s'était +établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment, il +la voyait encore, comme si son image était empreinte +dans ses yeux; de même qu'il entendait sa voix, comme +si quelques-unes de ses paroles lui étaient répétées par +un écho intérieur longtemps après qu'il les avait reçues.</p> + +<p>Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée +tout d'abord!</p> + +<p>C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son +insu, sans qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle.</p> + +<p>L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait +effleuré son esprit. Elle était pour lui une amie, une camarade, +rien de plus; une admirable créature, une belle +statue, voilà tout.</p> + +<p>Cependant leurs promenades continuaient, longues ou +courtes, selon les hasards de la journée, et Carmelita +parlait souvent de son prochain départ, mais pourtant +sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de bien à sa +mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle +n'avait pas besoin de se presser.</p> + +<p>Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure, +ils avaient été surpris de la transparence et de la pureté +de l'air, qui étaient si grandes qu'on apercevait des montagnes +situées à une distance de dix ou douze lieues, +comme si elles eussent été à quelques kilomètres seulement.</p> + +<p>Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, +passant près d'eux, les salua et entrant en conversation +avec eux, leur dit que cette pureté de l'air annonçait un +orage prochain.</p> + +<p>—Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.</p> + +<p>—Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt +que le vent se sera établi au sud-ouest.</p> + +<p>—Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? +demanda la colonel lorsque le paysan se fut éloigné, +marchant devant eux de son grand pas, lent, mais régulier.</p> + +<p>—Pourquoi retourner?</p> + +<p>—Mais de crainte de l'orage.</p> + +<p>—J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre +côté j'ai envie aussi de voir un orage dans ces montagnes, +de sorte que quand même je serais certaine que le tonnerre +dût éclater avant une heure, je crois que je continuerais +notre promenade.</p> + +<p>—Alors continuons-la quand même puisque nous ne +sommes certains de rien; nous verrons bien.</p> + +<p>—C'est cela, nous verrons bien.</p> + +<p>Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit +la prochaine arrivée d'un orage, ils avaient continué de +gravir lentement le sentier, qui, à travers des prairies et +des bois, courait en des détours capricieux sur le Banc de +la montagne.</p> + +<p>A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas +du pays, n'annonçait que cet orage fût prochain.</p> + +<p>—Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit +Carmelita.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous +faire retourner sur nos pas et de nous voir pris de panique. +Cependant il me semble que nous ne sommes +pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est +vrai que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.</p> + +<p>—Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.</p> + +<p>—Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée, +voilà tout.</p> + +<p>Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait +sous le poids d'une émotion assez vive ou tout au +moins d'un trouble.</p> + +<p>—Vous avez envie de me questionner? dit-elle.</p> + +<p>—Il est vrai.</p> + +<p>—Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je +n'ai rien à vous cacher, et je puis très bien vous dire ce +qui me cause cette oppression: ce n'est point une souffrance +physique, c'est un tourment moral. N'êtes-vous +pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon +maître de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé +un engagement en Italie, et que je dois me hâter de partir, +sinon pour débuter, au moins pour me mettre à la +disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que +quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de +prendre cette grave détermination, je suis émue, très +émue. Il m'en coûte, il m'en coûte beaucoup de me séparer +de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je dois le +dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à +cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me +jeter dans l'inconnu.</p> + +<p>—Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille?</p> + +<p>—Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois +revenue sur ma résolution? Elle est aujourd'hui ce +qu'elle était au moment où je vous l'ai fait connaître; +seulement, prête à la mettre à exécution, je la trouve +plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques +jours devant moi, qui semblaient devoir se prolonger +jusqu'à une époque indéterminée. Maintenant cette époque +est fixée; ce ne sont plus quelques jours que j'ai +devant moi, c'est seulement quelques heures.</p> + +<p>—Quelques heures?</p> + +<p>—Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai +en Italie.</p> + +<p>—Vous partez demain?</p> + +<p>—Cette promenade est la dernière que nous ferons +ensemble... au moins dans ce pays, dont je garderai un +si bon, un si doux souvenir.</p> + +<p>Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses +regards sur la plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait +à leurs pieds.</p> + +<p>Une larme semblait rouler dans ses paupières et +mouiller ses yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.</p> + +<p>—Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de +ma vie, dit-elle en montrant le toit de l'hôtel, qu'on +apercevait tout au loin, confusément, au milieu de la +verdure.</p> + +<p>Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de +la montagne:</p> + +<p>—Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en +levant la main, et où vous avez si patiemment écouté mes +plaintes.</p> + +<p>Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée +opportune:</p> + +<p>—Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, +dit-elle, pour la dernière fois?</p> + +<p>—Je vous conduisais à cette fontaine.</p> + +<p>—C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la +journée soit complète.</p> + +<p>Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, +marchant lentement tous deux, silencieux et recueillis.</p> + +<p>Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible +émotion.</p> + +<p>Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit +moins libre, le corps moins dispos que de coutume.</p> + +<p>A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait +de plus en plus lourd.</p> + +<p>Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile, +sans un bruissement; pas d'autre bruit que celui +de l'eau des sources qui s'écoulait en clapotant sur les +cailloux qui barraient son passage; au loin, quelques +faibles tintements des clochettes des vaches.</p> + +<p>Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air +n'annonçait qu'un orage fût prochain; le ciel était bleu, +sans nuages, et le soleil dardait ses rayons avec une intensité +peu ordinaire.</p> + +<p>Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait +appris au colonel qu'elle était décidée à abandonner sa +mère et son oncle pour entrer au théâtre.</p> + +<p>Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le +jour de cette confidence, et, de temps en temps seulement, +le colonel se leva pour aller chercher l'eau qu'ils +mêlaient à leur vin.</p> + +<p>Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il +semblait que Carmelita fût embarrassée de parler, ou +tout au moins qu'elle eût peur d'aborder certains sujets, +et souvent elle garda le silence, s'enfermant dans ce +mutisme qui autrefois lui était habituel.</p> + +<p>Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait +point ses yeux, au contraire, elle les tenait attachés +sur le colonel, et lorsque celui-ci levait la tête, il la +voyait muette, immobile, le regardant avec cette puissance +de fascination énigmatique, si bizarre chez elle, +avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants, +si séduisants, si inquiétant.</p> + +<p>Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus +pesante, quelques nuages se montraient çà là dans le +ciel, et, de temps en temps, soufflait un vent chaud qui +arrivait du sud.</p> + +<p>Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et +le silence.</p> + +<p>En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués +par la chaleur; l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, +leurs lèvres se séchaient; les aiguilles tombées sur la +terre, qu'elle feutrait d'un épais tapis, étaient glissantes +au point que, deux fois, Carmelita faillit tomber.</p> + +<p>Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le +mit sous le sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent +d'un même pas, sans que leurs pieds fissent de bruit sur ce +tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent de ce bois de sapins +dont les hautes branches, formant un couvert épais et +sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le +ciel, ils virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement +du côté du sud.</p> + +<p>Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne +avec un bruit sourd; tout ce qui était immobile et mort +s'anima et entra en mouvement; les feuillas arrachées +des branches passèrent dans l'air, emportées par le vent.</p> + +<p>Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. +Et dans la montagne, à des distances plus ou moins +rapprochées de l'endroit où ils se trouvaient, éclatèrent +des sonneries de cloches se mêlant à des mugissements +de vache et des cris de berger.</p> + +<p>Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes +des pâturages inclinés de leur côté, des vaches qui couraient +çà et là , la queue dressée, la tête basse, galopant +sans savoir où elles allaient.</p> + +<p>—Enfin voici l'orage, dit Carmelita.</p> + +<p>—Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous +le temps de gagner la hutte?</p> + +<p>—Pressons le pas.</p> + +<p>—Appuyez-vous sur mon bras.</p> + +<p>—Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi +vite que vous voudrez.</p> + +<p>Il allongea le pas et elle l'allongea également.</p> + +<p>Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, +mal tracé, il y avait des difficultés; souvent ils étaient +obligés de s'éloigner l'un de l'autre pour éviter les quartiers +de roche qui barraient le chemin; d'autres fois, au +contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils s'arrêtaient +forcément durant quelques secondes.</p> + +<p>—Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, +je crois que nous marcherons plus vite séparément.</p> + +<p>—Si vous voulez.</p> + +<p>—Vous prenez trop souci de moi.</p> + +<p>Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris +par l'orage, dans ce sentier au milieu des prés où il n'y +avait pas un abri, pas un creux de rocher, pas un chalet, +pas une hutte, ils devaient se hâter.</p> + +<p>Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi +tout le ciel, et caché le soleil quelques instants auparavant +si radieux.</p> + +<p>Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la +lumière, une lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait +l'obscurité que des éclairs déchiraient de temps en +temps pour jeter sur la terre des lueurs fulgurantes.</p> + +<p>Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les +pentes herbées de la montagne, on voyait des vaches +bondir, affolées, au milieu des rochers, et le bruit grêle de +leurs clochettes, succédant aux roulements du tonnerre, +produisait un effet étrange et fantastique.</p> + +<p>D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur +berger et formant cercle autour de lui, tandis qu'il allait +de l'une à l'autre pour les flatter, restaient immobiles, +rassurées, montrant ainsi toute leur confiance dans la +protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de leur +maître.</p> + +<p>Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des +montagnes contre lesquelles elles venaient éclater, les +détonations du tonnerre produisaient un vacarme assourdissant: +ce n'étaient pas quelques coups roulant l'un +après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient +se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des +vallées ou bien pour remonter des vallées au ciel, comme +s'ils ne trouvaient pas un espace libre pour se répandre +en vagues sonores.</p> + +<p>Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient +secoués par ces vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient +autour d'eux.</p> + +<p>Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; +mais, à chaque coup de tonnerre, Carmelita +baissait la tête et levait les épaules.</p> + +<p>—Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle +de silence, et peut-être trop bien servie.</p> + +<p>—Vous avez peur?</p> + +<p>—Dame... oui.</p> + +<p>—Nous approchons de la hutte.</p> + +<p>—Combien de temps encore?</p> + +<p>—Cinq minutes en marchant vite.</p> + +<p>Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même +temps une nappe de feu les enveloppa et les éblouit.</p> + +<p>Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. +Elle lui tendit la main.</p> + +<p>—Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.</p> + +<p>Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante +courut dans ses veines, de la tête aux pieds, des +pieds à la tête.</p> + +<p>Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant +ensuite, se laissant mener docilement comme une enfant. +Il fallait se hâter, car les rafales se succédaient presque +sans interruption, et la pluie ou la grêle allait fondre +sur eux d'une minute à l'autre.</p> + +<p>Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait +la main de Carmélita serrer la sienne; puis, après cette +pression, il sentait ses frémissements.</p> + +<p>Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient +danser le sentier devant leurs yeux, ils auraient pu +marcher plus vite; mais il y avait des moments où ils devaient +s'arrêter, ne sachant où mettre le pied, n'ayant plus +devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.</p> + +<p>Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions +électriques, se crispaient dans sa main.</p> + +<p>Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. +Tout à coup ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer +le cou: c'était la pluie qui arrivait.</p> + +<p>—Heureusement voici la hutte, dit-il.</p> + +<p>Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, +qu'un éclair presque aussitôt vint illuminer. Encore +une centaine de mètres et ils trouvaient un abri. Lui serrant +la main, il l'entraîna rapidement.</p> + +<p>La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie +passa, et il y eut une sorte d'accalmie.</p> + +<p>Cette hutte était une sorte de construction en pierres +sèches, recouverte d'un toit en planches chargées de +quartiers de rocher pour les maintenir en place et faire +résistance au vent. Ce n'était point un chalet, habité pendant +la saison où les vaches fréquentent la montagne; +c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin +que les vachers allaient couper à la faux sur les pentes +trop rapides pour être pâturées par leurs bestiaux. Point +de porte à cette grange, point de fenêtre; une seule ouverture, +qui n'était fermée par aucune clôture.</p> + +<p>Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment +entrer en arrivant devant cette grange, l'ouverture donnait +sur le sentier; ils se jetèrent à l'abri.</p> + +<p>Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses +gouttes larges et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte +qui fondit sur le toit de la grange; mais ils n'avaient +plus rien à craindre de l'eau, ils pouvaient respirer.</p> + +<p>Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita +avait peur, c'était du feu, c'est-à -dire du tonnerre; et +l'orage précisément venait de se déchaîner en plein sur +eux.</p> + +<p>Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des +nuages, maintenant c'était le centre de la tempête qui les +enveloppait.</p> + +<p>Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur +libre passage, les nuages s'étaient divisés; tandis que les +uns s'envolaient par-dessus les sommets, les autres s'étaient +abattus dans les vallées. De sorte que, dans leur +hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt +les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient +devoir écraser leur toit, tantôt au contraire elles +éclataient au-dessous d'eux et semblaient soulever les +planches qui les abritaient.</p> + +<p>Les nappes de feu se succédaient sans interruption, +éblouissantes, aveuglantes, comme s'ils avaient été en +plein dans les flammes du ciel.</p> + +<p>Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de +la grange pour jouir du spectacle splendide des éclairs +embrassant les montagnes; mais bientôt elle avait abandonné +cette place, plus peureuse que curieuse, pour aller +s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.</p> + +<p>Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il +regardait les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur +clarté trop vive l'éblouissait.</p> + +<p>Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita +l'appeler.</p> + +<p>Il s'approcha d'elle.</p> + +<p>—Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions +tout à l'heure et que la voix de leur maître rassurait; +il me semble que si vous me parliez, j'aurais moins +peur, car, je l'avoue, j'ai très peur.</p> + +<p>Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la +rassurer par quelques mots plus ou moins raisonnables.</p> + +<p>Mais une détonation formidable lui coupa la parole +la grange, secouée du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; +des lueurs fulgurantes couraient partout, comme +si les planches et le foin venaient de s'allumer.</p> + +<p>Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules +du colonel, et, frémissante, éperdue, elle se serra contre +lui.</p> + +<p>Il se pencha vers elle.</p> + +<p>Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent +et leurs lèvres s'unirent dans un baiser.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé +les bords du Léman, et le colonel Chamberlain avait +disparu, sans que personne sût au Glion ce qu'il était +devenu.</p> + +<p>Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel +avec mademoiselle Belmonte, et le lendemain matin, au +petit jour, un garçon, en faisant les chaussures, l'avait +vu sortir.</p> + +<p>Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas +pris le chemin de la montagne; mais, tournant à gauche, +il avait suivi la route qui descend à Montreux.</p> + +<p>Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux +commentaires.</p> + +<p>—Comment! le colonel Chamberlain avait quitté +l'hôtel, et son valet de chambre lui-même n'avait pas été +averti de ce départ?</p> + +<p>Mais, à côté des commentaires des indifférents et des +curieux, s'était manifestée l'inquiétude des intéressés. +Le prince Mazzazoli, Carmelita; la comtesse Belmonte +avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le pressant +de questions.</p> + +<p>—Où était le colonel?</p> + +<p>—Quand devait-il revenir?</p> + +<p>A toutes ces questions Horace était resté sans réponses, +stupéfait lui-même de ce départ, que rien ne +faisait prévoir.</p> + +<p>Et alors il était entré dans des explications desquelles +résultait la présomption, pour ne pas dire la certitude, +que le colonel était, la veille même de son départ, décidé +à prolonger son séjour au Glion.</p> + +<p>Alors il allait revenir d'un instant à l'autre.</p> + +<p>C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût +guère s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait +de si puissantes raisons personnelles, pour croire qu'il +allait rester près d'elle.</p> + +<p>C'était donc une séparation.</p> + +<p>C'était une fuite!</p> + +<p>Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel?</p> + +<p>Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait +déterminé ce brusque départ.</p> + +<p>Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde +pour rester court devant cette question.</p> + +<p>Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita, +et en laissant Horace au Glion, le colonel avait +voulu apprendre ce qui se passerait après son départ, et +comment ce départ serait supporté.</p> + +<p>Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait +ne rien savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il +savait parfaitement où son maître était, ce qui expliquait +qu'il eût déployé si peu de zèle à le chercher dans les précipices +de la montagne, et chaque jour, sans doute, il lui +écrivait.</p> + +<p>De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par +sa fuite.</p> + +<p>C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et +qui poussait les raisonnements jusqu'au bout.</p> + +<p>Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en +chemin, et il se dit que cette précaution, ce besoin de +savoir, indiquait sûrement une résolution indécise aussi +bien qu'une conscience troublée.</p> + +<p>S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le +colonel ne se serait point inquiété de ce qui arriverait +après son départ. Il serait parti et il aurait emmené son +valet de chambre avec lui.</p> + +<p>De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer +ce qui s'y passait pour en avertir son maître, on +devait conclure que le colonel pouvait revenir.</p> + +<p>Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace.</p> + +<p>En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles +que le colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans +sa conscience, fût obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne +le voulût pas.</p> + +<p>Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient.</p> + +<p>Acheter Horace.</p> + +<p>Ou bien le tromper.</p> + +<p>Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la +conscience humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace +pour le mettre dans ses intérêts; ce nègre, qui était un +animal primitif, serait capable de refuser l'argent et d'avertir +son maître.</p> + +<p>Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs +était plus économique.</p> + +<p>Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça +qu'elle était malade; on dut même aller chercher un médecin, +et, comme le prince était sans domestiques, il pria +Horace de lui rendre le service d'aller à Montreux.</p> + +<p>Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; +mais, lorsque celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, +il entendit sans écouter une partie de la conversation qui +s'engagea entre le prince et le médecin dans le vestibule.</p> + +<p>—Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous +notre malade? Elle me paraît bien sérieusement +prise.</p> + +<p>—Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux.</p> + +<p>—La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la +nuit a été des plus mauvaises.</p> + +<p>—Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas +de fièvre; et cependant une grande agitation.</p> + +<p>Quelques questions et leurs réponses échappèrent à +Horace, mais bientôt il entendit le prince qui disait:</p> + +<p>—Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale?</p> + +<p>La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle +fut formulée par le médecin, mais le prince voulut bien +la lui faire connaître.</p> + +<p>On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était +très inquiet.</p> + +<p>Horace se montra ému, et le prince fut certain que +cette émotion allait se communiquer au colonel.</p> + +<p>Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion.</p> + +<p>Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un +caractère de plus en plus inquiétant.</p> + +<p>Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il +parlait de sa nièce à Horace, c'était avec des tremblements +dans la voix et des larmes dans les yeux, de plus +en plus convaincu que ces larmes et ces tremblements +passeraient dans les lettres du nègre.</p> + +<p>—Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon +pauvre garçon, et je vous plains sincèrement d'être +sans nouvelles de votre maître, que vous aimez tant.</p> + +<p>Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles +de son maître», lorsqu'un matin on lui remit une +lourde enveloppe portant le timbre de Paris, et dont l'adresse +était écrite de la main du colonel.</p> + +<p>Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une +pour lui, dans laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre +à Paris; une pour le prince Mazzazoli, une pour +la comtesse Belmonte, la quatrième enfin pour mademoiselle +Carmelita Belmonte.</p> + +<p>Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander +quel pouvait être leur contenu.</p> + +<p>Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les +trois lettres dans sa main.</p> + +<p>—Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit +Horace, dans laquelle étaient incluses trois lettres que +voici: une pour M. le prince, une pour madame la comtesse, +une pour mademoiselle Carmelita.</p> + +<p>—Donnez, dit le prince en avançant vivement la +main.</p> + +<p>Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser +paraître l'angoisse qui lui serrait les entrailles:</p> + +<p>—Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il +tâcha d'affermir.</p> + +<p>—Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à +Paris, et, comme il ne me parle pas de sa santé, je pense +qu'elle est bonne.</p> + +<p>—Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel +aura peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il +m'adresse, et c'est ce que je vais voir.</p> + +<p>Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia +celui-ci d'un mouvement de main plein d'amabilité.</p> + +<p>Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, +le prince ouvrit celle qui était adressée à Carmelita, pensant +sans doute qu'il verrait là plus clairement ce qu'il +voulait apprendre.</p> + +<p>Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose +la plus naturelle du monde.</p> + +<p>Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle +sans lui? Une déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais +pu se marier.</p> + +<p>N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit +de ses efforts?</p> + +<p>Il lut:</p> + +<p>«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère +Carmelita, et quand le lendemain de notre journée +passée dans la montagne, on vous a dit que j'avais quitté +le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser.</p> + +<p>«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que +vous avez pu porter contre moi ou contre ma conduite, +elles étaient fondées, puisque vous ignoriez à quel mobile +j'obéissais en partant.</p> + +<p>«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les +explications de cette conduite étrange qui, une fois encore, +a dû justement vous indigner, et je veux le faire +franchement, loyalement, comme il convient à un +homme d'honneur qui croit devoir se justifier.</p> + +<p>«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?</p> + +<p>«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre, +car c'est la première, n'est-ce pas, que vous +vous êtes posée?</p> + +<p>«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que, +voulant partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour +cela qu'avais-je à faire? A frapper deux coups à notre +porte de communication, qui se serait ouverte devant +moi et qui m'eût donné toute facilité pour m'expliquer.</p> + +<p>«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire +pourquoi, avant d'aller plus loin.</p> + +<p>«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais +par ce moyen; mais je ne trouvais pas en même temps +la liberté morale, et c'était cette liberté morale que je +voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée dans ce +brusque départ.</p> + +<p>«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de +notre promenade, je ne pensais nullement à ce départ; +bien au contraire, je n'avais qu'une idée, qu'un but +rester près de vous.</p> + +<p>«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les +sensations et les émotions de notre journée.</p> + +<p>«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus +graves; car c'était ma vie que j'allais décider, c'était +en même temps la vôtre.</p> + +<p>«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, +pourquoi n'avoir pas frappé à la porte de communication?</p> + +<p>«Ma réponse sera franche.</p> + +<p>«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, +irrésistible, et, au lieu de voir par mes propres yeux, au +lieu de sentir par mon propre coeur, au lieu de raisonner +avec ma propre raison, je me serais laissé entraîner, +j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre +coeur, je n'aurais pas raisonné.</p> + +<p>«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de +décision.</p> + +<p>«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce +départ, convaincu à l'avance que, si je vous disais un +seul mot, je ne partirais point.</p> + +<p>«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour +avoir toute ma liberté de conscience.</p> + +<p>«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une +dernière fois, je ne m'imaginais guère que le lendemain +matin nous ne nous verrions plus; mais, dans le +calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé +les emportements tumultueux de la journée, et, peu à +peu, j'ai été amené à faire l'examen de ma situation +morale dans le présent aussi bien que dans le passé.</p> + +<p>«En commençant cette lettre, je vous ai promis une +entière franchise et une absolue sincérité; je dois donc, +quant à cette position morale, entrer dans des détails +qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux.</p> + +<p>«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, +je sens combien ils sont difficiles; mais je m'imputerais +à crime de ne pas les faire.</p> + +<p>«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita, +une terrible douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru +que mon coeur était mort pour la tendresse, si bien +mort que personne ne le ressusciterait jamais.</p> + +<p>«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette +vie d'intimité qui a été la nôtre, jamais un mot de tendresse +n'est sorti de mes lèvres; jamais un regard passionné, +jamais un geste n'est venu troubler la confiance +que vous aviez en moi.</p> + +<p>«Vous aimai-je?</p> + +<p>«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je +pouvais encore aimer ne se présentait même pas à +mon esprit.</p> + +<p>«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre +a été l'éclair qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.»</p> + +<p>Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince +s'arrêta un moment et haussa doucement les épaules avec +un sourire de pitié; mais il ne s'attarda pas dans des réflexions +oiseuses, et bien vite il reprit sa lecture au point +où il l'avait interrompue.</p> + +<p>«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage, +les effets qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils +s'éteignent, l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée +et illuminée reprend plus sombre et plus noire.</p> + +<p>«Il en est des choses morales comme des choses +matérielles.</p> + +<p>«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai +aveuglé.</p> + +<p>«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau +les lueurs qui avaient projeté leur lumière dans mon +âme. Pour cela, je n'avais qu'à venir près de vous: du +choc de nos regards naîtraient de nouveaux éclairs.</p> + +<p>«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement +ne succéderait-il pas encore â l'éblouissement?</p> + +<p>«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen +que je voulais; ce n'était point près de vous, sous votre +influence, sous votre charme.</p> + +<p>«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de +moi-même, que je devais m'interroger franchement, et +franchement me répondre.</p> + +<p>«Voilà pourquoi je suis parti.</p> + +<p>«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable +d'être heureux près de vous.</p> + +<p>«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin +de l'hôtel où vous dormiez, regardant les fenêtres de +votre chambre, pensant à notre journée de la veille, je +retrouvais encore dans mes veines des frissonnements +de bonheur.</p> + +<p>«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je +vous aimer comme vous devez être aimée? Cela, +je ne le savais pas d'une manière certaine et je voulais +le chercher.</p> + +<p>«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute +conscience.</p> + +<p>«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est +point écoulé une heure, une minute, qui ne vous ait été +consacrée, et aujourd'hui je viens vous dire que j'écris +à votre oncle, et à votre mère, pour leur demander votre +main.</p> + +<p>«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita?</p> + +<p>«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre +réponse.»</p> + +<p>Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la +table qui était devant lui, se renversant dans son fauteuil, +il se mit à rire silencieusement.</p> + +<p>Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé +s'il devenait fou: sans une parole, sans un éclat de voix, +il riait toujours, la bouche largement ouverte, la mâchoire +inférieure tremblante, les yeux remplis de larmes.</p> + +<p>Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules:</p> + +<p>—Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit +jours... lutté... réparation obligée... enfin!</p> + +<p>Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit +et acheva sa lecture:</p> + +<p>«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari +qui vous aimera loyalement, et qui tiendra fidèlement +un engagement qu'il n'a voulu prendre qu'en connaissance +de cause.»</p> + +<p>Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui +n'étaient que le développement de cette idée, mais le prince +ne les lut que d'un oeil distrait puis il passa à la lettre qui lui +était adressée: en gros, il savait ou tout au moins il croyait +savoir comment le colonel avait été amené à cette demande +en mariage, et pour le moment cela suffisait.</p> + +<p>Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre +était rédigée.</p> + +<p>Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi +brefs que possible.</p> + +<blockquote><p> +Mon cher prince,</p> + +<p>Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante +nièce, sans me prendre pour elle d'un sentiment de +tendresse qui peu à peu est devenu de l'amour.</p> + +<p>J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous +prie d'être mon interprète auprès de madame la comtesse +Belmonte, à laquelle d'ailleurs j'écris directement, +pour appuyer ma demande.</p> + +<p>Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de +sentiment; quant à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, +si vous le voulez bien, de vive voix, lorsque +nous aurons le plaisir d'être réunis.</p> + +<p>Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments.</p> + +<p>ÉDOUARD CHAMBERLAIN. +</p></blockquote> + +<p>Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à +Carmelita, autant il fut mécontent de celle-là .</p> + +<p>Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et +d'un ton dégagé avec le dernier représentant des Mazzazoli.</p> + +<p>Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit.</p> + +<p>Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait +de lire, avec plus de politesse seulement et moins de sans-gêne.</p> + +<p>Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la +chambre de Carmelita, où se trouvait la comtesse.</p> + +<p>—Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, +dit-il.</p> + +<p>—Ah! s'écria la comtesse.</p> + +<p>Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil +où elle était étendue, elle regarda son oncle fixement.</p> + +<p>—Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua +le prince.</p> + +<p>Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce.</p> + +<p>—Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la +comtesse, les mains tremblantes, parlez donc.</p> + +<p>—Lisez, dit-il.</p> + +<p>Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la +lettre des mains de son oncle, elle en avait commencé +vivement la lecture, sans faire d'observation à propos du +cachet brisé.</p> + +<p>Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait +lire; alors, le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la +lettre et la lui lut à mi-voix.</p> + +<p>—Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse.</p> + +<p>Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots +inintelligibles.</p> + +<p>Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, +beaucoup plus longue que celle de sa mère.</p> + +<p>Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage +pâlir ou rougir.</p> + +<p>Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se +leva vivement et lançant à son oncle un regard triomphant:</p> + +<p>—Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?</p> + +<p>Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant +la main avec un geste d'humble adoration:</p> + +<p>—Un ange! dit-il.</p> + +<p>Respectueusement il lui baisa la main.</p> + +<p>A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant +la main, comme l'avait fait le prince, elle la baisa +aussi avec une génuflexion.</p> + +<p>Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.</p> + +<p>L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son +mari ne tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère +dans ses bras et l'embrassa tendrement, de même elle +embrassa son oncle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans +le colonel et le jugeât incapable de ne pas tenir un +engagement pris, il eût désiré que le mariage de Carmelita +ne se fît point à Paris.</p> + +<p>Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il +n'y avait guère à craindre que ce mariage manquât.</p> + +<p>Cependant il était dans la nature du prince de craindre +toujours et de rester quand même sur ses gardes.</p> + +<p>Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, +si un danger devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il +fallait l'attendre.</p> + +<p>Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous +l'influence de madame de Lucillière, au moins avant le +mariage. Après, cela était possible, et le prince, qui +avait l'expérience de la passion, admettait ce retour +jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le +mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci.</p> + +<p>Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la +duperie dont il avait été victime? Cela était à présumer. +Mais que pouvait-il? Ni lui ni Ida n'étaient maintenant +bien redoutables.</p> + +<p>Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de +cette jeune cousine du colonel, cette petite Thérèse +Chamberlain, qu'il avait eu un moment l'intention de +prendre pour femme?</p> + +<p>Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois +dangers, et à vrai dire le plus grand de tous paraissait +bien peu sérieux, il y avait une chose certaine, qui était +que le simple séjour à Paris du colonel et de Carmelita +donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus +imminent.</p> + +<p>Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement +aucun de ces dangers n'éclatait.</p> + +<p>Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et +accompagné de toute la publicité qui fatalement devait se +manifester d'une façon bruyante, et aussitôt ils pouvaient +devenir menaçants.</p> + +<p>Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient +par la tête de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle +apprendrait que son ancien amant allait se marier? En +voyant à qui avait profité la rupture, qu'on avait eu +l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle +pas quel avait été l'auteur de cette rupture?</p> + +<p>Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le +baron Lazarus, déçu dans ses espérances les plus chères, +et de plus battu avec les armes mêmes qu'il avait eu la +simplicité de donner?</p> + +<p>Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse +Chamberlain, alors surtout qu'on ne la connaissait pas, et +qu'on ne savait rien de ce qui s'était passé entre elle et +son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté, le juge +d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, +lors de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, +devait donner à réfléchir. Il était évident qu'on avait la +main hardie, dans cette famille, et un Italien, si brave +qu'il soit, compte toujours dans la vie avec les mains +hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. +Or, si le récit du juge d'instruction était exact, on ne +se faisait pas scrupule, dans la famille Chamberlain, de +mettre en mouvement les couteaux et les poignards; la +poitrine du colonel était là pour le prouver.</p> + +<p>Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi +au point de vue des intérêts personnels du prince, que le +mariage ne se fît pas à Paris.</p> + +<p>—Mais où le célébrer?</p> + +<p>—Ah! si on avait commencé les réparations indispensables +dans le château de Belmonte! Si on s'était occupé +activement de meubler quelques pièces! Si....</p> + +<p>Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en +quelques semaines ou en quelques mois qu'on pouvait +restaurer Belmonte.</p> + +<p>Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles +croulantes d'un château chancelant, sans un toit +sur la tête des invités, sans vitres aux fenêtres, au milieu +des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes immondes qui +cherchent leur abri dans les décombres?</p> + +<p>La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le +colonel, peu sensible sans doute à la poésie des ruines?</p> + +<p>Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y +renonça, mais non pourtant sans tenter d'écarter Paris.</p> + +<p>Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes +pour une lune de miel.</p> + +<p>Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.</p> + +<p>Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise? +En avait-il une à Florence? une à Naples? Non, n'est-ce +pas? Alors pourquoi aller à Venise ou à Naples? et +pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait, lui, +un hôtel prêt à le recevoir?</p> + +<p>Paris était aussi une ville charmante pour une lune de +miel.</p> + +<p>Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle +sorte que, finalement, le prince céda.</p> + +<p>Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? +Aucune en réalité; et un refus persistant pourrait le +surprendre et l'inquiéter, peut-être même donner de +mauvaises pensées.</p> + +<p>Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément +ne pas le ménager.</p> + +<p>Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce +serait à Paris que se ferait le mariage.</p> + +<p>D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter +les dangers, s'ils se présentaient.</p> + +<p>Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient +pas de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent +pussent être bien redoutables.</p> + +<p>On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, +mais à coup sûr ils n'auraient aucun résultat.</p> + +<p>Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le +prince aurait voulu tenir le mariage de sa nièce autant +que possible caché, ayant pour cela de puissantes raisons +qui lui étaient inclusivement personnelles.</p> + +<p>Mais cela ne fut pas possible.</p> + +<p>Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet +étrange mystère.</p> + +<p>Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après +une assez longue absence, était obligé de donner des explications +à ses créanciers pour les faire patienter.</p> + +<p>Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement +payés que l'annonce du prochain mariage de Carmelita +avec le colonel Chamberlain?</p> + +<p>Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou +moins probable; c'était un mariage arrêté, décidé, et le +plus étonnant, le plus merveilleux, le plus miraculeux, +le plus étourdissant, le plus triomphant, le plus beau, le +plus grand, le plus riche, le plus extraordinaire, le plus +brillant, le plus éblouissant, le plus digne d'envie qu'on +pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était... +pour tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, +le plus en vue, le plus à la mode de Paris, c'était le colonel +Chamberlain.</p> + +<p>Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec +prière de ne pas ébruiter cette nouvelle.</p> + +<p>Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques +créanciers qui avaient payé cher le droit d'être incrédules, +il avait fait plus; il avait montré la lettre écrite par le colonel +pour lui demander la main de Carmelita.</p> + +<p>Le premier créancier à qui le prince avait montré la +lettre du colonel était son bijoutier, qu'il avait intérêt à +ménager. Le bijoutier avait promis le secret, mais, en +rentrant chez lui, il avait joyeusement annoncé à sa femme +que la créance du prince Mazzazoli serait payée, attendu +que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain. +A ce moment était entrée une des principales +clientes de la maison, la charmante comtesse d'Ardisson, +amie et rivale de la marquise de Lucillière.</p> + +<p>Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, +qui, en conséquence de ses relations avec madame +de Lucillière, devait avoir un certain intérêt pour elle.</p> + +<p>C'était un secret, un grand secret, que personne ne +connaissait encore à Paris; car le prince et sa famille venant +de Suisse avec le colonel Chamberlain, étaient arrivés +le matin même.</p> + +<p>Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson +n'eut qu'un désir, l'apprendre elle-même à madame +de Lucillière, pour voir comment celle-ci recevrait cette +nouvelle.</p> + +<p>Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière, +l'occasion était vraiment heureuse.</p> + +<p>A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée +dans sa loge, qui faisait face à celle de madame de +Lucillière.</p> + +<p>La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était +restée vide jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on +donnait ce soir-là .</p> + +<p>La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson +entrait dans la loge de madame de Lucillière pour +lui faire une visite d'amitié.</p> + +<p>La marquise était gaie, souriante, de belle humeur +comme à l'ordinaire, et prenait plaisir pour le moment +à plaisanter le prince Seratoff, qui l'avait accompagnée.</p> + +<p>Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations +de joie affectueuse, comme une amie dont on a +été trop longtemps séparée.</p> + +<p>Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la +loge, les laissant en tête à tête.</p> + +<p>—Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse.</p> + +<p>—Quelle nouvelle</p> + +<p>—La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: +le colonel Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, +il y a quelques mois est retrouvé.</p> + +<p>—Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière +en pâlissant légèrement.</p> + +<p>—Je ne sais s'il l'était pour vous,—la comtesse appuya +sur le mot.—mais il l'était pour le monde parisien; +heureusement le voici revenu, et je crois que son retour +va faire un joli tapage.</p> + +<p>Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière +lui demandât à propos de quoi allait éclater ce tapage; +mais celle-ci, tout d'abord surprise en entendant prononcer +le nom du colonel, s'était bien vite remise et maintenant +elle se tenait sur ses gardes.</p> + +<p>Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui +faire une simple visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, +était venue dans sa loge. Madame de Lucillière +avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour se livrer +maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.</p> + +<p>—Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du +prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte? demanda +la comtesse d'Ardisson.</p> + +<p>—Très longtemps.</p> + +<p>—Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi.</p> + +<p>—La comtesse est rétablie?</p> + +<p>—Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade?</p> + +<p>—Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas +de motifs pour me défier de ceux qui parlent.</p> + +<p>—Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la +comtesse ou du prince?</p> + +<p>—Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me +défie jamais de mes amis.</p> + +<p>—Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe +de votre confiance.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse +allait en Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait +ce voyage; c'était Carmelita. Devinez-vous?</p> + +<p>—Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le +sphinx.</p> + +<p>—Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle +ne vous... surprit pas trop brusquement. Carmelita allait +en Suisse pour rejoindre le colonel Chamberlain, qui s'était +retiré sur les bords du lac de Genève en quittant Paris; +ils ont passé tout le temps de cette absence ensemble, +et de ce long tête-à -tête il est résulté ce qui fatalement +devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle +Carmelita Belmonte.</p> + +<p>Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer +pendant les savantes lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, +et sa main, qui jouait nerveusement avec son éventail +se crispa.</p> + +<p>Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien +l'effet qu'elle avait produit.</p> + +<p>—Vous ne me croyez pas? dit-elle.</p> + +<p>—Pourquoi ne vous croirais-je pas?</p> + +<p>—Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable +que ce mariage entre deux êtres qui semblent +faits l'un pour l'autre: le colonel est un homme charmant +malgré l'excentricité de sa tenue, et Carmelita est la belle +des belles. Ils devaient s'aimer, cela était écrit et cela +s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le +certain est qu'ils s'épousent.</p> + +<p>Il fallait bien dire quelque chose.</p> + +<p>—Et pour quand ce mariage? demanda madame de +Lucillière d'une voix qu'elle tâcha d'affermir.</p> + +<p>—Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel +ni le prince Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je +la tiens d'une personne tierce, en qui j'ai toute confiance +et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui s'appelle vu, la lettre +par laquelle le colonel Chamberlain demande au prince +Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita +Belmonte. Le mariage n'est donc plus douteux, seulement +j'ignore la date; il est même probable que cette date +vous la connaîtrez avant moi. Vous avez avec le colonel +Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que +personne à Paris, et sa première visite sera assurément +pour vous. Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez +pas surprise. Vous ne me remerciez pas?</p> + +<p>—Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, +afin de vous remercier une bonne fois pour toutes.</p> + +<p>Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame +d'Ardisson regagna vivement sa loge, et, se plaçant dans +l'ombre de manière à se cacher autant que possible, elle +braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière.</p> + +<p>Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes +les paroles portaient; maintenant, sans doute qu'elle se +croyait libre elle allait se livrer....</p> + +<p>Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, +le visage contracté, les sourcils rapprochés, les +lèvres serrées, les narines dilatées.</p> + +<p>Elle aimait donc toujours le colonel?</p> + +<p>Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson +prit plaisir à rappeler les coups qu'elle venait de porter: +«Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel; ils +s'adorent, ils se marient.» Et cette allusion aux relations +intimes qui existaient entre le colonel et la marquise?... +Vraiment tout cela avait été bien filé.</p> + +<p>A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit +de nouveau, et le prince Seratoff parut; mais la marquise +ne le laissa pas s'asseoir.</p> + +<p>Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après +avoir dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du +côté gauche, il sortit.</p> + +<p>Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson +braqua sa lorgnette vers la porte de l'orchestre, où +bientôt se montra le prince Seratoff.</p> + +<p>Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui +venait d'arriver.</p> + +<p>Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles +l'emmena avec lui.</p> + +<p>Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la +marquise de Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, +laissant le baron seul avec la marquise.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron +Lazarus un fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même, +reculant autant que possible celui qu'elle occupait, avait +tourné le dos à la scène.</p> + +<p>—Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui +paraissait assez mal à l'aise.</p> + +<p>—Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous +n'accueilliez pas très favorablement la demande de mon +ambassadeur.</p> + +<p>—Mais, madame....</p> + +<p>—Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une +certaine répugnance à revenir dans cette loge qui doit +vous rappeler de mauvais souvenirs.</p> + +<p>Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement +à comprendre ou à se rappeler ce dont on lui parle.</p> + +<p>Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs +auxquels on faisait allusion étaient sortis de sa mémoire.</p> + +<p>—Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester +bouche ouverte sans rien dire), cette loge?</p> + +<p>—N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même, +peut-être sur ce fauteuil, continua la marquise, que vous +avez eu avec M. de Lucillière un entretien dont je faisais +le sujet.</p> + +<p>—Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez +le sujet? Mon Dieu! c'est possible, cependant je ne me +rappelle pas du tout de quoi il était question.</p> + +<p>—D'une certaine lettre anonyme.</p> + +<p>—Une lettre anonyme?</p> + +<p>Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à +sa mémoire.</p> + +<p>Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette +lettre anonyme.</p> + +<p>—Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain; +je vois que vous ne trouveriez pas; je vais vous +aider. Cette lettre anonyme parlait d'une petite porte +de la rue de Valois.</p> + +<p>—Comment? vous savez....</p> + +<p>—Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître +ignorer ce que vous savez parfaitement. De mon côté, je +trouve inutile de vous laisser croire plus longtemps que +le prétexte mis en avant pour rompre nos relations était +fondé; la vraie raison de cette rupture était cette lettre +anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume +que vous le saviez déjà ; cependant j'ai tenu à vous +le dire.</p> + +<p>—Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur +de cette infamie?</p> + +<p>—J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, +comme vous dites, était vous.</p> + +<p>—Madame!</p> + +<p>—Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je +ne m'y laisserais pas prendre. Ménagez-vous, réservez +vos forces, ne prodiguez pas votre éloquence en pure +perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez +à les employer plus utilement qu'avec moi.</p> + +<p>Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui +avait jamais vue, en contenant sa voix cependant de manière +à n'être pas entendue distinctement par les personnes +qui se trouvaient dans les loges voisines; mais la +violence même qu'elle se faisait pour se contenir rendait +son émotion plus évidente.</p> + +<p>Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation +du prince Seratoff, et il aurait été beaucoup plus +sage à lui d'écouter son inspiration première, qui lui +conseillait de rester tranquillement dans son fauteuil. +Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait +eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation +de celle-ci ne pouvait être que dangereuse!</p> + +<p>Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre +à cette invitation et de venir dans cette loge, quand et +comment en sortir?</p> + +<p>Comme il se posait cette question, la porte de la loge +s'ouvrit, et le duc de Mestosa s'avança vivement vers +la marquise, en homme heureux de voir la femme qu'il +adore.</p> + +<p>Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait +madame de Lucillière et ses habitudes: c'était +toujours publiquement qu'elle s'expliquait avec les gens +dont elle croyait avoir à se plaindre, et elle le faisait +avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et les +mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison +elle arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et +l'on ne sortait de ses jolies griffes roses que déchiré aux +endroits les plus sensibles, avec des blessures ridicules. +Que de fois n'avait-il pas ri lui même de ses pauvres victimes!</p> + +<p>Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures +sans pouvoir les rendre. Il se leva pour céder la place au +duc.</p> + +<p>Mais de la main elle le retint.</p> + +<p>—J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous +faire, dit-elle.</p> + +<p>Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis:</p> + +<p>—J'ai une affaire importante à traiter avec le baron, +dit-elle; voulez-vous nous donner quelques minutes encore?</p> + +<p>Au moins l'explication n'aurait pas de témoin.</p> + +<p>Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.</p> + +<p>—Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, +continua madame de Lucillière, vous devez vous demander +comment l'idée m'est venue d'avoir une entrevue +avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne +me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge, +et je croyais bien que toutes relations entre nous étaient +rompues. A vrai dire et pour ne pas m'en cacher, je vous +considérais comme mon ennemi, et pour vous je n'avais +d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez +que je suis franche.</p> + +<p>—Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie +à affirmer cette hostilité.</p> + +<p>—Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement +la joie qui me fait affirmer cette hostilité; j'obéis encore, +en agissant ainsi, à d'autres considérations plus importantes. +Je veux, en effet que cette hostilité soit bien constatée, +bien reconnue par vous, afin que vous ne vous +trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer.</p> + +<p>Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre, +paraissaient tellement contradictoires que le baron laissa +paraître un mouvement de surprise.</p> + +<p>—Quand je me serais expliquée, continua madame de +Lucillière, votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît +obscur en ce moment s'éclaircira. Écoutez donc +cette explication, qui vous intéresse plus que vous ne +pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre +lettre anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas +fallu de grands efforts d'esprit pour deviner le mobile qui +vous a poussé à faire usage de cette lettre: vous avez +voulu amener une rupture entre nous et le colonel Chamberlain.</p> + +<p>—Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous +vous trompez.</p> + +<p>—Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette +rupture parce que, interprétant notre intimité selon vos +craintes, vous vous figuriez que, cette intimité rompue, le +colonel Chamberlain deviendrait un mari possible pour +votre fille.</p> + +<p>L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit +pas à profit: on attaquait sa fille, il dédaignait de répondre +et quittait la place. Il se leva pour sortir.</p> + +<p>Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement; +car, avant qu'il eût pu faire un pas en arrière, elle lui +jeta vivement quelques mots qui l'arrêtèrent.</p> + +<p>—Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si +vous voulez écouter ce que j'ai à vous dire.</p> + +<p>Le baron hésita un moment.</p> + +<p>—Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, +notre ancienne amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au +bout, pour m'en défendre et vous montrer combien +elles sont fausses.</p> + +<p>C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne +s'en préoccupa pas autrement. Ce qu'elle voulait, c'était +que le baron demeurât, et il demeurait; le reste lui importait +peu.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous +êtes doué de qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire? +enfin peu importe. Vous êtes donc doué de qualités, +puisque qualités il y a, que je ne possède pas; de plus vous +avez, dans le choix des moyens auxquels vous recourez, +une hardiesse d'esprit et une indépendance de... coeur qui, +j'en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un +mot, vous êtes un homme pratique, et voulant le succès, +vous ne vous laissez point empêtrer dans toutes sortes de +considérations sentimentales ou morales, qui sont un fardeau +pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous +voyez que je vous rends justice.</p> + +<p>Le baron fit la grimace.</p> + +<p>—C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame +de Lucillière, c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques +qui m'a donné l'idée de revenir sur notre rupture +et de vous proposer une alliance dans un but commun, +certaine à l'avance que personne n'était capable comme +vous d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez +peut-être encore plus vivement que moi, quand +vous le connaîtrez. Bien entendu, l'alliance dont je vous +parle n'est point une alliance cordiale; c'est une alliance +utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse à +vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments +n'ont rien à voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il +sont.</p> + +<p>—Mais je vous assure....</p> + +<p>—Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: +nos sentiments personnels n'ont rien à voir ni à faire +dans l'oeuvre commune que je veux vous proposer, ou +plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que précisément +je vous la propose.</p> + +<p>—J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends +rien à ces paroles; aussi avant de savoir si je +puis vous prêter mon concours, je vous prie de me dire +ce que vous attendez de moi et quel but vous poursuivez.</p> + +<p>—Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir +le mari de mademoiselle Belmonte; le concours, +chercher les moyens, les trouver, de rompre ce mariage, +qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien n'est +plus simple.</p> + +<p>—Ce mariage est à la veille de se faire! s'écria le baron.</p> + +<p>—A la veille est une façon de parler pour dire prochainement: +l'époque à laquelle il doit avoir lieu, je ne la +connais pas. Tout ce que je sais, c'est que le prince Mazzazoli, +accompagné de sa nièce, a été rejoindre le colonel +en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant Paris; que +là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous +deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse +de mariage du colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble +à Paris. Existe-il des moyens pour rompre +ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de bonnes +raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture +non moins vivement que moi, je m'adresse à vous +pour que vous les cherchiez de votre côté, tandis que +je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais pu agir +seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous +reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que +je n'ai pas hésité à vous demander votre concours, en +même temps que je vous proposais le mien. Il est certain +que nous n'agirons pas de la même manière; voilà pourquoi, +à deux, nous serons beaucoup plus forts. Acceptez-vous.</p> + +<p>Le baron hésita assez longtemps avant de répondre.</p> + +<p>—Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable +de voir un homme tel que le colonel épouser +mademoiselle Belmonte.</p> + +<p>—N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri.</p> + +<p>—J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié; je +l'aime comme un fils, et il me semble que c'est un devoir +d'empêcher, si cela est possible, un mariage qui certainement +le rendrait malheureux. Ce brave colonel vient +de loin, de très loin; il ne connaît pas les dessous de la +vie parisienne.</p> + +<p>—Il faudrait les lui montrer.</p> + +<p>—Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut +dire qu'il y a en lui une certaine naïveté qui l'expose à +être dupe quelquefois de ceux qui l'entourent. J'ai été témoin +de sa confiance et de sa foi.</p> + +<p>Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva +que le coup du baron avait porté.</p> + +<p>—Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est +une qualité sans doute, mais qui nous expose souvent à +de fâcheuses déceptions. Je crois donc que dans les circonstances +qui nous occupent, il aura été victime de sa +confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est +pas du tout la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, +si tendre, car il est très tendre.</p> + +<p>—Mille raisons rendent ce mariage impossible.</p> + +<p>—Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux +d'un homme aveuglé par la passion, et sans doute le colonel +aime passionnément la belle Carmelita. Savez-vous +s'il l'aime passionnément?</p> + +<p>Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, +en regardant la marquise.</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve +cette passion probable. Carmelita est assez belle pour +l'avoir inspirée; pour moi, je ne connais pas de femme +plus belle, et vous?</p> + +<p>—Peu importe.</p> + +<p>—Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est très +probablement cette beauté qui fait sa toute-puissance. Sur +cette beauté, nous ne pouvons rien, ni vous ni moi.</p> + +<p>—Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient +un homme.</p> + +<p>—Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion, +et je m'en remets pleinement à vous; je veux dire +seulement qu'il est bien difficile de détruire l'influence +que Carmelita doit à sa beauté, surtout avec un homme +tel que le colonel, qui est fidèle dans ses attachements. +Croyez-vous qu'il soit fidèle?</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une +arme qui pourrait agir efficacement sur lui.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations +si épris que soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime +lorsqu'on lui donne la preuve qu'il est trompé. Quelque +chose vous fait-il supposer que le colonel serait homme à +s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de ce +genre?</p> + +<p>Décidément le baron prenait se revanche, et la marquise +sentit que, par le fait seul de l'association qu'elle venait +de lui proposer, elle lui avait permis de redresser la tête: +il était utile, il profitait de sa position.</p> + +<p>—Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne +s'obstinerait pas dans sa passion, sittelle après un court +moment de réflexion, il faudrait savoir si cette preuve +dont vous parlez peut être fournie, et pour moi je l'ignore.</p> + +<p>—Je l'ignore aussi.</p> + +<p>—C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il +me semble.</p> + +<p>—Et comment le découvrir? Une jeune fille qui aurait +un amant ne conduirait pas ses amours comme certaines +femmes qui se font un piédestal de leurs fautes. Car il y +a de ces femmes, n'est-ce pas, dans le monde parisien, +même dans le meilleur?</p> + +<p>—Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait +se trouver dans ce cas, bien au contraire.</p> + +<p>—Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.</p> + +<p>—J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature +à rompre son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en +cherchant habilement, trouver peut-être des moyens pour +arriver à ce résultat, et c'est ce que je répète, sans vouloir +entrer dans le détail de ces raisons ou de ces moyens. +Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous +en userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de +mon côté j'en trouve qui ne soient pas en désaccord avec +mes sentiments ou mes habitudes, j'en userai aussi. Cependant, +puisque nous formons une association en vue de +ce résultat, il peut être bon que nous nous concertions +quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous +présenterez.</p> + +<p>Le baron se leva:</p> + +<p>—J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la +marquise.</p> + +<p>—Au revoir, monsieur le baron.</p> + +<p>Il sortit de la loge.</p> + +<p>Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans +le corridor, car la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit +devant lui.</p> + +<p>—Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, +que tout le monde répète.</p> + +<p>Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait +radieux.</p> + +<p>—Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle; malheureusement +pour vous, je la connais, votre nouvelle. Le +colonel Chamberlain épouse Carmelita, n'est-ce pas? +C'est cela que vous voulez m'apprendre?</p> + +<p>—Il est vrai.</p> + +<p>—Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh +bien! mon cher, cette joie est une injure pour moi; cachez-la +donc, je vous prie, et tâchez de prendre un air +indifférent.</p> + +<p>—Ce mariage vous peine donc bien vivement?</p> + +<p>—Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de +plus c'est une niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me +réjouit. Ce qui me fâche, c'est de vous voir montrer une +joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté foi à mes paroles, +que vous avez toujours et malgré tout persisté dans +vos soupçons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez +de satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous +ai dit n'a servi à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage +vous la donne. Eh bien! mon cher, cela me blesse +et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller porter +ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux +yeux des gens qui se moqueraient de vous.</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et +demain matin sans doute vous aurez compris; s'il vous +faut plusieurs jours, ne vous gênez pas, prenez-les.</p> + +<p>Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu'il +n'était entré.</p> + +<p>Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme +elle le désirait.</p> + +<p>Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui +vint lui faire visite; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson. +Tous entrèrent avec l'air triomphant qu'avait eu le duc +de Mestosa.</p> + +<p>Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti.</p> + +<p>Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc.</p> + +<p>Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante; car la +répétition de la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer +avec des attitudes de vainqueur, l'avait exaspérée.</p> + +<p>Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites: ce qui cependant, +dans l'état nerveux où elle se trouvait, était bien +suffisant.</p> + +<p>Dans l'entr'acte, sa loge ne désemplit pas: ce fut un +défilé, une procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout +d'amies dans la salle voulut se donner la joie de venir +lui annoncer la grande nouvelle.</p> + +<p>—Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc?</p> + +<p>—Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais +douté?</p> + +<p>—Savez-vous la date précise de ce fameux mariage?</p> + +<p>A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme +elle l'avait fait avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.</p> + +<p>Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.</p> + +<p>De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement +ce sourire et ne s'abandonnât pas aux sentiments +qui la troublaient; car, dans la salle, tous les yeux étaient +dirigés sur elle.</p> + +<p>Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle +du mariage du colonel Chamberlain, son premier +mouvement était de chercher avec sa lorgnette la loge de +madame de Lucillière.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir.</p> + +<p>Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement +qu'elle se retira.</p> + +<p>—Je suis attendue chez ma mère.</p> + +<p>La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par +les chevaux et conduit par le cocher anglais que le colonel +lui avait donnés.</p> + +<p>—A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à +son cocher.</p> + +<p>En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles.</p> + +<p>—Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais +ressortir.</p> + +<p>En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, +et sa femme de chambre, après l'avoir aidée à remplacer +sa toilette de théâtre par une toilette de ville, la vit +chercher dans un meuble, où elle prit une petite clef +qu'elle plaça dans sa poche.</p> + +<p>Cela fait, elle remonta en voiture.</p> + +<p>—Il ne fallut que quelques secondes pour arriver +devant la petite porte où si souvent le cocher avait déposé +et repris sa maîtresse.</p> + +<p>La marquise, enveloppée dans un grand vêtement +sombre et la tête couverte d'une épaisse voilette, descendit +de voiture.</p> + +<p>Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant +comme à l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la +reprendre, elle lui dit d'attendre.</p> + +<p>Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans +la petite porte. Mais, bien que la clef tournât librement +dans la serrure en faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit +point: elle était fermée à l'intérieur par un verrou.</p> + +<p>Madame de Lucillière resta un moment embarrassée +devant cette porte qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.</p> + +<p>Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours +et en toutes circonstances, elle prit vivement sa résolution.</p> + +<p>—Rentrez, dit-elle au cocher.</p> + +<p>Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, +sans s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude +de ce quartier désert, se dirigea vers l'entrée principale +de l'hôtel Chamberlain.</p> + +<p>A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge +parut sur le seuil de sa porte.</p> + +<p>—M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix +faible.</p> + +<p>Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur +de sa loge, et madame de Lucillière entendit des +éclats de rire à demi étouffée.</p> + +<p>—Une dame demande M. Horace, dit le concierge; +est-il chez lui?</p> + +<p>—Déjà ! répliqua une voix.</p> + +<p>—A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort.</p> + +<p>—Si madame veut monter à la chambre de M. Horace, +dit le concierge, elle le trouvera en train de s'habiller.</p> + +<p>Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se +laissa pas déconcerter.</p> + +<p>—Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au +parloir, dit-elle.</p> + +<p>En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour +entrer à l'hôtel.</p> + +<p>—Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une +voix.</p> + +<p>—Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de +temps pour venir: le nègre est arrivé ce matin, et déjà +j'ai reçu trois billets pour lui, l'un avec un bouquet. Si ça +ne fait pas hausser les épaules?</p> + +<p>—Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? +demanda une voix de femme.</p> + +<p>—Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va +recommencer comme avant son départ, et on va le revoir +dormir tout debout.</p> + +<p>Cependant madame de Lucillière avait monté le perron +de l'hôtel, et la porte vitrée, tirée par un valet de pied en +grande livrée, s'était ouverte devant elle.</p> + +<p>Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du +haut en bas et les domestiques étaient à leur poste.</p> + +<p>Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être +le colonel était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; +de même quelques personnes de son monde pouvaient, +en traversant le vestibule, l'apercevoir et la +reconnaître.</p> + +<p>Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra +son manteau autour d'elle; puis tout de suite, réfléchissant +que c'était le meilleur moyen pour se faire reconnaître, +elle laissa retomber.</p> + +<p>—M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique.</p> + +<p>—C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un +accent anglais très prononcé.</p> + +<p>Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la +porte s'ouvrit devant Horace, qui venait de s'habiller pour +sortir, et portait sur sa personne, dans ses vêtements +comme dans son linge, tous les parfums à la mode.</p> + +<p>Elle avait rejeté son voile en arrière.</p> + +<p>Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente.</p> + +<p>—Madame la marquise! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Quand votre maître doit-il rentrer?</p> + +<p>—D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour +sortir. Il est chez....</p> + +<p>Horace s'arrêta.</p> + +<p>—Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.</p> + +<p>—Madame la marquise sait?...</p> + +<p>—Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle +Belmonte! Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je +lui parle ce soir.</p> + +<p>—Mais, madame la marquise....</p> + +<p>—Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.</p> + +<p>Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans +ses sentiments d'admiration et d'adoration d'autrefois; +pour lui, elle était toujours la plus séduisante de toutes les +femmes, et, sans savoir au juste quelles causes avaient +amené une rupture entre elle et son maître, il regrettait +vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la +colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand +on a le bonheur d'être aimé par une femme telle que madame +de Lucillière, il ne faut pas être trop rigoureux et +l'on doit lui passer bien des choses. C'était d'ailleurs son +propre système, faible avec les femmes en proportion de +leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne +l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, +très belle: mais il préférait le genre de beauté de madame +de Lucillière, qui, à ses yeux, était le charme en personne, +la séduction, et puis Carmelita voulait se faire +épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins à l'âge +qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps. +Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on +pouvait les avoir toutes?</p> + +<p>C'était non seulement au point de vue de son maître +qu'il se plaçait pour condamner le mariage, mais encore +au sien propre: une femme dans la maison dérangerait +toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le gênerait +aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments. +Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait +au nom d'un droit et en vertu du principe d'autorité. +Qu'une femme lui demandât n'importe quoi comme +un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le +faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il +pût recevoir d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le +ferait pas.</p> + +<p>Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant: +«Mon bon Horace», en lui disant: «Je compte sur vous», +devait produire sur lui une vive émotion.</p> + +<p>—Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant.</p> + +<p>—Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai +son retour.</p> + +<p>Horace avait la certitude que son maître ne serait pas +satisfait de trouver, en rentrant, madame de Lucillière +installée dans son appartement et l'attendant.</p> + +<p>Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras: +comme il demeurait hésitant, elle insista:</p> + +<p>—Vous devez comprendre que cette entrevue aurait +lieu en tous les cas, alors même que vous refuseriez ce +que je vous demande; seulement il est préférable pour tous +qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je m'adresse, je +veux dire, pourquoi je me confie à vous.</p> + +<p>Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte, +et puisqu'elle était entrée dans l'hôtel, il importait peu en +réalité que l'entretien qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir +ou dans l'appartement du colonel.</p> + +<p>Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière.</p> + +<p>—Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en +se dirigeant vers la porte.</p> + +<p>Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena +son voile sur son visage et arrangea les plis de son manteau.</p> + +<p>Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet +de pied dans le vestibule; en voyant cette femme voilée, +monter derrière Horace l'escalier d'honneur, au lieu de +prendre l'escalier de service, ils se regardèrent tous les +trois avec des mines étonnées.</p> + +<p>L'un d'eux était maître d'hôtel.</p> + +<p>—Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, +il fait un joli métier.</p> + +<p>Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était +entrée dans la bibliothèque.</p> + +<p>—J'attendrai ici, dit-elle.</p> + +<p>Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait +les lampes.</p> + +<p>—Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous +faire, dit-elle: comment se porte le colonel?</p> + +<p>—Bien, madame la marquise.</p> + +<p>—Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse?</p> + +<p>—Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était +pas à son aise.</p> + +<p>—Se plaignait-il?</p> + +<p>—On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un +bon feu sous lui, le tourner et le retourner comme on a +fait pour saint Laurent, il ne se plaindrait pas. Du reste, +madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle l'a soigné, +et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau +qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché +une plainte.</p> + +<p>—Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son +état ordinaire? Vous avez pu vous tromper.</p> + +<p>—J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je +ne me suis pas trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait +pas, et toujours il restait absorbé comme s'il suivait la +même pensée; toujours, c'est-à -dire tant que je le voyais, +car il passait ses journées entières à faire des courses dans +les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant +dans une grange ou un chalet.</p> + +<p>—L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle +Belmonte a du égayer cette sombre humeur?</p> + +<p>—C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai +tout fait pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile.</p> + +<p>—Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?</p> + +<p>—Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir +en Suisse, et même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion; +c'est ce qu'il a voulu faire, quand il a appris leur arrivée.</p> + +<p>—Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita?</p> + +<p>—Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé +de parler, de se distraire; il mangeait à la même table que +le prince.</p> + +<p>—Et que Carmelita?</p> + +<p>—Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans +ses excursions. Elle marche très bien, mademoiselle Belmonte, +et les ascensions ne lui font pas peur; elle n'est +pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas fait cent +mètres au delà du jardin de l'hôtel.</p> + +<p>—C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient +ces excursions; cela a duré longtemps, c'est-à -dire +ce séjour s'est prolongé?</p> + +<p>—Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que +rien le fasse prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La +veille, par une journée d'orage terrible, le colonel et mademoiselle +Carmelita avaient fait une longue course dans +la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que le soir +tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait, +sans prévenir personne, sans même me laisser un +mot. Nous voilà tous bien inquiets. Le prince voulait +qu'on fît des recherches dans la montagne, craignant un +accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer, et j'ai appris +que mon colonel était parti pour Genève. Les jours s'écoulèrent, +il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince, +ni à moi.</p> + +<p>—Où était-il?</p> + +<p>—J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs +de Florence et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu +à Paris. Ce fut de Paris qu'il m'écrivit et m'envoya +trois lettres: une pour le prince, une pour madame la +comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. +Dans ses lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle +Carmelita en mariage. Est-ce assez bizarre?</p> + +<p>Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; +au contraire, elle s'expliquait comme les choses s'étaient +passées, depuis l'arrivée de Carmelita au Glion jusqu'au +départ du colonel, et son expérience féminine suppléait +aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace.</p> + +<p>La chance lui avait été favorable en ne lui permettant +pas d'entrer par la petite porte.</p> + +<p>A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour +et s'arrêta devant le perron.</p> + +<p>—Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.</p> + +<p>Mais la marquise le retint.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel +était rentré.</p> + +<p>Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, +et celui-ci sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte +avec précaution.</p> + +<p>Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage +et, s'étant enveloppée dans son manteau, elle attendit +debout, les yeux fixés sur la porte de la chambre.</p> + +<p>Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût +et même sans qu'on entendit aucun bruit.</p> + +<p>Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança +vers la porte de la chambre. Un des battants était +ouvert, mais une tapisserie fermait le passage et empêchait +de voir ce qui se passait dans la chambre.</p> + +<p>Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée +dans sa main gauche, comme un homme qui réfléchit.</p> + +<p>Elle écarta la portière et entra.</p> + +<p>Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la +marquise frappèrent le colonel, qui releva lentement la +tête et regarda machinalement du côté d'où venaient ces +bruits.</p> + +<p>A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, +il tressaillit.</p> + +<p>—Qui est là ? dit-il.</p> + +<p>Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva +son voile; en même temps, elle jeta loin d'elle le +manteau qui l'enveloppait.</p> + +<p>Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de +théâtral, et son entrée ressemblait jusqu'à un certain point, +à celle d'un premier rôle.</p> + +<p>Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, +avaient une couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise.</p> + +<p>—Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil.</p> + +<p>—Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière.</p> + +<p>—N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant +mon départ? dit-il.</p> + +<p>—Je l'ai reçu.</p> + +<p>—Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?</p> + +<p>—Longtemps je suis restée sans comprendre, mais +enfin ma raison a pu admettre la possibilité de l'erreur +dont vous étiez victime.</p> + +<p>—Une erreur!</p> + +<p>Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que +toutes les paroles et qui signifiait clairement que cette erreur +était si grande qu'on ne pouvait trouver de mots pour +la qualifier?</p> + +<p>—Votre buvard....</p> + +<p>—Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme +vous dites, qui m'a fait comprendre comment vous aviez +pu être trompé.</p> + +<p>Il la regarda en face longuement, profondément; elle +ne détourna pas les yeux.</p> + +<p>—Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver +combien grossière a été votre erreur; mais ce n'est pas +pour cela que je suis venue, et, comme mes moments sont +comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une démonstration +maintenant superflue. C'est de vous que je veux +vous entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous +seul, non pour moi, pour votre bonheur, et aussi pour le +bonheur des autres.</p> + +<p>Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de +lui.</p> + +<p>Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas +le but d'une visite qui doit vous être pénible et qui pour +moi est horriblement douloureuse.</p> + +<p>—Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette +démarche, qui ne peut pas être aussi cruelle pour vous +qu'elle l'est pour moi; car enfin je rentre dans une maison +d'où j'ai été chassée et je parais devant un homme qui m'a +infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une +femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par +le souvenir de cette injure, et je suis venue. Que vous vous +mariiez, je vous répète, c'est bien. Je ne serais pas sincère +si je vous disais qu'en apprenant cette nouvelle de la +bouche de gens qui me la jetaient pour m'en accabler, je +n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon saisissement +a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, +et je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais +cela est sans importance, il ne doit pas être question de +moi, et, si je vous parle de ce saisissement et de ce trouble, +c'est pour que vous voyiez comment j'ai été entraînée dans +cette démarche. Si, après m'avoir appris votre mariage, +on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune +cousine, j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans +ce mariage rien que de naturel. En effet, cette jeune fille +est charmante, elle est douée de toutes les qualités qui peuvent +rendre un homme tel que vous pleinement heureux, +et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai +entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de +vous, j'ai vu les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu +sa voix lorsqu'elle vous parlait, j'ai fait exprès +l'expérience de la jalousie que je pouvais lui inspirer, et +je vous répète, je vous affirme qu'elle vous aime. Soyez +certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour +tel que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe +pas sur la nature des sentiments des autres femmes qui +aiment sincèrement cet homme ou qui veulent s'en faire +aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe pas. Thérèse +était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et, +telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai +donc cru que vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi +le voeu de votre père mourant. Mais je me trompais. Ce +n'est point la jeune fille qui vous aime que vous prenez +pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la douce, +l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait +sa vie pour vous donner une journée de bonheur; +c'est Carmelita, c'est la nièce du prince Mazzazoli. Ce +nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que je devais faire.</p> + +<p>—Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne +changera ma résolution; je ne suis jamais revenu sur +ma parole donnée.</p> + +<p>—Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre +résolution; je veux l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir +ce que je crois un devoir, et je l'accomplirai.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant +lui.</p> + +<p>Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:</p> + +<p>—Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter +cette maison? Vous me connaissez, et vous savez si +l'on peut me faire abandonner une résolution quand je l'ai +arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux; je veux vous +parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe. +Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez +entendu ce que j'ai à vous dire.</p> + +<p>Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux +dans les yeux.</p> + +<p>Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût +tenter, il n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le +mieux était de le subir et d'en finir.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli +voulait vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait +devant rien pour obtenir ce résultat. J'avoue cependant +que je ne le croyais pas capable de recourir au +moyens qu'il a employés.</p> + +<p>Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur +sa main, et il restait dans l'attitude d'un homme qui +écoute par convenance ce qu'on lui dit, mais qui ne l'entend +pas.</p> + +<p>—J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne +pas revenir sur ces feuilles de buvard qui ont amené notre +rupture, cependant je suis obligée de le faire.</p> + +<p>—Je vous en prie....</p> + +<p>—Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper. +Au moment où ces feuilles de papier sont venues entre +vos mains, j'aurais pu vouloir, si vous me les aviez communiquées, +vous prouver que je n'avais pas écrit ces +lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour +assurer notre amour; mais, maintenant que cet amour est +mort, qu'importe que je fasse cette preuve? au moins +qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire jusqu'à ce +jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver +pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme +machination? Non, n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, +vous avez pu admettre que j'avais écrit ces +lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire votre +coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer +dans le silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il +ne s'agit plus de moi, il s'agit de vous, et je parle.</p> + +<p>Le bras du colonel était appuyé sur une table portant +une papeterie et un encrier.</p> + +<p>Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, +ayant trempé la plume dans l'encrier, elle traça quelques +lignes.</p> + +<p>Puis elle les tendit au colonel.</p> + +<p>Il lut:</p> + +<blockquote><p> +Dites-vous bien que je vous aime.</p> + +<p>HENRIETTE.</p> + +<p>A vendredi, votre vendredi.</p> + +<p>HENRIETTE.</p> + +<p>Je ne veux pas croire que vous douterez un moment +de la tendresse, faut-il dire de l'amour de votre</p> + +<p>HENRIETTE. +</p></blockquote> + +<p>—Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda +madame de Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je +comprends, hélas! que vous ne les ayez pas oubliées, +ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de moi. Ces +lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous +m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant +l'écriture de ces lignes imprimées sur ce buvard et les +comparer à celles que je viens de tracer sur ce papier? +Comparez, regardez.</p> + +<p>Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait +devant les yeux, il la regarda elle-même.</p> + +<p>—Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là +ce que vos yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un +et l'autre victimes de gens qui voulaient rompre notre +liaison, et vous, vous avez été leur dupe. Comment avez-vous +pu vous laisser tromper de cette façon grossière? +Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire +votre amour? C'est ce que je me demande, et la seule +réponse, hélas! qui se présente, c'est que cet amour était +bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la voix dans +votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette +n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à +votre place et recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait +dit écrites par vous, c'est assurément le cri qui me +serait échappé; jamais je n'aurais admis que l'homme +que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait +protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi +en lui, le souvenir de ses caresses. J'aurais cherché qui +avait intérêt à lancer ces accusations, j'aurais voulu voir +sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais examiné cette écriture, +j'aurais interrogé la vraisemblance et les probabilités. +Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi, +mais des femmes en général, pour admettre comme possible +et comme vraisemblable une pareille accusation? +Mais on l'eût portée contre une inconnue, cette accusation +monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en suis certaine, +et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue! +Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était +bien peu puissant. Ah! Édouard!</p> + +<p>Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion; +mais entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement +serrés les uns contre les autres, elle regarda d'un +rapide coup d'oeil le visage du colonel: il était bouleversé.</p> + +<p>De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, +elle le laissa maintenant à son trouble.</p> + +<p>Puis, après un moment de silence assez long, elle +reprit:</p> + +<p>—Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement; +en venant ici, je ne voulais pas vous parler de +moi, et je ne l'ai fait que pour appeler votre attention +sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle venait +et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur, +l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai +parlé de moi, de vous, de nous, de notre amour. Oubliez +ce que j'ai dit, et revenons à l'auteur de cette accusation. +Quel est-il? Le prince Mazzazoli.</p> + +<p>Il leva la main.</p> + +<p>—Vous avez admis les accusations les plus infâmes +contre moi, s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je +porte moi-même maintenant. Ce n'est pas à la lettre +anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à l'insinuation; +je viens à vous franchement, à visage découvert, et je +vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables +pour repousser mon accusation, vous me les donnerez, et +je les écouterai. Que n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait +de moi? Que n'êtes-vous venu, ce buvard à la main! +Je vous aurais répondu, vous m'auriez écoutée, et aujourd'hui... +Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait résulté +de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est accompli. +Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et +pour ne plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous +entendez bien? je vous jure que la main qui a écrit la +lettre anonyme accompagnant les feuilles de buvard est la +main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus cherché +à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre +que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture +qui avait laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai +fait cette recherche et j'ai trouvé la main du Mazzazoli. +Cela, encore une fois, je vous le jure! Regardez-moi et +voyez si je vous trompe.</p> + +<p>Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux. +Elle reprit:</p> + +<p>—Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez +cette lettre, porté vos soupçons sur le prince, je le comprends +jusqu'à un certain point; il y avait tant d'infamie +dans cette lâche dénonciation, que votre coeur s'est refusé +à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous +serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les +charges qui, dans votre esprit, devaient s'élever contre le +prince, vous avez pu, je le reconnais, conserver quelques +faibles doutes; mais depuis, est-ce que ces doutes n'ont +pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez, vous +vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le +découvre, lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous; +il installe sa nièce dans la chambre voisine de la vôtre, +porte à porte. Quand vous voulez partir, il s'arrange pour +rendre votre départ impossible; il vous force à manger à +la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent +les promenades dans la montagne, les longs tête-à -tête, +les confidences, les épanchements de cette belle fille. Que +s'est-il dit dans ces tête-à -tête, quelles leçons Carmelita +vous a-t-elle répétées? Bien entendu, je l'ignore et n'ai +point la prétention de chercher à l'apprendre. Que m'importe? +Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, ce qui +s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence +et les leçons du prince dans les paroles, comme +dans les actions de son élève. Dans cette journée d'orage, +que s'est il passé encore? On ne me l'a pas dit, vous devez +bien le penser; mais je le sais comme si j'en avais +été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain +vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, +comme vous êtes un honnête homme, vous êtes revenu et +vous avez voulu prendre Carmelita pour votre femme. Maintenant +pouvez-vous me dire que ce n'est pas le prince Mazzazoli +qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous +pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il +a joué? C'était ce rôle que je voulais vous faire toucher du +doigt. Maintenant j'ai fini et je vous prie de me conduire conduire +à la petite porte par laquelle je sortais autrefois.</p> + +<p>Elle s'était levée.</p> + +<p>Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, +prenant une lampe, il la précéda dans le petit escalier +qui descendait à la galerie aboutissant à la rue de Valois.</p> + +<p>Ils marchèrent sans échanger un seul mot.</p> + +<p>Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.</p> + +<p>—Où est Tom? dit-il.</p> + +<p>—Tom ne m'attend pas.</p> + +<p>—Je vais vous conduire alors.</p> + +<p>Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle +était sortie sur le trottoir.</p> + +<p>Non, dit-elle.</p> + +<p>Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le +nez.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince +Mazzazoli, madame de Lucillière avait éprouvé pour le +colonel Chamberlain une véritable tendresse et elle l'avait +aimé, au moins comme elle savait, comme elle pouvait +aimer.</p> + +<p>Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet +amour puisse être aux yeux de certaines personnes, il +n'en est pas moins vrai qu'elle s'était faite pour madame de +Lucillière, qui écrivait ces lettres sans aucun scrupule, et +qui cependant aimait sincèrement «son Huron.»</p> + +<p>Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore +moins l'aimait-elle fidèlement.</p> + +<p>L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable, +incompréhensible, cependant madame de +Lucillière était ainsi.</p> + +<p>Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât +encore, elle ne voulait point écarter Carmelita ou Ida +pour prendre leur place.</p> + +<p>Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien +ne pourrait le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté +les soupçons d'un amant qui pouvait à juste droit se montrer +jaloux.</p> + +<p>Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher +le colonel à Carmelita et à Ida.</p> + +<p>C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord +il avait quelque chose d'extraordinaire, qui amusait son +esprit.... Une fille du faubourg Saint-Antoine femme du +riche colonel Chamberlain, cela était drôle, original et +romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux +yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme +Ida. On ne dirait pas: «Le colonel Chamberlain a quitté +madame de Lucillière pour épouser la belle Carmelita;» +on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par madame +de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que +son père mourant lui avait demandé de prendre pour +femme.»</p> + +<p>Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, +prise à une meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle +avait éprouvé pour cette petite fille une réelle sympathie, +et elle voulait faire son bonheur. Évidemment cette petite +aimait son cousin, et, toute question de fortune à part, +elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.</p> + +<p>Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne +fée, et madame de Lucillière voulait se donner cette satisfaction.</p> + +<p>D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le +mal. Pour elle, ce serait un bonheur complet, si elle +réussissait.</p> + +<p>Mais réussirait-elle?</p> + +<p>Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le +rôle qu'elle lui avait confié!</p> + +<p>Les moyens à employer pour rompre ce mariage +qu'on lui annonçait comme arrêté, le baron Lazarus ne +les voyait pas en sortant de la loge de madame de Lucillière.</p> + +<p>Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien +trouver quelque chose avec la réflexion.</p> + +<p>En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il +ne se lançait jamais dans une affaire avant d'en avoir +examiné le fort et le faible.</p> + +<p>Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, +assis dans son fauteuil, écouter la musique de <i>Robert</i>, ne +se doutèrent pas des idées qui roulaient dans sa tête.</p> + +<p>Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de +plus.</p> + +<p>—Voyez donc le baron Lazarus!...</p> + +<p>—Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida +par le colonel Chamberlain?</p> + +<p>—S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne +lui était pas bien cher, car il paraît tout à fait indifférent +à l'annonce du mariage du colonel et de la belle Carmelita.</p> + +<p>—Évidemment il ne pense qu'à la musique.</p> + +<p>A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer +ces paroles, se pencha contre son voisin.</p> + +<p>Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré:</p> + +<p>—Si je pouvais prier!</p> + +<p>—<i>Tief eingreifende musik!</i> dit le baron.</p> + +<p>—Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.</p> + +<p>Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et +donnant de cordiales poignées de mains à ses amis.</p> + +<p>Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains +derrière le dos, donnant un coup de tête affectueux à +ceux qui le saluaient.</p> + +<p>Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à +l'hôtel Chamberlain, et, comme on ne voulait pas le recevoir, +il força la porte pour arriver jusqu'à son ami, son +cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à féliciter, +à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.</p> + +<p>—Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous +et elle, chacun de votre côté, deux puissances, deux +forces de la nature: vous par la fortune, elle par la beauté. +Vous deviez donc vous allier un jour, c'était écrit, et +laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez +un devoir social.</p> + +<p>Puis il développa longuement ce compliment philosophique +avec des considérations un peu obscures peut-être, +mais en tout cas très profondes.</p> + +<p>—Quelle femme était plus digne de la fortune que +Carmelita! Il n'en voyait pas. On pouvait dire qu'elle +était née pour les diamants et les pierreries, et c'était un +bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la nature, +que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage, +cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé +des contre-sens entre la femme et la position. C'était +pour briller, pour éblouir, que la Providence l'avait +créée, et, s'il elle n'avait point été sur un piédestal, elle +eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle +aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner +à celui-ci les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.</p> + +<p>Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, +après la nuit qu'il venait de passer, il n'était pas disposé +à la patience. Mais le baron était un homme qui ne se +laissait pas démonter, quand il avait enfourché un dada.</p> + +<p>Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle +statue, bonne à parer de bijoux et de pierreries, qui +donnerait à son mari toutes les satisfactions de la vanité +mondaine, sans rien autre chose, et il poursuivait sa +démonstration assez habilement, sans rien dire de blessant, +au moins d'une façon directe.</p> + +<p>Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le +colonel à propos de son mariage, il voulait encore le prier +à dîner pour le lundi suivant: il s'agissait de fêter son +propre anniversaire, et la fête ne serait pas réussie, si le +colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, ne l'honorait +pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne viendrait-il +pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, +il fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent +après d'une façon suivie et intime, il ne serait +pas mauvais pour Carmelita de voir souvent Ida, qui serait +quelquefois de bon conseil et qui en tout cas, par sa +simplicité, serait de bon exemple.</p> + +<p>Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand +même, c'était aussi un homme qu'on ne pouvait pas +refuser.</p> + +<p>Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation +à dîner.</p> + +<p>Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations +auprès du prince Mazzazoli.</p> + +<p>En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne +savait pas trop ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce +qui était quelque chose.</p> + +<p>Il cherchait, il guettait.</p> + +<p>En regardant, en écoutant, en apostant des gens +habiles dans l'art de regarder et d'écouter, il devait bien, +pendant ces trois semaines, découvrir un indice sur +lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si le prince +possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, +la comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez +ouvert pour ne rien cacher.</p> + +<p>La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, +prêt à profiter des occasions qui se présenteraient ou +qu'on provoquerait, si elles tardaient trop à naître spontanément.</p> + +<p>Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais +avant de monter à l'appartement du prince, il voulut +demander quelques renseignements au concierge, on +apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres, +les petits aussi bien que les grands.</p> + +<p>Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la +conversation: c'était un personnage digne, qui ne se +familiarisait pas avec le premier venu. Le baron n'en put +rien tirer, si ce n'est que le prince était sorti avec la +comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que +mademoiselle Belmonte était seule.</p> + +<p>Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita +seule, il la ferait plus facilement parler et peut-être +pourrait-il tirer quelque chose de sa naïveté.</p> + +<p>En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la +trouva entre-bâillée.</p> + +<p>Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que +cela signifiait.</p> + +<p>Comme il se posait cette question, il entendit un bruit +de voix dans l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au +palier par les portes restées ouvertes.</p> + +<p>Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut +facilement; l'autre était une voix d'homme qu'il ne se +souvenait pas d'avoir entendue.</p> + +<p>On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.</p> + +<p>—Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait +la voix d'homme avec fureur.</p> + +<p>—Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec +moins d'emportement.</p> + +<p>—Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je +vous en donne ma parole; réfléchissez à ce que je vous +dis, vous êtes prévenue. Adieu.</p> + +<p>Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, +le baron monta rapidement quelques marches de l'escalier, +comme s'il se rendait à un étage supérieur.</p> + +<p>Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement +du prince et la referma derrière lui avec fracas.</p> + +<p>Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait +pas celui qui venait de tirer cette porte: c'était un homme +de quarante-cinq ans environ, à barbe noire très-épaisse +lui couvrant le visage ne laissant voir qu'un nez proéminent +et deux yeux ardents; il était vêtu simplement, mais +convenablement.</p> + +<p>Le baron descendit derrière lui, pour demander au +concierge quel était cet homme.</p> + +<p>Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge +ne connaissait peut-être pas cet homme, ou que le +connaissant il ne voudrait peut-être pas plus parler +maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants +auparavant.</p> + +<p>Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet +inconnu.</p> + +<p>Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près +certain de ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa +tête; il le voyait de dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait +sans confusion possible.</p> + +<p>Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui +résulte de la colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, +par les Champs-Élysées, il se dirigeait vers l'intérieur de +Paris, sans se retourner et sans se douter assurément +qu'il était suivi.</p> + +<p>Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la +rue Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de +vue.</p> + +<p>Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et +l'entrée étaient couvertes d'écussons et d'enseignes de +commerçants, il entra dans cette maison.</p> + +<p>Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé +les écussons, se dirigea vers la loge du concierge.</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de +voir rentrer? dit-il poliment en ôtant son chapeau.</p> + +<p>Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.</p> + +<p>—Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo +Beio.</p> + +<p>Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand +était ou n'était pas chez lui, le baron se retira.</p> + +<p>Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du +colonel était Lorenzo Beio, le maître de chant de Carmelita, +dont il avait souvent entendu parler.</p> + +<p>Cela suffisait pour ce jour-là , plus tard, on verrait +comment tirer parti de ce renseignement.</p> + +<p>Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première +visite qu'il ferait, serait pour son oncle et sa petite +cousine.</p> + +<p>Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait +son mariage et les invitait à y assister.</p> + +<p>Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent +ce projet.</p> + +<p>S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne +serait pas cruauté d'aller annoncer à cette pauvre petite +un mariage qui la désolerait?</p> + +<p>Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était +impossible de le lui cacher; mais ce n'est pas du tout la +même chose d'apprendre une pareille nouvelle par hasard, +ou directement de la bouche même de celui qui se +marie.</p> + +<p>Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il +écrirait.</p> + +<p>Et, le coup porté par une lettre,—s'il était vrai que son +mariage dût porter un coup à Thérèse,—il irait faire sa +visite.</p> + +<p>Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,—car il ne +l'oubliait pas, et comme toutes les lettres retardées qu'on +doit écrire et qu'on n'écrit pas, celle-là s'imposait +souvent à son esprit pour le relancer et le tourmenter,—un +domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain +demandait à le voir.</p> + +<p>Il descendit vivement au premier étage et courut à son +oncle, les mains tendues.</p> + +<p>—Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.</p> + +<p>—C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous +demander à déjeuner, si je ne vous dérange pas.</p> + +<p>—Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc +ensemble.</p> + +<p>—En tête-à -tête, n'est-ce pas? comme la dernière +fois.</p> + +<p>—Vous avez à me parler?</p> + +<p>—Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me +dire?</p> + +<p>Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au +colonel. Pourquoi son oncle se doutait-il qu'il voulait +l'aller voir? et pourquoi aussi avait-il tenu à prévenir +cette visite?</p> + +<p>Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant +à son oncle:</p> + +<p>—Ma petite cousine va bien, j'espère?</p> + +<p>—Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre.</p> + +<p>Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre?</p> + +<p>Il y avait une autre question que le colonel avait sur les +lèvres et qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; +cependant il se risqua, sachant combien vivement le sujet +auquel elle se rapportait préoccupait et tourmentait son +oncle.</p> + +<p>—Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon +cousin? dit-il enfin, se servant du mot «mon cousin» +pour atténuer ce qu'il pouvait y avoir de pénible pour son +oncle dans cette interrogation.</p> + +<p>—Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour +mon égoïsme de père. On renonce à poursuivra l'affaire; +les présomptions du juge d'instruction ne reposant sur +rien de précis. On ne trouve pas de preuves, votre assassin +a emporté le nom de ses complices dans sa tombe, +et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, +décidément introuvable, il n'y a pas de charges contre +celui que vous appelez votre cousin; il peut rentrer en +France.</p> + +<p>A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner +était prêt; ils passèrent dans la salle à manger, +où le couvert était mis comme le jour où il avait été +question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel, +c'est-à -dire que la table était servie de telle sorte qu'ils +n'auraient pas besoin de domestiques autour d'eux, et +qu'ils pourraient causer librement, en tête-à -tête, comme +l'avait demandé Antoine.</p> + +<p>Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, +il commença par se verser un plein verre de vin; puis, +emplissant aussi le verre de son neveu, il regarda un +moment le colonel en souriant:</p> + +<p>—Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire +à votre mariage, mon cher Édouard.</p> + +<p>—Vous savez?...</p> + +<p>—Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la +santé de ma nièce, que je ne connais pas, mais qui, j'en +suis certain, doit être digne de vous, et qui vous donnera +le bonheur que vous méritez.</p> + +<p>—Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon +mariage?</p> + +<p>C'est-à -dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est +Thérèse.</p> + +<p>—Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien +surprenante, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la +connaîtrions pas encore, si elle avait été seule à l'apprendre. +Était-ce cette annonce qui avait donné la fièvre +à Thérèse? Il était impossible de poser des questions +directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de procéder +avec ordre, surtout avec patience.</p> + +<p>—Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, +il rapporta un journal, et, comme le souper n'était +pas tout à fait prêt, en attendant il se mit à lire ce journal. +Tout à coup il pousse une exclamation qui nous fait lever +la tête à tous: Thérèse, Denizot, Sorieul et moi. Nous le +regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si extraordinaire +dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions +rien: Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; +moi, parce que chaque fois que je lis les journaux, j'ai +peur d'y trouver le nom de quelqu'un que vous connaissez. +Sorieul voulut même prendre le journal, mais +Michel ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui +concerne votre neveu Édouard.»</p> + +<p>«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon +cousin Édouard se marie?» interrompit Thérèse. Vous +pensez si à ce mot il y eut des exclamations; on voulut +voir le journal, moi avant les autres. C'était vrai: je vis +que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, +nièce du prince Mazzazoli. Là -dessus Sorieul nous dit que +les princes Mazzazoli avaient joué un rôle dans l'histoire +des républiques d'Italie, et il en eut pour un moment à +nous citer les livres qui parlaient des ancêtres de votre +future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me +traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris +votre mariage avant tout le monde? Je lui posai ma question, +et elle me répondit qu'elle avait lu le matin même +cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as lue ce matin, et tu +ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà qui +est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me +fâchai point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait +tu cette nouvelle, qui pour nous tous était cependant intéressante.» +J'ai pensé que mon cousin viendrait nous l'annoncer +lui-même et qu'il serait fâché de voir qu'il avait été +prévenu.—Pendant le souper, il ne fut question que de +votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui +ne dit rien du tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; +il se mit à la gronder, parce qu'elle lisait le <i>Sport</i>, +disant qu'une fille dans sa position ne devait pas s'intéresser +aux courses de chevaux, et là -dessus il prétendit +que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant +aux courses du bois de Boulogne.</p> + +<p>—Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?</p> + +<p>—Assurément non, c'est une idée comme il en pousse +dans la tête de Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison +des choses et qui la trouve plus ou moins bien. Enfin +Thérèse ne répondit rien, et la discussion finit. Après le +souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; j'avais +un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, +tandis que Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès +de ma table. Mais je n'étais pas en train, les idées +ne me venaient pas, et je ne pouvais même pas trouver +mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me +tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que +vous aviez bien voulu venir avec nous au <i>Moulin flottant</i> +pour entretenir Thérèse de mon projet, j'ai été condamné +à un mois de prison? Le gouvernement, après avoir provoqué +le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger +et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, +a été pris de peur lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait +jamais rien de commun entre nous et lui. Vous me direz +qu'il a été bien longtemps à faire cette découverte: cela +est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a été +éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on +m'a envoyé en police correctionnelle, et j'en ai eu pour +un mois. Ce que le gouvernement favorisait la veille était +devenu, du jour au lendemain, coupable. Il y a comme +cela des coups de lumière qui éblouissent subitement tout le +monde: le chef de l'État, les ministres, les juges. Par une +chance remarquable, le jour même où je sortais de prison, +Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à +trois mois.</p> + +<p>—Sorieul!</p> + +<p>—Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler +que Sorieul disait toujours qu'il écrirait les grandes idées +qu'il roulait dans sa tête quand le moment serait venu. Il +s'est enfin décidé, il a écrit une brochure portant pour +titre: <i>Les Césars par un César</i>. C'était une critique de la +Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine d'allusions, +que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un +peu plus, Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais +toujours redouté, vous devez vous en souvenir. Voilà +pourquoi je dis que ça été une chance que Sorieul entrât +en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui avait +failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la +prison, j'entends la prison politique, n'a jamais guéri +personne. Ce n'était pas parce que les tribunaux m'avaient +condamné qu'ils m'avaient fait renoncer à la lutte: +j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre organisation +en l'étendant, et en ce moment je suis sous le +coup de nouvelles poursuites. Il est donc probable que +prochainement je vais de nouveau quitter la maison pour +entrer en prison, et ce sera ainsi jusqu'à la fin de l'Empire +ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux. Vous +me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est +pas mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas +un accident. J'étais donc exposé à voir se réaliser mes +craintes: Thérèse seule, car Sorieul est exaspéré et lui +aussi ne tardera pas à se faire condamner de nouveau. +La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de +faire une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me +donnait une ouverture. Je lui expliquai notre situation et +mes craintes, en la priant, en la suppliant de se décider +enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant longtemps +elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une +violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me +décourageai pas, j'insistai, et toute la soirée se passa +dans cette lutte. Enfin elle céda.</p> + +<p>—Ah! elle a consenti!</p> + +<p>—Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; +mais enfin elle a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà +pourquoi vous m'avez vu arriver la figure joyeuse. On +peut m'envoyer en prison; j'espère bien que Thérèse ne +m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, +et qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à +votre mariage; ne boirez-vous pas à celui de ma fille, +mon neveu?</p> + +<p>Il devait épouser Carmelita.</p> + +<p>Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.</p> + +<p>Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,—puisqu'il +n'y avait pas moyen qu'elles fussent autrement.</p> + +<p>—Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au +vôtre, mon oncle!</p> + +<p>Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait +commencé, au moins pour le colonel, tranquillisé dans sa +conscience.</p> + +<p>—Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine +pour tantôt, dit le colonel à son oncle lorsque celui-ci se +leva pour se retirer; je tiens à lui prouver qu'elle avait +deviné juste en pensant que je voulais moi-même vous +faire part de mon mariage.</p> + +<p>—Et qu'appelez-vous tantôt?</p> + +<p>—L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je +vous demanderai de partager ce souper avec vous.</p> + +<p>Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait +plus la même gêne à aller rue de Charonne; et puis elle +connaissait son mariage, il n'aurait donc pas à le lui annoncer.</p> + +<p>Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas +sans une certaine émotion qu'il monta l'escalier de son +oncle.</p> + +<p>Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il +poussa la porte et entra.</p> + +<p>L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.</p> + +<p>Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois +qui tomba et fit du bruit.</p> + +<p>—Qui est là ? demanda une voix, celle de Thérèse.</p> + +<p>Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse +parut tenant une lampe à la main.</p> + +<p>—Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.</p> + +<p>C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il +lui sembla qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat +joyeux.</p> + +<p>Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de +l'autre sans se parler.</p> + +<p>Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la +sienne.</p> + +<p>Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, +avec les yeux ardents.</p> + +<p>Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, +comme elle avait posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour +était posé très bas, il la voyait mal et seulement dans +l'ombre.</p> + +<p>—Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il +m'a envoyé un mot pour m'avertir que vous veniez souper +avec nous, ce qui est bien aimable à vous. Alors, apprenant +cela, Denizot a voulu vous servir un souper digne de +vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle +Sorieul n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis +seule.</p> + +<p>Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer +Michel; cependant, en regardant sur la table qui était +mise, il vit six couverts, ce qui indiquait que Michel devait +souper avec eux.</p> + +<p>—Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je +vous remercie de n'avoir pas douté de moi.</p> + +<p>—Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! +vous nous avez toujours témoigné une grande amitié.</p> + +<p>—Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à +Paris que depuis deux jours, et je ne sais comment cette +indiscrétion à propos de... (il entassait les mots avant que +d'arriver à celui qui était décisif), à propos de ce mariage, +a pu être commise.</p> + +<p>Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva +la tête vers le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet +que ce mot avait produit sur elle.</p> + +<p>Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite:</p> + +<p>—En même temps, mon oncle m'a communiqué une +nouvelle qui le rend bien heureux, celle de votre mariage.</p> + +<p>—Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me +marie, je me suis rendue aux désirs de mon père. Vous +a-t-il dit quelles étaient ses craintes et dans quelle position +il se trouvait?</p> + +<p>—Il me l'a dit.</p> + +<p>—J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à +mon égard, et, puisque mon mariage doit le rassurer, je +me marie.</p> + +<p>—Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une +bonne et tendre fille.</p> + +<p>—Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, +je n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter +mon père, qui souhaitait si ardemment de me voir +mariée.</p> + +<p>De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer +difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que +dire, il n'osait même pas la regarder.</p> + +<p>Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.</p> + +<p>—Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous +m'avez fait vous raconter, quand vous m'avez demandé de +vous expliquer quel mari je prendrais: je voulais qu'il +m'aimât comme je voulais l'aimer, et je disais, n'est-ce +pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais pas +en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand +on est petite fille! comme on bâtit des châteaux qui sont +peu solides!</p> + +<p>—Oui, je me souviens, dit-il.</p> + +<p>—Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, +c'est la poésie, ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se +marie parce qu'on doit se marier, et l'on peut être une +honnête femme, je pense, une bonne mère, sans ces sentiments +extraordinaires. Le pensez-vous aussi?</p> + +<p>Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car +la gêne qu'il éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait +plus pénible, et sa conscience était moins ferme.</p> + +<p>—Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais +pour... Michel; il a toujours été pour moi un camarade, +un ami, un frère, et il sera désormais un mari. Je +ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un plus digne, +et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. +Je voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est +peut être sur la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible +en ce monde. Il croit que je pourrai le rendre heureux, +je m'y appliquerai de tout mon coeur.</p> + +<p>La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait +à la gorge et l'étouffait.</p> + +<p>C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier.</p> + +<p>—Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se +fait pas, ces choses-là ; les grands cuisiniers veulent être +prévenus au moins vingt-quatre heures à l'avance, vous +n'allez pas trouver un souper digne de vous.</p> + +<p>—Q'importe, mon bon Denizot?</p> + +<p>—Comment, qu'importe! et ma gloire?</p> + +<p>Puis, donnant une poignée de main au colonel:</p> + +<p>—Comme homme, je suis joliment content de vous +voir; mais comme cuisinier, vous savez, je suis vexé. +Avez-vous faim?</p> + +<p>—Pas trop.</p> + +<p>—Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, +j'en suis bien aise.</p> + +<p>Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles +qui étaient entassées dans son panier.</p> + +<p>Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.</p> + +<p>Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune +ouvrier montra une physionomie ouverte et souriante; ses +yeux semblaient moins enfoncés et moins sombres.</p> + +<p>Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, +de sa santé.</p> + +<p>Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et +contrainte que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se +faire violence pour répondre convenablement quelques +mots aux questions qui lui étaient adressées.</p> + +<p>Le souper était servi sur la table.</p> + +<p>Antoine invita son neveu à s'asseoir.</p> + +<p>—Prenez la place de votre père, mon neveu.</p> + +<p>A ce moment, Sorieul fit son entrée.</p> + +<p>Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût +souper avec eux; en l'apercevant, il poussa des exclamations +joyeuses.</p> + +<p>Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine +et vidé les poches de son habit pleines de livres, de +papiers, de journaux, de brochures, il accapara la conversation.</p> + +<p>—Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; +ainsi, sans se douter le moins du monde qu'il verrait le +colonel le soir même, il s'était occupé de lui pendant toute +la journée.</p> + +<p>—De moi?</p> + +<p>—De vous incidemment, c'est-à -dire de votre nouvelle +famille, de celle dans laquelle vous allez entrer, des +princes Mazzazoli et du rôle qu'ils ont joué dans l'histoire. +Je me rappelais très bien avoir vu leur nom dans Sismondi, +mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été leur +rôle.</p> + +<p>Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse +Mathilde, de la guerre du sacerdoce et de l'empire, des +Guelfes, des Gibelins, de la maison d'Este et de celle des +Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini. Pignotti, +Quinet.</p> + +<p>Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait +voulu l'arrêter.</p> + +<p>La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le +colonel se retira, Michel voulut l'accompagner pour +l'éclairer.</p> + +<p>Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite +lampe sur une marche; puis, tendant la main au colonel:</p> + +<p>—Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre +de vous demander votre amitié? Vous ne m'avez peut-être +pas trouvé toujours très poli avec vous, et j'ai à me reprocher +d'avoir mal accueilli vos bons procédés; je vous en +fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis je ne +vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre +parent, puisque je serai le mari d'une femme à qui vous +avez témoigné toujours une grande amitié. Je vous jure +que je la rendrai heureuse.</p> + +<p>Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.</p> + +<p>—La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle +acceptait, et cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle?</p> + +<p>Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.</p> + +<p>—Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle +vie serait la sienne?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<p>Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à +l'étourdie l'arme que le hasard avait mise entre ses mains.</p> + +<p>Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers +le mariage de Carmelita, il était sage de voir dans +quelle mesure on pouvait user de son concours; et le +mieux semblait-il était de se concerter avec la marquise.</p> + +<p>Il l'alla donc trouver.</p> + +<p>Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le +baron Lazarus demandait à la voir, le marquis était avec +elle.</p> + +<p>—Vous recevez cet homme? dit-il.</p> + +<p>—J'ai besoin de lui.</p> + +<p>—Ah! c'est une raison.</p> + +<p>—Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions +il a pour les recherches policières; je désire l'employer +conformément à son talent.</p> + +<p>—Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison +suffisante; pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu +merci! je me prive volontiers de sa visite. Au revoir.</p> + +<p>Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron +entrait par une autre.</p> + +<p>—Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière +en indiquant un siège au baron à une assez grande +distance de celui qu'elle occupait.</p> + +<p>—En avons-nous beaucoup devant nous?</p> + +<p>—Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour +ne rien risquer dans trop de hâte.</p> + +<p>—Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant +de rien entreprendre, que je viens vous soumettre quelques +petits renseignements que j'ai eu la bonne fortune +d'obtenir.</p> + +<p>Alors il raconta simplement, modestement, comme il +convient à un homme qui a le sentiment de sa valeur, la +conversation qu'il avait eu la chance de surprendre entre +Carmelita et un inconnu.</p> + +<p>—Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, +sans quoi cette conversation ne peut pas nous être d'une +grande utilité.</p> + +<p>—Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: +Lorenzo Beio.</p> + +<p>—Le maître de chant de Carmelita!</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Mais alors?...</p> + +<p>—Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour +empêcher ce mariage? Ce sont ces raisons que je viens +justement vous demander.</p> + +<p>—Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre +Carmelita dans l'esprit du colonel. Il ne veut pas que +Carmelita épouse le colonel Chamberlain; nous, de notre +côté, nous ne voulons pas que le colonel Chamberlain +épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant +seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que +nous, sans son secours, nous l'empêchions par un moyen +différent du sien. Mais il est bien certain que si, au lieu +d'agir séparément, nous agissions collectivement, nous +aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il faut donc +avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de +Lorenzo Beio.</p> + +<p>—On pourrait peut-être le lui acheter.</p> + +<p>—La négociation serait aventureuse, tous les gens ne +sont pas à vendre, et, en tout cas, elle serait pour celui qui +s'en chargerait bien compromettante, surtout s'il y était +répondu par un refus.</p> + +<p>—En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait +avoir aux mains quelque lettre significative qui, mise sous +les yeux du colonel, pourrait l'éclairer.</p> + +<p>—Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; +sans doute, c'est une arme, mais elle n'est pas toujours +sûre, vous devez en savoir quelque chose. Dans +le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui +dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle +Belmonte avec le colonel Chamberlain; moi, je veux aussi +empêcher ce mariage. Vous avez un moyen pour cela, je +le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous aiderai.» Comment +accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons +pas à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation +l'est aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; +vous n'avez qu'à marcher d'accord. Mais, s'il refuse, car +enfin il peut avoir des raisons pour refuser, supposons +que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce mariage,—souvent +la vengeance est jalouse, elle veut agir +seule, sans secours étranger; elle veut faire le mal, mais +elle veut être seule à le faire; si elle voit celui qu'elle +poursuit entouré de plusieurs ennemis, elle lui vient +souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner +contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer +seule. Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible +qu'il tienne à vider sa querelle avec Carmelita en +tête à tête.</p> + +<p>—Peut-être aime-t-il surtout le tête-à -tête, dit le baron +en riant d'un gros rire.</p> + +<p>Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle +continua:</p> + +<p>—Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir +à la charge près de lui, et nous aurons le désagrément de +voir un moyen qui pouvait nous être utile nous échapper. +Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder. Vous intéressez-vous +toujours à la petite Flavie, du théâtre des +Bouffes?</p> + +<p>—Je ne vois pas en quoi cette question touche notre +affaire.</p> + +<p>—Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; +soyez certain que je ne vous adresse pas cette demande +pour savoir vos secrets, ni ceux de mademoiselle Flavie.</p> + +<p>—Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. +Cette enfant était la fille de mon caissier, elle restait orpheline +sans fortune et sans métier; on disait qu'elle était +jolie. Je me suis occupé d'elle pour ne pas la laisser exposée +aux tentations de la misère.</p> + +<p>—Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?</p> + +<p>—C'est bien naturel.</p> + +<p>—Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit +tous les jours, et je savais ce que vous venez de me raconter; +seulement ce que je ne sais pas et ce que je vous +demande, c'est si vous avez continué à vous occuper de +cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est plus, +comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. +Car elle n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue +hier au Bois dans un petit coupé, qui ne sent pas du tout +la misère.</p> + +<p>—Je la vois quelquefois.</p> + +<p>—Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?</p> + +<p>—J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.</p> + +<p>—Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en +mépris l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces +sentiments de reconnaissance et vous serez écouté?</p> + +<p>—Je le pense.</p> + +<p>—Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra +accroître encore cette reconnaissance déjà si grande.</p> + +<p>—J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous +voulez arriver.</p> + +<p>—Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise +que cette petite Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux +ou trois fois, et c'est ce que ces messieurs appellent une +grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait de la prose, +sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent, +son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre +tant qu'elle peut, sa taille qui se tortille, enfin elle chante +avec tout ce que la nature lui a donné,—une seule chose +exceptée, la voix;—il est vrai que de ce côté la nature +lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui donniez +ce qui lui manque.</p> + +<p>—La voix? moi!</p> + +<p>—Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré +tous vos mérites, vous n'avez peut-être pas ceux d'un +maître de chant; mais Lorenzo Beio, qui les possède, lui, +ces mérites.</p> + +<p>Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, +car bien qu'il professât le plus profond mépris pour +madame de Lucillière, il ne pouvait pas ne pas admirer +une combinaison si bien trouvée, alors surtout que cette +combinaison devait lui profiter.</p> + +<p>—Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.</p> + +<p>—Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo +Beio pour professeur à Flavie? Sans doute vous +pourriez tout aussi bien le donner à Ida?</p> + +<p>—Oh! ma fille!</p> + +<p>—Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas +mêler une fille comme mademoiselle Ida....</p> + +<p>—<i>Sie ist eine engel.</i></p> + +<p>—<i>Ja, ja</i>, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien +à fond que d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; +tandis que, par l'entremise de Flavie, les choses se +font sans que vous y mettiez la main. C'est Flavie qui demande +des leçons à Beio, et rien n'est plus naturel. Beio +a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand +sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons +qu'il donne ont pour but de former des chanteurs et des +chanteuses de théâtre. Flavie qui est une chanteuse de +théâtre,—au moins elle peut le croire,—ne veut pas +rester aux Bouffes, elle veut passer à l'Opéra-Comique ou +à l'Opéra,—on a vu des exemples de cette ambition chez +de simples grues;—elle s'adresse à Beio pour lui demander +des leçons. Vous allez la voir quelquefois chez +elle, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Quelquefois.</p> + +<p>—Plusieurs fois par semaine?</p> + +<p>—Oui, souvent.</p> + +<p>—Tous les jours?</p> + +<p>—Je la vois souvent, mais pas régulièrement.</p> + +<p>-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, +tous les jours. Oh! bien entendu, devant Beio. Vous +assisterez aux leçons. Rien n'est plus légitime. Vous vous +intéressez à cette petite fille de votre caissier, vous désirez +qu'elle cultive son talent pour n'être pas exposée aux +tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses +leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette +conduite; elle vous fera honneur.</p> + +<p>—Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.</p> + +<p>—En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en +temps du colonel Chamberlain et de son prochain mariage. +Cela encore est tout naturel puisque vous êtes l'ami du +marié et de la mariée. Je crois que tout d'abord il sera bon +que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce mariage, +afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. +Ce sera peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, +en insistant principalement sur la certitude où vous +êtes que rien ne peut l'empêcher. Sans doute, tout mariage +qui n'est pas conclu peut se rompre; mais, pour que cette +rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il soit ardemment +désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se rencontre +dans celui-là : par intérêt, mademoiselle Belmonte +le veut; par amour, le colonel le désire non moins vivement.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. +Il arrive un moment,—ah! nous n'avons pas besoin +de nous presser; la veille il sera temps encore;—il +arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du moyen +dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera +quand même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se +fasse pas et que vous pouvez l'empêcher; il pense qu'en +réunissant vos deux actions, la vôtre et la sienne, vous +serez plus puissants: il vous livre son moyen. Naturellement +vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; +on agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part +votre main soit visible: ce que vous devez désirer... en +vue de l'avenir.</p> + +<p>Le baron se retira en pensant que la marquise n'était +vraiment pas sotte.</p> + +<p>Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!</p> + +<p>Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer +une pareille combinaison, et encore sans paraître +y toucher.</p> + +<p>Quelle Babylone que ce Paris!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<p>Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre +sous le nom de Flavie Engel, plus facile à prononcer pour +une bouche française, ou plus simplement sous celui de +Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, était ce +qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, +et elle n'était que cela.</p> + +<p>Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, +et cependant elle avait une certaine réputation.</p> + +<p>Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie +qui se montraient en elle.</p> + +<p>C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père +et d'une mère qui l'un et l'autre étaient deux types de pure +race; cette pureté de race, ils l'avaient transmise à leur +fille, et celle-ci, au milieu de comédiennes françaises, +frappait le spectateur le moins attentif par ses yeux bleus, +ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères constitutifs +de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès +de ne pas ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin, +on ne l'eût pas regardée; à Paris, on la remarquait.</p> + +<p>Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en +joignait une autre, plus puissante: Allemande de naissance, +elle avait cessé de l'être par son éducation. De là +en elle un curieux mélange de qualités et de défauts disparates, +jurant de se trouver ensemble, et qui, précisément +par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits +blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.</p> + +<p>Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de +mère; son père, qui était un excellent employé, comme le +sont souvent les Allemands, laborieux, exact, zélé, l'avait +livrée aux soins d'une domestique par malheur richement +douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que la +petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, +pour tout dire, celle du ruisseau.</p> + +<p>Dans son roman des <i>Liaisons dangereuses</i>, Laclos a +peint une jeune fille sage et innocente, que son amant +prend plaisir à corrompre en apprenant à son écolière +naïve une espèce de «catéchisme de débauche.» Sans savoir +ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les +plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, +cet homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses +bizarres, dit que rien n'est plus drôle que l'ingénuité avec +laquelle sa maîtresse se sert de la langue qu'il vient de lui +apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler autrement: +le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec +son langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant.</p> + +<p>C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était +donnée, mais bien entendu en sachant très bien «qu'on +pouvait parler autrement,» et, comme avec cela elle était +restée enfant pour le visage, gardant des yeux innocents, +un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle produisait +justement un effet de séduction provoquante, qui +résultait du contraste de son apparence naïve avec son +langage plein d'effronterie.</p> + +<p>Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon +candide dont elle récitait «son catéchisme de débauche.»</p> + +<p>Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:</p> + +<p>—Est-elle drôle, cette Flavie!</p> + +<p>Et ce mot était généralement accepté.</p> + +<p>Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre +étaient assez indifférents pour elle; mais, parmi les +hommes qui avaient passé la soixantaine, elle avait de +zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la défendaient pas ouvertement +quand on l'attaquait, mais, à ces attaques, ils +répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires +discrets qui en disaient long pour qui savait comprendre.</p> + +<p>Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, +celui qui lui témoignait publiquement le plus d'intérêt.</p> + +<p>—Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il +pas tout naturel?</p> + +<p>Si cette explication était accueillie par des sourires, +il ne se fâchait pas et riait lui-même.</p> + +<p>—Je voudrais bien, disait-il.</p> + +<p>En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit +directement chez Flavie, et, avec de longues circonlocutions, +il lui expliqua ce qu'il désirait, c'est-à -dire qu'elle +prît des leçons de Lorenzo Beio.</p> + +<p>A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en +riant aux éclats.</p> + +<p>—Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut!</p> + +<p>—Mais, ma chère petite....</p> + +<p>Et le baron se mit à développer tous les avantages +qu'il y avait pour elle à prendre de leçons de Beio. Cette +idée lui était venue la veille en l'entendant chanter. Évidemment, +si elle voulait, elle pouvait devenir une grande +artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela. Est-ce +que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient +pas débuté dans des cafés-concerts?</p> + +<p>Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête:</p> + +<p>—C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il.</p> + +<p>Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, +les bras croisés:</p> + +<p>—Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la +faire, celle-là ; bonne pour la galerie, la balançoire de la +paternité. Et puis là , franchement, est-ce que si mon +pauvre bonhomme de père était encore de ce monde, il +ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron? +J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la +fille de mon père? Soyez franc pendant cinq minutes, si +vous pouvez.</p> + +<p>—Je veux en faire une grande artiste.</p> + +<p>—Il fallait commencer par là , c'était peut-être possible; +maintenant il est trop tard; et à qui la faute?</p> + +<p>—Il n'est jamais trop tard.</p> + +<p>—Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que +je ne m'y laisse plus prendre. Pourquoi avez-vous eu +l'idée de me faire donner des leçons par Beio? Dites-moi +la raison vraie.</p> + +<p>—Pour que tu me donnes les nobles jouissances de +l'art.</p> + +<p>Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus +belle.</p> + +<p>—Non, non! criait-elle; impayable!</p> + +<p>Le baron vint s'asseoir près d'elle:</p> + +<p>—Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un +désir, qui est de t'aimer plus encore, si cela est possible. +Une seule chose peut faire ce miracle: le talent.</p> + +<p>—Ah! ça! je n'ai donc pas de talent?</p> + +<p>—Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que +tu en aies davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu +iras à l'Opéra-Comique, à l'Opéra. Vois-tu l'affiche: +<i>Débuts de mademoiselle Flavie Engel.</i> Cela ne te dit rien.</p> + +<p>—Après tout, pourquoi pas?</p> + +<p>—Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent +professeur, qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à +présent tu as eu les succès d'une petite fille, mais tu +vas devenir une femme; avec l'âge, il te faut d'autres succès, +plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les +auras.</p> + +<p>Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur +son coude et regardant le baron dans les yeux:</p> + +<p>—Vous y tenez donc bien à ces leçons?</p> + +<p>—Beaucoup, je t'assure.</p> + +<p>—Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?</p> + +<p>—Comment! ce que je te les paye?</p> + +<p>—Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer?</p> + +<p>—Mais il me semble....</p> + +<p>—Pour qui aurais-je tout ce mal?</p> + +<p>—Pour toi.</p> + +<p>—Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, +comme vous dites.</p> + +<p>—Sans doute, mais....</p> + +<p>—Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? +Cher, n'est-ce pas? Alors, payez.</p> + +<p>Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences +de Flavie en se disant que Beio ne serait probablement +pas long à parler, et que par conséquent il n'y +aurait pas trop de leçons à payer.</p> + +<p>Ils tombèrent d'accord à cent francs.</p> + +<p>Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son +argent par les fenêtres, il voulut rattraper quelque chose +sur ces cent francs.</p> + +<p>—Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.</p> + +<p>Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, +avait le sens du calcul très développé, et un crâniologiste +eût remarqué chez elle une forte saillie à l'angle externe +de l'orbite, autrement dit l'organe des nombres.</p> + +<p>Une nouvelle discussion s'engagea.</p> + +<p>—Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre +par la persuasion, que si je demande moi-même à Beio de +te donner des leçons, il me les fera payer très cher, sous +le prétexte que je suis un financier; tandis que toi, tu es +une artiste, il te fera un prix de faveur.</p> + +<p>—Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme +si je payais de mon propre argent; mais vous me rembourserez +ce que j'aurai avancé.</p> + +<p>Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop +s'avancer vis-à -vis de Beio, le décida à accéder à la demande +de Flavie.</p> + +<p>—Je fais tout ce que tu veux, dit-il.</p> + +<p>—Ainsi vous payerez Beio?</p> + +<p>—Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle +capable de me compter des leçons que tu ne prendrais +pas, j'assisterai à ces leçons, et je jugerai par moi-même +de tes progrès.</p> + +<p>Les choses étant ainsi convenues entre le baron et +Flavie, celle-ci traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais, +au premier mot, le maître de chant l'arrêta.</p> + +<p>Son temps était pris.</p> + +<p>En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle +Engel, du théâtre des Bouffes, n'avait rien d'attrayant +pour lui. Que ferait-il d'une pareille élève? Il choisissait +ses leçons et n'acceptait pas toutes celles qu'on lui demandait, +et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas en disposition +de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour en +prendre une nouvelle.</p> + +<p>Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait +bien, et les cent francs promis par le baron lui avaient +inspiré une ferme volonté: elle fit si bien qu'elle parvint +à décider Beio.</p> + +<p>Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque +Beio y arriva pour donner sa leçon.</p> + +<p>Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait +à faire.</p> + +<p>Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.</p> + +<p>—A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous +fausse compagnie.</p> + +<p>—Et pourquoi donc, petite fille?</p> + +<p>Petite fille était un mot paternel dont il se servait en +public.</p> + +<p>—Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.</p> + +<p>Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation +de Beio au baron, du baron à Beio.</p> + +<p>—Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo +Beio? Mais j'ai l'honneur de vous connaître; j'entends +souvent parler de vous par la meilleure amie de ma +fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous êtes +le professeur.</p> + +<p>Beio, sans répondre, s'inclina.</p> + +<p>—Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; +vous avez dans Carmelita une élève qui vous fait le +plus grand honneur. Quel malheur, n'est-ce pas, qu'une +organisation si splendide soit perdue pour l'art! Combien +de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que +sa place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en +suis certain: avec sa beauté, avec son talent, elle aurait +obtenu des succès prodigieux. C'est, il me semble, un vif +chagrin pour un professeur de se dire qu'un pareil talent +est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des salons! Et +puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde, +la famille, lui en laisseront-ils la possibilité?</p> + +<p>Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si +elle n'était pas prête à commencer.</p> + +<p>—Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour +moi. J'ai bien souvent assisté aux leçons de cette petite +fille; elle est habituée à moi.</p> + +<p>Dans un moment de repos, le baron revint au sujet +qui le préoccupait.</p> + +<p>—Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse +mademoiselle Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, +charmant garçon.</p> + +<p>Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel.</p> + +<p>—Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous +aurez fait sa connaissance, vous regretterez moins de +perdre votre élève. Il me semble que ce soit l'homme +destiné par la Providence à devenir la mari de Carmelita, +comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.</p> + +<p>L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, +en lançant de temps en temps des regards furieux au baron, +que celui-ci paraissait ne pas voir, mais qu'il remarquait +très bien.</p> + +<p>—Cependant seront-ils heureux? continua le baron, +ne craignant pas de mettre une certaine incohérence dans +son discours; c'est ce que je me demande. L'apparence +est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des +choses, on aperçoit des causes de trouble.</p> + +<p>Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le +baron insista.</p> + +<p>—Parfaitement, des causes de trouble, on peut même +dire de division. Cela est sensible pour qui connaît la vie. +Aussi ce mariage m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. +J'aurais su qu'il devait se faire, que j'aurais assurément +présenté mes doutes et mes observations, avant qu'il fût +décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel. Mais +à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? +Ce mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations +qui maintenant pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il +est vivement désiré des deux côtés.</p> + +<p>Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première +fois qu'il s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces +derniers mots le firent se retourner vers Flavie, qui, elle, +écoutait attentivement le baron, se demandant ce que +signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient, car +ce n'était assurément pas un simple bavardage.</p> + +<p>—Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux +côtés, poursuivit le baron, et c'est là ce qui me ferme la +bouche. Le colonel aime passionnément Carmelita, et +cette passion s'explique: Carmelita est si belle! D'autre +part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du +colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est +si riche! Le prince voulait un roi pour sa nièce: il a +trouvé mieux, car le royaume du colonel Chamberlain n'a +rien à craindre des révolutions.</p> + +<p>Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie:</p> + +<p>—Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre +votre temps, je bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. +Travaillez, mon enfant, je vous prie; si je vous +interromps encore, mettez-moi à la porte.</p> + +<p>Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques +paroles qui se rapportaient à la leçon même.</p> + +<p>—Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur +Beio! Je n'en dirais pas autant pour une Française; mais +cette petite fille est Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands +sont autrement organisés pour la musique que +les Français.</p> + +<p>Cette observation arriva à propos pour rendre un peu +d'espérance au professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait +rien à faire avec une pareille élève. Le baron avait peut-être +raison, c'était une Allemande, et, comme il partageait +pleinement l'avis du baron sur le sentiment musical des +Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir, +et ne pas renoncer dès la première leçon.</p> + +<p>Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en +même temps que lui et l'accompagna jusque dans la rue.</p> + +<p>Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant.</p> + +<p>-De quel côté allait M. Beio?</p> + +<p>Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, +et il força le professeur à prendre place dans sa voiture. +En chemin, il ne parlât que musique, et il en parla +bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut seulement +quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques +mots personnels dans cet entretien.</p> + +<p>—Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous +demande de ne pas lui dire que j'assiste aux leçons de +Flavie; le monde est si méchant et si facile à tout mal +interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur mon +assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne +veux pas qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer +l'esprit de ma fille, une ange, monsieur, une ange.</p> + +<p>Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de +ses leçons au prince Mazzazoli.</p> + +<p>Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron +Lazarus y assista, trouvant toujours moyen de parler de +son cher ami le prince Mazzazoli et de son autre ami, +non moins cher, non moins excellent, le colonel Chamberlain.</p> + +<p>Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui +qu'il avait tenu au maître de chant, la première fois qu'il +l'avait rencontré; seulement il mettait un peu plus de +précision dans ses paroles, surtout en ce qui touchait la +rupture de ce mariage.</p> + +<p>—Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce +serait pour le bonheur de l'un comme de l'autre. Mais +comment?</p> + +<p>Et alors, se conformant aux instructions de madame +de Lucillière, il insistait sur les impossibilités qu'il y avait +à cette rupture: l'intérêt du prince, l'amour du colonel.</p> + +<p>Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, +voyant chaque jour, comme il le voyait, l'empressement +que de part et d'autre on mettait à accomplir +ce mariage.</p> + +<p>Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer +à de grands efforts d'imagination; il lui suffisait de +rapporter ce qu'il remarquait et chez le prince et chez le +colonel.</p> + +<p>Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans +l'autre maison.</p> + +<p>Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même +plusieurs fois par jour.</p> + +<p>Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi +souvent.</p> + +<p>C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que +le colonel préparait pour sa fiancée, avec une générosité +qui rappelait la prodigalité orientale.</p> + +<p>C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement +fixée pour le mariage serait forcément retardée pour +l'accomplissement de certaines formalités. Le père de +Carmelita, le comte Belmonte, était mort en Syrie, où il +avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait +trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, +et il fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la +distance, demandait des délais, et, d'un autre côté, par +suite du bon ordre qui règne dans les pays administrés +par les Turcs, présentait des difficultés.</p> + +<p>En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, +le baron, ne s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, +auprès des uns et des autres, les recherches qui +pouvaient lui fournir des armes nouvelles.</p> + +<p>Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage +de mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.</p> + +<p>Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.</p> + +<p>Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, +étaient remplis de joie par ce mariage, et, bien entendu, +ils n'auraient rien fait, rien dit pour l'empêcher.</p> + +<p>Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, +ils blâmaient bien ce mariage, ils en riaient bien, mais +c'était tout.</p> + +<p>Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs +trouvaient que Carmelita était assez belle pour qu'on fît +la folie de l'épouser.</p> + +<p>Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston +de Pompéran.</p> + +<p>Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer +ce mariage:</p> + +<p>—C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit +Gaston; au moins Carmelita est du monde. Je vous +avoue que j'ai eu une belle peur quand le colonel a rompu +avec la marquise; j'ai cru qu'il allait retourner à sa petite +cousine, ce qui était indiqué, et la prendre pour femme. +C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis reconnaissant +à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le +colonel Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg +Saint-Antoine!</p> + +<p>Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas +cela.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<p>Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent +à réfléchir.</p> + +<p>Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, +revenir à sa petite cousine après sa rupture avec madame +de Lucillière, n'y reviendrait-il pas après sa rupture avec +Carmelita?</p> + +<p>Il devait donc prendre des précautions contre cette +faubourienne, mais quelles précautions?</p> + +<p>Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen +de la résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît +pas; car il ne fallait pas s'avancer à l'étourdie en cette +affaire, ni s'exposer à blesser le colonel en agissant d'une +façon brutale et surtout directe contre un membre de sa +famille.</p> + +<p>Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était +cette petite Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements +qu'il était possible, afin de chercher dans ces +renseignements un moyen d'action.</p> + +<p>Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour +le baron, qui ne pouvait pas aller entreprendre une enquête +de ce genre en plein faubourg Saint-Antoine.</p> + +<p>Heureusement cette enquête pouvait être faite par des +tiers, et le baron n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; +restant soigneusement dans la coulisse, sans +même laisser voir son ombre, il devait se contenter de +faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait +agir et dont il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait +qu'à reprendre et à répéter la tactique qui lui avait si +bien réussi, lorsqu'il avait voulu savoir comment la +marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le colonel.</p> + +<p>Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il +devait se servir.</p> + +<p>Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui +l'inquiétait, c'était ce qui se passait chez elle.</p> + +<p>C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans +l'intérieur d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations +suivies avec celui-ci, qu'il devait employer.</p> + +<p>Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces +conditions, et de plus étant assez intelligent pour s'acquitter +de sa mission, assez fin pour tout voir, assez discret +pour ne rien dire, eût été difficile à trouver, les +financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des +rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.</p> + +<p>Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un +financier français, anglais ou russe, ne l'était pas pour un +financier allemand, ayant, comme le baron Lazarus, des +relations avec la colonie allemande établie à Paris, dans +celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi +bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la +colline», ce quartier central des balayeurs Hessois, ou +dans ceux du quartier Saint-Marcel.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que +Paris, à cette époque, exerçait une toute-puissante attraction; +de tous les coins du monde, l'ancien comme le +nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était pas uniquement +pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore +pour mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour +gagner le morceau de pain qu'on ne trouvait pas dans son +pays, trop pauvre. A tous riches ou misérables, Paris +ouvrait ses portes.</p> + +<p>—Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous +êtes chez vous, nous n'avons de défiance ou de jalousie +contre personne. C'est à l'entrée de Paris que devait être +accrochée cette enseigne, qu'on ne trouve plus que dans +les villages perdus: <i>Au soleil d'or, il luit pour tout le +monde</i>; cela vaudra bien le <i>Fluctuat nec mergitur</i>.</p> + +<p>De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement +profité de cette hospitalité étaient les Allemands. +Combien y avait-il d'Allemands à Paris. On ne le savait +pas. Les uns disaient quarante mille; les autres, plus de +deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu près +impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce +qui se produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. +A ce moment, ils n'étaient pas encore fiers de +la grande patrie allemande, et bien souvent, quand on +demandait quel était leur pays à des gens qui prononçaient +d'une étrange façon les <i>p</i>, les <i>b</i> et les <i>v</i>, ils vous +faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit +au compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, +on aurait trouvé qu'il y avait plus d'Alsaciens à +Paris que dans le Haut-Rhin et dans le Bas-Rhin.</p> + +<p>Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, +qui était que ce chiffre était considérable: partout +des Allemands. Dans la finance, des Allemands: dans le +commerce d'exportation et de commission, des Allemands; +chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, +des Allemands; dans les hôtels, comme <i>kellner</i> et +comme <i>oberkellner</i>, des Allemands; pour balayer nos +rues, des Allemands; dans le charronnage, la carrosserie, +l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris +des quartiers exclusivement occupés par des Allemands +«la colline» à la Villette; d'autres sans nom particulier, +aux Batignolles, à la barrière de Fontainebleau, au +boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de grandes +cours allemandes <i>(deutsche hoefe).</i></p> + +<p>Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis +on n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.</p> + +<p>Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune +position officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires +d'aucun petit prince allemand, était en relations +avec le plus grand nombre de ses compatriotes: avec les +uns, ceux qui formaient la tête de la colonie allemande, +par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient +au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de +propagande religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin +lui serraient la main; les carriers de la barrière +de Fontainebleau, les balayeurs de la Villette, les ouvriers +du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.</p> + +<p>Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois +rue du Colisée, et lorsqu'ils étaient enfermés dans son +cabinet, où il les recevait seuls, son secrétaire veillait +sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils parlaient de lui, +ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on les +interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un +homme occupant une haute position sociale comme le +baron, ils répondaient contradictoirement. Pour les uns, +le baron était simplement un banquier qui voulait bien +faire passer, généreusement et sans frais, à leur famille, +l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu +plus francs, c'était le correspondant d'associations établies +dans la mère-patrie.</p> + +<p>Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le +baron pouvait organiser les recherches qu'il désirait, car +plusieurs de ces ouvriers étaient les camarades et les +amis d'Antoine.</p> + +<p>Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui +il devait s'adresser:</p> + +<p>—Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le +connaît bien; ils se voient tous les jours.</p> + +<p>Hermann était précisément un de ces ouvriers que le +baron recevait mystérieusement ou tout au moins avec +lesquels il s'enfermait.</p> + +<p>Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue +du Colisée. Et, en moins d'une heure, le baron connut +Antoine Chamberlain, comme s'il avait été en relations +avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était le +rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.</p> + +<p>Mais Thérèse?</p> + +<p>Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus +vagues sur cette petite fille, qu'il avait bien souvent vue, +mais sans jamais la regarder, et qui pour lui était sans +importance. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il était question +d'un mariage entre cette jeune fille et l'associé d'Antoine, +un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave +garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.</p> + +<p>Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, +cet associé de son père, elle n'était pas à craindre, +et l'on pouvait ne pas s'occuper d'elle davantage.</p> + +<p>—Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, +mon brave Hermann, et discrètement.</p> + +<p>Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel +d'heureuses dispositions pour faire des recherches et des +enquêtes, s'occupa d'apprendre quand Thérèse devait +épouser Michel.</p> + +<p>Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et +après avoir interrogé adroitement Antoine, qui se livra +peu, Michel, qui se livra moins encore, et enfin Denizot, +qui parla tant qu'on voulut l'écouter et emplir son verre, +il apprit que la date de ce mariage était fixée à la fin de +l'année 1870.</p> + +<p>—Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron +lorsqu'Hermann, tout fier de sa découverte, lui reporta +cette nouvelle.</p> + +<p>—Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer +le mariage.</p> + +<p>—C'est un brave homme.</p> + +<p>—Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, +et il voudrait marier sa fille avant; mais la petite ne +veut pas.</p> + +<p>—Pourquoi ne veut-elle pas?</p> + +<p>—On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle +ne donne pas ses raisons.</p> + +<p>Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de +1870, il pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce +qui se passerait certainement ce serait la rupture du mariage +du colonel et de Carmelita. Or, à ce moment, Thérèse +n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le colonel +pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même.</p> + +<p>Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce +départ qu'il devait employer les ressources de son esprit, +son énergie, ses relations.</p> + +<p>Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.</p> + +<p>—Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est +malheureusement vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il +allait être arrêté sous l'inculpation de société secrète. +Prévenez-le qu'il ne se laisse pas prendre, mais ne lui +dites pas de qui vous tenez ce renseignement.</p> + +<p>—Antoine ne voudra pas se sauver.</p> + +<p>—Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à +user de tous les moyens pour l'y décider. Si votre association +est d'avis qu'Antoine Chamberlain peut vous +mieux servir en restant libre qu'en se laissant mettre en +prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est +facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. +Antoine a de mauvais antécédents judiciaires; la +justice le condamnera sévèrement, il aura au moins trois +ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il ne vous +manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront +pris, qui affirmeront hautement vos droits. Antoine +a trop de valeur pour être réduit à ce rôle de martyr.</p> + +<p>—Il ne voudra jamais partir.</p> + +<p>—Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il +voit qu'il peut être utile. C'est précisément ce qui aura +lieu. Vous rappelez-vous ce qui s'est passé en 1867, au +moment où l'on a pu craindre une guerre entre la France +et la Prusse?</p> + +<p>—Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles +qui se sont échangées entre Allemands et Français.</p> + +<p>—Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements +plus menaçants qu'en 1867; la guerre est dans +l'air, tout le monde la sent. C'est le moment plus que +jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine +Chamberlain est connu des chefs de votre association en +Allemagne; il pourra exercer une utile influence et entraîner +une vigoureuse pression sur l'opinion publique, et +quoi qu'on dise, on compte toujours avec l'opinion publique. +Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre +intelligence tirer les conséquences de cette indication, +Antoine Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à +Paris, il en a un d'une importance capitale à prendre en +Allemagne. Il me semble que vous devez le décider à partir. +Commencez par mettre vos archives en sûreté, et +vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le +peuvent et qui le doivent.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<p>C'était un système dont le baron s'était toujours bien +trouvé de donner, dans des circonstances graves, ses instructions +d'une façon assez vague.</p> + +<p>Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.</p> + +<p>Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il +l'avait inspirée;</p> + +<p>Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité +de cet échec: c'était sa faute, il avait mal compris ce qui +lui avait été expliqué. On ne lui avait pas noté le détail.</p> + +<p>Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?</p> + +<p>En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage +de ne s'engager qu'autant qu'il lui convenait.</p> + +<p>Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il +était pleinement tranquille, et il savait que les quelques +indications qu'il n'avait pas voulu préciser seraient intelligemment +développées: si Antoine Chamberlain pouvait +être poussé à quitter Paris et la France, il le serait sûrement +par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement +à cette tâche.</p> + +<p>Depuis longtemps le baron savait par expérience que +ce sont les gens de bonne foi, qui peuvent rendre les plus +grands services.</p> + +<p>Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; +il agirait sans qu'il fût besoin de le relancer.</p> + +<p>Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de +quitter Paris.</p> + +<p>—On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne +lui convenait pas de fuir comme un coupable.</p> + +<p>On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question +de ce qui lui convenait ou ne lui convenait pas; il +fallait avoir souci de ce qui pouvait être utile à la cause et +à l'association, rien de plus.</p> + +<p>L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser +arrêter.</p> + +<p>Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: +il attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre +d'arrestation.</p> + +<p>Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à +Hermann qu'Antoine Chamberlain devait être prochainement +arrêté, un commissaire de police, accompagné de +trois agents en petite tenue et de six agents en bourgeois, +la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq +heures du matin: la grande porte était fermée.</p> + +<p>Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été +tirée, et cependant le concierge s'était réveillé: un agent, +qui avait collé son oreille contre la porte, entendit un bruit +qui ressemblait à des pas légers courant sur le pavé de la +cour.</p> + +<p>Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui +était là .</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez!</p> + +<p>—C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.</p> + +<p>Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; +mais elle était sombre et de plus encombrée, comme à +l'ordinaire, de ferraille et de pièces de bois, il y eut une +chute et des jurons.</p> + +<p>Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets +et la lumière se fit.</p> + +<p>Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du +commissaire de police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait +au logement d'Antoine.</p> + +<p>Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans +sa loge et se plaça devant la porte; d'autres agents suivirent +leur chef, marchant en évitant autant que possible +de faire du bruit.</p> + +<p>Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur +laquelle se lisait, gravé dans le bois, <i>Chamberlain.</i></p> + +<p>Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa +de nouveau plus fort, un agent frappa à son tour avec sa +canne.</p> + +<p>Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un +bruit de pas à l'intérieur.</p> + +<p>—Qui est là ? demanda une voix d'homme.</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez!</p> + +<p>—Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit +une voix goguenarde, ça s'est vu.</p> + +<p>Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat +de justice à faire exécuter.</p> + +<p>—La justice, on ne lui demande rien, répondit la même +voix goguenarde.</p> + +<p>—C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais +gredin, dit un agent.</p> + +<p>—Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque +aussitôt la porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra +son visage narquois.</p> + +<p>Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.</p> + +<p>—De quel droit troublez-vous notre repos? demanda +Sorieul.</p> + +<p>—J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, +dit le commissaire, ouvrant son paletot et montrant +son écharpe.</p> + +<p>—Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.</p> + +<p>Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées +assez rapidement, les agents avaient envahi l'atelier et la +cuisine.</p> + +<p>—Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.</p> + +<p>—Allons donc! on a établi une surveillance; depuis +trois jours, il n'est pas sorti.</p> + +<p>—Dites qu'il n'est pas rentré.</p> + +<p>—C'est bien, nous allons voir.</p> + +<p>—Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda +Denizot, ils auront besoin de voir clair.</p> + +<p>Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre +de Thérèse, Sorieul se plaça devant lui.</p> + +<p>—C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez +pas dans la chambre d'une jeune fille, sans doute?</p> + +<p>—En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. +Mais, comme il mettait la main sur la clef, la porte +s'ouvrit, tirée du dedans, et Thérèse parut, vêtue d'une +robe, passée à la hâte.</p> + +<p>A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant +au commissaire de police:</p> + +<p>—L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, +il est chaud encore.</p> + +<p>—Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on +fouille toutes les armoires.</p> + +<p>Puis, après avoir placé deux agents en faction devant +la porte, il commença ses recherches.</p> + +<p>Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda +sous les lits, on déplaça les panneaux de bois qui étaient +entassés dans l'atelier, on fouilla les commodes et les armoires +en jetant les habits au milieu de la chambre; on +ne trouva pas celui qu'on venait arrêter.</p> + +<p>—Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; +si ces messieurs veulent une autre lampe?</p> + +<p>Les agents le regardaient de travers, mais il conservait +sa figure narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.</p> + +<p>Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un +grand placard posé contre la muraille, la clef n'était pas +sur la porte.</p> + +<p>—La clef? dit un agent en tirant le lit.</p> + +<p>Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel +avec un geste désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert +cette cachette.</p> + +<p>—La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je +ne sais pas où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, +ma parole!</p> + +<p>—Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.</p> + +<p>Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une +autre.</p> + +<p>—Enfoncez la porte, dit un agent.</p> + +<p>En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se +décida à prendre la clef à un clou où elle était accrochée, +mais il parut n'avoir pas la force d'ouvrir la porte lui-même.</p> + +<p>La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un +formidable éclat de rire.</p> + +<p>Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas +dix centimètres de profondeur! il ne renfermait que de +vieux habits accrochés à des clous.</p> + +<p>C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à +jouer aux agents.</p> + +<p>—Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, +il aurait été aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me +croire? Je vous avais donné ma parole qu'il n'y avait rien +là -dedans.</p> + +<p>Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, +cela tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait +en sûreté.</p> + +<p>Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre +quelque chose.</p> + +<p>L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le +temps qu'on avait perdu à se faire ouvrir les portes, celle +de la rue comme celle du logement de l'ouvrier, celui-ci +avait pu se sauver.</p> + +<p>On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on +chercha sur le toit. On ne le trouva pas, mais un agent +remarqua qu'il avait pu par ce toit gagner facilement la +maison voisine.</p> + +<p>Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la +consolation de saisir ses papiers; son pupitre était vide +et ne contenait que du papier blanc: pas le moindre registre, +pas la moindre lettre.</p> + +<p>Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot +avait été se placer à la porte et là il attendait au port +d'armes, fredonnant entre ses dents une chanson dont les +paroles arrivaient aux oreilles des agents:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Zut au préfet,</p> +<p>Mes respects aux mouchards;</p> +<p>Oui, voilà , oui, voilà Balochard.</p> + </div> </div> + +<p>Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait +avec la démonstration de la joie la plus respectueuse.</p> + +<p>—Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier +est mauvais, faites attention à la soixante-treizième +marche.</p> + +<p>Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la +porte, et alors il se mit à danser dans l'atelier.</p> + +<p>—Enfoncée la police!</p> + +<p>Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par +ses pieds, voltigeaient autour de lui.</p> + +<p>Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive.</p> + +<p>—Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont +pas pu le prendre ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu +n'aurais pas dû les exaspérer par tes plaisanteries.</p> + +<p>—Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront +vous arrêter, répondit Denizot; car on arrêtera tout le +monde bientôt.</p> + +<p>—Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda +Thérèse.</p> + +<p>—Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera +moyen de nous faire savoir indirectement ce qui se +sera passé.</p> + +<p>—Pourvu que mon cousin soit chez lui!</p> + +<p>Une heure environ après que les gens de police eurent +quitté la rue de Charonne, un commissionnaire sonna à la +porte de l'hôtel Chamberlain. Malgré l'heure matinale le +concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand il apprit qu'il +s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on attendait +la réponse, il poussa les hauts cris.</p> + +<p>—Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin +maintenant; rentré à minuit, on le relance dès le petit +jour, on le tuera.</p> + +<p>Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix +minutes après Horace descendit pour dire au commissionnaire +qu'il allait porter lui-même la réponse demandée.</p> + +<p>En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du +Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain +attablé dans un coin et tournant le dos à la lumière.</p> + +<p>Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit +un doigt sur les lèvres. Alors Horace s'avança discrètement +et s'assit en face d'Antoine.</p> + +<p>—Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de +venir me trouver ici. On a voulu m'arrêter pour affaires +politiques, et j'ai besoin de le voir. Ne l'accompagnez pas, +donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne vienne qu'après +avoir fait un détour, de peur d'être suivi.</p> + +<p>Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans +le café et vint s'asseoir à la table de son oncle.</p> + +<p>Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant +l'un et l'autre sur la table qui les séparait, ils se +mirent à parler à voix basse, de telle sorte que le garçon +qui allait çà et là , tournant autour de ces deux consommateurs +mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.</p> + +<p>—Eh bien! mon oncle?</p> + +<p>—Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, +on est venu ce matin pour m'arrêter. Mais j'attendais +cette descente de police et j'avais pris mes précautions en +conséquence, décidé à ne pas me laisser arrêter. On faisait +bonne garde autour de moi, le concierge et des amis. +Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu +avant d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me +prévenir; je ne me suis pas amusé à faire ma barbe. Ce +n'était pas la première fois que les agents venaient dans +l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier de la +famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par +le toit qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père +l'a suivie, votre père l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée +plusieurs fois. Je suis sorti par la fenêtre.</p> + +<p>—A votre âge, mon oncle!</p> + +<p>—A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je +sais que les agents montent l'escalier. Et puis Michel +avait voulu m'accompagner; il m'a tendu la main, et le +voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est heureusement +accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je +suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai +dit adieu à Michel, et me voilà .</p> + +<p>—Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez +moi?</p> + +<p>—Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité +que je vous demande, c'est plus que cela; mon intention +n'est pas de rester à Paris où je n'aurais rien à faire présentement; +je veux quitter la France et passer en Allemagne, +où j'ai besoin, et je viens vous demander de m'aider +à franchir la frontière.</p> + +<p>—Je suis à votre disposition, mon oncle.</p> + +<p>—J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà +pourquoi je suis venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop +maladroit pour manoeuvrer; mais au delà des fortifications, +je suis certain que je me ferais prendre tout de suite. Le +gendarme me rend timide et bête.</p> + +<p>—Et où voulez-vous aller?</p> + +<p>—En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la +route m'est indifférente, je prendrai celle que vous me +conseillerez.</p> + +<p>Le colonel réfléchit un moment.</p> + +<p>—Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre +plan, nous n'avons pas d'indicateur; nous allons sortir. +Moi, je vais rentrer à l'hôtel par la grande porte; vous, +vous allez prendre la rue de Valois, à cette heure déserte. +En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une +petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous +serez chez moi, où nous pourrons délibérer en paix.</p> + +<p>Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette +délibération, tenue tranquillement dans l'appartement du +colonel, fut qu'Antoine partirait le soir pour Bâle; seulement, +au lieu de prendre le train à Paris, où une surveillance +pouvait être organisée, il le prendrait à Nogent. Le +colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle.</p> + +<p>Laissant son oncle dans son appartement, où Horace +seul le servit, le colonel, pour écarter tous les soupçons, +sortit comme il en avait l'habitude.</p> + +<p>A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, +rue de Valois, et se firent conduire à l'entrée de +Nogent, où ils renvoyèrent leur voiture. Ils traversèrent +à pied le village et arrivèrent à la gare en temps pour +prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda +pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les +prit pour Longueville; à Longueville, il en prit d'autres +pour Troyes; à Troyes, d'autres pour Vesoul; à Vesoul, +d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse enfin, d'autres pour +Bâle.</p> + +<p>Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître +dans cette confusion.</p> + +<p>Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis, +Antoine crut, il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, +mais ce fut une fausse alerte.</p> + +<p>A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant +hâte de revenir à Paris pour rassurer Thérèse.</p> + +<p>Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, +et l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux +mains propres de son père qui l'attendait; mais il n'osa +pas se proposer pour ce voyage, par respect pour Michel, +et ce fut Sorieul qui dut la conduire.</p> + +<p>Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire +ses adieux avant qu'elle montât en wagon.</p> + +<p>Michel était là aussi.</p> + +<p>Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand +se reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? +Antoine, il est vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait +pas longtemps en Allemagne, et qu'il rentrerait quand +l'Empire serait renversé, ce qui devait arriver très prochainement. +Mais c'étaient là les paroles d'un fanatique +qui croyait naïvement ce qu'il espérait.</p> + +<p>Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que +Michel entretenait Thérèse:</p> + +<p>—Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, +dit Sorieul; avec ma brochure je lui ai porté un rude coup +dont il ne se relèvera pas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<p>Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus +fut informé jour par jour de ce qui se passait chez +Antoine Chamberlain.</p> + +<p>Par Hermann, il apprit la descente de police rue de +Charonne, la fuite d'Antoine par les toits, le séjour chez +le colonel, la conduite faite par celui-ci à son oncle jusqu'à +Bâle, enfin le départ prochain de Thérèse pour aller +rejoindre son père.</p> + +<p>Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment +le colonel se séparait de sa petite cousine, et il se rendit +à la gare de l'Est.</p> + +<p>Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver +le colonel, qui se promena en long et en large dans +la salle des pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait, +n'ayant d'attention que pour les voitures qui apportaient +des voyageurs.</p> + +<p>Il était visible que ce départ le troublait; il marchait +vite, il s'arrêtait tout à coup, et ses lèvres s'agitaient +comme si elles prononçaient tout bas des paroles qui de +temps en temps étaient accompagnées d'un geste énergique +de la main.</p> + +<p>Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son +visage derrière un numéro de l'<i>Allgemeine Zeitung,</i> +qu'il ne pouvait pas lire, le baron ne perdit pas le colonel +de vue, sans que celui-ci eût l'idée de regarder ce lecteur +dont les yeux le suivaient.</p> + +<p>Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit +deux hommes, un vieux et un jeune, puis une jeune fille.</p> + +<p>Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la +main à la jeune fille. Le baron l'étudia: elle lui parut +jolie avec quelque chose d'attrayant, de charmant dans +toute sa personne qui la rendait véritablement dangereuse.</p> + +<p>Il était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regarder, +on comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle +de tendres sentiments.</p> + +<p>Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se +trahissait manifestement, et elle-même en lui répondant +paraissait assez contrainte.</p> + +<p>Chez tous deux, il y avait de l'émotion.</p> + +<p>Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il +n'osa les approcher.</p> + +<p>—De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule +de la salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: +il y aurait trop à craindre que le colonel le reconnût.</p> + +<p>Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel +revint avec Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut +par hasard.</p> + +<p>—Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais +venu accompagner un ami qui repart pour l'Allemagne.</p> + +<p>Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations, +mais il fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât +la compagnie du baron.</p> + +<p>Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'était à +peine si le colonel répondait par un <i>oui</i> ou par un <i>non</i> aux +questions qui lui étaient posées.</p> + +<p>Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, +et le baron ne laissa pas comprendre qu'il connaissait +ces personnes.</p> + +<p>Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était +atteint: il avait vu partir cette petite cousine qu'il redoutait +tant, et l'effet produit par ce départ sur le colonel lui +avait montré le bien fondé de ses craintes.</p> + +<p>Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner +toutes ses forces du côté de Beio.</p> + +<p>Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur +mieux valait frapper le coup aussitôt que possible.</p> + +<p>Ce jour-là il était arrivé à la leçon avec un retard assez +long, et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des +marques de préoccupation assez fortes pour que Beio +dût les remarquer. Comme à l'ordinaire, la leçon finie, ils +sortirent ensemble. Le baron paraissait si mal à l'aise, +que Beio s'informa de sa santé.</p> + +<p>—Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis +sous l'impression d'une grave contrariété et je crains +bien d'avoir fait une double sottise.</p> + +<p>Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le +baron n'avait pas besoin d'être interrogé pour parler.</p> + +<p>—J'ai risqué un grand coup aujourd'hui; je me suis +franchement expliqué avec le prince Mazzazoli d'une +part, et d'autre part, avec le colonel Chamberlain, à propos +de ce mariage qui me tourmente de plus en plus. En +face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que +j'en pensais, c'est-à -dire tout ce que je vous ai souvent +raconté.</p> + +<p>—Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait +toujours à lâcher une question quand le baron avait fouetté +sa curiosité.</p> + +<p>—Fâché, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarié, +et il m'a donné à comprendre que je me mêlais de +ce qui ne me regardait pas. Nous avons échangé quelques +paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène a été +moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat! +D'un côté comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage +se fera. Pour moi, je ne m'en mêlerai plus. C'est +leur affaire après tout, ce n'est pas la mienne. Je ne vais +pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi entre eux. +Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront, +ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs +il n'y a plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont +accomplies, et l'on va pouvoir fixer la date précise du +mariage. J'avais toujours espéré qu'au dernier moment, +le bienheureux hasard me fournirait un empêchement, +et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé +passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer +à cette espérance et j'y renonce.</p> + +<p>Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin +parler, bien certainement un combat se livrait en lui. +Mais, après quelques secondes, le maître de chant salua +le baron et s'éloigna.</p> + +<p>—Quel imbécile! se dit le baron; il est capable de me +traîner ainsi et de me faire dépenser mon argent. J'en ai +assez de ses leçons!</p> + +<p>Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois +en employant une autre tactique.</p> + +<p>—Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent +pas, se dit-il, essayons d'un moyen plus direct.</p> + +<p>Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. +Au lieu de monter en voiture, il prit le professeur par le +bras, comme il l'aurait fait avec un intime.</p> + +<p>—Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, +un homme qui a pris une grande résolution: +c'est celle de vous faire violence.</p> + +<p>Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se +mit à rire d'un air bon enfant, plein de franche cordialité.</p> + +<p>—Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas +vous faire de mal, au contraire. Quels sentiments croyez-vous +que je ressens pour vous, monsieur Beio? demanda-t-il +en regardant le maître de chant en face.</p> + +<p>—Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que +vous répondre.</p> + +<p>—Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous +une vive, une très vive sympathie? Je suis donc bien dissimulé, +ou bien vous, vous êtes donc aveugle? Il faut +que je vous dise en plein visage que j'ai pour vous, nonseulement +pour votre talent, que j'admire, mais encore +pour votre personne, une grande estime? Elle est si vive +qu'elle m'a inspiré une idée qui a germé dans mon esprit +en pensant à ce maudit mariage. Savez-vous ce que je me +suis dit souvent en vous regardant pendant que vous +faisiez travailler Flavie? Je vais vous le répéter, parce que +j'ai pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe +par l'esprit, tout ce que je pense des gens, je le dis. +Voilà comme je suis fait. Est-ce bien? est-ce mal? ce +n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce que je me +suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita, +c'était....</p> + +<p>Le baron fit une pause, en s'arrêtant et en forçant Beio +à s'arrêter aussi et à le regarder en face.</p> + +<p>—Je me suis dit que c'était... vous.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer +comment cette idée m'est venue et sur quoi elle repose. +Cela ne vous ennuie point, n'est-ce pas?</p> + +<p>Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio, +son attitude, toute sa personne, répondirent pour lui.</p> + +<p>—Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron. +Une créature placée par la Providence dans une +classe à part et au-dessus des autres; en un mot et pour +tout dire, une artiste, créée, née artiste, Qu'êtes vous +vous-même? Aussi un artiste, et des plus remarquables; +mais bien différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons +dont elle est si riche, de la nature, tandis que vous devez +beaucoup au travail et à l'art. Mais cela importe peu, +et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous est donc +commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement +il vous unit. Vous me direz que d'un autre côté des +choses vous séparent. C'est juste et je n'en disconviens +pas. Cependant il ne faut pas s'exagérer leur importance, +au contraire, il faut reconnaître ce qu'elles ont de factice.</p> + +<p>Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie été dupe des raisons +mises ostensiblement en avant par le prince pour expliquer +le travail de Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. +Le prince, désespérant de réaliser le beau mariage +qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa nièce, pensait +à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai?</p> + +<p>Beio ne répondit rien à cette interrogation directe.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été +confié, j'approuve cette discrétion; mais, que cous confirmiez +ou ne confirmiez pas ce que je vous dis là , il n'en +est pas moins certain que c'est la vérité. Alors rien d'étonnant +à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au +théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes +les raisons de famille et de noblesse, écartées de fait +pour le théâtre, l'étaient naturellement pour le mariage. +Vous avez vu, vous voyez en ce moment que mon besoin +de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences. +Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant +poussé dans ma tête, je n'ai pu m'empêcher d'en parler à +Carmelita en cherchant à découvrir son sentiment à ce +sujet.</p> + +<p>—Et....</p> + +<p>—Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez +comme elle est réservée, même mystérieuse: c'est +un sphinx. Elle ne m'a pas répondu franchement que +j'avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous +avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage.</p> + +<p>—Elle aime la fortune.</p> + +<p>—Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, +je dois constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement +la fortune qu'elle aime; elle n'est pas uniquement +une femme d'argent. Il y a en elle d'autres sentiments, +plus nobles, plus désintéressés. Sans doute cette immense +fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée +dans le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, +sa mère, le monde qui, tous, s'occupent à faire miroiter +cette fortune, il n'est pas étonnant qu'elle subisse cette influence. +Mais il n'en est pas moins vrai qu'au fond, malgré +cet éblouissement qui la trouble, elle jette des regards +en arrière. Me croyez-vous sincère?</p> + +<p>Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus +sincère.</p> + +<p>—Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une +tentative sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait +été par Carmelita. Quand je dis «on» vous comprenez +de qui je parle; c'est de vous, monsieur Beio. Moi, +je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon indirects, indécise, +qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air +sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et +cependant l'effet que j'ai produit a été si grand que j'ai eu +la conviction que le succès était encore possible. Et voilà +pourquoi j'ai eu avec vous cet entretien, qui a dû vous +surprendre mais dont vous voyez maintenant le but. J'aime +le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je +crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre +côté, j'ai pour vous une haute estime, une vive sympathie, +je crois que vous êtes le mari qui peut donner le bonheur +à Carmelita, je me mets à votre disposition pour rompre +le premier mariage et conclure le second.</p> + +<p>Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau, +et abandonnant le bras du chanteur, il lui tendit la main.</p> + +<p>Beio mit sa main dans celle du baron.</p> + +<p>—Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous +revoir.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.</p> + +<p>Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé +par ce qu'il venait d'entendre.</p> + +<p>Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative +hardie, et qui pouvait même paraître au premier +abord désespérée. Il ne s'était pas trompé dans ses observations. +Beio aimait Carmelita et il avait entretenu +l'espérance de l'obtenir pour femme.</p> + +<p>Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, +alla embrasser tendrement sa fille.</p> + +<p>—Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait, +et l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées. +Elle aurait la fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait +cette fortune. S'appuyant, se haussant sur elle, +où ne parviendrait-il pas? Et le prince Mazzazoli, qui se +flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il fait, le +pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave +colonel Chamberlain méritait d'avoir pour femme une +Carmelita, une chanteuse! Allons donc! C'était venir en +aide à la Providence que d'empêcher ce mariage. Avec Ida +le colonel serait l'homme le plus heureux du monde: c'était +pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de +ceux qui méritent le bonheur.</p> + +<p>Il pria sa fille de se mettre au piano:</p> + +<p>—Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une +musique simple et pure.</p> + +<p>Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique +qui accompagnait délicieusement sa rêverie.</p> + +<p>Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un +monsieur, dont on lui remit la carte, l'attendait depuis +longtemps déjà .</p> + +<p>Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio.</p> + +<p>Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements +de joie intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher +de se frotter les mains.</p> + +<p>Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu +une parole, était là prêt à parler.</p> + +<p>—A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir +venir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI</h3> + +<p>Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo +venait lui dire, il ne le reçut pas aussitôt.</p> + +<p>Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la +fièvre par l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins +de retenue et se livrerait plus facilement.</p> + +<p>Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, +classant seulement les lettres devant lui.</p> + +<p>Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien +montrer qu'il avait été absorbé par le travail, il sonna.</p> + +<p>On introduisit Beio, grave et solennel.</p> + +<p>Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et +s'excusa de l'avoir fait si longtemps attendre:</p> + +<p>Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il +m'a fallu expédier tout de suite, mais au moins j'ai gagné +ainsi la liberté d'être tout à vous.</p> + +<p>—Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des +excuses à vous faire pour la façon inconvenante dont j'ai +reçu hier la proposition que vous avez bien voulu m'adresser.</p> + +<p>—Ne parlons pas de cela, je vous prie.</p> + +<p>—J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble +qui m'avait bouleversé; je ne me sentais pas maître de +moi, et, dans une affaire aussi grave, je ne voulais pas +céder à un entraînement.</p> + +<p>—Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs +fois son bureau du plat de sa main; vous êtes un homme +de raison, monsieur Beio, et j'aime la raison par-dessus +tout. Où va-t-on avec l'entraînement?</p> + +<p>Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant +évidemment par où commencer cet entretien.</p> + +<p>Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés +d'une voix si basse, que ce fut à peine si le baron +les entendit.</p> + +<p>—Hier vous m'avez fait part de certaines observations +et de certaines suppositions s'appliquant à mademoiselle +Belmonte et à moi. Pour répondre à l'appel à la franchise +que vous venez de m'adresser, je dois déclarer que ces +observations et ces suppositions sont fondées... au moins +jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant +que j'avais pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour +mademoiselle Belmonte, vous ne vous êtes pas trompé. +J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte d'une +passion profonde, absolue, folle.</p> + +<p>Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns +sur les autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé, +j'aime mademoiselle Belmonte,» on sentait combien +grand était cet amour. Jamais le baron n'avait entendu +prononcer ces mots avec un accent si passionné.</p> + +<p>—Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, +le colonel ne tardera pas à être veuf; les Italiens ont +du bon.</p> + +<p>Beio continua:</p> + +<p>—Ce qui doit vous faire comprendre comment cet +amour s'est développé, c'est cette autre remarque de votre +part, qui, elle aussi, est juste, que mademoiselle Belmonte +se destinait au théâtre. Il est certain que l'amour naît +souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune +fille destinée à prendre une haute position dans le monde +que j'ai aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour +vous comment j'ai pu penser que mademoiselle Belmonte +serait ma femme un jour, et aussi comment, sous l'influence +de cette espérance, mon amour s'est développé. +N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle +Belmonte pouvait arriver sans moi au théâtre, mais combien +je lui rendais la route plus facile, combien je lui ouvrais +de portes! En réalité, elle était mon élève; pour +tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les +choses du théâtre....</p> + +<p>—Oh! bien peu.</p> + +<p>—Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on +n'obtient pas de grands succès seulement avec la beauté +et des dons heureux; il faut plus, beaucoup plus. Ce plus, +je le donnais à Carmelita; je la soutenais et elle devenait +une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage, +peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je +pus croire qu'elle serait ma femme.</p> + +<p>—Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé +de préciser autant que possible; je ne veux pas +vous obliger à entrer dans des détails, un mot seul me +suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita +envers vous?</p> + +<p>Beio hésita un moment, puis il se décida:</p> + +<p>—Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il +d'une voix ferme. Vous devez comprendre alors quelle +fut ma stupéfaction en entendant parler de ce mariage. Je +ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je courus chez +mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec +elle; je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. +A mes reproches, elle ne répondit que par un mot: elle +était obligée d'obéir à son oncle. Tout ce que peut inspirer +la passion et la fureur, je le lui dis. Elle s'enferma +dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible +d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. +Mais, prêt à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle +était insensible à la passion, je n'avais aucun ménagement +à garder envers elle et que, n'importe comment, +j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas elle-même. +Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas +revue. Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont +été inutiles; on faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais +j'ai la certitude que mes lettres ne lui sont pas parvenues.</p> + +<p>—Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement +de l'engagement pris par Carmelita?</p> + +<p>—Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des +moyens désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre +encore et faire une dernière tentative: c'est dans ce but +que je viens vous demander votre concours.</p> + +<p>—Que faut-il faire? Je suis à vous.</p> + +<p>Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint +un moment avec embarras dans sa main, avant de pouvoir +se décider à répondre.</p> + +<p>—Je n'ose vraiment, dit-il enfin.</p> + +<p>—Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à +Carmelita? dit le baron.</p> + +<p>Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la +lettre.</p> + +<p>Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas +la lettre.</p> + +<p>—Vous me refusez? dit Beio.</p> + +<p>—Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je +puis reprendre ma parole. Je vous ai promis mon concours, +je suis à vous. Si vous me voyez hésitant, c'est que +je me demande si cette lettre produira l'effet que vous +attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita. +Écrire est bien, mais parler est mieux.</p> + +<p>—Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous?</p> + +<p>-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une +entrevue avec Carmelita?</p> + +<p>—Vous feriez cela?</p> + +<p>—Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous +rendra celle que vous aimez et qui vous aime: il faut que +vous lui parliez; il faut qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. +Que ne peut obtenir la voix de celui qu'on aime? +Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais +rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. +Quand je l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là , +tout ce que je vous demande, c'est de vous tenir en +paix et de rester à ma disposition.</p> + +<p>—Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; +comment reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites +pour moi?</p> + +<p>Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant +affectueusement:</p> + +<p>—Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur +de tous: le vôtre, celui de Carmelita et aussi celui +de mon brave et cher colonel. Que je vous voie heureux, +et je serai payé de ma peine. A bientôt!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII</h3> + +<p>Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de +ne pas prendre la lettre que celui-ci voulait lui confier. +Assurément il y avait des avantages à la tenir entre ses +mains; car, sans savoir ce qu'elle contenait, il était bien +certain que ce n'était point une lettre innocente. Beio parlait +de son amour et de l'engagement pris par Carmelita; +assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il +s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. +Remise au colonel, elle serait plus que suffisante pour +l'éclairer.</p> + +<p>Et cependant il ne l'avait pas prise.</p> + +<p>Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper +l'occasion qui se présentait si belle?</p> + +<p>Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans +avoir pu la peser, sans l'examiner lentement, comme il +avait coutume de faire dans les circonstances graves, +n'était pas sans le jeter dans le doute et l'inquiétude.</p> + +<p>Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, +allait ne pas réussir?</p> + +<p>Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il +ne s'agissait de rien moins que de rendre le colonel +témoin de l'entrevue qui aurait lieu entre Carmelita et +Beio.</p> + +<p>A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat +décisif et triomphant!</p> + +<p>Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il +avait obtenu l'engagement de Carmelita, le baron était +fixé à ce sujet. Carmelita était une fille passionnée, cela +se lisait dans ses yeux noirs, dans sa bouche charnue, +dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du Midi +dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore, +de race italienne. Les principes ethnographiques, +auxquels il croyait fermement, indiquaient qu'elle n'avait +pas dû aimer Beio d'un amour idéal; c'était sur un fait +matériel que cet engagement reposait. Il était donc bien +certain que dans une explication comme celle qui s'engagerait +entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait +des choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le +passé de sa fiancée.</p> + +<p>Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, +Carmelita, Beio et le colonel.</p> + +<p>Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés +contre toute surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent +entraîner à parler en toute franchise, à agir en toute +liberté.</p> + +<p>Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où +ce serait le hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. +Il y avait là un ensemble qui présentait de sérieuses +difficultés, car rien ne devait manquer: au même moment, +ces trois acteurs devaient se trouver nécessairement +en face les uns des autres.</p> + +<p>Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des +difficultés.</p> + +<p>Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur +l'hôtel, communiquant avec le grand salon par deux +larges baies qu'on tenait ouvertes ou fermées à volonté +avec des portes-fenêtres ou avec des stores.</p> + +<p>Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de +la scène entre Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter +le colonel; quant à Beio, il se tiendrait dans le jardin, +caché n'importe où.</p> + +<p>On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, +dont les fenêtres en communication avec la serre seraient +fermées par les stores.</p> + +<p>Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on +la laisserait seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.</p> + +<p>Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait +dans la serre, et il arriverait certes un moment où, si peu +curieux qu'il fût, il voudrait voir ce qui s'y passerait.</p> + +<p>Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron +avait besoin d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne +jugea pas utile de lui expliquer à quoi il l'employait.</p> + +<p>—Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous +avons une surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, +il faut entendre le colonel Chamberlain, qui a besoin de +lui parler en particulier et qui ne veut pas lui demander +cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours tu amènes +Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, +et, sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le +colonel, qui sera dans le salon, ira la surprendre. C'est +un service qu'il m'a demandé et que je puis d'autant +moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit de choses sérieuses. +J'ai comme un pressentiment que le mariage de +Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.</p> + +<p>—Oh! papa.</p> + +<p>—Chut!</p> + +<p>Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira +discrètement: il en avait dit assez.</p> + +<p>Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez +lui; car, en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire: +les lettres se gardent.</p> + +<p>—J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. +Voici ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas +très habile, car je reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, +mais il me semble que ce que j'ai en vue peut néanmoins +réussir): je fais venir Carmelita chez moi, et on +l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt +vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la +précaution de ne pas vous laisser voir, vous vous glissez +derrière elle, et, la porte de la serre refermée par vous +au verrou, vous vous expliquez, sans craindre d'être +entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans +cette serre un coin où vous serez cachés comme dans un +bois: c'est auprès de la grotte, dans le fond, contre le +mur de la maison. Amenez-la dans ce coin et ne craignez +rien, vous y serez chez vous.</p> + +<p>Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant +il proposa au baron une légère modification:</p> + +<p>—Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le +jardin, il l'attendait dans la serre même, caché dans la +grotte ou derrière un arbuste?</p> + +<p>Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui +pouvait faire échouer son plan: en effet, Beio s'introduisant +le premier dans la serre, pouvait appeler l'attention +du colonel, tandis que c'était la voix de Carmelita qui +devait frapper cette attention.</p> + +<p>—Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il +y aurait préméditation de votre part et complicité de la +mienne. Il vaut mieux que cette rencontre arrive par hasard; +vous voyez Carmelita entrer dans la serre, vous la +suivez: rien de plus naturel.</p> + +<p>Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à +lui demander, un renseignement sur l'Amérique, qui ne +pouvait être précis qu'en ayant sous les yeux une masse +de lettres.</p> + +<p>Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel +de la rue du Colisée.</p> + +<p>Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure.</p> + +<p>Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi.</p> + +<p>Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour +le lendemain, et en même temps il envoya Ida chez Carmelita +pour l'avertir que le lendemain, vers deux heures +et demie, elle viendrait la chercher pour sortir en voiture.</p> + +<p>Tout était prêt.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII</h3> + +<p>Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient +qu'aux grands capitaines.</p> + +<p>Il avait fait pour le succès ce qui était humainement +possible, le reste était aux mains de la Providence.</p> + +<p>Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il +dans une dévote prière, pour qu'elle lui donnât une +victoire qu'il croyait avoir bien méritée.</p> + +<p>C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de +peine; Dieu ne bénirait-il pas ses efforts?</p> + +<p>Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut +veiller lui-même aux dernières dispositions à prendre et +ne rien laisser au hasard.</p> + +<p>Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était +pas tirer intérieurement, puis il disposa les chaises +devant la grotte et tira le tête-à -tête de manière à le +bien placer vis-à -vis les baies du salon.</p> + +<p>Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et +les tira jusqu'en bas.</p> + +<p>Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, +personne ne pénétrât dans le salon ou dans la serre, afin +que tout restât bien tel qu'il l'avait disposé.</p> + +<p>A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, +en lui recommandant de rester avec Carmelita +jusqu'à deux heures cinquante-cinq minutes, de manière +à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois heures +précises.</p> + +<p>Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un +peu avant l'heure qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait +en rien le plan du baron, mieux valait cette +avance qu'un retard.</p> + +<p>Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette +impatience du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça +d'enflammer son espérance.</p> + +<p>—Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était +une affaire d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne +croirait, lui, baron Lazarus, que cette charmante fille serait +sourde à la voix de son coeur et n'écouterait que le +tintement de l'argent. Son oncle et sa mère avaient pu la +dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé, +qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il +pour cela? Assurément il n'avait pas la prétention, lui +vieux bonhomme, n'ayant jamais été entraîné par la passion, +de l'indiquer. Mais, dans son coeur, M. Beio trouverait +certainement des élans irrésistibles. Personne à +craindre, liberté absolue.</p> + +<p>A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un +rendez-vous d'une importance considérable l'appelait au +dehors.</p> + +<p>—Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon +espoir!</p> + +<p>Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit +où il pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de +Carmelita, sans craindre d'être aperçu par celle-ci.</p> + +<p>—A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle +sera entrée dans la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, +et ne craignez rien.</p> + +<p>L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour +lui d'une importance considérable: il ne s'agissait de +rien moins que d'aller chercher le colonel.</p> + +<p>Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.</p> + +<p>Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite +dans les heures.</p> + +<p>Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci +allait sortir pour se rendre rue du Colisée.</p> + +<p>—Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous +étiez encore chez vous, dit le baron.</p> + +<p>Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. +Il était deux heures cinquante minutes.</p> + +<p>Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du +baron, mais celui-ci l'arrêta par le bras:</p> + +<p>—J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour +une vérification importante, dit-il; nous ne pourrions pas +parler librement devant eux. Entrons dans le salon, je +vous prie; je donnerai des ordres pour que nous ne +soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, +je ne suis visible pour personne, et Ida est sortie.</p> + +<p>Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la +cheminée, entre les deux baies communiquant avec la +serre, étaient disposées des liasses de lettres.</p> + +<p>C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron +voulait soumettre au colonel, pour avoir son sentiment +sur la solvabilité et surtout la valeur morale de ceux qui +les avaient écrites.</p> + +<p>En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y +avait encore un point décisif dans le plan du baron: il +fallait qu'au moment où Carmelita entrerait dans la serre, +le colonel et lui gardassent le silence dans le salon; car, +si Carmelita entendait la voix du colonel, il était bien +certain que, malgré la surprise que lui causerait la brusque +arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.</p> + +<p>Quand on se poste pour surprendre les gens, il est +facile de garder le silence; mais ce n'était point là le cas +du colonel, et il était impossible de lui dire franchement: +Taisez-vous.</p> + +<p>Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé +un moyen pour la tourner.</p> + +<p>Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant +la table chargée de lettres et de manière à faire face à la +serre, il prit ces lettres et d'une voix forte il adressa ses +questions au colonel en lui nommant les personnes sur +lesquelles il désirait être renseigné.</p> + +<p>Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait +encore six minutes pour être bruyant.</p> + +<p>Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que +parmi les noms qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il +ne connaissait pas.</p> + +<p>Le baron se montra vivement contrarié.</p> + +<p>—Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en +riant, et puis ces personnes habitent Cincinnati, et mes +relations avec cette ville n'ont jamais été bien fréquentes.</p> + +<p>—Cependant vous connaissez M. Wright, le père de +cette délicieuse jeune fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.</p> + +<p>—Sans doute, mais....</p> + +<p>—Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner +à ce sujet? interrompit le baron, pressé par l'heure.</p> + +<p>—Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce +que vous désirez savoir.</p> + +<p>—Si vous vouliez....</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Me donner une lettre d'introduction auprès de +M. Wright, je lui demanderais moi-même ces renseignements.</p> + +<p>—Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, +il me semble.</p> + +<p>—Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, +mais encore de recommandation; cette affaire est +pour moi capitale, ma fortune est en jeu.</p> + +<p>—Alors je vous ferai cette lettre.</p> + +<p>—Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant +une plume pleine d'encre.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Il était deux heures cinquante-huit minutes.</p> + +<p>Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, +malgré son flegme ordinaire, il était agité par des mouvements +impatients.</p> + +<p>Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.</p> + +<p>A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le +gravier de la serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma +dans un châssis en fer et un verrou glissa dans +une gâche.</p> + +<p>Beio était entré derrière Carmelita.</p> + +<p>Instantanément un cri retentit:</p> + +<p>—Lorenzo!</p> + +<p>Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait +crié était celle de Carmelita.</p> + +<p>—Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut +pour celle de Beio.</p> + +<p>—Ici!</p> + +<p>—Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous +n'avez pas répondu â mes lettres; je vous ai suivie, et +me voilà . Maintenant nous allons nous expliquer.</p> + +<p>—Et quelle explication voulez-vous?</p> + +<p>—Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne +voulez pas pour votre mari celui que vous avez bien voulu +pour votre amant.</p> + +<p>Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.</p> + +<p>Le baron le retint par le bras:</p> + +<p>—Écoutez, dit-il.</p> + +<p>Mais le colonel se dégagea.</p> + +<p>—Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait +la voix de Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller +dire au colonel Chamberlain que vous êtes ma maîtresse?</p> + +<p>Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque +mouvement, il le remonta.</p> + +<p>Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un +de l'autre.</p> + +<p>A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques +pas, et Carmelita se cacha le visage entre ses +mains.</p> + +<p>Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, +se tourna vers Beio.</p> + +<p>—Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; +vous n'aurez pas besoin d'aller à lui pour accomplir votre +lâche menace.</p> + +<p>Puis, revenant à Carmelita:</p> + +<p>—Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que +vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma +femme.</p> + +<p>Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, +il rentra dans le salon.</p> + +<p>Alors, s'adressant au baron.</p> + +<p>—Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.</p> + +<p>Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà +le colonel avait ouvert la porte.</p> + + + +<p>XVIII</p> + +<p>Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, +sans bouger, sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés +par cette apparition du colonel, ses paroles et son +départ.</p> + +<p>Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda +venir en attachant sur lui des yeux qui jetaient des +flammes.</p> + +<p>—Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous? +dit-il.</p> + +<p>Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur +lui avec une fixité si grande que malgré son assurance, +il se sentit troublé.</p> + +<p>—Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant +son bras vers le baron par un geste tragique.</p> + +<p>Puis, détournant la tête avec dégoût:</p> + +<p>—Lorenzo! dit-elle.</p> + +<p>A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la +façon dont elle avait prononcé ce nom lui rappelait sans +doute d'heureux souvenirs.</p> + +<p>Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.</p> + +<p>Il s'avança d'un pas vers elle.</p> + +<p>—Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle.</p> + +<p>Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le +corps tout entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait +le dédain et le mépris le plus profonds.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de +Beio, et le baron les vit s'éloigner, marchant d'un même +pas.</p> + +<p>—Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son +parti, se dit-il; le prince prendra-t-il le sien aussi facilement?</p> + +<p>Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait +un devoir à remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais +ses devoirs.</p> + +<p>Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait +passé dans cette entrevue?</p> + +<p>Il entra chez elle.</p> + +<p>Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son +appartement qui donnait sur le jardin.</p> + +<p>—Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita +partie avec M. Beio! Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel +a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il entretenue comme il le +désirait? sommes-nous arrivés trop tard!</p> + +<p>—N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, +chère fille, parle-moi franchement? Que penses-tu du +colonel?</p> + +<p>—C'est la troisième fois que tu me poses cette question: +la première fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée +du colonel à Paris; la seconde, un peu avant le +départ du colonel pour la Suisse; enfin voici maintenant +que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi +bon?</p> + +<p>—Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un +de ces jours, dois-je répondre oui ou non? Il faut que je +sois fixé.</p> + +<p>—Que s'est-il donc passé?</p> + +<p>—Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec +mademoiselle Belmonte.</p> + +<p>—Rompre! en si peu de temps!</p> + +<p>—Quelques paroles ont suffi.</p> + +<p>—Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?</p> + +<p>—Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il +avait été amené malgré lui à ce mariage par les intrigues +de Mazzazoli. Voilà pourquoi je désire savoir ce que +je dois répondre au colonel, si un jour ou l'autre il me +demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire +qu'il m'adressera cette demande.</p> + +<p>—Quelles raisons, cher papa?</p> + +<p>—Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est +pas venu. Sache seulement que si le colonel n'avait pas +pensé à toi, il n'aurait pas rompu avec Carmelita.</p> + +<p>—Ah! papa!</p> + +<p>—J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement +avec le colonel pour connaître l'état de son coeur; ne +doute pas de ce que je dis et réponds-moi franchement.</p> + +<p>—La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà +faite deux fois; je n'ai pas changé.</p> + +<p>Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.</p> + +<p>Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la +quitta; car il n'avait pas le loisir, hélas! de se donner +tout entier aux douces joies de la tendresse paternelle.</p> + +<p>Il lui fallait voir le colonel.</p> + +<p>A ses questions, le concierge répondit que le colonel +venait de rentrer.</p> + +<p>Alors, sans en demander davantage et sans parler à +aucun domestique, le baron, en habitué, en ami de la +maison, se dirigea vers l'appartement du colonel et, après +avoir frappé deux petits coups, il entra dans la bibliothèque.</p> + +<p>Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée +dans ses deux mains.</p> + +<p>Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de +lui, qu'il abaissa ses mains et releva la tête.</p> + +<p>—J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de +savoir ce qui s'est passé après votre départ.</p> + +<p>Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait +pas; puis levant la main:</p> + +<p>—Avant tout une question, je vous prie, monsieur.</p> + +<p>—Dites, mon ami, dites.</p> + +<p>—Vous avez voulu me faire assister à , l'entretien de +mademoiselle Belmonte et de cet homme?</p> + +<p>—Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait +tremblante, je pourrais vous répondre catégoriquement; +mais j'aime mieux que cette réponse vous vous la fassiez +vous-même. Vous savez quelle est ma tendresse pour ma +fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments +d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si +j'avais su que mademoiselle Belmonte était... mon Dieu! +il faut bien appeler les choses par leur nom, si vilain que +soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su que mademoiselle +Belmonte était la maîtresse de son professeur de +chant, j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie +de me fille? Dites, le pensez-vous? Non, n'est-ce pas? +Alors, si je ne savais pas cela, comment voulez-vous que +j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien de mademoiselle +Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel +but aurais-je agi ainsi?</p> + +<p>Le colonel ne répondit pas.</p> + +<p>—Voici comment cet entretien a été amené, continua +le baron,—au moins ce que je vous dis là résulte de ce +que j'ai entendu après votre départ:—ce professeur de +chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, un +comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il +avait cru épouser; il la poursuivait partout, mais le prince +faisait bonne garde et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita. +Tantôt il l'a vue sortir avec Ida, et l'a suivie, et, +quand Carmelita est entrée dans la serre, tandis que ma +fille allait changer de toilette dans son appartement, il est +entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais, +pour être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien +vite calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre +pour offrir à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez +elle. Elle ne m'a pas répondu; mais détournant la tête, +elle a pris le bras de ce... comédien et elle est partie avec +lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur celle que +vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu +vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce +triste sujet. Maintenant un mot encore, un seul; si vous +avez quelque affaire à traiter avec le prince Mazzazoli, je +me mets à votre disposition et vous demande d'user de +moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis, pour +cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que +moi ne sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à +arranger les choses de manière à la ménager autant que +possible.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<p>Malgré les ménagements que le baron avait promis +d'apporter «dans l'arrangement des choses,» la rupture +du mariage arrêté entre le colonel Chamberlain et mademoiselle +Carmelita Belmonte produisit une véritable explosion +dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.</p> + +<p>Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron +Lazarus, et il le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité +de scandale se joignit à l'intérêt que cette nouvelle portait +en elle-même.</p> + +<p>Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, +il refusa de répondre, et persista dans son refus avec fermeté; +mais cependant de manière à laisser entendre que, +s'il ne parlait pas, ce n'était point par ignorance, mais que +c'était par discrétion.</p> + +<p>—Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, +et d'ailleurs je n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le +colonel rompre avec mademoiselle Belmonte et j'affirme +cette rupture; mais les causes de cette rupture, c'est une +autre affaire.</p> + +<p>De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces +causes clairement et franchement, mais à les laisser +adroitement entendre.</p> + +<p>Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le +compte de sa fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître +de chant, Beio, l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas +beau; il est vrai qu'il ne fallait pas oublier que Carmelita +était Italienne, ce qui diminuait le rôle joué par Beio. +Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour qui le +connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable +de se décider à la légère, cette rupture était grave, alors +surtout qu'il s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore +quelques jours, et il était conclu.</p> + +<p>Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le +soir même de la rupture, pour l'annoncer à madame de +Lucillière qu'il espérait rencontrer.</p> + +<p>En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant +le baron entrer, elle avait deviné, à son air diplomatique, +qu'il avait quelque chose d'intéressant à lui apprendre; +malgré la gravité de sa tenue, le triomphe éclatait dans +toute sa personne.</p> + +<p>Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que +madame de Lucillière exerçait sur ceux qui étaient de sa +cour, c'est qu'elle se faisait obéir instantanément, sans la +plus légère marque d'hésitation ou de révolte.</p> + +<p>Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de +lord Fergusson et du duc de Mestosa; elle leur fit un signe +imperceptible, aussitôt ils sortirent.</p> + +<p>—Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle +vivement.</p> + +<p>—Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont +réussi.</p> + +<p>—Réussi?</p> + +<p>—C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car +cette nouvelle est insignifiante; vous m'aviez si bien tracé +mon plan, que vous deviez attendre le succès pour un +jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute à son sujet; +peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé. +Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en +ces sortes d'affaires.</p> + +<p>—Ne soyez pas trop modeste.</p> + +<p>—Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y +aurait outrecuidance de ma part à prendre pour moi un +succès qui n'appartient qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument, +vous avez été la main; encore l'instrument a-t-il +été bien insuffisant.</p> + +<p>La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité +dans le triomphe.</p> + +<p>—Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce +succès devant le colonel? dit-elle en riant. Il faut vous +rassurer, monsieur, et ne pas trembler ainsi; je ne trahis +pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé que vous ne +pensez pas à me dire ce qui s'est passé.</p> + +<p>—Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît +que mademoiselle Belmonte avait pris l'engagement de +devenir la femme de son maître de chant.</p> + +<p>—Ah! vraiment?</p> + +<p>—Mon Dieu! oui.</p> + +<p>—Et comment cela?</p> + +<p>—C'est justement ce que je vous demande, car pour +moi je ne comprends pas qu'une jeune fille dans sa position +se soit laissée ainsi entraîner. Mais je connais si peu +les femmes, et puis Paris est si corrupteur!</p> + +<p>—Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas +Parisienne; elle est Italienne, comme mademoiselle Lazarus +est Allemande.</p> + +<p>—Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, +a fait une scène violente à mademoiselle Belmonte, en lui +reprochant de ne pas vouloir prendre pour mari l'homme +qu'elle avait bien voulu prendre pour... amant. Il a dit le +mot, et précisément, par un malheureux hasard,—en +disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,—le +colonel l'a entendu.</p> + +<p>Le colonel assistait à cette scène?</p> + +<p>—C'est-à -dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, +se croyant encore au théâtre sans doute, dans une de ses +scènes à effet des opéras italiens, criait de telle sorte que +sa voix est arrivée jusqu'aux oreilles du colonel.</p> + +<p>—Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de +l'endroit où se passait cette scène.</p> + +<p>—C'est-à -dire que le colonel était avec moi dans mon +salon, et Beio, qui, depuis plusieurs jours, poursuivait +mademoiselle Belmonte, avait rejoint celle-ci dans ma +serre, où elle s'était réfugiée.</p> + +<p>—Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita +dans la serre, et les stores baissés sans que les fenêtres +fussent fermées, n'est-ce pas? Mais cela était adroitement +combiné.</p> + +<p>—Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il +faut faire nos compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a +entendu les paroles de Beio; je crois même qu'il en aurait +entendu bien d'autres, et de très instructives, s'il avait +écouté quelques minutes encore; car ce comédien était +lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; +vous savez comme il est délicat, chevaleresque même. Il +n'a pas voulu surprendre les secrets de M. Beio et de mademoiselle +Belmonte, alors même que ces secrets le touchaient +si profondément; il a brusquement remonté le +store...</p> + +<p>—Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?</p> + +<p>—Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il +n'a dit que ces simples mots, les adressant à mademoiselle +Belmonte: «Vous donnerez à votre oncle les raisons que +vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma +femme.»</p> + +<p>—Et il est sorti simplement, dignement.</p> + +<p>—Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?</p> + +<p>—Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte +parle peu, elle agit. Comme je lui proposais de la reconduire +chez elle, elle ne m'a pas répondu; mais, prenant +le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.</p> + +<p>—Voilà qui est assez crâne.</p> + +<p>—Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, +n'est-ce pas, que cela est scandaleux? C'est aussi mon +sentiment.</p> + +<p>—Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle +parle, lui, et il agit. Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?</p> + +<p>—Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en +sais rien, et j'avoue même que je le regrette, car cela a +dû être original; mais ce qu'il a fait est beaucoup plus +original encore.</p> + +<p>—Voyons.</p> + +<p>—C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est +passée entre le colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. +Vers six heures, le hasard m'a conduit aux Champs-Éysées, +et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince Mazzazoli, la +comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante, +montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, +chargé de bagages.</p> + +<p>—Ils partent?</p> + +<p>—Leur position eût été assez embarrassante à Paris; +il eût fallu répondre à bien des questions; et puis d'un +autre côté, le prince eût été obligé à régler des affaires +pénibles avec le colonel, car vous savez que celui-ci avait +envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants, bijoux, cadeaux +de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas +restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie; +c'est plus simple.</p> + +<p>La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, +mais celui-ci les refusa obstinément; il n'avait rien fait, +à elle toute la gloire du succès; et il la quitta avec la +même physionomie discrète.</p> + +<p>Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, +répétée franchement par la marquise, la nouvelle de la +rupture du mariage du colonel eut bientôt fait le tour de +la salle.</p> + +<p>Était-ce possible?</p> + +<p>—Surtout était-il possible que le prince eût ainsi +quitté Paris?</p> + +<p>—Parbleu! avec les diamants du colonel.</p> + +<p>—Et en laissant ses créanciers derrière lui.</p> + +<p>Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la +marquise; mais tout n'était pas dit pour elle.</p> + +<p>Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la +marquise avait eu la pensée d'aller voir Thérèse; mais, +emportée dans son tourbillon, elle avait toujours retardé +l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était assez aventureux. +Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne +idée lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait +plus à attendre.</p> + +<p>Le lendemain de la communication du baron, elle se +rendit rue de Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse +précise d'Antoine Chamberlain.</p> + +<p>En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander +cette adresse par son valet de pied chez un fabricant +de meubles, et bientôt elle arriva devant la porte +sur laquelle était écrit le nom de Chamberlain.</p> + +<p>Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il +est vrai de dire que tout d'abord il la reçut assez mal; +mais quand elle se fut nommée, il lui donna toutes les +explications qu'elle pouvait désirer.</p> + +<p>Malheureusement ces explications venaient ruiner tout +son plan: Thérèse était en Allemagne avec son père, et +depuis son départ elle n'avait pas écrit.</p> + +<p>La marquise se retira déconcertée.</p> + +<p>N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer +le triomphe d'Ida?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<p>Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer +son mariage à Thérèse, se décida tout de suite à +lui apprendre que ce mariage était rompu.</p> + +<p>Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour +de Sorieul, et que par conséquent il ignorait où Thérèse +pouvait se trouver en ce moment, il se rendit rue de +Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.</p> + +<p>Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du +Colisée, il était resté enfermé chez lui, ayant donné +l'ordre de ne recevoir personne, à l'exception du prince +Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui n'était pas venu.</p> + +<p>Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, +pour échapper aux pensées qui, plus noires les unes que +les autres, troublaient son esprit et son coeur.</p> + +<p>Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer +pour ce mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur +la poitrine, leurs coups de marteau l'exaspéraient.</p> + +<p>Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient +leur besogne, il lui semblait qu'ils cessaient de chanter +pour le regarder d'une façon étrange: les uns comme +s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se moquaient +de lui.</p> + +<p>Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard +Haussmann et les boulevards, il s'était mis en route pour +le faubourg Saint-Antoine.</p> + +<p>C'était l'heure où le <i>tout Paris</i> qui respecte les exigences +de la tradition et les observe religieusement +comme article de foi, se dirige vers le bois de Boulogne. +Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, qu'il avait +croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des +personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même +partie de ce <i>tout Paris</i>, dont il était une des individualités +les plus connues, et les gens du monde qui n'avaient pas +eu de relations intimes avec lui, savaient au moins qui il +était.</p> + +<p>Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter +grande attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on +le regardait avec une curiosité peu ordinaire; les yeux +s'attachaient sur lui avec fixité; on se penchait vers son +voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes souriaient.</p> + +<p>En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage +pour lequel il avait fort peu de sympathie, malgré les +protestations d'amitié dont celui-ci l'accablait en toute +circonstances, le vicomte de Sainte-Austreberthe, lui +barra le passage et l'aborda presque de force.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher colonel!</p> + +<p>—Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement +le colonel.</p> + +<p>—Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Qui est indiscret?</p> + +<p>—De vous adresser une félicitation?</p> + +<p>—Et à propos de quoi, je vous prie?</p> + +<p>—A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.</p> + +<p>Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe +de telle sorte que tout autre, à la place de celui-ci, eût +été déconcerté et peut-être même jusqu'à un certain point +inquiété.</p> + +<p>Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter +par rien ni par personne, et de plus il n'avait jamais +pensé qu'on pouvait avoir l'idée de l'intimider: l'herbe +n'avait pas encore poussé sur la tombe du dernier adversaire, +M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre, +et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer.</p> + +<p>Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel +en lui faisant presque violence:</p> + +<p>—Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, +pour le plaisir de bavarder. C'est sincèrement +que je vous félicite, sinon en me plaçant à votre point de +vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous dire que +votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait.</p> + +<p>—Et pourquoi cela, monsieur?</p> + +<p>—Parce que vous ne devez épouser qu'une Française.</p> + +<p>—Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous +prie.</p> + +<p>—Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez +maintenant, vous deviez prendre une Française; +voilà tout. Vous êtes une puissance en ce monde, mon +cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est +d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; +je vous assure qu'on est disposé à faire beaucoup pour +cela. Ne résistez pas. Ce n'est pas officiellement que je +parle c'est officieusement; mais cependant soyez assuré +que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes +visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et +que je n'ai pas trouvé vos oreilles fermées? Je sais de +source certaine qu'on désire vous adresser une invitation. +Êtes-vous présentement en disposition de l'accepter? +Vous voyez que je parle net et sans détour. Que +dois-je répondre?</p> + +<p>—Que vous avez trouvé un homme très touché de la +sollicitude qu'on lui témoigne et très reconnaissant qu'on +pense à lui, mais en même temps vous avez trouvé aussi +un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui ne sait +pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, +où une affaire importante l'appelle; dans ces conditions +la réponse que vous demandez est impossible à formuler, +aussi vous a-t-il prié d'attendre son retour.</p> + +<p>Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son +bras, salua Sainte-Austreberthe et le quitta.</p> + +<p>Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on +lui faire prendre pour femme? Quelles influences voulait-on +servir avec sa fortune?</p> + +<p>A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour +retrouver Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger. +Le marché devait être curieux à connaître. Il apportait sa +fortune; que lui apportait-on en échange?</p> + +<p>Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et +tous ces gens!</p> + +<p>Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment +la seule qui n'eût point visé cette fortune que tant +d'autres avaient poursuivie ou qu'ils poursuivaient encore +par de honteux moyens.</p> + +<p>Et précisément parce qu'il avait bien conscience que +maintenant elle était à jamais perdue pour lui, il osa pour +la première fois s'avouer en toute franchise le sentiment +qu'elle lui avait inspiré, et le reconnaître pour ce qu'il +était.</p> + +<p>Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement +d'une idée à une autre, que celle qu'il abordait ne +lui était pas moins pénible que celle qu'il venait de rejeter, +il arriva rue de Charonne.</p> + +<p>En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement, +joyeusement, près de lui, le jour où il était venu +la prendre en voiture pour la conduire aux courses. +Comme elle était charmante alors!</p> + +<p>En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le +bruit d'une voix qui paraissait lire dans l'atelier.</p> + +<p>Il poussa la porte.</p> + +<p>Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son +pierrot sur sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un +livre à Michel qui travaillait.</p> + +<p>—Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant +si vivement de son établi, que l'oiseau, effrayé, +s'envola; en voilà une surprise, et une bonne!</p> + +<p>Michel, non moins vivement, quitta son travail pour +venir tendre la main au colonel; la surprise paraissait +être tout aussi heureuse pour lui que pour Denizot.</p> + +<p>—Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions +nous voir aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce +soir; j'y serais même allé dans la journée, si je n'étais pas +resté pour faire la lecture à Michel pendant qu'il travaille. +Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, et les +livres nous aident à le passer moins tristement. Nous +avons des nouvelles d'Antoine.</p> + +<p>—C'était précisément pour vous demander des nouvelles +de mon oncle et... (il s'arrêta) que je venais vous +voir.</p> + +<p>—Voici la lettre, dit Michel.</p> + +<blockquote><p> +Mon cher Michel,</p> + +<p>Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait +permis de causer avec vous en toute liberté; mais, +cette occasion tardant à partir, je ne veux pas te laisser +plus longtemps sans nouvelles; car, depuis que tu sais +que nous avons quitté Bâle, sans savoir aussi ce que +nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant +plus que la patience n'a jamais été ta première vertu.</p> + +<p>J'use donc tout simplement de la poste, comme tout +le monde; seulement, n'ayant en elle qu'une faible +confiance et croyant qu'il est très possible, très probable +même que les lettres qui arrivent rue de Charonne, +adressées à ton nom, sont soumises à une surveillance +destinée à fournir à la police des renseignements, +qui heureusement lui manquent, je suis obligé +de garder certaines précautions assez gênantes, mais +que je crois nécessaires présentement. Au reste, je +pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt sans crainte que ma +lettre passe sous des yeux indiscrets, et je te donnerai +alors tous les détails que je suis obligé de taire aujourd'hui.</p> + +<p>Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour +recevoir les réponses aux lettres que j'avais écrites; ces +réponses ont été telles qu'on devait les attendre des +braves coeurs auxquels je m'étais adressé. Alors nous +sommes partis pour notre voyage, pour notre exil en +Allemagne.</p> + +<p>Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous +pouvons l'être, et nous avons trouvé ici un accueil qui +t'aurait fait revenir des préventions que tu nourris +contre les Allemands, si tu avais pu en être témoin.</p> + +<p>Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, +par ce qu'on dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer +en étudiant ceux qu'on rencontre: c'est en Allemagne, +c'est chez eux qu'il faut les connaître.</p> + +<p>Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères +allemands, j'étais arrivé à me débarrasser de certains +préjugés français, mais j'étais loin de soupçonner la vérité.</p> + +<p>Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, +les Allemands sont plus avancés dans nos idées +que nous ne le sommes en France; ici, ce ne sont pas +seulement les ouvriers des villes qui pensent à une +réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le +pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs +ennemis.</p> + +<p>De cette communauté de croyance, il est certain +qu'il naîtra un jour un grand mouvement, qui sera +irrésistible et qui provoquera en Allemagne une révolution +plus terrible et plus complète que ne l'a été la +révolution française.</p> + +<p>Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai +pas la sotte prétention de vouloir le prédire, je ne connais +pas assez le pays pour cela, et d'ailleurs il faudrait +entrer dans des considérations trop longues pour cette +lettre écrite à la hâte, car il est bien entendu que les +choses n'iront pas toutes seules; il y aura des résistances. +Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que +ceux qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures +et dans des guerres, pour tâcher d'enrayer ou de +détourner ce mouvement; mais, quoi qu'on fasse, il reprendra +son cours et sa marche, car l'avenir lui appartient.</p> + +<p>Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil +à pousser à la roue dans la mesure de mes moyens, +car notre cause est au-dessus des nationalités, et nous +devons travailler à son succès aussi bien en France +qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.</p> + +<p>Nous avons ici un journal, <i>le Volkstaat</i>, ce qui veut +dire <i>le gouvernement du peuple</i>, dans lequel on me demande +des articles qu'on traduira; je vais les écrire. +En même temps je fournirai des notes à son rédacteur +en chef, un de nos frères, qui écrit une <i>Histoire de la +Révolution Française</i>, car partout notre <i>Révolution</i> doit +être un enseignement pour les peuples qui veulent s'affranchir.</p> + +<p>Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence +matérielle, n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans +l'atelier d'un tourneur qui est un des chefs du mouvement +social en Allemagne.</p> + +<p>Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur +homme du monde, le plus doux et le plus ferme. Nous +demeurons porte à porte, et Thérèse passe une partie +de la journée à apprendre le français à ses deux petites +filles.</p> + +<p>Si nous étions en France et réunis, nous pourrions +dire que nous sommes pleinement heureux.</p> + +<p>En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré +sur nous. Cette lettre te dira comment m'écrire +et sous quel nom. Ne sois pas inquiet pour me tenir au +courant de mon procès, je lis les journaux français.</p> + +<p>Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et +de Denizot. Thérèse embrasse son oncle et vous envoie +ses amitiés.</p> + +<p>ANTOINE. +</p></blockquote> + +<p>Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations +et son enthousiasme, mais aussi avec sa négligence +des choses pratiques.</p> + +<p>—Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, +dit le colonel en rendant cette lettre à Michel, et c'était là +justement ce que je voulais savoir.</p> + +<p>—Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt +que je l'aurai reçue, je vous la communiquerai.</p> + +<p>—Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la +communiquer aussi à une dame de vos amies qui est +venue pour voir Thérèse?</p> + +<p>—Une dame de mes amies? Et qui donc!</p> + +<p>—Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici +hier pour voir Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? +Naturellement je ne le lui ai pas demandé. Je lui ai +dit ce que nous savions, que Thérèse était en Allemagne, +voilà tout.</p> + +<p>Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette +nouvelle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI</h3> + +<p>Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de +conscience, il n'en est pas de plus grave, que celle qui +tient dans ces trois mots:</p> + +<p>—Que faire maintenant?</p> + +<p>Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant +chez lui, mais sans trouver une réponse, c'est-à -dire +un but.</p> + +<p>Comment prendre la vie?</p> + +<p>Par le côté sérieux ou par le côté plaisant?</p> + +<p>Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque +précisément l'Allemagne lui était interdite et que c'était +en Allemagne seulement qu'il désirait aller?</p> + +<p>Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne +lui disait absolument rien; par là il n'était pas Américain +et il ne ressentait pas cette fièvre de locomotion qui +pousse tant de ses compatriotes en avant, sans leur donner +le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage +qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les +monuments, les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait +dans des dispositions où il lui était impossible d'ouvrir +un livre. Alors que ferait-il en voyage? La mélancolie +des soirées dans les pays inconnus l'effrayait.</p> + +<p>Autant rester à Paris.</p> + +<p>La plupart de ceux avec qui il était en relations se +trouvaient dans des conditions qui, jusqu'à un certain +point, ressemblaient aux siennes: combien n'avaient pas +plus de volonté, plus d'initiative que lui, et cependant ils +acceptaient la vie, se laissant porter par elle.</p> + +<p>Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle +actif dans la comédie humaine, il y a les simples spectateurs; +il serait de ceux-là .</p> + +<p>Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur +le théâtre du monde ne manquaient pas d'un certain intérêt; +peut-être n'étaient-elles pas d'un genre très élevé et +se rapprochaient-elles trop de la féerie et de l'opérette; +mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les +yeux.</p> + +<p>Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant; +il ressemblait à ces apothéoses qui terminent les pièces +à spectacle, avec flammes de Bengale, lumière électrique +et galop final. Qui pensait au lendemain? On se ruait au +plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on +avait le pressentiment que demain n'existerait pas.</p> + +<p>Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette +musique dansante une note triste: on entendait un roulement +sur des tambours drapés de noir.</p> + +<p>On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées +par des coups de fusil; il y avait de nombreuses arrestations +politiques, des procès, des condamnations; on +rapportait des paroles révolutionnaires prononcées dans +des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, +il y avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient +de construire des barricades; on prononçait de +nouveau avec un certain effarement les noms des faubourgs +du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec +leurs riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient +pas avoir de grandes provisions d'armes chez eux, +de peur d'être pillés.</p> + +<p>Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement: +la France était tranquille, le gouvernement était +fort.</p> + +<p>Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la +note joyeuse, mais sans étouffer celle-ci, cela avait du +piquant.</p> + +<p>Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, +à l'enterrement de Victor Noir, la plus grande manifestation +populaire des vingt dernières années, et le +soir à la représentation du <i>Plus heureux des trois</i>, la comédie +la plus gaie du répertoire du Palais-Royal? Profondément +saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort; +mais, d'un autre côté, bien drôle, la physionomie +de Geoffroy, la mari trompé, caressé et content.</p> + +<p>On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles +les femmes du plus grand monde n'étaient reçues +que déguisées en grisettes obtenaient le plus vif succès. +C'était admirable! On s'extasiait, sans se demander si les +fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été reçues +que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été +presque aussi réussies.</p> + +<p>Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans +sa monotonie, prenant les jours comme ils venaient et +s'en remettant au hasard pour le distraire ou l'ennuyer.</p> + +<p>Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de +toutes les réunions; on le vit partout, et les journaux à +informations parlèrent de lui si souvent qu'on aurait pu, +dans leurs imprimeries, garder son nom tout composé; +on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom +retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait +le sien, comme trente ans plus tôt on avait pris celui +de lord Seymour.</p> + +<p>Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait +ni son coeur ni son esprit. Il en était de lui comme de +ces rois de féerie qui, après la phrase traditionnelle: +«Et maintenant que la fête commence!» assistent à cette +fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une +indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de +perte et de gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était +avec le même calme qu'il gagnait ou qu'il perdait des +sommes considérables.</p> + +<p>—Quel estomac! disait-on.</p> + +<p>On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais +ce qui faisait l'admiration de la galerie faisait son désespoir.</p> + +<p>Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien?</p> + +<p>Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer +les battements de son coeur: celui de Thérèse.</p> + +<p>Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles +ni d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, +il était retourné rue de Charonne.</p> + +<p>Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son +oreille à la serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans +cet atelier où autrefois les chants se mêlaient aux coups de +marteau.</p> + +<p>Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui +avait donné les raisons de ce silence. Denizot s'était fait +prendre derrière la barricade du faubourg du Temple, et +Michel avait été arrêté le lendemain à l'atelier; quant à +Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait ce qu'il était +devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le timbre +d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul, +et le concierge commençait à être inquiet pour le payement +de son terme.</p> + +<p>En apprenant cette double arrestation, le colonel avait +voulu savoir s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à +Michel, mais on lui avait répondu qu'ils étaient au secret +à Mazas, et que, pour communiquer avec eux, il fallait +attendre que l'instruction fût terminée.</p> + +<p>A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse?</p> + +<p>Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il +donc de mystérieux?</p> + +<p>Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la +lettre qu'il avait lue, il y avait un nom qui pouvait servir +d'indice pour découvrir la ville où Antoine s'était réfugié +c'était le titre du journal dans lequel Antoine écrivait.</p> + +<p>Il alla trouver le baron, rue du Colisée,—ce qu'il n'avait +pas voulu faire depuis la scène dont il avait été témoin, +résistant quand même à toutes les instances dont +il avait été accablé: invitations à dîner, demandes de services, +et autres prétextes plus ou moins habilement mis +en avant.</p> + +<p>Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir +un soupir de soulagement:</p> + +<p>—Enfin, tout n'est pas perdu!</p> + +<p>Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant +de lui, les deux mains ouvertes.</p> + +<p>—Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque +de vous revoir ici? Vous aviez refusé mes invitations avec +une telle persévérance, que je vous croyais fâché; mais +vous venez; soyez le bienvenu, soyez le bienvenu.</p> + +<p>Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer +tout de suite la raison vraie qui l'amenait rue du Colisée.</p> + +<p>Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui +demanda s'il ne voulait pas, avant de se retirer, faire une +visite de quelques minutes à sa chère Ida, il ne put pas +refuser.</p> + +<p>Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, +comme l'avait proposé le baron, mais de près +d'une heure; car, chaque fois qu'il voulut se lever, le +baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui l'obligeait +à rester.</p> + +<p>Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la +porte de sortie, qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait +amené.</p> + +<p>—A propos, connaissez-vous un journal allemand +portant pour titre le <i>Volkstaat</i>?</p> + +<p>Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant, +il la referma aussitôt et parut chercher.</p> + +<p>—Le <i>Volkstaat</i>, le <i>Volkstaat</i>, dit-il.</p> + +<p>—C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers +pour les ouvriers.</p> + +<p>—Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous +ayez votre renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants +de Dresde et de Leipzig. C'est aujourd'hui +lundi: j'écris ce soir, je reçois les réponses vendredi, et +vous venez dîner avec nous samedi.</p> + +<p>Comme le colonel répondait par un refus aussi poli +que possible:</p> + +<p>—Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement +fâché contre moi?</p> + +<p>—Mais, comment pouvez-vous penser?...</p> + +<p>—Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, +c'est chose convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris +pas. Faut-il écrire?</p> + +<p>—Écrivez, je vous prie.</p> + +<p>—Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis +seulement et nous.</p> + +<p>Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement +parler des compères dont le rôle consistait à rendre +le dîner attrayant: l'un, homme d'esprit et du meilleur; +l'autre, gourmet célèbre. Tous deux allant en ville et +jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment de +lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, +et celui-là les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps +insensibles aux séductions féminines, et par là +incapables de provoquer la jalousie.</p> + +<p>Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin +pour lui communiquer les renseignements qu'il venait de +recevoir.</p> + +<p>Le <i>Volkstaat</i> paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste, +qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande +influence dans les classes laborieuses, sur les ouvriers des +villes aussi bien que sur ceux des campagnes. En quelques +mois, il avait fait le plus grand mal; mais le gouvernement +avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance; son rédacteur +en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui collaboraient +à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait +pour les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables +socialistes, qui menaçaient de corrompre tout le +pays.</p> + +<p>La colonel se déclara satisfait par ces renseignements, +mais, en réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé +au contraire et tourmenté.</p> + +<p>Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement, +poursuivi en Allemagne, dans quel pays +Antoine allait-il se retirer? comment trouverait-il à travailler? +N'était-ce pas une vie de misère qui commençait +pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être, +et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine +d'aider la police à les trouver.</p> + +<p>Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron.</p> + +<p>Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été +dans d'autres circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit +et la gourmandise du gourmet.</p> + +<p>Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur +sa santé et Ida lui ayant demandé en souriant dans quel +pays il voyageait présentement, il voulut réagir contre sa +maussaderie; puisqu'il avait accepté ce dîner, il devait y +apporter une figure et des manières convenables. Évidemment +sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait +plus tard.</p> + +<p>Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la +convaincre qu'il ne voyageait pas pour le moment dans +des pays chimériques, mais qu'il savait où et près de qui +il était.</p> + +<p>De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa +les préoccupations sérieuses et tristes que le baron avait +fait naître.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII</h3> + +<p>Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et +baron Lazarus, se renouvelèrent souvent, et insensiblement +ils devinrent de plus en plus fréquents.</p> + +<p>Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour +appuyer son invitation, et chaque fois le colonel, de son +côté, n'en avait que de mauvaises pour la refuser.</p> + +<p>D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, +ces dîners n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin +de là .</p> + +<p>En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de +gala ou quand il n'en donnait point un lui-même, il mangeait +le plus souvent à son restaurant ou à son cercle, et +le brouhaha des grandes réunions lui était tout aussi désagréable +que le silence et la solitude.</p> + +<p>Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas +ailleurs.</p> + +<p>Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table +est une sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses +circonstances, de choses et de personnes.</p> + +<p>Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait +à la table du baron, où la chère, préparée par un cuisinier +parisien et non allemand, était exquise, et où les +convives étaient habilement choisis pour se faire valoir +les uns les autres.</p> + +<p>Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en +honneur à Paris; malheureusement ils ont peu à peu disparu, +à mesure que tout le monde a voulu faire grand, et +ils ne se sont conservés que dans de trop rares maisons.</p> + +<p>Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel +c'était une détente, un repos et un charme, que ces dîners +intimes. On y causait librement, spirituellement, on y +mangeait délicatement, et, en même temps que le cerveau +s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en sortait dans +un état de bien être général tout à fait agréable.</p> + +<p>Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les +qualités innées qu'ont ses compatriotes pour la profession +d'hôte, ou plus justement de maître d'hôtel, profession +pour laquelle les Allemands ont incontestablement, +comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des aptitudes +remarquables.</p> + +<p>A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne +pouvait dîner chaque semaine, rue du Colisée, sans faire +une visite au baron et à Ida.</p> + +<p>Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de +réception du baron; mais il n'en était pas de ces réceptions +comme des dîners, elles n'avaient aucun caractère +d'intimité. S'y montraient tous ceux qui étaient en relations +d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des +Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement +des Allemands.</p> + +<p>Alors bien souvent la conversation prenait une tournure +qui gênait le colonel, tant on disait du mal de la +France. C'était à croire que tous ces gens, qui pour la +plupart habitaient Paris, étaient des ennemis implacables +du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le travail +ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de +«la grande Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, +de ses vices, de sa pourriture. Pourquoi se serait-on +gêné devant le colonel Chamberlain? N'était-il pas +citoyens des États-Unis?</p> + +<p>Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour +à répliquer à ces litanies:</p> + +<p>—Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, +dit-il, pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y +restez-vous?</p> + +<p>On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui +n'appartient qu'à la race germanique.</p> + +<p>Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne +manquait jamais d'annoncer, dans ses revues du monde +parisien, que mademoiselle Ida Lazarus «avait été la +reine de la soirée», prit la parole.</p> + +<p>—Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il +avec un flegme imperturbable, et tous nous reconnaissons +qu'elle est le premier pays du monde pour les couturières, +pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, pour les +modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du +tout.</p> + +<p>Les rires recommencèrent de plus belle.</p> + +<p>—Et les soldats? dit le colonel agacé.</p> + +<p>Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des +sourires discrets.</p> + +<p>Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué, +leva la main, et tout le monde garda le silence.</p> + +<p>—Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que +nous rendons justice aux Français, et il serait à souhaiter +que les Français fussent aussi équitables pour nous que +nous le sommes pour eux. Nous les traitons en frères et +eux nous regardent comme des ennemis qu'ils dévoreront +un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la +France, c'est que nous avons peur d'elle.</p> + +<p>Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il +voulut prendre ses précautions pour l'avenir et ne pas +exposer le colonel à entendre des propos qui pouvaient +le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se retirer, il l'accompagna.</p> + +<p>—Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; +c'est mon jour de réception, et vous vous rencontrez +avec une société mélangée, que mes affaires m'obligent +à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je reste en +tête-à -tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille.</p> + +<p>Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous +faire l'amitié d'une visite, venez un de ces jours-là , nous +serons tout à fait entre nous. Il y a des heures où il me +semble qu'on doit avoir besoin de calme sans solitude.</p> + +<p>Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le +jeudi ou le samedi quelquefois même le jeudi et le samedi.</p> + +<p>Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait +pour elle les attentions et les prévenances qu'un grand +frère a pour une soeur plus jeune.</p> + +<p>Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, +qu'il était bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait +être qu'une amitié fraternelle.</p> + +<p>Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le +passé.</p> + +<p>Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément +aimée, madame de Lucillière, sa chère marquise, sa chère +Henriette, avait paru vouloir rappeler ce passé à la vie; +mais il avait fermé les yeux et les oreilles aux avances +franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait insisté. +Dans une maison où ils se rencontraient, elle était +venue à lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans +prendre cette main, il avait reculé. Un autre soir, elle +avait manoeuvré de manière à le trouver seul dans un +boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui avait dit +qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, +mais avec une froideur glaciale, sans émotion et sans +trouble, il avait répondu qu'il n'avait rien à entendre +d'elle, et il s'était retiré, dégageant avec fermeté son bras, +qu'elle avait pris.</p> + +<p>Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre +que le sentiment amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât +jamais en une tendresse passionnée.</p> + +<p>Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été +sans que les dîners ni les soirées s'interrompissent.</p> + +<p>Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée +pour faire sa visite du samedi, marchant doucement, il +croisa, en arrivant devant la porte du baron Luzerne, son +ami Gaston de Pompéran, et naturellement tous deux s'arrêtèrent +en même temps pour se serrer la main.</p> + +<p>Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à +sourire en montrant du doigt les arbres du jardin du baron.</p> + +<p>—Vous allez là ? dit-il.</p> + +<p>—Oui, je vais faire une visite au baron.</p> + +<p>—Et à sa fille?</p> + +<p>—Et à sa fille.</p> + +<p>—Alors c'est vrai?</p> + +<p>—Qui est vrai?</p> + +<p>-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus?</p> + +<p>A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa +le pavé du pied.</p> + +<p>—Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question +était indiscrète et que j'avais raison d'hésiter à vous +l'adresser.</p> + +<p>—C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage +sont vraiment irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour +vous, mon cher Gaston, et, si quelqu'un a le droit de +m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous seul. Que cela +soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement +d'impatience que je suis fâché contre vous.</p> + +<p>Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston.</p> + +<p>—On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez +le baron, et que de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie +et en celle d'Ida, une partie de vos soirées. De là , +à conclure à un mariage, il n'y a qu'un pas.</p> + +<p>—Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question +de mariage entre Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la +pensée; cela est précis, n'est-ce pas?</p> + +<p>Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. +Il le quitta et revint sur ses pas, marchant rapidement +sous le coup de l'exaspération; car, s'il n'était pas fâché +contre Gaston, il l'était contre «les autres».</p> + +<p>Cette question de mariage le poursuivait donc toujours +et sans relâche? Il fallait en finir.</p> + +<p>Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et +sonna à la grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer +une explication ce soir même.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII</h3> + +<p>Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de +recevoir le colonel, c'était chez sa fille.</p> + +<p>En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; +il était donc tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât +la soirée, dans cette pièce où le colonel avait été reçu +dès le second jour de son arrivée à Paris, et qui, par sa +disposition comme par son ameublement, son aquarium, +sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, +son piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets +de ménage, présentait une si étrange réunion de +choses qui juraient entre elles.</p> + +<p>Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron +assi dans un large fauteuil, devant une table sur laquelle. +était servi un plateau avec un cruchon plein de bière et +deux verres; installée devant le piano ou devant l'orgue, +Ida faisait de la musique pour son père, qui, renversé +dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait +en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa +pipe.</p> + +<p>Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie +de famille plus patriarcal. Évidemment cette bonne fille +serait un jour la meilleure femme qu'un mari pût souhaiter; +en elle, tout se trouvait réuni: les talents les plus +variés, et avec cela l'ordre, la complaisance, l'indulgence, +la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du +bonheur qu'elle donnait.</p> + +<p>Quand elle disait <i>Lieber papa</i>, sa voix était une suave +musique.</p> + +<p>Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle +quand, penchée devant son père, elle lui tendait un papier +roulé pour qu'il allumât sa pipe.</p> + +<p>Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait +permis que son père fumât chez elle, et la pipe encore?</p> + +<p>Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne +pensait qu'aux plaisirs des autres, et, pour son odorat, la +fumée de la pipe paternelle ne pouvait que sentir bon.</p> + +<p>Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano +en train de jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, +sa pipe allumée, était assis dans son fauteuil.</p> + +<p>Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la +tête; mais le colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. +Quant au baron, il ne bougea pas; on pouvait croire +qu'il était absorbé dans une sorte de ravissement. Renversé +dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague, il +n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce +la musique, était-ce le tabac qui produisait cette extase? +les deux peut-être.</p> + +<p>Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier +siège qu'il trouva à sa portée et attendit que la romance +fût finie.</p> + +<p>Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret +et vint à lui en courant.</p> + +<p>—Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai +joué cette romance à papa. Voulez-vous que je la recommence +pour vous?</p> + +<p>Le baron était enfin sorti de son état extatique.</p> + +<p>—Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera +heureux de t'entendre, tu as joué comme un ange.</p> + +<p>Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la +musique avec recueillement, même quand c'était un ange +qui était au piano.</p> + +<p>Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et +suivant sa pensée intérieure d'autant plus librement qu'il +ne se croyait pas observé.</p> + +<p>Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en +temps un regard de côté sur une glace, dans laquelle elle +suivait les mouvements de physionomie du colonel et +voyait sa préoccupation.</p> + +<p>Quant au baron par suite d'une heureuse disposition +particulière dont l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement +développée par l'usage, il pouvait voir ce qui +se passait autour de lui, sans paraître le regarder: si bien +qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli du colonel, +qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter +religieusement la romance de Mendelssohn, il se +demanda curieusement ce qu'avait le colonel.</p> + +<p>Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa +assez tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour +lui montrer le colonel; mais le baron répondit toujours en +mettant un doigt sur ses lèvres.</p> + +<p>Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.</p> + +<p>—Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant +quelques instants? dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir +d'une affaire pressante, pour moi très-importante, +et je ne voudrais pas vous imposer l'ennui de l'entendre.</p> + +<p>Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du +baron. Lorsqu'ils furent entrés, le colonel se retourna +pour s'assurer que la porte était fermée.</p> + +<p>—Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant.</p> + +<p>—Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain +point pour vous. Je pense, que mon assiduité dans votre +maison vous a prouvé tout le plaisir que j'éprouvais à vous +voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.</p> + +<p>—Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en +mettant la main sur son coeur, soyez-en convaincu; nos +réunions ont été un vrai bonheur pour moi, aussi bien que +pour ma fille.</p> + +<p>—Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que +quelques amis dont les plaisirs étaient quelquefois pour +moi une fatigue, j'étais heureux de trouver une maison +calme...</p> + +<p>—Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le +franchement, mon ami. C'est là en effet ce que nous +pouvions vous offrir.</p> + +<p>—Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que +je n'oublierai jamais.</p> + +<p>Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant +où il devait aboutir, et pressentant, au ton dont il était +prononcé, à l'embarras qui se montrait dans le choix des +mots, enfin à mille petits faits résultant de l'attitude et +des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait être +que mauvaise.</p> + +<p>Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui +illumina tout ce qui avait été dit d'obscur jusqu'à ce +moment par le colonel et en même temps le but encore +éloigné auquel celui-ci tendait.</p> + +<p>C'était un adieu que le colonel lui adressait.</p> + +<p>Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de +coup d'oeil qui lui rendit sa présence d'esprit, un moment +troublée.</p> + +<p>Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait +à être aidé par le baron; mais, celui-ci étant resté +silencieux, les yeux fixés sur lui, il continua:</p> + +<p>—Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de +malentendu entre nous, j'arrive à la partie difficile de la +demande que j'ai à vous adresser, et pour laquelle, vous +le voyez, je cherche mes mots sans les trouver.</p> + +<p>Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant.</p> + +<p>—Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles +avec moi et pour une demande telle que celle que vous +avez à m'adresser? Allons donc! Pourquoi ne pas parler +tout simplement, franchement, sans détours et sans ambages?</p> + +<p>Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris +de cette gaieté; mais...</p> + +<p>—Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il +y a dans votre demande?</p> + +<p>—Vous savez?</p> + +<p>—Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous +sommes, cela n'est pas bien difficile à deviner. Je ne suis +pas un grand sorcier ni un grand diplomate; je suis un +bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille et +auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.</p> + +<p>Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie +pleine d'émotion.</p> + +<p>—Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas +aperçu depuis longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais +pas le père que vous connaissez.</p> + +<p>Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron +parlait d'une voix forte et rapide, de telle sorte qu'il était +à peu près impossible de l'interrompre.</p> + +<p>—Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques +mois j'ai commencé à me douter de quelque chose? Non, +n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous le dire pour que vous +compreniez ce que je suis et pour que vous me jugiez tout +entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement, +directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant, +je crois que je n'ai pas eu tort. Au reste, +j'aurais voulu agir autrement que je n'aurais pas pu. +Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa franchise, +on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles +et, ce qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous +me direz que j'aurais pu m'adresser d'abord à vous. Cela +est vrai, mais avec ma fille j'avais une liberté que je +n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé à +elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux +et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction +ou d'un limier de police, cependant je vois autour de moi +des choses qui me touchent au coeur, je vois ce qui se +passe, mais je ne sais pas quels sont tes sentiments, et je +viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je +dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en +m'entendant parler ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne +désapprouve rien, et avant tout je dois te déclarer, ce que +tu sais déjà , mais enfin il est bon que cela soit nettement +exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel +Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude +sympathie; en un mot, c'est l'homme selon mon coeur.» +Je vous demande pardon de vous dire cela en face, mon +cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je +dois les répéter sans les altérer.</p> + +<p>Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots +significatifs de ce discours, avait voulu l'interrompre, +écoutait maintenant, bouche close, se demandant avec +stupéfaction ce que tout cela signifiait.</p> + +<p>Le baron poursuivit:</p> + +<p>—«Maintenant que tu connais mes sentiments à +l'égard du colonel, dis-je à ma fille, je te prie de me +faire connaître les tiens en toute sincérité, en toute +franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble cette +question directe lui causa. Je voulus alors venir à son +aide. «Ce n'est point une confession que j'espère de toi, +c'est un mot, un seul mot, mais net et précis: si le colonel +Chamberlain me demande ta main, que dois-je lui +répondre?»</p> + +<p>A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de +dessus le fauteuil qu'il occupait.</p> + +<p>Mais de la main, le baron, par un geste paternel et +avec un bon sourire, lui imposa silence:</p> + +<p>—Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis +ainsi fait; quand je veux savoir une chose, je ne trouve +pas de meilleur moyen que de la demander tout naïvement. +Si ma question vous surprend maintenant, elle ne +surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais; +je vis son front rougir, puis son cou; ses yeux +s'emplirent de larmes; ses lèvres frémirent, sans former +des mots, et elle détourna la tête; mais presque aussitôt, +relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil +qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait +de joie et de bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha +sa tête sur ma poitrine. Je n'insistai pas, vous le comprenez +bien; ce que je venais de voir était la réponse la +plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami, +que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; +je l'attendais et je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois, +mille fois, oui.</p> + +<p>Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude +de la stupéfaction:</p> + +<p>—Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je +peux dire non, n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si +doux à prononcer.</p> + +<p>Le colonel restait toujours immobile, sous le regard +souriant du baron.</p> + +<p>Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette +stupéfaction; son sourire s'effaça, et peu à peu, mais +rapidement cependant, son visage prit l'expression de la +surprise.</p> + +<p>—Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? +qu'avez-vous? pourquoi ce regard troublé? qui cause +cette émotion? Vous vous taisez? Ah! mon Dieu!</p> + +<p>Et le baron, à son tour, se leva vivement.</p> + +<p>—Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous +m'avez bien dit, n'est-ce pas, que vous aviez une demande +à m'adresser?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu. +Que trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous +satisfasse pas? Elle est à vous, je vous répète que je vous +la donne.</p> + +<p>Le colonel, gardant le silence, baissa la tête.</p> + +<p>Le baron parut le regarder avec une surprise qui +croissait de seconde en seconde; tout à coup il se frappa +la tête, et prenant le colonel par la main:</p> + +<p>—Cette demande, dit-il,—sur votre honneur, répondez +franchement, colonel;—cette demande ne s'appliquait +donc pas à ma fille? Sans pitié, sans ménagement, sans +circuit, un oui ou un non: répondez, colonel, répondez.</p> + +<p>—Je venais vous dire qu'on présence de certains +propos qui couraient dans le monde et que mon assiduité +chez vous paraissait justifier, je vous demandais à suspendre +nos relations.</p> + +<p>Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il +venait de recevoir un coup de massue qui l'avait assommé.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant!</p> + +<p>A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un +accent déchirant: il était accablé.</p> + +<p>Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il +passa ses deux larges mains sur son visage en les +appuyant fortement comme pour comprimer son front; +puis, se levant et croisant ses bras, il vint se placer en face +du colonel, à deux pas.</p> + +<p>—Et vous m'avez laissé parler? dit-il.</p> + +<p>Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles: +c'était une profonde douleur, un morne désespoir.</p> + +<p>—Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma +fille.</p> + +<p>Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni +l'un ni l'autre la parole.</p> + +<p>Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il +commençât.</p> + +<p>Enfin le baron se décida.</p> + +<p>—Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point +en état de nous expliquer en ce moment. Vous réfléchirez +de votre côté; moi, je réfléchirai du mien, et tous deux, +en hommes d'honneur, nous chercherons un moyen pour +sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous +prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande +d'être pour ma fille ce que vous avez été. Il ne faut pas +qu'elle apprenne la vérité par un coup brutal: elle en +mourrait, ne l'oubliez pas. Je la préparerai; nous chercherons, +nous verrons. Je compte donc sur vous pour +notre dîner de mardi.. Vous viendrez?</p> + +<p>—Je viendrai.</p> + +<p>Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa +fille, se frottant les mains à se les brûler.</p> + +<p>—Eh bien! papa? dit Ida.</p> + +<p>—Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce +moment une bonne formule pour me demander ta main; +viens que je t'embrasse.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV</h3> + +<p>Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait +été conçu, il lui manqua la condition sur laquelle le baron +comptait le plus: le temps, et le hasard, que le baron +n'avait pas admis dans ses calculs, vint bouleverser ses +savantes combinaisons.</p> + +<p>On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction +s'empara de tout le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 +on comprit tout à coup que la guerre entre la France et +la Prusse pouvait faire explosion d'un moment à l'autre.</p> + +<p>En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est +peut-être pas tout à fait juste.</p> + +<p>Il y avait en effet, en France, des gens que la marche +du gouvernement épouvantait, et qui se disaient que ce +gouvernement aux abois, après avoir essayé de tous les +expédients et tenté toutes les aventures, se jetterait, un +jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver +là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent +de résister à la liberté.</p> + +<p>D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient +quel formidable engin de guerre elle avait entre les +mains, se disaient que sûrement elle voudrait s'en servir +avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi sa domination +dans toute l'Allemagne sur la défaite de la +France.</p> + +<p>De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à -dire +des nuages chargés d'orages qui, se rencontrant +et se choquant, devaient fatalement allumer la +foudre.</p> + +<p>Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient +souvent menacé de se rencontrer, paraissaient pour le +moment éloignés l'un de l'autre; le ciel était serein, le +baromètre était au beau, et les esprits timides avaient +fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année +Le baron Lazarus lui-même, qui savait bien des choses +et qui, par ses relations multiples aussi bien en France +qu'en Allemagne, était en mesure d'être bien informé, +répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette +année.</p> + +<p>Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, +pour d'autres non moins sérieuses elle le désespérait; +car, depuis longtemps averti et convaincu de l'imminence +de la guerre, il était à la baisse dans toutes ses spéculations. +Au lieu du trouble qui devait rétablir ses affaires, +il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les +ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu. +C'était même cette expectative terrible qui, en ces derniers +temps, lui avait fait si ardemment désirer de marier sa +fille au colonel: la guerre ou la fortune du colonel. Si les +deux lui manquaient, c'en était fait de lui.</p> + +<p>Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour +l'année présente, se montra menaçante, et en quelques +jours les chances de paix semblèrent disparaître complètement, +tant des deux côtés on était disposé à saisir les +occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait +faire naître.</p> + +<p>Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à +72 60 le 5 juillet, était à 67 40 le 14.</p> + +<p>C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre +côté c'était la ruine des espérances du père.</p> + +<p>En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à +Paris, et alors que devenait son plan, qui devait si habilement +amener le colonel à prendre Ida pour femme?</p> + +<p>Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le +colonel le quittât en même temps.</p> + +<p>Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce +fut justement le lendemain du jour où eut lieu leur +entretien et «où le coeur d'Ida avait été mis à nu, +le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ.</p> + +<p>Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour +voisin de table un médecin qui, disait-on, connaissait +admirablement les eaux minérales de toute l'Europe. +Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le +regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier.</p> + +<p>Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha +pas et, se cramponnant à lui de force, l'attira dans un +coin.</p> + +<p>Il mit la conversation sur les maladies de foie, et +cita des cures merveilleuses obtenues par les eaux minérales.</p> + +<p>Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour +en prendre un particulier, il se mit à interroger le colonel +comme dans une consultation.</p> + +<p>Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie; +j'en suis aussi certain que si vous m'aviez longuement +raconté ce que vous éprouvez.</p> + +<p>Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit +les différents états par lesquels le colonel passait dans la +digestion.</p> + +<p>—Est-ce exact?</p> + +<p>—Très exact.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place, +je n'hésiterais pas une minute; je partirais pour Carlsbad, +Marienbad, Kissingen ou Hombourg, dont les eaux vous +débarrasseraient rapidement. Sans doute votre état n'est +pas grave; cependant je suis convaincu qu'une médication +fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas +garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, +tandis que quand on a attendu, il est souvent trop tard +lorsqu'on veut agir. Les eaux allemandes, c'est non-seulement +un conseil d'ami, c'est encore un ordre de médecin, +si vous me permettez de parler ainsi.</p> + +<p>Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, +le baron se rapprocha du colonel.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur +Pfoefoers? Il vous ordonne les eaux dans notre pays. Si +je puis vous être utile, je me mets à votre disposition.</p> + +<p>—Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce +moment.</p> + +<p>—Même quand la science l'ordonne!</p> + +<p>Je ne puis pas obéir à la science.</p> + +<p>—Mais c'est une horrible imprudence.</p> + +<p>—Plus tard, je verrai.</p> + +<p>Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait +trop souvent vu la mort pour avoir peur des médecins, et +leurs arrêts le laissaient parfaitement calme quand il n'en +riait pas.</p> + +<p>Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui +dut essayer de décider le colonel à faire un voyage en +Allemagne.</p> + +<p>Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément +le temps manquait.</p> + +<p>De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait +plus menaçante, et, par ce qui se passait à Paris, au moins +par ce qu'on voyait, il était évident que le gouvernement +français cherchait à provoquer les sentiments guerriers +du pays, comme pour lui faire prendre une part de responsabilité +dans la déclaration de la guerre.</p> + +<p>Paris présentait une physionomie étrange, où les +émotions théâtrales se mêlaient aux sentiments les plus +sincères.</p> + +<p>On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans +se connaître, on s'aborde, on s'interroge, on discute; les +boulevards sont une cohue, et, tandis que les piétons +s'entassent sur les trottoirs, les voitures sur la chaussée +s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus circuler. +De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la +la guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond +«Vive la paix!» On chante la <i>Marseillaise</i>, les <i>Girondins</i>, +le <i>Chant du départ</i>, et, pour la première fois depuis vingt +ans, Paris entend: «Aux armes, citoyens!» sans que la +police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y ait des +citoyens.</p> + +<p>L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement +des voitures diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer +des gens en blouses blanches, qui forment des +sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef qui porte +une torche allumée.</p> + +<p>—A Berlin! à Berlin! Vive la guerre!</p> + +<p>Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles +à enflammer répètent: «A Berlin!» on se regarde en +voyant passer ces comparses, on sourit ou bien on hausse +les épaules, et quelques voix crient: «A bas les mouchards!»</p> + +<p>Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, +il aperçut, dans une calèche découverte qui +suivait ces blouses blanches, un homme que depuis +longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De +temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, +qui allait au pas, et, le visage souriant,—s'il est +permis de donner le nom de sourire à la grimace qui +élargissait cette face épaisse,—il applaudissait des deux +mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise +près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, +qui, la tête tournée du côté opposé à celui où se trouvait +le colonel, criait à pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!» +Tout à coup ce jeune homme, dont la voix +dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers +le comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait.</p> + +<p>C'était Anatole!</p> + +<p>Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien +ganté; Anatole assis auprès du comte Roqueblave, dans +la voiture d'un sénateur: Anatole en France.</p> + +<p>Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour +voir s'il ne devait point parer quelque coup de couteau; +mais il n'aperçut que de bons bourgeois qui applaudissaient +ou qui huaient cette manifestation courtisanesque d'un +personnage dont le nom circulait dans les groupes.</p> + +<p>Comme le comte, penché en dehors de la calèche, +répétait: «A Berlin!» un gamin, qui se trouvait au premier +rang des curieux sur le trottoir, descendit sur la +chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la voiture, +il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante +qui n'appartient qu'au voyou parisien:</p> + +<p>«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!»</p> + +<p>Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées +et des applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût +aperçu et reconnu son cousin, le colonel Chamberlain, +perdu dans la foule.</p> + +<p>Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent +plus ardentes ou plus tranquilles, selon que les chances +de paix ou de guerre s'accentuaient.</p> + +<p>Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la +paix n'avait jamais été sérieusement menacée; hier les +Prussiens étaient nos amis, aujourd'hui ils étaient nos +ennemis, demain ils redeviendraient nos amis, et, dans le +gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins souples +et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec +le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient, +ils l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur +poche en souriant. C'était éblouissant.</p> + +<p>Cependant les événements avaient marché, et, comme +de chaque côté on les avait arrangés et exploités en vue +de certains intérêts particuliers, ils étaient fatalement arrivés +à la guerre: l'ambassadeur de Prusse avait quitté +Paris.</p> + +<p>Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de +chez lui, on lui annonça M. le baron Lazarus.</p> + +<p>Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la +rente fût à 65 fr. 50, ce qui faisait gagner des sommes +considérables au baron, celui-ci entra avec une figure +grave et sombre; car si le financier était plein de joie, le +père, par contre, était plein d'inquiétude.</p> + +<p>Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant +décider le mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant +cette quinzaine, était venu plusieurs fois rue du +Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il n'avait fait +aucune allusion à leur entretien.</p> + +<p>—Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, +que M. le baron de Werther est parti ce soir, avec tout +le personnel de l'ambassade, par le train de cinq heures. +Alors tout est fini?</p> + +<p>—C'est-à -dire que tout commence. La France a voulu +la guerre, elle l'a. Maintenant, c'est la question de la prépondérance +de la France ou de l'Allemagne en Europe +qui est engagée: la Providence seule sait quand et comment +elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent +pas nous faire oublier les intérêts particuliers; je +viens donc vous demander à quoi vous vous êtes arrêté.</p> + +<p>Le colonel regarda le baron comme pour le prier de +préciser sa question.</p> + +<p>Celui-ci s'inclina et continua:</p> + +<p>—Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes +obligés de quitter Paris, car la guerre va prendre +un caractère implacable; si cela se réalise, je désire savoir +quelles sont vos intentions.</p> + +<p>—Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au +contraire.</p> + +<p>—Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons +pour venir en Allemagne?</p> + +<p>—Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous +pas que je suis Français de coeur. Je ne peux +pas, pendant la guerre, aller chez les ennemis de mon +pays.</p> + +<p>—Je vois que vous avez oublié notre entretien.</p> + +<p>—Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez +douter ni de me sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle +Lazarus: mais....</p> + +<p>Il hésita.</p> + +<p>—Mais?... demanda le baron.</p> + +<p>—Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles +soient, ne suffisent pas pour faire un mariage.</p> + +<p>Le baron se leva avec dignité.</p> + +<p>D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; +car, bien qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire +quelque chose.</p> + +<p>—Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont +au moins cela de bon, qu'ils couperont court aux propos +du monde.</p> + +<p>—Je vois que vous savez tirer parti des événements, +dit le baron en se dirigeant vers la porte.</p> + +<p>Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux +mains et murmura:</p> + +<p>—Oh! ma pauvre enfant!</p> + +<p>Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles.</p> + +<p>Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête:</p> + +<p>—Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser, +et, bien qu'elle me coûte cruellement, je ne dois penser +qu'à ma fille. Après avoir longuement et douloureusement +réfléchi, mon intention n'est pas de lui avouer la +vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire +que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison +est la seule qui vous empêche de nous accompagner +en Allemagne. Plus tard, lorsque le temps aura apporté +un certain apaisement à son chagrin, je la préparerai peu +à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse, il me +faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou +trois jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et +m'aider à tromper cette pauvre enfant? Sans doute, il vous +faudra feindre des sentiments que vous n'éprouvez pas, +mais la pitié vous inspirera.</p> + +<p>Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, +ce pauvre père!</p> + +<p>Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé; +pouvait-il refuser?</p> + +<p>Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, +il se rendit rue du Colisée.</p> + +<p>La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers +emballeurs entassait, dans les caisses en bois, tous les +objets de valeur qui garnissaient les appartements: les +tableaux, les bronzes, les livres, les porcelaines et les +meubles assez légers pour être emportés.</p> + +<p>—Savons-nous quand nous reviendrons et ce que +nous retrouverons? dit le baron.</p> + +<p>Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant +la volière et l'aquarium.</p> + +<p>—J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis +emporter ni mes oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur +qu'on ne les laisse mourir ici. Voulez-vous que je les +fasse porter chez vous demain matin? En les regardant, +vous penserez quelquefois à l'exilée.</p> + +<p>Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la +main, et la lui serrant fortement:</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites +votre devoir. La France n'est-elle pas votre patrie?</p> + +<p>Elle paraissait émue, mais en même temps cependant +soutenue par une volonté virile.</p> + +<p>Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là , le colonel, +comme il l'avait promis, arriva rue du Colisée pour +monter en voiture avec eux et les accompagner à la gare.</p> + +<p>Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il +n'éprouvait pas,» selon le conseil du baron; il était réellement +sous une impression pénible.</p> + +<p>La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la +France: c'était un entassement, une cohue; mais, devant +M. le baron Lazarus, les portes secrètes s'ouvrirent, et le +colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu pour elle.</p> + +<p>Pendant que le baron s'installait dans son compartiment +avec l'aide de son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel, +et l'emmenant quelques pas plus loin:</p> + +<p>—Vous souviendrez-vous? dit-elle.</p> + +<p>Et elle lui tendit une petite branche de <i>vergise mein +nicht</i>, qu'elle tira de son corsage.</p> + +<p>Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa +fille.</p> + +<p>Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.</p> + +<p>La baron tendit la main au colonel:</p> + +<p>—Au revoir!</p> + +<p>On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla +lourdement, et dans la fumée, le colonel resté sur le quai, +aperçut un mouchoir blanc qui voltigeait,—celui d'Ida.</p> + +<p>Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des +pauvres gens qui, moins puissants que le baron, n'avaient +pas pu partir.</p> + +<p>Si les Allemands quittaient la France pour retourner +dans leur pays, les Français qui étaient en Allemagne +n'allaient-ils pas revenir en France, même les proscrits +et les condamnés politiques?</p> + +<p>Et Thérèse?</p> + +<br><br> + +<p>FIN DE IDA ET CARMELITA</p> + +<p>(L'épisode qui suit <i>Ida et Carmelita</i> a pour titre <i>Thérèse</i>.)</p> +<br><br> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13654 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/13654-h/images/001.png b/13654-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..454776a --- /dev/null +++ b/13654-h/images/001.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ida et Carmelita + +Author: Hector Malot + +Release Date: October 6, 2004 [EBook #13654] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the PG Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT + + + +[Illustration] + + + + +IDA + +ET + +CARMELITA + +PAR + +HECTOR MALOT + + + + +AVERTISSEMENT + +_M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, son premier roman +«LES AMANTS», va donner en octobre prochain son soixantième volume +«COMPLICES»; le moment est donc venu de réunir cette oeuvre considérable +en une collection complète, qui par son format, les soins de son tirage, +le choix de son papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et +par son prix modique soit accessible à toutes les bourses, même les +petites._ + +_Pendant cette période de plus de trente années, Hector Malot a touché +à toutes les questions de son temps; sans se limiter à l'avance dans +un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, il a +promené le miroir du romancier sur tout ce qui mérite d'être étudié, +allant des petits aux grands, des heureux aux misérables, de Paris à la +Province, de la France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui +_de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, de l'art, +de la science, de l'industrie, méritant que le poète Théodore de +Banville écrivit de lui «que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire +intime de notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre»._ + +_Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va du plus +dramatique au plus aimable, tantôt douce ou tendre, tantôt passionnée ou +justiciaire, mais toujours forte, toujours sincère, soit expliquée, +et qu'il lui soit même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est +pourquoi nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur chaque roman une +notice que nous placerons à la fin du volume. Quand il ne prendra pas la +parole lui-même, nous remplacerons cette notice par un article critique +sur le roman publié au moment où il a paru, et qui nous paraîtra +caractériser le mieux le livre ou l'auteur._ + +_Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume sera mis en vente +tous les mois._ + +_L'éditeur,_ + +_E.F._ + + + +IDA ET CARMELITA + +(L'épisode qui précède _Ida et Carmélita_ a pour titre _La +marquise de Lucillière_.) + + + +I + +Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels, qui poussent +spontanément sur son sol comme les pins et les champignons; pas de +village, pas de hameau, si pauvre qu'il soit, pas de site, pour peu +qu'il offre une curiosité quelconque, qui n'ait son auberge, son hôtel +ou sa pension. + +C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, à une altitude +de six à sept cents mètres, à la pointe d'une sorte de promontoire qui +s'avance vers le lac a été construit l'hôtel du _Rigi-Vaudois_. + +La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'abri des chaleurs +comme des froids, au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un +merveilleux panorama. + +Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de +Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, à droite +et à gauche, la nappe bleue du lac, qui commence à l'embouchure du Rhône +pour s'en aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et se +perdent dans un lointain confus. + +Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas à faire +pour se trouver immédiatement sur les pentes herbées ou boisées qui +descendent des dents de Naye et de Jaman. + +Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne route de voiture +qui monte du lac par des lacets tracés sur le flanc de la montagne; +l'autre est un simple sentier qui grimpe à travers les pâturages et le +long d'un torrent. + +C'était à cet hôtel du _Rigi-Vaudois_ que le colonel s'était arrêté en +venant de Paris; et séduit par le calme autant que par la belle vue, il +y avait pris un appartement de trois pièces ouvrant leurs fenêtres sur +le lac: une chambre pour lui, une salle à manger où on le servait seul, +et une chambre pour Horace. + +Il sortait le matin de bonne heure, son _alpenstock_ ferré à la main, +un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de bons souliers à semelles +épaisses et garnies de gros clous et il ne rentrait que dans la soirée, +quand il rentrait; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant +entraîné au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une +auberge d'un village éloigné. + +On ne le voyait guère, et le soir quand on entendait de gros souliers +ferrés résonner dans le corridor, on savait seulement qu'il rentrait; le +matin, en entendant le même pas, on savait qu'il sortait. + +Ceux qui occupaient les chambres situées sous les siennes entendaient +aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et régulière +de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-là, ne +pouvant rester au lit, il avait arpenté son appartement. + +Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient respirer le +frais sur l'esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se +retournant vers l'hôtel, une grande ombre accoudée à une fenêtre. +C'était le colonel, qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus +des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du +lac de sa lumière argentée. + +C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnât, et souvent même on +aurait pu penser qu'il était parti, si l'on n'avait pas vu son valet de +chambre promener mélancoliquement, dans le jardin de l'hôtel et dans les +prairies environnantes, son ennui et son impatience. + +--Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace. + +Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu'il était seul. + +Car, bien qu'il s'ennuyât terriblement au Glion et qu'il regrettât Paris +au point d'en perdre l'appétit, il respectait trop son maître pour se +permettre une seule question sur ce séjour. + +S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait ainsi +expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible. Que +devait-on penser de lui? Il avait la religion de sa parole, et c'était +pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, même, c'était +sa grande inquiétude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le +remplacer, il ne le craignait pas. + +Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au +Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de fougères qui se trouve à l'un +des détours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une calèche +portant trois personnes: deux dames assises sur le siège de derrière, un +monsieur placé sur le siège de devant. + +Et tout en regardant cette calèche qui s'avançait cahin-caha, il se dit +que les voyageurs qu'elle apportait allaient être bien désappointés +en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment à +l'hôtel. + +Ah! comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles de son maître, à +ces voyageurs, à condition qu'ils lui auraient offert leur calèche pour +descendre à la station, où il se serait embarqué pour Paris. + +Cependant la voiture avait continué de monter la côte et elle s'était +rapprochée. + +Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir. L'une des deux +dames était vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre +était jeune, avec des cheveux noirs et un teint éblouissant, qui +renvoyait les rayons de la lumière. + +Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa +fille, la belle Carmelita. + +Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous +de lui. Mais à ce moment la voiture était arrivée à l'un des tournants +du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face, ne +furent plus visibles pour lui que de dos. + +Seulement, par une juste compensation de cette déception, le monsieur +qui lui faisait vis-à-vis devint visible de face. + +C'était un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette +barbe était tout ce qu'on pouvait voir de son visage; car, en regardant +d'en haut, l'oeil était arrêté par les rebords de son chapeau, qui le +couvraient jusqu'à la bouche. + +A un certain moment, il releva la tête vers le sommet de la montagne, et +Horace le vit alors en face. + +Il n'y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli +accompagnant sa soeur et sa nièce. + +Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda quel effet cette +arrivée allait produire sur son maître. + +Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la +belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin +comme un sauvage. + +Quel malheur qu'il n'y eût pas de chambres libres en ce moment à l'hôtel +du Rigi-Vaudois! + +Pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le mieux, +c'est-à-dire à trouver un moyen de garder le prince et sa nièce, la +calèche était arrivée vis-à-vis la grotte. + +--Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se penchant en avant. + +Horace s'était avancé. + +--Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte. + +A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrassé; car +sans savoir si son maître serait ou ne serait pas bien aise de voir des +personnes de connaissance, il n'avait pas oublié la consigne qui lui +avait été donnée. + +Comme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui l'interrogea. + +--Comment se porte le colonel? dit-elle. + +Il était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien refuser à une +femme. + +--Hélas! pas trop bien, répondit-il. + +--Et où donc êtes-vous présentement? demanda le prince. + +Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de répondre. + +Il dit donc que son maître et lui étaient à l'hôtel du Rigi-Vaudois. + +--A l'hôtel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre coïncidence! +c'était là justement qu'ils allaient. + +--Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce +moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous? + +Hélas! oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir. + +A l'hôtel, le _Kellner_ répéta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait +déjà dit: + +--Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. Si Son +Excellence avait pris la peine d'envoyer une dépêche, quelques jours à +l'avance, on aurait été heureux de se conformer à ses ordres; mais on +ne pouvait pas déposséder les personnes arrivées depuis longtemps, pour +donner leurs appartements à des nouveaux venus, si respectables que +fussent ceux-ci. + +Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement. + +--La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle à +manger à votre maître, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une +chambre libre; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la céder. + +A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un vif +mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace: + +--Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre? demanda-t-il; en +a-t-il un réel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous +nous trouvons placés dans des conditions toutes particulières. Le séjour +de Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de madame +la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme une question de vie ou +de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station +atmosphérique, et c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous +assure-t-on, son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront comme par +enchantement, par miracle, dans cet air raréfié. + +--Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres +ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour +des dames; si Son Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il +n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la chambre lui +servant de salle à manger, en même temps ce serait que M. Horace Cooper +voulût bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet +sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable. +Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement +mal logés. Mais comment faire autrement en attendant le départ +de quelques pensionnaires, départ prochain d'ailleurs, et qui ne +dépasserait pas deux ou trois jours? + +--Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré l'ennui que +tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas +ce service dans les conditions critiques où nous nous trouvons. + +Horace accueillit avec empressement cette idée qui le tirait d'embarras. + +Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir +se fixer au Glion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement +proposé par le prince Mazzazoli; il y aurait eu là, en effet, un acte +d'autorité un peu violent. + +Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux, +en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace +quittait l'hôtel pour aller se poster sur le chemin par lequel il +supposait que le colonel devait revenir de sa promenade. + +Les heures s'écoulèrent sans que le colonel parût. + +Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus basses +commençaient à monter le long des montagnes et l'air se rafraîchissait. + +Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer à l'hôtel, +il aperçut son maître qui descendait le sentier au bout duquel il +l'attendait. + +Le colonel marchait lentement, le bâton ferré sur l'épaule, la tête +inclinée en avant, comme un homme préoccupé qui suit sa pensée et ne se +laisse pas distraire par les agréments du chemin qu'il parcourt. + +Il vint ainsi sans lever la tête, jusqu'à quelques pas d'Horace. + +Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta et le fit +lever les yeux. + +--Toi? dit-il. + +--C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l'hôtel, ainsi que +madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Carmelita. + +--Et qui leur a dit que j'habitais cet hôtel du Rigi. + +--Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le prince lui-même qui +me l'a dit. + +Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré la calèche qui +amenait le prince à l'hôtel du Rigi, et comment le prince lui avait +expliqué qu'il venait en Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait +à celle-ci une habitation à une altitude élevée: c'était disaient les +médecins, une question de vie ou de mort. + +--Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment à +notre hôtel, interrompit le colonel. + +--Justement il n'y en a pas. + +--Eh bien! alors? + +Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment le sommelier +avait été amené par hasard, par force pour ainsi dire, à parler de la +chambre que le colonel transformait en salle à manger, et comment le +prince attendait l'arrivée du colonel pour lui demander cette chambre. + +A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son _alpenstock_. + +--C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se décidera sans doute +à chercher plus loin; tu diras que tu ne m'as pas rencontré. Je ne +reviendrai que dans quelques jours. + +--Ah! mon colonel. + +Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il avait formé, essaya +de représenter à son maître combien cette explication serait peu +vraisemblable. + +Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant; puis, tout à coup, +comme s'il avait pris son parti: + +--C'est bien, dit-il, rentrons à l'hôtel. + +--Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivée? + +--Non; je désire m'expliquer moi-même avec le prince. + +En arrivant à l'hôtel, il aperçut le prince installé avec sa soeur et sa +nièce dans le jardin où ils prenaient des glaces; vivement le prince +se leva pour accourir au devant de lui: jamais accueil ne fut plus +chaleureux. + +Après le départ d'Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le +cabinet qui lui était donné sous les toits, mais il avait voulu que +les malles de sa soeur et de sa nièce restassent dans le vestibule de +l'hôtel. + +Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel, il fallait +attendre le retour de celui-ci. + +Il était convenable de lui demander cette chambre. + +Seulement, en même temps, il était bon de le mettre dans l'impossibilité +de la refuser. + +Où coucheraient la comtesse et Carmelita? + +Devant une pareille question, la réponse ne pouvait pas être douteuse. + +C'était donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient +dîné à table d'hôte, où leur présence avait fait sensation. + +Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de +poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient éclairés d'une flamme +rapide. + +Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main +de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec +impatience. + +Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus importune, la +plus inconvenante, mais qui lui était imposée par la nécessité. + +--Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je +suis heureux de mettre deux de mes chambres à la disposition de ces +dames. Je regrette seulement que vous n'en ayez pas déjà pris possession +en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de +vous les offrir. + +Comme le prince se confondait en excuses en même temps qu'en +remercîments, le colonel l'interrompit de nouveau. + +--Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au +reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette même +que les circonstances le rende si insignifiant. + +--Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous privez de vos +chambres, dit Carmelita. + +--Pour une nuit.... + +--Comment! pour une nuit? s'écria le prince. + +--Je pars demain soir. + +Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit baisser les +yeux à celui-ci. + +Pour échapper à l'embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il +se jeta dans des explications sur son départ, arrêté depuis longtemps, +dit-il, et qui ne pouvait être différé. + +Puis presqu'aussitôt, prétextant la fatigue, le prince demanda au +colonel la permission de conduire la comtesse à sa chambre. + +Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements. + +Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était bien mal et +qu'un accès de fatigue pouvait la tuer. + + + +II + +Ce que le colonel eût voulu savoir et ce qu'il se demandait +curieusement, c'était pourquoi le prince était venu au Glion. + +Il n'avait point oublié, bien entendu, ce que madame de Lucillière +lui avait si souvent répété à propos des projets du prince et de ses +espérances matrimoniales. + +Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion n'eût pas d'autre +but que l'accomplissement de ces projets et la réalisation de ces +espérances. + +Sachant ce qui s'était passé avec madame de Lucillière, le prince avait +trouvé que le moment était favorable pour mettre Carmelita en avant et +la présenter comme une consolatrice. + +Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'était qu'un prétexte pour +expliquer ce voyage. + +Il faut dire que le colonel n'était nullement disposé à l'infatuation, +et que de lui-même il n'eût très probablement jamais imaginé qu'on +pouvait courir après lui pour le marier avec une jolie fille. Mais +madame de Lucillière lui avait si souvent parlé de ce projet du prince, +que le souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiéter en +présence d'une arrivée si étrange. + +En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose à faire. + +Quitter le Glion. + +Lorsqu'il monta à sa chambre, il ouvrit sa porte avec précaution et il +marchait doucement en évitant de faire du bruit, de peur de déranger ses +voisines, lorsqu'il entendit frapper quelques petits coups à la cloison. + +En même temps, une voix,--celle de Carmelita,--l'appela. + +--Colonel, c'est vous, n'est-ce pas! + +On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en +communication intérieure et qui, alors qu'il occupait ces deux chambres, +restait toujours ouverte. + +--Oui, c'est moi, dit-il. + +--Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous preniez pour ne pas +faire de bruit; ne vous gênez pas, je vous prie. C'est moi qui suis +votre voisine. J'ai le sommeil bon; quand je dors, rien ne me réveille. +Bonsoir. + +--Bonsoir. + +Comment? il serait exposé tous les soirs à des dialogues de ce genre; à +chaque instant dans le jour, il verrait Carmelita! Ah! certes non, et le +lendemain il quitterait le Glion. + +Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le +vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait en long et en large. + +--Auriez-vous deux minutes à me donner? demanda-t-il en serrant la main +du colonel. + +--Mais tout ce que vous voudrez. + +--Connaissez-vous Champéry? j'entends, y êtes-vous allé? + +--Non. + +--Et les Diablerets? + +--Je n'y suis pas allé non plus. + +--Et le val d'Anniviers? + +--Je ne le connais que par les livres. + +--Voilà qui est fâcheux. J'avais compté sur vous pour me tirer +d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, mais dans notre +situation ce n'est pas suffisant. + +--Et que vous importe Champéry ou le val d'Anniviers? + +--Il faut être franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais ne +pas l'être, que cela me serait impossible. Je vous demande des +renseignements sur Champéry et les Diablerets, parce que mon intention +est d'aller aux Diablerets, ou à Champéry, ou au val d'Anniviers, enfin +dans un pays où ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphériques +qui sont ordonnées; et si je choisis ces pays, c'est parce qu'ils ne +sont qu'à une courte distance du Glion. + +--Mais le Glion lui-même? + +--J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais +que c'était la station par excellence pour ma malheureuse soeur. Mais +nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m'avez demandé d'être franc, +je veux l'être jusqu'au bout. Avec une bonne grâce parfaite, avec un +élan spontané, vous avez voulu nous céder vos chambres; mais il est bien +évident que notre présence vous gêne. + +--Comment pouvez-vous penser? + +--Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n'ai pas à +examiner, vous désirez être seul; notre voisinage vous incommode et vous +trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit +pas être. Ce n'est pas à vous de partir, c'est à nous de vous céder la +place. + +--Permettez.... + +--Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des +conditions tout à fait particulières. Si vous n'aviez pas habité cet +hôtel, nous n'aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc +ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel, +il serait tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre +complaisance. Nous vous gênons; vous désirez la solitude, que vous ne +pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons: +rien n'est plus simple, rien n'est plus juste. Voilà pourquoi je vous +demandais des renseignements sur les hôtels des environs, pensant que +vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l'aventure avec une +malade. + +--Jamais je n'accepterai ce départ. + +--Et moi, jamais je n'accepterai le vôtre. + +--Mon intention n'était pas de rester au Glion. + +--Elle n'était pas non plus d'en partir aujourd'hui. De cela, je +suis bien certain; j'ai interrogé Horace, qui ne savait rien, et qui +assurément eût été prévenu si votre départ avait été arrêté avant notre +arrivée. + +Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait pas en effet de +reconnaître qu'il quittait l'hôtel pour fuir la présence du prince et +de Carmelita: c'était là une grossièreté qui n'était pas dans ses +habitudes, ou bien c'était avouer sa faiblesse pour madame de +Lucillière, ce qui le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux. + +--Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel cependant que je +vous cède tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous +ne pouvez pas rester dans le trou où vous avez passé la nuit. + +--Un jour ou l'autre, je vous le répète, je comprends cela; ce que je ne +comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, voilà qui est bien entendu: si +vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c'est nous qui +partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe; si +au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi, +tout le temps qui sera nécessaire pour la santé de ma soeur. + +Dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, le colonel +dut déjeuner dans la salle à manger commune. + +Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec +le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place à la table qu'il +s'était fait réserver, au lieu de s'asseoir à la grande table. + +Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de +lire tout en mangeant, comme il en avait l'habitude lorsqu'il était +seul, il dut soutenir une conversation suivie. + +Il avait une crainte assez poignante, qui était que la comtesse ou +Carmelita vinssent à parler de madame de Lucillière; mais le nom de la +marquise ne fut même pas prononcé, et, comme s'il y avait eu une entente +préalable pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla pas +de Paris. + +La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans +lequel elle allait passer une saison. + +Elle montra même tant d'empressement à connaître ce pays, que le colonel +se trouva pour ainsi dire obligé à se mettre à sa disposition pour la +guider après le déjeuner. + +--Nous commanderons une voiture, dit le prince, et et nous emploierons +notre après-midi à visiter les villages environnants. + +Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une toilette de +promenade, le prince prit le colonel par le bras et l'emmena à l'écart. + +--Est-ce que vous avez reçu des lettres de Paris depuis votre départ? +demanda-t-il. + +--Non. + +--Alors vous ignorez l'effet que ce départ a produit? + +C'était là un sujet de conversation qui ne pouvait être que très pénible +pour le colonel; il ne répondit donc pas à cette question. + +Mais le prince continua: + +--Personne ne s'est mépris sur les causes qui ont provoqué votre brusque +détermination. + +Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince; mais +celui-ci parut ne pas comprendre ce geste. + +--Et tout le monde vous a approuvé, dit-il; il n'y a qu'une voix dans +tout Paris. + +Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel comme pour +joindre sa propre approbation à celle de tout Paris. + +La situation était embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces +paroles? Pourquoi et à propos de quoi l'avait-on approuvé? C'était une +question qu'il ne pouvait pas poser au prince cependant. + +--Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame de Lucillière +elle-même n'a pas caché son sentiment. + +Ce nom ainsi prononcé le fit pâlir et son coeur se serra, mais la +curiosité l'empêcha de s'abandonner à son émotion. + +--Quel sentiment? demanda-t-il. + +--Mais celui qu'elle a éprouvé en apprenant votre départ. D'abord, quand +on a commencé à croire que vous aviez véritablement quitté Paris, on a +été fort étonné; tout le monde avait pensé qu'il ne s'agissait que d'une +excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a +compris que c'était au contraire un vrai départ. Pourquoi ce départ? +C'est la question que chacun s'est posée, et, chez tout le monde, la +réponse a été la même. + +Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en +se rapprochant de lui. + +--Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise dans votre +association avec le marquis de Lucillière, vous vouliez bien établir que +vous n'étiez pour rien dans les paris engagés sur _Voltigeur_. + +Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une seule pensée, il +n'avait nullement songé à cette explication, et il avait tout rapporté, +dans ces paroles à double sens, à madame de Lucillière. + +--Un jour que l'on discutait votre départ mystérieux dans un cercle +composé des fidèles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le +prince Sératoff, lord Fergusson, madame de Lucillière affirma très +nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. «Le colonel est un +homme violent, dit-elle, un caractère emporté; il eût pu se lâcher en +entendant les sots propos qu'on colporte sur les gains extraordinaires +de _Voltigeur_, et avec lui les choses seraient assurément allées à +l'extrême. Il a voulu se mettre dans l'impossibilité de se laisser +emporter; je trouve qu'il a agi sagement.» Vous pensez, mon cher ami, si +ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne n'a répliqué un mot. +Mais la marquise, s'étant éloignée, on s'est expliqué, et tout le monde +est tombé d'accord sur la traduction à faire des paroles de madame +de Lucillière. Évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari +franchement, ouvertement; mais, d'un autre côté, l'amie ne voulait pas +qu'on pût vous soupçonner de vous associer aux procédés du marquis. +De là ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond très +clair. Qu'en pensez-vous? + +Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur rupture en jetant +la suspicion sur son mari. «Ce n'est pas avec moi qu'il a rompu, +avait-elle dit; c'est avec M. de Lucillière.» + +Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles, qu'elle ne +reculait pas devant une pareille explication. + +A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le +jardin, prêtes pour la promenade, et l'on monta en voiture. + +Le prince s'étant placé vis-à-vis de sa soeur, le colonel se trouva en +face de Carmelita. + +Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle +Italienne, posés sur les siens. + +La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures ainsi en face +l'un de l'autre. + +--Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de +cette montagne? demanda Carmelita en rentrant à l'hôtel et en montrant +du bout de son ombrelle les pentes boisées du mont Cubli. + +--Non, répondit le colonel; il n'y a que des sentiers pour les piétons. + +--Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; tu sais que les +ascensions sont impossibles pour moi. + +--Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas à vous que +je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant; ce sera au colonel. + + + +III + +Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion de manière à +n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce qui était presque impossible, +ou à l'accompagner, ce qui n'était pas pour lui plaire dans les +conditions morales où il se trouvait présentement. + +Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la +soirée, bien décidé à repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux +minutes qu'il était dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou +trois petits coups à la porte cloison; en même temps une voix,--celle de +Carmelita--l'appela: + +--Vous rentrez? + +--A l'instant. + +--Vous avez fait bon voyage? + +--Très bon, je vous remercie. + +--Est-ce que vous êtes mort de fatigue? + +--Pas du tout. + +--Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée de votre côté! + +--Elle est fermée à clef. + +--Et vous avez la clef? + +--Elle est sur la serrure. + +--De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte? + +--Mais pas du tout; il y a un verrou de votre côté? + +--Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en +même temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre. + +--Parfaitement. + +--Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue, vous plaît-il de +tourner la clef? moi, je pousse le verrou. + +Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue: + +--Bonsoir, voisin, dit-elle. + +--Bonsoir, voisine. + +Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques secondes. + +--Ma mère est endormie, et son premier sommeil est ordinairement +difficile à troubler; cependant, en parlant ainsi à travers les +cloisons, nous aurions pu la réveiller. Voilà pourquoi je vous ai +demandé d'ouvrir cette porte. + +Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son aise dans cette +chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon. + +--Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je +croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait été hier. + +--Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande distance, et je +n'ai pas pu rentrer. + +--Et où avez-vous couché? + +--Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne. + +--Mais c'est très amusant, cela. + +--Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile, car les nuits sont +fraîches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore +beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit. + +--Vous aimez ces courses dans la montagne. + +--J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent de la vie +sédentaire que j'ai menée en ces derniers temps. + +--Ah! vous êtes heureux. + +Comme il ne répondait pas, elle continua: + +--J'entends que vous êtes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller +où vous voulez, sans avoir à consulter personne. Savez-vous que depuis +que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans +la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois +que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis d'aller à droite. + +Elle s'avança dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit. + +--Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses +jambes un homme qui a marché toute la journée. + +Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure que prenait +cet entretien bizarre. + +--Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte? +demanda-t-elle. + +--Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit pour causer un +instant. + +--Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous adresser. + +--A moi? + +--Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez point. + +--Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait. + +--Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis, selon que ce +que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me +répondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à +notre retour de notre promenade en voiture? + +--A propos de quoi ce mot? + +--A propos d'une excursion dans la montagne. + +--Parfaitement. + +--Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand +je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus +forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon +oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en +manifestant le désir de vous accompagner dans une de vos excursions, +plus ce désir a été ardent. Cet aveu va peut-être vous donner une assez +mauvaise idée de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je +suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable, après +tout? Je suis enfermée dans cet hôtel; ma mère est empêchée de sortir +par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et +de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de +la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui +se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points +d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà pourquoi je veux +vous demander de vous accompagner quelquefois. Voilà ma prière. Enfin +voilà comment j'ai été amenée à pousser ce verrou. + +--Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je +ne puis que vous le répéter. Maintenant, quand vous plaît-il que nous +entreprenions cette promenade? + +--Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand +grief de mon oncle, ça été que je venais me jeter à travers vos projets +d'une façon importune et gênante. Si demain matin je lui dis que je pars +avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas +été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen +d'échapper à ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-même à +mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra +plus parler de mon importunité. Le voulez-vous? + +Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa +demande au prince. + +Carmelita, ordinairement impassible comme si elle était insensible à +tout, se montra radieuse. + +--Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre +hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain. + +Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre. + +Mais presque aussitôt rouvrant la porte: + +--Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef? + +--Mais.... + +--Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le verrou pour mon +oncle. + +Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plutôt +la demande de Carmelita. + +--C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en suis certain, +vous a tourmenté pour vous accompagner dans vos excursions? + +--Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne, et je suis heureux +de me mettre â sa disposition. + +--Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement voilà qui est +certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre +appartement, sans encore vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous +prie; elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait. + +--Refusez-vous de me la confier? + +--Je refuse de vous ennuyer. + +L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite du prince. + +Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir: elle avait +revêtu un costume bizarre: une robe courte, serrée à la taille par un +ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses épaules; aux pieds, des +souliers pris dans les guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre, +sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent; à la main, une +longue canne. + +--M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux +clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grâce, et de passer +partout où vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que +que c'est que le vertige. + +Ils partirent sans qu'il pensât à se demander comment, en un quart +d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui +était un vrai chef-d'oeuvre longuement médité par l'illustre Faugeroles, +et sans qu'il se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait +pas faire d'excursion, qu'elle eût dans ses bagages des objets aussi peu +appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres et une canne. + +--Et où vous plaît-il que nous allions? demanda-t-il après avoir marché +pendant quelques minutes près d'elle. + +--Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous +viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous +visiter à Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car +je ne connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin +possible, le plus haut que nous pourrons monter. + +Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier qui courait sur +le flanc de la montagne en côtoyant le ravin et en coupant à travers des +pâturages et des bois de sapins. + +Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des +pâturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient +boire à des auges creusées dans le tronc d'un pin et qui, en marchant +lentement, faisaient sonner leurs clochettes. + +Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait trop étroit +pour deux, il prenait la tête, se retournant alors de temps en temps +pour voir si elle le suivait. + +Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau +rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu'à étendre le +bras pour lui prendre la main et l'aider à sauter de caillou en caillou, +ce qu'elle faisait d'ailleurs légèrement, sûrement, sans hésitation, en +riant lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son bâton. + +La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà élevé dans +un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs du matin, qui ne +persistaient plus que dans quelques vallons abrités, où elles rampaient +le long des rochers et des arbres comme des fumées légères. + +Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière de rochers pour +former l'amphithéâtre de Jaman et des monts de Vevey; derrière eux, le +lac brillait comme un immense miroir. + +En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux, +et Carmelita comparait ces montagnes à celles au milieu desquelles +s'était écoulée son enfance. + +De là un inépuisable sujet de conversation. + +Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans qu'elle se plaignît +de la fatigue ou demandât à se reposer. + +Mais la matinée s'avançait et l'heure du déjeuner approchait. + +Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande froide, et il +comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau. + +Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première fois ils +s'assirent sur l'herbe. + +--L'endroit vous déplaît-il? + +--Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement pour déjeuner, +mais encore pour causer librement en toute sûreté. Et précisément j'ai +à vous parler. C'est même dans ce but, si vous voulez bien me permettre +cet aveu, que je vous ai proposé cette promenade. + +Alors elle se mit à sourire. + +--Je vous étonne, dit-elle. + +--Je l'avoue. + +--Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion +dans ces montagnes? + +--J'ai cru ce que vous me disiez. + +--Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était pas toute la +vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le +plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand désir de me +ménager un tête-à-tête avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser +une demande pour moi très importante. + +--Je vous écoute. + +--Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre +tête-à-tête soit troublé; déjeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai +mes confidences. N'écouterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus +facilement quand j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim. + +Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table +qu'il renfermait. + +Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples: du pain, +un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites +serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne. + +Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent +en face l'un de l'autre. + +--Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie à +souhait. + +Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena +lentement les yeux autour d'elle. + +Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus célèbres que ces +pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu où la vue +puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se +trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir des yeux: les +eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au +loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts +de neiges et qui, de quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et +vous éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie +civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les rayons du +soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux +bleues du lac, et, dans les vallées, la fumée des locomotives qui court +et s'envole à travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine +et des vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air +tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des +bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds +des troupeaux. + +--Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le _Ranz des +vaches_! dit Carmelita en souriant. + +Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, tel qu'il se +trouve écrit dans _Guillaume Tell_. + +--Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle. + +--Admirable. + +--Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une réponse +sincère; vous comprendrez tout à l'heure l'importance de cette +sincérité. + +--Tout à l'heure? + +--Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas +encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau +morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir. + +Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet +d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creusé +en forme d'auge. + +Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva +vide. + +Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques pas, elle se +mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anémones +printanières, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma +une petite botte. + +Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait refermé +son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle +commença à les arranger en bouquet. + +--Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous +une grande estime et que vous m'inspirez une entière confiance. + +--Pourquoi + +--Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile aussi. Je vous +demande donc à affirmer seulement cette estime et cette confiance pour +vous faire comprendre comment j'ai été amenée à vous prendre pour +confident. + +Le colonel eût voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se +contenta d'un signe de main pour dire qu'il écoutait. + +--Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée. Mon oncle a +conçu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me +rendre digne des hautes destinées qu'il ambitionnait pour moi..., et +aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas +profité de ses leçons! C'est une question que je n'ai pas à examiner, +et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me +répondre que poliment, et c'est à votre sincérité que je fais appel. +Quoi qu'il en soit, le grand mariage désiré ne s'est pas fait, et les +rêves de mon oncle ne se sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela +explique tout. + +--Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans +la femme qu'ils épousent. + +--Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas mariée, et je +l'explique par une raison qui me paraît bonne. Cependant j'avoue +volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages +réussissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages +personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille +travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle trouve elle-même +son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie, +de coquetterie, de persévérance, elle oblige elle-même ce mari à +l'épouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages +qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui ont mis en tête l'idée de +me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres +exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre. +Par malheur pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette +comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu'il me l'avait dessiné. Il +était très important, ce rôle, très brillant et assurément intéressant à +jouer; je l'ai transformé en un rôle muet. + +Elle s'arrêta et, le regardant: + +--Est-ce vrai? demanda-t-elle. + +--Très vrai. + +--Mais ce rôle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obéissance, +sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je +faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en +l'appropriant à ma nature; j'obéissais à son ordre, et par cette +soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que +je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait, que je ne +suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts +que tardivement, peu à peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je +suis donc restée assez longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout +sans voir le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son +dénoûment: c'est-à-dire à un mariage peut-être riche ou puissant, mais à +coup sûr malheureux; car, à vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un +mariage sans amour ne peut être que malheureux? + +--Assurément. + +--Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris où je marchais, +ou plutôt quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le +comprendre,--disant cela, elle posa la main sur son coeur,--j'ai résolu +de ne pas aller plus loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus +délicate que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un autre +côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre des projets de +mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari +que j'épouserais. Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis +longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours +moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement. + +Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette étrange confidence et +surtout pourquoi elle la lui faisait. + +Elle continua: + +--Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaillé la +musique et que j'ai pris des leçons de chant. «Si je n'avais pas dû être +une grande dame, j'aurais été une grande artiste», me disait chaque +jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au +contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici, +seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au théâtre. + +--Vous? + +--Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est +pour vous prier d'être, au moment de mon départ, auprès de mon oncle et +de ma mère, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que +personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le +service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce +pas? + +--Comédienne! + +--Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi? +Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je +suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est +vrai encore. Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans +fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle +espérance m'est permise? + +--Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me +paraît,--laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes +paroles,--tout à fait légitime et parfaitement fondée. + +--Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage? + +--Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage? + +--Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement de son +idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas réalisé jusqu'à présent. + +--Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour ou l'autre? +est-ce à votre âge qu'il est permis de désespérer? + +--Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu dans le même monde, +l'un près de l'autre, de la même vie pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu +ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté. + +--De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent, s'ensuit-il qu'il +ne doive pas se présenter un jour? + +--Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais je vais plus +loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter. C'était à moi de +l'aller chercher. Ce que je n'ai pas fait, alors que je ne me rendais +pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins +maintenant, que je sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai +dit et je vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle de +la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. Si je me marie +jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu'il a un grand nom ou une +grande position, mais parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je +l'espère, ne vous paraît pas trop romanesque; je vous assure que je ne +suis pas romanesque. + +--Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser d'être romanesque; +trop peu de gens, hélas! mettent le sentiment dans leur existence. + +--C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment au-dessus des +intérêts, et non les intérêts au-dessus du sentiment. Voilà pourquoi je +tiens à être libre, Je sais que l'on me reprochera mon coup de tête. +Comédienne! quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles +de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant j'ai une +excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie en ce monde, j'aime +mieux la jouer au théâtre que dans la vie. Le rôle qu'on veut m'imposer +et que je devrais accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte +que je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai jamais; +tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui m'effraye. + +--Cependant.... + +--Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il y a une chose +qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter mon oncle et ma mère. + +Elle parut très émue et s'arrêta un moment. + +--C'est cette considération qui pendant longtemps m'a arrêtée, dit-elle +en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une résolution à une autre, +décidée un jour à partir, le lendemain à rester près d'eux et à laisser +les choses aller sans m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le +chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation +sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu'elle +sera l'anéantissement de projets auxquels depuis sept années il a tout +sacrifié: son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas, +on ne saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez que ce +qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge, de l'apprendre +pour me l'enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet +enseignement donné à une fille telle que moi! Certes, bien des fois ses +leçons m'ont été pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles +n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi. + +De nouveau elle fit une pause pour se remettre. + +--Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah! cela est affreux. +Qu'il sache au moins que je ne me sépare pas de lui, le coeur léger, par +un coup de tête, sans ressentir les angoisses de cette séparation et +sans compatir à son chagrin. Voilà le service que je réclame de vous, et +voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager cette promenade, qui +devait me permettre de m'expliquer librement et de bien vous dire tout +ce que je désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je ne +veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos +mains: voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de façon qu'ils +ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur +douleur? + +--J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les raisons par +lesquelles je vous combattrais, vous vous les êtes données vous-même, +j'en suis sûr. Je suis à vous. + +Elle lui prit la main et la serra en le regardant. + +Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait: + +--Vous plaît-il que nous nous remettions en route? dit-elle. En avant! +et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade. + + + +IV + +Eh quoi! c'était là Carmelita! + +Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou plutôt ce qu'il +croyait savoir d'elle! + +Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle tête, mais +point de cervelle!» + +Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien +c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient. + +Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore +il y avait de nobles sentiments dans ce coeur. + +Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi +s'être trompé de même sur son caractère? + +Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence était +différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait +dit, il était tout porté à ne pas admettre un jugement plus que l'autre. + +En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, depuis qu'ils +avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, il ne lui avait pas +adressé d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider. + +Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son +bras. + +Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si brusque, si +imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction. + +--Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur +moi. + +Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais +sans bien comprendre à quel sentiment il avait obéi. + +Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il était assez +difficile de dire que quelques instants auparavant, il était en défiance +contre elle, tandis que maintenant il était rassuré. + +Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie. + +Jeune fille à marier, elle lui faisait peur. + +Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre +librement près d'elle. + +Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse. + +Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur promenade, +c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappée du changement qui +s'était fait en lui, dans son humeur, dans ses manières, comme dans ses +paroles. + +Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon +sens. + +Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans éviter certains +sujets et sans réticences. + +Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait point la tête, +mais il restait les yeux levés sur elle. + +En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade. + +Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le long des montagnes +qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu ils s'étaient rapprochés de +l'hôtel; mais sans souci de l'heure du dîner, ils étaient restés assis +dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle +du soleil couchant. + +Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs fois sur ses +lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se décida alors à +risquer. + +Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses et à rendre le +sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la +main, et de nouveau elle avait marché près de lui en s'appuyant sur son +bras. + +--Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution? demanda-t-il. + +--Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, la date seule +de mon départ n'est point fixée; car vous pensez bien que je n'ai pas +d'engagement signé qui me réclame, et puis la saison n'est pas bonne +pour les théâtres, qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte +de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus ma mère ni mon +oncle. + +A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion. + +Et il la sentit frémissante contre lui. + +Mais bientôt elle reprit: + +--Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce départ; en tout cas, +il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai +ma mère rétablie,--car j'espère qu'ici elle va se rétablir +promptement,--quand on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai, +et bien entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, pour mon +mariage, que mon oncle et ma mère habitaient Paris; quand ils n'auront +plus le souci de ce mariage, ils retourneront à Belmonte, et j'aurai +la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat +encore d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que tout cela +s'arrange dans la réalité, comme je le dispose en imagination, il faut +que vous soyez au Glion vous-même, au moment où je me séparerai de mes +parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer +par me dire, quand vous comptez partir vous-même. + +--Mais je n'en sais rien. + +--Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que mon départ précédera +le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi donc quand vous serez prêt. + +--Et d'ici là? + +--Quoi! d'ici là? + +--Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commencées +aujourd'hui? + +--Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne +vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demandé déjà un assez grand +service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la +solitude; est-ce vrai? + +--Cela dépend. + +--De quoi? + +--Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des +heures où j'aime mieux être avec moi-même qu'avec certaines personnes, +et il y en a d'autres où j'aime mieux être avec certaines personnes que +seul avec moi-même. + +--Alors nous sommes dans une de ces heures! + +--Vous êtes de celles qui.... + +--Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous? + +Ils arrivaient à l'hôtel. + +--Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye? +dit-il. + +--Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que +nous sommes dans une de ces heures où.... + +--Alors à demain. + +--C'est entendu, seulement demandez-moi à mon oncle. + +Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade, +il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa nièce. + +--Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en prie, mon cher +ami, ne cédez pas à ses caprices. + +Puis tout à coup s'interrompant: + +--Quand quittez-vous le Glion? + +--Mais je ne sais trop. + +--Alors je refuse mon consentement à cette promenade je ne veux pas que +ma nièce vous gâte vos derniers jours passés au Glion et arrive ainsi à +abréger votre séjour, ce qu'elle ferait assurément. + +La discussion continua; mais, comme la première fois, le prince +finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutôt par céder à ses +instances. + +La promenade du lendemain eut lieu. + +Puis après celle-là ils en firent une troisième, après cette troisième, +une quatrième, une cinquième, et il devint de règle que chaque jour ils +sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne +tantôt avant le déjeuner, tantôt après. + +Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention tacite s'était +établie à ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de +ces promenades, c'était au retour et non au départ. + +Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi +qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour lui. + +Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant de leur +excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derrière l'autre, +dans l'étroit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la +tête légèrement inclinée vers lui, serrée contre lui, elle semblait +écouter avec plaisir ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même +parlait peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir souci +des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixés sur +lui, comme si elle était suspendue à ses lèvres. + +Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, elle était +une distraction; elle l'empêchait de retourner par l'esprit à Paris et +de penser à celle qui l'avait trompé. Si malgré tout un souvenir lui +revenait et s'imposait à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la +journée, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son +coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait +la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait. + +Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que +de parti pris il allât la chercher, mais l'impression immédiate la lui +imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance +matérielle s'était établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment, +il la voyait encore, comme si son image était empreinte dans ses yeux; +de même qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles +lui étaient répétées par un écho intérieur longtemps après qu'il les +avait reçues. + +Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée tout d'abord! + +C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son insu, sans +qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle. + +L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait effleuré son esprit. +Elle était pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable +créature, une belle statue, voilà tout. + +Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les +hasards de la journée, et Carmelita parlait souvent de son prochain +départ, mais pourtant sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de +bien à sa mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle +n'avait pas besoin de se presser. + +Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure, ils avaient été +surpris de la transparence et de la pureté de l'air, qui étaient si +grandes qu'on apercevait des montagnes situées à une distance de dix +ou douze lieues, comme si elles eussent été à quelques kilomètres +seulement. + +Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant près d'eux, +les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette pureté +de l'air annonçait un orage prochain. + +--Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita. + +--Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt que le vent +se sera établi au sud-ouest. + +--Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? demanda la +colonel lorsque le paysan se fut éloigné, marchant devant eux de son +grand pas, lent, mais régulier. + +--Pourquoi retourner? + +--Mais de crainte de l'orage. + +--J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre côté j'ai envie +aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand même je +serais certaine que le tonnerre dût éclater avant une heure, je crois +que je continuerais notre promenade. + +--Alors continuons-la quand même puisque nous ne sommes certains de +rien; nous verrons bien. + +--C'est cela, nous verrons bien. + +Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit la prochaine +arrivée d'un orage, ils avaient continué de gravir lentement le sentier, +qui, à travers des prairies et des bois, courait en des détours +capricieux sur le Banc de la montagne. + +A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas du pays, +n'annonçait que cet orage fût prochain. + +--Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita. + +--Et pourquoi? + +--Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur +nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous +ne sommes pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est vrai +que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui. + +--Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer. + +--Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée, voilà +tout. + +Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous +le poids d'une émotion assez vive ou tout au moins d'un trouble. + +--Vous avez envie de me questionner? dit-elle. + +--Il est vrai. + +--Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien à vous +cacher, et je puis très bien vous dire ce qui me cause cette oppression: +ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral. +N'êtes-vous pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon maître +de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé un engagement en +Italie, et que je dois me hâter de partir, sinon pour débuter, au moins +pour me mettre à la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que +quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette +grave détermination, je suis émue, très émue. Il m'en coûte, il m'en +coûte beaucoup de me séparer de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je +dois le dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à +cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans +l'inconnu. + +--Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille? + +--Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma +résolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle était au moment où je vous +l'ai fait connaître; seulement, prête à la mettre à exécution, je la +trouve plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques jours +devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'à une époque +indéterminée. Maintenant cette époque est fixée; ce ne sont plus +quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures. + +--Quelques heures? + +--Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai en Italie. + +--Vous partez demain? + +--Cette promenade est la dernière que nous ferons ensemble... au moins +dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir. + +Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la +plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait à leurs pieds. + +Une larme semblait rouler dans ses paupières et mouiller ses yeux, qui +brillaient d'un éclat extraordinaire. + +--Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de ma vie, dit-elle +en montrant le toit de l'hôtel, qu'on apercevait tout au loin, +confusément, au milieu de la verdure. + +Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de la montagne: + +--Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en levant la main, +et où vous avez si patiemment écouté mes plaintes. + +Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée opportune: + +--Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, dit-elle, +pour la dernière fois? + +--Je vous conduisais à cette fontaine. + +--C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journée soit +complète. + +Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant +lentement tous deux, silencieux et recueillis. + +Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible émotion. + +Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le +corps moins dispos que de coutume. + +A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait de plus en plus +lourd. + +Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile, sans un +bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui +s'écoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au +loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches. + +Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annonçait qu'un +orage fût prochain; le ciel était bleu, sans nuages, et le soleil +dardait ses rayons avec une intensité peu ordinaire. + +Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait appris au colonel +qu'elle était décidée à abandonner sa mère et son oncle pour entrer au +théâtre. + +Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le jour de cette +confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour +aller chercher l'eau qu'ils mêlaient à leur vin. + +Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que +Carmelita fût embarrassée de parler, ou tout au moins qu'elle eût peur +d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant +dans ce mutisme qui autrefois lui était habituel. + +Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait point ses +yeux, au contraire, elle les tenait attachés sur le colonel, et lorsque +celui-ci levait la tête, il la voyait muette, immobile, le regardant +avec cette puissance de fascination énigmatique, si bizarre chez elle, +avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants, si +séduisants, si inquiétant. + +Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus pesante, quelques +nuages se montraient çà là dans le ciel, et, de temps en temps, +soufflait un vent chaud qui arrivait du sud. + +Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et le silence. + +En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués par la chaleur; +l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, leurs lèvres se +séchaient; les aiguilles tombées sur la terre, qu'elle feutrait d'un +épais tapis, étaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita +faillit tomber. + +Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le +sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent d'un même pas, sans que +leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent +de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert épais +et sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le ciel, ils +virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du côté du sud. + +Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit +sourd; tout ce qui était immobile et mort s'anima et entra en mouvement; +les feuillas arrachées des branches passèrent dans l'air, emportées par +le vent. + +Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la +montagne, à des distances plus ou moins rapprochées de l'endroit où +ils se trouvaient, éclatèrent des sonneries de cloches se mêlant à des +mugissements de vache et des cris de berger. + +Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes des pâturages +inclinés de leur côté, des vaches qui couraient çà et là, la queue +dressée, la tête basse, galopant sans savoir où elles allaient. + +--Enfin voici l'orage, dit Carmelita. + +--Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de +gagner la hutte? + +--Pressons le pas. + +--Appuyez-vous sur mon bras. + +--Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous +voudrez. + +Il allongea le pas et elle l'allongea également. + +Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, mal tracé, il +y avait des difficultés; souvent ils étaient obligés de s'éloigner l'un +de l'autre pour éviter les quartiers de roche qui barraient le chemin; +d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils +s'arrêtaient forcément durant quelques secondes. + +--Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que +nous marcherons plus vite séparément. + +--Si vous voulez. + +--Vous prenez trop souci de moi. + +Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris par l'orage, +dans ce sentier au milieu des prés où il n'y avait pas un abri, pas un +creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hâter. + +Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et +caché le soleil quelques instants auparavant si radieux. + +Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la lumière, une +lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurité que des +éclairs déchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs +fulgurantes. + +Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les pentes herbées +de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolées, au milieu des +rochers, et le bruit grêle de leurs clochettes, succédant aux roulements +du tonnerre, produisait un effet étrange et fantastique. + +D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur berger et formant +cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une à l'autre pour les +flatter, restaient immobiles, rassurées, montrant ainsi toute leur +confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de +leur maître. + +Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des montagnes contre +lesquelles elles venaient éclater, les détonations du tonnerre +produisaient un vacarme assourdissant: ce n'étaient pas quelques coups +roulant l'un après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient +se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallées ou +bien pour remonter des vallées au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un +espace libre pour se répandre en vagues sonores. + +Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient secoués par ces +vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux. + +Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais, +à chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tête et levait les +épaules. + +--Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et +peut-être trop bien servie. + +--Vous avez peur? + +--Dame... oui. + +--Nous approchons de la hutte. + +--Combien de temps encore? + +--Cinq minutes en marchant vite. + +Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même temps une nappe de feu +les enveloppa et les éblouit. + +Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. Elle lui tendit +la main. + +--Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus. + +Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante courut dans +ses veines, de la tête aux pieds, des pieds à la tête. + +Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se +laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hâter, car +les rafales se succédaient presque sans interruption, et la pluie ou la +grêle allait fondre sur eux d'une minute à l'autre. + +Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait la main de +Carmélita serrer la sienne; puis, après cette pression, il sentait ses +frémissements. + +Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient danser le +sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il +y avait des moments où ils devaient s'arrêter, ne sachant où mettre le +pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs. + +Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions électriques, +se crispaient dans sa main. + +Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout à coup +ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer le cou: c'était la +pluie qui arrivait. + +--Heureusement voici la hutte, dit-il. + +Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, qu'un éclair +presque aussitôt vint illuminer. Encore une centaine de mètres et ils +trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraîna rapidement. + +La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie passa, et il y +eut une sorte d'accalmie. + +Cette hutte était une sorte de construction en pierres sèches, +recouverte d'un toit en planches chargées de quartiers de rocher pour +les maintenir en place et faire résistance au vent. Ce n'était point un +chalet, habité pendant la saison où les vaches fréquentent la montagne; +c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les +vachers allaient couper à la faux sur les pentes trop rapides pour être +pâturées par leurs bestiaux. Point de porte à cette grange, point de +fenêtre; une seule ouverture, qui n'était fermée par aucune clôture. + +Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant +devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jetèrent +à l'abri. + +Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses gouttes larges +et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte qui fondit sur le +toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien à craindre de l'eau, ils +pouvaient respirer. + +Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita avait peur, +c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et l'orage précisément venait +de se déchaîner en plein sur eux. + +Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des nuages, +maintenant c'était le centre de la tempête qui les enveloppait. + +Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur libre passage, les +nuages s'étaient divisés; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les +sommets, les autres s'étaient abattus dans les vallées. De sorte que, +dans leur hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt +les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient devoir +écraser leur toit, tantôt au contraire elles éclataient au-dessous d'eux +et semblaient soulever les planches qui les abritaient. + +Les nappes de feu se succédaient sans interruption, éblouissantes, +aveuglantes, comme s'ils avaient été en plein dans les flammes du ciel. + +Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de la grange pour +jouir du spectacle splendide des éclairs embrassant les montagnes; mais +bientôt elle avait abandonné cette place, plus peureuse que curieuse, +pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains. + +Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il regardait +les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarté trop vive +l'éblouissait. + +Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler. + +Il s'approcha d'elle. + +--Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions tout à l'heure +et que la voix de leur maître rassurait; il me semble que si vous me +parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai très peur. + +Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la rassurer par +quelques mots plus ou moins raisonnables. + +Mais une détonation formidable lui coupa la parole la grange, secouée +du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; des lueurs fulgurantes +couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de +s'allumer. + +Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules du colonel, et, +frémissante, éperdue, elle se serra contre lui. + +Il se pencha vers elle. + +Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent et leurs lèvres +s'unirent dans un baiser. + + + +V + +Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé les bords +du Léman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sût +au Glion ce qu'il était devenu. + +Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel avec mademoiselle +Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garçon, en faisant +les chaussures, l'avait vu sortir. + +Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin +de la montagne; mais, tournant à gauche, il avait suivi la route qui +descend à Montreux. + +Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux +commentaires. + +--Comment! le colonel Chamberlain avait quitté l'hôtel, et son valet de +chambre lui-même n'avait pas été averti de ce départ? + +Mais, à côté des commentaires des indifférents et des curieux, s'était +manifestée l'inquiétude des intéressés. Le prince Mazzazoli, Carmelita; +la comtesse Belmonte avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le +pressant de questions. + +--Où était le colonel? + +--Quand devait-il revenir? + +A toutes ces questions Horace était resté sans réponses, stupéfait +lui-même de ce départ, que rien ne faisait prévoir. + +Et alors il était entré dans des explications desquelles résultait la +présomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel était, la +veille même de son départ, décidé à prolonger son séjour au Glion. + +Alors il allait revenir d'un instant à l'autre. + +C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût guère +s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait de si puissantes +raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester près d'elle. + +C'était donc une séparation. + +C'était une fuite! + +Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel? + +Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait déterminé ce +brusque départ. + +Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde pour rester court +devant cette question. + +Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita, et en +laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se +passerait après son départ, et comment ce départ serait supporté. + +Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait ne rien +savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il savait parfaitement où +son maître était, ce qui expliquait qu'il eût déployé si peu de zèle à +le chercher dans les précipices de la montagne, et chaque jour, sans +doute, il lui écrivait. + +De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite. + +C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les +raisonnements jusqu'au bout. + +Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en chemin, et il se +dit que cette précaution, ce besoin de savoir, indiquait sûrement une +résolution indécise aussi bien qu'une conscience troublée. + +S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le colonel ne se +serait point inquiété de ce qui arriverait après son départ. Il serait +parti et il aurait emmené son valet de chambre avec lui. + +De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y +passait pour en avertir son maître, on devait conclure que le colonel +pouvait revenir. + +Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace. + +En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles que le +colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans sa conscience, fût +obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne le voulût pas. + +Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient. + +Acheter Horace. + +Ou bien le tromper. + +Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la conscience +humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace pour le mettre dans ses +intérêts; ce nègre, qui était un animal primitif, serait capable de +refuser l'argent et d'avertir son maître. + +Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs était plus +économique. + +Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça qu'elle était +malade; on dut même aller chercher un médecin, et, comme le prince était +sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller à +Montreux. + +Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; mais, lorsque +celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans écouter une +partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le médecin +dans le vestibule. + +--Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me +paraît bien sérieusement prise. + +--Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux. + +--La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la nuit a été des +plus mauvaises. + +--Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas de fièvre; et +cependant une grande agitation. + +Quelques questions et leurs réponses échappèrent à Horace, mais bientôt +il entendit le prince qui disait: + +--Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale? + +La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle fut formulée +par le médecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaître. + +On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était très inquiet. + +Horace se montra ému, et le prince fut certain que cette émotion allait +se communiquer au colonel. + +Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion. + +Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un caractère de +plus en plus inquiétant. + +Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il parlait de sa +nièce à Horace, c'était avec des tremblements dans la voix et des +larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces +tremblements passeraient dans les lettres du nègre. + +--Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garçon, et +je vous plains sincèrement d'être sans nouvelles de votre maître, que +vous aimez tant. + +Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles de son +maître», lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le +timbre de Paris, et dont l'adresse était écrite de la main du colonel. + +Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans +laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre à Paris; une pour +le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrième enfin +pour mademoiselle Carmelita Belmonte. + +Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander quel +pouvait être leur contenu. + +Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les trois lettres dans +sa main. + +--Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit Horace, dans +laquelle étaient incluses trois lettres que voici: une pour M. le +prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita. + +--Donnez, dit le prince en avançant vivement la main. + +Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser paraître +l'angoisse qui lui serrait les entrailles: + +--Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tâcha +d'affermir. + +--Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à Paris, et, comme il +ne me parle pas de sa santé, je pense qu'elle est bonne. + +--Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel aura +peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce +que je vais voir. + +Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia celui-ci d'un +mouvement de main plein d'amabilité. + +Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit +celle qui était adressée à Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait +là plus clairement ce qu'il voulait apprendre. + +Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose la plus naturelle +du monde. + +Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une +déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier. + +N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses +efforts? + +Il lut: + +«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère Carmelita, et quand +le lendemain de notre journée passée dans la montagne, on vous a dit que +j'avais quitté le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser. + +«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que vous avez pu +porter contre moi ou contre ma conduite, elles étaient fondées, puisque +vous ignoriez à quel mobile j'obéissais en partant. + +«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette +conduite étrange qui, une fois encore, a dû justement vous indigner, et +je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient à un homme +d'honneur qui croit devoir se justifier. + +«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir? + +«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre, car c'est la +première, n'est-ce pas, que vous vous êtes posée? + +«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que, voulant +partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je à +faire? A frapper deux coups à notre porte de communication, qui se +serait ouverte devant moi et qui m'eût donné toute facilité pour +m'expliquer. + +«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant +d'aller plus loin. + +«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen; +mais je ne trouvais pas en même temps la liberté morale, et c'était +cette liberté morale que je voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée +dans ce brusque départ. + +«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de notre promenade, je +ne pensais nullement à ce départ; bien au contraire, je n'avais qu'une +idée, qu'un but rester près de vous. + +«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les sensations et les +émotions de notre journée. + +«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus graves; car c'était +ma vie que j'allais décider, c'était en même temps la vôtre. + +«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas +frappé à la porte de communication? + +«Ma réponse sera franche. + +«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irrésistible, et, +au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre +coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laissé +entraîner, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je +n'aurais pas raisonné. + +«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de décision. + +«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce départ, convaincu à +l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point. + +«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute +ma liberté de conscience. + +«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une dernière fois, je +ne m'imaginais guère que le lendemain matin nous ne nous verrions plus; +mais, dans le calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé +les emportements tumultueux de la journée, et, peu à peu, j'ai été amené +à faire l'examen de ma situation morale dans le présent aussi bien que +dans le passé. + +«En commençant cette lettre, je vous ai promis une entière franchise +et une absolue sincérité; je dois donc, quant à cette position morale, +entrer dans des détails qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux. + +«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, je sens combien ils +sont difficiles; mais je m'imputerais à crime de ne pas les faire. + +«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita, une terrible +douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru que mon coeur était mort +pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait +jamais. + +«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimité qui +a été la nôtre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes lèvres; +jamais un regard passionné, jamais un geste n'est venu troubler la +confiance que vous aviez en moi. + +«Vous aimai-je? + +«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je pouvais encore +aimer ne se présentait même pas à mon esprit. + +«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a été l'éclair +qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.» + +Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arrêta un +moment et haussa doucement les épaules avec un sourire de pitié; mais il +ne s'attarda pas dans des réflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa +lecture au point où il l'avait interrompue. + +«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage, les effets +qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils s'éteignent, +l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée et illuminée reprend +plus sombre et plus noire. + +«Il en est des choses morales comme des choses matérielles. + +«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai aveuglé. + +«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui +avaient projeté leur lumière dans mon âme. Pour cela, je n'avais qu'à +venir près de vous: du choc de nos regards naîtraient de nouveaux +éclairs. + +«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement ne +succéderait-il pas encore â l'éblouissement? + +«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce +n'était point près de vous, sous votre influence, sous votre charme. + +«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-même, que +je devais m'interroger franchement, et franchement me répondre. + +«Voilà pourquoi je suis parti. + +«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable d'être +heureux près de vous. + +«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin de l'hôtel où +vous dormiez, regardant les fenêtres de votre chambre, pensant à +notre journée de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des +frissonnements de bonheur. + +«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer +comme vous devez être aimée? Cela, je ne le savais pas d'une manière +certaine et je voulais le chercher. + +«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience. + +«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est point écoulé une +heure, une minute, qui ne vous ait été consacrée, et aujourd'hui je +viens vous dire que j'écris à votre oncle, et à votre mère, pour leur +demander votre main. + +«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita? + +«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre réponse.» + +Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui +était devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit à rire +silencieusement. + +Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé s'il devenait fou: +sans une parole, sans un éclat de voix, il riait toujours, la bouche +largement ouverte, la mâchoire inférieure tremblante, les yeux remplis +de larmes. + +Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules: + +--Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit jours... lutté... +réparation obligée... enfin! + +Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit et acheva sa +lecture: + +«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera +loyalement, et qui tiendra fidèlement un engagement qu'il n'a voulu +prendre qu'en connaissance de cause.» + +Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'étaient que le +développement de cette idée, mais le prince ne les lut que d'un oeil +distrait puis il passa à la lettre qui lui était adressée: en gros, il +savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait été +amené à cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait. + +Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre était rédigée. + +Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi brefs que +possible. + + Mon cher prince, + + Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante nièce, sans me + prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu à peu est + devenu de l'amour. + + J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'être + mon interprète auprès de madame la comtesse Belmonte, à laquelle + d'ailleurs j'écris directement, pour appuyer ma demande. + + Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de sentiment; quant + à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez + bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'être réunis. + + Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments. + + ÉDOUARD CHAMBERLAIN. + +Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à Carmelita, +autant il fut mécontent de celle-là. + +Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et d'un ton dégagé +avec le dernier représentant des Mazzazoli. + +Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit. + +Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait de lire, avec +plus de politesse seulement et moins de sans-gêne. + +Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de +Carmelita, où se trouvait la comtesse. + +--Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il. + +--Ah! s'écria la comtesse. + +Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil où elle était +étendue, elle regarda son oncle fixement. + +--Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua le prince. + +Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce. + +--Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la comtesse, les mains +tremblantes, parlez donc. + +--Lisez, dit-il. + +Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains +de son oncle, elle en avait commencé vivement la lecture, sans faire +d'observation à propos du cachet brisé. + +Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors, +le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut à +mi-voix. + +--Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse. + +Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles. + +Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, beaucoup plus +longue que celle de sa mère. + +Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage pâlir ou rougir. + +Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se leva vivement +et lançant à son oncle un regard triomphant: + +--Eh bien! dit-elle, suis-je une oie? + +Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un +geste d'humble adoration: + +--Un ange! dit-il. + +Respectueusement il lui baisa la main. + +A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main, +comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une génuflexion. + +Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle. + +L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne +tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère dans ses bras et +l'embrassa tendrement, de même elle embrassa son oncle. + + + +VI + +Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans le colonel et le +jugeât incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eût désiré que +le mariage de Carmelita ne se fît point à Paris. + +Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il n'y avait guère +à craindre que ce mariage manquât. + +Cependant il était dans la nature du prince de craindre toujours et de +rester quand même sur ses gardes. + +Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, si un danger +devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il fallait l'attendre. + +Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous l'influence +de madame de Lucillière, au moins avant le mariage. Après, cela était +possible, et le prince, qui avait l'expérience de la passion, admettait +ce retour jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le +mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci. + +Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il +avait été victime? Cela était à présumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni +Ida n'étaient maintenant bien redoutables. + +Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de cette jeune cousine +du colonel, cette petite Thérèse Chamberlain, qu'il avait eu un moment +l'intention de prendre pour femme? + +Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois dangers, et à vrai +dire le plus grand de tous paraissait bien peu sérieux, il y avait une +chose certaine, qui était que le simple séjour à Paris du colonel et +de Carmelita donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus +imminent. + +Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement aucun de +ces dangers n'éclatait. + +Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et accompagné de +toute la publicité qui fatalement devait se manifester d'une façon +bruyante, et aussitôt ils pouvaient devenir menaçants. + +Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient par la tête +de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle apprendrait que son ancien +amant allait se marier? En voyant à qui avait profité la rupture, qu'on +avait eu l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle +pas quel avait été l'auteur de cette rupture? + +Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, déçu +dans ses espérances les plus chères, et de plus battu avec les armes +mêmes qu'il avait eu la simplicité de donner? + +Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse Chamberlain, alors +surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui +s'était passé entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté, +le juge d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, lors +de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner à +réfléchir. Il était évident qu'on avait la main hardie, dans cette +famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie +avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or, +si le récit du juge d'instruction était exact, on ne se faisait pas +scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les +couteaux et les poignards; la poitrine du colonel était là pour le +prouver. + +Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi au point de vue +des intérêts personnels du prince, que le mariage ne se fît pas à Paris. + +--Mais où le célébrer? + +--Ah! si on avait commencé les réparations indispensables dans le +château de Belmonte! Si on s'était occupé activement de meubler quelques +pièces! Si.... + +Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en quelques semaines +ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte. + +Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un +château chancelant, sans un toit sur la tête des invités, sans vitres +aux fenêtres, au milieu des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes +immondes qui cherchent leur abri dans les décombres? + +La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu +sensible sans doute à la poésie des ruines? + +Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y renonça, mais non +pourtant sans tenter d'écarter Paris. + +Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une +lune de miel. + +Mais le colonel n'accueillit point cette proposition. + +Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise? En avait-il une à +Florence? une à Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller à Venise +ou à Naples? et pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait, +lui, un hôtel prêt à le recevoir? + +Paris était aussi une ville charmante pour une lune de miel. + +Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que, +finalement, le prince céda. + +Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en +réalité; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquiéter, +peut-être même donner de mauvaises pensées. + +Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément ne pas le +ménager. + +Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce serait à Paris +que se ferait le mariage. + +D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter les dangers, +s'ils se présentaient. + +Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient pas +de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent être bien +redoutables. + +On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, mais à coup +sûr ils n'auraient aucun résultat. + +Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le prince aurait voulu +tenir le mariage de sa nièce autant que possible caché, ayant pour cela +de puissantes raisons qui lui étaient inclusivement personnelles. + +Mais cela ne fut pas possible. + +Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet étrange mystère. + +Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après une assez longue +absence, était obligé de donner des explications à ses créanciers pour +les faire patienter. + +Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement payés que l'annonce +du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain? + +Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable; +c'était un mariage arrêté, décidé, et le plus étonnant, le plus +merveilleux, le plus miraculeux, le plus étourdissant, le plus +triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus +extraordinaire, le plus brillant, le plus éblouissant, le plus digne +d'envie qu'on pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était... pour +tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, le plus en vue, +le plus à la mode de Paris, c'était le colonel Chamberlain. + +Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec prière de ne pas +ébruiter cette nouvelle. + +Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques créanciers qui +avaient payé cher le droit d'être incrédules, il avait fait plus; il +avait montré la lettre écrite par le colonel pour lui demander la main +de Carmelita. + +Le premier créancier à qui le prince avait montré la lettre du colonel +était son bijoutier, qu'il avait intérêt à ménager. Le bijoutier avait +promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement +annoncé à sa femme que la créance du prince Mazzazoli serait payée, +attendu que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain. +A ce moment était entrée une des principales clientes de la maison, +la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de +Lucillière. + +Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, qui, en +conséquence de ses relations avec madame de Lucillière, devait avoir un +certain intérêt pour elle. + +C'était un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore +à Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel +Chamberlain, étaient arrivés le matin même. + +Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un +désir, l'apprendre elle-même à madame de Lucillière, pour voir comment +celle-ci recevrait cette nouvelle. + +Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière, +l'occasion était vraiment heureuse. + +A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée dans sa loge, +qui faisait face à celle de madame de Lucillière. + +La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était restée vide +jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-là. + +La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson entrait dans +la loge de madame de Lucillière pour lui faire une visite d'amitié. + +La marquise était gaie, souriante, de belle humeur comme à l'ordinaire, +et prenait plaisir pour le moment à plaisanter le prince Seratoff, qui +l'avait accompagnée. + +Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations de joie +affectueuse, comme une amie dont on a été trop longtemps séparée. + +Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les +laissant en tête à tête. + +--Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse. + +--Quelle nouvelle + +--La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel +Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est +retrouvé. + +--Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière en pâlissant +légèrement. + +--Je ne sais s'il l'était pour vous,--la comtesse appuya sur le +mot.--mais il l'était pour le monde parisien; heureusement le voici +revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage. + +Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière lui demandât à +propos de quoi allait éclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord +surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'était bien vite +remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes. + +Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple +visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, était venue dans sa loge. +Madame de Lucillière avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour +se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir. + +--Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli +et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson. + +--Très longtemps. + +--Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi. + +--La comtesse est rétablie? + +--Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade? + +--Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me +défier de ceux qui parlent. + +--Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la comtesse ou du +prince? + +--Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me défie jamais de mes +amis. + +--Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe de votre +confiance. + +--Vraiment? + +--Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse allait en +Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait ce voyage; c'était +Carmelita. Devinez-vous? + +--Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le sphinx. + +--Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit +pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le +colonel Chamberlain, qui s'était retiré sur les bords du lac de Genève +en quittant Paris; ils ont passé tout le temps de cette absence +ensemble, et de ce long tête-à-tête il est résulté ce qui fatalement +devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle Carmelita +Belmonte. + +Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer pendant les savantes +lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait +nerveusement avec son éventail se crispa. + +Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien l'effet qu'elle +avait produit. + +--Vous ne me croyez pas? dit-elle. + +--Pourquoi ne vous croirais-je pas? + +--Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce +mariage entre deux êtres qui semblent faits l'un pour l'autre: le +colonel est un homme charmant malgré l'excentricité de sa tenue, et +Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela était +écrit et cela s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le +certain est qu'ils s'épousent. + +Il fallait bien dire quelque chose. + +--Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucillière d'une voix +qu'elle tâcha d'affermir. + +--Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince +Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je la tiens d'une personne +tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui +s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au +prince Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita Belmonte. +Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est +même probable que cette date vous la connaîtrez avant moi. Vous avez +avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que +personne à Paris, et sa première visite sera assurément pour vous. +Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me +remerciez pas? + +--Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous +remercier une bonne fois pour toutes. + +Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna +vivement sa loge, et, se plaçant dans l'ombre de manière à se cacher +autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière. + +Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes les paroles +portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait +se livrer.... + +Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, le +visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, les +narines dilatées. + +Elle aimait donc toujours le colonel? + +Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir à +rappeler les coups qu'elle venait de porter: «Carmelita allait en Suisse +pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient.» Et cette +allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la +marquise?... Vraiment tout cela avait été bien filé. + +A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et +le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir. + +Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après avoir +dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du côté gauche, il +sortit. + +Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa +lorgnette vers la porte de l'orchestre, où bientôt se montra le prince +Seratoff. + +Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui venait +d'arriver. + +Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles l'emmena avec +lui. + +Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la marquise de +Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, laissant le baron seul avec +la marquise. + + + +VI + +Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron Lazarus un +fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même, reculant autant que +possible celui qu'elle occupait, avait tourné le dos à la scène. + +--Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal à +l'aise. + +--Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous n'accueilliez pas très +favorablement la demande de mon ambassadeur. + +--Mais, madame.... + +--Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une certaine répugnance à +revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs. + +Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement à comprendre ou à +se rappeler ce dont on lui parle. + +Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs auxquels on faisait +allusion étaient sortis de sa mémoire. + +--Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte +sans rien dire), cette loge? + +--N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même, peut-être sur ce +fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucillière +un entretien dont je faisais le sujet. + +--Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon +Dieu! c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il +était question. + +--D'une certaine lettre anonyme. + +--Une lettre anonyme? + +Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à sa mémoire. + +Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette lettre anonyme. + +--Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain; je vois que +vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait +d'une petite porte de la rue de Valois. + +--Comment? vous savez.... + +--Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître ignorer ce que +vous savez parfaitement. De mon côté, je trouve inutile de vous laisser +croire plus longtemps que le prétexte mis en avant pour rompre nos +relations était fondé; la vraie raison de cette rupture était cette +lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume que vous +le saviez déjà; cependant j'ai tenu à vous le dire. + +--Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de cette infamie? + +--J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, comme vous dites, +était vous. + +--Madame! + +--Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je ne m'y laisserais +pas prendre. Ménagez-vous, réservez vos forces, ne prodiguez pas votre +éloquence en pure perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez +à les employer plus utilement qu'avec moi. + +Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui avait jamais vue, +en contenant sa voix cependant de manière à n'être pas entendue +distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges +voisines; mais la violence même qu'elle se faisait pour se contenir +rendait son émotion plus évidente. + +Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation du prince +Seratoff, et il aurait été beaucoup plus sage à lui d'écouter son +inspiration première, qui lui conseillait de rester tranquillement dans +son fauteuil. Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait +eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation de celle-ci +ne pouvait être que dangereuse! + +Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre à cette invitation +et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir? + +Comme il se posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le +duc de Mestosa s'avança vivement vers la marquise, en homme heureux de +voir la femme qu'il adore. + +Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame +de Lucillière et ses habitudes: c'était toujours publiquement qu'elle +s'expliquait avec les gens dont elle croyait avoir à se plaindre, et +elle le faisait avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et +les mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison elle +arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et l'on ne sortait de +ses jolies griffes roses que déchiré aux endroits les plus sensibles, +avec des blessures ridicules. Que de fois n'avait-il pas ri lui même de +ses pauvres victimes! + +Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les +rendre. Il se leva pour céder la place au duc. + +Mais de la main elle le retint. + +--J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous faire, dit-elle. + +Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis: + +--J'ai une affaire importante à traiter avec le baron, dit-elle; +voulez-vous nous donner quelques minutes encore? + +Au moins l'explication n'aurait pas de témoin. + +Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction. + +--Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de +Lucillière, vous devez vous demander comment l'idée m'est venue d'avoir +une entrevue avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne +me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais +bien que toutes relations entre nous étaient rompues. A vrai dire et +pour ne pas m'en cacher, je vous considérais comme mon ennemi, et pour +vous je n'avais d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez que +je suis franche. + +--Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie à affirmer cette +hostilité. + +--Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait +affirmer cette hostilité; j'obéis encore, en agissant ainsi, à d'autres +considérations plus importantes. Je veux, en effet que cette hostilité +soit bien constatée, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous +trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer. + +Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre, paraissaient +tellement contradictoires que le baron laissa paraître un mouvement de +surprise. + +--Quand je me serais expliquée, continua madame de Lucillière, +votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît obscur en ce moment +s'éclaircira. Écoutez donc cette explication, qui vous intéresse plus +que vous ne pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre lettre +anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts +d'esprit pour deviner le mobile qui vous a poussé à faire usage de cette +lettre: vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel +Chamberlain. + +--Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez. + +--Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette rupture parce que, +interprétant notre intimité selon vos craintes, vous vous figuriez +que, cette intimité rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari +possible pour votre fille. + +L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit pas à profit: on +attaquait sa fille, il dédaignait de répondre et quittait la place. Il +se leva pour sortir. + +Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement; car, avant qu'il eût +pu faire un pas en arrière, elle lui jeta vivement quelques mots qui +l'arrêtèrent. + +--Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez +écouter ce que j'ai à vous dire. + +Le baron hésita un moment. + +--Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne +amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au bout, pour m'en défendre +et vous montrer combien elles sont fausses. + +C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne s'en préoccupa pas +autrement. Ce qu'elle voulait, c'était que le baron demeurât, et il +demeurait; le reste lui importait peu. + +Elle continua: + +--L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous êtes doué de +qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire? enfin peu importe. +Vous êtes donc doué de qualités, puisque qualités il y a, que je ne +possède pas; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous +recourez, une hardiesse d'esprit et une indépendance de... coeur qui, +j'en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un mot, vous +êtes un homme pratique, et voulant le succès, vous ne vous laissez point +empêtrer dans toutes sortes de considérations sentimentales ou morales, +qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous +voyez que je vous rends justice. + +Le baron fit la grimace. + +--C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame de Lucillière, +c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques qui m'a donné l'idée +de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un +but commun, certaine à l'avance que personne n'était capable comme vous +d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez peut-être +encore plus vivement que moi, quand vous le connaîtrez. Bien entendu, +l'alliance dont je vous parle n'est point une alliance cordiale; c'est +une alliance utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse à +vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments n'ont rien à +voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il sont. + +--Mais je vous assure.... + +--Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: nos sentiments +personnels n'ont rien à voir ni à faire dans l'oeuvre commune que je +veux vous proposer, ou plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que +précisément je vous la propose. + +--J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends rien à ces +paroles; aussi avant de savoir si je puis vous prêter mon concours, +je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous +poursuivez. + +--Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir le mari de +mademoiselle Belmonte; le concours, chercher les moyens, les trouver, de +rompre ce mariage, qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien +n'est plus simple. + +--Ce mariage est à la veille de se faire! s'écria le baron. + +--A la veille est une façon de parler pour dire prochainement: l'époque +à laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je +sais, c'est que le prince Mazzazoli, accompagné de sa nièce, a été +rejoindre le colonel en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant +Paris; que là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous +deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse de mariage du +colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble à Paris. Existe-il des +moyens pour rompre ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de +bonnes raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture non +moins vivement que moi, je m'adresse à vous pour que vous les cherchiez +de votre côté, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais +pu agir seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous +reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que je n'ai pas +hésité à vous demander votre concours, en même temps que je vous +proposais le mien. Il est certain que nous n'agirons pas de la même +manière; voilà pourquoi, à deux, nous serons beaucoup plus forts. +Acceptez-vous. + +Le baron hésita assez longtemps avant de répondre. + +--Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable de +voir un homme tel que le colonel épouser mademoiselle Belmonte. + +--N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri. + +--J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié; je l'aime comme un +fils, et il me semble que c'est un devoir d'empêcher, si cela est +possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave +colonel vient de loin, de très loin; il ne connaît pas les dessous de la +vie parisienne. + +--Il faudrait les lui montrer. + +--Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut dire qu'il y a en +lui une certaine naïveté qui l'expose à être dupe quelquefois de ceux +qui l'entourent. J'ai été témoin de sa confiance et de sa foi. + +Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du +baron avait porté. + +--Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est une qualité sans +doute, mais qui nous expose souvent à de fâcheuses déceptions. Je crois +donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura été victime +de sa confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est pas du tout +la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est +très tendre. + +--Mille raisons rendent ce mariage impossible. + +--Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux d'un homme aveuglé +par la passion, et sans doute le colonel aime passionnément la belle +Carmelita. Savez-vous s'il l'aime passionnément? + +Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la +marquise. + +--Je ne sais pas. + +--Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve cette passion +probable. Carmelita est assez belle pour l'avoir inspirée; pour moi, je +ne connais pas de femme plus belle, et vous? + +--Peu importe. + +--Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est très probablement cette +beauté qui fait sa toute-puissance. Sur cette beauté, nous ne pouvons +rien, ni vous ni moi. + +--Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient un homme. + +--Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion, et je +m'en remets pleinement à vous; je veux dire seulement qu'il est bien +difficile de détruire l'influence que Carmelita doit à sa beauté, +surtout avec un homme tel que le colonel, qui est fidèle dans ses +attachements. Croyez-vous qu'il soit fidèle? + +--Je ne sais pas. + +--Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une arme qui +pourrait agir efficacement sur lui. + +--Laquelle? + +--Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations si épris que +soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime lorsqu'on lui donne la +preuve qu'il est trompé. Quelque chose vous fait-il supposer que le +colonel serait homme à s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de +ce genre? + +Décidément le baron prenait se revanche, et la marquise sentit que, par +le fait seul de l'association qu'elle venait de lui proposer, elle lui +avait permis de redresser la tête: il était utile, il profitait de sa +position. + +--Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne s'obstinerait +pas dans sa passion, sittelle après un court moment de réflexion, il +faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut être fournie, et +pour moi je l'ignore. + +--Je l'ignore aussi. + +--C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il me semble. + +--Et comment le découvrir? Une jeune fille qui aurait un amant ne +conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un +piédestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n'est-ce pas, dans +le monde parisien, même dans le meilleur? + +--Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait se trouver dans +ce cas, bien au contraire. + +--Et moi non plus, je vous prie de le bien constater. + +--J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature à rompre +son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en cherchant habilement, trouver +peut-être des moyens pour arriver à ce résultat, et c'est ce que je +répète, sans vouloir entrer dans le détail de ces raisons ou de ces +moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en +userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de mon côté j'en +trouve qui ne soient pas en désaccord avec mes sentiments ou mes +habitudes, j'en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une +association en vue de ce résultat, il peut être bon que nous nous +concertions quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous +présenterez. + +Le baron se leva: + +--J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la marquise. + +--Au revoir, monsieur le baron. + +Il sortit de la loge. + +Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans le corridor, car +la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit devant lui. + +--Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, que tout le +monde répète. + +Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait radieux. + +--Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle; malheureusement pour vous, +je la connais, votre nouvelle. Le colonel Chamberlain épouse Carmelita, +n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez m'apprendre? + +--Il est vrai. + +--Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh bien! mon cher, +cette joie est une injure pour moi; cachez-la donc, je vous prie, et +tâchez de prendre un air indifférent. + +--Ce mariage vous peine donc bien vivement? + +--Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de plus c'est une +niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me réjouit. Ce qui me fâche, c'est +de vous voir montrer une joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté +foi à mes paroles, que vous avez toujours et malgré tout persisté +dans vos soupçons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez de +satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous ai dit n'a servi +à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage vous la donne. Eh bien! +mon cher, cela me blesse et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller +porter ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux yeux des +gens qui se moqueraient de vous. + +--Mais.... + +--Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et demain matin +sans doute vous aurez compris; s'il vous faut plusieurs jours, ne vous +gênez pas, prenez-les. + +Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu'il n'était entré. + +Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme elle le désirait. + +Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui vint lui faire +visite; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson. Tous entrèrent +avec l'air triomphant qu'avait eu le duc de Mestosa. + +Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti. + +Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc. + +Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante; car la répétition de +la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer avec des attitudes de +vainqueur, l'avait exaspérée. + +Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites: ce qui cependant, dans +l'état nerveux où elle se trouvait, était bien suffisant. + +Dans l'entr'acte, sa loge ne désemplit pas: ce fut un défilé, une +procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout d'amies dans la +salle voulut se donner la joie de venir lui annoncer la grande nouvelle. + +--Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc? + +--Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais douté? + +--Savez-vous la date précise de ce fameux mariage? + +A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme elle l'avait fait +avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson. + +Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire. + +De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement ce sourire +et ne s'abandonnât pas aux sentiments qui la troublaient; car, dans la +salle, tous les yeux étaient dirigés sur elle. + +Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle du mariage du +colonel Chamberlain, son premier mouvement était de chercher avec sa +lorgnette la loge de madame de Lucillière. + + + +VII + +Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir. + +Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement qu'elle se +retira. + +--Je suis attendue chez ma mère. + +La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par les chevaux et +conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait donnés. + +--A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à son cocher. + +En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles. + +--Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir. + +En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de +chambre, après l'avoir aidée à remplacer sa toilette de théâtre par une +toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, où elle prit une +petite clef qu'elle plaça dans sa poche. + +Cela fait, elle remonta en voiture. + +--Il ne fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte +où si souvent le cocher avait déposé et repris sa maîtresse. + +La marquise, enveloppée dans un grand vêtement sombre et la tête +couverte d'une épaisse voilette, descendit de voiture. + +Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme à +l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la reprendre, elle lui +dit d'attendre. + +Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite +porte. Mais, bien que la clef tournât librement dans la serrure en +faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit point: elle était fermée à +l'intérieur par un verrou. + +Madame de Lucillière resta un moment embarrassée devant cette porte +qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir. + +Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours et en toutes +circonstances, elle prit vivement sa résolution. + +--Rentrez, dit-elle au cocher. + +Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans +s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude de ce quartier désert, +se dirigea vers l'entrée principale de l'hôtel Chamberlain. + +A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge parut sur le +seuil de sa porte. + +--M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix faible. + +Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur de sa +loge, et madame de Lucillière entendit des éclats de rire à demi +étouffée. + +--Une dame demande M. Horace, dit le concierge; est-il chez lui? + +--Déjà! répliqua une voix. + +--A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort. + +--Si madame veut monter à la chambre de M. Horace, dit le concierge, +elle le trouvera en train de s'habiller. + +Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se laissa pas +déconcerter. + +--Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au parloir, dit-elle. + +En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour entrer à +l'hôtel. + +--Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une voix. + +--Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de temps pour venir: +le nègre est arrivé ce matin, et déjà j'ai reçu trois billets pour lui, +l'un avec un bouquet. Si ça ne fait pas hausser les épaules? + +--Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? demanda une voix de +femme. + +--Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va recommencer comme +avant son départ, et on va le revoir dormir tout debout. + +Cependant madame de Lucillière avait monté le perron de l'hôtel, et +la porte vitrée, tirée par un valet de pied en grande livrée, s'était +ouverte devant elle. + +Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du haut en bas et +les domestiques étaient à leur poste. + +Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être le colonel +était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; de même quelques +personnes de son monde pouvaient, en traversant le vestibule, +l'apercevoir et la reconnaître. + +Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour +d'elle; puis tout de suite, réfléchissant que c'était le meilleur moyen +pour se faire reconnaître, elle laissa retomber. + +--M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique. + +--C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais +très prononcé. + +Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la porte s'ouvrit +devant Horace, qui venait de s'habiller pour sortir, et portait sur sa +personne, dans ses vêtements comme dans son linge, tous les parfums à la +mode. + +Elle avait rejeté son voile en arrière. + +Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente. + +--Madame la marquise! s'écria-t-il. + +--Quand votre maître doit-il rentrer? + +--D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour sortir. Il est +chez.... + +Horace s'arrêta. + +--Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise. + +--Madame la marquise sait?... + +--Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle Belmonte! +Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je lui parle ce soir. + +--Mais, madame la marquise.... + +--Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous. + +Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans ses sentiments +d'admiration et d'adoration d'autrefois; pour lui, elle était toujours +la plus séduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste +quelles causes avaient amené une rupture entre elle et son maître, il +regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la +colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand on a le +bonheur d'être aimé par une femme telle que madame de Lucillière, il ne +faut pas être trop rigoureux et l'on doit lui passer bien des choses. +C'était d'ailleurs son propre système, faible avec les femmes en +proportion de leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne +l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, très belle: +mais il préférait le genre de beauté de madame de Lucillière, qui, à +ses yeux, était le charme en personne, la séduction, et puis Carmelita +voulait se faire épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins +à l'âge qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps. +Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on pouvait les avoir +toutes? + +C'était non seulement au point de vue de son maître qu'il se plaçait +pour condamner le mariage, mais encore au sien propre: une femme dans +la maison dérangerait toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le +gênerait aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments. +Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait au nom d'un droit +et en vertu du principe d'autorité. Qu'une femme lui demandât n'importe +quoi comme un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le +faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il pût recevoir +d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le ferait pas. + +Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant: «Mon bon Horace», +en lui disant: «Je compte sur vous», devait produire sur lui une vive +émotion. + +--Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant. + +--Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai son retour. + +Horace avait la certitude que son maître ne serait pas satisfait +de trouver, en rentrant, madame de Lucillière installée dans son +appartement et l'attendant. + +Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras: comme il +demeurait hésitant, elle insista: + +--Vous devez comprendre que cette entrevue aurait lieu en tous les cas, +alors même que vous refuseriez ce que je vous demande; seulement il +est préférable pour tous qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je +m'adresse, je veux dire, pourquoi je me confie à vous. + +Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte, et puisqu'elle +était entrée dans l'hôtel, il importait peu en réalité que l'entretien +qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir ou dans l'appartement du +colonel. + +Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière. + +--Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la +porte. + +Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena son voile sur son +visage et arrangea les plis de son manteau. + +Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet de pied dans +le vestibule; en voyant cette femme voilée, monter derrière Horace +l'escalier d'honneur, au lieu de prendre l'escalier de service, ils se +regardèrent tous les trois avec des mines étonnées. + +L'un d'eux était maître d'hôtel. + +--Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, il fait un joli +métier. + +Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était entrée dans la +bibliothèque. + +--J'attendrai ici, dit-elle. + +Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait les lampes. + +--Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous faire, dit-elle: +comment se porte le colonel? + +--Bien, madame la marquise. + +--Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse? + +--Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était pas à son aise. + +--Se plaignait-il? + +--On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui, +le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se +plaindrait pas. Du reste, madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle +l'a soigné, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau +qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché une plainte. + +--Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son état ordinaire? +Vous avez pu vous tromper. + +--J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je ne me suis pas +trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait +absorbé comme s'il suivait la même pensée; toujours, c'est-à-dire tant +que je le voyais, car il passait ses journées entières à faire des +courses dans les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant +dans une grange ou un chalet. + +--L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a du égayer +cette sombre humeur? + +--C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai tout fait +pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile. + +--Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement? + +--Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir en Suisse, et +même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion; c'est ce qu'il a voulu +faire, quand il a appris leur arrivée. + +--Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita? + +--Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé de parler, de +se distraire; il mangeait à la même table que le prince. + +--Et que Carmelita? + +--Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans ses excursions. Elle +marche très bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font +pas peur; elle n'est pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas +fait cent mètres au delà du jardin de l'hôtel. + +--C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient ces +excursions; cela a duré longtemps, c'est-à-dire ce séjour s'est +prolongé? + +--Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que rien le fasse +prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La veille, par une journée +d'orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une +longue course dans la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que +le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait, +sans prévenir personne, sans même me laisser un mot. Nous voilà tous +bien inquiets. Le prince voulait qu'on fît des recherches dans la +montagne, craignant un accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer, +et j'ai appris que mon colonel était parti pour Genève. Les jours +s'écoulèrent, il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince, ni à +moi. + +--Où était-il? + +--J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs de Florence +et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu à Paris. Ce fut de Paris +qu'il m'écrivit et m'envoya trois lettres: une pour le prince, une pour +madame la comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses +lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle Carmelita en mariage. +Est-ce assez bizarre? + +Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; au contraire, +elle s'expliquait comme les choses s'étaient passées, depuis l'arrivée +de Carmelita au Glion jusqu'au départ du colonel, et son expérience +féminine suppléait aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace. + +La chance lui avait été favorable en ne lui permettant pas d'entrer par +la petite porte. + +A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s'arrêta +devant le perron. + +--Mon colonel, dit Horace en voulant descendre. + +Mais la marquise le retint. + + + +VIII + +Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel était rentré. + +Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, et celui-ci +sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte avec précaution. + +Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage et, s'étant +enveloppée dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixés sur la +porte de la chambre. + +Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût et même sans +qu'on entendit aucun bruit. + +Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança vers la +porte de la chambre. Un des battants était ouvert, mais une tapisserie +fermait le passage et empêchait de voir ce qui se passait dans la +chambre. + +Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée dans sa +main gauche, comme un homme qui réfléchit. + +Elle écarta la portière et entra. + +Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la marquise +frappèrent le colonel, qui releva lentement la tête et regarda +machinalement du côté d'où venaient ces bruits. + +A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, il tressaillit. + +--Qui est là? dit-il. + +Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile; en +même temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait. + +Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de théâtral, et son +entrée ressemblait jusqu'à un certain point, à celle d'un premier rôle. + +Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, avaient une +couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise. + +--Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil. + +--Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière. + +--N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant mon départ? +dit-il. + +--Je l'ai reçu. + +--Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris? + +--Longtemps je suis restée sans comprendre, mais enfin ma raison a pu +admettre la possibilité de l'erreur dont vous étiez victime. + +--Une erreur! + +Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que toutes les +paroles et qui signifiait clairement que cette erreur était si grande +qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier? + +--Votre buvard.... + +--Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a +fait comprendre comment vous aviez pu être trompé. + +Il la regarda en face longuement, profondément; elle ne détourna pas les +yeux. + +--Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossière +a été votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et, +comme mes moments sont comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une +démonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous +entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour +moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres. + +Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui. + +Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite +qui doit vous être pénible et qui pour moi est horriblement douloureuse. + +--Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette démarche, qui ne +peut pas être aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin +je rentre dans une maison d'où j'ai été chassée et je parais devant un +homme qui m'a infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une +femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par le souvenir de +cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous répète, +c'est bien. Je ne serais pas sincère si je vous disais qu'en apprenant +cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en +accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon +saisissement a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, et +je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais cela est sans importance, +il ne doit pas être question de moi, et, si je vous parle de ce +saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai +été entraînée dans cette démarche. Si, après m'avoir appris votre +mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine, +j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de +naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douée de +toutes les qualités qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement +heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai +entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de vous, j'ai vu +les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle +vous parlait, j'ai fait exprès l'expérience de la jalousie que je +pouvais lui inspirer, et je vous répète, je vous affirme qu'elle vous +aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel +que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe pas sur la +nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincèrement cet homme +ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe +pas. Thérèse était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et, +telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que +vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi le voeu de votre père +mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous +aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la +douce, l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait sa +vie pour vous donner une journée de bonheur; c'est Carmelita, c'est la +nièce du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que +je devais faire. + +--Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne changera ma +résolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnée. + +--Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre résolution; je veux +l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et +je l'accomplirai. + +Il se leva. + +En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant lui. + +Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle: + +--Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter cette maison? +Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une +résolution quand je l'ai arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux; +je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe. +Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que +j'ai à vous dire. + +Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux dans les yeux. + +Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût tenter, il +n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le mieux était de le +subir et d'en finir. + +Elle reprit: + +--Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait +vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait devant rien pour +obtenir ce résultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable +de recourir au moyens qu'il a employés. + +Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur sa main, et il +restait dans l'attitude d'un homme qui écoute par convenance ce qu'on +lui dit, mais qui ne l'entend pas. + +--J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne pas revenir sur +ces feuilles de buvard qui ont amené notre rupture, cependant je suis +obligée de le faire. + +--Je vous en prie.... + +--Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper. Au moment où ces +feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si +vous me les aviez communiquées, vous prouver que je n'avais pas écrit +ces lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour assurer notre +amour; mais, maintenant que cet amour est mort, qu'importe que je fasse +cette preuve? au moins qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire +jusqu'à ce jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver +pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme machination? Non, +n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, vous avez pu admettre que +j'avais écrit ces lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire +votre coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer dans le +silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il ne s'agit plus de +moi, il s'agit de vous, et je parle. + +Le bras du colonel était appuyé sur une table portant une papeterie et +un encrier. + +Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempé la +plume dans l'encrier, elle traça quelques lignes. + +Puis elle les tendit au colonel. + +Il lut: + + Dites-vous bien que je vous aime. + + HENRIETTE. + + A vendredi, votre vendredi. + + HENRIETTE. + + Je ne veux pas croire que vous douterez un moment de la tendresse, + faut-il dire de l'amour de votre + + HENRIETTE. + +--Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda madame de +Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, hélas! que vous ne les +ayez pas oubliées, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de +moi. Ces lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous +m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'écriture de ces +lignes imprimées sur ce buvard et les comparer à celles que je viens de +tracer sur ce papier? Comparez, regardez. + +Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait devant les yeux, +il la regarda elle-même. + +--Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là ce que vos +yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un et l'autre victimes de gens +qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez été leur dupe. +Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette façon grossière? +Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour? +C'est ce que je me demande, et la seule réponse, hélas! qui se présente, +c'est que cet amour était bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la +voix dans votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette +n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à votre place et +recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait dit écrites par vous, c'est +assurément le cri qui me serait échappé; jamais je n'aurais admis que +l'homme que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait +protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi en lui, le souvenir +de ses caresses. J'aurais cherché qui avait intérêt à lancer ces +accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais +examiné cette écriture, j'aurais interrogé la vraisemblance et les +probabilités. Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi, +mais des femmes en général, pour admettre comme possible et comme +vraisemblable une pareille accusation? Mais on l'eût portée contre une +inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en +suis certaine, et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue! +Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était bien peu +puissant. Ah! Édouard! + +Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion; mais +entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement serrés les uns contre +les autres, elle regarda d'un rapide coup d'oeil le visage du colonel: +il était bouleversé. + +De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, elle le +laissa maintenant à son trouble. + +Puis, après un moment de silence assez long, elle reprit: + +--Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement; en venant +ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour +appeler votre attention sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle +venait et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur, +l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai parlé de moi, de +vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons à +l'auteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli. + +Il leva la main. + +--Vous avez admis les accusations les plus infâmes contre moi, +s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je porte moi-même maintenant. +Ce n'est pas à la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à +l'insinuation; je viens à vous franchement, à visage découvert, et +je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour +repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les écouterai. Que +n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? Que n'êtes-vous +venu, ce buvard à la main! Je vous aurais répondu, vous m'auriez +écoutée, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait +résulté de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est +accompli. Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et pour ne +plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien? je +vous jure que la main qui a écrit la lettre anonyme accompagnant les +feuilles de buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus +cherché à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre +que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture qui avait +laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et +j'ai trouvé la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le +jure! Regardez-moi et voyez si je vous trompe. + +Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux. Elle reprit: + +--Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez cette lettre, porté +vos soupçons sur le prince, je le comprends jusqu'à un certain point; il +y avait tant d'infamie dans cette lâche dénonciation, que votre coeur +s'est refusé à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous +serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les charges qui, dans +votre esprit, devaient s'élever contre le prince, vous avez pu, je le +reconnais, conserver quelques faibles doutes; mais depuis, est-ce que +ces doutes n'ont pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez, +vous vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le découvre, +lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous; il installe sa +nièce dans la chambre voisine de la vôtre, porte à porte. Quand vous +voulez partir, il s'arrange pour rendre votre départ impossible; il vous +force à manger à la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent +les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête, les confidences, +les épanchements de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces +tête-à-tête, quelles leçons Carmelita vous a-t-elle répétées? Bien +entendu, je l'ignore et n'ai point la prétention de chercher à +l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, +ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence et +les leçons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son +élève. Dans cette journée d'orage, que s'est il passé encore? On ne me +l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en +avais été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain +vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, comme vous êtes un +honnête homme, vous êtes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita +pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le +prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous +pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il a joué? C'était ce +rôle que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et +je vous prie de me conduire conduire à la petite porte par laquelle je +sortais autrefois. + +Elle s'était levée. + +Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, prenant une +lampe, il la précéda dans le petit escalier qui descendait à la galerie +aboutissant à la rue de Valois. + +Ils marchèrent sans échanger un seul mot. + +Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit. + +--Où est Tom? dit-il. + +--Tom ne m'attend pas. + +--Je vais vous conduire alors. + +Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle était sortie sur le +trottoir. + +Non, dit-elle. + +Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le nez. + + + +IX + +Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame +de Lucillière avait éprouvé pour le colonel Chamberlain une véritable +tendresse et elle l'avait aimé, au moins comme elle savait, comme elle +pouvait aimer. + +Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse +être aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle +s'était faite pour madame de Lucillière, qui écrivait ces lettres sans +aucun scrupule, et qui cependant aimait sincèrement «son Huron.» + +Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins +l'aimait-elle fidèlement. + +L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable, +incompréhensible, cependant madame de Lucillière était ainsi. + +Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât encore, elle ne +voulait point écarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place. + +Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien ne pourrait +le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté les soupçons d'un amant +qui pouvait à juste droit se montrer jaloux. + +Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel à +Carmelita et à Ida. + +C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque +chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg +Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle, +original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux +yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait +pas: «Le colonel Chamberlain a quitté madame de Lucillière pour épouser +la belle Carmelita;» on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par +madame de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que son père +mourant lui avait demandé de prendre pour femme.» + +Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, prise à une +meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette +petite fille une réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur. +Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune +à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer. + +Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne fée, et madame de +Lucillière voulait se donner cette satisfaction. + +D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour +elle, ce serait un bonheur complet, si elle réussissait. + +Mais réussirait-elle? + +Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le rôle qu'elle +lui avait confié! + +Les moyens à employer pour rompre ce mariage qu'on lui annonçait comme +arrêté, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de +madame de Lucillière. + +Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien trouver quelque +chose avec la réflexion. + +En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lançait +jamais dans une affaire avant d'en avoir examiné le fort et le faible. + +Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, assis dans son +fauteuil, écouter la musique de _Robert_, ne se doutèrent pas des idées +qui roulaient dans sa tête. + +Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de plus. + +--Voyez donc le baron Lazarus!... + +--Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida par le colonel +Chamberlain? + +--S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui était pas +bien cher, car il paraît tout à fait indifférent à l'annonce du mariage +du colonel et de la belle Carmelita. + +--Évidemment il ne pense qu'à la musique. + +A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer ces paroles, se +pencha contre son voisin. + +Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré: + +--Si je pouvais prier! + +--_Tief eingreifende musik!_ dit le baron. + +--Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable. + +Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et donnant de +cordiales poignées de mains à ses amis. + +Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains derrière le dos, +donnant un coup de tête affectueux à ceux qui le saluaient. + +Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à l'hôtel Chamberlain, +et, comme on ne voulait pas le recevoir, il força la porte pour arriver +jusqu'à son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à +féliciter, à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita. + +--Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous et elle, chacun de +votre côté, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la +fortune, elle par la beauté. Vous deviez donc vous allier un jour, +c'était écrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez +un devoir social. + +Puis il développa longuement ce compliment philosophique avec des +considérations un peu obscures peut-être, mais en tout cas très +profondes. + +--Quelle femme était plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en +voyait pas. On pouvait dire qu'elle était née pour les diamants et les +pierreries, et c'était un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la +nature, que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage, +cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé des contre-sens +entre la femme et la position. C'était pour briller, pour éblouir, que +la Providence l'avait créée, et, s'il elle n'avait point été sur un +piédestal, elle eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle +aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner à celui-ci +les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu. + +Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, après la nuit +qu'il venait de passer, il n'était pas disposé à la patience. Mais le +baron était un homme qui ne se laissait pas démonter, quand il avait +enfourché un dada. + +Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle statue, bonne à +parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait à son mari toutes les +satisfactions de la vanité mondaine, sans rien autre chose, et il +poursuivait sa démonstration assez habilement, sans rien dire de +blessant, au moins d'une façon directe. + +Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le colonel à propos de +son mariage, il voulait encore le prier à dîner pour le lundi suivant: +il s'agissait de fêter son propre anniversaire, et la fête ne serait +pas réussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, +ne l'honorait pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne +viendrait-il pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, il +fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent après +d'une façon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de +voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout +cas, par sa simplicité, serait de bon exemple. + +Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand même, c'était +aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser. + +Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation à dîner. + +Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations auprès du +prince Mazzazoli. + +En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne savait pas trop +ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui était quelque chose. + +Il cherchait, il guettait. + +En regardant, en écoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de +regarder et d'écouter, il devait bien, pendant ces trois semaines, +découvrir un indice sur lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si +le prince possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, la +comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez ouvert pour +ne rien cacher. + +La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, prêt à profiter +des occasions qui se présenteraient ou qu'on provoquerait, si elles +tardaient trop à naître spontanément. + +Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais avant de monter à +l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au +concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres, +les petits aussi bien que les grands. + +Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la conversation: +c'était un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier +venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince était +sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que +mademoiselle Belmonte était seule. + +Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait +plus facilement parler et peut-être pourrait-il tirer quelque chose de +sa naïveté. + +En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la trouva +entre-bâillée. + +Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que cela signifiait. + +Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans +l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes +restées ouvertes. + +Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement; +l'autre était une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir +entendue. + +On parlait sur le ton de la colère et de la dispute. + +--Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait la voix d'homme avec +fureur. + +--Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec moins d'emportement. + +--Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je vous en donne ma +parole; réfléchissez à ce que je vous dis, vous êtes prévenue. Adieu. + +Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, le baron monta +rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait à un +étage supérieur. + +Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement du prince et la +referma derrière lui avec fracas. + +Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait pas celui qui +venait de tirer cette porte: c'était un homme de quarante-cinq ans +environ, à barbe noire très-épaisse lui couvrant le visage ne laissant +voir qu'un nez proéminent et deux yeux ardents; il était vêtu +simplement, mais convenablement. + +Le baron descendit derrière lui, pour demander au concierge quel était +cet homme. + +Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge ne connaissait +peut-être pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-être +pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants +auparavant. + +Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet inconnu. + +Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près certain de +ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tête; il le voyait de +dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait sans confusion possible. + +Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui résulte de la +colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, par les Champs-Élysées, +il se dirigeait vers l'intérieur de Paris, sans se retourner et sans se +douter assurément qu'il était suivi. + +Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue +Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de vue. + +Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entrée étaient +couvertes d'écussons et d'enseignes de commerçants, il entra dans cette +maison. + +Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé les écussons, se +dirigea vers la loge du concierge. + +--Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il +poliment en ôtant son chapeau. + +Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson. + +--Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio. + +Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand était ou n'était +pas chez lui, le baron se retira. + +Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du colonel était Lorenzo +Beio, le maître de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu +parler. + +Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait comment tirer +parti de ce renseignement. + +Et aussi comment utiliser ce nouvel allié. + + + +X + +En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première visite qu'il +ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine. + +Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait son mariage +et les invitait à y assister. + +Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent ce projet. + +S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne serait pas cruauté +d'aller annoncer à cette pauvre petite un mariage qui la désolerait? + +Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était impossible de le +lui cacher; mais ce n'est pas du tout la même chose d'apprendre une +pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche même de celui +qui se marie. + +Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il écrirait. + +Et, le coup porté par une lettre,--s'il était vrai que son mariage dût +porter un coup à Thérèse,--il irait faire sa visite. + +Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,--car il ne l'oubliait pas, +et comme toutes les lettres retardées qu'on doit écrire et qu'on n'écrit +pas, celle-là s'imposait souvent à son esprit pour le relancer et le +tourmenter,--un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain +demandait à le voir. + +Il descendit vivement au premier étage et courut à son oncle, les mains +tendues. + +--Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel. + +--C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous demander à +déjeuner, si je ne vous dérange pas. + +--Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc ensemble. + +--En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière fois. + +--Vous avez à me parler? + +--Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me dire? + +Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au colonel. Pourquoi +son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi +avait-il tenu à prévenir cette visite? + +Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant à son oncle: + +--Ma petite cousine va bien, j'espère? + +--Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre. + +Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre? + +Il y avait une autre question que le colonel avait sur les lèvres et +qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se +risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait +préoccupait et tourmentait son oncle. + +--Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il +enfin, se servant du mot «mon cousin» pour atténuer ce qu'il pouvait y +avoir de pénible pour son oncle dans cette interrogation. + +--Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon égoïsme de +père. On renonce à poursuivra l'affaire; les présomptions du juge +d'instruction ne reposant sur rien de précis. On ne trouve pas de +preuves, votre assassin a emporté le nom de ses complices dans sa tombe, +et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, décidément +introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre +cousin; il peut rentrer en France. + +A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner était prêt; ils +passèrent dans la salle à manger, où le couvert était mis comme le jour +où il avait été question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel, +c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils n'auraient +pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer +librement, en tête-à-tête, comme l'avait demandé Antoine. + +Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, il commença +par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de +son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant: + +--Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire à votre +mariage, mon cher Édouard. + +--Vous savez?... + +--Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la santé de ma nièce, +que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit être digne de +vous, et qui vous donnera le bonheur que vous méritez. + +--Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage? + +C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Thérèse. + +--Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante, +n'est-ce pas? + +--Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas +encore, si elle avait été seule à l'apprendre. Était-ce cette annonce +qui avait donné la fièvre à Thérèse? Il était impossible de poser des +questions directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de +procéder avec ordre, surtout avec patience. + +--Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, il +rapporta un journal, et, comme le souper n'était pas tout à fait prêt, +en attendant il se mit à lire ce journal. Tout à coup il pousse une +exclamation qui nous fait lever la tête à tous: Thérèse, Denizot, +Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si +extraordinaire dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions rien: +Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; moi, parce que chaque fois +que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que +vous connaissez. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel +ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui concerne votre neveu +Édouard.» + +«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Édouard se +marie?» interrompit Thérèse. Vous pensez si à ce mot il y eut des +exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'était +vrai: je vis que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, nièce du +prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli +avaient joué un rôle dans l'histoire des républiques d'Italie, et il en +eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres +de votre future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me +traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris votre mariage +avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me répondit +qu'elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as +lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà +qui est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai +point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle, +qui pour nous tous était cependant intéressante.» J'ai pensé que mon +cousin viendrait nous l'annoncer lui-même et qu'il serait fâché de voir +qu'il avait été prévenu.--Pendant le souper, il ne fut question que de +votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du +tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit à la gronder, +parce qu'elle lisait le _Sport_, disant qu'une fille dans sa position +ne devait pas s'intéresser aux courses de chevaux, et là-dessus il +prétendit que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux +courses du bois de Boulogne. + +--Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle? + +--Assurément non, c'est une idée comme il en pousse dans la tête de +Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve +plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion +finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; +j'avais un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, tandis que +Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès de ma table. Mais je +n'étais pas en train, les idées ne me venaient pas, et je ne pouvais +même pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me +tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien +voulu venir avec nous au _Moulin flottant_ pour entretenir Thérèse de +mon projet, j'ai été condamné à un mois de prison? Le gouvernement, +après avoir provoqué le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger +et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur +lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre +nous et lui. Vous me direz qu'il a été bien longtemps à faire cette +découverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a +été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on m'a envoyé +en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le +gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain, +coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent +subitement tout le monde: le chef de l'État, les ministres, les juges. +Par une chance remarquable, le jour même où je sortais de prison, +Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à trois mois. + +--Sorieul! + +--Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait +toujours qu'il écrirait les grandes idées qu'il roulait dans sa tête +quand le moment serait venu. Il s'est enfin décidé, il a écrit une +brochure portant pour titre: _Les Césars par un César_. C'était une +critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine +d'allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus, +Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais toujours redouté, vous +devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça été une chance que +Sorieul entrât en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui +avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la prison, +j'entends la prison politique, n'a jamais guéri personne. Ce n'était +pas parce que les tribunaux m'avaient condamné qu'ils m'avaient fait +renoncer à la lutte: j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre +organisation en l'étendant, et en ce moment je suis sous le coup de +nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais +de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi +jusqu'à la fin de l'Empire ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux. +Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est pas +mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident. +J'étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes: Thérèse seule, car +Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de +nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de faire +une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me donnait une ouverture. +Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la +suppliant de se décider enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant +longtemps elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une +violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me décourageai pas, +j'insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle +céda. + +--Ah! elle a consenti! + +--Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle +a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m'avez vu +arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espère bien +que Thérèse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et +qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à votre mariage; ne +boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu? + +Il devait épouser Carmelita. + +Thérèse consentait à devenir la femme de Michel. + +Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,--puisqu'il n'y avait +pas moyen qu'elles fussent autrement. + +--Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au vôtre, mon oncle! + +Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commencé, au moins +pour le colonel, tranquillisé dans sa conscience. + +--Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine pour tantôt, dit le +colonel à son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens +à lui prouver qu'elle avait deviné juste en pensant que je voulais +moi-même vous faire part de mon mariage. + +--Et qu'appelez-vous tantôt? + +--L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai +de partager ce souper avec vous. + +Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait plus la même +gêne à aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il +n'aurait donc pas à le lui annoncer. + +Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une +certaine émotion qu'il monta l'escalier de son oncle. + +Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte +et entra. + +L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine. + +Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit +du bruit. + +--Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse. + +Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse parut tenant une +lampe à la main. + +--Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle. + +C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla +qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat joyeux. + +Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se +parler. + +Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la sienne. + +Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, avec les yeux +ardents. + +Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait +posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour était posé très bas, il la +voyait mal et seulement dans l'ombre. + +--Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il m'a envoyé un mot +pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable +à vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper +digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul +n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis seule. + +Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer Michel; cependant, +en regardant sur la table qui était mise, il vit six couverts, ce qui +indiquait que Michel devait souper avec eux. + +--Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de +n'avoir pas douté de moi. + +--Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! vous nous avez toujours +témoigné une grande amitié. + +--Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à Paris que +depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscrétion à propos +de... (il entassait les mots avant que d'arriver à celui qui était +décisif), à propos de ce mariage, a pu être commise. + +Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tête vers +le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait +produit sur elle. + +Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite: + +--En même temps, mon oncle m'a communiqué une nouvelle qui le rend bien +heureux, celle de votre mariage. + +--Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me +suis rendue aux désirs de mon père. Vous a-t-il dit quelles étaient ses +craintes et dans quelle position il se trouvait? + +--Il me l'a dit. + +--J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à mon égard, et, +puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie. + +--Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une bonne et tendre fille. + +--Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, je +n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter mon père, qui +souhaitait si ardemment de me voir mariée. + +De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer +difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait +même pas la regarder. + +Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première. + +--Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous m'avez fait vous +raconter, quand vous m'avez demandé de vous expliquer quel mari je +prendrais: je voulais qu'il m'aimât comme je voulais l'aimer, et je +disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais +pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite +fille! comme on bâtit des châteaux qui sont peu solides! + +--Oui, je me souviens, dit-il. + +--Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, c'est la poésie, +ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se +marier, et l'on peut être une honnête femme, je pense, une bonne mère, +sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi? + +Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gêne qu'il +éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait plus pénible, et sa +conscience était moins ferme. + +--Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais pour... +Michel; il a toujours été pour moi un camarade, un ami, un frère, et il +sera désormais un mari. Je ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un +plus digne, et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. Je +voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est peut être sur +la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il +croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon +coeur. + +La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait à la gorge et +l'étouffait. + +C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier. + +--Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se fait pas, ces +choses-là; les grands cuisiniers veulent être prévenus au moins +vingt-quatre heures à l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne +de vous. + +--Q'importe, mon bon Denizot? + +--Comment, qu'importe! et ma gloire? + +Puis, donnant une poignée de main au colonel: + +--Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme +cuisinier, vous savez, je suis vexé. Avez-vous faim? + +--Pas trop. + +--Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, j'en suis bien +aise. + +Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui +étaient entassées dans son panier. + +Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel. + +Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une +physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfoncés et +moins sombres. + +Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa +santé. + +Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte +que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour +répondre convenablement quelques mots aux questions qui lui étaient +adressées. + +Le souper était servi sur la table. + +Antoine invita son neveu à s'asseoir. + +--Prenez la place de votre père, mon neveu. + +A ce moment, Sorieul fit son entrée. + +Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût souper avec eux; +en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses. + +Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vidé les +poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de +brochures, il accapara la conversation. + +--Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; ainsi, sans se +douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir même, il +s'était occupé de lui pendant toute la journée. + +--De moi? + +--De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle famille, de celle +dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du rôle qu'ils +ont joué dans l'histoire. Je me rappelais très bien avoir vu leur nom +dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été +leur rôle. + +Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse Mathilde, de la +guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la +maison d'Este et de celle des Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini. +Pignotti, Quinet. + +Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait voulu +l'arrêter. + +La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le colonel se +retira, Michel voulut l'accompagner pour l'éclairer. + +Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une +marche; puis, tendant la main au colonel: + +--Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander +votre amitié? Vous ne m'avez peut-être pas trouvé toujours très poli +avec vous, et j'ai à me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons +procédés; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis +je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent, +puisque je serai le mari d'une femme à qui vous avez témoigné toujours +une grande amitié. Je vous jure que je la rendrai heureuse. + +Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant. + +--La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et +cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle? + +Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même. + +--Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle vie serait la +sienne? + + + +XI + +Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à l'étourdie l'arme que le +hasard avait mise entre ses mains. + +Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers le mariage +de Carmelita, il était sage de voir dans quelle mesure on pouvait user +de son concours; et le mieux semblait-il était de se concerter avec la +marquise. + +Il l'alla donc trouver. + +Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le baron Lazarus +demandait à la voir, le marquis était avec elle. + +--Vous recevez cet homme? dit-il. + +--J'ai besoin de lui. + +--Ah! c'est une raison. + +--Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les +recherches policières; je désire l'employer conformément à son talent. + +--Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante; +pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu merci! je me prive +volontiers de sa visite. Au revoir. + +Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une +autre. + +--Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière en indiquant +un siège au baron à une assez grande distance de celui qu'elle occupait. + +--En avons-nous beaucoup devant nous? + +--Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans +trop de hâte. + +--Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant de rien +entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements +que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir. + +Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient à un homme +qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la +chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu. + +--Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette +conversation ne peut pas nous être d'une grande utilité. + +--Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio. + +--Le maître de chant de Carmelita! + +--Lui-même. + +--Mais alors?... + +--Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empêcher ce +mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander. + +--Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre Carmelita dans +l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita épouse le colonel +Chamberlain; nous, de notre côté, nous ne voulons pas que le colonel +Chamberlain épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant +seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son +secours, nous l'empêchions par un moyen différent du sien. Mais il +est bien certain que si, au lieu d'agir séparément, nous agissions +collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il +faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de +Lorenzo Beio. + +--On pourrait peut-être le lui acheter. + +--La négociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas à vendre, +et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien +compromettante, surtout s'il y était répondu par un refus. + +--En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains +quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel, +pourrait l'éclairer. + +--Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une +arme, mais elle n'est pas toujours sûre, vous devez en savoir quelque +chose. Dans le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui +dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le +colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empêcher ce mariage. Vous avez +un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous +aiderai.» Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas +à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation l'est +aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'à marcher +d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour +refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce +mariage,--souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans +secours étranger; elle veut faire le mal, mais elle veut être seule à le +faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entouré de plusieurs ennemis, +elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner +contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule. +Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne à +vider sa querelle avec Carmelita en tête à tête. + +--Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron en riant d'un +gros rire. + +Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle continua: + +--Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir à la charge près +de lui, et nous aurons le désagrément de voir un moyen qui pouvait nous +être utile nous échapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder. +Vous intéressez-vous toujours à la petite Flavie, du théâtre des +Bouffes? + +--Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire. + +--Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; soyez certain que +je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de +mademoiselle Flavie. + +--Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant +était la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et +sans métier; on disait qu'elle était jolie. Je me suis occupé d'elle +pour ne pas la laisser exposée aux tentations de la misère. + +--Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes? + +--C'est bien naturel. + +--Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours, +et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne +sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continué à vous +occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est +plus, comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. Car elle +n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un +petit coupé, qui ne sent pas du tout la misère. + +--Je la vois quelquefois. + +--Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez? + +--J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance. + +--Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en mépris +l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces sentiments de +reconnaissance et vous serez écouté? + +--Je le pense. + +--Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra accroître encore cette +reconnaissance déjà si grande. + +--J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous voulez arriver. + +--Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite +Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que +ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait +de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent, +son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut, +sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature +lui a donné,--une seule chose exceptée, la voix;--il est vrai que de +ce côté la nature lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui +donniez ce qui lui manque. + +--La voix? moi! + +--Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré tous vos mérites, +vous n'avez peut-être pas ceux d'un maître de chant; mais Lorenzo Beio, +qui les possède, lui, ces mérites. + +Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien +qu'il professât le plus profond mépris pour madame de Lucillière, il +ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvée, alors +surtout que cette combinaison devait lui profiter. + +--Je comprends, s'écria-t-il, je comprends. + +--Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour +professeur à Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner +à Ida? + +--Oh! ma fille! + +--Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas mêler une fille +comme mademoiselle Ida.... + +--_Sie ist eine engel._ + +--_Ja, ja_, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien à fond que +d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; tandis que, par +l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la +main. C'est Flavie qui demande des leçons à Beio, et rien n'est plus +naturel. Beio a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand +sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons qu'il donne +ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de théâtre. +Flavie qui est une chanteuse de théâtre,--au moins elle peut +le croire,--ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer à +l'Opéra-Comique ou à l'Opéra,--on a vu des exemples de cette ambition +chez de simples grues;--elle s'adresse à Beio pour lui demander des +leçons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas? + +--Quelquefois. + +--Plusieurs fois par semaine? + +--Oui, souvent. + +--Tous les jours? + +--Je la vois souvent, mais pas régulièrement. + +-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours. +Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n'est +plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre +caissier, vous désirez qu'elle cultive son talent pour n'être pas +exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses +leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette conduite; elle +vous fera honneur. + +--Il est certain qu'il n'y aura rien à dire. + +--En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel +Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel +puisque vous êtes l'ami du marié et de la mariée. Je crois que tout +d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce +mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera +peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant +principalement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut +l'empêcher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se +rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il +soit ardemment désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se +rencontre dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte le veut; par +amour, le colonel le désire non moins vivement. + +--Parfaitement. + +--Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un +moment,--ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera +temps encore;--il arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du +moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand +même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se fasse pas et que vous +pouvez l'empêcher; il pense qu'en réunissant vos deux actions, la vôtre +et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen. +Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; on +agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit +visible: ce que vous devez désirer... en vue de l'avenir. + +Le baron se retira en pensant que la marquise n'était vraiment pas +sotte. + +Mais quelle femme corrompue, bon Dieu! + +Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer une pareille +combinaison, et encore sans paraître y toucher. + +Quelle Babylone que ce Paris! + + + +XII + +Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre sous le nom de +Flavie Engel, plus facile à prononcer pour une bouche française, ou plus +simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, +était ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et +elle n'était que cela. + +Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, et cependant +elle avait une certaine réputation. + +Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie qui +se montraient en elle. + +C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père et d'une mère qui +l'un et l'autre étaient deux types de pure race; cette pureté de +race, ils l'avaient transmise à leur fille, et celle-ci, au milieu de +comédiennes françaises, frappait le spectateur le moins attentif par +ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères +constitutifs de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès de ne pas +ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin, on ne l'eût pas regardée; +à Paris, on la remarquait. + +Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en joignait une +autre, plus puissante: Allemande de naissance, elle avait cessé de +l'être par son éducation. De là en elle un curieux mélange de qualités +et de défauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui, +précisément par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits +blasés, amoureux de ce qui sort du naturel. + +Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de mère; son père, +qui était un excellent employé, comme le sont souvent les Allemands, +laborieux, exact, zélé, l'avait livrée aux soins d'une domestique par +malheur richement douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que +la petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, pour tout +dire, celle du ruisseau. + +Dans son roman des _Liaisons dangereuses_, Laclos a peint une jeune +fille sage et innocente, que son amant prend plaisir à corrompre en +apprenant à son écolière naïve une espèce de «catéchisme de débauche.» +Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les +plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, cet +homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est +plus drôle que l'ingénuité avec laquelle sa maîtresse se sert de la +langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler +autrement: le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec son +langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant. + +C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était donnée, mais bien +entendu en sachant très bien «qu'on pouvait parler autrement,» et, comme +avec cela elle était restée enfant pour le visage, gardant des yeux +innocents, un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle +produisait justement un effet de séduction provoquante, qui résultait du +contraste de son apparence naïve avec son langage plein d'effronterie. + +Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon candide dont +elle récitait «son catéchisme de débauche.» + +Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle: + +--Est-elle drôle, cette Flavie! + +Et ce mot était généralement accepté. + +Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre étaient assez +indifférents pour elle; mais, parmi les hommes qui avaient passé la +soixantaine, elle avait de zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la +défendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais, à ces attaques, +ils répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires discrets +qui en disaient long pour qui savait comprendre. + +Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, celui qui lui +témoignait publiquement le plus d'intérêt. + +--Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il pas tout +naturel? + +Si cette explication était accueillie par des sourires, il ne se fâchait +pas et riait lui-même. + +--Je voudrais bien, disait-il. + +En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit directement chez +Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il +désirait, c'est-à-dire qu'elle prît des leçons de Lorenzo Beio. + +A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en riant aux +éclats. + +--Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut! + +--Mais, ma chère petite.... + +Et le baron se mit à développer tous les avantages qu'il y avait pour +elle à prendre de leçons de Beio. Cette idée lui était venue la veille +en l'entendant chanter. Évidemment, si elle voulait, elle pouvait +devenir une grande artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela. +Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas +débuté dans des cafés-concerts? + +Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête: + +--C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il. + +Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croisés: + +--Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la faire, +celle-là; bonne pour la galerie, la balançoire de la paternité. Et puis +là, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de père était encore +de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron? +J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la fille de mon +père? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez. + +--Je veux en faire une grande artiste. + +--Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible; maintenant il +est trop tard; et à qui la faute? + +--Il n'est jamais trop tard. + +--Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que je ne m'y laisse +plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l'idée de me faire donner des leçons +par Beio? Dites-moi la raison vraie. + +--Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l'art. + +Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus belle. + +--Non, non! criait-elle; impayable! + +Le baron vint s'asseoir près d'elle: + +--Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un désir, qui est +de t'aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire +ce miracle: le talent. + +--Ah! ça! je n'ai donc pas de talent? + +--Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies +davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu iras à l'Opéra-Comique, à +l'Opéra. Vois-tu l'affiche: _Débuts de mademoiselle Flavie Engel._ Cela +ne te dit rien. + +--Après tout, pourquoi pas? + +--Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent professeur, +qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à présent tu as eu les succès +d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme; avec l'âge, il te +faut d'autres succès, plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les +auras. + +Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur son coude et +regardant le baron dans les yeux: + +--Vous y tenez donc bien à ces leçons? + +--Beaucoup, je t'assure. + +--Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure? + +--Comment! ce que je te les paye? + +--Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer? + +--Mais il me semble.... + +--Pour qui aurais-je tout ce mal? + +--Pour toi. + +--Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites. + +--Sans doute, mais.... + +--Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? Cher, +n'est-ce pas? Alors, payez. + +Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences de Flavie +en se disant que Beio ne serait probablement pas long à parler, et que +par conséquent il n'y aurait pas trop de leçons à payer. + +Ils tombèrent d'accord à cent francs. + +Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son argent par les +fenêtres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs. + +--Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio. + +Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, avait le sens du +calcul très développé, et un crâniologiste eût remarqué chez elle une +forte saillie à l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des +nombres. + +Une nouvelle discussion s'engagea. + +--Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre par la persuasion, +que si je demande moi-même à Beio de te donner des leçons, il me les +fera payer très cher, sous le prétexte que je suis un financier; tandis +que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur. + +--Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme si je payais de mon +propre argent; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avancé. + +Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer +vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande de Flavie. + +--Je fais tout ce que tu veux, dit-il. + +--Ainsi vous payerez Beio? + +--Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle capable de me +compter des leçons que tu ne prendrais pas, j'assisterai à ces leçons, +et je jugerai par moi-même de tes progrès. + +Les choses étant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci +traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais, au premier mot, le maître de +chant l'arrêta. + +Son temps était pris. + +En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle Engel, du théâtre +des Bouffes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une +pareille élève? Il choisissait ses leçons et n'acceptait pas toutes +celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas +en disposition de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour +en prendre une nouvelle. + +Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent +francs promis par le baron lui avaient inspiré une ferme volonté: elle +fit si bien qu'elle parvint à décider Beio. + +Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour +donner sa leçon. + +Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait à faire. + +Le baron était installé sur un canapé, dans le salon. + +--A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie. + +--Et pourquoi donc, petite fille? + +Petite fille était un mot paternel dont il se servait en public. + +--Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur. + +Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation de Beio au +baron, du baron à Beio. + +--Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo Beio? Mais j'ai +l'honneur de vous connaître; j'entends souvent parler de vous par la +meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous +êtes le professeur. + +Beio, sans répondre, s'inclina. + +--Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; vous avez dans +Carmelita une élève qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur, +n'est-ce pas, qu'une organisation si splendide soit perdue pour l'art! +Combien de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que sa +place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en suis certain: +avec sa beauté, avec son talent, elle aurait obtenu des succès +prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de +se dire qu'un pareil talent est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des +salons! Et puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde, la +famille, lui en laisseront-ils la possibilité? + +Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'était pas +prête à commencer. + +--Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien +souvent assisté aux leçons de cette petite fille; elle est habituée à +moi. + +Dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le préoccupait. + +--Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse mademoiselle +Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garçon. + +Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel. + +--Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous aurez fait sa +connaissance, vous regretterez moins de perdre votre élève. Il me semble +que ce soit l'homme destiné par la Providence à devenir la mari de +Carmelita, comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre. + +L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, en lançant de +temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne +pas voir, mais qu'il remarquait très bien. + +--Cependant seront-ils heureux? continua le baron, ne craignant pas de +mettre une certaine incohérence dans son discours; c'est ce que je me +demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des +choses, on aperçoit des causes de trouble. + +Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista. + +--Parfaitement, des causes de trouble, on peut même dire de division. +Cela est sensible pour qui connaît la vie. Aussi ce mariage +m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. J'aurais su qu'il devait se +faire, que j'aurais assurément présenté mes doutes et mes observations, +avant qu'il fût décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel. +Mais à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? Ce +mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations qui maintenant +pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il est vivement désiré des deux +côtés. + +Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première fois qu'il +s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se +retourner vers Flavie, qui, elle, écoutait attentivement le baron, se +demandant ce que signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient, +car ce n'était assurément pas un simple bavardage. + +--Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux côtés, poursuivit +le baron, et c'est là ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime +passionnément Carmelita, et cette passion s'explique: Carmelita est si +belle! D'autre part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du +colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est si riche! Le +prince voulait un roi pour sa nièce: il a trouvé mieux, car le royaume +du colonel Chamberlain n'a rien à craindre des révolutions. + +Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie: + +--Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre votre temps, je +bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. Travaillez, mon enfant, +je vous prie; si je vous interromps encore, mettez-moi à la porte. + +Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui +se rapportaient à la leçon même. + +--Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio! Je n'en +dirais pas autant pour une Française; mais cette petite fille est +Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands sont autrement organisés pour +la musique que les Français. + +Cette observation arriva à propos pour rendre un peu d'espérance au +professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait rien à faire avec une +pareille élève. Le baron avait peut-être raison, c'était une Allemande, +et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment +musical des Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir, +et ne pas renoncer dès la première leçon. + +Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en même temps que lui +et l'accompagna jusque dans la rue. + +Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant. + +-De quel côté allait M. Beio? + +Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, et il força le +professeur à prendre place dans sa voiture. En chemin, il ne parlât que +musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut +seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots +personnels dans cet entretien. + +--Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas +lui dire que j'assiste aux leçons de Flavie; le monde est si méchant et +si facile à tout mal interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur +mon assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas +qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma +fille, une ange, monsieur, une ange. + +Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses leçons au +prince Mazzazoli. + +Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron Lazarus y assista, +trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli +et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel +Chamberlain. + +Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui qu'il avait +tenu au maître de chant, la première fois qu'il l'avait rencontré; +seulement il mettait un peu plus de précision dans ses paroles, surtout +en ce qui touchait la rupture de ce mariage. + +--Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce serait pour le +bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment? + +Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucillière, +il insistait sur les impossibilités qu'il y avait à cette rupture: +l'intérêt du prince, l'amour du colonel. + +Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, voyant +chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre +on mettait à accomplir ce mariage. + +Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer à de grands +efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait +et chez le prince et chez le colonel. + +Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans l'autre maison. + +Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même plusieurs fois par +jour. + +Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi souvent. + +C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que le colonel +préparait pour sa fiancée, avec une générosité qui rappelait la +prodigalité orientale. + +C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixée pour le +mariage serait forcément retardée pour l'accomplissement de certaines +formalités. Le père de Carmelita, le comte Belmonte, était mort en +Syrie, où il avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait +trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, et il +fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la distance, demandait +des délais, et, d'un autre côté, par suite du bon ordre qui règne dans +les pays administrés par les Turcs, présentait des difficultés. + +En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, le baron, ne +s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, auprès des uns et des +autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles. + +Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de +mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain. + +Par malheur pour lui, il ne trouvait rien. + +Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, étaient remplis +de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien +dit pour l'empêcher. + +Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blâmaient +bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'était tout. + +Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que +Carmelita était assez belle pour qu'on fît la folie de l'épouser. + +Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pompéran. + +Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer ce mariage: + +--C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit Gaston; au +moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle +peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait +retourner à sa petite cousine, ce qui était indiqué, et la prendre +pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis +reconnaissant à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le colonel +Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg Saint-Antoine! + +Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela. + + + +XIII + +Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent à réfléchir. + +Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, revenir à +sa petite cousine après sa rupture avec madame de Lucillière, n'y +reviendrait-il pas après sa rupture avec Carmelita? + +Il devait donc prendre des précautions contre cette faubourienne, mais +quelles précautions? + +Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen de la +résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît pas; car il ne fallait +pas s'avancer à l'étourdie en cette affaire, ni s'exposer à blesser le +colonel en agissant d'une façon brutale et surtout directe contre un +membre de sa famille. + +Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était cette petite +Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements qu'il était +possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action. + +Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour le baron, qui ne +pouvait pas aller entreprendre une enquête de ce genre en plein faubourg +Saint-Antoine. + +Heureusement cette enquête pouvait être faite par des tiers, et le baron +n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; restant soigneusement dans +la coulisse, sans même laisser voir son ombre, il devait se contenter de +faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait agir et dont +il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'à reprendre et à +répéter la tactique qui lui avait si bien réussi, lorsqu'il avait voulu +savoir comment la marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le +colonel. + +Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il devait se +servir. + +Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui l'inquiétait, +c'était ce qui se passait chez elle. + +C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans l'intérieur +d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations suivies avec celui-ci, +qu'il devait employer. + +Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces conditions, et de +plus étant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin +pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eût été difficile à +trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des +rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes. + +Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un financier français, +anglais ou russe, ne l'était pas pour un financier allemand, ayant, +comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande établie +à Paris, dans celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi +bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la colline», +ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier +Saint-Marcel. + +Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que Paris, à cette +époque, exerçait une toute-puissante attraction; de tous les coins du +monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était +pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour +mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau +de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches +ou misérables, Paris ouvrait ses portes. + +--Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous êtes chez vous, +nous n'avons de défiance ou de jalousie contre personne. C'est à +l'entrée de Paris que devait être accrochée cette enseigne, qu'on ne +trouve plus que dans les villages perdus: _Au soleil d'or, il luit pour +tout le monde_; cela vaudra bien le _Fluctuat nec mergitur_. + +De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement profité de +cette hospitalité étaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands +à Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les +autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu +près impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce qui se +produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. A ce moment, +ils n'étaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et +bien souvent, quand on demandait quel était leur pays à des gens qui +prononçaient d'une étrange façon les _p_, les _b_ et les _v_, ils vous +faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au +compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouvé +qu'il y avait plus d'Alsaciens à Paris que dans le Haut-Rhin et dans le +Bas-Rhin. + +Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui +était que ce chiffre était considérable: partout des Allemands. Dans la +finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission, +des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des +Allemands; dans les hôtels, comme _kellner_ et comme _oberkellner_, des +Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage, +la carrosserie, l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des +quartiers exclusivement occupés par des Allemands «la colline» à la +Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles, à la barrière +de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de +grandes cours allemandes _(deutsche hoefe)._ + +Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis on +n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands. + +Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune position +officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires d'aucun petit +prince allemand, était en relations avec le plus grand nombre de ses +compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tête de la colonie +allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient +au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande +religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin lui serraient la +main; les carriers de la barrière de Fontainebleau, les balayeurs de la +Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient. + +Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois rue du Colisée, et +lorsqu'ils étaient enfermés dans son cabinet, où il les recevait seuls, +son secrétaire veillait sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils +parlaient de lui, ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on +les interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un homme +occupant une haute position sociale comme le baron, ils répondaient +contradictoirement. Pour les uns, le baron était simplement un banquier +qui voulait bien faire passer, généreusement et sans frais, à leur +famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu +plus francs, c'était le correspondant d'associations établies dans la +mère-patrie. + +Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait +organiser les recherches qu'il désirait, car plusieurs de ces ouvriers +étaient les camarades et les amis d'Antoine. + +Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui il devait +s'adresser: + +--Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connaît bien; ils se +voient tous les jours. + +Hermann était précisément un de ces ouvriers que le baron recevait +mystérieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait. + +Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue du Colisée. Et, en +moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait +été en relations avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était +le rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence. + +Mais Thérèse? + +Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus vagues sur cette +petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la +regarder, et qui pour lui était sans importance. Tout ce qu'il savait, +c'est qu'il était question d'un mariage entre cette jeune fille et +l'associé d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave +garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine. + +Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, cet associé de +son père, elle n'était pas à craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper +d'elle davantage. + +--Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave +Hermann, et discrètement. + +Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel d'heureuses +dispositions pour faire des recherches et des enquêtes, s'occupa +d'apprendre quand Thérèse devait épouser Michel. + +Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et après avoir +interrogé adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra +moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'écouter et +emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage était fixée à la +fin de l'année 1870. + +--Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout +fier de sa découverte, lui reporta cette nouvelle. + +--Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer le mariage. + +--C'est un brave homme. + +--Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, et il voudrait +marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas. + +--Pourquoi ne veut-elle pas? + +--On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses +raisons. + +Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il +pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait +certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita. +Or, à ce moment, Thérèse n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le +colonel pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même. + +Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce départ +qu'il devait employer les ressources de son esprit, son énergie, ses +relations. + +Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide. + +--Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement +vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait être arrêté sous +l'inculpation de société secrète. Prévenez-le qu'il ne se laisse pas +prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement. + +--Antoine ne voudra pas se sauver. + +--Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à user de tous les +moyens pour l'y décider. Si votre association est d'avis qu'Antoine +Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant +mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est +facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de +mauvais antécédents judiciaires; la justice le condamnera sévèrement, il +aura au moins trois ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il +ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris, +qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour être +réduit à ce rôle de martyr. + +--Il ne voudra jamais partir. + +--Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut +être utile. C'est précisément ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce +qui s'est passé en 1867, au moment où l'on a pu craindre une guerre +entre la France et la Prusse? + +--Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles qui se sont +échangées entre Allemands et Français. + +--Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements plus menaçants +qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le +moment plus que jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine +Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il +pourra exercer une utile influence et entraîner une vigoureuse pression +sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec +l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre +intelligence tirer les conséquences de cette indication, Antoine +Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à Paris, il en a un d'une +importance capitale à prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez +le décider à partir. Commencez par mettre vos archives en sûreté, et +vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le +doivent. + + + +XIV + +C'était un système dont le baron s'était toujours bien trouvé de donner, +dans des circonstances graves, ses instructions d'une façon assez vague. + +Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait. + +Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il l'avait +inspirée; + +Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité de cet échec: +c'était sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait été expliqué. On +ne lui avait pas noté le détail. + +Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent? + +En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage de ne s'engager +qu'autant qu'il lui convenait. + +Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il était pleinement +tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait +pas voulu préciser seraient intelligemment développées: si Antoine +Chamberlain pouvait être poussé à quitter Paris et la France, il le +serait sûrement par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement à +cette tâche. + +Depuis longtemps le baron savait par expérience que ce sont les gens de +bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services. + +Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; il agirait +sans qu'il fût besoin de le relancer. + +Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de quitter Paris. + +--On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne lui convenait pas +de fuir comme un coupable. + +On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui +lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui +pouvait être utile à la cause et à l'association, rien de plus. + +L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser arrêter. + +Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: il +attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre d'arrestation. + +Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à Hermann qu'Antoine +Chamberlain devait être prochainement arrêté, un commissaire de +police, accompagné de trois agents en petite tenue et de six agents en +bourgeois, la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq heures +du matin: la grande porte était fermée. + +Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été tirée, et +cependant le concierge s'était réveillé: un agent, qui avait collé son +oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait à des pas +légers courant sur le pavé de la cour. + +Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui était là. + +--Au nom de la loi, ouvrez! + +--C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir. + +Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; mais elle était +sombre et de plus encombrée, comme à l'ordinaire, de ferraille et de +pièces de bois, il y eut une chute et des jurons. + +Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la +lumière se fit. + +Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de +police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine. + +Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se +plaça devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en +évitant autant que possible de faire du bruit. + +Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur laquelle se +lisait, gravé dans le bois, _Chamberlain._ + +Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa de nouveau plus +fort, un agent frappa à son tour avec sa canne. + +Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas à +l'intérieur. + +--Qui est là? demanda une voix d'homme. + +--Au nom de la loi, ouvrez! + +--Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit une voix +goguenarde, ça s'est vu. + +Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat de justice à +faire exécuter. + +--La justice, on ne lui demande rien, répondit la même voix goguenarde. + +--C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un +agent. + +--Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitôt la +porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra son visage narquois. + +Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne. + +--De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul. + +--J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le +commissaire, ouvrant son paletot et montrant son écharpe. + +--Faites voir, je vous prie, dit Sorieul. + +Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées assez rapidement, +les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine. + +--Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul. + +--Allons donc! on a établi une surveillance; depuis trois jours, il +n'est pas sorti. + +--Dites qu'il n'est pas rentré. + +--C'est bien, nous allons voir. + +--Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda Denizot, ils auront +besoin de voir clair. + +Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Thérèse, Sorieul +se plaça devant lui. + +--C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez pas dans la +chambre d'une jeune fille, sans doute? + +--En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. Mais, comme +il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tirée du dedans, et +Thérèse parut, vêtue d'une robe, passée à la hâte. + +A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au +commissaire de police: + +--L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, il est chaud +encore. + +--Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les +armoires. + +Puis, après avoir placé deux agents en faction devant la porte, il +commença ses recherches. + +Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda sous les lits, on +déplaça les panneaux de bois qui étaient entassés dans l'atelier, on +fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de +la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arrêter. + +--Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; si ces +messieurs veulent une autre lampe? + +Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure +narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant. + +Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un grand placard +posé contre la muraille, la clef n'était pas sur la porte. + +--La clef? dit un agent en tirant le lit. + +Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel avec un geste +désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert cette cachette. + +--La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas +où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole! + +--Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça. + +Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre. + +--Enfoncez la porte, dit un agent. + +En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se décida à prendre +la clef à un clou où elle était accrochée, mais il parut n'avoir pas la +force d'ouvrir la porte lui-même. + +La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable éclat +de rire. + +Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas dix +centimètres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits +accrochés à des clous. + +C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à jouer aux agents. + +--Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, il aurait été +aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donné ma +parole qu'il n'y avait rien là-dedans. + +Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela +tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait en sûreté. + +Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre quelque chose. + +L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le temps qu'on avait +perdu à se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du +logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver. + +On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on chercha sur le +toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce +toit gagner facilement la maison voisine. + +Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la consolation de +saisir ses papiers; son pupitre était vide et ne contenait que du papier +blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre. + +Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot avait été se +placer à la porte et là il attendait au port d'armes, fredonnant entre +ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des +agents: + + Zut au préfet, + Mes respects aux mouchards; + Oui, voilà, oui, voilà Balochard. + +Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la +démonstration de la joie la plus respectueuse. + +--Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier est +mauvais, faites attention à la soixante-treizième marche. + +Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors +il se mit à danser dans l'atelier. + +--Enfoncée la police! + +Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par ses pieds, +voltigeaient autour de lui. + +Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive. + +--Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre +ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas dû les exaspérer par +tes plaisanteries. + +--Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arrêter, +répondit Denizot; car on arrêtera tout le monde bientôt. + +--Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda Thérèse. + +--Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous +faire savoir indirectement ce qui se sera passé. + +--Pourvu que mon cousin soit chez lui! + +Une heure environ après que les gens de police eurent quitté la rue de +Charonne, un commissionnaire sonna à la porte de l'hôtel Chamberlain. +Malgré l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand +il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on +attendait la réponse, il poussa les hauts cris. + +--Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant; +rentré à minuit, on le relance dès le petit jour, on le tuera. + +Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix minutes après +Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter +lui-même la réponse demandée. + +En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du +Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain attablé dans un +coin et tournant le dos à la lumière. + +Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les +lèvres. Alors Horace s'avança discrètement et s'assit en face d'Antoine. + +--Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci. + +--Oui. + +--Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de venir me trouver +ici. On a voulu m'arrêter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le +voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne +vienne qu'après avoir fait un détour, de peur d'être suivi. + +Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans le café et vint +s'asseoir à la table de son oncle. + +Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et +l'autre sur la table qui les séparait, ils se mirent à parler à voix +basse, de telle sorte que le garçon qui allait çà et là, tournant autour +de ces deux consommateurs mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils +disaient. + +--Eh bien! mon oncle? + +--Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, on est venu ce +matin pour m'arrêter. Mais j'attendais cette descente de police et +j'avais pris mes précautions en conséquence, décidé à ne pas me laisser +arrêter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis. +Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu avant +d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prévenir; je ne me suis pas +amusé à faire ma barbe. Ce n'était pas la première fois que les agents +venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier +de la famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par le toit +qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père l'a suivie, votre père +l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée plusieurs fois. Je suis sorti +par la fenêtre. + +--A votre âge, mon oncle! + +--A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je sais que les +agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il +m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est +heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je +suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu à +Michel, et me voilà. + +--Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez moi? + +--Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité que je vous +demande, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester à Paris +où je n'aurais rien à faire présentement; je veux quitter la France +et passer en Allemagne, où j'ai besoin, et je viens vous demander de +m'aider à franchir la frontière. + +--Je suis à votre disposition, mon oncle. + +--J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà pourquoi je suis +venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manoeuvrer; +mais au delà des fortifications, je suis certain que je me ferais +prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bête. + +--Et où voulez-vous aller? + +--En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la route m'est +indifférente, je prendrai celle que vous me conseillerez. + +Le colonel réfléchit un moment. + +--Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons +pas d'indicateur; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer à l'hôtel +par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois, à cette +heure déserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une +petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez +moi, où nous pourrons délibérer en paix. + +Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette délibération, +tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine +partirait le soir pour Bâle; seulement, au lieu de prendre le train à +Paris, où une surveillance pouvait être organisée, il le prendrait à +Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle. + +Laissant son oncle dans son appartement, où Horace seul le servit, +le colonel, pour écarter tous les soupçons, sortit comme il en avait +l'habitude. + +A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, rue de Valois, +et se firent conduire à l'entrée de Nogent, où ils renvoyèrent leur +voiture. Ils traversèrent à pied le village et arrivèrent à la gare en +temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda +pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les prit pour +Longueville; à Longueville, il en prit d'autres pour Troyes; à Troyes, +d'autres pour Vesoul; à Vesoul, d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse +enfin, d'autres pour Bâle. + +Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître dans cette +confusion. + +Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis, Antoine crut, +il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, mais ce fut une fausse +alerte. + +A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hâte de +revenir à Paris pour rassurer Thérèse. + +Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et +l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux mains propres de son +père qui l'attendait; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par +respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire. + +Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire ses adieux +avant qu'elle montât en wagon. + +Michel était là aussi. + +Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand se +reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? Antoine, il est +vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait pas longtemps en +Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renversé, ce qui +devait arriver très prochainement. Mais c'étaient là les paroles d'un +fanatique qui croyait naïvement ce qu'il espérait. + +Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que Michel +entretenait Thérèse: + +--Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma +brochure je lui ai porté un rude coup dont il ne se relèvera pas. + + + +XV + +Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus fut informé jour +par jour de ce qui se passait chez Antoine Chamberlain. + +Par Hermann, il apprit la descente de police rue de Charonne, la fuite +d'Antoine par les toits, le séjour chez le colonel, la conduite faite +par celui-ci à son oncle jusqu'à Bâle, enfin le départ prochain de +Thérèse pour aller rejoindre son père. + +Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment le colonel se +séparait de sa petite cousine, et il se rendit à la gare de l'Est. + +Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver le +colonel, qui se promena en long et en large dans la salle des +pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait, n'ayant d'attention que +pour les voitures qui apportaient des voyageurs. + +Il était visible que ce départ le troublait; il marchait vite, il +s'arrêtait tout à coup, et ses lèvres s'agitaient comme si elles +prononçaient tout bas des paroles qui de temps en temps étaient +accompagnées d'un geste énergique de la main. + +Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son visage derrière +un numéro de l'_Allgemeine Zeitung,_ qu'il ne pouvait pas lire, le +baron ne perdit pas le colonel de vue, sans que celui-ci eût l'idée de +regarder ce lecteur dont les yeux le suivaient. + +Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit deux hommes, un +vieux et un jeune, puis une jeune fille. + +Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la main à la +jeune fille. Le baron l'étudia: elle lui parut jolie avec quelque +chose d'attrayant, de charmant dans toute sa personne qui la rendait +véritablement dangereuse. + +Il était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regarder, on +comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle de tendres +sentiments. + +Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se trahissait +manifestement, et elle-même en lui répondant paraissait assez +contrainte. + +Chez tous deux, il y avait de l'émotion. + +Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il n'osa les +approcher. + +--De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule de la +salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: il y aurait trop +à craindre que le colonel le reconnût. + +Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel revint avec +Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut par hasard. + +--Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais venu accompagner +un ami qui repart pour l'Allemagne. + +Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations, mais il +fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât la compagnie du baron. + +Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'était à peine si le +colonel répondait par un _oui_ ou par un _non_ aux questions qui lui +étaient posées. + +Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, et le baron +ne laissa pas comprendre qu'il connaissait ces personnes. + +Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était atteint: il avait +vu partir cette petite cousine qu'il redoutait tant, et l'effet produit +par ce départ sur le colonel lui avait montré le bien fondé de ses +craintes. + +Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner toutes ses forces +du côté de Beio. + +Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur mieux valait +frapper le coup aussitôt que possible. + +Ce jour-là il était arrivé à la leçon avec un retard assez long, +et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des marques de +préoccupation assez fortes pour que Beio dût les remarquer. Comme à +l'ordinaire, la leçon finie, ils sortirent ensemble. Le baron paraissait +si mal à l'aise, que Beio s'informa de sa santé. + +--Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis sous +l'impression d'une grave contrariété et je crains bien d'avoir fait une +double sottise. + +Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le baron n'avait pas +besoin d'être interrogé pour parler. + +--J'ai risqué un grand coup aujourd'hui; je me suis franchement expliqué +avec le prince Mazzazoli d'une part, et d'autre part, avec le colonel +Chamberlain, à propos de ce mariage qui me tourmente de plus en plus. +En face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que j'en pensais, +c'est-à-dire tout ce que je vous ai souvent raconté. + +--Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait toujours à lâcher +une question quand le baron avait fouetté sa curiosité. + +--Fâché, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarié, et il m'a +donné à comprendre que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. Nous +avons échangé quelques paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène +a été moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat! D'un +côté comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage se fera. Pour +moi, je ne m'en mêlerai plus. C'est leur affaire après tout, ce n'est +pas la mienne. Je ne vais pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi +entre eux. Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront, +ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs il n'y a +plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont accomplies, et l'on +va pouvoir fixer la date précise du mariage. J'avais toujours +espéré qu'au dernier moment, le bienheureux hasard me fournirait un +empêchement, et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé +passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer à cette +espérance et j'y renonce. + +Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin parler, bien +certainement un combat se livrait en lui. Mais, après quelques secondes, +le maître de chant salua le baron et s'éloigna. + +--Quel imbécile! se dit le baron; il est capable de me traîner ainsi et +de me faire dépenser mon argent. J'en ai assez de ses leçons! + +Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois en employant +une autre tactique. + +--Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent pas, se +dit-il, essayons d'un moyen plus direct. + +Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. Au lieu de +monter en voiture, il prit le professeur par le bras, comme il l'aurait +fait avec un intime. + +--Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, un homme qui +a pris une grande résolution: c'est celle de vous faire violence. + +Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se mit à rire d'un air +bon enfant, plein de franche cordialité. + +--Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas vous faire de mal, +au contraire. Quels sentiments croyez-vous que je ressens pour vous, +monsieur Beio? demanda-t-il en regardant le maître de chant en face. + +--Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que vous répondre. + +--Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous une vive, une très +vive sympathie? Je suis donc bien dissimulé, ou bien vous, vous êtes +donc aveugle? Il faut que je vous dise en plein visage que j'ai pour +vous, nonseulement pour votre talent, que j'admire, mais encore pour +votre personne, une grande estime? Elle est si vive qu'elle m'a inspiré +une idée qui a germé dans mon esprit en pensant à ce maudit mariage. +Savez-vous ce que je me suis dit souvent en vous regardant pendant que +vous faisiez travailler Flavie? Je vais vous le répéter, parce que j'ai +pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe par l'esprit, tout +ce que je pense des gens, je le dis. Voilà comme je suis fait. Est-ce +bien? est-ce mal? ce n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce +que je me suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita, +c'était.... + +Le baron fit une pause, en s'arrêtant et en forçant Beio à s'arrêter +aussi et à le regarder en face. + +--Je me suis dit que c'était... vous. + +--Moi? + +--Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer comment cette idée +m'est venue et sur quoi elle repose. Cela ne vous ennuie point, n'est-ce +pas? + +Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio, son attitude, toute +sa personne, répondirent pour lui. + +--Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron. Une créature +placée par la Providence dans une classe à part et au-dessus des autres; +en un mot et pour tout dire, une artiste, créée, née artiste, Qu'êtes +vous vous-même? Aussi un artiste, et des plus remarquables; mais bien +différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons dont elle est si riche, +de la nature, tandis que vous devez beaucoup au travail et à l'art. Mais +cela importe peu, et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous +est donc commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement il +vous unit. Vous me direz que d'un autre côté des choses vous séparent. +C'est juste et je n'en disconviens pas. Cependant il ne faut pas +s'exagérer leur importance, au contraire, il faut reconnaître ce +qu'elles ont de factice. + +Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie été dupe des raisons mises +ostensiblement en avant par le prince pour expliquer le travail de +Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. Le prince, désespérant de +réaliser le beau mariage qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa +nièce, pensait à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai? + +Beio ne répondit rien à cette interrogation directe. + +--Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été confié, j'approuve +cette discrétion; mais, que cous confirmiez ou ne confirmiez pas ce que +je vous dis là, il n'en est pas moins certain que c'est la vérité. +Alors rien d'étonnant à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au +théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes les raisons +de famille et de noblesse, écartées de fait pour le théâtre, l'étaient +naturellement pour le mariage. Vous avez vu, vous voyez en ce moment que +mon besoin de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences. +Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant poussé dans ma tête, +je n'ai pu m'empêcher d'en parler à Carmelita en cherchant à découvrir +son sentiment à ce sujet. + +--Et.... + +--Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez comme elle est +réservée, même mystérieuse: c'est un sphinx. Elle ne m'a pas répondu +franchement que j'avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous +avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage. + +--Elle aime la fortune. + +--Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, je dois +constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement la fortune +qu'elle aime; elle n'est pas uniquement une femme d'argent. Il y a en +elle d'autres sentiments, plus nobles, plus désintéressés. Sans doute +cette immense fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée dans +le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, sa mère, le monde +qui, tous, s'occupent à faire miroiter cette fortune, il n'est pas +étonnant qu'elle subisse cette influence. Mais il n'en est pas moins +vrai qu'au fond, malgré cet éblouissement qui la trouble, elle jette des +regards en arrière. Me croyez-vous sincère? + +Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus sincère. + +--Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une tentative +sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait été par Carmelita. +Quand je dis «on» vous comprenez de qui je parle; c'est de vous, +monsieur Beio. Moi, je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon +indirects, indécise, qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air +sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et cependant l'effet +que j'ai produit a été si grand que j'ai eu la conviction que le +succès était encore possible. Et voilà pourquoi j'ai eu avec vous cet +entretien, qui a dû vous surprendre mais dont vous voyez maintenant le +but. J'aime le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je +crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre côté, j'ai +pour vous une haute estime, une vive sympathie, je crois que vous êtes +le mari qui peut donner le bonheur à Carmelita, je me mets à votre +disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second. + +Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau, et abandonnant +le bras du chanteur, il lui tendit la main. + +Beio mit sa main dans celle du baron. + +--Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous revoir. + +--Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron. + +Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé par ce qu'il +venait d'entendre. + +Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie, +et qui pouvait même paraître au premier abord désespérée. Il ne s'était +pas trompé dans ses observations. Beio aimait Carmelita et il avait +entretenu l'espérance de l'obtenir pour femme. + +Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, alla embrasser +tendrement sa fille. + +--Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait, et +l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées. Elle aurait la +fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait cette fortune. +S'appuyant, se haussant sur elle, où ne parviendrait-il pas? Et le +prince Mazzazoli, qui se flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il +fait, le pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave colonel +Chamberlain méritait d'avoir pour femme une Carmelita, une chanteuse! +Allons donc! C'était venir en aide à la Providence que d'empêcher ce +mariage. Avec Ida le colonel serait l'homme le plus heureux du monde: +c'était pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de ceux qui +méritent le bonheur. + +Il pria sa fille de se mettre au piano: + +--Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une musique simple +et pure. + +Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique qui accompagnait +délicieusement sa rêverie. + +Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un monsieur, dont on +lui remit la carte, l'attendait depuis longtemps déjà. + +Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio. + +Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements de joie +intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher de se frotter les +mains. + +Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu une parole, +était là prêt à parler. + +--A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir venir. + + + +XVI + +Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo venait lui dire, +il ne le reçut pas aussitôt. + +Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la fièvre par +l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins de retenue et se +livrerait plus facilement. + +Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, classant +seulement les lettres devant lui. + +Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien montrer qu'il +avait été absorbé par le travail, il sonna. + +On introduisit Beio, grave et solennel. + +Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s'excusa de +l'avoir fait si longtemps attendre: + +Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il m'a fallu expédier +tout de suite, mais au moins j'ai gagné ainsi la liberté d'être tout à +vous. + +--Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des excuses à vous +faire pour la façon inconvenante dont j'ai reçu hier la proposition que +vous avez bien voulu m'adresser. + +--Ne parlons pas de cela, je vous prie. + +--J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble qui m'avait +bouleversé; je ne me sentais pas maître de moi, et, dans une affaire +aussi grave, je ne voulais pas céder à un entraînement. + +--Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du +plat de sa main; vous êtes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime +la raison par-dessus tout. Où va-t-on avec l'entraînement? + +Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant évidemment par où +commencer cet entretien. + +Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés d'une voix +si basse, que ce fut à peine si le baron les entendit. + +--Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines +suppositions s'appliquant à mademoiselle Belmonte et à moi. Pour +répondre à l'appel à la franchise que vous venez de m'adresser, je dois +déclarer que ces observations et ces suppositions sont fondées... au +moins jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant que j'avais +pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne +vous êtes pas trompé. J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte +d'une passion profonde, absolue, folle. + +Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les +autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé, j'aime mademoiselle +Belmonte,» on sentait combien grand était cet amour. Jamais le baron +n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionné. + +--Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, le colonel ne +tardera pas à être veuf; les Italiens ont du bon. + +Beio continua: + +--Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est développé, +c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste, +que mademoiselle Belmonte se destinait au théâtre. Il est certain que +l'amour naît souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune +fille destinée à prendre une haute position dans le monde que j'ai +aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu +penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi +comment, sous l'influence de cette espérance, mon amour s'est développé. +N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait +arriver sans moi au théâtre, mais combien je lui rendais la route plus +facile, combien je lui ouvrais de portes! En réalité, elle était mon +élève; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les +choses du théâtre.... + +--Oh! bien peu. + +--Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de +grands succès seulement avec la beauté et des dons heureux; il faut +plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais à Carmelita; je la soutenais +et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage, +peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire +qu'elle serait ma femme. + +--Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé de préciser autant +que possible; je ne veux pas vous obliger à entrer dans des détails, un +mot seul me suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita +envers vous? + +Beio hésita un moment, puis il se décida: + +--Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme. +Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupéfaction en entendant +parler de ce mariage. Je ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je +courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec elle; +je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches, +elle ne répondit que par un mot: elle était obligée d'obéir à son oncle. +Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle +s'enferma dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible +d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. Mais, prêt +à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle était insensible à +la passion, je n'avais aucun ménagement à garder envers elle et que, +n'importe comment, j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas +elle-même. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue. +Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont été inutiles; on +faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais j'ai la certitude que mes +lettres ne lui sont pas parvenues. + +--Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement de l'engagement +pris par Carmelita? + +--Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des moyens +désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre encore et faire une +dernière tentative: c'est dans ce but que je viens vous demander votre +concours. + +--Que faut-il faire? Je suis à vous. + +Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec +embarras dans sa main, avant de pouvoir se décider à répondre. + +--Je n'ose vraiment, dit-il enfin. + +--Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à Carmelita? dit le +baron. + +Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la lettre. + +Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas la lettre. + +--Vous me refusez? dit Beio. + +--Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre +ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis à vous. Si vous me +voyez hésitant, c'est que je me demande si cette lettre produira l'effet +que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita. +Écrire est bien, mais parler est mieux. + +--Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous? + +-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une entrevue avec +Carmelita? + +--Vous feriez cela? + +--Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que +vous aimez et qui vous aime: il faut que vous lui parliez; il faut +qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de +celui qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais +rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je +l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là, tout ce que je vous +demande, c'est de vous tenir en paix et de rester à ma disposition. + +--Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; comment +reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites pour moi? + +Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement: + +--Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le +vôtre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel. +Que je vous voie heureux, et je serai payé de ma peine. A bientôt! + + + +XVII + +Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre +la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurément il y avait des +avantages à la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle +contenait, il était bien certain que ce n'était point une lettre +innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par +Carmelita; assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il +s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. Remise au +colonel, elle serait plus que suffisante pour l'éclairer. + +Et cependant il ne l'avait pas prise. + +Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper l'occasion qui se +présentait si belle? + +Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans avoir pu la +peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans +les circonstances graves, n'était pas sans le jeter dans le doute et +l'inquiétude. + +Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, allait ne +pas réussir? + +Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait +de rien moins que de rendre le colonel témoin de l'entrevue qui aurait +lieu entre Carmelita et Beio. + +A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat décisif et +triomphant! + +Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il avait obtenu +l'engagement de Carmelita, le baron était fixé à ce sujet. Carmelita +était une fille passionnée, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa +bouche charnue, dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du +Midi dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore, +de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait +fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas dû aimer Beio d'un amour +idéal; c'était sur un fait matériel que cet engagement reposait. Il +était donc bien certain que dans une explication comme celle qui +s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des +choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le passé de sa fiancée. + +Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, Carmelita, +Beio et le colonel. + +Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés contre toute +surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entraîner à parler en +toute franchise, à agir en toute liberté. + +Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où ce serait le +hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. Il y avait là un +ensemble qui présentait de sérieuses difficultés, car rien ne devait +manquer: au même moment, ces trois acteurs devaient se trouver +nécessairement en face les uns des autres. + +Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des difficultés. + +Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'hôtel, +communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait +ouvertes ou fermées à volonté avec des portes-fenêtres ou avec des +stores. + +Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scène entre +Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant à Beio, +il se tiendrait dans le jardin, caché n'importe où. + +On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les +fenêtres en communication avec la serre seraient fermées par les stores. + +Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on la laisserait +seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre. + +Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et +il arriverait certes un moment où, si peu curieux qu'il fût, il voudrait +voir ce qui s'y passerait. + +Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron avait besoin +d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui +expliquer à quoi il l'employait. + +--Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous avons une +surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le +colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne +veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours +tu amènes Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, et, +sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera +dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demandé et +que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit +de choses sérieuses. J'ai comme un pressentiment que le mariage de +Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait. + +--Oh! papa. + +--Chut! + +Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira discrètement: il +en avait dit assez. + +Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui; car, +en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire: les lettres se +gardent. + +--J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. Voici +ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas très habile, car je +reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, mais il me semble que ce +que j'ai en vue peut néanmoins réussir): je fais venir Carmelita chez +moi, et on l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt +vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la précaution de ne +pas vous laisser voir, vous vous glissez derrière elle, et, la porte de +la serre refermée par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre +d'être entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans cette serre +un coin où vous serez cachés comme dans un bois: c'est auprès de la +grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin +et ne craignez rien, vous y serez chez vous. + +Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant il proposa au baron +une légère modification: + +--Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le jardin, il +l'attendait dans la serre même, caché dans la grotte ou derrière un +arbuste? + +Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire échouer +son plan: en effet, Beio s'introduisant le premier dans la serre, +pouvait appeler l'attention du colonel, tandis que c'était la voix de +Carmelita qui devait frapper cette attention. + +--Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il y aurait +préméditation de votre part et complicité de la mienne. Il vaut mieux +que cette rencontre arrive par hasard; vous voyez Carmelita entrer dans +la serre, vous la suivez: rien de plus naturel. + +Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à lui demander, un +renseignement sur l'Amérique, qui ne pouvait être précis qu'en ayant +sous les yeux une masse de lettres. + +Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel de la rue du +Colisée. + +Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure. + +Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi. + +Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour le lendemain, +et en même temps il envoya Ida chez Carmelita pour l'avertir que le +lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour +sortir en voiture. + +Tout était prêt. + + + +XVIII + +Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands +capitaines. + +Il avait fait pour le succès ce qui était humainement possible, le reste +était aux mains de la Providence. + +Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une +dévote prière, pour qu'elle lui donnât une victoire qu'il croyait avoir +bien méritée. + +C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne +bénirait-il pas ses efforts? + +Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut veiller +lui-même aux dernières dispositions à prendre et ne rien laisser au +hasard. + +Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était pas tirer +intérieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le +tête-à-tête de manière à le bien placer vis-à-vis les baies du salon. + +Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et les tira jusqu'en +bas. + +Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne pénétrât +dans le salon ou dans la serre, afin que tout restât bien tel qu'il +l'avait disposé. + +A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, en lui +recommandant de rester avec Carmelita jusqu'à deux heures cinquante-cinq +minutes, de manière à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois +heures précises. + +Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un peu avant l'heure +qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait en rien le plan du +baron, mieux valait cette avance qu'un retard. + +Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette impatience +du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça d'enflammer son +espérance. + +--Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était une affaire +d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron +Lazarus, que cette charmante fille serait sourde à la voix de son coeur +et n'écouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mère +avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé, +qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il pour cela? +Assurément il n'avait pas la prétention, lui vieux bonhomme, n'ayant +jamais été entraîné par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur, +M. Beio trouverait certainement des élans irrésistibles. Personne à +craindre, liberté absolue. + +A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une +importance considérable l'appelait au dehors. + +--Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir! + +Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit où il +pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de Carmelita, sans craindre +d'être aperçu par celle-ci. + +--A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle sera entrée dans +la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, et ne craignez rien. + +L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour lui d'une +importance considérable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller +chercher le colonel. + +Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard. + +Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite dans les heures. + +Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir +pour se rendre rue du Colisée. + +--Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous étiez encore chez +vous, dit le baron. + +Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. Il était deux +heures cinquante minutes. + +Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci +l'arrêta par le bras: + +--J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour une vérification +importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux. +Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que +nous ne soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, je ne +suis visible pour personne, et Ida est sortie. + +Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la cheminée, entre +les deux baies communiquant avec la serre, étaient disposées des liasses +de lettres. + +C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre +au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilité et surtout la +valeur morale de ceux qui les avaient écrites. + +En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore +un point décisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment où +Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le +silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel, +il était bien certain que, malgré la surprise que lui causerait la +brusque arrivée de Beio, elle ne parlerait pas. + +Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder +le silence; mais ce n'était point là le cas du colonel, et il était +impossible de lui dire franchement: Taisez-vous. + +Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé un moyen pour +la tourner. + +Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant la table +chargée de lettres et de manière à faire face à la serre, il prit ces +lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui +nommant les personnes sur lesquelles il désirait être renseigné. + +Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six +minutes pour être bruyant. + +Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que parmi les noms +qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas. + +Le baron se montra vivement contrarié. + +--Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en riant, et puis +ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville +n'ont jamais été bien fréquentes. + +--Cependant vous connaissez M. Wright, le père de cette délicieuse jeune +fille avec laquelle j'ai dîné chez vous. + +--Sans doute, mais.... + +--Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner à ce sujet? +interrompit le baron, pressé par l'heure. + +--Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce que vous désirez +savoir. + +--Si vous vouliez.... + +--Quoi donc? + +--Me donner une lettre d'introduction auprès de M. Wright, je lui +demanderais moi-même ces renseignements. + +--Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble. + +--Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de +recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en +jeu. + +--Alors je vous ferai cette lettre. + +--Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume +pleine d'encre. + +--Volontiers. + +Il était deux heures cinquante-huit minutes. + +Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, malgré son flegme +ordinaire, il était agité par des mouvements impatients. + +Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours. + +A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la +serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma dans un châssis en fer +et un verrou glissa dans une gâche. + +Beio était entré derrière Carmelita. + +Instantanément un cri retentit: + +--Lorenzo! + +Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait crié était celle +de Carmelita. + +--Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio. + +--Ici! + +--Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas répondu â +mes lettres; je vous ai suivie, et me voilà. Maintenant nous allons nous +expliquer. + +--Et quelle explication voulez-vous? + +--Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre +mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant. + +Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre. + +Le baron le retint par le bras: + +--Écoutez, dit-il. + +Mais le colonel se dégagea. + +--Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait la voix de +Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller dire au colonel Chamberlain que +vous êtes ma maîtresse? + +Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque mouvement, il le +remonta. + +Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre. + +A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques pas, et +Carmelita se cacha le visage entre ses mains. + +Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, se tourna vers +Beio. + +--Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin +d'aller à lui pour accomplir votre lâche menace. + +Puis, revenant à Carmelita: + +--Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour +expliquer que vous refusez d'être ma femme. + +Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le +salon. + +Alors, s'adressant au baron. + +--Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il. + +Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà le colonel avait +ouvert la porte. + + + +XVIII + +Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, sans bouger, +sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés par cette apparition du +colonel, ses paroles et son départ. + +Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur +lui des yeux qui jetaient des flammes. + +--Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous? dit-il. + +Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur lui avec une +fixité si grande que malgré son assurance, il se sentit troublé. + +--Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant son bras vers le +baron par un geste tragique. + +Puis, détournant la tête avec dégoût: + +--Lorenzo! dit-elle. + +A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la façon dont elle +avait prononcé ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs. + +Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation. + +Il s'avança d'un pas vers elle. + +--Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle. + +Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le corps tout +entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait le dédain et le +mépris le plus profonds. + +Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le +baron les vit s'éloigner, marchant d'un même pas. + +--Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son parti, se dit-il; le +prince prendra-t-il le sien aussi facilement? + +Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir à +remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs. + +Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait passé dans +cette entrevue? + +Il entra chez elle. + +Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son appartement qui +donnait sur le jardin. + +--Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita partie avec M. Beio! +Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il +entretenue comme il le désirait? sommes-nous arrivés trop tard! + +--N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chère fille, +parle-moi franchement? Que penses-tu du colonel? + +--C'est la troisième fois que tu me poses cette question: la première +fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée du colonel à Paris; la +seconde, un peu avant le départ du colonel pour la Suisse; enfin voici +maintenant que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi +bon? + +--Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours, +dois-je répondre oui ou non? Il faut que je sois fixé. + +--Que s'est-il donc passé? + +--Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec mademoiselle +Belmonte. + +--Rompre! en si peu de temps! + +--Quelques paroles ont suffi. + +--Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita? + +--Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il avait été +amené malgré lui à ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voilà +pourquoi je désire savoir ce que je dois répondre au colonel, si un jour +ou l'autre il me demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire +qu'il m'adressera cette demande. + +--Quelles raisons, cher papa? + +--Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est pas venu. Sache +seulement que si le colonel n'avait pas pensé à toi, il n'aurait pas +rompu avec Carmelita. + +--Ah! papa! + +--J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel +pour connaître l'état de son coeur; ne doute pas de ce que je dis et +réponds-moi franchement. + +--La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà faite deux fois; +je n'ai pas changé. + +Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement. + +Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la quitta; car il +n'avait pas le loisir, hélas! de se donner tout entier aux douces joies +de la tendresse paternelle. + +Il lui fallait voir le colonel. + +A ses questions, le concierge répondit que le colonel venait de rentrer. + +Alors, sans en demander davantage et sans parler à aucun domestique, le +baron, en habitué, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement +du colonel et, après avoir frappé deux petits coups, il entra dans la +bibliothèque. + +Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée dans ses deux +mains. + +Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de lui, qu'il +abaissa ses mains et releva la tête. + +--J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est +passé après votre départ. + +Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas; puis +levant la main: + +--Avant tout une question, je vous prie, monsieur. + +--Dites, mon ami, dites. + +--Vous avez voulu me faire assister à, l'entretien de mademoiselle +Belmonte et de cet homme? + +--Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, je +pourrais vous répondre catégoriquement; mais j'aime mieux que cette +réponse vous vous la fassiez vous-même. Vous savez quelle est ma +tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments +d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si j'avais su que +mademoiselle Belmonte était... mon Dieu! il faut bien appeler les choses +par leur nom, si vilain que soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su +que mademoiselle Belmonte était la maîtresse de son professeur de chant, +j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie de me fille? Dites, le +pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment +voulez-vous que j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien +de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but +aurais-je agi ainsi? + +Le colonel ne répondit pas. + +--Voici comment cet entretien a été amené, continua le baron,--au +moins ce que je vous dis là résulte de ce que j'ai entendu après votre +départ:--ce professeur de chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, +un comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il avait cru +épouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde +et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita. Tantôt il l'a vue sortir +avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entrée dans la serre, +tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il +est entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais, pour +être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien vite +calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre pour offrir +à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m'a pas +répondu; mais détournant la tête, elle a pris le bras de ce... comédien +et elle est partie avec lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur +celle que vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu +vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce triste sujet. +Maintenant un mot encore, un seul; si vous avez quelque affaire à +traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets à votre disposition et vous +demande d'user de moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis, +pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne +sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à arranger les choses de +manière à la ménager autant que possible. + + + +XIX + +Malgré les ménagements que le baron avait promis d'apporter «dans +l'arrangement des choses,» la rupture du mariage arrêté entre le colonel +Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une véritable +explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit. + +Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il +le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité de scandale se joignit à +l'intérêt que cette nouvelle portait en elle-même. + +Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de +répondre, et persista dans son refus avec fermeté; mais cependant de +manière à laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'était point +par ignorance, mais que c'était par discrétion. + +--Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je +n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle +Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture, +c'est une autre affaire. + +De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces causes clairement +et franchement, mais à les laisser adroitement entendre. + +Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le compte de sa +fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître de chant, Beio, +l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas beau; il est vrai qu'il ne +fallait pas oublier que Carmelita était Italienne, ce qui diminuait le +rôle joué par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour +qui le connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable de se +décider à la légère, cette rupture était grave, alors surtout qu'il +s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore quelques jours, et il était +conclu. + +Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le soir même de +la rupture, pour l'annoncer à madame de Lucillière qu'il espérait +rencontrer. + +En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant le baron entrer, +elle avait deviné, à son air diplomatique, qu'il avait quelque chose +d'intéressant à lui apprendre; malgré la gravité de sa tenue, le +triomphe éclatait dans toute sa personne. + +Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucillière +exerçait sur ceux qui étaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obéir +instantanément, sans la plus légère marque d'hésitation ou de révolte. + +Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de lord Fergusson et +du duc de Mestosa; elle leur fit un signe imperceptible, aussitôt ils +sortirent. + +--Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle vivement. + +--Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont réussi. + +--Réussi? + +--C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est +insignifiante; vous m'aviez si bien tracé mon plan, que vous deviez +attendre le succès pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute +à son sujet; peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé. +Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes +d'affaires. + +--Ne soyez pas trop modeste. + +--Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y aurait +outrecuidance de ma part à prendre pour moi un succès qui n'appartient +qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument, vous avez été la main; encore +l'instrument a-t-il été bien insuffisant. + +La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité dans le triomphe. + +--Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce succès devant le +colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur, et ne pas +trembler ainsi; je ne trahis pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé +que vous ne pensez pas à me dire ce qui s'est passé. + +--Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît que mademoiselle +Belmonte avait pris l'engagement de devenir la femme de son maître de +chant. + +--Ah! vraiment? + +--Mon Dieu! oui. + +--Et comment cela? + +--C'est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends +pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laissée ainsi entraîner. +Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupteur! + +--Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est +Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande. + +--Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scène +violente à mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir +prendre pour mari l'homme qu'elle avait bien voulu prendre pour... +amant. Il a dit le mot, et précisément, par un malheureux hasard,--en +disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,--le colonel l'a +entendu. + +Le colonel assistait à cette scène? + +--C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant +encore au théâtre sans doute, dans une de ses scènes à effet des opéras +italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivée jusqu'aux +oreilles du colonel. + +--Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de l'endroit où se +passait cette scène. + +--C'est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon salon, et Beio, +qui, depuis plusieurs jours, poursuivait mademoiselle Belmonte, avait +rejoint celle-ci dans ma serre, où elle s'était réfugiée. + +--Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita dans la serre, et +les stores baissés sans que les fenêtres fussent fermées, n'est-ce pas? +Mais cela était adroitement combiné. + +--Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il faut faire nos +compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a entendu les paroles de +Beio; je crois même qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de très +instructives, s'il avait écouté quelques minutes encore; car ce comédien +était lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez +comme il est délicat, chevaleresque même. Il n'a pas voulu surprendre +les secrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors même que ces +secrets le touchaient si profondément; il a brusquement remonté le +store... + +--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte? + +--Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il n'a dit que ces +simples mots, les adressant à mademoiselle Belmonte: «Vous donnerez à +votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez +d'être ma femme.» + +--Et il est sorti simplement, dignement. + +--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte? + +--Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit. +Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m'a pas +répondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui. + +--Voilà qui est assez crâne. + +--Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, n'est-ce pas, que +cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment. + +--Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit. +Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit? + +--Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en sais rien, et +j'avoue même que je le regrette, car cela a dû être original; mais ce +qu'il a fait est beaucoup plus original encore. + +--Voyons. + +--C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est passée entre le +colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard +m'a conduit aux Champs-Éysées, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince +Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante, +montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, chargé de bagages. + +--Ils partent? + +--Leur position eût été assez embarrassante à Paris; il eût fallu +répondre à bien des questions; et puis d'un autre côté, le prince eût +été obligé à régler des affaires pénibles avec le colonel, car vous +savez que celui-ci avait envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants, +bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas +restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus +simple. + +La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, mais celui-ci les +refusa obstinément; il n'avait rien fait, à elle toute la gloire du +succès; et il la quitta avec la même physionomie discrète. + +Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, répétée +franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du +colonel eut bientôt fait le tour de la salle. + +Était-ce possible? + +--Surtout était-il possible que le prince eût ainsi quitté Paris? + +--Parbleu! avec les diamants du colonel. + +--Et en laissant ses créanciers derrière lui. + +Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la marquise; mais +tout n'était pas dit pour elle. + +Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la marquise avait eu +la pensée d'aller voir Thérèse; mais, emportée dans son tourbillon, elle +avait toujours retardé l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était +assez aventureux. Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne idée +lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait plus à attendre. + +Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de +Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse précise d'Antoine +Chamberlain. + +En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette +adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientôt +elle arriva devant la porte sur laquelle était écrit le nom de +Chamberlain. + +Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il est vrai de +dire que tout d'abord il la reçut assez mal; mais quand elle se fut +nommée, il lui donna toutes les explications qu'elle pouvait désirer. + +Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan: Thérèse +était en Allemagne avec son père, et depuis son départ elle n'avait pas +écrit. + +La marquise se retira déconcertée. + +N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer le triomphe +d'Ida? + + + +XX + +Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer son +mariage à Thérèse, se décida tout de suite à lui apprendre que ce +mariage était rompu. + +Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour de Sorieul, +et que par conséquent il ignorait où Thérèse pouvait se trouver en ce +moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l'adresse de son oncle. + +Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du Colisée, il +était resté enfermé chez lui, ayant donné l'ordre de ne recevoir +personne, à l'exception du prince Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui +n'était pas venu. + +Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, pour échapper aux +pensées qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit +et son coeur. + +Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer pour ce +mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de +marteau l'exaspéraient. + +Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient leur besogne, +il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une façon +étrange: les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se +moquaient de lui. + +Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard Haussmann et les +boulevards, il s'était mis en route pour le faubourg Saint-Antoine. + +C'était l'heure où le _tout Paris_ qui respecte les exigences de la +tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige +vers le bois de Boulogne. Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, +qu'il avait croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des +personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même partie de ce +_tout Paris_, dont il était une des individualités les plus connues, et +les gens du monde qui n'avaient pas eu de relations intimes avec lui, +savaient au moins qui il était. + +Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande +attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on le regardait avec une +curiosité peu ordinaire; les yeux s'attachaient sur lui avec fixité; on +se penchait vers son voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes +souriaient. + +En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il +avait fort peu de sympathie, malgré les protestations d'amitié +dont celui-ci l'accablait en toute circonstances, le vicomte de +Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force. + +--Eh bien! mon cher colonel! + +--Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement le colonel. + +--Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas? + +--Qui est indiscret? + +--De vous adresser une félicitation? + +--Et à propos de quoi, je vous prie? + +--A propos de votre mariage... qui ne se fait pas. + +Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que +tout autre, à la place de celui-ci, eût été déconcerté et peut-être même +jusqu'à un certain point inquiété. + +Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter par rien ni par +personne, et de plus il n'avait jamais pensé qu'on pouvait avoir l'idée +de l'intimider: l'herbe n'avait pas encore poussé sur la tombe du +dernier adversaire, M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre, +et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer. + +Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant +presque violence: + +--Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, pour le +plaisir de bavarder. C'est sincèrement que je vous félicite, sinon en me +plaçant à votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous +dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait. + +--Et pourquoi cela, monsieur? + +--Parce que vous ne devez épouser qu'une Française. + +--Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie. + +--Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez maintenant, vous +deviez prendre une Française; voilà tout. Vous êtes une puissance en +ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est +d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; je vous assure +qu'on est disposé à faire beaucoup pour cela. Ne résistez pas. Ce n'est +pas officiellement que je parle c'est officieusement; mais cependant +soyez assuré que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes +visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et que je n'ai pas +trouvé vos oreilles fermées? Je sais de source certaine qu'on désire +vous adresser une invitation. Êtes-vous présentement en disposition de +l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans détour. Que dois-je +répondre? + +--Que vous avez trouvé un homme très touché de la sollicitude qu'on lui +témoigne et très reconnaissant qu'on pense à lui, mais en même temps +vous avez trouvé aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui +ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, où une +affaire importante l'appelle; dans ces conditions la réponse que vous +demandez est impossible à formuler, aussi vous a-t-il prié d'attendre +son retour. + +Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son bras, salua +Sainte-Austreberthe et le quitta. + +Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre +pour femme? Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune? + +A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver +Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger. Le marché devait être +curieux à connaître. Il apportait sa fortune; que lui apportait-on en +échange? + +Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et tous ces gens! + +Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment la seule qui +n'eût point visé cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou +qu'ils poursuivaient encore par de honteux moyens. + +Et précisément parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle +était à jamais perdue pour lui, il osa pour la première fois s'avouer +en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspiré, et le +reconnaître pour ce qu'il était. + +Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement d'une idée à +une autre, que celle qu'il abordait ne lui était pas moins pénible que +celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne. + +En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement, +joyeusement, près de lui, le jour où il était venu la prendre en voiture +pour la conduire aux courses. Comme elle était charmante alors! + +En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une +voix qui paraissait lire dans l'atelier. + +Il poussa la porte. + +Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son pierrot sur +sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un livre à Michel qui +travaillait. + +--Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant si vivement de +son établi, que l'oiseau, effrayé, s'envola; en voilà une surprise, et +une bonne! + +Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main +au colonel; la surprise paraissait être tout aussi heureuse pour lui que +pour Denizot. + +--Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions nous voir +aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir; j'y serais même allé +dans la journée, si je n'étais pas resté pour faire la lecture à Michel +pendant qu'il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, +et les livres nous aident à le passer moins tristement. Nous avons des +nouvelles d'Antoine. + +--C'était précisément pour vous demander des nouvelles de mon oncle +et... (il s'arrêta) que je venais vous voir. + +--Voici la lettre, dit Michel. + + Mon cher Michel, + + Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait permis de + causer avec vous en toute liberté; mais, cette occasion tardant à + partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles; + car, depuis que tu sais que nous avons quitté Bâle, sans savoir + aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant + plus que la patience n'a jamais été ta première vertu. + + J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde; + seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il + est très possible, très probable même que les lettres qui arrivent + rue de Charonne, adressées à ton nom, sont soumises à une + surveillance destinée à fournir à la police des renseignements, + qui heureusement lui manquent, je suis obligé de garder certaines + précautions assez gênantes, mais que je crois nécessaires + présentement. Au reste, je pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt + sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je + te donnerai alors tous les détails que je suis obligé de taire + aujourd'hui. + + Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour recevoir les + réponses aux lettres que j'avais écrites; ces réponses ont été + telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je + m'étais adressé. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour + notre exil en Allemagne. + + Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous pouvons l'être, + et nous avons trouvé ici un accueil qui t'aurait fait revenir des + préventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en + être témoin. + + Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, par ce qu'on + dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en étudiant ceux qu'on + rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les + connaître. + + Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères allemands, + j'étais arrivé à me débarrasser de certains préjugés français, mais + j'étais loin de soupçonner la vérité. + + Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, les + Allemands sont plus avancés dans nos idées que nous ne le sommes en + France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui + pensent à une réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le + pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs ennemis. + + De cette communauté de croyance, il est certain qu'il naîtra un + jour un grand mouvement, qui sera irrésistible et qui provoquera en + Allemagne une révolution plus terrible et plus complète que ne l'a + été la révolution française. + + Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte + prétention de vouloir le prédire, je ne connais pas assez le pays + pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considérations + trop longues pour cette lettre écrite à la hâte, car il est bien + entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des + résistances. Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que ceux + qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des + guerres, pour tâcher d'enrayer ou de détourner ce mouvement; mais, + quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir + lui appartient. + + Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil à pousser à la + roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des + nationalités, et nous devons travailler à son succès aussi bien en + France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre. + + Nous avons ici un journal, _le Volkstaat_, ce qui veut dire _le + gouvernement du peuple_, dans lequel on me demande des articles + qu'on traduira; je vais les écrire. En même temps je fournirai des + notes à son rédacteur en chef, un de nos frères, qui écrit + une _Histoire de la Révolution Française_, car partout notre + _Révolution_ doit être un enseignement pour les peuples qui veulent + s'affranchir. + + Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence matérielle, + n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur + qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne. + + Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde, + le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte à porte, et + Thérèse passe une partie de la journée à apprendre le français à ses + deux petites filles. + + Si nous étions en France et réunis, nous pourrions dire que nous + sommes pleinement heureux. + + En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré sur nous. + Cette lettre te dira comment m'écrire et sous quel nom. Ne sois pas + inquiet pour me tenir au courant de mon procès, je lis les journaux + français. + + Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot. + Thérèse embrasse son oncle et vous envoie ses amitiés. + + ANTOINE. + +Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son +enthousiasme, mais aussi avec sa négligence des choses pratiques. + +--Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, dit le colonel en +rendant cette lettre à Michel, et c'était là justement ce que je voulais +savoir. + +--Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt que je l'aurai +reçue, je vous la communiquerai. + +--Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi à +une dame de vos amies qui est venue pour voir Thérèse? + +--Une dame de mes amies? Et qui donc! + +--Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici hier pour voir +Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le +lui ai pas demandé. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thérèse était +en Allemagne, voilà tout. + +Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette nouvelle. + + + +XXI + +Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en +est pas de plus grave, que celle qui tient dans ces trois mots: + +--Que faire maintenant? + +Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais +sans trouver une réponse, c'est-à-dire un but. + +Comment prendre la vie? + +Par le côté sérieux ou par le côté plaisant? + +Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque précisément +l'Allemagne lui était interdite et que c'était en Allemagne seulement +qu'il désirait aller? + +Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne lui disait +absolument rien; par là il n'était pas Américain et il ne ressentait pas +cette fièvre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant, +sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage +qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments, +les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions +où il lui était impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en +voyage? La mélancolie des soirées dans les pays inconnus l'effrayait. + +Autant rester à Paris. + +La plupart de ceux avec qui il était en relations se trouvaient dans des +conditions qui, jusqu'à un certain point, ressemblaient aux siennes: +combien n'avaient pas plus de volonté, plus d'initiative que lui, et +cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle. + +Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle actif dans la +comédie humaine, il y a les simples spectateurs; il serait de ceux-là. + +Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur le théâtre du +monde ne manquaient pas d'un certain intérêt; peut-être n'étaient-elles +pas d'un genre très élevé et se rapprochaient-elles trop de la féerie et +de l'opérette; mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les +yeux. + +Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant; il ressemblait à +ces apothéoses qui terminent les pièces à spectacle, avec flammes de +Bengale, lumière électrique et galop final. Qui pensait au lendemain? +On se ruait au plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on +avait le pressentiment que demain n'existerait pas. + +Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette musique dansante +une note triste: on entendait un roulement sur des tambours drapés de +noir. + +On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées par des coups de +fusil; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des procès, des +condamnations; on rapportait des paroles révolutionnaires prononcées +dans des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, il y +avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient de construire des +barricades; on prononçait de nouveau avec un certain effarement les noms +des faubourgs du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec leurs +riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de +grandes provisions d'armes chez eux, de peur d'être pillés. + +Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement: la France +était tranquille, le gouvernement était fort. + +Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la note joyeuse, +mais sans étouffer celle-ci, cela avait du piquant. + +Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, à l'enterrement +de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt +dernières années, et le soir à la représentation du _Plus heureux +des trois_, la comédie la plus gaie du répertoire du Palais-Royal? +Profondément saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort; mais, +d'un autre côté, bien drôle, la physionomie de Geoffroy, la mari trompé, +caressé et content. + +On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles les femmes +du plus grand monde n'étaient reçues que déguisées en grisettes +obtenaient le plus vif succès. C'était admirable! On s'extasiait, sans +se demander si les fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été +reçues que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été presque aussi +réussies. + +Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie, +prenant les jours comme ils venaient et s'en remettant au hasard pour le +distraire ou l'ennuyer. + +Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de toutes les +réunions; on le vit partout, et les journaux à informations parlèrent de +lui si souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom +tout composé; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom +retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien, +comme trente ans plus tôt on avait pris celui de lord Seymour. + +Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni +son esprit. Il en était de lui comme de ces rois de féerie qui, après la +phrase traditionnelle: «Et maintenant que la fête commence!» assistent +à cette fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une +indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de perte et de +gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était avec le même calme qu'il +gagnait ou qu'il perdait des sommes considérables. + +--Quel estomac! disait-on. + +On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais ce qui faisait +l'admiration de la galerie faisait son désespoir. + +Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien? + +Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer les +battements de son coeur: celui de Thérèse. + +Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles ni +d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il était retourné +rue de Charonne. + +Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son oreille à la +serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier où autrefois +les chants se mêlaient aux coups de marteau. + +Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui avait donné +les raisons de ce silence. Denizot s'était fait prendre derrière la +barricade du faubourg du Temple, et Michel avait été arrêté le lendemain +à l'atelier; quant à Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait +ce qu'il était devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le +timbre d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul, et le +concierge commençait à être inquiet pour le payement de son terme. + +En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir +s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à Michel, mais on lui avait +répondu qu'ils étaient au secret à Mazas, et que, pour communiquer avec +eux, il fallait attendre que l'instruction fût terminée. + +A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse? + +Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il donc de +mystérieux? + +Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait +lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour découvrir la +ville où Antoine s'était réfugié c'était le titre du journal dans lequel +Antoine écrivait. + +Il alla trouver le baron, rue du Colisée,--ce qu'il n'avait pas voulu +faire depuis la scène dont il avait été témoin, résistant quand même à +toutes les instances dont il avait été accablé: invitations à dîner, +demandes de services, et autres prétextes plus ou moins habilement mis +en avant. + +Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de +soulagement: + +--Enfin, tout n'est pas perdu! + +Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux +mains ouvertes. + +--Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque de vous revoir ici? +Vous aviez refusé mes invitations avec une telle persévérance, que +je vous croyais fâché; mais vous venez; soyez le bienvenu, soyez le +bienvenu. + +Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la +raison vraie qui l'amenait rue du Colisée. + +Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il +ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques +minutes à sa chère Ida, il ne put pas refuser. + +Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme +l'avait proposé le baron, mais de près d'une heure; car, chaque fois +qu'il voulut se lever, le baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui +l'obligeait à rester. + +Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la porte de sortie, +qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amené. + +--A propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le +_Volkstaat_? + +Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant, il la +referma aussitôt et parut chercher. + +--Le _Volkstaat_, le _Volkstaat_, dit-il. + +--C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les +ouvriers. + +--Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous ayez votre +renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants de Dresde et +de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi: j'écris ce soir, je reçois les +réponses vendredi, et vous venez dîner avec nous samedi. + +Comme le colonel répondait par un refus aussi poli que possible: + +--Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement fâché contre +moi? + +--Mais, comment pouvez-vous penser?... + +--Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, c'est chose +convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris pas. Faut-il écrire? + +--Écrivez, je vous prie. + +--Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis seulement et nous. + +Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement parler des +compères dont le rôle consistait à rendre le dîner attrayant: l'un, +homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet célèbre. Tous deux +allant en ville et jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment +de lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-là +les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux +séductions féminines, et par là incapables de provoquer la jalousie. + +Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui +communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir. + +Le _Volkstaat_ paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste, +qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande influence dans les +classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux +des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais +le gouvernement avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance; +son rédacteur en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui +collaboraient à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait pour +les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables socialistes, +qui menaçaient de corrompre tout le pays. + +La colonel se déclara satisfait par ces renseignements, mais, en +réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé au contraire et +tourmenté. + +Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement, +poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer? +comment trouverait-il à travailler? N'était-ce pas une vie de misère qui +commençait pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être, +et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine d'aider la police +à les trouver. + +Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron. + +Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été dans d'autres +circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit et la gourmandise du +gourmet. + +Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur sa santé et Ida +lui ayant demandé en souriant dans quel pays il voyageait présentement, +il voulut réagir contre sa maussaderie; puisqu'il avait accepté ce +dîner, il devait y apporter une figure et des manières convenables. +Évidemment sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait plus +tard. + +Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la convaincre qu'il +ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimériques, mais qu'il +savait où et près de qui il était. + +De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa les préoccupations +sérieuses et tristes que le baron avait fait naître. + + + +XXII + +Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et baron Lazarus, se +renouvelèrent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus +fréquents. + +Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son +invitation, et chaque fois le colonel, de son côté, n'en avait que de +mauvaises pour la refuser. + +D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, ces dîners +n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin de là. + +En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de gala ou quand +il n'en donnait point un lui-même, il mangeait le plus souvent à son +restaurant ou à son cercle, et le brouhaha des grandes réunions lui +était tout aussi désagréable que le silence et la solitude. + +Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas ailleurs. + +Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une +sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses circonstances, de +choses et de personnes. + +Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait à la table du +baron, où la chère, préparée par un cuisinier parisien et non allemand, +était exquise, et où les convives étaient habilement choisis pour se +faire valoir les uns les autres. + +Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en honneur à Paris; +malheureusement ils ont peu à peu disparu, à mesure que tout le monde a +voulu faire grand, et ils ne se sont conservés que dans de trop rares +maisons. + +Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel c'était une +détente, un repos et un charme, que ces dîners intimes. On y causait +librement, spirituellement, on y mangeait délicatement, et, en même +temps que le cerveau s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en +sortait dans un état de bien être général tout à fait agréable. + +Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les qualités innées +qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hôte, ou plus justement +de maître d'hôtel, profession pour laquelle les Allemands ont +incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des +aptitudes remarquables. + +A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne pouvait dîner +chaque semaine, rue du Colisée, sans faire une visite au baron et à Ida. + +Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de réception du +baron; mais il n'en était pas de ces réceptions comme des dîners, elles +n'avaient aucun caractère d'intimité. S'y montraient tous ceux qui +étaient en relations d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des +Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands. + +Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gênait le +colonel, tant on disait du mal de la France. C'était à croire que tous +ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, étaient des ennemis +implacables du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le +travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de «la grande +Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, de ses vices, de sa +pourriture. Pourquoi se serait-on gêné devant le colonel Chamberlain? +N'était-il pas citoyens des États-Unis? + +Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour à répliquer à ces +litanies: + +--Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, dit-il, +pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y restez-vous? + +On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'à +la race germanique. + +Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais +d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida +Lazarus «avait été la reine de la soirée», prit la parole. + +--Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il avec un flegme +imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays +du monde pour les couturières, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, +pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du tout. + +Les rires recommencèrent de plus belle. + +--Et les soldats? dit le colonel agacé. + +Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des sourires discrets. + +Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué, leva la main, +et tout le monde garda le silence. + +--Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que nous rendons +justice aux Français, et il serait à souhaiter que les Français fussent +aussi équitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les +traitons en frères et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils +dévoreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France, +c'est que nous avons peur d'elle. + +Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il voulut prendre +ses précautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel à entendre +des propos qui pouvaient le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se +retirer, il l'accompagna. + +--Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; c'est mon jour de +réception, et vous vous rencontrez avec une société mélangée, que mes +affaires m'obligent à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je +reste en tête-à-tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille. + +Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amitié +d'une visite, venez un de ces jours-là, nous serons tout à fait entre +nous. Il y a des heures où il me semble qu'on doit avoir besoin de calme +sans solitude. + +Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le jeudi ou le samedi +quelquefois même le jeudi et le samedi. + +Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait pour elle les +attentions et les prévenances qu'un grand frère a pour une soeur plus +jeune. + +Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, qu'il était +bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait être qu'une amitié +fraternelle. + +Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le passé. + +Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément aimée, madame de +Lucillière, sa chère marquise, sa chère Henriette, avait paru vouloir +rappeler ce passé à la vie; mais il avait fermé les yeux et les oreilles +aux avances franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait +insisté. Dans une maison où ils se rencontraient, elle était venue à +lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans prendre cette main, +il avait reculé. Un autre soir, elle avait manoeuvré de manière à le +trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui +avait dit qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, mais +avec une froideur glaciale, sans émotion et sans trouble, il avait +répondu qu'il n'avait rien à entendre d'elle, et il s'était retiré, +dégageant avec fermeté son bras, qu'elle avait pris. + +Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre que le sentiment +amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât jamais en une tendresse +passionnée. + +Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été sans que les +dîners ni les soirées s'interrompissent. + +Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée pour faire sa +visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la +porte du baron Luzerne, son ami Gaston de Pompéran, et naturellement +tous deux s'arrêtèrent en même temps pour se serrer la main. + +Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à sourire en montrant +du doigt les arbres du jardin du baron. + +--Vous allez là? dit-il. + +--Oui, je vais faire une visite au baron. + +--Et à sa fille? + +--Et à sa fille. + +--Alors c'est vrai? + +--Qui est vrai? + +-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus? + +A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa le pavé du pied. + +--Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question était indiscrète et +que j'avais raison d'hésiter à vous l'adresser. + +--C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage sont vraiment +irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et, +si quelqu'un a le droit de m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous +seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement +d'impatience que je suis fâché contre vous. + +Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston. + +--On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez le baron, et que +de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d'Ida, une +partie de vos soirées. De là, à conclure à un mariage, il n'y a qu'un +pas. + +--Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question de mariage entre +Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la pensée; cela est précis, +n'est-ce pas? + +Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. Il le quitta et +revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l'exaspération; +car, s'il n'était pas fâché contre Gaston, il l'était contre «les +autres». + +Cette question de mariage le poursuivait donc toujours et sans relâche? +Il fallait en finir. + +Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna à la +grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer une explication ce soir +même. + + + +XXIII + +Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le +colonel, c'était chez sa fille. + +En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; il était donc +tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât la soirée, dans cette +pièce où le colonel avait été reçu dès le second jour de son arrivée +à Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son +aquarium, sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, son +piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de ménage, +présentait une si étrange réunion de choses qui juraient entre elles. + +Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assi dans un +large fauteuil, devant une table sur laquelle. était servi un plateau +avec un cruchon plein de bière et deux verres; installée devant le +piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son père, qui, +renversé dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait +en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa pipe. + +Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie de famille plus +patriarcal. Évidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure +femme qu'un mari pût souhaiter; en elle, tout se trouvait réuni: +les talents les plus variés, et avec cela l'ordre, la complaisance, +l'indulgence, la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du +bonheur qu'elle donnait. + +Quand elle disait _Lieber papa_, sa voix était une suave musique. + +Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle quand, penchée +devant son père, elle lui tendait un papier roulé pour qu'il allumât sa +pipe. + +Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait permis que son +père fumât chez elle, et la pipe encore? + +Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne pensait qu'aux +plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumée de la pipe paternelle +ne pouvait que sentir bon. + +Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano en train de +jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, sa pipe allumée, était +assis dans son fauteuil. + +Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la tête; mais le +colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. Quant au baron, il ne +bougea pas; on pouvait croire qu'il était absorbé dans une sorte de +ravissement. Renversé dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague, +il n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce la musique, +était-ce le tabac qui produisait cette extase? les deux peut-être. + +Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier siège qu'il +trouva à sa portée et attendit que la romance fût finie. + +Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret et vint à lui +en courant. + +--Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai joué cette romance +à papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous? + +Le baron était enfin sorti de son état extatique. + +--Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de +t'entendre, tu as joué comme un ange. + +Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la musique avec +recueillement, même quand c'était un ange qui était au piano. + +Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et suivant sa pensée +intérieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observé. + +Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en temps un regard +de côté sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de +physionomie du colonel et voyait sa préoccupation. + +Quant au baron par suite d'une heureuse disposition particulière dont +l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement développée par +l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraître +le regarder: si bien qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli +du colonel, qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire. + +Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter +religieusement la romance de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce +qu'avait le colonel. + +Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa assez +tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour lui montrer le +colonel; mais le baron répondit toujours en mettant un doigt sur ses +lèvres. + +Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants. + +--Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant quelques instants? +dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir d'une affaire +pressante, pour moi très-importante, et je ne voudrais pas vous imposer +l'ennui de l'entendre. + +Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron. Lorsqu'ils +furent entrés, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte était +fermée. + +--Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant. + +--Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain point pour vous. Je +pense, que mon assiduité dans votre maison vous a prouvé tout le plaisir +que j'éprouvais à vous voir, ainsi que mademoiselle Lazarus. + +--Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en mettant la main sur son +coeur, soyez-en convaincu; nos réunions ont été un vrai bonheur pour +moi, aussi bien que pour ma fille. + +--Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que quelques amis dont les +plaisirs étaient quelquefois pour moi une fatigue, j'étais heureux de +trouver une maison calme... + +--Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le franchement, mon +ami. C'est là en effet ce que nous pouvions vous offrir. + +--Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que je n'oublierai +jamais. + +Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant où il devait +aboutir, et pressentant, au ton dont il était prononcé, à l'embarras qui +se montrait dans le choix des mots, enfin à mille petits faits résultant +de l'attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait +être que mauvaise. + +Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui illumina tout ce qui +avait été dit d'obscur jusqu'à ce moment par le colonel et en même temps +le but encore éloigné auquel celui-ci tendait. + +C'était un adieu que le colonel lui adressait. + +Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de coup d'oeil qui lui +rendit sa présence d'esprit, un moment troublée. + +Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait à être aidé par +le baron; mais, celui-ci étant resté silencieux, les yeux fixés sur lui, +il continua: + +--Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de malentendu +entre nous, j'arrive à la partie difficile de la demande que j'ai à vous +adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les +trouver. + +Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant. + +--Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour +une demande telle que celle que vous avez à m'adresser? Allons donc! +Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans détours et +sans ambages? + +Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaieté; +mais... + +--Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il y a dans votre +demande? + +--Vous savez? + +--Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous sommes, cela n'est pas +bien difficile à deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand +diplomate; je suis un bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille +et auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance. + +Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d'émotion. + +--Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas aperçu depuis +longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais pas le père que vous +connaissez. + +Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron parlait d'une voix +forte et rapide, de telle sorte qu'il était à peu près impossible de +l'interrompre. + +--Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques mois j'ai commencé +à me douter de quelque chose? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous +le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me +jugiez tout entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement, +directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant, je crois +que je n'ai pas eu tort. Au reste, j'aurais voulu agir autrement que +je n'aurais pas pu. Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa +franchise, on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles et, ce +qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j'aurais +pu m'adresser d'abord à vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j'avais +une liberté que je n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé +à elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux +et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction ou d'un limier de +police, cependant je vois autour de moi des choses qui me touchent au +coeur, je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes +sentiments, et je viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je +dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en m'entendant parler +ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne désapprouve rien, et avant tout je +dois te déclarer, ce que tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela +soit nettement exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel +Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie; en un mot, +c'est l'homme selon mon coeur.» Je vous demande pardon de vous dire cela +en face, mon cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je dois +les répéter sans les altérer. + +Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots significatifs de ce +discours, avait voulu l'interrompre, écoutait maintenant, bouche close, +se demandant avec stupéfaction ce que tout cela signifiait. + +Le baron poursuivit: + +--«Maintenant que tu connais mes sentiments à l'égard du colonel, +dis-je à ma fille, je te prie de me faire connaître les tiens en toute +sincérité, en toute franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble +cette question directe lui causa. Je voulus alors venir à son aide. «Ce +n'est point une confession que j'espère de toi, c'est un mot, un seul +mot, mais net et précis: si le colonel Chamberlain me demande ta main, +que dois-je lui répondre?» + +A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le +fauteuil qu'il occupait. + +Mais de la main, le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire, +lui imposa silence: + +--Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis ainsi fait; quand +je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la +demander tout naïvement. Si ma question vous surprend maintenant, elle +ne surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais; je vis +son front rougir, puis son cou; ses yeux s'emplirent de larmes; ses +lèvres frémirent, sans former des mots, et elle détourna la tête; mais +presque aussitôt, relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil +qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait de joie et de +bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tête sur ma poitrine. Je +n'insistai pas, vous le comprenez bien; ce que je venais de voir était +la réponse la plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami, +que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; je l'attendais et +je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois, mille fois, oui. + +Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude de la +stupéfaction: + +--Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je peux dire non, +n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si doux à prononcer. + +Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron. + +Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette stupéfaction; +son sourire s'effaça, et peu à peu, mais rapidement cependant, son +visage prit l'expression de la surprise. + +--Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? qu'avez-vous? +pourquoi ce regard troublé? qui cause cette émotion? Vous vous taisez? +Ah! mon Dieu! + +Et le baron, à son tour, se leva vivement. + +--Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m'avez bien dit, n'est-ce +pas, que vous aviez une demande à m'adresser? + +--Oui. + +--Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu. Que +trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous satisfasse pas? Elle est à +vous, je vous répète que je vous la donne. + +Le colonel, gardant le silence, baissa la tête. + +Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en +seconde; tout à coup il se frappa la tête, et prenant le colonel par la +main: + +--Cette demande, dit-il,--sur votre honneur, répondez franchement, +colonel;--cette demande ne s'appliquait donc pas à ma fille? Sans pitié, +sans ménagement, sans circuit, un oui ou un non: répondez, colonel, +répondez. + +--Je venais vous dire qu'on présence de certains propos qui couraient +dans le monde et que mon assiduité chez vous paraissait justifier, je +vous demandais à suspendre nos relations. + +Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir +un coup de massue qui l'avait assommé. + +--Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant! + +A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un accent déchirant: +il était accablé. + +Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il passa ses +deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour +comprimer son front; puis, se levant et croisant ses bras, il vint se +placer en face du colonel, à deux pas. + +--Et vous m'avez laissé parler? dit-il. + +Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles: c'était une +profonde douleur, un morne désespoir. + +--Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma fille. + +Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni l'un ni l'autre la +parole. + +Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il commençât. + +Enfin le baron se décida. + +--Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point en état de nous +expliquer en ce moment. Vous réfléchirez de votre côté; moi, je +réfléchirai du mien, et tous deux, en hommes d'honneur, nous chercherons +un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous +prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d'être pour ma +fille ce que vous avez été. Il ne faut pas qu'elle apprenne la +vérité par un coup brutal: elle en mourrait, ne l'oubliez pas. Je la +préparerai; nous chercherons, nous verrons. Je compte donc sur vous pour +notre dîner de mardi.. Vous viendrez? + +--Je viendrai. + +Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa fille, se +frottant les mains à se les brûler. + +--Eh bien! papa? dit Ida. + +--Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule +pour me demander ta main; viens que je t'embrasse. + + + +XXIV + +Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait été conçu, il +lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus: le +temps, et le hasard, que le baron n'avait pas admis dans ses calculs, +vint bouleverser ses savantes combinaisons. + +On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction s'empara de tout +le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 on comprit tout à coup que la +guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d'un moment +à l'autre. + +En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est peut-être pas tout +à fait juste. + +Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement +épouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, après +avoir essayé de tous les expédients et tenté toutes les aventures, se +jetterait, un jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver +là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de résister +à la liberté. + +D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable +engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que sûrement +elle voudrait s'en servir avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi +sa domination dans toute l'Allemagne sur la défaite de la France. + +De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à-dire des nuages +chargés d'orages qui, se rencontrant et se choquant, devaient fatalement +allumer la foudre. + +Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient souvent menacé de +se rencontrer, paraissaient pour le moment éloignés l'un de l'autre; le +ciel était serein, le baromètre était au beau, et les esprits timides +avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année Le baron +Lazarus lui-même, qui savait bien des choses et qui, par ses relations +multiples aussi bien en France qu'en Allemagne, était en mesure d'être +bien informé, répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette +année. + +Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour +d'autres non moins sérieuses elle le désespérait; car, depuis longtemps +averti et convaincu de l'imminence de la guerre, il était à la baisse +dans toutes ses spéculations. Au lieu du trouble qui devait rétablir ses +affaires, il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les +ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu. C'était même +cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si +ardemment désirer de marier sa fille au colonel: la guerre ou la fortune +du colonel. Si les deux lui manquaient, c'en était fait de lui. + +Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour l'année présente, +se montra menaçante, et en quelques jours les chances de paix semblèrent +disparaître complètement, tant des deux côtés on était disposé à saisir +les occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait faire +naître. + +Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à 72 60 le 5 +juillet, était à 67 40 le 14. + +C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre côté c'était la +ruine des espérances du père. + +En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à Paris, et +alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel +à prendre Ida pour femme? + +Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le colonel le +quittât en même temps. + +Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce fut justement le +lendemain du jour où eut lieu leur entretien et «où le coeur d'Ida avait +été mis à nu, le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ. + +Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table +un médecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minérales +de toute l'Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le +regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier. + +Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha pas et, se +cramponnant à lui de force, l'attira dans un coin. + +Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures +merveilleuses obtenues par les eaux minérales. + +Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour en prendre +un particulier, il se mit à interroger le colonel comme dans une +consultation. + +Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie; j'en suis aussi +certain que si vous m'aviez longuement raconté ce que vous éprouvez. + +Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit les différents +états par lesquels le colonel passait dans la digestion. + +--Est-ce exact? + +--Très exact. + +--Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place, je n'hésiterais +pas une minute; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou +Hombourg, dont les eaux vous débarrasseraient rapidement. Sans doute +votre état n'est pas grave; cependant je suis convaincu qu'une +médication fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas +garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, tandis que quand +on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu'on veut agir. Les eaux +allemandes, c'est non-seulement un conseil d'ami, c'est encore un ordre +de médecin, si vous me permettez de parler ainsi. + +Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, le baron se +rapprocha du colonel. + +--Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfoefoers? Il vous +ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous être utile, je me mets +à votre disposition. + +--Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment. + +--Même quand la science l'ordonne! + +Je ne puis pas obéir à la science. + +--Mais c'est une horrible imprudence. + +--Plus tard, je verrai. + +Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait trop souvent +vu la mort pour avoir peur des médecins, et leurs arrêts le laissaient +parfaitement calme quand il n'en riait pas. + +Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui dut essayer de +décider le colonel à faire un voyage en Allemagne. + +Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément le temps +manquait. + +De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menaçante, +et, par ce qui se passait à Paris, au moins par ce qu'on voyait, il +était évident que le gouvernement français cherchait à provoquer les +sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de +responsabilité dans la déclaration de la guerre. + +Paris présentait une physionomie étrange, où les émotions théâtrales se +mêlaient aux sentiments les plus sincères. + +On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaître, +on s'aborde, on s'interroge, on discute; les boulevards sont une cohue, +et, tandis que les piétons s'entassent sur les trottoirs, les voitures +sur la chaussée s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus +circuler. De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la la +guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond «Vive la paix!» On +chante la _Marseillaise_, les _Girondins_, le _Chant du départ_, et, +pour la première fois depuis vingt ans, Paris entend: «Aux armes, +citoyens!» sans que la police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y +ait des citoyens. + +L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement des voitures +diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer des gens en blouses +blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef +qui porte une torche allumée. + +--A Berlin! à Berlin! Vive la guerre! + +Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles à enflammer +répètent: «A Berlin!» on se regarde en voyant passer ces comparses, on +sourit ou bien on hausse les épaules, et quelques voix crient: «A bas +les mouchards!» + +Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il +aperçut, dans une calèche découverte qui suivait ces blouses blanches, +un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De +temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, qui allait +au pas, et, le visage souriant,--s'il est permis de donner le nom +de sourire à la grimace qui élargissait cette face épaisse,--il +applaudissait des deux mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise +près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tête +tournée du côté opposé à celui où se trouvait le colonel, criait à +pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!» Tout à coup ce jeune homme, +dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le +comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait. + +C'était Anatole! + +Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien ganté; Anatole +assis auprès du comte Roqueblave, dans la voiture d'un sénateur: Anatole +en France. + +Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne +devait point parer quelque coup de couteau; mais il n'aperçut que de +bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation +courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes. + +Comme le comte, penché en dehors de la calèche, répétait: «A Berlin!» +un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir, +descendit sur la chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la +voiture, il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante qui +n'appartient qu'au voyou parisien: + +«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!» + +Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées et des +applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût aperçu et reconnu son +cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule. + +Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent plus ardentes +ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre +s'accentuaient. + +Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la paix n'avait +jamais été sérieusement menacée; hier les Prussiens étaient nos amis, +aujourd'hui ils étaient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos +amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins +souples et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec +le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient, ils +l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en +souriant. C'était éblouissant. + +Cependant les événements avaient marché, et, comme de chaque côté on les +avait arrangés et exploités en vue de certains intérêts particuliers, +ils étaient fatalement arrivés à la guerre: l'ambassadeur de Prusse +avait quitté Paris. + +Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui +annonça M. le baron Lazarus. + +Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la rente fût à 65 fr. +50, ce qui faisait gagner des sommes considérables au baron, celui-ci +entra avec une figure grave et sombre; car si le financier était plein +de joie, le père, par contre, était plein d'inquiétude. + +Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant décider le +mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, était +venu plusieurs fois rue du Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il +n'avait fait aucune allusion à leur entretien. + +--Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, que M. le baron +de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l'ambassade, par +le train de cinq heures. Alors tout est fini? + +--C'est-à-dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l'a. +Maintenant, c'est la question de la prépondérance de la France ou de +l'Allemagne en Europe qui est engagée: la Providence seule sait quand et +comment elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent pas nous +faire oublier les intérêts particuliers; je viens donc vous demander à +quoi vous vous êtes arrêté. + +Le colonel regarda le baron comme pour le prier de préciser sa question. + +Celui-ci s'inclina et continua: + +--Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes obligés de +quitter Paris, car la guerre va prendre un caractère implacable; si cela +se réalise, je désire savoir quelles sont vos intentions. + +--Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au contraire. + +--Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons pour venir en +Allemagne? + +--Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous pas que je +suis Français de coeur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez +les ennemis de mon pays. + +--Je vois que vous avez oublié notre entretien. + +--Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de me +sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle Lazarus: mais.... + +Il hésita. + +--Mais?... demanda le baron. + +--Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles soient, ne suffisent +pas pour faire un mariage. + +Le baron se leva avec dignité. + +D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; car, bien +qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire quelque chose. + +--Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont au moins cela de +bon, qu'ils couperont court aux propos du monde. + +--Je vois que vous savez tirer parti des événements, dit le baron en se +dirigeant vers la porte. + +Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux mains et murmura: + +--Oh! ma pauvre enfant! + +Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles. + +Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête: + +--Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser, et, bien qu'elle +me coûte cruellement, je ne dois penser qu'à ma fille. Après avoir +longuement et douloureusement réfléchi, mon intention n'est pas de lui +avouer la vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire +que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison est la +seule qui vous empêche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard, +lorsque le temps aura apporté un certain apaisement à son chagrin, je la +préparerai peu à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse, +il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois +jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et m'aider à tromper cette +pauvre enfant? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que +vous n'éprouvez pas, mais la pitié vous inspirera. + +Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, ce pauvre +père! + +Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé; pouvait-il +refuser? + +Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue +du Colisée. + +La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers emballeurs +entassait, dans les caisses en bois, tous les objets de valeur qui +garnissaient les appartements: les tableaux, les bronzes, les livres, +les porcelaines et les meubles assez légers pour être emportés. + +--Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons? dit le +baron. + +Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la volière et +l'aquarium. + +--J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis emporter ni mes +oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur qu'on ne les laisse mourir ici. +Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin? En les +regardant, vous penserez quelquefois à l'exilée. + +Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la main, et la lui +serrant fortement: + +--C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites votre devoir. La +France n'est-elle pas votre patrie? + +Elle paraissait émue, mais en même temps cependant soutenue par une +volonté virile. + +Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel, comme il +l'avait promis, arriva rue du Colisée pour monter en voiture avec eux et +les accompagner à la gare. + +Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas,» +selon le conseil du baron; il était réellement sous une impression +pénible. + +La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la France: c'était +un entassement, une cohue; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes +secrètes s'ouvrirent, et le colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu +pour elle. + +Pendant que le baron s'installait dans son compartiment avec l'aide de +son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel, et l'emmenant quelques pas +plus loin: + +--Vous souviendrez-vous? dit-elle. + +Et elle lui tendit une petite branche de _vergise mein nicht_, qu'elle +tira de son corsage. + +Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa fille. + +Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture. + +La baron tendit la main au colonel: + +--Au revoir! + +On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla lourdement, et +dans la fumée, le colonel resté sur le quai, aperçut un mouchoir blanc +qui voltigeait,--celui d'Ida. + +Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui, +moins puissants que le baron, n'avaient pas pu partir. + +Si les Allemands quittaient la France pour retourner dans leur pays, les +Français qui étaient en Allemagne n'allaient-ils pas revenir en France, +même les proscrits et les condamnés politiques? + +Et Thérèse? + + + +FIN DE IDA ET CARMELITA + +(L'épisode qui suit Ida et Carmelita a pour titre Thérèse.) + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA *** + +***** This file should be named 13654-8.txt or 13654-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/5/13654/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the PG Online +Distributed Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ida et Carmelita + +Author: Hector Malot + +Release Date: October 6, 2004 [EBook #13654] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the PG Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + +</pre> + + + +<h3>OEUVRES COMPLÈTES D'HECTOR MALOT</h3> + + + +<p class="milieu"><img alt="" src="images/001.png"></p> + + + + +<h1>IDA<br> + +ET<br> + +CARMELITA</h1> + +<h4>PAR</h4> + +<h2>HECTOR MALOT</h2> + +<br><br><br> + + +<p><b>AVERTISSEMENT</b></p> + +<p><i>M. Hector Malot qui a fait paraître, le 20 mai 1859, +son premier roman «LES AMANTS», va donner en +octobre prochain son soixantième volume «COMPLICES»; +le moment est donc venu de réunir cette +oeuvre considérable en une collection complète, qui par +son format, les soins de son tirage, le choix de son +papier, puisse prendre place dans une bibliothèque, et +par son prix modique soit accessible à toutes les +bourses, même les petites.</i></p> + +<p><i>Pendant cette période de plus de trente années, +Hector Malot a touché à toutes les questions de son +temps; sans se limiter à l'avance dans un certain +nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borné, +il a promené le miroir du romancier sur tout ce qui +mérite d'être étudié, allant des petits aux grands, des +heureux aux misérables, de Paris à la Province, de la +France à l'Étranger, traversant tous les mondes, celui +de la politique, du clergé, de l'armée, de la magistrature, +de l'art, de la science, de l'industrie, méritant +que le poète Théodore de Banville écrivit de lui «que +ceux qui voudraient reconstituer l'histoire intime de +notre époque devraient l'étudier dans son oeuvre.</i></p> + +<p><i>Il nous a paru utile que cette oeuvre étendue, qui va +du plus dramatique au plus aimable, tantôt douce ou +tendre, tantôt passionnée ou justiciaire, mais toujours +forte, toujours sincère, soit expliquée, et qu'il lui soit +même ajouté une clé quand il en est besoin. C'est pourquoi +nous avons demandé à l'auteur d'écrire sur +chaque roman une notice que nous placerons à la fin +du volume. Quand il ne prendra pas la parole lui-même, +nous remplacerons cette notice par un article +critique sur le roman publié au moment où il a paru, +et qui nous paraîtra caractériser le mieux le livre ou +l'auteur.</i></p> + +<p><i>Jusqu'à l'achèvement de cette collection, un volume +sera mis en vente tous les mois.</i></p> + +<p><i>L'éditeur,</i></p> + +<p><i>E.F.</i></p> +<br><br><br> + + +<h3>IDA ET CARMELITA</h3> + +<p class="milieu">(L'épisode qui précède <i>Ida et Carmélita</i> a pour titre <i>La marquise de Lucillière</i>.)</p> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hôtels, +qui poussent spontanément sur son sol comme les pins et +les champignons; pas de village, pas de hameau, si pauvre +qu'il soit, pas de site, pour peu qu'il offre une curiosité +quelconque, qui n'ait son auberge, son hôtel ou sa +pension.</p> + +<p>C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, +à une altitude de six à sept cents mètres, à la +pointe d'une sorte de promontoire qui s'avance vers le lac +a été construit l'hôtel du <i>Rigi-Vaudois</i>.</p> + +<p>La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'abri +des chaleurs comme des froids, au milieu d'un air vif et +salubre, en face d'un merveilleux panorama.</p> + +<p>Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres +rochers de Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses +de la Savoie, et, à droite et à gauche, la nappe bleue du +lac, qui commence à l'embouchure du Rhône pour s'en +aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et +se perdent dans un lointain confus.</p> + +<p>Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un +pas à faire pour se trouver immédiatement sur les pentes +herbées ou boisées qui descendent des dents de Naye et +de Jaman.</p> + +<p>Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne +route de voiture qui monte du lac par des lacets tracés +sur le flanc de la montagne; l'autre est un simple sentier +qui grimpe à travers les pâturages et le long d'un torrent.</p> + +<p>C'était à cet hôtel du <i>Rigi-Vaudois</i> que le colonel s'était +arrêté en venant de Paris; et séduit par le calme autant +que par la belle vue, il y avait pris un appartement +de trois pièces ouvrant leurs fenêtres sur le lac: une +chambre pour lui, une salle à manger où on le servait +seul, et une chambre pour Horace.</p> + +<p>Il sortait le matin de bonne heure, son <i>alpenstock</i> ferré +à la main, un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de +bons souliers à semelles épaisses et garnies de gros clous +et il ne rentrait que dans la soirée, quand il rentrait; +car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant entraîné +au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou +dans une auberge d'un village éloigné.</p> + +<p>On ne le voyait guère, et le soir quand on entendait de +gros souliers ferrés résonner dans le corridor, on savait +seulement qu'il rentrait; le matin, en entendant le même +pas, on savait qu'il sortait.</p> + +<p>Ceux qui occupaient les chambres situées sous les +siennes entendaient aussi parfois, dans le silence de la +nuit, la marche lente et régulière de quelqu'un qui se promenait, +et l'on savait que cette nuit-là, ne pouvant rester +au lit, il avait arpenté son appartement.</p> + +<p>Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient +respirer le frais sur l'esplanade qui domine le lac, +apercevaient souvent, en se retournant vers l'hôtel, une +grande ombre accoudée à une fenêtre. C'était le colonel, +qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus des +montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles +du lac de sa lumière argentée.</p> + +<p>C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnât, et souvent +même on aurait pu penser qu'il était parti, si l'on +n'avait pas vu son valet de chambre promener mélancoliquement, +dans le jardin de l'hôtel et dans les prairies +environnantes, son ennui et son impatience.</p> + +<p>—Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.</p> + +<p>Mais ce mot, il le prononçait tout bas et lorsqu'il était seul.</p> + +<p>Car, bien qu'il s'ennuyât terriblement au Glion et qu'il +regrettât Paris au point d'en perdre l'appétit, il respectait +trop son maître pour se permettre une seule question +sur ce séjour.</p> + +<p>S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait +ainsi expliqué son absence, qui devait paraître incompréhensible. +Que devait-on penser de lui? Il avait la +religion de sa parole, et c'était pour lui un vrai chagrin +d'y manquer. A vrai dire, même, c'était sa grande inquiétude; +car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le remplacer, +il ne le craignait pas.</p> + +<p>Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte +de Montreux au Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de +fougères qui se trouve à l'un des détours de cette route, il +vit venir lentement, au pas, une calèche portant trois +personnes: deux dames assises sur le siège de derrière, +un monsieur placé sur le siège de devant.</p> + +<p>Et tout en regardant cette calèche qui s'avançait cahin-caha, +il se dit que les voyageurs qu'elle apportait allaient +être bien désappointés en arrivant, car il n'y avait pas +d'appartement libre en ce moment à l'hôtel.</p> + +<p>Ah! comme il eût volontiers cédé sa chambre et celles +de son maître, à ces voyageurs, à condition qu'ils lui +auraient offert leur calèche pour descendre à la station, +où il se serait embarqué pour Paris.</p> + +<p>Cependant la voiture avait continué de monter la côte +et elle s'était rapprochée.</p> + +<p>Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux +voir. L'une des deux dames était vieille, avec des cheveux +gris et une figure jaune; l'autre était jeune, avec des +cheveux noirs et un teint éblouissant, qui renvoyait les +rayons de la lumière.</p> + +<p>Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse +Belmonte et sa fille, la belle Carmelita.</p> + +<p>Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux +regarder au-dessous de lui. Mais à ce moment la voiture +était arrivée à l'un des tournants du chemin, et brusquement +les deux dames, qu'il voyait de face, ne furent plus +visibles pour lui que de dos.</p> + +<p>Seulement, par une juste compensation de cette déception, +le monsieur qui lui faisait vis-à-vis devint visible +de face.</p> + +<p>C'était un homme de grande taille, avec une barbe +noire, mais cette barbe était tout ce qu'on pouvait voir +de son visage; car, en regardant d'en haut, l'oeil était +arrêté par les rebords de son chapeau, qui le couvraient +jusqu'à la bouche.</p> + +<p>A un certain moment, il releva la tête vers le sommet +de la montagne, et Horace le vit alors en face.</p> + +<p>Il n'y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli +accompagnant sa soeur et sa nièce.</p> + +<p>Pendant que la voiture avançait, Horace se demanda +quel effet cette arrivée allait produire sur son maître.</p> + +<p>Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter +dans leur vie la belle Italienne, si le colonel voulait bien +ne pas se sauver au loin comme un sauvage.</p> + +<p>Quel malheur qu'il n'y eût pas de chambres libres en +ce moment à l'hôtel du Rigi-Vaudois!</p> + +<p>Pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le +mieux, c'est-à-dire à trouver un moyen de garder le +prince et sa nièce, la calèche était arrivée vis-à-vis la +grotte.</p> + +<p>—Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se +penchant en avant.</p> + +<p>Horace s'était avancé.</p> + +<p>—Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la +comtesse Belmonte.</p> + +<p>A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez +embarrassé; car sans savoir si son maître serait ou ne +serait pas bien aise de voir des personnes de connaissance, +il n'avait pas oublié la consigne qui lui avait été +donnée.</p> + +<p>Comme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui +l'interrogea.</p> + +<p>—Comment se porte le colonel? dit-elle.</p> + +<p>Il était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien +refuser à une femme.</p> + +<p>—Hélas! pas trop bien, répondit-il.</p> + +<p>—Et où donc êtes-vous présentement? demanda le +prince.</p> + +<p>Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de +répondre.</p> + +<p>Il dit donc que son maître et lui étaient à l'hôtel du +Rigi-Vaudois.</p> + +<p>—A l'hôtel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre +coïncidence! c'était là justement qu'ils allaient.</p> + +<p>—Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres +vacantes en ce moment, continua la comtesse. Est-ce que +cela est vrai? le savez-vous?</p> + +<p>Hélas! oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir.</p> + +<p>A l'hôtel, le <i>Kellner</i> répéta au prince Mazzazoli ce +qu'Horace avait déjà dit:</p> + +<p>—Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. +Si Son Excellence avait pris la peine d'envoyer une +dépêche, quelques jours à l'avance, on aurait été heureux +de se conformer à ses ordres; mais on ne pouvait pas +déposséder les personnes arrivées depuis longtemps, +pour donner leurs appartements à des nouveaux venus, +si respectables que fussent ceux-ci.</p> + +<p>Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.</p> + +<p>—La seule chambre libre en ce moment est celle qui +sert de salle à manger à votre maître, et encore n'est-ce +pas ce qu'on peut appeler une chambre libre; elle ne le +deviendrait que s'il voulait bien la céder.</p> + +<p>A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un +vif mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers +Horace:</p> + +<p>—Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre? +demanda-t-il; en a-t-il un réel besoin? Si je me permets +cette insistance, c'est que nous nous trouvons placés +dans des conditions toutes particulières. Le séjour de +Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de +madame la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme +une question de vie ou de mort, l'habitation, pendant +quelque temps, dans une haute station atmosphérique, et +c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous assure-t-on, +son anémie et sa maladie nerveuse disparaîtront +comme par enchantement, par miracle, dans cet air +raréfié.</p> + +<p>—Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les +toits, deux chambres ou plus justement deux cabinets, +mais qui ne sont pas habitables pour des dames; si Son +Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il n'y +aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédât la +chambre lui servant de salle à manger, en même temps +ce serait que M. Horace Cooper voulût bien abandonner +aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet sous les +toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable. +Il est vrai que Son Excellence et M. Horace +Cooper seraient horriblement mal logés. Mais comment +faire autrement en attendant le départ de quelques pensionnaires, +départ prochain d'ailleurs, et qui ne dépasserait +pas deux ou trois jours?</p> + +<p>—Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré +l'ennui que tout cela pourra lui causer, je suis certain +qu'il ne nous refusera pas ce service dans les conditions +critiques où nous nous trouvons.</p> + +<p>Horace accueillit avec empressement cette idée qui le +tirait d'embarras.</p> + +<p>Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte, +et de la voir se fixer au Glion, il n'osait prendre +sur lui d'accepter l'arrangement proposé par le prince +Mazzazoli; il y aurait eu là, en effet, un acte d'autorité +un peu violent.</p> + +<p>Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages +de Montreux, en homme qui ne doute pas de l'acceptation +de ses combinaisons, Horace quittait l'hôtel +pour aller se poster sur le chemin par lequel il supposait +que le colonel devait revenir de sa promenade.</p> + +<p>Les heures s'écoulèrent sans que le colonel parût.</p> + +<p>Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus +basses commençaient à monter le long des montagnes et +l'air se rafraîchissait.</p> + +<p>Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer +à l'hôtel, il aperçut son maître qui descendait le sentier +au bout duquel il l'attendait.</p> + +<p>Le colonel marchait lentement, le bâton ferré sur l'épaule, +la tête inclinée en avant, comme un homme +préoccupé qui suit sa pensée et ne se laisse pas distraire +par les agréments du chemin qu'il parcourt.</p> + +<p>Il vint ainsi sans lever la tête, jusqu'à quelques pas +d'Horace.</p> + +<p>Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta +et le fit lever les yeux.</p> + +<p>—Toi? dit-il.</p> + +<p>—C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l'hôtel, +ainsi que madame la comtesse Belmonte et mademoiselle +Carmelita.</p> + +<p>—Et qui leur a dit que j'habitais cet hôtel du Rigi.</p> + +<p>—Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le +prince lui-même qui me l'a dit.</p> + +<p>Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré +la calèche qui amenait le prince à l'hôtel du Rigi, +et comment le prince lui avait expliqué qu'il venait en +Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait à celle-ci +une habitation à une altitude élevée: c'était disaient les +médecins, une question de vie ou de mort.</p> + +<p>—Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles +en ce moment à notre hôtel, interrompit le colonel.</p> + +<p>—Justement il n'y en a pas.</p> + +<p>—Eh bien! alors?</p> + +<p>Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment +le sommelier avait été amené par hasard, par force pour +ainsi dire, à parler de la chambre que le colonel transformait +en salle à manger, et comment le prince attendait +l'arrivée du colonel pour lui demander cette +chambre.</p> + +<p>A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son +<i>alpenstock</i>.</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se décidera +sans doute à chercher plus loin; tu diras que tu ne +m'as pas rencontré. Je ne reviendrai que dans quelques +jours.</p> + +<p>—Ah! mon colonel.</p> + +<p>Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il +avait formé, essaya de représenter à son maître combien +cette explication serait peu vraisemblable.</p> + +<p>Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant; +puis, tout à coup, comme s'il avait pris son parti:</p> + +<p>—C'est bien, dit-il, rentrons à l'hôtel.</p> + +<p>—Puis-je prendre les devants pour annoncer votre +arrivée?</p> + +<p>—Non; je désire m'expliquer moi-même avec le +prince.</p> + +<p>En arrivant à l'hôtel, il aperçut le prince installé avec +sa soeur et sa nièce dans le jardin où ils prenaient des +glaces; vivement le prince se leva pour accourir au devant +de lui: jamais accueil ne fut plus chaleureux.</p> + +<p>Après le départ d'Horace, le prince avait fait monter +son bagage dans le cabinet qui lui était donné sous les +toits, mais il avait voulu que les malles de sa soeur et de +sa nièce restassent dans le vestibule de l'hôtel.</p> + +<p>Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel, +il fallait attendre le retour de celui-ci.</p> + +<p>Il était convenable de lui demander cette chambre.</p> + +<p>Seulement, en même temps, il était bon de le mettre +dans l'impossibilité de la refuser.</p> + +<p>Où coucheraient la comtesse et Carmelita?</p> + +<p>Devant une pareille question, la réponse ne pouvait +pas être douteuse.</p> + +<p>C'était donc en costume de voyage que la comtesse et +Carmelita avaient dîné à table d'hôte, où leur présence +avait fait sensation.</p> + +<p>Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au +colonel et de poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient +éclairés d'une flamme rapide.</p> + +<p>Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de +serrer la main de ce cher colonel que le prince Mazzazoli +attendait son retour avec impatience.</p> + +<p>Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus +importune, la plus inconvenante, mais qui lui était imposée +par la nécessité.</p> + +<p>—Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le +colonel, et je suis heureux de mettre deux de mes +chambres à la disposition de ces dames. Je regrette +seulement que vous n'en ayez pas déjà pris possession +en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais +de vous les offrir.</p> + +<p>Comme le prince se confondait en excuses en même +temps qu'en remercîments, le colonel l'interrompit de +nouveau.</p> + +<p>—Je vous assure que vous ne me devez pas tant de +reconnaissance. Au reste le sacrifice que je vous fais est +bien petit, et je regrette même que les circonstances le +rende si insignifiant.</p> + +<p>—Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous +privez de vos chambres, dit Carmelita.</p> + +<p>—Pour une nuit....</p> + +<p>—Comment! pour une nuit? s'écria le prince.</p> + +<p>—Je pars demain soir.</p> + +<p>Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit +baisser les yeux à celui-ci.</p> + +<p>Pour échapper à l'embarras que ce regard de Carmelita +lui causait, il se jeta dans des explications sur son +départ, arrêté depuis longtemps, dit-il, et qui ne pouvait +être différé.</p> + +<p>Puis presqu'aussitôt, prétextant la fatigue, le prince +demanda au colonel la permission de conduire la comtesse +à sa chambre.</p> + +<p>Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements.</p> + +<p>Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était +bien mal et qu'un accès de fatigue pouvait la tuer.</p> +<br><br><br> + + +<h3>II</h3> + +<p>Ce que le colonel eût voulu savoir et ce qu'il se demandait +curieusement, c'était pourquoi le prince était venu au +Glion.</p> + +<p>Il n'avait point oublié, bien entendu, ce que madame de +Lucillière lui avait si souvent répété à propos des projets +du prince et de ses espérances matrimoniales.</p> + +<p>Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion +n'eût pas d'autre but que l'accomplissement de ces projets +et la réalisation de ces espérances.</p> + +<p>Sachant ce qui s'était passé avec madame de Lucillière, +le prince avait trouvé que le moment était favorable pour +mettre Carmelita en avant et la présenter comme une consolatrice.</p> + +<p>Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'était qu'un +prétexte pour expliquer ce voyage.</p> + +<p>Il faut dire que le colonel n'était nullement disposé à +l'infatuation, et que de lui-même il n'eût très probablement +jamais imaginé qu'on pouvait courir après lui pour +le marier avec une jolie fille. Mais madame de Lucillière +lui avait si souvent parlé de ce projet du prince, que le +souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiéter +en présence d'une arrivée si étrange.</p> + +<p>En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose à faire.</p> + +<p>Quitter le Glion.</p> + +<p>Lorsqu'il monta à sa chambre, il ouvrit sa porte avec +précaution et il marchait doucement en évitant de faire du +bruit, de peur de déranger ses voisines, lorsqu'il entendit +frapper quelques petits coups à la cloison.</p> + +<p>En même temps, une voix,—celle de Carmelita,—l'appela.</p> + +<p>—Colonel, c'est vous, n'est-ce pas!</p> + +<p>On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres +en communication intérieure et qui, alors qu'il occupait +ces deux chambres, restait toujours ouverte.</p> + +<p>—Oui, c'est moi, dit-il.</p> + +<p>—Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous +preniez pour ne pas faire de bruit; ne vous gênez pas, je +vous prie. C'est moi qui suis votre voisine. J'ai le sommeil +bon; quand je dors, rien ne me réveille. Bonsoir.</p> + +<p>—Bonsoir.</p> + +<p>Comment? il serait exposé tous les soirs à des dialogues +de ce genre; à chaque instant dans le jour, il verrait +Carmelita! Ah! certes non, et le lendemain il quitterait +le Glion.</p> + +<p>Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, +il trouva dans le vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait +en long et en large.</p> + +<p>—Auriez-vous deux minutes à me donner? demanda-t-il +en serrant la main du colonel.</p> + +<p>—Mais tout ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Connaissez-vous Champéry? j'entends, y êtes-vous +allé?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Et les Diablerets?</p> + +<p>—Je n'y suis pas allé non plus.</p> + +<p>—Et le val d'Anniviers?</p> + +<p>—Je ne le connais que par les livres.</p> + +<p>—Voilà qui est fâcheux. J'avais compté sur vous pour +me tirer d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, +mais dans notre situation ce n'est pas suffisant.</p> + +<p>—Et que vous importe Champéry ou le val d'Anniviers?</p> + +<p>—Il faut être franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais +ne pas l'être, que cela me serait impossible. Je vous +demande des renseignements sur Champéry et les Diablerets, +parce que mon intention est d'aller aux Diablerets, +ou à Champéry, ou au val d'Anniviers, enfin dans un +pays où ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphériques +qui sont ordonnées; et si je choisis ces pays, +c'est parce qu'ils ne sont qu'à une courte distance du +Glion.</p> + +<p>—Mais le Glion lui-même?</p> + +<p>—J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et +que je savais que c'était la station par excellence pour ma +malheureuse soeur. Mais nous ne pouvons pas rester au +Glion. Vous m'avez demandé d'être franc, je veux l'être +jusqu'au bout. Avec une bonne grâce parfaite, avec un +élan spontané, vous avez voulu nous céder vos chambres; +mais il est bien évident que notre présence vous +gêne.</p> + +<p>—Comment pouvez-vous penser?</p> + +<p>—Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons +que je n'ai pas à examiner, vous désirez être seul; notre +voisinage vous incommode et vous trouble. Alors vous +partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit pas être. +Ce n'est pas à vous de partir, c'est à nous de vous céder +la place.</p> + +<p>—Permettez....</p> + +<p>—Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes +ici dans des conditions tout à fait particulières. Si vous +n'aviez pas habité cet hôtel, nous n'aurions pas pu nous y +faire recevoir. Nous ne sommes donc ici que par vous, par +votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel, il serait +tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre complaisance. +Nous vous gênons; vous désirez la solitude, +que vous ne pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. +Nous nous en allons: rien n'est plus simple, rien n'est +plus juste. Voilà pourquoi je vous demandais des renseignements +sur les hôtels des environs, pensant que vous +les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l'aventure +avec une malade.</p> + +<p>—Jamais je n'accepterai ce départ.</p> + +<p>—Et moi, jamais je n'accepterai le vôtre.</p> + +<p>—Mon intention n'était pas de rester au Glion.</p> + +<p>—Elle n'était pas non plus d'en partir aujourd'hui. De +cela, je suis bien certain; j'ai interrogé Horace, qui ne +savait rien, et qui assurément eût été prévenu si votre départ +avait été arrêté avant notre arrivée.</p> + +<p>Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait +pas en effet de reconnaître qu'il quittait l'hôtel pour +fuir la présence du prince et de Carmelita: c'était là une +grossièreté qui n'était pas dans ses habitudes, ou bien c'était +avouer sa faiblesse pour madame de Lucillière, ce qui +le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux.</p> + +<p>—Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel +cependant que je vous cède tout de suite une chambre qui +vous est indispensable, car vous ne pouvez pas rester dans +le trou où vous avez passé la nuit.</p> + +<p>—Un jour ou l'autre, je vous le répète, je comprends +cela; ce que je ne comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, +voilà qui est bien entendu: si vous persistez dans votre +intention de partir ce soir, c'est nous qui partons ce matin +pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe; si +au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, +nous aussi, tout le temps qui sera nécessaire pour +la santé de ma soeur.</p> + +<p>Dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses +repas, le colonel dut déjeuner dans la salle à manger commune.</p> + +<p>Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra +avec le prince, et celui-ci lui proposa de prendre +place à la table qu'il s'était fait réserver, au lieu de s'asseoir +à la grande table.</p> + +<p>Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita, +et, au lieu de lire tout en mangeant, comme il en avait +l'habitude lorsqu'il était seul, il dut soutenir une conversation +suivie.</p> + +<p>Il avait une crainte assez poignante, qui était que la +comtesse ou Carmelita vinssent à parler de madame de +Lucillière; mais le nom de la marquise ne fut même pas +prononcé, et, comme s'il y avait eu une entente préalable +pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla +pas de Paris.</p> + +<p>La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita +que du pays dans lequel elle allait passer une saison.</p> + +<p>Elle montra même tant d'empressement à connaître ce +pays, que le colonel se trouva pour ainsi dire obligé à se +mettre à sa disposition pour la guider après le déjeuner.</p> + +<p>—Nous commanderons une voiture, dit le prince, et +et nous emploierons notre après-midi à visiter les villages +environnants.</p> + +<p>Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une +toilette de promenade, le prince prit le colonel par le bras +et l'emmena à l'écart.</p> + +<p>—Est-ce que vous avez reçu des lettres de Paris depuis +votre départ? demanda-t-il.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Alors vous ignorez l'effet que ce départ a produit?</p> + +<p>C'était là un sujet de conversation qui ne pouvait être +que très pénible pour le colonel; il ne répondit donc pas à +cette question.</p> + +<p>Mais le prince continua:</p> + +<p>—Personne ne s'est mépris sur les causes qui ont provoqué +votre brusque détermination.</p> + +<p>Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche +au prince; mais celui-ci parut ne pas comprendre ce +geste.</p> + +<p>—Et tout le monde vous a approuvé, dit-il; il n'y a +qu'une voix dans tout Paris.</p> + +<p>Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel +comme pour joindre sa propre approbation à celle +de tout Paris.</p> + +<p>La situation était embarrassante pour le colonel. Que +signifiaient ces paroles? Pourquoi et à propos de quoi +l'avait-on approuvé? C'était une question qu'il ne pouvait +pas poser au prince cependant.</p> + +<p>—Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame +de Lucillière elle-même n'a pas caché son sentiment.</p> + +<p>Ce nom ainsi prononcé le fit pâlir et son coeur se serra, +mais la curiosité l'empêcha de s'abandonner à son émotion.</p> + +<p>—Quel sentiment? demanda-t-il.</p> + +<p>—Mais celui qu'elle a éprouvé en apprenant votre départ. +D'abord, quand on a commencé à croire que vous +aviez véritablement quitté Paris, on a été fort étonné; +tout le monde avait pensé qu'il ne s'agissait que d'une +excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas +revenir, on a compris que c'était au contraire un vrai départ. +Pourquoi ce départ? C'est la question que chacun +s'est posée, et, chez tout le monde, la réponse a été la +même.</p> + +<p>Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda +le colonel en se rapprochant de lui.</p> + +<p>—Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise +dans votre association avec le marquis de Lucillière, +vous vouliez bien établir que vous n'étiez pour rien +dans les paris engagés sur <i>Voltigeur</i>.</p> + +<p>Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une +seule pensée, il n'avait nullement songé à cette explication, +et il avait tout rapporté, dans ces paroles à double +sens, à madame de Lucillière.</p> + +<p>—Un jour que l'on discutait votre départ mystérieux +dans un cercle composé des fidèles ordinaires de la marquise, +le duc de Mestosa, le prince Sératoff, lord Fergusson, +madame de Lucillière affirma très nettement que +vous aviez bien fait de quitter Paris. «Le colonel est un +homme violent, dit-elle, un caractère emporté; il eût pu +se lâcher en entendant les sots propos qu'on colporte sur +les gains extraordinaires de <i>Voltigeur</i>, et avec lui les +choses seraient assurément allées à l'extrême. Il a voulu +se mettre dans l'impossibilité de se laisser emporter; je +trouve qu'il a agi sagement.» Vous pensez, mon cher +ami, si ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne +n'a répliqué un mot. Mais la marquise, s'étant éloignée, +on s'est expliqué, et tout le monde est tombé d'accord sur +la traduction à faire des paroles de madame de Lucillière. +Évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari +franchement, ouvertement; mais, d'un autre côté, l'amie +ne voulait pas qu'on pût vous soupçonner de vous associer +aux procédés du marquis. De là ce petit discours assez +obscur, en apparence, mais au fond très clair. Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur +rupture en jetant la suspicion sur son mari. «Ce n'est pas +avec moi qu'il a rompu, avait-elle dit; c'est avec M. de +Lucillière.»</p> + +<p>Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles, +qu'elle ne reculait pas devant une pareille explication.</p> + +<p>A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent +dans le jardin, prêtes pour la promenade, et l'on +monta en voiture.</p> + +<p>Le prince s'étant placé vis-à-vis de sa soeur, le colonel +se trouva en face de Carmelita.</p> + +<p>Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux +de la belle Italienne, posés sur les siens.</p> + +<p>La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures +ainsi en face l'un de l'autre.</p> + +<p>—Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur +les flancs de cette montagne? demanda Carmelita en rentrant +à l'hôtel et en montrant du bout de son ombrelle +les pentes boisées du mont Cubli.</p> + +<p>—Non, répondit le colonel; il n'y a que des sentiers +pour les piétons.</p> + +<p>—Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; +tu sais que les ascensions sont impossibles pour moi.</p> + +<p>—Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne +sera pas à vous que je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle +en riant; ce sera au colonel.</p> +<br><br><br> + + +<h3>III</h3> + +<p>Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion +de manière à n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce +qui était presque impossible, ou à l'accompagner, ce qui +n'était pas pour lui plaire dans les conditions morales où +il se trouvait présentement.</p> + +<p>Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez +tard dans la soirée, bien décidé à repartir le lendemain +matin. Il n'y avait pas deux minutes qu'il était dans sa +chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou trois petits +coups à la porte cloison; en même temps une voix,—celle +de Carmelita—l'appela:</p> + +<p>—Vous rentrez?</p> + +<p>—A l'instant.</p> + +<p>—Vous avez fait bon voyage?</p> + +<p>—Très bon, je vous remercie.</p> + +<p>—Est-ce que vous êtes mort de fatigue?</p> + +<p>—Pas du tout.</p> + +<p>—Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée +de votre côté!</p> + +<p>—Elle est fermée à clef.</p> + +<p>—Et vous avez la clef?</p> + +<p>—Elle est sur la serrure.</p> + +<p>—De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir +cette porte?</p> + +<p>—Mais pas du tout; il y a un verrou de votre côté?</p> + +<p>—Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez +tourner la clef en même temps que je pousse le verrou, +la porte s'ouvre.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue, +vous plaît-il de tourner la clef? moi, je pousse le verrou.</p> + +<p>Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:</p> + +<p>—Bonsoir, voisin, dit-elle.</p> + +<p>—Bonsoir, voisine.</p> + +<p>Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques +secondes.</p> + +<p>—Ma mère est endormie, et son premier sommeil est +ordinairement difficile à troubler; cependant, en parlant +ainsi à travers les cloisons, nous aurions pu la réveiller. +Voilà pourquoi je vous ai demandé d'ouvrir cette porte.</p> + +<p>Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son +aise dans cette chambre qu'en plein jour, au milieu d'un +salon.</p> + +<p>—Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, +dit-elle, et je croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui +comme il en avait été hier.</p> + +<p>—Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande +distance, et je n'ai pas pu rentrer.</p> + +<p>—Et où avez-vous couché?</p> + +<p>—Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.</p> + +<p>—Mais c'est très amusant, cela.</p> + +<p>—Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile, +car les nuits sont fraîches dans la montagne; mais il y a +quelque chose qui vaut encore beaucoup mieux qu'un tas +de foin, c'est un bon lit.</p> + +<p>—Vous aimez ces courses dans la montagne.</p> + +<p>—J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent +de la vie sédentaire que j'ai menée en ces derniers +temps.</p> + +<p>—Ah! vous êtes heureux.</p> + +<p>Comme il ne répondait pas, elle continua:</p> + +<p>—J'entends que vous êtes heureux de faire ce que +vous voulez, d'aller où vous voulez, sans avoir à consulter +personne. Savez-vous que depuis que je ne suis plus +une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans la permission +de mon oncle, et il faut dire que presque toutes +les fois que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis +d'aller à droite.</p> + +<p>Elle s'avança dans la chambre, et, prenant une chaise, +elle s'assit.</p> + +<p>—Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas +tenir sur ses jambes un homme qui a marché toute la +journée.</p> + +<p>Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure +que prenait cet entretien bizarre.</p> + +<p>—Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant +d'ouvrir cette porte? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit +pour causer un instant.</p> + +<p>—Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous +adresser.</p> + +<p>—A moi?</p> + +<p>—Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez +point.</p> + +<p>—Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez +sera fait.</p> + +<p>—Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis, +selon que ce que je vous demanderai vous plaira ou ne +vous plaira point, vous me répondrez. Vous souvenez +vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à notre retour de +notre promenade en voiture?</p> + +<p>—A propos de quoi ce mot?</p> + +<p>—A propos d'une excursion dans la montagne.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de +mon oncle, et, quand je dis remontrance, c'est pour ne +pas employer une expression plus forte. Cependant cela +ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon oncle +m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance +en manifestant le désir de vous accompagner dans +une de vos excursions, plus ce désir a été ardent. Cet +aveu va peut-être vous donner une assez mauvaise idée +de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je +suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable, +après tout? Je suis enfermée dans cet hôtel; ma mère est +empêchée de sortir par sa maladie, mon oncle est retenu +par son horreur de la fatigue et de la marche. Moi, qui +ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de la marche, +j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui se +dressent du matin au soir devant mes yeux comme des +points d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà +pourquoi je veux vous demander de vous accompagner +quelquefois. Voilà ma prière. Enfin voilà comment j'ai été +amenée à pousser ce verrou.</p> + +<p>—Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez +serait fait, je ne puis que vous le répéter. Maintenant, +quand vous plaît-il que nous entreprenions cette promenade?</p> + +<p>—Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se +passer. Le grand grief de mon oncle, ça été que je venais +me jeter à travers vos projets d'une façon importune et +gênante. Si demain matin je lui dis que je pars avec vous +pour cette promenade, il comprendra que son discours +n'a pas été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant. +Le moyen d'échapper à ce nouveau discours, +c'est que vous demandiez vous-même à mon oncle de me +faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra +plus parler de mon importunité. Le voulez-vous?</p> + +<p>Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel +adresserait sa demande au prince.</p> + +<p>Carmelita, ordinairement impassible comme si elle +était insensible à tout, se montra radieuse.</p> + +<p>—Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps +de votre hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain.</p> + +<p>Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa +chambre.</p> + +<p>Mais presque aussitôt rouvrant la porte:</p> + +<p>—Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef?</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le +verrou pour mon oncle.</p> + +<p>Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli +sa demande ou plutôt la demande de Carmelita.</p> + +<p>—C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en +suis certain, vous a tourmenté pour vous accompagner +dans vos excursions?</p> + +<p>—Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne, +et je suis heureux de me mettre â sa disposition.</p> + +<p>—Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement +voilà qui est certain, et c'est bien assez que nous +soyons venus vous chasser de votre appartement, sans encore +vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous prie; +elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait.</p> + +<p>—Refusez-vous de me la confier?</p> + +<p>—Je refuse de vous ennuyer.</p> + +<p>L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite +du prince.</p> + +<p>Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir: +elle avait revêtu un costume bizarre: une robe courte, +serrée à la taille par un ceinturon de cuir et modulant sa +taille et ses épaules; aux pieds, des souliers pris dans les +guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre, sans plumes, +mais avec un voile gris flottant au vent; à la main, +une longue canne.</p> + +<p>—M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses +grands yeux clairs. Je vous promets de vous suivre sans +demander grâce, et de passer partout où vous passerez; +le pied est solide et je ne sais pas ce que que c'est que le +vertige.</p> + +<p>Ils partirent sans qu'il pensât à se demander comment, +en un quart d'heure, elle avait pu improviser ce charmant +costume de montagne, qui était un vrai chef-d'oeuvre longuement +médité par l'illustre Faugeroles, et sans qu'il +se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait pas +faire d'excursion, qu'elle eût dans ses bagages des objets +aussi peu appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres +et une canne.</p> + +<p>—Et où vous plaît-il que nous allions? demanda-t-il +après avoir marché pendant quelques minutes près +d'elle.</p> + +<p>—Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant +nous. Quand vous viendrez, dans l'Apennin, si jamais +vous nous faites le plaisir de nous visiter à Belmonte, +je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car je ne +connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin +possible, le plus haut que nous pourrons monter.</p> + +<p>Ils quittèrent bientôt le chemin pour prendre un sentier +qui courait sur le flanc de la montagne en côtoyant +le ravin et en coupant à travers des pâturages et des bois +de sapins.</p> + +<p>Personne dans ce sentier, personne dans les bois; +sur les pentes des pâturages, quelques vaches qui paissaient +l'herbe verte ou qui venaient boire à des auges creusées +dans le tronc d'un pin et qui, en marchant lentement, +faisaient sonner leurs clochettes.</p> + +<p>Ils avançaient, côte à côte, et quand le sentier devenait +trop étroit pour deux, il prenait la tête, se retournant alors +de temps en temps pour voir si elle le suivait.</p> + +<p>Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un +filet d'eau rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait +qu'à étendre le bras pour lui prendre la main et l'aider +à sauter de caillou en caillou, ce qu'elle faisait d'ailleurs +légèrement, sûrement, sans hésitation, en riant +lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son bâton.</p> + +<p>La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà +élevé dans un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs +du matin, qui ne persistaient plus que dans quelques +vallons abrités, où elles rampaient le long des rochers et +des arbres comme des fumées légères.</p> + +<p>Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière +de rochers pour former l'amphithéâtre de Jaman et +des monts de Vevey; derrière eux, le lac brillait comme +un immense miroir.</p> + +<p>En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient +sous les yeux, et Carmelita comparait ces montagnes à +celles au milieu desquelles s'était écoulée son enfance.</p> + +<p>De là un inépuisable sujet de conversation.</p> + +<p>Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans +qu'elle se plaignît de la fatigue ou demandât à se reposer.</p> + +<p>Mais la matinée s'avançait et l'heure du déjeuner approchait.</p> + +<p>Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande +froide, et il comptait sur une source qu'il connaissait pour +leur donner de l'eau.</p> + +<p>Bientôt ils arrivèrent à cette source, et pour la première +fois ils s'assirent sur l'herbe.</p> + +<p>—L'endroit vous déplaît-il?</p> + +<p>—Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement +pour déjeuner, mais encore pour causer librement en +toute sûreté. Et précisément j'ai à vous parler. C'est même +dans ce but, si vous voulez bien me permettre cet aveu, +que je vous ai proposé cette promenade.</p> + +<p>Alors elle se mit à sourire.</p> + +<p>—Je vous étonne, dit-elle.</p> + +<p>—Je l'avoue.</p> + +<p>—Vous avez donc cru que je voulais tout simplement +faire une excursion dans ces montagnes?</p> + +<p>—J'ai cru ce que vous me disiez.</p> + +<p>—Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était +pas toute la vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette +excursion pour le plaisir qu'elle pouvait me donner; mais +aussi j'avais grand désir de me ménager un tête-à-tête +avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser une demande +pour moi très importante.</p> + +<p>—Je vous écoute.</p> + +<p>—Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas +que notre tête-à-tête soit troublé; déjeunons donc d'abord, +ensuite je vous ferai mes confidences. N'écouterez-vous +pas mieux? Pour moi, je parlerai plus facilement quand +j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim.</p> + +<p>Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles +de table qu'il renfermait.</p> + +<p>Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples: +du pain, un poulet froid et du sel; deux couteaux, +deux verres et deux petites serviettes; dans une gourde +recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.</p> + +<p>Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher +et ils s'assirent en face l'un de l'autre.</p> + +<p>—Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis +servie à souhait.</p> + +<p>Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet +elle promena lentement les yeux autour d'elle.</p> + +<p>Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes +plus célèbres que ces pentes des dents de Naye et de +Jaman, cependant il en est peu où la vue puisse embrasser +un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se +trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir +des yeux: les eaux, les bois, les champs, les prairies, les +villages et les villes. Au loin, se confondant dans le ciel, +les pics sauvages des Alpes, couverts de neiges et qui, de +quelque côté qu'on se tourne, vous entourent, et vous +éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la +vie civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les +rayons du soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons +blancs sur les eaux bleues du lac, et, dans les vallées, +la fumée des locomotives qui court et s'envole à travers +les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine et des +vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air +tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le +chant des bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop +rapides pour les pieds des troupeaux.</p> + +<p>—Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas +le <i>Ranz des vaches</i>! dit Carmelita en souriant.</p> + +<p>Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, +tel qu'il se trouve écrit dans <i>Guillaume Tell</i>.</p> + +<p>—Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.</p> + +<p>—Admirable.</p> + +<p>—Ce n'est pas un compliment que je vous demande, +mais une réponse sincère; vous comprendrez tout à l'heure +l'importance de cette sincérité.</p> + +<p>—Tout à l'heure?</p> + +<p>—Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le +moment n'est pas encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. +J'accepte un nouveau morceau de poulet, si vous +voulez bien me l'offrir.</p> + +<p>Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs +verres au filet d'eau qui, par un conduit en bois, tombait +dans le tronc d'un pin creusé en forme d'auge.</p> + +<p>Bientôt il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde +se trouva vide.</p> + +<p>Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques +pas, elle se mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues +et jaunes, des anémones printanières, des saxifrages et +d'autres fleurs alpines, dont elle forma une petite botte.</p> + +<p>Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps +avait refermé son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe +et, s'asseyant, elle commença à les arranger en bouquet.</p> + +<p>—Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, +que j'ai pour vous une grande estime et que vous m'inspirez +une entière confiance.</p> + +<p>—Pourquoi</p> + +<p>—Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile +aussi. Je vous demande donc à affirmer seulement +cette estime et cette confiance pour vous faire comprendre +comment j'ai été amenée à vous prendre pour confident.</p> + +<p>Le colonel eût voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une +fadaise, il se contenta d'un signe de main pour dire qu'il +écoutait.</p> + +<p>—Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée. +Mon oncle a conçu le projet de me faire faire un grand +mariage, et il a voulu me rendre digne des hautes destinées +qu'il ambitionnait pour moi..., et aussi un peu pour +lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas profité de ses +leçons! C'est une question que je n'ai pas à examiner, et +sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne +pourriez me répondre que poliment, et c'est à votre sincérité +que je fais appel. Quoi qu'il en soit, le grand mariage +désiré ne s'est pas fait, et les rêves de mon oncle ne se +sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela explique tout.</p> + +<p>—Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent +que la fortune dans la femme qu'ils épousent.</p> + +<p>—Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas +mariée, et je l'explique par une raison qui me paraît +bonne. Cependant j'avoue volontiers qu'elle n'est pas la +seule. Pour que ces grands mariages réussissent, pour +qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages +personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune +fille travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle +trouve elle-même son mari, et qu'avec plus ou moins +d'adresse, de diplomatie, de rouerie, de coquetterie, de +persévérance, elle oblige elle-même ce mari à l'épouser. +C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux +mariages qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui +ont mis en tête l'idée de me donner pour mari un prince +ou un empereur. Il avait eu d'illustres exemples sous les +yeux et il avait cru que je pourrais les suivre. Par malheur +pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette +comédie du mariage, accepter mon rôle tel qu'il me +l'avait dessiné. Il était très important, ce rôle, très +brillant et assurément intéressant à jouer; je l'ai transformé +en un rôle muet.</p> + +<p>Elle s'arrêta et, le regardant:</p> + +<p>—Est-ce vrai? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Très vrai.</p> + +<p>—Mais ce rôle, je n'ai pu l'accepter que par une sorte +d'obéissance, sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir +conscience de ce que je faisais. Mon oncle me demandait +de le remplir, je le remplissais en l'appropriant à ma +nature; j'obéissais à son ordre, et par cette soumission il +me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que +je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait, +que je ne suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence, +ne se sont ouverts que tardivement, peu à peu, si +tant est qu'ils se soient ouverts. Je suis donc restée assez +longtemps sans comprendre ce rôle, et surtout sans voir +le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son +dénoûment: c'est-à-dire à un mariage peut-être riche ou +puissant, mais à coup sûr malheureux; car, à vos yeux, +n'est-ce pas, comme aux miens, un mariage sans amour +ne peut être que malheureux?</p> + +<p>—Assurément.</p> + +<p>—Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris +où je marchais, ou plutôt quand je l'ai senti, car je l'ai +senti avant de le comprendre,—disant cela, elle posa la +main sur son coeur,—j'ai résolu de ne pas aller plus +loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus délicate +que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un +autre côté, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre +des projets de mariage qui ne pouvaient faire que mon +malheur, ainsi que celui du mari que j'épouserais. +Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis longtemps. +Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours +moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.</p> + +<p>Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette +étrange confidence et surtout pourquoi elle la lui faisait.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup +travaillé la musique et que j'ai pris des leçons de chant. +«Si je n'avais pas dû être une grande dame, j'aurais été +une grande artiste», me disait chaque jour mon professeur. +Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au contraire, +je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici, +seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au +théâtre.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette +confidence. C'est pour vous prier d'être, au moment de +mon départ, auprès de mon oncle et de ma mère, pour +leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que +personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, +et c'est le service que je vous demande. Vous ne me le +refuserez point, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Comédienne!</p> + +<p>—Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. +Et pourquoi? Que voulez-vous que je fasse? Quelle +position ai-je dans le monde? Je suis d'une noble famille, +cela est vrai; mon oncle est prince, cela est vrai encore. +Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans +fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation, +quelle espérance m'est permise?</p> + +<p>—Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, +et qui me paraît,—laissez-moi le dire, sans mettre +aucune galanterie dans mes paroles,—tout à fait légitime +et parfaitement fondée.</p> + +<p>—Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un +beau mariage?</p> + +<p>—Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce +mariage?</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement +de son idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est +pas réalisé jusqu'à présent.</p> + +<p>—Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour +ou l'autre? est-ce à votre âge qu'il est permis de désespérer?</p> + +<p>—Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu +dans le même monde, l'un près de l'autre, de la même vie +pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu ce mari? Nulle part, +n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté.</p> + +<p>—De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent, +s'ensuit-il qu'il ne doive pas se présenter un jour?</p> + +<p>—Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais +je vais plus loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter. +C'était à moi de l'aller chercher. Ce que je n'ai pas +fait, alors que je ne me rendais pas bien compte de ma +position, je le ferai encore bien moins maintenant, que je +sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai dit et je +vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle +de la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. +Si je me marie jamais, je veux choisir mon mari, non +parce qu'il a un grand nom ou une grande position, mais +parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je l'espère, ne +vous paraît pas trop romanesque; je vous assure que je +ne suis pas romanesque.</p> + +<p>—Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser +d'être romanesque; trop peu de gens, hélas! mettent le +sentiment dans leur existence.</p> + +<p>—C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment +au-dessus des intérêts, et non les intérêts au-dessus +du sentiment. Voilà pourquoi je tiens à être libre, Je sais +que l'on me reprochera mon coup de tête. Comédienne! +quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles +de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant +j'ai une excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie +en ce monde, j'aime mieux la jouer au théâtre que +dans la vie. Le rôle qu'on veut m'imposer et que je devrais +accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte que +je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai +jamais; tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui +m'effraye.</p> + +<p>—Cependant....</p> + +<p>—Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il +y a une chose qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter +mon oncle et ma mère.</p> + +<p>Elle parut très émue et s'arrêta un moment.</p> + +<p>—C'est cette considération qui pendant longtemps m'a +arrêtée, dit-elle en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une +résolution à une autre, décidée un jour à partir, le lendemain +à rester près d'eux et à laisser les choses aller sans +m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le chagrin que je +vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation +sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, +puisqu'elle sera l'anéantissement de projets auxquels +depuis sept années il a tout sacrifié: son temps, sa +peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas, on ne +saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez +que ce qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son âge, +de l'apprendre pour me l'enseigner. Et quel courage non +moins admirable dans cet enseignement donné à une fille +telle que moi! Certes, bien des fois ses leçons m'ont été +pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles +n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi.</p> + +<p>De nouveau elle fit une pause pour se remettre.</p> + +<p>—Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah! +cela est affreux. Qu'il sache au moins que je ne me sépare +pas de lui, le coeur léger, par un coup de tête, sans +ressentir les angoisses de cette séparation et sans compatir +à son chagrin. Voilà le service que je réclame de +vous, et voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager +cette promenade, qui devait me permettre de +m'expliquer librement et de bien vous dire tout ce que je +désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je +ne veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets +ma cause entre vos mains: voulez-vous la plaider non +seulement pour moi, de façon qu'ils ne me condamnent +pas, mais encore pour eux, de façon à adoucir leur douleur?</p> + +<p>—J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les +raisons par lesquelles je vous combattrais, vous vous les +êtes données vous-même, j'en suis sûr. Je suis à vous.</p> + +<p>Elle lui prit la main et la serra en le regardant.</p> + +<p>Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait:</p> + +<p>—Vous plaît-il que nous nous remettions en route? +dit-elle. En avant! et ne pensons plus qu'au plaisir de la +promenade.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Eh quoi! c'était là Carmelita!</p> + +<p>Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou +plutôt ce qu'il croyait savoir d'elle!</p> + +<p>Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle +tête, mais point de cervelle!»</p> + +<p>Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient +point, ou bien c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient.</p> + +<p>Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, +mais encore il y avait de nobles sentiments dans ce +coeur.</p> + +<p>Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on +pas aussi s'être trompé de même sur son caractère?</p> + +<p>Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence +était différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et +de ce qu'on lui avait dit, il était tout porté à ne pas admettre +un jugement plus que l'autre.</p> + +<p>En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, +depuis qu'ils avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, +il ne lui avait pas adressé d'autres paroles que quelques +mots insignifiants pour la guider.</p> + +<p>Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la +posa sur son bras.</p> + +<p>Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si +brusque, si imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec +stupéfaction.</p> + +<p>—Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. +Appuyez-vous sur moi.</p> + +<p>Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra +contre lui, mais sans bien comprendre à quel sentiment +il avait obéi.</p> + +<p>Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il +était assez difficile de dire que quelques instants auparavant, +il était en défiance contre elle, tandis que maintenant +il était rassuré.</p> + +<p>Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.</p> + +<p>Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.</p> + +<p>Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait +au Glion, vivre librement près d'elle.</p> + +<p>Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse.</p> + +<p>Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur +promenade, c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelita fut +frappée du changement qui s'était fait en lui, dans son +humeur, dans ses manières, comme dans ses paroles.</p> + +<p>Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot +dans le bon sens.</p> + +<p>Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans +éviter certains sujets et sans réticences.</p> + +<p>Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait +point la tête, mais il restait les yeux levés sur elle.</p> + +<p>En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.</p> + +<p>Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le +long des montagnes qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu +ils s'étaient rapprochés de l'hôtel; mais sans souci de +l'heure du dîner, ils étaient restés assis dans un bois de +sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle +du soleil couchant.</p> + +<p>Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs +fois sur ses lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais +qu'il se décida alors à risquer.</p> + +<p>Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses +et à rendre le sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait +de nouveau pris la main, et de nouveau elle avait marché +près de lui en s'appuyant sur son bras.</p> + +<p>—Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution? +demanda-t-il.</p> + +<p>—Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, +la date seule de mon départ n'est point fixée; car vous +pensez bien que je n'ai pas d'engagement signé qui me +réclame, et puis la saison n'est pas bonne pour les théâtres, +qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte +de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus +ma mère ni mon oncle.</p> + +<p>A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion.</p> + +<p>Et il la sentit frémissante contre lui.</p> + +<p>Mais bientôt elle reprit:</p> + +<p>—Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce +départ; en tout cas, il aura lieu certainement avant celui +de mon oncle. Quand je verrai ma mère rétablie,—car +j'espère qu'ici elle va se rétablir promptement,—quand +on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai, et bien +entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, +pour mon mariage, que mon oncle et ma mère habitaient +Paris; quand ils n'auront plus le souci de ce mariage, +ils retourneront à Belmonte, et j'aurai la satisfaction de +penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat encore +d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que +tout cela s'arrange dans la réalité, comme je le dispose +en imagination, il faut que vous soyez au Glion vous-même, +au moment où je me séparerai de mes parents. +En me demandant quand je partirai, vous devez donc +commencer par me dire, quand vous comptez partir vous-même.</p> + +<p>—Mais je n'en sais rien.</p> + +<p>—Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que +mon départ précédera le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi +donc quand vous serez prêt.</p> + +<p>—Et d'ici là?</p> + +<p>—Quoi! d'ici là?</p> + +<p>—Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades +commencées aujourd'hui?</p> + +<p>—Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux +dire. Seulement ne vont-elles pas vous ennuyer? Je vous +ai demandé déjà un assez grand service pour ne pas abuser +de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la solitude; +est-ce vrai?</p> + +<p>—Cela dépend.</p> + +<p>—De quoi?</p> + +<p>—Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette +solitude. Il y a des heures où j'aime mieux être avec moi-même +qu'avec certaines personnes, et il y en a d'autres +où j'aime mieux être avec certaines personnes que seul +avec moi-même.</p> + +<p>—Alors nous sommes dans une de ces heures!</p> + +<p>—Vous êtes de celles qui....</p> + +<p>—Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un +compliment, vous?</p> + +<p>Ils arrivaient à l'hôtel.</p> + +<p>—Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension +de la dent de Naye? dit-il.</p> + +<p>—Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes +qui... et que nous sommes dans une de ces heures +où....</p> + +<p>—Alors à demain.</p> + +<p>—C'est entendu, seulement demandez-moi à mon +oncle.</p> + +<p>Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle +promenade, il poussa les hauts cris et s'indigna +contre sa nièce.</p> + +<p>—Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en +prie, mon cher ami, ne cédez pas à ses caprices.</p> + +<p>Puis tout à coup s'interrompant:</p> + +<p>—Quand quittez-vous le Glion?</p> + +<p>—Mais je ne sais trop.</p> + +<p>—Alors je refuse mon consentement à cette promenade +je ne veux pas que ma nièce vous gâte vos derniers jours +passés au Glion et arrive ainsi à abréger votre séjour, ce +qu'elle ferait assurément.</p> + +<p>La discussion continua; mais, comme la première fois, +le prince finit par se rendre aux raisons du colonel ou +plutôt par céder à ses instances.</p> + +<p>La promenade du lendemain eut lieu.</p> + +<p>Puis après celle-là ils en firent une troisième, après +cette troisième, une quatrième, une cinquième, et il devint +de règle que chaque jour ils sortaient tous deux pour aller +faire une excursion dans la montagne tantôt avant le déjeuner, +tantôt après.</p> + +<p>Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention +tacite s'était établie à ce sujet entre le prince et le +colonel, et s'ils parlaient de ces promenades, c'était au +retour et non au départ.</p> + +<p>Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les +ascensions, ainsi qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour +lui.</p> + +<p>Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant +de leur excursion, ils ne se suivaient point, marchant +l'un derrière l'autre, dans l'étroit sentier; elle s'appuyait +sur le bras du colonel, et, la tête légèrement inclinée vers +lui, serrée contre lui, elle semblait écouter avec plaisir +ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même parlait +peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir +souci des pierres ou des trous de la route, elle restait +les yeux fixés sur lui, comme si elle était suspendue à +ses lèvres.</p> + +<p>Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, +elle était une distraction; elle l'empêchait de retourner +par l'esprit à Paris et de penser à celle qui l'avait +trompé. Si malgré tout un souvenir lui revenait et s'imposait +à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la journée, +sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et +l'arracher de son coeur; elle lui adressait la parole, elle +le regardait, elle lui tendait la main pour lui demander +son appui, et le souvenir s'envolait.</p> + +<p>Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent, +non pas que de parti pris il allât la chercher, mais l'impression +immédiate la lui imposait. A vivre du matin au +soir ensemble, une sorte d'accoutumance matérielle s'était +établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment, il +la voyait encore, comme si son image était empreinte +dans ses yeux; de même qu'il entendait sa voix, comme +si quelques-unes de ses paroles lui étaient répétées par +un écho intérieur longtemps après qu'il les avait reçues.</p> + +<p>Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée +tout d'abord!</p> + +<p>C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son +insu, sans qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle.</p> + +<p>L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait +effleuré son esprit. Elle était pour lui une amie, une camarade, +rien de plus; une admirable créature, une belle +statue, voilà tout.</p> + +<p>Cependant leurs promenades continuaient, longues ou +courtes, selon les hasards de la journée, et Carmelita +parlait souvent de son prochain départ, mais pourtant +sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de bien à sa +mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle +n'avait pas besoin de se presser.</p> + +<p>Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure, +ils avaient été surpris de la transparence et de la pureté +de l'air, qui étaient si grandes qu'on apercevait des montagnes +situées à une distance de dix ou douze lieues, +comme si elles eussent été à quelques kilomètres seulement.</p> + +<p>Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, +passant près d'eux, les salua et entrant en conversation +avec eux, leur dit que cette pureté de l'air annonçait un +orage prochain.</p> + +<p>—Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.</p> + +<p>—Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt +que le vent se sera établi au sud-ouest.</p> + +<p>—Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? +demanda la colonel lorsque le paysan se fut éloigné, +marchant devant eux de son grand pas, lent, mais régulier.</p> + +<p>—Pourquoi retourner?</p> + +<p>—Mais de crainte de l'orage.</p> + +<p>—J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre +côté j'ai envie aussi de voir un orage dans ces montagnes, +de sorte que quand même je serais certaine que le tonnerre +dût éclater avant une heure, je crois que je continuerais +notre promenade.</p> + +<p>—Alors continuons-la quand même puisque nous ne +sommes certains de rien; nous verrons bien.</p> + +<p>—C'est cela, nous verrons bien.</p> + +<p>Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit +la prochaine arrivée d'un orage, ils avaient continué de +gravir lentement le sentier, qui, à travers des prairies et +des bois, courait en des détours capricieux sur le Banc de +la montagne.</p> + +<p>A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas +du pays, n'annonçait que cet orage fût prochain.</p> + +<p>—Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit +Carmelita.</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous +faire retourner sur nos pas et de nous voir pris de panique. +Cependant il me semble que nous ne sommes +pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est +vrai que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.</p> + +<p>—Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.</p> + +<p>—Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée, +voilà tout.</p> + +<p>Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait +sous le poids d'une émotion assez vive ou tout au +moins d'un trouble.</p> + +<p>—Vous avez envie de me questionner? dit-elle.</p> + +<p>—Il est vrai.</p> + +<p>—Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je +n'ai rien à vous cacher, et je puis très bien vous dire ce +qui me cause cette oppression: ce n'est point une souffrance +physique, c'est un tourment moral. N'êtes-vous +pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon +maître de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé +un engagement en Italie, et que je dois me hâter de partir, +sinon pour débuter, au moins pour me mettre à la +disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que +quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de +prendre cette grave détermination, je suis émue, très +émue. Il m'en coûte, il m'en coûte beaucoup de me séparer +de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je dois le +dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à +cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me +jeter dans l'inconnu.</p> + +<p>—Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille?</p> + +<p>—Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois +revenue sur ma résolution? Elle est aujourd'hui ce +qu'elle était au moment où je vous l'ai fait connaître; +seulement, prête à la mettre à exécution, je la trouve +plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques +jours devant moi, qui semblaient devoir se prolonger +jusqu'à une époque indéterminée. Maintenant cette époque +est fixée; ce ne sont plus quelques jours que j'ai +devant moi, c'est seulement quelques heures.</p> + +<p>—Quelques heures?</p> + +<p>—Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai +en Italie.</p> + +<p>—Vous partez demain?</p> + +<p>—Cette promenade est la dernière que nous ferons +ensemble... au moins dans ce pays, dont je garderai un +si bon, un si doux souvenir.</p> + +<p>Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses +regards sur la plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait +à leurs pieds.</p> + +<p>Une larme semblait rouler dans ses paupières et +mouiller ses yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.</p> + +<p>—Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de +ma vie, dit-elle en montrant le toit de l'hôtel, qu'on +apercevait tout au loin, confusément, au milieu de la +verdure.</p> + +<p>Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de +la montagne:</p> + +<p>—Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en +levant la main, et où vous avez si patiemment écouté mes +plaintes.</p> + +<p>Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée +opportune:</p> + +<p>—Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, +dit-elle, pour la dernière fois?</p> + +<p>—Je vous conduisais à cette fontaine.</p> + +<p>—C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la +journée soit complète.</p> + +<p>Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, +marchant lentement tous deux, silencieux et recueillis.</p> + +<p>Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible +émotion.</p> + +<p>Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit +moins libre, le corps moins dispos que de coutume.</p> + +<p>A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait +de plus en plus lourd.</p> + +<p>Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile, +sans un bruissement; pas d'autre bruit que celui +de l'eau des sources qui s'écoulait en clapotant sur les +cailloux qui barraient son passage; au loin, quelques +faibles tintements des clochettes des vaches.</p> + +<p>Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air +n'annonçait qu'un orage fût prochain; le ciel était bleu, +sans nuages, et le soleil dardait ses rayons avec une intensité +peu ordinaire.</p> + +<p>Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait +appris au colonel qu'elle était décidée à abandonner sa +mère et son oncle pour entrer au théâtre.</p> + +<p>Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le +jour de cette confidence, et, de temps en temps seulement, +le colonel se leva pour aller chercher l'eau qu'ils +mêlaient à leur vin.</p> + +<p>Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il +semblait que Carmelita fût embarrassée de parler, ou +tout au moins qu'elle eût peur d'aborder certains sujets, +et souvent elle garda le silence, s'enfermant dans ce +mutisme qui autrefois lui était habituel.</p> + +<p>Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait +point ses yeux, au contraire, elle les tenait attachés +sur le colonel, et lorsque celui-ci levait la tête, il la +voyait muette, immobile, le regardant avec cette puissance +de fascination énigmatique, si bizarre chez elle, +avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants, +si séduisants, si inquiétant.</p> + +<p>Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus +pesante, quelques nuages se montraient çà là dans le +ciel, et, de temps en temps, soufflait un vent chaud qui +arrivait du sud.</p> + +<p>Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et +le silence.</p> + +<p>En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués +par la chaleur; l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, +leurs lèvres se séchaient; les aiguilles tombées sur la +terre, qu'elle feutrait d'un épais tapis, étaient glissantes +au point que, deux fois, Carmelita faillit tomber.</p> + +<p>Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le +mit sous le sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent +d'un même pas, sans que leurs pieds fissent de bruit sur ce +tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent de ce bois de sapins +dont les hautes branches, formant un couvert épais et +sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le +ciel, ils virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement +du côté du sud.</p> + +<p>Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne +avec un bruit sourd; tout ce qui était immobile et mort +s'anima et entra en mouvement; les feuillas arrachées +des branches passèrent dans l'air, emportées par le vent.</p> + +<p>Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. +Et dans la montagne, à des distances plus ou moins +rapprochées de l'endroit où ils se trouvaient, éclatèrent +des sonneries de cloches se mêlant à des mugissements +de vache et des cris de berger.</p> + +<p>Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes +des pâturages inclinés de leur côté, des vaches qui couraient +çà et là, la queue dressée, la tête basse, galopant +sans savoir où elles allaient.</p> + +<p>—Enfin voici l'orage, dit Carmelita.</p> + +<p>—Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous +le temps de gagner la hutte?</p> + +<p>—Pressons le pas.</p> + +<p>—Appuyez-vous sur mon bras.</p> + +<p>—Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi +vite que vous voudrez.</p> + +<p>Il allongea le pas et elle l'allongea également.</p> + +<p>Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, +mal tracé, il y avait des difficultés; souvent ils étaient +obligés de s'éloigner l'un de l'autre pour éviter les quartiers +de roche qui barraient le chemin; d'autres fois, au +contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils s'arrêtaient +forcément durant quelques secondes.</p> + +<p>—Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, +je crois que nous marcherons plus vite séparément.</p> + +<p>—Si vous voulez.</p> + +<p>—Vous prenez trop souci de moi.</p> + +<p>Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris +par l'orage, dans ce sentier au milieu des prés où il n'y +avait pas un abri, pas un creux de rocher, pas un chalet, +pas une hutte, ils devaient se hâter.</p> + +<p>Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi +tout le ciel, et caché le soleil quelques instants auparavant +si radieux.</p> + +<p>Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la +lumière, une lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait +l'obscurité que des éclairs déchiraient de temps en +temps pour jeter sur la terre des lueurs fulgurantes.</p> + +<p>Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les +pentes herbées de la montagne, on voyait des vaches +bondir, affolées, au milieu des rochers, et le bruit grêle de +leurs clochettes, succédant aux roulements du tonnerre, +produisait un effet étrange et fantastique.</p> + +<p>D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur +berger et formant cercle autour de lui, tandis qu'il allait +de l'une à l'autre pour les flatter, restaient immobiles, +rassurées, montrant ainsi toute leur confiance dans la +protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de leur +maître.</p> + +<p>Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des +montagnes contre lesquelles elles venaient éclater, les +détonations du tonnerre produisaient un vacarme assourdissant: +ce n'étaient pas quelques coups roulant l'un +après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient +se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des +vallées ou bien pour remonter des vallées au ciel, comme +s'ils ne trouvaient pas un espace libre pour se répandre +en vagues sonores.</p> + +<p>Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient +secoués par ces vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient +autour d'eux.</p> + +<p>Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; +mais, à chaque coup de tonnerre, Carmelita +baissait la tête et levait les épaules.</p> + +<p>—Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle +de silence, et peut-être trop bien servie.</p> + +<p>—Vous avez peur?</p> + +<p>—Dame... oui.</p> + +<p>—Nous approchons de la hutte.</p> + +<p>—Combien de temps encore?</p> + +<p>—Cinq minutes en marchant vite.</p> + +<p>Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même +temps une nappe de feu les enveloppa et les éblouit.</p> + +<p>Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. +Elle lui tendit la main.</p> + +<p>—Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.</p> + +<p>Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante +courut dans ses veines, de la tête aux pieds, des +pieds à la tête.</p> + +<p>Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant +ensuite, se laissant mener docilement comme une enfant. +Il fallait se hâter, car les rafales se succédaient presque +sans interruption, et la pluie ou la grêle allait fondre +sur eux d'une minute à l'autre.</p> + +<p>Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait +la main de Carmélita serrer la sienne; puis, après cette +pression, il sentait ses frémissements.</p> + +<p>Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient +danser le sentier devant leurs yeux, ils auraient pu +marcher plus vite; mais il y avait des moments où ils devaient +s'arrêter, ne sachant où mettre le pied, n'ayant plus +devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.</p> + +<p>Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions +électriques, se crispaient dans sa main.</p> + +<p>Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. +Tout à coup ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer +le cou: c'était la pluie qui arrivait.</p> + +<p>—Heureusement voici la hutte, dit-il.</p> + +<p>Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, +qu'un éclair presque aussitôt vint illuminer. Encore +une centaine de mètres et ils trouvaient un abri. Lui serrant +la main, il l'entraîna rapidement.</p> + +<p>La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie +passa, et il y eut une sorte d'accalmie.</p> + +<p>Cette hutte était une sorte de construction en pierres +sèches, recouverte d'un toit en planches chargées de +quartiers de rocher pour les maintenir en place et faire +résistance au vent. Ce n'était point un chalet, habité pendant +la saison où les vaches fréquentent la montagne; +c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin +que les vachers allaient couper à la faux sur les pentes +trop rapides pour être pâturées par leurs bestiaux. Point +de porte à cette grange, point de fenêtre; une seule ouverture, +qui n'était fermée par aucune clôture.</p> + +<p>Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment +entrer en arrivant devant cette grange, l'ouverture donnait +sur le sentier; ils se jetèrent à l'abri.</p> + +<p>Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses +gouttes larges et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte +qui fondit sur le toit de la grange; mais ils n'avaient +plus rien à craindre de l'eau, ils pouvaient respirer.</p> + +<p>Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita +avait peur, c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et +l'orage précisément venait de se déchaîner en plein sur +eux.</p> + +<p>Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des +nuages, maintenant c'était le centre de la tempête qui les +enveloppait.</p> + +<p>Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur +libre passage, les nuages s'étaient divisés; tandis que les +uns s'envolaient par-dessus les sommets, les autres s'étaient +abattus dans les vallées. De sorte que, dans leur +hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt +les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient +devoir écraser leur toit, tantôt au contraire elles +éclataient au-dessous d'eux et semblaient soulever les +planches qui les abritaient.</p> + +<p>Les nappes de feu se succédaient sans interruption, +éblouissantes, aveuglantes, comme s'ils avaient été en +plein dans les flammes du ciel.</p> + +<p>Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de +la grange pour jouir du spectacle splendide des éclairs +embrassant les montagnes; mais bientôt elle avait abandonné +cette place, plus peureuse que curieuse, pour aller +s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.</p> + +<p>Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il +regardait les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur +clarté trop vive l'éblouissait.</p> + +<p>Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita +l'appeler.</p> + +<p>Il s'approcha d'elle.</p> + +<p>—Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions +tout à l'heure et que la voix de leur maître rassurait; +il me semble que si vous me parliez, j'aurais moins +peur, car, je l'avoue, j'ai très peur.</p> + +<p>Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la +rassurer par quelques mots plus ou moins raisonnables.</p> + +<p>Mais une détonation formidable lui coupa la parole +la grange, secouée du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; +des lueurs fulgurantes couraient partout, comme +si les planches et le foin venaient de s'allumer.</p> + +<p>Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules +du colonel, et, frémissante, éperdue, elle se serra contre +lui.</p> + +<p>Il se pencha vers elle.</p> + +<p>Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent +et leurs lèvres s'unirent dans un baiser.</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<p>Huit jours s'étaient écoulés depuis l'orage qui avait ravagé +les bords du Léman, et le colonel Chamberlain avait +disparu, sans que personne sût au Glion ce qu'il était +devenu.</p> + +<p>Le soir même de cet orage, il était rentré à l'hôtel +avec mademoiselle Belmonte, et le lendemain matin, au +petit jour, un garçon, en faisant les chaussures, l'avait +vu sortir.</p> + +<p>Contrairement à son habitude, le colonel n'avait pas +pris le chemin de la montagne; mais, tournant à gauche, +il avait suivi la route qui descend à Montreux.</p> + +<p>Cette disparition avait provoqué, bien entendu, de nombreux +commentaires.</p> + +<p>—Comment! le colonel Chamberlain avait quitté +l'hôtel, et son valet de chambre lui-même n'avait pas été +averti de ce départ?</p> + +<p>Mais, à côté des commentaires des indifférents et des +curieux, s'était manifestée l'inquiétude des intéressés. +Le prince Mazzazoli, Carmelita; la comtesse Belmonte +avaient à tour de rôle, interrogé Horace en le pressant +de questions.</p> + +<p>—Où était le colonel?</p> + +<p>—Quand devait-il revenir?</p> + +<p>A toutes ces questions Horace était resté sans réponses, +stupéfait lui-même de ce départ, que rien ne +faisait prévoir.</p> + +<p>Et alors il était entré dans des explications desquelles +résultait la présomption, pour ne pas dire la certitude, +que le colonel était, la veille même de son départ, décidé +à prolonger son séjour au Glion.</p> + +<p>Alors il allait revenir d'un instant à l'autre.</p> + +<p>C'était ce que Carmelita s'était dit, bien qu'elle ne pût +guère s'expliquer ce brusque départ, alors qu'elle avait +de si puissantes raisons personnelles, pour croire qu'il +allait rester près d'elle.</p> + +<p>C'était donc une séparation.</p> + +<p>C'était une fuite!</p> + +<p>Mais Horace, comment restait-il à l'hôtel?</p> + +<p>Comme sa nièce, le prince s'était demandé ce qui avait +déterminé ce brusque départ.</p> + +<p>Mais il avait trop l'expérience des choses de ce monde +pour rester court devant cette question.</p> + +<p>Le colonel avait voulu échapper à un mariage avec Carmelita, +et en laissant Horace au Glion, le colonel avait +voulu apprendre ce qui se passerait après son départ, et +comment ce départ serait supporté.</p> + +<p>Et si Horace paraissait stupéfait de ce départ, s'il disait +ne rien savoir, il n'était pas sincère. En réalité, il +savait parfaitement où son maître était, ce qui expliquait +qu'il eût déployé si peu de zèle à le chercher dans les précipices +de la montagne, et chaque jour, sans doute, il lui +écrivait.</p> + +<p>De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par +sa fuite.</p> + +<p>C'était un homme logique que le prince Mazzazoli, et +qui poussait les raisonnements jusqu'au bout.</p> + +<p>Arrivé à cette conclusion, il ne s'arrêta donc pas en +chemin, et il se dit que cette précaution, ce besoin de +savoir, indiquait sûrement une résolution indécise aussi +bien qu'une conscience troublée.</p> + +<p>S'il avait été parfaitement décidé à fuir Carmelita, le +colonel ne se serait point inquiété de ce qui arriverait +après son départ. Il serait parti et il aurait emmené son +valet de chambre avec lui.</p> + +<p>De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer +ce qui s'y passait pour en avertir son maître, on +devait conclure que le colonel pouvait revenir.</p> + +<p>Ce retour dépendait donc des lettres d'Horace.</p> + +<p>En conséquence, il fallait que ces lettres fussent telles +que le colonel, ébranlé dans son indécision et atteint dans +sa conscience, fût obligé de revenir, qu'il le voulût ou ne +le voulût pas.</p> + +<p>Pour obtenir ce résultat, deux moyens se présentaient.</p> + +<p>Acheter Horace.</p> + +<p>Ou bien le tromper.</p> + +<p>Le prince, quoiqu'il n'eût qu'un parfait mépris pour la +conscience humaine, n'osa pas proposer d'argent à Horace +pour le mettre dans ses intérêts; ce nègre, qui était un +animal primitif, serait capable de refuser l'argent et d'avertir +son maître.</p> + +<p>Il aima mieux recourir à l'habileté, ce qui d'ailleurs +était plus économique.</p> + +<p>Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonça +qu'elle était malade; on dut même aller chercher un médecin, +et, comme le prince était sans domestiques, il pria +Horace de lui rendre le service d'aller à Montreux.</p> + +<p>Horace ne se serait jamais permis d'interroger le médecin; +mais, lorsque celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, +il entendit sans écouter une partie de la conversation qui +s'engagea entre le prince et le médecin dans le vestibule.</p> + +<p>—Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous +notre malade? Elle me paraît bien sérieusement +prise.</p> + +<p>—Ses plaintes dénotent en effet un état très douloureux.</p> + +<p>—La tête surtout, c'est de la tête qu'elle souffre; la +nuit a été des plus mauvaises.</p> + +<p>—Je n'ai rien remarqué de particulier de ce côté; pas +de fièvre; et cependant une grande agitation.</p> + +<p>Quelques questions et leurs réponses échappèrent à +Horace, mais bientôt il entendit le prince qui disait:</p> + +<p>—Ne craignez-vous pas une fièvre cérébrale?</p> + +<p>La réponse n'arriva pas jusqu'à lui, au moins telle qu'elle +fut formulée par le médecin, mais le prince voulut bien +la lui faire connaître.</p> + +<p>On craignait une fièvre cérébrale, et le médecin était +très inquiet.</p> + +<p>Horace se montra ému, et le prince fut certain que +cette émotion allait se communiquer au colonel.</p> + +<p>Il n'y avait qu'à attendre en entretenant cette émotion.</p> + +<p>Le temps s'écoulait, et la maladie de Carmelita prit un +caractère de plus en plus inquiétant.</p> + +<p>Le prince paraissait accablé, et, toutes les fois qu'il +parlait de sa nièce à Horace, c'était avec des tremblements +dans la voix et des larmes dans les yeux, de plus +en plus convaincu que ces larmes et ces tremblements +passeraient dans les lettres du nègre.</p> + +<p>—Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon +pauvre garçon, et je vous plains sincèrement d'être +sans nouvelles de votre maître, que vous aimez tant.</p> + +<p>Il y avait déjà dix jours qu'Horace «était sans nouvelles +de son maître», lorsqu'un matin on lui remit une +lourde enveloppe portant le timbre de Paris, et dont l'adresse +était écrite de la main du colonel.</p> + +<p>Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une +pour lui, dans laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre +à Paris; une pour le prince Mazzazoli, une pour +la comtesse Belmonte, la quatrième enfin pour mademoiselle +Carmelita Belmonte.</p> + +<p>Ces lettres reçues, il ne perdit pas son temps à se demander +quel pouvait être leur contenu.</p> + +<p>Vivement il monta à la chambre du prince, tenant les +trois lettres dans sa main.</p> + +<p>—Je viens de recevoir une lettre de mon maître, dit +Horace, dans laquelle étaient incluses trois lettres que +voici: une pour M. le prince, une pour madame la comtesse, +une pour mademoiselle Carmelita.</p> + +<p>—Donnez, dit le prince en avançant vivement la +main.</p> + +<p>Mais aussitôt, se contenant et ne voulant pas laisser +paraître l'angoisse qui lui serrait les entrailles:</p> + +<p>—Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il +tâcha d'affermir.</p> + +<p>—Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre à +Paris, et, comme il ne me parle pas de sa santé, je pense +qu'elle est bonne.</p> + +<p>—Je le pense aussi et je m'en réjouis; au reste le colonel +aura peut-être été plus explicite dans la lettre qu'il +m'adresse, et c'est ce que je vais voir.</p> + +<p>Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congédia +celui-ci d'un mouvement de main plein d'amabilité.</p> + +<p>Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, +le prince ouvrit celle qui était adressée à Carmelita, pensant +sans doute qu'il verrait là plus clairement ce qu'il +voulait apprendre.</p> + +<p>Il fit cela vivement, sans hésitation, comme la chose +la plus naturelle du monde.</p> + +<p>Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle +sans lui? Une déclassée, une pauvre fille qui n'aurait jamais +pu se marier.</p> + +<p>N'était-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit +de ses efforts?</p> + +<p>Il lut:</p> + +<p>«Mon brusque départ a dû vous bien surprendre, chère +Carmelita, et quand le lendemain de notre journée +passée dans la montagne, on vous a dit que j'avais quitté +le Glion, je ne sais ce que vous avez dû penser.</p> + +<p>«En tous cas, quelles qu'aient été les accusations que +vous avez pu porter contre moi ou contre ma conduite, +elles étaient fondées, puisque vous ignoriez à quel mobile +j'obéissais en partant.</p> + +<p>«Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les +explications de cette conduite étrange qui, une fois encore, +a dû justement vous indigner, et je veux le faire +franchement, loyalement, comme il convient à un +homme d'honneur qui croit devoir se justifier.</p> + +<p>«Pourquoi suis-je parti sans vous avertir?</p> + +<p>«Tout d'abord c'est à cette question que je veux répondre, +car c'est la première, n'est-ce pas, que vous +vous êtes posée?</p> + +<p>«En effet, n'était-il pas tout simple et tout naturel que, +voulant partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour +cela qu'avais-je à faire? A frapper deux coups à notre +porte de communication, qui se serait ouverte devant +moi et qui m'eût donné toute facilité pour m'expliquer.</p> + +<p>«Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire +pourquoi, avant d'aller plus loin.</p> + +<p>«La facilité matérielle de m'expliquer, je la trouvais +par ce moyen; mais je ne trouvais pas en même temps +la liberté morale, et c'était cette liberté morale que je +voulais, que j'ai cherchée, que j'ai trouvée dans ce +brusque départ.</p> + +<p>«Lorsque nous nous sommes séparés, en rentrant de +notre promenade, je ne pensais nullement à ce départ; +bien au contraire, je n'avais qu'une idée, qu'un but +rester près de vous.</p> + +<p>«Je ne sais ce qu'a été cette nuit pour vous après les +sensations et les émotions de notre journée.</p> + +<p>«Pour moi elle a été une nuit de réflexions les plus +graves; car c'était ma vie que j'allais décider, c'était +en même temps la vôtre.</p> + +<p>«Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, +pourquoi n'avoir pas frappé à la porte de communication?</p> + +<p>«Ma réponse sera franche.</p> + +<p>«Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, +irrésistible, et, au lieu de voir par mes propres yeux, au +lieu de sentir par mon propre coeur, au lieu de raisonner +avec ma propre raison, je me serais laissé entraîner, +j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre +coeur, je n'aurais pas raisonné.</p> + +<p>«J'ai voulu m'assurer cette liberté d'examen et de +décision.</p> + +<p>«Voilà comment je suis parti, sans vous parler de ce +départ, convaincu à l'avance que, si je vous disais un +seul mot, je ne partirais point.</p> + +<p>«Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour +avoir toute ma liberté de conscience.</p> + +<p>«En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une +dernière fois, je ne m'imaginais guère que le lendemain +matin nous ne nous verrions plus; mais, dans le +calme et le silence de la nuit, la réflexion a remplacé +les emportements tumultueux de la journée, et, peu à +peu, j'ai été amené à faire l'examen de ma situation +morale dans le présent aussi bien que dans le passé.</p> + +<p>«En commençant cette lettre, je vous ai promis une +entière franchise et une absolue sincérité; je dois donc, +quant à cette position morale, entrer dans des détails +qui, jusqu'à un certain point, seront des aveux.</p> + +<p>«Je sens combien ces aveux sont délicats entre nous, +je sens combien ils sont difficiles; mais je m'imputerais +à crime de ne pas les faire.</p> + +<p>«En ces derniers temps j'ai éprouvé, chère Carmelita, +une terrible douleur qui m'a laissé anéanti, et j'ai cru +que mon coeur était mort pour la tendresse, si bien +mort que personne ne le ressusciterait jamais.</p> + +<p>«Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette +vie d'intimité qui a été la nôtre, jamais un mot de tendresse +n'est sorti de mes lèvres; jamais un regard passionné, +jamais un geste n'est venu troubler la confiance +que vous aviez en moi.</p> + +<p>«Vous aimai-je?</p> + +<p>«Je ne me posais pas cette question, et l'idée que je +pouvais encore aimer ne se présentait même pas à +mon esprit.</p> + +<p>«La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre +a été l'éclair qui a déchiré la nuit qui m'enveloppait.»</p> + +<p>Arrivé à ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince +s'arrêta un moment et haussa doucement les épaules avec +un sourire de pitié; mais il ne s'attarda pas dans des réflexions +oiseuses, et bien vite il reprit sa lecture au point +où il l'avait interrompue.</p> + +<p>«Les éclairs, vous avez vu, dans cette journée d'orage, +les effets qu'ils produisent, ils éblouissent, et, lorsqu'ils +s'éteignent, l'obscurité qu'ils ont pour une seconde déchirée +et illuminée reprend plus sombre et plus noire.</p> + +<p>«Il en est des choses morales comme des choses +matérielles.</p> + +<p>«L'éclair qui m'avait ébloui s'était éteint, je restai +aveuglé.</p> + +<p>«Sans doute il m'était facile de faire jaillir de nouveau +les lueurs qui avaient projeté leur lumière dans mon +âme. Pour cela, je n'avais qu'à venir près de vous: du +choc de nos regards naîtraient de nouveaux éclairs.</p> + +<p>«Mais l'effet ne serait-il pas toujours le même, et l'aveuglement +ne succéderait-il pas encore â l'éblouissement?</p> + +<p>«Ce n'était point ainsi que je devais tenter l'examen +que je voulais; ce n'était point près de vous, sous votre +influence, sous votre charme.</p> + +<p>«C'était dans la solitude, dans le calme, seul en face de +moi-même, que je devais m'interroger franchement, et +franchement me répondre.</p> + +<p>«Voilà pourquoi je suis parti.</p> + +<p>«Ce que je voulais savoir, ce n'était point si j'étais capable +d'être heureux près de vous.</p> + +<p>«Cela je le savais, je le sentais, et m'éloignant le matin +de l'hôtel où vous dormiez, regardant les fenêtres de +votre chambre, pensant à notre journée de la veille, je +retrouvais encore dans mes veines des frissonnements +de bonheur.</p> + +<p>«Mais étais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je +vous aimer comme vous devez être aimée? Cela, +je ne le savais pas d'une manière certaine et je voulais +le chercher.</p> + +<p>«Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute +conscience.</p> + +<p>«Depuis que je me suis éloigné du Glion, il ne s'est +point écoulé une heure, une minute, qui ne vous ait été +consacrée, et aujourd'hui je viens vous dire que j'écris +à votre oncle, et à votre mère, pour leur demander votre +main.</p> + +<p>«Voulez-vous de moi pour votre mari, chère Carmelita?</p> + +<p>«Vous prierez votre oncle de me faire connaître votre +réponse.»</p> + +<p>Le prince s'arrêta de nouveau et, posant la lettre sur la +table qui était devant lui, se renversant dans son fauteuil, +il se mit à rire silencieusement.</p> + +<p>Quelqu'un qui l'eût observé se fût assurément demandé +s'il devenait fou: sans une parole, sans un éclat de voix, +il riait toujours, la bouche largement ouverte, la mâchoire +inférieure tremblante, les yeux remplis de larmes.</p> + +<p>Tout à coup il s'arrêta et haussant les épaules:</p> + +<p>—Le remords des honnêtes gens, dit-il à mi-voix. Huit +jours... lutté... réparation obligée... enfin!</p> + +<p>Puis, son accès de joie s'étant un peu calmé, il reprit +et acheva sa lecture:</p> + +<p>«Soyez assurée que vous trouverez en moi un mari +qui vous aimera loyalement, et qui tiendra fidèlement +un engagement qu'il n'a voulu prendre qu'en connaissance +de cause.»</p> + +<p>Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui +n'étaient que le développement de cette idée, mais le prince +ne les lut que d'un oeil distrait puis il passa à la lettre qui lui +était adressée: en gros, il savait ou tout au moins il croyait +savoir comment le colonel avait été amené à cette demande +en mariage, et pour le moment cela suffisait.</p> + +<p>Maintenant il était curieux de voir comment sa lettre +était rédigée.</p> + +<p>Elle l'était de la façon la plus simple et en termes aussi +brefs que possible.</p> + +<blockquote><p> +Mon cher prince,</p> + +<p>Je n'ai pu vivre dans l'intimité de votre charmante +nièce, sans me prendre pour elle d'un sentiment de +tendresse qui peu à peu est devenu de l'amour.</p> + +<p>J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous +prie d'être mon interprète auprès de madame la comtesse +Belmonte, à laquelle d'ailleurs j'écris directement, +pour appuyer ma demande.</p> + +<p>Je ne veux aujourd'hui présenter que la question de +sentiment; quant à ce qui est affaire, nous nous en occuperons, +si vous le voulez bien, de vive voix, lorsque +nous aurons le plaisir d'être réunis.</p> + +<p>Croyez, mon cher prince, à mes meilleurs sentiments.</p> + +<p>ÉDOUARD CHAMBERLAIN. +</p></blockquote> + +<p>Autant le prince avait été satisfait de la lettre écrite à +Carmelita, autant il fut mécontent de celle-là.</p> + +<p>Vraiment ce marchand de pétrole le prenait de haut et +d'un ton dégagé avec le dernier représentant des Mazzazoli.</p> + +<p>Il prit la lettre adressée à la comtesse et l'ouvrit.</p> + +<p>Elle était à peu près la répétition de celle qu'il venait +de lire, avec plus de politesse seulement et moins de sans-gêne.</p> + +<p>Alors, réunissant ces trois lettres, il passa dans la +chambre de Carmelita, où se trouvait la comtesse.</p> + +<p>—Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, +dit-il.</p> + +<p>—Ah! s'écria la comtesse.</p> + +<p>Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil +où elle était étendue, elle regarda son oncle fixement.</p> + +<p>—Voici deux lettres qui vous sont adressées, continua +le prince.</p> + +<p>Et il remit ces lettres, l'une à sa soeur, l'autre à sa nièce.</p> + +<p>—Ne me faites pas mourir d'impatience, s'écria la +comtesse, les mains tremblantes, parlez donc.</p> + +<p>—Lisez, dit-il.</p> + +<p>Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la +lettre des mains de son oncle, elle en avait commencé +vivement la lecture, sans faire d'observation à propos du +cachet brisé.</p> + +<p>Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait +lire; alors, le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la +lettre et la lui lut à mi-voix.</p> + +<p>—Ah! le bon garçon, s'écria la comtesse.</p> + +<p>Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots +inintelligibles.</p> + +<p>Cependant Carmelita avait achevé la lecture de sa lettre, +beaucoup plus longue que celle de sa mère.</p> + +<p>Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage +pâlir ou rougir.</p> + +<p>Mais, lorsqu'elle fut arrivée à la dernière ligne, elle se +leva vivement et lançant à son oncle un regard triomphant:</p> + +<p>—Eh bien! dit-elle, suis-je une oie?</p> + +<p>Le prince fléchit un genou devant elle, et lui prenant +la main avec un geste d'humble adoration:</p> + +<p>—Un ange! dit-il.</p> + +<p>Respectueusement il lui baisa la main.</p> + +<p>A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant +la main, comme l'avait fait le prince, elle la baisa +aussi avec une génuflexion.</p> + +<p>Ainsi sa mère et son oncle se prosternaient devant elle.</p> + +<p>L'élan de fierté qu'elle avait eu en lisant la lettre de son +mari ne tint pas contre cette humilité; elle prit sa mère +dans ses bras et l'embrassa tendrement, de même elle +embrassa son oncle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Bien que le prince Mazzazoli eût pleine confiance dans +le colonel et le jugeât incapable de ne pas tenir un +engagement pris, il eût désiré que le mariage de Carmelita +ne se fît point à Paris.</p> + +<p>Sans doute, au point où les choses étaient arrivées, il +n'y avait guère à craindre que ce mariage manquât.</p> + +<p>Cependant il était dans la nature du prince de craindre +toujours et de rester quand même sur ses gardes.</p> + +<p>Dans les circonstances présentes, il lui semblait que, +si un danger devait surgir, c'était du côté de Paris qu'il +fallait l'attendre.</p> + +<p>Il paraissait peu probable que le colonel retombât sous +l'influence de madame de Lucillière, au moins avant le +mariage. Après, cela était possible, et le prince, qui +avait l'expérience de la passion, admettait ce retour +jusqu'à un certain point; mais ce qui arriverait après le +mariage, il n'avait pas présentement à en prendre souci.</p> + +<p>Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la +duperie dont il avait été victime? Cela était à présumer. +Mais que pouvait-il? Ni lui ni Ida n'étaient maintenant +bien redoutables.</p> + +<p>Enfin pouvait-on être pleinement rassuré du côté de +cette jeune cousine du colonel, cette petite Thérèse +Chamberlain, qu'il avait eu un moment l'intention de +prendre pour femme?</p> + +<p>Quel que fût le plus ou moins de gravité de ces trois +dangers, et à vrai dire le plus grand de tous paraissait +bien peu sérieux, il y avait une chose certaine, qui était +que le simple séjour à Paris du colonel et de Carmelita +donnait tout de suite à ces craintes un caractère plus +imminent.</p> + +<p>Que le colonel ne rentrât pas en France et très probablement +aucun de ces dangers n'éclatait.</p> + +<p>Au contraire, que le mariage se fît à Paris, précédé et +accompagné de toute la publicité qui fatalement devait se +manifester d'une façon bruyante, et aussitôt ils pouvaient +devenir menaçants.</p> + +<p>Qui pouvait savoir à l'avance les fantaisies qui passeraient +par la tête de la marquise de Lucillière, lorsqu'elle +apprendrait que son ancien amant allait se marier? En +voyant à qui avait profité la rupture, qu'on avait eu +l'habileté d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle +pas quel avait été l'auteur de cette rupture?</p> + +<p>Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le +baron Lazarus, déçu dans ses espérances les plus chères, +et de plus battu avec les armes mêmes qu'il avait eu la +simplicité de donner?</p> + +<p>Enfin qui pouvait prévoir ce que ferait cette Thérèse +Chamberlain, alors surtout qu'on ne la connaissait pas, et +qu'on ne savait rien de ce qui s'était passé entre elle et +son cousin le colonel? Ce que M. Le Méhauté, le juge +d'instruction, avait raconté du frère de cette jeune fille, +lors de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, +devait donner à réfléchir. Il était évident qu'on avait la +main hardie, dans cette famille, et un Italien, si brave +qu'il soit, compte toujours dans la vie avec les mains +hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. +Or, si le récit du juge d'instruction était exact, on ne +se faisait pas scrupule, dans la famille Chamberlain, de +mettre en mouvement les couteaux et les poignards; la +poitrine du colonel était là pour le prouver.</p> + +<p>Il valait donc mieux, à tous les points de vue et aussi +au point de vue des intérêts personnels du prince, que le +mariage ne se fît pas à Paris.</p> + +<p>—Mais où le célébrer?</p> + +<p>—Ah! si on avait commencé les réparations indispensables +dans le château de Belmonte! Si on s'était occupé +activement de meubler quelques pièces! Si....</p> + +<p>Le prince avait haussé les épaules, ce n'était pas en +quelques semaines ou en quelques mois qu'on pouvait +restaurer Belmonte.</p> + +<p>Comment célébrer un mariage entre les quatre murailles +croulantes d'un château chancelant, sans un toit +sur la tête des invités, sans vitres aux fenêtres, au milieu +des oiseaux de nuit effrayés et des bêtes immondes qui +cherchent leur abri dans les décombres?</p> + +<p>La vue seule de cette misère ne ferait-elle pas fuir le +colonel, peu sensible sans doute à la poésie des ruines?</p> + +<p>Il fallait donc renoncer à Belmonte, et le prince y +renonça, mais non pourtant sans tenter d'écarter Paris.</p> + +<p>Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes +pour une lune de miel.</p> + +<p>Mais le colonel n'accueillit point cette proposition.</p> + +<p>Le prince Mazzazoli avait-il une habitation à Venise? +En avait-il une à Florence? une à Naples? Non, n'est-ce +pas? Alors pourquoi aller à Venise ou à Naples? et +pourquoi plutôt ne pas aller à Paris, où il possédait, lui, +un hôtel prêt à le recevoir?</p> + +<p>Paris était aussi une ville charmante pour une lune de +miel.</p> + +<p>Le prince résista, mais le colonel tint bon et de telle +sorte que, finalement, le prince céda.</p> + +<p>Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? +Aucune en réalité; et un refus persistant pourrait le +surprendre et l'inquiéter, peut-être même donner de +mauvaises pensées.</p> + +<p>Le temps n'était pas encore venu où l'on pourrait impunément +ne pas le ménager.</p> + +<p>Il fut donc convenu qu'on rentrerait à Paris, et que ce +serait à Paris que se ferait le mariage.</p> + +<p>D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait écarter +les dangers, s'ils se présentaient.</p> + +<p>Et le colonel était dans des dispositions qui ne permettaient +pas de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent +pussent être bien redoutables.</p> + +<p>On pourrait risquer des efforts pour empêcher ce mariage, +mais à coup sûr ils n'auraient aucun résultat.</p> + +<p>Cependant, malgré cette confiance dans le succès, le +prince aurait voulu tenir le mariage de sa nièce autant +que possible caché, ayant pour cela de puissantes raisons +qui lui étaient inclusivement personnelles.</p> + +<p>Mais cela ne fut pas possible.</p> + +<p>Le colonel se serait demandé ce que signifiait cet +étrange mystère.</p> + +<p>Et d'un autre côté lui-même revenant à Paris, après +une assez longue absence, était obligé de donner des explications +à ses créanciers pour les faire patienter.</p> + +<p>Quelle meilleure assurance pour eux d'être sûrement +payés que l'annonce du prochain mariage de Carmelita +avec le colonel Chamberlain?</p> + +<p>Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou +moins probable; c'était un mariage arrêté, décidé, et le +plus étonnant, le plus merveilleux, le plus miraculeux, +le plus étourdissant, le plus triomphant, le plus beau, le +plus grand, le plus riche, le plus extraordinaire, le plus +brillant, le plus éblouissant, le plus digne d'envie qu'on +pût rêver. Le mari, on pouvait le nommer: c'était... +pour tout dire d'un seul mot, c'était l'homme le plus riche, +le plus en vue, le plus à la mode de Paris, c'était le colonel +Chamberlain.</p> + +<p>Et le prince l'avait nommé tout bas, en cachette, avec +prière de ne pas ébruiter cette nouvelle.</p> + +<p>Non seulement il l'avait nommé, mais avec quelques +créanciers qui avaient payé cher le droit d'être incrédules, +il avait fait plus; il avait montré la lettre écrite par le colonel +pour lui demander la main de Carmelita.</p> + +<p>Le premier créancier à qui le prince avait montré la +lettre du colonel était son bijoutier, qu'il avait intérêt à +ménager. Le bijoutier avait promis le secret, mais, en +rentrant chez lui, il avait joyeusement annoncé à sa femme +que la créance du prince Mazzazoli serait payée, attendu +que mademoiselle de Belmonte épousait le colonel Chamberlain. +A ce moment était entrée une des principales +clientes de la maison, la charmante comtesse d'Ardisson, +amie et rivale de la marquise de Lucillière.</p> + +<p>Naturellement, on lui avait conté cette grande nouvelle, +qui, en conséquence de ses relations avec madame +de Lucillière, devait avoir un certain intérêt pour elle.</p> + +<p>C'était un secret, un grand secret, que personne ne +connaissait encore à Paris; car le prince et sa famille venant +de Suisse avec le colonel Chamberlain, étaient arrivés +le matin même.</p> + +<p>Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson +n'eut qu'un désir, l'apprendre elle-même à madame +de Lucillière, pour voir comment celle-ci recevrait cette +nouvelle.</p> + +<p>Précisément c'était jour d'Opéra de la marquise de Lucillière, +l'occasion était vraiment heureuse.</p> + +<p>A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'était installée +dans sa loge, qui faisait face à celle de madame de +Lucillière.</p> + +<p>La marquise n'était point encore arrivée et sa loge était +restée vide jusqu'à la fin du premier acte de Robert, qu'on +donnait ce soir-là.</p> + +<p>La toile était à peine tombée, que la comtesse d'Ardisson +entrait dans la loge de madame de Lucillière pour +lui faire une visite d'amitié.</p> + +<p>La marquise était gaie, souriante, de belle humeur +comme à l'ordinaire, et prenait plaisir pour le moment +à plaisanter le prince Seratoff, qui l'avait accompagnée.</p> + +<p>Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des démonstrations +de joie affectueuse, comme une amie dont on a +été trop longtemps séparée.</p> + +<p>Après quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la +loge, les laissant en tête à tête.</p> + +<p>—Vous savez la nouvelle? demanda aussitôt la comtesse.</p> + +<p>—Quelle nouvelle</p> + +<p>—La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: +le colonel Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, +il y a quelques mois est retrouvé.</p> + +<p>—Était-il donc perdu? demanda la marquise de Lucillière +en pâlissant légèrement.</p> + +<p>—Je ne sais s'il l'était pour vous,—la comtesse appuya +sur le mot.—mais il l'était pour le monde parisien; +heureusement le voici revenu, et je crois que son retour +va faire un joli tapage.</p> + +<p>Elle attendit un moment pour que madame de Lucillière +lui demandât à propos de quoi allait éclater ce tapage; +mais celle-ci, tout d'abord surprise en entendant prononcer +le nom du colonel, s'était bien vite remise et maintenant +elle se tenait sur ses gardes.</p> + +<p>Évidemment ce n'était pas pour avoir le plaisir de lui +faire une simple visite que sa chère amie, madame d'Ardisson, +était venue dans sa loge. Madame de Lucillière +avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour se livrer +maladroitement; il fallait attendre et laisser venir.</p> + +<p>—Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du +prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte? demanda +la comtesse d'Ardisson.</p> + +<p>—Très longtemps.</p> + +<p>—Ils étaient en Suisse; ils sont revenus aussi.</p> + +<p>—La comtesse est rétablie?</p> + +<p>—Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a été malade?</p> + +<p>—Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas +de motifs pour me défier de ceux qui parlent.</p> + +<p>—Et vous n'avez pas de motifs pour vous défier de la +comtesse ou du prince?</p> + +<p>—Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me +défie jamais de mes amis.</p> + +<p>—Eh bien! dans cette circonstance, vous avez été dupe +de votre confiance.</p> + +<p>—Vraiment?</p> + +<p>—Ce n'était pas pour cause de maladie que la comtesse +allait en Suisse. En réalité, ce n'était pas elle qui faisait +ce voyage; c'était Carmelita. Devinez-vous?</p> + +<p>—Pas du tout; vous parlez, chère amie, comme le +sphinx.</p> + +<p>—Je voulais vous ménager cette nouvelle pour qu'elle +ne vous... surprit pas trop brusquement. Carmelita allait +en Suisse pour rejoindre le colonel Chamberlain, qui s'était +retiré sur les bords du lac de Genève en quittant Paris; +ils ont passé tout le temps de cette absence ensemble, +et de ce long tête-à-tête il est résulté ce qui fatalement +devait se produire: le colonel Chamberlain épouse mademoiselle +Carmelita Belmonte.</p> + +<p>Bien que madame de Lucillière eût pu se préparer +pendant les savantes lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, +et sa main, qui jouait nerveusement avec son éventail +se crispa.</p> + +<p>Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua très bien +l'effet qu'elle avait produit.</p> + +<p>—Vous ne me croyez pas? dit-elle.</p> + +<p>—Pourquoi ne vous croirais-je pas?</p> + +<p>—Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable +que ce mariage entre deux êtres qui semblent +faits l'un pour l'autre: le colonel est un homme charmant +malgré l'excentricité de sa tenue, et Carmelita est la belle +des belles. Ils devaient s'aimer, cela était écrit et cela +s'est réalisé: il paraît qu'ils s'adorent. En tous cas, le +certain est qu'ils s'épousent.</p> + +<p>Il fallait bien dire quelque chose.</p> + +<p>—Et pour quand ce mariage? demanda madame de +Lucillière d'une voix qu'elle tâcha d'affermir.</p> + +<p>—Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel +ni le prince Mazzazoli qui m'ont donné cette nouvelle; je +la tiens d'une personne tierce, en qui j'ai toute confiance +et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui s'appelle vu, la lettre +par laquelle le colonel Chamberlain demande au prince +Mazzazoli la main de sa nièce, mademoiselle Carmelita +Belmonte. Le mariage n'est donc plus douteux, seulement +j'ignore la date; il est même probable que cette date +vous la connaîtrez avant moi. Vous avez avec le colonel +Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que +personne à Paris, et sa première visite sera assurément +pour vous. Mais, grâce à mon indiscrétion, vous ne serez +pas surprise. Vous ne me remerciez pas?</p> + +<p>—Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, +afin de vous remercier une bonne fois pour toutes.</p> + +<p>Puis, après quelques paroles insignifiantes, madame +d'Ardisson regagna vivement sa loge, et, se plaçant dans +l'ombre de manière à se cacher autant que possible, elle +braqua sa lorgnette sur madame de Lucillière.</p> + +<p>Elle s'était observée pendant cet entretien, dont toutes +les paroles portaient; maintenant, sans doute qu'elle se +croyait libre elle allait se livrer....</p> + +<p>Et de fait, elle se tenait la tête appuyée sur sa main, immobile, +le visage contracté, les sourcils rapprochés, les +lèvres serrées, les narines dilatées.</p> + +<p>Elle aimait donc toujours le colonel?</p> + +<p>Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson +prit plaisir à rappeler les coups qu'elle venait de porter: +«Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le colonel; ils +s'adorent, ils se marient.» Et cette allusion aux relations +intimes qui existaient entre le colonel et la marquise?... +Vraiment tout cela avait été bien filé.</p> + +<p>A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit +de nouveau, et le prince Seratoff parut; mais la marquise +ne le laissa pas s'asseoir.</p> + +<p>Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, après +avoir dirigé ses regards vers les fauteuils d'orchestre du +côté gauche, il sortit.</p> + +<p>Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson +braqua sa lorgnette vers la porte de l'orchestre, où +bientôt se montra le prince Seratoff.</p> + +<p>Au quatrième fauteuil, était assis le baron Lazarus, qui +venait d'arriver.</p> + +<p>Le prince se dirigea vers lui, et après quelques paroles +l'emmena avec lui.</p> + +<p>Deux minutes après, ils entrèrent dans la loge de la +marquise de Lucillière, et le prince en sortit aussitôt, +laissant le baron seul avec la marquise.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Madame de Lucillière avait indiqué de la main au baron +Lazarus un fauteuil dans le fond de la loge, et elle-même, +reculant autant que possible celui qu'elle occupait, avait +tourné le dos à la scène.</p> + +<p>—Vous avez désiré me voir? demanda le baron, qui +paraissait assez mal à l'aise.</p> + +<p>—Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous +n'accueilliez pas très favorablement la demande de mon +ambassadeur.</p> + +<p>—Mais, madame....</p> + +<p>—Oh! je comprends très bien que vous ayez eu une +certaine répugnance à revenir dans cette loge qui doit +vous rappeler de mauvais souvenirs.</p> + +<p>Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement +à comprendre ou à se rappeler ce dont on lui parle.</p> + +<p>Bons ou mauvais, il était évident que les souvenirs +auxquels on faisait allusion étaient sortis de sa mémoire.</p> + +<p>—Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester +bouche ouverte sans rien dire), cette loge?</p> + +<p>—N'est-ce pas dans cette loge, à cette place même, +peut-être sur ce fauteuil, continua la marquise, que vous +avez eu avec M. de Lucillière un entretien dont je faisais +le sujet.</p> + +<p>—Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez +le sujet? Mon Dieu! c'est possible, cependant je ne me +rappelle pas du tout de quoi il était question.</p> + +<p>—D'une certaine lettre anonyme.</p> + +<p>—Une lettre anonyme?</p> + +<p>Et le baron Lazarus parut faire un appel désespéré à +sa mémoire.</p> + +<p>Mais ce fut en vain, il ne trouva rien à propos de cette +lettre anonyme.</p> + +<p>—Ne cherchez pas, dit madame de Lucillière avec dédain; +je vois que vous ne trouveriez pas; je vais vous +aider. Cette lettre anonyme parlait d'une petite porte +de la rue de Valois.</p> + +<p>—Comment? vous savez....</p> + +<p>—Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraître +ignorer ce que vous savez parfaitement. De mon côté, je +trouve inutile de vous laisser croire plus longtemps que +le prétexte mis en avant pour rompre nos relations était +fondé; la vraie raison de cette rupture était cette lettre +anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je présume +que vous le saviez déjà; cependant j'ai tenu à vous +le dire.</p> + +<p>—Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur +de cette infamie?</p> + +<p>—J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, +comme vous dites, était vous.</p> + +<p>—Madame!</p> + +<p>—Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je +ne m'y laisserais pas prendre. Ménagez-vous, réservez +vos forces, ne prodiguez pas votre éloquence en pure +perte; vous en aurez besoin bientôt, et vous trouverez +à les employer plus utilement qu'avec moi.</p> + +<p>Elle parlait avec une véhémence que le baron ne lui +avait jamais vue, en contenant sa voix cependant de manière +à n'être pas entendue distinctement par les personnes +qui se trouvaient dans les loges voisines; mais la +violence même qu'elle se faisait pour se contenir rendait +son émotion plus évidente.</p> + +<p>Décidément le baron avait eu tort de se rendre à l'invitation +du prince Seratoff, et il aurait été beaucoup plus +sage à lui d'écouter son inspiration première, qui lui +conseillait de rester tranquillement dans son fauteuil. +Comment n'avait-il pas deviné, après la rupture qui avait +eu lieu entre lui et madame de Lucillière, qu'une invitation +de celle-ci ne pouvait être que dangereuse!</p> + +<p>Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre +à cette invitation et de venir dans cette loge, quand et +comment en sortir?</p> + +<p>Comme il se posait cette question, la porte de la loge +s'ouvrit, et le duc de Mestosa s'avança vivement vers +la marquise, en homme heureux de voir la femme qu'il +adore.</p> + +<p>Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait +madame de Lucillière et ses habitudes: c'était +toujours publiquement qu'elle s'expliquait avec les gens +dont elle croyait avoir à se plaindre, et elle le faisait +avec un esprit diabolique qui lançait des allusions et les +mots acérés d'une façon cruelle. Qu'elle eût tort ou raison +elle arrivait toujours à mettre les rieurs de son côté, et +l'on ne sortait de ses jolies griffes roses que déchiré aux +endroits les plus sensibles, avec des blessures ridicules. +Que de fois n'avait-il pas ri lui même de ses pauvres victimes!</p> + +<p>Maintenant c'était son tour de recevoir ces blessures +sans pouvoir les rendre. Il se leva pour céder la place au +duc.</p> + +<p>Mais de la main elle le retint.</p> + +<p>—J'ai à peine commencé la confidence que j'ai à vous +faire, dit-elle.</p> + +<p>Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indécis:</p> + +<p>—J'ai une affaire importante à traiter avec le baron, +dit-elle; voulez-vous nous donner quelques minutes encore?</p> + +<p>Au moins l'explication n'aurait pas de témoin.</p> + +<p>Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction.</p> + +<p>—Sachant la vérité au sujet de cette lettre anonyme, +continua madame de Lucillière, vous devez vous demander +comment l'idée m'est venue d'avoir une entrevue +avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir à l'Opéra, je ne +me doutais guère que je vous ferais appeler dans ma loge, +et je croyais bien que toutes relations entre nous étaient +rompues. A vrai dire et pour ne pas m'en cacher, je vous +considérais comme mon ennemi, et pour vous je n'avais +d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez +que je suis franche.</p> + +<p>—Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie +à affirmer cette hostilité.</p> + +<p>—Parfaitement observé; mais ce n'est pas seulement +la joie qui me fait affirmer cette hostilité; j'obéis encore, +en agissant ainsi, à d'autres considérations plus importantes. +Je veux, en effet que cette hostilité soit bien constatée, +bien reconnue par vous, afin que vous ne vous +trompiez pas sur le traité d'alliance que je vais vous proposer.</p> + +<p>Cette hostilité d'une part et cette alliance d'une autre, +paraissaient tellement contradictoires que le baron laissa +paraître un mouvement de surprise.</p> + +<p>—Quand je me serais expliquée, continua madame de +Lucillière, votre étonnement cessera, et ce qui vous paraît +obscur en ce moment s'éclaircira. Écoutez donc +cette explication, qui vous intéresse plus que vous ne +pouvez le supposer, et revenons à la lettre, à votre +lettre anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas +fallu de grands efforts d'esprit pour deviner le mobile qui +vous a poussé à faire usage de cette lettre: vous avez +voulu amener une rupture entre nous et le colonel Chamberlain.</p> + +<p>—Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous +vous trompez.</p> + +<p>—Je ne me trompe nullement. Vous désiriez cette +rupture parce que, interprétant notre intimité selon vos +craintes, vous vous figuriez que, cette intimité rompue, le +colonel Chamberlain deviendrait un mari possible pour +votre fille.</p> + +<p>L'occasion était trop bonne pour que le baron ne la mit +pas à profit: on attaquait sa fille, il dédaignait de répondre +et quittait la place. Il se leva pour sortir.</p> + +<p>Mais la marquise semblait avoir prévu ce mouvement; +car, avant qu'il eût pu faire un pas en arrière, elle lui +jeta vivement quelques mots qui l'arrêtèrent.</p> + +<p>—Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si +vous voulez écouter ce que j'ai à vous dire.</p> + +<p>Le baron hésita un moment.</p> + +<p>—Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, +notre ancienne amitié me fait une loi de les écouter jusqu'au +bout, pour m'en défendre et vous montrer combien +elles sont fausses.</p> + +<p>C'était là une étrange réponse, mais la marquise ne +s'en préoccupa pas autrement. Ce qu'elle voulait, c'était +que le baron demeurât, et il demeurait; le reste lui importait +peu.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous +êtes doué de qualités... est-ce bien qualités qu'il faut dire? +enfin peu importe. Vous êtes donc doué de qualités, +puisque qualités il y a, que je ne possède pas; de plus vous +avez, dans le choix des moyens auxquels vous recourez, +une hardiesse d'esprit et une indépendance de... coeur qui, +j'en conviens, peuvent rendre de très utiles services. En un +mot, vous êtes un homme pratique, et voulant le succès, +vous ne vous laissez point empêtrer dans toutes sortes de +considérations sentimentales ou morales, qui sont un fardeau +pour quiconque ne sait pas s'en débarrasser. Vous +voyez que je vous rends justice.</p> + +<p>Le baron fit la grimace.</p> + +<p>—C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame +de Lucillière, c'est ce cas que je fais de vos qualités pratiques +qui m'a donné l'idée de revenir sur notre rupture +et de vous proposer une alliance dans un but commun, +certaine à l'avance que personne n'était capable comme +vous d'atteindre un résultat que je désire et que vous désirerez +peut-être encore plus vivement que moi, quand +vous le connaîtrez. Bien entendu, l'alliance dont je vous +parle n'est point une alliance cordiale; c'est une alliance +utile, voilà tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse à +vous; je puis vous aider, vous venez à moi. Les sentiments +n'ont rien à voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il +sont.</p> + +<p>—Mais je vous assure....</p> + +<p>—Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: +nos sentiments personnels n'ont rien à voir ni à faire +dans l'oeuvre commune que je veux vous proposer, ou +plutôt c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que précisément +je vous la propose.</p> + +<p>—J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends +rien à ces paroles; aussi avant de savoir si je +puis vous prêter mon concours, je vous prie de me dire +ce que vous attendez de moi et quel but vous poursuivez.</p> + +<p>—Le but, empêcher le colonel Chamberlain de devenir +le mari de mademoiselle Belmonte; le concours, +chercher les moyens, les trouver, de rompre ce mariage, +qui est à la veille de se faire. Vous voyez que rien n'est +plus simple.</p> + +<p>—Ce mariage est à la veille de se faire! s'écria le baron.</p> + +<p>—A la veille est une façon de parler pour dire prochainement: +l'époque à laquelle il doit avoir lieu, je ne la +connais pas. Tout ce que je sais, c'est que le prince Mazzazoli, +accompagné de sa nièce, a été rejoindre le colonel +en Suisse, où celui-ci s'était retiré en quittant Paris; que +là Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous +deux peut-être, ont trouvé moyen d'obtenir une promesse +de mariage du colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble +à Paris. Existe-il des moyens pour rompre +ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de bonnes +raisons pour être convaincue que vous désirez cette rupture +non moins vivement que moi, je m'adresse à vous +pour que vous les cherchiez de votre côté, tandis que +je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais pu agir +seule, mais je vous ai expliqué tout à l'heure que je vous +reconnaissais des qualités que je n'ai pas, de sorte que +je n'ai pas hésité à vous demander votre concours, en +même temps que je vous proposais le mien. Il est certain +que nous n'agirons pas de la même manière; voilà pourquoi, +à deux, nous serons beaucoup plus forts. Acceptez-vous.</p> + +<p>Le baron hésita assez longtemps avant de répondre.</p> + +<p>—Il est évident, dit-il enfin, qu'il serait tout à fait regrettable +de voir un homme tel que le colonel épouser +mademoiselle Belmonte.</p> + +<p>—N'est-ce pas? J'étais sûre que ce serait là votre cri.</p> + +<p>—J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitié; je +l'aime comme un fils, et il me semble que c'est un devoir +d'empêcher, si cela est possible, un mariage qui certainement +le rendrait malheureux. Ce brave colonel vient +de loin, de très loin; il ne connaît pas les dessous de la +vie parisienne.</p> + +<p>—Il faudrait les lui montrer.</p> + +<p>—Tout en reconnaissant le mérite du colonel, on peut +dire qu'il y a en lui une certaine naïveté qui l'expose à +être dupe quelquefois de ceux qui l'entourent. J'ai été témoin +de sa confiance et de sa foi.</p> + +<p>Ce fut à la marquise de faire un mouvement qui prouva +que le coup du baron avait porté.</p> + +<p>—Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est +une qualité sans doute, mais qui nous expose souvent à +de fâcheuses déceptions. Je crois donc que dans les circonstances +qui nous occupent, il aura été victime de sa +confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est +pas du tout la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, +si tendre, car il est très tendre.</p> + +<p>—Mille raisons rendent ce mariage impossible.</p> + +<p>—Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux +d'un homme aveuglé par la passion, et sans doute le colonel +aime passionnément la belle Carmelita. Savez-vous +s'il l'aime passionnément?</p> + +<p>Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, +en regardant la marquise.</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve +cette passion probable. Carmelita est assez belle pour +l'avoir inspirée; pour moi, je ne connais pas de femme +plus belle, et vous?</p> + +<p>—Peu importe.</p> + +<p>—Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est très +probablement cette beauté qui fait sa toute-puissance. Sur +cette beauté, nous ne pouvons rien, ni vous ni moi.</p> + +<p>—Ce n'est pas avec sa beauté qu'une femme retient +un homme.</p> + +<p>—Je n'ai aucune expérience dans les choses de la passion, +et je m'en remets pleinement à vous; je veux dire +seulement qu'il est bien difficile de détruire l'influence +que Carmelita doit à sa beauté, surtout avec un homme +tel que le colonel, qui est fidèle dans ses attachements. +Croyez-vous qu'il soit fidèle?</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une +arme qui pourrait agir efficacement sur lui.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations +si épris que soit un amant, il s'éloigne de celle qu'il aime +lorsqu'on lui donne la preuve qu'il est trompé. Quelque +chose vous fait-il supposer que le colonel serait homme à +s'obstiner dans sa passion, malgré une preuve de ce +genre?</p> + +<p>Décidément le baron prenait se revanche, et la marquise +sentit que, par le fait seul de l'association qu'elle venait +de lui proposer, elle lui avait permis de redresser la tête: +il était utile, il profitait de sa position.</p> + +<p>—Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne +s'obstinerait pas dans sa passion, sittelle après un court +moment de réflexion, il faudrait savoir si cette preuve +dont vous parlez peut être fournie, et pour moi je l'ignore.</p> + +<p>—Je l'ignore aussi.</p> + +<p>—C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il +me semble.</p> + +<p>—Et comment le découvrir? Une jeune fille qui aurait +un amant ne conduirait pas ses amours comme certaines +femmes qui se font un piédestal de leurs fautes. Car il y +a de ces femmes, n'est-ce pas, dans le monde parisien, +même dans le meilleur?</p> + +<p>—Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait +se trouver dans ce cas, bien au contraire.</p> + +<p>—Et moi non plus, je vous prie de le bien constater.</p> + +<p>—J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature +à rompre son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en +cherchant habilement, trouver peut-être des moyens pour +arriver à ce résultat, et c'est ce que je répète, sans vouloir +entrer dans le détail de ces raisons ou de ces moyens. +Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous +en userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de +mon côté j'en trouve qui ne soient pas en désaccord avec +mes sentiments ou mes habitudes, j'en userai aussi. Cependant, +puisque nous formons une association en vue de +ce résultat, il peut être bon que nous nous concertions +quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous +présenterez.</p> + +<p>Le baron se leva:</p> + +<p>—J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la +marquise.</p> + +<p>—Au revoir, monsieur le baron.</p> + +<p>Il sortit de la loge.</p> + +<p>Le duc de Mestosa attendait sans doute ce départ dans +le corridor, car la porte n'était pas fermée qu'elle se rouvrit +devant lui.</p> + +<p>—Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, +que tout le monde répète.</p> + +<p>Madame de Lucillière leva les yeux sur lui, il paraissait +radieux.</p> + +<p>—Et vous voulez la répéter aussi? dit-elle; malheureusement +pour vous, je la connais, votre nouvelle. Le +colonel Chamberlain épouse Carmelita, n'est-ce pas? +C'est cela que vous voulez m'apprendre?</p> + +<p>—Il est vrai.</p> + +<p>—Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh +bien! mon cher, cette joie est une injure pour moi; cachez-la +donc, je vous prie, et tâchez de prendre un air +indifférent.</p> + +<p>—Ce mariage vous peine donc bien vivement?</p> + +<p>—Ce que vous dites-là est une nouvelle injure, et de +plus c'est une niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me +réjouit. Ce qui me fâche, c'est de vous voir montrer une +joie qui prouve que vous n'avez jamais ajouté foi à mes paroles, +que vous avez toujours et malgré tout persisté dans +vos soupçons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous éclatez +de satisfaction à l'annonce de ce mariage. Ce que je vous +ai dit n'a servi à rien; il vous fallait une preuve, ce mariage +vous la donne. Eh bien! mon cher, cela me blesse +et me fâche. Faites-moi donc le plaisir d'aller porter +ailleurs votre joie triomphante, ou plutôt cachez-la aux +yeux des gens qui se moqueraient de vous.</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Je désire être seule. Cette nuit, vous réfléchirez, et +demain matin sans doute vous aurez compris; s'il vous +faut plusieurs jours, ne vous gênez pas, prenez-les.</p> + +<p>Et le duc sortit la tête basse, beaucoup moins fier qu'il +n'était entré.</p> + +<p>Mais madame de Lucillière ne resta pas seule, comme +elle le désirait.</p> + +<p>Après le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui +vint lui faire visite; puis, après le prince, ce fut lord Fergusson. +Tous entrèrent avec l'air triomphant qu'avait eu le duc +de Mestosa.</p> + +<p>Tous sortirent, la tête basse, comme le duc était sorti.</p> + +<p>Car à tous elle fit la même réponse qu'au duc.</p> + +<p>Seulement elle la fit plus âpre et plus mordante; car la +répétition de la même nouvelle, qu'on venait lui communiquer +avec des attitudes de vainqueur, l'avait exaspérée.</p> + +<p>Mais elle n'eut pas à subir ces seules visites: ce qui cependant, +dans l'état nerveux où elle se trouvait, était bien +suffisant.</p> + +<p>Dans l'entr'acte, sa loge ne désemplit pas: ce fut un +défilé, une procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout +d'amies dans la salle voulut se donner la joie de venir +lui annoncer la grande nouvelle.</p> + +<p>—Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc?</p> + +<p>—Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais +douté?</p> + +<p>—Savez-vous la date précise de ce fameux mariage?</p> + +<p>A ces visiteurs, elle ne pouvait pas répondre comme +elle l'avait fait avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson.</p> + +<p>Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire.</p> + +<p>De même, il fallait encore qu'elle gardât continuellement +ce sourire et ne s'abandonnât pas aux sentiments +qui la troublaient; car, dans la salle, tous les yeux étaient +dirigés sur elle.</p> + +<p>Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle +du mariage du colonel Chamberlain, son premier +mouvement était de chercher avec sa lorgnette la loge de +madame de Lucillière.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<p>Mais il ne lui convenait pas de paraître fuir.</p> + +<p>Elle resta jusqu'au quatrième acte, et ce fut alors seulement +qu'elle se retira.</p> + +<p>—Je suis attendue chez ma mère.</p> + +<p>La voiture qui l'attendait était le coupé noir traîné par +les chevaux et conduit par le cocher anglais que le colonel +lui avait donnés.</p> + +<p>—A l'hôtel, dit-elle en baissant la glace pour parler à +son cocher.</p> + +<p>En quelques minutes, ils arrivèrent rue de Courcelles.</p> + +<p>—Ne dételez pas, dit la marquise en descendant, je vais +ressortir.</p> + +<p>En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, +et sa femme de chambre, après l'avoir aidée à remplacer +sa toilette de théâtre par une toilette de ville, la vit +chercher dans un meuble, où elle prit une petite clef +qu'elle plaça dans sa poche.</p> + +<p>Cela fait, elle remonta en voiture.</p> + +<p>—Il ne fallut que quelques secondes pour arriver +devant la petite porte où si souvent le cocher avait déposé +et repris sa maîtresse.</p> + +<p>La marquise, enveloppée dans un grand vêtement +sombre et la tête couverte d'une épaisse voilette, descendit +de voiture.</p> + +<p>Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant +comme à l'ordinaire l'heure à laquelle il devait venir la +reprendre, elle lui dit d'attendre.</p> + +<p>Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans +la petite porte. Mais, bien que la clef tournât librement +dans la serrure en faisant jouer le pêne, la porte ne s'ouvrit +point: elle était fermée à l'intérieur par un verrou.</p> + +<p>Madame de Lucillière resta un moment embarrassée +devant cette porte qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir.</p> + +<p>Mais son hésitation ne fut pas longue; comme toujours +et en toutes circonstances, elle prit vivement sa résolution.</p> + +<p>—Rentrez, dit-elle au cocher.</p> + +<p>Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, +sans s'inquiéter de l'heure avancée et de la solitude +de ce quartier désert, se dirigea vers l'entrée principale +de l'hôtel Chamberlain.</p> + +<p>A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge +parut sur le seuil de sa porte.</p> + +<p>—M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix +faible.</p> + +<p>Le concierge, sans lui répondre, se retourna vers l'intérieur +de sa loge, et madame de Lucillière entendit des +éclats de rire à demi étouffée.</p> + +<p>—Une dame demande M. Horace, dit le concierge; +est-il chez lui?</p> + +<p>—Déjà! répliqua une voix.</p> + +<p>—A l'hôtel! dit une autre; c'est trop fort.</p> + +<p>—Si madame veut monter à la chambre de M. Horace, +dit le concierge, elle le trouvera en train de s'habiller.</p> + +<p>Madame de Lucillière, rassurée par son voile, ne se +laissa pas déconcerter.</p> + +<p>—Faites prévenir M. Horace qu'une dame l'attend au +parloir, dit-elle.</p> + +<p>En femme qui sait où elle va, elle traversa la cour pour +entrer à l'hôtel.</p> + +<p>—Est-ce que celle-là est déjà venue? demanda une +voix.</p> + +<p>—Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de +temps pour venir: le nègre est arrivé ce matin, et déjà +j'ai reçu trois billets pour lui, l'un avec un bouquet. Si ça +ne fait pas hausser les épaules?</p> + +<p>—Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? +demanda une voix de femme.</p> + +<p>—Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ça va +recommencer comme avant son départ, et on va le revoir +dormir tout debout.</p> + +<p>Cependant madame de Lucillière avait monté le perron +de l'hôtel, et la porte vitrée, tirée par un valet de pied en +grande livrée, s'était ouverte devant elle.</p> + +<p>Malgré l'heure avancée, l'hôtel était encore éclairé du +haut en bas et les domestiques étaient à leur poste.</p> + +<p>Cela inspira une certaine crainte à la marquise; peut-être +le colonel était-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; +de même quelques personnes de son monde pouvaient, +en traversant le vestibule, l'apercevoir et la +reconnaître.</p> + +<p>Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra +son manteau autour d'elle; puis tout de suite, réfléchissant +que c'était le meilleur moyen pour se faire reconnaître, +elle laissa retomber.</p> + +<p>—M. le colonel n'est pas rentré, dit le domestique.</p> + +<p>—C'est à M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un +accent anglais très prononcé.</p> + +<p>Elle attendit pendant près de dix minutes; puis enfin la +porte s'ouvrit devant Horace, qui venait de s'habiller pour +sortir, et portait sur sa personne, dans ses vêtements +comme dans son linge, tous les parfums à la mode.</p> + +<p>Elle avait rejeté son voile en arrière.</p> + +<p>Il fut un moment sans parler, tant sa surprise était violente.</p> + +<p>—Madame la marquise! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Quand votre maître doit-il rentrer?</p> + +<p>—D'un moment à l'autre, je pense; je l'attendais pour +sortir. Il est chez....</p> + +<p>Horace s'arrêta.</p> + +<p>—Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise.</p> + +<p>—Madame la marquise sait?...</p> + +<p>—Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle +Belmonte! Parfaitement, et voilà pourquoi il faut que je +lui parle ce soir.</p> + +<p>—Mais, madame la marquise....</p> + +<p>—Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous.</p> + +<p>Horace était resté, pour madame de Lucillière, dans +ses sentiments d'admiration et d'adoration d'autrefois; +pour lui, elle était toujours la plus séduisante de toutes les +femmes, et, sans savoir au juste quelles causes avaient +amené une rupture entre elle et son maître, il regrettait +vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la +colonel avait peut-être été trop prompt à se fâcher; quand +on a le bonheur d'être aimé par une femme telle que madame +de Lucillière, il ne faut pas être trop rigoureux et +l'on doit lui passer bien des choses. C'était d'ailleurs son +propre système, faible avec les femmes en proportion de +leur beauté; tout est permis à une belle femme, rien ne +l'est à une laide. Assurément Carmelita aussi était belle, +très belle: mais il préférait le genre de beauté de madame +de Lucillière, qui, à ses yeux, était le charme en personne, +la séduction, et puis Carmelita voulait se faire +épouser, et il n'était pas pour le mariage, au moins à l'âge +qu'avait présentement le colonel; plus tard il serait temps. +Comment consentir à n'avoir qu'une femme, quand on +pouvait les avoir toutes?</p> + +<p>C'était non seulement au point de vue de son maître +qu'il se plaçait pour condamner le mariage, mais encore +au sien propre: une femme dans la maison dérangerait +toutes ses habitudes et toutes ses idées, elle le gênerait +aussi bien dans les choses matérielles que dans ses sentiments. +Il ne pourrait jamais obéir à une femme qui parlerait +au nom d'un droit et en vertu du principe d'autorité. +Qu'une femme lui demandât n'importe quoi comme +un service, il se jetterait à travers le feu ou l'eau pour le +faire; mais qu'elle lui demandât la même chose sans qu'il +pût recevoir d'elle un remercîment ou un sourire, il ne le +ferait pas.</p> + +<p>Dans ces conditions, madame de Lucillière l'appelant: +«Mon bon Horace», en lui disant: «Je compte sur vous», +devait produire sur lui une vive émotion.</p> + +<p>—Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant.</p> + +<p>—Me conduire dans l'appartement du colonel, où j'attendrai +son retour.</p> + +<p>Horace avait la certitude que son maître ne serait pas +satisfait de trouver, en rentrant, madame de Lucillière +installée dans son appartement et l'attendant.</p> + +<p>Aussi cette demande lui causa-t-elle un véritable embarras: +comme il demeurait hésitant, elle insista:</p> + +<p>—Vous devez comprendre que cette entrevue aurait +lieu en tous les cas, alors même que vous refuseriez ce +que je vous demande; seulement il est préférable pour tous +qu'elle soit secrète, et voilà pourquoi je m'adresse, je +veux dire, pourquoi je me confie à vous.</p> + +<p>Assurément on ne mettrait pas la marquise à la porte, +et puisqu'elle était entrée dans l'hôtel, il importait peu en +réalité que l'entretien qu'elle voulait, eût lieu dans ce parloir +ou dans l'appartement du colonel.</p> + +<p>Et puis elle se confiait à lui, elle, la marquise de Lucillière.</p> + +<p>—Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en +se dirigeant vers la porte.</p> + +<p>Mais, avant de le suivre, madame de Lucillière ramena +son voile sur son visage et arrangea les plis de son manteau.</p> + +<p>Deux autres domestiques étaient venus rejoindre le valet +de pied dans le vestibule; en voyant cette femme voilée, +monter derrière Horace l'escalier d'honneur, au lieu de +prendre l'escalier de service, ils se regardèrent tous les +trois avec des mines étonnées.</p> + +<p>L'un d'eux était maître d'hôtel.</p> + +<p>—Voilà qui explique la puissance de ce nègre, dit-il, +il fait un joli métier.</p> + +<p>Cependant madame de Lucillière, suivant Horace, était +entrée dans la bibliothèque.</p> + +<p>—J'attendrai ici, dit-elle.</p> + +<p>Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait +les lampes.</p> + +<p>—Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous +faire, dit-elle: comment se porte le colonel?</p> + +<p>—Bien, madame la marquise.</p> + +<p>—Il n'a pas été souffrant, à son arrivée en Suisse?</p> + +<p>—Souffrant, non pas précisément, cependant il n'était +pas à son aise.</p> + +<p>—Se plaignait-il?</p> + +<p>—On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un +bon feu sous lui, le tourner et le retourner comme on a +fait pour saint Laurent, il ne se plaindrait pas. Du reste, +madame la marquise l'a vu à Chalençon, elle l'a soigné, +et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau +qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arraché +une plainte.</p> + +<p>—Alors à quoi avez-vous vu qu'il n'était pas dans son +état ordinaire? Vous avez pu vous tromper.</p> + +<p>—J'aime mon colonel comme s'il était mon enfant: je +ne me suis pas trompé. Il ne mangeait pas, il ne dormait +pas, et toujours il restait absorbé comme s'il suivait la +même pensée; toujours, c'est-à-dire tant que je le voyais, +car il passait ses journées entières à faire des courses dans +les montagnes et souvent même il ne rentrait pas, couchant +dans une grange ou un chalet.</p> + +<p>—L'arrivée du prince Mazzazoli et de mademoiselle +Belmonte a du égayer cette sombre humeur?</p> + +<p>—C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai +tout fait pour les installer au Glion, ce qui n'a pas été facile.</p> + +<p>—Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement?</p> + +<p>—Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir +en Suisse, et même, s'il l'avait su, il aurait quitté le Glion; +c'est ce qu'il a voulu faire, quand il a appris leur arrivée.</p> + +<p>—Et peu à peu il s'habitua à la présence de Carmelita?</p> + +<p>—Cette présence lui fit du bien. Malgré lui il fut obligé +de parler, de se distraire; il mangeait à la même table que +le prince.</p> + +<p>—Et que Carmelita?</p> + +<p>—Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans +ses excursions. Elle marche très bien, mademoiselle Belmonte, +et les ascensions ne lui font pas peur; elle n'est +pas comme son oncle, qui, j'en suis sûr, n'a pas fait cent +mètres au delà du jardin de l'hôtel.</p> + +<p>—C'était en tête à tête que le colonel et Carmelita faisaient +ces excursions; cela a duré longtemps, c'est-à-dire +ce séjour s'est prolongé?</p> + +<p>—Oui, assez longtemps. Mais tout à coup, sans que +rien le fasse prévoir, mon colonel a quitté le Glion. La +veille, par une journée d'orage terrible, le colonel et mademoiselle +Carmelita avaient fait une longue course dans +la montagne, et ils n'étaient rentrés à l'hôtel que le soir +tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait, +sans prévenir personne, sans même me laisser un +mot. Nous voilà tous bien inquiets. Le prince voulait +qu'on fît des recherches dans la montagne, craignant un +accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer, et j'ai appris +que mon colonel était parti pour Genève. Les jours s'écoulèrent, +il ne revint pas; il n'écrivait pas, ni au prince, +ni à moi.</p> + +<p>—Où était-il?</p> + +<p>—J'ai su plus tard qu'il avait été en Italie, aux environs +de Florence et de Rome; puis, de l'Italie, il était revenu +à Paris. Ce fut de Paris qu'il m'écrivit et m'envoya +trois lettres: une pour le prince, une pour madame la +comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. +Dans ses lettres, il paraît qu'il demandait mademoiselle +Carmelita en mariage. Est-ce assez bizarre?</p> + +<p>Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; +au contraire, elle s'expliquait comme les choses s'étaient +passées, depuis l'arrivée de Carmelita au Glion jusqu'au +départ du colonel, et son expérience féminine suppléait +aux lacunes qui se trouvaient dans le récit d'Horace.</p> + +<p>La chance lui avait été favorable en ne lui permettant +pas d'entrer par la petite porte.</p> + +<p>A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour +et s'arrêta devant le perron.</p> + +<p>—Mon colonel, dit Horace en voulant descendre.</p> + +<p>Mais la marquise le retint.</p> +<br><br><br> + + +<h3>VIII</h3> + +<p>Tout à coup une porte claqua dans la chambre, le colonel +était rentré.</p> + +<p>Sans parler, madame de Lucillière fit un signe à Horace, +et celui-ci sortit aussitôt, ouvrant et refermant la porte +avec précaution.</p> + +<p>Madame de Lucillière ramena son voile sur son visage +et, s'étant enveloppée dans son manteau, elle attendit +debout, les yeux fixés sur la porte de la chambre.</p> + +<p>Mais les minutes s'écoulèrent, sans que le colonel parût +et même sans qu'on entendit aucun bruit.</p> + +<p>Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avança +vers la porte de la chambre. Un des battants était +ouvert, mais une tapisserie fermait le passage et empêchait +de voir ce qui se passait dans la chambre.</p> + +<p>Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tête appuyée +dans sa main gauche, comme un homme qui réfléchit.</p> + +<p>Elle écarta la portière et entra.</p> + +<p>Le bruit de l'étoffe et le bruissement de la robe de la +marquise frappèrent le colonel, qui releva lentement la +tête et regarda machinalement du côté d'où venaient ces +bruits.</p> + +<p>A la vue de cette femme voilée qui s'avançait vers lui, +il tressaillit.</p> + +<p>—Qui est là? dit-il.</p> + +<p>Elle ne répondit pas, mais d'un geste brusque elle releva +son voile; en même temps, elle jeta loin d'elle le +manteau qui l'enveloppait.</p> + +<p>Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de +théâtral, et son entrée ressemblait jusqu'à un certain point, +à celle d'un premier rôle.</p> + +<p>Le voile relevé d'une main, le manteau jeté d'une autre, +avaient une couleur d'opéra-comique qui amusait la marquise.</p> + +<p>—Henriette! s'écria-t-il en se levant de son fauteuil.</p> + +<p>—Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucillière.</p> + +<p>—N'avez-vous pas reçu l'envoi que je vous ai fait avant +mon départ? dit-il.</p> + +<p>—Je l'ai reçu.</p> + +<p>—Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris?</p> + +<p>—Longtemps je suis restée sans comprendre, mais +enfin ma raison a pu admettre la possibilité de l'erreur +dont vous étiez victime.</p> + +<p>—Une erreur!</p> + +<p>Elle inclina la tête par un geste qui en disait plus que +toutes les paroles et qui signifiait clairement que cette erreur +était si grande qu'on ne pouvait trouver de mots pour +la qualifier?</p> + +<p>—Votre buvard....</p> + +<p>—Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme +vous dites, qui m'a fait comprendre comment vous aviez +pu être trompé.</p> + +<p>Il la regarda en face longuement, profondément; elle +ne détourna pas les yeux.</p> + +<p>—Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver +combien grossière a été votre erreur; mais ce n'est pas +pour cela que je suis venue, et, comme mes moments sont +comptés, je n'ai pas de temps à perdre dans une démonstration +maintenant superflue. C'est de vous que je veux +vous entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous +seul, non pour moi, pour votre bonheur, et aussi pour le +bonheur des autres.</p> + +<p>Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de +lui.</p> + +<p>Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas +le but d'une visite qui doit vous être pénible et qui pour +moi est horriblement douloureuse.</p> + +<p>—Tout à l'heure vous saurez ce qui m'a inspiré cette +démarche, qui ne peut pas être aussi cruelle pour vous +qu'elle l'est pour moi; car enfin je rentre dans une maison +d'où j'ai été chassée et je parais devant un homme qui m'a +infligé l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une +femme. Je ne me suis point cependant laissée arrêter par +le souvenir de cette injure, et je suis venue. Que vous vous +mariiez, je vous répète, c'est bien. Je ne serais pas sincère +si je vous disais qu'en apprenant cette nouvelle de la +bouche de gens qui me la jetaient pour m'en accabler, je +n'ai pas souffert: ma surprise a été profonde, mon saisissement +a été terrible. J'ai éprouvé un moment de défaillance, +et je crois que j'ai perdu un peu la tête; mais +cela est sans importance, il ne doit pas être question de +moi, et, si je vous parle de ce saisissement et de ce trouble, +c'est pour que vous voyiez comment j'ai été entraînée dans +cette démarche. Si, après m'avoir appris votre mariage, +on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune +cousine, j'aurais continué de penser qu'il n'y avait dans +ce mariage rien que de naturel. En effet, cette jeune fille +est charmante, elle est douée de toutes les qualités qui peuvent +rendre un homme tel que vous pleinement heureux, +et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai +entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observée près de +vous, j'ai vu les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu +sa voix lorsqu'elle vous parlait, j'ai fait exprès +l'expérience de la jalousie que je pouvais lui inspirer, et +je vous répète, je vous affirme qu'elle vous aime. Soyez +certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour +tel que celui que j'ai éprouvé pour vous, elle ne se trompe +pas sur la nature des sentiments des autres femmes qui +aiment sincèrement cet homme ou qui veulent s'en faire +aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe pas. Thérèse +était ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et, +telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai +donc cru que vous l'épousiez et que vous réalisiez ainsi +le voeu de votre père mourant. Mais je me trompais. Ce +n'est point la jeune fille qui vous aime que vous prenez +pour femme, ce n'est point Thérèse Chamberlain, la douce, +l'honnête, la pure, la charmante petite Thérèse, qui offrirait +sa vie pour vous donner une journée de bonheur; +c'est Carmelita, c'est la nièce du prince Mazzazoli. Ce +nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que je devais faire.</p> + +<p>—Ce mariage est arrêté, et rien, absolument rien, ne +changera ma résolution; je ne suis jamais revenu sur +ma parole donnée.</p> + +<p>—Je n'ai jamais eu la prétention de changer votre +résolution; je veux l'éclairer, voilà tout. Je veux accomplir +ce que je crois un devoir, et je l'accomplirai.</p> + +<p>Il se leva.</p> + +<p>En même temps, elle se leva aussitôt et se plaça devant +lui.</p> + +<p>Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle:</p> + +<p>—Emploierez-vous la violence pour me forcer à quitter +cette maison? Vous me connaissez, et vous savez si +l'on peut me faire abandonner une résolution quand je l'ai +arrêtée. Moi aussi, je veux ce que je veux; je veux vous +parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe. +Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez +entendu ce que j'ai à vous dire.</p> + +<p>Durant quelques secondes, ils se regardèrent les yeux +dans les yeux.</p> + +<p>Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulût +tenter, il n'échapperait pas à cet entretien; après tout, le +mieux était de le subir et d'en finir.</p> + +<p>Elle reprit:</p> + +<p>—Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli +voulait vous faire épouser sa nièce et qu'il ne reculerait +devant rien pour obtenir ce résultat. J'avoue cependant +que je ne le croyais pas capable de recourir au +moyens qu'il a employés.</p> + +<p>Le colonel ne broncha pas; il s'était appuyé la tête sur +sa main, et il restait dans l'attitude d'un homme qui +écoute par convenance ce qu'on lui dit, mais qui ne l'entend +pas.</p> + +<p>—J'aurais voulu, continua madame de Lucillière, ne +pas revenir sur ces feuilles de buvard qui ont amené notre +rupture, cependant je suis obligée de le faire.</p> + +<p>—Je vous en prie....</p> + +<p>—Soyez assuré que mon but n'est pas de me disculper. +Au moment où ces feuilles de papier sont venues entre +vos mains, j'aurais pu vouloir, si vous me les aviez communiquées, +vous prouver que je n'avais pas écrit ces +lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnée pour +assurer notre amour; mais, maintenant que cet amour est +mort, qu'importe que je fasse cette preuve? au moins +qu'importe pour moi? Ai-je cherché à la faire jusqu'à ce +jour? Vous ai-je écrit en Suisse? Ai-je été vous trouver +pour vous montrer que vous étiez victime d'une infâme +machination? Non, n'est-ce pas? Vous avez pu me soupçonner, +vous avez pu admettre que j'avais écrit ces +lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire votre +coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'à m'enfermer +dans le silence, ce que j'ai fait. Mais, à cette heure, il +ne s'agit plus de moi, il s'agit de vous, et je parle.</p> + +<p>Le bras du colonel était appuyé sur une table portant +une papeterie et un encrier.</p> + +<p>Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, +ayant trempé la plume dans l'encrier, elle traça quelques +lignes.</p> + +<p>Puis elle les tendit au colonel.</p> + +<p>Il lut:</p> + +<blockquote><p> +Dites-vous bien que je vous aime.</p> + +<p>HENRIETTE.</p> + +<p>A vendredi, votre vendredi.</p> + +<p>HENRIETTE.</p> + +<p>Je ne veux pas croire que vous douterez un moment +de la tendresse, faut-il dire de l'amour de votre</p> + +<p>HENRIETTE. +</p></blockquote> + +<p>—Vous rappelez-vous avoir déjà lu ces lignes? demanda +madame de Lucillière. Oui, n'est-ce pas? et je +comprends, hélas! que vous ne les ayez pas oubliées, +ayant eu la faiblesse de croire qu'elles étaient de moi. Ces +lignes étaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous +m'avez envoyé. Voulez-vous vous rappeler maintenant +l'écriture de ces lignes imprimées sur ce buvard et les +comparer à celles que je viens de tracer sur ce papier? +Comparez, regardez.</p> + +<p>Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui plaçait +devant les yeux, il la regarda elle-même.</p> + +<p>—Où je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est là +ce que vos yeux demandent? A ceci; nous avons été l'un +et l'autre victimes de gens qui voulaient rompre notre +liaison, et vous, vous avez été leur dupe. Comment avez-vous +pu vous laisser tromper de cette façon grossière? +Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire +votre amour? C'est ce que je me demande, et la seule +réponse, hélas! qui se présente, c'est que cet amour était +bien peu puissant, puisqu'il n'a pas élevé la voix dans +votre coeur pour crier: «Ces feuilles mentent. Non, Henriette +n'est pas capable d'avoir écrit ces lettres.» Étant à +votre place et recevant moi-même ces lettres qu'on m'aurait +dit écrites par vous, c'est assurément le cri qui me +serait échappé; jamais je n'aurais admis que l'homme +que j'aimais avait pu écrire ces lettres. Tout en moi aurait +protesté contre ses accusations: mon amour, ma foi +en lui, le souvenir de ses caresses. J'aurais cherché qui +avait intérêt à lancer ces accusations, j'aurais voulu voir +sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais examiné cette écriture, +j'aurais interrogé la vraisemblance et les probabilités. +Quelle idée vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi, +mais des femmes en général, pour admettre comme possible +et comme vraisemblable une pareille accusation? +Mais on l'eût portée contre une inconnue, cette accusation +monstrueuse, que vous auriez protesté, j'en suis certaine, +et, parce qu'elle s'adressait à moi, vous l'avez crue! +Avais-je tort de dire tout à l'heure que cet amour était +bien peu puissant. Ah! Édouard!</p> + +<p>Elle cacha son visage entre ses mains, étouffée par l'émotion; +mais entre ses doigts, qui n'étaient pas étroitement +serrés les uns contre les autres, elle regarda d'un +rapide coup d'oeil le visage du colonel: il était bouleversé.</p> + +<p>De même qu'elle l'avait laissé tout d'abord à son irrésolution, +elle le laissa maintenant à son trouble.</p> + +<p>Puis, après un moment de silence assez long, elle +reprit:</p> + +<p>—Je vous demande pardon d'avoir cédé à cet entraînement; +en venant ici, je ne voulais pas vous parler de +moi, et je ne l'ai fait que pour appeler votre attention +sur cette manoeuvre et vous montrer d'où elle venait +et où elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur, +l'indignation, ont été plus forts que ma volonté; j'ai +parlé de moi, de vous, de nous, de notre amour. Oubliez +ce que j'ai dit, et revenons à l'auteur de cette accusation. +Quel est-il? Le prince Mazzazoli.</p> + +<p>Il leva la main.</p> + +<p>—Vous avez admis les accusations les plus infâmes +contre moi, s'écria-t-elle; vous écouterez celles que je +porte moi-même maintenant. Ce n'est pas à la lettre +anonyme que j'ai recours, ce n'est pas à l'insinuation; +je viens à vous franchement, à visage découvert, et je +vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables +pour repousser mon accusation, vous me les donnerez, et +je les écouterai. Que n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait +de moi? Que n'êtes-vous venu, ce buvard à la main! +Je vous aurais répondu, vous m'auriez écoutée, et aujourd'hui... +Mais ne cherchons pas à voir ce qui serait résulté +de cette explication, puisque l'irréparable, hélas! est accompli. +Je reviens encore à l'auteur de cette accusation et +pour ne plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous +entendez bien? je vous jure que la main qui a écrit la +lettre anonyme accompagnant les feuilles de buvard est la +main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus cherché +à savoir, n'est-ce pas, de qui était l'écriture de cette lettre +que vous n'avez cherché à savoir de qui était l'écriture +qui avait laissé ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai +fait cette recherche et j'ai trouvé la main du Mazzazoli. +Cela, encore une fois, je vous le jure! Regardez-moi et +voyez si je vous trompe.</p> + +<p>Elle était devant lui, le bras étendu; il baissa les yeux. +Elle reprit:</p> + +<p>—Que vous n'ayez pas, au moment où vous receviez +cette lettre, porté vos soupçons sur le prince, je le comprends +jusqu'à un certain point; il y avait tant d'infamie +dans cette lâche dénonciation, que votre coeur s'est refusé +à croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous +serriez la main pouvait en être coupable. Malgré les +charges qui, dans votre esprit, devaient s'élever contre le +prince, vous avez pu, je le reconnais, conserver quelques +faibles doutes; mais depuis, est-ce que ces doutes n'ont +pas disparu sous la clarté de l'évidence! Vous partez, vous +vous cachez; personne ne sait où vous êtes. Le prince le +découvre, lui. Il arrive au Glion, il s'installe près de vous; +il installe sa nièce dans la chambre voisine de la vôtre, +porte à porte. Quand vous voulez partir, il s'arrange pour +rendre votre départ impossible; il vous force à manger à +la même table que lui, près de Carmelita. Puis arrivent +les promenades dans la montagne, les longs tête-à-tête, +les confidences, les épanchements de cette belle fille. Que +s'est-il dit dans ces tête-à-tête, quelles leçons Carmelita +vous a-t-elle répétées? Bien entendu, je l'ignore et n'ai +point la prétention de chercher à l'apprendre. Que m'importe? +Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, ce qui +s'est dit alors pour que vous trouviez vous-même l'influence +et les leçons du prince dans les paroles, comme +dans les actions de son élève. Dans cette journée d'orage, +que s'est il passé encore? On ne me l'a pas dit, vous devez +bien le penser; mais je le sais comme si j'en avais +été témoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain +vous êtes parti, ayant peur à votre tour. Puis, +comme vous êtes un honnête homme, vous êtes revenu et +vous avez voulu prendre Carmelita pour votre femme. Maintenant +pouvez-vous me dire que ce n'est pas le prince Mazzazoli +qui est l'auteur de notre séparation, et ne voyez-vous +pas, depuis ce jour jusqu'à ce moment, le rôle qu'il +a joué? C'était ce rôle que je voulais vous faire toucher du +doigt. Maintenant j'ai fini et je vous prie de me conduire conduire +à la petite porte par laquelle je sortais autrefois.</p> + +<p>Elle s'était levée.</p> + +<p>Il hésita un moment; puis, à son tour, il se leva, et, +prenant une lampe, il la précéda dans le petit escalier +qui descendait à la galerie aboutissant à la rue de Valois.</p> + +<p>Ils marchèrent sans échanger un seul mot.</p> + +<p>Arrivé à la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit.</p> + +<p>—Où est Tom? dit-il.</p> + +<p>—Tom ne m'attend pas.</p> + +<p>—Je vais vous conduire alors.</p> + +<p>Pendant que ces quelques mots s'échangeaient, elle +était sortie sur le trottoir.</p> + +<p>Non, dit-elle.</p> + +<p>Poussant elle-même la porte, elle la lui ferma sur le +nez.</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<p>Malgré les lettres écrites sous les yeux du prince +Mazzazoli, madame de Lucillière avait éprouvé pour le +colonel Chamberlain une véritable tendresse et elle l'avait +aimé, au moins comme elle savait, comme elle pouvait +aimer.</p> + +<p>Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet +amour puisse être aux yeux de certaines personnes, il +n'en est pas moins vrai qu'elle s'était faite pour madame de +Lucillière, qui écrivait ces lettres sans aucun scrupule, et +qui cependant aimait sincèrement «son Huron.»</p> + +<p>Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore +moins l'aimait-elle fidèlement.</p> + +<p>L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable, +incompréhensible, cependant madame de +Lucillière était ainsi.</p> + +<p>Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât +encore, elle ne voulait point écarter Carmelita ou Ida +pour prendre leur place.</p> + +<p>Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien +ne pourrait le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté +les soupçons d'un amant qui pouvait à juste droit se montrer +jaloux.</p> + +<p>Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher +le colonel à Carmelita et à Ida.</p> + +<p>C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord +il avait quelque chose d'extraordinaire, qui amusait son +esprit.... Une fille du faubourg Saint-Antoine femme du +riche colonel Chamberlain, cela était drôle, original et +romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux +yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme +Ida. On ne dirait pas: «Le colonel Chamberlain a quitté +madame de Lucillière pour épouser la belle Carmelita;» +on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par madame +de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que +son père mourant lui avait demandé de prendre pour +femme.»</p> + +<p>Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, +prise à une meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle +avait éprouvé pour cette petite fille une réelle sympathie, +et elle voulait faire son bonheur. Évidemment cette petite +aimait son cousin, et, toute question de fortune à part, +elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.</p> + +<p>Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne +fée, et madame de Lucillière voulait se donner cette satisfaction.</p> + +<p>D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le +mal. Pour elle, ce serait un bonheur complet, si elle +réussissait.</p> + +<p>Mais réussirait-elle?</p> + +<p>Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le +rôle qu'elle lui avait confié!</p> + +<p>Les moyens à employer pour rompre ce mariage +qu'on lui annonçait comme arrêté, le baron Lazarus ne +les voyait pas en sortant de la loge de madame de Lucillière.</p> + +<p>Mais il ne s'en inquiéta pas autrement, espérant bien +trouver quelque chose avec la réflexion.</p> + +<p>En effet, il n'était pas l'homme de l'improvisation, et il +ne se lançait jamais dans une affaire avant d'en avoir +examiné le fort et le faible.</p> + +<p>Il redescendit donc à sa place, et ceux qui le virent, +assis dans son fauteuil, écouter la musique de <i>Robert</i>, ne +se doutèrent pas des idées qui roulaient dans sa tête.</p> + +<p>Un mélomane ravi dans une douce béatitude, rien de +plus.</p> + +<p>—Voyez donc le baron Lazarus!...</p> + +<p>—Je croyais qu'il espérait faire épouser la blonde Ida +par le colonel Chamberlain?</p> + +<p>—S'il en était ainsi, il faut convenir que ce projet ne +lui était pas bien cher, car il paraît tout à fait indifférent +à l'annonce du mariage du colonel et de la belle Carmelita.</p> + +<p>—Évidemment il ne pense qu'à la musique.</p> + +<p>A ce moment, le baron, comme s'il eût voulu confirmer +ces paroles, se pencha contre son voisin.</p> + +<p>Robert éperdu, venait de langer son cri désespéré:</p> + +<p>—Si je pouvais prier!</p> + +<p>—<i>Tief eingreifende musik!</i> dit le baron.</p> + +<p>—Profonde en effet, répliqua le voisin, admirable.</p> + +<p>Et le baron sortit l'un des derniers, souriant à tous et +donnant de cordiales poignées de mains à ses amis.</p> + +<p>Il s'en alla à pied, le long des boulevards, les mains +derrière le dos, donnant un coup de tête affectueux à +ceux qui le saluaient.</p> + +<p>Le lendemain de bonne heure le baron se présenta à +l'hôtel Chamberlain, et, comme on ne voulait pas le recevoir, +il força la porte pour arriver jusqu'à son ami, son +cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait à féliciter, +à l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita.</p> + +<p>—Enchanté, positivement enchanté. Vous êtes, vous +et elle, chacun de votre côté, deux puissances, deux +forces de la nature: vous par la fortune, elle par la beauté. +Vous deviez donc vous allier un jour, c'était écrit, et +laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez +un devoir social.</p> + +<p>Puis il développa longuement ce compliment philosophique +avec des considérations un peu obscures peut-être, +mais en tout cas très profondes.</p> + +<p>—Quelle femme était plus digne de la fortune que +Carmelita! Il n'en voyait pas. On pouvait dire qu'elle +était née pour les diamants et les pierreries, et c'était un +bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la nature, +que son mariage les lui donnât. Car, dans un autre mariage, +cette loi d'harmonie eût été violée: il se fût trouvé +des contre-sens entre la femme et la position. C'était +pour briller, pour éblouir, que la Providence l'avait +créée, et, s'il elle n'avait point été sur un piédestal, elle +eût été déclassée. De là une vie malheureuse pour elle +aussi bien que pour son mari, car elle n'eût pas pu donner +à celui-ci les joies de la famille, du ménage, du pot-au-feu.</p> + +<p>Le colonel écoutait ces félicitations avec ennui; car, +après la nuit qu'il venait de passer, il n'était pas disposé +à la patience. Mais le baron était un homme qui ne se +laissait pas démonter, quand il avait enfourché un dada.</p> + +<p>Il tenait à prouver que Carmelita n'était qu'une belle +statue, bonne à parer de bijoux et de pierreries, qui +donnerait à son mari toutes les satisfactions de la vanité +mondaine, sans rien autre chose, et il poursuivait sa +démonstration assez habilement, sans rien dire de blessant, +au moins d'une façon directe.</p> + +<p>Mais il n'était pas venu seulement pour féliciter le +colonel à propos de son mariage, il voulait encore le prier +à dîner pour le lundi suivant: il s'agissait de fêter son +propre anniversaire, et la fête ne serait pas réussie, si le +colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, ne l'honorait +pas de sa présence. Il était venu pour la fille, ne viendrait-il +pas pour le père? Et puis, au moment de ce mariage, +il fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent +après d'une façon suivie et intime, il ne serait +pas mauvais pour Carmelita de voir souvent Ida, qui serait +quelquefois de bon conseil et qui en tout cas, par sa +simplicité, serait de bon exemple.</p> + +<p>Si le baron était un homme qu'il fallait écouter quand +même, c'était aussi un homme qu'on ne pouvait pas +refuser.</p> + +<p>Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation +à dîner.</p> + +<p>Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses félicitations +auprès du prince Mazzazoli.</p> + +<p>En agissant ainsi, il n'avait pas de but déterminé et ne +savait pas trop ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce +qui était quelque chose.</p> + +<p>Il cherchait, il guettait.</p> + +<p>En regardant, en écoutant, en apostant des gens +habiles dans l'art de regarder et d'écouter, il devait bien, +pendant ces trois semaines, découvrir un indice sur +lequel il pourrait bâtir son plan d'attaque. Si le prince +possédait une grande finesse, Carmelita était assez naïve, +la comtesse n'était pas très-forte, et le colonel était assez +ouvert pour ne rien cacher.</p> + +<p>La première chose à faire, c'était d'être près d'eux, +prêt à profiter des occasions qui se présenteraient ou +qu'on provoquerait, si elles tardaient trop à naître spontanément.</p> + +<p>Bientôt le baron arriva aux Champs-Élysées; mais +avant de monter à l'appartement du prince, il voulut +demander quelques renseignements au concierge, on +apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres, +les petits aussi bien que les grands.</p> + +<p>Malheureusement le concierge n'était pas disposé à la +conversation: c'était un personnage digne, qui ne se +familiarisait pas avec le premier venu. Le baron n'en put +rien tirer, si ce n'est que le prince était sorti avec la +comtesse, que la vieille Marietta était dehors, et que +mademoiselle Belmonte était seule.</p> + +<p>Cela n'était pas pour contrarier le baron; Carmelita +seule, il la ferait plus facilement parler et peut-être +pourrait-il tirer quelque chose de sa naïveté.</p> + +<p>En arrivant à la porte de l'appartement; le baron la +trouva entre-bâillée.</p> + +<p>Surpris, il s'arrêta un moment, se demandant ce que +cela signifiait.</p> + +<p>Comme il se posait cette question, il entendit un bruit +de voix dans l'intérieur de l'appartement, arrivant jusqu'au +palier par les portes restées ouvertes.</p> + +<p>Une de ces voix était celle de Carmelita, qu'il reconnut +facilement; l'autre était une voix d'homme qu'il ne se +souvenait pas d'avoir entendue.</p> + +<p>On parlait sur le ton de la colère et de la dispute.</p> + +<p>—Je vous dis que j'empêcherai ce mariage, criait +la voix d'homme avec fureur.</p> + +<p>—Vous ne ferez pas cela, répliqua Carmelita avec +moins d'emportement.</p> + +<p>—Je le ferai si vous ne le faites pas vous-même, je +vous en donne ma parole; réfléchissez à ce que je vous +dis, vous êtes prévenue. Adieu.</p> + +<p>Pour ne pas être surpris devant cette porte, écoutant, +le baron monta rapidement quelques marches de l'escalier, +comme s'il se rendait à un étage supérieur.</p> + +<p>Presque aussitôt un homme tira la porte de l'appartement +du prince et la referma derrière lui avec fracas.</p> + +<p>Le baron s'était à demi retourné, mais il ne connaissait +pas celui qui venait de tirer cette porte: c'était un homme +de quarante-cinq ans environ, à barbe noire très-épaisse +lui couvrant le visage ne laissant voir qu'un nez proéminent +et deux yeux ardents; il était vêtu simplement, mais +convenablement.</p> + +<p>Le baron descendit derrière lui, pour demander au +concierge quel était cet homme.</p> + +<p>Mais en chemin la réflexion lui vint que le concierge +ne connaissait peut-être pas cet homme, ou que le +connaissant il ne voudrait peut-être pas plus parler +maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants +auparavant.</p> + +<p>Il renonça donc à l'interroger et se mit à suivre cet +inconnu.</p> + +<p>Marchant derrière lui, il l'étudiait et il était à peu près +certain de ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa +tête; il le voyait de dos; il notait sa démarche, il le reconnaîtrait +sans confusion possible.</p> + +<p>Marchant tout d'abord avec cette rapidité fiévreuse qui +résulte de la colère, il avait peu à peu ralenti le pas, et, +par les Champs-Élysées, il se dirigeait vers l'intérieur de +Paris, sans se retourner et sans se douter assurément +qu'il était suivi.</p> + +<p>Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la +rue Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdît de +vue.</p> + +<p>Arrivé devant une maison de cette rue, dont la porte et +l'entrée étaient couvertes d'écussons et d'enseignes de +commerçants, il entra dans cette maison.</p> + +<p>Le baron arriva une minute après lui, et, ayant regardé +les écussons, se dirigea vers la loge du concierge.</p> + +<p>—Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de +voir rentrer? dit-il poliment en ôtant son chapeau.</p> + +<p>Il venait de prendre ce nom de Durand sur un écusson.</p> + +<p>—Non, monsieur, répondit le concierge; c'est M. Lorenzo +Beio.</p> + +<p>Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand +était ou n'était pas chez lui, le baron se retira.</p> + +<p>Ainsi l'homme qui pouvait empêcher le mariage du +colonel était Lorenzo Beio, le maître de chant de Carmelita, +dont il avait souvent entendu parler.</p> + +<p>Cela suffisait pour ce jour-là, plus tard, on verrait +comment tirer parti de ce renseignement.</p> + +<p>Et aussi comment utiliser ce nouvel allié.</p> +<br><br><br> + + +<h3>X</h3> + +<p>En revenant à Paris, le colonel s'était dit que la première +visite qu'il ferait, serait pour son oncle et sa petite +cousine.</p> + +<p>Ils étaient sa famille, toute sa famille; il leur annonçait +son mariage et les invitait à y assister.</p> + +<p>Mais les paroles de madame de Lucillière modifièrent +ce projet.</p> + +<p>S'il était vrai que Thérèse l'aimât, est-ce que ce ne +serait pas cruauté d'aller annoncer à cette pauvre petite +un mariage qui la désolerait?</p> + +<p>Sans doute elle connaîtrait ce mariage, car il était +impossible de le lui cacher; mais ce n'est pas du tout la +même chose d'apprendre une pareille nouvelle par hasard, +ou directement de la bouche même de celui qui se +marie.</p> + +<p>Décidément il valait mieux ne pas aller les voir; il +écrirait.</p> + +<p>Et, le coup porté par une lettre,—s'il était vrai que son +mariage dût porter un coup à Thérèse,—il irait faire sa +visite.</p> + +<p>Un matin, qu'il réfléchissait à cette lettre,—car il ne +l'oubliait pas, et comme toutes les lettres retardées qu'on +doit écrire et qu'on n'écrit pas, celle-là s'imposait +souvent à son esprit pour le relancer et le tourmenter,—un +domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain +demandait à le voir.</p> + +<p>Il descendit vivement au premier étage et courut à son +oncle, les mains tendues.</p> + +<p>—Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel.</p> + +<p>—C'est pour cela que je me suis dépêché de venir vous +demander à déjeuner, si je ne vous dérange pas.</p> + +<p>—Jamais, vous le savez bien. Nous déjeunons donc +ensemble.</p> + +<p>—En tête-à-tête, n'est-ce pas? comme la dernière +fois.</p> + +<p>—Vous avez à me parler?</p> + +<p>—Oui, et vous, de votre côté, n'avez-vous rien à me +dire?</p> + +<p>Ces paroles d'Antoine causèrent une vive surprise au +colonel. Pourquoi son oncle se doutait-il qu'il voulait +l'aller voir? et pourquoi aussi avait-il tenu à prévenir +cette visite?</p> + +<p>Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant +à son oncle:</p> + +<p>—Ma petite cousine va bien, j'espère?</p> + +<p>—Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fièvre.</p> + +<p>Thérèse souffrante: qui causait cette fièvre?</p> + +<p>Il y avait une autre question que le colonel avait sur les +lèvres et qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; +cependant il se risqua, sachant combien vivement le sujet +auquel elle se rapportait préoccupait et tourmentait son +oncle.</p> + +<p>—Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon +cousin? dit-il enfin, se servant du mot «mon cousin» +pour atténuer ce qu'il pouvait y avoir de pénible pour son +oncle dans cette interrogation.</p> + +<p>—Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour +mon égoïsme de père. On renonce à poursuivra l'affaire; +les présomptions du juge d'instruction ne reposant sur +rien de précis. On ne trouve pas de preuves, votre assassin +a emporté le nom de ses complices dans sa tombe, +et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, +décidément introuvable, il n'y a pas de charges contre +celui que vous appelez votre cousin; il peut rentrer en +France.</p> + +<p>A ce moment, on vint prévenir le colonel que le déjeuner +était prêt; ils passèrent dans la salle à manger, +où le couvert était mis comme le jour où il avait été +question entre eux du mariage de Thérèse avec Michel, +c'est-à-dire que la table était servie de telle sorte qu'ils +n'auraient pas besoin de domestiques autour d'eux, et +qu'ils pourraient causer librement, en tête-à-tête, comme +l'avait demandé Antoine.</p> + +<p>Celui-ci s'assit à sa place et, ayant déplié sa serviette, +il commença par se verser un plein verre de vin; puis, +emplissant aussi le verre de son neveu, il regarda un +moment le colonel en souriant:</p> + +<p>—Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire +à votre mariage, mon cher Édouard.</p> + +<p>—Vous savez?...</p> + +<p>—Eh oui! je sais. A votre santé, mon neveu, et à la +santé de ma nièce, que je ne connais pas, mais qui, j'en +suis certain, doit être digne de vous, et qui vous donnera +le bonheur que vous méritez.</p> + +<p>—Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon +mariage?</p> + +<p>C'est-à-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est +Thérèse.</p> + +<p>—Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien +surprenante, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la +connaîtrions pas encore, si elle avait été seule à l'apprendre. +Était-ce cette annonce qui avait donné la fièvre +à Thérèse? Il était impossible de poser des questions +directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de procéder +avec ordre, surtout avec patience.</p> + +<p>—Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, +il rapporta un journal, et, comme le souper n'était +pas tout à fait prêt, en attendant il se mit à lire ce journal. +Tout à coup il pousse une exclamation qui nous fait lever +la tête à tous: Thérèse, Denizot, Sorieul et moi. Nous le +regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si extraordinaire +dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions +rien: Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; +moi, parce que chaque fois que je lis les journaux, j'ai +peur d'y trouver le nom de quelqu'un que vous connaissez. +Sorieul voulut même prendre le journal, mais +Michel ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui +concerne votre neveu Édouard.»</p> + +<p>«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon +cousin Édouard se marie?» interrompit Thérèse. Vous +pensez si à ce mot il y eut des exclamations; on voulut +voir le journal, moi avant les autres. C'était vrai: je vis +que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, +nièce du prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que +les princes Mazzazoli avaient joué un rôle dans l'histoire +des républiques d'Italie, et il en eut pour un moment à +nous citer les livres qui parlaient des ancêtres de votre +future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me +traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris +votre mariage avant tout le monde? Je lui posai ma question, +et elle me répondit qu'elle avait lu le matin même +cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as lue ce matin, et tu +ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà qui +est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me +fâchai point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait +tu cette nouvelle, qui pour nous tous était cependant intéressante.» +J'ai pensé que mon cousin viendrait nous l'annoncer +lui-même et qu'il serait fâché de voir qu'il avait été +prévenu.—Pendant le souper, il ne fut question que de +votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui +ne dit rien du tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; +il se mit à la gronder, parce qu'elle lisait le <i>Sport</i>, +disant qu'une fille dans sa position ne devait pas s'intéresser +aux courses de chevaux, et là-dessus il prétendit +que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant +aux courses du bois de Boulogne.</p> + +<p>—Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?</p> + +<p>—Assurément non, c'est une idée comme il en pousse +dans la tête de Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison +des choses et qui la trouve plus ou moins bien. Enfin +Thérèse ne répondit rien, et la discussion finit. Après le +souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; j'avais +un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, +tandis que Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès +de ma table. Mais je n'étais pas en train, les idées +ne me venaient pas, et je ne pouvais même pas trouver +mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me +tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que +vous aviez bien voulu venir avec nous au <i>Moulin flottant</i> +pour entretenir Thérèse de mon projet, j'ai été condamné +à un mois de prison? Le gouvernement, après avoir provoqué +le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger +et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, +a été pris de peur lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait +jamais rien de commun entre nous et lui. Vous me direz +qu'il a été bien longtemps à faire cette découverte: cela +est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a été +éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on +m'a envoyé en police correctionnelle, et j'en ai eu pour +un mois. Ce que le gouvernement favorisait la veille était +devenu, du jour au lendemain, coupable. Il y a comme +cela des coups de lumière qui éblouissent subitement tout le +monde: le chef de l'État, les ministres, les juges. Par une +chance remarquable, le jour même où je sortais de prison, +Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à +trois mois.</p> + +<p>—Sorieul!</p> + +<p>—Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler +que Sorieul disait toujours qu'il écrirait les grandes idées +qu'il roulait dans sa tête quand le moment serait venu. Il +s'est enfin décidé, il a écrit une brochure portant pour +titre: <i>Les Césars par un César</i>. C'était une critique de la +Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine d'allusions, +que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un +peu plus, Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais +toujours redouté, vous devez vous en souvenir. Voilà +pourquoi je dis que ça été une chance que Sorieul entrât +en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui avait +failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la +prison, j'entends la prison politique, n'a jamais guéri +personne. Ce n'était pas parce que les tribunaux m'avaient +condamné qu'ils m'avaient fait renoncer à la lutte: +j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre organisation +en l'étendant, et en ce moment je suis sous le +coup de nouvelles poursuites. Il est donc probable que +prochainement je vais de nouveau quitter la maison pour +entrer en prison, et ce sera ainsi jusqu'à la fin de l'Empire +ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux. Vous +me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est +pas mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas +un accident. J'étais donc exposé à voir se réaliser mes +craintes: Thérèse seule, car Sorieul est exaspéré et lui +aussi ne tardera pas à se faire condamner de nouveau. +La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de +faire une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me +donnait une ouverture. Je lui expliquai notre situation et +mes craintes, en la priant, en la suppliant de se décider +enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant longtemps +elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une +violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me +décourageai pas, j'insistai, et toute la soirée se passa +dans cette lutte. Enfin elle céda.</p> + +<p>—Ah! elle a consenti!</p> + +<p>—Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; +mais enfin elle a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà +pourquoi vous m'avez vu arriver la figure joyeuse. On +peut m'envoyer en prison; j'espère bien que Thérèse ne +m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, +et qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à +votre mariage; ne boirez-vous pas à celui de ma fille, +mon neveu?</p> + +<p>Il devait épouser Carmelita.</p> + +<p>Thérèse consentait à devenir la femme de Michel.</p> + +<p>Les choses ainsi arrangées étaient pour le mieux,—puisqu'il +n'y avait pas moyen qu'elles fussent autrement.</p> + +<p>—Au mariage de Thérèse, dit-il, à son bonheur et au +vôtre, mon oncle!</p> + +<p>Le déjeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait +commencé, au moins pour le colonel, tranquillisé dans sa +conscience.</p> + +<p>—Voulez-vous annoncer ma visite à ma petite cousine +pour tantôt, dit le colonel à son oncle lorsque celui-ci se +leva pour se retirer; je tiens à lui prouver qu'elle avait +deviné juste en pensant que je voulais moi-même vous +faire part de mon mariage.</p> + +<p>—Et qu'appelez-vous tantôt?</p> + +<p>—L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je +vous demanderai de partager ce souper avec vous.</p> + +<p>Maintenant que Thérèse se mariait, le colonel n'avait +plus la même gêne à aller rue de Charonne; et puis elle +connaissait son mariage, il n'aurait donc pas à le lui annoncer.</p> + +<p>Il arrivé un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas +sans une certaine émotion qu'il monta l'escalier de son +oncle.</p> + +<p>Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il +poussa la porte et entra.</p> + +<p>L'atelier était désert et sombre, il se dirigea vers la cuisine.</p> + +<p>Mais dans l'obscurité, il accrocha un morceau de bois +qui tomba et fit du bruit.</p> + +<p>—Qui est là? demanda une voix, celle de Thérèse.</p> + +<p>Il allait répondre quand la porte s'ouvrit et Thérèse +parut tenant une lampe à la main.</p> + +<p>—Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle.</p> + +<p>C'était là le mot dont elle le saluait autrefois, mais il +lui sembla qu'elle ne le jetait pas avec le même éclat +joyeux.</p> + +<p>Ils restèrent durant quelques secondes en face l'un de +l'autre sans se parler.</p> + +<p>Enfin il s'avança et lui tendit la main; elle lui donna la +sienne.</p> + +<p>Son aspect était en accord avec son accent: très pâle, +avec les yeux ardents.</p> + +<p>Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, +comme elle avait posé sur la table la lampe, dont l'abat-jour +était posé très bas, il la voyait mal et seulement dans +l'ombre.</p> + +<p>—Mon père n'est pas encore rentré, dit-elle; mais il +m'a envoyé un mot pour m'avertir que vous veniez souper +avec nous, ce qui est bien aimable à vous. Alors, apprenant +cela, Denizot a voulu vous servir un souper digne de +vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle +Sorieul n'est pas non plus rentré, de sorte que je suis +seule.</p> + +<p>Le colonel remarqua qu'elle avait évité de nommer +Michel; cependant, en regardant sur la table qui était +mise, il vit six couverts, ce qui indiquait que Michel devait +souper avec eux.</p> + +<p>—Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je +vous remercie de n'avoir pas douté de moi.</p> + +<p>—Comment aurais-je douté de vous, mon cousin! +vous nous avez toujours témoigné une grande amitié.</p> + +<p>—Si je ne suis pas venu plus tôt, c'est que je ne suis à +Paris que depuis deux jours, et je ne sais comment cette +indiscrétion à propos de... (il entassait les mots avant que +d'arriver à celui qui était décisif), à propos de ce mariage, +a pu être commise.</p> + +<p>Elle ne répondit pas, et, comme il la regardait, elle leva +la tête vers le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet +que ce mot avait produit sur elle.</p> + +<p>Alors il reprit, décidé à en finir tout de suite:</p> + +<p>—En même temps, mon oncle m'a communiqué une +nouvelle qui le rend bien heureux, celle de votre mariage.</p> + +<p>—Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me +marie, je me suis rendue aux désirs de mon père. Vous +a-t-il dit quelles étaient ses craintes et dans quelle position +il se trouvait?</p> + +<p>—Il me l'a dit.</p> + +<p>—J'ai voulu qu'il n'eût pas au moins d'inquiétude à +mon égard, et, puisque mon mariage doit le rassurer, je +me marie.</p> + +<p>—Vous êtes un brave coeur, ma chère cousine, une +bonne et tendre fille.</p> + +<p>—Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'étais, +je n'aurais pas attendu jusqu'à ce jour pour contenter +mon père, qui souhaitait si ardemment de me voir +mariée.</p> + +<p>De nouveau il s'établit un silence, et il l'entendait respirer +difficilement; il eût voulu parler et il ne savait que +dire, il n'osait même pas la regarder.</p> + +<p>Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la première.</p> + +<p>—Vous souvenez-vous, dit-elle, du rêve que vous +m'avez fait vous raconter, quand vous m'avez demandé de +vous expliquer quel mari je prendrais: je voulais qu'il +m'aimât comme je voulais l'aimer, et je disais, n'est-ce +pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais pas +en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand +on est petite fille! comme on bâtit des châteaux qui sont +peu solides!</p> + +<p>—Oui, je me souviens, dit-il.</p> + +<p>—Mais ce grand amour, c'est le rêve, n'est-ce pas, +c'est la poésie, ce n'est pas la réalité. Dans la vie, on se +marie parce qu'on doit se marier, et l'on peut être une +honnête femme, je pense, une bonne mère, sans ces sentiments +extraordinaires. Le pensez-vous aussi?</p> + +<p>Sans répondre directement, il fit un signe affirmatif, car +la gêne qu'il éprouvait déjà en montant l'escalier lui devenait +plus pénible, et sa conscience était moins ferme.</p> + +<p>—Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitié que j'éprouvais +pour... Michel; il a toujours été pour moi un camarade, +un ami, un frère, et il sera désormais un mari. Je +ne pouvais pas en espérer un plus honnête, un plus digne, +et je crois comme mon père que notre vie sera heureuse. +Je voulais des ailes à l'existence que je rêvais; mais c'est +peut être sur la terre, terre à terre, qu'est le bonheur possible +en ce monde. Il croit que je pourrai le rendre heureux, +je m'y appliquerai de tout mon coeur.</p> + +<p>La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait +à la gorge et l'étouffait.</p> + +<p>C'était Denizot qui rentrait, chargé d'un immense panier.</p> + +<p>—Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ça ne se +fait pas, ces choses-là; les grands cuisiniers veulent être +prévenus au moins vingt-quatre heures à l'avance, vous +n'allez pas trouver un souper digne de vous.</p> + +<p>—Q'importe, mon bon Denizot?</p> + +<p>—Comment, qu'importe! et ma gloire?</p> + +<p>Puis, donnant une poignée de main au colonel:</p> + +<p>—Comme homme, je suis joliment content de vous +voir; mais comme cuisinier, vous savez, je suis vexé. +Avez-vous faim?</p> + +<p>—Pas trop.</p> + +<p>—Comme homme, j'en suis fâché; mais, comme cuisinier, +j'en suis bien aise.</p> + +<p>Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles +qui étaient entassées dans son panier.</p> + +<p>Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel.</p> + +<p>Contrairement à ce qu'il était d'ordinaire, le jeune +ouvrier montra une physionomie ouverte et souriante; ses +yeux semblaient moins enfoncés et moins sombres.</p> + +<p>Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, +de sa santé.</p> + +<p>Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et +contrainte que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se +faire violence pour répondre convenablement quelques +mots aux questions qui lui étaient adressées.</p> + +<p>Le souper était servi sur la table.</p> + +<p>Antoine invita son neveu à s'asseoir.</p> + +<p>—Prenez la place de votre père, mon neveu.</p> + +<p>A ce moment, Sorieul fit son entrée.</p> + +<p>Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dût +souper avec eux; en l'apercevant, il poussa des exclamations +joyeuses.</p> + +<p>Et après avoir déposé son chapeau sur le pupitre d'Antoine +et vidé les poches de son habit pleines de livres, de +papiers, de journaux, de brochures, il accapara la conversation.</p> + +<p>—Il y avait vraiment des coïncidences dans la vie; +ainsi, sans se douter le moins du monde qu'il verrait le +colonel le soir même, il s'était occupé de lui pendant toute +la journée.</p> + +<p>—De moi?</p> + +<p>—De vous incidemment, c'est-à-dire de votre nouvelle +famille, de celle dans laquelle vous allez entrer, des +princes Mazzazoli et du rôle qu'ils ont joué dans l'histoire. +Je me rappelais très bien avoir vu leur nom dans Sismondi, +mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait été leur +rôle.</p> + +<p>Alors il se mit à parler de l'héritage de la comtesse +Mathilde, de la guerre du sacerdoce et de l'empire, des +Guelfes, des Gibelins, de la maison d'Este et de celle des +Médicis, en citant Sismondi, Guicciardini. Pignotti, +Quinet.</p> + +<p>Il était ferré et prêt à coller le contradicteur qui aurait +voulu l'arrêter.</p> + +<p>La soirée ne se prolongea pas très avant, et, quand le +colonel se retira, Michel voulut l'accompagner pour +l'éclairer.</p> + +<p>Mais, arrivé au bas de l'escalier, il posa sa petite +lampe sur une marche; puis, tendant la main au colonel:</p> + +<p>—Monsieur Édouard, dit-il, voulez-vous me permettre +de vous demander votre amitié? Vous ne m'avez peut-être +pas trouvé toujours très poli avec vous, et j'ai à me reprocher +d'avoir mal accueilli vos bons procédés; je vous en +fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis je ne +vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre +parent, puisque je serai le mari d'une femme à qui vous +avez témoigné toujours une grande amitié. Je vous jure +que je la rendrai heureuse.</p> + +<p>Et il s'en revint à pied, le long des boulevards, réfléchissant.</p> + +<p>—La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle +acceptait, et cependant elle l'épousait. Quelle vie aurait-elle?</p> + +<p>Puis, abandonnant Thérèse, il fit un retour sur lui-même.</p> + +<p>—Aimait-il Carmelita? cependant il l'épousait. Quelle +vie serait la sienne?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<p>Le baron Lazarus n'était pas homme à employer à +l'étourdie l'arme que le hasard avait mise entre ses mains.</p> + +<p>Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer à travers +le mariage de Carmelita, il était sage de voir dans +quelle mesure on pouvait user de son concours; et le +mieux semblait-il était de se concerter avec la marquise.</p> + +<p>Il l'alla donc trouver.</p> + +<p>Lorsqu'on annonça à madame de Lucillière que M. le +baron Lazarus demandait à la voir, le marquis était avec +elle.</p> + +<p>—Vous recevez cet homme? dit-il.</p> + +<p>—J'ai besoin de lui.</p> + +<p>—Ah! c'est une raison.</p> + +<p>—Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions +il a pour les recherches policières; je désire l'employer +conformément à son talent.</p> + +<p>—Dès là que vous avez besoin de lui, c'est une raison +suffisante; pour moi, qui n'ai rien à démêler avec lui, Dieu +merci! je me prive volontiers de sa visite. Au revoir.</p> + +<p>Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron +entrait par une autre.</p> + +<p>—Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucillière +en indiquant un siège au baron à une assez grande +distance de celui qu'elle occupait.</p> + +<p>—En avons-nous beaucoup devant nous?</p> + +<p>—Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour +ne rien risquer dans trop de hâte.</p> + +<p>—Je n'ai rien risqué et c'est pour avoir votre avis avant +de rien entreprendre, que je viens vous soumettre quelques +petits renseignements que j'ai eu la bonne fortune +d'obtenir.</p> + +<p>Alors il raconta simplement, modestement, comme il +convient à un homme qui a le sentiment de sa valeur, la +conversation qu'il avait eu la chance de surprendre entre +Carmelita et un inconnu.</p> + +<p>—Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, +sans quoi cette conversation ne peut pas nous être d'une +grande utilité.</p> + +<p>—Précisément j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: +Lorenzo Beio.</p> + +<p>—Le maître de chant de Carmelita!</p> + +<p>—Lui-même.</p> + +<p>—Mais alors?...</p> + +<p>—Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour +empêcher ce mariage? Ce sont ces raisons que je viens +justement vous demander.</p> + +<p>—Il semble qu'il est maître d'un secret qui peut perdre +Carmelita dans l'esprit du colonel. Il ne veut pas que +Carmelita épouse le colonel Chamberlain; nous, de notre +côté, nous ne voulons pas que le colonel Chamberlain +épouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant +seul, empêche ce mariage; il est possible aussi que +nous, sans son secours, nous l'empêchions par un moyen +différent du sien. Mais il est bien certain que si, au lieu +d'agir séparément, nous agissions collectivement, nous +aurions beaucoup plus de chances de réussir. Il faut donc +avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de +Lorenzo Beio.</p> + +<p>—On pourrait peut-être le lui acheter.</p> + +<p>—La négociation serait aventureuse, tous les gens ne +sont pas à vendre, et, en tout cas, elle serait pour celui qui +s'en chargerait bien compromettante, surtout s'il y était +répondu par un refus.</p> + +<p>—En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait +avoir aux mains quelque lettre significative qui, mise sous +les yeux du colonel, pourrait l'éclairer.</p> + +<p>—Décidément vous êtes pour les lettres, monsieur; +sans doute, c'est une arme, mais elle n'est pas toujours +sûre, vous devez en savoir quelque chose. Dans +le cas présent, on peut aller à Beio franchement et lui +dire: «Vous voulez empêcher le mariage de mademoiselle +Belmonte avec le colonel Chamberlain; moi, je veux aussi +empêcher ce mariage. Vous avez un moyen pour cela, je +le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous aiderai.» Comment +accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons +pas à l'avance le prévoir. Un refus est possible, une acceptation +l'est aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; +vous n'avez qu'à marcher d'accord. Mais, s'il refuse, car +enfin il peut avoir des raisons pour refuser, supposons +que ce soit la vengeance qui le pousse à rompre ce mariage,—souvent +la vengeance est jalouse, elle veut agir +seule, sans secours étranger; elle veut faire le mal, mais +elle veut être seule à le faire; si elle voit celui qu'elle +poursuit entouré de plusieurs ennemis, elle lui vient +souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner +contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer +seule. Tel peut-être le cas de Beio: il n'est pas impossible +qu'il tienne à vider sa querelle avec Carmelita en +tête à tête.</p> + +<p>—Peut-être aime-t-il surtout le tête-à-tête, dit le baron +en riant d'un gros rire.</p> + +<p>Mais la marquise ne partagea pas cette hilarité, elle +continua:</p> + +<p>—Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir +à la charge près de lui, et nous aurons le désagrément de +voir un moyen qui pouvait nous être utile nous échapper. +Ce n'est pas ainsi que nous devons procéder. Vous intéressez-vous +toujours à la petite Flavie, du théâtre des +Bouffes?</p> + +<p>—Je ne vois pas en quoi cette question touche notre +affaire.</p> + +<p>—Vous allez le voir, si vous voulez bien me répondre; +soyez certain que je ne vous adresse pas cette demande +pour savoir vos secrets, ni ceux de mademoiselle Flavie.</p> + +<p>—Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. +Cette enfant était la fille de mon caissier, elle restait orpheline +sans fortune et sans métier; on disait qu'elle était +jolie. Je me suis occupé d'elle pour ne pas la laisser exposée +aux tentations de la misère.</p> + +<p>—Et, pour cela, vous l'avez fait débuter aux Bouffes?</p> + +<p>—C'est bien naturel.</p> + +<p>—Oh! assurément, rien n'est plus naturel, cela se voit +tous les jours, et je savais ce que vous venez de me raconter; +seulement ce que je ne sais pas et ce que je vous +demande, c'est si vous avez continué à vous occuper de +cette jeune fille depuis, qu'ayant un métier, elle n'est plus, +comme vous dites, exposée aux tentations de la misère. +Car elle n'y est plus exposée, n'est-ce pas? Je l'ai vue +hier au Bois dans un petit coupé, qui ne sent pas du tout +la misère.</p> + +<p>—Je la vois quelquefois.</p> + +<p>—Et vous pouvez lui demander ce que vous désirez?</p> + +<p>—J'espère qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance.</p> + +<p>—Il faut l'espérer ou bien alors ce serait à prendre en +mépris l'humanité. Donc vous pouvez faire appel à ces +sentiments de reconnaissance et vous serez écouté?</p> + +<p>—Je le pense.</p> + +<p>—Eh bien! ce que vous aurez à lui demander devra +accroître encore cette reconnaissance déjà si grande.</p> + +<p>—J'avoue que je ne comprends pas du tout où vous +voulez arriver.</p> + +<p>—Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise +que cette petite Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux +ou trois fois, et c'est ce que ces messieurs appellent une +grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait de la prose, +sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent, +son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre +tant qu'elle peut, sa taille qui se tortille, enfin elle chante +avec tout ce que la nature lui a donné,—une seule chose +exceptée, la voix;—il est vrai que de ce côté la nature +lui a été assez avare. Eh bien! il faut que vous lui donniez +ce qui lui manque.</p> + +<p>—La voix? moi!</p> + +<p>—Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgré +tous vos mérites, vous n'avez peut-être pas ceux d'un +maître de chant; mais Lorenzo Beio, qui les possède, lui, +ces mérites.</p> + +<p>Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, +car bien qu'il professât le plus profond mépris pour +madame de Lucillière, il ne pouvait pas ne pas admirer +une combinaison si bien trouvée, alors surtout que cette +combinaison devait lui profiter.</p> + +<p>—Je comprends, s'écria-t-il, je comprends.</p> + +<p>—Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo +Beio pour professeur à Flavie? Sans doute vous +pourriez tout aussi bien le donner à Ida?</p> + +<p>—Oh! ma fille!</p> + +<p>—Justement, je sens ce cri d'un père qui ne veut pas +mêler une fille comme mademoiselle Ida....</p> + +<p>—<i>Sie ist eine engel.</i></p> + +<p>—<i>Ja, ja</i>, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien +à fond que d'intervenir d'une façon si directe et si personnelle; +tandis que, par l'entremise de Flavie, les choses se +font sans que vous y mettiez la main. C'est Flavie qui demande +des leçons à Beio, et rien n'est plus naturel. Beio +a chanté sur les grands théâtres du monde, et c'est quand +sa voix a été perdue qu'il s'est fait professeur; les leçons +qu'il donne ont pour but de former des chanteurs et des +chanteuses de théâtre. Flavie qui est une chanteuse de +théâtre,—au moins elle peut le croire,—ne veut pas +rester aux Bouffes, elle veut passer à l'Opéra-Comique ou +à l'Opéra,—on a vu des exemples de cette ambition chez +de simples grues;—elle s'adresse à Beio pour lui demander +des leçons. Vous allez la voir quelquefois chez +elle, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Quelquefois.</p> + +<p>—Plusieurs fois par semaine?</p> + +<p>—Oui, souvent.</p> + +<p>—Tous les jours?</p> + +<p>—Je la vois souvent, mais pas régulièrement.</p> + +<p>-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, +tous les jours. Oh! bien entendu, devant Beio. Vous +assisterez aux leçons. Rien n'est plus légitime. Vous vous +intéressez à cette petite fille de votre caissier, vous désirez +qu'elle cultive son talent pour n'être pas exposée aux +tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses +leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette +conduite; elle vous fera honneur.</p> + +<p>—Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.</p> + +<p>—En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en +temps du colonel Chamberlain et de son prochain mariage. +Cela encore est tout naturel puisque vous êtes l'ami du +marié et de la mariée. Je crois que tout d'abord il sera bon +que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce mariage, +afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. +Ce sera peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, +en insistant principalement sur la certitude où vous +êtes que rien ne peut l'empêcher. Sans doute, tout mariage +qui n'est pas conclu peut se rompre; mais, pour que cette +rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il soit ardemment +désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se rencontre +dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte +le veut; par amour, le colonel le désire non moins vivement.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. +Il arrive un moment,—ah! nous n'avons pas besoin +de nous presser; la veille il sera temps encore;—il +arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du moyen +dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera +quand même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se +fasse pas et que vous pouvez l'empêcher; il pense qu'en +réunissant vos deux actions, la vôtre et la sienne, vous +serez plus puissants: il vous livre son moyen. Naturellement +vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; +on agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part +votre main soit visible: ce que vous devez désirer... en +vue de l'avenir.</p> + +<p>Le baron se retira en pensant que la marquise n'était +vraiment pas sotte.</p> + +<p>Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!</p> + +<p>Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer +une pareille combinaison, et encore sans paraître +y toucher.</p> + +<p>Quelle Babylone que ce Paris!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XII</h3> + +<p>Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au théâtre +sous le nom de Flavie Engel, plus facile à prononcer pour +une bouche française, ou plus simplement sous celui de +Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, était ce +qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, +et elle n'était que cela.</p> + +<p>Dix-neuf ans, une beauté assez pâle, pas le moindre talent, +et cependant elle avait une certaine réputation.</p> + +<p>Elle la devait, cette réputation, à l'étrangeté et à la bizarrerie +qui se montraient en elle.</p> + +<p>C'était une Allemande de la Poméranie, née d'un père +et d'une mère qui l'un et l'autre étaient deux types de pure +race; cette pureté de race, ils l'avaient transmise à leur +fille, et celle-ci, au milieu de comédiennes françaises, +frappait le spectateur le moins attentif par ses yeux bleus, +ses cheveux d'un blond pâle, et tous les caractères constitutifs +de la «Germaine». C'est déjà une raison de succès +de ne pas ressembler aux autres. A Berlin ou à Stettin, +on ne l'eût pas regardée; à Paris, on la remarquait.</p> + +<p>Mais à cette attraction, en réalité assez légère, elle en +joignait une autre, plus puissante: Allemande de naissance, +elle avait cessé de l'être par son éducation. De là +en elle un curieux mélange de qualités et de défauts disparates, +jurant de se trouver ensemble, et qui, précisément +par cela seul, la rendaient séduisante pour certains esprits +blasés, amoureux de ce qui sort du naturel.</p> + +<p>Elle était enfant à son arrivée à Paris et orpheline de +mère; son père, qui était un excellent employé, comme le +sont souvent les Allemands, laborieux, exact, zélé, l'avait +livrée aux soins d'une domestique par malheur richement +douée de tous les vices; de sorte que l'éducation que la +petite Flavie avait reçue était celle de la rue, et même, +pour tout dire, celle du ruisseau.</p> + +<p>Dans son roman des <i>Liaisons dangereuses</i>, Laclos a +peint une jeune fille sage et innocente, que son amant +prend plaisir à corrompre en apprenant à son écolière +naïve une espèce de «catéchisme de débauche.» Sans savoir +ce qu'elle dit, cette petite répète les monstruosités les +plus étonnantes, et, dans la lettre où il raconte cette histoire, +cet homme, qui ne se plaît plus qu'aux choses +bizarres, dit que rien n'est plus drôle que l'ingénuité avec +laquelle sa maîtresse se sert de la langue qu'il vient de lui +apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler autrement: +le contraste de la candeur naïve qui est en elle avec +son langage plein d'effronterie est tout à fait séduisant.</p> + +<p>C'était une éducation de ce genre que Flavie s'était +donnée, mais bien entendu en sachant très bien «qu'on +pouvait parler autrement,» et, comme avec cela elle était +restée enfant pour le visage, gardant des yeux innocents, +un sourire naïf, une bouche mignonne et chaste, elle produisait +justement un effet de séduction provoquante, qui +résultait du contraste de son apparence naïve avec son +langage plein d'effronterie.</p> + +<p>Pour certaines gens, elle était irrésistible par la façon +candide dont elle récitait «son catéchisme de débauche.»</p> + +<p>Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle:</p> + +<p>—Est-elle drôle, cette Flavie!</p> + +<p>Et ce mot était généralement accepté.</p> + +<p>Les jeunes beaux des avant-scènes et de l'orchestre +étaient assez indifférents pour elle; mais, parmi les +hommes qui avaient passé la soixantaine, elle avait de +zélés partisans. Il est vrai qu'ils ne la défendaient pas ouvertement +quand on l'attaquait, mais, à ces attaques, ils +répondaient par des haussements d'épaules ou des sourires +discrets qui en disaient long pour qui savait comprendre.</p> + +<p>Le baron Lazarus était un de ces fidèles, et de tous, +celui qui lui témoignait publiquement le plus d'intérêt.</p> + +<p>—Elle était la fille de son caissier, cet intérêt n'était-il +pas tout naturel?</p> + +<p>Si cette explication était accueillie par des sourires, +il ne se fâchait pas et riait lui-même.</p> + +<p>—Je voudrais bien, disait-il.</p> + +<p>En sortant de chez madame de Lucillière, il se rendit +directement chez Flavie, et, avec de longues circonlocutions, +il lui expliqua ce qu'il désirait, c'est-à-dire qu'elle +prît des leçons de Lorenzo Beio.</p> + +<p>A ce mot, Flavie se jeta à la renverse sur un canapé en +riant aux éclats.</p> + +<p>—Des leçons, dit-elle; moi à mon âge, ah! zut!</p> + +<p>—Mais, ma chère petite....</p> + +<p>Et le baron se mit à développer tous les avantages +qu'il y avait pour elle à prendre de leçons de Beio. Cette +idée lui était venue la veille en l'entendant chanter. Évidemment, +si elle voulait, elle pouvait devenir une grande +artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela. Est-ce +que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient +pas débuté dans des cafés-concerts?</p> + +<p>Et comme Flavie continuait à rire en secouant la tête:</p> + +<p>—C'est au nom de ton père que je te parle, dit-il.</p> + +<p>Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, +les bras croisés:</p> + +<p>—Vous savez, dit-elle, ce n'est pas à moi qu'il faut la +faire, celle-là; bonne pour la galerie, la balançoire de la +paternité. Et puis là, franchement, est-ce que si mon +pauvre bonhomme de père était encore de ce monde, il +ne vous casserait pas les reins, ô! monsieur la baron? +J'ose espérer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la +fille de mon père? Soyez franc pendant cinq minutes, si +vous pouvez.</p> + +<p>—Je veux en faire une grande artiste.</p> + +<p>—Il fallait commencer par là, c'était peut-être possible; +maintenant il est trop tard; et à qui la faute?</p> + +<p>—Il n'est jamais trop tard.</p> + +<p>—Ne faites donc pas le naïf avec moi, vous savez que +je ne m'y laisse plus prendre. Pourquoi avez-vous eu +l'idée de me faire donner des leçons par Beio? Dites-moi +la raison vraie.</p> + +<p>—Pour que tu me donnes les nobles jouissances de +l'art.</p> + +<p>Elle se jeta de nouveau sur son canapé en riant de plus +belle.</p> + +<p>—Non, non! criait-elle; impayable!</p> + +<p>Le baron vint s'asseoir près d'elle:</p> + +<p>—Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un +désir, qui est de t'aimer plus encore, si cela est possible. +Une seule chose peut faire ce miracle: le talent.</p> + +<p>—Ah! ça! je n'ai donc pas de talent?</p> + +<p>—Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que +tu en aies davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu +iras à l'Opéra-Comique, à l'Opéra. Vois-tu l'affiche: +<i>Débuts de mademoiselle Flavie Engel.</i> Cela ne te dit rien.</p> + +<p>—Après tout, pourquoi pas?</p> + +<p>—Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent +professeur, qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'à +présent tu as eu les succès d'une petite fille, mais tu +vas devenir une femme; avec l'âge, il te faut d'autres succès, +plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les +auras.</p> + +<p>Elle parut réfléchir un moment; puis, s'appuyant sur +son coude et regardant le baron dans les yeux:</p> + +<p>—Vous y tenez donc bien à ces leçons?</p> + +<p>—Beaucoup, je t'assure.</p> + +<p>—Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure?</p> + +<p>—Comment! ce que je te les paye?</p> + +<p>—Qu'est-ce qui aura à s'ennuyer, à travailler, à s'exterminer?</p> + +<p>—Mais il me semble....</p> + +<p>—Pour qui aurais-je tout ce mal?</p> + +<p>—Pour toi.</p> + +<p>—Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, +comme vous dites.</p> + +<p>—Sans doute, mais....</p> + +<p>—Combien estimez-vous que ça vaut, ce genre de jouissance? +Cher, n'est-ce pas? Alors, payez.</p> + +<p>Il fallut que le baron cédât; mais il se consola des exigences +de Flavie en se disant que Beio ne serait probablement +pas long à parler, et que par conséquent il n'y +aurait pas trop de leçons à payer.</p> + +<p>Ils tombèrent d'accord à cent francs.</p> + +<p>Seulement, comme le baron n'aimait pas à jeter son +argent par les fenêtres, il voulut rattraper quelque chose +sur ces cent francs.</p> + +<p>—Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio.</p> + +<p>Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son côté, +avait le sens du calcul très développé, et un crâniologiste +eût remarqué chez elle une forte saillie à l'angle externe +de l'orbite, autrement dit l'organe des nombres.</p> + +<p>Une nouvelle discussion s'engagea.</p> + +<p>—Tu comprends, dit le baron en tâchant de la prendre +par la persuasion, que si je demande moi-même à Beio de +te donner des leçons, il me les fera payer très cher, sous +le prétexte que je suis un financier; tandis que toi, tu es +une artiste, il te fera un prix de faveur.</p> + +<p>—Eh bien! je traiterai moi-même avec Beio comme +si je payais de mon propre argent; mais vous me rembourserez +ce que j'aurai avancé.</p> + +<p>Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop +s'avancer vis-à-vis de Beio, le décida à accéder à la demande +de Flavie.</p> + +<p>—Je fais tout ce que tu veux, dit-il.</p> + +<p>—Ainsi vous payerez Beio?</p> + +<p>—Tous les jours; seulement, comme tu es une espiègle +capable de me compter des leçons que tu ne prendrais +pas, j'assisterai à ces leçons, et je jugerai par moi-même +de tes progrès.</p> + +<p>Les choses étant ainsi convenues entre le baron et +Flavie, celle-ci traita elle-même avec Lorenzo Beio; mais, +au premier mot, le maître de chant l'arrêta.</p> + +<p>Son temps était pris.</p> + +<p>En réalité, l'idée de donner des leçons à mademoiselle +Engel, du théâtre des Bouffes, n'avait rien d'attrayant +pour lui. Que ferait-il d'une pareille élève? Il choisissait +ses leçons et n'acceptait pas toutes celles qu'on lui demandait, +et puis, d'un autre côté, s'il n'était pas en disposition +de s'occuper de ses élèves anciens, ce n'était pas pour en +prendre une nouvelle.</p> + +<p>Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait +bien, et les cent francs promis par le baron lui avaient +inspiré une ferme volonté: elle fit si bien qu'elle parvint +à décider Beio.</p> + +<p>Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque +Beio y arriva pour donner sa leçon.</p> + +<p>Flavie avait été prévenue, et elle savait ce qu'elle avait +à faire.</p> + +<p>Le baron était installé sur un canapé, dans le salon.</p> + +<p>—A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous +fausse compagnie.</p> + +<p>—Et pourquoi donc, petite fille?</p> + +<p>Petite fille était un mot paternel dont il se servait en +public.</p> + +<p>—Parce que je vais prendre une leçon avec monsieur.</p> + +<p>Alors, continuant son rôle, elle avait fait la présentation +de Beio au baron, du baron à Beio.</p> + +<p>—Comment! s'écria le baron, vous êtes monsieur Lorenzo +Beio? Mais j'ai l'honneur de vous connaître; j'entends +souvent parler de vous par la meilleure amie de ma +fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous êtes +le professeur.</p> + +<p>Beio, sans répondre, s'inclina.</p> + +<p>—Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; +vous avez dans Carmelita une élève qui vous fait le +plus grand honneur. Quel malheur, n'est-ce pas, qu'une +organisation si splendide soit perdue pour l'art! Combien +de fois en la faisant travailler, avez-vous dû vous dire que +sa place était sur la scène? Elle y eût été admirable, j'en +suis certain: avec sa beauté, avec son talent, elle aurait +obtenu des succès prodigieux. C'est, il me semble, un vif +chagrin pour un professeur de se dire qu'un pareil talent +est ignoré; car qu'est-ce que la gloire des salons! Et +puis, quand elle sera mariée, chantera-t-elle? Le monde, +la famille, lui en laisseront-ils la possibilité?</p> + +<p>Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si +elle n'était pas prête à commencer.</p> + +<p>—Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour +moi. J'ai bien souvent assisté aux leçons de cette petite +fille; elle est habituée à moi.</p> + +<p>Dans un moment de repos, le baron revint au sujet +qui le préoccupait.</p> + +<p>—Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui épouse +mademoiselle Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, +charmant garçon.</p> + +<p>Beio répondit qu'il ne connaissait pas le colonel.</p> + +<p>—Fâcheux, très fâcheux. Je suis sûr que quand vous +aurez fait sa connaissance, vous regretterez moins de +perdre votre élève. Il me semble que ce soit l'homme +destiné par la Providence à devenir la mari de Carmelita, +comme s'ils étaient faits l'un pour l'autre.</p> + +<p>L'Italien écoutait ces paroles avec une figure sombre, +en lançant de temps en temps des regards furieux au baron, +que celui-ci paraissait ne pas voir, mais qu'il remarquait +très bien.</p> + +<p>—Cependant seront-ils heureux? continua le baron, +ne craignant pas de mettre une certaine incohérence dans +son discours; c'est ce que je me demande. L'apparence +est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des +choses, on aperçoit des causes de trouble.</p> + +<p>Comme Beio, à ce mot, avait fait un mouvement, le +baron insista.</p> + +<p>—Parfaitement, des causes de trouble, on peut même +dire de division. Cela est sensible pour qui connaît la vie. +Aussi ce mariage m'inquiète-t-il jusqu'à un certain point. +J'aurais su qu'il devait se faire, que j'aurais assurément +présenté mes doutes et mes observations, avant qu'il fût +décidé, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel. Mais +à quoi bon des observations qui ne doivent servir à rien? +Ce mariage est arrêté; ce ne sont pas des observations +qui maintenant pourront l'empêcher, d'autant mieux qu'il +est vivement désiré des deux côtés.</p> + +<p>Beio s'était rapproché du baron, montrant pour la première +fois qu'il s'intéressait à ce qu'il entendait; mais ces +derniers mots le firent se retourner vers Flavie, qui, elle, +écoutait attentivement le baron, se demandant ce que +signifiaient ces paroles et à quel but elles tendaient, car +ce n'était assurément pas un simple bavardage.</p> + +<p>—Je dis que ce mariage est vivement désiré des deux +côtés, poursuivit le baron, et c'est là ce qui me ferme la +bouche. Le colonel aime passionnément Carmelita, et +cette passion s'explique: Carmelita est si belle! D'autre +part, le prince Mazzazoli est ébloui par la fortune du +colonel, et cet éblouissement se comprend, le colonel est +si riche! Le prince voulait un roi pour sa nièce: il a +trouvé mieux, car le royaume du colonel Chamberlain n'a +rien à craindre des révolutions.</p> + +<p>Le baron s'arrête, et s'adressant à Flavie:</p> + +<p>—Excusez-moi, chère petite fille; je vous fais perdre +votre temps, je bavarde, et j'oublie que ce temps est précieux. +Travaillez, mon enfant, je vous prie; si je vous +interromps encore, mettez-moi à la porte.</p> + +<p>Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques +paroles qui se rapportaient à la leçon même.</p> + +<p>—Très bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur +Beio! Je n'en dirais pas autant pour une Française; mais +cette petite fille est Allemande, et, grâce à Dieu, les Allemands +sont autrement organisés pour la musique que +les Français.</p> + +<p>Cette observation arriva à propos pour rendre un peu +d'espérance au professeur, qui se disait déjà qu'il n'avait +rien à faire avec une pareille élève. Le baron avait peut-être +raison, c'était une Allemande, et, comme il partageait +pleinement l'avis du baron sur le sentiment musical des +Français, il se raccrocha à cette branche: il fallait voir, +et ne pas renoncer dès la première leçon.</p> + +<p>Quand Beio se disposa à partir, le baron se leva en +même temps que lui et l'accompagna jusque dans la rue.</p> + +<p>Précisément sa voiture était à la porte, l'attendant.</p> + +<p>-De quel côté allait M. Beio?</p> + +<p>Justement le baron avait besoin dans ce même quartier, +et il força le professeur à prendre place dans sa voiture. +En chemin, il ne parlât que musique, et il en parla +bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut seulement +quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques +mots personnels dans cet entretien.</p> + +<p>—Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous +demande de ne pas lui dire que j'assiste aux leçons de +Flavie; le monde est si méchant et si facile à tout mal +interpréter! Le prince ferait des plaisanteries sur mon +assiduité, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne +veux pas qu'un soupçon, si léger qu'il soit, puisse effleurer +l'esprit de ma fille, une ange, monsieur, une ange.</p> + +<p>Beio répondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de +ses leçons au prince Mazzazoli.</p> + +<p>Les leçons se continuèrent, et chaque fois le baron +Lazarus y assista, trouvant toujours moyen de parler de +son cher ami le prince Mazzazoli et de son autre ami, +non moins cher, non moins excellent, le colonel Chamberlain.</p> + +<p>Ses discours n'étaient guère que des répétitions, de celui +qu'il avait tenu au maître de chant, la première fois qu'il +l'avait rencontré; seulement il mettait un peu plus de +précision dans ses paroles, surtout en ce qui touchait la +rupture de ce mariage.</p> + +<p>—Ah! si on pouvait l'empêcher. Bien certainement ce +serait pour le bonheur de l'un comme de l'autre. Mais +comment?</p> + +<p>Et alors, se conformant aux instructions de madame +de Lucillière, il insistait sur les impossibilités qu'il y avait +à cette rupture: l'intérêt du prince, l'amour du colonel.</p> + +<p>Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilités, +voyant chaque jour, comme il le voyait, l'empressement +que de part et d'autre on mettait à accomplir +ce mariage.</p> + +<p>Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer +à de grands efforts d'imagination; il lui suffisait de +rapporter ce qu'il remarquait et chez le prince et chez le +colonel.</p> + +<p>Car jamais il n'avait été plus assidu dans l'une et dans +l'autre maison.</p> + +<p>Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent même +plusieurs fois par jour.</p> + +<p>Et le baron voyait lui-même le colonel tout aussi +souvent.</p> + +<p>C'était ainsi qu'il savait par le détail les cadeaux que +le colonel préparait pour sa fiancée, avec une générosité +qui rappelait la prodigalité orientale.</p> + +<p>C'était ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement +fixée pour le mariage serait forcément retardée pour +l'accomplissement de certaines formalités. Le père de +Carmelita, le comte Belmonte, était mort en Syrie, où il +avait eu l'idée d'aller chercher fortune, et où il n'avait +trouvé que le choléra; son acte de décès n'était pas régulier, +et il fallait le faire régulariser, ce qui, à cause de la +distance, demandait des délais, et, d'un autre côté, par +suite du bon ordre qui règne dans les pays administrés +par les Turcs, présentait des difficultés.</p> + +<p>En même temps qu'il fréquentait le prince et le colonel, +le baron, ne s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, +auprès des uns et des autres, les recherches qui +pouvaient lui fournir des armes nouvelles.</p> + +<p>Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage +de mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain.</p> + +<p>Par malheur pour lui, il ne trouvait rien.</p> + +<p>Tous les créanciers du prince, et ils étaient nombreux, +étaient remplis de joie par ce mariage, et, bien entendu, +ils n'auraient rien fait, rien dit pour l'empêcher.</p> + +<p>Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, +ils blâmaient bien ce mariage, ils en riaient bien, mais +c'était tout.</p> + +<p>Encore, tous ne lui étaient pas hostiles, et plusieurs +trouvaient que Carmelita était assez belle pour qu'on fît +la folie de l'épouser.</p> + +<p>Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston +de Pompéran.</p> + +<p>Comme le baron s'étonnait un jour de le voir appuyer +ce mariage:</p> + +<p>—C'est que j'aime mieux Carmelita que Thérèse, répondit +Gaston; au moins Carmelita est du monde. Je vous +avoue que j'ai eu une belle peur quand le colonel a rompu +avec la marquise; j'ai cru qu'il allait retourner à sa petite +cousine, ce qui était indiqué, et la prendre pour femme. +C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis reconnaissant +à Carmelita de l'avoir empêché. Voyez-vous le +colonel Chamberlain marié à une ouvrière du faubourg +Saint-Antoine!</p> + +<p>Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas +cela.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<p>Cependant ces paroles de Gaston de Pompéran lui donnèrent +à réfléchir.</p> + +<p>Si le colonel Chamberlain avait dû, au dire de son ami, +revenir à sa petite cousine après sa rupture avec madame +de Lucillière, n'y reviendrait-il pas après sa rupture avec +Carmelita?</p> + +<p>Il devait donc prendre des précautions contre cette +faubourienne, mais quelles précautions?</p> + +<p>Il se mit à étudier cette question et à chercher un moyen +de la résoudre, qui, tout en étant sûr, ne le compromît +pas; car il ne fallait pas s'avancer à l'étourdie en cette +affaire, ni s'exposer à blesser le colonel en agissant d'une +façon brutale et surtout directe contre un membre de sa +famille.</p> + +<p>Le premier point à obtenir, c'était de savoir ce qu'était +cette petite Thérèse, et de réunir sur elle autant de renseignements +qu'il était possible, afin de chercher dans ces +renseignements un moyen d'action.</p> + +<p>Mais c'était là une tâche peu commode, au moins pour +le baron, qui ne pouvait pas aller entreprendre une enquête +de ce genre en plein faubourg Saint-Antoine.</p> + +<p>Heureusement cette enquête pouvait être faite par des +tiers, et le baron n'avait pas besoin de la poursuivre lui-même; +restant soigneusement dans la coulisse, sans +même laisser voir son ombre, il devait se contenter de +faire jouer cette pièce par des marionnettes qu'il ferait +agir et dont il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait +qu'à reprendre et à répéter la tactique qui lui avait si +bien réussi, lorsqu'il avait voulu savoir comment la +marquise de Lucillière s'introduisait la nuit chez le colonel.</p> + +<p>Seulement cette fois ce n'était pas d'une balayeuse qu'il +devait se servir.</p> + +<p>Ce n'était pas ce que Thérèse faisait dans la rue qui +l'inquiétait, c'était ce qui se passait chez elle.</p> + +<p>C'était donc quelqu'un qui pénétrât journellement dans +l'intérieur d'Antoine Chamberlain, et qui fût en relations +suivies avec celui-ci, qu'il devait employer.</p> + +<p>Pour tout autre que le baron, un agent réunissant ces +conditions, et de plus étant assez intelligent pour s'acquitter +de sa mission, assez fin pour tout voir, assez discret +pour ne rien dire, eût été difficile à trouver, les +financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des +rapports intimes avec les menuisiers ou les ébénistes.</p> + +<p>Mais ce qui eût été à peu près impraticable pour un +financier français, anglais ou russe, ne l'était pas pour un +financier allemand, ayant, comme le baron Lazarus, des +relations avec la colonie allemande établie à Paris, dans +celle qui habite les hôtels de la Chaussée-d'Autin, aussi +bien que dans celle qui grouille dans les bouges de «la +colline», ce quartier central des balayeurs Hessois, ou +dans ceux du quartier Saint-Marcel.</p> + +<p>Ce n'était pas seulement sur les riches étrangers que +Paris, à cette époque, exerçait une toute-puissante attraction; +de tous les coins du monde, l'ancien comme le +nouveau, on accourait à Paris. Mais ce n'était pas uniquement +pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore +pour mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour +gagner le morceau de pain qu'on ne trouvait pas dans son +pays, trop pauvre. A tous riches ou misérables, Paris +ouvrait ses portes.</p> + +<p>—Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous +êtes chez vous, nous n'avons de défiance ou de jalousie +contre personne. C'est à l'entrée de Paris que devait être +accrochée cette enseigne, qu'on ne trouve plus que dans +les villages perdus: <i>Au soleil d'or, il luit pour tout le +monde</i>; cela vaudra bien le <i>Fluctuat nec mergitur</i>.</p> + +<p>De tous les étrangers, ceux qui avaient le plus largement +profité de cette hospitalité étaient les Allemands. +Combien y avait-il d'Allemands à Paris. On ne le savait +pas. Les uns disaient quarante mille; les autres, plus de +deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique à peu près +impossible, c'était que les Allemands, contrairement à ce +qui se produit généralement, cachaient souvent leur nationalité. +A ce moment, ils n'étaient pas encore fiers de +la grande patrie allemande, et bien souvent, quand on +demandait quel était leur pays à des gens qui prononçaient +d'une étrange façon les <i>p</i>, les <i>b</i> et les <i>v</i>, ils vous +faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit +au compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, +on aurait trouvé qu'il y avait plus d'Alsaciens à +Paris que dans le Haut-Rhin et dans le Bas-Rhin.</p> + +<p>Quoi qu'il en fût du chiffre exact, il y avait un fait certain, +qui était que ce chiffre était considérable: partout +des Allemands. Dans la finance, des Allemands: dans le +commerce d'exportation et de commission, des Allemands; +chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, +des Allemands; dans les hôtels, comme <i>kellner</i> et +comme <i>oberkellner</i>, des Allemands; pour balayer nos +rues, des Allemands; dans le charronnage, la carrosserie, +l'ébénisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris +des quartiers exclusivement occupés par des Allemands +«la colline» à la Villette; d'autres sans nom particulier, +aux Batignolles, à la barrière de Fontainebleau, au +boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de grandes +cours allemandes <i>(deutsche hoefe).</i></p> + +<p>Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des États-Unis +on n'aurait trouvé une pareille agglomération d'Allemands.</p> + +<p>Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupât à Paris aucune +position officielle et qu'il ne fût ni consul ni chargé d'affaires +d'aucun petit prince allemand, était en relations +avec le plus grand nombre de ses compatriotes: avec les +uns, ceux qui formaient la tête de la colonie allemande, +par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient +au bas de l'échelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de +propagande religieuse; les financiers de la Chaussée-d'Antin +lui serraient la main; les carriers de la barrière +de Fontainebleau, les balayeurs de la Villette, les ouvriers +du quartier Saint-Antoine, le connaissaient.</p> + +<p>Plusieurs de ces derniers venaient même quelquefois +rue du Colisée, et lorsqu'ils étaient enfermés dans son +cabinet, où il les recevait seuls, son secrétaire veillait +sur sa porte pour la défendre. Lorsqu'ils parlaient de lui, +ils le faisaient d'une façon mystérieuse, et lorsqu'on les +interrogeait sur leurs relations assez étranges avec un +homme occupant une haute position sociale comme le +baron, ils répondaient contradictoirement. Pour les uns, +le baron était simplement un banquier qui voulait bien +faire passer, généreusement et sans frais, à leur famille, +l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu +plus francs, c'était le correspondant d'associations établies +dans la mère-patrie.</p> + +<p>Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le +baron pouvait organiser les recherches qu'il désirait, car +plusieurs de ces ouvriers étaient les camarades et les +amis d'Antoine.</p> + +<p>Il n'eut qu'un mot à dire pour qu'on lui indiquât à qui +il devait s'adresser:</p> + +<p>—Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le +connaît bien; ils se voient tous les jours.</p> + +<p>Hermann était précisément un de ces ouvriers que le +baron recevait mystérieusement ou tout au moins avec +lesquels il s'enfermait.</p> + +<p>Mandé par un mot pressant, il arriva le soir même rue +du Colisée. Et, en moins d'une heure, le baron connut +Antoine Chamberlain, comme s'il avait été en relations +avec lui depuis plusieurs années; il comprit quel était le +rôle qu'il avait joué, et il sentit quelle était son influence.</p> + +<p>Mais Thérèse?</p> + +<p>Les réponses d'Hermann ne pouvaient être que plus +vagues sur cette petite fille, qu'il avait bien souvent vue, +mais sans jamais la regarder, et qui pour lui était sans +importance. Tout ce qu'il savait, c'est qu'il était question +d'un mariage entre cette jeune fille et l'associé d'Antoine, +un jeune sculpteur sur bois, nommé Michel, un brave +garçon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine.</p> + +<p>Le baron respira: si Thérèse épousait ce jeune sculpteur, +cet associé de son père, elle n'était pas à craindre, +et l'on pouvait ne pas s'occuper d'elle davantage.</p> + +<p>—Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, +mon brave Hermann, et discrètement.</p> + +<p>Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait reçu du ciel +d'heureuses dispositions pour faire des recherches et des +enquêtes, s'occupa d'apprendre quand Thérèse devait +épouser Michel.</p> + +<p>Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et +après avoir interrogé adroitement Antoine, qui se livra +peu, Michel, qui se livra moins encore, et enfin Denizot, +qui parla tant qu'on voulut l'écouter et emplir son verre, +il apprit que la date de ce mariage était fixée à la fin de +l'année 1870.</p> + +<p>—Et pourquoi cette date éloignée? demanda la baron +lorsqu'Hermann, tout fier de sa découverte, lui reporta +cette nouvelle.</p> + +<p>—Une idée de la jeune fille; son père voudrait avancer +le mariage.</p> + +<p>—C'est un brave homme.</p> + +<p>—Il est exposé à être renvoyé un de ces jours en prison, +et il voudrait marier sa fille avant; mais la petite ne +veut pas.</p> + +<p>—Pourquoi ne veut-elle pas?</p> + +<p>—On ne sait pas: idée de jeune fille, sans doute, elle +ne donne pas ses raisons.</p> + +<p>Cela n'était pas pour rassurer le baron; avant la fin de +1870, il pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce +qui se passerait certainement ce serait la rupture du mariage +du colonel et de Carmelita. Or, à ce moment, Thérèse +n'étant pas la femme de l'ouvrier Michel, le colonel +pouvait très bien revenir à elle et l'épouser lui-même.</p> + +<p>Il fallait donc que Thérèse quittât Paris et c'était à ce +départ qu'il devait employer les ressources de son esprit, +son énergie, ses relations.</p> + +<p>Sans perdre de temps il appela Hermann à son aide.</p> + +<p>—Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est +malheureusement vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il +allait être arrêté sous l'inculpation de société secrète. +Prévenez-le qu'il ne se laisse pas prendre, mais ne lui +dites pas de qui vous tenez ce renseignement.</p> + +<p>—Antoine ne voudra pas se sauver.</p> + +<p>—Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager à +user de tous les moyens pour l'y décider. Si votre association +est d'avis qu'Antoine Chamberlain peut vous +mieux servir en restant libre qu'en se laissant mettre en +prison, il me semble qu'il n'aura qu'à obéir. Et cela est +facile à démontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. +Antoine a de mauvais antécédents judiciaires; la +justice le condamnera sévèrement, il aura au moins trois +ans de prison et peut-être plus. Croyez-vous qu'il ne vous +manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront +pris, qui affirmeront hautement vos droits. Antoine +a trop de valeur pour être réduit à ce rôle de martyr.</p> + +<p>—Il ne voudra jamais partir.</p> + +<p>—Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il +voit qu'il peut être utile. C'est précisément ce qui aura +lieu. Vous rappelez-vous ce qui s'est passé en 1867, au +moment où l'on a pu craindre une guerre entre la France +et la Prusse?</p> + +<p>—Les ouvriers ont écrit et signé des adresses fraternelles +qui se sont échangées entre Allemands et Français.</p> + +<p>—Eh bien, nous sommes peut-être à la veille d'événements +plus menaçants qu'en 1867; la guerre est dans +l'air, tout le monde la sent. C'est le moment plus que +jamais de revenir à ces adresses fraternelles. Antoine +Chamberlain est connu des chefs de votre association en +Allemagne; il pourra exercer une utile influence et entraîner +une vigoureuse pression sur l'opinion publique, et +quoi qu'on dise, on compte toujours avec l'opinion publique. +Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre +intelligence tirer les conséquences de cette indication, +Antoine Chamberlain n'a aucun rôle utile à remplir à +Paris, il en a un d'une importance capitale à prendre en +Allemagne. Il me semble que vous devez le décider à partir. +Commencez par mettre vos archives en sûreté, et +vous-mêmes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le +peuvent et qui le doivent.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIV</h3> + +<p>C'était un système dont le baron s'était toujours bien +trouvé de donner, dans des circonstances graves, ses instructions +d'une façon assez vague.</p> + +<p>Il s'en rapportait à l'intelligence de ceux qu'il employait.</p> + +<p>Si l'affaire réussissait, il en avait tout le mérite, puisqu'il +l'avait inspirée;</p> + +<p>Si elle échouait, son agent avait toute la responsabilité +de cet échec: c'était sa faute, il avait mal compris ce qui +lui avait été expliqué. On ne lui avait pas noté le détail.</p> + +<p>Mais qu'importe le détail pour qui est intelligent?</p> + +<p>En tous cas le baron trouvait à ce système l'avantage +de ne s'engager qu'autant qu'il lui convenait.</p> + +<p>Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employé, il +était pleinement tranquille, et il savait que les quelques +indications qu'il n'avait pas voulu préciser seraient intelligemment +développées: si Antoine Chamberlain pouvait +être poussé à quitter Paris et la France, il le serait sûrement +par Hermann, qui s'emploierait avec zèle et dévouement +à cette tâche.</p> + +<p>Depuis longtemps le baron savait par expérience que +ce sont les gens de bonne foi, qui peuvent rendre les plus +grands services.</p> + +<p>Hermann avait la foi, il était de plus attaché à Antoine; +il agirait sans qu'il fût besoin de le relancer.</p> + +<p>Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refusé de +quitter Paris.</p> + +<p>—On devait l'arrêter? eh bien! on l'arrêterait; il ne +lui convenait pas de fuir comme un coupable.</p> + +<p>On lui avait montré qu'il ne s'agissait pas en cette question +de ce qui lui convenait ou ne lui convenait pas; il +fallait avoir souci de ce qui pouvait être utile à la cause et +à l'association, rien de plus.</p> + +<p>L'avis unanime avait été qu'il ne devait pas se laisser +arrêter.</p> + +<p>Antoine aven cédé, mais sur un point il avait été inébranlable: +il attendrait qu'on eût lancé contre lui un ordre +d'arrestation.</p> + +<p>Huit jours après que le baron Lazarus avait annoncé à +Hermann qu'Antoine Chamberlain devait être prochainement +arrêté, un commissaire de police, accompagné de +trois agents en petite tenue et de six agents en bourgeois, +la canne à la main, se présenta rue de Charonne à cinq +heures du matin: la grande porte était fermée.</p> + +<p>Elle ne s'ouvrit pas aussitôt que la sonnette eut été +tirée, et cependant le concierge s'était réveillé: un agent, +qui avait collé son oreille contre la porte, entendit un bruit +qui ressemblait à des pas légers courant sur le pavé de la +cour.</p> + +<p>Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui +était là.</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez!</p> + +<p>—C'est bon, dit-il sans s'émouvoir, on va vous ouvrir.</p> + +<p>Instantanément cinq agents se jetèrent dans la cour; +mais elle était sombre et de plus encombrée, comme à +l'ordinaire, de ferraille et de pièces de bois, il y eut une +chute et des jurons.</p> + +<p>Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets +et la lumière se fit.</p> + +<p>Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du +commissaire de police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait +au logement d'Antoine.</p> + +<p>Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans +sa loge et se plaça devant la porte; d'autres agents suivirent +leur chef, marchant en évitant autant que possible +de faire du bruit.</p> + +<p>Ils arrivèrent au quatrième étage, devant une porte sur +laquelle se lisait, gravé dans le bois, <i>Chamberlain.</i></p> + +<p>Le commissaire frappa, on ne répondit pas; il frappa +de nouveau plus fort, un agent frappa à son tour avec sa +canne.</p> + +<p>Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un +bruit de pas à l'intérieur.</p> + +<p>—Qui est là? demanda une voix d'homme.</p> + +<p>—Au nom de la loi, ouvrez!</p> + +<p>—Qui me dit que vous n'êtes pas des voleurs! répondit +une voix goguenarde, ça s'est vu.</p> + +<p>Gravement le commissaire déclara qu'il avait un mandat +de justice à faire exécuter.</p> + +<p>—La justice, on ne lui demande rien, répondit la même +voix goguenarde.</p> + +<p>—C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais +gredin, dit un agent.</p> + +<p>—Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque +aussitôt la porte s'ouvrit, tirée par Denizot, qui montra +son visage narquois.</p> + +<p>Derrière lui, se tenait Sorieul, calme et digne.</p> + +<p>—De quel droit troublez-vous notre repos? demanda +Sorieul.</p> + +<p>—J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, +dit le commissaire, ouvrant son paletot et montrant +son écharpe.</p> + +<p>—Faites voir, je vous prie, dit Sorieul.</p> + +<p>Pendant ces quelques paroles qui s'étaient échangées +assez rapidement, les agents avaient envahi l'atelier et la +cuisine.</p> + +<p>—Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul.</p> + +<p>—Allons donc! on a établi une surveillance; depuis +trois jours, il n'est pas sorti.</p> + +<p>—Dites qu'il n'est pas rentré.</p> + +<p>—C'est bien, nous allons voir.</p> + +<p>—Faut-il donner du feu à ces messieurs? demanda +Denizot, ils auront besoin de voir clair.</p> + +<p>Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre +de Thérèse, Sorieul se plaça devant lui.</p> + +<p>—C'est la chambre de ma nièce, dit-il, et vous n'entrez +pas dans la chambre d'une jeune fille, sans doute?</p> + +<p>—En v'là des manières! dit l'agent, et il écarta Sorieul. +Mais, comme il mettait la main sur la clef, la porte +s'ouvrit, tirée du dedans, et Thérèse parut, vêtue d'une +robe, passée à la hâte.</p> + +<p>A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant +au commissaire de police:</p> + +<p>—L'oiseau a déniché, dit-il; je viens de tâter son lit, +il est chaud encore.</p> + +<p>—Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on +fouille toutes les armoires.</p> + +<p>Puis, après avoir placé deux agents en faction devant +la porte, il commença ses recherches.</p> + +<p>Mais elles n'aboutirent à aucun résultat; on regarda +sous les lits, on déplaça les panneaux de bois qui étaient +entassés dans l'atelier, on fouilla les commodes et les armoires +en jetant les habits au milieu de la chambre; on +ne trouva pas celui qu'on venait arrêter.</p> + +<p>—Vous n'y voyez peut-être pas assez clair, disait Denizot; +si ces messieurs veulent une autre lampe?</p> + +<p>Les agents le regardaient de travers, mais il conservait +sa figure narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant.</p> + +<p>Dans sa chambre, caché derrière son lit, se trouvait un +grand placard posé contre la muraille, la clef n'était pas +sur la porte.</p> + +<p>—La clef? dit un agent en tirant le lit.</p> + +<p>Denizot prit une figure navrée et leva son bras au ciel +avec un geste désolé, en homme désespéré qu'on eût découvert +cette cachette.</p> + +<p>—La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je +ne sais pas où elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, +ma parole!</p> + +<p>—Voyons, la clef, répéta l'agent, et plus vite que ça.</p> + +<p>Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une +autre.</p> + +<p>—Enfoncez la porte, dit un agent.</p> + +<p>En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se +décida à prendre la clef à un clou où elle était accrochée, +mais il parut n'avoir pas la force d'ouvrir la porte lui-même.</p> + +<p>La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un +formidable éclat de rire.</p> + +<p>Ce placard, qui était collé contre la muraille, n'avait pas +dix centimètres de profondeur! il ne renfermait que de +vieux habits accrochés à des clous.</p> + +<p>C'était une nouvelle farce que Denizot s'était amusé à +jouer aux agents.</p> + +<p>—Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est égal, +il aurait été aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me +croire? Je vous avais donné ma parole qu'il n'y avait rien +là-dedans.</p> + +<p>Il était évident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, +cela tenait à ce qu'il savait celui qu'on recherchait +en sûreté.</p> + +<p>Cette jeune fille aussi était trop calme pour craindre +quelque chose.</p> + +<p>L'arrestation avait été mal combinée; pendant tout le +temps qu'on avait perdu à se faire ouvrir les portes, celle +de la rue comme celle du logement de l'ouvrier, celui-ci +avait pu se sauver.</p> + +<p>On ouvrit les fenêtres, on regarda dans le chêneau, on +chercha sur le toit. On ne le trouva pas, mais un agent +remarqua qu'il avait pu par ce toit gagner facilement la +maison voisine.</p> + +<p>Ne pouvant saisir l'homme lui-même, on n'eut pas la +consolation de saisir ses papiers; son pupitre était vide +et ne contenait que du papier blanc: pas le moindre registre, +pas la moindre lettre.</p> + +<p>Pendant qu'on procédait aux dernières recherches, Denizot +avait été se placer à la porte et là il attendait au port +d'armes, fredonnant entre ses dents une chanson dont les +paroles arrivaient aux oreilles des agents:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Zut au préfet,</p> +<p>Mes respects aux mouchards;</p> +<p>Oui, voilà, oui, voilà Balochard.</p> + </div> </div> + +<p>Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait +avec la démonstration de la joie la plus respectueuse.</p> + +<p>—Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier +est mauvais, faites attention à la soixante-treizième +marche.</p> + +<p>Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la +porte, et alors il se mit à danser dans l'atelier.</p> + +<p>—Enfoncée la police!</p> + +<p>Et les copeaux, mêlés à la sciure de bois, soulevés par +ses pieds, voltigeaient autour de lui.</p> + +<p>Mais Sorieul l'arrêta, déclarant cette joie intempestive.</p> + +<p>—Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont +pas pu le prendre ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu +n'aurais pas dû les exaspérer par tes plaisanteries.</p> + +<p>—Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront +vous arrêter, répondit Denizot; car on arrêtera tout le +monde bientôt.</p> + +<p>—Quand aurons-nous des nouvelles de mon père? demanda +Thérèse.</p> + +<p>—Il faut attendre, répondit Sorieul; le colonel trouvera +moyen de nous faire savoir indirectement ce qui se +sera passé.</p> + +<p>—Pourvu que mon cousin soit chez lui!</p> + +<p>Une heure environ après que les gens de police eurent +quitté la rue de Charonne, un commissionnaire sonna à la +porte de l'hôtel Chamberlain. Malgré l'heure matinale le +concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand il apprit qu'il +s'agissait de porter une lettre à M. Horace et qu'on attendait +la réponse, il poussa les hauts cris.</p> + +<p>—Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin +maintenant; rentré à minuit, on le relance dès le petit +jour, on le tuera.</p> + +<p>Cependant il consentit à faire remettre la lettre, et dix +minutes après Horace descendit pour dire au commissionnaire +qu'il allait porter lui-même la réponse demandée.</p> + +<p>En effet, il se dirigea vers un petit café de la rue du +Faubourg-Saint-Honoré; là il trouva Antoine Chamberlain +attablé dans un coin et tournant le dos à la lumière.</p> + +<p>Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit +un doigt sur les lèvres. Alors Horace s'avança discrètement +et s'assit en face d'Antoine.</p> + +<p>—Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de +venir me trouver ici. On a voulu m'arrêter pour affaires +politiques, et j'ai besoin de le voir. Ne l'accompagnez pas, +donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne vienne qu'après +avoir fait un détour, de peur d'être suivi.</p> + +<p>Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans +le café et vint s'asseoir à la table de son oncle.</p> + +<p>Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant +l'un et l'autre sur la table qui les séparait, ils se +mirent à parler à voix basse, de telle sorte que le garçon +qui allait çà et là, tournant autour de ces deux consommateurs +mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.</p> + +<p>—Eh bien! mon oncle?</p> + +<p>—Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, +on est venu ce matin pour m'arrêter. Mais j'attendais +cette descente de police et j'avais pris mes précautions en +conséquence, décidé à ne pas me laisser arrêter. On faisait +bonne garde autour de moi, le concierge et des amis. +Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu +avant d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me +prévenir; je ne me suis pas amusé à faire ma barbe. Ce +n'était pas la première fois que les agents venaient dans +l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier de la +famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par +le toit qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père +l'a suivie, votre père l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée +plusieurs fois. Je suis sorti par la fenêtre.</p> + +<p>—A votre âge, mon oncle!</p> + +<p>—A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je +sais que les agents montent l'escalier. Et puis Michel +avait voulu m'accompagner; il m'a tendu la main, et le +voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est heureusement +accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je +suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai +dit adieu à Michel, et me voilà.</p> + +<p>—Pourquoi n'êtes-vous pas venu directement chez +moi?</p> + +<p>—Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalité +que je vous demande, c'est plus que cela; mon intention +n'est pas de rester à Paris où je n'aurais rien à faire présentement; +je veux quitter la France et passer en Allemagne, +où j'ai besoin, et je viens vous demander de m'aider +à franchir la frontière.</p> + +<p>—Je suis à votre disposition, mon oncle.</p> + +<p>—J'étais sûr de votre réponse, mon neveu, et voilà +pourquoi je suis venu à vous. A Paris, je ne suis pas trop +maladroit pour manoeuvrer; mais au delà des fortifications, +je suis certain que je me ferais prendre tout de suite. Le +gendarme me rend timide et bête.</p> + +<p>—Et où voulez-vous aller?</p> + +<p>—En Allemagne, où Thérèse me rejoindra, mais la +route m'est indifférente, je prendrai celle que vous me +conseillerez.</p> + +<p>Le colonel réfléchit un moment.</p> + +<p>—Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre +plan, nous n'avons pas d'indicateur; nous allons sortir. +Moi, je vais rentrer à l'hôtel par la grande porte; vous, +vous allez prendre la rue de Valois, à cette heure déserte. +En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une +petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous +serez chez moi, où nous pourrons délibérer en paix.</p> + +<p>Les choses s'accomplirent ainsi, et le résultat de cette +délibération, tenue tranquillement dans l'appartement du +colonel, fut qu'Antoine partirait le soir pour Bâle; seulement, +au lieu de prendre le train à Paris, où une surveillance +pouvait être organisée, il le prendrait à Nogent. Le +colonel l'accompagnerait jusqu'à Bâle.</p> + +<p>Laissant son oncle dans son appartement, où Horace +seul le servit, le colonel, pour écarter tous les soupçons, +sortit comme il en avait l'habitude.</p> + +<p>A onze heures du soir, ils montèrent ensemble en voiture, +rue de Valois, et se firent conduire à l'entrée de +Nogent, où ils renvoyèrent leur voiture. Ils traversèrent +à pied le village et arrivèrent à la gare en temps pour +prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda +pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bâle; il les +prit pour Longueville; à Longueville, il en prit d'autres +pour Troyes; à Troyes, d'autres pour Vesoul; à Vesoul, +d'autres pour Mulhouse; à Mulhouse enfin, d'autres pour +Bâle.</p> + +<p>Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaître +dans cette confusion.</p> + +<p>Ils passèrent la frontière sans difficulté. A Saint-Louis, +Antoine crut, il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, +mais ce fut une fausse alerte.</p> + +<p>A Bâle, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant +hâte de revenir à Paris pour rassurer Thérèse.</p> + +<p>Il eût voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, +et l'accompagner jusqu'à Bâle pour la remettre aux +mains propres de son père qui l'attendait; mais il n'osa +pas se proposer pour ce voyage, par respect pour Michel, +et ce fut Sorieul qui dut la conduire.</p> + +<p>Il se trouva seulement à la gare de l'Est, pour lui faire +ses adieux avant qu'elle montât en wagon.</p> + +<p>Michel était là aussi.</p> + +<p>Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand +se reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? +Antoine, il est vrai, lui avait dit et répété qu'il ne resterait +pas longtemps en Allemagne, et qu'il rentrerait quand +l'Empire serait renversé, ce qui devait arriver très prochainement. +Mais c'étaient là les paroles d'un fanatique +qui croyait naïvement ce qu'il espérait.</p> + +<p>Comme il témoignait ses craintes à Sorieul, tandis que +Michel entretenait Thérèse:</p> + +<p>—Soyez sûr que l'Empire n'en a pas pour longtemps, +dit Sorieul; avec ma brochure je lui ai porté un rude coup +dont il ne se relèvera pas.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XV</h3> + +<p>Exactement et régulièrement renseigné, le baron Lazarus +fut informé jour par jour de ce qui se passait chez +Antoine Chamberlain.</p> + +<p>Par Hermann, il apprit la descente de police rue de +Charonne, la fuite d'Antoine par les toits, le séjour chez +le colonel, la conduite faite par celui-ci à son oncle jusqu'à +Bâle, enfin le départ prochain de Thérèse pour aller +rejoindre son père.</p> + +<p>Il voulut même assister à ce départ, pour voir comment +le colonel se séparait de sa petite cousine, et il se rendit +à la gare de l'Est.</p> + +<p>Trois quarts d'heure avant le départ du train, il vit arriver +le colonel, qui se promena en long et en large dans +la salle des pas-perdus, insensible à ce qui l'entourait, +n'ayant d'attention que pour les voitures qui apportaient +des voyageurs.</p> + +<p>Il était visible que ce départ le troublait; il marchait +vite, il s'arrêtait tout à coup, et ses lèvres s'agitaient +comme si elles prononçaient tout bas des paroles qui de +temps en temps étaient accompagnées d'un geste énergique +de la main.</p> + +<p>Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son +visage derrière un numéro de l'<i>Allgemeine Zeitung,</i> +qu'il ne pouvait pas lire, le baron ne perdit pas le colonel +de vue, sans que celui-ci eût l'idée de regarder ce lecteur +dont les yeux le suivaient.</p> + +<p>Une voiture s'arrêta devant le perron et il en descendit +deux hommes, un vieux et un jeune, puis une jeune fille.</p> + +<p>Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la +main à la jeune fille. Le baron l'étudia: elle lui parut +jolie avec quelque chose d'attrayant, de charmant dans +toute sa personne qui la rendait véritablement dangereuse.</p> + +<p>Il était heureux qu'elle quittât Paris; car, à la regarder, +on comprenait très bien que le colonel éprouvât pour elle +de tendres sentiments.</p> + +<p>Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se +trahissait manifestement, et elle-même en lui répondant +paraissait assez contrainte.</p> + +<p>Chez tous deux, il y avait de l'émotion.</p> + +<p>Le baron eût voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il +n'osa les approcher.</p> + +<p>—De même, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule +de la salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: +il y aurait trop à craindre que le colonel le reconnût.</p> + +<p>Il attendit qu'on fermât les portes, et, quand le colonel +revint avec Michel dans la salle des pas-perdus, il l'aperçut +par hasard.</p> + +<p>—Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'étais +venu accompagner un ami qui repart pour l'Allemagne.</p> + +<p>Le colonel ne paraissait pas disposé aux longues conversations, +mais il fallut, bon gré, mal gré, qu'il acceptât +la compagnie du baron.</p> + +<p>Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'était à +peine si le colonel répondait par un <i>oui</i> ou par un <i>non</i> aux +questions qui lui étaient posées.</p> + +<p>Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, +et le baron ne laissa pas comprendre qu'il connaissait +ces personnes.</p> + +<p>Le but qu'il s'était proposé en venant à la gare était +atteint: il avait vu partir cette petite cousine qu'il redoutait +tant, et l'effet produit par ce départ sur le colonel lui +avait montré le bien fondé de ses craintes.</p> + +<p>Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner +toutes ses forces du côté de Beio.</p> + +<p>Il était inutile de laisser les choses traîner en longueur +mieux valait frapper le coup aussitôt que possible.</p> + +<p>Ce jour-là il était arrivé à la leçon avec un retard assez +long, et, pendant que Flavie travaillait, il avait donné des +marques de préoccupation assez fortes pour que Beio +dût les remarquer. Comme à l'ordinaire, la leçon finie, ils +sortirent ensemble. Le baron paraissait si mal à l'aise, +que Beio s'informa de sa santé.</p> + +<p>—Ce n'est pas la santé qui va mal, c'est l'esprit. Je suis +sous l'impression d'une grave contrariété et je crains +bien d'avoir fait une double sottise.</p> + +<p>Le maître de chant n'était pas questionneur, mais le +baron n'avait pas besoin d'être interrogé pour parler.</p> + +<p>—J'ai risqué un grand coup aujourd'hui; je me suis +franchement expliqué avec le prince Mazzazoli d'une +part, et d'autre part, avec le colonel Chamberlain, à propos +de ce mariage qui me tourmente de plus en plus. En +face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que +j'en pensais, c'est-à-dire tout ce que je vous ai souvent +raconté.</p> + +<p>—Et le prince s'est fâché? demanda Beio, qui arrivait +toujours à lâcher une question quand le baron avait fouetté +sa curiosité.</p> + +<p>—Fâché, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarié, +et il m'a donné à comprendre que je me mêlais de +ce qui ne me regardait pas. Nous avons échangé quelques +paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scène a été +moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur résultat! +D'un côté comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage +se fera. Pour moi, je ne m'en mêlerai plus. C'est +leur affaire après tout, ce n'est pas la mienne. Je ne vais +pas, par simple bonté d'âme, me jeter ainsi entre eux. +Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront, +ils ne diront pas qu'ils n'ont pas été prévenus. D'ailleurs +il n'y a plus rien à faire. Il paraît que les formalités sont +accomplies, et l'on va pouvoir fixer la date précise du +mariage. J'avais toujours espéré qu'au dernier moment, +le bienheureux hasard me fournirait un empêchement, +et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laissé +passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer +à cette espérance et j'y renonce.</p> + +<p>Beio hésita un moment, le baron crut qu'il allait enfin +parler, bien certainement un combat se livrait en lui. +Mais, après quelques secondes, le maître de chant salua +le baron et s'éloigna.</p> + +<p>—Quel imbécile! se dit le baron; il est capable de me +traîner ainsi et de me faire dépenser mon argent. J'en ai +assez de ses leçons!</p> + +<p>Deux jours après, il revint à la charge, mais cette fois +en employant une autre tactique.</p> + +<p>—Puisque les allusions et les insinuations ne réussissent +pas, se dit-il, essayons d'un moyen plus direct.</p> + +<p>Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. +Au lieu de monter en voiture, il prit le professeur par le +bras, comme il l'aurait fait avec un intime.</p> + +<p>—Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, +un homme qui a pris une grande résolution: +c'est celle de vous faire violence.</p> + +<p>Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se +mit à rire d'un air bon enfant, plein de franche cordialité.</p> + +<p>—Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas +vous faire de mal, au contraire. Quels sentiments croyez-vous +que je ressens pour vous, monsieur Beio? demanda-t-il +en regardant le maître de chant en face.</p> + +<p>—Mais, monsieur le baron, je ne sais en vérité que +vous répondre.</p> + +<p>—Comment, vous ne savez pas que j'éprouve pour vous +une vive, une très vive sympathie? Je suis donc bien dissimulé, +ou bien vous, vous êtes donc aveugle? Il faut +que je vous dise en plein visage que j'ai pour vous, nonseulement +pour votre talent, que j'admire, mais encore +pour votre personne, une grande estime? Elle est si vive +qu'elle m'a inspiré une idée qui a germé dans mon esprit +en pensant à ce maudit mariage. Savez-vous ce que je me +suis dit souvent en vous regardant pendant que vous +faisiez travailler Flavie? Je vais vous le répéter, parce que +j'ai pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe +par l'esprit, tout ce que je pense des gens, je le dis. +Voilà comme je suis fait. Est-ce bien? est-ce mal? ce +n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce que je me +suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait à Carmelita, +c'était....</p> + +<p>Le baron fit une pause, en s'arrêtant et en forçant Beio +à s'arrêter aussi et à le regarder en face.</p> + +<p>—Je me suis dit que c'était... vous.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, vous, vous-même, et je vais vous expliquer +comment cette idée m'est venue et sur quoi elle repose. +Cela ne vous ennuie point, n'est-ce pas?</p> + +<p>Les yeux, les lèvres, les mains tremblantes de Beio, +son attitude, toute sa personne, répondirent pour lui.</p> + +<p>—Qu'est-ce en réalité que Carmelita? continua le baron. +Une créature placée par la Providence dans une +classe à part et au-dessus des autres; en un mot et pour +tout dire, une artiste, créée, née artiste, Qu'êtes vous +vous-même? Aussi un artiste, et des plus remarquables; +mais bien différent de Carmelita, qui a reçu tous les dons +dont elle est si riche, de la nature, tandis que vous devez +beaucoup au travail et à l'art. Mais cela importe peu, +et le point de départ est l'essentiel. Ce point vous est donc +commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement +il vous unit. Vous me direz que d'un autre côté des +choses vous séparent. C'est juste et je n'en disconviens +pas. Cependant il ne faut pas s'exagérer leur importance, +au contraire, il faut reconnaître ce qu'elles ont de factice.</p> + +<p>Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie été dupe des raisons +mises ostensiblement en avant par le prince pour expliquer +le travail de Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. +Le prince, désespérant de réaliser le beau mariage +qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa nièce, pensait +à la faire débuter au théâtre. Est-ce vrai?</p> + +<p>Beio ne répondit rien à cette interrogation directe.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a été +confié, j'approuve cette discrétion; mais, que cous confirmiez +ou ne confirmiez pas ce que je vous dis là, il n'en +est pas moins certain que c'est la vérité. Alors rien d'étonnant +à penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au +théâtre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes +les raisons de famille et de noblesse, écartées de fait +pour le théâtre, l'étaient naturellement pour le mariage. +Vous avez vu, vous voyez en ce moment que mon besoin +de tout dire m'entraîne parfois à d'étranges confidences. +Cette idée de mariage entre vous et Carmelita ayant +poussé dans ma tête, je n'ai pu m'empêcher d'en parler à +Carmelita en cherchant à découvrir son sentiment à ce +sujet.</p> + +<p>—Et....</p> + +<p>—Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez +comme elle est réservée, même mystérieuse: c'est +un sphinx. Elle ne m'a pas répondu franchement que +j'avais raison, et je dois même, pour être sincère, vous +avouer qu'elle n'est nullement désespérée de ce beau mariage.</p> + +<p>—Elle aime la fortune.</p> + +<p>—Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, +je dois constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement +la fortune qu'elle aime; elle n'est pas uniquement +une femme d'argent. Il y a en elle d'autres sentiments, +plus nobles, plus désintéressés. Sans doute cette immense +fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée +dans le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, +sa mère, le monde qui, tous, s'occupent à faire miroiter +cette fortune, il n'est pas étonnant qu'elle subisse cette influence. +Mais il n'en est pas moins vrai qu'au fond, malgré +cet éblouissement qui la trouble, elle jette des regards +en arrière. Me croyez-vous sincère?</p> + +<p>Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus +sincère.</p> + +<p>—Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une +tentative sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait +été par Carmelita. Quand je dis «on» vous comprenez +de qui je parle; c'est de vous, monsieur Beio. Moi, +je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon indirects, indécise, +qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air +sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et +cependant l'effet que j'ai produit a été si grand que j'ai eu +la conviction que le succès était encore possible. Et voilà +pourquoi j'ai eu avec vous cet entretien, qui a dû vous +surprendre mais dont vous voyez maintenant le but. J'aime +le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je +crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre +côté, j'ai pour vous une haute estime, une vive sympathie, +je crois que vous êtes le mari qui peut donner le bonheur +à Carmelita, je me mets à votre disposition pour rompre +le premier mariage et conclure le second.</p> + +<p>Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau, +et abandonnant le bras du chanteur, il lui tendit la main.</p> + +<p>Beio mit sa main dans celle du baron.</p> + +<p>—Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous +revoir.</p> + +<p>—Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.</p> + +<p>Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé +par ce qu'il venait d'entendre.</p> + +<p>Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative +hardie, et qui pouvait même paraître au premier +abord désespérée. Il ne s'était pas trompé dans ses observations. +Beio aimait Carmelita et il avait entretenu +l'espérance de l'obtenir pour femme.</p> + +<p>Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, +alla embrasser tendrement sa fille.</p> + +<p>—Cette chère enfant, c'était pour elle qu'il travaillait, +et l'espérance de la voir heureuse lui donnait des idées. +Elle aurait la fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait +cette fortune. S'appuyant, se haussant sur elle, +où ne parviendrait-il pas? Et le prince Mazzazoli, qui se +flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il fait, le +pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave +colonel Chamberlain méritait d'avoir pour femme une +Carmelita, une chanteuse! Allons donc! C'était venir en +aide à la Providence que d'empêcher ce mariage. Avec Ida +le colonel serait l'homme le plus heureux du monde: c'était +pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de +ceux qui méritent le bonheur.</p> + +<p>Il pria sa fille de se mettre au piano:</p> + +<p>—Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une +musique simple et pure.</p> + +<p>Et, pendant une heure, il resta à écouter cette musique +qui accompagnait délicieusement sa rêverie.</p> + +<p>Le lendemain matin, à son lever, on lui annonça qu'un +monsieur, dont on lui remit la carte, l'attendait depuis +longtemps déjà.</p> + +<p>Ce monsieur, c'était Lorenzo Beio.</p> + +<p>Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer à des mouvements +de joie intempestifs, cependant il ne put pas s'empêcher +de se frotter les mains.</p> + +<p>Il avait réussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu +une parole, était là prêt à parler.</p> + +<p>—A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir +venir.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVI</h3> + +<p>Malgré le désir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo +venait lui dire, il ne le reçut pas aussitôt.</p> + +<p>Il y avait toutes sortes d'avantages à lui donner la +fièvre par l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins +de retenue et se livrerait plus facilement.</p> + +<p>Il se mit à décacheter son courrier, mais sans le lire, +classant seulement les lettres devant lui.</p> + +<p>Lorsqu'il eut formé des liasses assez grosses pour bien +montrer qu'il avait été absorbé par le travail, il sonna.</p> + +<p>On introduisit Beio, grave et solennel.</p> + +<p>Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et +s'excusa de l'avoir fait si longtemps attendre:</p> + +<p>Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il +m'a fallu expédier tout de suite, mais au moins j'ai gagné +ainsi la liberté d'être tout à vous.</p> + +<p>—Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des +excuses à vous faire pour la façon inconvenante dont j'ai +reçu hier la proposition que vous avez bien voulu m'adresser.</p> + +<p>—Ne parlons pas de cela, je vous prie.</p> + +<p>—J'étais en proie à une profonde émotion, à un trouble +qui m'avait bouleversé; je ne me sentais pas maître de +moi, et, dans une affaire aussi grave, je ne voulais pas +céder à un entraînement.</p> + +<p>—Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs +fois son bureau du plat de sa main; vous êtes un homme +de raison, monsieur Beio, et j'aime la raison par-dessus +tout. Où va-t-on avec l'entraînement?</p> + +<p>Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant +évidemment par où commencer cet entretien.</p> + +<p>Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés +d'une voix si basse, que ce fut à peine si le baron +les entendit.</p> + +<p>—Hier vous m'avez fait part de certaines observations +et de certaines suppositions s'appliquant à mademoiselle +Belmonte et à moi. Pour répondre à l'appel à la franchise +que vous venez de m'adresser, je dois déclarer que ces +observations et ces suppositions sont fondées... au moins +jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant +que j'avais pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour +mademoiselle Belmonte, vous ne vous êtes pas trompé. +J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte d'une +passion profonde, absolue, folle.</p> + +<p>Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns +sur les autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé, +j'aime mademoiselle Belmonte,» on sentait combien +grand était cet amour. Jamais le baron n'avait entendu +prononcer ces mots avec un accent si passionné.</p> + +<p>—Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, +le colonel ne tardera pas à être veuf; les Italiens ont +du bon.</p> + +<p>Beio continua:</p> + +<p>—Ce qui doit vous faire comprendre comment cet +amour s'est développé, c'est cette autre remarque de votre +part, qui, elle aussi, est juste, que mademoiselle Belmonte +se destinait au théâtre. Il est certain que l'amour naît +souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune +fille destinée à prendre une haute position dans le monde +que j'ai aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour +vous comment j'ai pu penser que mademoiselle Belmonte +serait ma femme un jour, et aussi comment, sous l'influence +de cette espérance, mon amour s'est développé. +N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle +Belmonte pouvait arriver sans moi au théâtre, mais combien +je lui rendais la route plus facile, combien je lui ouvrais +de portes! En réalité, elle était mon élève; pour +tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les +choses du théâtre....</p> + +<p>—Oh! bien peu.</p> + +<p>—Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on +n'obtient pas de grands succès seulement avec la beauté +et des dons heureux; il faut plus, beaucoup plus. Ce plus, +je le donnais à Carmelita; je la soutenais et elle devenait +une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage, +peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je +pus croire qu'elle serait ma femme.</p> + +<p>—Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demandé +de préciser autant que possible; je ne veux pas +vous obliger à entrer dans des détails, un mot seul me +suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita +envers vous?</p> + +<p>Beio hésita un moment, puis il se décida:</p> + +<p>—Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il +d'une voix ferme. Vous devez comprendre alors quelle +fut ma stupéfaction en entendant parler de ce mariage. Je +ne crus pas à cette nouvelle. Cependant je courus chez +mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec +elle; je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. +A mes reproches, elle ne répondit que par un mot: elle +était obligée d'obéir à son oncle. Tout ce que peut inspirer +la passion et la fureur, je le lui dis. Elle s'enferma +dans cette réponse; pendant une heure, il me fut impossible +d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colère. +Mais, prêt à sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle +était insensible à la passion, je n'avais aucun ménagement +à garder envers elle et que, n'importe comment, +j'empêcherais ce mariage, si elle ne le rompait pas elle-même. +Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas +revue. Toutes mes tentatives pour arriver près d'elle ont +été inutiles; on faisait bonne garde. Je lui ai écrit, mais +j'ai la certitude que mes lettres ne lui sont pas parvenues.</p> + +<p>—Alors, vous avez renoncé à demander l'accomplissement +de l'engagement pris par Carmelita?</p> + +<p>—Non, certes; mais, avant d'en venir à l'exécution des +moyens désespérés dont je l'ai menacée, j'ai voulu attendre +encore et faire une dernière tentative: c'est dans ce but +que je viens vous demander votre concours.</p> + +<p>—Que faut-il faire? Je suis à vous.</p> + +<p>Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint +un moment avec embarras dans sa main, avant de pouvoir +se décider à répondre.</p> + +<p>—Je n'ose vraiment, dit-il enfin.</p> + +<p>—Vous n'osez me demander de remettre cette lettre à +Carmelita? dit le baron.</p> + +<p>Beio inclina la tête et avança la main qui tenait la +lettre.</p> + +<p>Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas +la lettre.</p> + +<p>—Vous me refusez? dit Beio.</p> + +<p>—Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je +puis reprendre ma parole. Je vous ai promis mon concours, +je suis à vous. Si vous me voyez hésitant, c'est que +je me demande si cette lettre produira l'effet que vous +attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita. +Écrire est bien, mais parler est mieux.</p> + +<p>—Et comment voulez-vous que je parle? où le voulez-vous?</p> + +<p>-Où? ici. Que diriez-vous, si je vous ménageais une +entrevue avec Carmelita?</p> + +<p>—Vous feriez cela?</p> + +<p>—Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous +rendra celle que vous aimez et qui vous aime: il faut que +vous lui parliez; il faut qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. +Que ne peut obtenir la voix de celui qu'on aime? +Vous lui parlerez donc ici même. Comment? je n'en sais +rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. +Quand je l'aurai trouvé, le vous préviendrai. Jusque-là, +tout ce que je vous demande, c'est de vous tenir en +paix et de rester à ma disposition.</p> + +<p>—Ah! monsieur le baron, s'écria Beio tremblant d'émotion; +comment reconnaîtrai-je jamais ce que vous faites +pour moi?</p> + +<p>Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant +affectueusement:</p> + +<p>—Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur +de tous: le vôtre, celui de Carmelita et aussi celui +de mon brave et cher colonel. Que je vous voie heureux, +et je serai payé de ma peine. A bientôt!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII</h3> + +<p>Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de +ne pas prendre la lettre que celui-ci voulait lui confier. +Assurément il y avait des avantages à la tenir entre ses +mains; car, sans savoir ce qu'elle contenait, il était bien +certain que ce n'était point une lettre innocente. Beio parlait +de son amour et de l'engagement pris par Carmelita; +assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il +s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. +Remise au colonel, elle serait plus que suffisante pour +l'éclairer.</p> + +<p>Et cependant il ne l'avait pas prise.</p> + +<p>Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper +l'occasion qui se présentait si belle?</p> + +<p>Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans +avoir pu la peser, sans l'examiner lentement, comme il +avait coutume de faire dans les circonstances graves, +n'était pas sans le jeter dans le doute et l'inquiétude.</p> + +<p>Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, +allait ne pas réussir?</p> + +<p>Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il +ne s'agissait de rien moins que de rendre le colonel +témoin de l'entrevue qui aurait lieu entre Carmelita et +Beio.</p> + +<p>A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat +décisif et triomphant!</p> + +<p>Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il +avait obtenu l'engagement de Carmelita, le baron était +fixé à ce sujet. Carmelita était une fille passionnée, cela +se lisait dans ses yeux noirs, dans sa bouche charnue, +dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du Midi +dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore, +de race italienne. Les principes ethnographiques, +auxquels il croyait fermement, indiquaient qu'elle n'avait +pas dû aimer Beio d'un amour idéal; c'était sur un fait +matériel que cet engagement reposait. Il était donc bien +certain que dans une explication comme celle qui s'engagerait +entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait +des choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le +passé de sa fiancée.</p> + +<p>Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, +Carmelita, Beio et le colonel.</p> + +<p>Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assurés +contre toute surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent +entraîner à parler en toute franchise, à agir en toute +liberté.</p> + +<p>Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions où +ce serait le hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. +Il y avait là un ensemble qui présentait de sérieuses +difficultés, car rien ne devait manquer: au même moment, +ces trois acteurs devaient se trouver nécessairement +en face les uns des autres.</p> + +<p>Mais le baron n'était pas homme à s'embarrasser des +difficultés.</p> + +<p>Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur +l'hôtel, communiquant avec le grand salon par deux +larges baies qu'on tenait ouvertes ou fermées à volonté +avec des portes-fenêtres ou avec des stores.</p> + +<p>Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de +la scène entre Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter +le colonel; quant à Beio, il se tiendrait dans le jardin, +caché n'importe où.</p> + +<p>On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, +dont les fenêtres en communication avec la serre seraient +fermées par les stores.</p> + +<p>Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, où on +la laisserait seule, et où Beio viendrait aussitôt la rejoindre.</p> + +<p>Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait +dans la serre, et il arriverait certes un moment où, si peu +curieux qu'il fût, il voudrait voir ce qui s'y passerait.</p> + +<p>Mais, pour mener à bien ce plan ainsi disposé, le baron +avait besoin d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne +jugea pas utile de lui expliquer à quoi il l'employait.</p> + +<p>—Ma chère enfant, lui dit-il quand tout fut prêt, nous +avons une surprise à faire à Carmelita; quand je dis nous, +il faut entendre le colonel Chamberlain, qui a besoin de +lui parler en particulier et qui ne veut pas lui demander +cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours tu amènes +Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, +et, sous un prétexte quelconque, tu la laisseras seule. Le +colonel, qui sera dans le salon, ira la surprendre. C'est +un service qu'il m'a demandé et que je puis d'autant +moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit de choses sérieuses. +J'ai comme un pressentiment que le mariage de +Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait.</p> + +<p>—Oh! papa.</p> + +<p>—Chut!</p> + +<p>Et le baron, mettant un doigt sur ses lèvres, se retira +discrètement: il en avait dit assez.</p> + +<p>Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez +lui; car, en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'écrire: +les lettres se gardent.</p> + +<p>—J'ai arrangé les choses, dit-il, ou plutôt je les ai préparées. +Voici ce que j'ai imaginé (cela n'est peut-être pas +très habile, car je reconnais que je n'entends rien à l'intrigue, +mais il me semble que ce que j'ai en vue peut néanmoins +réussir): je fais venir Carmelita chez moi, et on +l'introduit dans la serre, où on la laisse seule; aussitôt +vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la +précaution de ne pas vous laisser voir, vous vous glissez +derrière elle, et, la porte de la serre refermée par vous +au verrou, vous vous expliquez, sans craindre d'être +entendu ou dérangé par personne. Vous trouverez dans +cette serre un coin où vous serez cachés comme dans un +bois: c'est auprès de la grotte, dans le fond, contre le +mur de la maison. Amenez-la dans ce coin et ne craignez +rien, vous y serez chez vous.</p> + +<p>Beio trouva cet arrangement très heureux, cependant +il proposa au baron une légère modification:</p> + +<p>—Si, au lieu d'attendre l'arrivée de Carmelita dans le +jardin, il l'attendait dans la serre même, caché dans la +grotte ou derrière un arbuste?</p> + +<p>Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui +pouvait faire échouer son plan: en effet, Beio s'introduisant +le premier dans la serre, pouvait appeler l'attention +du colonel, tandis que c'était la voix de Carmelita qui +devait frapper cette attention.</p> + +<p>—Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il +y aurait préméditation de votre part et complicité de la +mienne. Il vaut mieux que cette rencontre arrive par hasard; +vous voyez Carmelita entrer dans la serre, vous la +suivez: rien de plus naturel.</p> + +<p>Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service à +lui demander, un renseignement sur l'Amérique, qui ne +pouvait être précis qu'en ayant sous les yeux une masse +de lettres.</p> + +<p>Le colonel promit de se rendre le lendemain à l'hôtel +de la rue du Colisée.</p> + +<p>Mais ce n'était pas assez, il fallait préciser l'heure.</p> + +<p>Le colonel indiqua trois heures de l'après-midi.</p> + +<p>Aussitôt le baron prévient Beio de se tenir prêt pour +le lendemain, et en même temps il envoya Ida chez Carmelita +pour l'avertir que le lendemain, vers deux heures +et demie, elle viendrait la chercher pour sortir en voiture.</p> + +<p>Tout était prêt.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVIII</h3> + +<p>Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient +qu'aux grands capitaines.</p> + +<p>Il avait fait pour le succès ce qui était humainement +possible, le reste était aux mains de la Providence.</p> + +<p>Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il +dans une dévote prière, pour qu'elle lui donnât une +victoire qu'il croyait avoir bien méritée.</p> + +<p>C'était pour sa fille chérie qu'il se donnait tant de +peine; Dieu ne bénirait-il pas ses efforts?</p> + +<p>Le lendemain, avant que la bataille s'engageât, il voulut +veiller lui-même aux dernières dispositions à prendre et +ne rien laisser au hasard.</p> + +<p>Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'était +pas tirer intérieurement, puis il disposa les chaises +devant la grotte et tira le tête-à-tête de manière à le +bien placer vis-à-vis les baies du salon.</p> + +<p>Cela fait, il arrangea lui-même les stores du salon et +les tira jusqu'en bas.</p> + +<p>Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, +personne ne pénétrât dans le salon ou dans la serre, afin +que tout restât bien tel qu'il l'avait disposé.</p> + +<p>A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Élysées, +en lui recommandant de rester avec Carmelita +jusqu'à deux heures cinquante-cinq minutes, de manière +à ne revenir avec elle, rue du Colisée, qu'à trois heures +précises.</p> + +<p>Poussé par l'impatience et la fièvre, Beio arriva un +peu avant l'heure qui lui avait été fixée; mais cela ne dérangeait +en rien le plan du baron, mieux valait cette +avance qu'un retard.</p> + +<p>Par quelques paroles adroites, le baron exaspéra cette +impatience du maître de chant, en même temps qu'il s'efforça +d'enflammer son espérance.</p> + +<p>—Il était certain que Carmelita serait vaincue; c'était +une affaire d'entraînement, de passion. Non, jamais il ne +croirait, lui, baron Lazarus, que cette charmante fille serait +sourde à la voix de son coeur et n'écouterait que le +tintement de l'argent. Son oncle et sa mère avaient pu la +dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aimé, +qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-même. Que fallait-il +pour cela? Assurément il n'avait pas la prétention, lui +vieux bonhomme, n'ayant jamais été entraîné par la passion, +de l'indiquer. Mais, dans son coeur, M. Beio trouverait +certainement des élans irrésistibles. Personne à +craindre, liberté absolue.</p> + +<p>A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un +rendez-vous d'une importance considérable l'appelait au +dehors.</p> + +<p>—Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon +espoir!</p> + +<p>Avant de partir, le baron voulut indiquer à Beio l'endroit +où il pourrait attendre dans le jardin l'arrivée de +Carmelita, sans craindre d'être aperçu par celle-ci.</p> + +<p>—A trois heures! Prenez patience, et, aussitôt qu'elle +sera entrée dans la serre, glissez-vous derrière elle, franchement, +et ne craignez rien.</p> + +<p>L'affaire qui appelait le baron dehors était en effet pour +lui d'une importance considérable: il ne s'agissait de +rien moins que d'aller chercher le colonel.</p> + +<p>Il ne fallait pas que celui-ci fût en retard.</p> + +<p>Le succès tenait uniquement à une concordance parfaite +dans les heures.</p> + +<p>Au moment où le baron arriva chez le colonel, celui-ci +allait sortir pour se rendre rue du Colisée.</p> + +<p>—Passant devant votre hôtel, j'ai voulu voir si vous +étiez encore chez vous, dit le baron.</p> + +<p>Quelques minutes après, ils arrivaient rue du Colisée. +Il était deux heures cinquante minutes.</p> + +<p>Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du +baron, mais celui-ci l'arrêta par le bras:</p> + +<p>—J'ai installé deux comptables dans mon cabinet pour +une vérification importante, dit-il; nous ne pourrions pas +parler librement devant eux. Entrons dans le salon, je +vous prie; je donnerai des ordres pour que nous ne +soyons pas dérangés. Au reste, à ce moment de la journée, +je ne suis visible pour personne, et Ida est sortie.</p> + +<p>Ils entrèrent dans le salon, où, sur une table devant la +cheminée, entre les deux baies communiquant avec la +serre, étaient disposées des liasses de lettres.</p> + +<p>C'étaient quelques-unes de ces lettres que le baron +voulait soumettre au colonel, pour avoir son sentiment +sur la solvabilité et surtout la valeur morale de ceux qui +les avaient écrites.</p> + +<p>En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y +avait encore un point décisif dans le plan du baron: il +fallait qu'au moment où Carmelita entrerait dans la serre, +le colonel et lui gardassent le silence dans le salon; car, +si Carmelita entendait la voix du colonel, il était bien +certain que, malgré la surprise que lui causerait la brusque +arrivée de Beio, elle ne parlerait pas.</p> + +<p>Quand on se poste pour surprendre les gens, il est +facile de garder le silence; mais ce n'était point là le cas +du colonel, et il était impossible de lui dire franchement: +Taisez-vous.</p> + +<p>Le baron avait prévu cette difficulté et il avait trouvé +un moyen pour la tourner.</p> + +<p>Tout d'abord, après avoir fait asseoir le colonel devant +la table chargée de lettres et de manière à faire face à la +serre, il prit ces lettres et d'une voix forte il adressa ses +questions au colonel en lui nommant les personnes sur +lesquelles il désirait être renseigné.</p> + +<p>Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait +encore six minutes pour être bruyant.</p> + +<p>Ce qui devait arriver se réalisa: le colonel répondit que +parmi les noms qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il +ne connaissait pas.</p> + +<p>Le baron se montra vivement contrarié.</p> + +<p>—Je suis un bien mauvais négociant, dit le colonel en +riant, et puis ces personnes habitent Cincinnati, et mes +relations avec cette ville n'ont jamais été bien fréquentes.</p> + +<p>—Cependant vous connaissez M. Wright, le père de +cette délicieuse jeune fille avec laquelle j'ai dîné chez vous.</p> + +<p>—Sans doute, mais....</p> + +<p>—Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner +à ce sujet? interrompit le baron, pressé par l'heure.</p> + +<p>—Ah! assurément, et je lui demanderai volontiers ce +que vous désirez savoir.</p> + +<p>—Si vous vouliez....</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Me donner une lettre d'introduction auprès de +M. Wright, je lui demanderais moi-même ces renseignements.</p> + +<p>—Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, +il me semble.</p> + +<p>—Si, je préfère une lettre non-seulement d'introduction, +mais encore de recommandation; cette affaire est +pour moi capitale, ma fortune est en jeu.</p> + +<p>—Alors je vous ferai cette lettre.</p> + +<p>—Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant +une plume pleine d'encre.</p> + +<p>—Volontiers.</p> + +<p>Il était deux heures cinquante-huit minutes.</p> + +<p>Le baron tenait ses yeux attachés sur la pendule, et, +malgré son flegme ordinaire, il était agité par des mouvements +impatients.</p> + +<p>Trois heures sonnèrent, le colonel écrivait toujours.</p> + +<p>A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le +gravier de la serre, puis presqu'aussitôt une porte se referma +dans un châssis en fer et un verrou glissa dans +une gâche.</p> + +<p>Beio était entré derrière Carmelita.</p> + +<p>Instantanément un cri retentit:</p> + +<p>—Lorenzo!</p> + +<p>Le colonel leva brusquement la tête, la voix qui avait +crié était celle de Carmelita.</p> + +<p>—Oui, moi, répondit une voix que le baron reconnut +pour celle de Beio.</p> + +<p>—Ici!</p> + +<p>—Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous +n'avez pas répondu â mes lettres; je vous ai suivie, et +me voilà. Maintenant nous allons nous expliquer.</p> + +<p>—Et quelle explication voulez-vous?</p> + +<p>—Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne +voulez pas pour votre mari celui que vous avez bien voulu +pour votre amant.</p> + +<p>Le colonel s'était levé et il se dirigeait vers la serre.</p> + +<p>Le baron le retint par le bras:</p> + +<p>—Écoutez, dit-il.</p> + +<p>Mais le colonel se dégagea.</p> + +<p>—Je vous ai dit que j'empêcherais ce mariage, continuait +la voix de Beio, et je l'empêcherai, dussé-je aller +dire au colonel Chamberlain que vous êtes ma maîtresse?</p> + +<p>Le colonel était arrivé contre le store; d'un brusque +mouvement, il le remonta.</p> + +<p>Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un +de l'autre.</p> + +<p>A la vue du colonel, ils reculèrent tous deux de quelques +pas, et Carmelita se cacha le visage entre ses +mains.</p> + +<p>Le colonel, l'ayant regardée durant quelques secondes, +se tourna vers Beio.</p> + +<p>—Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; +vous n'aurez pas besoin d'aller à lui pour accomplir votre +lâche menace.</p> + +<p>Puis, revenant à Carmelita:</p> + +<p>—Vous donnerez à votre oncle, dit-il, les raisons que +vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma +femme.</p> + +<p>Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, +il rentra dans le salon.</p> + +<p>Alors, s'adressant au baron.</p> + +<p>—Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il.</p> + +<p>Le baron courut à lui, les deux bras tendus; mais déjà +le colonel avait ouvert la porte.</p> + + + +<p>XVIII</p> + +<p>Carmelita et Beio étaient restés en face l'un de l'autre, +sans bouger, sans parler, comme s'ils avaient été pétrifiés +par cette apparition du colonel, ses paroles et son +départ.</p> + +<p>Le baron s'avança vers Carmelita; elle le regarda +venir en attachant sur lui des yeux qui jetaient des +flammes.</p> + +<p>—Vous plaît-il que je vous reconduise chez vous? +dit-il.</p> + +<p>Sans lui répondre, Carmelita resta les yeux posés sur +lui avec une fixité si grande que malgré son assurance, +il se sentit troublé.</p> + +<p>—Quel guet-apens infâme! dit-elle enfin en étendant +son bras vers le baron par un geste tragique.</p> + +<p>Puis, détournant la tête avec dégoût:</p> + +<p>—Lorenzo! dit-elle.</p> + +<p>A cet appel, le maître de chant eut un frisson, car la +façon dont elle avait prononcé ce nom lui rappelait sans +doute d'heureux souvenirs.</p> + +<p>Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation.</p> + +<p>Il s'avança d'un pas vers elle.</p> + +<p>—Voulez-vous me reconduire chez ma mère? dit-elle.</p> + +<p>Et elle passa devant le baron en détournant la tête et le +corps tout entier, avec un mouvement d'épaules qui manifestait +le dédain et le mépris le plus profonds.</p> + +<p>Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de +Beio, et le baron les vit s'éloigner, marchant d'un même +pas.</p> + +<p>—Eh bien! elle n'a pas été longue à prendre son +parti, se dit-il; le prince prendra-t-il le sien aussi facilement?</p> + +<p>Mais cette pensée ne l'occupa pas longtemps, il avait +un devoir à remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais +ses devoirs.</p> + +<p>Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait +passé dans cette entrevue?</p> + +<p>Il entra chez elle.</p> + +<p>Ida se tenait, le front appuyé contre une fenêtre de son +appartement qui donnait sur le jardin.</p> + +<p>—Le colonel parti seul! s'écria-t-elle; Carmelita +partie avec M. Beio! Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel +a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il entretenue comme il le +désirait? sommes-nous arrivés trop tard!</p> + +<p>—N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, +chère fille, parle-moi franchement? Que penses-tu du +colonel?</p> + +<p>—C'est la troisième fois que tu me poses cette question: +la première fois, tu me l'as adressée lors de l'arrivée +du colonel à Paris; la seconde, un peu avant le +départ du colonel pour la Suisse; enfin voici maintenant +que tu veux que je te répète ce que je t'ai déjà dit. A quoi +bon?</p> + +<p>—Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un +de ces jours, dois-je répondre oui ou non? Il faut que je +sois fixé.</p> + +<p>—Que s'est-il donc passé?</p> + +<p>—Il s'est passé que le colonel vient de rompre avec +mademoiselle Belmonte.</p> + +<p>—Rompre! en si peu de temps!</p> + +<p>—Quelques paroles ont suffi.</p> + +<p>—Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita?</p> + +<p>—Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimée, et qu'il +avait été amené malgré lui à ce mariage par les intrigues +de Mazzazoli. Voilà pourquoi je désire savoir ce que +je dois répondre au colonel, si un jour ou l'autre il me +demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire +qu'il m'adressera cette demande.</p> + +<p>—Quelles raisons, cher papa?</p> + +<p>—Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est +pas venu. Sache seulement que si le colonel n'avait pas +pensé à toi, il n'aurait pas rompu avec Carmelita.</p> + +<p>—Ah! papa!</p> + +<p>—J'ai vécu en ces derniers temps, assez intimement +avec le colonel pour connaître l'état de son coeur; ne +doute pas de ce que je dis et réponds-moi franchement.</p> + +<p>—La réponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai déjà +faite deux fois; je n'ai pas changé.</p> + +<p>Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement.</p> + +<p>Puis, ayant essuyé ses yeux mouillés de larmes, il la +quitta; car il n'avait pas le loisir, hélas! de se donner +tout entier aux douces joies de la tendresse paternelle.</p> + +<p>Il lui fallait voir le colonel.</p> + +<p>A ses questions, le concierge répondit que le colonel +venait de rentrer.</p> + +<p>Alors, sans en demander davantage et sans parler à +aucun domestique, le baron, en habitué, en ami de la +maison, se dirigea vers l'appartement du colonel et, après +avoir frappé deux petits coups, il entra dans la bibliothèque.</p> + +<p>Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée +dans ses deux mains.</p> + +<p>Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de +lui, qu'il abaissa ses mains et releva la tête.</p> + +<p>—J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de +savoir ce qui s'est passé après votre départ.</p> + +<p>Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait +pas; puis levant la main:</p> + +<p>—Avant tout une question, je vous prie, monsieur.</p> + +<p>—Dites, mon ami, dites.</p> + +<p>—Vous avez voulu me faire assister à, l'entretien de +mademoiselle Belmonte et de cet homme?</p> + +<p>—Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait +tremblante, je pourrais vous répondre catégoriquement; +mais j'aime mieux que cette réponse vous vous la fassiez +vous-même. Vous savez quelle est ma tendresse pour ma +fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments +d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si +j'avais su que mademoiselle Belmonte était... mon Dieu! +il faut bien appeler les choses par leur nom, si vilain que +soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su que mademoiselle +Belmonte était la maîtresse de son professeur de +chant, j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie +de me fille? Dites, le pensez-vous? Non, n'est-ce pas? +Alors, si je ne savais pas cela, comment voulez-vous que +j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien de mademoiselle +Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel +but aurais-je agi ainsi?</p> + +<p>Le colonel ne répondit pas.</p> + +<p>—Voici comment cet entretien a été amené, continua +le baron,—au moins ce que je vous dis là résulte de ce +que j'ai entendu après votre départ:—ce professeur de +chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, un +comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il +avait cru épouser; il la poursuivait partout, mais le prince +faisait bonne garde et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita. +Tantôt il l'a vue sortir avec Ida, et l'a suivie, et, +quand Carmelita est entrée dans la serre, tandis que ma +fille allait changer de toilette dans son appartement, il est +entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais, +pour être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien +vite calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre +pour offrir à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez +elle. Elle ne m'a pas répondu; mais détournant la tête, +elle a pris le bras de ce... comédien et elle est partie avec +lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur celle que +vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu +vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce +triste sujet. Maintenant un mot encore, un seul; si vous +avez quelque affaire à traiter avec le prince Mazzazoli, je +me mets à votre disposition et vous demande d'user de +moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis, pour +cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que +moi ne sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à +arranger les choses de manière à la ménager autant que +possible.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<p>Malgré les ménagements que le baron avait promis +d'apporter «dans l'arrangement des choses,» la rupture +du mariage arrêté entre le colonel Chamberlain et mademoiselle +Carmelita Belmonte produisit une véritable explosion +dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.</p> + +<p>Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron +Lazarus, et il le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité +de scandale se joignit à l'intérêt que cette nouvelle portait +en elle-même.</p> + +<p>Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, +il refusa de répondre, et persista dans son refus avec fermeté; +mais cependant de manière à laisser entendre que, +s'il ne parlait pas, ce n'était point par ignorance, mais que +c'était par discrétion.</p> + +<p>—Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, +et d'ailleurs je n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le +colonel rompre avec mademoiselle Belmonte et j'affirme +cette rupture; mais les causes de cette rupture, c'est une +autre affaire.</p> + +<p>De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces +causes clairement et franchement, mais à les laisser +adroitement entendre.</p> + +<p>Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le +compte de sa fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître +de chant, Beio, l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas +beau; il est vrai qu'il ne fallait pas oublier que Carmelita +était Italienne, ce qui diminuait le rôle joué par Beio. +Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour qui le +connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable +de se décider à la légère, cette rupture était grave, alors +surtout qu'il s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore +quelques jours, et il était conclu.</p> + +<p>Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le +soir même de la rupture, pour l'annoncer à madame de +Lucillière qu'il espérait rencontrer.</p> + +<p>En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant +le baron entrer, elle avait deviné, à son air diplomatique, +qu'il avait quelque chose d'intéressant à lui apprendre; +malgré la gravité de sa tenue, le triomphe éclatait dans +toute sa personne.</p> + +<p>Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que +madame de Lucillière exerçait sur ceux qui étaient de sa +cour, c'est qu'elle se faisait obéir instantanément, sans la +plus légère marque d'hésitation ou de révolte.</p> + +<p>Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de +lord Fergusson et du duc de Mestosa; elle leur fit un signe +imperceptible, aussitôt ils sortirent.</p> + +<p>—Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle +vivement.</p> + +<p>—Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont +réussi.</p> + +<p>—Réussi?</p> + +<p>—C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car +cette nouvelle est insignifiante; vous m'aviez si bien tracé +mon plan, que vous deviez attendre le succès pour un +jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute à son sujet; +peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé. +Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en +ces sortes d'affaires.</p> + +<p>—Ne soyez pas trop modeste.</p> + +<p>—Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y +aurait outrecuidance de ma part à prendre pour moi un +succès qui n'appartient qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument, +vous avez été la main; encore l'instrument a-t-il +été bien insuffisant.</p> + +<p>La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité +dans le triomphe.</p> + +<p>—Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce +succès devant le colonel? dit-elle en riant. Il faut vous +rassurer, monsieur, et ne pas trembler ainsi; je ne trahis +pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé que vous ne +pensez pas à me dire ce qui s'est passé.</p> + +<p>—Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît +que mademoiselle Belmonte avait pris l'engagement de +devenir la femme de son maître de chant.</p> + +<p>—Ah! vraiment?</p> + +<p>—Mon Dieu! oui.</p> + +<p>—Et comment cela?</p> + +<p>—C'est justement ce que je vous demande, car pour +moi je ne comprends pas qu'une jeune fille dans sa position +se soit laissée ainsi entraîner. Mais je connais si peu +les femmes, et puis Paris est si corrupteur!</p> + +<p>—Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas +Parisienne; elle est Italienne, comme mademoiselle Lazarus +est Allemande.</p> + +<p>—Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, +a fait une scène violente à mademoiselle Belmonte, en lui +reprochant de ne pas vouloir prendre pour mari l'homme +qu'elle avait bien voulu prendre pour... amant. Il a dit le +mot, et précisément, par un malheureux hasard,—en +disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,—le +colonel l'a entendu.</p> + +<p>Le colonel assistait à cette scène?</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, +se croyant encore au théâtre sans doute, dans une de ses +scènes à effet des opéras italiens, criait de telle sorte que +sa voix est arrivée jusqu'aux oreilles du colonel.</p> + +<p>—Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de +l'endroit où se passait cette scène.</p> + +<p>—C'est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon +salon, et Beio, qui, depuis plusieurs jours, poursuivait +mademoiselle Belmonte, avait rejoint celle-ci dans ma +serre, où elle s'était réfugiée.</p> + +<p>—Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita +dans la serre, et les stores baissés sans que les fenêtres +fussent fermées, n'est-ce pas? Mais cela était adroitement +combiné.</p> + +<p>—Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il +faut faire nos compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a +entendu les paroles de Beio; je crois même qu'il en aurait +entendu bien d'autres, et de très instructives, s'il avait +écouté quelques minutes encore; car ce comédien était +lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; +vous savez comme il est délicat, chevaleresque même. Il +n'a pas voulu surprendre les secrets de M. Beio et de mademoiselle +Belmonte, alors même que ces secrets le touchaient +si profondément; il a brusquement remonté le +store...</p> + +<p>—Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?</p> + +<p>—Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il +n'a dit que ces simples mots, les adressant à mademoiselle +Belmonte: «Vous donnerez à votre oncle les raisons que +vous voudrez pour expliquer que vous refusez d'être ma +femme.»</p> + +<p>—Et il est sorti simplement, dignement.</p> + +<p>—Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?</p> + +<p>—Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte +parle peu, elle agit. Comme je lui proposais de la reconduire +chez elle, elle ne m'a pas répondu; mais, prenant +le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.</p> + +<p>—Voilà qui est assez crâne.</p> + +<p>—Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, +n'est-ce pas, que cela est scandaleux? C'est aussi mon +sentiment.</p> + +<p>—Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle +parle, lui, et il agit. Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?</p> + +<p>—Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en +sais rien, et j'avoue même que je le regrette, car cela a +dû être original; mais ce qu'il a fait est beaucoup plus +original encore.</p> + +<p>—Voyons.</p> + +<p>—C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est +passée entre le colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. +Vers six heures, le hasard m'a conduit aux Champs-Éysées, +et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince Mazzazoli, la +comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante, +montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, +chargé de bagages.</p> + +<p>—Ils partent?</p> + +<p>—Leur position eût été assez embarrassante à Paris; +il eût fallu répondre à bien des questions; et puis d'un +autre côté, le prince eût été obligé à régler des affaires +pénibles avec le colonel, car vous savez que celui-ci avait +envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants, bijoux, cadeaux +de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas +restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie; +c'est plus simple.</p> + +<p>La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, +mais celui-ci les refusa obstinément; il n'avait rien fait, +à elle toute la gloire du succès; et il la quitta avec la +même physionomie discrète.</p> + +<p>Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, +répétée franchement par la marquise, la nouvelle de la +rupture du mariage du colonel eut bientôt fait le tour de +la salle.</p> + +<p>Était-ce possible?</p> + +<p>—Surtout était-il possible que le prince eût ainsi +quitté Paris?</p> + +<p>—Parbleu! avec les diamants du colonel.</p> + +<p>—Et en laissant ses créanciers derrière lui.</p> + +<p>Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la +marquise; mais tout n'était pas dit pour elle.</p> + +<p>Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la +marquise avait eu la pensée d'aller voir Thérèse; mais, +emportée dans son tourbillon, elle avait toujours retardé +l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était assez aventureux. +Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne +idée lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait +plus à attendre.</p> + +<p>Le lendemain de la communication du baron, elle se +rendit rue de Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse +précise d'Antoine Chamberlain.</p> + +<p>En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander +cette adresse par son valet de pied chez un fabricant +de meubles, et bientôt elle arriva devant la porte +sur laquelle était écrit le nom de Chamberlain.</p> + +<p>Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il +est vrai de dire que tout d'abord il la reçut assez mal; +mais quand elle se fut nommée, il lui donna toutes les +explications qu'elle pouvait désirer.</p> + +<p>Malheureusement ces explications venaient ruiner tout +son plan: Thérèse était en Allemagne avec son père, et +depuis son départ elle n'avait pas écrit.</p> + +<p>La marquise se retira déconcertée.</p> + +<p>N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer +le triomphe d'Ida?</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<p>Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer +son mariage à Thérèse, se décida tout de suite à +lui apprendre que ce mariage était rompu.</p> + +<p>Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour +de Sorieul, et que par conséquent il ignorait où Thérèse +pouvait se trouver en ce moment, il se rendit rue de +Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.</p> + +<p>Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du +Colisée, il était resté enfermé chez lui, ayant donné +l'ordre de ne recevoir personne, à l'exception du prince +Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui n'était pas venu.</p> + +<p>Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, +pour échapper aux pensées qui, plus noires les unes que +les autres, troublaient son esprit et son coeur.</p> + +<p>Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer +pour ce mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur +la poitrine, leurs coups de marteau l'exaspéraient.</p> + +<p>Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient +leur besogne, il lui semblait qu'ils cessaient de chanter +pour le regarder d'une façon étrange: les uns comme +s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se moquaient +de lui.</p> + +<p>Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard +Haussmann et les boulevards, il s'était mis en route pour +le faubourg Saint-Antoine.</p> + +<p>C'était l'heure où le <i>tout Paris</i> qui respecte les exigences +de la tradition et les observe religieusement +comme article de foi, se dirige vers le bois de Boulogne. +Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, qu'il avait +croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des +personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même +partie de ce <i>tout Paris</i>, dont il était une des individualités +les plus connues, et les gens du monde qui n'avaient pas +eu de relations intimes avec lui, savaient au moins qui il +était.</p> + +<p>Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter +grande attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on +le regardait avec une curiosité peu ordinaire; les yeux +s'attachaient sur lui avec fixité; on se penchait vers son +voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes souriaient.</p> + +<p>En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage +pour lequel il avait fort peu de sympathie, malgré les +protestations d'amitié dont celui-ci l'accablait en toute +circonstances, le vicomte de Sainte-Austreberthe, lui +barra le passage et l'aborda presque de force.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher colonel!</p> + +<p>—Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement +le colonel.</p> + +<p>—Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Qui est indiscret?</p> + +<p>—De vous adresser une félicitation?</p> + +<p>—Et à propos de quoi, je vous prie?</p> + +<p>—A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.</p> + +<p>Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe +de telle sorte que tout autre, à la place de celui-ci, eût +été déconcerté et peut-être même jusqu'à un certain point +inquiété.</p> + +<p>Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter +par rien ni par personne, et de plus il n'avait jamais +pensé qu'on pouvait avoir l'idée de l'intimider: l'herbe +n'avait pas encore poussé sur la tombe du dernier adversaire, +M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre, +et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer.</p> + +<p>Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel +en lui faisant presque violence:</p> + +<p>—Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, +pour le plaisir de bavarder. C'est sincèrement +que je vous félicite, sinon en me plaçant à votre point de +vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous dire que +votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait.</p> + +<p>—Et pourquoi cela, monsieur?</p> + +<p>—Parce que vous ne devez épouser qu'une Française.</p> + +<p>—Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous +prie.</p> + +<p>—Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez +maintenant, vous deviez prendre une Française; +voilà tout. Vous êtes une puissance en ce monde, mon +cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est +d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; +je vous assure qu'on est disposé à faire beaucoup pour +cela. Ne résistez pas. Ce n'est pas officiellement que je +parle c'est officieusement; mais cependant soyez assuré +que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes +visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et +que je n'ai pas trouvé vos oreilles fermées? Je sais de +source certaine qu'on désire vous adresser une invitation. +Êtes-vous présentement en disposition de l'accepter? +Vous voyez que je parle net et sans détour. Que +dois-je répondre?</p> + +<p>—Que vous avez trouvé un homme très touché de la +sollicitude qu'on lui témoigne et très reconnaissant qu'on +pense à lui, mais en même temps vous avez trouvé aussi +un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui ne sait +pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, +où une affaire importante l'appelle; dans ces conditions +la réponse que vous demandez est impossible à formuler, +aussi vous a-t-il prié d'attendre son retour.</p> + +<p>Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son +bras, salua Sainte-Austreberthe et le quitta.</p> + +<p>Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on +lui faire prendre pour femme? Quelles influences voulait-on +servir avec sa fortune?</p> + +<p>A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour +retrouver Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger. +Le marché devait être curieux à connaître. Il apportait sa +fortune; que lui apportait-on en échange?</p> + +<p>Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et +tous ces gens!</p> + +<p>Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment +la seule qui n'eût point visé cette fortune que tant +d'autres avaient poursuivie ou qu'ils poursuivaient encore +par de honteux moyens.</p> + +<p>Et précisément parce qu'il avait bien conscience que +maintenant elle était à jamais perdue pour lui, il osa pour +la première fois s'avouer en toute franchise le sentiment +qu'elle lui avait inspiré, et le reconnaître pour ce qu'il +était.</p> + +<p>Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement +d'une idée à une autre, que celle qu'il abordait ne +lui était pas moins pénible que celle qu'il venait de rejeter, +il arriva rue de Charonne.</p> + +<p>En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement, +joyeusement, près de lui, le jour où il était venu +la prendre en voiture pour la conduire aux courses. +Comme elle était charmante alors!</p> + +<p>En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le +bruit d'une voix qui paraissait lire dans l'atelier.</p> + +<p>Il poussa la porte.</p> + +<p>Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son +pierrot sur sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un +livre à Michel qui travaillait.</p> + +<p>—Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant +si vivement de son établi, que l'oiseau, effrayé, +s'envola; en voilà une surprise, et une bonne!</p> + +<p>Michel, non moins vivement, quitta son travail pour +venir tendre la main au colonel; la surprise paraissait +être tout aussi heureuse pour lui que pour Denizot.</p> + +<p>—Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions +nous voir aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce +soir; j'y serais même allé dans la journée, si je n'étais pas +resté pour faire la lecture à Michel pendant qu'il travaille. +Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, et les +livres nous aident à le passer moins tristement. Nous +avons des nouvelles d'Antoine.</p> + +<p>—C'était précisément pour vous demander des nouvelles +de mon oncle et... (il s'arrêta) que je venais vous +voir.</p> + +<p>—Voici la lettre, dit Michel.</p> + +<blockquote><p> +Mon cher Michel,</p> + +<p>Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait +permis de causer avec vous en toute liberté; mais, +cette occasion tardant à partir, je ne veux pas te laisser +plus longtemps sans nouvelles; car, depuis que tu sais +que nous avons quitté Bâle, sans savoir aussi ce que +nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant +plus que la patience n'a jamais été ta première vertu.</p> + +<p>J'use donc tout simplement de la poste, comme tout +le monde; seulement, n'ayant en elle qu'une faible +confiance et croyant qu'il est très possible, très probable +même que les lettres qui arrivent rue de Charonne, +adressées à ton nom, sont soumises à une surveillance +destinée à fournir à la police des renseignements, +qui heureusement lui manquent, je suis obligé +de garder certaines précautions assez gênantes, mais +que je crois nécessaires présentement. Au reste, je +pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt sans crainte que ma +lettre passe sous des yeux indiscrets, et je te donnerai +alors tous les détails que je suis obligé de taire aujourd'hui.</p> + +<p>Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour +recevoir les réponses aux lettres que j'avais écrites; ces +réponses ont été telles qu'on devait les attendre des +braves coeurs auxquels je m'étais adressé. Alors nous +sommes partis pour notre voyage, pour notre exil en +Allemagne.</p> + +<p>Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous +pouvons l'être, et nous avons trouvé ici un accueil qui +t'aurait fait revenir des préventions que tu nourris +contre les Allemands, si tu avais pu en être témoin.</p> + +<p>Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, +par ce qu'on dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer +en étudiant ceux qu'on rencontre: c'est en Allemagne, +c'est chez eux qu'il faut les connaître.</p> + +<p>Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères +allemands, j'étais arrivé à me débarrasser de certains +préjugés français, mais j'étais loin de soupçonner la vérité.</p> + +<p>Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, +les Allemands sont plus avancés dans nos idées +que nous ne le sommes en France; ici, ce ne sont pas +seulement les ouvriers des villes qui pensent à une +réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le +pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs +ennemis.</p> + +<p>De cette communauté de croyance, il est certain +qu'il naîtra un jour un grand mouvement, qui sera +irrésistible et qui provoquera en Allemagne une révolution +plus terrible et plus complète que ne l'a été la +révolution française.</p> + +<p>Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai +pas la sotte prétention de vouloir le prédire, je ne connais +pas assez le pays pour cela, et d'ailleurs il faudrait +entrer dans des considérations trop longues pour cette +lettre écrite à la hâte, car il est bien entendu que les +choses n'iront pas toutes seules; il y aura des résistances. +Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que +ceux qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures +et dans des guerres, pour tâcher d'enrayer ou de +détourner ce mouvement; mais, quoi qu'on fasse, il reprendra +son cours et sa marche, car l'avenir lui appartient.</p> + +<p>Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil +à pousser à la roue dans la mesure de mes moyens, +car notre cause est au-dessus des nationalités, et nous +devons travailler à son succès aussi bien en France +qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.</p> + +<p>Nous avons ici un journal, <i>le Volkstaat</i>, ce qui veut +dire <i>le gouvernement du peuple</i>, dans lequel on me demande +des articles qu'on traduira; je vais les écrire. +En même temps je fournirai des notes à son rédacteur +en chef, un de nos frères, qui écrit une <i>Histoire de la +Révolution Française</i>, car partout notre <i>Révolution</i> doit +être un enseignement pour les peuples qui veulent s'affranchir.</p> + +<p>Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence +matérielle, n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans +l'atelier d'un tourneur qui est un des chefs du mouvement +social en Allemagne.</p> + +<p>Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur +homme du monde, le plus doux et le plus ferme. Nous +demeurons porte à porte, et Thérèse passe une partie +de la journée à apprendre le français à ses deux petites +filles.</p> + +<p>Si nous étions en France et réunis, nous pourrions +dire que nous sommes pleinement heureux.</p> + +<p>En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré +sur nous. Cette lettre te dira comment m'écrire +et sous quel nom. Ne sois pas inquiet pour me tenir au +courant de mon procès, je lis les journaux français.</p> + +<p>Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et +de Denizot. Thérèse embrasse son oncle et vous envoie +ses amitiés.</p> + +<p>ANTOINE. +</p></blockquote> + +<p>Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations +et son enthousiasme, mais aussi avec sa négligence +des choses pratiques.</p> + +<p>—Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, +dit le colonel en rendant cette lettre à Michel, et c'était là +justement ce que je voulais savoir.</p> + +<p>—Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt +que je l'aurai reçue, je vous la communiquerai.</p> + +<p>—Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la +communiquer aussi à une dame de vos amies qui est +venue pour voir Thérèse?</p> + +<p>—Une dame de mes amies? Et qui donc!</p> + +<p>—Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici +hier pour voir Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? +Naturellement je ne le lui ai pas demandé. Je lui ai +dit ce que nous savions, que Thérèse était en Allemagne, +voilà tout.</p> + +<p>Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette +nouvelle.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXI</h3> + +<p>Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de +conscience, il n'en est pas de plus grave, que celle qui +tient dans ces trois mots:</p> + +<p>—Que faire maintenant?</p> + +<p>Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant +chez lui, mais sans trouver une réponse, c'est-à-dire +un but.</p> + +<p>Comment prendre la vie?</p> + +<p>Par le côté sérieux ou par le côté plaisant?</p> + +<p>Sans doute il aurait pu voyager, mais où aller, puisque +précisément l'Allemagne lui était interdite et que c'était +en Allemagne seulement qu'il désirait aller?</p> + +<p>Voyager pour changer de place et dévorer l'espace ne +lui disait absolument rien; par là il n'était pas Américain +et il ne ressentait pas cette fièvre de locomotion qui +pousse tant de ses compatriotes en avant, sans leur donner +le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage +qu'avec l'étude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les +monuments, les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait +dans des dispositions où il lui était impossible d'ouvrir +un livre. Alors que ferait-il en voyage? La mélancolie +des soirées dans les pays inconnus l'effrayait.</p> + +<p>Autant rester à Paris.</p> + +<p>La plupart de ceux avec qui il était en relations se +trouvaient dans des conditions qui, jusqu'à un certain +point, ressemblaient aux siennes: combien n'avaient pas +plus de volonté, plus d'initiative que lui, et cependant ils +acceptaient la vie, se laissant porter par elle.</p> + +<p>Il ferait comme eux: à côté de ceux qui jouent un rôle +actif dans la comédie humaine, il y a les simples spectateurs; +il serait de ceux-là.</p> + +<p>Et justement les pièces qu'on jouait en ce moment sur +le théâtre du monde ne manquaient pas d'un certain intérêt; +peut-être n'étaient-elles pas d'un genre très élevé et +se rapprochaient-elles trop de la féerie et de l'opérette; +mais, telles quelles étaient, elles pouvaient amuser les +yeux.</p> + +<p>Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus bruyant; +il ressemblait à ces apothéoses qui terminent les pièces +à spectacle, avec flammes de Bengale, lumière électrique +et galop final. Qui pensait au lendemain? On se ruait au +plaisir, on jouissait de l'heure présente comme si l'on +avait le pressentiment que demain n'existerait pas.</p> + +<p>Il est vrai que, de temps en temps, éclatait dans cette +musique dansante une note triste: on entendait un roulement +sur des tambours drapés de noir.</p> + +<p>On parlait de grèves d'ouvriers qui s'étaient terminées +par des coups de fusil; il y avait de nombreuses arrestations +politiques, des procès, des condamnations; on +rapportait des paroles révolutionnaires prononcées dans +des réunions publiques. Après dix-neuf années de sommeil, +il y avait des gens qui se réveillaient et qui essayaient +de construire des barricades; on prononçait de +nouveau avec un certain effarement les noms des faubourgs +du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec +leurs riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient +pas avoir de grandes provisions d'armes chez eux, +de peur d'être pillés.</p> + +<p>Mais il n'y avait pas là de quoi s'inquiéter sérieusement: +la France était tranquille, le gouvernement était +fort.</p> + +<p>Au contraire, la note grave se mêlant quelquefois à la +note joyeuse, mais sans étouffer celle-ci, cela avait du +piquant.</p> + +<p>Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journée, +à l'enterrement de Victor Noir, la plus grande manifestation +populaire des vingt dernières années, et le +soir à la représentation du <i>Plus heureux des trois</i>, la comédie +la plus gaie du répertoire du Palais-Royal? Profondément +saisissante, la face pâle et convulsée de Rochefort; +mais, d'un autre côté, bien drôle, la physionomie +de Geoffroy, la mari trompé, caressé et content.</p> + +<p>On se plaisait aux contrastes, et les fêtes dans lesquelles +les femmes du plus grand monde n'étaient reçues +que déguisées en grisettes obtenaient le plus vif succès. +C'était admirable! On s'extasiait, sans se demander si les +fêtes dans lesquelles les grisettes n'auraient été reçues +que déguisées en femmes du monde n'auraient pas été +presque aussi réussies.</p> + +<p>Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans +sa monotonie, prenant les jours comme ils venaient et +s'en remettant au hasard pour le distraire ou l'ennuyer.</p> + +<p>Il prit la tête du tout Paris, fut de toutes les fêtes, de +toutes les réunions; on le vit partout, et les journaux à +informations parlèrent de lui si souvent qu'on aurait pu, +dans leurs imprimeries, garder son nom tout composé; +on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom +retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait +le sien, comme trente ans plus tôt on avait pris celui +de lord Seymour.</p> + +<p>Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait +ni son coeur ni son esprit. Il en était de lui comme de +ces rois de féerie qui, après la phrase traditionnelle: +«Et maintenant que la fête commence!» assistent à cette +fête avec un visage d'enterrement. Partout il portait une +indifférence que le jeu lui-même, avec ses alternatives de +perte et de gain, ne parvenait pas à secouer, et c'était +avec le même calme qu'il gagnait ou qu'il perdait des +sommes considérables.</p> + +<p>—Quel estomac! disait-on.</p> + +<p>On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais +ce qui faisait l'admiration de la galerie faisait son désespoir.</p> + +<p>Ne prendrait-il donc plus jamais intérêt à rien?</p> + +<p>Un seul mot, un seul nom plutôt avait le pouvoir d'accélérer +les battements de son coeur: celui de Thérèse.</p> + +<p>Après sa première visite à Michel, ne recevant de nouvelles +ni d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, +il était retourné rue de Charonne.</p> + +<p>Mais il avait trouvé la porte close, et, en mettant son +oreille à la serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans +cet atelier où autrefois les chants se mêlaient aux coups de +marteau.</p> + +<p>Le concierge qu'il avait interrogé en redescendant, lui +avait donné les raisons de ce silence. Denizot s'était fait +prendre derrière la barricade du faubourg du Temple, et +Michel avait été arrêté le lendemain à l'atelier; quant à +Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait ce qu'il était +devenu. Il n'était point arrivé de lettres, portant le timbre +d'un pays étranger, à l'adresse de Michel ou de Sorieul, +et le concierge commençait à être inquiet pour le payement +de son terme.</p> + +<p>En apprenant cette double arrestation, le colonel avait +voulu savoir s'il ne pouvait pas être utile à Denizot et à +Michel, mais on lui avait répondu qu'ils étaient au secret +à Mazas, et que, pour communiquer avec eux, il fallait +attendre que l'instruction fût terminée.</p> + +<p>A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Thérèse?</p> + +<p>Comment Antoine ne lui écrivait-il point? Que se passait-il +donc de mystérieux?</p> + +<p>Il pensa à interroger le baron Lazarus; car, dans la +lettre qu'il avait lue, il y avait un nom qui pouvait servir +d'indice pour découvrir la ville où Antoine s'était réfugié +c'était le titre du journal dans lequel Antoine écrivait.</p> + +<p>Il alla trouver le baron, rue du Colisée,—ce qu'il n'avait +pas voulu faire depuis la scène dont il avait été témoin, +résistant quand même à toutes les instances dont +il avait été accablé: invitations à dîner, demandes de services, +et autres prétextes plus ou moins habilement mis +en avant.</p> + +<p>Lorsqu'on l'annonça au baron, celui-ci ne put retenir +un soupir de soulagement:</p> + +<p>—Enfin, tout n'est pas perdu!</p> + +<p>Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant +de lui, les deux mains ouvertes.</p> + +<p>—Ce cher ami! Savez-vous que je désespérais presque +de vous revoir ici? Vous aviez refusé mes invitations avec +une telle persévérance, que je vous croyais fâché; mais +vous venez; soyez le bienvenu, soyez le bienvenu.</p> + +<p>Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer +tout de suite la raison vraie qui l'amenait rue du Colisée.</p> + +<p>Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui +demanda s'il ne voulait pas, avant de se retirer, faire une +visite de quelques minutes à sa chère Ida, il ne put pas +refuser.</p> + +<p>Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, +comme l'avait proposé le baron, mais de près +d'une heure; car, chaque fois qu'il voulut se lever, le +baron ou Ida abordèrent un nouveau sujet qui l'obligeait +à rester.</p> + +<p>Ce fut seulement quand le baron le reconduisit à la +porte de sortie, qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait +amené.</p> + +<p>—A propos, connaissez-vous un journal allemand +portant pour titre le <i>Volkstaat</i>?</p> + +<p>Le baron ouvrit la bouche pour répondre; mais, se ravisant, +il la referma aussitôt et parut chercher.</p> + +<p>—Le <i>Volkstaat</i>, le <i>Volkstaat</i>, dit-il.</p> + +<p>—C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers +pour les ouvriers.</p> + +<p>—Eh bien! il y a un moyen très simple pour que vous +ayez votre renseignement, c'est que j'écrive à mes correspondants +de Dresde et de Leipzig. C'est aujourd'hui +lundi: j'écris ce soir, je reçois les réponses vendredi, et +vous venez dîner avec nous samedi.</p> + +<p>Comme le colonel répondait par un refus aussi poli +que possible:</p> + +<p>—Me suis-je trompé? dit le baron, êtes-vous réellement +fâché contre moi?</p> + +<p>—Mais, comment pouvez-vous penser?...</p> + +<p>—Non, vous n'êtes pas fâché. Alors, vous venez dîner, +c'est chose convenue, ou bien, si vous refusez, je n'écris +pas. Faut-il écrire?</p> + +<p>—Écrivez, je vous prie.</p> + +<p>—Alors, à samedi, en tout petit comité, deux amis +seulement et nous.</p> + +<p>Ceux que le baron appelait ses amis, étaient à proprement +parler des compères dont le rôle consistait à rendre +le dîner attrayant: l'un, homme d'esprit et du meilleur; +l'autre, gourmet célèbre. Tous deux allant en ville et +jouant chaque soir leur rôle, sans jamais un moment de +lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, +et celui-là les mettant en appétit; avec cela, depuis longtemps +insensibles aux séductions féminines, et par là +incapables de provoquer la jalousie.</p> + +<p>Dès que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin +pour lui communiquer les renseignements qu'il venait de +recevoir.</p> + +<p>Le <i>Volkstaat</i> paraissait à Leipzig. C'était un journal socialiste, +qui, fondé depuis peu de temps, exerçait une grande +influence dans les classes laborieuses, sur les ouvriers des +villes aussi bien que sur ceux des campagnes. En quelques +mois, il avait fait le plus grand mal; mais le gouvernement +avertit s'était décidé à le poursuivre à outrance; son rédacteur +en chef venait d'être emprisonné, et des étrangers qui collaboraient +à sa rédaction étaient en fuite: on les recherchait +pour les arrêter. On était décidé à en finir avec ces misérables +socialistes, qui menaçaient de corrompre tout le +pays.</p> + +<p>La colonel se déclara satisfait par ces renseignements, +mais, en réalité, il l'était aussi peu que possible, désolé +au contraire et tourmenté.</p> + +<p>Condamné en France, par défaut, à cinq années d'emprisonnement, +poursuivi en Allemagne, dans quel pays +Antoine allait-il se retirer? comment trouverait-il à travailler? +N'était-ce pas une vie de misère qui commençait +pour lui et pour Thérèse? Pas d'asile, pas de pain peut-être, +et avec cela impossibilité de les chercher, sous peine +d'aider la police à les trouver.</p> + +<p>Ces préoccupations nuisirent au dîner du baron.</p> + +<p>Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait été +dans d'autres circonstances à l'esprit de l'homme d'esprit +et la gourmandise du gourmet.</p> + +<p>Cependant, le baron l'ayant interrogé plusieurs fois sur +sa santé et Ida lui ayant demandé en souriant dans quel +pays il voyageait présentement, il voulut réagir contre sa +maussaderie; puisqu'il avait accepté ce dîner, il devait y +apporter une figure et des manières convenables. Évidemment +sa tenue était grossière et ridicule, il réfléchirait +plus tard.</p> + +<p>Placé près d'Ida, il se tourna vers elle et tâcha de la +convaincre qu'il ne voyageait pas pour le moment dans +des pays chimériques, mais qu'il savait où et près de qui +il était.</p> + +<p>De là s'ensuivit une conversation animée, qui chassa +les préoccupations sérieuses et tristes que le baron avait +fait naître.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXII</h3> + +<p>Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et +baron Lazarus, se renouvelèrent souvent, et insensiblement +ils devinrent de plus en plus fréquents.</p> + +<p>Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour +appuyer son invitation, et chaque fois le colonel, de son +côté, n'en avait que de mauvaises pour la refuser.</p> + +<p>D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, +ces dîners n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin +de là.</p> + +<p>En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de +gala ou quand il n'en donnait point un lui-même, il mangeait +le plus souvent à son restaurant ou à son cercle, et +le brouhaha des grandes réunions lui était tout aussi désagréable +que le silence et la solitude.</p> + +<p>Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas +ailleurs.</p> + +<p>Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table +est une sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses +circonstances, de choses et de personnes.</p> + +<p>Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait +à la table du baron, où la chère, préparée par un cuisinier +parisien et non allemand, était exquise, et où les +convives étaient habilement choisis pour se faire valoir +les uns les autres.</p> + +<p>Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en +honneur à Paris; malheureusement ils ont peu à peu disparu, +à mesure que tout le monde a voulu faire grand, et +ils ne se sont conservés que dans de trop rares maisons.</p> + +<p>Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel +c'était une détente, un repos et un charme, que ces dîners +intimes. On y causait librement, spirituellement, on y +mangeait délicatement, et, en même temps que le cerveau +s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en sortait dans +un état de bien être général tout à fait agréable.</p> + +<p>Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les +qualités innées qu'ont ses compatriotes pour la profession +d'hôte, ou plus justement de maître d'hôtel, profession +pour laquelle les Allemands ont incontestablement, +comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des aptitudes +remarquables.</p> + +<p>A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne +pouvait dîner chaque semaine, rue du Colisée, sans faire +une visite au baron et à Ida.</p> + +<p>Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de +réception du baron; mais il n'en était pas de ces réceptions +comme des dîners, elles n'avaient aucun caractère +d'intimité. S'y montraient tous ceux qui étaient en relations +d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des +Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement +des Allemands.</p> + +<p>Alors bien souvent la conversation prenait une tournure +qui gênait le colonel, tant on disait du mal de la +France. C'était à croire que tous ces gens, qui pour la +plupart habitaient Paris, étaient des ennemis implacables +du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le travail +ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de +«la grande Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, +de ses vices, de sa pourriture. Pourquoi se serait-on +gêné devant le colonel Chamberlain? N'était-il pas +citoyens des États-Unis?</p> + +<p>Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour +à répliquer à ces litanies:</p> + +<p>—Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, +dit-il, pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y +restez-vous?</p> + +<p>On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui +n'appartient qu'à la race germanique.</p> + +<p>Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne +manquait jamais d'annoncer, dans ses revues du monde +parisien, que mademoiselle Ida Lazarus «avait été la +reine de la soirée», prit la parole.</p> + +<p>—Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il +avec un flegme imperturbable, et tous nous reconnaissons +qu'elle est le premier pays du monde pour les couturières, +pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, pour les +modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du +tout.</p> + +<p>Les rires recommencèrent de plus belle.</p> + +<p>—Et les soldats? dit le colonel agacé.</p> + +<p>Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des +sourires discrets.</p> + +<p>Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué, +leva la main, et tout le monde garda le silence.</p> + +<p>—Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que +nous rendons justice aux Français, et il serait à souhaiter +que les Français fussent aussi équitables pour nous que +nous le sommes pour eux. Nous les traitons en frères et +eux nous regardent comme des ennemis qu'ils dévoreront +un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la +France, c'est que nous avons peur d'elle.</p> + +<p>Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il +voulut prendre ses précautions pour l'avenir et ne pas +exposer le colonel à entendre des propos qui pouvaient +le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se retirer, il l'accompagna.</p> + +<p>—Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; +c'est mon jour de réception, et vous vous rencontrez +avec une société mélangée, que mes affaires m'obligent +à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je reste en +tête-à-tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille.</p> + +<p>Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous +faire l'amitié d'une visite, venez un de ces jours-là, nous +serons tout à fait entre nous. Il y a des heures où il me +semble qu'on doit avoir besoin de calme sans solitude.</p> + +<p>Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le +jeudi ou le samedi quelquefois même le jeudi et le samedi.</p> + +<p>Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait +pour elle les attentions et les prévenances qu'un grand +frère a pour une soeur plus jeune.</p> + +<p>Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, +qu'il était bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait +être qu'une amitié fraternelle.</p> + +<p>Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le +passé.</p> + +<p>Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément +aimée, madame de Lucillière, sa chère marquise, sa chère +Henriette, avait paru vouloir rappeler ce passé à la vie; +mais il avait fermé les yeux et les oreilles aux avances +franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait insisté. +Dans une maison où ils se rencontraient, elle était +venue à lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans +prendre cette main, il avait reculé. Un autre soir, elle +avait manoeuvré de manière à le trouver seul dans un +boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui avait dit +qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, +mais avec une froideur glaciale, sans émotion et sans +trouble, il avait répondu qu'il n'avait rien à entendre +d'elle, et il s'était retiré, dégageant avec fermeté son bras, +qu'elle avait pris.</p> + +<p>Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre +que le sentiment amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât +jamais en une tendresse passionnée.</p> + +<p>Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été +sans que les dîners ni les soirées s'interrompissent.</p> + +<p>Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée +pour faire sa visite du samedi, marchant doucement, il +croisa, en arrivant devant la porte du baron Luzerne, son +ami Gaston de Pompéran, et naturellement tous deux s'arrêtèrent +en même temps pour se serrer la main.</p> + +<p>Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à +sourire en montrant du doigt les arbres du jardin du baron.</p> + +<p>—Vous allez là? dit-il.</p> + +<p>—Oui, je vais faire une visite au baron.</p> + +<p>—Et à sa fille?</p> + +<p>—Et à sa fille.</p> + +<p>—Alors c'est vrai?</p> + +<p>—Qui est vrai?</p> + +<p>-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus?</p> + +<p>A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa +le pavé du pied.</p> + +<p>—Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question +était indiscrète et que j'avais raison d'hésiter à vous +l'adresser.</p> + +<p>—C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage +sont vraiment irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour +vous, mon cher Gaston, et, si quelqu'un a le droit de +m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous seul. Que cela +soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement +d'impatience que je suis fâché contre vous.</p> + +<p>Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston.</p> + +<p>—On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez +le baron, et que de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie +et en celle d'Ida, une partie de vos soirées. De là, +à conclure à un mariage, il n'y a qu'un pas.</p> + +<p>—Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question +de mariage entre Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la +pensée; cela est précis, n'est-ce pas?</p> + +<p>Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. +Il le quitta et revint sur ses pas, marchant rapidement +sous le coup de l'exaspération; car, s'il n'était pas fâché +contre Gaston, il l'était contre «les autres».</p> + +<p>Cette question de mariage le poursuivait donc toujours +et sans relâche? Il fallait en finir.</p> + +<p>Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et +sonna à la grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer +une explication ce soir même.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIII</h3> + +<p>Ce n'était pas chez lui que le baron avait coutume de +recevoir le colonel, c'était chez sa fille.</p> + +<p>En effet, c'était pour sa fille qu'il restait à la maison; +il était donc tout naturel que ce fût chez sa fille qu'il passât +la soirée, dans cette pièce où le colonel avait été reçu +dès le second jour de son arrivée à Paris, et qui, par sa +disposition comme par son ameublement, son aquarium, +sa volière, sa bibliothèque de littérature et de musique, +son piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets +de ménage, présentait une si étrange réunion de +choses qui juraient entre elles.</p> + +<p>Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron +assi dans un large fauteuil, devant une table sur laquelle. +était servi un plateau avec un cruchon plein de bière et +deux verres; installée devant le piano ou devant l'orgue, +Ida faisait de la musique pour son père, qui, renversé +dans son fauteuil, les jambes posées sur un tabouret, suivait +en l'air les dessins capricieux de la fumée de sa +pipe.</p> + +<p>Il était impossible de voir à Paris un tableau de la vie +de famille plus patriarcal. Évidemment cette bonne fille +serait un jour la meilleure femme qu'un mari pût souhaiter; +en elle, tout se trouvait réuni: les talents les plus +variés, et avec cela l'ordre, la complaisance, l'indulgence, +la simplicité, heureuse d'un rien, heureuse surtout du +bonheur qu'elle donnait.</p> + +<p>Quand elle disait <i>Lieber papa</i>, sa voix était une suave +musique.</p> + +<p>Et il était impossible d'être plus gracieuse qu'elle +quand, penchée devant son père, elle lui tendait un papier +roulé pour qu'il allumât sa pipe.</p> + +<p>Où aurait-on trouvé à Paris une jeune fille qui aurait +permis que son père fumât chez elle, et la pipe encore?</p> + +<p>Pour elle, au contraire, cela était tout simple; elle ne +pensait qu'aux plaisirs des autres, et, pour son odorat, la +fumée de la pipe paternelle ne pouvait que sentir bon.</p> + +<p>Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci était au piano +en train de jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, +sa pipe allumée, était assis dans son fauteuil.</p> + +<p>Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la +tête; mais le colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. +Quant au baron, il ne bougea pas; on pouvait croire +qu'il était absorbé dans une sorte de ravissement. Renversé +dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague, il +n'était plus assurément aux choses de la terre: était ce +la musique, était-ce le tabac qui produisait cette extase? +les deux peut-être.</p> + +<p>Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier +siège qu'il trouva à sa portée et attendit que la romance +fût finie.</p> + +<p>Le dernier accord plaqué, Ida quitta vivement son tabouret +et vint à lui en courant.</p> + +<p>—Vous êtes en retard, dit-elle; voilà pourquoi j'ai +joué cette romance à papa. Voulez-vous que je la recommence +pour vous?</p> + +<p>Le baron était enfin sorti de son état extatique.</p> + +<p>—Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera +heureux de t'entendre, tu as joué comme un ange.</p> + +<p>Mais le colonel n'était pas en disposition d'écouter la +musique avec recueillement, même quand c'était un ange +qui était au piano.</p> + +<p>Il resta immobile sur son siège, n'écoutant guère et +suivant sa pensée intérieure d'autant plus librement qu'il +ne se croyait pas observé.</p> + +<p>Mais Ida, qui jouait de mémoire, jetait de temps en +temps un regard de côté sur une glace, dans laquelle elle +suivait les mouvements de physionomie du colonel et +voyait sa préoccupation.</p> + +<p>Quant au baron par suite d'une heureuse disposition +particulière dont l'avait doué la nature et qu'il avait singulièrement +développée par l'usage, il pouvait voir ce qui +se passait autour de lui, sans paraître le regarder: si bien +qu'il remarqua aussi, à l'air sombre et recueilli du colonel, +qu'il devait être arrivé quelque chose d'extraordinaire.</p> + +<p>Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'écouter +religieusement la romance de Mendelssohn, il se +demanda curieusement ce qu'avait le colonel.</p> + +<p>Plusieurs fois, dans le cours de la soirée, qui se passa +assez tristement, Ida fit un signe furtif à son père pour +lui montrer le colonel; mais le baron répondit toujours en +mettant un doigt sur ses lèvres.</p> + +<p>Ce fut le colonel lui-même qui prit les devants.</p> + +<p>—Voulez-vous me donner monsieur votre père pendant +quelques instants? dit-il en s'adressant à Ida. J'ai à l'entretenir +d'une affaire pressante, pour moi très-importante, +et je ne voudrais pas vous imposer l'ennui de l'entendre.</p> + +<p>Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du +baron. Lorsqu'ils furent entrés, le colonel se retourna +pour s'assurer que la porte était fermée.</p> + +<p>—Alors c'est très grave? demanda le baron en souriant.</p> + +<p>—Très-grave pour moi, et même jusqu'à un certain +point pour vous. Je pense, que mon assiduité dans votre +maison vous a prouvé tout le plaisir que j'éprouvais à vous +voir, ainsi que mademoiselle Lazarus.</p> + +<p>—Plaisir partagé, mon cher ami, dit le baron en +mettant la main sur son coeur, soyez-en convaincu; nos +réunions ont été un vrai bonheur pour moi, aussi bien que +pour ma fille.</p> + +<p>—Isolé à Paris, continua le colonel, n'ayant que +quelques amis dont les plaisirs étaient quelquefois pour +moi une fatigue, j'étais heureux de trouver une maison +calme...</p> + +<p>—Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le +franchement, mon ami. C'est là en effet ce que nous +pouvions vous offrir.</p> + +<p>—Et ce que vous m'avez offert avec une cordialité que +je n'oublierai jamais.</p> + +<p>Le baron suivait ce discours avec anxiété, se demandant +où il devait aboutir, et pressentant, au ton dont il était +prononcé, à l'embarras qui se montrait dans le choix des +mots, enfin à mille petits faits résultant de l'attitude et +des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait être +que mauvaise.</p> + +<p>Ces paroles furent pour lui un trait de lumière qui +illumina tout ce qui avait été dit d'obscur jusqu'à ce +moment par le colonel et en même temps le but encore +éloigné auquel celui-ci tendait.</p> + +<p>C'était un adieu que le colonel lui adressait.</p> + +<p>Instantanément son plan fut tracé avec une sûreté de +coup d'oeil qui lui rendit sa présence d'esprit, un moment +troublée.</p> + +<p>Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait +à être aidé par le baron; mais, celui-ci étant resté +silencieux, les yeux fixés sur lui, il continua:</p> + +<p>—Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eût pas de +malentendu entre nous, j'arrive à la partie difficile de la +demande que j'ai à vous adresser, et pour laquelle, vous +le voyez, je cherche mes mots sans les trouver.</p> + +<p>Le baron se mit à rire de son gros rire bon enfant.</p> + +<p>—Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles +avec moi et pour une demande telle que celle que vous +avez à m'adresser? Allons donc! Pourquoi ne pas parler +tout simplement, franchement, sans détours et sans ambages?</p> + +<p>Assurément vous avez raison, dit le colonel, surpris +de cette gaieté; mais...</p> + +<p>—Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il +y a dans votre demande?</p> + +<p>—Vous savez?</p> + +<p>—Parbleu! Et vraiment, dans les termes où nous +sommes, cela n'est pas bien difficile à deviner. Je ne suis +pas un grand sorcier ni un grand diplomate; je suis un +bon père, voilà tout; un homme qui aime sa fille et +auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance.</p> + +<p>Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie +pleine d'émotion.</p> + +<p>—Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'étais pas +aperçu depuis longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais +pas le père que vous connaissez.</p> + +<p>Contrairement à ce qu'avait fait le colonel, le baron +parlait d'une voix forte et rapide, de telle sorte qu'il était +à peu près impossible de l'interrompre.</p> + +<p>—Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques +mois j'ai commencé à me douter de quelque chose? Non, +n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous le dire pour que vous +compreniez ce que je suis et pour que vous me jugiez tout +entier. Je me suis adressé à ma fille, là tout franchement, +directement. Je vois que ça vous étonne. Eh bien! cependant, +je crois que je n'ai pas eu tort. Au reste, +j'aurais voulu agir autrement que je n'aurais pas pu. +Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa franchise, +on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles +et, ce qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous +me direz que j'aurais pu m'adresser d'abord à vous. Cela +est vrai, mais avec ma fille j'avais une liberté que je +n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adressé à +elle et je lui ai dit: «Ma chère fille, je ne suis pas soupçonneux +et n'ai aucune des qualités d'un juge d'instruction +ou d'un limier de police, cependant je vois autour de moi +des choses qui me touchent au coeur, je vois ce qui se +passe, mais je ne sais pas quels sont tes sentiments, et je +viens à toi franchement pour que tu me les dises.» Je +dois vous confesser qu'elle a été émue et troublée en +m'entendant parler ainsi. Alors j'ai continué: «Je ne +désapprouve rien, et avant tout je dois te déclarer, ce que +tu sais déjà, mais enfin il est bon que cela soit nettement +exprimé, je dois te déclarer que j'ai pour le colonel +Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude +sympathie; en un mot, c'est l'homme selon mon coeur.» +Je vous demande pardon de vous dire cela en face, mon +cher ami, mais, puisque telles ont été mes paroles, je +dois les répéter sans les altérer.</p> + +<p>Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots +significatifs de ce discours, avait voulu l'interrompre, +écoutait maintenant, bouche close, se demandant avec +stupéfaction ce que tout cela signifiait.</p> + +<p>Le baron poursuivit:</p> + +<p>—«Maintenant que tu connais mes sentiments à +l'égard du colonel, dis-je à ma fille, je te prie de me +faire connaître les tiens en toute sincérité, en toute +franchise.» Vous pouvez vous imaginez quel trouble cette +question directe lui causa. Je voulus alors venir à son +aide. «Ce n'est point une confession que j'espère de toi, +c'est un mot, un seul mot, mais net et précis: si le colonel +Chamberlain me demande ta main, que dois-je lui +répondre?»</p> + +<p>A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de +dessus le fauteuil qu'il occupait.</p> + +<p>Mais de la main, le baron, par un geste paternel et +avec un bon sourire, lui imposa silence:</p> + +<p>—Je vois que cela vous étonne, dit-il, mais je suis +ainsi fait; quand je veux savoir une chose, je ne trouve +pas de meilleur moyen que de la demander tout naïvement. +Si ma question vous surprend maintenant, elle ne +surprit pas moins ma chère Ida. En parlant, je la regardais; +je vis son front rougir, puis son cou; ses yeux +s'emplirent de larmes; ses lèvres frémirent, sans former +des mots, et elle détourna la tête; mais presque aussitôt, +relevant les yeux sur moi et me lançant un coup d'oeil +qui me troubla moi-même profondément, tant il trahissait +de joie et de bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha +sa tête sur ma poitrine. Je n'insistai pas, vous le comprenez +bien; ce que je venais de voir était la réponse la +plus précise que je pusse désirer. Vous voyez, mon ami, +que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; +je l'attendais et je suis prêt à y répondre: Oui, cent fois, +mille fois, oui.</p> + +<p>Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude +de la stupéfaction:</p> + +<p>—Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je +peux dire non, n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si +doux à prononcer.</p> + +<p>Le colonel restait toujours immobile, sous le regard +souriant du baron.</p> + +<p>Alors celui-ci parut remarquer cette immobilité et cette +stupéfaction; son sourire s'effaça, et peu à peu, mais +rapidement cependant, son visage prit l'expression de la +surprise.</p> + +<p>—Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? +qu'avez-vous? pourquoi ce regard troublé? qui cause +cette émotion? Vous vous taisez? Ah! mon Dieu!</p> + +<p>Et le baron, à son tour, se leva vivement.</p> + +<p>—Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous +m'avez bien dit, n'est-ce pas, que vous aviez une demande +à m'adresser?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien! alors c'est à cette demande que j'ai répondu. +Que trouvez-vous dans cette réponse qui ne vous +satisfasse pas? Elle est à vous, je vous répète que je vous +la donne.</p> + +<p>Le colonel, gardant le silence, baissa la tête.</p> + +<p>Le baron parut le regarder avec une surprise qui +croissait de seconde en seconde; tout à coup il se frappa +la tête, et prenant le colonel par la main:</p> + +<p>—Cette demande, dit-il,—sur votre honneur, répondez +franchement, colonel;—cette demande ne s'appliquait +donc pas à ma fille? Sans pitié, sans ménagement, sans +circuit, un oui ou un non: répondez, colonel, répondez.</p> + +<p>—Je venais vous dire qu'on présence de certains +propos qui couraient dans le monde et que mon assiduité +chez vous paraissait justifier, je vous demandais à suspendre +nos relations.</p> + +<p>Le baron tomba affaissé sur son fauteuil, comme s'il +venait de recevoir un coup de massue qui l'avait assommé.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant!</p> + +<p>A plusieurs reprises, il répéta ces trois mots avec un +accent déchirant: il était accablé.</p> + +<p>Bientôt il redressa la tête, et, à plusieurs reprises, il +passa ses deux larges mains sur son visage en les +appuyant fortement comme pour comprimer son front; +puis, se levant et croisant ses bras, il vint se placer en face +du colonel, à deux pas.</p> + +<p>—Et vous m'avez laissé parler? dit-il.</p> + +<p>Ce n'était pas de la colère qu'il y avait dans ces paroles: +c'était une profonde douleur, un morne désespoir.</p> + +<p>—Moi, dit-il, j'ai mis à nu devant vous le coeur de ma +fille.</p> + +<p>Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni +l'un ni l'autre la parole.</p> + +<p>Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il +commençât.</p> + +<p>Enfin le baron se décida.</p> + +<p>—Ne me répondez pas, dit-il; nous ne sommes point +en état de nous expliquer en ce moment. Vous réfléchirez +de votre côté; moi, je réfléchirai du mien, et tous deux, +en hommes d'honneur, nous chercherons un moyen pour +sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous +prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande +d'être pour ma fille ce que vous avez été. Il ne faut pas +qu'elle apprenne la vérité par un coup brutal: elle en +mourrait, ne l'oubliez pas. Je la préparerai; nous chercherons, +nous verrons. Je compte donc sur vous pour +notre dîner de mardi.. Vous viendrez?</p> + +<p>—Je viendrai.</p> + +<p>Quand le colonel se fut retiré, le baron rentra chez sa +fille, se frottant les mains à se les brûler.</p> + +<p>—Eh bien! papa? dit Ida.</p> + +<p>—Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce +moment une bonne formule pour me demander ta main; +viens que je t'embrasse.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XXIV</h3> + +<p>Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait +été conçu, il lui manqua la condition sur laquelle le baron +comptait le plus: le temps, et le hasard, que le baron +n'avait pas admis dans ses calculs, vint bouleverser ses +savantes combinaisons.</p> + +<p>On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction +s'empara de tout le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 +on comprit tout à coup que la guerre entre la France et +la Prusse pouvait faire explosion d'un moment à l'autre.</p> + +<p>En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est +peut-être pas tout à fait juste.</p> + +<p>Il y avait en effet, en France, des gens que la marche +du gouvernement épouvantait, et qui se disaient que ce +gouvernement aux abois, après avoir essayé de tous les +expédients et tenté toutes les aventures, se jetterait, un +jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver +là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent +de résister à la liberté.</p> + +<p>D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient +quel formidable engin de guerre elle avait entre les +mains, se disaient que sûrement elle voudrait s'en servir +avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi sa domination +dans toute l'Allemagne sur la défaite de la +France.</p> + +<p>De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à-dire +des nuages chargés d'orages qui, se rencontrant +et se choquant, devaient fatalement allumer la +foudre.</p> + +<p>Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient +souvent menacé de se rencontrer, paraissaient pour le +moment éloignés l'un de l'autre; le ciel était serein, le +baromètre était au beau, et les esprits timides avaient +fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année +Le baron Lazarus lui-même, qui savait bien des choses +et qui, par ses relations multiples aussi bien en France +qu'en Allemagne, était en mesure d'être bien informé, +répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette +année.</p> + +<p>Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, +pour d'autres non moins sérieuses elle le désespérait; +car, depuis longtemps averti et convaincu de l'imminence +de la guerre, il était à la baisse dans toutes ses spéculations. +Au lieu du trouble qui devait rétablir ses affaires, +il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les +ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu. +C'était même cette expectative terrible qui, en ces derniers +temps, lui avait fait si ardemment désirer de marier sa +fille au colonel: la guerre ou la fortune du colonel. Si les +deux lui manquaient, c'en était fait de lui.</p> + +<p>Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour +l'année présente, se montra menaçante, et en quelques +jours les chances de paix semblèrent disparaître complètement, +tant des deux côtés on était disposé à saisir les +occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait +faire naître.</p> + +<p>Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à +72 60 le 5 juillet, était à 67 40 le 14.</p> + +<p>C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre +côté c'était la ruine des espérances du père.</p> + +<p>En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à +Paris, et alors que devenait son plan, qui devait si habilement +amener le colonel à prendre Ida pour femme?</p> + +<p>Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le +colonel le quittât en même temps.</p> + +<p>Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce +fut justement le lendemain du jour où eut lieu leur +entretien et «où le coeur d'Ida avait été mis à nu, +le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ.</p> + +<p>Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour +voisin de table un médecin qui, disait-on, connaissait +admirablement les eaux minérales de toute l'Europe. +Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le +regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier.</p> + +<p>Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha +pas et, se cramponnant à lui de force, l'attira dans un +coin.</p> + +<p>Il mit la conversation sur les maladies de foie, et +cita des cures merveilleuses obtenues par les eaux minérales.</p> + +<p>Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour +en prendre un particulier, il se mit à interroger le colonel +comme dans une consultation.</p> + +<p>Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie; +j'en suis aussi certain que si vous m'aviez longuement +raconté ce que vous éprouvez.</p> + +<p>Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit +les différents états par lesquels le colonel passait dans la +digestion.</p> + +<p>—Est-ce exact?</p> + +<p>—Très exact.</p> + +<p>—Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place, +je n'hésiterais pas une minute; je partirais pour Carlsbad, +Marienbad, Kissingen ou Hombourg, dont les eaux vous +débarrasseraient rapidement. Sans doute votre état n'est +pas grave; cependant je suis convaincu qu'une médication +fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas +garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, +tandis que quand on a attendu, il est souvent trop tard +lorsqu'on veut agir. Les eaux allemandes, c'est non-seulement +un conseil d'ami, c'est encore un ordre de médecin, +si vous me permettez de parler ainsi.</p> + +<p>Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, +le baron se rapprocha du colonel.</p> + +<p>—Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur +Pfoefoers? Il vous ordonne les eaux dans notre pays. Si +je puis vous être utile, je me mets à votre disposition.</p> + +<p>—Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce +moment.</p> + +<p>—Même quand la science l'ordonne!</p> + +<p>Je ne puis pas obéir à la science.</p> + +<p>—Mais c'est une horrible imprudence.</p> + +<p>—Plus tard, je verrai.</p> + +<p>Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait +trop souvent vu la mort pour avoir peur des médecins, et +leurs arrêts le laissaient parfaitement calme quand il n'en +riait pas.</p> + +<p>Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui +dut essayer de décider le colonel à faire un voyage en +Allemagne.</p> + +<p>Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément +le temps manquait.</p> + +<p>De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait +plus menaçante, et, par ce qui se passait à Paris, au moins +par ce qu'on voyait, il était évident que le gouvernement +français cherchait à provoquer les sentiments guerriers +du pays, comme pour lui faire prendre une part de responsabilité +dans la déclaration de la guerre.</p> + +<p>Paris présentait une physionomie étrange, où les +émotions théâtrales se mêlaient aux sentiments les plus +sincères.</p> + +<p>On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans +se connaître, on s'aborde, on s'interroge, on discute; les +boulevards sont une cohue, et, tandis que les piétons +s'entassent sur les trottoirs, les voitures sur la chaussée +s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus circuler. +De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la +la guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond +«Vive la paix!» On chante la <i>Marseillaise</i>, les <i>Girondins</i>, +le <i>Chant du départ</i>, et, pour la première fois depuis vingt +ans, Paris entend: «Aux armes, citoyens!» sans que la +police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y ait des +citoyens.</p> + +<p>L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement +des voitures diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer +des gens en blouses blanches, qui forment des +sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef qui porte +une torche allumée.</p> + +<p>—A Berlin! à Berlin! Vive la guerre!</p> + +<p>Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles +à enflammer répètent: «A Berlin!» on se regarde en +voyant passer ces comparses, on sourit ou bien on hausse +les épaules, et quelques voix crient: «A bas les mouchards!»</p> + +<p>Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, +il aperçut, dans une calèche découverte qui +suivait ces blouses blanches, un homme que depuis +longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De +temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, +qui allait au pas, et, le visage souriant,—s'il est +permis de donner le nom de sourire à la grimace qui +élargissait cette face épaisse,—il applaudissait des deux +mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise +près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, +qui, la tête tournée du côté opposé à celui où se trouvait +le colonel, criait à pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!» +Tout à coup ce jeune homme, dont la voix +dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers +le comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait.</p> + +<p>C'était Anatole!</p> + +<p>Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien +ganté; Anatole assis auprès du comte Roqueblave, dans +la voiture d'un sénateur: Anatole en France.</p> + +<p>Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour +voir s'il ne devait point parer quelque coup de couteau; +mais il n'aperçut que de bons bourgeois qui applaudissaient +ou qui huaient cette manifestation courtisanesque d'un +personnage dont le nom circulait dans les groupes.</p> + +<p>Comme le comte, penché en dehors de la calèche, +répétait: «A Berlin!» un gamin, qui se trouvait au premier +rang des curieux sur le trottoir, descendit sur la +chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la voiture, +il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante +qui n'appartient qu'au voyou parisien:</p> + +<p>«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!»</p> + +<p>Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées +et des applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût +aperçu et reconnu son cousin, le colonel Chamberlain, +perdu dans la foule.</p> + +<p>Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent +plus ardentes ou plus tranquilles, selon que les chances +de paix ou de guerre s'accentuaient.</p> + +<p>Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la +paix n'avait jamais été sérieusement menacée; hier les +Prussiens étaient nos amis, aujourd'hui ils étaient nos +ennemis, demain ils redeviendraient nos amis, et, dans le +gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins souples +et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec +le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient, +ils l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur +poche en souriant. C'était éblouissant.</p> + +<p>Cependant les événements avaient marché, et, comme +de chaque côté on les avait arrangés et exploités en vue +de certains intérêts particuliers, ils étaient fatalement arrivés +à la guerre: l'ambassadeur de Prusse avait quitté +Paris.</p> + +<p>Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de +chez lui, on lui annonça M. le baron Lazarus.</p> + +<p>Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la +rente fût à 65 fr. 50, ce qui faisait gagner des sommes +considérables au baron, celui-ci entra avec une figure +grave et sombre; car si le financier était plein de joie, le +père, par contre, était plein d'inquiétude.</p> + +<p>Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant +décider le mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant +cette quinzaine, était venu plusieurs fois rue du +Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il n'avait fait +aucune allusion à leur entretien.</p> + +<p>—Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, +que M. le baron de Werther est parti ce soir, avec tout +le personnel de l'ambassade, par le train de cinq heures. +Alors tout est fini?</p> + +<p>—C'est-à-dire que tout commence. La France a voulu +la guerre, elle l'a. Maintenant, c'est la question de la prépondérance +de la France ou de l'Allemagne en Europe +qui est engagée: la Providence seule sait quand et comment +elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent +pas nous faire oublier les intérêts particuliers; je +viens donc vous demander à quoi vous vous êtes arrêté.</p> + +<p>Le colonel regarda le baron comme pour le prier de +préciser sa question.</p> + +<p>Celui-ci s'inclina et continua:</p> + +<p>—Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes +obligés de quitter Paris, car la guerre va prendre +un caractère implacable; si cela se réalise, je désire savoir +quelles sont vos intentions.</p> + +<p>—Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au +contraire.</p> + +<p>—Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons +pour venir en Allemagne?</p> + +<p>—Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous +pas que je suis Français de coeur. Je ne peux +pas, pendant la guerre, aller chez les ennemis de mon +pays.</p> + +<p>—Je vois que vous avez oublié notre entretien.</p> + +<p>—Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez +douter ni de me sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle +Lazarus: mais....</p> + +<p>Il hésita.</p> + +<p>—Mais?... demanda le baron.</p> + +<p>—Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles +soient, ne suffisent pas pour faire un mariage.</p> + +<p>Le baron se leva avec dignité.</p> + +<p>D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; +car, bien qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire +quelque chose.</p> + +<p>—Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont +au moins cela de bon, qu'ils couperont court aux propos +du monde.</p> + +<p>—Je vois que vous savez tirer parti des événements, +dit le baron en se dirigeant vers la porte.</p> + +<p>Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux +mains et murmura:</p> + +<p>—Oh! ma pauvre enfant!</p> + +<p>Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles.</p> + +<p>Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête:</p> + +<p>—Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser, +et, bien qu'elle me coûte cruellement, je ne dois penser +qu'à ma fille. Après avoir longuement et douloureusement +réfléchi, mon intention n'est pas de lui avouer la +vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire +que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison +est la seule qui vous empêche de nous accompagner +en Allemagne. Plus tard, lorsque le temps aura apporté +un certain apaisement à son chagrin, je la préparerai peu +à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse, il me +faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou +trois jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et +m'aider à tromper cette pauvre enfant? Sans doute, il vous +faudra feindre des sentiments que vous n'éprouvez pas, +mais la pitié vous inspirera.</p> + +<p>Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, +ce pauvre père!</p> + +<p>Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé; +pouvait-il refuser?</p> + +<p>Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, +il se rendit rue du Colisée.</p> + +<p>La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers +emballeurs entassait, dans les caisses en bois, tous les +objets de valeur qui garnissaient les appartements: les +tableaux, les bronzes, les livres, les porcelaines et les +meubles assez légers pour être emportés.</p> + +<p>—Savons-nous quand nous reviendrons et ce que +nous retrouverons? dit le baron.</p> + +<p>Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant +la volière et l'aquarium.</p> + +<p>—J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis +emporter ni mes oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur +qu'on ne les laisse mourir ici. Voulez-vous que je les +fasse porter chez vous demain matin? En les regardant, +vous penserez quelquefois à l'exilée.</p> + +<p>Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la +main, et la lui serrant fortement:</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites +votre devoir. La France n'est-elle pas votre patrie?</p> + +<p>Elle paraissait émue, mais en même temps cependant +soutenue par une volonté virile.</p> + +<p>Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel, +comme il l'avait promis, arriva rue du Colisée pour +monter en voiture avec eux et les accompagner à la gare.</p> + +<p>Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il +n'éprouvait pas,» selon le conseil du baron; il était réellement +sous une impression pénible.</p> + +<p>La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la +France: c'était un entassement, une cohue; mais, devant +M. le baron Lazarus, les portes secrètes s'ouvrirent, et le +colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu pour elle.</p> + +<p>Pendant que le baron s'installait dans son compartiment +avec l'aide de son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel, +et l'emmenant quelques pas plus loin:</p> + +<p>—Vous souviendrez-vous? dit-elle.</p> + +<p>Et elle lui tendit une petite branche de <i>vergise mein +nicht</i>, qu'elle tira de son corsage.</p> + +<p>Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa +fille.</p> + +<p>Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.</p> + +<p>La baron tendit la main au colonel:</p> + +<p>—Au revoir!</p> + +<p>On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla +lourdement, et dans la fumée, le colonel resté sur le quai, +aperçut un mouchoir blanc qui voltigeait,—celui d'Ida.</p> + +<p>Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des +pauvres gens qui, moins puissants que le baron, n'avaient +pas pu partir.</p> + +<p>Si les Allemands quittaient la France pour retourner +dans leur pays, les Français qui étaient en Allemagne +n'allaient-ils pas revenir en France, même les proscrits +et les condamnés politiques?</p> + +<p>Et Thérèse?</p> + +<br><br> + +<p>FIN DE IDA ET CARMELITA</p> + +<p>(L'épisode qui suit <i>Ida et Carmelita</i> a pour titre <i>Thérèse</i>.)</p> +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA *** + +***** This file should be named 13654-h.htm or 13654-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/5/13654/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the PG Online +Distributed Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Ida et Carmelita + +Author: Hector Malot + +Release Date: October 6, 2004 [EBook #13654] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA *** + + + + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the PG Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + + + + + + +OEUVRES COMPLETES D'HECTOR MALOT + + + +[Illustration] + + + + +IDA + +ET + +CARMELITA + +PAR + +HECTOR MALOT + + + + +AVERTISSEMENT + +_M. Hector Malot qui a fait paraitre, le 20 mai 1859, son premier roman +"LES AMANTS", va donner en octobre prochain son soixantieme volume +"COMPLICES"; le moment est donc venu de reunir cette oeuvre considerable +en une collection complete, qui par son format, les soins de son tirage, +le choix de son papier, puisse prendre place dans une bibliotheque, et +par son prix modique soit accessible a toutes les bourses, meme les +petites._ + +_Pendant cette periode de plus de trente annees, Hector Malot a touche +a toutes les questions de son temps; sans se limiter a l'avance dans +un certain nombre de sujets ou de tableaux qui l'auraient borne, il a +promene le miroir du romancier sur tout ce qui merite d'etre etudie, +allant des petits aux grands, des heureux aux miserables, de Paris a la +Province, de la France a l'Etranger, traversant tous les mondes, celui +_de la politique, du clerge, de l'armee, de la magistrature, de l'art, +de la science, de l'industrie, meritant que le poete Theodore de +Banville ecrivit de lui "que ceux qui voudraient reconstituer l'histoire +intime de notre epoque devraient l'etudier dans son oeuvre"._ + +_Il nous a paru utile que cette oeuvre etendue, qui va du plus +dramatique au plus aimable, tantot douce ou tendre, tantot passionnee ou +justiciaire, mais toujours forte, toujours sincere, soit expliquee, +et qu'il lui soit meme ajoute une cle quand il en est besoin. C'est +pourquoi nous avons demande a l'auteur d'ecrire sur chaque roman une +notice que nous placerons a la fin du volume. Quand il ne prendra pas la +parole lui-meme, nous remplacerons cette notice par un article critique +sur le roman publie au moment ou il a paru, et qui nous paraitra +caracteriser le mieux le livre ou l'auteur._ + +_Jusqu'a l'achevement de cette collection, un volume sera mis en vente +tous les mois._ + +_L'editeur,_ + +_E.F._ + + + +IDA ET CARMELITA + +(L'episode qui precede _Ida et Carmelita_ a pour titre _La +marquise de Lucilliere_.) + + + +I + +Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des hotels, qui poussent +spontanement sur son sol comme les pins et les champignons; pas de +village, pas de hameau, si pauvre qu'il soit, pas de site, pour peu +qu'il offre une curiosite quelconque, qui n'ait son auberge, son hotel +ou sa pension. + +C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, a une altitude +de six a sept cents metres, a la pointe d'une sorte de promontoire qui +s'avance vers le lac a ete construit l'hotel du _Rigi-Vaudois_. + +La position, il est vrai, est des plus heureuses, a l'abri des chaleurs +comme des froids, au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un +merveilleux panorama. + +Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de +Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, a droite +et a gauche, la nappe bleue du lac, qui commence a l'embouchure du Rhone +pour s'en aller vers Geneve, jusqu'a ce que ses rives s'abaissent et se +perdent dans un lointain confus. + +Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas a faire +pour se trouver immediatement sur les pentes herbees ou boisees qui +descendent des dents de Naye et de Jaman. + +Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne route de voiture +qui monte du lac par des lacets traces sur le flanc de la montagne; +l'autre est un simple sentier qui grimpe a travers les paturages et le +long d'un torrent. + +C'etait a cet hotel du _Rigi-Vaudois_ que le colonel s'etait arrete en +venant de Paris; et seduit par le calme autant que par la belle vue, il +y avait pris un appartement de trois pieces ouvrant leurs fenetres sur +le lac: une chambre pour lui, une salle a manger ou on le servait seul, +et une chambre pour Horace. + +Il sortait le matin de bonne heure, son _alpenstock_ ferre a la main, +un petit sac sur le dos, les pieds chausses de bons souliers a semelles +epaisses et garnies de gros clous et il ne rentrait que dans la soiree, +quand il rentrait; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant +entraine au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une +auberge d'un village eloigne. + +On ne le voyait guere, et le soir quand on entendait de gros souliers +ferres resonner dans le corridor, on savait seulement qu'il rentrait; le +matin, en entendant le meme pas, on savait qu'il sortait. + +Ceux qui occupaient les chambres situees sous les siennes entendaient +aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et reguliere +de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-la, ne +pouvant rester au lit, il avait arpente son appartement. + +Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soiree, allaient respirer le +frais sur l'esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se +retournant vers l'hotel, une grande ombre accoudee a une fenetre. +C'etait le colonel, qui restait la a regarder la lune brillant au-dessus +des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du +lac de sa lumiere argentee. + +C'etaient la les seuls signes de vie qu'il donnat, et souvent meme on +aurait pu penser qu'il etait parti, si l'on n'avait pas vu son valet de +chambre promener melancoliquement, dans le jardin de l'hotel et dans les +prairies environnantes, son ennui et son impatience. + +--Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace. + +Mais ce mot, il le prononcait tout bas et lorsqu'il etait seul. + +Car, bien qu'il s'ennuyat terriblement au Glion et qu'il regrettat Paris +au point d'en perdre l'appetit, il respectait trop son maitre pour se +permettre une seule question sur ce sejour. + +S'il avait pu seulement ecrire a Paris, au moins il aurait ainsi +explique son absence, qui devait paraitre incomprehensible. Que +devait-on penser de lui? Il avait la religion de sa parole, et c'etait +pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, meme, c'etait +sa grande inquietude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le +remplacer, il ne le craignait pas. + +Un jour qu'il avait ete s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au +Glion, a l'entree d'une grotte tapissee de fougeres qui se trouve a l'un +des detours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une caleche +portant trois personnes: deux dames assises sur le siege de derriere, un +monsieur place sur le siege de devant. + +Et tout en regardant cette caleche qui s'avancait cahin-caha, il se dit +que les voyageurs qu'elle apportait allaient etre bien desappointes +en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment a +l'hotel. + +Ah! comme il eut volontiers cede sa chambre et celles de son maitre, a +ces voyageurs, a condition qu'ils lui auraient offert leur caleche pour +descendre a la station, ou il se serait embarque pour Paris. + +Cependant la voiture avait continue de monter la cote et elle s'etait +rapprochee. + +Tout a coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir. L'une des deux +dames etait vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre +etait jeune, avec des cheveux noirs et un teint eblouissant, qui +renvoyait les rayons de la lumiere. + +Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa +fille, la belle Carmelita. + +Il s'etait avance sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous +de lui. Mais a ce moment la voiture etait arrivee a l'un des tournants +du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face, ne +furent plus visibles pour lui que de dos. + +Seulement, par une juste compensation de cette deception, le monsieur +qui lui faisait vis-a-vis devint visible de face. + +C'etait un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette +barbe etait tout ce qu'on pouvait voir de son visage; car, en regardant +d'en haut, l'oeil etait arrete par les rebords de son chapeau, qui le +couvraient jusqu'a la bouche. + +A un certain moment, il releva la tete vers le sommet de la montagne, et +Horace le vit alors en face. + +Il n'y avait pas d'erreur possible, c'etait le prince Mazzazoli +accompagnant sa soeur et sa niece. + +Pendant que la voiture avancait, Horace se demanda quel effet cette +arrivee allait produire sur son maitre. + +Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la +belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin +comme un sauvage. + +Quel malheur qu'il n'y eut pas de chambres libres en ce moment a l'hotel +du Rigi-Vaudois! + +Pendant qu'il cherchait a arranger les choses pour le mieux, +c'est-a-dire a trouver un moyen de garder le prince et sa niece, la +caleche etait arrivee vis-a-vis la grotte. + +--Comment! vous ici, Horace? s'ecria le prince en se penchant en avant. + +Horace s'etait avance. + +--Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte. + +A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrasse; car +sans savoir si son maitre serait ou ne serait pas bien aise de voir des +personnes de connaissance, il n'avait pas oublie la consigne qui lui +avait ete donnee. + +Comme il hesitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui l'interrogea. + +--Comment se porte le colonel? dit-elle. + +Il etait ainsi fait, qu'il ne savait ni resister, ni rien refuser a une +femme. + +--Helas! pas trop bien, repondit-il. + +--Et ou donc etes-vous presentement? demanda le prince. + +Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de repondre. + +Il dit donc que son maitre et lui etaient a l'hotel du Rigi-Vaudois. + +--A l'hotel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre coincidence! +c'etait la justement qu'ils allaient. + +--Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce +moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous? + +Helas! oui, il le savait et il fut bien oblige d'en convenir. + +A l'hotel, le _Kellner_ repeta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait +deja dit: + +--Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. Si Son +Excellence avait pris la peine d'envoyer une depeche, quelques jours a +l'avance, on aurait ete heureux de se conformer a ses ordres; mais on +ne pouvait pas deposseder les personnes arrivees depuis longtemps, pour +donner leurs appartements a des nouveaux venus, si respectables que +fussent ceux-ci. + +Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement. + +--La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle a +manger a votre maitre, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une +chambre libre; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la ceder. + +A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montre un vif +mecontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace: + +--Est-ce que le colonel tient beaucoup a cette chambre? demanda-t-il; en +a-t-il un reel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous +nous trouvons places dans des conditions toutes particulieres. Le sejour +de Paris, dans un air mou et vicie, a ete contraire a la sante de madame +la comtesse Belmonte; on lui a ordonne, comme une question de vie ou +de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station +atmospherique, et c'est la ce qui nous a fait choisir le Glion, ou, nous +assure-t-on, son anemie et sa maladie nerveuse disparaitront comme par +enchantement, par miracle, dans cet air rarefie. + +--Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres +ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour +des dames; si Son Excellence tient essentiellement a loger au Rigi, il +n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cedat la chambre lui +servant de salle a manger, en meme temps ce serait que M. Horace Cooper +voulut bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet +sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable. +Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement +mal loges. Mais comment faire autrement en attendant le depart +de quelques pensionnaires, depart prochain d'ailleurs, et qui ne +depasserait pas deux ou trois jours? + +--Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgre l'ennui que +tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas +ce service dans les conditions critiques ou nous nous trouvons. + +Horace accueillit avec empressement cette idee qui le tirait d'embarras. + +Car, malgre son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir +se fixer au Glion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement +propose par le prince Mazzazoli; il y aurait eu la, en effet, un acte +d'autorite un peu violent. + +Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux, +en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace +quittait l'hotel pour aller se poster sur le chemin par lequel il +supposait que le colonel devait revenir de sa promenade. + +Les heures s'ecoulerent sans que le colonel parut. + +Deja les ombres qui avaient envahi les vallees les plus basses +commencaient a monter le long des montagnes et l'air se rafraichissait. + +Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer a l'hotel, +il apercut son maitre qui descendait le sentier au bout duquel il +l'attendait. + +Le colonel marchait lentement, le baton ferre sur l'epaule, la tete +inclinee en avant, comme un homme preoccupe qui suit sa pensee et ne se +laisse pas distraire par les agrements du chemin qu'il parcourt. + +Il vint ainsi sans lever la tete, jusqu'a quelques pas d'Horace. + +Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arreta et le fit +lever les yeux. + +--Toi? dit-il. + +--C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrive a l'hotel, ainsi que +madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Carmelita. + +--Et qui leur a dit que j'habitais cet hotel du Rigi. + +--Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le prince lui-meme qui +me l'a dit. + +Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontre la caleche qui +amenait le prince a l'hotel du Rigi, et comment le prince lui avait +explique qu'il venait en Suisse pour la sante de la comtesse. Il fallait +a celle-ci une habitation a une altitude elevee: c'etait disaient les +medecins, une question de vie ou de mort. + +--Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment a +notre hotel, interrompit le colonel. + +--Justement il n'y en a pas. + +--Eh bien! alors? + +Horace entreprit le recit de ce qui s'etait passe, comment le sommelier +avait ete amene par hasard, par force pour ainsi dire, a parler de la +chambre que le colonel transformait en salle a manger, et comment le +prince attendait l'arrivee du colonel pour lui demander cette chambre. + +A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son _alpenstock_. + +--C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se decidera sans doute +a chercher plus loin; tu diras que tu ne m'as pas rencontre. Je ne +reviendrai que dans quelques jours. + +--Ah! mon colonel. + +Et Horace qui voyait s'evanouir ainsi le plan qu'il avait forme, essaya +de representer a son maitre combien cette explication serait peu +vraisemblable. + +Pendant quelques secondes le colonel resta hesitant; puis, tout a coup, +comme s'il avait pris son parti: + +--C'est bien, dit-il, rentrons a l'hotel. + +--Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivee? + +--Non; je desire m'expliquer moi-meme avec le prince. + +En arrivant a l'hotel, il apercut le prince installe avec sa soeur et sa +niece dans le jardin ou ils prenaient des glaces; vivement le prince +se leva pour accourir au devant de lui: jamais accueil ne fut plus +chaleureux. + +Apres le depart d'Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le +cabinet qui lui etait donne sous les toits, mais il avait voulu que +les malles de sa soeur et de sa niece restassent dans le vestibule de +l'hotel. + +Avant de s'installer dans la salle a manger du colonel, il fallait +attendre le retour de celui-ci. + +Il etait convenable de lui demander cette chambre. + +Seulement, en meme temps, il etait bon de le mettre dans l'impossibilite +de la refuser. + +Ou coucheraient la comtesse et Carmelita? + +Devant une pareille question, la reponse ne pouvait pas etre douteuse. + +C'etait donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient +dine a table d'hote, ou leur presence avait fait sensation. + +Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de +poser sur lui ses grands yeux, qui s'etaient eclaires d'une flamme +rapide. + +Mais ce n'etait pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main +de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec +impatience. + +Il avait une demande a lui adresser, une priere, la plus importune, la +plus inconvenante, mais qui lui etait imposee par la necessite. + +--Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je +suis heureux de mettre deux de mes chambres a la disposition de ces +dames. Je regrette seulement que vous n'en ayez pas deja pris possession +en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de +vous les offrir. + +Comme le prince se confondait en excuses en meme temps qu'en +remerciments, le colonel l'interrompit de nouveau. + +--Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au +reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette meme +que les circonstances le rende si insignifiant. + +--Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous privez de vos +chambres, dit Carmelita. + +--Pour une nuit.... + +--Comment! pour une nuit? s'ecria le prince. + +--Je pars demain soir. + +Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit baisser les +yeux a celui-ci. + +Pour echapper a l'embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il +se jeta dans des explications sur son depart, arrete depuis longtemps, +dit-il, et qui ne pouvait etre differe. + +Puis presqu'aussitot, pretextant la fatigue, le prince demanda au +colonel la permission de conduire la comtesse a sa chambre. + +Dans son etat, elle avait besoin des plus grands menagements. + +Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme etait bien mal et +qu'un acces de fatigue pouvait la tuer. + + + +II + +Ce que le colonel eut voulu savoir et ce qu'il se demandait +curieusement, c'etait pourquoi le prince etait venu au Glion. + +Il n'avait point oublie, bien entendu, ce que madame de Lucilliere +lui avait si souvent repete a propos des projets du prince et de ses +esperances matrimoniales. + +Il se pouvait donc tres bien que ce voyage au Glion n'eut pas d'autre +but que l'accomplissement de ces projets et la realisation de ces +esperances. + +Sachant ce qui s'etait passe avec madame de Lucilliere, le prince avait +trouve que le moment etait favorable pour mettre Carmelita en avant et +la presenter comme une consolatrice. + +Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'etait qu'un pretexte pour +expliquer ce voyage. + +Il faut dire que le colonel n'etait nullement dispose a l'infatuation, +et que de lui-meme il n'eut tres probablement jamais imagine qu'on +pouvait courir apres lui pour le marier avec une jolie fille. Mais +madame de Lucilliere lui avait si souvent parle de ce projet du prince, +que le souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquieter en +presence d'une arrivee si etrange. + +En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose a faire. + +Quitter le Glion. + +Lorsqu'il monta a sa chambre, il ouvrit sa porte avec precaution et il +marchait doucement en evitant de faire du bruit, de peur de deranger ses +voisines, lorsqu'il entendit frapper quelques petits coups a la cloison. + +En meme temps, une voix,--celle de Carmelita,--l'appela. + +--Colonel, c'est vous, n'est-ce pas! + +On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en +communication interieure et qui, alors qu'il occupait ces deux chambres, +restait toujours ouverte. + +--Oui, c'est moi, dit-il. + +--Je vous ai bien reconnu aux precautions que vous preniez pour ne pas +faire de bruit; ne vous genez pas, je vous prie. C'est moi qui suis +votre voisine. J'ai le sommeil bon; quand je dors, rien ne me reveille. +Bonsoir. + +--Bonsoir. + +Comment? il serait expose tous les soirs a des dialogues de ce genre; a +chaque instant dans le jour, il verrait Carmelita! Ah! certes non, et le +lendemain il quitterait le Glion. + +Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le +vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait en long et en large. + +--Auriez-vous deux minutes a me donner? demanda-t-il en serrant la main +du colonel. + +--Mais tout ce que vous voudrez. + +--Connaissez-vous Champery? j'entends, y etes-vous alle? + +--Non. + +--Et les Diablerets? + +--Je n'y suis pas alle non plus. + +--Et le val d'Anniviers? + +--Je ne le connais que par les livres. + +--Voila qui est facheux. J'avais compte sur vous pour me tirer +d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, mais dans notre +situation ce n'est pas suffisant. + +--Et que vous importe Champery ou le val d'Anniviers? + +--Il faut etre franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais ne +pas l'etre, que cela me serait impossible. Je vous demande des +renseignements sur Champery et les Diablerets, parce que mon intention +est d'aller aux Diablerets, ou a Champery, ou au val d'Anniviers, enfin +dans un pays ou ma pauvre soeur trouvera les conditions atmospheriques +qui sont ordonnees; et si je choisis ces pays, c'est parce qu'ils ne +sont qu'a une courte distance du Glion. + +--Mais le Glion lui-meme? + +--J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais +que c'etait la station par excellence pour ma malheureuse soeur. Mais +nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m'avez demande d'etre franc, +je veux l'etre jusqu'au bout. Avec une bonne grace parfaite, avec un +elan spontane, vous avez voulu nous ceder vos chambres; mais il est bien +evident que notre presence vous gene. + +--Comment pouvez-vous penser? + +--Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n'ai pas a +examiner, vous desirez etre seul; notre voisinage vous incommode et vous +trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit +pas etre. Ce n'est pas a vous de partir, c'est a nous de vous ceder la +place. + +--Permettez.... + +--Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des +conditions tout a fait particulieres. Si vous n'aviez pas habite cet +hotel, nous n'aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc +ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel, +il serait tout a fait absurde que vous fussiez victime de votre +complaisance. Nous vous genons; vous desirez la solitude, que vous ne +pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons: +rien n'est plus simple, rien n'est plus juste. Voila pourquoi je vous +demandais des renseignements sur les hotels des environs, pensant que +vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer a l'aventure avec une +malade. + +--Jamais je n'accepterai ce depart. + +--Et moi, jamais je n'accepterai le votre. + +--Mon intention n'etait pas de rester au Glion. + +--Elle n'etait pas non plus d'en partir aujourd'hui. De cela, je +suis bien certain; j'ai interroge Horace, qui ne savait rien, et qui +assurement eut ete prevenu si votre depart avait ete arrete avant notre +arrivee. + +Le colonel demeura assez embarrasse. Il ne lui convenait pas en effet de +reconnaitre qu'il quittait l'hotel pour fuir la presence du prince et +de Carmelita: c'etait la une grossierete qui n'etait pas dans ses +habitudes, ou bien c'etait avouer sa faiblesse pour madame de +Lucilliere, ce qui le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux. + +--Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel cependant que je +vous cede tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous +ne pouvez pas rester dans le trou ou vous avez passe la nuit. + +--Un jour ou l'autre, je vous le repete, je comprends cela; ce que je ne +comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, voila qui est bien entendu: si +vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c'est nous qui +partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champery, peu importe; si +au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi, +tout le temps qui sera necessaire pour la sante de ma soeur. + +Depossede de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, le colonel +dut dejeuner dans la salle a manger commune. + +Au moment ou il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec +le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place a la table qu'il +s'etait fait reserver, au lieu de s'asseoir a la grande table. + +Il se trouva donc place entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de +lire tout en mangeant, comme il en avait l'habitude lorsqu'il etait +seul, il dut soutenir une conversation suivie. + +Il avait une crainte assez poignante, qui etait que la comtesse ou +Carmelita vinssent a parler de madame de Lucilliere; mais le nom de la +marquise ne fut meme pas prononce, et, comme s'il y avait eu une entente +prealable pour eviter les sujets qui pouvaient le gener, on ne parla pas +de Paris. + +La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans +lequel elle allait passer une saison. + +Elle montra meme tant d'empressement a connaitre ce pays, que le colonel +se trouva pour ainsi dire oblige a se mettre a sa disposition pour la +guider apres le dejeuner. + +--Nous commanderons une voiture, dit le prince, et et nous emploierons +notre apres-midi a visiter les villages environnants. + +Pendant que la comtesse et sa fille allaient revetir une toilette de +promenade, le prince prit le colonel par le bras et l'emmena a l'ecart. + +--Est-ce que vous avez recu des lettres de Paris depuis votre depart? +demanda-t-il. + +--Non. + +--Alors vous ignorez l'effet que ce depart a produit? + +C'etait la un sujet de conversation qui ne pouvait etre que tres penible +pour le colonel; il ne repondit donc pas a cette question. + +Mais le prince continua: + +--Personne ne s'est mepris sur les causes qui ont provoque votre brusque +determination. + +Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince; mais +celui-ci parut ne pas comprendre ce geste. + +--Et tout le monde vous a approuve, dit-il; il n'y a qu'une voix dans +tout Paris. + +Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel comme pour +joindre sa propre approbation a celle de tout Paris. + +La situation etait embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces +paroles? Pourquoi et a propos de quoi l'avait-on approuve? C'etait une +question qu'il ne pouvait pas poser au prince cependant. + +--Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame de Lucilliere +elle-meme n'a pas cache son sentiment. + +Ce nom ainsi prononce le fit palir et son coeur se serra, mais la +curiosite l'empecha de s'abandonner a son emotion. + +--Quel sentiment? demanda-t-il. + +--Mais celui qu'elle a eprouve en apprenant votre depart. D'abord, quand +on a commence a croire que vous aviez veritablement quitte Paris, on a +ete fort etonne; tout le monde avait pense qu'il ne s'agissait que d'une +excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a +compris que c'etait au contraire un vrai depart. Pourquoi ce depart? +C'est la question que chacun s'est posee, et, chez tout le monde, la +reponse a ete la meme. + +Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en +se rapprochant de lui. + +--Trouvant votre responsabilite trop gravement compromise dans votre +association avec le marquis de Lucilliere, vous vouliez bien etablir que +vous n'etiez pour rien dans les paris engages sur _Voltigeur_. + +Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une seule pensee, il +n'avait nullement songe a cette explication, et il avait tout rapporte, +dans ces paroles a double sens, a madame de Lucilliere. + +--Un jour que l'on discutait votre depart mysterieux dans un cercle +compose des fideles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le +prince Seratoff, lord Fergusson, madame de Lucilliere affirma tres +nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. "Le colonel est un +homme violent, dit-elle, un caractere emporte; il eut pu se lacher en +entendant les sots propos qu'on colporte sur les gains extraordinaires +de _Voltigeur_, et avec lui les choses seraient assurement allees a +l'extreme. Il a voulu se mettre dans l'impossibilite de se laisser +emporter; je trouve qu'il a agi sagement." Vous pensez, mon cher ami, si +ces paroles ont jete un froid parmi nous. Personne n'a replique un mot. +Mais la marquise, s'etant eloignee, on s'est explique, et tout le monde +est tombe d'accord sur la traduction a faire des paroles de madame +de Lucilliere. Evidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari +franchement, ouvertement; mais, d'un autre cote, l'amie ne voulait pas +qu'on put vous soupconner de vous associer aux procedes du marquis. +De la ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond tres +clair. Qu'en pensez-vous? + +Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur rupture en jetant +la suspicion sur son mari. "Ce n'est pas avec moi qu'il a rompu, +avait-elle dit; c'est avec M. de Lucilliere." + +Elle tenait donc bien a menager la jalousie de ses fideles, qu'elle ne +reculait pas devant une pareille explication. + +A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le +jardin, pretes pour la promenade, et l'on monta en voiture. + +Le prince s'etant place vis-a-vis de sa soeur, le colonel se trouva en +face de Carmelita. + +Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle +Italienne, poses sur les siens. + +La promenade fut longue et ils resterent plusieurs heures ainsi en face +l'un de l'autre. + +--Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de +cette montagne? demanda Carmelita en rentrant a l'hotel et en montrant +du bout de son ombrelle les pentes boisees du mont Cubli. + +--Non, repondit le colonel; il n'y a que des sentiers pour les pietons. + +--Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; tu sais que les +ascensions sont impossibles pour moi. + +--Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas a vous que +je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant; ce sera au colonel. + + + +III + +Le colonel, le lendemain matin, etait parti en excursion de maniere a +n'etre pas expose a refuser Carmelita, ce qui etait presque impossible, +ou a l'accompagner, ce qui n'etait pas pour lui plaire dans les +conditions morales ou il se trouvait presentement. + +Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la +soiree, bien decide a repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux +minutes qu'il etait dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou +trois petits coups a la porte cloison; en meme temps une voix,--celle de +Carmelita--l'appela: + +--Vous rentrez? + +--A l'instant. + +--Vous avez fait bon voyage? + +--Tres bon, je vous remercie. + +--Est-ce que vous etes mort de fatigue? + +--Pas du tout. + +--Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnee de votre cote! + +--Elle est fermee a clef. + +--Et vous avez la clef? + +--Elle est sur la serrure. + +--De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte? + +--Mais pas du tout; il y a un verrou de votre cote? + +--Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en +meme temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre. + +--Parfaitement. + +--Eh bien! alors, si vous n'etes pas mort de fatigue, vous plait-il de +tourner la clef? moi, je pousse le verrou. + +Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue: + +--Bonsoir, voisin, dit-elle. + +--Bonsoir, voisine. + +Et ils resterent en face l'un de l'autre durant quelques secondes. + +--Ma mere est endormie, et son premier sommeil est ordinairement +difficile a troubler; cependant, en parlant ainsi a travers les +cloisons, nous aurions pu la reveiller. Voila pourquoi je vous ai +demande d'ouvrir cette porte. + +Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi a son aise dans cette +chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon. + +--Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je +croyais deja qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait ete hier. + +--Hier j'ai ete surpris par la nuit a une assez grande distance, et je +n'ai pas pu rentrer. + +--Et ou avez-vous couche? + +--Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne. + +--Mais c'est tres amusant, cela. + +--Cela vaut mieux que de coucher a la belle etoile, car les nuits sont +fraiches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore +beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit. + +--Vous aimez ces courses dans la montagne. + +--J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me delassent de la vie +sedentaire que j'ai menee en ces derniers temps. + +--Ah! vous etes heureux. + +Comme il ne repondait pas, elle continua: + +--J'entends que vous etes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller +ou vous voulez, sans avoir a consulter personne. Savez-vous que depuis +que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans +la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois +que je lui ai demande d'aller a gauche il m'a permis d'aller a droite. + +Elle s'avanca dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit. + +--Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses +jambes un homme qui a marche toute la journee. + +Il s'assit alors pres d'elle, assez intrigue par la tournure que prenait +cet entretien bizarre. + +--Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte? +demanda-t-elle. + +--Dame!... je n'en sais rien... a moins que ce ne soit pour causer un +instant. + +--Vous n'y etes pas du tout: j'ai une priere a vous adresser. + +--A moi? + +--Et qui me rendra tres heureuse si vous ne la repoussez point. + +--Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait. + +--Non, rien a l'avance: ecoutez-moi d'abord, et puis, selon que ce +que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me +repondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, a +notre retour de notre promenade en voiture? + +--A propos de quoi ce mot? + +--A propos d'une excursion dans la montagne. + +--Parfaitement. + +--Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand +je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus +forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer a mon idee, et plus mon +oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en +manifestant le desir de vous accompagner dans une de vos excursions, +plus ce desir a ete ardent. Cet aveu va peut-etre vous donner une assez +mauvaise idee de mon caractere, mais au moins il vous prouvera que je +suis franche. Et puis ce desir n'est-il pas bien justifiable, apres +tout? Je suis enfermee dans cet hotel; ma mere est empechee de sortir +par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et +de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de +la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derriere ces rochers qui +se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points +d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voila pourquoi je veux +vous demander de vous accompagner quelquefois. Voila ma priere. Enfin +voila comment j'ai ete amenee a pousser ce verrou. + +--Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je +ne puis que vous le repeter. Maintenant, quand vous plait-il que nous +entreprenions cette promenade? + +--Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand +grief de mon oncle, ca ete que je venais me jeter a travers vos projets +d'une facon importune et genante. Si demain matin je lui dis que je pars +avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas +ete tres efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen +d'echapper a ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-meme a +mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra +plus parler de mon importunite. Le voulez-vous? + +Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa +demande au prince. + +Carmelita, ordinairement impassible comme si elle etait insensible a +tout, se montra radieuse. + +--Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre +hospitalite. Bonsoir, voisin; a demain. + +Et, apres lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre. + +Mais presque aussitot rouvrant la porte: + +--Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourne la clef? + +--Mais.... + +--Mais il le faut, de meme qu'il faut que je pousse le verrou pour mon +oncle. + +Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plutot +la demande de Carmelita. + +--C'est cette grande enfant, s'ecria le prince, qui j'en suis certain, +vous a tourmente pour vous accompagner dans vos excursions? + +--Elle a manifeste le desir de parcourir la montagne, et je suis heureux +de me mettre a sa disposition. + +--Vous etes heureux d'aller ou bon vous semble, librement voila qui est +certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre +appartement, sans encore vous prendre votre liberte. Excusez-la, je vous +prie; elle n'a pas pris garde a ce qu'elle vous demandait. + +--Refusez-vous de me la confier? + +--Je refuse de vous ennuyer. + +L'entretien ainsi engage ne pouvait finir que par la defaite du prince. + +Un quart d'heure apres, Carmelita etait prete a partir: elle avait +revetu un costume bizarre: une robe courte, serree a la taille par un +ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses epaules; aux pieds, des +souliers pris dans les guetres; sur la tete un petit chapeau de feutre, +sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent; a la main, une +longue canne. + +--M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux +clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grace, et de passer +partout ou vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que +que c'est que le vertige. + +Ils partirent sans qu'il pensat a se demander comment, en un quart +d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui +etait un vrai chef-d'oeuvre longuement medite par l'illustre Faugeroles, +et sans qu'il se dit qu'il etait assez etrange, alors qu'elle ne devait +pas faire d'excursion, qu'elle eut dans ses bagages des objets aussi peu +appropries a une toilette ordinaire que des guetres et une canne. + +--Et ou vous plait-il que nous allions? demanda-t-il apres avoir marche +pendant quelques minutes pres d'elle. + +--Mais ou vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous +viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous +visiter a Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-meme, car +je ne connais rien. Tout ce que je desire, c'est aller le plus loin +possible, le plus haut que nous pourrons monter. + +Ils quitterent bientot le chemin pour prendre un sentier qui courait sur +le flanc de la montagne en cotoyant le ravin et en coupant a travers des +paturages et des bois de sapins. + +Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des +paturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient +boire a des auges creusees dans le tronc d'un pin et qui, en marchant +lentement, faisaient sonner leurs clochettes. + +Ils avancaient, cote a cote, et quand le sentier devenait trop etroit +pour deux, il prenait la tete, se retournant alors de temps en temps +pour voir si elle le suivait. + +Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau +rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu'a etendre le +bras pour lui prendre la main et l'aider a sauter de caillou en caillou, +ce qu'elle faisait d'ailleurs legerement, surement, sans hesitation, en +riant lorsqu'elle eclaboussait l'eau du bout de son baton. + +La journee etait radieuse, et le soleil, qui s'etait deja eleve dans +un beau ciel sans nuage, avait dissipe les vapeurs du matin, qui ne +persistaient plus que dans quelques vallons abrites, ou elles rampaient +le long des rochers et des arbres comme des fumees legeres. + +Devant eux, la montagne se dressait comme une barriere de rochers pour +former l'amphitheatre de Jaman et des monts de Vevey; derriere eux, le +lac brillait comme un immense miroir. + +En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux, +et Carmelita comparait ces montagnes a celles au milieu desquelles +s'etait ecoulee son enfance. + +De la un inepuisable sujet de conversation. + +Ils monterent ainsi pendant pres de deux heures sans qu'elle se plaignit +de la fatigue ou demandat a se reposer. + +Mais la matinee s'avancait et l'heure du dejeuner approchait. + +Il avait emporte dans son sac du pain et de la viande froide, et il +comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau. + +Bientot ils arriverent a cette source, et pour la premiere fois ils +s'assirent sur l'herbe. + +--L'endroit vous deplait-il? + +--Bien au contraire, et choisi a souhait non seulement pour dejeuner, +mais encore pour causer librement en toute surete. Et precisement j'ai +a vous parler. C'est meme dans ce but, si vous voulez bien me permettre +cet aveu, que je vous ai propose cette promenade. + +Alors elle se mit a sourire. + +--Je vous etonne, dit-elle. + +--Je l'avoue. + +--Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion +dans ces montagnes? + +--J'ai cru ce que vous me disiez. + +--Ce que je vous disais etait la verite, mais ce n'etait pas toute la +verite: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le +plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand desir de me +menager un tete-a-tete avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser +une demande pour moi tres importante. + +--Je vous ecoute. + +--Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre +tete-a-tete soit trouble; dejeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai +mes confidences. N'ecouterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus +facilement quand j'aurai apaise mon appetit, car je meurs de faim. + +Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table +qu'il renfermait. + +Ces provisions et ces ustensiles etaient des plus simples: du pain, +un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites +serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne. + +Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent +en face l'un de l'autre. + +--Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie a +souhait. + +Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena +lentement les yeux autour d'elle. + +Assurement il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus celebres que ces +pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu ou la vue +puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varie! tout se +trouve reuni, arrange, dispose, compose, pour le plaisir des yeux: les +eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au +loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts +de neiges et qui, de quelque cote qu'on se tourne, vous entourent, et +vous eblouissent; a ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie +civilisee: les toits des villages qui reflechissent les rayons du +soleil, les bateaux a vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux +bleues du lac, et, dans les vallees, la fumee des locomotives qui court +et s'envole a travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine +et des vallees ne montent point jusqu'a ces hauteurs, et dans l'air +tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des +bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds +des troupeaux. + +--Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le _Ranz des +vaches_! dit Carmelita en souriant. + +Et elle se mit elle-meme a chanter a pleine voix cet air, tel qu'il se +trouve ecrit dans _Guillaume Tell_. + +--Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle. + +--Admirable. + +--Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une reponse +sincere; vous comprendrez tout a l'heure l'importance de cette +sincerite. + +--Tout a l'heure? + +--Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas +encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau +morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir. + +Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet +d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creuse +en forme d'auge. + +Bientot il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva +vide. + +Alors, a son tour, elle se leva et, s'eloignant de quelques pas, elle se +mit a cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anemones +printanieres, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma +une petite botte. + +Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait referme +son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle +commenca a les arranger en bouquet. + +--Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous +une grande estime et que vous m'inspirez une entiere confiance. + +--Pourquoi + +--Pourquoi? Ce serait bien long a expliquer et difficile aussi. Je vous +demande donc a affirmer seulement cette estime et cette confiance pour +vous faire comprendre comment j'ai ete amenee a vous prendre pour +confident. + +Le colonel eut voulu repondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se +contenta d'un signe de main pour dire qu'il ecoutait. + +--Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai ete elevee. Mon oncle a +concu le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me +rendre digne des hautes destinees qu'il ambitionnait pour moi..., et +aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas +profite de ses lecons! C'est une question que je n'ai pas a examiner, +et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me +repondre que poliment, et c'est a votre sincerite que je fais appel. +Quoi qu'il en soit, le grand mariage desire ne s'est pas fait, et les +reves de mon oncle ne se sont point realises. Je suis sans fortune, cela +explique tout. + +--Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans +la femme qu'ils epousent. + +--Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas mariee, et je +l'explique par une raison qui me parait bonne. Cependant j'avoue +volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages +reussissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages +personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille +travaille elle-meme habilement a ce mariage, qu'elle trouve elle-meme +son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie, +de coquetterie, de perseverance, elle oblige elle-meme ce mari a +l'epouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages +qui ont servi d'exemples a mon oncle, et lui ont mis en tete l'idee de +me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres +exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre. +Par malheur pour le succes de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette +comedie du mariage, accepter mon role tel qu'il me l'avait dessine. Il +etait tres important, ce role, tres brillant et assurement interessant a +jouer; je l'ai transforme en un role muet. + +Elle s'arreta et, le regardant: + +--Est-ce vrai? demanda-t-elle. + +--Tres vrai. + +--Mais ce role, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obeissance, +sans reflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je +faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en +l'appropriant a ma nature; j'obeissais a son ordre, et par cette +soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que +je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez deja fait, que je ne +suis precoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts +que tardivement, peu a peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je +suis donc restee assez longtemps sans comprendre ce role, et surtout +sans voir le resultat auquel j'arriverais, si je reussissais dans son +denoument: c'est-a-dire a un mariage peut-etre riche ou puissant, mais a +coup sur malheureux; car, a vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un +mariage sans amour ne peut etre que malheureux? + +--Assurement. + +--Je comptais sur votre reponse. Quand j'ai compris ou je marchais, +ou plutot quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le +comprendre,--disant cela, elle posa la main sur son coeur,--j'ai resolu +de ne pas aller plus loin et de m'arreter. Jamais position n'a ete plus +delicate que la mienne: je devais beaucoup a mon oncle, et, d'un autre +cote, je me devais a moi-meme de ne pas poursuivre des projets de +mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari +que j'epouserais. Comment sortir de cette difficulte? J'y reflechis +longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours +moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement. + +Il ecoutait, se demandant ou allait aboutir cette etrange confidence et +surtout pourquoi elle la lui faisait. + +Elle continua: + +--Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaille la +musique et que j'ai pris des lecons de chant. "Si je n'avais pas du etre +une grande dame, j'aurais ete une grande artiste", me disait chaque +jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au +contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici, +seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je debuterai au theatre. + +--Vous? + +--Oui, moi. Voila pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est +pour vous prier d'etre, au moment de mon depart, aupres de mon oncle et +de ma mere, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que +personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le +service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce +pas? + +--Comedienne! + +--Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi? +Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je +suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est +vrai encore. Mais apres? Ma famille est ruinee, et mon oncle est sans +fortune; voila qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle +esperance m'est permise? + +--Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me +parait,--laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes +paroles,--tout a fait legitime et parfaitement fondee. + +--Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage? + +--Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage? + +--Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le developpement de son +idee, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas realise jusqu'a present. + +--Pouvez-vous croire qu'il ne se realisera pas un jour ou l'autre? +est-ce a votre age qu'il est permis de desesperer? + +--Ou est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vecu dans le meme monde, +l'un pres de l'autre, de la meme vie pour ainsi dire. Ou l'avez-vous vu +ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas presente. + +--De ce qu'il ne s'est pas presente jusqu'a present, s'ensuit-il qu'il +ne doive pas se presenter un jour? + +--Assurement, je crois qu'il ne se presentera pas: mais je vais plus +loin et j'affirme qu'il ne devait pas se presenter. C'etait a moi de +l'aller chercher. Ce que je n'ai pas fait, alors que je ne me rendais +pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins +maintenant, que je sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai +dit et je vous le repete, je veux mon independance; je veux celle de +la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. Si je me marie +jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu'il a un grand nom ou une +grande position, mais parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je +l'espere, ne vous parait pas trop romanesque; je vous assure que je ne +suis pas romanesque. + +--Mais je n'ai jamais pense qu'on devait s'excuser d'etre romanesque; +trop peu de gens, helas! mettent le sentiment dans leur existence. + +--C'est precisement cela que je veux: mettre le sentiment au-dessus des +interets, et non les interets au-dessus du sentiment. Voila pourquoi je +tiens a etre libre, Je sais que l'on me reprochera mon coup de tete. +Comedienne! quelle bassesse! Appartenir a l'une des premieres familles +de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant j'ai une +excuse. Puisque je suis destinee a jouer la comedie en ce monde, j'aime +mieux la jouer au theatre que dans la vie. Le role qu'on veut m'imposer +et que je devrais accepter pour reussir me pese et m'humilie, de sorte +que je le joue aussi mal que possible et que je ne reussirai jamais; +tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui m'effraye. + +--Cependant.... + +--Oui, vous avez raison, ce que je dis la est inexact. Il y a une chose +qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter mon oncle et ma mere. + +Elle parut tres emue et s'arreta un moment. + +--C'est cette consideration qui pendant longtemps m'a arretee, dit-elle +en reprenant. J'ai hesite, j'ai ete d'une resolution a une autre, +decidee un jour a partir, le lendemain a rester pres d'eux et a laisser +les choses aller sans m'en meler: car je sens, croyez-le bien, le +chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mere, cette separation +sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu'elle +sera l'aneantissement de projets auxquels depuis sept annees il a tout +sacrifie: son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas, +on ne saura jamais ce qu'ont ete les soins de mon oncle; songez que ce +qu'il ne savait pas, il a eu le courage, a son age, de l'apprendre +pour me l'enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet +enseignement donne a une fille telle que moi! Certes, bien des fois ses +lecons m'ont ete penibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles +n'ont pas pu l'etre moins pour lui que pour moi. + +De nouveau elle fit une pause pour se remettre. + +--Et voila de quelle recompense je vais le payer. Ah! cela est affreux. +Qu'il sache au moins que je ne me separe pas de lui, le coeur leger, par +un coup de tete, sans ressentir les angoisses de cette separation et +sans compatir a son chagrin. Voila le service que je reclame de vous, et +voila pourquoi j'ai tenu si vivement a nous menager cette promenade, qui +devait me permettre de m'expliquer librement et de bien vous dire tout +ce que je desire qui soit repete a mon oncle, ainsi qu'a ma mere, je ne +veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos +mains: voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de facon qu'ils +ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de facon a adoucir leur +douleur? + +--J'aurais bien des choses a vous opposer, mais les raisons par +lesquelles je vous combattrais, vous vous les etes donnees vous-meme, +j'en suis sur. Je suis a vous. + +Elle lui prit la main et la serra en le regardant. + +Puis tout a coup, s'arrachant a l'emotion qui l'oppressait: + +--Vous plait-il que nous nous remettions en route? dit-elle. En avant! +et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade. + + + +IV + +Eh quoi! c'etait la Carmelita! + +Quelle difference entre la realite et ce qu'il savait ou plutot ce qu'il +croyait savoir d'elle! + +Que de fois lui avait-on repete le mot de la fable: "Belle tete, mais +point de cervelle!" + +Assurement ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien +c'etait la jalousie et l'envie qui les inspiraient. + +Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore +il y avait de nobles sentiments dans ce coeur. + +Si l'on s'etait trompe sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi +s'etre trompe de meme sur son caractere? + +Pour lui, qui venait d'eprouver combien cette intelligence etait +differente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait +dit, il etait tout porte a ne pas admettre un jugement plus que l'autre. + +En raisonnant ainsi, il marchait derriere Carmelita, et, depuis qu'ils +avaient quitte la place ou ils avaient dejeune, il ne lui avait pas +adresse d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider. + +Tout a coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son +bras. + +Ce mouvement s'etait fait si vite et d'une facon si brusque, si +imprevue, qu'elle s'arreta et le regarda avec stupefaction. + +--Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur +moi. + +Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais +sans bien comprendre a quel sentiment il avait obei. + +Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il etait assez +difficile de dire que quelques instants auparavant, il etait en defiance +contre elle, tandis que maintenant il etait rassure. + +Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie. + +Jeune fille a marier, elle lui faisait peur. + +Desormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre +librement pres d'elle. + +Il n'avait plus besoin d'abreger son sejour en Suisse. + +Pendant tout le reste de la journee et tant que dura leur promenade, +c'est-a-dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappee du changement qui +s'etait fait en lui, dans son humeur, dans ses manieres, comme dans ses +paroles. + +Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon +sens. + +Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans eviter certains +sujets et sans reticences. + +Lorsque leurs regards se croisaient, il ne detournait point la tete, +mais il restait les yeux leves sur elle. + +En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade. + +Ce fut seulement quand la nuit commenca a monter le long des montagnes +qu'ils penserent a rentrer. Peu a peu ils s'etaient rapproches de +l'hotel; mais sans souci de l'heure du diner, ils etaient restes assis +dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant a deux du spectacle +du soleil couchant. + +Jusque-la il y avait un mot qui s'etait presente plusieurs fois sur ses +levres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se decida alors a +risquer. + +Comme l'ombre avait commence a brouiller les choses et a rendre le +sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la +main, et de nouveau elle avait marche pres de lui en s'appuyant sur son +bras. + +--Et quand voulez-vous mettre votre projet a execution? demanda-t-il. + +--Je ne sais trop. Tout est bien arrete dans mon esprit, la date seule +de mon depart n'est point fixee; car vous pensez bien que je n'ai pas +d'engagement signe qui me reclame, et puis la saison n'est pas bonne +pour les theatres, qui, la plupart, sont fermes. Enfin il m'en coute +de me dire: Tel jour, a telle heure, je ne verrai plus ma mere ni mon +oncle. + +A ce mot, elle s'arreta, la voix troublee par l'emotion. + +Et il la sentit fremissante contre lui. + +Mais bientot elle reprit: + +--Je balancerai peut-etre assez longtemps encore ce depart; en tout cas, +il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai +ma mere retablie,--car j'espere qu'ici elle va se retablir +promptement,--quand on parlera de rentrer a Paris, alors je partirai, +et bien entendu, on ne rentrera pas a Paris. C'etait pour moi, pour mon +mariage, que mon oncle et ma mere habitaient Paris; quand ils n'auront +plus le souci de ce mariage, ils retourneront a Belmonte, et j'aurai +la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce cote, ce bon resultat +encore d'assurer la sante de ma mere. Seulement, pour que tout cela +s'arrange dans la realite, comme je le dispose en imagination, il faut +que vous soyez au Glion vous-meme, au moment ou je me separerai de mes +parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer +par me dire, quand vous comptez partir vous-meme. + +--Mais je n'en sais rien. + +--Alors je ne sais moi-meme qu'une chose, c'est que mon depart precedera +le votre de quelques jours. Prevenez-moi donc quand vous serez pret. + +--Et d'ici la? + +--Quoi! d'ici la? + +--Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commencees +aujourd'hui? + +--Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne +vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demande deja un assez grand +service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle pretend que vous aimez la +solitude; est-ce vrai? + +--Cela depend. + +--De quoi? + +--Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des +heures ou j'aime mieux etre avec moi-meme qu'avec certaines personnes, +et il y en a d'autres ou j'aime mieux etre avec certaines personnes que +seul avec moi-meme. + +--Alors nous sommes dans une de ces heures! + +--Vous etes de celles qui.... + +--Comment! s'ecria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous? + +Ils arrivaient a l'hotel. + +--Vous plait-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye? +dit-il. + +--Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que +nous sommes dans une de ces heures ou.... + +--Alors a demain. + +--C'est entendu, seulement demandez-moi a mon oncle. + +Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade, +il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa niece. + +--Mais cette enfant est l'indiscretion meme; je vous en prie, mon cher +ami, ne cedez pas a ses caprices. + +Puis tout a coup s'interrompant: + +--Quand quittez-vous le Glion? + +--Mais je ne sais trop. + +--Alors je refuse mon consentement a cette promenade je ne veux pas que +ma niece vous gate vos derniers jours passes au Glion et arrive ainsi a +abreger votre sejour, ce qu'elle ferait assurement. + +La discussion continua; mais, comme la premiere fois, le prince +finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutot par ceder a ses +instances. + +La promenade du lendemain eut lieu. + +Puis apres celle-la ils en firent une troisieme, apres cette troisieme, +une quatrieme, une cinquieme, et il devint de regle que chaque jour ils +sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne +tantot avant le dejeuner, tantot apres. + +Il n'y avait plus de discussion a engager, une convention tacite s'etait +etablie a ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de +ces promenades, c'etait au retour et non au depart. + +Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi +qu'il l'avait dit, etaient impossibles pour lui. + +Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir a l'hotel revenant de leur +excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derriere l'autre, +dans l'etroit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la +tete legerement inclinee vers lui, serree contre lui, elle semblait +ecouter avec plaisir ou meme avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-meme +parlait peu, mais souvent elle relevait la tete, et, sans avoir souci +des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixes sur +lui, comme si elle etait suspendue a ses levres. + +Il avait plaisir a l'emmener avec lui dans ses promenades, elle etait +une distraction; elle l'empechait de retourner par l'esprit a Paris et +de penser a celle qui l'avait trompe. Si malgre tout un souvenir lui +revenait et s'imposait a lui, il n'en etait plus obsede pendant toute la +journee, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son +coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait +la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait. + +Et c'etait a elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que +de parti pris il allat la chercher, mais l'impression immediate la lui +imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance +materielle s'etait etablie, et, lorsqu'il s'eloignait d'elle un moment, +il la voyait encore, comme si son image etait empreinte dans ses yeux; +de meme qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles +lui etaient repetees par un echo interieur longtemps apres qu'il les +avait recues. + +Combien differente etait-elle de ce qu'il l'avait jugee tout d'abord! + +C'etait le mot qu'il se repetait sans cesse, et qui, a son insu, sans +qu'il en eut bien conscience, le ramenait a elle. + +L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idee n'avait effleure son esprit. +Elle etait pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable +creature, une belle statue, voila tout. + +Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les +hasards de la journee, et Carmelita parlait souvent de son prochain +depart, mais pourtant sans partir: ce sejour au Glion faisait tant de +bien a sa mere, et, puisque le colonel ne partait pas lui-meme, elle +n'avait pas besoin de se presser. + +Un matin, qu'ils s'etaient mis en route de bonne heure, ils avaient ete +surpris de la transparence et de la purete de l'air, qui etaient si +grandes qu'on apercevait des montagnes situees a une distance de dix +ou douze lieues, comme si elles eussent ete a quelques kilometres +seulement. + +Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant pres d'eux, +les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette purete +de l'air annoncait un orage prochain. + +--Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita. + +--Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais surement aussitot que le vent +se sera etabli au sud-ouest. + +--Est-ce que vous voulez que nous retournions a l'hotel? demanda la +colonel lorsque le paysan se fut eloigne, marchant devant eux de son +grand pas, lent, mais regulier. + +--Pourquoi retourner? + +--Mais de crainte de l'orage. + +--J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre cote j'ai envie +aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand meme je +serais certaine que le tonnerre dut eclater avant une heure, je crois +que je continuerais notre promenade. + +--Alors continuons-la quand meme puisque nous ne sommes certains de +rien; nous verrons bien. + +--C'est cela, nous verrons bien. + +Apres avoir rencontre le paysan qui leur avait predit la prochaine +arrivee d'un orage, ils avaient continue de gravir lentement le sentier, +qui, a travers des prairies et des bois, courait en des detours +capricieux sur le Banc de la montagne. + +A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'etaient pas du pays, +n'annoncait que cet orage fut prochain. + +--Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita. + +--Et pourquoi? + +--Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur +nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous +ne sommes pas dans des conditions atmospheriques ordinaires. Il est vrai +que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui. + +--Mais si vous etes souffrante il faut rentrer. + +--Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressee, voila +tout. + +Il s'arreta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous +le poids d'une emotion assez vive ou tout au moins d'un trouble. + +--Vous avez envie de me questionner? dit-elle. + +--Il est vrai. + +--Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien a vous +cacher, et je puis tres bien vous dire ce qui me cause cette oppression: +ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral. +N'etes-vous pas mon confident? Hier j'ai recu une lettre de mon maitre +de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouve un engagement en +Italie, et que je dois me hater de partir, sinon pour debuter, au moins +pour me mettre a la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que +quelques jours a passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette +grave determination, je suis emue, tres emue. Il m'en coute, il m'en +coute beaucoup de me separer de ma mere, d'abandonner mon oncle, et, je +dois le dire aussi, pour etre sincere, il m'en coute de renoncer a +cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans +l'inconnu. + +--Et pourquoi renoncez-vous a cette vie tranquille? + +--Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma +resolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle etait au moment ou je vous +l'ai fait connaitre; seulement, prete a la mettre a execution, je la +trouve plus cruelle plus penible que lorsque j'avais quelques jours +devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'a une epoque +indeterminee. Maintenant cette epoque est fixee; ce ne sont plus +quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures. + +--Quelques heures? + +--Demain j'aurai quitte le Glion; apres demain je serai en Italie. + +--Vous partez demain? + +--Cette promenade est la derniere que nous ferons ensemble... au moins +dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir. + +Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la +plaine et sur le lac qui derriere eux s'etendait a leurs pieds. + +Une larme semblait rouler dans ses paupieres et mouiller ses yeux, qui +brillaient d'un eclat extraordinaire. + +--Voila la maison ou j'ai passe les meilleurs jours de ma vie, dit-elle +en montrant le toit de l'hotel, qu'on apercevait tout au loin, +confusement, au milieu de la verdure. + +Puis se tournant de nouveau et regardant du cote de la montagne: + +--Voila la fontaine ou nous avons dejeune, dit-elle en levant la main, +et ou vous avez si patiemment ecoute mes plaintes. + +Alors, secouant la tete comme pour chasser une pensee opportune: + +--Vous plait-il que nous dejeunions la encore aujourd'hui, dit-elle, +pour la derniere fois? + +--Je vous conduisais a cette fontaine. + +--C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journee soit +complete. + +Ils continuerent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant +lentement tous deux, silencieux et recueillis. + +Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et penible emotion. + +Lui-meme, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le +corps moins dispos que de coutume. + +A mesure que la matinee s'ecoulait, le temps devenait de plus en plus +lourd. + +Pas un souffle de vent, le feuillage des hetres immobile, sans un +bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui +s'ecoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au +loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches. + +Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annoncait qu'un +orage fut prochain; le ciel etait bleu, sans nuages, et le soleil +dardait ses rayons avec une intensite peu ordinaire. + +Ils arriverent enfin a la fontaine, ou Carmelita avait appris au colonel +qu'elle etait decidee a abandonner sa mere et son oncle pour entrer au +theatre. + +Ils s'assirent sur les pierres ou ils s'etaient assis le jour de cette +confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour +aller chercher l'eau qu'ils melaient a leur vin. + +Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que +Carmelita fut embarrassee de parler, ou tout au moins qu'elle eut peur +d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant +dans ce mutisme qui autrefois lui etait habituel. + +Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne detournait point ses +yeux, au contraire, elle les tenait attaches sur le colonel, et lorsque +celui-ci levait la tete, il la voyait muette, immobile, le regardant +avec cette puissance de fascination enigmatique, si bizarre chez elle, +avec ce sourire etrange des levres et des yeux, si attrayants, si +seduisants, si inquietant. + +Pendant leur dejeuner, la chaleur etait devenue plus pesante, quelques +nuages se montraient ca la dans le ciel, et, de temps en temps, +soufflait un vent chaud qui arrivait du sud. + +Puis cette rafale passee, tout rentrait dans le calme et le silence. + +En traversant un bois de sapins, ils furent suffoques par la chaleur; +l'air qu'ils respiraient leur brulait la gorge, leurs levres se +sechaient; les aiguilles tombees sur la terre, qu'elle feutrait d'un +epais tapis, etaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita +faillit tomber. + +Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le +sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marcherent d'un meme pas, sans que +leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent +de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert epais +et sombre au-dessus de leurs tetes, leur avaient cache le ciel, ils +virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du cote du sud. + +Presqu'aussitot une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit +sourd; tout ce qui etait immobile et mort s'anima et entra en mouvement; +les feuillas arrachees des branches passerent dans l'air, emportees par +le vent. + +Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la +montagne, a des distances plus ou moins rapprochees de l'endroit ou +ils se trouvaient, eclaterent des sonneries de cloches se melant a des +mugissements de vache et des cris de berger. + +Regardant autour d'eux, ils apercurent sur les pentes des paturages +inclines de leur cote, des vaches qui couraient ca et la, la queue +dressee, la tete basse, galopant sans savoir ou elles allaient. + +--Enfin voici l'orage, dit Carmelita. + +--Et trop tot pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de +gagner la hutte? + +--Pressons le pas. + +--Appuyez-vous sur mon bras. + +--Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous +voudrez. + +Il allongea le pas et elle l'allongea egalement. + +Mais, a marcher ainsi cote a cote, dans ce sentier assez, mal trace, il +y avait des difficultes; souvent ils etaient obliges de s'eloigner l'un +de l'autre pour eviter les quartiers de roche qui barraient le chemin; +d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils +s'arretaient forcement durant quelques secondes. + +--Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que +nous marcherons plus vite separement. + +--Si vous voulez. + +--Vous prenez trop souci de moi. + +Il etait evident que s'ils ne voulaient pas etre surpris par l'orage, +dans ce sentier au milieu des pres ou il n'y avait pas un abri, pas un +creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hater. + +Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et +cache le soleil quelques instants auparavant si radieux. + +Maintenant c'etait des sommets neigeux que venait la lumiere, une +lumiere blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurite que des +eclairs dechiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs +fulgurantes. + +Lorsque subitement un des ces eclairs eclatait sur les pentes herbees +de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolees, au milieu des +rochers, et le bruit grele de leurs clochettes, succedant aux roulements +du tonnerre, produisait un effet etrange et fantastique. + +D'autres vaches, au contraire, reunies aupres de leur berger et formant +cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une a l'autre pour les +flatter, restaient immobiles, rassurees, montrant ainsi toute leur +confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient aupres de +leur maitre. + +Repercutees, repetees, renvoyees par les parois des montagnes contre +lesquelles elles venaient eclater, les detonations du tonnerre +produisaient un vacarme assourdissant: ce n'etaient pas quelques coups +roulant l'un apres l'autre, c'etaient des eclats repetes, qui semblaient +se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallees ou +bien pour remonter des vallees au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un +espace libre pour se repandre en vagues sonores. + +Alors, dans leur sentier ou ils se hataient, ils etaient secoues par ces +vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux. + +Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais, +a chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tete et levait les +epaules. + +--Je suis servie a souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et +peut-etre trop bien servie. + +--Vous avez peur? + +--Dame... oui. + +--Nous approchons de la hutte. + +--Combien de temps encore? + +--Cinq minutes en marchant vite. + +Un eclat de tonnerre lui coupa la parole; en meme temps une nappe de feu +les enveloppa et les eblouit. + +Instinctivement Carmelita s'etait rapprochee du colonel. Elle lui tendit +la main. + +--Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus. + +Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brulante courut dans +ses veines, de la tete aux pieds, des pieds a la tete. + +Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se +laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hater, car +les rafales se succedaient presque sans interruption, et la pluie ou la +grele allait fondre sur eux d'une minute a l'autre. + +Quand un coup de tonnerre eclatait, le colonel sentait la main de +Carmelita serrer la sienne; puis, apres cette pression, il sentait ses +fremissements. + +Sans les eclairs qui les eblouissaient et qui faisaient danser le +sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il +y avait des moments ou ils devaient s'arreter, ne sachant ou mettre le +pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs. + +Alors les doigts de Carmelita, agites par des contractions electriques, +se crispaient dans sa main. + +Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout a coup +ils sentirent quelques gouttes tiedes leur piquer le cou: c'etait la +pluie qui arrivait. + +--Heureusement voici la hutte, dit-il. + +Son bras etendu en avant, il designa une masse sombre, qu'un eclair +presque aussitot vint illuminer. Encore une centaine de metres et ils +trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraina rapidement. + +La rafale qui avait apporte ces quelques gouttes de pluie passa, et il y +eut une sorte d'accalmie. + +Cette hutte etait une sorte de construction en pierres seches, +recouverte d'un toit en planches chargees de quartiers de rocher pour +les maintenir en place et faire resistance au vent. Ce n'etait point un +chalet, habite pendant la saison ou les vaches frequentent la montagne; +c'etait une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les +vachers allaient couper a la faux sur les pentes trop rapides pour etre +paturees par leurs bestiaux. Point de porte a cette grange, point de +fenetre; une seule ouverture, qui n'etait fermee par aucune cloture. + +Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant +devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jeterent +a l'abri. + +Il etait temps: la pluie commencait a tomber en grosses gouttes larges +et serrees, bientot ce fut une veritable cataracte qui fondit sur le +toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien a craindre de l'eau, ils +pouvaient respirer. + +Il est vrai que ce n'etait pas de la pluie que Carmelita avait peur, +c'etait du feu, c'est-a-dire du tonnerre; et l'orage precisement venait +de se dechainer en plein sur eux. + +Jusque-la ils n'avaient eu affaire qu'a l'avant-garde des nuages, +maintenant c'etait le centre de la tempete qui les enveloppait. + +Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait a leur libre passage, les +nuages s'etaient divises; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les +sommets, les autres s'etaient abattus dans les vallees. De sorte que, +dans leur hutte, ils etaient veritablement au milieu de l'orage; tantot +les detonations eclataient au-dessus de leur tete et semblaient devoir +ecraser leur toit, tantot au contraire elles eclataient au-dessous d'eux +et semblaient soulever les planches qui les abritaient. + +Les nappes de feu se succedaient sans interruption, eblouissantes, +aveuglantes, comme s'ils avaient ete en plein dans les flammes du ciel. + +Tout d'abord Carmelita avait voulu rester a l'entree de la grange pour +jouir du spectacle splendide des eclairs embrassant les montagnes; mais +bientot elle avait abandonne cette place, plus peureuse que curieuse, +pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tete entre ses mains. + +Pour le colonel, il s'etait appuye contre le mur, et il regardait +les eclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarte trop vive +l'eblouissait. + +Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler. + +Il s'approcha d'elle. + +--Je suis comme ces pauvres betes que nous regardions tout a l'heure +et que la voix de leur maitre rassurait; il me semble que si vous me +parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai tres peur. + +Il s'assit pres d'elle sur le foin parfume, et voulut la rassurer par +quelques mots plus ou moins raisonnables. + +Mais une detonation formidable lui coupa la parole la grange, secouee +du haut en bas, semblait prete a s'ecrouler; des lueurs fulgurantes +couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de +s'allumer. + +Elle jeta brusquement ses deux bras autour des epaules du colonel, et, +fremissante, eperdue, elle se serra contre lui. + +Il se pencha vers elle. + +Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrerent et leurs levres +s'unirent dans un baiser. + + + +V + +Huit jours s'etaient ecoules depuis l'orage qui avait ravage les bords +du Leman, et le colonel Chamberlain avait disparu, sans que personne sut +au Glion ce qu'il etait devenu. + +Le soir meme de cet orage, il etait rentre a l'hotel avec mademoiselle +Belmonte, et le lendemain matin, au petit jour, un garcon, en faisant +les chaussures, l'avait vu sortir. + +Contrairement a son habitude, le colonel n'avait pas pris le chemin +de la montagne; mais, tournant a gauche, il avait suivi la route qui +descend a Montreux. + +Cette disparition avait provoque, bien entendu, de nombreux +commentaires. + +--Comment! le colonel Chamberlain avait quitte l'hotel, et son valet de +chambre lui-meme n'avait pas ete averti de ce depart? + +Mais, a cote des commentaires des indifferents et des curieux, s'etait +manifestee l'inquietude des interesses. Le prince Mazzazoli, Carmelita; +la comtesse Belmonte avaient a tour de role, interroge Horace en le +pressant de questions. + +--Ou etait le colonel? + +--Quand devait-il revenir? + +A toutes ces questions Horace etait reste sans reponses, stupefait +lui-meme de ce depart, que rien ne faisait prevoir. + +Et alors il etait entre dans des explications desquelles resultait la +presomption, pour ne pas dire la certitude, que le colonel etait, la +veille meme de son depart, decide a prolonger son sejour au Glion. + +Alors il allait revenir d'un instant a l'autre. + +C'etait ce que Carmelita s'etait dit, bien qu'elle ne put guere +s'expliquer ce brusque depart, alors qu'elle avait de si puissantes +raisons personnelles, pour croire qu'il allait rester pres d'elle. + +C'etait donc une separation. + +C'etait une fuite! + +Mais Horace, comment restait-il a l'hotel? + +Comme sa niece, le prince s'etait demande ce qui avait determine ce +brusque depart. + +Mais il avait trop l'experience des choses de ce monde pour rester court +devant cette question. + +Le colonel avait voulu echapper a un mariage avec Carmelita, et en +laissant Horace au Glion, le colonel avait voulu apprendre ce qui se +passerait apres son depart, et comment ce depart serait supporte. + +Et si Horace paraissait stupefait de ce depart, s'il disait ne rien +savoir, il n'etait pas sincere. En realite, il savait parfaitement ou +son maitre etait, ce qui expliquait qu'il eut deploye si peu de zele a +le chercher dans les precipices de la montagne, et chaque jour, sans +doute, il lui ecrivait. + +De sa retraite, le colonel suivait donc l'effet produit par sa fuite. + +C'etait un homme logique que le prince Mazzazoli, et qui poussait les +raisonnements jusqu'au bout. + +Arrive a cette conclusion, il ne s'arreta donc pas en chemin, et il se +dit que cette precaution, ce besoin de savoir, indiquait surement une +resolution indecise aussi bien qu'une conscience troublee. + +S'il avait ete parfaitement decide a fuir Carmelita, le colonel ne se +serait point inquiete de ce qui arriverait apres son depart. Il serait +parti et il aurait emmene son valet de chambre avec lui. + +De ce que celui-ci restait au Glion avec mission d'observer ce qui s'y +passait pour en avertir son maitre, on devait conclure que le colonel +pouvait revenir. + +Ce retour dependait donc des lettres d'Horace. + +En consequence, il fallait que ces lettres fussent telles que le +colonel, ebranle dans son indecision et atteint dans sa conscience, fut +oblige de revenir, qu'il le voulut ou ne le voulut pas. + +Pour obtenir ce resultat, deux moyens se presentaient. + +Acheter Horace. + +Ou bien le tromper. + +Le prince, quoiqu'il n'eut qu'un parfait mepris pour la conscience +humaine, n'osa pas proposer d'argent a Horace pour le mettre dans ses +interets; ce negre, qui etait un animal primitif, serait capable de +refuser l'argent et d'avertir son maitre. + +Il aima mieux recourir a l'habilete, ce qui d'ailleurs etait plus +economique. + +Le lendemain, Carmelita garda le lit et l'on annonca qu'elle etait +malade; on dut meme aller chercher un medecin, et, comme le prince etait +sans domestiques, il pria Horace de lui rendre le service d'aller a +Montreux. + +Horace ne se serait jamais permis d'interroger le medecin; mais, lorsque +celui-ci sortit de la chambre de Carmelita, il entendit sans ecouter une +partie de la conversation qui s'engagea entre le prince et le medecin +dans le vestibule. + +--Eh bien! demanda le prince, comment trouvez-vous notre malade? Elle me +parait bien serieusement prise. + +--Ses plaintes denotent en effet un etat tres douloureux. + +--La tete surtout, c'est de la tete qu'elle souffre; la nuit a ete des +plus mauvaises. + +--Je n'ai rien remarque de particulier de ce cote; pas de fievre; et +cependant une grande agitation. + +Quelques questions et leurs reponses echapperent a Horace, mais bientot +il entendit le prince qui disait: + +--Ne craignez-vous pas une fievre cerebrale? + +La reponse n'arriva pas jusqu'a lui, au moins telle qu'elle fut formulee +par le medecin, mais le prince voulut bien la lui faire connaitre. + +On craignait une fievre cerebrale, et le medecin etait tres inquiet. + +Horace se montra emu, et le prince fut certain que cette emotion allait +se communiquer au colonel. + +Il n'y avait qu'a attendre en entretenant cette emotion. + +Le temps s'ecoulait, et la maladie de Carmelita prit un caractere de +plus en plus inquietant. + +Le prince paraissait accable, et, toutes les fois qu'il parlait de sa +niece a Horace, c'etait avec des tremblements dans la voix et des +larmes dans les yeux, de plus en plus convaincu que ces larmes et ces +tremblements passeraient dans les lettres du negre. + +--Vous aussi, disait-il, vous avez vos tourments, mon pauvre garcon, et +je vous plains sincerement d'etre sans nouvelles de votre maitre, que +vous aimez tant. + +Il y avait deja dix jours qu'Horace "etait sans nouvelles de son +maitre", lorsqu'un matin on lui remit une lourde enveloppe portant le +timbre de Paris, et dont l'adresse etait ecrite de la main du colonel. + +Dans cette enveloppe, se trouvaient quatre lettres: une pour lui, dans +laquelle le colonel lui disait de venir le rejoindre a Paris; une pour +le prince Mazzazoli, une pour la comtesse Belmonte, la quatrieme enfin +pour mademoiselle Carmelita Belmonte. + +Ces lettres recues, il ne perdit pas son temps a se demander quel +pouvait etre leur contenu. + +Vivement il monta a la chambre du prince, tenant les trois lettres dans +sa main. + +--Je viens de recevoir une lettre de mon maitre, dit Horace, dans +laquelle etaient incluses trois lettres que voici: une pour M. le +prince, une pour madame la comtesse, une pour mademoiselle Carmelita. + +--Donnez, dit le prince en avancant vivement la main. + +Mais aussitot, se contenant et ne voulant pas laisser paraitre +l'angoisse qui lui serrait les entrailles: + +--Quelles nouvelles du colonel? dit-il d'une voix qu'il tacha +d'affermir. + +--Bonnes; mon colonel me dit de l'aller rejoindre a Paris, et, comme il +ne me parle pas de sa sante, je pense qu'elle est bonne. + +--Je le pense aussi et je m'en rejouis; au reste le colonel aura +peut-etre ete plus explicite dans la lettre qu'il m'adresse, et c'est ce +que je vais voir. + +Et, prenant les lettres qu'Horace lui tendait, il congedia celui-ci d'un +mouvement de main plein d'amabilite. + +Mais, au lieu de prendre la lettre qui portait son nom, le prince ouvrit +celle qui etait adressee a Carmelita, pensant sans doute qu'il verrait +la plus clairement ce qu'il voulait apprendre. + +Il fit cela vivement, sans hesitation, comme la chose la plus naturelle +du monde. + +Carmelita ne lui appartenait-elle pas? Que serait-elle sans lui? Une +declassee, une pauvre fille qui n'aurait jamais pu se marier. + +N'etait-il pas juste que le premier, il recueillit le fruit de ses +efforts? + +Il lut: + +"Mon brusque depart a du vous bien surprendre, chere Carmelita, et quand +le lendemain de notre journee passee dans la montagne, on vous a dit que +j'avais quitte le Glion, je ne sais ce que vous avez du penser. + +"En tous cas, quelles qu'aient ete les accusations que vous avez pu +porter contre moi ou contre ma conduite, elles etaient fondees, puisque +vous ignoriez a quel mobile j'obeissais en partant. + +"Aujourd'hui, l'heure est venue de vous donner les explications de cette +conduite etrange qui, une fois encore, a du justement vous indigner, et +je veux le faire franchement, loyalement, comme il convient a un homme +d'honneur qui croit devoir se justifier. + +"Pourquoi suis-je parti sans vous avertir? + +"Tout d'abord c'est a cette question que je veux repondre, car c'est la +premiere, n'est-ce pas, que vous vous etes posee? + +"En effet, n'etait-il pas tout simple et tout naturel que, voulant +partir, je prisse la peine de vous le dire. Pour cela qu'avais-je a +faire? A frapper deux coups a notre porte de communication, qui se +serait ouverte devant moi et qui m'eut donne toute facilite pour +m'expliquer. + +"Je ne l'ai pas fait, cependant, et je dois vous dire pourquoi, avant +d'aller plus loin. + +"La facilite materielle de m'expliquer, je la trouvais par ce moyen; +mais je ne trouvais pas en meme temps la liberte morale, et c'etait +cette liberte morale que je voulais, que j'ai cherchee, que j'ai trouvee +dans ce brusque depart. + +"Lorsque nous nous sommes separes, en rentrant de notre promenade, je +ne pensais nullement a ce depart; bien au contraire, je n'avais qu'une +idee, qu'un but rester pres de vous. + +"Je ne sais ce qu'a ete cette nuit pour vous apres les sensations et les +emotions de notre journee. + +"Pour moi elle a ete une nuit de reflexions les plus graves; car c'etait +ma vie que j'allais decider, c'etait en meme temps la votre. + +"Dans des conditions pareilles, direz-vous encore, pourquoi n'avoir pas +frappe a la porte de communication? + +"Ma reponse sera franche. + +"Parce j'aurais subi votre influence toute-puissante, irresistible, et, +au lieu de voir par mes propres yeux, au lieu de sentir par mon propre +coeur, au lieu de raisonner avec ma propre raison, je me serais laisse +entrainer, j'aurais vu par vos yeux, j'aurais senti par votre coeur, je +n'aurais pas raisonne. + +"J'ai voulu m'assurer cette liberte d'examen et de decision. + +"Voila comment je suis parti, sans vous parler de ce depart, convaincu a +l'avance que, si je vous disais un seul mot, je ne partirais point. + +"Or il fallait, il fallait absolument que je partisse, pour avoir toute +ma liberte de conscience. + +"En vous quittant, en vous serrant dans mes bras une derniere fois, je +ne m'imaginais guere que le lendemain matin nous ne nous verrions plus; +mais, dans le calme et le silence de la nuit, la reflexion a remplace +les emportements tumultueux de la journee, et, peu a peu, j'ai ete amene +a faire l'examen de ma situation morale dans le present aussi bien que +dans le passe. + +"En commencant cette lettre, je vous ai promis une entiere franchise +et une absolue sincerite; je dois donc, quant a cette position morale, +entrer dans des details qui, jusqu'a un certain point, seront des aveux. + +"Je sens combien ces aveux sont delicats entre nous, je sens combien ils +sont difficiles; mais je m'imputerais a crime de ne pas les faire. + +"En ces derniers temps j'ai eprouve, chere Carmelita, une terrible +douleur qui m'a laisse aneanti, et j'ai cru que mon coeur etait mort +pour la tendresse, si bien mort que personne ne le ressusciterait +jamais. + +"Cet aveu vous fera comprendre comment, dans cette vie d'intimite qui +a ete la notre, jamais un mot de tendresse n'est sorti de mes levres; +jamais un regard passionne, jamais un geste n'est venu troubler la +confiance que vous aviez en moi. + +"Vous aimai-je? + +"Je ne me posais pas cette question, et l'idee que je pouvais encore +aimer ne se presentait meme pas a mon esprit. + +"La surprise qui nous a mis dans les bras l'un de l'autre a ete l'eclair +qui a dechire la nuit qui m'enveloppait." + +Arrive a ce passage de la lettre qu'il lisait, le prince s'arreta un +moment et haussa doucement les epaules avec un sourire de pitie; mais il +ne s'attarda pas dans des reflexions oiseuses, et bien vite il reprit sa +lecture au point ou il l'avait interrompue. + +"Les eclairs, vous avez vu, dans cette journee d'orage, les effets +qu'ils produisent, ils eblouissent, et, lorsqu'ils s'eteignent, +l'obscurite qu'ils ont pour une seconde dechiree et illuminee reprend +plus sombre et plus noire. + +"Il en est des choses morales comme des choses materielles. + +"L'eclair qui m'avait ebloui s'etait eteint, je restai aveugle. + +"Sans doute il m'etait facile de faire jaillir de nouveau les lueurs qui +avaient projete leur lumiere dans mon ame. Pour cela, je n'avais qu'a +venir pres de vous: du choc de nos regards naitraient de nouveaux +eclairs. + +"Mais l'effet ne serait-il pas toujours le meme, et l'aveuglement ne +succederait-il pas encore a l'eblouissement? + +"Ce n'etait point ainsi que je devais tenter l'examen que je voulais; ce +n'etait point pres de vous, sous votre influence, sous votre charme. + +"C'etait dans la solitude, dans le calme, seul en face de moi-meme, que +je devais m'interroger franchement, et franchement me repondre. + +"Voila pourquoi je suis parti. + +"Ce que je voulais savoir, ce n'etait point si j'etais capable d'etre +heureux pres de vous. + +"Cela je le savais, je le sentais, et m'eloignant le matin de l'hotel ou +vous dormiez, regardant les fenetres de votre chambre, pensant a +notre journee de la veille, je retrouvais encore dans mes veines des +frissonnements de bonheur. + +"Mais etais-je capable de vous rendre heureuse? Pouvais-je vous aimer +comme vous devez etre aimee? Cela, je ne le savais pas d'une maniere +certaine et je voulais le chercher. + +"Cet examen, je l'ai fait en toute franchise, en toute conscience. + +"Depuis que je me suis eloigne du Glion, il ne s'est point ecoule une +heure, une minute, qui ne vous ait ete consacree, et aujourd'hui je +viens vous dire que j'ecris a votre oncle, et a votre mere, pour leur +demander votre main. + +"Voulez-vous de moi pour votre mari, chere Carmelita? + +"Vous prierez votre oncle de me faire connaitre votre reponse." + +Le prince s'arreta de nouveau et, posant la lettre sur la table qui +etait devant lui, se renversant dans son fauteuil, il se mit a rire +silencieusement. + +Quelqu'un qui l'eut observe se fut assurement demande s'il devenait fou: +sans une parole, sans un eclat de voix, il riait toujours, la bouche +largement ouverte, la machoire inferieure tremblante, les yeux remplis +de larmes. + +Tout a coup il s'arreta et haussant les epaules: + +--Le remords des honnetes gens, dit-il a mi-voix. Huit jours... lutte... +reparation obligee... enfin! + +Puis, son acces de joie s'etant un peu calme, il reprit et acheva sa +lecture: + +"Soyez assuree que vous trouverez en moi un mari qui vous aimera +loyalement, et qui tiendra fidelement un engagement qu'il n'a voulu +prendre qu'en connaissance de cause." + +Venaient ensuite quelques phrases de tendresse qui n'etaient que le +developpement de cette idee, mais le prince ne les lut que d'un oeil +distrait puis il passa a la lettre qui lui etait adressee: en gros, il +savait ou tout au moins il croyait savoir comment le colonel avait ete +amene a cette demande en mariage, et pour le moment cela suffisait. + +Maintenant il etait curieux de voir comment sa lettre etait redigee. + +Elle l'etait de la facon la plus simple et en termes aussi brefs que +possible. + + Mon cher prince, + + Je n'ai pu vivre dans l'intimite de votre charmante niece, sans me + prendre pour elle d'un sentiment de tendresse qui peu a peu est + devenu de l'amour. + + J'ai l'honneur de vous demander sa main et je vous prie d'etre + mon interprete aupres de madame la comtesse Belmonte, a laquelle + d'ailleurs j'ecris directement, pour appuyer ma demande. + + Je ne veux aujourd'hui presenter que la question de sentiment; quant + a ce qui est affaire, nous nous en occuperons, si vous le voulez + bien, de vive voix, lorsque nous aurons le plaisir d'etre reunis. + + Croyez, mon cher prince, a mes meilleurs sentiments. + + EDOUARD CHAMBERLAIN. + +Autant le prince avait ete satisfait de la lettre ecrite a Carmelita, +autant il fut mecontent de celle-la. + +Vraiment ce marchand de petrole le prenait de haut et d'un ton degage +avec le dernier representant des Mazzazoli. + +Il prit la lettre adressee a la comtesse et l'ouvrit. + +Elle etait a peu pres la repetition de celle qu'il venait de lire, avec +plus de politesse seulement et moins de sans-gene. + +Alors, reunissant ces trois lettres, il passa dans la chambre de +Carmelita, ou se trouvait la comtesse. + +--Je viens de recevoir une lettre du colonel Chamberlain, dit-il. + +--Ah! s'ecria la comtesse. + +Carmelita ne dit rien; mais, se soulevant sur le fauteuil ou elle etait +etendue, elle regarda son oncle fixement. + +--Voici deux lettres qui vous sont adressees, continua le prince. + +Et il remit ces lettres, l'une a sa soeur, l'autre a sa niece. + +--Ne me faites pas mourir d'impatience, s'ecria la comtesse, les mains +tremblantes, parlez donc. + +--Lisez, dit-il. + +Carmelita n'avait point attendu ce conseil, prenant la lettre des mains +de son oncle, elle en avait commence vivement la lecture, sans faire +d'observation a propos du cachet brise. + +Mais la comtesse tremblait tellement qu'elle ne pouvait lire; alors, +le prince, s'approchant d'elle, lui reprit la lettre et la lui lut a +mi-voix. + +--Ah! le bon garcon, s'ecria la comtesse. + +Et elle joignit les mains en marmottant quelques mots inintelligibles. + +Cependant Carmelita avait acheve la lecture de sa lettre, beaucoup plus +longue que celle de sa mere. + +Le prince, qui l'observait, n'avait pas vu son visage palir ou rougir. + +Mais, lorsqu'elle fut arrivee a la derniere ligne, elle se leva vivement +et lancant a son oncle un regard triomphant: + +--Eh bien! dit-elle, suis-je une oie? + +Le prince flechit un genou devant elle, et lui prenant la main avec un +geste d'humble adoration: + +--Un ange! dit-il. + +Respectueusement il lui baisa la main. + +A son tour la comtesse vint devant sa fille, et lui prenant la main, +comme l'avait fait le prince, elle la baisa aussi avec une genuflexion. + +Ainsi sa mere et son oncle se prosternaient devant elle. + +L'elan de fierte qu'elle avait eu en lisant la lettre de son mari ne +tint pas contre cette humilite; elle prit sa mere dans ses bras et +l'embrassa tendrement, de meme elle embrassa son oncle. + + + +VI + +Bien que le prince Mazzazoli eut pleine confiance dans le colonel et le +jugeat incapable de ne pas tenir un engagement pris, il eut desire que +le mariage de Carmelita ne se fit point a Paris. + +Sans doute, au point ou les choses etaient arrivees, il n'y avait guere +a craindre que ce mariage manquat. + +Cependant il etait dans la nature du prince de craindre toujours et de +rester quand meme sur ses gardes. + +Dans les circonstances presentes, il lui semblait que, si un danger +devait surgir, c'etait du cote de Paris qu'il fallait l'attendre. + +Il paraissait peu probable que le colonel retombat sous l'influence +de madame de Lucilliere, au moins avant le mariage. Apres, cela etait +possible, et le prince, qui avait l'experience de la passion, admettait +ce retour jusqu'a un certain point; mais ce qui arriverait apres le +mariage, il n'avait pas presentement a en prendre souci. + +Le baron Lazarus ne voudrait-il pas se venger de la duperie dont il +avait ete victime? Cela etait a presumer. Mais que pouvait-il? Ni lui ni +Ida n'etaient maintenant bien redoutables. + +Enfin pouvait-on etre pleinement rassure du cote de cette jeune cousine +du colonel, cette petite Therese Chamberlain, qu'il avait eu un moment +l'intention de prendre pour femme? + +Quel que fut le plus ou moins de gravite de ces trois dangers, et a vrai +dire le plus grand de tous paraissait bien peu serieux, il y avait une +chose certaine, qui etait que le simple sejour a Paris du colonel et +de Carmelita donnait tout de suite a ces craintes un caractere plus +imminent. + +Que le colonel ne rentrat pas en France et tres probablement aucun de +ces dangers n'eclatait. + +Au contraire, que le mariage se fit a Paris, precede et accompagne de +toute la publicite qui fatalement devait se manifester d'une facon +bruyante, et aussitot ils pouvaient devenir menacants. + +Qui pouvait savoir a l'avance les fantaisies qui passeraient par la tete +de la marquise de Lucilliere, lorsqu'elle apprendrait que son ancien +amant allait se marier? En voyant a qui avait profite la rupture, qu'on +avait eu l'habilete d'amener entre elle et cet amant ne devinerait-elle +pas quel avait ete l'auteur de cette rupture? + +Que ne devait-on pas craindre d'un homme tel que le baron Lazarus, decu +dans ses esperances les plus cheres, et de plus battu avec les armes +memes qu'il avait eu la simplicite de donner? + +Enfin qui pouvait prevoir ce que ferait cette Therese Chamberlain, alors +surtout qu'on ne la connaissait pas, et qu'on ne savait rien de ce qui +s'etait passe entre elle et son cousin le colonel? Ce que M. Le Mehaute, +le juge d'instruction, avait raconte du frere de cette jeune fille, lors +de la tentative d'assassinat commise sur le colonel, devait donner a +reflechir. Il etait evident qu'on avait la main hardie, dans cette +famille, et un Italien, si brave qu'il soit, compte toujours dans la vie +avec les mains hardies qui savent manier un couteau ou un poignard. Or, +si le recit du juge d'instruction etait exact, on ne se faisait pas +scrupule, dans la famille Chamberlain, de mettre en mouvement les +couteaux et les poignards; la poitrine du colonel etait la pour le +prouver. + +Il valait donc mieux, a tous les points de vue et aussi au point de vue +des interets personnels du prince, que le mariage ne se fit pas a Paris. + +--Mais ou le celebrer? + +--Ah! si on avait commence les reparations indispensables dans le +chateau de Belmonte! Si on s'etait occupe activement de meubler quelques +pieces! Si.... + +Le prince avait hausse les epaules, ce n'etait pas en quelques semaines +ou en quelques mois qu'on pouvait restaurer Belmonte. + +Comment celebrer un mariage entre les quatre murailles croulantes d'un +chateau chancelant, sans un toit sur la tete des invites, sans vitres +aux fenetres, au milieu des oiseaux de nuit effrayes et des betes +immondes qui cherchent leur abri dans les decombres? + +La vue seule de cette misere ne ferait-elle pas fuir le colonel, peu +sensible sans doute a la poesie des ruines? + +Il fallait donc renoncer a Belmonte, et le prince y renonca, mais non +pourtant sans tenter d'ecarter Paris. + +Il proposa Venise, Florence, Naples, trois villes charmantes pour une +lune de miel. + +Mais le colonel n'accueillit point cette proposition. + +Le prince Mazzazoli avait-il une habitation a Venise? En avait-il une a +Florence? une a Naples? Non, n'est-ce pas? Alors pourquoi aller a Venise +ou a Naples? et pourquoi plutot ne pas aller a Paris, ou il possedait, +lui, un hotel pret a le recevoir? + +Paris etait aussi une ville charmante pour une lune de miel. + +Le prince resista, mais le colonel tint bon et de telle sorte que, +finalement, le prince ceda. + +Quelles raisons valables lui opposer pour refuser Paris? Aucune en +realite; et un refus persistant pourrait le surprendre et l'inquieter, +peut-etre meme donner de mauvaises pensees. + +Le temps n'etait pas encore venu ou l'on pourrait impunement ne pas le +menager. + +Il fut donc convenu qu'on rentrerait a Paris, et que ce serait a Paris +que se ferait le mariage. + +D'ailleurs, en veillant attentivement, on pourrait ecarter les dangers, +s'ils se presentaient. + +Et le colonel etait dans des dispositions qui ne permettaient pas +de croire que ces dangers, quels qu'ils fussent pussent etre bien +redoutables. + +On pourrait risquer des efforts pour empecher ce mariage, mais a coup +sur ils n'auraient aucun resultat. + +Cependant, malgre cette confiance dans le succes, le prince aurait voulu +tenir le mariage de sa niece autant que possible cache, ayant pour cela +de puissantes raisons qui lui etaient inclusivement personnelles. + +Mais cela ne fut pas possible. + +Le colonel se serait demande ce que signifiait cet etrange mystere. + +Et d'un autre cote lui-meme revenant a Paris, apres une assez longue +absence, etait oblige de donner des explications a ses creanciers pour +les faire patienter. + +Quelle meilleure assurance pour eux d'etre surement payes que l'annonce +du prochain mariage de Carmelita avec le colonel Chamberlain? + +Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage plus ou moins probable; +c'etait un mariage arrete, decide, et le plus etonnant, le plus +merveilleux, le plus miraculeux, le plus etourdissant, le plus +triomphant, le plus beau, le plus grand, le plus riche, le plus +extraordinaire, le plus brillant, le plus eblouissant, le plus digne +d'envie qu'on put rever. Le mari, on pouvait le nommer: c'etait... pour +tout dire d'un seul mot, c'etait l'homme le plus riche, le plus en vue, +le plus a la mode de Paris, c'etait le colonel Chamberlain. + +Et le prince l'avait nomme tout bas, en cachette, avec priere de ne pas +ebruiter cette nouvelle. + +Non seulement il l'avait nomme, mais avec quelques creanciers qui +avaient paye cher le droit d'etre incredules, il avait fait plus; il +avait montre la lettre ecrite par le colonel pour lui demander la main +de Carmelita. + +Le premier creancier a qui le prince avait montre la lettre du colonel +etait son bijoutier, qu'il avait interet a menager. Le bijoutier avait +promis le secret, mais, en rentrant chez lui, il avait joyeusement +annonce a sa femme que la creance du prince Mazzazoli serait payee, +attendu que mademoiselle de Belmonte epousait le colonel Chamberlain. +A ce moment etait entree une des principales clientes de la maison, +la charmante comtesse d'Ardisson, amie et rivale de la marquise de +Lucilliere. + +Naturellement, on lui avait conte cette grande nouvelle, qui, en +consequence de ses relations avec madame de Lucilliere, devait avoir un +certain interet pour elle. + +C'etait un secret, un grand secret, que personne ne connaissait encore +a Paris; car le prince et sa famille venant de Suisse avec le colonel +Chamberlain, etaient arrives le matin meme. + +Une fois en possession de ce secret, la comtesse d'Ardisson n'eut qu'un +desir, l'apprendre elle-meme a madame de Lucilliere, pour voir comment +celle-ci recevrait cette nouvelle. + +Precisement c'etait jour d'Opera de la marquise de Lucilliere, +l'occasion etait vraiment heureuse. + +A huit heures, la comtesse d'Ardisson s'etait installee dans sa loge, +qui faisait face a celle de madame de Lucilliere. + +La marquise n'etait point encore arrivee et sa loge etait restee vide +jusqu'a la fin du premier acte de Robert, qu'on donnait ce soir-la. + +La toile etait a peine tombee, que la comtesse d'Ardisson entrait dans +la loge de madame de Lucilliere pour lui faire une visite d'amitie. + +La marquise etait gaie, souriante, de belle humeur comme a l'ordinaire, +et prenait plaisir pour le moment a plaisanter le prince Seratoff, qui +l'avait accompagnee. + +Elle accueillit la comtesse d'Ardisson avec des demonstrations de joie +affectueuse, comme une amie dont on a ete trop longtemps separee. + +Apres quelques minutes, le prince Seratoff sortit de la loge, les +laissant en tete a tete. + +--Vous savez la nouvelle? demanda aussitot la comtesse. + +--Quelle nouvelle + +--La grande, l'incroyable, la merveilleuse nouvelle: le colonel +Chamberlain, qui avait disparu si brusquement, il y a quelques mois est +retrouve. + +--Etait-il donc perdu? demanda la marquise de Lucilliere en palissant +legerement. + +--Je ne sais s'il l'etait pour vous,--la comtesse appuya sur le +mot.--mais il l'etait pour le monde parisien; heureusement le voici +revenu, et je crois que son retour va faire un joli tapage. + +Elle attendit un moment pour que madame de Lucilliere lui demandat a +propos de quoi allait eclater ce tapage; mais celle-ci, tout d'abord +surprise en entendant prononcer le nom du colonel, s'etait bien vite +remise et maintenant elle se tenait sur ses gardes. + +Evidemment ce n'etait pas pour avoir le plaisir de lui faire une simple +visite que sa chere amie, madame d'Ardisson, etait venue dans sa loge. +Madame de Lucilliere avait trop l'habitude de ces sortes d'attaques pour +se livrer maladroitement; il fallait attendre et laisser venir. + +--Il y a longtemps que vous n'avez eu de nouvelles du prince Mazzazoli +et de mademoiselle Belmonte? demanda la comtesse d'Ardisson. + +--Tres longtemps. + +--Ils etaient en Suisse; ils sont revenus aussi. + +--La comtesse est retablie? + +--Est-ce que vous croyez vraiment qu'elle a ete malade? + +--Je crois toujours ce qu'on me dit, quand je n'ai pas de motifs pour me +defier de ceux qui parlent. + +--Et vous n'avez pas de motifs pour vous defier de la comtesse ou du +prince? + +--Pas le moindre. Ne sont-ils pas mes amis? Je ne me defie jamais de mes +amis. + +--Eh bien! dans cette circonstance, vous avez ete dupe de votre +confiance. + +--Vraiment? + +--Ce n'etait pas pour cause de maladie que la comtesse allait en +Suisse. En realite, ce n'etait pas elle qui faisait ce voyage; c'etait +Carmelita. Devinez-vous? + +--Pas du tout; vous parlez, chere amie, comme le sphinx. + +--Je voulais vous menager cette nouvelle pour qu'elle ne vous... surprit +pas trop brusquement. Carmelita allait en Suisse pour rejoindre le +colonel Chamberlain, qui s'etait retire sur les bords du lac de Geneve +en quittant Paris; ils ont passe tout le temps de cette absence +ensemble, et de ce long tete-a-tete il est resulte ce qui fatalement +devait se produire: le colonel Chamberlain epouse mademoiselle Carmelita +Belmonte. + +Bien que madame de Lucilliere eut pu se preparer pendant les savantes +lenteurs de cette attaque, elle tressaillit, et sa main, qui jouait +nerveusement avec son eventail se crispa. + +Madame d'Ardisson, qui l'observait, remarqua tres bien l'effet qu'elle +avait produit. + +--Vous ne me croyez pas? dit-elle. + +--Pourquoi ne vous croirais-je pas? + +--Je n'en sais vraiment rien, car rien n'est plus explicable que ce +mariage entre deux etres qui semblent faits l'un pour l'autre: le +colonel est un homme charmant malgre l'excentricite de sa tenue, et +Carmelita est la belle des belles. Ils devaient s'aimer, cela etait +ecrit et cela s'est realise: il parait qu'ils s'adorent. En tous cas, le +certain est qu'ils s'epousent. + +Il fallait bien dire quelque chose. + +--Et pour quand ce mariage? demanda madame de Lucilliere d'une voix +qu'elle tacha d'affermir. + +--Ah! cela je n'en sais rien, car ce n'est ni le colonel ni le prince +Mazzazoli qui m'ont donne cette nouvelle; je la tiens d'une personne +tierce, en qui j'ai toute confiance et qui a vu, de ses yeux vu, ce qui +s'appelle vu, la lettre par laquelle le colonel Chamberlain demande au +prince Mazzazoli la main de sa niece, mademoiselle Carmelita Belmonte. +Le mariage n'est donc plus douteux, seulement j'ignore la date; il est +meme probable que cette date vous la connaitrez avant moi. Vous avez +avec le colonel Chamberlain des relations beaucoup plus intimes que +personne a Paris, et sa premiere visite sera assurement pour vous. +Mais, grace a mon indiscretion, vous ne serez pas surprise. Vous ne me +remerciez pas? + +--Au contraire; mais j'attendais que vous eussiez fini, afin de vous +remercier une bonne fois pour toutes. + +Puis, apres quelques paroles insignifiantes, madame d'Ardisson regagna +vivement sa loge, et, se placant dans l'ombre de maniere a se cacher +autant que possible, elle braqua sa lorgnette sur madame de Lucilliere. + +Elle s'etait observee pendant cet entretien, dont toutes les paroles +portaient; maintenant, sans doute qu'elle se croyait libre elle allait +se livrer.... + +Et de fait, elle se tenait la tete appuyee sur sa main, immobile, le +visage contracte, les sourcils rapproches, les levres serrees, les +narines dilatees. + +Elle aimait donc toujours le colonel? + +Et complaisamment, en souriant, madame d'Ardisson prit plaisir a +rappeler les coups qu'elle venait de porter: "Carmelita allait en Suisse +pour rejoindre le colonel; ils s'adorent, ils se marient." Et cette +allusion aux relations intimes qui existaient entre le colonel et la +marquise?... Vraiment tout cela avait ete bien file. + +A ce moment, la porte de la loge de la marquise s'ouvrit de nouveau, et +le prince Seratoff parut; mais la marquise ne le laissa pas s'asseoir. + +Elle lui fit un signe, et il se pencha vers elle; puis, apres avoir +dirige ses regards vers les fauteuils d'orchestre du cote gauche, il +sortit. + +Abandonnant la loge de la marquise, madame d'Ardisson braqua sa +lorgnette vers la porte de l'orchestre, ou bientot se montra le prince +Seratoff. + +Au quatrieme fauteuil, etait assis le baron Lazarus, qui venait +d'arriver. + +Le prince se dirigea vers lui, et apres quelques paroles l'emmena avec +lui. + +Deux minutes apres, ils entrerent dans la loge de la marquise de +Lucilliere, et le prince en sortit aussitot, laissant le baron seul avec +la marquise. + + + +VI + +Madame de Lucilliere avait indique de la main au baron Lazarus un +fauteuil dans le fond de la loge, et elle-meme, reculant autant que +possible celui qu'elle occupait, avait tourne le dos a la scene. + +--Vous avez desire me voir? demanda le baron, qui paraissait assez mal a +l'aise. + +--Oui, monsieur, et j'ai cru remarquer que vous n'accueilliez pas tres +favorablement la demande de mon ambassadeur. + +--Mais, madame.... + +--Oh! je comprends tres bien que vous ayez eu une certaine repugnance a +revenir dans cette loge qui doit vous rappeler de mauvais souvenirs. + +Le baron prit l'air d'un homme qui cherche vainement a comprendre ou a +se rappeler ce dont on lui parle. + +Bons ou mauvais, il etait evident que les souvenirs auxquels on faisait +allusion etaient sortis de sa memoire. + +--Cette loge? dit-il enfin (car il ne pouvait pas rester bouche ouverte +sans rien dire), cette loge? + +--N'est-ce pas dans cette loge, a cette place meme, peut-etre sur ce +fauteuil, continua la marquise, que vous avez eu avec M. de Lucilliere +un entretien dont je faisais le sujet. + +--Un entretien, avec M. le marquis, dont vous faisiez le sujet? Mon +Dieu! c'est possible, cependant je ne me rappelle pas du tout de quoi il +etait question. + +--D'une certaine lettre anonyme. + +--Une lettre anonyme? + +Et le baron Lazarus parut faire un appel desespere a sa memoire. + +Mais ce fut en vain, il ne trouva rien a propos de cette lettre anonyme. + +--Ne cherchez pas, dit madame de Lucilliere avec dedain; je vois que +vous ne trouveriez pas; je vais vous aider. Cette lettre anonyme parlait +d'une petite porte de la rue de Valois. + +--Comment? vous savez.... + +--Le marquis m'a tout dit; il est inutile de paraitre ignorer ce que +vous savez parfaitement. De mon cote, je trouve inutile de vous laisser +croire plus longtemps que le pretexte mis en avant pour rompre nos +relations etait fonde; la vraie raison de cette rupture etait cette +lettre anonyme. Cela ne doit pas vous surprendre, et je presume que vous +le saviez deja; cependant j'ai tenu a vous le dire. + +--Avez-vous pu supposer que je connaissais l'auteur de cette infamie? + +--J'ai cru et je crois que l'auteur de cette infamie, comme vous dites, +etait vous. + +--Madame! + +--Oh! pas d'indignation; vous devez sentir que je ne m'y laisserais +pas prendre. Menagez-vous, reservez vos forces, ne prodiguez pas votre +eloquence en pure perte; vous en aurez besoin bientot, et vous trouverez +a les employer plus utilement qu'avec moi. + +Elle parlait avec une vehemence que le baron ne lui avait jamais vue, +en contenant sa voix cependant de maniere a n'etre pas entendue +distinctement par les personnes qui se trouvaient dans les loges +voisines; mais la violence meme qu'elle se faisait pour se contenir +rendait son emotion plus evidente. + +Decidement le baron avait eu tort de se rendre a l'invitation du prince +Seratoff, et il aurait ete beaucoup plus sage a lui d'ecouter son +inspiration premiere, qui lui conseillait de rester tranquillement dans +son fauteuil. Comment n'avait-il pas devine, apres la rupture qui avait +eu lieu entre lui et madame de Lucilliere, qu'une invitation de celle-ci +ne pouvait etre que dangereuse! + +Maintenant qu'il avait commis la sottise de se rendre a cette invitation +et de venir dans cette loge, quand et comment en sortir? + +Comme il se posait cette question, la porte de la loge s'ouvrit, et le +duc de Mestosa s'avanca vivement vers la marquise, en homme heureux de +voir la femme qu'il adore. + +Cette visite redoubla l'embarras du baron, car il connaissait madame +de Lucilliere et ses habitudes: c'etait toujours publiquement qu'elle +s'expliquait avec les gens dont elle croyait avoir a se plaindre, et +elle le faisait avec un esprit diabolique qui lancait des allusions et +les mots aceres d'une facon cruelle. Qu'elle eut tort ou raison elle +arrivait toujours a mettre les rieurs de son cote, et l'on ne sortait de +ses jolies griffes roses que dechire aux endroits les plus sensibles, +avec des blessures ridicules. Que de fois n'avait-il pas ri lui meme de +ses pauvres victimes! + +Maintenant c'etait son tour de recevoir ces blessures sans pouvoir les +rendre. Il se leva pour ceder la place au duc. + +Mais de la main elle le retint. + +--J'ai a peine commence la confidence que j'ai a vous faire, dit-elle. + +Puis s'adressant au duc de Mestosa, qui restait indecis: + +--J'ai une affaire importante a traiter avec le baron, dit-elle; +voulez-vous nous donner quelques minutes encore? + +Au moins l'explication n'aurait pas de temoin. + +Ce fut ce que le baron se dit avec satisfaction. + +--Sachant la verite au sujet de cette lettre anonyme, continua madame de +Lucilliere, vous devez vous demander comment l'idee m'est venue d'avoir +une entrevue avec vous. J'avoue qu'en arrivant ce soir a l'Opera, je ne +me doutais guere que je vous ferais appeler dans ma loge, et je croyais +bien que toutes relations entre nous etaient rompues. A vrai dire et +pour ne pas m'en cacher, je vous considerais comme mon ennemi, et pour +vous je n'avais d'autre sentiment que ceux d'une ennemie. Vous voyez que +je suis franche. + +--Je vois que vous ressentez comme une sorte de joie a affirmer cette +hostilite. + +--Parfaitement observe; mais ce n'est pas seulement la joie qui me fait +affirmer cette hostilite; j'obeis encore, en agissant ainsi, a d'autres +considerations plus importantes. Je veux, en effet que cette hostilite +soit bien constatee, bien reconnue par vous, afin que vous ne vous +trompiez pas sur le traite d'alliance que je vais vous proposer. + +Cette hostilite d'une part et cette alliance d'une autre, paraissaient +tellement contradictoires que le baron laissa paraitre un mouvement de +surprise. + +--Quand je me serais expliquee, continua madame de Lucilliere, +votre etonnement cessera, et ce qui vous parait obscur en ce moment +s'eclaircira. Ecoutez donc cette explication, qui vous interesse plus +que vous ne pouvez le supposer, et revenons a la lettre, a votre lettre +anonyme. Vous devez penser qu'il ne m'a pas fallu de grands efforts +d'esprit pour deviner le mobile qui vous a pousse a faire usage de cette +lettre: vous avez voulu amener une rupture entre nous et le colonel +Chamberlain. + +--Laissez-moi vous dire, interrompit-il, que vous vous trompez. + +--Je ne me trompe nullement. Vous desiriez cette rupture parce que, +interpretant notre intimite selon vos craintes, vous vous figuriez +que, cette intimite rompue, le colonel Chamberlain deviendrait un mari +possible pour votre fille. + +L'occasion etait trop bonne pour que le baron ne la mit pas a profit: on +attaquait sa fille, il dedaignait de repondre et quittait la place. Il +se leva pour sortir. + +Mais la marquise semblait avoir prevu ce mouvement; car, avant qu'il eut +pu faire un pas en arriere, elle lui jeta vivement quelques mots qui +l'arreterent. + +--Ce mari impossible alors est possible aujourd'hui, si vous voulez +ecouter ce que j'ai a vous dire. + +Le baron hesita un moment. + +--Si injustes que soient vos accusations, dit-il enfin, notre ancienne +amitie me fait une loi de les ecouter jusqu'au bout, pour m'en defendre +et vous montrer combien elles sont fausses. + +C'etait la une etrange reponse, mais la marquise ne s'en preoccupa pas +autrement. Ce qu'elle voulait, c'etait que le baron demeurat, et il +demeurait; le reste lui importait peu. + +Elle continua: + +--L'histoire de cette lettre anonyme prouve que vous etes doue de +qualites... est-ce bien qualites qu'il faut dire? enfin peu importe. +Vous etes donc doue de qualites, puisque qualites il y a, que je ne +possede pas; de plus vous avez, dans le choix des moyens auxquels vous +recourez, une hardiesse d'esprit et une independance de... coeur qui, +j'en conviens, peuvent rendre de tres utiles services. En un mot, vous +etes un homme pratique, et voulant le succes, vous ne vous laissez point +empetrer dans toutes sortes de considerations sentimentales ou morales, +qui sont un fardeau pour quiconque ne sait pas s'en debarrasser. Vous +voyez que je vous rends justice. + +Le baron fit la grimace. + +--C'est cette... j'allais dire estime, poursuivit madame de Lucilliere, +c'est ce cas que je fais de vos qualites pratiques qui m'a donne l'idee +de revenir sur notre rupture et de vous proposer une alliance dans un +but commun, certaine a l'avance que personne n'etait capable comme vous +d'atteindre un resultat que je desire et que vous desirerez peut-etre +encore plus vivement que moi, quand vous le connaitrez. Bien entendu, +l'alliance dont je vous parle n'est point une alliance cordiale; c'est +une alliance utile, voila tout. Vous pouvez me servir, je m'adresse a +vous; je puis vous aider, vous venez a moi. Les sentiments n'ont rien a +voir dans ce pacte, ils restent ce qu'il sont. + +--Mais je vous assure.... + +--Je vous en prie, ne revenons point sur cette question: nos sentiments +personnels n'ont rien a voir ni a faire dans l'oeuvre commune que je +veux vous proposer, ou plutot c'est parce qu'ils sont ce qu'ils sont que +precisement je vous la propose. + +--J'avoue encore une fois, madame, que je ne comprends rien a ces +paroles; aussi avant de savoir si je puis vous preter mon concours, +je vous prie de me dire ce que vous attendez de moi et quel but vous +poursuivez. + +--Le but, empecher le colonel Chamberlain de devenir le mari de +mademoiselle Belmonte; le concours, chercher les moyens, les trouver, de +rompre ce mariage, qui est a la veille de se faire. Vous voyez que rien +n'est plus simple. + +--Ce mariage est a la veille de se faire! s'ecria le baron. + +--A la veille est une facon de parler pour dire prochainement: l'epoque +a laquelle il doit avoir lieu, je ne la connais pas. Tout ce que je +sais, c'est que le prince Mazzazoli, accompagne de sa niece, a ete +rejoindre le colonel en Suisse, ou celui-ci s'etait retire en quittant +Paris; que la Carmelita ou le prince, je ne sais lequel des deux, tous +deux peut-etre, ont trouve moyen d'obtenir une promesse de mariage du +colonel, et qu'ils sont revenus tous ensemble a Paris. Existe-il des +moyens pour rompre ce mariage, je n'en sais rien; mais, comme j'ai de +bonnes raisons pour etre convaincue que vous desirez cette rupture non +moins vivement que moi, je m'adresse a vous pour que vous les cherchiez +de votre cote, tandis que je les chercherai du mien. Sans doute j'aurais +pu agir seule, mais je vous ai explique tout a l'heure que je vous +reconnaissais des qualites que je n'ai pas, de sorte que je n'ai pas +hesite a vous demander votre concours, en meme temps que je vous +proposais le mien. Il est certain que nous n'agirons pas de la meme +maniere; voila pourquoi, a deux, nous serons beaucoup plus forts. +Acceptez-vous. + +Le baron hesita assez longtemps avant de repondre. + +--Il est evident, dit-il enfin, qu'il serait tout a fait regrettable de +voir un homme tel que le colonel epouser mademoiselle Belmonte. + +--N'est-ce pas? J'etais sure que ce serait la votre cri. + +--J'ai pour ce cher colonel la plus vive amitie; je l'aime comme un +fils, et il me semble que c'est un devoir d'empecher, si cela est +possible, un mariage qui certainement le rendrait malheureux. Ce brave +colonel vient de loin, de tres loin; il ne connait pas les dessous de la +vie parisienne. + +--Il faudrait les lui montrer. + +--Tout en reconnaissant le merite du colonel, on peut dire qu'il y a en +lui une certaine naivete qui l'expose a etre dupe quelquefois de ceux +qui l'entourent. J'ai ete temoin de sa confiance et de sa foi. + +Ce fut a la marquise de faire un mouvement qui prouva que le coup du +baron avait porte. + +--Il se laisse facilement tromper par son coeur: c'est une qualite sans +doute, mais qui nous expose souvent a de facheuses deceptions. Je crois +donc que dans les circonstances qui nous occupent, il aura ete victime +de sa confiance et de son coeur. Mademoiselle Belmonte n'est pas du tout +la femme qui lui convient, lui si droit, si franc, si tendre, car il est +tres tendre. + +--Mille raisons rendent ce mariage impossible. + +--Ce n'est pas avec des raisons qu'on ouvre les yeux d'un homme aveugle +par la passion, et sans doute le colonel aime passionnement la belle +Carmelita. Savez-vous s'il l'aime passionnement? + +Le baron posa cette question avec sa bonhomie ordinaire, en regardant la +marquise. + +--Je ne sais pas. + +--Vous ne savez pas? Moi non plus; mais je trouve cette passion +probable. Carmelita est assez belle pour l'avoir inspiree; pour moi, je +ne connais pas de femme plus belle, et vous? + +--Peu importe. + +--Il me semble qu'il importe beaucoup; car c'est tres probablement cette +beaute qui fait sa toute-puissance. Sur cette beaute, nous ne pouvons +rien, ni vous ni moi. + +--Ce n'est pas avec sa beaute qu'une femme retient un homme. + +--Je n'ai aucune experience dans les choses de la passion, et je +m'en remets pleinement a vous; je veux dire seulement qu'il est bien +difficile de detruire l'influence que Carmelita doit a sa beaute, +surtout avec un homme tel que le colonel, qui est fidele dans ses +attachements. Croyez-vous qu'il soit fidele? + +--Je ne sais pas. + +--Moi, je crois, et il me semble qu'il n'y aurait qu'une arme qui +pourrait agir efficacement sur lui. + +--Laquelle? + +--Celle qui sert toujours dans ces sortes de situations si epris que +soit un amant, il s'eloigne de celle qu'il aime lorsqu'on lui donne la +preuve qu'il est trompe. Quelque chose vous fait-il supposer que le +colonel serait homme a s'obstiner dans sa passion, malgre une preuve de +ce genre? + +Decidement le baron prenait se revanche, et la marquise sentit que, par +le fait seul de l'association qu'elle venait de lui proposer, elle lui +avait permis de redresser la tete: il etait utile, il profitait de sa +position. + +--Avant de savoir si le colonel s'obstinerait ou ne s'obstinerait +pas dans sa passion, sittelle apres un court moment de reflexion, il +faudrait savoir si cette preuve dont vous parlez peut etre fournie, et +pour moi je l'ignore. + +--Je l'ignore aussi. + +--C'est donc ce qu'il faudrait chercher tout d'abord, il me semble. + +--Et comment le decouvrir? Une jeune fille qui aurait un amant ne +conduirait pas ses amours comme certaines femmes qui se font un +piedestal de leurs fautes. Car il y a de ces femmes, n'est-ce pas, dans +le monde parisien, meme dans le meilleur? + +--Je n'ai jamais dit que mademoiselle Belmonte pouvait se trouver dans +ce cas, bien au contraire. + +--Et moi non plus, je vous prie de le bien constater. + +--J'ai dit qu'il pouvait exister certaines raisons de nature a rompre +son mariage; j'ai dit qu'on pouvait, en cherchant habilement, trouver +peut-etre des moyens pour arriver a ce resultat, et c'est ce que je +repete, sans vouloir entrer dans le detail de ces raisons ou de ces +moyens. Si vous en trouvez qui vous conviennent, je crois que vous en +userez, sans qu'il soit besoin de nous entendre; si de mon cote j'en +trouve qui ne soient pas en desaccord avec mes sentiments ou mes +habitudes, j'en userai aussi. Cependant, puisque nous formons une +association en vue de ce resultat, il peut etre bon que nous nous +concertions quelquefois; ma porte vous sera ouverte quand vous vous +presenterez. + +Le baron se leva: + +--J'aurai donc l'honneur de vous revoir, madame la marquise. + +--Au revoir, monsieur le baron. + +Il sortit de la loge. + +Le duc de Mestosa attendait sans doute ce depart dans le corridor, car +la porte n'etait pas fermee qu'elle se rouvrit devant lui. + +--Une nouvelle, dit-il en se penchant vers la marquise, que tout le +monde repete. + +Madame de Lucilliere leva les yeux sur lui, il paraissait radieux. + +--Et vous voulez la repeter aussi? dit-elle; malheureusement pour vous, +je la connais, votre nouvelle. Le colonel Chamberlain epouse Carmelita, +n'est-ce pas? C'est cela que vous voulez m'apprendre? + +--Il est vrai. + +--Et c'est pour cela que vous paraissez si joyeux Eh bien! mon cher, +cette joie est une injure pour moi; cachez-la donc, je vous prie, et +tachez de prendre un air indifferent. + +--Ce mariage vous peine donc bien vivement? + +--Ce que vous dites-la est une nouvelle injure, et de plus c'est une +niaiserie. Ce mariage ne me peine ni me rejouit. Ce qui me fache, c'est +de vous voir montrer une joie qui prouve que vous n'avez jamais ajoute +foi a mes paroles, que vous avez toujours et malgre tout persiste +dans vos soupcons ridicules; si bien qu'aujourd'hui vous eclatez de +satisfaction a l'annonce de ce mariage. Ce que je vous ai dit n'a servi +a rien; il vous fallait une preuve, ce mariage vous la donne. Eh bien! +mon cher, cela me blesse et me fache. Faites-moi donc le plaisir d'aller +porter ailleurs votre joie triomphante, ou plutot cachez-la aux yeux des +gens qui se moqueraient de vous. + +--Mais.... + +--Je desire etre seule. Cette nuit, vous reflechirez, et demain matin +sans doute vous aurez compris; s'il vous faut plusieurs jours, ne vous +genez pas, prenez-les. + +Et le duc sortit la tete basse, beaucoup moins fier qu'il n'etait entre. + +Mais madame de Lucilliere ne resta pas seule, comme elle le desirait. + +Apres le duc de Mestosa, ce fut le prince Seratoff qui vint lui faire +visite; puis, apres le prince, ce fut lord Fergusson. Tous entrerent +avec l'air triomphant qu'avait eu le duc de Mestosa. + +Tous sortirent, la tete basse, comme le duc etait sorti. + +Car a tous elle fit la meme reponse qu'au duc. + +Seulement elle la fit plus apre et plus mordante; car la repetition de +la meme nouvelle, qu'on venait lui communiquer avec des attitudes de +vainqueur, l'avait exasperee. + +Mais elle n'eut pas a subir ces seules visites: ce qui cependant, dans +l'etat nerveux ou elle se trouvait, etait bien suffisant. + +Dans l'entr'acte, sa loge ne desemplit pas: ce fut un defile, une +procession; tout ce qu'elle avait d'amis et surtout d'amies dans la +salle voulut se donner la joie de venir lui annoncer la grande nouvelle. + +--Eh bien! le colonel Chamberlain se marie donc? + +--Avec la belle Carmelita! Qui s'en serait jamais doute? + +--Savez-vous la date precise de ce fameux mariage? + +A ces visiteurs, elle ne pouvait pas repondre comme elle l'avait fait +avec le duc de Mestosa ou avec lord Fergusson. + +Il fallait sourire, bavarder, parler pour ne rien dire. + +De meme, il fallait encore qu'elle gardat continuellement ce sourire +et ne s'abandonnat pas aux sentiments qui la troublaient; car, dans la +salle, tous les yeux etaient diriges sur elle. + +Et, quand un nouvel arrivant apprenait la grande nouvelle du mariage du +colonel Chamberlain, son premier mouvement etait de chercher avec sa +lorgnette la loge de madame de Lucilliere. + + + +VII + +Mais il ne lui convenait pas de paraitre fuir. + +Elle resta jusqu'au quatrieme acte, et ce fut alors seulement qu'elle se +retira. + +--Je suis attendue chez ma mere. + +La voiture qui l'attendait etait le coupe noir traine par les chevaux et +conduit par le cocher anglais que le colonel lui avait donnes. + +--A l'hotel, dit-elle en baissant la glace pour parler a son cocher. + +En quelques minutes, ils arriverent rue de Courcelles. + +--Ne detelez pas, dit la marquise en descendant, je vais ressortir. + +En effet, elle ne resta que fort peu de temps chez elle, et sa femme de +chambre, apres l'avoir aidee a remplacer sa toilette de theatre par une +toilette de ville, la vit chercher dans un meuble, ou elle prit une +petite clef qu'elle placa dans sa poche. + +Cela fait, elle remonta en voiture. + +--Il ne fallut que quelques secondes pour arriver devant la petite porte +ou si souvent le cocher avait depose et repris sa maitresse. + +La marquise, enveloppee dans un grand vetement sombre et la tete +couverte d'une epaisse voilette, descendit de voiture. + +Mais, au lieu de renvoyer son cocher en lui indiquant comme a +l'ordinaire l'heure a laquelle il devait venir la reprendre, elle lui +dit d'attendre. + +Puis, traversant le trottoir, elle introduisit la clef dans la petite +porte. Mais, bien que la clef tournat librement dans la serrure en +faisant jouer le pene, la porte ne s'ouvrit point: elle etait fermee a +l'interieur par un verrou. + +Madame de Lucilliere resta un moment embarrassee devant cette porte +qu'elle poussait et qui refusait de s'ouvrir. + +Mais son hesitation ne fut pas longue; comme toujours et en toutes +circonstances, elle prit vivement sa resolution. + +--Rentrez, dit-elle au cocher. + +Longeant le mur du jardin de la rue de Valois, la marquise, sans +s'inquieter de l'heure avancee et de la solitude de ce quartier desert, +se dirigea vers l'entree principale de l'hotel Chamberlain. + +A son coup de marteau, la porte s'ouvrit et le concierge parut sur le +seuil de sa porte. + +--M. Horace Cooper, demanda la marquise d'une voix faible. + +Le concierge, sans lui repondre, se retourna vers l'interieur de sa +loge, et madame de Lucilliere entendit des eclats de rire a demi +etouffee. + +--Une dame demande M. Horace, dit le concierge; est-il chez lui? + +--Deja! repliqua une voix. + +--A l'hotel! dit une autre; c'est trop fort. + +--Si madame veut monter a la chambre de M. Horace, dit le concierge, +elle le trouvera en train de s'habiller. + +Madame de Lucilliere, rassuree par son voile, ne se laissa pas +deconcerter. + +--Faites prevenir M. Horace qu'une dame l'attend au parloir, dit-elle. + +En femme qui sait ou elle va, elle traversa la cour pour entrer a +l'hotel. + +--Est-ce que celle-la est deja venue? demanda une voix. + +--Je ne la reconnais pas, mais elle n'a pas perdu de temps pour venir: +le negre est arrive ce matin, et deja j'ai recu trois billets pour lui, +l'un avec un bouquet. Si ca ne fait pas hausser les epaules? + +--Mais qu'est-ce qu'il a donc pour lui, ce moricaud? demanda une voix de +femme. + +--Je vous le demande, mademoiselle Isabelle; ca va recommencer comme +avant son depart, et on va le revoir dormir tout debout. + +Cependant madame de Lucilliere avait monte le perron de l'hotel, et +la porte vitree, tiree par un valet de pied en grande livree, s'etait +ouverte devant elle. + +Malgre l'heure avancee, l'hotel etait encore eclaire du haut en bas et +les domestiques etaient a leur poste. + +Cela inspira une certaine crainte a la marquise; peut-etre le colonel +etait-il chez lui, alors il pouvait la rencontrer; de meme quelques +personnes de son monde pouvaient, en traversant le vestibule, +l'apercevoir et la reconnaitre. + +Par un mouvement de crainte instinctive, elle serra son manteau autour +d'elle; puis tout de suite, reflechissant que c'etait le meilleur moyen +pour se faire reconnaitre, elle laissa retomber. + +--M. le colonel n'est pas rentre, dit le domestique. + +--C'est a M. Horace que j'ai affaire, dit-elle, avec un accent anglais +tres prononce. + +Elle attendit pendant pres de dix minutes; puis enfin la porte s'ouvrit +devant Horace, qui venait de s'habiller pour sortir, et portait sur sa +personne, dans ses vetements comme dans son linge, tous les parfums a la +mode. + +Elle avait rejete son voile en arriere. + +Il fut un moment sans parler, tant sa surprise etait violente. + +--Madame la marquise! s'ecria-t-il. + +--Quand votre maitre doit-il rentrer? + +--D'un moment a l'autre, je pense; je l'attendais pour sortir. Il est +chez.... + +Horace s'arreta. + +--Chez mademoiselle Belmonte, acheva la marquise. + +--Madame la marquise sait?... + +--Le mariage prochain du colonel avec mademoiselle Belmonte! +Parfaitement, et voila pourquoi il faut que je lui parle ce soir. + +--Mais, madame la marquise.... + +--Mon bon Horace, il le faut et je compte sur vous. + +Horace etait reste, pour madame de Lucilliere, dans ses sentiments +d'admiration et d'adoration d'autrefois; pour lui, elle etait toujours +la plus seduisante de toutes les femmes, et, sans savoir au juste +quelles causes avaient amene une rupture entre elle et son maitre, il +regrettait vivement cette rupture. Bien souvent il se disait que la +colonel avait peut-etre ete trop prompt a se facher; quand on a le +bonheur d'etre aime par une femme telle que madame de Lucilliere, il ne +faut pas etre trop rigoureux et l'on doit lui passer bien des choses. +C'etait d'ailleurs son propre systeme, faible avec les femmes en +proportion de leur beaute; tout est permis a une belle femme, rien ne +l'est a une laide. Assurement Carmelita aussi etait belle, tres belle: +mais il preferait le genre de beaute de madame de Lucilliere, qui, a +ses yeux, etait le charme en personne, la seduction, et puis Carmelita +voulait se faire epouser, et il n'etait pas pour le mariage, au moins +a l'age qu'avait presentement le colonel; plus tard il serait temps. +Comment consentir a n'avoir qu'une femme, quand on pouvait les avoir +toutes? + +C'etait non seulement au point de vue de son maitre qu'il se placait +pour condamner le mariage, mais encore au sien propre: une femme dans +la maison derangerait toutes ses habitudes et toutes ses idees, elle le +generait aussi bien dans les choses materielles que dans ses sentiments. +Il ne pourrait jamais obeir a une femme qui parlerait au nom d'un droit +et en vertu du principe d'autorite. Qu'une femme lui demandat n'importe +quoi comme un service, il se jetterait a travers le feu ou l'eau pour le +faire; mais qu'elle lui demandat la meme chose sans qu'il put recevoir +d'elle un remerciment ou un sourire, il ne le ferait pas. + +Dans ces conditions, madame de Lucilliere l'appelant: "Mon bon Horace", +en lui disant: "Je compte sur vous", devait produire sur lui une vive +emotion. + +--Que puis-je pour madame la marquise? dit-il en saluant. + +--Me conduire dans l'appartement du colonel, ou j'attendrai son retour. + +Horace avait la certitude que son maitre ne serait pas satisfait +de trouver, en rentrant, madame de Lucilliere installee dans son +appartement et l'attendant. + +Aussi cette demande lui causa-t-elle un veritable embarras: comme il +demeurait hesitant, elle insista: + +--Vous devez comprendre que cette entrevue aurait lieu en tous les cas, +alors meme que vous refuseriez ce que je vous demande; seulement il +est preferable pour tous qu'elle soit secrete, et voila pourquoi je +m'adresse, je veux dire, pourquoi je me confie a vous. + +Assurement on ne mettrait pas la marquise a la porte, et puisqu'elle +etait entree dans l'hotel, il importait peu en realite que l'entretien +qu'elle voulait, eut lieu dans ce parloir ou dans l'appartement du +colonel. + +Et puis elle se confiait a lui, elle, la marquise de Lucilliere. + +--Si madame la marquise veut me suivre, dit-il en se dirigeant vers la +porte. + +Mais, avant de le suivre, madame de Lucilliere ramena son voile sur son +visage et arrangea les plis de son manteau. + +Deux autres domestiques etaient venus rejoindre le valet de pied dans +le vestibule; en voyant cette femme voilee, monter derriere Horace +l'escalier d'honneur, au lieu de prendre l'escalier de service, ils se +regarderent tous les trois avec des mines etonnees. + +L'un d'eux etait maitre d'hotel. + +--Voila qui explique la puissance de ce negre, dit-il, il fait un joli +metier. + +Cependant madame de Lucilliere, suivant Horace, etait entree dans la +bibliotheque. + +--J'attendrai ici, dit-elle. + +Elle s'assit sur un fauteuil, tandis qu'Horace arrangeait les lampes. + +--Il y a une question que je n'ai pas encore pu vous faire, dit-elle: +comment se porte le colonel? + +--Bien, madame la marquise. + +--Il n'a pas ete souffrant, a son arrivee en Suisse? + +--Souffrant, non pas precisement, cependant il n'etait pas a son aise. + +--Se plaignait-il? + +--On pourrait mettre mon colonel sur un gril, avec un bon feu sous lui, +le tourner et le retourner comme on a fait pour saint Laurent, il ne se +plaindrait pas. Du reste, madame la marquise l'a vu a Chalencon, elle +l'a soigne, et elle sait mieux que personne si ce beau coup de couteau +qui lui avait fendu la poitrine lui a jamais arrache une plainte. + +--Alors a quoi avez-vous vu qu'il n'etait pas dans son etat ordinaire? +Vous avez pu vous tromper. + +--J'aime mon colonel comme s'il etait mon enfant: je ne me suis pas +trompe. Il ne mangeait pas, il ne dormait pas, et toujours il restait +absorbe comme s'il suivait la meme pensee; toujours, c'est-a-dire tant +que je le voyais, car il passait ses journees entieres a faire des +courses dans les montagnes et souvent meme il ne rentrait pas, couchant +dans une grange ou un chalet. + +--L'arrivee du prince Mazzazoli et de mademoiselle Belmonte a du egayer +cette sombre humeur? + +--C'est avec plaisir que je les ai vus arriver; aussi j'ai tout fait +pour les installer au Glion, ce qui n'a pas ete facile. + +--Le colonel ne leur avait pas retenu un appartement? + +--Mais mon colonel ne savait pas qu'ils devaient venir en Suisse, et +meme, s'il l'avait su, il aurait quitte le Glion; c'est ce qu'il a voulu +faire, quand il a appris leur arrivee. + +--Et peu a peu il s'habitua a la presence de Carmelita? + +--Cette presence lui fit du bien. Malgre lui il fut oblige de parler, de +se distraire; il mangeait a la meme table que le prince. + +--Et que Carmelita? + +--Mademoiselle Belmonte l'accompagnait souvent dans ses excursions. Elle +marche tres bien, mademoiselle Belmonte, et les ascensions ne lui font +pas peur; elle n'est pas comme son oncle, qui, j'en suis sur, n'a pas +fait cent metres au dela du jardin de l'hotel. + +--C'etait en tete a tete que le colonel et Carmelita faisaient ces +excursions; cela a dure longtemps, c'est-a-dire ce sejour s'est +prolonge? + +--Oui, assez longtemps. Mais tout a coup, sans que rien le fasse +prevoir, mon colonel a quitte le Glion. La veille, par une journee +d'orage terrible, le colonel et mademoiselle Carmelita avaient fait une +longue course dans la montagne, et ils n'etaient rentres a l'hotel que +le soir tard. Le lendemain matin, au petit jour, mon colonel partait, +sans prevenir personne, sans meme me laisser un mot. Nous voila tous +bien inquiets. Le prince voulait qu'on fit des recherches dans la +montagne, craignant un accident; moi, j'en ai fait au chemin de fer, +et j'ai appris que mon colonel etait parti pour Geneve. Les jours +s'ecoulerent, il ne revint pas; il n'ecrivait pas, ni au prince, ni a +moi. + +--Ou etait-il? + +--J'ai su plus tard qu'il avait ete en Italie, aux environs de Florence +et de Rome; puis, de l'Italie, il etait revenu a Paris. Ce fut de Paris +qu'il m'ecrivit et m'envoya trois lettres: une pour le prince, une pour +madame la comtesse Belmonte; une pour mademoiselle Carmelita. Dans ses +lettres, il parait qu'il demandait mademoiselle Carmelita en mariage. +Est-ce assez bizarre? + +Mais la marquise ne trouvait pas cette conduite bizarre; au contraire, +elle s'expliquait comme les choses s'etaient passees, depuis l'arrivee +de Carmelita au Glion jusqu'au depart du colonel, et son experience +feminine suppleait aux lacunes qui se trouvaient dans le recit d'Horace. + +La chance lui avait ete favorable en ne lui permettant pas d'entrer par +la petite porte. + +A ce moment, une voiture roula sur le sable de la cour et s'arreta +devant le perron. + +--Mon colonel, dit Horace en voulant descendre. + +Mais la marquise le retint. + + + +VIII + +Tout a coup une porte claqua dans la chambre, le colonel etait rentre. + +Sans parler, madame de Lucilliere fit un signe a Horace, et celui-ci +sortit aussitot, ouvrant et refermant la porte avec precaution. + +Madame de Lucilliere ramena son voile sur son visage et, s'etant +enveloppee dans son manteau, elle attendit debout, les yeux fixes sur la +porte de la chambre. + +Mais les minutes s'ecoulerent, sans que le colonel parut et meme sans +qu'on entendit aucun bruit. + +Doucement et marchant sur la pointe des pieds elle s'avanca vers la +porte de la chambre. Un des battants etait ouvert, mais une tapisserie +fermait le passage et empechait de voir ce qui se passait dans la +chambre. + +Assis dans un fauteuil, le colonel se tenait la tete appuyee dans sa +main gauche, comme un homme qui reflechit. + +Elle ecarta la portiere et entra. + +Le bruit de l'etoffe et le bruissement de la robe de la marquise +frapperent le colonel, qui releva lentement la tete et regarda +machinalement du cote d'ou venaient ces bruits. + +A la vue de cette femme voilee qui s'avancait vers lui, il tressaillit. + +--Qui est la? dit-il. + +Elle ne repondit pas, mais d'un geste brusque elle releva son voile; en +meme temps, elle jeta loin d'elle le manteau qui l'enveloppait. + +Dans tous ses mouvements, il y avait quelque chose de theatral, et son +entree ressemblait jusqu'a un certain point, a celle d'un premier role. + +Le voile releve d'une main, le manteau jete d'une autre, avaient une +couleur d'opera-comique qui amusait la marquise. + +--Henriette! s'ecria-t-il en se levant de son fauteuil. + +--Non, pas Henriette! mais la marquise de Lucilliere. + +--N'avez-vous pas recu l'envoi que je vous ai fait avant mon depart? +dit-il. + +--Je l'ai recu. + +--Et vous n'avez pas compris pourquoi je quittais Paris? + +--Longtemps je suis restee sans comprendre, mais enfin ma raison a pu +admettre la possibilite de l'erreur dont vous etiez victime. + +--Une erreur! + +Elle inclina la tete par un geste qui en disait plus que toutes les +paroles et qui signifiait clairement que cette erreur etait si grande +qu'on ne pouvait trouver de mots pour la qualifier? + +--Votre buvard.... + +--Oui, c'est ce buvard, mais non mon buvard, comme vous dites, qui m'a +fait comprendre comment vous aviez pu etre trompe. + +Il la regarda en face longuement, profondement; elle ne detourna pas les +yeux. + +--Je pourrais, dit-elle, vous montrer, vous prouver combien grossiere +a ete votre erreur; mais ce n'est pas pour cela que je suis venue, et, +comme mes moments sont comptes, je n'ai pas de temps a perdre dans une +demonstration maintenant superflue. C'est de vous que je veux vous +entretenir, c'est pour vous que je suis ici, pour vous seul, non pour +moi, pour votre bonheur, et aussi pour le bonheur des autres. + +Disant cela, elle attira une chaise et s'assit en face de lui. + +Permettez-moi de vous dire que je ne comprends pas le but d'une visite +qui doit vous etre penible et qui pour moi est horriblement douloureuse. + +--Tout a l'heure vous saurez ce qui m'a inspire cette demarche, qui ne +peut pas etre aussi cruelle pour vous qu'elle l'est pour moi; car enfin +je rentre dans une maison d'ou j'ai ete chassee et je parais devant un +homme qui m'a inflige l'injure la plus atroce qui puisse atteindre une +femme. Je ne me suis point cependant laissee arreter par le souvenir de +cette injure, et je suis venue. Que vous vous mariiez, je vous repete, +c'est bien. Je ne serais pas sincere si je vous disais qu'en apprenant +cette nouvelle de la bouche de gens qui me la jetaient pour m'en +accabler, je n'ai pas souffert: ma surprise a ete profonde, mon +saisissement a ete terrible. J'ai eprouve un moment de defaillance, et +je crois que j'ai perdu un peu la tete; mais cela est sans importance, +il ne doit pas etre question de moi, et, si je vous parle de ce +saisissement et de ce trouble, c'est pour que vous voyiez comment j'ai +ete entrainee dans cette demarche. Si, apres m'avoir appris votre +mariage, on m'avait dit que vous preniez pour femme votre jeune cousine, +j'aurais continue de penser qu'il n'y avait dans ce mariage rien que de +naturel. En effet, cette jeune fille est charmante, elle est douee de +toutes les qualites qui peuvent rendre un homme tel que vous pleinement +heureux, et de plus elle vous aime. J'ai vu cette jeune fille, je l'ai +entretenue, je l'ai fait parler, je l'ai observee pres de vous, j'ai vu +les regards qu'elle attachait sur vous, j'ai entendu sa voix lorsqu'elle +vous parlait, j'ai fait expres l'experience de la jalousie que je +pouvais lui inspirer, et je vous repete, je vous affirme qu'elle vous +aime. Soyez certain que lorsqu'une femme aime un homme d'un amour tel +que celui que j'ai eprouve pour vous, elle ne se trompe pas sur la +nature des sentiments des autres femmes qui aiment sincerement cet homme +ou qui veulent s'en faire aimer: on sent une rivale et l'on ne se trompe +pas. Therese etait ma rivale, elle vous aimait, elle vous aime, et, +telle que je la connais, elle vous aimera toujours. J'ai donc cru que +vous l'epousiez et que vous realisiez ainsi le voeu de votre pere +mourant. Mais je me trompais. Ce n'est point la jeune fille qui vous +aime que vous prenez pour femme, ce n'est point Therese Chamberlain, la +douce, l'honnete, la pure, la charmante petite Therese, qui offrirait sa +vie pour vous donner une journee de bonheur; c'est Carmelita, c'est la +niece du prince Mazzazoli. Ce nom, quand je l'ai appris, m'a dit ce que +je devais faire. + +--Ce mariage est arrete, et rien, absolument rien, ne changera ma +resolution; je ne suis jamais revenu sur ma parole donnee. + +--Je n'ai jamais eu la pretention de changer votre resolution; je veux +l'eclairer, voila tout. Je veux accomplir ce que je crois un devoir, et +je l'accomplirai. + +Il se leva. + +En meme temps, elle se leva aussitot et se placa devant lui. + +Puis, s'approchant au point qu'il sentit son souffle: + +--Emploierez-vous la violence pour me forcer a quitter cette maison? +Vous me connaissez, et vous savez si l'on peut me faire abandonner une +resolution quand je l'ai arretee. Moi aussi, je veux ce que je veux; +je veux vous parler, et je vous parlerai ici ou ailleurs, peu importe. +Aussi ce mariage ne se fera-t-il pas avant que vous ayez entendu ce que +j'ai a vous dire. + +Durant quelques secondes, ils se regarderent les yeux dans les yeux. + +Puis il se rassit, ayant compris que, quoi qu'il voulut tenter, il +n'echapperait pas a cet entretien; apres tout, le mieux etait de le +subir et d'en finir. + +Elle reprit: + +--Vingt fois, cent fois, je vous ai dit que le prince Mazzazoli voulait +vous faire epouser sa niece et qu'il ne reculerait devant rien pour +obtenir ce resultat. J'avoue cependant que je ne le croyais pas capable +de recourir au moyens qu'il a employes. + +Le colonel ne broncha pas; il s'etait appuye la tete sur sa main, et il +restait dans l'attitude d'un homme qui ecoute par convenance ce qu'on +lui dit, mais qui ne l'entend pas. + +--J'aurais voulu, continua madame de Lucilliere, ne pas revenir sur +ces feuilles de buvard qui ont amene notre rupture, cependant je suis +obligee de le faire. + +--Je vous en prie.... + +--Soyez assure que mon but n'est pas de me disculper. Au moment ou ces +feuilles de papier sont venues entre vos mains, j'aurais pu vouloir, si +vous me les aviez communiquees, vous prouver que je n'avais pas ecrit +ces lettres, cette preuve, je vous l'aurais donnee pour assurer notre +amour; mais, maintenant que cet amour est mort, qu'importe que je fasse +cette preuve? au moins qu'importe pour moi? Ai-je cherche a la faire +jusqu'a ce jour? Vous ai-je ecrit en Suisse? Ai-je ete vous trouver +pour vous montrer que vous etiez victime d'une infame machination? Non, +n'est-ce pas? Vous avez pu me soupconner, vous avez pu admettre que +j'avais ecrit ces lettres? vous avez cru vos yeux au lieu de croire +votre coeur. Vous ne m'aimiez plus, je n'avais qu'a m'enfermer dans le +silence, ce que j'ai fait. Mais, a cette heure, il ne s'agit plus de +moi, il s'agit de vous, et je parle. + +Le bras du colonel etait appuye sur une table portant une papeterie et +un encrier. + +Vivement la marquise prit une feuille de papier, et, ayant trempe la +plume dans l'encrier, elle traca quelques lignes. + +Puis elle les tendit au colonel. + +Il lut: + + Dites-vous bien que je vous aime. + + HENRIETTE. + + A vendredi, votre vendredi. + + HENRIETTE. + + Je ne veux pas croire que vous douterez un moment de la tendresse, + faut-il dire de l'amour de votre + + HENRIETTE. + +--Vous rappelez-vous avoir deja lu ces lignes? demanda madame de +Lucilliere. Oui, n'est-ce pas? et je comprends, helas! que vous ne les +ayez pas oubliees, ayant eu la faiblesse de croire qu'elles etaient de +moi. Ces lignes etaient celles qui se lisaient sur le buvard que vous +m'avez envoye. Voulez-vous vous rappeler maintenant l'ecriture de ces +lignes imprimees sur ce buvard et les comparer a celles que je viens de +tracer sur ce papier? Comparez, regardez. + +Mais au lieu de regarder le papier qu'elle lui placait devant les yeux, +il la regarda elle-meme. + +--Ou je veux en arriver, n'est-ce pas, dit-elle, c'est la ce que vos +yeux demandent? A ceci; nous avons ete l'un et l'autre victimes de gens +qui voulaient rompre notre liaison, et vous, vous avez ete leur dupe. +Comment avez-vous pu vous laisser tromper de cette facon grossiere? +Comment avez-vous pu croire vos yeux au lieu de croire votre amour? +C'est ce que je me demande, et la seule reponse, helas! qui se presente, +c'est que cet amour etait bien peu puissant, puisqu'il n'a pas eleve la +voix dans votre coeur pour crier: "Ces feuilles mentent. Non, Henriette +n'est pas capable d'avoir ecrit ces lettres." Etant a votre place et +recevant moi-meme ces lettres qu'on m'aurait dit ecrites par vous, c'est +assurement le cri qui me serait echappe; jamais je n'aurais admis que +l'homme que j'aimais avait pu ecrire ces lettres. Tout en moi aurait +proteste contre ses accusations: mon amour, ma foi en lui, le souvenir +de ses caresses. J'aurais cherche qui avait interet a lancer ces +accusations, j'aurais voulu voir sur quoi elles s'appuyaient. J'aurais +examine cette ecriture, j'aurais interroge la vraisemblance et les +probabilites. Quelle idee vous faites-vous donc, je ne dis pas de moi, +mais des femmes en general, pour admettre comme possible et comme +vraisemblable une pareille accusation? Mais on l'eut portee contre une +inconnue, cette accusation monstrueuse, que vous auriez proteste, j'en +suis certaine, et, parce qu'elle s'adressait a moi, vous l'avez crue! +Avais-je tort de dire tout a l'heure que cet amour etait bien peu +puissant. Ah! Edouard! + +Elle cacha son visage entre ses mains, etouffee par l'emotion; mais +entre ses doigts, qui n'etaient pas etroitement serres les uns contre +les autres, elle regarda d'un rapide coup d'oeil le visage du colonel: +il etait bouleverse. + +De meme qu'elle l'avait laisse tout d'abord a son irresolution, elle le +laissa maintenant a son trouble. + +Puis, apres un moment de silence assez long, elle reprit: + +--Je vous demande pardon d'avoir cede a cet entrainement; en venant +ici, je ne voulais pas vous parler de moi, et je ne l'ai fait que pour +appeler votre attention sur cette manoeuvre et vous montrer d'ou elle +venait et ou elle tendait. La passion, les souvenirs, la douleur, +l'indignation, ont ete plus forts que ma volonte; j'ai parle de moi, de +vous, de nous, de notre amour. Oubliez ce que j'ai dit, et revenons a +l'auteur de cette accusation. Quel est-il? Le prince Mazzazoli. + +Il leva la main. + +--Vous avez admis les accusations les plus infames contre moi, +s'ecria-t-elle; vous ecouterez celles que je porte moi-meme maintenant. +Ce n'est pas a la lettre anonyme que j'ai recours, ce n'est pas a +l'insinuation; je viens a vous franchement, a visage decouvert, et +je vous dis qui j'accuse. Si vous trouvez des raisons valables pour +repousser mon accusation, vous me les donnerez, et je les ecouterai. Que +n'avez-vous fait ainsi, lorsqu'il s'agissait de moi? Que n'etes-vous +venu, ce buvard a la main! Je vous aurais repondu, vous m'auriez +ecoutee, et aujourd'hui... Mais ne cherchons pas a voir ce qui serait +resulte de cette explication, puisque l'irreparable, helas! est +accompli. Je reviens encore a l'auteur de cette accusation et pour ne +plus le quitter. Je vous affirme, je vous jure, vous entendez bien? je +vous jure que la main qui a ecrit la lettre anonyme accompagnant les +feuilles de buvard est la main du prince Mazzazoli. Vous n'avez pas plus +cherche a savoir, n'est-ce pas, de qui etait l'ecriture de cette lettre +que vous n'avez cherche a savoir de qui etait l'ecriture qui avait +laisse ses empreintes sur le buvard? Moi, j'ai fait cette recherche et +j'ai trouve la main du Mazzazoli. Cela, encore une fois, je vous le +jure! Regardez-moi et voyez si je vous trompe. + +Elle etait devant lui, le bras etendu; il baissa les yeux. Elle reprit: + +--Que vous n'ayez pas, au moment ou vous receviez cette lettre, porte +vos soupcons sur le prince, je le comprends jusqu'a un certain point; il +y avait tant d'infamie dans cette lache denonciation, que votre coeur +s'est refuse a croire qu'un homme que vous connaissiez et dont vous +serriez la main pouvait en etre coupable. Malgre les charges qui, dans +votre esprit, devaient s'elever contre le prince, vous avez pu, je le +reconnais, conserver quelques faibles doutes; mais depuis, est-ce que +ces doutes n'ont pas disparu sous la clarte de l'evidence! Vous partez, +vous vous cachez; personne ne sait ou vous etes. Le prince le decouvre, +lui. Il arrive au Glion, il s'installe pres de vous; il installe sa +niece dans la chambre voisine de la votre, porte a porte. Quand vous +voulez partir, il s'arrange pour rendre votre depart impossible; il vous +force a manger a la meme table que lui, pres de Carmelita. Puis arrivent +les promenades dans la montagne, les longs tete-a-tete, les confidences, +les epanchements de cette belle fille. Que s'est-il dit dans ces +tete-a-tete, quelles lecons Carmelita vous a-t-elle repetees? Bien +entendu, je l'ignore et n'ai point la pretention de chercher a +l'apprendre. Que m'importe? Il me suffit que vous vous rappeliez, vous, +ce qui s'est dit alors pour que vous trouviez vous-meme l'influence et +les lecons du prince dans les paroles, comme dans les actions de son +eleve. Dans cette journee d'orage, que s'est il passe encore? On ne me +l'a pas dit, vous devez bien le penser; mais je le sais comme si j'en +avais ete temoin: Carmelita a eu peur, n'est-ce pas? et le lendemain +vous etes parti, ayant peur a votre tour. Puis, comme vous etes un +honnete homme, vous etes revenu et vous avez voulu prendre Carmelita +pour votre femme. Maintenant pouvez-vous me dire que ce n'est pas le +prince Mazzazoli qui est l'auteur de notre separation, et ne voyez-vous +pas, depuis ce jour jusqu'a ce moment, le role qu'il a joue? C'etait ce +role que je voulais vous faire toucher du doigt. Maintenant j'ai fini et +je vous prie de me conduire conduire a la petite porte par laquelle je +sortais autrefois. + +Elle s'etait levee. + +Il hesita un moment; puis, a son tour, il se leva, et, prenant une +lampe, il la preceda dans le petit escalier qui descendait a la galerie +aboutissant a la rue de Valois. + +Ils marcherent sans echanger un seul mot. + +Arrive a la porte, le colonel tira le verrou et l'ouvrit. + +--Ou est Tom? dit-il. + +--Tom ne m'attend pas. + +--Je vais vous conduire alors. + +Pendant que ces quelques mots s'echangeaient, elle etait sortie sur le +trottoir. + +Non, dit-elle. + +Poussant elle-meme la porte, elle la lui ferma sur le nez. + + + +IX + +Malgre les lettres ecrites sous les yeux du prince Mazzazoli, madame +de Lucilliere avait eprouve pour le colonel Chamberlain une veritable +tendresse et elle l'avait aime, au moins comme elle savait, comme elle +pouvait aimer. + +Si difficile que la conciliation de ces lettres et de cet amour puisse +etre aux yeux de certaines personnes, il n'en est pas moins vrai qu'elle +s'etait faite pour madame de Lucilliere, qui ecrivait ces lettres sans +aucun scrupule, et qui cependant aimait sincerement "son Huron." + +Seulement elle ne l'aimait point exclusivement, encore moins +l'aimait-elle fidelement. + +L'amour ainsi compris peut paraitre bizarre, invraisemblable, +incomprehensible, cependant madame de Lucilliere etait ainsi. + +Bien qu'elle eut aime le colonel, bien qu'elle l'aimat encore, elle ne +voulait point ecarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place. + +Le lien qui les attachait l'un a l'autre etait brise et rien ne pourrait +le rattacher: jamais sa fierte n'eut supporte les soupcons d'un amant +qui pouvait a juste droit se montrer jaloux. + +Ce n'etait donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel a +Carmelita et a Ida. + +C'etait pour Therese. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque +chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg +Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela etait drole, +original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux +yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait +pas: "Le colonel Chamberlain a quitte madame de Lucilliere pour epouser +la belle Carmelita;" on dirait "Le colonel Chamberlain, quitte par +madame de Lucilliere, a epouse une petite cousine pauvre, que son pere +mourant lui avait demande de prendre pour femme." + +Enfin a ces considerations s'en joignait une derniere, prise a une +meilleure source: Therese lui avait plu, elle avait eprouve pour cette +petite fille une reelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur. +Evidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune +a part, elle devait rever ce mariage, sans oser l'esperer. + +Il est toujours agreable de jouer le role d'une bonne fee, et madame de +Lucilliere voulait se donner cette satisfaction. + +D'un cote, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour +elle, ce serait un bonheur complet, si elle reussissait. + +Mais reussirait-elle? + +Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette piece le role qu'elle +lui avait confie! + +Les moyens a employer pour rompre ce mariage qu'on lui annoncait comme +arrete, le baron Lazarus ne les voyait pas en sortant de la loge de +madame de Lucilliere. + +Mais il ne s'en inquieta pas autrement, esperant bien trouver quelque +chose avec la reflexion. + +En effet, il n'etait pas l'homme de l'improvisation, et il ne se lancait +jamais dans une affaire avant d'en avoir examine le fort et le faible. + +Il redescendit donc a sa place, et ceux qui le virent, assis dans son +fauteuil, ecouter la musique de _Robert_, ne se douterent pas des idees +qui roulaient dans sa tete. + +Un melomane ravi dans une douce beatitude, rien de plus. + +--Voyez donc le baron Lazarus!... + +--Je croyais qu'il esperait faire epouser la blonde Ida par le colonel +Chamberlain? + +--S'il en etait ainsi, il faut convenir que ce projet ne lui etait pas +bien cher, car il parait tout a fait indifferent a l'annonce du mariage +du colonel et de la belle Carmelita. + +--Evidemment il ne pense qu'a la musique. + +A ce moment, le baron, comme s'il eut voulu confirmer ces paroles, se +pencha contre son voisin. + +Robert eperdu, venait de langer son cri desespere: + +--Si je pouvais prier! + +--_Tief eingreifende musik!_ dit le baron. + +--Profonde en effet, repliqua le voisin, admirable. + +Et le baron sortit l'un des derniers, souriant a tous et donnant de +cordiales poignees de mains a ses amis. + +Il s'en alla a pied, le long des boulevards, les mains derriere le dos, +donnant un coup de tete affectueux a ceux qui le saluaient. + +Le lendemain de bonne heure le baron se presenta a l'hotel Chamberlain, +et, comme on ne voulait pas le recevoir, il forca la porte pour arriver +jusqu'a son ami, son cher ami, le colonel Chamberlain, qu'il tenait a +feliciter, a l'occasion de son prochain mariage avec la belle Carmelita. + +--Enchante, positivement enchante. Vous etes, vous et elle, chacun de +votre cote, deux puissances, deux forces de la nature: vous par la +fortune, elle par la beaute. Vous deviez donc vous allier un jour, +c'etait ecrit, et laissez-moi vous dire, cher ami, que vous accomplissez +un devoir social. + +Puis il developpa longuement ce compliment philosophique avec des +considerations un peu obscures peut-etre, mais en tout cas tres +profondes. + +--Quelle femme etait plus digne de la fortune que Carmelita! Il n'en +voyait pas. On pouvait dire qu'elle etait nee pour les diamants et les +pierreries, et c'etait un bonheur, un vrai bonheur, une harmonie de la +nature, que son mariage les lui donnat. Car, dans un autre mariage, +cette loi d'harmonie eut ete violee: il se fut trouve des contre-sens +entre la femme et la position. C'etait pour briller, pour eblouir, que +la Providence l'avait creee, et, s'il elle n'avait point ete sur un +piedestal, elle eut ete declassee. De la une vie malheureuse pour elle +aussi bien que pour son mari, car elle n'eut pas pu donner a celui-ci +les joies de la famille, du menage, du pot-au-feu. + +Le colonel ecoutait ces felicitations avec ennui; car, apres la nuit +qu'il venait de passer, il n'etait pas dispose a la patience. Mais le +baron etait un homme qui ne se laissait pas demonter, quand il avait +enfourche un dada. + +Il tenait a prouver que Carmelita n'etait qu'une belle statue, bonne a +parer de bijoux et de pierreries, qui donnerait a son mari toutes les +satisfactions de la vanite mondaine, sans rien autre chose, et il +poursuivait sa demonstration assez habilement, sans rien dire de +blessant, au moins d'une facon directe. + +Mais il n'etait pas venu seulement pour feliciter le colonel a propos de +son mariage, il voulait encore le prier a diner pour le lundi suivant: +il s'agissait de feter son propre anniversaire, et la fete ne serait +pas reussie, si le colonel, si ce brave colonel, si ce cher ami, +ne l'honorait pas de sa presence. Il etait venu pour la fille, ne +viendrait-il pas pour le pere? Et puis, au moment de ce mariage, il +fallait resserrer leurs relations, afin qu'elles se continuassent apres +d'une facon suivie et intime, il ne serait pas mauvais pour Carmelita de +voir souvent Ida, qui serait quelquefois de bon conseil et qui en tout +cas, par sa simplicite, serait de bon exemple. + +Si le baron etait un homme qu'il fallait ecouter quand meme, c'etait +aussi un homme qu'on ne pouvait pas refuser. + +Le colonel dut, de guerre lasse, accepter cette invitation a diner. + +Et le baron s'en alla, satisfait, continuer ses felicitations aupres du +prince Mazzazoli. + +En agissant ainsi, il n'avait pas de but determine et ne savait pas trop +ce qu'il cherchait; mais il cherchait, ce qui etait quelque chose. + +Il cherchait, il guettait. + +En regardant, en ecoutant, en apostant des gens habiles dans l'art de +regarder et d'ecouter, il devait bien, pendant ces trois semaines, +decouvrir un indice sur lequel il pourrait batir son plan d'attaque. Si +le prince possedait une grande finesse, Carmelita etait assez naive, la +comtesse n'etait pas tres-forte, et le colonel etait assez ouvert pour +ne rien cacher. + +La premiere chose a faire, c'etait d'etre pres d'eux, pret a profiter +des occasions qui se presenteraient ou qu'on provoquerait, si elles +tardaient trop a naitre spontanement. + +Bientot le baron arriva aux Champs-Elysees; mais avant de monter a +l'appartement du prince, il voulut demander quelques renseignements au +concierge, on apprend beaucoup en causant avec les uns et les autres, +les petits aussi bien que les grands. + +Malheureusement le concierge n'etait pas dispose a la conversation: +c'etait un personnage digne, qui ne se familiarisait pas avec le premier +venu. Le baron n'en put rien tirer, si ce n'est que le prince etait +sorti avec la comtesse, que la vieille Marietta etait dehors, et que +mademoiselle Belmonte etait seule. + +Cela n'etait pas pour contrarier le baron; Carmelita seule, il la ferait +plus facilement parler et peut-etre pourrait-il tirer quelque chose de +sa naivete. + +En arrivant a la porte de l'appartement; le baron la trouva +entre-baillee. + +Surpris, il s'arreta un moment, se demandant ce que cela signifiait. + +Comme il se posait cette question, il entendit un bruit de voix dans +l'interieur de l'appartement, arrivant jusqu'au palier par les portes +restees ouvertes. + +Une de ces voix etait celle de Carmelita, qu'il reconnut facilement; +l'autre etait une voix d'homme qu'il ne se souvenait pas d'avoir +entendue. + +On parlait sur le ton de la colere et de la dispute. + +--Je vous dis que j'empecherai ce mariage, criait la voix d'homme avec +fureur. + +--Vous ne ferez pas cela, repliqua Carmelita avec moins d'emportement. + +--Je le ferai si vous ne le faites pas vous-meme, je vous en donne ma +parole; reflechissez a ce que je vous dis, vous etes prevenue. Adieu. + +Pour ne pas etre surpris devant cette porte, ecoutant, le baron monta +rapidement quelques marches de l'escalier, comme s'il se rendait a un +etage superieur. + +Presque aussitot un homme tira la porte de l'appartement du prince et la +referma derriere lui avec fracas. + +Le baron s'etait a demi retourne, mais il ne connaissait pas celui qui +venait de tirer cette porte: c'etait un homme de quarante-cinq ans +environ, a barbe noire tres-epaisse lui couvrant le visage ne laissant +voir qu'un nez proeminent et deux yeux ardents; il etait vetu +simplement, mais convenablement. + +Le baron descendit derriere lui, pour demander au concierge quel etait +cet homme. + +Mais en chemin la reflexion lui vint que le concierge ne connaissait +peut-etre pas cet homme, ou que le connaissant il ne voudrait peut-etre +pas plus parler maintenant qu'il ne l'avait voulu quelques instants +auparavant. + +Il renonca donc a l'interroger et se mit a suivre cet inconnu. + +Marchant derriere lui, il l'etudiait et il etait a peu pres certain de +ne pas le perdre dans la foule: il avait vu sa tete; il le voyait de +dos; il notait sa demarche, il le reconnaitrait sans confusion possible. + +Marchant tout d'abord avec cette rapidite fievreuse qui resulte de la +colere, il avait peu a peu ralenti le pas, et, par les Champs-Elysees, +il se dirigeait vers l'interieur de Paris, sans se retourner et sans se +douter assurement qu'il etait suivi. + +Il prit la rue Royale, le boulevard de la Madeleine, la rue +Neuve-Saint-Augustin, sans que le baron le perdit de vue. + +Arrive devant une maison de cette rue, dont la porte et l'entree etaient +couvertes d'ecussons et d'enseignes de commercants, il entra dans cette +maison. + +Le baron arriva une minute apres lui, et, ayant regarde les ecussons, se +dirigea vers la loge du concierge. + +--Est-ce que ce n'est pas M. Durand que je viens de voir rentrer? dit-il +poliment en otant son chapeau. + +Il venait de prendre ce nom de Durand sur un ecusson. + +--Non, monsieur, repondit le concierge; c'est M. Lorenzo Beio. + +Sans en attendre davantage, sans demander si M. Durand etait ou n'etait +pas chez lui, le baron se retira. + +Ainsi l'homme qui pouvait empecher le mariage du colonel etait Lorenzo +Beio, le maitre de chant de Carmelita, dont il avait souvent entendu +parler. + +Cela suffisait pour ce jour-la, plus tard, on verrait comment tirer +parti de ce renseignement. + +Et aussi comment utiliser ce nouvel allie. + + + +X + +En revenant a Paris, le colonel s'etait dit que la premiere visite qu'il +ferait, serait pour son oncle et sa petite cousine. + +Ils etaient sa famille, toute sa famille; il leur annoncait son mariage +et les invitait a y assister. + +Mais les paroles de madame de Lucilliere modifierent ce projet. + +S'il etait vrai que Therese l'aimat, est-ce que ce ne serait pas cruaute +d'aller annoncer a cette pauvre petite un mariage qui la desolerait? + +Sans doute elle connaitrait ce mariage, car il etait impossible de le +lui cacher; mais ce n'est pas du tout la meme chose d'apprendre une +pareille nouvelle par hasard, ou directement de la bouche meme de celui +qui se marie. + +Decidement il valait mieux ne pas aller les voir; il ecrirait. + +Et, le coup porte par une lettre,--s'il etait vrai que son mariage dut +porter un coup a Therese,--il irait faire sa visite. + +Un matin, qu'il reflechissait a cette lettre,--car il ne l'oubliait pas, +et comme toutes les lettres retardees qu'on doit ecrire et qu'on n'ecrit +pas, celle-la s'imposait souvent a son esprit pour le relancer et le +tourmenter,--un domestique vint lui annoncer que M. Antoine Chamberlain +demandait a le voir. + +Il descendit vivement au premier etage et courut a son oncle, les mains +tendues. + +--Heureux de vous voir, mon cher oncle, dit le colonel. + +--C'est pour cela que je me suis depeche de venir vous demander a +dejeuner, si je ne vous derange pas. + +--Jamais, vous le savez bien. Nous dejeunons donc ensemble. + +--En tete-a-tete, n'est-ce pas? comme la derniere fois. + +--Vous avez a me parler? + +--Oui, et vous, de votre cote, n'avez-vous rien a me dire? + +Ces paroles d'Antoine causerent une vive surprise au colonel. Pourquoi +son oncle se doutait-il qu'il voulait l'aller voir? et pourquoi aussi +avait-il tenu a prevenir cette visite? + +Le colonel sonna pour donner des ordres; puis, revenant a son oncle: + +--Ma petite cousine va bien, j'espere? + +--Pas trop, mais ce ne sera rien: un peu de fievre. + +Therese souffrante: qui causait cette fievre? + +Il y avait une autre question que le colonel avait sur les levres et +qu'il retenait, ne sachant trop comment la poser; cependant il se +risqua, sachant combien vivement le sujet auquel elle se rapportait +preoccupait et tourmentait son oncle. + +--Avez-vous eu des nouvelles de l'affaire de... mon cousin? dit-il +enfin, se servant du mot "mon cousin" pour attenuer ce qu'il pouvait y +avoir de penible pour son oncle dans cette interrogation. + +--Oui, et de bonnes; au moins sont-elles bonnes pour mon egoisme de +pere. On renonce a poursuivra l'affaire; les presomptions du juge +d'instruction ne reposant sur rien de precis. On ne trouve pas de +preuves, votre assassin a emporte le nom de ses complices dans sa tombe, +et, comme la police n'a pu mettre la main sur le Fourrier, decidement +introuvable, il n'y a pas de charges contre celui que vous appelez votre +cousin; il peut rentrer en France. + +A ce moment, on vint prevenir le colonel que le dejeuner etait pret; ils +passerent dans la salle a manger, ou le couvert etait mis comme le jour +ou il avait ete question entre eux du mariage de Therese avec Michel, +c'est-a-dire que la table etait servie de telle sorte qu'ils n'auraient +pas besoin de domestiques autour d'eux, et qu'ils pourraient causer +librement, en tete-a-tete, comme l'avait demande Antoine. + +Celui-ci s'assit a sa place et, ayant deplie sa serviette, il commenca +par se verser un plein verre de vin; puis, emplissant aussi le verre de +son neveu, il regarda un moment le colonel en souriant: + +--Avant tout, dit-il, en levant son verre, je veux boire a votre +mariage, mon cher Edouard. + +--Vous savez?... + +--Eh oui! je sais. A votre sante, mon neveu, et a la sante de ma niece, +que je ne connais pas, mais qui, j'en suis certain, doit etre digne de +vous, et qui vous donnera le bonheur que vous meritez. + +--Ah! c'est par les journaux que vous avez appris mon mariage? + +C'est-a-dire que ce n'est pas moi qui l'ai appris, c'est Therese. + +--Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante, +n'est-ce pas? + +--Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaitrions pas +encore, si elle avait ete seule a l'apprendre. Etait-ce cette annonce +qui avait donne la fievre a Therese? Il etait impossible de poser des +questions directes a ce sujet, et en realite le plus court, etait de +proceder avec ordre, surtout avec patience. + +--Hier soir, avant le souper, Michel etait sorti; en rentrant, il +rapporta un journal, et, comme le souper n'etait pas tout a fait pret, +en attendant il se mit a lire ce journal. Tout a coup il pousse une +exclamation qui nous fait lever la tete a tous: Therese, Denizot, +Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si +extraordinaire dans le journal. Therese et moi, nous ne demandions rien: +Therese, vous saurez pourquoi tout a l'heure; moi, parce que chaque fois +que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que +vous connaissez. Sorieul voulut meme prendre le journal, mais Michel +ne le laissa pas faire. "C'est une nouvelle qui concerne votre neveu +Edouard." + +"Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Edouard se +marie?" interrompit Therese. Vous pensez si a ce mot il y eut des +exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'etait +vrai: je vis que vous epousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, niece du +prince Mazzazoli. La-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli +avaient joue un role dans l'histoire des republiques d'Italie, et il en +eut pour un moment a nous citer les livres qui parlaient des ancetres +de votre future. Pendant qu'il faisait son recit, une reflexion me +traversait l'esprit: comment Therese avait-elle appris votre mariage +avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me repondit +qu'elle avait lu le matin meme cette nouvelle dans le Sport. "Tu l'as +lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquee? s'ecria Sorieul; voila +qui est un peu fort." Il se facha contre elle. Moi, je ne me fachai +point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle, +qui pour nous tous etait cependant interessante." J'ai pense que mon +cousin viendrait nous l'annoncer lui-meme et qu'il serait fache de voir +qu'il avait ete prevenu.--Pendant le souper, il ne fut question que de +votre mariage; chacun dit son mot, excepte Therese, qui ne dit rien du +tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit a la gronder, +parce qu'elle lisait le _Sport_, disant qu'une fille dans sa position +ne devait pas s'interesser aux courses de chevaux, et la-dessus il +pretendit que c'etait vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux +courses du bois de Boulogne. + +--Vous ne croyez pas cela; je l'espere, mon oncle? + +--Assurement non, c'est une idee comme il en pousse dans la tete de +Sorieul, qui s'amuse a chercher la raison des choses et qui la trouve +plus ou moins bien. Enfin Therese ne repondit rien, et la discussion +finit. Apres le souper, chacun sortit et je restai seul avec Therese; +j'avais un travail presse a ecrire et je voulus m'y mettre, tandis que +Therese s'installait comme a l'ordinaire aupres de ma table. Mais je +n'etais pas en train, les idees ne me venaient pas, et je ne pouvais +meme pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me +tourmentait: c'etait le mariage de Therese. Depuis que vous aviez bien +voulu venir avec nous au _Moulin flottant_ pour entretenir Therese de +mon projet, j'ai ete condamne a un mois de prison? Le gouvernement, +apres avoir provoque le mouvement ouvrier dans l'esperance de le diriger +et de s'en servir pour faire peur a la bourgeoisie, a ete pris de peur +lui-meme quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre +nous et lui. Vous me direz qu'il a ete bien longtemps a faire cette +decouverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour ou il a +ete eclaire a ce sujet, il a commence a nous poursuivre; on m'a envoye +en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le +gouvernement favorisait la veille etait devenu, du jour au lendemain, +coupable. Il y a comme cela des coups de lumiere qui eblouissent +subitement tout le monde: le chef de l'Etat, les ministres, les juges. +Par une chance remarquable, le jour meme ou je sortais de prison, +Sorieul y entrait a son tour, s'etant fait condamner a trois mois. + +--Sorieul! + +--Pas pour la meme chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait +toujours qu'il ecrirait les grandes idees qu'il roulait dans sa tete +quand le moment serait venu. Il s'est enfin decide, il a ecrit une +brochure portant pour titre: _Les Cesars par un Cesar_. C'etait une +critique de la Vie de Cesar, par Napoleon III, et si vive, si pleine +d'allusions, que Sorieul a attrape trois mois de prison. Un peu plus, +Therese restait seule a la maison: ce que j'avais toujours redoute, vous +devez vous en souvenir. Voila pourquoi je dis que ca ete une chance que +Sorieul entrat en prison, le jour meme ou j'en sortais. Mais ce qui +avait failli arriver pouvait se realiser une autre fois; car la prison, +j'entends la prison politique, n'a jamais gueri personne. Ce n'etait +pas parce que les tribunaux m'avaient condamne qu'ils m'avaient fait +renoncer a la lutte: j'ai continue ma tache, nous avons continue notre +organisation en l'etendant, et en ce moment je suis sous le coup de +nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais +de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi +jusqu'a la fin de l'Empire ou jusqu'a ma fin: au plus vivant des deux. +Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espere; mais il n'est pas +mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident. +J'etais donc expose a voir se realiser mes craintes: Therese seule, car +Sorieul est exaspere et lui aussi ne tardera pas a se faire condamner de +nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspire l'idee de faire +une nouvelle tentative aupres de Therese: cela me donnait une ouverture. +Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la +suppliant de se decider enfin a me rassurer sur son avenir. Pendant +longtemps elle refusa, et je dois meme dire qu'elle le fit avec une +violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me decourageai pas, +j'insistai, et toute la soiree se passa dans cette lutte. Enfin elle +ceda. + +--Ah! elle a consenti! + +--Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle +a fixe une date: le 31 decembre 1870. Voila pourquoi vous m'avez vu +arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espere bien +que Therese ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et +qu'alors elle ne s'en tiendra pas a sa date. J'ai bu a votre mariage; ne +boirez-vous pas a celui de ma fille, mon neveu? + +Il devait epouser Carmelita. + +Therese consentait a devenir la femme de Michel. + +Les choses ainsi arrangees etaient pour le mieux,--puisqu'il n'y avait +pas moyen qu'elles fussent autrement. + +--Au mariage de Therese, dit-il, a son bonheur et au votre, mon oncle! + +Le dejeuner s'acheva plus joyeusement qu'il n'avait commence, au moins +pour le colonel, tranquillise dans sa conscience. + +--Voulez-vous annoncer ma visite a ma petite cousine pour tantot, dit le +colonel a son oncle lorsque celui-ci se leva pour se retirer; je tiens +a lui prouver qu'elle avait devine juste en pensant que je voulais +moi-meme vous faire part de mon mariage. + +--Et qu'appelez-vous tantot? + +--L'heure de votre souper, et si vous le voulez bien, je vous demanderai +de partager ce souper avec vous. + +Maintenant que Therese se mariait, le colonel n'avait plus la meme +gene a aller rue de Charonne; et puis elle connaissait son mariage, il +n'aurait donc pas a le lui annoncer. + +Il arrive un peu avant l'heure du souper et ce ne fut pas sans une +certaine emotion qu'il monta l'escalier de son oncle. + +Du palier, il n'entendit aucun bruit dans l'atelier, il poussa la porte +et entra. + +L'atelier etait desert et sombre, il se dirigea vers la cuisine. + +Mais dans l'obscurite, il accrocha un morceau de bois qui tomba et fit +du bruit. + +--Qui est la? demanda une voix, celle de Therese. + +Il allait repondre quand la porte s'ouvrit et Therese parut tenant une +lampe a la main. + +--Ah! mon cousin, c'est vous! dit-elle. + +C'etait la le mot dont elle le saluait autrefois, mais il lui sembla +qu'elle ne le jetait pas avec le meme eclat joyeux. + +Ils resterent durant quelques secondes en face l'un de l'autre sans se +parler. + +Enfin il s'avanca et lui tendit la main; elle lui donna la sienne. + +Son aspect etait en accord avec son accent: tres pale, avec les yeux +ardents. + +Le colonel crut remarquer qu'elle tremblait; mais, comme elle avait +pose sur la table la lampe, dont l'abat-jour etait pose tres bas, il la +voyait mal et seulement dans l'ombre. + +--Mon pere n'est pas encore rentre, dit-elle; mais il m'a envoye un mot +pour m'avertir que vous veniez souper avec nous, ce qui est bien aimable +a vous. Alors, apprenant cela, Denizot a voulu vous servir un souper +digne de vous, a-t-il dit, et il est sorti pour cela. Mon oncle Sorieul +n'est pas non plus rentre, de sorte que je suis seule. + +Le colonel remarqua qu'elle avait evite de nommer Michel; cependant, +en regardant sur la table qui etait mise, il vit six couverts, ce qui +indiquait que Michel devait souper avec eux. + +--Mon oncle m'a dit que vous attendiez ma visite; je vous remercie de +n'avoir pas doute de moi. + +--Comment aurais-je doute de vous, mon cousin! vous nous avez toujours +temoigne une grande amitie. + +--Si je ne suis pas venu plus tot, c'est que je ne suis a Paris que +depuis deux jours, et je ne sais comment cette indiscretion a propos +de... (il entassait les mots avant que d'arriver a celui qui etait +decisif), a propos de ce mariage, a pu etre commise. + +Elle ne repondit pas, et, comme il la regardait, elle leva la tete vers +le plafond, de sorte qu'il ne put pas voir l'effet que ce mot avait +produit sur elle. + +Alors il reprit, decide a en finir tout de suite: + +--En meme temps, mon oncle m'a communique une nouvelle qui le rend bien +heureux, celle de votre mariage. + +--Il est vrai, dit-elle d'une voix presque ferme, je me marie, je me +suis rendue aux desirs de mon pere. Vous a-t-il dit quelles etaient ses +craintes et dans quelle position il se trouvait? + +--Il me l'a dit. + +--J'ai voulu qu'il n'eut pas au moins d'inquietude a mon egard, et, +puisque mon mariage doit le rassurer, je me marie. + +--Vous etes un brave coeur, ma chere cousine, une bonne et tendre fille. + +--Je ne suis pas la fille que vous croyez; car si je l'etais, je +n'aurais pas attendu jusqu'a ce jour pour contenter mon pere, qui +souhaitait si ardemment de me voir mariee. + +De nouveau il s'etablit un silence, et il l'entendait respirer +difficilement; il eut voulu parler et il ne savait que dire, il n'osait +meme pas la regarder. + +Ce fut elle, cette fois, qui reprit la parole la premiere. + +--Vous souvenez-vous, dit-elle, du reve que vous m'avez fait vous +raconter, quand vous m'avez demande de vous expliquer quel mari je +prendrais: je voulais qu'il m'aimat comme je voulais l'aimer, et je +disais, n'est-ce pas, que je ne me marierais jamais, si je ne sentais +pas en moi ce grand amour. Comme on fait des projets quand on est petite +fille! comme on batit des chateaux qui sont peu solides! + +--Oui, je me souviens, dit-il. + +--Mais ce grand amour, c'est le reve, n'est-ce pas, c'est la poesie, +ce n'est pas la realite. Dans la vie, on se marie parce qu'on doit se +marier, et l'on peut etre une honnete femme, je pense, une bonne mere, +sans ces sentiments extraordinaires. Le pensez-vous aussi? + +Sans repondre directement, il fit un signe affirmatif, car la gene qu'il +eprouvait deja en montant l'escalier lui devenait plus penible, et sa +conscience etait moins ferme. + +--Je vous ai dit, reprit-elle, toute l'amitie que j'eprouvais pour... +Michel; il a toujours ete pour moi un camarade, un ami, un frere, et il +sera desormais un mari. Je ne pouvais pas en esperer un plus honnete, un +plus digne, et je crois comme mon pere que notre vie sera heureuse. Je +voulais des ailes a l'existence que je revais; mais c'est peut etre sur +la terre, terre a terre, qu'est le bonheur possible en ce monde. Il +croit que je pourrai le rendre heureux, je m'y appliquerai de tout mon +coeur. + +La porte en s'ouvrant le tira de l'angoisse qui le serrait a la gorge et +l'etouffait. + +C'etait Denizot qui rentrait, charge d'un immense panier. + +--Ah! colonel, dit-il en posant, son panier, ca ne se fait pas, ces +choses-la; les grands cuisiniers veulent etre prevenus au moins +vingt-quatre heures a l'avance, vous n'allez pas trouver un souper digne +de vous. + +--Q'importe, mon bon Denizot? + +--Comment, qu'importe! et ma gloire? + +Puis, donnant une poignee de main au colonel: + +--Comme homme, je suis joliment content de vous voir; mais comme +cuisinier, vous savez, je suis vexe. Avez-vous faim? + +--Pas trop. + +--Comme homme, j'en suis fache; mais, comme cuisinier, j'en suis bien +aise. + +Et clopin-clopant, il s'occupa de tirer toutes les victuailles qui +etaient entassees dans son panier. + +Pendant ce temps, Antoine rentra, puis Michel. + +Contrairement a ce qu'il etait d'ordinaire, le jeune ouvrier montra une +physionomie ouverte et souriante; ses yeux semblaient moins enfonces et +moins sombres. + +Il vint au colonel et s'informa poliment, presque affectueusement, de sa +sante. + +Chose bizarre, ce fut celui-ci qui eut l'attitude roide et contrainte +que Michel avait autrefois avec lui. Il dut se faire violence pour +repondre convenablement quelques mots aux questions qui lui etaient +adressees. + +Le souper etait servi sur la table. + +Antoine invita son neveu a s'asseoir. + +--Prenez la place de votre pere, mon neveu. + +A ce moment, Sorieul fit son entree. + +Sorti depuis le matin, il ignorait que le colonel dut souper avec eux; +en l'apercevant, il poussa des exclamations joyeuses. + +Et apres avoir depose son chapeau sur le pupitre d'Antoine et vide les +poches de son habit pleines de livres, de papiers, de journaux, de +brochures, il accapara la conversation. + +--Il y avait vraiment des coincidences dans la vie; ainsi, sans se +douter le moins du monde qu'il verrait le colonel le soir meme, il +s'etait occupe de lui pendant toute la journee. + +--De moi? + +--De vous incidemment, c'est-a-dire de votre nouvelle famille, de celle +dans laquelle vous allez entrer, des princes Mazzazoli et du role qu'ils +ont joue dans l'histoire. Je me rappelais tres bien avoir vu leur nom +dans Sismondi, mais je ne me rappelais pas au juste qu'elle avait ete +leur role. + +Alors il se mit a parler de l'heritage de la comtesse Mathilde, de la +guerre du sacerdoce et de l'empire, des Guelfes, des Gibelins, de la +maison d'Este et de celle des Medicis, en citant Sismondi, Guicciardini. +Pignotti, Quinet. + +Il etait ferre et pret a coller le contradicteur qui aurait voulu +l'arreter. + +La soiree ne se prolongea pas tres avant, et, quand le colonel se +retira, Michel voulut l'accompagner pour l'eclairer. + +Mais, arrive au bas de l'escalier, il posa sa petite lampe sur une +marche; puis, tendant la main au colonel: + +--Monsieur Edouard, dit-il, voulez-vous me permettre de vous demander +votre amitie? Vous ne m'avez peut-etre pas trouve toujours tres poli +avec vous, et j'ai a me reprocher d'avoir mal accueilli vos bons +procedes; je vous en fais mes excuses. J'avais alors du chagrin, et puis +je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui je vais devenir votre parent, +puisque je serai le mari d'une femme a qui vous avez temoigne toujours +une grande amitie. Je vous jure que je la rendrai heureuse. + +Et il s'en revint a pied, le long des boulevards, reflechissant. + +--La pauvre petite! Elle n'aimait pas le mari qu'elle acceptait, et +cependant elle l'epousait. Quelle vie aurait-elle? + +Puis, abandonnant Therese, il fit un retour sur lui-meme. + +--Aimait-il Carmelita? cependant il l'epousait. Quelle vie serait la +sienne? + + + +XI + +Le baron Lazarus n'etait pas homme a employer a l'etourdie l'arme que le +hasard avait mise entre ses mains. + +Avant de se servir de Lorenzo Beio et de le lancer a travers le mariage +de Carmelita, il etait sage de voir dans quelle mesure on pouvait user +de son concours; et le mieux semblait-il etait de se concerter avec la +marquise. + +Il l'alla donc trouver. + +Lorsqu'on annonca a madame de Lucilliere que M. le baron Lazarus +demandait a la voir, le marquis etait avec elle. + +--Vous recevez cet homme? dit-il. + +--J'ai besoin de lui. + +--Ah! c'est une raison. + +--Vous avez pu constater quelles heureuses dispositions il a pour les +recherches policieres; je desire l'employer conformement a son talent. + +--Des la que vous avez besoin de lui, c'est une raison suffisante; +pour moi, qui n'ai rien a demeler avec lui, Dieu merci! je me prive +volontiers de sa visite. Au revoir. + +Le marquis sortit par une porte, tandis que le baron entrait par une +autre. + +--Vous n'avez pas perdu de temps, dit madame de Lucilliere en indiquant +un siege au baron a une assez grande distance de celui qu'elle occupait. + +--En avons-nous beaucoup devant nous? + +--Beaucoup, non; cependant nous en avons assez pour ne rien risquer dans +trop de hate. + +--Je n'ai rien risque et c'est pour avoir votre avis avant de rien +entreprendre, que je viens vous soumettre quelques petits renseignements +que j'ai eu la bonne fortune d'obtenir. + +Alors il raconta simplement, modestement, comme il convient a un homme +qui a le sentiment de sa valeur, la conversation qu'il avait eu la +chance de surprendre entre Carmelita et un inconnu. + +--Mais c'est le nom de cet inconnu qu'il nous faut, sans quoi cette +conversation ne peut pas nous etre d'une grande utilite. + +--Precisement j'ai eu la bonne chance de l'obtenir: Lorenzo Beio. + +--Le maitre de chant de Carmelita! + +--Lui-meme. + +--Mais alors?... + +--Alors vous devinez quelles raisons il peut avoir pour empecher ce +mariage? Ce sont ces raisons que je viens justement vous demander. + +--Il semble qu'il est maitre d'un secret qui peut perdre Carmelita dans +l'esprit du colonel. Il ne veut pas que Carmelita epouse le colonel +Chamberlain; nous, de notre cote, nous ne voulons pas que le colonel +Chamberlain epouse Carmelita. Il est possible que Lorenzo Beio, agissant +seul, empeche ce mariage; il est possible aussi que nous, sans son +secours, nous l'empechions par un moyen different du sien. Mais il +est bien certain que si, au lieu d'agir separement, nous agissions +collectivement, nous aurions beaucoup plus de chances de reussir. Il +faut donc avant tout chercher comment on peut obtenir ce secret de +Lorenzo Beio. + +--On pourrait peut-etre le lui acheter. + +--La negociation serait aventureuse, tous les gens ne sont pas a vendre, +et, en tout cas, elle serait pour celui qui s'en chargerait bien +compromettante, surtout s'il y etait repondu par un refus. + +--En parlant ainsi, je pensais que ce Beio devait avoir aux mains +quelque lettre significative qui, mise sous les yeux du colonel, +pourrait l'eclairer. + +--Decidement vous etes pour les lettres, monsieur; sans doute, c'est une +arme, mais elle n'est pas toujours sure, vous devez en savoir quelque +chose. Dans le cas present, on peut aller a Beio franchement et lui +dire: "Vous voulez empecher le mariage de mademoiselle Belmonte avec le +colonel Chamberlain; moi, je veux aussi empecher ce mariage. Vous avez +un moyen pour cela, je le sais; unissons-nous, aidez-moi, je vous +aiderai." Comment accueillerait-il cette ouverture? Nous ne pouvons pas +a l'avance le prevoir. Un refus est possible, une acceptation l'est +aussi. S'il accepte, c'est bien, tout est fini; vous n'avez qu'a marcher +d'accord. Mais, s'il refuse, car enfin il peut avoir des raisons pour +refuser, supposons que ce soit la vengeance qui le pousse a rompre ce +mariage,--souvent la vengeance est jalouse, elle veut agir seule, sans +secours etranger; elle veut faire le mal, mais elle veut etre seule a le +faire; si elle voit celui qu'elle poursuit entoure de plusieurs ennemis, +elle lui vient souvent en aide contre ces ennemis, pour ne se retourner +contre celui qu'elle a secouru que lorsqu'elle peut l'attaquer seule. +Tel peut-etre le cas de Beio: il n'est pas impossible qu'il tienne a +vider sa querelle avec Carmelita en tete a tete. + +--Peut-etre aime-t-il surtout le tete-a-tete, dit le baron en riant d'un +gros rire. + +Mais la marquise ne partagea pas cette hilarite, elle continua: + +--Si Beio vous repousse, vous ne pourrez pas revenir a la charge pres +de lui, et nous aurons le desagrement de voir un moyen qui pouvait nous +etre utile nous echapper. Ce n'est pas ainsi que nous devons proceder. +Vous interessez-vous toujours a la petite Flavie, du theatre des +Bouffes? + +--Je ne vois pas en quoi cette question touche notre affaire. + +--Vous allez le voir, si vous voulez bien me repondre; soyez certain que +je ne vous adresse pas cette demande pour savoir vos secrets, ni ceux de +mademoiselle Flavie. + +--Il n'y a pas de secrets entre la petite Flavie et moi. Cette enfant +etait la fille de mon caissier, elle restait orpheline sans fortune et +sans metier; on disait qu'elle etait jolie. Je me suis occupe d'elle +pour ne pas la laisser exposee aux tentations de la misere. + +--Et, pour cela, vous l'avez fait debuter aux Bouffes? + +--C'est bien naturel. + +--Oh! assurement, rien n'est plus naturel, cela se voit tous les jours, +et je savais ce que vous venez de me raconter; seulement ce que je ne +sais pas et ce que je vous demande, c'est si vous avez continue a vous +occuper de cette jeune fille depuis, qu'ayant un metier, elle n'est +plus, comme vous dites, exposee aux tentations de la misere. Car elle +n'y est plus exposee, n'est-ce pas? Je l'ai vue hier au Bois dans un +petit coupe, qui ne sent pas du tout la misere. + +--Je la vois quelquefois. + +--Et vous pouvez lui demander ce que vous desirez? + +--J'espere qu'elle a pour moi des sentiments de reconnaissance. + +--Il faut l'esperer ou bien alors ce serait a prendre en mepris +l'humanite. Donc vous pouvez faire appel a ces sentiments de +reconnaissance et vous serez ecoute? + +--Je le pense. + +--Eh bien! ce que vous aurez a lui demander devra accroitre encore cette +reconnaissance deja si grande. + +--J'avoue que je ne comprends pas du tout ou vous voulez arriver. + +--Cela ne vous blesse pas, n'est-ce pas? que je dise que cette petite +Flavie n'a aucun talent; je l'ai vue deux ou trois fois, et c'est ce que +ces messieurs appellent une grue. Elle chante comme M. Jourdain faisait +de la prose, sans s'en douter; elle chante avec ses yeux qui minaudent, +son nez qui se retrousse, sa poitrine qu'elle montre tant qu'elle peut, +sa taille qui se tortille, enfin elle chante avec tout ce que la nature +lui a donne,--une seule chose exceptee, la voix;--il est vrai que de +ce cote la nature lui a ete assez avare. Eh bien! il faut que vous lui +donniez ce qui lui manque. + +--La voix? moi! + +--Pas la voix, mais le talent. Pas vous, car, malgre tous vos merites, +vous n'avez peut-etre pas ceux d'un maitre de chant; mais Lorenzo Beio, +qui les possede, lui, ces merites. + +Le baron joignit les mains dans un mouvement d'admiration, car bien +qu'il professat le plus profond mepris pour madame de Lucilliere, il +ne pouvait pas ne pas admirer une combinaison si bien trouvee, alors +surtout que cette combinaison devait lui profiter. + +--Je comprends, s'ecria-t-il, je comprends. + +--Vous comprenez, n'est-ce pas, que vous donnez Lorenzo Beio pour +professeur a Flavie? Sans doute vous pourriez tout aussi bien le donner +a Ida? + +--Oh! ma fille! + +--Justement, je sens ce cri d'un pere qui ne veut pas meler une fille +comme mademoiselle Ida.... + +--_Sie ist eine engel._ + +--_Ja, ja_, c'est un ange, et puis ce serait s'engager bien a fond que +d'intervenir d'une facon si directe et si personnelle; tandis que, par +l'entremise de Flavie, les choses se font sans que vous y mettiez la +main. C'est Flavie qui demande des lecons a Beio, et rien n'est plus +naturel. Beio a chante sur les grands theatres du monde, et c'est quand +sa voix a ete perdue qu'il s'est fait professeur; les lecons qu'il donne +ont pour but de former des chanteurs et des chanteuses de theatre. +Flavie qui est une chanteuse de theatre,--au moins elle peut +le croire,--ne veut pas rester aux Bouffes, elle veut passer a +l'Opera-Comique ou a l'Opera,--on a vu des exemples de cette ambition +chez de simples grues;--elle s'adresse a Beio pour lui demander des +lecons. Vous allez la voir quelquefois chez elle, n'est-ce pas? + +--Quelquefois. + +--Plusieurs fois par semaine? + +--Oui, souvent. + +--Tous les jours? + +--Je la vois souvent, mais pas regulierement. + +-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours. +Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux lecons. Rien n'est +plus legitime. Vous vous interessez a cette petite fille de votre +caissier, vous desirez qu'elle cultive son talent pour n'etre pas +exposee aux tentations de la misere, et vous surveillez vous-meme ses +lecons pour constater ses progres. C'est d'un pere, cette conduite; elle +vous fera honneur. + +--Il est certain qu'il n'y aura rien a dire. + +--En assistant aux lecons, vous parlerez de temps en temps du colonel +Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel +puisque vous etes l'ami du marie et de la mariee. Je crois que tout +d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce +mariage, afin de ne pas eveiller les soupcons de cet Italien. Ce sera +peu a peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant +principalement sur la certitude ou vous etes que rien ne peut +l'empecher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se +rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il +soit ardemment desire des deux cotes, et c'est precisement ce qui se +rencontre dans celui-la: par interet, mademoiselle Belmonte le veut; par +amour, le colonel le desire non moins vivement. + +--Parfaitement. + +--Vous voyez le theme, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un +moment,--ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera +temps encore;--il arrive un moment ou Beio doute de l'efficacite du +moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand +meme. Il a compris que vous desiriez qu'il ne se fasse pas et que vous +pouvez l'empecher; il pense qu'en reunissant vos deux actions, la votre +et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen. +Naturellement vous ne livrez pas le votre, "qui ne vaut pas le sien"; on +agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit +visible: ce que vous devez desirer... en vue de l'avenir. + +Le baron se retira en pensant que la marquise n'etait vraiment pas +sotte. + +Mais quelle femme corrompue, bon Dieu! + +Il n'y avait qu'une Francaise au monde capable d'inventer une pareille +combinaison, et encore sans paraitre y toucher. + +Quelle Babylone que ce Paris! + + + +XII + +Mademoiselle Flavie Schwerdtmann, connue au theatre sous le nom de +Flavie Engel, plus facile a prononcer pour une bouche francaise, ou plus +simplement sous celui de Flavie tout court, beaucoup plus facile encore, +etait ce qu'on appelait alors dans un certain monde une jeune grue, et +elle n'etait que cela. + +Dix-neuf ans, une beaute assez pale, pas le moindre talent, et cependant +elle avait une certaine reputation. + +Elle la devait, cette reputation, a l'etrangete et a la bizarrerie qui +se montraient en elle. + +C'etait une Allemande de la Pomeranie, nee d'un pere et d'une mere qui +l'un et l'autre etaient deux types de pure race; cette purete de +race, ils l'avaient transmise a leur fille, et celle-ci, au milieu de +comediennes francaises, frappait le spectateur le moins attentif par +ses yeux bleus, ses cheveux d'un blond pale, et tous les caracteres +constitutifs de la "Germaine". C'est deja une raison de succes de ne pas +ressembler aux autres. A Berlin ou a Stettin, on ne l'eut pas regardee; +a Paris, on la remarquait. + +Mais a cette attraction, en realite assez legere, elle en joignait une +autre, plus puissante: Allemande de naissance, elle avait cesse de +l'etre par son education. De la en elle un curieux melange de qualites +et de defauts disparates, jurant de se trouver ensemble, et qui, +precisement par cela seul, la rendaient seduisante pour certains esprits +blases, amoureux de ce qui sort du naturel. + +Elle etait enfant a son arrivee a Paris et orpheline de mere; son pere, +qui etait un excellent employe, comme le sont souvent les Allemands, +laborieux, exact, zele, l'avait livree aux soins d'une domestique par +malheur richement douee de tous les vices; de sorte que l'education que +la petite Flavie avait recue etait celle de la rue, et meme, pour tout +dire, celle du ruisseau. + +Dans son roman des _Liaisons dangereuses_, Laclos a peint une jeune +fille sage et innocente, que son amant prend plaisir a corrompre en +apprenant a son ecoliere naive une espece de "catechisme de debauche." +Sans savoir ce qu'elle dit, cette petite repete les monstruosites les +plus etonnantes, et, dans la lettre ou il raconte cette histoire, cet +homme, qui ne se plait plus qu'aux choses bizarres, dit que rien n'est +plus drole que l'ingenuite avec laquelle sa maitresse se sert de la +langue qu'il vient de lui apprendre, n'imaginant pas qu'on puisse parler +autrement: le contraste de la candeur naive qui est en elle avec son +langage plein d'effronterie est tout a fait seduisant. + +C'etait une education de ce genre que Flavie s'etait donnee, mais bien +entendu en sachant tres bien "qu'on pouvait parler autrement," et, comme +avec cela elle etait restee enfant pour le visage, gardant des yeux +innocents, un sourire naif, une bouche mignonne et chaste, elle +produisait justement un effet de seduction provoquante, qui resultait du +contraste de son apparence naive avec son langage plein d'effronterie. + +Pour certaines gens, elle etait irresistible par la facon candide dont +elle recitait "son catechisme de debauche." + +Tous ceux qui la connaissaient disaient d'elle: + +--Est-elle drole, cette Flavie! + +Et ce mot etait generalement accepte. + +Les jeunes beaux des avant-scenes et de l'orchestre etaient assez +indifferents pour elle; mais, parmi les hommes qui avaient passe la +soixantaine, elle avait de zeles partisans. Il est vrai qu'ils ne la +defendaient pas ouvertement quand on l'attaquait, mais, a ces attaques, +ils repondaient par des haussements d'epaules ou des sourires discrets +qui en disaient long pour qui savait comprendre. + +Le baron Lazarus etait un de ces fideles, et de tous, celui qui lui +temoignait publiquement le plus d'interet. + +--Elle etait la fille de son caissier, cet interet n'etait-il pas tout +naturel? + +Si cette explication etait accueillie par des sourires, il ne se fachait +pas et riait lui-meme. + +--Je voudrais bien, disait-il. + +En sortant de chez madame de Lucilliere, il se rendit directement chez +Flavie, et, avec de longues circonlocutions, il lui expliqua ce qu'il +desirait, c'est-a-dire qu'elle prit des lecons de Lorenzo Beio. + +A ce mot, Flavie se jeta a la renverse sur un canape en riant aux +eclats. + +--Des lecons, dit-elle; moi a mon age, ah! zut! + +--Mais, ma chere petite.... + +Et le baron se mit a developper tous les avantages qu'il y avait pour +elle a prendre de lecons de Beio. Cette idee lui etait venue la veille +en l'entendant chanter. Evidemment, si elle voulait, elle pouvait +devenir une grande artiste; elle avait tout ce qu'il fallait pour cela. +Est-ce que madame Ugalde, madame Cabel, madame Sass, n'avaient pas +debute dans des cafes-concerts? + +Et comme Flavie continuait a rire en secouant la tete: + +--C'est au nom de ton pere que je te parle, dit-il. + +Elle se leva vivement, et, se campant devant le baron, les bras croises: + +--Vous savez, dit-elle, ce n'est pas a moi qu'il faut la faire, +celle-la; bonne pour la galerie, la balancoire de la paternite. Et puis +la, franchement, est-ce que si mon pauvre bonhomme de pere etait encore +de ce monde, il ne vous casserait pas les reins, o! monsieur la baron? +J'ose esperer que oui; car enfin qu'avez-vous fait de la fille de mon +pere? Soyez franc pendant cinq minutes, si vous pouvez. + +--Je veux en faire une grande artiste. + +--Il fallait commencer par la, c'etait peut-etre possible; maintenant il +est trop tard; et a qui la faute? + +--Il n'est jamais trop tard. + +--Ne faites donc pas le naif avec moi, vous savez que je ne m'y laisse +plus prendre. Pourquoi avez-vous eu l'idee de me faire donner des lecons +par Beio? Dites-moi la raison vraie. + +--Pour que tu me donnes les nobles jouissances de l'art. + +Elle se jeta de nouveau sur son canape en riant de plus belle. + +--Non, non! criait-elle; impayable! + +Le baron vint s'asseoir pres d'elle: + +--Tu sais bien que je t'adore, dit-il, et je n'ai qu'un desir, qui est +de t'aimer plus encore, si cela est possible. Une seule chose peut faire +ce miracle: le talent. + +--Ah! ca! je n'ai donc pas de talent? + +--Si, si, tu en as beaucoup, et c'est justement pour que tu en aies +davantage. Cela te sera facile avec Beio; tu iras a l'Opera-Comique, a +l'Opera. Vois-tu l'affiche: _Debuts de mademoiselle Flavie Engel._ Cela +ne te dit rien. + +--Apres tout, pourquoi pas? + +--Un peu de travail, et tu arrives; Beio est un excellent professeur, +qui a fait des prodiges en ce genre. Jusqu'a present tu as eu les succes +d'une petite fille, mais tu vas devenir une femme; avec l'age, il te +faut d'autres succes, plus grands, plus beaux et, si tu le veux, tu les +auras. + +Elle parut reflechir un moment; puis, s'appuyant sur son coude et +regardant le baron dans les yeux: + +--Vous y tenez donc bien a ces lecons? + +--Beaucoup, je t'assure. + +--Alors, qu'est-ce que vous me les payez l'heure? + +--Comment! ce que je te les paye? + +--Qu'est-ce qui aura a s'ennuyer, a travailler, a s'exterminer? + +--Mais il me semble.... + +--Pour qui aurais-je tout ce mal? + +--Pour toi. + +--Pour vous donner les nobles jouissances de l'art, comme vous dites. + +--Sans doute, mais.... + +--Combien estimez-vous que ca vaut, ce genre de jouissance? Cher, +n'est-ce pas? Alors, payez. + +Il fallut que le baron cedat; mais il se consola des exigences de Flavie +en se disant que Beio ne serait probablement pas long a parler, et que +par consequent il n'y aurait pas trop de lecons a payer. + +Ils tomberent d'accord a cent francs. + +Seulement, comme le baron n'aimait pas a jeter son argent par les +fenetres, il voulut rattraper quelque chose sur ces cent francs. + +--Il est bien entendu, dit-il, que tu payeras Beio. + +Mais, si le baron savait compter, Flavie, de son cote, avait le sens du +calcul tres developpe, et un craniologiste eut remarque chez elle une +forte saillie a l'angle externe de l'orbite, autrement dit l'organe des +nombres. + +Une nouvelle discussion s'engagea. + +--Tu comprends, dit le baron en tachant de la prendre par la persuasion, +que si je demande moi-meme a Beio de te donner des lecons, il me les +fera payer tres cher, sous le pretexte que je suis un financier; tandis +que toi, tu es une artiste, il te fera un prix de faveur. + +--Eh bien! je traiterai moi-meme avec Beio comme si je payais de mon +propre argent; mais vous me rembourserez ce que j'aurai avance. + +Cette combinaison, permettant au baron de ne pas trop s'avancer +vis-a-vis de Beio, le decida a acceder a la demande de Flavie. + +--Je fais tout ce que tu veux, dit-il. + +--Ainsi vous payerez Beio? + +--Tous les jours; seulement, comme tu es une espiegle capable de me +compter des lecons que tu ne prendrais pas, j'assisterai a ces lecons, +et je jugerai par moi-meme de tes progres. + +Les choses etant ainsi convenues entre le baron et Flavie, celle-ci +traita elle-meme avec Lorenzo Beio; mais, au premier mot, le maitre de +chant l'arreta. + +Son temps etait pris. + +En realite, l'idee de donner des lecons a mademoiselle Engel, du theatre +des Bouffes, n'avait rien d'attrayant pour lui. Que ferait-il d'une +pareille eleve? Il choisissait ses lecons et n'acceptait pas toutes +celles qu'on lui demandait, et puis, d'un autre cote, s'il n'etait pas +en disposition de s'occuper de ses eleves anciens, ce n'etait pas pour +en prendre une nouvelle. + +Mais, quand Flavie voulait une chose, elle la voulait bien, et les cent +francs promis par le baron lui avaient inspire une ferme volonte: elle +fit si bien qu'elle parvint a decider Beio. + +Bien entendu, le baron se trouva chez Flavie lorsque Beio y arriva pour +donner sa lecon. + +Flavie avait ete prevenue, et elle savait ce qu'elle avait a faire. + +Le baron etait installe sur un canape, dans le salon. + +--A mon grand regret, dit-elle, il faut que je vous fausse compagnie. + +--Et pourquoi donc, petite fille? + +Petite fille etait un mot paternel dont il se servait en public. + +--Parce que je vais prendre une lecon avec monsieur. + +Alors, continuant son role, elle avait fait la presentation de Beio au +baron, du baron a Beio. + +--Comment! s'ecria le baron, vous etes monsieur Lorenzo Beio? Mais j'ai +l'honneur de vous connaitre; j'entends souvent parler de vous par la +meilleure amie de ma fille, mademoiselle Carmelita Belmonte, dont vous +etes le professeur. + +Beio, sans repondre, s'inclina. + +--Mes compliments, cher monsieur, continua le baron; vous avez dans +Carmelita une eleve qui vous fait le plus grand honneur. Quel malheur, +n'est-ce pas, qu'une organisation si splendide soit perdue pour l'art! +Combien de fois en la faisant travailler, avez-vous du vous dire que sa +place etait sur la scene? Elle y eut ete admirable, j'en suis certain: +avec sa beaute, avec son talent, elle aurait obtenu des succes +prodigieux. C'est, il me semble, un vif chagrin pour un professeur de +se dire qu'un pareil talent est ignore; car qu'est-ce que la gloire des +salons! Et puis, quand elle sera mariee, chantera-t-elle? Le monde, la +famille, lui en laisseront-ils la possibilite? + +Lorenzo Beio se tourna vers Flavie et lui demanda si elle n'etait pas +prete a commencer. + +--Commencez, dit le baron; ne vous troublez pas pour moi. J'ai bien +souvent assiste aux lecons de cette petite fille; elle est habituee a +moi. + +Dans un moment de repos, le baron revint au sujet qui le preoccupait. + +--Connaissez-vous le colonel Chamberlain, qui epouse mademoiselle +Belmonte? C'est aussi un de mes bons amis, charmant garcon. + +Beio repondit qu'il ne connaissait pas le colonel. + +--Facheux, tres facheux. Je suis sur que quand vous aurez fait sa +connaissance, vous regretterez moins de perdre votre eleve. Il me semble +que ce soit l'homme destine par la Providence a devenir la mari de +Carmelita, comme s'ils etaient faits l'un pour l'autre. + +L'Italien ecoutait ces paroles avec une figure sombre, en lancant de +temps en temps des regards furieux au baron, que celui-ci paraissait ne +pas voir, mais qu'il remarquait tres bien. + +--Cependant seront-ils heureux? continua le baron, ne craignant pas de +mettre une certaine incoherence dans son discours; c'est ce que je me +demande. L'apparence est pour le bonheur. Mais, en regardant au fond des +choses, on apercoit des causes de trouble. + +Comme Beio, a ce mot, avait fait un mouvement, le baron insista. + +--Parfaitement, des causes de trouble, on peut meme dire de division. +Cela est sensible pour qui connait la vie. Aussi ce mariage +m'inquiete-t-il jusqu'a un certain point. J'aurais su qu'il devait se +faire, que j'aurais assurement presente mes doutes et mes observations, +avant qu'il fut decide, au prince Mazzazoli aussi bien qu'au colonel. +Mais a quoi bon des observations qui ne doivent servir a rien? Ce +mariage est arrete; ce ne sont pas des observations qui maintenant +pourront l'empecher, d'autant mieux qu'il est vivement desire des deux +cotes. + +Beio s'etait rapproche du baron, montrant pour la premiere fois qu'il +s'interessait a ce qu'il entendait; mais ces derniers mots le firent se +retourner vers Flavie, qui, elle, ecoutait attentivement le baron, se +demandant ce que signifiaient ces paroles et a quel but elles tendaient, +car ce n'etait assurement pas un simple bavardage. + +--Je dis que ce mariage est vivement desire des deux cotes, poursuivit +le baron, et c'est la ce qui me ferme la bouche. Le colonel aime +passionnement Carmelita, et cette passion s'explique: Carmelita est si +belle! D'autre part, le prince Mazzazoli est ebloui par la fortune du +colonel, et cet eblouissement se comprend, le colonel est si riche! Le +prince voulait un roi pour sa niece: il a trouve mieux, car le royaume +du colonel Chamberlain n'a rien a craindre des revolutions. + +Le baron s'arrete, et s'adressant a Flavie: + +--Excusez-moi, chere petite fille; je vous fais perdre votre temps, je +bavarde, et j'oublie que ce temps est precieux. Travaillez, mon enfant, +je vous prie; si je vous interromps encore, mettez-moi a la porte. + +Et le baron n'interrompit plus, en effet, que par quelques paroles qui +se rapportaient a la lecon meme. + +--Tres bien, cela ira, n'est-ce pas votre avis, monsieur Beio! Je n'en +dirais pas autant pour une Francaise; mais cette petite fille est +Allemande, et, grace a Dieu, les Allemands sont autrement organises pour +la musique que les Francais. + +Cette observation arriva a propos pour rendre un peu d'esperance au +professeur, qui se disait deja qu'il n'avait rien a faire avec une +pareille eleve. Le baron avait peut-etre raison, c'etait une Allemande, +et, comme il partageait pleinement l'avis du baron sur le sentiment +musical des Francais, il se raccrocha a cette branche: il fallait voir, +et ne pas renoncer des la premiere lecon. + +Quand Beio se disposa a partir, le baron se leva en meme temps que lui +et l'accompagna jusque dans la rue. + +Precisement sa voiture etait a la porte, l'attendant. + +-De quel cote allait M. Beio? + +Justement le baron avait besoin dans ce meme quartier, et il forca le +professeur a prendre place dans sa voiture. En chemin, il ne parlat que +musique, et il en parla bien, en homme qui sait et qui sent. Ce fut +seulement quelques instants avant d'arriver, qu'il glissa quelques mots +personnels dans cet entretien. + +--Si vous voyez le prince Mazzazoli, dit-il, je vous demande de ne pas +lui dire que j'assiste aux lecons de Flavie; le monde est si mechant et +si facile a tout mal interpreter! Le prince ferait des plaisanteries sur +mon assiduite, il pourrait en parler devant ma fille, et je ne veux pas +qu'un soupcon, si leger qu'il soit, puisse effleurer l'esprit de ma +fille, une ange, monsieur, une ange. + +Beio repondit qu'il n'avait pas l'habitude de parler de ses lecons au +prince Mazzazoli. + +Les lecons se continuerent, et chaque fois le baron Lazarus y assista, +trouvant toujours moyen de parler de son cher ami le prince Mazzazoli +et de son autre ami, non moins cher, non moins excellent, le colonel +Chamberlain. + +Ses discours n'etaient guere que des repetitions, de celui qu'il avait +tenu au maitre de chant, la premiere fois qu'il l'avait rencontre; +seulement il mettait un peu plus de precision dans ses paroles, surtout +en ce qui touchait la rupture de ce mariage. + +--Ah! si on pouvait l'empecher. Bien certainement ce serait pour le +bonheur de l'un comme de l'autre. Mais comment? + +Et alors, se conformant aux instructions de madame de Lucilliere, +il insistait sur les impossibilites qu'il y avait a cette rupture: +l'interet du prince, l'amour du colonel. + +Personne ne les connaissait mieux que lui, ces impossibilites, voyant +chaque jour, comme il le voyait, l'empressement que de part et d'autre +on mettait a accomplir ce mariage. + +Et, en parlant ainsi, il n'avait pas besoin de se livrer a de grands +efforts d'imagination; il lui suffisait de rapporter ce qu'il remarquait +et chez le prince et chez le colonel. + +Car jamais il n'avait ete plus assidu dans l'une et dans l'autre maison. + +Ida voyait Carmelita tous les jours, souvent meme plusieurs fois par +jour. + +Et le baron voyait lui-meme le colonel tout aussi souvent. + +C'etait ainsi qu'il savait par le detail les cadeaux que le colonel +preparait pour sa fiancee, avec une generosite qui rappelait la +prodigalite orientale. + +C'etait ainsi qu'il savait aussi que la date primitivement fixee pour le +mariage serait forcement retardee pour l'accomplissement de certaines +formalites. Le pere de Carmelita, le comte Belmonte, etait mort en +Syrie, ou il avait eu l'idee d'aller chercher fortune, et ou il n'avait +trouve que le cholera; son acte de deces n'etait pas regulier, et il +fallait le faire regulariser, ce qui, a cause de la distance, demandait +des delais, et, d'un autre cote, par suite du bon ordre qui regne dans +les pays administres par les Turcs, presentait des difficultes. + +En meme temps qu'il frequentait le prince et le colonel, le baron, ne +s'en tenant pas au seul Lorenzo Beio, poursuivait, aupres des uns et des +autres, les recherches qui pouvaient lui fournir des armes nouvelles. + +Il n'avait plus qu'un seul sujet de conversation: le mariage de +mademoiselle Belmonte et du colonel Chamberlain. + +Par malheur pour lui, il ne trouvait rien. + +Tous les creanciers du prince, et ils etaient nombreux, etaient remplis +de joie par ce mariage, et, bien entendu, ils n'auraient rien fait, rien +dit pour l'empecher. + +Quant aux quelques amis que le colonel avait en France, ils blamaient +bien ce mariage, ils en riaient bien, mais c'etait tout. + +Encore, tous ne lui etaient pas hostiles, et plusieurs trouvaient que +Carmelita etait assez belle pour qu'on fit la folie de l'epouser. + +Parmi ceux qui raisonnaient ainsi sa trouvait Gaston de Pomperan. + +Comme le baron s'etonnait un jour de le voir appuyer ce mariage: + +--C'est que j'aime mieux Carmelita que Therese, repondit Gaston; au +moins Carmelita est du monde. Je vous avoue que j'ai eu une belle +peur quand le colonel a rompu avec la marquise; j'ai cru qu'il allait +retourner a sa petite cousine, ce qui etait indique, et la prendre +pour femme. C'est un miracle qu'il ne l'ait pas fait, et je suis +reconnaissant a Carmelita de l'avoir empeche. Voyez-vous le colonel +Chamberlain marie a une ouvriere du faubourg Saint-Antoine! + +Non, vraiment; non, le baron Lazarus ne voyait pas cela. + + + +XIII + +Cependant ces paroles de Gaston de Pomperan lui donnerent a reflechir. + +Si le colonel Chamberlain avait du, au dire de son ami, revenir a +sa petite cousine apres sa rupture avec madame de Lucilliere, n'y +reviendrait-il pas apres sa rupture avec Carmelita? + +Il devait donc prendre des precautions contre cette faubourienne, mais +quelles precautions? + +Il se mit a etudier cette question et a chercher un moyen de la +resoudre, qui, tout en etant sur, ne le compromit pas; car il ne fallait +pas s'avancer a l'etourdie en cette affaire, ni s'exposer a blesser le +colonel en agissant d'une facon brutale et surtout directe contre un +membre de sa famille. + +Le premier point a obtenir, c'etait de savoir ce qu'etait cette petite +Therese, et de reunir sur elle autant de renseignements qu'il etait +possible, afin de chercher dans ces renseignements un moyen d'action. + +Mais c'etait la une tache peu commode, au moins pour le baron, qui ne +pouvait pas aller entreprendre une enquete de ce genre en plein faubourg +Saint-Antoine. + +Heureusement cette enquete pouvait etre faite par des tiers, et le baron +n'avait pas besoin de la poursuivre lui-meme; restant soigneusement dans +la coulisse, sans meme laisser voir son ombre, il devait se contenter de +faire jouer cette piece par des marionnettes qu'il ferait agir et dont +il tiendrait les fils dans sa main; il n'avait qu'a reprendre et a +repeter la tactique qui lui avait si bien reussi, lorsqu'il avait voulu +savoir comment la marquise de Lucilliere s'introduisait la nuit chez le +colonel. + +Seulement cette fois ce n'etait pas d'une balayeuse qu'il devait se +servir. + +Ce n'etait pas ce que Therese faisait dans la rue qui l'inquietait, +c'etait ce qui se passait chez elle. + +C'etait donc quelqu'un qui penetrat journellement dans l'interieur +d'Antoine Chamberlain, et qui fut en relations suivies avec celui-ci, +qu'il devait employer. + +Pour tout autre que le baron, un agent reunissant ces conditions, et de +plus etant assez intelligent pour s'acquitter de sa mission, assez fin +pour tout voir, assez discret pour ne rien dire, eut ete difficile a +trouver, les financiers, en effet, n'entretenant pas ordinairement des +rapports intimes avec les menuisiers ou les ebenistes. + +Mais ce qui eut ete a peu pres impraticable pour un financier francais, +anglais ou russe, ne l'etait pas pour un financier allemand, ayant, +comme le baron Lazarus, des relations avec la colonie allemande etablie +a Paris, dans celle qui habite les hotels de la Chaussee-d'Autin, aussi +bien que dans celle qui grouille dans les bouges de "la colline", +ce quartier central des balayeurs Hessois, ou dans ceux du quartier +Saint-Marcel. + +Ce n'etait pas seulement sur les riches etrangers que Paris, a cette +epoque, exercait une toute-puissante attraction; de tous les coins du +monde, l'ancien comme le nouveau, on accourait a Paris. Mais ce n'etait +pas uniquement pour y mener la vie de plaisir; on y venait encore pour +mener la dure vie du travail, pour s'enrichir ou pour gagner le morceau +de pain qu'on ne trouvait pas dans son pays, trop pauvre. A tous riches +ou miserables, Paris ouvrait ses portes. + +--Soyez les bienvenus, amusez-vous, travaillez; vous etes chez vous, +nous n'avons de defiance ou de jalousie contre personne. C'est a +l'entree de Paris que devait etre accrochee cette enseigne, qu'on ne +trouve plus que dans les villages perdus: _Au soleil d'or, il luit pour +tout le monde_; cela vaudra bien le _Fluctuat nec mergitur_. + +De tous les etrangers, ceux qui avaient le plus largement profite de +cette hospitalite etaient les Allemands. Combien y avait-il d'Allemands +a Paris. On ne le savait pas. Les uns disaient quarante mille; les +autres, plus de deux cent mille, Et ce qui rendait la statistique a peu +pres impossible, c'etait que les Allemands, contrairement a ce qui se +produit generalement, cachaient souvent leur nationalite. A ce moment, +ils n'etaient pas encore fiers de la grande patrie allemande, et +bien souvent, quand on demandait quel etait leur pays a des gens qui +prononcaient d'une etrange facon les _p_, les _b_ et les _v_, ils vous +faisaient des histoires invraisemblables. Si l'on avait inscrit au +compte de l'Alsace tous ceux qui se disaient Alsaciens, on aurait trouve +qu'il y avait plus d'Alsaciens a Paris que dans le Haut-Rhin et dans le +Bas-Rhin. + +Quoi qu'il en fut du chiffre exact, il y avait un fait certain, qui +etait que ce chiffre etait considerable: partout des Allemands. Dans la +finance, des Allemands: dans le commerce d'exportation et de commission, +des Allemands; chez les tailleurs, des Allemands; chez les bottiers, des +Allemands; dans les hotels, comme _kellner_ et comme _oberkellner_, des +Allemands; pour balayer nos rues, des Allemands; dans le charronnage, +la carrosserie, l'ebenisterie, des Allemands. Il y avait dans Paris des +quartiers exclusivement occupes par des Allemands "la colline" a la +Villette; d'autres sans nom particulier, aux Batignolles, a la barriere +de Fontainebleau, au boulevard Richard-Lenoir, et dans ces quartiers de +grandes cours allemandes _(deutsche hoefe)._ + +Nulle part, si ce n'est dans les villes du nord des Etats-Unis on +n'aurait trouve une pareille agglomeration d'Allemands. + +Le baron Lazarus, bien qu'il n'occupat a Paris aucune position +officielle et qu'il ne fut ni consul ni charge d'affaires d'aucun petit +prince allemand, etait en relations avec le plus grand nombre de ses +compatriotes: avec les uns, ceux qui formaient la tete de la colonie +allemande, par les affaires; avec les autres, ceux qui se trouvaient +au bas de l'echelle, par des oeuvres de bienfaisance ou de propagande +religieuse; les financiers de la Chaussee-d'Antin lui serraient la +main; les carriers de la barriere de Fontainebleau, les balayeurs de la +Villette, les ouvriers du quartier Saint-Antoine, le connaissaient. + +Plusieurs de ces derniers venaient meme quelquefois rue du Colisee, et +lorsqu'ils etaient enfermes dans son cabinet, ou il les recevait seuls, +son secretaire veillait sur sa porte pour la defendre. Lorsqu'ils +parlaient de lui, ils le faisaient d'une facon mysterieuse, et lorsqu'on +les interrogeait sur leurs relations assez etranges avec un homme +occupant une haute position sociale comme le baron, ils repondaient +contradictoirement. Pour les uns, le baron etait simplement un banquier +qui voulait bien faire passer, genereusement et sans frais, a leur +famille, l'argent qu'ils lui remettaient; pour les autres, un peu +plus francs, c'etait le correspondant d'associations etablies dans la +mere-patrie. + +Avec ces relations parmi les ouvriers parisiens, le baron pouvait +organiser les recherches qu'il desirait, car plusieurs de ces ouvriers +etaient les camarades et les amis d'Antoine. + +Il n'eut qu'un mot a dire pour qu'on lui indiquat a qui il devait +s'adresser: + +--Hermann est l'ami d'Antoine Chamberlain, il le connait bien; ils se +voient tous les jours. + +Hermann etait precisement un de ces ouvriers que le baron recevait +mysterieusement ou tout au moins avec lesquels il s'enfermait. + +Mande par un mot pressant, il arriva le soir meme rue du Colisee. Et, en +moins d'une heure, le baron connut Antoine Chamberlain, comme s'il avait +ete en relations avec lui depuis plusieurs annees; il comprit quel etait +le role qu'il avait joue, et il sentit quelle etait son influence. + +Mais Therese? + +Les reponses d'Hermann ne pouvaient etre que plus vagues sur cette +petite fille, qu'il avait bien souvent vue, mais sans jamais la +regarder, et qui pour lui etait sans importance. Tout ce qu'il savait, +c'est qu'il etait question d'un mariage entre cette jeune fille et +l'associe d'Antoine, un jeune sculpteur sur bois, nomme Michel, un brave +garcon aussi, et qui, comme homme, valait Antoine. + +Le baron respira: si Therese epousait ce jeune sculpteur, cet associe de +son pere, elle n'etait pas a craindre, et l'on pouvait ne pas s'occuper +d'elle davantage. + +--Quand doit se faire ce mariage? Il faut savoir cela, mon brave +Hermann, et discretement. + +Et le brave Hermann, qui, lui aussi, avait recu du ciel d'heureuses +dispositions pour faire des recherches et des enquetes, s'occupa +d'apprendre quand Therese devait epouser Michel. + +Au reste, cela ne lui donna pas beaucoup de peine, et apres avoir +interroge adroitement Antoine, qui se livra peu, Michel, qui se livra +moins encore, et enfin Denizot, qui parla tant qu'on voulut l'ecouter et +emplir son verre, il apprit que la date de ce mariage etait fixee a la +fin de l'annee 1870. + +--Et pourquoi cette date eloignee? demanda la baron lorsqu'Hermann, tout +fier de sa decouverte, lui reporta cette nouvelle. + +--Une idee de la jeune fille; son pere voudrait avancer le mariage. + +--C'est un brave homme. + +--Il est expose a etre renvoye un de ces jours en prison, et il voudrait +marier sa fille avant; mais la petite ne veut pas. + +--Pourquoi ne veut-elle pas? + +--On ne sait pas: idee de jeune fille, sans doute, elle ne donne pas ses +raisons. + +Cela n'etait pas pour rassurer le baron; avant la fin de 1870, il +pouvait se passer tant de choses! En tout cas, ce qui se passerait +certainement ce serait la rupture du mariage du colonel et de Carmelita. +Or, a ce moment, Therese n'etant pas la femme de l'ouvrier Michel, le +colonel pouvait tres bien revenir a elle et l'epouser lui-meme. + +Il fallait donc que Therese quittat Paris et c'etait a ce depart +qu'il devait employer les ressources de son esprit, son energie, ses +relations. + +Sans perdre de temps il appela Hermann a son aide. + +--Ce que vous m'avez dit d'Antoine Chamberlain est malheureusement +vrai, j'ai appris confidentiellement qu'il allait etre arrete sous +l'inculpation de societe secrete. Prevenez-le qu'il ne se laisse pas +prendre, mais ne lui dites pas de qui vous tenez ce renseignement. + +--Antoine ne voudra pas se sauver. + +--Il aura tort, et je ne saurais trop vous engager a user de tous les +moyens pour l'y decider. Si votre association est d'avis qu'Antoine +Chamberlain peut vous mieux servir en restant libre qu'en se laissant +mettre en prison, il me semble qu'il n'aura qu'a obeir. Et cela est +facile a demontrer, c'est votre affaire, mon brave Hermann. Antoine a de +mauvais antecedents judiciaires; la justice le condamnera severement, il +aura au moins trois ans de prison et peut-etre plus. Croyez-vous qu'il +ne vous manquera pas pendant ces trois ans? Assez d'autres seront pris, +qui affirmeront hautement vos droits. Antoine a trop de valeur pour etre +reduit a ce role de martyr. + +--Il ne voudra jamais partir. + +--Il le voudra, s'il ne peut pas refuser et surtout s'il voit qu'il peut +etre utile. C'est precisement ce qui aura lieu. Vous rappelez-vous ce +qui s'est passe en 1867, au moment ou l'on a pu craindre une guerre +entre la France et la Prusse? + +--Les ouvriers ont ecrit et signe des adresses fraternelles qui se sont +echangees entre Allemands et Francais. + +--Eh bien, nous sommes peut-etre a la veille d'evenements plus menacants +qu'en 1867; la guerre est dans l'air, tout le monde la sent. C'est le +moment plus que jamais de revenir a ces adresses fraternelles. Antoine +Chamberlain est connu des chefs de votre association en Allemagne; il +pourra exercer une utile influence et entrainer une vigoureuse pression +sur l'opinion publique, et quoi qu'on dise, on compte toujours avec +l'opinion publique. Je vous marque cela en deux mots, et laisse votre +intelligence tirer les consequences de cette indication, Antoine +Chamberlain n'a aucun role utile a remplir a Paris, il en a un d'une +importance capitale a prendre en Allemagne. Il me semble que vous devez +le decider a partir. Commencez par mettre vos archives en surete, et +vous-memes, mettez-vous-y aussi; au moins ceux qui le peuvent et qui le +doivent. + + + +XIV + +C'etait un systeme dont le baron s'etait toujours bien trouve de donner, +dans des circonstances graves, ses instructions d'une facon assez vague. + +Il s'en rapportait a l'intelligence de ceux qu'il employait. + +Si l'affaire reussissait, il en avait tout le merite, puisqu'il l'avait +inspiree; + +Si elle echouait, son agent avait toute la responsabilite de cet echec: +c'etait sa faute, il avait mal compris ce qui lui avait ete explique. On +ne lui avait pas note le detail. + +Mais qu'importe le detail pour qui est intelligent? + +En tous cas le baron trouvait a ce systeme l'avantage de ne s'engager +qu'autant qu'il lui convenait. + +Avec Hermann, qu'il avait plus d'une fois employe, il etait pleinement +tranquille, et il savait que les quelques indications qu'il n'avait +pas voulu preciser seraient intelligemment developpees: si Antoine +Chamberlain pouvait etre pousse a quitter Paris et la France, il le +serait surement par Hermann, qui s'emploierait avec zele et devouement a +cette tache. + +Depuis longtemps le baron savait par experience que ce sont les gens de +bonne foi, qui peuvent rendre les plus grands services. + +Hermann avait la foi, il etait de plus attache a Antoine; il agirait +sans qu'il fut besoin de le relancer. + +Et de fait il aurait agi, mais Antoine avait refuse de quitter Paris. + +--On devait l'arreter? eh bien! on l'arreterait; il ne lui convenait pas +de fuir comme un coupable. + +On lui avait montre qu'il ne s'agissait pas en cette question de ce qui +lui convenait ou ne lui convenait pas; il fallait avoir souci de ce qui +pouvait etre utile a la cause et a l'association, rien de plus. + +L'avis unanime avait ete qu'il ne devait pas se laisser arreter. + +Antoine aven cede, mais sur un point il avait ete inebranlable: il +attendrait qu'on eut lance contre lui un ordre d'arrestation. + +Huit jours apres que le baron Lazarus avait annonce a Hermann qu'Antoine +Chamberlain devait etre prochainement arrete, un commissaire de +police, accompagne de trois agents en petite tenue et de six agents en +bourgeois, la canne a la main, se presenta rue de Charonne a cinq heures +du matin: la grande porte etait fermee. + +Elle ne s'ouvrit pas aussitot que la sonnette eut ete tiree, et +cependant le concierge s'etait reveille: un agent, qui avait colle son +oreille contre la porte, entendit un bruit qui ressemblait a des pas +legers courant sur le pave de la cour. + +Enfin le concierge, sans ouvrir la porte, demanda qui etait la. + +--Au nom de la loi, ouvrez! + +--C'est bon, dit-il sans s'emouvoir, on va vous ouvrir. + +Instantanement cinq agents se jeterent dans la cour; mais elle etait +sombre et de plus encombree, comme a l'ordinaire, de ferraille et de +pieces de bois, il y eut une chute et des jurons. + +Un agent avait une lanterne sourde, il en ouvrit les volets et la +lumiere se fit. + +Sans rien demander au concierge, cet agent, suivi du commissaire de +police, se dirigea vers l'escalier qui conduisait au logement d'Antoine. + +Un agent intima au concierge l'ordre de rentrer dans sa loge et se +placa devant la porte; d'autres agents suivirent leur chef, marchant en +evitant autant que possible de faire du bruit. + +Ils arriverent au quatrieme etage, devant une porte sur laquelle se +lisait, grave dans le bois, _Chamberlain._ + +Le commissaire frappa, on ne repondit pas; il frappa de nouveau plus +fort, un agent frappa a son tour avec sa canne. + +Enfin, au bout de plusieurs minutes, on entendit un bruit de pas a +l'interieur. + +--Qui est la? demanda une voix d'homme. + +--Au nom de la loi, ouvrez! + +--Qui me dit que vous n'etes pas des voleurs! repondit une voix +goguenarde, ca s'est vu. + +Gravement le commissaire declara qu'il avait un mandat de justice a +faire executer. + +--La justice, on ne lui demande rien, repondit la meme voix goguenarde. + +--C'est elle qui va te demander quelque chose, mauvais gredin, dit un +agent. + +--Des injures! c'est la police, dit la voix, et presque aussitot la +porte s'ouvrit, tiree par Denizot, qui montra son visage narquois. + +Derriere lui, se tenait Sorieul, calme et digne. + +--De quel droit troublez-vous notre repos? demanda Sorieul. + +--J'ai un mandat d'amener contre Antoine Chamberlain, dit le +commissaire, ouvrant son paletot et montrant son echarpe. + +--Faites voir, je vous prie, dit Sorieul. + +Pendant ces quelques paroles qui s'etaient echangees assez rapidement, +les agents avaient envahi l'atelier et la cuisine. + +--Antoine Chamberlain n'est pas ici, dit Sorieul. + +--Allons donc! on a etabli une surveillance; depuis trois jours, il +n'est pas sorti. + +--Dites qu'il n'est pas rentre. + +--C'est bien, nous allons voir. + +--Faut-il donner du feu a ces messieurs? demanda Denizot, ils auront +besoin de voir clair. + +Comme un agent voulait ouvrir la porte de la chambre de Therese, Sorieul +se placa devant lui. + +--C'est la chambre de ma niece, dit-il, et vous n'entrez pas dans la +chambre d'une jeune fille, sans doute? + +--En v'la des manieres! dit l'agent, et il ecarta Sorieul. Mais, comme +il mettait la main sur la clef, la porte s'ouvrit, tiree du dedans, et +Therese parut, vetue d'une robe, passee a la hate. + +A ce moment, un agent qui avait disparu, revint et s'adressant au +commissaire de police: + +--L'oiseau a deniche, dit-il; je viens de tater son lit, il est chaud +encore. + +--Que personne ne bouge, dit le commissaire et qu'on fouille toutes les +armoires. + +Puis, apres avoir place deux agents en faction devant la porte, il +commenca ses recherches. + +Mais elles n'aboutirent a aucun resultat; on regarda sous les lits, on +deplaca les panneaux de bois qui etaient entasses dans l'atelier, on +fouilla les commodes et les armoires en jetant les habits au milieu de +la chambre; on ne trouva pas celui qu'on venait arreter. + +--Vous n'y voyez peut-etre pas assez clair, disait Denizot; si ces +messieurs veulent une autre lampe? + +Les agents le regardaient de travers, mais il conservait sa figure +narquoise et il tournait autour d'eux en clopinant. + +Dans sa chambre, cache derriere son lit, se trouvait un grand placard +pose contre la muraille, la clef n'etait pas sur la porte. + +--La clef? dit un agent en tirant le lit. + +Denizot prit une figure navree et leva son bras au ciel avec un geste +desole, en homme desespere qu'on eut decouvert cette cachette. + +--La clef..., balbutia-t-il, la clef; je l'ai perdue... Je ne sais pas +ou elle est... mais il n'y a rien, je vous assure, ma parole! + +--Voyons, la clef, repeta l'agent, et plus vite que ca. + +Denizot se fouilla, chercha dans une poche, dans une autre. + +--Enfoncez la porte, dit un agent. + +En voyant qu'on allait enfoncer cette porte, Denizot se decida a prendre +la clef a un clou ou elle etait accrochee, mais il parut n'avoir pas la +force d'ouvrir la porte lui-meme. + +La porte fut vivement ouverte, et Denizot partit d'un formidable eclat +de rire. + +Ce placard, qui etait colle contre la muraille, n'avait pas dix +centimetres de profondeur! il ne renfermait que de vieux habits +accroches a des clous. + +C'etait une nouvelle farce que Denizot s'etait amuse a jouer aux agents. + +--Antoine n'est pas bien gros, dit-il, mais, c'est egal, il aurait ete +aplati. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire? Je vous avais donne ma +parole qu'il n'y avait rien la-dedans. + +Il etait evident que, si ce boiteux plaisantait si tranquillement, cela +tenait a ce qu'il savait celui qu'on recherchait en surete. + +Cette jeune fille aussi etait trop calme pour craindre quelque chose. + +L'arrestation avait ete mal combinee; pendant tout le temps qu'on avait +perdu a se faire ouvrir les portes, celle de la rue comme celle du +logement de l'ouvrier, celui-ci avait pu se sauver. + +On ouvrit les fenetres, on regarda dans le cheneau, on chercha sur le +toit. On ne le trouva pas, mais un agent remarqua qu'il avait pu par ce +toit gagner facilement la maison voisine. + +Ne pouvant saisir l'homme lui-meme, on n'eut pas la consolation de +saisir ses papiers; son pupitre etait vide et ne contenait que du papier +blanc: pas le moindre registre, pas la moindre lettre. + +Pendant qu'on procedait aux dernieres recherches, Denizot avait ete se +placer a la porte et la il attendait au port d'armes, fredonnant entre +ses dents une chanson dont les paroles arrivaient aux oreilles des +agents: + + Zut au prefet, + Mes respects aux mouchards; + Oui, voila, oui, voila Balochard. + +Quand un agent passait devant lui pour sortir, il le saluait avec la +demonstration de la joie la plus respectueuse. + +--Au revoir, disait-il, au plaisir de vous revoir; l'escalier est +mauvais, faites attention a la soixante-treizieme marche. + +Enfin, le dernier agent sorti, Denizot put refermer la porte, et alors +il se mit a danser dans l'atelier. + +--Enfoncee la police! + +Et les copeaux, meles a la sciure de bois, souleves par ses pieds, +voltigeaient autour de lui. + +Mais Sorieul l'arreta, declarant cette joie intempestive. + +--Attends qu'Antoine soit sorti de France; s'ils n'ont pas pu le prendre +ici, ils vont le chercher ailleurs. Tu n'aurais pas du les exasperer par +tes plaisanteries. + +--Je les attendrirai par mes larmes quand ils viendront vous arreter, +repondit Denizot; car on arretera tout le monde bientot. + +--Quand aurons-nous des nouvelles de mon pere? demanda Therese. + +--Il faut attendre, repondit Sorieul; le colonel trouvera moyen de nous +faire savoir indirectement ce qui se sera passe. + +--Pourvu que mon cousin soit chez lui! + +Une heure environ apres que les gens de police eurent quitte la rue de +Charonne, un commissionnaire sonna a la porte de l'hotel Chamberlain. +Malgre l'heure matinale le concierge voulut bien ouvrir. Mais, quand +il apprit qu'il s'agissait de porter une lettre a M. Horace et qu'on +attendait la reponse, il poussa les hauts cris. + +--Ce n'est plus seulement le soir, c'est encore le matin maintenant; +rentre a minuit, on le relance des le petit jour, on le tuera. + +Cependant il consentit a faire remettre la lettre, et dix minutes apres +Horace descendit pour dire au commissionnaire qu'il allait porter +lui-meme la reponse demandee. + +En effet, il se dirigea vers un petit cafe de la rue du +Faubourg-Saint-Honore; la il trouva Antoine Chamberlain attable dans un +coin et tournant le dos a la lumiere. + +Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les +levres. Alors Horace s'avanca discretement et s'assit en face d'Antoine. + +--Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci. + +--Oui. + +--Eh bien! je vous prie de l'eveiller et de lui dire de venir me trouver +ici. On a voulu m'arreter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le +voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numero de ce cafe, et qu'il ne +vienne qu'apres avoir fait un detour, de peur d'etre suivi. + +Une demi-heure apres, le colonel entra a son tour dans le cafe et vint +s'asseoir a la table de son oncle. + +Ils se serrerent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et +l'autre sur la table qui les separait, ils se mirent a parler a voix +basse, de telle sorte que le garcon qui allait ca et la, tournant autour +de ces deux consommateurs mysterieux, ne pouvait entendre ce qu'ils +disaient. + +--Eh bien! mon oncle? + +--Eh bien! ce que je vous avais annonce s'est realise, on est venu ce +matin pour m'arreter. Mais j'attendais cette descente de police et +j'avais pris mes precautions en consequence, decide a ne pas me laisser +arreter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis. +Quand la police a frappe a la porte de la cour, on a attendu avant +d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prevenir; je ne me suis pas +amuse a faire ma barbe. Ce n'etait pas la premiere fois que les agents +venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'etais pas le premier +de la famille qu'on tentait d'arreter. Nous avons une route par le toit +qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre pere l'a suivie, votre pere +l'a prise en 1831; moi, je l'ai employee plusieurs fois. Je suis sorti +par la fenetre. + +--A votre age, mon oncle! + +--A mon age, j'ai le pied sur encore, surtout quand je sais que les +agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il +m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est +heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je +suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu a +Michel, et me voila. + +--Pourquoi n'etes-vous pas venu directement chez moi? + +--Par prudence; d'ailleurs ce n'est pas l'hospitalite que je vous +demande, c'est plus que cela; mon intention n'est pas de rester a Paris +ou je n'aurais rien a faire presentement; je veux quitter la France +et passer en Allemagne, ou j'ai besoin, et je viens vous demander de +m'aider a franchir la frontiere. + +--Je suis a votre disposition, mon oncle. + +--J'etais sur de votre reponse, mon neveu, et voila pourquoi je suis +venu a vous. A Paris, je ne suis pas trop maladroit pour manoeuvrer; +mais au dela des fortifications, je suis certain que je me ferais +prendre tout de suite. Le gendarme me rend timide et bete. + +--Et ou voulez-vous aller? + +--En Allemagne, ou Therese me rejoindra, mais la route m'est +indifferente, je prendrai celle que vous me conseillerez. + +Le colonel reflechit un moment. + +--Ici, dit-il, nous sommes mal pour combiner notre plan, nous n'avons +pas d'indicateur; nous allons sortir. Moi, je vais rentrer a l'hotel +par la grande porte; vous, vous allez prendre la rue de Valois, a cette +heure deserte. En longeant le mur de mon jardin, vous apercevrez une +petite porte: elle sera ouverte. Vous la pousserez, et vous serez chez +moi, ou nous pourrons deliberer en paix. + +Les choses s'accomplirent ainsi, et le resultat de cette deliberation, +tenue tranquillement dans l'appartement du colonel, fut qu'Antoine +partirait le soir pour Bale; seulement, au lieu de prendre le train a +Paris, ou une surveillance pouvait etre organisee, il le prendrait a +Nogent. Le colonel l'accompagnerait jusqu'a Bale. + +Laissant son oncle dans son appartement, ou Horace seul le servit, +le colonel, pour ecarter tous les soupcons, sortit comme il en avait +l'habitude. + +A onze heures du soir, ils monterent ensemble en voiture, rue de Valois, +et se firent conduire a l'entree de Nogent, ou ils renvoyerent leur +voiture. Ils traverserent a pied le village et arriverent a la gare en +temps pour prendre le train d'une heure. Mais le colonel ne demanda +pas des billets directs pour Mulhouse ou pour Bale; il les prit pour +Longueville; a Longueville, il en prit d'autres pour Troyes; a Troyes, +d'autres pour Vesoul; a Vesoul, d'autres pour Mulhouse; a Mulhouse +enfin, d'autres pour Bale. + +Si on les suivait, il serait bien difficile de se reconnaitre dans cette +confusion. + +Ils passerent la frontiere sans difficulte. A Saint-Louis, Antoine crut, +il est vrai, qu'on l'examinait avec attention, mais ce fut une fausse +alerte. + +A Bale, le colonel embrassa son oncle et le quitta, ayant hate de +revenir a Paris pour rassurer Therese. + +Il eut voulu faire pour elle ce qu'il avait fait pour Antoine, et +l'accompagner jusqu'a Bale pour la remettre aux mains propres de son +pere qui l'attendait; mais il n'osa pas se proposer pour ce voyage, par +respect pour Michel, et ce fut Sorieul qui dut la conduire. + +Il se trouva seulement a la gare de l'Est, pour lui faire ses adieux +avant qu'elle montat en wagon. + +Michel etait la aussi. + +Ces adieux furent tristes: elle partait pour l'exil. Quand se +reverraient-ils? Quelle existence allait-elle mener? Antoine, il est +vrai, lui avait dit et repete qu'il ne resterait pas longtemps en +Allemagne, et qu'il rentrerait quand l'Empire serait renverse, ce qui +devait arriver tres prochainement. Mais c'etaient la les paroles d'un +fanatique qui croyait naivement ce qu'il esperait. + +Comme il temoignait ses craintes a Sorieul, tandis que Michel +entretenait Therese: + +--Soyez sur que l'Empire n'en a pas pour longtemps, dit Sorieul; avec ma +brochure je lui ai porte un rude coup dont il ne se relevera pas. + + + +XV + +Exactement et regulierement renseigne, le baron Lazarus fut informe jour +par jour de ce qui se passait chez Antoine Chamberlain. + +Par Hermann, il apprit la descente de police rue de Charonne, la fuite +d'Antoine par les toits, le sejour chez le colonel, la conduite faite +par celui-ci a son oncle jusqu'a Bale, enfin le depart prochain de +Therese pour aller rejoindre son pere. + +Il voulut meme assister a ce depart, pour voir comment le colonel se +separait de sa petite cousine, et il se rendit a la gare de l'Est. + +Trois quarts d'heure avant le depart du train, il vit arriver le +colonel, qui se promena en long et en large dans la salle des +pas-perdus, insensible a ce qui l'entourait, n'ayant d'attention que +pour les voitures qui apportaient des voyageurs. + +Il etait visible que ce depart le troublait; il marchait vite, il +s'arretait tout a coup, et ses levres s'agitaient comme si elles +prononcaient tout bas des paroles qui de temps en temps etaient +accompagnees d'un geste energique de la main. + +Assis sur un banc dans l'ombre, et de plus cachant son visage derriere +un numero de l'_Allgemeine Zeitung,_ qu'il ne pouvait pas lire, le +baron ne perdit pas le colonel de vue, sans que celui-ci eut l'idee de +regarder ce lecteur dont les yeux le suivaient. + +Une voiture s'arreta devant le perron et il en descendit deux hommes, un +vieux et un jeune, puis une jeune fille. + +Le colonel se dirigea vers eux et tendit tout d'abord la main a la +jeune fille. Le baron l'etudia: elle lui parut jolie avec quelque +chose d'attrayant, de charmant dans toute sa personne qui la rendait +veritablement dangereuse. + +Il etait heureux qu'elle quittat Paris; car, a la regarder, on +comprenait tres bien que le colonel eprouvat pour elle de tendres +sentiments. + +Pour le moment, il lui parlait avec un embarras qui se trahissait +manifestement, et elle-meme en lui repondant paraissait assez +contrainte. + +Chez tous deux, il y avait de l'emotion. + +Le baron eut voulu entendre ce qu'ils disaient, mais il n'osa les +approcher. + +--De meme, il n'osa pas non plus les suivre dans le vestibule de la +salle d'attente, lorsqu'ils eurent pris leurs billets: il y aurait trop +a craindre que le colonel le reconnut. + +Il attendit qu'on fermat les portes, et, quand le colonel revint avec +Michel dans la salle des pas-perdus, il l'apercut par hasard. + +--Vous ici, colonel? quelle heureuse rencontre! J'etais venu accompagner +un ami qui repart pour l'Allemagne. + +Le colonel ne paraissait pas dispose aux longues conversations, mais il +fallut, bon gre, mal gre, qu'il acceptat la compagnie du baron. + +Mais en chemin le baron n'en put rien tirer: c'etait a peine si le +colonel repondait par un _oui_ ou par un _non_ aux questions qui lui +etaient posees. + +Il ne dit pas un mot des personnes qu'il venait de quitter, et le baron +ne laissa pas comprendre qu'il connaissait ces personnes. + +Le but qu'il s'etait propose en venant a la gare etait atteint: il avait +vu partir cette petite cousine qu'il redoutait tant, et l'effet produit +par ce depart sur le colonel lui avait montre le bien fonde de ses +craintes. + +Maintenant il pouvait agir plus librement, et tourner toutes ses forces +du cote de Beio. + +Il etait inutile de laisser les choses trainer en longueur mieux valait +frapper le coup aussitot que possible. + +Ce jour-la il etait arrive a la lecon avec un retard assez long, +et, pendant que Flavie travaillait, il avait donne des marques de +preoccupation assez fortes pour que Beio dut les remarquer. Comme a +l'ordinaire, la lecon finie, ils sortirent ensemble. Le baron paraissait +si mal a l'aise, que Beio s'informa de sa sante. + +--Ce n'est pas la sante qui va mal, c'est l'esprit. Je suis sous +l'impression d'une grave contrariete et je crains bien d'avoir fait une +double sottise. + +Le maitre de chant n'etait pas questionneur, mais le baron n'avait pas +besoin d'etre interroge pour parler. + +--J'ai risque un grand coup aujourd'hui; je me suis franchement explique +avec le prince Mazzazoli d'une part, et d'autre part, avec le colonel +Chamberlain, a propos de ce mariage qui me tourmente de plus en plus. +En face, je leur ai dit ce que j'en pensais; tout ce que j'en pensais, +c'est-a-dire tout ce que je vous ai souvent raconte. + +--Et le prince s'est fache? demanda Beio, qui arrivait toujours a lacher +une question quand le baron avait fouette sa curiosite. + +--Fache, n'est pas le mot, mais il est vivement contrarie, et il m'a +donne a comprendre que je me melais de ce qui ne me regardait pas. Nous +avons echange quelques paroles malsonnantes. Avec le colonel, la scene +a ete moins vive, mais elle n'a pas produit un meilleur resultat! D'un +cote comme de l'autre, il y a parti pris, et le mariage se fera. Pour +moi, je ne m'en melerai plus. C'est leur affaire apres tout, ce n'est +pas la mienne. Je ne vais pas, par simple bonte d'ame, me jeter ainsi +entre eux. Qu'ils s'arrangent! S'ils sont malheureux et ils le seront, +ils ne diront pas qu'ils n'ont pas ete prevenus. D'ailleurs il n'y a +plus rien a faire. Il parait que les formalites sont accomplies, et l'on +va pouvoir fixer la date precise du mariage. J'avais toujours +espere qu'au dernier moment, le bienheureux hasard me fournirait un +empechement, et je vous donne ma parole que je ne l'aurais pas laisse +passer sans m'en servir; mais je vois qu'il faut renoncer a cette +esperance et j'y renonce. + +Beio hesita un moment, le baron crut qu'il allait enfin parler, bien +certainement un combat se livrait en lui. Mais, apres quelques secondes, +le maitre de chant salua le baron et s'eloigna. + +--Quel imbecile! se dit le baron; il est capable de me trainer ainsi et +de me faire depenser mon argent. J'en ai assez de ses lecons! + +Deux jours apres, il revint a la charge, mais cette fois en employant +une autre tactique. + +--Puisque les allusions et les insinuations ne reussissent pas, se +dit-il, essayons d'un moyen plus direct. + +Et il mit ce moyen en oeuvre en sortant de chez Flavie. Au lieu de +monter en voiture, il prit le professeur par le bras, comme il l'aurait +fait avec un intime. + +--Vous voyez en moi, dit-il de sa voix la plus insinuante, un homme qui +a pris une grande resolution: c'est celle de vous faire violence. + +Comme Beio le regardait avec surprise, le baron se mit a rire d'un air +bon enfant, plein de franche cordialite. + +--Rassurez-vous, n'ayez aucune peur; je ne veux pas vous faire de mal, +au contraire. Quels sentiments croyez-vous que je ressens pour vous, +monsieur Beio? demanda-t-il en regardant le maitre de chant en face. + +--Mais, monsieur le baron, je ne sais en verite que vous repondre. + +--Comment, vous ne savez pas que j'eprouve pour vous une vive, une tres +vive sympathie? Je suis donc bien dissimule, ou bien vous, vous etes +donc aveugle? Il faut que je vous dise en plein visage que j'ai pour +vous, nonseulement pour votre talent, que j'admire, mais encore pour +votre personne, une grande estime? Elle est si vive qu'elle m'a inspire +une idee qui a germe dans mon esprit en pensant a ce maudit mariage. +Savez-vous ce que je me suis dit souvent en vous regardant pendant que +vous faisiez travailler Flavie? Je vais vous le repeter, parce que j'ai +pour habitude de ne rien cacher; tout ce qui me passe par l'esprit, tout +ce que je pense des gens, je le dis. Voila comme je suis fait. Est-ce +bien? est-ce mal? ce n'est pas la question. Je suis ainsi. Eh bien! ce +que je me suis dit souvent, c'est que le mari qui convenait a Carmelita, +c'etait.... + +Le baron fit une pause, en s'arretant et en forcant Beio a s'arreter +aussi et a le regarder en face. + +--Je me suis dit que c'etait... vous. + +--Moi? + +--Oui, vous, vous-meme, et je vais vous expliquer comment cette idee +m'est venue et sur quoi elle repose. Cela ne vous ennuie point, n'est-ce +pas? + +Les yeux, les levres, les mains tremblantes de Beio, son attitude, toute +sa personne, repondirent pour lui. + +--Qu'est-ce en realite que Carmelita? continua le baron. Une creature +placee par la Providence dans une classe a part et au-dessus des autres; +en un mot et pour tout dire, une artiste, creee, nee artiste, Qu'etes +vous vous-meme? Aussi un artiste, et des plus remarquables; mais bien +different de Carmelita, qui a recu tous les dons dont elle est si riche, +de la nature, tandis que vous devez beaucoup au travail et a l'art. Mais +cela importe peu, et le point de depart est l'essentiel. Ce point vous +est donc commun et vous rapproche l'un de l'autre, sympathiquement il +vous unit. Vous me direz que d'un autre cote des choses vous separent. +C'est juste et je n'en disconviens pas. Cependant il ne faut pas +s'exagerer leur importance, au contraire, il faut reconnaitre ce +qu'elles ont de factice. + +Ainsi ne pensez pas que pour moi j'aie ete dupe des raisons mises +ostensiblement en avant par le prince pour expliquer le travail de +Carmelita; j'ai vu clair sous ces raisons. Le prince, desesperant de +realiser le beau mariage qu'il poursuivait depuis longtemps pour sa +niece, pensait a la faire debuter au theatre. Est-ce vrai? + +Beio ne repondit rien a cette interrogation directe. + +--Vous ne voulez pas livrer un secret qui vous a ete confie, j'approuve +cette discretion; mais, que cous confirmiez ou ne confirmiez pas ce que +je vous dis la, il n'en est pas moins certain que c'est la verite. +Alors rien d'etonnant a penser, n'est-ce pas? que Carmelita, entrant au +theatre, vous prenait pour guide et pour soutien. Toutes les raisons +de famille et de noblesse, ecartees de fait pour le theatre, l'etaient +naturellement pour le mariage. Vous avez vu, vous voyez en ce moment que +mon besoin de tout dire m'entraine parfois a d'etranges confidences. +Cette idee de mariage entre vous et Carmelita ayant pousse dans ma tete, +je n'ai pu m'empecher d'en parler a Carmelita en cherchant a decouvrir +son sentiment a ce sujet. + +--Et.... + +--Vous connaissez Carmelita mieux que moi, vous savez comme elle est +reservee, meme mysterieuse: c'est un sphinx. Elle ne m'a pas repondu +franchement que j'avais raison, et je dois meme, pour etre sincere, vous +avouer qu'elle n'est nullement desesperee de ce beau mariage. + +--Elle aime la fortune. + +--Sans doute. Cependant, apres avoir reconnu le mauvais, je dois +constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement la fortune +qu'elle aime; elle n'est pas uniquement une femme d'argent. Il y a en +elle d'autres sentiments, plus nobles, plus desinteresses. Sans doute +cette immense fortune du colonel Chamberlain l'eblouit, et, placee dans +le milieu ou elle est, avec son entourage, son oncle, sa mere, le monde +qui, tous, s'occupent a faire miroiter cette fortune, il n'est pas +etonnant qu'elle subisse cette influence. Mais il n'en est pas moins +vrai qu'au fond, malgre cet eblouissement qui la trouble, elle jette des +regards en arriere. Me croyez-vous sincere? + +Assurement Beio ainsi interroge, croyait le baron Lazarus sincere. + +--Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une tentative +serieuse, ce mariage aurait ete rompu, et il l'aurait ete par Carmelita. +Quand je dis "on" vous comprenez de qui je parle; c'est de vous, +monsieur Beio. Moi, je l'ai faite, cette tentative, mais d'une facon +indirects, indecise, qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air +sans pouvoir donner une conclusion a mes paroles; et cependant l'effet +que j'ai produit a ete si grand que j'ai eu la conviction que le +succes etait encore possible. Et voila pourquoi j'ai eu avec vous cet +entretien, qui a du vous surprendre mais dont vous voyez maintenant le +but. J'aime le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je +crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre cote, j'ai +pour vous une haute estime, une vive sympathie, je crois que vous etes +le mari qui peut donner le bonheur a Carmelita, je me mets a votre +disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second. + +Arrive a cette conclusion, le baron s'arreta de nouveau, et abandonnant +le bras du chanteur, il lui tendit la main. + +Beio mit sa main dans celle du baron. + +--Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous revoir. + +--Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron. + +Mais non, il n'etait pas fou; trouble, bouleverse, affole par ce qu'il +venait d'entendre. + +Decidement le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie, +et qui pouvait meme paraitre au premier abord desesperee. Il ne s'etait +pas trompe dans ses observations. Beio aimait Carmelita et il avait +entretenu l'esperance de l'obtenir pour femme. + +Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journee, alla embrasser +tendrement sa fille. + +--Cette chere enfant, c'etait pour elle qu'il travaillait, et +l'esperance de la voir heureuse lui donnait des idees. Elle aurait la +fortune du Colonel Chamberlain et il administrerait cette fortune. +S'appuyant, se haussant sur elle, ou ne parviendrait-il pas? Et le +prince Mazzazoli, qui se flattait d'avoir cette fortune! Qu'en aurait-il +fait, le pauvre homme! Et puis franchement, est-ce que ce brave colonel +Chamberlain meritait d'avoir pour femme une Carmelita, une chanteuse! +Allons donc! C'etait venir en aide a la Providence que d'empecher ce +mariage. Avec Ida le colonel serait l'homme le plus heureux du monde: +c'etait pour le bonheur de tous qu'il agissait, au moins de ceux qui +meritent le bonheur. + +Il pria sa fille de se mettre au piano: + +--Joue-moi du Mozart, dit-il; j'ai besoin d'entendre une musique simple +et pure. + +Et, pendant une heure, il resta a ecouter cette musique qui accompagnait +delicieusement sa reverie. + +Le lendemain matin, a son lever, on lui annonca qu'un monsieur, dont on +lui remit la carte, l'attendait depuis longtemps deja. + +Ce monsieur, c'etait Lorenzo Beio. + +Le baron n'avait pas l'habitude de se livrer a des mouvements de joie +intempestifs, cependant il ne put pas s'empecher de se frotter les +mains. + +Il avait reussi. Beio, de qui il avait si longtemps attendu une parole, +etait la pret a parler. + +--A mon tour maintenant, se dit le baron, de le voir venir. + + + +XVI + +Malgre le desir qu'il avait d'entendre ce que Lorenzo venait lui dire, +il ne le recut pas aussitot. + +Il y avait toutes sortes d'avantages a lui donner la fievre par +l'impatience de l'attente; il parlerait avec moins de retenue et se +livrerait plus facilement. + +Il se mit a decacheter son courrier, mais sans le lire, classant +seulement les lettres devant lui. + +Lorsqu'il eut forme des liasses assez grosses pour bien montrer qu'il +avait ete absorbe par le travail, il sonna. + +On introduisit Beio, grave et solennel. + +Se levant vivement, le baron alla au-devant de lui, et s'excusa de +l'avoir fait si longtemps attendre: + +Des affaires qui ne souffraient aucun retard et qu'il m'a fallu expedier +tout de suite, mais au moins j'ai gagne ainsi la liberte d'etre tout a +vous. + +--Monsieur le baron, dit Beio, j'ai tout d'abord des excuses a vous +faire pour la facon inconvenante dont j'ai recu hier la proposition que +vous avez bien voulu m'adresser. + +--Ne parlons pas de cela, je vous prie. + +--J'etais en proie a une profonde emotion, a un trouble qui m'avait +bouleverse; je ne me sentais pas maitre de moi, et, dans une affaire +aussi grave, je ne voulais pas ceder a un entrainement. + +--Tres-bien! s'ecria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du +plat de sa main; vous etes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime +la raison par-dessus tout. Ou va-t-on avec l'entrainement? + +Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant evidemment par ou +commencer cet entretien. + +Enfin, il se decida; mais ses premiers mots furent prononces d'une voix +si basse, que ce fut a peine si le baron les entendit. + +--Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines +suppositions s'appliquant a mademoiselle Belmonte et a moi. Pour +repondre a l'appel a la franchise que vous venez de m'adresser, je dois +declarer que ces observations et ces suppositions sont fondees... au +moins jusqu'a un certain point. Je veux dire qu'en supposant que j'avais +pu m'eprendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne +vous etes pas trompe. J'ai aime, j'aime en effet mademoiselle Belmonte +d'une passion profonde, absolue, folle. + +Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les +autres; a la facon dont il avait dit: "J'ai aime, j'aime mademoiselle +Belmonte," on sentait combien grand etait cet amour. Jamais le baron +n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionne. + +--Bien, se dit-il, si malgre tout le mariage s'accomplit, le colonel ne +tardera pas a etre veuf; les Italiens ont du bon. + +Beio continua: + +--Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est developpe, +c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste, +que mademoiselle Belmonte se destinait au theatre. Il est certain que +l'amour nait souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune +fille destinee a prendre une haute position dans le monde que j'ai +aimee, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu +penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi +comment, sous l'influence de cette esperance, mon amour s'est developpe. +N'avait-il pas un but legitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait +arriver sans moi au theatre, mais combien je lui rendais la route plus +facile, combien je lui ouvrais de portes! En realite, elle etait mon +eleve; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les +choses du theatre.... + +--Oh! bien peu. + +--Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de +grands succes seulement avec la beaute et des dons heureux; il faut +plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais a Carmelita; je la soutenais +et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage, +peut-etre. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire +qu'elle serait ma femme. + +--Pardon, mon cher monsieur, mais je vous ai demande de preciser autant +que possible; je ne veux pas vous obliger a entrer dans des details, un +mot seul me suffira: y eut-il engagement formel de la part de Carmelita +envers vous? + +Beio hesita un moment, puis il se decida: + +--Il y eut un engagement formel entre nous, dit-il d'une voix ferme. +Vous devez comprendre alors quelle fut ma stupefaction en entendant +parler de ce mariage. Je ne crus pas a cette nouvelle. Cependant je +courus chez mademoiselle Belmonte pour avoir une explication avec elle; +je la trouvai seule, et cette explication fut terrible. A mes reproches, +elle ne repondit que par un mot: elle etait obligee d'obeir a son oncle. +Tout ce que peut inspirer la passion et la fureur, je le lui dis. Elle +s'enferma dans cette reponse; pendant une heure, il me fut impossible +d'obtenir d'elle autre chose. Je la quittai fou de colere. Mais, pret +a sortir, je rentrai et lui dis que puisqu'elle etait insensible a +la passion, je n'avais aucun menagement a garder envers elle et que, +n'importe comment, j'empecherais ce mariage, si elle ne le rompait pas +elle-meme. Puis, je la quittai, et depuis ce jour je ne l'ai pas revue. +Toutes mes tentatives pour arriver pres d'elle ont ete inutiles; on +faisait bonne garde. Je lui ai ecrit, mais j'ai la certitude que mes +lettres ne lui sont pas parvenues. + +--Alors, vous avez renonce a demander l'accomplissement de l'engagement +pris par Carmelita? + +--Non, certes; mais, avant d'en venir a l'execution des moyens +desesperes dont je l'ai menacee, j'ai voulu attendre encore et faire une +derniere tentative: c'est dans ce but que je viens vous demander votre +concours. + +--Que faut-il faire? Je suis a vous. + +Beio tira lentement une lettre de sa poche, et il la tint un moment avec +embarras dans sa main, avant de pouvoir se decider a repondre. + +--Je n'ose vraiment, dit-il enfin. + +--Vous n'osez me demander de remettre cette lettre a Carmelita? dit le +baron. + +Beio inclina la tete et avanca la main qui tenait la lettre. + +Le baron eut un frisson de joie, cependant il ne prit pas la lettre. + +--Vous me refusez? dit Beio. + +--Non, certes, et c'est me faire injure de croire que je puis reprendre +ma parole. Je vous ai promis mon concours, je suis a vous. Si vous me +voyez hesitant, c'est que je me demande si cette lettre produira l'effet +que vous attendez, si elle rompra ce mariage et vous rendra Carmelita. +Ecrire est bien, mais parler est mieux. + +--Et comment voulez-vous que je parle? ou le voulez-vous? + +-Ou? ici. Que diriez-vous, si je vous menageais une entrevue avec +Carmelita? + +--Vous feriez cela? + +--Oui, je le ferai. Ce n'est pas une lettre qui vous rendra celle que +vous aimez et qui vous aime: il faut que vous lui parliez; il faut +qu'elle vous voie, qu'elle vous entende. Que ne peut obtenir la voix de +celui qu'on aime? Vous lui parlerez donc ici meme. Comment? je n'en sais +rien encore; mais je trouverai un moyen, soyez-en certain. Quand je +l'aurai trouve, le vous previendrai. Jusque-la, tout ce que je vous +demande, c'est de vous tenir en paix et de rester a ma disposition. + +--Ah! monsieur le baron, s'ecria Beio tremblant d'emotion; comment +reconnaitrai-je jamais ce que vous faites pour moi? + +Le baron lui prit les deux mains, et les lui serrant affectueusement: + +--Mon Dieu, mon ami, qu'est-ce que je veux? Le bonheur de tous: le +votre, celui de Carmelita et aussi celui de mon brave et cher colonel. +Que je vous voie heureux, et je serai paye de ma peine. A bientot! + + + +XVII + +Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre +la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurement il y avait des +avantages a la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle +contenait, il etait bien certain que ce n'etait point une lettre +innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par +Carmelita; assure que Carmelita serait seule a lire cette lettre, il +s'exprimait en toute franchise, entraine par la passion. Remise au +colonel, elle serait plus que suffisante pour l'eclairer. + +Et cependant il ne l'avait pas prise. + +Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laisse echapper l'occasion qui se +presentait si belle? + +Mais cette determination, prise a l'improviste et sans avoir pu la +peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans +les circonstances graves, n'etait pas sans le jeter dans le doute et +l'inquietude. + +Si le plan qu'il avait adopte si vite, sans l'avoir etudie, allait ne +pas reussir? + +Il etait bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait +de rien moins que de rendre le colonel temoin de l'entrevue qui aurait +lieu entre Carmelita et Beio. + +A coup sur, cela etait audacieux. Mais aussi quel resultat decisif et +triomphant! + +Bien que Beio n'eut point explique de quelle facon il avait obtenu +l'engagement de Carmelita, le baron etait fixe a ce sujet. Carmelita +etait une fille passionnee, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa +bouche charnue, dans ses levres sensuelles; elle avait la chaleur du +Midi dans le sang; elle etait de race latine, et qui plus est encore, +de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait +fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas du aimer Beio d'un amour +ideal; c'etait sur un fait materiel que cet engagement reposait. Il +etait donc bien certain que dans une explication comme celle qui +s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des +choses suffisantes pour eclairer le colonel sur le passe de sa fiancee. + +Mais pour cela il fallait reunir chez lui, en meme temps, Carmelita, +Beio et le colonel. + +Puis il fallait que Beio et Carmelita se crussent assures contre toute +surprise, de telle sorte qu'ils se laissassent entrainer a parler en +toute franchise, a agir en toute liberte. + +Enfin il fallait placer le colonel dans des conditions ou ce serait le +hasard seul qui lui ferait surprendre cet entretien. Il y avait la un +ensemble qui presentait de serieuses difficultes, car rien ne devait +manquer: au meme moment, ces trois acteurs devaient se trouver +necessairement en face les uns des autres. + +Mais le baron n'etait pas homme a s'embarrasser des difficultes. + +Une serre occupait le milieu du jardin et s'appuyait sur l'hotel, +communiquant avec le grand salon par deux larges baies qu'on tenait +ouvertes ou fermees a volonte avec des portes-fenetres ou avec des +stores. + +Ce fut cette serre que le baron choisit pour le lieu de la scene entre +Beio et Carmelita, et ce salon pour y aposter le colonel; quant a Beio, +il se tiendrait dans le jardin, cache n'importe ou. + +On ferait tout d'abord entrer le colonel dans le salon, dont les +fenetres en communication avec la serre seraient fermees par les stores. + +Ensuite on introduirait Carmelita dans la serre, ou on la laisserait +seule, et ou Beio viendrait aussitot la rejoindre. + +Du salon, le colonel entendrait tout ce qui se dirait dans la serre, et +il arriverait certes un moment ou, si peu curieux qu'il fut, il voudrait +voir ce qui s'y passerait. + +Mais, pour mener a bien ce plan ainsi dispose, le baron avait besoin +d'un aide. Il prit sa fille. Seulement il ne jugea pas utile de lui +expliquer a quoi il l'employait. + +--Ma chere enfant, lui dit-il quand tout fut pret, nous avons une +surprise a faire a Carmelita; quand je dis nous, il faut entendre le +colonel Chamberlain, qui a besoin de lui parler en particulier et qui ne +veut pas lui demander cet entretien. Il faudra donc qu'un de ces jours +tu amenes Carmelita avec toi, ici; tu la feras entrer dans la serre, et, +sous un pretexte quelconque, tu la laisseras seule. Le colonel, qui sera +dans le salon, ira la surprendre. C'est un service qu'il m'a demande et +que je puis d'autant moins lui refuser, que je crois qu'il s'agit +de choses serieuses. J'ai comme un pressentiment que le mariage de +Carmelita avec le colonel n'est pas encore fait. + +--Oh! papa. + +--Chut! + +Et le baron, mettant un doigt sur ses levres, se retira discretement: il +en avait dit assez. + +Cela fait, il se retourna vers Beio et l'alla trouver chez lui; car, +en pareille affaire, il ne lui convenait pas d'ecrire: les lettres se +gardent. + +--J'ai arrange les choses, dit-il, ou plutot je les ai preparees. Voici +ce que j'ai imagine (cela n'est peut-etre pas tres habile, car je +reconnais que je n'entends rien a l'intrigue, mais il me semble que ce +que j'ai en vue peut neanmoins reussir): je fais venir Carmelita chez +moi, et on l'introduit dans la serre, ou on la laisse seule; aussitot +vous, qui vous promeniez dans le jardin en prenant la precaution de ne +pas vous laisser voir, vous vous glissez derriere elle, et, la porte de +la serre refermee par vous au verrou, vous vous expliquez, sans craindre +d'etre entendu ou derange par personne. Vous trouverez dans cette serre +un coin ou vous serez caches comme dans un bois: c'est aupres de la +grotte, dans le fond, contre le mur de la maison. Amenez-la dans ce coin +et ne craignez rien, vous y serez chez vous. + +Beio trouva cet arrangement tres heureux, cependant il proposa au baron +une legere modification: + +--Si, au lieu d'attendre l'arrivee de Carmelita dans le jardin, il +l'attendait dans la serre meme, cache dans la grotte ou derriere un +arbuste? + +Mais le baron n'adopta pas cette combinaison, qui pouvait faire echouer +son plan: en effet, Beio s'introduisant le premier dans la serre, +pouvait appeler l'attention du colonel, tandis que c'etait la voix de +Carmelita qui devait frapper cette attention. + +--Non, dit-il, j'aime mieux le jardin; dans la serre il y aurait +premeditation de votre part et complicite de la mienne. Il vaut mieux +que cette rencontre arrive par hasard; vous voyez Carmelita entrer dans +la serre, vous la suivez: rien de plus naturel. + +Enfin le baron s'adressa au colonel pour un service a lui demander, un +renseignement sur l'Amerique, qui ne pouvait etre precis qu'en ayant +sous les yeux une masse de lettres. + +Le colonel promit de se rendre le lendemain a l'hotel de la rue du +Colisee. + +Mais ce n'etait pas assez, il fallait preciser l'heure. + +Le colonel indiqua trois heures de l'apres-midi. + +Aussitot le baron previent Beio de se tenir pret pour le lendemain, +et en meme temps il envoya Ida chez Carmelita pour l'avertir que le +lendemain, vers deux heures et demie, elle viendrait la chercher pour +sortir en voiture. + +Tout etait pret. + + + +XVIII + +Alors il s'endormit avec le calme qui n'appartient qu'aux grands +capitaines. + +Il avait fait pour le succes ce qui etait humainement possible, le reste +etait aux mains de la Providence. + +Aussi, avant de se laisser aller au sommeil, l'invoqua-t-il dans une +devote priere, pour qu'elle lui donnat une victoire qu'il croyait avoir +bien meritee. + +C'etait pour sa fille cherie qu'il se donnait tant de peine; Dieu ne +benirait-il pas ses efforts? + +Le lendemain, avant que la bataille s'engageat, il voulut veiller +lui-meme aux dernieres dispositions a prendre et ne rien laisser au +hasard. + +Tout d'abord il alla dans la serre voir si le verrou n'etait pas tirer +interieurement, puis il disposa les chaises devant la grotte et tira le +tete-a-tete de maniere a le bien placer vis-a-vis les baies du salon. + +Cela fait, il arrangea lui-meme les stores du salon et les tira jusqu'en +bas. + +Enfin il donna des ordres pour qu'en son absence, personne ne penetrat +dans le salon ou dans la serre, afin que tout restat bien tel qu'il +l'avait dispose. + +A deux heures, il envoya Ida en voiture aux Champs-Elysees, en lui +recommandant de rester avec Carmelita jusqu'a deux heures cinquante-cinq +minutes, de maniere a ne revenir avec elle, rue du Colisee, qu'a trois +heures precises. + +Pousse par l'impatience et la fievre, Beio arriva un peu avant l'heure +qui lui avait ete fixee; mais cela ne derangeait en rien le plan du +baron, mieux valait cette avance qu'un retard. + +Par quelques paroles adroites, le baron exaspera cette impatience +du maitre de chant, en meme temps qu'il s'efforca d'enflammer son +esperance. + +--Il etait certain que Carmelita serait vaincue; c'etait une affaire +d'entrainement, de passion. Non, jamais il ne croirait, lui, baron +Lazarus, que cette charmante fille serait sourde a la voix de son coeur +et n'ecouterait que le tintement de l'argent. Son oncle et sa mere +avaient pu la dominer; mais, dans les bras de celui qu'elle avait aime, +qu'elle aimait, elle redeviendrait elle-meme. Que fallait-il pour cela? +Assurement il n'avait pas la pretention, lui vieux bonhomme, n'ayant +jamais ete entraine par la passion, de l'indiquer. Mais, dans son coeur, +M. Beio trouverait certainement des elans irresistibles. Personne a +craindre, liberte absolue. + +A son grand regret, le baron dut quitter M. Beio. Un rendez-vous d'une +importance considerable l'appelait au dehors. + +--Allons, mon cher monsieur, bon courage et bon espoir! + +Avant de partir, le baron voulut indiquer a Beio l'endroit ou il +pourrait attendre dans le jardin l'arrivee de Carmelita, sans craindre +d'etre apercu par celle-ci. + +--A trois heures! Prenez patience, et, aussitot qu'elle sera entree dans +la serre, glissez-vous derriere elle, franchement, et ne craignez rien. + +L'affaire qui appelait le baron dehors etait en effet pour lui d'une +importance considerable: il ne s'agissait de rien moins que d'aller +chercher le colonel. + +Il ne fallait pas que celui-ci fut en retard. + +Le succes tenait uniquement a une concordance parfaite dans les heures. + +Au moment ou le baron arriva chez le colonel, celui-ci allait sortir +pour se rendre rue du Colisee. + +--Passant devant votre hotel, j'ai voulu voir si vous etiez encore chez +vous, dit le baron. + +Quelques minutes apres, ils arrivaient rue du Colisee. Il etait deux +heures cinquante minutes. + +Le colonel en entrant se dirigea vers le cabinet du baron, mais celui-ci +l'arreta par le bras: + +--J'ai installe deux comptables dans mon cabinet pour une verification +importante, dit-il; nous ne pourrions pas parler librement devant eux. +Entrons dans le salon, je vous prie; je donnerai des ordres pour que +nous ne soyons pas deranges. Au reste, a ce moment de la journee, je ne +suis visible pour personne, et Ida est sortie. + +Ils entrerent dans le salon, ou, sur une table devant la cheminee, entre +les deux baies communiquant avec la serre, etaient disposees des liasses +de lettres. + +C'etaient quelques-unes de ces lettres que le baron voulait soumettre +au colonel, pour avoir son sentiment sur la solvabilite et surtout la +valeur morale de ceux qui les avaient ecrites. + +En plus de la parfaite concordance dans l'heure, il y avait encore +un point decisif dans le plan du baron: il fallait qu'au moment ou +Carmelita entrerait dans la serre, le colonel et lui gardassent le +silence dans le salon; car, si Carmelita entendait la voix du colonel, +il etait bien certain que, malgre la surprise que lui causerait la +brusque arrivee de Beio, elle ne parlerait pas. + +Quand on se poste pour surprendre les gens, il est facile de garder +le silence; mais ce n'etait point la le cas du colonel, et il etait +impossible de lui dire franchement: Taisez-vous. + +Le baron avait prevu cette difficulte et il avait trouve un moyen pour +la tourner. + +Tout d'abord, apres avoir fait asseoir le colonel devant la table +chargee de lettres et de maniere a faire face a la serre, il prit ces +lettres et d'une voix forte il adressa ses questions au colonel en lui +nommant les personnes sur lesquelles il desirait etre renseigne. + +Il suivait l'aiguille sur le cadran de la pendule, il avait encore six +minutes pour etre bruyant. + +Ce qui devait arriver se realisa: le colonel repondit que parmi les noms +qu'on lui citait, il y en avait plusieurs qu'il ne connaissait pas. + +Le baron se montra vivement contrarie. + +--Je suis un bien mauvais negociant, dit le colonel en riant, et puis +ces personnes habitent Cincinnati, et mes relations avec cette ville +n'ont jamais ete bien frequentes. + +--Cependant vous connaissez M. Wright, le pere de cette delicieuse jeune +fille avec laquelle j'ai dine chez vous. + +--Sans doute, mais.... + +--Est-ce que M. Wright ne pourrait pas vous renseigner a ce sujet? +interrompit le baron, presse par l'heure. + +--Ah! assurement, et je lui demanderai volontiers ce que vous desirez +savoir. + +--Si vous vouliez.... + +--Quoi donc? + +--Me donner une lettre d'introduction aupres de M. Wright, je lui +demanderais moi-meme ces renseignements. + +--Vous n'avez pas besoin d'une lettre d'introduction, il me semble. + +--Si, je prefere une lettre non-seulement d'introduction, mais encore de +recommandation; cette affaire est pour moi capitale, ma fortune est en +jeu. + +--Alors je vous ferai cette lettre. + +--Voulez-vous la faire tout de suite? dit le baron, tendant une plume +pleine d'encre. + +--Volontiers. + +Il etait deux heures cinquante-huit minutes. + +Le baron tenait ses yeux attaches sur la pendule, et, malgre son flegme +ordinaire, il etait agite par des mouvements impatients. + +Trois heures sonnerent, le colonel ecrivait toujours. + +A ce moment, le baron entendit un bruit de pas sur le gravier de la +serre, puis presqu'aussitot une porte se referma dans un chassis en fer +et un verrou glissa dans une gache. + +Beio etait entre derriere Carmelita. + +Instantanement un cri retentit: + +--Lorenzo! + +Le colonel leva brusquement la tete, la voix qui avait crie etait celle +de Carmelita. + +--Oui, moi, repondit une voix que le baron reconnut pour celle de Beio. + +--Ici! + +--Vous n'avez pas voulu me recevoir chez vous, vous n'avez pas repondu a +mes lettres; je vous ai suivie, et me voila. Maintenant nous allons nous +expliquer. + +--Et quelle explication voulez-vous? + +--Une seule: que vous me disiez pourquoi vous ne voulez pas pour votre +mari celui que vous avez bien voulu pour votre amant. + +Le colonel s'etait leve et il se dirigeait vers la serre. + +Le baron le retint par le bras: + +--Ecoutez, dit-il. + +Mais le colonel se degagea. + +--Je vous ai dit que j'empecherais ce mariage, continuait la voix de +Beio, et je l'empecherai, dusse-je aller dire au colonel Chamberlain que +vous etes ma maitresse? + +Le colonel etait arrive contre le store; d'un brusque mouvement, il le +remonta. + +Devant lui, se tenaient Beio et Carmelita en face l'un de l'autre. + +A la vue du colonel, ils reculerent tous deux de quelques pas, et +Carmelita se cacha le visage entre ses mains. + +Le colonel, l'ayant regardee durant quelques secondes, se tourna vers +Beio. + +--Le colonel Chamberlain vous a entendu, dit-il; vous n'aurez pas besoin +d'aller a lui pour accomplir votre lache menace. + +Puis, revenant a Carmelita: + +--Vous donnerez a votre oncle, dit-il, les raisons que vous voudrez pour +expliquer que vous refusez d'etre ma femme. + +Sans un mot de plus, sans un regard pour Carmelita, il rentra dans le +salon. + +Alors, s'adressant au baron. + +--Nous reprendrons cet entretien plus tard, dit-il. + +Le baron courut a lui, les deux bras tendus; mais deja le colonel avait +ouvert la porte. + + + +XVIII + +Carmelita et Beio etaient restes en face l'un de l'autre, sans bouger, +sans parler, comme s'ils avaient ete petrifies par cette apparition du +colonel, ses paroles et son depart. + +Le baron s'avanca vers Carmelita; elle le regarda venir en attachant sur +lui des yeux qui jetaient des flammes. + +--Vous plait-il que je vous reconduise chez vous? dit-il. + +Sans lui repondre, Carmelita resta les yeux poses sur lui avec une +fixite si grande que malgre son assurance, il se sentit trouble. + +--Quel guet-apens infame! dit-elle enfin en etendant son bras vers le +baron par un geste tragique. + +Puis, detournant la tete avec degout: + +--Lorenzo! dit-elle. + +A cet appel, le maitre de chant eut un frisson, car la facon dont elle +avait prononce ce nom lui rappelait sans doute d'heureux souvenirs. + +Cette fois elle mit encore plus de douceur dans son intonation. + +Il s'avanca d'un pas vers elle. + +--Voulez-vous me reconduire chez ma mere? dit-elle. + +Et elle passa devant le baron en detournant la tete et le corps tout +entier, avec un mouvement d'epaules qui manifestait le dedain et le +mepris le plus profonds. + +Lorsqu'elle fut sortie de la serre, elle prit le bras de Beio, et le +baron les vit s'eloigner, marchant d'un meme pas. + +--Eh bien! elle n'a pas ete longue a prendre son parti, se dit-il; le +prince prendra-t-il le sien aussi facilement? + +Mais cette pensee ne l'occupa pas longtemps, il avait un devoir a +remplir envers sa fille et il n'oubliait jamais ses devoirs. + +Ne lui avait-il pas promis de l'avertir de ce qui se serait passe dans +cette entrevue? + +Il entra chez elle. + +Ida se tenait, le front appuye contre une fenetre de son appartement qui +donnait sur le jardin. + +--Le colonel parti seul! s'ecria-t-elle; Carmelita partie avec M. Beio! +Qu'est-ce que cela signifie? Le colonel a-t-il vu Carmelita? l'a-t-il +entretenue comme il le desirait? sommes-nous arrives trop tard! + +--N'anticipons pas, dit le baron en riant, et avant tout, chere fille, +parle-moi franchement? Que penses-tu du colonel? + +--C'est la troisieme fois que tu me poses cette question: la premiere +fois, tu me l'as adressee lors de l'arrivee du colonel a Paris; la +seconde, un peu avant le depart du colonel pour la Suisse; enfin voici +maintenant que tu veux que je te repete ce que je t'ai deja dit. A quoi +bon? + +--Dis toujours. Si le colonel me demande ta main un de ces jours, +dois-je repondre oui ou non? Il faut que je sois fixe. + +--Que s'est-il donc passe? + +--Il s'est passe que le colonel vient de rompre avec mademoiselle +Belmonte. + +--Rompre! en si peu de temps! + +--Quelques paroles ont suffi. + +--Le colonel avait donc bien peu d'affection pour Carmelita? + +--Je crois, en effet, qu'il ne l'a jamais aimee, et qu'il avait ete +amene malgre lui a ce mariage par les intrigues de Mazzazoli. Voila +pourquoi je desire savoir ce que je dois repondre au colonel, si un jour +ou l'autre il me demande ta main; car j'ai de bonnes raisons pour croire +qu'il m'adressera cette demande. + +--Quelles raisons, cher papa? + +--Nous parlerons de cela plus tard, le moment n'est pas venu. Sache +seulement que si le colonel n'avait pas pense a toi, il n'aurait pas +rompu avec Carmelita. + +--Ah! papa! + +--J'ai vecu en ces derniers temps, assez intimement avec le colonel +pour connaitre l'etat de son coeur; ne doute pas de ce que je dis et +reponds-moi franchement. + +--La reponse d'aujourd'hui sera celle que je t'ai deja faite deux fois; +je n'ai pas change. + +Le baron prit sa fille dans ses bras et l'embrassa tendrement. + +Puis, ayant essuye ses yeux mouilles de larmes, il la quitta; car il +n'avait pas le loisir, helas! de se donner tout entier aux douces joies +de la tendresse paternelle. + +Il lui fallait voir le colonel. + +A ses questions, le concierge repondit que le colonel venait de rentrer. + +Alors, sans en demander davantage et sans parler a aucun domestique, le +baron, en habitue, en ami de la maison, se dirigea vers l'appartement +du colonel et, apres avoir frappe deux petits coups, il entra dans la +bibliotheque. + +Le colonel etait assis devant son bureau, la tete appuyee dans ses deux +mains. + +Ce fut seulement lorsque le baron fut a quelques pas de lui, qu'il +abaissa ses mains et releva la tete. + +--J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est +passe apres votre depart. + +Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas; puis +levant la main: + +--Avant tout une question, je vous prie, monsieur. + +--Dites, mon ami, dites. + +--Vous avez voulu me faire assister a, l'entretien de mademoiselle +Belmonte et de cet homme? + +--Je pourrais, dit-il d'une voix que l'emotion rendait tremblante, je +pourrais vous repondre categoriquement; mais j'aime mieux que cette +reponse vous vous la fassiez vous-meme. Vous savez quelle est ma +tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments +d'honnetete et de purete je l'eleve? Pensez-vous que si j'avais su que +mademoiselle Belmonte etait... mon Dieu! il faut bien appeler les choses +par leur nom, si vilain que soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su +que mademoiselle Belmonte etait la maitresse de son professeur de chant, +j'aurais tolere qu'elle fut la compagne, l'amie de me fille? Dites, le +pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment +voulez-vous que j'aie eu l'idee de vous faire assister a l'entretien +de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but +aurais-je agi ainsi? + +Le colonel ne repondit pas. + +--Voici comment cet entretien a ete amene, continua le baron,--au +moins ce que je vous dis la resulte de ce que j'ai entendu apres votre +depart:--ce professeur de chant, nomme Lorenzo Beio, un ancien chanteur, +un comedien, ce Beio etait desespere du mariage de celle qu'il avait cru +epouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde +et l'empechait d'arriver jusqu'a Carmelita. Tantot il l'a vue sortir +avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entree dans la serre, +tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il +est entre avec elle: de la cette surprise chez Carmelita; mais, pour +etre complet, je dois dire que cette surprise s'est bien vite +calmee. Apres votre depart, je suis alle dans la serre pour offrir +a mademoiselle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m'a pas +repondu; mais detournant la tete, elle a pris le bras de ce... comedien +et elle est partie avec lui: la paix etait faite. Soyez donc rassure sur +celle que vous vouliez elever jusqu'a vous. Voila ce que j'ai voulu +vous apprendre, afin de n'avoir plus a revenir sur ce triste sujet. +Maintenant un mot encore, un seul; si vous avez quelque affaire a +traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets a votre disposition et vous +demande d'user de moi; c'est un droit que mon amitie reclame, et puis, +pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne +sache la verite. Pour le monde, nous verrons a arranger les choses de +maniere a la menager autant que possible. + + + +XIX + +Malgre les menagements que le baron avait promis d'apporter "dans +l'arrangement des choses," la rupture du mariage arrete entre le colonel +Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une veritable +explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en repandit. + +Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il +le fit de telle facon qu'une sorte de curiosite de scandale se joignit a +l'interet que cette nouvelle portait en elle-meme. + +Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de +repondre, et persista dans son refus avec fermete; mais cependant de +maniere a laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'etait point +par ignorance, mais que c'etait par discretion. + +--Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je +n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle +Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture, +c'est une autre affaire. + +De guerre lasse, il s'etait decide non a expliquer ces causes clairement +et franchement, mais a les laisser adroitement entendre. + +Le colonel avait fait d'etranges decouvertes sur le compte de sa +fiancee. Il y avait dans cette affaire un maitre de chant, Beio, +l'ancien chanteur, dont le role n'etait pas beau; il est vrai qu'il ne +fallait pas oublier que Carmelita etait Italienne, ce qui diminuait le +role joue par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour +qui le connaissait, parfait gentleman comme il etait, incapable de se +decider a la legere, cette rupture etait grave, alors surtout qu'il +s'agissait d'un mariage aussi avance; encore quelques jours, et il etait +conclu. + +Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller a l'Opera le soir meme de +la rupture, pour l'annoncer a madame de Lucilliere qu'il esperait +rencontrer. + +En effet, la marquise etait dans sa loge, et, en voyant le baron entrer, +elle avait devine, a son air diplomatique, qu'il avait quelque chose +d'interessant a lui apprendre; malgre la gravite de sa tenue, le +triomphe eclatait dans toute sa personne. + +Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucilliere +exercait sur ceux qui etaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obeir +instantanement, sans la plus legere marque d'hesitation ou de revolte. + +Lors de l'entree du baron elle etait en compagnie de lord Fergusson et +du duc de Mestosa; elle leur fit un signe imperceptible, aussitot ils +sortirent. + +--Vous avez quelque chose a m'apprendre? dit-elle vivement. + +--Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont reussi. + +--Reussi? + +--C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est +insignifiante; vous m'aviez si bien trace mon plan, que vous deviez +attendre le succes pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute +a son sujet; peut-etre meme trouvez-vous qu'il a beaucoup tarde. +Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes +d'affaires. + +--Ne soyez pas trop modeste. + +--Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y aurait +outrecuidance de ma part a prendre pour moi un succes qui n'appartient +qu'a vous: je n'ai ete qu'un instrument, vous avez ete la main; encore +l'instrument a-t-il ete bien insuffisant. + +La marquise ne pouvait pas etre dupe de cette humilite dans le triomphe. + +--Vous avez donc bien peur d'etre responsable de ce succes devant le +colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur, et ne pas +trembler ainsi; je ne trahis pas mes allies. Vous etes tellement trouble +que vous ne pensez pas a me dire ce qui s'est passe. + +--Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il parait que mademoiselle +Belmonte avait pris l'engagement de devenir la femme de son maitre de +chant. + +--Ah! vraiment? + +--Mon Dieu! oui. + +--Et comment cela? + +--C'est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends +pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laissee ainsi entrainer. +Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupteur! + +--Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est +Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande. + +--Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scene +violente a mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir +prendre pour mari l'homme qu'elle avait bien voulu prendre pour... +amant. Il a dit le mot, et precisement, par un malheureux hasard,--en +disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,--le colonel l'a +entendu. + +Le colonel assistait a cette scene? + +--C'est-a-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant +encore au theatre sans doute, dans une de ses scenes a effet des operas +italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivee jusqu'aux +oreilles du colonel. + +--Ces oreilles n'etaient pas bien loin, je suppose, de l'endroit ou se +passait cette scene. + +--C'est-a-dire que le colonel etait avec moi dans mon salon, et Beio, +qui, depuis plusieurs jours, poursuivait mademoiselle Belmonte, avait +rejoint celle-ci dans ma serre, ou elle s'etait refugiee. + +--Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita dans la serre, et +les stores baisses sans que les fenetres fussent fermees, n'est-ce pas? +Mais cela etait adroitement combine. + +--Le hasard seul a ces adresses, et c'est a lui qu'il faut faire nos +compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a entendu les paroles de +Beio; je crois meme qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de tres +instructives, s'il avait ecoute quelques minutes encore; car ce comedien +etait lance. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez +comme il est delicat, chevaleresque meme. Il n'a pas voulu surprendre +les secrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors meme que ces +secrets le touchaient si profondement; il a brusquement remonte le +store... + +--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte? + +--Ce n'est point elle qui a parle, c'est le colonel; il n'a dit que ces +simples mots, les adressant a mademoiselle Belmonte: "Vous donnerez a +votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez +d'etre ma femme." + +--Et il est sorti simplement, dignement. + +--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte? + +--Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit. +Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m'a pas +repondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui. + +--Voila qui est assez crane. + +--Crane! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, n'est-ce pas, que +cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment. + +--Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit. +Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit? + +--Ce qu'il a dit lorsque sa niece est rentree, je n'en sais rien, et +j'avoue meme que je le regrette, car cela a du etre original; mais ce +qu'il a fait est beaucoup plus original encore. + +--Voyons. + +--C'est a trois heures aujourd'hui que cette scene s'est passee entre le +colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard +m'a conduit aux Champs-Eysees, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince +Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante, +montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, charge de bagages. + +--Ils partent? + +--Leur position eut ete assez embarrassante a Paris; il eut fallu +repondre a bien des questions; et puis d'un autre cote, le prince eut +ete oblige a regler des affaires penibles avec le colonel, car vous +savez que celui-ci avait envoye la corbeille a sa fiancee: diamants, +bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a prefere ne pas +restituer lui-meme ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus +simple. + +La marquise voulut reiterer ses compliments au baron, mais celui-ci les +refusa obstinement; il n'avait rien fait, a elle toute la gloire du +succes; et il la quitta avec la meme physionomie discrete. + +Insinuee par le baron dans l'oreille de quelques intimes, repetee +franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du +colonel eut bientot fait le tour de la salle. + +Etait-ce possible? + +--Surtout etait-il possible que le prince eut ainsi quitte Paris? + +--Parbleu! avec les diamants du colonel. + +--Et en laissant ses creanciers derriere lui. + +Sans doute, cette rupture causait une grande joie a la marquise; mais +tout n'etait pas dit pour elle. + +Pendant que le baron travaillait a cette rupture, la marquise avait eu +la pensee d'aller voir Therese; mais, emportee dans son tourbillon, elle +avait toujours retarde l'execution de ce projet, qui d'ailleurs etait +assez aventureux. Elle avait attendu aussi en esperant qu'une bonne idee +lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait plus a attendre. + +Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de +Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse precise d'Antoine +Chamberlain. + +En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette +adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientot +elle arriva devant la porte sur laquelle etait ecrit le nom de +Chamberlain. + +Ce fut Denizot qui la recut dans l'atelier desert, et il est vrai de +dire que tout d'abord il la recut assez mal; mais quand elle se fut +nommee, il lui donna toutes les explications qu'elle pouvait desirer. + +Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan: Therese +etait en Allemagne avec son pere, et depuis son depart elle n'avait pas +ecrit. + +La marquise se retira deconcertee. + +N'avait-elle aide a detruire Carmelita que pour assurer le triomphe +d'Ida? + + + +XX + +Le colonel, qui avait longtemps hesite avant d'aller annoncer son +mariage a Therese, se decida tout de suite a lui apprendre que ce +mariage etait rompu. + +Et, comme Antoine ne lui avait point ecrit depuis le retour de Sorieul, +et que par consequent il ignorait ou Therese pouvait se trouver en ce +moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l'adresse de son oncle. + +Pendant deux jours, a la suite de la scene de la rue du Colisee, il +etait reste enferme chez lui, ayant donne l'ordre de ne recevoir +personne, a l'exception du prince Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui +n'etait pas venu. + +Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, pour echapper aux +pensees qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit +et son coeur. + +Cette maison, ou les ouvriers travaillaient a tout preparer pour ce +mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de +marteau l'exasperaient. + +Quand parfois il traversait les pieces ou ils achevaient leur besogne, +il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une facon +etrange: les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se +moquaient de lui. + +Il etait parti de chez lui a pied, et, par le boulevard Haussmann et les +boulevards, il s'etait mis en route pour le faubourg Saint-Antoine. + +C'etait l'heure ou le _tout Paris_ qui respecte les exigences de la +tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige +vers le bois de Boulogne. Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, +qu'il avait croise vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des +personnes qui l'avaient salue; car il faisait lui-meme partie de ce +_tout Paris_, dont il etait une des individualites les plus connues, et +les gens du monde qui n'avaient pas eu de relations intimes avec lui, +savaient au moins qui il etait. + +Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande +attention; mais bien vite il avait remarque qu'on le regardait avec une +curiosite peu ordinaire; les yeux s'attachaient sur lui avec fixite; on +se penchait vers son voisin pour l'entretenir a l'oreille, les femmes +souriaient. + +En arrivant a la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il +avait fort peu de sympathie, malgre les protestations d'amitie +dont celui-ci l'accablait en toute circonstances, le vicomte de +Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force. + +--Eh bien! mon cher colonel! + +--Eh bien! monsieur le vicomte? repondit froidement le colonel. + +--Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas? + +--Qui est indiscret? + +--De vous adresser une felicitation? + +--Et a propos de quoi, je vous prie? + +--A propos de votre mariage... qui ne se fait pas. + +Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que +tout autre, a la place de celui-ci, eut ete deconcerte et peut-etre meme +jusqu'a un certain point inquiete. + +Mais le vicomte ne s'etait jamais laisse deconcerter par rien ni par +personne, et de plus il n'avait jamais pense qu'on pouvait avoir l'idee +de l'intimider: l'herbe n'avait pas encore pousse sur la tombe du +dernier adversaire, M. de Meriolle qu'il avait tue dans un duel celebre, +et le moment eut ete mal choisi pour le faire reculer. + +Il se mit a rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant +presque violence: + +--Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas a l'etourdie, pour le +plaisir de bavarder. C'est sincerement que je vous felicite, sinon en me +placant a votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous +dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me desolait. + +--Et pourquoi cela, monsieur? + +--Parce que vous ne devez epouser qu'une Francaise. + +--Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie. + +--Personne; seulement on a dit que si vous vous decidez maintenant, vous +deviez prendre une Francaise; voila tout. Vous etes une puissance en +ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est +d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; je vous assure +qu'on est dispose a faire beaucoup pour cela. Ne resistez pas. Ce n'est +pas officiellement que je parle c'est officieusement; mais cependant +soyez assure que mes paroles sont serieuses on a pour vous de hautes +visees. Puis-je dire que je vous ai sonde a ce sujet et que je n'ai pas +trouve vos oreilles fermees? Je sais de source certaine qu'on desire +vous adresser une invitation. Etes-vous presentement en disposition de +l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans detour. Que dois-je +repondre? + +--Que vous avez trouve un homme tres touche de la sollicitude qu'on lui +temoigne et tres reconnaissant qu'on pense a lui, mais en meme temps +vous avez trouve aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui +ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, ou une +affaire importante l'appelle; dans ces conditions la reponse que vous +demandez est impossible a formuler, aussi vous a-t-il prie d'attendre +son retour. + +Et sur ce mot le colonel, ayant vivement degage son bras, salua +Sainte-Austreberthe et le quitta. + +Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre +pour femme? Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune? + +A cette pensee, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver +Sainte-Austreberthe et a son tour l'interroger. Le marche devait etre +curieux a connaitre. Il apportait sa fortune; que lui apportait-on en +echange? + +Ah! chere petite Therese, quelle difference entre toi et tous ces gens! + +Depuis trois ans qu'il etait en France, elle etait vraiment la seule qui +n'eut point vise cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou +qu'ils poursuivaient encore par de honteux moyens. + +Et precisement parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle +etait a jamais perdue pour lui, il osa pour la premiere fois s'avouer +en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspire, et le +reconnaitre pour ce qu'il etait. + +Reflechissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement d'une idee a +une autre, que celle qu'il abordait ne lui etait pas moins penible que +celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne. + +En traversant la cour, il revit Therese marchant legerement, +joyeusement, pres de lui, le jour ou il etait venu la prendre en voiture +pour la conduire aux courses. Comme elle etait charmante alors! + +En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une +voix qui paraissait lire dans l'atelier. + +Il poussa la porte. + +Denizot, perche sur l'etabli d'Antoine et portant son pierrot sur +sa tete, faisait a hante voix la lecture d'un livre a Michel qui +travaillait. + +--Ah! Monsieur Edouard, s'ecria Denizot en degringolant si vivement de +son etabli, que l'oiseau, effraye, s'envola; en voila une surprise, et +une bonne! + +Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main +au colonel; la surprise paraissait etre tout aussi heureuse pour lui que +pour Denizot. + +--Ma foi! dit Denizot, il etait ecrit que nous devions nous voir +aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir; j'y serais meme alle +dans la journee, si je n'etais pas reste pour faire la lecture a Michel +pendant qu'il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, +et les livres nous aident a le passer moins tristement. Nous avons des +nouvelles d'Antoine. + +--C'etait precisement pour vous demander des nouvelles de mon oncle +et... (il s'arreta) que je venais vous voir. + +--Voici la lettre, dit Michel. + + Mon cher Michel, + + Je voulais t'ecrire par une occasion sure, ce qui m'aurait permis de + causer avec vous en toute liberte; mais, cette occasion tardant a + partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles; + car, depuis que tu sais que nous avons quitte Bale, sans savoir + aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant + plus que la patience n'a jamais ete ta premiere vertu. + + J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde; + seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il + est tres possible, tres probable meme que les lettres qui arrivent + rue de Charonne, adressees a ton nom, sont soumises a une + surveillance destinee a fournir a la police des renseignements, + qui heureusement lui manquent, je suis oblige de garder certaines + precautions assez genantes, mais que je crois necessaires + presentement. Au reste, je pourrai, je l'espere, t'ecrire bientot + sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je + te donnerai alors tous les details que je suis oblige de taire + aujourd'hui. + + Nous sommes restes a Bale le temps necessaire pour recevoir les + reponses aux lettres que j'avais ecrites; ces reponses ont ete + telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je + m'etais adresse. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour + notre exil en Allemagne. + + Maintenant, nous voila installes aussi bien que nous pouvons l'etre, + et nous avons trouve ici un accueil qui t'aurait fait revenir des + preventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en + etre temoin. + + Il ne faut pas juger les Allemands a Paris, vois-tu, par ce qu'on + dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en etudiant ceux qu'on + rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les + connaitre. + + Par nos rencontres dans nos congres avec nos freres allemands, + j'etais arrive a me debarrasser de certains prejuges francais, mais + j'etais loin de soupconner la verite. + + Particulierement en ce qui nous touche le plus vivement, les + Allemands sont plus avances dans nos idees que nous ne le sommes en + France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui + pensent a une reorganisation sociale, les paysans (au moins dans le + pays ou je suis) sont leurs allies, au lieu d'etre leurs ennemis. + + De cette communaute de croyance, il est certain qu'il naitra un + jour un grand mouvement, qui sera irresistible et qui provoquera en + Allemagne une revolution plus terrible et plus complete que ne l'a + ete la revolution francaise. + + Quand eclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte + pretention de vouloir le predire, je ne connais pas assez le pays + pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considerations + trop longues pour cette lettre ecrite a la hate, car il est bien + entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des + resistances. Deja elles s'affirment, et il est a craindre que ceux + qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des + guerres, pour tacher d'enrayer ou de detourner ce mouvement; mais, + quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir + lui appartient. + + Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil a pousser a la + roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des + nationalites, et nous devons travailler a son succes aussi bien en + France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre. + + Nous avons ici un journal, _le Volkstaat_, ce qui veut dire _le + gouvernement du peuple_, dans lequel on me demande des articles + qu'on traduira; je vais les ecrire. En meme temps je fournirai des + notes a son redacteur en chef, un de nos freres, qui ecrit + une _Histoire de la Revolution Francaise_, car partout notre + _Revolution_ doit etre un enseignement pour les peuples qui veulent + s'affranchir. + + Voila pour un cote de notre vie. Quant a l'existence materielle, + n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur + qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne. + + Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde, + le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte a porte, et + Therese passe une partie de la journee a apprendre le francais a ses + deux petites filles. + + Si nous etions en France et reunis, nous pourrions dire que nous + sommes pleinement heureux. + + En attendant une plus longue lettre, sois donc rassure sur nous. + Cette lettre te dira comment m'ecrire et sous quel nom. Ne sois pas + inquiet pour me tenir au courant de mon proces, je lis les journaux + francais. + + Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot. + Therese embrasse son oncle et vous envoie ses amities. + + ANTOINE. + +Antoine etait tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son +enthousiasme, mais aussi avec sa negligence des choses pratiques. + +--Mais cela ne m'apprend pas ou se trouve mon oncle, dit le colonel en +rendant cette lettre a Michel, et c'etait la justement ce que je voulais +savoir. + +--Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitot que je l'aurai +recue, je vous la communiquerai. + +--Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi a +une dame de vos amies qui est venue pour voir Therese? + +--Une dame de mes amies? Et qui donc! + +--Madame la marquise de Lucilliere, qui est venue ici hier pour voir +Therese, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le +lui ai pas demande. Je lui ai dit ce que nous savions, que Therese etait +en Allemagne, voila tout. + +Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigue par cette nouvelle. + + + +XXI + +Parmi les questions qu'on se pose dans un examen de conscience, il n'en +est pas de plus grave, que celle qui tient dans ces trois mots: + +--Que faire maintenant? + +Ce fut cette question que le colonel se posa en revenant chez lui, mais +sans trouver une reponse, c'est-a-dire un but. + +Comment prendre la vie? + +Par le cote serieux ou par le cote plaisant? + +Sans doute il aurait pu voyager, mais ou aller, puisque precisement +l'Allemagne lui etait interdite et que c'etait en Allemagne seulement +qu'il desirait aller? + +Voyager pour changer de place et devorer l'espace ne lui disait +absolument rien; par la il n'etait pas Americain et il ne ressentait pas +cette fievre de locomotion qui pousse tant de ses compatriotes en avant, +sans leur donner le temps de rien voir; il ne comprenait le voyage +qu'avec l'etude des pays qu'on visite, avec l'histoire, les monuments, +les tableaux, les objets d'art, et il se trouvait dans des dispositions +ou il lui etait impossible d'ouvrir un livre. Alors que ferait-il en +voyage? La melancolie des soirees dans les pays inconnus l'effrayait. + +Autant rester a Paris. + +La plupart de ceux avec qui il etait en relations se trouvaient dans des +conditions qui, jusqu'a un certain point, ressemblaient aux siennes: +combien n'avaient pas plus de volonte, plus d'initiative que lui, et +cependant ils acceptaient la vie, se laissant porter par elle. + +Il ferait comme eux: a cote de ceux qui jouent un role actif dans la +comedie humaine, il y a les simples spectateurs; il serait de ceux-la. + +Et justement les pieces qu'on jouait en ce moment sur le theatre du +monde ne manquaient pas d'un certain interet; peut-etre n'etaient-elles +pas d'un genre tres eleve et se rapprochaient-elles trop de la feerie et +de l'operette; mais, telles quelles etaient, elles pouvaient amuser les +yeux. + +Jamais Paris n'avait ete plus brillant, plus bruyant; il ressemblait a +ces apotheoses qui terminent les pieces a spectacle, avec flammes de +Bengale, lumiere electrique et galop final. Qui pensait au lendemain? +On se ruait au plaisir, on jouissait de l'heure presente comme si l'on +avait le pressentiment que demain n'existerait pas. + +Il est vrai que, de temps en temps, eclatait dans cette musique dansante +une note triste: on entendait un roulement sur des tambours drapes de +noir. + +On parlait de greves d'ouvriers qui s'etaient terminees par des coups de +fusil; il y avait de nombreuses arrestations politiques, des proces, des +condamnations; on rapportait des paroles revolutionnaires prononcees +dans des reunions publiques. Apres dix-neuf annees de sommeil, il y +avait des gens qui se reveillaient et qui essayaient de construire des +barricades; on prononcait de nouveau avec un certain effarement les noms +des faubourgs du Temple et de Belleville. En s'entretenant avec leurs +riches clients, les armuriers disaient qu'ils n'osaient pas avoir de +grandes provisions d'armes chez eux, de peur d'etre pilles. + +Mais il n'y avait pas la de quoi s'inquieter serieusement: la France +etait tranquille, le gouvernement etait fort. + +Au contraire, la note grave se melant quelquefois a la note joyeuse, +mais sans etouffer celle-ci, cela avait du piquant. + +Quoi de plus curieux que d'assister, pendant la journee, a l'enterrement +de Victor Noir, la plus grande manifestation populaire des vingt +dernieres annees, et le soir a la representation du _Plus heureux +des trois_, la comedie la plus gaie du repertoire du Palais-Royal? +Profondement saisissante, la face pale et convulsee de Rochefort; mais, +d'un autre cote, bien drole, la physionomie de Geoffroy, la mari trompe, +caresse et content. + +On se plaisait aux contrastes, et les fetes dans lesquelles les femmes +du plus grand monde n'etaient recues que deguisees en grisettes +obtenaient le plus vif succes. C'etait admirable! On s'extasiait, sans +se demander si les fetes dans lesquelles les grisettes n'auraient ete +recues que deguisees en femmes du monde n'auraient pas ete presque aussi +reussies. + +Le colonel accepta cette vie et se laissa engourdir dans sa monotonie, +prenant les jours comme ils venaient et s'en remettant au hasard pour le +distraire ou l'ennuyer. + +Il prit la tete du tout Paris, fut de toutes les fetes, de toutes les +reunions; on le vit partout, et les journaux a informations parlerent de +lui si souvent qu'on aurait pu, dans leurs imprimeries, garder son nom +tout compose; on citait ses mots, et, lorsqu'on avait besoin d'un nom +retentissant pour lui faire endosser une histoire, on prenait le sien, +comme trente ans plus tot on avait pris celui de lord Seymour. + +Cependant, si cette vie usait son temps, elle n'occupait ni son coeur ni +son esprit. Il en etait de lui comme de ces rois de feerie qui, apres la +phrase traditionnelle: "Et maintenant que la fete commence!" assistent +a cette fete avec un visage d'enterrement. Partout il portait une +indifference que le jeu lui-meme, avec ses alternatives de perte et de +gain, ne parvenait pas a secouer, et c'etait avec le meme calme qu'il +gagnait ou qu'il perdait des sommes considerables. + +--Quel estomac! disait-on. + +On se pressait autour de lui pour le voir jouer; mais ce qui faisait +l'admiration de la galerie faisait son desespoir. + +Ne prendrait-il donc plus jamais interet a rien? + +Un seul mot, un seul nom plutot avait le pouvoir d'accelerer les +battements de son coeur: celui de Therese. + +Apres sa premiere visite a Michel, ne recevant de nouvelles ni +d'Antoine, ni de Sorieul, ni de Michel, ni de Denizot, il etait retourne +rue de Charonne. + +Mais il avait trouve la porte close, et, en mettant son oreille a la +serrure, il n'avait entendu aucun bruit dans cet atelier ou autrefois +les chants se melaient aux coups de marteau. + +Le concierge qu'il avait interroge en redescendant, lui avait donne +les raisons de ce silence. Denizot s'etait fait prendre derriere la +barricade du faubourg du Temple, et Michel avait ete arrete le lendemain +a l'atelier; quant a Sorieul, il n'avait plus reparu et l'on ignorait +ce qu'il etait devenu. Il n'etait point arrive de lettres, portant le +timbre d'un pays etranger, a l'adresse de Michel ou de Sorieul, et le +concierge commencait a etre inquiet pour le payement de son terme. + +En apprenant cette double arrestation, le colonel avait voulu savoir +s'il ne pouvait pas etre utile a Denizot et a Michel, mais on lui avait +repondu qu'ils etaient au secret a Mazas, et que, pour communiquer avec +eux, il fallait attendre que l'instruction fut terminee. + +A qui s'adresser pour avoir des nouvelles de Therese? + +Comment Antoine ne lui ecrivait-il point? Que se passait-il donc de +mysterieux? + +Il pensa a interroger le baron Lazarus; car, dans la lettre qu'il avait +lue, il y avait un nom qui pouvait servir d'indice pour decouvrir la +ville ou Antoine s'etait refugie c'etait le titre du journal dans lequel +Antoine ecrivait. + +Il alla trouver le baron, rue du Colisee,--ce qu'il n'avait pas voulu +faire depuis la scene dont il avait ete temoin, resistant quand meme a +toutes les instances dont il avait ete accable: invitations a diner, +demandes de services, et autres pretextes plus ou moins habilement mis +en avant. + +Lorsqu'on l'annonca au baron, celui-ci ne put retenir un soupir de +soulagement: + +--Enfin, tout n'est pas perdu! + +Vivement il se leva de sa chaise pour courir au devant de lui, les deux +mains ouvertes. + +--Ce cher ami! Savez-vous que je desesperais presque de vous revoir ici? +Vous aviez refuse mes invitations avec une telle perseverance, que +je vous croyais fache; mais vous venez; soyez le bienvenu, soyez le +bienvenu. + +Devant un pareil accueil, le colonel n'osa pas avouer tout de suite la +raison vraie qui l'amenait rue du Colisee. + +Il causa de choses insignifiantes, et, quand le baron lui demanda s'il +ne voulait pas, avant de se retirer, faire une visite de quelques +minutes a sa chere Ida, il ne put pas refuser. + +Il fit donc cette visite, qui ne fut pas de quelques minutes, comme +l'avait propose le baron, mais de pres d'une heure; car, chaque fois +qu'il voulut se lever, le baron ou Ida aborderent un nouveau sujet qui +l'obligeait a rester. + +Ce fut seulement quand le baron le reconduisit a la porte de sortie, +qu'il put aborder le sujet qu'il l'avait amene. + +--A propos, connaissez-vous un journal allemand portant pour titre le +_Volkstaat_? + +Le baron ouvrit la bouche pour repondre; mais, se ravisant, il la +referma aussitot et parut chercher. + +--Le _Volkstaat_, le _Volkstaat_, dit-il. + +--C'est, je crois, un journal ouvrier, fait par les ouvriers pour les +ouvriers. + +--Eh bien! il y a un moyen tres simple pour que vous ayez votre +renseignement, c'est que j'ecrive a mes correspondants de Dresde et +de Leipzig. C'est aujourd'hui lundi: j'ecris ce soir, je recois les +reponses vendredi, et vous venez diner avec nous samedi. + +Comme le colonel repondait par un refus aussi poli que possible: + +--Me suis-je trompe? dit le baron, etes-vous reellement fache contre +moi? + +--Mais, comment pouvez-vous penser?... + +--Non, vous n'etes pas fache. Alors, vous venez diner, c'est chose +convenue, ou bien, si vous refusez, je n'ecris pas. Faut-il ecrire? + +--Ecrivez, je vous prie. + +--Alors, a samedi, en tout petit comite, deux amis seulement et nous. + +Ceux que le baron appelait ses amis, etaient a proprement parler des +comperes dont le role consistait a rendre le diner attrayant: l'un, +homme d'esprit et du meilleur; l'autre, gourmet celebre. Tous deux +allant en ville et jouant chaque soir leur role, sans jamais un moment +de lassitude: celui-ci mettant les convives en belle humeur, et celui-la +les mettant en appetit; avec cela, depuis longtemps insensibles aux +seductions feminines, et par la incapables de provoquer la jalousie. + +Des que le colonel arriva, le baron le prit dans un coin pour lui +communiquer les renseignements qu'il venait de recevoir. + +Le _Volkstaat_ paraissait a Leipzig. C'etait un journal socialiste, +qui, fonde depuis peu de temps, exercait une grande influence dans les +classes laborieuses, sur les ouvriers des villes aussi bien que sur ceux +des campagnes. En quelques mois, il avait fait le plus grand mal; mais +le gouvernement avertit s'etait decide a le poursuivre a outrance; +son redacteur en chef venait d'etre emprisonne, et des etrangers qui +collaboraient a sa redaction etaient en fuite: on les recherchait pour +les arreter. On etait decide a en finir avec ces miserables socialistes, +qui menacaient de corrompre tout le pays. + +La colonel se declara satisfait par ces renseignements, mais, en +realite, il l'etait aussi peu que possible, desole au contraire et +tourmente. + +Condamne en France, par defaut, a cinq annees d'emprisonnement, +poursuivi en Allemagne, dans quel pays Antoine allait-il se retirer? +comment trouverait-il a travailler? N'etait-ce pas une vie de misere qui +commencait pour lui et pour Therese? Pas d'asile, pas de pain peut-etre, +et avec cela impossibilite de les chercher, sous peine d'aider la police +a les trouver. + +Ces preoccupations nuisirent au diner du baron. + +Et le colonel ne fut pas aussi sensible qu'il l'aurait ete dans d'autres +circonstances a l'esprit de l'homme d'esprit et la gourmandise du +gourmet. + +Cependant, le baron l'ayant interroge plusieurs fois sur sa sante et Ida +lui ayant demande en souriant dans quel pays il voyageait presentement, +il voulut reagir contre sa maussaderie; puisqu'il avait accepte ce +diner, il devait y apporter une figure et des manieres convenables. +Evidemment sa tenue etait grossiere et ridicule, il reflechirait plus +tard. + +Place pres d'Ida, il se tourna vers elle et tacha de la convaincre qu'il +ne voyageait pas pour le moment dans des pays chimeriques, mais qu'il +savait ou et pres de qui il etait. + +De la s'ensuivit une conversation animee, qui chassa les preoccupations +serieuses et tristes que le baron avait fait naitre. + + + +XXII + +Ces diners "de toute intimite" comme les qualifiait et baron Lazarus, se +renouvelerent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus +frequents. + +Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son +invitation, et chaque fois le colonel, de son cote, n'en avait que de +mauvaises pour la refuser. + +D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, ces diners +n'avaient rien pour lui deplaire, bien loin de la. + +En effet, quand il ne prenait point part a un diner de gala ou quand +il n'en donnait point un lui-meme, il mangeait le plus souvent a son +restaurant ou a son cercle, et le brouhaha des grandes reunions lui +etait tout aussi desagreable que le silence et la solitude. + +Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas ailleurs. + +Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une +sensation qui nait de l'heureuse reunion de diverses circonstances, de +choses et de personnes. + +Cette reunion de choses et de personnes se rencontrait a la table du +baron, ou la chere, preparee par un cuisinier parisien et non allemand, +etait exquise, et ou les convives etaient habilement choisis pour se +faire valoir les uns les autres. + +Il a ete un temps ou les diners de ce genre ont ete en honneur a Paris; +malheureusement ils ont peu a peu disparu, a mesure que tout le monde a +voulu faire grand, et ils ne se sont conserves que dans de trop rares +maisons. + +Celle du baron etait de ce nombre, et pour le colonel c'etait une +detente, un repos et un charme, que ces diners intimes. On y causait +librement, spirituellement, on y mangeait delicatement, et, en meme +temps que le cerveau s'y rafraichissait, l'esprit s'y allumait: on en +sortait dans un etat de bien etre general tout a fait agreable. + +Il semblait que le baron eut apporte dans le monde les qualites innees +qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hote, ou plus justement +de maitre d'hotel, profession pour laquelle les Allemands ont +incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyage, des +aptitudes remarquables. + +A cote des diners vinrent les soirees, car le colonel ne pouvait diner +chaque semaine, rue du Colisee, sans faire une visite au baron et a Ida. + +Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de reception du +baron; mais il n'en etait pas de ces receptions comme des diners, elles +n'avaient aucun caractere d'intimite. S'y montraient tous ceux qui +etaient en relations d'amitie ou d'affaires avec le baron Lazarus, des +Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands. + +Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui genait le +colonel, tant on disait du mal de la France. C'etait a croire que tous +ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, etaient des ennemis +implacables du pays auquel ils avaient demande l'hospitalite, le +travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de "la grande +Babylone", de ses ridicules, de son immoralite, de ses vices, de sa +pourriture. Pourquoi se serait-on gene devant le colonel Chamberlain? +N'etait-il pas citoyens des Etats-Unis? + +Mais ce citoyen des Etats-Unis se laissa aller un jour a repliquer a ces +litanies: + +--Si la France est le pays d'abomination que vous pretendez, dit-il, +pourquoi y venez-vous ou plutot pourquoi y restez-vous? + +On se mit a rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'a +la race germanique. + +Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais +d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida +Lazarus "avait ete la reine de la soiree", prit la parole. + +--Personne ne conteste les qualites de la France, dit-il avec un flegme +imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays +du monde pour les couturieres, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, +pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas begueules du tout. + +Les rires recommencerent de plus belle. + +--Et les soldats? dit le colonel agace. + +Les rires s'arreterent, mais on se regarda avec des sourires discrets. + +Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel pique, leva la main, +et tout le monde garda le silence. + +--Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sur que nous rendons +justice aux Francais, et il serait a souhaiter que les Francais fussent +aussi equitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les +traitons en freres et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils +devoreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France, +c'est que nous avons peur d'elle. + +Mais, ne s'en tenant pas a ces paroles d'apaisement, il voulut prendre +ses precautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel a entendre +des propos qui pouvaient le facher. Quand celui-ci se leva pour se +retirer, il l'accompagna. + +--Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; c'est mon jour de +reception, et vous vous rencontrez avec une societe melangee, que mes +affaires m'obligent a recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je +reste en tete-a-tete avec ma fille; c'est la soiree de la famille. + +Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amitie +d'une visite, venez un de ces jours-la, nous serons tout a fait entre +nous. Il y a des heures ou il me semble qu'on doit avoir besoin de calme +sans solitude. + +Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisee le jeudi ou le samedi +quelquefois meme le jeudi et le samedi. + +Peu a peu, il s'etait pris d'amitie pour Ida, et il avait pour elle les +attentions et les prevenances qu'un grand frere a pour une soeur plus +jeune. + +Il se livrait d'autant plus librement a ce sentiment, qu'il etait +bien certain que ce n'etait et que ce ne pouvait etre qu'une amitie +fraternelle. + +Mort pour le present et l'avenir, aussi bien que pour le passe. + +Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnement aimee, madame de +Lucilliere, sa chere marquise, sa chere Henriette, avait paru vouloir +rappeler ce passe a la vie; mais il avait ferme les yeux et les oreilles +aux avances franches et precises qu'elle lui avait faites. Elle avait +insiste. Dans une maison ou ils se rencontraient, elle etait venue a +lui, la main tendue; il s'etait incline, et, sans prendre cette main, +il avait recule. Un autre soir, elle avait manoeuvre de maniere a le +trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui +avait dit qu'elle avait a lui parler. Aussi poliment que possible, mais +avec une froideur glaciale, sans emotion et sans trouble, il avait +repondu qu'il n'avait rien a entendre d'elle, et il s'etait retire, +degageant avec fermete son bras, qu'elle avait pris. + +Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas a craindre que le sentiment +amical qu'il eprouvait pour Ida, se changeat jamais en une tendresse +passionnee. + +Les semaines, les mois s'ecoulerent, et l'on gagna l'ete sans que les +diners ni les soirees s'interrompissent. + +Un soir de juillet, qu'il se rendait a pied rue du Colisee pour faire sa +visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la +porte du baron Luzerne, son ami Gaston de Pomperan, et naturellement +tous deux s'arreterent en meme temps pour se serrer la main. + +Apres quelques mots insignifiants, Gaston se mit a sourire en montrant +du doigt les arbres du jardin du baron. + +--Vous allez la? dit-il. + +--Oui, je vais faire une visite au baron. + +--Et a sa fille? + +--Et a sa fille. + +--Alors c'est vrai? + +--Qui est vrai? + +-Est-il vrai que vous epousez mademoiselle Lazarus? + +A ce nom, le colonel fit deux pas en arriere et frappa le pave du pied. + +--Vous voyez bien, mon cher Edouard, que ma question etait indiscrete et +que j'avais raison d'hesiter a vous l'adresser. + +--C'est qu'aussi ces questions a propos de mariage sont vraiment +irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et, +si quelqu'un a le droit de m'interroger a ce sujet, c'est vous, vous +seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement +d'impatience que je suis fache contre vous. + +Disant cela, le colonel tendit la main a Gaston. + +--On a remarque que vous diniez chaque semaine chez le baron, et que +de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d'Ida, une +partie de vos soirees. De la, a conclure a un mariage, il n'y a qu'un +pas. + +--Eh bien! on s'est trompe. Il n'a jamais ete question de mariage entre +Ida et moi, je n'en ai meme jamais eu la pensee; cela est precis, +n'est-ce pas? + +Tout en causant, le colonel avait accompagne Gaston. Il le quitta et +revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l'exasperation; +car, s'il n'etait pas fache contre Gaston, il l'etait contre "les +autres". + +Cette question de mariage le poursuivait donc toujours et sans relache? +Il fallait en finir. + +Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna a la +grille de l'hotel Lazarus, decide a provoquer une explication ce soir +meme. + + + +XXIII + +Ce n'etait pas chez lui que le baron avait coutume de recevoir le +colonel, c'etait chez sa fille. + +En effet, c'etait pour sa fille qu'il restait a la maison; il etait donc +tout naturel que ce fut chez sa fille qu'il passat la soiree, dans cette +piece ou le colonel avait ete recu des le second jour de son arrivee +a Paris, et qui, par sa disposition comme par son ameublement, son +aquarium, sa voliere, sa bibliotheque de litterature et de musique, son +piano, son orgue, ses chevalets, ses tableaux, ses objets de menage, +presentait une si etrange reunion de choses qui juraient entre elles. + +Chaque fois qu'il arrivait, le colonel trouvait le baron assi dans un +large fauteuil, devant une table sur laquelle. etait servi un plateau +avec un cruchon plein de biere et deux verres; installee devant le +piano ou devant l'orgue, Ida faisait de la musique pour son pere, qui, +renverse dans son fauteuil, les jambes posees sur un tabouret, suivait +en l'air les dessins capricieux de la fumee de sa pipe. + +Il etait impossible de voir a Paris un tableau de la vie de famille plus +patriarcal. Evidemment cette bonne fille serait un jour la meilleure +femme qu'un mari put souhaiter; en elle, tout se trouvait reuni: +les talents les plus varies, et avec cela l'ordre, la complaisance, +l'indulgence, la simplicite, heureuse d'un rien, heureuse surtout du +bonheur qu'elle donnait. + +Quand elle disait _Lieber papa_, sa voix etait une suave musique. + +Et il etait impossible d'etre plus gracieuse qu'elle quand, penchee +devant son pere, elle lui tendait un papier roule pour qu'il allumat sa +pipe. + +Ou aurait-on trouve a Paris une jeune fille qui aurait permis que son +pere fumat chez elle, et la pipe encore? + +Pour elle, au contraire, cela etait tout simple; elle ne pensait qu'aux +plaisirs des autres, et, pour son odorat, la fumee de la pipe paternelle +ne pouvait que sentir bon. + +Quand le colonel entra chez Ida, celle-ci etait au piano en train de +jouer une romance de Mendelssohn, et le baron, sa pipe allumee, etait +assis dans son fauteuil. + +Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, Ida tourna la tete; mais le +colonel lui fit signe de ne pas s'interrompre. Quant au baron, il ne +bougea pas; on pouvait croire qu'il etait absorbe dans une sorte de +ravissement. Renverse dans son fauteuil, les yeux perdus dans le vague, +il n'etait plus assurement aux choses de la terre: etait ce la musique, +etait-ce le tabac qui produisait cette extase? les deux peut-etre. + +Le colonel, sans faire de bruit, s'assit sur le premier siege qu'il +trouva a sa portee et attendit que la romance fut finie. + +Le dernier accord plaque, Ida quitta vivement son tabouret et vint a lui +en courant. + +--Vous etes en retard, dit-elle; voila pourquoi j'ai joue cette romance +a papa. Voulez-vous que je la recommence pour vous? + +Le baron etait enfin sorti de son etat extatique. + +--Oui, dit-il, recommence, je te prie; le colonel sera heureux de +t'entendre, tu as joue comme un ange. + +Mais le colonel n'etait pas en disposition d'ecouter la musique avec +recueillement, meme quand c'etait un ange qui etait au piano. + +Il resta immobile sur son siege, n'ecoutant guere et suivant sa pensee +interieure d'autant plus librement qu'il ne se croyait pas observe. + +Mais Ida, qui jouait de memoire, jetait de temps en temps un regard +de cote sur une glace, dans laquelle elle suivait les mouvements de +physionomie du colonel et voyait sa preoccupation. + +Quant au baron par suite d'une heureuse disposition particuliere dont +l'avait doue la nature et qu'il avait singulierement developpee par +l'usage, il pouvait voir ce qui se passait autour de lui, sans paraitre +le regarder: si bien qu'il remarqua aussi, a l'air sombre et recueilli +du colonel, qu'il devait etre arrive quelque chose d'extraordinaire. + +Cela troubla sa jouissance musicale, et, au lieu d'ecouter +religieusement la romance de Mendelssohn, il se demanda curieusement ce +qu'avait le colonel. + +Plusieurs fois, dans le cours de la soiree, qui se passa assez +tristement, Ida fit un signe furtif a son pere pour lui montrer le +colonel; mais le baron repondit toujours en mettant un doigt sur ses +levres. + +Ce fut le colonel lui-meme qui prit les devants. + +--Voulez-vous me donner monsieur votre pere pendant quelques instants? +dit-il en s'adressant a Ida. J'ai a l'entretenir d'une affaire +pressante, pour moi tres-importante, et je ne voudrais pas vous imposer +l'ennui de l'entendre. + +Tous deux sortirent pour passer dans le cabinet du baron. Lorsqu'ils +furent entres, le colonel se retourna pour s'assurer que la porte etait +fermee. + +--Alors c'est tres grave? demanda le baron en souriant. + +--Tres-grave pour moi, et meme jusqu'a un certain point pour vous. Je +pense, que mon assiduite dans votre maison vous a prouve tout le plaisir +que j'eprouvais a vous voir, ainsi que mademoiselle Lazarus. + +--Plaisir partage, mon cher ami, dit le baron en mettant la main sur son +coeur, soyez-en convaincu; nos reunions ont ete un vrai bonheur pour +moi, aussi bien que pour ma fille. + +--Isole a Paris, continua le colonel, n'ayant que quelques amis dont les +plaisirs etaient quelquefois pour moi une fatigue, j'etais heureux de +trouver une maison calme... + +--Avec la vie de famille, acheva le baron; dites-le franchement, mon +ami. C'est la en effet ce que nous pouvions vous offrir. + +--Et ce que vous m'avez offert avec une cordialite que je n'oublierai +jamais. + +Le baron suivait ce discours avec anxiete, se demandant ou il devait +aboutir, et pressentant, au ton dont il etait prononce, a l'embarras qui +se montrait dans le choix des mots, enfin a mille petits faits resultant +de l'attitude et des regards du colonel, que sa conclusion ne pouvait +etre que mauvaise. + +Ces paroles furent pour lui un trait de lumiere qui illumina tout ce qui +avait ete dit d'obscur jusqu'a ce moment par le colonel et en meme temps +le but encore eloigne auquel celui-ci tendait. + +C'etait un adieu que le colonel lui adressait. + +Instantanement son plan fut trace avec une surete de coup d'oeil qui lui +rendit sa presence d'esprit, un moment troublee. + +Le colonel avait fait une pause, comme s'il s'attendait a etre aide par +le baron; mais, celui-ci etant reste silencieux, les yeux fixes sur lui, +il continua: + +--Ceci dit, et il fallait le dire pour qu'il n'y eut pas de malentendu +entre nous, j'arrive a la partie difficile de la demande que j'ai a vous +adresser, et pour laquelle, vous le voyez, je cherche mes mots sans les +trouver. + +Le baron se mit a rire de son gros rire bon enfant. + +--Comment! mon cher ami, vous cherchez vos paroles avec moi et pour +une demande telle que celle que vous avez a m'adresser? Allons donc! +Pourquoi ne pas parler tout simplement, franchement, sans detours et +sans ambages? + +Assurement vous avez raison, dit le colonel, surpris de cette gaiete; +mais... + +--Mais, quoi! croyez-vous que je ne sache pas ce qu'il y a dans votre +demande? + +--Vous savez? + +--Parbleu! Et vraiment, dans les termes ou nous sommes, cela n'est pas +bien difficile a deviner. Je ne suis pas un grand sorcier ni un grand +diplomate; je suis un bon pere, voila tout; un homme qui aime sa fille +et auquel l'amour paternel donne une certaine clairvoyance. + +Il se tut pour regarder le colonel avec une bonhomie pleine d'emotion. + +--Voyons, dit-il en poursuivant, si je ne m'etais pas apercu depuis +longtemps de ce dont il s'agit, je ne serais pas le pere que vous +connaissez. + +Contrairement a ce qu'avait fait le colonel, le baron parlait d'une voix +forte et rapide, de telle sorte qu'il etait a peu pres impossible de +l'interrompre. + +--Savez-vous ce que j'ai fait, lorsqu'il y a quelques mois j'ai commence +a me douter de quelque chose? Non, n'est-ce pas? Eh bien! je vais vous +le dire pour que vous compreniez ce que je suis et pour que vous me +jugiez tout entier. Je me suis adresse a ma fille, la tout franchement, +directement. Je vois que ca vous etonne. Eh bien! cependant, je crois +que je n'ai pas eu tort. Au reste, j'aurais voulu agir autrement que +je n'aurais pas pu. Quand on est franc, si l'on veut biaiser avec sa +franchise, on ne fait que des maladresses, maladresses de paroles et, ce +qui est plus grave, maladresses de conduite. Vous me direz que j'aurais +pu m'adresser d'abord a vous. Cela est vrai, mais avec ma fille j'avais +une liberte que je n'aurais pas eue avec vous. Je me suis donc adresse +a elle et je lui ai dit: "Ma chere fille, je ne suis pas soupconneux +et n'ai aucune des qualites d'un juge d'instruction ou d'un limier de +police, cependant je vois autour de moi des choses qui me touchent au +coeur, je vois ce qui se passe, mais je ne sais pas quels sont tes +sentiments, et je viens a toi franchement pour que tu me les dises." Je +dois vous confesser qu'elle a ete emue et troublee en m'entendant parler +ainsi. Alors j'ai continue: "Je ne desapprouve rien, et avant tout je +dois te declarer, ce que tu sais deja, mais enfin il est bon que cela +soit nettement exprime, je dois te declarer que j'ai pour le colonel +Chamberlain la plus haute estime et la plus chaude sympathie; en un mot, +c'est l'homme selon mon coeur." Je vous demande pardon de vous dire cela +en face, mon cher ami, mais, puisque telles ont ete mes paroles, je dois +les repeter sans les alterer. + +Le colonel, qui tout d'abord, et aux premiers mots significatifs de ce +discours, avait voulu l'interrompre, ecoutait maintenant, bouche close, +se demandant avec stupefaction ce que tout cela signifiait. + +Le baron poursuivit: + +--"Maintenant que tu connais mes sentiments a l'egard du colonel, +dis-je a ma fille, je te prie de me faire connaitre les tiens en toute +sincerite, en toute franchise." Vous pouvez vous imaginez quel trouble +cette question directe lui causa. Je voulus alors venir a son aide. "Ce +n'est point une confession que j'espere de toi, c'est un mot, un seul +mot, mais net et precis: si le colonel Chamberlain me demande ta main, +que dois-je lui repondre?" + +A ce mot, le colonel se leva ou plus justement sauta de dessus le +fauteuil qu'il occupait. + +Mais de la main, le baron, par un geste paternel et avec un bon sourire, +lui imposa silence: + +--Je vois que cela vous etonne, dit-il, mais je suis ainsi fait; quand +je veux savoir une chose, je ne trouve pas de meilleur moyen que de la +demander tout naivement. Si ma question vous surprend maintenant, elle +ne surprit pas moins ma chere Ida. En parlant, je la regardais; je vis +son front rougir, puis son cou; ses yeux s'emplirent de larmes; ses +levres fremirent, sans former des mots, et elle detourna la tete; mais +presque aussitot, relevant les yeux sur moi et me lancant un coup d'oeil +qui me troubla moi-meme profondement, tant il trahissait de joie et de +bonheur, elle se jeta dans mes bras et cacha sa tete sur ma poitrine. Je +n'insistai pas, vous le comprenez bien; ce que je venais de voir etait +la reponse la plus precise que je pusse desirer. Vous voyez, mon ami, +que vous pouvez m'adresser votre demande sans crainte; je l'attendais et +je suis pret a y repondre: Oui, cent fois, mille fois, oui. + +Et, comme le colonel se tenait devant lui, dans l'attitude de la +stupefaction: + +--Ce n'est pas quand je sais qu'elle vous aime que je peux dire non, +n'est-il pas vrai? alors que le oui m'est si doux a prononcer. + +Le colonel restait toujours immobile, sous le regard souriant du baron. + +Alors celui-ci parut remarquer cette immobilite et cette stupefaction; +son sourire s'effaca, et peu a peu, mais rapidement cependant, son +visage prit l'expression de la surprise. + +--Eh quoi! dit-il, que se passe-t-il donc en vous? qu'avez-vous? +pourquoi ce regard trouble? qui cause cette emotion? Vous vous taisez? +Ah! mon Dieu! + +Et le baron, a son tour, se leva vivement. + +--Voyons, mon ami, dit-il, mon cher ami, vous m'avez bien dit, n'est-ce +pas, que vous aviez une demande a m'adresser? + +--Oui. + +--Eh bien! alors c'est a cette demande que j'ai repondu. Que +trouvez-vous dans cette reponse qui ne vous satisfasse pas? Elle est a +vous, je vous repete que je vous la donne. + +Le colonel, gardant le silence, baissa la tete. + +Le baron parut le regarder avec une surprise qui croissait de seconde en +seconde; tout a coup il se frappa la tete, et prenant le colonel par la +main: + +--Cette demande, dit-il,--sur votre honneur, repondez franchement, +colonel;--cette demande ne s'appliquait donc pas a ma fille? Sans pitie, +sans menagement, sans circuit, un oui ou un non: repondez, colonel, +repondez. + +--Je venais vous dire qu'on presence de certains propos qui couraient +dans le monde et que mon assiduite chez vous paraissait justifier, je +vous demandais a suspendre nos relations. + +Le baron tomba affaisse sur son fauteuil, comme s'il venait de recevoir +un coup de massue qui l'avait assomme. + +--Ah! mon Dieu! dit-il, ma pauvre enfant! + +A plusieurs reprises, il repeta ces trois mots avec un accent dechirant: +il etait accable. + +Bientot il redressa la tete, et, a plusieurs reprises, il passa ses +deux larges mains sur son visage en les appuyant fortement comme pour +comprimer son front; puis, se levant et croisant ses bras, il vint se +placer en face du colonel, a deux pas. + +--Et vous m'avez laisse parler? dit-il. + +Ce n'etait pas de la colere qu'il y avait dans ces paroles: c'etait une +profonde douleur, un morne desespoir. + +--Moi, dit-il, j'ai mis a nu devant vous le coeur de ma fille. + +Un temps assez long se passa, sans qu'ils prissent ni l'un ni l'autre la +parole. + +Le colonel ne savait que dire, et le baron attendait qu'il commencat. + +Enfin le baron se decida. + +--Ne me repondez pas, dit-il; nous ne sommes point en etat de nous +expliquer en ce moment. Vous reflechirez de votre cote; moi, je +reflechirai du mien, et tous deux, en hommes d'honneur, nous chercherons +un moyen pour sortir de cette terrible situation. En attendant, je vous +prie de ne pas interrompre vos visites et je vous demande d'etre pour ma +fille ce que vous avez ete. Il ne faut pas qu'elle apprenne la +verite par un coup brutal: elle en mourrait, ne l'oubliez pas. Je la +preparerai; nous chercherons, nous verrons. Je compte donc sur vous pour +notre diner de mardi.. Vous viendrez? + +--Je viendrai. + +Quand le colonel se fut retire, le baron rentra chez sa fille, se +frottant les mains a se les bruler. + +--Eh bien! papa? dit Ida. + +--Eh bien! mon enfant, le colonel cherche en ce moment une bonne formule +pour me demander ta main; viens que je t'embrasse. + + + +XXIV + +Mais ce plan du baron ne se realisa pas tel qu'il avait ete concu, il +lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus: le +temps, et le hasard, que le baron n'avait pas admis dans ses calculs, +vint bouleverser ses savantes combinaisons. + +On sait quel mouvement de surprise et de stupefaction s'empara de tout +le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 on comprit tout a coup que la +guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d'un moment +a l'autre. + +En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est peut-etre pas tout +a fait juste. + +Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement +epouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, apres +avoir essaye de tous les expedients et tente toutes les aventures, se +jetterait, un jour ou l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver +la quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de resister +a la liberte. + +D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable +engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que surement +elle voudrait s'en servir avant qu'il se fut rouille, et etablir ainsi +sa domination dans toute l'Allemagne sur la defaite de la France. + +De la des points noirs, comme on disait alors, c'est-a-dire des nuages +charges d'orages qui, se rencontrant et se choquant, devaient fatalement +allumer la foudre. + +Mais ces nuages, qui, en ces dernieres annees, avaient souvent menace de +se rencontrer, paraissaient pour le moment eloignes l'un de l'autre; le +ciel etait serein, le barometre etait au beau, et les esprits timides +avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette annee Le baron +Lazarus lui-meme, qui savait bien des choses et qui, par ses relations +multiples aussi bien en France qu'en Allemagne, etait en mesure d'etre +bien informe, repetait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette +annee. + +Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour +d'autres non moins serieuses elle le desesperait; car, depuis longtemps +averti et convaincu de l'imminence de la guerre, il etait a la baisse +dans toutes ses speculations. Au lieu du trouble qui devait retablir ses +affaires, il voyait de nouveau se raffermir une tranquillite qui les +ruinait; encore quelques mois de paix et il etait perdu. C'etait meme +cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si +ardemment desirer de marier sa fille au colonel: la guerre ou la fortune +du colonel. Si les deux lui manquaient, c'en etait fait de lui. + +Tout a coup cette guerre, qu'il croyait ecartee pour l'annee presente, +se montra menacante, et en quelques jours les chances de paix semblerent +disparaitre completement, tant des deux cotes on etait dispose a saisir +les occasions de lutte qui se presentaient ou qu'on pouvait faire +naitre. + +Les evenements se precipiterent, la rente, qui etait a 72 60 le 5 +juillet, etait a 67 40 le 14. + +C'etait la fortune pour le financier, mais d'un autre cote c'etait la +ruine des esperances du pere. + +En effet, si la guerre eclatait, il ne pouvait pas rester a Paris, et +alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel +a prendre Ida pour femme? + +Il fallait donc, s'il etait oblige de quitter Paris, que le colonel le +quittat en meme temps. + +Aussitot que les bruits de guerre s'eleverent, et ce fut justement le +lendemain du jour ou eut lieu leur entretien et "ou le coeur d'Ida avait +ete mis a nu, le baron s'occupa de preparer le colonel a ce depart. + +Au diner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table +un medecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minerales +de toute l'Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce medecin le +regardait avec attention, comme s'il voulait l'etudier. + +Apres le diner, ce voisin peu agreable ne le lacha pas et, se +cramponnant a lui de force, l'attira dans un coin. + +Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures +merveilleuses obtenues par les eaux minerales. + +Puis, tout a coup, quittant les etats generaux pour en prendre +un particulier, il se mit a interroger le colonel comme dans une +consultation. + +Vous devez souffrir d'obstruction du cote du foie; j'en suis aussi +certain que si vous m'aviez longuement raconte ce que vous eprouvez. + +Et, se tenant a des indications assez vagues, il decrivit les differents +etats par lesquels le colonel passait dans la digestion. + +--Est-ce exact? + +--Tres exact. + +--Eh bien! mon cher monsieur, si j'etais a votre place, je n'hesiterais +pas une minute; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou +Hombourg, dont les eaux vous debarrasseraient rapidement. Sans doute +votre etat n'est pas grave; cependant je suis convaincu qu'une +medication fondante et resolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas +garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, tandis que quand +on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu'on veut agir. Les eaux +allemandes, c'est non-seulement un conseil d'ami, c'est encore un ordre +de medecin, si vous me permettez de parler ainsi. + +Quelques instants apres que le medecin se fut eloigne, le baron se +rapprocha du colonel. + +--Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfoefoers? Il vous +ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous etre utile, je me mets +a votre disposition. + +--Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment. + +--Meme quand la science l'ordonne! + +Je ne puis pas obeir a la science. + +--Mais c'est une horrible imprudence. + +--Plus tard, je verrai. + +Il fut impossible de le decider ou de l'ebranler; il avait trop souvent +vu la mort pour avoir peur des medecins, et leurs arrets le laissaient +parfaitement calme quand il n'en riait pas. + +Il fallut se tourner d'un autre cote, et ce fut Ida qui dut essayer de +decider le colonel a faire un voyage en Allemagne. + +Mais pour cela il aurait fallu du temps, et precisement le temps +manquait. + +De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menacante, +et, par ce qui se passait a Paris, au moins par ce qu'on voyait, il +etait evident que le gouvernement francais cherchait a provoquer les +sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de +responsabilite dans la declaration de la guerre. + +Paris presentait une physionomie etrange, ou les emotions theatrales se +melaient aux sentiments les plus sinceres. + +On a la fievre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaitre, +on s'aborde, on s'interroge, on discute; les boulevards sont une cohue, +et, tandis que les pietons s'entassent sur les trottoirs, les voitures +sur la chaussee s'enchevetrent si bien, qu'elles ne peuvent plus +circuler. De cette foule partent des vociferations; on crie: "Vive la la +guerre! A bas la Prusse!" tandis qu'a cote on repond "Vive la paix!" On +chante la _Marseillaise_, les _Girondins_, le _Chant du depart_, et, +pour la premiere fois depuis vingt ans, Paris entend: "Aux armes, +citoyens!" sans que la police leve ses casse-tete; elle permet qu'il y +ait des citoyens. + +L'heure s'avance, la foule s'eclaircit, l'encombrement des voitures +diminue; alors sur la chaussee on voit s'avancer des gens en blouses +blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant a leur tete un chef +qui porte une torche allumee. + +--A Berlin! a Berlin! Vive la guerre! + +Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles a enflammer +repetent: "A Berlin!" on se regarde en voyant passer ces comparses, on +sourit ou bien on hausse les epaules, et quelques voix crient: "A bas +les mouchards!" + +Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il +apercut, dans une caleche decouverte qui suivait ces blouses blanches, +un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De +temps en temps le comte se penchait en dehors de la caleche, qui allait +au pas, et, le visage souriant,--s'il est permis de donner le nom +de sourire a la grimace qui elargissait cette face epaisse,--il +applaudissait des deux mains en criant: "Bravo, mes amis, bravo!" Assise +pres de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tete +tournee du cote oppose a celui ou se trouvait le colonel, criait a +pleine voix: "A Berlin! Vive l'empereur!" Tout a coup ce jeune homme, +dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le +comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupefait. + +C'etait Anatole! + +Anatole frais, elegant, bien peigne, bien cravate, bien gante; Anatole +assis aupres du comte Roqueblave, dans la voiture d'un senateur: Anatole +en France. + +Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne +devait point parer quelque coup de couteau; mais il n'apercut que de +bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation +courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes. + +Comme le comte, penche en dehors de la caleche, repetait: "A Berlin!" +un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir, +descendit sur la chaussee, et, s'avancant de deux ou trois pas vers la +voiture, il se mit a crier, avec cette voix grasse et trainante qui +n'appartient qu'au voyou parisien: + +"A Chaillot, le pere noble! Oh! la la!" + +Et la caleche s'eloigna au milieu des rires, des huees et des +applaudissements confondus, sans qu'Anatole eut apercu et reconnu son +cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule. + +Pendant quelques jours, ces manifestations continuerent plus ardentes +ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre +s'accentuaient. + +Un jour, les canons etaient charges; le lendemain, la paix n'avait +jamais ete serieusement menacee; hier les Prussiens etaient nos amis, +aujourd'hui ils etaient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos +amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comediens, aux reins +souples et au coeur leger, faisaient des passes et des poses avec +le drapeau de la France; ils le depliaient, ils le repliaient, ils +l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en +souriant. C'etait eblouissant. + +Cependant les evenements avaient marche, et, comme de chaque cote on les +avait arranges et exploites en vue de certains interets particuliers, +ils etaient fatalement arrives a la guerre: l'ambassadeur de Prusse +avait quitte Paris. + +Le soir de ce depart, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui +annonca M. le baron Lazarus. + +Bien que la Bourse eut de nouveau baisse et que la rente fut a 65 fr. +50, ce qui faisait gagner des sommes considerables au baron, celui-ci +entra avec une figure grave et sombre; car si le financier etait plein +de joie, le pere, par contre, etait plein d'inquietude. + +Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant decider le +mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, etait +venu plusieurs fois rue du Colisee, ne s'etait pas prononce, et meme il +n'avait fait aucune allusion a leur entretien. + +--Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, que M. le baron +de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l'ambassade, par +le train de cinq heures. Alors tout est fini? + +--C'est-a-dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l'a. +Maintenant, c'est la question de la preponderance de la France ou de +l'Allemagne en Europe qui est engagee: la Providence seule sait quand et +comment elle se resoudra. Mais les interets generaux ne doivent pas nous +faire oublier les interets particuliers; je viens donc vous demander a +quoi vous vous etes arrete. + +Le colonel regarda le baron comme pour le prier de preciser sa question. + +Celui-ci s'inclina et continua: + +--Il est a craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-memes obliges de +quitter Paris, car la guerre va prendre un caractere implacable; si cela +se realise, je desire savoir quelles sont vos intentions. + +--Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au contraire. + +--Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons pour venir en +Allemagne? + +--Oubliez-vous que je suis Francais d'origine? Ne savez-vous pas que je +suis Francais de coeur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez +les ennemis de mon pays. + +--Je vois que vous avez oublie notre entretien. + +--Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de me +sympathie ni de mon amitie pour mademoiselle Lazarus: mais.... + +Il hesita. + +--Mais?... demanda le baron. + +--Mais la sympathie et l'amitie, si vives qu'elles soient, ne suffisent +pas pour faire un mariage. + +Le baron se leva avec dignite. + +D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; car, bien +qu'il n'eut rien a dire, il eut voulu dire quelque chose. + +--Il me semble que ces evenements, dit-il enfin, ont au moins cela de +bon, qu'ils couperont court aux propos du monde. + +--Je vois que vous savez tirer parti des evenements, dit le baron en se +dirigeant vers la porte. + +Mais, pret a sortir, il se prit la tete dans les deux mains et murmura: + +--Oh! ma pauvre enfant! + +Le colonel, qui le suivait de pres, fut emu par ces paroles. + +Le baron s'etait arrete tout a coup. Il releva la tete: + +--Colonel, dit-il, j'ai une demande a vous adresser, et, bien qu'elle +me coute cruellement, je ne dois penser qu'a ma fille. Apres avoir +longuement et douloureusement reflechi, mon intention n'est pas de lui +avouer la verite, au moins presentement; je desire lui laisser croire +que vous restez a Paris par patriotisme, et que cette raison est la +seule qui vous empeche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard, +lorsque le temps aura apporte un certain apaisement a son chagrin, je la +preparerai peu a peu a la verite; mais, pour que ce plan reussisse, +il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois +jours: voulez-vous m'accompagner a la gare et m'aider a tromper cette +pauvre enfant? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que +vous n'eprouvez pas, mais la pitie vous inspirera. + +Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, ce pauvre +pere! + +Bien entendu, le colonel promit ce qui lui etait demande; pouvait-il +refuser? + +Il voulut meme faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue +du Colisee. + +La maison etait bouleversee. Une escouade d'ouvriers emballeurs +entassait, dans les caisses en bois, tous les objets de valeur qui +garnissaient les appartements: les tableaux, les bronzes, les livres, +les porcelaines et les meubles assez legers pour etre emportes. + +--Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons? dit le +baron. + +Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la voliere et +l'aquarium. + +--J'ai compte sur vous, dit-elle tristement; je ne puis emporter ni mes +oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur qu'on ne les laisse mourir ici. +Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin? En les +regardant, vous penserez quelquefois a l'exilee. + +Puis; le baron les ayant laisses seuls, elle lui prit la main, et la lui +serrant fortement: + +--C'est bien, dit-elle, en restant a Paris, vous faites votre devoir. La +France n'est-elle pas votre patrie? + +Elle paraissait emue, mais en meme temps cependant soutenue par une +volonte virile. + +Leur depart etait fixe au mercredi. Ce jour-la, le colonel, comme il +l'avait promis, arriva rue du Colisee pour monter en voiture avec eux et +les accompagner a la gare. + +Il n'avait pas besoin "de feindre des sentiments qu'il n'eprouvait pas," +selon le conseil du baron; il etait reellement sous une impression +penible. + +La gare etait encombree d'Allemands qui quittaient la France: c'etait +un entassement, une cohue; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes +secretes s'ouvrirent, et le colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu +pour elle. + +Pendant que le baron s'installait dans son compartiment avec l'aide de +son secretaire, Ida prit le bras du Colonel, et l'emmenant quelques pas +plus loin: + +--Vous souviendrez-vous? dit-elle. + +Et elle lui tendit une petite branche de _vergise mein nicht_, qu'elle +tira de son corsage. + +Avant que la colonel eut repondu, le baron appela sa fille. + +Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture. + +La baron tendit la main au colonel: + +--Au revoir! + +On sonna le depart, la machine siffla, le train s'ebranla lourdement, et +dans la fumee, le colonel reste sur le quai, apercut un mouchoir blanc +qui voltigeait,--celui d'Ida. + +Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui, +moins puissants que le baron, n'avaient pas pu partir. + +Si les Allemands quittaient la France pour retourner dans leur pays, les +Francais qui etaient en Allemagne n'allaient-ils pas revenir en France, +meme les proscrits et les condamnes politiques? + +Et Therese? + + + +FIN DE IDA ET CARMELITA + +(L'episode qui suit Ida et Carmelita a pour titre Therese.) + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Ida et Carmelita, by Hector Malot + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK IDA ET CARMELITA *** + +***** This file should be named 13654.txt or 13654.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/6/5/13654/ + +Produced by Christine De Ryck, Renald Levesque and the PG Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from images +generously made available by the Bibliotheque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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