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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:38:49 -0700 |
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Dame! ce fut notre homme. +Il ne s'était aucunement douté +Qu'il cheminait dans le Bois Enchanté. +S'il n'avait peur, ma foi! c'était tout comme. + +Il demeura tout sot et tout transi. + +--«Jeannot, mon bon Jeannot!» redisait-elle. + +Il n'était pas, certe, une voix mortelle +Charmante assez pour supplier ainsi. + +Or, en ce lieu, poussait plus haut qu'un orme +Un Rosier d'or aux roses de rubis. +Le paysan eût eu mille brebis +D'un seul fleuron de ce rosier énorme. + +La Voix partait de ces rameaux touffus, +Car il y vit une gentille Fée, +De diamants et de perles coiffée. +Jeannot tira son bonnet, tout confus. +--«Jeannot, je veux te conter ma misère,» +Dit-elle; «écoute et remets ton bonnet. +Je te demande une chose qui n'est +Que trop plaisante à tout amant sincère.» + +Le jeune gars écarquillait les yeux, +Comme en extase, et restait tout oreille. +Il n'avait vu jamais beauté pareille, +Ni de fichu d'argent aussi soyeux. +La Fée était belle en beauté parfaite, +Rare, en effet, et mignonne à ravir, +Tant, qu'à jamais, pour l'aimer et servir, +Je n'en voudrais pour moi qu'une ainsi faite! + +--«Mon bon Jeannot, aime-moi seulement,» +Reprit la Fée; «il n'est point de tendresses +Et de baisers et de bonnes caresses, +Que je ne fasse à mon fidèle amant. +Aime-moi bien, puisque je suis jolie, +Aime-moi bien aussi, pour ma bonté. +Je suis liée à cet arbre enchanté: +Romps, en m'aimant, le charme qui me lie.» + +«Je ne dis non,» fit l'autre, «et je m'en vais +Tout droit conter notre cas à ma mère. +Conseil ne nuit: l'on cueille pomme amère +Sans que pourtant le pommier soit mauvais.» + +Il fut conter la chose toute telle, +Riant, pleurant, amoureux et dispos. +Du coup, sa Mère en laissa choir deux pots +Qu'elle tenait. + + --«Eh! mon gars,» lui dit-elle, +«Fais à ton gré. Ce nous est grand honneur. +Va, mon garçon, et pousse l'aventure. +Nous aurons gens, malgré notre roture, +Pour nous donner bientôt du Monseigneur!» + +Elle rêvait déjà vaisselle plate, +Non plus salé, mais belle venaison, +Vin en tonneaux et le linge à foison, +Cotte de soie et robe d'écarlate. + +Jeannot courut. + + L'aurore jusqu'aux cieux +Avait poussé sa lueur roselée; +La Fée était bel et bien envolée +Et tout le Bois rose et silencieux. + + +MORALITÉ + + +Ne tardez pas, quand l'heure heureuse sonne, +Gentils amants. Aimez-vous sans façon. +Le bel Amour n'a besoin de leçon, +Le bel Amour ne consulte personne. + + + + +BELLE MIGNONNE + + +I + +COMMENT BELLE-MIGNONNE AIMA LE PAGE PARFAIT +AU DÉTRIMENT DE BEAUX FILS DE ROIS + + +L'Infante avait seize printemps, +Dont je vous veux conter la vie. +La légende que j'ai suivie +Fait régner son père du temps +Que l'histoire n'était écrite; +Il n'importe. Mais je voudrais +Faire aimer ses gentils attraits +Selon leur grâce et leur mérite. + +Belle-Mignonne était son nom: +Ce nom, s'il faut que j'en raisonne, +Venait de ce que sa personne +N'avait trait qui ne fut mignon. +Parmi les plus belles merveilles, +Il n'était point telle beauté, +Tant que chaque Prince invité +N'avait plus que soucis et veilles. +Ils amenaient de grands présents +En or, joyaux et haquenées, +En étoffes bien façonnées, +En santal, myrrhe et grains d'encens, +Ce qui faisait bien mieux l'affaire +Du Roi que les maigres cadeaux +Qu'en sonnets, dizains et rondeaux, +Les Poètes lui venaient faire. + +Parmi tous ces beaux fils de Roi, +Etait un pauvre petit page; +Il n'avait aucun équipage, +Or, ni joyaux, ni palefroi: +Le rang ne vaut âme bien faite. +Son nom de page était Parfait, +De ce que son âme, en effet, +Comme sa mine, était parfaite. + +L'Infante l'aimait en secret, +Bien qu'encore aucune parole, +Bouquet parlant ou banderole +Eût assuré l'amant discret, +Et notre amant, mélancolique, +D'autre part, ne pouvait oser +A si grande Dame exposer +Sa très amoureuse supplique. +Ils faisaient pourtant de grands voeux, +Ne voulant qu'être unis ensemble. +Tout en n'avouant rien, ce semble, +Ne peut-on compter pour aveux +Rougeur et trouble en l'attitude +Qui ne trompe le bien-aimé, +Et par coup d'oeil à point nommé +Leur bienheureuse inquiétude? + + +II + +COMMENT BELLE-MIGNONNE AVAIT EU DE SA MARRAINE +LE DON DE FAIRE NAITRE DES FLEURS SOUS SES +PAS AUSSITOT QU'ELLE AIMERAIT + + +Sachez, sans aller plus avant, +Que Mignonne eut à sa naissance, +D'une Fée, unique en puissance, +En magie et charme savant, +Le joli don de faire naître, +Sous ses pas, des fleurs à foison, +En tout temps et toute saison, +Quand Amour se ferait connaître. +Notre Marraine avait été +Malicieuse autant que bonne, +En cela contraire à Sorbonne, +Qui n'a malice ni bonté. + +Il advint, comme bien on pense, +Qu'à son fait, petit à petit, +Leur même désir aboutit, +Et qu'Amour eut sa récompense: +Le page reçut, un beau jour, +Un message de sa maîtresse, +Qui lui mandait, par lettre expresse, +De l'attendre au pied de sa tour, +Qu'elle descendrait à sa vue, +Et que le soir même elle irait, +Avec le Page, où Dieu voudrait. +Et de son seul amour pourvue. +Dans un pli de satin léger +L'Infante enferma son message, +Et quelque linot de passage +Fut au Page bon messager. + +La rencontre eut lieu, j'imagine. +Et, cette nuit-là , par les champs +Il fut dit bien des mots touchants, +Et bien baisé deux mains d'hermine. +--Laissons-les, où qu'ils soient allés: +Dès l'aube, une route fleurie +Vers nos amants, en ma féerie, +Nous conduira, si vous voulez; +Car le don que de sa Marraine +Eut Belle-Mignonne en naissant +Fit que ses pieds allaient traçant +Un beau chemin de fleurs, sans graine. + +Chacun de ses pas amoureux +Avait fait naître oeillets, pervenches, +Roses roses, rouges et blanches. +Pavots divers et lys nombreux, +Et naître mauves, pâquerettes, +Herbe aux perles, reines des prés, +Hyacinthes, glaïeuls pourprés, +Folle avoine aux folles aigrettes, +Et naître encore serpolets, +Muguets, sauges et véroniques, +Pivoines aux rouges tuniques, +Soleils d'or, iris violets, +Et roselettes centaurées, +Basilics aux parfums troublants, +Menthes, liserons bleus ou blancs +Et belles-de-nuit azurées, +--Et, s'il fallait dire en tout point +Les fleurs qu'elle avait fait éclore, +Pas plus que les jardins de Flore, +Mon jardin n'y suffirait point. + + +III + +COMMENT LE ROI ET LA COUR SUIVIRENT LES AMANTS +A LA TRACE ET DÉCOUVRIRENT UN CHATEAU +DE FLEURS AU LIEU DE FORET + + +Quand les servantes éveillées +Virent jusqu'aux horizons bleus +Ce beau chemin miraculeux, +Du haut des tours ensoleillées, +En hâte, aux Dames du palais +Elles furent conter la chose, +Et les Princes, pour même cause, +Furent cherchés par leurs valets. +Ce fut un grand remue-ménage +Dans le château, jusqu'à ce point +Qu'ayant mis son plus beau pourpoint, +Le Roi fut du pèlerinage. +La Cour entière par les prés +Marchait en bel ordre à sa suite, +Suivant nos amants et leur fuite +En tous ses détours diaprés. + +La surprise était infinie +De ce que ce nouveau printemps +Foisonnât de fleurs dans le temps +Qu'il n'est aux champs qu'herbe jaunie. + +Or cet admirable chemin +Menait à la forêt prochaine: +Il n'était charme, orme, if ou chêne +Qui ne fût tendu de jasmin, +De chèvre-feuille, de glycine, +De vigne vierge et d'autres fleurs, +Mêlant et tramant leurs couleurs, +D'une branche à l'autre voisine. +Tant et si bien, qu'en ces beaux lieux +Ce n'est plus, comme en l'entourage, +Forêt d'automne sans ombrage, +Mais plutôt palais merveilleux, +Aux murs faits de branches taillées, +Et bâtis de fleurs en arceaux +Où chantaient de rares Oiseaux, +Sur des corniches de feuillées. + +De leurs cent voix, l'écho chanteur +Salua le Roi dès l'entrée, +Dont l'âme encor fut pénétrée +D'une même et fraiche senteur, +Laquelle était si bien formée +De tant de parfums différents, +Qu'à mon embarras je comprends +Qu'aucun auteur ne l'ait nommée. +Le Roi, du portail, pas à pas +Poussa jusques aux galeries +Où figuraient ses armoiries +De lys sur ne-m'oubliez-pas. +Il fut touché de cet hommage +De Fée à Monarque, d'autant +Que les Oiseaux allaient chantant +Ses hauts faits en humain ramage. + + +IV + +COMMENT BELLE-MIGNONNE ET LE PAGE PARFAIT +FURENT TROUVÉS L'UN PRÈS DE L'AUTRE +ENDORMIS + + +Les Oiseaux avaient leur secret +Qui le précédaient par volée, +Le menant d'allée en allée, +De salon en grotte et retrait. +Toute la noble multitude +Cueillait des fleurs, chemin faisant, +Et l'on parvint, en devisant +De solitude en solitude, +Jusqu'à l'Antre d'or où, parmi +Des fleurs plus blanches que nature, +Mignonne, en belle créature, +Dormait près du Page endormi. + +Le Roi ne contint sa colère +Devant ce spectacle nouveau: +Tel cas à son royal cerveau +Ne pouvait, vraiment, que déplaire. +Et tout, dans le premier moment, +En voyant ce tableau coupable. +Il aurait bien été capable +D'ordonner qu'on pendît l'amant. +N'était-ce point un pauvre sire, +N'ayant sou, ni maille, ni nom, +Si mince et petit compagnon +Qu'écuyer n'eut daigné l'occire! + +Ils étaient pourtant beaux ainsi, +Tête contre tête penchée, +Chevelure en blonde jonchée, +Et bras enlacés à merci. +Ils souriaient, et dans leur rêve, +Aussi charmant qu'eux et léger, +Ils semblaient encor prolonger +L'heure aux amants toujours trop brève; +Car ils balbutiaient entre eux +Des mots si doux de voix si tendre, +Qu'aux bois il n'est plus doux d'entendre +Ensemble ramiers amoureux. +--«Je vous aime, Belle-Mignonne;» +--«Je vous aime, Page-Parfait;» +Redisaient-ils. Amour de fait +Autrement ni plus ne jargonne. + +Le bel Amour n'a jamais tort. +Le Roi pouvait-il d'aventure +Empêcher que, contre nature, +Amant aimé fût le plus fort? +Contre ouragan, feu, fer et flamme, +Contre vent, marée et fureurs, +Poisons, serpents, rois, empereurs, +Prévaut force aimante de l'âme. +Notre Roi donc, bien qu'à regret +Et bien qu'il perdit l'assurance +Des grands présents qu'en espérance +Chaque Prince à sa fille offrait +(Ce dont il faisait le décompte), +Consentit bien à les unir, +Ainsi qu'il devait advenir +De la façon que je raconte. +Tout bon courtisan approuva, +Quoiqu'il en eût de jalousie. +Il n'est royale fantaisie +Qu'on ne suive comme elle va: +Aussi fut-ce chants d'hymenée, +Fleurs en bouquets et compliments +Autour du réveil des amants +Et de leur grand'joie étonnée. + +Les noces durèrent trois mois: +Il faudrait pour les conter telles +Les belles Muses immortelles +De Ronsard, le grand Vendomois. +Sachez seulement que la Reine +Et le Roi n'oublièrent pas +De faire prier au repas +La malicieuse Marraine. + + +MORALITÉ + + +Ce chemin de fleurs peut montrer, +Si ma fable vous embarrasse, +Qu'Amour laisse après soi sa trace; +Et d'où je veux encor tirer +Qu'Amour est chose si fleurie. +Qu'il ne se peut longtemps cacher, +Ni ses belles fleurs empêcher +D'être telles qu'on s'en récrie. + + + + +SAUGE-FLEURIE + + +I + +COMMENT SAUCE-FLEURIE AIMA LE FILS +DU ROI + + +Alors vivait sans crédit ni richesse +Une Fée humble et seule; car il est +Des rangs parmi ces Dames, s'il vous plaît, +Comme, chez nous, de vilaine à duchesse. +Bien qu'elle n'eût ni renom ni pouvoir +Et qu'elle fut pauvre en sa confrérie, +Pauvre jusqu'au besoin, Sauge-Fleurie +--Tel est son nom--était charmante à voir. +Au bord d'un lac tout fleuri de jonquilles, +Elle habitait le tronc d'un saule creux +Et ne quittait son réduit ténébreux +Plus que ne font les perles leurs coquilles. +Mais un beau jour que, chassant par le bois +Avec sa meute un superbe équipage, +Le fils du Roi menait à grand tapage +Du bois au lac un dix cors aux abois, +Pour voir les chiens et la belle poursuite +Et les pourpoints brillants des cavaliers, +Elle quitta son arbre, et des halliers +Voyait passer le Prince avec sa suite. +Le Fils du Roi, qui saluait déjà +(Car c'est de Fée à Prince assez l'usage) +En voyant mieux un si charmant visage, +S'arrêta court et la dévisagea. +Sauge, sans plus se cacher dans les branches, +En le voyant si beau, de son côté +Le regardait devant elle arrêté, +Droit dans les yeux de ses prunelles franches. + +Naïf amour par pudeur s'enhardit: +Le Fils du Roi baissa les yeux par contre; +Chacun s'en fut méditant la rencontre: +--Tous deux s'aimaient et ne s'étaient rien dit. + + +II + +COMMENT UNE MAITRESSE-FÉE CONDAMNA +SAUGE-FLEURIE + + +Or tout se sait: une Maîtresse-Fée +Fit donc venir Sauge à son tribunal. +Vêtue ainsi que l'oiseau cardinal, +La Vieille était d'aspics ébouriffée: +Elle était vieille, et par cela j'entends +Que de jeunesse elle était ennemie. +--On le va voir:--«Je veux, Sauge, ma mie, +«Te corriger, s'il en est encor temps,» +Lui dit la Vieille aigrement. «Sans mon zèle, +Vous nous l'alliez donner belle à ravir +Et par ma foi vous nous alliez servir +Un joli plat d'amour, Mademoiselle. +Passe un beau Sire et, sans plus de façons, +Voilà mes gens amoureux face à face! +Pardieu! plutôt que la chose se fasse +Je ferai pendre ici dix beaux garçons.» +Et ce disant en parut si méchante +Qu'elle eût fait peur même au Roi Très Chrétien +Par sa beauté, sa grâce et son maintien, +Sauge-Fleurie était pourtant touchante. +Mais rien ne fait contre haine et pouvoir. +--«Il faudra bien que ton beau bec réponde, +Car, sans chanter, il n'est poule qui ponde, +Sauge ma mie--et je te vais pourvoir!» + +Je vous dirai, sans tarder davantage, +Si votre coeur s'intéresse à son sort, +Qu'aimer un homme était un cas de mort +Pour Sauge, esprit n'ayant chair en partage: +Ce que prouva la Vieille en un latin +Qui dépassait l'intellect en puissance, +Et distingua des cas de quintessence +A dérouter Sauge et l'abbé Cotin. + +Sauge, pourtant, demeurait bouche close +Et de cela ne voulait seulement +Qu'aimer le Prince et mourir en l'aimant +Comme disait la Vieille avec sa glose. +Sans moi déjà vous avez pu songer +Qu'en cette affaire ayant la loi formelle +Et des aveux, notre juge femelle +Condamna Sauge, et sans rien ménager. +Et pensez bien que la Fée amoureuse +Ne marchanda son immortalité, +Et que du coup, comme on me l'a conté, +Elle s'en fut-plus que vivante heureuse![1] + +[Note 1: Voir la note à la fin du volume.] + + +III + +COMMENT SAUGE-FLEURIE ALLA TROUVER LE PRINCE +EN SON CHATEAU + + +Or nul pouvoir ne pouvait s'opposer, +Malgré l'arrêt de notre Vieille en rage, +Au libre emploi de son gentil courage +Non plus qu'au choix de son premier baiser. +--Sauge, à pied donc comme en pèlerinage, +Alla trouver le Prince en son château, +Et tout le long de la route un manteau +Rude et grossier cacha son personnage. +Elle arriva par la pluie et le vent, +Sur elle ayant laissé crever la nue; +Et, si d'abord fut des gens méconnue, +Ne surprit point le Prince en arrivant. + +--«Mon coeur, dit-il, vous attendait, Princesse; +Du bois au lac, je vous cherchais, ma Fleur, +Et fatiguais du cri de ma douleur +L'onde et le ciel, n'ayant repos ni cesse.» + +--Et ce disant, il se prit à baiser +A deux genoux sa main mignonne et fine, +Et puis voulut sur l'heure à la Dauphine +Présenter Sauge avant de l'épouser: +Il lui fit faire un peu de belle flamme +Pour la sécher d'abord. Tant de beauté, +De naturel et de simplicité +En cet état le touchait jusqu'à l'âme. +Il fit venir perles, saphirs, rubis, +Bijoux montés et beaux luths de Vérone. +Il fit de même apporter la couronne +Et préparer des merveilleux habits. + + +IV + +COMMENT SAUGE-FLEURIE FIT AU PRINCE UN NOBLE +ET TOUCHANT DISCOURS + + +Sauge admira ces objets sans envie +Et dit: + «Seigneur, les beaux jours sont comptés. +Aimez-moi bien, et jamais ne doutez +Du bel amour dont j'ai l'âme ravie. +Est-il pour moi besoin de tant d'apprêt? +N'aimez-vous point la belle solitude, +Et des amants n'est-ce plus l'habitude +De mieux s'aimer quand l'amour est secret? +Restons ici sans plus, si bon vous semble; +Nos yeux pourront se parler à loisir, +Et nous n'aurons de si charmant plaisir +Que seul à seul à demeurer ensemble. +Auprès de vous, je sens mon coeur léger; +Légère est l'heure aussi qui me convie +Et là , tout beau! je vous donne ma vie. +Prenez-la donc, mais sans m'interroger.» + +Elle lui fit un généreux sourire +Ne regrettant ce qu'elle avait bien fait, +N'y songeant même.--Et son bonheur parfait +En mots humains ne se pourrait décrire. +--Amour et Mort sont toujours à l'affût: +Ne croyez pas que celle que je pleure +Fut épargnée. + Elle sécha sur l'heure +Comme une fleur de sauge qu'elle fut. + + +MORALITÉ + + +Je compte peu qu'une femme ainsi m'aime +Jusqu'à mourir: ceci montre, pourtant, +Que pour aimer, ne fût-ce qu'en instant, +L'on brave tout, Madame, et la Mort même. + + + + +LES TROIS PETITES PRINCESSES + +COMMENT TROIS BONNES FEES FIRENT TROIS BEAUX +DONS A TROIS PETITES PRINCESSES + + +Trois filles d'un Roi sarrazin, +Le même jour, furent priées +Et le même jour mariées +Aux trois fils d'un Prince voisin. +Elles eurent mêmes grossesses: +Au bout de neuf mois mêmement, +Il leur naquit, pareillement, +Trois petites princesses. +Le Roi maure, dit le Conteur, +Fit proclamer leur délivrance +En Inde, en Perse et jusqu'en France, +Et dépêcha son enchanteur +Auprès de trois gentilles Fées +Qui, dans trois chars tendus d'orfrois, +Se présentèrent toutes trois, +D'aurore et de lune attiffées. +Après qu'il fut fait maint salut +Et que luth et lyre eurent cesse, +Chaque Fée à chaque Princesse +Fit le plus beau don qu'il lui plut. + +A sa Princesse, la Première +Donna pour don qu'elle serait +Faite comme elle, trait pour trait, +Et plus Belle que la lumière. + +--«Bien que soit richesse en honneur +Chez les mortels, dit la Seconde, +Mon don n'est perle de Golconde +Mais belle perle de Bonheur.» + +Vint la Troisième.--«Il est encore, +Dit-elle, un don plus précieux!» +En couvrant l'enfant jusqu'aux yeux +D'un suaire tissé d'aurore. +En faisant ce don, elle était +Si bonne, si douce et si tendre, +Qu'on ne se lassa pas d'attendre +Le grand bien qu'elle promettait. +Grand bien n'est pas ce qu'on présente +Souvent pour tel; car là , tout beau! +On mit la petite au tombeau, +Qui mourut à l'aube naissante. + + +MORALITÉ + + +Mieux que Bonheur et Beaux Appas +Vaut la Mort, pour ce qu'est la Vie: +Ne la plaignez: Qui ne l'envie +Ne vécut et ne m'entend pas. + + + + +LE PETIT CASTEL DE CIRE + + +I + +COMMENT ROSE-ROSE AVAIT LE DON D'ENTENDRE LE +LANGAGE DES ABEILLES, CE QU'EXPOSE L'AUTEUR +EN MANIÈRE D'INTRODUCTION + + +Parmi tous les dons de vertu. +De beauté, de grâce et décence +Que Rose-Rose, à sa naissance, +Eut d'une Fée, elle avait eu +Le don d'entendre sans étude +Les Abeilles en leurs fredons, +Aussi bien que nous entendons +Le bon français par habitude. +Et grâce à ce rare savoir, +Elle avait sur le Roi, son père, +Pour gouverner l'État prospère, +Tout crédit, conseil et pouvoir: +L'hiver n'empêchait pas les roses +D'éclore en ces temps merveilleux, +Et les Abeilles en tous lieux +En savaient long sur toutes choses. + +Ceci n'est qu'un conte amoureux +Que je dédie aux coeurs fidèles. +Aimez seulement mes modèles +Aussi bien que je fais pour eux. + + +II + +COMMENT ROSE-ROSE ET MYRTIL EURENT UN SONGE +SEMBLABLE, ET DES PROPOS QUE ROSE-ROSE EUT +AVEC LES ABEILLES + + +Rose-Rose, à peine éveillée, +Dès la première aube appela +Ses femmes, et ce matin-là , +De blanc voulut être habillée: +Elle fut donc vêtue ainsi +Que sont les blanches fiancées. +Mais nul ne savait ses pensées. +L'amour n'avait pu jusqu'ici +Troubler une dame aussi sage. +On assurait qu'il n'était point +De prétendant qui, sur ce point, +Eût vu rougir son beau visage. +Quand on eut peigné ses cheveux, +Plus blonds qu'une moisson dorée, +Et qu'elle fut ainsi parée +Et belle assez selon ses voeux, +Elle fit, contre l'habitude, +Éloigner ses Dames d'honneur, +Comme si son secret bonheur +S'augmentait de sa solitude. + +Elle s'en fut seule au jardin +Pour causer avec les Abeilles. +--Des parterres et des corbeilles, +Des bosquets, des gazons, soudain +Toutes s'empressèrent vers elle, +Et par mille souhaits charmants, +Grâces, bonjours et compliments, +Lui témoignèrent de leur zèle. +Après tous ces gentils discours, +Prenant sa voix la plus menue, +Rose leur dit:--«Je suis venue +Vous demander aide et secours; +Et tout d'abord je vous rends grâce +De ce que vous ne m'avez fait +Encor défaut d'aucun bienfait: +Voici le cas qui m'embarrasse. + +«J'aime un Prince que je n'ai vu +Qu'en songe encor, cette nuit même; +Rien ne m'est plus, sinon qu'il m'aime +Et qu'il m'a prise au dépourvu. +Amour donc jamais ne nous laisse +Sans aimer, car je ne suis plus, +Malgré mes dédains résolus, +Que joie, espoir, trouble et faiblesse! + +--«Le lieu de mon songe était tel, +Que je vis en cette aventure +Ce même jardin en peinture, +Ces fleurs et ce petit Castel +Que vous m'avez sur la colline +Tout bâti de cire, au dessus +Du petit lac aux bords moussus +Et de ce jardin qui décline. +Ce fut là qu'il me vint chercher +Et me put expliquer sa flamme +En mots si vrais, que jusqu'à l'âme +Son bel amour me sut toucher: +Et comme en un miroir immense +Je me voyais lui souriant +Et lui de même me priant +Tout obtenir de ma clémence. +--«Je suis fils de Roi, disait-il, +Et je veux vous aimer sans cesse. +Vous pouvez, sans honte, Princesse, +M'aimer aussi! J'ai nom Myrtil. +--«Mon nom, lui dis-je, est Rose-Rose, +--«Et, dans l'instant, nos jeunes fronts +Furent, ainsi que nous serons, +Couronnés de myrte et de rose. +En me voyant si belle ainsi, +Et lui plus beau que la lumière, +Je donnai mon amour première +Au beau Prince que j'ai choisi.» + +Songe alors n'était pas mensonge, +Car Myrtil eut, de son côté, +Comme on l'a depuis rapporté, +Cette même nuit même songe: +Il vit, dans le même moment, +Au même lieu, sa même image +A Rose-Rose rendre hommage. +Et lui faire même serment, +Dans ce même Castel de cire +Où, sans penser au lendemain, +Rose avait bien promis sa main, +A n'en douter, à ce beau Sire. + +Et Rose dit en même temps: +--«Allez vite, Abeilles fidèles. +Vite autant que vous aurez d'ailes. +Dire à Myrtil que je l'attends! +Allez du couchant à l'aurore, +Et ne revenez pas sans lui; +Allez, et dites à celui +Que j'aime, au pays que j'ignore, +Lorsque vous l'aurez rencontré, +Qu'approuvée ou que combattue, +Toute de blanc ainsi vêtue, +En ce Castel je l'attendrai +Chaque jour, à cette même heure, +A chaque aube que Dieu fera, +Et que, s'il faut, l'on m'y verra +Venir jusqu'au jour que je meure!» + + +III + +COMMENT LES ABEILLES ENTREPRIRENT UN LONG VOYAGE +ET COMMENT ROSE-ROSE ATTENDIT LEUR RETOUR + + +On ne pouvait pas, en effet, +Contredire en cette occurrence, +Car il n'était pas même en France +De Prince en tout point si parfait: +Et les Abeilles, à l'entendre, +D'une part avaient approuvé +Tout ce que Rose avait rêvé +De beau, de sincère et de tendre, +Mais, d'autre part, le pire était +Que par mainte et mainte contrée +Elles la savaient séparée +De Myrtil, et qu'il habitait +Au delà des terres connues, +En des pays si fort distants, +Qu'il leur faudrait bien bien longtemps +Avant que d'être revenues. +Car le monde est grand, ce dit-on. +Pourtant, nos bonnes confidentes, +Quoique très sages et prudentes, +N'objectèrent rien sur ce ton, +Sachant que l'amour ne raisonne +Et n'en veut qu'à son bon plaisir, +N'ayant le goût ni le loisir +De croire ou d'entendre personne. +--En rien donc ne contrariant +Son dessein, l'ambassade ailée +Après s'être au ciel assemblée, +Tourna son vol vers l'Orient: +Elle allait si fort admirée, +Comme un globe d'or dans les cieux. +Et paraissait à tous les yeux +Si prompte, si belle et dorée, +Que telle ambassade, je crois, +N'alla du Louvre ou de Versailles +Négocier les fiançailles +D'aucune fille de nos rois! + +Rose ainsi fit qu'aux messagères +Elle avait dit qu'elle ferait; +Chaque jour, elle se parait +D'étoffes blanches et légères; +Les myrtes aux roses mêlés +Ceignaient son front, et sûre d'elle +Et de son bel amour fidèle, +Malgré bien des jours écoulés +Dans l'attente et la solitude, +En son Castel, chaque matin, +Elle attendait l'époux lointain +Sans trouble et sans incertitude. +Et tel était son sentiment +Et sa foi, que la longue attente +Ne la rendait que plus constante, +Et que l'on admirait comment +Sa magnifique indifférence +Mettant la Cour en désarroi +Déconcertait maint fils de Roi +Venu dans une autre espérance, +Son Père était tout déconfit +Et le pauvre homme en cette affaire +Ne savait vraiment plus que faire: +Et que vouliez-vous bien qu'il fit? +Larmes, prières, étaient vaines; +Et ce fut tout de même en vain +Qu'il s'enquit d'un fameux devin +Et qu'il ordonna des neuvaines. +Rose n'entendait pas raison. +Et revenait, sans être lasse, +Chaque jour à la même place +Consulter le pâle horizon +Dès l'aube.--Et la belle songeuse +Ne songeait à rien qu'à l'amant, +Que lui ramenait sûrement +Son ambassade voyageuse. + + +IV + +COMMENT MYRTIL FIT A TRAVERS LE MONDE UN VOYAGE +MERVEILLEUX QUI DURA CENT ET +CINQUANTE ANNEES. + + +Myrtil s'était mis en chemin, +Guidé par les bonnes Abeilles. +Lorsqu'il les eut de ses oreilles +Ouï, comme en langage humain, +Qui contaient l'histoire suivie +De son beau songe trait pour trait, +Et comment Rose l'attendrait +S'il le fallait, toute la vie, +Aussitôt le Prince amoureux, +Malgré tout le noble entourage, +Qui ne craignait que son courage +En ce départ aventureux, +Prit une belle et bonne armée +Et se mit en marche à travers +Tant et tant de peuples divers, +Pour retrouver sa bien aimée, +Qu'il n'est Monarque ou Conquérant +Qui, pour de moins belles victoires +Et des travaux moins méritoires, +N'en ait reçu le nom de Grand. + +L'Amant, dont la fortune heureuse +N'avait que des coups surprenants, +Par les mers et les continents +Promenait sa gloire amoureuse. +--Mais, si je tire du récit, +Dont j'ai suivi le commentaire, +Qu'il venait du bout de la terre, +Notre monde se rétrécit +Et n'a plus la même apparence; +Car, outre les pays connus +Dont bien des gens sont revenus, +Tels que Chine, Inde, Egypte et France, +Il avait encor parcouru +Bien des mers depuis ignorées +Et de fabuleuses contrées +Qui de ce monde ont disparu: +La mer où chantaient les Sirènes +Et les vallons mélodieux +Peuplés de Héros et de Dieux +Encor chers aux Muses sereines. +Le jardin d'Eden, où tomba +Adam et la race insoumise +Des hommes, la Terre Promise +Et le Royaume de Saba, +La côte d'Ophir et, près d'elle, +L'or en montagne accumulé, +Le Venusberg, l'île Thulé, +Où mourut le Vieux Roi fidèle, +Et les terres des Paladins, +Et la Forêt où j'imagine +Que vivaient Morgane et Brangine, +L'Ile d'Armide et ses jardins +Avant Renaud et la Croisade, +Et tout l'Orient enchanté, +En mille et une nuits conté +Par la bonne Schéhérazade: +Et Myrtil allait à travers +Le monde, entrainant à sa suite, +En son amoureuse poursuite, +Tous les peuples de l'Univers! +Car les Abeilles étaient Fées, +Et, dès que son glaive avait lui, +Les rois vaincus dressaient pour lui +Des colonnes et des trophées. + +Si le voyage fut si grand +Que je n'ai pu faire le compte +Des merveilles qu'on en raconte, +Je puis, du moins, en comparant +Les dates qui m'en sont données. +Conclure que, pour parcourir +L'Univers et le conquérir, +Il mit cent et cinquante années.[1] + +[Note 1: Ce calcul est insuffisant, +Car alors la belle durée +Des longs ans était mesurée +Autrement qu'elle est à présent. + +(Note de l'auteur)] + + +V + +COMMENT MYRTIL VIT LE PETIT CASTEL DE CIRE ET +LES ADMIRABLES CHANGEMENTS QUI S'ÉTAIENT +FAITS DANS LA NATURE DU JARDIN + + +Il est clair qu'un si grand concours +De peuples en tel équipage +Ne se meut point sans grand tapage. +Donc, par les chemins les plus courts, +Tous les courriers de la frontière +Revenaient en hâte, annonçant +A Rose qu'un Roi tout Puissant +Avait conquis la terre entière +Et n'avait plus qu'à conquérir +Ce seul royaume, en telle sorte +Que son armée était si forte, +Qu'il entrerait sans coup férir. + +Rose ouït ce préliminaire +Comme Reine, sans s'émouvoir, +Ayant hérité du pouvoir +De son père mort centenaire, +(On vivait très vieux en ce temps). +Mais l'on s'étonnait que la Reine +Demeurât d'humeur si sereine +Devant ces périls éclatants. +Or, sans vous creuser la cervelle. +Vous avez deviné comment +Rose ne s'émut nullement +En entendant cette nouvelle, +Car vous pouvez vous figurer +Que quelque Abeille avant-coureuse +Avait dit à notre amoureuse +Plus que de quoi la rassurer. +La Mouche-Fée, à son oreille, +Comme une clochette d'or fin, +Sonna si doucement, qu'enfin +Rose n'eut joie autre ou pareille. +Comme moi, vous pouvez déjà +Conclure de cette arrivée +Que, dès que l'aube fut levée +Dans le ciel et se propagea, +Myrtil avait quitté sa tente, +Et précédé du bel Essaim +Qui le servait en son dessein, +Poursuivait sa course constante, +Et cela de telle façon, +Que Myrtil, comme je vais dire, +Vit le Petit Castel de cire +Dont notre Essaim fut le maçon. + +Toutes choses étaient changées +Sinon de lieu, du moins de fait: +Les mêmes lilas, en effet, +Et les buis en belles rangées, +Avec l'âge étaient devenus +Si grands, si grands, que les grands chênes, +Que l'on voit aux forêts prochaines, +N'étaient que brins d'herbe menus, +Et que les reines marguerites, +Ainsi que les jeunes rosiers, +Abeilles, où vous vous posiez, +Sans rien perdre de leurs mérites, +Etaient en telle floraison, +Qu'en une rose, n'en déplaise, +Rose aurait dormi mieux à l'aise +Qu'en son lit, par comparaison. +Et l'odeur fraîche et pénétrante +De tant de parfums, dit l'auteur, +Avait fait une eau de senteur +De l'onde unie et transparente +Du lac, qui s'était tant porté +Hors de ses bornes naturelles, +Que ses eaux pouvaient bien entre elles +Couvrir notre monde habité. +Car toutes choses, au contraire +De s'enlaidir, avaient été +Vieillissant en telle beauté +Qu'il est malaisé de pourtraire +Les admirables changements +Qui s'étaient faits dans la nature +Du jardin qu'avaient, en peinture, +Montré deux songes si charmants. + + +VI + +COMMENT LES COLOMBES BLANCHES ACCOMPAGNÈRENT +ROSE-ROSE JUSQU'AU CASTEL DE CIRE ET +COMMENT MYRTIL L'Y REJOIGNIT. + + +Si la blancheur est un des signes +De la vieillesse, je dirai +Que les Biches au poil doré, +Les Tourtereaux bleus et les Cygnes +Plus noirs alors que les corbeaux, +Si j'en crois l'auteur que je cite, +Etaient en ce merveilleux site +Si blancs de vieillesse et si beaux, +Que de race en race engendrée +Jusqu'à leurs derniers rejetons, +Aux pays que nous habitons +Leur blancheur en est demeurée. +C'est seulement depuis ce temps +Que nous voyons le blanc plumage +Des colombes au doux ramage, +Biches blanches et merles blancs. + +Quoi qu'il soit de cette origine, +Vous eussiez vu là ce matin +Les belles brouteuses de thym, +Plus blanches que l'on n'imagine. +S'arrêter de brouter pour voir +Passer la blanche fiancée +Grave et dès longtemps exercée +Au long amour de son devoir: +Tandis que la troupe fidèle +Des colombes allait volant +Jusqu'au Castel, et s'emmélant +Par couple léger autour d'elle. +Car les colombes, par milliers, +Que ce bel amour intéresse, +Escortaient leur bonne maîtresse +A ses rendez-vous journaliers. + +Vous dirai-je encor davantage? +Si d'une part les verts ormeaux +Et les cèdres aux noirs rameaux, +A mesure de leur grand âge, +Avaient poussé leur front serein +Et leur taille extraordinaire +Bien haut au dessus du tonnerre, +D'autre part, l'effort souterrain +De leurs racines biscornues, +Travaillant la colline, avait +Fait que le Castel se trouvait +Comme un temple parmi les nues. +Et ce n'était plus comme avant +Colline humble, pente et mi-côte, +Mais pic d'azur, montagne haute +Où ne peut atteindre le vent. +L'accès au Prince en fut facile, +Soit qu'alors un char enchanté +Ou quelque autre engin l'ait porté +Auprès de Rose en cet asile +D'amour, de gloire et de repos, +D'où l'on voyait par les vallées +Dix mille villes assemblées, +Comme en leurs parcs, de blancs troupeaux, +Les mers et les eaux miroitantes, +Et les moissons et les forêts, +Et sur cent mille arpents, auprès +Du lac profond, cent mille tentes! + + +VII + +COMMENT ROSE ACCUEILLIT MYRTIL ET DU DISCOURS +QU'ELLE LUI TINT + + +Myrtil s'avançait au milieu +Des Colombes, parmi les nues, +Et des Abeilles revenues +De leur voyage en ce haut lieu, +D'où Rose eut le monde en offrande. +Mais cette fois le Conquérant, +Au monde même indifférent, +Trouve enfin que la terre est grande +Assez, puisqu'il a retrouvé +Rose-Rose et son doux sourire, +Et, tel que je l'ai pu décrire, +Le Castel qu'il avait rêvé. +Et comme il déposait son glaive +En s'agenouillant sur le seuil, +Rose s'en vient lui faire accueil +De ses deux bras et le relève: + +--«Heureux le jour où je te vois, +Myrtil, heureuses les années +Qui rassemblent nos destinées!» +Dit-elle. Et le son de sa voix, +Limpide comme une fontaine, +Est frais comme les belles eaux +Où viennent boire les oiseaux +Après une course lointaine. +«Heureux le songe où je t'ai vu! +Et vous, compagnes dévouées +De son retour, soyez louées, +Abeilles, pour avoir pourvu +De tant d'honneur son beau courage, +Et pour me l'avoir ramené +Aux lieux où notre amour est né, +Dans le premier temps de notre âge. +Cher époux, tu m'es donc rendu, +Mais je n'eus que joie à t'attendre, +Puisque je t'ai d'un coeur plus tendre, +En toute assurance, attendu: +Et cette assurance était telle +Et me faisait vivre si fort +Que j'eusse attendu sans effort +Jusqu'à devenir immortelle! +Non, non, les ans n'ont apporté +A notre amour aucun dommage, +Amour a toujours le même âge, +Et t'ai-je seulement quitté! +Car, malgré les longues années, +Tu vois que sur mon front les fleurs +Dont nos noms portent les couleurs, +Ne sont point seulement fanées. +Viens, Myrtil, donne-moi la main. +Et bien que ta vertu connaisse +L'arche d'amour et de jeunesse, +Je veux te montrer le chemin, +Et comment en notre demeure +Pour nous un même trône est prêt +Où j'avais dit qu'on me verrait +Venir jusqu'au jour que je meure!» + +Et sur leur trône radieux +Ils furent, comme deux statues +Augustes et de blanc vêtues, +Comme on imagine les dieux +Auprès des déesses insignes: +Et leurs cheveux en s'argentant +Etaient devenus blancs autant +Que les colombes et les cygnes: +Car, puisqu'il faut vous dire tout +En un mot, sachez, je vous prie, +(Bien qu'un miracle de féerie +Eût été bien mieux de mon goût) +Que l'âge en cette conjoncture +Avait de même, parait-il, +Rendu Rose-Rose et Myrtil +Aussi vieux qu'était la nature. +Oh! que s'il m'eût été permis, +Ainsi qu'aux poètes antiques. +De créer des dieux authentiques, +Je les eusse en un temple mis +Parmi les plus touchants exemples +D'amour et de fidélité, +Chacun contre l'autre accoté, +Sous un dais de pourpre aux plis amples, +Tels quels avec leurs blancs habits +Ainsi qu'avec les myrtes pâles +Changés soudain en fleurs d'opales +Parmi des roses de rubis: +Car en même temps leurs prunelles +Et leur sourire, en vérité, +Avaient pris l'immobilité +Qui n'est qu'aux choses éternelles! + +De cela, vous ne doutez pas, +Comme il apparaît, ce me semble, +Qu'ils étaient réunis ensemble +Et passés de vie à trépas, +Dans le petit Castel de cire +Qui devint ainsi leur tombeau: +Et leur sort m'a paru si beau, +Qu'il m'a plu de vous le décrire. + + +VIII + +COMMENT LES ABEILLES CHANTÈRENT, CE QUE L'AUTEUR +EXPOSE EN MANIÈRE DE CONCLUSION + + +Le vieux conte que j'ai suivi, +Dit encore, entre autres merveilles, +Que sur ce les bonnes Abeilles, +S'empressant toutes à l'envi, +De miel et de cire embaumée +Vinrent murer le monument +Où notre glorieux amant +Dormait avec sa bien-aimée; +Et que notre Essaim tout autour +De cette belle sépulture, +Dont il avait clos l'ouverture, +Forma jusqu'au déclin du jour +Des chants faits de si doux bruits d'ailes, +Qu'il était plus croyable encor +Qu'il célébrât les noces d'or +Des Epoux à jamais fidèles. + + + + +LES DEUX TALISMANS + +COMMENT LA FEE ARBIANNE AVAIT DEUX AMANTS + + +La Fée Arbianne avait deux talismans: +Un Casque d'or qui rendait invisible, +Et, d'autre part, une Épée invincible. +Arbianne avait de même deux amants. + +Si je l'en blâme, au moins que l'on m'accorde, +Au lieu d'aller se creuser le cerveau, +Qu'en avoir trois chez nous n'est pas nouveau, +Et qu'aux beaux luths, il n'est point qu'une corde. + +Son choix ne fut ni bas ni hasardeux: +Tous deux étaient fils de Roi, dit le conte. +Elle donna l'Épée à l'un pour compte, +Le Casque à l'autre, et les aima tous deux. +--De garde au pied de sa tour d'émeraude, +L'un de l'Épée allait tout pourfendant, +Monstre, dragon, harpie et prétendant, +Et la gardait, en se gardant de fraude. +--L'autre invisible allait surprendre ainsi +La Fée à point en son bain d'eau de rose, +Et, comme on dit, ce ne fut point en prose +Qu'il lui conta son amoureux souci. + + +MORALITÉ + + +L'amant au Casque est l'amant qu'on préfère: +Et je déduis d'Amour et de ses lois, +Que vaillants coups d'épée et beaux exploits +Ne valent pas prudence et savoir faire. + + + + +MULOT ET MULOTTE + +COMMENT MULOT ET MULOTTE REÇURENT DANS LEUR +CABANE UNE VIEILLE HORRIBLE + + +Deux vieux époux, pauvres et gens de bien, +Vivaient du temps de ma Grand'Mère l'Oie, +Comme beaucoup des héros que j'emploie. +Ils se nommaient, si je me souviens bien, +L'homme Mulot et la femme Mulotte. +Tous deux étaient couchés dans le moment, +Et, dans leurs lits, ils dormaient chaudement: +Vieil amour même empêche qu'on grelotte. +Cette remarque est ici de saison; +La neige avec la bise faisait rage +Tant et si bien, qu'en cette nuit l'orage +Menaçait fort d'emporter la maison. +Je dis maison, je veux dire cabane. +Car au maçon, qui n'usa de cordeau, +Il ne fallut qu'un peu de terre et d'eau, +Non plus de bois que la charge d'un âne. +Comme ils dormaient, une Voix appela, +Une et deux fois, puis trois, de telle sorte +Qu'il était clair que quelqu'un à la porte +Demandait aide. + + --«Eh! Parbleu, me voilà !» +Fit le bonhomme, en quittant sa paillasse. +Et rien n'est plus cruel que lorsqu'il faut +Quitter ainsi pour l'air froid le lit chaud. +En aurions-nous fait autant à sa place? + +--«Oh! Pour l'amour de Dieu!» demandait-on +D'une voix douce autant que douloureuse. + +Mulot ouvrit. + +Mais une Vieille affreuse + +Entra: + + La voix, du coup, changea de ton. +--«Fort bien!» dit-elle. + + Elle était secouée +De fièvre ensemble et de froid, les pieds nus, +Et puis lépreuse, à des signes connus, +Car elle avait une voix enrouée +Comme ont les chiens après de longs abois, +La face ardente avec les chairs putrides, +L'oeil clair dans l'ombre, et sur la peau des rides +Rèches autant que l'écorce du bois. +Vous auriez eu la preuve à voir sa mine, +Ses yeux méchants et ses ongles crochus, +Que pour bons coeurs il n'est gens si déchus, +Puisqu'en pitié l'on prit cette vermine +Et que nos gens la mirent en leur lit. +Mulot jeta dans l'à tre une bourrée, +Donna le linge, et Mulotte affairée +Eut du courage aux soins qu'elle accomplit. + + +II + +COMMENT CETTE VIEILLE ÉTAIT UNE BELLE FÉE, ET COMMENT +ELLE OFFRIT DE DONNER A MULOT ET A +MULOTTE RICHESSES ET HONNEURS + + +Comme on lavait cette triple Mégère +Voilà -t-il pas que, sans désemparer. +Elle en vient toute à se transfigurer, +Tant qu'en beauté le Conteur n'exagère, +Et qu'elle en a blonds cheveux à monceaux, +Les traits charmants, les chairs amignonnées +Comme au matin des roses fleuronnées, +Et les yeux bleus du bleu profond des eaux. +--D'un trait à l'autre on ne vit le passage-- +Et puis drap d'or, taffetas et satin, +Couleur d'iris et couleur du matin +Lui font gentils cotillon et corsage. +Elle sauta du lit pour mieux causer, +Ayant un astre au front, qui l'illumine. +Lors elle était de si gentille mine, +Qu'il eût fallu le Roi pour l'épouser! + +C'était alors une ordinaire chose +Que Fée errante et Fantômes changeants: +Aussi ni l'un ni l'autre de nos gens +Ne s'étonna de la métamorphose. + +--«Ami, je suis satisfaite de vous,» +Leur dit la Fée; et sa voix naturelle +Etait ainsi qu'un chant de tourterelle, +Et son sourire encor était si doux, +Que nos bons vieux en furent vite à l'aise. +--«Ça, faites-moi de grands souhaits, je veux +En un moment accomplir tous vos voeux,» +Reprit la Fée. + +MULOT + +«Eh! ne vous en déplaise, +De votre part, c'est bien de la bonté. + +LA FÉE + +«Dis, que veux-tu pour bonne récompense? + +MULOT + +«Dam! rien. + +LA FÉE + +«Quoi! rien? + +MULOT + +«Rien du moins que je pense.» + +LA FÉE + +--«Oh! oh! Le cas est rare en vérité, +Et je vois bien qu'il faut que je vous aide. +--«Et je sais trop, se dit-elle en songeant, +«Par où le prendre: il n'est souci d'argent +Que l'homme riche ou pauvre ne possède.» +Et ce disant la Feé avait raison: +Dépense induit en nouvelle dépense. +Richesse autant que misère dispense +D'avoir un sou vaillant à la maison. + +LA FÉE + +«Ami Mulot, veux-tu devenir riche +A ton souhait? + +MULOT + + «Et ne le suis-je pas? +Ma femme et moi faisons nos deux repas, +Ma belle Dame, et mon bien n'est en friche. +J'ai pour ma vache assez de foin fauché, +Mes trois pommiers emplissent dix corbeilles. +«Je mouds vingt sacs de seigle, et les abeilles +Valent, par an, deux écus au marché. +Je puis encor tous les jours de l'année +--Sans vous fâcher--donner aux pauvres gens, +Clercs en voyage ou moines indigents, +L'aide du ciel que je vous ai donnée. + +LA FÉE (à part.) + +--«Le Roi toujours n'eut si bon compagnon, +Et noble coeur fait souche de noble homme. +Mulot, ma foi! serait bon gentilhomme. +On en a vu bien d'autres: pourquoi non? + +(S'adressant à Mulot.) + +«Maître Mulot, veux-tu que je te fasse +Seigneur céans, écuyer ou baron? +J'attacherai moi-même l'éperon. +Tu prendras nom Mulot de Bonne-Face; +Et tu pourras porter en mon honneur +Le champ d'azur de mon blason de Fée +Dragon d'argent et colombe coiffée. +Et si sur ce quelque beau raisonneur +Vient à gloser, il l'ira dire à Rome!» + +MULOT + +--«Je suis certain, belle Dame, à vous voir +Que vous avez magnifique pouvoir +Et ne voulez vous rire d'un pauvre homme. +Mais, voyez-vous, honneurs sont dangereux. +L'autre semaine en notre voisinage +Un vieux Seigneur, à peu près de mon âge, +Fut bien occis aux croix du chemin creux. +Il fut, pourtant, charitable en sa vie, +De bon esprit comme de bon aloi. +Je ne pourrais, en mon nouvel emploi, +Non mieux que lui, me garder de l'envie. +Car je ne suis bien savant ni bien fort, +Et n'eus jamais encrier ni rapière. +Et sans compter que mon cousin Grand-Pierre +Se gausserait certe, et n'aurait pas tort.» + + +III + +COMMENT LA FÉE VOULUT RENDRE A MULOT ET A MULOTTE +LA JEUNESSE, ET DE LA BONNE ODEUR DE +LILAS QUI SE RÉPANDIT DANS LA CABANE + + +Quoiqu'un peu sotte en toute cette affaire, +La bonne Fée eut le coeur de chercher +Quel nouveau don le pourrait bien toucher +Et quel grand bien elle lui pourrait faire: +Et tout à coup elle lui demanda: + +--«Aimes-tu bien ta femme? + +MULOT + + «Il n'est, pardienne! +Bonne besogne encore que la sienne. + +LA FÉE + +«Et l'as-tu bien toujours aimée? + +MULOT + + «Oui-da! +Je m'en souviens, elle était de votre âge, +C'était le mois qui suivit la moisson, +Il se peut bien alors qu'un bon garçon +Fasse sa cour sans manquer à l'ouvrage. +Et, sans avoir le teint que vous avez, +Elle était bonne et belle à sa manière +Et fraîche ainsi qu'une fleur printanière. +Bref, en deux mois nous étions arrivés +(Nous connaissant déjà de longue date) +A nous aimer. Si bien que les voisins +En me voyant ramener ses poussins, +Fendre le bois et lui porter sa jatte, +Disaient:--A quand la noce et le repas? +Quoique la chose encor ne fût pas faite, +Car les parents sont toujours de la fête. +Et cependant ils ne se trompaient pas. +J'étais un gars de quelque économie, +Et je sus bien, le jour qu'il en fut temps, +Aller quérir vingt bons sous d'or comptants +Pour les bailler aux parents de ma mie. +Et depuis, dam! j'ai semé notre blé, +Et nous avons vécu toujours ensemble. +N'est-ce pas tout vous dire, ce me semble? +Le temps, ainsi que l'eau coule, a coulé.» + +--«Maître Mulot,» lui dit la bonne Fée, +--Et dans l'instant, le vent de renouveau +Qui remplit l'air vous eût pris le cerveau, +Comme un parfum de lilas par bouffée.-- +«Maître Mulot, veux-tu redevenir +Jeune, et revivre une jeunesse telle +Avec Mulotte?--Et Mulotte veut-elle +En même temps que Mulot rajeunir? +Parle, Mulot,--et parle aussi, Mulotte; +Car jusqu'ici tu n'as beaucoup parlé, +Et Fée ou femme, en notre démêlé, +N'eût pas manqué de porter la culotte.» + +Mulotte, ainsi qu'elle eût fait à vingt ans, +Baissa les yeux; car, pour femme soumise, +Parler devant son homme n'est de mise: +L'exemple est bon aux femmes de tous temps. + +Et Mulot dit: + +--«Si ma pensée est nette, +Respect gardé, pourtant je ne puis point +Vous satisfaire encore sur ce point +Non plus que faire une réponse honnête. +Excusez-en, Madame, un vieux barbon. +Vivre deux fois est-il un avantage, +Et si je fais peau neuve en mon grand âge, +Serais-je bien Mulot pour tout de bon? +L'homme se prend aux ruses qu'il machine. +Et je préfère encor ne rien changer, +Bon bûcheron n'a son fagot léger, +Et les ans lourds, qui me courbent l'échine, +M'ont plu comme un fagot à fagoter, +Et bien qu'encor la charge soit pesante, +Je crois qu'avec Mulotte, ici présente, +Nous viendrons bien à bout de la porter. +Votre bonté passe en tout mon envie, +Et pour ma part j'ai le sens trop étroit +Pour être induit à tenter par surcroit +Le sort chanceux d'une seconde vie.» + + +IV + +COMMENT LA FÉE EN BONNE PERSONNE BUT ET MANGEA +AVEC MULOT ET MULOTTE + + +Le Conteur dit que l'on ne poussa pas, +Et que la Fée était bonne personne. + +--«Chacun, dit-elle, à sa mode en raisonne, +Ami Mulot. Vous êtes, en tout cas, +De braves gens,--le reste vous regarde.» + +Puis, honorant Mulot comme il voulait, +Elle trempa du pain bis dans du lait +Et but avec nos bons vieux. + + Dieu les garde! + + + + +LE PRINCE AZUR + +COMMENT GENEVIEVE ATTENDAIT LE PRINCE AZUR, ET +DE LA MORALITÉ GÉNÉRALE QUE CHACUN PEUT +TIRER DES CONTES DES FÉES + + +Geneviève a quinze ans. Elle aime les étoiles: +A l'heure où l'araignée aux herbes tend ses toiles. +Le bois devient pour elle un lieu d'enchantement: +La nuit s'emplit de Voix magiques. Par moment, +L'effroi surnaturel des choses l'enveloppe: +Elle frémit ainsi qu'une blanche antilope +Qu'émeut l'errant amour de son époux lointain. +Elle a dans sa main frêle une branche du thym, +Et dans ses cheveux noirs des fleurs de renoncule. +Sous la lune, en un pâle et moite crépuscule, +Confiante, elle attend que quelque char ailé +L'emporte doucement vers le ciel étoilé, +Et croit, sitôt qu'un souffle anime les broussailles, +Que le beau Prince Azur vient pour des fiançailles; +Mais craintive pourtant du Prince ravisseur, +Comme pour se garder, joint les mains sur son coeur. + +Garde, garde ton coeur, ô petite amoureuse! +Et crains que le grand mal d'aimer, un jour, ne creuse +Un amer et profond sillon sous tes beaux yeux: +Victime dévouée à l'Amour soucieux, +Crains, trop aimante enfant, que, dans ton choix peu sûre, +Tu ne joignes les mains, un jour, sur la blessure +Que te fera de tous le seul qui t'aura plu, +Mais qui n'était pas tel que tu l'avais voulu! + + + + +ÉPILOGUE + + +_La ruse n'en n'est pas nouvelle: +--Le vieux Conteur que j'ai cité +N'a jamais encore existé +Autre part que dans ma cervelle. +Tout ce que je vous en ai dit +Est pour donner à chaque conte +Que j'invente et que je raconte +Plus de force et plus de crédit, +Je connais la nature humaine, +Et sais qu'un poète inconnu +N'en serait autrement venu +A vous mener où je vous mène. + +9 novembre 1880._ + + + + +NOTE + + +Jamais amour n'a pu mieux s'exprimer +Qu'en quatre mots que je cite à mon aise, +Et j'aime fort la Dame Lyonnaise +Qui fît ce vers comme elle sut aimer! +--Pour le plaisir d'écrire oeuvre si belle +Je veux citer tout entier le sonnet. +--N'aimez la Dame autrement si ce n'est +De tout l'amour que je me sens pour elle. + +SONNET + +Oh! si j'étais en ce beau sein ravie +De celui-là pour lequel vais mourant, +Si avec lui vivre le demeurant +De mes courts jours ne m'empêchait envie. + +Si m'accolant, me disait: Chère Amie, +Contentons-nous l'un l'autre, s'assurant +Que ja tempête, Euripe, ni courant +Ne nous pourra desjoindre en notre vie, +Si de mes bras le tenant accolé, +Comme du Lierre est l'arbre encercelé, +La mort venant, de mon aise envieuse: + +Lorsque souef plus il me baiserait, +Et mon esprit, sur ses lèvres fuirait, +Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse. + +Cf. Oeuvres de Louise Labé, Lyonnaise, Sonnet XIII + + + + +TABLE + + +INTRODUCTION + +LE ROSIER ENCHANTÉ + +BELLE-MIGNONNE + +SAUGE-FLEURIE + +LES TROIS PETITES PRINCESSES + +LE PETIT CASTEL DE CIRE + +LES DEUX TALISMANS + +MULOT ET MULOTTE + +LE PRINCE AZUR + +ÉPILOGUE + +NOTE + +TABLE + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes des fées, by Robert de Bonnières + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12072 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..f2e0513 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #12072 (https://www.gutenberg.org/ebooks/12072) diff --git a/old/12072-8.txt b/old/12072-8.txt new file mode 100644 index 0000000..61ab35d --- /dev/null +++ b/old/12072-8.txt @@ -0,0 +1,2181 @@ +The Project Gutenberg EBook of Contes des fées, by Robert de Bonnières + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes des fées + +Author: Robert de Bonnières + +Release Date: April 17, 2004 [EBook #12072] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DES FÉES *** + + + + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +CONTES + +DES FÉES + +PAR + +ROBERT DE BONNIÈRES + + + + + +INTRODUCTION + + +En ce temps-là vivaient le Roi Charmant, +Serpentin-Vert et Florine ma-mie, +Et, dans sa tour pour cent ans endormie, +Dormait encor la Belle-au-Bois-Dormant. +C'était le temps des palais de féerie, +De l'Oiseau Bleu, des Pantoufles de vair, +Des longs récits dans les longs soirs d'hiver: + +Moins sots que nous y croyaient, je vous prie. + + + + +LE ROSIER ENCHANTÉ + + +COMMENT UNE GENTILLE FÉE ÉTAIT RETENUE DANS UN +ROSIER, ET COMMENT ELLE OFFRIT SON +AMOUR A JEANNOT + + +Jeannot, un soir, cheminait dans le bois +Et regagnait la maison d'un pied leste, +Lorsqu'une Voix, qui lui parut céleste, +L'arrêta net: + + --«Jeannot!» disait la Voix. +Qui fut surpris? Dame! ce fut notre homme. +Il ne s'était aucunement douté +Qu'il cheminait dans le Bois Enchanté. +S'il n'avait peur, ma foi! c'était tout comme. + +Il demeura tout sot et tout transi. + +--«Jeannot, mon bon Jeannot!» redisait-elle. + +Il n'était pas, certe, une voix mortelle +Charmante assez pour supplier ainsi. + +Or, en ce lieu, poussait plus haut qu'un orme +Un Rosier d'or aux roses de rubis. +Le paysan eût eu mille brebis +D'un seul fleuron de ce rosier énorme. + +La Voix partait de ces rameaux touffus, +Car il y vit une gentille Fée, +De diamants et de perles coiffée. +Jeannot tira son bonnet, tout confus. +--«Jeannot, je veux te conter ma misère,» +Dit-elle; «écoute et remets ton bonnet. +Je te demande une chose qui n'est +Que trop plaisante à tout amant sincère.» + +Le jeune gars écarquillait les yeux, +Comme en extase, et restait tout oreille. +Il n'avait vu jamais beauté pareille, +Ni de fichu d'argent aussi soyeux. +La Fée était belle en beauté parfaite, +Rare, en effet, et mignonne à ravir, +Tant, qu'à jamais, pour l'aimer et servir, +Je n'en voudrais pour moi qu'une ainsi faite! + +--«Mon bon Jeannot, aime-moi seulement,» +Reprit la Fée; «il n'est point de tendresses +Et de baisers et de bonnes caresses, +Que je ne fasse à mon fidèle amant. +Aime-moi bien, puisque je suis jolie, +Aime-moi bien aussi, pour ma bonté. +Je suis liée à cet arbre enchanté: +Romps, en m'aimant, le charme qui me lie.» + +«Je ne dis non,» fit l'autre, «et je m'en vais +Tout droit conter notre cas à ma mère. +Conseil ne nuit: l'on cueille pomme amère +Sans que pourtant le pommier soit mauvais.» + +Il fut conter la chose toute telle, +Riant, pleurant, amoureux et dispos. +Du coup, sa Mère en laissa choir deux pots +Qu'elle tenait. + + --«Eh! mon gars,» lui dit-elle, +«Fais à ton gré. Ce nous est grand honneur. +Va, mon garçon, et pousse l'aventure. +Nous aurons gens, malgré notre roture, +Pour nous donner bientôt du Monseigneur!» + +Elle rêvait déjà vaisselle plate, +Non plus salé, mais belle venaison, +Vin en tonneaux et le linge à foison, +Cotte de soie et robe d'écarlate. + +Jeannot courut. + + L'aurore jusqu'aux cieux +Avait poussé sa lueur roselée; +La Fée était bel et bien envolée +Et tout le Bois rose et silencieux. + + +MORALITÉ + + +Ne tardez pas, quand l'heure heureuse sonne, +Gentils amants. Aimez-vous sans façon. +Le bel Amour n'a besoin de leçon, +Le bel Amour ne consulte personne. + + + + +BELLE MIGNONNE + + +I + +COMMENT BELLE-MIGNONNE AIMA LE PAGE PARFAIT +AU DÉTRIMENT DE BEAUX FILS DE ROIS + + +L'Infante avait seize printemps, +Dont je vous veux conter la vie. +La légende que j'ai suivie +Fait régner son père du temps +Que l'histoire n'était écrite; +Il n'importe. Mais je voudrais +Faire aimer ses gentils attraits +Selon leur grâce et leur mérite. + +Belle-Mignonne était son nom: +Ce nom, s'il faut que j'en raisonne, +Venait de ce que sa personne +N'avait trait qui ne fut mignon. +Parmi les plus belles merveilles, +Il n'était point telle beauté, +Tant que chaque Prince invité +N'avait plus que soucis et veilles. +Ils amenaient de grands présents +En or, joyaux et haquenées, +En étoffes bien façonnées, +En santal, myrrhe et grains d'encens, +Ce qui faisait bien mieux l'affaire +Du Roi que les maigres cadeaux +Qu'en sonnets, dizains et rondeaux, +Les Poètes lui venaient faire. + +Parmi tous ces beaux fils de Roi, +Etait un pauvre petit page; +Il n'avait aucun équipage, +Or, ni joyaux, ni palefroi: +Le rang ne vaut âme bien faite. +Son nom de page était Parfait, +De ce que son âme, en effet, +Comme sa mine, était parfaite. + +L'Infante l'aimait en secret, +Bien qu'encore aucune parole, +Bouquet parlant ou banderole +Eût assuré l'amant discret, +Et notre amant, mélancolique, +D'autre part, ne pouvait oser +A si grande Dame exposer +Sa très amoureuse supplique. +Ils faisaient pourtant de grands voeux, +Ne voulant qu'être unis ensemble. +Tout en n'avouant rien, ce semble, +Ne peut-on compter pour aveux +Rougeur et trouble en l'attitude +Qui ne trompe le bien-aimé, +Et par coup d'oeil à point nommé +Leur bienheureuse inquiétude? + + +II + +COMMENT BELLE-MIGNONNE AVAIT EU DE SA MARRAINE +LE DON DE FAIRE NAITRE DES FLEURS SOUS SES +PAS AUSSITOT QU'ELLE AIMERAIT + + +Sachez, sans aller plus avant, +Que Mignonne eut à sa naissance, +D'une Fée, unique en puissance, +En magie et charme savant, +Le joli don de faire naître, +Sous ses pas, des fleurs à foison, +En tout temps et toute saison, +Quand Amour se ferait connaître. +Notre Marraine avait été +Malicieuse autant que bonne, +En cela contraire à Sorbonne, +Qui n'a malice ni bonté. + +Il advint, comme bien on pense, +Qu'à son fait, petit à petit, +Leur même désir aboutit, +Et qu'Amour eut sa récompense: +Le page reçut, un beau jour, +Un message de sa maîtresse, +Qui lui mandait, par lettre expresse, +De l'attendre au pied de sa tour, +Qu'elle descendrait à sa vue, +Et que le soir même elle irait, +Avec le Page, où Dieu voudrait. +Et de son seul amour pourvue. +Dans un pli de satin léger +L'Infante enferma son message, +Et quelque linot de passage +Fut au Page bon messager. + +La rencontre eut lieu, j'imagine. +Et, cette nuit-là, par les champs +Il fut dit bien des mots touchants, +Et bien baisé deux mains d'hermine. +--Laissons-les, où qu'ils soient allés: +Dès l'aube, une route fleurie +Vers nos amants, en ma féerie, +Nous conduira, si vous voulez; +Car le don que de sa Marraine +Eut Belle-Mignonne en naissant +Fit que ses pieds allaient traçant +Un beau chemin de fleurs, sans graine. + +Chacun de ses pas amoureux +Avait fait naître oeillets, pervenches, +Roses roses, rouges et blanches. +Pavots divers et lys nombreux, +Et naître mauves, pâquerettes, +Herbe aux perles, reines des prés, +Hyacinthes, glaïeuls pourprés, +Folle avoine aux folles aigrettes, +Et naître encore serpolets, +Muguets, sauges et véroniques, +Pivoines aux rouges tuniques, +Soleils d'or, iris violets, +Et roselettes centaurées, +Basilics aux parfums troublants, +Menthes, liserons bleus ou blancs +Et belles-de-nuit azurées, +--Et, s'il fallait dire en tout point +Les fleurs qu'elle avait fait éclore, +Pas plus que les jardins de Flore, +Mon jardin n'y suffirait point. + + +III + +COMMENT LE ROI ET LA COUR SUIVIRENT LES AMANTS +A LA TRACE ET DÉCOUVRIRENT UN CHATEAU +DE FLEURS AU LIEU DE FORET + + +Quand les servantes éveillées +Virent jusqu'aux horizons bleus +Ce beau chemin miraculeux, +Du haut des tours ensoleillées, +En hâte, aux Dames du palais +Elles furent conter la chose, +Et les Princes, pour même cause, +Furent cherchés par leurs valets. +Ce fut un grand remue-ménage +Dans le château, jusqu'à ce point +Qu'ayant mis son plus beau pourpoint, +Le Roi fut du pèlerinage. +La Cour entière par les prés +Marchait en bel ordre à sa suite, +Suivant nos amants et leur fuite +En tous ses détours diaprés. + +La surprise était infinie +De ce que ce nouveau printemps +Foisonnât de fleurs dans le temps +Qu'il n'est aux champs qu'herbe jaunie. + +Or cet admirable chemin +Menait à la forêt prochaine: +Il n'était charme, orme, if ou chêne +Qui ne fût tendu de jasmin, +De chèvre-feuille, de glycine, +De vigne vierge et d'autres fleurs, +Mêlant et tramant leurs couleurs, +D'une branche à l'autre voisine. +Tant et si bien, qu'en ces beaux lieux +Ce n'est plus, comme en l'entourage, +Forêt d'automne sans ombrage, +Mais plutôt palais merveilleux, +Aux murs faits de branches taillées, +Et bâtis de fleurs en arceaux +Où chantaient de rares Oiseaux, +Sur des corniches de feuillées. + +De leurs cent voix, l'écho chanteur +Salua le Roi dès l'entrée, +Dont l'âme encor fut pénétrée +D'une même et fraiche senteur, +Laquelle était si bien formée +De tant de parfums différents, +Qu'à mon embarras je comprends +Qu'aucun auteur ne l'ait nommée. +Le Roi, du portail, pas à pas +Poussa jusques aux galeries +Où figuraient ses armoiries +De lys sur ne-m'oubliez-pas. +Il fut touché de cet hommage +De Fée à Monarque, d'autant +Que les Oiseaux allaient chantant +Ses hauts faits en humain ramage. + + +IV + +COMMENT BELLE-MIGNONNE ET LE PAGE PARFAIT +FURENT TROUVÉS L'UN PRÈS DE L'AUTRE +ENDORMIS + + +Les Oiseaux avaient leur secret +Qui le précédaient par volée, +Le menant d'allée en allée, +De salon en grotte et retrait. +Toute la noble multitude +Cueillait des fleurs, chemin faisant, +Et l'on parvint, en devisant +De solitude en solitude, +Jusqu'à l'Antre d'or où, parmi +Des fleurs plus blanches que nature, +Mignonne, en belle créature, +Dormait près du Page endormi. + +Le Roi ne contint sa colère +Devant ce spectacle nouveau: +Tel cas à son royal cerveau +Ne pouvait, vraiment, que déplaire. +Et tout, dans le premier moment, +En voyant ce tableau coupable. +Il aurait bien été capable +D'ordonner qu'on pendît l'amant. +N'était-ce point un pauvre sire, +N'ayant sou, ni maille, ni nom, +Si mince et petit compagnon +Qu'écuyer n'eut daigné l'occire! + +Ils étaient pourtant beaux ainsi, +Tête contre tête penchée, +Chevelure en blonde jonchée, +Et bras enlacés à merci. +Ils souriaient, et dans leur rêve, +Aussi charmant qu'eux et léger, +Ils semblaient encor prolonger +L'heure aux amants toujours trop brève; +Car ils balbutiaient entre eux +Des mots si doux de voix si tendre, +Qu'aux bois il n'est plus doux d'entendre +Ensemble ramiers amoureux. +--«Je vous aime, Belle-Mignonne;» +--«Je vous aime, Page-Parfait;» +Redisaient-ils. Amour de fait +Autrement ni plus ne jargonne. + +Le bel Amour n'a jamais tort. +Le Roi pouvait-il d'aventure +Empêcher que, contre nature, +Amant aimé fût le plus fort? +Contre ouragan, feu, fer et flamme, +Contre vent, marée et fureurs, +Poisons, serpents, rois, empereurs, +Prévaut force aimante de l'âme. +Notre Roi donc, bien qu'à regret +Et bien qu'il perdit l'assurance +Des grands présents qu'en espérance +Chaque Prince à sa fille offrait +(Ce dont il faisait le décompte), +Consentit bien à les unir, +Ainsi qu'il devait advenir +De la façon que je raconte. +Tout bon courtisan approuva, +Quoiqu'il en eût de jalousie. +Il n'est royale fantaisie +Qu'on ne suive comme elle va: +Aussi fut-ce chants d'hymenée, +Fleurs en bouquets et compliments +Autour du réveil des amants +Et de leur grand'joie étonnée. + +Les noces durèrent trois mois: +Il faudrait pour les conter telles +Les belles Muses immortelles +De Ronsard, le grand Vendomois. +Sachez seulement que la Reine +Et le Roi n'oublièrent pas +De faire prier au repas +La malicieuse Marraine. + + +MORALITÉ + + +Ce chemin de fleurs peut montrer, +Si ma fable vous embarrasse, +Qu'Amour laisse après soi sa trace; +Et d'où je veux encor tirer +Qu'Amour est chose si fleurie. +Qu'il ne se peut longtemps cacher, +Ni ses belles fleurs empêcher +D'être telles qu'on s'en récrie. + + + + +SAUGE-FLEURIE + + +I + +COMMENT SAUCE-FLEURIE AIMA LE FILS +DU ROI + + +Alors vivait sans crédit ni richesse +Une Fée humble et seule; car il est +Des rangs parmi ces Dames, s'il vous plaît, +Comme, chez nous, de vilaine à duchesse. +Bien qu'elle n'eût ni renom ni pouvoir +Et qu'elle fut pauvre en sa confrérie, +Pauvre jusqu'au besoin, Sauge-Fleurie +--Tel est son nom--était charmante à voir. +Au bord d'un lac tout fleuri de jonquilles, +Elle habitait le tronc d'un saule creux +Et ne quittait son réduit ténébreux +Plus que ne font les perles leurs coquilles. +Mais un beau jour que, chassant par le bois +Avec sa meute un superbe équipage, +Le fils du Roi menait à grand tapage +Du bois au lac un dix cors aux abois, +Pour voir les chiens et la belle poursuite +Et les pourpoints brillants des cavaliers, +Elle quitta son arbre, et des halliers +Voyait passer le Prince avec sa suite. +Le Fils du Roi, qui saluait déjà +(Car c'est de Fée à Prince assez l'usage) +En voyant mieux un si charmant visage, +S'arrêta court et la dévisagea. +Sauge, sans plus se cacher dans les branches, +En le voyant si beau, de son côté +Le regardait devant elle arrêté, +Droit dans les yeux de ses prunelles franches. + +Naïf amour par pudeur s'enhardit: +Le Fils du Roi baissa les yeux par contre; +Chacun s'en fut méditant la rencontre: +--Tous deux s'aimaient et ne s'étaient rien dit. + + +II + +COMMENT UNE MAITRESSE-FÉE CONDAMNA +SAUGE-FLEURIE + + +Or tout se sait: une Maîtresse-Fée +Fit donc venir Sauge à son tribunal. +Vêtue ainsi que l'oiseau cardinal, +La Vieille était d'aspics ébouriffée: +Elle était vieille, et par cela j'entends +Que de jeunesse elle était ennemie. +--On le va voir:--«Je veux, Sauge, ma mie, +«Te corriger, s'il en est encor temps,» +Lui dit la Vieille aigrement. «Sans mon zèle, +Vous nous l'alliez donner belle à ravir +Et par ma foi vous nous alliez servir +Un joli plat d'amour, Mademoiselle. +Passe un beau Sire et, sans plus de façons, +Voilà mes gens amoureux face à face! +Pardieu! plutôt que la chose se fasse +Je ferai pendre ici dix beaux garçons.» +Et ce disant en parut si méchante +Qu'elle eût fait peur même au Roi Très Chrétien +Par sa beauté, sa grâce et son maintien, +Sauge-Fleurie était pourtant touchante. +Mais rien ne fait contre haine et pouvoir. +--«Il faudra bien que ton beau bec réponde, +Car, sans chanter, il n'est poule qui ponde, +Sauge ma mie--et je te vais pourvoir!» + +Je vous dirai, sans tarder davantage, +Si votre coeur s'intéresse à son sort, +Qu'aimer un homme était un cas de mort +Pour Sauge, esprit n'ayant chair en partage: +Ce que prouva la Vieille en un latin +Qui dépassait l'intellect en puissance, +Et distingua des cas de quintessence +A dérouter Sauge et l'abbé Cotin. + +Sauge, pourtant, demeurait bouche close +Et de cela ne voulait seulement +Qu'aimer le Prince et mourir en l'aimant +Comme disait la Vieille avec sa glose. +Sans moi déjà vous avez pu songer +Qu'en cette affaire ayant la loi formelle +Et des aveux, notre juge femelle +Condamna Sauge, et sans rien ménager. +Et pensez bien que la Fée amoureuse +Ne marchanda son immortalité, +Et que du coup, comme on me l'a conté, +Elle s'en fut-plus que vivante heureuse![1] + +[Note 1: Voir la note à la fin du volume.] + + +III + +COMMENT SAUGE-FLEURIE ALLA TROUVER LE PRINCE +EN SON CHATEAU + + +Or nul pouvoir ne pouvait s'opposer, +Malgré l'arrêt de notre Vieille en rage, +Au libre emploi de son gentil courage +Non plus qu'au choix de son premier baiser. +--Sauge, à pied donc comme en pèlerinage, +Alla trouver le Prince en son château, +Et tout le long de la route un manteau +Rude et grossier cacha son personnage. +Elle arriva par la pluie et le vent, +Sur elle ayant laissé crever la nue; +Et, si d'abord fut des gens méconnue, +Ne surprit point le Prince en arrivant. + +--«Mon coeur, dit-il, vous attendait, Princesse; +Du bois au lac, je vous cherchais, ma Fleur, +Et fatiguais du cri de ma douleur +L'onde et le ciel, n'ayant repos ni cesse.» + +--Et ce disant, il se prit à baiser +A deux genoux sa main mignonne et fine, +Et puis voulut sur l'heure à la Dauphine +Présenter Sauge avant de l'épouser: +Il lui fit faire un peu de belle flamme +Pour la sécher d'abord. Tant de beauté, +De naturel et de simplicité +En cet état le touchait jusqu'à l'âme. +Il fit venir perles, saphirs, rubis, +Bijoux montés et beaux luths de Vérone. +Il fit de même apporter la couronne +Et préparer des merveilleux habits. + + +IV + +COMMENT SAUGE-FLEURIE FIT AU PRINCE UN NOBLE +ET TOUCHANT DISCOURS + + +Sauge admira ces objets sans envie +Et dit: + «Seigneur, les beaux jours sont comptés. +Aimez-moi bien, et jamais ne doutez +Du bel amour dont j'ai l'âme ravie. +Est-il pour moi besoin de tant d'apprêt? +N'aimez-vous point la belle solitude, +Et des amants n'est-ce plus l'habitude +De mieux s'aimer quand l'amour est secret? +Restons ici sans plus, si bon vous semble; +Nos yeux pourront se parler à loisir, +Et nous n'aurons de si charmant plaisir +Que seul à seul à demeurer ensemble. +Auprès de vous, je sens mon coeur léger; +Légère est l'heure aussi qui me convie +Et là, tout beau! je vous donne ma vie. +Prenez-la donc, mais sans m'interroger.» + +Elle lui fit un généreux sourire +Ne regrettant ce qu'elle avait bien fait, +N'y songeant même.--Et son bonheur parfait +En mots humains ne se pourrait décrire. +--Amour et Mort sont toujours à l'affût: +Ne croyez pas que celle que je pleure +Fut épargnée. + Elle sécha sur l'heure +Comme une fleur de sauge qu'elle fut. + + +MORALITÉ + + +Je compte peu qu'une femme ainsi m'aime +Jusqu'à mourir: ceci montre, pourtant, +Que pour aimer, ne fût-ce qu'en instant, +L'on brave tout, Madame, et la Mort même. + + + + +LES TROIS PETITES PRINCESSES + +COMMENT TROIS BONNES FEES FIRENT TROIS BEAUX +DONS A TROIS PETITES PRINCESSES + + +Trois filles d'un Roi sarrazin, +Le même jour, furent priées +Et le même jour mariées +Aux trois fils d'un Prince voisin. +Elles eurent mêmes grossesses: +Au bout de neuf mois mêmement, +Il leur naquit, pareillement, +Trois petites princesses. +Le Roi maure, dit le Conteur, +Fit proclamer leur délivrance +En Inde, en Perse et jusqu'en France, +Et dépêcha son enchanteur +Auprès de trois gentilles Fées +Qui, dans trois chars tendus d'orfrois, +Se présentèrent toutes trois, +D'aurore et de lune attiffées. +Après qu'il fut fait maint salut +Et que luth et lyre eurent cesse, +Chaque Fée à chaque Princesse +Fit le plus beau don qu'il lui plut. + +A sa Princesse, la Première +Donna pour don qu'elle serait +Faite comme elle, trait pour trait, +Et plus Belle que la lumière. + +--«Bien que soit richesse en honneur +Chez les mortels, dit la Seconde, +Mon don n'est perle de Golconde +Mais belle perle de Bonheur.» + +Vint la Troisième.--«Il est encore, +Dit-elle, un don plus précieux!» +En couvrant l'enfant jusqu'aux yeux +D'un suaire tissé d'aurore. +En faisant ce don, elle était +Si bonne, si douce et si tendre, +Qu'on ne se lassa pas d'attendre +Le grand bien qu'elle promettait. +Grand bien n'est pas ce qu'on présente +Souvent pour tel; car là, tout beau! +On mit la petite au tombeau, +Qui mourut à l'aube naissante. + + +MORALITÉ + + +Mieux que Bonheur et Beaux Appas +Vaut la Mort, pour ce qu'est la Vie: +Ne la plaignez: Qui ne l'envie +Ne vécut et ne m'entend pas. + + + + +LE PETIT CASTEL DE CIRE + + +I + +COMMENT ROSE-ROSE AVAIT LE DON D'ENTENDRE LE +LANGAGE DES ABEILLES, CE QU'EXPOSE L'AUTEUR +EN MANIÈRE D'INTRODUCTION + + +Parmi tous les dons de vertu. +De beauté, de grâce et décence +Que Rose-Rose, à sa naissance, +Eut d'une Fée, elle avait eu +Le don d'entendre sans étude +Les Abeilles en leurs fredons, +Aussi bien que nous entendons +Le bon français par habitude. +Et grâce à ce rare savoir, +Elle avait sur le Roi, son père, +Pour gouverner l'État prospère, +Tout crédit, conseil et pouvoir: +L'hiver n'empêchait pas les roses +D'éclore en ces temps merveilleux, +Et les Abeilles en tous lieux +En savaient long sur toutes choses. + +Ceci n'est qu'un conte amoureux +Que je dédie aux coeurs fidèles. +Aimez seulement mes modèles +Aussi bien que je fais pour eux. + + +II + +COMMENT ROSE-ROSE ET MYRTIL EURENT UN SONGE +SEMBLABLE, ET DES PROPOS QUE ROSE-ROSE EUT +AVEC LES ABEILLES + + +Rose-Rose, à peine éveillée, +Dès la première aube appela +Ses femmes, et ce matin-là, +De blanc voulut être habillée: +Elle fut donc vêtue ainsi +Que sont les blanches fiancées. +Mais nul ne savait ses pensées. +L'amour n'avait pu jusqu'ici +Troubler une dame aussi sage. +On assurait qu'il n'était point +De prétendant qui, sur ce point, +Eût vu rougir son beau visage. +Quand on eut peigné ses cheveux, +Plus blonds qu'une moisson dorée, +Et qu'elle fut ainsi parée +Et belle assez selon ses voeux, +Elle fit, contre l'habitude, +Éloigner ses Dames d'honneur, +Comme si son secret bonheur +S'augmentait de sa solitude. + +Elle s'en fut seule au jardin +Pour causer avec les Abeilles. +--Des parterres et des corbeilles, +Des bosquets, des gazons, soudain +Toutes s'empressèrent vers elle, +Et par mille souhaits charmants, +Grâces, bonjours et compliments, +Lui témoignèrent de leur zèle. +Après tous ces gentils discours, +Prenant sa voix la plus menue, +Rose leur dit:--«Je suis venue +Vous demander aide et secours; +Et tout d'abord je vous rends grâce +De ce que vous ne m'avez fait +Encor défaut d'aucun bienfait: +Voici le cas qui m'embarrasse. + +«J'aime un Prince que je n'ai vu +Qu'en songe encor, cette nuit même; +Rien ne m'est plus, sinon qu'il m'aime +Et qu'il m'a prise au dépourvu. +Amour donc jamais ne nous laisse +Sans aimer, car je ne suis plus, +Malgré mes dédains résolus, +Que joie, espoir, trouble et faiblesse! + +--«Le lieu de mon songe était tel, +Que je vis en cette aventure +Ce même jardin en peinture, +Ces fleurs et ce petit Castel +Que vous m'avez sur la colline +Tout bâti de cire, au dessus +Du petit lac aux bords moussus +Et de ce jardin qui décline. +Ce fut là qu'il me vint chercher +Et me put expliquer sa flamme +En mots si vrais, que jusqu'à l'âme +Son bel amour me sut toucher: +Et comme en un miroir immense +Je me voyais lui souriant +Et lui de même me priant +Tout obtenir de ma clémence. +--«Je suis fils de Roi, disait-il, +Et je veux vous aimer sans cesse. +Vous pouvez, sans honte, Princesse, +M'aimer aussi! J'ai nom Myrtil. +--«Mon nom, lui dis-je, est Rose-Rose, +--«Et, dans l'instant, nos jeunes fronts +Furent, ainsi que nous serons, +Couronnés de myrte et de rose. +En me voyant si belle ainsi, +Et lui plus beau que la lumière, +Je donnai mon amour première +Au beau Prince que j'ai choisi.» + +Songe alors n'était pas mensonge, +Car Myrtil eut, de son côté, +Comme on l'a depuis rapporté, +Cette même nuit même songe: +Il vit, dans le même moment, +Au même lieu, sa même image +A Rose-Rose rendre hommage. +Et lui faire même serment, +Dans ce même Castel de cire +Où, sans penser au lendemain, +Rose avait bien promis sa main, +A n'en douter, à ce beau Sire. + +Et Rose dit en même temps: +--«Allez vite, Abeilles fidèles. +Vite autant que vous aurez d'ailes. +Dire à Myrtil que je l'attends! +Allez du couchant à l'aurore, +Et ne revenez pas sans lui; +Allez, et dites à celui +Que j'aime, au pays que j'ignore, +Lorsque vous l'aurez rencontré, +Qu'approuvée ou que combattue, +Toute de blanc ainsi vêtue, +En ce Castel je l'attendrai +Chaque jour, à cette même heure, +A chaque aube que Dieu fera, +Et que, s'il faut, l'on m'y verra +Venir jusqu'au jour que je meure!» + + +III + +COMMENT LES ABEILLES ENTREPRIRENT UN LONG VOYAGE +ET COMMENT ROSE-ROSE ATTENDIT LEUR RETOUR + + +On ne pouvait pas, en effet, +Contredire en cette occurrence, +Car il n'était pas même en France +De Prince en tout point si parfait: +Et les Abeilles, à l'entendre, +D'une part avaient approuvé +Tout ce que Rose avait rêvé +De beau, de sincère et de tendre, +Mais, d'autre part, le pire était +Que par mainte et mainte contrée +Elles la savaient séparée +De Myrtil, et qu'il habitait +Au delà des terres connues, +En des pays si fort distants, +Qu'il leur faudrait bien bien longtemps +Avant que d'être revenues. +Car le monde est grand, ce dit-on. +Pourtant, nos bonnes confidentes, +Quoique très sages et prudentes, +N'objectèrent rien sur ce ton, +Sachant que l'amour ne raisonne +Et n'en veut qu'à son bon plaisir, +N'ayant le goût ni le loisir +De croire ou d'entendre personne. +--En rien donc ne contrariant +Son dessein, l'ambassade ailée +Après s'être au ciel assemblée, +Tourna son vol vers l'Orient: +Elle allait si fort admirée, +Comme un globe d'or dans les cieux. +Et paraissait à tous les yeux +Si prompte, si belle et dorée, +Que telle ambassade, je crois, +N'alla du Louvre ou de Versailles +Négocier les fiançailles +D'aucune fille de nos rois! + +Rose ainsi fit qu'aux messagères +Elle avait dit qu'elle ferait; +Chaque jour, elle se parait +D'étoffes blanches et légères; +Les myrtes aux roses mêlés +Ceignaient son front, et sûre d'elle +Et de son bel amour fidèle, +Malgré bien des jours écoulés +Dans l'attente et la solitude, +En son Castel, chaque matin, +Elle attendait l'époux lointain +Sans trouble et sans incertitude. +Et tel était son sentiment +Et sa foi, que la longue attente +Ne la rendait que plus constante, +Et que l'on admirait comment +Sa magnifique indifférence +Mettant la Cour en désarroi +Déconcertait maint fils de Roi +Venu dans une autre espérance, +Son Père était tout déconfit +Et le pauvre homme en cette affaire +Ne savait vraiment plus que faire: +Et que vouliez-vous bien qu'il fit? +Larmes, prières, étaient vaines; +Et ce fut tout de même en vain +Qu'il s'enquit d'un fameux devin +Et qu'il ordonna des neuvaines. +Rose n'entendait pas raison. +Et revenait, sans être lasse, +Chaque jour à la même place +Consulter le pâle horizon +Dès l'aube.--Et la belle songeuse +Ne songeait à rien qu'à l'amant, +Que lui ramenait sûrement +Son ambassade voyageuse. + + +IV + +COMMENT MYRTIL FIT A TRAVERS LE MONDE UN VOYAGE +MERVEILLEUX QUI DURA CENT ET +CINQUANTE ANNEES. + + +Myrtil s'était mis en chemin, +Guidé par les bonnes Abeilles. +Lorsqu'il les eut de ses oreilles +Ouï, comme en langage humain, +Qui contaient l'histoire suivie +De son beau songe trait pour trait, +Et comment Rose l'attendrait +S'il le fallait, toute la vie, +Aussitôt le Prince amoureux, +Malgré tout le noble entourage, +Qui ne craignait que son courage +En ce départ aventureux, +Prit une belle et bonne armée +Et se mit en marche à travers +Tant et tant de peuples divers, +Pour retrouver sa bien aimée, +Qu'il n'est Monarque ou Conquérant +Qui, pour de moins belles victoires +Et des travaux moins méritoires, +N'en ait reçu le nom de Grand. + +L'Amant, dont la fortune heureuse +N'avait que des coups surprenants, +Par les mers et les continents +Promenait sa gloire amoureuse. +--Mais, si je tire du récit, +Dont j'ai suivi le commentaire, +Qu'il venait du bout de la terre, +Notre monde se rétrécit +Et n'a plus la même apparence; +Car, outre les pays connus +Dont bien des gens sont revenus, +Tels que Chine, Inde, Egypte et France, +Il avait encor parcouru +Bien des mers depuis ignorées +Et de fabuleuses contrées +Qui de ce monde ont disparu: +La mer où chantaient les Sirènes +Et les vallons mélodieux +Peuplés de Héros et de Dieux +Encor chers aux Muses sereines. +Le jardin d'Eden, où tomba +Adam et la race insoumise +Des hommes, la Terre Promise +Et le Royaume de Saba, +La côte d'Ophir et, près d'elle, +L'or en montagne accumulé, +Le Venusberg, l'île Thulé, +Où mourut le Vieux Roi fidèle, +Et les terres des Paladins, +Et la Forêt où j'imagine +Que vivaient Morgane et Brangine, +L'Ile d'Armide et ses jardins +Avant Renaud et la Croisade, +Et tout l'Orient enchanté, +En mille et une nuits conté +Par la bonne Schéhérazade: +Et Myrtil allait à travers +Le monde, entrainant à sa suite, +En son amoureuse poursuite, +Tous les peuples de l'Univers! +Car les Abeilles étaient Fées, +Et, dès que son glaive avait lui, +Les rois vaincus dressaient pour lui +Des colonnes et des trophées. + +Si le voyage fut si grand +Que je n'ai pu faire le compte +Des merveilles qu'on en raconte, +Je puis, du moins, en comparant +Les dates qui m'en sont données. +Conclure que, pour parcourir +L'Univers et le conquérir, +Il mit cent et cinquante années.[1] + +[Note 1: Ce calcul est insuffisant, +Car alors la belle durée +Des longs ans était mesurée +Autrement qu'elle est à présent. + +(Note de l'auteur)] + + +V + +COMMENT MYRTIL VIT LE PETIT CASTEL DE CIRE ET +LES ADMIRABLES CHANGEMENTS QUI S'ÉTAIENT +FAITS DANS LA NATURE DU JARDIN + + +Il est clair qu'un si grand concours +De peuples en tel équipage +Ne se meut point sans grand tapage. +Donc, par les chemins les plus courts, +Tous les courriers de la frontière +Revenaient en hâte, annonçant +A Rose qu'un Roi tout Puissant +Avait conquis la terre entière +Et n'avait plus qu'à conquérir +Ce seul royaume, en telle sorte +Que son armée était si forte, +Qu'il entrerait sans coup férir. + +Rose ouït ce préliminaire +Comme Reine, sans s'émouvoir, +Ayant hérité du pouvoir +De son père mort centenaire, +(On vivait très vieux en ce temps). +Mais l'on s'étonnait que la Reine +Demeurât d'humeur si sereine +Devant ces périls éclatants. +Or, sans vous creuser la cervelle. +Vous avez deviné comment +Rose ne s'émut nullement +En entendant cette nouvelle, +Car vous pouvez vous figurer +Que quelque Abeille avant-coureuse +Avait dit à notre amoureuse +Plus que de quoi la rassurer. +La Mouche-Fée, à son oreille, +Comme une clochette d'or fin, +Sonna si doucement, qu'enfin +Rose n'eut joie autre ou pareille. +Comme moi, vous pouvez déjà +Conclure de cette arrivée +Que, dès que l'aube fut levée +Dans le ciel et se propagea, +Myrtil avait quitté sa tente, +Et précédé du bel Essaim +Qui le servait en son dessein, +Poursuivait sa course constante, +Et cela de telle façon, +Que Myrtil, comme je vais dire, +Vit le Petit Castel de cire +Dont notre Essaim fut le maçon. + +Toutes choses étaient changées +Sinon de lieu, du moins de fait: +Les mêmes lilas, en effet, +Et les buis en belles rangées, +Avec l'âge étaient devenus +Si grands, si grands, que les grands chênes, +Que l'on voit aux forêts prochaines, +N'étaient que brins d'herbe menus, +Et que les reines marguerites, +Ainsi que les jeunes rosiers, +Abeilles, où vous vous posiez, +Sans rien perdre de leurs mérites, +Etaient en telle floraison, +Qu'en une rose, n'en déplaise, +Rose aurait dormi mieux à l'aise +Qu'en son lit, par comparaison. +Et l'odeur fraîche et pénétrante +De tant de parfums, dit l'auteur, +Avait fait une eau de senteur +De l'onde unie et transparente +Du lac, qui s'était tant porté +Hors de ses bornes naturelles, +Que ses eaux pouvaient bien entre elles +Couvrir notre monde habité. +Car toutes choses, au contraire +De s'enlaidir, avaient été +Vieillissant en telle beauté +Qu'il est malaisé de pourtraire +Les admirables changements +Qui s'étaient faits dans la nature +Du jardin qu'avaient, en peinture, +Montré deux songes si charmants. + + +VI + +COMMENT LES COLOMBES BLANCHES ACCOMPAGNÈRENT +ROSE-ROSE JUSQU'AU CASTEL DE CIRE ET +COMMENT MYRTIL L'Y REJOIGNIT. + + +Si la blancheur est un des signes +De la vieillesse, je dirai +Que les Biches au poil doré, +Les Tourtereaux bleus et les Cygnes +Plus noirs alors que les corbeaux, +Si j'en crois l'auteur que je cite, +Etaient en ce merveilleux site +Si blancs de vieillesse et si beaux, +Que de race en race engendrée +Jusqu'à leurs derniers rejetons, +Aux pays que nous habitons +Leur blancheur en est demeurée. +C'est seulement depuis ce temps +Que nous voyons le blanc plumage +Des colombes au doux ramage, +Biches blanches et merles blancs. + +Quoi qu'il soit de cette origine, +Vous eussiez vu là ce matin +Les belles brouteuses de thym, +Plus blanches que l'on n'imagine. +S'arrêter de brouter pour voir +Passer la blanche fiancée +Grave et dès longtemps exercée +Au long amour de son devoir: +Tandis que la troupe fidèle +Des colombes allait volant +Jusqu'au Castel, et s'emmélant +Par couple léger autour d'elle. +Car les colombes, par milliers, +Que ce bel amour intéresse, +Escortaient leur bonne maîtresse +A ses rendez-vous journaliers. + +Vous dirai-je encor davantage? +Si d'une part les verts ormeaux +Et les cèdres aux noirs rameaux, +A mesure de leur grand âge, +Avaient poussé leur front serein +Et leur taille extraordinaire +Bien haut au dessus du tonnerre, +D'autre part, l'effort souterrain +De leurs racines biscornues, +Travaillant la colline, avait +Fait que le Castel se trouvait +Comme un temple parmi les nues. +Et ce n'était plus comme avant +Colline humble, pente et mi-côte, +Mais pic d'azur, montagne haute +Où ne peut atteindre le vent. +L'accès au Prince en fut facile, +Soit qu'alors un char enchanté +Ou quelque autre engin l'ait porté +Auprès de Rose en cet asile +D'amour, de gloire et de repos, +D'où l'on voyait par les vallées +Dix mille villes assemblées, +Comme en leurs parcs, de blancs troupeaux, +Les mers et les eaux miroitantes, +Et les moissons et les forêts, +Et sur cent mille arpents, auprès +Du lac profond, cent mille tentes! + + +VII + +COMMENT ROSE ACCUEILLIT MYRTIL ET DU DISCOURS +QU'ELLE LUI TINT + + +Myrtil s'avançait au milieu +Des Colombes, parmi les nues, +Et des Abeilles revenues +De leur voyage en ce haut lieu, +D'où Rose eut le monde en offrande. +Mais cette fois le Conquérant, +Au monde même indifférent, +Trouve enfin que la terre est grande +Assez, puisqu'il a retrouvé +Rose-Rose et son doux sourire, +Et, tel que je l'ai pu décrire, +Le Castel qu'il avait rêvé. +Et comme il déposait son glaive +En s'agenouillant sur le seuil, +Rose s'en vient lui faire accueil +De ses deux bras et le relève: + +--«Heureux le jour où je te vois, +Myrtil, heureuses les années +Qui rassemblent nos destinées!» +Dit-elle. Et le son de sa voix, +Limpide comme une fontaine, +Est frais comme les belles eaux +Où viennent boire les oiseaux +Après une course lointaine. +«Heureux le songe où je t'ai vu! +Et vous, compagnes dévouées +De son retour, soyez louées, +Abeilles, pour avoir pourvu +De tant d'honneur son beau courage, +Et pour me l'avoir ramené +Aux lieux où notre amour est né, +Dans le premier temps de notre âge. +Cher époux, tu m'es donc rendu, +Mais je n'eus que joie à t'attendre, +Puisque je t'ai d'un coeur plus tendre, +En toute assurance, attendu: +Et cette assurance était telle +Et me faisait vivre si fort +Que j'eusse attendu sans effort +Jusqu'à devenir immortelle! +Non, non, les ans n'ont apporté +A notre amour aucun dommage, +Amour a toujours le même âge, +Et t'ai-je seulement quitté! +Car, malgré les longues années, +Tu vois que sur mon front les fleurs +Dont nos noms portent les couleurs, +Ne sont point seulement fanées. +Viens, Myrtil, donne-moi la main. +Et bien que ta vertu connaisse +L'arche d'amour et de jeunesse, +Je veux te montrer le chemin, +Et comment en notre demeure +Pour nous un même trône est prêt +Où j'avais dit qu'on me verrait +Venir jusqu'au jour que je meure!» + +Et sur leur trône radieux +Ils furent, comme deux statues +Augustes et de blanc vêtues, +Comme on imagine les dieux +Auprès des déesses insignes: +Et leurs cheveux en s'argentant +Etaient devenus blancs autant +Que les colombes et les cygnes: +Car, puisqu'il faut vous dire tout +En un mot, sachez, je vous prie, +(Bien qu'un miracle de féerie +Eût été bien mieux de mon goût) +Que l'âge en cette conjoncture +Avait de même, parait-il, +Rendu Rose-Rose et Myrtil +Aussi vieux qu'était la nature. +Oh! que s'il m'eût été permis, +Ainsi qu'aux poètes antiques. +De créer des dieux authentiques, +Je les eusse en un temple mis +Parmi les plus touchants exemples +D'amour et de fidélité, +Chacun contre l'autre accoté, +Sous un dais de pourpre aux plis amples, +Tels quels avec leurs blancs habits +Ainsi qu'avec les myrtes pâles +Changés soudain en fleurs d'opales +Parmi des roses de rubis: +Car en même temps leurs prunelles +Et leur sourire, en vérité, +Avaient pris l'immobilité +Qui n'est qu'aux choses éternelles! + +De cela, vous ne doutez pas, +Comme il apparaît, ce me semble, +Qu'ils étaient réunis ensemble +Et passés de vie à trépas, +Dans le petit Castel de cire +Qui devint ainsi leur tombeau: +Et leur sort m'a paru si beau, +Qu'il m'a plu de vous le décrire. + + +VIII + +COMMENT LES ABEILLES CHANTÈRENT, CE QUE L'AUTEUR +EXPOSE EN MANIÈRE DE CONCLUSION + + +Le vieux conte que j'ai suivi, +Dit encore, entre autres merveilles, +Que sur ce les bonnes Abeilles, +S'empressant toutes à l'envi, +De miel et de cire embaumée +Vinrent murer le monument +Où notre glorieux amant +Dormait avec sa bien-aimée; +Et que notre Essaim tout autour +De cette belle sépulture, +Dont il avait clos l'ouverture, +Forma jusqu'au déclin du jour +Des chants faits de si doux bruits d'ailes, +Qu'il était plus croyable encor +Qu'il célébrât les noces d'or +Des Epoux à jamais fidèles. + + + + +LES DEUX TALISMANS + +COMMENT LA FEE ARBIANNE AVAIT DEUX AMANTS + + +La Fée Arbianne avait deux talismans: +Un Casque d'or qui rendait invisible, +Et, d'autre part, une Épée invincible. +Arbianne avait de même deux amants. + +Si je l'en blâme, au moins que l'on m'accorde, +Au lieu d'aller se creuser le cerveau, +Qu'en avoir trois chez nous n'est pas nouveau, +Et qu'aux beaux luths, il n'est point qu'une corde. + +Son choix ne fut ni bas ni hasardeux: +Tous deux étaient fils de Roi, dit le conte. +Elle donna l'Épée à l'un pour compte, +Le Casque à l'autre, et les aima tous deux. +--De garde au pied de sa tour d'émeraude, +L'un de l'Épée allait tout pourfendant, +Monstre, dragon, harpie et prétendant, +Et la gardait, en se gardant de fraude. +--L'autre invisible allait surprendre ainsi +La Fée à point en son bain d'eau de rose, +Et, comme on dit, ce ne fut point en prose +Qu'il lui conta son amoureux souci. + + +MORALITÉ + + +L'amant au Casque est l'amant qu'on préfère: +Et je déduis d'Amour et de ses lois, +Que vaillants coups d'épée et beaux exploits +Ne valent pas prudence et savoir faire. + + + + +MULOT ET MULOTTE + +COMMENT MULOT ET MULOTTE REÇURENT DANS LEUR +CABANE UNE VIEILLE HORRIBLE + + +Deux vieux époux, pauvres et gens de bien, +Vivaient du temps de ma Grand'Mère l'Oie, +Comme beaucoup des héros que j'emploie. +Ils se nommaient, si je me souviens bien, +L'homme Mulot et la femme Mulotte. +Tous deux étaient couchés dans le moment, +Et, dans leurs lits, ils dormaient chaudement: +Vieil amour même empêche qu'on grelotte. +Cette remarque est ici de saison; +La neige avec la bise faisait rage +Tant et si bien, qu'en cette nuit l'orage +Menaçait fort d'emporter la maison. +Je dis maison, je veux dire cabane. +Car au maçon, qui n'usa de cordeau, +Il ne fallut qu'un peu de terre et d'eau, +Non plus de bois que la charge d'un âne. +Comme ils dormaient, une Voix appela, +Une et deux fois, puis trois, de telle sorte +Qu'il était clair que quelqu'un à la porte +Demandait aide. + + --«Eh! Parbleu, me voilà!» +Fit le bonhomme, en quittant sa paillasse. +Et rien n'est plus cruel que lorsqu'il faut +Quitter ainsi pour l'air froid le lit chaud. +En aurions-nous fait autant à sa place? + +--«Oh! Pour l'amour de Dieu!» demandait-on +D'une voix douce autant que douloureuse. + +Mulot ouvrit. + +Mais une Vieille affreuse + +Entra: + + La voix, du coup, changea de ton. +--«Fort bien!» dit-elle. + + Elle était secouée +De fièvre ensemble et de froid, les pieds nus, +Et puis lépreuse, à des signes connus, +Car elle avait une voix enrouée +Comme ont les chiens après de longs abois, +La face ardente avec les chairs putrides, +L'oeil clair dans l'ombre, et sur la peau des rides +Rèches autant que l'écorce du bois. +Vous auriez eu la preuve à voir sa mine, +Ses yeux méchants et ses ongles crochus, +Que pour bons coeurs il n'est gens si déchus, +Puisqu'en pitié l'on prit cette vermine +Et que nos gens la mirent en leur lit. +Mulot jeta dans l'àtre une bourrée, +Donna le linge, et Mulotte affairée +Eut du courage aux soins qu'elle accomplit. + + +II + +COMMENT CETTE VIEILLE ÉTAIT UNE BELLE FÉE, ET COMMENT +ELLE OFFRIT DE DONNER A MULOT ET A +MULOTTE RICHESSES ET HONNEURS + + +Comme on lavait cette triple Mégère +Voilà-t-il pas que, sans désemparer. +Elle en vient toute à se transfigurer, +Tant qu'en beauté le Conteur n'exagère, +Et qu'elle en a blonds cheveux à monceaux, +Les traits charmants, les chairs amignonnées +Comme au matin des roses fleuronnées, +Et les yeux bleus du bleu profond des eaux. +--D'un trait à l'autre on ne vit le passage-- +Et puis drap d'or, taffetas et satin, +Couleur d'iris et couleur du matin +Lui font gentils cotillon et corsage. +Elle sauta du lit pour mieux causer, +Ayant un astre au front, qui l'illumine. +Lors elle était de si gentille mine, +Qu'il eût fallu le Roi pour l'épouser! + +C'était alors une ordinaire chose +Que Fée errante et Fantômes changeants: +Aussi ni l'un ni l'autre de nos gens +Ne s'étonna de la métamorphose. + +--«Ami, je suis satisfaite de vous,» +Leur dit la Fée; et sa voix naturelle +Etait ainsi qu'un chant de tourterelle, +Et son sourire encor était si doux, +Que nos bons vieux en furent vite à l'aise. +--«Ça, faites-moi de grands souhaits, je veux +En un moment accomplir tous vos voeux,» +Reprit la Fée. + +MULOT + +«Eh! ne vous en déplaise, +De votre part, c'est bien de la bonté. + +LA FÉE + +«Dis, que veux-tu pour bonne récompense? + +MULOT + +«Dam! rien. + +LA FÉE + +«Quoi! rien? + +MULOT + +«Rien du moins que je pense.» + +LA FÉE + +--«Oh! oh! Le cas est rare en vérité, +Et je vois bien qu'il faut que je vous aide. +--«Et je sais trop, se dit-elle en songeant, +«Par où le prendre: il n'est souci d'argent +Que l'homme riche ou pauvre ne possède.» +Et ce disant la Feé avait raison: +Dépense induit en nouvelle dépense. +Richesse autant que misère dispense +D'avoir un sou vaillant à la maison. + +LA FÉE + +«Ami Mulot, veux-tu devenir riche +A ton souhait? + +MULOT + + «Et ne le suis-je pas? +Ma femme et moi faisons nos deux repas, +Ma belle Dame, et mon bien n'est en friche. +J'ai pour ma vache assez de foin fauché, +Mes trois pommiers emplissent dix corbeilles. +«Je mouds vingt sacs de seigle, et les abeilles +Valent, par an, deux écus au marché. +Je puis encor tous les jours de l'année +--Sans vous fâcher--donner aux pauvres gens, +Clercs en voyage ou moines indigents, +L'aide du ciel que je vous ai donnée. + +LA FÉE (à part.) + +--«Le Roi toujours n'eut si bon compagnon, +Et noble coeur fait souche de noble homme. +Mulot, ma foi! serait bon gentilhomme. +On en a vu bien d'autres: pourquoi non? + +(S'adressant à Mulot.) + +«Maître Mulot, veux-tu que je te fasse +Seigneur céans, écuyer ou baron? +J'attacherai moi-même l'éperon. +Tu prendras nom Mulot de Bonne-Face; +Et tu pourras porter en mon honneur +Le champ d'azur de mon blason de Fée +Dragon d'argent et colombe coiffée. +Et si sur ce quelque beau raisonneur +Vient à gloser, il l'ira dire à Rome!» + +MULOT + +--«Je suis certain, belle Dame, à vous voir +Que vous avez magnifique pouvoir +Et ne voulez vous rire d'un pauvre homme. +Mais, voyez-vous, honneurs sont dangereux. +L'autre semaine en notre voisinage +Un vieux Seigneur, à peu près de mon âge, +Fut bien occis aux croix du chemin creux. +Il fut, pourtant, charitable en sa vie, +De bon esprit comme de bon aloi. +Je ne pourrais, en mon nouvel emploi, +Non mieux que lui, me garder de l'envie. +Car je ne suis bien savant ni bien fort, +Et n'eus jamais encrier ni rapière. +Et sans compter que mon cousin Grand-Pierre +Se gausserait certe, et n'aurait pas tort.» + + +III + +COMMENT LA FÉE VOULUT RENDRE A MULOT ET A MULOTTE +LA JEUNESSE, ET DE LA BONNE ODEUR DE +LILAS QUI SE RÉPANDIT DANS LA CABANE + + +Quoiqu'un peu sotte en toute cette affaire, +La bonne Fée eut le coeur de chercher +Quel nouveau don le pourrait bien toucher +Et quel grand bien elle lui pourrait faire: +Et tout à coup elle lui demanda: + +--«Aimes-tu bien ta femme? + +MULOT + + «Il n'est, pardienne! +Bonne besogne encore que la sienne. + +LA FÉE + +«Et l'as-tu bien toujours aimée? + +MULOT + + «Oui-da! +Je m'en souviens, elle était de votre âge, +C'était le mois qui suivit la moisson, +Il se peut bien alors qu'un bon garçon +Fasse sa cour sans manquer à l'ouvrage. +Et, sans avoir le teint que vous avez, +Elle était bonne et belle à sa manière +Et fraîche ainsi qu'une fleur printanière. +Bref, en deux mois nous étions arrivés +(Nous connaissant déjà de longue date) +A nous aimer. Si bien que les voisins +En me voyant ramener ses poussins, +Fendre le bois et lui porter sa jatte, +Disaient:--A quand la noce et le repas? +Quoique la chose encor ne fût pas faite, +Car les parents sont toujours de la fête. +Et cependant ils ne se trompaient pas. +J'étais un gars de quelque économie, +Et je sus bien, le jour qu'il en fut temps, +Aller quérir vingt bons sous d'or comptants +Pour les bailler aux parents de ma mie. +Et depuis, dam! j'ai semé notre blé, +Et nous avons vécu toujours ensemble. +N'est-ce pas tout vous dire, ce me semble? +Le temps, ainsi que l'eau coule, a coulé.» + +--«Maître Mulot,» lui dit la bonne Fée, +--Et dans l'instant, le vent de renouveau +Qui remplit l'air vous eût pris le cerveau, +Comme un parfum de lilas par bouffée.-- +«Maître Mulot, veux-tu redevenir +Jeune, et revivre une jeunesse telle +Avec Mulotte?--Et Mulotte veut-elle +En même temps que Mulot rajeunir? +Parle, Mulot,--et parle aussi, Mulotte; +Car jusqu'ici tu n'as beaucoup parlé, +Et Fée ou femme, en notre démêlé, +N'eût pas manqué de porter la culotte.» + +Mulotte, ainsi qu'elle eût fait à vingt ans, +Baissa les yeux; car, pour femme soumise, +Parler devant son homme n'est de mise: +L'exemple est bon aux femmes de tous temps. + +Et Mulot dit: + +--«Si ma pensée est nette, +Respect gardé, pourtant je ne puis point +Vous satisfaire encore sur ce point +Non plus que faire une réponse honnête. +Excusez-en, Madame, un vieux barbon. +Vivre deux fois est-il un avantage, +Et si je fais peau neuve en mon grand âge, +Serais-je bien Mulot pour tout de bon? +L'homme se prend aux ruses qu'il machine. +Et je préfère encor ne rien changer, +Bon bûcheron n'a son fagot léger, +Et les ans lourds, qui me courbent l'échine, +M'ont plu comme un fagot à fagoter, +Et bien qu'encor la charge soit pesante, +Je crois qu'avec Mulotte, ici présente, +Nous viendrons bien à bout de la porter. +Votre bonté passe en tout mon envie, +Et pour ma part j'ai le sens trop étroit +Pour être induit à tenter par surcroit +Le sort chanceux d'une seconde vie.» + + +IV + +COMMENT LA FÉE EN BONNE PERSONNE BUT ET MANGEA +AVEC MULOT ET MULOTTE + + +Le Conteur dit que l'on ne poussa pas, +Et que la Fée était bonne personne. + +--«Chacun, dit-elle, à sa mode en raisonne, +Ami Mulot. Vous êtes, en tout cas, +De braves gens,--le reste vous regarde.» + +Puis, honorant Mulot comme il voulait, +Elle trempa du pain bis dans du lait +Et but avec nos bons vieux. + + Dieu les garde! + + + + +LE PRINCE AZUR + +COMMENT GENEVIEVE ATTENDAIT LE PRINCE AZUR, ET +DE LA MORALITÉ GÉNÉRALE QUE CHACUN PEUT +TIRER DES CONTES DES FÉES + + +Geneviève a quinze ans. Elle aime les étoiles: +A l'heure où l'araignée aux herbes tend ses toiles. +Le bois devient pour elle un lieu d'enchantement: +La nuit s'emplit de Voix magiques. Par moment, +L'effroi surnaturel des choses l'enveloppe: +Elle frémit ainsi qu'une blanche antilope +Qu'émeut l'errant amour de son époux lointain. +Elle a dans sa main frêle une branche du thym, +Et dans ses cheveux noirs des fleurs de renoncule. +Sous la lune, en un pâle et moite crépuscule, +Confiante, elle attend que quelque char ailé +L'emporte doucement vers le ciel étoilé, +Et croit, sitôt qu'un souffle anime les broussailles, +Que le beau Prince Azur vient pour des fiançailles; +Mais craintive pourtant du Prince ravisseur, +Comme pour se garder, joint les mains sur son coeur. + +Garde, garde ton coeur, ô petite amoureuse! +Et crains que le grand mal d'aimer, un jour, ne creuse +Un amer et profond sillon sous tes beaux yeux: +Victime dévouée à l'Amour soucieux, +Crains, trop aimante enfant, que, dans ton choix peu sûre, +Tu ne joignes les mains, un jour, sur la blessure +Que te fera de tous le seul qui t'aura plu, +Mais qui n'était pas tel que tu l'avais voulu! + + + + +ÉPILOGUE + + +_La ruse n'en n'est pas nouvelle: +--Le vieux Conteur que j'ai cité +N'a jamais encore existé +Autre part que dans ma cervelle. +Tout ce que je vous en ai dit +Est pour donner à chaque conte +Que j'invente et que je raconte +Plus de force et plus de crédit, +Je connais la nature humaine, +Et sais qu'un poète inconnu +N'en serait autrement venu +A vous mener où je vous mène. + +9 novembre 1880._ + + + + +NOTE + + +Jamais amour n'a pu mieux s'exprimer +Qu'en quatre mots que je cite à mon aise, +Et j'aime fort la Dame Lyonnaise +Qui fît ce vers comme elle sut aimer! +--Pour le plaisir d'écrire oeuvre si belle +Je veux citer tout entier le sonnet. +--N'aimez la Dame autrement si ce n'est +De tout l'amour que je me sens pour elle. + +SONNET + +Oh! si j'étais en ce beau sein ravie +De celui-là pour lequel vais mourant, +Si avec lui vivre le demeurant +De mes courts jours ne m'empêchait envie. + +Si m'accolant, me disait: Chère Amie, +Contentons-nous l'un l'autre, s'assurant +Que ja tempête, Euripe, ni courant +Ne nous pourra desjoindre en notre vie, +Si de mes bras le tenant accolé, +Comme du Lierre est l'arbre encercelé, +La mort venant, de mon aise envieuse: + +Lorsque souef plus il me baiserait, +Et mon esprit, sur ses lèvres fuirait, +Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse. + +Cf. Oeuvres de Louise Labé, Lyonnaise, Sonnet XIII + + + + +TABLE + + +INTRODUCTION + +LE ROSIER ENCHANTÉ + +BELLE-MIGNONNE + +SAUGE-FLEURIE + +LES TROIS PETITES PRINCESSES + +LE PETIT CASTEL DE CIRE + +LES DEUX TALISMANS + +MULOT ET MULOTTE + +LE PRINCE AZUR + +ÉPILOGUE + +NOTE + +TABLE + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes des fées, by Robert de Bonnières + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DES FÉES *** + +***** This file should be named 12072-8.txt or 12072-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/0/7/12072/ + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Contes des fees + +Author: Robert de Bonnieres + +Release Date: April 17, 2004 [EBook #12072] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DES FEES *** + + + + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliotheque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +CONTES + +DES FEES + +PAR + +ROBERT DE BONNIERES + + + + + +INTRODUCTION + + +En ce temps-la vivaient le Roi Charmant, +Serpentin-Vert et Florine ma-mie, +Et, dans sa tour pour cent ans endormie, +Dormait encor la Belle-au-Bois-Dormant. +C'etait le temps des palais de feerie, +De l'Oiseau Bleu, des Pantoufles de vair, +Des longs recits dans les longs soirs d'hiver: + +Moins sots que nous y croyaient, je vous prie. + + + + +LE ROSIER ENCHANTE + + +COMMENT UNE GENTILLE FEE ETAIT RETENUE DANS UN +ROSIER, ET COMMENT ELLE OFFRIT SON +AMOUR A JEANNOT + + +Jeannot, un soir, cheminait dans le bois +Et regagnait la maison d'un pied leste, +Lorsqu'une Voix, qui lui parut celeste, +L'arreta net: + + --"Jeannot!" disait la Voix. +Qui fut surpris? Dame! ce fut notre homme. +Il ne s'etait aucunement doute +Qu'il cheminait dans le Bois Enchante. +S'il n'avait peur, ma foi! c'etait tout comme. + +Il demeura tout sot et tout transi. + +--"Jeannot, mon bon Jeannot!" redisait-elle. + +Il n'etait pas, certe, une voix mortelle +Charmante assez pour supplier ainsi. + +Or, en ce lieu, poussait plus haut qu'un orme +Un Rosier d'or aux roses de rubis. +Le paysan eut eu mille brebis +D'un seul fleuron de ce rosier enorme. + +La Voix partait de ces rameaux touffus, +Car il y vit une gentille Fee, +De diamants et de perles coiffee. +Jeannot tira son bonnet, tout confus. +--"Jeannot, je veux te conter ma misere," +Dit-elle; "ecoute et remets ton bonnet. +Je te demande une chose qui n'est +Que trop plaisante a tout amant sincere." + +Le jeune gars ecarquillait les yeux, +Comme en extase, et restait tout oreille. +Il n'avait vu jamais beaute pareille, +Ni de fichu d'argent aussi soyeux. +La Fee etait belle en beaute parfaite, +Rare, en effet, et mignonne a ravir, +Tant, qu'a jamais, pour l'aimer et servir, +Je n'en voudrais pour moi qu'une ainsi faite! + +--"Mon bon Jeannot, aime-moi seulement," +Reprit la Fee; "il n'est point de tendresses +Et de baisers et de bonnes caresses, +Que je ne fasse a mon fidele amant. +Aime-moi bien, puisque je suis jolie, +Aime-moi bien aussi, pour ma bonte. +Je suis liee a cet arbre enchante: +Romps, en m'aimant, le charme qui me lie." + +"Je ne dis non," fit l'autre, "et je m'en vais +Tout droit conter notre cas a ma mere. +Conseil ne nuit: l'on cueille pomme amere +Sans que pourtant le pommier soit mauvais." + +Il fut conter la chose toute telle, +Riant, pleurant, amoureux et dispos. +Du coup, sa Mere en laissa choir deux pots +Qu'elle tenait. + + --"Eh! mon gars," lui dit-elle, +"Fais a ton gre. Ce nous est grand honneur. +Va, mon garcon, et pousse l'aventure. +Nous aurons gens, malgre notre roture, +Pour nous donner bientot du Monseigneur!" + +Elle revait deja vaisselle plate, +Non plus sale, mais belle venaison, +Vin en tonneaux et le linge a foison, +Cotte de soie et robe d'ecarlate. + +Jeannot courut. + + L'aurore jusqu'aux cieux +Avait pousse sa lueur roselee; +La Fee etait bel et bien envolee +Et tout le Bois rose et silencieux. + + +MORALITE + + +Ne tardez pas, quand l'heure heureuse sonne, +Gentils amants. Aimez-vous sans facon. +Le bel Amour n'a besoin de lecon, +Le bel Amour ne consulte personne. + + + + +BELLE MIGNONNE + + +I + +COMMENT BELLE-MIGNONNE AIMA LE PAGE PARFAIT +AU DETRIMENT DE BEAUX FILS DE ROIS + + +L'Infante avait seize printemps, +Dont je vous veux conter la vie. +La legende que j'ai suivie +Fait regner son pere du temps +Que l'histoire n'etait ecrite; +Il n'importe. Mais je voudrais +Faire aimer ses gentils attraits +Selon leur grace et leur merite. + +Belle-Mignonne etait son nom: +Ce nom, s'il faut que j'en raisonne, +Venait de ce que sa personne +N'avait trait qui ne fut mignon. +Parmi les plus belles merveilles, +Il n'etait point telle beaute, +Tant que chaque Prince invite +N'avait plus que soucis et veilles. +Ils amenaient de grands presents +En or, joyaux et haquenees, +En etoffes bien faconnees, +En santal, myrrhe et grains d'encens, +Ce qui faisait bien mieux l'affaire +Du Roi que les maigres cadeaux +Qu'en sonnets, dizains et rondeaux, +Les Poetes lui venaient faire. + +Parmi tous ces beaux fils de Roi, +Etait un pauvre petit page; +Il n'avait aucun equipage, +Or, ni joyaux, ni palefroi: +Le rang ne vaut ame bien faite. +Son nom de page etait Parfait, +De ce que son ame, en effet, +Comme sa mine, etait parfaite. + +L'Infante l'aimait en secret, +Bien qu'encore aucune parole, +Bouquet parlant ou banderole +Eut assure l'amant discret, +Et notre amant, melancolique, +D'autre part, ne pouvait oser +A si grande Dame exposer +Sa tres amoureuse supplique. +Ils faisaient pourtant de grands voeux, +Ne voulant qu'etre unis ensemble. +Tout en n'avouant rien, ce semble, +Ne peut-on compter pour aveux +Rougeur et trouble en l'attitude +Qui ne trompe le bien-aime, +Et par coup d'oeil a point nomme +Leur bienheureuse inquietude? + + +II + +COMMENT BELLE-MIGNONNE AVAIT EU DE SA MARRAINE +LE DON DE FAIRE NAITRE DES FLEURS SOUS SES +PAS AUSSITOT QU'ELLE AIMERAIT + + +Sachez, sans aller plus avant, +Que Mignonne eut a sa naissance, +D'une Fee, unique en puissance, +En magie et charme savant, +Le joli don de faire naitre, +Sous ses pas, des fleurs a foison, +En tout temps et toute saison, +Quand Amour se ferait connaitre. +Notre Marraine avait ete +Malicieuse autant que bonne, +En cela contraire a Sorbonne, +Qui n'a malice ni bonte. + +Il advint, comme bien on pense, +Qu'a son fait, petit a petit, +Leur meme desir aboutit, +Et qu'Amour eut sa recompense: +Le page recut, un beau jour, +Un message de sa maitresse, +Qui lui mandait, par lettre expresse, +De l'attendre au pied de sa tour, +Qu'elle descendrait a sa vue, +Et que le soir meme elle irait, +Avec le Page, ou Dieu voudrait. +Et de son seul amour pourvue. +Dans un pli de satin leger +L'Infante enferma son message, +Et quelque linot de passage +Fut au Page bon messager. + +La rencontre eut lieu, j'imagine. +Et, cette nuit-la, par les champs +Il fut dit bien des mots touchants, +Et bien baise deux mains d'hermine. +--Laissons-les, ou qu'ils soient alles: +Des l'aube, une route fleurie +Vers nos amants, en ma feerie, +Nous conduira, si vous voulez; +Car le don que de sa Marraine +Eut Belle-Mignonne en naissant +Fit que ses pieds allaient tracant +Un beau chemin de fleurs, sans graine. + +Chacun de ses pas amoureux +Avait fait naitre oeillets, pervenches, +Roses roses, rouges et blanches. +Pavots divers et lys nombreux, +Et naitre mauves, paquerettes, +Herbe aux perles, reines des pres, +Hyacinthes, glaieuls pourpres, +Folle avoine aux folles aigrettes, +Et naitre encore serpolets, +Muguets, sauges et veroniques, +Pivoines aux rouges tuniques, +Soleils d'or, iris violets, +Et roselettes centaurees, +Basilics aux parfums troublants, +Menthes, liserons bleus ou blancs +Et belles-de-nuit azurees, +--Et, s'il fallait dire en tout point +Les fleurs qu'elle avait fait eclore, +Pas plus que les jardins de Flore, +Mon jardin n'y suffirait point. + + +III + +COMMENT LE ROI ET LA COUR SUIVIRENT LES AMANTS +A LA TRACE ET DECOUVRIRENT UN CHATEAU +DE FLEURS AU LIEU DE FORET + + +Quand les servantes eveillees +Virent jusqu'aux horizons bleus +Ce beau chemin miraculeux, +Du haut des tours ensoleillees, +En hate, aux Dames du palais +Elles furent conter la chose, +Et les Princes, pour meme cause, +Furent cherches par leurs valets. +Ce fut un grand remue-menage +Dans le chateau, jusqu'a ce point +Qu'ayant mis son plus beau pourpoint, +Le Roi fut du pelerinage. +La Cour entiere par les pres +Marchait en bel ordre a sa suite, +Suivant nos amants et leur fuite +En tous ses detours diapres. + +La surprise etait infinie +De ce que ce nouveau printemps +Foisonnat de fleurs dans le temps +Qu'il n'est aux champs qu'herbe jaunie. + +Or cet admirable chemin +Menait a la foret prochaine: +Il n'etait charme, orme, if ou chene +Qui ne fut tendu de jasmin, +De chevre-feuille, de glycine, +De vigne vierge et d'autres fleurs, +Melant et tramant leurs couleurs, +D'une branche a l'autre voisine. +Tant et si bien, qu'en ces beaux lieux +Ce n'est plus, comme en l'entourage, +Foret d'automne sans ombrage, +Mais plutot palais merveilleux, +Aux murs faits de branches taillees, +Et batis de fleurs en arceaux +Ou chantaient de rares Oiseaux, +Sur des corniches de feuillees. + +De leurs cent voix, l'echo chanteur +Salua le Roi des l'entree, +Dont l'ame encor fut penetree +D'une meme et fraiche senteur, +Laquelle etait si bien formee +De tant de parfums differents, +Qu'a mon embarras je comprends +Qu'aucun auteur ne l'ait nommee. +Le Roi, du portail, pas a pas +Poussa jusques aux galeries +Ou figuraient ses armoiries +De lys sur ne-m'oubliez-pas. +Il fut touche de cet hommage +De Fee a Monarque, d'autant +Que les Oiseaux allaient chantant +Ses hauts faits en humain ramage. + + +IV + +COMMENT BELLE-MIGNONNE ET LE PAGE PARFAIT +FURENT TROUVES L'UN PRES DE L'AUTRE +ENDORMIS + + +Les Oiseaux avaient leur secret +Qui le precedaient par volee, +Le menant d'allee en allee, +De salon en grotte et retrait. +Toute la noble multitude +Cueillait des fleurs, chemin faisant, +Et l'on parvint, en devisant +De solitude en solitude, +Jusqu'a l'Antre d'or ou, parmi +Des fleurs plus blanches que nature, +Mignonne, en belle creature, +Dormait pres du Page endormi. + +Le Roi ne contint sa colere +Devant ce spectacle nouveau: +Tel cas a son royal cerveau +Ne pouvait, vraiment, que deplaire. +Et tout, dans le premier moment, +En voyant ce tableau coupable. +Il aurait bien ete capable +D'ordonner qu'on pendit l'amant. +N'etait-ce point un pauvre sire, +N'ayant sou, ni maille, ni nom, +Si mince et petit compagnon +Qu'ecuyer n'eut daigne l'occire! + +Ils etaient pourtant beaux ainsi, +Tete contre tete penchee, +Chevelure en blonde jonchee, +Et bras enlaces a merci. +Ils souriaient, et dans leur reve, +Aussi charmant qu'eux et leger, +Ils semblaient encor prolonger +L'heure aux amants toujours trop breve; +Car ils balbutiaient entre eux +Des mots si doux de voix si tendre, +Qu'aux bois il n'est plus doux d'entendre +Ensemble ramiers amoureux. +--"Je vous aime, Belle-Mignonne;" +--"Je vous aime, Page-Parfait;" +Redisaient-ils. Amour de fait +Autrement ni plus ne jargonne. + +Le bel Amour n'a jamais tort. +Le Roi pouvait-il d'aventure +Empecher que, contre nature, +Amant aime fut le plus fort? +Contre ouragan, feu, fer et flamme, +Contre vent, maree et fureurs, +Poisons, serpents, rois, empereurs, +Prevaut force aimante de l'ame. +Notre Roi donc, bien qu'a regret +Et bien qu'il perdit l'assurance +Des grands presents qu'en esperance +Chaque Prince a sa fille offrait +(Ce dont il faisait le decompte), +Consentit bien a les unir, +Ainsi qu'il devait advenir +De la facon que je raconte. +Tout bon courtisan approuva, +Quoiqu'il en eut de jalousie. +Il n'est royale fantaisie +Qu'on ne suive comme elle va: +Aussi fut-ce chants d'hymenee, +Fleurs en bouquets et compliments +Autour du reveil des amants +Et de leur grand'joie etonnee. + +Les noces durerent trois mois: +Il faudrait pour les conter telles +Les belles Muses immortelles +De Ronsard, le grand Vendomois. +Sachez seulement que la Reine +Et le Roi n'oublierent pas +De faire prier au repas +La malicieuse Marraine. + + +MORALITE + + +Ce chemin de fleurs peut montrer, +Si ma fable vous embarrasse, +Qu'Amour laisse apres soi sa trace; +Et d'ou je veux encor tirer +Qu'Amour est chose si fleurie. +Qu'il ne se peut longtemps cacher, +Ni ses belles fleurs empecher +D'etre telles qu'on s'en recrie. + + + + +SAUGE-FLEURIE + + +I + +COMMENT SAUCE-FLEURIE AIMA LE FILS +DU ROI + + +Alors vivait sans credit ni richesse +Une Fee humble et seule; car il est +Des rangs parmi ces Dames, s'il vous plait, +Comme, chez nous, de vilaine a duchesse. +Bien qu'elle n'eut ni renom ni pouvoir +Et qu'elle fut pauvre en sa confrerie, +Pauvre jusqu'au besoin, Sauge-Fleurie +--Tel est son nom--etait charmante a voir. +Au bord d'un lac tout fleuri de jonquilles, +Elle habitait le tronc d'un saule creux +Et ne quittait son reduit tenebreux +Plus que ne font les perles leurs coquilles. +Mais un beau jour que, chassant par le bois +Avec sa meute un superbe equipage, +Le fils du Roi menait a grand tapage +Du bois au lac un dix cors aux abois, +Pour voir les chiens et la belle poursuite +Et les pourpoints brillants des cavaliers, +Elle quitta son arbre, et des halliers +Voyait passer le Prince avec sa suite. +Le Fils du Roi, qui saluait deja +(Car c'est de Fee a Prince assez l'usage) +En voyant mieux un si charmant visage, +S'arreta court et la devisagea. +Sauge, sans plus se cacher dans les branches, +En le voyant si beau, de son cote +Le regardait devant elle arrete, +Droit dans les yeux de ses prunelles franches. + +Naif amour par pudeur s'enhardit: +Le Fils du Roi baissa les yeux par contre; +Chacun s'en fut meditant la rencontre: +--Tous deux s'aimaient et ne s'etaient rien dit. + + +II + +COMMENT UNE MAITRESSE-FEE CONDAMNA +SAUGE-FLEURIE + + +Or tout se sait: une Maitresse-Fee +Fit donc venir Sauge a son tribunal. +Vetue ainsi que l'oiseau cardinal, +La Vieille etait d'aspics ebouriffee: +Elle etait vieille, et par cela j'entends +Que de jeunesse elle etait ennemie. +--On le va voir:--"Je veux, Sauge, ma mie, +"Te corriger, s'il en est encor temps," +Lui dit la Vieille aigrement. "Sans mon zele, +Vous nous l'alliez donner belle a ravir +Et par ma foi vous nous alliez servir +Un joli plat d'amour, Mademoiselle. +Passe un beau Sire et, sans plus de facons, +Voila mes gens amoureux face a face! +Pardieu! plutot que la chose se fasse +Je ferai pendre ici dix beaux garcons." +Et ce disant en parut si mechante +Qu'elle eut fait peur meme au Roi Tres Chretien +Par sa beaute, sa grace et son maintien, +Sauge-Fleurie etait pourtant touchante. +Mais rien ne fait contre haine et pouvoir. +--"Il faudra bien que ton beau bec reponde, +Car, sans chanter, il n'est poule qui ponde, +Sauge ma mie--et je te vais pourvoir!" + +Je vous dirai, sans tarder davantage, +Si votre coeur s'interesse a son sort, +Qu'aimer un homme etait un cas de mort +Pour Sauge, esprit n'ayant chair en partage: +Ce que prouva la Vieille en un latin +Qui depassait l'intellect en puissance, +Et distingua des cas de quintessence +A derouter Sauge et l'abbe Cotin. + +Sauge, pourtant, demeurait bouche close +Et de cela ne voulait seulement +Qu'aimer le Prince et mourir en l'aimant +Comme disait la Vieille avec sa glose. +Sans moi deja vous avez pu songer +Qu'en cette affaire ayant la loi formelle +Et des aveux, notre juge femelle +Condamna Sauge, et sans rien menager. +Et pensez bien que la Fee amoureuse +Ne marchanda son immortalite, +Et que du coup, comme on me l'a conte, +Elle s'en fut-plus que vivante heureuse![1] + +[Note 1: Voir la note a la fin du volume.] + + +III + +COMMENT SAUGE-FLEURIE ALLA TROUVER LE PRINCE +EN SON CHATEAU + + +Or nul pouvoir ne pouvait s'opposer, +Malgre l'arret de notre Vieille en rage, +Au libre emploi de son gentil courage +Non plus qu'au choix de son premier baiser. +--Sauge, a pied donc comme en pelerinage, +Alla trouver le Prince en son chateau, +Et tout le long de la route un manteau +Rude et grossier cacha son personnage. +Elle arriva par la pluie et le vent, +Sur elle ayant laisse crever la nue; +Et, si d'abord fut des gens meconnue, +Ne surprit point le Prince en arrivant. + +--"Mon coeur, dit-il, vous attendait, Princesse; +Du bois au lac, je vous cherchais, ma Fleur, +Et fatiguais du cri de ma douleur +L'onde et le ciel, n'ayant repos ni cesse." + +--Et ce disant, il se prit a baiser +A deux genoux sa main mignonne et fine, +Et puis voulut sur l'heure a la Dauphine +Presenter Sauge avant de l'epouser: +Il lui fit faire un peu de belle flamme +Pour la secher d'abord. Tant de beaute, +De naturel et de simplicite +En cet etat le touchait jusqu'a l'ame. +Il fit venir perles, saphirs, rubis, +Bijoux montes et beaux luths de Verone. +Il fit de meme apporter la couronne +Et preparer des merveilleux habits. + + +IV + +COMMENT SAUGE-FLEURIE FIT AU PRINCE UN NOBLE +ET TOUCHANT DISCOURS + + +Sauge admira ces objets sans envie +Et dit: + "Seigneur, les beaux jours sont comptes. +Aimez-moi bien, et jamais ne doutez +Du bel amour dont j'ai l'ame ravie. +Est-il pour moi besoin de tant d'appret? +N'aimez-vous point la belle solitude, +Et des amants n'est-ce plus l'habitude +De mieux s'aimer quand l'amour est secret? +Restons ici sans plus, si bon vous semble; +Nos yeux pourront se parler a loisir, +Et nous n'aurons de si charmant plaisir +Que seul a seul a demeurer ensemble. +Aupres de vous, je sens mon coeur leger; +Legere est l'heure aussi qui me convie +Et la, tout beau! je vous donne ma vie. +Prenez-la donc, mais sans m'interroger." + +Elle lui fit un genereux sourire +Ne regrettant ce qu'elle avait bien fait, +N'y songeant meme.--Et son bonheur parfait +En mots humains ne se pourrait decrire. +--Amour et Mort sont toujours a l'affut: +Ne croyez pas que celle que je pleure +Fut epargnee. + Elle secha sur l'heure +Comme une fleur de sauge qu'elle fut. + + +MORALITE + + +Je compte peu qu'une femme ainsi m'aime +Jusqu'a mourir: ceci montre, pourtant, +Que pour aimer, ne fut-ce qu'en instant, +L'on brave tout, Madame, et la Mort meme. + + + + +LES TROIS PETITES PRINCESSES + +COMMENT TROIS BONNES FEES FIRENT TROIS BEAUX +DONS A TROIS PETITES PRINCESSES + + +Trois filles d'un Roi sarrazin, +Le meme jour, furent priees +Et le meme jour mariees +Aux trois fils d'un Prince voisin. +Elles eurent memes grossesses: +Au bout de neuf mois memement, +Il leur naquit, pareillement, +Trois petites princesses. +Le Roi maure, dit le Conteur, +Fit proclamer leur delivrance +En Inde, en Perse et jusqu'en France, +Et depecha son enchanteur +Aupres de trois gentilles Fees +Qui, dans trois chars tendus d'orfrois, +Se presenterent toutes trois, +D'aurore et de lune attiffees. +Apres qu'il fut fait maint salut +Et que luth et lyre eurent cesse, +Chaque Fee a chaque Princesse +Fit le plus beau don qu'il lui plut. + +A sa Princesse, la Premiere +Donna pour don qu'elle serait +Faite comme elle, trait pour trait, +Et plus Belle que la lumiere. + +--"Bien que soit richesse en honneur +Chez les mortels, dit la Seconde, +Mon don n'est perle de Golconde +Mais belle perle de Bonheur." + +Vint la Troisieme.--"Il est encore, +Dit-elle, un don plus precieux!" +En couvrant l'enfant jusqu'aux yeux +D'un suaire tisse d'aurore. +En faisant ce don, elle etait +Si bonne, si douce et si tendre, +Qu'on ne se lassa pas d'attendre +Le grand bien qu'elle promettait. +Grand bien n'est pas ce qu'on presente +Souvent pour tel; car la, tout beau! +On mit la petite au tombeau, +Qui mourut a l'aube naissante. + + +MORALITE + + +Mieux que Bonheur et Beaux Appas +Vaut la Mort, pour ce qu'est la Vie: +Ne la plaignez: Qui ne l'envie +Ne vecut et ne m'entend pas. + + + + +LE PETIT CASTEL DE CIRE + + +I + +COMMENT ROSE-ROSE AVAIT LE DON D'ENTENDRE LE +LANGAGE DES ABEILLES, CE QU'EXPOSE L'AUTEUR +EN MANIERE D'INTRODUCTION + + +Parmi tous les dons de vertu. +De beaute, de grace et decence +Que Rose-Rose, a sa naissance, +Eut d'une Fee, elle avait eu +Le don d'entendre sans etude +Les Abeilles en leurs fredons, +Aussi bien que nous entendons +Le bon francais par habitude. +Et grace a ce rare savoir, +Elle avait sur le Roi, son pere, +Pour gouverner l'Etat prospere, +Tout credit, conseil et pouvoir: +L'hiver n'empechait pas les roses +D'eclore en ces temps merveilleux, +Et les Abeilles en tous lieux +En savaient long sur toutes choses. + +Ceci n'est qu'un conte amoureux +Que je dedie aux coeurs fideles. +Aimez seulement mes modeles +Aussi bien que je fais pour eux. + + +II + +COMMENT ROSE-ROSE ET MYRTIL EURENT UN SONGE +SEMBLABLE, ET DES PROPOS QUE ROSE-ROSE EUT +AVEC LES ABEILLES + + +Rose-Rose, a peine eveillee, +Des la premiere aube appela +Ses femmes, et ce matin-la, +De blanc voulut etre habillee: +Elle fut donc vetue ainsi +Que sont les blanches fiancees. +Mais nul ne savait ses pensees. +L'amour n'avait pu jusqu'ici +Troubler une dame aussi sage. +On assurait qu'il n'etait point +De pretendant qui, sur ce point, +Eut vu rougir son beau visage. +Quand on eut peigne ses cheveux, +Plus blonds qu'une moisson doree, +Et qu'elle fut ainsi paree +Et belle assez selon ses voeux, +Elle fit, contre l'habitude, +Eloigner ses Dames d'honneur, +Comme si son secret bonheur +S'augmentait de sa solitude. + +Elle s'en fut seule au jardin +Pour causer avec les Abeilles. +--Des parterres et des corbeilles, +Des bosquets, des gazons, soudain +Toutes s'empresserent vers elle, +Et par mille souhaits charmants, +Graces, bonjours et compliments, +Lui temoignerent de leur zele. +Apres tous ces gentils discours, +Prenant sa voix la plus menue, +Rose leur dit:--"Je suis venue +Vous demander aide et secours; +Et tout d'abord je vous rends grace +De ce que vous ne m'avez fait +Encor defaut d'aucun bienfait: +Voici le cas qui m'embarrasse. + +"J'aime un Prince que je n'ai vu +Qu'en songe encor, cette nuit meme; +Rien ne m'est plus, sinon qu'il m'aime +Et qu'il m'a prise au depourvu. +Amour donc jamais ne nous laisse +Sans aimer, car je ne suis plus, +Malgre mes dedains resolus, +Que joie, espoir, trouble et faiblesse! + +--"Le lieu de mon songe etait tel, +Que je vis en cette aventure +Ce meme jardin en peinture, +Ces fleurs et ce petit Castel +Que vous m'avez sur la colline +Tout bati de cire, au dessus +Du petit lac aux bords moussus +Et de ce jardin qui decline. +Ce fut la qu'il me vint chercher +Et me put expliquer sa flamme +En mots si vrais, que jusqu'a l'ame +Son bel amour me sut toucher: +Et comme en un miroir immense +Je me voyais lui souriant +Et lui de meme me priant +Tout obtenir de ma clemence. +--"Je suis fils de Roi, disait-il, +Et je veux vous aimer sans cesse. +Vous pouvez, sans honte, Princesse, +M'aimer aussi! J'ai nom Myrtil. +--"Mon nom, lui dis-je, est Rose-Rose, +--"Et, dans l'instant, nos jeunes fronts +Furent, ainsi que nous serons, +Couronnes de myrte et de rose. +En me voyant si belle ainsi, +Et lui plus beau que la lumiere, +Je donnai mon amour premiere +Au beau Prince que j'ai choisi." + +Songe alors n'etait pas mensonge, +Car Myrtil eut, de son cote, +Comme on l'a depuis rapporte, +Cette meme nuit meme songe: +Il vit, dans le meme moment, +Au meme lieu, sa meme image +A Rose-Rose rendre hommage. +Et lui faire meme serment, +Dans ce meme Castel de cire +Ou, sans penser au lendemain, +Rose avait bien promis sa main, +A n'en douter, a ce beau Sire. + +Et Rose dit en meme temps: +--"Allez vite, Abeilles fideles. +Vite autant que vous aurez d'ailes. +Dire a Myrtil que je l'attends! +Allez du couchant a l'aurore, +Et ne revenez pas sans lui; +Allez, et dites a celui +Que j'aime, au pays que j'ignore, +Lorsque vous l'aurez rencontre, +Qu'approuvee ou que combattue, +Toute de blanc ainsi vetue, +En ce Castel je l'attendrai +Chaque jour, a cette meme heure, +A chaque aube que Dieu fera, +Et que, s'il faut, l'on m'y verra +Venir jusqu'au jour que je meure!" + + +III + +COMMENT LES ABEILLES ENTREPRIRENT UN LONG VOYAGE +ET COMMENT ROSE-ROSE ATTENDIT LEUR RETOUR + + +On ne pouvait pas, en effet, +Contredire en cette occurrence, +Car il n'etait pas meme en France +De Prince en tout point si parfait: +Et les Abeilles, a l'entendre, +D'une part avaient approuve +Tout ce que Rose avait reve +De beau, de sincere et de tendre, +Mais, d'autre part, le pire etait +Que par mainte et mainte contree +Elles la savaient separee +De Myrtil, et qu'il habitait +Au dela des terres connues, +En des pays si fort distants, +Qu'il leur faudrait bien bien longtemps +Avant que d'etre revenues. +Car le monde est grand, ce dit-on. +Pourtant, nos bonnes confidentes, +Quoique tres sages et prudentes, +N'objecterent rien sur ce ton, +Sachant que l'amour ne raisonne +Et n'en veut qu'a son bon plaisir, +N'ayant le gout ni le loisir +De croire ou d'entendre personne. +--En rien donc ne contrariant +Son dessein, l'ambassade ailee +Apres s'etre au ciel assemblee, +Tourna son vol vers l'Orient: +Elle allait si fort admiree, +Comme un globe d'or dans les cieux. +Et paraissait a tous les yeux +Si prompte, si belle et doree, +Que telle ambassade, je crois, +N'alla du Louvre ou de Versailles +Negocier les fiancailles +D'aucune fille de nos rois! + +Rose ainsi fit qu'aux messageres +Elle avait dit qu'elle ferait; +Chaque jour, elle se parait +D'etoffes blanches et legeres; +Les myrtes aux roses meles +Ceignaient son front, et sure d'elle +Et de son bel amour fidele, +Malgre bien des jours ecoules +Dans l'attente et la solitude, +En son Castel, chaque matin, +Elle attendait l'epoux lointain +Sans trouble et sans incertitude. +Et tel etait son sentiment +Et sa foi, que la longue attente +Ne la rendait que plus constante, +Et que l'on admirait comment +Sa magnifique indifference +Mettant la Cour en desarroi +Deconcertait maint fils de Roi +Venu dans une autre esperance, +Son Pere etait tout deconfit +Et le pauvre homme en cette affaire +Ne savait vraiment plus que faire: +Et que vouliez-vous bien qu'il fit? +Larmes, prieres, etaient vaines; +Et ce fut tout de meme en vain +Qu'il s'enquit d'un fameux devin +Et qu'il ordonna des neuvaines. +Rose n'entendait pas raison. +Et revenait, sans etre lasse, +Chaque jour a la meme place +Consulter le pale horizon +Des l'aube.--Et la belle songeuse +Ne songeait a rien qu'a l'amant, +Que lui ramenait surement +Son ambassade voyageuse. + + +IV + +COMMENT MYRTIL FIT A TRAVERS LE MONDE UN VOYAGE +MERVEILLEUX QUI DURA CENT ET +CINQUANTE ANNEES. + + +Myrtil s'etait mis en chemin, +Guide par les bonnes Abeilles. +Lorsqu'il les eut de ses oreilles +Oui, comme en langage humain, +Qui contaient l'histoire suivie +De son beau songe trait pour trait, +Et comment Rose l'attendrait +S'il le fallait, toute la vie, +Aussitot le Prince amoureux, +Malgre tout le noble entourage, +Qui ne craignait que son courage +En ce depart aventureux, +Prit une belle et bonne armee +Et se mit en marche a travers +Tant et tant de peuples divers, +Pour retrouver sa bien aimee, +Qu'il n'est Monarque ou Conquerant +Qui, pour de moins belles victoires +Et des travaux moins meritoires, +N'en ait recu le nom de Grand. + +L'Amant, dont la fortune heureuse +N'avait que des coups surprenants, +Par les mers et les continents +Promenait sa gloire amoureuse. +--Mais, si je tire du recit, +Dont j'ai suivi le commentaire, +Qu'il venait du bout de la terre, +Notre monde se retrecit +Et n'a plus la meme apparence; +Car, outre les pays connus +Dont bien des gens sont revenus, +Tels que Chine, Inde, Egypte et France, +Il avait encor parcouru +Bien des mers depuis ignorees +Et de fabuleuses contrees +Qui de ce monde ont disparu: +La mer ou chantaient les Sirenes +Et les vallons melodieux +Peuples de Heros et de Dieux +Encor chers aux Muses sereines. +Le jardin d'Eden, ou tomba +Adam et la race insoumise +Des hommes, la Terre Promise +Et le Royaume de Saba, +La cote d'Ophir et, pres d'elle, +L'or en montagne accumule, +Le Venusberg, l'ile Thule, +Ou mourut le Vieux Roi fidele, +Et les terres des Paladins, +Et la Foret ou j'imagine +Que vivaient Morgane et Brangine, +L'Ile d'Armide et ses jardins +Avant Renaud et la Croisade, +Et tout l'Orient enchante, +En mille et une nuits conte +Par la bonne Scheherazade: +Et Myrtil allait a travers +Le monde, entrainant a sa suite, +En son amoureuse poursuite, +Tous les peuples de l'Univers! +Car les Abeilles etaient Fees, +Et, des que son glaive avait lui, +Les rois vaincus dressaient pour lui +Des colonnes et des trophees. + +Si le voyage fut si grand +Que je n'ai pu faire le compte +Des merveilles qu'on en raconte, +Je puis, du moins, en comparant +Les dates qui m'en sont donnees. +Conclure que, pour parcourir +L'Univers et le conquerir, +Il mit cent et cinquante annees.[1] + +[Note 1: Ce calcul est insuffisant, +Car alors la belle duree +Des longs ans etait mesuree +Autrement qu'elle est a present. + +(Note de l'auteur)] + + +V + +COMMENT MYRTIL VIT LE PETIT CASTEL DE CIRE ET +LES ADMIRABLES CHANGEMENTS QUI S'ETAIENT +FAITS DANS LA NATURE DU JARDIN + + +Il est clair qu'un si grand concours +De peuples en tel equipage +Ne se meut point sans grand tapage. +Donc, par les chemins les plus courts, +Tous les courriers de la frontiere +Revenaient en hate, annoncant +A Rose qu'un Roi tout Puissant +Avait conquis la terre entiere +Et n'avait plus qu'a conquerir +Ce seul royaume, en telle sorte +Que son armee etait si forte, +Qu'il entrerait sans coup ferir. + +Rose ouit ce preliminaire +Comme Reine, sans s'emouvoir, +Ayant herite du pouvoir +De son pere mort centenaire, +(On vivait tres vieux en ce temps). +Mais l'on s'etonnait que la Reine +Demeurat d'humeur si sereine +Devant ces perils eclatants. +Or, sans vous creuser la cervelle. +Vous avez devine comment +Rose ne s'emut nullement +En entendant cette nouvelle, +Car vous pouvez vous figurer +Que quelque Abeille avant-coureuse +Avait dit a notre amoureuse +Plus que de quoi la rassurer. +La Mouche-Fee, a son oreille, +Comme une clochette d'or fin, +Sonna si doucement, qu'enfin +Rose n'eut joie autre ou pareille. +Comme moi, vous pouvez deja +Conclure de cette arrivee +Que, des que l'aube fut levee +Dans le ciel et se propagea, +Myrtil avait quitte sa tente, +Et precede du bel Essaim +Qui le servait en son dessein, +Poursuivait sa course constante, +Et cela de telle facon, +Que Myrtil, comme je vais dire, +Vit le Petit Castel de cire +Dont notre Essaim fut le macon. + +Toutes choses etaient changees +Sinon de lieu, du moins de fait: +Les memes lilas, en effet, +Et les buis en belles rangees, +Avec l'age etaient devenus +Si grands, si grands, que les grands chenes, +Que l'on voit aux forets prochaines, +N'etaient que brins d'herbe menus, +Et que les reines marguerites, +Ainsi que les jeunes rosiers, +Abeilles, ou vous vous posiez, +Sans rien perdre de leurs merites, +Etaient en telle floraison, +Qu'en une rose, n'en deplaise, +Rose aurait dormi mieux a l'aise +Qu'en son lit, par comparaison. +Et l'odeur fraiche et penetrante +De tant de parfums, dit l'auteur, +Avait fait une eau de senteur +De l'onde unie et transparente +Du lac, qui s'etait tant porte +Hors de ses bornes naturelles, +Que ses eaux pouvaient bien entre elles +Couvrir notre monde habite. +Car toutes choses, au contraire +De s'enlaidir, avaient ete +Vieillissant en telle beaute +Qu'il est malaise de pourtraire +Les admirables changements +Qui s'etaient faits dans la nature +Du jardin qu'avaient, en peinture, +Montre deux songes si charmants. + + +VI + +COMMENT LES COLOMBES BLANCHES ACCOMPAGNERENT +ROSE-ROSE JUSQU'AU CASTEL DE CIRE ET +COMMENT MYRTIL L'Y REJOIGNIT. + + +Si la blancheur est un des signes +De la vieillesse, je dirai +Que les Biches au poil dore, +Les Tourtereaux bleus et les Cygnes +Plus noirs alors que les corbeaux, +Si j'en crois l'auteur que je cite, +Etaient en ce merveilleux site +Si blancs de vieillesse et si beaux, +Que de race en race engendree +Jusqu'a leurs derniers rejetons, +Aux pays que nous habitons +Leur blancheur en est demeuree. +C'est seulement depuis ce temps +Que nous voyons le blanc plumage +Des colombes au doux ramage, +Biches blanches et merles blancs. + +Quoi qu'il soit de cette origine, +Vous eussiez vu la ce matin +Les belles brouteuses de thym, +Plus blanches que l'on n'imagine. +S'arreter de brouter pour voir +Passer la blanche fiancee +Grave et des longtemps exercee +Au long amour de son devoir: +Tandis que la troupe fidele +Des colombes allait volant +Jusqu'au Castel, et s'emmelant +Par couple leger autour d'elle. +Car les colombes, par milliers, +Que ce bel amour interesse, +Escortaient leur bonne maitresse +A ses rendez-vous journaliers. + +Vous dirai-je encor davantage? +Si d'une part les verts ormeaux +Et les cedres aux noirs rameaux, +A mesure de leur grand age, +Avaient pousse leur front serein +Et leur taille extraordinaire +Bien haut au dessus du tonnerre, +D'autre part, l'effort souterrain +De leurs racines biscornues, +Travaillant la colline, avait +Fait que le Castel se trouvait +Comme un temple parmi les nues. +Et ce n'etait plus comme avant +Colline humble, pente et mi-cote, +Mais pic d'azur, montagne haute +Ou ne peut atteindre le vent. +L'acces au Prince en fut facile, +Soit qu'alors un char enchante +Ou quelque autre engin l'ait porte +Aupres de Rose en cet asile +D'amour, de gloire et de repos, +D'ou l'on voyait par les vallees +Dix mille villes assemblees, +Comme en leurs parcs, de blancs troupeaux, +Les mers et les eaux miroitantes, +Et les moissons et les forets, +Et sur cent mille arpents, aupres +Du lac profond, cent mille tentes! + + +VII + +COMMENT ROSE ACCUEILLIT MYRTIL ET DU DISCOURS +QU'ELLE LUI TINT + + +Myrtil s'avancait au milieu +Des Colombes, parmi les nues, +Et des Abeilles revenues +De leur voyage en ce haut lieu, +D'ou Rose eut le monde en offrande. +Mais cette fois le Conquerant, +Au monde meme indifferent, +Trouve enfin que la terre est grande +Assez, puisqu'il a retrouve +Rose-Rose et son doux sourire, +Et, tel que je l'ai pu decrire, +Le Castel qu'il avait reve. +Et comme il deposait son glaive +En s'agenouillant sur le seuil, +Rose s'en vient lui faire accueil +De ses deux bras et le releve: + +--"Heureux le jour ou je te vois, +Myrtil, heureuses les annees +Qui rassemblent nos destinees!" +Dit-elle. Et le son de sa voix, +Limpide comme une fontaine, +Est frais comme les belles eaux +Ou viennent boire les oiseaux +Apres une course lointaine. +"Heureux le songe ou je t'ai vu! +Et vous, compagnes devouees +De son retour, soyez louees, +Abeilles, pour avoir pourvu +De tant d'honneur son beau courage, +Et pour me l'avoir ramene +Aux lieux ou notre amour est ne, +Dans le premier temps de notre age. +Cher epoux, tu m'es donc rendu, +Mais je n'eus que joie a t'attendre, +Puisque je t'ai d'un coeur plus tendre, +En toute assurance, attendu: +Et cette assurance etait telle +Et me faisait vivre si fort +Que j'eusse attendu sans effort +Jusqu'a devenir immortelle! +Non, non, les ans n'ont apporte +A notre amour aucun dommage, +Amour a toujours le meme age, +Et t'ai-je seulement quitte! +Car, malgre les longues annees, +Tu vois que sur mon front les fleurs +Dont nos noms portent les couleurs, +Ne sont point seulement fanees. +Viens, Myrtil, donne-moi la main. +Et bien que ta vertu connaisse +L'arche d'amour et de jeunesse, +Je veux te montrer le chemin, +Et comment en notre demeure +Pour nous un meme trone est pret +Ou j'avais dit qu'on me verrait +Venir jusqu'au jour que je meure!" + +Et sur leur trone radieux +Ils furent, comme deux statues +Augustes et de blanc vetues, +Comme on imagine les dieux +Aupres des deesses insignes: +Et leurs cheveux en s'argentant +Etaient devenus blancs autant +Que les colombes et les cygnes: +Car, puisqu'il faut vous dire tout +En un mot, sachez, je vous prie, +(Bien qu'un miracle de feerie +Eut ete bien mieux de mon gout) +Que l'age en cette conjoncture +Avait de meme, parait-il, +Rendu Rose-Rose et Myrtil +Aussi vieux qu'etait la nature. +Oh! que s'il m'eut ete permis, +Ainsi qu'aux poetes antiques. +De creer des dieux authentiques, +Je les eusse en un temple mis +Parmi les plus touchants exemples +D'amour et de fidelite, +Chacun contre l'autre accote, +Sous un dais de pourpre aux plis amples, +Tels quels avec leurs blancs habits +Ainsi qu'avec les myrtes pales +Changes soudain en fleurs d'opales +Parmi des roses de rubis: +Car en meme temps leurs prunelles +Et leur sourire, en verite, +Avaient pris l'immobilite +Qui n'est qu'aux choses eternelles! + +De cela, vous ne doutez pas, +Comme il apparait, ce me semble, +Qu'ils etaient reunis ensemble +Et passes de vie a trepas, +Dans le petit Castel de cire +Qui devint ainsi leur tombeau: +Et leur sort m'a paru si beau, +Qu'il m'a plu de vous le decrire. + + +VIII + +COMMENT LES ABEILLES CHANTERENT, CE QUE L'AUTEUR +EXPOSE EN MANIERE DE CONCLUSION + + +Le vieux conte que j'ai suivi, +Dit encore, entre autres merveilles, +Que sur ce les bonnes Abeilles, +S'empressant toutes a l'envi, +De miel et de cire embaumee +Vinrent murer le monument +Ou notre glorieux amant +Dormait avec sa bien-aimee; +Et que notre Essaim tout autour +De cette belle sepulture, +Dont il avait clos l'ouverture, +Forma jusqu'au declin du jour +Des chants faits de si doux bruits d'ailes, +Qu'il etait plus croyable encor +Qu'il celebrat les noces d'or +Des Epoux a jamais fideles. + + + + +LES DEUX TALISMANS + +COMMENT LA FEE ARBIANNE AVAIT DEUX AMANTS + + +La Fee Arbianne avait deux talismans: +Un Casque d'or qui rendait invisible, +Et, d'autre part, une Epee invincible. +Arbianne avait de meme deux amants. + +Si je l'en blame, au moins que l'on m'accorde, +Au lieu d'aller se creuser le cerveau, +Qu'en avoir trois chez nous n'est pas nouveau, +Et qu'aux beaux luths, il n'est point qu'une corde. + +Son choix ne fut ni bas ni hasardeux: +Tous deux etaient fils de Roi, dit le conte. +Elle donna l'Epee a l'un pour compte, +Le Casque a l'autre, et les aima tous deux. +--De garde au pied de sa tour d'emeraude, +L'un de l'Epee allait tout pourfendant, +Monstre, dragon, harpie et pretendant, +Et la gardait, en se gardant de fraude. +--L'autre invisible allait surprendre ainsi +La Fee a point en son bain d'eau de rose, +Et, comme on dit, ce ne fut point en prose +Qu'il lui conta son amoureux souci. + + +MORALITE + + +L'amant au Casque est l'amant qu'on prefere: +Et je deduis d'Amour et de ses lois, +Que vaillants coups d'epee et beaux exploits +Ne valent pas prudence et savoir faire. + + + + +MULOT ET MULOTTE + +COMMENT MULOT ET MULOTTE RECURENT DANS LEUR +CABANE UNE VIEILLE HORRIBLE + + +Deux vieux epoux, pauvres et gens de bien, +Vivaient du temps de ma Grand'Mere l'Oie, +Comme beaucoup des heros que j'emploie. +Ils se nommaient, si je me souviens bien, +L'homme Mulot et la femme Mulotte. +Tous deux etaient couches dans le moment, +Et, dans leurs lits, ils dormaient chaudement: +Vieil amour meme empeche qu'on grelotte. +Cette remarque est ici de saison; +La neige avec la bise faisait rage +Tant et si bien, qu'en cette nuit l'orage +Menacait fort d'emporter la maison. +Je dis maison, je veux dire cabane. +Car au macon, qui n'usa de cordeau, +Il ne fallut qu'un peu de terre et d'eau, +Non plus de bois que la charge d'un ane. +Comme ils dormaient, une Voix appela, +Une et deux fois, puis trois, de telle sorte +Qu'il etait clair que quelqu'un a la porte +Demandait aide. + + --"Eh! Parbleu, me voila!" +Fit le bonhomme, en quittant sa paillasse. +Et rien n'est plus cruel que lorsqu'il faut +Quitter ainsi pour l'air froid le lit chaud. +En aurions-nous fait autant a sa place? + +--"Oh! Pour l'amour de Dieu!" demandait-on +D'une voix douce autant que douloureuse. + +Mulot ouvrit. + +Mais une Vieille affreuse + +Entra: + + La voix, du coup, changea de ton. +--"Fort bien!" dit-elle. + + Elle etait secouee +De fievre ensemble et de froid, les pieds nus, +Et puis lepreuse, a des signes connus, +Car elle avait une voix enrouee +Comme ont les chiens apres de longs abois, +La face ardente avec les chairs putrides, +L'oeil clair dans l'ombre, et sur la peau des rides +Reches autant que l'ecorce du bois. +Vous auriez eu la preuve a voir sa mine, +Ses yeux mechants et ses ongles crochus, +Que pour bons coeurs il n'est gens si dechus, +Puisqu'en pitie l'on prit cette vermine +Et que nos gens la mirent en leur lit. +Mulot jeta dans l'atre une bourree, +Donna le linge, et Mulotte affairee +Eut du courage aux soins qu'elle accomplit. + + +II + +COMMENT CETTE VIEILLE ETAIT UNE BELLE FEE, ET COMMENT +ELLE OFFRIT DE DONNER A MULOT ET A +MULOTTE RICHESSES ET HONNEURS + + +Comme on lavait cette triple Megere +Voila-t-il pas que, sans desemparer. +Elle en vient toute a se transfigurer, +Tant qu'en beaute le Conteur n'exagere, +Et qu'elle en a blonds cheveux a monceaux, +Les traits charmants, les chairs amignonnees +Comme au matin des roses fleuronnees, +Et les yeux bleus du bleu profond des eaux. +--D'un trait a l'autre on ne vit le passage-- +Et puis drap d'or, taffetas et satin, +Couleur d'iris et couleur du matin +Lui font gentils cotillon et corsage. +Elle sauta du lit pour mieux causer, +Ayant un astre au front, qui l'illumine. +Lors elle etait de si gentille mine, +Qu'il eut fallu le Roi pour l'epouser! + +C'etait alors une ordinaire chose +Que Fee errante et Fantomes changeants: +Aussi ni l'un ni l'autre de nos gens +Ne s'etonna de la metamorphose. + +--"Ami, je suis satisfaite de vous," +Leur dit la Fee; et sa voix naturelle +Etait ainsi qu'un chant de tourterelle, +Et son sourire encor etait si doux, +Que nos bons vieux en furent vite a l'aise. +--"Ca, faites-moi de grands souhaits, je veux +En un moment accomplir tous vos voeux," +Reprit la Fee. + +MULOT + +"Eh! ne vous en deplaise, +De votre part, c'est bien de la bonte. + +LA FEE + +"Dis, que veux-tu pour bonne recompense? + +MULOT + +"Dam! rien. + +LA FEE + +"Quoi! rien? + +MULOT + +"Rien du moins que je pense." + +LA FEE + +--"Oh! oh! Le cas est rare en verite, +Et je vois bien qu'il faut que je vous aide. +--"Et je sais trop, se dit-elle en songeant, +"Par ou le prendre: il n'est souci d'argent +Que l'homme riche ou pauvre ne possede." +Et ce disant la Fee avait raison: +Depense induit en nouvelle depense. +Richesse autant que misere dispense +D'avoir un sou vaillant a la maison. + +LA FEE + +"Ami Mulot, veux-tu devenir riche +A ton souhait? + +MULOT + + "Et ne le suis-je pas? +Ma femme et moi faisons nos deux repas, +Ma belle Dame, et mon bien n'est en friche. +J'ai pour ma vache assez de foin fauche, +Mes trois pommiers emplissent dix corbeilles. +"Je mouds vingt sacs de seigle, et les abeilles +Valent, par an, deux ecus au marche. +Je puis encor tous les jours de l'annee +--Sans vous facher--donner aux pauvres gens, +Clercs en voyage ou moines indigents, +L'aide du ciel que je vous ai donnee. + +LA FEE (a part.) + +--"Le Roi toujours n'eut si bon compagnon, +Et noble coeur fait souche de noble homme. +Mulot, ma foi! serait bon gentilhomme. +On en a vu bien d'autres: pourquoi non? + +(S'adressant a Mulot.) + +"Maitre Mulot, veux-tu que je te fasse +Seigneur ceans, ecuyer ou baron? +J'attacherai moi-meme l'eperon. +Tu prendras nom Mulot de Bonne-Face; +Et tu pourras porter en mon honneur +Le champ d'azur de mon blason de Fee +Dragon d'argent et colombe coiffee. +Et si sur ce quelque beau raisonneur +Vient a gloser, il l'ira dire a Rome!" + +MULOT + +--"Je suis certain, belle Dame, a vous voir +Que vous avez magnifique pouvoir +Et ne voulez vous rire d'un pauvre homme. +Mais, voyez-vous, honneurs sont dangereux. +L'autre semaine en notre voisinage +Un vieux Seigneur, a peu pres de mon age, +Fut bien occis aux croix du chemin creux. +Il fut, pourtant, charitable en sa vie, +De bon esprit comme de bon aloi. +Je ne pourrais, en mon nouvel emploi, +Non mieux que lui, me garder de l'envie. +Car je ne suis bien savant ni bien fort, +Et n'eus jamais encrier ni rapiere. +Et sans compter que mon cousin Grand-Pierre +Se gausserait certe, et n'aurait pas tort." + + +III + +COMMENT LA FEE VOULUT RENDRE A MULOT ET A MULOTTE +LA JEUNESSE, ET DE LA BONNE ODEUR DE +LILAS QUI SE REPANDIT DANS LA CABANE + + +Quoiqu'un peu sotte en toute cette affaire, +La bonne Fee eut le coeur de chercher +Quel nouveau don le pourrait bien toucher +Et quel grand bien elle lui pourrait faire: +Et tout a coup elle lui demanda: + +--"Aimes-tu bien ta femme? + +MULOT + + "Il n'est, pardienne! +Bonne besogne encore que la sienne. + +LA FEE + +"Et l'as-tu bien toujours aimee? + +MULOT + + "Oui-da! +Je m'en souviens, elle etait de votre age, +C'etait le mois qui suivit la moisson, +Il se peut bien alors qu'un bon garcon +Fasse sa cour sans manquer a l'ouvrage. +Et, sans avoir le teint que vous avez, +Elle etait bonne et belle a sa maniere +Et fraiche ainsi qu'une fleur printaniere. +Bref, en deux mois nous etions arrives +(Nous connaissant deja de longue date) +A nous aimer. Si bien que les voisins +En me voyant ramener ses poussins, +Fendre le bois et lui porter sa jatte, +Disaient:--A quand la noce et le repas? +Quoique la chose encor ne fut pas faite, +Car les parents sont toujours de la fete. +Et cependant ils ne se trompaient pas. +J'etais un gars de quelque economie, +Et je sus bien, le jour qu'il en fut temps, +Aller querir vingt bons sous d'or comptants +Pour les bailler aux parents de ma mie. +Et depuis, dam! j'ai seme notre ble, +Et nous avons vecu toujours ensemble. +N'est-ce pas tout vous dire, ce me semble? +Le temps, ainsi que l'eau coule, a coule." + +--"Maitre Mulot," lui dit la bonne Fee, +--Et dans l'instant, le vent de renouveau +Qui remplit l'air vous eut pris le cerveau, +Comme un parfum de lilas par bouffee.-- +"Maitre Mulot, veux-tu redevenir +Jeune, et revivre une jeunesse telle +Avec Mulotte?--Et Mulotte veut-elle +En meme temps que Mulot rajeunir? +Parle, Mulot,--et parle aussi, Mulotte; +Car jusqu'ici tu n'as beaucoup parle, +Et Fee ou femme, en notre demele, +N'eut pas manque de porter la culotte." + +Mulotte, ainsi qu'elle eut fait a vingt ans, +Baissa les yeux; car, pour femme soumise, +Parler devant son homme n'est de mise: +L'exemple est bon aux femmes de tous temps. + +Et Mulot dit: + +--"Si ma pensee est nette, +Respect garde, pourtant je ne puis point +Vous satisfaire encore sur ce point +Non plus que faire une reponse honnete. +Excusez-en, Madame, un vieux barbon. +Vivre deux fois est-il un avantage, +Et si je fais peau neuve en mon grand age, +Serais-je bien Mulot pour tout de bon? +L'homme se prend aux ruses qu'il machine. +Et je prefere encor ne rien changer, +Bon bucheron n'a son fagot leger, +Et les ans lourds, qui me courbent l'echine, +M'ont plu comme un fagot a fagoter, +Et bien qu'encor la charge soit pesante, +Je crois qu'avec Mulotte, ici presente, +Nous viendrons bien a bout de la porter. +Votre bonte passe en tout mon envie, +Et pour ma part j'ai le sens trop etroit +Pour etre induit a tenter par surcroit +Le sort chanceux d'une seconde vie." + + +IV + +COMMENT LA FEE EN BONNE PERSONNE BUT ET MANGEA +AVEC MULOT ET MULOTTE + + +Le Conteur dit que l'on ne poussa pas, +Et que la Fee etait bonne personne. + +--"Chacun, dit-elle, a sa mode en raisonne, +Ami Mulot. Vous etes, en tout cas, +De braves gens,--le reste vous regarde." + +Puis, honorant Mulot comme il voulait, +Elle trempa du pain bis dans du lait +Et but avec nos bons vieux. + + Dieu les garde! + + + + +LE PRINCE AZUR + +COMMENT GENEVIEVE ATTENDAIT LE PRINCE AZUR, ET +DE LA MORALITE GENERALE QUE CHACUN PEUT +TIRER DES CONTES DES FEES + + +Genevieve a quinze ans. Elle aime les etoiles: +A l'heure ou l'araignee aux herbes tend ses toiles. +Le bois devient pour elle un lieu d'enchantement: +La nuit s'emplit de Voix magiques. Par moment, +L'effroi surnaturel des choses l'enveloppe: +Elle fremit ainsi qu'une blanche antilope +Qu'emeut l'errant amour de son epoux lointain. +Elle a dans sa main frele une branche du thym, +Et dans ses cheveux noirs des fleurs de renoncule. +Sous la lune, en un pale et moite crepuscule, +Confiante, elle attend que quelque char aile +L'emporte doucement vers le ciel etoile, +Et croit, sitot qu'un souffle anime les broussailles, +Que le beau Prince Azur vient pour des fiancailles; +Mais craintive pourtant du Prince ravisseur, +Comme pour se garder, joint les mains sur son coeur. + +Garde, garde ton coeur, o petite amoureuse! +Et crains que le grand mal d'aimer, un jour, ne creuse +Un amer et profond sillon sous tes beaux yeux: +Victime devouee a l'Amour soucieux, +Crains, trop aimante enfant, que, dans ton choix peu sure, +Tu ne joignes les mains, un jour, sur la blessure +Que te fera de tous le seul qui t'aura plu, +Mais qui n'etait pas tel que tu l'avais voulu! + + + + +EPILOGUE + + +_La ruse n'en n'est pas nouvelle: +--Le vieux Conteur que j'ai cite +N'a jamais encore existe +Autre part que dans ma cervelle. +Tout ce que je vous en ai dit +Est pour donner a chaque conte +Que j'invente et que je raconte +Plus de force et plus de credit, +Je connais la nature humaine, +Et sais qu'un poete inconnu +N'en serait autrement venu +A vous mener ou je vous mene. + +9 novembre 1880._ + + + + +NOTE + + +Jamais amour n'a pu mieux s'exprimer +Qu'en quatre mots que je cite a mon aise, +Et j'aime fort la Dame Lyonnaise +Qui fit ce vers comme elle sut aimer! +--Pour le plaisir d'ecrire oeuvre si belle +Je veux citer tout entier le sonnet. +--N'aimez la Dame autrement si ce n'est +De tout l'amour que je me sens pour elle. + +SONNET + +Oh! si j'etais en ce beau sein ravie +De celui-la pour lequel vais mourant, +Si avec lui vivre le demeurant +De mes courts jours ne m'empechait envie. + +Si m'accolant, me disait: Chere Amie, +Contentons-nous l'un l'autre, s'assurant +Que ja tempete, Euripe, ni courant +Ne nous pourra desjoindre en notre vie, +Si de mes bras le tenant accole, +Comme du Lierre est l'arbre encercele, +La mort venant, de mon aise envieuse: + +Lorsque souef plus il me baiserait, +Et mon esprit, sur ses levres fuirait, +Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse. + +Cf. Oeuvres de Louise Labe, Lyonnaise, Sonnet XIII + + + + +TABLE + + +INTRODUCTION + +LE ROSIER ENCHANTE + +BELLE-MIGNONNE + +SAUGE-FLEURIE + +LES TROIS PETITES PRINCESSES + +LE PETIT CASTEL DE CIRE + +LES DEUX TALISMANS + +MULOT ET MULOTTE + +LE PRINCE AZUR + +EPILOGUE + +NOTE + +TABLE + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Contes des fees, by Robert de Bonnieres + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DES FEES *** + +***** This file should be named 12072.txt or 12072.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/2/0/7/12072/ + +Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file +was produced from images generously made available by the Bibliotheque +nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/12072.zip b/old/12072.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3254446 --- /dev/null +++ b/old/12072.zip |
