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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:38:49 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12072 ***
+
+CONTES
+
+DES FÉES
+
+PAR
+
+ROBERT DE BONNIÈRES
+
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+En ce temps-là vivaient le Roi Charmant,
+Serpentin-Vert et Florine ma-mie,
+Et, dans sa tour pour cent ans endormie,
+Dormait encor la Belle-au-Bois-Dormant.
+C'était le temps des palais de féerie,
+De l'Oiseau Bleu, des Pantoufles de vair,
+Des longs récits dans les longs soirs d'hiver:
+
+Moins sots que nous y croyaient, je vous prie.
+
+
+
+
+LE ROSIER ENCHANTÉ
+
+
+COMMENT UNE GENTILLE FÉE ÉTAIT RETENUE DANS UN
+ROSIER, ET COMMENT ELLE OFFRIT SON
+AMOUR A JEANNOT
+
+
+Jeannot, un soir, cheminait dans le bois
+Et regagnait la maison d'un pied leste,
+Lorsqu'une Voix, qui lui parut céleste,
+L'arrêta net:
+
+ --«Jeannot!» disait la Voix.
+Qui fut surpris? Dame! ce fut notre homme.
+Il ne s'était aucunement douté
+Qu'il cheminait dans le Bois Enchanté.
+S'il n'avait peur, ma foi! c'était tout comme.
+
+Il demeura tout sot et tout transi.
+
+--«Jeannot, mon bon Jeannot!» redisait-elle.
+
+Il n'était pas, certe, une voix mortelle
+Charmante assez pour supplier ainsi.
+
+Or, en ce lieu, poussait plus haut qu'un orme
+Un Rosier d'or aux roses de rubis.
+Le paysan eût eu mille brebis
+D'un seul fleuron de ce rosier énorme.
+
+La Voix partait de ces rameaux touffus,
+Car il y vit une gentille Fée,
+De diamants et de perles coiffée.
+Jeannot tira son bonnet, tout confus.
+--«Jeannot, je veux te conter ma misère,»
+Dit-elle; «écoute et remets ton bonnet.
+Je te demande une chose qui n'est
+Que trop plaisante à tout amant sincère.»
+
+Le jeune gars écarquillait les yeux,
+Comme en extase, et restait tout oreille.
+Il n'avait vu jamais beauté pareille,
+Ni de fichu d'argent aussi soyeux.
+La Fée était belle en beauté parfaite,
+Rare, en effet, et mignonne à ravir,
+Tant, qu'à jamais, pour l'aimer et servir,
+Je n'en voudrais pour moi qu'une ainsi faite!
+
+--«Mon bon Jeannot, aime-moi seulement,»
+Reprit la Fée; «il n'est point de tendresses
+Et de baisers et de bonnes caresses,
+Que je ne fasse à mon fidèle amant.
+Aime-moi bien, puisque je suis jolie,
+Aime-moi bien aussi, pour ma bonté.
+Je suis liée à cet arbre enchanté:
+Romps, en m'aimant, le charme qui me lie.»
+
+«Je ne dis non,» fit l'autre, «et je m'en vais
+Tout droit conter notre cas à ma mère.
+Conseil ne nuit: l'on cueille pomme amère
+Sans que pourtant le pommier soit mauvais.»
+
+Il fut conter la chose toute telle,
+Riant, pleurant, amoureux et dispos.
+Du coup, sa Mère en laissa choir deux pots
+Qu'elle tenait.
+
+ --«Eh! mon gars,» lui dit-elle,
+«Fais à ton gré. Ce nous est grand honneur.
+Va, mon garçon, et pousse l'aventure.
+Nous aurons gens, malgré notre roture,
+Pour nous donner bientôt du Monseigneur!»
+
+Elle rêvait déjà vaisselle plate,
+Non plus salé, mais belle venaison,
+Vin en tonneaux et le linge à foison,
+Cotte de soie et robe d'écarlate.
+
+Jeannot courut.
+
+ L'aurore jusqu'aux cieux
+Avait poussé sa lueur roselée;
+La Fée était bel et bien envolée
+Et tout le Bois rose et silencieux.
+
+
+MORALITÉ
+
+
+Ne tardez pas, quand l'heure heureuse sonne,
+Gentils amants. Aimez-vous sans façon.
+Le bel Amour n'a besoin de leçon,
+Le bel Amour ne consulte personne.
+
+
+
+
+BELLE MIGNONNE
+
+
+I
+
+COMMENT BELLE-MIGNONNE AIMA LE PAGE PARFAIT
+AU DÉTRIMENT DE BEAUX FILS DE ROIS
+
+
+L'Infante avait seize printemps,
+Dont je vous veux conter la vie.
+La légende que j'ai suivie
+Fait régner son père du temps
+Que l'histoire n'était écrite;
+Il n'importe. Mais je voudrais
+Faire aimer ses gentils attraits
+Selon leur grâce et leur mérite.
+
+Belle-Mignonne était son nom:
+Ce nom, s'il faut que j'en raisonne,
+Venait de ce que sa personne
+N'avait trait qui ne fut mignon.
+Parmi les plus belles merveilles,
+Il n'était point telle beauté,
+Tant que chaque Prince invité
+N'avait plus que soucis et veilles.
+Ils amenaient de grands présents
+En or, joyaux et haquenées,
+En étoffes bien façonnées,
+En santal, myrrhe et grains d'encens,
+Ce qui faisait bien mieux l'affaire
+Du Roi que les maigres cadeaux
+Qu'en sonnets, dizains et rondeaux,
+Les Poètes lui venaient faire.
+
+Parmi tous ces beaux fils de Roi,
+Etait un pauvre petit page;
+Il n'avait aucun équipage,
+Or, ni joyaux, ni palefroi:
+Le rang ne vaut âme bien faite.
+Son nom de page était Parfait,
+De ce que son âme, en effet,
+Comme sa mine, était parfaite.
+
+L'Infante l'aimait en secret,
+Bien qu'encore aucune parole,
+Bouquet parlant ou banderole
+Eût assuré l'amant discret,
+Et notre amant, mélancolique,
+D'autre part, ne pouvait oser
+A si grande Dame exposer
+Sa très amoureuse supplique.
+Ils faisaient pourtant de grands voeux,
+Ne voulant qu'être unis ensemble.
+Tout en n'avouant rien, ce semble,
+Ne peut-on compter pour aveux
+Rougeur et trouble en l'attitude
+Qui ne trompe le bien-aimé,
+Et par coup d'oeil à point nommé
+Leur bienheureuse inquiétude?
+
+
+II
+
+COMMENT BELLE-MIGNONNE AVAIT EU DE SA MARRAINE
+LE DON DE FAIRE NAITRE DES FLEURS SOUS SES
+PAS AUSSITOT QU'ELLE AIMERAIT
+
+
+Sachez, sans aller plus avant,
+Que Mignonne eut à sa naissance,
+D'une Fée, unique en puissance,
+En magie et charme savant,
+Le joli don de faire naître,
+Sous ses pas, des fleurs à foison,
+En tout temps et toute saison,
+Quand Amour se ferait connaître.
+Notre Marraine avait été
+Malicieuse autant que bonne,
+En cela contraire à Sorbonne,
+Qui n'a malice ni bonté.
+
+Il advint, comme bien on pense,
+Qu'à son fait, petit à petit,
+Leur même désir aboutit,
+Et qu'Amour eut sa récompense:
+Le page reçut, un beau jour,
+Un message de sa maîtresse,
+Qui lui mandait, par lettre expresse,
+De l'attendre au pied de sa tour,
+Qu'elle descendrait à sa vue,
+Et que le soir même elle irait,
+Avec le Page, où Dieu voudrait.
+Et de son seul amour pourvue.
+Dans un pli de satin léger
+L'Infante enferma son message,
+Et quelque linot de passage
+Fut au Page bon messager.
+
+La rencontre eut lieu, j'imagine.
+Et, cette nuit-là, par les champs
+Il fut dit bien des mots touchants,
+Et bien baisé deux mains d'hermine.
+--Laissons-les, où qu'ils soient allés:
+Dès l'aube, une route fleurie
+Vers nos amants, en ma féerie,
+Nous conduira, si vous voulez;
+Car le don que de sa Marraine
+Eut Belle-Mignonne en naissant
+Fit que ses pieds allaient traçant
+Un beau chemin de fleurs, sans graine.
+
+Chacun de ses pas amoureux
+Avait fait naître oeillets, pervenches,
+Roses roses, rouges et blanches.
+Pavots divers et lys nombreux,
+Et naître mauves, pâquerettes,
+Herbe aux perles, reines des prés,
+Hyacinthes, glaïeuls pourprés,
+Folle avoine aux folles aigrettes,
+Et naître encore serpolets,
+Muguets, sauges et véroniques,
+Pivoines aux rouges tuniques,
+Soleils d'or, iris violets,
+Et roselettes centaurées,
+Basilics aux parfums troublants,
+Menthes, liserons bleus ou blancs
+Et belles-de-nuit azurées,
+--Et, s'il fallait dire en tout point
+Les fleurs qu'elle avait fait éclore,
+Pas plus que les jardins de Flore,
+Mon jardin n'y suffirait point.
+
+
+III
+
+COMMENT LE ROI ET LA COUR SUIVIRENT LES AMANTS
+A LA TRACE ET DÉCOUVRIRENT UN CHATEAU
+DE FLEURS AU LIEU DE FORET
+
+
+Quand les servantes éveillées
+Virent jusqu'aux horizons bleus
+Ce beau chemin miraculeux,
+Du haut des tours ensoleillées,
+En hâte, aux Dames du palais
+Elles furent conter la chose,
+Et les Princes, pour même cause,
+Furent cherchés par leurs valets.
+Ce fut un grand remue-ménage
+Dans le château, jusqu'à ce point
+Qu'ayant mis son plus beau pourpoint,
+Le Roi fut du pèlerinage.
+La Cour entière par les prés
+Marchait en bel ordre à sa suite,
+Suivant nos amants et leur fuite
+En tous ses détours diaprés.
+
+La surprise était infinie
+De ce que ce nouveau printemps
+Foisonnât de fleurs dans le temps
+Qu'il n'est aux champs qu'herbe jaunie.
+
+Or cet admirable chemin
+Menait à la forêt prochaine:
+Il n'était charme, orme, if ou chêne
+Qui ne fût tendu de jasmin,
+De chèvre-feuille, de glycine,
+De vigne vierge et d'autres fleurs,
+Mêlant et tramant leurs couleurs,
+D'une branche à l'autre voisine.
+Tant et si bien, qu'en ces beaux lieux
+Ce n'est plus, comme en l'entourage,
+Forêt d'automne sans ombrage,
+Mais plutôt palais merveilleux,
+Aux murs faits de branches taillées,
+Et bâtis de fleurs en arceaux
+Où chantaient de rares Oiseaux,
+Sur des corniches de feuillées.
+
+De leurs cent voix, l'écho chanteur
+Salua le Roi dès l'entrée,
+Dont l'âme encor fut pénétrée
+D'une même et fraiche senteur,
+Laquelle était si bien formée
+De tant de parfums différents,
+Qu'à mon embarras je comprends
+Qu'aucun auteur ne l'ait nommée.
+Le Roi, du portail, pas à pas
+Poussa jusques aux galeries
+Où figuraient ses armoiries
+De lys sur ne-m'oubliez-pas.
+Il fut touché de cet hommage
+De Fée à Monarque, d'autant
+Que les Oiseaux allaient chantant
+Ses hauts faits en humain ramage.
+
+
+IV
+
+COMMENT BELLE-MIGNONNE ET LE PAGE PARFAIT
+FURENT TROUVÉS L'UN PRÈS DE L'AUTRE
+ENDORMIS
+
+
+Les Oiseaux avaient leur secret
+Qui le précédaient par volée,
+Le menant d'allée en allée,
+De salon en grotte et retrait.
+Toute la noble multitude
+Cueillait des fleurs, chemin faisant,
+Et l'on parvint, en devisant
+De solitude en solitude,
+Jusqu'à l'Antre d'or où, parmi
+Des fleurs plus blanches que nature,
+Mignonne, en belle créature,
+Dormait près du Page endormi.
+
+Le Roi ne contint sa colère
+Devant ce spectacle nouveau:
+Tel cas à son royal cerveau
+Ne pouvait, vraiment, que déplaire.
+Et tout, dans le premier moment,
+En voyant ce tableau coupable.
+Il aurait bien été capable
+D'ordonner qu'on pendît l'amant.
+N'était-ce point un pauvre sire,
+N'ayant sou, ni maille, ni nom,
+Si mince et petit compagnon
+Qu'écuyer n'eut daigné l'occire!
+
+Ils étaient pourtant beaux ainsi,
+Tête contre tête penchée,
+Chevelure en blonde jonchée,
+Et bras enlacés à merci.
+Ils souriaient, et dans leur rêve,
+Aussi charmant qu'eux et léger,
+Ils semblaient encor prolonger
+L'heure aux amants toujours trop brève;
+Car ils balbutiaient entre eux
+Des mots si doux de voix si tendre,
+Qu'aux bois il n'est plus doux d'entendre
+Ensemble ramiers amoureux.
+--«Je vous aime, Belle-Mignonne;»
+--«Je vous aime, Page-Parfait;»
+Redisaient-ils. Amour de fait
+Autrement ni plus ne jargonne.
+
+Le bel Amour n'a jamais tort.
+Le Roi pouvait-il d'aventure
+Empêcher que, contre nature,
+Amant aimé fût le plus fort?
+Contre ouragan, feu, fer et flamme,
+Contre vent, marée et fureurs,
+Poisons, serpents, rois, empereurs,
+Prévaut force aimante de l'âme.
+Notre Roi donc, bien qu'à regret
+Et bien qu'il perdit l'assurance
+Des grands présents qu'en espérance
+Chaque Prince à sa fille offrait
+(Ce dont il faisait le décompte),
+Consentit bien à les unir,
+Ainsi qu'il devait advenir
+De la façon que je raconte.
+Tout bon courtisan approuva,
+Quoiqu'il en eût de jalousie.
+Il n'est royale fantaisie
+Qu'on ne suive comme elle va:
+Aussi fut-ce chants d'hymenée,
+Fleurs en bouquets et compliments
+Autour du réveil des amants
+Et de leur grand'joie étonnée.
+
+Les noces durèrent trois mois:
+Il faudrait pour les conter telles
+Les belles Muses immortelles
+De Ronsard, le grand Vendomois.
+Sachez seulement que la Reine
+Et le Roi n'oublièrent pas
+De faire prier au repas
+La malicieuse Marraine.
+
+
+MORALITÉ
+
+
+Ce chemin de fleurs peut montrer,
+Si ma fable vous embarrasse,
+Qu'Amour laisse après soi sa trace;
+Et d'où je veux encor tirer
+Qu'Amour est chose si fleurie.
+Qu'il ne se peut longtemps cacher,
+Ni ses belles fleurs empêcher
+D'être telles qu'on s'en récrie.
+
+
+
+
+SAUGE-FLEURIE
+
+
+I
+
+COMMENT SAUCE-FLEURIE AIMA LE FILS
+DU ROI
+
+
+Alors vivait sans crédit ni richesse
+Une Fée humble et seule; car il est
+Des rangs parmi ces Dames, s'il vous plaît,
+Comme, chez nous, de vilaine à duchesse.
+Bien qu'elle n'eût ni renom ni pouvoir
+Et qu'elle fut pauvre en sa confrérie,
+Pauvre jusqu'au besoin, Sauge-Fleurie
+--Tel est son nom--était charmante à voir.
+Au bord d'un lac tout fleuri de jonquilles,
+Elle habitait le tronc d'un saule creux
+Et ne quittait son réduit ténébreux
+Plus que ne font les perles leurs coquilles.
+Mais un beau jour que, chassant par le bois
+Avec sa meute un superbe équipage,
+Le fils du Roi menait à grand tapage
+Du bois au lac un dix cors aux abois,
+Pour voir les chiens et la belle poursuite
+Et les pourpoints brillants des cavaliers,
+Elle quitta son arbre, et des halliers
+Voyait passer le Prince avec sa suite.
+Le Fils du Roi, qui saluait déjà
+(Car c'est de Fée à Prince assez l'usage)
+En voyant mieux un si charmant visage,
+S'arrêta court et la dévisagea.
+Sauge, sans plus se cacher dans les branches,
+En le voyant si beau, de son côté
+Le regardait devant elle arrêté,
+Droit dans les yeux de ses prunelles franches.
+
+Naïf amour par pudeur s'enhardit:
+Le Fils du Roi baissa les yeux par contre;
+Chacun s'en fut méditant la rencontre:
+--Tous deux s'aimaient et ne s'étaient rien dit.
+
+
+II
+
+COMMENT UNE MAITRESSE-FÉE CONDAMNA
+SAUGE-FLEURIE
+
+
+Or tout se sait: une Maîtresse-Fée
+Fit donc venir Sauge à son tribunal.
+Vêtue ainsi que l'oiseau cardinal,
+La Vieille était d'aspics ébouriffée:
+Elle était vieille, et par cela j'entends
+Que de jeunesse elle était ennemie.
+--On le va voir:--«Je veux, Sauge, ma mie,
+«Te corriger, s'il en est encor temps,»
+Lui dit la Vieille aigrement. «Sans mon zèle,
+Vous nous l'alliez donner belle à ravir
+Et par ma foi vous nous alliez servir
+Un joli plat d'amour, Mademoiselle.
+Passe un beau Sire et, sans plus de façons,
+Voilà mes gens amoureux face à face!
+Pardieu! plutôt que la chose se fasse
+Je ferai pendre ici dix beaux garçons.»
+Et ce disant en parut si méchante
+Qu'elle eût fait peur même au Roi Très Chrétien
+Par sa beauté, sa grâce et son maintien,
+Sauge-Fleurie était pourtant touchante.
+Mais rien ne fait contre haine et pouvoir.
+--«Il faudra bien que ton beau bec réponde,
+Car, sans chanter, il n'est poule qui ponde,
+Sauge ma mie--et je te vais pourvoir!»
+
+Je vous dirai, sans tarder davantage,
+Si votre coeur s'intéresse à son sort,
+Qu'aimer un homme était un cas de mort
+Pour Sauge, esprit n'ayant chair en partage:
+Ce que prouva la Vieille en un latin
+Qui dépassait l'intellect en puissance,
+Et distingua des cas de quintessence
+A dérouter Sauge et l'abbé Cotin.
+
+Sauge, pourtant, demeurait bouche close
+Et de cela ne voulait seulement
+Qu'aimer le Prince et mourir en l'aimant
+Comme disait la Vieille avec sa glose.
+Sans moi déjà vous avez pu songer
+Qu'en cette affaire ayant la loi formelle
+Et des aveux, notre juge femelle
+Condamna Sauge, et sans rien ménager.
+Et pensez bien que la Fée amoureuse
+Ne marchanda son immortalité,
+Et que du coup, comme on me l'a conté,
+Elle s'en fut-plus que vivante heureuse![1]
+
+[Note 1: Voir la note à la fin du volume.]
+
+
+III
+
+COMMENT SAUGE-FLEURIE ALLA TROUVER LE PRINCE
+EN SON CHATEAU
+
+
+Or nul pouvoir ne pouvait s'opposer,
+Malgré l'arrêt de notre Vieille en rage,
+Au libre emploi de son gentil courage
+Non plus qu'au choix de son premier baiser.
+--Sauge, à pied donc comme en pèlerinage,
+Alla trouver le Prince en son château,
+Et tout le long de la route un manteau
+Rude et grossier cacha son personnage.
+Elle arriva par la pluie et le vent,
+Sur elle ayant laissé crever la nue;
+Et, si d'abord fut des gens méconnue,
+Ne surprit point le Prince en arrivant.
+
+--«Mon coeur, dit-il, vous attendait, Princesse;
+Du bois au lac, je vous cherchais, ma Fleur,
+Et fatiguais du cri de ma douleur
+L'onde et le ciel, n'ayant repos ni cesse.»
+
+--Et ce disant, il se prit à baiser
+A deux genoux sa main mignonne et fine,
+Et puis voulut sur l'heure à la Dauphine
+Présenter Sauge avant de l'épouser:
+Il lui fit faire un peu de belle flamme
+Pour la sécher d'abord. Tant de beauté,
+De naturel et de simplicité
+En cet état le touchait jusqu'à l'âme.
+Il fit venir perles, saphirs, rubis,
+Bijoux montés et beaux luths de Vérone.
+Il fit de même apporter la couronne
+Et préparer des merveilleux habits.
+
+
+IV
+
+COMMENT SAUGE-FLEURIE FIT AU PRINCE UN NOBLE
+ET TOUCHANT DISCOURS
+
+
+Sauge admira ces objets sans envie
+Et dit:
+ «Seigneur, les beaux jours sont comptés.
+Aimez-moi bien, et jamais ne doutez
+Du bel amour dont j'ai l'âme ravie.
+Est-il pour moi besoin de tant d'apprêt?
+N'aimez-vous point la belle solitude,
+Et des amants n'est-ce plus l'habitude
+De mieux s'aimer quand l'amour est secret?
+Restons ici sans plus, si bon vous semble;
+Nos yeux pourront se parler à loisir,
+Et nous n'aurons de si charmant plaisir
+Que seul à seul à demeurer ensemble.
+Auprès de vous, je sens mon coeur léger;
+Légère est l'heure aussi qui me convie
+Et là, tout beau! je vous donne ma vie.
+Prenez-la donc, mais sans m'interroger.»
+
+Elle lui fit un généreux sourire
+Ne regrettant ce qu'elle avait bien fait,
+N'y songeant même.--Et son bonheur parfait
+En mots humains ne se pourrait décrire.
+--Amour et Mort sont toujours à l'affût:
+Ne croyez pas que celle que je pleure
+Fut épargnée.
+ Elle sécha sur l'heure
+Comme une fleur de sauge qu'elle fut.
+
+
+MORALITÉ
+
+
+Je compte peu qu'une femme ainsi m'aime
+Jusqu'à mourir: ceci montre, pourtant,
+Que pour aimer, ne fût-ce qu'en instant,
+L'on brave tout, Madame, et la Mort même.
+
+
+
+
+LES TROIS PETITES PRINCESSES
+
+COMMENT TROIS BONNES FEES FIRENT TROIS BEAUX
+DONS A TROIS PETITES PRINCESSES
+
+
+Trois filles d'un Roi sarrazin,
+Le même jour, furent priées
+Et le même jour mariées
+Aux trois fils d'un Prince voisin.
+Elles eurent mêmes grossesses:
+Au bout de neuf mois mêmement,
+Il leur naquit, pareillement,
+Trois petites princesses.
+Le Roi maure, dit le Conteur,
+Fit proclamer leur délivrance
+En Inde, en Perse et jusqu'en France,
+Et dépêcha son enchanteur
+Auprès de trois gentilles Fées
+Qui, dans trois chars tendus d'orfrois,
+Se présentèrent toutes trois,
+D'aurore et de lune attiffées.
+Après qu'il fut fait maint salut
+Et que luth et lyre eurent cesse,
+Chaque Fée à chaque Princesse
+Fit le plus beau don qu'il lui plut.
+
+A sa Princesse, la Première
+Donna pour don qu'elle serait
+Faite comme elle, trait pour trait,
+Et plus Belle que la lumière.
+
+--«Bien que soit richesse en honneur
+Chez les mortels, dit la Seconde,
+Mon don n'est perle de Golconde
+Mais belle perle de Bonheur.»
+
+Vint la Troisième.--«Il est encore,
+Dit-elle, un don plus précieux!»
+En couvrant l'enfant jusqu'aux yeux
+D'un suaire tissé d'aurore.
+En faisant ce don, elle était
+Si bonne, si douce et si tendre,
+Qu'on ne se lassa pas d'attendre
+Le grand bien qu'elle promettait.
+Grand bien n'est pas ce qu'on présente
+Souvent pour tel; car là, tout beau!
+On mit la petite au tombeau,
+Qui mourut à l'aube naissante.
+
+
+MORALITÉ
+
+
+Mieux que Bonheur et Beaux Appas
+Vaut la Mort, pour ce qu'est la Vie:
+Ne la plaignez: Qui ne l'envie
+Ne vécut et ne m'entend pas.
+
+
+
+
+LE PETIT CASTEL DE CIRE
+
+
+I
+
+COMMENT ROSE-ROSE AVAIT LE DON D'ENTENDRE LE
+LANGAGE DES ABEILLES, CE QU'EXPOSE L'AUTEUR
+EN MANIÈRE D'INTRODUCTION
+
+
+Parmi tous les dons de vertu.
+De beauté, de grâce et décence
+Que Rose-Rose, à sa naissance,
+Eut d'une Fée, elle avait eu
+Le don d'entendre sans étude
+Les Abeilles en leurs fredons,
+Aussi bien que nous entendons
+Le bon français par habitude.
+Et grâce à ce rare savoir,
+Elle avait sur le Roi, son père,
+Pour gouverner l'État prospère,
+Tout crédit, conseil et pouvoir:
+L'hiver n'empêchait pas les roses
+D'éclore en ces temps merveilleux,
+Et les Abeilles en tous lieux
+En savaient long sur toutes choses.
+
+Ceci n'est qu'un conte amoureux
+Que je dédie aux coeurs fidèles.
+Aimez seulement mes modèles
+Aussi bien que je fais pour eux.
+
+
+II
+
+COMMENT ROSE-ROSE ET MYRTIL EURENT UN SONGE
+SEMBLABLE, ET DES PROPOS QUE ROSE-ROSE EUT
+AVEC LES ABEILLES
+
+
+Rose-Rose, à peine éveillée,
+Dès la première aube appela
+Ses femmes, et ce matin-là,
+De blanc voulut être habillée:
+Elle fut donc vêtue ainsi
+Que sont les blanches fiancées.
+Mais nul ne savait ses pensées.
+L'amour n'avait pu jusqu'ici
+Troubler une dame aussi sage.
+On assurait qu'il n'était point
+De prétendant qui, sur ce point,
+Eût vu rougir son beau visage.
+Quand on eut peigné ses cheveux,
+Plus blonds qu'une moisson dorée,
+Et qu'elle fut ainsi parée
+Et belle assez selon ses voeux,
+Elle fit, contre l'habitude,
+Éloigner ses Dames d'honneur,
+Comme si son secret bonheur
+S'augmentait de sa solitude.
+
+Elle s'en fut seule au jardin
+Pour causer avec les Abeilles.
+--Des parterres et des corbeilles,
+Des bosquets, des gazons, soudain
+Toutes s'empressèrent vers elle,
+Et par mille souhaits charmants,
+Grâces, bonjours et compliments,
+Lui témoignèrent de leur zèle.
+Après tous ces gentils discours,
+Prenant sa voix la plus menue,
+Rose leur dit:--«Je suis venue
+Vous demander aide et secours;
+Et tout d'abord je vous rends grâce
+De ce que vous ne m'avez fait
+Encor défaut d'aucun bienfait:
+Voici le cas qui m'embarrasse.
+
+«J'aime un Prince que je n'ai vu
+Qu'en songe encor, cette nuit même;
+Rien ne m'est plus, sinon qu'il m'aime
+Et qu'il m'a prise au dépourvu.
+Amour donc jamais ne nous laisse
+Sans aimer, car je ne suis plus,
+Malgré mes dédains résolus,
+Que joie, espoir, trouble et faiblesse!
+
+--«Le lieu de mon songe était tel,
+Que je vis en cette aventure
+Ce même jardin en peinture,
+Ces fleurs et ce petit Castel
+Que vous m'avez sur la colline
+Tout bâti de cire, au dessus
+Du petit lac aux bords moussus
+Et de ce jardin qui décline.
+Ce fut là qu'il me vint chercher
+Et me put expliquer sa flamme
+En mots si vrais, que jusqu'à l'âme
+Son bel amour me sut toucher:
+Et comme en un miroir immense
+Je me voyais lui souriant
+Et lui de même me priant
+Tout obtenir de ma clémence.
+--«Je suis fils de Roi, disait-il,
+Et je veux vous aimer sans cesse.
+Vous pouvez, sans honte, Princesse,
+M'aimer aussi! J'ai nom Myrtil.
+--«Mon nom, lui dis-je, est Rose-Rose,
+--«Et, dans l'instant, nos jeunes fronts
+Furent, ainsi que nous serons,
+Couronnés de myrte et de rose.
+En me voyant si belle ainsi,
+Et lui plus beau que la lumière,
+Je donnai mon amour première
+Au beau Prince que j'ai choisi.»
+
+Songe alors n'était pas mensonge,
+Car Myrtil eut, de son côté,
+Comme on l'a depuis rapporté,
+Cette même nuit même songe:
+Il vit, dans le même moment,
+Au même lieu, sa même image
+A Rose-Rose rendre hommage.
+Et lui faire même serment,
+Dans ce même Castel de cire
+Où, sans penser au lendemain,
+Rose avait bien promis sa main,
+A n'en douter, à ce beau Sire.
+
+Et Rose dit en même temps:
+--«Allez vite, Abeilles fidèles.
+Vite autant que vous aurez d'ailes.
+Dire à Myrtil que je l'attends!
+Allez du couchant à l'aurore,
+Et ne revenez pas sans lui;
+Allez, et dites à celui
+Que j'aime, au pays que j'ignore,
+Lorsque vous l'aurez rencontré,
+Qu'approuvée ou que combattue,
+Toute de blanc ainsi vêtue,
+En ce Castel je l'attendrai
+Chaque jour, à cette même heure,
+A chaque aube que Dieu fera,
+Et que, s'il faut, l'on m'y verra
+Venir jusqu'au jour que je meure!»
+
+
+III
+
+COMMENT LES ABEILLES ENTREPRIRENT UN LONG VOYAGE
+ET COMMENT ROSE-ROSE ATTENDIT LEUR RETOUR
+
+
+On ne pouvait pas, en effet,
+Contredire en cette occurrence,
+Car il n'était pas même en France
+De Prince en tout point si parfait:
+Et les Abeilles, à l'entendre,
+D'une part avaient approuvé
+Tout ce que Rose avait rêvé
+De beau, de sincère et de tendre,
+Mais, d'autre part, le pire était
+Que par mainte et mainte contrée
+Elles la savaient séparée
+De Myrtil, et qu'il habitait
+Au delà des terres connues,
+En des pays si fort distants,
+Qu'il leur faudrait bien bien longtemps
+Avant que d'être revenues.
+Car le monde est grand, ce dit-on.
+Pourtant, nos bonnes confidentes,
+Quoique très sages et prudentes,
+N'objectèrent rien sur ce ton,
+Sachant que l'amour ne raisonne
+Et n'en veut qu'à son bon plaisir,
+N'ayant le goût ni le loisir
+De croire ou d'entendre personne.
+--En rien donc ne contrariant
+Son dessein, l'ambassade ailée
+Après s'être au ciel assemblée,
+Tourna son vol vers l'Orient:
+Elle allait si fort admirée,
+Comme un globe d'or dans les cieux.
+Et paraissait à tous les yeux
+Si prompte, si belle et dorée,
+Que telle ambassade, je crois,
+N'alla du Louvre ou de Versailles
+Négocier les fiançailles
+D'aucune fille de nos rois!
+
+Rose ainsi fit qu'aux messagères
+Elle avait dit qu'elle ferait;
+Chaque jour, elle se parait
+D'étoffes blanches et légères;
+Les myrtes aux roses mêlés
+Ceignaient son front, et sûre d'elle
+Et de son bel amour fidèle,
+Malgré bien des jours écoulés
+Dans l'attente et la solitude,
+En son Castel, chaque matin,
+Elle attendait l'époux lointain
+Sans trouble et sans incertitude.
+Et tel était son sentiment
+Et sa foi, que la longue attente
+Ne la rendait que plus constante,
+Et que l'on admirait comment
+Sa magnifique indifférence
+Mettant la Cour en désarroi
+Déconcertait maint fils de Roi
+Venu dans une autre espérance,
+Son Père était tout déconfit
+Et le pauvre homme en cette affaire
+Ne savait vraiment plus que faire:
+Et que vouliez-vous bien qu'il fit?
+Larmes, prières, étaient vaines;
+Et ce fut tout de même en vain
+Qu'il s'enquit d'un fameux devin
+Et qu'il ordonna des neuvaines.
+Rose n'entendait pas raison.
+Et revenait, sans être lasse,
+Chaque jour à la même place
+Consulter le pâle horizon
+Dès l'aube.--Et la belle songeuse
+Ne songeait à rien qu'à l'amant,
+Que lui ramenait sûrement
+Son ambassade voyageuse.
+
+
+IV
+
+COMMENT MYRTIL FIT A TRAVERS LE MONDE UN VOYAGE
+MERVEILLEUX QUI DURA CENT ET
+CINQUANTE ANNEES.
+
+
+Myrtil s'était mis en chemin,
+Guidé par les bonnes Abeilles.
+Lorsqu'il les eut de ses oreilles
+Ouï, comme en langage humain,
+Qui contaient l'histoire suivie
+De son beau songe trait pour trait,
+Et comment Rose l'attendrait
+S'il le fallait, toute la vie,
+Aussitôt le Prince amoureux,
+Malgré tout le noble entourage,
+Qui ne craignait que son courage
+En ce départ aventureux,
+Prit une belle et bonne armée
+Et se mit en marche à travers
+Tant et tant de peuples divers,
+Pour retrouver sa bien aimée,
+Qu'il n'est Monarque ou Conquérant
+Qui, pour de moins belles victoires
+Et des travaux moins méritoires,
+N'en ait reçu le nom de Grand.
+
+L'Amant, dont la fortune heureuse
+N'avait que des coups surprenants,
+Par les mers et les continents
+Promenait sa gloire amoureuse.
+--Mais, si je tire du récit,
+Dont j'ai suivi le commentaire,
+Qu'il venait du bout de la terre,
+Notre monde se rétrécit
+Et n'a plus la même apparence;
+Car, outre les pays connus
+Dont bien des gens sont revenus,
+Tels que Chine, Inde, Egypte et France,
+Il avait encor parcouru
+Bien des mers depuis ignorées
+Et de fabuleuses contrées
+Qui de ce monde ont disparu:
+La mer où chantaient les Sirènes
+Et les vallons mélodieux
+Peuplés de Héros et de Dieux
+Encor chers aux Muses sereines.
+Le jardin d'Eden, où tomba
+Adam et la race insoumise
+Des hommes, la Terre Promise
+Et le Royaume de Saba,
+La côte d'Ophir et, près d'elle,
+L'or en montagne accumulé,
+Le Venusberg, l'île Thulé,
+Où mourut le Vieux Roi fidèle,
+Et les terres des Paladins,
+Et la Forêt où j'imagine
+Que vivaient Morgane et Brangine,
+L'Ile d'Armide et ses jardins
+Avant Renaud et la Croisade,
+Et tout l'Orient enchanté,
+En mille et une nuits conté
+Par la bonne Schéhérazade:
+Et Myrtil allait à travers
+Le monde, entrainant à sa suite,
+En son amoureuse poursuite,
+Tous les peuples de l'Univers!
+Car les Abeilles étaient Fées,
+Et, dès que son glaive avait lui,
+Les rois vaincus dressaient pour lui
+Des colonnes et des trophées.
+
+Si le voyage fut si grand
+Que je n'ai pu faire le compte
+Des merveilles qu'on en raconte,
+Je puis, du moins, en comparant
+Les dates qui m'en sont données.
+Conclure que, pour parcourir
+L'Univers et le conquérir,
+Il mit cent et cinquante années.[1]
+
+[Note 1: Ce calcul est insuffisant,
+Car alors la belle durée
+Des longs ans était mesurée
+Autrement qu'elle est à présent.
+
+(Note de l'auteur)]
+
+
+V
+
+COMMENT MYRTIL VIT LE PETIT CASTEL DE CIRE ET
+LES ADMIRABLES CHANGEMENTS QUI S'ÉTAIENT
+FAITS DANS LA NATURE DU JARDIN
+
+
+Il est clair qu'un si grand concours
+De peuples en tel équipage
+Ne se meut point sans grand tapage.
+Donc, par les chemins les plus courts,
+Tous les courriers de la frontière
+Revenaient en hâte, annonçant
+A Rose qu'un Roi tout Puissant
+Avait conquis la terre entière
+Et n'avait plus qu'à conquérir
+Ce seul royaume, en telle sorte
+Que son armée était si forte,
+Qu'il entrerait sans coup férir.
+
+Rose ouït ce préliminaire
+Comme Reine, sans s'émouvoir,
+Ayant hérité du pouvoir
+De son père mort centenaire,
+(On vivait très vieux en ce temps).
+Mais l'on s'étonnait que la Reine
+Demeurât d'humeur si sereine
+Devant ces périls éclatants.
+Or, sans vous creuser la cervelle.
+Vous avez deviné comment
+Rose ne s'émut nullement
+En entendant cette nouvelle,
+Car vous pouvez vous figurer
+Que quelque Abeille avant-coureuse
+Avait dit à notre amoureuse
+Plus que de quoi la rassurer.
+La Mouche-Fée, à son oreille,
+Comme une clochette d'or fin,
+Sonna si doucement, qu'enfin
+Rose n'eut joie autre ou pareille.
+Comme moi, vous pouvez déjà
+Conclure de cette arrivée
+Que, dès que l'aube fut levée
+Dans le ciel et se propagea,
+Myrtil avait quitté sa tente,
+Et précédé du bel Essaim
+Qui le servait en son dessein,
+Poursuivait sa course constante,
+Et cela de telle façon,
+Que Myrtil, comme je vais dire,
+Vit le Petit Castel de cire
+Dont notre Essaim fut le maçon.
+
+Toutes choses étaient changées
+Sinon de lieu, du moins de fait:
+Les mêmes lilas, en effet,
+Et les buis en belles rangées,
+Avec l'âge étaient devenus
+Si grands, si grands, que les grands chênes,
+Que l'on voit aux forêts prochaines,
+N'étaient que brins d'herbe menus,
+Et que les reines marguerites,
+Ainsi que les jeunes rosiers,
+Abeilles, où vous vous posiez,
+Sans rien perdre de leurs mérites,
+Etaient en telle floraison,
+Qu'en une rose, n'en déplaise,
+Rose aurait dormi mieux à l'aise
+Qu'en son lit, par comparaison.
+Et l'odeur fraîche et pénétrante
+De tant de parfums, dit l'auteur,
+Avait fait une eau de senteur
+De l'onde unie et transparente
+Du lac, qui s'était tant porté
+Hors de ses bornes naturelles,
+Que ses eaux pouvaient bien entre elles
+Couvrir notre monde habité.
+Car toutes choses, au contraire
+De s'enlaidir, avaient été
+Vieillissant en telle beauté
+Qu'il est malaisé de pourtraire
+Les admirables changements
+Qui s'étaient faits dans la nature
+Du jardin qu'avaient, en peinture,
+Montré deux songes si charmants.
+
+
+VI
+
+COMMENT LES COLOMBES BLANCHES ACCOMPAGNÈRENT
+ROSE-ROSE JUSQU'AU CASTEL DE CIRE ET
+COMMENT MYRTIL L'Y REJOIGNIT.
+
+
+Si la blancheur est un des signes
+De la vieillesse, je dirai
+Que les Biches au poil doré,
+Les Tourtereaux bleus et les Cygnes
+Plus noirs alors que les corbeaux,
+Si j'en crois l'auteur que je cite,
+Etaient en ce merveilleux site
+Si blancs de vieillesse et si beaux,
+Que de race en race engendrée
+Jusqu'à leurs derniers rejetons,
+Aux pays que nous habitons
+Leur blancheur en est demeurée.
+C'est seulement depuis ce temps
+Que nous voyons le blanc plumage
+Des colombes au doux ramage,
+Biches blanches et merles blancs.
+
+Quoi qu'il soit de cette origine,
+Vous eussiez vu là ce matin
+Les belles brouteuses de thym,
+Plus blanches que l'on n'imagine.
+S'arrêter de brouter pour voir
+Passer la blanche fiancée
+Grave et dès longtemps exercée
+Au long amour de son devoir:
+Tandis que la troupe fidèle
+Des colombes allait volant
+Jusqu'au Castel, et s'emmélant
+Par couple léger autour d'elle.
+Car les colombes, par milliers,
+Que ce bel amour intéresse,
+Escortaient leur bonne maîtresse
+A ses rendez-vous journaliers.
+
+Vous dirai-je encor davantage?
+Si d'une part les verts ormeaux
+Et les cèdres aux noirs rameaux,
+A mesure de leur grand âge,
+Avaient poussé leur front serein
+Et leur taille extraordinaire
+Bien haut au dessus du tonnerre,
+D'autre part, l'effort souterrain
+De leurs racines biscornues,
+Travaillant la colline, avait
+Fait que le Castel se trouvait
+Comme un temple parmi les nues.
+Et ce n'était plus comme avant
+Colline humble, pente et mi-côte,
+Mais pic d'azur, montagne haute
+Où ne peut atteindre le vent.
+L'accès au Prince en fut facile,
+Soit qu'alors un char enchanté
+Ou quelque autre engin l'ait porté
+Auprès de Rose en cet asile
+D'amour, de gloire et de repos,
+D'où l'on voyait par les vallées
+Dix mille villes assemblées,
+Comme en leurs parcs, de blancs troupeaux,
+Les mers et les eaux miroitantes,
+Et les moissons et les forêts,
+Et sur cent mille arpents, auprès
+Du lac profond, cent mille tentes!
+
+
+VII
+
+COMMENT ROSE ACCUEILLIT MYRTIL ET DU DISCOURS
+QU'ELLE LUI TINT
+
+
+Myrtil s'avançait au milieu
+Des Colombes, parmi les nues,
+Et des Abeilles revenues
+De leur voyage en ce haut lieu,
+D'où Rose eut le monde en offrande.
+Mais cette fois le Conquérant,
+Au monde même indifférent,
+Trouve enfin que la terre est grande
+Assez, puisqu'il a retrouvé
+Rose-Rose et son doux sourire,
+Et, tel que je l'ai pu décrire,
+Le Castel qu'il avait rêvé.
+Et comme il déposait son glaive
+En s'agenouillant sur le seuil,
+Rose s'en vient lui faire accueil
+De ses deux bras et le relève:
+
+--«Heureux le jour où je te vois,
+Myrtil, heureuses les années
+Qui rassemblent nos destinées!»
+Dit-elle. Et le son de sa voix,
+Limpide comme une fontaine,
+Est frais comme les belles eaux
+Où viennent boire les oiseaux
+Après une course lointaine.
+«Heureux le songe où je t'ai vu!
+Et vous, compagnes dévouées
+De son retour, soyez louées,
+Abeilles, pour avoir pourvu
+De tant d'honneur son beau courage,
+Et pour me l'avoir ramené
+Aux lieux où notre amour est né,
+Dans le premier temps de notre âge.
+Cher époux, tu m'es donc rendu,
+Mais je n'eus que joie à t'attendre,
+Puisque je t'ai d'un coeur plus tendre,
+En toute assurance, attendu:
+Et cette assurance était telle
+Et me faisait vivre si fort
+Que j'eusse attendu sans effort
+Jusqu'à devenir immortelle!
+Non, non, les ans n'ont apporté
+A notre amour aucun dommage,
+Amour a toujours le même âge,
+Et t'ai-je seulement quitté!
+Car, malgré les longues années,
+Tu vois que sur mon front les fleurs
+Dont nos noms portent les couleurs,
+Ne sont point seulement fanées.
+Viens, Myrtil, donne-moi la main.
+Et bien que ta vertu connaisse
+L'arche d'amour et de jeunesse,
+Je veux te montrer le chemin,
+Et comment en notre demeure
+Pour nous un même trône est prêt
+Où j'avais dit qu'on me verrait
+Venir jusqu'au jour que je meure!»
+
+Et sur leur trône radieux
+Ils furent, comme deux statues
+Augustes et de blanc vêtues,
+Comme on imagine les dieux
+Auprès des déesses insignes:
+Et leurs cheveux en s'argentant
+Etaient devenus blancs autant
+Que les colombes et les cygnes:
+Car, puisqu'il faut vous dire tout
+En un mot, sachez, je vous prie,
+(Bien qu'un miracle de féerie
+Eût été bien mieux de mon goût)
+Que l'âge en cette conjoncture
+Avait de même, parait-il,
+Rendu Rose-Rose et Myrtil
+Aussi vieux qu'était la nature.
+Oh! que s'il m'eût été permis,
+Ainsi qu'aux poètes antiques.
+De créer des dieux authentiques,
+Je les eusse en un temple mis
+Parmi les plus touchants exemples
+D'amour et de fidélité,
+Chacun contre l'autre accoté,
+Sous un dais de pourpre aux plis amples,
+Tels quels avec leurs blancs habits
+Ainsi qu'avec les myrtes pâles
+Changés soudain en fleurs d'opales
+Parmi des roses de rubis:
+Car en même temps leurs prunelles
+Et leur sourire, en vérité,
+Avaient pris l'immobilité
+Qui n'est qu'aux choses éternelles!
+
+De cela, vous ne doutez pas,
+Comme il apparaît, ce me semble,
+Qu'ils étaient réunis ensemble
+Et passés de vie à trépas,
+Dans le petit Castel de cire
+Qui devint ainsi leur tombeau:
+Et leur sort m'a paru si beau,
+Qu'il m'a plu de vous le décrire.
+
+
+VIII
+
+COMMENT LES ABEILLES CHANTÈRENT, CE QUE L'AUTEUR
+EXPOSE EN MANIÈRE DE CONCLUSION
+
+
+Le vieux conte que j'ai suivi,
+Dit encore, entre autres merveilles,
+Que sur ce les bonnes Abeilles,
+S'empressant toutes à l'envi,
+De miel et de cire embaumée
+Vinrent murer le monument
+Où notre glorieux amant
+Dormait avec sa bien-aimée;
+Et que notre Essaim tout autour
+De cette belle sépulture,
+Dont il avait clos l'ouverture,
+Forma jusqu'au déclin du jour
+Des chants faits de si doux bruits d'ailes,
+Qu'il était plus croyable encor
+Qu'il célébrât les noces d'or
+Des Epoux à jamais fidèles.
+
+
+
+
+LES DEUX TALISMANS
+
+COMMENT LA FEE ARBIANNE AVAIT DEUX AMANTS
+
+
+La Fée Arbianne avait deux talismans:
+Un Casque d'or qui rendait invisible,
+Et, d'autre part, une Épée invincible.
+Arbianne avait de même deux amants.
+
+Si je l'en blâme, au moins que l'on m'accorde,
+Au lieu d'aller se creuser le cerveau,
+Qu'en avoir trois chez nous n'est pas nouveau,
+Et qu'aux beaux luths, il n'est point qu'une corde.
+
+Son choix ne fut ni bas ni hasardeux:
+Tous deux étaient fils de Roi, dit le conte.
+Elle donna l'Épée à l'un pour compte,
+Le Casque à l'autre, et les aima tous deux.
+--De garde au pied de sa tour d'émeraude,
+L'un de l'Épée allait tout pourfendant,
+Monstre, dragon, harpie et prétendant,
+Et la gardait, en se gardant de fraude.
+--L'autre invisible allait surprendre ainsi
+La Fée à point en son bain d'eau de rose,
+Et, comme on dit, ce ne fut point en prose
+Qu'il lui conta son amoureux souci.
+
+
+MORALITÉ
+
+
+L'amant au Casque est l'amant qu'on préfère:
+Et je déduis d'Amour et de ses lois,
+Que vaillants coups d'épée et beaux exploits
+Ne valent pas prudence et savoir faire.
+
+
+
+
+MULOT ET MULOTTE
+
+COMMENT MULOT ET MULOTTE REÇURENT DANS LEUR
+CABANE UNE VIEILLE HORRIBLE
+
+
+Deux vieux époux, pauvres et gens de bien,
+Vivaient du temps de ma Grand'Mère l'Oie,
+Comme beaucoup des héros que j'emploie.
+Ils se nommaient, si je me souviens bien,
+L'homme Mulot et la femme Mulotte.
+Tous deux étaient couchés dans le moment,
+Et, dans leurs lits, ils dormaient chaudement:
+Vieil amour même empêche qu'on grelotte.
+Cette remarque est ici de saison;
+La neige avec la bise faisait rage
+Tant et si bien, qu'en cette nuit l'orage
+Menaçait fort d'emporter la maison.
+Je dis maison, je veux dire cabane.
+Car au maçon, qui n'usa de cordeau,
+Il ne fallut qu'un peu de terre et d'eau,
+Non plus de bois que la charge d'un âne.
+Comme ils dormaient, une Voix appela,
+Une et deux fois, puis trois, de telle sorte
+Qu'il était clair que quelqu'un à la porte
+Demandait aide.
+
+ --«Eh! Parbleu, me voilà!»
+Fit le bonhomme, en quittant sa paillasse.
+Et rien n'est plus cruel que lorsqu'il faut
+Quitter ainsi pour l'air froid le lit chaud.
+En aurions-nous fait autant à sa place?
+
+--«Oh! Pour l'amour de Dieu!» demandait-on
+D'une voix douce autant que douloureuse.
+
+Mulot ouvrit.
+
+Mais une Vieille affreuse
+
+Entra:
+
+ La voix, du coup, changea de ton.
+--«Fort bien!» dit-elle.
+
+ Elle était secouée
+De fièvre ensemble et de froid, les pieds nus,
+Et puis lépreuse, à des signes connus,
+Car elle avait une voix enrouée
+Comme ont les chiens après de longs abois,
+La face ardente avec les chairs putrides,
+L'oeil clair dans l'ombre, et sur la peau des rides
+Rèches autant que l'écorce du bois.
+Vous auriez eu la preuve à voir sa mine,
+Ses yeux méchants et ses ongles crochus,
+Que pour bons coeurs il n'est gens si déchus,
+Puisqu'en pitié l'on prit cette vermine
+Et que nos gens la mirent en leur lit.
+Mulot jeta dans l'àtre une bourrée,
+Donna le linge, et Mulotte affairée
+Eut du courage aux soins qu'elle accomplit.
+
+
+II
+
+COMMENT CETTE VIEILLE ÉTAIT UNE BELLE FÉE, ET COMMENT
+ELLE OFFRIT DE DONNER A MULOT ET A
+MULOTTE RICHESSES ET HONNEURS
+
+
+Comme on lavait cette triple Mégère
+Voilà-t-il pas que, sans désemparer.
+Elle en vient toute à se transfigurer,
+Tant qu'en beauté le Conteur n'exagère,
+Et qu'elle en a blonds cheveux à monceaux,
+Les traits charmants, les chairs amignonnées
+Comme au matin des roses fleuronnées,
+Et les yeux bleus du bleu profond des eaux.
+--D'un trait à l'autre on ne vit le passage--
+Et puis drap d'or, taffetas et satin,
+Couleur d'iris et couleur du matin
+Lui font gentils cotillon et corsage.
+Elle sauta du lit pour mieux causer,
+Ayant un astre au front, qui l'illumine.
+Lors elle était de si gentille mine,
+Qu'il eût fallu le Roi pour l'épouser!
+
+C'était alors une ordinaire chose
+Que Fée errante et Fantômes changeants:
+Aussi ni l'un ni l'autre de nos gens
+Ne s'étonna de la métamorphose.
+
+--«Ami, je suis satisfaite de vous,»
+Leur dit la Fée; et sa voix naturelle
+Etait ainsi qu'un chant de tourterelle,
+Et son sourire encor était si doux,
+Que nos bons vieux en furent vite à l'aise.
+--«Ça, faites-moi de grands souhaits, je veux
+En un moment accomplir tous vos voeux,»
+Reprit la Fée.
+
+MULOT
+
+«Eh! ne vous en déplaise,
+De votre part, c'est bien de la bonté.
+
+LA FÉE
+
+«Dis, que veux-tu pour bonne récompense?
+
+MULOT
+
+«Dam! rien.
+
+LA FÉE
+
+«Quoi! rien?
+
+MULOT
+
+«Rien du moins que je pense.»
+
+LA FÉE
+
+--«Oh! oh! Le cas est rare en vérité,
+Et je vois bien qu'il faut que je vous aide.
+--«Et je sais trop, se dit-elle en songeant,
+«Par où le prendre: il n'est souci d'argent
+Que l'homme riche ou pauvre ne possède.»
+Et ce disant la Feé avait raison:
+Dépense induit en nouvelle dépense.
+Richesse autant que misère dispense
+D'avoir un sou vaillant à la maison.
+
+LA FÉE
+
+«Ami Mulot, veux-tu devenir riche
+A ton souhait?
+
+MULOT
+
+ «Et ne le suis-je pas?
+Ma femme et moi faisons nos deux repas,
+Ma belle Dame, et mon bien n'est en friche.
+J'ai pour ma vache assez de foin fauché,
+Mes trois pommiers emplissent dix corbeilles.
+«Je mouds vingt sacs de seigle, et les abeilles
+Valent, par an, deux écus au marché.
+Je puis encor tous les jours de l'année
+--Sans vous fâcher--donner aux pauvres gens,
+Clercs en voyage ou moines indigents,
+L'aide du ciel que je vous ai donnée.
+
+LA FÉE (à part.)
+
+--«Le Roi toujours n'eut si bon compagnon,
+Et noble coeur fait souche de noble homme.
+Mulot, ma foi! serait bon gentilhomme.
+On en a vu bien d'autres: pourquoi non?
+
+(S'adressant à Mulot.)
+
+«Maître Mulot, veux-tu que je te fasse
+Seigneur céans, écuyer ou baron?
+J'attacherai moi-même l'éperon.
+Tu prendras nom Mulot de Bonne-Face;
+Et tu pourras porter en mon honneur
+Le champ d'azur de mon blason de Fée
+Dragon d'argent et colombe coiffée.
+Et si sur ce quelque beau raisonneur
+Vient à gloser, il l'ira dire à Rome!»
+
+MULOT
+
+--«Je suis certain, belle Dame, à vous voir
+Que vous avez magnifique pouvoir
+Et ne voulez vous rire d'un pauvre homme.
+Mais, voyez-vous, honneurs sont dangereux.
+L'autre semaine en notre voisinage
+Un vieux Seigneur, à peu près de mon âge,
+Fut bien occis aux croix du chemin creux.
+Il fut, pourtant, charitable en sa vie,
+De bon esprit comme de bon aloi.
+Je ne pourrais, en mon nouvel emploi,
+Non mieux que lui, me garder de l'envie.
+Car je ne suis bien savant ni bien fort,
+Et n'eus jamais encrier ni rapière.
+Et sans compter que mon cousin Grand-Pierre
+Se gausserait certe, et n'aurait pas tort.»
+
+
+III
+
+COMMENT LA FÉE VOULUT RENDRE A MULOT ET A MULOTTE
+LA JEUNESSE, ET DE LA BONNE ODEUR DE
+LILAS QUI SE RÉPANDIT DANS LA CABANE
+
+
+Quoiqu'un peu sotte en toute cette affaire,
+La bonne Fée eut le coeur de chercher
+Quel nouveau don le pourrait bien toucher
+Et quel grand bien elle lui pourrait faire:
+Et tout à coup elle lui demanda:
+
+--«Aimes-tu bien ta femme?
+
+MULOT
+
+ «Il n'est, pardienne!
+Bonne besogne encore que la sienne.
+
+LA FÉE
+
+«Et l'as-tu bien toujours aimée?
+
+MULOT
+
+ «Oui-da!
+Je m'en souviens, elle était de votre âge,
+C'était le mois qui suivit la moisson,
+Il se peut bien alors qu'un bon garçon
+Fasse sa cour sans manquer à l'ouvrage.
+Et, sans avoir le teint que vous avez,
+Elle était bonne et belle à sa manière
+Et fraîche ainsi qu'une fleur printanière.
+Bref, en deux mois nous étions arrivés
+(Nous connaissant déjà de longue date)
+A nous aimer. Si bien que les voisins
+En me voyant ramener ses poussins,
+Fendre le bois et lui porter sa jatte,
+Disaient:--A quand la noce et le repas?
+Quoique la chose encor ne fût pas faite,
+Car les parents sont toujours de la fête.
+Et cependant ils ne se trompaient pas.
+J'étais un gars de quelque économie,
+Et je sus bien, le jour qu'il en fut temps,
+Aller quérir vingt bons sous d'or comptants
+Pour les bailler aux parents de ma mie.
+Et depuis, dam! j'ai semé notre blé,
+Et nous avons vécu toujours ensemble.
+N'est-ce pas tout vous dire, ce me semble?
+Le temps, ainsi que l'eau coule, a coulé.»
+
+--«Maître Mulot,» lui dit la bonne Fée,
+--Et dans l'instant, le vent de renouveau
+Qui remplit l'air vous eût pris le cerveau,
+Comme un parfum de lilas par bouffée.--
+«Maître Mulot, veux-tu redevenir
+Jeune, et revivre une jeunesse telle
+Avec Mulotte?--Et Mulotte veut-elle
+En même temps que Mulot rajeunir?
+Parle, Mulot,--et parle aussi, Mulotte;
+Car jusqu'ici tu n'as beaucoup parlé,
+Et Fée ou femme, en notre démêlé,
+N'eût pas manqué de porter la culotte.»
+
+Mulotte, ainsi qu'elle eût fait à vingt ans,
+Baissa les yeux; car, pour femme soumise,
+Parler devant son homme n'est de mise:
+L'exemple est bon aux femmes de tous temps.
+
+Et Mulot dit:
+
+--«Si ma pensée est nette,
+Respect gardé, pourtant je ne puis point
+Vous satisfaire encore sur ce point
+Non plus que faire une réponse honnête.
+Excusez-en, Madame, un vieux barbon.
+Vivre deux fois est-il un avantage,
+Et si je fais peau neuve en mon grand âge,
+Serais-je bien Mulot pour tout de bon?
+L'homme se prend aux ruses qu'il machine.
+Et je préfère encor ne rien changer,
+Bon bûcheron n'a son fagot léger,
+Et les ans lourds, qui me courbent l'échine,
+M'ont plu comme un fagot à fagoter,
+Et bien qu'encor la charge soit pesante,
+Je crois qu'avec Mulotte, ici présente,
+Nous viendrons bien à bout de la porter.
+Votre bonté passe en tout mon envie,
+Et pour ma part j'ai le sens trop étroit
+Pour être induit à tenter par surcroit
+Le sort chanceux d'une seconde vie.»
+
+
+IV
+
+COMMENT LA FÉE EN BONNE PERSONNE BUT ET MANGEA
+AVEC MULOT ET MULOTTE
+
+
+Le Conteur dit que l'on ne poussa pas,
+Et que la Fée était bonne personne.
+
+--«Chacun, dit-elle, à sa mode en raisonne,
+Ami Mulot. Vous êtes, en tout cas,
+De braves gens,--le reste vous regarde.»
+
+Puis, honorant Mulot comme il voulait,
+Elle trempa du pain bis dans du lait
+Et but avec nos bons vieux.
+
+ Dieu les garde!
+
+
+
+
+LE PRINCE AZUR
+
+COMMENT GENEVIEVE ATTENDAIT LE PRINCE AZUR, ET
+DE LA MORALITÉ GÉNÉRALE QUE CHACUN PEUT
+TIRER DES CONTES DES FÉES
+
+
+Geneviève a quinze ans. Elle aime les étoiles:
+A l'heure où l'araignée aux herbes tend ses toiles.
+Le bois devient pour elle un lieu d'enchantement:
+La nuit s'emplit de Voix magiques. Par moment,
+L'effroi surnaturel des choses l'enveloppe:
+Elle frémit ainsi qu'une blanche antilope
+Qu'émeut l'errant amour de son époux lointain.
+Elle a dans sa main frêle une branche du thym,
+Et dans ses cheveux noirs des fleurs de renoncule.
+Sous la lune, en un pâle et moite crépuscule,
+Confiante, elle attend que quelque char ailé
+L'emporte doucement vers le ciel étoilé,
+Et croit, sitôt qu'un souffle anime les broussailles,
+Que le beau Prince Azur vient pour des fiançailles;
+Mais craintive pourtant du Prince ravisseur,
+Comme pour se garder, joint les mains sur son coeur.
+
+Garde, garde ton coeur, ô petite amoureuse!
+Et crains que le grand mal d'aimer, un jour, ne creuse
+Un amer et profond sillon sous tes beaux yeux:
+Victime dévouée à l'Amour soucieux,
+Crains, trop aimante enfant, que, dans ton choix peu sûre,
+Tu ne joignes les mains, un jour, sur la blessure
+Que te fera de tous le seul qui t'aura plu,
+Mais qui n'était pas tel que tu l'avais voulu!
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+_La ruse n'en n'est pas nouvelle:
+--Le vieux Conteur que j'ai cité
+N'a jamais encore existé
+Autre part que dans ma cervelle.
+Tout ce que je vous en ai dit
+Est pour donner à chaque conte
+Que j'invente et que je raconte
+Plus de force et plus de crédit,
+Je connais la nature humaine,
+Et sais qu'un poète inconnu
+N'en serait autrement venu
+A vous mener où je vous mène.
+
+9 novembre 1880._
+
+
+
+
+NOTE
+
+
+Jamais amour n'a pu mieux s'exprimer
+Qu'en quatre mots que je cite à mon aise,
+Et j'aime fort la Dame Lyonnaise
+Qui fît ce vers comme elle sut aimer!
+--Pour le plaisir d'écrire oeuvre si belle
+Je veux citer tout entier le sonnet.
+--N'aimez la Dame autrement si ce n'est
+De tout l'amour que je me sens pour elle.
+
+SONNET
+
+Oh! si j'étais en ce beau sein ravie
+De celui-là pour lequel vais mourant,
+Si avec lui vivre le demeurant
+De mes courts jours ne m'empêchait envie.
+
+Si m'accolant, me disait: Chère Amie,
+Contentons-nous l'un l'autre, s'assurant
+Que ja tempête, Euripe, ni courant
+Ne nous pourra desjoindre en notre vie,
+Si de mes bras le tenant accolé,
+Comme du Lierre est l'arbre encercelé,
+La mort venant, de mon aise envieuse:
+
+Lorsque souef plus il me baiserait,
+Et mon esprit, sur ses lèvres fuirait,
+Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse.
+
+Cf. Oeuvres de Louise Labé, Lyonnaise, Sonnet XIII
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+INTRODUCTION
+
+LE ROSIER ENCHANTÉ
+
+BELLE-MIGNONNE
+
+SAUGE-FLEURIE
+
+LES TROIS PETITES PRINCESSES
+
+LE PETIT CASTEL DE CIRE
+
+LES DEUX TALISMANS
+
+MULOT ET MULOTTE
+
+LE PRINCE AZUR
+
+ÉPILOGUE
+
+NOTE
+
+TABLE
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes des fées, by Robert de Bonnières
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 12072 ***
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+The Project Gutenberg EBook of Contes des fées, by Robert de Bonnières
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Contes des fées
+
+Author: Robert de Bonnières
+
+Release Date: April 17, 2004 [EBook #12072]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DES FÉES ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+CONTES
+
+DES FÉES
+
+PAR
+
+ROBERT DE BONNIÈRES
+
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+En ce temps-là vivaient le Roi Charmant,
+Serpentin-Vert et Florine ma-mie,
+Et, dans sa tour pour cent ans endormie,
+Dormait encor la Belle-au-Bois-Dormant.
+C'était le temps des palais de féerie,
+De l'Oiseau Bleu, des Pantoufles de vair,
+Des longs récits dans les longs soirs d'hiver:
+
+Moins sots que nous y croyaient, je vous prie.
+
+
+
+
+LE ROSIER ENCHANTÉ
+
+
+COMMENT UNE GENTILLE FÉE ÉTAIT RETENUE DANS UN
+ROSIER, ET COMMENT ELLE OFFRIT SON
+AMOUR A JEANNOT
+
+
+Jeannot, un soir, cheminait dans le bois
+Et regagnait la maison d'un pied leste,
+Lorsqu'une Voix, qui lui parut céleste,
+L'arrêta net:
+
+ --«Jeannot!» disait la Voix.
+Qui fut surpris? Dame! ce fut notre homme.
+Il ne s'était aucunement douté
+Qu'il cheminait dans le Bois Enchanté.
+S'il n'avait peur, ma foi! c'était tout comme.
+
+Il demeura tout sot et tout transi.
+
+--«Jeannot, mon bon Jeannot!» redisait-elle.
+
+Il n'était pas, certe, une voix mortelle
+Charmante assez pour supplier ainsi.
+
+Or, en ce lieu, poussait plus haut qu'un orme
+Un Rosier d'or aux roses de rubis.
+Le paysan eût eu mille brebis
+D'un seul fleuron de ce rosier énorme.
+
+La Voix partait de ces rameaux touffus,
+Car il y vit une gentille Fée,
+De diamants et de perles coiffée.
+Jeannot tira son bonnet, tout confus.
+--«Jeannot, je veux te conter ma misère,»
+Dit-elle; «écoute et remets ton bonnet.
+Je te demande une chose qui n'est
+Que trop plaisante à tout amant sincère.»
+
+Le jeune gars écarquillait les yeux,
+Comme en extase, et restait tout oreille.
+Il n'avait vu jamais beauté pareille,
+Ni de fichu d'argent aussi soyeux.
+La Fée était belle en beauté parfaite,
+Rare, en effet, et mignonne à ravir,
+Tant, qu'à jamais, pour l'aimer et servir,
+Je n'en voudrais pour moi qu'une ainsi faite!
+
+--«Mon bon Jeannot, aime-moi seulement,»
+Reprit la Fée; «il n'est point de tendresses
+Et de baisers et de bonnes caresses,
+Que je ne fasse à mon fidèle amant.
+Aime-moi bien, puisque je suis jolie,
+Aime-moi bien aussi, pour ma bonté.
+Je suis liée à cet arbre enchanté:
+Romps, en m'aimant, le charme qui me lie.»
+
+«Je ne dis non,» fit l'autre, «et je m'en vais
+Tout droit conter notre cas à ma mère.
+Conseil ne nuit: l'on cueille pomme amère
+Sans que pourtant le pommier soit mauvais.»
+
+Il fut conter la chose toute telle,
+Riant, pleurant, amoureux et dispos.
+Du coup, sa Mère en laissa choir deux pots
+Qu'elle tenait.
+
+ --«Eh! mon gars,» lui dit-elle,
+«Fais à ton gré. Ce nous est grand honneur.
+Va, mon garçon, et pousse l'aventure.
+Nous aurons gens, malgré notre roture,
+Pour nous donner bientôt du Monseigneur!»
+
+Elle rêvait déjà vaisselle plate,
+Non plus salé, mais belle venaison,
+Vin en tonneaux et le linge à foison,
+Cotte de soie et robe d'écarlate.
+
+Jeannot courut.
+
+ L'aurore jusqu'aux cieux
+Avait poussé sa lueur roselée;
+La Fée était bel et bien envolée
+Et tout le Bois rose et silencieux.
+
+
+MORALITÉ
+
+
+Ne tardez pas, quand l'heure heureuse sonne,
+Gentils amants. Aimez-vous sans façon.
+Le bel Amour n'a besoin de leçon,
+Le bel Amour ne consulte personne.
+
+
+
+
+BELLE MIGNONNE
+
+
+I
+
+COMMENT BELLE-MIGNONNE AIMA LE PAGE PARFAIT
+AU DÉTRIMENT DE BEAUX FILS DE ROIS
+
+
+L'Infante avait seize printemps,
+Dont je vous veux conter la vie.
+La légende que j'ai suivie
+Fait régner son père du temps
+Que l'histoire n'était écrite;
+Il n'importe. Mais je voudrais
+Faire aimer ses gentils attraits
+Selon leur grâce et leur mérite.
+
+Belle-Mignonne était son nom:
+Ce nom, s'il faut que j'en raisonne,
+Venait de ce que sa personne
+N'avait trait qui ne fut mignon.
+Parmi les plus belles merveilles,
+Il n'était point telle beauté,
+Tant que chaque Prince invité
+N'avait plus que soucis et veilles.
+Ils amenaient de grands présents
+En or, joyaux et haquenées,
+En étoffes bien façonnées,
+En santal, myrrhe et grains d'encens,
+Ce qui faisait bien mieux l'affaire
+Du Roi que les maigres cadeaux
+Qu'en sonnets, dizains et rondeaux,
+Les Poètes lui venaient faire.
+
+Parmi tous ces beaux fils de Roi,
+Etait un pauvre petit page;
+Il n'avait aucun équipage,
+Or, ni joyaux, ni palefroi:
+Le rang ne vaut âme bien faite.
+Son nom de page était Parfait,
+De ce que son âme, en effet,
+Comme sa mine, était parfaite.
+
+L'Infante l'aimait en secret,
+Bien qu'encore aucune parole,
+Bouquet parlant ou banderole
+Eût assuré l'amant discret,
+Et notre amant, mélancolique,
+D'autre part, ne pouvait oser
+A si grande Dame exposer
+Sa très amoureuse supplique.
+Ils faisaient pourtant de grands voeux,
+Ne voulant qu'être unis ensemble.
+Tout en n'avouant rien, ce semble,
+Ne peut-on compter pour aveux
+Rougeur et trouble en l'attitude
+Qui ne trompe le bien-aimé,
+Et par coup d'oeil à point nommé
+Leur bienheureuse inquiétude?
+
+
+II
+
+COMMENT BELLE-MIGNONNE AVAIT EU DE SA MARRAINE
+LE DON DE FAIRE NAITRE DES FLEURS SOUS SES
+PAS AUSSITOT QU'ELLE AIMERAIT
+
+
+Sachez, sans aller plus avant,
+Que Mignonne eut à sa naissance,
+D'une Fée, unique en puissance,
+En magie et charme savant,
+Le joli don de faire naître,
+Sous ses pas, des fleurs à foison,
+En tout temps et toute saison,
+Quand Amour se ferait connaître.
+Notre Marraine avait été
+Malicieuse autant que bonne,
+En cela contraire à Sorbonne,
+Qui n'a malice ni bonté.
+
+Il advint, comme bien on pense,
+Qu'à son fait, petit à petit,
+Leur même désir aboutit,
+Et qu'Amour eut sa récompense:
+Le page reçut, un beau jour,
+Un message de sa maîtresse,
+Qui lui mandait, par lettre expresse,
+De l'attendre au pied de sa tour,
+Qu'elle descendrait à sa vue,
+Et que le soir même elle irait,
+Avec le Page, où Dieu voudrait.
+Et de son seul amour pourvue.
+Dans un pli de satin léger
+L'Infante enferma son message,
+Et quelque linot de passage
+Fut au Page bon messager.
+
+La rencontre eut lieu, j'imagine.
+Et, cette nuit-là, par les champs
+Il fut dit bien des mots touchants,
+Et bien baisé deux mains d'hermine.
+--Laissons-les, où qu'ils soient allés:
+Dès l'aube, une route fleurie
+Vers nos amants, en ma féerie,
+Nous conduira, si vous voulez;
+Car le don que de sa Marraine
+Eut Belle-Mignonne en naissant
+Fit que ses pieds allaient traçant
+Un beau chemin de fleurs, sans graine.
+
+Chacun de ses pas amoureux
+Avait fait naître oeillets, pervenches,
+Roses roses, rouges et blanches.
+Pavots divers et lys nombreux,
+Et naître mauves, pâquerettes,
+Herbe aux perles, reines des prés,
+Hyacinthes, glaïeuls pourprés,
+Folle avoine aux folles aigrettes,
+Et naître encore serpolets,
+Muguets, sauges et véroniques,
+Pivoines aux rouges tuniques,
+Soleils d'or, iris violets,
+Et roselettes centaurées,
+Basilics aux parfums troublants,
+Menthes, liserons bleus ou blancs
+Et belles-de-nuit azurées,
+--Et, s'il fallait dire en tout point
+Les fleurs qu'elle avait fait éclore,
+Pas plus que les jardins de Flore,
+Mon jardin n'y suffirait point.
+
+
+III
+
+COMMENT LE ROI ET LA COUR SUIVIRENT LES AMANTS
+A LA TRACE ET DÉCOUVRIRENT UN CHATEAU
+DE FLEURS AU LIEU DE FORET
+
+
+Quand les servantes éveillées
+Virent jusqu'aux horizons bleus
+Ce beau chemin miraculeux,
+Du haut des tours ensoleillées,
+En hâte, aux Dames du palais
+Elles furent conter la chose,
+Et les Princes, pour même cause,
+Furent cherchés par leurs valets.
+Ce fut un grand remue-ménage
+Dans le château, jusqu'à ce point
+Qu'ayant mis son plus beau pourpoint,
+Le Roi fut du pèlerinage.
+La Cour entière par les prés
+Marchait en bel ordre à sa suite,
+Suivant nos amants et leur fuite
+En tous ses détours diaprés.
+
+La surprise était infinie
+De ce que ce nouveau printemps
+Foisonnât de fleurs dans le temps
+Qu'il n'est aux champs qu'herbe jaunie.
+
+Or cet admirable chemin
+Menait à la forêt prochaine:
+Il n'était charme, orme, if ou chêne
+Qui ne fût tendu de jasmin,
+De chèvre-feuille, de glycine,
+De vigne vierge et d'autres fleurs,
+Mêlant et tramant leurs couleurs,
+D'une branche à l'autre voisine.
+Tant et si bien, qu'en ces beaux lieux
+Ce n'est plus, comme en l'entourage,
+Forêt d'automne sans ombrage,
+Mais plutôt palais merveilleux,
+Aux murs faits de branches taillées,
+Et bâtis de fleurs en arceaux
+Où chantaient de rares Oiseaux,
+Sur des corniches de feuillées.
+
+De leurs cent voix, l'écho chanteur
+Salua le Roi dès l'entrée,
+Dont l'âme encor fut pénétrée
+D'une même et fraiche senteur,
+Laquelle était si bien formée
+De tant de parfums différents,
+Qu'à mon embarras je comprends
+Qu'aucun auteur ne l'ait nommée.
+Le Roi, du portail, pas à pas
+Poussa jusques aux galeries
+Où figuraient ses armoiries
+De lys sur ne-m'oubliez-pas.
+Il fut touché de cet hommage
+De Fée à Monarque, d'autant
+Que les Oiseaux allaient chantant
+Ses hauts faits en humain ramage.
+
+
+IV
+
+COMMENT BELLE-MIGNONNE ET LE PAGE PARFAIT
+FURENT TROUVÉS L'UN PRÈS DE L'AUTRE
+ENDORMIS
+
+
+Les Oiseaux avaient leur secret
+Qui le précédaient par volée,
+Le menant d'allée en allée,
+De salon en grotte et retrait.
+Toute la noble multitude
+Cueillait des fleurs, chemin faisant,
+Et l'on parvint, en devisant
+De solitude en solitude,
+Jusqu'à l'Antre d'or où, parmi
+Des fleurs plus blanches que nature,
+Mignonne, en belle créature,
+Dormait près du Page endormi.
+
+Le Roi ne contint sa colère
+Devant ce spectacle nouveau:
+Tel cas à son royal cerveau
+Ne pouvait, vraiment, que déplaire.
+Et tout, dans le premier moment,
+En voyant ce tableau coupable.
+Il aurait bien été capable
+D'ordonner qu'on pendît l'amant.
+N'était-ce point un pauvre sire,
+N'ayant sou, ni maille, ni nom,
+Si mince et petit compagnon
+Qu'écuyer n'eut daigné l'occire!
+
+Ils étaient pourtant beaux ainsi,
+Tête contre tête penchée,
+Chevelure en blonde jonchée,
+Et bras enlacés à merci.
+Ils souriaient, et dans leur rêve,
+Aussi charmant qu'eux et léger,
+Ils semblaient encor prolonger
+L'heure aux amants toujours trop brève;
+Car ils balbutiaient entre eux
+Des mots si doux de voix si tendre,
+Qu'aux bois il n'est plus doux d'entendre
+Ensemble ramiers amoureux.
+--«Je vous aime, Belle-Mignonne;»
+--«Je vous aime, Page-Parfait;»
+Redisaient-ils. Amour de fait
+Autrement ni plus ne jargonne.
+
+Le bel Amour n'a jamais tort.
+Le Roi pouvait-il d'aventure
+Empêcher que, contre nature,
+Amant aimé fût le plus fort?
+Contre ouragan, feu, fer et flamme,
+Contre vent, marée et fureurs,
+Poisons, serpents, rois, empereurs,
+Prévaut force aimante de l'âme.
+Notre Roi donc, bien qu'à regret
+Et bien qu'il perdit l'assurance
+Des grands présents qu'en espérance
+Chaque Prince à sa fille offrait
+(Ce dont il faisait le décompte),
+Consentit bien à les unir,
+Ainsi qu'il devait advenir
+De la façon que je raconte.
+Tout bon courtisan approuva,
+Quoiqu'il en eût de jalousie.
+Il n'est royale fantaisie
+Qu'on ne suive comme elle va:
+Aussi fut-ce chants d'hymenée,
+Fleurs en bouquets et compliments
+Autour du réveil des amants
+Et de leur grand'joie étonnée.
+
+Les noces durèrent trois mois:
+Il faudrait pour les conter telles
+Les belles Muses immortelles
+De Ronsard, le grand Vendomois.
+Sachez seulement que la Reine
+Et le Roi n'oublièrent pas
+De faire prier au repas
+La malicieuse Marraine.
+
+
+MORALITÉ
+
+
+Ce chemin de fleurs peut montrer,
+Si ma fable vous embarrasse,
+Qu'Amour laisse après soi sa trace;
+Et d'où je veux encor tirer
+Qu'Amour est chose si fleurie.
+Qu'il ne se peut longtemps cacher,
+Ni ses belles fleurs empêcher
+D'être telles qu'on s'en récrie.
+
+
+
+
+SAUGE-FLEURIE
+
+
+I
+
+COMMENT SAUCE-FLEURIE AIMA LE FILS
+DU ROI
+
+
+Alors vivait sans crédit ni richesse
+Une Fée humble et seule; car il est
+Des rangs parmi ces Dames, s'il vous plaît,
+Comme, chez nous, de vilaine à duchesse.
+Bien qu'elle n'eût ni renom ni pouvoir
+Et qu'elle fut pauvre en sa confrérie,
+Pauvre jusqu'au besoin, Sauge-Fleurie
+--Tel est son nom--était charmante à voir.
+Au bord d'un lac tout fleuri de jonquilles,
+Elle habitait le tronc d'un saule creux
+Et ne quittait son réduit ténébreux
+Plus que ne font les perles leurs coquilles.
+Mais un beau jour que, chassant par le bois
+Avec sa meute un superbe équipage,
+Le fils du Roi menait à grand tapage
+Du bois au lac un dix cors aux abois,
+Pour voir les chiens et la belle poursuite
+Et les pourpoints brillants des cavaliers,
+Elle quitta son arbre, et des halliers
+Voyait passer le Prince avec sa suite.
+Le Fils du Roi, qui saluait déjà
+(Car c'est de Fée à Prince assez l'usage)
+En voyant mieux un si charmant visage,
+S'arrêta court et la dévisagea.
+Sauge, sans plus se cacher dans les branches,
+En le voyant si beau, de son côté
+Le regardait devant elle arrêté,
+Droit dans les yeux de ses prunelles franches.
+
+Naïf amour par pudeur s'enhardit:
+Le Fils du Roi baissa les yeux par contre;
+Chacun s'en fut méditant la rencontre:
+--Tous deux s'aimaient et ne s'étaient rien dit.
+
+
+II
+
+COMMENT UNE MAITRESSE-FÉE CONDAMNA
+SAUGE-FLEURIE
+
+
+Or tout se sait: une Maîtresse-Fée
+Fit donc venir Sauge à son tribunal.
+Vêtue ainsi que l'oiseau cardinal,
+La Vieille était d'aspics ébouriffée:
+Elle était vieille, et par cela j'entends
+Que de jeunesse elle était ennemie.
+--On le va voir:--«Je veux, Sauge, ma mie,
+«Te corriger, s'il en est encor temps,»
+Lui dit la Vieille aigrement. «Sans mon zèle,
+Vous nous l'alliez donner belle à ravir
+Et par ma foi vous nous alliez servir
+Un joli plat d'amour, Mademoiselle.
+Passe un beau Sire et, sans plus de façons,
+Voilà mes gens amoureux face à face!
+Pardieu! plutôt que la chose se fasse
+Je ferai pendre ici dix beaux garçons.»
+Et ce disant en parut si méchante
+Qu'elle eût fait peur même au Roi Très Chrétien
+Par sa beauté, sa grâce et son maintien,
+Sauge-Fleurie était pourtant touchante.
+Mais rien ne fait contre haine et pouvoir.
+--«Il faudra bien que ton beau bec réponde,
+Car, sans chanter, il n'est poule qui ponde,
+Sauge ma mie--et je te vais pourvoir!»
+
+Je vous dirai, sans tarder davantage,
+Si votre coeur s'intéresse à son sort,
+Qu'aimer un homme était un cas de mort
+Pour Sauge, esprit n'ayant chair en partage:
+Ce que prouva la Vieille en un latin
+Qui dépassait l'intellect en puissance,
+Et distingua des cas de quintessence
+A dérouter Sauge et l'abbé Cotin.
+
+Sauge, pourtant, demeurait bouche close
+Et de cela ne voulait seulement
+Qu'aimer le Prince et mourir en l'aimant
+Comme disait la Vieille avec sa glose.
+Sans moi déjà vous avez pu songer
+Qu'en cette affaire ayant la loi formelle
+Et des aveux, notre juge femelle
+Condamna Sauge, et sans rien ménager.
+Et pensez bien que la Fée amoureuse
+Ne marchanda son immortalité,
+Et que du coup, comme on me l'a conté,
+Elle s'en fut-plus que vivante heureuse![1]
+
+[Note 1: Voir la note à la fin du volume.]
+
+
+III
+
+COMMENT SAUGE-FLEURIE ALLA TROUVER LE PRINCE
+EN SON CHATEAU
+
+
+Or nul pouvoir ne pouvait s'opposer,
+Malgré l'arrêt de notre Vieille en rage,
+Au libre emploi de son gentil courage
+Non plus qu'au choix de son premier baiser.
+--Sauge, à pied donc comme en pèlerinage,
+Alla trouver le Prince en son château,
+Et tout le long de la route un manteau
+Rude et grossier cacha son personnage.
+Elle arriva par la pluie et le vent,
+Sur elle ayant laissé crever la nue;
+Et, si d'abord fut des gens méconnue,
+Ne surprit point le Prince en arrivant.
+
+--«Mon coeur, dit-il, vous attendait, Princesse;
+Du bois au lac, je vous cherchais, ma Fleur,
+Et fatiguais du cri de ma douleur
+L'onde et le ciel, n'ayant repos ni cesse.»
+
+--Et ce disant, il se prit à baiser
+A deux genoux sa main mignonne et fine,
+Et puis voulut sur l'heure à la Dauphine
+Présenter Sauge avant de l'épouser:
+Il lui fit faire un peu de belle flamme
+Pour la sécher d'abord. Tant de beauté,
+De naturel et de simplicité
+En cet état le touchait jusqu'à l'âme.
+Il fit venir perles, saphirs, rubis,
+Bijoux montés et beaux luths de Vérone.
+Il fit de même apporter la couronne
+Et préparer des merveilleux habits.
+
+
+IV
+
+COMMENT SAUGE-FLEURIE FIT AU PRINCE UN NOBLE
+ET TOUCHANT DISCOURS
+
+
+Sauge admira ces objets sans envie
+Et dit:
+ «Seigneur, les beaux jours sont comptés.
+Aimez-moi bien, et jamais ne doutez
+Du bel amour dont j'ai l'âme ravie.
+Est-il pour moi besoin de tant d'apprêt?
+N'aimez-vous point la belle solitude,
+Et des amants n'est-ce plus l'habitude
+De mieux s'aimer quand l'amour est secret?
+Restons ici sans plus, si bon vous semble;
+Nos yeux pourront se parler à loisir,
+Et nous n'aurons de si charmant plaisir
+Que seul à seul à demeurer ensemble.
+Auprès de vous, je sens mon coeur léger;
+Légère est l'heure aussi qui me convie
+Et là, tout beau! je vous donne ma vie.
+Prenez-la donc, mais sans m'interroger.»
+
+Elle lui fit un généreux sourire
+Ne regrettant ce qu'elle avait bien fait,
+N'y songeant même.--Et son bonheur parfait
+En mots humains ne se pourrait décrire.
+--Amour et Mort sont toujours à l'affût:
+Ne croyez pas que celle que je pleure
+Fut épargnée.
+ Elle sécha sur l'heure
+Comme une fleur de sauge qu'elle fut.
+
+
+MORALITÉ
+
+
+Je compte peu qu'une femme ainsi m'aime
+Jusqu'à mourir: ceci montre, pourtant,
+Que pour aimer, ne fût-ce qu'en instant,
+L'on brave tout, Madame, et la Mort même.
+
+
+
+
+LES TROIS PETITES PRINCESSES
+
+COMMENT TROIS BONNES FEES FIRENT TROIS BEAUX
+DONS A TROIS PETITES PRINCESSES
+
+
+Trois filles d'un Roi sarrazin,
+Le même jour, furent priées
+Et le même jour mariées
+Aux trois fils d'un Prince voisin.
+Elles eurent mêmes grossesses:
+Au bout de neuf mois mêmement,
+Il leur naquit, pareillement,
+Trois petites princesses.
+Le Roi maure, dit le Conteur,
+Fit proclamer leur délivrance
+En Inde, en Perse et jusqu'en France,
+Et dépêcha son enchanteur
+Auprès de trois gentilles Fées
+Qui, dans trois chars tendus d'orfrois,
+Se présentèrent toutes trois,
+D'aurore et de lune attiffées.
+Après qu'il fut fait maint salut
+Et que luth et lyre eurent cesse,
+Chaque Fée à chaque Princesse
+Fit le plus beau don qu'il lui plut.
+
+A sa Princesse, la Première
+Donna pour don qu'elle serait
+Faite comme elle, trait pour trait,
+Et plus Belle que la lumière.
+
+--«Bien que soit richesse en honneur
+Chez les mortels, dit la Seconde,
+Mon don n'est perle de Golconde
+Mais belle perle de Bonheur.»
+
+Vint la Troisième.--«Il est encore,
+Dit-elle, un don plus précieux!»
+En couvrant l'enfant jusqu'aux yeux
+D'un suaire tissé d'aurore.
+En faisant ce don, elle était
+Si bonne, si douce et si tendre,
+Qu'on ne se lassa pas d'attendre
+Le grand bien qu'elle promettait.
+Grand bien n'est pas ce qu'on présente
+Souvent pour tel; car là, tout beau!
+On mit la petite au tombeau,
+Qui mourut à l'aube naissante.
+
+
+MORALITÉ
+
+
+Mieux que Bonheur et Beaux Appas
+Vaut la Mort, pour ce qu'est la Vie:
+Ne la plaignez: Qui ne l'envie
+Ne vécut et ne m'entend pas.
+
+
+
+
+LE PETIT CASTEL DE CIRE
+
+
+I
+
+COMMENT ROSE-ROSE AVAIT LE DON D'ENTENDRE LE
+LANGAGE DES ABEILLES, CE QU'EXPOSE L'AUTEUR
+EN MANIÈRE D'INTRODUCTION
+
+
+Parmi tous les dons de vertu.
+De beauté, de grâce et décence
+Que Rose-Rose, à sa naissance,
+Eut d'une Fée, elle avait eu
+Le don d'entendre sans étude
+Les Abeilles en leurs fredons,
+Aussi bien que nous entendons
+Le bon français par habitude.
+Et grâce à ce rare savoir,
+Elle avait sur le Roi, son père,
+Pour gouverner l'État prospère,
+Tout crédit, conseil et pouvoir:
+L'hiver n'empêchait pas les roses
+D'éclore en ces temps merveilleux,
+Et les Abeilles en tous lieux
+En savaient long sur toutes choses.
+
+Ceci n'est qu'un conte amoureux
+Que je dédie aux coeurs fidèles.
+Aimez seulement mes modèles
+Aussi bien que je fais pour eux.
+
+
+II
+
+COMMENT ROSE-ROSE ET MYRTIL EURENT UN SONGE
+SEMBLABLE, ET DES PROPOS QUE ROSE-ROSE EUT
+AVEC LES ABEILLES
+
+
+Rose-Rose, à peine éveillée,
+Dès la première aube appela
+Ses femmes, et ce matin-là,
+De blanc voulut être habillée:
+Elle fut donc vêtue ainsi
+Que sont les blanches fiancées.
+Mais nul ne savait ses pensées.
+L'amour n'avait pu jusqu'ici
+Troubler une dame aussi sage.
+On assurait qu'il n'était point
+De prétendant qui, sur ce point,
+Eût vu rougir son beau visage.
+Quand on eut peigné ses cheveux,
+Plus blonds qu'une moisson dorée,
+Et qu'elle fut ainsi parée
+Et belle assez selon ses voeux,
+Elle fit, contre l'habitude,
+Éloigner ses Dames d'honneur,
+Comme si son secret bonheur
+S'augmentait de sa solitude.
+
+Elle s'en fut seule au jardin
+Pour causer avec les Abeilles.
+--Des parterres et des corbeilles,
+Des bosquets, des gazons, soudain
+Toutes s'empressèrent vers elle,
+Et par mille souhaits charmants,
+Grâces, bonjours et compliments,
+Lui témoignèrent de leur zèle.
+Après tous ces gentils discours,
+Prenant sa voix la plus menue,
+Rose leur dit:--«Je suis venue
+Vous demander aide et secours;
+Et tout d'abord je vous rends grâce
+De ce que vous ne m'avez fait
+Encor défaut d'aucun bienfait:
+Voici le cas qui m'embarrasse.
+
+«J'aime un Prince que je n'ai vu
+Qu'en songe encor, cette nuit même;
+Rien ne m'est plus, sinon qu'il m'aime
+Et qu'il m'a prise au dépourvu.
+Amour donc jamais ne nous laisse
+Sans aimer, car je ne suis plus,
+Malgré mes dédains résolus,
+Que joie, espoir, trouble et faiblesse!
+
+--«Le lieu de mon songe était tel,
+Que je vis en cette aventure
+Ce même jardin en peinture,
+Ces fleurs et ce petit Castel
+Que vous m'avez sur la colline
+Tout bâti de cire, au dessus
+Du petit lac aux bords moussus
+Et de ce jardin qui décline.
+Ce fut là qu'il me vint chercher
+Et me put expliquer sa flamme
+En mots si vrais, que jusqu'à l'âme
+Son bel amour me sut toucher:
+Et comme en un miroir immense
+Je me voyais lui souriant
+Et lui de même me priant
+Tout obtenir de ma clémence.
+--«Je suis fils de Roi, disait-il,
+Et je veux vous aimer sans cesse.
+Vous pouvez, sans honte, Princesse,
+M'aimer aussi! J'ai nom Myrtil.
+--«Mon nom, lui dis-je, est Rose-Rose,
+--«Et, dans l'instant, nos jeunes fronts
+Furent, ainsi que nous serons,
+Couronnés de myrte et de rose.
+En me voyant si belle ainsi,
+Et lui plus beau que la lumière,
+Je donnai mon amour première
+Au beau Prince que j'ai choisi.»
+
+Songe alors n'était pas mensonge,
+Car Myrtil eut, de son côté,
+Comme on l'a depuis rapporté,
+Cette même nuit même songe:
+Il vit, dans le même moment,
+Au même lieu, sa même image
+A Rose-Rose rendre hommage.
+Et lui faire même serment,
+Dans ce même Castel de cire
+Où, sans penser au lendemain,
+Rose avait bien promis sa main,
+A n'en douter, à ce beau Sire.
+
+Et Rose dit en même temps:
+--«Allez vite, Abeilles fidèles.
+Vite autant que vous aurez d'ailes.
+Dire à Myrtil que je l'attends!
+Allez du couchant à l'aurore,
+Et ne revenez pas sans lui;
+Allez, et dites à celui
+Que j'aime, au pays que j'ignore,
+Lorsque vous l'aurez rencontré,
+Qu'approuvée ou que combattue,
+Toute de blanc ainsi vêtue,
+En ce Castel je l'attendrai
+Chaque jour, à cette même heure,
+A chaque aube que Dieu fera,
+Et que, s'il faut, l'on m'y verra
+Venir jusqu'au jour que je meure!»
+
+
+III
+
+COMMENT LES ABEILLES ENTREPRIRENT UN LONG VOYAGE
+ET COMMENT ROSE-ROSE ATTENDIT LEUR RETOUR
+
+
+On ne pouvait pas, en effet,
+Contredire en cette occurrence,
+Car il n'était pas même en France
+De Prince en tout point si parfait:
+Et les Abeilles, à l'entendre,
+D'une part avaient approuvé
+Tout ce que Rose avait rêvé
+De beau, de sincère et de tendre,
+Mais, d'autre part, le pire était
+Que par mainte et mainte contrée
+Elles la savaient séparée
+De Myrtil, et qu'il habitait
+Au delà des terres connues,
+En des pays si fort distants,
+Qu'il leur faudrait bien bien longtemps
+Avant que d'être revenues.
+Car le monde est grand, ce dit-on.
+Pourtant, nos bonnes confidentes,
+Quoique très sages et prudentes,
+N'objectèrent rien sur ce ton,
+Sachant que l'amour ne raisonne
+Et n'en veut qu'à son bon plaisir,
+N'ayant le goût ni le loisir
+De croire ou d'entendre personne.
+--En rien donc ne contrariant
+Son dessein, l'ambassade ailée
+Après s'être au ciel assemblée,
+Tourna son vol vers l'Orient:
+Elle allait si fort admirée,
+Comme un globe d'or dans les cieux.
+Et paraissait à tous les yeux
+Si prompte, si belle et dorée,
+Que telle ambassade, je crois,
+N'alla du Louvre ou de Versailles
+Négocier les fiançailles
+D'aucune fille de nos rois!
+
+Rose ainsi fit qu'aux messagères
+Elle avait dit qu'elle ferait;
+Chaque jour, elle se parait
+D'étoffes blanches et légères;
+Les myrtes aux roses mêlés
+Ceignaient son front, et sûre d'elle
+Et de son bel amour fidèle,
+Malgré bien des jours écoulés
+Dans l'attente et la solitude,
+En son Castel, chaque matin,
+Elle attendait l'époux lointain
+Sans trouble et sans incertitude.
+Et tel était son sentiment
+Et sa foi, que la longue attente
+Ne la rendait que plus constante,
+Et que l'on admirait comment
+Sa magnifique indifférence
+Mettant la Cour en désarroi
+Déconcertait maint fils de Roi
+Venu dans une autre espérance,
+Son Père était tout déconfit
+Et le pauvre homme en cette affaire
+Ne savait vraiment plus que faire:
+Et que vouliez-vous bien qu'il fit?
+Larmes, prières, étaient vaines;
+Et ce fut tout de même en vain
+Qu'il s'enquit d'un fameux devin
+Et qu'il ordonna des neuvaines.
+Rose n'entendait pas raison.
+Et revenait, sans être lasse,
+Chaque jour à la même place
+Consulter le pâle horizon
+Dès l'aube.--Et la belle songeuse
+Ne songeait à rien qu'à l'amant,
+Que lui ramenait sûrement
+Son ambassade voyageuse.
+
+
+IV
+
+COMMENT MYRTIL FIT A TRAVERS LE MONDE UN VOYAGE
+MERVEILLEUX QUI DURA CENT ET
+CINQUANTE ANNEES.
+
+
+Myrtil s'était mis en chemin,
+Guidé par les bonnes Abeilles.
+Lorsqu'il les eut de ses oreilles
+Ouï, comme en langage humain,
+Qui contaient l'histoire suivie
+De son beau songe trait pour trait,
+Et comment Rose l'attendrait
+S'il le fallait, toute la vie,
+Aussitôt le Prince amoureux,
+Malgré tout le noble entourage,
+Qui ne craignait que son courage
+En ce départ aventureux,
+Prit une belle et bonne armée
+Et se mit en marche à travers
+Tant et tant de peuples divers,
+Pour retrouver sa bien aimée,
+Qu'il n'est Monarque ou Conquérant
+Qui, pour de moins belles victoires
+Et des travaux moins méritoires,
+N'en ait reçu le nom de Grand.
+
+L'Amant, dont la fortune heureuse
+N'avait que des coups surprenants,
+Par les mers et les continents
+Promenait sa gloire amoureuse.
+--Mais, si je tire du récit,
+Dont j'ai suivi le commentaire,
+Qu'il venait du bout de la terre,
+Notre monde se rétrécit
+Et n'a plus la même apparence;
+Car, outre les pays connus
+Dont bien des gens sont revenus,
+Tels que Chine, Inde, Egypte et France,
+Il avait encor parcouru
+Bien des mers depuis ignorées
+Et de fabuleuses contrées
+Qui de ce monde ont disparu:
+La mer où chantaient les Sirènes
+Et les vallons mélodieux
+Peuplés de Héros et de Dieux
+Encor chers aux Muses sereines.
+Le jardin d'Eden, où tomba
+Adam et la race insoumise
+Des hommes, la Terre Promise
+Et le Royaume de Saba,
+La côte d'Ophir et, près d'elle,
+L'or en montagne accumulé,
+Le Venusberg, l'île Thulé,
+Où mourut le Vieux Roi fidèle,
+Et les terres des Paladins,
+Et la Forêt où j'imagine
+Que vivaient Morgane et Brangine,
+L'Ile d'Armide et ses jardins
+Avant Renaud et la Croisade,
+Et tout l'Orient enchanté,
+En mille et une nuits conté
+Par la bonne Schéhérazade:
+Et Myrtil allait à travers
+Le monde, entrainant à sa suite,
+En son amoureuse poursuite,
+Tous les peuples de l'Univers!
+Car les Abeilles étaient Fées,
+Et, dès que son glaive avait lui,
+Les rois vaincus dressaient pour lui
+Des colonnes et des trophées.
+
+Si le voyage fut si grand
+Que je n'ai pu faire le compte
+Des merveilles qu'on en raconte,
+Je puis, du moins, en comparant
+Les dates qui m'en sont données.
+Conclure que, pour parcourir
+L'Univers et le conquérir,
+Il mit cent et cinquante années.[1]
+
+[Note 1: Ce calcul est insuffisant,
+Car alors la belle durée
+Des longs ans était mesurée
+Autrement qu'elle est à présent.
+
+(Note de l'auteur)]
+
+
+V
+
+COMMENT MYRTIL VIT LE PETIT CASTEL DE CIRE ET
+LES ADMIRABLES CHANGEMENTS QUI S'ÉTAIENT
+FAITS DANS LA NATURE DU JARDIN
+
+
+Il est clair qu'un si grand concours
+De peuples en tel équipage
+Ne se meut point sans grand tapage.
+Donc, par les chemins les plus courts,
+Tous les courriers de la frontière
+Revenaient en hâte, annonçant
+A Rose qu'un Roi tout Puissant
+Avait conquis la terre entière
+Et n'avait plus qu'à conquérir
+Ce seul royaume, en telle sorte
+Que son armée était si forte,
+Qu'il entrerait sans coup férir.
+
+Rose ouït ce préliminaire
+Comme Reine, sans s'émouvoir,
+Ayant hérité du pouvoir
+De son père mort centenaire,
+(On vivait très vieux en ce temps).
+Mais l'on s'étonnait que la Reine
+Demeurât d'humeur si sereine
+Devant ces périls éclatants.
+Or, sans vous creuser la cervelle.
+Vous avez deviné comment
+Rose ne s'émut nullement
+En entendant cette nouvelle,
+Car vous pouvez vous figurer
+Que quelque Abeille avant-coureuse
+Avait dit à notre amoureuse
+Plus que de quoi la rassurer.
+La Mouche-Fée, à son oreille,
+Comme une clochette d'or fin,
+Sonna si doucement, qu'enfin
+Rose n'eut joie autre ou pareille.
+Comme moi, vous pouvez déjà
+Conclure de cette arrivée
+Que, dès que l'aube fut levée
+Dans le ciel et se propagea,
+Myrtil avait quitté sa tente,
+Et précédé du bel Essaim
+Qui le servait en son dessein,
+Poursuivait sa course constante,
+Et cela de telle façon,
+Que Myrtil, comme je vais dire,
+Vit le Petit Castel de cire
+Dont notre Essaim fut le maçon.
+
+Toutes choses étaient changées
+Sinon de lieu, du moins de fait:
+Les mêmes lilas, en effet,
+Et les buis en belles rangées,
+Avec l'âge étaient devenus
+Si grands, si grands, que les grands chênes,
+Que l'on voit aux forêts prochaines,
+N'étaient que brins d'herbe menus,
+Et que les reines marguerites,
+Ainsi que les jeunes rosiers,
+Abeilles, où vous vous posiez,
+Sans rien perdre de leurs mérites,
+Etaient en telle floraison,
+Qu'en une rose, n'en déplaise,
+Rose aurait dormi mieux à l'aise
+Qu'en son lit, par comparaison.
+Et l'odeur fraîche et pénétrante
+De tant de parfums, dit l'auteur,
+Avait fait une eau de senteur
+De l'onde unie et transparente
+Du lac, qui s'était tant porté
+Hors de ses bornes naturelles,
+Que ses eaux pouvaient bien entre elles
+Couvrir notre monde habité.
+Car toutes choses, au contraire
+De s'enlaidir, avaient été
+Vieillissant en telle beauté
+Qu'il est malaisé de pourtraire
+Les admirables changements
+Qui s'étaient faits dans la nature
+Du jardin qu'avaient, en peinture,
+Montré deux songes si charmants.
+
+
+VI
+
+COMMENT LES COLOMBES BLANCHES ACCOMPAGNÈRENT
+ROSE-ROSE JUSQU'AU CASTEL DE CIRE ET
+COMMENT MYRTIL L'Y REJOIGNIT.
+
+
+Si la blancheur est un des signes
+De la vieillesse, je dirai
+Que les Biches au poil doré,
+Les Tourtereaux bleus et les Cygnes
+Plus noirs alors que les corbeaux,
+Si j'en crois l'auteur que je cite,
+Etaient en ce merveilleux site
+Si blancs de vieillesse et si beaux,
+Que de race en race engendrée
+Jusqu'à leurs derniers rejetons,
+Aux pays que nous habitons
+Leur blancheur en est demeurée.
+C'est seulement depuis ce temps
+Que nous voyons le blanc plumage
+Des colombes au doux ramage,
+Biches blanches et merles blancs.
+
+Quoi qu'il soit de cette origine,
+Vous eussiez vu là ce matin
+Les belles brouteuses de thym,
+Plus blanches que l'on n'imagine.
+S'arrêter de brouter pour voir
+Passer la blanche fiancée
+Grave et dès longtemps exercée
+Au long amour de son devoir:
+Tandis que la troupe fidèle
+Des colombes allait volant
+Jusqu'au Castel, et s'emmélant
+Par couple léger autour d'elle.
+Car les colombes, par milliers,
+Que ce bel amour intéresse,
+Escortaient leur bonne maîtresse
+A ses rendez-vous journaliers.
+
+Vous dirai-je encor davantage?
+Si d'une part les verts ormeaux
+Et les cèdres aux noirs rameaux,
+A mesure de leur grand âge,
+Avaient poussé leur front serein
+Et leur taille extraordinaire
+Bien haut au dessus du tonnerre,
+D'autre part, l'effort souterrain
+De leurs racines biscornues,
+Travaillant la colline, avait
+Fait que le Castel se trouvait
+Comme un temple parmi les nues.
+Et ce n'était plus comme avant
+Colline humble, pente et mi-côte,
+Mais pic d'azur, montagne haute
+Où ne peut atteindre le vent.
+L'accès au Prince en fut facile,
+Soit qu'alors un char enchanté
+Ou quelque autre engin l'ait porté
+Auprès de Rose en cet asile
+D'amour, de gloire et de repos,
+D'où l'on voyait par les vallées
+Dix mille villes assemblées,
+Comme en leurs parcs, de blancs troupeaux,
+Les mers et les eaux miroitantes,
+Et les moissons et les forêts,
+Et sur cent mille arpents, auprès
+Du lac profond, cent mille tentes!
+
+
+VII
+
+COMMENT ROSE ACCUEILLIT MYRTIL ET DU DISCOURS
+QU'ELLE LUI TINT
+
+
+Myrtil s'avançait au milieu
+Des Colombes, parmi les nues,
+Et des Abeilles revenues
+De leur voyage en ce haut lieu,
+D'où Rose eut le monde en offrande.
+Mais cette fois le Conquérant,
+Au monde même indifférent,
+Trouve enfin que la terre est grande
+Assez, puisqu'il a retrouvé
+Rose-Rose et son doux sourire,
+Et, tel que je l'ai pu décrire,
+Le Castel qu'il avait rêvé.
+Et comme il déposait son glaive
+En s'agenouillant sur le seuil,
+Rose s'en vient lui faire accueil
+De ses deux bras et le relève:
+
+--«Heureux le jour où je te vois,
+Myrtil, heureuses les années
+Qui rassemblent nos destinées!»
+Dit-elle. Et le son de sa voix,
+Limpide comme une fontaine,
+Est frais comme les belles eaux
+Où viennent boire les oiseaux
+Après une course lointaine.
+«Heureux le songe où je t'ai vu!
+Et vous, compagnes dévouées
+De son retour, soyez louées,
+Abeilles, pour avoir pourvu
+De tant d'honneur son beau courage,
+Et pour me l'avoir ramené
+Aux lieux où notre amour est né,
+Dans le premier temps de notre âge.
+Cher époux, tu m'es donc rendu,
+Mais je n'eus que joie à t'attendre,
+Puisque je t'ai d'un coeur plus tendre,
+En toute assurance, attendu:
+Et cette assurance était telle
+Et me faisait vivre si fort
+Que j'eusse attendu sans effort
+Jusqu'à devenir immortelle!
+Non, non, les ans n'ont apporté
+A notre amour aucun dommage,
+Amour a toujours le même âge,
+Et t'ai-je seulement quitté!
+Car, malgré les longues années,
+Tu vois que sur mon front les fleurs
+Dont nos noms portent les couleurs,
+Ne sont point seulement fanées.
+Viens, Myrtil, donne-moi la main.
+Et bien que ta vertu connaisse
+L'arche d'amour et de jeunesse,
+Je veux te montrer le chemin,
+Et comment en notre demeure
+Pour nous un même trône est prêt
+Où j'avais dit qu'on me verrait
+Venir jusqu'au jour que je meure!»
+
+Et sur leur trône radieux
+Ils furent, comme deux statues
+Augustes et de blanc vêtues,
+Comme on imagine les dieux
+Auprès des déesses insignes:
+Et leurs cheveux en s'argentant
+Etaient devenus blancs autant
+Que les colombes et les cygnes:
+Car, puisqu'il faut vous dire tout
+En un mot, sachez, je vous prie,
+(Bien qu'un miracle de féerie
+Eût été bien mieux de mon goût)
+Que l'âge en cette conjoncture
+Avait de même, parait-il,
+Rendu Rose-Rose et Myrtil
+Aussi vieux qu'était la nature.
+Oh! que s'il m'eût été permis,
+Ainsi qu'aux poètes antiques.
+De créer des dieux authentiques,
+Je les eusse en un temple mis
+Parmi les plus touchants exemples
+D'amour et de fidélité,
+Chacun contre l'autre accoté,
+Sous un dais de pourpre aux plis amples,
+Tels quels avec leurs blancs habits
+Ainsi qu'avec les myrtes pâles
+Changés soudain en fleurs d'opales
+Parmi des roses de rubis:
+Car en même temps leurs prunelles
+Et leur sourire, en vérité,
+Avaient pris l'immobilité
+Qui n'est qu'aux choses éternelles!
+
+De cela, vous ne doutez pas,
+Comme il apparaît, ce me semble,
+Qu'ils étaient réunis ensemble
+Et passés de vie à trépas,
+Dans le petit Castel de cire
+Qui devint ainsi leur tombeau:
+Et leur sort m'a paru si beau,
+Qu'il m'a plu de vous le décrire.
+
+
+VIII
+
+COMMENT LES ABEILLES CHANTÈRENT, CE QUE L'AUTEUR
+EXPOSE EN MANIÈRE DE CONCLUSION
+
+
+Le vieux conte que j'ai suivi,
+Dit encore, entre autres merveilles,
+Que sur ce les bonnes Abeilles,
+S'empressant toutes à l'envi,
+De miel et de cire embaumée
+Vinrent murer le monument
+Où notre glorieux amant
+Dormait avec sa bien-aimée;
+Et que notre Essaim tout autour
+De cette belle sépulture,
+Dont il avait clos l'ouverture,
+Forma jusqu'au déclin du jour
+Des chants faits de si doux bruits d'ailes,
+Qu'il était plus croyable encor
+Qu'il célébrât les noces d'or
+Des Epoux à jamais fidèles.
+
+
+
+
+LES DEUX TALISMANS
+
+COMMENT LA FEE ARBIANNE AVAIT DEUX AMANTS
+
+
+La Fée Arbianne avait deux talismans:
+Un Casque d'or qui rendait invisible,
+Et, d'autre part, une Épée invincible.
+Arbianne avait de même deux amants.
+
+Si je l'en blâme, au moins que l'on m'accorde,
+Au lieu d'aller se creuser le cerveau,
+Qu'en avoir trois chez nous n'est pas nouveau,
+Et qu'aux beaux luths, il n'est point qu'une corde.
+
+Son choix ne fut ni bas ni hasardeux:
+Tous deux étaient fils de Roi, dit le conte.
+Elle donna l'Épée à l'un pour compte,
+Le Casque à l'autre, et les aima tous deux.
+--De garde au pied de sa tour d'émeraude,
+L'un de l'Épée allait tout pourfendant,
+Monstre, dragon, harpie et prétendant,
+Et la gardait, en se gardant de fraude.
+--L'autre invisible allait surprendre ainsi
+La Fée à point en son bain d'eau de rose,
+Et, comme on dit, ce ne fut point en prose
+Qu'il lui conta son amoureux souci.
+
+
+MORALITÉ
+
+
+L'amant au Casque est l'amant qu'on préfère:
+Et je déduis d'Amour et de ses lois,
+Que vaillants coups d'épée et beaux exploits
+Ne valent pas prudence et savoir faire.
+
+
+
+
+MULOT ET MULOTTE
+
+COMMENT MULOT ET MULOTTE REÇURENT DANS LEUR
+CABANE UNE VIEILLE HORRIBLE
+
+
+Deux vieux époux, pauvres et gens de bien,
+Vivaient du temps de ma Grand'Mère l'Oie,
+Comme beaucoup des héros que j'emploie.
+Ils se nommaient, si je me souviens bien,
+L'homme Mulot et la femme Mulotte.
+Tous deux étaient couchés dans le moment,
+Et, dans leurs lits, ils dormaient chaudement:
+Vieil amour même empêche qu'on grelotte.
+Cette remarque est ici de saison;
+La neige avec la bise faisait rage
+Tant et si bien, qu'en cette nuit l'orage
+Menaçait fort d'emporter la maison.
+Je dis maison, je veux dire cabane.
+Car au maçon, qui n'usa de cordeau,
+Il ne fallut qu'un peu de terre et d'eau,
+Non plus de bois que la charge d'un âne.
+Comme ils dormaient, une Voix appela,
+Une et deux fois, puis trois, de telle sorte
+Qu'il était clair que quelqu'un à la porte
+Demandait aide.
+
+ --«Eh! Parbleu, me voilà!»
+Fit le bonhomme, en quittant sa paillasse.
+Et rien n'est plus cruel que lorsqu'il faut
+Quitter ainsi pour l'air froid le lit chaud.
+En aurions-nous fait autant à sa place?
+
+--«Oh! Pour l'amour de Dieu!» demandait-on
+D'une voix douce autant que douloureuse.
+
+Mulot ouvrit.
+
+Mais une Vieille affreuse
+
+Entra:
+
+ La voix, du coup, changea de ton.
+--«Fort bien!» dit-elle.
+
+ Elle était secouée
+De fièvre ensemble et de froid, les pieds nus,
+Et puis lépreuse, à des signes connus,
+Car elle avait une voix enrouée
+Comme ont les chiens après de longs abois,
+La face ardente avec les chairs putrides,
+L'oeil clair dans l'ombre, et sur la peau des rides
+Rèches autant que l'écorce du bois.
+Vous auriez eu la preuve à voir sa mine,
+Ses yeux méchants et ses ongles crochus,
+Que pour bons coeurs il n'est gens si déchus,
+Puisqu'en pitié l'on prit cette vermine
+Et que nos gens la mirent en leur lit.
+Mulot jeta dans l'àtre une bourrée,
+Donna le linge, et Mulotte affairée
+Eut du courage aux soins qu'elle accomplit.
+
+
+II
+
+COMMENT CETTE VIEILLE ÉTAIT UNE BELLE FÉE, ET COMMENT
+ELLE OFFRIT DE DONNER A MULOT ET A
+MULOTTE RICHESSES ET HONNEURS
+
+
+Comme on lavait cette triple Mégère
+Voilà-t-il pas que, sans désemparer.
+Elle en vient toute à se transfigurer,
+Tant qu'en beauté le Conteur n'exagère,
+Et qu'elle en a blonds cheveux à monceaux,
+Les traits charmants, les chairs amignonnées
+Comme au matin des roses fleuronnées,
+Et les yeux bleus du bleu profond des eaux.
+--D'un trait à l'autre on ne vit le passage--
+Et puis drap d'or, taffetas et satin,
+Couleur d'iris et couleur du matin
+Lui font gentils cotillon et corsage.
+Elle sauta du lit pour mieux causer,
+Ayant un astre au front, qui l'illumine.
+Lors elle était de si gentille mine,
+Qu'il eût fallu le Roi pour l'épouser!
+
+C'était alors une ordinaire chose
+Que Fée errante et Fantômes changeants:
+Aussi ni l'un ni l'autre de nos gens
+Ne s'étonna de la métamorphose.
+
+--«Ami, je suis satisfaite de vous,»
+Leur dit la Fée; et sa voix naturelle
+Etait ainsi qu'un chant de tourterelle,
+Et son sourire encor était si doux,
+Que nos bons vieux en furent vite à l'aise.
+--«Ça, faites-moi de grands souhaits, je veux
+En un moment accomplir tous vos voeux,»
+Reprit la Fée.
+
+MULOT
+
+«Eh! ne vous en déplaise,
+De votre part, c'est bien de la bonté.
+
+LA FÉE
+
+«Dis, que veux-tu pour bonne récompense?
+
+MULOT
+
+«Dam! rien.
+
+LA FÉE
+
+«Quoi! rien?
+
+MULOT
+
+«Rien du moins que je pense.»
+
+LA FÉE
+
+--«Oh! oh! Le cas est rare en vérité,
+Et je vois bien qu'il faut que je vous aide.
+--«Et je sais trop, se dit-elle en songeant,
+«Par où le prendre: il n'est souci d'argent
+Que l'homme riche ou pauvre ne possède.»
+Et ce disant la Feé avait raison:
+Dépense induit en nouvelle dépense.
+Richesse autant que misère dispense
+D'avoir un sou vaillant à la maison.
+
+LA FÉE
+
+«Ami Mulot, veux-tu devenir riche
+A ton souhait?
+
+MULOT
+
+ «Et ne le suis-je pas?
+Ma femme et moi faisons nos deux repas,
+Ma belle Dame, et mon bien n'est en friche.
+J'ai pour ma vache assez de foin fauché,
+Mes trois pommiers emplissent dix corbeilles.
+«Je mouds vingt sacs de seigle, et les abeilles
+Valent, par an, deux écus au marché.
+Je puis encor tous les jours de l'année
+--Sans vous fâcher--donner aux pauvres gens,
+Clercs en voyage ou moines indigents,
+L'aide du ciel que je vous ai donnée.
+
+LA FÉE (à part.)
+
+--«Le Roi toujours n'eut si bon compagnon,
+Et noble coeur fait souche de noble homme.
+Mulot, ma foi! serait bon gentilhomme.
+On en a vu bien d'autres: pourquoi non?
+
+(S'adressant à Mulot.)
+
+«Maître Mulot, veux-tu que je te fasse
+Seigneur céans, écuyer ou baron?
+J'attacherai moi-même l'éperon.
+Tu prendras nom Mulot de Bonne-Face;
+Et tu pourras porter en mon honneur
+Le champ d'azur de mon blason de Fée
+Dragon d'argent et colombe coiffée.
+Et si sur ce quelque beau raisonneur
+Vient à gloser, il l'ira dire à Rome!»
+
+MULOT
+
+--«Je suis certain, belle Dame, à vous voir
+Que vous avez magnifique pouvoir
+Et ne voulez vous rire d'un pauvre homme.
+Mais, voyez-vous, honneurs sont dangereux.
+L'autre semaine en notre voisinage
+Un vieux Seigneur, à peu près de mon âge,
+Fut bien occis aux croix du chemin creux.
+Il fut, pourtant, charitable en sa vie,
+De bon esprit comme de bon aloi.
+Je ne pourrais, en mon nouvel emploi,
+Non mieux que lui, me garder de l'envie.
+Car je ne suis bien savant ni bien fort,
+Et n'eus jamais encrier ni rapière.
+Et sans compter que mon cousin Grand-Pierre
+Se gausserait certe, et n'aurait pas tort.»
+
+
+III
+
+COMMENT LA FÉE VOULUT RENDRE A MULOT ET A MULOTTE
+LA JEUNESSE, ET DE LA BONNE ODEUR DE
+LILAS QUI SE RÉPANDIT DANS LA CABANE
+
+
+Quoiqu'un peu sotte en toute cette affaire,
+La bonne Fée eut le coeur de chercher
+Quel nouveau don le pourrait bien toucher
+Et quel grand bien elle lui pourrait faire:
+Et tout à coup elle lui demanda:
+
+--«Aimes-tu bien ta femme?
+
+MULOT
+
+ «Il n'est, pardienne!
+Bonne besogne encore que la sienne.
+
+LA FÉE
+
+«Et l'as-tu bien toujours aimée?
+
+MULOT
+
+ «Oui-da!
+Je m'en souviens, elle était de votre âge,
+C'était le mois qui suivit la moisson,
+Il se peut bien alors qu'un bon garçon
+Fasse sa cour sans manquer à l'ouvrage.
+Et, sans avoir le teint que vous avez,
+Elle était bonne et belle à sa manière
+Et fraîche ainsi qu'une fleur printanière.
+Bref, en deux mois nous étions arrivés
+(Nous connaissant déjà de longue date)
+A nous aimer. Si bien que les voisins
+En me voyant ramener ses poussins,
+Fendre le bois et lui porter sa jatte,
+Disaient:--A quand la noce et le repas?
+Quoique la chose encor ne fût pas faite,
+Car les parents sont toujours de la fête.
+Et cependant ils ne se trompaient pas.
+J'étais un gars de quelque économie,
+Et je sus bien, le jour qu'il en fut temps,
+Aller quérir vingt bons sous d'or comptants
+Pour les bailler aux parents de ma mie.
+Et depuis, dam! j'ai semé notre blé,
+Et nous avons vécu toujours ensemble.
+N'est-ce pas tout vous dire, ce me semble?
+Le temps, ainsi que l'eau coule, a coulé.»
+
+--«Maître Mulot,» lui dit la bonne Fée,
+--Et dans l'instant, le vent de renouveau
+Qui remplit l'air vous eût pris le cerveau,
+Comme un parfum de lilas par bouffée.--
+«Maître Mulot, veux-tu redevenir
+Jeune, et revivre une jeunesse telle
+Avec Mulotte?--Et Mulotte veut-elle
+En même temps que Mulot rajeunir?
+Parle, Mulot,--et parle aussi, Mulotte;
+Car jusqu'ici tu n'as beaucoup parlé,
+Et Fée ou femme, en notre démêlé,
+N'eût pas manqué de porter la culotte.»
+
+Mulotte, ainsi qu'elle eût fait à vingt ans,
+Baissa les yeux; car, pour femme soumise,
+Parler devant son homme n'est de mise:
+L'exemple est bon aux femmes de tous temps.
+
+Et Mulot dit:
+
+--«Si ma pensée est nette,
+Respect gardé, pourtant je ne puis point
+Vous satisfaire encore sur ce point
+Non plus que faire une réponse honnête.
+Excusez-en, Madame, un vieux barbon.
+Vivre deux fois est-il un avantage,
+Et si je fais peau neuve en mon grand âge,
+Serais-je bien Mulot pour tout de bon?
+L'homme se prend aux ruses qu'il machine.
+Et je préfère encor ne rien changer,
+Bon bûcheron n'a son fagot léger,
+Et les ans lourds, qui me courbent l'échine,
+M'ont plu comme un fagot à fagoter,
+Et bien qu'encor la charge soit pesante,
+Je crois qu'avec Mulotte, ici présente,
+Nous viendrons bien à bout de la porter.
+Votre bonté passe en tout mon envie,
+Et pour ma part j'ai le sens trop étroit
+Pour être induit à tenter par surcroit
+Le sort chanceux d'une seconde vie.»
+
+
+IV
+
+COMMENT LA FÉE EN BONNE PERSONNE BUT ET MANGEA
+AVEC MULOT ET MULOTTE
+
+
+Le Conteur dit que l'on ne poussa pas,
+Et que la Fée était bonne personne.
+
+--«Chacun, dit-elle, à sa mode en raisonne,
+Ami Mulot. Vous êtes, en tout cas,
+De braves gens,--le reste vous regarde.»
+
+Puis, honorant Mulot comme il voulait,
+Elle trempa du pain bis dans du lait
+Et but avec nos bons vieux.
+
+ Dieu les garde!
+
+
+
+
+LE PRINCE AZUR
+
+COMMENT GENEVIEVE ATTENDAIT LE PRINCE AZUR, ET
+DE LA MORALITÉ GÉNÉRALE QUE CHACUN PEUT
+TIRER DES CONTES DES FÉES
+
+
+Geneviève a quinze ans. Elle aime les étoiles:
+A l'heure où l'araignée aux herbes tend ses toiles.
+Le bois devient pour elle un lieu d'enchantement:
+La nuit s'emplit de Voix magiques. Par moment,
+L'effroi surnaturel des choses l'enveloppe:
+Elle frémit ainsi qu'une blanche antilope
+Qu'émeut l'errant amour de son époux lointain.
+Elle a dans sa main frêle une branche du thym,
+Et dans ses cheveux noirs des fleurs de renoncule.
+Sous la lune, en un pâle et moite crépuscule,
+Confiante, elle attend que quelque char ailé
+L'emporte doucement vers le ciel étoilé,
+Et croit, sitôt qu'un souffle anime les broussailles,
+Que le beau Prince Azur vient pour des fiançailles;
+Mais craintive pourtant du Prince ravisseur,
+Comme pour se garder, joint les mains sur son coeur.
+
+Garde, garde ton coeur, ô petite amoureuse!
+Et crains que le grand mal d'aimer, un jour, ne creuse
+Un amer et profond sillon sous tes beaux yeux:
+Victime dévouée à l'Amour soucieux,
+Crains, trop aimante enfant, que, dans ton choix peu sûre,
+Tu ne joignes les mains, un jour, sur la blessure
+Que te fera de tous le seul qui t'aura plu,
+Mais qui n'était pas tel que tu l'avais voulu!
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+_La ruse n'en n'est pas nouvelle:
+--Le vieux Conteur que j'ai cité
+N'a jamais encore existé
+Autre part que dans ma cervelle.
+Tout ce que je vous en ai dit
+Est pour donner à chaque conte
+Que j'invente et que je raconte
+Plus de force et plus de crédit,
+Je connais la nature humaine,
+Et sais qu'un poète inconnu
+N'en serait autrement venu
+A vous mener où je vous mène.
+
+9 novembre 1880._
+
+
+
+
+NOTE
+
+
+Jamais amour n'a pu mieux s'exprimer
+Qu'en quatre mots que je cite à mon aise,
+Et j'aime fort la Dame Lyonnaise
+Qui fît ce vers comme elle sut aimer!
+--Pour le plaisir d'écrire oeuvre si belle
+Je veux citer tout entier le sonnet.
+--N'aimez la Dame autrement si ce n'est
+De tout l'amour que je me sens pour elle.
+
+SONNET
+
+Oh! si j'étais en ce beau sein ravie
+De celui-là pour lequel vais mourant,
+Si avec lui vivre le demeurant
+De mes courts jours ne m'empêchait envie.
+
+Si m'accolant, me disait: Chère Amie,
+Contentons-nous l'un l'autre, s'assurant
+Que ja tempête, Euripe, ni courant
+Ne nous pourra desjoindre en notre vie,
+Si de mes bras le tenant accolé,
+Comme du Lierre est l'arbre encercelé,
+La mort venant, de mon aise envieuse:
+
+Lorsque souef plus il me baiserait,
+Et mon esprit, sur ses lèvres fuirait,
+Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse.
+
+Cf. Oeuvres de Louise Labé, Lyonnaise, Sonnet XIII
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+INTRODUCTION
+
+LE ROSIER ENCHANTÉ
+
+BELLE-MIGNONNE
+
+SAUGE-FLEURIE
+
+LES TROIS PETITES PRINCESSES
+
+LE PETIT CASTEL DE CIRE
+
+LES DEUX TALISMANS
+
+MULOT ET MULOTTE
+
+LE PRINCE AZUR
+
+ÉPILOGUE
+
+NOTE
+
+TABLE
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes des fées, by Robert de Bonnières
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DES FÉES ***
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+++ b/old/12072.txt
@@ -0,0 +1,2181 @@
+The Project Gutenberg EBook of Contes des fees, by Robert de Bonnieres
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Contes des fees
+
+Author: Robert de Bonnieres
+
+Release Date: April 17, 2004 [EBook #12072]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DES FEES ***
+
+
+
+
+Produced by Tonya Allen and PG Distributed Proofreaders. This file
+was produced from images generously made available by the Bibliotheque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+CONTES
+
+DES FEES
+
+PAR
+
+ROBERT DE BONNIERES
+
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+En ce temps-la vivaient le Roi Charmant,
+Serpentin-Vert et Florine ma-mie,
+Et, dans sa tour pour cent ans endormie,
+Dormait encor la Belle-au-Bois-Dormant.
+C'etait le temps des palais de feerie,
+De l'Oiseau Bleu, des Pantoufles de vair,
+Des longs recits dans les longs soirs d'hiver:
+
+Moins sots que nous y croyaient, je vous prie.
+
+
+
+
+LE ROSIER ENCHANTE
+
+
+COMMENT UNE GENTILLE FEE ETAIT RETENUE DANS UN
+ROSIER, ET COMMENT ELLE OFFRIT SON
+AMOUR A JEANNOT
+
+
+Jeannot, un soir, cheminait dans le bois
+Et regagnait la maison d'un pied leste,
+Lorsqu'une Voix, qui lui parut celeste,
+L'arreta net:
+
+ --"Jeannot!" disait la Voix.
+Qui fut surpris? Dame! ce fut notre homme.
+Il ne s'etait aucunement doute
+Qu'il cheminait dans le Bois Enchante.
+S'il n'avait peur, ma foi! c'etait tout comme.
+
+Il demeura tout sot et tout transi.
+
+--"Jeannot, mon bon Jeannot!" redisait-elle.
+
+Il n'etait pas, certe, une voix mortelle
+Charmante assez pour supplier ainsi.
+
+Or, en ce lieu, poussait plus haut qu'un orme
+Un Rosier d'or aux roses de rubis.
+Le paysan eut eu mille brebis
+D'un seul fleuron de ce rosier enorme.
+
+La Voix partait de ces rameaux touffus,
+Car il y vit une gentille Fee,
+De diamants et de perles coiffee.
+Jeannot tira son bonnet, tout confus.
+--"Jeannot, je veux te conter ma misere,"
+Dit-elle; "ecoute et remets ton bonnet.
+Je te demande une chose qui n'est
+Que trop plaisante a tout amant sincere."
+
+Le jeune gars ecarquillait les yeux,
+Comme en extase, et restait tout oreille.
+Il n'avait vu jamais beaute pareille,
+Ni de fichu d'argent aussi soyeux.
+La Fee etait belle en beaute parfaite,
+Rare, en effet, et mignonne a ravir,
+Tant, qu'a jamais, pour l'aimer et servir,
+Je n'en voudrais pour moi qu'une ainsi faite!
+
+--"Mon bon Jeannot, aime-moi seulement,"
+Reprit la Fee; "il n'est point de tendresses
+Et de baisers et de bonnes caresses,
+Que je ne fasse a mon fidele amant.
+Aime-moi bien, puisque je suis jolie,
+Aime-moi bien aussi, pour ma bonte.
+Je suis liee a cet arbre enchante:
+Romps, en m'aimant, le charme qui me lie."
+
+"Je ne dis non," fit l'autre, "et je m'en vais
+Tout droit conter notre cas a ma mere.
+Conseil ne nuit: l'on cueille pomme amere
+Sans que pourtant le pommier soit mauvais."
+
+Il fut conter la chose toute telle,
+Riant, pleurant, amoureux et dispos.
+Du coup, sa Mere en laissa choir deux pots
+Qu'elle tenait.
+
+ --"Eh! mon gars," lui dit-elle,
+"Fais a ton gre. Ce nous est grand honneur.
+Va, mon garcon, et pousse l'aventure.
+Nous aurons gens, malgre notre roture,
+Pour nous donner bientot du Monseigneur!"
+
+Elle revait deja vaisselle plate,
+Non plus sale, mais belle venaison,
+Vin en tonneaux et le linge a foison,
+Cotte de soie et robe d'ecarlate.
+
+Jeannot courut.
+
+ L'aurore jusqu'aux cieux
+Avait pousse sa lueur roselee;
+La Fee etait bel et bien envolee
+Et tout le Bois rose et silencieux.
+
+
+MORALITE
+
+
+Ne tardez pas, quand l'heure heureuse sonne,
+Gentils amants. Aimez-vous sans facon.
+Le bel Amour n'a besoin de lecon,
+Le bel Amour ne consulte personne.
+
+
+
+
+BELLE MIGNONNE
+
+
+I
+
+COMMENT BELLE-MIGNONNE AIMA LE PAGE PARFAIT
+AU DETRIMENT DE BEAUX FILS DE ROIS
+
+
+L'Infante avait seize printemps,
+Dont je vous veux conter la vie.
+La legende que j'ai suivie
+Fait regner son pere du temps
+Que l'histoire n'etait ecrite;
+Il n'importe. Mais je voudrais
+Faire aimer ses gentils attraits
+Selon leur grace et leur merite.
+
+Belle-Mignonne etait son nom:
+Ce nom, s'il faut que j'en raisonne,
+Venait de ce que sa personne
+N'avait trait qui ne fut mignon.
+Parmi les plus belles merveilles,
+Il n'etait point telle beaute,
+Tant que chaque Prince invite
+N'avait plus que soucis et veilles.
+Ils amenaient de grands presents
+En or, joyaux et haquenees,
+En etoffes bien faconnees,
+En santal, myrrhe et grains d'encens,
+Ce qui faisait bien mieux l'affaire
+Du Roi que les maigres cadeaux
+Qu'en sonnets, dizains et rondeaux,
+Les Poetes lui venaient faire.
+
+Parmi tous ces beaux fils de Roi,
+Etait un pauvre petit page;
+Il n'avait aucun equipage,
+Or, ni joyaux, ni palefroi:
+Le rang ne vaut ame bien faite.
+Son nom de page etait Parfait,
+De ce que son ame, en effet,
+Comme sa mine, etait parfaite.
+
+L'Infante l'aimait en secret,
+Bien qu'encore aucune parole,
+Bouquet parlant ou banderole
+Eut assure l'amant discret,
+Et notre amant, melancolique,
+D'autre part, ne pouvait oser
+A si grande Dame exposer
+Sa tres amoureuse supplique.
+Ils faisaient pourtant de grands voeux,
+Ne voulant qu'etre unis ensemble.
+Tout en n'avouant rien, ce semble,
+Ne peut-on compter pour aveux
+Rougeur et trouble en l'attitude
+Qui ne trompe le bien-aime,
+Et par coup d'oeil a point nomme
+Leur bienheureuse inquietude?
+
+
+II
+
+COMMENT BELLE-MIGNONNE AVAIT EU DE SA MARRAINE
+LE DON DE FAIRE NAITRE DES FLEURS SOUS SES
+PAS AUSSITOT QU'ELLE AIMERAIT
+
+
+Sachez, sans aller plus avant,
+Que Mignonne eut a sa naissance,
+D'une Fee, unique en puissance,
+En magie et charme savant,
+Le joli don de faire naitre,
+Sous ses pas, des fleurs a foison,
+En tout temps et toute saison,
+Quand Amour se ferait connaitre.
+Notre Marraine avait ete
+Malicieuse autant que bonne,
+En cela contraire a Sorbonne,
+Qui n'a malice ni bonte.
+
+Il advint, comme bien on pense,
+Qu'a son fait, petit a petit,
+Leur meme desir aboutit,
+Et qu'Amour eut sa recompense:
+Le page recut, un beau jour,
+Un message de sa maitresse,
+Qui lui mandait, par lettre expresse,
+De l'attendre au pied de sa tour,
+Qu'elle descendrait a sa vue,
+Et que le soir meme elle irait,
+Avec le Page, ou Dieu voudrait.
+Et de son seul amour pourvue.
+Dans un pli de satin leger
+L'Infante enferma son message,
+Et quelque linot de passage
+Fut au Page bon messager.
+
+La rencontre eut lieu, j'imagine.
+Et, cette nuit-la, par les champs
+Il fut dit bien des mots touchants,
+Et bien baise deux mains d'hermine.
+--Laissons-les, ou qu'ils soient alles:
+Des l'aube, une route fleurie
+Vers nos amants, en ma feerie,
+Nous conduira, si vous voulez;
+Car le don que de sa Marraine
+Eut Belle-Mignonne en naissant
+Fit que ses pieds allaient tracant
+Un beau chemin de fleurs, sans graine.
+
+Chacun de ses pas amoureux
+Avait fait naitre oeillets, pervenches,
+Roses roses, rouges et blanches.
+Pavots divers et lys nombreux,
+Et naitre mauves, paquerettes,
+Herbe aux perles, reines des pres,
+Hyacinthes, glaieuls pourpres,
+Folle avoine aux folles aigrettes,
+Et naitre encore serpolets,
+Muguets, sauges et veroniques,
+Pivoines aux rouges tuniques,
+Soleils d'or, iris violets,
+Et roselettes centaurees,
+Basilics aux parfums troublants,
+Menthes, liserons bleus ou blancs
+Et belles-de-nuit azurees,
+--Et, s'il fallait dire en tout point
+Les fleurs qu'elle avait fait eclore,
+Pas plus que les jardins de Flore,
+Mon jardin n'y suffirait point.
+
+
+III
+
+COMMENT LE ROI ET LA COUR SUIVIRENT LES AMANTS
+A LA TRACE ET DECOUVRIRENT UN CHATEAU
+DE FLEURS AU LIEU DE FORET
+
+
+Quand les servantes eveillees
+Virent jusqu'aux horizons bleus
+Ce beau chemin miraculeux,
+Du haut des tours ensoleillees,
+En hate, aux Dames du palais
+Elles furent conter la chose,
+Et les Princes, pour meme cause,
+Furent cherches par leurs valets.
+Ce fut un grand remue-menage
+Dans le chateau, jusqu'a ce point
+Qu'ayant mis son plus beau pourpoint,
+Le Roi fut du pelerinage.
+La Cour entiere par les pres
+Marchait en bel ordre a sa suite,
+Suivant nos amants et leur fuite
+En tous ses detours diapres.
+
+La surprise etait infinie
+De ce que ce nouveau printemps
+Foisonnat de fleurs dans le temps
+Qu'il n'est aux champs qu'herbe jaunie.
+
+Or cet admirable chemin
+Menait a la foret prochaine:
+Il n'etait charme, orme, if ou chene
+Qui ne fut tendu de jasmin,
+De chevre-feuille, de glycine,
+De vigne vierge et d'autres fleurs,
+Melant et tramant leurs couleurs,
+D'une branche a l'autre voisine.
+Tant et si bien, qu'en ces beaux lieux
+Ce n'est plus, comme en l'entourage,
+Foret d'automne sans ombrage,
+Mais plutot palais merveilleux,
+Aux murs faits de branches taillees,
+Et batis de fleurs en arceaux
+Ou chantaient de rares Oiseaux,
+Sur des corniches de feuillees.
+
+De leurs cent voix, l'echo chanteur
+Salua le Roi des l'entree,
+Dont l'ame encor fut penetree
+D'une meme et fraiche senteur,
+Laquelle etait si bien formee
+De tant de parfums differents,
+Qu'a mon embarras je comprends
+Qu'aucun auteur ne l'ait nommee.
+Le Roi, du portail, pas a pas
+Poussa jusques aux galeries
+Ou figuraient ses armoiries
+De lys sur ne-m'oubliez-pas.
+Il fut touche de cet hommage
+De Fee a Monarque, d'autant
+Que les Oiseaux allaient chantant
+Ses hauts faits en humain ramage.
+
+
+IV
+
+COMMENT BELLE-MIGNONNE ET LE PAGE PARFAIT
+FURENT TROUVES L'UN PRES DE L'AUTRE
+ENDORMIS
+
+
+Les Oiseaux avaient leur secret
+Qui le precedaient par volee,
+Le menant d'allee en allee,
+De salon en grotte et retrait.
+Toute la noble multitude
+Cueillait des fleurs, chemin faisant,
+Et l'on parvint, en devisant
+De solitude en solitude,
+Jusqu'a l'Antre d'or ou, parmi
+Des fleurs plus blanches que nature,
+Mignonne, en belle creature,
+Dormait pres du Page endormi.
+
+Le Roi ne contint sa colere
+Devant ce spectacle nouveau:
+Tel cas a son royal cerveau
+Ne pouvait, vraiment, que deplaire.
+Et tout, dans le premier moment,
+En voyant ce tableau coupable.
+Il aurait bien ete capable
+D'ordonner qu'on pendit l'amant.
+N'etait-ce point un pauvre sire,
+N'ayant sou, ni maille, ni nom,
+Si mince et petit compagnon
+Qu'ecuyer n'eut daigne l'occire!
+
+Ils etaient pourtant beaux ainsi,
+Tete contre tete penchee,
+Chevelure en blonde jonchee,
+Et bras enlaces a merci.
+Ils souriaient, et dans leur reve,
+Aussi charmant qu'eux et leger,
+Ils semblaient encor prolonger
+L'heure aux amants toujours trop breve;
+Car ils balbutiaient entre eux
+Des mots si doux de voix si tendre,
+Qu'aux bois il n'est plus doux d'entendre
+Ensemble ramiers amoureux.
+--"Je vous aime, Belle-Mignonne;"
+--"Je vous aime, Page-Parfait;"
+Redisaient-ils. Amour de fait
+Autrement ni plus ne jargonne.
+
+Le bel Amour n'a jamais tort.
+Le Roi pouvait-il d'aventure
+Empecher que, contre nature,
+Amant aime fut le plus fort?
+Contre ouragan, feu, fer et flamme,
+Contre vent, maree et fureurs,
+Poisons, serpents, rois, empereurs,
+Prevaut force aimante de l'ame.
+Notre Roi donc, bien qu'a regret
+Et bien qu'il perdit l'assurance
+Des grands presents qu'en esperance
+Chaque Prince a sa fille offrait
+(Ce dont il faisait le decompte),
+Consentit bien a les unir,
+Ainsi qu'il devait advenir
+De la facon que je raconte.
+Tout bon courtisan approuva,
+Quoiqu'il en eut de jalousie.
+Il n'est royale fantaisie
+Qu'on ne suive comme elle va:
+Aussi fut-ce chants d'hymenee,
+Fleurs en bouquets et compliments
+Autour du reveil des amants
+Et de leur grand'joie etonnee.
+
+Les noces durerent trois mois:
+Il faudrait pour les conter telles
+Les belles Muses immortelles
+De Ronsard, le grand Vendomois.
+Sachez seulement que la Reine
+Et le Roi n'oublierent pas
+De faire prier au repas
+La malicieuse Marraine.
+
+
+MORALITE
+
+
+Ce chemin de fleurs peut montrer,
+Si ma fable vous embarrasse,
+Qu'Amour laisse apres soi sa trace;
+Et d'ou je veux encor tirer
+Qu'Amour est chose si fleurie.
+Qu'il ne se peut longtemps cacher,
+Ni ses belles fleurs empecher
+D'etre telles qu'on s'en recrie.
+
+
+
+
+SAUGE-FLEURIE
+
+
+I
+
+COMMENT SAUCE-FLEURIE AIMA LE FILS
+DU ROI
+
+
+Alors vivait sans credit ni richesse
+Une Fee humble et seule; car il est
+Des rangs parmi ces Dames, s'il vous plait,
+Comme, chez nous, de vilaine a duchesse.
+Bien qu'elle n'eut ni renom ni pouvoir
+Et qu'elle fut pauvre en sa confrerie,
+Pauvre jusqu'au besoin, Sauge-Fleurie
+--Tel est son nom--etait charmante a voir.
+Au bord d'un lac tout fleuri de jonquilles,
+Elle habitait le tronc d'un saule creux
+Et ne quittait son reduit tenebreux
+Plus que ne font les perles leurs coquilles.
+Mais un beau jour que, chassant par le bois
+Avec sa meute un superbe equipage,
+Le fils du Roi menait a grand tapage
+Du bois au lac un dix cors aux abois,
+Pour voir les chiens et la belle poursuite
+Et les pourpoints brillants des cavaliers,
+Elle quitta son arbre, et des halliers
+Voyait passer le Prince avec sa suite.
+Le Fils du Roi, qui saluait deja
+(Car c'est de Fee a Prince assez l'usage)
+En voyant mieux un si charmant visage,
+S'arreta court et la devisagea.
+Sauge, sans plus se cacher dans les branches,
+En le voyant si beau, de son cote
+Le regardait devant elle arrete,
+Droit dans les yeux de ses prunelles franches.
+
+Naif amour par pudeur s'enhardit:
+Le Fils du Roi baissa les yeux par contre;
+Chacun s'en fut meditant la rencontre:
+--Tous deux s'aimaient et ne s'etaient rien dit.
+
+
+II
+
+COMMENT UNE MAITRESSE-FEE CONDAMNA
+SAUGE-FLEURIE
+
+
+Or tout se sait: une Maitresse-Fee
+Fit donc venir Sauge a son tribunal.
+Vetue ainsi que l'oiseau cardinal,
+La Vieille etait d'aspics ebouriffee:
+Elle etait vieille, et par cela j'entends
+Que de jeunesse elle etait ennemie.
+--On le va voir:--"Je veux, Sauge, ma mie,
+"Te corriger, s'il en est encor temps,"
+Lui dit la Vieille aigrement. "Sans mon zele,
+Vous nous l'alliez donner belle a ravir
+Et par ma foi vous nous alliez servir
+Un joli plat d'amour, Mademoiselle.
+Passe un beau Sire et, sans plus de facons,
+Voila mes gens amoureux face a face!
+Pardieu! plutot que la chose se fasse
+Je ferai pendre ici dix beaux garcons."
+Et ce disant en parut si mechante
+Qu'elle eut fait peur meme au Roi Tres Chretien
+Par sa beaute, sa grace et son maintien,
+Sauge-Fleurie etait pourtant touchante.
+Mais rien ne fait contre haine et pouvoir.
+--"Il faudra bien que ton beau bec reponde,
+Car, sans chanter, il n'est poule qui ponde,
+Sauge ma mie--et je te vais pourvoir!"
+
+Je vous dirai, sans tarder davantage,
+Si votre coeur s'interesse a son sort,
+Qu'aimer un homme etait un cas de mort
+Pour Sauge, esprit n'ayant chair en partage:
+Ce que prouva la Vieille en un latin
+Qui depassait l'intellect en puissance,
+Et distingua des cas de quintessence
+A derouter Sauge et l'abbe Cotin.
+
+Sauge, pourtant, demeurait bouche close
+Et de cela ne voulait seulement
+Qu'aimer le Prince et mourir en l'aimant
+Comme disait la Vieille avec sa glose.
+Sans moi deja vous avez pu songer
+Qu'en cette affaire ayant la loi formelle
+Et des aveux, notre juge femelle
+Condamna Sauge, et sans rien menager.
+Et pensez bien que la Fee amoureuse
+Ne marchanda son immortalite,
+Et que du coup, comme on me l'a conte,
+Elle s'en fut-plus que vivante heureuse![1]
+
+[Note 1: Voir la note a la fin du volume.]
+
+
+III
+
+COMMENT SAUGE-FLEURIE ALLA TROUVER LE PRINCE
+EN SON CHATEAU
+
+
+Or nul pouvoir ne pouvait s'opposer,
+Malgre l'arret de notre Vieille en rage,
+Au libre emploi de son gentil courage
+Non plus qu'au choix de son premier baiser.
+--Sauge, a pied donc comme en pelerinage,
+Alla trouver le Prince en son chateau,
+Et tout le long de la route un manteau
+Rude et grossier cacha son personnage.
+Elle arriva par la pluie et le vent,
+Sur elle ayant laisse crever la nue;
+Et, si d'abord fut des gens meconnue,
+Ne surprit point le Prince en arrivant.
+
+--"Mon coeur, dit-il, vous attendait, Princesse;
+Du bois au lac, je vous cherchais, ma Fleur,
+Et fatiguais du cri de ma douleur
+L'onde et le ciel, n'ayant repos ni cesse."
+
+--Et ce disant, il se prit a baiser
+A deux genoux sa main mignonne et fine,
+Et puis voulut sur l'heure a la Dauphine
+Presenter Sauge avant de l'epouser:
+Il lui fit faire un peu de belle flamme
+Pour la secher d'abord. Tant de beaute,
+De naturel et de simplicite
+En cet etat le touchait jusqu'a l'ame.
+Il fit venir perles, saphirs, rubis,
+Bijoux montes et beaux luths de Verone.
+Il fit de meme apporter la couronne
+Et preparer des merveilleux habits.
+
+
+IV
+
+COMMENT SAUGE-FLEURIE FIT AU PRINCE UN NOBLE
+ET TOUCHANT DISCOURS
+
+
+Sauge admira ces objets sans envie
+Et dit:
+ "Seigneur, les beaux jours sont comptes.
+Aimez-moi bien, et jamais ne doutez
+Du bel amour dont j'ai l'ame ravie.
+Est-il pour moi besoin de tant d'appret?
+N'aimez-vous point la belle solitude,
+Et des amants n'est-ce plus l'habitude
+De mieux s'aimer quand l'amour est secret?
+Restons ici sans plus, si bon vous semble;
+Nos yeux pourront se parler a loisir,
+Et nous n'aurons de si charmant plaisir
+Que seul a seul a demeurer ensemble.
+Aupres de vous, je sens mon coeur leger;
+Legere est l'heure aussi qui me convie
+Et la, tout beau! je vous donne ma vie.
+Prenez-la donc, mais sans m'interroger."
+
+Elle lui fit un genereux sourire
+Ne regrettant ce qu'elle avait bien fait,
+N'y songeant meme.--Et son bonheur parfait
+En mots humains ne se pourrait decrire.
+--Amour et Mort sont toujours a l'affut:
+Ne croyez pas que celle que je pleure
+Fut epargnee.
+ Elle secha sur l'heure
+Comme une fleur de sauge qu'elle fut.
+
+
+MORALITE
+
+
+Je compte peu qu'une femme ainsi m'aime
+Jusqu'a mourir: ceci montre, pourtant,
+Que pour aimer, ne fut-ce qu'en instant,
+L'on brave tout, Madame, et la Mort meme.
+
+
+
+
+LES TROIS PETITES PRINCESSES
+
+COMMENT TROIS BONNES FEES FIRENT TROIS BEAUX
+DONS A TROIS PETITES PRINCESSES
+
+
+Trois filles d'un Roi sarrazin,
+Le meme jour, furent priees
+Et le meme jour mariees
+Aux trois fils d'un Prince voisin.
+Elles eurent memes grossesses:
+Au bout de neuf mois memement,
+Il leur naquit, pareillement,
+Trois petites princesses.
+Le Roi maure, dit le Conteur,
+Fit proclamer leur delivrance
+En Inde, en Perse et jusqu'en France,
+Et depecha son enchanteur
+Aupres de trois gentilles Fees
+Qui, dans trois chars tendus d'orfrois,
+Se presenterent toutes trois,
+D'aurore et de lune attiffees.
+Apres qu'il fut fait maint salut
+Et que luth et lyre eurent cesse,
+Chaque Fee a chaque Princesse
+Fit le plus beau don qu'il lui plut.
+
+A sa Princesse, la Premiere
+Donna pour don qu'elle serait
+Faite comme elle, trait pour trait,
+Et plus Belle que la lumiere.
+
+--"Bien que soit richesse en honneur
+Chez les mortels, dit la Seconde,
+Mon don n'est perle de Golconde
+Mais belle perle de Bonheur."
+
+Vint la Troisieme.--"Il est encore,
+Dit-elle, un don plus precieux!"
+En couvrant l'enfant jusqu'aux yeux
+D'un suaire tisse d'aurore.
+En faisant ce don, elle etait
+Si bonne, si douce et si tendre,
+Qu'on ne se lassa pas d'attendre
+Le grand bien qu'elle promettait.
+Grand bien n'est pas ce qu'on presente
+Souvent pour tel; car la, tout beau!
+On mit la petite au tombeau,
+Qui mourut a l'aube naissante.
+
+
+MORALITE
+
+
+Mieux que Bonheur et Beaux Appas
+Vaut la Mort, pour ce qu'est la Vie:
+Ne la plaignez: Qui ne l'envie
+Ne vecut et ne m'entend pas.
+
+
+
+
+LE PETIT CASTEL DE CIRE
+
+
+I
+
+COMMENT ROSE-ROSE AVAIT LE DON D'ENTENDRE LE
+LANGAGE DES ABEILLES, CE QU'EXPOSE L'AUTEUR
+EN MANIERE D'INTRODUCTION
+
+
+Parmi tous les dons de vertu.
+De beaute, de grace et decence
+Que Rose-Rose, a sa naissance,
+Eut d'une Fee, elle avait eu
+Le don d'entendre sans etude
+Les Abeilles en leurs fredons,
+Aussi bien que nous entendons
+Le bon francais par habitude.
+Et grace a ce rare savoir,
+Elle avait sur le Roi, son pere,
+Pour gouverner l'Etat prospere,
+Tout credit, conseil et pouvoir:
+L'hiver n'empechait pas les roses
+D'eclore en ces temps merveilleux,
+Et les Abeilles en tous lieux
+En savaient long sur toutes choses.
+
+Ceci n'est qu'un conte amoureux
+Que je dedie aux coeurs fideles.
+Aimez seulement mes modeles
+Aussi bien que je fais pour eux.
+
+
+II
+
+COMMENT ROSE-ROSE ET MYRTIL EURENT UN SONGE
+SEMBLABLE, ET DES PROPOS QUE ROSE-ROSE EUT
+AVEC LES ABEILLES
+
+
+Rose-Rose, a peine eveillee,
+Des la premiere aube appela
+Ses femmes, et ce matin-la,
+De blanc voulut etre habillee:
+Elle fut donc vetue ainsi
+Que sont les blanches fiancees.
+Mais nul ne savait ses pensees.
+L'amour n'avait pu jusqu'ici
+Troubler une dame aussi sage.
+On assurait qu'il n'etait point
+De pretendant qui, sur ce point,
+Eut vu rougir son beau visage.
+Quand on eut peigne ses cheveux,
+Plus blonds qu'une moisson doree,
+Et qu'elle fut ainsi paree
+Et belle assez selon ses voeux,
+Elle fit, contre l'habitude,
+Eloigner ses Dames d'honneur,
+Comme si son secret bonheur
+S'augmentait de sa solitude.
+
+Elle s'en fut seule au jardin
+Pour causer avec les Abeilles.
+--Des parterres et des corbeilles,
+Des bosquets, des gazons, soudain
+Toutes s'empresserent vers elle,
+Et par mille souhaits charmants,
+Graces, bonjours et compliments,
+Lui temoignerent de leur zele.
+Apres tous ces gentils discours,
+Prenant sa voix la plus menue,
+Rose leur dit:--"Je suis venue
+Vous demander aide et secours;
+Et tout d'abord je vous rends grace
+De ce que vous ne m'avez fait
+Encor defaut d'aucun bienfait:
+Voici le cas qui m'embarrasse.
+
+"J'aime un Prince que je n'ai vu
+Qu'en songe encor, cette nuit meme;
+Rien ne m'est plus, sinon qu'il m'aime
+Et qu'il m'a prise au depourvu.
+Amour donc jamais ne nous laisse
+Sans aimer, car je ne suis plus,
+Malgre mes dedains resolus,
+Que joie, espoir, trouble et faiblesse!
+
+--"Le lieu de mon songe etait tel,
+Que je vis en cette aventure
+Ce meme jardin en peinture,
+Ces fleurs et ce petit Castel
+Que vous m'avez sur la colline
+Tout bati de cire, au dessus
+Du petit lac aux bords moussus
+Et de ce jardin qui decline.
+Ce fut la qu'il me vint chercher
+Et me put expliquer sa flamme
+En mots si vrais, que jusqu'a l'ame
+Son bel amour me sut toucher:
+Et comme en un miroir immense
+Je me voyais lui souriant
+Et lui de meme me priant
+Tout obtenir de ma clemence.
+--"Je suis fils de Roi, disait-il,
+Et je veux vous aimer sans cesse.
+Vous pouvez, sans honte, Princesse,
+M'aimer aussi! J'ai nom Myrtil.
+--"Mon nom, lui dis-je, est Rose-Rose,
+--"Et, dans l'instant, nos jeunes fronts
+Furent, ainsi que nous serons,
+Couronnes de myrte et de rose.
+En me voyant si belle ainsi,
+Et lui plus beau que la lumiere,
+Je donnai mon amour premiere
+Au beau Prince que j'ai choisi."
+
+Songe alors n'etait pas mensonge,
+Car Myrtil eut, de son cote,
+Comme on l'a depuis rapporte,
+Cette meme nuit meme songe:
+Il vit, dans le meme moment,
+Au meme lieu, sa meme image
+A Rose-Rose rendre hommage.
+Et lui faire meme serment,
+Dans ce meme Castel de cire
+Ou, sans penser au lendemain,
+Rose avait bien promis sa main,
+A n'en douter, a ce beau Sire.
+
+Et Rose dit en meme temps:
+--"Allez vite, Abeilles fideles.
+Vite autant que vous aurez d'ailes.
+Dire a Myrtil que je l'attends!
+Allez du couchant a l'aurore,
+Et ne revenez pas sans lui;
+Allez, et dites a celui
+Que j'aime, au pays que j'ignore,
+Lorsque vous l'aurez rencontre,
+Qu'approuvee ou que combattue,
+Toute de blanc ainsi vetue,
+En ce Castel je l'attendrai
+Chaque jour, a cette meme heure,
+A chaque aube que Dieu fera,
+Et que, s'il faut, l'on m'y verra
+Venir jusqu'au jour que je meure!"
+
+
+III
+
+COMMENT LES ABEILLES ENTREPRIRENT UN LONG VOYAGE
+ET COMMENT ROSE-ROSE ATTENDIT LEUR RETOUR
+
+
+On ne pouvait pas, en effet,
+Contredire en cette occurrence,
+Car il n'etait pas meme en France
+De Prince en tout point si parfait:
+Et les Abeilles, a l'entendre,
+D'une part avaient approuve
+Tout ce que Rose avait reve
+De beau, de sincere et de tendre,
+Mais, d'autre part, le pire etait
+Que par mainte et mainte contree
+Elles la savaient separee
+De Myrtil, et qu'il habitait
+Au dela des terres connues,
+En des pays si fort distants,
+Qu'il leur faudrait bien bien longtemps
+Avant que d'etre revenues.
+Car le monde est grand, ce dit-on.
+Pourtant, nos bonnes confidentes,
+Quoique tres sages et prudentes,
+N'objecterent rien sur ce ton,
+Sachant que l'amour ne raisonne
+Et n'en veut qu'a son bon plaisir,
+N'ayant le gout ni le loisir
+De croire ou d'entendre personne.
+--En rien donc ne contrariant
+Son dessein, l'ambassade ailee
+Apres s'etre au ciel assemblee,
+Tourna son vol vers l'Orient:
+Elle allait si fort admiree,
+Comme un globe d'or dans les cieux.
+Et paraissait a tous les yeux
+Si prompte, si belle et doree,
+Que telle ambassade, je crois,
+N'alla du Louvre ou de Versailles
+Negocier les fiancailles
+D'aucune fille de nos rois!
+
+Rose ainsi fit qu'aux messageres
+Elle avait dit qu'elle ferait;
+Chaque jour, elle se parait
+D'etoffes blanches et legeres;
+Les myrtes aux roses meles
+Ceignaient son front, et sure d'elle
+Et de son bel amour fidele,
+Malgre bien des jours ecoules
+Dans l'attente et la solitude,
+En son Castel, chaque matin,
+Elle attendait l'epoux lointain
+Sans trouble et sans incertitude.
+Et tel etait son sentiment
+Et sa foi, que la longue attente
+Ne la rendait que plus constante,
+Et que l'on admirait comment
+Sa magnifique indifference
+Mettant la Cour en desarroi
+Deconcertait maint fils de Roi
+Venu dans une autre esperance,
+Son Pere etait tout deconfit
+Et le pauvre homme en cette affaire
+Ne savait vraiment plus que faire:
+Et que vouliez-vous bien qu'il fit?
+Larmes, prieres, etaient vaines;
+Et ce fut tout de meme en vain
+Qu'il s'enquit d'un fameux devin
+Et qu'il ordonna des neuvaines.
+Rose n'entendait pas raison.
+Et revenait, sans etre lasse,
+Chaque jour a la meme place
+Consulter le pale horizon
+Des l'aube.--Et la belle songeuse
+Ne songeait a rien qu'a l'amant,
+Que lui ramenait surement
+Son ambassade voyageuse.
+
+
+IV
+
+COMMENT MYRTIL FIT A TRAVERS LE MONDE UN VOYAGE
+MERVEILLEUX QUI DURA CENT ET
+CINQUANTE ANNEES.
+
+
+Myrtil s'etait mis en chemin,
+Guide par les bonnes Abeilles.
+Lorsqu'il les eut de ses oreilles
+Oui, comme en langage humain,
+Qui contaient l'histoire suivie
+De son beau songe trait pour trait,
+Et comment Rose l'attendrait
+S'il le fallait, toute la vie,
+Aussitot le Prince amoureux,
+Malgre tout le noble entourage,
+Qui ne craignait que son courage
+En ce depart aventureux,
+Prit une belle et bonne armee
+Et se mit en marche a travers
+Tant et tant de peuples divers,
+Pour retrouver sa bien aimee,
+Qu'il n'est Monarque ou Conquerant
+Qui, pour de moins belles victoires
+Et des travaux moins meritoires,
+N'en ait recu le nom de Grand.
+
+L'Amant, dont la fortune heureuse
+N'avait que des coups surprenants,
+Par les mers et les continents
+Promenait sa gloire amoureuse.
+--Mais, si je tire du recit,
+Dont j'ai suivi le commentaire,
+Qu'il venait du bout de la terre,
+Notre monde se retrecit
+Et n'a plus la meme apparence;
+Car, outre les pays connus
+Dont bien des gens sont revenus,
+Tels que Chine, Inde, Egypte et France,
+Il avait encor parcouru
+Bien des mers depuis ignorees
+Et de fabuleuses contrees
+Qui de ce monde ont disparu:
+La mer ou chantaient les Sirenes
+Et les vallons melodieux
+Peuples de Heros et de Dieux
+Encor chers aux Muses sereines.
+Le jardin d'Eden, ou tomba
+Adam et la race insoumise
+Des hommes, la Terre Promise
+Et le Royaume de Saba,
+La cote d'Ophir et, pres d'elle,
+L'or en montagne accumule,
+Le Venusberg, l'ile Thule,
+Ou mourut le Vieux Roi fidele,
+Et les terres des Paladins,
+Et la Foret ou j'imagine
+Que vivaient Morgane et Brangine,
+L'Ile d'Armide et ses jardins
+Avant Renaud et la Croisade,
+Et tout l'Orient enchante,
+En mille et une nuits conte
+Par la bonne Scheherazade:
+Et Myrtil allait a travers
+Le monde, entrainant a sa suite,
+En son amoureuse poursuite,
+Tous les peuples de l'Univers!
+Car les Abeilles etaient Fees,
+Et, des que son glaive avait lui,
+Les rois vaincus dressaient pour lui
+Des colonnes et des trophees.
+
+Si le voyage fut si grand
+Que je n'ai pu faire le compte
+Des merveilles qu'on en raconte,
+Je puis, du moins, en comparant
+Les dates qui m'en sont donnees.
+Conclure que, pour parcourir
+L'Univers et le conquerir,
+Il mit cent et cinquante annees.[1]
+
+[Note 1: Ce calcul est insuffisant,
+Car alors la belle duree
+Des longs ans etait mesuree
+Autrement qu'elle est a present.
+
+(Note de l'auteur)]
+
+
+V
+
+COMMENT MYRTIL VIT LE PETIT CASTEL DE CIRE ET
+LES ADMIRABLES CHANGEMENTS QUI S'ETAIENT
+FAITS DANS LA NATURE DU JARDIN
+
+
+Il est clair qu'un si grand concours
+De peuples en tel equipage
+Ne se meut point sans grand tapage.
+Donc, par les chemins les plus courts,
+Tous les courriers de la frontiere
+Revenaient en hate, annoncant
+A Rose qu'un Roi tout Puissant
+Avait conquis la terre entiere
+Et n'avait plus qu'a conquerir
+Ce seul royaume, en telle sorte
+Que son armee etait si forte,
+Qu'il entrerait sans coup ferir.
+
+Rose ouit ce preliminaire
+Comme Reine, sans s'emouvoir,
+Ayant herite du pouvoir
+De son pere mort centenaire,
+(On vivait tres vieux en ce temps).
+Mais l'on s'etonnait que la Reine
+Demeurat d'humeur si sereine
+Devant ces perils eclatants.
+Or, sans vous creuser la cervelle.
+Vous avez devine comment
+Rose ne s'emut nullement
+En entendant cette nouvelle,
+Car vous pouvez vous figurer
+Que quelque Abeille avant-coureuse
+Avait dit a notre amoureuse
+Plus que de quoi la rassurer.
+La Mouche-Fee, a son oreille,
+Comme une clochette d'or fin,
+Sonna si doucement, qu'enfin
+Rose n'eut joie autre ou pareille.
+Comme moi, vous pouvez deja
+Conclure de cette arrivee
+Que, des que l'aube fut levee
+Dans le ciel et se propagea,
+Myrtil avait quitte sa tente,
+Et precede du bel Essaim
+Qui le servait en son dessein,
+Poursuivait sa course constante,
+Et cela de telle facon,
+Que Myrtil, comme je vais dire,
+Vit le Petit Castel de cire
+Dont notre Essaim fut le macon.
+
+Toutes choses etaient changees
+Sinon de lieu, du moins de fait:
+Les memes lilas, en effet,
+Et les buis en belles rangees,
+Avec l'age etaient devenus
+Si grands, si grands, que les grands chenes,
+Que l'on voit aux forets prochaines,
+N'etaient que brins d'herbe menus,
+Et que les reines marguerites,
+Ainsi que les jeunes rosiers,
+Abeilles, ou vous vous posiez,
+Sans rien perdre de leurs merites,
+Etaient en telle floraison,
+Qu'en une rose, n'en deplaise,
+Rose aurait dormi mieux a l'aise
+Qu'en son lit, par comparaison.
+Et l'odeur fraiche et penetrante
+De tant de parfums, dit l'auteur,
+Avait fait une eau de senteur
+De l'onde unie et transparente
+Du lac, qui s'etait tant porte
+Hors de ses bornes naturelles,
+Que ses eaux pouvaient bien entre elles
+Couvrir notre monde habite.
+Car toutes choses, au contraire
+De s'enlaidir, avaient ete
+Vieillissant en telle beaute
+Qu'il est malaise de pourtraire
+Les admirables changements
+Qui s'etaient faits dans la nature
+Du jardin qu'avaient, en peinture,
+Montre deux songes si charmants.
+
+
+VI
+
+COMMENT LES COLOMBES BLANCHES ACCOMPAGNERENT
+ROSE-ROSE JUSQU'AU CASTEL DE CIRE ET
+COMMENT MYRTIL L'Y REJOIGNIT.
+
+
+Si la blancheur est un des signes
+De la vieillesse, je dirai
+Que les Biches au poil dore,
+Les Tourtereaux bleus et les Cygnes
+Plus noirs alors que les corbeaux,
+Si j'en crois l'auteur que je cite,
+Etaient en ce merveilleux site
+Si blancs de vieillesse et si beaux,
+Que de race en race engendree
+Jusqu'a leurs derniers rejetons,
+Aux pays que nous habitons
+Leur blancheur en est demeuree.
+C'est seulement depuis ce temps
+Que nous voyons le blanc plumage
+Des colombes au doux ramage,
+Biches blanches et merles blancs.
+
+Quoi qu'il soit de cette origine,
+Vous eussiez vu la ce matin
+Les belles brouteuses de thym,
+Plus blanches que l'on n'imagine.
+S'arreter de brouter pour voir
+Passer la blanche fiancee
+Grave et des longtemps exercee
+Au long amour de son devoir:
+Tandis que la troupe fidele
+Des colombes allait volant
+Jusqu'au Castel, et s'emmelant
+Par couple leger autour d'elle.
+Car les colombes, par milliers,
+Que ce bel amour interesse,
+Escortaient leur bonne maitresse
+A ses rendez-vous journaliers.
+
+Vous dirai-je encor davantage?
+Si d'une part les verts ormeaux
+Et les cedres aux noirs rameaux,
+A mesure de leur grand age,
+Avaient pousse leur front serein
+Et leur taille extraordinaire
+Bien haut au dessus du tonnerre,
+D'autre part, l'effort souterrain
+De leurs racines biscornues,
+Travaillant la colline, avait
+Fait que le Castel se trouvait
+Comme un temple parmi les nues.
+Et ce n'etait plus comme avant
+Colline humble, pente et mi-cote,
+Mais pic d'azur, montagne haute
+Ou ne peut atteindre le vent.
+L'acces au Prince en fut facile,
+Soit qu'alors un char enchante
+Ou quelque autre engin l'ait porte
+Aupres de Rose en cet asile
+D'amour, de gloire et de repos,
+D'ou l'on voyait par les vallees
+Dix mille villes assemblees,
+Comme en leurs parcs, de blancs troupeaux,
+Les mers et les eaux miroitantes,
+Et les moissons et les forets,
+Et sur cent mille arpents, aupres
+Du lac profond, cent mille tentes!
+
+
+VII
+
+COMMENT ROSE ACCUEILLIT MYRTIL ET DU DISCOURS
+QU'ELLE LUI TINT
+
+
+Myrtil s'avancait au milieu
+Des Colombes, parmi les nues,
+Et des Abeilles revenues
+De leur voyage en ce haut lieu,
+D'ou Rose eut le monde en offrande.
+Mais cette fois le Conquerant,
+Au monde meme indifferent,
+Trouve enfin que la terre est grande
+Assez, puisqu'il a retrouve
+Rose-Rose et son doux sourire,
+Et, tel que je l'ai pu decrire,
+Le Castel qu'il avait reve.
+Et comme il deposait son glaive
+En s'agenouillant sur le seuil,
+Rose s'en vient lui faire accueil
+De ses deux bras et le releve:
+
+--"Heureux le jour ou je te vois,
+Myrtil, heureuses les annees
+Qui rassemblent nos destinees!"
+Dit-elle. Et le son de sa voix,
+Limpide comme une fontaine,
+Est frais comme les belles eaux
+Ou viennent boire les oiseaux
+Apres une course lointaine.
+"Heureux le songe ou je t'ai vu!
+Et vous, compagnes devouees
+De son retour, soyez louees,
+Abeilles, pour avoir pourvu
+De tant d'honneur son beau courage,
+Et pour me l'avoir ramene
+Aux lieux ou notre amour est ne,
+Dans le premier temps de notre age.
+Cher epoux, tu m'es donc rendu,
+Mais je n'eus que joie a t'attendre,
+Puisque je t'ai d'un coeur plus tendre,
+En toute assurance, attendu:
+Et cette assurance etait telle
+Et me faisait vivre si fort
+Que j'eusse attendu sans effort
+Jusqu'a devenir immortelle!
+Non, non, les ans n'ont apporte
+A notre amour aucun dommage,
+Amour a toujours le meme age,
+Et t'ai-je seulement quitte!
+Car, malgre les longues annees,
+Tu vois que sur mon front les fleurs
+Dont nos noms portent les couleurs,
+Ne sont point seulement fanees.
+Viens, Myrtil, donne-moi la main.
+Et bien que ta vertu connaisse
+L'arche d'amour et de jeunesse,
+Je veux te montrer le chemin,
+Et comment en notre demeure
+Pour nous un meme trone est pret
+Ou j'avais dit qu'on me verrait
+Venir jusqu'au jour que je meure!"
+
+Et sur leur trone radieux
+Ils furent, comme deux statues
+Augustes et de blanc vetues,
+Comme on imagine les dieux
+Aupres des deesses insignes:
+Et leurs cheveux en s'argentant
+Etaient devenus blancs autant
+Que les colombes et les cygnes:
+Car, puisqu'il faut vous dire tout
+En un mot, sachez, je vous prie,
+(Bien qu'un miracle de feerie
+Eut ete bien mieux de mon gout)
+Que l'age en cette conjoncture
+Avait de meme, parait-il,
+Rendu Rose-Rose et Myrtil
+Aussi vieux qu'etait la nature.
+Oh! que s'il m'eut ete permis,
+Ainsi qu'aux poetes antiques.
+De creer des dieux authentiques,
+Je les eusse en un temple mis
+Parmi les plus touchants exemples
+D'amour et de fidelite,
+Chacun contre l'autre accote,
+Sous un dais de pourpre aux plis amples,
+Tels quels avec leurs blancs habits
+Ainsi qu'avec les myrtes pales
+Changes soudain en fleurs d'opales
+Parmi des roses de rubis:
+Car en meme temps leurs prunelles
+Et leur sourire, en verite,
+Avaient pris l'immobilite
+Qui n'est qu'aux choses eternelles!
+
+De cela, vous ne doutez pas,
+Comme il apparait, ce me semble,
+Qu'ils etaient reunis ensemble
+Et passes de vie a trepas,
+Dans le petit Castel de cire
+Qui devint ainsi leur tombeau:
+Et leur sort m'a paru si beau,
+Qu'il m'a plu de vous le decrire.
+
+
+VIII
+
+COMMENT LES ABEILLES CHANTERENT, CE QUE L'AUTEUR
+EXPOSE EN MANIERE DE CONCLUSION
+
+
+Le vieux conte que j'ai suivi,
+Dit encore, entre autres merveilles,
+Que sur ce les bonnes Abeilles,
+S'empressant toutes a l'envi,
+De miel et de cire embaumee
+Vinrent murer le monument
+Ou notre glorieux amant
+Dormait avec sa bien-aimee;
+Et que notre Essaim tout autour
+De cette belle sepulture,
+Dont il avait clos l'ouverture,
+Forma jusqu'au declin du jour
+Des chants faits de si doux bruits d'ailes,
+Qu'il etait plus croyable encor
+Qu'il celebrat les noces d'or
+Des Epoux a jamais fideles.
+
+
+
+
+LES DEUX TALISMANS
+
+COMMENT LA FEE ARBIANNE AVAIT DEUX AMANTS
+
+
+La Fee Arbianne avait deux talismans:
+Un Casque d'or qui rendait invisible,
+Et, d'autre part, une Epee invincible.
+Arbianne avait de meme deux amants.
+
+Si je l'en blame, au moins que l'on m'accorde,
+Au lieu d'aller se creuser le cerveau,
+Qu'en avoir trois chez nous n'est pas nouveau,
+Et qu'aux beaux luths, il n'est point qu'une corde.
+
+Son choix ne fut ni bas ni hasardeux:
+Tous deux etaient fils de Roi, dit le conte.
+Elle donna l'Epee a l'un pour compte,
+Le Casque a l'autre, et les aima tous deux.
+--De garde au pied de sa tour d'emeraude,
+L'un de l'Epee allait tout pourfendant,
+Monstre, dragon, harpie et pretendant,
+Et la gardait, en se gardant de fraude.
+--L'autre invisible allait surprendre ainsi
+La Fee a point en son bain d'eau de rose,
+Et, comme on dit, ce ne fut point en prose
+Qu'il lui conta son amoureux souci.
+
+
+MORALITE
+
+
+L'amant au Casque est l'amant qu'on prefere:
+Et je deduis d'Amour et de ses lois,
+Que vaillants coups d'epee et beaux exploits
+Ne valent pas prudence et savoir faire.
+
+
+
+
+MULOT ET MULOTTE
+
+COMMENT MULOT ET MULOTTE RECURENT DANS LEUR
+CABANE UNE VIEILLE HORRIBLE
+
+
+Deux vieux epoux, pauvres et gens de bien,
+Vivaient du temps de ma Grand'Mere l'Oie,
+Comme beaucoup des heros que j'emploie.
+Ils se nommaient, si je me souviens bien,
+L'homme Mulot et la femme Mulotte.
+Tous deux etaient couches dans le moment,
+Et, dans leurs lits, ils dormaient chaudement:
+Vieil amour meme empeche qu'on grelotte.
+Cette remarque est ici de saison;
+La neige avec la bise faisait rage
+Tant et si bien, qu'en cette nuit l'orage
+Menacait fort d'emporter la maison.
+Je dis maison, je veux dire cabane.
+Car au macon, qui n'usa de cordeau,
+Il ne fallut qu'un peu de terre et d'eau,
+Non plus de bois que la charge d'un ane.
+Comme ils dormaient, une Voix appela,
+Une et deux fois, puis trois, de telle sorte
+Qu'il etait clair que quelqu'un a la porte
+Demandait aide.
+
+ --"Eh! Parbleu, me voila!"
+Fit le bonhomme, en quittant sa paillasse.
+Et rien n'est plus cruel que lorsqu'il faut
+Quitter ainsi pour l'air froid le lit chaud.
+En aurions-nous fait autant a sa place?
+
+--"Oh! Pour l'amour de Dieu!" demandait-on
+D'une voix douce autant que douloureuse.
+
+Mulot ouvrit.
+
+Mais une Vieille affreuse
+
+Entra:
+
+ La voix, du coup, changea de ton.
+--"Fort bien!" dit-elle.
+
+ Elle etait secouee
+De fievre ensemble et de froid, les pieds nus,
+Et puis lepreuse, a des signes connus,
+Car elle avait une voix enrouee
+Comme ont les chiens apres de longs abois,
+La face ardente avec les chairs putrides,
+L'oeil clair dans l'ombre, et sur la peau des rides
+Reches autant que l'ecorce du bois.
+Vous auriez eu la preuve a voir sa mine,
+Ses yeux mechants et ses ongles crochus,
+Que pour bons coeurs il n'est gens si dechus,
+Puisqu'en pitie l'on prit cette vermine
+Et que nos gens la mirent en leur lit.
+Mulot jeta dans l'atre une bourree,
+Donna le linge, et Mulotte affairee
+Eut du courage aux soins qu'elle accomplit.
+
+
+II
+
+COMMENT CETTE VIEILLE ETAIT UNE BELLE FEE, ET COMMENT
+ELLE OFFRIT DE DONNER A MULOT ET A
+MULOTTE RICHESSES ET HONNEURS
+
+
+Comme on lavait cette triple Megere
+Voila-t-il pas que, sans desemparer.
+Elle en vient toute a se transfigurer,
+Tant qu'en beaute le Conteur n'exagere,
+Et qu'elle en a blonds cheveux a monceaux,
+Les traits charmants, les chairs amignonnees
+Comme au matin des roses fleuronnees,
+Et les yeux bleus du bleu profond des eaux.
+--D'un trait a l'autre on ne vit le passage--
+Et puis drap d'or, taffetas et satin,
+Couleur d'iris et couleur du matin
+Lui font gentils cotillon et corsage.
+Elle sauta du lit pour mieux causer,
+Ayant un astre au front, qui l'illumine.
+Lors elle etait de si gentille mine,
+Qu'il eut fallu le Roi pour l'epouser!
+
+C'etait alors une ordinaire chose
+Que Fee errante et Fantomes changeants:
+Aussi ni l'un ni l'autre de nos gens
+Ne s'etonna de la metamorphose.
+
+--"Ami, je suis satisfaite de vous,"
+Leur dit la Fee; et sa voix naturelle
+Etait ainsi qu'un chant de tourterelle,
+Et son sourire encor etait si doux,
+Que nos bons vieux en furent vite a l'aise.
+--"Ca, faites-moi de grands souhaits, je veux
+En un moment accomplir tous vos voeux,"
+Reprit la Fee.
+
+MULOT
+
+"Eh! ne vous en deplaise,
+De votre part, c'est bien de la bonte.
+
+LA FEE
+
+"Dis, que veux-tu pour bonne recompense?
+
+MULOT
+
+"Dam! rien.
+
+LA FEE
+
+"Quoi! rien?
+
+MULOT
+
+"Rien du moins que je pense."
+
+LA FEE
+
+--"Oh! oh! Le cas est rare en verite,
+Et je vois bien qu'il faut que je vous aide.
+--"Et je sais trop, se dit-elle en songeant,
+"Par ou le prendre: il n'est souci d'argent
+Que l'homme riche ou pauvre ne possede."
+Et ce disant la Fee avait raison:
+Depense induit en nouvelle depense.
+Richesse autant que misere dispense
+D'avoir un sou vaillant a la maison.
+
+LA FEE
+
+"Ami Mulot, veux-tu devenir riche
+A ton souhait?
+
+MULOT
+
+ "Et ne le suis-je pas?
+Ma femme et moi faisons nos deux repas,
+Ma belle Dame, et mon bien n'est en friche.
+J'ai pour ma vache assez de foin fauche,
+Mes trois pommiers emplissent dix corbeilles.
+"Je mouds vingt sacs de seigle, et les abeilles
+Valent, par an, deux ecus au marche.
+Je puis encor tous les jours de l'annee
+--Sans vous facher--donner aux pauvres gens,
+Clercs en voyage ou moines indigents,
+L'aide du ciel que je vous ai donnee.
+
+LA FEE (a part.)
+
+--"Le Roi toujours n'eut si bon compagnon,
+Et noble coeur fait souche de noble homme.
+Mulot, ma foi! serait bon gentilhomme.
+On en a vu bien d'autres: pourquoi non?
+
+(S'adressant a Mulot.)
+
+"Maitre Mulot, veux-tu que je te fasse
+Seigneur ceans, ecuyer ou baron?
+J'attacherai moi-meme l'eperon.
+Tu prendras nom Mulot de Bonne-Face;
+Et tu pourras porter en mon honneur
+Le champ d'azur de mon blason de Fee
+Dragon d'argent et colombe coiffee.
+Et si sur ce quelque beau raisonneur
+Vient a gloser, il l'ira dire a Rome!"
+
+MULOT
+
+--"Je suis certain, belle Dame, a vous voir
+Que vous avez magnifique pouvoir
+Et ne voulez vous rire d'un pauvre homme.
+Mais, voyez-vous, honneurs sont dangereux.
+L'autre semaine en notre voisinage
+Un vieux Seigneur, a peu pres de mon age,
+Fut bien occis aux croix du chemin creux.
+Il fut, pourtant, charitable en sa vie,
+De bon esprit comme de bon aloi.
+Je ne pourrais, en mon nouvel emploi,
+Non mieux que lui, me garder de l'envie.
+Car je ne suis bien savant ni bien fort,
+Et n'eus jamais encrier ni rapiere.
+Et sans compter que mon cousin Grand-Pierre
+Se gausserait certe, et n'aurait pas tort."
+
+
+III
+
+COMMENT LA FEE VOULUT RENDRE A MULOT ET A MULOTTE
+LA JEUNESSE, ET DE LA BONNE ODEUR DE
+LILAS QUI SE REPANDIT DANS LA CABANE
+
+
+Quoiqu'un peu sotte en toute cette affaire,
+La bonne Fee eut le coeur de chercher
+Quel nouveau don le pourrait bien toucher
+Et quel grand bien elle lui pourrait faire:
+Et tout a coup elle lui demanda:
+
+--"Aimes-tu bien ta femme?
+
+MULOT
+
+ "Il n'est, pardienne!
+Bonne besogne encore que la sienne.
+
+LA FEE
+
+"Et l'as-tu bien toujours aimee?
+
+MULOT
+
+ "Oui-da!
+Je m'en souviens, elle etait de votre age,
+C'etait le mois qui suivit la moisson,
+Il se peut bien alors qu'un bon garcon
+Fasse sa cour sans manquer a l'ouvrage.
+Et, sans avoir le teint que vous avez,
+Elle etait bonne et belle a sa maniere
+Et fraiche ainsi qu'une fleur printaniere.
+Bref, en deux mois nous etions arrives
+(Nous connaissant deja de longue date)
+A nous aimer. Si bien que les voisins
+En me voyant ramener ses poussins,
+Fendre le bois et lui porter sa jatte,
+Disaient:--A quand la noce et le repas?
+Quoique la chose encor ne fut pas faite,
+Car les parents sont toujours de la fete.
+Et cependant ils ne se trompaient pas.
+J'etais un gars de quelque economie,
+Et je sus bien, le jour qu'il en fut temps,
+Aller querir vingt bons sous d'or comptants
+Pour les bailler aux parents de ma mie.
+Et depuis, dam! j'ai seme notre ble,
+Et nous avons vecu toujours ensemble.
+N'est-ce pas tout vous dire, ce me semble?
+Le temps, ainsi que l'eau coule, a coule."
+
+--"Maitre Mulot," lui dit la bonne Fee,
+--Et dans l'instant, le vent de renouveau
+Qui remplit l'air vous eut pris le cerveau,
+Comme un parfum de lilas par bouffee.--
+"Maitre Mulot, veux-tu redevenir
+Jeune, et revivre une jeunesse telle
+Avec Mulotte?--Et Mulotte veut-elle
+En meme temps que Mulot rajeunir?
+Parle, Mulot,--et parle aussi, Mulotte;
+Car jusqu'ici tu n'as beaucoup parle,
+Et Fee ou femme, en notre demele,
+N'eut pas manque de porter la culotte."
+
+Mulotte, ainsi qu'elle eut fait a vingt ans,
+Baissa les yeux; car, pour femme soumise,
+Parler devant son homme n'est de mise:
+L'exemple est bon aux femmes de tous temps.
+
+Et Mulot dit:
+
+--"Si ma pensee est nette,
+Respect garde, pourtant je ne puis point
+Vous satisfaire encore sur ce point
+Non plus que faire une reponse honnete.
+Excusez-en, Madame, un vieux barbon.
+Vivre deux fois est-il un avantage,
+Et si je fais peau neuve en mon grand age,
+Serais-je bien Mulot pour tout de bon?
+L'homme se prend aux ruses qu'il machine.
+Et je prefere encor ne rien changer,
+Bon bucheron n'a son fagot leger,
+Et les ans lourds, qui me courbent l'echine,
+M'ont plu comme un fagot a fagoter,
+Et bien qu'encor la charge soit pesante,
+Je crois qu'avec Mulotte, ici presente,
+Nous viendrons bien a bout de la porter.
+Votre bonte passe en tout mon envie,
+Et pour ma part j'ai le sens trop etroit
+Pour etre induit a tenter par surcroit
+Le sort chanceux d'une seconde vie."
+
+
+IV
+
+COMMENT LA FEE EN BONNE PERSONNE BUT ET MANGEA
+AVEC MULOT ET MULOTTE
+
+
+Le Conteur dit que l'on ne poussa pas,
+Et que la Fee etait bonne personne.
+
+--"Chacun, dit-elle, a sa mode en raisonne,
+Ami Mulot. Vous etes, en tout cas,
+De braves gens,--le reste vous regarde."
+
+Puis, honorant Mulot comme il voulait,
+Elle trempa du pain bis dans du lait
+Et but avec nos bons vieux.
+
+ Dieu les garde!
+
+
+
+
+LE PRINCE AZUR
+
+COMMENT GENEVIEVE ATTENDAIT LE PRINCE AZUR, ET
+DE LA MORALITE GENERALE QUE CHACUN PEUT
+TIRER DES CONTES DES FEES
+
+
+Genevieve a quinze ans. Elle aime les etoiles:
+A l'heure ou l'araignee aux herbes tend ses toiles.
+Le bois devient pour elle un lieu d'enchantement:
+La nuit s'emplit de Voix magiques. Par moment,
+L'effroi surnaturel des choses l'enveloppe:
+Elle fremit ainsi qu'une blanche antilope
+Qu'emeut l'errant amour de son epoux lointain.
+Elle a dans sa main frele une branche du thym,
+Et dans ses cheveux noirs des fleurs de renoncule.
+Sous la lune, en un pale et moite crepuscule,
+Confiante, elle attend que quelque char aile
+L'emporte doucement vers le ciel etoile,
+Et croit, sitot qu'un souffle anime les broussailles,
+Que le beau Prince Azur vient pour des fiancailles;
+Mais craintive pourtant du Prince ravisseur,
+Comme pour se garder, joint les mains sur son coeur.
+
+Garde, garde ton coeur, o petite amoureuse!
+Et crains que le grand mal d'aimer, un jour, ne creuse
+Un amer et profond sillon sous tes beaux yeux:
+Victime devouee a l'Amour soucieux,
+Crains, trop aimante enfant, que, dans ton choix peu sure,
+Tu ne joignes les mains, un jour, sur la blessure
+Que te fera de tous le seul qui t'aura plu,
+Mais qui n'etait pas tel que tu l'avais voulu!
+
+
+
+
+EPILOGUE
+
+
+_La ruse n'en n'est pas nouvelle:
+--Le vieux Conteur que j'ai cite
+N'a jamais encore existe
+Autre part que dans ma cervelle.
+Tout ce que je vous en ai dit
+Est pour donner a chaque conte
+Que j'invente et que je raconte
+Plus de force et plus de credit,
+Je connais la nature humaine,
+Et sais qu'un poete inconnu
+N'en serait autrement venu
+A vous mener ou je vous mene.
+
+9 novembre 1880._
+
+
+
+
+NOTE
+
+
+Jamais amour n'a pu mieux s'exprimer
+Qu'en quatre mots que je cite a mon aise,
+Et j'aime fort la Dame Lyonnaise
+Qui fit ce vers comme elle sut aimer!
+--Pour le plaisir d'ecrire oeuvre si belle
+Je veux citer tout entier le sonnet.
+--N'aimez la Dame autrement si ce n'est
+De tout l'amour que je me sens pour elle.
+
+SONNET
+
+Oh! si j'etais en ce beau sein ravie
+De celui-la pour lequel vais mourant,
+Si avec lui vivre le demeurant
+De mes courts jours ne m'empechait envie.
+
+Si m'accolant, me disait: Chere Amie,
+Contentons-nous l'un l'autre, s'assurant
+Que ja tempete, Euripe, ni courant
+Ne nous pourra desjoindre en notre vie,
+Si de mes bras le tenant accole,
+Comme du Lierre est l'arbre encercele,
+La mort venant, de mon aise envieuse:
+
+Lorsque souef plus il me baiserait,
+Et mon esprit, sur ses levres fuirait,
+Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse.
+
+Cf. Oeuvres de Louise Labe, Lyonnaise, Sonnet XIII
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+INTRODUCTION
+
+LE ROSIER ENCHANTE
+
+BELLE-MIGNONNE
+
+SAUGE-FLEURIE
+
+LES TROIS PETITES PRINCESSES
+
+LE PETIT CASTEL DE CIRE
+
+LES DEUX TALISMANS
+
+MULOT ET MULOTTE
+
+LE PRINCE AZUR
+
+EPILOGUE
+
+NOTE
+
+TABLE
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Contes des fees, by Robert de Bonnieres
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DES FEES ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+
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+
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Binary files differ